MATHILDE
DEUXIÈME PARTIE.
LE MARIAGE.
CHAPITRE PREMIER.
LA RETRAITE
Après la célébration de mon mariage avec M. de Lancry, en sortant de la chapelle du Luxembourg, quel fut mon étonnement de voir une voiture attelée de chevaux de poste! madame Blondeau était assise sur le siége de derrière. Le valet du chambre de M. de Lancry ouvrit la portière.
--Où allons-nous donc?--demandai-je à Gontran.
--Voulez-vous vous confier à moi?--me répondit-il en souriant.
Je montai, heureuse de penser que, sans doute, je ne reverrais plus mademoiselle de Maran; sa calomnie atroce et insensée contre ma mère avait mis le comble à mon aversion pour elle.
En vain Gontran m'avait fait observer que ce n'était plus de la méchanceté, mais de la folie, que de si odieux soupçons tombaient d'eux-mêmes; je sentais qu'il me serait désormais impossible de me rencontrer avec mademoiselle de Maran.
La voiture partit rapidement.
Pendant trois heures que dura le voyage, Gontran fut pour moi rempli d'attentions, de gracieuses prévenances, il me parla peu; ses paroles furent d'une bonté touchante, presque grave et recueillie.
Il sentait comme moi, sans doute, qu'on ne peut s'initier aux grandes félicités que par une sorte de méditation rêveuse et mélancolique.
Il n'y a rien de plus sérieux, de plus pensif que le bonheur, lorsqu'il arrive à l'idéal.
Je fus émue jusqu'aux larmes de l'expression de tendresse protectrice avec laquelle Gontran me regarda souvent. Jamais, je crois, je ne me sentis l'âme plus élevée; jamais je n'eus d'aspirations plus généreuses.
Je songeais avec enchantement à tous les grands, à tous les pieux devoirs que j'allais remplir. Je contemplais l'avenir avec une sérénité calme et fière; j'attendais avec une religieuse impatience le moment de prouver à M. de Lancry tout ce que valait mon cœur.
En pensant enfin que peut-être, à force d'amour, je deviendrais indispensable au bonheur de la vie de Gontran, un moment j'éprouvai la folle ardeur, le glorieux enivrement, le magnifique orgueil que l'ambition doit causer aux hommes....
* * * * *
Nous arrivâmes à Chantilly.
Nous étions à la fin d'avril. Le soleil à demi voilé répandait une lumière douce et tiède. A mon grand étonnement, notre voiture entra dans la forêt, côtoya les étangs si pittoresques de la Reine Blanche, et atteignit la lisière des bois qui bordent le désert.
M. de Lancry me fit descendre de voiture, il la renvoya avec son valet de chambre; madame Blondeau restait seule près de nous.
Gontran, souriant de ma surprise, m'offrit son bras.
Nous suivîmes un petit sentier déjà tout parfumé de violettes et de primevères. Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes devant une haie d'aubépine fleurie, très-haute, très-épaisse, au milieu de laquelle était une porte de bois rustique.
Blondeau l'ouvrit, nous entrâmes.
Je vis une maisonnette et un jardin qui auraient tenu dans le grand salon de l'hôtel de Maran.
Jamais chalet ne fut plus coquettement orné que cette maisonnette; son toit disposé en gradins était couvert de pots de fleurs cachés dans la mousse; les massifs du jardin étaient tellement encombrés de rosiers, d'héliotropes, de jasmins, de gérofliers, de petits lilas de Perse, que ce parterre ressemblait à une immense jardinière ou à un gigantesque bouquet.
Notre maisonnette se composait d'un rez-de-chaussée; en entrant, un petit salon où je vis, avec une douce surprise, mon piano, ma harpe, mes livres, que j'avais laissés la veille à l'hôtel de Maran. Cela tenait du prodige.
A droite, deux petites chambres pour moi; à gauche, celle de Gontran; au fond du jardin, une chaumière en bois rustique renfermant la chambre de Blondeau et la cuisine.
Dire l'élégance incroyable, presque féerique, de ce petit Éden, serait aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers Gontran, ou ma folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre là pendant quelque temps.
M. de Lancry demanda en riant à Blondeau si elle serait capable de nous faire chaque jour à dîner.
Ma gouvernante répondit très-fièrement qu'elle nous étonnerait par son savoir-faire; car elle seule devait nous servir pendant notre séjour dans ce chalet.
Ai-je besoin de vous dire combien j'appréciai cette délicate attention de Gontran?
Il était trois heures à peine; je pris le bras de mon mari pour faire une longue promenade dans la forêt.
Le soleil avait peu a peu dissipé les nuages qui le voilaient; l'air était embaumé, saturé des mille floraisons du printemps; les feuilles, encore d'un vert tendre, frémissaient au léger souffle de la brise; des oiseaux de toute espèce gazouillaient, voltigeaient, se cherchaient dans ces arbres magnifiques, et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux le profond silence de la forêt.
Mon cœur se dilatait avec force. J'aspirais avec une ineffable avidité tous les parfums, toutes les suaves émanations de la nature.
Je m'appuyai davantage sur le bras du Gontran... nous marchions lentement... A peine nous échangions de temps à autre quelques rares et distraites paroles.
Un moment, je voulus me rappeler quelques impressions de ma première jeunesse: chose étrange! cela me fut presque impossible.
Le passé m'apparaissait comme vague, voilé; mes souvenirs m'échappaient. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. Était-ce donc que le bonheur présent envahissait, absorbait assez mes facultés pour m'ôter même la mémoire des anciens jours?
Bientôt ces ressentiments devinrent si vifs, que je fermai à demi les yeux, je ne pus faire un pas; malgré moi, ma tête appesantie s'appuya sur l'épaule de Gontran, et je joignis mes deux mains sur son bras...
Gontran, sans doute aussi ému que moi, s'arrêta, et ne troubla pas cet accablement ineffable.
--Pardon,--lui dis-je, après quelques minutes de silence;--je suis bien faible et bien enfant, n'est-ce pas? mais que voulez-vous? tant de bonheur est au-dessus de mes forces... Oh! que vous devez être heureux d'inspirer autant d'amour!...
--Vous avez raison, Mathilde, car l'inspirer, c'est le ressentir! C'est à moi de vous demander pardon de mon silence... et pourtant non... car c'est aussi un langage que le silence... il exprime tant de choses que la parole est impuissante à rendre!... Dites, Mathilde, quels mots pourraient peindre ce que nous éprouvons?
--Oh! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire lorsque la pensée s'entretient avec l'âme... Mais, mon Dieu!--ajoutai-je en souriant,--vous allez trouver cela bien métaphysique, bien ridicule. Voyez combien vous avez raison... Je veux expliquer ces adorables impressions, et je dis des folies. Continuons notre promenade, et laissons nos deux cœurs s'entretenir silencieusement.
Le soleil commençait à s'abaisser lorsque nous rentrâmes au chalet, déjà presque noyé dans les ombres du soir, tant les arbres qui l'environnaient étaient touffus.
Nous trouvâmes avec plaisir, dans le salon, un feu de pommes de pin bien pétillant, que madame Blondeau nous avait allumé, car les soirées du printemps étaient encore froides. Un charmant petit couvert était mis près de la cheminée.
Gontran m'avoua naïvement qu'il était très-disposé à faire honneur au talent de ma gouvernante: elle s'était surpassée. Notre dîner fut très-gai; nous nous servions nous-mêmes. Je voulais prévenir les désirs de Gontran, lui les miens; de là, de folles discussions dans lesquelles il finissait toujours par céder.
Après dîner, il ouvrit la porte du salon; il y avança un grand fauteuil où je m'assis.
--Voyez donc quelle belle soirée,--me dit-il.
Un clair de lune admirable jetait des flots de lumière argentée sur notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entouraient.
Le silence le plus solennel régnait dans la forêt... Au-dessus de nous les étoiles brillaient dans les profondeurs du firmament; autour de nous les fleurs épandaient leurs parfums.
Gontran s'assit à mes pieds. Son noble et beau visage était tourné vers moi; un pâle rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait avec une sorte d'extase...
Étrange contraste de notre nature! A ce moment, je crois, j'atteignis l'apogée du bonheur: l'homme que j'aimais de toutes les forces de mon âme était à mes pieds. Le calme mystérieux d'une belle nuit ajoutait encore à mes ravissements. A ce moment pourtant, une indéfinissable tristesse s'empara de mon cœur... je pleurai.
Gontran vit mes larmes; bientôt ses yeux se mouillèrent aussi. Je penchai mon front accablé sur le sien, et nos pleurs se confondirent.
Hélas! hélas!... pourquoi ces larmes? Sommes-nous donc si malheureusement doués, que la grandeur de certaines félicités nous écrase? ou bien la tristesse involontaire qu'elles nous inspirent est-elle un pressentiment de leur peu de durée?......
* * * * *
Que dirai-je de ces jours fortunés, si beaux, si rapides, de cette vie d'amour et de solitude que Dieu voulut environner de toutes ses splendeurs, car le temps fut toujours admirable?
Un crayon de notre journée fera comprendre l'amertume de mes regrets lorsqu'il fallut abandonner cette existence enchanteresse.
Chaque matin, après avoir admiré ma corbeille de jasmin et d'héliotropes, qui ne m'avait jamais manqué à mon réveil, et que Gontran se plaisait à cueillir lui-même dans notre parterre, chaque matin nous allions de très-bonne heure nous promener à pied dans la forêt, fouler avec joie les grandes herbes trempées de rosée, savourer les parfums des plantes aromatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans l'épaisseur des taillis.
Lorsque le soleil commençait à s'élever, nous revenions déjeuner; puis, après les stores de notre petit salon baissés, jouissant de la fraîcheur et de l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du matin en faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour.
Ensuite, je me mettais souvent au piano; je chantais avec Gontran certains duos, certains airs auxquels nous attachions de tendres souvenirs. D'autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Gontran était charmant; c'était pour moi un bonheur toujours nouveau que de lui entendre lire un de mes poëtes favoris. Ces douces occupations étaient mêlées de longues causeries, de projets d'avenir, de doux regards déjà jetés sur le passé. Puis, à l'heure du dîner, nous allions nous habiller avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habité un château rempli de monde.
J'attachais un prix infini aux louanges, aux flatteries de Gontran; je prenais plaisir à me coiffer moi-même, afin de ne devoir qu'à moi tous les succès que je voulais obtenir auprès de lui.
Malgré l'essai des talents de madame Blondeau, M. de Lancry, qui avouait franchement son goût pour la bonne chère, avait fait venir son cuisinier à Chantilly; au moyen d'une cantine de chasse parfaitement organisée, notre dîner nous arrivait chaque jour avec de la glace, des fruits; Blondeau n'avait qu'à nous servir.
Gontran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après dîner, notre calèche venait nous prendre, et nous partions pour de longues promenades dans les magnifiques allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit au clair de lune, bercés par les plus adorables rêveries, puis nous rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le thé.
Oh! que de longues soirées ainsi passées! la porte de notre salon ouverte, et nous... jouissant de toutes les beautés de ces nuits de printemps, dont le silence n'était interrompu que par le léger bruissement du feuillage!
Oh! que d'heures ainsi passées, pendant lesquelles j'écoutais Gontran me raconter sa vie, sa première jeunesse, les combats de son père, un des héros de la Vendée, bravement mort dans les landes sauvages de la Bretagne pour sa foi, pour son roi!
Avec quelle insatiable curiosité j'interrogeais Gontran sur la guerre qu'il avait faite, lui, sur les dangers qu'il avait courus! Plus je pénétrais dans le passé, grâce à sa confiance, plus je reconnaissais la vanité, l'injustice des accusations de madame de Richeville et de M. de Mortagne.
Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caractère inégal, égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les délicatesses d'un amour élevé...
Quels étaient ma joie, mon orgueil! je trouvais au contraire Gontran rempli de douceur, de prévenances, de tendresse, et doué surtout du tact le plus parfait, le plus exquis.
* * * * *
Ce bonheur durait depuis trois semaines.
Un soir, en prenant le thé, Gontran me dit en souriant:
--Mathilde, j'ai une grave proposition à vous faire.
--Oh! dites... dites, mon ami.
--C'est de prolonger encore quelque temps notre séjour ici... si cette solitude ne vous déplaît pas.
--Gontran... Gontran.
--Vous acceptez donc?...
--Si j'accepte? mais avec joie, mais avec ivresse!... Mais vous me gâtez ainsi la vie, Gontran; une fois rentrée dans le monde... que de regrets!... quels sacrifices!... Et pour qui? et pourquoi? mon Dieu!
--Vous avez raison, Mathilde,--dit Gontran en soupirant.--Pourquoi? pour qui? Il y a tant de charmes dans cette existence! et il faut la quitter pour aller se rejeter dans ce gouffre étincelant qu'on appelle le monde.
--Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est à vivre librement à sa guise... Mais non, vous dites cela par bonté pour moi, Gontran... Vous êtes trop jeune encore, trop brillant pour renoncer au monde...
--Pauvre enfant,--dit Gontran en souriant doucement,--c'est vous au contraire qui êtes trop jeune pour vous priver des plaisirs que vous connaissez à peine... Longtemps prolongée, cette vie que vous trouvez charmante, vous semblerait monotone.
--Ah! Gontran, vous dites que je suis belle... vous vous lasserez donc de ma beauté?
--Mathilde, quelle différence!
Un bruit de pas et de voix inaccoutumé interrompit Gontran.
On parlait de l'autre côté de la haie. On frappa bientôt à la porte du jardin.
Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta.
--Je vais ouvrir,--me dit Gontran.
--Grand Dieu! mon ami, prenez garde.
--Il n'y a rien à craindre: cette forêt est toute la nuit parcourue par les gardes de M. le duc de Bourbon.
--Qui est là?--dit Gontran.
--Moi, Germain, monsieur le vicomte.
C'était un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.
--Que veux-tu?
--C'est le chasseur de M. le comte de Lugarto qui apporte une lettre à M. le vicomte; il est venu en courrier. Il savait où nous étions logés avec les chevaux à Chantilly, il est venu nous trouver, et nous a dit de le conduire à monsieur, ayant une lettre pressée à lui remettre.
--Où est cet homme?
--Là, derrière la porte, monsieur le vicomte.
--Fais-le entrer.
A la clarté que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande taille vêtu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla sinistre...
Il ôta sa casquette et remit une lettre à Gontran.
M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement contrarié... presque abattu.
Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement.
Par deux fois Gontran fronça les sourcils; il me parut réprimer un mouvement d'impatience ou de colère.
Après avoir lu, il déchira la lettre et dit au courrier:
--C'est bon, vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris. Puis, s'adressant à son palefrenier, M. de Lancry ajouta:--Tu donneras l'ordre à Pierre d'amener demain matin ici la voiture de voyage. Vous autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux et la calèche. En arrivant à l'hôtel, vous direz que tout soit prêt, car j'arriverai dans la journée.
Les deux domestiques partis, je dis à Gontran avec inquiétude:
--Vous semblez contrarié, mon ami... Qu'avez-vous?...
--Rien, je vous assure... rien... un service assez important... que me demande un de mes amis qui arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de me rendre à Paris plutôt que je ne le pensais.
--Quel dommage de quitter cette retraite!--dis-je à Gontran, sans pouvoir retenir mes larmes.
--Allons... allons...--me dit-il doucement,--Mathilde, vous êtes une enfant.
--Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Cette petite maison sera pour nous un souvenir vivant et sacré!
--Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que nous partions demain de très-bonne heure; j'ai hâte d'arriver à Paris... Vous devez avoir quelques ordres à donner à madame Blondeau. Je vais me promener; j'ai un peu de migraine.
--Mon ami, permettez-moi de vous accompagner.
--Non, non, restez.
--Je vous en prie, Gontran, puisque vous souffrez.
--Encore une fois, je préfère être seul...--dit M. de Lancry avec une légère impatience.--Et il se dirigea vers la porte du jardin.
--Je versai des larmes... larmes amères cette fois...
Retirée chez moi, j'attendis le retour de Gontran.
Il revint une heure après, se promena longtemps encore dans le jardin d'un air agité, et rentra chez lui.
CHAPITRE II.
LE DÉPART.
Je passai une nuit remplie d'angoisses en songeant à l'inquiétude, à l'agitation que M. de Lancry n'avait pu dissimuler.
Au point du jour, je me levai; j'étais douloureusement oppressée. Je voulais jeter un dernier regard sur cette mystérieuse et charmante retraite où j'avais passé des moments si heureux.
Hélas! était-ce un présage? Tant de bonheur devait-il à jamais s'évanouir?...
Le ciel, si pur pendant tant de jours, se voilait de nuages noirs; un vent froid gémissait tristement à travers les grands arbres de la forêt.
La prédisposition de l'âme est un prisme qui colore les objets extérieurs de ses reflets sombres ou riants. Je fis une remarque puérile, mais elle me navra....
Toutes les fleurs qui ornaient cette demeure avaient été apportées et transplantées comme une décoration champêtre. Peu à peu elles avaient langui et s'étaient flétries. Absorbée par mon bonheur, voyant tout à travers les rayonnements que l'amour jetait sur ma vie, je ne m'étais pas aperçue de l'insensible étiolement de ces plantes; mais à ce moment, sous ce ciel gris, pensant à ce départ qui m'affligeait, je fus douloureusement frappée de ce spectacle.
Malgré moi, je fis un vague rapprochement entre les jours heureux que je venais de passer et l'existence de ces fleurs, pauvres fleurs éphémères, dépaysées, sans racines, qui, au lieu de s'épanouir chaque matin toujours fraîches et vivaces, mouraient d'une mort précoce, après avoir jeté un parfum, un éclat passagers.
Je frémis... en me demandant s'il en devait être ainsi de la félicité que j'avais goûtée.
Pourtant je voulus échapper à ces réflexions pénibles; je les regardai comme un blasphème.
Je cueillis pieusement quelques branches d'héliotrope et de jasmin que je me promis de garder toujours; je pensai qu'après tout, j'étais folle de chercher de douloureux pronostics dans un état de choses qu'il dépendait de moi de faire cesser.
Je résolus d'établir un jardinier dans notre maisonnette pour y cultiver des fleurs qui, cette fois, ne mourraient pas au bout de quelques jours.
Par une réflexion bizarre, je me demandai pourquoi l'on entretenait si religieusement les tristes jardins des tombeaux, et pourquoi l'on n'entourerait pas des mêmes soins pieux et touchants les lieux consacrés par quelques souvenirs chéris.
Je rentrai.
Gontran semblait encore plus soucieux que la veille.
La voiture arriva; nous partîmes.
M. de Lancry ne me dit pas un mot de regret sur l'abandon où nous laissions notre retraite à la garde d'un de ses gens; cela me fit mal.
Après quelques moments de silence, Gontran me dit:
--Mathilde, je vous présenterai demain un de mes meilleurs et de mes plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte Chantilly. Nous verrons souvent Lugarto; je l'aime beaucoup; je désire que vous l'accueilliez avec bienveillance.
--Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour à Paris,--dis-je en souriant à M. de Lancry,--je vous promets d'oublier ce grand grief, et de recevoir votre ami comme vous le désirez. Mais vous ne m'avez jamais parlé de lui?
--J'étais à la fois si distrait et si absorbé par mon amour,--reprit Gontran avec grâce,--qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas dites... J'avais laissé Lugarto à Londres; il est très-paresseux; il écrit rarement, et j'avais trop de charmantes compensations pour m'apercevoir du silence de cet ingrat.
--Mais savez-vous, Gontran, qu'il faut que vous aimiez en effet beaucoup M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites... Nous étions si heureux, dans notre retraite!
--Oui, oui, sans doute; mais, de son côté, Lugarto m'a autrefois rendu de très-grands services; je vous conterai cela.
--Oh! alors, mon ami, si vous acquittez une dette de reconnaissance, je ne me plains plus; d'ailleurs j'ai mon projet, et, à mon tour, je vous demanderai une grâce à laquelle je tiens beaucoup.
--Parlez... parlez... Mathilde.
--Eh bien! il faut me promettre de venir chaque mois passer quelques jours dans notre maisonnette de Chantilly.
Gontran me regarda avec étonnement.
--Mais cette maison ne m'appartient pas, me dit-il.
Mon cœur se serra douloureusement.
--Comment cela? lui demandai-je.
--Mon Dieu! rien de plus simple; j'avais chargé mon homme d'affaires de me chercher une petite maison à Chantilly ou dans quelque endroit bien retiré, et de me la louer pour la saison; il m'a trouvé cette maison de paysan presque enclavée dans la forêt; je vins la voir, cela me parut charmant comme position, j'y envoyai mon architecte qui est très-bon décorateur; car, vous le voyez, il a transformé une affreuse chaumière en un vrai chalet d'opéra. Cela se trouvait d'autant mieux que le propriétaire de cette masure et de quelques arpents de terre qui en dépendent est sur le point de les vendre à M. le duc de Bourbon; dès qu'on aura enlevé ce que nous avons laissé dans cette maisonnette, on l'abattra; je ne l'avais louée que pour quatre mois, et il nous reste, je crois, encore environ trois semaines de jouissance.
Hélas! les paroles de Gontran me rappelèrent cruellement ma remarque du matin, sur l'éclat factice des fleurs éphémères de notre jardin.
Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme d'affaires, ce décorateur, ce loyer... tous ces mots vinrent gâter un à un tous mes souvenirs chéris.
Sans doute je n'étais pas assez insensée pour vouloir échapper aux réalités de la vie; mais il me semblait qu'un si petit réduit devait rester environné de tout son prestige, de toute sa poésie, et que, sans prodigalité folle, on aurait pu le respecter à tout jamais.
Je n'accusai pas Gontran; absorbé par le bonheur présent, il avait pu négliger l'avenir; je songeai qu'à nous autres femmes était surtout réservé le culte du passé.
--Gontran,--lui dis-je,--je suis toute fière d'une pensée que vous n'avez pas eue malgré votre cœur si ingénieusement inventif...
--Parlez, ma chère Mathilde.
--Il nous faut acquérir tout de suite cette maison et le petit champ qui l'environne, puisque heureusement cela n'est pas encore vendu à M. le duc de Bourbon.
--Vous n'y songez pas, Mathilde; le prince doit payer la convenance de cette acquisition. Le propriétaire nous ferait les mêmes conditions qu'au prince, et dans de pareilles circonstances, ces gens-là ont toujours des prétentions exorbitantes.
--Mais encore, combien cela vaut-il?
--Que sais-je? peut-être trente, quarante mille francs, plus même, car on ne peut assigner de prix raisonnable à une chose toute de convenance...
--Comment! ce ne serait pas plus cher que cela?--m'écriai-je avec joie.
--Enfant!--me dit Gontran en me serrant tendrement la main.
--Mais qu'est-ce que c'est que trente mille francs auprès...?
--Écoutez, Mathilde,--me dit M. de Lancry en m'interrompant avec bonté,--puisque nous sommes sur ce chapitre, il faut que nous parlions un peu raison... et ménage, comme l'on dit; c'est très-ennuyeux, mais très-nécessaire, et puis je désire savoir si les dispositions que j'ai prises vous conviendront.
--Parlez, mon ami; mais je ne vous tiens pas quitte de notre maisonnette, j'y reviendrai tout à l'heure.
Gontran haussa les épaules en souriant, me regarda et continua:
--Vous comprenez, Mathilde, que notre position nous oblige à tenir un état de maison convenable, digne de notre fortune, et qui vous mette enfin à même de jouir des plaisirs de votre âge.
--Notre chalet... voilà tout l'état de maison que mon cœur désire.
--Mathilde, parlons sérieusement. Voici comment j'ai arrangé nos dispositions intérieures: nous aurons un maître d'hôtel, homme de confiance qui nous servira d'intendant; un valet de chambre pour vous, un pour moi; quatre valets de pied pour l'antichambre et...
--Mais, mon ami, je vous assure que pour moi je préfère réduire cette livrée, et conserver notre petit paradis.
--Soyez donc raisonnable. Il faut, ma chère enfant, d'abord parler des dépenses nécessaires... Notre écurie se composera de quatre chevaux de voiture et d'un cocher pour vous; pour moi, de deux chevaux de harnais et de deux ou trois chevaux de selle, avec mes gens d'écurie anglais, deux femmes pour vous, sans madame Blondeau; un cuisinier et une fille de cuisine compléteront notre domestique. Pardonnez-moi ces détails, ma chère Mathilde; mais une fois tout ceci convenu, nous n'en parlerons plus.
--Je vous écoute, mon ami; tout à l'heure je vous ferai mes observations.
--Nous habiterons l'hôtel Rochegune pendant l'hiver; ensuite nous ferons un voyage aux eaux ou en Italie, afin de revenir dans votre terre de Maran vers le mois de septembre pour la chasse; nous y resterons jusqu'au mois de décembre, époque de notre retour à Paris. Vous aurez, si vous le voulez, un soir par semaine pour recevoir; nous donnerons à dîner le même jour. Vous choisirez vos jours de loge, l'un à l'Opéra, l'autre aux Bouffes. Enfin, si vous trouvez que mille francs par mois vous suffisent pour votre toilette, nous fixerons cette somme.
--Mon ami...
--Encore un mot, ma chère Mathilde, et je me tais,--dit Gontran en souriant:--Vous voyez que notre état de maison est fort simple; dans notre position, nous ne pouvons avoir moins; ne m'en voulez pas si maintenant j'arrive à de grands vilains chiffres. Votre fortune s'élève à cent trente mille francs de rente environ; avec ce qui me reste de la mienne, nous pouvons donc compter à peu près sur un revenu de cent soixante mille francs; mais en défalquant l'acquisition de l'hôtel Rochegune, les non-valeurs et les économies que nous devons rigoureusement tenir en réserve pour les cas imprévus, nous ne devons calculer à peu près que sur cent mille francs par an. Eh bien! ma chère Mathilde, il ne nous faut ni plus ni moins que cela pour tenir notre maison sur le pied que je vous ai dit. Vous le voyez, nous n'avons que ce que l'on pourrait appeler le nécessaire du luxe, sans aucun superflu, car toutes les dépenses que je vous ai énumérées sont absolument indispensables.
--Ce que vous ferez sera toujours parfaitement fait, mon ami, quoiqu'il me semble qu'on puisse vivre très-heureux sans un si grand entourage de nécessaire, comme vous dites; mais ce qui vous plaît est bien; je ne veux voir que par vos yeux, ne penser que par votre pensée. Seulement, dussé-je pour cela retrancher sur ce que vous m'accordez, je veux... vous entendez, je veux absolument mon chalet de Chantilly; c'est pour moi le plus indispensable, le plus nécessaire, la moins superficielle de toutes les dépenses; ce sera mon luxe de cœur. Nous irons de temps en temps y faire un joli pèlerinage, avec ma pauvre Blondeau pour toute suite.
--Allons, allons, soyez tranquille, nous reparlerons de cela, jolie petite opiniâtre,--me dit Gontran avec gaieté.--Ah! j'oubliais; il faudra envoyer notre architecte à votre château de Maran. Depuis vingt ans il n'a été habité que par votre régisseur; il doit être en ruines.
--Sans doute... et puis un château, c'est si grand!... Tenez, mon ami... Grondez-moi; mais votre chalet m'a gâtée... Ah! que le printemps de Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprès de notre beau printemps de la forêt!... Voyez comme je suis rancunière, je ne puis vraiment pardonner à votre ami le sacrifice que vous lui faites.
--A propos de Lugarto, me dit Gontran,--il faudra excuser chez lui certaines façons un peu cavalières, qui ne sont peut-être pas de la plus exquise compagnie.... Il a toujours été si gâté!
--Que voulez-vous dire?
--Mais tenez, Mathilde, je ne puis mieux faire que de vous tracer à peu près le portrait de Lugarto; au moins vous le connaîtrez lorsque je vous présenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans à peine: il est d'origine brésilienne. Son père, fils d'un esclave sang mêlé, avait été affranchi dès son enfance. Ce père, d'abord intendant d'un grand seigneur portugais, géra si bien ou si mal la fortune de son maître, qu'il le ruina complétement, et qu'il acquit une grande partie de ses biens. Telle fut l'origine d'une fortune d'abord considérable, puis enfin colossale; car des entreprises et des concessions de mines dans l'Amérique du Sud augmentèrent tellement ses biens, qu'à sa mort M. Lugarto laissa à son fils plus de soixante millions.
M. Lugarto père avait vécu aux colonies avec le faste et la dépravation d'un satrape. Profondément corrompu, affichant un cynisme révoltant, aussi lâche que méchant, il avait, dit-on, dans un accès de colère féroce, tellement maltraité sa femme, qu'elle était morte des suites de ces violences.
--Mais c'était un monstre qu'un pareil homme!--m'écriai-je. Quel triste et cruel héritage qu'une telle mémoire!... Son fils doit être bien à plaindre, malgré ses millions!
--D'autant plus à plaindre,--dit Gontran en souriant avec amertume,--que son père lui a donné les plus hideux exemples. Laissé à quinze ans maître d'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excès et des adulations de toutes sortes. A vingt ans, il éprouvait déjà les dégoûts et la satiété de la vieillesse, grâce à l'abus de tout ce qui se procure avec l'or. D'une nature frêle, délicate, étiolée avant son développement, il n'a de jeune que son âge; sa figure même, malgré des traits agréables, a quelque chose de morbide, de flétri, de convulsif, qui révèle de précoces infirmités.
J'écoutais Gontran avec étonnement; en me traçant le portrait de M. Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se complaire dans la triste peinture du caractère de cet homme.
Un moment je fus sur le point de faire cette observation à Gontran, puis je ne sais quel scrupule me retint; il continua:
--Au moral, Lugarto est un homme profondément dépravé, sans foi, sans courage, sans bonté, habitué à mépriser souverainement les hommes, car presque tous ont bassement flatté sa fortune. Tour à tour d'une prodigalité folle et d'une avarice sordide, ses dépenses n'ont qu'un mobile, l'orgueil; qu'un but, l'ostentation. Le procureur le plus retors ne sait pas mieux les affaires que lui; seul, il gère son immense fortune avec une sagacité, avec une habileté incroyables, et il s'enrichit encore chaque jour par les spéculations les moins honorables. Portrait fidèle de son père, l'ignoble rapacité de l'esclave lutte encore chez lui contre la ridicule vanité de l'affranchi; tout prouve cette double nature: son luxe sévèrement réglé, son faste retentissant, mais parcimonieux; tout, jusqu'à ses bruyantes aumônes faites insoucieusement et sans l'intelligence du malheur qu'il secourt, mais qu'il ne plaint pas... Deux plaies incurables empoisonnent pourtant l'opulence impériale de Lugarto: la bassesse de son extraction et la conscience du peu qu'il vaut personnellement. Aussi, par un compromis qui ne trompe que lui, il est affublé au titre de comte, et s'est fait fabriquer je ne sais quelles ridicules armoiries. Exalté par l'adulation et par l'orgueil, l'adulation et l'orgueil torturent; il le sait: c'est à sa fortune qu'on accorde les prévenances dont on l'entoure; pauvre demain, il serait complétement méprisé; alors, parfois sa rage contre le sort n'a pas de bornes; mais, comme son père, Lugarto est aussi lâche que méchant, et il se venge de tant de prospérités injustement accumulées sur lui, en maltraitant avec la plus cruelle dureté ceux que leur dépendance oblige à supporter ses violences; des femmes... des femmes même n'ont pas été à l'abri de ses brutalités... Eh bien! malgré cela, malgré tant de vices odieux, le monde n'a toujours eu pour lui que des sourires; les plus hardis lui ont témoigné de l'indifférence.
Ne pouvant me contenir plus longtemps, je m'écriai:
--Eh! comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers désirs?... En vérité, Gontran, je ne vous comprends pas.
M. de Lancry, sans doute rappelé à lui par ces mots, me regarda d'un air interdit.
--Que dites-vous, Mathilde?
--Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami.... Mais jamais je ne consentirai à voir un homme aussi pervers, aussi odieux... Et encore une fois, c'est pour lui que vous quittez si tôt cette retraite où nous vivions si heureux?... Gontran, il y a là quelque chose d'inexplicable!
M. de Lancry se remit de son émotion, et me dit en souriant.
--Écoutez une comparaison bien ambitieuse, Mathilde.... L'homme qui parvient à dompter et à rendre sociables et soumis le tigre et la panthère, ne prend-il pas en amitié la bête féroce qu'il a pu rendre douce et obéissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lugarto ne soit pas un tigre, il y a, je crois, un peu de ce sentiment-là dans mon amitié pour lui. Oui, autant je l'ai vu dédaigneux, méchant, altier pour les autres, autant pour moi il a toujours été bon, prévenant, dévoué. Je vous l'avoue, Mathilde, je n'ai pu m'empêcher d'être profondément touché des preuves nombreuses d'affection qu'il m'a données... et vous le concevez, avec bien du désintéressement. Puis, jugez donc combien il doit être malheureux: personne ne l'aime; il n'a pas même un ami... Toujours dominé par cette crainte de n'être recherché que pour sa fortune, par hasard il ressent pour moi une bienfaisante confiance qu'il n'éprouve pour personne. Eh bien! dites, Mathilde, mon cœur... ma vanité, je dirais presque mon honneur, ne m'ordonnent-ils pas de l'accueillir avec bienveillance?
Déjà je connaissais assez la physionomie de Gontran pour avoir remarqué une sorte de contrainte pendant qu'il m'expliquait la cause de son amitié pour M. Lugarto, tandis qu'au contraire il s'était laissé aller à une franche amertume en dépeignant l'odieux caractère de cet homme.
Sans pouvoir justifier mes soupçons, je sentais qu'il y avait là quelque mystère; les explications de Gontran ne me rassurèrent qu'à demi.
Pourtant, telle est la puissance du prestige de l'amour, que peu à peu, en réfléchissant à ce que venait de me dire Gontran, je vis une nouvelle preuve du charme qu'il inspirait dans l'influence extraordinaire qu'il exerçait sur M. Lugarto.
Si j'avais eu besoin de m'excuser à mes propres yeux de n'avoir pu résister aux rares séductions de Gontran, ne me serais-je pas dit que je devais céder à cette inévitable fatalité, puisque les caractères les plus intraitables, les plus altiers, n'avaient pu y échapper.
Que dirai-je? ma passion était si aveugle, que M. Lugarto me devint presque moins odieux par la pensée qu'il avait subi l'irrésistible empire de Gontran.
CHAPITRE III.
LES VISITES DE NOCES.
M. de Lancry avait profité de notre absence pour faire disposer l'hôtel Rochegune; nous le trouvâmes prêt à notre arrivée. Quoique cette maison fût splendide, je ne pus vaincre un sentiment de tristesse en y entrant. Tout m'était pour ainsi dire nouveau dans cette demeure, et l'inconnu m'a toujours glacée.
Ursule et son mari étaient partis. Elle devait venir passer l'automne à Maran; M. Sécherin l'y amènerait et viendrait la reprendre, ses occupations ne lui permettant pas une longue absence.
Le lendemain du jour de notre arrivée, je m'éveillai de bonne heure; je sonnai Blondeau, elle entra.
--Eh bien!... et mes fleurs?--lui dis-je en ne lui voyant pas la corbeille de jasmin et d'héliotrope qu'elle m'avait toujours présentée chaque matin depuis mes fiançailles avec Gontran.
--On n'en a pas apporté, madame.
--C'est impossible!
--Je puis vous assurer, madame, qu'on n'a rien apporté... Je viens de l'antichambre.
--C'est impossible, encore une fois; je t'en prie, retournes-y, ma bonne Blondeau.
Elle revint sans fleurs.
Ce fut un enfantillage, sans doute, mais les larmes me vinrent aux yeux.
Blondeau s'en aperçut et me dit:
--Mais, madame, nous sommes seulement ici depuis hier, ça ne peut être qu'un oubli.
Hélas! oui, ce n'était qu'un oubli, et cet oubli me faisait mal.
Dans ma superstition de cœur, j'attachais une importance, une signification extrême à cette preuve quotidienne du souvenir de Gontran. C'était très-simple en soi-même, il ne s'agissait que de donner un ordre et d'en surveiller l'exécution; c'est par cela même que je ressentais plus vivement encore cette privation qu'on aurait pu si facilement m'épargner.
Blondeau, voyant mes larmes, voulut me consoler; elle m'avoua que les craintes qu'elle avait eues de ne pas me voir heureuse étaient évanouies; que M. de Lancry paraissait rempli de soins, de bontés pour moi, et que je n'étais pas raisonnable de m'affecter si profondément pour si peu....
Jamais je n'aurais accusé Gontran. Je contins mon chagrin; je dis à Blondeau qu'elle avait raison, que j'étais folle, qu'il ne fallait plus songer à cela.
Puis je pensai qu'après tout c'était peut-être une maladresse de nos gens... J'attendis le lendemain avec angoisses... Pas de corbeille encore...
Pour en finir avec les fleurs, à dater de ce jour elles ne reparurent plus.
Pour rien au monde je n'en aurais parlé à M. de Lancry. Après le chagrin que cause l'oubli de certaines prévenances, il n'y a rien de plus douloureux, de plus humiliant pour le cœur que de réclamer contre cet oubli.
Quoique j'aie cruellement et longtemps souffert d'une puérilité si insignifiante en apparence, j'excusai Gontran aux dépens de ma susceptibilité, sans doute exagérée, déraisonnable.
Je lui sus gré d'avoir du moins mis une sorte de transition à cet oubli si cruel pour moi.
Combien d'hommes, le lendemain de leur mariage, substituent tout à coup une sorte de laisser-aller insoucieux et égoïste aux prévenances, aux recherches de la veille!
Les insensés! pour échapper à quelques douces contraintes, pour vivre ce qu'ils appellent sans gêne, ils ne savent pas de quelles ravissantes douceurs ils se privent à jamais! ils ne comprennent pas que le mariage devient une existence monotone, grossière, souvent intolérable, faute de cette continuité de soins exquis, de coquetteries gracieuses, de délicatesses charmantes et mystérieuses!
Ils ne comprennent pas que de ces attentions si futiles en apparences dépendent souvent le bonheur, le repos de la vie!
Ils ne sentent pas enfin à quelle humiliation navrante ils réduisent une femme, du jour où ils la forcent à se demander si c'est son titre d'épouse qui lui mérite cette brusque cessation d'empressement! Ils ne sentent pas de quelle généreuse résignation il faut qu'une femme soit douée pour ne pas faire une comparaison fatale entre les égards attentifs de gens qui ne lui sont rien... et la négligence de celui qui doit être tout pour elle!...
Hélas! je sais qu'on reproche aux femmes qui ressentent si vivement ces nuances, d'attacher une importance outrée, ridicule, à de petites choses, à des misères; et pourtant ces misères suffisent presque toujours au bonheur des femmes!
Pour ces misères, elles se dévouent aveuglement, avec orgueil, avec joie!
Pour ces misères, elles oublient souvent les privations, les chagrins, les grands malheurs qui les frappent; car ces misères leur prouvent qu'elles sont précieusement aimées, et il est une chose qui les blesse toujours d'une manière incurable, c'est l'indifférence et le dédain.
Et puis enfin, puisque les hommes, dans leur glorieuse suffisance, traitent d'enfantillage ce qui est tant pour nous, est-il bien généreux de leur part, à eux si sages, à eux si forts, à eux si puissants, de nous refuser quelques soins qui leur coûteraient si peu, et qui nous seraient au moins un prétexte de les aimer avec adoration?
Cette longue digression était peut-être nécessaire pour faire sentir combien je devais souffrir de l'oubli de Gontran. Ce fut le premier chagrin qu'il me causa.......
Cette journée, d'ailleurs si malheureuse à son début, devait m'être pénible.
Après le déjeuner, M. de Lancry me montra la liste des visites de noces qu'il avait fait dresser, et me dit:
--Il est inutile d'y mettre le nom de mademoiselle de Maran, car il est tout simple que nous commencions notre tournée par elle.
Je regardai M. de Lancry avec stupeur.
--Ma tante! Vous n'y pensez pas, mon ami.
--Comment cela?
--Aller chez elle, moi! moi!
--Mais en vérité, Mathilde, je ne vous comprends pas.
--Vous ne me comprenez pas... Ah! Gontran!
--Bon... j'y suis... vous songez encore à cette calomnie insensée contre votre mère? mais nous sommes convenus que c'était de la folie. Il faut prendre les gens pour ce qu'ils sont... Plutôt que de ne calomnier personne, votre tante médirait d'elle-même; c'est une infirmité morale dont il faut avoir autant de pitié que d'une infirmité physique... Vous me regardez d'un air stupéfait... pourtant rien n'est plus simple... Ajouteriez-vous la moindre importance aux propos d'un fou?... Non, sans sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, faites comme moi... Oubliez de folles paroles dictées par l'égarement de la haine; la noble mémoire de votre mère est au-dessus de pareilles médisances.
Mon cœur se brisait. D'abord je n'eus pas la force de dire un mot, puis je m'écriai en fondant en larmes, car depuis le matin je les étouffais:
--Jamais... jamais je ne remettrai les pieds chez mademoiselle de Maran!... Je vous en supplie, n'insistez pas... cela me serait impossible.
--Calmez-vous, Mathilde, calmez-vous... croyez bien que je ne vous demande rien que du juste, que de nécessaire... Je n'exige pas que vous voyiez souvent votre tante, mais je désire que vous la voyiez quelquefois.
--Non, je vous dis que la vue de cette femme me tuera... Elle me fait horreur.
--Ce sont là des exagérations, ma chère Mathilde. Réfléchissez à une chose: le monde ne pourra s'expliquer votre brusque rupture avec une parente qui vous a élevée... et qui a presque fait mon mariage. Vous comprenez cela, Mathilde... On fera des commentaires... des suppositions à perte de vue... On interrogera votre tante... Celle-ci, choquée de ce manque de procédés de votre part, sera capable de l'expliquer à sa façon... Vous, moi... et... M. de Mortagne,--ajouta Gontran en prononçant ce nom avec effort,--nous avons seuls entendu les folles et méchantes paroles de mademoiselle de Maran; craignez de la pousser à bout, elle pourrait répéter à d'autres ce qui demeurera un secret pour nous... et, malgré son inaltérable pureté, la mémoire de votre mère...
--Et c'est vous... vous, Gontran, qui me proposez cela!... Eh! que m'importe le monde?... et que m'importent les abominables noirceurs de mademoiselle de Maran?..... Croyez-vous donc que si l'on m'interroge je laisserai ignorer la raison qui m'a fait à jamais rompre avec elle? Non, non... Il n'y a pas de plus sanglante vengeance à tirer des calomniateurs que de proclamer leurs calomnies, et de les écraser ainsi sous leur propre honte! Ah! ne craignez rien, Gontran, la noble mémoire de ma mère peut braver les basses attaques de mademoiselle de Maran. Tous les honnêtes gens m'approuveront quand je dirai pourquoi je ne veux pas remettre les pieds chez cette horrible femme.
--Mathilde, vous parlez en fille tendre et dévouée, c'est tout simple, mais vous ne connaissez pas le monde... Croyez-moi, maintenant la mémoire de votre mère m'est aussi sacrée qu'à vous; c'est pour la conserver pure de toute souillure que, malgré votre répugnance, j'insiste absolument pour que vous fassiez quelques rares visites à mademoiselle de Maran. Encore une fois, cela est nécessaire, indispensable... vous m'entendez.
En prononçant ces derniers mots, la voix de M. de Lancry, jusque-là douce et affectueuse, prit une expression plus ferme; il contracta légèrement ses sourcils.
Je craignis de l'avoir blessé par ma résistance, j'en fus désespérée; mais ce qu'il me demandait, avec raison peut-être, me semblait au-dessus de mes forces.
--Pardon, pardon, mon ami,--lui dis-je;--ayez pitié de ma faiblesse... Je ne le peux pas... Encore une fois, pour rien au monde... je ne reverrai cette femme... Au nom de notre amour, Gontran... n'exigez pas cela de moi... Je ne le pourrais pas.
--Je vous assure, Mathilde, que vous le pourrez... C'est un sacrifice, un grand sacrifice... soit... je vous le demande.
--Gontran, par pitié!
--Je vous dis que cela est nécessaire, et que vous le ferez.
--Mais, mon Dieu! mon Dieu! vous ne savez donc pas ce que c'est que...?
M. de Lancry m'interrompit avec une violence jusque-là contenue, et s'écria en frappant du pied:
--Je sais bien ce que c'est, moi! que d'avoir enduré les honteux reproches, les insolentes bravades de M. de Mortagne!... Je sais ce que c'est que d'avoir été presque insulté à la face de votre famille et de la mienne; je sais ce que c'est que d'avoir refoulé ma haine et mon désir de vengeance; je sais enfin ce que c'est que d'avoir, par égard pour vous, consenti à ne pas forcer cet homme à me donner satisfaction, quoiqu'il se retranche derrière la protection qu'il vous porte! Eh bien! c'est parce que je sais combien tout cela m'a coûté... qu'en retour je vous demande de faire ce que je crois de votre rigoureux devoir... Une fois pour toutes, madame, autant vous me trouverez aveuglément dévoué à tous ceux de vos désirs qui ne vous seront pas fâcheux, autant vous me trouverez intraitable lorsqu'il s'agira de céder à un caprice.
--Un caprice!... Gontran... mon Dieu!... un caprice!!!
--L'exagération d'un sentiment très-louable vous empêche de juger nettement cette question.
--Mais mon cœur se révolte... malgré moi; que puis-je faire?
--Eh bien! puisque les raisons, puisque les prières ne peuvent rien sur vous, s'écria M. de Lancry en courroux, je vous déclare que si vous ne consentez pas à m'accompagner chez mademoiselle de Maran, je découvrirai la demeure de M. de Mortagne; je connais sa bravoure, je sais que malgré sa résolution de ne pas se battre, il est des outrages qu'il ne souffrira pas... et si vous m'y forcez par votre refus, je...
--Ah! c'est affreux... Gontran... j'irai chez mademoiselle de Maran,--dis-je en pleurant et en prenant la main de mon mari entre les miennes presque avec effroi, et comme pour l'arracher à un grand danger.
On frappa à la porte du salon où nous étions, je rentrai en essuyant mes larmes dans ma chambre à coucher.
J'entendis un valet de chambre annoncer à mon mari que M. le comte de Lugarto l'attendait chez lui.
Gontran vint me trouver, changea de ton, me parla avec tendresse, et me dit de le faire avertir lorsqu'il pourrait m'amener M. Lugarto, qu'il voulait me présenter.
--Mais je suis en larmes,--lui dis-je;--de grâce, remettez cette visite.
--Vite, vite, séchez ces beaux yeux,--me dit Gontran avec une apparente gaieté,--ou je vous amène tout de suite mon tigre dompté. Pendant que vous allez vous remettre, je vais lui faire admirer notre maison, et j'enverrai tout à l'heure vous demander si vous pouvez nous recevoir.
CHAPITRE IV.
MONSIEUR LUGARTO.
J'essuyai mes larmes et j'attendis cette présentation importune.
Je n'eus pas un seul moment d'amertume contre Gontran. Je crus qu'il voyait de son point de vue et moi du mien; je devais avoir tort, il le disait, je devais me soumettre à son jugement.
La seule pensée d'une rencontre entre M. de Mortagne et M. de Lancry me glaçait d'effroi. Enfin, alors comme depuis, en songeant au cruel sacrifice que j'allais faire aux volontés de Gontran, en songeant à tout ce que j'allais souffrir en présence de mademoiselle de Maran, je me consolais par cette pensée, que ma résignation plairait à mon mari.
Dès lors je compris cette grande, cette terrible vérité, si vraie qu'elle ressemble à un paradoxe:
«Lorsqu'une femme aime passionnément... les ordres les plus injustes... les traitements les plus barbares, loin de diminuer son amour... l'exaltent davantage encore; elle baise pieusement la main qui la frappe, ainsi que les martyrs, dans leur ravissement douloureux, remercient le Seigneur des tortures qu'il leur impose...»
On vint me demander de la part de M. de Lancry si je pouvais le recevoir avec M. Lugarto. Je lui fis répondre de passer chez moi.
Quelques instants après, Gontran et son ami entrèrent.
Le portrait que mon mari m'avait fait de ce dernier me parut frappant.
M. Lugarto était d'une taille grêle, et mis avec plus de recherche que de goût. On retrouvait dans ses traits, quoique agréables, le type primitif de sa race: un teint pâle et jaune, un nez écrasé, des yeux d'un bleu vitreux et des cheveux bruns.
Sa physionomie maladive avait une expression de suffisance, d'astuce et de méchanceté, qui me repoussa tout d'abord.
Ma chère amie, permettez-moi de vous présenter M. Lugarto, le meilleur de mes amis.
Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole.
--Lancry m'avait bien dit que vous étiez charmante, mais je vois que ses éloges sont encore au-dessous de la réalité,--me dit M. Lugarto avec une sorte d'aisance protectrice et familière.
Je ne répondis rien.
Gontran me fit un signe d'impatience, et se hâta de dire en souriant à son ami:
--Moi qui n'ai pas la modestie de madame de Lancry, moi qui jouis de ses succès comme s'ils étaient les miens, je vous avoue, mon cher Lugarto, que je suis très-sensible à votre suffrage.
--Et vous avez raison, mon cher; vous le savez, je ne m'enthousiasme pas facilement. Or, si je vous jure que je n'ai rien vu de plus séduisant que madame... c'est que cela est. Mais je vous dirai avec la même franchise qu'il est très-dangereux pour vos amis de voir un trésor pareil....
--Ah! mon cher Lugarto, prenez garde, voici que vous tombez dans l'exagération; vous aviez si bien commencé!--dit Gontran, embarrassé de mon silence.
J'étais au supplice; pourtant, faisant un effort sur moi-même, je dis à M. Lugarto d'un air glacial:
--Vous arrivez de Londres, monsieur?
--Oui, madame; j'étais allé assister aux courses de printemps.
--Vous voyez, ma chère amie, un des vainqueurs habituels d'Epsom et du Darby. Les chevaux de course de Lugarto sont célèbres en Angleterre,--se hâta de dire Gontran pour engager la conversation.--Est-ce que vous n'en ferez pas venir quelques-uns pour les courses du bois de Boulogne et du Champ-de-Mars?
--Bah!... vos chevaux français ne valent pas la peine qu'on se dérange pour les battre; et puis vous ne pouvez pas tenir de paris assez forts,--dit dédaigneusement M. Lugarto.--S'adressant à moi:--Il y a après-demain une matinée dansante à l'ambassade d'Angleterre; allez-y donc, tout Paris sera là... Ce sera charmant... si vous y êtes surtout.
--J'ignore, monsieur, si M. de Lancry a l'intention d'aller chez madame l'ambassadrice d'Angleterre.
--Ah çà! mon cher, vous êtes donc un tyran... que votre femme attend vos ordres pour savoir où elle doit aller?--Et se retournant vers moi, M. Lugarto ajouta:--Tenez, croyez-moi, en fait de plaisirs, agissez toujours à votre tête; mettez tout de suite ce cher Lancry dans la bonne voie. Il n'y a rien de plus désagréable que ces diables de maris, une fois qu'on leur laisse prendre de mauvaises habitudes.
Je regardai Gontran, et je répondis à ces impertinentes vulgarités, dites avec l'assurance la plus ridicule, par ces seuls mots:
--Le Musée est-il déjà ouvert, monsieur?--afin de faire bien sentir à M. Lugarto, par ce brusque changement de conversation, que je trouvais ses plaisanteries de mauvais goût.
M. Lugarto, sans doute habitué à un autre accueil, parut piqué; il dit à Gontran:
--Ah çà! mon cher, nous jouons aux propos interrompus avec madame de Lancry; je lui parle de la tyrannie des maris, elle me répond par une question sur le Musée.
--C'est qu'en effet, mon cher Lugarto, vous êtes très-embarrassant, votre conversation éblouit d'abord un peu; vous êtes né un siècle trop tard, il fallait venir sous la régence; et encore, ma chère amie,--me dit Gontran,--il ne faut pas juger Lugarto sur ses folles paroles, il vaut beaucoup mieux qu'elles, mais il est convenu qu'on lui passe tout... on l'a tant gâté... Allons, je me charge de faire votre paix avec madame de Lancry.
--Je serais fâché de vous avoir déplu par une mauvaise plaisanterie, reprit M. Lugarto avec un sourire contraint, sans me dire madame; sorte de familiarité qui lui semblait habituelle, et qui me paraissait de la dernière inconvenance.
Je fus sur le point de lui répondre quelque chose de très-dur, mais je me contins, et je répondis:--Il m'a seulement paru, monsieur, que vous vous hâtiez un peu de me confondre dans l'intimité qui vous lie à M de Lancry.
--C'est que, voyez-vous, on a hâte de jouir des avantages qu'on désire vivement, et j'espère que vous m'excuserez en faveur de ce motif,--me dit M. Lugarto en souriant d'une manière convulsive; puis il me jeta un regard morne, froid, qui me fit presque peur.
Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un ennemi.
Mon mari semblait vivement contrarié. Voulant relever une seconde fois la conversation, que je laissais tomber à dessein afin de rompre le plus tôt possible un entretien qui m'était insupportable, Gontran dit à M. Lugarto, dont l'impertinente assurance n'était en rien troublée:
--Avez-vous vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre l'appartement de madame de Lancry? Vous qui êtes grand amateur de fleurs, il faut que vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Mathilde?
J'allais refuser, j'obéis à un geste impérieux de Gontran; je l'accompagnai dans le parloir qui communiquait à cette serre chaude.
--C'est horriblement mal établi!--s'écria M. Lugarto après l'avoir examinée.--Votre architecte n'y entend rien. C'est bâti au-dessus d'une voûte; le froid passant en dessous, vous n'aurez jamais là... une température convenable. Mais voilà bien les Français... ils veulent singer l'opulence, et ils sont réduits à un luxe économique!
Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur lui-même, et répondit:
--Vous êtes bien sévère pour M. de Rochegune, l'ancien propriétaire de cette maison, mon cher Lugarto! car nous avons trouvé cette serre toute bâtie.
--Rochegune?... Rochegune?...--dit M. Lugarto,--je le connais bien; je l'ai rencontré à Naples. J'étais alors l'amant de la comtesse Bradini... Rochegune me l'a enlevée, mais n'a pas joui longtemps de son triomphe... Au moyen de certaines lettres contrefaites... et vous savez que je contrefais les écritures à merveille, le mari...
--Mon ami, je trouve qu'il fait bien chaud ici,--dis-je à M. de Lancry en interrompant M. de Lugarto, dont le cynisme me révoltait;--voulez-vous entrer dans le salon?
--Pardon,--me dit M. Lugarto,--je voudrais à peu près prendre la mesure de cette serre avec ma canne; je veux vous envoyer quelques magnifiques passiflores du Brésil et d'autres plantes très-rares que j'ai envoyé chercher en Hollande; il faut que je voie si elles tiendront ici.
--Monsieur, je vous rends grâce... Les fleurs qui garnissent cette serre me suffisent.
--Mais elles sont affreuses, ces fleurs! c'est toujours du goût de ce M. de Rochegune. Quand on a les choses, il faut les avoir complètes... Tenez, Lancry, moi, par exemple, j'ai voulu envoyer cet hiver chercher des plantes équinoxiales en Hollande; comment m'y suis-je pris? j'ai fait construire un énorme fourgon vitré et disposé en serre chaude avec un petit poêle à vapeur; le tout a été si parfaitement établi, que, bien que ce fourgon fût venu en poste de La Haye, pas une des vitres qui le couvraient n'a été brisée. Deux jardiniers accompagnaient cette serre nomade dans une voiture de suite; tout cela est arrivé ici comme par enchantement.
--En effet, cette idée est très-ingénieuse,--dit M. de Lancry.--C'est qu'aussi vous avez beaucoup d'invention, Lugarto.
--Que voulez-vous? il ne suffit pas d'avoir de l'argent, il faut encore avoir l'esprit de l'employer convenablement... Il y a tant de gens qui ne savent pas même bien dépenser la fortune qu'ils n'ont pas.
--Dépenser quand on n'a pas... vous parlez en énigme, mon cher Lugarto.
--Ah! vous croyez, mon cher Lancry?
Gontran et son ami me parurent échanger un étrange regard pendant un silence de quelques secondes.
Mon mari le rompit le premier, et dit en souriant d'un air embarrassé:
--Je vous comprends... dans ce sens, vous avez raison... Mais, si vous le voulez, nous allons rentrer dans le salon. Je crains réellement que la chaleur ne fasse mal à madame de Lancry.
M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit:
--Mes passiflores tiendront parfaitement ici; j'y joindrai quelques orchidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meublée. Il est vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y périra; mais j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs plus souvent.
Nous rentrâmes dans le salon.
Je croyais cette interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de Lancry fit voir à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un peintre moderne, et lui dit:
--Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?
--Ce n'est pas mal. Avez-vous payé cela bien cher?
--Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.
--C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches.... Quand j'étais jeune, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon tableau... Et quel tableau!... Une fois l'argent mangé, ils ne s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et refaire jusqu'à ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus volé.
Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire:
--Ah! monsieur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du génie que je ne soupçonnais pas!.... et vous trouvez des artistes?
--Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!... Ils m'accablent de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.
Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que m'avait dit Gontran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.
--Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien touchante histoire de grand artiste et de grand seigneur, que M. le duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait de Greuse et de M. le duc de Penthièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?
--Non, je ne me le rappelle pas du moins,--me dit M. de Lancry.
--Contez-nous donc ça; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça m'intéressera,--dit M. de Lugarto.
--Voici, mon ami,--répondis-je en m'adressant à Gontran,--ce que m'a raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent, en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient acquérir ni remplacer....--Je regardai M. Lugarto; il rougit de dépit;--je continuai. M. le duc de Penthièvre avait donc pour Greuse la plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale, il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes aristocraties:
--«Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une grâce à vous demander.
--«Monseigneur, je suis à vos ordres.
--«Eh bien!--dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme s'il eût demandé une faveur,--eh bien!.... je voudrais que vous missiez de votre main, au bas de ces tableaux: DONNÉ par Greuse à son AMI M. le duc de Penthièvre.--La postérité saurait que j'ai été l'ami d'un grand peintre!...»
--Avouez,--dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété,--avouez qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du prince.
--Oui, en effet... c'est charmant,--dit M. de Lancry avec embarras en me faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto, qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne.
Malgré mon désir de plaire à Gontran, je continuai.
--N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse à la fois le grand artiste capable d'inspirer un tel sentiment, et le véritable grand seigneur capable de ressentir et d'exprimer ainsi l'amitié?
Gontran avait tâché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le mortifier.
J'y parvins; je le vis à la pâleur de cet homme et à un autre regard de haine, regard morne et froid qui m'alla au cœur, pesant comme du plomb.
M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une imperturbable assurance:
--Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthièvre; elle est fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfère ne pas passer pour un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de la délicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de Naples, de Bonnington, qui ferait à ravir le pendant de votre vue de Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai promises à votre femme.
--Mon cher Lugarto, je vous en prie...
--Allons... vous faites des façons?... entre amis, pour un malheureux tableau... Qu'est-ce que cela?
--Eh bien! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de façons entre amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.
--Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec d'autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de madame de Lancry. A ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club, n'est-ce pas?
--Je ne sais, j'ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry.
--Si... si... je vous verrai... j'en suis sûr... Vous savez pourquoi.
--Ah! oui... j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un peu tard, répondit M. de Lancry avec un certain embarras.
--Sans rancune,--me dit M. Lugarto en me tendant la main.
Quoique cette habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.
Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je répondis par un salut très-froid.
--Décidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre femme me déchire la guerre,--dit M. Lugarto à M. de Lancry.--Eh bien! elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux mieux que ma réputation. C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai peut-être forcé de faire ma cour à votre femme pour la faire revenir de ses préventions... Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître, Lancry, je vous préviens.
--Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse,--lui dit Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.
Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le secret de l'influence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci rentra.
Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de colère qui les défigurait.
--Mon Dieu! madame,--s'écria-t-il en fermant la porte avec violence,--je ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble, ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!... Malgré son air riant, il est parti furieux... je le connais bien... il est furieux, vous dis-je.
--Comment, mon ami, vous le défendez!... C'est vous... vous! qui me reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières avaient d'inconvenant?
--Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en faveur de l'amitié qui m'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car, je vous le répète, il est très-irrité.
--Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?
--Il m'importe de ne pas m'aliéner un ami... un ami intime que j'aime, auquel je suis sincèrement attaché... Vous m'entendez, madame?
--Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?... Je voudrais vous croire, et je ne puis... Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos sentiments et la grossièreté de M. Lugarto... Et puis, enfin, je ne sais... mais, quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour lui... vos traits se contractent... votre parole est amère... et l'on dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.
Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'écria, les lèvres tremblantes de colère:
--Qu'entendez-vous par là, madame? qu'entendez-vous par là?
Effrayée, le cœur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à Gontran:
--Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant; seulement je ne puis comprendre...
--Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M. Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.
--Ne vous fâchez pas, Gontran... je vous obéirai; seulement laissez-moi vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez demandé deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui comme vous n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié... Encore une fois, mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus, je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour... Pardonnez-moi donc, mon ami... l'hésitation que j'ai montrée. Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.
La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et me dit avec bonté:
--C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence... Mais, une fois pour toutes, croyez... oh! croyez bien que je ne demande rien qui ne soit indispensable à votre bonheur... je n'ose dire au mien.
--Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle suffira toujours à me décider.
On vint annoncer à Gontran que la voiture l'attendait. Nous partîmes pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.
CHAPITRE V.
LA PRINCESSE KSERNIKA.
M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mîmes à arriver chez mademoiselle de Maran; il semblait rêveur, abattu.
Lorsque la voiture s'arrêta devant la porte, le cœur me manqua. Je suppliai Gontran de remettre au moins cette visite, il me répondit par un geste d'impatience.
Je vis quelques voitures dans la cour de l'hôtel, je fus presque contente; il me semblait qu'une première entrevue avec ma tante me serait ainsi moins pénible.
Quelle fut ma surprise en entrant dans le salon de retrouver M. Lugarto! J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait à la représentation de Guillaume Tell lorsque j'étais allée à l'Opéra avec mademoiselle de Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre.
--Bonjour enfin, ma chère enfant,--me dit ma tante de l'air du monde le plus affectueux en se levant pour m'embrasser.
Je frissonnai; je fus sur le point de la repousser. A un regard de Gontran, je me résignai.
--Mais c'est qu'elle est encore embellie,--dit mademoiselle de Maran en m'examinant avec sollicitude.--C'est tout simple... le bonheur sied si bien! Et Gontran sait mieux que personne prodiguer cette parure-là.--Puis, s'adressant à madame Ksernika:--Ma chère princesse, permettez-moi de vous présenter madame de Lancry, ma nièce, ma fille adoptive.
La princesse se leva et me dit avec beaucoup de grâce:
--Nous commencions, madame, à trouver M. de Lancry bien égoïste; mais on ne le blâmait sans doute autant que parce qu'on l'enviait davantage....
Je saluai madame Ksernika, je m'assis près d'elle.
C'était une très-jolie femme, blonde, grande, mince, d'une taille et d'une tournure charmante; ses traits, d'une extrême régularité, avaient presque toujours une expression hautaine, boudeuse ou ennuyée; ordinairement elle fermait à demi ses grands yeux bleus un peu fatigués. Cette habitude, jointe à un port de tête assez impérieux, lui donnait un air plus dédaigneux que véritablement digne..... Polonaise, elle parlait notre langue sans le moindre accent, mais avec une sorte d'indolence et de lenteur presque asiatique. Quoiqu'elle fût d'une superbe élégance, elle se recherchait encore plus dans sa parure que dans sa personne.
A peine fus-je assise auprès de la princesse, que M. Lugarto vint se mettre derrière moi sur une chaise, et me dit familièrement:
--Eh bien! est-ce que vous êtes encore fâchée?... Vous voulez donc la guerre?...--Et, s'adressant à madame de Ksernika en me montrant du regard, il ajouta:
--Princesse, dites-lui donc que je gagne à être connu, et qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.
Je rougis de dépit; je n'osais, de peur de déplaire à Gontran, répondre avec dureté; je gardai le silence.
La princesse reprit de sa voix langoureuse et en regardant avec hauteur M. Lugarto par-dessus son épaule:
--Vous?... Il me serait fort égal de vous avoir pour ami ou pour ennemi, car je ne croirais pas plus à votre amitié que je ne craindrais votre inimitié.
--Allons donc, princesse, vous êtes injuste.
--Non, vous savez que je ne vous gâte pas... moi... je suis peut-être la seule personne qui vous dise vos vérités... Vous devez m'en savoir gré... car je ne me donne pas la peine de les dire à tout le monde. Est-ce que vous ne trouvez pas, madame,--dit la princesse en s'adressant à moi,--qu'il faut faire une espèce de cas des gens pour leur dire ce que le reste du monde n'ose pas leur dire?
--En cela, madame,--répondis-je,--il me semble que l'estime et le mépris se traduisent de la même sorte.
--Expliquez-nous donc cela?--me dit M. Lugarto.
--Eh bien! je crois, monsieur, qu'on peut dire les plus dures vérités, sans faire le moindre état de la personne à laquelle on les adresse.
--Est-ce que c'est pour moi que vous dites ça?--reprit M. Lugarto avec son imperturbable assurance.
--Vous mériteriez bien qu'on vous répondît Oui,--dit la princesse;--savez-vous que je ne comprends pas pourquoi hommes et femmes tolèrent vos airs audacieux et familiers?
--C'est mon secret, et vous ne le saurez pas.
--Vous allez me faire croire à quelque pouvoir... surnaturel, n'est-ce pas?
--Peut-être.
--Vous êtes fou!...
--Je suis fou? Eh bien! voulez-vous que je vous fasse d'abord rougir jusqu'au blanc des yeux, et puis ensuite pâlir plus que vous ne le voudrez?
--C'est bien usé cela...--répondit la princesse avec indolence.--Vous allez me proposer de me magnétiser? Et vous ne savez peut-être pas seulement ce que c'est que le magnétisme; car vous n'êtes pas savant, vu que la science ne s'achète pas avec de l'argent.
M. Lugarto souriait depuis quelques moments d'un sourire méchant et convulsif qui lui était particulier... Je lisais dans ses yeux ternes l'expression d'une joie maligne; il dit lentement en attachant un long regard sur la princesse:
--Je suis ignorant comme un sauvage, c'est vrai; mais il y a des choses que personne au monde que moi ne peut savoir, parce qu'il faut beaucoup d'argent pour acheter cette science-là.
--Vraiment?--dit dédaigneusement la princesse.
--Vraiment... Et ce qu'il y a de plus piquant, c'est que ma science n'a l'air de rien... mais, comme tous les gens habiles, avec peu je fais beaucoup. Ainsi, par exemple, vous n'avez pas idée des résultats que j'obtiens, je suppose, avec une date, un nom de rue et un numéro.
Je regardai par hasard la princesse; elle devint pourpre.
--Ainsi le 12 décembre... rue de l'Ouest... n. 17... par exemple... cela a l'air de ne rien signifier du tout,--reprit M. Lugarto,--et pourtant il n'en faut pas davantage pour vous faire pâlir... maintenant que vous avez rougi, comme je vous l'avais prédit...
Puis il reprit de manière à n'être entendu que d'elle et de moi:
--Faites donc attention, princesse, on vous remarque; ne me regardez pas ainsi d'un air fixe et ébahi, cela vous va mal. Vos yeux sont bien plus jolis lorsqu'ils sont à demi fermés,--ajouta-t-il avec une cruelle ironie.
Madame Ksernika était en effet d'une pâleur extrême, elle semblait fascinée par la révélation que venait de lui faire M. Lugarto.
A ce moment, mademoiselle de Maran causait à voix basse avec M. de Lancry. Remarquant l'agitation de madame de Ksernika, elle lui dit:
--Est-ce que vous êtes souffrante, chère princesse?
--Oui, madame, j'ai eu toute la journée une migraine affreuse,--dit la pauvre femme, en balbutiant et en se remettant avec peine.
--Vous le voyez... il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi,--me dit tout bas M. Lugarto.
Il se leva.
Deux femmes entraient alors; la princesse put sortir et déguiser plus facilement son trouble...
Je restai presque terrifiée du pouvoir mystérieux de M. Lugarto.
Gontran me fit un signe, en me montrant un fauteuil vide auprès de mademoiselle de Maran; j'allai m'y asseoir. Ma tante me dit tout bas:
--Est-ce que vous croyez que j'ai donné dans la migraine de cette belle princesse Micomicon... Je parie que ce nègre blanc,--et elle me montra M. Lugarto,--lui a dit quelque infamie, qu'elle mérite bien, d'ailleurs, car, quoique son mari la batte comme plâtre, et qu'il lui ait déjà cassé un bras, elle est loin d'être quitte envers lui; elle lui redoit au moins son autre bras et ses deux jambes, s'il est disposé à lui briser un membre par chaque amoureux. Mais, c'est égal, l'impudence de ce M. Lugarto m'a révoltée. Je n'ai consenti à recevoir cette espèce archimillionnaire que pour me donner le régal de le flageller d'importance.
Malgré l'aversion que mademoiselle de Maran m'inspirait, je ne pus m'empêcher de lui savoir gré de cette résolution.
Les deux femmes nouvellement arrivées causèrent quelques instants avec mademoiselle de Maran, Gontran et M. Lugarto.
--Dites donc, monsieur Lugarto,--s'écria tout à coup mademoiselle de Maran, tout en travaillant à son tricot, et en interrompant l'un de ces silences qui coupent souvent les conversations;--est-ce que c'est à vous cette voiture où je vous ai rencontré l'autre jour?
--Pour quelle raison me demandez-vous cela?--dit négligemment M. Lugarto.
Mademoiselle de Maran, au lieu de répondre à cette question, en fit une autre. Elle m'avait toujours dit que rien n'était plus impertinent et plus dédaigneux que ce procédé.
--Pourquoi donc alors qu'il y avait des armoiries sur c'te voiture, si elle est à vous?
--Ce sont les miennes, madame,--dit M. Lugarto en rougissant de dépit; car son imperturbable audace était en défaut lorsqu'on attaquait ses ridicules prétentions nobiliaires.
--Est-ce que vous les avez payées bien cher ces armoiries-là?--dit mademoiselle de Maran.
Il y eut un moment de silence très-embarrassant. M. Lugarto serra les lèvres l'une contre l'autre en fronçant le sourcil. Je regardai Gontran. Il ne put s'empêcher d'abord de sourire amèrement; puis, à un regard à la fois colère et suppliant de M. Lugarto, il dit vivement à mademoiselle de Maran:
--A propos d'armoiries, madame, est-ce que vous aurez la bonté de me prêter votre d'Hozier; j'aurais quelques recherches à faire sur une de nos branches collatérales. Mais j'y songe, ne pourriez-vous pas?...
--Laissez-moi donc tranquille avec vos branches collatérales,--reprit mademoiselle de Maran;--vous venez vous jeter à la traverse d'une conversation intéressante! Dites donc, monsieur Lugarto, on vous a joliment volé, si on vous a vendu ces armoiries-là cher... Je parie que c'est une imagination de votre carrossier... Alors, permettez-moi de vous le dire, ça n'a pas de sens commun. Est ce qu'il faut jamais s'en rapporter à ces gens-là pour composer un blason? Puisque vous vouliez vous passer cette fantaisie, il fallait vous adresser mieux.
--Mais, madame,--dit M. Lugarto, en devenant pâle de colère contenue....
--Mais, monsieur, je vous répète que votre carrossier ou son peintre sont des imbéciles. Est-ce qu'on a jamais vu mettre en blason métal sur métal? Figurez-vous donc, mon pauvre monsieur, qu'ils se sont outrageusement moqués de vous avec leurs étoiles d'or en champ d'argent; ils ont inventé ça parce que c'était plus riche probablement, et que ça rappelait ingénieusement vos monceaux du piastres et de doublons... Sans compter les deux lions rampants dont ces imbéciles ont affublé votre écusson. Dites-moi, savez-vous qu'ils feraient un effet superbe, vos deux lions rampants, s'ils n'avaient pas l'inconvénient d'appartenir à la maison royale d'Aragon?
--Mais, madame, ce n'est pas moi qui ai inventé ces armoiries. Ce sont celles de ma famille, dit M. Lugarto en se levant avec impatience, et en lançant un coup d'œil furieux sur Gontran.
Celui-ci voulut en vain intervenir dans la conversation; mademoiselle de Maran n'abandonnait pas si facilement sa proie.
--Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Vraiment... ce sont les armoiries de votre famille?--s'écria ma tante en ôtant ses lunettes, et en joignant les mains avec une apparente bonhomie.--Pourquoi donc que vous ne me l'avez pas dit tout de suite? Après cela, il n'y a rien que de très-naturel là dedans. Il est probable, voyez-vous, qu'un Lugarto, pour quelque beau fait d'armes contre les Morisques d'Espagne, aura obtenu d'un roi d'Aragon la faveur insigne de porter des lions rampants dans ses armes, de même que nos rois ont octroyé les fleurs de lis à certaines maisons de France.... C'est comme vos étoiles d'or en champ d'argent: c'est, bien sûr, quelque glorieux mystère héraldique enseveli dans vos archives de famille. Et moi qui m'en moquais! mais c'est-à-dire que maintenant je les admire sur parole, vos étoiles d'or en champ d'argent! C'est peut-être, dans son genre, un blason aussi unique, aussi particulier que la croix de Lorraine, que le créquier de Créquy, que lus mâcles de Rohan, ou que les alérions de Montmorency. Ça doit être furieusement curieux l'origine de vos étoiles d'or en champ d'argent! Recherchez-nous donc cela, mon cher monsieur.
--Madame, si c'est une raillerie, franchement je la trouve de mauvais goût,--dit M. Lugarto en tâchant de reprendre son sang-froid.
--Mais pas du tout, mon cher monsieur, rien n'est plus sérieux; or, j'y songe, vous êtes originaire du Brésil, le Brésil appartient au Portugal, le Portugal a appartenu à l'Espagne, vous voyez bien qu'en remontant nous approchons des rois d'Aragon. Ah bien! oui; mais voilà une toute petite chose qui m'arrête dans mon ascension vers le passé.
--Eh! mon Dieu, madame! ne vous en occupez pas; je vous rends grâce de toute votre sollicitude,--s'écria M. Lugarto.
Mademoiselle de Maran ne fit pas semblant de l'avoir entendu, et reprit:
--Oui, il n'y a que cette petite difficulté-là, c'est qu'on dit que monsieur votre grand-père était quelque chose comme un esclave nègre, ou approchant.
--Madame... vous abusez...
--C'est là ce qui fait, reprit mademoiselle de Maran, sans abandonner son tricot,--c'est là ce qui fait que je ne peux pas venir à bout de me figurer monsieur votre grand-père avec une couronne de comte sur la tête. Coiffé de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau à ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix de Saint-Louis passée dans le bout de leur nez. Est-ce que vous ne trouvez pas?
Je frémis de l'expression presque féroce que prit un moment la physionomie de M. Lugarto; cette expression me frappa d'autant plus, qu'au même instant il partit d'un éclat de rire nerveux et forcé.
--N'est-ce pas que c'est une drôle de comparaison que j'imagine là?--dit mademoiselle de Maran en s'adressant à M. Lugarto.
--Très-drôle, madame, très-drôle; mais avouez que j'ai le caractère bien fait.
--Comment donc! mais le meilleur du monde; et je suis bien sûre que vous ne garderez pas contre moi la moindre rancune. Et après tout, vous avez raison; il n'y a rien de plus innocent que mes plaisanteries.
--De la rancune, moi! dit M. Lugarto;--ah! pouvez-vous le croire? Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui à notre aise de mes étoiles d'or en champ d'argent.
--Pendant que vous y serez, riez donc en même temps de vos lions rampants,--ajouta mademoiselle de Maran.--C'est ce qu'il y a de plus pharamineux dans votre blason. Mais tout cela,--reprit-elle,--ce sont des folies; gardez vos armoiries mon cher monsieur, gardez-les; ça jette de la poudre aux yeux des passants. C'est tout ce qu'il faut pour des yeux bourgeois; car vos innocentes prétentions nobiliaires ne dépassent pas nos antichambres. Quant à nous, pour nous éblouir, ou plutôt pour nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des étoiles d'or en champ d'argent; vous réunissez toutes sortes de qualités de cœur et d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingénues; aussi, quand vous ne seriez pas riche à millions, vous n'en seriez pas moins un homme joliment intéressant et furieusement compté, c'est moi qui vous le dis.
--Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tâcherai de m'acquitter envers vous, et d'étendre, si je le puis, ma reconnaissance aux personnes de votre famille et à celles qui vous intéressent,--répondit M. Lugarto avec amertume et en me jetant aussi un regard furieux.
--Et j'y compte bien, car je ne suis pas égoïste,--répondit mademoiselle de Maran avec un étrange sourire.
--Venez-vous, Lancry?--dit M. Lugarto à mon mari.
--Je vous verrai ce soir au club, nous en sommes convenus,--répondit Gontran avec embarras.
--Oui, mais j'avais oublié une chose: notre homme de Londres nous attend à trois heures,--dit M. Lugarto d'un air impérieux.
A ces mots, M. de Lancry fronça les sourcils, se leva, et dit à mademoiselle de Maran:
--Madame, je vous laisse Mathilde; M. Lugarto me rappelle un engagement que j'avais oublié.
Je jetai un regard suppliant sur Gontran, il l'évita:
--Lugarto me mène,--ajouta-t-il,--gardez la voiture, je vous reverrai à dîner.
Les deux femmes qui avaient été comme moi spectatrices muettes de cette scène entre mademoiselle de Maran et M. Lugarto, s'en allèrent quelques instants après.
Je restai seule avec mademoiselle de Maran.
CHAPITRE VI.
MADEMOISELLE DE MARAN.
Longtemps et douloureusement contenue, mon indignation éclata enfin contre cette femme, qui avait osé calomnier ma mère d'une manière si atroce.
--Voilà une leçon que cet impertinent n'oubliera pas de sitôt,--me dit mademoiselle de Maran.--Il sera d'autant plus furieux que je la lui ai donnée, et ma foi fort à dessein, cette leçon, devant les deux comtesses d'Aubeterre, qui sont les plus mauvaises langues que je connaisse. Ce soir, tout Paris saura l'histoire des étoiles d'or en champ d'argent.
--Madame,--dis-je à mademoiselle de Maran,--vous devez être étonnée de me voir chez vous?
--Étonnée! Et pourquoi cela, ma chère petite?
Cet excès d'audace augmenta mon indignation.
--Écoutez-moi, madame: il n'y avait au monde que la volonté de M. de Lancry qui pût m'obliger à vous revoir après les affreuses paroles que vous avez osé prononcer contre ma mère. Tout à l'heure j'avais peur de me trouver seule avec vous; maintenant j'en ai moins de regret: je puis vous exprimer toute l'horreur que vous m'inspirez.
--Mathilde... vous oubliez...
--Je me souviens, madame, de vos cruautés, je me souviens des chagrins dont vous avez abreuvé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant j'aurais pu vous les pardonner en faveur du bonheur dont je jouis depuis mon mariage, bonheur auquel vous avez sans doute involontairement contribué...
--Involontairement, non, ma chère petite, je savais bien ce que je faisais; c'est justement pour cela que votre ingratitude...
--Mon ingratitude? Cette raillerie est cruelle, madame!
--Eh... oui... oui... votre ingratitude,--s'écria mademoiselle de Maran en m'interrompant avec colère.--Oui, vous êtes une ingrate de ne pas avoir apprécié ce que je faisais pour vous... en empêchant votre mari de se couper la gorge avec ce misérable M. de Mortagne.
--Fallait-il, madame, recourir à une épouvantable calomnie pour empêcher ce malheur? D'ailleurs, Gontran m'avait promis...
--Belle promesse qu'il n'aurait pas tenue!... au lieu que maintenant il respectera celui qu'il croit votre père...
--Maintenant,--m'écriai-je,--osez-vous croire M. de Lancry capable d'ajouter foi à un si abominable mensonge? Ah! madame, j'aime bien mon mari, je sens mon amour assez puissant pour résister à toutes les épreuves, à son abandon même... il n'est au monde qu'une occasion où mon cœur trouverait la force de l'accuser... ce serait le jour où... Mais, non... non... c'est impossible, impossible! Tout à l'heure encore il m'a répété que cette affreuse calomnie était détruite par son exagération même.
--Eh bien! alors de quoi vous plaignez-vous? Si Gontran n'y croit pas, si M. de Mortagne n'y croit pas, quel mal vous ai-je fait? J'ai peut-être empêché un événement sinistre, voilà tout; laissez-moi donc tranquille.
--Voilà tout, madame? Et pourtant vous l'avez vu, je n'ai pu résister à la violence de cet horrible coup.
Je ne pus retenir mes larmes en prononçant ces derniers mots. Mademoiselle de Maran se leva, vint à moi, et prit un accent presque affectueux:
--Allons, allons, calmez-vous; sans doute j'ai eu tort, chère petite; j'ai voulu faire le bien à ma façon... je m'y suis mal pris, parce que je n'en ai pas l'habitude. Que voulez-vous? dans cette occasion j'ai peut-être agi comme une vipère qui se serait crue une sangsue... mais il faut pourtant tenir compte à cette pauvre vipère de sa bonne volonté.
Cette hideuse plaisanterie me révolta.
--Je vous connais trop, madame, pour croire à un bon sentiment de votre part; votre méchanceté même ne se contente pas du présent, elle embrasse l'avenir et le passé; ces paroles, vous ne les avez pas dites sans en calculer le résultat; elles cachent quelque odieuse arrière-pensée qui ne se révélera que trop tôt peut-être.
--Eh bien! après?--s'écria mademoiselle de Maran avec impatience.--Qu'est-ce que vous voulez conclure de tout ça? Ce qui est fait est fait, n'est-ce pas? Gontran veut que vous continuiez à me voir, vous lui obéirez. A quoi bon récriminer sur ma méchanceté? Je suis comme cela, et trop vieille pour changer... De deux choses l'une, ou mon aversion contre vous n'est pas éteinte, ou elle l'est... Si elle l'est, vous n'avez rien à craindre de moi, et vos reproches sont inutiles; si elle ne l'est pas, tout ce que vous me dites ou rien c'est la même chose. Vous ne pouvez pas me nuire, et moi je puis vous nuire; ne tentez pas de lutter. Je peux, je sais bien des choses... Vous avez vu comme je l'ai arrangé ce Lugarto, à qui son opulence colossale et la platitude du monde semblent donner un brevet d'audace et d'insolence!... maintenant il sait que quand je mords, je mords bien, et que la cicatrice reste... Il me haïra, ça, j'y compte bien; mais en même temps il me craindra comme le feu; car, si je m'acharne après lui, je le traquerai de salon en salon et je ne le ménagerai pas... Aussi maintenant je le tiens dans la main... ce vilain homme! Or, rappelez-vous bien, chère petite, qu'il aimera toujours mieux prendre pour ennemis mes ennemis que de m'avoir à ses trousses. Vous m'entendez, n'est-ce pas?--ajouta ma tante en me lançant un regard d'ironie cruelle;--aussi je ne dis rien de plus. Seulement ne me poussez pas à bout et soyez gentille.
Je restai accablée d'effroi... Je ne pouvais prononcer une parole. Ce que me disait mademoiselle de Maran n'était que trop vrai: elle seule pouvait se mettre assez au-dessus des convenances pour attaquer si impitoyablement M. Lugarto dans son orgueil, et le dominer ainsi par la frayeur.
Je frémis en songeant à la possibilité de je ne sais quel monstrueux accord conclu entre cet homme et mademoiselle de Maran, accord basé sur leur méchanceté commune.
Un invincible pressentiment me disait que Gontran subissait malgré lui l'influence de M. Lugarto. A quelle cause fallait-il attribuer cette influence; c'est ce que j'ignorais. Assaillie par ces soupçons, je reconnaissais que les menaces de mademoiselle de Maran n'étaient pas vaines.
Oh! ce fut un moment affreux que celui où je me sentis forcée de contenir mes ressentiments devant cette femme qui avait outragé la mémoire de ma mère!
--Allons, allons, je vois que nous nous entendons, n'est-ce pas?--me dit mademoiselle de Maran avec son sourire sardonique.--Vous irez à ce bal du matin de madame l'ambassadrice d'Angleterre; j'irai peut-être aussi pour méduser ce Lugarto, et le tenir dans ma dépendance. Dites donc, chère petite, est-ce que vous ne trouvez pas que je lui ai donné un joli échantillon de mon savoir-faire? Examinez bien demain son visage de cire jaune quand il m'apercevra... ça vous amusera et moi aussi... Peut-être je vous l'immolerai... cet archimillionnaire... peut-être, au contraire... Mais je ne dis rien... Qui vivra verra.
Je quittai ma tante dans un état d'inquiétude inexprimable; je me rappelai son entretien avec une sorte de terreur sourde. De tous côtés je ne voyais que haine, que périls, que perfidies cachées. J'aurais préféré de franches menaces aux sinistres réticences de mademoiselle de Maran.
Je rentrai chez moi absorbée par ces tristes pensées. Dans un moment de désespoir, je songeai à M. de Mortagne; mais, grâce à ma tante, je ne pouvais même penser à mon unique protecteur sans un souvenir douloureux, sans me rappeler les scènes cruelles qui avaient précédé et suivi mon mariage.
Ma voiture s'arrêta un moment avant que d'entrer dans la cour. Machinalement je jetai les yeux sur la maison qui était en face de la nôtre.
Au second étage, à travers un rideau à demi soulevé, je reconnus M. de Mortagne, assis dans un grand fauteuil; il me parut très-pâle, très-souffrant; il me fit rapidement un signe de la main, comme pour me dire qu'il veillait sur moi, puis le rideau retomba.
J'eus un moment d'espérance ineffable; je me sentis plus forte, moins effrayée, en sachant cet ami près de moi; je ne doutai pas de son appui dans un cas extrême. Je remerciai la Providence des secours imprévus qu'elle semblait ainsi m'offrir.
M. de Lancry n'était pas encore rentré; je m'habillai pour dîner, me rappelant avec des regrets pleins d'amertume que, dans notre charmante retraite de Chantilly, je me faisais belle aussi, et que j'arrivais près de Gontran radieuse et fière de mon bonheur.
Hélas! deux jours à peine me séparaient de ce passé si enchanteur, déjà il me semblait que des mois s'étaient écoulés depuis ce temps heureux!
Sept heures sonnèrent, Gontran ne vint pas.
Je ne commençai à m'inquiéter sérieusement que vers les huit heures; je fis demander par Blondeau au valet de chambre de M. de Lancry s'il avait donné quelque ordre; il n'en avait donné aucun; on l'attendait pour dîner.
A huit heures et demie, ne pouvant vaincre mes craintes, je me décidai à envoyer un de nos gens à cheval chez M. Lugarto, afin de savoir si M. de Lancry n'y était pas resté; j'écrivis un mot à mon mari, en le suppliant de me rassurer.
M. Lugarto demeurait rue de Varennes; je recommandai la plus grande promptitude; j'attendis le retour de mon messager avec une pénible impatience.
Une demi-heure après, Blondeau entra.
--Eh bien?--m'écriai-je.
--M. le vicomte est chez M. Lugarto, madame; monsieur a fait répondre à Jean que c'était bon, et qu'on prévienne madame qu'il ne reviendrait que très-tard.
Je ne fus rassurée qu'à demi. Pour que Gontran m'eût ainsi oubliée, il fallait sans doute qu'il eût de graves préoccupations; je l'attendis.
Hélas! pour la première fois je connus cette anxiété dévorante avec laquelle on compte les minutes, les heures; ces tressaillements d'espoir que cause le moindre bruit, et les mornes abattements qui leur succèdent.
J'avais envoyé ma pauvre Blondeau chez le portier, en lui recommandant de guetter le retour de M. de Lancry et de venir tout de suite m'en faire part. Sans les événements de la journée, de telles angoisses eussent été puériles, mais tout ce qui s'était passé les excusait peut-être.
A minuit, Gontran n'avait pas paru; alors les frayeurs les plus folles, les plus exagérées, s'emparèrent de moi. Je me souvins des sinistres regards que M. Lugarto avait jetés sur Gontran. Sans réfléchir au peu de vraisemblance de mes craintes, je crus M. de Lancry en danger, je demandai ma voiture, je dis à Blondeau de m'accompagner.
--Mon Dieu! où voulez-vous aller, madame?
--A la porte de M. Lugarto. Tu monteras chercher M. de Lancry, tu lui diras que je suis en bas à l'attendre. Je ne puis supporter un moment de plus cette incertitude.
--Mais, madame, rassurez-vous.
A cet instant, un bruit presque imperceptible arriva à mon oreille, c'était la grande porte qui se refermait; un instinct inexplicable me dit que Gontran venait de rentrer.
Sans songer à ce que je faisais, je sortis de ma chambre, je courus au-devant de mon mari; je le trouvai dans le salon qui précédait sa chambre à coucher.
--Vous voilà, mon Dieu! vous voilà! Ne vous est-il rien arrivé?--m'écriai-je d'une voix défaillante, en lui prenant les mains.
--Rien, rien; mais passons chez vous,--me dit M. de Lancry, en me montrant son valet de chambre d'un coup d'œil irrité.
Je compris le peu de convenance de cette scène devant nos gens; mais mon premier mouvement avait été tout irréfléchi.
Je craignis d'avoir contrarié Gontran; mon cœur se serra lorsque je fus seule avec lui. Alors seulement je remarquai qu'il était très-pâle, très-défait.
--Mon Dieu! Gontran, que vous est-il arrivé?--m'écriai-je.
--Et que vouliez-vous qu'il m'arrivât? Êtes-vous folle! Tout cela n'est-il pas naturel, très-naturel?--ajouta-t-il d'un air qui me parut presque égaré, et en riant d'un rire sardonique qui m'épouvanta.--Quoi de plus simple? J'ai retrouvé le meilleur de mes amis, le tigre que j'ai dompté, vous savez... Je vous présente ce cher Lugarto; il vous trouve charmante; vous le traitez avec le dernier mépris... Il va chez votre tante, qui l'accable des plus sanglantes épigrammes... Lui qui a le caractère le meilleur, le plus inoffensif, le plus généreux, prend ces malices en très-bonne part; il en rit comme j'en ris moi-même maintenant, fort gaiement... C'est qu'en effet il n'y avait rien de plus piquant, de plus gai que vos épigrammes et que celles de votre tante; elles étaient avec cela d'un à-propos inouï.
La voix de M. de Lancry était saccadée, interrompue par des éclats de rire brusques, nerveux; il me parlait presque sans me voir, et en marchant avec agitation, comme s'il eût été en délire.
--Mon Dieu!... mon Dieu!... Gontran, vous m'épouvantez... Par pitié... dites... qu'avez-vous?
Mon mari s'arrêta brusquement devant moi, passa ses deux mains sur son visage, me parut revenir à lui, et me dit d'une voix terrible:
--Ce que j'ai?... ce que j'ai?... Vous ne savez donc pas quel est l'homme que vous et votre tante avez impitoyablement raillé? Votre infernale tante a fini tantôt ce que vous avez si bien commencé ce matin. Ah! Mathilde!... Mathilde!... qu'avez-vous fait?... Malheureuse femme! que les suites de votre imprudence n'atteignent que moi! ajouta Gontran d'un accent douloureux en quittant ma chambre...
Je voulus le suivre... D'un geste impérieux il me commanda de rester.
CHAPITRE VII.
MATINÉE DANSANTE.
Je passai une nuit cruelle.
Dès que le jour parut, j'envoyai Blondeau savoir des nouvelles de M. de Lancry. Il me fit dire qu'il allait parfaitement bien.
Un peu avant l'heure du déjeuner, il entra chez moi; sa figure était riante et douce comme si la scène de la veille n'avait pas eu lieu.
Je restai muette d'étonnement.
Il me prit la main, la baisa avec une gracieuse tendresse, et me dit:
--C'est un grand coupable qui vient vous demander pardon, mon amie.
Il y avait tant de douceur, tant de sérénité dans la voix de Gontran, que, malgré moi, je fus presque rassurée. L'influence de mon mari sur moi était telle, que mes traits reflétaient pour ainsi dire toujours l'expression des siens; et puis je désirais si ardemment de le voir heureux, que je devais accepter, trop facilement peut-être, les explications sur sa conduite de la veille.
--De quel pardon parlez-vous?--lui dis-je.
--C'est très-embarrassant, Mathilde; car comment vous avouer... vous expliquer... un si grand crime?...
--Un crime!... Vous plaisantez... Mais encore... dites... oh! vous êtes pardonné d'avance.
--Je le sais... vous êtes si bonne! et pourtant ce pardon, je ne le mérite pas.
--Comment?
--Hier, ne vous ai-je pas d'abord inquiétée par mon absence, et presque épouvantée par mon retour?
--Il est vrai... votre agitation...
--Mon Dieu! ma jolie Mathilde, comment oser vous dire que vous avez été assez bonne pour vous intéresser... à... un vilain ivrogne? Voilà le terrible mot prononcé... Oui, hier Lugarto m'a retenu à dîner chez lui avec quelques amis communs: on a porté je ne sais combien de toasts à mon bonheur, à votre beauté; je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu refuser. Depuis que j'ai quitté la vie de garçon, j'ai, Dieu merci, perdu l'habitude de ces dîners britanniques; aussi oserai-je vous faire cet abominable aveu: je me suis grisé en pensant à vous! Vous voyez que je n'ai fait que changer d'ivresse... Mais, hélas! la première est aussi belle que l'autre est honteuse... Encore une fois, me pardonnez-vous?
--Comment? Ces reproches que vous m'avez faits hier en rentrant...
--Quels reproches?
--Vous m'avez dit que mes épigrammes et celles de ma tante avaient irrité M. Lugarto au dernier point; que sa vengeance pouvait être terrible, et que...
M. de Lancry partit d'un éclat de rire si franc, que je crus à sa sincérité.
--Malheureux Lugarto!--répéta-t-il;--j'en ai fait un ogre, je le vois... Pauvre Mathilde! je rirais davantage encore, si je ne vous avais pas inquiétée. Mais, sérieusement... quelle terrible vengeance voulez-vous que Lugarto?...
--Mais, mon ami, hier matin, vous m'avez paru fâché de la dureté de mes réponses.
--Oui, sans doute; car, je vous le répète, malgré quelques excentricités de caractère, je le regarde, Lugarto, comme un de mes meilleurs amis; comme tel, je désire le voir à l'abri de vos spirituelles attaques, ma jolie petite méchante; mais ce sera difficile, et, je le vois, on dira l'esprit des Maran, comme on disait l'esprit des Mortemart. Pourtant, je vous en prie, ménagez ce pauvre garçon; si ce n'est pour lui... que ce soit pour moi.
--Mais hier... vous m'avez dit aussi que vous craigniez de l'irriter.
--Sans doute, car alors il tombe dans des désolations sans fin, il me reproche de ne pas l'aimer, d'être un mauvais ami; en un mot, de sa part, ce ne sont pas des reproches, je n'en supporterais pas, mais des plaintes; c'est ce qui m'oblige à tant de ménagements pour lui...
--Et vous êtes bien sûr de son amitié?--demandai-je en hésitant à Gontran.
--D'autant plus sûr qu'elle est plus rare, et qu'il n'a aucune raison pour affecter un sentiment qu'il n'éprouverait pas.
Je racontai à Gontran l'entretien que j'avais entendu entre M. Lugarto et la princesse Ksernika.
--C'est une plaisanterie de bal masqué sans domino,--me dit Gontran:--il aura voulu s'amuser à la tourmenter; et cela n'est d'aucune conséquence avec la princesse, qui est la meilleure des femmes. A ce propos, si elle vous fait quelques avances, répondez-y, je vous en prie, car elle est très-bonne amie quand elle le veut, et les bonnes amies sont rares. D'ailleurs, vous la verrez ce matin à l'ambassade d'Angleterre.
--Irons-nous donc à cette fête?--dis-je à M. de Lancry d'un air chagrin.
--Eh! mais, sans doute. L'ambassadrice m'a écrit ce matin une lettre charmante, me disant qu'elle avait seulement appris hier soir notre retour, et qu'elle espérait bien avoir le plaisir de vous voir aujourd'hui.
--Allons, soit, mon ami, j'irai,--dis-je en soupirant.
--Un soupir, Mathilde! mais vous serez charmante. C'est un triomphe d'être jolie le matin; et moi je suis fier de vous, de votre ravissante beauté!...
--Hélas! mon ami, cette beauté est à vous; mais j'en suis plus fière encore quand je me fais belle pour vous seul.
Gontran sourit et me dit:--Je devine... encore vos rêves de maisonnette?
--Encore mes rêves de bonheur... Oui, Gontran.
--Eh bien! soyez jolie, bien jolie, plus jolie que toutes les femmes, vous voyez que je ne vous demande rien que de très-facile, et nous songerons à cette folie.
--Vrai? oh! bien vrai?--m'écriai-je avec ravissement.
--Silence,--me dit Gontran;--il faut dire cela tout bas à mon cœur, afin que ma raison ne vous entende pas; car elle est bien sévère et elle dirait non.
Blondeau entra, portant un carton carré.
--Qu'est-ce que cela?
--Je ne sais pas, madame; on l'a remis chez le concierge, c'est très-léger; cela doit être des fleurs ou des dentelles.
Je regardai Gontran, il ne put s'empêcher de sourire.
Je devinai quelque surprise. Mon cœur battit bien fort; c'étaient peut-être mes chères fleurs de prédilection que j'allais revoir.
Par un de ces enfantillages très-sérieux pour les esprits fatalistes, avec la rapidité de la pensée je me dis: Si je trouve un bouquet d'héliotropes et de jasmins dans ce carton, ce sera un bon présage, je serai heureuse de ma journée d'aujourd'hui, sinon ce jour me sera fatal.
Une fois cette espèce de défi jeté au sort, je me repentis presque de ma témérité; je n'osai plus ouvrir le carton.
Gontran s'aperçut que ma main tremblait, que je rougissais beaucoup.
--Eh bien!... Mathilde, qu'avez-vous?
--Rien... rien...--lui dis-je, et surmontant mon émotion, j'ouvris le carton...
Hélas! mon cœur se serra douloureusement. C'est à peine si je pus retenir mes larmes. Je ne trouvai ni jasmins ni héliotropes: les fleurs qui les remplaçaient étaient charmantes, il est vrai; jamais je n'en ai vu de pareilles... Il y avait un gros bouquet et deux branches de petites grappes de fleurs d'un pourpre très-vif; au centre de chaque fleur brillait comme un diamant une goutte de rosée solide, si je puis m'exprimer ainsi; de longues feuilles d'un vert d'émeraude glacé de cramoisi complétaient cette parure d'un goût parfait, sans doute d'une extrême rareté, et dont j'aurais été heureuse sans mon maudit souhait.
--Que vous êtes bon!--dis-je à Gontran avec reconnaissance.
--Ce sont des euphorbes[B], plantes fort rares et telles qu'il les faut pour parer une beauté rare,--me dit gaiement M. de Lancry; rien ne sera plus joli, plus coquet que ces deux branches de fleurs purpurines au milieu de vos beaux cheveux blonds, sous un chapeau de paille de riz.
Nous arrivâmes à l'ambassade.
Le temps était radieux; les toilettes des femmes étaient d'une fraîcheur extrême; les rayons du soleil, brisés et adoucis par le feuillage des plantes et des masses de fleurs qui garnissaient la galerie, ne jetaient qu'une douce clarté dans ces vastes salons.
Généralement il n'y a rien de plus gai, de plus riant que ces matinées dansantes, où le soleil remplace les bougies, où la tiède atmosphère du printemps, toute chargée du parfum des fleurs du jardin, remplace la chaleur étouffante des bals de l'hiver.
Presque en arrivant je me trouvai en présence de madame la duchesse de Richeville; elle donnait le bras à une femme de ses amies. Je ne pus m'empêcher de rougir extrêmement en la voyant. Gontran ne s'en aperçut pas.
Madame de Richeville lui dit avec beaucoup de grâce:--Je vais vous rendre malgré vous à votre liberté et vous enlever madame de Lancry. Lord Mungo nous garde deux ou trois places dans la galerie. Bien hardi et bien adroit celui ou celle qui les lui fera rendre avant notre retour.
M. de Lancry, quoiqu'il parût vivement contrarié, ne put qu'accepter la proposition de madame de Richeville. Celle-ci prit mon bras, Gontran offrit le sien à la femme qui accompagnait la duchesse, et nous nous dirigeâmes vers les places gardées par lord Mungo.
Il me parut en effet parfaitement capable de les conserver et de les défendre par sa force d'inertie; c'était un homme d'un embonpoint démesuré. Lorsqu'il nous aperçut, il fit un vain effort pour se lever. Madame de Richeville me dit en souriant:
--J'ai peut-être été imprudente de lui confier nos places; s'il n'allait pas pouvoir nous les rendre!
Pourtant, grâce à un nouvel effort, lord Mungo se leva, et nous nous assîmes toutes les trois parfaitement à notre aise.
Gontran s'éloigna après m'avoir jeté un regard expressif en me désignant madame de Richeville.
A ma gauche était un véritable buisson de camélias, la duchesse était à ma droite; aussi, en se tournant de mon côté, elle put me parler à voix basse sans être entendue de personne.
--Mon Dieu!--me dit-elle,--je vous parais bien hardie, n'est-ce pas, après ce qui s'est passé entre nous?...
--Madame...
--Ne m'en veuillez pas, j'ai à vous parler de notre ami, de M. de Mortagne. Il a été en grand danger.
--Que dites-vous, madame?
--Sans doute; il avait tant souffert! et puis les dernières émotions l'ont si vivement agité! maintenant il est encore bien souffrant, mais il est mieux.
--Je le sais, madame; hier, en rentrant chez moi...
--Vous l'avez vu à sa fenêtre. Oui, il est allé habiter en face de votre maison pour être plus près de vous. Si vous saviez combien il vous aime! toutes ses craintes... Eh bien! non... non, ne parlons plus de cela,--reprit la duchesse à un mouvement que je fis;--j'espère que lui et moi nous nous sommes trompés; vous semblez heureuse... c'est une conversion que vous avez opérée: je ne m'en étonne pas... seulement je n'osais l'espérer.
--Je suis en effet très-heureuse, madame, ainsi que je l'avais prévu.
--Et moi je vous jure que je suis aussi bien heureuse de m'être trompée dans ma prévision. Mais dites-moi, pendant que nous sommes à peu près seules, n'oubliez pas, si vous aviez quelques lettres à faire parvenir à M. de Mortagne, de les faire adresser rue de Grenelle à l'hôtel de Richeville, dans le cas où il serait absent pour quelques jours... Enfin, pauvre enfant, quoi qu'il vous arrive, dans quelque occasion que ce soit, rappelez-vous que vous avez une amie bien vraie, bien dévouée. Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? Tout ce que je vous demande, c'est de mettre à l'épreuve cette amitié que je vous offre; elle ne vous manquera jamais.
A ce moment M. Lugarto entra dans la galerie.
Involontairement je fis un mouvement d'effroi en me rapprochant de la duchesse de Richeville.
--Qu'avez-vous donc?--me dit-elle.
--J'ai, madame, un peu froid: il vient beaucoup d'air par cette galerie.
Madame de Richeville vit par hasard M. Lugarto qui causait avec plusieurs personnes; elle me dit en me le désignant:
--Vous voyez bien cet homme?
--Oui, madame,--répondis-je en tremblant.
--Eh bien! votre tante est un ange de mansuétude auprès de lui. C'est l'orgueil dans la bassesse, et la lâcheté dans la cruauté; pourtant on le reçoit. Il y a des traits de lui qui font frémir. L'année dernière il a perdu, à jamais perdu, une malheureuse jeune femme, madame de Berny, qui est, à cette heure, seule, abandonnée de sa famille, repoussée par tout le monde; il a agi envers elle de la manière la plus brutale, la plus scandaleuse, la plus cruelle. M. de Berny, soit faiblesse, soit mépris, s'est renfermé dans une dédaigneuse indifférence sur le sort de sa femme; M. Lugarto est encore resté une fois impuni! Puisque les hommes sont si lâches, ce serait au moins aux femmes de faire justice des Lugarto et de ses pareils. Aussi je ne conçois pas qu'on tolère dans le monde une pareille espèce, ou même qu'on lui réponde quand il vous parle; car il est familier, et son impudence est grande.
Je restai muette. Je pressentais que M. Lugarto allait venir auprès de moi. En effet, madame de Richeville me parlait encore lorsqu'il s'approcha, me fit un léger salut, et me tendit la main en me disant:
--Eh bien! vous êtes venue à ce bal? Vous avez eu raison de m'écouter.
Voyant que je ne prenais pas la main qu'il m'offrait, il reprit en souriant d'un air sardonique:
--Nous sommes donc toujours en guerre? J'avais pourtant dû croire le contraire en vous voyant porter les fleurs que je vous avais envoyées ce matin.
--Je ne vous comprends pas, monsieur,--lui répondis-je; et, m'adressant de nouveau à madame de Richeville, je lui demandai le nom de deux très-jolies personnes qui entraient en ce moment.
M. Lugarto ne se déconcerta pas; il continua:
--Vous ne me comprenez pas: ce que je vous dis, c'est pourtant assez clair. Les fleurs que vous avez à la main et dans les cheveux viennent de mes serres: c'est moi qui vous les ai envoyées ce matin. Savez-vous que je n'en donne pas à tout le monde, au moins? J'avais, le printemps passé, donné la pareille garniture à la jolie petite madame de Berny... Ça lui a véritablement porté bonheur.
Ces fleurs, que je croyais devoir à Gontran, me firent horreur; il me fut cruel de penser que mon mari s'était entendu avec cet homme pour me les faire accepter. Je vis quelque chose de sinistre dans le rapprochement qu'il faisait entre moi et cette femme dont madame de Richeville venait de me parler. Je ne pus vaincre un mouvement de colère; dans mon dépit, j'arrachai quelques feuilles du bouquet que je tenais à la main.
--Prenez garde!--s'écria M. Lugarto en me montrant une sorte de liqueur blanche qui sortait de la tige des feuilles arrachées;--vous avez la main nue, cette substance est très-corrosive; ces fleurs sont charmantes, mais la plante qui les porte est très-vénéneuse.
En effet, une goutte de cette liqueur blanche était tombée sur mon doigt; je sentis une légère cuisson, et il me resta une petite tache livide à la peau[C].
Je ne devais pas sans doute m'étonner de la propriété vénéneuse de ces fleurs; mais en songeant qu'elles venaient de cet homme qui m'inspirait tant d'effroi, il me fut impossible de ne pas faire des rapprochements sinistres en pensant qu'il y avait quelque chose de fatal, de mortel jusque dans son présent. Saisie de terreur, je jetai cet affreux bouquet au milieu des camélias qui se trouvaient près de moi. M. Lugarto sourit et me dit:
--On dirait que vous avez été mordue par un serpent; il est bien dommage que vous ne puissiez pas jeter aussi loin de vous ces grappes des mêmes fleurs qui ornent vos beaux cheveux; je suis heureux, malgré vous, de vous voir obligée de les garder.
--Oh! madame,--dis-je à voix basse à madame de Richeville,--ce qui se passe ici a l'air d'un rêve terrible; emmenez-moi d'ici, je vous en conjure, allons retrouver M. de Lancry; je désire me retirer.
--Je ne reviens pas de ma stupeur,--me dit la duchesse;--vous connaissez donc cet homme?
--Non pas moi, madame; il est l'ami intime de mon mari, qui me l'a présenté; il me cause autant de frayeur que d'aversion. Oh! par grâce, emmenez-moi d'ici.
Pendant que je parlais à voix basse avec la duchesse, M. Lugarto répondit d'un air distrait et hautain aux empressements de quelques jeunes gens, grands admirateurs de son luxe et de ses chevaux.
Madame de Richeville resta un moment silencieuse et comme absorbée; puis elle me dit avec un accent profondément ému:
--Bénissez Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a rendu M. de Mortagne; je ne sais pourquoi cette intimité de votre mari et de M. Lugarto m'épouvante. Venez retrouver M. de Lancry, vous êtes toute pâle.
--Oui, madame; et puis c'est un enfantillage, mais il me semble que ces horribles fleurs que j'ai au front me donnent le vertige.
Je ne sais si M Lugarto m'entendit; abandonnant aussitôt les personnes qui l'entouraient, il se retourna au moment où moi et madame de Richeville nous nous levions.
--Vous vous en allez de là?--me dit-il;--voulez-vous mon bras?
Sans lui répondre, je me pressai contre madame de Richeville.
--A propos, madame la duchesse,--dit M. Lugarto en laissant tomber ses paroles une à une, et en suivant du regard l'effet qu'elles produisaient,--j'ai une question assez insignifiante à vous adresser. Y a-t-il longtemps que la vieille mademoiselle Albin a été au village de Bory en Anjou, chez le fermier Anselme?
Madame de Richeville resta stupéfaite, rougit et pâlit tour à tour, comme la princesse Ksernika avait pâli et rougi la veille.
M. Lugarto me regardait d'un air triomphant.
Tout à coup ses traits changèrent d'expression; son impertinente audace disparut sous un masque d'humilité forcée; il salua deux fois, avec une obséquieuse politesse, une personne que je ne pouvais voir:
Je me tournai: c'était M. de Rochegune.
Ce dernier répondit par un froid signe de tête aux civilités empressées de M. Lugarto, et s'approcha de madame de Richeville.
Encore sous le coup de son émotion, la duchesse n'avait pu trouver une parole.
Madame de Richeville parut éprouver un profond sentiment de joie en voyant M. de Rochegune.
--Que votre présence me fait de bien!--reprit-elle;--je suis mieux depuis que vous êtes là.
M. de Rochegune regarda madame de Richeville d'un air étonné.
--Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame?--lui dit-il.
--Rien, une folie; vous savez que je crois aux présages; madame de Lancry partage mes superstitions, nous venions de nous effrayer pour rien; mais en vous voyant, vous l'homme sage et raisonnable par excellence, nos folles visions se sont bien vite évanouies.
Lorsque madame de Richeville m'eut nommée, M. de Rochegune s'inclina respectueusement de mon côté. Je ne l'avais pas revu depuis la scène de reconnaissance dont j'avais été témoin chez lui avec ma tante et Gontran; il me semblait très-changé; un sourire douloureux donnait un caractère singulièrement triste à sa figure, à la fois douce et grave.
--Vous n'êtes pas resté longtemps en voyage, monsieur; vos amis ont dû être bien satisfaits de votre prompt retour?--dit M. Lugarto à M. de Rochegune avec une excessive affabilité;--vous me permettrez, je l'espère, d'aller vous chercher un de ces matins.
--Je regretterais que vous prissiez cette peine, monsieur, car on me trouve rarement chez moi,--répondit M. de Rochegune d'un ton glacial.
--Si je ne suis pas heureux dans ma première visite,--reprit M. Lugarto,--je le serai peut-être dans la seconde, monsieur. Je ne me décourage pas facilement, lorsqu'il s'agit d'une chose à laquelle j'attache beaucoup de prix.
--Vous êtes trop bon, monsieur, je crains que vous vous exagériez beaucoup la valeur de mes relations; d'ailleurs, je n'ai ici qu'un pied-à-terre tellement modeste, que je n'y puis absolument recevoir que mes amis.
Ces dernières paroles, dites très-sèchement, terminèrent cette conversation.
M. Lugarto dissimula son dépit, et, voulant sans doute se venger sur quelqu'un, il dit à madame de Richeville:
--Vous n'oublierez pas le renseignement que je vous ai donné, madame la duchesse; lorsque vous le désirerez, j'aurai l'honneur d'aller causer avec vous.
A mon grand étonnement, à celui de M. de Rochegune, madame de Richeville répondit d'une voix émue:
--Mais, demain, si vous le voulez, monsieur... De quatre à cinq heures vous me trouverez.
--Je ne manquerai pas de profiter de cette bonne fortune, madame la duchesse,--dit M. Lugarto en s'inclinant profondément. Puis s'adressant à moi:
--Ah! madame, prenez garde... je vous dénonce M. de Lancry comme un infidèle... Je l'aperçois là-bas en grande coquetterie avec la belle princesse Ksernika, qui est fort expéditive, je vous en préviens... car chez elle un caprice prend bien vite le caractère de la passion. Tenez... voyez-vous ce monstre de Lancry! il est si absorbé, qu'il ne se souvient pas seulement que vous êtes ici.
En effet, Gontran traversait un salon avec la princesse Ksernika; il lui donnait le bras, et lui parlait bas en souriant.
Elle baissa les yeux, rougit légèrement, sourit aussi, et fit un petit mouvement d'impatience.
Gontran sembla insister dans sa demande, elle leva les yeux sur lui, rencontra son regard, et, au lieu de l'éviter, il me sembla qu'elle se complaisait à le soutenir; puis, comme si M. de Lancry se fût seulement alors souvenu ou aperçu de ma présence, il fit un brusque mouvement, dit un mot à la princesse en regardant de mon côté, et l'expression de leurs deux physionomies changea à l'instant.
Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire; pour la première fois, je connus la jalousie.
Jamais je n'oublierai le coup douloureux, profond, que je ressentis au cœur en voyant la princesse sourire ainsi à Gontran.
Étrange et cruel mystère! cette jalousie envahit soudainement, complétement toutes mes facultés; il me sembla que depuis longtemps j'avais l'habitude de cette souffrance.
En un instant, j'éprouvai ses haines, ses défiances, ses humiliations... Je n'échappai à aucune de ses tortures variées.
Hélas! la jalousie est un de ces sentiments qui débutent par une terrible maturité; comme Minerve, elle naît armée de toutes pièces.
Mon âme se brisa, mes joues se colorèrent d'une rougeur fébrile; Gontran s'avança, il donnait le bras à la princesse. Celle-ci vint à moi d'un air riant et ouvert; je sentis mes larmes prêtes à couler: je ne pus que m'incliner, sans répondre à quelques paroles aimables qu'elle me dit.
--Monsieur de Rochegune, voulez-vous me donner votre bras?--dit madame de Richeville;--vous aurez la bonté de demander ma voiture.
--Vous ici, monsieur de Rochegune? dit Gontran en tendant la main à ce dernier;--je vous croyais en voyage. J'espère que vous n'aurez pas complétement oublié le chemin de votre ancienne maison, et que madame de Lancry et moi nous aurons le plaisir de vous voir souvent.
--Je crois rester très-peu à Paris,--dit M. de Rochegune; mais je n'oublierai pas votre bien aimable proposition; et j'aurai au moins l'honneur d'aller dire mes adieux à madame de Lancry, si elle m'accorde cette faveur.
Je répondis machinalement; madame de Richeville et M. de Rochegune quittèrent la galerie.
--Je désirerais m'en aller, je suis un peu souffrante,--dis-je à M. de Lancry.
--Pas encore, ma chère Mathilde; la princesse a traversé toute la foule pour venir vous trouver.
M. Lugarto s'approcha de madame de Ksernika; il me parut qu'ils échangeaient un regard d'intelligence.
La princesse, si hautaine la veille, lui dit avec une sorte d'affabilité craintive:
--Je vous pardonne vos méchancetés, vous êtes un homme terrible au moins!--Elle se retourna vers moi, et ajouta en s'asseyant à mes côtés:--Je prends la place de la duchesse de Richeville, dont j'étais vraiment jalouse.
--Vous êtes bien bonne, madame, mais...
--Je vais faire un tour dans le bal avec Lugarto,--me dit Gontran.--Tout à l'heure, si vous le désirez, je reviendrai vous chercher.
M. de Lancry prit le bras de M. Lugarto, et tous deux s'éloignèrent. Je restai près de la princesse.
--Savez-vous me dit-elle très-gaiement,--que vous avez un mari charmant? Je ne le connaissais que de réputation; car, depuis que je suis entrée dans le monde, le hasard a fait que lui ou moi nous avons toujours été en voyage; mais je compte bien me dédommager cette saison. D'abord je commence par vous prévenir que nous sommes déjà fort en coquetterie; et j'ai presque envie d'en être aux regrets, car il me semble très-dangereux. Ah çà, que diriez-vous donc si j'allais vous l'enlever?
La princesse aurait pu parler longtemps encore, sans que je songeasse à lui répondre. Ce qu'elle venait de me dire pouvait passer pour une de ces plaisanteries que le monde tolère. Pourtant, chacune de ces paroles me portait un coup cruel.
Mon amour pour Gontran était si dévoué, si sérieux, si fervent; cet amour, enfin, sur lequel reposait ma vie, ma destinée tout entière, était pour moi l'objet d'un culte si religieux, que, lors même que la jalousie n'eût pas été douloureusement excitée, j'aurais été blessée de la légèreté du langage de la princesse.
Il y a dans tout sentiment sincère et profond qui sent sa vaillance une sorte d'austérité ombrageuse, de susceptibilité farouche, de pudeur sacrée, qui se révolte à la moindre profanation. Aussi, songeant à mon isolement, à mon caractère défiant, aux malheurs de mon enfance, à l'espoir immense que j'avais fondé sur mon mariage avec Gontran, on comprendra peut-être mes ressentiments.
La princesse, étonnée de mon silence, me dit:
--Mais vous semblez préoccupée, madame; à quoi pensez-vous donc?
Je fus sur le point de lui dire avec candeur ce que j'éprouvais; et de la supplier, au nom de mon bonheur, de ne pas être coquette pour Gontran; mais je réfléchis au ridicule de cette démarche: j'y renonçai. Le monde est ainsi fait, qu'il n'a que des mépris ou des sarcasmes pour l'expression d'une douleur légitime et ingénue.
Alors mon orgueil s'indigna, des paroles remplies de fiel et d'amertume me vinrent aux lèvres; je tâchai de m'inspirer de la méchanceté de mademoiselle de Maran; je tâchai, mais en vain, de trouver quelque repartie sanglante... je souffrais trop pour avoir de l'esprit.
Forcée de répondre à une seconde interpellation de la princesse, je ne pus que trouver cette sottise, que je dis en souriant avec amertume:
--Je ne doute pas, madame, de la puissance de vos charmes.
--Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!--reprit madame de Ksernika en riant aux éclats.--Est-ce que vous seriez jalouse, par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais ça serait très-piquant.
--Madame...
--Ah çà! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en serais désolée. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous ferait perdre une grande partie de votre supériorité sur moi. Mais voyez donc un peu ma prétention, ma vanité! j'ose entrer en lutte avec vous, avec vous armée de tant d'avantages! avouez que c'est bien héroïque!
J'étais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins, habitude que j'avais contractée pendant ma triste enfance, pour m'empêcher de pleurer à chaudes larmes.
Hélas! je n'aurais pas cru devoir sitôt recourir à cette faculté, fruit d'un si misérable passé. Toutes les forces de mon âme furent employées à cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte réponse; et presque malgré moi je balbutiai ces mots absurdes:
--Parlez-vous sérieusement, madame?
La princesse recommença de rire aux éclats.
--Comment, si je parle sérieusement!--reprit-elle;--vous me faites là une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous dis est très-sérieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi une rivale déclarée, prête à vous disputer ce cœur par tous les moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conquête à une adversaire redoutable!
Je regardai fixement madame Ksernika pour tâcher de pénétrer le fond de sa pensée. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits était mobile et changeante.
Peu à peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon émotion, je tâchai de prendre un air riant et léger.
--Mais, madame,--répondis-je,--savez-vous que vous risquez beaucoup en entrant en lice contre moi?
--Certainement, et c'est ce qui fait mon orgueil; car enfin vous êtes bien plus belle, bien plus jeune, bien plus aimable que moi,--dit la princesse avec un accent moqueur.
--Ceci n'est pas la question, madame; ce qui fait ma supériorité, c'est que je n'ai pas comme vous... une réputation à conserver...
--Comment cela, madame?--dit la princesse en me regardant avec surprise;--votre réputation...
--Oh! madame, j'ai la mienne comme vous avez la vôtre... Il y en a de toutes les sortes.
Madame de Ksernika fit un mouvement de dépit.
Je me hâtai de continuer.
--La vôtre est une réputation de beauté irrésistible, établie par de brillants et surtout par de nombreux succès. Si dans notre lutte vous triomphez encore, une nouvelle conquête n'augmentera pas de beaucoup votre gloire; tandis que si vous succombez... jugez donc... madame, ce sera devant qui? devant une pauvre jeune femme sans expérience qui entre dans le monde et qui défend bourgeoisement... son mari... ou, si vous l'aimez mieux, son bonheur...
La princesse prit son air hautain, et me dit assez aigrement:
--Vous êtes piquée, madame?
Je vis à ces mots que ma réponse avait porté juste; j'en ressentis une joie amère.
--Pas du tout, madame, car nous plaisantons... je crois.
Gontran revint avec M. Lugarto.
--Princesse,--dit M. de Lancry,--mesdames d'Aubeterre et M. de Saint-Prix viennent d'arranger une partie de petit spectacle et un souper au cabaret pour ce soir; vous conviendrait-il d'en être avec madame de Lancry, moi et Lugarto?
--Sans doute, avec le plus grand plaisir,--reprit-elle.
--Voici ce qu'on propose encore,--ajouta M. de Lancry.--Il est bientôt six heures, le temps est charmant, nous irions faire un tour au bois de Boulogne jusqu'à sept heures et demie, et de là nous irions voir Arnal au Vaudeville.
--C'est à merveille!--répéta la princesse;--adopté à l'unanimité; n'est-il pas vrai, madame de Lancry?
--Je me sens assez souffrante,--dis-je à Gontran,--pour vous prier de me dispenser de ce plaisir.
--Y pensez-vous?--répondit M. de Lancry;--au contraire, cela vous distraira.
--Arnal est ravissant d'abord,--ajouta M. Lugarto.
--Je vous en prie...--dis-je en jetant un regard suppliant sur mon mari.
--Monsieur de Lancry, soyez impitoyable,--dit la princesse;--faites le tyran, ordonnez.
--Nous serions trop privés de l'absence de madame de Lancry,--répondit Gontran en souriant,--pour que je ne suive pas le barbare conseil de la princesse. Ainsi donc,--ajouta-t-il avec une emphase comique,--madame de Lancry, je vous ordonne positivement de venir passer avec nous une charmante soirée.
--Si vous l'exigez...--dis-je à Gontran.
--Sans doute, nous l'exigeons tous,--ajouta M. Lugarto.
--C'est convenu,--reprit Gontran.--Je vais aller prévenir Saint-Prix et madame d'Aubeterre, et envoyer tout de suite prendre deux avant-scènes au Vaudeville et commander le souper chez Véry.
--Mais, j'y pense,--dit la princesse,--madame de Sérigny m'a amenée, et je n'ai pas demandé mes gens!
--Rien de plus simple, princesse,--reprit M. Lugarto.--Lancry dispose de sa voiture pour envoyer retenir les loges, je vous offre la mienne ainsi qu'à madame de Lancry et à Gontran.
--C'est on ne peut mieux,--dit mon mari en offrant son bras à madame de Ksernika.--Allons rejoindre ces dames, elles nous attendent.
M. Lugarto m'offrit son bras avec un sourire de triomphe... Il m'était impossible de le refuser malgré ma répugnance.
Il me dit tout bas:--Cela vous désole d'être parée de mes fleurs, d'accepter mon bras, de venir dans ma voiture. J'en suis désolé, c'est votre faute; pourquoi me traitez-vous si mal, que toutes mes prévenances tournent pour vous en contrariétés?
Je ne répondis rien; je traversai ces salons remplis de gens heureux et gais. Les fenêtres ouvertes laissaient voir le jardin avec tous ses trésors de fleurs et de verdure.
En contemplant ce riant tableau, en entendant l'harmonie de l'orchestre, j'avais la mort dans le cœur: ce contraste m'était insupportable. On me regardait beaucoup. J'entendais murmurer mon nom et celui de M. Lugarto; je rougissais de honte, pensant que tout le monde avait pour lui autant de mépris que moi. J'étais navrée de paraître liée intimement avec cet homme.
Il n'en était rien, du moins en apparence; les hommes échangeaient avec lui un salut cordial ou quelques paroles prévenantes; beaucoup de femmes lui souriaient en répondant à son salut: un moment nous nous arrêtâmes dans l'embrasure d'une porte.
La jeune marquise de Sérigny, très-grande dame pourtant, s'approcha de M. de Lugarto et lui dit:
--Je viens vous présenter une requête au nom d'une foule de jolies femmes.
--Voyons, de quoi s'agit-il?--demanda M. Lugarto.
--D'un ou de deux bals charmants que vous deviez nous donner ce printemps pour célébrer votre retour. Vous savez si bien organiser une fête! ce serait délicieux.
--Oui, oui, donnez-nous des bals de printemps, M. Lugarto,--reprirent quelques jeunes femmes en se joignant à madame de Sérigny.
M. Lugarto se retourna vers moi, et me dit très-haut avec sa familiarité choquante:
--Allons, voyons... décidez: voulez-vous, oui ou non, que je donne quelques bals? Fixez l'époque, le nombre, et je vous obéis... à vous...
Je devins pourpre de honte; tous les yeux se tournèrent vers moi: je remarquai quelques méchants sourires; mon cœur se serra, je ne trouvai pas un mot.
--Lancry, répondez donc pour votre femme,--dit Lugarto à mon mari, qui était devant nous;--je lui demande si elle veut que je donne des bals; elle ne dit ni oui ni non.
--Donnez-les toujours,--dit Gontran;--je suis sûr que la discrétion empêche seule madame de Lancry de vous dire oui.
--Eh bien! mesdames, alors, puisque cela plaît à madame de Lancry, je donnerai quatre bals.
--Deux bals du matin et deux bals le soir avec illumination dans votre magnifique jardin, ce sera ravissant!--dit madame de Sérigny.
--Peut-être bien...--répondit M. Lugarto.--Il faudra que je demande le goût d'une personne de mes amies,--et il me jeta de nouveau un regard expressif,--et en qui j'ai toute confiance.
--Monsieur Lugarto, vous êtes toujours un homme charmant,--dirent plusieurs femmes.
--Sans doute, quand je vous donne des bals,--répondit-il insolemment.
Nous passâmes pour aller attendre nos voitures.
CHAPITRE VIII.
LE SOUPER.
J'étais atterrée de l'impudence avec laquelle M. Lugarto s'était adressé à moi, et de l'indiscrétion effrontée avec laquelle des femmes de la meilleure et de la plus haute compagnie, dans leur ardeur effrénée pour le plaisir, mendiaient des fêtes à un homme qu'elles devaient mépriser.
La voiture de M. Lugarto avança.
--Il n'y a que vous au monde pour avoir des chevaux pareils,--dit la princesse.
--Ils sont assez chers pour être magnifiques,--dit Gontran;--l'attelage lui coûte quinze mille francs.
Nous partîmes pour le bois de Boulogne; M. de Saint-Prix et mesdames d'Aubeterre suivaient dans une autre voiture.
D'une tristesse morne, j'étais écrasée sous le poids des émotions si violentes de cette journée de fête.
La force factice et fébrile qui m'avait un moment soutenue m'abandonna tout à fait. Je m'étais en vain promis de lutter d'esprit, d'entrain, de gaieté avec la princesse. Sans m'abuser d'un vain orgueil, j'avais vu que je pourrais l'embarrasser, mais je n'eus pas le courage de le tenter.
Je tombai dans une sorte d'affaissement douloureux, je me résignai... Dans ma pensée, j'offris à Gontran le sacrifice que je lui faisais en assistant aux joies de cette soirée, qui, pour moi, était un supplice.
Je sentais, avec une sorte de consolation amère, que, tout en souffrant beaucoup des angoisses de la jalousie, mon amour pour Gontran n'éprouvait pas la moindre atteinte. Je ne pourrais, je crois, mieux comparer cette impression qu'à celle que ressent une mère en pleurant les erreurs d'un enfant adoré..., elle hait ses fautes en le chérissant toujours.
Oh! c'est qu'il y a dans l'amour invincible des femmes un sentiment de charité magnifique au-dessus de l'intelligence et des facultés du vulgaire. Plus on souffre, plus on désire épargner des souffrances à celui qui cause les vôtres; on met en pratique, avec une résignation pieuse, ce précepte évangélique d'une naïveté si sublime: Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.
Je me souviens que cette pensée me vint à l'esprit au moment où la princesse riait très-haut et très-fort d'une plaisanterie de Gontran sur la tournure ridicule d'un homme qui passait à cheval auprès de nous.
Il y avait un tel contraste entre mes idées et celles qu'on venait d'exprimer, que j'en rougis d'abord presque de honte; puis vint une réaction contraire: je ne pus m'empêcher de jeter sur la princesse un regard de mépris écrasant, en me soulevant à demi du fond de la calèche où j'étais appuyée.
Gontran s'en aperçut; il profita d'un moment où M. Lugarto et madame de Ksernika étaient penchés à une des portières pour voir passer monseigneur le duc de Bordeaux, qui revenait de Bagatelle, et il me dit tout bas avec impatience:
--Vous n'avez pas l'air souffrant, mais fort maussade; vous vous ferez dans le monde la réputation d'avoir un caractère insupportable; c'est du dernier ridicule: on s'épuise en frais pour vous, et vous y répondez par le silence le plus dédaigneux.
--Gontran, je vous assure que je souffre...
Et deux larmes, longtemps contenues, me vinrent aux yeux.
--Allons, des pleurs maintenant! il ne manque plus que cela pour vous achever,--dit-il en haussant les épaules.
Je baissai la tête, je portai mon mouchoir à mes lèvres, je cachai mes larmes.
Sans doute Gontran regretta son mouvement d'impatience; car, relevant bientôt sur lui mes yeux, pour lui montrer que je ne pleurais plus, je rencontrai les siens...
Oh! jamais, jamais, je n'oublierai le regard rempli de tristesse et de bonté qu'il me jeta.
Puis ses traits se contractèrent... par un mouvement plus rapide que la pensée; pendant une seconde, sa figure si belle, si noble, porta l'empreinte d'un désespoir terrible.
Je ne pus retenir un léger cri, tant je fus effrayée.
La princesse et M. Lugarto se retournèrent vivement.
Les traits de mon mari avaient repris leur expression de gaieté habituelle; il me dit:
--Pardon, ma chère Mathilde; je suis un maladroit, j'ai manqué d'écraser votre joli pied.
L'heure du spectacle arriva; nous y arrivâmes avec les personnes qui devaient nous y accompagner, mesdames d'Aubeterre et leur oncle M. de Saint-Prix.
Les femmes étaient assez insignifiantes et parlèrent heureusement beaucoup. Les hommes avaient à peu près la même valeur. Je me mis dans un coin de la loge, M. Lugarto se tint derrière moi.
Gontran parut très-occupé de la princesse; celle-ci fut d'assez mauvais goût pour s'attirer plusieurs fois quelques chut énergiques, tant ses éclats de rire étaient désordonnés.
Je répondis par de rares monosyllabes à ce que me disait M. Lugarto; je causai quelque peu avec mesdames d'Aubeterre, placées près de moi.
Les lazzi de ce théâtre m'auraient peut-être amusée dans une autre situation d'esprit, mais ils me parurent insupportables.
Avant la dernière pièce, nous partîmes pour aller souper chez Véry. M. de Lancry fut placé entre la princesse et l'une des comtesses d'Aubeterre. J'eus à ma droite M. Lugarto, à ma gauche M. de Saint-Prix. J'espérais échapper à l'entretien du premier en causant avec le second; ce fut en vain: M. de Saint-Prix était fort gourmand, il prit le souper très au sérieux et me répondit à peine.
--Lancry a raison, vous avez un bien malheureux caractère, car vous méconnaissez vos amis,--me dit M. Lugarto de manière à n'être entendu que de moi;--mais avec le temps vous reviendrez de vos injustes préventions...
Je ne répondis rien. Il continua sur le même ton:
--J'ai entendu votre mari inviter M. de Rochegune à venir vous voir... J'espère bien que vous ne recevrez pas souvent cet original; il est ennuyeux comme la pluie, et je le déteste, moi.
Je ne pus m'empêcher de dire à M. Lugarto:
--Vous le détestez sans doute autant que vous le craignez, monsieur, car ce matin vous avez été plus que poli pour lui.
--Tiens!... vous le défendez!--dit-il en attachant sur moi un regard fixe.
--Je tiendrais beaucoup à compter M. de Rochegune au nombre de mes amis; c'est un homme de grande naissance, d'un rare savoir et d'un noble cœur.
--Ah!... ah!... c'est comme cela, c'est bon à savoir, dit M. Lugarto avec ce sourire convulsif qui annonçait toujours chez lui une colère contrainte.
Je me tus. J'étais fermement résolue à avoir avec M. de Lancry une dernière explication au sujet de cet homme.
De vagues pressentiments me disaient qu'il se tramait quelque machination perfide dont moi et Gontran nous devions être les victimes. En me rappelant l'expression de désespoir qui avait un moment contracté les traits de M. de Lancry, je faisais mille suppositions contraires. Je ne pouvais concilier son apparence de gaieté et son empressement auprès de la princesse, avec le regard tendre, désolé, presque suppliant, qu'il m'avait jeté à la dérobée.
Cette mortelle journée finit enfin. Hélas! elle devait contenir pour ainsi dire dans leur germe bien des malheurs pour l'avenir...
* * * * *
Je viens de relire ces pages, cette réflexion me semble encore plus juste; il n'est pas un des faits les plus insignifiants de ce jour qui n'ait eu plus tard un cruel développement.
CHAPITRE IX.
EXPLICATION.
Plusieurs jours se passèrent; la princesse Ksernika vint me voir. Croyant sans doute qu'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans une conversation un peu piquante, elle se contenta de m'accabler de paroles d'affection. Gontran continua de se montrer très-assidu près d'elle lorsqu'il la rencontrait dans le monde.
M. Lugarto venait presque chaque jour voir mon mari; il ne cessait de me persécuter de son odieuse présence. Malgré moi, malgré les observations que j'avais faites à Gontran, très-souvent cet homme m'envoyait des fleurs. Il demanda à mon mari une place dans notre loge à l'Opéra pour la fin de la saison; malgré mes supplications, M. de Lancry la lui accorda.
A toutes mes objections il n'avait que cette réponse:
«Lugarto est mon ami intime; je ne puis ni ne veux rompre une très-ancienne liaison pour satisfaire à votre antipathie, aussi injuste qu'elle est déraisonnable. Lugarto vous déplaît, soit, vous ne le lui prouvez que trop, je vous laisse libre d'agir à votre gré, laissez-moi la même liberté à son égard; seulement, par convenance, ménagez-le devant le monde.»
J'avais déjà pu reconnaître que la volonté de Gontran était inébranlable, je me résignai.
Heureusement je m'aperçus d'un changement notable dans les manières de Lugarto à mon égard. Au lieu de me poursuivre de sa conversation lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait à peine quelques mots. Plusieurs fois Gontran m'avait obligée à offrir aussi une place dans notre loge à la princesse Ksernika. Je continuai de souffrir cruellement de mes soupçons jaloux. Vingt fois je fus sur le point d'en parler à Gontran; je n'osai pas.
Je me souvins de ce qu'on m'avait raconté de ma mère, de la force d'inertie avec laquelle elle se repliait sur elle-même, sous le poids de la douleur; je me sentis le même pouvoir; je contins, je cachai mon chagrin; je ne montrai jamais à M. de Lancry qu'un front calme et serein.
D'abord je m'interrogeai chaque jour presque avec effroi, afin de savoir si mon amour pour Gontran avait reçu la moindre atteinte: il n'en était rien.
Dans l'orgueil de mon dévouement, j'attendais avec une sorte de sécurité douloureuse que mon mari reconnût le néant de l'affection à laquelle il me sacrifiait sans scrupule. D'ailleurs, à part les soins apparents qu'il rendait à madame Ksernika, Gontran était bon pour moi, affable; il ne soupçonnait pas mes souffrances; car je le trouvais toujours riant et léger.
En vain je recherchais dans ses traits cette expression fugitive du désespoir qui m'avait une fois si vivement frappée, et qui un instant m'avait fait penser que sa conduite lui était imposée par la mystérieuse influence de M. Lugarto.
Je me trompais cependant en croyant que, pour être contraints et dissimulés, mes ressentiment perdaient de leur intensité; je ne pouvais me confier à personne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule était loin de moi; d'ailleurs j'aurais presque considéré comme un sacrilége toute récrimination contre Gontran.
Généralement l'on ne se plaint que pour faire excuser ses représailles ou pour faire montre de sa résignation.
J'aimais Gontran plus que jamais; ma résignation était si naturelle, que je ne pouvais songer à en tirer vanité.
Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon cœur. A mesure que cette douleur l'envahissait, j'éprouvais une sensation singulière. Je me sentais de plus en plus oppressée, comme si peu à peu l'air m'eût manqué. Je craignais qu'il ne vînt un moment où mon âme déborderait, où malgré moi je jetterais un premier cri d'angoisse en suppliant Gontran de me prendre en pitié.
Ce moment arriva.
Depuis quelques jours j'étais souffrante. Un matin je dis à mon mari:
--Gontran, j'ai à réclamer de vous une promesse bien chère.
--Que voulez-vous dire, Mathilde?
--Vous m'avez fait espérer que nous irions passer quelque temps dans notre maisonnette de Chantilly. Voici bientôt la fin du mois de mai, il me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien.
--Comment, vous pensez encore à cette folie? Mais depuis huit jours cette masure est abattue. Mon homme d'affaires m'a dit que l'administration des domaines de M. le duc de Bourbon en avait pris possession. C'est une affaire terminée.
J'avais conservé une lueur d'espoir; voyant qu'il fallait y renoncer, je fondis en larmes. Gontran me parut impatienté, et me dit:
--Mais, en vérité, ma chère amie, vous n'avez pas le sens commun de pleurer pour un tel enfantillage. Je vous l'ai déjà dit, quoique riche, notre fortune ne nous permet pas de satisfaire à tous vos caprices.
--Des caprices! J'en ai bien peu, Gontran, et celui-là était saint et sacré pour moi.
--Encore une fois, ce qui est fait est fait; il est impossible de revenir sur cette vente: ce sont, mon Dieu! d'ailleurs des imaginations de roman; s'il fallait acheter tous les endroits où l'on s'est trouvé heureux, on se verrait au bout d'un certain temps singulièrement embarrassé de ces propriétés commémoratives qui ne vous rapporteraient que des souvenirs. Malheureusement, dans notre siècle de fer, il faut pour vivre d'autres revenus que ceux-là.
Cette plaisanterie de Gontran me fit un mal affreux. J'avais toujours cru à sa religion pour ces temps si fortunés, je ne pus m'empêcher de lui répondre en pleurant:
--Hélas!... mon ami, cette occasion de folle dépense, comme vous dites, était unique.
--C'est-à-dire que, depuis ce temps, vous vous trouvez très-malheureuse sans doute?
--Non... non... je ne me plains pas; seulement je regrette ces beaux jours où vous étiez tout à moi... où nous vivions l'un pour l'autre.
--Puisque l'occasion se présente,--reprit M. de Lancry après un long silence,--j'en profiterai pour vous donner quelques avis dont vous profiterez, je l'espère... Je ne sais pas quelle idée romanesque vous vous êtes faite du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce qu'il doit être pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou plutôt comme deux enfants, nous avons joué au bonheur solitaire, à une chaumière et à un cœur; toute exagération a un terme, nous avons usé toutes ces joies pastorales. Maintenant, nous devons seulement voir dans le mariage une douce intimité basée sur une confiance et surtout sur une liberté réciproque; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le monde.
--Gontran, vous souvenez-vous de ce que vous me disiez: «Pour moi le mariage, c'est l'amour, c'est la passion dans une union bénie de Dieu?»--Vous souvenez-vous que vous me disiez encore: «Il me serait impossible de me résoudre à ces relations froides et monotones où le cœur n'a point de part?...»
--Je vous disais cela! je vous disais cela... sans doute. C'est qu'alors j'étais persuadé que ce rêve était possible à réaliser, j'étais de bonne foi.
--Et vous ne vous trompiez pas, Gontran; oh! cette espérance n'était pas une chimère: pour moi, du moins... rien n'est changé... l'amour... la passion dans le mariage, c'est, ou plutôt, si vous le vouliez, ce serait... toujours ma vie, mon bonheur...
--Les femmes prennent toujours leurs désirs pour des faits accomplis. Vous vous abusez étrangement, vous êtes plus jeune que moi. Il se peut que votre illusion dure un peu plus longtemps que la mienne; mais, comme la mienne, elle se dissipera: vous verrez que l'amour romanesque que vous ressentez doit, comme toute chose, avoir son terme....
--Gontran, par pitié, ne blasphémez pas!
--Tout cela, ce sont des mots; il vaut mieux voir tout de suite clair dans sa vie. On n'en est que plus heureux... La preuve de cela, c'est que depuis quelque temps vous êtes horriblement maussade, tandis que moi je suis du caractère le plus égal... Pensez comme moi, renoncez à des idylles imaginaires, et vous acquerrez cette placidité, cette indulgence, qui font du mariage un paradis au lieu d'un enfer.
--O mon Dieu! mon Dieu!... et entendre cela de vous?... de vous?--dis-je en cachant ma tête dans mes mains pour étouffer mes sanglots.
--Allons... une scène à présent; ah! quel caractère!...
--Non!... non... Gontran, je ne vous ferai pas de scène.... Écoutez... je vous parlerai franchement. Oui! j'ai besoin de vous dire ce que je souffre depuis longtemps. Vous l'ignorez... car sans cela vous ne vous feriez pas un jeu de mon chagrin. Vous êtes si bon, si généreux!...
Je pris la main de M. de Lancry dans les miennes.
--Allons, voyons, parlez, Mathilde... si je vous ai tourmentée, c'est sans le savoir. Si vos reproches sont raisonnables je m'accuserai, vous me pardonnerez, et à l'avenir cela ne m'arrivera plus, comme disent les enfants...--ajouta-t-il en haussant les épaules.
--Je n'attendais pas moins de votre cœur, mon ami. Vous m'encouragez, votre gaieté dissipe la pénible impression que m'avaient causée vos paroles de tout à l'heure... Moquez-vous bien de votre pauvre Mathilde,--ajoutai-je en m'efforçant de sourire après un moment de silence:--elle est jalouse de la princesse Ksernika... Oui, vos assiduités auprès d'elle me font un mal horrible; depuis que vous vous occupez de cette femme, il me semble que vous m'oubliez.
--Sont-ce là tous vos reproches? et qu'en conclurez-vous?
--Que vous pourriez me rendre aussi heureuse que par le passé en m'accordant une chose qui ne doit nullement vous coûter, mon ami.
--Eh bien! voyons, parlez,--dit-il avec impatience.
--Je voudrais que nous pussions rompre les relations presque intimes dans lesquelles nous vivons avec la princesse... et cesser peu à peu de la voir.
--Voilà ce que vous me demandez: ah çà, vous êtes folle!
--Gontran!
--Comment!--s'écria-t-il courroucé,--je ne pourrai pas être convenable, poli avec une femme sans que vous me poursuiviez de vos jalousies! comment! sous prétexte de calmer vos visions, vous venez me demander de traiter avec impertinence une personne qui ne mérite que votre considération, que votre respect! mais vous perdez la tête!
--Eh bien! oui... je la perdrai, si mes souffrances se prolongent. Gontran, croyez-moi, mon calme apparent cache bien des douleurs! Par la mémoire de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi, je vous le jure... ce que j'endure depuis quelque temps est au-dessus de mes forces.
--Eh! que voulez-vous donc que j'y fasse?--s'écria-t-il de plus en plus en colère;--suis-je responsable des songes que vous forgez pour vous tourmenter?
--Mais si ce sont de fausses apparences, dissipez-les en m'accordant ce que je vous demande.
--Mais c'est justement parce qu'il s'agit d'apparences qui n'ont pas le moindre fondement, qu'encore une fois je ne puis, de gaieté de cœur, faire une grossièreté à une femme de mes amis et des vôtres.
--Mais il s'agit de mon bonheur, Gontran, de mon repos.
--Écoutez-moi, Mathilde,--dit Gontran en se contraignant avec peine,--j'ai de la raison, de la volonté. Il est de mon devoir de ne faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous l'ai déjà dit au sujet de vos répugnances à revoir mademoiselle de Maran et à recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira de me prêter à des caprices extravagants; c'est vous dire qu'il n'y aura rien...--vous m'entendez!--rien de changé dans nos relations avec la princesse.
--Ainsi, vous continuerez d'être assidu auprès d'elle? Ainsi, dans le monde, vos regards, vos prévenances seront pour elle? Ainsi ce sera toujours votre bras qu'elle prendra pour se promener? Ce sera elle, mon Dieu! toujours elle!
--Ne voulez-vous pas que ce soit vous, vous! toujours vous! Et enfin que vous et moi nous soyons couverts de ridicule? Eh! madame! si vous n'aviez pas un abord si glacial, si dédaigneux, vous seriez assez entourée pour trouver un bras à défaut du mien! il y a mille coquetteries innocentes et parfaitement admises par le monde qui permettent à une femme de chercher dans les hommes qui l'entourent ces soins, ces prévenances que son mari ne peut lui consacrer sans se faire montrer au doigt; mais non, vous êtes d'une morgue, d'une hauteur qui éloigne tout le monde de vous... Et, après cela... vous venez vous plaindre d'être isolée! Si je faisais comme vous, où en serais-je? je serais un de ces maris maussades, jaloux, qui ne parlent à aucune femme, ne bougent de l'embrasure des portes, et qui, lorsque minuit sonne, viennent, comme les spectres de la ballade, enlever d'un air rébarbatif leur femme à ses danseurs! Qu'arrive-t-il? que ces maris-là sont bafoués. Or, ma chère, pour vous et pour moi, je suis décidé à toujours éviter un pareil rôle.
--Ainsi,--m'écriai-je avec amertume, il faut que je me soumette sans me plaindre à ces étranges lois du monde, qui regardent comme souverainement inconvenant qu'un mari s'occupe de sa femme, et qu'il l'entoure des soins qu'il prodigue à toute autre! Singulier usage qui consacre pour ainsi dire les apparences de l'infidélité comme une coutume de bonne compagnie! qui flétrit d'un ridicule impardonnable tout empressement légitime et naturel!... Vous haussez les épaules, Gontran... Ces réflexions d'un cœur ulcéré vous font pitié, n'est-ce pas?
--Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour l'amour du ciel vivons en gens du monde... Quant à moi, je suis décidé à ne rien changer à ma conduite... et je désire... je n'aimerais pas à vous dire je veux, que vous modifiiez la vôtre... Il m'est déjà assez pénible de vous voir si mal répondre aux prévenances de mon meilleur ami. Mais j'ai renoncé à tout espoir de ce côté. Heureusement l'affection de Lugarto pour moi n'est pas de celles qu'une fantaisie, qu'une antipathie déraisonnable peut attiédir.
--Et je vous dis, moi, que vous n'avez pas de plus mortel ennemi que cet homme,--m'écriai-je;--et je vous dis qu'il est la seule cause de tous mes chagrins et des vôtres. L'instinct de mon cœur ne me trompe pas: il exerce sur vous je ne sais quelle mystérieuse influence; j'en ignore les causes, mais elle existe, entendez-vous, Gontran, elle existe. Bien des fois, malgré votre apparente sérénité, j'ai surpris sur vos traits l'expression d'un sombre désespoir; ce ne sont plus des soupçons, maintenant, ce sont des certitudes. Cet homme, je le hais... Et vous-même, au fond de votre cœur... vous me savez gré de cette haine... vous la partagez!...
--Mais c'est intolérable! Eh! pourquoi, madame, voulez-vous que je m'abaisse à feindre une amitié que je ne ressens pas?
--Là est le mystère, Gontran... Et si je ne craignais pas... Eh! d'ailleurs, pourquoi craindrais-je de tout vous dire? ne s'agit-il pas de votre bonheur, du mien?... Eh bien! oui... cet homme vous domine malgré vous, et vous n'osez pas m'avouer la cause de cette domination; pourtant me méconnaîtriez-vous au point de croire que je ne puis tout vous pardonner?... auriez-vous envers moi une fausse honte? En m'unissant à vous, n'ai-je pas voulu partager non-seulement votre vie à venir, mais, si cela se peut dire, votre vie passée? Mon ami, je suis courageuse, je trouverai des forces, des ressources immenses dans mon amour... Autant vous me voyez faible et abattue, autant vous me trouveriez vaillante et résolue s'il s'agissait de vous sauver.
--De me sauver? Et de quoi voulez-vous me sauver?... C'est à en perdre la tête!
--Mon Dieu! puis-je vous le dire positivement? Cet homme vous domine: c'est un fait. Il a peut-être surpris un de vos secrets, ainsi qu'il a surpris ceux de la princesse et de madame de Richeville, que sais-je?... Vous avez été prodigue: cet homme a une fortune royale; peut-être avez-vous contracté envers lui des obligations?
--Et vous osez croire que pour un si misérable motif je consentirais à montrer pour lui une amitié que je ne ressentirais pas!...--s'écria M. de Lancry en courroux.
--Je crois, mon ami, que, soumis comme vous l'êtes à l'opinion du monde, vous êtes capable de vous imposer les plus grands sacrifices pour y paraître.
--Madame! madame!...--dit Gontran avec une rage contenue.
--Vous vous résignez bien à me causer le plus cruel chagrin, plutôt que de passer aux yeux de ce monde pour un homme amoureux de sa femme? Pourquoi donc ne vous résigneriez-vous pas à passer pour l'ami de M. Lugarto, à subir sa pernicieuse influence, plutôt que de renoncer peut-être à une partie du faste qui nous environne?
--Madame... madame... prenez garde!...
--Mon ami... ne voyez pas là un reproche. Depuis bien longtemps vous avez l'habitude de mettre le bonheur dans ces brillants dehors... vous croyez peut-être que moi-même je n'y renoncerais qu'avec peine: combien vous vous trompez! Que m'importe ce luxe? je le hais s'il vous cause le moindre chagrin... Ce luxe n'était pour rien dans ce bonheur divin qui a duré si peu pour nous, qui durerait peut-être encore sans l'arrivée de cet homme! Que faut-il pour vivre obscurément dans quelque coin ignoré, vous, moi, et ma pauvre Blondeau? Cette vie ne serait-elle pas mon rêve idéal? Jusqu'à notre mariage n'ai-je pas vécu dans la solitude, loin de ces plaisirs qui sont pour moi une fatigue, car mon cœur n'y prend pas de part? Mon ami, vous êtes ému, je le vois... Oh!... par grâce, écoutez celle qui ne songe qu'à votre bonheur, qui l'achèterait au prix de sa vie entière... Gontran, c'est à genoux, à genoux que je vous en supplie, ne me cachez rien, comptez sur moi... Mettez mon amour à l'épreuve, cherchez-y un refuge, une consolation, vous verrez s'il vous manque.
Je me mis aux genoux de Gontran. La tête baissée sur sa poitrine, les yeux fixes, il semblait profondément absorbé; sans me répondre, il poussa un long soupir et cacha sa tête dans ses deux mains.
--Oh! je le vois... je le vois,--m'écriai-je presque avec joie,--je ne me suis pas trompée: courage! mon ami, courage! Tenez, j'admets l'impossible... Supposons que, pour vous libérer envers cet homme, nous soyons ruinés tout à fait; ne nous restera-t-il pas Ursule, mon amie? Mon Dieu! je viendrais à elle aussi confiante, aussi heureuse qu'elle l'aurait été elle-même en venant à moi. Quand on s'aime comme nous nous aimons, car vous m'aimez... malgré vos coquetteries avec cette belle princesse, est-ce qu'il y a des jours mauvais? Mais souvenez-vous donc de cette histoire si touchante que vous me racontiez à l'Opéra avec tant de charmes. Eh bien! nous ferons comme ces deux jeunes gens si nobles, si courageux...
Gontran se leva brusquement, et me dit avec une ironie amère:
--En vérité, vous peignez là une existence bien digne d'envie, et bien faite pour compenser la perte d'une grande fortune! Belle vie que celle-là! Je suis fou d'écouter vos rêveries; une fois pour toutes, vous m'obligerez de ne plus revenir sur ce chapitre. Vos suppositions n'ont pas de sens; aucune obligation ne me lie à Lugarto: il m'a rendu autrefois quelques services, mais ce ne sont nullement des services d'argent. Je m'étonne qu'avec l'exaltation romanesque de vos idées, vous ne compreniez pas que la reconnaissance suffise pour former des liens indissolubles d'une fervente amitié. En résumé, je vous dirai que votre jalousie est dérisoire, que vos soupçons sur Lugarto sont absurdes, que je suis d'âge à savoir me conduire dans le monde, et que vous ferez bien, dans l'intérêt de notre tranquillité commune, de prendre la vie comme elle doit être prise... Vous m'entendez?...
Ce qui se passa en moi fut étrange, je fis rapidement ce raisonnement:
Ce que je veux, c'est le bonheur de Gontran. Mon bonheur à moi doit être considéré comme un moyen de parvenir à ce but. Si en me sacrifiant j'assure son repos, sa félicité, je ne dois pas hésiter; quoiqu'il m'en coûte, je ferai ce qu'il désire.
Je suis encore à comprendre comment je me résignai brusquement à ce parti extrême, qui contrastait tant avec les plaintes que je venais d'exprimer à Gontran. Maintenant il me semble que ce revirement subit participa de ces résolutions désespérées que l'on prend avec la rapidité de la pensée dans les dangers de mort.
--Je vous entends, Gontran,--lui dis-je,--je vous obéirai. Mes plaintes vous importunent, je ne me plaindrai plus; il vous coûterait de vous occuper de moi dans le monde... je ne vous le demanderai plus... Vous trouvez une distraction dans les soins que vous rendez à la princesse, je ne vous ferai plus de reproches à ce sujet. Vous me voyez avec peine ne pas comprendre le sentiment qui vous lie à M. Lugarto, je ferai tout mon possible pour vaincre l'aversion que cet homme m'inspire. Seulement,--ajoutai-je en ne pouvant retenir mes larmes,--il est une grâce que j'implore de vous, permettez-moi d'aller dans le monde le moins possible. Je ne pourrais vaincre cette froideur que vous me reprochez; malgré moi... ma pensée se révolte à l'idée de recevoir d'autres soins que les vôtres, s'agît-il même des soins les plus insignifiants. C'est une faiblesse, c'est un enfantillage... je l'avoue... mais soyez généreux... pardonnez-le-moi... Pour le reste, je ferai ce que vous voudrez... Eh bien! êtes-vous content? me pardonnez-vous l'impatience que je vous ai causée?--lui dis-je en tachant de sourire à travers mes larmes.
--Pauvre Mathilde!--dit Gontran avec un attendrissement qu'il ne put vaincre;--il faudrait être de bronze pour résister à tant de douceur et de bonté... J'ai peut-être eu tort?
--Non! non!--dis-je en l'interrompant,--ce qui me manque, voyez-vous, c'était l'expérience de ce qui vous plaisait ou non... Vous avez raison, j'étais folle; mais il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous, j'ignorais vos désirs; mais rassurez-vous, mon ami... cette leçon ne sera pas perdue, croyez-le. Maintenant et toujours, dites-moi bien franchement, bien nettement votre volonté, je m'y résignerai; mais aussi, n'est-ce pas? si, malgré tous mes efforts, je ne pouvais quelquefois, oh! mais bien rarement... parvenir à vous obéir... lorsque vous aurez la preuve que cela a été au-dessus de mes forces, vous serez bon, indulgent, n'est-ce pas? vous ne me gronderez plus?
Gontran me regarda avec étonnement, presque avec inquiétude; il me prit vivement la main, il la trouva glacée.
En effet, je me sentais défaillir. Je venais de tenter une résolution désespérée. Ce n'était pas la volonté de tenir ma promesse qui me manquait, c'était la force physique de soutenir cette scène cruelle.
Sans mon mari, qui me soutint dans ses bras, je serais tombée; j'eus une sorte de douloureux vertige; le soir une fièvre ardente se déclara, et durant quelques jours je fus gravement malade.
CHAPITRE X.
LE BILLET.
Je fus plusieurs jours très-souffrante, et pourtant, après notre retraite de Chantilly, je comptai ces jours parmi les plus beaux de ma vie.
Gontran resta près de moi, me prodigua les plus tendres soins. Mes pensées étaient mélancoliques, tristes, mais d'une tristesse douce. Quelquefois je me demandais à quoi bon la vie désormais. Je craignais d'avoir épuisé toute la félicité que je pouvais espérer. Sincèrement, sans exagération, je priais Dieu de me retirer de ce monde; alors la mort m'eût paru presque belle.
Mon mari était redevenu affectueux, prévenant comme par le passé; il regrettait le chagrin qu'il m'avait causé, il ne me quittait pas; j'étais délivrée de la présence de M. Lugarto.
Mon bonheur était si grand que j'oubliais les chagrins qui avaient causé ma maladie. Je redoutais presque le rétablissement de ma santé, dans la crainte de voir cesser les précieuses attentions de Gontran, car, à mesure que mes souffrances diminuaient, il devenait moins assidu.
Dans mon égoïsme pour le retenir près de moi, je désirais ardemment une rechute. A l'insu de ma pauvre Blondeau, qui me veillait pourtant avec une sollicitude maternelle, je commis de grandes imprudences; je tombai assez gravement malade.
Je ne saurais dire ma joie en voyant que j'avais réussi. Gontran redevint pendant quelques jours ce qu'il avait été d'abord. Mais le bonheur d'être toujours près de lui avait sur moi une telle influence, que je renaissais bientôt à la vie; alors de nouveau je craignais de le perdre.
Au milieu de ces alternatives, je me traçai une ligne de conduite dont je me promis bien de ne pas m'écarter; elle était en tout conforme à la dernière résolution que j'avais prise. Il serait faux de dire que cette détermination ne me coûtait pas beaucoup; mais il y a dans tout sacrifice fait à l'amour une sorte de satisfaction profonde qui augmente, pour ainsi dire, en raison de la grandeur même du sacrifice qu'on s'impose.
Le lendemain de ma première sortie, Blondeau entra chez moi; elle m'apportait la liste des personnes qui étaient venues savoir de mes nouvelles et se faire écrire à ma porte pendant ma maladie.
La princesse de Ksernika, M. de Rochegune, M. Lugarto, s'y trouvaient; mademoiselle de Maran avait aussi envoyé chez moi, mais elle n'était pas venue me voir. Jamais elle n'approchait de la maison d'un malade, car elle avait la manie de croire toutes les maladies contagieuses.
Je fus étonnée de ne pas trouver sur la liste le nom de madame de Richeville; mes préventions contre elle avaient en partie disparu: non que j'eusse en rien reconnu la vérité de ses préventions au sujet de Gontran, car un des symptômes de l'amour est un aveuglement complet; mais le charme qu'elle possédait m'attirait malgré moi, et je ne mettais plus en doute l'intérêt qu'elle me portait.
--Madame la duchesse de Richeville n'a pas envoyé savoir de mes nouvelles?--demandais-je à Blondeau.
--Non, madame... mais...
Je vis à la physionomie de Blondeau qu'elle avait quelque chose à me dire au sujet de cette liste, et qu'elle hésitait.
--Qu'as-tu donc? tu parais embarrassée? (Quoique ce tutoiement fût assez peu convenable, je n'avais pu renoncer à cette habitude de mon enfance.)
--C'est que j'ai peur de vous inquiéter, madame.
--S'agirait-il de M. de Lancry?--m'écriai-je.
--Non, non, madame; c'est une aventure extraordinaire qui s'est passée pendant votre maladie. Je ne vous en aurais pas parlé s'il ne s'agissait pas, indirectement il est vrai, de ce bon M. de Mortagne.
--Dis donc vite, alors...
--Eh bien! madame, le lendemain du jour où vous êtes tombée malade, le soir, pendant que vous étiez assoupie, j'étais un moment descendue à l'office; M. René, votre valet de chambre, venait de nous apprendre qu'il quittait la maison.
--Il est vrai,--dis-je à Blondeau en me souvenant d'avoir vu le matin un nouveau domestique dont la figure m'avait frappée, car il ne me semblait pas inconnu;--sais-tu pourquoi René s'en est allé?
--Pour retourner dans son pays, en Lorraine,--a-t-il dit.
--Et celui qui le remplace,--d'où sort-il?--Il était chez des Anglais, il est au fait du service, il paraît très-bon homme et assez intelligent. Mais, madame, il ne s'agit pas de cela, ainsi que vous allez le voir. Le soir donc, on vint me dire que quelqu'un me demandait à la porte de l'hôtel, et on me remit un billet où étaient écrits ces mots de l'écriture de M. de Mortagne, que je reconnaîtrais entre mille.
«Ma bonne madame Blondeau, ayez toute confiance dans la personne qui vous remettra ce billet; elle vous dira ce que j'attends de vous: j'ai appris que Mathilde est malade, je tiens à avoir chaque jour de ses nouvelles par vous.
«Signé MORTAGNE.»
--Vous pensez bien, madame, que je n'hésitai pas un moment. Je descendis à la porte, je vis un fiacre, la portière était entr'ouverte; dans cette voiture était un homme dont je ne pouvais distinguer les traits à cause de l'obscurité; il me dit d'une voix émue et que je ne reconnus pas:
--Madame Blondeau, je viens de la part de M. de Mortagne savoir des nouvelles de madame la vicomtesse de Lancry...
--Elle est bien souffrante,--dis-je à cet inconnu.--Les médecins craignent une mauvaise nuit.
--Vous ne vous étonnerez pas du mystère avec lequel M. de Mortagne s'informe par moi, son ami, de l'état de madame de Lancry,--ajouta-t-il,--quand vous saurez que dans l'intérêt de votre maîtresse le nom de M. de Mortagne ne doit pas être prononcé chez elle.--Vous ne m'aviez pas caché, madame,--ajouta Blondeau,--la scène cruelle de votre contrat de mariage; il me parut très-simple que M. de Mortagne s'informât de vos nouvelles par un moyen détourné, d'autant plus qu'il n'était pas alors à Paris.
--Où est-il donc? dis-je à Blondeau.
--Cette même personne inconnue ajouta que M. de Mortagne était absent de Paris par suites d'affaires très-importantes qui vous concernaient, et qu'il lui fallait s'entourer du plus grand mystère pour les amener à bien.
--Qu'est-ce que cela signifie?
--Je ne sais pas, madame. Toujours est-il que cet inconnu me dit qu'il ne pouvait me faire ainsi désormais demander à la porte sans provoquer les remarques de vos gens, ce qui eût été fâcheux; que, pour avoir des détails fréquents et précis sur votre santé, il me priait, au nom de M. de Mortagne, de mettre chaque jour une espèce de bulletin sous une grosse pierre à la grille du jardin, du côté des Champs-Élysées, et qu'il viendrait le prendre le soir, cet endroit étant, la nuit, tout à fait désert; que si je pouvais quelquefois venir moi-même, il m'en serait bien reconnaissant au nom de M. de Mortagne, car il pourrait ainsi avoir des nouvelles encore plus détaillées; il ajouta que M. de Mortagne avait bien pensé à envoyer un domestique s'informer de votre santé, ainsi que cela se fait, mais que ce renseignement incomplet ne pouvait satisfaire son inquiétude; il me dit enfin qu'il avait aussi songé à me demander de lui écrire, par la poste, sous un nom supposé, mais que ce moyen était de tous le plus dangereux.
--Et pourquoi si dangereux?
--Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqué davantage; il m'a bien recommandé de vous dire, une fois pour toutes, que si vous aviez, dans un cas grave, à écrire à M. de Mortagne, vous ne remettiez votre lettre qu'à madame de Richeville elle-même, qui la lui ferait parvenir.
--C'est étrange! dis-je à Blondeau.--Et qu'as-tu fait?
--Ainsi que me l'avait demandé M. de Mortagne, j'ai écrit un bulletin de votre santé; sous le prétexte de me promener dans le jardin avant de revenir veiller, chaque soir je mettais ma lettre sous la grille, et cet inconnu venait la prendre. Le jour où vous avez été si mal, j'écrivis un mot à la hâte et je le portai comme d'habitude. Le lendemain je ne pus sortir de chez vous que très-tard, lorsque vous étiez un peu assoupie; il y avait du mieux; j'étais tout heureuse; j'écrivis deux mots pour M. de Mortagne, je courus à la grille; la nuit était noire. L'inconnu m'entendit sans doute, car il me dit à voix basse:
--Madame Blondeau,--c'est vous?
--Oui, monsieur,--lui dis-je.--Au nom du ciel, comment va-t-elle? s'écria-t-il d'une voix qui me parut bien altérée.--Mieux, bien mieux, dites-le à M. de Mortagne,--lui répondis-je;--je sors seulement depuis hier de la chambre de cette pauvre madame, et j'apportais un petit mot.--Je crois qu'en apprenant cette bonne nouvelle, la personne inconnue tomba à genoux, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et j'entendis ces mots prononcés comme par quelqu'un qui prie: «Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni, elle vit, elle vivra.»--Je retourne bien vite auprès de madame,--dis-je à l'inconnu;--rassurez bien M. de Mortagne.--Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas longtemps sans apprendre cette heureuse nouvelle.--Je revenais à la maison, lorsqu'il me sembla entendre, du côté de la grille, comme des cris étouffés, un bruit de lutte, et un bruit sourd comme un corps pesant qui serait tombé.
--Tu m'effraies! Et ensuite?
--J'écoutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquiète, je retournai bien vite à la grille, j'écoutai... encore rien... rien. J'appelai à voix basse, on ne répondit pas... Je crus m'être trompée, je rentrai.
--Et le lendemain? demandai-je à Blondeau.
--Le lendemain, à la nuit tombante, je portai un billet à la place accoutumée; j'attendis assez longtemps, personne ne vint: je supposai que le messager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tôt. Je rentrai, me promettant bien d'aller voir de grand matin si le billet avait été retiré comme d'habitude.
--Eh bien?
--Eh bien, madame! le lendemain je le retrouvai... On n'était pas venu le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce qui me donne des craintes...
--Mais dis donc!--m'écriai-je en voyant l'hésitation de Blondeau.
--Ah! madame,--reprit-elle en joignant les mains,--jugez de mon effroi lorsque je vis près de la grille une assez grande tache de sang.
-Oh! c'est horrible! Et ce billet, ce billet?
--Je le laissai toujours pour voir si l'on viendrait le chercher. Ce fut en vain. Hier seulement je l'ai retiré. Voilà donc aujourd'hui dix jours que cet événement est arrivé, car depuis dix jours on n'est pas venu retirer le billet... Il paraît donc malheureusement vrai que le messager de M. de Mortagne a poussé le cri sourd que j'ai entendu.
--Hélas!... cela ne semble que trop probable... Et tu es bien sûre d'avoir entendu un cri et comme la chute d'un corps?--dis-je à Blondeau.
--Oui, oui, madame, et ces traces de sang ne prouvent que trop que je ne m'étais pas trompée.
--Écoute, Blondeau, M. de Mortagne demeure en face de cette maison; il faudra que ce soir tu ailles savoir s'il est à Paris; s'il n'y est pas, demain j'irai voir madame de Richeville pour l'en informer, car je suis cruellement inquiète. Dès que M. de Lancry sera rentré, je lui dirai tout, afin qu'il se joigne à moi pour tâcher d'éclaircir ce triste mystère.
--Madame,--dit Blondeau en m'interrompant,--permettez-moi de vous faire observer qu'il ne serait peut-être pas prudent de parler de cela à monsieur le vicomte. Vous le savez, il déteste M. de Mortagne, et cet inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intérêts qui vous regardaient. Hélas! madame, vous êtes heureuse maintenant,--ajouta cette excellente femme en attachant sur moi ses yeux baignés de larmes...--mais qui sait, enfin...; un jour peut venir où vous aurez besoin de la protection de M. de Mortagne. Ne vaudrait-il pas mieux ne parler de tout ceci à personne, de peur d'ébruiter quelque chose, d'attirer l'attention sur M. de Mortagne, et ainsi de contrarier peut-être ses projets, en nuisant au mystère dont il croit devoir s'entourer? Pourquoi instruiriez-vous monsieur le vicomte de ceci? Après tout, j'ai agi à votre insu; si quelqu'un a tort, c'est moi. Et encore, quel tort y a-t-il à donner de vos nouvelles à un de vos parents, le seul qui vous ait véritablement aimée?
Malgré la répugnance que j'éprouvais à cacher quelque chose à Gontran, je me rendis aux observations de Blondeau.
Mes inquiétudes au sujet de l'influence que M. Lugarto exerçait sur mon mari étaient aussi vives qu'avant ma maladie. Cet homme m'inspirait toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Gontran, nous serions peut-être forcés de réclamer la protection de M. de Mortagne.
J'imaginai que la conduite mystérieuse de ce dernier devait avoir pour but de déjouer ou de pénétrer les méchants desseins de M. Lugarto. Sous ce rapport, la disparition de l'émissaire de M. de Mortagne éveillait mes craintes.
Au milieu de ces inquiétudes, on annonça M. de Rochegune.
Je le fis prier d'attendre un moment. Je donnai quelques ordres à Blondeau, et je rejoignis bientôt M. de Rochegune, remerciant le ciel de me mettre peut-être ainsi à même d'avoir des nouvelles de M. de Mortagne, car je savais l'intimité qui les unissait.
CHAPITRE XI.
L'ENTREVUE.
M. de Rochegune me parut très-changé, très-pâle il avait l'air plus triste que d'habitude.
--Aussitôt, madame, que j'appris que vous receviez,--me dit-il,--je me suis empressé de me présenter chez vous pour m'acquitter d'une commission dont m'a chargé une personne de mes amis, qui serait très-heureuse d'être comptée parmi les vôtres.
--De qui voulez-vous parler, monsieur?
--De madame la duchesse de Richeville. Forcée de quitter subitement Paris pour se rendre en Anjou, elle n'a su que là, et par moi, votre maladie. Elle me priait de vous faire part de tous ses vœux pour votre prompte guérison. Aussi, sera-ce une consolation pour elle que d'apprendre votre rétablissement.
--Une consolation, monsieur! lui serait-il arrivé quelque accident fâcheux?
--Je le crains, madame; elle est partie soudainement en m'écrivant qu'un malheur imprévu l'obligeait de quitter Paris; qu'elle ne savait pas encore toute la portée du coup qui la frappait. Sa dernière lettre me laisse dans la même incertitude; elle ne m'a écrit que pour me prier d'être son interprète auprès de vous.
Involontairement je me rappelai l'espèce de menace mystérieuse que M. Lugarto avait faite à madame de Richeville; un pressentiment me dit que cet homme n'était pas étranger au malheur qui éloignait la duchesse de Paris.
--Il est une autre personne, monsieur, à qui je porte un bien vif intérêt,--dis-je à M. de Rochegune,--et qui est aussi de vos amis, M. de Mortagne.
--Il est absent de Paris depuis quelques jours, madame; il est parti encore souffrant, car il aurait besoin de longs soins pour remettre sa santé qui a déjà supporté de si rudes atteintes.
--Savez-vous où est M. de Mortagne, monsieur?
--Non, madame... et je regrette d'autant plus de ne pas le savoir, que je suis au moment de quitter la France... pour bien longtemps peut-être... Avant mon départ je voulais avoir l'honneur de venir prendre vos ordres, madame, dans le cas où vous auriez eu quelque commission à me donner pour Naples, où je vais m'embarquer.
--Vous êtes mille fois bon, monsieur, mais je n'ai pas à profiter de votre extrême obligeance.
M. de Rochegune garda quelques moments le silence d'un air embarrassé. Par deux fois il leva les yeux sur moi, par deux fois il les baissa; enfin, après une assez grande hésitation, il me dit d'un air grave, solennel:
--Madame, me croyez-vous un honnête homme?
Je regardai M. de Rochegune avec étonnement.
--Vous êtes l'ami de M. de Mortagne,--lui dis-je,--et le hasard m'a permis de me convaincre, monsieur, que vous étiez digne de cette amitié. Ici, dans cette maison, la scène de reconnaissance dont j'ai été témoin...
--Par grâce, madame,--dit M. de Rochegune en m'interrompant,--permettez-moi d'oublier ce temps-là; pour moi, trop d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai demandé, madame, si vous me croyez honnête homme, parce qu'il faut que je sois bien fort de votre confiance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus peut-être, madame, pour oser dire ce que j'ai à vous dire.
--Monsieur, je suis sûre que je puis vous écouter sans crainte.
--Je vais donc parler, madame, avec sincérité... Un mot seulement... Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnaître quelque noblesse de cœur est incapable de cacher une arrière-pensée. Si vous ne connaissiez pas, madame, plusieurs antécédents de ma vie, peut-être la démarche que je tente vous semblerait blessante, incompréhensible. Permettez-moi donc d'entrer dans quelques détails.
--Je vous écoute, monsieur.
M. de Rochegune, avant de continuer, parut se recueillir. Sa figure douce et triste devint pensive; il continua d'une voix légèrement altérée, malgré les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son émotion.
--Le projet favori de M. de Mortagne et de mon père avait été d'obtenir votre main pour moi, madame.
--Monsieur, à quoi bon ces souvenirs... je vous prie?...
--Pardonnez-moi de vous parler d'un passé, de projets qui vous intéressent si peu, madame; mais j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son funeste voyage pour l'Italie, dire à mon père combien votre enfance était malheureuse, malgré les rares qualités qui s'annonçaient en vous. Le récit des mauvais traitements que vous faisait subir mademoiselle de Maran excita plusieurs fois la généreuse indignation de mon père. J'étais bien jeune, mais je n'oublierai jamais quel intérêt votre position m'inspirait. J'avais jusqu'alors habité avec mon père une de ses terres; c'est vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les yeux l'exemple des plus nobles vertus. En entendant M. de Mortagne raconter quelques traits de mademoiselle de Maran, pour la première fois de ma vie j'appris qu'il existait des êtres méchants et pervers... Quand je voyais M. de Mortagne, je l'accablais de questions à votre sujet; vous étiez pour moi, madame, la personnification de la douleur et de la résignation. Je partis pour d'assez longs voyages; bien souvent en songeant à mon père, à la France, je donnais une triste pensée à la pauvre orpheline abandonnée aux méchants caprices d'une femme impitoyable. Si vous saviez, madame, la haine invincible que m'a toujours inspirée l'abus de la force; si vous saviez combien j'ai toujours pris le parti du faible contre le puissant, vous ne vous étonneriez pas de m'entendre parler ainsi du profond intérêt que vous m'inspiriez déjà.
--Je vous en sais gré, monsieur, croyez-le...
--A mon retour, je trouvai M. de Mortagne à Paris; il vint nous apprendre, à mon père et à moi, l'issue de la scène violente à la suite de laquelle votre conseil de famille, madame, vous avait laissée sous la tutelle de mademoiselle de Maran. Alors seulement mon père me parla de projets qui ne devaient jamais se réaliser. Au retour d'une campagne en Grèce, que j'avais projetée avec M. de Mortagne, celui-ci voulait tout tenter pour éclairer l'opinion de votre famille, afin de vous soustraire à l'influence de mademoiselle de Maran. Vous avez su, madame, par quelles odieuses machinations notre courageux ami avait été retenu dans les prisons de Venise pendant de longues années; nous le crûmes perdu pour nous... Cet homme généreux nous avait si vivement intéressés à votre sort, que mon père crut obéir à un pieux devoir en tâchant de remplacer M. de Mortagne auprès de vous.
--Que voulez-vous dire, monsieur?
--Mon père fit tout au monde pour se rapprocher de mademoiselle de Maran. Dans la noble illusion de sa belle âme, il croyait, par la seule influence de la raison et de la vertu, pouvoir décider madame votre tante à changer de conduite envers vous. Il eut plusieurs entrevues avec elle; il la trouva inflexible. Je ne puis vous dire, madame, ses regrets, le chagrin qu'il en éprouva. Il fit entendre à cette femme un langage tour à tour sévère, menaçant, suppliant: rien ne put la toucher.
--J'avais toujours ignoré cette intervention, monsieur; maintenant je comprends l'éloignement que ma tante a souvent témoigné pour monsieur votre père.
--Après de nouveaux voyages je le perdis... madame.--M. de Rochegune garda un moment le silence, baissa la tête, essuya furtivement une larme et reprit:--En mourant, mon père me recommanda, au nom de l'amitié qui nous unissait à M. de Mortagne, de toujours veiller sur l'orpheline qui méritait à tant de titres l'intérêt de notre ami. Hélas! madame, j'étais réduit à faire des vœux stériles pour votre bonheur. Je voulus en vain me présenter à mademoiselle de Maran; le nom que je portais fut un motif d'exclusion: elle me refusa l'entrée de sa maison. Vous aviez alors seize ans, je crois, madame. Plusieurs fois, attiré par une sorte de curiosité pieuse que m'inspirait votre position, je me trouvai sur votre chemin; il y avait sur vos traits je ne sais quel mélange de tristesse contenue, de résignation douloureuse qui me navrait. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? cette part mystérieuse que je prenais à votre vie. La respectueuse sympathie que j'éprouvais pour vous était comme un legs pieux que mon père, que M. de Mortagne, notre meilleur ami, avaient fait à mon cœur. Ne pouvant vous rencontrer, souvent je m'entretenais de votre position avec madame de Richeville. L'inquiète et jalouse surveillance de mademoiselle de Maran empêcha souvent quelques personnes de nos amis et des siens de parvenir jusqu'à vous. A la moindre question sur votre sort, sur ses projets sur vous, mademoiselle de Maran détournait la conversation ou refusait formellement de répondre. Un an se passa de la sorte. Je reçus une lettre de M. de Mortagne: après des tentatives et des efforts inouïs, il était parvenu à corrompre un de ses gardiens, à s'évader de Venise. Obligé de s'arrêter à Marseille par suite de ses fatigues, il m'écrivit de me rendre auprès de lui le plus tôt possible. J'y courus: je le trouvai presque mourant, mais préoccupé d'une seule chose, de votre avenir. Je lui appris que madame de Richeville, une de nos amies, avait en vain essayé de parvenir jusqu'à vous. Il me demanda si vous étiez bien portante, si vous étiez belle; je lui fis votre portrait, madame; une lueur de bonheur et de joie brilla dans son regard mourant.
--Excellent ami!--m'écriai-je.
--Oui, madame, vous n'en avez pas de plus fervent, de plus dévoué... Je ne le quittai plus... Madame de Richeville, bravant les convenances peut-être, mais suivant le premier mouvement de son amitié et d'une inaltérable reconnaissance, vint passer quelque temps à Marseille; elle amenait avec elle l'un des meilleurs médecins de Paris: M. de Mortagne fut sauvé... Comme toujours, il se préoccupait avant tout de votre sort... Alors revint à sa pensée ce projet d'union qui avait fait la joie, l'espérance de mon père... Cette espérance, que j'ai crue un moment réalisable, a suffi pour me donner, j'ose presque le dire, le droit... de vous supplier de disposer toujours de mon religieux dévouement. M. de Mortagne, à son arrivée à Paris, devait avoir un long entretien avec vous. Que mademoiselle de Maran y consentît ou non, il voulait vous faire part de ses projets. On croit ce qu'on veut dire, madame; il me semblait si beau d'avoir la mission de vous faire oublier une enfance, une jeunesse malheureuses! l'amitié prévenue de M. de Mortagne me montra l'avenir sous un si beau jour, que je revins à Paris partageant presque les espérances de mon ami. Tout à coup deux nouvelles foudroyantes firent évanouir ce beau rêve: votre mariage était arrêté avec M. de Lancry; et M. de Mortagne, ayant voulu se mettre trop tôt en route, était retombé gravement malade à Lyon: l'on désespérait presque de ses jours. Je courus près de lui... Ce que je lui appris empira tellement sa maladie, qu'il fut saisi d'une fièvre ardente; elle dura un mois environ. Quelques affaires pressantes m'obligèrent de le précéder à Paris; il y arriva la veille de votre mariage. Quant à moi, renonçant à un espoir caressé depuis bien longtemps, je résolus de voyager; je mis cette maison en vente, alors que j'eus l'honneur de vous voir chez moi, madame, avec M. de Lancry et mademoiselle de Maran.
--Permettez-moi une question, monsieur, savez-vous la démarche que madame de Richeville a faite auprès de moi avant mon mariage?
M. de Rochegune me regarda avec surprise, et me dit avec l'accent le plus sincère:
--Je ne sais, madame, de quelle démarche vous voulez parler.
--Veuillez continuer, monsieur,--dis-je à M. de Rochegune.
Je pensais avec angoisse qu'il allait sans doute me parler de Gontran dans les mêmes termes que madame de Richeville. Quoique jusqu'alors la conversation de M. de Rochegune eût été remplie de délicatesse, de mesure et de respect, je n'aurais pas souffert la moindre attaque contre M. de Lancry.
M. de Rochegune continua:
--Vous le voyez, madame, par ce long préambule, depuis dix ans votre sort n'a pas cessé d'occuper M. de Mortagne, mon père ou moi, tout ceci à votre insu, je le sais; mais enfin, puisse cet intérêt si vif, si soutenu, me donner maintenant le droit de vous dire une vérité utile, quelque cruelle que soit cette vérité.
--Monsieur, je ne sais ce que vous avez à me dire... mais s'il s'agit de quelque récrimination contre M. de Lancry, il est inutile de prolonger cet entretien.
M. de Rochegune me regarda avec un étonnement presque douloureux.
--Je le vois, madame, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... Du moment où vous avez donné votre main à M. de Lancry, ce choix si honorable pour lui l'a placé à mes yeux parmi les personnes auxquelles je serais heureux de prouver mon dévouement. Une des raisons qui me donnent le courage de venir à vous en toute confiance, madame, c'est que mes paroles intéressent autant M. de Lancry que vous-même.
Ce simple et noble langage me débarrassa d'un poids énorme, mais il éveilla mes craintes au sujet de Gontran.
--Que venez-vous m'apprendre, monsieur?--m'écriai-je vivement.
Après un moment de silence, il me répondit:
--Vous voyez souvent M. Lugarto, madame?
--Oui, monsieur, et je dirais presque malgré moi, s'il n'était pas l'ami de M. de Lancry.
--Savez-vous, madame, ce que c'est que M. Lugarto?
--Hélas! monsieur, je le sais.
--Savez-vous, madame, que M. Lugarto passe maintenant sa vie chez mademoiselle de Maran?
--Je l'ignorais... monsieur; j'avais au contraire entendu mademoiselle de Maran le traiter avec l'ironie la plus impitoyable.
--Sans doute mademoiselle de Maran l'a traité ainsi jusqu'au jour où elle a reconnu que vous n'aviez pas, madame, d'ennemi plus dangereux que cet homme.
--Cela devait être,--dis-je en souriant avec amertume...--ma tante m'avait presque prévenue de cette nouvelle perfidie.
--Mais vous ignorez, madame, toute la noirceur, toute la lâcheté de cette nouvelle machination de mademoiselle de Maran... Vous ne savez pas l'indigne appui qu'elle prête par ses discours aux calomnies infâmes de M. Lugarto!
--Et quelles calomnies... monsieur? Ce que dit un pareil homme est-il compté? et d'ailleurs que peut-il dire?
--Oh! rien qu'il ne puisse justifier, madame, rien non plus qui ne soit vrai, ce qui rend malheureusement ses affreuses médisances plus fatales... Il dit que M. de Lancry est son ami intime, et il le prouve en se montrant sans cesse avec vous et avec lui. Il dit que chaque matin il vous envoie des fleurs dont vous vous parez, et cela est encore vrai; il dit que les fêtes qu'il va donner, c'est pour vous qu'il les donne; il dit que devant le monde vous lui témoignez de la froideur, mais que cette froideur est une feinte convenue avec vous pour tromper votre mari... Il dit enfin que vous l'aimez, madame!
Je regardai M. de Rochegune avec tant de stupeur qu'il crut que je ne l'avais pas entendu; il reprit:--Oui, madame... M. Lugarto dit que vous l'aimez.
Cette accusation me parut d'une stupidité si révoltante, que je m'écriai avec un éclat de rire sardonique:
--Moi! aimer cet homme! mais c'est de la folie, monsieur; qui croira jamais cela? qui admettra cela comme possible? Sans doute, je regrette amèrement l'intimité qui s'est établie entre lui et mon mari, je regrette amèrement d'être de sa part l'objet d'attentions que je méprise et que je hais... mais, jamais, mon Dieu! je n'ai craint de voir ces relations que j'abhorre interprétées de la sorte.
M. de Rochegune me regardait avec une expression de pitié douloureuse.
--Hélas! madame,--reprit-il après un assez long silence,--il m'en coûte de vous convaincre d'une réalité bien affligeante; mais votre repos, mais... le dirai-je? le soin de l'honneur... oui, de l'honneur de M. de Lancry, me font un devoir de vous éclairer.
--Ah! monsieur, parlez...
--Vous êtes bien jeune, madame; vous êtes fière de la noblesse, de la pureté de vos sentiments; vous êtes fière de l'amour que vous éprouvez, de celui que vous inspirez à l'homme que vous avez choisi; vous êtes fière de votre bonheur enfin, parce qu'il est noble, grand et légitime; vous dédaignez des calomnies infâmes. Qui voudra les croire? dites-vous. Écoutez, madame. Au lieu de supposer le monde ce qu'il est, avide de scandale et de médisance, croyant au mal, parce que la sottise et la vulgarité ont juste l'intelligence qu'il faut pour répéter, pour colporter une médisance; supposez le monde spectateur impartial... que voit-il? Vous, belle, jeune, sans expérience, paraissant déjà presque oubliée par votre mari, tandis que lui rend ses soins empressés à une femme très à la mode et d'une réputation souvent compromise. Ce n'est pas tout, l'ami de votre mari, madame, vit dans votre intimité de chaque jour, partout il vous accompagne; sa renommée est telle qu'on le sait incapable de s'occuper d'une femme avec désintéressement; il dit bien haut, il affiche à tous les yeux les préférences forcées, je n'en doute pas, qu'il reçoit de vous: ces apparences fâcheuses sont envenimées par la jalousie qu'une femme dans votre position, madame, inspire à tontes les femmes. Mademoiselle de Maran, poursuivant l'œuvre de perfidie et de méchanceté qu'elle a commencée dès votre enfance, joue un autre rôle maintenant. C'est contre sa volonté, dit-elle, que vous avez épousé M. de Lancry; elle redoutait sa légèreté, dont il ne donne maintenant que trop de preuves en s'occupant si évidemment de la princesse Ksernika. Mademoiselle de Maran dit encore qu'elle a représenté à M. de Lancry qu'il vous pousserait dans quelque funeste voie de représailles; que votre position est d'autant plus dangereuse que vous voyez souvent M. Lugarto, et qu'à part quelques prétentions puériles elle ne peut s'empêcher de trouver cet étranger doué de qualités charmantes et faites pour séduire une femme... Ce n'est pas tout, madame; préparez vous à un dernier coup plus cruel encore que les autres, parce qu'il n'attaque pas que vous seule... mademoiselle de Maran donne encore une autre cause au regret qu'elle éprouve de votre mariage avec M. de Lancry; elle affirme que, par suite de dettes énormes contractées par votre mari avant votre mariage, votre fortune est maintenant gravement compromise, et que...
--Vous hésitez, monsieur?--dis-je à M. de Rochegune en contenant mon indignation, non contre lui, mais contre les auteurs de cette trame odieuse qui se déroulait alors tout entière à mes yeux...--Continuez, continuez, je suis préparée à tout entendre...
--Et moi à tout vous dire, madame; car, heureusement, je crois avoir le moyen de ruiner et de confondre tant de méchantes impostures...
--Eh bien, madame, votre tante a l'infamie de répéter que M. de Lancry, voyant ses affaires embarrassées, s'est adressé à l'obligeance de M. Lugarto, et qu'il est dans une telle dépendance à l'égard de cet homme, qu'il se voit presque forcé de souffrir ses assiduités auprès de vous.
--Oh! mon Dieu!... mon Dieu! m'écriai-je en cachant mon visage dans mes mains...
--Vous frémissez, madame; c'est un abîme de honte et d'infamie, n'est-ce pas? Vous si noble, vous si pure! c'est à peine si vous pouvez comprendre ce tissu d'horreurs... Eh bien, madame, croyez un homme qui de sa vie n'a fait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous, sur M. de Lancry, sur M. Lugarto... Et ce n'est pas un vain bruit sans écho, madame, non... non; malheureusement c'est une conviction basée sur les apparences les plus funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale habileté. M. de Lancry, vous-même, madame, à votre insu, vous avez accrédité ces abominables calomnies.
Je restais anéantie; je m'expliquais alors l'invincible aversion, la terreur instinctive que m'inspiraient les soins de M. Lugarto. Alors je voyais toute l'étendue du mal.
Mes soupçons sur la nature des obligations que M. de Lancry avait pu contracter envers M. Lugarto me semblaient justifiés. En cela, sans doute, mademoiselle de Maran ne calomniait pas.
Quoique sans expérience du monde, je le connaissais assez pour savoir qu'il accueillait les bruits les plus infâmes. Malheureusement mille circonstances interprétées dans le sens odieux qu'on attachait aux relations qui existaient entre nous et M. Lugarto me revinrent à l'esprit.
Jusqu'alors elles m'avaient semblé insignifiantes, à cette heure elles m'épouvantèrent par l'influence qu'elles pourraient avoir sur les jugements du monde.
Je me sentis un moment accablée; j'appuyai ma tête brûlante dans mes deux mains sans trouver une parole.
--Vous le voyez, madame,--me dit M. de Rochegune,--il fallait toute l'impérieuse nécessité du devoir, il fallait l'absence de M. de Mortagne, pour me décider à venir vous parler de ce coup douloureux. Maintenant, permettez-moi de vous indiquer ce que crois utile dans cette circonstance. Il faut, sans perdre un moment, tout apprendre à M. de Lancry. Pour qu'il ne doute pas de la vérité, je vous conjure, madame, de lui raconter notre entretien. Quant à la manière de faire tomber ces bruits infâmes, elle est bien simple; je n'ai pas oublié les leçons de M. de Mortagne; avant tout et pour tout, la vérité, telle brutale, telle violente qu'elle soit, c'est le seul moyen d'écraser la perfidie et le mensonge. Lorsque vous aurez tout confié à M. de Lancry, ni vous ni lui ne changerez rien dans vos manières avec M. Lugarto. Dans quelques jours vous donnerez une soirée privée, vous y inviterez toutes les personnes de votre connaissance, M. Lugarto, mademoiselle de Maran, et moi-même, madame. Je retarderai mon départ jusque-là, car je pourrai vous servir, je l'espère; alors ce jour-là, madame, hautement, à la face de tous, devant ce tribunal composé de gens du monde, j'accuserai M. Lugarto et mademoiselle de Maran d'avoir indignement calomnié vous, madame, et M. de Lancry. Mademoiselle de Maran, malgré son audace, M. Lugarto, malgré son impudence, resteront accablés devant une accusation si solennelle; alors vous, madame, et M. de Lancry, vous sommerez cet homme et cette femme de répéter devant vous les indignes mensonges qu'ils ont accrédités; de donner la preuve des horreurs qu'ils avancent. Alors, madame, croyez-moi, quelque prévenu que soit le monde, il sera bien forcé de croire à la honte, à l'infamie de ceux qui, foudroyés par votre généreuse indignation, ne pourront que balbutier une lâche défaite.
--Oui... oui... vous avez raison!--m'écriai-je, ranimée par le noble langage et par le généreux conseil de M. de Rochegune.--Oui, c'est une inspiration du ciel! Béni soyez-vous, monsieur, vous qui nous le donnez! Il faudra que la vérité sorte éclatante de cette explication... Je serai sans merci ni pitié. Mensonge à mensonge je poursuivrai ces infâmes jusqu'à ce qu'ils avouent leur lâcheté à la face de ce monde qu'ils avaient fait complice, et qui sera leur juge!
--Bien! bien! madame. Alors moi je partirai plus tranquille, plus rassuré sur l'avenir d'une personne à qui j'ai voué le plus inaltérable dévouement...
--Ah! monsieur, vous êtes le digne, le noble ami de M. de Mortagne!--m'écriai-je en tendant la main à M. de Rochegune.--Au nom de M. de Lancry, au nom de notre gratitude éternelle, recevez l'assurance d'une amitié non moins vive que la vôtre. Par cette courageuse révélation, vous nous aurez sauvé de bien des malheurs. Jamais, oh jamais! nous ne pourrons l'oublier.
M. de Rochegune prit respectueusement la main que je lui offrais, la serra cordialement dans les siennes et me dit avec émotion:
--Par la mémoire sacrée de mon père, je prends ici l'engagement d'être pour vous le frère... l'ami le plus dévoué... Le voulez-vous? Me croyez-vous digne de cette amitié, madame?
--Elle nous honore trop tous deux pour que nous ne la contractions pas avec joie et fierté,--lui dis-je.
On frappa à la porte.
Blondeau entra.
--Que voulez-vous? lui dis-je.
--Madame,--reprit-elle en regardant attentivement M. de Rochegune,--je viens de recevoir une lettre qu'on me dit de remettre sans délai à M. le marquis de Rochegune.
Elle me présenta une lettre, je la donnai à M. de Rochegune; il s'écria:
--Elle est de M. de Mortagne. Je lui avais laissé un mot chez moi dans le cas où il arriverait, le prévenant que j'étais chez vous, madame... Me permettez-vous de lire cette lettre? elle peut vous intéresser.
Je fis un signe de tête à M. de Rochegune; il ouvrit la lettre et la lut.
--Madame,--me dit tout bas Blondeau en me montrant M. de Rochegune,--je reconnais sa voix... c'est lui...
--Comment?
--C'est la personne qui venait savoir de vos nouvelles de la part de M. de Mortagne.
--Que dis-tu?
--Aussi vrai que le bon Dieu est au ciel, c'est lui, madame; je suis sûre de ne pas me tromper; c'est sa voix, vous dis-je.
Pendant que Blondeau me parlait, j'examinai les traits de M. de Rochegune; ils prirent tout à coup l'expression d'une anxiété profonde... Je ne pus m'empêcher de m'écrier:
--Qu'avez-vous, monsieur? M. de Mortagne...
--Il faut que je le rejoigne à l'instant... madame... Nous allons quitter Paris... pour quelque temps; il est sur la voie d'une abominable machination,--me dit-il sans s'expliquer davantage.
--Et ce complot, qui menace-t-il?--m'écriai-je.
--Pouvez-vous me le demander, madame?... vous... vous!
--Et Gontran, et mon mari?
--M. de Mortagne vous recommande avant tout de ne pas le quitter; s'il voyage, de voyager avec lui; mais avant tout et surtout, pour son salut et pour le vôtre, de ne jamais vous séparer de lui un seul instant.
--Mon Dieu!... mon Dieu!... et qui soupçonne-t-il? de quoi avons-nous tant à craindre?
--Est-il besoin de vous le dire, madame? de M. Lugarto. L'immense fortune de cet homme met à sa disposition des ressources inconnues; il est aussi rusé que méchant. M. de Mortagne, pour contreminer ses projets, s'est absenté ou a feint de s'absenter de Paris depuis quelque temps.
--Mais, monsieur, vous me laissez dans une mortelle inquiétude!
--Voyez la lettre de M. de Mortagne; il m'écrit à la hâte et ne m'instruit d'aucune particularité: tant que durera l'absence de madame de Richeville, il ne pourra vous donner de ses nouvelles, car c'est seulement par son entremise qu'il pourrait vous écrire. Il craint que plusieurs de vos gens ne soient gagnés, et la moindre indiscrétion sur ses desseins les ferait avorter; il est donc obligé d'agir dans l'ombre et dans le silence... Adieu, madame, je m'en vais plus rassuré. Si M. de Mortagne croit que je puisse vous assister dans la justification que vous provoquerez, j'aurai l'honneur de venir vous en instruire, sinon persistez dans le projet que je vous ai indiqué; lui seul peut couper le mal dans sa racine et confondre les méchants... Mais, j'y songe, pour remédier à mon absence, j'écrirai à M. de Lancry tout ce que je vous ai dévoilé, l'autorisant à se servir de ma lettre. Adieu, madame. M. de Mortagne me dit que chaque minute est comptée... Espoir et courage; vous avez des ennemis bien acharnés.
--Mais nous comptons deux amis bien précieux,--dis-je à M. de Rochegune.--Adieu, monsieur; vous entreprenez une noble tâche. Dieu vous soutiendra.
M. de Rochegune sortit.
--C'est lui, madame, qui a été assailli, blessé, j'en suis sûre,--me dit Blondeau.--Avez-vous remarqué combien il était pâle et la cicatrice que ses cheveux cachaient à peine.
--Tu te trompes,--lui dis-je.
--Oh! madame, sa voix est trop douce pour que je ne la reconnaisse pas.
Le valet de chambre ouvrit la porte et annonça M. le comte de Lugarto.
Blondeau sortit.
Je me trouvai seule avec cet homme.
CHAPITRE XII.
L'AVEU.
En voyant entrer M. Lugarto chez moi, je fus sur le point de me retirer; mais, me rappelant les conseils de M. de Rochegune, je contins mon indignation.
Il dut lire sur mon visage une partie des émotions violentes qui m'agitaient et que je réprimais avec peine.
Assise près d'une croisée, je regardais dans le jardin en attendant que M. Lugarto prît la parole.
Après un assez long silence, il s'assit à côté de moi et me dit brusquement:
--Vous avez été très-malade; j'ai été bien inquiet de vous; cela m'a fait une peine que vous ne sauriez croire.
--Je sais, monsieur, tout l'intérêt que vous me portez,--lui dis-je en souriant avec amertume.
--Vous me haïssez donc toujours?
--Monsieur...
--Eh! mon Dieu! pourquoi le nier? Pourtant, que vous ai-je fait?
--Je n'ai pas à répondre à de pareilles questions, monsieur!
--Mais, enfin, on dit aux gens ce que l'on a contre eux. Depuis que vous êtes à Paris, j'ai toujours tâché de vous être agréable.
--Cette peine était inutile, monsieur.
--Je m'en suis bien aperçu, et de reste! Vous n'avez répondu à mes soins, à mes prévenances, que par le mépris.
--Vous auriez dû voir par là, monsieur, que ces soins, que ces prévenances ne pouvaient m'agréer.
--Mais pourquoi cela, encore une fois? Vous ne me répondez pas. Était-ce donc vous insulter que d'avoir pour vous des attentions que toute femme accueille, sinon avec gratitude, du moins avec complaisance?
Je levai les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'exécrable duplicité de cet homme.
M. Lugarto fit un mouvement d'impatience; il reprit en tachant de donner à sa voix aigre un accent affectueux et insinuant:
--Voyons, ne soyez pas aussi méchante, causons en bons amis; oui, car je suis votre ami, quoique vous ayez tout fait jusqu'ici pour m'irriter contre vous; mais je ne sais pas comment... vous m'avez ensorcelé! Moi qui me souviens toujours du mal qu'on me veut, et qui sais prouver que je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout. C'est qu'aussi vous exercez sur moi une influence incroyable! D'abord je n'ai rien compris à cette influence, puis peu à peu j'ai reconnu... mais vous allez encore vous fâcher... En vérité, moi qui ne suis pas un écolier, moi qui connais les femmes, pour la première fois de ma vie... j'hésite... à vous dire... car vous avez un air si froid, si hautain, que... Allons, de mieux en mieux. Si vous me toisez avec cette figure-là, ce n'est pas le moyen de me décider à parler.
Je regardai M. Lugarto si fièrement, avec une expression de mépris si écrasant, que, malgré son audace, il s'interrompit un moment; mais, rougissant bientôt de s'être laissé déconcerter, il reprit:
--Après tout, je suis stupide; je ne vous apprendrai rien que vous n'ayez depuis longtemps deviné: les femmes ne sont pas aveugles, elles sont les premières instruites des sentiments qu'elles inspirent... Eh bien! je vous aime, oui... je vous aime avec passion.
M. Lugarto dit ces derniers mots d'une voix basse, émue, tremblante.
Avertie par M. de Rochegune, je prévoyais cet insolent aveu; mon visage resta impassible.
M. Lugarto s'attendait sans doute à une explosion d'indignation de ma part, il parut très-surpris de mon calme, de mon silence.
--Oui, je vous aime à l'adoration,--reprit-il;--moi qui jusqu'ici n'ai eu que des fantaisies, que des amours éphémères, je sens près de vous le besoin de me fixer tout à fait. Si vous vouliez, nous arrangerions notre vie à merveille... Maintenant je suis établi dans votre intimité, nous pourrons mener l'existence la plus agréable... Mais vous ne me répondez pas! Est-ce que cela vous fâche?
--Continuez, monsieur, continuez.
--De quel air vous me dites cela! Vous ne me croyez peut-être pas capable de vous être à tout jamais fidèle? Vous avez tort, voyez-vous. J'ai joui de la vie et de tous ses plaisirs, avec trop d'excès peut-être; je serais charmé de pouvoir me reposer dans une affection bien douce, bien paisible. Mon caractère, qui est souvent détestable, je l'avoue naïvement, y gagnerait beaucoup, vrai... Je suis sûr que, si vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez me rendre bien meilleur que je ne le suis. Voyons, essayez, qu'est-ce que cela vous fait? je vous aimerai tant! Oh! vous ne savez pas ce que c'est que d'être aimée par un homme qui méprise tous les autres hommes!... Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez... et l'on dira partout:--Voyez donc l'empire de madame de Lancry! elle a su fixer, adoucir, assouplir cet homme, le plus indomptable qu'il y ait au monde!!!
Si je n'avais pas senti au brisement de mon cœur que je touchais à une crise fatale de ma vie, et qu'un grand danger grondait sourdement autour de moi et de Gontran, l'incroyable suffisance de cet homme, sa fatuité cynique, dont le ridicule touchait à l'odieux, m'auraient fait sourire de pitié; mais j'étais obsédée par de cruels pressentiments.
M. Lugarto m'épouvantait; il me semblait que, malgré sa grossière audace, il ne m'aurait pas parlé ainsi, à moi, s'il n'avait cru pouvoir le faire presque impunément. Aussi, je lui dis en joignant les mains avec frayeur:
--Que se passe-t-il donc, monsieur, que vous osiez me parler ainsi?
--Mon langage est tout simple pourtant... Mon Dieu! rassurez-vous... je ne suis pas exigeant... je ne vous demande que des espérances pour l'avenir, accompagnées d'un peu de confiance pour le présent. Laissez-vous aimer, ne vous occupez plus du reste; seulement soyez assez loyale pour me promettre de ne pas lutter contre le penchant qui pourrait s'éveiller dans votre cœur en ma faveur. Voyons, avouez que je vous parais fat en vous parlant ainsi; je parie que cela vous choque?... Eh bien! vous avez tort... c'est le langage du véritable amour... L'homme qui aime bien se sent toujours sûr de faire tôt ou tard partager sa passion... Êtes-vous bizarre! Adoucissez donc ce regard effarouché. Après tout, qu'est-ce que je vous demande? de vous laisser être heureuse... Vous verrez, vous verrez... Mais répondez-moi donc... au moins... Mathilde.
En m'appelant ainsi, M. Lugarto s'approcha de moi; il voulut me prendre la main.
J'entendais ce langage ignoble et je croyais rêver; l'impudence de cet homme m'était connue, et j'en vins presque à me demander si à mon insu je n'avais pas mérité une pareille humiliation.
Je me crus fatalement punie de n'avoir pas assez témoigné à M. Lugarto l'aversion qu'il m'inspirait.
Lorsqu'il voulut me prendre la main, la honte, le courroux, l'épouvante, m'exaspérèrent, je me levai brusquement:
--Sortez, monsieur!--m'écriai-je,--sortez! Le dégoût et le mépris arrivent quelquefois à ce point que l'âme se révolte malgré les efforts que l'on fait pour se contenir; je vous dis de sortir, monsieur!
--Mais vous êtes donc sans pitié... sans cœur!...--s'écria M. Lugarto.--Est-ce vous injurier que de vous aimer? car je vous aime, moi, je vous jure que je vous aime. Si jusqu'ici je vous ai choquée, contrariée, je vous en demande pardon, cela vient de ma mauvaise éducation... Et puis, je n'ai pas été habitué à rencontrer souvent des femmes comme vous... on m'a gâté... J'ai de mauvaises manières, je l'avoue; d'un mot... d'un mot seulement un peu affectueux, vous auriez pu me changer; il m'aurait été si doux de vous obéir! Et puis, je ne savais que penser.... En vous voyant si indifférente à mes soins, je croyais que vous n'en compreniez pas la signification; je ne savais qu'imaginer pour vous faire entendre que c'était de l'amour. Quelquefois j'étais tenté de m'éloigner, mais j'étais retenu malgré moi par le charme qui vous entoure. Tenez... ayez non pas un peu d'intérêt, mais un peu de pitié pour moi; donnez-moi un ordre, dites-moi de m'éloigner, j'aurai la force de vous obéir: mais que je sache au moins que ce cruel sacrifice me sera peut-être un jour compté. Répondez-moi... par grâce! répondez-moi... Rien... rien... pas un mot... toujours ce regard de haine, de mépris implacable! Ah! je suis bien malheureux!... et l'on m'envie encore!--s'écria M. Lugarto.
Deux larmes feintes ou vraies roulèrent sur ses joues livides; il cacha sa tête dans ses deux mains.
Si je n'avais pas été prévenue par M. de Rochegune des bruits odieux que répandait cet homme, sans être aucunement touchée de sa douleur apparente, j'y aurais cru peut-être. Je n'y vis qu'une insultante hypocrisie: il me faisait horreur.
Je m'avançai vers la porte pour sortir.
M. Lugarto s'aperçut de mon mouvement, il se plaça devant cette porte.
J'eus peur.
Je revins précipitamment près de la cheminée afin de pouvoir sonner.
--Vous voulez donc me réduire au désespoir?--s'écria-t-il d'une voix altérée en joignant ses deux mains d'un air suppliant.--Oh! dites, dites-moi seulement que vous me laisserez essayer de vous plaire, que vous me permettrez de tâcher de vaincre l'éloignement que je vous inspire; cela, rien que cela?--Et il tomba à mes genoux.
Je sonnai précipitamment.
M. Lugarto se releva.
--Ah! c'est comme cela?--s'écria-t-il en devenant tout à coup livide de rage;--rien ne vous fait, ni les prières, ni la tendresse, ni l'humilité? Eh bien! j'emploierai d'autres moyens; c'est à genoux, entendez-vous, femme orgueilleuse, c'est à genoux que vous me supplierez d'avoir pitié de vous.
Il y avait tant de confiance, tant de méchanceté dans l'accent de cet homme, que je frissonnai d'épouvante.
Un valet de chambre entra.
--Dites à mes gens de s'en aller, dit M. Lugarto avec le plus grand sang-froid et avant que j'eusse pu prononcer une parole.
Rien ne paraissait plus simple que cet ordre. Le domestique sortit.
J'étais si stupéfaite que je n'osai pas le retenir.
M. Lugarto, qui avait un moment contenu sa colère, perdit toute mesure.
Il devint hideux, ses yeux s'injectèrent, tout son corps trembla convulsivement; ses lèvres décolorées se contractèrent par un tressaillement nerveux.
Je ne pouvais faire un pas, j'attendais avec anxiété quelque révélation horrible.
--Ah! vous voulez lutter avec moi! s'écria-t-il;--mais vous ne savez donc pas ce que je puis, moi?... Vous avez pourtant vu que d'un mot j'ai maté cette insolente princesse! Quant à cette belle duchesse, vous ne savez pas les larmes de sang que lui coûte à cette heure son impertinence à mon égard; vous ne savez pas que si je voulais... entendez-vous, que si je voulais, je n'aurais qu'un mot à dire, un seul, pour vous faire tomber évanouie de terreur... Ah! vous croyez que lorsqu'un homme comme moi veut quelque chose... qu'il le veut en vain! ah! vous croyez que je ne sais pas me venger de qui m'outrage! ah! vous croyez que pendant que vous m'abreuviez de mépris et d'insultes, je ne vous rendais pas mépris pour mépris, insulte pour insulte! J'aurais été bien niais. Mais apprenez donc que, grâce à moi et à votre tante, que j'ai su mettre de mon parti, vous êtes déjà perdue dans l'opinion publique. Quoi que vous fassiez désormais, c'est une blessure incurable faite à votre réputation! Le monde juge, condamne et frappe d'une honte éternelle pour mille fois moins que cela! Mais apprenez donc que pour compléter, que pour achever de rendre mes calomnies vraisemblables; la princesse, par ma volonté, a fait des avances à votre mari; que celui-ci, encore par ma volonté, vous est infidèle: c'est un fait avéré pour tous... le monde dit que vous vous vengez de votre mari en le trompant avec moi... Maintenant, je vous défie de détruire ces bruits, ces apparences. Que vous le vouliez ou non, je serai là, toujours là, toujours auprès de vous. Je vous épouvante, je vous fais horreur, tant mieux! vous n'aurez qu'un moyen de vous délivrer de mon obsession. Je suis blasé sur les succès trop faciles: j'aime mieux triompher, comme on dit, par la terreur que par l'amour. Je vous vois d'ici suppliante... éplorée... épouvantée... vos beaux yeux noyés de larmes... tant mieux! vous en serez plus ravissante encore!
En prononçant ces exécrables paroles, les yeux vitreux de cet homme semblaient briller d'une férocité sauvage.
Depuis quelques moments je l'écoutais machinalement, comme si j'avais été le jouet d'un rêve affreux; tout à coup j'entendis du bruit dans l'appartement de mon mari.
C'étaient ses pas, il allait entrer dans le salon.
Je joignis les mains en m'écriant:--Béni soyez-vous, mon Dieu!... le voici.
M. Lugarto me regarda avec étonnement.
La porte s'ouvrit.
M. de Lancry parut.
CHAPITRE XIII.
LE DÉFI.
A l'aspect de Gontran, mon premier mouvement fut de courir à lui et de m'écrier:
--Sauvez-moi!... sauvez-moi!...
Mes traits bouleversés frappèrent Gontran; il s'écria en regardant M. Lugarto:
--Mathilde, qu'avez-vous? Au nom du ciel! qu'avez-vous?
M. Lugarto se prit à rire aux éclats, et dit à M. de Lancry:
--Ah çà! mon cher, savez-vous que votre femme est incroyable! Elle est capable de prendre au sérieux une mauvaise plaisanterie.
--Vous êtes un infâme!--m'écriai-je;--je n'ai aucun ménagement à garder... En dévoilant votre conduite à mon mari, je n'expose pas ses jours; vous n'oseriez pas vous battre avec lui, et lui ne daignerait pas se battre avec vous.
--Vous entendez, mon cher, comme elle me traite,--dit M. Lugarto à M. de Lancry;--avouez que j'ai un bon caractère.
--Trêve de plaisanterie, monsieur!--s'écria Gontran.--Je vois à l'agitation, à la pâleur de madame de Lancry, qu'elle est péniblement émue. Quelle que soit mon amitié pour vous, je ne souffrirai jamais que vous oubliiez un moment le respect que vous devez à ma femme, monsieur.
--Vous le prenez comme cela, mon cher? c'est différent,--dit M. Lugarto;--n'en parlons plus, oublions cette folie, et songeons à autre chose... Que faites-vous ce soir?
--Vous l'entendez!--m'écriai-je,--cet homme vous dit d'oublier ce qu'il appelle une folie! Il va vous demander votre main et vous trahir encore. Non... non... mon noble, mon généreux Gontran, quoique votre âme confiante et bonne doive souffrir de cette découverte, je vais tout vous dire: il faut que cet homme que vous croyez votre ami soit démasqué; il faut que là, devant lui, vous appreniez les bruits infâmes qu'il répand sur vous, sur moi; il faut que vous sachiez, qu'ici, tout à l'heure, il m'a déclaré son indigne amour, non pas comme une vaine galanterie... il ment... non... non... D'abord il a parlé de son amour en suppliant... avec des larmes dans les yeux, avec de douces et hypocrites paroles.
--Monsieur!--s'écria Gontran en devenant pourpre de colère et en jetant un regard furieux à M. Lugarto.
--Écoutez-la donc jusqu'à la fin, mon cher; je vous répète qu'elle s'indigne à tort, qu'elle prend sérieusement une mauvaise plaisanterie.
--Et puis,--continuai-je,--lorsqu'il a vu le mépris, le dégoût qu'il m'inspirait, alors sont venues les menaces de vengeance, les révélations horribles... Le monde,--disait-il,--croyait que vous m'étiez infidèle, Gontran; le monde,--disait-il encore,--croyait que je me vengeais de votre abandon en aimant cet homme. Avez-vous dit cela, monsieur, avez-vous dit cela?
M. Lugarto sourit et haussa les épaules.
--Monsieur Lugarto, prenez garde!--dit Gontran d'une voix sourde...--La patience humaine a des bornes... et depuis longtemps... oh! bien longtemps, je suis patient, voyez-vous.
M. Lugarto baissa les yeux et ne répondit rien. Fière de sa confusion, espérant m'en délivrer à jamais après cette scène cruelle, je continuai:
--Mais cela n'est pas tout; il s'est joint à notre plus mortelle ennemie, à mademoiselle de Maran, pour proclamer partout que vous, que vous, mon noble Gontran... vous subissiez sa présence tout en la maudissant... que les soins qu'il me rendait étaient tolérés par vous. Et savez-vous pourquoi? parce que notre fortune était compromise par vos dettes, et que vous aviez eu recours à l'argent de cet homme.
Un moment je fus effrayée de l'expression de rage qui anima les traits de Gontran.
Il se leva, il saisit M. Lugarto par le bras et lui dit d'une voix foudroyante:
--Entendez-vous ce que dit ma femme, monsieur? l'entendez-vous?
--Enfin, mon Dieu! nous serons délivrés de ce démon!--m'écriai-je en joignant les mains.
M. Lugarto était resté assis.
Lorsque Gontran s'approcha de lui, il ne fit pas un mouvement; il se dégagea froidement de l'étreinte de Gontran, le regarda fixement et lui dit avec un calme sardonique dont je fus attérée:
--Ah çà! mon cher, décidément vous êtes fou.
--Je vous dis, monsieur, que ces bruits que vous répandez sont infâmes... et que je ne souffrirai pas...
--Vous ne souffrirez pas?--articula lentement M. Lugarto en riant d'un rire sardonique.--Ah! ah!... ah! je le trouve charmant, ma parole d'honneur; il ne souffrira pas! Ah çà! est-ce que par hasard vous vous donnez les airs de me menacer, monsieur le vicomte de Lancry?
--Oui... oui... quoi qu'il puisse arriver, une fois au moins je...
--Quoi qu'il puisse arriver, vicomte?--s'écria M. Lugarto d'une voix stridente, en interrompant mon mari.--Quoi qu'il puisse arriver... Répétez donc cela.
Gontran était dans une angoisse inexprimable: son beau visage, douloureusement contracté, exprimait la haine, la rage, le désespoir; mais on aurait dit qu'une mystérieuse influence empêchait l'explosion de ces violents ressentiments.
Ils éclatèrent. M. de Lancry s'écria en frappant du pied:
--Eh bien! oui, oui! quoi qu'il puisse arriver, puisque vous me poussez à bout, je vous insulterai, entendez-vous, je vous insulterai à la face de tous; nous nous battrons, et je vous tuerai ou vous me tuerez; l'un de nous maintenant est de trop sur la terre: cette existence m'est insupportable... Si ce n'était la crainte de vous causer une joie infernale, je me serais déjà délivré de cette vie qui m'est odieuse.
Il y avait tant de désespoir dans ces paroles de Gontran, elles me menaçaient d'un nouveau et si formidable malheur, que je me sentis défaillir.
--Vous ne m'insulterez pas et je ne me battrai pas avec vous,--reprit froidement M. Lugarto.--Comme l'a dit madame, je ne l'oserais pas d'abord, et puis vous ne le daigneriez pas... Mais revenons à votre quoi qu'il arrive. Est-ce un défi?..... hein..... vicomte? Voulez-vous qu'à l'instant, devant madame, je dise...
--Arrêtez! oh! arrêtez! pas un mot de plus!--s'écria Gontran avec effort;--par pitié... pas un mot!...
Il retomba dans un fauteuil, mit sa main sur ses yeux en s'écriant d'une voix étouffée:
--O mon Dieu!... mon Dieu!...
Je restai frappée de stupeur.
--Allons donc... on a bien de la peine à vous convaincre, mon cher et intime ami, qu'après tout je ne suis pas si diable que j'en ai l'air,--reprit M. Lugarto.--Qu'est-ce que je demande? à vivre en paix avec vous et avec votre femme, à réaliser le triangle équilatéral des Italiens, en tout bien tout honneur s'entend... car vous êtes un vilain jaloux, un Othello. Voyons... de quoi vous plaignez-vous? Admettez que je fasse la cour à votre femme; que vous importe? Elle est vertueuse, elle vous adore et elle m'exècre; voilà trois raisons pour une de vous tranquilliser... une manière de Cerbère à trois têtes qui défend suffisamment votre bonheur conjugal. Mais,--me dites-vous,--«le monde jase, il croit que vous êtes au mieux avec ma femme.»--Eh! mon Dieu... laissez le monde jaser; n'êtes-vous pas sûr de la fidélité de votre femme?--Allons, vicomte, soyez philosophe, et n'attachez pas de prix à de vaines paroles.--«Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est contrariant,»--me direz-vous encore.--C'est possible... mais, vous le savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du monde vous effrayent, songez donc, mon cher, à ceux qu'il ferait, le monde... si je jasais, moi, sur certaines choses... si je disais comment... à Londres...
--Monsieur... oh! monsieur!...--s'écria Gontran d'un air suppliant.
M. Lugarto me regarda en souriant d'un air ironique.
--Vous voyez, voilà ce beau matamore souple comme un gant!... Vous qui êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d'être raisonnable. Tenez, je vais finir en parlant comme un traître du mélodrame. Vicomte de Lancry, vous êtes en ma puissance; vous ne pouvez m'échapper qu'en m'assassinant ou qu'en vous suicidant. Or, je vous sais de trop bonne compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons. Voyons, mon cher, oublions les rêveries de votre femme; vivons tous les trois dans une douce intimité, comme par le passé; laissons dire le monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on ne m'insulte pas impunément, comme je tiens à me venger des mépris de cette chère Mathilde, je veux la punir, et je la condamne à venir dîner avec vous aujourd'hui chez moi pour célébrer sa convalescence. Nous serons peu de monde... la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou hommes de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher... vous entendez... JE LE VEUX... Madame de Lancry fera quelques façons; mais je vous laisse le soin de décider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d'excellentes raisons à lui donner, j'en suis sûr.
Je regardais Gontran avec stupeur; il ne disait pas un mot; il avait les yeux fixes, la tête baissée sur sa poitrine.
M. Lugarto se leva et ajouta:--Dites donc un peu, mes bons amis, comme c'est bizarre! Qui est-ce qui dirait qu'à cette heure, dans un des plus jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré, par cette belle journée de printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la fortune d'un romancier?... C'est pourtant vrai... La vie du monde est après tout beaucoup moins prosaïque qu'on ne le croit. Ah çà! à tantôt; nous dînerons à sept heures. Vous essayerez un nouveau cuisinier; il sort de chez le prince de Talleyrand; on en dit des merveilles. Ah! j'y pense, vous renverrez votre voiture après dîner; nous irons tous à Tivoli: il y a une fête charmante; on dit que madame la duchesse de Berri doit y assister. Je tiens à y paraître avec vous, votre femme et votre adorable princesse, vilain infidèle... Ainsi, c'est convenu; je vous ramènerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des glaces chez Tortoni... Vous le voyez, je tiens absolument à continuer de compromettre Mathilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois... Ah çà! mon cher, m'avez-vous entendu?... Hein!...
--Oui, monsieur...--dit Gontran à voix basse.
--Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie... Mais répondez-moi donc... Je vous ai dit que je le voulais... cela doit vous suffire, je pense.
--Madame de Lancry et moi... nous irons dîner chez vous, monsieur...--répondit Gontran avec un effort désespéré.
M. Lugarto sortit en me jetant un regard de triomphe infernal.
CHAPITRE XIV.
EXPLICATION.
Après le départ de M. Lugarto, ni moi ni Gontran nous n'eûmes le courage de dire un seul mot; je tombai dans un abîme de réflexions désolantes.
Il était donc vrai, un mystérieux, un terrible secret mettait M. de Lancry dans la dépendance de M. Lugarto.
Pour la première fois, mon mari avait parlé de se tuer; cette horrible pensée ne m'était jamais venue à l'esprit; je frémissais en songeant à la résolution de Gontran.
J'avais ressenti au cœur un coup bien douloureux lorsqu'il s'était écrié, en s'adressant à M. Lugarto:--Sans la crainte de vous coûter une joie infernale, je me serais déjà tué.
Hélas! et moi, il oubliait donc que je lui survivais?... Alors je me reprochai amèrement d'être comptée pour si peu dans la vie de Gontran; je me reprochai de l'avoir pour ainsi dire mal aimé.
Ce n'était pas une vaine humilité de cœur, c'était conscience. Sans doute, j'avais toujours été pour lui dévouée, prévenante, soumise, passionnée; mais j'avais sans doute mal employé ces nobles sentiments, puisqu'il pouvait mourir sans me regretter.
De ce moment, j'acquis cette amère conviction, née de l'amour le plus fervent et d'une profonde défiance de moi-même:--L'on a toujours tort de n'être pas aimée.
Je m'attachai de toutes mes forces à cette conviction, paradoxale sans doute; j'employai toutes les ressources de mon esprit, toute la puissance de mon cœur à lui donner une irrécusable autorité.
Elle me permettait de m'accuser et de pardonner à Gontran.
Les femmes qui ont aimé avec cet aveuglement sublime, avec cette magnifique abnégation de soi qui constitue la passion, comprendront le bonheur qu'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cruautés de celui qu'on chérit, lors même qu'on doit se sacrifier à cette réhabilitation.
Maintenant que les années, maintenant que le malheur ont mûri mon jugement, il me semble qu'il faut peut-être attribuer aussi cette opiniâtre indulgence à l'impérieux besoin que nous avons de justifier notre choix à nos propres yeux, même au prix de nos plus chères espérances.
Une fois dans cette voie de défiance de moi, je me reprochai encore de n'avoir pas su inspirer à Gontran assez de tendresse pour qu'il m'eût appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funeste abus.
En voyant l'accablement de Gontran, j'en vins à me faire presque un crime de m'être montrée si dédaigneuse envers M. Lugarto, de n'avoir pas su mieux dissimuler mon aversion. Au lieu de s'exaspérer contre nous, peut-être cet homme fût-il resté inoffensif.
Je fus heureuse et pourtant presque épouvantée de cette dernière réflexion.
Telle était la formidable puissance de l'amour! Moi, si fière, surtout depuis que j'appartenais à Gontran, je regrettais presque de m'être conduite avec dignité envers le plus méprisable, le plus méchant des hommes.
Maintenant je m'étonne du silence prolongé que moi et Gontran nous nous gardâmes après cette scène; mais les paroles de M. Lugarto établissaient si nettement l'horrible dépendance de Gontran à son égard, que nous devions rester quelque temps comme étourdis de ce coup écrasant.
M. de Lancry tenait son visage caché dans ses deux mains.
Je m'approchai de lui toute tremblante.--Mon ami...--lui dis-je.
--Que voulez-vous encore?--s'écria-t-il brusquement et d'une voix courroucée. Il redressa son front, qui me parut sombre et comme la nuit, et me jeta un regard qui me fit pâlir.
--Voilà où votre causticité, voilà où votre sotte pruderie nous ont conduits! à une explication positive. Vous devez être satisfaite, maintenant! Ma position envers Lugarto est claire et tranchée, j'espère?
--Comment! Gontran, je devais écouter sans indignation les horribles aveux de cet homme!... Mais mon honneur! mais le vôtre!
--Eh, madame! qui vous parle de compromettre votre honneur et le mien? Il y a un abîme entre une faute et une innocente coquetterie... Si vous aviez eu l'ombre de perspicacité, aux premiers mots que je vous ai dit sur Lugarto, vous auriez deviné que c'était un homme à ménager. Mais non, malgré mes recommandations les plus expresses, vous avez vingt fois pris à tâche de l'irriter. Blasé, méchant comme il est, il trouve un affreux plaisir dans les contrariétés, dans les résistances... Quelques banalités affectueuses de votre part nous en auraient débarrassés... Mais vous l'avez piqué au jeu... Maintenant,--ajouta M. de Lancry avec rage,--maintenant il est poussé à bout. Malgré moi je me suis laissé aller à lui dire de dures paroles... Maintenant je sais qu'il vous fait la cour, et il faut que je sois assez lâche pour ne pas le souffleter, et pour aller ce soir, demain, tous les jours en public avec vous et avec lui... Voilà ce dont vous êtes cause, madame.
--Moi!... moi!...
--Eh! oui, mille fois oui! Puisque vous étiez sûre de vous autant que je le suis moi-même, il fallait, sans agréer ses soins, ne pas le repousser brutalement; il fallait lui dire avec grâce et bonté que ses assiduités vous compromettaient, et que puisqu'il voulait vous être agréable, il devait commencer par vous obéir en cela. Il vous aurait écoutée; car, ainsi vous ne lui ôtiez pas toute espérance, vous ne l'exaspériez pas... Mais était-ce à moi à entrer dans de pareils détails? était-ce à moi à vous dire le rôle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne deviez-vous pas m'épargner ce soin à la fois humiliant et ridicule? Si vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vous dire tout cela... Il ne suffit pas d'être une femme de bien, de faire parade de sa vertu,--ajouta-t-il en souriant avec amertume;--il faut encore tâcher de ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse sortir que par le déshonneur, ou par un crime... Entendez-vous, madame?
--Grand Dieu!... Gontran!
--Vous parliez d'obligations d'argent... je donnerais ma vie pour n'en avoir pas d'autres... envers lui; car sachez-le donc, malheureuse femme, il tient entre ses mains plus que ma vie... entendez-vous, plus que ma vie... Maintenant, comprenez-vous?
--Je comprends, mon Dieu! je comprends... Pardonnez-moi, Gontran, soyez bon; tout à l'heure, je me suis dit aussi que j'avais tort. Vous le savez, avant ma maladie, j'ai pris la résolution de vous aimer pour vous; cette résolution je la tiendrai toujours, mon ami... Notre position est horrible... Ce secret, je ne vous le demande pas; non, non; mais enfin que faut-il faire?
--Aller ce soir à ce dîner d'abord, puis à cette fête...
--Soit, nous irons... nous irons... Oh! vous verrez, j'aurai du courage. Je parlerai à cet homme sans lui témoigner mon aversion. S'il le faut, je lui sourirai. Le monde interprétera ma conduite comme il le voudra... Peu m'importe, pourvu qu'aux yeux de Dieu et de vous, je n'aie pas à rougir... Gontran, j'ai plus de résolution que vous ne le pensez. Voyons, regardons notre position bien en face... Cet homme peut vous perdre; je l'abhorre autant que je vous aime, Gontran; je pourrai bien, je vous le promets, cacher l'horreur qu'il m'inspire... mais enfin s'il persiste, si un jour il me dit... à moi... car cet homme ose tout:--Ce secret qui peut perdre votre mari, je le dévoile, si vous ne m'aimez pas?...
Gontran rougit d'indignation et s'écria:
--Je le tuerai... et me tuerai après!
--Cet homme avait donc raison... mon ami... un crime ou le suicide... Allons... c'est bien... En tout cas vous ne mourrez pas seul. Voici donc nos chances les plus terribles... Maintenant écoutez-moi... Ce matin M. de Rochegune est venu me faire ses adieux; il a reçu ici une lettre de M. de Mortagne. Ne prenez pas cet air courroucé, Gontran; notre position est bien triste, et M. de Mortagne est peut-être notre seul ami. Il sait, je ne sais comment... que M. de Lugarto a de funestes desseins sur vous, sur moi. Il est parti, dit-il, de Paris pour les déjouer; il me fait surtout recommander de ne jamais vous quitter si vous voyagiez. Tout ceci est bien vague, sans doute; mais enfin il est toujours consolant de penser que nous avons des amis qui veillent sur nous.
--Et M. de Mortagne aura bien à faire pour que j'oublie ses lâches insultes!--s'écria Gontran.
--Ce qu'il faudra faire pour cela, mon ami, il le fera de grand cœur, croyez-le.
--Mais au fait... il ne s'était pas trompé; il vous avait prévenue que je vous rendrais très-malheureuse,--dit Gontran avec une irritation continue,--vous devez reconnaître la justesse de ses prévisions.
--Mon ami,--dis-je en tâchant de sourire,--sans doute j'aime beaucoup M. de Mortagne, mais je suis forcée, en cette occasion, de lui donner tort; ce n'est pas vous, c'est cet homme implacable qui me rend si malheureuse! Tant que vous avez été libre, ne m'avez-vous pas comblée de toutes les félicités possibles? Avant mon mariage ne vous ai-je pas dû de beaux jours tout rayonnants d'amour et d'espérances?
--Et ces espérances ont été bien trompées... n'est-ce pas?
--Gontran... vous savez bien qu'il n'en est rien. N'ai-je pas goûté un bonheur idéal dans notre retraite de Chantilly? Qui est venu nous arracher de cet éden? cet homme odieux! Son arrivée n'a-t-elle pas été le signal de nos chagrins! Ne sais-je pas maintenant qu'en rendant des soins à cette femme dont j'étais si jalouse, vous obéissiez encore à l'influence de cet homme? N'avait-il pas besoin, pour ses affreux projets, que vous eussiez l'air de m'être infidèle? Encore une fois, Gontran, je ne vous accuse pas.
--Vous êtes pourtant, et toujours et malgré tout, une noble et excellente créature,--me dit Gontran en me regardant d'un air attendri.--Ah! maudit soit le jour où j'ai écouté les avis de mon oncle et de votre tante!... Quelle vie je vous ai faite, malheureuse enfant! Ah! c'est affreux! Tenez, j'ai quelquefois horreur de moi-même.
En disant ces mots, Gontran sortit violemment.
Le malheur donne quelquefois une grande décision de caractère.
Je résolus de suivre les ordres de Gontran, d'être affable pour M. Lugarto. Maintenant que je ne suis plus sous le charme de l'amour que m'inspirait M. de Lancry, ni sous l'impression de la terreur que m'inspirait son ami, je puis à peine concevoir comment j'ai pu me résigner à cette honteuse, à cette humiliante concession, après la scène odieuse qui avait eu lieu le matin.
Mais alors je n'hésitai pas; avant tout il fallait surtout gagner du temps. M. de Mortagne agissait de son côté: peut-être espérait-il trouver le moyen d'arracher Gontran à l'influence de M. Lugarto.
Nous partîmes pour ce dîner, pour cette fête.
Il faisait un temps magnifique; je me rappelle une circonstance puérile, mais bizarre.
Au coin de l'avenue de Marigny, notre voiture fut obligée de s'arrêter quelques instants. Un pauvre, d'une figure hideuse et difforme, s'approcha et demanda l'aumône.
Gontran, je crois, ne l'entendit pas; le mendiant jeta sur nous un regard de courroux et nous dit avec un geste menaçant, au moment où notre voiture repartit:--Ces riches! ils sont bien fiers, ils sont si heureux!
Par un mouvement spontané, nous nous regardâmes, Gontran et moi, comme pour protester contre cette accusation de bonheur.
Hélas! pourtant, l'erreur de ce pauvre était excusable: il voyait une jeune femme, un jeune homme, dans une brillante voiture, entourés de ce luxe que le vulgaire prend pour le bonheur et qui cache souvent tant de douleurs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les chagrins dont nous étions navrés? et cette fête somptueuse à laquelle nous nous rendions comme à un supplice avec une sourde et vague frayeur? Que de tristes enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la réalité!
Nous arrivâmes chez M. Lugarto.
Mon découragement, ma tristesse avaient fait place à une sorte d'animation fébrile et factice. M. Lugarto nous reçut le sourire sur les lèvres; il triomphait dans l'orgueil de son exécrable méchanceté.
Sa maison, que je ne connaissais pas, était encombrée de toutes les magnificences imaginables, mais entassées, mais accumulées sans goût. Au milieu de ce chaos d'admirables choses, certaines mesquineries inouïes dénotaient des instincts d'avarice sordide. Cette vaste et opulente demeure, malgré ses proportions, manquait complétement d'élégance, de noblesse et de grandeur.
Nous y trouvâmes réunies les personnes que M. Lugarto nous avait annoncées. De temps en temps je regardais Gontran pour prendre courage. M. Lugarto parut frappé du changement qui s'était opéré dans mes manières à son égard.
Tout ce que je pus faire fut d'être pour lui d'une politesse presque bienveillante; il en parut plus étonné que touché: il me considérait attentivement, comme s'il eût douté de cette apparence; il fut pour moi de la plus extrême prévenance.
Gontran était placé auprès de la princesse Ksernika; soucieux, absorbé, il répondait à peine aux coquetteries provocantes de cette femme.
M. Lugarto me dit à voix basse et en sortant de table qu'il était le plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer à mes injustes préventions contre lui; qu'il regrettait amèrement son emportement du matin, mais que je devais l'excuser en faveur de la violence d'un amour dont il n'était pas le maître.
--Hélas!--pensais-je en l'écoutant,--qui m'aurait dit, un jour, que trois mois après mon mariage, après cette union qui était pour moi si adorablement belle et sainte, je serais réduite à entendre de telles paroles sans pouvoir témoigner ma honte, mon dégoût, mon indignation? Oh! profanation! oh! sacrilége! un amour que j'avais rêvé si noble, si grand, si pur!
Après dîner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarto, nous montâmes dans sa voiture, lui, la princesse, Gontran et moi; nous allâmes à Tivoli. Mon supplice continua.
M. Lugarto me donnait le bras; mon mari donnait le sien à la princesse: il y avait beaucoup de monde à cette fête; presque toutes les personnes de la cour que leur service retenait à Paris y assistaient.
J'étais restée assez longtemps malade; depuis quelques semaines je n'étais pas allée dans le monde: aussi certaines nuances dans la manière dont on m'accueillait, ainsi que M. de Lancry, me surprirent sensiblement.
Les hommes lui rendaient ses saluts d'un air froid et distrait; quelques femmes auxquelles il parla lui répondirent à peine. M. Lugarto fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonnait. Je crus voir que les hommes lui jetaient des regards d'envie et que plusieurs femmes me montraient avec dédain.
Les révélations de M. de Rochegune me vinrent à la pensée; je frissonnai en songeant aux bruits ignominieux dont moi et Gontran nous étions peut-être l'objet en ce moment, tant les apparences semblaient accablantes...
Je me sentis défaillir; je dis à M. Lugarto d'une voix suppliante:
--Vous tenez notre destinée entre vos mains, monsieur, ayez pitié de nous... sortons de ce jardin...
--Voici, madame, la duchesse de Berri. Gontran ne peut se dispenser d'aller la saluer, ni vous non plus,--me dit M. Lugarto.
En effet, Madame était venue à cette fête; elle entrait alors sous une tente où l'on dansait.
Je repris un peu d'espoir. Lorsque j'avais été présentée à Madame, après mon mariage, elle avait bien voulu m'accueillir avec cette grâce touchante et cordiale qui n'appartenait qu'à elle.
--«C'est un trésor que mademoiselle de Maran; en vérité; vous êtes plus heureux que vous ne le méritez, monsieur de Lancry,»--avait-elle dit à Gontran d'un air moitié souriant, moitié sérieux.
Je pensais que Madame, en nous accueillant avec sa bonté accoutumée, imposerait aux méchants propos du monde, et que, par habitude de cour, toutes les personnes présentes modèleraient leur conduite envers nous sur celle de Madame.
Je pris le bras de Gontran; nous nous approchâmes de S. A. R.
Mon cœur battait à se rompre.
En nous voyant venir, les personnes qui accompagnaient Madame s'écartèrent de façon à laisser un assez grand espace vide entre nous et la princesse.
Je vis avec frayeur la figure de Madame, d'une expression ordinairement si bienveillante, se rembrunir tout à coup et devenir hautaine et sévère.
Malgré son assurance, M. de Lancry tressaillit légèrement. A peine avait-il salué Madame, que S. A. R., après avoir regardé mon mari avec un mélange de dédain glacial et de fierté révoltée, comme si elle eût été indignée que nous eussions osé nous présenter devant elle, nous tourna le dos sans lui dire un mot.
M. de Lancry devint pâle de douleur et de rage. Il me fit tellement pitié que j'eus la force de surmonter mes ressentiments. Je lui dis d'une voix ferme:
--Mon ami, pardonnez à Madame. Elle, toujours si bonne, si généreuse, aura été involontairement surprise par les calomnies du monde... Venez, venez... Pas un mot de ceci à M. Lugarto; ne donnons pas ce nouveau triomphe à sa méchanceté.
J'entraînai presque M. de Lancry.
Un grand nombre de personnes curieuses de voir Madame l'avaient suivie; nous pûmes cacher notre confusion dans la foule, et rejoindre M. Lugarto et madame de Ksernika.
--Il me semble que madame la duchesse de Berri vous a parfaitement accueillis,--dit M. Lugarto avec ironie à M. de Lancry.
--Oui... oui... fort bien,--dit Gontran en souriant d'un air contraint.
Je donnais le bras à Gontran; son cœur battait si vite, si violemment, que j'en sentis les pulsations. Je vis qu'il se contenait à peine.
--Je ne veux pas, mon cher, vous enlever plus longtemps à madame de Ksernika,--dit M. Lugarto.
Je me pressai contre Gontran; il me dit à voix basse:--Un moment encore... donnez-lui le bras... je vous en prie.
L'accent de sa voix me parut singulièrement altéré; il ajouta tout haut:
--Et moi, mon cher Lugarto, je ne veux pas vous enlever plus longtemps non plus à madame de Lancry; nous nous entendons à merveille. Mais ne devions-nous pas aller prendre des glaces chez Tortoni, ce soir?
--Sans doute,--répondit M. Lugarto. J'y pensais bien, mon cher, et je ne vous aurais pas fait grâce de cette partie du programme de notre soirée,--ajouta-t-il avec un sourire sardonique.
--Ni moi non plus, mon cher,--reprit Gontran.
J'étais désolée, je croyais cette malheureuse soirée terminée. Tout Paris était à Tortoni; notre présence allait être une nouvelle occasion de calomnies.
En regagnant notre voiture, M. Lugarto me dit à voix basse:
--Je n'ai pas été dupe de Lancry; la duchesse de Berri l'a reçu de la manière la plus humiliante. J'ai vu cela aux figures rayonnantes des personnes qui accompagnaient Son Altesse; car Gontran est aussi détesté par les hommes que vous l'êtes par les femmes, tout cela grâce à vos avantages naturels à tous deux. Vous le voyez bien, la ville et la cour, comme on disait autrefois, croient que nous sommes ensemble du dernier mieux... Vous n'avez donc plus maintenant à craindre pour votre réputation... Laissez-moi donc vous aimer; vous verrez que je parviendrai à me faire supporter... Déjà, ce soir, vous êtes mieux pour moi... Tenez... je vous aime tant, que si vous le vouliez, vous pourriez m'ôter tout pouvoir sur votre mari.
Je ne répondis rien; nous montâmes en voiture, nous arrivâmes à Tortoni. A mon grand chagrin, Gontran nous conduisit dans un salon au premier. J'y reconnus plusieurs personnes qui avaient vu avec quel dédain Madame avait accueilli mon mari. Ma confusion fut à son comble lorsque je vis beaucoup de personnes nous regarder en souriant malignement.
--Enfin,--dit Gontran,--le moment est venu...
Ne sachant ce qu'il voulait dire, je le regardai. L'expression de son visage me fit peur... Je me rappelle cette scène effrayante comme si j'y assistais encore. Gontran était assis à côté de moi, il avait en face de lui madame de Ksernika et M. Lugarto. M. de Lancry se leva tout à coup, et dit à M. Lugarto d'une voix haute et vibrante de colère:
--Monsieur Lugarto, vous êtes un misérable!...
Celui-ci, stupéfait malgré son audace, ne sut que répondre. Plusieurs hommes se levèrent vivement. Un profond silence régna dans le salon. Je ne pus faire un mouvement... je croyais rêver. Gontran reprit:
--Monsieur Lugarto, vous osez attaquer dans le monde la réputation de madame de Lancry et faire entendre que je suis un mari complaisant, parce que je vous ai certaines obligations; je vous dis ici bien haut que vous êtes un infâme imposteur! Madame de Lancry vous a toujours méprisé comme vous le méritez, et vous avez indignement abusé de l'intimité qui existait entre nous pour donner une apparence à vos lâches calomnies.
La première, la seule idée qui me vint, fut que cet homme allait perdre Gontran et révéler le funeste secret qu'il possédait.
--Mon Dieu! mon Dieu!--m'écriai-je en fondant en larmes:
Deux ou trois femmes de ma société, que je ne connaissais cependant que de vue, vinrent auprès de moi et m'entourèrent avec la plus touchante sollicitude, tandis que plusieurs hommes s'interposaient entre Gontran et M. Lugarto.
Ce dernier, sa première stupeur passée, redoubla d'impudence; je l'entendis répondre à M. de Lancry avec l'apparence d'une dignité contrainte et offensée:
--Je ne comprends pas, monsieur, le motif de vos reproches; je déclare ici hautement que personne ne respecte plus profondément que moi madame de Lancry, et j'ignore complétement les calomnies auxquelles vous faites allusion. Quant aux obligations que vous pourriez avoir envers moi, je ne sache pas que j'en aie dit un mot à personne... Votre attaque est si violente, monsieur, votre accusation tellement grave, et surtout si imprévue, car nous venons de passer la soirée ensemble, que je ne puis l'attribuer qu'à une imagination passagère que je déplore sans me l'expliquer.
--Misérable fourbe!--s'écria Gontran, mis hors de lui par la fausse modération et par l'infernale perfidie de la réponse de M. Lugarto.
--Toutes les personnes ici présentes,--dit ce dernier,--comprendront, je l'espère, dans quelle position nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, monsieur, et qu'il est des injures qu'on doit savoir tolérer.
--Et ceci, le tolérerez-vous?...--s'écria Gontran.
Et j'entendis le bruit d'un soufflet.
Il y eut un moment de tumulte, au-dessus duquel domina la voix de M. Lugarto, qu'on entraînait, et qui s'écriait avec un accent de rage que je n'oublierai jamais:
--Offense pour offense, monsieur, nous sommes quittes. Demain, tout Paris saura comment je me venge!...
FIN DU TOME DEUXIÈME
MATHILDE
MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME
PAR
EUGÈNE SÜE.
TOME TROISIÈME.
PARIS PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.
1845
CHAPITRE PREMIER.
UNE VISITE.
Je passai une nuit terrible.
A peine M. de Lancry m'eut-il ramenée chez moi, que je tombai dans une crise nerveuse qui m'ôta toute connaissance.
Je ne me souviens pas de ce qui se passa pendant les longues heures qu'elle dura. Elle cessa vers les quatre heures de l'après-midi.
Ma pauvre Blondeau était assise à mon chevet et pleurait silencieusement. Je portai les mains à mon front comme pour rassembler mes souvenirs. En me rappelant la scène de la veille, je ne doutai pas qu'un duel n'eût eu lieu.
Hélas! c'était encore la moindre de mes terreurs. Lugarto pouvait perdre Gontran. Peut-être cet homme avait-il parlé?
--Où est M. de Lancry?--m'écriai-je.
Blondeau me regarda avec une sorte de tendresse compatissante, et me dit:
--M. le vicomte est sorti ce matin, madame; puis il est rentré et ressorti encore.
--Et sans être blessé?--m'écriai-je.
Blondeau parut très-étonnée.
--Sans être blessé, madame... pas le moins du monde... S'il l'eût été, il n'aurait pas pu se mettre... en route.
--En route... que dis-tu?
--M. le vicomte, en rentrant ce matin, a donné l'ordre de préparer son nécessaire de voyage, une ou deux malles; et il est parti, emmenant son nouveau valet de chambre, et en laissant cette lettre pour vous, madame.
--Parti!... parti... sans moi. Et les avertissements de M. de Mortagne!--m'écriai-je.--Il y a là quelque chose de bien fatal...
J'ouvris en hâte la lettre de Gontran.
En quelques lignes il m'apprenait qu'à la suite de la scène de la veille, une rencontre avait eu lieu entre lui et M. Lugarto, que ce dernier était légèrement blessé. Mon mari se voyait obligé, me disait-il, de faire une absence de quelques jours seulement pour terminer l'affaire importante que je savais! il regrettait beaucoup de me laisser seule, mais je devais comprendre combien étaient graves et décisives les démarches qu'il allait tenter.
--Et par quelle barrière est sorti M. de Lancry? Quelle route a-t-il prise?--demandai-je à Blondeau. Car, désirant obéir aux recommandations expresses de M. de Mortagne de ne jamais me séparer de Gontran, je voulais le rejoindre.
--Je n'en sais rien, madame.
--Il faut envoyer à l'instant à la poste aux chevaux savoir quelle route M. de Lancry a suivie; grâce à ces mêmes renseignements, pris de relais en relais, je pourrai peut-être l'atteindre. Nous allons partir... à l'instant... Tu m'accompagneras...
--Partir, madame, dans l'état où vous êtes? mais c'est impossible.
--Je te dis qu'il le faut... Tu ne sais pas combien cela est important.
--Comment faire alors, madame, pour savoir où es allé M. le vicomte? il n'est parti ni dans sa voiture, ni en poste: il a fait venir un fiacre, et y est monté avec son valet de chambre.
--Mon Dieu!... mon Dieu!--m'écriai-je avec désespoir.
Je ne comprenais rien au brusque départ de Gontran, je redoutais quelque perfidie de M. Lugarto.
J'envoyai Blondeau s'informer si ce dernier était à Paris; on lui répondit qu'il y était, que sa blessure avait assez de gravité, et qu'il ne pouvait pas sortir de quelques jours.
J'étais en proie à une mortelle inquiétude. Je frémissais en songeant que M. de Mortagne avait pour ainsi dire prévu cette absence de Gontran, puisqu'il m'avait expressément recommandé de ne pas quitter M. de Lancry.
En vain Blondeau interrogea ceux de nos gens qui avaient assisté au départ de mon mari, je ne pus recueillir le moindre renseignement.
Je passai la fin de la journée et la nuit suivante dans d'inexprimables angoisses. Je ne pouvais comprendre comment M. Lugarto n'avait pas exécuté sa menace de perdre Gontran; peut-être l'avait-il fait: peut-être mon mari, parti précipitamment pour échapper aux suites de cette révélation, n'avait pas voulu m'effrayer.
Je ne savais qui interroger pour être éclairée à ce sujet.
Je me décidai à aller, quoi qu'il m'en coûtât, chez mademoiselle de Maran. Elle, plus que personne, devait m'instruire de ce que je voulais savoir, car elle recueillait avec empressement les bruits odieux qui nous concernaient.
Je me disposais à me rendre chez ma tante, lorsqu'on l'annonça.
En toute autre circonstance, cette visite m'eût été odieuse. Je remerciai presque le ciel de m'envoyer mademoiselle de Maran.
Pourtant, lorsque je vis l'air ironique et satisfait de ma tante, je regrettai le vœu que j'avais formé.
--Eh bien!... eh!...--me dit-elle--qu'est-ce qu'il y a donc? Du trouble dans votre ménage, chère petite? dans ce modèle des jolis ménages commodes et faciles? On parle de tragédies... qui, j'en suis sûre... ne sont que des comédies... heureusement.
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, madame; à cette heure, je suis horriblement inquiète de M. de Lancry, je ne l'ai pas revu depuis la scène cruelle qui au moins aura fait tomber les calomnies dont M. de Lancry et moi nous étions l'objet.
--Qu'est-ce que vous dites donc là, ma chère petite? vous croyez qu'elle a été d'un bon effet, cette scène à Tortoni! Ah çà! est-ce que vous êtes folle?
--Je crois, madame, que les honnêtes gens qui auront entendu M. de Lancry prouver si nettement l'infamie de M. Lugarto, ne se feront plus l'écho de bruits encore plus ridicules qu'ils ne sont odieux; si personne à l'avenir ne nous défend, personne du moins ne nous attaquera.
--Laissez-moi donc tranquille avec vos preuves: il n'a rien prouvé du tout, votre mari! est-ce qu'on a été dupe de cette comédie-là?
--Une comédie! madame, une comédie!
--Mais certainement; est-ce que M. Lugarto pouvait répondre autrement qu'il a fait à l'apostrophe sauvage de Gontran?... Est-ce que devant tout le monde il pouvait avouer que vous aviez eu des préférences pour lui?... Ainsi, chère petite, vous avez la bonhomie de vous croire blanche comme neige et votre mari aussi, parce que M. Lugarto aura proclamé votre innocence à la face du lustre de Tortoni? Mais le simple savoir-vivre l'obligeait à agir ainsi. Il faudrait être un vilain, un croquant, pour se conduire autrement. Je ne suis pas suspecte, moi: je trouve ce Lugarto bête comme une oie à l'endroit de sa titulature et de ses étoiles d'or en champ d'argent; mais je dois avouer avec tout le monde que, dans cette occasion-là, il s'est conduit avec toute sorte de réserve, de mesure et une dignité non pareille... Est-ce que pour vos beaux yeux il ne s'est pas laissé menacer, injurier, presque assommer par votre mari, sans proférer une plainte, et au contraire en défendant votre réputation? Allons donc!... Galaor et Orondate sont des monstres de cynisme et de fatuité... auprès de ce pauvre Lugarto.
Je ne trouvais pas une parole à répondre à mademoiselle de Maran. J'avais déjà une si triste expérience de la méchanceté du monde que je ne doutai pas que la conduite de M. de Lancry et de M. Lugarto ne pût être interprétée ainsi que le disait ma tante.
Je laissai retomber avec accablement ma tête sur ma poitrine.
Mademoiselle de Maran, fière de son triomphe, continua avec une joie cruelle.
--Ce qu'il y a de pis pour Gontran, c'est que, par là-dessus, le Lugarto s'est très-bien conduit dans le duel; il a été blessé, l'honneur est satisfait, comme l'on dit; sans compter qu'à la rigueur ce bel archimillionnaire aurait pu parfaitement refuser à Gontran de se battre avec lui... vu que votre mari a, dit-on, l'inconvénient de lui devoir énormément d'argent. Or, entre nous, c'est une drôle de manière de payer ses dettes que de vous rembourser d'un bon coup d'épée... Mais, puisque le Lugarto s'arrange de cette monnaie-là, tout est dit. Seulement cela prouve qu'il vous aime d'une furieuse force... et même, depuis sa blessure, il ne parle de vous qu'avec des roucoulements de fidèle berger les plus touchante du monde; je vous en avertis.
--Ainsi, madame... depuis cette scène, moi et M. de Lancry... nous sommes tombés encore un peu plus bas dans l'opinion du monde?--dis-je avec un calme qui étonna mademoiselle de Maran;--et M. Lugarto inspire, au contraire, le plus touchant intérêt?
--Vous parlez d'or, chère petite! Cela est ainsi, ni plus ni moins; aussi vous m'en voyez tout émue, toute bouleversée. Je venais dare-dare... vous avertir et vous dire, un peu tardivement peut-être (mais mieux vaut se repentir tard que jamais), que j'étais désolée d'avoir consenti à votre mariage avec Gontran. Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cela de lui? Savez-vous qu'après tout ce Mortagne, avec son cerveau fêlé, ne manquait pas d'une certaine judiciaire au moins? Mais on a eu beau faire et beau dire, il n'y a pas eu moyen de vous ôter ce beau mari-là de la tête, pauvre petite! Eh! penser qu'après quatre mois à peine de mariage, vous voilà déjà avec un mari méprisé, ruiné, infidèle! Tenez... c'est à fendre le cœur! Je sais bien que vous me répondrez à ça que la conduite de votre infidèle vous a donné le droit d'user de représailles, et que ce Lugarto ne manque pas d'agréments, malgré sa figure de cire jaune, ses épilepsies et sa manie de tilulature; c'est égal, quand on me parle de votre goût pour lui, je me révolte... je m'indigne...
--Vraiment, madame...
--Vraiment... mais comme vous prenez bien ce que je vous dis! ça n'a pas l'air de vous émouvoir du tout!
--Non, madame... vous le voyez... je suis très-calme... je suis touchée même du sentiment qui vous dicte les consolations que vous venez me donner...
--Et vous avez bien raison d'en être touchée, mais je vous disais que, lorsqu'on me parlait de votre goût pour ce Lugarto, je me révoltais, je disais aux méchantes langues: Vous seriez furieusement interloqués, tous tant que vous êtes, si vous saviez le pourquoi et le comment du goût du cette petite vicomtesse de Lancry pour M. Lugarto... il y a dans cette jeune femme-là, voyez-vous, une manière d'abnégation courageuse, dans le goût des femmes héroïques de l'antiquité, quelque chose comme une mixture de Portia et de la mère des Gracques... Mais c'est vrai ce que je vous dis là... A vous voir à cette heure si calme, est-ce qu'on pourrait seulement penser que votre mari vous rend la plus malheureuse des femmes, et qu'à tort ou à raison votre réputation et la sienne sont à jamais perdues? Ah çà, mais dites-moi donc, maintenant j'y pense... si c'est à tort qu'on vous accuse, comme ça doit être affreux pour vous!
--Écoutez, madame,--dis-je à mademoiselle de Maran avec un sang-froid qui la confondit,--vous êtes venue ici pour jouir de votre triomphe, pour voir si vos prévisions s'étaient bien accomplies, si la jeune femme était aussi malheureuse que la jeune fille, que l'enfant l'avait été... n'est-ce pas, madame?
--Allez toujours, je vous répondrai plus tard... C'est étonnant comme vous êtes perspicace.
--Eh bien! madame, je vais vous porter un bien terrible coup... Je vais d'un seul coup me venger, me cruellement venger de tout le mal que vous m'avez fait, de celui que vous avez voulu me faire.
--C'est étonnant... vous ne m'effrayez pas du tout, chère petite.
--Regardez-moi bien en face, madame; écoutez bien l'accent de ma voix, remarquez bien l'expression de mes traits... vous si pénétrante, vous verrez si je mens.
--Au fait... au fait,--dit mademoiselle de Maran avec aigreur.
--Eh bien! madame, j'aime Gontran autant que je l'ai jamais aimé... entendez-vous?... Je l'aime avec passion, je l'aime plus encore qu'autrefois, car il est malheureux... Cet amour-là, c'est ma force, c'est mon courage, c'est ma consolation; grâce à cet amour, je suis déjà sortie, meurtrie peut-être, mais souriante, des luttes les plus cruelles... Grâce à cet amour, enfin, je défie l'avenir d'un front calme et serein.
Il y avait un tel accent de vérité dans mes paroles; mon visage, ranimé par la puissance de mes convictions, était sans doute si radieux que mademoiselle de Maran, ne pouvant cacher sa rage, s'écria:
--C'est qu'elle est capable de dire vrai! C'est qu'il y a pourtant des femmes assez imbéciles pour s'ensorceler ainsi d'un homme! Les vilaines stupides, on les assommerait à coups de bûche, qu'elles s'écrieraient encore avec toutes sortes de voluptés langoureuses, comme les convulsionnaires du diacre Pâris:--O douceur charmante!... ô ravissement ineffable!
Puis, revenant involontairement à ses habitudes d'autrefois, mademoiselle de Maran me serra violemment le bras, en s'écriant:
--Mais vous êtes donc aveugle, sotte ou folle?
La colère de ma tante me fit du bien; mon amour pour Gontran était compris; il pouvait, il devait me consoler de tout, puisque mademoiselle de Maran était si furieuse de me le voir ressentir.
--C'est à vous faire enfermer,--répéta ma tante.
--Je l'aime, madame, je ne puis vous dire autre chose.
--Elle me fera perdre la tête avec ses devises de mirliton sur tous les tons: Je l'aime!!! je l'aime!!! je l'aime!!! Belle réponse! Vous l'aimez, mais il vous a ruinée, mais il doit des sommes énormes à ce Lugarto; mais, du moment où celui-ci en exigera le payement, vous serez réduite à la misère.
--Je partagerai cette misère avec Gontran, madame...
--Mais il est déshonoré aux yeux du monde.
--Il ne l'est pas aux miens.
--Mais il vous méprise, mais il vous a laissé compromettre par ce Lugarto.
--Gontran est sûr de mon amour.
--Il en est si sûr qu'il ne vous aime pas.
--Mais je l'aime, moi, madame.
Je ne sais avec quel accent je prononçai ces derniers mots, mais mademoiselle de Maran frappa du pied et s'écria avec emportement:
--Il faut que l'enfer s'en mêle: cet amour a tourné en folie; elle est maintenant incurable.
--Oui... oh! oui... vous l'avez dit, mademoiselle, c'est une folie, une sainte, une noble folie du moins que celle-là! Elle concentre toutes les forces de mon esprit, toute la puissance de mon âme sur Gontran. Ce qui n'est pas lui n'existe pas pour moi... vivre de sa vie, si dure, si pénible, si humiliante qu'elle soit... c'est mon seul vœu: vous avez raison, je suis folle. Qu'est-ce que la folie, sinon un sentiment exagéré aux dépens de tous les autres? Eh bien! oui... je suis folle... comme les folles j'ai de ces souvenirs chéris, adorés, enivrants, qui viennent à chaque instant luire à mon esprit, me transporter dans un monde idéal; ces souvenirs sont ceux des jours ineffables que j'ai passés près de lui, alors que j'étais si fière d'être belle et jeune, parce qu'il aimait ma jeunesse et ma beauté.
--Mais à cette heure il en est las et rassasié, de votre-beauté; quant à votre jeunesse, bel avantage!... Vous n'en aurez que plus longtemps à souffrir.
--Vous ne pouvez comprendre ces questions de jeunesse et de beauté, madame; ou plutôt vous ne les comprenez que trop, c'est ce qui cause votre rage; mais le ciel est juste... il veut que vous connaissiez les tourments de l'envie... Il vous a réservé un terrible supplice, celui de me voir, malgré tout et à tout jamais heureuse, et par celui qui, selon vous, devait causer mes plus cruels chagrins! Voyez-vous, madame, demain il me dirait: Va-t'en... je te hais... qu'il ne pourrait pas arracher de mon cœur ce trésor de souvenirs adorés dont je vivrais un siècle... Quelque méprisant, quelque impitoyable que soit Gontran, il ne pourra pas faire que le passé n'ait pas été le passé, un passé éblouissant comme un rêve de fée... un passé dans lequel je me réfugierai dès que le présent deviendra sombre et obscur.
--Ah!... ah! qu'elle est donc surprenante et réjouissante avec son cher petit passé!... Laissez-moi donc tranquille! Est-ce que ce n'est pas pour votre argent qu'il vous a épousée? Vous auriez été laide et méchante comme les sept péchés capitaux, qu'il vous aurait épousée tout de même.
--Aussi, madame, jugez donc combien je me suis trouvée heureuse d'être à la fois riche, belle et dévouée!--Mais c'est intolérable, mais c'est l'acharnement dans la frénésie qu'un tel amour!--s'écria mademoiselle de Maran hors d'elle-même.--Mais, enfin, un jour il mourra; il faudra bien qu'il meure, ce cher et bel adoré! Comment vous consolerez-vous alors? Ah!... ah!... ah!... je vous prends sans vert! répondez à cela!
--Dans ce monde, je prierai Dieu pour lui; dans l'autre, je le reverrai. Madame, ma vie se passerait ainsi entre la prière et l'espérance...
Mademoiselle de Maran se leva brusquement et s'écria:
--Allons, c'est une gageure, un parti pris, un défi... dont je ne suis pas dupe. Vous faites contre fortune bon cœur... vous êtes si orgueilleuse!!... Vous crèveriez de désespoir et de rage... plutôt que de pleurer devant moi!! C'est bien, ma mie, à votre aise. Vous êtes heureuse, très-heureuse, superlativement heureuse, n'est-ce pas? Grand bien vous fasse... Je me sentais disposée à être pitoyable pour vos chagrins, mais je vous trouve d'un tempérament si robuste à l'endroit des peines de cœur que je ne m'en occuperai plus... J'ai dû charitablement vous prévenir de ce qu'on disait sur vous et sur votre bel Alcindor; vous trouvez tout cela parfaitement simple et naturel: rien de mieux. Seulement, maintenant n'attendez pas de moi que je vous défende ou que je vous plaigne le moins du monde... Nous verrons où cette belle obstination vous conduira...
Mademoiselle de Maran partit furieuse...
J'étais radieuse de ma fermeté et de l'espèce de révélation que je devais à la visite de mademoiselle de Maran.
Peut-être sans la violence de ses attaques n'aurais-je pas vu aussi clair dans mon cœur. Jamais je n'aurais osé me proposer les questions qu'elle m'avait faites.
Il est des suppositions si douloureuses ou si horribles que par instinct l'esprit ne s'y arrête pas; mais une fois qu'elles sont admises, une fois qu'on les a résolues, on est presque heureux de les avoir soulevées.
La visite de mademoiselle de Maran eut donc un effet contraire à celui qu'elle attendait.
Cette discussion m'éclaira davantage encore sur la profondeur de mon dévouement pour M. de Lancry.
Avant j'aurais pu douter de moi, alors je n'en doutais plus: j'avais envisagé sans pâlir les plus terribles chances que cette affection pût subir...
Hélas! je n'avais que trop besoin de cette puissante conviction pour résister aux nouveaux coups qui me menaçaient.
CHAPITRE II.
LA ROUTE
Un nouveau chagrin vint m'accabler.
Ma pauvre Blondeau tomba malade. Mon médecin parut étonné de cette indisposition presque subite; sans être grave, elle tenait cette excellente femme dans un état de torpeur et de somnolence étranges.
Mon inquiétude au sujet de Gontran augmentait de plus en plus.
Je ne savais à qui me confier; j'envoyai chez madame de Richeville. Elle était encore en Anjou; l'on ne savait pas l'époque de son retour.
M. de Mortagne n'avait pas reparu à Paris depuis le jour où il avait adressé chez moi une lettre à M. de Rochegune.
Avec quelle amertume je regrettai Ursule, ma seule amie! J'aurais pu sinon lui demander ses conseils, du moins lui dire mes angoisses.
Elle m'écrivait souvent des lettres remplies de mélancolie et de tristesse. Elle n'était pas heureuse: non que son mari manquât de soins, de prévenances pour elle; mais il ne la comprenait pas. Elle se plaignait de la vie monotone qu'elle menait et regrettait notre enfance.
Depuis mon entrée dans le monde, je n'avais pas contracté une amitié de femme; tout en reconnaissant les généreuses qualités de madame de Richeville, malgré moi, j'éprouvais toujours un sentiment vague de jalousie... Elle aussi avait aimé Gontran!
Je me trouvais donc complétement isolée; j'étais entourée de gens récemment entrés à mon service; presque toute ma maison s'était renouvelée; la plus ancienne de mes deux femmes y était à peine entrée depuis six semaines. L'indisposition de Blondeau me privait de la seule personne amie que j'eusse alors auprès de moi.
Depuis près de trois jours j'ignorais le sort de Gontran.
Vers les cinq heures du soir, Fritz, le valet de chambre qu'il avait emmené, arriva dans un de ces cabriolets qu'on trouve aux postes, et m'apporta une lettre de mon mari.
Je fus stupéfaite des nouvelles qu'il m'apprit.
Gontran était souffrant; il m'attendait près de Chantilly, dans une maison où devait me conduire l'homme qu'il me dépêchait.
M. de Lancry désirait qu'aussitôt sa lettre reçue je partisse en poste avec Blondeau et Fritz pour venir le rejoindre.
«Il est très-important pour moi,--ajoutait M. de Lancry,--qu'on ignore encore à Paris que vous êtes venue me retrouver. Vous direz donc à vos gens de répondre aux personnes qui viendraient vous demander, que vous êtes partie pour aller passer quelques jours chez madame Sécherin. Vous écrirez aussi dans ce sens à mademoiselle de Maran, à mon oncle de Versac, et aussi à la princesse Ksernika. Je vous en prie, Mathilde, quelque répugnance que vous ayez à écrire à cette dernière personne, l'important est qu'il soit bien constaté dans le monde que vous vous rendez auprès d'Ursule, et non pas auprès de moi. Je vous expliquerai tout ce mystère, qui heureusement ne doit pas durer. Vous pouvez avoir une confiance absolue dans Fritz, que je vous envoie; il vous conduira près de Chantilly: c'est là que je vous attends, bonne et chère Mathilde. Courage! j'espère que de beaux jours nous sont encore réservés.»
Je l'avoue, ma joie de revoir Gontran l'emporta peut-être sur l'inquiétude que me causait sa santé.
Je donnai les ordres nécessaires pour partir à l'instant. Quoiqu'il me répugnât d'interroger un de mes gens, je demandai à Fritz si M. de Lancry était tombé malade pendant son voyage ou à son retour.
--Je ne puis répondre à madame la vicomtesse à ce sujet,--me dit-il.--En arrivant de Paris, M. le vicomte m'a laissé près de Chantilly, dans la maison où il attend madame; il en est parti seul, il y a trois jours; il y est revenu seul ce matin. M. le vicomte semblait fatigué, souffrant; il m'a ordonné de prendre un cabriolet à la poste et de venir chercher madame.
Une folle espérance me passa par le cœur. Je pensai un moment que Gontran m'avait trompée en annonçant la ruine de notre maisonnette, qu'il me ménageait une surprise, et que c'était dans cette retraite que nous devions nous réfugier pour échapper aux méchants bruits du monde.
J'avais tant de religion pour cette adorable phase de ma vie passée, que, par un scrupule exagéré, je ne voulus pas, pour ainsi dire, profaner mon espoir et mes souvenirs chéris en faisant à Fritz la moindre question à ce sujet.
Ainsi que Gontran me l'avait recommandé, j'écrivis à mademoiselle de Maran, à M. de Versac et à madame de Ksernika que j'allais passer quelques jours à la campagne chez Ursule; je donnai chez moi l'ordre de répondre dans le même sens aux personnes qui pourraient venir me voir.
J'étais fâchée de ne pouvoir emmener Blondeau, mais je ne songeai pas même à lui parler de mon départ; malgré son état maladif, elle eût voulu m'accompagner.
J'allai la voir dans sa chambre. Elle me reconnut à peine. Ses traits ne semblaient pas altérés. Elle ne paraissait pas souffrir; elle était seulement absorbée dans un engourdissement profond.
A six heures, je partis de Paris.
Celle de mes femmes qui me suivait avec le valet de chambre de M. de Lancry était une fille assez triste et dont la physionomie me déplaisait sans que je susse pourquoi.
On était à la fin de juin, le ciel était sombre, l'air lourd, la chaleur étouffante, un orage menaçait.
Malgré la longueur du jour, vers les sept heures et demie, au moment où je changeais de chevaux à Écouen, la nuit était presque complétement venue. Le tonnerre commença de gronder dans le lointain, quelques éclairs sillonnèrent l'horizon. L'atmosphère devint encore plus pesante.
A ce relais, il s'éleva un débat puéril entre mon domestique et les postillons qui m'avaient conduite. Je ne signale ce fait, en apparence si peu important, que parce qu'il eut plus tard une grave conséquence.
On avait jusqu'alors payé les guides à quatre francs, je crois, car j'avais recommandé la plus grande vitesse; je ne sais pourquoi, à ce relais, Fritz voulut payer à trois francs seulement. Le postillon vint réclamer à la portière; j'ordonnai de lui donner ce qu'il demandait, en ajoutant qu'avant toute chose je voulais aller très-vite, car j'étais très-pressée d'arriver.
Le maître de poste, qui assistait à cette légère discussion, recommanda aux postillons la plus grande attention lorsqu'ils arriveraient à la descente de Luzarches, car la route était presque entièrement dépavée en cet endroit par suite des réparations qu'on y faisait. Des lanternes, d'ailleurs, signalaient ce danger.
Nous partîmes d'Écouen.
L'obscurité redoubla; quelques larges gouttes de pluie commencèrent à tomber. Je craignais que le bruit de la foudre n'effarouchât les chevaux, qu'un accident imprévu ne retardât mon arrivée près de Gontran.
Du reste, je contemplais avec un calme mélancolique ces signes précurseurs de l'orage.
Hélas! ces grands phénomènes de la nature, si imposants, si terribles qu'ils soient, sont bien moins effrayants que ces sourdes et lâches méchancetés qui bourdonnent autour de nous. Il y a tant de majesté dans cette commotion des éléments, que l'âme s'élève au-dessus de la peur et ne songe qu'à religieusement admirer la magnificence de cette lutte.
Ces pensées me donnèrent de nouvelles forces, d'ailleurs j'allais retrouver M. de Lancry; il n'était que souffrant, me disait-il; je comptais sur mes soins, sur le repos, pour le guérir.
J'avais fini par me persuader qu'il m'attendait, soit dans notre ancienne demeure, soit dans une nouvelle maison, et que nous devions vivre ainsi quelque temps dans l'isolement.
Je regardais cet événement si désiré comme la récompense de mon dévouement pour Gontran; je remerciai Dieu de m'avoir si bien inspirée. J'avais une telle confiance dans la force de mes sentiments, que je ne doutais plus du bonheur de mon mari, désormais livré à la seule influence de mon amour.
Peu de temps avant que d'arriver à la descente de Luzarches, qu'on avait signalée comme dangereux, ma voiture s'arrêta un moment au haut d'une côte que nous venions de gravir, il fallait enrayer.
J'entendis d'abord dans le lointain le bruit du galop d'un cheval qui se rapprochait de plus en plus. Je me penchai machinalement à la portière; peu d'instants après, un cavalier, accourant à toute bride, s'écria d'une voix haletante en s'adressant à Fritz:
--Vous êtes poursuivis; ils sont si pressés qu'ils ont doublé la poste d'Écouen... Je n'ai pas un quart d'heure d'avance sur eux; ils montent la côte; je vais là-bas prévenir que...
Je ne pus entendre le reste de sa phrase; il poursuivit sa route à bride abattue...
Saisie d'effroi, ma première pensée fut qu'il s'agissait de M. Lugarto.
--Qui nous poursuit? Quel est cet homme?--m'écriai-je.
Fritz hésita un moment et me répondit:
--C'est un homme à qui M. le vicomte m'avait fait porter une lettre en même temps que je venais chercher madame... Sans doute il agit d'après les ordres qu'il a reçus de M. le vicomte, en accourant prévenir madame qu'on nous poursuit.
--Mais qui nous poursuit? mon Dieu!
--Je ne saurais le dire à madame,--répondit Fritz d'un air inquiet, en se baissant pour écouter.
En effet, pendant un de ces moments de profond silence qui coupent parfois le fracas de l'orage, nous entendîmes le bruit encore éloigné d'une voiture; malgré l'escarpement de la côte, elle s'approchait assez vite...
--Les voilà... les voilà...--dit Fritz presque avec frayeur.
Tout me fut expliqué. Sans doute Gontran, dans la crainte que M. Lugarto ne découvrît sa retraite ou ne fût instruit de mon départ, avait ordonné à un homme sûr d'observer ses démarches. Cet homme avait vu partir M. Lugarto, il allait prévenir M. de Lancry que sa retraite était découverte, et m'avertissait en passant.
--Mon Dieu! que faire?... que faire?...--m'écriai-je.
Le bruit de la voiture se rapprochait de plus en plus.
Elle arriva au haut de la côte; n'ayant plus qu'à descendre, elle allait nous rejoindre.
--Que madame la vicomtesse n'ait pas peur,--me dit tout à coup Fritz.--J'ai un moyen... Postillon, attention à tes chevaux, et ventre à terre sans enrayer, tu t'arrêteras après avoir passé l'endroit dépavé où on a mis ces lanternes qu'on voit là-bas....
A peine Fritz avait-il parlé que la voiture partit avec une vitesse effrayante.
Elle ne roulait pas, elle bondissait sur cette descente rapide.
Il fallut aux postillons une adresse merveilleuse pour traverser la saine partie de la route, sorte d'étroit passage pratiqué à travers d'énormes monceaux de pavés, et seulement éclairé par trois lanternes posées sur des pieux.
Cet obstacle franchi, nous nous arrêtâmes.
Je regardai par le carreau du fond de la voiture. Fritz sauta de son siége, courut aux lanternes et les éteignit.
Les postillons, tournant le dos à la partie de la route qu'ils venaient de dépasser et que la voiture leur cachait, ne purent s'apercevoir de l'action de Fritz.
Je compris son dessein.
La nuit était si noire que les personnes qui nous poursuivaient, ignorant le danger, puisqu'elles n'avaient pas relayé à Écouen, devaient arriver aveuglément sur cette masse de grès et s'y briser.
Nous avions descendu cette côte avec tant de rapidité, que l'autre voiture apparaissait à peine à son sommet lorsque Fritz s'écria:
--Marche! postillon... Dix francs de guides si vous montez la route au galop!
Malgré cette recommandation, les chevaux, essoufflés par cette course désordonnée, gravirent lentement le rude versant qui succédait à la descente.
Dans un état d'angoisse inexprimable, je regardais toujours à travers le carreau du fond de la voiture.
Fritz resta sur le marchepied de son siége pour juger du résultat de sa ruse.
La nuit continuait d'être si profonde qu'on ne distinguait pas la voiture qui nous poursuivait; on ne voyait que deux points lumineux (ses lanternes) qui approchaient, qui descendaient avec une effrayante vitesse sur cette pente presque à pic.
A la lueur d'un éclair, je vis parfaitement une voiture attelée de deux chevaux blancs... lancés avec impétuosité...
Puis tout retomba dans l'ombre...
Une idée terrible me vint: si les malheureux qui couraient à une perte certaine n'étaient pas ceux qui nous poursuivaient!...
Machinalement je jetai mes deux mains en avant et je m'écriai:--Arrêtez!!
Un nouvel éclair me montra la voiture, entraînée par son irrésistible élan...
Elle était à peine à vingt pas de la masse de grès, sur laquelle elle devait inévitablement se briser...
Que devins-je, mon Dieu! lorsque je crus reconnaître la forme particulière d'une sorte de briskha appartenant à M. de Mortagne, et dans lequel il était arrivé d'Italie chez ma tante le jour de la signature de mon contrat de mariage! Gontran m'avait parlé souvent de la construction commode quoique bizarre de cette voiture.
En voyant les deux points lumineux qui la signalaient disparaître tout à coup... je poussai un cri déchirant, je mis ma main sur mes yeux... comme si j'avais assisté à l'effroyable catastrophe que je redoutais.
A ce moment, nos chevaux, arrivant au haut de la côte que nous avions gravie, trouvèrent un terrain plat et repartirent avec une nouvelle impétuosité.
En vain j'appelai les postillons, le bruit étourdissant des roues couvrait ma voix, ils ne m'entendirent pas; je me rejetai dans le fond de la voiture avec désespoir...
Peu à peu, craignant de m'appesantir sur cette idée que M. de Mortagne était peut-être victime d'un épouvantable accident, je voulus me persuader, je me persuadai que je m'étais trompée.
D'ailleurs, il n'existait peut-être pas que cette seule voiture d'une forme particulière; M. de Mortagne pouvait l'avoir vendue et M. Lugarto l'avoir achetée; ainsi je calmai ou plutôt j'étourdis ma terreur... Je m'efforçai de croire que ce dernier nous poursuivait et qu'une punition toute providentielle frappait l'homme qui nous avait tant fait de mal. Enfin j'allais voir Gontran. Cet espoir seul me rassurait; M. de Lancry, prévenu par le messager qui nous avait dépassés, éclaircirait mes doutes à ce sujet.
Après avoir couru une demi-heure environ sur la grande route, je m'aperçus bientôt que nous quittions le pavé et que nous nous engagions dans un chemin de traverse.
La nuit était si obscure que je ne pus voir si nous entrions ou non dans la forêt.
Après avoir ainsi marché quelque temps, nous nous arrêtâmes tout à coup. L'orage durait toujours.
Je vis une maison de triste apparence dont tous les volets étaient fermés.
Fritz descendit du siége, frappa, la porte s'ouvrit...
Mon cœur battait à se rompre en songeant que j'allais revoir Gontran.
J'entrai vivement dans cette maison pendant que mes gens s'occupaient de décharger la voiture.
Une femme âgée, que je ne connaissais pas, me pria d'entrer dans un petit salon au rez-de-chaussée.
--Où est M. de Lancry?--m'écriai-je.
--M. le vicomte a laissé cette lettre pour madame...
--M. de Lancry n'est donc pas ici? mon Dieu!
--M. le vicomte ne doit revenir que demain soir, ainsi qu'il a dû sans doute l'écrire à madame dans cette lettre.
Très-inquiète de l'absence de M. de Lancry, je pris la lettre que m'offrait cette femme; j'y lus ces mots:
«Ne vous tourmentez pas, ma chère Mathilde, je pars à l'instant pour profiter d'une très-heureuse circonstance qui me met à même de tout terminer, et de pouvoir désormais ne penser qu'à votre bonheur. Courage! ma tendre et généreuse amie, nos mauvais jours sont finis... Attendez-moi, demain soir au plus tard je reviendrai; si la maison vous plaît, nous y resterons jusqu'à ce que nous puissions aller nous établir à votre château de Maran. Adieu! consolation, espoir de ma vie, pardonnez-moi les chagrins que je vous ai causés, et aimez-moi un peu.»
Quoique ce nouveau départ me contrariât beaucoup, je m'y résignai sans trop de chagrin, en songeant que le lendemain je reverrais M. de Lancry. D'ailleurs quelle joie pour moi! Gontran réalisait mes secrètes espérances, il me promenait de vivre seul avec moi dans cette retraite.
J'étais depuis quelque temps témoin d'événements si mystérieux que je ne pouvais m'étonner de cette nouvelle et soudaine absence.
--N'est-il pas venu dans la soirée un homme à cheval apporter à M. de Lancry des nouvelles très-pressées?--demandai-je à cette femme.
--Non, madame, je n'ai vu personne.
--Appelez Fritz à l'instant,--lui dis-je au comble de l'étonnement.
--M. le vicomte a donné ordre à Fritz de reconduire la voiture à Chantilly avec les chevaux, madame, car il n'y a pas de place ici pour la remiser; il est déjà parti, il n'est pas seulement entré dans la maison.
--Comment! ce soir, un homme à cheval n'est pas arrivé de Paris?
--Non, madame.
Qu'était devenu ce messager? que voulait-il apprendre à M. de Lancry?
Je commençais à être inquiète de me trouver dans cette maison isolée, avec des gens que je ne connaissais pas.
Je regrettais surtout de n'avoir pas Blondeau avec moi. Était-ce M. Lugarto qui me poursuivait? En admettant cette hypothèse, j'étais à peu près rassurée; sa voiture devait s'être brisée au milieu de la route, et il ne pouvait continuer son chemin; mais si je m'étais trompée? mais si à sa place M. de Mortagne...
Cette pensée était affreuse, je ne voulus pas m'y appesantir.
La femme qui m'avait reçue me demanda si je voulais qu'elle me servît à souper. J'étais partie de Paris sans dîner... La fatigue m'accablait, je me décidai à manger pour reprendre mes forces.
Cette femme sortit.
Le salon où je me trouvais était meublé avec élégance, tendu de rouge et éclairé par de nombreuses bougies placées dans des candélabres dorés.
Je reconnus le goût de Gontran à certains détails; je n'osais croire encore que pendant longtemps peut-être j'habiterais cette demeure avec M. de Lancry.
Bientôt la femme qui m'avait ouvert m'apporta une petite table servie avec recherche, en me disant que M. de Lancry avait lui-même commandé le souper.
Je fus sensible à cette attention de Gontran, je renvoyai cette femme pour être seule et songer librement aux événements de la journée.
Après avoir pris quelques cuillerées de potage, mangé un blanc de poulet et bu deux ou trois verres d'eau rougie d'un peu de vin de Bordeaux, car j'avais une soif ardente (on verra pourquoi j'insiste sur ces puérils détails), je repoussai la table et je rapprochai mon fauteuil de la cheminée, quoiqu'il n'y eût pas de feu dans l'âtre.
L'orage grondait toujours sourdement, un vent violent s'était élevé, l'on entendait ses longs et tristes gémissements. Au bout de quelque temps, je cédai à une violente fatigue morale et physique, mes paupières s'appesantirent malgré moi; ne voulant pas encore céder au sommeil, je me levai brusquement, je fis quelques pas, et je m'approchai par hasard d'une porte qui devait communiquer dans une pièce voisine.
Fut-ce le vent ou un effet de mon imagination, il me sembla entendre un profond et douloureux soupir derrière cette porte.
Je me reculai vivement, j'eus peur.
Il me vint un vague pressentiment de quelque malheur.
Je vis un cordon de sonnette à l'un des côtés de la cheminée; j'y courus, je l'agitai violemment...
Personne ne vint.
Je sonnai de nouveau et plus fort... personne ne vint.
Une troisième épreuve fut aussi vaine.
Épouvantée du silence de mort qui régnait dans cette maison, je me jetai dans un fauteuil, en cachant ma figure dans mes mains.
Alors il me parut qu'un engourdissement invincible me clouait à ma place, je sentais mes jambes alourdies, je crus qu'un sommeil irrésistible me gagnait.
Craignant de m'endormir, voulant absolument trouver ma femme de chambre, ou la personne qui m'avait servie, je surmontai ma frayeur, je pris une bougie sur la table et je m'avançai résolument vers la porte qui donnait sur l'antichambre.
Je mettais la main au bouton de la serrure lorsque je le sentis remuer avec un bruit sec et redoublé.
On fermait du dehors la porte à deux tours.
Dans ma subite épouvante, je secouai cette porte: impossible de l'ouvrir...
Frappée de stupeur, commençant alors à entrevoir vaguement les plus horribles machinations, j'allai à la fenêtre; je l'ouvris, les volets étaient aussi barrés en dehors...
Éperdue, je courus à la porte derrière laquelle j'avais cru entendre un gémissement.
A cette porte apparut M. Lugarto.
CHAPITRE III.
RÉVÉLATIONS.
M. Lugarto était très-pâle; sa figure avait une expression d'infernale méchanceté que je ne lui avais pas encore vue.
--Ceux qui habitent cette maison me sont dévoués. Toutes ses issues sont fermées; il n'y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous enlever d'ici.
Tels furent les premiers mots de cet homme.
Frappée de stupeur, je le regardais d'un air égaré sans pouvoir lui répondre.
Tout à coup, me réfugiant auprès d'une des fenêtres, je m'écriai:
--Ne m'approchez pas!... ne m'approchez pas!...
Il haussa les épaules, s'assit dans un fauteuil, et me dit:
--Causons... J'ai beaucoup de choses à vous apprendre.--Il tira de sa poche un portefeuille, qu'il posa sur une table.--Asseyez-vous donc,--ajouta-t-il,--car ce sera long, et vous devez être fatiguée.
--Seigneur, mon Dieu! ayez pitié de moi!--m'écriai-je en tombant à genoux sur un fauteuil, et j'adressai au ciel une prière fervente.
M. Lugarto feuilleta son portefeuille, y prit quelques papiers, et me dit en me les montrant:
--Voici qui va bien vous étonner... Mais procédons par ordre.
Encouragée par la pieuse invocation que je venais d'adresser à Dieu, je me relevai, je restai debout, je jetai un regard assuré sur M. Lugarto, et je lui dis:
--Il y a un Dieu au ciel et j'ai des amis sur cette terre.
--Sans doute; moi d'abord... Mais... si vous comptez aussi sur M. de Mortagne, vous avez tort; sa voiture s'est brisée à la descente de Luzarches. Il est resté sur la place, à demi mort.
--Il était donc vrai!... cette voiture qui nous poursuivait...
--C'était la sienne... Oh! Fritz est un homme précieux... Je savais bien ce que je faisais en ordonnant à votre mari de le prendre...
Un moment atterrée par cette fatale nouvelle, je repris bientôt espoir en pensant que M. Lugarto ne pouvait être instruit du sort de M. de Mortagne.
--Vous mentez, monsieur,--m'écriai-je.--En admettant ce funeste événement, vous n'avez pu avoir aucun détail sur l'état de M. de Mortagne; Fritz ne m'a pas quittée.
--Aussi n'est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes à qui j'avais donné l'ordre de suivre votre voiture à une assez grande distance depuis votre départ de Paris, qui m'a appris cette bonne nouvelle... Sans être militaire comme ce cher Lancry, je sais l'utilité des arrière-gardes. Voyez si cela m'a servi!... S'apercevant que M. de Mortagne tâchait de vous atteindre, un de ces deux hommes est venu à fond de train prévenir Fritz, et moi ensuite; l'autre suivant est resté à quelque distance de la voiture de M. de Mortagne pour l'observer; témoin de la culbute de votre sauveur à la descente de Luzarches, il l'a vu retirer à moitié mort de son brishka; et mon fidèle serviteur est arrivé ici un quart d'heure après vous, laissant son cheval à quelque distance, pour ne pas éveiller vos soupçons... En un mot, la preuve que vous n'avez pas plus à espérer la présence de M. de Mortagne que je n'ai, moi, à la redouter, c'est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dit, mes coudées franches.
Ce que me disait M. Lugarto était malheureusement si probable, que je ne pus conserver aucune espérance; je gémis en songeant à la fatalité qui me privait du secours que la Providence m'envoyait.
--Oh! c'est un rusé jouteur que M. de Mortagne,--reprit M. Lugarto,--lui et ce Rochegune, que l'enfer confonde, se sont attachés à mes pas depuis deux mois; cachés dans l'ombre, ils ont déjà fait échouer deux ou trois projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie! ils ont corrompu des gens à moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a quelque temps, a déjà presque assommé ce Rochegune, lorsque celui-ci venait faire le pied de grue à la grille de votre jardin pour avoir des nouvelles de votre chère santé, pendant votre maladie.
--C'était!... lui!... mon Dieu! M. de Rochegune, c'était lui!... Un assassinat!...
--Allons donc! pour qui me prenez-vous? Une simple rixe... un bon coup de bâton sur la tête, rien de plus... Rochegune s'est bien donné garde d'ébruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme savait, et moi aussi, qu'en portant sa plainte, il lui aurait fallu expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en faction à la grille de votre jardin... Cela pouvait vous compromettre; il devait se taire. J'y avais bien compté.
--Aussi lâche que traître et cruel!--dis-je en joignant les mains avec horreur.
--Lâche, non; nerveux, oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de tenir essentiellement à la vie.--C'est tout simple... je vous aime... et vous me faites chérir l'existence... A propos de cela... je dois vous paraître un adorateur joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de lui parler de ma flamme. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous expliquer cette conduite qui vous semble peut-être un peu trop respectueuse... Vous voyez cette pendule, n'est-ce pas? Elle marque onze heures et demie... Eh bien!... avant minuit, vous serez endormie d'un sommeil profond, invincible... à minuit donc, vous serez en ma puissance... Tout à l'heure, en soupant, vous avez pris un narcotique infaillible, déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes d'accablement... maintenant, en attendant l'heure du berger... causons.
Je poussai un cri terrible... je me rappelai en effet l'espèce d'engourdissement passager qu'un moment auparavant j'avais attribué au sommeil et à la fatigue.
--Ayez pitié de moi...--m'écriai-je en tombant à genoux.--Cela est horrible... Que vous ai-je fait? mon Dieu! grâce... grâce...
M. Lugarto se mit à rire aux éclats et me dit:
--Mais, madame, qu'avez-vous? que voulez-vous? que me reprochez-vous? En vérité... c'est incroyable... Je suis là, bien tranquille dans mon fauteuil, très-loin de vous, vous contemplant avec le plus profond respect, et, à vous voir ainsi suppliante, effarouchée, on dirait que je me conduis en Tarquin... Allons donc! belle Lucrèce, vous n'êtes pas juste... Savez-vous au moins que, si j'étais fat, je croirais que vous me reprochez ma réserve... pour provoquer mon audace...
J'interrogeai pour ainsi dire mes sensations avec une terrible anxiété; je portai mes mains à mon front: il était brûlant; ma tête me sembla pesante, mes paupières étaient alourdies.
A chacune de ces fatales découvertes je frissonnais d'épouvante; j'étais à genoux, je voulus me relever: je sentis mes genoux fléchir sous moi.
--Mais cela n'est pas du sommeil!--m'écriai-je désespérée. Non, c'est une agonie... une vivante agonie... Mais c'est affreux! Oh! mon Dieu! mon Dieu! Est-ce une illusion?... Mais, encore une fois... non... non... Je sens mes forces faiblir... un nuage s'étend devant mes yeux... Dieu du ciel! Dieu vengeur! ne viendrez-vous donc pas à mon secours?...
Hélas! soit que mon imagination, frappée par le révélation de M. Lugarto, hâtât les effets du narcotique que j'avais pris, soit qu'il agît naturellement, j'éprouvais une sorte de langueur, d'accablement invincibles... Malgré moi je tombai assise dans un fauteuil, auprès de la table où avait été servi ce funeste souper.
J'étais agitée d'un tremblement convulsif, je pouvais à peine parler; dans ma terreur, je faisais en vain à ce monstre des gestes suppliants.
--J'étais bien sûr de l'effet de mon breuvage...--reprit-il,--je l'ai déjà essayé plusieurs fois. Bon, vous voilà assise, bientôt vous serez incapable de faire aucun mouvement... mais vous pouvez encore entendre pendant quelque temps... écoutez-moi donc, cela vous distraira.
J'entendais en effet, mais déjà vaguement.
Il me semblait être le jouet de quelque rêve horrible: j'avais les yeux fixes. Cet homme me paraissait alors presque doué d'une puissance surnaturelle.
Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers.
Le vent redoublait de violence en s'engouffrant par la cheminée. Je sentais une torpeur croissante envahir peu à peu toutes mes facultés; par deux fois je voulus me lever, appeler du secours: les forces, la voix me manquaient.
--Je vous dis que c'est inutile,--dit Lugarto, en haussant les épaules;--mais écoutez-moi... vous allez connaître votre bien-aimé Gontran et savoir le sujet de mon aversion pour lui... Il y a deux ans... à Paris, j'avais découvert, dans la position la plus humble, une perle de grâce, un trésor de beauté, un cœur noble, un esprit enchanteur, une jeune fille adorable en un mot; je ne m'étais pas fait connaître à elle pour ce que j'étais. Cette jeune fille m'aima, mais elle ne voulut en rien faillir à ses devoirs... Irrité par la contradiction, j'en devins si éperdûment épris, je la trouvai si belle, si bonne, si ingénue, que j'aurais fait la folie de l'épouser, car c'était une de ces vertus qui malgré leurs rigueurs attirent au lieu de repousser. L'enfer me fit rencontrer de Lancry; je me liai avec lui, je lui confiai mon amour, mes projets: je le présentai à cette jeune fille comme un ami le plus intime. Un mois après cette présentation, j'étais évincé, supplanté auprès d'elle; il avait révélé mon nom, calomnié mes intentions, séduit cette enfant jusque-là si pure... La malheureuse s'est suicidée en se voyant plus tard abandonnée par Lancry... Voilà ce qu'il m'a fait... votre mari... il a flétri, souillé, tué le seul véritable amour que j'eusse peut-être éprouvé de ma vie! Il a du même coup et à jamais ulcéré mon cœur et mon orgueil en m'enlevant si dédaigneusement une conquête que j'aurais achetée au prix de ma main... c'est là ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas ce qu'il m'a fait souffrir, cet homme.
M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale, en prononçant ces derniers mots avec un accent profondément ému.
--Vous avez au moins connu un sentiment généreux et pur,--m'écriai-je.--Au nom de ce sentiment, de ce souvenir cruel mais sacré, ayez pitié de moi... je le sens, mes forces m'abandonnent...
M. Lugarto répondit par un éclat de rire...
--Que vous êtes enfant... C'est tout simple... je vous fais prendre un narcotique, c'est pour qu'il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi jusqu'à ce que vous soyez tout à fait endormie. Pour en revenir à Lancry, si j'ai oublié la jeune fille, il m'est resté au cœur la rage d'avoir été sacrifié à Gontran, la soif de la vengeance. Si j'avais eu le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l'aurais tué, tant je le haïssais: mais je vous l'ai dit... je suis nerveux, j'ai attendu... Et puis la vengeance se mange très-bien froide, comme on dit vulgairement... D'ailleurs, je ne sais quelle voix mystérieuse m'avertissait que tôt ou tard Gontran ne pourrait m'échapper. L'an passé, j'étais à Londres, il y vint; il apportait les derniers débris de sa fortune; il voulait jeter un certain éclat factice pour amorcer et épouser quelque riche héritière... J'allai franchement à lui; je commençai par rire du bon tour qu'il m'avait joué en m'enlevant cette jeune fille; il en rit aussi, fut ravi de voir que je prenais si bien les choses: nous redevînmes intimes... Son mariage n'avançait pas; j'avais répandu le bruit de sa ruine, de ses desseins intéressés, ajoutant qu'il se moquait par avance des héritières qu'il s'attendait à prendre dans ses filets conjugaux. L'orgueil aristocratique des jeunes miss des trois royaumes se révolta contre les secrètes prétentions de cet insolent Français que j'avais dévoilées.
Enfin, malgré son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages que j'abhorrais, ce cher Lancry ne put seulement parvenir à épouser quelque obscure héritière de la Cité... Mais, je le vois, le sommeil vous gagne de plus en plus,--ajouta M. Lugarto,--il n'atteint pas encore votre intelligence; c'est jusqu'à présent un engourdissement tout physique. Je continue, car je vois à l'expression de votre figure que vous m'entendez très-bien. Lancry avait donc épuisé ses dernières ressources en faisant cette chasse aux héritières... Son oncle, le duc de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Gontran allait être réduit aux expédients, lorsque le démon l'inspira. Il m'emprunta de l'argent pour la première fois; de ce jour il était à moi. Je lui prêtai mille louis si facilement, il savait ma fortune si énorme, qu'il accepta sans scrupule, et qu'il revint à la charge. J'allai au-devant de ses désirs par un nouveau prêt plus considérable. La tête lui tourna, il me prit pour une vache à lait.
Dans son intérêt, je lui conseillai charitablement d'étaler de nouveau un grand luxe. On l'avait cru ruiné, on le verrait splendide; il annoncerait un héritage tout frais, et ne pourrait cette fois manquer d'accrocher quelque riche mariage. Quant à la dépense, j'étais là, j'avais trois ou quatre millions de revenus; une fois richement marié, il me rembourserait. C'était une sorte d'entreprise pour laquelle je lui prêtais des fonds; je ne les lui réclamerais qu'après la réalisation des bénéfices. J'ai l'air d'un sot, n'est-ce pas? car après tout, Lancry pouvait ne pas trouver à se marier, et je pouvais en être, moi, pour mon argent, quoiqu'il m'eût fait plus tard des obligations que j'ai là... Mais, pour la réussite de certain projet assez adroitement combiné, il me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma générosité et dans mon amitié... Vous allez voir que je plaçai bien mon argent. Toutes les fois que je lui avais prêté quelque somme considérable, je lui avais donné un simple bon signé de moi sur mon banquier: remarquez bien ceci.--Un jour, je quittai brusquement Londres sans en prévenir Lancry et sans lui faire dire où j'allais. Je le savais alors sans argent. Je lui détachai un certain juif fort madré qui, sur sa signature, lui proposa une trentaine de mille livres. Lancry, comptant sur moi pour rembourser, signa. J'étais à Brighton, d'où je le surveillais... Mon projet était mûr... L'or est une baguette magique. Quelque temps après son emprunt, je fis sérieusement proposer à Lancry une héritière de plus de cinquante mille écus de rente. Je connaissais les parents de cette jeune fille; ils avaient en moi toute confiance. J avais garanti sur ma propre fortune que Lancry apportait en dot plus de deux millions; seulement, j'engageai les parents à ne traiter la question d'argent qu'à mon retour. Par habitude, Lancry se donnait toujours effrontément pour millionnaire; il vit la jeune fille, on l'accueillit, et l'on convint d'un jour pour régler les affaires d'intérêt. Lorsqu'on en fut là, j'écrivis à Lancry de Brighton: sa réponse fut une demande de deux mille louis pour payer le juif, car l'échéance approchait; il y avait prise de corps; le créancier était impitoyable. Or, au moment de faire un mariage de cinquante mille écus de rentes, il eût été atroce pour Lancry d'être incarcéré, de voir ainsi avorter une si belle espérance.
La veille du jour du payement arrive, j'avais tout calculé, l'anxiété de Lancry était horrible; mais, ô miracle du ciel! manne bienfaisante! j'adressai à Gontran par la poste, mais sans lettre d'envoi, remarquez bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi, payable à vue sur mon banquier, et ne renfermant que ces mots comme d'habitude: Bon pour deux mille livres sterling.--Brighton,--Comte de Lugarto.--J'écrivais seulement un mot à Lancry pour lui dire que je quittais Brighton, et que je lui ferais plus tard savoir où je serais. Je m'étais arrangé de manière à ce que le bon arrivât le soir par la poste. J'avais donné à Lancry un valet de chambre de ma main. Lancry met le bon dans un tiroir et sort sans ôter la clef, car il ne brille pas par l'ordre, votre tendre époux; le domestique prend le bon, selon mes ordres, et me le renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon... rien... il questionne son valet de chambre... rien. Celui-ci joue son rôle à merveille; il ne sait pas ce que son maître lui demande... Le juif arrive, veut son argent à toutes forces, menace de s'adresser à la famille de la fiancée et de faire ainsi manquer le mariage.
Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son héritière, faute de ce maudit bon; il éclate, il tempête; dans sa colère, il instruit son valet, dans lequel d'ailleurs il avait toute confiance, de l'atroce embarras où il se trouve. Mon drôle alors, suivant de point en point mes instructions, fait à son maître le raisonnement suivant, après mainte hésitation. «M. le comte de Lugarto a envoyé à M. le vicomte un bon de deux mille louis; il veut donc lui prêter deux mille louis; maintenant M. le vicomte a égaré le bon. Où serait le mal si M. le vicomte fabriquait un autre bon?--Misérable!... un faux?--Mais puisque M. de Lugarto a envoyé un bon à M. le vicomte, et que ce bon s'est perdu... c'est toujours la même chose. A qui cela fait-il du tort qu'on en fasse un autre?»
Votre cher Gontran, après quelques scrupules de conscience, se rendit à cette belle rhétorique de faussaire; une heure après, il présentait à mon banquier un faux bon de moi... Mais ceci vous réveille...--ajouta M. Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque désespéré.
--Vous mentez... vous mentez,--m'écriai-je d'une voix affaiblie,--Gontran est incapable d'une telle infamie...
Presque épuisée par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil.
De ce moment j'éprouvai une sorte d'hallucination étrange à mesure que M. Lugarto parlait; il me sembla voir son récit en action, les personnages qu'il évoquait apparaissaient et disparaissaient à ma vue, comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée.
--Je mens si peu en accusant Lancry d'être un faussaire,--reprit M. Lugarto, en me montrant un papier,--que le faux, le voilà. Je reprends mon récit... J'en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui vous restent. Depuis quelques jours mon banquier était confidentiellement prévenu par moi, et sous le sceau du plus profond secret, que Lancry, abusant de mon amitié, pourrait lui présenter de faux bons de moi, mais par égard pour le nom que portait ce misérable,--disais-je,--je priai mon dit banquier de payer sans faire d'éclat, seulement de garder le bon et de bien constater le crime de M. de Lancry, me réservant de faire des poursuites si cet indigne ami ne s'amendait pas plus tard.
Ce qui fut dit fut fait; des témoins dont l'autorité était irrécusable, mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et en empocher l'argent. Les témoins signèrent avec mon banquier un procès-verbal que voici, et dans lequel j'ai fait toutes réserves pour l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu'à dire un mot pour faire condamner votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.
Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.
--Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur beaucoup de personnes. J'ai une espèce de police à moi; je la mets à la piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide action qui me les livre pieds et poings liés. Vous avez vu une preuve de ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la duchesse de Richeville... Pour en revenir à Gontran, quoique le juif aux 30,000 fr. eût été payé, son mariage avec la riche héritière ne se fit pas. Je retirai ma garantie sans m'expliquer. Lancry, mis en demeure de justifier de la fortune qu'il prétendait avoir, ne put rien prouver; bien entendu on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job, ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu'il me devait. C'était cher; mais son âme m'appartenait, comme aurait dit Satan... Lorsque Lancry s'est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et flamme; mais que faire? se résigner, sous peine de la marque...
Ce fut alors qu'il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en mariage. Cela me ravit; ma vengeance allait se doubler, j'allais disposer de deux existences au lieu d'une... Pour faire réussir ce beau projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une centaine de mille francs à Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour faire face aux dépenses imprévues et lui permettre de ne pas manquer cette belle affaire.
Le mariage se conclut. J'étais malade à Londres, sans cela je serais venu assister à la noce comme premier garçon d'honneur. Une fois rétabli, j'écrivis à Lancry qui savourait sa lune de miel à Chantilly... Je lui ordonnai de revenir à Paris sur l'heure. Il vous ramena; je vous vis, je vous aimai, et je me mis dans la tête de vous posséder... Or, ce que je veux... je le veux bien. Je déclarai à votre mari que je vous ferais la cour, il s'y résigna en enrageant... Pourtant il comptait sur votre vertu et il avait raison... aussi m'avez-vous mis dans la nécessité de recourir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le reste... jusqu'à la scène de l'autre jour à Tortoni... Sa mauvaise tête l'a emporté; exaspéré par le méprisant accueil de Madame, il a fait cette sortie, cette bravade ridicule à Tortoni... A deux heures du matin, il était chez moi, à genoux, pleurant, sanglotant, suppliant, demandant grâce pour vous et pour lui... Il rabâchait des galères... je me suis encore laissé attendrir, à ces conditions: 1º Il fallait un duel, et j'étais trop nerveux pour en accepter un sérieux. Il serait donc convenu que nous ferions censés nous être battus seulement avec des soldats pour témoins; je serais encore censé avoir reçu un coup d'épée peu dangereux; je me chargeais d'accréditer ce bruit; ce qui s'est fait, et je passe pour un crâne... 2º Lancry devait immédiatement partir pour Londres, où il est à cette heure. Avant son départ, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je l'obligeai à vous écrire sous ma dictée la première lettre que vous avez reçue à Paris et qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont de moi, bien entendu, car votre mari n'est pas le seul qui sache contrefaire les écritures et faire des faux.
Je n'ai rien oublié, je crois... non... Maintenant qu'il vous reste encore un peu de connaissance, envisagez bien les conséquences de votre position; depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes ensemble du dernier mieux... Si l'on en pouvait douter, qu'on juge sur les faits... Vous êtes venue ici volontairement; vous avez voulu cacher ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika, puisque vous leur avez écrit que vous alliez chez madame Sécherin à la campagne; on croit que votre mari m'a blessé en duel, on pensera que vous êtes accourue ici aussitôt après son départ pour me consoler dans mes souffrances: comment le nierez-vous? où seront vos preuves? Mes fausses lettres, direz-vous; mais tout à l'heure, quand vous allez être endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brûlerai.
Invoquerez-vous le témoignage de vos gens? D'abord ils me sont dévoués; et puis ils diront, ce qui est vrai, qu'ils ont agi d'après vos ordres, car vous seule avez ordonné le départ. Ce n'est pas tout; pour comble d'horreur... un de vos parents, un homme respectable, apprenant sans doute votre infâme conduite, se met à votre poursuite pour vous empêcher de vous perdre... Votre passion vous aveugle tellement, que de complicité avec un laquais vous faites tomber ce vertueux poursuivant dans un piége abominable où il aura peut-être perdu la vie... Eh bien! que dites-vous? Je défie l'avocat le plus habile de contredire tout ceci... de vous empêcher d'être écrasée sous les apparences... sous le dernier et éclatant scandale: car je me suis arrangé de façon à ce que l'on sache bien que vous n'avez pas été du tout chez madame Sécherin, et que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain matin... (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars pour l'Italie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise et écrire à Gontran, poste restante, à Londres, de revenir vous consoler si ça l'amuse... J'emporterai toujours avec moi... ce précieux faux... ce fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l'âme de Gontran et la vôtre. Quant aux cent mille écus que votre mari me doit environ... et dont voici les titres, demain matin, après mon départ, vous les trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant homme et généreux.
Cette dernière infamie ranima le peu de force et de volonté qui existât encore en moi...
M. Lugarto se leva, regarda la pendule et me dit:--Dans dix minutes vous serez à moi.
En faisant un mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil où j'étais engourdie, mes yeux tombèrent sur un couteau.
Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m'agitèrent en ce moment; soit que je voulusse échapper par la mort au déshonneur, soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-être, m'arracheraient de l'état affreux où j'étais plongée, je saisis ce couteau, je rassemblai toute mon énergie pour m'en porter un coup dans la poitrine; la lame glissa et m'atteignit légèrement à l'épaule.
Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l'aperçut pas.
Une voix bien connue s'écria avec effroi:
--Arrêtez, Mathilde!
Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis deux pas en étendant mes bras vers M. de Mortagne, car c'était lui...
Sortant d'une pièce voisine, il se précipita vers moi.
M. de Rochegune, qui l'accompagnait, saisit d'une main Lugarto au collet et ferma à double tour la porte par laquelle venaient d'entrer mes deux sauveurs.
CHAPITRE IV.
PUNITION.
J'éprouvai une telle commotion à la vue de M. de Mortagne et de M. du Rochegune, que je revins tout à fait à moi.
Peut-être aussi la légère blessure que je m'étais faite eut-elle une action salutaire, en cela qu'elle remplaça une saignée, car je me sentis presque dans mon état naturel.
Pendant que M. de Mortagne pansait cette blessure, M. de Rochegune s'emparait des papiers de M. Lugarto, qui était devenu livide de terreur.
Alors seulement je m'aperçus que la figure de M. de Mortagne était meurtrie en plusieurs endroits. Ses habits, ainsi que ceux de M. de Rochegune, étaient souillés de boue.
Dans mon premier saisissement, je n'avais pas réfléchi à tout ce que ce secours avait de providentiel.
Plus calme, je remerciai Dieu de m'avoir sauvée.
Je ne pris qu'une part muette à la scène suivante, mais elle est restée gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables.
Tant qu'elle dura, quoique M. de Rochegune fût plus témoin qu'acteur, ses traits basanés et contractés eurent une expression peut-être plus menaçante, plus effrayante encore, que l'emportement de M. de Mortagne.
Toutes les fois que le regard de M. de Rochegune s'arrêta sur M. Lugarto, il sembla flamboyer; plusieurs fois je remarquai à la crispation nerveuse de ses mains qu'il faisait de grands efforts pour conserver un calme apparent. Toutes les fois aussi que ses yeux gris et perçants s'arrêtèrent sur M. Lugarto, celui-ci sembla presque en proie à une fascination douloureuse.
Après m'avoir donné les premiers soins, M. de Mortagne m'établit dans un fauteuil et me dit:
--Vous allez maintenant, pauvre enfant, assister au jugement et à l'exécution de ce monstre...--Et il se retournait vers M. Lugarto.
--Mais, monsieur, que prétendez-vous donc me faire? Vous n'abuserez pas de votre force,--s'écria celui-ci en étendant les mains d'un air suppliant.
--A genoux d'abord... à genoux...--lui dit M. de Mortagne d'une voix terrible; et de sa main puissante, il prit M. Lugarto par le collet et le força de s'agenouiller rudement sur le plancher.
--Mais c'est un guet-apens... un abus de...
--Tais-toi,--s'écria M. de Mortagne.
--Mais...
--Un mot de plus, je te bâillonne.
M. Lugarto, accablé, laissa retomber sa tête sur sa poitrine...
--Écoute bien,--dit M. de Mortagne...--tu vas écrire à M. de Lancry que tu lui renvoies le faux qui peut le perdre: il m'est nécessaire qu'il croie que tu agis volontairement en lui rendant cette pièce, et que personne n'a été dans ton horrible confidence... Tu m'entends...
Un moment altérés, les traits de M. Lugarto reprirent peu à peu leur expression d'audace. Toujours agenouillé, il jeta un regard oblique sur M. de Mortagne et lui répondit:
--Vous me prenez pour un enfant, monsieur; vous pouvez me prendre ces papiers de force, mais je vous défie de m'obliger à écrire ce que vous voulez que j'écrive...
--Tu n'écriras pas?
--Non...
--Non?...
--Encore une fois non... non.
M. de Mortagne garda le silence pendant un moment, jeta les yeux autour de lui, puis il dit tout à coup:
--Rochegune, donnez-moi l'embrasse du rideau; est-elle solide?...
--Très-solide,--dit M. de Rochegune, en ôtant un assez long cordon de soie de l'une des patères.
--Que voulez-vous faire?--s'écria M. Lugarto en se levant à demi.
M. de Mortagne le rejeta à genoux.
--Te mettre ce cordon autour du front et le serrer au moyen d'un tourniquet... (ce manche de couteau sera parfait pour cela), et le serrer jusqu'à ce que tu cèdes... C'est un moyen de torture excellent que j'ai vu pratiquer dans l'Inde... Grâce à lui, les plus têtus obéissent.
--Vous ne ferez pas cela! s'écria M. Lugarto en tremblant,--vous ne ferez pas cela... la justice... la loi...
--Je me charge de répondre à la justice, l'important est que tu écrives,--dit M. de Mortagne avec un sang-froid effrayant, en faisant un nœud coulant au cordon de soie.
--Mais je ne me laisserai pas faire... mais...
--Regarde-moi bien... regarde... M. de Rochegune, regarde ensuite ta chétive personne, et tu verras si tu peux nous résister.
--Mais...
--Oh! finissons. Rochegune, prenez-lui les mains.
--La figure de M. Lugarto devint hideuse de rage et de terreur.
Je mis mon mouchoir sur mes yeux; une courte lutte s'engagea, au bout de laquelle j'entendis un cri perçant, puis ces mots d'une voix tremblante:
--Grâce... grâce... j'écrirai...
--Alors écris,--dit M. de Mortagne.
--Vous abusez de votre force... vous êtes deux contre un...--murmura Lugarto.
--Écriras-tu? écriras-tu?...
M. Lugarto se résigna et écrivit ces quelques lignes que lui dicta M. de Mortagne:
--«J'ai fait trop longtemps durer la mauvaise plaisanterie que vous savez, mon cher Lancry, je vous envoie le papier en question; que ce secret soit désormais entre vous et moi, car j'ai grande honte de tout ceci; je pars pour l'Italie! Adieu. Tout à vous.»
M. Lugarto, après avoir écrit, signa.
--J'espère que c'est tout,--ajouta-t-il,--je cède à la force... Mais patience... patience...
--Tais-toi... dit M. de Rochegune.--Combien M. de Lancry te doit-il d'argent?
--Voici les obligations de M. de Lancry dans ce portefeuille,--dit M. de Rochegune,--trois cent vingt mille francs.
M. de Mortagne écrivit quelques lignes sur un papier, les remit à M. Lugarto, et lui dit:--Voici un bon de cette somme sur mon banquier, payable à vue. Tu les feras toucher par ton correspondant.
Puis il déchira les billets de Gontran.
--Mais c'est indigne... mais il y a soustraction de pièces... mais...
--Et ce malheureux faux de Gontran?--dit M. de Mortagne sans lui répondre.
--Le voici,--dit M. de Rochegune.
M. de Mortagne le joignit à la lettre que M. Lugarto venait d'écrire à M. de Lancry, et mit le tout dans son portefeuille.
En se voyant ainsi arracher le moyen de continuer les tortures de sa victime, M. Lugarto poussa un cri de fureur presque sauvage.
--C'est infâme! il y a contrainte... guet-apens... violence!
--Mais tu veux donc que je te bâillonne?--s'écria M. de Mortagne.--Je te défends de parler lorsque je ne t'interroge pas... Écris encore.
--Mais...
--Rochegune, donnez-moi le cordon...
M. Lugarto leva les yeux au ciel et obéit. M. de Mortagne dicta ce qui suit à M. Lugarto: «Je déclare avoir écrit de fausses lettres à madame la vicomtesse de Lancry, en contrefaisant l'écriture de son mari. Par ces lettres, M. de Lancry invitait sa femme à se rendre à l'instant auprès de lui, dans une maison située près de Chantilly. Madame de Lancry, ayant tombé dans ce piège infâme, est partie aussitôt de Paris; à son arrivée ici, elle a trouvé une autre lettre de M. de Lancry, également contrefaite par moi, dans laquelle il priait sa femme de ne pas s'inquiéter, de l'attendre, lui annonçant qu'il serait de retour le lendemain. Madame de Lancry, épuisée de fatigue, a accepté le souper que je lui avais fait préparer; j'avais mélangé un narcotique dans tout ce qu'on lui a servi: lorsque l'effet de ce poison a commencé de se manifester, je me suis présenté devant madame de Lancry, j'ai eu la barbarie de lui annoncer qu'elle avait pris un narcotique et de lui faire constater de minute en minute l'influence croissante de ce breuvage, affirmant à madame de Lancry qu'à minuit elle serait complétement endormie et alors en mon pouvoir... A cette horrible menace, madame de Lancry, préférant la mort au déshonneur, a rassemblé ce qui lui restait de force et de connaissance, a saisi un couteau et s'en est frappée. M. de Mortagne et M. de Rochegune, qui étaient parvenus à s'introduire dans la maison, et qui, cachés, avaient été témoins de toute cette scène, sont, en ce moment, entrés dans la chambre. Comme je suis aussi lâche que cruel...»
--Je n'écrirai pas cela...--s'écria M. Lugarto en rejetant la plume.
Du revers de sa main, M. de Mortagne donna un vigoureux soufflet à M. Lugarto.
Celui-ci voulut se lever.
M. de Mortagne le maintint sur sa chaise et lui dit:
--Je veux te prouver à toi-même, ce que tu sais d'ailleurs de reste, que tu es un misérable lâche; je t'ai souffleté; je te dois une réparation. Voici des pistolets chargés, il fait un clair de lune superbe, Rochegune sera notre témoin... Viens...
Et il saisit M. Lugarto par le collet en faisant un pas vers la porte, pendant que M. de Rochegune prenait des pistolets qu'en entrant il avait déposés sur la table.
M. Lugarto écumait de rage, et paraissait en proie à une lutte violente.
--Allons... viens...--dit M. de Mortagne en voulant l'entraîner;--viens... j'ai idée que je te tuerai... car Dieu est juste... viens donc...
M. Lugarto se leva, fit un pas; mais la peur l'emporta sur le désir de venger son outrage; il retomba affaissé sur sa chaise en disant à M. de Mortagne d'une voix altérée:
--Vous êtes un duelliste consommé; vous voulez m'assassiner... Je...
--Alors écris donc que tu es un lâche, ou je te brise les os!--s'écria M. de Mortagne d'une voix terrible.
M. Lugarto courba la tête, reprit la plume, et continua d'écrire:
«Comme je suis aussi lâche que cruel...»
--Ouvre une parenthèse,--ajouta M. de Mortagne.
«(Et si lâche qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne...»
--Écriras-tu!
M. Lugarto hésita encore. Il se décida.
«Qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne, je n'ai pas eu le cœur d'accepter le duel qu'il daignait m'offrir...)»
--Ferme la parenthèse.
«J'ai déclaré et avoué les infamies que je viens d'écrire en tremblant de peur.--Je déclare aussi avoir fait tomber M. de Rochegune dans un guet-apens dont Fritz Muller, homme à mes gages, a été l'instrument, ainsi que le démontrera l'instruction qui va être provoquée par M. de Rochegune...»
--Mais,--dit M. Lugarto en s'interrompant encore,--puisque je consens à tout... épargnez...
--Te tairas-tu!... Écris: «Fait, signé et déclaré vrai, sous l'empire de la terreur que les lâches de mon espèce ressentent toujours en présence des honnêtes gens courageux.»
«Lugarto.»
Après avoir signé son nom, M. Lugarto jeta sa plume et cacha sa tête dans ses mains.
--Maintenant, écoute,--continua M. de Mortagne.--Demain matin tu partiras pour l'Italie, et je te défends, tu m'entends bien... je te défends de remettre les pieds en France, à moins que je ne t'y autorise... je t'exile.
--C'est de la folie!--s'écria M. Lugarto.--Après tout, je brave vos menaces; la loi me protégera, je resterai en France si cela me convient...
--Écoute-moi,--s'écria M. de Mortagne en se redressant de toute la hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur l'épaule de M. Lugarto, qui fut presque obligé de se courber sous cette puissante étreinte...--Écoute-moi bien. Depuis quatre mois tu as été le mauvais génie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as fait tout au monde pour flétrir sa réputation, pour avilir son mari; tu as usé de la plus exécrable perfidie pour accréditer des bruits infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as été faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous avez été encore meurtriers en me faisant tomber dans un piége horrible; tu as été empoisonneur en faisant prendre à cette malheureuse femme un breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime à tant de crimes... Voilà ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...
L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne étaient si menaçants, que malgré son audace M. Lugarto n'osa répondre un seul mot.
M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me désignant à M. Lugarto:
--Tu ne sais donc pas que j'ai promis à sa mère mourante de veiller sur elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intérêt que j'avais à pénétrer quel était le mobile de la fatale domination que tu exerçais sur M. de Lancry, je t'aurais déjà chassé de France en te crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui veut s'acharner à la poursuite d'un misérable comme toi... vient à bout d'en délivrer la société... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui fassent!... Et d'ailleurs,--s'écria M. de Mortagne, ne se possédant plus,--est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vérité, je suis bien bon de ne pas te tuer là comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le droit?
--Le droit!...--s'écria M. Lugarto, effrayé de la violence de M. de Mortagne.
--Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... là... à l'instant. Mathilde est ma parente; tu l'attires ici à l'aide de fausses lettres; j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas commettre un crime exécrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive, je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le crâne,--et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M. Lugarto,--et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! après? qui donc me blâmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en flagrant délit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misérable?...
Épouvanté de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu à peu, ne se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet armé sur le front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se décomposa, il n'eut que la force de dire:
--Grâce... grâce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est chargé...
Et il laissa retomber ses deux bras le long de son corps, comme s'il eût perdu tout sentiment.
M. de Rochegune lui-même, effrayé de l'exaspération de M. de Mortagne, lui dit:
--Ayez pitié de ce misérable.
--Eh! a-t-il eu pitié de cette malheureuse enfant, lui, lui?... s'écria M. de Mortagne.
--Grâce... mon Dieu... je partirai quand vous voudrez... je vous le jure,--murmura M. Lugarto à voix basse.
--Oses-tu bien faire ici un serment?... Ce n'est pas sur ta parole que je compte, mais sur la mienne, et je te la donne, entends-tu?... ma parole d'honnête homme, que tu ne remettras pas les pieds en France, et par une bonne raison que tu vas comprendre... Comme après tout il faut que tu sois puni de tes infamies, et que la voie légale ne peut me convenir; comme après tout tu es un faussaire, un meurtrier, un empoisonneur, et qu'on marque tes pareils d'un fer chaud, je veux aussi te marquer, moi... entends-tu? te marquer non pas sur l'épaule, mais sur le front... te marquer d'un T et d'un F, pour que cela se voie bien et toujours!... De la sorte, tu ne seras pas tenté de revenir en France, j'espère.
--Mais c'est le démon que cet homme!--s'écria M. Lugarto en joignant les mains avec terreur et en se levant à demi.--Mon Dieu! mon Dieu! que voulez-vous donc me faire encore? Ne m'avez-vous pas assez insulté, humilié?
--Je veux te marquer sur le front. La lame de ce couteau, rougie à la flamme de cette bougie, suffira pour rendre l'empreinte ineffaçable.
En disant ces mots, M. de Mortagne prit le couteau avec lequel je m'étais blessée et l'approcha de l'un des flambeaux.
M. Lugarto le regardait avec terreur; il courut à la porte.
Elle était fermée.
Il revint, se jeta à mes pieds et me dit d'une voix déchirante:
--Oh! pas cela... pas cela... madame... ayez pitié de moi. Je vous ai offensée... J'ai été lâche, infâme, je partirai... Je partirai... Jamais je ne reviendrai... Mais pas cela... Oh! par pitié! pas cela!!!
Les traits de cet homme étaient bouleversés par la terreur; il pleurait, il tendait les mains vers M. de Mortagne.
Celui-ci, impassible, continuait d'exposer la lame du couteau à la flamme de la bougie.
--Mais vous, monsieur, vous serez moins impitoyable!--s'écria M. Lugarto en s'adressant à M. de Rochegune.--Je vous ai fait traîtreusement attaquer, je l'avoue. Je m'en repens, ayez pitié de moi, priez pour moi... Mais, au nom du ciel, pas cela... Pour la vie!... Jugez donc, marqué pour la vie... sur la figure... Ah! c'est horrible!... c'est une idée infernale!
M. de Rochegune haussa les épaules et ne répondit pas.
--Madame, mais... vous... vous, ô mon Dieu! par le souvenir de votre mère que vous aimiez tant... madame, priez pour moi.
Malgré moi... malgré le mal horrible que m'avait fait cet homme, je reculai devant la barbarie du châtiment.
--Mon ami, mon sauveur,--dis-je à M. de Mortagne,--laissez cet homme à ses remords; qu'il parte seulement, qu'il parte...
--Ses remords!--dit M. de Mortagne,--est-ce que ses pareils ont des remords? La rage d'avoir au front l'empreinte d'un fer chaud, voilà le seul remords qu'il puisse connaître. Allons, Rochegune, le couteau est chauffé à blanc... attachons-lui les mains.
--Par pitié, laissez-le,--m'écriai-je,--je n'assisterai pas à cette torture horrible. Mon ami, je vous en supplie, une telle vengeance est indigne de vous et de moi.
Après avoir un moment regardé M. Lugarto, qui à travers ses sanglots murmurait encore des prières et des supplications, M. de Mortagne lui dit:
--Grâce à cet ange de bonté, cette fois encore j'ai pitié de toi.
--Oh! votre main... votre main, laissez-moi baiser votre main!--s'écria M. Lugarto dans un élan de reconnaissance indicible, en se traînant à genoux jusqu'auprès de M. de Mortagne.
Celui-ci se retira vivement, le repoussa du pied et lui dit:
--Mais je te jure que si tu oses revenir en France, ce que je ne fais pas maintenant je le ferai alors; tu dois me connaître assez pour croire que je ne reculerai devant rien: moi et deux hommes déterminés, nous suffirons à cette exécution, et je saurai bien m'emparer de toi.
--Je vous promets de ne jamais revenir en France, tout est prêt pour mon départ, ma voiture viendra ici demain; au point du jour je partirai pour l'Italie; je voyagerai jour et nuit, jusqu'à ce que je sois sorti de France, je vous le jure,--dit M. Lugarto dont les dents se choquaient de terreur.
--Mathilde, mon enfant, vous avez besoin de repos,--me dit M. de Mortagne,--votre femme de chambre est là, vous n'avez plus rien à craindre. Venez, Rochegune va rester avec ce misérable. Demain, lorsque vous serez plus reposée, je vous dirai comment nous avons découvert le mauvais dessein de cet homme.
Je suivis le conseil de M. de Mortagne, je me retirai dans la chambre qu'on m'avait préparée.
Bientôt je m'endormis d'un profond sommeil.
CHAPITRE V.
LES ADIEUX.
Le lendemain à mon réveil, je crus avoir fait un songe; mais la vive douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scène de la nuit précédente.
Mon premier mouvement fut de remercier encore Dieu qui m'avait sauvée, qui m'avait rendu Gontran.
Les mystères odieux qui m'avaient si longtemps affligée étaient éclaircis; je ne doutai plus que mon mari, désormais tranquille et rassuré, ne redevînt pour moi ce qu'il avait été dans les premiers jours de notre union.
J'attribuai à la funeste influence de M. Lugarto toutes les peines que Gontran m'avait involontairement causées. N'était-ce pas pour obéir à son mauvais génie qu'il s'était occupé de madame de Ksernika?
D'abord, je l'avoue, je redoutais d'appesantir ma pensée sur l'acte fatal qui avait mis M. de Lancry dans la dépendance de M. de Lugarto.
Pourtant, voulant en finir avec ces pénibles réflexions, j'envisageai courageusement la conduite de Gontran. Je cherchai à la pallier par tous les raisonnements possibles.
Hélas! j'avais naturellement des principes trop arrêtés pour pouvoir trouver un milieu entre un blâme sévère et une approbation coupable...
Je condamnai Gontran.
Du moment je fus atterrée en m'apercevant que cette funeste découverte ne portait pas la moindre atteinte à mon amour pour M. de Lancry.
Je fus presque effrayée d'aimer toujours passionnément un homme capable d'une action si mauvaise.
Je pleurai amèrement sur sa faute; il m'était affreux de me sentir supérieure à lui, d'avoir non pas à lui reprocher, mais à lui pardonner... une bassesse...
Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une étrange inconséquence que je puis à peine m'expliquer aujourd'hui, moi qui n'avais pu trouver une excuse honorable à son action honteuse, je fis tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que dans une situation pareille j'aurais agi comme Gontran.
Je ne saurais dire ma joie lorsque, après de longues, après de mûres réflexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus convaincue de cette sorte de complicité morale... Avec quel bonheur triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blâmer Gontran!
Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une arrière-pensée de sacrifice, d'abnégation, dont alors je ne me rendais pas bien compte, et qui me guidait à mon insu....
* * * * *
Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de Rochegune; il rougit et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon départ.
--J'étais hier si troublée, si souffrante,--lui dis-je,--que j'ai à peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de Mortagne avez été mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma maladie...
--Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez permis de me dire votre ami, j'ai agi comme votre ami.
--Ah! monsieur!... comment jamais reconnaître?...
--En me conservant toujours ce précieux titre... madame, en me permettant de continuer à le mériter.
Je ne sais pourquoi il me vint tout à coup à l'esprit cette idée pénible que M. de Rochegune, connaissant le secret de Gontran, se croirait peut-être le droit de juger sévèrement la conduite de mon mari.
Par une de ces bizarres correspondances de la pensée dont il y a tant d'exemples, M. de Rochegune ajouta à ce moment même:
--Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi d'être toujours compté parmi les amis de M. de Lancry.
Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec intention sur ces derniers mots. Je trouvai cette assurance si généreuse, elle répondait si noblement à mes craintes, que je ne pus m'empêcher de m'écrier vivement:
--Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi!
M. de Rochegune, étonné de ce mouvement, me regarda... Nous nous entendions...
Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bienveillance pour Gontran.
Un doux et triste sourire effleura les lèvres de M. de Rochegune; il me dit d'une voix émue:
--Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame, le bien est trop facile à faire à ce prix...
Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune.
J'en fus embarrassée; par hasard, je levai les yeux sur lui: son regard était vague et distrait, il semblait rêveur. Sa physionomie, ordinairement sévère et hautaine, avait une expression d'ineffable bonté. Ses cheveux noirs recouvraient à peine une cicatrice récente et profonde qu'il avait au front, et que j'avais déjà remarquée lorsqu'il était venu me voir pour la première fois après ma maladie.
Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais été la cause involontaire du guet-apens où était tombé M. de Rochegune en venant s'informer de mes nouvelles auprès de Blondeau. Voulant rompre le silence, je lui dis:
--Vous ne souffrez... plus de cette blessure que vous avez reçue?...
En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit et se hâta de me répondre:
--Je ne souffre plus, madame.--Puis, comme si ce sujet de conversation lui eût été gênant, il me dit d'un ton pénétré:
--Toute ma crainte maintenant est que ce misérable Lugarto, quoique hors de France, ne se venge de M. de Mortagne.
--Comment cela?
--Ce matin cet homme est parti; M. de Mortagne a voulu le voir monter en voiture et lui faire une dernière recommandation...--Souvenez-vous...--lui a-t-il dit avec un geste menaçant.
--Pour votre repos, je ne me souviendrai que trop!!!--a répondu M. Lugarto; à quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre.--Et après avoir montré le poing à M. de Mortagne, il a ordonné aux postillons de partir à toute bride... Oh! madame, il est impossible de voir quelque chose de plus hideux que la figure de cet homme au moment où il prononçait cette dernière menace: la haine, la vengeance, la rage s'y confondaient dans une horrible agitation.
--Grand Dieu!--m'écriai-je,--il est capable, même en pays étranger, de comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale méchanceté!
--Je partage vos craintes,--me dit M. de Rochegune,--et malheureusement je suis obligé d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela... j'aurais veillé sur ses jours comme sur ceux de mon père...
--Et où allez-vous donc, monsieur?
--En Grèce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et sainte cause à défendre... Et puis j'ai besoin de mouvement, d'agitation...
--C'est, dit-on, une guerre souvent terrible, sans merci ni pitié...--dis-je à M. de Rochegune avec intérêt.
--C'est une guerre comme toutes les guerres, madame,--reprit-il avec un sourire mélancolique,--l'on tue ou l'on est tué... Seulement, dans celle-ci, l'on meurt pour une généreuse et héroïque nation... et cette mort est belle et grande.
--Ce sont là de tristes pressentiments,--lui dis-je,--ne vous y appesantissez pas. Moi, j'ai l'espérance, la conviction même que vos amis vous reverront.
--Et je partage cette conviction, madame. L'on n'a pas le droit d'être indifférent à la vie lorsqu'on a la moindre chance de pouvoir être utile à ceux qu'on aime et qu'on respecte.
M. de Mortagne entra.
Il paraissait très-irrité.
--Je viens encore d'apprendre une autre infamie de ce Lugarto. Votre femme de chambre, que je viens de presser de questions et de menaces, m'a avoué qu'elle avait été placée chez vous par cet homme, et qu'afin d'empêcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette créature avait, d'après l'ordre de Lugarto, mêlé une certaine poudre à son breuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne pût vous suivre.
--Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto...
--Oui, oui... il m'a menacé... je m'attends bien à quelque tour diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais, c'était de vous débarrasser de lui, et j'y ai réussi, je pense... Je regrette néanmoins de ne l'avoir pas marqué... Ç'aurait été une garantie de plus.
--Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet homme,--lui dis-je.
--Si l'on était arrêté par de pareilles craintes, on ne ferait jamais rien,--dit M. de Mortagne.--Je sais bien contre qui j'ai à lutter... Mais il faut que je vous apprenne comment j'ai suivi la trace de cette abominable machination... Quelque temps après votre retour de Chantilly, j'ai appris par Rochegune les bruits infâmes que Lugarto faisait courir sur vous; j'étais malade, hors d'état de sortir... Le premier mouvement de Rochegune fut d'aller trouver Lugarto, de lui ordonner de se taire; il le connaissait de longue main, il le savait très-lâche, il ne doutait pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidât; je l'engageai à n'en rien faire, j'avais écrit à Londres pour avoir des renseignements sur la vie que M. de Lancry y avait menée avant son mariage.
Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un sentiment de convenance exquise dont j'appréciai toute la délicatesse, M. de Rochegune dit à M. de Mortagne:
--J'aurais quelques ordres à donner pour notre départ, je vous laisse.
Il me salua et sortit.
M. de Mortagne continua:
--On me dit qu'à Londres M. de Lancry avait dépensé beaucoup d'argent, et que, selon le bruit public, cet argent lui avait été prêté par Lugarto. En rapprochant ceci de quelques autres circonstances, je devinai facilement que votre mari se trouvait dans la dépendance de cet homme, sans toutefois croire que cette dépendance fût rendue plus absolue, plus dangereuse encore par l'acte que vous savez; j'engageai donc Rochegune à patienter et à attendre mon rétablissement. Un homme très-sûr qui me sert depuis vingt ans fit jaser quelques-uns des domestiques de Lugarto. J'appris par eux qu'ils avaient souvent entendu M. de Lancry, enfermé avec leur maître, supplier celui-ci de ne pas le perdre. Ce rapport me prouva qu'il s'agissait d'autre chose que d'une obligation d'argent; je voulus pénétrer à tout prix ce secret et vous garantir des mauvais desseins de Lugarto. Il savait mon affection pour vous. Je m'aperçus bientôt que j'étais suivi, car cet homme, à force d'argent, s'est créé une sorte de police au moyen de laquelle il découvre une foule de secrets dont il use et abuse dans l'occasion, ainsi que vous l'avez vu à l'égard de madame de Ksernika et de madame de Richeville. Pour détourner ses soupçons, je quittai Paris; ses espions perdirent mes traces: c'était à peu près à l'époque de votre maladie... Au bout de quelques jours je revins m'établir à Paris dans un quartier éloigné: je n'en surveillais pas moins les démarches de M. Lugarto. Je savais aussi bien que lui que les gueux sont corruptibles. Or, comme presque tous ses gens sont complices de quelques-unes de ses méchantes ou honteuses actions, il me fut possible d'acheter quelques-uns de ses domestiques: j'appris ainsi que depuis quelque temps il avait loué et fait meubler une maison isolée du côté de Chantilly... C'était celle où nous sommes... Je vins m'assurer du fait par moi-même, et reconnaître la position de cette demeure. Je savais que Lugarto contrefaisait les écritures avec une détestable habileté. Craignant quelque ruse, je vous fis dire par Rochegune de ne jamais quitter votre mari, supposant bien que Lugarto choisirait le moment de son absence pour vous jouer quelque tour infernal. La scène de Tortoni arriva, je n'en fus instruit que le lendemain par Rochegune; j'envoyai chez vous, on me dit que vous veniez de partir pour aller chez Ursule, et que M. de Lancry était aussi en voyage: j'envoyai chez Lugarto; il était, dirent ses gens, retenu au lit, blessé d'un coup d'épée... reçu le matin même... Je connaissais l'homme, je ne crus pas à ce coup d'épée, je fus avant toute chose frappé de votre isolement de Gontran; une heure de retard ou d'hésitation pouvait tout perdre... si vous étiez véritablement allée chez madame Sécherin, vous ne couriez aucun danger, nous n'avions donc pas à nous occuper de cette hypothèse; à tout hasard nous nous décidâmes à nous rendre ici. Nous allions vous atteindre à la descente de Luzarches, lorsque ce diable d'homme nous fit culbuter dans un tas de pavés: la chute fut terrible; je restai quelques minutes sans connaissance...
--Mon ami... mon Dieu... et pour moi... toujours pour moi... tant de périls déjà courus!
--Ces périls-là ne comptent, ma pauvre enfant, que lorsqu'ils me font arriver trop tard... Cette fois, grâce au ciel, il n'en fut pas ainsi. Après quelques moments d'étourdissement, je revins à moi... J'en étais quitte, ainsi que Rochegune, pour quelques rudes contusions... Mais nos chevaux étaient incapables de marcher, notre postillon avait la jambe cassée, ma voiture était brisée... Nous comptions les secondes; à pied, il nous fallait plus d'une heure pour nous rendre ici; nous nous mîmes en marche... Heureusement, au bout d'un quart d'heure, nous rencontrâmes les chevaux de retour qui vous avaient amenée ici. Aux détails que nous donnèrent les postillons, il n'y avait plus de doute, c'était bien vous. Nous prîmes, moi et Rochegune, les deux porteurs, et nous partîmes bride abattue; en une demi-heure, nous étions à quelques pas de cette maison. Pour ne pas éveiller les soupçons nous laissâmes nos montures assez loin. Toutes les fenêtres étaient fermées, mais on voyait de la lumière à travers les volets. Nous allions nous décider à frapper violemment à la porte, lorsqu'une croisée du rez-de-chaussée s'ouvrit; c'était votre femme de chambre qui sans doute voulait prendre l'air. Nous vîmes dans une salle basse une vieille femme et Fritz; d'un saut nous entrâmes dans cette salle, le pistolet à la main. Rochegune se mit à la porte, moi à la fenêtre. Ces misérables tombèrent à genoux, saisis de frayeur.
--Il doit y avoir un bûcher, une cave,--leur dis-je;--conduisez-nous-y, ou nous vous brûlons la cervelle.
--A droite, sous le vestibule, il y a la porte de la cave,--me dit la vieille.
Cinq minutes après, Fritz et les deux femmes étaient renfermées. Nous entrâmes dans la chambre qui précède le salon où vous étiez; nous entendîmes parler; c'était Lugarto: il vous dévoilait toutes ses horribles machinations. Ces révélations pouvaient nous servir; nous attendîmes jusqu'au moment, pauvre femme, où vous vous êtes si courageusement blessée...
--Noble et généreux ami,--dis-je à M. de Mortagne en serrant ses mains dans les miennes...--toujours là... lorsqu'il s'agit de me secourir ou de me sauver!
--Oui, sans doute, toujours là... Sans vous quel intérêt aurais-je dans la vie? Mais dites-moi, mon enfant, il faut aujourd'hui même mettre à la poste cette lettre pour votre mari; il la trouvera à son arrivée à Londres; elle lui apportera ce malheureux faux et lui rendra sa liberté. Pour déjouer les méchants propos de Lugarto et expliquer votre départ de Paris, afin que votre mari n'ait aucun soupçon de ce qui s'est passé cette nuit, vous allez partir pour la terre de madame Sécherin. Une fois là, vous écrirez à votre mari que, ne voulant pas rester à Paris sans lui, vous êtes allée passer chez Ursule le temps de son absence. Vous adresserez votre lettre chez vous, à Paris; à son arrivée il la trouvera.
--Mais, mon ami, pourquoi ne pas tout dire à Gontran?
--Pourquoi! pauvre enfant! parce que, du moment où votre mari vous saura instruite de la bassesse qu'il a commise, il vous haïra... il aura à rougir devant vous... et jamais il ne vous pardonnera sa faute.
--Ah! pouvez-vous croire?
--Écoutez, Mathilde... je ne veux pas récriminer, je ne veux voir dans M. de Lancry que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection le sauvegarde à mes yeux; mais enfin... soyez juste, lorsqu'il vous savait si malheureuse de cette hideuse intimité avec un homme qu'il méprisait, qu'il haïssait autant que vous, a-t-il eu le courage de vous faire ce fatal aveu? Non, il a préféré laisser s'accréditer sur vous les bruits les plus infamants.
--Mais rompre ouvertement avec M. Lugarto, c'était se perdre.
--Mais c'était sauver votre réputation à vous, malheureuse femme, innocente de toutes ces vilenies... Si votre mari n'avait pas été un abominable égoïste, il aurait courageusement bravé les conséquences de sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde... Après cette scène de Tortoni, qui révélait au moins de sa part une lueur de généreuse indignation, n'a-t-il pas de nouveau souscrit à toutes les exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lâchement abandonnée à ses infâmes tentatives? Tenez, Mathilde, pauvre et chère enfant! il faut tout le respect, toute l'admiration que m'inspire votre dévouement pour m'empêcher de dire ce que je pense... je ne veux pas vous attrister encore... Seulement, croyez-en mon expérience, ne dites jamais à Gontran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait fatal... Je vous le répète, l'homme qui dans les terribles circonstances où vous vous êtes trouvée, n'a pas eu assez de confiance dans votre cœur pour tout vous avouer, serait impitoyable s'il vous savait instruite d'un mystère qu'il a caché avec tant d'opiniâtreté.
--Mais enfin, si par hasard Gontran découvre mon séjour dans cette maison?
--J'y ai songé.... J'ai aussi songé que, par une nouvelle méchanceté dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pourrait tout écrire à votre mari; alors cette déclaration signée de lui, mon témoignage, celui de Rochegune, suffiraient pour vous mettre à l'abri de toute calomnie, car il faut tout prévoir...
--Je suivrai vos conseils,--dis-je à M. de Mortagne en soupirant. Pourtant je vous l'avoue, il m'en coûte de cacher quelque chose à Gontran...
M. de Mortagne, sans me répondre, me prit les deux mains et me regarda quelque moment en silence.
Sa figure si caractérisée avait une expression d'attendrissement inexprimable. Malgré lui, il pleura. Je ne saurais dire combien je fus profondément touchée en voyant couler les larmes de cet homme si énergique et si résolu.
--Mon Dieu! qu'avez-vous, mon ami?--m'écriai-je, sans pouvoir non plus retenir mes larmes.
--Je ne vous vois pas encore heureuse pour l'avenir... Pauvre enfant... votre mari est délivré d'une épouvantable domination, votre fortune est rétablie... M. de Lancry a des torts cruels à se faire pardonner, et le repentir doit rendre meilleures encore les âmes naturellement bonnes... Pourtant je crains, je ne suis pas rassuré...
--Ce sont de vaines terreurs, mon ami... votre affection pour moi s'alarme à tort... croyez-moi.
--Hélas! je voudrais me tromper,--me dit M. de Mortagne en secouant tristement la tête.
--A propos,--lui dis-je,--cette somme considérable que vous avez remboursée pour nous... il est entendu, n'est-ce pas, que nous vous la rendrons?
--Écoutez, Mathilde, j'ai environ soixante mille livres de rente; pendant les années que mademoiselle de Maran m'a fait passer sous les Plombs de Venise, j'ai fait des économies forcées; j'ai peu de besoins, j'emploie presque tout mon revenu à soulager de nobles et obscures infortune; je n'aurai pas d'autres héritiers que vous, cette somme est donc une avance d'hoirie.
--Mon ami! pourtant...
--Écoutez-moi encore, votre contrat de mariage a été si déloyalement fait, que vous, qui apportez toute la fortune dans la communauté, vous n'avez droit à aucune réserve: votre mari peut vous dépouiller ou vous ruiner complétement. Heureusement je suis là... ma fortune garantit votre avenir.
--Mon ami... n'ayez pas ces craintes; je vous assure que Gontran est revenu de ses goûts de faste... il ne joue plus...
--L'état de maison que vous tenez à Paris était déjà beaucoup trop considérable pour votre fortune; je suis sûr que, lorsqu'il se verra débarrassé de Lugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de folles dépenses... Vous avez encore maintenant net cent mille livres de rentes, votre hôtel payé; eh bien! en cinq ou six ans d'ici, votre mari peut avoir tout dissipé. Je connais les prodigues.
--Mais, mon ami...
--Mais, mon enfant, il n'a pas été arrêté, retenu par la honte de commettre un faux, pour se procurer de l'argent... Quel frein l'arrêtera lorsqu'il n'aura qu'à puiser à pleines mains dans votre fortune?... Pardon... Mathilde... je vous afflige; mais il est de ces vérités sévères qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli à ce devoir, jamais je n'y manquerai... Je vous en conjure, résistez autant que vous le pourrez aux prodigalités de votre mari; pour vous, pour lui-même, ayez cette résolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je réserverai mon influence pour les cas extrêmes. Il est violent, emporté; il est impatient des remontrances: peu m'importe, lorsque votre intérêt voudra que je parle... je parlerai, et de façon à être entendu et écouté, je vous en réponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre événement, écrivez-moi à Paris; à tout jamais comptez sur moi... et sur Rochegune... Quant à celui-ci, que Dieu me le conserve... car il s'en va faire une terrible guerre, et il n'est pas homme à s'y ménager... Adieu, encore adieu! Je vous enverrai Blondeau chez madame Sécherin; un de mes gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voiture, vous suivra. Il m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa sûreté. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmenée; mais, à l'arrivée de Blondeau, chassez-la; et à votre retour à Paris, faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque dangereuse créature de Lugarto; puis ne remontez votre maison qu'avec des gens parfaitement bien recommandés. Allons, encore adieu.
Une dernière fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces larmes.
Je serrai affectueusement les mains de M. de Rochegune, et je partis pour la Touraine, me faisant une fête de surprendre Ursule par ma visite inattendue.
CHAPITRE VI.
LA FAMILLE SÉCHERIN.
La propriété de M. Sécherin, qu'il habitait alors avec Ursule, était située à Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire.
Je fus obligée de repasser par Paris; je m'y arrêtai afin de mettre moi-même à la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui allait combler mon mari de joie et le délivrer de l'odieuse influence dont il avait si longtemps souffert.
Nous étions à la fin du mois de juin.
Je voyageai très-rapidement; à mesure que je m'éloignais de Paris, il me semblait que je respirais plus librement: la vue des riantes campagnes que je traversais me calmait, me faisait du bien; mon cœur se dilatait, j'allais revoir l'amie de mon enfance...
Après tant de cruelles secousses, j'allais goûter le repos des champs, je me faisais une joie de partager pendant quelque temps la vie simple, paisible, d'Ursule et de son mari.
Depuis assez longtemps, je n'avais reçu aucune lettre de ma cousine.
Dans ses dernières lettres, elle continuait de se plaindre de son sort, mais elle le supportait avec une résignation mélancolique.
Je connaissais l'exaltation du caractère d'Ursule, la bonté de son mari; aussi n'étais-je pas très-inquiète.
Je ne lui avais pas écrit un mot de ce qui avait bouleversé ma vie depuis quelque temps; j'étais décidée à ne lui faire à ce sujet aucune confidence: ce n'était pas mon secret à moi seule, c'était aussi le secret de Gontran.
J'arrivai à Rouvray par un beau soleil couchant, par une ravissante soirée d'été.
Je laissai à gauche de grands bâtiments où était établie la manufacture de M. Sécherin. J'entrai dans une belle avenue de tilleuls qui conduisait à la maison d'habitation.
A peine ma voiture était-elle à moitié de cette allée, que j'aperçus Ursule.
Les chevaux s'arrêtèrent, on ouvrit la portière, je me précipitai dans les bras de ma cousine.
Il est impossible de peindre sa joie, son étonnement surtout; elle m'embrassait, me regardait comme si elle ne pouvait en croire ses yeux, puis elle m'embrassait encore.
--Comment c'est toi? c'est toi?--me disait-elle.--Quelle douce surprise!
--Ursule! oui, c'est moi, moi ta sœur, je viens passer ici quelques jours dont je puis disposer pendant que mon mari est en Angleterre.
--Quelle ravissante idée tu as eue là, Mathilde! combien j'en suis reconnaissante! Quel dommage seulement que notre pauvre maison soit si peu digne de te recevoir!
Je haussai mes épaules en souriant.
--Et ton mari, où est-il? comment va-t-il?
--Très-bien,--me dit Ursule.
Après cette effusion de reconnaissance, j'examinai ma cousine; elle me parut encore plus jolie que par le passé.
--Tu es heureuse, car tu es charmante,--lui dis-je.
--Heureuse,--reprit-elle, avec un accent qui devint presque subitement plaintif...--Heureuse? Oui, je suis heureuse;--et elle étouffa un soupir. Mais c'est à toi... qu'il faut parler de bonheur.
--Oh! oui,--m'écriai-je,--en ce moment surtout; tu ne sais pas combien je jouis du plaisir de te revoir, tu ne sais pas tout ce que j'attends de ces jours que je viens passer auprès de toi.
J'avais mis mon bras sous le bras d'Ursule, et nous cheminions vers la maison.
Cette habitation était assez grande; le jardin qui l'entourait, symétriquement disposé en carrés, en quinconces, et bordé de grandes allées de charmilles régulièrement taillées à l'ancienne mode française, avait un aspect calme et grave; au bout d'une de ces longues voûtes de verdure qui aboutissait à une terrasse, on apercevait la Loire.
--Tu trouves cette demeure bien provinciale, bien vulgaire, n'est-ce pas?--me dit Ursule.--Mais M. Sécherin, ou plutôt sa mère, ne veut y rien changer, sous le prétexte qu'elle était ainsi du temps de feu M. Sécherin père; ce qui n'empêche pas cette habitation d'être très-laide, comme tu peux le voir. Et cet affreux jardin français, ne dirait-on pas un jardin de couvent? comme il est triste et sombre!
--Mais non, tu calomnies cette maison, ma chère Ursule; je trouve ce jardin très-beau et très-noble, et puis vous avez, ce me semble, une terrasse sur les bords de la Loire; comptes-tu cela pour rien?
--Toujours indulgente et bonne, pauvre chère Mathilde.
--Non, vraiment, je t'assure que tout ici me plaît beaucoup. C'est si calme, si tranquille!
--Oh! pour du calme il y en a beaucoup; heureusement on n'entend pas le bruit étourdissant des machines de la fabrique de M. Sécherin.
--Ce sont ces grands bâtiments qu'on voit en entrant, n'est-ce pas? Mais c'est un établissement magnifique.
--Magnifique... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des résultats merveilleux de cette même fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle emploie, de son importance dans le pays, etc. Il faudra, ma pauvre Mathilde, te résigner à supporter souvent ces conversations-là. Quel changement pour toi, habituée à cette brillante vie du monde que, hélas! je n'ai fait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici.
Je regardai Ursule avec un air de reproche.
--Ma sœur, ma sœur,--lui dis-je,--je crains d'avoir encore à te gronder; je suis sûre que tu médis de ton bonheur... Ah! crois-moi, ce monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations, ce monde est bien triste et bien méchant. Combien je préférerais à ses faux plaisirs l'existence paisible que tu mènes ici!
Ursule me regarda avec surprise.
--Toi... toi,--me dit-elle,--tu envierais mon sort... Tu es donc bien malheureuse, Mathilde!... Que t'est-il donc arrivé? Tu m'as donc caché quelque chose?
--Non, ma chère Ursule,--me hâtai-je de répondre,--mais je l'assure que les plaisirs du monde étourdissent, mais ne remplissent pas le cœur. Tu le sais, j'ai toujours été un peu sauvage, même chez mademoiselle de Maran; j'aimais mieux passer avec toi nos soirées dans notre chambre que de rester dans le salon.
--Combien je reconnais ta bonté, ta délicatesse habituelle!--me dit Ursule;--tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver désirable... Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu excuseras cette modeste hospitalité.
Nous entrâmes dans la maison.
Tout était simple, mais tenu avec une extrême propreté. Nous montâmes un grand escalier carrelé, à rampe de bois massif; il aboutissait à un long corridor, où s'ouvraient plusieurs portes.
Ursule en ouvrit une; je traversai une petite antichambre, et je me trouvai dans une très-grande chambre à antiques boiseries grises. Au fond était un lit à baldaquin avec des rideaux de toile de Perse à sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la cheminée on voyait des panneaux peints et représentant des pastorales dans le goût de Watteau. C'étaient des arbres d'un vert tendre, un beau ciel d'azur, des bergères en jupes roses, des bergers en habit bleu céleste, ayant à leurs pieds des moutons d'un blanc de neige qui portaient à leur cou de larges rosettes de rubans.
Je ne puis dire combien je me sentis réjouie à l'aspect de ces bergerades, un peu maniérées sans doute, mais dont le calme souriant et champêtre reposait délicieusement ma pensée. De grandes fenêtres à petits carreaux s'ouvraient sur le jardin et dominaient la Loire. Une commode et un secrétaire en bois des îles, semés de marquetterie verte et rose; des meubles peints en gris, et aussi recouverts de toile de Perse rouge et blanche, complétaient l'ameublement de cette chambre.
Ursule paraissait honteuse de cette simplicité, qui me ravissait. Je ne trouvai rien de plus gai, de plus riant. Deux autres pièces meublées dans le même goût, dont l'une pouvait servir de petit salon, dépendaient de cet appartement.
--Vraiment,--me dit Ursule,--tu ne te trouveras pas trop mal établie?
--Je m'y trouve si bien que, si M. de Lancry veut rester ici quelque temps lorsqu'il viendra me chercher, je te préviens que tu auras beaucoup de peine à nous renvoyer de chez toi.
--Allons, je te crois, ma bonne Mathilde; toute ma peur est que tu ne t'ennuies bientôt de cette vie que tu pares, j'en suis sûre, de tout le prestige de ton imagination; je crains aussi que la compagnie de ma belle-mère, madame Sécherin, ne te paraisse bientôt insupportable.
--Mais ton mari la disait la meilleure des femmes.
--Les fils sont toujours indulgents; tu la verras; elle est sans esprit, sans usage, d'une dévotion outrée, d'un entêtement qui serait une incroyable fermeté de caractère si elle avait autant d'intelligence que de volonté; jamais ni moi ni son fils nous n'avons pu obtenir d'elle de faire le moindre changement à cette maison, d'augmenter le nombre de ses domestiques, d'améliorer leur service. Son éternel refrain est: Feu mon pauvre Sécherin trouvait que c'était bien comme ça. Aussi, Mathilde, toi qui as, dit-on, une des meilleures et des plus élégantes maisons de Paris,--me dit Ursule en rougissant de confusion,--ne te moque pas trop de nous en nous voyant à table servies par deux grosses paysannes tourangelles: c'est une manie de ma belle-mère à laquelle rien au monde n'a pu la faire renoncer.
Je regardai ma cousine sans pouvoir lui cacher ma tristesse.
--Comment, Ursule, tu me connais assez peu pour me croire capable de remarquer seulement de telles misères? Est-ce qu'avant toute chose je ne songe pas au plaisir d'être près de toi?
Sept heures sonnèrent.
--Je vais vite t'envoyer ta femme de chambre,--me dit Ursule;--madame Sécherin soupe exactement à huit heures. Oui, elle soupe, car rien n'a pu lui faire changer ses habitudes gothiques; et elle aurait assez peu d'usage pour se mettre à table sans toi, si tu n'étais pas prête.
--Et j'en serais désolée, ma bonne Ursule, car ta belle-mère verrait peut-être un manque d'égards de ma part dans mon inexactitude; et, tu le sais, je ne trouve rien de plus respectable que les habitudes de famille.
Ursule sortit; ses craintes, ses remarques me chagrinèrent pour elle.
Elle semblait presque humiliée, pour ne pas dire dépitée, de la simplicité de sa réception, et l'on eût dit qu'elle songeait plus encore à sa vanité qu'à moi-même.
Maintenant je me souviens que ma cousine, tout en me protestant de sa joie, du bonheur qu'elle avait à me revoir, me parut contrariée de ma venue; d'abord j'attribuai sa contrainte aux puérils motifs que j'ai dits. Je devais bientôt savoir la véritable et misérable cause de son embarras.
Je m'habillai très-vite et le plus simplement possible.
Ursule frappa à ma porte.
--Tu excuseras ma belle-mère de n'être pas venue te voir, mais elle marche difficilement, et il lui aurait été très-pénible de monter l'escalier. Mon mari arrive à l'instant de la fabrique, il va nous rejoindre au salon.
--Descendons vite, car je suis décidée à faire la conquête de ta belle-mère,--dis-je en riant à Ursule.
--Oh! tu auras bien de la peine. J'ai eu beau lui rappeler ton rang, la position de ton mari, lui parler de votre élégance, de votre richesse; elle ne m'a pas parue disposée à faire plus de frais pour toi qu'elle n'en fait pour une bourgeoise de notre sous-préfecture. Tu excuseras ce manque d'éducation, n'est-ce pas?
--Cette simplicité me donne au contraire encore meilleure opinion de ta belle-mère, ma chère Ursule, et il faut absolument que je réussisse à lui plaire...
Nous descendîmes, nous entrâmes dans une salle à manger où le couvert était mis, puis dans un salon où se tenait madame Sécherin.
Je me souviens des moindres détails de cette scène, car elle me frappa beaucoup par l'harmonie qui existait pour ainsi dire entre madame Sécherin et les objets qui l'entouraient.
J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme infini dans tout ce qui rappelait des idées de calme, de tranquillité.
Les fenêtres et les portes vitrées de ce salon s'ouvraient sur un parterre émaillé de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement entouré d'une gaze blanche, descendait d'une énorme poutre qui traversait le plafond; çà et là pour tout ornement étaient accrochés à la boiserie grise plusieurs cadres dorés renfermant des têtes d'étude dessinées au crayon par le mari d'Ursule lorsqu'il apprenait le dessin au collége de Tours, et offertes à son père ou à sa mère pour le jour de leur fête, ainsi que le témoignaient des dédicaces écrites d'une magnifique écriture.
Sur le marbre de la cheminée, on voyait une pendule et des candélabres en bronze doré, recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en bois d'acajou placées entre les fenêtres, des fauteuils et deux canapés garnis de housses de bazin blanc, composaient l'ameublement de cette pièce carrelée en rouge et cirée avec une minutieuse propreté.
Madame Sécherin était assise dans une bergère placée dans l'embrasure d'une des fenêtres ouvertes et au-dessous de laquelle s'étendait un beau massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris à collier rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croisée.
La belle-mère d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesuré de son rouet.
C'était une femme de soixante-dix ans environ, vêtue d'une robe noire et coiffée d'une sorte de bavolet de batiste sans aucune garniture, qui encadrait étroitement son front pâle et ses joues creuses et ridées.
Au premier abord, cette physionomie paraissait seulement simple, douce et grave; mais en l'observant plus attentivement, on y découvrait une grande expression de fermeté, tandis que son regard calme, mais profond et scrutateur, révélait une longue habitude d'observation.
Je fus à l'instant persuadée qu'Ursule était prévenue contre sa belle-mère, ou qu'elle la jugeait mal.
Ce qui me prouva surtout que madame Sécherin n'était pas une femme vulgaire, c'est qu'elle m'accueillit avec une dignité affable et sans aucun embarras.
Lorsque j'entrai elle se leva péniblement en s'appuyant sur les bras de sa bergère, me fit un salut affectueux et me dit:
--Vous êtes bien bonne, madame, d'être venue voir ma bru: nous ferons ce que nous pourrons, mon fils et moi, pour que vous vous plaisiez ici.
--Comment ne m'y plairais-je pas, madame? je suis avec une sœur que j'aime et dont j'estime beaucoup le mari, et vous m'accueillez avec une cordialité qui me fait espérer davantage encore.
--Je me sens très-disposée à vous aimer; mon fils m'a dit que vous étiez une brave et honnête dame: les braves gens aiment les braves gens; j'espère que vous serez contente avec nous.
--Je n'en doute pas, madame.
--Nous sommes sans façon,--dit madame Sécherin en se remettant à son rouet;--nous vivons à l'ancienne mode... comme du temps de mon mari. Je n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont été les siennes pendant tant d'années.
--Je comprends cette religion des souvenirs, madame, et je l'admire; ainsi l'absence d'un être aimé se sent encore davantage... il n'y a rien d'amer dans ces regrets; ils sont adoucis par l'espérance d'être un jour réunis à ceux que nous pleurons.
Madame Sécherin me regarda pendant un instant avec intérêt et me dit:--Les bons cœurs entendent les bons cœurs;--puis elle soupira, garda quelques moments le silence, et reprit, comme si elle eût voulu changer le cours de ses pensées:
--Voici nos habitudes de Touraine, madame: nous déjeunons à neuf heures, nous dînons à deux, nous soupons à huit, à dix heures nous sommes tous couchés; car, voyez-vous, qui se lève tôt doit se coucher tôt. Mon fils est sur pied au chant du coq, il ne peut pas veiller tard.
Ursule me regarda d'un air presque suppliant, et haussa les épaules en me montrant sa belle-mère.
Ma cousine craignait que je ne fusse choquée de la familiarité naïve avec laquelle madame Sécherin me recevait. J'étais au contraire charmée de son accueil; je le trouvais très-digne.
Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations, que ces regrets exagérés de n'être que de pauvres provinciaux indignes de recevoir des personnes de la capitale (style de sous-préfecture, comme disait mademoiselle de Maran).
M. Sécherin entra vivement, il parut ravi de me voir, et vint à moi les bras ouverts pour m'embrasser.
Son mouvement fut si naturel, si cordial, que je lui tendis mes deux joues, non sans sourire et sans rougir un peu.
M. Sécherin fit retentir le salon de deux gros baisers, à la grande confusion d'Ursule, qui ne put s'empêcher de lui dire à demi-voix:
--En vérité, monsieur, vous êtes fou! Quelles manières! Mathilde, pardonnez-lui.
--Comment, quelles manières!--s'écria-t-il.--Parce que j'embrasse notre cousine de tout mon cœur sur les deux joues? Ma foi, moi, ça me réjouit de la voir, et je le lui prouve à ma façon.
--Ne voyez-vous pas qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin?--dis-je en riant à M. Sécherin.
Celui-ci avait paru néanmoins réfléchir aux paroles d'Ursule; aussi me dit-il d'un air confus, presque triste:
--Après tout, ma femme a peut-être raison... Sans doute j'ai eu tort, ma cousine... Excusez-moi, mais j'étais si heureux de vous revoir que je n'ai pas réfléchi si c'était l'usage ou non de vous embrasser...
--J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer pour apprendre à Ursule à ne plus vous gronder injustement.
--Vrai?... Vous n'êtes pas fâchée?--s'écria M. Sécherin, dont la figure s'épanouit aussitôt.
--En ai-je l'air?--lui dis-je.
--Êtes-vous bonne, mon Dieu! êtes-vous bonne! Tenez, juste comme votre excellente tante, madedemoiselle de Maran.... Et à propos, comment se porte-t-elle, cette excellente dame?
--Mais fort bien,--dis-je assez embarrassée en échangeant un regard avec Ursule.
--Ah! maman,--reprit M. Sécherin avec exaltation,--vous n'avez pas d'idée quelle bonne femme ça est que mademoiselle Maran, la tante de madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire, elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractère; maman, en cela, c'est tout votre portrait.
--Tu me l'as toujours dit, mon fils... et je te crois.
--Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lancry peut vous l'affirmer. La première fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite parlé comme vous m'auriez parlé vous-même, maman; elle m'a fait des remontrances, elle m'a même un peu sermonné, parce que je disais des choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette franchise-là... N'est-ce pas, maman?
--Les vieilles gens doivent des leçons aux jeunes, le bon Dieu les laisse sur la terre pour cela,--dit simplement madame Sécherin en continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur son fils, elle lui dit:--Est-ce que tu vas à la ville ce soir?
--Non, maman. Pourquoi voulez-vous que j'aille à la ville?
--Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es rasé tout frais.
--Ceci, maman, c'est une idée de ma femme; elle m'a dit d'aller me faire beau à cause de madame de Lancry; j'avais ma blouse en revenant de la fabrique.
--Comment, Ursule, c'est pour moi... Ah! mon cousin, nous nous fâcherons si vous changez la moindre chose à vos habitudes pendant mon séjour ici...
--Eh bien! vois-tu, Belotte,--dit M. Sécherin se retournant vers Ursule,--quand je te le disais que ça lui serait bien égal, à madame de Lancry, que je dîne en blouse avec une barbe d'avant-hier...
--Encore une fois, mon cher cousin, je serais au désespoir d'être venue ici si je devais vous gêner en rien.
--Eh bien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et quoi qu'en dise ma femme, je resterai dorénavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? C'est qu'ainsi, quand on s'est occupé toute la journée, on trouve joliment bon de se mettre à son aise le soir.
--Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune à faire, mon fils, dit madame Sécherin avec un soupir,--et pourtant le bon Dieu a béni le travail de ton père.
--Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera à cent mille livres de rentes bien claires et bien nettes, j'arrêterai la mécanique. Je me suis dit: Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme ça; elle veut avoir cent mille livres de rentes, pour aller briller à Paris. Eh bien donc elle les aura, ses cent mille livres de rentes! C'est si bon, si doux de penser que toute la peine que je me donne fait plaisir à ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de réaliser tous ses vœux, et que pour le faire il ne s'agit que de travailler... Tenez, cousine, rien qu'à cette idée-là je suis heureux comme un roi de pouvoir travailler comme un nègre... Aussi c'est pour cela que j'ai les mains si noires, car je n'ai pas le temps de faire le petit-maître, moi!--dit M. Sécherin riant aux éclats. Et il me montra ses grosses mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.
Ursule rougit de honte, de dépit, et lança un coup d'œil furieux à son mari.
Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air décontenancé.
--Et quand cette digne main s'offre comme gage d'une promesse ou d'une amitié sincère, l'amitié qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont sacrées!...
--Je le sais,--dis-je à M. Sécherin en lui tendant la main.
Ce mouvement, ces simples paroles que m'inspirait ma sympathie pour cet excellent homme, aussi loyal, aussi dévoué qu'il était inculte, lui firent venir les larmes aux yeux; il porta le bout de mes doigts à ses lèvres presqu'avec vénération.
Sa mère interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d'une voix attendrie:
--Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien justice à mon pauvre fils... vous!!!
Et jetant sur Ursule qui haussait les épaules un coup d'œil sévère, madame Sécherin fit un mouvement pour se lever...
--Ne vous dérangez pas, madame,--lui dis-je en me courbant vers elle.
Par deux fois elle me baisa au front.
Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vénérables.
Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit à son rouet.
--Ma pauvre mère... vous la gâtez... en lui parlant ainsi de moi...--me dit tout bas M. Sécherin d'un air attendri.
Ceci s'était passé très-rapidement.
Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de l'expression ironique avec laquelle elle avait contemplé cette scène.
L'horloge de la fabrique de M. Sécherin sonna huit heures.
--Maman... votre bras... allons souper... J'ai une faim enragée,--dit M. Sécherin à sa mère en s'avançant vers elle.
--Non, non, mon fils, donne la main à ta cousine... ma bru m'aidera.
--Encore un dérangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous pas en famille?--dis-je en prenant le bras d'Ursule.
--Madame Lancry a raison; allons, maman, venez,--dit M. Sécherin en s'approchant de sa mère qui s'appuya sur lui et passa devant nous.
--En vérité, Mathilde,--me dit Ursule à demi-voix, d'un air presque piqué,--tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère. C'est la première fois que je l'ai entendue dire à son fils d'offrir son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.
--Tant mieux! je suis très-fière de ma conquête,--dis-je en souriant à Ursule,--car je trouve ta belle-mère très-respectable et très-digne.
--Digne?... ma belle-mère? tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques d'elle et de nous.
--Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.
Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est simple, réfléchie, vénérable, et qu'elle a la conscience de son autorité.
Nous nous mîmes à table.
--Maman... les clefs pour avoir le vin,--dit M. Sécherin à sa mère.
Ursule rougit de nouveau de confusion et de dépit, pendant que sa belle-mère tirait lentement de sa poche un énorme trousseau de clefs et qu'elle le donnait à une des deux paysannes.
M. Sécherin dit le bénédicité, nous commençâmes à souper.
La chère était excellente, presque délicate, servie sans aucune recherche, mais avec une excessive propreté.
--Cousine, vous allez goûter de la pâtisserie de maman,--me dit M. Sécherin en m'offrant d'un gâteau placé devant lui; vous verrez comme c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-là. Tout mon malheur est que Belotte ne veuille pas apprendre à les faire, mais ma petite femme ne mord pas à la pâte.
--Elle a très-grand tort, mon cousin, car elle déroge à une des illustrations de notre famille,--dis-je d'un air très-sérieux.
--Ah bah! et comment donc cela, cousine?
--Comment, Ursule,--dis-je à ma cousine,--tu ne te rappelles pas que mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de Surgy et la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine, monsieur Sécherin, notez bien cela, s'il vous plaît...) avaient la passion de confectionner des caillebottes au jasmin et des tartelettes à la gelée d'orange pralinée, et que le roi Louis XV se trouvait très-heureux quand ces dames consentaient à lui faire part de leur œuvres culinaires, ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?
--Si, si,--dit Ursule,--je l'avais oublié.
--Des tartelettes à la gelée d'orange pralinée.... Mais ça doit être très-bon!--dit madame Sécherin, il faudra que j'essaie.
--Eh bien! Belotte, ça ne te décide pas? Vois donc... Pourtant, puisqu'une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux bien, toi...
--Excusez-moi... Je n'ai aucun goût pour ces distractions-là...--dit Ursule,--je n'ai pas d'ailleurs l'honneur d'appartenir à la maison de Lorraine.
--Mais maman n'appartient pas non plus à la maison de Lorraine, et ça ne l'empêche pas de faire des galettes; ainsi tu peux bien...
J'eus pitié de l'impatience d'Ursule, j'interrompis son mari pour lui demander s'il était content de sa manufacture.
Il fut ravi de cette question et entra dans toutes sortes de détails qui véritablement m'intéressèrent beaucoup.
Il y a toujours un côté sérieux et instructif à chercher et à trouver chez les hommes spéciaux.
Une fois dans un milieu d'idées relatives à des faits qu'il connaissait à merveille, M. Sécherin s'exprima avec facilité, avec justesse, et sinon avec éloquence, du moins avec âme et énergie.
Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enfants dans sa manufacture...
--J'emploie tous ceux que je puis attraper,--me répondit-il en souriant,--et une fois que je les tiens... je ne les lâche plus. Je fais signer un beau et bon dédit aux parents, et il faut bien qu'ils me les laissent le plus longtemps possible.
--Quel avantage trouvez-vous donc à employer ces enfants?
--Quel avantage, cousine? celui d'empêcher leurs parents, qui sont souvent égoïstes et durs, de surcharger de travail ces pauvres petits malheureux... Dans ma fabrique ils ne font que ce qu'ils peuvent faire, apprennent un bon métier, et deviennent honnêtes, laborieux, ayant toujours de bons exemples sous les yeux, car je ne garde jamais de mauvais sujets chez moi; ça me dépense de l'argent, vu que les pauvres enfants me coûtent plus qu'ils ne me rapportent; mais ça m'est égal, c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travailler gaiement, ma foi, cousine, je m'aperçois qu'après tout j'ai fait un fameux placement.
--J'admire d'autant plus votre tendresse à ce sujet, mon bon cousin, que j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrères...
--Écrasaient les enfants de travail, n'est-ce pas?--s'écria M. Sécherin avec indignation;--les misérables... Tenez, cousine, ça me rappelle une chose que je n'ai jamais dite ni à ma femme ni à maman, parce que ça n'en valait guère la peine et que ça m'aurait fait passer pour un tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous dire.--Un jour, c'était à mon mariage, j'entre à Paris pour visiter une manufacture; qu'est-ce que je vois? des enfants exténués, maladifs, travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... à peine de quoi acheter du pain. Ma foi, ça me révolte, je n'en fais ni une ni deux, et je dis au maître de l'établissement qui me le montrait:--Comment avez-vous le courage de faire périr ces petits malheureux à petit feu? car vous les tuez, monsieur!--Mon confrère me répond que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et qu'il n'a pas besoin de mes observations. Je lui réponds, moi, que ça me regarde, que je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidité de lui et de ses pareils suffirait pour déconsidérer une profession honorable. Il m'envoie promener; je l'y envoie à son tour: je suis naturellement doux comme un agneau, cousine; mais quand on m'échauffe les oreilles, je ne réponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment ça s'arrange, mais nous en venons aux gros mots; j'ai la main trop leste: mon confrère avait servi, le lendemain nous nous battons. Je n'avais jamais touché un pistolet, mais à la chasse je ne suis pas mauvais tireur. Finalement je lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en dehors comme un maître de danse.
--Mon fils, tu t'es battu!--s'écria madame Sécherin, qui avait écouté cette naïve narration avec toutes les marques d'une anxiété profonde, et elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.
--Allons, j'en étais sûr, voilà maman qui va me bougonner,--me dit tout bas M. Sécherin.
Puis se levant et allant à elle, il lui dit d'un ton rempli de respectueuse tendresse:
--Voyons, maman, j'ai eu tort, c'est une bêtise de jeune homme; je ne vous en ai pas parlé, parce que cela vous aurait inquiétée.
--Mon enfant! mon pauvre enfant!--dit madame Sécherin en embrassant son fils avec effusion,--que de mal tu me fais...
--Mais, mon Dieu! maman, c'est passé... ainsi! c'est passé.
--Ta naissance aussi est passée, et tous les jours je remercie le Seigneur de m'avoir donné un bon fils,--dit madame Sécherin avec une simplicité touchante, en essuyant ses larmes...
Cette scène, qui me prouvait que le mari d'Ursule était, dans l'occasion, aussi courageux, aussi énergique que loyal et dévoué, fut interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettre à M. Sécherin.
--Tiens, ma femme, c'est de Chopinelle,--dit-il à Ursule.--Probablement il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.
M. Sécherin décacheta et lut la lettre.
--Il s'agit d'un de vos voisins?--dis-je à Ursule.
--C'est notre sous-préfet,--répondit-elle en rougissant.
Surprise de la voir rougir, je la regardai fixement, non pour l'embarrasser, mais par un mouvement machinal; à mon grand étonnement, Ursule devint pourpre.
--C'est bien cela,--reprit M. Sécherin,--il ne peut pas venir ce soir, il a des circulaires à écrire, car on parle de réélections. C'est un bien charmant garçon que Chopinelle, et un bien bel homme. En voilà un qui est toujours bien mis, et qui fait sa barbe tous les jours, et qui met des gants. Est-ce que vous ne l'avez pas rencontré dans le monde, Chopinelle... ma cousine?
--Je ne le crois pas...--lui dis-je en souriant... je ne connais pas ce nom...
--Il va pourtant dans ce qu'il y a de plus huppé comme société quand il est à Paris. N'est-ce pas, ma femme? Il dîne chez les ministres et il est la coqueluche du noble faubourg, comme il dit toujours, n'est-ce pas, Belotte?
--Je crois que M. Chopinelle se vante,--dit Ursule d'un ton sec.
--Tiens! comme tu dis cela d'un drôle d'air, toi qui te fâches quand on le contredit et qui l'écoutes toujours comme un oracle!
--Je crois que M. Chopinelle est un menteur,--dit madame Sécherin d'un ton bref.
--Ah! bon! maman, bon!... vous allez vous faire une fameuse querelle avec Ursule, si vous dites du mal de son pays, car Chopinelle est parisien comme elle, et par-dessus son valseur privilégié et son accompagnateur de romances; car il a une voix superbe, Chopinelle, n'est-ce pas, Belotte? une voix ronflante comme un tuyau d'orgue. Il faudra que vous chantiez ensemble, pour notre cousine, ce joli duo, tu sais... mais tu sais bien, ce duo que vous avez répété si longtemps, ce duo d'un opéra italien qui finit en... i.
Ursule, voulant sans doute interrompre une conversation qui lui était désagréable, dit à sa belle-mère:
--Ma cousine est très-fatiguée de la route... Elle a besoin de repos.
--C'est juste, ma bru... Pardon, madame,--ajouta madame Sécherin en se retournant vers moi;--mon fils, dis tes grâces.
Les grâces dites, nous rentrâmes au salon.
Je souhaitai le bonsoir à mes hôtes, et je montai chez moi avec Ursule.
--Demain matin, je viendrai t'éveiller, et nous causerons,--me dit-elle d'un air embarrassé.--Ce soir, tu dois être fatiguée... Repose-toi.
CHAPITRE VII.
LA LETTRE.
Le lendemain matin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gontran pour le supplier de venir me rejoindre à Rouvray le plus tôt possible.
Mon mari devait trouver cette lettre à Paris à son retour de Londres, je pourrais donc le voir avant huit jours.
Pour la première fois que j'écrivais à Gontran, j'éprouvais un charme infini à cette douce occupation; j'avais tant a lui dire! à chaque instant j'étais sur le point de lui tout raconter; mais je me souvenais des avis de M. de Mortagne, et je me résignais au silence.
Ma lettre écrite, j'attendis Ursule avec assez d'impatience.
Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'étaient réveillés; les chagrins que je venais d'éprouver avaient développé, mûri mon jugement.
Je voyais avec un véritable chagrin ma cousine méconnaître les qualités essentielles, excellentes, de son mari. Si outrée que fût la mélancolie qu'Ursule affectait autrefois, je préférais encore cette exagération au ton sec, décidé, presque méprisant, qu'elle me semblait avoir adopté à l'égard de sa belle-mère et de M. Sécherin.
En réfléchissant davantage, j'excusai Ursule; elle était seule, sans conseils, et, une fois engagée dans une fausse voie, elle devait s'y égarer chaque jour davantage, faute d'un avertissement salutaire et ami.
Plusieurs fois je pensai à la rougeur, à l'embarras de ma cousine, lorsque son mari avait parlé de ce M. Chopinelle.
Dans son isolement Ursule s'était peut-être montrée quelque peu coquette à l'égard de cet homme. Je résolus de lui parler très-franchement à ce sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés domestiques pour un si misérable sujet.
Madame Sécherin me parut une femme très-sensée, très-ferme, très-observatrice. Elle avait évidemment sur son fils peut-être encore plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre celle-ci quelque grief secret et qu'elle se contenait jusqu'à ce qu'un moment opportun lui permît d'éclater.
Les personnes de ce caractère, ordinairement prudentes, calmes, opiniâtres, d'un esprit clairvoyant, d'un cœur simple et droit, d'une piété austère, ne connaissent ni ménagements ni tempéraments; une religieuse impartialité leur fait un devoir d'attendre des preuves avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.
Ursule entra chez moi.
Après quelques phrases insignifiantes, je lui dis:
--Il faut que je te gronde, ma sœur. Tu n'es pas raisonnable: tu m'avais promis de faire pour ainsi dire l'éducation de ton mari, de le façonner un peu; avec quelques mots gracieux et tendres, tu en obtiendrais tout. Car j'en suis sûre, moi qui n'ai aucune influence sur lui, en quelques jours je le changerai beaucoup à son avantage.
--Tu es habituée aux miracles. N'as-tu pas ensorcelé ma belle-mère? Mon mari m'a dit ce matin qu'elle raffolait de toi.
--En admettant ce triomphe, tu le vois, est-ce donc si difficile de se faire aimer?
--Ce n'est pas difficile, ma chère Mathilde... C'est ennuyeux; je n'éprouve pas le besoin d'être aimée de madame Sécherin.
--Écoute, Ursule, crois-moi, tu te méprends sur le caractère, sur l'esprit de ta belle-mère.
--Tu lui trouves l'air grande dame.. Tu vas maintenant lui découvrir du génie,--dit Ursule en souriant avec ironie.
--Du génie? non, mais beaucoup de pénétration. Continuellement elle observe.
--Que peut-elle observer? Je ne la crains pas.
--Je le crois... Néanmoins pourquoi ne pas la ménager?
--A quoi bon? Je voudrais bien te voir à ma place, ma pauvre Mathilde.
--A ta place?... Je m'amuserais beaucoup.
--Ici?...
--Ici...
--Mais à quoi?
--Je te le dis, à me faire aimer, à essayer mon pouvoir, à opérer des merveilles, à changer ton mari presqu'en élégant, et à amener ta belle-mère à aller au-devant de toutes les améliorations désirables dans cette maison qui te déplaît tant.
--C'est impossible; tu ne connais pas l'entêtement de madame Sécherin, et l'horreur de mon mari pour tout ce qui est gêne ou contrainte.
--Essaie toujours... Depuis hier, comment ai-je fait, moi, pour être au mieux avec elle?
--Oh! toi, tu es très-séduisante, tu sais plaire, tu sais cacher tes impressions désagréables. Moi je ne sais rien dissimuler, je suis trop franche. Pendant quelques mois, j'ai été d'une mélancolie profonde, d'une tristesse morne, mon désespoir s'est usé dans mes larmes. Maintenant je me suis endurcie, j'ai tant souffert! Mon cœur est insensible, même à la douleur; je raille, je méprise, j'aime mieux cela.
Depuis le commencement de notre conversation l'accent d'Ursule avait été nerveux, saccadé, brusque.
--Ma sœur,--lui dis-je,--tu n'es pas dans ton état naturel, tu me caches quelques chagrins.
--Aucun,--je te jure,--j'ai pris mon parti; lorsque nous aurons assez de fortune pour aller vivre à Paris, j'irai; jusque-là je vis machinalement, fuyant mes rêves de jeune fille, lorsqu'ils viennent quelquefois m'apparaître... malgré moi... car ces souvenirs chéris ne me rappellent que trop, et toi... et nos beaux jours... Ah! Mathilde!... Mathilde! tu m'as gâté la vie,--ajouta Ursule...
Après un assez long silence, elle fondit en larmes, comme si elle avait cédé tout à coup à une émotion jusqu'alors contenue.
--Oh! j'étais bien sûre,--m'écriai-je,--que mon amie, que ma sœur me dissimulait quelque chose; que ses paroles brèves et âcres partaient de ses lèvres et non pas de son cœur.
--Eh bien! oui... oui, pardonne-moi... Hier, après le premier mouvement de joie que m'a causé ton arrivée, j'ai été saisie d'un mauvais sentiment; j'ai eu honte de ce qui m'entourait, j'ai eu honte de ma mélancolie habituelle; j'ai craint de te sembler ridicule avec mes larmes éternelles; j'ai voulu être résolue, insouciante, ironique: mais ce rôle, faux, dissimulé, je ne peux le supporter. A toi, devant toi, je ne puis mentir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement, plus vivement peut-être qu'autrefois, les douleurs de la mésalliance morale qu'elle a contractée. Hier, ce matin, quand je me plaignais de la tristesse de cette habitation, je mentais; de son manque d'élégance, je mentais. Que m'importe le cadre de la vie... lorsque cette vie est à jamais flétrie... Ah! Mathilde... avec un cœur qui m'eût comprise, l'existence la plus dure, la plus malheureuse m'aurait ravie.
--Pauvre Ursule, je t'aime mieux ainsi; j'aime mieux tes larmes que ton ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi: ton mari semble aller au-devant de tes moindres désirs.... Quoique riche déjà, il travaille encore sans relâche pour satisfaire un jour à tes goûts d'opulence.
--Tu veux parler, n'est-ce pas, Mathilde, de cette fortune que je lui ai ordonné d'acquérir... afin d'aller briller à Paris?--dit Ursule en souriant avec amertume.--Je te parais bien égoïste, bien cupide, bien vaine, n'est-ce pas?
--Ursule, tu es folle. Je ne dis pas cela.
--Non, non, c'est vrai; pardon Mathilde. Mais aussi je serais si chagrine si tu me soupçonnais capable de cette honteuse avidité d'argent.... Écoute-moi donc. A mon arrivée ici, mon mari parla d'abandonner sa manufacture, de vivre dans le loisir, de me consacrer tous ses instants. Mathilde, te l'avouerai-je? je m'effrayai, plus peut-être encore pour lui que pour moi, de cette vie inoccupée qu'il m'offrait de partager. Nos goûts sont si différents! il y a si peu de sympathie entre nous! Et puis, je savais qu'il lui en coûtait beaucoup d'abandonner des occupations très-attachantes, des habitudes d'activité qui étaient pour lui une seconde nature, qui étaient presque sa santé... J'aurais si mal récompensé ce grand sacrifice, que je ne voulus pas l'accepter. Aussi, afin de rendre mon refus moins pénible pour son amour-propre, afin de ne pas lui dire: «Ces loisirs que vous voulez me consacrer me seraient indifférents ou pesants,» il m'a fallu trouver un prétexte... Alors j'ai été forcée de feindre je ne sais quelle cupidité, quelle vanité démesurée; alors je lui ai dit, qu'au lieu d'abandonner les affaires, il me ferait au contraire plaisir de les continuer jusqu'à ce qu'il eût acquis une fortune assez considérable pour nous permettre de briller à Paris... Une fortune... briller! Mathilde, Mathilde... tu me connais, tu sais le cas que je fais du luxe et de la splendeur; et lors même que mon mari réaliserait la fortune qu'il rêve, hélas! je le sens, je n'en jouirais pas... ma vie s'use lentement et sourdement, ma sœur.
Ursule, en disant ces derniers mots, baissa tristement la tête sur sa poitrine; elle semblait accablée par une douleur immense.
L'expression mélancolique de sa physionomie, la langueur de son regard voilé, étaient tellement d'accord avec ces tristes paroles, que, je l'avoue, je crus aveuglément à ce qu'elle me disait.
Elle trouvait le moyen de paraître se sacrifier encore à son mari en l'obligeant à travailler sans relâche pour augmenter une fortune déjà considérable.
Je poussai l'aveuglement si loin, que je m'inquiétai des pressentiments sinistres d'Ursule.
Je les combattis vivement.
--Mais enfin,--lui dis-je,--pourquoi rêver un avenir si sombre?... pourquoi renoncer à toute espérance?
Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noyés de larmes, et murmura d'une voix douloureusement émue:
--Tu parles d'espérances, ma sœur... hélas! je te l'ai écrit le lendemain de cette fatale union, mon espérance, c'est une pauvre place obscure dans le cimetière du village; mon avenir, c'est l'éternité...
Et Ursule appuya sa tête sur mon épaule en pleurant.
* * * * *
Peu à peu elle se calma.
Notre entretien avait pris un tel caractère, que je ne voyais pas de transition possible pour lui demander si elle avait été quelque peu en coquetterie avec M. Chopinelle.
Sachant l'exaltation de ma cousine, l'inoccupation de son cœur, je redoutais pour elle les dangers de la solitude; je croyais utile, urgent, de lui faire part de mes craintes: je n'hésitai pas.
--Dis-moi, Ursule, voyez-vous beaucoup de monde?--lui demandai-je.
--Quelques parents de mon mari et quelques négociants de Rouvray, avec lesquels il est en relation d'affaires.
--Mais vous n'avez pas d'intimité habituelle?
--Si, un ou deux vieux amis de ma belle-mère, quelquefois le substitut du procureur du roi, et aussi notre sous-préfet.
--Ce monsieur Chopinelle?
--Justement, qui a écrit hier à mon mari, tu sais?
Ursule prononça ces mots si naturellement, avec si peu d'embarras, que je crus mes soupçons sans fondement.
--Et tu as fait de la musique avec lui? Est-il bon musicien?
--Détestable; il chante horriblement faux. Malheureusement, M. Sécherin est fort lié avec lui, et j'ai été obligée de subir par politesse je ne sais combien de duos et de répétitions de duos. Ah! Mathilde--ajouta Ursule en secouant tristement la tête,--te souviens-tu de ce que nous disions? «--Parlée à deux, la musique est une langue divine, sacrée, qu'il ne faut pas profaner!...» Aussi combien j'ai souffert d'être obligée de chanter avec cet homme, moi qui pensais comme toi, que c'est seulement «avec une personne tendrement aimée qu'on peut partager ces élans de l'âme, ces accents passionnés que le chant seul peut rendre!»
Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique, nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter un duo passionné avec une autre personne que celle qu'on aimait.
Les dernières paroles d'Ursule détruisirent tous mes doutes sur sa coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant:
--Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé que ton sous-préfet te faisait la cour?
Ursule, malgré les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs cils, partit d'un éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en restai tout décontenancée.
--M. Chopinelle!--s'écriait-elle à travers ses éclats de rire,--mon Dieu! quelle singulière idée! tu ne sais pas ce que c'est que M. Chopinelle, tu le verras. Ah! mon Dieu... mon Dieu... M. Chopinelle... me faire la cour!!!
Le rire est contagieux; malgré moi, je partageai l'hilarité de ma cousine.
Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces brusques revirements d'impressions qui étaient un de ses plus grands charmes, me dit tristement:
--Hélas! Mathilde... une des causes de mon chagrin désespéré, c'est que, vois-tu, je le sens... mon cœur est mort... mort à tout jamais... il a été si douloureusement broyé par une souffrance longtemps contenue, que c'est à peine si ce pauvre cœur bat encore; et ces faibles battements, ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enfin, ma sœur,--ajouta Ursule avec une dignité touchante,--mon mari manque sans doute de tous les avantages qui inspirent, qui commandent la passion, ce rêve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon, il est loyal, il est dévoué, et, crois-moi, Mathilde, il me serait aussi impossible de l'outrager... que de l'aimer d'amour.
--Bien, bien, Ursule, je reconnais ton cœur,--m'écriai-je en lui serrant la main.
--Et puis,--dit-elle,--en souriant d'un sourire si navrant, que les larmes me vinrent aux yeux,--je suis comme les pauvres enfants souffrants... Je trouve une sorte de douce consolation à être plainte... et oserais-je jamais me plaindre si j'étais coupable...
Sans doute j'étais complétement prévenue en faveur d'Ursule, mais l'esprit le plus déliant, le plus soupçonneux, n'aurait-il pas été désarmé comme je le fus par les apparences d'une sincérité si ingénue?
La gaieté moqueuse, la sensibilité, la délicatesse, la dignité... Ursule avait tout employé pour me convaincre, je fus convaincue.
A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais presque dire d'admiration (il y a de belles horreurs), en pensant avec quel art infini cette femme savait alternativement faire vibrer toutes les cordes de l'âme, avec quelle dextérité, avec quelle souplesse elle passait des larmes au sourire, de la candeur à la dignité, de l'orgueil à la tendresse pour vous persuader un mensonge.
S'attaquant à tout, à votre esprit, à votre cœur, à vos vices, à vos vertus, à vos sympathies, à vos haines, elle ne laissait pas enfin une seule des fibres de votre intelligence, de votre cœur, sans l'avoir interrogée....
* * * * *
Vers les trois heures, M. Sécherin était occupé à sa fabrique, madame Sécherin faisait sa sieste accoutumée; j'étais dans le salon avec Ursule, lorsque M. Chopinelle y entra.
M. Chopinelle était un jeune homme brun, d'une figure pleine, colorée, encadrée de favoris noirs; sa taille épaisse, robuste, était sans grâce: il avait des pieds et des mains énormes; ses traits assez réguliers, mais d'une expression commune, devaient lui valoir en province le titre de beau.
En conséquence de la saison, probablement, il portait un chapeau de paille et une cravate à la Colin; une redingote de bouracan vert à boutons de métal, un pantalon rayé de bleu et des souliers de daim gris complétaient ce costume pastoral.
A peine eus-je entrevu cet ensemble vulgaire, que je me sentis absolument rassurée sur la tranquillité du cœur d'Ursule.
J'ajouterai,--en m'inspirant un peu de l'esprit et du langage de mademoiselle de Maran,--que M. Chopinelle joignait à ces dehors du beau Léandre des rengorgements de satisfaction jubilante, doucement contenue par une sorte de réserve officielle, de morgue administrative qui faisait de M. le sous-préfet l'idéal de la sottise dans la suffisance et de la vulgarité dans l'insuffisance.
J'échangeai un malin sourire avec ma cousine.
Elle répondit par un salut très-froid aux bruyantes et familières démonstrations de M. Chopinelle.
Il me sembla qu'il était entré dans le salon en véritable vainqueur, en ami intime impatiemment attendu.
Il restait comme ébahi de l'accueil glacial d'Ursule.
Tout à coup M. Chopinelle réfléchit, et s'aperçut sans doute que ces airs conquérants devaient être souverainement déplacés devant une étrangère. Il sourit d'un air capable, et son regard semblait dire à Ursule:--«Soyez tranquille, ne craignez rien; je ne vais pas vous compromettre; je dissimulerai parfaitement notre intelligence.»
Ce manége de fatuité insolente et ridicule me révolta; alors je ne supposais pas un moment que la conduite de ma cousine eût en rien autorisé les impertinentes affectations de M. Chopinelle.
--Qu'y a-t-il de nouveau à Rouvray, monsieur Chopinelle?--lui dit Ursule en continuant de travailler à sa tapisserie.
--Rien de très-important, madame, si ce n'est administrativement;--et il ajouta, d'un ton important et mystérieux:--On parle d'une dissolution. Ma correspondance m'a absorbé et m'a empêché de venir faire hier la partie de notre gros Tourangeau... Que voulez-vous?... avant d'être aimable il faut être fonctionnaire...
Je regardai Ursule. Elle haussa les épaules.
Ces mots, notre gros Tourangeau, s'appliquaient sans doute à son mari. Je fus choquée de cette plaisanterie.
M. Chopinelle continua:
--Vous pensez bien, madame, que mes regrets ne se sont pas bornés là,--ajouta-t-il en s'inclinant gracieusement devant Ursule,--mais les affaires d'état avant tout.
--Ma chère amie... M. Chopinelle, sous-préfet de notre arrondissement,--me dit Ursule en m'indiquant M. Chopinelle d'un signe de tête.
Je m'inclinai légèrement.
--Madame arrive de la capitale?
--Oui, monsieur.
--Madame va trouver la province bien maussade, bien ennuyeuse, bien stupide! Pour nous autres Parisiens, c'est une véritable Sibérie... un exil; autant aller tout de suite aux antipodes... Vous n'avez pas d'idée, madame, des figures qu'on trouve dans mon arrondissement et de la vie qu'on y mène; ma parole d'honneur on se croirait chez les Hurons, pour ne pas dire davantage. Heureusement que madame Sécherin a été jetée comme moi sur cette terre étrangère; si madame reste ici quelque temps, nous improviserons une petite colonie parisienne au milieu des sauvages de la Touraine. Madame est sans doute musicienne?--me demanda M. Chopinelle.
Heureusement il se chargea de ma réponse et ajouta:
--Il n'y a pas à en douter, je parie que madame a une voix charmante; nous transporterons ici la patrie des arts. Madame Sécherin a un délicieux talent: madame Sécherin la jeune, bien entendu, car sa belle-mère n'a jamais su que chanter la messe, ah! ah! ah!...--M. Chopinelle me regarda tout fier de cette impertinence.
Il s'aperçut qu'elle n'était pas de mon goût, et se retourna vers Ursule.
--Monsieur,--lui répondit-elle sèchement,--ce que vous dites de la mère de mon mari me semble parfaitement déplacé.
L'étonnement de M. Chopinelle redoubla.
--Ah çà! vous avez donc quelque chose contre moi, que vous m'accueillez de la sorte? On dirait que je suis un étranger pour vous,--dit-il avec un certain dépit.
--En vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Parlons, si vous le voulez bien, de la route vicinale que vous nous promettez sans cesse,--reprit Ursule avec le plus grand sang-froid.
M. Chopinelle sembla piqué au vif; voulant sans doute justifier le langage familier qu'il affectait à l'égard de ma cousine, il s'oublia jusqu'à dire:
--Je ne sais si c'est la présence de madame qui vous intimide ainsi; mais, ordinairement, avouez-le vous me traitez moins cérémonieusement, madame. Je ne suis donc plus l'ami de la maison?... Bien... bien... je me plaindrai à ce cher Sécherin, je vous en avertis.
Si je n'avais pas eu en Ursule une confiance aveugle, insensée, la mauvaise humeur de cet homme, d'ailleurs infiniment mal élevé, m'eût donné beaucoup à penser.
Mais je ne vis dans M. Chopinelle qu'un fat ridicule qui voulait à mes yeux abuser d'une apparence d'intimité que la vie de la campagne autorise, pour me faire croire qu'Ursule le voyait avec un certain intérêt.
C'est pour donner une idée de la sottise de ce personnage que j'ai cité quelques mots de sa conversation, qui ne fut qu'un fastidieux mélange de lieux communs et de prétentions insupportables.
Je n'ai jamais compris qu'on pût trouver un grand plaisir à s'amuser des sots; leur vulgarité, leur niaiserie me répugnent, m'attristent au moins autant que la vue d'une infirmité physique.
La froideur et la répugnance que je ne pus m'empêcher de témoigner à M. Chopinelle abrégèrent donc singulièrement sa visite.
Après son départ, Ursule me demanda, en riant aux éclats, si je croyais toujours qu'elle s'occupât de ce sous-préfet, s'il était possible de rencontrer un homme plus complétement absurde, et si je n'avais pas honte de mes soupçons à ce sujet.
Je partageai la gaieté d'Ursule, je ne conservai pas le moindre doute sur sa sincérité.
M. Chopinelle ne revint pas de quelques jours, à la grande surprise de M. Sécherin qui ne cessait pas d'accabler sa femme de questions auxquelles celle-ci répondait avec impatience.
Complétement rassurée au sujet de la coquetterie d'Ursule, au bout de quelques jours je fis une autre découverte qui me charma bien davantage.
En ma présence, le ton de ma cousine envers son mari était froid, indiffèrent, quelquefois dédaigneux; pourtant M. Sécherin ne paraissait pas s'en apercevoir; il semblait l'homme le plus heureux du monde, et, au grand déplaisir d'Ursule, il faisait allusion à mille circonstances qui prouvaient que les meilleurs rapports existaient entre eux, et que sa femme le comblait de prévenances.
Plusieurs fois M. Sécherin dit à Ursule en riant et en haussant les épaules:--C'est pourtant parce que notre cousine est là que tu ne veux pas avoir l'air d'être amoureuse de moi.
En effet, après m'être longtemps demandé pourquoi ma cousine dissimulait une conduite si conforme aux conseils que je lui donnais, je fus convaincue que c'était pour conserver toujours le droit de se dire la plus incomprise, la plus infortunée des femmes, et pour pouvoir se plaindre à moi de la mésalliance morale à laquelle elle avait été sacrifiée.
Cette conviction me tranquillisa beaucoup sur la destinée d'Ursule.
Pour la première fois je reconnus une sorte de monomanie mélancolique dans les tristesses exagérées qu'elle avait affectées dans notre premier entretien à mon arrivée à Rouvray. Je n'accusai pas ma cousine de fausseté, je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et généreuses qualités de son mari, elle avait sagement pris son parti sur quelques-unes de ses vulgarités. Une fois bien sûre que ses chagrins n'étaient qu'une prétention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance, je n'eus pas le courage de contrarier Ursule à ce sujet: je la croyais, je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'était indifférent.
Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais données à ses douleurs supposées. Seulement je ne pus m'empêcher de sourire en pensant que le complément du bonheur d'Ursule était pour elle de se dire la plus misérable des créatures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que l'empire qu'elle avait sur son mari était immense; quelquefois même je doutais que celui de madame Sécherin pût l'égaler.
Celle-ci persévérait toujours à l'égard d'Ursule dans une froideur contrainte qui souvent semblait blesser son fils.
Environ huit ou dix jours après la scène que j'ai racontée, M. Chopinelle revint à Rouvray pour y dîner. Il prétexta de nombreuses occupations pour excuser son absence.
M. Sécherin l'accueillit avec une parfaite et joyeuse cordialité.
Après souper, la nuit venue, au lieu de jouer selon son habitude au piquet, avec son fils, madame Sécherin se mit à son rouet.
Mon cousin sortit pour aller donner quelques ordres à sa fabrique.
Les fenêtres étaient ouvertes, il faisait un temps magnifique.
Ursule et M. Chopinelle causaient assis sur un canapé placé derrière la chaise de madame Sécherin, qui était complétement absorbée par son rouet.
Grâce à l'abat-jour d'une lampe, le salon était plongé dans une demi-obscurité.
J'allai m'asseoir près d'une des fenêtres. Le ciel était pur, les étoiles brillantes: je tombai dans une rêverie profonde.
Je ne sais depuis combien de temps j'étais absorbée dans ces réflexions, lorsque, retournant machinalement la tête, je vis M. Chopinelle, assis près d'Ursule, lui donner une lettre qu'elle serra vivement dans la poche du petit tablier qu'elle portait.
J'étais presque complétement cachée dans l'embrasure de la fenêtre; ma cousine, ne pouvant pas me voir, pensait sans doute qu'il m'était impossible de l'apercevoir.
Je me croyais dupe d'une illusion.
A ce moment madame Sécherin interrompit le mouvement mesuré de son rouet, et du ton le plus naturel, elle dit à Ursule, en tournant à demi la tête:
--Ma bru, venez, je vous prie, me tenir cet écheveau à dévider.
Ursule se leva, s'approcha de sa belle-mère.
Je vois encore cette scène.
Ursule portait une robe de mousseline blanche rayée de rose et un tablier de soie bleu-clair garni de dentelle noire; debout devant madame Sécherin, elle tenait l'écheveau de lin sur ses deux mains élevées. Sans doute ennuyée de l'occupation que lui avait imposée sa belle-mère, elle frappait légèrement le plancher du bout de son joli pied.
Tout à coup, par un mouvement plus rapide que la pensée, madame Sécherin plongea sa main dans la poche du tablier d'Ursule, et saisit la lettre de M. Chopinelle.
--Avec les traîtres il faut user de traîtrise!--s'écria-t-elle d'une voix menaçante.--J'ai tout vu dans cette glace!
Et elle montra une glace placée en face d'elle qui avait dû, en effet, réfléchir ce qui venait de se passer derrière sa chaise.
--Madame!--dit Ursule en pâlissant.
--Il y a longtemps que je vous surveille,--répondit madame Sécherin.--Mon fils va tout savoir.
CHAPITRE VIII.
LA NUIT PORTE CONSEIL.
Cette scène s'était passée si rapidement, que j'eus à peine le temps de m'approcher de madame Sécherin et de lui dire:
--Au nom du ciel, madame, parlez plus bas; on peut vous entendre, votre fils va rentrer d'un moment à l'autre.
--Il me tarde qu'il soit ici,--répondit cette femme inflexible.
M. Chopinelle restait anéanti, stupéfait; debout auprès d'Ursule, il ne put prononcer une parole.
--Madame,--m'écriai-je à mon tour,--ma cousine est plus imprudente que coupable.
--Mon pauvre fils... mon pauvre fils,--dit madame Sécherin sans me répondre, en regardant avec douleur la lettre qu'elle venait de surprendre.--Et pour cette femme, il se tue de travail! et pour cette femme, il oublie quelquefois sa mère... Mais le bon Dieu est juste; oui, oui, il est juste... il ne permet pas que les coupables soient impunis.
Elle sonna.
Une servante vint.
--Allez dire à mon fils de venir me parler à l'instant même; il doit être à la fabrique,--dit madame Sécherin.
La servante obéit.
Je regardais Ursule; son calme imperturbable me confondait.
--Vous allez être enfin traitée comme vous le méritez,--lui dit madame Sécherin avec indignation, en montrant la lettre;--mon fils va tout savoir...
Ursule avait repris tout son sang-froid.
Elle regarda sa belle-mère de l'air du monde le plus naïvement étonné et lui dit:
--En vérité, madame, je ne comprends pas vos reproches; je ne sais pas à quoi vous faites allusion en me disant que je serai traitée comme je le mérite; il me semble qu'avant de m'accuser vous devriez ouvrir cette lettre si cette lettre cause votre courroux, et vous assurer de ce qu'elle contient...
Madame Sécherin leva vivement la tête et regarda ma cousine avec une profonde surprise.
--Comment! vous osez dire...--s'écria-t-elle.
-Mon Dieu, madame, rien de plus simple... Le jour de la fête de mon mari arrive bientôt. J'ai chargé monsieur (elle montra M. Chopinelle) d'une commission relative à une surprise que je ménage à M. Sécherin. Prévoyant le cas où M. Chopinelle ne pourrait m'entretenir seule de cette commission, et voulant que tout ceci demeurât secret, je l'avais prié de m'écrire un mot à ce sujet... Voilà ce grand mystère... et tout uniment ce dont il s'agit, madame...
Soulagée d'un poids énorme, je me jetai au cou d'Ursule. Elle s'était exprimée d'une manière si simple, si naturelle, si naïve, que je me reprochai amèrement de l'avoir soupçonnée.
Je dis à madame Sécherin:--Vous le voyez, madame, vous vous êtes trompée.
Madame Sécherin resta stupéfaite.
Elle regardait fixement la lettre qu'elle tenait entre les mains, et semblait ne pouvoir croire à ce qu'elle entendait.
--Comment,--disait-elle, en se parlant à elle-même,--je me serais trompée à ce point? Depuis tant de temps que je les observe!... Mais non, non,--reprit-elle vivement, en décachetant la lettre,--le cœur d'une mère ne se trompe pas... Pourquoi ressentirais-je tant d'aversion contre cette femme? Je ne suis ni injuste, ni haineuse, moi... non... non... il faut qu'elle soit coupable, elle est coupable!
Elle s'approcha de la lampe pour lire la lettre, et chercha ses lunettes.
La physionomie de ma cousine resta impassible.
Elle dit en souriant à M. Chopinelle:
--Allons, monsieur... adieu notre surprise.
Le sous-préfet regarda ma cousine d'un air stupide, effaré, puis il prit brusquement son chapeau et se précipita vers la porte.
Il y rencontra M. Sécherin.
Celui-ci le saisit par le bras, le retint et lui dit en riant:--Comment, vous vous en allez déjà, Chopinelle? Est-ce que vous êtes fou? Et ma revanche à l'écarté que vous devez me donner! allons donc, allons donc, on ne m'échappe pas comme ça.
--Enfin, voilà mon fils,--s'écria madame Sécherin, qui tenait toujours la lettre ouverte, sans y avoir encore jeté les yeux,--tout va s'éclaircir.
M. Sécherin avait ramené avec lui M. Chopinelle et le tenait toujours par le bras.--S'éclaircir, quoi donc, maman? dit-il.
--Oh! mon ami, une bien terrible aventure,--se hâta de dire Ursule avec gaieté.--Figurez-vous que M. Chopinelle m'a remis tout à l'heure une lettre en secret... Mon Dieu, oui... très-mystérieusement, tout comme s'il se fût agi d'une véritable déclaration d'amour. Maintenant savez-vous ce que c'est que cette lettre?... Hélas! il faut bien se décider à vous l'apprendre... Elle contient quelques renseignements relatifs à une surprise que je vous ménageais pour le jour de votre fête, et dont j'avais chargé M. Chopinelle; comme il était fort probable que je n'aurais pas l'occasion de m'entretenir seule avec monsieur, je l'avais prié de m'écrire ce qu'il ne pourrait pas me dire, afin que personne ne se doutât de rien. Malheureusement, maintenant, voilà tout ébruité, je ne pourrai pas jouir de ma surprise...
--Tiens... tiens, mais c'est juste, c'est après-demain la Saint-Benoît,--dit M. Sécherin.--Comment, ma femme, tu me gâtes comme ça? Et tu prends ce cher Chopinelle pour complice? Ah! ah! monsieur le sous-préfet, vous voulez me liguer avec ma femme!--ajouta-t-il en riant aux éclats.--Ah! vous complotez tous deux pour me faire des surprises!
--Une surprise,--dit madame Sécherin en jetant un regard perçant sur Ursule.--Nous allons bien voir.
Elle déplia la lettre.
M. Chopinelle devint livide.
Je frissonnai; un affreux pressentiment me dit qu'Ursule, par une présence d'esprit qui me confondait, et à l'aide d'un mensonge audacieux, n'avait fait que retarder un éclat terrible.
Voyant l'émotion du sous-préfet, je fus persuadée que cette lettre était une lettre d'amour. Je voulus à tout hasard tenter une dernière fois de sauver Ursule; je m'écriai, en tâchant de cacher l'altération de ma voix:
--Vous savez, mon cher cousin, que ces sortes de surprises sont sacrées, qu'il faut les respecter.
--Je le crois bien! ainsi, maman, je vous en prie, ne lisez pas cette lettre; rendez-la à Ursule, afin qu'elle et son complice puissent machiner ensemble leurs scélératesses; je ferai semblant de ne rien savoir.
--Donnez, donnez la lettre, madame!--s'écria Chopinelle en avançant la main.
Cette main tremblait comme la feuille.
Je crus que tout était perdu.
A ce moment Ursule, qui n'avait pas quitté sa belle-mère des yeux, et qui s'était approchée d'elle peu à peu et sournoisement, saisit la lettre en riant aux éclats et s'écria:
--Ma bonne maman, il n'y aura pas de préférence... ni vous non plus ne connaîtrez pas cette surprise.
--Bravo!... bravo!... sauve-toi, ma petite femme! sauve-toi!--s'écria M. Sécherin.
Ursule sortit rapidement.
Je la suivis machinalement, ainsi que M. Chopinelle; une fois hors du salon, il s'écria d'un air éperdu, en s'essuyant le front:
--Quel sang-froid!... elle nous a sauvés!... Ah! quelle femme!!! quelle femme!!!
Dès que nous fûmes seuls, ma cousine déchira la lettre et la mit en morceaux dans la poche de son tablier.
--Ah! Ursule,--lui dis-je d'un ton de reproche, j'en tremble encore, quelle terrible leçon! Dieu veuille qu'elle ne soit pas perdue.
--Vous pouvez vous vanter d'avoir une fameuse présence d'esprit... Sans vous, tout était découvert. Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines,--dit M. Chopinelle, d'un air consterné.--Ah! Ursule... quelle femme vous êtes!
Si j'avais pu conserver le moindre soupçon, ces dernières paroles de M. Chopinelle, son émotion, eussent suffi pour m'éclairer.
Ma cousine nous regarda tous deux avec les marques du plus grand étonnement, se mit à rire et me dit:
--Ah çà! entre nous, ma bonne Mathilde, parles-tu sérieusement? à qui donc en as-tu avec ta terrible leçon? Pourquoi me dis-tu cela? quel rapport ont ces terribles paroles avec une innocente surprise qui a failli être découverte? ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque chose de grave? ne vas-tu pas croire, comme ma belle-mère, qu'il s'agit d'une déclaration d'amour?--ajouta-t-elle en riant aux éclats.
Cette assurance railleuse et effrontée m'effrayait et me rendait muette.
Le sous préfet, non moins stupéfait que moi, me regard, et s'écria sottement:
--C'est étonnant... c'est à ne pas croire ce qu'on entend. Ah! quelle femme!
Ursule redoubla d'éclats de rire et dit:
--Et vous aussi, M. Chopinelle? Vous vous troublez... vous pâlissez... vous vous extasiez sur ma présence d'esprit qui a empêché, dites-vous, que tout ne fût découvert? En vérité, je suis désolée des émotions que je vous ai causées en vous chargeant de cette pauvre commission. Mais savez-vous que vous êtes fort peu adroit?--ajouta-t-elle avec un sourire méprisant,--mais savez-vous que votre air empêtré, effaré, aurait suffi pour donner une apparence de vraisemblance aux soupçons de ma belle-mère... Pour un futur homme d'état, vous êtes bien peu maître de vous... et à propos d'une niaiserie encore... Que serait-il donc arrivé, je vous le demande, s'il s'était agi de quelque chose de sérieux? Je doute fort que vous fassiez votre chemin dans la politique, mon pauvre monsieur Chopinelle.
--Comment,--m'écriai-je malgré moi, indignée de tant d'audace,--si ton mari eût ouvert cette lettre!
--Il savait quel était le cadeau que je voulais lui donner pour sa fête; notre surprise était manquée, voilà tout...
Et Ursule me regarda fixement sans rougir.
Ses traits étaient aussi calmes, aussi riants que si elle eût dit la vérité.
Nous étions restés sous le vestibule.
M. Sécherin nous rejoignit, souriant toujours, gai toujours comme d'habitude.
Ursule s'écria, dès qu'elle le vit:
--Votre mère est bien fâchée de mon enfantillage, n'est-ce pas? Après tout, ce que j'ai fait était très-mal. Mon Dieu... mais maintenant j'y pense, savez-vous que j'avais l'air de craindre que vous ne lussiez cette lettre? Tenez, je suis sûre que votre mère vous aura parlé dans ce sens; et elle aurait eu raison, car les apparences semblent être contre moi.
--Ah! ah! ah! dit M. Sécherin en riant aux éclats.
--Est-ce que tu es folle... avec tes apparences? Au contraire... à mon grand étonnement, au lieu de se fâcher de ce que tu lui avais ôté la lettre des mains, quand tu as été partie, maman m'a regardé fixement sans me dire un mot; puis elle m'a demandé mon bras et elle est rentrée dans sa chambre; je n'ai pas pu en tirer une parole.
Ursule secoua tristement la tête et dit:--Voyez-vous, mon ami, j'en étais sûre; voilà votre mère fâchée contre moi. Que je m'en veux donc d'avoir agi ainsi comme une étourdie! Tenez... je ne me le pardonnerai jamais.
Et une larme brilla dans les yeux d'Ursule.
--Allons, allons, s'écria son mari d'un air attendri,--voilà que tu vas te bouleverser, te faire du mal pour une bêtise... quand je te dis que maman n'a pas prononcé un mot; voyons, sois donc tranquille.
--C'est justement pour cela; son silence m'accuse, elle est profondément blessée, elle aura au moins pris cette folie pour un manque d'égards de ma part.
M. Chopinelle s'esquiva pendant que M. Sécherin consolait Ursule.
Je prétextai une migraine pour monter chez moi.
Ursule et son mari m'accompagnèrent jusqu'à ma porte, et me souhaitèrent le bonsoir.
Je restai seule.
Ursule était coupable... je ne pouvais pas conserver le moindre doute à ce sujet.
Mon cœur se serra; j'éprouvai une des plus douloureuses angoisses que j'aie jamais ressenties... Ursule m'avait menti! toujours menti!
Elle était fausse; sa mélancolie éplorée, sa tristesse rêveuse, ses besoins d'idéalité, ses scrupules, qui s'effarouchaient de ce qui n'était pas d'une délicatesse exquise, tout cela n'était qu'un jeu, qu'une apparence.
Je m'étais apitoyée sur ses souffrances morales, et elle ne souffrait pas; elle avait commis une faute, et cela même sans l'excuse de la passion, de l'entraînement que peut inspirer un homme éminemment doué.
Elle avait sacrifié ses devoirs à un homme ridicule dont elle rougissait, car elle le raillait, car elle le reniait avec une imperturbable assurance.
Dans cette scène qui pouvait la perdre, son front était resté calme, intrépide; elle avait conjuré l'orage qui allait éclater avec une présence d'esprit, avec un sang-froid, avec une audace qui m'épouvantaient.
Ces découvertes me firent un mal horrible.
Hélas! je l'avoue à ma honte, peut-être l'amertume de mon désillusionnement s'augmenta-t-elle encore du dépit qu'on éprouve toujours d'être dupe de sa propre bonté.
Pourtant non... non... plus je rappelle mes souvenirs, plus il me semble que je fus surtout accablée de cette pensée: que je n'avais plus de sœur, que celle en qui je mettais tant d'espérances n'était plus digne de cette amitié.
Je passai une nuit triste et agitée.
Le lendemain matin, à mon réveil, ma femme de chambre me dit que M. Sécherin était déjà venu plusieurs fois savoir quand je pourrais le recevoir: il avait absolument à me parler.
Assez inquiète, je m'habillai à la hâte, j'envoyai chercher mon cousin.
Il vint bientôt, il me parut triste et soucieux.
--Qu'avez-vous à me dire, mon cher cousin?
--Quelque chose de très-grave... ma cousine. Comme vous êtes de la famille, et la meilleure amie de ma femme, nous ne devons pas avoir de secret pour vous... Devinez ce qui m'arrive? Une tuile qui me tombe sur la tête. Jamais je ne me serais douté de cela... Mais quand les gens âgés se mettent quelque chose dans la tête...
--Je ne comprends pas, mon cousin.
--Vous seriez-vous jamais doutée que maman fût dure et injuste pour ma pauvre femme?--s'écria--il.--Eh bien! cela est pourtant. Cette nuit, Ursule m'a tout conté en fondant en larmes, j'en avais le cœur navré; croiriez-vous que, quand je ne suis pas là, maman la traite avec injustice? qu'elle la bourre, qu'elle la gronde?... et Ursule... comme une pauvre brebis du bon Dieu qu'elle est, souffre tout cela sans se plaindre? Il a fallu la scène d'hier pour combler la mesure.
--La scène d'hier?
--Mais oui... certainement... Ursule m'a tout raconté... Les soupçons absurdes de maman à propos de cette lettre de Chopinelle, c'est ça surtout qui a profondément blessé ma femme, et il y avait bien de quoi. Car enfin, comme ma femme me le disait cette nuit; «Tu comprends bien, mon pauvre loup, que tant qu'il s'est agi de choses indifférentes, j'ai pu me taire; mais maintenant il s'agit d'un soupçon qui porte atteinte à ton honneur et au mien, je ne puis me résigner plus longtemps au silence envers toi. Ce serait presque avouer que ta mère a raison de m'accuser.» Mais voilà ce que c'est,--s'écria M. Sécherin,--les belles-mères et les brus, c'est le feu et l'eau, c'est le diable à confesser.
J'aurais du m'attendre à cela, et encore, non, car ma pauvre femme ne soufflait jamais un mot, elle cédait en tout à maman... Elle est si bonne! si excellemment bonne!
Et il se mit à marcher avec agitation.
Je vis qu'Ursule, dans la crainte d'être prévenue par sa belle-mère, avait tout avoué à son mari, et usé de son influence pour s'innocenter complétement.
Quoique je fusse indignée de la conduite d'Ursule et peinée de l'aveuglement de son mari, je ne voulus pas dire un mot qui pût éveiller ses soupçons, mais je tâchai de calmer l'irritation qu'il semblait avoir contre sa mère.
--Tout ceci s'apaisera, mon cher cousin,--lui dis-je;--vous le savez, le cœur d'une mère est toujours un peu ombrageux, un peu jaloux. C'est le défaut de la véritable tendresse.
--Aussi, je ne lui en veux pas, à la bonne femme. Je n'aurais, d'ailleurs, qu'à lui dire une chose bien simple: Vous prétendez, maman, que Chopinelle fait la cour à ma femme depuis trois mois! Eh bien! c'est justement depuis trois mois que ma femme est plus gentille pour moi qu'elle ne l'a jamais été... Mais c'est que c'est vrai, cousine; vous n'avez pas idée comme depuis trois mois surtout Ursule me câline, comme elle me gâte; c'est mon gros loup par-ci, mon bon chien par-là, car Ursule fait comme votre tante voulait que je fisse; c'est une justice à lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-là pour quand nous sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois, jamais, jamais je n'ai été plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne sont pas des rêves, des propos, cela!... C'est la vérité, je l'ai éprouvé, je l'éprouve! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce serait la même chose... Ah! ah! ah!--ajouta-t-il en riant sincèrement,--ma femme amoureuse de Chopinelle... Peut-on avoir une idée pareille? mais c'est du délire... Et comme Ursule me le disait encore cette nuit, si ça n'avait pas été pour ne pas faire une malhonnêteté à Chopinelle, et le butter contre le chemin vicinal qui me serait si nécessaire à ma fabrique, il y a beau temps qu'elle l'aurait envoyé promener avec ses duos; il l'ennuyait à périr, il lui écorchait les oreilles; car, au lieu de chanter, il paraît qu'il crie comme un diable enrhumé, à ce que dit Ursule. Ça m'avait toujours bien fait un peu cet effet-là, mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami intime. Je vous demande un peu où il faut que maman ait la tête pour imaginer de pareilles choses? Un gros garçon si bêtement fat! Enfin, il faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, puisque ma pauvre Ursule, malgré ses larmes, en a tant plaisanté cette nuit, que nous avons fini par en rire comme deux enfants. Elle est si drôle, si gaie, ma femme, quand elle s'y met... Vous n'avez pas d'idée de ça, cousine, parce que, devant vous, elle s'observe dans la crainte de vous paraître mauvais ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de petite réjouie comme elle; c'est pour cela que ça m'affecte tant de la voir triste; c'est qu'aussi il faut avoir un cœur de pierre pour l'affliger, pauvre cher agneau... et maman, qui est si bonne d'ordinaire, va justement la prendre en grippe... Elle... elle...
--Je suis sûre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien à se reprocher; mais, vous le savez, la vieillesse est soupçonneuse... et puis, enfin, il me semble que madame votre mère ne vous a rien dit contre votre femme jusqu'à présent?
--Non sans doute, mais, tenez, ça ne va pas manquer d'arriver; maintenant je comprends l'air que maman avait hier soir. C'est dans son caractère de ne rien faire à demi, voyez-vous... Ce silence-là présage une forte scène; je connais maman, elle ne dit que quand elle a à dire, mais alors... elle devient terrible.
--Les familles les plus unies ne sont pas à l'abri de ces discussions, vous le savez, mon cousin... mais ces légers orages passent et s'oublient bientôt.
--Sans doute, mais après ça, comme me disait Ursule, pour éviter ces orages dont vous parlez, peut-être, pour nous comme pour maman, serait-il mieux de vivre un peu plus séparés... Il y a, à deux portées de fusil d'ici, une très-jolie maison à vendre; nous nous y établirions avec ma femme en laissant ceci à maman; vous comprenez, elle serait bien plus à son aise... car après tout, comme disait Ursule, c'est pour maman... ce que nous en ferions.
--Quitter votre mère! mon cousin... prenez garde... depuis si longtemps elle est habituée à vivre près de vous.
--Oh! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions tous les jours, plutôt deux ou trois fois qu'une... Et puis, vous concevez, Ursule a la poitrine très-délicate malgré son air de bonne santé; les heures de repas de maman sont si différentes de celles dont ma femme avait l'habitude, qu'elle a toutes les peines du monde à s'y faire. A la longue, elle en tomberait malade; elle a lutté tant qu'elle a pu sans me rien dire, la pauvre petite, mais à cette heure elle m'a avoué qu'elle ne pouvait plus tenir.
--Ainsi, mon cousin, vous voilà presque décidé à vous séparer de votre mère. Cette résolution est bien grave; il me semble qu'elle a été prise très-brusquement: hier vous n'y songiez pas.
--Non, sans doute... c'est-à-dire quelquefois, ma femme m'en avait parlé à bâtons rompus; mais cette nuit, elle m'a fait comprendre qu'après tout ce qui s'était passé, ça serait pour maman et pour nous le parti le plus convenable, et je suis tout à fait de son avis... Maintenant que je sais que maman est injuste envers ma femme, tôt ou tard ça jetterait du froid dans nos relations. Est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons raison d'agir ainsi, ma cousine? Oh! d'abord, Ursule m'a dit: Avant tout, consulte Mathilde, et suivons son conseil.
--Puisque vous me demandez mon conseil, je vous engagerai à patienter encore. Votre pauvre mère ne s'attend pas à cette séparation soudaine; ce serait pour elle un coup terrible.
--Vous croyez, cousine?
--Mais vous, n'en éprouvez-vous donc aucun?
--Certes, j'éprouverais un affreux chagrin, s'il s'agissait de quitter maman tout à fait... je ne sais pas même si je pourrais m'y résoudre; mais il ne s'agit que de nous aller établir à deux petites portées de fusil de cette maison, pas davantage...
--Malgré tout, croyez-moi, cette détermination lui serait très-pénible; ne vous pressez pas... croyez-moi, attendez... réfléchissez...
Une des servantes de madame Sécherin entra et dit à mon cousin;
--Monsieur, madame Sécherin vous dit de venir la trouver; elle prie aussi madame de vouloir bien vous accompagner. Elle attend dans la chambre aux trois fenêtres...
--Dans la chambre de feu mon père!...--dit mon cousin en me regardant avec un étonnement mêlé de crainte;--qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Depuis la mort de papa, ma mère ne va jamais dans cette chambre que pour prier; c'est, pour elle, comme une chapelle... Tenez, cousine, vous n'avez pas d'idée de la tristesse, de la peur que ça me cause... je connais ma mère, il va se passer quelque chose de très-grave.
Très-étonnée d'être aussi convoquée par madame Sécherin, je suivis mon cousin avec un noir pressentiment.
J'ai conservé un long ressouvenir de cette scène de famille. Il me semble qu'elle a dû bien des fois se renouveler. Les sentiments qui s'y trouvaient en jeu étaient, sont et seront toujours profondément humains.
L'entretien que je venais d'avoir avec M. Sécherin me prouvait évidemment ce que j'avais à moitié deviné: qu'Ursule, loin de souffrir de la vulgarité de son mari, affectait de la partager, afin d'assurer davantage encore son influence sur lui.
La ruse, l'habileté de ma cousine m'effrayèrent.
J'eus hâte de quitter Rouvray; je me repentis d'y être venue; un secret pressentiment me disait que ce voyage me serait fatal.
En me rappelant mon enfance, les humiliations que mademoiselle de Maran avait fait souffrir à ma cousine à cause de moi, en comparant ma position à la sienne, je commençai à me persuader que, malgré ses continuelles assurances d'affection, Ursule était trop fausse, trop perfide, trop intéressée, pour n'être pas aussi profondément envieuse.
Je sentais vaguement qu'elle ne pouvait pas m'avoir pardonné les avantages apparents que j'avais toujours eus sur elle, et que tôt ou tard elle chercherait à s'en venger.
Le sang-froid, l'audace que je lui avais vu développer la veille m'épouvantaient.
Une femme aussi jeune, aussi belle, aussi hardie, aussi adroite, aussi perverse, me paraissait la plus dangereuse créature du monde.
Ne rougissant de rien, osant tout, mentant avec une imperturbable effronterie, joignant le don des larmes touchantes au plus séduisant sourire... spirituelle, charmante et sans âme... que ne pouvait-elle pas entreprendre? qui pouvait lui résister? à quoi ne réussirait-elle pas?
En suivant M. Sécherin pour aller rejoindre sa mère, je songeais à l'adresse infinie avec laquelle Ursule avait préparé son mari aux révélations que madame Sécherin allait sans doute lui faire.
J'entrai avec mon cousin dans la chambre où l'attendait sa mère.
CHAPITRE IX.
LA FEMME ET LA BELLE-MÈRE.
Il y avait quelque chose d'imposant, de lugubre dans l'aspect de cet appartement, qui avait été celui de feu M. Sécherin.
Sa veuve, par un pieux souvenir, avait laissé cette pièce dans l'état où elle se trouvait lors de la mort de son mari.
Çà et là, sur les meubles, on voyait quelques fioles encore remplies de médicaments; sur un bureau une lettre à demi écrite, sans doute la dernière que la main de M. Sécherin eût tracée... était recouverte d'un globe de verre...
Cet appartement, toujours fermé, était humide, froid comme un sépulcre, sa tenture sombre; le faible jour qu'y laissait pénétrer une persienne entr'ouverte augmentait encore la désolante tristesse de ce séjour, où tout rappelait d'une manière si frappante et si funèbre l'agonie et la mort.
Malgré moi je frissonnai; mon cousin pâlit et s'approcha de sa mère avec une crainte respectueuse.
Madame Sécherin était, selon son habitude, vêtue de noir; elle avait substitué un bonnet de veuve au bavolet blanc qu'elle portait ordinairement. Ses cheveux en désordre s'échappaient de cette triste coiffure, ses sourcils gris étaient froncés, ses lèvres contractées douloureusement; sa physionomie avait un beau caractère de tristesse, de souffrance et de sévérité, qui m'émut et qui m'imposa profondément.
Tout à coup, sans proférer une parole, madame Sécherin tendit ses bras à son fils; il s'y jeta en pleurant, pendant quelques moments il tint sa mère étroitement embrassée.
Celle-ci disait d'une voix étouffée:--Mon enfant... mon pauvre enfant... du courage...
M. Sécherin essuya ses yeux et dit à sa mère avec émotion:
--Mon Dieu! maman, pourquoi nous faire venir ici, dans la chambre de mon père? Ça vous rappelle à vous, et à moi aussi, de bien cruels moments; cela vous fait mal... ça n'est pas raisonnable.
--Cet endroit est sacré pour moi, mon enfant; tu le sais; j'y viens souvent prier... C'est comme un saint lieu... Il me semble que ton pauvre père me voit et m'entend mieux quand je suis ici.
Puis s'adressant à moi:
--Madame, vous êtes de la famille, vous êtes un ange de vertu, de bonté... C'est pour cela que je me suis permis de vous appeler... Vous avez de l'amitié pour mon fils, vous savez s'il est honnête et bon, vous ne nous abandonnerez pas? Vous ne serez pas contre nous! vous serez pour la justice, n'est-ce pas?
Et madame Sécherin tendait vers moi ses mains tremblantes.
--Madame... je ne sais en quoi je puis...
--Je vais tout vous dire... et quoique cette malheureuse femme vous appelle sa sœur, vous serez juste...--j'en suis bien sûre...--vous ne pouvez avoir rien de commun avec les méchants.
M. Sécherin me regarda, me fit un signe d'intelligence comme pour me dire qu'il devinait la pensée de sa mère.
Celle-ci prit la main de son fils dans les siennes, le regarda avec une sollicitude touchante et lui dit d'une voix profondément émue:
--Mon enfant, s'il t'arrivait un grand malheur, tu viendrais à moi, n'est-ce pas? tu te consolerais près de moi... Je te tiendrais lieu de tout ce que tu aurais perdu... tu ne serais jamais tout à fait malheureux, puisque tu m'aurais, n'est-ce pas?
--Mais, maman... pourquoi me dire cela?
--Écoute, écoute; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur n'abandonne jamais ceux qui sont bons et honnêtes... entends-tu? Si un cœur faux et méchant les trompe, eh bien! ils trouvent, pour se consoler, un cœur tout dévoué à eux... le cœur d'une mère... et avec cela... ils oublient les indignes créatures qui les abusent... Du courage, mon pauvre enfant... du courage.
Sans doute madame Sécherin voulait et croyait préparer son fils au terrible coup qu'elle allait lui porter en lui révélant la conduite d'Ursule.
M. Sécherin me parut impatient de ces préliminaires.
Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation, s'écria:
--Il faut la quitter... l'abandonner sans la revoir... entends-tu? Voilà ce qu'elle mérite... Mais je te resterai, moi...
--Mais encore une fois, maman, expliquez-vous...
--Eh bien!... mon fils...
--Eh bien!...
--Mon fils, ta femme te trompe...--dit madame Sécherin d'une voix émue, en regardant mon cousin avec effroi.
Elle s'attendait à une crise violente; que devint-elle lorsqu'elle vit son fils hausser les épaules en disant simplement:
--Tenez, maman, laissons cela; je sais ce que vous voulez dire... Vous voulez parler de Chopinelle? Eh bien! entre nous, ça n'a pas le bon sens.
Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant son fils accueillir ainsi cette révélation, qu'elle croyait si accablante. Son instinct de mère l'éclaira tout à coup, elle s'écria:--Elle m'a prévenue, elle m'a prévenue!--Et elle cacha sa tête dans ses mains.
--Eh bien! oui...--s'écria son fils,--oui, ma femme m'a prévenu qu'hier vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Chopinelle était une lettre d'amour; elle m'a prévenu que vous croyiez que cet homme l'aimait, et qu'elle l'aimait aussi... Eh bien, maman, vous vous trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et embrassez-moi... Seulement, si j'avais été moins confiant envers Ursule que je ne le suis... ça aurait pu me faire beaucoup de peine... car ça m'aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite femme.
Mon cousin paraissait si complétement rassuré, si aveuglément persuadé de l'honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible, décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles.
Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel et s'écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de ses entrailles:
--Par la mémoire sacrée de votre père! aussi vrai que Dieu est au ciel... que je sois punie comme sacrilége pour l'éternité, si votre femme n'est pas coupable...
Cette accusation était formidable... Ce serment solennel avait une telle autorité dans la bouche d'une femme pieuse et austère, que M. Sécherin, malgré sa foi profonde dans Ursule, devint pâle comme un linceul.
Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mère avec une angoisse indicible.
Je fus aussi étonnée qu'effrayée de l'expression de douleur, de rage, de désespoir qui durant un instant donna un caractère d'énergie presque sauvage aux traits de M. Sécherin, ordinairement si débonnaires.
--Les preuves... les preuves de cela, ma mère!...--s'écria-t-il.
--Des preuves, tu demandes des preuves... et je t'ai juré, et je te jure par la mémoire sacré de ton père!--dit madame Sécherin d'un ton de douloureux reproche.
--Mon Dieu!... mon Dieu!... est-ce possible? est-ce possible?--s'écria M. Sécherin en cachant sa tête dans ses mains avec accablement.
Sa mère continua:
--Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sûre... mais ce démon me l'a arrachée... J'ai été si bouleversée de son audace que je n'ai pas pu dire un mot... Et puis je voulais encore une fois bien me recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire... Toute cette nuit j'ai pensé à cela... Je me suis rappelé ce que j'avais vu, leurs signes d'intelligence, leur manége. J'ai prié le ciel de m'éclairer; ce matin je suis venue ici, je me suis mise à genoux, j'ai supplié ton pauvre père, qui nous voit et qui nous entend, de m'inspirer aussi... Mes prières ont été exaucées... Je me suis sentie... si convaincue de ce que je le dis, que j'en fais le serment... entends-tu? le serment sacré... Tu me connais... je mourrais plutôt que d'accuser un innocent; je ne damnerais pas mon âme pour l'éternité par un sacrilége!... il faut donc que ce soit une révélation d'en haut qui me dise que cette malheureuse est coupable.
--C'est vrai! ma mère ne ferait pas un sacrilége; il faut qu'elle soit bien sûre, et pourtant... Mon Dieu!... que croire?... que croire?...--murmurait M. Sécherin d'une voix sourde, en appuyant avec violence ses deux poings fermés sur son front.
Sa mère leva les yeux au ciel d'un air suppliant, puis s'approcha de son fils, appuya ses deux mains vénérables sur ses épaules, et lui dit avec un accent de pitié, de tendresse ineffable:
--Il faut croire ta mère, car le bon Dieu l'inspire, mon pauvre enfant; il m'a sans doute choisie pour te porter ce coup cruel, parce que je puis le consoler, te calmer, te guérir... Nous vivrons seuls tous les deux, comme autrefois... Oh! tu verras, tu verras, tu ne t'apercevras pas de l'absence de cette mauvaise femme... Tu me trouveras là... toujours là... Je serai avec toi bien plus encore que je n'y ai été jusqu'à présent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je t'étais moins nécessaire... depuis qu'elle était ici... elle... Je n'osais pas te le dire, mais cela me faisait de la peine... oh! bien de la peine! C'est cela qui augmentait encore la tristesse que j'avais depuis la mort de mon pauvre mari. Mais maintenant je tâcherai d'être plus gaie. Je le serai pour tu distraire... je t'en réponds... j'en suis sûre... tu verras... tu verras...--dit la pauvre mère en essayant de sourire à travers ses larmes.--Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse; je t'assure que tu ne t'ennuieras pas un instant avec moi... J'ai encore de bons yeux... Eh bien! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de tes travaux... Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet; tu t'endormiras béni par ta mère. Nous mènerons une existence bien douce, bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant... oh! tant,... que tu n'auras rien à regretter.
A ce moment une porte s'ouvrit.
Ursule entra...
Je suis persuadée qu'Ursule avait écouté le commencement de cet entretien et qu'elle avait habilement ménagé son entrée.
Pressentant le grave événement qui allait se passer, elle avait redoublé de coquetterie dans sa parure...
Je la vois encore arriver calme, souriante, ingénue; jamais elle ne m'avait semblé plus jolie... Elle portait des manches courtes qui laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable perfection; sa robe de mousseline anglaise fond blanc, à petits dessins bleus, un peu décolletée, montrait ses charmantes épaules et dessinait à ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui lui manquait avant son mariage; ses cheveux bruns, épais, lissés en bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col et encadraient à ravir son visage frais et rosé; une frange de longs cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu foncé.
En entrant elle jeta un coup d'œil furtif à son mari, en lui faisant un petit signe de tête rempli de grâce.
Le regard d'Ursule fut si chargé de tendresse et de langueur... que M. Sécherin, malgré l'angoisse où il était plongé, ne put s'empêcher de rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration...
Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'éclaircit tout à coup; il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés; de ce moment il sembla fasciné par l'influence irrésistible de cette séduisante beauté.
Je le répète, de ma vie Ursule ne m'avait semblé plus ravissante.
Ma cousine paraissait complétement ignorer ce qui se passait.
Elle salua respectueusement sa belle-mère, s'assit non loin d'elle, sur un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa ses jambes l'une sur l'autre, de façon à ce que sa robe découvrît la cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement chaussé d'un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.
Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces détails, en apparence puérils, si j'insiste même sur la pose d'Ursule, c'est que je suis certaine que tout, jusqu'à cette pose remplie d'une coquetterie provocante, avait été calculé par ma cousine avec une incroyable habileté.
Fut-ce hasard ou réflexion?... Ursule s'assit justement sous le rayon de soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des persiennes entr'ouvertes.
Jamais je n'oublierai ce contraste frappant.
Là, Ursule, dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse, de la plus fraîche parure, semblait entourée d'une lumineuse auréole rendue plus éblouissante encore par le triste demi-jour où restait l'autre partie de cette chambre.
Plus loin, dans l'ombre, était la mère de M. Sécherin, lugubrement vêtue de deuil, pâle, désolée, courbée par le chagrin et par la vieillesse.
Hélas! lorsque je vis la question qui s'agitait posée pour ainsi dire entre ces deux femmes, dont l'une touchait à la tombe, et dont l'autre touchait au printemps de la vie, je fus saisie d'une tristesse immense.
J'allais assister à l'une de ces luttes fatales si communes dans la carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus sacrés et les passions les plus humaines.
Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mère, par cela qu'elle était vieille, parce qu'elle était mère. Mon cœur se navra d'un douloureux pressentiment... Je me souvins qu'à l'instant même où, s'ingéniant de toutes les forces de son cœur pour consoler son fils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions qu'elle lui réservait, et lui demandait ce qu'il pouvait regretter... à ce moment même entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaçante.
Funeste hasard, funeste rapprochement qui semblait dire à ce malheureux homme: CHOISIS... Il faut désormais passer ta vie avec cette femme austère, pieuse, au visage flétri par la tristesse et par les années, ou avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les séductions...
Sans doute l'instinct maternel de madame Sécherin lui révéla la grandeur et le danger de la lutte qu'elle allait avoir à soutenir.
Sa physionomie n'avait jusqu'alors exprimé que les sentiments les plus tendres; à la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se contractèrent violemment et révélèrent l'indignation, le mépris et la haine.
Stupéfaite de l'audace de ma cousine, madame Sécherin avait un moment gardé le silence. Tout à coup elle s'écria:
--Que venez-vous faire ici?... sortez... sortez...--Et, se levant à demi sur son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigt impérieux.
Ursule regarda d'abord sa belle-mère avec un étonnement naïf et douloureux, puis elle interrogea M. Sécherin d'un coup d'œil rempli de douceur et de résignation.
--Mais, maman...--dit celui-ci en hésitant.
--Je veux qu'elle sorte, je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa présence cette chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester ici... Je veux qu'elle sorte, mon fils. Entendez-vous? je veux qu'elle sorte!
M. Sécherin fit un mouvement d'impatience et dit à sa mère:
--Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non plus.
--Vous la soutenez!... vous la soutenez!--s'écria madame Sécherin en joignant les deux mains, puis elle répéta en les laissant retomber avec accablement...--Il la soutient encore!
Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, où commençait à briller une larme, lui dit d'une voix émue, tremblante:
--Mon Dieu... mon Dieu, mon ami... qu'est-ce que cela signifie?
--Et vous, madame,--ajouta-t-elle en se retournant d'un air suppliant vers sa belle-mère,--dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour mériter un tel traitement?
--Ce que vous avez fait? Vous avez fait le malheur de mon fils... Vous l'avez indignement trompé... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai éclairé... et il a pour vous tout le mépris, toute l'aversion que vous méritez.
A ces mots, prononcés d'une voix éclatante, Ursule regarda son mari dans une angoisse inexprimable; elle cacha sa tête dans ses mains, et ne dit que ces mots, d'un ton de reproche navrant:--Ah! mon ami!
Elle appuya son visage sur le dossier du divan; on ne vit plus que ses blanches et charmantes épaules agitées par une sorte de tressaillement.
--Maman,--s'écria M. Sécherin en frappant du pied,--pourquoi dites-vous cela? pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion, du mépris pour ma femme?
--Parce qu'elle le mérite. Tu sais bien... qu'elle le mérite... Viens... viens, mon pauvre enfant, laissons-la...--Et madame Sécherin fit un mouvement pour se lever.
--Cela ne peut se passer ainsi!--s'écria son fils;--il ne s'agit pas d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a commise, dites-vous... Écoutez donc, maman; il s'agit du bonheur de toute ma vie, à moi; vous sentez bien que je n'irai pas, certes, sacrifier cela légèrement.
--Légèrement, légèrement, mon fils? quand je vous ai juré que cette femme était coupable!
--Elle est coupable, elle est coupable... cela vous est bien aisé à dire... Je ne puis pas, moi... renoncer à tout le bonheur de ma vie, parce que vous êtes persuadée d'une chose...
--Tout le bonheur de votre vie, elle? et que suis-je donc pour vous, moi?--s'écria madame Sécherin indignée.
--Mais, mon Dieu, maman, vous êtes ma mère, je vous respecte, je vous aime tendrement. Mais,--s'écria-t-il avec déchirement,--j'aime aussi passionnément Ursule, je l'aime comme on aime la première, la seule femme qu'on ait aimée, et je ne la sacrifierai jamais; non, je ne la sacrifierai jamais à vos préventions si elles ne sont pas fondées...
--Vous m'accusez donc d'être parjure, malheureux enfant!
--Je ne vous accuse pas... Vous me dites que ma femme est coupable; eh bien, prouvez-le-moi!
Madame Sécherin s'écria avec un accent d'indignation terrible:
--Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous fais ici à la face du Dieu qui m'entend... par la mémoire sacrée de votre père?...
--Au nom du ciel, maman, ne vous fâchez pas... Je voudrais ne pas douter de ce que vous dites; mais enfin, après tout, vous pouvez vous tromper de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l'éloignement que vous ressentez pour ma femme, et prendre pour une révélation d'en haut ce qui n'est que la suite de votre aversion pour elle; car, puisque nous en sommes là, je vous dirai que je sais d'aujourd'hui seulement que vous n'aimez pas ma femme... et cela m'explique maintenant bien des choses...
--Eh bien! oui, je la hais, oui, je la méprise, parce qu'elle vous a indignement trompé, parce qu'elle déshonore votre nom... et je ne souffrirai pas qu'une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre père et moi avons toujours honoré.
Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots étouffés.
Son mari rougissant de colère s'écria:
--Ma mère... il ne faut pas abuser de votre position... Encore une fois, si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voilà... accusez-la. Si elle ne peut se défendre... si elle est coupable, je serai sans pitié pour elle... Mais jusque-là... ne l'insultez pas... Non... je ne souffrirai pas qu'on l'insulte devant moi...
--Entendez-vous? Il me menace... Mon Dieu! tu l'entends... il me menace dans la chambre où son père est mort...
--Mon Dieu! maman... maman... pardonnez-moi,--s'écria M. Sécherin, en se jetant aux genoux de sa mère et en saisissant sa main, qu'elle retira avec indignation.
Tout à coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes.
Je la considérai attentivement. Pour la première fois, je m'aperçus de ce que je n'avais peut-être pas su remarquer jusqu'alors, c'est que ses yeux, quoique baignés de pleurs, n'étaient ni rouges ni gonflés; ils paraissaient peut-être même plus brillants encore sous les larmes limpides qui coulaient doucement, je dirais presque coquettement, si je les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la véritable douleur.
Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant; les traits les plus enchanteurs m'avaient toujours semblé défigurés par la contraction nerveuse du désespoir.
Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle.
--Mon ami,--lui dit-elle d'une voix ferme, digne, touchante,--jamais je ne serai un sujet de désaccord entre votre mère et vous; j'ai eu le malheur de lui déplaire, je me résigne à mon sort. Elle vous affirme que je suis coupable, elle vous l'atteste par un serment solennel; ne lui faites pas l'injure d'en douter... Croyez-la... Oubliez-moi comme une femme indigne de vous... Mathilde me ramènera chez mon père; vous resterez auprès de votre mère, et vous lui ferez oublier par votre tendresse le chagrin que je lui ai fait, hélas! bien involontairement.
Madame Sécherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement:
--Croyez-vous que vous réparerez ainsi le mal que vous avez fait à mon fils? Il aurait pu épouser une femme digne de lui! Grâce à vous, le voilà seul maintenant et pourtant enchaîné pour la vie... Heureusement je lui reste... et je le consolerai de tout.
--Ah! ne craignez rien, madame, je le sens là,--et Ursule appuya ses deux mains sur son cœur,--dans peu de temps votre fils sera libre... Il pourra mieux choisir,--ajouta-t-elle avec un accent de tristesse lugubre, comme si sa tombe eût déjà été entr'ouverte.
M. Sécherin ne tint pas à ce dernier trait; il fondit en larmes; il était aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa main qu'il couvrit de baisers en lui disant d'une voix entrecoupée:
--Ma pauvre femme... calme-toi... calme-toi... ma mère ne pense pas ce qu'elle dit... n'y fais pas attention, pardonne-la... Est-ce que je t'accuse, moi? est-ce que je peux vivre sans toi? est-ce que je ne suis pas sûr de ton cœur?
La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondément. J'étais révoltée de la fausseté d'Ursule, mais que pouvais-je dire?
Madame Sécherin, voyant le brusque revirement de son fils, s'écria:
--Ainsi donc vous me sacrifiez à cette hypocrite? ainsi donc il suffit de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mère?
M. Sécherin se releva brusquement et répondit en se contenant à peine:
--Mais vous voulez donc me rendre fou... ma mère? Une dernière fois... avez-vous, oui ou non, des preuves contre ma femme?... Vous croyez que Chopinelle a fait la cour à Ursule, et qu'il l'aime, n'est-ce pas? Eh bien! moi, je ne le crois pas... Vous croyez que la lettre qu'il lui a écrite hier était une déclaration ou une lettre d'amour; eh bien! moi, je ne le crois pas... Vous dites que ma femme fera mon malheur; eh bien! moi, je vous déclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des hommes. J'ai d'innombrables preuves de l'affection d'Ursule, de son amour, de sa tendresse... Maintenant, pour l'accuser, il me faut des preuves, mais des preuves positives, irrécusables, de sa perfidie et de sa trahison... Jamais je n'aurais le courage de sacrifier mon bonheur à vos antipathies.
--Mais moi je saurai sacrifier le vœu le plus cher de ma vie au bonheur de votre mère, mon ami,--s'écria Ursule avec une dignité touchante.--Ma présence lui est importune. Eh bien! c'est à moi de m'éloigner... N'oubliez jamais que votre mère est votre mère!... Depuis votre enfance, elle vous a comblé de soins, de tendresse; moi, je vous aime depuis un an à peine; mon affection ne peut donc pas se comparer à la sienne... Si j'avais été assez heureuse pour vous avoir consacré de longues années, j'essaierais de lutter peut-être contre les injustes préventions de votre mère que j'aime, que je respecte. Mais, hélas! j'ai si peu fait pour vous, j'ai si peu de droits à faire valoir, que je subirai mon sort sans me plaindre... Adieu... adieu... et pour toujours... Adieu.
Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux.
Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de s'asseoir; et, se retournant vers madame Sécherin, il s'écria:
--Vous voyez bien, mère, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des créatures...
Madame Sécherin sourit amèrement.--Êtes-vous assez aveugle... assez insensé de croire à ses protestations hypocrites?... Ne voyez-vous donc pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle fait la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?
--Non, madame, ne croyez pas cela,--dit tristement Ursule;--je me tais, parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint à mes yeux que l'amour d'une mère pour son fils! Si j'osais comparer l'amour d'une femme pour son mari à cette affection sacrée, je vous dirais que je comprends toutes les jalousies, tous les dévouements, si aveugles qu'ils soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un mot, madame: depuis le commencement de cette discussion cruelle, Mathilde, ma cousine, ma sœur, est restée silencieuse; vous connaissez ses vertus, son caractère loyal; ah! si elle m'avait crue coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle m'eût condamnée. Hélas! madame, je sais combien elle souffre de ne pouvoir me défendre... mais me défendre... c'est vous accuser... vous accuser presque de sacrilége... aussi est-elle obligée de se taire.
--Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?--s'écria la malheureuse mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers moi.--Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne puisse pas dire que votre silence l'absout.
Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le courage, je ne pus donc que répondre:
--Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...
--Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son innocence!--s'écria M. Sécherin.
--Qu'importe cela? se hâta de dire tristement Ursule?--Ma cousine a beau proclamer mon innocence; entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez pas à hésiter un moment... Seulement, madame,--s'écria Ursule d'une voix entrecoupée par les sanglots,--seulement, comme je tiens à emporter avec moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement par pitié!
--Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma surveillance,--s'écria madame Sécherin mise hors d'elle-même par tant de fausseté...--Ah! je porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes premiers soupçons, je les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait mieux épiée que moi... lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de force à lutter avec vous... Ne restiez-vous pas des heures entières enfermée avec ce monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?
--Mais, mon Dieu, madame, vous êtes venue souvent dans l'appartement où j'étais... Mon mari, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.
--Mais vous ne comprenez donc pas,--s'écria madame Sécherin,--que c'est justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant tout pour la reprendre.
--Encore cette lettre... Ça n'a pas le bon sens,--dit M. Sécherin,--tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait pour moi.
--Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis pourtant innocente, moi,--s'écria Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin.--Vous voyez bien que vous n'avez aucune preuve réelle contre moi... Je me soumets à tout, j'abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous, j'irai vivre dans l'obscurité, dans la douleur, dans les regrets; mais au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari; je ne vous demande que cela... oh! que cela, pour m'aider à passer le peu de jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse, c'est l'amour aveugle que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi... Soyez seulement juste... ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule, qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.
Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin.
Celle-ci la repoussa durement en s'écriant:
--Ne me touchez pas, infâme hypocrite.
M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.
Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix tremblante de colère:
--Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge... Je te déclare innocente, et quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, je te regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.
--Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la folie,--s'écria madame Sécherin.--Prends bien garde... tu te couvriras de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra même plus te plaindre.
Ces derniers mots de la belle-mère d'Ursule furent d'une grande imprudence, ils blessaient au vif l'amour-propre de M. Sécherin; aussi reprit-il avec irritation:
--Eh bien! j'aime mieux dire ridicule qu'injuste, traître, et méchant.
--Pour qui dites-vous cela... mon fils? répondez.
--Je ne m'explique pas... Cette scène a assez duré; elle fait un mal horrible à ma femme, à vous et à moi... Ce que vous pourriez ajouter serait inutile... Je suis décidé à ne plus souffrir qu'on attaque devant moi cet ange de douceur et de bonté.
--Vous osez me menacer dans la maison de votre père... me menacer pour soutenir une infâme qui au fond de son cœur se rit de vous.
--Ma mère... ne me poussez pas à bout... Je vous le répète, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme, oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l'attaquent, quels qu'ils soient.
--Contre moi... n'est-ce pas? Oses-tu le répéter, fils ingrat?
--Eh bien! oui, oui, même centre vous, si vous l'attaquez injustement!--s'écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir.--Elle ne veut que mon bonheur... elle... et vous ne voulez que me rendre malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.
Ursule, à demi étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains et pleurait à chaudes larmes.
La figure de madame Sécherin prit une expression menaçante; elle dit d'une voix ferme et profondément accentuée:
--Mon fils... vous savez que ma volonté est irrévocable... ou cette femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma vie...
--Ma mère...
--Madame,--m'écriai-je,--prenez garde... ne cédez pas à un premier mouvement.
--Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas cette femme à l'instant même, je ne vous reverrai de ma vie,--reprit madame Sécherin,--vous sortirez tous deux d'ici; et comme je n'aurai plus d'enfant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux pauvres.
--Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez misérable pour m'arrêter à une pareille menace, à une considération d'argent?--s'écria M. Sécherin.
--Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi intéressé qu'elle... Vous priver de ma succession, c'est un moyen de vous punir tous les deux...
--Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père... vous me déshéritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre ma femme?
--Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé... je te chasse pour n'avoir pas sous les yeux cette créature... je te chasse.--Ici la voix, l'accent de la malheureuse mère changea complétement d'expression, et elle s'écria avec une émotion déchirante et fondant en larmes:--Je te chasse... mon Dieu... parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement trompé, malheureux enfant! je te chasse pour que tu ne me voies pas mourir de chagrin.
Ces derniers mots furent prononcés avec tant d'âme, avec un déchirement si maternel, que M. Sécherin courut à sa mère, se mit à ses genoux et lui cria:
--Pardon.. pardon!...
A ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissa retomber sa tête sur le dossier du divan, un de ses bras pendit à terre, elle s'évanouit.
Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles; de ses yeux fermés s'échappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rosée; son sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la main à son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée.
Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je courus à elle.
--Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez!--s'écria M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa femme.
La colère de madame Sécherin se ranima, elle s'écria avec une indignation furieuse:
--Elle se moque de vous! Cet évanouissement est une comédie comme tout le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-même, l'hypocrite!
--Ah! c'est horrible, cela...--s'écria M. Sécherin,--pas seulement de pitié! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mère, séparons-nous, séparons-nous pour toujours... Après des paroles si impitoyables, je ne pourrais désormais vous voir sans douleur...
--Fils indigne... le Seigneur te punira par ton propre péché... Va, je te maud...
--Madame... c'est votre fils...--et me précipitant vers madame Sécherin, j'arrêtai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.
--Non, je ne le maudirai pas... il a perdu la raison... Dieu s'est retiré de lui... qu'il reste avec cette infâme... Cette punition est affreuse... mais il la mérite...
Et la malheureuse mère sortit.
M. Sécherin, agenouillé près d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux, son front de baisers et de larmes, en l'appelant à grands cris.
--Mais elle se meurt... ma cousine,--s'écria-t-il.--Délacez-la donc, vous voyez bien qu'elle se meurt.
* * * * *
La fin de cette scène fut, hélas! ce qu'elle devait être: la crise nerveuse d'Ursule cessa quelques moments après le départ de madame Sécherin.
En revenant à elle, Ursule fondit en larmes et persista dans sa résolution de retourner chez son père, il lui était désormais impossible de rester avec sa belle-mère.
Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d'une réconciliation, Ursule s'opiniâtra à vouloir se sacrifier.
Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant cette influence irrésistible pour lui.
Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu'ils iraient habiter une maison voisine alors en vente.
La séparation fut résolue et convenue.
Au moment même où M. Sécherin venait m'apprendre cette triste nouvelle, j'entendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus à la fenêtre: c'était mon mari, c'était Gontran.
CHAPITRE X.
RETOUR ET DÉPART.
Je tombai en pleurant dans les bras de Gontran.
De telles émotions ne peuvent se décrire... Il me revenait sauvé... sauvé du plus terrible danger qu'un homme puisse courir.
Je vis sur ses beaux traits altérés, fatigués, les traces récentes des chagrins qu'il avait soufferts.
Il fut pour moi d'une bonté, d'une grâce adorables, vingt fois il me demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causées, me promettant de me les faire oublier à force de soins et d'amour.
J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels événements dont j'avais été victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce passé sombre et douloureux donnait d'éclat à ma situation présente.
Ce qui prédomina surtout au milieu du chaos de tendres émotions qui m'agitèrent au retour de Gontran, ce fut une sérénité profonde, une confiance entière dans l'avenir; je ne croyais pas aux bonheurs parfaits, il me semblait que ma vie venait d'être assez durement éprouvée pour que je pusse, sans prétention exorbitante, compter désormais sur des jours calmes et heureux.
Chose étrange! avant l'arrivée de Gontran, j'étais quelquefois effrayée en tâchant de me figurer ce que je ressentirais à son retour, en pensant à sa mauvaise et fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je m'étais dit que j'aurais agi comme lui; je redoutais néanmoins ma première impression; mais en le revoyant, j'oubliai complétement l'acte honteux qu'il avait commis.
Je ne fus préoccupée que du désir de lui cacher la nuit terrible que j'avais passée dans la maison de M. Lugarto. J'étais aussi avide de savoir comment M. de Lancry me déguiserait les véritables motifs de son brusque départ et de son retour. Je craignais qu'il ne mentît trop bien... cela m'aurait rendue défiante pour le reste de ma vie.
Je concevais que jusqu'alors il m'eût caché le funeste secret qui existait entre lui et M. Lugarto. Cet aveu n'eût pas sauvé Gontran, et il aurait soulevé en moi les plus épouvantables terreurs... Mais il allait avoir à m'expliquer une assez longue absence; je n'aurais pas voulu qu'il fît preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.
Mes craintes ne se réalisèrent pas. Gontran évita pour ainsi dire le mensonge en m'avouant une partie de la vérité; il me dit qu'il avait eu de grandes obligations d'argent à M. Lugarto, qu'en outre celui-ci avait eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient compromettre non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de la manière la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des lettres d'une femme.
M. de Lancry ajouta que pour ravoir ces papiers, qui n'étaient plus en possession de M. Lugarto, il lui avait fallu aller en Angleterre, où il les avait enfin repris et détruits après des angoisses sans nombre.
Je m'étais malheureusement trop inquiétée de la manière dont Gontran me mentirait, sans réfléchir que moi-même j'avais à lui dissimuler des événements bien importants. Plusieurs fois mon mari me demanda si depuis son départ je n'avais pas vu M. Lugarto.
Ainsi que me l'avait recommandé M. de Mortagne, ainsi que je l'avais déjà écrit à M. de Lancry, je lui répondis qu'aussitôt sa lettre reçue, j'étais partie pour la Touraine, préférant passer le temps de son absence auprès d'Ursule.
D'après les questions de M. de Lancry à ce sujet, je devinai qu'il s'expliquait difficilement comment M. Lugarto lui avait renvoyé le faux qu'il avait jusqu'alors si précieusement gardé.
Mon mari voulait savoir si mes prières ou mon influence n'avaient été pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto.
Je me repentis de nouveau d'avoir à dissimuler quelque chose à M. de Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de la promesse que je lui avais faite, je me tus à ce sujet.
Sans doute Gontran craignit d'éveiller mes soupçons en m'interrogeant plus longtemps d'une manière détournée, car il ne me parla pas davantage de M. Lugarto.
Une dernière chose m'embarrassait. M. de Mortagne avait payé à M. Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Dès que Gontran, qui ignorait cette circonstance, voudrait s'acquitter, tout se découvrirait peut-être, M. de Lancry me rassura, pour quelque temps du moins, à cet égard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait à M. Lugarto, en lui tenant compte des intérêts.
Ces explications données et reçues, Gontran parut délivré d'un grand poids.
Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui avais pas encore vue, même avant mon mariage.
Rien de plus simple: depuis que je le connaissais, il s'était toujours trouvé sous le coup des menaces de M. Lugarto, son mauvais génie.
Hélas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence pour regretter presque la teinte de mélancolie et de tristesse que le chagrin avait jusqu'alors donnée aux traits de Gontran.
Il me sembla follement que, malheureux, il m'appartenait davantage.
Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si libre de toute malheureuse préoccupation, j'eus presque peur pour l'avenir.
J'avais déjà ressenti les horribles tortures de la jalousie, et pourtant, en s'occupant de la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait qu'obéir aux menaces de M. Lugarto... et pourtant Gontran était alors dévoré d'inquiétudes; d'un moment à l'autre il pouvait être déshonoré; malgré cela n'avait-il pas été charmant auprès de cette femme? Qu'eût-il donc été si son goût, si son caprice l'eussent seuls décidé à s'occuper d'elle?...
Bientôt je rejetai ces tristes pensées loin de moi comme un outrage au bonheur qui m'était rendu........
* * * * *
Hélas! cette crainte était un pressentiment.
J'instruisis Gontran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Sécherin et sa mère, sans lui en dire la cause. Le secret d'Ursule ne m'appartenait pas. J'attribuai à des discussions d'intérêt, d'abord légères, puis de plus en plus aggravées, la détermination que prenait mon cousin de vivre séparément de sa mère.
Gontran me parut vivement contrarié de ne pouvoir, comme il l'espérait, passer quelques jours à Rouvray.
--Ce délai eût suffi,--me dit-il,--pour faire exécuter à notre château de Maran quelques travaux indispensables, afin de le rendre plus habitable, car il n'avait pas été occupé depuis longtemps. Mais les tristes divisions qui venaient d'éclater entre ma cousine et sa belle-mère ne nous permettaient pas de prolonger notre séjour à Rouvray.
En vain le lendemain, me trouvant seule avec M. Sécherin, je voulus de nouveau tenter un rapprochement entre lui et sa mère; il me parut encore plus ulcéré que la veille.
Ursule avait continué de jouer son rôle avec sa supériorité habituelle; elle ne s'était pas permis un mot de récrimination contre sa belle-mère; elle comprenait, elle admirait, disait-elle, cette jalousie d'affection qui pousse une mère à demander le sacrifice de sa belle-fille.
Son mari n'avait qu'un mot à dire, et elle courbait son front; elle consentait à tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'époux de son cœur, pour plaire à madame Sécherin.
L'angélique douceur d'Ursule avait encore exaspéré M. Sécherin contre sa mère.
Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractère ferme et juste, se montra de son côté de plus en plus inflexible dans son aversion pour Ursule.
J'allai trouver madame Sécherin pour lui faire mes adieux.
En vain je lui parlai de son fils, de l'abandon, de l'isolement où elle allait vivre, elle ne voulut entendre à rien jusqu'à ce que mon cousin eût chassé sa femme.
Ce qui me prouva davantage encore l'incroyable et fatale influence de ma cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui pourtant si bon fils, lui pourtant d'un si noble, d'un si généreux cœur, je le trouvai, dis-je, presque indifférent à cette douloureuse séparation.
Il me dit que sa mère se calmerait, qu'alors il viendrait la voir tous les jours. Il était presque content de ce qui était arrivé, car tôt ou tard il aurait fallu en venir à une séparation.
L'accusation de madame Sécherin n'était, selon le mari d'Ursule, qu'un prétexte pour éloigner sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir, parce qu'elle aimait trop son fils.--«Oui, ma cousine, toute la question est là!--s'était écrié M. Sécherin: ma femme m'aime trop; ma mère en est jalouse.»
* * * * *
Hélas! le hasard me réservait un nouveau coup bien cruel et qui, dans ces circonstances, semblait être une raillerie de la destinée.
Le lendemain du jour de son arrivée, Gontran avait été donner quelques ordres relatifs à notre départ qui devait avoir lieu dans l'après-midi.
J'avais profité de ce moment pour avoir, avec M. Sécherin, l'entretien dont je viens de parler; nous nous étions longtemps promenés en causant dans une avenue de charmille très-touffue, située au milieu du jardin.
Mon cousin me quitta.
Restée seule, je m'assis rêveuse sur un banc situé au pied d'un groupe de pierres peintes représentant un berger et une bergère.
Ces statues, assez communes dans les jardins du siècle passé, s'élevaient au bout de l'allée dont j'ai parlé. Leur piédestal était large, carré et entouré de quatre bancs.
De la façon dont j'étais placée je tournais le dos à l'allée et j'étais absolument cachée par la hauteur de ce petit monument.
Je ne sais pourquoi, au lieu de songer à mon bonheur, à Gontran, je pensai à la perfidie d'Ursule; depuis la scène de la veille ma cousine m'avait constamment évitée.
Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se rapprochait peu à peu.
Un serrement de cœur me dit qu'elle parlait à Gontran.
J'écoutai... je ne me trompais pas.
Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation.
Sans raison, sans motifs, un éclair de jalousie m'avait soudainement traversé le cœur.
Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement...
Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en avais aucun; cette résolution fut instantanée, involontaire.
J'écoutai avidement.
Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Gontran pendant leur marche m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.
Quand ils furent à quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique:
«... Tant de tristesse dans la solitude... car c'est être seule que d'être...»
Je ne pus rien entendre de plus.
Gontran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent, s'éloignèrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu'à mon oreille.
Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner ou me blesser. Ma cousine, fidèle à sa manie de passer pour une femme incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Gontran le romanesque mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait?
Pourtant je ressentis au cœur un coup si douloureux, une angoisse si poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et si beau, se couvrit subitement d'un voile si funèbre, que je fus frappée d'un invincible et fatal pressentiment.
Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si profonde, pour quelques paroles insignifiantes?
Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison?
Encore sous l'impression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation divine semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin sur la conduite coupable de ma cousine.
Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'attendis le second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule.
Un moment je rougis de honte en songeant à quel ignoble espionnage je descendais; je fis même un mouvement pour m'en aller, mais une funeste curiosité me retint.
Je les entendis se rapprocher de nouveau.
Mon cœur commença de bondir avec force, on eût dit que chacun de ses battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas.
Cette fois j'entendis la voix de Gontran.
Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce me semble, avec une expression remplie de grâce, et tellement bas que je n'entendis que ces mots:
--Vous souvenez-vous, dites, vous souvenez-vous? Oh! vous étiez si...
Le reste de la phrase fut perdu pour moi.
Ils s'éloignèrent encore.
Hélas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pût me donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient adressés, ils me firent un mal affreux.
Quels souvenirs évoquait-il? Pourquoi demander à cette femme si elle se souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi, que pendant un mois avant mon mariage, Gontran avait vu Ursule chez ma tante presque chaque jour.
Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait pour elle.
Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la rage d'Ursule, lorsque après son mariage, devant Gontran, mademoiselle de Maran, avec une infernale méchanceté, avait fait valoir tous les ridicules de M. Sécherin.
Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma cousine, n'avais-je pas à craindre qu'elle ne voulût se venger de tout ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles représailles?
Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la jeunesse d'Ursule, les défauts et les vices qui devaient, en se développant, m'être si funestes; car notre amitié d'enfance, nos liens de parenté devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de l'autre...
Ces tristes réflexions furent interrompues de nouveau.
Gontran parlait encore.
Cette fois, son accent était gai, railleur.
Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire doux et frais.
Gontran reprit: Vous verrez que j'ai raison... vous verrez. J'aimerais tant à vous le prouver...
--Tenez, mon cousin,--répondit Ursule d'un ton de coquet et gracieux reproche,--vous êtes fou, c'est une horreur de...
Plus rien, plus rien.
Ils s'éloignèrent encore.
Que signifiaient ces mots?
A quoi Gontran faisait-il allusion en disant à ma cousine qu'elle verrait, que voulait-il lui prouver?
Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquettement qu'il était fou? Mon Dieu! de quoi causaient-ils donc?
Hélas! je me souviens que je fus alors assez stupidement naïve pour m'indigner de ce que ma cousine et mon mari ne parlaient pas de moi!
Oui... il y a tant de puéril égoïsme dans la douleur; dès qu'on souffre, on se croit si intéressant, si digne de pitié, que, dans un désespoir insensé, l'on demande des sentiments humains à ceux mêmes qui vous blessent.
Ainsi, je me disais avec amertume:--«Comment Gontran et Ursule qui m'aiment tant... ne pensent-ils pas à moi dans ce moment? Rien de plus naturel cependant. Oui... et cela est si naturel qu'il faut qu'ils soient nécessairement sous le charme d'une vive préoccupation pour choisir un autre sujet d'entretien.»
Hélas! maintenant je rougis de ces sots raisonnements; mais je commençais à reconnaître que le chagrin n'est jamais plus intense, plus affreux, que lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et touchant au grotesque.
Les pas se rapprochèrent.
Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient plus lentement, que de temps en temps ils s'arrêtaient.
Gontran disait d'une voix douce et suppliante:--Je vous en prie... cela, eh bien! cela.
Les pas s'arrêtèrent.
Ursule répondit avec un accent qui me parut très-ému:
--Vous n'y pensez pas, ce ferait trop pénible. Vous ne savez pas toutes les larmes que j'ai dévorées depuis que... Mais, tenez, je suis encore plus folle que vous, vous me faites dire ce que je ne voudrais pas dire... vous ne méritez pas...--ajouta-t-elle, et en parlant d'une voix précipitée en marchant si rapidement que la fin de cette phrase m'échappa...
Je me sentais défaillir.
Cette position était horrible.
Les plus violents soupçons me bouleversaient, et cela pour quelques lambeaux de conversation qui n'avaient d'autre sens que celui que ma jalousie insensée leur donnait.
Après ces terreurs venait le doute; puis une lueur d'espoir. En admettant qu'Ursule fût assez indigne pour tâcher de plaire à Gontran, et je pouvais le penser sans la calomnier: n'avait-elle pas déjà oublié ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je, cette indignité, lui!... lui, Gontran, à qui j'avais voué ma vie, à qui je n'avais donné jusqu'alors que de l'amour et du bonheur; Gontran pour qui j'avais déjà tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la cruauté de m'oublier pour elle?...
Non, non, cela est impossible, m'écriai-je; je ne sors pas d'un abîme de chagrin et de désespoir pour retomber à l'instant dans un abîme plus profond encore.
Non, non, cela est impossible, Gontran est arrivé hier, il repart ce matin; il est impossible que dans un entretien d'une heure il ait voulu plaire, il ait plu à cette femme, et que déjà il songe à me tromper.
Ursule est bien audacieuse; mais la femme la plus éhontée garde des dehors. Et puis à ces lueurs d'espérances succédaient des doutes accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Richeville du caractère égoïste et léger de Gontran me revenait à la pensée.
Ursule me paraissait du plus en plus séduisante et dangereuse. Si mon mari la rencontrait à Paris, sous le prétexte de notre amitié, ne pourrait-elle pas venir souvent chez moi?
Cette idée et les émotions que je contraignais depuis quelques moments me bouleversèrent tellement, que, sans penser que je dévoilais mon espionnage en sortant brusquement de la cachette où j'étais jusqu'alors restée, j'entrai dans l'allée.
Ursule et Gontran étaient très loin, à l'autre extrémité.
Je vis M. Sécherin venir à eux et les accompagner du côté de la maison.
Je respirai plus librement, je restai quelque temps encore dans le jardin.
Par une bizarre, une inexplicable mobilité d'impression, une fois qu'Ursule eut disparu, peu à peu le calme rentra dans mon cœur; j'eus honte de ma faiblesse, je me reprochai de flétrir, de gaieté de cœur, le bonheur que la Providence m'envoyait; n'allais-je pas être seule à Maran avec Gontran? les beaux jours du chalet de Chantilly n'allaient-ils pas renaître? L'hiver était bien loin encore, si je redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari, je trouverais mille moyens de l'éloigner; enfin, s'il fallait arriver à ces extrémités, je raconterais à Gontran l'aventure de M. Chopinelle, et il n'éprouverait alors pour Ursule que du mépris.
Par quel étrange contraste cet accès de folle confiance succéda-t-il au plus douloureux accablement? C'est ce que je ne puis dire.
Avant de quitter Rouvray, je voulus aller faire mes adieux à madame Sécherin.
Je la trouvai calme, digne et forte; elle me tendit la main, je la baisai pieusement.
--Ce soir,--me dit-elle,--mon fils et cette femme quitteront cette maison, j'y vivrai désormais solitaire en attendant mon fils. Oui,--reprit-elle en voyant mon air étonné,--un jour mon fils me reviendra, le bon Dieu me le dit... Il me laissera sur la terre assez longtemps encore pour voir mon enfant bien malheureux, mais aussi pour le consoler.
Je fus frappée de l'accent presqu'inspiré avec lequel madame Sécherin prononça ces dernières paroles.
Elle ajouta en me regardant avec compassion:
--Vous êtes bonne et généreuse, vous êtes convaincue comme moi, j'en suis sûre, que cette femme est une indigne, mais vous n'avez pas eu le courage de l'accuser... Si vous vous étiez jointe à moi, elle était perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clémence; au contraire, je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez épargnée ne vous cause pas un jour bien des chagrins.
--Que dites-vous, madame?--m'écriai-je en sentant mes craintes renaître.
--Je vous dis ce que le bon Dieu m'inspire... rien de plus.........
Hélas! ces paroles n'étaient que trop prophétiques, surtout si je les rapprochais de la scène de l'allée.
Le moment de partir arriva.
Ursule m'embrassa avec son effusion ordinaire, mon cousin nous fit des adieux remplis de cordialité.
Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Gontran ne put me faire soupçonner qu'il quittait Ursule avec regret.
Nous abandonnâmes cette maison si paisible à mon arrivée, et qui avait été depuis le théâtre de si pénibles divisions.
CHAPITRE XI.
LE CHATEAU DE MARAN.
A mesure que nous nous nous éloignions de Rouvray, je me sentais moins oppressée.
Bientôt j'oubliai presque complétement les douloureuses agitations que j'y avais ressenties, pour ne songer qu'au bonheur de me retrouver enfin seule avec mon mari.
Je me faisais une joie de ce voyage en me rappelant les tendres paroles, les prévenances délicates dont Gontran m'avait comblée, lorsqu'après mon mariage nous étions partis pour Chantilly.
Je trouvais une grande ressemblance entre ces deux époques de ma vie. Cette fois aussi je partais seule avec Gontran pour un long séjour au milieu d'une riante et paisible solitude.
Cette impression de bonheur fut si profonde, cet espoir fut si radieux, qu'il domina tontes mes autres pensées.
J'attendais avec impatience le premier mot de Gontran.
Depuis notre départ du Rouvray, il était silencieux.
Je trouvais mille raisons dans mon cœur pour que ce premier mot fût rempli de grâce et de bonté. Je me disais presque avec satisfaction que mon mari avait quelques torts à se reprocher envers moi, et qu'il allait les expier par ces douces flatteries, ces attentions exquises dont il avait le secret.
Tout à coup M. de Lancry bâilla deux fois assez haut, appuya sa tête sur l'un des accotoirs de la voiture et s'endormit profondément sans me dire une parole...
Cette indifférence me fit d'abord un mal affreux. Je ne pus retenir quelques larmes en me souvenant des ravissantes tendresses que Gontran m'avait prodiguées dans notre premier voyage.
Je me demandai avec douleur en quoi j'avais démérité. Ne devais-je pas au contraire lui être plus chère encore? n'avais-je pas déjà bien souffert pour lui?
A ce premier mouvement si pénible succéda la réflexion.
J'eus honte de moi-même. Je m'accusai d'égoïsme, d'exagération ridicule et romanesque.
Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais à Gontran? Devait-il se gêner, se contraindre pour moi? n'agissait-il pas au contraire avec une confiance pleine de sécurité?
Je séchai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait déjà plus les traces des fatigues et des chagrins qui les altéraient jadis.
Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beauté délicate, charmante, qui rendait sa physionomie si attrayante; un de ces demi-sourires qui annoncent toujours un sommeil heureux et tranquille, donnait à sa bouche une ravissante expression de finesse un peu malicieuse. Par deux fois il agita légèrement ses lèvres comme s'il eût prononcé quelques paroles.
J'écoutai avidement...
Je n'entendis rien.
En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse de tout le bonheur qui lui était départi: libre de l'odieuse domination de M. Lugarto, jeune, riche, aimé de moi jusqu'à l'idolâtrie, y avait-il au monde un homme plus admirablement doué? Ne réunissait-il pas tous les avantages, toutes les conditions de la félicité humaine?
En m'appesantissant ainsi sur ses qualités, un moment j'eus peur; nous devions rester à Maran jusqu'au commencement de l'hiver: ce long avenir de solitude me ravissait, mais plairait-il à Gontran?
Je commençais à me délier de moi-même, à craindre de ne pas plaire assez à mon mari. J'avais déjà tant souffert que je ne ressentais plus ces élans de gaieté douce et ingénue que m'inspirait autrefois la présence de Gontran.
Je comparai ce que j'étais avant mon mariage ou pendant notre bienheureux séjour à Chantilly, avec ce que j'étais en arrivant à Maran, et malgré moi je fus reprise de folles frayeurs.
Je me crus enlaidie, attristée, appauvrie; je me demandai s'il me restait assez d'avantages pour plaire à mon mari durant les longs jours que nous allions passer dans la solitude; puis cet entretien de l'allée, qu'un moment j'avais oublié, me revenait à la pensée.
J'en venais à exagérer mes imperfections, à dénaturer mes avantages, à envier l'esprit, le caractère d'Ursule, à envier aussi sa physionomie tour à tour animée, coquette, touchante, mélancolique ou naïve...
Sans orgueil insensé, je me savais plus régulièrement belle que ne l'était ma cousine, je me savais des qualités solides, un cœur loyal, une franchise à toute épreuve, un dévouement sans bornes pour mon mari, dévouement déjà éprouvé et qui n'avait jamais failli... Je ne pouvais douter qu'Ursule ne fût menteuse, dissimulée, qu'elle n'eût un profond mépris pour tout ce que révèrent les âmes honnêtes et élevées.
Eh bien! lorsque je pensais qu'elle plaisait peut-être à Gontran, je me prenais à regretter de ne pas ressembler à ma cousine...
Oh! sacrilége... j'allai jusqu'à dédaigner les vertus que j'avais, et à jalouser les vices que je n'avais pas.
Hélas!... hélas!... c'est qu'aussi les hommes ne savent pas qu'en affichant certaines préférences... ils dépravent souvent les plus fières, les plus généreuses natures... ils ne savent pas que lorsqu'on aime avec passion, avec délire, on veut plaire avant tout et à tout prix, et que, si vertueuse que l'on soit, on blasphème quelquefois les qualités les plus nobles comme inutiles et vaines, lorsqu'on se voit sacrifiée à des femmes qui n'ont pour séduire qu'hypocrisie, audace et corruption!.......
* * * * *
Puis, comme toujours... après ces abattements, après ces humiliations impitoyables que je m'infligeais, venaient des exaltations toutes contraires, une réaction d'orgueil insensé.
Je me demandais en quoi ma cousine pouvait m'être comparée, quelles garanties de bonheur elle aurait pu donner à mon mari... Mais je retombais bientôt, écrasée sous le poids de cette horrible pensée--Qu'importe... s'il l'aime ainsi?.......
* * * * *
Pendant la route, Gontran fut distrait, silencieux; j'attribuai ces préoccupations au changement politique qui venait d'avoir lieu, et auquel il n'était peut-être pas aussi indifférent qu'il voulait le paraître.
J'ai oublié de dire qu'en chemin nous avions appris la révolution de Juillet.
Si étrangère que je fusse à la politique, j'éprouvais un sentiment de profonde et respectueuse pitié pour ce vieux et bon roi qui retournait sans doute une dernière fois sur une terre d'exil, loin de cette France qu'il avait tant aimée et que sa famille avait arrosée de son sang. J'avais toujours vu le peuple heureux et calme, les illustrations personnelles jouir d'avantages égaux, souvent même supérieurs à ceux dont jouissait la plus haute aristocratie. Je ne comprenais donc pas le bien et l'avantage de cette régénération sociale qui venait, disait-on, de sortir des sanglantes barricades de 1830.
J'avais une grande impatience d'arriver à Maran.
Blondeau m'avait souvent dit que ma mère avait passé deux étés dans cette terre de Maran avec moi, et qu'elle l'y avait accompagnée, alors que j'étais âgée de deux ans à peine; jamais ma mère, disait-elle, ne s'était trouvée plus heureuse que dans cette solitude, où elle échappait aux méchancetés de mademoiselle de Maran et à l'indifférence glaciale de mon père.
J'étais ravie de savoir que le château était resté inhabité; ces souvenirs si précieux pour moi me semblaient ainsi plus entiers, plus saintement conservés.
Blondeau devait me donner mille précieux renseignements sur les appartements que ma mère avait habités de préférence, sur les promenades qu'elle affectionnait.
C'était avec un religieux intérêt que je m'approchais de cette habitation qui, pour tant de raisons, était sacrée pour moi.
Il me semblait aussi qu'une fois là, dans ce lieu où tout parlait de ma mère, je serais sous son invisible protection; que du haut du ciel elle veillerait sur son enfant, qu'elle demanderait à Dieu de ne pas m'infliger de nouvelles souffrances.
Plusieurs fois j'avais pu apprécier le tact, la délicatesse de Gontran, j'étais donc assurée de lui voir partager la vénération que m'inspirait cette maison.
En parlant de Rouvray, j'avais écrit à Blondeau de venir sur-le-champ me rejoindre à Maran. M. de Lancry, en passant à Paris, avait déjà envoyé une partie de notre maison dans cette terre, située à quelques lieues de Vendôme.
Nous y arrivâmes par une belle matinée d'été.
Une longue avenue de chênes séculaires conduisait à la cour d'honneur. Il fallait traverser deux ponts jetés sur la petite rivière qui baignait les murs du château, bâti en briques et composé d'un grand corps de logis, avec deux grandes ailes en retour, dans le goût du siècle de Louis XIII; un dernier pont de pierre conduisait à la première cour, fermée par une grille parallèle au corps de logis principal.
Autour du château, la végétation était magnifique: les chênes, les peupliers d'Italie, les ormes y poussaient à une hauteur admirable; d'immenses prairies s'étendaient à perte de vue et avaient pour horizon de grands massifs de bois.
Le régisseur, prévenu de notre arrivée par notre courrier, nous attendait à la grille; il nous conduisit dans une longue galerie située au rez-de-chaussée et remplie de tableaux de famille.
Les six fenêtres de cette pièce immense s'ouvraient sur le fossé rempli d'eau vive qui entourait le château. Malgré la chaleur de l'été, il faisait presque froid dans cet énorme salon. Ses murailles étaient si épaisses que l'embrasure des fenêtres avait cinq ou six pieds de profondeur.
Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras à Gontran et je lui dis:
--Allons, mon ami, venez vite, je suis impatiente de tout revoir ici, quoique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'idée comme le cœur me bat à la pensée de parcourir les lieux autrefois habités par ma pauvre mère. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez moi. Je suis si heureuse, si fière de vous avoir ici! Oh!--ajoutai-je en souriant,--je suis, la châtelaine de ces lieux, vous voici dans mon empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique.
Au lieu de partager ma gaieté comme je m'y attendais, Gontran me répondit d'un air contraint, en s'efforçant de sourire et en regardant autour de lui avec une expression de répugnance:
--Entre nous, votre manoir me paraît un peu délabré, noble châtelaine, si toutes les pièces ressemblent à ceci... Il est fâcheux que mes dernières préoccupations m'aient empêché de penser à envoyer ici un architecte; sans reproche, vous qui n'aviez qu'à songer à cela, ma chère amie, vous auriez dû vous charger de ce détail. Vous saviez dans quel déplorable état était le château.
Mon mari avait d'abord faiblement souri, il finit par me parler presque séchement.
Je le regardai avec un étonnement douloureux, et je lui dis doucement:
--Mais, mon ami, souvenez-vous que j'étais aussi tourmentée que vous de toutes ces secousses qui nous ont bouleversés; et puis, vous le savez, j'ai été très-malade, il ne m'a pas été possible de m'occuper de ces soins. Je croyais que...
--Eh! mon Dieu,--me dit Gontran, en m'interrompant avec impatience,--encore une fois je ne vous fais pas de reproches, ma chère amie... Seulement je regrette que vous ou moi n'ayons pas songé aux réparations indispensables à cette habitation. Maintenant il n'y a plus à reculer... Grâce à cette révolution maudite, on ne peut voyager nulle part, on ne peut aller aux eaux. Dans quinze jours peut-être l'Europe sera en feu. Paris doit être insupportable. Il faut donc nous résigner à rester ici. C'est ce qui fait que je regrette de nous voir si mal établis.
--C'est surtout pour vous que je suis désolée de ce manque de confort, mon ami... Quant à moi, je suis si heureuse d'être ici avec vous que je me trouverai toujours bien.
--Vous êtes mille fois bonne, ma chère. Je suis aussi très-heureux de partager cette solitude avec vous; je comprends toutes les raisons qui vous rendent cette habitation précieuse... Mais ce n'est pas une raison pour se passer de tapis et de persiennes... car je n'en vois à aucune fenêtre, et ce château a l'air d'une lanterne.
--J'en suis désolée, mon ami; mais rassurez-vous, nous trouverons moyen de remédier à cela en faisant venir quelques ouvriers de Vendôme... Je me charge de surveiller et de hâter ces travaux. Par amour-propre de cœur, je tiens à ce que Maran soit pour vous le plus agréable séjour du monde; seulement je vous demande un peu d'indulgence pour mes efforts.
--Des ouvriers!...--s'écria-t-il avec impatience,--il ne manque plus que cela... Il n'y a rien de plus insupportable que des ouvriers... et pourtant il faudra bien s'y résigner... Ah!... ça va être bien agréable... une jolie distraction que j'aurai là!
--Gontran,--dis-je tout attristée de l'humeur de mon mari,--nous nous exagérons peut-être le délabrement de cette habitation... nous n'avons vu que cette galerie.
--Eh! mon Dieu! on peut parfaitement juger du reste par cet échantillon; c'est la pièce d'honneur... c'est le salon de réception. On voit que le régisseur a accumulé ici toutes les splendeurs de l'habitation, --ajouta-t-il en se remettant à rire d'un air contraint.--Allons, ma chère amie, inspectez votre manoir... et tâchez d'en tirer le plus de parti possible en attendant les ouvriers... puisqu'il faut se résigner à cet ennui. Quant à moi, je vais aller aux écuries; je parie que ce sont de véritables halles sans stalles, sans box! et moi qui viens justement de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agréable!... En vérité, je ne sais pas à quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser cette habitation dans un tel état de délabrement.
--J'en suis désolée, mon ami.. je vous en supplie... ne vous fâchez pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai exécuter de mon mieux.
Ma résignation toucha sans doute M. de Lancry; il regretta son impatience, et me dit en s'apaisant:
--Encore une fois je ne vous accuse pas, ma chère amie, vous n'y pouvez rien; mais si les écuries sont mauvaises, ça n'en sera pas moins désagréable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que nous allons passer ici, je n'aurai pour tout plaisir que mes chevaux et la chasse... A propos, sommes-nous loin de Vendôme?...
--Mais à six ou huit lieues, je crois... mon ami.
--De mieux en mieux, ça sera fort commode pour les approvisionnements de viande de boucherie; nous n'aurons déjà pas de marée. Il ne nous manque plus pour nous achever que de faire une chère détestable. Je ne sais pas, en vérité, comment votre famille se résignait à vivre ici.
--Mon père a fort peu habité Maran, mon ami... Ma mère seulement y a passé quelque temps, et vous savez que, nous autres femmes nous nous contentons de peu.
--Libre à vous... ma chère amie, de vous nourrir de rêverie et d'idéalité; quant à moi, je vous déclare qu'à la campagne je deviens très-positif et très-matériel. J'en demande un million de pardons à votre exaltation romanesque; mais, quand on n'a pas d'autre plaisir que la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chère soit bonne. Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas? de vous entendre avec votre maître-d'hôtel pour trouver les moyens de nous approvisionner le mieux possible; j'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de service pour aller à Vendôme faire la provision; car, moi, je ne vis pas d'abstractions; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux écuries.
Gontran sortit.
Tel fut notre premier entretien en arrivant au château de Maran.
CHAPITRE XII.
LA VIE DE CHATEAU.
Quelque temps après notre arrivée à Maran, je me sentis faible, souffrante; je restais quelquefois pendant une heure accablée par un malaise inconnu.
Bientôt je reconnus que je m'étais fait une grande illusion en espérant que Gontran reviendrait pour moi ce qu'il avait été pendant le premier mois de notre mariage; son caractère semblait s'aigrir dans la solitude. Pourtant la vie qu'il menait pour lui semblait lui plaire.
Souvent, en ma présence, il paraissait pensif, absorbé: tantôt je me persuadais qu'il pensait à Ursule; tantôt, qu'il regrettait malgré lui les chagrins que son indifférence me causait.
Si je l'interrompais au milieu de ses réflexions, il me répondait avec aigreur, ou se levait avec impatience sans dire une parole, comme si je l'avais distrait d'une chère et douce rêverie.
Ce qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'était le brusque changement de mon mari à mon égard. Un refroidissement successif m'eût effrayée davantage, il eût été plus naturel.
Ce fut un jour fatal que celui où j'eus la conviction que Gontran ne m'aimait plus d'amour; dès lors il ne crut même plus nécessaire de garder envers moi ces formes de bonne compagnie, ce respect des bienséances que tout homme doit aux femmes, même à la sienne.
Dès lors plus de douces prévenances, plus d'épanchements de cœur, rien qui prouvât en lui le désir ou le besoin de me plaire.
Quelques mots sur la nouvelle existence que menait Gontran sont indispensables.
Depuis notre établissement à Maran, il avait fait venir des chiens et des chevaux de chasse d'Angleterre. Il avait loué une des forêts de l'État qui touchait à nos propriétés, il y chassait trois fois par semaine à courre, trois fois à tir. Il se reposait le dimanche, c'était le seul jour qu'il passait près de moi.
Habituellement, il partait après déjeuner, je ne le revoyais que le soir au retour de la chasse. Nous nous mettions à table, il dînait longuement, me parlait peu, buvait souvent trop pour sa raison, et, l'avouerai-je, hélas! il lui fallut quelquefois l'aide d'un de nos gens pour regagner son appartement, qui était contigu au mien...
J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une élégance extrême; seul avec moi, il se négligeait comme à plaisir. Il ne semblait vivre que pour la chasse et pour la bonne chère.
O! honte! ô profanation! Quant à moi, je n'étais plus pour lui qu'une des conditions de sa vie grossière et sensuelle.
Longtemps je souffris en silence de cet abandon, de ce changement dans ses manières, qui, au moins, jusqu'alors, avaient toujours été parfaites.
Cette existence solitaire sur laquelle j'avais fondé tant d'espérances s'écoulait pour moi morne, flétrie, décolorée.
Selon mon habitude, je concentrai mon chagrin jusqu'à ce qu'il débordât; le jour arriva où je ne pus souffrir davantage.
Je me décidai à parler, à tout dire à Gontran.
C'était un samedi; il avait fait un vent violent pendant presque toute la journée; sans doute la chasse de Gontran avait été mauvaise, car le soir, lorsqu'il rentra au château, ses piqueurs ne sonnèrent pas leurs fanfares accoutumées.
Je le savais par expérience, ces jours-là mon mari avait de l'humeur; j'allai craintive à sa rencontre; mon cœur se serra lorsque j'entendis résonner ses grosses bottes éperonnées sur les dalles de l'escalier.
--Votre chasse n'a pas été heureuse, mon ami?--lui dis-je.
--Non; je suis harassé,--me dit-il, et il entra dans un petit salon où je me tenais de préférence, parce que ma mère l'avait occupé.
M. de Lancry se jeta sur un canapé, l'air soucieux et contrarié, sans me dire un seul mot.
En le voyant ainsi avec ses vêtements couverts de boue, sa barbe longue, ses cheveux en désordre, qui s'échappaient de sa cape de chasse qu'il gardait sur sa tête, je pouvais à peine le reconnaître, lui que j'avais toujours vu d'une si exquise élégance.
--Sonnez donc, ma chère, qu'on nous fasse dîner le plus tôt possible, j'ai très-faim,--dit Gontran en se retournant sur le canapé; puis, attirant du bout de son pied une petite chaise de tapisserie, il y allongea ses bottes couvertes de fange.
--Ah! m'écriai-je en courant à lui,--grâce pour cette chaise, elle a été brodée par ma mère; prenez un autre tabouret, je vous en prie.
Gontran haussa les épaules, s'établit sur un autre siége, et me dit:
--Mon Dieu! que vous êtes donc singulière avec vos affectations! je vous demande un peu ce que cela fait à la mémoire de votre mère que je mette ou non mes pieds sur cette chaise?
--Je m'étonne, mon ami, que vous ne compreniez pas le culte du passé... il est souvent la seule consolation des jours présents.
--Ah! si vous allez recommencer à faire de la métaphysique de sentiment... j'y renonce... la vie que je mène est peu faite pour développer l'intelligence.
--En effet, depuis quelque temps, Gontran, vous agissez, je crois, beaucoup plus que vous ne pensez.
--Dieu merci! j'avais toujours rêvé quelques mois d'une vie toute matérielle, dans laquelle la bête, comme on dit, prendrait le dessus. Eh bien! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il n'est pas jusqu'à ces superfluités d'élégance, de recherche de toilette, que je n'aie mises bravement de côté. J'étais un véritable sybarite; me voici, à cette heure, un véritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh! ma foi, je trouve fort commode d'être ainsi au vert pendant quelque temps.... de rester grossière chrysalide jusqu'au moment où il me prendra la fantaisie de me transformer de nouveau en brillant papillon... Mais sonnez donc, je vous prie; je veux dire à Hébert (c'était notre maître d'hôtel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin à la glace; c'est un caprice. Il y a longtemps que je n'ai bu de vin vieux du Rhin.. et celui que vous avez ici est excellent; c'est du johannisberg jaune comme de l'ambre... Où votre père avait-il eu ce vin-là?
--Il me semble, mon ami, avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que l'empereur d'Autriche en fit cadeau à mon père lors de sa mission à Vienne.
--Ma foi, votre père a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est parfait.
Je sonnai; mon mari donna ses ordres, il bâilla et me dit:
--Jouez-moi donc, sur votre piano, l'ouverture du Siége de Corinthe en attendant le dîner.
Je regardai Gontran avec chagrin.
Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque je m'étais, pour la première fois, trouvée avec lui dans la loge des gentilshommes de la chambre.
S'il n'avait pas oublié cette circonstance, sa demande était un amer sarcasme.
Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi, je lui dis tristement:
--Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau.
--Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le temps en attendant l'heure du dîner.
--Pour tuer le temps?... Il vous pèse donc bien maintenant, Gontran?
--A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de cette bonne et matérielle existence de gentilhomme campagnard, je la trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser longtemps; mais, jusqu'à présent, je suis enchanté, la chasse est devenue chez moi une vraie passion... Mon chef d'équipage est excellent... Avec lui, sur dix fois, je prends huit... J'ai un tireur royal. Thomas est un cuisinier parfait. Grâce à quelques améliorations, les écuries sont maintenant fort logeables; nous sommes à peu près bien établis dans ce vieux château; vous êtes toujours jolie comme un ange, comment voulez-vous que le temps me pèse?
Mon mari me parlait avec tant de sincérité, avec tant d'abandon, il paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne soupçonnait évidemment pas le chagrin qu'il me causait.
Cette pensée adoucit l'amertume de mes reproches.
Je regardai Gontran fixement, je lui dis avec émotion:--Et moi... Gontran, me croyez-vous heureuse?
A demi couché sur le canapé, il me répondit en frappant négligemment du bout de son fouet sur ses bottes:
--Vous? je vous crois, ma foi, très-heureuse, aussi heureuse que vous pouvez l'être avec votre diable de petit caractère... Que vous manque-t-il?
--Rien, vous avez raison, Gontran... Je vous vois le matin à l'heure du déjeuner... puis le soir à table... quelquefois une heure ou deux le dimanche... lorsque vous me faites mettre au net votre livre de chasse.
--Eh bien! que voulez-vous de plus? ne faut-il pas que je sois continuellement pendu à votre côté? Croyez-moi, ces éternels tête-à-tête vous seraient bientôt d'un ennui mortel.
--Je vous avais demandé, mon ami, de monter à cheval avec vous; ainsi, j'aurais pu vous suivre quelquefois à la chasse...
--Bah! bah! vous êtes trop peureuse, ma chère amie; et puis il n'y a rien de plus embarrassant qu'une femme à la chasse: elle n'y prend aucun plaisir et empêche les autres d'en prendre. Si j'avais eu quelqu'un à qui vous confier... à la bonne heure; mais nous n'avons pas un voisin sortable: et d'ailleurs vous ne voulez voir personne; vous êtes une solitaire des plus farouches.
--Ce serait pour moi un grand plaisir de monter à cheval avec vous, mon ami; mais seulement avec vous...
--Alors, comme je vous le dis, c'est impossible... Êtes-vous fantasque, ma pauvre Mathilde... Vous ne voulez jamais que des choses déraisonnables.
--C'est juste, n'en parlons plus... je suis la plus heureuse des femmes... Mon bonheur doit me suffire.--Et je portai mon mouchoir à mes yeux.
Gontran avait trouvé fort naturelles et fort peu blessantes les réponses qu'il venait de me faire.
Il parut aussi surpris que contrarié de me voir pleurer.
--Ah çà! me dit-il avec impatience,--à qui en avez-vous? Nous sommes à causer là tranquillement, et vous voilà en larmes! Mais à propos de quoi? C'est donc une scène que vous voulez me faire?
--Une scène? non, Gontran; non, je n'ai rien à vous dire, puisque depuis notre arrivée à Maran vous ne vous apercevez pas du contraste qui existe entre la vie que nous menons et celle que nous menions à Chantilly.
--Ah!..., nous y voilà!... Chantilly, encore Chantilly, toujours Chantilly! Vous n'avez que ce mot à la bouche comme un reproche. Mais savez-vous qu'à force de me parler ainsi de ce temps-là vous finirez par me faire prendre en grippe le souvenir de cette ravissante lune de miel?--Et il ajouta en riant de cette plaisanterie:--Que voulez-vous! ma chère, lune de miel, elle a vécu... ce que vivent les lunes de miel. Le vers n'y est pas, mais la pensée y est... c'est égal.
--Ah! Gontran... ne blasphémez pas les seuls heureux souvenirs qui me restent.
--Eh bien! alors ne me répétez pas toujours la même chose; sans cela je vous punirai de la sorte. Voyons... raisonnons en bons amis sans nous fâcher... Croyez-vous que je me sois marié pour passer ma vie à vos genoux, à vous roucouler des fadeurs? Vous n'êtes jamais contente. Si nous sommes dans le monde, vous êtes jalouse; si nous vivons seuls, ce sont des exigences à n'en pas finir. Cela devient impatientant... à la fin!--s'écria-t-il, ne pouvant pas se contenir davantage.
--Gontran, vous êtes sans pitié... Vous oubliez que j'ai déjà beaucoup souffert, que j'aurais droit à quelques ménagements.
--Ah mon Dieu! mon Dieu! quel caractère! Est-ce encore une récrimination? Voyons, dites-le franchement. Vous avez beaucoup souffert? Si c'est à cause de Lugarto que vous me dites cela, vous avez tort.
--J'ai tort!
--Certainement, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dans le temps à ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse, de sagacité, avec quelques banalités affectueuses vous nous en auriez débarrassés sans vous compromettre comme vous l'avez fait.
--Sans me compromettre, mon Dieu! Était-ce ma faute?
--Mais il n'importe! que ce soit votre faute ou non, vous avez été compromise, et c'est moi qui, tôt ou tard, en supporterai le ridicule.
--Moi! je serais méprisée, moi!...
--Eh! madame, j'aimerais mieux encore ma part que la vôtre; si vous croyez qu'il sera bien agréable pour moi, lorsque nous serons de retour à Paris, d'être montré au doigt comme un mari trompé... Mais, en vérité,--reprit-il avec colère,--il faut que vous soyez folle, archifolle... d'élever de pareilles discussions... Tenez, brisons là... vous me feriez vous dire quelque dureté, vous éclateriez en reproches, en sanglots, et je veux que vous dîniez tranquille et moi aussi.
--Ce que vous me dites là est horrible,--repris-je après un moment de stupeur;--c'est moi que vous accusez!... moi, la victime de toutes les calomnies de cet homme. Allez, Gontran, je ne sais quel sort me menace dans l'avenir... mais pour ce soir, rassurez-vous, je n'éclaterai pas en sanglots, vous pourrez dîner tranquille; j'ai tant pleuré déjà, que mes larmes se tarissent. Le malheur m'a donné de la raison. Je ne vous ferai pas de reproches, ils seraient inutiles; je veux seulement vous apprendre que je souffre, que je suis résignée... mais non pas insensible à votre indifférence.
--Allons, parlez,--dit M. de Lancry, en se levant brusquement et en marchant à grands pas.--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tourner ceci en plaisanterie, je ne pourrai pas échapper à une scène. Ce matin j'ai fait une mauvaise chasse, la fin de la journée sera digne du commencement. Voyons, dites... finissons... Vous savez pourtant que je n'ai qu'un désir, celui de vivre en repos et de vous voir heureuse...
--Je vous remercie de vouloir bien m'entendre, Gontran. Eh bien! il m'est cruel de voir que, depuis que nous sommes ici, vous n'avez pas eu pour moi un mot de tendresse, un mot de cœur; vous vivez auprès de moi comme si je n'existais pas.
--Mais, au nom du ciel! qu'est-ce que signifie tout ce jargon? Que voulez-vous donc que je vous dise? Si vous aimez tant à vous entendre raconter des galanteries, inspirez-m'en.
--Vous avez raison. Il y a longtemps que je suis pénétrée de cette triste vérité: on mérite ce qu'on inspire. Malgré vos duretés, je vous aime toujours; vous méritez cet amour.
--Eh bien! alors, soyez donc raisonnable, puisque ni vous ni moi ne pouvons rien à ce qui est,--me dit Gontran avec moins de colère. Puis il ajouta:
--En vérité, Mathilde... votre caractère romanesque, exalté, vous rendra la plus malheureuse des femmes; soyez donc raisonnable. Je vous l'ai dit cent fois, l'on ne se marie pas pour conjuguer perpétuellement et sur tous les tons le verbe j'aime; on se marie pour avoir une maison, un intérieur, une existence plus assise; on se marie pour vivre sans gêne ni contrainte tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair que si l'on se mariait pour continuer à faire sa cour, à dire des bergerades, autant vaudrait rester garçon...
--Eh!... Gontran... Gontran... quel réveil...
--Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries; il faut savoir quelquefois être sévère, c'est notre rôle, à nous autres hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de famille; c'est à nous à parler le langage de la raison, et je vous le parlerai... Oh! d'abord, je suis décidé, bien décidé, à ne vous laisser aucune folle illusion; une fois qu'elles seront détruites, vous verrez que vous vous arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.
--Cela est vrai, Gontran, une fois toutes mes illusions détruites, je m'arrangerai parfaitement dans la réalité qui me restera, comme vous le dites, seulement ce sera pour l'éternité.
--Allons, des menaces de mort maintenant; comme c'est gai! quelle conversation agréable!... Et puis vous vous plaignez après cela de me trouver maussade! Je rentre; au lieu de vous voir une figure avenante, souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; avouez au moins que ce n'est pas fait pour me mettre en train d'être aimable.
--Il est vrai, mon âme est désolée... je ne puis vous le taire plus longtemps,--dis-je avec amertume; car le ton persifleur, ironique, que Gontran affectait, me blessait encore plus que ses duretés.--Il n'y a rien de plus impatientant, je le conçois, repris-je,--que de voir tomber les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis plus, comme autrefois, sourire à chaque blessure.
--Eh bien! soit, je me résignerai à vous voir toujours en larmes; que voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empêcher de vous trouver la plus malheureuse des femmes?
--Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie? Qu'êtes-vous pour moi?... ou plutôt, que suis-je pour vous? Bonjour, bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise... Jouez-moi cet air sur votre piano... Faites écrire à nos fermiers en retard... Voilà pourtant ma vie, Gontran, voilà ma vie; et vous voulez que je vous égaye, que je sois riante, que je sois joyeuse... Est-ce possible? Hélas... c'était votre bonté, votre amour, qui faisaient ma gaieté d'autrefois.
--Enfin voilà le dîner,--dit Gontran en entendant la cloche,--j'aime beaucoup mieux aller me mettre à table que de vous répondre, car vous finiriez par me mettre hors de moi, et j'en serais désolé; discuter avec vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à vent.
On annonça que nous étions servis.
--Venez-vous?--me dit Gontran.
--Excusez-moi, mon ami, je n'ai pas faim, je suis souffrante.
--C'est agréable, et surtout d'un excellent effet pour vos gens,--me dit Gontran.--A votre aise... ma chère amie...
Il sortit pour aller se mettre à table......
* * * * *
Après le départ de mon mari, je rentrai dans ma chambre, et je fondis en larmes.
Rien n'avait pu le toucher; j'en avais la certitude. Il ne soupçonnait même pas l'étendue des chagrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il ne voyait qu'une exaltation vague, romanesque; tout espoir de l'apitoyer était à jamais perdu pour moi.
Malgré son égoïsme, malgré sa personnalité, il n'eut pas été absolument insensible à mes souffrances, s'il les eût comprises.
--Si je ne vous parle plus le tendre langage d'autrefois, c'est que vous ne me l'inspirez plus,--m'avait-il répondu.
C'était là une de ces révélations écrasantes qui se dressaient entre moi et l'espérance comme un mur d'airain.
Dans mon abattement je ne savais que répondre; hélas! j'avais dix-huit ans à peine... et devant moi la vie... la vie tout entière...
Et encore je me disais que je n'étais peut-être qu'au commencement de mes chagrins. Je pouvais déjà les comparer... en me souvenant des tortures de la jalousie... j'avais peut-être tort de me plaindre.
L'existence morne, froide, que je menais à Maran... était presque négative, je n'avais au moins à regretter que le bonheur dont j'aurais pu jouir. Hélas!... peut-être fallait-il compter ces tristes jours parmi les meilleurs que me réservait l'avenir.
Je descendis alors dans mon cœur, je me demandai si, après tant de cruelles épreuves, mon amour pour Gontran était diminué.
Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement, que je me sentais dans un rare accès de franchise envers moi-même.
Hélas! je m'aperçus avec une sorte de joie amère que je l'aimais toujours... toujours autant que par le passé.
J'ai maintenant peine à comprendre cette aveugle opiniâtreté d'affection.
Elle devait naître de cette conviction que Gontran pouvait encore, s'il le voulait, me rendre heureuse comme autrefois.
Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait pour entretenir, pour aviver ce fatal amour. Un mélange d'orgueil et de défiance me persuadait que j'étais encore capable d'inspirer à Gontran l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais d'adresse de cœur, si cela peut se dire.
Je m'expliquais de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez les femmes aux dédains les plus barbares... D'enivrants souvenirs vous disent que le bonheur est là, dans un regard, dans un sourire, dans une parole de l'homme que l'on chérit... et l'on ne peut croire que tantôt, que demain, il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette parole, auxquels notre vie nous semble attachée.
Lorsque l'amour arrive à cet état d'exaltation fébrile, d'opiniâtreté désespérée, il a, ce me semble, tous les caractères de la fureur du jeu, telle que je l'ai entendu analyser...
Un gain passé vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgré vous, votre espérance s'augmente de chacune de vos déceptions, chaque pas fait dans cette voie brûlante, douloureuse, semble vous rapprocher du but insaisissable que vous poursuivez: plus vos pertes se multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent.
Le sort se lassera,--dit-on,--et l'on rassemble ses dernières pièces d'or... et le gouffre du hasard les engloutit encore... et l'on a tout perdu...
Il se lassera de me dédaigner,--dit-on,--et l'on redouble de persévérance; l'on épuise ses dernières preuves d'affection, ses derniers dévouements... l'on tente une dernière, une terrible épreuve... et comme le joueur s'est brisé contre un hasard stupide... vous vous brisez contre une stupide indifférence.
Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre cœur est vide, alors vous avez usé toute votre puissance d'aimer, alors il ne vous reste, comme au prodigue, que le regret éternel d'avoir honteusement dissipé de si magnifiques trésors...
Je n'en étais pas encore là... Tout en l'accusant, j'aimais toujours Gontran.
Quelquefois je le croyais occupé du souvenir d'Ursule, je concevais alors que la jalousie redoublât pour ainsi dire mon amour au lieu de l'attiédir.
La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents, l'amour-propre, l'orgueil, la crainte, l'espérance... et l'amour vit surtout d'agitations.
La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; plus celui qu'on aime charme et plaît, plus on vous dispute son cœur, plus sa valeur augmente à vos yeux.
Je voulus tenter une dernière épreuve et voir jusqu'à quel point j'étais encore éprise de Gontran.