L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (part 4 of 4)
Je le ferais volontiers, repartit Sancho, mais je ne suis point aussi intéressé que tu pourrais le croire. Si j'aimais la richesse, je n'aurais pas quitté ce matin un office où je pouvais faire d'or les murs de ma maison, et avant qu'il fût six mois manger dans des plats d'argent. Et pour cette raison, comme aussi parce que ce serait trahir le roi notre maître, que d'aider ses ennemis, je n'irais pas avec toi, quand au lieu de deux cents écus tu m'en offrirais le double.
Quel office as-tu donc quitté? demanda Ricote.
J'ai quitté le gouvernement d'une île, mais d'une île, vois-tu, qui n'a pas sa pareille à un quart de lieue à la ronde, répondit Sancho.
Et où est-elle située, cette île? continua Ricote.
Où elle est? A deux lieues d'ici, répliqua Sancho, et elle s'appelle l'île de Barataria.
Que dis-tu là, reprit Ricote; est-ce qu'il y a des îles en terre ferme?
Pourquoi non? reprit Sancho. Je te dis, mon ami, que j'en suis parti ce matin, et qu'hier encore je la gouvernais à ma fantaisie; malgré tout, je l'ai quittée, parce qu'il m'est avis que l'office de gouverneur est dangereux.
Et qu'as-tu gagné dans ton gouvernement? demanda Ricote.
Ce que j'y ai gagné? répondit Sancho; par ma foi, j'y ai gagné d'apprendre que je ne suis pas bon à être gouverneur, si ce n'est d'un troupeau de chèvres, et que les richesses amassées dans les gouvernements coûtent le repos et le sommeil, voire même le boire et le manger. Dans les îles, il faut que les gouverneurs ne mangent presque rien, surtout s'ils ont des médecins qui prennent soin de leur santé.
Je ne sais ce que tu veux dire, répliqua Ricote. Hé! qui diable pouvait s'aviser de te donner une île à gouverner? manque-t-il d'habiles gens au monde, qu'il faille prendre des paysans pour en faire des gouverneurs? Tu rêves, mon pauvre ami. Vois seulement si tu veux venir avec moi pour m'aider à emporter mon trésor. Je t'assure qu'il en mérite bien le nom, et je te donnerai ce que je t'ai promis.
Je t'ai déjà dit que je ne le veux pas, répondit Sancho; mais sois sûr de n'être pas dénoncé par moi. Adieu; continue ton chemin, et laisse-m'en faire autant: si le bien gagné honnêtement se perd quelquefois, à plus forte raison le bien mal acquis doit-il se perdre avec son maître.
Je n'insiste pas, reprit Ricote, mais tu ne sais pas ce que tu refuses. Dis-moi, étais-tu dans le village quand mon beau-frère emmena ma femme et ma fille?
Vraiment oui, j'y étais, répondit Sancho, et tout le monde trouvait ta fille si belle, qu'on sortait en foule pour la voir: chacun la suivait des yeux, disant que c'était la plus jolie fille d'Espagne. La pauvre créature pleurait en embrassant ses amies, les priant de la recommander à Dieu et à sa sainte mère. Elle nous faisait pitié, tant elle était triste, et je ne pus m'empêcher de pleurer, moi qui ne suis pas un grand pleurard. Bien des gens voulaient la cacher; d'autres, s'ils n'eussent pas craint l'édit de Sa Majesté, de l'enlever par les chemins. Don Pedro Gregorio, ce jeune homme que tu connais, et qui est si riche, se démenait fort pour elle: il l'aimait beaucoup, à ce qu'on dit; aussi ne l'a-t-on plus revu depuis qu'elle est partie, et nous crûmes tous qu'il avait couru après elle pour l'enlever, mais on n'en a pas entendu parler jusqu'à cette heure.
Par ma foi, dit Ricote, j'avais toujours cru ce jeune homme amoureux de ma fille; mais comme je me fiais à elle, je m'en inquiétais peu. Tu sais bien, Sancho, que les Morisques ne se marient guère par amour avec les vieux chrétiens; et ma fille, ce me semble, songeait moins à se marier qu'à devenir bonne chrétienne; aussi je pense qu'elle se souciait fort peu des poursuites de ce gentilhomme.
Dieu le veuille, repartit Sancho, car cela ne convient ni à l'un ni à l'autre. Adieu, mon ami; laisse-moi partir; je veux aller ce soir retrouver mon maître, le seigneur don Quichotte.
Que Dieu t'accompagne, frère Sancho, dit Ricote. Aussi bien, voilà mes compagnons qui s'éveillent, et il est temps de continuer notre chemin.
Après s'être embrassés, Sancho monta sur son âne, Ricote prit son bourdon, et ils se séparèrent.
CHAPITRE LV
DE CE QUI ARRIVA A SANCHO EN CHEMIN.
Pour avoir passé trop de temps à s'entretenir avec Ricote, Sancho ne put arriver de jour au château du duc, et il en était encore à une demi-lieue quand la nuit le surprit. Comme on était au printemps, il ne s'en mit pas en peine; seulement, il s'écarta de la route dans l'intention de se procurer un gîte. Mais sa mauvaise étoile voulut qu'en cherchant un endroit pour passer la nuit, lui et son grison tombèrent dans un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu de bâtiments en ruine. Lorsque Sancho sentit la terre lui manquer, il se recommanda à Dieu avec ferveur, se croyant déjà au fond des abîmes; pourtant, il en fut quitte à meilleur marché, car à quatre toises il se trouva sur la terre ferme et assis sur sa monture sans s'être fait aucun mal. Il commença par se tâter par tout le corps, et retint son haleine pour s'assurer s'il n'avait aucune blessure; quand il se sentit bien portant, il rendit grâces au ciel de l'avoir préservé d'un danger où il avait failli se mettre en pièces. Le pauvre diable porta aussitôt ses mains de tous côtés pour voir s'il n'y avait pas moyen de se tirer de là; mais les murs étaient si droits et si escarpés qu'il lui était impossible d'y grimper. Désolé de cette découverte, il le fut bien davantage quand il entendit son grison se plaindre douloureusement, et certes avec sujet, car il était en assez piteux état.
Hélas! hélas! s'écria Sancho, que d'accidents imprévus dans ce misérable monde! Qui aurait dit que l'homme qui était hier gouverneur d'une île, commandant à ses serviteurs et à ses vassaux, se verrait aujourd'hui seul, sans serviteurs ni vassaux pour le secourir! Faudra-t-il donc, mon pauvre grison, que tous les deux nous mourions de faim ici, ou toi de tes blessures, et moi de chagrin! Encore si j'étais aussi chanceux que le fut monseigneur don Quichotte dans la caverne de Montesinos, où il trouva la nappe mise et son lit tout prêt! Mais que trouverai-je dans ce maudit trou, sinon des couleuvres et des crapauds? Malheureux que je suis! où ont abouti mes folies et mes caprices? Si du moins nous étions morts dans notre pays et parmi les gens de notre connaissance, nous n'eussions pas manqué d'âmes charitables pour nous pleurer et nous fermer les yeux à notre dernière heure! O mon fidèle ami, mon cher compagnon, quelle récompense je donne à tes bons services! mais pardonne-moi, et prie la fortune qu'elle nous tire de ce mauvais pas, après quoi tu verras que je ne suis pas ingrat, et je te promets double ration.
Pendant que le maître se lamentait de la sorte, l'âne restait immobile, tant grande était l'angoisse que le pauvre animal endurait. Le jour revint, et aux premières clartés de l'aurore, Sancho, voyant qu'il était absolument impossible, sans être aidé, de sortir de cette espèce de puits, recommença à se lamenter et à jeter de grands cris pour appeler du secours. Mais personne ne l'entendait, et il se tint pour mort, surtout en voyant son âne couché à terre, les oreilles basses et faisant fort triste mine. Enfin, il l'aida à se remettre sur ses pieds, non sans beaucoup de peine; puis, ayant tiré un morceau de pain de son bissac, il le lui donna en disant: Tiens, mon enfant, quand on a du pain, les maux se sentent moins.
L'infortuné Sancho était dans cette cruelle anxiété, cherchant de tous côtés remède à son malheur, quand il découvrit à l'un des bouts du souterrain une ouverture assez grande pour qu'un homme pût y passer. Il s'y glissa à quatre pattes, et il vit qu'à l'autre bout le trou allait toujours s'élargissant. Revenant sur ses pas, il prit une pierre avec laquelle il pratiqua une brèche capable de livrer passage à son âne, et, le tirant par le licou, il commença à cheminer le long du souterrain. Tantôt il marchait à tâtons, tantôt il entrevoyait la lumière, mais toujours avec une égale frayeur. Dieu puissant, se disait-il, mon maître trouverait ceci une excellente aventure, tandis que moi, malheureux, privé de conseil et dénué de courage, il me semble à tous moments que la terre va me manquer sous les pieds. Tout en se lamentant, et après avoir fait, à ce qu'il crut, près de demi-lieue, il commença à découvrir un faible jour qui se glissait par une étroite fissure, et il espéra revoir la lumière encore une fois. Mais Ben-Engeli le laisse là pour retourner à don Quichotte, lequel attendait avec autant d'impatience que de joie le jour fixé pour le combat qu'il devait livrer au séducteur de la fille de la señora Rodriguez.
Or, comme ce matin-là notre héros était sorti pour tenir son cheval en haleine et le disposer au combat du lendemain, il arriva qu'à la suite d'une attaque simulée à toute bride, Rossinante vint mettre les pieds de devant sur le bord d'un trou dans lequel, sans la vigueur du cavalier qui arrêta sa monture sur les jarrets de derrière, tous deux seraient tombés infailliblement. La curiosité de don Quichotte l'engagea à voir de plus près ce que c'était: il s'approcha sans mettre pied à terre. Pendant qu'il considérait cette large ouverture, de grands cris, partis du fond, vinrent frapper son oreille: Hélas! disait une voix, n'y a-t-il point là-haut quelque chrétien qui m'entende, quelque chevalier charitable qui ait pitié d'un malheureux pécheur enterré tout vivant, d'un pauvre gouverneur qui n'a pas su se gouverner lui-même?
Surpris au dernier point, don Quichotte crut reconnaître la voix de Sancho, et, pour s'en assurer, il cria de toute sa force: Qui es-tu là-bas, toi qui te plains ainsi?
Et qui peut se plaindre, répondit la voix, si ce n'est le malheureux Sancho Panza, ci-devant écuyer du fameux chevalier don Quichotte de la Manche, et, pour ses péchés, gouverneur de l'île Barataria?
Ces paroles redoublèrent la surprise du chevalier. S'imaginant que Sancho était mort, et que son âme faisait là son purgatoire, il répondit à son tour: En ma qualité de chrétien catholique, je t'engage à me déclarer qui tu es. Si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour te soulager, car ma profession étant de secourir tous les affligés, je puis aussi porter secours à ceux de l'autre monde qui ne sauraient s'aider eux-mêmes.
Vous qui me parlez, reprit la voix, vous êtes donc monseigneur don Quichotte de la Manche; car à l'accent et à la parole ce ne peut être que lui.
Oui, oui, répliqua notre héros, je suis ce don Quichotte qui a fait profession de secourir et d'assister en leurs nécessités les vivants et les morts; apprends-moi donc qui tu es toi-même, car tu me tiens en grand souci. Si tu es Sancho mon écuyer, et si tu as cessé de vivre, pourvu que les diables ne t'aient point emporté, et que par la miséricorde de Dieu tu sois seulement en purgatoire, notre mère la sainte Église catholique a des prières efficaces pour abréger tes peines; de ma part j'y emploierai tous mes efforts: achève donc de t'expliquer et dis-moi qui tu es.
Je jure Dieu, seigneur don Quichotte, répondit la voix, et je fais serment que je suis Sancho Panza, votre écuyer, et que je ne suis jamais mort depuis que je suis dans ce monde; mais qu'après avoir quitté mon gouvernement pour des raisons qu'il serait trop long de raconter, je tombai hier dans ce trou où je suis encore avec le grison qui ne me laissera pas mentir à telles enseignes, qu'il est à mes côtés.
En ce moment, comme s'il eût compris son maître et voulu lui rendre témoignage, l'âne se mit à braire si puissamment, que toute la caverne en retentit.
Voilà un témoin irrécusable, dit don Quichotte; au bruit je reconnais l'âne, et le maître à sa parole. Attends un peu, mon pauvre ami, je m'en vais au château qui est tout proche, et j'amènerai des gens pour te tirer d'ici.
Dépêchez-vous, je vous prie, seigneur, car je suis au désespoir de me voir enterré tout vivant, et je me sens mourir de peur.
Don Quichotte alla conter l'aventure au duc et à la duchesse, qui savaient que ce souterrain existait depuis un temps immémorial; mais ce qui surtout les surprit, ce fut d'apprendre que Sancho avait quitté son gouvernement sans qu'on leur eût donné avis de son départ. On courut avec des cordes et des échelles, et à force de bras on ramena Sancho et le grison à la lumière du soleil. Un étudiant qui se trouvait là par hasard ne put s'empêcher de dire en voyant notre écuyer: Il serait bon que tous les mauvais gouverneurs sortissent de leurs gouvernements, comme celui-ci sort de cet abîme, pâle et mourant de faim, et, si je ne me trompe, la bourse très-peu garnie.
Frère, repartit Sancho, il y a huit jours que je suis entré dans l'île qu'on m'avait donné à gouverner; pendant ces huit jours, je n'ai pas mangé mon soûl une seule fois: j'ai été persécuté par les médecins, les ennemis m'ont rompu les os, et je n'ai pas même eu le temps de toucher mes gages. Vous voyez bien que je ne méritais point d'en sortir ainsi; mais l'homme propose et Dieu dispose, et où l'on croit trouver du lard, il n'y souvent pas de crochet pour le pendre. Au reste, Dieu m'entend, et cela me suffit.
Sancho, laisse parler les gens, lui dit son maître; repose-toi sur ta bonne conscience, et qu'on dise ce qu'on voudra. Qui prétendrait attacher toutes les langues n'aurait jamais fini; on mettrait plutôt des portes aux champs. Si un gouverneur est riche, on dit qu'il a volé; s'il est pauvre, on dit que c'est un niais et un imbécile.
Permis de m'appeler un imbécile, répliqua Sancho, mais non de dire que je suis un voleur.
Tout en discourant, ils arrivèrent au château, entourés d'une foule de gens, et ils trouvèrent le duc et la duchesse qui les attendaient dans une galerie. Sancho ne voulut point monter rendre visite au duc et à la duchesse qu'il n'eût mis son grison à l'écurie, car la pauvre bête avait, disait-il, passé une très-mauvaise nuit. Enfin il alla saluer Leurs Excellences: Messeigneurs, dit-il en mettant un genou en terre, je suis allé gouverner votre île de Barataria, parce que Vos Grandeurs l'ont voulu, et non parce que je l'avais mérité: j'y suis entré nu, et nu j'en sors; je n'y ai perdu ni gagné, et si j'ai bien ou mal gouverné, il y a des témoins qui pourront dire ce qui en est. J'ai éclairci des difficultés, jugé des procès, toujours mourant de faim, grâce au docteur Pedro Rezio, naturel de Tirteafuera, médecin de l'île et assassin des gouverneurs. Les ennemis nous ont attaqués nuitamment et mis en grand péril; mais ceux de l'île ont assuré que nous étions victorieux par la force de mon bras; Dieu les récompense dans ce monde et dans l'autre s'ils ne mentent point. Après avoir pesé les charges et les fatigues qu'on rencontre dans les gouvernements, j'ai trouvé le fardeau trop pesant pour mes épaules, et en fin de compte j'ai reconnu que je ne suis pas du bois dont on fait les gouverneurs; aussi, avant que le gouvernement me quittât, j'ai quitté le gouvernement, et hier, de bon matin, j'ai laissé l'île à l'endroit où je l'avais trouvée, avec les mêmes maisons et les mêmes rues, sans y avoir rien changé. Je n'ai rien emprunté à personne, je n'ai fait de profit sur quoi que ce soit, et si, comme cela est, j'ai songé à faire des ordonnances utiles et profitables, j'y ai renoncé bien vite, de peur qu'on ne les observât pas; parce qu'alors les faire ou ne pas les faire, c'est absolument la même chose. Je suis parti sans autre compagnie que celle de mon grison. Pendant la nuit, je suis tombé dans un souterrain, je l'ai parcouru tout du long; puis j'ai tant fait que, le jour venu, j'ai découvert une issue, mais non si facile toutefois que je n'y fusse demeuré jusqu'au jugement dernier sans le secours de mon maître. Voici donc, monseigneur le duc et madame la duchesse, votre gouverneur Sancho Panza, qui, en dix jours qu'il a gouverné, a appris à mépriser le gouvernement, non-seulement d'une île, mais encore du monde entier. Sur quoi je baise très-humblement les pieds de Vos Excellences; et avec leur permission, je retourne au service de monseigneur don Quichotte, avec qui je mange au moins du pain tout mon soûl. Encore bien, je l'avoue, que cela ne m'arrive que par saccades, je m'en rassasie du moins; et pourvu que je m'emplisse le ventre, peu m'importe que ce soit de fèves ou de perdrix.
L'écuyer finit là sa harangue, au grand contentement de son maître, qui mourait de peur qu'il ne lui échappât mille impertinences. Le duc embrassa Sancho, lui disant qu'il regrettait de le voir quitter son gouvernement, mais qu'il lui donnerait dans ses États quelque autre emploi où il aurait moins de peine et plus de profit. La duchesse aussi, recommanda qu'on lui fît faire grande chère et qu'on lui dressât un bon lit, car il paraissait tout moulu et à moitié disloqué.
CHAPITRE LVI
DE L'ÉTRANGE COMBAT DE DON QUICHOTTE ET DU LAQUAIS TOSILOS, AU SUJET DE LA FILLE DE LA SENORA RODRIGUEZ.
Le majordome qui avait accompagné Sancho à Barataria revint le même jour raconter au duc et à la duchesse les faits et gestes de notre gouverneur, et jusqu'à ses moindres paroles; mais ce qui les amusa le plus, ce fut l'assaut simulé de l'île, les frayeurs de Sancho et enfin son départ précipité.
Cependant arriva le jour fixé pour le combat. Dans l'intervalle, le duc avait eu le temps d'instruire son laquais Tosilos des précautions qu'il fallait prendre pour vaincre don Quichotte sans le tuer ni le blesser. Il décida qu'on ôterait le fer des lances, alléguant que les sentiments chrétiens dont il se piquait ne permettaient pas que ce combat pût entraîner la mort, et que les combattants devaient se contenter d'avoir le champ libre sur ses terres, malgré les décrets des conciles qui défendent ce genre de duel, sans le vouloir encore à outrance. Notre héros répondit que le duc pouvait régler les choses comme il l'entendrait; qu'il se conformerait en tout à ses volontés.
Sur l'esplanade du château, le duc avait fait dresser un spacieux échafaud, où devaient se tenir les juges du camp et les dames qui demandaient justice. Le grand jour arrivé, une foule immense de curieux accourut de tous les villages environnants. Jamais dans le pays vivants ou morts n'avaient entendu raconter pareille chose.
Le premier qui parut dans la lice fut le maître des cérémonies; il la parcourut d'un bout à l'autre pour s'assurer qu'il n'y avait aucun piége ou obstacle qui pût faire trébucher les combattants. La duègne et sa fille, dans une contenance affligée et avec leurs voiles tombant jusqu'à terre, vinrent ensuite prendre place. Notre héros était déjà dans la lice, quand par un des angles de la place et au son des trompettes on vit entrer le grand laquais Tosilos, couvert d'armes resplendissantes, le casque en tête et la visière baissée. Il montait un puissant cheval de Frise qui faisait trembler la terre sous ses pas. Tosilos n'avait point oublié les instructions du duc son seigneur, c'est-à-dire d'éviter le premier choc, pour éviter la mort si don Quichotte l'atteignait. Il parcourut la place, et s'approchant des dames, il regarda quelque temps avec beaucoup d'attention, celle qui le réclamait pour époux. Enfin, le juge du camp appela notre chevalier, et suivi de Tosilos, il alla demander aux plaignantes si elles consentaient à prendre pour champion le seigneur don Quichotte de la Manche. Toutes deux s'inclinèrent en répondant qu'elles tenaient pour bon et valable ce qu'il ferait en cette circonstance.
Le duc et la duchesse étaient assis dans une galerie construite au-dessus de l'enceinte et remplie de gens qui attendaient l'issue d'un combat si extraordinaire. Les conditions du champ clos furent que si don Quichotte était vainqueur, le vaincu épouserait la fille de la señora Rodriguez; qu'au contraire, s'il succombait, son adversaire se trouverait relevé de sa promesse. Le maître des cérémonies partagea le soleil aux combattants, et assigna à chacun le lieu où il devait se placer. Puis dès qu'il fut retourné à sa place, les clairons retentirent.
Tout en attendant le dernier signal, don Quichotte s'était recommandé à Dieu et à sa dame Dulcinée; quant à Tosilos, il avait bien d'autres pensées en tête. S'étant mis à considérer son aimable ennemie, elle lui avait semblé la plus charmante créature du monde: aussi le petit dieu qu'on appelle Amour ne voulut-il pas perdre l'occasion de triompher d'un coeur de laquais; il s'approcha du drôle, sans être vu de personne, et il lui décocha une flèche qui le perça de part en part (car l'amour est invisible, il va et vient, entre et sort à sa fantaisie), si bien que lorsque les clairons sonnèrent, Tosilos n'entendit rien, ne songeant déjà plus qu'à la beauté dont il était devenu tout à coup l'esclave.
Don Quichotte, au contraire, n'avait pas plutôt entendu le signal de l'attaque qu'il s'était élancé sur son adversaire de toute la vitesse de Rossinante, pendant que Sancho criait de toutes ses forces: Que Dieu te conduise, fleur et crème de la chevalerie errante! que Dieu te donne la victoire comme tu la mérites!
Bien que Tosilos vît fondre sur lui don Quichotte, il ne bougea pas; au contraire, appelant à haute voix le juge du camp: Seigneur, lui dit-il, ce combat n'a-t-il lieu que pour m'obliger à épouser cette dame?
Précisément, lui répondit celui-ci.
En ce cas, repartit Tosilos, ma conscience me défend de passer outre: je me tiens pour vaincu, et je suis prêt à épouser cette dame à l'instant même.
A ces paroles, le juge du camp, qui était un des confidents de cette facétie, demeura fort étonné, et ne sut que répondre.
Quant à don Quichotte, voyant que son ennemi ne venait point à sa rencontre, il s'était arrêté au milieu de la carrière. Le duc cherchait à deviner ce qui suspendait le combat; mais lorsqu'il sut ce qu'il en était, il entra dans une grande colère contre son domestique, sans toutefois oser le laisser paraître.
Tosilos s'approchant de l'estrade où était la señora Rodriguez: Madame, lui dit-il, je suis prêt à épouser votre fille, et je ne veux point obtenir par les armes ce que je puis posséder sans débat.
S'il en est ainsi, je suis libre et délié de mon serment, ajouta don Quichotte; qu'ils se marient, et puisque Dieu la lui donne, que saint Pierre les bénisse!
Le duc descendit dans la lice: Est-il vrai, chevalier, dit-il en s'adressant à Tosilos, que vous vous teniez pour vaincu, et que pressé des remords de votre conscience, vous consentiez à épouser cette jeune fille?
Oui, seigneur, répondit celui-ci.
Par ma foi, il fait bien, dit alors Sancho, car ce que tu voulais donner au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira.
Cependant Tosilos s'était mis à délacer son casque, et priait qu'on l'aidât, parce qu'il ne pouvait plus respirer, tant il était serré dans cette étroite prison. On s'empressa de le satisfaire. Alors se montra à découvert le visage du laquais Tosilos. Quand la señora Rodriguez et sa fille virent ce qu'il en était, elles se mirent à crier en disant: C'est une tromperie, c'est une infâme tromperie. On a mis Tosilos, le laquais de monseigneur, à la place de mon véritable époux. Justice, justice! nous ne souffrirons pas cette trahison.
Ne vous affligez point, mesdames, dit don Quichotte, il n'y a ici ni malice ni tromperie; du reste, s'il y en a, elle n'est point de la part de monseigneur le duc, mais de la part des enchanteurs, mes ennemis, qui, jaloux de la gloire que j'allais acquérir dans ce combat, ont changé le visage de votre époux en celui de ce laquais. N'en doutez pas, mademoiselle, ajouta-t-il, et en dépit de la malice de nos ennemis, mariez-vous avec ce cavalier; car c'est bien celui que vous désiriez. Là-dessus, vous pouvez vous en fier à moi.
En entendant notre héros, le duc sentit s'évanouir sa colère: En vérité, dit-il, tout ce qui arrive au chevalier de la Manche est tellement extraordinaire, que je suis disposé à croire que l'homme ici présent n'est point mon laquais; mais pour en être plus certains, remettons le mariage à quinzaine, et gardons sous clef ce personnage qui nous tient en suspens; peut-être alors aura-t-il repris sa première forme. La malice des enchanteurs contre le seigneur don Quichotte ne peut pas toujours durer, surtout quand ils verront que toutes leurs ruses et leurs transformations sont inutiles.
Oh! vraiment, dit Sancho, ces diables d'enchanteurs sont plus opiniâtres qu'on ne pense, et ils ne tiennent pas mon maître quitte à si bon marché: dans ce qui lui arrive, ce n'est que transformation de celui-ci en celui-là, et de celui-là en un autre. Il y a peu de jours il vainquit un chevalier qui s'appelait le chevalier des Miroirs; eh bien, les enchanteurs donnèrent au vaincu la figure du bachelier Samson Carrasco, qui est un de ses meilleurs amis; madame Dulcinée, ils l'ont changée en une grossière paysanne; mais je serais bien trompé si ce laquais ne reste pas laquais jusqu'à la fin de ses jours.
Il en sera ce qui pourra, reprit la fille de la señora Rodriguez; et puisqu'il consent à m'épouser, je l'accepte de bon coeur: j'aime mieux être la femme d'un laquais que la maîtresse d'un gentilhomme, d'autant plus que mon séducteur ne l'est pas.
Malgré tout on renferma Tosilos, sous prétexte de voir ce qui adviendrait de sa métamorphose, et don Quichotte fut proclamé vainqueur. Quant aux spectateurs qui avaient espéré voir les combattants se mettre en pièces, ils se retirèrent aussi désappointés que le sont les petits garçons lorsqu'on fait grâce au condamné qu'ils étaient venus pour voir pendre. Le duc, la duchesse et le glorieux don Quichotte rentrèrent au château; la señora Rodriguez et sa fille étaient charmées de voir que, de façon ou d'autre, cette aventure finissait par un mariage; quant à Tosilos, il ne demandait pas mieux.
CHAPITRE LVII
COMMENT DON QUICHOTTE PRIT CONGÉ DU DUC, ET DE CE QUI LUI ARRIVA AVEC LA BELLE ALTISIDORE, DEMOISELLE DE LA DUCHESSE.
Craignant enfin d'avoir un jour à rendre compte à Dieu de la vie oisive qu'il menait dans ce château, vie qu'il trouvait si contraire à sa profession de chevalier errant, don Quichotte se résolut enfin à partir, et demanda congé à Leurs Excellences. Ce ne fut pas sans montrer un grand déplaisir que le duc y consentit; mais enfin, il se rendit aux raisons du chevalier.
La duchesse remit à Sancho les lettres de sa femme. Après en avoir entendu la lecture: Qui eût pensé, se disait-il en pleurant, que toutes mes espérances s'en iraient en fumée, et qu'il me faudrait encore une fois me mettre en quête d'aventures à la suite de mon maître? Au moins je suis bien aise d'apprendre que Thérèse a fait son devoir en envoyant des glands à madame la duchesse: si elle y eût manqué, je l'aurais regardée comme une ingrate. Ce qui me console, c'est qu'on ne peut appeler ce cadeau un pot-de-vin, puisque j'occupais déjà le gouvernement quand elle l'a envoyé; si petit qu'il soit, il montre que nous sommes reconnaissants. Nu je suis entré dans le gouvernement, et nu j'en sors. Ainsi, on n'a rien à me reprocher, et me voilà tel que ma mère m'a mis au monde.
Don Quichotte, qui, la veille au soir, avait pris congé du duc et de la duchesse, voulut se mettre en route de grand matin. Au lever du soleil, il parut tout armé dans la cour du château, dont les galeries étaient remplies de gens curieux d'assister à son départ. Sancho était sur son grison avec sa valise et son bissac, le coeur plus joyeux qu'on ne pensait, car, à l'insu de don Quichotte, le majordome du duc lui avait remis deux cents écus d'or pour continuer leur voyage.
Tout le monde avait les yeux attachés sur notre chevalier, quand tout à coup l'effrontée et spirituelle Altisidore éleva la voix du milieu des filles de la duchesse et dit d'un ton amoureux et plaintif:
Arrête, ô le plus dur des chevaliers errants! Retiens le mors, quitte la selle; Sans fatiguer en vain les flancs De ta vieille et maigre haridelle; Apprends donc que tu ne fuis pas Une vipère venimeuse, Mais un petit agneau qui recherche tes bras, Et qui n'est point brebis galeuse.
Monstre, tu réduis aux abois La plus aimable créature Que Diane ait vue dans ses bois, Ou Vénus dans sa grotte obscure. Cruel Énée, amant trop fugitif, Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif!
Tu m'as ravi, cruel, oui, oui, tu m'as ravi Un coeur plein d'amoureuse rage; Et tu t'en es si mal servi, Qu'il ne peut servir davantage: Mais voler trois coiffes de nuit, Et dérober ma jarretière! Va, va te promener, et tout ce qui s'ensuit: Ce ne sont point là tours à faire.
Tu m'as volé mille soupirs, Et des soupirs chauds comme braise, Non pas de languissants zéphyrs, Mais de vrais soufflets à fournaise. Cruel Énée, amant trop fugitif, Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif.
Que toujours le nigaud qui te sert d'écuyer, Laisse ton âme désolée, Sans mettre en son état premier Ta ridicule Dulcinée; Qu'elle se ressente à jamais, L'impertinente créature, De toutes tes rigueurs, des maux que tu m'as faits, De tous les tourments que j'endure.
Puisses-tu dans tes plus hauts faits, N'avoir que mauvaise aventure, Et qu'avec toi tous tes souhaits Soient bientôt dans ta sépulture! Cruel Énée, amant trop fugitif, Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif[121]!
[121] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Tandis qu'Altisidore se lamentait de la sorte, don Quichotte la regardait avec de grands yeux; tout à coup, se tournant vers Sancho: Par le salut de tes aïeux, lui dit-il, je te prie, je t'adjure de déclarer la vérité: emportes-tu, par hasard, les trois mouchoirs et les jarretières dont parle cette amoureuse damoiselle!
Les mouchoirs, j'en conviens, répondit Sancho; mais de jarretières, pas plus que sur ma main.
Quoiqu'elle la connût pour une personne très-hardie et très-facétieuse, la duchesse ne revenait pas de l'effronterie de sa suivante; mais le duc, à qui le jeu plaisait, ne fut pas fâché de le prolonger. Seigneur chevalier, dit-il à don Quichotte, votre conduite est inexcusable, surtout après le bon accueil que Votre Grâce a reçu dans ce château: votre action dénote un mauvais coeur, et trahit un genre de faiblesse qui s'accorde mal avec ce que la renommée publie de vous. Rendez les jarretières à cette demoiselle, sinon je vous défie en combat à outrance sans craindre que les enchanteurs changent mes traits, comme cela est arrivé à mon laquais Tosilos.
Dieu me préserve, seigneur, répondit notre héros, de tirer l'épée contre votre illustre personne de qui j'ai reçu tant de faveurs. Les mouchoirs, je les ferai rendre, puisque Sancho dit qu'il les a: quant aux jarretières, ni lui ni moi ne les avons vues: que cette belle demoiselle veuille bien les chercher dans sa toilette, sans aucun doute elle les y trouvera. Jamais je n'ai rien dérobé, seigneur duc, et j'espère ne jamais donner sujet qu'on m'accuse de pareilles bassesses, à moins que Dieu ne m'abandonne. Cette jeune fille, on le voit bien, parle avec le dépit d'un coeur amoureux, que je n'ai nullement pensé à enflammer; aussi n'ai-je point d'excuses à lui faire, non plus qu'à Votre Excellence, que je supplie très-humblement d'avoir de moi meilleure opinion, et de me permettre de continuer mon voyage.
Partez, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et puisse la fortune vous être toujours fidèle, afin que nous puissions entendre parler de vos nouveaux exploits; partez, car votre présence est un mauvais remède aux blessures que l'amour a faites à mes femmes. Quant à celle-ci, je la châtierai si bien, qu'elle sera plus réservée à l'avenir.
O valeureux chevalier! s'écria Altisidore, encore deux mots, je t'en conjure: pardon de t'avoir accusé du vol de mes jarretières; je te fais réparation d'honneur, car je les ai sur moi en ce moment; mais je suis si troublée que je ressemble à celui qui cherchait son âne pendant qu'il était monté dessus.
Ne l'avais-je pas dit? s'écria Sancho: ah! vraiment, c'est bien moi qu'il faut accuser de larcin! si j'avais voulu voler, n'en avais-je pas une belle occasion dans mon gouvernement?
Don Quichotte se baissa avec grâce sur ses arçons, pour saluer le duc, la duchesse et tous les assistants, puis, tournant bride, il sortit du château et prit le chemin de Saragosse.
CHAPITRE LVIII
COMMENT DON QUICHOTTE RENCONTRA AVENTURES SUR AVENTURES, ET EN SI GRAND NOMBRE, QU'IL NE SAVAIT DE QUEL COTÉ SE TOURNER.
Lorsque don Quichotte se vit en rase campagne, libre et à l'abri des importunités d'Altisidore, il se sentit renaître, et il lui sembla qu'une force nouvelle se manifestait en lui pour pratiquer mieux que jamais sa profession de chevalier errant. Ami, dit-il en se tournant vers son écuyer, de tous les biens dont le ciel a comblé les mortels, le plus précieux est la liberté, les trésors que la terre cache dans ses entrailles, ceux que la mer recèle dans ses vastes profondeurs, n'ont rien qui lui soit comparable: pour la liberté aussi bien que pour l'honneur, on peut et on doit aventurer sa vie. Tu as été témoin, Sancho, des délices et de l'abondance dont nous avons joui dans ce château; eh bien, te l'avouerai-je? au milieu de ces banquets somptueux, de ces breuvages exquis, il me semblait toujours souffrir le tourment de la soif et de la faim. Non, je ne jouissais point de ces choses avec la même liberté que si elles m'eussent appartenu: car l'obligation de reconnaître les bienfaits et les services qu'on a reçus est un lien serré de mille noeuds qui tient une âme constamment captive. Heureux celui à qui le ciel a donné un morceau de pain, et qui n'est tenu d'en remercier que le ciel lui-même!
Malgré tout ce que vient de dire Votre Grâce, répondit Sancho, nous ne saurions nous empêcher d'être reconnaissants de la bourse de deux cents écus d'or que m'a donnée le majordome de monseigneur le duc; aussi je la porte sur mon coeur, comme une relique contre la nécessité, et comme un bouclier contre les accidents qu'on rencontre à toute heure: car pour un château où l'on fait bonne chère, il y a cent hôtelleries où l'on est roué de coups.
Déjà depuis quelque temps le chevalier et l'écuyer errants marchaient s'entretenant de la sorte, quand ils aperçurent une douzaine d'hommes en costume de paysans, qui dînaient assis sur l'herbe, leurs manteaux leur servant de nappe. Près d'eux, d'espace en espace, étaient étendus de grands draps blancs, qui recouvraient quelque chose. Don Quichotte s'approcha, et ayant salué poliment, il demanda ce que cachaient ces toiles.
Seigneur, répondit un de ces hommes, sous ces toiles sont des figures sculptées destinées à un reposoir qu'on est en train de faire dans notre village. Nous les portons sur nos épaules, de peur qu'elles ne se brisent, et nous les couvrons, afin qu'elles ne se gâtent point à l'air et par les chemins.
Vous me feriez plaisir si vous vouliez me permettre de les voir, dit don Quichotte, car je m'imagine que des figures dont on prend un tel soin doivent être fort belles.
Oui, certes, elles le sont, répondit l'interlocuteur; mais aussi il faut savoir ce qu'elles coûtent! il n'y en a pas une seule qui ne revienne à plus de cinquante ducats. Vous allez en juger, ajouta-t-il. Et il découvrit une superbe figure représentant un saint George à cheval vainqueur d'un dragon auquel il tenait la lance contre la poitrine. L'image entière ressemblait à une châsse d'or.
Don Quichotte ayant quelque temps considéré la figure: Ce chevalier, dit-il, fut un des plus illustres chevaliers errants de la milice céleste; il s'appelait saint George et fut un grand protecteur de l'honneur des dames. Passons au suivant. L'homme la découvrit, et l'on reconnut l'image de saint Martin également à cheval, et partageant son manteau avec le pauvre. Ce chevalier, poursuivit notre héros, était aussi un grand aventurier chrétien; mais il se montra plus charitable encore que vaillant, comme tu peux le voir, Sancho, puisqu'il coupe son manteau pour en donner la moitié à un pauvre; et ce fut probablement en hiver; autrement, charitable comme il l'était, il lui aurait donné le manteau tout entier.
Vous n'y êtes pas, repartit Sancho; c'est parce qu'il savait le proverbe: Pour donner et pour avoir, compter il faut savoir.
Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, et il demanda qu'on lui fît voir une autre figure.
Cette fois on découvrit l'image du patron des Espagnes, l'épée sanglante à la main, culbutant les Mores et les foulant sous les pieds de son coursier. Oh! pour celui-ci, s'écria notre héros, c'était un des plus fameux aventuriers qui aient jamais suivi l'étendard de la croix: c'est le grand saint Jacques, surnommé le tueur de Mores, un des plus vaillants chevaliers qu'ait possédé le monde, et que possède maintenant le ciel.
On lui fit voir ensuite un saint Paul précipité à bas de son cheval, avec toutes les circonstances qui d'habitude accompagnent le récit de sa conversion. Ce saint-là, dit don Quichotte, fut d'abord un très-grand ennemi de l'Église de Dieu, mais il a fini par en être le plus zélé défenseur. Chevalier errant pendant sa vie, saint inébranlable dans la foi jusqu'à la mort, ouvrier infatigable de la vigne du Seigneur, docteur des nations, il puisa sa doctrine dans le ciel, et eut Jésus-Christ lui-même pour instituteur et pour maître. Enfants, couvrez vos images. Mes frères, reprit-il, je tiens à bon présage ce que je viens de voir; car ces chevaliers exercèrent la profession que j'ai embrassée, celle des armes, avec cette différence toutefois qu'ils furent saints, et qu'ils combattirent avec des armes célestes, tandis que moi, pécheur, je combats à la manière des hommes. Ils ont conquis le ciel par la violence, car le royaume des cieux veut qu'on l'obtienne par la violence; mais moi, jusqu'à cette heure, je ne sais trop ce que j'ai conquis, quelles que soient les fatigues que j'ai endurées. Oh! si ma chère Dulcinée pouvait être délivrée des peines qu'elle endure, mon sort s'améliorant et mon esprit se trouvant plus en repos, peut-être m'engagerais-je dans une voie meilleure que celle où j'ai marché jusqu'à présent.
Que Dieu t'entende! dit tout bas Sancho!
Ces hommes n'étaient pas moins surpris de la figure de notre héros que de son langage, auquel ils ne comprenaient rien ou peu s'en faut. Leur repas achevé, ils chargèrent les figures sur leurs épaules, prirent congé de don Quichotte, et continuèrent leur chemin.
Comme s'il n'eût jamais entendu parler son maître, Sancho était resté tout ébahi, voyant bien qu'il n'y avait point d'histoire au monde dont il n'eût une parfaite connaissance. En vérité, monseigneur, lui dit-il, si ce qui vient de nous arriver peut s'appeler une aventure, c'est assurément la plus douce et la plus agréable que nous ayons rencontrée jusqu'ici: nous en sommes sortis sans coups de bâton; nous n'avons point mis l'épée à la main; nous n'avons pas mesuré la terre de nos corps, enfin nous voilà sains et saufs, sans avoir souffert ni la soif ni la faim. Dieu soit béni de la grâce qu'il m'a faite de voir tout cela de mes propres yeux.
C'est vrai, Sancho, répondit don Quichotte; mais tu dois savoir que les temps ne se ressemblent pas, et qu'on n'a pas toujours mauvaise chance. Là où le vulgaire ne voit qu'un fâcheux présage, celui qui a le sens droit voit une heureuse rencontre. Un homme superstitieux sort de chez lui de bon matin, et il se trouve face à face avec un moine de l'ordre de Saint-François, aussitôt il tourne les talons comme s'il eût rencontré le diable; on renverse du sel sur la table, et le voilà tout mélancolique, comme si la nature devait employer des moyens aussi futiles pour nous avertir des malheurs qui nous menacent. L'homme sage et chrétien n'attache aucune importance à de semblables vétilles. Scipion arrive en Afrique, trébuche en sautant à terre, et voit que ses soldats tiennent sa chute à mauvais présage; aussitôt, embrassant le sol: Afrique, je te tiens, dit-il, tu ne m'échapperas pas. Ainsi, moi, ami Sancho, je considère comme un bonheur d'avoir rencontré ces images.
Je le crois, dit Sancho; je voudrais seulement que Votre Grâce daignât m'expliquer pourquoi, en invoquant, avant de livrer bataille, ce saint Jacques, le tueur de Mores, les Espagnols ont coutume de s'écrier: Saint Jacques, et ferme, Espagne[122]! L'Espagne est-elle ouverte, qu'il soit besoin de la fermer? Quelle cérémonie est-ce là?
[122] Santiago, y cierra, España. Le mot cerrar, qui primitivement signifiait attaquer, veut dire aujourd'hui: fermer. C'est comme, en France, Montjoie, Saint-Denis!
Que tu es simple, mon pauvre ami! répondit don Quichotte: apprends que Dieu a donné aux Espagnols pour protecteur ce grand chevalier à la Croix-Vermeille, et surtout dans les luttes terribles qu'ils ont autrefois soutenues contre les Mores! C'est pour cela qu'ils l'invoquent dans les combats, car on l'a vu souvent en personne, foulant aux pieds, détruisant les escadrons ennemis, comme je pourrais t'en fournir cent exemples tirés des histoires les plus dignes de foi.
Changeant d'entretien, Sancho dit à son maître: En vérité, seigneur, je ne reviens pas de l'effronterie de cette Altisidore: il faut que la pauvrette en ait dans l'aile, et que ce petit scélérat qu'on appelle Amour l'ait diantrement blessée! Le drôle n'y voit goutte, dit-on; mais cela n'y fait rien: lorsqu'il prend un coeur pour but, il vous le perce de part en part avec ses flèches. J'avais entendu dire que les flèches de l'amour s'émoussaient contre la sagesse des filles; eh bien, c'est tout le contraire chez cette Altisidore, car on dirait qu'elles ne s'en aiguisent que mieux.
Ami Sancho, reprit don Quichotte, l'amour ne connaît ni ménagements, ni considérations: il est comme la mort, qui n'épargne pas plus les rois que les bergers. Lorsqu'il s'empare d'un coeur, la première chose qu'il fait, c'est d'en chasser la honte et la crainte. Ainsi, comme tu l'as vu, c'est sans pudeur qu'Altisidore m'a montré des désirs qui ont excité chez moi moins de pitié que de confusion.
O cruauté notoire, ingratitude inouïe! s'écria Sancho; que ne s'adressait-elle à moi, je me serais rendu au premier petit mot d'amour! Mort de ma vie! quel coeur de rocher! quelles entrailles de bronze a Votre Grâce! Mais qu'a donc pu découvrir en vous la pauvre fille pour prendre ainsi feu comme une étoupe? Où donc est la beauté qui l'a si fort charmée dans votre personne? Je vous ai bien des fois regardé de la tête aux pieds, et jamais, je dois l'avouer, je n'ai vu chez vous que des choses plutôt faites pour épouvanter les gens que pour les séduire. S'il est vrai, comme on le prétend, que pour éveiller l'amour l'essentiel soit la beauté, Votre Grâce n'en ayant pas du tout, je ne sais de quoi s'est amourachée cette Altisidore.
Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, qu'il y a deux sortes de beauté, celle de l'âme et celle du corps. Celle de l'âme se manifeste par l'esprit, la libéralité, la courtoisie, et tout cela peut se rencontrer chez un homme laid; quand on possède cette beauté, et non celle du corps, l'amour qu'on inspire n'est que plus ardent et plus durable. Moi, Sancho, je sais fort bien que je ne suis pas beau, mais enfin je ne suis pas difforme; et il suffit à un honnête homme de n'être pas un monstre, pour être capable d'inspirer une passion aussi vive que profonde.
En devisant ainsi, ils étaient entrés dans une forêt qui se trouvait sur leur chemin, lorsque, sans y penser, don Quichotte se trouva pris dans de grands filets de soie verte, tendus parmi les arbres: Sancho, dit-il, voici, si je ne me trompe, une des aventures les plus étranges qu'on puisse imaginer: qu'on me pende si les enchanteurs qui me persécutent n'ont pas résolu de m'empêtrer dans ces filets et d'interrompre mon voyage pour venger Altisidore de l'indifférence que je lui ai montrée. Eh bien, je leur déclare que quand même ces filets, au lieu d'être tissus de soie verte, seraient de durs diamants, et mille fois plus forts que ceux dans lesquels le jaloux Vulcain emprisonna jadis Mars et Vénus, je les romprais avec la même facilité que s'ils n'étaient composés que de joncs marins ou d'effilures de coton.
Il s'apprêtait à passer outre, au risque de tout briser, quand il vit sortir de l'épaisseur du bois deux femmes vêtues en bergères; mais avec cette différence que leurs corsets étaient de fin brocart et leurs jupes de riche taffetas doré! Leurs cheveux, si blonds qu'ils pouvaient le disputer à ceux d'Apollon lui-même, tombaient en longues boucles sur leurs épaules; leurs têtes étaient couronnées de guirlandes, où se mêlaient le laurier vert et la rouge amarante, leur âge était au-dessus de quinze années, mais sans atteindre encore la dix-huitième. A cette vue, Sancho ouvre de grands yeux, et don Quichotte reste interdit; le Soleil arrête sa course, et tous étaient dans un merveilleux silence. Enfin une des bergères, s'adressant à notre héros:
Arrêtez, seigneur chevalier, arrêtez, lui dit-elle, ne brisez pas ces filets, ils ne cachent aucun piége; nous ne les avons fait tendre que pour nous divertir; comme je pense que vous désirez savoir qui nous sommes et quel est notre dessein, je vais vous l'expliquer en peu de mots. A deux lieues d'ici, dans un village qu'habitent des gens de qualité, plusieurs personnes de la même famille sont convenues de venir s'amuser en cet endroit, qui est un des plus agréables des environs, afin de former entre elles une nouvelle Arcadie pastorale. Les jeunes gens sont vêtus en bergers, les jeunes filles en bergères. Nous avons étudié deux églogues, l'une est de Garcilasso, l'autre du fameux Camoëns, poëte portugais. Nous ne sommes ici que d'hier, et nous avons fait dresser des tentes sous ces arbres, au bord de ce ruisseau qui arrose les prés d'alentour. La nuit dernière, on a tendu ces filets pour y prendre les petits oiseaux qui, chassés par le bruit, viendraient s'y jeter sans méfiance. Si vous consentez, seigneur, à devenir notre hôte, soyez le bienvenu; nous en aurons tous une grande joie, car nous ne connaissons pas la mélancolie.
En vérité, belle et noble dame, répondit don Quichotte, Actéon fut moins agréablement surpris quand il aperçut au bain la chaste Diane, que je le suis en vous voyant. Je loue l'objet de vos divertissements, et je vous rends grâces de vos offres obligeantes. Si je puis vous servir, parlez, vous êtes sûre d'être promptement obéie, car ma profession est de me montrer affable et empressé, surtout envers les personnes de votre qualité et de votre mérite. Si ces filets, qui n'occupent qu'un faible espace, s'étendaient sur toute la surface de la terre, j'irais, plutôt que de les rompre, chercher un passage dans de nouveaux continents; et afin que vous n'en doutiez pas, apprenez que celui qui vous parle est don Quichotte de la Manche, si toutefois ce nom est arrivé jusqu'à vos oreilles.
Quel bonheur est le nôtre! chère amie de mon âme, s'écria l'autre bergère; regarde ce seigneur! eh bien, c'est le plus vaillant et le plus courtois chevalier qu'il y ait au monde, si l'histoire qui court imprimée de ses hauts faits ne ment point: je l'ai lue, et je gage que ce brave homme qui l'accompagne est Sancho Panza, son écuyer, dont personne n'égale les aimables saillies.
Vous ne vous trompez pas, Madame, répondit Sancho, c'est moi-même qui suis ce plaisant écuyer que vous dites, et ce seigneur est mon maître, le même don Quichotte de la Manche dont parle cette histoire.
Est-il possible, chère amie! dit l'autre bergère; en ce cas, il faut prier ces étrangers de rester avec nous; nos parents et nos frères en auront une joie infinie. J'avais déjà entendu parler de ce que tu viens de me dire; on ajoute même que ce chevalier est l'amant le plus constant et le plus amoureux que l'on connaisse, et que sa dame est une certaine Dulcinée du Toboso à qui l'Espagne entière décerne la palme de la beauté.
Rien de plus vrai, repartit don Quichotte; votre beauté, mesdames, pourrait seule remettre la chose en question. Mais cessez de vouloir me retenir: les devoirs impérieux de ma profession m'interdisent de me reposer jamais.
Sur ces entrefaites arriva le frère d'une des bergères, vêtu aussi en berger, et avec non moins de richesse et d'élégance. Sa soeur lui ayant appris que celui à qui elles parlaient était le valeureux don Quichotte de la Manche, et l'autre son écuyer Sancho, le jeune homme, qui avait lu leur histoire, adressa un gracieux compliment au chevalier, et le pria avec tant d'instance de les accompagner, que notre héros y consentit. On continua la chasse aux huées, et une multitude d'oiseaux, trompés par la couleur des filets, tombèrent dans le péril qu'ils croyaient éviter. Cela fit rassembler les chasseurs, qui bientôt réunis au nombre de plus de cinquante, vêtus en bergers et en bergères, et ravis d'apprendre que c'était là don Quichotte et son écuyer, les emmenèrent vers les tentes où la table était dressée. On fit asseoir le chevalier à la place d'honneur; et pendant le repas, tous le regardaient avec étonnement, tous étaient ravis de le voir. Mais lorsqu'on fut près de lever la nappe, don Quichotte, promenant ses yeux sur les convives, prit la parole en ces termes:
De tous les péchés des hommes, bien qu'on ait souvent prétendu que le plus grand c'est l'orgueil, je soutiens, moi, que c'est l'ingratitude, et je me fonde sur ce qu'on dit communément que l'enfer est peuplé d'ingrats. Ce péché, je me suis toute ma vie efforcé de l'éviter; et lorsque je ne puis payer par d'autres services les services qu'on me rend, mon impuissance est du moins compensée par l'intention; mais comme cela ne saurait suffire, je les publie, je les proclame, afin qu'on sache bien que si un jour il m'arrive de pouvoir les reconnaître, je n'y faillirai pas. Trop souvent, hélas! je me suis vu réduit au stérile désir de m'acquitter, celui qui reçoit étant toujours au-dessous de celui qui donne. Ainsi, envers Dieu qui nous accorde à toute heure tant de faveurs, qu'est-il possible à l'homme de faire pour s'acquitter? Rien, car la distance qui les sépare est infinie. A cette impuissance, à cette misère, supplée jusqu'à un certain point la gratitude et la reconnaissance. C'est pourquoi, reconnaissant du gracieux accueil qu'on m'a fait ici, mais ne pouvant y répondre dans la même mesure, je suis contraint de me renfermer dans les étroites limites de mon pouvoir, et de n'offrir bien à regret que les modestes prémices de ma moisson. Je déclare donc que pendant deux jours entiers, armé de toutes pièces, et au milieu de cette grande route qui conduit à Saragosse, je soutiendrai contre tout venant que les dames ici présentes sont les plus courtoises et les plus belles qu'il y ait au monde, à l'exception toutefois de la sans pareille Dulcinée du Toboso, unique maîtresse de mes pensées, soit dit sans offenser aucune des dames qui m'entendent.
A ces dernières paroles, Sancho, qui écoutait de toutes ses oreilles, ne put se contenir et s'écria: Est-il possible qu'il y ait sous le ciel des gens assez osés pour dire et jurer même que mon maître est fou? Répondez, seigneurs bergers, quel est le curé de village, si sensé et si savant qu'il soit, qui serait capable de mieux parler que ne vient de le faire monseigneur don Quichotte, quel chevalier errant avec toutes ses rodomontades oserait proposer chose pareille?
Don Quichotte se tourna brusquement vers son écuyer, et lui dit le visage enflammé de colère: Est-il possible, ô Sancho! qu'il se trouve dans l'univers entier un homme qui ose dire que tu n'es pas un sot doublé de malice et de friponnerie? Qui te prie de te mêler de mes affaires, et de rechercher si je suis fou ou si je ne le suis pas. Tais-toi, va seller Rossinante, afin que je réalise ma promesse, car avec la raison que j'ai de mon côté, tu peux tenir pour vaincus tous ceux qui oseraient me contredire.
Sur ce, il se leva avec des gestes d'indignation, laissant les spectateurs douter de sa sagesse aussi bien que de sa folie. Tous le prièrent de ne point pousser le défi plus avant, disant qu'ils connaissaient assez la délicatesse de ses sentiments, sans qu'il en donnât de nouvelles preuves; et qu'il n'avait pas non plus besoin de signaler davantage sa valeur, puisqu'ils connaissaient son histoire.
Don Quichotte n'en persista pas moins dans sa résolution. Enfourchant Rossinante, il embrasse sa rondache, et, la lance au poing, va se camper au milieu du grand chemin, suivi de Sancho et de toute la troupe des bergers et des bergères curieux de voir quelle serait l'issue d'un défi si singulier et si arrogant. Campé, comme on vient de le dire, au beau milieu du chemin, notre héros fit retentir l'air de ces superbes paroles:
O vous, chevaliers, écuyers, voyageurs à pied et à cheval, qui passez ou devez passer sur cette route pendant les deux jours entiers qui vont suivre, apprenez que don Quichotte de la Manche, chevalier errant, est ici pour soutenir que toutes les beautés et courtoisies de la terre sont surpassées par celles que l'on rencontre chez les nymphes de ces prés et de ces bois, à l'exception toutefois de la reine de mon âme, la sans pareille Dulcinée du Toboso. Que celui qui oserait soutenir le contraire, sache que je l'attends ici!
Par deux fois il répéta le même défi, et deux fois ses paroles ne furent entendues d'aucun chevalier errant.
Mais le sort, qui conduisait de mieux en mieux ses affaires, voulut que peu de temps après on vît venir sur la route un grand nombre de cavaliers, armés de lances et s'avançant en toute hâte. Ceux qui étaient avec notre chevalier ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu'ils s'empressèrent de s'éloigner du chemin, jugeant qu'il y avait danger à barrer le passage. Don Quichotte, d'un coeur intrépide, resta seul sur la place, tandis que Sancho se faisait un bouclier de la croupe de Rossinante. Cependant la troupe confuse des cavaliers approchait, et l'un d'eux, qui marchait en avant, se mit à crier à don Quichotte: Gare, homme du diable, gare du chemin! ne vois-tu pas que ces taureaux vont te mettre en pièces?
Canailles, répondit don Quichotte, vous avez bien rencontré votre homme! Pour moi, il n'y a taureaux qui vaillent, fussent-ils les plus formidables de la vallée de Jarama. Confessez tous, malandrins, confessez la vérité de ce que je viens de proclamer, sinon préparez-vous au combat.
Le guide n'eut pas le temps de répliquer, ni don Quichotte de se détourner, quand même il l'aurait voulu: aussi la bande entière des redoutables taureaux, avec les boeufs paisibles qui servaient à les conduire, et la foule de gens qui les accompagnaient à la ville où une course devait se faire le lendemain, tout cela passa par-dessus don Quichotte, par-dessus Sancho, Rossinante et le grison, les roulant à terre et les foulant aux pieds. De l'aventure, Sancho resta moulu, don Quichotte exaspéré, Rossinante et le grison dans un état fort peu orthodoxe. A la fin, pourtant, ils se relevèrent, et don Quichotte, encore étourdi de sa chute, trébuchant ici, bronchant là, se mit à courir après le troupeau de bêtes à cornes, en criant: Arrêtez, malandrins, arrêtez; c'est un seul chevalier qui vous défie, lequel n'est ni de l'humeur ni de l'avis de ceux qui disent: «A l'ennemi qui fuit fais un pont d'or.»
Mais le vent emportait ses menaces, et, le troupeau s'éloignant toujours, notre chevalier, plus enflammé de colère que rassasié de vengeance, s'assit sur le bord du chemin, attendant Sancho, Rossinante et le grison. Ils arrivèrent enfin; maître et valet remontèrent sur leurs bêtes, et sans dire adieu aux nymphes de la nouvelle Arcadie continuèrent tout honteux leur chemin.
Une claire fontaine, qui serpentait au milieu d'un épais bouquet d'arbres, fut un utile secours pour rafraîchir nos aventuriers et nettoyer la poussière qu'ils devaient à l'incivilité des taureaux. Ils s'assirent auprès de cette fontaine, et après avoir débridé Rossinante et le grison, ils secouèrent leurs habits. Don Quichotte se rinça la bouche, se lava le visage, et par cette ablution rendit quelque énergie à ses esprits abattus; quant à Sancho, il se mit à visiter le bissac, et en tira ce qu'il avait coutume d'appeler sa victuaille.
CHAPITRE LIX
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE, ET QUE L'ON PEUT VÉRITABLEMENT APPELER UNE AVENTURE.
Don Quichotte était si triste, si fatigué, qu'il ne songeait point à manger, et Sancho, par déférence, n'osait toucher à ce qui était devant lui. Mais voyant qu'enseveli dans ses pensées son maître oubliait de prendre aucune nourriture, il mit de côté toute retenue et commença à enfourner dans son estomac le pain et le fromage qu'il avait sous la main. Mange, ami Sancho, mange, lui dit don Quichotte; jouis du plaisir de vivre, plaisir que tu sais goûter bien mieux que moi, et laisse-moi mourir sous le poids de mes disgrâces. Je suis né pour vivre en mourant, comme toi, Sancho, pour mourir en mangeant; et afin de te prouver combien j'ai raison de parler ainsi, vois-moi, je te prie, imprimé dans les histoires, fameux par mes exploits, loyal dans mes actions, honoré des princes, sollicité des jeunes filles; et malgré tout cela, au moment où j'avais le droit d'espérer les palmes et les lauriers mérités par mes hauts faits, je me suis vu ce matin terrassé, foulé aux pieds par des animaux immondes, au point d'être pris en pitié par ceux qui apprendront notre aventure! Crois-tu, mon ami, que l'amertume d'une telle pensée ne soit pas faite pour émousser les dents, engourdir les mains et ôter l'appétit? Aussi, mon enfant, suis-je résolu à me laisser mourir de faim, ce qui de toutes les morts est la mort la plus cruelle.
Ainsi, répondit Sancho, qui ne cessait de jouer des mâchoires, Votre Grâce n'est pas de l'avis du proverbe qui dit: Meure la poule, pourvu qu'elle meure soûle. Quant à moi, je ne suis pas si sot que de me laisser mourir de faim: et je prétends imiter le cordonnier, qui tire le cuir avec ses dents jusqu'à ce qu'il le fasse arriver où il veut. Sachez, seigneur, qu'il n'y a pire folie que celle de se désespérer comme le fait Votre Grâce; croyez-moi, mangez, et après avoir mangé, dormez deux heures, le ventre au soleil, sur l'herbe de cette prairie: et si vous n'êtes pas mieux en vous réveillant, dites que je suis une bête.
Don Quichotte lui promit de suivre son conseil, sachant par expérience combien la philosophie naturelle l'emporte sur tous les raisonnements. Si, en attendant, mon fils, ajouta-t-il, tu voulais faire ce que je vais te dire, mon soulagement serait plus assuré et mes peines plus légères: ce serait tandis que je vais sommeiller uniquement pour te complaire, de t'écarter un peu, et, mettant ta peau à l'air, de t'administrer avec la bride de Rossinante trois ou quatre cents coups de fouet, à valoir sur les trois mille trois cents que tu dois te donner pour le désenchantement de Dulcinée; car, je te le demande, n'est-ce pas pitié que cette pauvre dame reste dans l'état où elle est, et cela par ta négligence?
L'affaire mérite réflexion, répondit Sancho; dormons d'abord, nous verrons ensuite; car enfin, croyez-vous que ce soit chose bien raisonnable, qu'un homme se fouette ainsi de sang-froid, et surtout quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri? Que madame Dulcinée prenne patience; un de ces jours, quand elle y pensera le moins, elle me verra percé comme un crible. Jusqu'à la mort tout est vie: je veux dire que je suis encore de ce monde, et que j'aurai tout le temps de tenir ma promesse.
Don Quichotte se tint pour satisfait de la parole de son écuyer, et après avoir mangé, l'un beaucoup, l'autre peu, tous deux s'étendirent sur l'herbe, laissant paître en liberté Rossinante et le grison.
Le jour était avancé quand nos aventuriers se réveillèrent; aussitôt ils reprirent leurs montures pour atteindre une hôtellerie que l'on découvrait à environ une lieue de là: je dis hôtellerie, parce que don Quichotte la nomma ainsi de lui-même, contre sa coutume d'appeler toutes les hôtelleries des châteaux. En entrant, ils demandèrent s'il y avait place pour loger; il leur fut répondu que oui, et avec toutes les commodités qu'ils pourraient trouver même à Saragosse. Ils mirent donc pied à terre; puis Sancho ayant déposé les bagages dans une chambre dont l'hôtelier lui remit la clef, il alla mettre Rossinante et le grison à l'écurie, et leur donna la ration en rendant grâces à Dieu de ce que son maître avait pris cette maison pour ce qu'elle était en réalité. Quand il revint auprès de lui, il le trouva assis sur un banc.
L'heure du souper venue, don Quichotte se retira dans sa chambre, et Sancho demanda à l'hôtelier ce qu'il avait à leur donner.
Parlez, répondit celui-ci: en animaux de la terre, en oiseaux de l'air, en poissons de la mer, vous serez servis à bouche que veux-tu.
Il ne nous en faut pas tant, repartit Sancho: deux bons poulets feront notre affaire, car mon maître est délicat et mange peu, et moi, je ne suis pas glouton à l'excès.
L'hôtelier répondit qu'il n'y avait pas de poulets, parce que les milans les détruisaient tous.
Eh bien, faites-nous donner une poule grasse et tendre, dit Sancho.
Une poule? reprit l'hôtelier, en frappant du pied, par ma foi, j'en envoyai vendre hier plus de cinquante à la ville. Mais, excepté cela, dites ce que vous désirez.
Aurez-vous du moins quelque tranche de veau ou de chevreau? demanda Sancho.
Pour l'heure, il n'y en a point céans, répondit l'hôtelier; ce matin on a mangé le dernier morceau; mais je vous assure que la semaine prochaine il y en aura de reste.
Courage, dit Sancho, nous y voilà: je gage que toutes ces grandes provisions vont aboutir à une tranche de lard et à des oeufs.
Parbleu, reprit l'hôtelier, mon hôte a bonne mémoire! je viens de lui dire que je n'ai ni poules ni poulets, et il veut qu'il y ait des oeufs! Cherchez, s'il vous plaît, quelque autre chose, et laissons-là toutes ces délicatesses.
Eh, morbleu! finissons-en, dit Sancho, et dites-nous vite ce que vous avez pour souper, sans nous faire tant languir.
Eh bien, répondit l'hôtelier, j'ai tout prêts deux pieds de boeuf à l'oignon avec de la moutarde: c'est un manger de prince.
Des pieds de boeuf! s'écria Sancho; que personne n'y touche, je les retiens pour moi: rien n'est plus de mon goût.
Je vous les garderai, répondit l'hôtelier, parce que les autres voyageurs que j'ai ici sont gens d'assez haute volée pour mener avec eux cuisinier, sommelier et provisions de bouche.
Pour la qualité, dit Sancho, mon maître ne le cède à personne; mais sa profession ne permet ni sommelier, ni maître d'hôtel; le plus souvent nous nous étendons au milieu d'un pré, et nous mangeons à notre soûl des nèfles et des glands.
La discussion finit là; et quoique l'hôtelier eût demandé à Sancho quelle était la profession de son maître, Sancho s'en alla sans lui donner satisfaction. L'heure du souper venue, l'hôtelier apporta le ragoût, qu'il avait annoncé, dans la chambre de don Quichotte, et le chevalier se mit à table.
A peine commençait-il à manger que, dans une chambre séparée de la sienne par une simple cloison, il entendit quelqu'un qui disait: Par la vie de Votre Grâce, seigneur don Geronimo, lisons en attendant qu'on apporte le souper un autre chapitre de la seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche.
Notre chevalier n'eut pas plutôt entendu son nom qu'il était debout, et prêtant l'oreille, il écouta ce qu'on disait de lui. Il saisit cette réponse de don Geronimo: Pourquoi voulez-vous, seigneur don Juan, que nous lisions ces sottises? Quand on connaît la première partie, quel plaisir peut-on trouver à la seconde?
D'accord, répliqua don Juan, mais il n'y a si mauvais livre qui n'ait quelque bon côté: ce qui me déplaît toutefois dans cette seconde partie, c'est qu'on y dit que don Quichotte est guéri de son amour pour Dulcinée du Toboso.
A ces mots, notre héros s'écria plein de dépit et de fureur: Quiconque prétend que don Quichotte de la Manche a oublié, ou est capable d'oublier Dulcinée du Toboso, ment par sa gorge, et je le lui prouverai à armes égales. La sans pareille Dulcinée du Toboso ne saurait être oubliée, et un tel oubli est indigne de don Quichotte de la Manche: la constance est sa devise, et son devoir de la garder incorruptible jusqu'à la mort.
Qui est-ce qui parle là? demanda-t-on de l'autre chambre.
Et qui ce peut-il être, répondit Sancho, sinon don Quichotte de la Manche lui-même, qui soutiendra tout ce qu'il vient de dire; car un bon payeur ne craint pas de donner des gages.
Sancho n'avait pas achevé de parler, que deux gentilshommes entrèrent dans la chambre, et l'un d'eux se jetant dans les bras de notre héros: Votre aspect, lui dit-il, ne dément point votre nom, ni votre nom votre aspect, seigneur chevalier, et sans aucun doute vous êtes le véritable don Quichotte de la Manche, l'étoile polaire de la chevalerie errante, en dépit de l'imposteur qui a usurpé votre nom, et qui tâche d'effacer l'éclat de vos prouesses, comme le prouve ce livre que je remets entre vos mains.
Don Quichotte prit le livre, et après l'avoir quelque temps feuilleté en silence, il le rendit. Dans le peu que je viens de lire, dit-il, je trouve trois choses fort blâmables: la première, ce sont quelques passages de la préface; la seconde, c'est que le dialecte est aragonais, car l'auteur supprime souvent les articles; et enfin la troisième, qui prouve son ignorance, c'est qu'il se fourvoie sur un point capital de l'histoire en disant que la femme de Sancho Panza, mon écuyer, s'appelle Marie Guttierez, tandis qu'elle s'appelle Thérèse Panza. Celui qui fait une erreur de cette importance doit être inexact dans tout le reste.
Par ma foi, s'écria Sancho, voilà qui est beau pour un historien, et il est joliment au courant de nos affaires, puisqu'il appelle Thérèse Panza, ma femme, Marie Guttierez: seigneur, reprenez ce livre, je vous prie, voyez un peu s'il y est parlé de moi, et si l'on n'a point aussi changé mon nom.
A ce que je vois, mon ami, repartit don Geronimo, vous êtes Sancho Panza, l'écuyer du seigneur don Quichotte?
Oui, seigneur, c'est moi, et je serais très-fâché que ce fût un autre.
En vérité, dit le cavalier, l'auteur ne vous traite guère comme vous me paraissez le mériter: il vous fait glouton et niais, et nullement plaisant, bien différent en cela du Sancho de la première partie de l'histoire de votre maître.
Dieu lui pardonne, repartit Sancho, mieux eût valu qu'il m'oubliât tout à fait; quand on ne sait pas jouer de la flûte, on ne devrait pas s'en servir, et saint Pierre n'est bien qu'à Rome.
Les deux cavaliers invitèrent notre héros à passer dans leur chambre et à partager leur repas, disant qu'ils savaient que dans cette hôtellerie il n'y avait rien qui fût digne de lui. Don Quichotte qui était la courtoisie même, ne se fit pas prier davantage, et alla souper avec eux. Resté en pleine possession du ragoût, Sancho prit le haut bout de la table, l'hôtelier s'assit à ses côtés, et ils mangèrent avec appétit leurs pieds de boeuf, buvant et riant comme s'ils eussent fait la plus grande chère du monde.
Pendant le repas, don Juan demanda à notre héros quelles nouvelles il avait de madame Dulcinée du Toboso; si elle était mariée, si elle était accouchée ou enceinte, ou si, restée chaste et fidèle, elle pensait à couronner la constance du seigneur don Quichotte.
Dulcinée est aussi pure, aussi intacte qu'au sortir du ventre de sa mère, répondit notre chevalier; mon coeur est plus fidèle que jamais, notre correspondance est toujours nulle, et sa beauté changée en la laideur d'une grossière paysanne. Puis il leur conta l'enchantement de sa maîtresse, ses aventures personnelles dans la caverne de Montesinos, et la recette que lui avait enseignée Merlin pour désenchanter sa dame; recette qui était la flagellation de Sancho.
Les deux voyageurs furent ravis d'entendre de la bouche de don Quichotte le récit de ses étranges aventures. Étonnés de tant d'extravagances et de la manière dont il les racontait, tantôt ils le prenaient pour un fou, tantôt pour un homme de bon sens, et en définitive ils ne savaient que penser.
Ayant achevé de souper, Sancho laissa l'hôtelier bien repu, et passa dans la chambre des cavaliers: Qu'on me pende, seigneurs, dit-il en entrant, si l'auteur de ce livre a envie que nous restions longtemps bons amis; je voudrais bien, puisqu'il m'appelle glouton, comme vous le dites, qu'il se dispensât de m'appeler ivrogne.
En effet, c'est ainsi qu'il vous qualifie, répondit don Geronimo; je ne me rappelle point le passage, mais je soutiens qu'il a mille fois tort: la physionomie seule du seigneur Sancho, ici présent, fait assez voir que celui qui en parle de la sorte est un imposteur.
Vos Grâces peuvent m'en croire, reprit Sancho; le Sancho et le don Quichotte de cette histoire doivent être d'autres gens que ceux de l'histoire de Cid Hamet, qui fait mon maître sage, vaillant et amoureux, et moi, simple et plaisant, mais non ivrogne et glouton.
Je n'en doute pas, répondit don Juan, et il aurait fallu faire défense à tout autre qu'à Cid Hamet de se mêler d'écrire les prouesses du grand don Quichotte, de même qu'Alexandre défendit à tout autre peintre qu'Apelle de faire son portrait.
Fasse mon portrait qui voudra, dit don Quichotte; mais qu'on y prenne garde, il y a un terme à la patience.
Hé! répliqua don Juan, quelle injure ferait-on au seigneur don Quichotte dont il ne puisse aisément tirer vengeance? à moins qu'il ne préférât la parer avec le bouclier de cette patience qui, on le sait, n'est pas la moindre des vertus qu'il possède?
Une partie de la nuit se passa en de semblables entretiens, et toutes les instances de don Juan pour engager notre héros à s'assurer si le livre ne contenait pas d'autres impertinences, furent inutiles, don Quichotte disant qu'il tenait l'ouvrage pour lu et relu, qu'il le déclarait en tout et partout impertinent et menteur; que de plus si l'auteur venait à savoir qu'il lui fût tombé entre les mains, il ne voulait pas donner à un pareil imposteur le plaisir de croire qu'il se fût arrêté à le lire, parce que si un honnête homme doit détourner sa pensée des objets ridicules ou obscènes, à plus forte raison doit-il en détourner les yeux.
Don Juan ayant demandé à notre héros quels étaient ses projets et le but de son voyage, il répondit qu'il se rendait à Saragosse, afin d'assister aux joutes qui avaient lieu tous les ans. Mais lorsque don Juan lui eut appris que dans l'ouvrage il était question d'une course de bagues où l'auteur faisait figurer don Quichotte, récit dénué d'invention, pauvre de style, plus pauvre encore en descriptions de livrées, mais fort riche en niaiseries, en ce cas, repartit notre chevalier, il en aura le démenti, je ne mettrai pas le pied à Saragosse; et alors tout le monde reconnaîtra, je l'espère, que je ne suis pas le don Quichotte dont il parle.
Ce sera fort bien fait, dit don Geronimo: d'ailleurs il y a d'autres joutes à Barcelone où Votre Seigneurie pourra signaler sa valeur.
Tel est mon dessein, repartit don Quichotte. Mais il est temps que Vos Grâces me permettent de leur souhaiter le bonsoir et d'aller prendre quelque repos. Qu'elles me comptent désormais au nombre de leurs meilleurs amis et de leurs plus fidèles serviteurs.
Et moi aussi, ajouta Sancho; peut-être leur serai-je bon à quelque chose.
Le maître et le valet se retirèrent dans leur chambre, laissant nos cavaliers émerveillés de ce mélange de sagesse et de folie, et bien convaincus que c'étaient là le véritable don Quichotte et le vrai Sancho, et non ceux qu'avait dépeints l'auteur aragonais. Don Quichotte se leva de grand matin, et, frappant à la cloison, il dit adieu à ses hôtes de la veille; puis Sancho paya magnifiquement l'hôtelier, tout en lui conseillant de moins vanter à l'avenir son auberge, et de la tenir un peu mieux approvisionnée.
CHAPITRE LX
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE EN ALLANT A BARCELONE.
La matinée était fraîche et promettait une belle journée, quand don Quichotte partit de l'hôtellerie après s'être informé de la route la plus courte pour se rendre à Barcelone, résolu qu'il était, en n'allant pas à Saragosse, de faire mentir l'auteur aragonais qui le traitait si mal dans son histoire. Il chemina six jours entiers, sans qu'il lui arrivât rien qui mérite d'être rapporté.
Le septième jour, vers le soir, s'étant écarté du chemin, la nuit le surprit dans un épais bouquet de chênes et de liéges. Maître et valet mirent pied à terre, et Sancho, qui avait fait ses quatre repas, ne tarda pas à franchir la porte du sommeil. Don Quichotte, au contraire, que ses pensées tenaient constamment éveillé, ne put fermer les yeux: porté par son imagination en cent lieux divers, tantôt il se croyait dans la caverne de Montesinos, tantôt il voyait Dulcinée transformée en paysanne, cabrioler et sauter sur son âne; tantôt résonnaient à ses oreilles les paroles du sage Merlin, qui venait lui révéler l'infaillible moyen de désenchanter la pauvre dame. A ce souvenir il se désespérait en voyant la lenteur et le peu de charité de Sancho, qui, de son propre aveu, s'était donné cinq coups de fouet seulement, nombre bien minime en comparaison de ceux qu'il lui restait à s'appliquer. Notre amoureux chevalier en conçut un tel dépit, qu'il voulut y mettre ordre sur-le-champ. Si Alexandre le Grand, se disait-il, trancha le noeud gordien, en soutenant qu'autant vaut couper que délier, et n'en devint pas moins le maître de l'Asie, pourquoi donc ne viendrais-je pas à bout de désenchanter Dulcinée en fouettant moi-même Sancho? Si la vertu du remède consiste en ce que Sancho reçoive les trois mille et tant de coups de fouet, qu'importe de quelle main ils lui soient appliqués? l'essentiel est qu'il les reçoive. Là-dessus, muni des rênes de Rossinante, il s'approche avec précaution de son écuyer, et se met en devoir de lui détacher l'aiguillette, mais à peine avait-il commencé, que Sancho s'éveillant en sursaut se mit à crier: Qui va là? qui est-ce qui détache mes chausses?
C'est moi, répondit don Quichotte, qui viens réparer ta négligence et remédier à mes peines: je viens te fouetter, et acquitter en partie la dette que tu as contractée. Dulcinée périt, malheureux! et pendant que je me consume dans le désespoir, tu vis sans te soucier de rien. Défais tes chausses de bonne volonté, car mon intention est de t'appliquer dans cette solitude au moins deux mille coups de fouet.
Non pas, non pas, dit Sancho; laissez-moi, ou je vais pousser de tels cris, que les sourds nous entendront: les coups de fouet auxquels je me suis engagé, doivent être volontaires; et pour l'heure, je n'ai nulle envie d'être fouetté. Qu'il vous suffise de la parole que je vous donne de me fustiger aussitôt que la fantaisie m'en prendra, mais encore faut-il la laisser venir.
Je ne puis m'en fier à toi, mon ami, répondit don Quichotte, car tu es dur de coeur, et, quoique vilain, tendre de chair.
En parlant ainsi, il s'efforçait de lui dénouer l'aiguillette; mais Sancho, se dressant sur ses pieds, sauta sur notre héros, lui donna un croc en jambe, l'étendit par terre tout de son long, puis il lui mit le genou sur la poitrine et lui saisit les deux mains de façon qu'il ne pouvait remuer.
Comment! traître, s'écria don Quichotte, tu te révoltes contre ton maître, contre ton seigneur naturel! tu t'attaques à celui qui te donne du pain!
Je ne trahis point mon roi, répondit Sancho, je ne fais que me secourir moi-même, qui suis mon propre maître et mon véritable seigneur; que Votre Grâce me promette de me laisser tranquille et de ne point parler de me fouetter pour le moment, aussitôt je vous lâche; sinon, tu mourras ici, traître, ennemi de dona Sancha[123].
[123] Aqui moriras, traydor Enemigo de dona Sancha. (Ancien romancero.)
Notre héros lui promit ce qu'il exigeait, jurant par la vie de Dulcinée qu'il ne toucherait pas un poil de son pourpoint, et que désormais il s'en remettait à sa bonne volonté.
Sancho, s'étant relevé, alla chercher pour dormir un endroit plus éloigné. Comme il s'appuyait contre un arbre, il sentit quelque chose lui toucher la tête; il y porta les mains, et rencontra deux jambes d'hommes. Saisi de frayeur, il courut se réfugier sous un autre arbre, où il fit même rencontre. Alors il se mit à pousser de grands cris; don Quichotte accourut, et lui en demanda la cause.
Ces arbres sont pleins de pieds et de jambes d'hommes, répondit Sancho.
Don Quichotte toucha à tâtons, et devina sur-le-champ ce qu'il en était: Ne crains rien, lui dit-il; ces pieds et ces jambes appartiennent sans doute à des bandits qu'on a pendus à ces arbres. C'est le lieu où l'on a coutume d'en faire justice quand on les prend; on les attache par vingt et trente à la fois, et cela m'indique que nous ne sommes pas loin de Barcelone.
Le chevalier avait raison; car dès qu'il fut jour ils reconnurent que la plupart des arbres étaient chargés de cadavres. Déjà épouvantés par les morts, ce fut bien pis encore quand nos aventuriers virent tout à coup fondre sur eux une cinquantaine de bandits vivants, qui sortant d'entre les arbres leur crièrent en catalan de ne pas bouger jusqu'à la venue de leur capitaine. Se trouvant à pied, son cheval débridé, sa lance loin de lui, don Quichotte ne pouvait penser à se défendre. Il croisa les mains et baissa la tête, réservant son courage pour une meilleure occasion. Les bandits débarrassèrent le grison de tout ce qu'il portait, ne laissant rien ni dans le bissac ni dans la valise; et bien prit à Sancho d'avoir sur lui les écus d'or que lui avait donnés le majordome, ainsi que l'argent de son maître, qu'il portait dans une ceinture sous sa chemise, car ces honnêtes gens n'auraient pas manqué de le trouver, l'eût-il caché dans la moelle de ses os, si par bonheur leur capitaine n'était survenu.
C'était un homme robuste, d'environ trente-cinq ans, d'une taille haute, au teint brun, au regard sévère; il portait une cotte de mailles, à sa ceinture quatre de ces pistolets qu'en Catalogne on appelle pedrenales, et il montait un cheval de forte encolure. Voyant que ses écuyers (c'est le nom que se donnent entre eux les gens de cette profession) allaient dépouiller Sancho, il leur commanda de n'en rien faire: ainsi fut sauvée la ceinture. Étonné de voir une lance appuyée contre un arbre, une rondache par terre, et de plus un personnage armé de pied en cap, avec la mine la plus triste et la plus mélancolique qu'il soit possible d'imaginer, il s'approcha en lui disant: Rassurez-vous, bonhomme, vous n'êtes pas tombé entre les mains de quelque cruel Osiris, mais dans celles de Roque Guinart, qui jamais ne maltraite les gens dont il n'a pas à se plaindre.
Ma tristesse, répondit don Quichotte, ne provient pas de ce que je suis tombé en ton pouvoir, ô vaillant Roque, toi dont la renommée n'a point de bornes sur la terre, mais de ce que tes soldats m'ont surpris sans bride à mon cheval; car les règles de la chevalerie errante, dont je fais profession, me prescrivent d'être constamment en alerte et de me servir de sentinelle à moi-même. Apprends, ô grand Roque Guinart, que s'ils m'avaient trouvé en selle, la rondache au bras et la lance au poing, ils ne seraient pas venus à bout de moi si aisément, car je suis ce don Quichotte de la Manche qui a rempli l'univers du bruit de ses exploits.
Il n'en fallut pas davantage pour faire connaître à Roque Guinart quelle était la maladie de notre héros; il avait souvent entendu parler de lui, mais il avait peine à se persuader que semblable fantaisie fût parvenue à se loger dans une cervelle humaine. Ravi d'avoir rencontré don Quichotte, afin de pouvoir juger par lui-même si l'original ressemblait aux copies: Vaillant chevalier, lui dit-il, consolez-vous et n'interprétez point à mauvaise fortune l'état où vous vous trouvez; il se pourrait, au contraire, que votre sort fourvoyé retrouvât sa droite ligne. C'est souvent par des chemins étranges, en dehors de toute prévoyance humaine, que le ciel se plaît à relever les abattus et à enrichir les pauvres.
Don Quichotte s'apprêtait à lui rendre grâces quand ils entendirent derrière eux comme le bruit d'une troupe de gens à cheval: il n'y avait pourtant qu'un cavalier, mais il était monté sur un puissant coursier, et s'approchait à toute bride. En tournant la tête, ils aperçurent un jeune homme de fort bonne mine, d'environ vingt ans, vêtu d'une étoffe de damas vert ornée de dentelle d'or, le chapeau retroussé à la wallonne, les bottes étroites et luisantes, l'épée, le poignard et les éperons dorés; il tenait un mousquet à la main et avait deux pistolets à sa ceinture.
O vaillant Roque! je te cherchais, pour trouver auprès de toi sinon le remède, du moins quelque soulagement à mon malheur, dit le cavalier en les abordant; et pour ne pas te tenir davantage en suspens, car je vois que tu ne me reconnais pas, sache que je suis Claudia Geronima, fille de Simon Forte, ton meilleur ami et l'ennemi juré de Clauquel Torellas, qui est dans le parti de tes ennemis. Ce Torellas a un fils nommé don Vincent. Don Vincent me vit et devint amoureux de moi; je l'écoutai favorablement à l'insu de mon père; enfin il me promit de m'épouser, me donna sa parole, et reçut la mienne. Eh bien, j'ai appris hier qu'oubliant sa promesse, l'ingrat allait en épouser une autre. Cette nouvelle a produit sur moi l'effet que tu peux imaginer, aussi, profitant de l'absence de mon père, je me suis mise à la recherche du perfide en l'équipage où tu me vois. Je l'ai rejoint à une lieue d'ici; et sans perdre de temps à lui faire des reproches, ni à recevoir ses excuses, je lui ai tiré un coup de carabine et deux coups de pistolet, lavant ainsi mon affront dans son sang. Il est resté sur la place, entre les mains de ses gens, qui n'ont osé ni pu prendre sa défense. Je viens te prier de me faire passer en France, où j'ai des parents, et de protéger mon père contre la vengeance de la famille et des amis de don Vincent.
Surpris de la bonne mine de la belle Claudia, aussi bien que de sa résolution, Roque lui promit de l'accompagner partout où elle voudrait. Mais avant tout, ajouta-t-il, allons voir si votre ennemi est mort; nous aviserons ensuite à ce qu'il faudra faire.
Notre héros, qui avait écouté attentivement la belle Claudia et la réponse de Roque Guinart: Que personne, dit-il, ne se mette en peine de défendre cette dame; je la prends sous ma protection; qu'on me donne mon cheval et mes armes, et qu'on m'attende ici: j'irai chercher ce chevalier, et, mort ou vif, je saurai bien le forcer à ne pas devenir parjure.
Oh! cela est certain, s'écria Sancho, car mon maître a la main heureuse en fait de mariages: il y a peu de jours, il fit tenir à un certain drôle la parole qu'il avait de même donnée à une demoiselle; et si les enchanteurs qui le poursuivent n'avaient transformé cet homme en laquais, à cette heure la pauvre fille serait pourvue.
Plus occupé de la belle Claudia que des discours du maître et du valet, Roque fit rendre à Sancho tout ce que lui avaient pris ses compagnons; et après leur avoir ordonné de l'attendre, il s'éloigna avec elle au grand galop. Arrivés à l'endroit où Claudia avait rencontré son amant, ils n'y trouvèrent que des taches de sang fraîchement répandu; mais en promenant la vue de toutes parts, ils aperçurent un groupe d'hommes au sommet d'une colline. Jugeant que ce devait être le blessé que ses gens emportaient, ils piquèrent de ce côté et ne tardèrent pas à les rejoindre. En effet, ils trouvèrent entre leurs bras don Vincent, qui, d'une voix éteinte, les priait de le laisser mourir sur la place; le sang qu'il perdait et la douleur causée par ses blessures ne lui permettant pas d'aller plus loin.
Roque et Claudia sautèrent à bas de leurs chevaux, et celle-ci, le coeur partagé entre l'amour et la vengeance, s'approcha de son amant: Si tu ne m'avais pas trahie, don Vincent, dit-elle en lui prenant la main, tu ne serais pas en cette cruelle extrémité.
Le malheureux ouvrit les yeux, et reconnaissant les traits de la jeune fille: Belle et abusée Claudia, répondit-il, je vois que c'est toi qui m'as donné la mort; mais ni mes actions ni mes sentiments ne méritaient ce cruel châtiment.
Grand Dieu! repartit Claudia, tu ne devais donc pas, ce matin même, épouser Léonore, la fille du riche Ballastro?
Non, certainement! répondit don Vincent; c'est ma mauvaise fortune qui t'a porté cette fausse nouvelle, afin qu'elle me coûtât la vie. Mais puisque je la quitte entre tes bras, je ne meurs pas sans consolation, et je me trouve trop heureux de pouvoir encore te donner des marques sincères de mon amour et de ma constance. Serre ma main, chère Claudia, et reçois-moi pour époux: la seule joie que je puisse avoir en mourant, c'est de te donner satisfaction de l'injure que tu croyais avoir reçue de moi.
Pénétrée d'une vive douleur, Claudia tomba évanouie sur le corps de son amant, qui rendit le dernier soupir. Les gens de don Vincent coururent chercher de l'eau pour la jeter au visage de leur maître, mais ce fut inutilement.
Lorsque, revenue à elle, Claudia s'aperçut que don Vincent avait cessé de vivre, elle remplit l'air de ses cris, s'arracha les cheveux et se déchira le visage. Malheureuse, disait-elle, avec quelle facilité t'es-tu laissée emporter à cet horrible dessein! Ta jalousie a mis au tombeau celui qui ne vivait que pour toi; eh bien, meurs à ton tour, meurs de douleur, puisque tu survis à un époux si fidèle! Meurs de honte et de désespoir, car après ton crime, te voilà devenue l'objet de la vengeance de Dieu et des hommes! Hélas! cher amant, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour de ce corps inanimé, faut-il que je te perde, faut-il que nous ne soyons réunis que pour être séparés à jamais!
Il y avait dans ces plaintes une douleur si déchirante et si vraie, que, pour la première fois peut-être, Roque lui-même se sentit attendri; les domestiques fondaient en larmes, et les lieux d'alentour semblaient devenus un champ de tristesse et de deuil.
Roque commanda aux gens de don Vincent de porter le corps de leur maître à la maison de son père, qui était située non loin de là. En les regardant s'éloigner, Claudia exprima le désir de se retirer dans un monastère dont l'abbesse était sa tante. Là, dit-elle, je finirai mes jours dans la compagnie d'un époux préférable à tout autre, et qui ne m'abandonnera jamais. Roque approuva sa résolution, et proposa de l'accompagner, l'assurant qu'il défendrait sa famille contre celle de don Vincent, et même contre le monde entier; Claudia le remercia de ses offres, et prit congé de lui en pleurant.
Étant venu rejoindre ses hommes, Roque trouva au milieu d'eux don Quichotte à cheval. Notre héros, par un sage discours, tâchait de leur faire quitter un genre de vie qui présente tant de danger pour l'âme et pour le corps; mais comme la plupart étaient des Gascons, gens grossiers et farouches, ils goûtaient médiocrement le prédicateur et le sermon. Le chef demanda à Sancho si on lui avait rendu tout ce qui lui appartenait; Sancho répondit que oui, hormis trois mouchoirs de tête qui valaient trois bonnes villes.
Eh! l'ami, que dis-tu là? reprit un des bandits, c'est moi qui les ai, et ils ne valent pas trois réaux.
Cela est vrai, repartit don Quichotte; mais mon écuyer les estime beaucoup à cause de la personne qui les lui a donnés.
Roque les fit rendre sur-le-champ; il fit ensuite ranger sa troupe et apporter devant lui les pierreries, l'argent, enfin le butin fait depuis le dernier partage; et après en avoir examiné la valeur, supputé en argent ce qui ne pouvait être divisé, il répartit le tout avec tant d'équité que chacun se montra satisfait. Seigneur, dit-il ensuite à don Quichotte, si avec ces gens-là on n'observait pas une exacte justice, il n'y aurait pas moyen d'être obéi.
Par ma foi, il faut que la justice soit une bonne chose, puisqu'elle se pratique même parmi des voleurs! répliqua Sancho.
A ces paroles, un des bandits qui les avait entendues le coucha en joue avec son arquebuse, et il lui aurait cassé la tête, si Roque n'eût crié à cet homme de s'arrêter. Sancho frissonna de tout son corps et éprouva un tel saisissement, qu'il se promit bien de ne plus ouvrir la bouche au milieu de gens qui entendaient si peu raillerie.
Sur ces entrefaites, un des écuyers postés sur le grand chemin accourut dire au capitaine: Seigneur, j'aperçois non loin d'ici une troupe de voyageurs qui se dirigent vers Barcelone.
Sont-ils de ceux qui nous cherchent ou de ceux que nous cherchons? demanda Roque.
De ceux que nous cherchons, répondit l'écuyer.
En ce cas, à cheval, enfants! cria le capitaine, et qu'on les amène ici sans qu'il en manque un seul.
Les bandits obéirent. Pendant ce temps, Roque, don Quichotte et Sancho se trouvant seuls, le premier dit à notre héros: Seigneur, ce genre de vie vous paraît étrange, et je ne m'en étonne pas, car ce sont tous les jours aventures nouvelles, nouveaux événements, et tous également périlleux. Il n'y a pas, je dois l'avouer, une vie plus inquiète, plus agitée que la nôtre. Malheureusement, je m'y trouve engagé par des sentiments de vengeance dont je n'ai pu triompher, car je suis par nature d'une humeur douce et compatissante; le besoin de me venger a si bien imposé silence à mes honnêtes inclinations, qu'il me retient dans ce périlleux métier en dépit de moi-même; et comme toujours l'abîme attire un autre abîme, comme les vengeances sont toutes enchaînées, non-seulement je poursuis les miennes, mais encore je me charge de poursuivre celles des autres. Malgré tout, j'espère de la miséricorde de Dieu, plein de pitié pour la faiblesse humaine, qu'il me tirera de cet affreux labyrinthe dont je n'ai pas la force de me tirer moi-même.
En entendant un tel discours, don Quichotte se demandait comment parmi des voleurs et des assassins il pouvait se trouver un homme qui montrât des sentiments si sensés et si édifiants. Seigneur Roque, lui dit-il, pour le malade, le commencement de la santé c'est de connaître son mal et de se montrer disposé à prendre les remèdes que prescrit le médecin. Votre Grâce est malade, elle connaît son mal; Eh bien, ayez recours à Dieu, c'est un médecin infaillible: il vous donnera les remèdes dont vous avez besoin, remèdes qui agissent d'autant plus sûrement qu'ils rencontrent une bonne nature et une heureuse disposition. Un pécheur éclairé est bien plus près de s'amender qu'un sot, car discernant entre le bien et le mal, il rougit de ses propres vices; tandis que le sot, aveuglé par son ignorance, n'écoute que son instinct et s'abandonne à ses passions dont il ne connaît pas le danger. Courage, donc, seigneur Roque, courage, et puisque vous avez de l'esprit et du bon sens, servez-vous de ces lumières, et ne désespérez pas de l'entière guérison de votre âme. Mais si Votre Grâce veut abréger le chemin et entrer dans celui de son salut, venez avec moi; je vous apprendrai la profession de chevalier errant. A la vérité, c'est une source inépuisable de travaux et de fâcheuses aventures, mais en les offrant à Dieu comme expiation de vos fautes, vous vous ouvrirez les portes du ciel.
Roque sourit du conseil de notre héros, et pour changer d'entretien il lui raconta la triste fin de l'aventure de Claudia, dont Sancho se trouva très-contristé, car il avait trouvé fort de son goût la pétulance et la beauté de la jeune personne.
En cet instant les bandits arrivèrent avec leurs prisonniers, c'est-à-dire avec deux cavaliers assez bien montés, deux pèlerins à pied, puis un carrosse dans lequel il y avait des dames accompagnées de sept ou huit valets tant à pied qu'à cheval. Ces hommes farouches les environnèrent en silence, attendant que leur chef prît la parole. Roque demanda aux cavaliers qui ils étaient et où ils allaient.
Seigneurs, répondit l'un d'eux, nous sommes capitaines d'infanterie; nos compagnies sont à Naples, et nous allons nous embarquer à Barcelone, d'où quatre galères ont reçu l'ordre de passer en Sicile. Nous possédons environ deux ou trois cents écus, avec lesquels nous nous croyons assez riches, car, vous le savez, le métier ne permet guère de thésauriser.
Et vous? demanda Roque aux pèlerins.
Monseigneur, répondirent-ils, nous allons à Rome; et à nous deux nous n'avons qu'une soixantaine de réaux.
Roque demanda ensuite quels étaient les gens du carrosse; un des hommes à cheval répondit: Ma maîtresse est la señora Guyamor de Quinonez, femme du régent de l'intendance de Naples, elle est avec sa fille, une femme de chambre et une duègne; nous sommes trois valets à cheval et trois valets à pied qui les accompagnons, et leur argent monte à six cents écus.
De façon, dit Roque, que nous avons ici neuf cents écus et soixante réaux. Moi, j'ai soixante soldats; voyez, seigneurs, ce qui peut revenir à chacun d'eux, car je ne sais guère calculer.
A ces mots, les bandits s'écrièrent: Vive le grand Roque Guinart, en dépit de ceux qui ont juré sa perte!
Les capitaines, la tête baissée, faisaient bien voir à leur contenance qu'ils regrettaient leur argent; la régente et sa suite n'étaient guère plus gaies, et les pauvres pèlerins ne montraient nul envie de rire.
Roque les tint un moment en suspens, mais ne voulant pas prolonger leur anxiété: Seigneurs capitaines, leur dit-il en se tournant vers eux, prêtez-moi, je vous prie, soixante écus; madame la régente m'en donnera quatre-vingts: pour contenter mes soldats, car le prêtre vit de ce qu'il chante. Cela fait, vous pourrez continuer votre route, munis d'un sauf-conduit de ma main, afin que ceux de mes hommes qui parcourent les environs ne vous fassent aucune insulte; car je ne veux pas qu'on maltraite les gens de guerre ni les femmes, et surtout les dames de qualité.
Les capitaines se confondirent en remercîments sur la courtoisie et la libéralité de Roque, car, à leurs yeux, c'en était une de leur laisser leur propre argent; la señora voulait descendre de son carrosse pour embrasser ses genoux, mais il s'y opposa, lui demandant pardon de la violence que son méchant état le forçait à lui faire.
La régente et les capitaines avaient donné ce qu'on leur demandait, et voyant qu'on ne parlait point de diminuer leur contribution, les pauvres pèlerins s'apprêtaient à remettre tout leur argent; mais Roque leur fit signe d'attendre: De ces cent quarante écus, dit-il à ses gens, il vous en revient deux à chacun; des vingt formant l'excédant, donnez-en dix à ces pèlerins, et les autres à ce bon écuyer, afin qu'il ait sujet de se réjouir de cette aventure. Puis se faisant apporter de l'encre et du papier, il écrivit un sauf-conduit par lequel il était enjoint à ses lieutenants de laisser passer librement toute la caravane, qui s'éloigna exaltant la façon d'agir du grand Roque, sa courtoisie, sa bonne mine, et le traitant plutôt de galant homme que de corsaire.
Un des bandits qui ne partageait pas l'humeur généreuse de son chef, ne put s'empêcher de donner son avis: Parbleu, dit-il dans son jargon mi-gascon, mi-catalan, notre capitaine serait meilleur moine que chef de bons garçons; mais à l'avenir s'il a de pareils accès de libéralité, qu'il les satisfasse avec son argent et non avec le nôtre. Le malheureux ne parla pas si bas qu'il ne fût entendu de Roque, qui tirant son épée lui fendit presque la tête, en disant: C'est ainsi que je châtie les insolents et les téméraires. Aucun n'osa souffler mot, tant le chef savait se faire craindre et obéir.
Roque se retira à l'écart et écrivit à un de ses amis de Barcelone, pour lui donner avis qu'il avait fait rencontre du fameux don Quichotte de la Manche, cet illustre chevalier errant dont on parlait par toute l'Espagne, l'assurant que c'était l'homme le plus divertissant qu'on pût trouver; il ajouta que sous quatre jours, à la fête de Saint-Jean, il l'amènerait lui-même à Barcelone, sur la grande place, armé de pied en cap et montant le superbe Rossinante, suivi de l'écuyer Sancho sur son âne. Il le priait d'en donner avis aux Niaros, ses amis, à qui il voulait procurer ce plaisir; il eût bien désiré que leurs ennemis les Cadeils n'y eussent point part, mais il en reconnaissait l'impossibilité, les extravagances du maître et les bouffonneries du valet étant trop éclatantes pour ne pas attirer tout le monde.
La lettre, portée par un des bandits déguisé en paysan, fut remise à son adresse.
CHAPITRE LXI
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE A SON ENTRÉE DANS BARCELONE, AVEC D'AUTRES CHOSES QUI SEMBLENT PLUS VRAIES QUE RAISONNABLES.
Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec les bandits, et fût-il resté trois siècles, il aurait toujours trouvé de quoi s'étonner. C'était sans cesse nouvelle aventure: on s'éveillait ici, on mangeait là-bas; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, et l'on s'arrêtait de même. En alerte continuelle, ces hommes dormaient à cheval, interrompaient à toute heure leur sommeil pour changer d'asile; leur temps se passait à poser des sentinelles, à écouter le cri d'alarme, à souffler des mèches d'arquebuse, quoiqu'ils eussent peu de ces armes, presque tous portant des mousquets à pierre. Roque passait la nuit loin des siens; car le vice-roi de Barcelone ayant mis sa tête à prix, il craignait d'être livré par eux à la justice: existence assurément fort triste et fort misérable.
Enfin, par des chemins détournés et des sentiers couverts, Roque, don Quichotte et Sancho se dirigèrent vers Barcelone. Ils arrivèrent sur la plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit. Après avoir donné à Sancho les dix écus qu'il lui avait promis, le capitaine l'embrassa ainsi que son maître, puis on se sépara, échangeant mille offres de services.
Don Quichotte attendit en selle la venue du jour, et il ne tarda pas à voir paraître la face pâle de la blanche aurore, qui s'avançant en silence sur les balcons de l'orient, venait humecter les plantes et les fleurs. Presque au même instant, le son d'une agréable musique se fit entendre: c'étaient des hautbois, des fifres et des tambours auxquels succédaient des cris joyeux qui paraissaient venir de la ville. L'aurore fit bientôt place au soleil, dont le visage plus large qu'une rondache s'élevait sur l'horizon. Don Quichotte et Sancho, jetant les yeux de toutes parts, aperçurent pour la première fois la mer, qui leur parut spacieuse, immense et beaucoup plus étendue que les lagunes de Ruidera, situées dans leur province. Ils virent aussi des galères amarrées à la plage, lesquelles, abattant leurs voiles, se montrèrent couvertes de mille banderoles qui tantôt flottaient au vent, tantôt balayaient la surface des eaux, pendant qu'échappé de leurs flancs le bruit des clairons et des trompettes faisait retentir les lieux d'alentour d'une harmonie suave et belliqueuse. Bientôt ces galères commencèrent à s'ébranler, simulant une escarmouche navale, tandis qu'un nombre infini de cavaliers, sortant de la ville avec de brillantes livrées, maniaient adroitement leurs chevaux, et suivaient les mouvements de la flotte, dont l'artillerie faisait un bruit épouvantable, la mer était calme, le jour pur et serein, quoique voilé de temps en temps par la fumée du canon. Tout semblait d'accord pour enivrer de joie la population entière. Quant à Sancho, il ne parvenait pas à comprendre comment ces énormes masses qui se mouvaient sur l'eau pouvaient avoir tant de pieds.
Bientôt une troupe de cavaliers, portant de magnifiques livrées, accourt avec des cris de joie vers don Quichotte, qui était resté tout stupéfait d'un si beau spectacle; et l'un d'entre eux, celui que Roque avait fait prévenir, dit à haute voix:
Qu'il soit le bienvenu, le miroir, le fanal, l'étoile polaire de la chevalerie errante; qu'il soit le bienvenu, le grand, le valeureux don Quichotte, le vrai chevalier de la Manche, dont la fleur des historiens, cid Hamet Ben-Engeli, nous a raconté les exploits, et non pas le controuvé, le faux historien, dont on vient de publier le livre mensonger.
Don Quichotte n'eut pas le temps de répondre, parce que les cavaliers et les gens de leur suite faisant caracoler leurs chevaux, l'entourèrent aussitôt en décrivant mille cercles autour de lui: Ces seigneurs, dit-il à Sancho, nous ont sans doute reconnus; je parierais qu'ils ont lu notre histoire, et même celle que l'Aragonais a publiée récemment.
Le cavalier qui avait parlé à don Quichotte s'approcha de nouveau, et lui dit: Que Votre Grâce, seigneur, veuille bien venir avec nous: tous nous sommes ses serviteurs et les amis de Roque Guinart.
Si les courtoisies engendrent les courtoisies, répondit don Quichotte, la vôtre, seigneur chevalier, doit être fille ou proche parente de celle du grand Roque. Conduisez-moi où il vous plaira, je vous suivrai avec plaisir, surtout si vous me faites l'honneur d'accepter mes services.
Le cavalier répondit avec non moins de civilité; puis, lui et ses amis ayant placé notre héros au milieu d'eux, on prit le chemin de Barcelone, au son des fifres et des tambours. Mais, à l'entrée de la ville, deux petits drôles, plus malins que la malice elle-même, s'avisèrent d'un méchant tour: se faufilant au milieu de la foule, ils s'approchèrent de nos aventuriers, et levant la queue, l'un à Rossinante, l'autre au grison, ils leur plantèrent à chacun dans cet endroit un paquet de chardons. Les pauvres bêtes ne sentirent pas plus tôt ces éperons d'un nouveau genre, qu'elles se mirent à serrer la queue; ce qui, augmentant leur souffrance, les poussa à ruer de telle sorte qu'elles jetèrent leurs cavaliers dans la poussière. Honteux et mortifié, don Quichotte se hâta d'enlever le panache à Rossinante, et Sancho en fit autant à son âne. Leurs nouveaux amis s'apprêtaient à châtier cette insolente canaille, mais il leur fallut y renoncer, car les deux espiègles s'étaient perdus dans la foule. Bref, don Quichotte et Sancho remontèrent sur leurs bêtes, et toujours suivis de la musique et accompagnés des mêmes cris de joie, ils gagnèrent la maison de leur hôte, une des plus belles de Barcelone. Suivons-y notre chevalier, ainsi le veut cid Hamet Ben-Engeli.
CHAPITRE LXII
AVENTURE DE LA TÊTE ENCHANTÉE, AINSI QUE D'AUTRES ENFANTILLAGES QU'ON NE PEUT S'EMPÊCHER DE RACONTER.
L'hôte de don Quichotte s'appelait don Antonio Moreno; c'était un gentilhomme riche et plein d'esprit, qui aimait à se divertir avec décence et bon goût. Quand il vit notre héros en sa maison, il songea à lui faire faire quelques bonnes folies, sans lui causer de déplaisir, car la plaisanterie a des bornes, et un passe-temps ne saurait être agréable, s'il a lieu aux dépens d'autrui. La première chose dont il s'avisa, ce fut, quand on eut désarmé le chevalier, de le conduire, couvert seulement de cet étroit pourpoint déjà décrit tant de fois, à un balcon donnant sur une des principales rues de la ville, où on l'exposa à la vue des passants comme une bête curieuse. Les cavaliers aux livrées firent de nouvelles passes sous ses yeux, de même que si c'eût été pour lui seul, et non à cause de la fête, qu'ils se fussent mis en frais. Sancho était tout radieux, s'imaginant avoir trouvé de nouvelles noces de Gamache, ou une maison semblable à celle de don Diego, ou bien un château comme celui du duc.
Plusieurs amis de don Antonio vinrent dîner avec lui; tous firent de grands honneurs à don Quichotte, et le traitèrent en véritable chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorgé, qu'il ne se sentait pas d'aise. De son côté, Sancho lâcha tant de plaisantes reparties, que les gens de la maison et tous ceux qui étaient là n'avaient d'oreilles que pour lui et riaient à gorge déployée.
Seigneur écuyer, lui dit don Antonio, il nous a été conté que vous êtes extrêmement friand de blanc-manger et de petites andouilles; et que lorsque vous en avez de reste, vous les mettez dans votre poche pour le lendemain[124].
[124] Allusion au don Quichotte d'Avellaneda.
C'est une insigne fausseté, seigneur, répondit Sancho; je suis plus propre que goulu, et monseigneur don Quichotte, ici présent, pourra vous dire que nous nous contentions bien souvent, lui et moi, pendant des jours entiers, d'une poignée de noisettes, ou d'une demi-douzaine d'oignons. Il est vrai que si parfois on me donne la génisse, je cours lui mettre la corde au cou; c'est-à-dire que je mange ce qu'on me présente, et prends le temps comme il vient. Mais quiconque ose avancer que je suis un mangeur vorace et malpropre, peut se tenir pour dit qu'il se trompe du tout au tout, et je le lui apprendrais d'une autre façon, n'était le respect que je dois aux vénérables barbes ici présentes.
Oui, certes, dit don Quichotte, la modération et la propreté de Sancho quand il mange, mériteraient d'être écrites et gravées sur le bronze pour servir d'exemple aux races futures: tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est lorsqu'il a faim d'être un peu glouton; alors il mâche des deux côtés à la fois, et un morceau n'attend pas l'autre. Mais pour ce qui est de la propreté, on ne le trouvera jamais en défaut, et il l'a prouvé du reste pendant qu'il était gouverneur, car il mangeait avec tant de délicatesse, qu'il prenait les grains de raisin avec sa fourchette.
Comment! s'écria don Antonio, le seigneur Sancho a été gouverneur?
Oui, seigneur, répondit Sancho, j'ai été gouverneur, et d'une île qu'on appelle Barataria; je l'ai gouvernée pendant dix jours, à bouche que veux-tu; j'y ai perdu le repos, l'esprit et l'embonpoint, et j'y ai appris à mépriser tous les gouvernements du monde. J'ai quitté l'île en courant, et je suis tombé dans un grand trou, où je me suis cru mort, mais dont par miracle je suis sorti vivant.
Alors don Quichotte se mit à conter l'histoire du gouvernement de Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.
Le repas achevé, don Antonio prit notre héros par la main, et le conduisit dans une pièce où pour tout meuble se trouvait une table de jaspe, soutenue par un pied de même matière; sur cette table était un buste qui paraissait de bronze et représentait un empereur romain. Ils se promenèrent pendant quelque temps de long en large, firent le tour de la table, puis, don Antonio s'arrêtant dit à don Quichotte: Maintenant que je suis certain de n'être écouté par personne, je vais apprendre à Votre Grâce une des plus étonnantes aventures dont on ait jamais entendu parler, à condition toutefois que ce secret restera entre elle et moi.
Je le jure, seigneur, répondit notre héros: celui à qui vous parlez a des yeux et des oreilles, mais point de langue. Votre Grâce peut en toute assurance verser dans mon coeur ce qu'elle a dans le sien, et rester persuadée qu'elle l'a jeté dans les abîmes du silence.
Sur la foi de cette promesse, repartit don Antonio, je vais vous confier des choses qui vous raviront d'admiration, et je me soulagerai moi-même d'un fardeau qui me pèse, car je n'ai encore révélé à personne le secret que je vais vous dire. Cette tête que vous voyez, seigneur don Quichotte, ajouta-t-il en la lui faisant toucher avec la main, a été fabriquée par un des plus grands enchanteurs qui aient jamais existé. C'était, je crois, un Polonais, disciple du fameux Scot dont on raconte tant de merveilles. Je reçus chez moi cet enchanteur; et pour la somme de mille écus il me fabriqua cette tête, qui a la propriété de répondre à toutes les questions qu'on lui adresse. Après avoir tracé des cercles, observé les astres, écrit des caractères cabalistiques, épié les conjonctions voulues, l'auteur mit la dernière main à son ouvrage avec une perfection dont vous aurez la preuve demain, car le vendredi cette tête est muette, et il serait inutile de lui rien demander aujourd'hui. D'ici là, Votre Grâce peut songer aux questions qu'il vous conviendra de lui faire, et l'expérience vous prouvera si je dis vrai.
Étonné de ce qu'il entendait, don Quichotte avait peine à croire que cette tête fût douée d'une telle vertu; mais comme il devait bientôt savoir à quoi s'en tenir, il se contenta de faire de grands remercîments à son hôte pour lui avoir confié un secret de cette importance. Ils sortirent de la chambre, que don Antonio ferma à clef, et ils retournèrent dans le salon, où Sancho avait eu le temps de conter à la compagnie une partie des aventures de son maître.
Le soir venu, ils allèrent tous ensemble se promener par la ville, don Quichotte sans armes, mais couvert d'une houppelande de drap fauve, capable, à cette époque de l'année, de mettre en sueur l'hiver lui-même. Sancho resta au logis avec les valets, qui avaient ordre de l'entretenir et de l'amuser si bien qu'il ne pensât point à sortir. Notre héros ne montait pas Rossinante, mais un grand mulet de bât harnaché avec beaucoup de richesse et d'élégance; sans qu'il s'en doutât, on lui avait attaché au dos, et par-dessus la houppelande, un parchemin sur lequel était écrit en grosses lettres: Je suis don Quichotte de la Manche. Cet écriteau arrêtait tous les passants; et comme chacun répétait: Je suis don Quichotte de la Manche, le chevalier fut surpris que tant de gens prononçassent son nom comme s'ils le connaissaient:
Seigneur, dit-il à don Antonio qui marchait à côté de lui, la chevalerie errante a de bien grands avantages, puisqu'elle répand sur toute la terre le nom de ceux qui l'exercent. Entendez-vous comme on parle de moi; jusqu'aux petits enfants, tous me connaissent sans m'avoir jamais vu!
Quoi d'étonnant à cela, seigneur don Quichotte? répondit don Antonio. De même que le feu jette une lumière qui le trahit, de même la vertu a un éclat qui ne manque jamais de la faire reconnaître, surtout celle qui s'acquiert dans la profession des armes, car elle resplendit par-dessus toutes les autres.
Or, pendant que don Quichotte marchait ainsi, tout fier de lui-même, il arriva qu'à la vue de l'écriteau, un passant s'arrêta, et lui jeta ces mots à la face en bon castillan: Au diable soit don Quichotte de la Manche! comment peux-tu être encore de ce monde, après les coups de bâton que tu as reçus? Il faut, en vérité, que tu sois fou. Si encore tu l'étais seul, il n'y aurait pas grand dommage; mais ta folie est si contagieuse, qu'elle se communique à tous ceux qui t'approchent; ceux qui t'accompagnent en ce moment n'en sont-ils pas la preuve? Va, va, nigaud, retourne chez toi prendre soin de ton bien, de ta femme et de tes enfants, sans creuser davantage ta pauvre cervelle, qui n'est déjà que trop endommagée.
Mon ami, dit Antonio à cet homme, passez votre chemin sans vous mêler de donner des conseils à qui ne vous en demande pas: le seigneur don Quichotte est très-sain d'esprit, et nous qui l'accompagnons, nous ne sommes pas des imbéciles: la vertu a droit à nos hommages, en quelque lieu qu'elle se rencontre. Passez votre chemin, et mêlez-vous de vos affaires.
Par ma foi, seigneur, vous avez raison, répondit le Castillan; aussi bien, donner des conseils à ce pauvre fou, ce serait frapper du poing contre l'aiguillon. Mais il est vraiment dommage de voir le bon sens qu'il montre, dit-on, sur tant de matières, s'en aller en eau claire quand il s'agit de chevalerie. Que je meure à l'instant, moi et tous mes descendants, si je m'avise jamais de donner des conseils à personne, dût-on m'en prier à genoux.
Le Castillan disparut, et la promenade continua; mais une telle foule se pressait pour lire l'écriteau, que don Antonio fut obligé de l'enlever.
La nuit venue, on retourna chez don Antonio, où sa femme, personne aussi aimable que belle, avait invité plusieurs de ses amies pour faire honneur à leur hôte et s'amuser de ses étranges folies. Il vint donc quantité de dames; il y eut un souper magnifique, et sur les dix heures le bal commença. Parmi ces dames, il s'en trouvait surtout deux pleines d'esprit et d'humeur moqueuse, qui, pour divertir la compagnie, invitèrent don Quichotte à danser; et, chacune tour à tour s'emparant de lui dès que l'autre l'avait quitté, elles exténuèrent si bien le pauvre chevalier qu'il suait à grosses gouttes et ne pouvait presque plus se remuer. Qu'on se représente ce grand corps maigre, sec, efflanqué, au teint jaune, aux yeux creux, aux moustaches longues et tombantes, serré dans ses habits, fort maussade enfin et d'une légèreté plus que problématique, agacé par deux belles personnes qui lui lançaient à la dérobée des propos d'amour auxquels il ne répondait qu'avec dédain. A bout de patience: Arrière, démons! s'écria-t-il, arrière; laissez-moi en paix, importunes pensées. Tâchez, Mesdames, de maîtriser vos sentiments; la sans pareille Dulcinée du Toboso est l'unique souveraine de mon âme, et elle ne souffre point que d'autres en triomphent. Puis il se laissa tomber au beau milieu du salon, brisé et rompu d'un si violent exercice.
Don Antonio le fit emporter à bras dans sa chambre. Sancho, qui s'était empressé de le suivre: Peste, monseigneur, lui dit-il, comme vous vous êtes trémoussé! Pensiez-vous, par hasard, que tous les braves sont tenus d'être des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs d'entrechats? Par ma foi, mon cher maître, vous étiez dans une grande erreur, car tel aura moins de mal à tuer un géant qu'à faire une cabriole. Sauter en se donnant du talon dans le derrière, c'est mon fort, à moi; mais danser comme vous venez de le faire, je ne m'en pique point.
Chacun riait aux éclats des propos de notre écuyer, qui, ayant mis son maître au lit, eut grand soin de le bien couvrir, dans la crainte qu'il n'éprouvât quelque refroidissement.
Le lendemain, don Antonio jugea à propos de faire l'expérience de la tête enchantée. Suivi de don Quichotte, de Sancho, de deux de ses amis et des dames qui avaient fait danser notre chevalier, il se dirigea vers la chambre où elle se trouvait. Quand tout le monde fut entré, il ferma soigneusement la porte, énuméra à la compagnie les vertus de cette tête, disant que c'était la première fois qu'on en faisait l'épreuve et qu'il demandait le secret. Personne, à l'exception des deux gentilshommes, ne savait ce qui allait se passer.
Don Antonio s'approcha le premier, et demanda à voix basse, de manière pourtant à être entendu: Tête, par la vertu que tu renfermes, dis-moi ce que je pense en ce moment. Sans remuer les lèvres, mais d'une voix claire et distincte, la tête répondit vivement: «Je ne juge point des pensées.»
Chacun resta stupéfait, surtout les dames, car ni autour de la table ni dans la salle il ne se trouvait personne qui pût faire cette réponse, et on voyait bien qu'elle venait directement de la tête.
Combien sommes-nous ici? continua don Antonio?
«Toi et ta femme, répondit la tête, deux de ses amies et deux des tiens, ainsi qu'un fameux chevalier appelé don Quichotte de la Manche, et son écuyer, qui se nomme Sancho Panza.»
La surprise augmenta, et plus d'un assistant sentit ses cheveux se dresser.
Bien, dit don Antonio en se retirant; ceci fait voir que je n'ai point été trompé par celui qui t'a fabriquée, tête sage, tête parlante, tête merveilleuse et incomparable. Qu'un autre me remplace, ajouta-t-il, et t'adresse telle question qu'il voudra.
Comme les femmes sont d'ordinaire assez curieuses, une des dames s'approcha: Dis-moi, tête, demanda-t-elle, que faut-il que je fasse pour être très-belle?
«Sois très-honnête.»
Cela suffit, dit la dame en faisant place à sa compagne.
Savante tête, demanda celle-ci, je désirerais bien savoir si mon mari m'aime ou non?
«Remarque sa conduite envers toi, et tu le sauras.»
Je n'en veux pas davantage, dit la dame: en effet, la conduite des hommes nous donne la mesure de l'affection qu'ils nous portent.
Un des amis de don Antonio demanda: Qui suis-je?
«Tu le sais,» lui fut-il répondu.
Ce n'est pas là ce que je demande, repartit le cavalier; je veux savoir si tu me connais.
«Je te connais, tu es don Pedro Noriz.»
O tête admirable! c'en est assez pour me convaincre que tu n'ignores rien, ajouta le cavalier.
L'autre ami s'approcha et fit cette question: Quel est le plus vif désir de mon fils aîné?
«Je t'ai déjà dit que je ne juge point des pensées; cependant je puis ajouter: Ton fils ne souhaite que de t'enterrer.»
Je le savais déjà, repartit le gentilhomme, et je n'en doutais nullement.
La femme de don Antonio s'approcha comme les autres, et dit: En vérité, tête, je ne sais que te demander; je voudrais seulement savoir si je conserverai longtemps mon cher mari.
«Oui, car sa bonne santé et sa manière de vivre lui promettent de longs jours, que la plupart des hommes abrégent par la débauche et l'intempérance.»
A son tour, don Quichotte s'approcha: Dis-moi, tête, toi qui réponds si bien, est-ce une réalité ou un songe ce que j'ai vu dans la caverne de Montesinos? Sancho, mon écuyer, se donnera-t-il les coups de fouet auxquels il s'est engagé? et verrai-je enfin le désenchantement de Dulcinée?
«Quant à l'histoire de la caverne, il y a beaucoup à dire, l'aventure tient de la réalité et du songe; les coups de fouet de Sancho se feront un peu attendre, mais l'enchantement de Dulcinée finira.»
Cela me suffit, répliqua don Quichotte; que Dulcinée soit désenchantée, et mes voeux seront accomplis.
Le dernier qui interrogea la tête, ce fut Sancho. Il le fit en ces termes: Dis-moi, tête, aurai-je encore un gouvernement? quitterai-je le misérable métier d'écuyer errant, et reverrai-je enfin ma femme et mes enfants?
Il lui fut répondu: «Tu gouverneras en ta maison, si tu y retournes; tu pourras y revoir ta femme et tes enfants, s'ils y sont; et quand tu ne pourras plus servir, tu ne seras plus écuyer.»
Par ma foi, voilà qui est plaisant, repartit Sancho; il ne faut pas être sorcier pour deviner cela, je le savais de reste.
Et que veux-tu donc qu'on te dise, imbécile? repartit don Quichotte: n'est-ce pas assez que les réponses de la tête concordent avec les questions?
Cela suffit, puisque vous le voulez, répondit Sancho; mais je voudrais qu'elle se fût un peu mieux expliquée et qu'elle m'en apprît davantage.
Là s'arrêtèrent les questions et les réponses, mais non l'étonnement de la compagnie, car tous étaient en admiration, excepté les deux amis de don Antonio, qui savaient à quoi s'en tenir. Cid Hamet Ben-Engeli, pour ne pas laisser le lecteur en suspens, de crainte qu'il ne soupçonne de la magie dans une chose si surprenante, s'empresse de révéler le secret: Don Antonio, dit-il, afin de se divertir aux dépens des niais, fit faire cette tête à l'imitation d'une autre qu'il avait vue à Madrid. La table avec son pied, d'où sortaient quatre griffes d'aigle, était de bois peint en jaspe, la tête, semblable à un buste d'empereur romain et couleur de bronze, était creuse comme la table, sur laquelle on l'avait si bien enchâssée que tout paraissait d'une seule pièce. Le pied de la table était creux aussi et communiquait par deux tuyaux à la bouche et à l'oreille de la tête; ces tuyaux descendaient dans une chambre au-dessous, où se tenait cachée la personne qui faisait les réponses. La voix, partie de haut en bas ou de bas en haut, passait si bien par ces tuyaux, qu'on ne perdait pas une parole; de sorte qu'à moins de le savoir, il était impossible de pénétrer l'artifice. Un étudiant, neveu de don Antonio, jeune homme plein d'esprit, fut chargé des réponses; et comme il connaissait les personnes entrées dans la chambre où était la tête, il lui fut facile de répondre sans hésiter, tantôt directement, tantôt par conjecture, et toujours avec un extrême à-propos.
Cid Hamet ajoute que cette merveille dura une douzaine de jours. Le bruit s'étant répandu par la ville que don Antonio avait chez lui une tête enchantée, la crainte que la chose ne parvînt aux oreilles des seigneurs inquisiteurs le décida à aller lui-même leur apprendre ce qui en était. Ils lui dirent de briser la machine et qu'il n'en fût plus question. La tête n'en passa pas moins pour enchantée dans l'opinion de don Quichotte et de Sancho: le chevalier resta très-satisfait de la réponse qu'il avait obtenue, et l'écuyer assez peu content de la sienne.
Pour complaire à don Antonio, pour profiter de la présence de notre héros et se divertir de ses folies, plusieurs gentilshommes de la ville avaient résolu de faire, à six jours de là, une course de bagues: cette course n'eut point lieu, pour les raisons que nous dirons par la suite. Dans l'intervalle il prit envie à don Quichotte de parcourir Barcelone, mais à pied et comme incognito, pour ne plus se voir poursuivi par les petits garçons: il sortit accompagné de Sancho, et de deux valets que lui donna don Antonio. Or, pendant qu'il se promenait, il lut par hasard sur une porte ces mots écrits en grandes lettres: IMPRIMERIE. Poussé par la curiosité, car il n'en avait jamais vu, il y entra avec tout son cortége. Il vit d'abord des gens qui tiraient des feuilles de papier de dessous la presse, d'autres qui corrigeaient des épreuves, d'autres qui composaient; en un mot, tout ce qui se pratique dans une imprimerie. Notre chevalier s'approchait de chaque ouvrier, s'informant de ce qu'il faisait, admirait et passait outre. Enfin il s'arrêta près d'un compositeur, et lui demanda quel était son emploi.
Seigneur, répondit l'ouvrier, ce gentilhomme qui est assis là (en lui montrant un homme de bonne mine et qui avait l'air fort soucieux) a traduit un livre de l'italien en langue castillane, et je suis en train de le composer pour le mettre sous presse.
Quel est le titre de ce livre? demanda don Quichotte.
Seigneur, lui répondit l'auteur en s'approchant, ce livre se nomme le Bagatele en italien.
Comment rendez-vous ce mot en castillan? continua don Quichotte.
Le Bagatele, reprit l'auteur, signifie les Bagatelles; et bien qu'un pareil titre n'en donne pas une grande idée, ce livre ne laisse pas de renfermer des choses utiles et de bon goût.
Je sais quelque peu la langue italienne, repartit don Quichotte, et je connais passablement mon Arioste. Dites-moi, seigneur, et je ne vous adresse cette question que par simple curiosité et non pour faire subir un examen à Votre Grâce, avez-vous rencontré quelquefois dans la langue italienne le mot pignata?
Fort souvent, répondit l'auteur.
Comment le traduisez-vous en castillan? demanda don Quichotte.
Et comment le traduire autrement que par le mot marmite? répliqua celui-ci.
Mort de ma vie! dit don Quichotte, je vois que vous connaissez à fond l'idiome toscan. Ainsi, quand il y a dans l'italien piace, vous le traduisez par plaît, più par plus, sù par en haut, et giù par en bas.
En effet, répondit l'auteur, ce sont là les véritables équivalents.
Eh bien, malgré votre savoir, je gagerais, repartit don Quichotte, que vous n'en êtes pas mieux apprécié du public, toujours enclin à dédaigner les louables travaux. Oh! que de talents enfouis, que de génies oubliés! Toutefois il faut convenir que les traductions d'une langue dans une autre, à moins qu'il ne s'agisse du grec et du latin, véritables reines des langues, ressemblent beaucoup à ces tapisseries de Flandre qui, vues à l'envers, n'ont ni le poli, ni le brillant de l'endroit. Je n'entends pas dire par là que le métier de traducteur ne soit pas estimable; car on peut s'occuper à de pires choses et qui donnent moins de profit. Dans tous les cas, il faut faire une exception en faveur de deux célèbres traducteurs, Christoval de Figueroa, pour le Pastor Fido, et don Juan de Jauregui, pour l'Aminta, où l'un et l'autre ont su faire douter quelle est la traduction, et quel est l'original. Mais, dites-moi, je vous prie, votre livre s'imprime-t-il pour votre compte, ou bien en avez-vous vendu le privilége à quelque libraire?
Je le fais imprimer à mes frais, répondit l'auteur, et je prétends gagner mille ducats au moins avec la première édition, que l'on tire en ce moment à deux mille exemplaires: ils seront bientôt, je l'espère, débités aux prix de six réaux chacun.
Je crains que vous n'ayez mauvaise chance, repartit don Quichotte; on voit bien que vous ne connaissez pas encore les libraires: allez, seigneur, vous êtes loin de compte; quand vous aurez sur les bras ces deux mille exemplaires, vos épaules en seront moulues à crier merci, surtout si l'ouvrage n'a rien de piquant.
Eh! que voulez-vous que je fasse? répondit l'auteur: faut-il que j'aille donner mon livre à un libraire qui m'en offrirait la dixième partie de ce qu'il vaut, et croirait me faire encore trop d'honneur? Tenez, je dois vous dire la vérité: eh bien, je ne travaille pas pour me faire une réputation, car je suis assez connu, c'est du profit que je cherche, et sans le profit je ne donnerais pas un maravédis de la bonne renommée pour mes ouvrages.
Dieu veuille que vous réussissiez! dit don Quichotte.
Il passa à une autre casse, où l'ouvrier corrigeait une feuille d'un livre intitulé: La lumière de l'âme. Voilà, dit-il, les livres qu'on a raison d'imprimer, quoiqu'il y en ait déjà beaucoup; mais le nombre des pécheurs est plus grand encore, et il ne saurait y avoir trop de lumières pour tant d'aveugles.
Plus loin on travaillait à un autre ouvrage; notre héros en ayant demandé le titre, on lui répondit que c'était la seconde partie de l'ingénieux don Quichotte de la Manche, composée par un bourgeois de Tordesillas.
Je connais ce livre, dit-il, et je croyais qu'on l'avait fait brûler comme n'étant qu'un tissu d'impostures; mais patience, son heure viendra. Il est impossible que l'on ne finisse pas par se désabuser de tant de sottises, surtout dépourvues qu'elles sont d'agrément et de vraisemblance.
En disant cela, il sortit de l'imprimerie, mais non sans laisser percer quelques marques de dépit.
Le même jour, don Antonio voulut faire visiter à don Quichotte les galères ancrées dans le port, à la grande joie de Sancho, qui n'en avait vu de sa vie, il envoya dire à l'amiral, lequel avait déjà entendu parler de notre chevalier, qu'il le lui mènerait après le dîner. Ce qui leur arriva dans cette visite se verra dans le chapitre suivant.
CHAPITRE LXIII
DU PLAISANT RÉSULTAT QU'EUT POUR SANCHO SA VISITE AUX GALÈRES, ET DE L'AVENTURE DE LA BELLE MORISQUE.
Don Quichotte ne cessait de réfléchir aux réponses de la tête enchantée, dont il cherchait vainement à pénétrer le secret; toutefois il se réjouissait en lui-même de la promesse qu'elle lui avait faite touchant le désenchantement de Dulcinée, qu'il tenait pour certain désormais. Quant à Sancho, quoiqu'il eût pris en haine les fonctions de gouverneur, il souhaitait toujours de commander et de se voir obéi encore une fois, tant on trouve de plaisir à se sentir au-dessus des autres, même quand ce n'est qu'un simple jeu.
Enfin, après le dîner, don Antonio, ses deux amis, don Quichotte et Sancho, allèrent visiter les galères. Ils ne furent pas plutôt au bord de la mer, que l'amiral, prévenu de leur arrivée, se prépara à les recevoir dignement. On abattit la tente, les clairons retentirent; on mit à l'eau l'esquif couvert de riches tapis et garni de coussins de velours cramoisi. Au moment où don Quichotte y posait le pied, la galère capitane fit une salve de son artillerie, à laquelle répondit toute la flotte. Puis, quand il s'apprêtait à monter à l'échelle, la chiourme le salua, comme c'est l'usage lorsqu'une personne de qualité entre dans un bâtiment, par ce cri trois fois répété: hou, hou, hou. L'amiral, qui était un gentilhomme valencien, lui tendit la main, et lui dit en l'embrassant: Je marquerai ce jour avec une pierre blanche, comme un des plus heureux de ma vie, puisque j'ai eu le bonheur de voir le seigneur don Quichotte de la Manche, en qui brille et se résume tout l'éclat de la chevalerie errante. Notre héros répondit à ce compliment avec sa courtoisie habituelle, heureux qu'il était de se voir traité avec tant de distinction. Toute la compagnie entra dans la cabine de poupe, qui était meublée avec élégance, et s'assit sur les bancs des plats bords. Aussitôt le comite passa dans l'entre-pont, et d'un coup de sifflet fit mettre casaque bas à la chiourme, ce qui fut exécuté en un clin d'oeil.
A l'aspect de tant de gens nus, Sancho resta bouche béante; mais ce fut bien autre chose quand il les vit hisser la tente avec une si grande promptitude, qu'il crut que c'était un enchantement. Notre écuyer était assis sur le pilier de poupe, près du premier rameur du banc de droite; celui-ci, qui avait reçu le mot d'ordre, le saisit vivement, et l'enlevant à bras tendus, le passa à la chiourme. Voilà donc Sancho voltigeant de banc en banc, de main en main, et avec une telle vitesse qu'il se croyait emporté par tous les diables; enfin, les forçats ne le lâchèrent qu'après l'avoir déposé à la place qu'il occupait d'abord, mais suant à grosses gouttes, et si haletant qu'il ne pouvait plus respirer. Étonné de voir ainsi voltiger son écuyer, don Quichotte demanda à l'amiral si c'était là une cérémonie dont on honorait les nouveaux venus sur les galères. Quant à moi, ajouta-t-il, je n'ai nulle envie d'y faire profession, et si quelqu'un est assez osé pour me toucher du doigt, je lui tirerai l'âme du corps à grands coups de pieds dans les côtes. En prononçant ces paroles, il se leva et mit la main sur la garde de son épée.
Tout à coup, on abattit la tente, et l'on fit tomber la grande vergue avec un bruit épouvantable; si bien que Sancho, croyant que le ciel lui croulait sur les épaules, se cacha la tête entre les jambes. Don Quichotte lui-même tressaillit et changea de couleur. La chiourme hissa la vergue avec la même promptitude et dans le même silence. Le comite ayant donné le signal de lever l'ancre sauta au milieu de l'entre-pont, le nerf de boeuf à la main, se mit à cingler les épaules des forçats, et la galère prit le large.
Quand Sancho vit se mouvoir à la fois tous ces pieds rouges, car il prenait les rames pour des pieds: Pour le coup, dit-il en lui-même, voilà des choses vraiment enchantées, et non pas celles que raconte mon maître. Mais qu'ont fait ces malheureux pour qu'on les traite de la sorte? Comment cet homme, qui se promène en sifflant, a-t-il l'audace de fouetter à lui seul tant de gens? Par ma foi, si ce n'est pas ici l'enfer, je jurerais que nous n'en sommes pas loin.
Don Quichotte, voyant avec quelle attention Sancho regardait tout ce qui se passait, s'approcha et lui dit: Sancho, mon ami, avec quelle facilité tu pourrais, à peu de frais, te mettre nu jusqu'à la ceinture seulement, et te glisser pendant quelques instants parmi ces gentilshommes, pour en finir une bonne fois avec le désenchantement de Dulcinée! Au milieu des souffrances de tant de gens, tu ne sentirais pas les tiennes. Je suis même certain que le sage Merlin compterait chaque coup pour dix en les voyant si bien appliqués.
L'amiral allait demander quels étaient ces coups de fouet et ce désenchantement de Dulcinée, quand on signala un bâtiment près de la côte, au couchant. Aussitôt s'élançant sur le tillac, l'amiral cria: Allons, enfants, qu'il ne nous échappe pas; c'est sans doute quelque corsaire algérien. Les autres galères s'approchèrent de la galère capitane pour prendre l'ordre de l'amiral, qui en fit partir deux vers la haute mer, tandis qu'avec la troisième il se proposait de serrer la terre de si près que le corsaire ne pût s'échapper. La chiourme travaillait avec une telle ardeur que les galères semblaient voler sur les eaux. Celles qui avaient gagné le large ne tardèrent pas à découvrir le brigantin, qui, de son côté, ne les eut pas plus tôt aperçues qu'il prit chasse, espérant échapper par sa légèreté; mais ce fut en vain; aussi le patron était-il d'avis qu'on cessât de ramer et qu'on se rendît à discrétion, afin de ne pas trop irriter notre amiral. Malheureusement le sort voulut qu'au moment d'amener, deux Turcs pris de vin, qui étaient à bord du brigantin, tirèrent chacun un coup d'arquebuse, et tuèrent deux de nos gens montés dans la grande hune. A ce spectacle, notre amiral fit serment de mettre à mort tous ceux qui étaient sur ce navire. Il poussa avec fureur sur le brigantin qui esquiva par-dessous les rames; mais la galère lui coupa le chemin et le devança d'un demi-mille environ. Se voyant perdu, l'équipage déploya ses voiles pendant que le capitaine revirait, et se mit à fuir de toute sa vitesse. Mais cela ne servit qu'à retarder de quelques instants sa perte; il fut contraint de se rendre. Les autres galères étant arrivées au même instant, toutes quatre, avec leur capture, retournèrent à la côte, où une foule nombreuse et impatiente les attendait. L'amiral jeta l'ancre près de terre, et sachant que le vice-roi était sur le rivage, il fit mettre l'esquif à la mer pour l'aller chercher; il commanda ensuite de descendre la vergue, décidé qu'il était à faire pendre sur-le-champ le patron du corsaire, et les Turcs, au nombre de trente-six, tous beaux hommes et bons tireurs.
L'amiral ayant demandé quel était leur capitaine; un des captifs, qu'on sut depuis être un renégat espagnol, répondit en castillan, en désignant de la main un jeune garçon d'environ vingt ans, d'une admirable beauté: Ce jeune homme que tu vois là est notre commandant.
Dis-moi, chien, demanda l'amiral à ce dernier, qui t'a poussé à faire tuer mes soldats, voyant qu'il t'était impossible d'échapper? Ne sais-tu pas que témérité n'est pas vaillance, et qu'on doit plus de respect aux galères capitanes?
Le patron allait répondre, quand l'amiral le quitta pour s'avancer à la rencontre du vice-roi, qui entrait dans la galère avec quelques gens de sa suite et des personnes de la ville.
La chasse a-t-elle été bonne? demanda le vice-roi.
Si bonne, répondit l'amiral, que Votre Excellence va la voir pendue tout à l'heure au haut de cette vergue.
Eh, pourquoi? répliqua le vice-roi.
Parce que sans motif et contre tous les usages de la guerre, ils ont tué deux de mes meilleurs soldats; aussi ai-je juré de faire pendre tous ceux qui se trouveraient à bord du corsaire, principalement ce jeune garçon, qui en est le patron.
En même temps il le lui montrait, les mains déjà liées et n'attendant plus que la mort. Le vice-roi jeta les yeux sur le prisonnier, et en eut compassion. Sa beauté, sa jeunesse, un certain air de modestie, semblaient demander grâce, et il résolut de le sauver.
De quelle nation es-tu? lui demanda-t-il, Turc, More ou renégat?
Je ne suis rien de tout cela, répondit-il en castillan.
Qu'es-tu donc?
Je suis femme et chrétienne.
Femme et chrétienne! sous ce costume et en tel lieu! répliqua le vice-roi: voilà qui est étrange et difficile à croire?
Seigneurs, dit-elle, suspendez mon supplice et je vous raconterai mon histoire; cela ne retardera guère votre vengeance.
Tout le monde était touché des paroles de cette femme et de l'air dont elle les prononçait; mais l'amiral, toujours irrité, lui dit avec rudesse: Raconte ce que tu voudras, mais n'espère pas que je te pardonne la mort de mes soldats.
Seigneurs, dit-elle, je suis née de parents mores, parmi cette nation plus imprudente que sage sur laquelle sont tombés depuis peu tant d'infortunes. A l'époque de nos malheurs, deux de mes oncles m'emmenèrent malgré moi en Barbarie. J'eus beau protester et dire que j'étais chrétienne, comme je le suis en effet et du fond du coeur, je ne fus pas écoutée; ni ceux qui étaient chargés de nous déporter, ni mes oncles, ne voulurent me croire; ils m'entraînèrent malgré moi. Cependant mes parents étaient chrétiens; et j'ai si bien sucé avec le lait la foi catholique, que je ne crois pas avoir jamais témoigné, par mes paroles ou mes actions, aucune inclination contraire. Quoique tenue fort à l'étroit dans la maison de mon père, on savait que j'étais belle, et le bruit de ma beauté m'attira les soins d'un jeune gentilhomme appelé don Gaspar Gregorio, fils aîné d'un chevalier qui avait une habitation près de notre village. Vous dire comment il me vit, les ruses qu'il employa pour me parler, les marques qu'il me donna de sa passion, aussi bien que vous peindre sa joie quand il lui fut permis de croire que je l'aimais, cela serait trop long à raconter, surtout en présence de la corde fatale qui me menace. Je dirai seulement que don Gaspar voulut m'accompagner dans notre exil. Il se mêla parmi les Mores chassés d'autres provinces, et comme il connaissait parfaitement leur langue, il se lia d'amitié pendant le voyage avec les deux oncles qui m'emmenaient; car en homme prudent, mon père, dès le premier édit qui exilait notre nation, avait été nous préparer un asile en pays étranger. Avant son départ il avait eu aussi la précaution d'enfouir dans un endroit dont j'avais seule connaissance, beaucoup de pierres précieuses et de perles d'un grand prix, m'ordonnant de n'y point toucher, si même on nous déportait avant son retour. Je lui obéis, et je passai en Barbarie avec mes oncles et d'autres parents. Nous nous réfugiâmes d'abord à Alger, mais mieux eût valu nous réfugier dans l'enfer même, car le dey ayant su que j'étais belle autant que riche, me fit comparaître devant lui. Il me demanda quel était mon pays, quels bijoux et quel argent j'apportais. Je lui déclarai le lieu de ma naissance, ajoutant que mon argent et mes bijoux y étaient enfouis, mais qu'on pourrait les recouvrer, si j'allais les chercher moi-même. Je parlais ainsi afin que son avarice lui fît oublier ce que j'avais de beauté.
Pendant qu'il me questionnait de la sorte, on vint lui dire que j'étais accompagnée d'un des plus beaux jeunes hommes qu'on pût imaginer: je compris aussitôt qu'il s'agissait de don Gaspar, qui, en effet, est d'une beauté peu commune. Je me troublai à la pensée du péril que don Gaspar allait courir chez cette nation barbare, où l'on fait encore plus de cas de la beauté des hommes que de celle des femmes. Le dey ordonna de le lui amener, pour savoir si ce qu'on en disait était vrai. Alors, par une subite inspiration du ciel, je lui affirmai que c'était une femme, et le suppliai de me permettre d'aller lui faire prendre les habillements de son sexe, afin que sa beauté se fît voir dans tout son jour, et qu'elle parût avec moins d'embarras devant lui. Il y consentit, en ajoutant que le lendemain on aviserait à nous faire passer en Espagne pour y aller chercher le trésor enfoui. Je courus révéler à don Gaspar le péril qu'il courait, et l'ayant habillé en femme, je le menai dès le soir même devant le dey, qui, ravi d'admiration, résolut de le garder pour en faire présent au Grand Seigneur. Mais en attendant, de crainte d'être tenté lui-même, il le mit sous la garde d'une dame more, des premières de la ville. Je laisse aux amants et à ceux qui connaissent les tourments de l'absence à juger des mortelles angoisses que nous dûmes éprouver, ainsi éloignés l'un de l'autre.
Par l'ordre du dey je partis le lendemain sur ce brigantin, accompagnée de deux Turcs, ceux-là même qui ont tué vos soldats, et de ce renégat espagnol (montrant celui qui l'avait fait connaître pour le patron), qui est chrétien au fond de l'âme, et qui a plus d'envie de rester en Espagne que de retourner en Barbarie; le reste de la chiourme se compose de Mores. Contrairement à l'ordre qu'ils avaient reçu de nous débarquer, le renégat et moi, au premier endroit où on pourrait aborder, ces deux Turcs ont voulu d'abord courir la côte pour faire quelque prise, craignant, s'ils nous mettaient à terre auparavant, que leur dessein ne fût dévoilé, et, s'il y avait des galères dans ces parages qu'on ne vînt nous attaquer. Bref, nous avons été découverts, et nous voilà maintenant entre vos mains. Mais, hélas! don Gaspar est resté parmi ces barbares, en habit de femme, et exposé à toutes sortes de périls. Pour moi, je ne sais si je dois me plaindre de mon sort; car, après tant de traverses, la vie m'est devenue insupportable, et je la perdrai sans regret: la seule chose que je vous demande, seigneurs, c'est de m'accorder la grâce de mourir en chrétienne, puisque je suis innocente des fautes que l'on reproche à ceux de ma nation.
En achevant de parler, la belle Morisque versa des larmes, et la pitié en arracha à tous les assistants. Non moins attendri, le vice-roi s'approcha d'elle sans rien dire et lui délia les mains.
Pendant qu'elle racontait son histoire, un vieux pèlerin, qui était entré avec les gens du vice-roi, avait tenu les yeux cloués sur la jeune fille; dès qu'elle eut cessé de parler, il se précipita à ses genoux, et les embrassant avec tendresse: O Anna Félix, ma chère enfant, s'écria-t-il, ne reconnais-tu point Ricote, ton père, qui revenait pour te chercher, car il ne peut vivre sans toi?
A ce nom de Ricote, Sancho, encore tout pensif du mauvais tour que lui avaient joué les rameurs, leva la tête, fixa le pèlerin et reconnut ce Ricote dont il avait fait la rencontre le jour où il quitta son gouvernement; aussitôt, regardant par deux ou trois fois la jeune Morisque, il affirma que c'était bien la fille de son ami qui, depuis qu'elle avait les mains libres, s'était jetée au cou de son père, et y restait attachée, mêlant ses larmes aux siennes.
Oui, seigneurs, dit Ricote en s'adressant à l'amiral et au vice-roi, c'est là ma fille, à qui son nom semblait promettre un meilleur sort, car elle s'appelle Anna Félix, et elle n'est pas moins célèbre par sa beauté que par mes richesses. J'ai quitté mon pays, afin d'aller à l'étranger chercher un asile; et après en avoir découvert un en Allemagne, je suis revenu sous ce costume, pour emmener mon enfant et déterrer les richesses que j'avais enfouies avant mon départ. Mais je ne trouvai que mon trésor que je rapporte avec moi. Aujourd'hui enfin, après bien des traverses, je rencontre, par un hasard merveilleux, cette chère enfant, mon véritable trésor, que je préfère à tous les biens du monde. Si son innocence, ses larmes et les miennes peuvent vous toucher, ayez pitié de deux malheureux qui ne vous ont pas offensés et qui n'ont jamais pris part aux mauvais desseins de leurs compatriotes justement exilés.
Oh! je reconnais bien Ricote, reprit Sancho, et je vous réponds qu'il dit vrai quand il assure qu'Anna Félix est sa fille: quant à toutes ses allées et venues, à ses bons ou à ses mauvais desseins, je ne m'en mêle pas.
Tous les assistants étaient émerveillés d'une si étrange aventure. Vos larmes, dit l'amiral, m'empêchent d'accomplir mon serment; vivez, belle Anna Félix, vivez autant d'années que vous en réserve le ciel, et que ceux-là qui ont eu l'insolence de commettre un meurtre inutile en portent seuls la peine.
En même temps, il ordonna de pendre les deux Turcs; mais le vice-roi demanda leur grâce avec de si vives instances, remontrant qu'il y avait eu dans leur action moins de bravade que de folie, que l'amiral y consentit, car il est difficile de se venger de sang-froid.
On s'occupa aussitôt des moyens de tirer don Gaspar du péril où il était; Ricote offrit pour sa délivrance deux mille ducats, qu'il possédait en perles et en bijoux. De tous les expédients proposés, aucun ne fut jugé meilleur que celui du renégat espagnol, qui s'offrit de retourner à Alger, dans une petite barque montée par des rameurs chrétiens, parce qu'il savait où il pourrait débarquer et qu'il connaissait aussi la maison où était don Gaspar. L'amiral et le vice-roi avaient quelque scrupule de se fier à un renégat; mais Anna Félix répondit de lui, et Ricote offrit de payer la rançon de l'équipage, si par hasard il venait à être capturé. Ce parti adopté, le vice-roi prit congé de l'amiral, et don Antonio Moreno emmena avec lui Anna Félix et son père, le vice-roi lui ayant recommandé d'en avoir le plus grand soin, tant il était touché de la beauté de la jeune Morisque!
CHAPITRE LXIV
DE L'AVENTURE QUI CAUSA LE PLUS DE CHAGRIN A DON QUICHOTTE PARMI TOUTES CELLES QUI LUI FUSSENT JAMAIS ARRIVÉES.
La femme de don Antonio accueillit Anna Félix dans sa maison avec une joie extrême et eut pour elle toutes sortes de prévenances, charmée qu'elle était de sa beauté autant que de sa sagesse. Toute la ville venait, comme à son de cloche, la voir et l'admirer.
Don Quichotte assurait que le parti auquel on s'était arrêté pour délivrer don Gaspar n'était pas le meilleur et qu'on aurait beaucoup mieux fait de le passer lui-même, avec son cheval et ses armes, en Barbarie, d'où il aurait tiré le jeune homme en dépit de tous les Mores, comme avait fait don Galiferos pour son épouse Mélisandre.
D'accord, seigneur, repartit Sancho; mais songez que lorsque don Galiferos enleva sa femme, c'était en terre ferme, et qu'il la ramena en France par la terre ferme; ici c'est tout autre chose: si vous parveniez à délivrer ce don Gaspar, par où le ramèneriez-vous en Espagne, puisque la mer est au milieu?
Il y a remède à tout, excepté à la mort, répondit don Quichotte; pourvu que le bâtiment puisse approcher de la côte, je me fais fort de débarquer, quand bien même l'univers entier tenterait d'y mettre obstacle.
Cela ne coûte guère à dire, seigneur, repartit Sancho; mais du dit au fait il y a grand trajet; pour ma part, je me fie au renégat, qui me paraît habile et homme de bien.
Au surplus, dit don Antonio, si le renégat ne réussit pas, on aura recours à la valeur du grand don Quichotte, et on le passera en Barbarie.
Deux jours après, le renégat partit dans une barque légère, montée de vigoureux rameurs. De son côté, l'amiral, après avoir prié le vice-roi de lui donner des nouvelles d'Anna Félix, ainsi que de tout ce qui serait fait pour la délivrance de don Gaspar, prit congé de lui, et fit voile pour le Levant.
Un matin que don Quichotte, armé de toutes pièces, car, ainsi qu'on l'a dit maintes fois, ses armes étaient sa parure, et ses délassements les combats, était sorti pour se promener sur la plage, il vit venir vers lui un cavalier également armé de pied en cap, et portant un écu sur lequel était peinte une lune resplendissante. Quand l'inconnu se fut assez approché pour être entendu de notre héros, il lui dit d'une voix haute et sonore:
Insigne chevalier et jamais suffisamment loué, don Quichotte de la Manche! je suis le chevalier de la Blanche-Lune, dont les prouesses inouïes t'auront sans doute appris le nom. Je viens pour me mesurer avec toi, et mettre à l'épreuve la force de ton bras, dans l'unique but de te faire reconnaître et confesser que ma dame, quelle qu'elle soit, est incomparablement plus belle que ta Dulcinée du Toboso. Si tu confesses cette vérité, tu éviteras, à toi la mort, et à moi la peine de te la donner. Dans le cas où nous en viendrions aux mains, la seule chose que j'exige de toi, si je suis vainqueur, c'est que déposant les armes, et t'abstenant de chercher les aventures, tu te retires pendant une année entière dans ton village, afin d'y vivre dans un repos non moins utile au salut de ton âme qu'aux soins de ta fortune. Si, au contraire, je suis vaincu, ma vie sera à ta discrétion; je t'abandonne mon cheval et mes armes, et la renommée de mes hauts faits viendra s'ajouter à la tienne. Choisis et réponds sur-le-champ, car je n'ai qu'un jour pour expédier cette affaire.
Don Quichotte resta étonné de l'arrogance du chevalier de la Blanche-Lune et du sujet de son défi. Il répondit avec calme, mais d'un ton sévère: Chevalier de la Blanche-Lune, vous dont les prouesses ne sont point encore parvenues jusqu'à mon oreille, je fais serment que jamais vous n'avez vu la sans pareille Dulcinée du Toboso; autrement, vous n'eussiez point recherché ce combat, et vous eussiez avoué de vous-même et sans crainte qu'il n'existe pas dans l'univers de beauté comparable à la sienne. Sans donc prétendre que vous en avez menti, mais me bornant à dire que vous vous abusez étrangement, j'accepte le défi aux conditions que vous y avez mises, et je l'accepte sur-le-champ, afin que ce jour décide entre vous et moi; n'exceptant de vos conditions qu'une seule, celle d'accroître ma renommée du renom de vos prouesses. Car ces prouesses, je les ignore, et quelles qu'elles soient, je me contente des miennes. Prenez donc du champ ce que vous en voudrez prendre, je ferai de même, et que la volonté du ciel s'accomplisse.
De la ville, on avait aperçu le chevalier de la Blanche-Lune, et déjà le vice-roi était averti qu'on l'avait vu s'entretenir avec don Quichotte. Aussitôt il prit le chemin de la plage, accompagné de don Antonio et de plusieurs autres, et ils arrivèrent au moment où notre héros tournait bride pour prendre du champ. Voyant les deux champions prêts à fondre l'un sur l'autre, le vice-roi vint se placer au milieu de la lice, s'informant du motif qui les portait à en venir si brusquement aux mains. Le chevalier de la Blanche-Lune répondit qu'il s'agissait d'une prééminence de beauté, répétant en peu de mots ce qui venait de se passer. Sur ce, le vice-roi s'approcha de don Antonio, et lui demanda à l'oreille s'il connaissait le chevalier de la Blanche-Lune, et si ce n'était pas là quelque mauvais tour qu'on voulût jouer à don Quichotte. Don Antonio ayant répondu qu'il l'ignorait, le vice-roi resta quelque temps indécis s'il permettrait aux combattants de passer outre. Toutefois, pensant bien que c'était une plaisanterie, il s'écarta en disant: Seigneurs chevaliers, s'il n'y a point ici de milieu entre confesser ou mourir, si le seigneur don Quichotte est intraitable, et si Votre Grâce, seigneur de la Blanche-Lune, n'en veut pas démordre, en avant, et à la garde de Dieu!
Le chevalier de la Blanche-Lune remercia le vice-roi en termes pleins de courtoisie. Don Quichotte fit de même, se recommandant de tout son coeur à Dieu et à sa dame Dulcinée, suivant sa coutume en pareilles rencontres; il prit un peu plus de champ, voyant que son adversaire faisait de même; puis, sans qu'aucune trompette en donnât le signal, ils fondirent tout à coup l'un sur l'autre. Le chevalier de la Blanche-Lune montait un coursier plus vif et plus vigoureux que Rossinante, si bien qu'arrivé aux deux tiers de la carrière, il heurta don Quichotte avec tant de force, sans se servir de la lance, dont il leva la pointe à dessein, qu'il fit rouler homme et monture sur le sable. Aussitôt, se précipitant vers le chevalier, et lui mettant le fer de sa lance à la gorge: Vous êtes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il, et vous êtes mort si vous ne confessez les conditions de notre combat.
Étourdi et brisé de sa chute, don Quichotte répondit d'une voix creuse et dolente comme si elle fût sortie du tombeau: Dulcinée du Toboso est la plus belle personne du monde, et moi le plus malheureux des chevaliers; mais il ne faut pas que mon malheur démente une vérité si manifeste. Pousse ta lance, chevalier, et m'ôte la vie, puisque déjà tu m'as ôté l'honneur.
Non, non, répliqua le chevalier de la Blanche-Lune, vive, vive dans tout son éclat la réputation de beauté de madame Dulcinée du Toboso. Je n'exige qu'une chose, c'est que le grand don Quichotte se retire pendant toute une année dans son village, ainsi que nous en sommes convenus avant d'en venir aux mains.
Le vice-roi, don Antonio et ceux qui étaient présents entendirent ces paroles, et la réponse faite par notre héros, que pourvu qu'on ne lui demandât rien de contraire à la gloire de Dulcinée, il accomplirait tout le reste en véritable chevalier. De quoi le vainqueur déclara se contenter, puis tournant bride et saluant les spectateurs, il se dirigea au petit galop vers la ville. Le vice-roi donna ordre à Antonio de le suivre et de s'informer qui il était.
On releva don Quichotte, et on lui découvrit le visage qu'on trouva pâle, inanimé, inondé d'une sueur froide. Rossinante était dans un tel état qu'il fut impossible de le remettre sur ses jambes. Sancho, triste et accablé, ne savait que dire ni que faire; tout cela lui paraissait un songe, un véritable enchantement. Il voyait son seigneur vaincu, rendu à merci, et obligé de ne porter les armes d'un an entier, en même temps que la gloire de ses exploits était à jamais ensevelie. De son côté à lui, toutes ses espérances s'en allaient en fumée; enfin, il craignait que Rossinante ne restât estropié pour le reste de ses jours, et son maître disloqué, sinon pis encore.
Finalement, avec une chaise à porteur, que le vice-roi fit venir, on ramena notre héros à la ville, et lui-même regagna son palais, très-impatient de savoir qui était le chevalier de la Blanche-Lune.
CHAPITRE LXV
OU L'ON FAIT CONNAITRE QUI ÉTAIT LE CHEVALIER DE LA BLANCHE-LUNE, ET OU L'ON RACONTE LA DÉLIVRANCE DE DON GREGORIO, AINSI QUE D'AUTRES ÉVÉNEMENTS.
Don Antonio Moreno suivit le chevalier de la Blanche-Lune, qu'une foule d'enfants escortèrent jusqu'à la porte d'une hôtellerie située au centre de la ville. Ainsi mis sur ses traces, il y entra presque aussitôt que lui, et le trouva dans une salle basse en train de se faire désarmer par son écuyer. Don Antonio le salua sans dire mot, attendant l'occasion d'ouvrir l'entretien; mais le chevalier, voyant qu'il ne se disposait pas à se retirer, lui dit: Seigneur, je vois ce qui vous amène, vous voulez savoir qui je suis; et comme je n'ai nulle raison de le cacher, je vais vous satisfaire pendant que mon écuyer achèvera de m'ôter mon armure. Je m'appelle le bachelier Samson Carrasco, et j'habite le même village que don Quichotte de la Manche. La folie de ce pauvre hidalgo, qui fait compassion à tous ceux qui le connaissent, m'a ému de pitié encore plus que tout autre. Persuadé que sa guérison dépend de son repos, je me suis mis en tête de le ramener dans sa maison. Il y a environ trois mois, j'endossai le harnais dans ce dessein, et, sous le nom de chevalier des Miroirs, je me mis à la recherche de don Quichotte, afin de le combattre et de le vaincre, sans toutefois le blesser, ayant mis préalablement dans les conditions du combat que le vaincu resterait à la merci du vainqueur. Mon intention était de lui imposer de ne pas sortir de sa maison d'un an entier, persuadé que pendant ce temps on parviendrait à le guérir. Mais la fortune en ordonna autrement; ce fut lui qui me fit rudement vider les arçons. Don Quichotte continua sa route, et je m'en retournai brisé de ma chute, qui avait été fort dangereuse. Cependant je n'avais pas renoncé à mon entreprise, ainsi que vous venez de le voir, et cette fois, c'est moi qui suis vainqueur. Voilà, seigneur, sans aucune réticence, ce que vous désiriez savoir. Je ne demande à Votre Grâce qu'une seule chose, c'est que don Quichotte n'ait jamais connaissance de ce que je viens de vous dire, afin que mes bonnes intentions ne soient pas perdues, et que le pauvre homme arrive à recouvrer l'esprit, qu'il a d'ailleurs excellent lorsqu'il n'est point troublé par les rêveries de son extravagante chevalerie.
Ah! seigneur, repartit don Antonio, que Dieu vous pardonne le tort que vous faites au monde entier en le privant du plus agréable fou qu'il possède. Tout le profit qu'on peut tirer du bon sens de don Quichotte compensera-t-il jamais le plaisir que nous procurent ses folies? Mais je crains que votre peine soit inutile, car il est presque impossible de rendre la raison à un homme qui l'a si complétement perdue. Quant à moi, si ce n'était pécher contre la charité, je demanderais que don Quichotte ne guérît point, puisque par là nous serons privés non-seulement de ses aimables extravagances, mais encore de celles de son écuyer Sancho, dont la moindre est capable de dérider la mélancolie même. Je me tairai toutefois, afin de voir, ce dont je doute, si vos soins aboutiront à quelque chose.
Seigneur, repartit Carrasco, l'affaire est en bon train, et j'espère un heureux succès.
Après quelques compliments échangés de part et d'autre, don Antonio quitta le chevalier de la Blanche-Lune, qui, ayant fait lier ses armes, les plaça sur un mulet, et, monté sur son cheval de bataille, prit le chemin de son village. De son côté, don Antonio alla rendre compte de sa mission au vice-roi, qui ne put s'empêcher de partager ses regrets, prévoyant bien que la réclusion de notre héros allait priver le monde de ses nouvelles folies.
Don Quichotte resta six jours au lit, sombre, rêveur, et beaucoup plus affligé de sa défaite que du mal qu'il ressentait. Sancho ne le quittait pas d'un instant, et s'efforçait de le consoler: Allons, mon bon maître, lui disait-il, relevez la tête, et tâchez de reprendre votre gaieté: mieux vaut se réjouir que s'affliger; n'êtes-vous pas assez heureux de ne point vous être brisé les côtes en tombant si lourdement; ignorez-vous que là où se donnent les coups ils se reçoivent, et qu'il n'y a pas toujours du lard où se trouvent des crochets pour le pendre? Moquez-vous du médecin, puisque vous n'avez pas besoin de lui pour guérir; retournons chez nous, sans chercher désormais les aventures à travers des pays qui nous sont inconnus. Après tout, si vous êtes le plus maltraité, c'est moi qui suis le plus perdant. Quoique j'aie laissé avec le gouvernement l'envie d'être gouverneur, je n'ai pas renoncé à devenir comte; cependant il faudra bien que je m'en passe, si vous n'arrivez pas à devenir roi, comme cela est probable, en quittant vos chevaleries, et alors toutes mes espérances s'en iront en fumée.
Mon ami, répondit don Quichotte, il n'y a rien de désespéré. Ma retraite ne doit durer qu'une année; au bout de ce temps je reprendrai l'exercice des armes, et alors je ne manquerai pas de royaumes à conquérir, ni de comtés à te donner.
Dieu le veuille, répliqua Sancho: bonne espérance vaut toujours mieux que mauvaise possession.
Comme ils en étaient là, don Antonio entra avec toutes les marques d'une grande allégresse: Bonne nouvelle, dit-il, seigneur don Quichotte, bonne nouvelle! don Gaspar et le renégat sont au palais du vice-roi, et ils vont venir ici dans un instant.
Le visage de don Quichotte parut se dérider un peu.
En vérité, seigneur, reprit-il, j'aurais préféré que le contraire arrivât, afin de passer moi-même en Barbarie et d'avoir le plaisir de délivrer, avec don Gaspar, tous les chrétiens esclaves de ces infidèles. Mais, hélas! ajouta-t-il en soupirant: ne suis-je pas ce vaincu, ce désarçonné, qui d'une année entière n'a le droit de porter les armes? De quoi puis-je me vanter, moi qui suis plus propre à filer une quenouille qu'à manier une épée.
Laissons tout cela, seigneur, répliqua Sancho; vous me faites mourir avec tous vos discours: voulez-vous donc vous enterrer tout vivant? vive la poule, même avec sa pépie: on ne peut pas toujours vaincre; il faut que chacun ait son tour! Ainsi va le monde. Tenez, il n'y a rien de sûr avec toutes ces batailles; mais celui qui tombe aujourd'hui peut se relever demain, à moins qu'il n'aime mieux garder le lit: je veux dire s'il laisse abattre son courage à ce point qu'il ne lui en reste plus pour de nouveaux combats. Levez-vous, mon cher maître, et allons recevoir don Gaspar: au bruit que j'entends, il faut qu'il soit déjà dans la maison.
En effet, don Gaspar, après avoir salué le vice-roi, s'était rendu avec le renégat chez don Antonio, impatient de revoir Anna Félix, et sans prendre le temps de quitter l'habit d'esclave qu'il avait en partant d'Alger; ce qui n'empêchait pas qu'il n'attirât les yeux de tout le monde par sa bonne mine, car il était d'une beauté surprenante, et pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. Ricote et Anna Félix allèrent le recevoir, le père avec des larmes de joie et la fille avec une pudeur charmante. Les deux amants ne s'embrassèrent point, car beaucoup d'amour et peu de hardiesse vont de compagnie, et leurs yeux furent les seuls interprètes de leurs chastes pensées. Le renégat raconta de quelle manière il avait délivré don Gaspar; celui-ci raconta aussi les périls qu'il avait courus parmi les femmes qui le gardaient, montrant dans son récit une discrétion si charmante et si fort au-dessus de son âge, qu'on ne lui trouva pas moins d'esprit que de grâce. Ricote récompensa généreusement le renégat et ses rameurs. Le renégat rentra dans le giron de l'Église, et de membre gangrené, il redevint sain et pur par la pénitence.
Deux jours après, le vice-roi et don Antonio s'occupèrent des moyens d'empêcher qu'on n'inquiétât Ricote et Anna Félix, qu'ils désiraient voir rester en Espagne, la fille étant si véritablement chrétienne et le père si bien intentionné. Don Antonio s'offrit pour aller solliciter à la cour, où d'autres affaires l'appelaient, disant qu'à force de présents et avec le secours de ses amis, il espérait y réussir. Mais Ricote répondit qu'il ne fallait rien espérer, parce que le comte de Salazar, chargé par le roi d'achever l'expulsion des Mores, était, quoique compatissant, un homme auprès de qui prières et présents étaient inutiles, de sorte que, malgré toutes leurs ruses, il en avait déjà purgé l'Espagne entière.
Quoi qu'il en soit, répliqua don Antonio, quand je serai sur les lieux, je n'épargnerai ni soin ni peine, et il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu. Don Gaspar viendra avec moi pour consoler ses parents qui sont inquiets de son absence, et Anna Félix restera ici auprès de ma femme, ou se retirera dans un couvent. Quant à Ricote, je suis assuré que monseigneur le vice-roi ne lui refusera pas sa protection, jusqu'au résultat de mes démarches.
Le vice-roi approuva tout. Don Gaspar refusa d'abord de s'éloigner d'Anna Félix; mais comme il désirait beaucoup revoir ses parents, et qu'il était certain de retrouver sa maîtresse, il finit par consentir à l'arrangement proposé. Le jour du départ arriva, et de la part des deux amants, il y eut bien des larmes et bien des soupirs.
Enfin, il fallut se séparer; Ricote offrit à don Gaspar mille écus, que le jeune homme refusa malgré toutes ses instances, se bornant à accepter de don Antonio l'argent dont il crut avoir besoin.
Deux jours après, don Quichotte se sentant un peu rétabli, se mit aussi en chemin, sans cuirasse et sans armes, vêtu d'un simple habit de voyage, et suivi de Sancho à pied, qui conduisait le grison chargé de la panoplie de son maître.
CHAPITRE LXVI
QUI TRAITE DE CE QUE VERRA CELUI QUI VOUDRA LE LIRE
Au sortir de Barcelone, don Quichotte voulut revoir le lieu où il avait été vaincu: C'est ici que fut Troie[125], dit-il tristement; c'est ici que ma mauvaise étoile, et non ma lâcheté, m'a enlevé toute gloire; c'est ici que la fortune m'a fait sentir son inconstance, éprouver ses caprices; ici se sont obscurcies mes prouesses; ici tomba ma renommée pour ne plus se relever.
[125] Campos ubi Troja fuit... (Réminiscence de Virgile.)
Seigneur, lui dit Sancho, il est d'un coeur généreux d'avoir autant de résignation dans le malheur que de ressentir de joie dans la prospérité. Voyez, moi, j'étais assurément fort joyeux d'être gouverneur; eh bien, maintenant que je suis à pied, suis-je plus triste pour cela? J'ai entendu dire que cette femelle qu'on appelle la Fortune est une créature fantasque, toujours ivre, et aveugle par-dessus le marché, aussi ne voit-elle point ce qu'elle fait, et ne sait-elle ni qui elle abat, ni qui elle élève.
Tu es bien philosophe, Sancho, repartit don Quichotte, et tu parles comme un docteur: je ne sais vraiment où tu as appris tout cela. Mais ce que je puis te dire, c'est qu'il n'y a point de fortune en ce monde, et que toutes les choses qui s'y passent, soit en bien, soit en mal, n'arrivent jamais par hasard, mais sont l'effet d'une providence particulière du ciel. De là vient qu'on a coutume de dire que chacun est l'artisan de sa fortune. Moi, je l'avais été de la mienne, et c'est parce que je n'y ai pas travaillé avec assez de prudence que je me vois châtié de ma présomption. J'aurais dû penser que la débilité de Rossinante le rendait incapable de soutenir le choc du puissant coursier du chevalier de la Blanche-Lune; cependant j'acceptai le combat, et quoique j'aie fait de mon mieux, j'eus la honte de me voir renversé dans la poussière. Mais si j'ai perdu l'honneur, je dois avoir le courage d'accomplir ma promesse. Quand j'étais chevalier errant, hardi, valeureux, mon bras et mes oeuvres étaient celles d'un homme de coeur; aujourd'hui, descendu à la condition d'écuyer démonté, mon entière soumission et ma loyauté feront voir que je suis homme de parole. Allons faire chez nous notre année de noviciat, ami Sancho, et dans cette réclusion forcée, nous puiserons une nouvelle vigueur pour reprendre avec plus d'éclat l'exercice des armes.
Seigneur, répondit Sancho, ce n'est point chose si agréable de cheminer à pied, qu'elle donne envie de faire de longues étapes, et lorsque je serai sur le dos du grison, nous marcherons aussi vite que vous voudrez. Mais tant que mes jambes devront me porter, ne me pressez pas, s'il vous plaît.
Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, attachons ici mes armes en trophée, puis au-dessous et à l'entour nous graverons sur l'écorce des arbres ce qu'il y avait au bas du trophée des armes de Roland:
Que nul de les toucher ne soit si téméraire, S'il ne veut de Roland affronter la colère.
A merveille, seigneur, répondit Sancho; et n'était le besoin que nous pourrions avoir de Rossinante, je serais d'avis qu'on le pendît également.
Non, repartit don Quichotte, il ne faut pendre ni les armes, ni Rossinante, afin qu'on ne puisse pas dire: A bon serviteur mauvaise récompense.
Sans doute aussi, répliqua Sancho, à cause du proverbe qui dit qu'il ne faut pas faire retomber sur le bât la faute de l'âne. Eh bien, puisque c'est à Votre Grâce que revient le tort de cette aventure, châtiez-vous vous-même, et ne vous en prenez point à vos armes qui sont déjà toutes brisées, ni au malheureux Rossinante, qui n'en peut mais, et encore moins à mes pauvres pieds, en les faisant cheminer plus que de raison.
Cette journée et trois autres encore se passèrent en semblables discours, sans que rien vînt entraver leur voyage. Le cinquième jour, à l'entrée d'une bourgade, ils trouvèrent tous les habitants sur la place, assemblés pour se divertir, car c'était la fête du pays. Comme don Quichotte s'approchait d'eux, un laboureur éleva la voix et dit: Bon! voilà justement notre affaire: ces seigneurs qui ne connaissent point les parieurs jugeront notre différend.
Très-volontiers, mes amis, répondit notre héros, pourvu que je parvienne à bien comprendre.
Mon bon seigneur, voici le cas, repartit le laboureur: un habitant de ce village, si gros qu'il pèse près de deux cent quatre-vingts livres, a défié à la course un de ses voisins, qui ne pèse pas la moitié autant que lui, et ils doivent courir cent pas, à condition qu'ils porteront chacun le même poids. Quand on demande à l'auteur du défi comment il veut qu'on s'y prenne, il répond que son adversaire doit se charger de cent cinquante livres de fer, et que par ce moyen ils pèseront autant l'un que l'autre.
Vous n'y êtes pas, dit Sancho devançant la réponse de son maître, et c'est à moi, qui viens tout fraîchement d'être gouverneur, comme chacun sait, à juger cette affaire.
Juge, ami Sancho, reprit don Quichotte; aussi bien ne suis-je pas en état de distinguer le blanc du noir, tant mon jugement est troublé et obscurci.
Eh bien, frères, continua Sancho, je vous dis donc, avec la permission de mon maître, que ce que demande le défieur n'est pas juste. C'est toujours au défié à choisir les armes; ici c'est le défieur qui les choisit, et il en donne à son adversaire de si embarrassantes, que celui-ci non-seulement ne saurait remporter la victoire, mais même se remuer. Or, s'il est trop gros, qu'il se coupe cent cinquante livres de chair par-ci par-là, à son choix: de cette manière les parties devenant égales, personne n'aura lieu de se plaindre.
Par ma foi, reprit un paysan, ce seigneur a parlé comme un bienheureux et jugé comme un chanoine: mais le gros ne voudra jamais s'ôter une once de chair, à plus forte raison cent cinquante livres.
Le mieux est qu'ils ne courent point, dit un autre, afin que le maigre n'ait point à crever sous le faix, ni le gros à se déchiqueter le corps. Convertissons en vin la moitié de la gageure, et emmenons ces seigneurs à la taverne: s'il en arrive mal, je le prends sur moi.
Je vous suis fort obligé, seigneurs, répondit don Quichotte; mais je ne puis m'arrêter un seul instant. De sombres pensées et de tristes pressentiments me forcent d'être impoli et me font cheminer plus vite que je ne voudrais.
En parlant ainsi, il piqua Rossinante et passa outre, laissant les villageois non moins étonnés de son étrange figure que de la sagacité de son écuyer.
Lorsqu'il les vit s'éloigner, un des laboureurs dit aux autres: Si le valet a tant d'esprit, que doit être le maître! S'ils vont étudier à Salamanque, je gage qu'ils deviendront en un tour de main alcades de cour; car il n'est rien comme d'étudier et d'avoir un peu de chance, pour, au moment où l'on y songe le moins, se voir verge à la main ou mitre sur la tête.
Cette nuit-là, le maître et le valet la passèrent à la belle étoile au milieu des champs. Le matin, comme ils poursuivaient leur route, ils virent venir à eux un messager à pied qui avait un bissac sur l'épaule, et une espèce de bâton ferré à la main. Cet homme doubla le pas en approchant de don Quichotte, et lui embrassant la cuisse: Seigneur, lui dit-il, que monseigneur le duc aura de joie quand il apprendra que vous retournez au château! Il y est encore avec madame la duchesse.
Mon ami, je ne sais qui vous êtes; veuillez me le dire, reprit notre chevalier.
Moi, seigneur, répondit l'homme, je suis ce Tosilos, laquais de monseigneur le duc, qui refusa de se mesurer avec Votre Grâce, au sujet de la fille de la señora Rodriguez.
Sainte Vierge! s'écria don Quichotte, quoi, c'est vous que les enchanteurs, mes ennemis, ont transformé en laquais, pour m'ôter la gloire de ce combat!
Je vous demande pardon, répliqua Tosilos, il n'y eut ni transformation ni enchantement: j'étais laquais quand j'entrai dans la lice, et laquais quand j'en sortis. Comme la fille me semblait jolie, j'ai préféré l'épouser plutôt que de combattre. Mais il y eut bien à déchanter après votre départ: monseigneur le duc m'a fait donner cent coups de bâton, pour n'avoir pas exécuté ses ordres; la pauvre fille a été mise en religion, et la señora Rodriguez s'en est retournée en Castille. Pour l'instant, je vais à Barcelone porter un paquet de lettres à monseigneur le vice-roi, de la part de mon maître. J'ai ici une gourde pleine de vieux vin, ajouta-t-il; Votre Seigneurie veut-elle boire un coup? quoique chaud, quelques bribes d'un fromage que j'ai encore là vous le feront trouver bon.
Je vous prends au mot, dit Sancho, car, moi, je ne fais point de façon avec mes amis. Que Tosilos mette la nappe, et nous verrons si les enchanteurs m'empêchent de lever le coude.
En vérité, Sancho, répondit don Quichotte, tu es bien le plus grand glouton et le plus ignorant personnage qui soit dans le monde. Ne vois-tu pas que ce courrier est enchanté, et que ce n'est là qu'un faux Tosilos. Reste avec lui; farcis-toi la panse, je m'en irai au petit pas en t'attendant.
Tosilos sourit en regardant partir le chevalier, et ayant tiré de son bissac la gourde et le fromage, il s'assit sur l'herbe avec Sancho. Tous deux y restèrent jusqu'à ce que la gourde fût entièrement vide; l'histoire dit même qu'ils finirent par lécher le paquet de lettres, seulement parce qu'il sentait le fromage.
Ton maître doit être un grand fou! dit Tosilos à Sancho.
Comment! il doit? répondit Sancho: parbleu! il ne doit rien, il n'y a point d'homme qui paye mieux ses dettes, surtout quand c'est en monnaie de folies. Je m'en aperçois bien, et je le lui ai souvent dit à lui-même; mais qu'y faire? maintenant qu'il est fou à lier, depuis le jour où il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune!
Tosilos le pria de lui conter cette aventure; Sancho répondit qu'il lui donnerait contentement à la première rencontre et qu'il ne voulait pas faire attendre son maître plus longtemps. Il se leva, secoua son pourpoint et les miettes qui étaient tombées sur sa barbe; puis ayant souhaité un bon voyage à Tosilos, il poussa le grison devant lui et rejoignit don Quichotte, qui l'attendait à l'ombre, sous un arbre.
CHAPITRE LXVII
DE LA RÉSOLUTION QUE PRIT DON QUICHOTTE DE SE FAIRE BERGER TOUT LE TEMPS QU'IL ÉTAIT OBLIGÉ DE NE POINT PORTER LES ARMES
Si don Quichotte, avant sa rencontre avec le chevalier de la Blanche-Lune, avait été en proie à de tristes pensées, c'était bien pis depuis sa défaite.
Il attendait, comme je l'ai dit, couché à l'ombre d'un arbre, et là mille pénibles souvenirs, comme autant de moustiques, venaient l'assaillir et le harceler: les uns avaient trait au désenchantement de Dulcinée, les autres au genre de vie qu'il allait mener pendant son repos forcé.
Sancho s'étant mis à lui vanter la générosité du laquais Tosilos:
Est-il possible, lui dit-il, que tu croies encore que ce soit là un véritable laquais? Tu as donc oublié la malice de mes ennemis les enchanteurs? Dulcinée transformée en paysanne, et le chevalier des Miroirs devenu le bachelier Carrasco? Mais, dis-moi, as-tu demandé à ce prétendu Tosilos des nouvelles d'Altisidore? A-t-elle pleuré mon absence, ou a-t-elle banni loin d'elle les amoureuses pensées qui la tourmentaient avec tant de violence moi présent?
Par ma foi, seigneur, répondit Sancho, je ne songeais guère à ces niaiseries: mais, pourquoi, je vous prie, vous occuper des pensées d'autrui, et surtout des pensées amoureuses?
Mon ami, dit don Quichotte, il y a une grande différence entre la conduite qu'inspire l'amour, et celle qui est dictée par la reconnaissance: un chevalier peut se montrer froid et insensible, mais il ne doit jamais être ingrat. Altisidore m'aimait sans doute, puisqu'elle m'a donné les mouchoirs de tête que tu sais; elle a pleuré mon départ, m'a adressé des reproches et maudit devant tout le monde, en dépit de toute pudeur; preuves certaines qu'elle m'adorait, car toujours les dépits des amants éclatent en malédictions. Moi, je n'avais ni trésors à lui offrir, ni espérance à lui donner: tout cela appartient à Dulcinée, la souveraine de mon âme, Dulcinée, que tu outrages par tes retardements à châtier ces chairs épaisses que je voudrais voir mangées des loups, puisqu'elles aiment mieux se réserver pour les vers du tombeau que de s'employer à la délivrance de cette pauvre dame.
En vérité, seigneur, répondit Sancho, je ne puis me persuader que ces coups de fouet dont vous parlez sans cesse aient rien de commun avec le désenchantement de personne; c'est comme si on disait: La tête te fait mal; eh bien, graisse-toi la cheville. Je jurerais bien que dans vos livres de chevalerie vous n'avez jamais vu délivrer un enchanté à coups de fouet. Mais enfin, pour vous faire plaisir, je me les donnerai aussitôt que l'envie m'en prendra et que j'en trouverai l'occasion.
Que Dieu t'entende, dit don Quichotte, et qu'il te fasse la grâce de reconnaître bientôt l'obligation où tu es de soulager ma dame et maîtresse, qui est aussi la tienne puisque tu es à moi.
En discourant ainsi, ils arrivèrent à l'endroit où ils avaient été culbutés et foulés sous les pieds des taureaux. Don Quichotte reconnut la place et dit à son écuyer: Voici la prairie où nous rencontrâmes naguère ces aimables bergers et ces charmantes bergères qui voulaient renouveler l'Arcadie pastorale. Leur idée me semble aussi louable qu'ingénieuse; et si tu veux m'en croire, ami Sancho, nous nous ferons bergers à leur imitation, ne fût-ce que pendant le temps que j'ai promis de ne pas porter les armes. J'achèterai quelques brebis et toutes les choses nécessaires à la vie pastorale; puis, me faisant appeler le Berger Quichottin, et toi le berger Pancinot, nous nous mettrons à errer à travers les bois et les prés, chantant par ici, soupirant par là, tantôt nous désaltérant au pur cristal des fontaines, tantôt aux eaux limpides des ruisseaux. Les chênes nous donneront libéralement leurs fruits savoureux; le tronc des liéges, un abri rustique; les saules, leur ombre hospitalière; la rose, ses parfums; les prairies, leurs tapis émaillés de mille couleurs; l'air, sa pure haleine; les étoiles, leur douce lumière; le chant, du plaisir: l'Amour nous inspirera de tendres pensées, et Apollon nous dictera des vers qui nous rendront fameux, non-seulement dans l'âge présent, mais aussi dans les siècles à venir.
Pardieu, seigneur, voilà une manière de vivre qui m'enchante, répondit Sancho; il faut que le bachelier Samson Carrasco et maître Nicolas le barbier n'y aient jamais pensé: je parie qu'ils seront ravis de se faire bergers. Et que diriez-vous si le seigneur licencié faisait de même, lui qui est bon compagnon et qui aime tant la joie?
Ce que tu dis là est parfait, reprit don Quichotte; et si le bachelier Samson veut être de la partie, comme il n'aura garde d'y manquer, il pourra s'appeler le berger Sansonio ou le berger Carrascon; maître Nicolas s'appellera Nicoloso, à l'imitation de l'ancien Boscan, qui s'appelait Nemoroso; quant au seigneur curé, je ne sais trop quel nom lui donner, si ce n'est un nom qui dérive du sien, le berger Curiambro, par exemple. Nous pourrons donner à nos bergères les noms que bon nous semblera, et comme celui de Dulcinée convient aussi bien à une bergère qu'à une princesse, je n'ai que faire de me creuser la tête pour lui en chercher un autre; toi, Sancho, tu feras porter à ta bergère tel nom que tu voudras.
Je n'ai pas envie, répondit Sancho, de lui en donner un autre que celui de Thérésona, il ira bien avec sa taille ronde et avec le nom qu'elle porte, puisqu'elle s'appelle Thérèse, outre qu'en la nommant dans mes vers, on verra que je lui suis fidèle, et que je ne vais point moudre au moulin d'autrui. Pour ce qui est du curé, il ne convient pas qu'il ait de bergère, afin de donner le bon exemple, mais si le bachelier veut en avoir une, à lui permis.
Bone Deus! s'écria don Quichotte, quelle vie nous allons mener, ami Sancho! que de cornemuses vont résonner à nos oreilles! que de tambourins, de violes et de guimbardes! et si avec cela nous pouvons nous procurer des albogues[126], il ne nous manquera aucun des instruments qui entrent dans la musique pastorale.
[126] Espèces de cymbales.
Qu'est-ce que cela, des albogues, seigneur? demanda Sancho; je n'en ai jamais vu, ni même entendu parler de ma vie.
Des albogues, répondit don Quichotte, sont des plaques de métal assez semblables à des pieds de chandeliers, et qui, frappées l'une contre l'autre, rendent un son peu agréable, peut-être, mais qui se marie fort bien avec la cornemuse et le tambourin. Ce nom d'albogue est arabe, comme tous ceux de notre langue qui commencent par al; par exemple, almoaça, almorzar, alhombra, alguazil, almaçen et autres semblables. Notre langue n'a que trois mots qui finissent en i, borcegui, zaquizami et maravedi; car alheli et alfaqui, autant pour l'al, qui est au commencement que pour l'i de la fin, sont reconnus pour être d'origine arabe. Je dis ceci en passant, parce que le nom d'albogue vient de me le rappeler. Au reste, ce qui nous aidera surtout à pratiquer dans la perfection notre état de berger, c'est que je me mêle un peu de poésie, comme tu sais, et que le bachelier Carrasco est un poëte excellent: du curé, je n'ai rien à dire, mais je crois qu'il en tient un peu. Quant à maître Nicolas, il n'en faut pas douter, car tous les barbiers sont joueurs de guitare et faiseurs de couplets. Moi, je gémirai de l'absence; toi, tu chanteras la fidélité; le berger Carrascon fera l'amoureux dédaigné; le berger Curiambro, ce qui lui plaira; et de la sorte tout ira à merveille.
Seigneur, dit Sancho, j'ai tant de guignon, que je ne verrai jamais arriver l'heure de commencer une si belle vie. Oh! que de jolies cuillers de bois je vais faire, quand je serai berger! que de fromages à la crème, que de houlettes, que de guirlandes je ferai pour moi et ma bergère! Et si l'on ne dit pas que je suis savant, au moins dira-t-on que je ne suis pas maladroit. Sanchette, ma fille, viendra nous apporter notre dîner à la bergerie. Mais, j'y songe! elle n'est pas trop déchirée, la petite, et il y a des bergers qui sont plus malins qu'on ne croit. Diable, je ne voudrais pas qu'elle vînt chercher de la laine et s'en retournât tondue; les amourettes et les méchants désirs se fourrent partout, aussi bien aux champs qu'à la ville, aussi bien dans les chaumières que dans les châteaux. Ainsi je ne veux pas que ma fille vienne à la bergerie, elle restera à la maison; car en ôtant l'occasion, on ôte le péché, et, comme on dit, si les yeux ne voient pas, le coeur ne saute pas.
Trêve, trêve de proverbes, Sancho, s'écria don Quichotte; en voilà assez pour exprimer ta pensée, et je t'ai souvent répété de n'en pas être si prodigue. Mais, avec toi, c'est prêcher dans le désert; ma mère me châtie, je fouette la toupie.
Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, Votre Grâce est avec moi comme la pelle avec le fourgon: vous dites que je lâche trop de proverbes, et vous les enfilez deux à deux.
Écoute, Sancho, reprit don Quichotte, ceux que je place ont leur à-propos; mais les tiens, tu les tires si fort par les cheveux, qu'on dirait que tu les traînes. Je te l'ai répété souvent, les proverbes sont autant de sentences tirées de l'expérience et des observations de nos anciens sages; mais le proverbe qui vient à tort et à travers est plutôt une sottise qu'une sentence. Au surplus, laissons cela: la nuit arrive, éloignons-nous du chemin, et cherchons quelque gîte; nous verrons demain ce que Dieu nous réserve.
Ils gagnèrent un endroit écarté et soupèrent tard et mal, au grand déplaisir de Sancho, à qui les jeûnes de la chevalerie errante faisaient incessamment regretter l'abondance de la maison de don Diego, les noces de Gamache et le logis de don Antonio. Mais enfin, considérant que la nuit devait succéder au jour, et le jour à la nuit, il s'endormit pour passer celle-là de son mieux.
CHAPITRE LXVIII
AVENTURE DE NUIT, QUI FUT PLUS SENSIBLE A SANCHO QU'A DON QUICHOTTE
La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel, mais elle ne se montrait pas dans un endroit d'où on pût l'apercevoir; car Diane va quelquefois se promener aux antipodes, et laisse dans l'ombre nos montagnes et nos vallées. Don Quichotte paya le tribut à la nature en dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, tout au rebours de Sancho, qui avait coutume de dormir d'une seule traite, depuis le soir jusqu'au matin, preuve d'une bonne constitution et de fort peu de soucis.
Ceux de don Quichotte, au contraire, le réveillèrent de bonne heure; aussi, après avoir appelé plusieurs fois son écuyer, il lui dit: En vérité, Sancho, je t'admire: tu parais aussi insensible que le marbre ou le bronze; tu dors quand je veille, tu chantes quand je pleure; je tombe d'inanition, faute de donner à la nature les aliments nécessaires, pendant que tu es alourdi et haletant pour avoir trop mangé. Il est pourtant d'un serviteur fidèle de prendre part aux déplaisirs de son maître ou d'en paraître touché, ne fût-ce que par bienséance. Vois comme la nuit est sereine, et quelle solitude règne autour de nous; tout cela mérite bien qu'on se prive d'un peu de sommeil pour en profiter: lève-toi donc, je t'en conjure: éloigne-toi un peu, et par pitié pour Dulcinée donne-toi quatre ou cinq cents coups de fouet sur ceux que tu es convenu de t'appliquer pour le désenchantement de cette pauvre dame; agis de bonne grâce, je t'en supplie; je ne veux pas en venir aux mains avec toi, comme l'autre jour; car, je le sais, tu as la poigne un peu rude. Puis, quand l'affaire sera faite, nous passerons le reste de la nuit à chanter, moi les maux de l'absence, et toi les douceurs de la fidélité, commençant tous deux dès à présent cette vie que nous devons mener dans notre village.
Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever ainsi au milieu de mon sommeil et me donner la discipline. Par ma foi, voilà qui est plaisant de croire qu'après cela nous chanterons toute la nuit: pensez-vous qu'un homme qui a été bien étrillé ait grande envie de chanter? Laissez-moi dormir, je vous prie, et ne me pressez point davantage de me fouetter, autrement je fais serment de ne jamais battre mon pourpoint, encore moins ma propre chair.
O coeur endurci! s'écria don Quichotte, ô homme sans entrailles, ô faveurs mal placées! est-ce là ma récompense de t'avoir fait gouverneur, et de t'avoir mis en position de devenir au premier jour comte ou marquis; ce qui ne peut manquer d'arriver aussitôt que j'aurai accompli le temps de mon exil, car enfin, post tenebras spero lucem[127].
[127] Après les ténèbres, j'attends la lumière.
Je ne comprends pas cela, repartit Sancho; mais ce que je comprends fort bien, c'est que quand je dors je n'ai ni crainte ni espérance, ni peine ni plaisir. Car, ma foi, béni soit celui qui a inventé le sommeil! manteau qui couvre les soucis, mets qui chasse la faim, eau qui calme la soif, feu qui garantit du froid, froid qui tempère la chaleur; en un mot, monnaie universelle pour acheter tous les plaisirs du monde, balance dans laquelle rois et bergers, savants et ignorants, ont tous le même poids! C'est une bonne chose que le sommeil, seigneur, si ce n'est qu'il ressemble à la mort; car d'un trépassé à un homme endormi, il n'y a pas grande différence, excepté pourtant que l'on ronfle quelquefois, tandis que l'autre ne souffle jamais mot.
De ma vie je ne t'ai entendu parler avec autant d'élégance, dit don Quichotte; et le proverbe a raison quand il dit: Regarde non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais.
Eh bien, seigneur, repartit Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des proverbes? Par ma foi, mon cher maître, ils sortent de votre bouche deux par deux, avec cette différence, il est vrai, que ceux de Votre Grâce viennent à propos, et les miens sans rime ni raison; mais, en fin de compte, ce sont toujours des proverbes.
Ils en étaient là quand ils entendirent un bruit sourd qui remplissait toute la vallée. Don Quichotte se leva brusquement, et mit l'épée à la main, mais Sancho se coula aussitôt sous son grison, se faisant un rempart à droite et à gauche des armes de son maître et du bât de l'âne: encore tremblait-il de tout son corps, quoiqu'il fût bien retranché. De moment en moment le bruit augmentait; et plus il approchait de nos aventuriers, plus il leur causait de frayeur, à l'un du moins, car pour l'autre on connaît sa vaillance. Ce bruit venait de plus de six cents pourceaux que des marchands conduisaient à la foire. Ils marchaient la nuit afin de n'être point incommodés par la chaleur, et le grognement de ces animaux était si fort, que don Quichotte et Sancho en avaient les oreilles assourdies sans pouvoir deviner ce que ce pouvait être. Peu soucieux de savoir si don Quichotte et Sancho se trouvaient sur leur chemin et sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux leur passèrent sur le corps, emportant les retranchements de Sancho, confondant pêle-mêle le chevalier et l'écuyer, Rossinante et le grison, le bât et les armes.
Sancho se releva du mieux qu'il put, et demanda l'épée de son maître pour apprendre à vivre à messieurs les pourceaux, car il avait enfin reconnu ce que c'était.
Laisse-les passer, ami, répondit tristement don Quichotte; cet affront est la peine de mon péché, et il est juste qu'un chevalier vaincu soit piqué par les moustiques, mangé par les renards, et foulé aux pieds par les pourceaux.
Je n'ai rien à répliquer à cela, seigneur, dit Sancho; mais est-il juste que les écuyers des chevaliers vaincus soient tourmentés des moustiques, mangés des poux, dévorés par la faim? Si nous étions, nous autres écuyers, les enfants des chevaliers que nous servons, ou leurs proches parents, je ne m'étonnerais pas que nous fussions châtiés pour leurs fautes, même jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les Panza avec les don Quichotte? Enfin, prenons courage, tâchons de dormir le reste de la nuit: il fera jour demain, et nous verrons ce qui nous attend.
Dors, Sancho, dors, toi qui es né pour dormir, répondit notre héros: moi, qui suis fait pour veiller, je vais songer à mes malheurs, et tâcher de les soulager en chantant une romance que j'ai composée la nuit dernière, et dont je ne t'ai rien dit.
Par ma foi, reprit Sancho, les malheurs qui n'empêchent pas de faire des chansons, ne doivent pas être bien grands. Au reste, seigneur, chantez tant qu'il vous plaira; moi, je vais dormir de toutes mes forces.
Là-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il s'endormit d'un profond sommeil. Don Quichotte, appuyé contre un hêtre, ou peut-être contre un liége, car cid Hamet ne dit point quel arbre c'était, chanta ces vers en soupirant:
Amour! amour! lorsque je pense Au terrible tourment que tu me fais souffrir, Je ne songe plus qu'à mourir Pour finir enfin ma souffrance.
Mais au point de franchir le pas Qui me doit délivrer des peines de la vie, Un excès de plaisir dont mon âme est ravie Me dérobe encore au trépas.
Ainsi ne pouvant vivre et ne sachant mourir, J'éprouve à tous moments des angoisses mortelles, Et le sort n'a rien à m'offrir Qu'une vie, une mort également cruelles[128].
[128] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Il accompagnait chaque vers de soupirs et de larmes, comme un homme ulcéré du sentiment de sa défaite.
Cependant le jour parut, et les rayons du soleil donnant dans les yeux de Sancho, il commença à s'allonger, à se tourner d'un côté, puis d'un autre, et parvint à s'éveiller tout à fait. En voyant le désordre qu'avaient causé les pourceaux dans son équipage, il se mit à maudire le troupeau et ceux qui le conduisaient. Bref, nos aventuriers reprirent leurs montures, et continuèrent leur chemin. A la nuit tombante, ils virent venir à leur rencontre huit ou dix hommes à cheval, suivis de cinq ou six autres à pied. Don Quichotte sentit son coeur battre, et Sancho le sien défaillir, car ces gens portaient des lances et des boucliers, et semblaient en équipage de guerre. Sancho, dit notre héros en se tournant vers son écuyer, s'il m'était permis de faire usage de mes armes, et que ma parole ne me liât point les mains, cet escadron entier ne me ferait pas peur. Il se pourrait cependant que ce fût tout autre chose que ce que nous pensons.
Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui, environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour le menacer de mort. Un des gens à pied, le doigt posé sur la bouche, pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un merveilleux silence, le firent marcher du même côté. Deux ou trois fois il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et où on le conduisait: mais dès qu'il voulait desserrer les lèvres, ses gardes, d'un oeil menaçant et faisant briller leur lance, lui fermaient la bouche. Sancho n'en était pas quitte à si bon marché: pour peu qu'il fît mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son âne, comme si l'on eût appréhendé que le grison n'eût la même envie. La nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le coeur de nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez, Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, tigres dévorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les oreilles.
Voilà des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-même; il souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent à la fois, comme au chien les coups de bâton. Plaise à Dieu que cette rencontre ne finisse pas de même; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin.
Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les injures et les reproches dont on l'accablait; et malgré ses efforts pour trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup à craindre et peu à espérer de cette aventure. Environ à une heure de la nuit, ils arrivèrent à la porte d'un château que don Quichotte reconnut pour être celui du duc, où il avait séjourné quelques jours auparavant.
Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces lieux où j'ai rencontré naguère tant de courtoisie? Mais pour les vaincus tout est amertume et déception, le bien se change en mal, et le mal en pis.
En entrant dans la principale cour du château, ce qu'ils aperçurent augmenta leur étonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra dans le chapitre suivant.
CHAPITRE LXIX
DE LA PLUS SURPRENANTE AVENTURE QUI SOIT ARRIVÉE A DON QUICHOTTE DANS TOUT LE COURS DE CETTE GRANDE HISTOIRE
Les cavaliers mirent pied à terre, puis enlevant don Quichotte et Sancho de leur selle, ils les portèrent dans la cour du château. Cent torches brûlaient à l'entour, et plus de cinq cents lampes qui donnaient une lumière égale à celle du plus beau jour éclairaient les galeries. Au milieu de la cour s'élevait un catafalque haut de sept à huit pieds, couvert d'un immense dais de velours noir, autour duquel brûlaient une centaine de cierges de cire blanche dans des chandeliers d'argent. Sur le catafalque était étendu le corps d'une jeune fille, si belle, qu'elle embellissait la mort même. Sa tête, posée sur un carreau de brocart, était couronnée d'une guirlande de fleurs diverses; dans ses mains, croisées sur sa poitrine, elle tenait une branche de palmier. A l'un des côtés de la cour s'élevait un espèce de théâtre, sur lequel on voyait deux personnages, couronne en tête et sceptre à la main, tels qu'on représente Minos et Rhadamanthe. Au pied de l'estrade, il y avait deux siéges vides: ce fut là que les gens qui avaient arrêté don Quichotte et Sancho les menèrent et les firent asseoir, en leur recommandant le silence d'un air farouche; mais il n'était pas besoin de menaces, la terreur les avait rendus muets.
Pendant que notre chevalier regardait tout cela avec stupéfaction, ne sachant que penser, surtout en voyant que le corps déposé sur le catafalque était celui de la belle Altisidore, deux personnages de distinction, que nos aventuriers reconnurent pour le duc et la duchesse, naguère leurs hôtes, montèrent sur le théâtre et vinrent s'asseoir sur deux riches fauteuils, auprès des deux rois couronnés. Don Quichotte et Sancho leur firent une profonde révérence, à laquelle le noble couple répondit en inclinant légèrement la tête.
Un officier de justice parut alors, et s'approchant de Sancho, il le revêtit d'une robe de boucassin noir, bariolée de flammes peintes, lui posa sur la tête une mitre pointue, semblable à celles que portent les condamnés du saint-office, en lui déclarant à voix basse que s'il desserrait les dents on lui mettrait un bâillon, si même on ne le massacrait sur la place. Ainsi affublé, Sancho se regardant des pieds à la tête, se voyait tout couvert de flammes, mais comme il ne se sentait point brûler, il en prit son parti. Il ôta la mitre, et la voyant couverte de diables, il la replaça sur sa tête, en se disant à lui-même: Puisque ni les flammes ne me brûlent ni les diables ne m'emportent, il n'y a pas à s'inquiéter. Don Quichotte, en regardant son écuyer, ne put, malgré toute sa frayeur, s'empêcher de rire.
Alors, au milieu du silence général, on entendit sortir de dessous le catafalque un agréable concert de flûtes; puis tout d'un coup, près du coussin sur lequel reposait le cadavre se montra un beau jeune homme vêtu à la romaine, qui, accordant sa voix avec une harpe qu'il tenait, chanta les stances suivantes:
Pendant que l'amoureuse et triste Altisidore Repose en son cercueil; Pendant que nous voyons encore Soupirer et gémir ses compagnes en deuil, Je vais, ainsi qu'un autre Orphée, Chanter son mérite en mes vers, Et pour l'apprendre à l'univers, En informer la Renommée.
Je ne prétends seulement pas Le publier pendant la vie, Je veux même après le trépas Que, libre de mon corps, mon esprit le publie; Qu'on sache partout ses malheurs, Que l'univers entier en pleure, Et jusqu'en la sombre demeure, Que Pluton et sa cour en répandent des pleurs[129].
[129] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Assez, dit un des deux rois; assez, chantre divin: ce serait à n'en jamais finir que de vouloir célébrer la mort et les attraits de l'incomparable Altisidore. Elle n'est pas morte, comme le pense le vulgaire ignorant, car elle vit grâce à la renommée, mais elle vit et elle revivra, grâce surtout aux tourments que Sancho Panza, ici présent, va endurer pour la rendre à la lumière. Ainsi donc, ô Rhadamanthe! toi qui siéges avec moi dans les sombres cavernes du destin, toi qui connais ce qu'ordonnent ses immuables décrets, pour que cette aimable personne revienne à la vie, déclare-le sur-le-champ, afin que nous ne soyons pas privés plus longtemps du bonheur que doit nous procurer son retour.
A peine Minos eut-il cessé de parler, que Rhadamanthe se leva et dit: Allons, ministres de justice, grands et petits, forts et faibles, vous tous qui êtes ici, accourez, et appliquez sur le visage de Sancho Panza vingt-quatre croquignoles, faites-lui douze pincements aux bras, et aux reins six piqûres d'épingles, car de cela dépend la résurrection d'Altisidore.
Mille Satans! s'écria Sancho, je suis aussi disposé à me laisser faire qu'à devenir Turc. Mort de ma vie! qu'a de commun ma peau avec la résurrection de cette demoiselle! Il paraît que l'appétit vient en mangeant. Madame Dulcinée est enchantée, il faut que je la désenchante à coups de fouet; celle-là meurt du mal que Dieu lui envoie et il faut que je me laisse meurtrir le visage à coups de croquignoles, et percer le corps comme un crible pour la rappeler à la vie! A d'autres, à d'autres, s'il vous plaît: je suis un vieux renard, et je ne m'en laisse pas conter de la sorte.
Tu mourras, cria Rhadamanthe d'une voix formidable; tigre, adoucis-toi, humilie-toi, superbe; souffre et tais-toi, puisqu'on ne te demande rien d'impossible, et surtout n'essaye pas de pénétrer le secret de cette affaire: tu seras souffleté, tu seras égratigné, tu gémiras sous les poignantes piqûres des épingles. Sus donc, mes fidèles ministres, qu'on exécute ma sentence, où je vais vous montrer si je sais me faire obéir.
Aussitôt s'avancèrent six duègnes marchant à la file; quatre portaient des lunettes; toutes avaient la main droite levée et découverte jusqu'au poignet, afin qu'elle parût plus longue. En les apercevant, Sancho se mit à mugir comme un taureau.
Non! non! dit-il. Je me laisserai bien manier et pincer par qui l'on voudra, mais par des duègnes, jamais: qu'on m'égratigne le visage comme les chats égratignèrent celui de mon maître dans ce même château; qu'on me perce le corps à coups de dague; qu'on me déchiquette les bras avec des tenailles rouges, je le souffrirai, puisqu'il le faut: mais que les duègnes me touchent, non, mille fois non; dussent tous les diables m'emporter.
Résigne-toi, mon enfant, dit don Quichotte; donne contentement à ces seigneurs, et rends grâces au ciel de t'avoir octroyé une aussi grande vertu que celle de désenchanter les enchantées, et de ressusciter les morts.
Les duègnes étaient déjà près de Sancho, lorsque devenu plus traitable, ou plutôt acceptant ce qu'il ne pouvait empêcher, il commença à s'arranger sur son siége et tendit le visage. Une première duègne lui appliqua une vigoureuse croquignole sur la joue et lui fit ensuite une grande révérence.
Trêve de civilités, madame la duègne, dit Sancho, et à l'avenir rognez un peu mieux vos ongles.
Bref, les six duègnes lui en donnèrent autant avec les mêmes cérémonies, et tous les gens de la maison lui pincèrent les bras. Mais les piqûres d'épingles lui firent perdre toute patience: à la première il se leva de son siége, et, saisissant une torche enflammée qui se trouvait près de lui, il fondit sur ses bourreaux, en criant de toutes ses forces: Hors d'ici, ministres de Satan! croyez-vous que je sois de bronze pour être insensible à un pareil supplice?
En ce moment, Altisidore, fatiguée sans doute d'être resté si longtemps sur le dos, se tourna sur le côté; aussitôt tous les assistants de s'écrier: Altisidore est vivante! Altisidore est vivante!
Rhadamanthe invita Sancho à se calmer, puisque le résultat qu'on se proposait était obtenu.
Quand don Quichotte vit remuer Altisidore, il se jeta à deux genoux devant Sancho et lui dit: O mon fils! voici l'instant de t'appliquer quelques-uns de ces coups de fouet qu'on t'a ordonnés pour le désenchantement de Dulcinée! voici l'instant où ta vertu est en train d'opérer: ne perds pas une minute, je t'en conjure, pour travailler à la guérison de ma maîtresse, qui est aussi la tienne.
Savez-vous bien, seigneur, répondit Sancho, que soie sur soie n'est pas propre à faire bonne doublure? Comment, ce n'est pas assez d'être souffleté, pincé et égratigné, il faut encore que je me fouette? Tenez, seigneur, qu'on m'attache au cou une meule de moulin, et qu'on me jette dans un puits, si pour guérir les maux d'autrui je dois être toujours le veau de la noce. Qu'on me laisse tranquille, ou j'envoie tout au diable.
Pendant ce temps, Altisidore s'était dressé sur son séant, et l'on entendait le son des hautbois et des musettes, mêlé à des voix qui criaient: Vive Altisidore! vive Altisidore! Le duc et la duchesse, Minos et Rhadamanthe se levèrent, et tous, y compris don Quichotte et Sancho, s'avancèrent vers elle pour l'aider à descendre du catafalque. Altisidore fit une profonde révérence au duc, à la duchesse et aux deux rois, puis regardant notre héros de travers: Dieu te le pardonne, lui dit-elle, insensible chevalier dont la cruauté m'a envoyée dans l'autre monde où je suis restée, à ce qu'il me semble, un long siècle. Quant à toi, ô le plus compatissant des écuyers! ajouta-t-elle en se tournant vers Sancho, je te rends grâces de mon retour à la vie; reçois en récompense d'un si grand service six de mes chemises dont tu pourras en faire six autres pour ton usage; si elles ne sont pas en très-bon état, au moins puis-je t'assurer qu'elles sont fort propres.
Sancho, ayant ôté sa mitre, mit un genou en terre et lui baisa la main en signe de reconnaissance. Le duc ordonna qu'on rendît à Sancho son chaperon et son pourpoint, et qu'on lui ôtât la robe semée de flammes; mais notre écuyer le supplia de permettre qu'il emportât chez lui la robe et la mitre, disant qu'il voulait les conserver en souvenir d'une aventure si étrange. La duchesse répondit qu'on les lui abandonnait volontiers.
Le duc fit débarrasser la cour de tout cet attirail; chacun se retira, puis on conduisit nos deux aventuriers à leur ancien appartement.
CHAPITRE LXX
QUI TRAITE DE CHOSES FORT IMPORTANTES POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE HISTOIRE
Sancho coucha cette nuit-là sur un lit de camp qu'on lui avait dressé dans la chambre du chevalier; ce qu'il aurait voulu éviter, se doutant bien que de questions en réponses et de réponses en questions, son maître ne lui laisserait pas un moment de repos, et il eût de bon coeur donné quelque chose pour coucher seul sous une hutte de berger plutôt que dans ce riche appartement.
En effet, le pauvre diable ne fut pas plus tôt au lit, que don Quichotte l'interpella: Que te semble, ami Sancho, lui dit-il, de l'aventure de cette nuit? Comprend-on la force et la violence d'un désespoir amoureux! Car, enfin, tu as vu de tes propres yeux Altisidore tuée, non par une arme meurtrière ni par l'action mortelle du poison, mais uniquement par l'indifférence que je lui ai montrée.
Qu'elle fût morte, à la bonne heure, répondit Sancho, mais au moins elle aurait dû me laisser tranquille, moi qui de ma vie ne l'ai ni enflammée ni dédaignée; qu'a de commun la guérison de cette Altisidore avec le martyre de Sancho Panza? C'est maintenant que je reconnais qu'il y a des enchanteurs et des enchantements dans ce monde: Dieu veuille m'en délivrer, puisque je ne sais pas m'en garantir. Mais, de grâce, seigneur, laissez-moi dormir, si vous ne voulez pas que je me jette par la fenêtre.
Dors, Sancho, dors, mon enfant, reprit don Quichotte, si toutefois tes chiquenaudes et tes piqûres te le permettent.
N'était l'affront de les avoir reçus de ces duègnes, je me moquerais bien des pincements et des piqûres, répliqua Sancho. Mais encore une fois, seigneur, laissez-moi dormir.
Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu soit avec toi.
Ils s'endormirent tous deux, et cid Hamed Ben-Engeli profite de ce répit pour nous apprendre ce qui avait engagé le duc à imaginer la plaisante cérémonie que nous venons de raconter. Carrasco, dit-il, conservait un amer souvenir de la culbute que lui avait fait faire don Quichotte en le désarçonnant comme chevalier des Miroirs; aussi était-il résolu à une nouvelle tentative aussitôt qu'il en trouverait l'occasion. S'étant donc informé près du page qui avait porté la lettre de la duchesse à Thérèse Panza du lieu où se trouvait notre héros, il se procura un cheval et des armes, et se mit en route avec un mulet chargé de son équipage que conduisait un paysan qui lui servait d'écuyer. En arrivant chez le duc, il sut le départ de don Quichotte, et le chemin qu'il avait pris dans le dessein de se trouver aux joutes de Saragosse. Le duc raconta à Carrasco les tours que l'on avait joués à notre chevalier, sans oublier le désenchantement de Dulcinée, qui devait s'opérer aux dépens du pauvre Sancho; il lui raconta aussi la malice de l'écuyer qui avait fait accroire à son maître que Dulcinée était enchantée et transformée en paysanne, mais comment la duchesse lui avait persuadé que c'était lui qui se trompait. Tout cela fit beaucoup rire le bachelier, qui se remit immédiatement à la recherche de notre héros, et promit au duc de lui faire savoir l'issue de l'entreprise. Ne le trouvant pas à Saragosse, Carrasco poussa plus avant, et le rencontra à Barcelone, où il eut sa revanche, comme nous l'avons dit. Il revint tout conter au duc, regagna promptement son village, où don Quichotte ne devait pas tarder de le rejoindre. Voilà ce qui avait fourni au duc l'idée de cette mystification, tant il se plaisait dans la compagnie de deux fous si divertissants.
Un grand nombre de ses gens, tant à pied qu'à cheval, se postèrent donc aux environs du château et sur tous les chemins par où l'on pouvait penser que passeraient nos aventuriers. On les rencontra, en effet, et incontinent le duc en fut informé. Comme tout était déjà préparé, on n'eut qu'à allumer les torches; Altisidore s'étendit sur le catafalque avec l'appareil qu'on vient de décrire, et tout réussit admirablement. Cid Hamet ajoute que pour lui il croit que les mystificateurs n'étaient guère moins fous que les mystifiés, et qu'il ne saurait penser autre chose du duc et de la duchesse, qui employaient ainsi leur esprit à se jouer de deux pauvres cervelles.
Le jour surprit don Quichotte et Sancho, l'un ronflant de toutes ses forces, l'autre complétement absorbé dans ses rêveries ordinaires.
Comme don Quichotte se disposait à se lever, car vaincu ou vainqueur il fut toujours ennemi de la paresse, Altisidore, la tête ornée de la même guirlande que la veille, vêtue d'une robe de satin blanc à fleurs d'or, les cheveux épars sur les épaules, et s'appuyant sur un bâton d'ébène, entra tout à coup dans la chambre du chevalier qui, troublé et confus, s'enfonça sous sa couverture sans pouvoir articuler un seul mot. Altisidore s'assit sur une chaise, à son chevet, et après un grand soupir, elle lui dit à voix basse et d'un air tendre: Quand les dames de qualité et les modestes jeunes filles foulent aux pieds la honte, et permettent à leur langue de découvrir les secrets de leur coeur, c'est qu'elles se trouvent réduites à une bien cruelle extrémité; eh bien, moi, seigneur don Quichotte, je suis une de ces femmes, pressée par la passion, vaincue par l'amour, et cependant chaste à ce point, que pour cacher mon martyre, il m'en a coûté la vie. Il y a deux jours, insensible chevalier, que la seule pensée de ton indifférence m'a mise au tombeau, ou du moins fait juger morte par ceux qui m'entouraient; et si, prenant pitié de mes peines, l'amour n'eût trouvé un remède dans le martyre de ce bon écuyer, je restais à jamais dans l'autre monde.
Par ma foi, dit Sancho, l'amour aurait bien pu faire à mon âne l'honneur qu'il m'a fait, je lui en aurais su beaucoup de gré. Dieu veuille, madame, vous envoyer à l'avenir un amant plus traitable que mon maître! Mais, dites-moi, qu'avez-vous vu dans l'autre monde? et qu'est-ce que c'est que cet enfer dont ceux qui meurent volontairement sont obligés de prendre le chemin.
A dire vrai, répondit Altisidore, je doute fort que je fusse morte tout de bon, puisque je ne suis point entrée en enfer: car une fois dedans, il m'aurait bien fallu y rester. Je suis allé seulement jusqu'à la porte, et là j'ai trouvé une douzaine de démons en hauts-de-chausses et en pourpoint, avec des collets à la wallonne, garnis de dentelle, qui tous jouaient à la paume avec des raquettes de feu. Une chose me surprit étrangement: c'est qu'en guise de balles ils se servaient de livres enflés de vent et remplis de bourre. Mais ce qui m'étonna beaucoup aussi, ce fut de voir que, contre l'ordinaire des joueurs, qui tantôt sont tristes, tantôt sont joyeux, ceux-là grondaient toujours, pestaient, et s'envoyaient mille malédictions.
Il n'y a pas là de quoi s'étonner, dit Sancho; les diables, qu'ils jouent ou qu'ils ne jouent pas, qu'ils gagnent ou qu'ils perdent, ne peuvent jamais être contents.
J'en demeure d'accord, répondit Altisidore; mais une chose qui me parut encore plus étonnante, c'est que d'un seul coup de raquette ils mettaient la balle dans un tel état, qu'elle ne pouvait plus servir, si bien qu'ils firent voler en pièces tant de livres vieux et nouveaux, que c'était merveille. Il y en eut un, entre autres, tout flambant neuf, qui reçut un si rude coup que toutes les feuilles s'éparpillèrent. «Quel est ce livre? demanda un des diables. C'est la seconde partie de don Quichotte de la Manche, répondit son voisin; non pas son histoire composée par cid Hamet, mais celle que nous a donné certain Aragonais qu'on dit natif de Tordesillas. Emporte-la, dit le premier démon, et jette-la au fond des abîmes; qu'elle ne paraisse jamais devant moi. Est-elle donc si détestable? dit l'autre démon. Si détestable, répliqua le premier, que si je voulais en faire une semblable, je n'en viendrais jamais à bout.» Ils continuèrent à peloter avec d'autres livres; et moi, pour avoir entendu seulement le nom de don Quichotte, que j'aime avec tant d'ardeur, j'ai voulu retenir cette vision, et je ne l'oublierai plus.
Vision ce dut être, en effet, répliqua notre héros, car il n'y a point un second moi-même dans le monde; cette histoire dont vous parlez passe ici de main en main, mais elle ne s'arrête en aucune, et partout on la repousse du pied. Pour moi, je ne suis nullement fâché d'apprendre que je me promène, semblable à un corps fantastique, au milieu des ténèbres de l'abîme et à la clarté du jour, n'ayant rien de commun avec le don Quichotte dont parle cette histoire. Si elle est bonne et véridique, elle aura des siècles de vie; si au contraire elle est fausse et menteuse, de sa naissance à son enterrement le chemin ne sera pas long.
Altisidore allait continuer ses doléances, quand don Quichotte la prévint: je vous l'ai dit maintes fois, mademoiselle, j'éprouve un grand déplaisir que vous ayez jeté les yeux sur moi, car je ne puis payer votre affection qu'avec de la reconnaissance. Je suis né pour appartenir à Dulcinée du Toboso; c'est à elle que le destin m'a réservé. S'imaginer qu'une autre beauté puisse prendre dans mon coeur la place qu'elle occupe, c'est rêver l'impossible. Ces quelques mots suffiront, j'en ai l'espoir, pour vous désabuser et pour vous faire rentrer dans les bornes de la modestie.
Ame de mortier, double tigre, plus dur et plus têtu qu'un vilain quand il se croit sûr d'avoir l'avantage, s'écria Altisidore, feignant une grande colère, je ne sais qui m'empêche de t'arracher les yeux! Tu t'imagines, peut-être, don nigaud, don vaincu, don roué de coups de bâton, que je me suis laissée mourir d'amour pour ta maigre figure: non, non, Altisidore n'est pas assez sotte pour cela. Tout ce que tu as vu la nuit dernière n'était qu'une feinte. Je ne suis pas fille à me désespérer pour un animal de ton espèce, et bien loin d'en mourir, je ne voudrais pas qu'il m'en coûtât seulement une larme.
Pardieu, je le crois volontiers, dit Sancho, tous ces morts d'amoureux sont autant de plaisanteries; ils assurent toujours qu'ils vont se tuer, mais du diable s'ils en font rien!
En ce moment entra le musicien qui avait chanté les deux stances précédemment rapportées. Que Votre Grâce, seigneur chevalier, dit-il en faisant un profond salut à don Quichotte, veuille bien me compter au nombre de ses plus fidèles serviteurs. Depuis longtemps j'ai pour vous une grande affection et je vous ai voué une estime toute particulière, tant à cause de vos nombreuses prouesses que de la gloire qu'elles vous ont acquise.
Que Votre Grâce, seigneur, daigne m'apprendre qui elle est, répondit don Quichotte, afin que je proportionne mes remercîments à son mérite.
Le musicien répondit qu'il était le panégyriste d'Altisidore, celui qui avait chanté des vers à sa louange.
Vous avez une bien belle voix, repartit don Quichotte, mais ce que vous chantiez n'était guère à sa place: quel rapport peut-il y avoir entre les stances de Garcilasso et la mort de cette demoiselle?
Que cela ne vous étonne pas, seigneur, répliqua le musicien; il est de mode parmi les poëtes à la douzaine de ce temps-ci, et même parmi les plus habiles, d'écrire ce qui leur passe par la tête et de voler ce qui leur convient. Cela n'empêche pas leurs ouvrages d'être bien accueillis, et leurs plus grandes sottises de passer pour licences poétiques.
Don Quichotte s'apprêtait à répondre, mais il en fut empêché par l'arrivée du duc et de la duchesse. Alors une longue conversation s'engagea, dans laquelle Sancho débita tant de drôleries et de malices, que ses nobles hôtes ne cessaient d'admirer un si curieux mélange de finesse et de simplicité. Notre héros supplia Leurs Excellences de lui permettre de les quitter le jour même, disant qu'à un chevalier vaincu tel que lui, il convenait mieux d'habiter une étable à pourceaux qu'un palais de prince. Ses hôtes accédèrent de bonne grâce à sa demande.
La duchesse lui ayant demandé s'il ne gardait pas rancune à Altisidore: Madame, répondit-il, tout le mal de cette jeune fille prend sa source dans l'oisiveté; une occupation honnête et soutenue en sera le remède. Elle vient de me dire qu'en enfer on porte de la dentelle; je dois supposer qu'elle connaît ce genre d'ouvrage; eh bien, que sa main ne quitte pas les fuseaux, et elle finira par oublier celui qui a troublé son repos. Tel est mon avis et mon conseil.
C'est aussi le mien, ajouta Sancho; on n'a jamais vu mourir d'amour une faiseuse de dentelle, et lorsque les filles sont occupées, elles songent moins à l'amour qu'à leur ouvrage. J'en parle par expérience: car lorsque je suis à piocher aux champs, j'oublie jusqu'à ma ménagère elle-même, je veux dire ma Thérèse; et pourtant je l'aime comme la prunelle de mes yeux.
Fort bien, Sancho, répondit la duchesse. Désormais Altisidore tournera le fuseau; d'ailleurs, elle s'y entend à merveille.
Il n'en sera pas besoin, madame, répondit Altisidore; le seul souvenir de l'ingratitude de ce malandrin vagabond me guérira; et avec la permission de Votre Grandeur, je me retire pour ne pas voir davantage sa maigre et désagréable figure.
Cela me rappelle, reprit le duc, ce qu'on dit souvent: Qui s'emporte et éclate en injures, est bien près de pardonner.
Altisidore feignit de s'essuyer les yeux, et après avoir fait une grande révérence elle sortit.
Pauvre fille! dit Sancho, elle mérite bien ce qu'elle a; aussi pourquoi va-t-elle s'adresser à une âme sèche comme un jonc? Mort de ma vie! si elle s'était tournée de mon côté, elle aurait entendu chanter un autre coq.
La conversation terminée, Don Quichotte s'habilla, et, après avoir dîné avec ses hôtes, il se mit en route.
CHAPITRE LXXI
OU SANCHO SE MET EN DEVOIR DE DÉSENCHANTER DULCINÉE
Moitié triste, moitié joyeux, s'en allait le vaincu don Quichotte; triste à cause de sa défaite, joyeux à cause de la vertu merveilleuse qui s'était révélée dans son écuyer par la résurrection d'Altisidore; quoiqu'à vrai dire il eût conçu quelque doute touchant la mort de l'amoureuse demoiselle. Quant à Sancho, toute sa tristesse venait de ce qu'Altisidore ne lui avait pas donné cette demi-douzaine de chemises qu'il avait si bien gagnée.
En vérité, seigneur, dit-il à son maître, il faut que je sois un bien malheureux médecin: la plupart tuent leurs malades et n'en sont pas moins grassement payés de leur peine, laquelle souvent ne consiste qu'à signer quelque ordonnance qu'exécute l'apothicaire (et tant pis pour la pauvre dupe); tandis que moi, à qui la santé d'autrui coûte des croquignoles, des pincements, des coups de fouet, on ne me donne pas seulement une obole. Je jure qu'à l'avenir, si on m'amène quelque malade, il faudra d'abord me graisser la patte; le moine vit de ce qu'il chante, et si Dieu m'accorde la vertu que je possède, c'est pour en tirer pied ou aile.
Tu as raison, Sancho, répondit don Quichotte, et Altisidore a eu tort de ne pas tenir sa parole; car, bien que la vertu que tu possèdes ne t'ait coûté aucune étude, ce que tu as souffert est pire qu'étudier. Quant à moi, je puis t'assurer une chose, c'est que si tu voulais une récompense pour les coups de fouet que tu as promis de t'appliquer afin de désenchanter Dulcinée, je te la donnerais si bonne que tu aurais lieu d'être satisfait. Je ne sais trop si la guérison suivrait le salaire, et je ne voudrais pas contrarier l'effet du remède en le payant d'avance; cependant faisons-en l'épreuve. Voyons, Sancho, combien exiges-tu pour te fouetter sur l'heure; l'affaire finie, tu te payeras par tes mains sur l'argent que tu as à moi.
Ces paroles firent ouvrir les yeux et dresser les oreilles à Sancho, qui à l'instant résolut d'en finir avec le désenchantement de Dulcinée. Allons, seigneur, dit-il, il faut vous donner satisfaction: mon amour pour ma femme et mes enfants me fait songer à leur avantage, bien que ce soit aux dépens de ma peau. Or çà, combien m'accorderez-vous pour chaque coup de fouet?
Si la récompense devait égaler la nature et la grandeur du service, répondit don Quichotte, le trésor de Venise et les mines du Potose ne suffiraient pas; mais calcule d'après ce que tu portes dans ma bourse, et mets toi-même le prix à chaque coup.
Il y a, repartit Sancho, trois mille trois cents et tant de coups de fouet; je m'en suis déjà donné cinq; que ceux-ci passent pour ce qui excède les trois mille trois cents, et calculons sur le reste. A un cuartillo la pièce, et je n'en rabattrais pas un maravédis, fût-ce pour le pape, ce sont trois mille cuartillos, qui font quinze cents demi-réaux, ou sept cent cinquante réaux; pour les trois cents autres, je compte cent cinquante demi-réaux ou soixante-quinze réaux, lesquels ajoutés aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingt cinq réaux. Je retiendrai cette somme sur l'argent que j'ai à Votre Grâce, et je rentrerai chez moi content, quoique bien fouetté; mais on ne prend pas de truites sans se mouiller les chausses.
O mon cher Sancho! s'écria don Quichotte, ô mon aimable Sancho! à quelle reconnaissance, Dulcinée et moi, nous allons être tenus envers toi pour le reste de tes jours. Si la pauvre dame se retrouve jamais dans son premier état, sa disgrâce aura été un bonheur, et ma défaite un véritable triomphe. Voyons, mon fils, quand veux-tu commencer? Afin de te donner du courage, et que tu finisses plus vite, j'ajoute encore cent réaux.
Quand? répliqua Sancho; cette nuit même; seulement, faites en sorte que nous couchions en rase campagne, et vous verrez si je sais m'étriller.
Elle arriva enfin cette nuit que don Quichotte appelait avec tant d'impatience. Il lui semblait que les roues du char d'Apollon s'étaient brisées, et que le jour s'allongeait plus que de coutume, comme cela arrive aux amoureux qui toujours voudraient voir marcher le temps selon leurs désirs. Enfin, nos deux aventuriers entrèrent dans un bosquet d'arbres touffus un peu éloignés du chemin; puis, ayant dessellé Rossinante et débâté le grison, ils s'étendirent sur l'herbe et soupèrent avec ce qui se trouvait dans le bissac.
Lorsque Sancho eut bien mangé, il voulut tenir sa promesse: prenant donc le licou et une sangle du bât de son âne, il s'éloigna d'une vingtaine de pas, et s'établit au milieu de quelques hêtres.
Mon enfant, lui dit son maître en le voyant partir d'un air si résolu, je t'en conjure, prends garde de ne pas te mettre en pièces: fais qu'un coup attende l'autre, ne te presse pas tellement d'arriver au but que l'haleine vienne à te manquer au milieu de la carrière: en un mot, ne te frappe pas à ce point que la vie t'échappe avant que la pénitence soit achevée. Et afin que tu ne perdes pas la partie pour un coup de plus ou de moins, je vais me tenir ici près, et les compter sur mon rosaire. Courage, mon ami, que le ciel seconde tes bonnes intentions et les rende efficaces.
Un bon payeur ne craint point de donner des gages, dit Sancho, et je m'en vais m'étriller de telle façon que, sans me tuer, il ne laissera pas de m'en cuire, car je pense que c'est en cela que doit consister la vertu du remède.
Cela dit, Sancho se dépouille de la ceinture en haut, et se met en devoir de se fouetter, tandis que don Quichotte comptait les coups. Il s'en était à peine appliqué sept ou huit, qu'il commença à se dégoûter, et trouvant la charge trop pesante pour le prix: Par ma foi, seigneur, dit-il, j'en appelle comme d'abus, ces coups-là valent chacun un demi-réal et non un cuartillo.
Courage, ami Sancho, courage, reprit don Quichotte; qu'à cela ne tienne, je double la somme.
A la bonne heure, dit Sancho; à présent les coups de fouet vont tomber comme grêle.
Mais au lieu de s'en donner sur les épaules, le sournois se mit à frapper contre les arbres, poussant de temps à autre de grands soupirs, comme s'il eût été près de rendre l'âme. Don Quichotte, craignant que son fidèle écuyer n'y laissât la vie et que son imprudence ne vînt à tout perdre, lui cria: Arrête, mon ami, arrête! Comme tu y vas; le remède me paraît un peu rude, il sera bon d'y revenir à deux fois; on n'a pas pris Zamora en une heure[130]. Si j'ai bien compté, voilà plus de mille coups que tu viens de te donner; c'est assez quant à présent: l'âne, comme on dit, peut porter la charge, mais non la surcharge.
[130] Ville du royaume de Léon qu'Arabes et chrétiens se disputèrent longtemps.
Non, non, seigneur, repartit Sancho, il ne sera jamais dit de moi: Gages payés, bras cassés. Que Votre Grâce s'éloigne un peu, et je vais m'en donner encore un mille. En deux temps, l'affaire sera terminée, il y aura même bonne mesure.
Puisque tu es en si bonne disposition, dit don Quichotte, fais à ta fantaisie, je vais m'éloigner.
Sancho reprit sa tâche, et avec une telle énergie que bientôt il n'y eut plus autour de lui un seul arbre auquel il restât un lambeau d'écorce. Enfin, poussant un grand cri et frappant de toute sa force un dernier coup contre un hêtre: Ici, dit-il, mourra Samson, et tous ceux qui avec lui sont.
A ce coup terrible et à ce cri lamentable, don Quichotte accourut: A Dieu ne plaise, mon fils, dit-il en lui arrachant l'instrument de son supplice, à Dieu ne plaise que pour me faire plaisir il t'en coûte la vie; elle est trop nécessaire à ta femme et à tes enfants; que Dulcinée attende encore un peu; quant à moi, je m'entretiendrai d'espérance, jusqu'à ce que tu aies repris de nouvelles forces. De cette manière, tout le monde sera content.
Puisque Votre Grâce l'exige, je le veux bien, répondit Sancho: seulement, jetez-moi votre manteau sur les épaules; car je suis tout en eau, et je pourrais me refroidir, comme cela arrive aux nouveaux pénitents.
Don Quichotte lui donna son manteau, et demeura en justaucorps.
Notre compagnon dormit jusqu'au jour, après quoi tous deux se mirent en route. Au bout d'environ trois heures de marche ils arrivèrent à une hôtellerie que don Quichotte reconnut pour telle, et non pour un château avec fossés et pont-levis, ainsi qu'il avait coutume de le faire; car depuis sa défaite, il semblait que la raison lui fût revenue, comme on va le voir désormais. On logea notre héros dans une salle basse où, selon la mode des villages, il y avait en guise de rideaux deux vieilles serges peintes: l'une représentait le rapt d'Hélène, quand Pâris, violant l'hospitalité, l'enleva à Ménélas; sur l'autre était l'histoire de Didon et d'Énée: la reine, montée sur une tour, agitait sa ceinture pour rappeler l'infidèle amant qui fuyait à voiles déployées. Don Quichotte remarqua qu'Hélène ne paraissait nullement fâchée de la violence qu'on lui faisait, car elle riait sous cape. Didon, au contraire, était toute éplorée; et le peintre, de crainte qu'on ne s'en aperçût pas, avait sillonné ses joues de larmes aussi grosses que des noisettes.
Ces deux dames, dit notre héros, furent bien malheureuses de n'être pas nées dans mon temps, et moi plus malheureux encore de n'être pas né dans le leur: si j'avais rencontré ces galants-là, Troie n'aurait pas été embrasée, ni Carthage détruite, car la seule mort de Pâris aurait prévenu tous ces désastres.
Je gagerais, dit Sancho, que d'ici à peu de temps on ne trouvera pas de taverne, d'hôtellerie ou de boutique de barbier où l'on ne trouve en peinture l'histoire de nos prouesses; mais du moins faudrait-il que ce fût par un meilleur peintre que le barbouilleur qui a portraité ces dames.
Tu as raison, reprit don Quichotte; car ce peintre me rappelle celui d'Ubeda[131], qui, lorsqu'on lui demandait ce qu'il peignait: Nous le verrons tout à l'heure, répondait-il; et si c'était quelque chose qui approchât d'un coq, il écrivait au-dessous: «Ceci est un coq,» afin qu'on ne pût s'y tromper.
[131] Cervantes a déjà raconté cette histoire dans un des premiers chapitres de cette seconde partie, page 306.
Je jurerais bien, dit Sancho, que l'Aragonais qui a composé notre histoire n'en savait guère davantage; sa plume a marché au hasard, et il en est résulté ce qu'il aura plu à Dieu.
Il ressemble aussi beaucoup, ajouta don Quichotte, à ce poëte appelé Mauléon, qu'on voyait il y a quelque temps à la cour: ce Mauléon se vantait de répondre sur-le-champ à toutes sortes de questions, et répondait tout de travers. Mais laissons cela; dis-moi, Sancho, dans le cas où il te plairait d'achever cette nuit ta pénitence, veux-tu que ce soit en rase campagne ou à couvert?
Pardieu, seigneur, répondit Sancho, pour les coups que je songe à m'appliquer, il importe peu où je me les donne; pourtant j'aimerais mieux que ce fût dans un bois; j'aime beaucoup les arbres, et je crois qu'ils me procurent du soulagement.
Eh bien, mon ami, répliqua don Quichotte, afin que tu reprennes des forces, nous réserverons cela pour notre village, où nous arriverons au plus tard après-demain.
Comme il vous plaira, seigneur, vous êtes le maître; mais si vous vouliez m'en croire, j'expédierais la chose et je battrais le fer pendant qu'il est chaud: il fait bon moudre quand la meule vient d'être repiquée; lorsqu'on est en haleine, on marche mieux, et l'occasion perdue ne se retrouve pas toujours; un tiens vaut mieux que deux tu auras, et moineau dans la main que grue qui vole.
Halte-là, interrompit don Quichotte; le voilà encore lancé dans les proverbes. Que ne parles-tu simplement et sans raffiner, comme je te l'ai recommandé tant de fois? tu verrais que tu t'en trouverais bien.
Je ne sais quelle malédiction pèse sur moi, repartit Sancho; je ne puis dire une raison sans y joindre un proverbe, ni dire un proverbe qui ne me semble une raison. Cependant, je tâcherai de me corriger. Là finit leur entretien.
CHAPITRE LXXII
COMMENT DON QUICHOTTE ET SANCHO ARRIVÈRENT A LEUR VILLAGE
Don Quichotte et Sancho passèrent tout le jour dans cette hôtellerie, attendant la nuit, l'un pour achever sa pénitence, l'autre pour en voir la fin, qui était aussi celle de ses désirs. Pendant ce temps, un gentilhomme suivi de trois ou quatre domestiques vint y descendre, et l'un de ces derniers dit en s'adressant à celui qui paraissait être son maître: Votre Grâce, seigneur don Alvaro Tarfé, peut s'arrêter ici pour faire la sieste; l'endroit me paraît convenable.
A ce nom, don Quichotte regarda Sancho: Ne te souvient-il pas, lui dit-il, quand je feuilletai cette seconde partie de mon histoire, que j'y rencontrai ce nom de don Alvaro Tarfé?
Cela peut être, répondit Sancho; laissons-le descendre de cheval, nous le questionnerons ensuite.
Le gentilhomme mit pied à terre, et l'hôtesse lui donna une chambre en face de celle de don Quichotte, ornée pareillement de rideaux de serge peinte. Après avoir revêtu un costume d'été, l'inconnu se rendit sous le portail de l'auberge, qui était frais et spacieux, et y trouva notre chevalier se promenant de long en large. Seigneur, lui dit-il, peut-on savoir où se rend Votre Grâce?
A un village près d'ici où je demeure, répondit don Quichotte; et Votre Grâce, où va-t-elle?
Moi, repartit le cavalier, je vais à Grenade, ma patrie.
Excellent pays, dit don Quichotte. Mais, seigneur, quel est, je vous prie, le nom de Votre Grâce? le coeur me dit que j'ai quelque intérêt à le savoir.
Je m'appelle don Alvaro Tarfé, répondit le cavalier.
En ce cas, seigneur, dit notre héros, serait-ce vous dont il est parlé dans la seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche, que certain auteur a fait imprimer depuis peu?
C'est moi-même, répondit le cavalier, et ce don Quichotte, qui est le héros du livre, était fort de mes amis. C'est moi qui le tirai de chez lui, ou qui du moins lui inspirai le dessein de venir aux joutes de Saragosse où j'allais moi-même, et en vérité il m'a quelques obligations, mais une surtout, c'est que je l'ai empêché d'avoir les épaules flagellées par la main du bourreau à cause de ses insolences.
Dites-moi, seigneur don Alvaro, continua notre chevalier, est-ce que j'ai quelque ressemblance avec ce don Quichotte dont parle Votre Grâce?
Non assurément, répondit le voyageur.
Et ce don Quichotte, ajouta notre chevalier, avait-il un écuyer appelé Sancho Panza?
Oui, répondit don Alvaro, cet écuyer passait pour être fort plaisant, mais je ne l'ai jamais entendu rien dire de bon.
Oh! je le crois bien, dit Sancho; plaisanter d'une manière agréable n'est pas donné à tout le monde. Ce Sancho dont vous parlez, seigneur, doit être quelque grand vaurien; mais le véritable Sancho, c'est moi, et je débite des plaisanteries comme s'il en pleuvait. Sinon faites-en l'épreuve, que Votre Grâce me suive pendant toute une année, et à chaque pas vous verrez qu'il m'en sort de la bouche en si grande abondance, que je fais rire tous ceux qui m'écoutent, sans savoir le plus souvent ce que je dis. Quant au véritable don Quichotte de la Manche, le fameux, le vaillant, le sage, le père des orphelins, le défenseur des veuves, le meurtrier des demoiselles, celui enfin qui a pour unique dame de ses pensées la sans pareille Dulcinée du Toboso, c'est mon maître que voilà devant vous. Tout autre don Quichotte et tout autre Sancho Panza sont autant de mensonges.
Pardieu, mon ami, je le crois sans peine, répliqua don Alvaro, en quatre paroles vous venez de dire plus de bonnes choses, que l'autre Sancho dans tous ses longs bavardages. Il sentait bien plus le glouton que l'homme d'esprit, et je commence à croire que les enchanteurs qui persécutent le véritable don Quichotte, ont voulu me persécuter, moi aussi, avec son méchant homonyme. En vérité je ne sais que penser: car j'ai laissé, il y a peu de jours, ce dernier enfermé dans l'hôpital des fous à Tolède, et j'en rencontre ici un autre qui, à la vérité, ne lui ressemble en rien.
Pour mon compte, reprit don Quichotte, je ne vous dirai pas que je suis le bon, mais je puis au moins affirmer que je ne suis pas le mauvais, et pour preuve, seigneur don Alvaro, apprenez que de ma vie je n'ai été à Saragosse. C'est justement pour avoir entendu dire que le faux don Quichotte s'était trouvé aux joutes de cette ville, que je n'ai pas voulu y mettre le pied. Aussi, afin de donner un démenti à l'auteur, j'ai gagné tout droit Barcelone, ville unique par son site et sa beauté, mère de la courtoisie, refuge des étrangers, retraite des pauvres, patrie des braves; le lieu de toute l'Europe où l'on peut le plus aisément lier une amitié constante et sincère. Quoique les choses qui m'y sont arrivées, loin d'être agréables, aient été pour la plupart, au contraire, fâcheuses et déplaisantes, je n'en ai pas moins une joie extrême de l'avoir vue, et cela me fait oublier tout le reste. Bref, seigneur don Alvaro, je suis ce même don Quichotte dont la renommée s'est occupée si souvent, et non ce misérable qui usurpe mon nom et se fait honneur de mes idées. Maintenant j'ai une grâce à vous demander, et cette grâce la voici: c'est que, par-devant l'alcade de ce village, vous fassiez une déclaration valable et authentique, que jusqu'à cette heure vous ne m'aviez jamais vu, et que je ne suis point le don Quichotte dont il est parlé dans cette seconde partie imprimée depuis peu; enfin, que Sancho Panza, mon écuyer, n'est point celui que Votre Grâce a connu.
Très-volontiers, seigneur don Quichotte, répondit don Alvaro, et je vous donnerai de bon coeur cette satisfaction, quoiqu'il soit assez surprenant de voir en même temps deux don Quichotte et deux Sancho Panza, qui se disent du même pays et sont si différents de visages, d'actions et de manières. Je doute presque de ce que j'ai vu; et peu s'en faut que je ne croie avoir fait un rêve.
Sans doute que Votre Grâce est enchantée, tout comme madame Dulcinée, dit Sancho. Et plût à Dieu qu'il ne fallût pour vous désenchanter que m'appliquer trois autres mille coups de fouet, comme je me les suis donnés pour elle; par ma foi, ce serait bientôt expédié, et il ne vous en coûterait rien.
Qu'est-ce que ces coups de fouet? demanda don Alvaro; je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
Oh! seigneur, répondit Sancho, cela serait trop long à raconter; mais si nous voyageons ensemble, je vous le dirai en chemin.
L'heure du souper arriva, don Alvaro et don Quichotte se mirent à table. Bientôt après l'alcade du lieu étant survenu, accompagné d'un greffier, don Quichotte le requit de dresser acte de la déclaration que faisait le seigneur don Alvaro Tarfé, déclaration dans laquelle il affirmait ne point reconnaître don Quichotte de la Manche, ici présent, comme étant celui dont il avait lu l'histoire imprimée sous le titre de seconde partie de don Quichotte de la Manche, composée par un certain Avellaneda de Tordesillas. L'alcade procéda judiciairement, et la déclaration fut reçue dans les formes voulues; ce qui réjouit fort nos chercheurs d'aventures, comme s'il eût été besoin d'un pareil acte pour faire éclater la différence qu'il y avait entre les deux don Quichotte et les deux Sancho, et qu'elle ne fût pas assez marquée par leurs actions et leurs paroles.
Don Alvaro et son nouvel ami échangèrent mille politesses et mille offres de services; et notre chevalier déploya tant d'esprit, que le gentilhomme finit par se croire réellement enchanté, puisqu'il avait vu deux don Quichotte qui se ressemblaient si peu. Sur le soir, ils partirent tous ensemble, et chemin faisant notre héros apprit à don Alvaro l'issue de sa rencontre avec le chevalier de la Blanche-Lune, ainsi que l'enchantement de Dulcinée, sans oublier le remède enseigné par Merlin. Bref, après s'être fait de nouveaux compliments et s'être embrassés, ils se séparèrent.
Don Quichotte passa encore cette nuit-là dans un bois, pour donner à Sancho le loisir d'achever sa pénitence, ce que l'astucieux écuyer accomplit aux dépens des arbres plus que de ses épaules, qu'il sut si bien ménager que les coups de fouet n'auraient pu en faire envoler une mouche qui s'y serait posée. Le confiant chevalier n'omit pas un seul coup, et trouva qu'avec ceux de la nuit précédente, ils montaient à trois mille vingt-neuf; il lui sembla même que le soleil s'était levé plus tôt qu'à l'ordinaire, comme s'il eût été jaloux que la nuit fût seule témoin de cet intéressant sacrifice. Nos aventuriers se remirent en route dès qu'il fut jour, s'applaudissant derechef d'avoir tiré don Alvaro de l'erreur où il était, et surtout d'avoir obtenu de lui une déclaration en si bonne forme.
Cette journée et la nuit suivante se passèrent sans qu'il leur arrivât rien de remarquable, si ce n'est que Sancho compléta sa pénitence. Don Quichotte en ressentit une telle joie, qu'il attendait avec impatience le retour de la lumière, espérant d'un instant à l'autre rencontrer sa dame désenchantée. Ils partirent, et tout le long de la route notre héros n'apercevait point une femme qu'il ne courût aussitôt après elle, pour s'assurer si ce n'était point Dulcinée du Toboso, tant il tenait pour infaillibles les promesses de Merlin.
Dans ces pensées et dans ces espérances, ils arrivèrent au haut d'une colline d'où ils découvrirent un village[132]. A peine Sancho l'eut-il reconnu qu'il se jeta à genoux en s'écriant avec transport: Ouvre les yeux, patrie désirée, et vois revenir à toi ton fils Sancho, sinon bien riche, au moins bien étrillé! Ouvre les bras, et reçois aussi ton fils don Quichotte, lequel, s'il revient vaincu par un bras étranger, revient vainqueur de lui-même, victoire qui est, à ce qu'il a dit souvent, la plus grande qu'on puisse remporter. Quant à moi, j'apporte de l'argent, car si j'ai été bien étrillé, je me suis bien tenu sur ma bête.
[132] Voir la gravure page 289.
Laisse là ces sottises, dit don Quichotte, et préparons-nous à entrer du pied droit dans notre village, où, lâchant la bride à notre fantaisie, nous disposerons tout pour la vie pastorale que nous devons mener. Cela dit, ils descendirent la colline.
CHAPITRE LXXIII
DE CE QUE DON QUICHOTTE RENCONTRA, ET QU'IL IMPUTA A MAUVAIS PRÉSAGE
A l'entrée du pays, dit cid Hamet, don Quichotte vit sur la place qui sert à battre le grain deux petits garçons qui se querellaient; l'un disait à l'autre: Tu as beau faire, Periquillo; tu ne la reverras de ta vie.
Sancho, dit notre chevalier, entends-tu ce que dit ce drôle: Tu ne la reverras de ta vie!
Qu'importe que ce petit garçon ait prononcé ces paroles? répondit Sancho.
Eh bien, répliqua don Quichotte, cela signifie que je ne reverrai pas Dulcinée!
Sancho allait riposter, mais il en fut empêché par la vue d'un lièvre que des chasseurs poursuivaient avec leurs lévriers. La pauvre bête effrayée vint se réfugier et se blottir entre les jambes du grison; l'écuyer la saisit et la présenta à son maître, qui murmura entre ses dents: malum signum, malum signum[133]. Un lièvre fuit, des lévriers le poursuivent, et Dulcinée ne paraît point!
[133] Mauvais présage, mauvais présage.
Parbleu, vous êtes un homme étrange, dit Sancho: supposez que ce lièvre est madame Dulcinée du Toboso, et que les lévriers qui le poursuivent sont les scélérats d'enchanteurs qui l'ont changée en paysanne: elle fuit, je la prends, je la mets entre les mains de Votre Grâce, qui la serre contre son coeur et la caresse tout à son aise. Eh bien, quel mauvais signe est-ce là? et quel mauvais présage peut-on en tirer?
Sur ce, les deux petits garçons s'approchèrent pour voir le lièvre, et Sancho leur ayant demandé le sujet de leur querelle, celui qui avait dit à l'autre: Tu ne la reverras de ta vie, répondit, en montrant une cage à grillons, qu'il avait pris cette cage à son compagnon et qu'il ne la lui rendrait jamais. Sancho leur donna une pièce de monnaie pour la cage, et la présentant à don Quichotte: Tenez, seigneur, lui dit-il, voilà le charme détruit. Si j'ai bonne mémoire, il me souvient d'avoir entendu notre curé dire qu'il n'est pas d'un chrétien et d'un homme de sens de s'arrêter à ces enfantillages; et Votre Grâce ne m'assurait-elle pas encore, ces jours passés, que ceux qui y font attention sont des imbéciles? Allons, seigneur, rentrons chez nous; en voilà assez là-dessus.
Les chasseurs survinrent, réclamant leur lièvre, et don Quichotte le leur rendit.
Le chevalier, s'étant remis en marche, rencontra à l'entrée du pays le curé et le bachelier Carrasco, qui se promenaient dans un petit pré en causant. Nos deux amis accoururent les bras ouverts; et don Quichotte, ayant mis pied à terre, les embrassa tendrement.
Or, il faut savoir que Sancho avait placé sur son grison, par-dessus le paquet des armes de son maître, la robe semée de flammes qu'on lui avait donnée, et coiffé la tête de l'animal avec la mitre couverte de diables, ce qui faisait le plus bizarre effet qui se puisse imaginer. Les petits enfants du pays (cet âge a des yeux de lynx) s'en étant aperçus, accouraient de tous côtés, se criant les uns aux autres: Holà! eh! venez vite, venez voir l'âne de Sancho Panza, plus gentil qu'un prince, et le cheval de don Quichotte, plus maigre encore que le jour de son départ. Bref, entourés de ces polissons et accompagnés du curé et de Carrasco, nos deux coureurs d'aventures entrèrent dans le village, et se rendirent tout droit à la maison de don Quichotte, où ils trouvèrent sur le pas de la porte la gouvernante et la nièce, déjà instruites de leur arrivée.
On avait aussi raconté la nouvelle à Thérèse Panza, qui, les cheveux en désordre et dans une toilette fort incomplète, conduisant par la main Sanchette, sa fille, accourut au-devant de son mari. Mais en le voyant beaucoup moins bien costumé que, dans son opinion, devait l'être un gouverneur, elle lui dit: En quel état vous revois-je, mon cher mari? Vous m'avez l'air de revenir à pied, traînant la patte, et l'on vous prendrait plutôt pour un vaurien ingouvernable que pour un gouverneur.
Tais-toi, Thérèse, répondit Sancho; souvent où il se trouve des crochets il n'y a pas de lard. Allons à la maison; là je t'en conterai de belles! J'apporte de l'argent, ce qui est l'essentiel; et de l'argent gagné par mon industrie, sans avoir fait tort à personne.
Apportez de l'argent, mon bon mari, repartit Thérèse; et peu m'importe qu'il ait été gagné par ceci ou par cela; de quelque manière qu'il soit venu, vous n'aurez pas introduit mode nouvelle dans le monde.
Sanchette embrassa son père, en demandant s'il lui apportait quelque chose; car elle l'attendait, disait-elle, comme on attend la pluie en été. Puis, le prenant d'un côté par sa ceinture de cuir, tandis que de l'autre Thérèse le tenait sous le bras (la petite tirant l'âne par le licou), ils s'en furent à leur maison, laissant don Quichotte dans la sienne, aux mains de sa gouvernante et de sa nièce, et en compagnie du curé et du bachelier.
Don Quichotte, s'étant enfermé avec ses deux amis, leur raconta brièvement sa défaite, et l'engagement qu'il avait pris de rester chez lui pendant une année, engagement que comme chevalier errant il voulait remplir au pied de la lettre. Il ajouta qu'il avait songé à se faire berger pendant ce temps-là, afin de se distraire dans la solitude et de pouvoir y donner libre carrière à ses amoureuses pensées. Enfin, il les supplia, si leurs occupations le leur permettaient, de vouloir bien être ses compagnons. Je me propose, dit-il, d'acheter un troupeau de brebis suffisant pour pouvoir nous dire bergers. Au reste, le plus difficile est fait, car j'ai trouvé des noms qui vous iront à merveille. Le curé lui ayant demandé quels étaient ces noms: Moi, reprit le chevalier, je m'appellerai le berger Quichottin; vous, seigneur bachelier, le berger Carrascon; vous, seigneur licencié, le berger Curiambro; et Sancho Panza, le berger Pancinot.
Les deux amis restèrent confondus de cette nouvelle folie; mais de crainte que le pauvre homme ne leur échappât une troisième fois, et surtout espérant que dans le délai d'une année on parviendrait à le guérir, ils feignirent d'entrer dans son idée, applaudirent à son projet, et promirent de l'accompagner. Il y a plus, ajouta Samson Carrasco; étant, comme on le sait déjà, un de nos plus fameux poëtes, je composerai à ma fantaisie des vers pastoraux ou héroïques, afin de passer le temps. L'essentiel, c'est que nous ne laissions pas un arbre, si dur soit-il, sans y graver les noms de nos bergères, suivant le constant usage des bergers amoureux.
A merveille, repartit don Quichotte. Mais moi, je n'ai pas besoin de chercher; j'ai sous la main la sans pareille Dulcinée du Toboso, gloire de ces rivages, ornement de ces prairies, fleur de l'esprit et de la grâce, finalement, personne si accomplie qu'aucune louange ne serait à la hauteur de son mérite, quelque hyperbolique qu'elle fût.
Cela est vrai, dit le curé. Nous autres, nous chercherons par ici quelques bergerettes à notre convenance.
Et si elles nous faisaient défaut, ajouta le bachelier, nous leur donnerions les noms de ces bergères imprimées et gravées: les Philis, les Amaryllis, les Dianes, les Bélizardes, les Galatées. Puisque les livres en sont pleins et que les boutiques de libraires en regorgent, nous pouvons bien nous en passer la fantaisie. Si ma dame, ou pour mieux dire ma bergère, s'appelle Anne par hasard, je la célébrerai sous le nom d'Anarda; si Françoise, je la nommerai Francine; Lucie, Lucinde, et ainsi du reste. De cette manière, tout sera pour le mieux. Sancho lui-même, s'il entre dans notre confrérie, pourra chanter sa Thérèse sous le nom de Thérésine.
Don Quichotte applaudit; et le curé, l'ayant comblé d'éloges pour une si honorable résolution, s'offrit de nouveau à lui tenir compagnie tout le temps que ne réclameraient pas les devoirs de son ministère. L'affaire convenue, les deux amis prirent congé du chevalier, en l'engageant à bien se soigner et à ne rien négliger de ce qui pourrait lui être salutaire.
Le sort voulut que la nièce et la gouvernante entendissent toute la conversation; aussi, dès que don Quichotte fut seul, elles entrèrent dans sa chambre.
Quoi, mon oncle, dit la nièce: lorsque nous pensions que Votre Grâce venait enfin se retirer dans sa maison pour y vivre tranquillement, voilà que vous vous embarquez dans de nouvelles aventures et que vous pensez à vous faire berger! Croyez-moi, la paille est trop mûre pour en faire des chalumeaux. Et comment, ajouta la gouvernante, Votre Grâce fera-t-elle pour passer les après-midi d'été, les nuits d'hiver à la belle étoile et entendre les hurlements des loups? Non, non; c'est un métier d'homme robuste, endurci, élevé à la peine dès le maillot. Mal pour mal, mieux vaut encore être chevalier errant que berger. Tenez, croyez-moi; suivez mon conseil, je vous le donne à jeun, et avec mes cinquante ans: restez chez vous, occupez-vous de vos affaires, confessez-vous une fois par semaine, venez en aide aux pauvres, et sur mon âme, si mal vous en arrive...
Silence, mes enfants, répondit don Quichotte; vous ne m'apprendrez pas ce que j'ai à faire. Menez-moi au lit, car je ne me sens pas bien, et sachez que, soit chevalier errant, soit berger errant, je ne cesserai de veiller à ce que vous ne manquiez de rien, comme l'avenir vous l'apprendra.
Sur ce, les deux bonnes filles le conduisirent à son lit, ne songeant qu'à le choyer de leur mieux.
CHAPITRE LXXIV
COMME QUOI DON QUICHOTTE TOMBA MALADE, DU TESTAMENT QU'IL FIT, ET DE SA MORT
Comme rien n'est éternel ici-bas, comme toute chose y va déclinant de son origine à sa fin dernière, principalement la vie de l'homme, comme enfin don Quichotte n'avait reçu du ciel aucun privilége particulier pour prolonger le cours de la sienne, sa fin arriva au moment où il y pensait le moins. Soit par suite de la mélancolie que lui causait le sentiment de sa défaite, soit par la volonté du ciel qui en ordonnait ainsi, il fut pris d'une fièvre obstinée, qui le retint au lit six jours, pendant lesquels le visitèrent maintes fois ses amis le curé, le bachelier et le barbier, sans que le fidèle Sancho quittât son chevet un seul instant. Pensant que la honte d'avoir été vaincu et le chagrin de ne pas voir s'accomplir la délivrance de Dulcinée le tenaient en cet état, chacun d'eux cherchait à le distraire de son mieux. Allons, lui disait le bachelier, prenez courage et levez-vous, afin de commencer notre vie pastorale. J'ai composé tout exprès une églogue qui damera le pion aux églogues mêmes de Sannazar, et j'ai acheté à un berger de Quintanar deux fameux chiens de garde pour notre troupeau; l'un s'appelle Barcino, l'autre Butron.
Le seigneur Carrasco avait beau faire, rien ne pouvait tirer don Quichotte de son abattement. On appela le médecin, qui lui tâta le pouls, n'en fut pas fort satisfait, et dit qu'il fallait sans perdre de temps songer à la santé de l'âme, celle du corps étant en danger. Notre héros entendit cet arrêt d'un esprit calme et résigné; mais il n'en fut pas de même de sa gouvernante, de sa nièce et de son écuyer, qui tous trois se mirent à pleurer comme s'ils l'eussent vu déjà mort. L'avis du médecin fut qu'il était miné par un chagrin secret. Don Quichotte, voulant reposer un peu, demanda qu'on le laissât seul. On s'éloigna, et il dormit d'une seule traite pendant plus de six heures, si bien que sa gouvernante et sa nièce crurent qu'il allait passer durant son sommeil. A la fin pourtant il s'éveilla en s'écriant: Béni soit le Dieu tout-puissant qui m'a accordé un pareil bienfait! Oui! sa miséricorde est infinie, et les péchés des hommes ne sauraient ni l'éloigner, ni l'affaiblir.
Frappée de ces paroles, qui lui parurent plus raisonnables que de coutume: Que dites-vous, seigneur? demanda la nièce; que parlez-vous de miséricordes et de péchés des hommes?
Ma fille, répondit don Quichotte, ces miséricordes sont celles dont Dieu vient à l'instant même de me combler; et je disais qu'il ne s'est pas arrêté à mes péchés. Oui, je me sens l'esprit libre et dégagé des ombres épaisses dont l'avait obscurci l'insipide et continuelle lecture des exécrables livres de chevalerie: aujourd'hui j'en reconnais l'extravagance et la fausseté; et je n'ai qu'un regret, c'est que désabusé trop tard je n'ai plus le temps de lire d'autres livres qui puissent éclairer mon âme. Je me sens près de ma fin, ma chère nièce, et je voudrais en faire une d'où l'on conclût que ma vie n'a pas été si mauvaise que je doive laisser après moi la réputation d'un fou. J'ai été fou, j'en conviens; mais je ne voudrais pas que ma mort en fût la preuve. Mon enfant, fais venir mes bons amis le curé, le bachelier Samson Carrasco, et maître Nicolas le barbier; je désire me confesser et faire mon testament.
La nièce fut dispensée de ce soin, car ils entraient au même instant. Félicitez-moi, mes bons amis, leur dit le pauvre hidalgo en les voyant, félicitez-moi, je ne suis plus don Quichotte de la Manche, mais Alonzo Quixano, que la douceur de ses moeurs fit surnommer le Bon. Je suis à cette heure l'ennemi déclaré d'Amadis de Gaule et de toute sa postérité; j'ai pris en aversion les profanes histoires de la chevalerie errante; je reconnais le danger que leur lecture m'a fait courir; enfin, par la miséricorde de Dieu, devenu sage à mes dépens, je les abhorre et les déteste!
Quand les trois amis l'entendirent parler de la sorte, ils s'imaginèrent qu'il venait d'être atteint d'une nouvelle folie.
Comment, seigneur, lui dit Samson Carrasco, maintenant que nous savons à n'en pas douter que madame Dulcinée est désenchantée, vous nous la donnez belle! Et quand nous sommes sur le point de nous faire bergers pour passer la vie en chantant comme des princes, vous parlez de vous faire ermite! De grâce! revenez à vous, et laissez là ces sornettes.
Les sornettes qui m'ont occupé jusqu'à présent, reprit don Quichotte, n'ont été que trop réelles, et à mon grand préjudice; puisse ma mort, avec l'aide du ciel, les faire tourner à mon profit! Seigneurs, je sens que je marche vers ma fin; ce n'est plus l'heure de plaisanter; j'ai besoin d'un prêtre pour me confesser, et d'un notaire pour recevoir mon testament. Dans une pareille situation l'homme ne doit point jouer avec son âme. Je vous en supplie, laissez-moi avec le seigneur curé, qui voudra bien écouter ma confession, et, pendant ce temps, qu'on aille chercher le notaire.
Ils se regardaient tous, étonnés d'un pareil langage; mais il fallut se rendre, car pour eux un des signes certains que le malade se mourait était ce retour à la raison; d'autant plus qu'à ses premiers discours il en ajouta d'autres en termes si chrétiens, si bien suivis, que leurs derniers doutes ayant disparu, ils reconnurent qu'il avait recouvré son bon sens.
Le curé fit retirer tout le monde, et resta seul avec le mourant, qu'il confessa pendant que Carrasco allait chercher le notaire. Bientôt le bachelier fut de retour, amenant avec lui Sancho; quand ce dernier, qui avait appris le triste état de son maître, vit la gouvernante et la nièce tout en larmes, il se mit à sangloter avec elles.
La confession terminée, le curé sortit en disant: Oui, mes amis, Alonzo Quixano est guéri de sa folie, mais il se meurt. Entrez, afin qu'il fasse son testament.
Ces paroles furent une nouvelle provocation aux yeux pleins de larmes de la gouvernante, de la nièce et du fidèle Sancho Panza; elles les firent pleurer et soupirer de plus belle; car, ainsi qu'on l'a déjà dit, don Quichotte, tout le temps qu'il fut Alonzo Quixano le Bon, comme tout le temps qu'il fut don Quichotte de la Manche, montra le meilleur naturel, et son commerce fut des plus agréables, de sorte qu'il n'était pas seulement aimé des gens de sa maison, mais de tous ceux qui le connaissaient.
Le notaire étant entré, écrivit le préambule du testament, dans lequel don Quichotte recommandait son âme à Dieu, avec les pieuses formules en usage; puis, passant aux legs, le mourant dicta ce qui suit:
Item, ma volonté est qu'ayant eu avec Sancho Panza, lequel dans ma folie, je fis mon écuyer, plusieurs difficultés en règlement de compte, à propos de certaines sommes qu'il a à moi, on ne lui réclame rien; de plus, s'il reste quelque chose quand il sera payé de ce que je lui dois, que cet excédant, qui ne peut être considérable, lui soit laissé en propre; et grand bien lui fasse. Et si, de même qu'étant fou, je lui fis obtenir le gouvernement d'une île, je pouvais, maintenant que je suis en possession de ma raison, lui donner celui d'un royaume, je le lui donnerais: la simplicité de son caractère et la fidélité de ses services ne méritant pas moins.
Se tournant vers Sancho, il ajouta: Pardonne-moi, mon ami, de t'avoir fourni l'occasion de paraître aussi fou que moi-même, en t'entraînant dans l'erreur où je suis tombé relativement à l'existence des chevaliers errants.
Hélas! ne mourez pas, mon bon maître, répondit Sancho en sanglotant; croyez-moi, vivez, vivez longtemps; la plus grande folie que puisse faire un homme en cette vie, c'est de se faire mourir lui-même, en s'abandonnant à la mélancolie. Allons, un peu de courage, levez-vous, et gagnons les champs en costume de bergers, comme nous en sommes convenus; peut-être derrière quelque buisson trouverons-nous madame Dulcinée désenchantée, ce qui vous ravira. Que si Votre Grâce se meurt du chagrin d'avoir été vaincue, rejetez-en sur moi toute la faute, et dites qu'on vous a culbuté parce que j'avais mal sanglé Rossinante. Et puis n'avez-vous pas vu dans vos livres qu'il arrive souvent aux chevaliers de se culbuter les uns les autres, et que tel est vaincu aujourd'hui, qui demain revient vainqueur?
Rien de plus vrai, ajouta Samson Carrasco et à cet égard le bon Sancho a raison.
Doucement, mes amis, reprit don Quichotte, les oiseaux sont dénichés. J'ai été fou, mais à cette heure, je viens de recouvrer la raison; j'ai été don Quichotte de la Manche, et maintenant, je le répète, me voilà redevenu Alonzo Quixano. Puissent mon repentir et ma sincérité me rendre l'estime que Vos Grâces avaient pour moi. Que le seigneur notaire continue:
Item, je lègue tous mes biens meubles et immeubles à Antonia Quixana, ma nièce ici présente, après qu'on aura prélevé, sur le plus clair de ma succession, les sommes nécessaires au service des legs que je fais, en commençant par les gages de ma gouvernante pour tout le temps qu'elle m'a servi, et, de plus, vingt ducats pour un habillement. Je nomme pour mes exécuteurs testamentaires le seigneur curé et le seigneur bachelier Samson Carrasco, ici présents;
Item, ma volonté est que si Antonia Quixana, ma nièce, veut se marier, on s'assure d'abord, et cela par enquête judiciaire, que l'homme qu'elle épouse ne sait pas même ce que c'est que les livres de chevalerie. Dans le cas contraire, et si cependant ma nièce persiste à l'épouser, je veux qu'elle perde tout ce que je lui lègue, et mes exécuteurs testamentaires pourront employer la somme en oeuvres pies, à leur volonté;
Item, je supplie ces seigneurs, mes exécuteurs testamentaires, si de fortune ils venaient à rencontrer l'auteur qui a composé, dit-on, une idée intitulée: Seconde partie des aventures de don Quichotte de la Manche, de le prier de ma part, avec toutes sortes d'instances, de me pardonner l'occasion que je lui ai si involontairement donnée d'écrire tant et de si énormes sottises; car je quitte cette vie avec un véritable remords de lui en avoir fourni le prétexte.
Son testament signé et scellé, notre héros fut pris d'une grande défaillance, et s'étendit dans son lit. On s'empressa de lui porter secours; mais pendant les trois jours qu'il vécut encore, il s'évanouissait à chaque instant. La maison était sens dessus dessous; néanmoins la nièce mangeait de bon appétit, la gouvernante portait des santés; Sancho prenait ses ébats; tant l'espoir d'un prochain héritage suffit pour adoucir dans le coeur du légataire le sentiment de regret que devrait y laisser la perte du défunt.
Enfin, don Quichotte expira après avoir reçu les sacrements, et prononcé à plusieurs reprises les plus énergiques malédictions contre les livres de chevalerie. Le notaire déclara n'avoir jamais vu dans les livres qu'aucun chevalier errant fût mort dans son lit aussi paisiblement et aussi chrétiennement que don Quichotte, lequel rendit l'âme, je veux dire mourut, au milieu de la douleur et des larmes de tous ceux qui l'entouraient. Le voyant expiré, le curé pria le notaire d'attester comme quoi Alonzo Quixano le Bon, communément appelé don Quichotte de la Manche, était passé de cette vie en l'autre, et décédé naturellement; ajoutant que s'il lui demandait cette attestation c'était pour empêcher que, contrairement à la vérité, un faux cid Hamet Ben-Engeli le ressuscitât, et composât sur ses prouesses d'interminables histoires.
Telle fut la fin de l'ingénieux chevalier don Quichotte de la Manche, dont cid Hamet ne voulut pas indiquer le pays natal, afin que toutes les villes et tous les bourgs de la Manche se disputassent l'insigne honneur de l'avoir vu naître et de le compter parmi leurs enfants, comme le firent sept villes de la Grèce à propos d'Homère[134]. On ne dira rien ici des pleurs de Sancho Panza, de la nièce et de la gouvernante, ni des épitaphes, assez originales, composées pour la tombe de Don Quichotte. Voici cependant celle qu'y inscrivit Samson Carrasco:
«Ci-gît le redoutable hidalgo qui porta si loin la valeur, que la mort ne put triompher de lui, même en le mettant au tombeau.
«Il brava l'univers entier, dont il fut l'admiration et l'effroi, et son bonheur fut de mourir sage après avoir vécu fou!»
[134] En écrivant ces lignes, il semble que Cervantes ait eu le pressentiment qu'un jour huit villes d'Espagne se disputeraient l'honneur de l'avoir vu naître.
Ici le très-sage cid Hamet dit à sa plume:
«O ma petite plume, bien ou mal taillée, je ne sais, tu vas demeurer suspendue à ce fil de laiton; là tu resteras des siècles, à moins que de présomptueux historiens ne t'enlèvent de cette place pour te profaner. S'ils l'osaient, crie leur:
«Halte-là, félons, halte-là; que personne ne me touche; car cette entreprise, bon roi, à moi seul était réservée[135].
«Pour moi seul, oui, pour moi seul naquit don Quichotte et moi pour lui. Il sut agir et moi écrire. Nous ne faisons qu'un, en dépit du pseudonyme écrivain qui osa, et qui peut-être oserait encore écrire avec une lourde plume d'oie les prouesses de mon vaillant chevalier. Mais ce n'est pas là un fardeau à sa taille, ni un thème pour son esprit sec et froid. Si d'aventure tu parviens à le connaître, conseille-lui de laisser reposer en paix les os fatigués et déjà pourris de don Quichotte, et de ne pas essayer de le ressusciter, contre les priviléges de la mort, en le tirant de la sépulture où il gît étendu tout de son long, hors d'état de faire une sortie et une troisième campagne[136]! Pour livrer au ridicule celles de tant de chevaliers errants, il suffit des deux qu'il a faites, et qui ont si franchement désopilé nationaux et étrangers. En agissant ainsi, tu rempliras le devoir du chrétien, lequel doit toujours s'efforcer de donner un bon conseil à un ennemi. Quant à moi, je serai heureux et fier d'avoir retiré de mes écrits le fruit que j'en attendais; car mon seul désir était de couvrir d'un ridicule justement mérité les fausses et extravagantes histoires des livres de chevalerie, déjà frappés à mort par celle de mon véritable don Quichotte, et qui bientôt sans doute tomberont pour ne plus se relever. Adieu.»
[135] Ce passage est la traduction de quatre vers d'un ancien romancero.
[136] A la fin de son livre, l'imitateur Avellaneda avait annoncé une troisième partie.
FIN DE DON QUICHOTTE
TABLE DES MATIÈRES
NOTICE SUR CERVANTES III
PORTRAIT DE CERVANTES, PAR LUI-MÊME XIII
DÉDICACE A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO, COMTE DE LEMOS XV
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE PARTIE 2
UN MOT SUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION 4
PREMIÈRE PARTIE
LIVRE PREMIER
CHAP. I. Qui traite de la qualité et des habitudes de l'ingénieux don Quichotte 5
II. Qui traite de la première sortie que fit l'ingénieux don Quichotte 8
III. Où l'on raconte de quelle plaisante manière don Quichotte fut armé chevalier 12
IV. De ce qui arriva à notre chevalier quand il fut sorti de l'hôtellerie 16
V. Où se continue le récit de la disgrâce de notre chevalier 20
VI. De la grande et agréable enquête que firent le curé et le barbier dans la bibliothèque de notre chevalier 23
VII. De la seconde sortie de notre bon chevalier don Quichotte de la Manche 27
VIII. Du beau succès qu'eut le valeureux don Quichotte dans l'épouvantable et inouïe aventure des moulins à vent 31
LIVRE DEUXIÈME
IX. Où se conclut et se termine l'épouvantable combat du brave Biscaïen et du Manchois 36
X. Du gracieux entretien qu'eut don Quichotte avec Sancho Panza son écuyer 39
XI. De ce qui arriva à don Quichotte avec les chevriers 42
XII. De ce que raconta un berger à ceux qui étaient avec don Quichotte 46
XIII. Où se termine l'histoire de la bergère Marcelle, avec d'autres événements 84
XIV. Où sont rapportés les vers désespérés du berger défunt, et autres choses non attendues 55
LIVRE TROISIÈME
XV. Où l'on raconte la désagréable aventure qu'éprouva don Quichotte en rencontrant les muletiers Yangois 58
XVI. De ce qui arriva à notre chevalier dans l'hôtellerie qu'il prenait pour un château 63
XVII. Où se continuent les travaux innombrables du vaillant don Quichotte et de son écuyer dans la malencontreuse hôtellerie, prise à tort pour un château 67
XVIII. Où l'on raconte l'entretien que don Quichotte et Sancho Panza eurent ensemble, avec d'autres aventures dignes d'être rapportées 72
XIX. Du sage et spirituel entretien que Sancho eut avec son maître, de la rencontre qu'ils firent d'un corps mort, ainsi que d'autres événements fameux 80
XX. De la plus étonnante aventure qu'ait jamais rencontrée aucun chevalier errant, et de laquelle don Quichotte vint à bout à peu de frais 84
XXI. Qui traite de la conquête de l'armet de Mambrin, et autres choses arrivées à notre invincible chevalier 92
XXII. Comment don Quichotte donna la liberté à une quantité de malheureux qu'on menait, malgré eux, où ils ne voulaient pas aller 100
XXIII. De ce qui arriva au fameux don Quichotte dans la Sierra Morena, et de l'une des plus rares aventures que rapporte cette véridique histoire 107
XXIV. Où se continue l'aventure de la Sierra Morena 115
XXV. Des choses étranges qui arrivèrent au vaillant chevalier de la Manche dans la Sierra Morena, et de la pénitence qu'il fit, à l'imitation du Beau Ténébreux 120
XXVI. Où se continuent les raffinements d'amour du galant chevalier de la Manche, dans la Sierra Morena 131
XXVII. Comment le curé et le barbier vinrent à bout de leur dessein, avec d'autres choses dignes d'être racontées 136
LIVRE QUATRIÈME
XXVIII. De la nouvelle et agréable aventure qui arriva au curé et au barbier dans la Sierra Morena 144
XXIX. Qui traite du gracieux artifice qu'on employa pour tirer notre amoureux chevalier de la rude pénitence qu'il accomplissait 152
XXX. Qui traite de la finesse d'esprit que montra la belle Dorothée, ainsi que d'autres choses non moins divertissantes 159
XXXI. Du plaisant dialogue qui eut lieu entre don Quichotte et Sancho, son écuyer, avec d'autres événements 165
XXXII. Qui traite de ce qui arriva dans l'hôtellerie à don Quichotte et à sa compagnie 172
XXXIII. Où l'on raconte l'aventure du Curieux malavisé 176
XXXIV. Où se continue la nouvelle du Curieux malavisé 183
XXXV. Qui traite de l'effroyable bataille que livra don Quichotte à des outres de vin rouge, et où se termine la nouvelle du Curieux malavisé 191
XXXVI. Qui traite d'autres intéressantes aventures arrivées dans l'hôtellerie 196
XXXVII. Où se poursuit l'histoire de la princesse Micomicon, avec d'autres plaisantes aventures 200
XXXVIII. Où se continue le curieux discours que fit don Quichotte sur les lettres et sur les armes 206
XXXIX. Où le captif raconte sa vie et ses aventures 209
XL. Où se continue l'histoire du captif 214
XLI. Où le captif termine son histoire 220
XLII. De ce qui arriva de nouveau dans l'hôtellerie, et de plusieurs autres choses qui méritent d'être connues 230
XLIII. Où l'on raconte l'intéressante histoire du garçon muletier, avec d'autres événements extraordinaires arrivés dans l'hôtellerie 235
XLIV. Où se poursuivent les événements inouïs de l'hôtellerie 240
XLV. Où l'on achève de vérifier les doutes sur l'armet de Mambrin et sur le bât de l'âne, avec d'autres aventures aussi véritables 245
XLVI. De la grande colère de don Quichotte, et d'autres choses admirables 250
XLVII. Qui contient diverses choses 255
XLVIII. Suite du discours du chanoine sur le sujet des livres de chevalerie 261
XLIX. De l'excellente conversation de don Quichotte et de Sancho Panza 265
L. De l'agréable dispute du chanoine et de don Quichotte 270
LI. Contenant ce que raconta le chevrier 274
LII. Du démêlé de don Quichotte avec le chevrier, et de la rare aventure des pénitents, que le chevalier acheva à la sueur de son corps 277
SECONDE PARTIE
PRÉFACE DE LA SECONDE PARTIE 291
CHAP. I. De ce qui se passa entre le curé et le barbier avec don Quichotte, au sujet de sa maladie 293
II. Qui traite de la grande querelle qu'eut Sancho Panza avec la nièce et la gouvernante, ainsi que d'autres plaisants événements 300
III. Du risible entretien qu'eurent ensemble don Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson Carrasco 303
IV. Où Sancho Panza répond aux questions et éclaircit les doutes du bachelier Samson Carrasco, avec d'autres événements dignes d'être racontés 308
V. Du spirituel, profond et gracieux entretien de Sancho et de sa femme, avec d'autres événements dignes d'heureuse souvenance 311
VI. Qui traite de ce qui arriva à don Quichotte avec sa nièce et sa gouvernante, et l'un des plus importants chapitres de cette histoire 315
VII. De ce qui se passa entre don Quichotte et son écuyer, ainsi que d'autres événements on ne peut plus dignes de mémoire 318
VIII. De ce qui arriva à don Quichotte et à Sancho en allant voir Dulcinée 323
IX. Où l'on raconte ce qu'on y verra 328
X. Où l'on raconte le stratagème qu'employa Sancho pour enchanter Dulcinée, avec d'autres événements non moins plaisants que véritables 331
XI. De l'étrange aventure du char des Cortès de la mort 336
XII. De l'étrange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte, avec le grand chevalier des Miroirs 340
XIII. Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage avec le piquant dialogue qu'eurent ensemble les écuyers 343
XIV. Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage 348
XV. Quels étaient le chevalier des Miroirs et l'écuyer au grand nez 355
XVI. De ce qui arriva à don Quichotte avec un chevalier de la Manche 356
XVII. De la plus grande preuve de courage qu'ait jamais donnée don Quichotte, et de l'heureuse fin de l'aventure des lions 362
XVIII. De ce qui arriva à don Quichotte dans la maison de don Diego 368
XIX. De l'aventure du berger amoureux, et de plusieurs autres chose 373
XX. Des noces de Gamache, et de ce qu'y fit Basile 378
XXI. Suite des noces de Gamache, et des choses étranges qui y arrivèrent 383
XXII. De l'aventure inouïe de la caverne de Montesinos, dont le malheureux don Quichotte vint à bout 387
XXIII. Des admirables choses que l'incomparable don Quichotte prétendit avoir vues dans la profonde caverne de Montesinos, et dont l'invraisemblance et la grandeur font que l'on tient cette aventure pour apocryphe 392
XXIV. Où l'on verra mille babioles aussi ridicules qu'elles sont nécessaires pour l'intelligence de cette véridique histoire 399
XXV. De l'aventure du braiment de l'âne, de celle du joueur de marionnettes, et des divinations admirables du singe 403
XXVI. De la représentation du tableau avec d'autres choses qui ne sont en vérité que mauvaises 409
XXVII. Où l'on apprend ce qu'étaient maître Pierre et son singe, avec le fameux succès qu'eut don Quichotte dans l'aventure du braiment, qu'il ne termina pas comme il avait pensé 415
XXVIII. Des grandes choses que dit Ben-Engeli, et que saura celui qui les lira s'il les lit avec attention 419
XXIX. De la fameuse aventure de la barque enchantée 422
XXX. De ce qui arriva à don Quichotte avec une belle chasseresse 426
XXXI. Qui traite de plusieurs grandes choses 429
XXXII. De la réponse que fit don Quichotte aux invectives de l'ecclésiastique 434
XXXIII. De la conversation qui eut lieu entre la duchesse et Sancho Panza, conversation digne d'être lue avec attention 443
XXXIV. Des moyens qu'on trouva pour désenchanter Dulcinée 447
XXXV. Suite des moyens qu'on prit pour désenchanter Dulcinée, etc. 452
XXXVI. De l'étrange et inouïe aventure de la duègne Doloride, appelée la comtesse Trifaldi, et d'une lettre que Sancho écrivit à sa femme 456
XXXVII. Suite de la fameuse aventure de la duègne Doloride 459
XXXVIII. Où la duègne Doloride raconte son aventure 460
XXXIX. Suite de l'étonnante et mémorable histoire de la comtesse Trifaldi 464
XL. Suite de cette aventure, avec d'autres choses de même importance 466
XLI. De l'arrivée de Chevillard, et de la fin de cette longue et terrible aventure 470
XLII. Des conseils que don Quichotte donna à Sancho Panza touchant le gouvernement de l'île, etc. 476
XLIII. Suite des conseils que don Quichotte donna à Sancho 480
XLIV. Comment Sancho alla prendre possession du gouvernement de l'île, et de l'étrange aventure qui arriva à don Quichotte dans le château 483
XLV. Comment le grand Sancho prit possession de son île, et de la manière dont il gouverna 488
XLVI. De l'épouvantable charivari que reçut don Quichotte pendant qu'il rêvait à l'amour d'Altisidore 492
XLVII. Suite du gouvernement du grand Sancho Panza 495
XLVIII. De ce qui arriva à don Quichotte avec la señora Rodriguez, et d'autres choses aussi admirables 501
XLIX. De ce qui arriva à Sancho Panza, en faisant la ronde dans son île 506
L. Des enchanteurs qui fouettèrent la señora Rodriguez et qui égratignèrent don Quichotte 513
LI. Suite du gouvernement de Sancho Panza 519
LII. Aventure de la seconde Doloride, autrement la señora Rodriguez 524
LIII. De la fin du gouvernement de Sancho Panza 528
LIV. Qui traite des choses relatives à cette histoire et non à d'autres 532
LV. De ce qui arriva à Sancho en chemin 536
LVI. De l'étrange combat de don Quichotte et du laquais Tosilos, au sujet de la fille de la señora Rodriguez 540
LVII. Comment don Quichotte prit congé du duc, et de ce qui lui arriva avec la belle Altisidore, demoiselle de la duchesse 543
LVIII. Comment don Quichotte rencontra aventures sur aventures, et en si grand nombre, qu'il ne savait de quel côté se tourner 546
LIX. De ce qui arriva à don Quichotte, et que l'on peut véritablement appeler une aventure 553
LX. De ce qui arriva à don Quichotte en allant à Barcelone 558
LXI. De ce qui arriva à don Quichotte à son entrée dans Barcelone, avec d'autres choses qui semblent plus vraies que raisonnables 566
LXII. Aventure de la tête enchantée, ainsi que d'autres enfantillages qu'on ne peut s'empêcher de raconter 567
LXIII. Du plaisant résultat qu'eut pour Sancho sa visite aux galères, et de l'aventure de la belle Morisque 575
LXIV. De l'aventure qui causa le plus de chagrin à don Quichotte parmi toutes celles qui lui fussent jamais arrivées 580
LXV. Où l'on fait connaître qui était le chevalier de la Blanche-Lune, et où l'on raconte la délivrance de don Gregorio, ainsi que d'autres événements 583
LXVI. Qui traite de ce que verra celui qui voudra le lire 586
LXVII. De la résolution que prit don Quichotte de se faire berger tout le temps qu'il était obligé de ne point porter les armes 589
LXVIII. Aventure de nuit, qui fut plus sensible à Sancho qu'à don Quichotte 592
LXIX. De la plus surprenante aventure qui soit arrivée à don Quichotte dans tout le cours de cette grande histoire 596
LXX. Qui traite de choses fort importantes pour l'intelligence de cette histoire 599
LXXI. Où Sancho se met en devoir de désenchanter Dulcinée 603
LXXII. Comment don Quichotte et Sancho arrivèrent à leur village 607
LXXIII. De ce que don Quichotte rencontra, et qu'il imputa à mauvais présage 610
LXXIV. Comme quoi don Quichotte tomba malade, du testament qu'il fit, et de sa mort 614
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1
VIE DE CERVANTES
D'une fenêtre de son palais d'où l'on dominait le cours du Mançanarès, un de ces mélancoliques souverains qui régnèrent sur l'Espagne pendant plus d'un siècle, Philippe III, promenait ses regards sur la plaine aride et désolée qui entoure Madrid. En ce moment un jeune homme, qu'à son manteau rapiécé on reconnaissait aisément pour un de ces pauvres étudiants si nombreux alors dans les grandes villes, suivait le bord du fleuve un livre à la main. On le voyait à chaque pas interrompre sa lecture, gesticuler, se frapper le front, puis laisser échapper de longs éclats de rire. Philippe observait cette pantomime: Assurément cet homme est fou, s'écria-t-il; ou bien il lit Don Quichotte. Un page, dépêché tout exprès, revint bientôt confirmer ce que le roi avait soupçonné; en effet, l'étudiant lisait Don Quichotte.
L'auteur de ce livre immortel qui provoquait si fort l'hilarité de ses contemporains, comme il excitera celle de bien d'autres générations, Miguel de Cervantes Saavedra, naquit le 9 octobre 1547 à Alcala de Hénarès, petite ville des environs de Madrid. De même que pour Homère, plusieurs villes[137] se disputèrent après sa mort l'honneur de l'avoir vu naître; mais un registre baptistaire, récemment découvert dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, a mis fin à ces prétentions en fournissant la preuve authentique que Alcala de Hénarès avait été son berceau. Sa famille, originaire des Asturies, était venue s'établir en Castille. Dès le treizième siècle, le nom de Cervantes figure parmi les vainqueurs de Séville, alors que le saint roi Ferdinand chassait les Mores de cette noble cité. Il y eut des Cervantes parmi les conquérants du nouveau monde. Dans les premières années du quatorzième siècle, un Cervantes était corrégidor d'Ossuna. Son fils, Rodrigo Cervantes, épousa, vers 1540, une noble dame, doña Leonor Cortinas, qui lui donna deux filles, Andrea et Luisa, puis deux fils, Rodrigo et Miguel. Ce dernier est l'homme, aussi grand que malheureux, dont nous allons esquisser la vie.
[137] Ces villes sont Madrid, Séville, Tolède, Lucena, Esquivias, Alcazar de San Juan, Consuegra et Alcala de Hénarès.
On ne sait rien sur les premières années de Cervantes. Seulement, par une allusion qu'il fait à son enfance[138], nous savons qu'une instinctive curiosité et un vif désir de s'instruire lui faisaient ramasser pour le lire jusqu'au moindre chiffon de papier. Il nous apprend encore que son goût pour le théâtre se développa en voyant jouer le fameux Lope de Rueda, acteur et poëte tout à la fois. On croit que le jeune Cervantes fit ses premières études à Alcala, sa ville natale, et qu'ensuite il fut envoyé à Salamanque, qui était alors la plus célèbre université de l'Espagne. Il y resta deux ans et habita une rue qu'on appelle encore la rue des Mores (calle de los Moros).
[138] Don Quichotte, Ire partie, livre III, ch. IX.
Plus tard, nous retrouvons Cervantes à Madrid chez l'humaniste Lopez de Hoyos. Ce Lopez, chargé par l'Ayuntamiento (municipalité) de Madrid de la composition des allégories et devises en vers qui devaient orner le catafalque de la reine Élisabeth de Valois dans la cérémonie des funérailles qu'on lui préparait, se fait aider par quelques-uns de ses élèves. Cervantes, qu'il appelle son disciple bien-aimé, figure au premier rang. Aussi, dans la relation des obsèques de la reine, que Lopez publia peu après, le mentionne-t-il avec éloge comme auteur d'une épitaphe en forme de sonnet, et surtout d'une élégie où le jeune poëte prenait la parole au nom de tous ses camarades. Encouragé par ce premier succès, Cervantes composa un petit poëme pastoral appelé Filena, puis quelques sonnets et romances qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Tels furent ses débuts dans la poésie.
Sans une circonstance fortuite, Cervantes restait peut-être toute sa vie voué au culte des Muses. Mais un drame mystérieux s'était accompli dans le sombre palais de l'Escurial. L'héritier du trône, l'infant don Carlos, fils de Philippe II, venait d'y mourir, précédant de deux mois seulement dans la tombe la reine Élisabeth de Valois. Le pontife qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre, le pape Pie V, fit choix d'un fils du duc d'Atri, le cardinal Aquaviva, pour l'envoyer en Espagne, en qualité de légat extraordinaire, porter au roi ses compliments de condoléance sur ce double événement. Mais Philippe avait impérieusement défendu qu'on lui parlât jamais de son fils. Il accueillit très-froidement le légat, qui ne tarda pas à recevoir ses passe-ports avec ordre de quitter la Péninsule. Dans son court séjour à Madrid, ce prince de l'Église voulut voir le jeune poëte qui s'était distingué par cette touchante élégie sur la mort de la reine. Cervantes lui fut présenté et eut le bonheur de lui plaire. Le cardinal désirait se l'attacher en qualité de secrétaire ou de valet de chambre (camarero). La tentation était grande pour un esprit aventureux comme celui de Cervantes: il accepta avec empressement, et bientôt il fut en route pour l'Italie. A cette époque, un jeune gentilhomme ne croyait pas déroger en se mettant au service de la pourpre romaine, assuré qu'il était d'obtenir quelque bonne prébende.
A la suite de son puissant patron, Cervantes traversa la riche Huerta de Valence; il put contempler l'imposante Barcelone, qu'il appelle la ville de la courtoisie, le rendez-vous des étrangers, et pour laquelle il conserva un enthousiasme qui ne s'est jamais affaibli. Les provinces méridionales de la France, le Languedoc et la Provence surtout, le frappèrent vivement, et quand, plus tard, Cervantes, revenu dans sa patrie, publia le poëme de Galatée, on put voir par le charme et la fraîcheur des descriptions combien les impressions du jeune voyageur avaient été vives et profondes.
Arrivé dans la ville éternelle, Cervantes en visita les musées, en étudia les ruines, en admira les monuments; mais une fois sa curiosité satisfaite, après quinze mois passés à Rome, ne se sentant aucune vocation pour l'Église, il quitta l'antichambre du cardinal et courut s'enrôler dans les troupes espagnoles. Ce fut dans la compagnie de don Diego de Urbina qu'il fit sa première campagne et l'apprentissage de son nouveau métier. Il avait alors vingt-deux ans.
Le moment était propice. La grande querelle de l'Islamisme et de la Croix venait de se rallumer. Une ligue sainte unissait le pape, Venise et l'Espagne. Sous les ordres de don Juan d'Autriche, le vainqueur des Mores dans les monts Alpujarras, une puissante flotte avait pris la mer. Longtemps cherchés sans succès, les Turcs furent enfin rencontrés par les chrétiens au fond du golfe de Lépante (7 octobre 1571). L'action, engagée au milieu du jour, se termina par une des plus signalées victoires dont l'histoire fasse mention. La galère sur laquelle était embarqué Cervantes, appelée la Marquesa, chargée d'attaquer la Capitane d'Alexandrie, s'en empara ainsi que du grand étendard d'Égypte, et tua cinq cents hommes à l'ennemi. Quoique malade de la fièvre, placé, sur ses vives instances, au poste le plus périlleux avec douze soldats d'élite, Cervantes montra une grande intrépidité, et, malgré deux coups d'arquebuse dans la poitrine et un troisième qui le priva toute sa vie de l'usage de la main gauche, il ne voulut quitter son poste qu'après la fuite des infidèles. Fier d'avoir pris part à cette grande bataille qu'il appelle en maint endroit de ses écrits «la plus glorieuse qu'aient vue les siècles passés et que verront les siècles à venir,» il montra depuis lors avec un légitime orgueil les cicatrices qu'il portait «comme autant d'étoiles faites pour guider les autres au ciel de l'honneur.»
Une expédition contre Tunis qui suivit de près, et à laquelle il prit part avec son frère Rodrigo, lui fournit une nouvelle occasion de se distinguer dans les rangs de cette célèbre infanterie espagnole (tercios) qui, selon l'expression d'un historien, faisait trembler la terre sous ses mousquets.
L'hôpital de Messine le reçut brisé des suites de ces deux campagnes; il y resta languissant près de neuf mois. Enfin, guéri de ses blessures, il sollicita et obtint un congé. Muni des plus hautes attestations sur son intelligence et sa valeur, Cervantes s'embarque dans la rade de Naples sur la frégate el Sol, et plein d'espoir d'embrasser sa famille dont il était séparé depuis sept ans, il fait voile vers l'Espagne en compagnie de son frère Rodrigo, du général d'artillerie Carillo de Quesada, gouverneur de la Goulette, et d'autres militaires qui retournaient dans leur patrie. Mais le sort en ordonna autrement, et les plus cruelles épreuves l'attendaient. Le 26 septembre 1575, le bâtiment que montait Cervantes fut rencontré, à la hauteur des îles Baléares, par une escadrille barbaresque aux ordres du farouche renégat arnaute Dali-Mami. Le combat s'engage, et après une résistance désespérée la frégate espagnole, forcée de se rendre, est conduite en triomphe dans le port d'Alger.
Dans la répartition du butin, Cervantes était tombé au pouvoir de Dali-Mami. En dépouillant son prisonnier, cet homme non moins avare que cruel, avait trouvé les lettres de recommandation données au brave soldat: convaincu qu'il tenait entre ses mains un personnage important dont il pouvait tirer une forte rançon, il commença par le faire charger de chaînes et l'accabla des plus mauvais traitements.
C'est alors que dut se manifester chez Cervantes cet héroïsme de la patience, «cette seconde valeur de l'homme, dit Solis[139], peut-être plus grande que la première.» Notre but n'est pas de raconter ici toutes les phases de son séjour parmi les barbares. Des tentatives qu'il fit pour briser ses fers, l'une échoua par la trahison d'un More auquel il s'était confié, les autres par la grandeur des obstacles ou la défaillance de quelques-uns de ses compagnons d'infortune. Lui-même nous a fait le récit de ses cruelles angoisses dans la nouvelle du CAPTIF[140]. Qu'il nous suffise de dire qu'après cinq ans du plus horrible esclavage, menacé à tout instant de la mort et l'écartant chaque fois à force de courage et de sang-froid, Cervantes, dont la captivité, signalée par les incidents les plus romanesques, fournirait à lui seul, dit un historien contemporain[141], la matière d'un volume, fut racheté par les soins et l'intercession des Frères de la Merci, qui s'imposèrent les plus grand sacrifices pour un tel prisonnier. Enfin, devenu libre en octobre 1580, il quitta cette terre maudite et fit voile pour l'Espagne, où, en abordant, il dut goûter l'une des plus grandes joies qu'il soit donné à l'homme d'éprouver: «celle de recouvrer la liberté et de revoir son pays.» Ainsi fut conservé au monde un des plus nobles coeurs qui aient honoré l'humanité, et aux lettres le rare génie auquel elles allaient devoir une éternelle illustration.
[139] Historien et poëte espagnol.
[140] Don Quichotte, Ire partie, ch. XXXIX, XL, XLI.
[141] Le Père Haedo (Historia de Argel).
Revenu dans cette patrie qu'il avait désespéré de revoir jamais, Cervantes se trouvait sans ressources; son père était mort et sa mère avait, pour aider à sa délivrance, engagé le peu de bien qui lui restait. Il reprit donc le mousquet de soldat et fit avec son frère Rodrigo la campagne des Açores, dont la soumission devait compléter celle du Portugal, que le duc d'Albe venait de conquérir à son maître.
Ici doit trouver place un incident qui joue un grand rôle dans la vie de Cervantes. Pendant un séjour qu'il fit à Lisbonne, avant de s'embarquer pour les Açores, son esprit vif et ingénieux lui avait ouvert l'accès de plusieurs sociétés. Dans l'une d'elles, une noble dame s'éprit pour lui d'une vive passion; il en eut une fille à laquelle il donna le nom d'Isabel de Saavedra, et qu'il garda toujours avec lui, même après s'être marié; car il n'eut point d'autre enfant. La campagne terminée, ce nouvel essai de la profession des armes ne lui ayant valu aucune récompense malgré ses blessures et ses glorieux services, il abandonna la carrière militaire.
L'amour devait le ramener au culte des Muses. Le roman de Galatée, qu'il publia peu de temps après son mariage, fut composé sous l'inspiration de ce tendre sentiment. Sans aucun doute Cervantes, caché sous le nom d'Élicio, berger des rives du Tage, a voulu peindre ses amours avec Galatée, bergère habitante des mêmes rivages. Il venait en effet d'épouser une fille noble et pauvre de la petite ville d'Esquivias, dona Catalina Palacios, moins pourvue d'argent que de beauté, car on voit figurer dix poules[142] dans le détail de la faible dot qu'elle apportait à son époux. Voilà donc Cervantes, chef d'une famille qui se composait, avec sa mère, sa femme et sa fille naturelle, de ses deux soeurs, Andrea et Luise. Il avait trente-sept ans.
[142] Éloge de Cervantes par don Jose Mon de Fuentes.
La poésie pastorale offrait peu de ressources; pressé par le besoin, Cervantes revint aux premiers rêves de sa jeunesse, et prit le parti d'aller s'établir à Madrid pour y demander des moyens de subsistance au théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait plus de profit. Il débuta par une comédie en six actes sur ses aventures (el Trato de Argel), les Moeurs d'Alger. Dans cette pièce, il introduit sous son propre nom de Saavedra un soldat, qui adresse au roi une harangue véhémente pour l'engager à détruire ce nid de pirates. Cette pièce fut suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles on doit citer Numancia (la destruction de Numance). On applaudit dans Numancia le tableau des malheurs effroyables qu'entraîne un siége, et surtout le poignant épisode dans lequel un enfant tombant d'inanition demande du pain à sa mère. Cette pièce, palpitante d'exaltation patriotique, fut jouée à Saragosse, pendant la dernière guerre de l'indépendance espagnole, et n'a pas peu contribué sans doute à rendre la nouvelle Numance digne de l'ancienne. «J'osai le premier dans Numancia, dit Cervantes, personnifier les pensées secrètes de l'âme, en introduisant des êtres moraux sur la scène, au grand applaudissement du public. Mes autres pièces furent aussi représentées; mais tout leur succès, ajoute-t-il, consista à parcourir leur carrière sans sifflets ni tapage, ni sans cet accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer les auteurs tombés.»
L'espoir qu'il avait fondé sur le théâtre n'avait pas tardé à s'évanouir. Le fameux Lope de Véga y régnait alors sans rivaux. Il avait, dit Cervantes lui-même, soumis la monarchie comique à ses lois, et maître du public et des acteurs, il remplissait le monde de ses comédies[143].
[143] Lope de Véga a composé plus de dix-huit cents pièces de théâtre.
Banni du théâtre par cette prodigieuse fécondité, Cervantes fut contraint d'accepter un autre métier moins digne de lui; mais il fallait vivre, et avec sa nombreuse famille il n'y avait pas à hésiter. Un certain Antonio Guevara, chargé de réunir à Séville des approvisionnements pour cette immense armada, pour cette flotte invincible qui devait envahir l'Angleterre et que détruisirent les tempêtes, lui offre un modeste emploi de commissaire des vivres. Cervantes accepte, et s'achemine aussitôt avec tous les siens vers la capitale de l'Andalousie. On croit pourtant qu'à cette époque il avait déjà perdu sa mère; quant à son frère Rodrigo, qui servait en Flandre, sans doute il fut tué dans quelque obscure rencontre, car il ne reparaît plus.
Le séjour de Cervantes à Séville dura dix années consécutives, sauf quelques excursions dans les environs et un seul voyage à Madrid. Il connut à Séville le célèbre peintre Francisco Pacheco, maître et beau-père du grand Velasquez, dont la maison était le rendez-vous des beaux esprits; Cervantes la fréquentait assidûment. Il s'y lia d'amitié avec le célèbre poëte lyrique Fernando de Herrera, et fit un sonnet sur sa mort. Il devint également l'ami de Juan de Jaureguy, l'élégant traducteur de l'Aminte du Tasse. Jaureguy, qui cultivait aussi la peinture, fit le portrait de son ami Cervantes. Ce fut pendant son séjour à Séville que Cervantes composa presque toutes ses nouvelles: car, au milieu de vulgaires occupations, il entretenait avec les lettres un commerce secret. Ce fut encore à Séville, qu'à l'occasion de la mort du roi Philippe II (13 septembre 1598), il composa ce fameux sonnet où il raille avec tant de grâce la forfanterie des Andalous. La date de ce sonnet est précieuse; elle sert à fixer le terme de son séjour à Séville, qu'il quitta peu de temps après. Voici à quelle occasion.
Une somme de 7,400 réaux, produit des comptes arriérés de son commissariat, avait été remise par lui à un négociant de Séville, Simon Freire de Lima, pour être envoyé à la Contaduria, trésorerie de Madrid. Au lieu de remplir son mandat, Simon disparut, emportant l'argent. La Contaduria fit saisir les biens du banquier; puis, comme en même temps on avait conçu quelques doutes sur la parfaite régularité de la gestion de Cervantes, ses livres furent vérifiés à l'improviste. Trouvé en déficit d'une misérable somme de 2,400 réaux (600 francs), on le mit en prison. Il réclama avec force, promettant de satisfaire dans le délai de quelques jours; on le relâcha, mais il avait perdu son emploi.
Ici la biographie de Cervantes présente une grande lacune. Pendant cinq années sa trace nous échappe, depuis 1598, où il quitte Séville, jusqu'en 1603, où on le retrouve à Valadolid. On pense que durant cet intervalle, devenu agent d'affaires pour le compte de particuliers et de corporations, il vint s'établir dans quelque petite ville de la Manche. La connaissance qu'il montre des localités et des moeurs de cette province autorise cette conjecture et prouve qu'il y séjourna assez longtemps. Ce fut sans doute dans une des fréquentes excursions qu'il était obligé de faire dans l'intérêt de ses clients, qu'au bourg d'Argamasilla de Alba, les habitants le jetèrent en prison, soit parce qu'il réclamait les dîmes arriérées dues par eux au grand prieuré de Saint-Juan soit parce qu'il enlevait à leurs irrigations les eaux de la Guadiana, dont il avait besoin pour la préparation des salpêtres. On montre encore aujourd'hui dans ce bourg une vieille masure appelée LA CASA DE MEDRANO (la maison de Medrano), comme l'endroit où Cervantes fut emprisonné. Il est certain qu'il y languit longtemps et dans un état fort misérable. C'est de ce triste lieu que, dans une lettre dont on a gardé le souvenir, Cervantes réclamait d'un de ses parents, Juan Barnabé de Saavedra, bourgeois d'Alcazar, secours et protection; cette lettre commençait ainsi: «De longs jours et des nuits sans sommeil me fatiguent dans cette prison[144], ou pour mieux dire, caverne...» Et c'est là pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence (hijo del entendimiento), et qu'il en écrivit les premières pages. Il fallait, on doit en convenir, une singulière habitude de l'adversité et une rare et noble liberté d'esprit pour faire d'un semblable cabinet de travail le berceau d'un livre tel que Don Quichotte.
[144] C'est pour cela qu'il commence Don Quichotte par ces mots: «Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom...»
En 1603, nous retrouvons Cervantes à Valladolid, où la cour avait pour quelque temps établi sa résidence, et nous le voyons solliciteur à cinquante-six ans. L'indolent Philippe III régnait, mais un orgueilleux favori gouvernait à sa place. Cervantes s'arme de courage et, ses états de services à la main, il se présente à l'audience du duc de Lerme, ce puissant dispensateur des grâces, cet Atlas, comme il l'appelle, du poids de cette monarchie. Là encore une déception l'attendait. Accueilli froidement, il est bientôt éconduit avec hauteur. Désabusé une fois de plus, mais non découragé, Cervantes reprit le chemin de sa pauvre demeure, afin d'y achever le livre qu'il avait commencé en prison, et qui allait l'immortaliser en le vengeant.
Une si pénible situation devait lui faire hâter la publication du Don Quichotte: aussi s'occupa-t-il activement d'en obtenir le privilége; mais il fallait un Mécène, l'usage le voulait ainsi. Pour lui offrir la dédicace de son livre, Cervantes avait jeté les yeux sur le dernier descendant des ducs de Bejar, don Alonzo Lopez de Zuniga y Sotomayor. Au premier mot de chevalerie errante, le grand seigneur refusa. Cervantes lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un seul chapitre; et tels furent la surprise et le charme de cette lecture, qu'on alla ainsi jusqu'à la fin. Le duc accepta l'hommage, et la première partie de Don Quichotte parut (1605).
Le succès fut prodigieux. Trente mille exemplaires[145], chose inouïe pour le temps, furent imprimés et vendus dans l'espace de quelques années; le Portugal, l'Italie, la France, les Pays-Bas lurent l'ouvrage avec avidité, et la langue espagnole dut à Cervantes une popularité qui lui a longtemps survécu.
[145] Treinta mil volumenes se han impreso de mi historia; Don Quichotte, IIe partie, ch. XVI.
Nous n'entreprendrons pas, nos forces nous trahiraient, l'examen approfondi de ce phénomène littéraire: quelques mots seulement, avant de continuer ce récit, sur l'intention présumée du roman de Don Quichotte. On a prétendu qu'en publiant ce livre, l'unique but de Cervantes avait été de guérir ses contemporains de leur fol engouement pour les livres de chevalerie; lui-même le laisse entendre à la fin de sa préface. Certes la passion immodérée de son siècle pour ces fades et insipides lectures appelait un redresseur, et sans aucun doute Cervantes voulut l'être; mais ceci n'est que la surface des choses, et chemin faisant il se proposa surtout un autre but. Après avoir protesté, au nom de la raison et du goût, contre l'emphase ridicule et la fausse grandeur, et donné à ses contemporains une leçon qu'ils méritaient, Cervantes, selon nous, voulut aussi protester contre leur ingratitude et se rendre enfin justice à lui-même. Ainsi que Molière cherchait à se consoler des caprices d'une femme égoïste et coquette, en se peignant sous les traits du Misanthrope, de même le soldat mutilé de Lépante, l'héroïque captif d'Alger, l'auteur dédaigné de Galatée et de Numancia, éprouvait, lui aussi, le besoin de se mettre en scène, et, pour unique représaille envers son siècle, de verser dans un ouvrage, miroir et confident de ses vicissitudes, un peu de cette ironie exempte d'amertume qui sied au génie méconnu. L'image d'un juste toujours bafoué devait lui sourire, car c'était sa propre histoire. Il se fit donc le héros de son livre, et, s'incarnant dans ce sublime bâtonné, si j'ose m'exprimer ainsi, il forma de toutes ses déceptions, de toutes ses misères, une oeuvre pleine d'ironie et de tendresse, drame à la fois railleur et sympathique, comédie aux cent actes divers, épopée burlesque et grave tour à tour, l'une des plus grandes créations, mais à coup sûr la plus originale que dans aucune langue ait produite l'esprit humain.
«Le style de l'ouvrage, dit M. de Sismondi, est d'une beauté inimitable; il a la noblesse, la candeur des anciens romans de chevalerie, et en même temps une vivacité de coloris, un charme d'expression, une harmonie de périodes qu'aucun écrivain n'a égalée. Telle est la fameuse allocution de don Quichotte aux chevriers sur l'âge d'or. Dans le dialogue, le langage du héros est plein de grandeur, il a la pompe et la tournure antiques; ses discours comme sa personne ne quittent jamais la cuirasse et la lance.» Ajoutons qu'aucun livre ne respire un plus noble héroïsme, une morale plus pure, une philosophie plus douce; et pour ce qui est de l'utilité pratique, personne n'ignore que les proverbes de Sancho Panza sont devenus les oracles mêmes du bon sens.
La renommée allait redisant partout le nom de Cervantes; mais, comme toujours, avec le succès vinrent les détracteurs et les ennemis. La troupe des auteurs tombés et des médiocrités jalouses se leva contre lui. On voulut enrôler le grand Lope de Véga dans cette ligue honteuse en lui dénonçant la critique que Cervantes avait faite de son théâtre[146]; riche et heureux, Lope de Véga eut le bon sens de rejeter cette alliance, et daigna même avouer que Cervantes ne manquait ni de grâce ni de style. Moins scrupuleux, un certain Aragonais, auteur de quelques plates comédies, osa, sous le pseudonyme d'Avellaneda, publier une suite de Don Quichotte, dans laquelle il s'empare de l'idée du livre et du personnage principal. «Nous continuons cet ouvrage, dit-il effrontément, avec les matériaux que Cervantes a employés pour le commencer, en nous aidant de plusieurs relations fidèles qui sont tombées sous sa main, je dis sa main, car lui-même avoue qu'il n'en a qu'une...[147]» Ainsi, non content de voler Cervantes, ce plagiaire impudent ajoutait l'insulte à l'ironie.
[146] Don Quichotte, Ire partie, ch. XLVIII.
[147] Cervantes lui-même nous apprend que, par suite de sa blessure à la bataille de Lépante, il avait perdu le mouvement de la main gauche.
«Cervantes, dit M. Mérimée, répondit à ses lâches adversaires par la seconde partie du Don Quichotte, au moins égale, sinon supérieure à la première. Dans la préface, il combat ses ennemis en homme d'esprit et de bon ton; mais il est facile de voir que les injures de l'Aragonais lui ont été sensibles, car il y revient à plusieurs reprises, et se donne trop souvent la peine de confondre le misérable qu'il aurait dû oublier.»
Dans cette seconde partie, les facultés créatrices de l'auteur se montrent avec encore plus d'éclat. Quelle variété d'incidents, quelle prodigieuse fécondité d'invention! Avec quel art le héros est promené à travers mille nouvelles et étranges aventures! Mais cette fois, du moins, ses épaules n'ont rien à redouter, et les nombreux coups de bâton, justement critiqués peut-être, ont fait place à une série de mystifications dont un nouveau personnage, le bachelier Samson Carrasco, sorte de Figaro sceptique et railleur, devient le pivot et le principal instrument. Quant au bon Sancho Panza, qui a si grande envie d'être gouverneur, qu'il se rassure, il aura satisfaction, et dans une royauté de dix jours on l'entendra parler et juger comme Salomon.
La première partie du Don Quichotte avait été dédiée au duc de Bejar. En échange de l'oubli dont il sauvait ce désoeuvré de noble sang, ainsi l'appelle M. Viardot, Cervantes avait espéré quelque appui: il n'en fut rien, et on doit le croire, car depuis lors, Cervantes, le plus reconnaissant des hommes, ne prononce plus ce nom. Il dédia la seconde partie au comte de Lemos, vice-roi de Naples. Celui-ci, il est vrai, se déclara son protecteur, mais d'une façon si mesquine, que la détresse de Cervantes en fut médiocrement allégée[148], et pourtant on verra bientôt quelles expressions de touchante gratitude il trouva dans son coeur pour d'aussi maigres bienfaits.
Trois ans avant la publication de la seconde partie de Don Quichotte, Cervantes avait publié le recueil de ses nouvelles, composées pendant son séjour à Séville. Ces nouvelles, au nombre de quinze, auraient seules suffi à sa gloire; elles sont divisées en sérieuses (serias) et badines (jocosas). Il les appella Nouvelles exemplaires Novelas ejemplares, pour montrer qu'elles renferment toutes un utile et agréable enseignement. On y reconnaît cet admirable talent de conteur qui lui a valu de la part du célèbre auteur de Don Juan, Tirso de Molina, le surnom de Boccace espagnol. Dans la préface de ses Nouvelles, Cervantes nous a laissé de lui un portrait que nous donnons ici; il avait 66 ans.
[148] A cette époque, il fut judiciairement expulsé du logement qu'il occupait à Madrid, rue du Duc d'Albe, au coin de San-Isidro; il se réfugia dans un autre modeste réduit, rue del Leon, nº 20, au coin de celle de Francos, où il mourut.
PORTRAIT DE CERVANTES PAR LUI-MÊME.
«Cher lecteur,
«Celui que tu vois représenté ici avec un visage aquilin, les cheveux châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez recourbé, quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il y a vingt ans qu'elle était d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu nombreuses, car il ne lui en reste que six, encore en fort mauvais état, le corps entre les deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules et non fort léger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la Galatée, de Don Quichotte de la Manche, et d'autres oeuvres qui courent le monde à l'abandon, peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra.»
Peu de temps après la publication de ses Nouvelles, il fit aussi paraître un petit poëme intitulé: le Voyage au Parnasse, dans lequel on retrouve sa philosophie habituelle et son aimable enjouement. Dans cet ouvrage, il se suppose à la cour d'Apollon, et en profile pour passer en revue les rimeurs de son temps; presque toujours il les loue, mais il est facile de voir que ces éloges sont ironiques; ce qu'il y a de piquant dans l'ouvrage, ce sont les éloges qu'il s'adresse, lui, d'ordinaire si modeste. Introduit devant Apollon, il le voit entouré des poëtes ses rivaux qui lui forment une cour nombreuse; il cherche un siége pour s'asseoir et ne peut en trouver. «Eh bien, dit le dieu, plie ton manteau et assieds-toi dessus.--Hélas! Sire, répondis-je, faites attention que je n'ai pas de manteau.--Ton mérite sera ton manteau, me dit Apollon.--Je me tus, et je restai debout.»
On le voit, pour être moins obscur, Cervantes n'en était pas plus riche, et la pauvreté était toujours assise à son foyer. L'anecdote suivante en est la preuve. Laissons parler le chapelain de l'archevêque de Tolède, le licencié Francisco Marquez de Torres, qui fut chargé de faire la censure de la seconde partie du Don Quichotte:
«Le 25 février de cette année 1615, dit-il, monseigneur de Tolède ayant été rendre visite à l'ambassadeur de France, plusieurs gentilshommes français, après la réception, s'approchèrent de moi, s'informant avec curiosité des ouvrages en vogue en ce moment. Je citai par hasard la seconde partie du Don Quichotte dont je faisais l'examen. A peine le nom de Miguel Cervantes fut-il prononcé, que tous, après avoir chuchoté à voix basse, se mirent à parler hautement de l'estime qu'on en faisait en France. Leurs éloges furent tels, que je m'offris à les mener voir l'auteur, offre qu'ils acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie. Chemin faisant ils me questionnèrent sur son âge, sa qualité, sa fortune. Je fus obligé de leur répondre qu'il était ancien soldat, gentilhomme et pauvre.--«Eh quoi! l'Espagne n'a pas fait riche un tel homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du Trésor public?--Si c'est la nécessité qui l'oblige à écrire, répondit son compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance; afin que restant pauvre, il enrichisse par ses oeuvres le monde entier.»
Cet abandon systématique de la part de ses plus grands admirateurs eût manqué à la destinée de Cervantes; mais sa fin approchait, et affecté d'une hydropisie cruelle, déjà condamné par les médecins, la mort, selon l'expression d'un de ses biographes[149], allait bientôt le dérober à l'ingratitude des princes et à l'injustice des hommes. Son âme stoïque la vit venir sans effroi, et elle le trouva tel qu'il s'était montré à Lépante ou dans les fers du féroce Dali-Mami.
[149] M. Dumas-Hinard.
Au commencement du printemps de l'année 1616, Cervantes avait quitté Madrid afin d'aller respirer à la campagne un air plus pur, et s'était rendu à Esquivias dans la famille de sa femme; mais là, son mal empirant tout à coup, il demanda à revenir parmi les siens et reprit le chemin de sa maison, en compagnie de deux amis qui n'avaient pas voulu l'abandonner un seul instant. Dans le prologue de Persiles et Sigismonde, roman publié par sa veuve, en 1617, il parle presque gaiement de sa maladie et de ses derniers jours.
«Or, il advint, cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de grande hâte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientôt en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes; et voilà que survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était habillé de gris des pieds à la tête. Arrivé auprès de nous, il s'écria: Si j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneuries s'en vont prendre possession de quelque place ou de quelque prébende à la cour, où sont maintenant Son Éminence de Tolède et Sa Majesté. En vérité, je ne croyais pas que ma bête eût sa pareille pour voyager. Sur quoi répondit un de mes amis: La faute est au cheval du seigneur Miguel Cervantes, qui a le pas fort allongé. A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il sauta à bas de sa monture; puis me saisissant le bras gauche, il s'écria: Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce fameux tout, ce joyeux écrivain, ce consolateur des Muses! Moi qui en si peu de mots m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie à ne pas lui répondre sur le même ton.--Seigneur, lui dis-je, vous vous trompez, comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et je ne mérite aucun des noms aimables que Votre Seigneurie veut bien me donner. On vint à parler de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant: C'est une hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand même vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre Grâce se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle se guérira sans autre remède.--Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des fois; mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend; et il me semble que je ne sois né pour faire autre chose. Je m'en vais tout doucement, et aux éphémérides de mon pouls je sens que c'est dimanche que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier de l'intérêt que vous me portez. Nous en étions là quand nous arrivâmes au pont de Tolède; je le passai, et lui entra par celui de Ségovie...»
Le mal était sans remède, et bientôt Cervantes s'alita; le 18 avril, après avoir reçu les sacrements, il dicta presque mourant la dédicace de Persiles et Sigismonde au comte de Lemos, qui revenait d'Italie prendre la présidence du conseil:
A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO
COMTE DE LEMOS
«Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans son temps, et qui commence par ces mots: Le pied dans l'étrier, me revient à la mémoire, hélas! trop naturellement, en écrivant cette lettre; car je puis la commencer à peu près dans les mêmes termes.
«Le pied dans l'étrier, en agonie mortelle, seigneur, je t'écris ce billet[150].
«Hier ils m'ont donné l'extrême-onction, et aujourd'hui je vous écris ces lignes. Le temps est court: l'angoisse s'accroît, l'espérance diminue, et avec tout cela je vis, parce que je veux vivre assez de temps pour baiser les pieds de V. E., et peut-être que la joie de la revoir en bonne santé de retour en Espagne me rendrait la vie. Mais s'il est décrété que je doive mourir, que la volonté du ciel s'accomplisse: du moins V. E. connaîtra mes voeux; qu'elle sache qu'elle perd en moi un serviteur dévoué, qui aurait voulu lui prouver son attachement, même au delà de la mort.
«Sur quoi je prie Dieu de conserver V. E., ainsi qu'il le peut.»
Madrid, 19 avril 1616.
[150] Puesto ya el pie en el estribo Con las ansias de la muerte Gran señor, esta te escribo.
Il expira le 23 avril 1616, âgé de 69 ans, et plein de cette résignation chrétienne qu'il avait toujours professée. Ses obsèques furent sans aucune pompe. Sa fille, Isabel de Saavedra, chassée par la pauvreté de la maison paternelle, avait depuis quelque temps déjà prononcé ses voeux et s'était retirée dans un couvent. Quant à lui, l'ingratitude et l'abandon qu'il éprouva pendant sa vie devaient le suivre même après sa mort, car on ignore où repose sa cendre; et dans sa patrie, qu'il dota d'une gloire immortelle, c'est vainement qu'on chercherait son tombeau.