Mathilde: mémoires d'une jeune femme (part 4 of 6)
Plusieurs fois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais aussi songé à M. de Rochegune, à son affection si fervente... La sérénité même avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien ils étaient peu coupables.
J'éprouvais pour M. de Rochegune de l'admiration, du respect, un sentiment analogue à celui que m'inspirait M. de Mortagne, sentiment rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une régularité parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse et de dignité. Quand je pensais à l'intérêt qu'il me portait à mon insu, depuis si longtemps, et dont il m'avait donné tant de preuves, quand je me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je réfléchissais qu'à cette compatissante bonté il joignait un courage à toute épreuve, un caractère ardent, chevaleresque, je reconnaissais que M. de Rochegune réunissait toutes les rares qualités qui doivent inspirer la passion la plus vive...
Et pourtant, loin d'éprouver du regret en pensant que j'aurais pu l'épouser, je le sentais, à cette heure encore j'aurais pu choisir entre lui et Gontran, que mon cœur eût toujours été pour Gontran.
Hélas! cet aveu me coûte, il est sans doute le signe d'une nature mauvaise.
Aux yeux de la raison, de l'équité, il n'y avait pas de comparaison à faire entre M. de Lancry et M. de Rochegune quant aux qualités essentielles, et même quant à l'état qu'on faisait de chacun dans le monde.
Je ne m'abusais pas; Gontran plaisait aux jeunes gens et aux femmes par ses grâces, par son élégance, par son esprit, par sa gaieté; mais on comptait sérieusement avec M. de Rochegune: il commandait cette déférence, cette grave considération qu'on n'accorde jamais qu'aux hommes d'une haute position ou d'un très-grand caractère; je ne parle pas même de sa naissance illustre, de sa brillante fortune, quoique ces avantages, joints à ceux qu'il possédait déjà, donnassent plus de poids à la place qu'il occupait dans le monde.
Eh bien! à ma honte, je le répète, cette comparaison ne faisait rien perdre à Gontran dans mon cœur. Oui, je le dis... à ma honte... parce que je crois qu'un amour indigne est le fait d'une nature ou mauvaise ou pervertie.
Les amours qu'on est forcé d'excuser en disant que la passion est aveugle sont presque toujours des amours bassement placés; en persistant dans mon adoration pour un homme dont je subissais les mépris, les insultes, j'étais, je le sens, coupable d'un de ces amours sans nom.
CHAPITRE XIII.
UNE BONNE ŒUVRE.
Les réflexions que je fis après cette triste conversation avec mon mari ne furent pas stériles; je pensai que peut-être le manque d'une occupation attachante, sérieuse, me rendait si susceptible, si impressionnable.
Je renonçai pour jamais, et avec des larmes amères, je l'avoue, à cette conviction, que mon amour pouvait être la seule, la constante occupation de ma vie.
Bientôt j'allai plus loin; par suite de mon habitude de m'accuser pour excuser Gontran, je me fis un reproche d'avoir jusqu'alors concentré mon existence dans cette affection; je me dis que Dieu me punissait peut-être ainsi de ma personnalité.
Dès que cette pensée me fut venue, je me crus sauvée; le passé m'apparut sous un jour tout nouveau, je compris que l'exagération de mes sentiments romanesques avait dû mécontenter Gontran. Je compris qu'une femme avait sur la terre une autre mission à remplir que celle d'aimer, ou plutôt que, tout en brûlant pour un être unique et adoré, l'amour immense dont notre cœur est consumé devait jeter de généreux reflets sur tous ceux qui souffrent... de même que notre religion pour l'être unique et infini qui a créé les mondes doit se manifester par notre bonté et par notre pitié pour tous...
Le jour où cette pensée m'avait éclairée comme une révélation divine, j'attendis le retour de Gontran avec impatience.
Sans doute ma physionomie trahissait ma joie, mes espérances, car en me voyant, il me dit:
--Mon Dieu! vous avez l'air bien joyeux...
--Mon ami, j'ai fait aujourd'hui une précieuse découverte.
--Comment cela?
--J'ai découvert que vous aviez raison de me gronder, que j'avais tort d'être exagérée, romanesque, comme vous me reprochiez de l'être; en un mot, que mon amour pour vous était mal employé; j'ai découvert enfin qu'il ne devait pas me suffire de vous dire: Gontran, je suis digne de vous, mais qu'il fallait vous le prouver autrement que par des protestations de chaque jour.
--Que voulez-vous dire, Mathilde?
--Oui... mes plaintes continuelles devaient vous impatienter, je ne me plaindrai plus; aussi désormais, vous ne me trouverez plus triste et morose à votre retour; je serai toujours, comme aujourd'hui, heureuse, souriante.
--Tant mieux, mille fois tant mieux; pour quelle raison changeriez-vous ainsi?
--Oh! j'ai de grands projets.
--De grands projets qui vous rendront heureuse et souriante? voyons vite, qu'est-ce que c'est?
--Vous savez bien le petit château? (c'était une assez grande maison qui dépendait du château de Maran, et qui touchait aux Communs; du temps de mon grand'père on logeait dans cette succursale les hôtes qui survenaient, lorsqu'il n'y avait plus de place pour eux au château);--vous savez bien le petit château?--dis-je à Gontran.
--Oui, ensuite...
--Il nous est complétement inutile.
--Comment inutile? c'est là où est mon chenil, ma sellerie et le logement de mes gens d'équipage!...
--Lorsque vous saurez à quoi je destine le petit château,--dis-je en souriant,--je suis sûre que vous conviendrez comme moi que votre chenil, votre sellerie et vos gens peuvent parfaitement s'établir aux Communs, dont une partie est inoccupée.
M. de Lancry me regarda avec étonnement et me dit:
--Comment... vous pensez à déloger mes gens du petit château!... Ah çà! c'est une plaisanterie.
--Mais non, je vous assure...
--Allons, allons, ne parlons plus de cela, ma chère amie; il est impossible de mettre mon chenil ailleurs qu'au petit château, le jardin qui en dépend est enclos et excellent pour l'ébat des jeunes chiens et des lices pleines. L'ancien chenil est d'ailleurs très-humide, et n'a qu'une petite cour obscure: vous voyez donc bien qu'il ne faut pas songer à ce changement.
--Savez-vous, mon ami, que je suis presque contente de ce que vous tenez à ce petit château pour vos amusements? votre part sera encore plus méritoire que la mienne dans la bonne œuvre que je médite; car vous aurez fait un léger sacrifice, et moi je n'aurai eu que du plaisir.
Mon mari me parut fort surpris.
--Une bonne œuvre... un sacrifice... Ah çà! ma chère amie, ne me parlez pas en énigmes; qu'est-ce que tout cela signifie?
--Cela signifie que j'ai une excellente idée dont vous allez tout à l'heure me remercier; je veux fonder, au petit château, une école pour les jeunes filles; au rez-de-chaussée, au premier étage, je ferai disposer quelques lits pour les pauvres femmes malades. Trois ou quatre bonnes sœurs suffiront pour ce petit établissement, qui sera sous ma haute surveillance et qui nous vaudra les bénédictions de tous les malheureux du pays; je ferai moi-même la leçon aux enfants, ils auront une moitié du jardin pour jouer, l'autre moitié sera consacrée aux pauvres femmes convalescentes. Eh bien! maintenant, direz-vous encore que vos chiens seront trop mal aux Communs?
M. de Lancry partit d'un éclat de rire qui me déconcerta, et s'écria en s'interrompant pour rire de nouveau:
--Je trouve, en vérité, cette idée fort originale; il n'y a que vous, ma chère amie, pour en avoir de pareilles...
--Comment!...
--Ah çà! sérieusement, vous vous imaginez que je vais m'empâter ici d'un tas de mendiants et d'enfants? pour avoir la tête rompue des criailleries des marmots et la vue choquée par un ramassis de vieilles femmes infirmes!
--Mais, mon ami, le petit château est éloigné d'ici, et l'on ne peut ni voir ni entendre...
--Allons, allons, vous êtes un enfant gâté... une petite folle,--me dit mon mari avec un sang-froid moqueur qui me navra.--Ne parlons plus de cet enfantillage. Comment! pour le plaisir de jouer à la maîtresse d'école et à la dame de charité, pouvez-vous penser sérieusement à déranger mes gens et mes chiens, qui sont là parfaitement établis?
--Mais, mon ami...
--Voyons, chère petite capricieuse, comment des projets si étranges peuvent-ils vous venir dans la tête? Dites-moi cela bien franchement.
--Comment, Gontran?--dis-je en sentant les larmes me venir aux yeux, car j'étais loin de m'attendre à cet accueil et à ces sarcasmes;--je vais vous dire comment cela m'est venu à l'esprit. J'ai reconnu que vous aviez raison, que je devais faire autre chose que de vous parler sans cesse de ma tendresse; j'ai senti qu'il était presque impie de ne songer qu'à mon amour pour vous, et que, sans vous aimer moins, je devais faire tout le bien que je pourrais faire. J'ai songé que ce serait encore un moyen de vous témoigner mon affection, car c'est le désir de vous paraître encore plus digne de vous qui m'a inspiré cette résolution... Voilà comment cette idée m'est venue à l'esprit, Gontran.
--Sans doute le but est fort louable, ma chère amie, et je comprends que vous ayez ici besoin de distractions. Mais je vous avoue qu'il en est que je préférerais à celle que vous méditez, quoique je doive retirer une partie du profit des bonnes œuvres auxquelles vous m'associez si généreusement. Entre nous, je suis fort le serviteur de vos intentions philanthropiques, mais je choisirai plus tard une autre voie de faire mon salut.
--Mais, mon ami.
--Voyons, je vous en prie, Mathilde, ne parlons plus de cela. Si vous étiez d'un autre caractère, je croirais que vous plaisantez.
--Je parle sérieusement, Gontran, et c'est sérieusement que je vous supplie de m'accorder ce que je vous demande.
--Ah çà! sérieusement, Mathilde, est-ce que vous prétendez vous moquer de moi?
--Gontran, quel langage, quel accueil, et pourquoi? Parce que je vous prie de vous associer à une œuvre bonne et utile!
M. de Lancry haussa les épaules avec impatience et me dit sèchement:
--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne voir qu'une plaisanterie dans cette imagination; mais, puisque vous me forcez enfin de vous parler nettement, je vous dirai une dernière fois que ce que vous me demandez est impossible. Vous m'entendez, complétement et absolument impossible. J'espère que c'est assez clair, et que vous m'éviterez de revenir sur un pareil sujet.
Pour la première fois de ma vie je me révoltai contre la volonté de M. de Lancry, je lui dis très-fermement:--Je regrette beaucoup de n'être pas d'accord avec vous à ce sujet, mon ami, mais ce projet est praticable, je tiens beaucoup à ce qu'il soit exécuté, et il le sera.
Mon mari me regarda d'un air peut-être encore plus surpris que courroucé, et me dit en souriant avec ironie:
--Ah çà! suis-je ici le maître, ou ne le suis-je pas?
--Vous êtes le maître, mon ami: je ne contrarie pas vos goûts; de grâce, laissez-moi la même liberté.
--Peste! comme vous y allez! Comment, que je vous laisse la liberté de gaspiller huit ou dix mille francs par an, et même davantage, pour une fantaisie qui vous passe par la tête, car vous ne savez pas dans quelles dépenses vous jetterait cette belle manie de charité qui vous prend si subitement... Mais, tenez, je suis fou de vous répondre, seulement.
--Si la question d'argent vous préoccupe, mon ami, ne vous en embarrassez pas; j'économiserai sur ce que vous me donnez par mois, et...
--Mais je n'entends pas cela du tout, ma chère amie; je veux que vous soyez mise avec l'élégance que comportent notre fortune et notre position. Voyons franchement: croyez-vous que pour vous laisser enseigner l'A, B, C, D, à des marmots, ou pour vous donner l'agrément de fournir des drogues à des vieilles femmes, je souffrirai que vous soyez mise avec une mesquinerie ridicule? Allons donc... ma chère Mathilde... je veux qu'on dise que madame de Lancry est une des femmes les plus élégantes de Paris; vous êtes un de mes luxes les plus charmants...
Il y avait tant d'égoïsme, tant de sécheresse dans les objections que me fit mon mari, il y avait si peu de pitié pour le pieux et noble sentiment auquel j'obéissais, que j'en fus indignée.
Pour la première fois aussi, je songeai qu'après tout j'étais chez moi, dans la maison de mon père, et que sans injustice je pouvais vouloir dépenser en bonnes œuvres une partie bien minime de cette fortune que mon mari dissipait en prodigalités.
Je répondis donc à M. de Lancry après un assez long silence:
--Vous m'excuserez de ne pouvoir pas partager votre opinion au sujet de cette école et de...
Gontran frappa du pied avec colère, ne me laissa pas continuer et s'écria:
--Comment, encore! comment! après tout ce que je vous ai dit! Ah çà! vous avez donc décidément juré de me mettre hors de moi? vous ne m'avez donc pas entendu? je vous dis que je ne le veux pas, que je ne le veux pas!... Combien de fois faudra-t-il vous le répéter?
Je ne pus me contenir davantage, et je m'écriai:--Eh bien! moi... je le veux.
--Vous le voulez! voilà du nouveau. Dieu me pardonne, vous dites vous le voulez, je crois.
--Oui, car je me lasse à la fin de souffrir et de me résigner toujours. Ce langage est nouveau. Il vous étonne, je le conçois, Gontran; mais cette fois je ne céderai pas; ce que je demande est juste et raisonnable, et je l'obtiendrai.
--Ah! ah!... vous! vous l'obtiendrez? et comment cela, s'il vous plaît? Voyons, par quel moyen? A qui vous adresserez-vous pour me forcer à faire ce que je ne veux pas faire? Voyons, répondez... Avant d'en venir à ces extrémités, à ces menaces, vous vous êtes sans doute assurée des moyens d'arriver à vos fins; encore une fois, répondez donc!
J'étais atterrée... je ne trouvais pas un mot à dire à mon mari... Non-seulement une lutte contre lui m'épouvantait, mais elle me paraissait impossible. Mon instinct me disait que la loi, que les usages donnaient raison à M. de Lancry contre moi.
Avant que de renoncer à cet espoir, je voulus tenter un dernier effort, en m'adressant au cœur, à la générosité de Gontran.
--Sans doute, je ne puis pas vous forcer à faire ce que je désire, mon ami, mais je puis vous le demander comme une grâce... N'interprétez pas mal les paroles que je vais vous dire, mais votre refus me force à vous parler ainsi; et j'ajoutai, je l'avoue, en tremblant et rougissant de honte:--Cette maison appartenait à mon père, et...
--Si c'est une manière indirecte de me faire sentir que vous m'avez apporté une grande partie de la fortune dont nous jouissons,--répondit M. de Lancry avec le plus grand sang froid,--le reproche est délicat et de bon goût assurément; mais il m'affecte peu. Depuis longtemps je l'attendais, cela devait arriver un jour ou un autre, c'est le refrain habituel des femmes, lorsqu'un mari prudent et ferme s'oppose à leurs fantaisies. Eh bien! madame, que cette maison ait ou non appartenu à votre père; que la fortune dont nous jouissons soit venue de votre côté et non pas du mien, il n'importe; une fois pour toutes, rappelez-vous bien que nous sommes mariés, de telle sorte que vous m'avez donné des pouvoirs tels, qu'à moi seul, vous entendez, à moi seul, appartiennent l'emploi et la gestion de ces biens; moi seul j'autorise ou non les dépenses que vous voulez faire; je vous demande mille pardons d'entrer dans ces détails de ménage, mais j'espère que ce sera bien entendu une fois pour toutes; cela vous évitera à vous le désagrément de demander désormais des choses impossibles, et à moi le désagrément de vous les refuser. En vérité, si l'on n'y mettait pas ordre, vous feriez un joli emploi de vos biens... Il y a six mois, c'était une maison que vous vouliez acheter à Chantilly, sous le prétexte que nous y avions passé quelques jours heureux.
--Ah! Gontran, m'écriai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes larmes, tenez, c'est affreux; vous êtes devenu impitoyable! Au moins autrefois, à vos duretés succédaient parfois des retours de tendresse et de bonté, au moins vous aviez pitié du mal que vous me faisiez... Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hélas! je le comprends, autrefois vous étiez malheureux, l'avenir vous inquiétait; vous aussi vous saviez alors ce que c'était que le chagrin, cela vous rendait meilleur.
--Des reproches, toujours des reproches!--dit Gontran en levant les yeux au ciel.
Sa voix me parut moins menaçante, j'espérais l'avoir touché.
--Gontran,--m'écriai-je,--peut-être mes reproches sont amers... Pourtant, soyez juste; à part ces jours de bonheur rapides, dites... dites... n'ai-je pus été la plus malheureuse des femmes?... Songez à mon enfance, à ma jeunesse si triste et si pénible. Tenez, je ne vous demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considérez-moi seulement comme une étrangère, et dites, là, dites... si je ne fais pas pitié.
Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tête dans mes mains, ne pouvant plus trouver une parole.
--Allons, voyons, calmez-vous,--me dit M. de Lancry en s'approchant et en s'asseyant à côté de moi.--Vous êtes une petite folle, vous avez un caractère si exalté, que vous vous exagérez tout en noir... Parce que par intérêt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres... allons... généreux si vous voulez... mais inexécutables... vous vous emportez... vous mettez les choses au pis.
--Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles pensées j'en suis venue à désirer fonder cette bonne œuvre,--dis-je à Gontran,--vous comprendriez mon insistance à ce sujet.
--Je comprends tout, ma chère amie. Mais voyons, parlons raison. Vous allez dépenser beaucoup d'argent pour établir votre école et votre hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il même humain d'accoutumer de pauvres gens à jouir de bienfaits qui peuvent être très-éphémères?
--Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le bien.
--Il y a mille circonstances pourtant où cela pourrait vous devenir impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je vendisse cette terre un jour ou un autre.
--Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?
--Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres de rente net d'impôts et de réparations; l'habitation est incommode, les terres sont divisées; somme toute, c'est un séjour très-maussade; eh bien! en vendant Maran un million et en plaçant l'argent sur l'État ou sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de rente, au lieu du vingt à peine que rapporte cette terre.
--Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre famille depuis si longtemps, ma mère l'a habité, je...
--Tous ces avantages chimériques ne valent pas le sacrifice de trente mille livres de rente, convenez-en.
--Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre avec ce que nous possédons déjà?
--Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,--vous n'entendez rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que coûte une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver à Paris nous recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens à prouver que la révolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.
--Mais sérieusement, mon ami, vous ne songez pas à vendre Maran? Je vous supplie en grâce, ne faites pas cela; je suis déjà attachée à cet endroit...
--C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en défaire avant que vous y soyez attachée davantage.
--Mais, mon ami, je ne voudrais pas...
--Allons-nous encore recommencer nos querelles? écoutez donc la raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile à nos intérêts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis tellement près d'avoir cette conviction-là, que je ne puis consentir à vous laisser fonder ici des établissements de bienfaisance qui pourraient avoir à peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrêt ont mangé, car j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.
Et M. de Lancry me laissa seule.
CHAPITRE XIV.
EMMA.
Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et d'augmenter ses dépenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en rien combattre sa volonté. Je me souvins des avertissements de madame de Richeville et de M. de Mortagne à propos de la prodigalité de M. de Lancry; je frémis en songeant que notre fortune était complétement à sa merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un asile de charité me navra, mais je ne me décourageai pas; ne pouvant faire le bien sur une aussi grande échelle, je résolus de secourir de mon mieux les infortunés que je rencontrerais, de chercher dans l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction à mes chagrins.
Ma pauvre Blondeau me servit merveilleusement; grâce aux renseignements qu'elle me donna, je pus soulager quelques souffrances. Dieu me récompensa; au lieu d'être amère et poignante, ma tristesse devint mélancolique et contemplative. Je goûtais une sorte de calme, de repos; je me consolais des manières brusques ou de l'indifférence de mon mari en songeant aux larmes que m'avaient méritées quelques bienfaits. Je me plaisais à associer Gontran à ces charités. Je donnais toujours en son nom, et j'éprouvais une touchante émotion à nous entendre confondre dans une bénédiction commune.
Plusieurs jours se passèrent ainsi; mon mari menait toujours la même vie et ne semblait pas s'apercevoir du changement qui s'était opéré en moi; il me dit seulement une fois:--Je vois avec plaisir que vous avez renoncé à vos folies; vous avez eu raison: plus j'examine cette terre, plus je suis convaincu de faire une excellente affaire en nous en débarrassant.
J'avais acquis assez d'expérience du caractère de Gontran pour ne plus essayer de lutter contre sa volonté, lorsque je savais que je ne possédais aucun moyen pour l'en faire changer. Je ne répondis rien autre chose, sinon qu'il était le maître d'agir comme bon lui semblerait; mais j'écrivis à M. de Mortagne pour le prévenir de cette résolution, et lui demander si je pouvais m'y opposer. Depuis deux mois environ, nous avions quitté Ursule. Un matin, après le départ de mon mari pour la chasse, je reçus par la poste une lettre de Rouvray. M. Sécherin m'annonçait que, fidèle à la promesse qu'elle m'avait faite, Ursule arriverait très-prochainement avec lui à Maran, afin d'y passer quelque temps auprès de nous. Sa fabrique allait à merveille, et son premier commis le remplacerait parfaitement pendant son absence. M. Sécherin n'avait pas voulu laisser à Ursule le plaisir de m'écrire et de me causer cette surprise, me disait-il. Quelques mots de ma cousine, ajoutés en post-scriptum au bas de la lettre, répétaient ce que disait son mari à ce sujet.
Par deux fois je relus cette lettre; je n'en pouvais croire mes yeux. Rien pourtant n'était plus naturel en apparence; vingt fois nous étions convenus avec Ursule qu'elle viendrait passer quelque temps avec moi; mais alors je la croyais encore mon amie, ma sœur.
Je me rappelai les quelques mots que j'avais surpris pendant la conversation d'Ursule et de Gontran, et qui avaient si vivement excité ma jalousie.
Je frémis en songeant que ma cousine, habitant avec nous, verrait mon mari chaque jour. Je me persuadai qu'elle était convenue de ce voyage à Maran avec Gontran. Mon premier mouvement fut d'écrire à madame Sécherin que nous allions quitter notre terre, et que nous ne pouvions la recevoir. Mais je n'osai pas prendre cette détermination sans en prévenir mon mari. Je me résignai à attendre son retour de la chasse.
Hélas! à ces nouveaux ressentiments de jalousie je regrettai les deux mois que je venais de passer. Les chagrins qui les avaient assombris n'étaient rien auprès de ceux qui me seraient réservés, je n'en doutais pas, si ma cousine venait à Maran.
Au milieu de ces préoccupations, j'entendis tout à coup un bruit de chevaux de poste; une voiture entra dans la cour du château. Pendant qu'Ursule, pour m'ôter tome occasion de refus, avait peut-être voulu arriver en même temps que sa lettre, je courus à ma croisée... Quel fut mon étonnement! je vis madame de Richeville descendre de voiture avec une jeune fille que je ne connaissais pas!
Pour la première fois, l'aspect de la duchesse me fit du bien: il me sembla que le ciel m'envoyait une amie au moment où elle m'était le plus nécessaire. L'expérience m'avait prouvé qu'en venant autrefois m'avertir des défauts de Gontran, elle avait voulu me rendre un immense service. Je pensai que, dans la position difficile où me mettait la prochaine arrivée d'Ursule, les conseils de l'amie de M. de Mortagne pouvaient m'être d'un grand secours. J'allais sortir du salon pour descendre au-devant de madame de Richeville, lorsque celle-ci entra.
Je la trouvai si changée, depuis environ trois mois que je ne l'avais vue, que je ne pus réprimer un mouvement d'étonnement. Elle s'en aperçut, et me dit avec son charmant et doux sourire:
--Vous me reconnaissez à peine, n'est-ce pas? Oh! c'est que j'ai bien souffert. Mais parlons de vous, de vous,--me dit-elle en me prenant mes deux mains dans les siennes;--Maran n'était pas très-éloigné de ma route, j'ai fait un détour pour vous voir en passant... Et M. de Lancry, où est-il?
--A la chasse, madame, pour toute la journée, dis-je à madame de Richeville.
Sans doute à l'accent, au regard qui accompagnèrent ces paroles, la duchesse devina que j'étais heureuse de cette occasion de m'entretenir longtemps avec elle, et que j'avais quelque pénible confidence à lui faire; elle secoua tristement la tête et me regarda avec une expression de touchant intérêt. Mais, réfléchissant qu'elle n'était pas seule, elle me dit en me montrant la jeune personne qui l'accompagnait:
--Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Emma du Lostanges... ma... parente, ajouta madame de Richeville après un moment d'hésitation.
Je n'avais pas encore attentivement examiné cette jeune fille. Je restai frappée d'admiration. Quoiqu'elle eût quatorze ans à peine, elle paraissait en avoir seize à cause de sa taille svelte, élégante et élevée. L'azur de ses grands veux bleus était, pour ainsi dire, limpide et transparent; son nez fin et droit, sa petite bouche vermeille, étaient d'une perfection rare; son front d'ivoire et ses joues d'une blancheur rosée étaient encadrés de bandeaux d'admirables cheveux blonds cendrés, légèrement ondulés, et si épais, malgré leur finesse, qu'ils formaient derrière la tête d'Emma une énorme tresse plusieurs fois roulée sur elle-même.
Cette ravissante figure, d'un ovale un peu allongé, réalisait l'idéal de la beauté antique. Malgré l'extrême jeunesse de mademoiselle de Lostanges, ses traits, son ensemble, son maintien, lui donnaient une apparence de candeur sérieuse, de gravité douce, de sérénité noble, qui imposait et charmait à la fois. Son regard, surtout, avait une expression de mansuétude angélique qui, malgré moi, me fit venir les larmes aux yeux...
Hélas! hélas!... pauvre Emma! mes tristes pressentiments ne me trompaient pas... Ces êtres si complétement doués qu'on les croirait d'une essence supérieure à la nôtre, ont seuls de ces regards qui reflètent, pour ainsi dire à l'avance, les joies célestes au sein desquelles ils sont quelquefois trop tôt ravis. Dieu ne laisse pas longtemps ses anges parmi les hommes.
Emma... Emma, mon amie. O toi, ma véritable sœur, tu me vois, tu m'entends. O toi qui as passé comme une apparition divine et sainte dans la vie de ceux qui t'ont chérie................
* * * * *
Je fus si frappée de la beauté de mademoiselle de Lostanges, qu'en me retournant vers madame de Richeville, je ne pus m'empêcher de lui dire à demi-voix:
--Mon Dieu! qu'elle est belle! qu'elle est belle! Emma m'entendit, baissa ses longs cils; son jeune et frais visage devint d'un rose vif.
--N'est-ce pas?--me répondit involontairement madame de Richeville avec une exclamation de fierté radieuse. Puis elle me regarda d'un air inquiet, sa figure pâle et amaigrie se couvrit aussitôt de rougeur. Après quelques moments de silence, elle me dit:
--Votre excellente Blondeau est-elle ici?
--Oui, sans doute.
--Eh bien! voulez-vous être assez bonne pour la faire demander; je désirerais causer avec vous; pendant ce temps-là je lui confierai Emma pour qu'elle lui fasse voir votre parc, qu'on dit charmant.
Je sonnai, j'envoyai chercher Blondeau; elle emmena bientôt mademoiselle de Lostanges, que madame de Richeville ne put laisser partir sans la baiser au front.
--Ah! pauvre malheureuse enfant!--s'écria madame de Richeville lorsque nous fûmes seules...--j'ai tout appris; votre mari devait de l'argent à cet infâme Lugarto, celui-ci a abusé de la dépendance où se trouvait M. de Lancry à son égard pour vous compromettre affreusement; il y a eu un duel... où ce misérable a été blessé...
Ces mots de madame de Richeville me prouvèrent qu'elle ne savait rien, ni de la honteuse action de Gontran, ni des scènes de la maison isolée. Je fus heureuse de la discrétion de M. de Mortagne. Il m'eût été pénible d'avoir à rougir de mon mari.
--En effet, madame, M. Lugarto nous a fait autant de mal qu'il a pu; mais, Dieu merci, il est hors de France à cette heure... Mais, vous-même, n'avez-vous pas à vous en plaindre aussi?
--Il m'a fait connaître la plus grande douleur que j'aie ressentie de ma vie.
--Madame, pardon... pardon... L'intérêt que vous me portiez a peut-être été la cause de sa haine contre vous?
--Pourquoi vous le nier, pauvre enfant?... cela est vrai... il connaissait la vive amitié qui m'attachait à M. de Mortagne et nécessairement à vous. Il a voulu m'éloigner, et vous priver ainsi d'une amie au moment ou vous aviez surtout besoin d'elle.
--Et vous m'avez accusée peut-être... moi, la cause involontaire de vos chagrins...
--Non, non, Mathilde; hélas! j'étais si malheureuse, que je me suis au contraire reproché depuis de n'avoir que bien rarement songé à vous au milieu du malheur qui me frappait... Vous le voyez, Mathilde, je ne suis plus que l'ombre de moi-même... J'ai tant souffert, tant pleuré!
--Je n'ose vous demander... ce qui a causé ce chagrin affreux.
--Écoutez, Mathilde... Puisse cette marque de confiance entière que je vais vous donner... provoquer la vôtre... A votre pâleur... à votre triste et douloureux sourire... je le vois, Mathilde... Mathilde... vous n'êtes pas heureuse.
Je me tus; une larme roula sur ma joue.
Madame de Richeville joignit les mains avec force, leva les yeux au ciel, et me regarda en secouant la tête, comme pour me dire: Hélas! ne vous avais-je pas prévenue?
Après quelques moments de silence, elle reprit:
--Tenez, il y a en vous, pauvre enfant, je ne sais quel charme touchant qui inspire une confiance extrême... Avant votre mariage, je vous ai fait un bien pénible aveu... dans l'espoir que cette confession, si humiliante qu'elle fût pour moi, servirait pour ainsi dire de garantie aux conseils, aux avis que je venais vous donner... Il est arrivé ce qui devait arriver, Mathilde... Votre cœur était passionnément épris... vous ne m'avez pas crue... vous ne pouviez pas me croire. Ceci n'est pas un reproche; au contraire, c'est une excuse que je donne à un aveuglement que j'ai moi-même partagé. En vous confiant ce que je vais vous confier, Mathilde... j'espère cette fois être plus heureuse... Vous ne me cacherez pas vos chagrins... je pourrai vous être utile.
--Ah! madame... combien autrefois j'ai été coupable, cruelle envers vous,--m'écriai-je, émue des paroles de madame de Richeville.
Elle me dit:
--Cruelle pour moi... non... mais pour vous-même, malheureuse enfant... Allons, courage, ne désespérez pas. Vous le voyez... maintenant c'est moi qui vous console, qui vous fais espérer...
--Espérer!--dis-je en soupirant.
La duchesse prit tendrement mes mains dans les siennes.
--Oui, espérer... mes conseils vous en donneront le droit; mais, pour que ces conseils soient efficaces, il faut que je sache tout.. Je commence... mon exemple vous décidera.
--N'en doutez pas, madame. Tout à l'heure, en vous voyant arriver, je remerciai Dieu de m'envoyer... une amie... Puis-je le dire?
--Oui, oh! oui, dites-le, dites une mère... car le chagrin m'a bien vieillie, et mon cœur vous est plus tendrement dévoué que jamais... Écoutez-moi donc... A cette matinée dansante de l'ambassadeur d'Angleterre, M. Lugarto me dit ces mots: Y a-t-il longtemps que mademoiselle Albin est allée au village de Bory, chez le fermier Anselme en Anjou? Vous expliquer comment cet homme avait découvert un secret de la dernière importance pour moi..., cela m'est impossible; à cette révélation imprévue je restai stupéfaite. M. Lugarto me demanda une entrevue pour le lendemain. Je la lui accordai; j'avais hâte de savoir jusqu'à quel point cet homme était instruit d'un secret que je croyais bien gardé. M. Lugarto vint. Vous faites élever une jeune fille sous le nom d'Emma de Lostanges,--me dit-il.--Cela était vrai... Je pâlis... Mademoiselle Albin est chargée de son éducation. Cela était encore vrai... Cette jeune fille est depuis un mois à la campagne, en Anjou, chez le fermier Anselme. Cela était encore vrai... Je sais quelle est la mère... quel est le père de cette jeune fille,--ajouta-t-il;--puis, après avoir un instant joui de mon effroi, il ajouta lentement ces dernières paroles avec une expression de triomphe infernal:--«Cette jeune fille est à la mort depuis trois jours... à cette heure elle n'existe peut-être plus.» Puis il sortit en disant:--«Je traiterai toujours comme mes ennemis acharnes ceux qui sont les amis de Mortagne, de Rochegune ou de Mathilde. Maintenant que je sais le mystère de la naissance d'Emma, vous savez comment je me vengerai, qu'elle meure ou qu'elle vive, ce qui n'est guère probable...» Mon premier cri, en sortant de l'espèce d'anéantissement où m'avait jetée cette révélation, fut pour demander des chevaux... Je partis pour l'Anjou le soir même. Ce démon ne m'avait pas trompée, Emma était mourante.
--Grand Dieu! madame!
--M. Lugarto avait su par mademoiselle Albin, misérable créature qu'il avait gagnée à prix d'or; il avait su, dis-je, l'état désespéré de cette malheureuse Emma, et s'était servi de cette affreuse nouvelle pour m'éloigner de Paris; je pouvais nuire à ses perfides projets sur vous, et ma présence auprès d'Emma devait servir de preuve à ses dénonciations. Ses perfidies avaient été bien calculées; je pleurais au chevet d'Emma presqu'à l'agonie; mon mari arriva. Nous étions tacitement séparés depuis plusieurs années; la conduite de M. de Richeville, dans cette occasion, le fera connaître.--Cette fille est à vous? me dit-il. Hélas! au moment de voir descendre cet ange au tombeau, moi... brisée par le désespoir, par le remords d'une faute que le ciel punissait d'un si terrible châtiment, je n'osais pas, je ne voulais pas mentir.
--Comment,--m'écriai-je en interrompant madame de Richeville,--Emma!...
--Emma est ma fille,--répondit la duchesse, en baissant les yeux avec confusion.
Je ne pus retenir un mouvement que madame de Richeville prit pour un reproche; elle se hâta d'ajouter:
--Oh! ne me condamnez pas avant de m'avoir entendue... Sans doute je fus coupable, bien coupable... mais si vous saviez... je vous dirai tout, et vous me plaindrez, j'en suis sûre. Après cet aveu, M. de Richeville me dit, au chevet de cette enfant expirante: «J'ai dissipé toute ma fortune, il vous reste cent mille livres de rente, donnez-moi un million, ou sinon je vous intente un procès en séparation, je fais un scandale horrible; j'ai toutes les lettres qui prouvent que mademoiselle de Lostanges est votre fille, qu'elle est née pendant mon voyage d'Italie... Ce n'est pas tout, j'ai aussi toutes les lettres que vous avez écrites à M. de Lancry...»
--Ah! madame,--m'écriai-je en rougissant,--c'est M. Lugarto seul qui, abusant de son influence sur mon mari, l'aura forcé de lui remettre ces lettres.
--Je n'en doute pas; je crois M. de Lancry incapable d'avoir commis volontairement une telle infamie... Que vous dirai-je, Mathilde? éperdue, à moitié folle de douleur, épouvantée de l'éclat d'un procès qui me déshonorait, d'un procès qui allait livrer aux sarcasmes du monde une mémoire sacrée pour moi... celle du père d'Emma...
--Il n'existe plus, madame?
--Non, depuis six ans... Il est mort,--dit madame de Richeville en portant ses mains à son front avec une douloureuse émotion. Elle reprit:
--En présence de tant de raisons qui me faisaient redouter le scandale dont me menaçait M. de Richeville si je n'exécutais pas ses volontés, je consentis à tout.. En homme de prévoyance,--ajouta la duchesse avec un sourire amer,--mon mari avait amené un de ses gens d'affaires; les actes étaient préparés. Là, près du lit de ma fille, je signai l'abandon de la moitié de ma fortune. En échange de cette donation, les lettres de M. de Lancry, celles qui se rattachaient à la naissance d'Emma, me furent rendues; grâce au ciel, maintenant mon mari se trouve désarmé contre moi.
--Oh! cela est bien misérable!--m'écriai-je;--près d'un lit de mort... venir imposer de telles conditions!
--A cette heure, Mathilde,--me dit la duchesse de Richeville,--je vous ai fait l'aveu des deux seules fautes que j'aie jamais commises... on m'a prêté bien des aventures, et pourtant, devant ce Dieu souverainement bon qui m'a rendu ma fille... je vous le jure, Mathilde... jamais je n'ai justifié les calomnies dont on m'a accablée. Je ne prétends pas nier mes torts, ils sont immenses... Mais si vous saviez que, mariée à seize ans à peine... à M. de Richeville, je fus, après quelques mois d'union, dédaigneusement, brutalement sacrifiée, et à quelles créatures, mon Dieu! Pendant quatre ans, les succès que j'avais dans le monde suffirent pour me consoler du délaissement de mon mari; pendant ces quatre ans d'ivresse, ou plutôt d'étourdissement, mon cœur sommeilla; je n'aimai personne, mais je ne connus pas un moment d'ennui; peu à peu je me lassai de ces fêtes, de cette existence vide et bruyante. Mon mari était parti pour l'Italie, où il resta deux ans; j'étais seule, libre; une mélancolie profonde s'empara de moi. Pour la première fois, les joies du monde ne me suffisaient plus. Que vous dirai-je, Mathilde... à cette époque, je rencontrai dans le monde le père d'Emma. Longtemps combattu, un amour violent me fit oublier mes devoirs. Si une faute pouvait être excusée, ennoblie par la valeur de celui qui vous la fait commettre, mon amour était excusable; celui que j'aimais réunissait les qualités, les charmes les plus rares. Cette passion profonde et partagée dura six ans, presque inconnue au monde, car je passai la plus grande partie de ce temps dans une de mes terres. La mort frappa celui que j'avais tant aimé. Après ce coup affreux, je passai plusieurs années dans des alternatives étranges, tantôt restant des mois entiers accablée par le désespoir, tantôt, voulant lutter contre le chagrin qui me dévorait, je me livrais avec ardeur à tous les plaisirs; j'accueillais avec une sorte de coquetterie distraite, innocente, je vous le jure, mais mille fois plus compromettante que bien des fautes, j'accueillais,--dis-je,--tous les hommages, tous les vœux... car mon cœur restait toujours froid et mort aux émotions de l'amour, et puis, lorsque ces hommes dont j'avais agréé si indifféremment les soins se croyaient aimés, me demandaient quelque preuve d'affection sérieuse, je les comprenais à peine, je croyais sortir d'un songe, leurs prétentions m'indignaient. Leur dépit, leur haine de se voir trompés dans des espérances que j'avais malheureusement encouragées, fomentaient d'abominables calomnies dont j'étais victime, et auxquelles vous avez entendu mademoiselle de Maran faire de si cruelles allusions... Alors, me voyant injustement attaquée, indignée de la méchanceté du monde, je cherchais un refuge dans la prière; ne pouvant rien éprouver sans exagération, je me vouais aux austérités les plus rigoureuses, je me couvrais d'un cilice, je vivais des mois entiers dans la plus profonde solitude; mais en vain je demandais à Dieu le repos, Dieu ne m'entendait pas, il voyait de l'impiété dans ces prières désespérées, violentes, dans ces velléités de religion auxquelles je ne me livrais que par accès et comme pour me venger des médisances que ma légèreté avait provoquées. Après tant de luttes, après tant d'amères déceptions, je voulus chercher une dernière consolation dans l'amour, ou plutôt j'espérai de faire revivre le passé, ce passé qui m'avait été si cher. Hélas! ce fut là ma plus grande faute, j'ai follement cru qu'on pouvait aimer deux fois. Au lieu de conserver dans mon cœur un souvenir précieux et sacré, j'ai blasphémé ce premier et unique amour!... Parodiant ses élans, ses dévouements, ses enthousiasmes, j'aimai ou plutôt je crus aimer M. de Lancry; je m'aperçus bientôt de mon erreur, je versai des larmes amères sur cette nouvelle faute, si vaine pour mon bonheur. Je ne veux pas justifier l'odieuse conduite de M. de Lancry à mon égard, Mathilde, mais peut-être s'aperçut-il de la tiédeur de mon affection, quoique je fusse pour lui d'un dévouement sans bornes; chaque jour je reconnaissais avec une tristesse navrante que l'on n'aime qu'une fois; lors même qu'un second amour aurait la vivacité du premier, il ne serait toujours qu'une redite, qu'un reflet, qu'un écho. Après ma rupture avec M. de Lancry, dernière et fatale épreuve, je revins dans le monde sans intérêt, pensant continuellement à ma fille, que les convenances ne me permettaient pas d'avoir près de moi; alors j'appris la maladie d'Emma; une femme dans laquelle j'avais toute créance, mademoiselle Albin, que j'avais donnée pour gouvernante à ma fille, fut corrompue par les offres de M. Lugarto.
--Quelles infamies!
--Elle lui vendit la correspondance que j'avais toujours entretenue avec elle, ainsi que toute les pièces qui se rattachaient à la naissance d'Emma, et que je lui avais confiées, les fréquents voyages de M. de Mortagne n'ayant pas permis à cet excellent ami de se charger de ce dépôt. Lorsque mon mari m'eut arraché une dernière concession, au chevet de ma fille mourante, je fis vœu, si Dieu daignait la rendre à la vie, d'abandonner à jamais le monde et de passer la fin de mes jours dans une retraite qui aurait tous les caractères de la vie religieuse. Dieu eut pitié de moi, il a sauvé Emma: depuis ce vœu, je ne puis vous dire le calme dont je jouis... Mon existence va désormais se passer entre ma fille et l'exercice de cette religion dont je commence à comprendre la douceur infinie... Je suis si heureuse de cet avenir, Mathilde, si heureuse, que je tremble que quelque nouveau malheur ne vienne le briser... Voyez-vous, j'ai été trop coupable pour avoir droit à une pareille félicité,--ajouta madame de Richeville avec un profond soupir.
--Ah! ne croyez pas cela, madame, Dieu pardonne tant au repentir!
--Qu'il vous entende, Mathilde!
--Eh! où allez-vous à cette heure, madame?
--A Paris; je me retirerai au couvent du Sacré-Cœur, où je vais mener Emma. Elle passera pour une orpheline de mes parentes. La supérieure du couvent m'abandonne un petit appartement dans cette sainte maison; c'est là où je vivrai désormais. Lorsque Emma sera en âge d'être mariée, je prierai M. de Mortagne, vous, Mathilde, vous qui connaîtrez le triste secret de sa naissance, de chercher un homme assez généreux pour ne pas rendre cette pauvre enfant responsable de la faute de sa mère. Je lui abandonnerai le reste de ma fortune, à la réserve d'une modique pension; je consacrerai ma vie désormais à l'expiation de mes erreurs, et Dieu exaucera peut-être... les vœux que je ferai pour le bonheur de ma fille.
Il y avait dans les paroles, dans l'aveu de madame de Richeville, tant de simplicité, elle annonçait une résolution si ferme et si sincère, que j'en fus profondément émue.
J'étais aussi touchée de la voir, elle si belle, si jeune encore, car elle avait au plus trente-quatre ou trente-cinq ans, se dévouer à une retraite profonde et renoncer au monde, où elle pouvait encore briller de tant d'avantages.
--Ah! madame,--lui dis-je,--comment Dieu ne vous prendrait-il pas en pitié et en grâce?
--Il a déjà été si miséricordieux en me rendant ma fille, en la douant si bien, car vous n'avez pas d'idée des qualités adorables de cette enfant; si vous saviez quel cœur, quelle âme, quel esprit enchanteur! Non, l'amour maternel ne m'aveugle pas...--dit la duchesse, sans pouvoir retenir ses larmes,--il est impossible de rencontrer plus de bonté, jointe à plus de noblesse, à plus de droiture; et puis une sensibilité si expansive, si vraie... Tenez, son âme se lit dans son regard angélique, et puis... mais, pardon... pardon, Mathilde, excusez une pauvre mère; mais je trouve si rarement l'occasion de dire ma fille, que j'abuse...
--Ah! pouvez-vous le croire, madame? pensez-vous que je ne sente pas combien la contrainte que vous vous imposez doit vous être pénible?
--Oui... oh! oui... bien pénible, Mathilde, surtout lorsque je suis seule avec Emma; quoique je l'accable de tendresse, quoiqu'elle m'aime tendrement, hélas! elle ne sait pas... elle ne saura jamais que je suis sa mère... Il me semble que si elle le savait elle m'aimerait autrement; il me semble que sa voix aurait un autre accent, ses yeux un autre regard; je ne suis pour elle qu'une parente étrangère qu'elle a vue bien rarement. Que serait-ce donc si elle savait que je suis sa mère... Quelquefois je suis sur le point de lui tout avouer, mais la honte me retient... Jamais je ne m'exposerai à rougir devant cet ange. Mais encore pardon, Mathilde, de tant vous parler de moi... Maintenant vous savez ma vie, vous imiterez ma confiance... Maintenant, Mathilde, parlons de vous... je vous en supplie... ne me cachez rien... Croyez-moi, l'expérience du malheur mûrit la raison, mes conseils pourront vous être utiles.
Après un moment d'hésitation, je racontai à madame de Richeville tous les motifs que j'avais d'être jalouse d'Ursule, mes soupçons sur sa liaison avec M. Chopinelle, ce que j'avais surpris de son entretien avec mon mari, et enfin mon appréhension de l'arrivée prochaine de ma cousine.
Madame de Richeville me dit:
--Mathilde, vous aimez toujours passionnément votre mari... tant mieux, c'est une sainte et noble chose qu'un amour comme le vôtre; sans doute on souffre, mais le cœur est plein, et cette ardeur fiévreuse et inquiète vaut mieux que le vide et le néant. Votre cousine me paraît très-dangereuse. Autrefois mademoiselle de Maran vous exaltait toujours aux dépens d'Ursule avec une méchanceté profondément calculée. Elle savait que les femmes de ce caractère n'oublient rien, que chez elles les blessures de l'orgueil sont incurables. Ursule voudra se venger sur vous des humiliations de son enfance, des ridicules de son mari, des ridicules de son premier amant... La fatalité a voulu que vous fussiez témoin de bien des scènes dont elle rougit; elle ne l'oubliera jamais... Regardez-la donc comme votre plus mortelle ennemie. Vous avez été parfaite pour elle: les méchants ne pardonnent pas le bien qu'on leur a fait.
--Elle va pourtant venir encore me protester de son hypocrite amitié! Jamais! oh! jamais je ne le souffrirai.
--Mathilde, vous connaissez le caractère intraitable de votre mari; s'il veut que vous receviez votre cousine, vous serez obligée de lui obéir.
--Oh! jamais, jamais.
--Pauvre enfant, que ferez-vous?
--Je supplierai Gontran, il verra mes larmes, il aura pitié de moi, car, j'en suis sûre, si elle vient ici, je tomberai malade.
--M. de Lancry n'aura pas de pitié, Mathilde, car je crois comme vous que peut-être ce voyage a été convenu entre lui et Ursule.
--Vous croyez donc qu'il l'aime?
--Comme il peut aimer... D'après ce que vous m'avez dit, je ne doute pas que votre cousine n'ait été pour lui d'une coquetterie brusque et provoquante... Leur intelligence se sera établie sur-le-champ; sans le hasard qui vous a permis de surprendre quelques mots de leur entretien, vos soupçons n'eussent pas été éveillés.
--Mais que faire, mon Dieu! que faire? Une fois ma cousine ici, madame, mon malheur sera certain; Gontran n'aura de soins que pour elle, ma vie sera un supplice de tous les instants.
--Ne croyez pas cela, au contraire. Si vous suivez mes avis, Ursule ne restera que quelques jours chez vous; pendant ce temps, elle repoussera jusqu'aux moindres prévenances de votre mari.
--Que dites-vous, madame?
--Écoutez-moi, Mathilde. Votre cousine, cette femme si mélancolique, si romanesque, tient, avant tout, à l'influence qu'elle exerce sur son mari. Pour assurer cette influence, rien ne lui coûte, elle flatte sa vulgarité, elle la partage, elle l'exagère, c'est tout simple. Ursule est orgueilleuse, cupide et pauvre; elle écrase son mari de travail, afin d'être bientôt en état de mener à Paris une vie opulente. Que demain M. Sécherin sache qu'Ursule le trompe, demain il l'abandonne, et Ursule redevient pauvre, sans autre ressource que sa dot. Elle s'est mariée pour être riche, et elle sacrifiera beaucoup, si ce n'est tout, à la conservation de cette fortune.
--Ah! madame, son mari l'aime tant, il est si bon, si faible!
--D'après ce que vous m'avez dit de lui, il est aussi courageux qu'honnête et dévoué; jamais de tels caractères ne transigent avec l'honneur et ne descendent à des lâchetés. Il adore sa femme; du moment où il sera certain qu'elle le déshonore, il l'abandonnera; il sera atrocement malheureux peut-être, mais il ne la reverra jamais.
--Me conseillez-vous donc de dénoncer Ursule?--m'écriai-je.
--Je vous conseille, mon enfant, d'attendre ici votre cousine, et, le jour même de son arrivée, de lui dire avec calme et fermeté: «Votre voyage à Maran était concerté avec mon mari, je ne suis pas votre dupe; je vous déclare que je suis déterminée à tout pour vous éloigner de chez moi. Je ne puis empêcher M. de Lancry de se laisser séduire par vos coquetteries, mais je ne souffrirai pas que vous veniez me braver ici; vous dominez complétement M. Sécherin, il vous sera donc très-facile, dans cinq ou six jours, de le décider à partir sous prétexte d'un refroidissement dans notre amitié, dont je vous fournirai très-naturellement l'occasion. Si vous me refusez, demain je m'adresse à votre mari, et je lui avoue franchement qu'à tort ou à raison je suis jalouse de vous, et que je le supplie de vous emmener. Voyez donc si vous voulez m'accorder de bonne grâce ce que je puis obtenir par un autre moyen.» Parlez-lui ainsi, Mathilde,--ajouta madame de Richeville,--et je vous jure qu'elle n'hésitera pas à partir... elle craindra avec raison qu'une fois les soupçons de son mari éveillés, il ne perde cette confiance aveugle qui fait toute la force, toute l'audace et tout l'avenir de votre cousine.
J'avais attentivement écouté madame de Richeville; ce qu'elle me disait me semblait juste et vrai. Mille circonstances oubliées, me revenant à l'esprit, me prouvèrent que la duchesse devinait à merveille le caractère d'Ursule. Seulement je lui avouai que je redoutais l'assurance effrontée dont ma cousine m'avait donné tant de preuves.
--Aussi, Mathilde, je vous engage surtout à ne jamais discuter avec elle; ne sortez pas de ceci: «Allez-vous-en de chez moi ou je vous démasque à votre mari,» rien de plus, rien de moins.
--Ah! madame, c'est bien cruel!
--Mathilde, pas de faiblesse! tout serait perdu.
--Hélas! madame, si Gontran ne m'aime plus... il me sacrifiera à toute autre aussi bien qu'à Ursule,--dis-je avec accablement.
--Ma pauvre enfant, il faut toujours, dans la vie, commencer par s'assurer tout le repos et tout le bonheur qu'on peut prétendre; Ursule éloignée, vous serez tranquille ici jusqu'à l'hiver; ce sera toujours autant de gagné; une fois de retour à Paris, si vous redoutez encore ses coquetteries, vous aurez recours aux mêmes menaces.. Je conçois que votre générosité s'en effraye... mais vous n'en viendrez pas à cette extrémité... Croyez-moi, la menace que vous ferez à votre cousine suffira pour la faire renoncer à ses projets d'ambition, et elle redoutera trop de redevenir pauvre par l'abandon de son mari pour vous mettre dans la nécessité de la perdre.. Les femmes comme elle sont incapables d'un sacrifice, même lorsqu'il s'agit de leurs mauvaises passions.
Madame Blondeau, rentrant avec Emma, mit fin à notre conversation.
Emma courut à sa mère et lui donna, en l'embrassant, un gros bouquet de roses. La promenade avait avivé son teint des plus vives et des plus charmantes couleurs. Elle vint s'asseoir un moment entre la duchesse et moi sur un canapé du salon. Madame de Richeville posa le bouquet sur ses genoux, prit une des mains d'Emma dans les siennes, de l'autre elle lissa les bandeaux de cheveux blonds de sa fille que la promenade avait un peu dérangés.
En nous voyant toutes trois, cette enfant, sa mère et moi, en comparant nos trois âges et nos trois exigences, je réfléchis, hélas! avec amertume que je n'avais plus la sécurité confiante de la jeune fille, et que je ne possédais pas encore la résignation morne que les chagrins ont laissée à sa mère.
Je réfléchissais encore aux douleurs que j'aurais encore à subir avant que d'arriver, comme madame de Richeville, au renoncement de toutes les espérances humaines. L'âge d'action de la femme, si cela se peut dire, s'étend surtout de quinze à trente ans. Emma, moi, et madame de Richeville, nous réunissions ces trois périodes de la vie, le calme innocent et pur, la tourmente orageuse des passions, et l'accablement qui leur succède, alors que meurtri dans la lutte, le cœur cherche le repos dans l'oubli.
Madame de Richeville répugnait à voir Gontran. A la fin de la journée elle me quitta. Elle n'avait pas reçu de nouvelles de M. de Mortagne; il n'avait pas répondu à la lettre que je lui avais écrite pour le prévenir de l'intention où était mon mari de vendre Maran.
Je ressentis quelques inquiétudes. Madame de Richeville me promit de m'écrire aussitôt son arrivée à Paris, pour me rassurer à ce sujet. Elle me recommanda aussi de la tenir très au courant de ce qui se passerait à Maran lors de l'arrivée d'Ursule, et de me bien souvenir de ses conseils.
Je quittai cette excellente amie avec un cruel serrement de cœur.
Le soir, lorsque Gontran revint de la chasse, je lui appris la visite de madame de Richeville.
Il y parut assez indifférent. Je lui donnai ensuite la lettre de M. Sécherin, qui annonçait la prochaine arrivée de ma cousine. M. de Lancry me répondit froidement qu'il en était très-satisfait, parce qu'Ursule me tiendrait compagnie.
Quatre ou cinq jours après mon entrevue avec madame de Richeville, monsieur et madame Sécherin arrivèrent à Maran.
CHAPITRE XV.
LES DEUX AMIES.
Ursule me sauta au cou et m'embrassa avec effusion. Je répondis froidement à ces témoignages d'amitié. Ma cousine ne s'aperçut pas ou feignit de ne pas s'apercevoir de la tiédeur de mon accueil.
Après les premiers compliments, M. Sécherin me dit avec un soupir, en regardant sa femme:
--Eh bien! cousine, le lendemain de votre départ nous nous sommes séparés d'avec maman, nous avons quitté Rouvray. Hélas! oui, vous n'avez pas d'idée, ma cousine, combien cela a coûté à ma femme. Elle en avait l'âme navrée, ce qui prouve son bon cœur, car, sans reproche, maman avait été bien dure et bien injuste pour elle. Mais que voulez-vous? une fois que les vieilles gens ont mis quelque chose dans leur tête, on ne peut pas le leur ôter.
--Vous habitez toujours à quelque distance de Rouvray,--lui dis-je,--afin de voir votre mère et de surveiller votre fabrique?
--Oui, sans doute, cousine, j'ai très-souvent vu ma mère, elle va très-bien, et, comme dit ma femme, je suis sûr que maman aime mieux cet arrangement-là, maintenant qu'il est fait; elle est bien plus libre, et nous aussi. Mais elle n'a jamais voulu recevoir Ursule; que voulez-vous, c'était son idée. Ma femme en a bien pleuré, allez. Enfin il n'importe; il ne s'agit pas de cela. Maintenant ma fabrique va toute seule; tout compte fait, j'ai soixante-huit mille livres de rentes, et, ma foi, Ursule et moi nous voulons jouir un peu de la vie... Vous ne savez pas notre projet?
--Non, vraiment, mon cher cousin.
--Mon ami,--dit Ursule,--vous allez être indiscret; je vous supplie de...
--Indiscret avec notre bonne cousine,--s'écria M. Sécherin en interrompant sa femme,--est-ce que cela est possible? est-ce qu'elle n'est pas votre sœur, votre meilleure amie d'enfance?--et se penchant à mon oreille, M. Sécherin me dit tout bas: Vous voyez, cousine, je dis vous; je ne tutoie plus ma femme;--il reprit tout haut: Et d'ailleurs je suis sûr que ce que je vais proposer à notre cousine lui causera un véritable plaisir, puisque ça nous en cause. En un mot, madame la vicomtesse, lors de votre mariage vous nous avez proposé de nous céder à Paris un appartement dans votre hôtel, que vous n'habiterez pas tout entier... eh bien! nous acceptons...
Je regardai Ursule avec autant de surprise que d'indignation; elle ne parut pas me comprendre, et me sourit tendrement pendant que M. Sécherin continuait.
--Vous souvenez-vous de ce que vous nous disiez, cousine? venez à Paris, nous ne ferons qu'une famille... l'hiver à Paris, l'été à Maran ou à Rouvray; eh bien! ces beaux projets qui vous plaisaient tant et à nous aussi..., ils vont être réalisés, nous ne nous quitterons plus... Tous les ans j'irai voir maman, je vous laisserai Ursule; je me suis fait arranger un pied-à-terre à ma fabrique. Maintenant nous venons vous demander ici l'hospitalité jusqu'à ce que nous partions ensemble pour Paris. Afin de ne pas laisser mon temps et mon argent sans emploi, je prendrai un intérêt dans la maison de banque d'un de mes amis, maison bien sûre, puisqu'elle a résisté à l'épreuve de la révolution de juillet. Ça m'occupera pendant mon séjour à Paris. Seulement, dans quelque temps, je vous quitterai pour un petit voyage. Il s'agit d'une ferme que l'on me propose d'acheter et que je veux visiter. Pendant ce temps-là, vous et Ursule vous conviendrez de tout pour notre établissement à Paris; autant nous avoir pour locataires que des étrangers, n'est-ce pas, cousine? Mais au fait, non, les femmes n'entendent rien aux affaires, j'arrangerai tout avec M. de Lancry. Eh bien? cousine, avouez que vous ne vous attendiez pas à cela... et que nous vous ménagions une fière surprise...
M. Sécherin était peu clairvoyant; il ne s'aperçut pas de ma stupeur.
Ma position devenait d'autant plus pénible, qu'en effet, alors que j'avais une foi aveugle dans l'amitié d'Ursule, je lui avais fait cette proposition, en la suppliant de l'accepter.
Interprétant mon silence à sa manière, M. Sécherin s'écria:
--Eh bien! vous n'en revenez pas! J'en étais sûr, vous ne nous croyez pas capables de cela.
--En effet, mon cousin, j'étais loin d'espérer...
--Que nous nous ressouviendrions de tes offres, ma bonne Mathilde?... Ah! c'était faire injure à moi d'abord et à mon mari ensuite, dit Ursule d'un ton de gracieux reproche.
Ne voulant pas éclater avant d'avoir eu avec elle la conversation que je désirais avoir, d'après les conseils de madame de Richeville, je répondis assez embarrassée:
--Sans doute j'espérais cette bonne fortune, mon cher cousin; mais je ne comptais pas qu'elle fût si prochaine, et je suis ravie de cet empressement de votre part.
--Et je vous crois, cousine, parce que vous le dites... Oh! je vous connais; vous n'êtes pas de ces femmes qui disent oui quand elles pensent non. Maman me le répétait toujours: «Madame de Lancry, c'est la vérité, c'est l'honneur en personne; ce qu'elle dit, c'est parole d'Évangile.» N'est-ce pas, Ursule?
--Sans doute, mon ami; mais votre mère en disant cela pensait comme moi.
--Ça, c'est vrai... Oh! voyez-vous, cousine, vous n'avez pas d'amie, qu'est-ce que je dis? de sœur plus dévouée que ma femme. C'est toujours Mathilde par-ci, Mathilde par-là; enfin, surtout depuis votre petit voyage à Rouvray, elle est comme endiablée pour venir habiter avec vous. Vous jugez comme ça me va, à moi qui non plus ne jure que par vous, sans oublier mon cousin Lancry... Ah! cousine, comme on dit, les deux font la paire. Vous êtes née pour M. de Lancry comme M. de Lancry est né pour vous... C'est comme moi, sans vanité, je suis né pour Ursule comme Ursule est née pour moi... Mais c'est que c'est très-vrai, les grands seigneurs sont faits pour les grandes seigneuresses comme vous,--ajouta M. Sécherin en éclatant de rire;--les gentilles petites bourgeoises comme Ursule sont faites pour les bons bourgeois comme moi.
--Mon cousin, je ne suis pas de votre avis; il n'y a aucune de ces différences-là entre Ursule et moi: ne sommes-nous pas parentes?--dis-je en voyant que la conversation prenait un caractère fâcheux et que M. Sécherin blessait profondément l'orgueil de sa femme.
Malheureusement, lorsque mon cousin poursuivait une idée, il était impossible de l'en distraire; aussi reprit-il:
--Vous ne me comprenez pas, cousine. Je ne parle pas de la naissance: je sais bien que la famille de ma femme est noble et que je ne suis qu'un bon bourgeois; mais je dis que vous et votre mari, vous avez en vous quelque chose de supérieur, d'imposant, que ni moi ni Ursule nous n'avons pas, et pour ma part j'en suis ravi... oui, ravi... Est-ce que vous croyez que si ma femme avait eu votre grand air de princesse, je l'aurais tutoyée le jour de mes noces? Ah bien oui! je n'aurais jamais osé... Au contraire, Ursule, avec sa charmante petite mine chiffonnée, dont je raffole de plus en plus, m'a mis à mon aise tout de suite; je lui ai dit toi, elle m'a dit tu, et nous avons été à l'instant une paire d'amis. Enfin entre vous et elle, il y a cette différence que...
--Oh! je vous arrête là,--dis-je à M. Sécherin.--Ne cherchez pas à nous rendre compte de la variété de vos impressions; contentez-vous de les éprouver. Vous aimez passionnément Ursule, voilà pourquoi vous êtes parfaitement en confiance avec elle, pourquoi vous lui trouvez avec raison la grâce et le charme qui attirent, tandis que vous me trouvez, moi, digne et imposante; en un mot vous l'aimez d'amour, et vous avez pour moi une franche et sincère amitié... voilà la différence.
--C'est prodigieux comme vous donnez la raison de tout!--s'écria M. Sécherin.--Ah!... à propos de quelque chose de prodigieux,--reprit-il,--je vais bien vous étonner. Est-ce que je ne suis pas devenu écuyer!
--Comment cela?
--Encore une preuve de dévouement que m'a donnée mon mari, dit Ursule.--Après ton départ, ma bonne Mathilde, mon médecin m'a ordonné l'exercice du cheval. M. Sécherin a eu la bonté de faire venir de Tours un maître d'équitation, et il a partagé mes leçons pour pouvoir m'accompagner.
L'idée me vint aussitôt qu'Ursule avait appris à monter à cheval, afin de pouvoir, une fois à Maran, se ménager des tête-à-tête avec mon mari, car depuis notre arrivée, Gontran avait toujours refusé de me laisser me livrer à cet exercice.
--Et vous ne pouvez pas vous imaginer,--reprit mon cousin,--avec quelle ardeur, avec quel courage Ursule apprenait. Ce qui lui avait été ordonné pour sa santé était devenu pour elle un vrai plaisir; elle montait deux ou trois fois a cheval par jour dans un pré de la fabrique qui avait l'air d'avoir été créé pour ça. Elle était si hardie, si intrépide, que l'écuyer disait qu'il n'avait vu personne avoir des dispositions pareilles.
--Ah! mon ami, vous exagérez,--dit Ursule avec modestie.
--J'exagère! eh bien! je parie qu'il n'y a pas un des chevaux de M. de Lancry qu'Ursule ne puisse monter,--s'écria M. Sécherin;--et quant à moi, je n'en pourrais pas dire autant... ni vous non plus, cousine, car vous n'êtes guère écuyère, je crois...
--Non, mon cousin; mais il serait très-imprudent à Ursule d'essayer de monter un des chevaux de M. de Lancry; aucun n'est dressé pour une femme; il y aurait du danger pour elle.
--Du danger!... Ah! vous la connaissez bien! Du danger! Est-ce qu'elle craint quelque chose?... Ah! une fois à cheval, si vous la voyiez, comme elle y est gentille et comme son amazone lui va bien! comme ça fait valoir sa taille! Rien qu'à la regarder, j'en ai la tête tournée. Tu montreras ton amazone à notre cousine, n'est-ce pas?
--Vous savez bien, mon ami, qu'on dit un habit de cheval et non pas une amazone,--dit Ursule en souriant.
--C'est vrai, c'est vrai, tu me l'as dit, je l'avais oublié. Oh! es-tu mademoiselle de Maran! L'es-tu! N'est-ce pas, cousine?
--Ma bonne Mathilde ne pourra pas m'en vouloir de ce petit reproche que je vous fais, mon ami, car elle-même m'a recommandé de toujours vous avertir de ce qui se disait ou non,--n'est-ce pas, ma sœur?
--Oui... oui...--répondis-je avec distraction. J'étais navrée; la jalousie, et, le dirai-je, l'envie, me torturaient. Je voyais déjà Ursule à cheval à côté de Gontran, coquette, hardie, impétueuse, et tous deux partant pour de longues promenades, et moi... moi seule je restais! Non, non, me dis-je en frémissant de colère, cela ne sera pas. Il faut qu'Ursule parte; je suivrai les conseils de madame de Richeville.
Au moment où j'étais livrée à ces amères pensées, Ursule reprit:
--Voici bientôt l'heure du dîner, ma chère Mathilde; veux-tu avoir la bonté de faire demander ma femme de chambre... pour qu'on nous conduise à notre appartement?
--Ah! oui, et fais-toi belle; tu as apporté de si charmantes toilettes. Figurez-vous, cousine,--dit M. Sécherin,--qu'elle avait tant de caisses et de cartons, que j'ai été obligé d'acheter un fourgon à Tours pour apporter tout cet attirail, y compris Célestine, mademoiselle Célestine, veux-je dire, une femme de chambre comme il n'y en a pas, dit-on, et que ma femme a fait venir de Paris. Il est vrai de dire qu'elle coiffe dans la perfection des perfections.
Ces préparatifs de coquetterie de la part d'Ursule augmentèrent encore mes soupçons; je ne pus m'empêcher de lui dire avec assez d'aigreur:
--Mon Dieu! pourquoi donc as-tu fait tant d'apprêts? comment, pour venir passer quelque temps avec nous qui ne voyons personne!... Mais, en vérité, on dirait que tu as de grands projets de conquête; je ne sais qui tu veux séduire ici. Cela devient très-inquiétant,--ajoutais-je d'une voix altérée en m'efforçant de sourire.
Ursule ne me répondit rien; mais elle me montra M. Sécherin d'un geste de tête d'une coquetterie charmante, et me dit avec la candeur la plus merveilleusement simulée:
--Mon Dieu! je veux séduire mon mari... voilà tout.
M. Sécherin ne put résister à cette attaque; il saisit la main de sa femme, la baisa tendrement à plusieurs reprises, et s'écria:
--Est-elle gentille et naturelle!... hein, cousine, l'est-elle? Mais elle a raison. Vous oubliez donc vos leçons quand vous me disiez: «Mon cher cousin, c'est surtout pour son mari qu'une femme doit se parer, faire des frais, et, vice versâ, qu'un mari doit se parer, doit faire des frais surtout pour sa femme.» Ah... ah... cousine, nous n'oublions pas vos conseils, allez! soyez tranquille. Aussi je vais imiter Ursule, et vous demander la permission d'aller me faire pour elle le plus beau que je le pourrai... car, vous l'avez dit, dès qu'un mari se néglige, c'est une preuve qu'il n'aime plus sa femme d'amour, et quand il n'aime plus sa femme d'amour...
--Toute chose peut s'exagérer,--dis-je à M. Sécherin en l'interrompant, car Gontran pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et j'aurais été profondément humiliée de laisser deviner à Ursule avec quel dédain mon mari me traitait depuis quelque temps.
Je repris donc:
--Il y a une certaine liberté qui s'accorde parfaitement avec une vie de campagne toute solitaire; la recherche de toilette y est alors presque déplacée, presque de mauvais goût.
--Ah! Mathilde!... Mathilde!...--dit Ursule en souriant,--regarde-toi donc: quelle élégance!... Je ne t'ai jamais vue mise avec plus de coquetterie.
Je ne sus que répondre. Ne voulant rien négliger pour ranimer l'amour de Gontran à Maran comme autrefois dans notre maisonnette de Chantilly, je n'avais qu'un but, celui de lui plaire le plus possible, malgré ses dédains.
A ce moment j'entendis une porte s'ouvrir; je reconnus les pas de Gontran. Je rougis de honte.
Il entra... Quel fut mon étonnement! Il était mis avec une élégance, une recherche extrêmes.
J'étais tellement habituée à le voir dans des accoutrements sordides, que je le reconnaissais à peine. J'examinai attentivement Ursule lorsque mon mari entra, elle ne rougit pas.
Gontran fut d'une grâce et d'une cordialité parfaites. Ses traits, qui pendant deux mois s'étaient à peine déridés pour moi, reprirent l'expression ravissante qui, lorsqu'il le voulait, leur donnait une séduction irrésistible.
Ursule et son mari nous laissèrent quelques instants avant dîner.
Je ne pus m'empêcher de dire à Gontran:
--Vous saviez sans doute qu'Ursule était ici.
--Pourquoi cela... parce que j'ai quitté mes habits de chasse et que je ne les quitte pas quand je suis seul avec vous?
--Sans doute c'est un enfantillage, mais il me semble que ce que vous faites pour une étrangère...
--Je pourrais le faire pour vous, est-ce cela?--me demanda-t-il.
--Je crois, mon ami, que j'ai autant de droits que ma cousine à être traitée par vous avec égard.
--Permettez-moi, ma chère amie, de vous faire observer que les égards ne consistent pas dans un vêtement fait d'une façon ou d'une autre. Il est tout simple que je m'habille convenablement pour recevoir votre cousine. Ce n'est pas moi qui l'ai invitée à venir ici, c'est vous; je crois donc faire une chose qui vous soit agréable en l'accueillant de mon mieux, et en ayant pour elle les égards que tout homme doit à une femme qu'il a l'honneur de recevoir.
--Vous ignoriez qu'Ursule devait venir ici cet automne?--demandai-je à mon mari en tâchant de lire sur sa physionomie. Il resta impassible et me répondit:
--Je l'ignorais complétement; mais, après tout, maintenant j'en suis enchanté. Sa présence vous distraira, et son mari est le meilleur des hommes... Mais qu'avez-vous? l'arrivée de votre amie d'enfance ne vous cause pas la joie que j'attendais...
--J'ai des raisons pour cela, mon ami... Et je crains que le séjour de ma cousine ici ne soit pas aussi long qu'elle l'espère, peut-être.
--Les affaires de son mari l'abrégeront sans doute. Vous en a-t-elle prévenue?
--Non... mais...
--Mais?... que voulez-vous dire?
--C'est moi qui supplierai Ursule de partir.
--Vous! et pourquoi?
--Parce que... parce que...
--Eh bien?
--Parce que j'ai des raisons pour craindre sa présence, parce que... j'en suis jalouse, Gontran!
--De votre cousine! Ah çà, mais vous êtes folle, ma chère amie!
--Je ne suis pas folle, Gontran... L'instinct de mon cœur ne me trompe pas.
--S'il en est ainsi, vous allez lui rendre le séjour de Maran bien agréable! cette vision promet!... Il est dit qu'avec vous on n'a jamais un moment de repos. Ah! quel malheureux caractère vous avez... et pour vous et pour les autres.
--Mais, mon Dieu... ce n'est pas ma faute si j'ai des soupçons... si...
--Mais, encore une fois, vos soupçons n'ont pas le sens commun; réfléchissez donc que c'est m'accuser sans raison, que c'est vous tourmenter sans motif.
--Vrai? bien vrai? Gontran, soyez généreux! rassurez-moi... j'ai tant de frayeur.
--Pauvre Mathilde...--me dit Gontran avec une dignité touchante,--je ne vous parlerai plus de mon amour, vous ne me croiriez plus peut-être; mais je vous dirai que M. Sécherin, notre parent, vient habiter chez nous, et que je serais un misérable si je songeais seulement à abuser aussi lâchement de l'hospitalité que nous lui offrons.
Je serrai la main de Gontran dans les miennes, ces simples et nobles paroles me redonnèrent du courage.
Ursule et son mari rentrèrent. Je trouvai ma cousine si jolie, si fraîche, si rose, ses yeux étaient à la fois si doux et si brillants, son sourire si fin et si agaçant, sa taille si accomplie, que je jetai les yeux sur une glace placée en face de moi pour me comparer avec Ursule.
Hélas! je remarquai avec douleur que j'étais pâle, que mes traits étaient changés, flétris, languissants, car depuis quelque temps je me trouvais souffrante, j'éprouvais toujours un malaise vague, un accablement douloureux que j'attribuais au chagrin et qui augmentait sans cesse. Pour la première fois, je m'aperçus que mon visage avait déjà perdu cette première fleur de jeunesse qui rendait les traits d'Ursule si enchanteurs.
Le dîner fut très-gai, grâce a mon mari qui y mit beaucoup d'enjouement et d'entrain. Ursule était visiblement gênée, elle craignait de paraître trop gaie à mes yeux et de perdre ainsi son prestige mélancolique; d'un autre côté, elle regrettait de ne pouvoir se montrer à Gontran sous un jour plus brillant. A la fin du dîner, M. Sécherin en revint à sa malheureuse proposition.
--Mon cousin,--dit-il à M. de Lancry,--je soutenais tout à l'heure à madame de Lancry que ma femme était capable de monter n'importe lequel de vos chevaux.
--Comment, madame, vous montez à cheval?--dit Gontran avec étonnement.--Mais c'est une bonne fortune pour nous, j'oserais presque dire pour vous; car les environs de Maran sont délicieux, et je suis charmé de pouvoir vous offrir cette distraction.
--Mais, mon ami,--dis-je à mon mari,--vous n'avez pas de chevaux de femme... car vous savez que vous n'avez jamais voulu me permettre de vous suivre à la chasse. Et ce serait une grande imprudence que d'exposer Ursule à...
--Mais je vous ai déjà dit que ma femme sait très-bien monter à cheval, cousine...--s'écria M. Sécherin en m'interrompant.--Depuis deux mois elle ne fait que cela.
--Mathilde a raison,--dit Ursule avec résignation,--il serait plus prudent de m'abstenir de cet exercice.
--Vous devez bien penser, madame,--lui dit Gontran,--que pour rien au monde je ne voudrais vous exposer à quelque danger. Madame de Lancry n'a jamais monté à cheval de sa vie; aussi, par prudence, j'ai dû me priver du plaisir de l'emmener avec moi... tandis que vous... d'après ce que me dit mon cousin...
--Je vous réponds que ma femme vous étonnera!--s'écria M. Sécherin.--L'écuyer de Tours n'en revenait pas.
--J'ai justement une jument excellente et d'une douceur parfaite,--dit M. de Lancry;--elle conviendra on ne peut mieux à madame Sécherin; et si ma cousine veut bien m'accorder quelque confiance, elle n'aura aucune crainte.
--J'ai sans doute une entière confiance en vous, mon cousin,--dit Ursule en hésitant;--mais, tout bien considéré, je regretterais trop de prendre un plaisir que Mathilde ne pût pas partager.
--Mais que vous êtes donc enfant,--dit M. Sécherin à sa femme,--parce que madame de Lancry ne monte pas à cheval, elle ne veut pas vous empêcher d'y monter. N'est-ce pas, cousine?
--Voyons, ma chère Mathilde,--me dit Gontran,--vous allez décider cette grave question en dernier ressort; votre haute sagesse sera seule juge... Permettez-vous ou non à madame Sécherin de monter à cheval? Prenez garde!... si vous dites non... comme vous la priveriez, et moi aussi... d'un très-grand plaisir, nous vous garderons tous deux une mortelle rancune, je vous en préviens.
--Et ce sera bien fait, et je me joindrai à eux,--s'écria M. Sécherin en riant aux éclats,--car vous aurez empêché ma femme de paraître dans tout son beau; elle n'est jamais plus jolie qu'à cheval.
Je ne pouvais objecter aucune raison sérieuse, je répondis en balbutiant:
--Je ne m'y oppose pas... c'était seulement par prudence que je faisais cette observation à Ursule.
--Oh! rassurez-vous, il n'y aura aucun danger,--reprit mon mari,--je réponds de la sagesse de Stella; un enfant la monterait.
--Puisque tu le veux absolument, Mathilde,--me dit ma cousine,--j'essaierai; mais, en vérité, j'ai peur d'être si gauche...
--Oh! pour cela, ma cousine,--reprit Gontran en souriant,--je vous en défie, et cela soit dit sans flatterie, car il est impossible à certaines personnes de ne pas tout faire avec grâce et adresse. Et ce n'est pas leur faute si elles sont charmantes.
--Ah çà! et à quand cette belle partie-là?--demanda M. Sécherin.
--Mais demain. Le coucher du soleil était magnifique ce soir,--dit Gontran;--il fera un temps superbe, nous monterons à cheval à une heure, et nous ferons une véritable chasse de demoiselles.
--Ah çà! et moi, cousine, je suis trop mauvais cavalier pour suivre une chasse, je vous en avertis...
--Vous, mon cher monsieur Sécherin, vous nous accompagnerez en calèche avec madame de Lancry; un de mes valets de limiers qui connaît parfaitement la forêt montera à cheval et vous conduira dans les carrefours, où vous pourrez parfaitement voir passer la chasse.
--A la bonne heure... voilà une vraie fête, un plaisir royal,--s'écria M. Sécherin;--moi, qui n'ai jamais chassé qu'avec mon garde-chasse et ses deux bassets... Pourvu qu'il fasse beau!
--Je vous assure qu'il fera demain un temps radieux; madame Sécherin le désire trop pour que cela n'arrive pas. Demain sera donc une journée enchanteresse, j'en réponds,--dit Gontran.
FIN DU TOME TROISIÈME.
MATHILDE
MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME
PAR
EUGÈNE SÜE.
TOME QUATRIÈME.
PARIS PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.
1845.
CHAPITRE PREMIER.
LA CHASSE.
Il me fut impossible le soir de parler en secret à ma cousine, elle partageait l'appartement de son mari, et deux ou trois fois après dîner il me sembla qu'elle m'évitait. Je souffris cruellement pendant la nuit. Au malaise physique qui m'accablait depuis quelque temps se joignit une grande tristesse.
Je ressentis tout ce que la jalousie a de plus poignant, de plus amer. En vain je voulus me convaincre de l'injustice, de l'exagération de mes soupçons; en vain je me dis que peut-être il n'y avait au fond de la conduite d'Ursule qu'une innocente coquetterie, je ne pus parvenir à me rassurer.
Je me promis bien, pendant cette cruelle journée, d'observer attentivement ma cousine et mon mari, et d'avoir le lendemain un sérieux entretien avec elle.
Gontran ne s'était pas trompé dans son espérance: le jour était radieux, un resplendissant soleil d'octobre annonçait une de ces dernières journées d'automne presque aussi belles que les journées d'été...
A midi nous partîmes pour le rendez-vous de chasse.
M. de Lancry avait fait mettre les gens de son équipage en grande livrée; des fenêtres du château nous les avions vus partir avec les chiens au son retentissant des trompes. Une calèche à quatre chevaux approcha du perron; je montai en voiture avec M. Sécherin.
Je n'insiste sur ces puérils détails d'opulence que pour deux raisons: d'abord, parce que je vis à l'expression des traits d'Ursule qu'elle admirait autant qu'elle enviait ce luxe, et puis parce que cet appareil de fête contrastait douloureusement avec mon chagrin.
J'attendais avec impatience l'apparition d'Ursule. J'étais curieuse de savoir si elle avait à cheval aussi bonne tournure que le disait son mari; j'espérais que cela n'était pas; je désirais qu'il lui arrivât, non pas un dangereux accident, mais quelque mésaventure qui pût la rendre ridicule aux yeux de Gontran, et la punît de son outrecuidance.
Hélas! je n'eus pas cette misérable satisfaction. Lorsque ma cousine nous rejoignit à cheval avec mon mari, je fus forcée de la trouver plus jolie que je ne l'avais jamais vue.
A ce propos, je n'ai jamais compris comment la jalousie niait ou dénaturait les avantages d'une rivale; au contraire, j'ai toujours été portée a me les exagérer. Mais sans exagération, Ursule était si parfaitement élégante et gracieuse à cheval, que je fus sur le point d'en pleurer de dépit.
Je la vois encore: son habit de cheval, de drap bleu foncé, dont la longue jupe traînait presque jusqu'à terre, était à corsage et à manches justes: il dessinait à ravir sa taille charmante; elle portait un chapeau d'homme et un col de chemise rabattu sur une petite cravate de satin cerise; sa jolie figure, si fraîche et si rose, devait à ce costume un air mutin, décidé, qui lui seyait à merveille; ses beaux cheveux bruns encadraient ses joues à fossette. Jamais je n'avais vu ses yeux d'un bleu plus pur, on eût dit que le ciel s'y reflétait comme dans un miroir.
La jument qu'elle montait avec une aisance qui me confondit était d'un bai doré, dont les ardents reflets miroitaient au soleil; ses longs crins noirs ondoyaient et flottaient au vent. Elle semblait heureuse du léger poids qu'elle portait, et marchait d'un pas si cadencé, qu'elle effleurait à peine le gazon.
Gontran montait un cheval de course, noir comme l'ébène, et portait un habit d'équipage à sa livrée, bleu clair, à collet de velours orange, avec des boutons d'argent armoriés en vermeil. Le ceinturon de son couteau de chasse, aussi mi-partie argent et or, serrait sa taille élégante. Enfin, sa cape de velours noir, découvrant ses traits, en faisait encore valoir la finesse et le charme.
La recherche de Gontran me frappa d'autant plus, que pour chasser il était toujours vêtu d'une manière plus que négligée.
Ma cousine voulut s'approcher de la calèche pour me parler. Sa jument, sans doute effrayée par mon ombrelle, refusa d'avancer.
Je l'avoue à ma honte, je fus ravie de ce contretemps qui mettait l'habileté d'Ursule en défaut; mais à mon grand étonnement, je n'ose dire à mon effroi, elle fronça ses jolis sourcils, leva sa cravache et commença de châtier hardiment sa monture.
--Prenez garde, madame, ne frappez pas Stella: elle est très-vive!--s'écria Gontran effrayé de l'audace d'Ursule.
--Ne fais pas la mauvaise tête, ma petite femme, je t'en supplie,--s'écria mon cousin en étendant avec anxiété ses deux mains jointes vers sa femme.
Mais celle-ci, les joues empourprées, les narines dilatées, les yeux brillants de colère, ses lèvres vermeilles relevées par un dédaigneux sourire, ne tint compte de ces avertissements. Elle infligea résolûment un nouveau châtiment à Stella, qui se cabra si violemment, que je poussai un cri d'épouvante.
Ursule, sans paraître aucunement intimidée, se courba sur l'encolure de Stella en lui rendant la main, tout cela avec un mouvement si naturel, qu'elle ne semblait courir aucun danger.
--Bravo, ma cousine, à merveille,--s'écria Gontran sans pouvoir cacher son admiration,--quel sang-froid! quel courage!
Encore excitée par cette approbation, Ursule voulut vaincre l'obstination de sa jument et la forcer de s'approcher de la voiture. Quelques nouveaux coups de cravache, assénés d'une main ferme, décidèrent Stella après une nouvelle lutte de quelques instants, lutte pendant laquelle la jument bondit au lieu de se cabrer. Ursule, dont la taille ronde, fine et cambrée ondulait avec la souplesse d'une couleuvre, suivit avec tant de grâce les mouvements désordonnés de sa monture, qu'elle ne fut pas déplacée un moment.
Cet incident, que j'espérais voir tourner contre ma cousine, ne servit qu'à lui prêter un nouveau charme; elle dompta l'indocile animal, le força de rester près de la voiture. Alors, se courbant légèrement sur sa selle, Ursule, fière, souriante, caressant le cou nerveux de Stella de sa petite main blanche, qu'elle déganta coquettement, jouit de son triomphe et jeta un regard brillant sur Gontran comme pour lui dire que c'était sa présence qui lui donnait tant de courage.
--Eh bien! ma cousine,--s'écria M. Sécherin,--qu'est-ce que je vous avais dit? Est-elle hardie? Avouez que c'est un vrai page!
--En vérité, madame,--dit Gontran en s'approchant tout ému,--je ne reviens pas de votre intrépidité, de votre grâce. On oublie le danger que vous courez pour ne songer qu'à vous admirer.
--Oh! c'est si amusant de montrer à cheval!--dit naïvement Ursule. Et s'adressant à moi:--Comment te prives-tu de ce ravissant plaisir? Pour nous autres femmes, surtout, quel bonheur de pouvoir, malgré notre faiblesse, maîtriser, dompter, dominer, un être qui nous tuerait mille fois si l'on n'opposait l'adresse à la force, une volonté intelligente à son entêtement brutal.
Ceci est un peu l'histoire de votre domination en général,--dit Gontran en souriant,--et vous nous domptez, nous autres hommes, à peu près selon les mêmes principes et par les mêmes moyens... Mais, mon Dieu! qu'avez-vous donc, ma chère amie?--me dit M. de Lancry en voyant l'altération de mes traits, car le triomphe d'Ursule, l'admiration que Gontran lui avait témoignée, me faisaient un mal affreux.
--Je n'ai rien, mon ami; seulement l'exemple d'Ursule m'encourage, et à compter de demain je veux absolument monter à cheval.
--Mais vous n'avez jamais essayé, ma chère amie, et puis je crois que vous n'avez pas beaucoup de dispositions, vous êtes trop timide...
--Je vous dis que j'y monterai, quand bien même je devrais être tuée sur la place!--m'écriai-je.
--Bien, bien, nous reparlerons de cela,--me dit Gontran,--mais partons pour le rendez-vous de chasse, car il est déjà tard. Ma cousine, je suis à vos ordres.
--Nous nous reverrons tout à l'heure; adieu, Mathilde,--dit Ursule en me faisant un signe de la main.
--Ne faites pas d'imprudence, ma bonne petite femme... monsieur de Lancry, je vous la recommande!--s'écria M. Sécherin.
--Soyez tranquille, mon cher cousin,--dit mon mari,--quand on est si légère, si adroite et si hardie, on ne risque jamais rien.
Ursule et Gontran partirent au petit galop, côte à côte, sur une pelouse de gazon qui prolongeait l'allée où marchait notre voiture. Pendant quelque temps, nous les accompagnâmes. Je les suivis des yeux autant que je le pus; mais ils disparurent bientôt dans une allée sinueuse où la calèche ne pouvait passer, et je les perdis de vue.
Tous ces détails sembleront puérils à ceux qui ne connaissent pas les innombrables angoisses de la jalousie et les cuisantes blessures de l'amour-propre offensé. Pourtant cette scène, en apparence si insignifiante, me bouleversa tellement, que je fus sur le point de commettre une action infâme... de dénoncer à M. Sécherin la conduite d'Ursule, de lui faire partager mes soupçons contre sa femme.
Heureusement la honte retint ce terrible aveu sur mes lèvres. Si mon cousin avait eu la moindre perspicacité, il eût deviné la cause de mon agitation et de mon inquiétude. Je ne lui répondais qu'avec distraction; et quelquefois je tombais dans de profondes rêveries à peine interrompues par le bruit de la chasse qui, de temps en temps, traversait les larges allées convergentes aux ronds-points où nous allions nous placer pour la voir passer, guidés par un des hommes de l'équipage de M. de Lancry.
Ce qui me causait une impression profonde, fatale, étrange, c'était de voir de temps en temps rapidement apparaître au fond de quelque foule ombreuse Gontran et Ursule toujours côte à côte. Le son éloigné et mélancolique des trompes qui résonnaient dans les hautes futaies noyées d'ombres, les sourds aboiements du la meute me semblaient sinistres, effrayants... Hélas! la triste disposition de l'esprit et de l'âme couvre de voiles de deuil les objets les plus riants, et cherche de lugubres présages dans ce qui cause la joie et l'enivrement de tous...
M. Sécherin était si transporté du spectacle mouvant qu'il avait sous les yeux, qu'il ne remarquait pas mon état de langueur et de tristesse; le malaise dont je me ressentais depuis quelque temps augmentait de plus en plus. Souvent j'éprouvais des tressaillements inconnus que j'attribuais à une cause nerveuse. J'avais la tête pesante, douloureuse, affaiblie.
Nous venions d'arriver et de nous arrêter dans un carrefour de la forêt. Ursule et Gontran s'avançaient rapidement par une allée transversale. Je crus qu'ils venaient nous rejoindre, je m'avançai hors de la calèche.
Ils furent en effet bientôt près de nous, mais ils ne s'arrêtèrent pas.
--Mathilde,--me cria Ursule en passant avec vitesse et en me saluant de la main,--je suis folle... enivrée de la chasse.
Et les joues colorées, l'œil brillant et hardi, elle donna un coup de cravache à la jument pour hâter sa course.
--Le cerf ne durera pas maintenant plus d'une demi-heure!--nous cria Gontran,--les chiens chassent à merveille... ça va débucher.
Et se courbant sur l'encolure de son cheval, il atteignit Ursule qui l'avait un moment dépassé, et tous deux disparurent de nouveau.
--Comme elle s'amuse... Dieu! comme elle s'amuse!...--dit M. Sécherin avec joie,--mais, ma cousine, qu'est-ce que veut dire M. Gontran par ces mots: ça va débucher?
J'avais assez souvent entendu parler de chasse par mon mari pour pouvoir répondre à la question de M. Sécherin.
--Cela veut dire que le malheureux animal, traîné dans les bois, va prendre la plaine, c'est sa dernière chance de salut... après quoi il sera égorgé... sans pitié.
J'étais dans un état tellement nerveux, j'avais depuis si longtemps contenu mes larmes, que, saisissant pour ainsi dire cette occasion ridicule de me livrer à un accès de sensibilité, je me mis à fondre en larmes.
M. Sécherin me regarda d'un air stupéfait, et me dit avec intérêt:
--Mon Dieu, comment la mort d'un cerf vous attriste à ce point, vous qui devez avoir l'habitude de ces choses-là... Allons donc, cousine, soyez raisonnable; peut-être après tout qu'elle échappera à son mauvais sort, cette pauvre victime!
Ceux qui auront bien souffert d'une douleur intime, contrainte, forcément cachée, ne souriront pas de mépris, lorsque je dirai qu'en répondant aux derniers mots de M. Sécherin, je fis pour moi seule une sorte d'allusion à mon propre tort afin de pouvoir un peu épancher à haute voix les chagrins qui m'oppressaient.
Cela est ridicule, amèrement ridicule, hélas! je le sais, mais heureux ceux qui ignorent que la souffrance la plus poignante est quelquefois grotesque dans son expression, ce qui est, je crois, le comble de la torture morale...
Je répondis donc à M. Sécherin, en pleurant:
--Non, non, la victime ne pourra pas échapper; que peut-elle faire? Lutter, n'est-ce pas? mais il faut la force de lutter, et elle n'en a plus la force. Cela dure depuis trop longtemps, elle n'a qu'à se résigner... à tendre le cou au couteau et à mourir... Pourtant la vie lui avait paru belle... pourtant qui songerait à mourir par ce temps radieux, par ce beau soleil?... au bruit de ces fanfares et des cris de joie des chasseurs... qui pense à mourir? pour qui cette fête est-elle un deuil?... pour la victime seule... elle pleurera, et on rira de ses larmes, et on la tuera sans pitié... sans pitié!!
--Le fait est,--dit M. Sécherin, presque attendri,--que les pauvres bêtes pleurent au moment de mourir... mais, écoutez donc, cousine,--reprit-il,--on dit aussi qu'avant de mourir les cerfs se défendent quelquefois joliment, et qu'en mourant la victime a au moins le plaisir de se venger.
Dans mon égarement, répondant à ma pensée au lieu de répondre à M. Sécherin, j'essuyai mes larmes; je le regardai fixement et je lui dis avec un sourire amer:
--Oh! n'est-ce pas? la vengeance... la vengeance! ne pas mourir faible, méprisée, moquée, insultée! faire à son tour verser des larmes à ceux qui ont ri de vos douleurs, oh!... n'est-ce pas... la vengeance, la vengeance! surtout pour punir l'insulte... l'insulte lâche et misérable... l'insulte qu'on sait impunie... qu'on croit impunie, parce que l'honneur, la hauteur d'un noble cœur, empêchent une ignoble délation... Oh! mais cela doit avoir un terme à la fin, n'est-ce pas? Oui, vous avez raison... la vengeance...
--Ah çà!... cousine,--s'écria M. Sécherin en contenant à peine son envie de rire,--comment voulez-vous donc qu'on insulte un cerf, et qu'il pense à se venger?
Je regardai M. Sécherin; je ne le compris pas d'abord.
Au bout de quelques moments je revins à moi et je lui dis:
--Pardon, pardon, mon cher cousin; en vérité, je suis folle; vous avez raison, ma sensibilité m'a égarée...
--C'est aussi ce que je me disais, ma cousine parle de ce pauvre cerf comme d'une personne naturelle... Mais nous allons recommencer à marcher. Entendez-vous, là-bas, comme c'est beau le bruit du cor? Vraiment, c'est bien un plaisir de roi que la chasse.
La calèche se remit en marche.
Je profitai de ce mouvement pour me livrer sans réserve aux plus amères réflexions. Je me figurais Gontran et Ursule marchant au pas, l'un près de l'autre, pour se reposer d'une longue course, laissant leurs chevaux aller à l'aventure dans des allées sans fin, tapissées de verdure, abritées par les arbres nuancés des plus riches nuances de l'automne...
Heureux, aimant, ils jouissaient avec ardeur de cette belle et tiède journée, de ce luxe royal, de cette vie de fêtes en songeant à un avenir pins enivrant encore, en se disant de tendres paroles d'amour, en échangeant de longs et brûlants regards... Peut-être même... la forêt est si touffue et si solitaire, que Gontran, se penchant vers Ursule, embrasse sa taille svelte d'un bras amoureux et effleure ses joues vermeilles, encore animées par la course.
Oh! rage!... oh! douleur! oh! torture!... pensai-je... Et moi... moi... je suis là, brisée, flétrie, oubliée, moquée, car ils se moquent, ils rient de moi... de moi qui me promène paisiblement avec ce mari qu'on trompe, qu'on outrage!... Et c'est moi... c'est moi qui ai donné à cet homme pauvre et presque déshonoré le château où il courtise ma rivale, le luxe dont il l'éblouit, les plaisirs dont il l'enivre!
Oh! mais, cela est affreux!... affreux!... Cela ne peut pas durer... Je me lasse d'être stupidement malheureuse, je ne le veux plus... je ne le veux plus... J'ai là près de moi ce mari honnête et bon qu'on bafoue, qu'on offense... Éclairons-le... Ce n'est pas dénoncer la perfidie et la corruption, c'est empêcher l'honneur, la loyauté même, d'être plus longtemps dupes de la trahison.
Encore une fois le fatal aveu me vint aux lèvres, encore une fois je reculai devant cette délation....
Au bout d'une demi-heure environ, Gontran nous envoya un de ses gens nous prévenir que le cerf avait été pris dans un étang, mais que le chemin pour s'y rendre était si mauvais, que les voitures n'y pouvaient passer; il m'engageait à retourner au château, où il nous rejoindrait avec madame Sécherin.
Nous arrivâmes à Maran, où nous précédâmes de peu d'instants Ursule et Gontran. Après nous être habillés pour dîner, nous rentrâmes au salon. J'y trouvai ma cousine, mon mari et M. Sécherin. A table, la conversation roula sur la chasse de la journée. Gontran donna les plus grandes louanges au courage, à l'adresse d'Ursule, qui déclara n'avoir jamais goûté un plaisir plus vif.
Ma cousine fut beaucoup plus gaie que la veille; elle parut se soucier assez peu de conserver à mes yeux son apparence mélancolique. Elle accepta résolument quelques toasts à ma santé que lui porta Gontran, et but, sans se faire trop prier, quelques verres de vin de Champagne, à la grande admiration de M. Sécherin qui ne cessait de s'écrier:
--C'est un vrai démon que ma femme!
Pour la première fois, en voyant l'animation, la gaieté, l'entrain de ma cousine, je pressentis ce qu'il y avait en elle de hardi et d'indomptable.
Jusqu'alors elle m'avait paru profondément dissimulée. Ses audacieux mensonges avaient toujours été enveloppés de formes hypocrites; c'est en levant mélancoliquement au ciel ses grands yeux baignés de larmes qu'elle niait l'évidence; mais en la voyant à table si joyeuse, si résolue; mais en entendant ses saillies vives, imprévues, souvent étincelantes, je la trouvais plus dangereuse encore.
Mon mari ne cachait pas l'espèce d'admiration qu'elle lui inspirait. Une espèce de lutte d'esprit s'était établie entre elle et lui, souvent Gontran n'eut pas l'avantage. Il semblait presque fasciné, dominé par l'ascendant de cette femme qui, plusieurs fois, le rendit muet par un mot d'une ironie mordante.
Ce qui paraîtra peut-être étrange, impossible, c'est que je souffrais alors de l'espèce de supériorité moqueuse avec laquelle Ursule répondait à mon mari.
Je restais confondue d'étonnement à l'aspect de cette transformation de ma cousine.
M. Sécherin lui-même me disait tout bas qu'il n'avait jamais cru à sa femme autant d'esprit.
Maintenant je m'explique ce changement. Il y a certaines natures qui ne se révèlent pour ainsi dire jamais complétement que lorsqu'elles se trouvent dans leur véritable milieu. Ainsi Ursule était essentiellement née pour une vie de luxe, de splendeur, de fêtes, de plaisirs effrénés. Un siècle plus lot, elle eût été l'une de ces femmes spirituelles et effrontées qui furent les reines des orgies de la régence.
Pour la première fois peut-être depuis son mariage, elle se trouvait dans une position analogue à ses goûts, et sans doute son véritable caractère se développait presque à son insu.
Après dîner on devait faire la curée du cerf aux flambeaux dans la cour du château, Gontran ayant voulu réserver ce sanglant spectacle à madame Sécherin.
Vers les neuf heures, les piqueurs sonnèrent quelques fanfares. Nous allâmes sur une terrasse qui donnait sur la cour d'honneur et qui s'étendait devant les fenêtres du salon que nous venions de quitter.
Les torches que tenaient nos valets de pied, en grande livrée, jetaient une clarté rougeâtre sur les bâtiments, dont une partie était complètement obscure.
Cela me parut sinistre... La meute, avide, impatiente, à peine contenue par les fouets des veneurs, faisait entendre des grondements féroces; les yeux farouches des chiens étincelaient dans l'obscurité.
Au milieu de la cour, le premier piqueur de M. de Lancry, ayant recouvert les débris et les ossements du cerf avec la peau de cet animal, en prit la tête par le bois et l'agita vivement devant les chiens.
Toujours contenue, la meute poussa des hurlements furieux jusqu'au moment où on lui permit de se jeter sur ces restes sanglants, pendant que les trompes sonnaient avec force. Alors commença une lutte acharnée entre ces quatre-vingts chiens se ruant les uns sur les autres, hurlant, grondant, se disputant et s'arrachant les lambeaux sanglants de l'animal.
Ce spectacle, ces cris me révoltèrent; je rentrai dans le salon, dont les fenêtres donnaient sur la terrasse. M. Sécherin était descendu pour voir la curée de plus près. Je me sentais accablée, plus accablée que jamais d'un mal tout physique; pour la première fois je me demandai quelle pouvait en être la cause.
Je tombai assise sur une chaise placée près d'une croisée à demi cachée par les rideaux. Je regardais machinalement le reflet des dernières clartés des torches vaciller et s'éteindre, car la curée était terminée, lorsque je vis Ursule et Gontran s'arrêter un instant devant cette croisée... Gontran enlaça la taille d'Ursule d'un de ses bras et approcha ses lèvres de la joue de ma cousine, malgré une légère résistance de celle-ci...
Jamais je n'oublierai ce que je ressentis en ce moment. Par une étrange fatalité la douleur la plus atroce que j'eusse jamais ressentie me révéla pour ainsi dire la joie la plus immense que j'aie jamais connue...
Je ne sais par quel phénomène le coup que je ressentis fut si violent, qu'au même instant un tressaillement profond... qui me répondit au cœur, m'éclaira subitement sur la cause de ce malaise dont je souffrais depuis quelque temps... Je sentis que j'étais MÈRE.
Cette double impression de joie enivrante et de malheur foudroyant fut telle, qu'un moment je crus que ma tête allait s'égarer.
Dans mon vertige, je me levai machinalement. Je traversai le salon en courant; je m'enfermai dans ma chambre et, me précipitant à genoux, je ne pus dire que ces mots:
--Mon Dieu! tu m'as entendue; je ne puis plus être malheureuse maintenant! A l'instant où j'allais mourir de douleur, tu m'as envoyé un espoir ineffable!...
Je n'avais pas aperçu Blondeau, qui était dans mon alcôve.
--Grand Dieu!... Madame, qu'avez-vous?--s'écria-t-elle.
Sans lui répondre, je lui montrai la porte de ma chambre en lui disant:
--Je veux être seule. Ferme cette porte, laisse-moi; va dire que je veux être seule.
Blondeau sortit, alla prévenir M. de Lancry que j'étais indisposée et que je voulais être seule.
Je restai seule en effet à méditer...
Je ne pouvais plus douter de l'infidélité de mon mari... et j'étais mère...
CHAPITRE II.
UNE MÈRE.
Jamais je n'oublierai les émotions saisissantes de cette nuit que je passai dans une sorte de délire raisonnable, si cela se peut dire.
Tantôt je marchais à grands pas dans ma chambre, tantôt je m'arrêtais brusquement pour m'agenouiller et pour prier avec ferveur; puis j'avais des éclats de joie folle, des ressentiments de bonheur immense, des élans de fierté calme et majestueuse.
J'étais mère! j'étais mère! à cette pensée enivrante, c'étaient des accès de tendresse idolâtre pour l'être que je portais dans mon sein. Je ne pouvais croire à tant de félicité... je pressais avec force mes deux mains sur ma poitrine, comme pour bien m'assurer que je vivais.
Il me semblait qu'à chaque battement de mon cœur répondait un petit battement doux et léger: c'était celui du cœur de mon enfant.
Mon enfant... mon enfant! Je ne pouvais me lasser de répéter ces mots bénis et charmants. Dans mon ivresse, je l'appelais, je le dévorais de caresses, j'étais comme insensée; je baisais mes mains, je riais aux éclats de cette puérilité, un instant après je fondais en larmes: mais ces bienfaisantes larmes étaient bonnes à pleurer.
Il était, je crois, deux ou trois heures du matin.
Il me sembla que mon bonheur manquait d'air, d'espace, que j'avais besoin de me trouver face à face avec le ciel, pour mieux exprimer à Dieu ma religieuse reconnaissance.
J'ouvris ma fenêtre; nous étions à la fin de l'automne: la nuit était aussi belle, aussi pure que le jour avait été radieux; on n'entendait pas le plus léger bruit. Tout était ombre et mystère, les profondeurs du firmament étaient semées de millions d'étoiles étincelantes. La lune se leva derrière une colline couverte de grands bois. Tout fut inondé de sa pâle clarté, le parc, la forêt, les prairies, le château.
Tout à coup une faible brise s'éleva, grandit, passa dans l'air comme un soupir immense, et tout redevint silencieux.
Je vis un présage dans cet imposant murmure qui troublait un moment cette solitude et qui fit paraître plus profond encore le calme qui succéda...
Il me sembla que ma dernière plainte était sortie de mon cœur, et que désormais ma vie s'écoulerait heureuse et paisible.
Pour la première fois depuis que j'avais l'orgueilleuse conscience de la maternité... depuis que je vivais double, je songeai à mes peines passées... Ce fut pour rougir d'avoir pu m'affliger de chagrins qui n'atteignaient que moi seule.
En me rappelant cette soirée si fatale et si enivrante où j'avais acquis et la certitude de l'infidélité de Gontran, et la certitude que j'étais mère, je fus étonnée de la sérénité profonde, ineffable qui vint remplacer les poignantes émotions qui naguère encore m'avaient cruellement agitée.
Je ne pouvais douter que Gontran ne m'eût trompée... pourtant je me sentais pour lui d'une mansuétude infinie, d'une indulgence sans bornes.
Mon mari avait cédé à un goût passager; c'était une faiblesse, une faute: mais il était le père de mon enfant; mais c'était à lui que je devais la nouvelle et céleste sensation que j'éprouvais...
Ces pensées éveillaient en moi un mélange inexprimable de tendresse, de dévouement, de respect et de reconnaissance, qui ne me laissait ni la volonté ni le courage d'accuser Gontran de ses erreurs passées...
Quant à l'avenir... oh!... quant à l'avenir, cette fois je n'en doutais plus.
La révélation que j'allais faire à mon mari m'assurait, je ne dis pas, son amour, ses soins empressés, sa sollicitude exquise, mais encore une sorte de tendre et religieuse vénération de tous les instants.
Oui, c'était plus qu'une espérance, plus qu'un pressentiment qui me garantissait un avenir auprès duquel ces quelques jours de bonheur passés à Chantilly et toujours si regrettés devaient même me paraître pales et froids...
Oui, j'avais dans mon bonheur à venir une foi profonde, absolue, éclairée, qui prenait sa source dans ce qu'il y a de plus sacré parmi les sentiments divins et naturels.
Dans ce moment où Dieu bénissait et consacrait ainsi mon amour... douter de l'avenir c'eût été blasphémer.
Dès lors je ressentis pour Ursule une sorte de dédain compatissant, de pitié protectrice.
Je ne pouvais plus l'honorer de ma jalousie; envers elle, je ne pouvais plus descendre jusqu'à la haine.
Je planais dans une sphère si élevée, j'avais une telle conviction de mon immense supériorité sur Ursule, qu'il m'était même impossible d'établir entre elle et moi la moindre comparaison...
Pour la première fois depuis bien longtemps un franc sourire me vint aux lèvres en me rappelant que, la veille, j'avais envié la grâce avec laquelle elle montait à cheval; que, la veille, j'avais envié les brillantes saillies de son esprit.
Je haussai malgré moi les épaules à ce ressouvenir. Dans mon impériale et généreuse fierté, je m'apitoyai sur cette pauvre femme qui, après tout peut-être, n'avait pu résister au penchant qui l'entraînait vers Gontran... penchant dont je connaissais l'irrésistible puissance...
Mon Dieu, me disais-je, quel sera le réveil d'Ursule après ce rêve de quelques jours! Alors je me rappelai notre enfance, notre amitié d'autrefois... Le bonheur rend si compatissante, que je m'attendris sur ma cousine.
Je me promis de demander à mon mari de lui apprendre avec ménagement qu'elle ne pouvait plus rester avec nous, je ne voulais pas abuser cruellement de mon triomphe...
Il me serait impossible d'expliquer la complète révolution que la maternité venait d'imprimer à mes moindres pensées, des idées graves, sérieuses, presque austères, qui s'éveillèrent en moi dans l'espace d'une nuit, comme si Dieu voulait préparer l'esprit et le cœur d'une mère aux célestes devoirs qu'elle doit remplir auprès de son enfant.
Moi jusqu'alors faible, timide, résignée, je me sentis tout à coup forte, résolue, courageuse: la main de Dieu me soutenait.
Tout un horizon nouveau s'ouvrit à ma vue, les limites de mon existence me semblaient reculées par les espérances infinies de la maternité.
Dans les seuls mots élever mon enfant il y avait un monde de sensations nouvelles...
* * * * *
Peu à peu le jour parut.
Mon premier mouvement fut de tout apprendre à mon mari, de changer par cet aveu soudain sa froideur en adoration; puis je voulus temporiser un peu, suspendre le moment de mon triomphe pour le mieux savourer.
J'éprouvais une sorte de joie, à me dire: D'un mot je puis rendre Gontran plus passionné pour moi qu'il ne l'a jamais été, lui qui, hier encore, m'oubliait pour une autre femme.
Bien rassurée sur l'avenir, je me plaisais à évoquer les souvenirs de mes plus mauvais jours...
J'agissais comme ces gens qui, miraculeusement délivrés de quelque grand péril, contemplent une dernière fois avec une jouissance mêlée d'effroi le gouffre qui a failli les engloutir, le rocher qui a failli les écraser...
Un sommeil profond, salutaire, me surprit au milieu de ces pensées.
Je m'éveillai tard; je trouvai ma pauvre Blondeau à mon chevet bien inquiète, bien triste: mes chagrins ne lui avaient pas échappé; mais, si grande que fût ma confiance en elle, jamais je ne lui avais dit un mot qui pût accuser Gontran.
Mon visage rayonnait d'une joie si éclatante, que Blondeau s'écria en me regardant avec surprise:
--Jésus mon Dieu, madame, qu'y a-t-il donc de si heureux?... hier je vous avais laissée tellement abattue que j'ai passé toute la nuit en larmes et en prières.
--Il y a... ma bonne Blondeau, que, toi aussi, tu deviendras folle de joie quand tu sauras... mais va vite chercher M. de Lancry... va...
--M. le vicomte a déjà envoyé savoir des nouvelles de madame, ainsi que M. et madame Sécherin. J'ai dit que vous aviez passé une nuit assez mauvaise, monsieur semblait inquiet.
--Eh bien! va... va bien vite le chercher... Je vais le rassurer...
Blondeau partit.
A mesure que le moment où j'allais revoir Gontran approchait, mon cœur battait de plus en plus fort.
Mon mari parut.
Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes et sans pouvoir trouver une parole.
Gontran se trompa, il prit mes pleurs pour des pleurs de douleur. Croyant sans doute que je l'avais vu la veille embrasser Ursule, et que j'étais désespérée, il me dit avec embarras:
--Je vous en prie, ne croyez pas les apparences, ne pleurez pas... ne...
--Mais c'est de joie que je pleure... Gontran, mais c'est de joie... regardez-moi donc bien!--m'écriai-je.
--En effet, dit mon mari,--ce sourire, cet air de bonheur répandus sur tous vos traits: Mathilde... Mathilde, que signifie?...
--Cela signifie que je sais tout, et que je vous pardonne tout... Oui, mon bien-aimé Gontran... oui... hier sur ce balcon j'ai vu votre bras enlacer la taille d'Ursule... hier j'ai vu vos lèvres effleurer sa joue... Eh bien! je vous pardonne, entendez-vous?... je vous pardonne, parce que vous-même tout à l'heure vous vous accuserez plus amèrement que je ne l'aurais jamais fait moi-même; parce que tout à l'heure, à genoux, à deux genoux, vous me direz grâce... grâce...
--Mais, encore une fois... Mathilde...
--Vous ne comprenez pas? Gontran, vous ne devinez pas?... Non; vous me regardez avec effroi, vous croyez que je raille... que je suis folle peut-être? Mais, à mon tour, pardon... aussi pardon à vous, mon Dieu! car il est mal de ne pas parler d'un tel bonheur si sacré avec une austère gravité. Gontran,--m'écriai-je alors en prenant la main de mon mari,--agenouillez-vous avec moi... Dieu a béni notre union... je suis mère!
Oh! je ne m'étais pas trompée dans mon espoir! les traits de Gontran exprimèrent la plus douce surprise, la joie la plus profonde. Un moment interdit, il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse... Des larmes... des larmes... les seules que je lui aie vu répandre, coulèrent de ses yeux attendris; il me regardait avec amour, avec adoration, presque avec respect.
--Oh!--s'écria-t-il en prenant mes deux mains dans les siennes,--tu as raison, Mathilde; c'est à genoux, à deux genoux que je vais te demander pardon, noble femme, cœur généreux, angélique créature! Et j'ai pu t'offenser! toi... toi toujours si résignée, si douce... Oh! encore une fois pardon... pardon.
--Je vous le disais bien, mon Gontran, mon bien-aimé, que vous me demanderiez pardon... Mais hélas! je le sens... je ne puis plus vous l'accorder; il faudrait me souvenir de l'offense, et je ne m'en souviens plus.
--Ah! Mathilde! Mathilde! j'ai été bien coupable,--s'écria Gontran en secouant tristement la tête.--Mais, croyez-moi, ç'a été de la légèreté, de l'inconséquence; mais mon cœur, mon amour, ma vénération étaient à vous... toujours à vous... Maintenant de nouveaux devoirs me dictent une conduite nouvelle, vous verrez... oh! vous verrez, mon amie... combien je serai digne du bonheur qui nous arrive. Combien vous serez sacrée pour moi... Mathilde!... Mathilde...--ajouta-t-il en baisant mes mains avec ivresse.--Oh! croyez-moi, ce moment m'éclaire, jamais je n'ai mieux senti tout ce que vous valiez et combien j'étais peu digne de vous... Je vous le jure, Mathilde, je vous aime maintenant plus passionnément peut-être que lors de ces beaux jours de Chantilly, que vous regrettez toujours, pauvre femme... Maintenant, je dis comme vous... si vous ne pouvez plus me pardonner l'offense, parce que vous l'avez oubliée; moi je ne puis plus vous demander grâce, parce que je ne puis plus croire que je vous aie jamais offensée.
--Oh! Gontran... Gontran, voilà votre cœur, votre langage... c'est vous, je vous reconnais... O mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force de supporter tant de bonheur...
--Oui, oui, c'est moi, ton ami, ton amant, Mathilde... ton amant, qui n'étais pas changé; non, non, je te le jure. Mais, grâce à toi, j'étais si heureux, si heureux que je ne pensais pas plus à ce bonheur que je te devais qu'on ne pense à remercier Dieu de la vie qui s'écoule heureuse et facile; et puis si j'étais quelquefois insouciant, capricieux, fantasque, il faut vous le reprocher, mon bon ange, ma bien-aimée: oui, j'étais comme ces enfants gâtés que, dans sa tendresse idolâtre, une mère ne gronde jamais! pour leurs grandes fautes elle n'a que des sourires ou de douces remontrances... Et encore... non...--reprit-il avec une grâce touchante,--non... je cherche à m'excuser, à affaiblir mes torts, et c'est mal... J'ai été égoïste, dur, indifférent, infidèle; j'ai pendant quelque temps méconnu le plus adorable caractère qui existât au monde... Oh! Mathilde, je ne crains pas de charger le passé des plus noires couleurs... l'avenir m'absoudra...
--Ne parlons plus de cela. Gontran, parlons de lui, de notre enfant: quels seront vos projets? Quelle joie, quelle félicité! Si c'est un garçon, comme il sera beau! si c'est une fille, comme elle sera belle! Il aura vos yeux, elle aura votre sourire et de si beaux cheveux bruns, des joues si roses, un petit col si blanc, de petites épaules à fossettes... Ah! Gontran, je délire; tenez je suis folle... je ne pourrai jamais attendre jusque-là!--m'écriai-je si naïvement, que Gontran ne put s'empêcher de sourire.
--Dites-moi,--reprit-il tendrement,--que préférez-vous? Voulez-vous rester ici... encore quelque temps, ou bien nous en aller nous établir à Paris?... Dites, Mathilde... ordonnez... maintenant je n'ai plus de volonté.
--Maintenant, au contraire, mon ami, il faut que vous en ayez et pour vous et pour moi, car je vais être tout absorbée par une seule pensée... mon enfant... Hors de cette idée fixe, je ne serai bonne à rien.
--Puisque vous me laissez libre, je réfléchirai à ce qui sera convenable, ma bonne Mathilde... j'y aviserai.
--Ce que vous ferez sera bien fait, mon ami. Entre autres considérations, n'est-ce pas? vous consulterez l'économie; car maintenant il nous faut être sages... nous ne sommes plus seuls... il faut songer dès à présent à la dot de ce cher enfant, et du temps où nous vivons, l'argent est tant... que la richesse est une chance de bonheur de plus. Voyons, mon ami, comment réduirons-nous notre maison?
--Nous y songerons, Mathilde; vous avez raison. Quel bonheur de remplacer un luxe frivole et inutile par une touchante prévoyance pour l'être qui nous est le plus cher au monde! Ah! jamais nous n'aurons été plus heureux d'être riches.
--Tenez, mon ami, quand je pense que chacune de mes privations pourrait augmenter le bien-être de notre enfant... j'ai peur de devenir avare.
--Chère et tendre amie, soyez tranquille... Je sens comme vous tous les devoirs qui nous sont imposés maintenant... Je ne manquerai à aucun d'eux. Comme vous, Mathilde, cette nuit m'a changé,--ajouta Gontran avec un sourire de grâce et de tendresse inimitable.
Mon mari parlait alors sincèrement. Je connaissais assez sa physionomie pour y lire l'expression la plus vraie, la plus touchante.
Quand il m'exprimait ses regrets de m'avoir tourmentée, il disait vrai: les cœurs les plus durs, les caractères les plus impitoyables ont souvent d'excellents retours; à plus forte raison Gontran était capable d'un généreux mouvement: il n'était point méchant, mais gâté par trop d'adorations.
Encore une fois, je suis certaine qu'alors mon mari redevint pour moi ce qu'il était au moment de mon mariage.
J'étais si forte de cette conviction, il me paraissait si naturel que le goût passager que mon mari avait eu pour Ursule se fût subitement éteint, par la révélation que je venais de lui faire, que sans la moindre hésitation, sans le moindre embarras, je dis à Gontran:
--Maintenant, mon ami, comment allons-nous éloigner Ursule?...
A cette question naïve, Gontran me regarda en rougissant de surprise.
--Cela vous étonne, de m'entendre ainsi parler de ma cousine,--lui dis-je en souriant,--rien n'est pourtant plus simple: je ne ressens à cette heure aucune animosité, aucune jalousie contre elle; je n'ai pas le temps, je suis trop heureuse! elle a été coquette avec vous, vous avez été empressé près d'elle, je pardonne tout cela: ce sont des étourderies de jeunesse dont vous ne vous souvenez plus maintenant, mon tendre ami; je désire seulement que, vous qui avez tant de tact et d'esprit, vous trouviez un moyen d'éloigner Ursule, sans dureté, sans trop la blesser: car, malgré moi, je ne puis m'empêcher de la plaindre; un moment peut-être... elle aura cru que vous l'aimiez...
Gontran me regarda d'un air interdit, il semblait croire à peine ce qu'il entendait.
Après un moment de silence, il s'écria:
--Toujours grande, toujours généreuse: ah! je serais le plus coupable des hommes, si j'oubliais jamais votre conduite dans cette circonstance. Oui, vous avez raison, Mathilde, j'expierai ces étourderies de jeunesse comme je le dois. Il faut que votre cousine parte... qu'elle parte le plus tôt possible; non que je doute de ma résolution, mais parce que sa vue vous redeviendrait pénible une fois votre premier enivrement passé.
--Vous dites vrai, mon ami... vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même. Si vous saviez... j'ai tant souffert à cause d'elle... Mais, tenez... Gontran, ne parlons plus de cela... tout est oublié... Il sera facile à Ursule de déterminer son mari à quitter Maran, il n'a pas d'autre volonté que la sienne... Mais...--ajoutai-je en hésitant,--comment ferez-vous pour amener Ursule à cette résolution?
--Rien de plus simple, je lui dirai tout avec franchise et loyauté.
--Vous lui direz...
--Je lui dirai qu'elle et moi nous avons été des fous, que nous avons risqué de compromettre gravement, elle, la tranquillité du meilleur des hommes, moi, le repos de la plus tendre, de la plus adorable des femmes... Je lui dirai que nos imprudences ont effrayé vos soupçons, que pour rien au monde je ne voudrais vous causer le moindre chagrin; je lui dirai enfin que je la supplie de décider son mari à partir.
Je gardai un moment le silence; malgré ma foi dans l'amour de Gontran, dans ma supériorité sur Ursule, il m'était pénible de songer que mon mari allait avoir un entretien secret avec ma cousine.
Hélas! à cette pensée, tous mes ressentiments jaloux se réveillèrent malgré moi.
Je dis à Gontran avec émotion:--Pour décider Ursule à partir, il faudra donc que vous lui demandiez un rendez-vous?...
--Sans doute...
--Eh bien! je vous l'avoue, Gontran, cette idée m'est cruelle.
--Allons,--reprit-il en souriant,--il faudra que j'aie plus de courage que vous... Comment faire pourtant, ma pauvre Mathilde?
--Je ne sais..
--Je n'ose vous proposer de parler vous-même à votre cousine.
--Non; cela me ferait mal, je le sens. Un tel avis de ma part l'humilierait amèrement, je ne puis oublier qu'elle a été mon amie... ma sœur...
--Que faire donc? je lui écrirais bien... mais cela est dangereux... et puis il y a mille choses qu'on peut dire et qu'on ne peut écrire; des objections auxquelles on répond de vive voix, et que l'on ne peut détruire que par une longue correspondance...
Après avoir rêvé quelque temps, Gontran s'écria tout rayonnant de joie:
--Oh! Mathilde... Mathilde... quelle bonne idée! voulez-vous une double preuve de ma loyauté et de mon désir de vous faire oublier les chagrins que je vous ai causés?
--Comment cela?
--Cachée quelque part, d'où vous puissiez tout voir et tout entendre, assistez à cet entretien dont votre jalousie s'effraye.
--Gontran... que dites-vous... Ah! cette épreuve...
--N'a rien qui doive alarmer... Une dernière fois, Mathilde, mon ange bien-aimé, je veux tout vous dire, tout vous confier... être aussi franc que vous êtes généreuse... Pardonnez-moi si je vous froisse; j'en aurai le courage, car au moins un loyal aveu détruira, j'en suis sûr, vos craintes exagérées... Vous verrez que j'ai été plus imprudent, plus léger que coupable. Vous verrez que si Ursule a été pour moi très-coquette, que si, de mon coté, je suis sorti des bornes de la simple galanterie, elle n'a pas à rougir d'une faute grave et irréparable... Eh bien! oui, hier, après cette curée aux flambeaux, en plaisantant, j'ai passé mon bras autour de sa taille, j'ai voulu l'embrasser; c'était une légèreté condamnable, je le sais, quoiqu'elle pût peut-être s'excuser par la familiarité qu'autorise la parenté.
--Et à Rouvray... Gontran!
--A Rouvray, comme ici, j'ai fait a Ursule de ces compliments qu'on adresse à toutes les femmes... je lui ai dit qu'elle était charmante, que j'aurais un vif plaisir à la voir longtemps chez nous; elle a accueilli ces galanteries avec coquetterie, mais en riant et sans y voir plus de sérieux qu'il n'y en avait, je vous l'assure... Voilà toute ma confession: Mathilde... pardon, encore pardon.
--Je vous remercie, au contraire, de ces aveux qui me rassurent, mon ami; il vaut mieux connaître la vérité, quelque pénible qu'elle soit, que de s'épouvanter de fantômes souvent plus effrayants que la réalité.
--Aussi, Mathilde, maintenant je vous jure sur l'honneur, sur ce que j'ai de plus cher au monde, sur vous, enfin! que dans cet entretien j'aborderai votre cousine avec un cœur tout rempli de vous, de votre bonté, de votre générosité; que je ne dirai pas une parole sans songer aux larmes que je vous ai fait verser, noble et angélique créature! je vous jure enfin que ce goût passager dont je vous ai fait l'aveu s'est évanoui devant l'intérêt si sacré, si puissant qui rend nos liens plus étroits encore... Mathilde... Mathilde... je serais le dernier des hommes, si l'état dans lequel vous êtes ne suffisait pas pour me commander les plus tendres soins, les plus chers respects; croyez-moi, assistez donc sans crainte à cet entretien, Mathilde, je suis fier de vous prouver que je sais au moins expier les fautes que j'ai commises.
--Oh! je vous crois, je vous crois, mon Gontran bien-aimé; je m'abandonne à vos conseils: oui, j'aurai le courage de cette épreuve.
--Merci... oh! merci, Mathilde, de me permettre de me justifier ainsi, mais je ne veux pas que vous conserviez le moindre doute; l'amour est soupçonneux, je le sais: malgré vous il vous resterait peut-être l'arrière-pensée que j'ai prévenu Ursule, que...
--Ah! Gontran, vous me jugez bien mal.
--Non, non, ma pauvre Mathilde, laissez-moi faire; plus l'explication vous semblera franche, loyale, imprévue, plus vous serez satisfaite. Écoutez-moi donc... vous allez dire à Blondeau de prier votre cousine de venir vous trouver ici. Vous vous mettrez là, dans le cabinet de votre alcôve; cette porte vitrée entrouverte, un coin de ce rideau soulevé, vous permettront de tout voir, de tout entendre. Votre cousine viendra, je lui dirai que vous venez de sortir, que vous la priez de vous excuser et de venir la retrouver dans le pavillon du parc. Pendant quelques moments je la retiendrai ici, puis elle sortira pour aller vous chercher. Alors paraissant hors de votre cachette...
--Alors je tomberai à vos genoux, Gontran, pour vous remercier raille fois de m'avoir rendu en un jour tous les bonheurs que je croyais avoir perdus.
Ainsi que l'avait désiré mon mari, Blondeau alla chercher Ursule.
J'entrai avec un grand battement de cœur dans un des cabinets de l'alcôve; les tendres assurances de Gontran, sa loyauté, tout devait m'empêcher de ressentir la moindre crainte, et pourtant un moment encore j'hésitai.
Il me sembla que je jouais un rôle indigne de moi en assistant ainsi invisible à cet entretien.
Je l'avoue, mes irrésolutions cessèrent, moins dans l'espoir de voir humilier ma rivale, que dans l'espoir ardent et inquiet d'assister à une scène si étrange, si nouvelle pour une femme.
Je connaissais le ton plaintif et mélancolique d'Ursule, je m'attendais à la voir fondre en larmes lorsque mon mari lui signifierait son intention.
Jugeant de l'amour qu'elle devait ressentir pour Gontran par l'amour que j'éprouvais pour lui, je prévoyais que cette scène allait être cruelle pour ma cousine; soit faiblesse, soit générosité, je ne pus m'empêcher de la plaindre.
J'allai même jusqu'à craindre que Gontran, excité par ma secrète présence, ne se montrât trop dur envers elle. Quel réveil pour cette malheureuse femme qui l'aimait tant sans doute et qui se croyait aussi tant aiméé!...
Encore à cette heure je suis convaincue que mon mari était alors sincère dans sa détermination de sacrifier un caprice passager à l'affection sainte et grave que je méritais... Une seule crainte vint m'assaillir: Ursule était si rusée, si adroite; elle savait donner à sa voix, à ses larmes une si puissante séduction que peut-être la résolution de mon mari ne résisterait-elle pas à l'expression de sa douleur touchante.
Ces réflexions m'étaient venues plus rapides que la pensée.
J'entendis les pas légers d'Ursule.
Je me retirai dans ma cachette.
CHAPITRE III.
L'ENTRETIEN.
Ursule en entrant dans ma chambre parut fort surprise de ne pas m'y voir.
Son visage était souriant et gai, la physionomie de Gontran était au contraire froide et réservée.
Il se tenait debout près de la cheminée, où il s'accoudait.
Ursule, après avoir fermé la porte, lui dit:
--Comment, c'est vous! où est donc Mathilde?
--Elle a été obligée de descendre à l'instant pour répondre aux réclamations d'un de ses pauvres; elle vous prie de l'excuser, et d'aller la rejoindre tout à l'heure dans le pavillon du parc...
Ursule me parut d'abord étonnée de l'accueil glacial de mon mari, puis elle sourit, lui fit une profonde révérence d'un air moqueur en lui disant:
--Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu m'apprendre où je pourrai rencontrer madame la vicomtesse de Lancry, je suis désolée d'avoir troublé vos graves méditations.
Ursule fit un pas vers la porte.
--Un mot, je vous prie,--dit Gontran.
Ursule, qui allait sortir, s'arrêta, retourna lentement la tête, jeta à Gontran un long regard rempli de malice et de coquetterie, leva en l'air son joli doigt d'un air menaçant et lui dit:
--Un mot.. soit, mais pas plus... je sais qu'il est très-dangereux de vous écouter... plus encore peut-être que de vous regarder. Voyons, vite, ce mot, mon beau, mon ténébreux cousin.
--Ce que j'ai à vous dire est grave et sérieux, madame.
--Vraiment, monsieur, c'est grave, c'est sérieux? Eh bien! j'en suis ravie, cela contrastera avec votre folie et votre étourderie habituelle. Voyons, dites, je vous écoute.
--Lorsque je vous revis à Rouvray,--dit Gontran,--il y a deux mois, je ne pus vous cacher que je vous trouvais charmante.
--C'est la vérité, monsieur et cher cousin, et j'ai souvenance que, dans certaine allée de charmille, vous me fîtes même une déclaration... assez impertinente à laquelle je répondis comme je devais le faire, en me moquant de vous: voyons, continuez; votre gravité sentencieuse, cérémonieuse m'amuse et m'intrigue infiniment... où voulez-vous en venir?
Gontran jeta un coup d'œil satisfait du côté de la porte du cabinet où j'étais et reprit:
--A votre arrivée ici, je vous ai dit tout le plaisir que j'avais à vous revoir.
--Tout le bonheur, mon cher et beau cousin, tout le bonheur, s'il vous plaît; vos moindres paroles sont, hélas! gravées là en caractères ineffaçables,--dit Ursule en appuyant sa main sur son cœur et en regardant mon mari d'un air ironique.
Gontran parut presque contrarié de ce sarcasme, fronça légèrement les sourcils, et reprit d'un ton ferme:
--Je suis ravi, madame, que vous soyez en train de plaisanter, la tâche que j'ai à remplir me sera moins difficile.
--Voyons, vite, vite, je suis sur des charbons ardent, mon cher cousin, je brûle de savoir la conclusion de tout ceci, et à quoi sera bon ce résumé solennel de notre... comment dirai-je? de notre amour... non certes, vous avez trop et trop peu pour m'inspirer ce sentiment... disons donc de notre coquetterie, c'est, je crois, le mot... Trouvez-vous?
--Soit, madame...--reprit Gontran.--Je continuerai donc ce résumé de notre... de notre coquetterie: à votre arrivée à Maran, je vous ai dit tout le bonheur que j'avais de vous revoir, tout mon espoir de voir votre séjour ici se prolonger.
--Cela est encore vrai, beau cousin; nous avons le lendemain fait une charmante partie de chasse: vous m'avez même un peu grondée... très-tendrement, il est vrai, de ce que je semblais préférer le bruit retentissant des trompes à vos amoureuses déclarations... et j'avoue à ma honte que je méritais beaucoup vos reproches; il n'y avait pour moi rien de plus ravissant, de plus nouveau surtout, que ces fanfares éclatantes qui résonnaient fièrement au fond des bois.
--Et sans doute une déclaration n'avait pas pour vous le même attrait de nouveauté. L'aveu est naïf,--dit Gontran en souriant.
Ursule regarda fixement mon mari, cambra, redressa sa jolie taille, comme si elle eût obéi à un secret mouvement d'admiration pour elle-même, secoua légèrement son front hardi, pour faire onduler les longues boucles de sa chevelure brune, et répondit avec un sourire moqueur presque méprisant:
--Mon cher cousin, j'ai dix-huit ans à peine et on m'a déjà bien souvent dit que j'étais charmante; vous me pardonnerez donc d'être un peu blasée sur les déclarations; depuis longtemps mon oreille est faite à ce ramage flatteur et banal, et vous n'avez pas malheureusement éveillé dans mon âme des sensations aussi inconnues que ravissantes; je ne doute pas que vous ne soyez un très-excellent Pygmalion, mais le marbre de Galatée s'était assoupli et animé avant que votre tout-puissant regard eût daigné s'abaisser sur une pauvre provinciale comme moi...
Mon étonnement était à son comble.
C'était Ursule qui s'exprimait ainsi: elle autrefois si éplorée, si incomprise et parlant toujours de sa tombe prochaine...
C'était Ursule qui parlait à Gontran avec ce dédain moqueur, à lui dont les succès avaient été si nombreux, à lui si recherché, si adoré par les femmes les plus à la mode!
Gontran semblait non moins surpris que moi de ce langage railleur.
Néanmoins je vis avec joie qu'il ne m'avait pas trompée.
Il avait pu être léger, inconsidéré auprès d'Ursule, mais il avait été préservé d'un sentiment plus vif par la froide coquetterie de ma cousine.
Ursule reprit avec la même ironie:
--Qu'avez-vous, mon cher cousin? vous semblez contrarié.
--C'est qu'aussi, madame, je ne vous ai jamais vue si moqueuse.
--C'est qu'aussi, monsieur, je ne vous ai jamais vu si solennel.
--Vous avez raison,--dit Gontran en souriant,--il s'agit de folies, de quelques galanteries sans conséquence échangées entre un homme et une femme du monde, et je prends en vérité un air magistral par trop ridicule. Eh bien donc, ma jolie cousine, vous souvenez-vous qu'hier soir, après la curée aux flambeaux, j'ai été assez peu maître de moi pour vouloir enlacer cette taille charmante et effleurer cette joue si fraîche et si rose... eh bien, je viens vous demander pardon de cette audace, vous supplier d'oublier cette folie... J'avais cédé à un entraînement passager... j'avais un moment confondu la familiarité du la parenté avec un sentiment plus tendre, et je viens...
Ursule interrompit mon mari par un éclat de rire et s'écria:
--Vous venez me demander pardon... mais il n'y a véritablement pas de quoi, mon cher cousin... Votre vertueuse candeur s'alarme à tort, je vous le jure... Votre audace a été fort innocente... car votre bouche a effleuré non pas cette joue si fraîche et si rose, mais la barbe de mon bonnet. Quant à cette taille charmante que vous avez enlacée à peu près malgré moi, c'est une faveur que s'accorde au bal le premier valseur venu; et je ne vois pas qu'elle soit assez flatteuse pour que vous en ayez des remords: hier soir je n'ai pas joué la pudeur offensée, parce qu'il m'eût fallu me plaindre on me fâcher d'un procédé de mauvais goût; dans une circonstance pareille, une honnête femme se résigne et se tait.
Sans doute l'amour-propre de Gontran fut blessé de ces railleries, car, oubliant ma présence, il s'écria presqu'avec chagrin:
--Comment, madame, votre silence était de la résignation, de l'indifférence!
--A ce point, mon cher cousin, que je me rappelle, hélas! jusqu'aux plus petits détails des tristes suites de votre audace.
--Comment cela?
--Certainement, j'avais la main droite sur la grille du balcon, et, en la retirant, j'ai déchiré la valencienne de mon mouchoir.
--Cela prouve,--dit Gontran avec impatience,--madame, que vous avez une excellente mémoire...
--Cela ne prouve pas du tout en faveur de ma mémoire, mon cousin, mais cela prouve en faveur de l'angélique pureté de mes sentiments à votre égard...
--Madame!...
--Mais sans doute, voyons sérieusement: est-ce que si mon silence eût été du trouble... est-ce que si je vous avais aimé... j'aurais remarqué tout cela?... est-ce que j'aurais attendu que vos lèvres effleurassent mes joues, que votre bras pressât ma taille, pour être saisie d'une de ces émotions subites, muettes, profondes, qui nous enivrent et vous égarent? Eh mon Dieu!... à peine votre main eût-elle touché ma main, qu'une sensation électrique, rapide comme la foudre, eût bouleversé ma raison, mes sens!... Presque sans le savoir, sans y penser, malgré moi enfin... je serais tombée dans vos bras, et je m'y serais réveillée sans me souvenir de rien, mais encore toute frémissante d'une émotion délirante, inconnue, qu'aucune expression ne pourrait traduire!
Malheur! malheur! jamais je n'oublierai l'accent ému, passionné avec lequel Ursule prononça ces derniers mots; jamais je n'oublierai la rougeur qui un instant enflamma son visage, comme un reflet de pourpre; jamais je n'oublierai le regard à la fois vague, brûlant, noyé de volupté, qu'elle jeta au ciel comme si elle eût ressenti ce qu'elle venait de dépeindre.
Malheur! malheur! jamais je n'oublierai surtout avec quelle admiration ardente Gontran la contempla pendant quelques minutes: car elle était belle... oh, bien belle ainsi; elle était belle, non sans doute d'une beauté chaste et pure, mais de cette beauté sensuelle qui a, dit-on, tant d'empire sur les hommes.
Malheur! malheur! je vis sur les traits de Gontran un mélange de douleur, de colère, d'entraînement involontaire, qui me dit assez qu'il était au désespoir de n'avoir pas fait éprouver à Ursule ces émotions qu'elle racontait avec une éloquence si passionnée.
Ma terreur de cette femme augmenta: je fus sur le point de sortir de ma retraite, d'interrompre cette scène; mais, emportée par une âpre curiosité, inquiète d'entendre la réponse de Gontran, je restai immobile.
Mon mari semblait fasciné par le regard d'Ursule; il reprit avec amertume:
--En vérité, madame, voici une théorie complète: heureux celui qui la mettra en pratique! Avec vous je vois avec plaisir que j'étais encore moins infidèle envers ma femme que je ne l'avais cru; je m'en applaudis sincèrement, je vous remercie d'être au moins franchement coquette avec moi.
Ursule partit d'un nouvel éclat de rire et reprit:
--Mon Dieu! de quel air découragé votre solennité me parle de sa fidélité conjugale! on dirait que vous éprouvez le remords d'une bonne action, et que vous êtes désespéré de vous trouver si peu coupable...
--Il est vrai, ma chère cousine, je me croyais un peu moins innocent... et je vous croyais un peu plus ingénue...
--Tenez, décidément, vous êtes furieux...
--Moi! vous vous trompez, je vous le jure.
--Vous êtes furieux... vous dis-je... Ah! vous avez cru, mon cher cousin, que vous n'aviez qu'à paraître pour me plaire, pour me subjuguer; mais, j'y pense, ajouta-t-elle en redoublant d'éclats de rire,--vous avez pensé, j'en suis sûre, que blessée d'un trait mortel dès avant mon mariage, lors de votre présentation à Mathilde, et reblessée lors de votre passage à Rouvray, je n'avais jamais eu qu'un but, qu'une pensée, celle de venir vous rejoindre ici ou à Paris... que dans mon empressement à vous faire ma cour, à me ménager de longues entrevues avec vous, j'avais bravement appris à monter à cheval, au risque de me casser le cou, le tout pour mériter un de vos regards, pour vous faire dire en vous-même:--Pauvre petite, quel dévouement, quel courage!--ou bien encore...--Ah! les femmes, les femmes! quand un de ces démons s'est mis en tête de nous séduire, il y réussit toujours.--Quant à cela, entre nous, mon pauvre cousin, vous n'avez pas eu tout à fait tort; car je crois que je vous ai fort séduit... seulement, je ne l'ai pas fait exprès...
--Je vois que je ne suis pas le seul à qui l'on puisse reprocher quelque vanité,--dit Gontran de plus en plus piqué.
--Comment,--reprit Ursule dans un nouvel accès de gaieté,--vous croyez qu'on ne peut sans vanité prétendre à votre cœur! pour vous qui voulez me donner une leçon de modestie, l'aveu est piquant. Eh bien! je vous avoue que, tout en étant certaine de vous avoir séduit, je n'en suis pas plus fière...
--Ainsi, vous me croyez très-amoureux de vous?
--Je vous crois plus amoureux de moi aujourd'hui que vous ne l'étiez hier. Je crois que vous le serez demain encore plus qu'aujourd'hui...
--Et quelle sera la fin de cette passion toujours croissante, charmante prophétesse?...
--Pour moi, un immense éclat de rire... pour vous, peut-être, toutes sortes de désespoirs... Car, vous devez savoir cela par expérience, seigneur don Juan; s'il y a passion d'un côté, ordinairement il y a de l'autre indifférence on dédain: aussi, ce qui m'empêchera de jamais répondre à votre amour... ce qui vous fait un tort irréparable a mes yeux, c'est tout simplement... votre amour...
--Vous maniez à merveille le paradoxe, madame, et je vous en fais mon compliment...
--Ceci vous semble paradoxal, c'est tout simple; on est si peu habitué à entendre des vérités vraies, qu'elles paraissent toujours des paradoxes: au risque de passer pour folle, je vous dirai donc que vous m'aimez non-seulement parce que je suis jeune et jolie, mais parce que votre orgueil, votre vanité, s'irritent de ce que, malgré vos succès passés, je ne me rends pas à vos irrésistibles séductions.
--Madame,--s'écria Gontran,--de grâce... parlons un peu moins de moi...
--Vous avez raison, mon cousin, nous voici bien loin de la conversation que nous devions avoir ensemble; où en étions-nous donc?... Ah... oui. C'est cela; vous me demandiez humblement pardon d'avoir été assez audacieux pour embrasser la barbe de mon bonnet et pour me prendre la taille ni plus ni moins que le plus oublié de mes valseurs de l'an passé!
Au lieu de répondre à Ursule, Gontran garda un moment le silence; puis il lui dit avec un sourire contraint:
--Vous réunissez, sans doute, madame, les qualités les plus rares; vous avez certainement le droit de vous montrer difficile, dédaigneuse... Mais pourrait-on savoir au moins de quelles perfections inouïes, de quels surprenants avantages devrait être doué celui qui pourrait prétendre au bonheur inespéré de vous plaire?
--Savez-vous, mon cousin, que vous êtes très-fantasque?
--Comment cela?
--A l'instant même, vous me priez assez aigrement de ne plus vous mettre en question: et voici que vous recommencez de plus belle à parler de vous-même.
--Moi... au contraire...
--Me demander, avec une ironie si transparente, de quels dons surnaturels il faut être doté pour me plaire, n'est-ce pas me demander clairement pourquoi vous ne me plaisez pas du tout, vous qui réunissez tant de séductions irrésistibles?... Eh bien... vous le voyez; si je vous réponds, vous allez me reprocher encore, comme tout à l'heure, de changer un grave entretien en dissertations amoureuses...
--Non, non... nous reprendrons cet entretien... Mais, voyons, dites... Je suis très-curieux de connaître l'idéal que vous avez rêvé.
--Mon idéal? à quoi bon, mon pauvre cousin! il en est de tous ces héros rêvés par les jeunes filles comme des réponses préparées d'avance; l'on dit tout le contraire de ce qu'on voulait dire, et l'on adore tout le contraire de ce qu'on avait rêvé. Pourtant il est une première condition, sur laquelle je serais inflexible: celui que j'aimerais devrait être complétement libre; en un mot, garçon.
--Et pourquoi frapper les maris de cet implacable ostracisme?
--D'abord parce que je ne daignerais pas régner sur un cœur partagé; ensuite il y a quelque chose de ridicule dans l'allure d'un mari galantin: c'est un être amphibie qui participe à la fois de l'écolier en vacances et du père de famille révolté; et puis, vous allez trouver cela stupide, mais il me semble qu'un mari galant ressemble toujours... à un prêtre marié...
--Le portrait n'est assurément pas flatteur,--dit Gontran en se contenant à peine.
--Ainsi vous,--reprit Ursule,--vous par exemple, mon cher cousin, vous avez ainsi perdu tout votre ancien prestige; et encore, non, même garçon vous auriez en vous trop... et trop peu... pour me séduire. Oui, certainement. Car, après tout, qu'est-ce que vous êtes? un grand seigneur très-aimable, très-spirituel, d'une figure charmante et d'une irréprochable élégance. Or, entre nous, mon amour aurait des visées... ou plus hautes ou plus basses.
--En vérité, ma cousine, aujourd'hui vous parlez en énigme.
--En vérité, mon cousin, aujourd'hui vous êtes bien peu intelligent. Eh bien donc, oui, il me faut, à moi, un esclave ou un maître. Vous ne pouvez être ni l'un ni l'autre: vous n'avez ni le dévouement naïf qui intéresse, ni la supériorité qui trouble et qui soumet... Qu'un être simple, bon, inoffensif, m'adorât, par exemple, avec l'idolâtrie opiniâtre du sauvage pour son fétiche, je pourrais ressentir pour cet être aveuglément confiant cette sorte de compassion affectueuse qu'on a pour un pauvre chien soumis, tremblant, qui ne vous quitte pas du regard; qui lèche la main qui le frappe et qui est encore trop heureux de revenir en rampant servir de coussin à vos pieds, lorsque, par colère ou par caprice, vous l'avez brutalement chassé... Mais si je rencontrais jamais un de ces hommes qui, par je ne sais quelle mystérieuse puissance, s'imposent en despotes du premier regard, avec quelle humble et tendre soumission je m'abaisserais devant lui! avec quelle idolâtrie, moi si impérieuse, je l'adorerais à mon tour! comme j'enchaînerais ma pensée, ma volonté, ma vie à la sienne! à genoux, toujours à genoux devant mon souverain, devant mon dieu, joie, douleur, espérance, désespoir, tout viendrait de lui... et retournerait à lui... Pour qu'il daignât seulement me dire Viens... je serais humble, résignée, lâche, criminelle, que sais-je?... Car la jalousie d'un tel amour peut arriver à la frénésie... à la férocité. Tenez... à cette pensée, oh! à cette pensée, j'ai peur.
En disant ces derniers mots d'une voix brève, Ursule baissa son visage assombri et parut rêveuse.
Gontran était stupéfait.
J'étais épouvantée.
Après quelques moments de silence, Ursule passa la main sur son front comme pour chasser les idées qui semblaient l'avoir tristement préoccupée, et dit en souriant à mon mari, qui la regardait presque avec stupeur:
--Vous le voyez donc bien... vous ne pouvez être ni mon esclave ni mon maître. Nous ne pouvons qu'être amis, et encore ce serait difficile; vous êtes trop homme du monde pour me pardonner vos maladroites déclarations et votre insuccès près de moi. Tout bien considéré, il ne nous reste guère que la chance d'être ennemis à peu près irréconciliables. Ne trouvez-vous pas cette conclusion fort originale? qui aurait dit que notre conversation devait prendre cette tournure-là?
--Sans contredit, madame,--répondit machinalement Gontran, comme s'il eût encore été sous le coup de cet étrange entretien;--sans contredit, cela est fort original. Mais alors puis-je vous demander pourquoi vous avez bien voulu nous consacrer quelque temps?
Avec cette mobilité d'impressions qui la caractérisait, Ursule se mit de nouveau à rire aux éclats en regardant Gontran avec étonnement, et s'écria:
--Ah çà! devenez-vous décidément fou, mon cousin? Est-ce déjà votre passion pour moi qui vous trouble la raison? Comment, vous voulez être le but incessant où tendent toutes mes pensées! Vous ne comprenez rien à mon voyage ici, parce qu'il n'a pas pour but de vous dire: Je vous aime! Mais rappelez donc vos esprits: ce n'est pas du tout à vous, mais à ma chère Mathilde, que je veux consacrer le temps que je passerai a Maran. Mon Dieu! quelle figure vous me faites! Que les hommes sont singuliers! Je vous aurais avoué que depuis longtemps je méditais le dessein perfide de vous enlever à votre femme, que vous auriez trouvé cette indignité toute naturelle, taudis que vous voilà très-contrarié de me voir respecter si scrupuleusement les lois sacrées de l'amitié que vous venez vous-même invoquer.
--Madame!
--Allons, allons, rassurez-vous, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis; c'est beaucoup plus mon éloignement pour les gens mariés en général et mon peu de penchant pour vous en particulier qui me défend de toute mauvaise tentation... Sans doute j'aime Mathilde de tout mon cœur; mais si une puissance irrésistible m'eût entraînée vers vous, malgré moi j'aurais trahi la confiance de ma meilleure amie... Après cela,--reprit Ursule en souriant de ce rire sarcastique qui donnait à sa physionomie un caractère si insolent et si dédaigneux,--j'offre des chances de combat égales; je suis vulnérable aussi: moi aussi j'ai un mari... qu'on le séduise... c'est de bonne guerre; mais, assez de folies comme cela, mon cher cousin. Maintenant, parlons raison, quel est ce mot que vous avez à me dire, et pourquoi me retenez-vous ici? Mathilde s'impatiente et m'attend peut-être.
Gontran semblait poussé à bout par les railleries d'Ursule. Il lui répondit brusquement:
--C'est justement de Mathilde que je voulais vous parler, madame; quoique je sois un de ces êtres amphibies assez ridicules qu'on appelle maris, ma femme a pour moi un attachement profond, sincère, inaltérable.
--Et elle a parfaitement raison, et fait preuve du meilleur goût; je ne médis des maris que comme amants: hors ces prétentions-là, ils possèdent toutes sortes d'agréments... conjugaux; et vous avez, vous, mon cousin, personnellement, tout le charme nécessaire pour plaire à votre femme.
--C'est parce que je désire continuer de plaire à ma femme, madame, que je serais désolé de lui causer un chagrin violent; elle est assez jeune, assez aveuglée pour m'aimer passionnément, pour tenir à mon amour comme à sa vie... Mais comme elle n'a pas de ces confiances exorbitantes qui font croire qu'on ne peut manquer de nous adorer... comme elle est surtout remplie de la plus charmante modestie, elle redoute certaines comparaisons... sans doute très-dangereuses; et quoique je sois, je l'avoue humblement, un soupirant fort à dédaigner pour vous, elle veut bien craindre...
Ursule interrompit Gontran:
--Toutes ces périphrases veulent dire que Mathilde est jalouse de moi, n'est-ce pas? Voilà donc ce grand secret... Quelle bonne folie!
--J'ai eu l'honneur de vous dire, madame, que rien n'était plus sérieux... Le repos de Mathilde m'est cher avant toutes choses...
--J'en suis convaincue... et vous pouvez, ce me semble, la rassurer mieux que personne, mon cher cousin; quant à moi, je serais désolée de lui causer le moindre chagrin à votre sujet: ce serait impardonnable... je n'aurais ni le plaisir du remords... ni le remords du plaisir.
--Malheureusement, madame, Mathilde a plus que des soupçons, elle a des certitudes. Hier, après la curée, sur la terrasse... elle a vu...
--Que vous avez embrassé mon bonnet! mais c'est charmant... j'en suis ravie, j'ai justement une petite vengeance à tirer d'elle pour lui apprendre à croire aux apparences; laissons-la un jour ou deux dans son erreur, et puis nous la détromperons, et je lui dirai: Voyez-vous, méchante cousine, qu'il faut ne jamais croire à ce qu'on voit!
--Ne pas détromper Mathilde, madame! mais la malheureuse enfant en mourrait. Vous ne connaissez donc pas la noblesse, la candeur angélique de son âme... Vous ne savez donc pas avec quelle sainte ardeur elle m'aime... Oh! Mathilde n'est pas une de ces femmes froidement railleuses qui, parce qu'elles ne sentent rien, affectent de mépriser des sentiments qu'elles sont incapables de comprendre ou d'apprécier... Non... non... Mathilde n'est pas de ces...
--De ces femmes abominables... de ces monstres de perfidie, qui ont l'effronterie de ne pas vouloir prendre pour amant le mari de leur amie intime!--dit Ursule en interrompant mon mari et recommençant de rire aux éclats...
Gontran semblait au supplice. Ursule continua:
--Mon Dieu, que vous êtes donc amusant! et comme l'éloge de cette pauvre Mathilde vient naturellement en aide à votre dépit contre mon insensibilité! Savez-vous qu'il ne fallait rien moins que mes dédains pour amener enfin sur vos lèvres l'éloge de votre femme!
--Vous avez raison, madame,--s'écria Gontran mis hors de lui par ces sarcasmes.--Je n'ai peut-être jamais mieux compris tout ce que valait ce cœur adorable qu'en reconnaissant...
--A quel horrible cœur vous vouliez le sacrifier. Est-ce cela, mon cher cousin? J'aime beaucoup à finir vos phrases, nous nous entendons si parfaitement! Sérieusement, vous avez grandement raison de me préférer Mathilde: d'abord votre fidélité maritale me préservera de votre amoureuse insistance; et puis, franchement, ma cousine vaut mille fois mieux que moi. N'est-elle pas bien plus belle? ne compte-t-elle pas autant de qualités que je compte de défauts? n'y aurait-il pas toujours entre nous une distance énorme? En raison même de son dévouement, de ses vertus, n'est-elle pas fatalement destinée à éprouver les passions les plus sincères, les plus magnifiquement dévouées... et à ne les inspirer jamais... tandis que moi, j'aurai toujours, hélas! l'affreux malheur de les inspirer...
--Sans les jamais ressentir, n'est-ce pas, madame?--s'écria Gontran.--Ah! vous avez raison... Tenez, vous êtes une femme infernale... vous me faites peur...
Ursule haussa les épaules.
--Eh bien, oui, je serais une femme infernale pour ceux qui, je le répète, ne seraient ni mes esclaves, ni mes tyrans; pour ceux-la, s'ils étaient assez fous ou assez présomptueux pour s'éprendre de moi, je serais sans merci, je les raillerais, je les mettrais dans les positions les plus ridicules, peut-être même les plus cruelles, selon mon caprice! Plus ils montreraient d'opiniâtreté à m'aimer, plus j'en montrerais moi, à me moquer d'eux.
--Tenez, ma cousine,--dit Gontran pour mettre un terme à un entretien qui lui pesait,--vous déployez une telle vigueur d'esprit, une telle force de caractère, que je suis de moins en moins embarrassé pour arriver à ce que je voulais vous dire.
--Que voulez-vous me dire?
--Qu'entre parents, entre amis, il est certaines choses qu'on peut s'avouer franchement. Je vous ai dit que Mathilde était jalouse de vous, qu'elle redoutait votre présence... et que...--Gontran hésita.
--Et qu'elle serait tranquille et rassurée si j'abrégeais mon séjour ici?
--Excusez-moi, ma cousine, mais...
--Mon Dieu, rien de plus simple. Pourquoi ne pas m'avoir dit cela tout de suite? Pauvre et chère Mathilde, je regrette pourtant de la quitter sitôt; elle d'abord, puis je regrette vos chasses qui m'amusaient beaucoup; peut-être aussi je vous aurais même regretté, vous, si vous ne m'aviez pas parlé d'amour. C'est dommage pourtant... mais il n'y a rien à faire contre un soupçon jaloux... Il faudra seulement me donner quelques jours pour préparer et pour amener mon mari à ce changement de résolution si soudain; je m'en charge... Ah çà! vous ne m'en voulez pas, mon cousin,--dit Ursule en tendant la main à Gontran avec cordialité.
--Je ne vous en veux pas... mais, je vous l'avoue, jamais je ne me serais attendu à un pareil langage, à de pareilles idées de votre part... je crois rêver.
Ursule reprit avec son sourire ironique:
--Pour une jeune femme qui, en sortant de l'hôtel Maran, est venue habiter une fabrique en province, vous me trouvez assez étrange, n'est-ce pas? vous n'y comprenez rien? Vous ne reconnaissez plus la pauvre victime, la femme incomprise qui écrivait de si larmoyantes élégies à cette pauvre Mathilde, qui en pleurait et qui avait raison, car je pleurais moi-même en les écrivant, et quelquefois même je pleure encore...
--Vous... vous! pleurer...
--Certainement, quand le vent est à l'ouest et qu'il y a dans l'air ce je ne sais quoi qui fait qu'on se pend, comme disait mademoiselle de Maran.
--Toujours mobile, toujours folle,--dit Gontran.
--N'est-ce pas que je suis une drôle de femme? Je parle de tout sans rien savoir, je parle d'émotions de cœur sans les ressentir, j'ai toutes les physionomies sans en avoir aucune; je suis effrontée, moqueuse, inconséquente... Et pourtant, mon cousin, vous ne connaissez de moi que ce que j'en veux laisser connaître. En mal comme en bien, vous êtes encore à mille lieues de la réalité; mais ce dont vous pouvez être certain seulement, c'est que je peux toujours ce que je veux fermement. Ainsi, par exemple, tenez: j'ai plus de physionomie que de beauté, plus de défauts que de qualités, plus de bavardage que d'esprit, j'ai une fortune ordinaire, un nom ridicule... madame Sécherin, je vous demande un peu... madame Sécherin! Eh bien! malgré tout cela, je veux être cet hiver la femme la plus entourée, la plus à la mode de Paris, avoir la maison la plus recherchée et faire tourner toutes les têtes en finissant par la vôtre. Maintenant adieu, mon cousin... Je vais décider mon mari à partir le plus tôt possible... nous irons faire un petit voyage jusqu'à l'hiver... Je vais retrouver Mathilde dans le parc; je lui tairai notre entretien, bien entendu... Pauvre femme! je la plains... pauvre divinité... Hélas! quand on ne sait parler que le langage des anges, ou court grand risque de se trouver ici-bas bien dépareillée. Somme toute, j'aime mieux mon sort que le sien... quoiqu'elle ait l'inqualifiable bonheur de vous avoir pour Seigneur et maître!--ajouta Ursule avec un sourire moqueur.
Elle sortit en faisant un petit signe de tête à Gontran et lui envoya du bout des doigts un gracieux baiser de l'air le plus malin.
Et puis j'entendis ma cousine fredonner en s'en allant un motif de Freischütz de sa voix fraîche et sonore.
CHAPITRE IV.
FRAYEURS
Si j'avais un instant douté du changement extraordinaire que la maternité avait apporté dans mon esprit en le mûrissant tout à coup, en lui révélant un monde nouveau, les idées, les terreurs qui s'éveillèrent en moi ensuite de l'entretien d'Ursule et de mon mari eussent suffi pour me prouver cette incroyable transformation.
Qu'on me pardonne une comparaison bien usée, bien vulgaire... Un admirable instinct apprend à la pauvre mère qui veille sur sa couvée que le point noir, presque imperceptible, qu'on aperçoit à peine dans l'azur du ciel est le vautour féroce, son plus mortel ennemi.
De même, après la conversation d'Ursule et de Gontran, je vis poindre le germe d'un nouveau, d'un terrible malheur dans cet entretien qui, en apparence, semblait devoir me rassurer.
Ma cousine n'aimait pas mon mari, elle raillait même dédaigneusement les galanteries dont j'avais tant souffert....
Avec une effronterie révoltante elle se montrait à lui telle qu'elle était... pire qu'elle n'était peut-être...
Elle avouait avec un superbe cynisme qu'elle ne pouvait être que lâche esclave de l'homme qui la dompterait... maîtresse hautaine de l'homme qui l'adorerait, et coquette impitoyable envers tous ceux qui ne ramperaient pas à ses genoux ou qui ne lui mettraient pas orgueilleusement le pied sur le front...
Elle avait dit encore à Gontran qu'elle ne l'aimerait jamais, parce que l'amour d'un mari était ridicule; parce qu'il l'aimait, lui: et pourtant, par deux fois, elle lui avait jeté cet insolent défi:--Malgré vous, vous m'aimerez toujours...
Avant que d'être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de bonheur et de confiance; je me serais jetée à genoux en disant: Merci, mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se montrât sans fard, dévoilât toute la bassesse, toute la méchanceté de son âme! Un moment mon mari s'est laissé prendre à ces dehors séduisants; mais maintenant il la connaît, mais maintenant il n'aura plus pour elle que mépris et qu'horreur. Quel homme, et Gontran plus que tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fierté révoltée en entendant cette femme lui parler si dédaigneusement!
Comment! lui Gontran, lui si beau, si séduisant, lui gâté par tant de succès, par tant d'adorations, irait non pas aimer mais s'occuper seulement d'une femme qui oserait lui dire: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, et je vous défie de ne pas m'aimer!...
Oui, encore une fois, j'aurais remercié Dieu; le calme, le repos, fussent pour longtemps rentrés dans mon cœur.
Mais, hélas! je l'ai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par quelle intuition, acquis la triste sagacité, la désespérante sûreté de jugement que les années peuvent seules donner.
Je crois fermement que cette sorte de prescience m'était venue soudainement parce qu'elle pouvait me servir à défendre l'avenir de mon enfant. Hélas! mon Dieu, j'étais bien jeune encore, jamais je ne m'étais appesantie sur les tristes misères de l'esprit humain, il fallait une puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d'horribles pensées.
Je croyais au bien jusqu'à l'aveuglement; je n'avais pas idée de ces passions dépravées, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble, salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnées par l'attrait de la corruption, du cynisme, de l'impossible.
Pouvais-je soupçonner qu'un homme, par cela même qu'une femme sans mœurs lui dirait: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais!... que pour cela même cet homme dût adorer cette femme avec frénésie?
Non... non, mon Dieu; on m'eût dit que le cœur humain était capable de ces énormités, que je l'aurais nié, que j'aurais pris cela pour un blasphème.
Par quel mystère pourtant... moi jusqu'alors si heureusement ignorante de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui physiquement senti, à un atroce déchirement de mon cœur, que Gontran allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait aimé ses premières maîtresses, non-seulement plus qu'il ne m'aimait... mais plus qu'il n'aimerait jamais?
Quelle voix secrète me disait que cette passion fatale serait la seule, la dernière passion de sa vie?
Quelle voix me disait que les hommes les plus légers, les plus blasés, lorsqu'ils se prennent à aimer et surtout à aimer sans espoir une femme perdue, aiment souvent avec une violence effrayante?
Comment avais-je senti qu'Ursule, dans son manége infernal, avait mis en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant:--Vous êtes beau, vous êtes charmant, vous êtes habitué à plaire, et pourtant je me raille de vous, et pourtant vous m'aimerez, et cet amour sera pour moi une inépuisable raillerie... pour vous un inépuisable chagrin!
Et ce n'était pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait aviver, exalter l'amour de Gontran en allumant sa jalousie, elle a voulu lui prouver qu'elle ne serait pas pour tous froide, méprisante, moqueuse, comme elle l'était pour lui.
Aussi voyez... voyez... avec quelle ardeur passionnée, délirante, elle lui peint alors l'émotion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses sens à la seule approche de l'homme qu'elle aimerait!...
A ces mots, empreints d'un délire brûlant et sensuel, voyez comme son regard s'est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu!...
Et lorsqu'elle parlait de son idolâtrie pour l'homme qui la dominerait en tyran, avec quelle grâce humble, soumise, elle courbait son front charmant! Comme on la voyait agenouillée, les mains jointes, implorant un sourire de son maître en attachant sur lui ses grands yeux bleus noyés de langueur, de tristesse et d'amour!...
Hélas!... hélas! il fallait que la séduction de cette femme fût bien puissante, bien irrésistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mère, moi qui avais cette créature en horreur, j'aie senti, j'aie compris qu'en ce moment non-seulement Gontran, mais tout homme, peut-être, devait devenir éperdûment amoureux d'Ursule, tant il y avait en elle de fascination et de charme!
Mon, non, Dieu ne me trompait pas en me donnant ces épouvantables pressentiments! En me montrant le formidable orage qui se formait à l'horizon, il voulait, dans sa miséricorde infinie, qu'une pauvre mère seule et faible pût, sinon éviter, du moins conjurer peut-être les affreux malheurs qui la menaçaient.
Je me sentis presque défaillir lorsque je sortis du cabinet où j'étais restée cachée.
Je trouvai Gontran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras croisés sur sa poitrine, dans l'attitude de la réflexion et de la stupeur.
Je fus obligée de m'appuyer légèrement sur son épaule pour le rappeler à lui-même...
Il releva vivement la tête, et me dit ces seuls mots avec une expression profonde et concentrée:
--Quelle femme!... quelle femme!... Oh! il faut qu'elle parte, Mathilde, il faut qu'elle parte!
Ces paroles confirmèrent mes soupçons.
Dans la bouche de Gontran, lui toujours si maître de lui, ils avaient une signification effrayante; il aimait cette femme ou il craignait de l'aimer.
Une idée que j'accueillis d'abord comme une inspiration divine, me poussait à apprendre à Gontran ce que je savais de la liaison d'Ursule avec M. Chopinelle, ce dernier ayant sans doute été rangé par elle dans la catégorie des esclaves.
D'abord je ne doutai pas que le dépit d'avoir échoué là où un homme si ridicule avait réussi, ne dût inspirer à Gontran un invincible éloignement pour Ursule; peut-être Gontran eût-il attaché d'autant plus du prix à la conquête d'Ursule, qu'il aurait cru être son premier amour.
Je voulais aussi apprendre à mon mari avec quelle fausseté, avec quelle perfidie Ursule avait amené la rupture de M. Sécherin et de sa mère... J'allais tout dite, lorsque j'hésitai; je me demandai si ces révélations n'irriteraient pas encore davantage la passion de Gontran, si sa vanité ne serait pas encore plus excitée par le dépit d'être moins bien traité qu'un provincial ridicule.
Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgré les théories effrontées qu'elle affichait, et se résigner plus facilement à n'être pas aimé d'elle, en songeant que personne n'avait été plus heureux que lui... Mais je craignis que cette dernière conviction ne prêtât peut-être plus d'attraits encore à ma cousine.
Agitée par tant de perplexités, je me résignai à attendre l'inspiration du moment.
Mon mari était retombé dans une sorte de rêverie...
Je lui pris la main, je la serrai tendrement en lui disant:
--Merci... merci, mon noble Gontran, vous m'aviez dit vrai. Enfin Ursule va partir, et nous serons heureux et tranquilles.
Gontran sourit avec amertume et me répondit:
--Vous avez dû être bien contente de me voir ainsi traité par Ursule? cela doit vous rassurer, je l'espère?
Ne voulant pas laisser entrevoir mes craintes à Gontran, je lui dis:
--Sans doute, mon ami, je suis rassurée; mais je ne vois pas en quoi ma cousine vous a si maltraité... Elle plaisantait, d'ailleurs...
--Elle plaisantait?... Et lors même qu'elle aurait plaisanté, n'était-ce pas me traiter avec le dernier mépris?... De ma vie... non, de ma vie... je n'ai été si insolemment joué; je restai là comme un sot, sans trouver une seule parole. Quelle audace! quel cynisme!
--Mais, Gontran, il me semble que ce qu'Ursule vous a dit de plus cruel est qu'elle ne vous aimerait jamais et qu'elle vous défiait de ne pas l'aimer.
--Eh bien! n'est-ce rien que cela?
--Mais cela n'est rien puisque vous m'aimez, Gontran... Votre tendresse pour moi vous empêche de ressentir de l'amour pour elle; il doit vous être indifférent qu'elle ne vous aime pas.
--Sans doute, sans doute, vous avez raison... Ma pauvre Mathilde, je vous aime... Oh! oui, je vous aime... Vous êtes bonne, généreuse, vous!... vous avez du cœur, de l'élévation, de la grandeur d'âme, tandis que votre cousine... Je vous le demande: qu'a-t-elle donc pour plaire, après tout? un minois chiffonné, une taille accomplie, il est vrai, un très-joli pied, de grands yeux tour à tour effrontés ou langoureux, un persiflage impertinent, un grand fonds d'impudence... mais ni cœur, ni âme... Avec cela, comédienne et fausse à faire frémir... Plus j'y pense, moins je peux revenir de mon étonnement. Vous seriez-vous attendue à cela d'elle, toujours en apparence si mélancolique, si doucereuse? Certes, j'ai vu des femmes bien hardies, bien... rouées, passez-moi le terme, mais jamais je n'ai rien rencontré de pareil: j'en étais abasourdi... Ah! que j'aimerais à mater, à dominer un tel caractère! Avec quel bonheur je lui rendrais alors dédain pour dédain, sarcasme pour sarcasme! s'écria involontairement mon mari.
Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un mot.
Je n'en pouvais plus douter, Ursule avait frappé juste.
Gontran était si préoccupé par ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas de mes larmes.
Il se leva brusquement, et continua en marchant à grands pas:
--Oh! je conçois bien qu'un homme soit sans pitié quand il parvient à maîtriser l'un de ces caractères hautains et insolents... Alors avec quel bonheur on humilie, on outrage même, car elles le méritent, ces créatures jusque-là si orgueilleuses!--Puis il reprit avec un éclat de rire forcé:--Mais c'est à mourir de rire, ces prétentions-là!... madame Sécherin! je vous le demande un peu, madame Sécherin qui veut être à la mode, qui veut avoir la meilleure maison de Paris et se moquer de tout le monde. Ah! ah! ah!... c'est, sur ma parole, fort divertissant... Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant?... Mais, qu'avez-vous? vous pleurez... Mathilde!
--Ah! Gontran, cet entretien nous sera fatal.
--Que voulez-vous dire?
--Il n'y a pas un mot d'Ursule qui n'ait laissé du dépit, de l'amertume dans votre cœur...
--Du dépit! de l'amertume! parce que madame Sécherin dit que je n'ai pas le bonheur de lui plaire! Ah çà, ma chère amie, à quoi pensez-vous? Pour qui me prenez vous? Je n'ai pas grande vanité, mais je ne crois pas que mon mérite souffre une grave atteinte du dédain de madame Sécherin. Ce qui me paraît seulement d'une bouffonnerie excellente, c'est cette prétention de sa part de me rendre amoureux d'elle... Ma pauvre Mathilde, je vous ai fait ma confession; vous avez vu que je vous avais dit vrai: je trouvais Ursule assez gentille; j'ai été, par galanterie, entraîné un peu plus loin que je ne l'aurais voulu... Mais ça n'a jamais été qu'un caprice, assez vif de ma part. Il n'y a rien dans cette femme-là, rien, absolument rien... Amoureux d'elle, moi! Je plains bien les malheureux assez sots pour se laisser prendre à ses filets... Amoureux d'elle! mais ce serait l'enfer!... Avec un tel caractère... amoureux d'elle... moi!... moi!...
Puis Gontran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hélas! qui me parut distraite et forcée:
--Moi! amoureux d'elle! comme si je n'avais pas près de moi mille fois mieux qu'elle... comme si je n'avais pas la meilleure, la plus dévouée des femmes... un ange de douceur et de bonté!... Pauvre Mathilde! comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison?... vous... vous...
Et il retomba dans une sorte de rêverie.
Les derniers éloges qu'il me donna me firent un mal horrible.
Ils me rappelèrent ces odieuses paroles d'Ursule à mon mari: «Il faut que je vous témoigne de mon dédain pour que vous pensiez à vanter votre femme.»
Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Gontran lui étaient arrachées par le dépit.
En me mettant au-dessus de ma cousine, il pensait plus à la blesser qu'à me flatter.
--Le plus important pour nous,--dis-je à mon mari,--c'est qu'Ursule quittera Maran sous très-peu de jours; elle décidera facilement M. Sécherin à partir.
--Sans doute, sans doute, qu'elle parte; le plus tôt sera le mieux.
--Mon ami,--dis-je à Gontran après un moment de silence,--permettez-moi de vous parler en toute franchise.
--Je vous écoute, ma chère amie.
--Ne trouvez-vous pas étrange que cet entretien, qui aurait dû me rassurer complètement, puisqu'il vous justifiait à mes yeux, produise sur vous et sur moi un effet contraire?
--Comment cela? Je ne vous comprends pas.
--Ursule a dit qu'elle ne vous aimait pas, qu'elle ne vous aimerait jamais; que vos galanteries étaient sans conséquence, et qu'elle partirait le plus tôt possible... Et pourtant, vous le voyez, je pleure... Et pourtant vous ne pouvez cacher votre agitation.
--Eh! mon Dieu!--s'écria Gontran avec impatience...--c'est tout simple... Vous pleurez... parce que vous pleurez de rien.. Je suis agité parce qu'il est de ces choses qui, malgré soi, blessent l'amour-propre... Que prétendez-vous conclure de cela? Allez-vous vous faire l'écho d'Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai amoureux d'elle? C'est absurde; seulement je vous avoue qu'elle m'a impatienté, je ne suis pas habitué à être raillé de la sorte: voilà tout. Il y a mille manières de dire les choses. Elle m'aurait dit tout simplement: J'ai été un peu coquette pour vous, oublions cela; restons bons amis: si ma présence excite la jalousie de Mathilde, je partirai... rien de mieux; mais à quoi bon cette profession de principes... et quels principes! A quoi bon me dire effrontément que, si je ne lui plais pas, d'autres lui plairont peut-être?... A quoi bon exprimer d'une manière si passionnée, pour ne pas dire plus, l'ivresse qu'elle éprouverait dans telle ou telle occasion?... Femme incompréhensible!... C'est que, dans ce moment-là, elle avait l'air véritablement émue... En vérité, je m'y perds... c'est une énigme... Mais qu'un autre que moi s'amuse à en chercher le mot; je lui souhaite bien du plaisir! Après cela, une volonté de fer... elle a voulu apprendre à monter à cheval et elle y monte à merveille; elle s'est mis dans la tête d'être, l'hiver prochain, une femme à la mode, elle est bien capable d'y réussir: elle a tout ce qu'il faut pour cela...
--Vous pensiez tout à l'heure le contraire, mon ami; vous disiez que c'était, de sa part, une prétention ridicule.
--Ah! mon Dieu, ma chère... si vous venez sans cesse épiloguer mes moindres paroles, cela devient insupportable,--dit mon mari en frappant brusquement du pied.--Je vous parle en toute confiance, en toute sécurité, ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce que je dis.
Je regardai Gontran avec un étonnement douloureux.
--Mon ami, je vous ferai une seule observation... Depuis la fin de cet entretien, vous m'avez sans cesse parlé d'Ursule et vous n'avez pas eu la moindre pensée pour notre enfant...
Mon mari passa les mains sur son front et s'écria avec émotion.
--Pauvre et excellente femme!... c'est vrai, pourtant, ah! c'est mal, bien mal, pardon, Mathilde... Tiens ces seuls mots de toi me rappellent à mes devoirs, à mon amour; ces seuls mots me calment et me consolent d'une sotte et ridicule blessure d'amour-propre. Eh bien! oui, pardonne-moi ce dernier éclair d'orgueil. Oui, je me suis senti malgré moi un peu piqué de n'avoir pas fait la moindre impression sur Ursule; sais-tu pourquoi? parce que le sacrifice que j'aurais eu à te faire eût été plus grand. Crois-moi, rien ne me sera plus facile que d'oublier cette femme diabolique... Tu as raison, mon ange bien-aimé; notre enfant... pensons à notre enfant. Entre cette douce espérance et mon amour pour toi, pour toi désormais bien rassurée sur moi, le bonheur nous sera facile. Pardon encore d'avoir pris à cœur les sarcasmes d'Ursule; mais c'est qu'aussi elle me raillait à vos yeux, et, je ne vous le cache pas, Mathilde, je suis très-fier de moi depuis que je suis à vous. Pourtant, comme, après tout, vous m'aimez toujours autant, n'est-ce pas? nous ne penserons plus à cette scène ridicule que pour nous moquer de moi-même; ou mieux, parlons de notre enfant: ces douces causeries seront notre refuge assuré contre toutes ces pensées mauvaises.
L'arrivée d'un de nos fermiers qui voulait parler à mon mari termina cet entretien.
Gontran sourit.
Mon premier mouvement fut d'être charmée des douces paroles qu'il venait de me dire avec sa grâce habituelle: puis il me sembla que son accent avait été nerveux, saccadé; que ses regards n'étaient pas d'accord avec son langage.
On eût dit qu'il voulait s'étourdir sur sa situation, ou me rassurer par quelques mois de tendresse.
Cependant il y avait quelque chose de touchant, de pénétré dans son accent.
Néanmoins, plus je réfléchis à l'impression qu'Ursule avait faite sur lui, plus je crus à un danger imminent.
Quelques jours auparavant j'aurais pleuré, pleuré, puis tenté quelques plaintes timides et stériles; mais, appelée à de nouveaux devoirs, je voulus changer complétement de conduite.
Je compris que je devais craindre la violence des chagrins, leur réaction pouvait être fatale à mon enfant; je me promis donc de tâcher désormais de ne jamais m'affliger pour des vanités, de me roidir contre ma susceptibilité, de m'endurcir contre les souffrances morales, et d'être, si cela se peut dire, extrêmement sobre de douleurs.
Les circonstances présentes devaient mettre ma nouvelle résolution à une rude épreuve.
J'essuyai mes larmes, je songeai froidement à ma position.
De ce moment, pour n'être plus écrasée sous les débris de mes espérances, j'envisageai bravement la vie sous les douleurs les plus sombres.
Je ne m'abuse pas sur la cause de cette courageuse résolution, je possédais un trésor de bonheur et d'espérance que rien au monde ne pouvait me ravir.
Quel que fût l'avenir, mon enfant me restait: car j'avais la conviction profonde, inébranlable, que Dieu m'avait envoyé cette suprême consolation dans mes chagrins, comme une religieuse récompense de mon dévouement à mes devoirs.
Cette foi aveugle à la protection divine m'empêcha d'avoir jamais la moindre frayeur sérieuse sur la vie future de ce petit être qui doublait ma vie, qui devait me faire oublier bien des souffrances.
Je me traçai un plan de conduite avec la ferme résolution de n'en pas dévier.
Huit jours suffisaient à Ursule pour décider son mari à quitter Maran; si au bout de huit jours elle n'était pas partie, si d'ici là j'acquérais la conviction que ses dédains affectés n'étaient qu'une perfide manœuvre de coquetterie, j'étais résolue de suivre les conseils de madame de Richeville.
Une fois seule avec Gontran, j'espérais par ma tendresse, par l'intérêt que devait lui inspirer l'état dans lequel je me trouvais, j'espérais, dis-je, chasser Ursule de sa pensée.
Sinon, si son amour pour elle grandissait avec les obstacles; si je succombais après avoir lutté contre la détestable influence de cette femme, de toutes les forces de mon amour, de mon dévouement, je succomberais du moins avec dignité: mon enfant me resterait, et je vivrais pour lui seul.
Il m'est impossible de dire le calme, la confiance, que me donna cette résolution.
Je n'avais plus, comme par le passé, de ces effrois vagues, de ces douleurs sans but et sans bornes.
C'est qu'autrefois... l'amour de Gontran perdu... il ne me restait rien, rien qu'un désespoir immense, rien qu'une vie misérable et stérile, rien que quelques pâles souvenirs qui devaient rendre, par comparaison, le présent plus cruel encore.
Je m'agenouillai pour remercier Dieu de ne m'avoir pas endormie dans une fatale confiance.
Sans vouloir descendre à un honteux espionnage, je me promis de tout observer attentivement, de ne rien omettre de ce qui pouvait m'éclairer.
CHAPITRE V.
MADEMOISELLE DE MARAN.
Le lendemain de cette scène, quel fut mon étonnement de recevoir un mot fort bref de mademoiselle de Maran! Elle m'annonçait qu'elle arriverait en même temps que sa lettre, et qu'elle m'apprendrait elle-même la cause de sa venue.
On eût dit en vérité que cette femme, avertie par un secret instinct des nouveaux chagrins qui m'accablaient, venait pour jouir de mes tourments.
Si j'avais moins connu mademoiselle de Maran, je me serais étonnée de l'audace de sa visite en me rappelant que la dernière fois que je l'avais vue, elle n'avait pas dissimulé la haine qu'elle me portait.
Sa rencontre avec Ursule m'effrayait encore.
Si elle avait méchamment espéré, prévu, calculé que tôt ou tard Ursule, se trouvant pour ainsi dire mêlée à ma vie, me serait un jour hostile, elle devait être satisfaite et pouvait devenir une utile alliée pour ma cousine.
Je réfléchissais avec amertume que le monde était ainsi fait, qu'on était obligé de recevoir, d'accueillir chez soi ses ennemis les plut mortels, sous le prétexte de parentés ou de liaisons qui rendent leur animosité plus odieuse encore.
Je fis part à Gontran de la prochaine arrivée de ma tante.
Il accueillit cette nouvelle avec assez d'indifférence.
Je ne partageais pas sa quiétude. Un tel voyage était si en dehors des habitudes de mademoiselle de Maran, qui n'avait pas quitté Paris depuis quinze ans, que je lui soupçonnais quelque grave motif.
Environ vers les deux heures, ma tante arriva accompagnée de Servien, d'une de ses femmes, d'un valet de pied qui lui servait de courrier, et d'un chien-loup successeur de Félix.
Nous allâmes recevoir mademoiselle de Maran au perron du château.
Elle descendit assez lestement de voiture et n'était nullement changée: elle portait toujours sa robe et son chapeau de soie carmélite.
Malgré mes tristes préoccupations, je ne pus m'empêcher de sourire de surprise en voyant la capote de mademoiselle de Maran décorée d'un nœud tricolore; le chapeau de Servien portait une énorme cocarde aux mêmes couleurs patriotiques.
Ma tante s'aperçut de mon étonnement, et s'écria en entrant dans le salon:
--Ça vous interloque, n'est-ce pas? de ce que je ne vous ai pas encore entonné la Marseillaise, Ça ira ou la Parisienne, autre complainte patriotique, démagogique, emblématique et orléanique qui vaut bien les autres bucoliques de la République... Dites donc, citoyen et citoyenne, je vous fais l'effet d'une fameuse tricoteuse ou vainqueuse de juillet avec mes rubans tricolores, n'est-ce pas? Vous croyez peut-être que je viens vous annoncer mon mariage avec M. de Lafayette, pour la première sans-culotide de frimaire... par-devant l'autel de la Patrie? Eh bien! vous vous trompez; tenez, les voilà sous mes pieds, ces beaux rubans tricolores, les voilà au feu,--dit ma tante en arrachant de son chapeau le nœud, et en le jetant dans la cheminée après avoir marché dessus avec une rage comique.
--A merveille, madame!--dit Gontran en riant aux éclats,--je vous croyais ralliée.
--Comment, ralliée? Ah çà! est-ce que vous prétendez vous moquer de moi, monsieur de Lancry? Figurez-vous donc que si j'ai consenti à m'attifer de ces exécrables couleurs qui puent le peuple, l'empire et la guillotine, c'était pour voyager tranquille.
--Et votre royalisme ne s'est pas révolté de cette concession, madame?--dit Gontran.
--Est-ce que mon royalisme a quelque chose à voir là-dedans? Est-ce qu'on regarde aux moyens de salut quand ils sont bons? Du temps du citoyen Cartouche et du citoyen Mandrin, est-ce que je me serais fait faute d'user d'un sauf-conduit de ces messieurs pour pouvoir traverser leurs bandes sans danger? Eh bien! cette abominable cocarde et ce passe-port timbré d'un imbécile de coq gaulois qui m'a tout l'air d'un gras citoyen du Maine, ne sont que des sauf-conduits... j'en use, mais je les méprise... vous comprenez?
--Parfaitement, madame; mais à quel heureux hasard devons-nous votre bonne visite?
--Figurez-vous donc, mon pauvre garçon, qu'ils vont juger, c'est-à-dire condamner ces malheureux ministres; il y a des émeutes tous les jours à Paris: on parle de piller les hôtels; de faire un second 93. J'ai fourré mon argenterie dans une cachette que le diable ne déterrerait pas; j'apporte mes diamants et cinq mille louis dans le double-fond de ma voiture, et je viens attendre ici les événements. Si ça se calme, je retourne à Paris; si ça augmente, j'émigre en Angleterre encore une fois; mais, quant à présent, Paris n'est pas tenable. Toute ma société s'est effarouchée et envolée, il y avait bien de quoi. Les uns ont suivi ce pauvre bon vieux roi et madame la dauphine; les autres vont en Vendée attendre Madame, et, Dieu merci, ils donneront longtemps du fil à retordre à ces nouveaux bleus: les autres, enfin, ont fait un sauve-qui-peut qui en Italie, qui en Allemagne, comme du temps de la première révolution. Ma foi! je m'ennuyais à Paris, lorsque, pour changer, la peur est venue me talonner; c'est ce qui me procure le bonheur de venir vous embrasser, mes chers enfants. J'aime tant à contempler votre joli petit ménage, ça me réjouit le cœur; je me dis en le voyant: C'est pourtant grâce à moi que ces deux cœurs si bien faits l'un pour l'autre sont unis par une chaîne fleurie. Ah!... ah!... ah!... mais voyez donc l'effet de la campagne... je parle déjà comme une églogue... Où sont donc vos pipeaux, s'il vous plaît, beau sylvain? Je voudrais chanter votre bonheur sur la double flûte des bergers d'Arcadie!
La gaieté de mademoiselle de Maran m'effrayait; son rire aigre et strident annonçait toujours quelque méchanceté.
Selon son habitude, ma tante avait, en entrant, mis ses lunettes, quoiqu'elle n'eût ni à lire, ni à travailler; mais elles lui servaient, pour ainsi dire, à cacher son regard: à l'abri de leurs verres, elle pouvait observer à son aise sans être remarquée.
Je m'aperçus que, tout en causant, elle examinait attentivement la figure de mon mari et la mienne.
--Et Ursule,--dit mademoiselle de Maran,--avez-vous de ses nouvelles?
--Elle est ici depuis quelques jours avec son mari, madame,--lui répondis-je.
--C'est-y possible? Comment! nous sommes donc tout à fait en famille? Mais voyez donc comme j'arrive à propos. Mais où est-elle donc, cette chère fille?
--Elle se promène avec M. Sécherin; elle va bientôt rentrer, je l'espère,--dit Gontran.
--Elle se promène avec son mari!--s'écria mademoiselle de Maran,--et je vous trouve ici avec votre femme, Gontran! Mais c'est la terre promise des ménages que cet endroit-ci, mais c'est pharamineux, mais c'est une manière de vie patriarcale tout à fait attendrissante... Elle se promène seule avec son mari! comme c'est bien à elle! car il est bête comme une oie, son mari, et il a autant de conversation qu'une autruche... Mais, dites donc, mes enfants, est-ce qu'ils s'accordent toujours entre eux la mignarde et touchante réciproque de Bellotte et de Gros-Loup?
--Vous trouverez Ursule fort changée, madame,--dis-je à mademoiselle de Maran en souriant avec amertume.
--Changée! est-ce qu'elle n'est plus jolie comme autrefois?
--Si, madame, elle est toujours charmante, mais son caractère s'est développé; elle est maintenant beaucoup moins mélancolique.
--Ah! ah! ah!... je ris malgré moi,--dit mademoiselle de Maran,--en pensant combien ma partialité pour vous m'aveuglait, Mathilde... Vous souvenez-vous comme je grondais toujours Ursule à tout propos, comme je la trouvais laide! je puis bien vous dire cela maintenant, mes enfants. Eh bien! c'était une affreuse injustice: je la trouvais, au contraire, spirituelle, charmante; et même, on peut dire ça devant un mari, parce que les maris en disent bien d'autres lorsque leurs femmes ne sont pas là... eh bien! je trouvais à Ursule plus de physionomie, plus de gentillesse qu'à vous, ma chère Mathilde... C'était pourtant par amour pour vous et pour vous louer aux dépens de votre cousine, que je faisais ces affreux mensonges-là. Étais-je fausse, hein! c'est-à-dire étais-je bonne! car, moi, lorsque l'attachement m'emporte, je suis capable de tout... Ah çà! dites donc, chère petite, n'allez pas, après cela, vous figurer que vous êtes moins belle qu'Ursule, au moins; vous l'êtes mille fois davantage, sans contredit. Elle ne peut pas lutter avec vous pour la régularité des traits; mais elle a ce je ne sais quoi, ce montant, ce piquant, cet entrain qui tourne la tête de ces garnements-là.
Et elle me montra Gontran en riant aux éclats... Puis, se penchant à mon oreille, elle me dit à mi-voix toujours en riant:
--Ah çà! est-ce que vous n'en êtes pas jalouse, de cette diablesse d'Ursule? Défiez-vous de ces sœurs sainte-n'y-touche qui ont des sourires de Madeleines repentantes et des regards de Vénus Aphrodite!
Ma tante aurait calculé chacune de ses paroles avec la méchanceté la plus réfléchie, qu'elle ne m'aurait pas blessée plus cruellement.
Cette circonstance me fit croire qu'il y avait des hasards pour les caractères odieux comme pour les caractères généreux.
Les uns comme les autres sont souvent servis par d'étranges fatalités.
Gontran lui-même, malgré son sang-froid, fut aussi interdit que moi des tristes plaisanteries de mademoiselle de Maran; il ne put que balbutier avec un sourire forcé:
--Croyez-vous donc, madame, qu'il me soit possible d'être infidèle à ma chère Mathilde? Ne sommes-nous pas, comme vous l'avez dit, le modèle des bons ménages?
--Est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante, vilain libertin? Je voudrais bien apprendre que vous lui fussiez infidèle... A la campagne, ça n'aurait pas d'excuse; à Paris, c'est différent: l'enivrement du monde, l'occasion... l'herbe tendre... Comme qui dirait la belle princesse Ksernika... Mais ici, fi donc, fi donc!... Pauvre chère petite!... Vous qui avez été toujours si bien pour Gontran... Tenez... à l'endroit de cet abominable Lugarto, par exemple.
Je pâlis. Gontran se redressa comme s'il avait été mordu par un serpent, et dit à mademoiselle de Maran.
--De grâce, madame, ne parlons plus de cela... Ne me rappelez pas une scène pénible...
--Comment! que je ne parle pas de cela, affreux ingrat que vous êtes! Je vous dis que j'en parlerai moi... j'en veux rabâcher... Trouvez donc, s'il vous plaît, une femme qui, pour charmer le créancier de son mari, s'expose à se perdre de réputation! Mais c'est tout bonnement sublime, cela, mon cher ami.
--Madame,--s'écria Gontran,--c'est une infâme calomnie; à la face de tous, je l'ai dit tout haut à ce misérable.
--Eh mon Dieu! je le sais bien, que c'est une calomnie, mes pauvres enfants, je sais bien que Mathilde est innocente et pure comme le jeune cygne qui sort de sa blanche coquille, mais...
Je vis où tendait la conversation que voulait engager mademoiselle de Maran; je l'interrompis et je lui dis avec une fermeté qui l'étonna comme elle étonna Gontran:
--Vous nous avez fait, madame, l'honneur de venir nous voir; nous ne pouvions nous attendre à cette visite; nous serons toujours très-heureux de vous posséder, nous n'oublierons jamais que cette maison a appartenu à votre frère, nous ferons tout pour vous y recevoir de notre mieux; mais il nous est permis d'espérer, madame, que vous ne prendrez pas à tâche d'éveiller de bien douloureux souvenirs pour moi et pour mon mari.
--Mais, ma chère...
--Mais, madame,--repris-je d'une voix plus haute et interrompant encore mademoiselle de Maran,--mais, madame, puisque vous avez oublié les motifs qui semblaient devoir à jamais empêcher un rapprochement aussi intime entre vous et moi, il nous est du moins permis d'espérer qu'il ne sera pas dit un mot de ces calomnies odieuses dont vous vous faites l'écho; je crois que ce n'est pas solliciter un trop grand sacrifice de votre part... Si vous nous accordez cette grâce, madame, nous vous serons très-reconnaissants, et vous trouverez peut-être quelque plaisir à voir unis et heureux ceux qu'involontairement, sans doute, vous eussiez aigris et divisés...
Mon sang-froid, mon calme firent sur mademoiselle de Maran et sur Gontran un effet singulier et inattendu.
Ma tante, après quelques moments de silence, reprit avec ironie en regardant Gontran:
--C'est donc maintenant Mathilde qui dit, nous? Comment, mon pauvre vicomte, l'autorité est tombée de lance en quenouille?
--Mathilde parle un peu pour moi et beaucoup pour elle, madame,--dit Gontran.--je me joins à elle pour vous prier d'oublier des événements qui nous attristent; mais je ne me permets pas de mettre des conditions à votre séjour ici,--ajouta Gontran en me regardant sévèrement.
Quoique je ne m'attendisse pas à voir mon mari prendre presque le parti de mademoiselle de Maran contre moi, je ne me laissai pas abattre. Satisfaite d'une fermeté de langage qui me surprenait moi-même:
--Je ne mets de conditions qu'à ma présence ici, madame; j'ai eu l'honneur de vous dire que je me souviendrais toujours que vous êtes la sœur de mon père, et que vous êtes ici chez M. Lancry. S'il m'était malheureusement impossible d'accepter certaines plaisanteries, je vous prierais d'excuser mon départ: M. de Lancry voudrait bien se charger de vous faire les honneurs de Maran, et je partirais, dis-je, à l'instant pour Paris.
Je m'étais exprimée avec tant de résolution que mademoiselle de Maran s'écria:
--Ah çà! c'est qu'elle le ferait comme elle le dit; mais, je ne reconnais plus votre femme, mon pauvre Gontran, qu'est-ce qu'il y a donc?
--Il y a, madame, que j'ai besoin de ne plus souffrir, que je suis décidée à éviter tous les chagrins que je pourrai désormais éviter.
--Peste! vous n'êtes pas dégoûtée, chère petite: ah çà! vous voulez vous dorloter, vous soigner, ce me semble?
--Oui, madame... j'ai besoin de me soigner, comme vous dites.
Malgré ses préoccupations, un tendre regard de Gontran me prouva qu'il m'avait comprise.
Mademoiselle de Maran reprit ironiquement:
--Eh bien! chère petite, c'est convenu, nous ferons un programme des sujets qui me sont interdits:
1º le Lugarto et les calomnies relatives au susdit,--2º l'infidélité que Gontran vous a faite avec la belle princesse Ksernika,--3º toute comparaison qui pourrait faire penser que je trouve Ursule plus piquante que vous;--4º enfin toute allusion aux soins empressés que, par la pente naturelle des choses, ce garnement de Gontran pourrait avoir la tentation de rendre à Ursule au détriment de cet imbécile de M. Sécherin, qui, soit dit entre nous, ne perdra pas pour attendre: mais... tenez, justement le voilà... le voilà... Mon Dieu... comme ça se trouve bien!
M. Sécherin entrait à ce moment dans le salon avec sa femme.
--Tiens... tiens...--s'écria-t-il joyeusement,--voilà cette bonne madame de Maran.
--Moi-même, en chair et en os, mon bon monsieur Sécherin,--justement je parlais de vous à l'instant. Bonjour, Ursule... bonjour, chère petite,--dit mademoiselle de Maran en se levant pour baiser Ursule au front,--je suis tout heureuse de vous voir réunies. Voilà ce que je rêvais, vous voir toujours vivre ensemble comme deux sœurs... vous quitter le plus rarement possible...
--Et même ne pas nous quitter du tout si ça se peut,--s'écria M. Sécherin.--Il n'y a rien de tel que la vie de famille... n'est-ce pas, mademoiselle de Maran? vous comprenez ça, vous qui êtes la crème des bonnes femmes?
--Ah! monsieur Sécherin! je vas recommencer à vous gronder si vous continuez à m'appeler crème! je vous en avertis; d'abord ça effarouche ma modestie, et puis ça va me compromettre comme aristocrate. Vous êtes encore bon là avec votre crème! monsieur Sécherin! Est-ce qu'après les glorieuses journées de juillet, qui ont fondé l'égalité, la fraternité, la liberté, il y a encore de ces distinctions-là? Appelez-moi bonne femme tout uniment, mais pas crème... ou je me révolte!
--Allons, va pour bonne femme; mais vous êtes une fameusement bonne femme... si bonne...--ajouta M. Sécherin en devenant tout à coup sérieux,--si bonne que vous me rappelez ma pauvre mère comme ma pauvre mère vous rappelait à moi.
--Cette comparaison-là fait à la fois mon éloge, celui de madame votre mère, et par-dessus tout celui de votre judiciaire, mon bon monsieur Sécherin. Mais est-ce que vous auriez eu le malheur de la perdre?
--Non, non, Dieu merci... mais il y a eu bien du nouveau depuis que je ne vous ai vue, allez...
--Ah! bah! contez-moi donc cela, vous savez comme je m'intéresse à ce qui vous regarde; qu'est-ce qu'il y a donc, mon pauvre monsieur Sécherin?
En vain Ursule, redoutant l'indiscrétion de son mari, lui fit signes sur signes, il ne s'en aperçut pas, et continua:
--Mon Dieu! oui, nous nous sommes séparés d'avec maman.
--Pas possible! mon pauvre cher enfant; vous vous êtes séparé d'avec votre maman? Et pourquoi cela, Jésus mon Dieu?
--Parce que maman avait pris Ursule en grippe, et qu'elle s'était imaginé que cette pauvre Bellotte se laissait faire la cour par Chopinelle, notre sous-préfet, qui a été du reste destitué par la révolution de juillet.
La physionomie de mademoiselle de Maran, jusque-là comique et moqueuse, devint tout à coup digne, sévère; elle dit à M. Sécherin:
--Douter de la vertu d'Ursule serait douter de la moralité de l'éducation et de la solidité des principes que je lui ai données. Monsieur Sécherin, il fallait que madame votre mère fût cruellement prévenue contre Ursule pour croire à une telle énormité... Vous savez que l'attachement ne m'aveugle pas, moi. Eh bien! je vous suis et je vous serai toujours caution de la régularité d'Ursule; quoique les apparences puissent être contre elle, ne les croyez jamais, les apparences... car cette charmante enfant vous aime encore plus qu'elle ne vous le laisse voir.
--Ah! madame, il sera dit que vous me mettrez toujours du baume dans le sang!--s'écria M. Sécherin,--de ma vie je n'ai douté d'Ursule, je vous en donne ma parole d'honneur... mais j'en aurais douté que ce que vous me dites là détruirait mes soupçons les plus enracinés.
--Madame,--dit Ursule,--vous êtes trop bonne, trop indulgente...
--Pas du tout, je suis juste, je rends hommage au mérite, ça me fait tant de plaisir de vous trouver ainsi unis! Vous n'avez pas d'idée comme çà me ravit de voir vos deux charmants ménages s'entendre si bien ensemble; ça me touche à un point que je ne peux pas vous dire. Ce qui me plaît surtout de votre rapprochement, c'est de penser que tout cela n'est rien encore, et que plus vous irez, plus l'avenir resserrera vos liens: mais c'est à dire que vous finirez par faire une famille si étroitement unie et confondue qu'on n'y reconnaîtra plus rien du tout; ça sera une manière de communauté, la confraternité dans le goût de Melimelo, d'Otaïti ou de l'âge d'or, où l'on n'avait à soi que ce qui appartenait aux autres, n'est-ce pas, mon bon monsieur Sécherin?
--C'est vrai, madame,--dit il en riant,--seulement, moi et ma femme, nous y gagnons trop, à ce marché-là.
--Laissez-moi donc tranquille avec votre modestie, vous y gagnez trop! Est-ce qu'on parle ainsi entre amis? Est-ce que d'ailleurs chacun n'y met pas du sien? n'êtes-vous pas comme frère et sœur avec Mathilde? si Gontran regarde votre femme comme la sienne, est-ce que, à son tour, votre femme n'aime pas Gontran au moins autant que vous? Qu'est-ce que vous venez donc nous chanter avec vos gains, alors?
--Vous avez raison, madame, vous avez raison,--s'écria gaiement M. Sécherin:--apporter son cœur et son dévouement en commandite dans une société pareille, comme nous disons en affaires, c'est y mettre tout ce qu'on peut y mettre, et ça vous donne droit égal au partage du bonheur.
--L'entendez-vous?--nous dit mademoiselle de Maran en frappant dans ses mains;--l'entendez-vous, je vous le demande? Mais c'est qu'elle est charmante, sa comparaison commerciale et commanditaire! C'est donc Ursule qui vous inspire de ces jolies choses-là? Ce que c'est pourtant que l'influence d'une honnête jeune femme; comme ça vous polit, comme ça vous façonne! Certes, mon bon monsieur Sécherin, vous aviez déjà d'excellentes qualités; mais il vous manquait un je ne sais quoi de fin, de délicat, de distingué dans l'expression, que vous possédez maintenant à merveille. Vous n'êtes plus du tout le même homme; votre rudesse, votre franchise primitive sont tempérées, adoucies par une urbanité toute pleine de grâce et de mignardise... Ah! ça! mais dites donc... n'allez pas en piaffer, au moins! vous n'êtes pour rien du tout là-dedans.
--Comment, madame?
--Mais, certainement, si vous êtes ainsi, ça n'est pas plus votre faute que ça n'est la faute de l'églantier lorsqu'il devient rosier... Vous êtes tout bonnement l'ouvrage de cette charmante petite jardinière que voilà... Elle vous a greffé... mon bon monsieur Sécherin, elle vous a greffé.
--Mais c'est que la comparaison est très-juste,--s'écria M. Sécherin,--elle m'a greffé... je suis greffé!...
--Comment donc! et à double écusson encore, mon cher monsieur!--dit mademoiselle de Maran en regardant Ursule avec un sourire si méchant que je compris qu'il devait y avoir quelque double entente outrageante dans la plaisanterie de mademoiselle de Maran.
--Après cela,--dit naïvement M. Sécherin,--peut-être que vous vous moquez de moi? Vrai, suis-je changé à mon avantage?
--Mon bon monsieur Sécherin,--dit gravement ma tante,--je n'ai peut-être qu'une seule qualité au monde, c'est une véracité... brutale; pourquoi donc que je vous dirais cela, si je ne le pensais pas? Vous ai-je ménagé quand je trouvais à reprendre dans votre manière de dire?
--Non; ça, c'est vrai. Eh bien! au fait, je vous crois et je veux vous croire; parce que, si je suis changé en bien, c'est grâce à Ursule, comme vous dites: mais jamais je ne m'étais aperçu de ce changement-là.
--Cette modestie timide et charmante vient consacrer ce que j'ai dit, mon bon monsieur Sécherin; mais je me tais de peur de rendre Ursule trop orgueilleuse d'elle et de vous. Ah çà! je vous laisse; je vas demander à Mathilde de me conduire chez moi, car je suis un peu fatiguée de la route. Sans compter que ces abominables couleurs tricolores m'ont causé un affreux mal de cœur. Heureusement, le calme champêtre... la vue des heureux que j'ai faits... tout ça va me remettre... Ah, ça! je vous laisse à vos amours tous tant que vous êtes, car je jabotte comme une pie dénichée.
CHAPITRE VI.
SOUVENIRS D'ENFANCE.
Je ne pouvais deviner la véritable cause de la brusque arrivée de mademoiselle de Maran, je cherchais à me persuader que sa venue n'avait pas d'autre motif que celui qu'elle m'avait donné; les journaux que nous recevions de Paris parlaient, en effet, de troubles assez graves dans cette ville.
Pourtant les terreurs de ma tante me semblaient exagérées. Si j'admettais qu'une autre raison l'eût amenée à Maran, malgré moi j'étais effrayée; sa présence me présageait quelque nouveau malheur.
J'observais attentivement Gontran; il était distrait, préoccupé, rêveur.
Ursule avait évité plusieurs fois de se trouver seule avec moi; j'avais hâte de la voir partie.
Je ne savais si elle avait préparé et disposé son mari à quitter Maran; j'en parlai plusieurs fois à Gontran; il me dit que ma cousine l'avait assuré qu'elle était obligée d'agir avec ménagement pour rompre des projets arrêtés depuis si longtemps, mais qu'elle espérait sous peu de jours y parvenir.
Je n'avais pas voulu apprendre à Ursule et à mademoiselle de Maran dans quel étal je me trouvais, c'était un bonheur dont je voulais jouir seule et dans le secret le plus longtemps possible.
Ma tante continuait de se moquer de M. Sécherin, et semblait observer attentivement Ursule et mon mari.
Elle tenait fidèlement sa promesse et ne parlait plus d'un passé qui éveillait en moi des souvenirs si pénibles. Sans doute elle savait que je serais assez résolue pour agir, ainsi que je le lui avais dit, et pour quitter Maran plutôt que de souffrir de nouvelles perfidies.
Elle avait trop de sagacité, trop de pénétration, pour ne pas s'apercevoir d'un changement remarquable dans les manières de Gontran; lui autrefois joyeux, brillant, animé, était devenu pensif, concentré, quelquefois brusque et impatient, d'autres fois morne, accablé. Mes inquiétudes augmentaient de jour en jour; je craignais, comme je l'avais pressenti, que son goût pour ma cousine contrarié, irrité par l'indifférence affectée de celle-ci, ne prît tout le caractère de la passion.
Je remarquai de nouveau sur ses traits contractés ce sourire triste, nerveux, qui n'avait pas assombri sa figure depuis qu'il avait échappé à l'influence de M. Lugarto.
Plusieurs fois je le surpris dans le parc se promenant à grands pas; une fois je vis qu'il avait pleuré... Rarement il me parlait avec dureté; souvent, au contraire, il me traitait avec une tendresse inusitée.
Hélas! à ces retours de bonté, je m'apercevais bien qu'il devait souffrir.
Lorsque Ursule se trouvait en tiers avec mon mari et moi, elle affectait une gaieté folle qui augmentait encore la tristesse de Gontran. Elle déployait à peu près le même cynisme moqueur qu'elle avait montré dans son entretien avec mon mari; seulement, par égard pour la présence de M. Sécherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les attribuait à un être imaginaire, à je ne sais quelle héroïne de roman: véritable démon dont elle s'amusait à rêver l'existence.
Je ne puis le nier, Ursule, dans ces conversations, continuait de déployer infiniment d'esprit et de se montrer véritablement supérieure à Gontran. Ce que je ressentais pour elle était bizarre, inexplicable; je la haïssais à la fois, et d'avoir rendu mon mari amoureux d'elle, et de rire méchamment des tourments qu'il éprouvait.
Elle eût paru partager l'affection de Gontran, que j'aurais été horriblement malheureuse, plus malheureuse encore sans doute que de la voir le dédaigner... mais j'aurais été moins effrayée peut-être.
L'ironie perpétuelle d'Ursule prouvait qu'elle ne ressentait rien, qu'elle dominait complétement M. de Lancry, et c'est surtout cette influence que je redoutais.
Quelque temps après l'arrivée de mademoiselle de Maran, je fus un jour réveillée de très-grand matin par un bruit de voiture.
Après avoir écouté de nouveau je n'entendis plus rien, je crus m'être trompée, je me rendormis.
Blondeau entra chez moi. Je lui demandai si elle n'avait rien entendu.
Elle avait entendu comme moi un bruit de voiture; ce qui était tout simple,--ajouta-t-elle,--puisque M. Sécherin était parti le matin à quatre heures..
--Avec Ursule? m'écriai-je.
--Non, madame,--me répondit Blondeau;--le domestique de M. Sécherin a dit que son maître partait de très-bonne heure afin de pouvoir arriver dans la nuit à Saint-Chamans, où il allait pour affaires.
Dans mon anxiété, je fis prier Ursule de passer chez moi.
Elle entra bientôt.
--Votre mari est parti sans vous?--m'écriai-je.
--Mon Dieu! de quel air courroucé tu me parles, ma chère Mathilde! Qu'y a-t-il donc de si étonnant à ce départ?
--Ce qu'il y a d'étonnant!--repris-je, confondue de tant d'audace.
--Certainement, rien de plus simple. Hier soir, après nous être retirés chez nous, mon mari m'a parlé comme d'habitude de ses affaires; tout à coup il s'est souvenu en feuilletant son carnet qu'il y avait à Saint-Chamans une vente de terres dont quelques-unes sont voisines des nôtres et qu'il désire acquérir; il n'a voulu déranger personne; ce matin, au point du jour, il a envoyé chercher des chevaux et m'a priée de l'excuser auprès de toi. Il ne sera absent que très-peu de temps, et il profitera de cette occasion pour visiter celle de ses propriétés qui se trouve dans le voisinage de Saint-Chamans.
J'étais indignée: Ursule avait sans doute à dessein laissé échapper cette occasion si naturelle de quitter Maran; elle avait donc des projets sur Gontran; mes soupçons se justifiaient de plus en plus.
Depuis trop longtemps je me contraignais trop envers ma cousine, pour pouvoir dissimuler davantage; je ne me crus plus obligée de lui cacher que j'avais assisté à son entretien avec Gontran, et je lui dis:
--Quel intérêt avez-vous donc à rester ici, puisque vous n'avez pas profité du départ de votre mari pour quitter Maran?
Ursule, fidèle à son système de fausseté, ne leva pas encore le masque, et me répondit avec une expression d'étonnement douloureux:
--Mais, encore une fois, Mathilde, qu'as-tu donc? En vérité je ne sais que penser. Tu me dis vous, tu me parles de quitter Maran comme si ma présence te gênait; qu'est-ce que cela signifie?
--Cela signifie qu'il y a huit jours j'ai entendu votre entretien avec mon mari; oui, j'étais dans l'un des cabinets de cette alcôve: j'avais dit à Gontran combien son empressement auprès de vous me chagrinait, et il m'avait aussitôt proposé de vous demander de quitter Maran.--Je ne pus m'empêcher de prononcer ces derniers mots avec un orgueil triomphant.
Ursule fronça légèrement les sourcils et sourit avec amertume:
--Ainsi,--me dit-elle en me regardant fixement,--ton mari savait que lu étais là pendant notre entretien?
--Il le savait... Comprenez-vous maintenant, comprenez-vous que je m'étonne de ce qu'après avoir promis à mon mari de vous éloigner, vous restiez ici malgré le départ de M. Sécherin?
--Eh bien! puisque tu étais là, entre nous j'en suis ravie, ma chère Mathilde, tu dois être contente, j'espère?
--Contente?...
--Oui, sans doute. Tu l'as vu, j'ai assez maltraité ton vilain infidèle pour qu'il n'ait plus maintenant envie de l'être. Me suis-je montrée assez bonne amie? aller jusqu'à me faire voir à lui sous le jour le plus odieux pour changer en éloignement, en haine peut-être, le goût qu'il prétendait avoir pour moi!
--Et vous croyez m'imposer par ce mensonge?
--Un mensonge?... Mais tu étais là... souviens-toi donc du dédain avec lequel je l'ai traité... Tu étais là?... qui m'aurait dit pourtant que j'avais si près de moi la récompense de ma vertueuse conduite?... Tiens, Mathilde, je ne puis croire à un hasard si heureux... si providentiel... comme dirait ma belle-mère...--Et Ursule éclata de rire.
Cette fois, du moins, ma cousine était franchement ironique et malveillante.
--Écoutez-moi, Ursule,--lui dis-je.--Il n'est plus temps de railler; la conversation que je vais avoir avec vous sera grave, ce sera sans doute la dernière que nous aurons ensemble.
--J'en doute fort!--s'écria impérieusement Ursule,--car j'ai, moi, à vous demander compte de la déloyauté de votre conduite et de celle de votre mari.
--Que voulez-vous dire?
--En vous cachant pour épier un entretien que je croyais secret, vous commettiez un abus de confiance, vous me rendiez votre jouet... savez-vous que je pourrais vouloir m'en venger!
--J'aime mieux ces fières paroles, Ursule, que votre mélancolie doucereuse dont j'ai été trop longtemps dupe; je sais au moins qu'en vous j'ai une ennemie... Eh bien!... soit...
--Je n'ai aucune envie d'être votre ennemie; vous avez eu envers moi un mauvais procédé, j'ai le droit de m'en plaindre, et je vous dis que je pourrais vouloir m'en venger: voilà tout.
--Mais, depuis votre arrivée ici, ne prenez-vous pas à tâche de porter le trouble dans cette maison?
--Qu'avez-vous à me reprocher? Puis-je empêcher votre mari d'avoir du goût pour moi? Puis-je faire mieux que de le railler, que de lui ôter tout espoir, que de lui promettre de partir, puisque vous et lui le désirez?
--Pourquoi donc, alors, n'êtes-vous pas partie ce matin? l'occasion n'était-elle pas parfaite? Je vous dis, moi, que, si vous aviez l'intention d'ôter tout espoir à mon mari, au lieu d'étaler je ne sais quelle métaphysique de sentiments effrontés, au lieu de lui dire: «Je ne vous aimerai jamais, mais je pourrai en aimer d'autres passionnément;» si vous lui aviez dit simplement: Je suis attachée à mes devoirs; votre femme est mon amie, ma sœur, jamais je ne trahirai ni elle, ni mon mari; ce langage eût été digne et noble... au lieu d'être perfidement calculé.
--Vous me permettrez, j'espère, d'être juge de la convenance et de la portée de mes paroles; la jalousie est une mauvaise conseillère, et je crois qu'elle vous égare.
--Elle m'éclaire... elle m'éclaire...
--Vous êtes trop intéressée dans la question, Mathilde, pour la juger sainement; en parlant à votre mari comme je lui ai parlé, je lui ôtais toute espérance... Les hommes ne croient pas à nos principes, ils croient à notre indifférence.
--Je ne doute pas de votre expérience à ce sujet, Ursule; mais il y a un moyen infaillible de rompre un penchant: c'est l'absence.
--Quand elle ne l'augmente pas!
--Ainsi, c'est par indifférence pour mon mari que vous restez ici?
--Absolument; je lui ai déclaré que j'avais presque de l'éloignement pour lui... Vous l'avez entendu... que voulez-vous de plus?
--Eh bien! admettez que mes soupçons, que mes craintes soient exagérés; n'élait-il pas de votre devoir d'y mettre un terme, en ne prolongeant pas votre séjour ici?
--Il est impossible de renvoyer les gens avec plus d'urbanité; pourtant, je me permettrai de vous faire, à mon tour, quelques observations: vous sentez qu'après la promesse que j'ai faite à votre mari, si j'ai laissé ce matin partir M. Sécherin sans l'accompagner... c'est que de graves motifs m'obligeaient à agir ainsi.
--Et n'était-ce donc rien que mon repos, que la tranquillité de ma vie, à moi, que vous venez si méchamment troubler!
--Je suis ravie de voir, Mathilde, que vous songez beaucoup à vous; alors vous ne trouverez pas extraordinaire que je songe un peu à moi. Par deux fois, j'ai indirectement parlé de mon départ à mon mari; son étonnement a été tel, que j'ai pressenti qu'il ne pourrait parvenir à s'expliquer ce brusque changement dans mes résolutions sans que quelques soupçons ne s'élevassent dans son esprit: ou il croira que je fuis volontairement votre mari parce que je crains de partager son amour, ou il croira que votre jalousie a exigé mon départ... de toutes façons, vous le voyez, ses doutes seront éveillés, sa confiance en moi s'altérera, et, je vous l'avoue, je tiens autant que vous à vivre tranquille.
--Ursule... Ursule... prenez garde; c'est vous railler de moi, que de me donner de pareilles raisons.
--Elles sont excellentes pour moi, je vous jure. Il a fallu toute l'autorité du langage de la vérité pour empêcher mon mari de croire aux visions de sa mère à propos de ce M. Chopinelle, je n'ai pas envie de voir de pareilles scènes se renouveler.
--Malgré tout ce que je ressens contre vous,--m'écriai-je,--je n'aurais pas osé faire allusion à votre conduite dans cette circonstance; mais puisque vous en parlez sans bonté, je vous dirai que c'est justement parce que je vous sais coupable d'une faute que rien ne pouvait excuser, que j'ai le droit de vous soupçonner et de vous craindre lorsqu'il s'agit d'un homme tel que M. de Lancry.
--Mathilde!...
--C'est parce que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé à Rouvray que j'ai le pressentiment, que j'ai la certitude que votre apparente indifférence pour mon mari cache quelque arrière-pensée.
Ursule haussa dédaigneusement les épaules.
--Mon Dieu! je sais fort bien que vous avez cru aux absurdes médisances de ma belle-mère,--me dit-elle,--mais il est trop tard pour les renouveler; vous aviez une très-belle occasion de m'accuser lorsque, devant mon mari et devant sa mère, j'ai invoqué votre témoignage à l'appui de mon innocence...
--Osez-vous parler ainsi, Ursule! lorsque la pitié, lorsqu'un généreux ressentiment de notre ancienne amitié m'a fait garder le silence... Ah! elle me l'avait bien dit: «Puissiez-vous ne jamais vous repentir de l'appui que vous prêtez à cette femme coupable!...» Mais ne récriminons pas sur le passé... Une dernière fois je vous demande... et, s'il le faut... je vous supplie de ne pas prolonger votre séjour ici... Après ce qui s'est passé entre nous, nos relations ne pourront être que bien pénibles... De grâce... rejoignez votre mari... Vous avez, dites-vous, de l'indifférence pour Gontran; qui peut vous retenir? Votre caractère est tel, que vous serez heureuse partout; je ne vous ai jamais fait de mal, ne vous opiniâtrez donc pas à me tourmenter.
--Je serais désolée de vous tourmenter; mais, je vous le dis encore, je ne puis, pour une vaine imagination, pour un caprice de votre part, risquer une folle démarche qui compromettrait mon avenir...--me répondit Ursule avec un sang-froid imperturbable.
--Je crois qu'en tout cas vous calculez fort mal,--dis-je à ma cousine en surmontant mon émotion;--vous voulez attendre le retour de votre mari...
--Je le désire.
--Soit... Eh bien! à tort ou à raison, je suis jalouse de vous.
--A tort... très à tort.
--Soit... encore..., mais je suis jalouse; votre refus de vous éloigner... augmente encore cette jalousie, le retour de M. Sécherin ne calmera pas mes agitations... Je lui en cacherais la cause, qu'il finirait par la deviner... Réfléchissez bien à cela... Lors de cette partie de chasse, il a fallu mon empire sur moi-même et la distraction de votre mari pour qu'il ne surprît pas mon secret... Vous voyez donc bien qu'en me refusant de partir vous provoquez un danger plus grand que celui que vous redoutez.
--Que puis-je faire à cela? Si je suis perdue par votre fait, je me résignerai à mon sort... mais je ne serai jamais assez folle ni assez sotte pour aller me perdre moi-même.
--Peut-être... Ursule... peut-être. Prenez bien garde...
--Me menacez-vous? Et de quoi me menacez-vous?
--Je ne vous menace pas, mais je vous préviens qu'il s'agit de mon bonheur, de mon avenir, de ma vie; je lutterai de toutes mes forces, je serai capable de tout pour conserver ce que vous voulez peut-être me ravir...
--Vous... capable d'une lâche délation?... je ne le crois pas, je vous en défie.
--Vous avez raison de m'en défier, vous m'en savez incapable; mais, sans lâcheté, je puis m'adresser à la bonté de votre mari: je puis lui avouer mes craintes, tout en lui disant qu'elles sont insensées, mais qu'elles me font un mal affreux... Cela ne vous compromettra pas... cela éveillera peut-être les soupçons de votre mari... mais vous l'aurez voulu...
--Alors je saurai me défendre ou me venger.
--Écoutez-moi bien, Ursule... je vous jure par la mémoire de ma mère, que si vous persistez à rester ici malgré moi... je n'hésiterai pas devant cette extrémité, quelque funeste qu'elle soit... Un secret pressentiment me dit qu'une des questions les plus fatales de ma vie s'agite en ce moment... je vous préviens qu'il s'est fait un grand changement dans mon caractère. Il est devenu aussi ferme et aussi résolu qu'il était faible et timide... ne me poussez pas à bout; je ne vous demande rien que de possible, que de faisable.
--Je suis seule juge de cela, il me semble... je connais mon mari mieux que vous.
--Vous exagérez à dessein sa susceptibilité; j'ai vu quelle influence vous aviez sur lui... Vous ne me ferez pas croire que l'homme qui a été d'une confiance assez aveugle pour croire à votre fable au sujet de la lettre de M. Chopinelle, que l'homme qui n'a pas été ébranlé dans sa foi par le formidable serment de sa mère, vous ne me ferez pas croire, dis-je, que cet homme, qui ne vit que pour vous, que par vous, aura le moindre soupçon lorsqu'il vous verra venir le rejoindre, et que vous lui direz que vous vous ennuyiez loin de lui...
--Il ne verra là qu'une exagération ridicule.
--Ce sont de ces exagérations que les cœurs dévoués et généreux comme le sien admettent d'autant plus qu'ils sont capables de les éprouver. Vos moindres désirs sont des ordres pour lui: vous lui direz que vous voulez faire un voyage en Italie, je suppose; il vous croira, il s'empressera de vous satisfaire.
--Je vous remercie mille fols de la bonne opinion que vous avez de mon habileté, de mon adresse et de mon influence,--me dit Ursule avec un sourire sardonique...--malheureusement, je crois que vous exagérez mes avantages. Pourtant rassurez-vous: dès le retour de mon mari, je ne resterai ici que le temps nécessaire pour amener naturellement ce départ; d'ici là, je vous en prie à mon tour, n'insistez pas, et accordez-moi l'hospitalité.
--Mais cela est infâme pourtant...--m'écriai-je avec indignation; il suffira donc de votre volonté pour désespérer ma vie!
--Revenez à la raison; oubliez des soupçons insensés; ces fantômes s'évanouiront, le calme renaîtra dans votre esprit.
--Oubliez la douleur, n'est-ce pas? et vous ne souffrirez plus!
--Croyez que rien ne m'est plus désagréable que cette discussion, Mathilde, et que...
--Eh bien! m'écriai-je en interrompant ma cousine,--puisque c'est une lutte, je l'accepte... Tous les moyens vous sont bons pour m'attaquer dans ce que j'ai de plus cher, tous les moyens me seront bons pour me défendre... Votre prétendue indifférence pour mon mari est un manége de coquetterie raffinée dont je ne suis pas dupe. Vous voulez lui plaire, je vous rendrai odieuse à ses yeux; je lui avais tu jusqu'ici votre honteuse aventure de Rouvray, je ne garderai plus aucun ménagement: s'il était tenté de m'oublier un moment pour vous, moi qui ne lui ai donné que des marques d'amour et de dévouement, il comparerait... et il verrait à quelle femme il me sacrifie.
--Mathilde... Mathilde... prenez garde à votre tour!--s'écria Ursule, et ses yeux semblèrent étinceler de colère,--prenez garde à ce que vous direz!... de ma vie... je ne pardonnerais cette calomnie, entendez-vous?... ne m'exaspérez pas!
--J'en étais sûre!--m'écriai-je,--mon mari ne vous est donc pas indifférent, puisque vous craignez qu'il ne soit instruit de cette aventure!
--Je tiens à l'estime de votre mari... comme à l'estime de tous les honnêtes gens... et il est horrible à vous de vouloir me la faire perdre,--s'écria Ursule avec un accent de dignité outragée.
--Vous tenez à son estime! et vous n'avez pas craint d'afficher effrontément les principes les plus corrompus! et vous n'avez pas craint de railler tout ce qui est saint et sacré dans le monde! Non, non, j'en suis de plus en plus convaincue, votre instinct de ruse vous a dit qu'incapable de lui plaire par de généreuses et nobles qualités, vous ne pouviez que frapper son imagination par quelque affectation bizarre et étrange; mais dès qu'il saura que tout cet échafaudage de prétentions cyniques n'a pour but que de lui ménager un cœur que M. Chopinelle a occupé tout entier...
--Mathilde... à votre tour prenez garde! ne me poussez pas à bout...
--Oh! maintenant je vous connais, je ne vous crains plus... Mes illusions sur vous pouvaient seules être dangereuses, mais elles sont, heureusement, dissipées.
--Eh bien!--s'écria ma cousine en ne cachant plus les mauvais ressentiments qui l'agitaient,--puisque vos illusions sont dissipées, puisque vous me connaissez, puisque vous m'outragez... je n'ai plus à garder aucune mesure, il m'en a assez coûté de dissimuler avec vous depuis longtemps... Vous m'avez démasquée, dites-vous; regardez-moi donc bien en face alors!
Je fus effrayée de l'expression d'audace et de méchanceté qui se révéla tout à coup sur les traits d'Ursule.
--Depuis assez d'années ce masque me gênait,--reprit-elle.
--Depuis assez d'années? que voulez-vous dire, Ursule?
--Ah! cela vous surprend? Ah! vous me croyiez une amie dévouée, une sœur?... Femme ingénue et candide!--Et elle haussa les épaules.
--Mon Dieu... mon Dieu!...
--Mais vous oubliez donc tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous, depuis votre enfance?--s'écria-t-elle.
--Moi? moi?
--Vous, Mathilde! Vous me supposez donc bien insensible, bien inerte, ou bien stupide, pour croire que j'aie oublié notre jeunesse! Vous ne savez donc pas tout ce que mon cœur ulcéré a amassé de haine et d'envie, depuis qu'un hasard fatal m'a rapprochée de vous?
--Et moi... moi! qui avais béni ce jour parce qu'il me donnait une sœur...
--Vous auriez dû le maudire, car alors il vous donnait une victime... et plus tard une ennemie...
--Une victime, une ennemie... grand Dieu!... que vous ai-je donc fait?
--N'était-ce pas en votre nom, n'était-ce pas à votre orgueil, qu'on me sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans cesse, à tout propos, j'ai été humiliée, blessée, méprisée à cause de vous? Non, il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait subir toujours en me comparant à vous... Enfant, mon éducation était un bienfait que je devais à votre charité! si l'on me donnait quelque vêtement élégant, c'était encore une aumône qu'on me jetait à vos dépens! ce n'était pas tout... pour vous toujours et partout la louange, les flatteries, les récompenses; pour moi toujours les reproches, les punitions, les duretés. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi! Et vous croyez que ce ne sont pas là de ces blessures dont les cicatrices sont ineffaçables! Et vous croyez que vous êtes maintenant bien venue à me reprocher une faute et à me menacer!
--O mon Dieu! mon Dieu!--m'écriai-je en cachant ma figure dans mes mains,--l'infernale prévision de mademoiselle de Maran ne l'avait pas trompée: elle savait dans quelle âme elle faisait germer l'envie!
--Et que m'importe!--reprit Ursule avec une nouvelle violence,--que m'importe la main qui m'a frappée? Je ne pense qu'au coup que j'ai reçu. N'ai-je pas toujours et d'autant plus souffert que l'on ne m'accablait que pour vous exalter? Enfant, les punitions; jeune fille, les mépris: voilà quel a été mon sort auprès de vous. S'est-il agi de nous marier, vous deviez, vous, prétendre aux plus brillants partis; moi, je devais me trouver trop heureuse d'épouser quelque homme pauvre et grossier. Vous étiez si riche! vous étiez si belle! vous étiez remplie de si adorables qualités! tandis que moi, au contraire, j'étais pauvre, sotte, et dépourvue de tous les agréments qui vous faisaient chérir! Cela est arrivé, d'ailleurs, comme on nous l'avait prédit: vous avez épousé un grand seigneur spirituel et charmant, moi j'ai épousé un homme ridicule et vulgaire. Oh! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que j'ai ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de bonheur, regardiez votre beau fiancé, on a insulté, raillé l'homme dont je rougissais de porter le nom. Oh! comme ce rapprochement était un dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me sacrifiait, on m'immolait à vous, à l'insolent bonheur dont vous m'écrasez depuis si longtemps!
--Mais c'est horrible!--m'écriai-je,--mais vous savez bien que j'étais étrangère à ces perfidies de ma tante; mais vous savez bien que, même pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs qu'on vous imposait; mais vous savez bien que plus tard il n'a pas dépendu de moi que vous ne fissiez un mariage selon votre cœur...
--Vous m'avez offert la moitié de votre fortune, me direz-vous; l'ai-je acceptée? Qui donc vous dit que je n'ai pas ma fierté comme vous avez la vôtre? qui donc vous dit que je n'ai pas été encore aigrie davantage par vos éternelles affectations de générosité, de pitié?
--Mais vous m'avez donc toujours haïe? mais ces assurances d'amitié que vous m'avez données jusqu'ici étaient donc autant de mensonges, autant de blasphèmes? Comment, dès notre enfance, cette odieuse haine a fermenté en vous? Comment, vous avez pu jusqu'à présent la dissimuler? Comment, rien ne vous a touché, ni mon affection de sœur, ni la haine que me portait mademoiselle de Maran? Comment, vous, avec votre esprit, vous n'avez pas vu qu'elle prenait à tâche de vous humilier en me louant, afin d'exciter votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un jour mon ennemie?... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait, elle serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle instrument à sa haine.
--Eh! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran,--s'écria Ursule avec impatience;--elle n'a fait sans doute que développer le sentiment d'envie qui était en moi: je suis née jalouse et envieuse, comme vous êtes née loyale et généreuse; vous eussiez été à ma place, j'eusse été à la vôtre, que, malgré tous les calculs de la méchanceté de mademoiselle de Maran, elle n'aurait jamais éveillé en vous une jalousie ardente contre moi.
--Mais puisque vous me reconnaissez loyale et généreuse, pourquoi me haïssez-vous? Que vous ai-je fait?
--C'est justement parce que vous êtes loyale et généreuse, que je vous hais... Je vous hais encore parce que j'ai toujours été humiliée à cause de vous; je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que j'envie; je vous hais parce que j'ai eu à rougir devant vous. Nous sommes seules, je puis tout dire impunément... Eh bien! oui, ce qui a porté le comble à ma rage contre vous, ç'a été de vous voir instruite d'une liaison ridicule, ç'a été de me voir traitée devant vous avec le dernier mépris par ma belle-mère.
--Mais vous le voyez bien, cette liaison existait; ce mépris, vous le méritiez!
--Et c'est justement cela qui m'exaspère... vous me diriez que je suis laide et bossue comme mademoiselle de Maran, que je ne m'en inquiéterais pas.
--Mais...
--Mais, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, je ne discute pas... je ne dis pas que j'ai raison d'éprouver ainsi... je dis que j'éprouve ainsi; le hasard a fait que par vous ou à cause de vous j'ai été blessée dans ce que j'avais de plus irritable... je m'en prends à vous et je vous hais. Ceci n'est peut-être pas logique, mais c'est réel... Ce langage vous étonne?... oh!... c'est que le chagrin et l'isolement avancent et développent singulièrement l'intelligence, Mathilde!... D'abord j'ai dû à ces maîtres rudes et cruels la science de dissimuler et d'attendre. J'étais humiliée à cause de vous, que pouvais-je contre vous? rien. J'attendis, j'observai; les louanges excessives dont on vous accablait me donnèrent le désir violent de compenser par l'art, par la grâce hypocrite, par la coquetterie la plus étudiée, ces avantages qui me manquaient et qu'on admirait en vous... Quand j'eus quinze ans, je vous trouvai belle, bien plus belle que moi; ne pouvant lutter de beauté avec vous, je me promis de vous le disputer un jour par la physionomie, par l'entrain, par le montant: vous étiez belle d'une beauté chaste et sereine... je voulus être agaçante... provoquante... mais le moment n'était pas venu... Un jour, je pleurais de rage en pensant à l'avenir brillant qui vous attendait, au triste sort qui m'était réservé... Par hasard je me regardai dans un miroir, je vis que les larmes m'allaient presque aussi bien que le rire éclatant et fou... Provisoirement je me résolus d'être triste, mélancolique, sentimentale. Vous étiez riche, j'étais pauvre; on vous comblait de flatteries, on m'accablait de mépris: rien ne paraissait plus naturel et plus intéressant que mon rôle de victime résignée... Je me mariai et vous aussi; vous aviez tout pour choisir, et vous avez choisi un homme charmant... Le même bonheur vous a suivie dans votre union; belle, riche, jeune, titrée, jouissant d'une réputation sans tache, idole de ce monde qui n'a d'admiration que pour votre beauté, de louanges que pour vos vertus, vous ne pouvez faire un vœu qui ne soit réalisé: voilà votre vie... Est-ce assez de bonheur, cela?--ajouta-t-elle avec une expression de colère et d'envie qui me prouva qu'elle me croyait véritablement la plus heureuse des femmes.
Un moment je fus sur le point de la détromper, pensant ainsi la désarmer; je voulais lui dire toutes les angoisses des premiers mois de mon mariage, les calomnies dont j'avais été victime... mais cela me parut une lâcheté, je me contentai de lui répondre:
--Vous me croyez donc bien heureuse, que vous me haïssez tant...
--Eh bien! oui; quand je compare votre existence à la mienne, je vous envie, je souffre. Pourquoi cette différence entre nous? Pourquoi n'y a-t-il pas un avantage dont vous ne jouissiez? pas une qualité, pas une vertu qu'on n'admire en vous? Je l'avais bien prévu, et votre tante me l'a sans cesse répété depuis son arrivée ici: à Paris... dans votre monde... on ne connaît que vous, on ne jure que par vous... Vous êtes à la fois la femme la plus à la mode et la plus respectée. On vous cite partout comme un modèle de grâce et d'élégance, et on ne vous reproche pas une faiblesse, pas une coquetterie... Et cela dans le monde le plus médisant, le plus difficile à capter... tandis que moi je vis en province avec un obscur marchand que je ne puis dominer qu'en affectant des vulgarités qui révoltent mes goûts et mes habitudes! Et ce n'est pas tout: il faut encore que vous veniez surprendre les plaies honteuses de cette existence déjà si cruelle! il faut qu'à votre arrivée ma belle-mère, mon mari, ne cessent de m'étourdir de vos louanges comme autrefois mademoiselle de Maran! Oh! vous êtes une femme incomparable, soit... mais votre insolent bonheur n'est peut-être pas invulnérable...
La colère et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne s'aperçut pas de ma stupeur.
En l'entendant ainsi parler du mon insolent bonheur je m'expliquai les paroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois répété: «Je suis fidèle à nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de Lugarto à votre cousine: au contraire, je lui répète sans cesse que vous avez toujours été la plus heureuse des femmes, que votre sort fait l'envie de tous, et que les bons comme les méchants n'ont pour vous qu'un sentiment,--l'adoration.»
Je ne m'étonnai plus. Avec sa perfidie ordinaire, mademoiselle de Maran avait pris à tâche d'exaspérer la jalousie de ma cousine en lui peignant ma vie comme aussi riante qu'elle avait été douloureuse.
En voyant Ursule si indignement irritée du bonheur qu'elle me supposait, je songeai à sa joie si elle pénétrait mes véritables infortunes: moins que jamais je voulus lui donner cette satisfaction.
--Ainsi,--lui dis-je,--voilà le secret de votre haine?... vous l'avouez au moins... A cette heure quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever mon mari? Est-ce là la vengeance que vous prétendez tirer de moi?
--Au point où nous en sommes maintenant, vous ne comptez pas, je crois, que je vous fasse part de mes projets?--me dit impérieusement Ursule.
--Comme il ne m'est pas difficile de les deviner,--m'écriai-je...--je vais vous dire, moi, mon irrévocable décision. Je vais écrire à votre mari de revenir en toute hâte: à son arrivée, je lui avoue mes soupçons, que je veux bien encore lui dire insensés, et je le supplie de vous emmener; vous êtes désormais ma plus dangereuse ennemie... je n'ai plus aucun ménagement à garder. Ainsi je ne cacherai rien à mon mari de ce qui s'est passé à Rouvray entre vous et M. Chopinelle.
--Vous voulez la guerre, Mathilde! eh bien, la guerre!... tous les moyens sont bons quand on réussit; j'espère vous le prouver.
Et Ursule me laissa seule.
CHAPITRE VII.
RETOUR.
Après le départ d'Ursule, mon premier mouvement fut d'aller trouver mon mari et de lui raconter mon entretien avec ma cousine.
Malheureusement Gontran était sorti dès le matin pour aller à la chasse.
Je dis à Blondeau de me prévenir de son retour. L'heure du déjeuner sonna, Gontran n'était pas encore de retour.
Je trouvai mademoiselle de Maran dans le salon. Elle me demanda où était ma cousine, je lui dis qu'elle était sans doute chez elle.
On alla l'y chercher, on ne la trouva pas.
La matinée était assez belle, je supposai qu'elle se promenait dans le parc; on sonna une seconde fois, elle ne parut pas.
Tout à coup l'idée me vint qu'elle était peut-être allée rejoindre Gontran. Mais on me dit que mon mari était sorti sur un poney avec un de ses gardes et ses chiens, pour chasser au marais.
Cela me tranquillisa, je me mis à table avec ma tante; elle ne m'épargna pas ses méchantes remarques sur l'absence d'Ursule et de mon mari.
J'avais de telles préoccupations, que ces perfides insinuations qui, dans d'autres circonstances, m'eussent été pénibles, m'étaient alors presque indifférentes.
En sortant de table, je prétextai de quelques lettres à écrire avant l'arrivée du courrier pour remonter chez moi. Je laissai mademoiselle de Maran occupée à son tricot.
Deux heures sonnèrent, ni Ursule ni Gontran n'étaient encore de retour.
Je vis venir Blondeau, je la priai de s'informer auprès de la femme de chambre d'Ursule si sa maîtresse lui avait donné quelques ordres.
Blondeau revint m'apprendre que madame Sécherin avait pris un livre dans la bibliothèque, et qu'elle était allée pour se promener.
Je parcourus le parc en tout sens, je ne trouvai pas Ursule.
Une petite porte donnant dans la forêt était ouverte. Ma cousine avait dû sortir par là. Peut-être la veille était-elle convenue d'un rendez-vous avec Gontran.
Cette idée m'effrayait, j'attachais la plus grande importance à ne pas être prévenue par Ursule auprès de mon mari.
Je revins au château le désespoir dans l'âme.
Mademoiselle de Maran me dit qu'elle commençait à être sérieusement inquiète d'Ursule, que je devrais envoyer quelques-uns de mes gens dans la forêt, qu'elle s'était peut-être égarée.
A ce moment ma cousine entra.
Elle me salua avec une cordialité aussi intime que si la scène du matin n'avait pas eu lieu.
Son teint était animé, ses yeux brillaient, je ne sais quel air de triomphe et d'orgueil éclatait sur tous ses traits; ses bottines de soie un peu poudreuses montraient qu'elle avait assez longtemps marché, les rubans dénoués de son chapeau de paille doublé d'incarnat flottaient sur ses épaules, et les longues boucles de ses cheveux bruns, un peu défrisées, s'allongeaient jusqu'à la naissance de son sein, à demi voilé par un fichu à la paysanne.
Elle tenait dans une de ses mains un gros bouquet de fleurs sauvages.
Elle dit à mademoiselle de Maran et à moi qu'elle avait voulu sortir du parc et qu'elle s'était à demi égarée dans la forêt; mais, que trouvant le temps magnifique, elle avait voulu profiter d'une des dernières belles journées d'automne: elle s'était amusée à cueillir des fleurs, et n'avait songé à retrouver son chemin qu'après avoir fait au moins une grande lieue. Un bûcheron, auquel elle s'était adressée, l'avait rencontrée, et l'avait ramenée jusqu'au château.
Ce récit, fait simplement, naturellement, dissipa ma défiance, si justement éveillée.
Je crus d'autant plus à ce que disait Ursule, qu'environ une demi-heure après son retour, au moment où le courrier venait d'apporter nos lettres, le garde qui avait accompagné mon mari vint me dire de sa part que sa chasse s'était prolongée plus qu'il ne l'avait pensé, que je fusse sans inquiétude, qu'il reviendrait le soir pour dîner.
J'interrogeai ce garde; il me dit n'avoir quitté mon mari que depuis une heure environ, à l'étang des Sources, où il chassait encore.
Ces renseignements me rassurèrent complétement.
J'attachais tant de prix à voir mon mari avant Ursule, que de nouveau je recommandai à Blondeau de guetter son arrivée et de le conduire chez moi en lui disant que j'avais à lui parler des choses les plus importantes.
Cet ordre donné, je rentrai au salon.
Je trouvai mademoiselle de Maran lisant avec attention les lettres qui venaient de lui arriver de Paris.
Je ne sais si elle s'aperçut ou non de ma présence, mais elle ne quitta pas des yeux les lettres qu'elle lisait, et s'écria plusieurs fois avec les marques du plus grand étonnement:
--Ah! mon Dieu... mon Dieu... qui est-ce qui aurait cru cela? on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Qu'est-ce que cela va devenir?... faut-il le prévenir?... faut-il lui cacher? c'est terrible!...
Impatientée de ces exclamations, ne pouvant supposer que ma tante ne m'eût pas vue entrer... je lui dis:
--Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?
Mais elle, sans me répondre, sans paraître m'entendre, continua de se parler à elle-même.
--Quel éclat ça va faire... D'un autre côté, comment l'empêcher?... Comme c'est encore heureux que je sois venue ici pour arranger tout cela!
Ces derniers mots de ma tante me donnèrent à penser et m'effrayèrent. J'ignorais ce dont il s'agissait; mais, en entendant dire à mademoiselle de Maran qu'il était «heureux qu'elle fût venue pour arranger quelque chose,» un secret pressentiment m'avertissait que son arrivée à Maran cachait de méchants desseins, et que ses terreurs des révolutionnaires de Paris n'étaient qu'un prétexte.
Je m'approchai d'elle; je lui répétai cette fois assez haut pour qu'elle ne pût feindre de ne pas m'entendre:
--Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?
Elle fit un mouvement de surprise, et me dit:
--Comment... vous étiez là... Est-ce que vous m'avez entendue?...
--Je vous ai entendue, madame; mais je n'ai pu rien comprendre à ce que j'ai entendu.
--Tant mieux, tant mieux; car il n'est pas temps... Ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est-y donc possible!--reprit mademoiselle de Maran en levant les mains au ciel.
--Vous semblez préoccupée, madame... Je vous laisse,--lui dis-je.
--Je semble préoccupée... je le crois bien, il y a de quoi, vous n'en saurez que trop tôt la raison.
--Cette lettre peut donc m'intéresser, madame?
--Vous intéresser? vous intéresser... plus que vous ne le pensez. Hélas! vous m'en voyez tout abasourdie... toute je ne sais comment, de cette nouvelle! Mais je ne puis encore y croire... non, non; n'est-ce pas que vous êtes incapable de cela?
--Mais de quoi, madame? sont-ce de nouvelles inquiétudes que vous voulez me donner! De grâce, expliquez-vous.
--Que je m'explique! est-ce que c'est possible en l'absence de votre mari? Il faut l'attendre... Et encore je ne sais si j'oserai... Dites donc, est-ce qu'il est toujours violent comme on dit qu'il était avant son mariage? C'est qu'alors il faudrait de fameux ménagements.
Je regardai fermement ma tante.
--J'aurais été bien étonnée, madame, que votre arrivée ne fût pas signalée par quelque triste événement... Je suis résignée à tout, et je mets ma confiance dans le cœur de mon mari.
--Ah bien alors, puisqu'il en est ainsi, tant mieux! je n'aurai pas à prendre de grandes précautions oratoires: vous avez raison de placer votre confiance dans le cœur de votre mari, ça répond à tout... Vous avez là une ingénieuse idée... C'est égal, défiez-vous toujours de son premier mouvement, et tâchez de n'être pas seule: car, hélas! pauvre chère enfant, je suis bien faible, bien vieille, et je ne pourrais pas vous défendre.
--Me défendre... et contre qui?
--Contre votre mari... car, malgré moi, je pense toujours que le prince Kserniki a souvent battu comme plâtre la belle princesse Ksernika, sa femme, pour bien moins que ça, ma foi!
--Je vois avec plaisir, madame, à ces exagérations, que vous voulez faire une triste plaisanterie.
--Une plaisanterie? Dieu m'en garde!... Vous ne verrez que trop que rien n'est plus sérieux; tout ce que je puis, tout ce que je dois faire, comme grand'-parente, c'est de m'interposer si les choses allaient trop loin.
Je connaissais trop ma tante pour espérer de la faire s'expliquer et de mettre un terme à ses mystérieuses réticences; je lui répondis donc avec un sang-froid qui la contraria extrêmement:
--Veuillez m'excuser si je vous quitte, madame; je voudrais aller m'habiller pour dîner.
--Allez, allez, chère petite, et faites-vous le plus jolie possible; ça désarme quelquefois les plus furieux: la belle princesse Ksernika s'y connaissait, et elle n'y manquait jamais. Elle s'attifait toujours à ravir pour conjurer l'orage conjugal, elle arrivait toujours triomphante et pimpante; aussi gagnait-elle à ses beaux atours, de n'avoir jamais qu'un membre cassé à la fois par ce cher et bon prince.
Je sortis sans entendre la suite des odieuses plaisanteries de mademoiselle de Maran; je montai chez moi pour attendre Gontran.
A son retour de la chasse il vint me trouver, ainsi que je l'en avais fait prier.
Je fus frappée de son air radieux, épanoui, lui que j'avais vu depuis plusieurs jours si pensif et si triste.
En entrant chez moi il m'embrassa tendrement et me dit:
--Pardon, mille pardons, ma chère Mathilde, de vous avoir peut-être inquiétée; mais je me suis laissé aller, comme un enfant, au plaisir de la chasse, et, comme toujours, j'ai compté sur votre indulgence.
Les excuses de mon mari me surprenaient: depuis longtemps il ne m'en faisait plus.
--Je suis ravie,--lui dis-je,--que cette chasse ait été heureuse; vous semblez moins soucieux que ces jours passés.
--Mon Dieu, rien de plus simple; vous le savez, souvent les plus petites causes ont de grands effets. Ce matin, en m'en allant sur mon poney, j'étais de mauvaise humeur, je commençai la chasse machinalement, sans plaisir; le ciel était voilé de brouillard. Tout à coup un brillant rayon de soleil perce les nuages, la nature semble s'illuminer, resplendir: je ne sais pourquoi je fis comme la nature; mais, j'étais morose, et je devins tout à coup heureux et gai... heureux et gai comme à vingt ans, ou mieux... heureux et gai comme le jour où vous m'avez dit: Je vous aime. Voyons... regardez-moi,--me dit Gontran avec charme,--regardez-moi et comparez, madame, si vous avez, comme moi, conservé un souvenir immortel de ce beau jour.
Cela était vrai, de la vie je n'avais vu à mon mari une physionomie à la fois plus riante et plus indiciblement heureuse.
--En effet...--lui dis-je sans pouvoir cacher ma surprise,--votre figure respire le bonheur et me rappelle bien de beaux jours...
--Oh! oui,--reprit-il avec expansion,--mon bonheur est immense, il resplendit autour de moi et malgré moi... Il s'agirait, je crois, de ma vie, que je ne pourrais cacher combien je suis heureux!
--Béni soit donc ce rayon de soleil, mon ami, puisqu'il a eu le pouvoir de vous changer ainsi.
Gontran me regarda en souriant.
--Oh! il faut tout vous avouer; ce n'est pas seulement ce rayon de soleil qui m'a changé, il y a eu aussi, pour ainsi dire, un rayon de soleil moral qui est venu dissiper les ténèbres de mon esprit. Ai-je besoin de vous apprendre, bon ange chéri, que c'est votre pensée adorée qui a opéré ce prodige?
--Vraiment, Gontran? Mon Dieu! et comment cela?
--Je me suis demandé pourquoi ma sombre tristesse contrastait ainsi avec le brillant éclat de la nature... Je me suis demandé si je n'avais pas tout ce qui rend l'existence adorable, si je ne devais pas tout cela à une femme bien-aimée, la plus belle, la meilleure, la plus généreuse de toutes celles qui se soient jamais dévouées au bonheur d'un homme: ce n'est pas tout, me suis-je dit, un nouveau gage d'amour, un nouveau lien ne va-t-il pas nous unir plus étroitement encore? Et je suis sombre, et je suis triste! et je ne jouis pas avec délices de chaque instant de cette vie. Alors, Mathilde, il m'a semblé que je sortais d'un mauvais songe.
--Oh! Gontran... Gontran... dites-vous vrai? mon Dieu!
--Oh! oui, je dis vrai... le bonheur rend si confiant, si sincère... Une fois dans cette bonne voie que la pensée m'avait offerte, Mathilde, je n'ai pas craint de rechercher la cause première de cette sotte mauvaise humeur où j'étais retombé depuis quelques jours... Encore une petite cause, vous l'avouerai-je? oui, j'aurai ce courage. J'ai été assez sot pour ressentir un profond dépit des railleries de votre cousine! Oui, comme un écolier, comme un provincial, je lui avais gardé rancune de s'être moquée de mes déclarations; j'avais vu là une terrible atteinte, non pas à mon amour... vous le préservez, mais à mon amour-propre... Heureusement, en songeant à Mathilde, au petit ange qu'elle promet à notre doux avenir, j'ai chassé ces mauvaises pensées, et je lui reviens plus repentant et, ce qui vaut mieux, plus tendre, plus épris, plus passionné que jamais...--Et mon mari me baisa les mains avec une grâce enchanteresse.
Je croyais rêver.
Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Quel revirement subit dans l'esprit de Gontran avait opéré ce changement? Ses paroles me semblaient naturelles, sincères, il invoquait la pensée de notre enfant avec une émotion si sérieuse, que je ne pouvais supposer qu'il me mentît: et puis quel eût été son but?
Ce bonheur inespéré, joint aux émotions si diverses de la journée, me bouleversa tellement que je tombai dans un fauteuil comme affaissée sur moi-même.
Je mis mon front dans mes deux mains pour recueillir mes idées. Après un moment de silence, je dis à Gontran:
--Pardon à mon tour, mon ami, si je ne réponds pas mieux à toutes vos ravissantes bontés; mais, quoique bien douce, ma surprise est si profonde, que je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ma reconnaissance.
J'étais dans un embarras extrême; je croyais à la sincérité du retour de mon mari, je ne savais si je devais ou non lui faire part de mon entretien avec Ursule, de ses cruels aveux et de l'espèce de défi qu'elle m'avait jeté au sujet de Gontran.
Pour tâcher de pressentir mon mari, je lui dis:
--A propos, M. Sécherin est parti ce matin; le savez-vous, mon ami?
--Je le savais. Pourquoi sa femme ne l'a-t-elle pas accompagné? c'était pour elle une excellente occasion de remplir sa promesse,--me dit Gontran du ton le plus naturel.--Elle aurait dû agir ainsi,--ajouta-t-il d'un ton de reproche,--par égard pour vous, puisque je lui avais confié que votre tranquillité dépendait presque de son départ.
--Peut-être,--dis-je en tâchant de sourire pour cacher mon émotion,--peut-être se repent-elle de s'être montrée si cruelle pour vous et d'avoir repoussé vos soins, peut-être ce dédain de sa part était-il affecté.
--Oh! alors tant pis pour elle,--me dit gaiement Gontran;--elle a laissé passer le quart d'heure du diable, comme on dit...--Maintenant il est trop tard; mon ange gardien est avec moi, et il a trop de beauté et trop de bonté pour ne pas me préserver et me défendre de tous les maléfices.
--Vous êtes maintenant bien rassuré, mon ami,--dis-je en continuant de sourire;--mais ma cousine est bien adroite, bien séduisante, et votre pauvre Mathilde...
--Oh! ma pauvre Mathilde,--me dit Gontran avec un accent rempli de tendresse,--ma pauvre Mathilde est une petite moqueuse... Au lieu de prendre cet air humble et résigné, elle doit s'apercevoir qu'elle est, de ce moment, ma souveraine maîtresse. Tenez, entre nous, je lui crois, à cette pauvre Mathilde, des intelligences surnaturelles avec je ne sais quels bons génies invisibles, qui d'un souffle changent l'orage en calme, la tristesse en joie douce et sereine: elle leur a fait un signe, et mon âme a été inondée de félicité... Ma pauvre Mathilde me rappelle enfin ces fées qui cachent longtemps leur pouvoir pour le révéler un jour dans toute sa majesté; et j'aurais peur d'être désormais par trop son esclave, si ce n'était régner... que de lui obéir... Mais je vous laisse... mon bel ange gardien; faites-vous jolie, bien jolie, pour que nous puissions nous dire d'un coup d'œil en regardant votre cousine: Cette pauvre Ursule!
Gontran, me baisant au front, me quitta, et me laissa dans une sorte d'enchantement.
CHAPITRE VIII.
LES BRUITS DU MONDE.
Maintenant que je réfléchis de sang-froid à ces paroles de mon mari, je ne comprends pas comment je pus croire à leur sincérité; comment ce brusque et tendre retour de Gontran, si étrangement, si fabuleusement motivé, n'éveilla pas mes soupçons.
Mais alors j'ignorais encore que les protestations les plus passionnées servent souvent de voile à la perfidie, à la trahison. Et puis j'étais si malheureuse, j'avais tant besoin de trouver un bon sentiment chez mon mari, que je me laissai aller aveuglément à ce bonheur inespéré. Je comptais d'ailleurs sur ma sagacité, sur ma pénétration, pour découvrir les véritables intentions d'Ursule.
Le dîner fut très-gai. Mademoiselle de Maran ne dit pas un mot qui eût trait aux menaces détournées qu'elle m'avait faites. Ursule me combla de prévenances.
De son côté Gontran m'entoura de soins si marqués, si affectueux, que plusieurs fois ma tante l'en plaisanta.
A la fin du repas ma cousine me dit avec une expression de regret:
--Ah! que tu es heureuse de passer l'automne et une partie de l'hiver à la campagne... toi!
--Eh bien!--reprit mademoiselle de Maran,--il me semble que c'est un bonheur que vous partagez, ma chère; est-ce que cet excellent M. Sécherin n'est pas le plus heureux des hommes de vous voir et de vous savoir ici, jusqu'à la fin des siècles? Est-ce qu'il n'a pas pris le soin complaisant de vous y amener lui-même, s'il vous plaît?
--Sans doute, madame,--reprit Ursule,--mais on ne fait pas toujours ce qu'on désire; aussitôt après son retour ici, retour que je viens de hâter en lui écrivant tantôt, mon mari sera obligé de partir pour Paris, et, naturellement, je l'y accompagnerai.
--Ah! mon Dieu,--s'écria ma tante,--mais c'est du fruit nouveau, cela! Avant son départ il disait qu'il pouvait rester ici jusqu'au mois de janvier, que vous ne reviendriez à Paris qu'avec Mathilde et Gontran?
--Oui, madame, mais un de ses correspondants de Paris, dont j'ai reçu tantôt une lettre, car j'ouvre les lettres de mon mari en son absence,--dit Ursule en souriant,--lui annonce qu'il est indispensable qu'il se rende à Paris pour la fondation de la maison de banque à laquelle M. Sécherin s'est associé comme il vous l'a dit; aussi, ma bonne Mathilde, je n'ai plus que quatre ou cinq jours à passer avec toi: et même, une fois à Paris, nos sociétés seront si différentes... Moi... modeste femme de banquier... toi, la brillante vicomtesse de Lancry, nous nous verrons donc bien rarement: ce sera presque une séparation.
--Mais vous deviez habiter ensemble à Paris pour continuer ce modèle des ménages unis et confondus,--s'écria mademoiselle de Maran.--Toutes ces belles résolutions sont donc changées?
--C'étaient malheureusement de ces rêves de pensionnaires, impossibles à réaliser, madame,--dit Ursule en souriant.--Quoique, pour ma part, je regrette beaucoup de renoncer à cette espérance... je m'y résigne.
--Et puis avouez un peu, ma cousine,--dit gaiement mon mari,--que le tableau que je vous ai fait du seul appartement dont nous pouvons disposer pour vous ne vous a pas séduite?
--Vous êtes très-injuste, mon cher cousin: nous nous serions accommodés de bien moins encore, pour avoir le plaisir de ne pas quitter cette chère Mathilde; mais le faubourg Saint-Honoré est si loin du centre des affaires, que mon mari ne pourrait s'y fixer...
Le dîner était terminé, je me levai.
Gontran donna le bras à mademoiselle de Maran et passa devant moi et Ursule.
Celle-ci, au moment d'entrer dans le salon, me dit tout bas:
--Voilà comme je me venge... Êtes-vous contente?...
Lorsque les gens eurent servi le café, mademoiselle de Maran prit un air grave, solennel, et dit:
--Maintenant, nous sommes seuls et en famille, nous pouvons parler à cœur ouvert.
En disant ces mots elle tira de sa poche les lettres qu'elle avait reçues de Paris le matin, en me jetant un regard d'ironie et de méchanceté.
--Que voulez-vous dire, madame?--dit Gontran.
--Vous allez le savoir: mais d'abord il faut me promettre d'être calme, de ne pas vous laisser entraîner à un premier mouvement... Mais, j'y pense, Ursule, allez donc voir s'il n'est resté personne dans la salle à manger.
Ursule se leva, ouvrit la porte, regarda et revint.
--Il n'y a personne, madame.
--Mais encore, à quoi bon toutes ces précautions?--reprit Gontran.
--Bonaparte a dit qu'il fallait laver son linge sale en famille. Passez-moi l'expression en faveur de la pensée, qui est toute pleine de bon sens... Mais avant de commencer,--ajouta mademoiselle de Maran en se retournant vers Ursule,--il faut que je vous explique, chère petite, la contradiction apparente que vous remarquerez entre ce que je vais dire et ce que je vous ai appris.
--Comment cela, madame?
--J'étais convenue avec Mathilde de ne pas parler des horribles calomnies dont elle avait été victime, des affreux chagrins qui avaient empoisonné les premiers mois de son mariage... Je vous ai donc représenté votre cousine, jusqu'ici, comme la plus adorablement heureuse des créatures; hélas! il n'en était rien, mais rien du tout: vous allez bien le voir, et apprendre qu'au contraire, depuis qu'elle est mariée, à part quelques petits quartiers de lune de miel, la vie de notre pauvre Mathilde n'a été qu'une longue torture... et que ce n'est rien encore auprès de ce que le sort lui réserve...
A mesure que mademoiselle de Maran me parlait, Ursule me regardait avec une surprise croissante; si je n'avais pas été si souvent trompée par son hypocrisie, j'aurais presque dit qu'elle me regardait avec intérêt.
--Mais, madame, encore une fois, de quoi s'agit-il?--demanda Gontran avec impatience.
--Mon pauvre Gontran,--lui dit-elle,--vous ne saurez cela que trop tôt... car ça vous regarde au premier chef; et trop tard, car je crois bien que le mal est sans remède; mais, d'abord, il faut que vous me donniez votre parole de gentilhomme de ne croire tout au plus que la moitié de ce que je vous dirai, et de faire la part des circonstances et des mauvaises langues: après tout, c'est moi qui ai élevé votre femme; et, pour moi comme pour elle, il ne faut pas trop vous hâter de la juger défavorablement sur les apparences. Voyez-vous, nous pèserons bien sincèrement le pour et le contre; et puis après, n'est-ce pas? nous prendrons une résolution.
Il m'était impossible de prévoir où mademoiselle de Maran voulait en venir. J'avais une telle confiance dans moi-même, que je n'étais nullement inquiète, bien que je m'attendisse à quelque méchanceté.
--Puisqu'il s'agit de moi, madame,--lui dis-je,--je vous demande en grâce d'abréger ces préliminaires et d'arriver au fait.
--Allons, allons, voilà une généreuse impatience qui me rassure et qui est de bon augure. Eh bien donc, monsieur de Lancry, savez-vous quel est le bruit ou plutôt, ce qui est bien plus grave... quelle est la conviction des personnes de notre société que la révolution n'a pas chassées de Paris?
--Non, madame...
--Eh bien... l'on est persuadé... l'on sait qu'avant d'aller à Rouvray, chez sa cousine, votre femme a été en catimini passer une nuit dans une maison de campagne de M. Lugarto, et que ce bel Alcandre à étoiles d'or en champ d'argent s'y trouvait seul bien entendu: ce qui peut joliment passer pour un tête-à-tête nocturne...
Mademoiselle de Maran, en disant ces mots, me lança un regard de vipère.
Je pâlis.
--Eh bien!... eh bien!--s'écria-t-elle,--voyez donc cette pauvre chère petite, comme la voilà déjà toute bouleversée!... Ah! mon Dieu! que je m'en veux donc d'avoir parlé maintenant!... Mais aussi elle semblait si sûre d'elle-même! Ursule, donnez-lui donc vite des sels, voilà mon flacon.
Ursule s'approcha de moi avec un air de commisération protectrice et triomphante: je la repoussai doucement, en lui disant que je n'avais besoin de rien.
Ce premier coup fut terrible, je n'y étais pas préparée, je restai muette.
Mon mari, qui un moment était devenu pourpre de colère ou de surprise, se remit, partit d'un grand éclat de rire et s'écria:
--Comment, mademoiselle de Maran... vous... vous donnez dans de pareilles histoires?... Je crois bien que cette pauvre Mathilde reste stupéfaite! Il y a de quoi, qui pourrait s'attendre à une pareille folie.
Je cherchais à la hâte le moyen de me disculper, en respectant le secret de Gontran s'il en était encore temps.
Mademoiselle de Maran parut très-étonnée de l'indifférence avec laquelle Gontran accueillait cette révélation.
Elle reprit:--Mais attendez donc avant que de rire, mauvais garçon, que je vous complète au moins les faits qu'on me dénonce. On dit donc que votre femme a passé la nuit dans la maison de ce Lugarto. Maintenant les uns assurent et croient que c'était volontairement et par amour... Ce qui me semble hasardé, car ça ferait supposer que ma chère nièce est une indigne créature. Les autres prétendent, au contraire, que la pauvre chère petite s'y était rendue, en tout bien, en tout honneur, pour racheter à Dieu sait quel prix un papier qui pouvait vous diffamer, mon cher Gontran. Là-dessus, remarquez bien, mes enfants, que je suis dans tout cela et de tout cela ni plus ni moins innocente que la nymphe Écho...
Je ne pouvais plus en douter, M. Lugarto avait tenu parole: pour se venger, il avait écrit à mademoiselle de Maran ou à quelque personne de sa connaissance plusieurs versions de cette nuit fatale qui devaient ou me perdre de réputation ou déshonorer Gontran.
Le faux et le vrai étaient si perfidement combinés et confondus dans cette horrible calomnie, que le monde, par indifférence on par méchanceté, devait tout admettre sans examen.
J'osais à peine jeter les yeux sur Gontran, je m'attendais à une explosion terrible de sa part; ma stupeur égala le désappointement de mademoiselle de Maran.
Mon mari, après avoir surmonté de nouveau une légère émotion, reprit avec le plus grand sang-froid, en haussant les épaules:
--Maintenant, madame, ce ne sont plus même des calomnies, ce sont des folies; et, en vérité, les temps où nous vivons sont bien graves pour qu'on puisse s'amuser à propager de si stupides niaiseries.
--Comment!...--s'écria ma tante,--c'est ainsi que vous prenez cela? Peste soit de votre philosophie!
--On serait philosophe à trop bon marché, madame, si l'on méritait ce titre parce qu'on méprise de vains bruits qui n'ont pas même la consistance d'une calomnie... Mathilde ne doit pas s'inquiéter de ces sottises; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances grâce auxquelles le nom de M. Lugarto a pu être malheureusement rapproché de celui de madame de Lancry. Cet homme a lâchement abusé d'une intimité que son amitié m'avait presque imposée, pour tâcher de nuire à la réputation de madame de Lancry. J'ai répondu à cette lâcheté comme je le devais, par un démenti et par une paire de soufflets en face de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donné un coup d'épée à M. Lugarto; le lendemain je suis parti pour l'Angleterre, où m'appelaient d'assez graves intérêts. Aussitôt après mon départ, Mathilde a quitté Paria pour venir chez sa cousine passer le temps de mon absence; j'ai été la rejoindre à mon retour de Londres, et je l'ai ramenée ici: voilà, madame, toute la vérité. Quant aux ridicules inventions dont on se donne la peine de vous faire part et sur lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le répète, cela ne vaut pas même un démenti; je n'y songerais même déjà plus, si Mathilde n'avait pas été assez enfant pour s'en attrister un instant. Mais elle est excusable; elle entre dans le monde, son âme pure et ingénue est naturellement impressionnable à des misères qui, plus tard, n'exciteront pas même son dégoût.--Puis, s'adressant à moi, Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux:
--Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous cause encore cette contrariété, mais, je l'espère, ce sera la dernière.
Je fus profondément touchée du langage simple et digne de Gontran.
Depuis le commencement de cet entretien, ma cousine semblait profondément absorbée; l'expression de sa figure avait complétement changé.
Mademoiselle de Maran, malgré son assurance, était déconcertée; elle regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tâcher de pénétrer la cause de l'indifférence ou de la modération de Gontran; modération qui m'étonnait moi-même autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait être justement blessé de certaines assertions de mademoiselle de Maran.
Après cette muette observation, qui dura quelques secondes, ma tante reprit d'un air de réflexion:
--Allons, Gontran... vous ne vous laissez pas déferrer, c'est déjà quelque chose; vous sentez bien que tout ce que je demande au monde, c'est de pouvoir ne pas croire un mot de ce qu'on m'écrit et d'y répondre par un fameux démenti; mais d'un autre côté, comme dit le proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Eh bien! voyons. Entre nous, qui peut avoir allumé cette atroce flambée de mauvais propos-là? Comment imaginer que des gens graves, sérieux, car ce sont des gens graves et sérieux qui m'écrivent, s'amusent à inventer l'histoire de la visite nocturne de Mathilde à M. de Lugarto, s'il n'y avait rien eu de vrai là dedans? Après tout, vous devez le savoir mieux que personne, mon garçon: 1º ce Lugarto a-t-il eu entre les mains de quoi vous déshonorer? 2º est-il capable, dans cette occurrence, de se dessaisir de ce susdit moyen de vous perdre, uniquement pour le plaisir de faire une action généreuse? Quant à moi, ça me paraîtrait joliment problématique, hypothétique, pour ne pas dire drôlatique, de la part d'une pareille espèce toujours grinchante et malfaisante.
L'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran la servait peut-être à son insu.
Il était impossible de toucher plus cruellement le vif des soupçons que devait avoir Gontran, au sujet de la reddition du faux, que M. Lugarto semblait lui avoir faite volontairement.
Quoique mon mari ne pût soulever cette question avec moi, puisqu'il me croyait dans une complète ignorance de cette funeste action, j'avais toujours remarqué qu'il entrevoyait quelque cause mystérieuse dans la restitution de M. Lugarto.
Mademoiselle de Maran était-elle instruite de tout? c'est ce que je ne savais pas encore. Néanmoins je m'attendais cette fois à un mouvement de colère de Gontran.
Je fus presque effrayée en le voyant écouter mademoiselle de Maran avec le même calme insouciant; il haussa les épaules, sourit en me regardant et répondit:
--Cela n'est plus ni une calomnie, ni une stupidité, cela tombe dans le roman, dans le surnaturel. Est-ce tout, madame? vos correspondants ne vous mandent-ils rien de plus? Ce serait dommage de s'arrêter en si bon chemin.
--Non, certainement, ça n'est pas tout!--s'écria ma tante, ne pouvant plus contenir sa rage,--je vous ai dit ce dont les gens les plus respectables étaient convaincus... maintenant je dois vous dire quels seront les effets de ces convictions... Ils vous seront joliment agréables, ces effets-là! Quoique vous criiez au roman et au surnaturel, vous et votre femme, vous aurez tout simplement l'inconvénient d'être partout montrés au doigt et de ne pas recevoir un salut sur dix que vous ferez. Ça vous étonne? Vous allez peut-être dire que c'est de la magie? rien de plus simple pourtant. Je vais vous démontrer cela, toujours d'après mon petit jugement... Ou l'on croira que votre femme a sacrifié son honneur pour sauver le vôtre, mon garçon, et vous passerez pour un misérable... ou bien l'on croira que votre femme a cédé à son goût pour Lugarto, et elle passera pour une indigne, sans compter que dans cette circonstance encore on vous regardera comme le dernier des hommes, vu que vous avez toléré ce goût-là, soit parce que vous deviez de l'argent à vilain homme, soit parce que votre femme vous ayant apporté toute sa fortune vous trouvez plus politique et plus économique de fermer les yeux.
--Vraiment, madame... on croit cela?--dit Gontran.
--Sans, doute, voilà ce que croient les bonnes gens, les gens inoffensifs, vos amis enfin...
--Et nos ennemis, madame?
--Ah, ah, ah, vos ennemis, c'est bien une autre affaire! Ils croient, eux, que vous et Mathilde vous vous entendez comme deux larrons en foire: «S'il n'y avait qu'un coupable dans le ménage,--disent ceux-là,--soit l'homme, soit la femme, il y aurait eu scission entre eux. Une honnête femme ne reste pas avec un homme déshonoré. Elle peut sacrifier son honneur pour sauver celui de son mari; mais une fois le sacrifice accompli, elle l'abandonne. Si elle reste avec lui, elle lui devient complice... D'un autre côté, un honnête homme ne reste pas avec une femme qui l'a outragé... S'il n'a pas de fortune, eh bien! il vit de privations plutôt que de laisser soupçonner qu'un honteux intérêt le retient auprès d'une épouse adultère...» Ainsi donc que concluront vos ennemis, ces langues assassines et vipérines, en vous voyant toujours si bien ensemble? Ils concluront que vous avez l'un pour l'autre toutes sortes d'abominables tolérances.
--Enfin... enfin je devine tout maintenant!--m'écriai-je en interrompant mademoiselle de Maran. Votre haine vous a emportée trop loin, madame; vous vous êtes trahie malgré vous... Béni soit Dieu qui nous dévoile ainsi les inimitiés qui nous poursuivent!...
--Comment... comment... Elle est folle, cette petite...--dit mademoiselle de Maran.
--Gontran... Gontran... je me demandais pourquoi celle qui est pourtant la sœur de mon père était venue ici... Elle vous l'apprend... Oui... madame... maintenant je comprends tout... Vous voulez par vos calomnies élever d'affreuses discussions entre nous et nous désunir... En effet, madame, c'eût été un beau triomphe pour vous... Il y a une année à peine que nous sommes mariés! et une séparation perdait à jamais ou moi ou Gontran, car elle autorisait les bruits les plus odieux.
La contraction des sourcils de mademoiselle de Maran me prouva que j'avais frappé juste.
Elle se prit, selon son habitude, à rire aux éclats pour cacher sa colère:
--Ah!... ah!... ah!... qu'elle est donc amusante, cette chère petite, avec ses suppositions. Mais, folle que vous êtes, est-ce que je vous parle en mon nom? Je viens en bonne et loyale parente, s'il vous plaît, ne l'oubliez pas, vous dire: «Mes chers enfants, prenez garde, voici ce qu'on croit... Ce n'est pas un vain bruit, un caquet, un propos; ce sont les convictions de personnes sérieuses, graves, dont la parole a la plus grande autorité... Maintenant que le monde interprète ainsi votre conduite, puisqu'il est impossible de lui ôter cette créance... puisque vous êtes déshonorés sinon l'un et l'autre... du moins l'un ou l'autre... je viens en bonne et loyale parente vous...»
Gontran interrompit mademoiselle de Maran et lui dit:
--Il me semble, madame, que le monde aurait un moyen beaucoup plus simple et beaucoup plus naturel d'interpréter la persistance de l'attachement que moi et madame de Lancry continuons d'avoir l'un pour l'autre, ce serait de croire que nous vivons en honnêtes gens, que n'ayant rien à nous reprocher mutuellement, nous méprisons profondément tant d'atroces calomnies, et que nous avons trop de bon sens pour mettre notre bonheur à la merci de la première calomnie venue. Cette version aurait de plus l'avantage d'être la seule possible et vraie, ce qui n'est pas peu de chose, je crois. En résumé, madame, je ne partage pas pourtant la susceptibilité et la défiance de Mathilde. La pauvre enfant a déjà tant souffert des méchants, que dans son ressentiment un peu aveugle, elle a pu un moment vous confondre avec eux. Elle se trompe, je n'en doute pas. En nous parlant comme vous faites, vous cédez à l'intérêt que nous vous inspirons. Mettez donc le comble à vos bontés, conseillez-nous: que devons-nous faire pour convaincre nos amis qu'ils sont dupes d'une calomnie et pour prouver à nos ennemis qu'ils sont des infâmes?
--Mon beau neveu,--dit mademoiselle de Maran avec rage,--je ne conseille plus, l'heure est passée; mais je devine et je prédis... Écoutez-moi donc si vous êtes curieux du présent et de l'avenir. Dans votre joli petit ménage, l'un de vous est dupe et victime, l'autre est fripon et bourreau. Une rupture deviendra nécessaire entre vous, et cela plus prochainement que vous ne pensez, parce que la victime finira par se révolter... Mais cette rupture sera trop tardive, mes chers enfants. Le monde aura pris l'habitude de voir en vous deux complices... il continuera de vous mépriser... Cette séparation, qui aurait pu au moins sauver la réputation de l'un de vous deux, ne sera qu'un nouveau grief contre vous... On vous prendra pour deux coquins même trop scélérats pour pouvoir continuer de vivre ensemble... Cela vous paraît drôle... et j'ai l'air d'une lunatique... Eh bien!... vous viendrez me dire un jour si je me suis trompée... Un mot encore, et ne parlons plus de cela... Cette abominable révolution a tellement effarouché mes amis, que je ne voyais presque personne, et je ne savais presque rien de tout ceci. Sur quelques bruits qui m'en étaient pourtant revenus, je priai votre oncle M. de Versac et M. de Blancourt, deux de mes vieux amis, d'être aux aguets, de s'enquérir et de m'écrire ce qu'ils entendraient dire ou sauraient avoir été dit... Voici leurs lettres... lisez-les... vous verrez que je n'invente rien. Maintenant plus une parole à ce sujet... Faisons un wisth, si vous le voulez bien... Si Mathilde est trop fatiguée, nous ferons un mort avec vous, Ursule... Tout cela finit à merveille. Vous êtes content et résigné, mon beau neveu; tant mieux, j'en suis tout aise, tout épanouie; j'en piaffe, j'en triomphe: car dites donc, moi, qu'est-ce que je veux? votre bonheur. Eh bien! plus on vous méprise tous deux, plus vous êtes heureux... Ça me met joliment à même de travailler à votre félicité, n'est-ce pas? Là-dessus, sonnez et demandez des cartes...
Je remontai chez moi, laissant Ursule, mon mari et mademoiselle de Maran jouer au wisth.
Cette occupation leur permettait au moins de garder le silence après une scène si pénible.
CHAPITRE IX.
BONHEUR ET ESPOIR.
J'étais dans une extrême perplexité; je ne savais si le calme de Gontran était réel ou simulé. Je fus encore sur le point, malgré les recommandations de M. de Mortagne, de tout dire à mon mari au sujet de cette nuit fatale.
Mais je pensai que c'était peut-être en grande partie le désir de ne pas éveiller mes soupçons au sujet de ce malheureux faux qui avait rendu Gontran en apparence si indifférent aux attaques de mademoiselle de Maran. Connaissant l'infernale méchanceté de ma tante, je ne pouvais me dissimuler que nous avions beaucoup à redouter de la malveillance du monde.
La froideur glaciale avec laquelle on avait accueilli Gontran quelques mois auparavant semblait presque justifier les prévisions de mademoiselle de Maran. J'étais inquiète de savoir si Gontran viendrait chez moi avant de rentrer chez lui; je voulais lui dire combien j'étais contente de voir Ursule partir. J'attribuais cette résolution de ma cousine moins au sentiment généreux qu'à la crainte de me voir prévenir son mari de mes soupçons, ainsi que je l'en avais menacée, et d'éveiller ainsi sa défiance pour l'avenir. En cela je reconnus la justesse des conseils de madame de Richeville.
Sur les onze heures, Gontran frappa et entra chez moi.
J'interrogeai ses traits presque avec anxiété, tant je craignais de leur voir une expression menaçante.
Il n'en fut rien; il avait peut-être au contraire l'air plus tendre, plus affectueux encore.
--Ah! mon ami,--m'écriai-je,--que mademoiselle de Maran est donc méchante!... Venir ici dans le but si odieux d'exciter entre nous peut-être une rupture violente en nous rapportant les plus affreuses calomnies!
--Sans croire positivement comme vous que tel ait été le but du voyage de votre tante, je pense qu'elle s'ennuyait un peu de n'avoir personne à tourmenter, et que, sachant à peu près d'avance le contenu des lettres de mon oncle et de M. de Blancourt, elle était venue pour jeter entre nous ce brandon de discorde. Vous aviez raison, Mathilde, mademoiselle de Maran est plus méchante que je ne le pensais: désormais nous n'aurons aucun motif pour la voir.
--Ah! mon ami que vous êtes bon!... si vous saviez quel plaisir me fait cette promesse, j'ai toujours eu le pressentiment que nos chagrins viendraient de mademoiselle de Maran.
--Heureusement, dans cette circonstance, en voulant nous nuire elle nous a servis presque à son insu.
--Comment cela?
--J'ai lu les lettres de mon oncle et de M. de Blancourt; il est évident que les bruits les plus mensongers et les plus odieux circulent sur nous, la malignité a exploité des faits très-simples, et les a odieusement dénaturés; ainsi, parce que j'étais allé chercher en Angleterre des papiers qui pouvaient compromettre une tierce personne, on a dit que Lugarto avait en son pouvoir de quoi me déshonorer. Je ne veux pas non plus rechercher davantage ce qui a pu donner lieu à la fable absurde de cette nuit que vous auriez été passer dans la maison de Lugarto; je sais l'horreur qu'il vous inspirait; mais, tenez, je suis fou... c'est vous outrager que de s'appesantir un moment sur de pareilles infamies. Cette méchanceté de mademoiselle de Maran nous peut servir, en cela qu'elle nous apprend du moins ce que disent nos ennemis. Cette révélation doit surtout apporter quelques changements à nos projets; ainsi je serais d'avis, si toutefois vous y consentez, d'éloigner de beaucoup notre retour à Paris, de n'y revenir, je suppose, que dans un an ou quinze mois, et de rester ici jusque-là; les événements politiques seront un excellent prétexte à notre absence... Je connais Paris et le monde, dans six mois on ne s'occupera plus de nous; dans un an toutes ces misérables calomnies seront complétement oubliées... si, au contraire, nous arrivions à Paris dans quelques semaines, comme nous en avions le dessein, nous tomberions au milieu de ce déchaînement universel qui vous étonnerait moins, si vous connaissiez mieux le monde... Vous êtes belle, vertueuse... vous m'aimez, vous m'avez choisi; en voilà plus qu'il n'en faut pour exciter toutes les haines et toutes les jalousies qui ne manqueront pas d'exploiter ce qu'il peut y avoir de mystérieux dans mes relations passées avec Lugarto... Si j'étais seul, je mépriserais ces vains bruits, mais j'ai à répondre de votre bonheur, et je serais le plus coupable des hommes, si je n'agissais pas de façon à vous épargner de nouveaux chagrins, à vous qui avez déjà tant souffert pour moi... Ce qu'il y a de plus sage, de plus prudent, est donc de suspendre indéfiniment notre retour à Paris... Dites, Mathilde.. êtes-vous de mon avis? je vous en prie, répondez-moi.
--Eh! mon Dieu! le puis-je,--m'écriai-je dans un élan de joie impossible à décrire,--puis-je répondre lorsque mon cœur bat à se rompre de surprise et de bonheur! mon Dieu, mon Dieu! vous voulez donc me rendre folle aujourd'hui, Gontran? Dites? Oh! non, c'est trop de félicité en un jour. Retrouver votre tendresse, avoir la certitude de rester ici seule avec vous longtemps, longtemps, au lieu d'aller à Paris; encore une fois, Gontran, c'est trop... Je ne demandais pas tant... mon Dieu!
Et je ne pus m'empêcher de pleurer de bien douces larmes, cette fois.
Pauvre petite!--me dit Gontran.--Hélas! votre étonnement est un reproche cruel, et je ne le mérite que trop, cela est vrai pourtant; je vous ai assez déshabituée du bonheur pour que vous pleuriez des larmes de ravissement inespéré, en m'entendant vous dire que je vous aime et que nous resterons ici longtemps... Oh! tenez, cela est affreux... Quand je pense qu'un moment je t'ai méconnue; pauvre ange bien-aimé... D'où vient donc, qu'au lieu de jouir de la délicatesse exquise de ton esprit, de l'adorable bonté de ton âme, j'ai laissé mon cœur s'engourdir pendant que je me livrais à je ne sais quelle existence grossière, stupide et brutale? Est-ce un rêve? Est-ce une réalité? dites dites, mon bon ange gardien? Oh! oui, dites-moi bien que nous nous sommes endormis a Chantilly, que nous nous sommes réveillés à Maran...
--Oh! parlez ainsi, parlez encore de votre voix si douce et si charmante,--dis-je à mon mari en joignant mes deux mains avec une sorte d'extase.--Oh! parlez encore ainsi, vous ne savez pas combien ces bonnes et tendres paroles me font de bien; quel baume salutaire elles répandent en moi... Oh! Gontran... il me semble que notre enfant en a doucement tressailli; oui, oui, joie et douleur, ce pauvre petit être partagera tout, ressentira tout désormais... Aussi, merci à genoux pour lui et pour moi, mon tendre ami, merci à genoux du bonheur que vous nous causez....
* * * * *
Je passai les jours qui suivirent cette conversation avec Gontran dans un enchantement continuel; il était impossible d'être plus tendre, plus attentif, plus prévenant que ne l'était mon mari.
Mademoiselle de Maran, voyant ses méchants projets presque complétement avortés, ne dissimulait pas son mécontentement et parlait de son prochain départ, feignant d'être plus rassurée par les dernières nouvelles de Paris.
Ursule attendait son mari d'un moment à l'autre.
Ainsi qu'elle me l'avait promis, elle lui avait écrit pour lui demander d'aller à Paris avec lui au lieu de rester à Maran, comme cela avait été d'abord convenu entre eux.
Depuis le jour où elle avait entendu mademoiselle de Maran parler des calomnies que nous avions à redouter, je remarquai un singulier changement dans les manières de ma cousine envers moi et Gontran. Avec mon mari, elle était de plus en plus moqueuse, ironique, altière; avec moi, dans les rares occasions où nous nous trouvions seules, elle était gênée, confuse, elle me regardait parfois avec une expression d'intérêt que je ne pouvais comprendre; souvent je vis qu'elle était sur le point de me parler avec abandon comme si elle eût eu un secret à me confier, et puis elle s'arrêtait tout à coup. D'ailleurs j'évitais autant que possible de me trouver seule avec elle.
Je passais mes matinées avec Gontran.
Après déjeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant lesquelles on échangeait quelques rares paroles; nous dînions, et le wisth de mademoiselle de Maran occupait la soirée. Maintenant que le passé m'a éclairée, je me souviens de bien des choses que je remarquais alors à peine parce que je ne pouvais m'en expliquer la portée.
Ainsi, quoique mon mari me témoignât toujours la plus parfaite tendresse depuis ce jour où il était revenu si brusquement à moi, il semblait profondément rêveur, préoccupé.
Quelquefois il avait des distractions inouïes, d'autres fois il me semblait sous l'impression d'un étonnement extraordinaire, presque douloureux, comme s'il eût en vain cherché le mot d'un cruel et étrange mystère.
Ses élans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant étonnée, ne reparurent plus. Souvent même je vis ses traits obscurcis par une expression de tristesse amère.
Je lui en témoignai ma surprise, il me répondit avec douceur:
--C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causés.
Quoique ces symptômes eussent dû me paraître singuliers, je ne m'en inquiétais pas; Gontran était rempli de soins et de bonté pour moi, il me parlait de plus en plus de la nécessité de rester à Maran pendant au moins une année, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier que par une économie que notre nouvel avenir rendait nécessaire.
Je le répète, je ne pouvais donc pas m'effrayer des singulières préoccupations de Gontran, j'aurais craint de l'impatienter par mes questions à ce sujet.
Sans doute avertie par son instinct qui la portait à aimer mes ennemis, mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre affection; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades à pied.
Ma tante avait d'abord évidemment cru que Gontran s'occupait d'Ursule; ses plaisanteries perfides à M. Sécherin me l'avaient prouvé, mais les marques d'intérêt que me témoignait Gontran et la froideur que lui marquait Ursule semblaient dérouter ses soupçons.
Ursule se promenait presque tous les matins dans le parc, Gontran avait choisi cette heure pour faire de la musique avec moi comme autrefois.
Enfin, sauf l'ennui d'avoir auprès de nous deux personnes que je me savais hostiles, jamais, depuis mes beaux jours de Chantilly, je n'avais été plus complétement heureuse.
Cet état de contrainte allait cependant cesser, j'allais me retrouver seule avec Gontran et notre amour.
La dernière lettre qu'Ursule avait reçue de M. Sécherin, à qui elle écrivait régulièrement tous les deux jours, lui annonçait son arrivée pour le 13 décembre.
Je n'oublierai jamais cette date.
Ce jour est venu.
Quoique M. Sécherin fût ordinairement très-exact à répondre à sa femme, celle-ci n'avait pas reçu de lettre de lui depuis trois jours.
Elle n'était nullement inquiète de ce silence, elle y voyait, au contraire, une nouvelle preuve de l'arrivée de son mari, qui l'aurait nécessairement avertie dans le cas où ses projets eussent été changés.
J'allai me mettre à mon piano avec Gontran.
Blondeau vint me demander si je pouvais recevoir Ursule.
Mon mari prévint un refus que j'allais faire en me disant:
--Elle part aujourd'hui, c'est une formalité de simple politesse; recevez-la, je reviendrai tout à l'heure.
Quoique cette entrevue dût m'être extrêmement désagréable, je n'hésitai pas à suivre le conseil de mon mari.
Ursule entra.
Nous restâmes seules.
CHAPITRE X.
REPENTIR.
Ursule était triste et grave.
--Après ce qui s'est passé entre nous,--me dit-elle,--je n'ai pas cru devoir partir sans vous revoir et sans vous entretenir un moment... Mon mari arrive ce matin, dans une heure peut-être une dernière explication serait impossible.
--Une explication... à quoi bon? Elle est inutile.
--Peut-être pour vous,--me dit Ursule,--vous n'avez rien à vous reprocher à mon égard... tandis que moi, je vous l'avoue sans honte, j'ai eu de grands torts envers vous...
Je regardai Ursule avec défiance, je m'attendais de sa part à quelque retour, non de sentiment, mais d'hypocrisie.
Mais j'avais été tant de fois sa dupe, que je ne craignais plus d'être faible et confiante comme par le passé.
Pourtant une chose m'étonnait: ma cousine n'affectait plus le ton mélancolique et plaintif qu'elle employait ordinairement comme l'une de ses séductions les plus irrésistibles. Son abord était froid et calme.
--Vous avez en effet eu des torts envers moi,--lui dis-je;--au moment de nous quitter, je ne vous les aurais pas rappelés: toute liaison, toute amitié est rompue entre nous; nous resterons désormais étrangères l'une à l'autre. Peut-être un jour oublierai-je le mal que vous m'avez fait.
--Ne vous méprenez pas sur les motifs de cette dernière entrevue,--me dit Ursule,--je ne viens pas vous demander d'oublier mes aveux sur l'envie que vous m'aviez de tout temps inspirée, ni sur les instincts d'aversion qui en avaient été la suite.
--Alors, pourquoi cet entretien?
--Écoutez-moi, Mathilde, déjà vous m'avez vue sous des faces bien différentes: un jour, femme éplorée, gémissante, incomprise, comme vous dites... l'autre jour, femme altière, ironique, insolemment coquette, et affichant les théories les plus cyniques; aujourd'hui, descendant à flatter les goûte vulgaires de mon mari, et le rendant, après tout, heureux comme il peut et comme il veut l'être... demain, le trompant sans remords et usant de l'hypocrisie la plus perfide pour le détacher de sa mère qui me détestait... Eh bien! ces aspects déjà si divers de mon caractère ne sont encore rien auprès des mystères de mon âme, car je réunis en moi bien des contrastes, Mathilde... ainsi j'ai un besoin immodéré de luxe, d'éclat et d'élégance; cette passion de briller est poussée chez moi à un tel point, que, je l'avoue à ma honte, j'aurais épousé le vieillard le plus repoussant pour la satisfaire... Eh bien, j'ai pourtant la courageuse patience d'aller m'enterrer en province dans une vie misérable et bourgeoise pour donner à mon mari le temps d'augmenter sa fortune et de me mettre à même de mener à Paris l'existence somptueuse que j'ai toujours rêvée, et pour laquelle j'aurais été capable de tout sacrifier. J'aime à dominer impérieusement, et il y a des dominations despotiques presque brutales que j'adorerais. Je suis fausse, dissimulée par nature et par calcul, et quelquefois j'ai des accès de franchise insensée. En un mot, je suis à la fois capable de beaucoup de mal et quelquefois de beaucoup de bien. Oh! ne souriez pas d'un air incrédule et méprisant, Mathilde... oui, de beaucoup de bien... dans ce moment même, je puis vous en donner une preuve; sans doute, ce bien est mélangé de mal comme tout ce qui ressort de l'humanité... Mais je crois pourtant que le bien domine, vous allez en juger... Il y a huit jours, nous eûmes ensemble un long entretien où je vous avouai la jalousie que vous m'aviez toujours inspirée; oui, je vous enviais profondément; jeune, belle, riche, spirituelle, donnant une grâce irrésistible à la vertu et à la dignité, séduisant enfin par des qualités qui ordinairement imposent... mais n'attirent pas... Je ne voyais rien de plus parfait que vous.
--Ces flatteries...
--Oh! ce ne sont pas des flatteries, Mathilde... j'ai été témoin de votre puissance de séduction... pour plaire à une pauvre vieille bourgeoise provinciale, je vous ni vue faire plus de frais et de frais charmants qu'il n'en faudrait pour tourner la tête de vingt élégants; car vous avez, chose inestimable, la coquetterie de la vertu comme tant d'autres femmes ont la coquetterie du vice... Enfin, vous réunissiez alors, comme vous réunissez encore tous les avantages qui me manquent; seulement, il y a huit jours, Mathilde, je vous enviais ces avantages, parce que je croyais que vous leur deviez un insolent bonheur... mais, aujourd'hui...
--Eh bien... aujourd'hui,--dis-je à Ursule en voyant son hésitation.
--Aujourd'hui, je vous sais malheureuse... Oui, je vous sais la plus malheureuse des femmes, et je n'ai plus le courage de vous envier ces rares et brillantes qualités... c'est encore un contraste que vous expliquerez comme vous le pourrez.
--Votre pénétration habituelle est en défaut,--dis-je à Ursule,--car justement depuis huit jours, depuis que je vous semble si digne de pitié, je n'ai jamais été plus heureuse,--et j'ajoutai avec orgueil:--Jamais mon mari ne s'est montré pour moi plus prévenant et plus tendre...
--Nous parlerons plus tard de ces prévenances et de ces tendresses,--me dit Ursule avec un singulier regard.--Parlons d'abord de la cause qui a changé ma haine et ma jalousie en pitié... Si vous me le permettiez, je dirais en intérêt.. Mademoiselle de Maran, je ne sais dans quel but, dans celui sans doute d'exciter davantage mon envie, s'est plu à exagérer encore votre bonheur à mes yeux jusqu'au jour où elle vous a appris devant moi les calomnies dont vous êtes victime; tout en faisant la part de sa méchanceté, je suis restée convaincue d'une chose, c'est que vous êtes la plus honnête, la plus noble femme qu'il y ait eu au monde, et que pourtant votre réputation est sinon perdue, du moins à tout jamais compromise!
--Vous vous trompez... la vérité finit par se faire jour...
--Hélas! Mathilde, ne vous abusez pas, le faux et le vrai sont malheureusement si mélangés dans les événements qui ont motivé les injustes jugements du monde, qu'il sera bien difficile de les combattre. Dans le doute, la société ne s'abstient pas, elle condamne; aussi, je vous le répète, maintenant je me vois trop cruellement vengée des avantages que je vous enviais.
J'étais indignée de l'espèce de commisération qu'affectait Ursule; ses louanges me révoltaient; quoique ce qu'elle me disait sur ma réputation n'eût, hélas! que trop de vraisemblance, je ne voulais pas en convenir devant elle.
--Je conçois,--dis-je à ma cousine,--que vous ayez grand besoin de croire à cette singulière répartition de la justice humaine, qui flétrirait les honnêtes femmes! Mais ne vous hâtez pas de triompher; quoique vous espériez le contraire, tôt ou tard chacun est jugé selon son mérite.. Dispensez-vous donc de me plaindre; quant à mes qualité, vous leur supposez une telle fin et une telle récompense que vos louanges sont autant de sarcasmes.
Ursule reprit avec un sang-froid imperturbable:
--C'est-justement parce que ces qualités sont si mal récompensées que je les loue sans restriction, croyez-le bien. Quant à vous les envier, je n'ai garde... j'en serais trop embarrassée,--ajouta-t-elle avec ce sourire qui lui était particulier.--Je n'ai pas vu le monde plus que vous,--reprit-elle;--mais, par réflexion, je le connais mieux que vous ne le connaîtrez jamais, quoi que vous disiez; je suis donc convaincue que votre réputation a subi une mortelle atteinte malgré votre éclatante vertu.
--Madame...
--Ne prenez pas cette redite pour un outrage, Mathilde... non... non... Et tenez,--reprit Ursule après un moment de silence,--vous me croyez la plus fausse, la plus menteuse des femmes; ainsi au lieu d'être touchée de ce que je vais vous dire, vous allez sans doute en être irritée, vous allez encore me traiter d'hypocrite: il n'importe; en ce moment, je parle pour moi et non pour vous... Eh bien! maintenant que je sais les affreux chagrins que vous avez ressentis, maintenant que je connais ceux qui vous attendent... eh bien! vrai... oh! bien vrai, Mathilde... je me suis repentie... profondément repentie du mal que je vous ai voulu... je n'ose dire... du mal que je vous ai fait.
En prononçant ces dernières paroles, la voix de ma cousine était émue, tremblante; sans ma défiance, j'aurais cru à ses remords; mais je savais Ursule si fausse, si comédienne, que je souris avec amertume, et je repoussai sa main qui cherchait la mienne.
--Mathilde... vous ne me croyez pas?
--Non, et vos larmes vont sans doute bientôt venir à votre aide pour me convaincre?
--Mes larmes?... non, Mathilde... non... cette fois je ne pleurerai pas... car ma douleur est si profonde, si sincère, que, pour vous y faire croire, je n'aurai pas besoin de larmes feintes.
Confondue du cynisme de cet aveu, je regardai ma cousine avec surprise.
Eh bien! oui... oui, je l'avoue... dussé-je passer pour stupide, pour folle; après tant de désillusions, après tant de déceptions, je fus émue, touchée malgré moi de l'expression de la physionomie d'Ursule et de l'indéfinissable douceur de son regard attendri.
Cette expression me frappa d'autant plus qu'elle ne ressemblait en rien aux affectations habituelles de ma cousine. Je crus, je crois encore qu'elle était alors sous l'influence d'un sentiment vrai.
Pourtant je voulus résister de toutes mes forces à cette sorte de fascination.
--Oh! vous êtes la plus dangereuse des femmes,--m'écriai-je;--laissez-moi! laissez-moi!... S'ils sont réels, vos regrets sont vains: ils n'atténuent en rien vos torts affreux envers moi; vous avez voulu détruire mon bonheur... Je n'ai pas été dupe de votre manége envers mon mari, et s'il n'avait pas pour vous le mép...
Le mot me paraissant trop dur, je voulus le retenir. Ursule l'acheva.
--Le mépris, voulez-vous dire, Mathilde?... dites, dites!... je puis... je dois tout entendre de vous maintenant...
--Eh bien! il n'a pas dépendu de vous que vous n'ayez séduit mon mari, que vous n'ayez porté le dernier coup à une femme qui ne vous a jamais voulu que du bien... et que vous trouvez déjà si malheureuse... si injustement malheureuse!... en admettant que votre intérêt soit sincère.
--Eh bien! oui... cela est vrai,--reprit Ursule,--oui, dans cet entretien où vous assistiez à mon insu, je savais parfaitement qu'au lieu d'éteindre la passion de votre mari je l'irritais encore, autant par mon indifférence affectée que par mes railleries et par mes dédains.
--La passion!--dis-je en haussant les épaules avec mépris...--lui, Gontran... une passion pour vous? dites donc le goût, le caprice passager.
--Je dis passion, Mathilde, parce qu'il s'agissait d'une passion... entendez-vous, parce qu'il s'agit d'une passion.
--Il s'agit d'une passion... maintenant vous osez le dire? maintenant.
--Ne croyez pas que je veuille en rien blesser votre amour-propre, je veux vous rendre un service, Mathilde, réparer en partie le mal que je vous ai fait, et, Dieu merci, il en est temps encore.
L'accent d'Ursule avait une telle autorité que, malgré moi, je l'écoutai en silence.
--Oui,--reprit-elle,--je savais irriter la passion de votre mari. Ce calcul de ma part doit vous rassurer sur ce que je ressentais pour lui, mais non sur ce qu'il ressentait.. sur ce qu'il ressent encore aujourd'hui pour moi.
--Oh! c'est indigne!--m'écriai-je,--quelle odieuse calomnie! ce sont donc là vos adieux? en partant, vous voulez me laisser au cœur un affreux soupçon!
--Mathilde, par pitié pour vous, permettez-moi d'achever, mon mari peut arriver d'un moment à l'autre et rendre cet entretien impossible...
--Par pitié pour moi?...
--Oui... oui... par pitié pour vous, malheureuse femme... Écoutez-moi, croyez-moi, je cède à un mouvement de générosité qui me consolera peut-être un jour de bien des mauvaises actions... écoutez-moi donc: si ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour l'avenir de votre enfant.
--Quoi! vous savez!...--m'écriai-je stupéfaite, car je n'avais confié ce secret qu'à Gontran.
--Oui, oui, je le sais,--reprit Ursule,--et cette raison surtout, en augmentant mes remords, m'a déterminée à agir comme je fais...
Après un moment d'hésitation, Ursule continua en baissant les yeux et d'une voix altérée:
--Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de cet entretien si vif que nous eûmes ensemble?
--Oui, oui... Eh bien!...--m'écriai-je avec angoisse, car mon cœur se serrait par je ne sais quel odieux pressentiment en songeant que mon mari avait dit à cette femme un secret que lui et moi seuls nous savions.
--Je ne veux pas récriminer,--reprit-elle avec une émotion croissante;--mais enfin, si dans cet entretien je vous avais crûment avoué l'envie que vous m'aviez toujours inspirée, Mathilde, vous avez été pour moi sans pitié, vous m'avez reproché la honte d'une liaison que je n'avouerai jamais... vous m'avez reproché mes perfidies, et puis enfin, alors je vous croyais la plus heureuse des femmes... alors, je vous le jure... j'ignorais encore ce que vous avez souffert: car, rappelez-vous-le bien, Mathilde, c'est le soir... seulement le soir de ce jour-là que, par mademoiselle de Maran, j'ai appris une partie de vos chagrins...
--Mais, au nom du ciel, parlez... parlez... Eh bien! après notre entretien, que s'est-il passé? Mais... oui... je me souviens, vous êtes allée vous promener dans la forêt..
--Mathilde... grâce... grâce... j'allais y retrouver votre mari; il m'attendait dans une maison de garde inhabitée, où il m'avait donné rendez-vous.
Cet aveu était si inattendu, si horrible, que d'abord je ne pus y croire.
Il s'agissait de ma dernière espérance.
Il s'agissait de croire que depuis huit jours la conduite de Gontran envers moi était un tissu de mensonges et de faussetés.
Il s'agissait de croire que la tendresse qu'il me témoignait n'était qu'une apparence pour cacher son intelligence avec Ursule.
Je ne pouvais, je ne voulais pas me rendre à cette odieuse vérité... hors de moi, je m'écriai:
--Vous calomniez Gontran; il a passé ce jour-là à la chasse, un de ses gens est venu me le dire de sa part.
--Eh! cet homme a dit ce que son maître lui avait ordonné de dire:
--Cela n'était pas vrai? cet homme mentait?
--Oui... oui... grâce... Mathilde... Égarée par l'aversion que je vous portais, voulant me venger de vous en vous enlevant votre mari... j'ai été coupable.
--Je vous dis que je ne vous crois pas... je vous dis que vous vous calomniez pour me porter un coup affreux.
--J'ai le courage de vous apprendre la vérité, Mathilde, si honteuse qu'elle soit pour moi, si pénible qu'elle soit pour vous.
--Mon Dieu... mon Dieu, vous l'entendez!--m'écriai-je en levant les mains au ciel.
--Grâce, Mathilde... car lorsque j'appris plus tard combien vous aviez été malheureuse, lorsque plus tard je sus par Gontran que vous étiez mère; pauvre malheureuse femme... que vous étiez mère! oh! cela, surtout cela m'a désarmée... j'ai eu horreur de ma faute, en songeant que j'avais cédé, non pas même à l'amour, mais à une basse haine, à un exécrable sentiment de vengeance...
--Mon Dieu... mon Dieu!--m'écriai-je dans un accès de désespoir inouï,--rendez-moi folle... folle! ou retirez-moi la vie... Je ne puis plus... je ne veux plus... souffrir davantage.
--Mathilde... Mathilde... pardon... je vous jure que je ne soupçonnais pas alors tous les droits que vous aviez à l'intérêt, à la plus tendre pitié... et puis il faut avoir le courage de tout vous dire... Eh bien! je ne soupçonnais pas alors l'odieuse indifférence de votre mari pour vous; non... je ne croyais pas que l'amour qu'il ressentait pour moi pût le rendre aussi faux, aussi injuste, aussi cruel qu'il devait l'être à votre égard, hélas! car vous ne savez pas ses projets...
--Mais, c'est épouvantable,--m'écriai-je,--elle a été au-devant du déshonneur, et elle vient accuser mon mari! Mais qu'est-ce donc que cette femme?... Qu'est-il donc lui-même?... Que suis-je moi-même?... Quelle est cette vie? Est-ce un rêve? Est-ce une horrible réalité? Et vous... vous qui êtes là devant moi, qui me regardez... qui que vous soyez... répondez... où suis-je? Quelle est la vérité? Quel est le mensonge? Comment! depuis huit jours la tendresse que me prodiguait Gontran, c'était un piége, une fausseté insultante! Mais à quoi bon cette feinte?... Puisque vous partiez... puisque vous allez partir! Oh! c'est un chaos dans lequel ma tête s'égare et se perd... je délire, mon Dieu! je délire!!... ayez pitié de moi... éclairez-moi... Ursule, voyez, suis-je assez humiliée?... Suis-je assez malheureuse? Tenez, me voilà à vos pieds, Ursule... à vos pieds.
--Au nom du ciel! relevez-vous, Mathilde... Maintenant, c'est moi... c'est moi qui vous demande grâce.
--Je vous pardonne, je vous pardonne... mais au moins dites-moi la vérité, toute la vérité, si affreuse qu'elle soit... Je suis mère, je ne m'appartiens plus; à force de douleur, je tuerais mon enfant; je vous dis que je ne veux plus souffrir, je ne le veux plus! si Gontran m'a aussi indignement trompée... tout espoir de le ramener à moi est à jamais perdu... Eh! bien! j'en prendrai mon parti... je ne le reverrai plus... je resterai seule ici; et quand j'aurai mon enfant, je pourrai être heureuse encore... Ainsi, Ursule, n'ayez aucune crainte... dites-moi tout... entendez-vous, absolument tout: votre franchise peut me sauver la vie... Parlez... Ursule.... parlez... une certitude... pour l'amour de Dieu... une certitude si affreuse qu'elle soit: mieux vaut la mort que l'agonie...
--Pauvre femme... pauvre malheureuse femme!...--dit Ursule, en cachant dans ses mains sa figure baignée de larmes.
--Oui, malheureuse, bien malheureuse... n'est-ce pas? Eh bien! vous ne pouvez plus m'envier maintenant... n'est-ce pas? me poursuivre encore ce serait de la barbarie... Vous le voyez, il est impossible d'être plus malheureuse... c'est ce que vous vouliez. Votre aversion est-elle assez assouvie?...
--Mathilde... ah! je suis trop vengée.... C'est horrible... horrible... malheureusement je ne puis rien sur le passé... mais je puis pour l'avenir... Écoutez-moi bien... Voici une lettre que Gontran m'a écrite, voici ce que je lui répondais: chaque jour je voulais lui remettre cette lettre, elle n'atténue pas mes torts, mais elle prouve au moins que j'espérais les réparer; dans cette réponse, je me montrais sous de si odieuses couleurs que, malgré mon regret de vous avoir outragée, jusqu'à présent j'avais hésité à remettre à Gontran ces lettres si honteuses pour moi... les voici...
Et Ursule me donna une enveloppe cachetée que je pris machinalement.
--Maintenant un dernier mot, Mathilde: j'aurais pu vous taire ce cruel aveu, partir pour Paris... et vous laisser dans un complet aveuglement; mais, en lisant la lettre de votre mari, vous verrez quels étaient ses projets pour l'avenir, vous verrez qu'il ressent pour moi une passion désordonnée dont les conséquences m'ont fait frémir... Je vous ai jusqu'ici parlé du mal que je vous ai fait; maintenant, voici comment j'espère le réparer en partie... Avec la lettre qu'il m'a écrite, vous confondrez votre mari, il n'aura qu'à se jeter à vos pieds pour implorer son pardon... Avec celle que je lui réponds, vous lui prouverez qu'il ne lui reste aucun espoir de me revoir jamais... de plus, vous pouvez vous venger du passé et garantir l'avenir... Si je vous donnais l'ombre de jalousie... envoyez à M. Sécherin la lettre que j'ai écrite à Gontran; si vous voulez vous venger du passé, Mathilde... remettez tout à l'heure cet écrit à mon mari, il ne lui laissera aucun doute sur l'étendue de ma faute; je le connais: autant sa bonté, sa confiance, sont aveugles, autant il sera impitoyable envers moi s'il est certain d'être trompé; il me chassera, mon père ne voudra jamais me revoir, je serai sans ressources, et de ce rêve d'opulence que je vais réaliser je tomberai dans la misère... Et vous ne savez pas, Mathilde... ce que pourrait me conseiller la misère! Et puis, voyez vous,--ajouta Ursule d'un ton presque solennel,--il faut qu'il y ait quelque chose de fatal, de providentiel dans ce qui arrive... Je n'écris jamais... je suis trop rusée pour rien faire qui puisse me compromettre, la faute que j'ai commise pouvait rester sinon dans le secret, du moins sans preuves, et pourtant j'ai écrit cette lettre qui peut me perdre, et pourtant je viens volontairement vous la confier: rien ne me force, vous le voyez, à me mettre ainsi à votre discrétion... rien, si ce ne sont mes remords du passé, ma bonne résolution pour l'avenir et ma confiance aveugle dans votre justice; rien ne me force enfin à agir ainsi, rien, si ce n'est l'un de ces contrastes bizarres, inexplicables de ma nature, dont je vous parlais, et dont vous vous railliez, Mathilde.
Je restais anéantie, tenant cette enveloppe entre mes mains.
Cette corruption, ce cynisme auxquels se mêlait peut-être une sorte de générosité, de grandeur, me semblait incompréhensible.
Je me demandais et je me demande encore si l'aveu que venait de me faire Ursule était calculé par la plus infernale perfidie, ou s'il était dicté par un tardif intérêt pour moi...
Affectait-elle de se mettre à ma discrétion pour pouvoir porter mon désespoir à son comble en m'apprenant l'infidélité de mon mari, ou bien voulait-elle sincèrement me donner pour l'avenir des garanties contre elle et contre Gontran?...
Je regardais ma cousine avec autant d'effroi que de surprise et de défiance.
Tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre dans la cour.
Ma chambre à coucher était au rez-de-chaussée, Ursule courut à la fenêtre, écarta l'un des rideaux, regarda dans la cour, puis me dit avec une simplicité touchante dont je fus frappée malgré moi:
--Mathilde... la voiture de mon mari entre dans la cour... vous pouvez tout lui dire et vous venger du mal que je vous ai fait...
Nous gardâmes quelques moments le silence...
Ma porte s'ouvrit.
Ursule, pétrifiée, recula d'un pas...
Ce n'était pas son mari, c'était sa mère, madame Sécherin, qui entra...
CHAPITRE XI.
LE CHATIMENT.
Madame Sécherin puisait sans doute dans les circonstances qui l'amenaient une force surhumaine.
Je l'avais jusqu'alors vue marcher péniblement courbée par la vieillesse, par les infirmités... Elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre d'un pas ferme, délibéré, presque agile.
Les rides semblaient avoir disparu de son front pour y laisser rayonner une sorte de satisfaction menaçante, de triomphe foudroyant qui donnait à sa physionomie un caractère majestueux et terrible.
On eût dit que, chargée d'exercer un arrêt de la vengeance divine, elle s'était un moment élevée jusqu'à la hauteur de cette formidable mission.
A son attitude haute et fière, à son sourire farouche, à son regard acéré, on devinait que la mère outragée dans son idolâtrie pour son fils, que la mère sacrifiée à une épouse coupable venait dans sa joie cruelle exercer d'effrayantes représailles.
A la vue de cette femme pâle, aux longs vêtements noirs, j'eus une telle épouvante, que j'oubliai tout ce qui venait de se passer entre moi et Ursule.
Comme ma cousine je restai muette, fascinée devant sa belle-mère.
Celle-ci s'écria d'une voix étouffée, en levant les yeux au ciel:
--Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas... donnez-moi, s'il vous plaît, la force d'accomplir votre volonté jusqu'au bout! Trop de joie est trop de joie... comme trop de douleur est trop de douleur...
Et, comme si elle eût succombé à une violente émotion, un moment madame Sécherin appuya sa main ridée sur le dossier d'un fauteuil, puis elle s'écria en transperçant pour ainsi dire Ursule de son regard:
--Je vous le disais bien! malheureuse! que le bon Dieu démasquait les méchants, et qu'il les écrasait tôt ou tard...
Puis, se retournant de mon côté, elle ajouta:
--Je vous le disais bien! qu'un jour vous seriez punie par cette femme de la pitié coupable que vous aviez eue pour cette femme... je vous le disais bien, moi! que mon fils me reviendrait, et qu'il m'aurait alors pour seule consolation!
Et elle croisa ses bras en secouant la tête avec une expression d'orgueil farouche.
Gontran parut, suivi de mademoiselle de Maran et d'un homme que je ne connaissais pas.
--Puis-je savoir, madame, ce qui nous procure l'honneur de votre visite, et quel est monsieur qui s'est fait conduire chez moi par l'un de mes gens et est venu me chercher de votre part?--dit M. de Lancry.
--Monsieur est le premier commis de mon fils; je ne pouvais voyager seule, mon fils lui a dit de m'accompagner.--Puis s'adressant à cet homme:--Firmin, nous repartirons dans une heure; allez-vous-en et fermez la porte.
Gontran me regarda d'un air surpris.
Le commis sortit.
Nous restâmes, mon mari, mademoiselle de Maran, madame Sécherin, Ursule et moi.
Gontran et ma tante ignoraient le commencement de cette entrevue et pressentaient néanmoins qu'il s'agissait de quelque grave événement.
Madame Sécherin dit à ma tante:
--Vous êtes de la famille, madame?
Mademoiselle de Maran toisa la belle-mère d'Ursule sans lui répondre, et me la montra du regard comme pour me demander quelle était cette femme.
--Madame Sécherin,--lui dis-je,--et j'ajoutai en montrant ma tante à la belle-mère d'Ursule:--Mademoiselle de Maran.
Madame Sécherin, se rappelant les éloges que son fils, complétement abusé sur le caractère de ma tante, lui donnait toujours, s'avança vers elle et lui dit:
--Vous êtes aussi des nôtres, madame... vous êtes du parti des bonnes gens contre les méchants. Mon fils me l'a bien souvent répété... vous êtes comme moi, simple, loyale et ennemie de toute hypocrisie... votre présence est utile ici; il ne saurait y avoir trop de juges, car les coupables ne manquent pas.
--Quoique je ne comprenne pas du tout ce que vous voulez dire, ma chère madame, avec vos juges et vos coupables,--dit ma tante,--je ne perdrai certainement pas une si belle occasion de vous déclarer que vous avez le plus joli garçon de la terre, sans compter que tout ce qu'il vous a dit de moi, et de ma simplicité naïve, prouve joliment en faveur de sa pénétration et de sa judiciaire. J'ose espérer, en retour, que ce qu'il nous a dit de vous est tout aussi bien fondé; il ne nous resterait plus alors qu'à nous singulièrement congratuler sur la réciproque de notre rencontre.
Madame Sécherin regarda attentivement mademoiselle de Maran: soit habitude d'observation, soit sagacité, instinct de son cœur maternel, soit enfin que le sourire moqueur de ma tante eût trahi son ironie, la belle-mère d'Ursule, après un moment de silence, répondit à ma tante en agitant l'index de sa main droite et en secouant la tête:
--Non... non... je le vois... vous n'êtes pas, vous ne serez jamais des nôtres; votre regard est méchant, mon fils s'est trompé sur vous comme il s'est trompé sur d'autres.
Mademoiselle de Maran partit d'un grand éclat de rire et s'écria:
--Ah çà! mais, dites donc, chère madame, vous me faites furieusement l'effet d'être une manière de sibylle, de pythonisse avec vos prophéties pharamineuses et peu flatteuses... seulement, permettez-moi de vous le faire observer ni plus ni moins que si j'avais l'honneur de parler à M. votre fils, ces prophéties-là sont un peu malhonnêtes, vu qu'à votre compte je ne ferai jamais partie de la catégorie des braves gens.
--Je ne sais pas ce que c'est qu'une sibylle, madame, mais je sais quand on se raille de moi,--dit madame Sécherin avec hauteur.
--Je me ferai un vrai plaisir de vous remémorer, ma chère madame, que la sibylle de Cumes était une manière de devineresse qui prophétisait l'avenir avec des grimaces du diable et en gigottant toutes sortes de postiqueries étonnantes.
Mon mari, effrayé de la pâleur d'Ursule, qu'il ne quittait pas des yeux, s'écria en s'adressant à madame Sécherin:
--Madame, puis-je savoir encore une fois ce qui me procure l'honneur de vous voir? Madame de Lancry paraît fort troublée, madame votre belle-fille semble aussi très-émue; vous m'avez fait prier de me rendre à l'instant auprès de vous... Que se passe-t-il? qu'y a-t-il? de grâce expliquez-vous.
--Oh! vous allez le savoir, monsieur, vous allez le savoir,--dit madame Sécherin.
J'étais au supplice; je pressentais que cette femme avait quelque preuve accablante de la mauvaise conduite d'Ursule, mais elle ne se hâtait pas de la produire. Elle semblait savourer la vengeance et jouir de l'horrible angoisse où elle tenait ma cousine.
Celle-ci, malgré son sang-froid et son audace habituels, semblait atterrée.
Elle sentait que toutes ses séductions seraient impuissantes pour convaincre sa belle-mère.
Je l'avoue, malgré les motifs d'aversion que je devais avoir contre Ursule, je ne pus réprimer une velléité de compassion pour elle, en songeant qu'elle allait être perdue au moment où le remords de sa faute venait peut-être de lui inspirer un sentiment généreux.
Madame Sécherin tira lentement de sa poche une enveloppe toute pareille à celle que ma cousine venait de me confier.
Cette remarque me fut d'autant plus facile, que l'une et l'autre de ces enveloppes avaient dû faire partie de la provision de papier à lettre qu'on avait mise dans l'appartement d'Ursule et que ce papier était d'une couleur bleuâtre.
On va voir pourquoi j'insiste sur cette particularité.
--Connaissez-vous cette lettre?--dit madame Sécherin d'une voix éclatante en montrant l'enveloppe à Ursule.--Puis elle ajouta avec une dignité austère en levant au ciel l'index de sa main droite:--Voyez, si le doigt de Dieu n'est pas là!... La preuve de votre premier crime était une lettre que vous m'avez audacieusement dérobée... La preuve de votre second crime est encore une lettre, mais cette fois vous l'avez vous-même envoyée à mon fils... le Seigneur vous ayant frappée d'une distraction vengeresse.
Ursule ne répondit pas un mot, devint pâle comme une morte, s'élança vers moi, saisit l'enveloppe qu'elle m'avait remise et que je tenais encore à la main, la décacheta, l'ouvrit, y jeta un coup d'œil rapide, puis la laissa tomber par terre en baissant sa tête sur sa poitrine avec un morne accablement.
Victime d'une fatale erreur, la malheureuse femme s'était trompée d'adresse...
Elle avait ainsi envoyé à son mari la lettre de Gontran et la réponse qu'elle lui faisait... elle m'avait remis, à moi, la lettre qu'elle écrivait à M. Sécherin.
--Quand je vous dis que le doigt de Dieu est là,--reprit madame Sécherin.--Quand je vous dis que le Seigneur a voulu que vous, si fourbe, si adroite, vous soyez démasquée, perdue par une maladresse: vous avez mis sur une enveloppe un nom au lieu d'un autre... Voilà tout pourtant!!! Et cette simple erreur a fait que mon pauvre fils a enfin reconnu ce que vous étiez... il a vu qu'à Rouvray j'étais bien inspirée du Seigneur lorsque je disais:--«Je jure que cette femme est coupable... Chassez-la... quoique les preuves de son infamie vous manquent!» Alors, n'est-ce pas? je passais pour une folle en exigeant de mon fils, sans raison suffisante, ce qu'il appelait un sacrifice insensé; mais Dieu a pris soin de me justifier et de prouver que les instincts maternels sont infaillibles.
Il y avait, en effet, une si étrange fatalité dans cette révélation, qu'un moment nous restâmes tous frappés de stupeur.
Mademoiselle de Maran rompit la première le silence, et dit d'une voix aigre à la belle-mère d'Ursule:
--Pour l'amour du bon Dieu, dont vous connaissez si bien tous les petits secrets, ma chère madame, expliquez-nous donc ce bel embrouillamini d'enveloppes; faites-nous grâce de vos moralités, et dites-nous qu'est-ce que ça prouve.
--La vieillesse impie, méchante et sans mœurs, donne toujours de mauvais exemples,--reprit madame Sécherin en regardant fixement mademoiselle de Maran, et elle ajouta durement:--Maintenant, que je sais que vous avez élevé ces deux jeunes femmes, je ne m'étonne plus de la perversité de cette malheureuse (elle montra Ursule), mais je m'étonne des vertus de sa cousine (et elle me montra).
--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria mademoiselle de Maran,--ah çà, ma bonne dame, parce que vous êtes la femme de ménage de la Providence probablement, ce n'est pas une raison pour être si impitoyable au pauvre monde. Qu'est-ce que vous diriez donc, s'il vous plaît, si je vous reprochais, moi, d'avoir éduqué monsieur votre fils d'une si plaisante façon qu'il mérite ce qui lui arrive? Dites donc: mais, c'est vrai, est-ce que je vous rends responsable, moi, de son inconvénient hyménéen?
--Madame, de grâce, finissons ce débat,--dit Gontran à madame Sécherin.--Il est incroyable que je ne puisse savoir ce que vous désirez.
--Je veux, monsieur, faire lire à votre femme cette lettre que vous avez écrite à la femme de mon fils...
Et elle me remit une lettre.
--Je veux, monsieur, vous faire lire la lettre que cette femme vous répondait, car... Dieu est juste!... il faut que cette créature soit aussi détestée par celui qui a partagé son crime que par l'homme qu'elle a indignement outragé!
Et elle remit une lettre à Gontran.
--Je veux, monsieur, lire à cette adultère la lettre que lui écrit mon fils.
Puis madame Sécherin, toujours impassible, croisa ses bras et nous regarda en silence.
Mon mari était atterré; il comprenait enfin l'horreur de la position d'Ursule, et surtout combien je devais être accablée de cette découverte inattendue.
Ursule, anéantie, semblait ne rien voir, ne rien entendre.
Cette scène avait pris un caractère si grave, que mademoiselle de Maran oublia un moment sa méchante ironie, et sembla sérieusement attentive.
J'étais, moi, dans une sorte d'excitation fébrile qui me donnait pour quelques moments encore une force factice, mais je sentais que je ne pourrais résister longtemps et que je perdrais peut-être tout sentiment avant que le fatal mystère fût éclairci...
Pendant qu'Ursule était abîmée dans ses réflexions, pendant que Gontran lisait la lettre qu'Ursule lui avait répondue et que la malheureuse femme croyait m'avoir remise, je lisais, moi, cette lettre de mon mari qui avait motivé celle de ma cousine.
CHAPITRE XII.
MONSIEUR DE LANCRY A URSULE.
«Non, non, Ursule!... je ne puis obéir à vos ordres... Votre conduite est tellement inexplicable... ce que je ressens est si étrange, après le bonheur inespéré dont vous m'avez comblé, qu'il faut que je vous écrive, puisque je ne puis vous parler, puisque par prudence, sans doute, vous semblez fuir toutes les rares occasions où je pourrais vous voir seule avant votre départ. Je ne sais si je veille, si je rêve... Peut-être m'aiderez-vous à m'expliquer ce mystère.
«La possession d'une femme ardemment aimée rend toujours heureux et fier!... et pourtant, le lendemain de ce jour... qui aurait dû être le plus beau de mes jours!... je suis tombé dans une tristesse morne, que votre conduite incompréhensible augmente encore... Ce qui se passe en moi est étrange, je vous le répète, Ursule; j'en suis épouvanté!... à l'agitation sourde, profonde, qui tourmente mon âme, je pressens que le plus grand événement de ma vie va... va s'accomplir!...
«Ma passion pour vous est immuable... fatale!... parce qu'elle est sans borne et sans issue... elle est immuable, fatale, parce que je vous aime mille fois plus que vous ne m'aimez!... Vous êtes la première femme qui m'ayez dominé! près de vous, je l'avoue, je me sens d'une infériorité absolue... Vous vouliez, disiez-vous, un tyran ou un esclave... Eh bien! vous avez un esclave... un esclave aveugle, résigné, soumis.
«J'ai honte de vous dire cela... et pourtant je vous le dis, parce que j'espère que cette humble abnégation désarmera cette ironie impitoyable qui m'a poursuivi, je crois, même au sein de ce bonheur enivrant qui, jusqu'à présent, n'a pas eu de lendemain!... Oui, il m'a semblé qu'alors j'étais à vous, et que vous n'étiez pas à moi... Dans vos regards il n'y avait ni amour, ni volupté, ni remords... il y avait je ne sais quelle expression de triomphe haineux, de domination insolente, de cruel sarcasme!... Tenez, Ursule, si je croyais au démon, si je croyais à ces marchés d'âmes qu'il fait, dit-on, je lui donnerais votre regard dédaigneux et superbe, lorsqu'il voit un malheureux tomber à tout jamais en sa puissance, par la force de son charme infernal.
«Cette comparaison vous semble folle, absurde; vous vous en moquez peut-être... railleuse impitoyable, vous croyez que je plaisante... pourtant cette comparaison est sérieuse, elle est vraie. Elle explique, autant qu'on peut l'expliquer, une sensation réelle et pourtant indéfinissable... Oui, de ce jour, Ursule, mon âme ne m'a plus appartenu... elle ne m'appartient plus!... Ange ou démon, elle est à vous!... Qu'en ferez-vous?...
«Cela est insensé, stupide, mais il me semble que mon cœur ne bat plus dans ma poitrine, mais qu'il bat dans votre cœur, à vous... Tenez, je vois avec effroi que jusqu'ici je n'avais jamais aimé... Ne prenez pas ceci pour une banalité, Ursule; si je voulais vous dire des fadeurs, je ne prendrais pas cet amer et triste langage: il ne peut en rien m'être favorable auprès de vous; il est ennuyeux, bizarre, et il ne vous apprend que ce que vous savez, car vous avez la conviction de votre toute-puissance sur moi.
«Non... non... je vous dis que jusqu'ici je n'ai jamais aimé; j'ai toujours cru et je crois encore que l'homme qui éprouve la seule véritable passion de sa vie doit presque ressentir des impressions analogues à celles des femmes en ce qu'elles ont de plus délicat, de plus craintif, de plus soumis, de plus défiant... Eh bien! voilà ce que j'éprouve auprès de vous, Ursule... voilà ce que je n'avais jamais éprouvé... Un écolier n'avouerait pas cela! c'est vous donner sur moi un avantage immense... mais pourquoi lutterais-je? à quoi cela m'a-t-il servi de lutter contre mon amour depuis que vous m'êtes apparue sous une physionomie si nouvelle, lors de ce long entretien que ma femme entendait! Pourquoi de ce jour, où vous m'avez pourtant si impitoyablement raillé... pourquoi mon goût pour vous a-t-il pris soudainement tous les caractères de la passion la plus effrénée?
«Pourquoi n'ai-je pas été séduit par vos qualités, mais par l'audace et la témérité de vos principes, par l'étincelante ironie de votre esprit, par cette brûlante éloquence avec laquelle vous peignez si voluptueusement le bouleversement des sens à l'approche de l'homme aimé?...
«Tenez, Ursule, cette pensée est horrible, il faut que je vous dise tout; savez-vous pourquoi la possession me laisse si malheureux, si inquiet, si chagrin? pourquoi elle ne me donne pas sur vous cet ascendant, cet empire qu'elle donne toujours? pourquoi, enfin, je vous le répète, je suis à vous sans que vous soyez à moi? C'est... je frémis de le croire... de l'écrire... c'est... c'est qu'il me semble que, vous... vous n'avez cédé ni à l'enivrement de l'amour, ni même à l'entraînement des sens... On dirait que vous avez cédé, non pas à moi, mais à quelque mystérieuse influence qui m'est étrangère.
«Oh! vous ne saurez jamais ce que vous m'avez laissé de regrets affreux, de désirs brûlants, de radieuses et folles espérances, vous ne savez pas ce que c'est que de se dire: Cette femme qui inspire tout ce que le désir a de plus exalté, je l'ai possédée sans la posséder... j'ai tous les droits sur elle, et je n'en ai aucun; un jour... elle s'est livrée à moi avec tant d'insouciance et de dédain, que je ne ressens qu'humiliation et amertume... Qu'étais-je donc? que suis-je donc à vos yeux? ai-je été votre jouet? Si vous ne m'aimez pas... pourquoi ces faveurs? avez-vous donc voulu me prouver que j'étais si peu à vos yeux que vous pouviez impunément me tout accorder un jour, et l'oublier le lendemain sans vous croire même obligée de rougir?... Non, non, voyez-vous, il n'y a pas d'impératrice romaine qui, dans ses mépris écrasants, ait plus audacieusement prouvé qu'un esclave n'était pas un homme!
«Depuis ce jour, en vain je tâche de lire sur votre physionomie impénétrable quelque tendre ressouvenir... Est-ce dissimulation, calcul, insensibilité, prudence? Vos traits ne disent rien... rien que raillerie humaine ou indifférence... Pourquoi me traiter ainsi? Ne suis-je pas votre amant? Ne le suis-je plus? Avez-vous donc voulu, par une coquetterie infernale, inouïe, ne me laisser rien ignorer... pour me faire tout regretter avec plus de rage encore?
«Par le ciel, cela ne peut pas être ainsi! Je n'ai pas foi en moi, mais en mon amour désespéré... Ces émotions enivrantes dont vous parlez avec de si ardentes paroles, vous les ressentirez pour moi, entendez-vous, Ursule!... Je vous inspirerai toute la fougue de la passion... Oh! que vous serez belle... ainsi... Tenez, à cette seule espérance, mon sang bouillonne, ma tête se perd... Ursule, Ursule! pour être aimé de vous, rien ne me coûtera, dévouement, sacrifice, honte... tenez, si je l'osais, je dirais crime...
«Et quand je pense que si votre charme voluptueux et irritant exalte l'amour jusqu'à cette frénésie, votre esprit étincelant, hardi, ravit, domine et captive à jamais...
«Si vous aimiez... oh! si vous aimiez, y aurait-il au monde une maîtresse plus enchanteresse? Tenez, c'est à devenir fou que de songer que, grâce à l'amour, vous si intraitable, si moqueuse, si indépendante, vous deviendriez soumise, tendre et dévouée... mais soumise, tendre et dévouée avec ce charme adorable qui n'appartient qu'à vous, et non pas à la manière des autres femmes qui vous font prendre la tendresse, le dévouement et la soumission sinon en haine, du moins en dédain ou en indifférence, parce qu'il est dans leur nature faible et chétive d'avoir ces qualités négatives...
«Après tout, que me fait, à moi, que la brebis soit douce et craintive? quel mérite a-t-elle? Mais que la panthère vienne, timide et caressante, ramper à mes pieds; alors, oh! alors je ressens un bonheur, un orgueil, un triomphe sans égal...
«Ursule... Ursule... je vous le répète, je le sens là... aux battements précipités de mon cœur, vous m'aimerez comme je veux être aimé de vous... Oh! je saurai bien vous y forcer... Oui... l'amour désespéré s'impose à force de dévouement; il s'imposera même à vous. Ne prenez pas cela pour une présomption aveugle et ridicule... Je puise cette assurance dans la profondeur même de ma passion.
«Quelquefois pourtant j'espère; je me figure que votre insouciance affectée est un jeu destiné à compléter l'illusion de ma femme et à lui faire croire plus aveuglément encore au retour que je feins d'éprouver pour elle... Mais non, vous m'auriez dit quelques paroles, nous nous serions entendus par quelque signe d'intelligence; tandis que depuis ce jour à la fois si cruel et si doux, vous avez pris à tâche d'éviter les rares occasions que j'aurais eues de vous entretenir seule... Qui sait même si je parviendrai à vous remettre cette lettre!
«Femme bizarre, incompréhensible! Si par quelque allusion détournée, je vous parle de notre amour, vous me répondez par un sarcasme! Chose plus étrange encore: ma femme vous redoute, vous hait, vous le savez, et depuis le jour où vous l'avez outragée, vous semblez la regarder avec un touchant intérêt? Est-ce le remords? non; vous n'aurez jamais de remords, vous; et puis, hélas! le remords de quoi? Une faute pareille... est-ce une faute?... Et d'ailleurs ne dirait-on pas que votre seul but maintenant est de me faire regretter et adorer Mathilde?
«Voyant votre inexplicable indifférence... autant pour détourner les soupçons de ma femme que pour essayer d'éveiller en vous quelque jalousie, j'ai feint d'entourer Mathilde des plus tendres soins... Au lieu de vous en alarmer, de vous en piquer... vous en avez paru satisfaite et nullement envieuse... Ursule... c'est à en perdre la raison. Qui êtes-vous donc? que me voulez-vous? Êtes-vous mon bon ou mon mauvais génie? Quelquefois vous m'épouvantez; il me semble que vous devez avoir sur ma vie la plus fatale influence... Non, non, pardon, je délire... Ursule! ne vous offensez pas de cette lettre; vous êtes de ces femmes supérieures auxquelles on peut tout dire...
«Cette incohérence de pensées vous prouve toute l'exaltation de ma pauvre tête. Mes idées se heurtent, se combattent; mille fantômes s'offrent à mon imagination, parce que mon esprit et mon cœur sont incertains, parce que je ne sais pas ce que vous êtes pour moi. Cet état de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me rassurez pas, c'est à peine s'il me restera la force et la volonté de feindre une tendresse que je dois feindre pour détourner les soupçons de Mathilde et empêcher un éclat qui pourrait vous perdre. Heureusement les distractions où me plongent tant de pensées diverses passent aux yeux de ma femme pour des rêveries amoureuses dont elle est l'objet. Quelques jours encore, et tout sera éclairci.
«Vous ne me connaissez pas, Ursule; vous ne savez pas l'invincible opiniâtreté de mon caractère. Je l'ignorais moi-même avant que d'avoir ressenti la force de volonté que vous m'avez inspirée. Je ne renoncerai à l'espoir d'être aimé de vous qu'après avoir tenté tout ce qu'il est humainement possible de tenter... Et encore non, je ne puis même admettre la pensée que je renoncerai à cet espoir... non, une voix secrète me dit que je réussirai.
«Voici mes projets. N'essayez pas de les combattre; vous n'y changeriez rien. Vous partez dans quelques jours pour Paris. Prétextant des calomnies que nous a rapportées mademoiselle de Maran, j'ai persuadé ma femme de rester à Maran tout l'hiver. Quinze jours après votre départ, je vous rejoins à Paris. Des affaires d'intérêt motiveront suffisamment mon départ aux yeux de Mathilde. Une fois à Paris, les raisons ne me manqueront pas pour y prolonger mon séjour. L'état dans lequel se trouve ma femme l'empêchera de venir me rejoindre; d'ailleurs elle le voudrait que son désir serait vain: jamais je ne me suis senti plus intraitable, sans pitié; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon amour pour vous. Il faut ma crainte de voir Mathilde se laisser égarer par sa jalousie et vous perdre auprès de votre mari pour me forcer de simuler ce que je n'éprouve plus pour elle.
«Tenez, Ursule, encore une remarque qui vient à l'appui de ce que je vous disais, c'est que l'amour sincère et profond inspire des délicatesses inouïes... Jusqu'ici j'avais toujours menti en galanterie sans l'ombre de peine ou de regret; eh bien! je vous le jure, maintenant il m'est odieux de dire à ma femme des tendresses que je ne ressens plus: il me semble que ce sont autant de blasphèmes contre la sincérité de ma passion pour vous.
«Il faut tout l'aveuglement de Mathilde pour ne pas découvrir combien le rôle que je joue auprès d'elle me coûte et me révolte... Mais il aura bientôt sa fin; je vais vous rejoindre à Paris, notre parenté me permettra de vous voir chaque jour sans éveiller les soupçons de votre mari. Alors, Ursule, une fois qu'aucune contrainte ne me gênera plus, je pourrai me faire aimer, et il faudra bien que vous m'aimiez... Exigez de moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec bonheur, rien ne me coûtera, je ne regretterai rien, parce que maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Cela est affreux à dire, mais cela est... ma raison, ma volonté n'y peuvent rien... Toi... toi... Ursule, rien que toi... toujours toi... Oh! dis... le veux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux, allons cacher notre amour dans quelque pays lointain; Ursule, ne soyez pas retenue par la pitié! que ma passion soit heureuse ou malheureuse, le sort de ma femme ne peut changer; elle réunirait plus de qualités et plus de perfections encore que, je le sens, tout sentiment pour elle est à jamais éteint dans mon cœur.
«Vous êtes maintenant l'idéal, le rêve de mon cœur, de mon esprit, de mes sens, de ma vie... Jugez si Mathilde peut balancer votre influence si vous m'aimez, ou me consoler si vous ne m'aimez pas...
«Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition, je n'admets pas de doute à ce sujet, je ne veux pas en admettre, parce que je ne veux pas entrevoir l'abîme sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais, non, non, vous m'aimez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a pas donné en vain mon âme, je n'existe plus que par vous, que pour vous; vous avez été à moi! quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, il faut que nous soyons désormais et pour toujours l'un à l'autre. Je ne reculerai devant aucun moyen, vous entendez, devant aucun moyen pour y parvenir... Cela sera, parce que la fatalité le veut ainsi. Adieu! ange ou démon, je partagerai votre ciel ou votre enfer... «G.»
* * * * *
Je dirai plus tard la réaction brusque, profonde, que la lecture de cette lettre me causa.
Pendant que je la lisais, Gontran, lui, lisait cette réponse qu'Ursule lui avait faite, et qu'elle avait cru me donner à la fin de mon entretien avec elle.
CHAPITRE XIII.
URSULE A GONTRAN.
«Je suis très-généreuse au moins... je vous renvoie votre lettre; elle m'a beaucoup divertie: il y règne un mélange de défiance et du fatuité, d'aveuglement et de clairvoyance, de dévouement et d'égoïsme, de tendresse et de cruauté, très-amusant à observer; tout cela manque de grandeur, de charme et même d'esprit (quoique vous en ayez certainement); mais, comme tout cela est naturel, je dirai même d'une horrible naïveté, vous m'avez persuadée.
«Je crois donc à votre passion, oui... je crois que vous aimez pour la première fois; je crois que vous ferez tout au monde pour vous faire aimer de moi. Je vous crois capable des tentatives les plus insensées, des actions les plus noires, pour arriver à ce beau résultat; je vous crois enfin susceptible de véritable dévouement pour moi: c'est à ne pas vous reconnaître, mon pauvre cousin.
«Sans avoir la prétention de mériter les qualifications diaboliques dont vous me gratifiez dans votre orgueilleux étonnement, comme s'il fallait, en vérité, avoir recours aux sciences occultes pour être digne ou capable de vous séduire, je crois avoir sur vous beaucoup d'influence: cette influence sera fatale si vous le voulez, cela dépendra de vous.
«Je crois encore, comme vous, que ce sont mes vilains défauts qui vous ont irrésistiblement tourné la tête.
«D'abord vous ne m'avez pas du tout inspiré l'envie d'avoir des vertus si je n'en possède pas... ou le désir d'en faire montre si j'en possède: ces perles virginales sont enfouies au fond de l'âme comme les perles au fond de la mer; ces trésors n'appartiennent jamais à ceux qui s'arrêtent à la surface des flots... dont ils sont les jouets... Il est des profondeurs solitaires et mystérieuses que les vues courtes ou débiles ne pénétreront jamais.
«Nous sommes donc parfaitement d'accord sur beaucoup de points, mon cher cousin, seulement nous différerons toujours sur le plus important de tous: vous croyez fermement qu'à force d'amour vous m'obligerez à vous aimer, je vous déclare non moins fermement que jamais je ne vous aimerai et qu'à force d'amour vous finirez par vous faire détester, l'amour qu'on inspire étant généralement en raison inverse de l'amour qu'on ressent; vous devriez savoir au moins votre A B C, seigneur don Juan.
«Si la passion ne vous rendait pas aussi inintelligent qu'un écolier, vous verriez une profonde vérité dans ce passage de votre lettre qui n'a été qu'une boutade de votre vanité froissée:
«Jamais impératrice romaine n'a plus audacieusement prouvé qu'un esclave n'était pas un homme.
«J'ai souligné ces mots, ils le méritent; vous avez deviné juste cette fois: en d'autres termes, cela signifie que la vengeance n'est pas de l'amour. Eh bien! comprenez-vous l'énigme? Devinez-vous-maintenant les motifs de ma conduite bizarre? Non? Pas encore? Allons, vous n'êtes décidément pas en veine de sagacité. Je reprends donc les faits d'un peu haut; tout mon espoir est que cette confession vous donnera de moi une horrible aversion. Il est malheureusement trop tard maintenant pour que je puisse vous paraître respectable; avec ce paraître j'aurais sûrement éteint votre folle passion.
«Or donc, en venant à Maran, en pensant même à profiter de l'offre que m'avait faite autrefois Mathilde, d'occuper à Paris un appartement de votre maison, mon projet bien arrêté était de vous rendre amoureux fou de moi; entendez-vous, amoureux fou... et de me servir de votre fol amour... je vous dirai tout à l'heure dans quel but.
«Je réunissais tontes les conditions nécessaires pour vous séduire: d'abord je ne vous aimais pas, je me sentais sur vous beaucoup de supériorité; et de plus je m'étais imaginé que le moyen le plus sûr d'enamourer un nomme blasé par de nombreux succès était de se moquer de lui, d'irriter ainsi vivement son orgueil, et, pour l'achever, de le convaincre que tout en restant parfaitement indifférente à son mérite, on devait ne pas l'être à celui d'un autre.
«Tout ce beau système, développé avec assez de malice, a obtenu près de vous le succès que j'attendais.
«A Rouvray, vous m'avez fait, le matin même de votre arrivée chez moi, une déclaration assez brusque et assez impertinente; j'y ai répondu comme il fallait pour mes desseins.
«Ici, vous avez renouvelé vos tendres protestations, je vous ai répondu et prouvé que je ne me souciais pas de vous le moins du monde; par esprit de contradiction, vous vous êtes passionné: c'était tout simple. Pendant quelques jours j'ai augmenté votre amour, non pas en le partageant, mais en le raillant, mais en me montrant à vous sous des aspects bizarres, mais en affectant un cynisme de principes, une hardiesse de pensées, qui auraient révolté tout homme d'une âme élevée.
«Je ne pouvais croire moi-même aux progrès que je faisais dans votre cœur par de si misérables moyens. Si j'avais eu de vous une haute opinion, la facilite de mon succès l'eût détruite.
«Rappelez-vous encore ceci, seigneur don Juan, ordinairement les femmes de mon caractère aiment d'autant plus qu'elles ont eu plus de peine à se faire aimer. Elles dédaignent les succès faciles, la lutte leur agrée, les obstacles les charment, elles se passionnent pour l'impossible...
«En un mot, profitez de l'avis... si jamais vous retrouvez une de mes pareilles: le seul moyen de la séduire sera de lui montrer de l'éloignement.
«Pour que vous me plaisiez, mon cher cousin, sous bien des rapports nous nous ressemblons beaucoup trop (j'espère que je suis humble); notre nature est de subir la loi de l'attraction des contraires. Quand vous restez dans cette voie normale, comme nous disait le savant M. Bisson, vous réussissez... Voyez... peut-être Mathilde vous adore-t-elle, parce qu'elle est aussi pure que vous êtes perverti... Quand, au contraire, vous vous adressez à moi, qui suis peut-être théoriquement aussi avancée que vous, vous faussez votre destinée, vous perdez vos avantages, et je me moque de vous.
«Les augures ne pouvaient se regarder sans rire, c'est pour cela que votre sérieux amour me cause une incroyable hilarité. Prenez garde, un fripon qui devient dupe est mille fois plus sottement dupe qu'un honnête homme.
«Ceci dit, mon cher cousin, revenons au sujet de votre étonnement.
«Un jour, brusquement, sans motif (à vos yeux du moins), vous avez été à moi sans que j'aie été à vous, selon votre expression... De ce moment vous m'avez toujours trouvée froide, dédaigneuse, et aussi insouciante du passé que s'il n'existait pas... Vous vous étonnez de cette soudaine indifférence, vous criez au démon, à la fatalité, que sais-je? Vous me demandez si je vous aimais, si j'avais au moins pour vous un vif caprice? Nullement; vous êtes charmant, mais j'ai le malheur d'avoir très-mauvais goût. Comment donc, direz-vous, vous ne ressentiez pour moi ni passion, ni amour, ni même le plus léger penchant, et... vous... Non, non, c'est impossible, répétez-vous.
«Vous oubliez, mon cher cousin, qu'il est des passions de toutes sortes, et que l'amour n'est pas la plus violente de toutes... Vous ignorez donc que pour satisfaire sa haine et sa vengeance, une femme comme moi ose ce qu'elle n'oserait jamais si elle éprouvait un amour passionné, ou si elle ne ressentait même qu'un tendre penchant. Dans ce dernier cas, elle obéirait à un instinct de coquetterie qui lui dirait qu'un triomphe trop facile éteint un goût passager.
«Si elle aimait au contraire passionnément, oh! elle ne raisonnerait pas... L'amour, le véritable et profond amour lui inspirerait les plus exquises délicatesses... Si elle succombait, elle succomberait avec une sorte d'enivrement chaste et pudique. Dans son aveugle entraînement, elle n'aurait la conscience de sa faute qu'après l'avoir commise; elle en aurait les remords, la honte, la volupté ardente et amère. Enfin ses ressentiments seraient ceux de la plus noble des femmes, car un amour sincère élève souvent les cœurs les plus perdus à la hauteur des cœurs les plus purs...
«Quel est donc ce mystère? Qu'êtes-vous donc pour moi? demandez-vous encore.
«Écoutez... depuis que j'ai pu analyser mes impressions et me rendre compte du bien et du mal, j'ai haï votre femme.
«Je l'ai haïe, parce que depuis que je vis il n'y avait pas eu de jour, d'heure où je ne lui eusse été sacrifiée, où elle ne m'eût écrasée de ses avantages.
«Jamais l'envie, la jalousie, ne furent exaltées à ce point... Pour la frapper plus sûrement je voulus la frapper dans ce qu'elle avait de plus précieux au monde... Je résolus de vous enlever à elle, non parce que vous me plaisiez, il n'en était rien, mais parce qu'elle vous adorait.
«Quelques jours après cet entretien que Mathilde entendait à mon insu, j'ai eu avec elle une longue conversation; elle m'a accablée de reproches. Elle m'a menacée par ses mépris, et maintenant je dois dire par ses justes mépris; elle a exaspéré mes plus mauvais sentiments. Vous m'aviez donné un rendez-vous, j'ai hâté le moment d'assurer à la fois et ma vengeance et mon empire sur vous; car alors... Mais, non, non, vous ne saurez jamais quels odieux desseins je méditais... vous m'aimeriez trop, et je veux vous détacher de moi.
«Maintenant, souvenez-vous que le soir de ce jour de bonheur, sans lendemain, comme vous dites, mademoiselle de Maran a reçu des lettres de Paris, et que devant moi elle vous a appris toutes les abominables calomnies dont Mathilde était victime.
«Malgré les méchantes exagérations de mademoiselle de Maran, j'ai bien vite compris que la réputation de Mathilde était aux yeux du monde horriblement compromise. Le hasard m'apprit ainsi que cette femme, dont le bonheur m'exaspérait depuis mon enfance, était la plus malheureuse des créatures.
«Jusqu'alors elle avait vécu pour vous et pour la vertu; elle avait toujours été digne de tous les amours et de tous les respects... et sa bonne renommée était presque perdue... et vous la délaissiez pour moi, pour moi...
«C'était trop.
«Maintenant, qui m'a inspiré l'intérêt, la pitié qui a succédé tout à coup à la haine que je portais à Mathilde? Est-ce un noble et bon sentiment? Ne serait-ce pas plutôt la conviction que votre femme, étant à tout jamais malheureuse, ne peut plus être pour moi un sujet d'envie?... ou bien encore, ne serait-ce pas la connaissance parfaite que j'ai de votre caractère et de ce qu'il présage à Mathilde?... Oui, c'est plutôt cela qui m'a désarmée... Ma vengeance étant plus que satisfaite par l'avenir que vous ménagez à votre femme, votre amour me devient parfaitement inutile. Excusez-moi, mon cousin, de vous avoir séduit pour rien.
«En ce qui touche cette pauvre Mathilde, je ne puis malheureusement rien sur le passé; mais je puis pour l'avenir...
«Je suis une femme si singulière, que du moment où je me suis sentie apitoyée sur elle, j'aurais regardé comme un crime de lui donner le moindre motif de jalousie à votre égard.
«Voilà le pourquoi de ma froideur subite, voilà pourquoi vous devez absolument renoncer à l'espoir assez coquet de me changer de panthère en brebis, de partager mon ciel ou mon enfer. Mon Dieu! mon cher cousin, je ne suis ni une panthère, ni un ange, ni un démon; je ne pratique ni le ciel ni l'enfer... je suis tout simplement une pauvre femme qui ne vous aime pas, et je fais d'autant plus aisément le vœu de vous rendre à mon amie d'enfance, que ce sacrifice m'est fort agréable, de sorte que mon dévouement peut passer pour de l'égoïsme.
«Vous me permettrez donc de ne pas briser les liens qui m'unissent au meilleur homme du monde, afin d'aller cacher notre amour dans un pays lointain: il n'est pas besoin d'aller si loin pour cacher quelque chose qui n'existe pas... J'abdique aussi très-volontairement toute souveraineté sur votre âme; mille grâces de ce beau royaume que vous mettez si gracieusement à mes pieds. J'aime mieux vivre esclave à l'ombre protectrice d'une fraîche oasis que de régner sur un désert aride et desséché. N'oubliez pas surtout, je vous en conjure, de m'épargner ces preuves de dévouement, ces sacrifices inouïs dont vous me menacez et dont je suis très-indigne... Vous me gêneriez infiniment dans la secrète recherche que je veux faire de mon tyran futur, car je me sens destinée à éprouver pour je ne sais quel mystérieux idéal une passion aussi immuable, aussi fatale que celle que vous éprouvez pour moi.
«Où s'est jusqu'ici caché ce mystérieux et futur despote de tout mon être?... c'est ce que j'ignore... Mais ce qui est certain, c'est que votre sombre aspect l'effaroucherait.
«Ne comptez pas, je vous en conjure, sur votre intimité avec mon mari pour venir me voir à Paris, dans le cas où vous feriez la folie de m'y suivre.
«Pour expliquer à M. Sécherin mon brusque départ, je serai forcée de lui avouer que vous vous occupiez un peu trop de moi, et que pour la tranquillité de Mathilde et pour m'épargner votre obsession, j'ai jugé à propos de quitter Maran.
«Vous le voyez donc bien, vous seriez très-mal venu à vouloir faire le cousin auprès de nous.
«Restez avec Mathilde. Vous parlez de bon et de mauvais génie; si vous avez, je ne dirai pas quelque générosité, mais seulement l'instinct de votre conservation, vous reviendrez à elle. C'est elle qui sera votre bon ange.
«Si, malgré ma profonde indifférence pour vous, vous vous opiniâtrez à vous faire aimer de moi, je serai, sans le vouloir, votre mauvais démon.
«Vous m'aimez passionnément, je le crois; mais on a toujours raison d'une passion sans espoir... aussi, dans l'intérêt de Mathilde et dans l'intérêt de ma tranquillité (prenez, je vous prie, ce mot dans cette acception prosaïque: n'être pas importunée par un fâcheux), je m'efforce de vous convaincre de la vanité absolue de vos tentatives à venir.
«Toute ma crainte est que vous conserviez quelque espérance. Malgré votre apparente humilité, vous avez un fond d'amour-propre intraitable, d'autant plus dangereux que vous avez de quoi le justifier auprès de tous... excepté auprès de moi. C'est ce que vous ne croyez peut-être pas... On n'admet jamais les exceptions blessantes...
«Plutôt que de vous avouer que vous ne me plaisez pas, vous êtes capable de vous persuader que je romps avec vous d'une manière brusque et cynique pour échapper à un sentiment dont je redoute et dont je prévois l'empire... Homme trop dangereux!!! ah! mon cousin... mon cousin... si vous vous laissiez prendre à l'une de ces amorces, que votre orgueil révolté vous tendra certainement, vous seriez à jamais perdu.
«Plus je vous témoignerais de dédain et d'aversion, plus vous vous croiriez redoutable et redouté; selon cet axiome: Que l'on n'éloigne que les gens dangereux... comme si les ennuyeux n'étaient pas de ce nombre.
«Prenez garde... prenez garde... tous vos avantages alors ne vous sauveraient pas d'un ridicule ineffaçable; je serais impitoyable, car je prendrais en main la cause de Mathilde; je la vengerais en vous tourmentant, et pour la venger, je serais capable de feindre la pitié, de feindre d'être enfin touchée d'un si profond et si constant amour, de vous faire quelques fausses promesses, et de me jouer de vous de la manière la plus sanglante...
«Une fois pour toutes, défiez-vous de moi, dès que je vous paraîtrai éprouver à votre égard autre chose que la plus complète indifférence.
«Ainsi donc, mon cousin, oubliez-moi pour qui vaut mille fois mieux que moi. Revenez à Mathilde: c'est un cœur d'or, c'est une âme qui n'est ni de ce temps ni de ce monde.
«Maintenant que, par une bizarre contradiction, elle m'intéresse autant par son malheur qu'elle me révoltait par son bonheur, je puis le dire, c'est une de ces natures tellement excellentes, tellement riches, tellement portées à croire au bien et à nier le mal, parce qu'elles sont pétries de noblesse et de générosité, qu'il suffit de quelques semblants pour les rendre complétement heureuses.
«Incapables de croire au mensonge, ces pauvres âmes ont la confiance ingénue des enfants. Il faut si peu, si peu, pour exciter leur joie naïve et candide, qu'on serait un monstre de les affliger.
«Vous l'avez vu... depuis huit jours, par prudence, vous avez feint un retour à elle; comme sa charmante figure rayonnait de bonheur!... et puis elle est mère!... elle est mère!... monsieur... et vous avez eu le honteux courage de m'écrire: «L'état dans lequel se trouve ma femme l'empêchera de venir à Paris...»
«Tenez, monsieur de Lancry, je suis capable et coupable de bien des mauvaises actions, je ne sais pas ce que l'avenir me réserve de commettre encore; mais jamais, je le jure, je n'aurai à me reprocher l'équivalent de ces odieuses paroles.
«Décidément, vous êtes le plus ingrat, le plus égoïste, le plus insensible des hommes, car la passion vous déprave... au lieu de vous ennoblir! C'est d'ailleurs naturel, une passion dépravée ne peut élever le cœur...
«Gardez-vous encore de votre vanité, qui vous dira peut-être que Lovelace et don Juan ne valaient pas mieux que vous, et que mon reproche signifie adorable scélérat...
«Vous vous tromperiez singulièrement: moi qui suis un don Juan femelle, je sais ce que vaut le don-juanisme; j'ai même honte de voir les passions que j'inspire se traduire par de si mauvais instincts: comme le sorcier du conte allemand, je recule épouvantée du monstre que j'ai produit, et qui vient à grands cris me demander d'être sa compagne.
«Oubliez-moi donc, mon cousin; encore une fois, si vous vous opiniâtrez dans votre fol amour, je vous prédis la plus malheureuse fin du monde, et vous me ferez croire à ces rémunérations et à ces punitions divines dont parlait toujours mon insupportable belle-mère.
«A un coupable tel que vous il fallait une punition telle que moi: seulement, comme ce rôle de vengeance divine est un peu sérieux pour mon âge, je vous saurais un gré infini de me l'éviter en vous amendant et en devenant le plus honnête et le plus fidèle des maris, ce qui veut dire le plus heureux et le plus adoré des hommes, puisque Mathilde est votre femme.
«Adieu, adieu, et pour toujours adieu... Souvenez-vous surtout qu'il ne s'est jamais agi d'amour entre nous, mais d'une infâme trahison envers la plus noble des femmes. Vous avez été mon COMPLICE, jamais mon AMANT.»
CHAPITRE XIV.
MONSIEUR SÉCHERIN A URSULE.
Lorsque madame Sécherin vit à notre abattement que moi et Gontran nous avions lu les deux lettres qu'elle nous avait remises, elle lut cette lettre de son fils à Ursule d'une voix lente, et comme pour faire durer le supplice de ma cousine plus longtemps.
«Je ne vous reverrai de ma vie, Ursule... Je vous méprise encore plus que je ne vous hais. Dieu m'a puni de n'avoir pas écouté les conseils de ma pauvre mère; elle me reste, elle, elle me reste, et avec elle je ne regrette rien; je remercie au contraire le ciel de m'avoir délivré d'un monstre de perfidie et de corruption tel que vous; je me maudis quand je pense que, pour vous, pour vous, mon Dieu! j'ai pu affliger, presque abandonner la meilleure des mères... Allez... ma tendresse la dédommagera des chagrins que je lui ai causés; elle me pardonnera, elle m'a pardonné: lorsqu'une femme aussi dangereuse et aussi abominable que vous entre dans une famille, il faut bien s'attendre à tout... Je vais vous apprendre une chose qui vous fera de la peine, j'en suis sûr, celle-là: le jour même où, par la volonté divine, le ciel a voulu que je reçusse cette lettre qui montre la noirceur de votre âme... je venais de faire rédiger l'acte qui vous assurait toute ma fortune après moi... Vous qui aimez tant le luxe, vous allez être pauvre... tant mieux, tant mieux, c'est le seul chagrin qui puisse vous atteindre... Les soixante mille francs de votre dot sont dès aujourd'hui déposés à Paris chez un notaire. Votre père vous chassera aussi de sa présence, lui; car je lui ai envoyé une copie de votre abominable lettre. Enfin, pour vous porter un dernier coup qui vous sera plus sensible encore que les autres, je vous préviens que je ne souffre aucunement de vos infamies; entendez-vous, je n'en souffre pas... Non, non, cela est si odieux que je ne ressens que de l'horreur pour vous, et je me trouve heureux... oh! bien heureux d'être à jamais séparé de vous; ma bonne et excellente mère vous le dira... ce sera votre dernier châtiment.
«SÉCHERIN.»
Après avoir lu cette lettre, madame Sécherin attacha sur Ursule un regard implacable.
Celle-ci sortit enfin de l'état de stupeur dans lequel elle était plongée depuis le commencement de cette scène.
Elle se leva impérieuse, altière, le regard assuré, le sourire amer et dédaigneux; elle dit à madame Sécherin:
--Vous triomphez, n'est-ce pas? femme aveugle et insensée! vous vous réjouissez, tandis que le cœur de votre fils est mortellement blessé!
--A cette heure il ne pense même plus à vous,--dit madame Sécherin;--il vous l'écrit, et cela est vrai, Dieu merci!
--Mais moi je ne crois pas aux termes de cette lettre,--reprit Ursule;--un homme comme lui ne peut pas oublier une femme comme moi. Sachez que si je le voulais, entendez-vous à votre tour, que si je le voulais, demain il serait encore à mes pieds, me demandant à mains jointes de revenir à lui... mais je ne le veux pas. La destinée m'accable au moment même où je cédais à un sentiment si généreux qu'il en était fou, au moment où j'avais pitié de la femme que j'avais haïe, outragée, au moment où je tâchais de réparer le mal que j'avais fait... Eh bien! seule je lutterai contre la destinée; un jour viendra, et il n'est pas loin, où, dans son désespoir de m'avoir perdue, votre fils vous maudira de ne l'avoir pas engagé à me pardonner.
--L'entendez-vous, la malheureuse?--s'écria madame Sécherin en joignant les mains avec horreur.--Vous regretter, vous! Voyez... voyez... l'infernal orgueil!
Ursule haussa les épaules avec une expression de pitié.
--Vous ne savez donc pas ce que j'étais, ce que j'aurais été pour lui, car il était simple, bon, dévoué, et je m'amusais à le rendre heureux comme on s'amuse de la joie d'un enfant... Vous l'avez entendu vous-même vous dire si son bonheur était grand, si je n'étais pas tout pour lui! Vous vous réjouissez sans songer qu'il pleurera... qu'il pleure peut-être avec des larmes de sang un passé qui sera toujours pour lui un rêve, l'idéal de la félicité humaine... Aveuglé sur mes défauts par son amour, sur ma conduite par sa confiance, sa vie se fût écoulée paisible et heureuse... elle se passera dans la désolation!... Allons, vous devez être satisfaite: me voici pauvre, abandonnée de tous, même de mon père; vous voici vengée, Mathilde, et vous aussi, monsieur,--dit Ursule en s'adressant à Gontran.--Vous, Mathilde, dont j'ai trahi l'amitié; Vous, monsieur, dont j'ai raillé l'amour... A votre triomphe il manque pourtant une chose... c'est de me voir anéantie, écrasée, sous les coups d'une fatalité inouïe; mais je ne vous donnerai pas cette joie. J'ai de la volonté, j'ai de l'énergie: je me trouvais dans un de ces moments qui peuvent décider de l'avenir de toute la vie... un premier bon sentiment en eût peut-être amené un second... Le sort ne l'a pas voulu... Eh bien! j'ai dix-huit ans, j'ai un caractère de fer, un esprit souple, je suis belle et hardie, que Dieu ait pitié de moi!--dit Ursule en terminant par ce sarcasme impie.
Madame Sécherin restait muette, effrayée, devant cette femme audacieuse.
Gontran la regardait avec une angoisse mêlée d'admiration...
Tout à coup mademoiselle de Maran se leva, feignit de s'essuyer les yeux et s'écria:
--Eh bien! non, non, il ne sera pas dit que je resterai insensible, moi, aux tourments de cette pauvre chère enfant; je suis tout émue de son angélique résignation: il est impossible d'avouer ses torts avec plus de candeur et d'être mieux disposée à la contrition et au repentir... Tenez... votre dureté à tous me révolte... Je l'emmènerai à Paris avec moi, et chez moi, cette chère petite, et cela aujourd'hui même, car elle ne peut pas rester ici un jour de plus... Elle vous gâterait, honnêtes gens que voue êtes!
--Vous osez la soutenir...--s'écria madame Sécherin avec indignation;--vous osez lui offrir un asile...
--Et pourquoi non, s'il vous plaît? Est-ce que je donne, moi, dans vos lamentations de Jérémie sur la désolation de l'abomination! Dirait-on pas qu'il s'agit du sort de la chrétienté ou que le monde est menacé d'une fin prochaine, parce que monsieur votre fils a eu un inconvénient dans son ménage! Est-ce que c'est une raison pour venir crier comme une orfraie après cette pauvre Ursule, et l'accabler sans pitié?... Pour vous qui vous piquez de religion... ça n'est guère charitable, ma bonne dame...
Madame Sécherin leva les yeux au ciel, et dit d'une voix grave et solennelle:
--Seigneur mon Dieu! ayez pitié de cette femme; sa tombe est ouverte, sa fin est proche, et elle blasphème.--Puis elle ajouta d'une voix imposante et avec tant d'autorité que mademoiselle de Maran resta un moment atterrée:--Vous soutenez le vice, vous insultez aux larmes des honnêtes gens, vous reniez Dieu. Mais patience, au lit de mort vous aurez une affreuse agonie en pensant au mal que vous avez fait et aux peines qui vous attendent... Vous êtes si méchante et si impie, que vous ne trouverez pas un prêtre qui veuille prier pour votre âme...
Après un moment de silence, mademoiselle de Maran s'écria en riant de son rire aigu:
--Ah! ah! ah!... est-elle donc drôle avec ses excommunications? Ah çà! apparemment que vous êtes aussi du dernier mieux avec les foudres du Vatican, ma chère dame? Tout à l'heure c'était avec le ciel et la Providence que vous maniganciez... Dites donc: sans reproche, vous me paraissez joliment banale, pour ne pas dire un peu coureuse, à l'endroit des choses de là-haut... Mais rassurez-vous, j'aurai toujours un bon petit quart d'heure pour me repentir et un petit écu pour me faire dire une messe quand viendra le moment de songer à mon salut.
* * * * *
Le soir même, mademoiselle de Maran partit pour Paris avec Ursule.
Madame Sécherin alla rejoindre son fils.
Gontran et moi, nous restâmes seuls à Maran.
CHAPITRE XV.
LES DEUX ÉPOUX.
Je restai deux jours sans revoir M. de Lancry.
L'arrivée et le départ de madame Sécherin ayant fait supposer à nos gens que quelque grave discussion intérieure avait eu lieu entre moi et mon mari, ils avaient cru de leur devoir d'augmenter encore de silence et de réserve dans leur service; ils ne parlaient entre eux qu'à voix basse... On eût dit que quelqu'un se mourait dans la maison... Il est impossible de peindre l'aspect sinistre de ce grand château muet, sombre et désert, dont j'habitais une aile et Gontran une autre.
J'avais voulu être seule pour me préparer à l'entretien que je devais avoir avec mon mari.
Pendant ces deux jours, par un phénomène moral que je suis encore à m'expliquer, une révolution profonde, complète, se fit subitement en moi.
Il était de mon devoir de parler à mon mari avec la plus entière franchise.
Cet événement fut le plus important de ma vie; son retentissement durera jusqu'à mon dernier jour.
Les moindres détails de cette entrevue sont encore gravés dans ma mémoire.
C'était un dimanche. Après avoir entendu une messe basse à l'église du village et être restée longtemps à prier, je revins chez moi.
Le temps était gris et lugubre; au moment où je rentrais au château, la neige commençait à tomber.
Dix heures sonnèrent à la pendule de mon parloir.
C'était un petit salon très-simple, où je me tenais d'habitude; ses deux croisées s'ouvraient sur le parc. A droite et à gauche du la cheminée étaient les portraits de mon père et de ma mère; sur ma table à écrire, un médaillon de Gontran peint en miniature.
A propos de cette miniature, je dois dire ici ce que je sus plus tard: c'est qu'elle avait été rendue à mon mari par madame de Richeville.
Donner à sa femme un portrait fait autrefois pour une maîtresse, c'est une de ces indignités naïves qu'un homme se permet, sans même se douter de ce qu'il y a d'odieux et d'insultant dans un pareil procédé.
A coté de ma table de travail, une petite bibliothèque de bois de rose renfermait mes livres de prédilection; enfin entre les deux fenêtres était mon piano.
En passant devant une glace, je me regardai: j'étais horriblement pâle et maigre; mes pommettes, déjà un peu saillantes et légèrement pourprées, témoignaient de la fièvre dont j'étais brûlée depuis deux jours; mon regard était très-brillant, très-animé; mais j'avais les lèvres violettes et les mains glacées.
J'étais habillée de noir, mes cheveux lissés en bandeaux, car je n'avais pas songé à les faire boucler.
Je contemplais avec une sorte de joie sombre le ravage que les chagrins avaient imprimé à mes traits, et je me comparais à Ursule, toujours si fraîche et si rose.
Dix heures et demie sonnèrent à l'antique horloge du château; mon mari entra chez moi.
Lui aussi, depuis deux jours, avait cruellement changé; il était d'une pâleur extrême. Les veilles, les pleurs... peut-être, avaient rougi ses yeux; il semblait accablé; sa physionomie était presque farouche.
--Je ne chercherai pas à le nier,--me dit-il brusquement,--les torts que j'ai envers vous sont très-grands; vous devez me détester...; soit, détestez-moi.
--Je vous prie de m'entendre, Gontran. Notre position fera fixée aujourd'hui. Je dois vous dire avec la plus entière franchise le résultat de mes réflexions et ma résolution inébranlable...
--Je vous écoute...
--Pendant ces deux jours que je viens de passer seule, je ne sais par quel étrange mirage de ma pensée, tous les événements qui ont eu lieu depuis que je vous connais me sont apparus pour ainsi dire en un seul moment; j'ai pu en saisir à la fois et l'ensemble et les détails: je les ai jugés avec une sûreté, avec une hauteur de vue dont j'ai été moi-même étonnée. En contemplant ainsi les jours d'autrefois, j'ai reconnu, sans fol orgueil, que mon dévouement envers vous n'avait jamais failli, que j'avais fait des prodiges de tendresse pour conserver mon amour intact et pur malgré vos dédains. Excepté quelques plaintes rares que m'arrachait une douleur intolérable, j'ai toujours souffert avec résignation: à votre moindre velléité de tendresse, vite j'essuyais mes larmes, je venais à vous le sourire aux lèvres, et je renaissais encore à des espérances de bonheur tant de fois trompées.
--Cela est vrai... mais il n'est pas généreux à vous de mettre à cette heure en présence et mes torts et vos vertus,--dit Gontran avec amertume.
--Si je vous parle ainsi, Gontran, ce n'est pas pour me louer d'avoir toujours agi de la sorte, mais pour m'en blâmer.
--Comment, vous regrettez?...
--Je regrette d'avoir fait justement ce qu'il fallait pour être malheureuse sans vous rendre heureux. Peut-être même eussiez-vous été moins cruel pour moi... si je m'étais conduite autrement.
--Que voulez-vous dire?
--Cela vous semble étrange... mais le résultat de mes réflexions a été presque de m'accuser et de vous absoudre.
--M'absoudre... moi!
--Vous absoudre, vous... Je ne m'abuse plus, Gontran: je n'ai jamais été pour vous une noble compagne, ayant la conscience de sa dignité et un caractère assez ferme pour se faire respecter; j'ai été votre lâche esclave, et je n'ai eu que les qualités négatives de l'esclave, la soumission aveugle, la résignation stupide, la patience inerte. En me voyant ainsi, vous avez dû me traiter comme vous m'avez traitée et n'avoir pour moi ni merci ni pitié.
--Je ne sais dans quel but vous voulez m'innocenter ainsi?--dit Gontran en me regardant avec défiance.
--Je pourrais vous dire que c'est pour vous rendre moins cruel l'aveu qui me reste à vous faire; mais je mentirais. Si je ne désire pas vous blesser sans raison, je m'inquiète assez peu maintenant que vous souffriez ou non de ce que je dois vous dire.
Mon mari parut frappé de mon expression de froideur insouciante.
--Votre langage est nouveau pour moi, Mathilde.
--Il doit être aussi nouveau que le sentiment qui le dicte... aussi nouveau que l'aveu que je vais vous faire.
--Mais, de grâce, expliquez-vous.
--Après ce long coup d'œil jeté sur le passé, j'ai fait encore une découverte... une découverte affreuse, je vous le jure: c'est que mes chagrins, pourtant si vrais, si douloureux, étaient à peine dignes d'intérêt... c'est que mes lamentations continuelles étaient plus fastidieuses que touchantes; c'est que mes larmes éternelles avaient dû avec raison vous impatienter, vous exaspérer, mais rarement vous apitoyer.
--Raillez-vous, Mathilde? La raillerie serait cruelle.
Je pris mon mari par la main, je le menai devant la glace, et là, lui montrant mon visage flétri, je lui dis:
--Pour que je sois ainsi changée, il m'a fallu bien souffrir, n'est-ce pas, Gontran? Eh bien! jugez donc ce que j'ai ressenti lorsque la raison m'a forcée d'avouer que mes chagrins étaient à peine dignes de pitié, lorsque je me suis dit... «Demain je les raconterais à un juge impartial, qu'il aurait le droit de me dire:--C'est votre faute...» Hé bien! croyez-vous qu'en face d'une telle conviction, j'aie le courage de railler, Gontran?...
--Vous avez cette conviction, Mathilde?
--Oui, je l'ai... Oui, demain le monde saurait une à une les tortures que j'ai endurées, qu'il dirait en haussant les épaules avec mépris: «La stupide... l'ennuyeuse créature! avec ses plaintes et ses gémissements continuels! Elle n'a que ce qu'elle mérite. On ne peut donc pas être honnête femme et malheureuse sans être insupportable! Après tout, son caractère à la fois si faible, si lamentable et si susceptible, ferait presque excuser la dureté de son mari. Certes, Ursule est bien perfide, bien effrontée, bien corrompue; eh bien! l'on comprend que M. de Lancry la préfère mille fois à Mathilde: car, au moins, Ursule a du charme, du piquant; on trouve en elle de ces alternatives de bien et de mal qui tiennent, pour ainsi dire, toujours l'esprit et le cœur en éveil. Mathilde, au contraire, est une perpétuelle résignation larmoyante et monotone. Elle a toutes les vertus, soit; personne ne songe à les lui nier... mais elle ne sait guère rendre la vertu aimable. En un mot, c'est une femme qui a le plus grand tort de tous: celui d'aimer et de ne pas savoir se faire aimer.» Voilà ce que le monde dirait, Gontran... voilà ce qu'il aurait le droit de dire, à son point de vue, à lui... Quelques âmes compatissantes me plaindraient peut-être, en songeant que ma vie auprès de vous a pu se résumer ainsi: «Aimer noblement... souffrir et se résigner...» Oui, ceux-là me plaindraient peut-être; mais ils ne feraient que me plaindre... et entre la pitié et la sympathie il y a un abîme!
--Quel langage, Mathilde!...
--Hé bien, encore une fois, croyez-vous que je raille, Gontran, lorsque je vous dis qu'après tant de larmes versées il ne me reste pas même la consolation de me croire digne d'intérêt?
--Et qui a pu, mon Dieu! vous donner une si fatale conviction?--s'écria Gontran.
--La raison... la froide et inflexible raison; mais il faut que le cœur soit bien vide, bien désert, pour que cette voix sévère puisse y retentir!...
--Que dites-vous?... votre cœur!...
--Mon cœur est vide et désert depuis que je ne vous aime plus, Gontran... et seulement depuis que je ne vous aime plus, j'ai pu juger ma conduite et la vôtre avec impartialité.
--Vous ne m'aimez plus!--s'écria-t-il.
--Non... c'est ce qui fait que je vois tout avec désintéressement; c'est ce qui fait que je ne crains pas de vous affliger en vous parlant ainsi... On m'eût dit que l'amour immense que je ressentais pour vous... que cet amour, qui avait résisté à de si rudes épreuves, diminuerait un jour, que j'aurais crié au blasphème!... et pourtant... il s'est éteint.
--Mathilde... Mathilde!...
--Il s'est complétement éteint pendant le peu d'instants que j'ai mis à lire la lettre que vous écriviez à Ursule... Je ne vous fais pas de reproches, Gontran; je n'ai plus le droit de vous en faire... vous perdez un cœur tel que le mien... je le dis sans vanité, vous êtes assez puni... je n'ai ni à espérer ni à craindre que maintenant mes sentiments pour vous changent de nature. Je me connais assez pour voir que, malheureusement, je ne dois rien éprouver à demi: la sagesse eut été peut-être de vous aimer moins violemment et de ne pas vous désaimer si vite, je le sais; mais je suis ainsi. On ne peut rien contre la désaffection: je ne l'explique pas, je la ressens. Sans doute, mon amour pour vous était depuis longtemps et à mon insu miné par mes larmes, il a suffi d'une violente secousse pour le déraciner tout à fait: votre lettre à Ursule m'a invinciblement prouvé que tout espoir était à jamais perdu pour moi; mon amour a dû se briser, se perdre contre une impossibilité. Tout ce que je sais, c'est qu'à mesure que je lisais cette lettre, un refroidissement lent mais profond, mais presque physique, paralysait mon cœur. Une comparaison vous rendra ce que j'éprouvais: ce n'était pas une tourmente impétueuse qui confondait, qui heurtait en moi les passions les plus contraires, comme l'orage courbe, ébranle tout dans son tourbillon; non, non... au moins, l'orage passé, si tout a cruellement souffert, tout n'est pas détruit; ce que j'éprouvais, c'était un envahissement sourd, croissant; peu à peu il glaçait et anéantissait mon amour... comme ces muettes inondations qui montent, montent, jusqu'à ce qu'elles aient tout englouti sous leur effrayant niveau et qu'elles n'offrent plus à l'œil épouvanté qu'une immensité déserte, silencieuse, où rien... rien n'a surnagé.
D'abord stupéfait, mon mari me répondit avec un dépit concentré:
--La soudaineté même de votre désenchantement à mon égard vous prouve qu'il n'est pas sincère; sans doute, j'ai des torts... j'ai de grands torts envers vous, mais je ne mérite pas un traitement pareil.
--Il arrive ce qui devait arriver, Gontran; je m'y attendais, votre amour-propre se révolte à cette pensée: que je ne puis plus vous aimer... que je ne vous aime plus... Je conçois même que la soudaineté de mon désenchantement, comme vous dites, puisse entretenir votre illusion à cet égard... mais vous vous trompez, jamais je ne me suis égarée sur mes impressions.
Mon mari haussa les épaules.
--Vous croyiez aussi toujours m'aimer, vous l'avez dit vous-même, et vous voyez bien qu'en ce moment vous croyez votre amour éteint; il en sera de même de votre ressentiment, il aura son terme...--ajouta-t-il avec une confiance imperturbable.
--Votre comparaison n'est pas juste, Gontran; je vous aurais toujours aimé, j'en suis sûre, si vous n'aviez pas tout fait pour tuer cet amour. Je vous dirai avec la même franchise que maintenant vous feriez tout au monde pour vaincre ma profonde indifférence, que vous n'y réussiriez pas.
--Mais enfin ce ne sont que des étourderies, ce n'est qu'une infidélité, et il n'y a pas une femme qui, après son premier mouvement de vanité blessée, ne pardonne une telle faute.
--Je ne dis pas non, je ne prétends pas que toutes les femmes pensent ou doivent penser comme moi... J'ai tort sans doute, c'est un malheur de ma destinée d'être toujours accusée, ou c'est plutôt un vice de mon caractère d'être toujours exagéré.
--Mais, encore une fois, si c'est seulement la lettre que j'ai écrite à votre cousine qui cause votre éloignement pour moi, il n'est pas fondé.
--Je ne veux pas récriminer sur le passé, Gontran; seulement, puisque vous parlez de cette lettre, rappelez-vous-en les termes, et vous reconnaîtrez qu'il n'y avait pas une de ses expressions qui ne dût porter un coup mortel aux espérances les plus opiniâtres. Vous m'avez incurablement blessée comme femme, comme épouse et comme mère. Ce n'est pas tout: cette passion, au nom de laquelle vous m'avez sacrifiée sans hésitation, sans pitié, a été, est et sera la seule véritable passion de votre vie... Vous verrez que mes prévisions se réaliseront. Je l'avoue sans fausse humilité ou plutôt avec orgueil, je n'ai rien de ce qu'il faut pour lutter avec avantage contre Ursule, si, malgré ses promesses, elle veut continuer de vous séduire; je n'ai non plus maintenant aucune compensation de cœur à vous offrir, si elle continue à vous dédaigner. Ce n'est pas tout encore, vous me pardonnerez ma franchise, il m'en coûte de vous parler ainsi: tant que je vous ai aimé, je me suis tellement aveuglée sur certaines circonstances de votre vie, que, ne pouvant les excuser, j'avais fini par me persuader que j'avais été aussi coupable que vous; maintenant mes illusions sont dissipées, votre conduite m'apparaît dans son véritable jour, et, en admettant que j'oublie jamais vos torts, vos infidélités, comme vous dites, il me serait impossible d'aimer un homme... que je ne pourrais plus estimer.
--Mathilde! que signifie?...
--Avant mon mariage, avant que j'eusse subi la fascination de la passion la plus folle, j'aurais su ce que j'ai su depuis... que je ne vous aurais pas épousé.
--Mais, encore une fois, madame, que savez-vous donc qui puisse vous empêcher de m'estimer? car je ne suppose pas qu'on soit un malhonnête homme par cela même qu'on éprouve un amour insurmontable pour une femme qui en est indigne... en admettant que ce que vous dites soit vrai.
Après une dernière hésitation, je racontai à Gontran toute la scène de la maison isolée de M. Lugarto, et de quelle manière M. de Mortagne et M. de Rochegune avaient forcé cet homme à restituer le faux que Gontran avait commis.
Mon mari fut atterré.
Pendant ce court récit, il ne me dit pas un mot.
Aux termes où j'en étais avec lui, je n'avais plus de scrupules à conserver; il ne pouvait plus y avoir de tels secrets, de tels ménagements entre nous, je tenais à établir franchement ma position envers mon mari.
Si je voulais être généreuse plus tard, je ne voulais pas être dupe.
Aux sombres regards qu'il me jeta de temps à autre en marchant avec agitation dans la chambre, je vis que, selon les prévisions de M. de Mortagne, mon mari ne me pardonnerait jamais d'être instruite de cette fatale action.
Après avoir marché quelques moments avec agitation, Gontran s'assit dans un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.
Il me fit pitié.
--Je ne vous aime plus d'amour,--lui dis-je;--vous avez commis une action coupable, mais je n'en porte pas moins votre nom. Vous êtes le père de mon enfant, c'est assez vous dire que si vous avez à jamais perdu un cœur brûlant du plus saint amour, il vous reste aux yeux du monde une femme; et cette femme ne manquera jamais aux devoirs que sa position lui impose envers vous. En apparence, rien ne sera donc changé dans nos relations; sans les calomnies dont nous sommes victimes, je vous aurais demandé une séparation amiable; mais, quoi qu'en dise mademoiselle de Maran, nous ne pourrions, je le crois, que perdre tous deux à cet éclat. Il sera donc convenable que nous vivions encore quelque temps ainsi que nous vivons; plus tard, nous agirons selon les circonstances.
--Soit,--dit brusquement Gontran.--Je ne chercherai pas à vous faire revenir de vos préventions; désormais nous vivrons sépares, et je vous débarrasserai au plus lot de mon odieuse présence... Vous n'oubliez pas le mal que l'on vous fait... vous avez raison.
--Je vous assure que maintenant je l'ai complétement oublié; je pourrais me venger que je ne me vengerais pas. L'effet subsiste, les causes me sont maintenant indifférentes.
Après un moment de silence, Gontran s'écria:
--Mais non, non, c'est impossible, tant de froideur ne peut avoir succédé à tant de dévouement, vous ne pouvez me traiter avec tant de cruauté!... surtout dans un moment...
--Où vous avez besoin de consolation, peut-être?...--dis-je à Gontran;--aussi je vous assure que ce n'est pas la jalousie qui m'empêcherait de vous plaindre, mais le respect humain; je vois trop que l'amour que vous ressentez vous sera fatal pour ne pas en être épouvantée: tout ce qui vous arrivera de malheureux ne me trouvera jamais insensible...
--Après tout,--s'écria Gontran en se levant brusquement,--je suis bien fou de m'affecter! Comme vous le dites, madame, notre position est parfaitement tranchée; vous ne m'aimez plus d'amour, soit: on vit parfaitement bien en ménage sans amour. Ma présence vous est importune, je vous l'épargnerai: vous vivrez de votre côté, moi du mien; je ne m'oppose pas le moins du monde à vos projets.
--Gontran, seulement il est un point très-délicat qui me reste à aborder; je désire que les deux tiers de ma fortune soient placés de manière à ce que l'avenir de notre enfant soit assuré.
--Ce soin me regarde, madame, j'y veillerai.
--Je crois devoir vous prévenir qu'ignorant complétement les affaires, et désirant que celle-là soit faite le plus régulièrement possible, je prendrai les conseils de M. de Mortagne.
--Je n'aurai jamais aucune relation avec cet homme, madame.
--Je ne vous le demande pas non plus. Vous aurez la bonté de me fournir la preuve que mes intentions seront exécutées. Si M. de Mortagne trouve cette pièce en règle et suffisante, je ne vous demande rien de plus.
--Tout ceci, madame, ne peut se faire comme vous le désirez. Le sort de notre enfant m'intéresse autant que vous: c'est à moi, à moi seul d'y pourvoir; et je ferai pour cela ce qui sera nécessaire sans que vous exerciez votre contrôle sur des affaires qui me regardent exclusivement.
--Vous ne voulez pas me donner de garantie certaine pour ce que je vous demande, Gontran?
--Non, madame.
--Je dois alors vous prévenir que j'emploierai tous les moyens possibles pour y parvenir.
--Faites, madame, vous êtes libre.
Telle fut l'issue de cet entretien avec mon mari.
CHAPITRE XVI.
DÉSESPOIR D'AMOUR.
Quelques jours après cet entretien, M. de Lancry envoya à Paris son valet de chambre, en qui il avait toute confiance.
Depuis le départ de cet homme, mon mari reçut presque chaque jour une lettre de lui.
J'attendais avec autant d'impatience que d'inquiétude la réponse de M. de Mortagne.
C'était la seconde fois que je lui écrivais. Je ne comprenais pas son silence.
Ma vie continuait de se passer triste et morne. Quelquefois je m'étonnais de ce que l'indifférence avait si subitement remplacé l'amour; cela était pourtant naturel.
Les sentiments violents et profonds ne peuvent passer par les pâles transitions d'un refroidissement successif.
Ils vivent toujours, ou ils s'éteignent comme ils sont venus... subitement, après avoir résisté longtemps, vaillamment, aux atteintes les plus cruelles.
Oui, ces sentiments tombent et meurent tout à coup, comme le guerrier qui s'aperçoit seulement en expirant qu'il est criblé de blessures et qu'il a perdu tout son sang dans le combat.
Une chose encore me surprenait et je ne savais si je devais en être fière ou honteuse... Cette désaffection me glaçait le cœur; mais bien des circonstances de ma vie m'avaient été plus douloureuses.
Était-ce du courage? était-ce de la résignation? était-ce de l'indifférence?
Je surpris bientôt le secret de ma conduite.
Je me consolais de ne plus aimer M. de Lancry, en songeant que toutes les puissances de mon âme seraient désormais concentrées sur un seul être. Mon cœur me trompait-il encore? n'était-ce pas continuer d'aimer Gontran que d'idolâtrer son enfant?
Je ne pouvais donc pas m'abuser: l'amour maternel remplissait mon cœur tout entier, seul il causait ma fermeté. Car lorsque, par malheur, je songeais que la divine espérance dont le ciel m'avait douée n'était qu'une espérance, lorsque je me demandais quel serait le vide de mon cœur si elle m'était ravie... oh! alors j'étais saisie de vertige et je détournais ma vue de ce ténébreux abîme pour la reporter vers le radieux avenir qui seul m'attachait à la vie....
* * * * *
L'hiver était arrivé avec ses sombres froids, ses tristes brouillards, ses longues soirées, que la douce intimité du foyer domestique n'abrégeait pas.
A déjeuner, à dîner, j'échangeais quelques rares paroles avec Gontran; puis il rentrait chez lui, moi chez moi.
Ses habitudes étaient complétement changées.
Il ne chassait plus; mais, malgré la rigueur de la saison, presque chaque jour il sortait à pied dans la forêt: il y passait de longues heures, revenait avec une scrupuleuse exactitude pour l'heure de la poste, puis il repartait et ne rentrait quelquefois qu'à la nuit noire.
D'autres fois il restait deux ou trois jours renfermé chez lui; il s'y faisait servir et n'en sortait pas.
Ses traits commençaient à s'altérer d'une manière effrayante; ses joues creuses, ses yeux caves, le sourire nerveux qui contractait ses lèvres, donnaient à sa physionomie une expression de douleur, de chagrin, d'abattement, que je ne lui avais jamais vue.
A l'heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxiété; il allait lui-même au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fenêtres, je le vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme s'il eût redouté de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la déchirer et la fouler aux pieds avec rage.
Par deux fois il fit faire tous les préparatifs de son départ, et il le suspendit.
Un soir j'étais dans mon parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de robes d'enfant que j'avais fait venir d'Angleterre; tout à coup Gontran, pâle, défait, presque égaré, entra en s'écriant avec un accent déchirant:--Mathilde... je ne puis plus longtemps...--Mais, voyant Blondeau, il s'interrompit et disparut.
Je le cherchai; il était renfermé chez lui; je restai longtemps à sa porte sans qu'il voulût m'ouvrir.
Un autre jour, il quitta les vêtements négligés qu'il portait, s'habilla avec la plus grande élégance, entra chez moi, et me dit d'un air égaré:
--Franchement, comment me trouvez-vous? suis-je très-changé? En un mot, ne suis-je plus capable de plaire? ou suis-je encore aussi bien que j'étais autrefois?
Je le regardai avec surprise... Il s'écria violemment en frappant du pied:--Je vous demande si je suis très-changé; m'entendez-vous?
A mon étonnement avait succédé la frayeur, tant cette question et l'air dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui répondre. Il sortit en fureur, après avoir brisé une coupe de porcelaine de Chine qui se trouvait sur une table.
Enfin, l'avouerai-je! Blondeau sut par notre maître d'hôtel que M. de Lancry s'enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu'il se faisait porter chez lui.
Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les bizarreries de Gontran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes agitations d'une passion désespérée, et qu'il voulait quelquefois chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines.
La pitié qu'il m'inspira me fit croire que tout amour était à jamais éteint dans mon cœur. J'étais navrée de le voir si malheureux; j'accusais amèrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie contre elle.
A mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Gontran et que mes consolations devaient être stériles. Je ne voulais ni n'osais d'ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j'attendis donc une occasion favorable.
Un jour, le courrier étant arrivé un peu plus tôt que de coutume, on apporta les lettres de mon mari dans la bibliothèque, où je le trouvai en allant chercher un livre.
Il rompit le cachet avec émotion, lut, pâlit, laissa tomber la lettre, et se cacha le front dans ses deux mains.
Je m'approchai de lui tout émue.
--Gontran,--lui dis-je,--vous souffrez...
Il tressaillit, releva vivement sa tête...
Il pleurait!...
Sa figure flétrie exprimait un désespoir profond.
--Eh bien! oui... je souffre,--me dit-il avec amertume;--que vous importe?
--Écoutez-moi, mon ami,--lui dis-je en prenant sa main brûlante et amaigrie; il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre...
--Vous? vous?
--Oui, par cela même que je n'ai plus pour vous d'amour, je puis... je dois vous apporter les consolations d'une amie... Vous souffrez... je n'ai pas besoin de vous demander la cause du changement que j'ai remarqué en vous depuis quelque temps.
--Eh bien! oui...--s'écria-t-il hors de lui;--pourquoi me contraindrais-je avec vous maintenant? Oui, je l'aime avec passion; oui, je l'aime comme un enfant, comme un insensé... oui, je l'aime comme personne n'a jamais aimé... et pourtant ses dédains sont impitoyables. C'est à cause de moi qu'elle est perdue... et elle ne veut pas même que je me fasse un droit du malheur que je lui ai causé... Car, enfin, il est maintenant de mon honneur de la protéger... et... mais, tenez: pardon... pardon... c'est à vous... à vous, mon Dieu... que je dis cela!
--Et vous pouvez me le dire, Gontran; vous ne m'apprenez rien là de nouveau, je ne puis plus avoir de doute sur la passion qui vous désole... fatale... fatale passion qui m'a déjà coûté mon bonheur, et qui ne vous cause que des chagrins!
--Oh! oui, fatale, bien fatale! Vous ne savez pas ce qu'elle m'a aussi coûté de larmes, de désespoirs cachés, d'accès de rage impuissante, de résolutions folles ou criminelles!... Vous ne savez pas les ignobles étourdissements que j'ai demandés à l'ivresse... Oh! cette femme infernale savait bien quel amour elle me jetait au cœur!... Infâme et horrible amour... auquel je vous ai déjà sacrifiée... vous!... Tenez, je suis un misérable, ou plutôt je suis un fou... et pourtant... malgré moi, chaque jour cet amour augmente... deux fois j'ai été sur le point d'aller la rejoindre... mais je n'ai pas osé: avec un caractère aussi intraitable que celui de cette femme, une fausse démarche peut tout perdre... et malgré moi encore, je conserve toujours une lueur d'espoir... mais, tenez: encore pardon, mon Dieu... je vous irrite, je vous blesse.
--Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Gontran... pour vous et pour moi, c'est une triste compensation à ce que nous avons perdu tous deux.
--Oh! je le sais... je le sais!... Je ne puis plus compter sur votre amour, il faut y renoncer; mais ne soyez pas impitoyable, laissez-moi épancher mon cœur près de vous... Maintenant que vous ne m'aimez plus, cela ne peut pas vous froisser... Allez, Mathilde, je suis si malheureux, que c'est presque vous venger de moi-même que de vous avouer ce que j'endure. Oh! si vous saviez ce que c'est que de souffrir d'une douleur muette et concentrée!...
--Je le sais, Gontran... je le sais...
--Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter à vos genoux, de vous tout avouer, de vous demander au moins votre pitié. Mais tous mes torts passés me revenaient à la pensée, j'ai eu honte de moi-même, je n'ai pas osé... En silence, j'ai dévoré mes larmes... oui, car je pleure, vous le voyez bien... je suis faible, je pleure comme un enfant.
Et il pleurait encore; puis, essuyant ses larmes, il s'écria:
--Mais elle est donc sans pitié, cette femme... mais elle ne réfléchit donc pas que je vous ai sacrifiée à elle... vous, noble... généreuse créature, aussi noble, aussi généreuse qu'elle est, elle, perverse et infâme... Mais elle ne songe donc pas... que mon aveuglement peut avoir un terme!... Quoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est flatté de me voir à ses pieds... Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipée, il ne me restera pour elle que mépris et que haine... Oh! sa vanité peut encore recevoir un coup cruel en me voyant revenir à vous, qu'elle envie toujours, quoi qu'elle dise.
--Tout retour vers le passé est impossible, Gontran; il faut renoncer à tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son orgueil.
--Eh bien! tenez, méprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire; c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche: Je ne vous aime plus, que j'ai seulement senti tout ce que j'ai perdu en vous perdant... Oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore... c'est de ne pouvoir plus me dire: J'ai toujours la, près de moi, un cœur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne, et auquel je reviens toujours avec confiance, parce que sa bonté est inépuisable...
--Oui... ce cœur était ainsi... à vous, oh! bien à vous, Gontran.
--Mais ce cœur est encore à moi... Vous vous abusez, Mathilde... un amour comme le nôtre laisse dans le cœur des racines inaltérables; il peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace que jamais. Mathilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette abominable passion: je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprécié tout ce qu'il y a de grand, d'élevé dans votre cœur... Oh! quelle serait sa rage, à cette femme, si elle nous croyait heureux, unis, tendrement occupés l'un de l'autre!... Quel coup mortel recevrait son orgueil! Tenez, Mathilde... soyons sans pitié pour elle... venez, venez à Paris, et affectons de paraître devant elle plus passionnés que jamais; elle aussi, alors, connaîtra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir...
Cette étrange proposition me prouva l'exaltation de Gontran, et combien la passion est toujours aveugle et personnelle.
Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'intention de me blesser, et il me proposait de jouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule!
--Autrefois,--dis-je à mon mari,--ces paroles m'auraient fait un mal horrible, aujourd'hui elles me font tristement sourire... Hélas! l'amour vous domine à ce point, que vous ne vous apercevez pas que cette velléité d'un retour à moi est une nouvelle preuve de l'irrésistible influence qu'Ursule exerce sur vous.
--Mais cela est affreux pourtant... Si cette femme ne doit jamais m'aimer!--s'écria-t-il,--si elle se rit de mes souffrances, si ses dédains ne sont pas un manége de coquetterie, pourquoi ne puis-je donc renoncer à l'espoir de me faire aimer un jour? Pourquoi trouvé-je une amère volupté dans les chagrins qu'elle me cause? Pourquoi est-ce que je l'adore enfin... quoique je la sache dissimulée, perfide et indifférente à mon amour?
--Mon Dieu... mon Dieu!--m'écriai-je en joignant les mains,--votre volonté est toute-puissante; pour punir Gontran, vous lui faites endurer tout ce qu'il m'a fait souffrir.
--Que voulez-vous dire, Mathilde?
--Savez-vous, Gontran, qu'il y a quelque chose de providentiel dans ce qui se passe ici?... Lorsque j'éprouvais pour vous une passion aveugle, opiniâtre, moi aussi je me disais: Si Gontran ne m'aime plus, pourquoi ai-je en moi l'espoir enraciné de m'en faire encore aimer? pourquoi son indifférence, ses duretés ne me lassent-elles pas? Comme vous je me demandais cela, Gontran; comme vous je trouvais une sorte d'amère volupté dans ces chagrins; comme vous, chaque jour, j'affrontais vos nouveaux mépris avec une confiance désespérée... comme vous, sans doute, je passais de longues nuits à interroger ce douloureux mystère de l'âme!
--Oh! n'est-ce pas qu'il n'y a rien de plus affreux que de se sentir entraîné par un sentiment irrésistible?--s'écria Gontran, tellement absorbé par sa personnalité, qu'il oubliait que c'était à moi qu'il parlait.--Oh! n'est-ce pas,--reprit-il,--n'est-ce pas qu'il est affreux de voir, de reconnaître que la raison, que la volonté, que le devoir, que l'honneur, sont impuissants pour conjurer ce fatal enivrement?
--Vous peignez avec de terribles couleurs les maux que vous m'avez causés, Gontran... Mais moi, en vous aimant malgré vos dédains, je cédais à la voix du devoir, c'était l'exagération d'un noble amour... En aimant cette femme malgré ses mépris, vous cédez à un penchant coupable... c'est l'exagération d'un criminel amour.
Un moment abattu, l'égoïsme indomptable de M. de Lancry se manifesta de nouveau. Il s'écria:
--Par le ciel! il y a un abîme entre votre caractère et le mien... Vous êtes une pauvre jeune femme, faible et sans énergie; vous ne saviez rien de la vie et des passions; mais je n'en suis pas là... Après tout, il ne sera pas dit qu'une provinciale de dix-huit ans, inconnue, sans consistance et maintenant perdue, abandonnée de tous, me jouera de la sorte... Elle me fuit... elle ne veut pas consentir à me recevoir, donc elle me craint... Oh! je le comprends; ce caractère insolent et hautain redoute de rencontrer un maître... La vanité ne m'aveugle pas, elle cherche à se tromper elle-même; elle est si rusée, elle me craint tellement, que dans sa lettre, pour m'ôter tout soupçon de l'influence que j'exerce sur elle, elle attribue d'avance à mon amour-propre la juste confiance que doit me donner toute sa conduite; car elle m'a dit ces mots: Que votre orgueil n'aille pas s'imaginer que je vous fuis parce que je vous crains... C'est cela... c'est cela... Plus de doute, je m'étais désespéré trop tôt... elle me craint... donc elle m'aime... L'amour me rendait aussi aveugle qu'un écolier... Oh! Mathilde, vous serez vengée.
J'interrompis mon mari.
--Écoutez-moi, Gontran... Tout à l'heure je vous ai vu malheureux; quoique la cause de ce malheur fût pour moi un outrage, j'ai pu un moment compatir à des peines que j'avais éprouvées, et oublier que c'était vous qui les aviez causées. Maintenant l'espoir renaît dans votre cœur; vous me l'exprimez si durement, qu'il serait indigne de moi de vous dire un mot de plus.
--Mathilde... pardon... Mon Dieu... je suis insensé.
--Moi qui ai ma raison... je vous donnerai un dernier avis. Ursule est plus habile que vous; vous tombez dans le piége le plus grossier qu'elle vous a tendu.
--Un piége? Quel piége?
--Si elle ne vous eût laissé aucun espoir, vous l'eussiez oubliée peut-être; mais, en vous faisant soupçonner qu'elle vous fuyait par crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorte d'influence sur vous et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre, puisqu'elle cessait de vous voir, selon sa promesse.
--C'est attribuer une odieuse arrière-pensée à une conduite remplie de générosité,--s'écria M. de Lancry.
Ce reproche me révolta.
--Eh! quelle a donc été sa générosité, à cette femme? Comment, après m'avoir frappée dans ce que j'avais de plus cher, elle m'a dit: Je n'ai jamais aimé votre mari, mais je l'ai rendu complice d'une infâme trahison; maintenant je me repens et je vous jure de ne plus le voir! Quel sacrifice! après m'avoir fait tout le mal possible, elle renonce à un homme qu'elle n'aimait pas.
--Mais, par l'aveu de sa faute, elle mettait son avenir entre vos mains, madame! et vous avez vu qu'elle ne s'exagérait pas l'inflexible sévérité de son mari!
--Eh! ne savait-elle pas, monsieur, que j'étais incapable de la perdre? Ne lui avais-je pas déjà donné mille preuves de ma bonté, de ma faiblesse? Cessez donc d'exalter si haut ce que vous appelez la générosité de cette femme... Elle me frappait dans le présent, et elle ne pouvait rien pour les maux passés.
Indignée de l'égoïsme de M. de Lancry, je me levai pour sortir... mais il s'approcha de moi avec confusion et me prit la main.
--Pardon,--me dit-il tristement,--pardon; j'ai honte maintenant de mes paroles; je sens, hélas! ce qu'elles ont de blessant. C'était déjà si bon à vous que de m'écouter... Pardon encore... mais je suis si malheureux, que je me trouve sans force dans cette lutte; mon énergie a pâli, je n'ai plus même la puissance de vouloir: chaque jour je renonce à mes résolutions de la veille... Cette malheureuse pensée est là, toujours là, présente et inflexible; je ne puis lui échapper. Oh! tenez, cette position est horrible!... Que faire, mon Dieu, que faire?
Et cet homme d'un caractère si dur et si entier versa de nouveau des larmes.
Cette honteuse faiblesse m'indigna plus qu'elle ne me toucha.
--Que faire!--lui dis-je,--que faire! vous me le demandez? A voir votre accablement, vos impuissants regrets, votre facile résignation à un penchant criminel, ne dirait-on pas que vous êtes invinciblement forcé à agir comme vous agissez!
--Je vous dis que cette influence est irrésistible, Mathilde...
--Je vous dis, moi, que ce sont de lâches excuses! Que faire, dites-vous? Il faut vous conduire enfin en honnête homme, en homme de cœur! Écoutez-moi, Gontran: je ne suis plus aveuglée sur vous; le moment est venu de vous parler avec une rude franchise: mon avenir et le vôtre, celui de notre enfant, dépendent de la résolution que vous allez prendre aujourd'hui! Vous m'avez épousée sans amour, vous avez commis une action qui touche au déshonneur, vous m'avez jusqu'ici rendue la plus malheureuse des femmes, vous nourrissez une passion misérable...
--Encore des reproches... ayez donc pitié de moi à votre tour, Mathilde!
--Si je vous rappelle ce triste passé, c'est pour bien établir votre position et la mienne, et répondre à votre question... Que faire? je vais vous le dire... moi... Aujourd'hui, au moment où nous parlons, il dépend encore de vous d'avoir une vie heureuse et honorée, demain peut-être il serait trop tard.
--Eh bien, oui! éclairez-moi, consolez-moi... venez à mon aide... Mathilde, vous ne pouvez avoir que de nobles inspirations, je les suivrai.
--Vous êtes jeune, courageux, vous avez de l'esprit, vous êtes riche; vous êtes assez heureux pour que la preuve d'une fatale action, qui pouvait vous déshonorer, soit anéantie; vous êtes assez heureux pour que le vrai et le faux soient tellement confondus dans les calomnies du monde, que les honnêtes gens hésiteront à se prononcer contre vous: changez de vie, devenez utile, faites compter avec vous, et l'opinion du monde vous reviendra.
--Mais, encore... comment... par quels moyens?
--Jusqu'ici, à part vos services militaires, votre vie a été oisive, dissipée, donnez-lui un but sérieux, servez votre pays, occupez-vous... N'est-il pas des carrières honorables que vous pouvez encore embrasser? n'avez-vous pas été militaire, diplomate?...
--Je n'accepterai ni ne demanderai jamais aucun emploi à ce gouvernement.
--Soit, vous avez raison... cette susceptibilité se comprend. Par votre position... par votre reconnaissance pour une famille qui a comblé vous et les vôtres, et à laquelle mes parents aussi ont toujours été dévoués, vous appartenez au parti qui représente les droits et les espérances de cette royale famille: eh bien! joignez-vous à ses courageux défenseurs.
--Me conseillez-vous donc d'aller en Vendée?
--Je ne vous conseille pas de prendre part à la guerre civile. Il est des entraînements que je comprends, que j'excuse, que j'admire peut-être, mais que je ne voudrais pas vous voir partager: n'est-il pas d'autre moyen de servir cette opinion?
--Mais, comment?
--Eh! que sais-je... A la Chambre, par exemple; n'y a-t-il pas une belle place à prendre parmi les royalistes?
--A la Chambre, vous n'y songez pas... quelles chances d'ailleurs?
--Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes... Les propriétés que nous possédons ici, les souvenirs que ma famille y a laissés, favoriseraient, j'en suis sûre, votre élection; acceptez cette espérance; que désormais vos pensées tendent à ce but. Votre esprit est facile et brillant, donnez-lui la solidité, la profondeur qui lui manquent. Vous voulez représenter votre pays, étudiez ses lois, son gouvernement... Complétez, par une instruction sérieuse, les avantages que nous donnent la pratique et la connaissance du monde... Vous avez autour de nous nos fermiers, nos tenanciers, toutes personnes dont peut dépendre une élection. Exercez sur eux le charme que vous possédez quand vous le voulez, informez-vous de leurs intérêts, de leurs besoins, faites-vous aimer: jusqu'ici ils n'ont vu en vous que le gentilhomme oisif et indifférent aux grandes questions qui agitent le pays; montrez-leur que vous êtes capable d'autre chose que de conduire votre meute; prouvez-leur qu'on peut être d'ancienne race, qu'on peut défendre des principes que l'on croit salutaires, des droits que l'on croit divins, et qu'on peut aussi prendre en main la pieuse et noble cause des gens qui travaillent, qui souffrent, et les défendre à la face du pays... Employez à d'utiles études les longues soirées d'hiver, chaque jour parcourez nos campagnes; soyez bon, juste, affable, vous vous ferez des créatures; laissez-moi réaliser ce projet que vous avez si impitoyablement rejeté: à force de bienfaits, à force de services, vous vous rendrez nécessaire, et un jour sans doute vous serez récompensé de vos soins, de vos travaux, par le suffrage de ce pays... Donnez ce but à votre vie, Gontran... alors vous combattrez avec succès, alors vous surmonterez la honteuse passion qui vous abat et qui vous énerve... Pour vous encourager dans cette voie belle et glorieuse, vous n'aurez plus sans doute, auprès de vous, un cœur brûlant de l'amour le plus passionné... mais vous aurez du moins une amie sincère qui vous tiendra compte de chaque effort, de chaque louable résolution, qui vous bénira d'être courageux et bon; et puis vous vous direz que cette tâche que vous vous imposez, non-seulement peut vous délivrer d'une misérable faiblesse, mais qu'elle peut aussi relever et ennoblir le nom que portera votre enfant... Alors Gontran... peut-être en vous voyant si changé, en vous voyant si bon, parce que vous serez heureux et satisfait de vous... peut-être ce triste cœur, que je sens maintenant froid et mort pour vous, se ravivera-t-il par un de ces miracles dont le ciel récompense quelquefois les vaillantes résolutions... Si, au contraire, le coup qui l'a frappé a été mortel... eh bien! ma sérieuse amitié, l'éducation de notre enfant, la considération du monde, votre renommée, une louable ambition, peut-être, occuperont assez votre vie pour vous rendre moins regrettable cet amour dans le mariage dont vous parliez autrefois.
--Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances qui ont renversé cet espoir! Nous avons aussi eu de beaux jours!
--De trop beaux jours, Gontran!... Un de vos torts a été de me rendre d'abord trop heureuse, sachant qu'une telle félicité ne pouvait pas durer... mon tort à moi a été de croire à la continuation d'un pareil bonheur!... Quand les mécomptes sont venus, je n'ai pas eu le courage de prendre résolument un parti; ma délicatesse est devenue une susceptibilité outrée, je n'ai su que souffrir. Il a fallu ce désillusionnement complet pour me rendre à moi-même, à la raison... Peut-être le langage ferme et sensé que je vous tiens aujourd'hui eût fait germer en vous de nobles désirs, eût étouffé de honteux projets: je vous aurais à la fois rehaussé à vos propres yeux et aux miens... mais, encore une fois, moi j'avais cru à vos paroles... la déception a été terrible! Pendant ce temps de lutte entre mon amour et vos dédains, ma raison s'était obscurcie, affaiblie; mais, je le sens, elle s'est affermie, agrandie, élevée, par la conscience des nouveaux devoirs que la nature m'impose... maintenant je vois, je juge et je parle autrement.
--Autrement... oui, autrement en effet,--me dit Gontran, qui m'avait écoutée avec une surprise croissante qui lui ôtait la faculté de m'interrompre.--Comment, Mathilde? comment! c'est vous... vous que j'entends? vous toujours si faible... si résignée!...
--Eh bien, répondez Gontran... Me direz-vous encore en pleurant ces mots indignes de vous... «Que faire?... contre la passion insensée qui m'obsède...»
--Non, non!--s'écria M. de Lancry,--non! vous serez comme toujours, mon bon ange! vos nobles et sévères paroles m'ont ouvert un horizon tout nouveau... Oui, oui, je lutterai, je vaincrai cette passion... J'aurai un double but à atteindre, une double récompense à espérer: me réhabiliter à vos yeux et à ceux du monde, et reconquérir ce noble cœur que j'ai perdu... Oh! noble femme parmi les plus nobles femmes, quand je compare ce langage digne, élevé, à toutes les cyniques forfanteries d'Ursule; quand je compare l'émotion pure, salutaire, qu'il me cause, les idées généreuses qu'il éveille en moi, aux ressentiments amers que me laissait toujours son esprit ironique et hautain, je ne puis comprendre combien j'ai pu à ce point vous méconnaître, vous sacrifier... Oh! Mathilde, pour me donner du courage, pour m'affermir dans ma résolution, laissez-moi croire que cet engourdissement passager de votre cœur cessera bientôt! Cette vie nouvelle me serait si douce, partagée avec vous, tendre et aimante comme autrefois...
--Cela est impossible, Gontran: je vous le répète, vous trouverez en moi tout l'appui, toute l'affection que le devoir m'impose; je ne puis vous promettre rien de plus. Notre mariage d'amour a passé, un mariage de convenance lui succède: ce seront des relations calmes et tristes, mais remplies de sollicitude et de sincérité... Je ne veux pas me faire valoir, Gontran; mais, enfin, réfléchissez à tout ce qui s'est passé entre nous, et voyez si je ne me conduis pas...
--Comme la plus généreuse des femmes, c'est vrai, mille fois vrai! L'habitude du bonheur rend si exigeant... que je ne puis me contenter de ce que je ne mérite même pas.
--Allons, courage, courage, Gontran; la vie peut être belle encore pour vous; de nobles ambitions, des occupations attachantes, de glorieux triomphes vous consoleront... Peut-être même un jour ne regretterez-vous rien... peut-être serai-je la seule à m'apercevoir de la différence qui régnera entre le présent et le passé, différence qui vous afflige aujourd'hui... Une existence nouvelle peut commencer pour vous... courage, courage... Si vous vous trouvez malheureux, songez à ceux qui sont plus malheureux que vous.
--Oui, oui, courage, Mathilde... vous le verrez, je serai digne de vous... De ce jour, comme vous le dites, une vie nouvelle va commencer pour moi... Vous avez éveillé dans mon cœur une louable ambition; je vais suivre vos conseils, en un mot... Malgré moi, d'ailleurs, je regrettais, je me reprochais de rester spectateur indifférent de cette révolution, et de ne pas au moins protester en faveur d'une famille à qui je dois tout... C'était presque une lâcheté. Oh! merci à vous de m'en avoir fait honte....
Je l'avoue, cet entretien me donna quelque espoir; je remerciai Dieu de m'avoir si bien inspirée.
Plus je réfléchissais aux conseils et aux espérances que j'avais donnés à Gontran, plus je m'en applaudissais.
Si l'ambition pouvait germer dans son âme, elle grandirait bien vite assez pour étouffer la passion qu'il ressentait pour Ursule.
Gontran, avec son esprit et sa connaissance des hommes, une fois mêlé aux affaires politiques, pouvait certainement bientôt arriver à une position considérable.
CHAPITRE XVII.
LE DÉPART.
Le lendemain de cette conversation qui m'avait donné tant d'espoir, et dans laquelle Gontran m'avait manifesté une si généreuse résolution, je ne vis pas mon mari.
Sur les deux heures, le temps était très-beau quoique froid. Je fis demander à M. de Lancry s'il voulait faire avec moi une promenade en voiture. Blondeau vint me dire qu'il était très-occupé et qu'il regrettait de ne pouvoir m'accompagner.
Je crus qu'avec l'ardeur naturelle de son caractère il songeait déjà aux travaux qui devaient lui être une distraction si utile.
Je partis seule.
Ce pâle soleil d'hiver me fit du bien; mon cœur brisé se dilata; malgré moi, une bien vague et bien lointaine espérance vint encore me luire.
Quoique je ne me sentisse plus d'amour pour mon mari, quoique sa présence me fût souvent pénible à cause des cruels souvenirs qu'elle me rappelait, je ne pouvais m'empêcher de songer à la possibilité d'un avenir meilleur.
Si M. de Lancry pouvait parvenir, à force de travail et de volonté, à vaincre sa passion pour Ursule, et à y substituer une noble ambition, alors il était sauvé, il me revenait.
Une fois éveillée chez les hommes de son caractère, l'ambition laisse peu de place aux sentiments tendres. Peut-être alors, me tenant compte de ma résignation, de mon dévouement, la possession de mon cœur suffirait-elle à Gontran...
Hélas! ces pensées me prouvèrent la faiblesse de nos résolutions et l'instabilité de nos impressions.
Sans doute, ainsi que je l'avais dit à mon mari, je ne l'aimais plus, et pourtant, au plus léger espoir de le voir redevenir ce qu'il était autrefois, il me semblait que, moi aussi, je retrouverais le même amour d'autrefois.
J'aimais mieux croire à la léthargie qu'à la mort de mon cœur....
Après une longue promenade, je rentrai; il était presque nuit.
En approchant du château, je fus très-étonnée de voir Blondeau venir à ma rencontre dans la longue allée qui conduisait à la grille du parc.
Elle fit signe au cocher; la voiture s'arrêta.
Je fus frappée de l'air triste et inquiet de cette excellente femme.
--Monte avec moi,--lui dis-je,--je te ramènerai.
--J'allais vous le demander, madame.
Blondeau entra.
--Mon Dieu! qu'as-tu?--lui dis-je;--tu es pâle... agitée... il se passe certainement quelque chose d'extraordinaire?
--D'abord, madame, ne vous alarmez pas.
--Mais qu'y a-t-il donc? tu m'effraies!
--Je suis venue au-devant de vous, madame, parce que j'ai craint qu'au château on ne vous apprît trop brusquement...
--Mais, encore une fois, parle donc, qu'est-il arrivé?
--Calmez-vous, madame... calmez-vous... c'est quelque chose qui va bien vous étonner: mais il n'y aurait pas de quoi vous affliger, si vous étiez raisonnable... ce serait peut-être pour le mieux, vous seriez plus tranquille.
--Plus tranquille? mais explique-toi donc.
--D'ailleurs, une lettre que monsieur le vicomte m'a remise pour vous, madame, vous apprendra sans doute.
--Une lettre! où est-elle?
--La voici, madame; mais la nuit est venue... vous ne pourrez pas la lire.
--Mais que t'a dit M. de Lancry?
--Madame, voici ce qui est arrivé. A peine vous veniez de sortir, que Germain, que monsieur le vicomte avait envoyé à Paris il y a quelque temps et qui lui écrivait tous les jours, est arrivé au château, venant de Paris. Il a demandé tout de suite à voir son maître. A peine a-t-il eu causé avec monsieur pendant cinq minutes...
--Eh bien?
--Je vous assure, madame,--reprit Blondeau en hésitant et en me regardant avec une douloureuse compassion,--que cela peut-être vaut mieux ainsi... ce départ...
--Un départ?... M. de Lancry est parti...--m'écriai-je en joignant les mains.
--Et fasse le ciel qu'il ne revienne pas!--dit impétueusement Blondeau, ne pouvant se contraindre davantage,--car vous mourriez à la peine, ma pauvre madame...
Sans répondre à Blondeau, je courus chez moi pour lire la lettre de M. de Lancry.
Cette lettre, la voici:
«Maran, trois heures.
«Vous devinerez sans peine la cause de mon départ subit... au point où nous en sommes, il est inutile de dissimuler. Vous le voyez bien, il y a des fatalités auxquelles on ne peut, sans folie, essayer de résister.
«Ma présence vous serait désormais insupportable, et la vôtre me rappellerait des torts que je ne puis ni ne veux nier. Vos qualités et mes défauts sont d'une telle nature que nous ne pouvons espérer de vivre dans cette sorte d'intimité négative qui suffit à tant d'époux.
«Vos regrets des premiers temps de notre mariage se traduiraient toujours en reproches, et votre patiente vertu me rappellerait toujours mes fautes; mon caractère s'aigrirait encore davantage, et nous ne pourrions que perdre tous deux à un rapprochement.
«Je vous laisse toute liberté, bien certain que vous saurez ménager les convenances: je vous demande la même grâce; d'ailleurs mon parti est irrévocablement pris, et vous espéreriez en vain m'en faire changer.
«Je pense que vingt-cinq mille francs par an vous suffiront. Soit que vous restiez à Maran, comme je vous le conseille, soit que vous veniez à Paris, cette pension vous sera exactement comptée.
«Donnez-moi des nouvelles de votre santé; et si vous avez quelques objections à me faire sur les dispositions financières que je vous propose, écrivez-moi, je tâcherai d'arranger tout selon votre désir.
«J'avais été dupe comme vous de ma bonne résolution d'hier. C'était une faiblesse; je n'avais plus la tête à moi: j'ai agi, parlé comme un homme sans énergie. Le courant m'emporte; je ferme les yeux et je m'y abandonne: quoi que vous disiez, il est des circonstances dans lesquelles la volonté est impuissante. « G. DE L.»
Le brusque départ de mon mari, la lecture de cette lettre me causèrent un tel saisissement, une si violente commotion, que je sentis tout à coup je ne sais quel atroce déchirement intérieur!... mon sang se glaça dans mes veines... une horrible crainte traversa mon esprit comme un trait de feu... je m'évanouis d'épouvante et de douleur..........
* * * * *
Aujourd'hui comme alors... comme toujours... je vous dirai: Soyez maudit, Gontran!... vous avez tué mon enfant dans mon sein!!!...........
* * * * *
Combien de temps restai-je dans un état voisin de la folie et de la stupidité, je ne pus m'en rendre compte alors...
Blondeau ne me quitta pas un jour, pas une nuit. Depuis elle me dit que lorsque j'appris l'affreux résultat de mon saisissement, ma raison s'égara... je me mis à pousser des éclats de rire convulsifs.
Ce paroxysme nerveux dura jusqu'à ce que mes forces fussent complétement épuisées.
Alors je tombai dans une sorte de torpeur, d'engourdissement inerte. Pendant cette période, je ne dis pas un mot... je ne semblai pas entendre les paroles que l'on m'adressait.
Je restai environ deux mois avant que d'avoir tout à fait repris l'usage de ma raison.
Lorsque je revins à moi, il fallut que Blondeau me racontât tout ce qui s'était passé; tout, jusqu'au départ de mon mari...
Tout... jusqu'à la révolution que ce départ m'avait causée...
Tout enfin... jusqu'au moment terrible où...
Mais ma plume s'arrête... ma main tremble... tout mon être tressaille encore à ce déchirant souvenir!... Oh! mon enfant... mon enfant!
Oh! malheur à vous, Gontran!... malheur à vous!...
Encore à cette heure, mon désespoir éclate en sanglots... Oh! malheur, malheur à vous qui avez impitoyablement brisé le dernier... le seul lien qui dût m'attacher à la vie!...
Malheur à vous qui m'avez ôté le seul prétexte qui m'aurait permis un jour de vous pardonner le mal que vous m'avez fait... Soyez maudit!... à tout jamais maudit!......
* * * * *
Bien des fois je me suis demandé si le brusque départ de Gontran avait seul causé le fatal événement qui devait décider de ma vie, ou bien si je devais attribuer ce funeste accident aux violents chagrins qui m'avaient frappée depuis quelques mois.
Longtemps encore, rougissant de ma faiblesse, je ne voulus pas m'avouer cette dernière, cette impardonnable lâcheté: cela était vrai pourtant... Malgré l'affreuse trahison de mon mari, malgré sa lettre à Ursule, malgré ses aveux, malgré mes ressentiments, quoique je lui eusse dit enfin que je ne l'aimais plus... honte! anathème sur moi!! je l'aimais encore, je l'aimais, puisque le bouleversement que me causa son départ causa la mort prématurée de mon enfant!
Maintenant que toute illusion est à jamais dissipée pour moi et que je vois vrai dans le passé... je m'aperçois que, même au milieu des chagrins que je croyais les plus désespérés, un secret et vague espoir me soutenait encore à mon insu. L'abandon de Gontran me fit sentir tout ce que sa présence était pour moi.
En vain je savais qu'il aimait Ursule, en vain il m'avouait cette folle et irrésistible passion... Au moins il était là... près de moi; je pouvais compter, grâce à mes soins, grâce à ma tendresse, sur un bon retour de son cœur... Et puis enfin, encore une fois, si cruel, si impitoyable qu'il fût... il était là, et mieux vaut souffrir par la présence que par l'absence.
Un remords terrible, implacable, me poursuivra désormais toute ma vie... Un indigne amour m'a coûté la vie de mon enfant...
Si, comme le disaient mes lèvres menteuses, oubliant, méprisant un homme sans foi, j'avais mis tout mon avenir dans l'amour maternel, j'aurais supporté le délaissement de cet homme avec calme et dignité...
Il n'en fut pas ainsi. En me causant un atroce déchirement, le départ de cet homme me prouva par combien de fibres palpitantes mon cœur lui était encore attaché...
Mais aussi son infâme abandon, en arrachant ces dernières racines vives et saignantes, anéantit, hélas! trop tard, mais à jamais, cet odieux amour.
* * * * *
FIN DU TOME QUATRIÈME.
MATHILDE
MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME
PAR
EUGÈNE SÜE.
TOME CINQUIÈME
PARIS
PAULIN, ÉDITEUR,
RUE RICHELIEU, 60.
1845.
CHAPITRE PREMIER.
LE TESTAMENT.
Pendant ma maladie, les lettres suivantes de madame de Richeville étaient arrivées à Maran...
Blondeau, les voyant cachetées de noir, ne me les remit que lorsque je fus hors de danger. Craignant que leur contenu ne fût sinistre, elle n'avait pas voulu m'exposer à une émotion peut-être dangereuse.
Les pressentiments de cette femme si bonne et si dévouée ne l'avaient pas trompée.
Paris, deux heures, janvier 1831.
«Je vous écris un mot à la hâte, ma chère Mathilde, pour vous faire part d'un bien douloureux événement.
«J'apprends à l'instant que M. de Mortagne a été hier gravement blessé en duel... On dit (et je ne puis le croire) que notre malheureux ami, dont vous connaissez le caractère et la loyauté, a été l'agresseur.
«Les chirurgiens ne peuvent encore donner aucun espoir! le premier appareil ne sera levé que dans la soirée; je ne sais pourquoi je redoute que le duel de M. de Mortagne ne soit la suite quelque odieux complot...
«Tout à l'heure, j'étais allée moi-même savoir de ses nouvelles; enfoncée dans ma voiture, j'attendais à la porte de la maison qu'il habite seul, comme vous savez, que mon valet de pied fût de retour: deux hommes de haute taille, bien vêtus, mais d'une tournure vulgaire, vinrent sans doute aussi pour s'informer de ses nouvelles. Avant d'entrer, ils se firent, en s'excusant de passer l'un devant l'autre, quelques révérences grotesques qui me surprirent; après être un instant restés dans la maison, ils sortirent et se tinrent une minute devant la porte en regardant de côté et d'autre. Alors, l'un de ces hommes, le plus grand... (jamais je n'oublierai sa physionomie à la fois basse et sinistre, sa figure couperosée, encadrée d'épais favoris d'un roux ardent, et illuminée par deux petits yeux d'un gris clair), alors le plus grand de ces deux hommes dit à l'autre en riant d'un rire féroce: Quand je vous dis que le plomb sous l'aile vaut autant que le plomb dans le crâne; je l'avais pourtant ajusté à la tête! mais, moi qui ne manque pas une mouche à quarante pas, j'ai été obligé de cligner de l'œil devant le regard de cet homme-là: je n'ai jamais vu un pareil regard... C'est ce qui a dérangé mon point de mire.--Il n'y a pas de mal si le coup est TOUT À FAIT BON,--reprit l'autre homme avec un accent étranger fortement prononcé;--dans ce cas,--ajouta-t-il,--chose promise, chose tenue. IL n'a que sa parole... et...
«Je n'entendis rien de plus, ces deux hommes s'éloignèrent. Je ne puis vous dire combien cela m'inquiète. Quels sont ces hommes? quels rapports ont pu exister entre M. de Mortagne et des êtres pareils? que signifient ces mots: chose promise, chose tenue; IL n'a que sa parole; si le coup est tout à fait bon, c'est-à-dire, sans doute, si le coup est mortel? Quel est ce mystère?...»
Huit heures du soir.
«M. de Mortagne est dans le même état; on lui a ordonné le silence le plus absolu; j'ai fait prier M. de Saint-Pierre, qui a été l'un de ses témoins, m'a-t-on dit, de passer chez moi; je voulais l'instruire des propos que j'avais entendu tenir par ces deux hommes; il a été frappé comme moi de ces étranges paroles. Celui des deux qui a les cheveux roux a été l'adversaire de M. de Mortagne.
«Voici les détails que M. de Saint-Pierre m'a donnés sur ce duel.
«M. de Mortagne était venu chez lui vendredi soir, le prévenir qu'il avait eu une altercation violente avec un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il avait souvent rencontré depuis quelque temps au Café de Paris, où il dîne habituellement. Cet homme et son compagnon affectaient toujours de se placer à une table voisine de la sienne dès qu'ils en trouvaient l'occasion. Une fois établis de façon à être entendus de M. de Mortagne, ils commençaient à parler de l'empereur dans les termes les plus grossiers et les plus méprisants. Vous connaissez, ma chère Mathilde, l'espèce de culte d'idolâtrie que M. de Mortagne a conservé pour Napoléon; vous concevez donc avec quelle impatience il devait souffrir de ces entretiens, qui le blessaient dans l'objet de ses plus vives sympathies.
«Vendredi dernier, il vint dîner à son habitude; à peine était-il assis à sa table, que les deux inconnus arrivèrent, et la même scène se renouvela, le même entretien continua. Notre malheureux ami eut d'autant plus de peine à se contenir, qu'il lui sembla que ces deux hommes échangèrent un signe d'intelligence en regardant de son côté; pourtant il conserva assez d'empire sur lui-même pour se lever et sortir sans dire un mot, n'ayant aucun motif réel d'agression. Ces deux voisins étaient parfaitement libres d'émettre entre eux leurs opinions; d'ailleurs, ils ne s'adressaient pas à lui...
«En sortant de dîner, M. de Mortagne alla à la Comédie-Française; il y avait peu de monde, il prit une stalle; au bout de quelques instants, les deux inconnus vinrent se placer à ses côtés et reprirent leur conversation où ils l'avaient laissée. M. de Mortagne crut voir une provocation dans l'étrange persistance avec laquelle on le poursuivait; il perdit malheureusement patience, son caractère bouillant l'emporta, et il dit à l'homme aux favoris roux qu'il n'y avait qu'un misérable qui pût oser parler ainsi de l'empereur.
«Cet homme, au lieu de répondre à M. de Mortagne, redoubla d'injures sur Napoléon en continuant de s'adresser à son compagnon. Notre malheureux ami, que ce sang-froid mit hors de lui, s'oublia jusqu'à secouer violemment le bras de l'inconnu, en lui demandant s'il ne l'avait pas entendu.
«Celui-ci s'écria vivement: «Vous m'avez appelé misérable, vous avez porté la main sur moi; je ne vous ai pas adressé la parole, vous êtes l'agresseur, vous me devez satisfaction. Voici mon adresse; demain matin mon témoin sera chez vous.» Et il remit une carte à M. de Mortagne.
«Sur cette carte il y avait: le capitaine Le Blanc. Le soir même de cette altercation, M. de Mortagne alla chez M. de Saint-Pierre, lui avoua qu'il avait eu tort, mais qu'il n'avait pu s'empêcher de s'emporter en entendant injurier la mémoire de l'homme qu'il admirait le plus au monde; il pria M. de Saint-Pierre de s'entendre avec le témoin du capitaine Le Blanc, ajoutant qu'il était prêt à donner toute satisfaction.
«Le lendemain, à huit heures du matin, le témoin du capitaine Le Blanc, un Italien qui se qualifia du titre de chevalier Peretti, vint trouver M. de Saint-Pierre et réclamer le choix des armes pour le capitaine Le Blanc, qui voulait se battre au pistolet, à vingt pas, et tirer le premier, étant l'offensé.
«M. de Saint-Pierre, voulant égaliser davantage les chances du combat, demanda que les deux adversaires tirassent ensemble; mais le témoin du capitaine Le Blanc n'y voulut jamais consentir. Malheureusement, M. de Mortagne était l'agresseur sans provocation. M. de Saint-Pierre fut donc forcé, me dit-il, d'accepter le combat tel qu'il était proposé.
«Lorsque M. de Mortagne apprit le résultat fâcheux de cette entrevue, il parut soucieux, préoccupé. Avant que de partir, il remit à M. de Saint-Pierre une clef, en le priant d'envoyer à leur adresse les papiers qu'il trouverait dans un coffre qu'il lui indiqua.
«M. de Saint-Pierre, connaissant le courage de M. de Mortagne, qui avait fait les plus brillantes preuves dans des circonstances pareilles, attribua à un sinistre pressentiment l'espèce d'accablement qu'il montra avant le combat.
«Notre ami regretta plusieurs fois de s'être laissé emporter jusqu'à insulter cet homme, comme si la mémoire de l'empereur ne se défendait pas d'elle-même. Plusieurs fois il répéta: «Cela m'eût été à peine pardonnable si ma vie m'eût appartenu à moi seul; mais en ce moment me conduire comme je me suis conduit, c'est pis qu'une folie, c'est presque un crime...»
«A midi, M. de Mortagne et ses deux témoins, le capitaine Le Blanc et les deux siens, arrivèrent dans le bois de Ville-d'Avray. Tout fut réglé comme il avait été convenu.
«Les deux adversaires se placèrent à vingt pas; M. de Mortagne redressa sa grande taille, et, tout en tenant son pistolet de la main droite, il croisa ses bras sur sa poitrine, jeta un regard si ferme et si perçant sur le capitaine Le Blanc, que celui-ci baissa un moment les yeux, et M. de Saint-Pierre vit distinctement son poignet trembler, pourtant son coup partit; hélas!... il fut bien fatal... M. de Mortagne tourna une fois sur lui-même et tomba à genoux en portant la main droite à son coté gauche... puis il se renversa en arrière en s'écriant: «Ma pauvre enfant!» Vous le voyez... il pensait à vous, Mathilde...
«Ses témoins le reçurent presque expirant dans leurs bras. La balle avait pénétré dans la poitrine. On le transporta à Paris avec les plus grands ménagements, et, depuis hier heureusement, quoique très-alarmant, son état n'a pas empiré.
«Voilà, ma chère Mathilde, le triste récit que m'a fait M. de Saint-Pierre.
«D'après les paroles atroces que j'ai entendu prononcer aux adversaires de M. de Mortagne, M. de Saint-Pierre pense comme moi que, sans doute, ces hommes avaient calculé leur opiniâtre et pourtant insaisissable provocation de telle sorte qu'elle fît sortir M. de Mortagne de sa modération habituelle, et qu'il se mît par une imprudente agression à la merci de ces deux spadassins, dont l'un ne semblait que trop sûr de son adresse.
«Mais quel est le mystérieux moteur de cette atroce vengeance? Sans aucun doute ces misérables n'ont pas agi d'eux-mêmes, ils ne sont que les instruments d'une horrible machination...
«Je reçois à l'instant un mot de M. de Mortagne, il se sent mieux; il a, dit-il, les choses les plus graves à me communiquer. Je ne manquerai pas à ce triste et pieux devoir; je vous quitte pour revenir bientôt, ma chère enfant.»
«Paris, onze heures du soir.
«J'arrive de chez notre ami... Remercions Dieu, Mathilde, et implorons-le!... il reste encore quelque espoir... Il vivra!... oh! il vivra pour le bonheur de ses amis et pour le châtiment de ses ennemis, car les paroles que j'ai entendues l'ont mis sur la voie d'une trame horrible...
«Quel abîme d'infamie!... Mais parlons de vous d'abord... Son premier cri a été: «Mathilde!» ses premières paroles ont été pour me supplier de vous dire que de graves devoirs l'avaient assez absorbé pour qu'il ne pût vous consacrer quelques jours, depuis la scène de la maison isolée (il a confié à mon amitié tous les détails de cette nuit horrible... vous verrez bientôt pourquoi.)
«Les crises politiques qui amenèrent la révolution de l'an passé et le triomphe de la cause dont M. de Mortagne était l'un des plus ardents partisans vous indiquent assez quels intérêts l'occupèrent presque exclusivement pendant quelques mois.
«Il a reçu la lettre que vous lui avez écrite au sujet des prodigalités de votre mari; selon son habitude, il voulait vous répondre en vous rassurant ou en vous donnant un conseil efficace, mais il lui a fallu plusieurs consultations de ses gens d'affaires, et il n'a pu se procurer qu'avant-hier et avec les plus grandes difficultés une copie de votre contrat de mariage. Hélas! ma pauvre enfant, vous avez été victime d'une trame bien perfide et bien complète... vous ne pouvez disposer de rien... votre mari peut tout engloutir et ne léguer que la misère à celle qui l'a si généreusement enrichi!...
«--Mais que Mathilde se rassure,--a dit M. de Mortagne,--quoi qu'il arrive, que je vive ou que je meure, son avenir, celui de son enfant, seront assurés et à l'abri de la dissipation de son mari...»
«Je lui ai tout appris, malheureuse femme!... et vos justes sujets de jalousie, et sa dureté; il ne voit qu'un moyen possible de vous arracher à cette tyrannie... je n'ose écrire ces mots, car je connais votre tendre aveuglement... enfin, selon lui, ce moyen est... une séparation!... et il n'y a pas une année que vous êtes mariée!... malheureuse enfant!...
«Écoutez notre ami... écoutez-moi... réfléchissez... habituez-vous à cette pensée... qu'elle ne vous effraye pas... Sans doute l'isolement est pénible, mais il vaut mieux encore qu'une douleur de tous les instants...
«Enfin si, comme je n'en doute pas, Dieu nous conserve M. de Mortagne, il ira lui-même, et devant votre mari[D], vous donner les conseils qu'il me prie de vous donner.
«Maintenant, je viens aux soupçons que lui ont donnés les paroles que j'ai surprises. Savez-vous quel est celui qu'il accuse... toutefois avec les restrictions d'une âme juste et loyale?... c'est le démon qui avait semblé s'acharner à votre perte, M. Lugarto enfin!...
C'est pour me faire comprendre le sujet de la rage de ce misérable que M. de Mortagne m'a raconté la scène de la maison isolée et les menaces de vengeance que ce monstre proféra en s'éloignant... Il n'aura que trop tenu parole! Des spadassins soudoyés, renseignés et dirigés par lui, auront épié M. de Mortagne, et, exécutant les infernales instructions de leur maître, ils auront exaspéré la colère de notre malheureux ami, en outrageant devant lui une mémoire qu'il vénérait.
«Une fois l'agression de M. de Mortagne bien constatée, et le choix et le mode du combat ainsi laissés forcément à son adversaire, il ne pouvait que tendre sa poitrine désarmée aux assassins payés par M. Lugarto.
«Malgré cette interprétation si naturelle d'un fait inexplicable sans cela, malgré son mépris pour cet homme, M. de Mortagne répugne à le croire capable d'une si sanglante infamie; avec la rude franchise de son caractère, il n'admet que les réalités, les preuves matérielles, lorsqu'il s'agit d'accuser un homme d'un crime peut-être plus exécrable encore que l'assassinat, parce qu'il est infaillible et impunissable... Pourtant il consent à...»
Cette lettre de madame de Richeville était interrompue...
Un billet accompagnant un volumineux paquet cacheté de noir était ainsi conçu et écrit d'une main défaillante par madame de Richeville:
«Une heure du matin.
«Il me reste... à peine la force de vous écrire ces mots terribles... Il est mort... une suffocation vient de l'emporter... Ce n'est pas tout... je crains de devenir folle de terreur. A peine m'avait-on annoncé cette affreuse nouvelle qu'un inconnu a apporté une boîte pour moi... Emma l'a ouverte... en ma présence... qu'ai-je vu... Un bouquet de ces fleurs vénéneuses d'un rouge de sang que l'an passé vous portiez à ce bal du matin... et qui vous avaient été envoyées à votre insu par M. Lugarto, démon... à figure humaine... Ce bouquet est ceint d'un ruban noir... Comprenez-vous cette épouvantable allégorie?... N'est-ce pas à la fois dire quelle est la main qui a frappé, et nous menacer de nouvelles vengeances?... Si cela est, mon Dieu! grâce... grâce pour Emma, grâce pour ma fille... frappez-moi, mais épargnez-la... Mathilde... prenez garde... un génie infernal plane au-dessus de nous... Notre ami n'est peut-être que sa première victime... Adieu, je n'ai que la force de vous dire mille tendresses désolées.
«VERNEUIL DE RICHEVILLE.»
* * * * *
Un paquet cacheté, à mon adresse, accompagnait cette lettre.
Il contenait les dernières volontés de M. de Mortagne... le don qu'il me faisait de tous ses biens... et la révélation d'un mystère sacré qui doit rester enseveli au plus profond de mon cœur...
* * * * *
Je n'ai pas besoin de dire si mes regrets furent cruels... La seule main ferme et amie qui aurait pu peut-être me retenir sur le bord de l'abîme... venait d'être glacée par la mort.
Tous les soutiens me manquèrent à la fois...
La fatalité semblait s'appesantir sur moi.
* * * * *
Un jour donc, je me trouvai seule... le cœur vide et désolé... l'âme remplie d'amertume et de haine...
Dans ma révolte impie contre la destinée que Dieu m'imposait sans doute comme épreuve, lasse d'être victime, insultant à ma résignation et à mes vertus passées, je songeai enfin à rendre le mal pour le mal.
Me pardonnerez-vous jamais, mon Dieu!
Que mes fautes retombent sur l'homme qui m'a jetée dans cette voie orageuse et désespérée!
Non, non, pas de pitié... pas de pitié pour lui... Du ciel il m'a rejetée dans l'enfer; il m'a ravi ma dernière espérance.
Haine... haine immortelle À CELUI QUI A TUÉ MON ENFANT.
* * * * *
CHAPITRE II.
LA LETTRE.
J'aborde avec défiance le récit de cette nouvelle période de ma vie.
En retraçant les événements qui se sont succédé depuis mon enfance jusqu'à mon mariage, et depuis mon mariage jusqu'au moment où M. de Lancry m'abandonna si cruellement pour aller rejoindre Ursule à Paris, je pouvais me confier sans crainte à tous mes souvenirs, à toutes les impressions qu'ils réveillaient: je n'avais rien à me taire, rien à me déguiser à moi-même: la sincérité m'était facile.
Je n'avais à me reprocher que l'exagération de quelques généreuses qualités; je l'avais dit à M. de Lancry, je reconnaissais moi-même que mes douleurs passées ne pouvaient me gagner aucune sympathie, en admettant que le monde les eût connues, car j'avais manqué d'énergie, de dignité dans ma conduite avec lui.
Je m'étais toujours aveuglément soumise, lâchement résignée; je n'avais su que pleurer, que souffrir... et la souffrance n'est pas plus une vertu que les larmes ne sont un langage.
Souffrir pour une noble cause, cela est grand et beau; humblement endurer le mépris et les outrages d'un être indigne, c'est une honteuse faiblesse qui excitera peut-être une froide pitié, jamais un touchant intérêt.
Cette découverte fut pour moi une terrible leçon: je reconnus qu'après tant de maux, j'avais à peine le droit d'être plainte; la réflexion, l'expérience me prouvèrent qu'au point de vue du monde ou plutôt du grand nombre des hommes, Ursule, avec ses vices et avec ses provocantes séductions, devait plaire peut-être, tandis que moi je ne pouvais prétendre qu'à une pâle estime ou à une compassion dédaigneuse. Du moins j'avais la consolante conviction de n'avoir jamais failli à mes devoirs; je puisais dans ce sentiment une sorte de dédain amer dont je flétrissais à mon tour le jugement du monde et l'égarement de mon mari.
* * * * *
Je ne saurais dire mon découragement, ma stupeur, lorsque après ma longue maladie je me trouvai seule, pleurant mon enfant mort avant de naître.
La fin tragique de M. de Mortagne, mon unique soutien, rendait mon isolement plus pénible encore.
Tant que dura l'hiver, je souffris avec une morne résignation; mais, au printemps, la vue des premiers beaux jours, des premières fleurs, me causa des ressentiments pleins d'amertume: le sombre hiver était au moins d'accord avec ma désolation; mais lorsque la nature m'apparut dans toute la splendeur de sa renaissance, mais lorsque tout recommença à vivre, à aimer, mais lorsque je sentis l'air tiède, embaumé des premières floraisons, mais lorsque j'entendis les joyeux cris des oiseaux au milieu des feuilles, mon désespoir augmenta.
L'aspect de la nature, paisible et riante, m'était odieux, je sentais la faculté d'aimer et d'être heureuse complétement morte en moi...
A quoi me servaient les beaux jours remplis de chaleur, de soleil et d'azur?... à quoi me servaient les belles nuits étoilées, remplies de fraîcheur, de parfums et de mystères?
J'étais souvent en proie à des accès de désespoir affreux et de rage impuissante, en songeant que, si mon enfant eût vécu, ma vie eût été plus belle que jamais, car j'avais entrevu des trésors de consolations dans l'amour maternel. Si méprisante, si cruelle, si indigne que la conduite de M. de Lancry eût été pour moi, elle n'aurait pu m'atteindre dans la sphère d'adorables félicités où je me serais réfugiée.
Alors je compris combien était horrible notre position, à nous autres femmes qui ne pouvons remplacer la vie du cœur par la vie d'action.
Par une injustice étrange, mille compensations sont offertes aux hommes qui ont à souffrir passagèrement d'une peine de cœur, eux dont les facultés aimantes sont bien moins développées que les nôtres, car on a dit cent fois:--ce qui est toute notre existence est une distraction pour eux.
Malgré les odieux procédés de mon mari envers moi, je ne comprenais pas que la trahison pût autoriser ni excuser la trahison. Je pensais ainsi non par respect pour M. de Lancry, mais par respect pour moi. Je sentais qu'au point de vue du monde, j'aurais peut-être eu tous les droits possibles à chercher des dédommagements dans un amour coupable; mais lors même que rien ne m'eût paru plus vulgaire, plus dégradant que cette sorte de vengeance, je croyais la source de toute affection tendre absolument tarie en moi.
J'étais quelquefois effrayée des mouvements de haine, de méchanceté qui m'agitaient. Le souvenir d'Ursule me faisait horreur, parfois il soulevait dans mon âme de folles ardeurs de vengeance...
Encore une de ces bizarreries fatales de notre condition! Un homme peut assouvir sa fureur sur son ennemi, le provoquer, le tuer à la face de tous, et se faire ainsi une terrible justice... Une femme outragée par une autre femme, frappée par elle dans ce qu'elle a de plus cher, de plus sacré, ne peut que dévorer ses larmes!
Chose étrange! encore une fois, nous qui souffrons tant par l'amour, nous ne pouvons nous venger d'une manière digne et éclatante! Nous pouvons nous venger par le mépris, dira-t-on. Le mépris!... que pouvait faire mon mépris à Ursule, qui avait déjà toute honte bue!
A ces violents ressentiments succédait une morne indifférence. Ma vie se passait ainsi.
La prière, le soin de mes pauvres ne m'apportaient, je l'avoue en rougissant, que des soulagements passagers; le bien que je faisais satisfaisait mon cœur, ne le remplissait pas.
Plusieurs fois ma pauvre Blondeau me conseilla de changer de résidence, de voyager; je n'en avais ni le désir, ni la force; tout ce qui m'entourait me rappelait les souvenirs les plus amers, les plus douloureux, et pourtant je restais à Maran, abattue, énervée.
Les jours, les mois se passaient ainsi dans une sorte d'engourdissement de la pensée et de la volonté.
Je menais la vie d'une recluse; tous les gens de M. de Lancry l'avaient été rejoindre: ma maison se composait de Blondeau, de deux femmes et d'un vieux valet de chambre qui avait été au service de M. de Mortagne.
Je marchais beaucoup afin de me briser par la fatigue; en rentrant, je me mettais machinalement à quelque ouvrage de tapisserie: il m'était impossible de m'occuper de musique; j'avais une telle excitation nerveuse que le son du piano me causait des tressaillements douloureux et me faisait fondre en larmes.
Madame de Richeville m'écrivait souvent. Lorsqu'elle avait vu mon mari arriver à Paris pour y rejoindre Ursule, elle m'avait proposé de venir me chercher à Maran, quoiqu'il lui en coûtât de se séparer d'Emma et de la laisser au Sacré-Cœur, où elle terminait son éducation; j'avais remercié cette excellente amie de son offre, en la suppliant de ne pas quitter sa fille et aussi de ne jamais à l'avenir me parler de M. de Lancry et d'Ursule: je voulais absolument ignorer leur conduite.
Les lettres de madame de Richeville étaient remplies de tendresse, de bonté. Respectant, comprenant mon chagrin, elle m'engageait néanmoins à venir la trouver à Paris, mais alors j'avais une répugnance invincible à rentrer dans le monde.
Je savais par mes gens d'affaires que M. de Lancry me ruinait: il avait un plein pouvoir de moi, nous étions mariés en communauté de biens; il pouvait donc légalement et impunément dissiper toute ma fortune.
J'avoue que ces questions d'intérêt me laissaient assez indifférente, la pension qu'il me faisait suffisait à mes besoins; d'ailleurs madame de Richeville m'avait écrit que M. de Mortagne, surpris par la mort, n'avait pu aviser aux moyens de mettre tous les biens qu'il me laissait à l'abri de la dissipation de mon mari, mais qu'il lui avait remis, à elle, madame de Richeville, une somme considérable, destinée à assurer mon avenir et celui de mon enfant dans le cas où M. de Lancry m'eût complétement ruinée. Hélas, cet enfant n'était plus... que m'importait l'avenir?
Plus de deux années se passèrent ainsi, avec cette rapidité monotone particulière aux habitudes uniformes.
Au bout de ce temps, je ne souffrais plus; je ne ressentais rien, ni joie ni douleur. Peut-être serais-je restée longtemps encore dans cette apathie, dans cette somnolence de tous les sentiments, si la lettre suivante de madame de Richeville ne m'eût pas démontré l'absolue nécessité de mon retour à Paris.
Paris, 20 octobre 1831.
Je suis obligée, ma chère Mathilde, malgré vos recommandations contraires, de vous parler de M. de Lancry. Hier un homme de mes amis a appris, par le plus grand hasard, que votre mari s'occupait de vendre votre terre de Maran; la personne qui voulait l'acquérir s'en tenait, je crois, à vingt ou trente mille francs. Je sais combien vous êtes attachée à cette propriété, parce qu'elle a appartenu à votre mère, et peut-être aussi parce que vous y avez beaucoup souffert; j'ai donc cru bien agir, après avoir consulté M. de Rochegune, qui est arrivé ici depuis un mois, en envoyant mon homme d'affaires proposer à M. de Lancry, qui ne le connaît pas, d'acheter Maran à un prix supérieur à celui qu'on lui en offre: votre mari a accepté, le contrat de vente est dressé, mais votre présence à Paris est indispensable.
«Votre contrat de mariage est tel que vous ne pouvez posséder rien en propre. Il faut donc beaucoup de formalités pour vous assurer néanmoins cette acquisition sous un nom supposé, et la soustraire ainsi aux prodigalités de votre mari; dans le cas où ces arrangements vous conviendraient, vous placeriez très-avantageusement la somme que M. de Mortagne a déposée entre mes mains lors de cette nuit à jamais fatale...
«Pardonnez ces ennuyeux détails d'affaires, ma chère enfant, mais vous comprenez, n'est-ce pas, de quelle importance tout ceci est pour vous. Et je suis heureuse du hasard qui m'a mise à même de vous épargner un chagrin et des regrets nouveaux.
«Un voyage à Paris est donc indispensable; il vous retirera peut-être de l'accablement dans lequel vous êtes plongée. Pauvre enfant! vos lettres me désespèrent. Votre chagrin sera-t-il donc incurable? faut-il vous abandonner ainsi à une désolante inertie... Les consolations de l'amitié ne sont-elles rien pour vous? Pourquoi vous isoler opiniâtrement dans vos sombres pensées?
«Mieux que personne je comprends votre éloignement du monde, mais n'est-il pas un milieu entre une retraite absolue et le tourbillon des fêtes? Je n'ose vous parler de mon bonheur, et vous citer ma vie comme un exemple à l'appui du goût que je voudrais vous donner pour une existence doucement partagée entre quelques amitiés sincères... Mon Emma est près de moi, vous me diriez avec raison que toutes les conditions doivent me paraître heureuses.
«Il me semble pourtant que la solitude dans laquelle vous vivez ne peut qu'aigrir votre noble cœur, s'il pouvait jamais perdre ses qualités angéliques; aussi, je vous le dis encore, venez, venez parmi nous.
«Depuis que l'éducation d'Emma est terminée et que j'ai quitté le Sacré-Cœur, je me suis créé une intimité charmante de femmes un peu plus âgées que moi; car je me suis mise à être très-franchement vieille femme, ce qui a désarmé celles qui pouvaient me supposer encore quelques prétentions. Je reste chez moi tous les soirs, et il me faut être vraiment inflexible pour ne pas voir mon petit salon envahi; on y parle souvent de vous: la conduite de votre mari est si scandaleuse, cette horrible femme est si effrontée, votre résignation est si digne, si courageuse qu'il n'y a qu'une voix pour vous plaindre et pour vous admirer.
«La révolution a bouleversé, scindé la société; il n'y a plus, pour ainsi dire, que de petits cercles, aucune grande maison n'est ouverte: c'est moins par bouderie contre le gouvernement, dont on s'inquiète assez peu, que par impossibilité de réunir ces fractions diverses.
«Sous la restauration, la cour, ses devoirs, ses relations, ses ambitions, ses intrigues étaient les liens qui rendaient notre monde homogène; maintenant rien n'oblige, chacun s'isole selon son goût, ses penchants, et les coteries se forment. Les ambassades de Sardaigne et d'Autriche sont les seuls centres où se réunissent encore ces fragments épars de notre ancienne société.
«Ne vous étonnez pas, chère enfant, de me voir entrer dans ces détails, en apparence puérils, à propos de la grave détermination que je sollicite de vous.
«Si le monde était ce qu'il était il y a quatre ans, s'il y avait une cour, je concevrais votre répugnance à y rentrer. Les femmes de votre caractère rougissent pour ceux qui les outragent, la honteuse conduite de M. de Lancry vous eût fait un devoir de la retraite: ainsi que vous me l'avez vous-même écrit: «Une femme souffre de l'abandon de son mari, ou elle n'en souffre pas; dans ces deux alternatives, il lui convient aussi peu d'exposer aux yeux de tous son indifférence et son chagrin.» Mais, encore une fois, ma chère enfant, je ne vous propose pas d'aller dans le monde: c'est à peine si ma société habituelle, où l'on voudrait tant vous voir, se compose de quinze à vingt personnes, et presque toutes sont de mes parents ou de mes alliés.
«Tenez... je veux vous en faire connaître quelques-unes, ce sera mon dernier argument en faveur de votre venue.
«Vous rencontrerez, presque chaque soir, l'excellent prince d'Héricourt et sa femme. Tous deux, à force de grandeur et de bonté, se sont fait pardonner une longue vie de bonheur et de tendresse, que le plus léger nuage n'a jamais obscurcie. La première révolution les avait ruinés; la dernière les a privés de leurs dignités, qui étaient toute leur fortune: redevenus pauvres, ils ont accepté ce malheur avec tant de noblesse, tant de courage, qu'ils ont fait respecter leur infortune comme ils avaient fait respecter leur félicité.
«Je vous assure, Mathilde, que la vue de ces deux vieillards, d'une sérénité si douce, vous calmerait, vous ferait du bien, vous donnerait le courage de supporter plus fermement votre chagrin.
«Il y a deux jours je suis allée voir la princesse, le matin. Elle et son mari occupent une petite maison près de la barrière de Monceaux; la solitude de ce quartier, la jouissance d'un joli jardin, et surtout la modicité du prix les ont fixés là. Je ne saurais vous dire avec quelle vénération je suis entrée dans cette modeste demeure.
«Rien de plus simple que l'arrangement de ces petites pièces; mais de vieux et illustres portraits de famille, quelques présents royaux, faits au prince pendant ses ambassades extraordinaires, imprimaient à cette habitation un caractère de grandeur noblement déchue qui me fit venir les larmes aux yeux.
«Je songeais avec amertume que le prince et la princesse, habitués à une grande existence, souffraient peut-être des privations terribles à leur âge; pourtant, de leur part, jamais une plainte, jamais une parole amère contre le sort.
«Je ne pouvais m'empêcher d'en témoigner mon admiration à la princesse; elle me répondit avec une simplicité sublime.
«Ma chère Amélie, le secret de ce que vous appelez notre courageuse résignation est bien simple. Nous pensons que mon mari et moi nous aurions pu être séparés dans ces jours d'épreuve; nous songeons surtout à notre pauvre vieux roi et à ses enfants, et nous remercions Dieu de nous avoir épargné tant du chagrins dont il aurait pu nous éprouver.»
«Mathilde, je sais combien vous méritez d'intérêt de sympathie; je ne vous dirai pas de comparer vos affreux chagrins à ceux-là et d'imiter ce courage stoïque, mais je vous dirai encore: Venez, venez auprès de nous. C'est presque une consolation que d'avoir à aimer de pareilles gens; et puis enfin, dites, ma pauvre enfant, lorsque après vos journées de solitude désolée vous cherchez le sommeil, quel souvenir consolant pouvez-vous évoquer? Aucun. Si, au contraire, vous aviez eu sous les yeux une scène aussi touchante que celle que je viens de vous raconter, est-ce que vous ne vous sentiriez pas moins malheureuse? Pourquoi n'en serait-il pas des maladies de l'âme comme de celles du corps; si un air pur et salubre peut redonner la vie, pourquoi une âme blessée ne se retremperait-elle pas dans une atmosphère de sentiments élevés et généreux?
«Je sais que vous êtes bonne, bienfaisante; mais, par cela même que vous êtes modeste, vous ne vous appesantissez pas sur le bien que vous faites, et la charité n'est pas un adoucissement à vos chagrins.
«Encore une fois, venez avec nous, nous vous distrairons, car vous trouverez aussi chez moi cette aimable et spirituelle comtesse A. de Semur, ma cousine, esprit fin, souple, brillant, et surtout impitoyable à tout ce qui est bas, lâche ou traître. Elle aime, dit-on, le paradoxe à l'excès; savez-vous pourquoi? pour pouvoir exalter ce qu'il y a de généreux et d'élevé dans toutes les opinions, mais aussi pour pouvoir immoler sans pitié tout ce qu'elle y trouve de ridicule ou de méchant!
«Vous souvenez-vous, lors du votre première entrée dans le monde à un bal du matin chez madame l'ambassadrice d'Autriche, d'avoir remarqué une étrangère d'une incomparable beauté, lady Flora Fitz-Allan? Elle ne vous a pas oubliée, elle. Je la vois aussi beaucoup; elle me parle sans cesse de vous. Ce jour-là elle admirait encore l'expression candidement étonnée de votre ravissante figure, lorsqu'on vint lui dire que vous aviez l'esprit le plus caustique et le plus méchant du monde (c'était, vous me l'avez dit depuis, une des premières calomnies de mademoiselle de Maran). Lady Flora resta stupéfaite d'étonnement, presque de crainte,--me dit-elle,--en songeant avec chagrin qu'un aussi naïf et aussi délicieux visage que le vôtre pût servir de masque à tant de méchanceté. Vous pensez bien que je l'ai vite désabusée. Elle m'a remerciée avec effusion; il lui eût été douloureux de penser que la candeur, que la beauté des traits pouvaient être si trompeuses. Vous serez folle de lady Flora. Quant à lord Fitz-Allan c'est le type accompli du grand seigneur anglais, c'est la loyauté dans la dignité.
«Vous avez dû rencontrer quelquefois la marquise de Sérigny et sa fille la duchesse de Grandval. Sinon, pour les connaître, imaginez-vous la grâce la plus parfaite jointe à une exquise distinction de manières et à une élégance pour ainsi dire native; car dans cette maison, le charme, le bon goût et la dignité semblent l'apanage héréditaire des femmes: c'est leur loi salique, à elles.
«En hommes, vous verrez souvent chez moi M. l'ambassadeur de ***, l'un de mes bons et anciens amis, homme de grand cœur, de rare courage, d'excellent sens et de haute raison, qui a fait vaillamment la guerre et qui est simple et bon, parce qu'il est brave et énergique. Je vous prie de croire, ma chère enfant, que je ne vois pas absolument que des gens graves, vous savez combien j'aime les contrastes; aussi je vous promets la fleur des pois de ce temps-ci, un de mes neveux, Gaston de Senneville: il est impossible d'être plus joli, plus gracieux, plus parfaitement élevé et pourtant plus inoffensif, pour ne pas dire plus insignifiant. C'est un de ces charmants jeunes gens qui marchent en tête des adorateurs d'une femme à la mode, comme les chefs de chœur des tragédies antiques: aussi, moi qui ne suis plus femme à la mode, je m'étonnais de le voir si souvent chez moi; il m'a avoué qu'il m'aimait comme la meilleure parente du monde d'abord, et puisque ses habitudes chez moi lui donnaient une consistance, un reflet sérieux que son âge ne lui permettait pas d'espérer et qui lui faisait grand bien. Il a d'ailleurs le bon esprit de n'être nullement exclusif, et de montrer partout sa jolie figure et ses excellentes façons. Il va sans dire qu'il voit ce qu'on appelle la nouvelle cour: c'est lui qui nous tient au courant de tout ce qui se passe, dans cette société-là, où il y a, dit-il, quelques femmes charmantes, quoique assez étrangement élevées, et des hommes généralement inconcevables. Ces cailletages nous amusent beaucoup; et puis il est toujours bon que chaque maison ait quelqu'un des siens qui sacrifie au pouvoir du moment; on ne sait pas ce qui peut arriver: c'est un de nos principes de toujours tenir par un lien quelconque à ce qui est le gouvernement du jour.
«Mais, voyez un peu, je m'appesantis sur de pareils accessoires, et je ne vous parle pas longuement d'un de nos meilleurs amis, qui est presque l'âme de mes réunions. Je vous ai dit en courant que M. de Rochegune était de retour, sans plus vous donner de détails; je veux réparer cette omission. Je ne l'aurais jamais reconnu, tant le soleil d'Orient l'a hâlé. Après avoir combattu avec les Grecs contre les Turcs, il s'en est allé en curieux faire la guerre aux Circassiens avec les Russes. Il est impossible de conter avec plus de charme toutes ces campagnes vraiment merveilleuses. Il a acquis ce qui lui manquait, à mon avis, c'est une assurance, une fermeté, un entrain qui relèvent à sa vraie hauteur son caractère, que je trouvais trop beau pour être si timide et si réservé. Cet entrain, comme vous le pensez, a été bien douloureusement comprimé par la nouvelle de la mort funeste de M. de Mortagne. Nous causons souvent de cet excellent ami. M. de Rochegune a pour vous un intérêt profond, sincère. Tout le monde l'aime pour sa bonté, pour son esprit et pour sa loyauté chevaleresque. C'est vraiment un homme d'un courage moral extraordinaire; aucune considération n'arrête sa franchise; il dit et ose ce que personne ne dit et n'ose. La comtesse A. de Semur dit de lui avec beaucoup de justesse: Il est impossible d'être plus effrontément honnête homme. Il parle souvent à la chambre des pairs; sa parole incisive et âpre ne ménage ni amis ni ennemis lorsqu'il défend contre eux un des grands principes qu'il met au-dessus des hommes et des choses. Quoique jeune, on compte fort avec lui; car son influence égale son indépendance.
«Voici ma tâche à peu près remplie, ma chère Mathilde. J'ai essayé de vous peindre les personnes au milieu desquelles vous vivrez si vous le voulez, et qui vous attendent, non pour vous aimer, mais pour vous dire qu'elles vous aiment depuis longtemps.
«Croyez-moi, ma chère Mathilde; autant le monde est souvent méchant et calomnieux en général, autant une intimité choisie est bienveillante et dévouée pour les personnes qui la composent.
«Chère enfant, je vous l'ai dit, j'avais commis des fautes, je l'avoue; mais on ne s'était pas borné à me les reprocher, on avait tout exagéré, jusqu'à la plus abominable calomnie. Il a fallu mon nom, ma famille, mes alliances, ma fortune, mon caractère, pour résister à ce déchaînement universel. Eh bien! depuis que je me suis retirée de ce monde bruyant, depuis que les années, le malheur, la raison, la religion m'ont donné une solidité de principes et une régularité que je n'avais pas, je n'ai trouvé autour de mol qu'indulgence, sympathie et intérêt.
«Je n'ai pas besoin de vous dire, en vous nommant les personnes que je vois habituellement, qu'elles composent l'élite de la meilleure compagnie, et que leur assiduité chez moi m'absout pour ainsi dire de tous mes torts passés: le prince et la princesse d'Héricourt, entre autres, sont de ces personnes dont la vie entière a été d'une pureté si éclatante, dont le caractère a une autorité si imposante, que de leur blâme ou de leur louange dépend l'accueil qu'on vous fait dans le monde. Le prince d'Héricourt, en un mot, représente tout ce qu'il y a d'honorable, de délicat, de courageux et d'élevé; quoiqu'il vive assez retiré, il faut le dire à la louange de la société, il a peut-être encore plus d'influence sur elle qu'il n'en avait avant les malheurs qui l'ont frappé, et qu'il supporte si noblement. Vous sentez donc combien je suis heureuse et fière de l'attachement que me porte ce couple vénérable.
«Et puis enfin, vous le dirai-je, ce qui remplit mon cœur de joie de reconnaissance, c'est qu'on aime Emma comme elle mérite d'être aimée.
«Il se peut qu'on sache le secret de sa naissance, quoiqu'elle passe pour une orpheline dont je me suis chargée; mais la délicate réserve dont on fait preuve à ce sujet m'est du moins un témoignage de tolérance bienveillante. Vous avez vu combien elle était belle, n'est-ce pas, mon Emma; eh bien! si l'orgueil maternel ne m'aveugle pas, elle est encore embellie! Et puis l'éducation qu'elle a reçue sous mes yeux au Sacré-Cœur a développé, a mûri toutes les excellentes dispositions qui étaient en elle. Deux ou trois fois par semaine je la garde le soir avec moi; tous mes amis en sont enchantés. Mais vous la verrez...
«Vous la verrez!... Hélas! la verrez-vous, Mathilde? renoncerez-vous à cette vie solitaire et désolée où vous passez vos plus belles années? En vérité, pauvre enfant, on dirait que votre douloureuse retraite est une expiation... une expiation... mon Dieu! du mal qu'on vous a fait sans doute!
«Mais je me rassure; vous avez à cette heure de si graves raisons pour venir à Paris, qu'il y aurait de la folie à vous à hésiter. Par cela même que vous tenez beaucoup à Maran, il faut au moins vous mettre à même de le posséder.
«Je n'ose espérer que la dernière considération que je vais vous faire valoir puisse vous décider, mais enfin j'essaye.
«Vous savez que j'habite maintenant une maison de la rue de Lille. Au fond du jardin de cette maison existe un charmant pavillon qui était occupé par la marquise-douairière de Montal; elle l'a quitté, il est tout prêt. Voulez-vous le prendre? Je ne crois pas que votre maison soit plus considérable que la sienne; en tout cas, une partie de mes communs m'est complétement inutile, et je les mets à votre disposition. Le jardin est vaste; vous serez isolée lorsque vous le voudrez au fond de votre pavillon. Si vous ne désirez voir personne, vous ne verrez personne; mais au moins, moi et Emma, nous serons là, et croyez-moi, chère enfant, il est toujours consolant d'avoir auprès de soi des cœurs bons et dévoués.
«Mathilde, réfléchissez bien à ce que je vous propose. Je concevrais votre répugnance à venir à Paris pour y vivre seule: à votre âge, dans votre position, ce serait impossible. D'un autre côté, il ne faut pas songer à habiter avec votre tante, puisque votre indigne cousine demeure chez elle. Ma proposition satisfait donc aux convenances et vous laisse en même temps une complète liberté.
«Je suis devenue tout à fait vieille femme. Vous savez que lorsque je l'ai voulu, j'ai toujours fait compter avec moi; je puis donc vous être un très-bon chaperon... grâce à cette espèce de communauté d'habitation.
«Encore un mot, Mathilde. Je ne vous aurais jamais proposé de venir me rejoindre si je n'avais tellement établi et affermi ma nouvelle position dans le monde, que vous puissiez trouver auprès de moi aide et protection... Si le choix, si la sûreté et surtout si l'autorité de mes relations ne me mettaient pas désormais à l'abri de toute calomnie, je n'aurais pas osé me charger auprès de vous d'un rôle presque maternel... Vous me comprenez, n'est-ce pas? chère enfant... Cet aveu ne doit pas vous étonner; je vous en ai fait d'autres plus humiliants pour ma vanité.
«Croyez-moi donc; si je vous dis: «Venez à moi,» c'est que vous pouvez y venir avec confiance et sécurité.
«Emma entre à l'instant chez moi; elle me prie de la rappeler à votre souvenir, de vous dire qu'elle a bien souvent songé à vous et que, sans vous connaître beaucoup, elle vous aime autant que vous m'aimez.
«Ce sont ses propres paroles. Elles sont trop douces à mon cœur pour que je ne vous les répète pas en vous disant encore: venez, venez... vous êtes aussi aimée qu'impatiemment attendue.
«Mille amitiés bien tendres.
«VERNEUIL DE RICHEVILLE.»
CHAPITRE III.
ROUVRAY.
La lecture de cette lettre produisit sur moi un effet décisif.
Sauf en ce qui concernait la question d'intérêt relative à l'acquisition de Maran, madame de Richeville ne faisait pourtant que résumer la correspondance qu'elle avait entretenue avec moi depuis deux ans, mais les larmes me vinrent aux yeux en lisant le dernier passage de sa lettre dans lequel elle semblait insister sur l'espèce de réhabilitation qu'elle devait à son changement de conduite, afin de me bien convaincre qu'elle était digne du rôle presque maternel qu'elle s'offrait à remplir auprès de moi. Lors même que mon voyage à Paris n'eût pas été autrement nécessité, j'aurais, je crois, profité des offres de madame de Richeville seulement pour ne pas la blesser par un refus qu'elle aurait pu défavorablement interpréter.
J'avoue aussi que la séduisante peinture de l'intimité dans laquelle elle vivait avec des personnes dont j'avais toujours entendu vanter l'esprit et le caractère entra pour quelque chose dans ma résolution. Au moment de commencer une vie nouvelle, j'éprouvais cependant quelques regrets d'abandonner ces lieux où j'avais tant souffert: j'avais fini par trouver une sorte de torpeur bienfaisante comme le sommeil dans l'engourdissement qui avait succédé à mes agitations... Savais-je ce que me réservait l'avenir?
La crainte de rencontrer à Paris mon mari ou Ursule n'avait été pour rien dans ma détermination de vivre solitaire. J'éprouvais pour M. de Lancry une indifférence méprisante, pour ma cousine une aversion profonde; mais j'avais assez la conscience de ma dignité pour être certaine qu'à leur rencontre et malgré leur effronterie, mon front ne pâlirait pas.
Du moment où mon mari m'avait abandonnée, je m'étais regardée comme à jamais séparée de lui, sinon de droit, du moins de fait; cette position embarrassante pour une jeune femme, et ma répugnance à vivre seule à Paris avaient contribué à prolonger mon séjour à Maran. Madame de Richeville, en me proposant de demeurer presque chez elle, levait tous mes scrupules.
Je prévins Blondeau que nous quittions Maran pour aller à Paris habiter avec la duchesse. Elle pleura de joie et fit à la hâte tous mes préparatifs de voyage dans la crainte de me voir changer de résolution.
Je quittai Maran à la fin de l'automne.
Je passais forcément devant Rouvray; je ne savais si je devais m'y arrêter ou non pour voir madame Sécherin; je n'avais eu aucune nouvelle d'elle ou de son fils depuis le jour fatal où elle était venue à Maran annoncer à Ursule que mon cousin, indigné de sa conduite, se séparait d'elle pour toujours.
Je redoutais cette visite; elle pouvait rouvrir et chez moi et chez ces malheureux des plaies peut-être cicatrisées. D'un autre côté, je n'aurais pas voulu paraître indifférente aux chagrins de cet homme si honnête et si bon. Au milieu de ces hésitations, j'arrivai presque en vue de la fabrique de M. Sécherin. J'ordonnai aux postillons d'aller au pas, voulant me ménager encore quelques minutes de réflexion, lorsque tout à coup je vis M. Sécherin sortir d'un chemin creux qui aboutissait à la grande route.
Il m'aperçut, il s'arrêta, me regarda quelques instants d'un air hagard; puis cachant sa figure dans ses mains, il regagna brusquement le chemin d'où il venait de sortir.
M. Sécherin était cruellement changé; il m'avait reconnue, et je ne pouvais me dispenser d'entrer chez sa mère: je me fis conduire à sa maison. Blondeau m'attendit avec ma voiture au bout de l'allée de tilleuls où jadis j'avais rencontré Ursule.
Je m'avançai seule, vivement frappée de l'état d'incurie dans lequel était le jardin autrefois tenu avec tant de soin et de recherche: des herbes parasites envahissaient les allées; les vieux arbres, autrefois symétriquement taillés, n'étant plus émondés, cachaient la rue de la Loire et ses riantes perspectives; on n'apercevait aucun vestige de fleurs dans les quinconces abandonnés, les feuilles mortes bruissaient sous mes pas; le ciel gris et pluvieux d'une matinée d'automne jetait un sombre voile sur ce tableau déjà si triste.
Au fond de l'allée de charmille où j'avais surpris les premiers aveux de Gontran à Ursule, je vis le groupe de figures en pierre peinte à demi détruit. Sous le vestibule, je trouvai l'une des deux servantes que j'avais déjà vues à Rouvray; elle me dit que madame Sécherin était dans le salon.
Je traversai l'antichambre et la salle à manger: il y faisait un froid glacial; les carreaux du sol, autrefois soigneusement rougis et cirés, étaient verdâtres et suintaient l'humidité. Tout semblait dégradé, délaissé. Quel changement dans les habitudes de madame Sécherin, que j'avais vue toujours si rigoureuse sur l'accomplissement des devoirs domestiques, si jalouse de la minutieuse propreté de sa demeure!
Les portes étaient ouvertes, mes pas peu bruyants; j'arrivai dans le salon sans que madame Sécherin m'entendît. Elle était assise à son rouet, et portait comme toujours une robe noire et un bavolet de toile blanche. Son vieux perroquet gris, engourdi par le froid, sommeillait sur son bâton. A travers les vitres des fenêtres, ternies par le brouillard, on voyait quelques sarments de vigne agités par le vent et dépouillés de feuilles; ils se balançaient çà et là, pendant à la treille négligée. Deux tisons noircis brûlaient lentement au milieu des cendres du foyer. Les housses des meubles et les rideaux, autrefois d'une blancheur de neige, étaient jaunis par la fumée. Enfin cette habitation, jadis d'une splendeur de propreté qui atteignait au luxe, montrait partout la funèbre et sordide insouciance de la vieillesse, qui semblait dire:--A quoi bon tant de soins pour si peu de jours?
En me rappelant l'animation, la gaieté que la présence d'une femme jeune et belle avait pendant quelque temps apportées dans cette demeure, je frissonnai... Si M. Sécherin conservait le souvenir d'Ursule; si, malgré les irréparables torts de sa femme, il comparait le présent au passé, sa vie devait être bien cruelle.
Le cœur me battait si fort que je restai immobile à la porte du salon.
Examinant plus attentivement la figure pâle et austère de madame Sécherin, je fus étonnée de l'innombrable quantité de rides profondes que le chagrin avait creusées sur ses traits. Par deux fois, le mouvement mesuré de son rouet se ralentit peu à peu comme le pendule d'une horloge qui s'arrête graduellement; elle pencha légèrement sa tête sur sa poitrine; ses yeux fixes et éraillés regardaient sans voir; une de ces larmes si rares chez les vieillards mouilla sa paupière ardente et rougie; puis, faisant un brusque mouvement comme si elle se fût éveillée en sursaut, et voulant échapper sans doute à de sinistres réflexions, elle se remit à tourner son rouet avec une vivacité fébrile.
Pour ne pas rester plus longtemps inaperçue, j'agitai la clef dans la serrure.
Madame Sécherin releva la tête, me vit, repoussa du pied son rouet bien loin d'elle et me tendit les bras sans me dire une parole.
Je baisai ses mains vénérables, et je m'assis près d'elle.
Au bout d'un silence de quelques minutes, elle s'écria avec explosion:
--Ah! je suis bien malheureuse! la plus malheureuse des créatures... mais n'en dites rien à mon fils... il ne le sait pas!
--Je viens de le rencontrer,--lui dis-je,--il m'a paru bien changé.
--Le pauvre enfant n'est plus reconnaissable... le chagrin le tue... il pense encore à cette infâme...--se hâta-t-elle de me dire d'un air presque farouche. Puis elle ajouta avec amertume:
--Elle ne lui a fait que du mal pourtant... tandis que moi, moi, mon Dieu! je l'ai toujours aimé comme le fils de mes entrailles... oui, et pourtant il pense encore à elle... il y pense plus qu'à moi peut-être! répéta-t-elle.
--J'espère que vous vous trompez,--lui dis-je.--Sans doute mon cousin est plus absorbé par la douleur d'avoir été indignement trompé que par le souvenir de...
--Ne prononcez pas ce nom détesté!--s'écria-t-elle en m'interrompant avec violence.--Ne le prononcez pas! par pitié... Vous voulez me consoler, mais je ne m'abuse pas.--Non, non, ce n'est pas de l'indignation qu'éprouve mon fils... L'indignation éclate, tempête, cherche avec qui maudire ceux qui l'ont causée... Enfin après l'indignation vient le mépris, et, plus tard, l'oubli... Eh bien! le malheureux n'a pas oublié... n'a rien oublié.
--Attendez, attendez... encore. Mon cousin en est déjà au mépris sans doute, bientôt viendra l'oubli... Croyez-moi, s'il est profondément chagrin... c'est que, dans une âme généreuse, le mépris est cruel.
Madame Sécherin secoua tristement la tête, et me dit:
--Hélas! vous vous méprenez! Plût au ciel qu'il eût du dédain pour elle... Mais je l'ai deviné.
--Que dites-vous?
--La vérité... je l'ai deviné, vous dis-je; aussi il a honte, il me fuit... il s'isole... Pendant les premiers temps de son chagrin, j'ai compris que mon fils voulût être seul. Je me disais que, par tendresse pour moi, il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il souffrait. Car vous ne savez pas ce que c'était que son chagrin...
--Il a donc beaucoup souffert?
--S'il a souffert!... Mais je l'ai vu des jours, entendez-vous?... des jours entiers, des nuits entières, couché sur son lit, pleurant à chaudes larmes, et ne s'interrompant de sangloter que pour se livrer à des accès de rage insensée, et pousser des cris, des rugissements de douleur et de désespoir, qu'il n'étouffait qu'en mordant ses draps avec fureur... Je le vois encore, mon Dieu! les bras étendus, les mains crispées... ne connaissant pas ma voix, et, dans son délire, appelant cette femme... l'appelant... la misérable! tandis qu'il ne faisait pas attention à moi, qui étais là... qui priais... qui pleurais... O mon Dieu! que de nuits j'ai passées ainsi agenouillée à son chevet tout trempé de ses larmes et des miennes, craignant qu'il ne perdît la raison dans un de ces accès de rage!... Avec quelle angoisse j'attendais qu'il me reconnût!... Alors...--dit la malheureuse mère en portant son mouchoir à ses yeux;--alors, comme il est bon et sensible comme un enfant... quand il revenait à lui, il m'embrassait, il me demandait pardon de m'affliger, de ne pouvoir vaincre sa douleur... Aussi, dans les premiers temps, je ne me désespérais pas... si quelquefois il me répondait avec humeur ou avec impatience quand je lui reprochais son découragement, je me disais: Plus tard il me reviendra... Je faisais de mon mieux pour tâcher de le consoler, pour le calmer, pour le distraire; mais je ne réussissais pas... Je lui faisais faire les plats qu'il aimait, il ne mangeait pas. J'avais demandé à la ville des livres bien intéressants; malgré la faiblesse de ma vue, je lui faisais la lecture... il ne m'écoutait pas... Je voulus attirer ici quelques-uns de ses amis; il les reçut si mal qu'ils n'osèrent plus revenir. Malgré mon âge, je lui ai proposé de nous en aller voyager; il a refusé. Quoique cette maison soit sacrée pour moi, et que je veuille y mourir comme mon mari y est mort, craignant que ces lieux ne lui rappelassent trop de mauvais souvenirs, je lui ai proposé d'habiter ailleurs, qu'importait cela... il a refusé... toujours refusé, comme il refuse tout ce que sa mère lui offre,--ajouta-t-elle avec amertume.
Il y avait une si profonde douleur dans ces plaintes naïves, j'entrevoyais pour madame Sécherin une vie si malheureuse en songeant aux insurmontables regrets de son fils, que je ne pus que prendre la main de cette pauvre mère entre les miennes en attachant sur elle un regard désolé.
--Je patientais toujours,--reprit-elle;--je me disais: Les regrets que lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer... Je priais le bon Dieu de toucher mon fils de sa grâce et de le ramener à moi... Je fis dire des messes à sa patronne... Hélas! tout fut inutile... tout... Plus j'allais, plus je voyais que je n'étais plus rien... que je ne pouvais plus rien pour mon fils,--ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots;--mais je n'osais rien lui en dire: il était déjà si malheureux! j'attendais toujours... Quelquefois, pour me contenter, il prenait un air moins triste... Une fois le malheureux enfant voulut sourire... Je fondis en larmes, tant son triste et doux sourire était navré, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi... Devant Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproché son chagrin; seulement... peu à peu cela m'a découragée, accablée... Le voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de tout... j'ai laissé aller les choses comme elles ont voulu aller, dans cette maison... Tout est négligé, l'herbe pousse partout dans le jardin, comme elle poussera bientôt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui n'est plus bonne à rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler son fils...
Cet abattement contrastait si fort avec la fermeté un peu âpre que j'avais toujours vue à madame Sécherin, que je fus effrayée. Cet affaiblissement moral présageait sans doute un grand affaiblissement physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple.
--Sans doute,--lui dis-je,--ces deux années ont dû vous sembler cruellement longues; mais songez que toute douleur finit par s'user... Plus les regrets de votre fils ont été violents, plus le terme de sa délivrance approche à son insu. Moi aussi, bonne mère, j'ai beaucoup souffert; j'ai non-seulement perdu l'homme à qui j'avais voué ma vie entière, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de bonheur que je pusse encore espérer... Eh bien! à d'affreux déchirements a succédé le calme... Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du bonheur, si je le compare à tout ce que j'ai ressenti... Courage donc, bonne mère... courage... vous touchez peut-être au terme de vos peines... Comme votre fils, je suis victime de cette femme... Un mépris glacial a remplacé ma haine... L'heure n'est pas loin où votre fils éprouvera comme moi...
Madame Sécherin secoua tristement la tête et me répondit, hélas! je dois l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya:
--Ce n'est pas la même chose... Votre mari était de votre condition... C'était pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous aviez l'habitude de voir... Cela vous manque moins à vous, tandis que mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du moins, pût être comparée à cette misérable.
Puis, recouvrant un éclair de son ancienne énergie, madame Sécherin s'écria:
--Mais cette infâme, dans son affreux orgueil, aura donc deviné juste en me prédisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme comme elle, que mon fils la regretterait toujours; qu'il la pleurerait avec des larmes de sang!... O mon Dieu, mon Dieu!... ta volonté est impénétrable... Il faut avoir bien de la foi pour ne pas désespérer de ta justice... Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand l'amour qu'on lui porte est aussi inutile...
Madame Sécherin revenait sur cette pensée, qui lui semblait douloureuse; je tâchai de l'en distraire.
--Ne croyez pas cela,--lui dis-je.--Sans vous, sans vos soins assidus, la vie de votre fils lui serait mille fois plus affreuse encore.
--Comment cela pourrait-il être? Il ne regretterait pas cette, femme plus qu'il ne la regrette!--reprit madame Sécherin avec une sombre opiniâtreté.--Oui, car s'il n'était pas si malheureux, je dirais qu'il est un mauvais fils, un ingrat...
--Ah! madame...
--Je dirais qu'il ne reste auprès de moi que par respect humain, et parce que, dans le premier moment de sa colère, il a juré sur la mémoire de son père de ne jamais pardonner à cette criminelle... Oh! j'ai bien souffert sans rien dire... Depuis deux ans... j'ai bien enduré... Autrefois il croyait à la vertu de cette femme; je comprenais, à la rigueur, qu'il me la préférât... mais après ce qui s'est passé... qu'elle lui tienne encore autant au cœur... tenez... il faut que je le dise à la fin... cela m'indigne... cela m'offense...
--Vous vous méprenez peut-être,--lui dis-je;--l'on peut éprouver longtemps de la colère, de la haine contre ceux qui vous ont trompé, sans pour cela subir encore leur influence. Les cœurs généreux sont surtout susceptibles de ces profonds ressentiments, la trahison leur est d'autant plus cuisante que leur confiance a été plus aveugle...
--Bénie soit toujours votre venue,--me dit madame Sécherin en essuyant ses yeux,--j'ai pu vous dire ce que je n'ai dit à personne, car depuis deux ans mon cœur s'emplit d'amertume. Fasse le ciel qu'il ne déborde pas, et que mon fils ne sache jamais le mal qu'il me fait!... Pourtant, il se pourra bien que j'éclate à la fin! il pourra venir un moment où je ne saurai plus me contenir.
--Ah! gardez-vous en bien,--m'écriai-je,--quelle serait votre vie, mon Dieu, et la sienne!
--C'est que je me lasse à la fin, non pas de me sacrifier pour lui; non... le peu de jours qui me restent lui appartiennent, mais je me lasse de le voir souffrir comme s'il était seul et abandonné de tous. Je me lasse de voir que le honteux souvenir d'une infâme étouffe dans le cœur de mon fils la reconnaissance qu'il me doit. Enfin... dites! dites!--s'écria-t-elle avec un redoublement de violence et de douleur,--n'est-ce pas terrible de voir son enfant mourir à petit feu et de ne pouvoir pas le sauver... quand c'est pour cela que Dieu vous a laissée sur la terre!
Cette conversation rapide me montra que l'existence de M. Sécherin et de sa mère était encore plus horrible que je ne l'avais soupçonnée.
Je vis alors M. Sécherin passer lentement devant les croisées du salon; il s'arrêta un instant, me regarda, puis s'éloigna.
Je croyais qu'il venait nous rejoindre; il n'en fut rien. Supposant qu'il voulait me parler en secret, je cherchais un moyen d'aller le retrouver lorsque sa mère me dit:
--Mon fils voulait sans doute causer avec vous, maintenant il n'ose plus... Tenez, le voilà qui se promène dans l'allée de charmille.
Je saisis ce prétexte.
--Si vous le permettez, j'irai près de lui; vous savez qu'il a toujours eu quelque confiance en moi: peut-être lui redonnerai-je du courage; peut-être l'aiderai-je à vaincre cette insurmontable tristesse...
Madame Sécherin me tendit la main en secouant la tête.
--Toujours généreuse et bonne,--me dit-elle.
--Toujours compatissante aux maux que j'ai partagés,--lui dis-je.
Je retrouvai M. Sécherin dans cette même allée où j'avais autrefois surpris les premiers aveux de M. de Lancry à Ursule.
En approchant de mon cousin, je fus encore plus frappée que je ne l'avais été du changement de ses traits. Hélas! pourquoi faut-il que le malheur et le désespoir puissent seuls imprimer un cachet de grandeur aux physionomies les plus vulgaires, tandis que le bonheur et le contentement ne les ennoblissent jamais!
La figure de M. Sécherin, jadis si fleurie, si débonnaire, si souriante, était d'une pâleur de marbre, d'une effrayante maigreur; ses yeux caves, rougis par les larmes, brillaient du feu de la fièvre; ses traits avaient enfin une expression de douleur farouche qui leur donnaient un caractère d'élévation que je ne leur aurais jamais soupçonné.
En me voyant il tressaillit, leva les yeux au ciel, et s'écria d'une voix étouffée:
--ELLE vous a fait bien du mal, à vous...
--Bien du mal... oui, mon cousin... mais j'ai du courage, moi... J'ai été comme vous, trahie, abandonnée... eh bien! à cette heure, je méprise, j'oublie ceux qui m'ont outragée, le calme est revenu dans mon cœur, et je n'ai pas comme vous une mère pour me consoler.
M. Sécherin ne me répondit rien, marcha auprès de moi d'un pas inégal; puis s'arrêtant brusquement devant moi, il croisa les bras et me dit avec une explosion de rage, le regard étincelant de fureur:
--Je n'ai pas encore tué votre mari... je dois vous paraître bien lâche, n'est-ce pas?... Mais patience... patience,--ajouta-t-il d'un air sombre et concentré,--ma pauvre vieille mère mourra un jour...
Et il recommença de marcher en silence.
Ces mots m'expliquèrent la conduite du M. Sécherin. Malgré sa bonhomie, il avait fait ses preuves de courage. Il attendait sans doute la mort de sa mère pour exiger une sanglante réparation. Je n'aimais plus M. de Lancry, mais l'idée de ce duel me fit horreur. Je répondis à mon cousin:
--Votre mère vivra assez longtemps pour que vos regrets soient tellement affaiblis... que vous laissiez à Dieu la punition des coupables.
M. Sécherin partit d'un éclat de rire sauvage en s'écriant:
--Abandonner ma vengeance à Dieu!!!--Et il reprit à voix basse, d'un ton qui me fit frissonner:--Mais vous ne savez donc pas que je trouve quelque fois que ma mère vit bien longtemps pour ma vengeance!
--Oh, cela est épouvantable!--m'écriai-je;--vous... vous toujours si bon fils!
--Je ne suis plus bon fils,--reprit-il avec une fureur croissante;--je ne suis plus rien... rien qu'un malheureux fou... qui passe la moitié de sa vie à regretter, à appeler une infâme... et l'autre moitié à la maudire et à rêver la vengeance... Tenez, voyez-vous!... il y a des moments où je suis capable d'abandonner ma mère, quoique je sache que ce serait lui porter le coup de la mort.
--Que voulez-vous dire?
--Oui, je suis capable de tout quand je pense que votre mari peut mourir avant moi... ou qu'Ursule peut croire que je suis un lâche... que je n'ose pas me battre...
Stupéfaite, je regardai M. Sécherin; sa crainte de paraître lâche aux yeux d'Ursule me disait combien son amour était encore violent.
--Il faut oublier Ursule, elle est indigne d'occuper votre pensée.
Il haussa les épaules.
--Vous aussi... vous voilà comme ma mère... il faut oublier!!!... Oublier! Dites donc à mon cœur de ne plus battre... dites donc à mon sang de ne plus brûler dans mes veines... à mon souvenir de s'éteindre!
--Mais cette femme est une misérable.
--Mais on l'adore!... cette misérable!!! mais votre mari vous a quittée pour elle... vous qui valez pourtant mille fois mieux qu'elle!--s'écria M. Sécherin presque brutalement.
Un moment, je l'avoue, je restai sans réponse; il fallait qu'Ursule eût une irrésistible puissance de séduction pour que deux hommes de natures si différentes, M. de Lancry et M. Sécherin, en fussent devenus si passionnément épris.
Mon cousin continua d'un air sombre:--L'oublier... l'oublier!... et pourquoi l'oublierais-je?... Jusqu'au jour où elle a été criminelle, qui donc a fait pour moi ce qu'elle a fait?...
--Mais votre mère...
--Mais ma mère n'était que ma mère... et ma femme était ma femme!--s'écria-t-il courroucé.--Le temps que j'ai passé près d'Ursule sera toujours le plus beau temps de ma vie... Elle qui m'était si supérieure par l'esprit et par l'éducation, elle s'était mise à mon niveau! Et puis si belle... si belle! Oh! que de nuits de rage furieuse j'ai passées dans notre chambre déserte en l'appelant à grands cris!... Oublier!... mais vous ne savez donc pas que je l'aimais autant, plus peut-être, pour sa ravissante beauté que pour son esprit charmant?... Oublier!... et pourquoi? pour vivre tête à tête avec ma mère, n'est-ce pas? Quelle compensation!
--Mais ce que vous dites là est affreux... Croyez-vous qu'il ne lui soit pas pénible de voir combien ses consolations sont impuissantes?
--Eh! que ma mère veut-elle de plus?... elle est heureuse et contente... J'ai abandonné Ursule à son sort... j'ai juré sur la mémoire de mon père de ne plus la revoir... de ne jamais lui pardonner... Je tiens ma promesse... quoiqu'elle me coûte. Pourquoi ma mère veut-elle me disputer mes larmes... mes larmes que je lui cache tant que je puis?... Pourtant...--Et les lèvres de M. Sécherin tremblèrent convulsivement, de grosses larmes roulèrent dans ses yeux, il cacha sa tête dans ses mains et tomba assis sur un banc de pierre en sanglotant.
Épouvantée de cet affreux amour, je restai muette...
--Tenez, je suis ridicule, je suis vil, je suis fou... je le sais,--reprit mon cousin en essuyant ses yeux, mais, que voulez-vous! c'est plus fort que moi... Accablez-moi, je le mérite, car... car je l'aime encore...
--Vous l'aimez encore?
--Oui... c'est honteux, c'est horrible... je l'aime autant que je l'ai jamais aimée.
--Est-il possible, mon Dieu!
--J'ai beau me raisonner, j'ai beau me dire que sa conduite avec votre mari est mille fois plus coupable que si elle avait cédé à l'amour... j'ai beau me dire qu'il faut être profondément corrompue pour s'être donnée ainsi qu'elle s'est donnée... Eh bien! sans ma mère... entendez-vous! sans ma mère, vingt fois je serais allé tuer M. de Lancry ou me faire tuer par lui; si je l'avais tué, je me serais jeté aux pieds d'Ursule pour tout lui pardonner... et je suis sûr qu'à force d'indulgence et de bonté je l'aurais ramenée à de bons sentiments... Car, voyez-vous, personne ne la connaît comme moi...--dit-il en essuyant ses yeux.--C'est bien plutôt sa tête que son cœur qu'il faut accuser.
--Mon cousin, je n'aime pas à accabler les absents; mais votre femme m'a fait assez de mal pour que je dise ce que je pense, beaucoup moins pour récriminer sur le passé que pour vous aider à vaincre un indigne amour. Ursule est aussi fausse que méchante. Pendant dix années elle m'a haïe d'une haine implacable, et pendant dix ans elle n'a eu pour moi que des paroles d'hypocrite tendresse.
--Mais, après tout, elle n'aimait pas votre mari!--s'écria-t-il sans me répondre.--Sans ma mère, je pouvais profiter de cet aveu pour lui pardonner et rompre cette liaison dès son commencement. Mais les femmes sont si implacables dans leur haine! Ma mère n'a pas oublié qu'une fois je l'avais sacrifiée à Ursule... Oh! elle s'en est bien souvenue... Et dût y périr le bonheur de ma vie; dussé-je mourir de chagrin et elle aussi, il a fallu, pour assouvir sa vengeance, jurer de ne jamais pardonner à Ursule...
--Mais c'est un enfer que votre vie alors!...
--Eh bien! oui... oui, c'est un enfer... Devant ma mère je me contrains; mais je souffre le martyre... D'autres fois je me maudis de rester insensible aux consolations qu'elle tâche de me donner... je sens tout le chagrin que je lui fais; mais je n'y puis rien... tant je suis faible, tant je suis lâche!... Un enfer... vous l'avez dit... c'est un enfer... Et pourtant ma pauvre mère est la meilleure des femmes! et pourtant, moi, qui ne suis pas un méchant homme... je l'aime... je l'aime bien tendrement; et pourtant je sens que je l'afflige, que je la blesse sans cesse... Oh! tenez, maudit soit le sort qui m'a fait rencontrer Ursule... J'aurais épousé une femme de ma classe; ma vie, celle de ma bonne mère n'eussent point été empoisonnées... Si vous saviez quelle existence je mène, mon Dieu!... si vous saviez! Je n'ai plus le moindre souci de mes affaires d'intérêt, je ne sais où en est ma fortune; j'ai pris un homme d'affaires pour n'avoir plus à y songer... A quoi bon l'argent maintenant! C'était pour ELLE, moi, que je voulais être riche. Elle le savait bien, mon Dieu!... Elle m'aurait fait faire tout ce qu'elle aurait voulu... Je suis sûr que j'aurais trouvé le moyen de doubler ma fortune, parce que cela lui aurait fait plaisir... et seulement pour voir son beau regard brillant et heureux, seulement pour la voir me remercier avec son joli sourire...
Puis portant brusquement ses deux poings fermés à ses yeux, il s'écria d'une voix sourde:
--Son regard, son sourire... je ne les verrai plus... non, plus jamais, jamais... je l'ai mérité, je n'ai pas eu le courage de lui pardonner... J'ai écouté la haine impitoyable de ma mère, je n'ai pas été un homme, j'ai agi comme un enfant, comme un fou...
Après avoir un instant marché avec agitation, il reprit:
--Pardon, pardon, ma cousine... Hélas! voilà pourtant les jours que depuis deux ans je passe avec ma mère dans cette maison froide et muette comme la tombe... Dans la journée je marche... je vais sans savoir où je vais... et puis je rentre pour dîner... pendant tout le temps du repas, je regarde la place où ELLE était... Et puis je reste avec ma mère; nous faisons la lecture tour à tour..., je lis machinalement... sans entendre, sans comprendre ce que je lis. A onze heures, ma mère fait sa prière à haute voix et nous nous séparons... Alors je rentre dans notre chambre, que je n'ai pas voulu quitter... Alors commencent d'atroces insomnies... alors j'endure, comme au premier jour, toutes les tortures d'une jalousie frénétique et désespérée... quand je pense...
Puis, sans achever sa phrase, M. Sécherin se dressa debout, frappa du pied avec rage et s'écria en levant les poings vers le ciel:
--Oh! je le tuerai, cet homme! je le tuerai!--Et il se remit à marcher à grands pas.
Une des servantes de madame Sécherin vint nous prier de sa part de nous rendre au salon.
--Mon fils,--dit-elle lorsque nous entrâmes,--votre cousine a peut-être hâte d'arriver à Paris; il ne faut pas la retenir.
--C'est, en effet, une affaire très-importante qui m'y appelle,--lui dis-je,--et qui ne souffre pas de retard. Sans cela, je vous aurais demandé l'hospitalité pendant quelques jours.
--Vous lui avez au moins parlé raison,--me dit madame Sécherin en me montrant son fils.
--Je lui ai parlé de vous, madame, et aucun fils n'est plus respectueux et plus tendre; croyez-le bien.
--Je le crois... car je ne veux que son bien.
--Il le sait, madame.--Puis je fis un signe à M. Sécherin, en lui montrant sa mère pour l'engager à lui dire quelques paroles de tendresse filiale. Sa froideur m'effrayait. Je craignais que madame Sécherin ne voulût profiter de ma présence pour lui adresser des reproches qu'elle comprimait depuis si longtemps.
M. Sécherin s'approcha de sa mère, lui prit la main, la baisa en disant:
--Pardonnez-moi, ma mère; vous savez que je suis souffrant depuis quelque temps. Cela m'a rendu peut-être le caractère inégal, j'ai fait ma confession à ma cousine. Elle m'a bien grondé,--ajouta-t-il en souriant tristement,--je tâcherai d'être plus sage à l'avenir.
--Cela vous coûtera sans doute beaucoup,--dit sévèrement sa mère.
Ce que je redoutais allait arriver; madame Sécherin, se sentant blessée devant moi dans sa dignité de mère, ne pourrait taire ce que la fatale préoccupation de son fils lui faisait souffrir depuis si longtemps.
Je jetai un regard suppliant à M. Sécherin pour l'engager à se modérer; mais lui aussi était depuis longtemps aigri. Ma présence avait ravivé ses blessures. Je frémis en songeant que j'allais peut-être devenir la cause involontaire d'une scène affligeante.
Pourtant M. Sécherin baissa la tête sans répondre à sa mère, qui reprit d'une voix plus haute:
--Il serait d'un bon fils d'aimer sa mère au-dessus de tout.
--Quoi qu'il m'en ait coûté, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous prouver ma soumission... ma mère; je ne puis rien de plus,--reprit froidement son fils.
--Voilà pourtant notre vie, madame, telle que nous l'a faite l'infâme qu'il regrette encore,--s'écria madame Sécherin.--Vous pouvez ne pas regretter une infâme!--dit-elle à M. Sécherin avec violence.
Épouvantée de la tournure que prenait la conversation, je me hâtai de dire:
--Ah! madame, excusez-le, il l'aimait tant!
--Il est capable de l'aimer encore... un indigne amour fait commettre tant de lâchetés!
Les yeux de mon cousin étincelèrent; il s'écria:
--Ce n'est pas seulement un indigne amour qui fait commettre des lâchetés, ma mère! D'ailleurs, voici assez longtemps que je me contrains, que je souffre, il faut que je parle, à la fin...
--Et moi aussi,--s'écria sa mère courroucée,--voici assez longtemps que je souffre, voici trop longtemps que vous oubliez ce que vous me devez... Je vous répète, moi, que vos indignes regrets sont autant de lâchetés... sont autant d'offenses à votre mère...
--Mon cousin!...--m'écriai-je.
Il ne se contenait plus.
--Les sentiments les plus nobles, les plus saints devoirs font aussi commettre des lâchetés, entendez-vous, ma mère!...
--Que veut-il dire?...
--Pas un mot de plus,--dis-je à M. Sécherin, et j'ajoutai à voix basse:
--Voulez-vous donc faire mourir votre mère deux fois... lorsqu'à sa dernière heure elle songera au danger que vous irez braver dans un duel?
--C'est vrai, c'est vrai, je suis un fou, un méchant fils de lui répondre ainsi... Mes regrets l'outragent parce qu'elle m'aime tendrement.--Puis se mettant à genoux devant sa mère, il prit sa main et la baisa en disant:--Pardonnez-moi, ma mère, j'ai eu tort de vous parler ainsi:
--Une mère doit tout pardonner...--dit-elle en soupirant. Et elle donna un baiser sur le front de son fils en me jetant un regard désolé.
--Et un fils doit tout souffrir,--répondit M. Sécherin à voix basse, et son regard vint aussi me témoigner de ses douleurs.
* * * * *
Je quittai Rouvray dans un accès de tristesse mortelle.
Je ne crois pas qu'il y eût au monde une position aussi affreuse que celle de cette mère et de ce fils, toujours face à face, elle regrettant l'amour de son fils, lui regrettant l'amour d'une femme coupable. Je ne pus réprimer un mouvement d'indignation profonde en songeant que mon mari était perdu pour moi, que mon enfant était mort, que ma vie était brisée, qu'une pieuse femme et son généreux fils voyaient leurs relations, autrefois si tendres, à jamais aigries parce qu'Ursule m'avait haïe et enviée.
CHAPITRE IV.
LE RETOUR.
Deux mois après mon départ de Maran, j'étais établie à Paris dans le pavillon que m'avait offert madame de Richeville.
Je me demande encore comment j'avais pu inspirer à cette excellente femme l'affection qu'elle ne cessa jamais de me témoigner et dont elle me donna tant de nouvelles preuves lors de mon retour à Paris; c'est avec l'intérêt le plus tendre, le plus maternel, qu'elle veillait à mes moindres désirs, qu'elle tachait de m'épargner les moindres chagrins.
En songeant aux indignes calomnies dont elle avait été victime, je fus surtout frappée de voir dans quelle affectueuse intimité elle vivait avec des personnes qui représentaient certainement l'élite de la meilleure compagnie de Paris et qui passaient même, qu'on me pardonne cette expression, pour être extrêmement collet monté.
Ce revirement de l'opinion en faveur de madame de Richeville n'aurait pas dû m'étonner. Les gens de mœurs sévères sont d'autant plus indulgents pour les erreurs passées d'une personne qui recherche leur patronage, que la vie présente de celle-ci est plus irréprochable.
Justement fiers de l'espèce de conversion mondaine que leur salutaire influence a opérée, ils défendent, ils appuient leur néophyte avec toute la généreuse ardeur du prosélytisme.
Madame de Richeville avait donc alors pour amis véritablement dévoués tous ceux qui, autrefois, avaient sincèrement plaint ses malheurs et déploré ses fautes.
Grâce aux derniers sacrifices que lui avait imposés son mari, sa maison était fort convenable, mais pas assez splendide pour que l'empressement qu'on mettait à y être admis ne se rapportât pas entièrement à elle, qui en faisait les honneurs avec une grâce extrême.
Les portraits qu'elle m'avait faits de quelques personnes de sa société habituelle étaient d'une ressemblance frappante; je fus, par hasard, à même d'en juger le premier jour de mon arrivée à Paris.
Ma voiture s'était brisée à Étampes; retardée par cet accident, je ne pus, contre mon attente, arriver à Paris, chez madame de Richeville, qu'à dix heures du soir. Ne comptant plus ce jour-là sur moi, elle avait reçu comme elle recevait d'habitude; aussi quel fut mon étonnement, lorsque ma voiture s'arrêta sous le péristyle, d'y trouver madame Richeville, accompagnée du prince d'Héricourt! Mon courrier me précédant d'un quart d'heure m'avait annoncée, et madame de Richeville était descendue pour venir plus tôt au-devant de moi.
Je trouvai ce soir-là chez elle la princesse d'Héricourt, mesdames de Semur et de Grandval. On fut pour moi de la bonté, de l'affabilité la plus parfaite.
Il faut avoir vécu dans le monde dont je parle pour comprendre cet accueil à la fois bienveillant et réservé. On savait mes chagrins; j'excitais une vive sympathie: mais par une discrétion pleine de délicatesse on m'épargna tout ce qui aurait pu me rappeler trop directement des maux qu'on désirait me faire oublier.
Dire en quoi consistaient ces nuances si fines serait presque impossible; et cependant, grâce à ces riens, au lieu de me témoigner une compassion indiscrète, on m'entourait d'une digne et charmante sollicitude.
Tant que les traditions et le savoir-vivre de notre ancienne aristocratie ne se perdront pas, il n'y aura jamais en Europe une société capable d'être comparée à notre bonne compagnie pour ce tact exquis, pour ce goût excellent, rares priviléges de l'esprit français.
Ainsi, je n'oublierai de ma vie ces paroles de la vénérable princesse d'Héricourt lorsque je lui fus présentée ce même soir par madame de Richeville.
--Quoique j'aie le plaisir de vous voir aujourd'hui pour la première fois, madame,--me dit-elle,--je vous connais, et permettez-moi de vous le dire, je vous aime depuis que j'ai entendu parler de vous par ma chère Amélie (c'était le nom de baptême de madame de Richeville); moi et ses amis, qui sont aussi les vôtres, nous l'engagions toujours à hâter votre retour à Paris. A votre âge, une vieille grand'mère peut vous dire cela, à votre âge, la solitude est dangereuse; en s'isolant de toute affection, on finit malgré soi par soupçonner le monde d'égoïsme ou d'insensibilité. Mais je vous assure qu'il n'en est rien; j'ai toujours vu les plus touchantes, les plus nobles sympathies aller avec bonheur au-devant des nobles et des touchantes infortunes.
--Et moi, madame,--me dit gaiement la comtesse de Semur avec sa vivacité cordiale,--dût-on m'accuser de paradoxe comme on m'en accuse souvent, je vous avoue que je voudrais presque vous savoir encore au fond de votre Touraine; mais, sans doute, vous étiez notre idéal: pour nous consoler de ne pas vous voir, nous disions que l'idéal se rêve et ne se rencontre pas; au lieu que maintenant, si nous allions vous perdre, nous vous aimerions encore plus, et nous vous regretterions bien davantage.
Puis, comme je me défendais modestement de ces louanges, la princesse d'Héricourt me prit la main et me dit d'une voix profondément émue:
--Veuillez songer, madame, qu'il peut y avoir à admirer chez une jeune femme autre chose que sa beauté, sa grâce et son esprit... et vous sentirez la distance qui existe entre une flatterie banale et un hommage sérieux et mérité.
Après ces présentations, je m'approchai d'Emma. Elle était vêtue d'une robe blanche très-simple; les épais bandeaux de ses magnifiques cheveux blonds ondulés dessinaient le fin et pur ovale de son visage d'albâtre rosé. Elle me parut d'une éblouissante beauté: à son passage à Maran, elle avait quatorze ans; deux années de plus avaient accompli sa taille svelte et élancée comme celle de la Diane antique.
Je fais cette comparaison mythologique parce que les traits d'Emma, comme ses moindres mouvements, étaient empreints d'une grâce sérieuse, chaste et réfléchie, qui eût été de la majesté, si on pouvait appliquer ce mot à une jeune fille de seize ans, dont les grands yeux d'azur, dont le frais sourire révélaient la candeur enfantine.
Ce soir-là, comme toujours, Emma s'occupait des soins du thé et l'offrait avec des distinctions de prévenance dont quelques-unes me touchèrent. Ainsi, après avoir présenté une tasse à la princesse d'Héricourt, qui l'accepta, elle trouva le moyen, en s'inclinant légèrement, de baiser la main de la princesse au moment où elle allait toucher la soucoupe. Se rappelant sans doute, que madame de Semur aimait le thé moins fort, elle eut l'attention de l'affaiblir. Si j'insiste sur ces puérilités, c'est que justement Emma savait leur donner la valeur des attentions les plus délicates.
Jamais je n'oublierai non plus le sourire mélancolique que madame de Richeville me jeta lorsque Emma lui dit de sa voix harmonieuse et suave:--Vous offrirai-je du thé, madame?
Hélas! ce mot froid et indifférent, madame, navrait cette pauvre mère; il fallait se résigner... aux yeux du monde, sa fille n'était pour elle que mademoiselle de Lostange, orpheline et sa parente éloignée.
Au bout de quelques jours, Emma fut en confiance avec moi, je pus admirer les trésors de cette âme ingénue. C'était un cœur si sincère, si droit, si répulsif à tout ce qui était en désaccord avec son élévation naturelle, que jamais Emma n'a compris certains vices et certains défauts.
Les mauvaises actions étaient pour elle des effets sans cause, de monstrueux accidents; les odieux calculs, les instincts désordonnés qui amènent une bassesse ou un crime, dépassaient son intelligence complétement et adorablement bornée à l'endroit des passions: Emma était une exception aussi rare dans son espèce que l'étaient mademoiselle de Maran et Ursule dans la leur.
Je ne fus pas longtemps à deviner la cause de la vague tristesse qui semblait augmenter la mélancolie d'Emma... La pauvre enfant regrettait sa mère, qu'elle avait perdue au berceau, lui avait-on dit. Sa reconnaissance pour madame de Richeville était tendre et sincère, mais Emma faisait ce calcul d'une naïveté sublime:
«Puisque une parente éloignée est si bonne pour moi... qu'aurait donc été ma mère!»
Ayant pénétré le secret de la tristesse d'Emma, je me gardai bien d'en parler à madame de Richeville: c'eût été lui porter un coup affreux. Dans son adoration pour sa fille, elle eût été capable peut-être de lui avouer le secret de sa naissance; et je n'osais prévoir le bouleversement que cette révélation eût apporté dans les sentiments d'Emma pour madame de Richeville: quelle lutte cruelle ne se fût pas élevée dans l'âme de cette jeune fille d'une vertu si fière, si ombrageuse, lorsqu'elle eût appris que sa mère avait commis une grande faute, et que sa naissance, à elle, pauvre enfant, était presque un crime!
Emma était la franchise même; la perspicacité ne me manquait pas, et je sentais pourtant qu'il y avait en elle un côté mystérieux qui m'échappait encore.
Chose étrange! j'étais convaincue qu'elle avait un secret, et qu'elle ignorait elle-même ce secret. Je la savais incapable de dissimuler aucune de ses impressions; elle n'avait pas dit à madame de Richeville la cause de sa vague tristesse au sujet de sa mère, parce qu'elle avait senti que cet aveu devait être pénible pour celle qui l'avait entourée de soins maternels.
Je pressentais donc qu'Emma me cachait quelque chose, non par fausseté, mais par ignorance, mais parce qu'elle ne pouvait ni s'expliquer ni préciser plus que moi la cause de certaines bizarreries qui m'avaient frappée.
Ainsi, lorsque l'hiver fut arrivé et qu'elle vit tomber la première neige, elle devint pâle comme cette neige, tressaillit et s'écria douloureusement:
--Ah! la neige!!!
J'étais seule avec elle, je lui demandai pourquoi cette exclamation pénible: elle me répondit:
--Je ne sais pourquoi tout à l'heure cela m'a fait mal de voir tomber la neige. Maintenant cela m'est indifférent.
Je lui demandai si la pensée des malheureux qui souffraient du froid n'avait été pour rien dans son exclamation, elle me répondit naïvement que non, qu'elle les plaignait profondément, mais qu'en ce moment elle n'y avait pas songé: à la vue de la neige, son cœur s'était douloureusement serré sans qu'elle sût pourquoi; mais cette impression était déjà effacée.
Une autre fois, devant sa mère et moi, je ne sais plus à quel propos on parla d'hirondelles.
Les yeux d'Emma se remplirent de douces larmes; elle nous dit avec un sourire angélique:
--Je ne sais pourquoi, en entendant parler d'hirondelles, je me suis sentie délicieusement émue, pourquoi j'ai eu envie de pleurer.
Enfin, un jour que des soldats passaient devant la maison au son du clairon, Emma se leva droite, fière, l'œil brillant, la joue animée, prêta l'oreille à ce bruit guerrier avec une telle exaltation que sa charmante figure prit tout à coup une expression héroïque.
Les clairons passèrent, le bruit s'affaiblit. Emma regarda autour d'elle avec étonnement, se jeta rouge et confuse dans les bras de madame de Richeville, lui prit la main, qu'elle posa sur son sein en lui disant avec une grâce enchanteresse:
--Pardonnez-moi, je suis folle, mais je n'ai pu réprimer ce mouvement; sentez mon cœur, comme il bat.
En effet, son cœur battait à se rompre.
Quel était ce mystère, quelle était la cause secrète de ces agitations, de ces émotions? hélas! je le découvris plus tard; mais alors Emma l'ignorait comme moi.
A l'exception de ces ressentiments involontaires, imprévus, dont on ne pénétrait pas la cause, on pouvait tout lire dans cette âme ingénue, aussi pure, aussi limpide que le cristal.
Telle était Emma.
Peu à peu on verra ce caractère se développer dans sa charmante ignorance, comme ces fleurs précieuses qui n'ont pas la conscience des parfums qu'elles exhalent ou des couleurs qui les nuancent.....
* * * * *
Quand j'étais à Maran, j'avais supplié madame de Richeville de ne pas m'écrire un mot sur M. de Lancry ou sur Ursule; je fuyais tout ce qui pouvait me rappeler leurs odieux souvenirs: une fois à Paris, entourée de nouveaux amis, je fus plus courageuse.
Madame de Richeville avait été renseignée par des personnes bien informées de la conduite de mon mari. Voici ce que j'appris.
Mademoiselle de Maran redoublait de calomnies et de méchancetés. Après avoir ramené Ursule à Paris, elle la logea chez elle, répandant le bruit que ma jalousie, aussi injuste que furieuse, avait provoqué la séparation de M. Sécherin et de sa femme; que j'avais dénoncé ma cousine à son mari et donné comme preuves de la faute d'Ursule quelques trompeuses apparences.
Ma tante ajoutait que ce procédé était d'autant plus indigne de ma part que ma liaison avec M. Lugarto ne me donnait ni le droit de me plaindre des infidélités de mon mari, ni le droit de blâmer la conduite des autres femmes. Enfin, M. de Lancry, déjà éloigné de moi par la violence de mon caractère, ayant découvert que, lors de son voyage en Angleterre, j'avais poussé l'audace jusqu'à aller passer une nuit dans la maison de M. Lugarto, m'avait abandonnée. Mademoiselle de Maran, malgré l'affection qu'elle me portait, disait-elle, ne pouvait s'empêcher de reconnaître que M. de Lancry avait eu raison d'agir ainsi, et elle croyait de son devoir de soutenir cette pauvre Ursule, victime de ma jalousie et de ma noirceur.
Ces médisances, si absurdes qu'elles fussent, n'en auraient pas moins été dangereuses, si madame de Richeville, pour prémunir ses amis contre ces infamies, ne leur avait pas raconté toute la scène de la maison isolée de M. Lugarto, telle que M. de Mortagne la lui avait dite à son lit de mort.
Cette révélation, les antécédents de M. de Lancry, la conduite présente d'Ursule suffirent pour me défendre des odieuses accusations de ma tante.
La révolution de juillet, en divisant, en dispersant la société légitimiste, avait en partie dépeuplé le salon de mademoiselle de Maran. Celle-ci n'avait dû les soins assidus dont on l'avait entourée, sous la restauration, qu'à la crainte qu'elle inspirait et aux puissantes inimitiés ou aux non moins puissantes protections dont elle pouvait disposer à son gré.
Lorsqu'on n'eut plus rien à redouter ou à espérer d'elle, on commença de la délaisser; car sa méchanceté augmentait avec les années. Sa maison n'offrait aucun attrait, aucun plaisir; son économie avait tourné à l'avarice: peu à peu elle se trouva complétement isolée.
Le dépit qu'elle en éprouva fut la véritable cause de son voyage à Maran. Pour se distraire de ses ennuis, elle vint sans doute me faire tout le mal possible.
En prenant le parti d'Ursule contre sa belle-mère, en lui proposant de l'emmener à Paris, elle avait d'abord cédé à son instinct de haine contre moi: mais lorsqu'elle eut reconnu la puissance des nouvelles séductions d'Ursule, elle songea à se servir de ma cousine,--qu'on me pardonne cette trivialité,--pour achalander son salon.
Elle savait le monde mieux que personne; elle annonça partout qu'Ursule était séparée de son mari. Il y a toujours un irrésistible attrait dans l'espoir de plaire à une jeune et jolie femme qui se trouve dans une position aussi indépendante; aussi, bientôt, mademoiselle de Maran ne fut plus délaissée. Ursule, plus jolie, plus effrontément coquette que jamais, se vit entourée d'une cour nombreuse.
M. de Lancry, instruit de tout ce qui se passait par un homme de confiance qu'il avait envoyé à Paris, perdit la tête de jalousie. Ce fut alors qu'il m'abandonna pour aller rejoindre Ursule.
Ce qu'il me reste à dire paraîtra sans doute bien ignoble... Malheureusement, en avançant dans la vie, j'ai été assez fréquemment témoin d'ignominies pareilles. Que chacun interroge ses souvenirs, et il reconnaîtra que les faits que je vais signaler n'ont rien d'exagéré, rien d'impossible; et qu'au contraire ils sont plutôt remarquables par une sorte de délicatesse assez rare dans ces indignités.
Ursule aimait passionnément le luxe, l'éclat, les plaisirs, les fêtes; elle ne trouvait pas cette vie splendide chez mademoiselle de Maran. Ma tante, assez riche pour recevoir noblement, était plus loin que jamais de penser à donner des bals, à prendre des loges aux grands théâtres, à avoir enfin un état de maison plus moderne, plus élégant, plus considérable que celui qu'elle avait toujours eu.
M. de Lancry, en arrivant à Paris, trouva Ursule en coquetterie réglée avec deux ou trois hommes de la société de ma tante. Malgré son aveugle passion, il connaissait trop bien les femmes et certaines femmes pour n'avoir pas deviné les goûts d'Ursule.
Par respect pour elle et pour lui, il ne pouvait lui proposer de satisfaire son penchant au faste et à la dépense; on savait qu'elle n'avait point d'autre fortune que soixante mille francs de sa dot. L'origine de son luxe une fois connue, Ursule tombait dans le dernier mépris et se voyait chassée de ce monde au milieu duquel elle voulait briller.
M. de Lancry, d'accord ou non avec ma tante, je ne l'ai jamais su, trouva un moyen fort ingénieux de tout accommoder; en un mot de donner à sa maîtresse la plus grande existence du monde, de ne pas la faire déchoir aux yeux de la société, et de lui assurer, au contraire, toutes les sympathies d'une coterie, de très-bonne compagnie d'ailleurs, présidée par mademoiselle de Maran.
Sans la haine que celle-ci me portait, elle eût repoussé sans doute la honteuse complicité qu'elle accepta dans cette infâme transaction.
Quant à la manière dont je fus instruite de ces détails, elle se rattache à une nouvelle série d'événements mystérieux qui me prouvèrent malheureusement que le mauvais génie de M. Lugarto planait encore autour de moi et de ce qui me devenait de plus en plus cher.
CHAPITRE V.
CORRESPONDANCE.
Environ trois mois après mon arrivée, Blondeau me remit un petit carton qu'un commissionnaire avait apporté. Je l'ouvris, pâlis d'effroi... en voyant un bouquet de ces fleurs vénéneuses d'un rouge éclatant que M. Lugarto m'avait autrefois envoyées, et qui depuis lors étaient devenues comme le symbole de son odieux souvenir, puisque madame de Richeville avait reçu un bouquet pareil le jour de la mort de M. de Mortagne.
Avec ce bouquet était la lettre ci-jointe écrite par mon mari à un de ses amis que je ne connaissais pas, l'enveloppe ayant été enlevée.
Comment M. Lugarto, qui n'était pas à Paris, du moins je le supposais, avait-il pu intercepter la correspondance de M. de Lancry, je ne pus le savoir; mais je ne fus pas étonnée de ce fait: cet homme, grâce à son immense fortune, pouvait corrompre les gens ou avoir des créatures à lui au sein même de la maison des personnes qu'il épiait.
Quant au but de cet envoi, il n'était pas douteux: ignorant mon indifférence pour M. de Lancry, M. Lugarto croyait me blesser douloureusement en me dévoilant les mystères de la conduite de mon mari et d'Ursule.
Si cette intention ne fut pas absolument remplie, cette lettre, ainsi qu'on va le voir, dut néanmoins me causer de pénibles ressentiments; la nouvelle perfidie de M. Lugarto porta donc quelques fruits amers.
Voici la lettre de mon mari.
M. DE LANCRY A ***.
«Paris, janvier 1835.
* * * * *
«Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami; la mienne a dû bien vous étonner lorsqu'il y a un mois vous m'avez écrit pour me demander ces renseignements que vous savez, et que vous avez ajouté:
«Que devenez-vous? puis-je croire à ce que j'ai par hasard entendu dire dans mon désert? est-il vrai que vous soyez l'heureux préféré de la femme la plus à la mode de Paris, qui à force d'esprit et de charmes a su faire oublier qu'elle s'appelait du nom vulgaire de madame Sécherin?--Est-il vrai que mademoiselle de Maran, tante de votre femme, de votre Eurydice, soit en train de se ruiner; qu'elle dépense un argent fou, qu'on cite la splendeur des fêtes qu'elle donne, le luxe de sa maison, etc., etc.? Il me semble que dissiper à son âge, c'est commencer un peu tard.»
«J'ai répondu longuement à une partie de ces questions; je vais continuer, car je suis dans un jour où mon cœur déborde de fiel et de haine.
«Vous êtes de ces hommes éprouvés auxquels on peut tout confier, et qui peuvent tout comprendre. Vous avez fondu deux énormes héritages dans l'enfer de Paris; vous avez tué trois hommes en duel; vous avez survécu à une horrible blessure que vous vous êtes faite en tentant de vous brûler la cervelle. Maintenant, revenu de ces folies, comme vous dites, vous vivez en philosophe «contemplateur et rêveur dans une vieille maison au fond de la Bretagne, heureux de regarder vos grèves en écoutant le bruit de la mer qui les bat incessamment.» C'est dire que vous avez un caractère ferme, une rare connaissance des faiblesses humaines. Vous ne vous étonnerez donc pas des confidences qu'il me reste à vous faire.
«Je suis entouré d'êtres si niais ou si envieux que je me tuerais plutôt que de leur laisser soupçonner ce que je souffre; ils seraient trop contents. Vous me mépriserez peut-être, homme stoïque! Il n'importe; je ne puis souffrir plus longtemps sans me plaindre à quelqu'un et de mes tourments et de mon bonheur, puisque mon bonheur est encore un tourment.
«J'ai d'ailleurs éprouvé un grand soulagement en vous écrivant ma première lettre; je continue, puisque vous me dites ne pouvoir me donner aucun conseil avant de savoir la fin de mon histoire. Écoutez donc[E].
«Dévoré de jalousie en apprenant qu'Ursule était à Paris entourée d'adorateurs; voulant à toute force ressaisir mes droits, malgré le peu d'espoir que devait me laisser la lettre insolente qu'elle m'avait écrite, et qui était tombée entre les mains de son mari, je quittai Maran. J'abandonnai ma femme, j'arrivai ici.
«Je trouvai Ursule toujours belle, railleuse, fantasque et fière. Lorsque je voulus lui parler de mon bonheur passé, elle m'accabla de moqueries; je me contins, j'avais mon projet.
«Mademoiselle de Maran, tante de ma femme, me reçut à merveille; je vous ai dit sa haine contre Mathilde, cela vous aidera a comprendre ce qui suit. Je connaissais Ursule: elle avait un goût effréné pour le luxe et pour les plaisirs, et pouvait beaucoup sacrifier à ce goût; mais je savais aussi que, malgré sa pauvreté, malgré la hardiesse de ses principes, l'effronterie de son caractère, elle était, par un bizarre mélange d'orgueil et d'indépendance, incapable de certaines bassesses.
«Pourtant le meilleur moyen de m'imposer à elle, de la dominer autant qu'on peut la dominer, était de la mettre à même de mener cette existence splendide, le rêve de toute sa vie, et cela sans froisser sa susceptibilité souvent très ombrageuse.
«Pour concevoir la détermination que je pris alors, il faut vous rappeler que jamais je n'ai hésité entre une somme d'argent si considérable qu'elle fût et un désir si insensé qu'il fût aussi; il faut surtout vous convaincre que j'aimais, que j'aime encore Ursule avec toute l'ardeur, toute la rage d'un amour irrité, contrarié, inquiet, toujours inassouvi...
«Maintenant, tel est le problème que j'avais à résoudre:--Me rendre indispensable à Ursule en l'entourant de toutes les jouissances, de toutes les splendeurs imaginables, sans que sa délicatesse pût s'offenser, surtout sans que le monde pût jamais pénétrer ce mystère.
«L'avarice de mademoiselle de Maran, sa haine contre ma femme, qu'elle était enchantée de voir ruiner, me servirent à souhait; voici comment:
«Un jour, devant Ursule, qui logeait chez elle, je vous l'ai dit, je demandai à mademoiselle de Maran ce qu'elle dépensait par an pour sa maison, son écurie, etc., etc. Elle me répondit: Quarante mille francs. Je m'écriai qu'on la volait, qu'elle ne recevait jamais personne, que ses voitures étaient horribles; tandis qu'avec cette somme, moi, je m'engageais à lui tenir la meilleure maison de Paris, si elle voulait se fier à moi et suivre mes conseils.
«--Comment cela? me dit-elle.
«--Donnez-moi 40,000 francs, ne vous occupez de rien, et je me charge de votre dépense pendant un an. Vous verrez de quelle manière je vous ferai vivre: seulement, si vous acceptez, vous irez passer quelques mois à la campagne pour me laisser le temps de faire les changements nécessaires à votre hôtel, cela sans bourse délier de votre part; je retrouverai cette dépense sur les 40,000 francs annuels.
«Ursule me regarda. Il me sembla qu'elle comprenait ma pensée, car un sourire... (oh! si vous connaissiez ses sourires!...) me récompensa de mon ingénieux stratagème.
«Vous entendez à demi-mot, n'est-ce pas? Ursule devait jouir de tout le luxe que je prétendais improviser avec les 40,000 francs de mademoiselle de Maran; celle-ci accepta ma proposition en riant aux éclats (elle rit toujours ainsi lorsqu'elle fait quelque perfidie). Quinze jours après notre convention, mademoiselle de Maran était établie à Auteuil avec Ursule dans une ravissante maison qu'un Anglais, dégoûté de ce séjour, m'avait, disais-je, louée pour rien. J'ai toujours eu le génie des impromptus, quand l'argent ne me manque pas.
«Il est inutile de vous dire ce que me coûta l'arrangement de cette maison d'Auteuil, où je me rendais chaque jour. C'était un cottage véritablement féerique. Pendant ce temps-là les travaux de l'hôtel de Paris avançaient rapidement. J'avais commencé la réforme par l'écurie. Je remplaçai les antiques voitures de mademoiselle de Maran par les plus jolis attelages de Paris. Sachant combien Ursule aimait a monter à cheval, je décidai mademoiselle de Maran à louer un petit appartement vacant alors chez elle à mon oncle, le duc de Versac, complétement ruiné par la révolution de juillet; il servit ainsi de chaperon a Ursule dans ses promenades équestres avec moi, et la conduisit dans le monde lorsque mademoiselle de Maran ne pouvait l'y accompagner.
«Grâce à mon activité, au commencement de l'hiver l'hôtel de Maran tut transformé en un vrai palais. Un magnifique rez-de-chaussée fut réservé pour les réceptions. L'appartement d'Ursule, le temple de mon idole chérie, était une merveille de luxe et d'élégance: je le remplis de meubles rares, de porcelaines précieuses, de tentures admirables, de tableaux des meilleurs maîtres. On crut que mademoiselle de Maran devenait folle, car les énormes dépenses que je faisais chez elle lui étaient nécessairement attribuées. Elle le laissait croire, et moi aussi pour mille raisons que vous sentez bien.
«Mademoiselle de Maran, pendant l'hiver, donna des bals superbes, pendant le carême des concerts excellents, et au printemps des soirées champêtres dans son immense jardin, où j'avais fait des prodiges.
«L'hôtel de Maran devint la maison la plus agréable, la plus recherchée de Paris. Mademoiselle de Maran avait de plus une loge à l'Opéra et aux Bouffons, le tout au moyen des éternels quarante mille francs qu'elle me donnait annuellement.
«Lorsque je lui rendis ses comptes, au bout de la première année, elle se mit à rire aux éclats, déclara que j'étais un enchanteur, et me supplia de continuer d'être son intendant. J'avais dépensé plus de dix mille louis. Il est inutile de vous dire qu'Ursule était la reine de ces fêtes, données pour elle et presque par elle, car elle en faisait les honneurs avec une grâce exquise, une dignité nonpareille. Elle était devenue une excellente musicienne. Dans les concerts de l'hôtel de Maran elle montra un talent du premier ordre. Bientôt on ne parla que d'elle, de son esprit brillant et hardi, de sa gaieté spirituelle et moqueuse, surtout de son audacieuse coquetterie, qui me mettait à la torture et éveillait en moi toutes les fureurs de la jalousie.
«Mademoiselle de Maran subit elle-même l'influence de cette femme séduisante; car elle ensorcelait tout ce qui l'approchait: toujours égale, câline, flatteuse, insinuante avec les femmes, avec les hommes elle était tour à tour fantasque, brusquement provocante, ou d'une indifférence glaciale; grâce à ce manége elle avait fini par passer pour une énigme vivante, et pouvoir tout risquer, tout oser impunément.
«Contraste étrange! cette femme, qui jouissait sans scrupule de toutes les dépenses qu'au nom de mademoiselle de Maran je faisais pour elle, me traita avec la dernière dureté, avec le plus outrageant mépris, parce qu'une fois je voulus lui offrir quelques bijoux pour sa fête.
«En y réfléchissant, cela ne m'étonna pas. Ursule est remplie de tact: on sait qu'elle est pauvre, le moindre luxe personnel l'eût compromise: elle s'est donc créé une mode à elle, à la fois de la dernière simplicité et d'une extrême élégance. Elle a un cou si charmant, un bras si frais, si blanc et si rond, qu'il y a d'ailleurs de la coquetterie à elle à se passer de colliers et de bracelets.
«Sa toilette Consiste toujours pour le soir en une robe de crépu blanc d'une fraîcheur ravissante et d'un goût adorable; une fleur naturelle dans ses beaux cheveux, un bouquet pareil au corsage: jamais elle ne porte autre chose. Le matin, c'est une petite capote et une robe des plus simples avec un grand châle de cachemire. Vous voyez que les soixante mille francs de sa dot doivent lui suffire longtemps pour son entretien.
«Quant aux magnificences qui l'entourent et dont elle fait les honneurs, elle en est aussi fière, aussi heureuse que si elle en était la maîtresse et non pas le prétexte; car cette femme singulière aime moins la possession que la jouissance du luxe. Cette distinction vous paraîtra subtile. Si vous connaissiez Ursule, vous la trouveriez juste.
«Eh bien, malgré tant de dévouement, malgré tant de sacrifices, souvent... je ne suis pas heureux. J'ai la conscience d'être nécessaire à Ursule, je suis sûr qu'elle ne renoncerait que difficilement à l'empire qu'elle a sur moi... Mais quel empire!
«Après la lettre qu'elle m'avait écrite et qui fut surprise par son mari, elle aurait dû être très-embarrassée lors de sa première entrevue avec moi. Il n'en fut rien; malgré ce que vous appelez ma rouerie, je fus plus gêné qu'elle. Cela ne vous étonnerait pas si vous connaissiez la trempe de ce caractère, la souplesse, l'audace, la supériorité de cet esprit.
«--Pensez-vous réellement tout ce que vous m'avez écrit?--lui dis-je avec amertume.
«Elle se prit à rire, car cette femme rit toujours, et me répondit:
«--Êtes-vous de ces gens aveugles qui confondent le présent et le passé? Ce qui était vrai hier ne peut-il pas être faux aujourd'hui, et ce qui était faux hier ne peut-il pas être vrai à cette heure! Ne vous occupez donc pas de pénétrer si j'ai pensé ou non ce que je vous ai écrit dans des circonstances différentes de celles où je vous revois. Vous m'aimez, dites-vous; faites donc que je vous aime, ou que je semble vous aimer. Me forcer à feindre un sentiment que je ne ressens pas est plus flatteur encore que de m'inspirer un sentiment que j'avoue. Si je vous aime sincèrement, votre cœur sera flatté; si je simule cet amour, votre orgueil triomphera. De toute façon votre rôle est assez beau, j'espère.»
«Que répondre à tels paradoxes, à de telles folies, surtout lorsque ces folies sont murmurées à votre oreille par une bouche de corail aux dents perlées, aux lèvres fraîches, sensuelles et pourprées, dont les coins se sont veloutés depuis peu d'un imperceptible duvet noir... Que répondre lorsque ces paroles sont accompagnées d'un regard profond, ardent, voluptueux... Oh! vous ne savez pas la puissance magnétique de ces deux grands yeux bleus qui sous leurs longs cils et leurs minces sourcils d'ébène, vous dardent, quand ils le veulent, la passion jusqu'au fond du cœur... ou se plaisent méchamment à vous glacer par leur dédain moqueur... Non, non, on ne rencontrera jamais des yeux pareils.....
* * * * *
«Je ne reculai donc devant aucun sacrifice. Alors commença pour moi une vie d'agitation continuelle... car cette femme est incompréhensible, impénétrable; je ne sais encore ce que je suis pour elle.
«Tantôt elle semble éprouver pour moi un amour irrésistible auquel elle cède parfois avec une sorte de tendre dépit. Vous dire ce qu'elle est alors... vous dire ce qu'elle est dans ces rares moments d'ivresse et d'abandon m'est impossible... aussi impossible que de vous peindre ses brûlantes langueurs lorsque, succombant au sentiment que je lui inspire, elle me maudit avec une grâce si enchanteresse et si passionnée.
«Tenez, à cette seule pensée mon cœur bat, mon sang bouillonne, mes joues s'allument! Et pourtant cette liaison dure depuis plus de deux ans, et pourtant je suis presque sûr que cette femme me trompe, et pourtant durant ces deux années je n'ai pas eu peut-être un mois de bonheur complet, car à chaque instant cette créature insaisissable m'échappe, me raille, me rejette du ciel dans l'enfer en me laissant au cœur d'affreux doutes que le lendemain elle sait dissiper d'un regard ou d'un sourire...
«Oh! vous n'imaginez pas ce que c'est que de vivre dans ces alternatives continuelles d'espérance et de désespoir, de joie et de larmes, de colère et d'amour, de méfiance et d'aveuglement; vous ne savez pas quel art infernal sait lentement filtrer l'ambroisie dont elle pourrait m'enivrer! Figurez-vous un malheureux dont les lèvres sont desséchées et à qui l'on distillerait goutte à goutte à de longs intervalles l'eau limpide et fraîche qui pourrait apaiser la soif...
«Oh! dites, dites, ne serait-ce pas rendre sa soif plus inextinguible, plus cruelle encore? Dites, ne serait-ce pas à mourir de rage?...
Telle est pourtant ma vie... sans cesse dévorée d'amour... Ursule ne m'accorde jamais assez pour satisfaire ma passion, et toujours assez pour l'irriter et pour rendre ainsi sa domination plus despotique encore.
«Oh! la créature infernale... Elle sait bien que d'un souvenir ardent naissent d'ardentes espérances, et que ce qui est inassouvi est toujours éternel.
«Tel est le secret de ma faiblesse, de ma lâcheté, de ma honte. Tel est aussi le secret de ma joie insensée, délirante, lorsqu'Ursule daigne être pour moi une femme et non pas un démon insolent et moqueur.
«Tantôt encore elle sait me persuader, ou plutôt je me persuade que, malgré tous ses désolants caprices, Ursule m'aime ardemment, et que sa conduite bizarre est calculée pour me tromper sur l'amour qu'elle a pour moi, amour dont son orgueil se révolte; tantôt je crois que c'est pour conserver plus longtemps mon cœur qu'elle feint l'inconstance et le dédain, parce qu'elle sait que la satiété me viendrait peut-être si je n'avais plus d'inquiétude sur la sincérité de son affection... Je vois alors une preuve de violente passion dans ce qui d'autres fois me révolte et m'indigne.
«Enfin, dans mes jours de soupçons, je me figure qu'elle ne m'aime pas, qu'elle me tolère parce que je trouve le moyen de flatter ses goûts et ses penchants.
«N'est-ce pas que c'est affreux? Oh! la misérable! elle sait bien que ce sont ces doutes irritants qui font sa force, elle le sait bien!
«Si je me croyais ingénument, stupidement aimé comme je l'ai été par ma femme et par bien d'autres, l'indifférence, le dégoût viendraient bien vite... de même que si je me croyais impudemment joué, je l'abandonnerais sans hésiter... Malédiction! Qui m'éclairera donc? que pensez-vous vous-même? Et encore non, moi seul puis juger de cela; si j'en suis incapable, vous ne réussirez pas mieux que moi.
«Ce qui m'est encore douloureux, c'est la lutte de mon orgueil et de mon amour-propre: mademoiselle de Maran évite avec soin tout ce qui, aux yeux du monde, pourrait ressembler de sa part à une tolérance coupable; j'ai revendu la maison que j'avais achetée à M. de Rochegune, et je me suis logé assez près de l'hôtel de Maran; à Auteuil, j'ai un pied à terre, et mes droits apparents ne sortent pas des limites d'une intimité ordinaire. Quant à Ursule, elle est pour moi dans le monde comme pour tous les hommes qui s'occupent d'elle, ni plus, ni moins, et beaucoup de mes amis demandent encore si je suis heureux ou non.
«Tantôt je me révolte à la pensée qu'un bonheur qui me coûte si cher soit ignoré, et je suis assez jeune pour songer à compromettre Ursule; d'autres fois, craignant d'être trompé et de passer pour un homme ridicule, je contribue à égarer l'opinion en nommant moi-même mes rivaux.
«Oh! tenez, voici encore une des plaies de cet indigne et brûlant amour; c'est de ne pas savoir si Ursule me trompe! Je l'ai fait suivre. Peut-être s'en est-elle aperçue, car l'on n'a rien découvert: cela ne m'a pas rassuré. Je crois plus à son adresse qu'à sa vertu.
«Ce qui est encore affreux dans de pareils amours, c'est que les bassesses, les trahisons que l'on a commises sont autant de liens qui vous enchaînent à votre fatale idole... Quelquefois je m'indigne de ce qu'Ursule ne me tienne pas assez compte du mal que j'ai fait, des douleurs que je cause; car cet argent que je dissipe à pleines mains... c'est la fortune de ma femme qui vit seule et malheureuse... Mais ces réflexions me trouvent impitoyable: j'ai assez de mes chagrins, sans songer à ceux des autres; et puis c'est une question d'argent après tout, et je n'ai jamais su ce que c'était que l'argent... Toute ma terreur est de penser à ce que je deviendrai quand cette fortune sera dissipée. Ursule s'accommodera-t-elle toujours de la maison plus restreinte de mademoiselle de Maran? car celle-ci ne la quittera plus; elle vieillit et elle avoue l'horreur qu'elle aurait pour la solitude... Pour rien au monde elle ne voudrait maintenant se séparer d'Ursule... Mais moi... moi, que deviendrai-je?
«Pour conjurer ces fatales pensées, je veux vous donner un exemple de ma persévérance et de mon soin à prévenir les plus frivoles caprices de cette femme.
«Il y a deux mois environ, elle me boudait; jamais je n'avais été plus malheureux, c'est-à-dire plus amoureux. Voici pourquoi: Ursule ayant eu la fantaisie de jouer la comédie à l'hôtel de Maran, un théâtre avait été élevé comme par enchantement; Ursule y avait montré un talent incroyable dans le rôle de Célimène du Misanthrope, et, par un de ces contrastes qu'elle affectionne, elle avait voulu jouer ensuite un rôle de mademoiselle Déjazet dans une petite pièce très-graveleuse: c'était à devenir amoureux fou d'Ursule, si l'on ne l'eût été déjà.
«Tout le monde resta stupéfait. Les gens les plus prévenus furent forcés de convenir qu'après mademoiselle Mars personne n'avait joué Célimène avec autant de grâce, de finesse, d'esprit, et surtout avec un plus grand air; quant à la petite pièce, Ursule avait au moins rivalisé avec mademoiselle Déjazet pour la malice et l'effronterie libertine: enfin, son succès dans ces deux ouvrages si différents avait été véritablement inouï.
«Transporté d'amour et d'orgueil, je vins joindre mes éloges à ceux de la foule; savez-vous ce qu'Ursule me répondit avec son insolence et son cynisme habituel?
«--Lorsqu'une femme du monde joue la comédie, son amant est le dernier qui doive se féliciter de la voir si parfaite comédienne.»
«Puis pendant quelques jours elle me bouda, et se compromit assez gravement avec lord C***, homme très-aimable et très à la mode.
«Cette fois je fus sur le point de rompre avec Ursule; un caprice de cette étrange créature, en me jetant dans une de ces folles dépenses qu'elle prenait à tâche de provoquer, me remit sous le joug plus épris que jamais.
«Sachez d'abord que j'avais fait construire au milieu du jardin de l'hôtel de Maran un très-grand chalet suisse; au printemps, il servait de salle de bal; à l'intérieur les murs étaient recouverts de sapin rustique orné d'une incrustation de bois des îles d'un vert tendre représentant des guirlandes de vignes.
«J'arrive sombre et chagrin. Ursule était dans le chalet avec mademoiselle de Maran et lord C***. Au milieu de la conversation, Ursule dit en montrant les murs du pavillon:
«--Mon Dieu! qu'une tenture toute en fleurs naturelles serait ravissante! Comme l'intérieur de ce chalet ainsi tapissé serait admirable! Il est bien dommage que ce soit un rêve de fée.
«Lord C*** et mademoiselle de Maran s'écrièrent qu'en effet une telle idée était impossible à réaliser. Ursule me jeta un de ces regards dont elle connaissait la puissance et parla d'autre chose; je la compris.
«Le lendemain les murs intérieurs du chalet disparaissaient sous une véritable tenture de fleurs naturelles; des treillis de jonc très-serrés avaient été couverts de jasmins, d'œillets blancs, de roses blanches, tellement pressés et symétriquement arrangés, que cette masse de fleurs formait un fond très-uni, d'une blancheur de neige, sur lequel de gros bouquets de roses étaient régulièrement disposés et attachés avec des flots de rubans de satin bleu-ciel, ainsi que cela se voit dans les tapisseries.
«Il est impossible de dire ce qu'il m'avait fallu d'argent, de soins, de volonté pour rassembler en vingt-quatre heures cette énorme quantité de fleurs, car il y avait peut-être cent pieds de lambris à recouvrir en entier.
«Ursule daigna se montrer sensible à cette attention, me pardonner les tourments qu'elle m'avait fait souffrir, et je fus encore le plus fortuné des hommes.
«Une autre fois, un soir, à la campagne, à Auteuil, par un magnifique clair de lune, on parlait de l'ouverture d'un nouvel opéra-comique d'Auber, alors fort en vogue; l'on en vantait l'harmonie à la fois savante et mélodieuse. Ursule, qui prenait plaisir à me mettre au défi, dit en me regardant:--«Quel dommage que cette délicieuse musique ne puisse nous arriver de Paris avec cette faible brise... qui murmure dans les arbres du jardin!»
«Il était six heures. Je sors un moment. Je reviens, je trouve le moyen de retenir Ursule et mademoiselle de Maran jusqu'à près de minuit. On entend tout à coup dans le lointain cette ouverture jouée à grand orchestre, et arrivant, ainsi que l'avait désiré Ursule, avec la faible brise qui murmurait dans les arbres du jardin.
«Cela vous semble tenir du prodige, rien n'était plus simple. A peine Ursule avait-elle exprimé ce désir, que j'avais aussitôt envoyé deux de mes gens à Paris; ils y arrivaient en vingt minutes: l'un obtenait pour une somme considérable que le chef d'orchestre de l'Opéra-Comique vînt après le spectacle à Auteuil avec ses instrumentistes; l'autre s'occupait de trouver des voitures de remise et de les tenir attelées à la porte du théâtre avec des chevaux de poste pour amener rapidement les musiciens et leurs instruments. Cet opéra était assez étudié pour être exécuté sans la partition. Le spectacle finit à onze heures; une heure après, l'orchestre entier était à Auteuil, caché dans un massif, et réalisait ainsi un caprice d'Ursule.
«Cette fois j'eus à peine un remerciement; je l'avais habituée à de telles surprises en ce genre qu'elle s'était blasée sur les prodiges que j'opérais à force d'or.
«Poussé à bout par tant d'insolence, d'ingratitude et de dureté, j'osai récriminer, parler des sacrifices de toutes sortes que je lui avais faits, de ma femme que j'abandonnais, de sa fortune que je dissipais. Ursule, prenant des airs de fierté glaciale et de mépris écrasant, me demanda ce que je voulais dire, si j'étais un homme d'assez mauvais goût pour lui reprocher une sérénade ou un bouquet (faisant allusion à la tenture de fleurs et à l'orchestre invisible). Quant à mes autres sacrifices, elle ne me comprenait pas du tout. Mademoiselle de Maran s'ennuyant seule, la voyant isolée, lui avait proposé, à elle Ursule, de venir habiter l'hôtel de Maran, et de l'aider à en faire les honneurs. Cette maison était fort agréable sans doute, grâce à l'économie bien entendue que je mettais dans les dépenses de mademoiselle de Maran; mais elle, Ursule, quelle obligation personnelle pouvait-elle m'en avoir? Ne m'avait-elle pas exprimé toute son indignation une fois que je m'étais permis de lui offrir quelques bijoux?
«Tout cela était vrai. Par un de ces contrastes inexplicables, si nombreux dans le caractère d'Ursule, je vous le répète, elle eût rougi d'accepter un diamant, et elle n'hésitait pas à faire les honneurs d'une maison dont je soutenais l'énorme dépense; et elle n'hésitait pas à me jeter, avec une sorte de joie méchante, dans les plus folles, dans les plus stériles prodigalités.
«Enfin, lorsque désespéré, furieux de me voir ainsi traité, je lui reprochais d'être mon mauvais génie, Ursule riait aux éclats et me répondait audacieusement:--«Je vous avais bien dit de toujours vous défier de moi lorsque je semblerais éprouver pour vous autre chose que de l'indifférence ou du dédain, pouvant bien quelque jour me mettre en tête de venger Mathilde. Or, ce que je vous avais prédit est arrivé: JE VENGE MATHILDE.»
«Le lendemain, un mot tendre de sa part me fit encore oublier ses mépris...
«Tenez, j'ai beau mettre mon inconcevable conduite sur le compte d'un de ces amours insensés dont il y a tant d'exemples, malgré moi... oui... malgré moi, je crois qu'il y a là quelque chose de fatal... Je suis devenu superstitieux: je vous dis que cette femme est fatale.
«Il y a dans sa joie quelque chose de sombre; dans son influence, dans sa fascination quelque chose d'étrange.
«Mademoiselle de Maran me dit quelquefois:--Je ne me suis jamais attachée à personne; personne ne m'a jamais dominée, et voilà que je ne puis plus me passer de cette jeune femme. Je sais qu'elle est malicieuse comme un démon; mais c'est égal, il me semble que le feu de ses grands yeux bleus éclaire tout autour de moi.» Mademoiselle de Maran a raison: ses yeux rayonnent d'un éclat extraordinaire, on dirait que la lumière dont ils brillent provient d'un foyer de lumière intérieure... Allons, je me tais, vous riez et vous m'accusez de croire au diable...
«Adieu, j'ai la tête en feu; cette pensée rétrospective sur ces années passées me fait l'effet d'un songe douloureux.
«Que pensez-vous de tout ceci? répondez-moi, conseillez-moi, plaignez-moi.
«G. DE LANCRY.»
CHAPITRE VI.
RENCONTRE.
Après la lecture de cette lettre, je ne sus ce qui l'emportait dans mon âme, de l'indignation, de la pitié ou du mépris pour M. de Lancry; si j'avais conservé quelque regret du passé ou quelque sentiment de haine contre mon mari, j'aurais été bien cruellement vengée ou désolée.
Je ne pus néanmoins m'empêcher de sourire avec amertume en songeant aux sacrifices que mon mari faisait pour une femme qui le méprisait, tandis qu'il m'avait traitée avec la dernière dureté lorsque j'étais venue lui demander de changer de place le chenil de ses chiens, et de m'accorder une modique somme pour une œuvre pieuse.
Ce qui me frappa aussi profondément dans cette lettre, ce fut l'espèce d'effroi, de faiblesse superstitieuse qui perçait dans les dernières lignes. Les âmes mauvaises, les esprits orgueilleux sont toujours portés à attribuer leurs excès ou leurs crimes à la fatalité, à une cause surnaturelle, plutôt que de l'attribuer à l'infirmité et à la perversité de leur nature.
Et puis enfin, dernier trait bien digne d'observation: cet homme, autrefois si brillant, si insolemment fat et heureux, si méprisant des larmes qu'il faisait répandre, si froidement égoïste, si blasé sur les adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqué, aussi ridiculisé qu'un tuteur de comédie; pourtant cet homme était jeune, beau, riche, spirituel!--En vérité la vengeance du ciel prend toutes les formes,--disais-je.--Quelle forme prendra-t-elle pour atteindre Ursule?
Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait à grands pas vers sa ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran, que j'avais rachetée secrètement. La portion d'héritage de M. de Mortagne qui était tombée dans la communauté de biens allait aussi être engloutie. Si indifférente que je fusse aux questions d'argent depuis la mort de mon enfant, j'étais cruellement blessée de voir ma fortune personnelle servir à alimenter le luxe de mademoiselle du Maran et à satisfaire les caprices insensés de ma cousine.
Malheureusement, mon contrat de mariage était tel, que je ne pouvais en rien m'opposer aux folles prodigalités de mon mari. Ma feule ressource eût été dans un procès, dans une demande en séparation, mais pour rien au monde je n'aurais voulu descendre à ces extrémités et voir mon nom mêlé à de scandaleuses révélations; j'ai toujours eu la pudeur du chagrin: à peine j'avais confié les miens à madame de Richeville. Je ne pouvais songer à mettre le public dans la confidence de ces misères.
Je me résignai donc à supporter ce que je ne pouvais empêcher. La modestie de mes goûts et de mes habitudes me rendait d'ailleurs ce sacrifice moins pénible......
* * * * *