L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (part 3 of 4)
Oh! pour cela ne craignez rien, repartit Sancho; notre cheval est le plus honnête et le mieux appris qui soit au monde; ce n'est pas un animal à faire des escapades, et pour une fois en toute sa vie qu'il s'est émancipé, nous l'avons payé cher, mon maître et moi. Ne craignez rien, je le répète; votre jument est en sûreté, car ils seraient dix ans côte à côte, qu'il ne prendrait pas à notre cheval la moindre envie de folâtrer.
Le gentilhomme ralentit sa monture et se mit à considérer, non sans étonnement, la figure de notre héros, qui marchait tête nue, Sancho portant le casque de son maître pendu à l'arçon du bât de son âne. Mais si le cavalier regardait attentivement don Quichotte, don Quichotte regardait le cavalier avec une curiosité plus grande encore, le jugeant homme d'importance. Son âge paraissait être d'environ cinquante ans, il avait les cheveux grisonnants, le nez aquilin, le regard grave et doux; enfin sa tenue et ses manières annonçaient beaucoup de distinction.
Quant à l'inconnu, le jugement qu'il porta de notre chevalier fut que c'était quelque personnage extraordinaire, et il ne se souvenait pas d'avoir jamais vu quelqu'un équipé de la sorte. Sa longue taille, la maigreur de son visage, ces armes dépareillées et cette singulière tournure sur ce cheval efflanqué, tout enfin lui paraissait si étrange, qu'il ne se lassait point de le regarder. Don Quichotte s'aperçut de la surprise qu'éprouvait le gentilhomme, et lisant dans ses yeux l'envie qu'il avait d'en savoir davantage, il voulut le prévenir par un effet de sa courtoisie habituelle.
Je comprends, seigneur, lui dit-il, que vous soyez surpris de voir en moi un air et des manières si différentes de celles des autres hommes; mais votre étonnement cessera, quand vous saurez que je suis chevalier errant, de ceux dont on dit communément qu'ils vont à la recherche des aventures. Oui, j'ai quitté mon pays, j'ai engagé mon bien, j'ai renoncé à tous les plaisirs, et je me suis jeté dans les bras de la fortune, pour qu'elle m'emmenât où bon lui semblerait. Mon dessein a été de ressusciter la défunte chevalerie errante, et depuis longtemps déjà, bronchant ici, tombant là, me relevant plus loin, j'ai en grande partie réalisé mon désir, car j'ai secouru les veuves, protégé les jeunes filles, défendu les droits des femmes mariées, des orphelins, et de tous les affligés, labeur ordinaire des chevaliers errants. Aussi, par bon nombre de vaillantes et chrétiennes prouesses, ai-je mérité de parcourir en lettres moulées presque tous les pays du globe. Trente mille volumes de mon histoire sont déjà imprimés, et elle pourra bientôt se répandre encore davantage, si Dieu n'y met ordre. Bref, pour tout dire en peu de mots, et même en un seul, je suis don Quichotte de la Manche, autrement dit, le chevalier de la Triste-Figure; et quoiqu'il soit peu convenable de publier ses propres louanges, je suis parfois obligé de le faire, quand personne ne se rencontre pour m'en épargner le soin et la peine. Ainsi donc, seigneur, ni cet écu, ni cette lance, ni cet écuyer, ni ce cheval, ni la couleur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne doivent vous étonner, puisque vous savez qui je suis et la profession que j'exerce.
Don Quichotte se tut, et l'homme au caban vert, après avoir tardé quelque temps à lui répondre, dit enfin: Seigneur chevalier, au moment de notre rencontre, vous aviez lu ma curiosité sur mon visage; mais ce que vous venez de dire est loin de l'avoir fait cesser. Est-il possible qu'il existe aujourd'hui des chevaliers errants, et qu'on ait imprimé des histoires de véritable chevalerie? Par ma foi, seigneur, j'aurais eu peine à me persuader qu'il y eût encore de ces défenseurs des dames, de ces protecteurs des veuves et des orphelins, si mes yeux ne m'en faisaient voir en votre personne un témoignage assuré. Béni soit le ciel qui a permis que l'histoire de vos grands et véridiques exploits, que vous dites imprimée, soit venue faire oublier les innombrables prouesses de ces chevaliers errants imaginaires, dont le monde était plein, au grand détriment des histoires véritables.
Il y a beaucoup à dire sur la question de savoir si les histoires des chevaliers errants sont imaginaires ou ne le sont pas, répondit don Quichotte.
Comment! reprit le voyageur, se trouverait-il quelqu'un qui doutât de la fausseté de ces histoires?
Moi j'en doute, répliqua don Quichotte. Mais laissons cela; j'espère, si nous voyageons quelque temps ensemble, vous tirer de l'erreur dans laquelle vous a entraîné le torrent de l'opinion.
Ces dernières paroles, le ton dont elles avaient été prononcées, firent penser au voyageur que notre héros devait être quelque cerveau fêlé, et il l'observait soigneusement pour saisir un nouvel indice qui vînt confirmer ses premiers soupçons.
Mais avant d'aborder un autre sujet d'entretien, don Quichotte le pria de lui dire à son tour qui il était.
Seigneur chevalier, répondit le voyageur, je m'appelle don Diego de Miranda; je suis un hidalgo, natif d'un bourg voisin, où nous irons souper ce soir, s'il plaît à Dieu. Possesseur d'une fortune raisonnable, je passe doucement ma vie entre ma femme et mon fils. Mes exercices ordinaires sont la chasse et la pêche; mais je n'entretiens ni faucons ni lévriers: je me contente d'un chien courant ou d'un hardi furet. Ma bibliothèque se compose d'une soixantaine de volumes, tant latins qu'espagnols, quelques-uns d'histoire, d'autres de dévotion; quant aux livres de chevalerie, jamais ils n'ont passé le seuil de ma maison. Je préfère à tous les autres les livres profanes, pourvu qu'ils aient du style et de l'invention; et de ceux-là il y en a fort peu dans notre Espagne. Mes voisins et moi nous vivons en parfaite intelligence, et souvent nous mangeons les uns chez les autres; nos repas sont abondants sans superfluité. Je ne glose jamais sur la conduite d'autrui, et ne souffre pas que la médisance se donne carrière devant moi. Je ne fouille la vie et n'épie les actions de personne. J'entends la messe chaque jour; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade de bonnes oeuvres, afin de ne pas ouvrir dans mon âme accès à l'hypocrisie ou à la vanité, ennemis qui, si l'on n'y prend garde, ne tardent pas à s'emparer du coeur le plus humble. Je m'efforce d'apaiser autour de moi les querelles; je suis dévot à la mère de notre Sauveur, et j'ai confiance dans la miséricorde de Dieu.
Sancho avait écouté avec la plus grande attention cet exposé de la vie et des occupations du gentilhomme au caban vert; aussi, persuadé qu'un homme qui vivait de la sorte devait être un saint et faire des miracles, il saute à bas de son âne, va saisir l'étrier du voyageur, puis d'un coeur dévot et les larmes aux yeux, il lui baise le pied à plusieurs reprises.
Que faites-vous là, mon ami? s'écria le gentilhomme; qu'avez-vous à me baiser ainsi les pieds?
Laissez-moi faire, seigneur, répondit Sancho; j'ai toujours honoré les saints, mais votre Grâce est le premier saint à cheval que j'aie vu en toute ma vie.
Je ne suis pas un saint, répliqua le gentilhomme, mais un grand pécheur; c'est plutôt vous, mon frère, qui méritez le titre de saint, par l'humilité que vous faites paraître.
Satisfait de ce qu'il venait de faire, Sancho, sans rien répondre, remonta sur son grison.
Don Quichotte, qui malgré sa mélancolie n'avait pu s'empêcher de rire de la naïveté de son écuyer, prit la parole, et demanda au seigneur don Diego s'il avait beaucoup d'enfants, ajoutant que la chose dans laquelle les anciens philosophes, qui pourtant manquèrent de la connaissance du vrai Dieu, avaient placé le souverain bien, c'était, outre les avantages de la nature et de la fortune, de posséder beaucoup d'amis et d'avoir des enfants bons et nombreux.
Seigneur, répondit don Diego, je n'ai qu'un fils, mais il est tel que peut-être sans lui je serais plus complétement heureux que je ne suis; non que ses inclinations soient mauvaises, mais enfin parce qu'il n'a pas celles que j'aurais souhaité qu'il eût. Il a environ dix-huit ans; les six dernières années il les a passées à Salamanque à apprendre les langues grecque et latine; mais quand j'ai voulu l'appliquer à d'autres sciences, je l'ai trouvé si entêté de poésie (si toutefois la poésie peut s'appeler une science), qu'il m'a été impossible de le faire mordre à l'étude du droit, ni à la première de toutes les sciences, la théologie. J'aurais voulu qu'il étudiât pour devenir l'honneur de sa race, puisque nous avons le bonheur de vivre dans un temps où les rois savent si bien récompenser le mérite vertueux[84]; mais il préfère passer ses journées à discuter sur un passage d'Homère, ou sur la manière d'interpréter tel ou tel vers de Virgile. Enfin il ne quitte pas un seul instant ces auteurs, non plus qu'Horace, Perse, Juvénal et Tibulle, car des poëtes modernes il fait fort peu de cas; et cependant, malgré son dédain pour notre poésie espagnole, il est complétement absorbé, à l'heure qu'il est, par la composition d'une glose sur quatre vers qu'on lui a envoyés de Salamanque, et qui sont, je crois, le sujet d'une joute littéraire.
[84] Ce passage, sous la plume de Cervantes, pauvre et oublié, est une bien innocente ironie.
Seigneur, répondit don Quichotte, nos enfants sont une portion de nos entrailles, et nous devons les aimer tels qu'ils sont, comme nous aimons ceux qui nous ont donné la vie. C'est aux parents à les diriger dès l'enfance dans le sentier de la vertu par une éducation sage et chrétienne, afin que, devenus hommes, ils soient l'appui de leur vieillesse et l'honneur de leur postérité. Quant à étudier telle ou telle science, je ne suis pas d'avis de les contraindre; il vaut mieux y employer la persuasion; après quoi, surtout s'ils n'ont pas besoin d'étudier de pane lucrando, on fera bien de laisser se développer leur inclination naturelle. Quoique la poésie offre plus d'agrément que d'utilité, c'est un art qui ne peut manquer d'honorer celui qui le cultive. La poésie, seigneur, est à mon sens comme une belle fille dont les autres sciences forment la couronne; elle doit se servir de toutes, et toutes doivent se rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne doit pas s'émanciper en honteuses satires ou en sonnets libertins; noble interprète, c'est à des poëmes héroïques, à des tragédies intéressantes, à des comédies ingénieuses, qu'elle prêtera ses accents et sa voix. Celui donc qui s'occupera de poésie dans les conditions que je viens de poser rendra son nom célèbre chez toutes les nations policées.
Quant à ce que vous dites, seigneur, que votre fils fait peu de cas de notre poésie espagnole, je trouve qu'il a tort; et voici ma raison: puisque le grand Homère, l'harmonieux et tendre Virgile, en un mot tous les poëtes anciens ont écrit dans leur langue maternelle, et n'ont point cherché des idiomes étrangers pour exprimer leurs hautes conceptions, pourquoi condamner le poëte allemand parce qu'il écrit dans sa langue, ou le castillan, et même le biscayen parce qu'il écrit dans la sienne? La conclusion de tout ceci, seigneur, est que vous laissiez votre fils suivre son inclination; laborieux comme il doit l'être, puisqu'il a franchi heureusement le premier échelon des sciences, je veux dire la connaissance des langues anciennes, il parviendra de lui-même au faite des lettres humaines, ce qui sied non moins à un gentilhomme que la mitre aux évêques, ou la toge aux jurisconsultes. Réprimandez votre fils s'il compose des satires qui puissent nuire à la réputation d'autrui; mais s'il s'occupe, à la manière d'Horace, de satires morales, où il gourmande le vice en général, surtout avec autant d'élégance que l'a fait son devancier, oh! alors, ne lui épargnez pas les éloges. On a vu certains poëtes, qui, pour le stérile plaisir de dire une méchanceté, n'ont pas craint de se faire exiler dans les îles du Pont[85]. Mais si le poëte est réservé dans ses moeurs, il le sera dans ses vers. La plume est l'interprète de l'âme; ce que l'une pense, l'autre l'exprime. Aussi quand les princes rencontrent, chez des hommes sages et vertueux, cette merveilleuse science de la poésie, ils s'empressent de l'honorer, de l'enrichir et de la couronner des feuilles de cet arbre que la foudre ne frappe jamais, pour montrer qu'on doit respecter ceux dont le front est paré de telles couronnes.
[85] Allusion à l'exil d'Ovide.
L'homme au caban vert ne savait que penser du langage de don Quichotte, et il commençait à revenir de l'opinion peu favorable qu'il avait d'abord conçue de son jugement. Vers le milieu de ce discours, qui n'était pas fort de son goût, Sancho s'était écarté du chemin pour demander un peu de lait à des bergers occupés près de là à traire des brebis. Le gentilhomme s'apprêtait à répondre, enchanté de l'esprit et du bon sens de notre héros, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit venir sur le chemin qu'il suivait un char surmonté de bannières aux armes royales. S'imaginant que c'était quelque nouvelle aventure, il appela Sancho à grands cris pour qu'il lui apportât sa salade. Quittant aussitôt les bergers, et talonnant le grison de toutes ses forces, l'écuyer accourut auprès de son maître, auquel, en effet, il va arriver la plus insensée et la plus épouvantable aventure.
CHAPITRE XVII
DE LA PLUS GRANDE PREUVE DE COURAGE QU'AIT JAMAIS DONNÉE DON QUICHOTTE ET DE L'HEUREUSE FIN DE L'AVENTURE DES LIONS
L'histoire raconte que Sancho était en train d'acheter de petits fromages aux bergers lorsque don Quichotte l'appela. Pressé d'obéir et ne sachant comment emporter ces fromages qu'il ne pouvait se résoudre à perdre après les avoir payés, notre écuyer imagina de les jeter dans le casque de son seigneur; puis il accourut en toute hâte pour savoir ce qu'il voulait.
Donne, ami, donne-moi ma salade, lui dit don Quichotte; car je suis peu expert en fait d'aventures, ou celle que j'aperçois m'oblige dès à présent à prendre les armes.
En entendant ces paroles, l'homme au caban vert jeta les yeux de tous côtés et ne découvrit rien autre chose qu'un chariot surmonté de deux ou trois petites banderoles, qui venait à leur rencontre; d'où il conclut que ce chariot portait l'argent du trésor royal. Il fit part de cette pensée à don Quichotte; mais notre héros, qui n'était pas homme à se détromper aisément, et croyait toujours voir arriver aventure sur aventure, lui répondit: Seigneur, un homme découvert est à demi vaincu; je ne risque rien en me tenant sur mes gardes, car je sais par expérience que je ne manque pas d'ennemis visibles et invisibles, toujours prêts à me surprendre. En parlant ainsi, il prit le casque et le mit sur sa tête, avant que son écuyer eût eu le temps d'en ôter les fromages; mais le petit lait commença à dégoutter de tous côtés sur ses yeux et sur sa barbe.
Qu'est-ce ceci, Sancho? s'écria don Quichotte: on dirait que mon crâne se ramollit, et que ma cervelle se fond; en effet, je sue des pieds à la tête; ce n'est pas de peur assurément. Oui, j'en ai le pressentiment, j'ai devant moi une terrible aventure; donne-moi de quoi m'essuyer, ajouta-t-il, je suis aveuglé par la sueur.
Sancho lui donna un mouchoir, sans dire mot, remerciant Dieu de ce que son maître ne devinait point ce que c'était. Don Quichotte s'essuya le visage, et ayant ôté son casque pour s'essuyer aussi la tête, et savoir ce qui la rafraîchissait à contre-temps, il vit cette bouillie blanche, qu'il porta aussitôt à son nez: Par la vie de la sans pareille Dulcinée, s'écria-t-il, traître, malappris et impertinent écuyer, tu as mis des fromages dans mon casque.
Seigneur, répondit Sancho sans s'émouvoir et avec une dissimulation parfaite, si ce sont des fromages, donnez-les moi, je les mangerai bien. Mais non: que le diable les mange, lui qui les a fourrés là. Me croyez-vous assez hardi pour salir l'armet de Votre Grâce? Par ma foi, vous avez joliment trouvé le coupable. Tout ce que je vois, c'est qu'il y a des enchanteurs qui me persécutent aussi bien que vous; et pourquoi y échapperais-je, étant membre de Votre Grâce? Vous verrez que ce sont eux qui auront placé là ces immondices, pour exciter votre colère, et me faire, suivant l'usage, moudre les côtes; mais, cette fois, ils auront craché en l'air, car j'ai affaire à un bon maître, qui connaît toute leur malice, et qui sait que si ce sont là des fromages, j'aurais mieux aimé les mettre dans mon estomac.
Tout cela est possible, reprit don Quichotte, mais finissons.
L'homme au caban vert les regardait tout étonné; et son étonnement fut au comble lorsqu'il vit don Quichotte, après s'être essuyé le visage et la barbe, enfoncer de nouveau son casque sur sa tête, s'affermir sur ses étriers, dégainer à demi son épée et empoigner sa lance en disant: Maintenant advienne que pourra, me voilà prêt et résolu à en venir aux mains avec Satan lui-même.
Sur ces entrefaites, arriva le char aux banderoles, où il n'y avait d'autres gens que le gardien assis sur le devant, et le conducteur monté sur une des mules. Don Quichotte leur barra le passage. Où allez-vous, amis, leur dit-il, quel est ce chariot? qu'y a-t-il dedans, et que signifient ces banderoles!
Seigneur, répondit le gardien, ce chariot est à moi, et dans ces deux cages il y a deux lions, que le gouverneur d'Oran envoie au roi notre maître. Au reste, pour preuve de ce que j'avance, voilà les armoiries royales.
Les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte.
Oui, vraiment, ils sont grands, répondit le gardien, et si grands qu'il n'en est point encore venu de semblables d'Afrique en Espagne; c'est moi qui en suis le gardien, ajouta-t-il, j'en ai conduit beaucoup en ma vie, mais jamais qui approchent de ceux-là. Dans cette première cage est le lion, et dans l'autre la lionne; à cette heure ils ont grand'faim, car d'aujourd'hui ils n'ont encore pris aucune nourriture. Ainsi, seigneur, veuillez nous laisser continuer notre chemin jusqu'à l'endroit où nous pourrons leur donner à manger.
Le conducteur allait passer outre; mais don Quichotte lui dit en souriant: A moi des lions! des lions à moi! eh bien, je veux montrer à ceux qui me les envoient si je suis homme à m'épouvanter pour des lions. Ami, mets pied à terre, et, puisque tu es leur gardien, ouvre ces cages et fais-les sortir. Je veux au milieu de cette campagne, en dépit et à la barbe des enchanteurs, leur faire connaître quel est don Quichotte de la Manche.
Oh! pour le coup, il n'en faut plus douter, dit en lui-même l'homme au caban vert, notre chevalier vient de se découvrir, ces fromages lui auront sans doute amolli la cervelle.
Seigneur, au nom de Dieu, lui dit Sancho en s'approchant tout tremblant, empêchez que mon maître n'ait querelle avec ces lions; car s'il les attaque, ils vont nous mettre en pièces.
Croyez-vous donc votre maître assez fou pour vouloir en venir aux mains avec des bêtes féroces? reprit le gentilhomme.
Il n'est pas fou, dit Sancho; mais c'est un homme qui ne craint rien.
Allez, allez, reprit le gentilhomme, je réponds de lui; et s'approchant de don Quichotte, qui pressait toujours le gardien d'ouvrir les cages: Seigneur, lui dit-il, les chevaliers errants ne doivent entreprendre que des aventures dont ils puissent venir à bout, mais non celles dont le succès est impossible; autrement leur courage n'est que brutalité farouche qui tient plus de la folie que de la véritable vaillance. D'ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous, c'est un présent que l'on envoie au roi; il serait malséant de les retenir et de retarder leur voyage.
A chacun son métier, mon gentilhomme, répondit brusquement don Quichotte; mêlez-vous de vos perdrix et de vos filets: ceci me regarde, et c'est à moi de savoir si les lions viennent ou non contre moi; puis se tournant vivement vers le gardien: Maraud, lui dit-il, ouvre ces cages, ou je te cloue à l'instant même contre ton chariot avec ma lance.
Par charité, seigneur, s'écria le conducteur, permettez que je dételle mes mules, afin de m'enfuir avec elles avant qu'on ouvre aux lions; car s'ils se jettent sur ces pauvres bêtes, me voilà ruiné pour le reste de mes jours, et, je le jure devant Dieu, je n'ai d'autre bien que ces mules et ce chariot.
Homme de peu de foi, ajoute don Quichotte, descends, dételle, fais ce que tu voudras, mais tu vas voir que c'était une peine que tu aurais pu t'épargner.
Le muletier ne se le fit point répéter; il sauta par terre et détela ses mules en toute hâte pendant que le gardien criait: Je vous prends à témoin vous tous ici présents, que c'est contre ma volonté et par force que j'ouvre les cages et que je lâche ces lions; je proteste contre ce seigneur de tout le mal qui peut en arriver, comme aussi de la perte de mon salaire. Hâtez-vous de vous mettre en sûreté; quant à moi, je suis bien sûr que les lions ne me feront aucun mal.
Le gentilhomme voulut encore une fois détourner don Quichotte d'un si étrange dessein, en lui représentant que c'était tenter Dieu que de s'exposer à un pareil danger; mais notre héros répondit qu'il n'avait pas besoin de conseils.
Prenez-y garde, reprit l'homme au caban vert; bien certainement vous vous trompez.
Seigneur, répliqua don Quichotte, si vous croyez qu'il y ait tant de danger, vous n'avez qu'à jouer de l'éperon.
Sancho, voyant que le gentilhomme n'y pouvait rien, voulut à son tour dissuader son maître, et, les larmes aux yeux, il le supplia de ne point entreprendre cette aventure, disant que celle des moulins à vent et celle des marteaux à foulon n'étaient en comparaison que jeux d'enfants. Seigneur, faites attention, lui disait-il, qu'il n'y a point ici d'enchantement: j'ai vu une des pattes du lion à travers les barreaux de sa cage, et, par ma foi, à en juger par les ongles, il doit être plus gros qu'un éléphant.
Bientôt la peur te le fera voir plus gros qu'une montagne, repartit don Quichotte; retire-toi, mon pauvre Sancho, et laisse-moi seul, tu perds ton temps, aussi bien que les autres. S'il m'arrive malheur, qu'il te souvienne de ce dont nous sommes convenus: tu iras trouver Dulcinée de ma part, et, je ne t'en dis pas davantage. Il ajouta encore quelques paroles qui montraient que rien n'était capable de le faire reculer.
Le gentilhomme tenta un dernier effort; mais voyant que tout était inutile, et se trouvant d'ailleurs hors d'état de mettre à la raison ce fou qui n'entendait point raillerie, et qui était d'ailleurs bien armé, il prit le parti de s'éloigner avec Sancho et le muletier, qui pressèrent vigoureusement leurs montures, pendant que don Quichotte continuait à menacer le gardien des lions. Le pauvre Sancho était accablé de douleur, pleurant déjà la mort de son maître; il maudissait son étoile et l'heure où il s'était attaché à son service; mais tout en regrettant la perte de son temps et de ses récompenses, il talonnait le grison de toutes ses forces pour s'enfuir au plus vite.
Quand le gardien vit nos gens assez éloignés, il pria de nouveau don Quichotte de ne point le contraindre d'ouvrir à des animaux si dangereux, et voulut encore une fois lui remontrer la grandeur du péril; mais notre chevalier ne fit que sourire, lui disant seulement de se hâter. Pendant que le gardien ouvrait avec lenteur une des cages, don Quichotte se demanda en lui-même s'il ne ferait pas mieux de combattre à pied; considérant, en effet, que Rossinante pourrait s'épouvanter à l'aspect du lion, il saute à bas de son cheval, jette sa lance, embrasse son écu, tire son épée, et va intrépidement se camper devant le chariot, se recommandant d'abord à Dieu, puis à sa dame Dulcinée.
Or, vous saurez qu'arrivé en cet endroit, l'auteur de cette véridique histoire s'écrie, transporté d'admiration: O vaillant! ô intrépide don Quichotte de la Manche! Miroir où peuvent venir se contempler tous les vaillants du monde! O nouveau Ponce de Léon, honneur et gloire des chevaliers espagnols[86]! quelles paroles employer pour raconter cette prouesse surhumaine, afin de la rendre vraisemblable aux âges futurs! où trouver des louanges qui ne soient toujours au-dessous de la grandeur de ton courage! Toi seul, à pied, couvert d'une mauvaise rondache, armé d'une simple épée et non d'une de ces fines lames de Tolède marquées au petit chien[87], tu provoques et tu attends les deux plus formidables lions qu'aient produits les déserts africains. Que tes exploits parlent seuls à ta louange, héros incomparable, valeureux Manchois. Quant à moi, je m'arrête, car les expressions me manquent pour te louer dignement.
[86] On raconte que pendant la dernière guerre de Grenade, les Rois catholiques ayant reçu d'un émir africain un présent de plusieurs lions, des dames de la cour regardaient du haut d'un balcon ces animaux dans leur enceinte. L'une d'elles, que servait le célèbre don Manuel Ponce, laissa tomber son gant exprès ou par mégarde. Aussitôt don Manuel s'élança dans l'enceinte l'épée à la main, et releva le gant de sa maîtresse. C'est à cette occasion que la reine Isabelle l'appela don Manuel Ponce de Léon, nom que ses descendants ont conservé depuis; et c'est aussi pour cela que Cervantes appelle don Quichotte nouveau Ponce de Léon.
[87] Célèbres épées qui se fabriquaient à Tolède et qui avaient pour marque un petit chien.
Après cette invocation, l'auteur continue son récit.
Quand le gardien des lions vit qu'il lui était impossible de résister sans s'attirer la colère de notre héros, il ouvrit à deux battants la première cage où se trouvait le lion mâle, lequel parut d'une grandeur démesurée. La première chose que fit l'animal fut de se retourner plusieurs fois, puis de s'étendre tout de son long, en allongeant ses pattes et faisant jouer ses griffes; il ouvrit ensuite une gueule immense, bâilla lentement et tirant deux pieds de langue, il s'en frotta les yeux et s'en lava la face. Cela fait, il avança la tête hors de sa cage, et regarda de tous côtés avec deux yeux rouges comme du sang. Ce spectacle, capable d'effrayer la témérité en personne, don Quichotte se contentait de l'observer attentivement, impatient d'en venir aux mains avec son terrible adversaire et comptant bien le mettre en pièces. Mais le lion, plus courtois qu'arrogant, tourna le dos sans faire attention à toutes ces bravades, se mit à regarder de tous côtés, puis alla se recoucher au fond de sa cage avec le plus grand sang-froid. En voyant cela, notre chevalier ordonna impérieusement au gardien de harceler le lion à coups de bâton, pour le faire sortir à quelque prix que ce fût.
Oh! pour cela je n'en ferai rien, dit le gardien; car si on l'excite, le premier qui sera mis en pièces, ce sera moi. Votre Grâce, seigneur chevalier, n'a-t-elle pas assez montré sa vaillance sans vouloir tenter une seconde fois la fortune? Le lion a eu la porte ouverte; s'il n'est pas sorti, c'est qu'il ne sortira pas de tout le jour. Personne n'est tenu à plus qu'à défier son ennemi et à l'attendre en rase campagne. Si le provoqué ne vient pas, tant pis pour lui: le combattant exact au rendez-vous est sans contredit le victorieux.
Par ma foi, tu as raison, répondit don Quichotte; donne-moi une attestation en bonne forme de ce qui vient de se passer, c'est-à-dire, que tu as ouvert au lion, que je l'ai attendu, et qu'il n'est point sorti; que je l'ai attendu une seconde fois, qu'il a de nouveau refusé de sortir, et qu'il est allé se coucher. Je ne dois rien de plus: arrière les enchanteurs et les enchantements, et vive la véritable chevalerie! Ferme la cage, pendant que je vais rappeler nos fuyards, afin qu'ils apprennent la vérité de ta propre bouche.
Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte, attachant au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuyé les fromages, l'éleva dans l'air pour faire signe aux fuyards de revenir. Sancho courait toujours avec les autres; mais comme il tournait de temps en temps la tête, il aperçut le signal: Que je sois pendu, dit-il, si mon maître n'a pas vaincu ces bêtes féroces, car le voilà qui nous appelle!
Tous trois s'arrêtèrent, reconnaissant que c'était bien don Quichotte qui leur faisait signe; ils commencèrent à se rassurer, et se rapprochant peu à peu, ils entendirent bientôt la voix de notre héros, auprès duquel ils ne tardèrent pas à arriver.
Camarade, dit don Quichotte au muletier, attelle tes mules, et continue ton chemin; et toi, Sancho, donne deux écus d'or à cet homme, pour le temps que je lui ai fait perdre.
De bon coeur, répondit Sancho en les tirant de sa bourse; mais que sont devenus les lions? ajouta-t-il: sont-ils morts ou vivants?
Alors le gardien se mit à raconter longuement comment l'action s'était passée, exagérant à dessein l'intrépidité de notre héros, et attribuant la poltronnerie du lion à la frayeur qu'il lui avait causée.
Eh bien! que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte, crois-tu qu'il y ait des enchantements au-dessus de la véritable vaillance? Les enchanteurs pourraient peut-être me dérober la victoire, mais diminuer mon courage, je les en défie.
Sancho donna les deux écus, le muletier attela ses bêtes, le gardien baisa les mains du chevalier en signe de reconnaissance, et promit de raconter ce merveilleux exploit au roi lui-même, quand il serait arrivé à la cour.
Si par hasard, ajouta don Quichotte, Sa Majesté désire connaître celui qui en est l'auteur, vous lui direz que c'est le chevalier des Lions, car désormais je veux porter ce nom au lieu de celui de chevalier de la Triste-Figure, et en cela je ne fais que suivre l'antique coutume des chevaliers errants, qui changeaient de nom à leur fantaisie.
Sur ce, le chariot se remit en marche, puis don Quichotte, Sancho et le gentilhomme au caban vert, continuèrent leur chemin.
Pendant tout ce temps, don Diego n'avait pas dit une seule parole, occupé qu'il était à observer notre chevalier, qui lui paraissait tantôt le plus sage des fous, tantôt le plus fou des sages. N'ayant pas lu la première partie de son histoire, il ne pouvait comprendre quelle était cette folie d'une si étrange espèce. Quelle plus grande extravagance, se disait-il en lui-même que de mettre sur sa tête un casque plein de fromages, et d'aller s'imaginer que les enchanteurs vous ramollissent la cervelle? Quelle témérité peut se comparer à celle d'un homme qui veut lutter seul contre des lions?
Don Quichotte vint le tirer de ses réflexions en lui disant: Je gagerais, seigneur, que Votre Grâce me regarde comme un être privé de raison; et à dire vrai, je ne serais point étonné qu'il en fût ainsi, car mes actions ne rendent pas d'autre témoignage; toutefois je vous prie de suspendre votre jugement, et de croire que je ne suis pas aussi fou que je le parais. Tel chevalier se distingue sous les yeux de son roi, en donnant un beau coup de lance à un taureau farouche; tel autre couvert d'une brillante armure paraît dans la lice aux yeux des dames; et tous deux, à des titres divers sont admirés, fêtés, applaudis. Mais combien est plus digne d'estime le chevalier errant qui parcourt les forêts et les montagnes, recherchant les aventures les plus périlleuses pour les mener à bonne fin, et cela dans la seule intention d'acquérir une renommée glorieuse et durable? N'aurait-il qu'une fois le bonheur de protéger dans quelque lieu désert une pauvre veuve, combien il l'emporte sur le chevalier qui courtise la jeune fille au sein des cités!
Au surplus, chacun a sa fonction: que le chevalier de cour serve les dames, qu'il rehausse par le luxe de ses livrées l'éclat de la suite des princes, qu'il reçoive à sa table les gentilshommes pauvres, qu'il porte un défi dans une joute, qu'il soit tenant dans un tournoi; s'il se montre libéral, magnifique, et surtout bon chrétien, il aura fait tout ce que son rang lui impose. Mais le chevalier errant, oh! pour celui-là, c'est autre chose: son devoir est de sans cesse parcourir tous les coins du globe, de pénétrer dans les labyrinthes les plus inextricables, de tenter à chaque pas l'impossible, de braver les brûlants rayons du soleil d'été, aussi bien que les glaces hérissées de l'hiver, de regarder les lions sans effroi, les vampires sans épouvante, les andriagues sans terreur; car chercher les uns, attaquer les autres, les vaincre tous, voilà ses principaux et véritables exercices. Comme membre de la chevalerie errante, il m'est imposé d'entreprendre tout ce qui tient au devoir de ma profession; ainsi donc j'ai dû aujourd'hui attaquer ces lions, quoique je susse à n'en pas douter que c'était une extrême témérité. Je n'ignore pas que la véritable vaillance est un juste milieu placé entre la couardise et la témérité; mais mieux vaut ce dernier excès que d'être accusé de poltronnerie; et de même qu'il est plus facile au prodigue qu'à l'avare de se montrer libéral, de même il est plus aisé au téméraire de rester dans les bornes du vrai courage, qu'au lâche de s'y élever. Pour ce qui est de tenter les aventures, croyez-moi, seigneur, mieux vaut se perdre pour le plus que pour le moins, et cela résonne plus agréablement à l'oreille, quand on s'entend dire: Ce chevalier est audacieux et téméraire, que si l'on disait: Il est timide et poltron.
Je le reconnais, seigneur don Quichotte, reprit don Diego; tout ce que dit et fait Votre Grâce est marqué au cachet de la droite raison, et je suis certain que si les lois de la chevalerie venaient à se perdre, elles se retrouveraient dans votre coeur, comme dans leur dernier asile. Cependant il se fait tard; doublons le pas, je vous prie, afin d'arriver d'assez bonne heure chez moi, où je serai heureux de profiter de tout le temps que vous voudrez bien y demeurer.
Je tiens l'invitation à grand honneur, répondit don Quichotte.
En même temps, ils pressèrent leurs chevaux, et sur les deux heures de l'après-midi, ils arrivèrent à la maison de l'homme au caban vert.
CHAPITRE XVIII
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LA MAISON DE DON DIEGO
En entrant dans la maison de don Diego, qu'il trouva belle et surtout spacieuse, comme elles le sont toutes à la campagne, avec armes sculptées au-dessus de la porte, don Quichotte aperçut plusieurs grandes cruches de terre propres à garder le vin, rangées en cercle dans la cour, près du cellier; ces cruches, qui se fabriquent au Toboso, lui rappelèrent sa dame enchantée. Aussitôt il se prit à soupirer, et sans faire attention à ceux qui l'entouraient, il s'écria: O chers trésors rencontrés pour mon malheur! chers et joyeux tant que Dieu l'a permis! cruches tobosines, qui me rappelez de si amers chagrins!
Ces exclamations furent entendues de l'étudiant-poëte, fils de don Diego, qui était venu le recevoir accompagné de sa mère; la mère et le fils restèrent interdits en voyant l'étrange figure de notre héros. Quant à celui-ci, il s'avança vers la dame en réclamant la faveur de lui baiser la main.
Madame, dit don Diego à sa femme, je vous présente et vous prie de recevoir avec votre bonne grâce accoutumée le seigneur don Quichotte, le chevalier errant le plus discret, le plus spirituel et le plus vaillant qui soit au monde.
Dona Christina, c'était le nom de la dame, reçut son hôte avec de grandes démonstrations de politesse et d'estime auxquelles celui-ci répondit avec sa courtoisie accoutumée. Il en fut de même de l'étudiant qui, en l'entendant, le tint pour un homme d'un esprit fin et délicat.
Ici l'auteur décrit dans tous ses détails la maison de don Diego, qui était celle d'un riche campagnard. Mais le traducteur laisse de côté ces minuties, comme inutiles à l'objet principal de l'histoire, qui n'a que faire de froides digressions.
Notre héros fut conduit dans une salle basse où, s'étant fait désarmer par Sancho, il resta en chausses à la wallonne et en pourpoint de chamois tout souillé de la crasse de ses vieilles armes. Il portait un collet de simple toile à la façon des étudiants. Ses bottines étaient jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l'épaule sa bonne épée, qui pendait à un baudrier de peau de loup marin, et qu'il ne ceignait pas autour de son corps, parce que, dit-on, il avait souffert des reins pendant longues années. Puis il jeta sur son dos un petit manteau de drap brun. Mais, avant toute chose, il s'était lavé la tête et le visage dans cinq ou six aiguiérées d'eau (on n'est pas d'accord sur le nombre), encore la dernière resta-t-elle couleur de petit lait, grâce à la gourmandise de Sancho et à ces maudits fromages qui avaient si bien barbouillé son maître.
Le désordre de son costume ainsi réparé, don Quichotte, d'un air libre et dégagé, entra dans une autre pièce où l'étudiant l'attendait pour lui tenir compagnie jusqu'à ce que la table fût servie, car pour honorer un tel hôte dona Christina n'avait rien épargné.
Pendant que don Quichotte quittait son armure, don Lorenzo, ainsi s'appelait l'étudiant, avait eu le temps de dire à son père: Quel est cet hidalgo que nous amène Votre Grâce? Nous sommes étrangement surpris, ma mère et moi, de sa figure, de son nom, et surtout de ce titre de chevalier errant que vous lui avez donné.
En vérité, je ne sais qu'en penser, répondit don Diego; tout ce que je puis dire, c'est qu'il parle comme un sage et qu'il agit comme un fou. Au reste, entretiens-le toi-même, et tu m'en diras ton avis.
Sur ce, don Lorenzo alla, comme il a été dit, tenir compagnie à don Quichotte, et dans la conversation qu'ils eurent ensemble, notre héros lui dit entre autres choses: Le seigneur don Diego, votre père, m'a parlé de l'esprit ingénieux que possède Votre Grâce; il m'a entretenu particulièrement de votre talent pour la poésie, il a même ajouté que vous étiez un grand poëte.
Poëte, c'est possible, répondit le jeune homme; pour grand, je ne m'en flatte pas. La vérité est que j'ai du goût pour la poésie et que j'aime à lire les bons auteurs; mais pour être qualifié de grand poëte, comme l'a fait mon père, cela ne suffit pas.
Cette modestie est de bon augure, répliqua don Quichotte, car qui dit poëte, dit présomptueux, et le moindre se croit toujours le premier.
Il n'y a point de règle sans exception, répondit Lorenzo, et tel peut se rencontrer qui soit poëte sans s'en douter.
Peu sont dans ce cas, repartit don Quichotte; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier et qui vous tiennent préoccupé et soucieux? Si c'est par hasard quelque glose, je m'entends assez dans ce genre de composition, et je serai charmé de connaître votre ouvrage. S'il s'agit d'autre chose, d'une joute littéraire, par exemple, je souhaite à Votre Grâce, d'obtenir plutôt le second prix que le premier, car le premier prix se donne toujours à la faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s'accorde qu'au mérite; de manière que le troisième prix devient le second, et que le premier à ce compte, n'est plus que le troisième, à la façon des licences qui s'obtiennent dans les universités. Malgré tout, cela n'empêche pas le premier prix d'être une très-honorable distinction.
Jusqu'à présent, dit à part lui Lorenzo, je ne puis le prendre pour un fou. Il me semble, continua-t-il que Votre Grâce a fréquenté les universités: quelles sciences y a-t-elle principalement étudiées?
Celle de la chevalerie errante, répondit don Quichotte, qui est aussi élevée que celle de la poésie, et la dépasse même de deux doigts, à quelque point qu'on puisse y exceller.
J'ignore quelle est cette science, répliqua Lorenzo, et jusqu'à présent je n'en avais pas entendu parler.
C'est une science qui renferme toutes les autres, reprit don Quichotte. En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte, et savoir les lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Il doit être théologien, afin de pouvoir, en toute circonstance, donner les raisons de sa foi. Il doit être médecin et connaître les simples qui ont la vertu de guérir, car au milieu des montagnes et des déserts, le chevalier errant ne trouve guère de chirurgien pour panser ses blessures. S'il n'est pas instruit de l'astronomie et qu'il ignore le cours des astres, comment pourra-t-il savoir la nuit quelle heure il est, sous quel climat, dans quelle partie du monde il se trouve? Il doit connaître les mathématiques, car à chaque pas le calcul lui est nécessaire; et laissant de côté, comme chose convenue, qu'il doit être orné de toutes les vertus théologales et cardinales, je dirai, pour descendre à des bagatelles, qu'il lui faut savoir monter un cheval, le ferrer au besoin, raccommoder une selle et une bride, nager comme un poisson, danser, faire des armes, enfin tout ce qui constitue le cavalier accompli; remontant ensuite aux choses d'en haut, je dirai qu'il doit être fidèle à Dieu et à sa dame, chaste dans ses pensées, discret dans ses discours, généreux, vaillant, charitable envers les malheureux; finalement, le constant et ferme champion de la vérité en tous temps et en tous lieux, aux dépens même de sa vie. Telles sont les qualités, grandes et petites, qui constituent le véritable chevalier errant; jugez maintenant, seigneur Lorenzo, quelle science est la chevalerie errante, et si parmi celles qu'on enseigne dans les gymnases et les écoles, aucune est capable d'en approcher.
S'il en est ainsi, répondit Lorenzo, cette science assurément l'emporte sur toutes les autres.
En doutez-vous? repartit don Quichotte.
Je veux dire, répliqua Lorenzo, que j'ai de la peine à croire qu'il y ait jamais eu, et encore moins qu'il y ait aujourd'hui dans le monde des chevaliers si accomplis.
Voilà justement, dit don Quichotte, comment parlent la plupart des hommes; je vois bien que si le ciel ne fait un miracle tout exprès pour leur prouver clair comme le jour qu'il a existé des chevaliers errants, et qu'il en existe encore à cette heure, c'est vouloir se casser la tête que de prétendre le leur démontrer. Seigneur, je ne chercherai point en ce moment à vous tirer d'une ignorance que Votre Grâce partage avec tant d'autres; tout ce que je puis faire, c'est de prier Dieu qu'il vous éclaire, et vous fasse comprendre combien ces chevaliers furent nécessaires dans les siècles passés, et combien ils seraient utiles dans le siècle présent; mais aujourd'hui triomphent, pour nos péchés, la paresse, l'oisiveté, la gourmandise et la mollesse.
Notre hôte vient de se trahir, dit tout bas Lorenzo, qui ne cessait de l'observer avec beaucoup d'attention; malgré tout, c'est un fou remarquable, et j'aurais grand tort de ne pas être de son avis.
En ce moment, on les appela pour dîner, et don Diego, prenant son fils à part, lui demanda ce qu'il pensait de notre chevalier.
Je pense, seigneur, répondit le jeune homme, que tous les médecins du monde ne viendraient pas à bout de le guérir, car il est fou sans remède; mais tel qu'il est, il a, sur ma foi, de fort bons moments.
On se mit à table, et l'on fit bonne chère. Ce qui enchanta le plus don Quichotte pendant le repas, ce fut le merveilleux silence qu'on observait dans toute la maison, qu'il comparait en lui-même à un couvent de chartreux.
Sitôt qu'on eût desservi, récité les grâces et jeté de l'eau sur les mains, don Quichotte pria instamment Lorenzo de lui montrer les vers dont il lui avait parlé.
Seigneur, répondit l'étudiant, pour ne point ressembler à ces poëtes qui refusent de montrer leurs ouvrages quand on les en prie, et les jettent à la tête des gens quand on ne les leur demande pas, je vais vous lire ma glose dont je n'attends aucun prix, et que j'ai composée seulement dans le but de m'exercer l'imagination.
Un de mes amis, qui est homme de sens et d'esprit, reprit don Quichotte, me disait un jour qu'il n'était pas d'avis qu'on se fatiguât à composer une glose, parce que c'était, selon lui, un travail ingrat, et dont les règles sont fort étroites; en effet, jamais glose ne peut égaler le thème; la plupart du temps, elle s'éloigne du sujet qu'elle est destinée à développer, enfin elle présente une foule d'entraves qui gênent un auteur et qu'on ne rencontre que dans ce genre de poésie, comme doit le savoir Votre Grâce.
En vérité, seigneur, répondit Lorenzo, vous m'apprenez là bien des choses qu'on ignore généralement; j'espérais trouver Votre Grâce en défaut, mais vous m'échappez toujours au moment où je crois le mieux vous tenir.
Je n'entends point ce que vous voulez dire par ces mots, que je vous échappe, repartit don Quichotte.
Je m'expliquerai mieux plus tard, répliqua l'étudiant; pour l'heure voyons ma glose. Voici le texte qu'on m'a envoyé:
Si mon bonheur passé pouvait encor renaître, Sans me faire espérer un douteux avenir, Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître, Et que je susse enfin si mon mal doit finir....[88]
[88] Ces vers et les suivants sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Et voici la glose que j'ai faite:
Tout change, hélas! et rien ici-bas n'est durable; Dans les plus grands plaisirs il n'est rien d'arrêté; Le sort à mes désirs autrefois favorable Par un nouveau caprice enfin m'a tout ôté. Fortune, en ma faveur, poursuis ton inconstance; Je n'ai que trop souffert, fais cesser ma souffrance, Et laisse-toi fléchir à l'ardeur de mes voeux; Je ne désire rien qu'un bien dont je fus maître; Et malgré tant de maux je serais trop heureux Si mon bonheur passé pouvait encor renaître.
Je ne demande point la pompe et l'ornement, Ce superbe appareil, où la richesse éclate; La gloire qui des rois fait tout l'empressement N'est point ce qui me touche, et n'a rien qui me flatte; Sans orgueil, sans envie, et sans ambition, Mon coeur avait borné toute sa passion A goûter mon bonheur dans une paix tranquille; Mais que m'en reste-t-il, qu'un triste souvenir? Rends-moi ce bien, Fortune, à qui tout est facile, Et sans me faire attendre un douteux avenir.
Mais il faut que mes maux me rendent bien sensible, Pour nourrir si longtemps des désirs superflus; Je souhaite, et je tente une chose impossible; Hélas! le temps passé ne se rappelle plus. Le temps, qui fuit sans cesse, incessamment s'efface; Il ne laisse après lui qu'une invisible trace; C'est en vain qu'on le cherche, en vain qu'on le poursuit; Cessons donc d'espérer ce qui ne saurait être, Ou qu'on pût retenir le passé qui nous fuit, Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître.
Que le sort m'a réduit dans un état fâcheux! A toute heure agité d'espérance et de crainte; Et si quelque moment j'espère un bien douteux, La crainte au même instant me donne quelque atteinte. Ah! terminons enfin le cours de mes ennuis, Mourons, c'est un bien sûr en l'état où je suis Mourons; mais perdre tout, renonçant à la vie, Le dur remède, hélas! ne saurais-je obtenir, Perdant l'espoir du bien, d'en perdre aussi l'envie, Ou que je susse enfin si mon mal doit finir?
A peine Lorenzo eut achevé de lire, que don Quichotte se levant vivement, et lui saisissant les deux mains; Vive Dieu! s'écria-t-il avec transport, vous êtes bien le meilleur poëte que j'aie rencontré de ma vie: et certes, vous auriez bien mérité d'être couronné de lauriers par les académies d'Athènes, si elles existaient encore, comme vous méritez de l'être aujourd'hui par celles de Paris, de Bologne et de Salamanque. Qu'Apollon perce de ses flèches les juges assez ignorants pour vous refuser le premier prix, et que jamais les Muses ne franchissent le seuil de leurs demeures. Récitez-moi, je vous supplie, Seigneur, quelques vers de grande mesure, car je désire connaître à fond votre admirable génie.
Est-il besoin de dire que Lorenzo fut enchanté de s'entendre louer par don Quichotte, bien qu'il le tînt pour fou! O puissance de la flatterie! que tu es grande, et combien loin s'étendent les lois de ton séduisant empire! Notre jeune étudiant confirma cette vérité, en s'empressant de réciter à don Quichotte un sonnet sur la mort de Pyrame et Thisbé, qui lui valut encore de la part de notre héros les plus hyperboliques compliments.
Enfin, après quatre jours passés dans la maison de don Diego, don Quichotte lui demanda la permission de prendre congé: Je suis très-reconnaissant de votre bon accueil, lui dit-il; mais il sied mal aux chevaliers errants de s'oublier au sein de l'oisiveté; je dois poursuivre le devoir de ma profession, et chercher les aventures dont je sais que le pays abonde, en attendant l'époque des joutes de Saragosse, qui sont le principal but de mon voyage. Mon intention est de commencer par la caverne de Montésinos, dont on raconte tant de merveilles, et de rechercher la source de ces lacs, au nombre de sept, vulgairement appelés les lagunes de Ruidera.
Don Diego et son fils louèrent sa noble résolution, et se mirent à son service pour tout ce qui était en leur pouvoir et dont il pourrait avoir besoin.
Enfin arriva le jour du départ, aussi beau pour don Quichotte que triste pour Sancho, qui, du sein de l'abondance où il nageait, se voyait forcé de retourner aux aventures et d'en revenir aux maigres provisions de son bissac. En attendant, il le remplit tout comble de ce qui lui parut nécessaire.
En prenant congé de ses hôtes, don Quichotte s'adressa à Lorenzo: Seigneur, je ne sais si j'ai dit à Votre Grâce, mais en tous cas je le lui répète, que si elle veut arriver sûrement au temple de Mémoire, il lui faut quitter le sentier déjà fort étroit de la poésie pour prendre le sentier plus étroit encore de la chevalerie errante; cela suffit pour devenir empereur en un tour de main.
Par ces propos, don Quichotte acheva de vider le procès de sa folie, et surtout quand il ajouta: Dieu sait si j'aurais eu du plaisir à emmener avec moi le seigneur Lorenzo, pour lui enseigner les vertus inhérentes à la profession que j'exerce, et lui montrer de quelle manière on épargne les humbles et on abat les superbes. Mais comme il est trop jeune pour cela, et qu'il a d'ailleurs d'autres occupations, je me bornerai à lui donner un conseil: c'est que pour devenir un poëte célèbre, il fera bien de se guider plutôt sur l'opinion d'autrui que sur la sienne propre; car s'il n'y a pas d'enfants disgracieux aux yeux de leur père et mère, pour les enfants de notre intelligence, c'est bien une autre affaire.
Don Diego et son fils ne cessaient de s'étonner des propos tantôt sensés, tantôt extravagants de notre chevalier, et surtout de son incurable manie de se lancer incessamment à la recherche des aventures. On réitéra de part et d'autre les politesses et les offres de service, après quoi, avec la gracieuse permission de la dame du château, don Quichotte et Sancho s'éloignèrent, l'un sur Rossinante et l'autre sur son grison.
CHAPITRE XIX
DE L'AVENTURE DU BERGER AMOUREUX, ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES
Don Quichotte n'était qu'à peu de distance du village de don Diego, quand il fut rejoint par quatre hommes, dont deux étaient des laboureurs et les deux autres paraissaient des étudiants, tous montés sur des ânes. L'un des étudiants portait en guise de porte-manteau un petit paquet composé de quelques hardes et de deux paires de bas en bure noire; tout le bagage de son compagnon consistait en deux fleurets mouchetés; quant aux laboureurs, leurs bêtes étaient chargées de différentes provisions qu'ils venaient sans doute d'acheter à quelque ville voisine.
Étudiants et laboureurs éprouvèrent la même surprise que causait don Quichotte à quiconque le voyait pour la première fois, et tous ils mouraient d'envie de savoir quel était cet homme dont le pareil ne s'était jamais présenté à leurs yeux. Notre héros les salua, et lorsqu'il eut appris qu'ils suivaient la même direction, il leur témoigna le désir de faire route ensemble, en les priant de ralentir le pas, parce que leurs bêtes marchaient plus vite que son cheval. Par courtoisie, il leur dit sa qualité et sa profession; à savoir, qu'il était chevalier errant, et qu'il allait cherchant les aventures par toute la terre, il ajouta qu'il s'appelait don Quichotte de la Manche, surnommé le chevalier des Lions. Pour les laboureurs, c'était parler grec, mais il n'en fut pas de même des étudiants, qui comprirent aussitôt que cet inconnu avait des chambres vides dans la cervelle. Néanmoins ils le regardaient avec un étonnement mêlé de respect, et l'un d'eux lui dit: Seigneur chevalier, si, comme tous ceux qui cherchent les aventures, Votre Grâce n'a point de chemin arrêté, venez avec nous, et vous verrez assurément une des noces les plus belles et les plus magnifiques dont on ait eu, depuis longtemps, le spectacle dans toute la Manche.
De la façon dont vous parlez, il faut que ce soient les noces de quelque prince, répondit don Quichotte.
Point du tout, répliqua l'étudiant, ce sont les noces d'un laboureur, mais le plus riche du pays, et d'une paysanne, la plus belle fille qui se puisse voir. Ces noces doivent se faire dans un pré, voisin du village de la fiancée. Elle s'appelle Quitterie la belle; le fiancé se nomme Gamache le riche; c'est un garçon d'environ vingt-deux ans; la fiancée en compte à peine dix-huit; en un mot, ils sont faits l'un pour l'autre, quoique certains disent que la race de Quitterie est plus ancienne que celle de Gamache; mais il ne faut pas s'arrêter à cela, et dans la richesse il y a de quoi boucher bien des trous. Ce Gamache, qui est libéral, ne veut rien épargner pour rendre la fête célèbre; il a fait couvrir le pré avec des branches d'arbres, afin que le soleil ne puisse y pénétrer: là auront lieu toutes sortes de divertissements, jeu de paume, jeu de barre, luttes, danse avec les castagnettes et le tambour de basque, car son village est rempli de gens qui savent le faire résonner, sans compter la Zapateta[89], qu'on y exécute dans la perfection. Mais de toutes ces belles choses et de bien d'autres encore que je passe sous silence, aucune, j'imagine, ne vaudra le spectacle que nous donnera le désespéré Basile.
[89] Zapateta, danse aux souliers. Le danseur frappe par intervalle son soulier avec la paume de sa main.
Et quel est ce Basile? demanda don Quichotte.
Basile, répondit l'étudiant, est un berger du même village que Quitterie, et dont la maison touche presque à la sienne: tous deux ils se sont aimés dès l'enfance. Lorsqu'ils commencèrent à devenir grands, le père de Quitterie, qui ne trouvait pas Basile assez riche pour sa fille, commença par lui refuser l'entrée de sa maison: et pour lui ôter toute espérance, il résolut de la marier avec Gamache. Ce Gamache a beaucoup plus de bien que Basile; mais, à vrai dire, il ne l'égale pas dans le reste, car Basile est le garçon le mieux fait et le plus adroit, toujours le premier à la course et à la lutte; personne ne lance mieux une barre, et n'est si adroit à la paume; il pince de la guitare au point de la faire parler; il chante comme une alouette, saute comme un daim; mais surtout il manie l'épée comme un maître d'escrime.
Pour ce seul talent, dit don Quichotte, ce garçon méritait d'épouser, non-seulement la belle Quitterie, mais la reine Genièvre elle-même, si elle vivait encore, en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient s'y opposer.
Allez donc dire cela à ma femme, interrompit Sancho, qui n'avait fait jusque-là qu'écouter et se taire; elle qui veut qu'on ne se marie qu'avec son égal, chaque brebis avec sa pareille. Ce que je demande, moi, c'est que ce brave Basile, car je commence à l'aimer, se marie avec cette dame Quitterie; maudits soient dans ce monde et dans l'autre ceux qui empêchent les gens de se marier à leur goût!
Si tous ceux qui s'aiment pouvaient se marier ainsi, repartit don Quichotte, que deviendraient le pouvoir et l'autorité des pères? Il serait beau vraiment que les enfants eussent la liberté de choisir suivant leur caprice! Si le choix d'un mari était laissé à la volonté des filles, telle épouserait le valet de son père, ou le premier venu qu'elle trouverait à sa fantaisie, quand même ce serait un débauché et un spadassin; car l'amour est aveugle, et, quand il nous possède, on n'a plus assez de raison pour faire un bon choix. Ainsi tu vois, mon pauvre Sancho, qu'il n'y a point de circonstance dans la vie où l'on ait plus grand besoin de jugement que lorsqu'il s'agit de contracter mariage: une femme légitime n'est pas une marchandise dont on puisse se défaire à sa volonté; c'est une compagne inséparable qu'on s'associe au lit, à la table, en tout et partout; c'est un lien qu'on ne peut rompre, à moins qu'il ne soit tranché par le ciseau des Parques. Je pourrais en dire beaucoup plus sur ce sujet, mais j'ai hâte de savoir si le seigneur licencié n'a point autre chose à nous apprendre touchant ce Basile.
Il ne me reste qu'une chose à dire, répondit l'étudiant, c'est que du jour où Basile a su que la belle Quitterie épousait Gamache le riche, on ne l'a plus vu rire, on ne lui a plus entendu tenir un propos sensé. Il marche triste, la tête basse, se parlant à lui-même; il mange peu et ne dort pas davantage; s'il mange, ce sont des fruits, et s'il dort, c'est comme une brute, sur la terre nue. De temps en temps on le voit lever les yeux au ciel, puis tout à coup les attacher fixement sur le sol, comme s'il était en extase, et de telle sorte qu'il semble métamorphosé en statue; enfin, le pauvre garçon est dans un tel état, que ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'à peine Quitterie aura prononcé le oui fatal, il ne rende le dernier soupir.
Dieu y mettra ordre, reprit Sancho: quand il envoie le mal, il envoie le remède; personne ne sait ce qui doit arriver! d'ici à demain il y a bien des heures, et dans un instant la maison peut tomber. Combien de fois ai-je vu pleuvoir et faire soleil tout ensemble! tel se couche bien portant, qui s'éveille roide mort le lendemain; quelqu'un pourrait-il se vanter d'avoir attaché un clou à la roue de fortune? sans compter qu'entre le oui et le non d'une femme, je ne voudrais pas mettre la pointe d'une aiguille, elle n'y tiendrait pas. Faites seulement que Quitterie ait de la bonne volonté pour Basile, et je prédis qu'il lui reste encore de fameuses chances; car, à ce que j'ai entendu dire, l'amour regarde avec des yeux qui font passer le cuivre pour de l'or et des noyaux pour des perles.
Où t'arrêteras-tu, maudit Sancho? interrompit don Quichotte; quand une fois tu commences à enfiler des proverbes, personne ne peut te suivre, si ce n'est le diable en personne, et puisse-t-il t'emporter! Dis-moi, animal, sais-tu ce que c'est que la roue de fortune, pour te mêler d'en dire ton sentiment?
Si l'on ne m'entend pas, répondit Sancho, il n'est pas étonnant que mes sentences passent pour des sottises; mais qu'importe! je m'entends moi-même, et je suis sûr de n'avoir pas dit trop de bêtises; mais Votre Grâce prend toujours plaisir à pontrôler mes paroles.
Dis donc contrôler, prévaricateur du beau langage, reprit don Quichotte, ou que Dieu te rende muet pour le reste de tes jours.
Que Votre Grâce ne se fâche point contre moi, répondit Sancho; vous savez bien que je n'ai pas été élevé à la cour, et que je n'ai pas étudié à Salamanque, pour savoir si je manque quand je parle. Vive Dieu! le paysan de Sayago ne peut pas parler comme le citadin de Tolède: sans compter qu'il y a beaucoup de gens à Tolède qui parlent comme il plaît à Dieu.
C'est vrai, reprit un des étudiants; ceux qui sont élevés dans les tanneries ou dans les boutiques du Zocodover ne parlent pas aussi bien que ceux qui passent tout le jour à se promener dans le cloître de la cathédrale: cependant ils sont tous de Tolède. L'élégance du langage ne se trouve guère que parmi les courtisans, et encore parmi les plus délicats. Quant à moi, seigneurs, j'ai, pour mes péchés, étudié quelque temps à Salamanque, et je me pique de m'exprimer en termes choisis.
Si vous ne vous piquiez pas de jouer encore mieux de ces fleurets que de la langue, dit l'autre étudiant, vous auriez tenu la tête du concours, au lieu d'en avoir la queue.
Bachelier, répliqua le licencié, vous vous trompez grandement quand vous croyez que savoir manier l'épée soit chose inutile.
Pour moi ce n'est pas une opinion, repartit Corchuelo (c'était le nom du bachelier), c'est une vérité démontrée; au reste, s'il vous plaît d'en faire l'expérience, l'occasion est belle: vous avez là deux épées, et je possède en force et en courage plus qu'il n'en faut pour vous prouver que j'ai raison. Descendez seulement de votre monture, mettez en usage toutes les ruses de la salle, et si, avec la seule adresse que m'a donnée la nature, je ne vous fais voir des étoiles en plein midi, je veux recevoir des étrivières: tel que je suis, voyez-vous, je défie qui que ce soit de me faire reculer d'un pas, et il n'est personne à qui je ne puisse faire perdre terre.
Pour ce qui est de ne point reculer, je le crois, répondit le licencié; mais il pourrait se faire que là où vous auriez cloué le pied on creusât votre sépulture: je veux dire que, faute d'avoir appris le métier, il pourrait vous en coûter la vie.
C'est ce que nous allons voir, repartit Corchuelo; et, sautant à bas de son âne, il saisit avec furie un des fleurets que portait le licencié.
Ah! vraiment, cela ne peut se passer ainsi, dit don Quichotte; il faut procéder avec méthode, et je veux être le juge d'une question tant de fois débattue et qui n'est point encore décidée.
Aussitôt il descendit de cheval, et prenant sa lance, il se campa au milieu du chemin, pendant que le licencié, d'un air dégagé et en mesurant ses pas, s'avançait contre Corchuelo, qui courait sur lui plein de fureur, et, comme on dit, jetant le feu par les yeux. Les deux paysans et Sancho s'écartèrent un peu, sans descendre de leurs ânes, et furent ainsi spectateurs du combat qui commença à l'instant. Les bottes d'estoc et de taille que portait Corchuelo ne pouvaient se compter; il attaquait en lion, et un coup n'attendait pas l'autre; mais le licencié, sans s'émouvoir, parait toutes ses attaques, et lui faisait souvent baiser la pointe de son fleuret comme si c'eût été une relique, quoique avec moins de dévotion. Bref, le licencié lui coupa l'un après l'autre tous les boutons de sa soutanelle, et la mit en lambeaux, sans jamais être touché; il lui abattit deux fois son chapeau, et le fatigua de telle sorte, que, de dépit et de rage, Corchuelo jeta son fleuret, qui alla tomber à plus de cinquante pas, comme en témoigna par écrit un des laboureurs, greffier de son état, qui était allé le ramasser; ce qui fit voir par preuve authentique, comment la force est vaincue par l'adresse.
Corchuelo s'était assis tout essoufflé: Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit Sancho, si vous m'en croyez, dorénavant vous ne défierez personne à l'escrime, mais plutôt à jeter la barre, ou à lutter, car vous avez la force nécessaire pour cela. Quant à ces bretteurs, croyez-moi, il ne faut pas s'y frotter: je me suis laissé dire qu'ils mettraient la pointe de leur épée dans le trou d'une aiguille.
J'en conviens, reprit Corchuelo, et ne regrette pas l'expérience qui m'a fait revenir de mon erreur.
En même temps il embrassa le licencié, et ils restèrent meilleurs amis que jamais.
Les voyageurs se remirent en marche, hâtant leurs montures pour arriver de bonne heure au village de Quitterie, d'où ils étaient tous. Chemin faisant, le licencié leur expliqua l'excellence de l'escrime, et il en prouva les avantages par tant de figures et de démonstrations mathématiques, que chacun resta persuadé de l'utilité de cet art; Corchuelo encore plus que les autres.
La nuit venue, et comme ils étaient sur le point d'arriver, ils crurent voir en avant du village un ciel resplendissant d'innombrables étoiles; bientôt après ils entendirent un bruit confus, mais agréable, de divers instruments, flûtes, hautbois, fifres et tambours de basque. En approchant ils virent qu'on avait suspendu aux arbres une infinité de lampions, dont l'effet était d'autant plus agréable qu'il ne faisait pas le moindre vent. Les joueurs d'instruments qu'on rencontrait de tous côtés par bandes, les uns dansant, les autres jouant de leurs cornemuses ou de leurs flageolets, réjouissaient toute l'assemblée. Enfin, ce pré semblait le séjour de la joie et des plaisirs: en divers endroits il y avait des gens occupés à dresser des échafauds pour placer beaucoup de monde durant la fête qui devait avoir lieu le lendemain, jour fixé pour la solennité des noces du riche Gamache, et, suivant les apparences, pour les funérailles du pauvre Basile.
Don Quichotte ne voulut pas pénétrer dans le village, quelques instances que lui fissent ses compagnons de route, alléguant l'antique coutume des chevaliers errants, qui aimaient mieux dormir à la belle étoile que sous les lambris dorés. Il se détourna donc un peu du chemin, quoi que pût dire son écuyer, qui regrettait de tout son coeur la maison du seigneur don Diego.
CHAPITRE XX
DES NOCES DE GAMACHE, ET DE CE QU'Y FIT BASILE
A peine les rayons du brûlant Phébus achevaient de sécher les perles liquides des cheveux de la pâle Aurore, que don Quichotte, secouant ses membres engourdis, se leva et appela son écuyer qui dormait encore; mais en l'entendant ronfler de toutes ses forces, il s'arrêta pour lui adresser ces paroles:
O toi, bienheureux entre tous les mortels, puisque, sans exciter ni ressentir l'envie, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi libre des persécutions des enchanteurs que peu troublé des enchantements; dors, te dirai-je mille fois, dors, toi qui ne connus jamais les cuisants soucis d'une flamme jalouse, les pénibles insomnies du débiteur qui ne peut s'acquitter, ni la sollicitude quotidienne de fournir à ta subsistance et à celle de ta pauvre famille; dors, toi dont le repos n'est pas troublé par l'ambition, et dont la vaine pompe du monde n'excite pas les désirs, lesquels se bornent au soin de ton âne, celui de ta personne étant remis à ma charge, compensation légitime qu'imposent au seigneur la nature et la coutume. Le valet dort, pendant que veille le seigneur, songeant au moyen de le nourrir et de lui assurer un juste salaire: un ciel de bronze a beau refuser à la terre la rosée dont elle a besoin, ce soin ne regarde pas le serviteur, il revient tout entier au maître, qui doit, dans la stérilité, nourrir celui qui l'a servi dans l'abondance.
A tout cela Sancho ne répondait mot, car il dormait, et certes il ne se serait pas réveillé de longtemps si don Quichotte ne l'eût poussé deux ou trois fois avec le bois de sa lance. Enfin il ouvrit les yeux, et encore à moitié endormi, il promena ses regards à droite et à gauche. Du côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, une odeur de jambon rôti qui vaut bien celle du thym et du serpolet. Sur mon âme, des noces qui s'annoncent par de tels parfums promettent d'être abondantes et libérales.
Paix! glouton, dit don Quichotte; lève-toi, et allons voir ces noces qui te préoccupent si fort, pour savoir ce que fera le pauvre Basile.
Par ma foi! qu'il fasse ce qu'il voudra, répondit Sancho. Puisqu'il est pauvre, pourquoi veut-il épouser Quitterie? Quand on n'a pas le sou vaillant, pourquoi vouloir se marier dans les nuages? En vérité, seigneur, le pauvre, selon moi, devrait se contenter de ce qu'il trouve, sans chercher des perles dans les vignes. Je gagerais bien ma tête que Gamache pourrait enterrer Basile sous ses réaux; cela étant, pourquoi Quitterie irait-elle renoncer aux parures et aux joyaux que Gamache lui a donnés, et lui donnera encore, pour un tireur de barre ou de fleuret comme Basile. Ce n'est pas sur un coup de barre ou un coup d'épée qu'on trouve à la taverne un verre de vin. Foin des talents qui ne rapportent rien; quand ils se rencontrent avec les écus, oh! c'est différent. Sur un bon fondement on peut bâtir une bonne maison; et en fait de fondement, il n'y a rien de tel que l'argent.
Au nom de Dieu! Sancho, dit don Quichotte; mets fin à ta harangue! quand une fois tu as commencé à parler, je crois, si l'on ne t'arrêtait, que tu ne songerais plus à manger ni à dormir.
Si Votre Grâce avait bonne mémoire, répliqua Sancho, elle se souviendrait qu'avant notre dernière sortie, nous sommes convenus qu'il me serait permis de parler tant que je voudrais, pourvu que ce ne soit pas contre le prochain ou contre votre autorité. Jusqu'à présent, vous n'avez rien à me reprocher.
Je ne m'en souviens pas, répondit don Quichotte, et quand cela serait vrai, je veux que tu te taises et que tu me suives. J'entends déjà le son des instruments qui retentissent de toutes parts; sans doute que le mariage aura lieu de bon matin, pour éviter la chaleur du jour.
Sancho obéit et sella promptement Rossinante, puis, ayant mis le bât sur le grison, le maître et l'écuyer montèrent sur leurs bêtes et se dirigèrent au petit pas du côté de la ramée.
La première chose qui s'offrit aux regards de Sancho, ce fut un boeuf entier, auquel un ormeau servait de broche. Une montagne de gros bois composait le foyer où l'on allait le faire rôtir; alentour bouillaient six grandes marmites, ou plutôt six cuves capables d'engloutir plusieurs moutons tout entiers; une multitude de chapons, d'oisons et de poules, étaient déjà préparés pour être ensevelis dans les marmites, et toutes sortes d'oiseaux, de gibier de basse-cour et autres pendaient en foule à des arbres où on les avait mis la veille pour les mortifier. Sancho compta plus de soixante outres pleines de vin, qui contenaient chacune pour le moins cinquante pintes. On voyait là des monceaux de pain blanc, comme on voit les tas de moëllons près des carrières; les fromages empilés ressemblaient à un mur de briques. Tout auprès, deux chaudières pleines d'huile et plus grandes que celles des teinturiers, servaient à faire des beignets et la pâtisserie, pendant qu'on prenait le sucre à pleines mains dans une caisse qui en était remplie. Il y avait plus de cinquante cuisiniers ou cuisinières, tous la joie peinte sur le visage, et travaillant avec diligence. Dans le large ventre du boeuf on avait cousu une douzaine de cochons de lait pour l'attendrir et lui donner du goût. Quant aux épiceries de toutes sortes, elles n'étaient point là en cornets de papier, mais par quintaux et à plein coffre. Finalement, les préparatifs de la noce, quoique rustiques, étaient très-abondants, et il y avait de quoi nourrir une armée entière.
Sancho regardait chaque chose avec de grands yeux; il prenait tout en amitié, et était enchanté de ce spectacle. Les marmites le tentèrent les premières, et il eût de bon coeur pris le soin de les écumer. Plus loin, il se sentit attendri par la vue des outres de vin; puis les gâteaux et l'odeur des beignets le captivèrent tout à fait; enfin, n'y pouvant plus tenir, il aborda un des cuisiniers et avec la politesse d'un estomac affamé, il le pria de permettre qu'il trempât une croûte de pain dans une de ces marmites.
Frère, répondit le cuisinier, ce jour-ci n'est pas un jour de jeûne, grâce à la libéralité du riche Gamache; mettez pied à terre, et cherchez s'il n'y a point là quelque cuiller à pot pour écumer une ou deux poules, et grand bien vous fasse! personne ne s'avisera de vous le reprocher.
Je ne vois point de cuiller, dit Sancho en soupirant.
Parbleu! répondit le cuisinier, vous voilà embarrassé pour bien peu de chose; et prenant une casserole, il la plongea dans une marmite d'où il tira d'un seul coup trois poules et deux oies: Tenez, ami, dit-il à Sancho, déjeunez de cette écume en attendant l'heure du dîner.
Grand merci, mais je ne sais où mettre cela, dit Sancho.
Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le cuisinier; Gamache est trop riche et trop heureux aujourd'hui pour y regarder de si près.
Pendant que Sancho mettait ainsi le temps à profit, don Quichotte regardait entrer douze jeunes garçons en habits de fête, et montés sur de belles juments couvertes de riches harnais avec quantité de grelots autour du poitrail. Ils s'élancèrent dans le pré, maniant leurs montures avec beaucoup d'adresse, et criant tous ensemble. Vive Quitterie et Gamache, lui aussi riche qu'elle est belle, et elle la plus belle du monde! On voit bien, dit don Quichotte en lui-même, que ces gens-là ne connaissent pas ma Dulcinée, car s'ils l'avaient vue, ils seraient un peu plus sobres de louanges pour leur Quitterie. Un moment après, on vit déboucher sur plusieurs points de la ramée une troupe de danseurs que précédaient vingt-quatre jeunes bergers de bonne mine, vêtus de toile blanche et fine, ayant sur la tête des mouchoirs de soie de différentes couleurs, avec des couronnes de laurier et de chêne, et tous l'épée à la main. Sitôt qu'ils parurent, un de ceux qui étaient à cheval demanda à celui qui les conduisait, jeune homme élégant et bien pris, si aucun des danseurs n'était blessé.
Aucun jusqu'à cette heure, répondit celui-ci; nous sommes, Dieu merci, tous bien portants et prêts à faire merveille; et aussitôt il se mêla avec ses compagnons, qui s'escrimèrent les uns contre les autres en cadence et avec tant d'adresse, que don Quichotte, tout habitué qu'il était à ces sortes de spectacles, avoua qu'il n'en avait jamais vu de comparable. Notre héros ne fut pas moins charmé de l'entrée d'une autre troupe: c'étaient de belles jeunes filles âgées de quinze à seize ans au plus, vêtues d'une étoffe verte; partie de leurs cheveux était attachée avec des rubans, et le reste épars et traînant presque jusqu'à terre; elles portaient sur la tête des guirlandes de jasmin, de roses et de chèvrefeuille. Cette troupe, sous la conduite d'un vénérable vieillard et d'une imposante matrone, tous deux plus dispos que ne l'annonçait leur grand âge, exécuta une danse moresque au son de la cornemuse et avec tant de légèreté et d'élégance, qu'elle enleva tous les suffrages.
Après cela on vit exécuter une autre danse fort ingénieusement composée, de celles qu'on appelle parlantes[90]. C'était une troupe de huit nymphes partagées en deux files, l'une conduite par l'Amour, avec ses ailes, son carquois, son arc et ses flèches; et l'autre par l'Intérêt, couvert d'une riche étoffe d'or et de soie. Les nymphes qui suivaient l'Amour avaient sur les épaules un morceau de taffetas blanc pour les distinguer: la Poésie était la première; la Sagesse, la seconde; la Noblesse, la troisième, et la Vaillance, la quatrième. Celles qui marchaient sous la conduite de l'Intérêt avaient des marques différentes: l'une s'appelait la Libéralité; l'autre, la Largesse; celle-ci, la Richesse, et celle-là, la Possession pacifique. Devant cette troupe, une espèce de château était traîné par quatre sauvages vêtus de toile verte, tous couverts de lierre, et porteurs de si horribles masques, que Sancho ne put les voir sans en être effrayé. Sur la façade du château et sur les trois autres côtés, on lisait: Château de la Prudence.
[90] Les danses parlantes, pantomimes mêlées de danses et de récitatifs.
L'Amour ouvrit la danse au son de deux tambours et de deux flûtes; après avoir fait quelques pas, il leva les yeux, saisit une flèche et fit mine de vouloir tirer sur une jeune fille qui était venue se placer entre les créneaux du château, mais à laquelle il adressa d'abord ces paroles:
Je suis le souverain de la terre et de l'onde, Et tout cède à ma voix: Je ne me borne pas à l'empire du monde, Le ciel et les enfers reconnaissent mes lois; C'est en vain qu'on résiste, et jusqu'à l'impossible, J'en sais venir à bout; Et portant en tous lieux un pouvoir invincible, La gloire et les lauriers m'accompagnent partout.
En finissant, l'Amour décocha une flèche par-dessus le château, et regagna sa place. L'Intérêt s'avança à son tour, dansa aussi deux pas, puis regardant la jeune fille, il récita ces vers:
J'ai plus de pouvoir que l'Amour, Quelque vanité qu'il en fasse; Rien n'est plus noble que ma race, Dont l'auteur est père du jour. C'est moi qui fais la paix, c'est moi qui fais la guerre; C'est moi qui meus tout ici-bas: Mais pendant que je règne en tyran sur la terre, Je veux suivre en captif et ton char et tes pas.
L'Intérêt se retira, et la Poésie ayant pris sa place, récita les vers suivants, les yeux élevés du côté du château, comme l'avaient fait les deux personnages précédents:
C'est moi qui des vertus conserve la mémoire, Moi qui les sauve de l'oubli; Et le nom des héros serait enseveli, Si mes soins et mes vers ne consacraient leur gloire. Je viens, au bruit de ta beauté, Te rendre un légitime hommage, Et par un immortel ouvrage Apprendre à l'univers quelle est la vanité De t'en disputer l'avantage.
La Poésie étant retournée à sa place, la Libéralité quitta la troupe de l'Intérêt, et vint dire à son tour:
C'est mon humeur et mon plaisir De donner avec abondance, Et sans attendre qu'on y pense Je préviens même le désir; Mais enfin je me lasse De donner au hasard, et donner tant de fois: Il est temps de faire un beau choix Qui relève l'éclat des trésors que j'amasse: Je vous les offre tous, et ne voudrais pour grâce Que recevoir vos lois[91].
[91] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
De la même façon entrèrent et sortirent tous les personnages des deux troupes, chacun récitant des vers après avoir fait son entrée. Les uns étaient bons, les autres mauvais, et don Quichotte, qui avait une excellente mémoire, retint seulement ceux que je viens de citer. Ensuite tous les personnages se mêlèrent, formant tour à tour ou rompant la chaîne, et se séparant à la fin de chaque cadence avec beaucoup d'aisance et de grâce. Toutes les fois que l'Amour passait devant le château, il lançait ses flèches par-dessus, tandis que l'Intérêt brisait contre ses murs des boules dorées. Finalement, quand ils eurent longtemps dansé, l'Intérêt tira une grande bourse qui paraissait pleine d'argent, et l'ayant lancée contre le château, les planches qui le formaient tombèrent, laissant à découvert et sans défense cette belle fille qui avait paru entre les créneaux. L'Intérêt s'approcha aussitôt avec sa suite, et lui jeta au cou une chaîne d'or, comme pour la faire prisonnière; mais l'Amour accourut avec les siens pour la défendre.
Quand on eut bien disputé de part et d'autre, toujours au son des tambours, et avec des mouvements appropriés à la cadence et au sujet, les sauvages les séparèrent, et rajustèrent en un instant les planches du château, où la jeune fille s'enferma comme auparavant. C'est ainsi que le ballet finit aux applaudissements de tous les spectateurs.
Don Quichotte demanda qui avait composé cette petite fête; on lui répondit que c'était un bénéficier de village, qui avait beaucoup de talent pour ces sortes d'inventions.
Je gagerais, dit le chevalier, qu'il est plus ami de Gamache que de Basile, et qu'il s'entend mieux à cela qu'à réciter son bréviaire: sa pièce est fort bonne, et il y fait valoir adroitement la richesse de Gamache et les talents de Basile.
Ma foi, dit Sancho, qui écoutait, le roi est mon coq, et je suis pour Gamache.
On voit bien, reprit don Quichotte, que tu es un vilain, et de ceux qui toujours disent: Vive le plus fort!
Je ne sais trop desquels je suis, répliqua Sancho, mais je sais que je ne tirerai jamais de la marmite de Basile l'écume que j'ai tirée de celle de Gamache. En même temps il montrait les poules et les oies dont il se remit à manger avec grand appétit, en disant: Nargue des talents de Basile! Autant tu as, autant tu vaux; autant tu vaux, autant tu as. Il n'y a que deux familles au monde, disait ma grand'mère: avoir ou n'avoir pas, et elle se sentait beaucoup de penchant pour avoir. Aujourd'hui, mon seigneur et maître, on aime mieux l'argent que la science, et un âne chargé d'or a meilleure mine qu'un cheval couvert de panaches. Encore une fois, je suis pour Gamache, dont la marmite est farcie d'oies et de poules, tandis que celle de Basile ne me donnerait, je le crains bien, que de l'eau claire.
Auras-tu bientôt fini? dit don Quichotte.
Voilà qui est fait, seigneur, répondit Sancho, car je vois que cela vous fâche: autrement, j'avais de la besogne taillée pour huit jours.
Que Dieu m'accorde la grâce de ne pas mourir avant de t'avoir vu devenir muet, dit don Quichotte.
Au train dont nous allons, repartit Sancho, j'ai peur de vous en donner le plaisir un de ces jours: il ne faut pour cela que tomber entre les mains des muletiers Yangois, ou marcher toute une semaine à travers les forêts, sans trouver quoi que ce soit à mettre sous la dent; alors vous me verrez si bien muet, que je ne dirai pas une seule parole d'ici au jugement dernier.
Et quand cela serait, reprit don Quichotte, jamais ton silence n'égalera ton bavardage. D'ailleurs, selon l'ordre de la nature, je dois mourir avant toi; aussi je désespère de jamais te voir muet, non pas même en buvant, ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus.
Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, il n'y a point à se fier à cette maudite camarde, je veux dire à la Mort: car elle mange l'agneau tout comme le mouton; et j'ai entendu notre curé dire qu'elle frappait également les palais des rois et les cabanes des chevriers[92]. Elle a beaucoup de pouvoir, cette dame, mais pas un brin de courtoisie: car elle s'en prend à tout, mange de tout, et remplit sa besace de gens de tout âge et de toute condition. Oh! ce n'est point là un moissonneur qui fasse la sieste; elle a les yeux sans cesse ouverts, elle coupe l'herbe verte comme la sèche, aussi bien la nuit que le jour. Par ma foi, on peut dire non pas qu'elle mange, mais bien plutôt qu'elle dévore et engloutit tout ce qui se trouve sur son chemin, car elle a une faim qu'on ne peut rassasier; et quoiqu'elle n'ait point de ventre, on la dirait hydropique, tant elle a soif de boire la vie de tous les hommes, comme on boit une jarre d'eau fraîche.
[92] Pallida mors æquo, etc. (HORACE.)
Assez, assez, s'écria don Quichotte, tu ne t'en es pas mal tiré avec ton éloquence rustique: ne va pas plus loin, mon ami, dans la crainte de tomber; par ma foi, si tu avais autant de science et d'étude que tu as d'esprit naturel et de jugement, tu pourrais monter en chaire et devenir un excellent prédicateur.
Qui vit bien prêche bien, repartit Sancho, je n'en sais point davantage.
Tu n'as pas besoin d'en savoir davantage, dit don Quichotte; cependant je ne puis comprendre que, le commencement de la sagesse étant la crainte de Dieu, toi qui crains moins Dieu qu'un lézard, tu en saches si long.
Seigneur, reprit Sancho, que Votre Grâce soit juge de sa chevalerie, et non de la peur ou du courage des autres, puisque notre curé dit qu'il faut examiner ses actions et non celles d'autrui. Après tout, laissez-moi dire un mot à cette écume, car tous ces discours ne sont que paroles oiseuses, dont il nous faudra rendre compte au jour du jugement.
Sans plus discourir, il donna un nouvel assaut à la casserole, et avec tant de vigueur, qu'il réveilla l'appétit de son maître; lequel lui aurait tenu compagnie s'il n'en eût été empêché par ce qu'il faudra remettre au chapitre suivant.
CHAPITRE XXI
SUITE DES NOCES DE GAMACHE, ET DES CHOSES ÉTRANGES QUI Y ARRIVÈRENT
Don Quichotte et Sancho achevaient la conversation que nous venons de rapporter, quand il se fit un grand bruit de voix; ce bruit venait des cavaliers qui venaient au-devant des nouveaux époux. En effet, ceux-ci s'avançaient au milieu de toutes sortes d'instruments, avec le curé, leurs familles, et suivis de la plus brillante compagnie des villages circonvoisins, tous en habit de fête.
Dès que la fiancée parut; Peste! s'écria Sancho, ce n'est point là une paysanne; par ma foi, on dirait plutôt une princesse: quelle belle guirlande de corail elle vous a autour du cou! et cette robe d'un velours à trente poils, avec bordures de satin! Mais voyez donc ses mains: que je meure si elles ne sont pas d'émail; et ces belles bagues d'or avec des perles blanches comme du lait; il n'y en a pas une qui ne vaille pour le moins un oeil de la tête. Tudieu! quels cheveux! s'ils ne sont pas faux, je n'en ai vu de ma vie d'aussi longs ni d'aussi blonds. Que dites-vous de sa taille et de sa tournure? A la voir ainsi couverte de joyaux de la tête aux pieds, on la prendrait pour un palmier chargé de dattes. En vérité, voilà une maîtresse fille et qui pourrait passer sur les bancs de Flandre[93].
[93] Passage dangereux qui borde la côte des Pays-Bas. On disait proverbialement pour faire l'éloge de quelqu'un, qu'il pouvait passer sur les bancs de Flandre.
Don Quichotte souriait des éloges de Sancho, et il convenait en lui-même qu'après Dulcinée on n'avait jamais rien vu de si merveilleux. Quitterie paraissait un peu pâle, suite ordinaire de la mauvaise nuit que passent les jeunes filles en préparant pour le lendemain leur parure de noces. Les fiancés se dirigeaient vers une espèce d'estrade, couverte de rameaux, de tapis et de branchages, sur laquelle devaient se faire les épousailles, et d'où ils pouvaient plus commodément voir les jeux et les danses.
Tout à coup, au moment d'atteindre leurs places, ils entendirent derrière eux un grand tumulte, et du milieu sortit une voix qui disait: «Attendez, attendez, gens inconsidérés, vous êtes trop pressés d'en finir.» A ces mots tous les assistants tournèrent la tête, et l'on vit s'avancer un homme vêtu d'une casaque noire, bordée de bandes cramoisies et parsemée de flammes; il avait sur la tête une couronne de cyprès, et dans la main un long bâton. Quand il fut proche, chacun reconnut Basile, et, le voyant dans un pareil lieu, l'on commença à craindre quelque triste événement. Il arriva enfin essoufflé, hors d'haleine, et dès qu'il fut devant les deux époux, fichant en terre son bâton garni d'une pointe d'acier, le visage pâle et les yeux attachés sur Quitterie, il lui dit d'une voix sourde et tremblante:
As-tu donc oublié, ingrate Quitterie, que tu m'avais donné ta foi, et que tu ne pourrais prendre un autre époux, tant que je serais vivant? M'as-tu jamais trouvé infidèle, et en attendant qu'il me fût donné de t'épouser, peux-tu me reprocher d'avoir manqué à l'amitié que je te dois, ou fait quelque chose qui pût t'offenser? Pourquoi donc fausser ta parole, pourquoi donner à un autre un bien qui m'appartient, sans qu'il ait sur moi d'autre avantage que celui que le hasard distribue suivant sa fantaisie? Eh bien, qu'il en jouisse, puisque c'est ta volonté; je vais faire disparaître l'obstacle qui pouvait s'y opposer, et le rendre heureux aux dépens de ma propre vie. Vivent! vivent le riche Gamache et l'ingrate Quitterie! et meure Basile, puisque la pauvreté a coupé les ailes à son bonheur et l'a précipité dans le tombeau.
En achevant ces paroles, Basile tira une courte épée qui était cachée dans son bâton, et, en ayant appuyé la poignée contre terre, il se jeta sur la pointe avec autant de célérité que de résolution, et tomba nageant dans son sang. A ce funeste spectacle, ses amis accoururent, poussant des cris et déplorant son malheur. Don Quichotte accourut aussi, et prenant l'infortuné entre ses bras, il trouva qu'il respirait encore. On voulut lui retirer l'épée de la poitrine, mais le curé s'y opposa, avant qu'il ne se fût confessé, disant qu'on ne pouvait arracher l'épée sans lui ôter en même temps la vie. Alors Basile, revenant un peu à lui, dit d'une voix affaiblie et presque éteinte: Cruelle Quitterie! si à cette heure terrible et solennelle tu voulais m'accorder ta main comme époux, je regretterais moins ma témérité, puisqu'elle m'a procuré le bonheur d'être à toi.
Mon enfant, lui dit le curé, il n'est plus temps de penser aux choses de ce monde; songez à vous réconcilier avec Dieu, et à lui demander pardon d'une résolution si désespérée.
J'avoue que je suis désespéré, reprit Basile; et il prononça encore quelques paroles qui montraient sa résolution de ne point se confesser sans obtenir de Quitterie ce qu'il demandait, ajoutant que cette satisfaction pouvait seule lui en donner le courage et la force.
Don Quichotte déclara la demande parfaitement juste et raisonnable, et d'autant plus aisée à accorder, qu'il y avait le même honneur pour Gamache à prendre Quitterie, veuve d'un si honnête homme, que s'il la recevait des mains de son père. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a qu'un oui à proférer, et ce oui ne doit pas lui coûter beaucoup, puisque le lit nuptial de Basile sera son tombeau.
En voyant et entendant tout cela, Gamache était plein d'incertitude; mais les amis de Basile le prièrent avec tant d'instances de consentir à ce que Quitterie donnât la main à leur ami mourant, au moins pour sauver son âme, qu'ils le décidèrent à déclarer que si elle y consentait il ne s'y opposait pas, puisque ce n'était que différer un instant l'accomplissement de ses propres désirs. Alors tous s'approchèrent de Quitterie, et les uns les larmes aux yeux, les autres avec des paroles obligeantes, ils tâchèrent de l'émouvoir en lui représentant qu'elle ne pouvait refuser cette dernière grâce à un homme qui n'en jouirait pas longtemps. Mais la belle Quitterie, immobile comme un marbre, ne savait ou ne voulait pas répondre, et l'on n'aurait peut-être pas tiré d'elle une parole, si le curé ne l'eût pressée de prendre un parti, disant que Basile ayant la mort sur les lèvres, il n'y avait pas un instant à perdre. Triste et troublée, Quitterie s'approcha de Basile, qui, les yeux déjà fermés et respirant à peine, murmurait entre ses dents le nom de Quitterie. Dès qu'elle fut près de lui, elle se mit à genoux et lui demanda sa main, mais seulement par signe, comme n'ayant pas la force de parler.
Basile ouvrit les yeux, et les attachant languissamment sur elle: O Quitterie! lui dit-il, à quoi bon cette pitié, maintenant qu'il me reste si peu d'instants pour jouir du bonheur d'être ton époux, et que rien ne peut arrêter le coup qui va me mettre au tombeau? Mais, au moins, je t'en conjure, ô ma fatale étoile! c'est qu'en ce moment où tu me demandes la main et tu m'offres la tienne, ce ne soit pas par complaisance et pour m'abuser de nouveau: déclare donc que c'est sans contrainte que tu me prends pour époux, et aussi librement que lorsque nous nous donnâmes une foi mutuelle. Dans le triste état où tu m'as réduit, il serait affreux de feindre avec moi, après m'avoir toujours trouvé si fidèle et si sincère.
Pendant qu'il parlait, on le voyait défaillir de telle sorte que tous les assistants croyaient qu'il allait expirer à chaque parole. Quitterie, confuse et les yeux baissés, prit de sa main droite celle de son malheureux amant et lui dit: Rien n'est capable de forcer ma volonté, Basile; d'un esprit aussi libre que je te donne ma main, je reçois la tienne, s'il est vrai qu'il te reste assez de présence d'esprit pour savoir ce que tu fais.
Je te la donne, répondit Basile, l'esprit aussi sain et aussi entier que je l'ai reçu du ciel; et c'est de tout mon coeur que je te reçois pour épouse.
Et moi, ajouta Quitterie, je te reçois pour époux, soit que tu vives de longues années, soit qu'on te porte de mes bras dans le tombeau.
Pour être aussi grièvement blessé, dit Sancho, voilà un garçon qui jase beaucoup: il faudrait lui dire de laisser là toutes ces galanteries, et de songer à son âme, qu'il a, ce me semble, plutôt sur le bout de la langue qu'entre les dents.
Pendant que Basile tenait ainsi la main de Quitterie, le curé attendri, et les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale, priant Dieu de recevoir en paix l'âme du nouveau marié. Mais celui-ci n'eut pas plutôt reçu la bénédiction, qu'il se releva prestement, et avec une célérité merveilleuse retira la dague à laquelle son corps servait de fourreau. Les assistants étaient frappés de surprise, et plusieurs dans leur simplicité se mirent à crier au miracle. Non, répliqua Basile, ce n'est pas miracle, c'est adresse qu'il faut dire. Le curé, stupéfait, hors de lui, accourut pour tâter la blessure avec sa main, et il trouva que la dague, au lieu de percer le corps de Basile, était entrée dans un fourreau de fer, adroitement rempli de sang. Bref, le curé, Gamache, et ses amis, virent qu'on les avait joués. Quant à la fiancée, elle n'en témoigna pas le moindre déplaisir; loin de là, entendant dire que ce mariage entaché de fraude ne serait pas valable, elle déclara qu'elle le ratifiait de nouveau: ce qui fit penser à tout le monde que la ruse avait été concertée entre eux. Gamache et ses amis étaient si irrités, qu'ils voulurent en tirer vengeance sur l'heure, et ils attaquèrent Basile, pour lequel, en un clin d'oeil, brillèrent cent épées nues.
Don Quichotte accourut à cheval un des premiers, la rondache au bras, la lance au poing, et se jeta entre les combattants, lesquels s'écartèrent aussitôt. Quant à Sancho, qui avait les querelles en horreur, il se réfugia au milieu des marmites, comme dans un asile sacré.
Arrêtez! seigneurs, arrêtez! criait don Quichotte; on ne doit jamais se venger des ruses que fait inventer l'amour, car l'amour et la guerre sont même chose; et comme dans la guerre il a été de tout temps permis d'employer des stratagèmes pour vaincre son ennemi, de même dans les rivalités d'amour il faut tenir pour légitimes les ruses qu'on emploie afin de réussir, pourvu toutefois que ce ne soit pas au détriment de l'objet aimé. Quitterie est à Basile, et Basile à Quitterie, ainsi l'a voulu le ciel. Gamache est riche, il trouvera assez d'autres femmes; Basile, au contraire, n'a que cette brebis, il serait injuste de vouloir la lui ravir. L'homme n'a pas le droit de séparer ce que Dieu a uni; celui qui osera l'entreprendre, aura d'abord affaire à la pointe de cette lance. En disant cela, il brandissait son arme avec tant de vigueur, qu'il terrifia tous ceux qui ne le connaissaient pas.
L'indifférence de Quitterie avait produit une telle impression sur l'esprit de Gamache, qu'en un instant elle s'effaça de sa mémoire. Aussi céda-t-il sans efforts aux exhortations du curé, homme sage et conciliant; et pour montrer leurs intentions pacifiques, lui et ses amis remirent leurs épées dans le fourreau, blâmant plutôt la facilité de Quitterie que la ruse de Basile. Bien plus, quand Gamache eut réfléchi que si Quitterie aimait Basile, étant jeune fille, elle l'eût encore aimé après son mariage, il rendit grâce au ciel de la lui avoir enlevée, et afin de prouver qu'il n'avait aucun ressentiment de ce qui venait de se passer, il voulut que la fête s'achevât comme s'il se fût marié réellement.
Basile et Quitterie, ainsi que tous ceux de leur parti, refusèrent d'y assister, et l'on se mit en chemin pour le village de Basile, qui malgré sa pauvreté eut tout sujet de se réjouir; car le pauvre vertueux trouve des amis pour le soutenir et l'honorer, comme le riche ne manque jamais de flatteurs pour lui faire cortége. Ils emmenèrent avec eux don Quichotte, le tenant pour homme de coeur et qui avait, comme on dit, du poil sur l'estomac. Le seul Sancho avait l'âme navrée d'être forcé de renoncer au splendide festin des noces de Gamache, qui se prolongèrent une grande partie de la nuit. Tournant donc le dos, bien qu'il les portât dans son coeur, aux marmites d'Égypte, dont l'écume presque achevée qu'il emportait dans la casserole lui représentait l'abondance perdue, il suivit son seigneur qui s'en allait avec le quadrille de Basile. Ainsi, tout chagrin, quoique largement repu, il remonta sur son grison et suivit Rossinante.
CHAPITRE XXII
DE L'AVENTURE INOUIE DE LA CAVERNE DE MONTESINOS DONT LE VALEUREUX DON QUICHOTTE VINT A BOUT
Grands et nombreux furent les régals qui attendaient don Quichotte chez les nouveaux époux, empressés de reconnaître la protection qu'il leur avait apportée si à propos; aussi mettant son esprit au niveau de son courage, ils le qualifiaient tour à tour de Cicéron pour l'éloquence et de Cid pour la valeur. Le bon Sancho se récréa trois jours aux dépens des mariés, desquels on apprit que Quitterie n'avait eu aucune part à la supercherie de Basile, qui seul s'était concerté avec ses amis, afin que l'heure venue ils lui prêtassent appui.
On ne doit point appeler supercherie, disait don Quichotte, les moyens qui tendent à une fin louable et vertueuse; or pour les amants le mariage est la fin par excellence. Seulement, comme dans le mariage tout doit être contentement, joie et plaisir, le plus grand ennemi que puisse redouter l'amour c'est la pauvreté. Ce que j'en dis c'est afin que le seigneur Basile sache qu'il est temps de renoncer à tous ces exercices du corps où il excelle et qui ne lui feront qu'une réputation inutile, sans lui procurer aucun profit, et qu'ayant maintenant une épouse vertueuse autant que belle, qui a dédaigné pour lui de grandes richesses, il est désormais obligé de travailler à se faire une fortune digne de sa femme, afin d'être tous deux en état de passer leur vie en repos.
Je ne sais quel sage, ajoutait notre chevalier, a dit qu'il n'existait au monde qu'une seule femme véritablement bonne; mais qu'il conseillait à chaque mari de se persuader, pour être heureux, que cette femme était la sienne. Moi, qui ne suis pas marié et qui n'ai encore jamais pensé au mariage, j'oserais cependant donner à celui qui me les demanderait quelques conseils sur le choix d'une épouse. Je lui dirais: faites plus attention, chez une femme, à la réputation qu'à la fortune; la femme vertueuse n'acquiert pas la bonne renommée seulement parce qu'elle est vertueuse, mais aussi parce qu'elle le paraît; les légèretés et les imprudences nuisent plus aux femmes que les fautes secrètes. Si vous ouvrez votre maison à une épouse vertueuse, il vous sera facile de la maintenir dans cet état et même de l'y fortifier; mais si pour compagne vous prenez une femme aux penchants vicieux, vous aurez bien de la peine à l'en corriger, car il est très-difficile de revenir du vice à la vertu. La chose n'est pas impossible, j'en conviens, mais je la regarde comme d'une excessive difficulté.
Sancho écoutait, se disant à lui-même: Ce mien maître-là, quand je viens à dire quelques bonnes choses, ne manque jamais de s'écrier que je pourrais monter en chaire et m'en aller prêcher par le monde; eh bien, je soutiens, moi, que lorsqu'il se met à enfiler des sentences et à donner des conseils, non-seulement il pourrait monter en chaire, mais même sur le haut du clocher. Peste soit de l'homme qui, en sachant si long, s'est fait chevalier errant! je m'étais figuré qu'il ne savait guère que ce qui a rapport à sa chevalerie, mais je vois qu'il n'y a point de sujet où il ne puisse placer son mot.
Que murmures-tu là Sancho? demanda don Quichotte.
Je ne murmure rien, répondit Sancho; je pensais seulement à part moi, qu'avant d'avoir pris femme, j'aurais bien voulu entendre dire ce que dit Votre Grâce; peut-être dirais-je à présent que le boeuf libre du joug se lèche plus à l'aise.
Comment, ta Thérèse est méchante à ce point? reprit don Quichotte.
Elle n'est pas très-méchante, répliqua Sancho; mais elle n'est pas non plus très-bonne; du moins elle n'est pas aussi bonne que je voudrais.
Sancho, dit don Quichotte, tu as tort de mal parler de ta femme; car c'est la mère de tes enfants.
Oh! nous ne nous devons rien, répondit Sancho; et quand la fantaisie lui en prend, elle ne me ménage guère, surtout si elle a un grain de jalousie. Aussi, dans ces moments-là, je la donnerais à tous les diables.
Nos aventuriers passèrent trois jours à faire bonne chère chez les nouveaux mariés; mais don Quichotte, qui se lassait déjà d'une vie oisive et si contraire à sa profession, pria le licencié avec qui il était venu, et qui jouait si bien des fleurets, de lui donner un guide pour le conduire à la caverne de Montesinos, où il avait le plus vif désir de pénétrer, afin de voir par ses propres yeux les merveilles que l'on en racontait dans le pays. Le licencié lui dit qu'un de ses cousins, garçon fort instruit, et grand amateur de livres de chevalerie, le conduirait de bon coeur jusqu'à l'entrée de la caverne, et lui indiquerait les sources de Ruidera, si fameuses dans toute l'Espagne, ajoutant qu'il aurait grand plaisir dans la compagnie de ce jeune homme. En effet, le cousin arriva bientôt après, monté sur une bourrique pleine. Sancho sella Rossinante, bâta son grison, puis s'étant recommandé à Dieu, et le bissac bien fourni, la caravane se mit en route dans la direction de la fameuse caverne.
Chemin faisant, don Quichotte demanda à son guide quelles étaient ses études et sa profession.
Seigneur, répondit celui-ci, ma profession est celle d'humaniste, et je compose des livres pour le plaisir et l'utilité du public. J'en ai un prêt à paraître, qui a pour titre: Recueil de livrées: il contiendra plus de sept cents figures, chiffres et devises, dont le but est d'épargner aux chevaliers de la cour la peine de se creuser la cervelle pour en trouver de conformes à leur intention, lorsqu'ils ont à figurer dans un carrousel ou dans un tournoi. J'ai prévu tout ce qu'on peut souhaiter là-dessus: il y a des devises pour le jaloux, il y en a pour l'absent, pour le dédaigné, qui leur vont comme un gant. Je viens aussi d'achever un autre ouvrage que j'intitule les Métamorphoses ou l'Ovide espagnol. Celui-ci est d'une invention rare et originale, car, imitant Ovide dans le genre burlesque, j'explique ce que furent la Giralda de Séville, l'ange de la Madeleine, l'égout de Vinceguerra à Cordoue, les taureaux de Guisando, les fontaines de Legatinos et de Lavapiès à Madrid, sans oublier celles du Pou, du Tuyau doré, et de la Prieure, le tout accompagné de métaphores et d'allégories, de façon que l'ouvrage soit à la fois instructif et amusant. J'en ai encore sur le chantier un autre que j'appelle: Supplément à Polydore Virgile, et qui traite de l'origine des choses: c'est un livre d'une grande érudition, car j'y explique toutes les questions importantes qu'avait oubliées Polydore. Par exemple, il n'a point dit quel est le premier homme du monde qui ait eu un catarrhe; quel recourut le premier aux frictions pour guérir le mal français; eh bien, moi, j'enseigne tout cela de point en point et appuyé de l'autorité de plus de vingt-cinq auteurs, la plupart contemporains. Jugez, seigneur, si mon travail est utile et curieux.
Seigneur, vous qui savez tout, demanda Sancho, pourriez-vous me dire quel est le premier homme qui s'est gratté la tête; quant à moi, je pense que c'est Adam, notre premier père.
Très-probablement, répondit le guide, car Adam avait une tête et des cheveux, et il y a apparence qu'étant le premier homme, il y a le premier senti de la démangeaison.
C'est ce que je crois aussi, reprit Sancho; dites-moi maintenant quel est l'homme qui a sauté ou voltigé le premier?
En vérité, frère, répondit le guide, je ne saurais résoudre cela sur l'heure, et il faut avant tout que j'en fasse la recherche; je feuilletterai mes livres aussitôt que je serai de retour, et je vous rendrai raison à la prochaine rencontre, car j'espère que celle-ci ne sera pas la dernière.
Ne prenez pas tant de peine, dit Sancho, je viens de trouver la chose: le premier sauteur du monde fut Lucifer, car, lorsqu'il fut chassé du ciel, il s'en alla voltigeant jusqu'au fond des enfers.
Vous avez raison, compère, répondit le guide.
Sancho, dit don Quichotte, la demande et la réponse ne sont pas de toi; tu les as déjà entendu faire.
Seigneur, repartit Sancho, en fait de demandes et de réponses, j'en ai au moins pour deux jours; et quant à débiter des sottises, je n'ai, Dieu merci, besoin de personne.
Tu en dis plus que tu ne penses, repartit don Quichotte: en effet, il y a nombre de gens qui se donnent beaucoup de peine pour apprendre et vérifier des choses oiseuses où la mémoire et l'esprit n'ont rien à gagner.
Nos voyageurs passèrent la journée dans ces agréables entretiens. Puis la nuit venue, ils allèrent loger dans un petit village, d'où, suivant le guide, il n'y avait pas plus de deux lieues jusqu'à la caverne de Montesinos. Notre chevalier fut averti de se pourvoir de cordes, s'il avait envie de descendre jusqu'au fond. Don Quichotte répondit qu'il y était résolu, dût-il pénétrer jusqu'aux abîmes. On acheta cent brasses de corde, et, le jour suivant, les trois voyageurs arrivèrent, sur les deux heures après midi, proche de la caverne, dont l'entrée, quoique large et spacieuse, était tellement obstruée de ronces et de broussailles entrelacées, qu'elle semblait inaccessible.
Quand ils furent près du bord, don Quichotte, le guide et Sancho, mirent pied à terre; puis les deux compères s'occupèrent à attacher fortement notre chevalier avec des cordes. Pendant qu'on lui ceignait les reins, Sancho lui dit: Que Votre Grâce, mon bon seigneur, prenne garde à ce qu'elle va faire; pourquoi vous enterrer tout vivant, comme une cruche qu'on met dans un puits pour la rafraîchir? Quel intérêt vous force d'aller voir ce qui se passe au fond d'un trou qui doit être pire qu'une prison de Maures?
Attache et tais-toi, répondit don Quichotte; à moi seul était réservée une entreprise telle que celle-ci.
Seigneur, lui dit le guide, observez bien, je vous prie, tout ce qu'il y a dans cette caverne: peut-être s'y rencontrera-t-il des choses dignes de trouver place dans mon livre des métamorphoses.
Soyez tranquille, reprit Sancho; mon maître tient la flûte, je vous assure qu'il en jouera bien.
Se voyant prêt à descendre: Pardieu! dit don Quichotte, nous avons été bien imprévoyants de ne pas nous munir d'une petite clochette qu'on aurait attachée à la corde même, et dont le bruit vous eût avertis que je descendais toujours et que j'étais encore vivant; mais puisqu'il n'en est plus temps, à la grâce de Dieu. Sur ce, notre chevalier se jeta à genoux, fit une courte prière à voix basse, pour demander le secours du ciel dans une si périlleuse aventure, après quoi il s'écria: O dame de mes pensées, maîtresse de mes actions, illustre et sans pareille Dulcinée du Toboso, si les prières de ton amant fortuné arrivent jusqu'à toi, daigne, je t'en conjure, par cette beauté incomparable qui m'a charmé, daigne les écouter favorablement; car elles n'ont d'autre objet que d'obtenir ta protection dont j'ai si grand besoin, au moment où je vais m'enfoncer dans cet abîme, poussé par le seul désir d'apprendre à tout l'univers que celui que tu favorises ne connaît rien d'impossible.
En disant ces paroles, il s'approcha de l'ouverture de la caverne, et voyant qu'il était impossible d'y pénétrer, à moins de s'ouvrir par force un passage, il tira son épée, et se mit à abattre les broussailles et les épines. Au bruit que faisaient ses coups, il s'en échappa une nuée si rapide et si épaisse d'énormes corbeaux, de corneilles et de chauves-souris, que notre héros en fut renversé. S'il eût été aussi superstitieux qu'il était bon catholique et franc chevalier, il aurait tenu cela à mauvais présage et renoncé à l'entreprise; mais se relevant avec un courage intrépide et voyant qu'il ne sortait plus d'oiseaux, il demanda de la corde au guide et à Sancho, qui commencèrent à le laisser couler doucement. Au moment où il disparut, Sancho lui envoya sa bénédiction, en faisant sur lui mille signes de croix: Que Dieu te conduise, dit-il, ainsi que Notre-Dame du Puy et la Sainte-Trinité de Gayette, crème, fleur, écume des chevaliers errants! Va en paix, champion du monde, coeur d'acier, bras d'airain; que Dieu te conduise et te ramène sain et sauf à la lumière de cette vie que tu abandonnes pour t'enterrer dans cette obscurité!
Le guide répéta à peu près les mêmes invocations.
Cependant don Quichotte criait toujours qu'on lui lâchât de la corde, et ils continuaient à lui en envoyer peu à peu. Quand ils reconnurent qu'ils en avaient coulé plus de cent brasses, et qu'aucun son n'arrivait jusqu'à eux, ils furent d'avis de remonter notre chevalier; néanmoins ils attendirent près d'une demi-heure, après quoi ils commencèrent à retirer la corde. Comme elle remontait sans qu'ils éprouvassent aucune résistance, ils craignirent que don Quichotte ne fût resté au fond de la caverne. Sancho pleurait déjà amèrement, et tirait en toute hâte pour s'assurer de la vérité. Au bout de quatre-vingts brasses environ, ils sentirent un poids assez lourd, ce qui leur causa une joie extrême, puis enfin après dix autres brasses ils aperçurent distinctement don Quichotte, à qui Sancho cria tout joyeux: Soyez le bienvenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous étiez resté là-bas pour faire race. Don Quichotte ne répondit mot; mais quand il fut au bord du trou, ils virent qu'il avait les yeux fermés, comme un homme endormi. Ils le délièrent et l'étendirent par terre, sans qu'il s'éveillât; enfin quand ils l'eurent bien tourné et retourné, il revint à lui, se frotta les yeux, s'allongea comme si on l'eût tiré d'un profond sommeil, puis jetant de côté et d'autre des regards effarés: Dieu vous le pardonne, amis, s'écria-t-il; mais vous venez de m'enlever au plus beau spectacle et à la plus délicieuse vie dont mortel ait jamais joui. C'est maintenant qu'il me faut reconnaître que toutes les joies de ce monde passent comme l'ombre et se flétrissent comme la fleur des champs. O malheureux Montesinos! ô Durandart, lâchement assassiné! ô infortuné Belerne! ô larmoyant Guadiana! et vous, déplorables filles de Ruidera, qui par l'abondance de vos eaux faites voir combien vos beaux yeux ont versé de larmes!
Étonnés d'entendre ces paroles qu'il proférait comme s'il eût été pénétré d'une profonde douleur, le guide et Sancho le supplièrent de leur en apprendre le sens, et de leur raconter ce qu'il avait vu dans cet enfer.
Enfer! s'écria don Quichotte; ce nom, je vous l'assure, ne lui convient nullement. Il demanda quelque chose à manger, parce qu'il avait grand faim; on étendit sur l'herbe le tapis qui formait la selle du coursier, on vida les besaces, et tous trois, de bon appétit, dînèrent et soupèrent d'un même coup. Quand le tapis fut enlevé: Que personne ne bouge, enfants, dit don Quichotte, et prêtez-moi la plus grande attention.
CHAPITRE XXIII
DES ADMIRABLES CHOSES QUE L'INCOMPARABLE DON QUICHOTTE PRÉTENDIT AVOIR VUES DANS LA PROFONDE CAVERNE DE MONTESINOS, ET DONT L'INVRAISEMBLANCE ET LA GRANDEUR FONT QUE L'ON TIENT CETTE AVENTURE POUR APOCRYPHE
Il était environ quatre heures du soir, lorsque le soleil, caché par des nuages qui amortissaient l'éclat de sa lumière et tempéraient l'ardeur de ses rayons, permit à don Quichotte de raconter, sans fatigue, à ses deux illustres auditeurs, les choses merveilleuses qu'il avait vues dans la caverne de Montesinos. Il commença en ces termes:
A douze ou quatorze hauteurs d'homme du fond de cette caverne se trouve à main droite une cavité ou espace vide pouvant contenir un grand chariot attelé de ses mules. Une faible lueur y arrive par quelques fentes assez éloignées, puisqu'elles viennent de la surface du sol. J'aperçus cette cavité dans un moment où j'étais las et attristé de me sentir, suspendu à une corde, descendre dans cette région obscure sans avoir de route certaine; cela me détermina à y entrer pour prendre un peu de repos. Je vous criai en même temps de ne plus lâcher de corde, mais probablement vous ne m'entendîtes pas. Je ramassai alors celle que vous continuiez à m'envoyer, et j'en fis, en la roulant, une sorte de siége sur lequel je m'assis tout pensif, réfléchissant sur ce que j'avais à faire pour gagner le fond. Pendant que j'étais plongé dans ces pensées et dans cette incertitude, je fus gagné par un sommeil des plus profonds: puis, quand j'y songeais le moins, je m'éveillai et alors je me trouvai, sans savoir ni pourquoi ni comment, au milieu de la plus belle, de la plus agréable, et de la plus délicieuse prairie que puisse former la nature ou rêver une riante imagination. Je me frottai les yeux, et reconnus que je ne dormais plus et que j'étais bien réellement éveillé. Je me tâtai la tête et la poitrine, pour m'assurer si c'était bien moi qui étais là ou seulement quelque vain fantôme, quelque contrefaçon de ma personne; mais le sentiment, le toucher, les raisonnements suivis que je faisais en moi-même, tout m'attesta que j'étais véritablement alors ce que je suis à présent.
Bientôt s'offrit à ma vue un royal et somptueux palais dont les murs semblaient être faits d'un cristal pur et diaphane. Deux grandes portes s'ouvrirent, et je vis s'avancer vers moi un vénérable vieillard, vêtu d'un manteau violet qui traînait jusqu'à terre. Sa poitrine et ses épaules étaient entourées d'un chaperon collégial en satin vert. Une toque milanaise en velours noir lui couvrait la tête, et sa barbe blanche se prolongeait plus bas que sa ceinture. Il ne portait aucune arme; seulement il tenait à la main un rosaire dont les grains étaient plus gros que des noix et les dizains comme des oeufs d'autruche. Sa démarche, sa noble prestance et l'ampleur de sa personne, tout en lui, dans les détails comme dans l'ensemble, me frappa de surprise et d'admiration. Il s'approcha, et m'embrassant étroitement: Vaillant chevalier don Quichotte de la Manche, me dit-il, nous tous qui depuis longues années sommes enchantés dans ces solitudes, nous attendions ta venue afin que tu puisses faire connaître au monde ce que recèle l'antre profond dans lequel tu viens de pénétrer, et qui s'appelle la caverne de Montesinos. Cette prouesse était réservée à ton grand coeur et à ton invincible courage. Viens avec moi, illustre seigneur, viens; je veux te dévoiler les merveilles que renferme ce transparent Alcazar dont je suis à perpétuité le gouverneur et le gardien; car tu vois Montesinos lui-même, de qui cette caverne a pris le nom.
A ce nom de Montesinos, je lui demandai s'il était vrai, comme on le racontait dans le monde d'en haut, qu'il eût avec une petite dague tiré le coeur de Durandart du fond de sa poitrine, pour le porter à la señora Belerme, suivant le voeu de son ami mourant.
Cela est vrai de tout point, sauf la dague, me dit-il, car c'était un poignard fourbi et pointu comme une alène.
En ce cas, interrompit Sancho, ce devait être un poignard du fameux Ramon de Hocès, l'armurier de Séville[94].
[94] Célèbre armurier au seizième siècle.
Je n'en sais rien, répondit don Quichotte; mais cela ne se peut, puisque l'armurier que tu cites n'est que d'hier, tandis que l'événement dont je parle s'est passé à Roncevaux il y a plusieurs siècles. Au surplus, cette particularité est sans importance; elle ne peut en rien altérer le fond de cette histoire.
Non, certes, ajouta le guide; continuez, seigneur don Quichotte; j'éprouve le plus grand plaisir à vous entendre.
Et moi non moins à vous faire ce récit, reprit notre héros. Je suivis donc le vénérable Montesinos au palais de cristal, où dans une salle toute en albâtre et d'une fraîcheur délicieuse, se trouvait un tombeau en marbre sculpté avec un art merveilleux. Sur ce tombeau je vis étendu tout de son long un chevalier, non de bronze, de marbre, ni de jaspe, tel qu'on en voit sur d'autres monuments, mais bien de chair et d'os. Il tenait sa main droite (qui me sembla nerveuse et très-velue, ce qui est un attribut de la force) posée sur son coeur. En me voyant contempler l'homme du tombeau: Voilà, me dit Montesinos, voilà mon ami Durandart, miroir, fleur des vaillants et amoureux chevaliers de son temps; il est retenu ici enchanté comme moi et tant d'autres, hommes et femmes, par Merlin, l'enchanteur français, qui passait pour être fils du diable. Quant à moi, je ne pense pas qu'il ait eu un tel père; car il en savait plus long que le diable, et il lui aurait même rendu des points. Comment et pourquoi nous a-t-il enchantés? Tout le monde l'ignore; mais le temps le révélera et ce temps-là n'est pas loin, je l'imagine. Tout ce que je sais, et cela est aussi certain qu'il fait jour à présent, c'est que Durandart a cessé de vivre entre mes bras; qu'après sa mort j'ai enlevé son coeur de sa poitrine, et cela de mes propres mains; et en vérité il devait peser au moins deux livres, car suivant les naturalistes, l'homme qui a un grand coeur est doué de plus de vaillance que celui chez lequel il est petit. Eh bien, puisqu'il en est ainsi et que ce chevalier est bien mort, comment peut-il encore parfois pousser des soupirs et des plaintes comme s'il était vivant? A ces mots, l'infortuné Durandart jeta un grand cri, et s'adressant à Montesinos:
O mon cousin, la dernière prière que je vous adressai, ce fut, quand mon âme aurait quitté mon corps, de porter vous-même mon coeur à la señora Belerme, après l'avoir détaché de ma poitrine, soit avec un poignard, soit avec une dague.
En entendant cela, Montesinos se jeta à genoux devant le déplorable chevalier, et lui dit les larmes aux yeux: Seigneur Durandart, mon très-cher cousin, j'ai exécuté ponctuellement ce que vous m'aviez prescrit à l'heure fatale de notre défaite; je vous ai détaché le coeur du mieux que j'ai pu, ayant bien soin de n'en pas laisser la moindre parcelle dans votre poitrine; je l'ai essuyé avec un mouchoir de dentelle, et sans perdre un instant j'ai pris le chemin de France, après vous avoir préalablement déposé dans le sein de la terre, et avoir versé tant de larmes, qu'elles ont suffi à me laver les mains, et à effacer les traces de votre sang. Pour surcroît de preuves, cousin de mon âme, dans le premier village que je traversai à ma sortie de Roncevaux, je saupoudrai votre coeur d'un peu de sel, afin qu'il ne prît pas mauvaise odeur, et qu'il arrivât, sinon parfaitement frais, du moins bien conservé, en présence de la señora Belerme. Cette dame, comme vous, moi, Guadiana, votre écuyer, la duègne Ruidera, ses sept filles, ses deux nièces, et bon nombre de nos amis et connaissances, sommes depuis longtemps enchantés ici par le sage Merlin. Quoiqu'il y ait de cela maintenant plus de cinq cents ans révolus, personne n'est mort parmi nous; il ne nous manque que Ruidera, ses filles et ses nièces, lesquelles, à force de larmes, ont attendri Merlin et ont été changées par lui en autant de lagunes qui, dans le monde des vivants et dans la province de la Manche, s'appellent les lagunes de Ruidera. Quant à votre écuyer Guadiana, qui pleurait aussi votre disgrâce, il est devenu un fleuve[95], qu'on appelle du même nom, et qui, arrivé à la surface du sol, voyant un autre soleil que celui qu'il connaissait, fut pris d'un tel regret de nous quitter, qu'il se replongea dans les entrailles de la terre; mais comme il faut toujours obéir à sa pente naturelle, il reparaît de temps en temps, et se montre à la face du ciel et des hommes. Les lagunes dont j'ai parlé lui prêtent leurs eaux, et avec ce secours et celui de quelques autres rivières, il entre majestueusement dans le royaume de Portugal.
[95] Le Guadiana tire sa source des lagunes de Ruidera, au pied de la Sierra de Alcaraz, dans la province de la Manche.
Ce que je viens de vous dire, mon cher cousin, je vous l'ai bien souvent répété; mais comme vous ne répondez pas, j'en conclus que vous ne pouvez m'entendre, ou que vous ne m'en croyez pas sur parole; et Dieu sait à quel point cela me chagrine. Présentement, je viens vous faire part d'une nouvelle qui, si elle n'apporte pas un grand soulagement à votre douleur, ne peut du moins l'aggraver en aucune façon. Sachez que vous avez en votre présence (ouvrez les yeux et vous le verrez) ce noble chevalier duquel Merlin a prophétisé tant et de si grandes choses, ce fameux don Quichotte de la Manche, qui a ressuscité, avec un éclat plus vif encore que dans les siècles passés, la chevalerie errante oubliée de nos jours. Par lui et à cause de lui, il pourrait arriver que nous fussions désenchantés, car c'est aux grands hommes que sont réservées les grandes prouesses. Et quand cela ne serait pas, répondit d'une voix basse et étouffée l'affligé Durandart, je dirais: Patience, et battons les cartes. Puis, sans ajouter un seul mot, il se tourna sur le côté, et retomba dans son silence habituel.
En ce moment, de grands cris se firent entendre ainsi que des pleurs accompagnés de profonds gémissements et de sanglots entrecoupés. Je tournai la tête, et à travers les murailles de cristal, j'aperçus dans une autre salle du château une procession de belles damoiselles défilant sur deux rangs; elles étaient toutes vêtues de deuil, et coiffées de turbans blancs, à la manière des Turcs. A leur suite venait une dame (ainsi le faisait supposer la gravité de sa prestance) également habillée de noir; elle portait un voile blanc si long qu'il balayait la terre. Son turban était deux fois plus gros que ceux des damoiselles; elle avait des sourcils qui se joignaient, le nez épaté, la bouche grande, les lèvres d'un rouge vif. Ses dents, que par intervalles elle laissait voir, semblaient rares et mal rangées, mais blanches comme des amandes dépouillées de leur pellicule. Elle tenait à la main un linge très-fin, dans lequel, autant que j'ai pu le remarquer, était un coeur momifié, tant il me parut sec et ratatiné. Montesinos m'apprit que toute cette procession était composée des serviteurs de Durandart et de Belerme, qui se trouvaient enchantés en ce lieu avec leurs seigneurs, et que celle qui portait le coeur enveloppé dans un linge, était la señora Belerme elle-même, laquelle, quatre fois par semaine, renouvelait avec ses damoiselles la même procession, en récitant d'une voix plaintive des chants funèbres sur le coeur de son infortuné cousin. Si elle vous semble laide, ajouta-t-il, ou du moins inférieure à sa réputation de beauté, cela tient aux mauvaises nuits et aux tristes journées qu'elle a passées dans cet enchantement, comme on peut le voir à son teint pâle et à ses yeux fatigués: résultat inévitable du douloureux spectacle qui lui rappelle sans cesse la fin de son amant; car autrement sa beauté, sa grâce et ses charmes seraient à peine égalés par ceux de la grande Dulcinée du Toboso; si renommée, non-seulement dans tous les environs, mais même dans le monde entier.
Halte-là seigneur, dis-je à don Montesinos; que Votre Grâce conte son histoire simplement; vous savez que toute comparaison est odieuse, et il ne s'agit point ici d'établir de parallèle. La sans pareille Dulcinée du Toboso est ce qu'elle est, et la señora Belerme est aussi ce qu'elle est, et ce qu'elle a été; n'allons pas plus loin.--Seigneur don Quichotte, me répondit Montesinos, que Votre Grâce veuille bien m'excuser; j'avoue que j'ai eu tort de dire que la beauté de la señora Belerme serait à peine égalée par celle de la grande Dulcinée du Toboso; car il me suffisait d'avoir soupçonné, sur je ne sais quels indices, que vous êtes son chevalier, pour me mordre la langue plutôt que de faire un rapprochement avec quoi que ce soit, si ce n'est avec le ciel lui-même.
Grâce à cette satisfaction que me donna le seigneur Montesinos, je sentis mon coeur s'apaiser et se remettre de l'émotion que j'avais éprouvée en entendant comparer ma Dulcinée à la señora Belerme.
Par ma foi, seigneur, s'écria Sancho, je m'étonne que vous n'ayez pas grimpé sur le corps du bonhomme, que vous ne lui ayez pas moulu les os et arraché la barbe jusqu'au dernier poil.
En cela j'eusse mal agi, reprit don Quichotte; nous sommes tenus de respecter les vieillards, même lorsqu'ils ne sont pas chevaliers; à plus forte raison quand ils le sont, et enchantés par-dessus le marché. Nous avons, du reste, Montesinos et moi, échangé bon nombre de questions pour lesquelles nous sommes quittes l'un envers l'autre.
Je ne sais vraiment, seigneur, dit le guide, comment dans le peu de temps qu'elle est restée là-bas, Votre Grâce a pu voir tant de choses, questionner et répondre sur tant de points.
Combien y a-t-il donc de temps que je suis descendu? demanda don Quichotte.
Un peu plus d'une heure, répondit Sancho.
Cela ne se peut, dit don Quichotte, puisque j'ai vu venir la nuit, ensuite le jour, et par trois fois; de façon qu'à mon compte je ne suis pas resté moins de trois jours dans ces profondeurs cachées à votre vue.
Ce que dit là mon maître doit être vrai, repartit Sancho; en effet, comme toutes choses lui arrivent par enchantement, ce qui nous semble une heure lui aura sans doute paru trois jours et autant de nuits.
Il faut croire qu'il en est ainsi, dit don Quichotte.
Mais, seigneur, Votre Grâce n'a-t-elle rien mangé pendant tout ce temps? demanda le guide.
Pas une seule bouchée, répondit don Quichotte; je n'en ai pas éprouvé le besoin, et n'y ai même pas pensé.
Les enchantés mangent-ils? demanda le guide.
Non, ils ne mangent pas, reprit don Quichotte, et ils ne font pas non plus leurs nécessités majeures; mais on croit que leurs ongles, leur barbe et leurs cheveux continuent à pousser.
Et dorment-ils par hasard, les enchantés? demanda Sancho.
Pas davantage, répliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois jours que j'ai séjourné parmi eux, aucun n'a fermé l'oeil, ni moi non plus.
Par ma foi, reprit Sancho, c'est bien ici que peut s'encadrer le proverbe: Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Votre Grâce fréquente des enchantés qui jeûnent et veillent; eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'elle jeûne et veille comme eux? Mais pardonnez-moi, mon cher maître, d'avoir parlé comme je viens de le faire; car Dieu m'emporte, j'allais dire le diable, si j'en crois le premier mot.
Le seigneur don Quichotte est incapable de mentir, repartit le guide; et d'ailleurs, quand il l'eût voulu, jamais il n'aurait eu le temps d'inventer ce million de mensonges.
Je ne crois pas du tout que mon maître mente, reprit Sancho.
Eh! que crois-tu donc? demanda don Quichotte.
Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs qui ont enchanté toute la bande que Votre Grâce dit avoir vue là-bas, vous ont fourré dans la cervelle les rêveries que vous venez de nous débiter et toutes celles qu'il vous reste à nous conter encore.
Cela pourrait être, Sancho, repartit don Quichotte, mais cela n'est pas: ce que j'ai conté, je l'ai vu de mes yeux et touché de mes mains. Mais que diras-tu quand, parmi les merveilles sans nombre que m'a montrées Montesinos (je te les conterai l'une après l'autre et en temps opportun dans le cours de notre voyage, car toutes ne sont pas de saison), que diras-tu quand je t'apprendrai qu'il m'a fait remarquer, dans ces délicieuses campagnes où nous nous promenions ensemble, trois villageoises sautant et gambadant comme des chèvres? A peine les eus-je aperçues, que je reconnus, à n'en pas douter, l'une d'elles pour la sans pareille Dulcinée, et les deux autres pour ces deux paysannes que nous accostâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montesinos s'il les connaissait; il me répondit que non, mais que c'étaient sans doute quelques grandes dames enchantées, qui depuis peu de jours avaient fait leur apparition dans ces prairies; que je ne devais pas m'en étonner, parce qu'il y en avait là beaucoup d'autres, des siècles passés et présents, enchantées sous des figures aussi diverses qu'étranges, entre autres la reine Genièvre et sa duègne Quintagnone, celle qui, suivant la romance, versa du vin à Lancelot quand il revint de Bretagne.
Lorsque Sancho entendit son maître tenir un pareil langage, il faillit en perdre l'esprit ou en crever de rire. Comme il savait le fin mot de l'enchantement de Dulcinée, dont il était l'inventeur et l'unique témoin, il acheva de se convaincre que son maître était fou de tout point; il lui dit donc: Maudits soient le jour et l'heure, mon cher patron, où vous vous êtes mis en tête de descendre dans l'autre monde; et maudit soit surtout l'instant où vous avez fait la rencontre du seigneur Montesinos, qui vous renvoie en pareil état. Nous vous connaissions bien ici en haut avec votre jugement sain et entier, tel que Dieu vous l'a donné débitant des sentences et donnant des conseils à chaque pas; mais que devons-nous penser à cette heure, où vous nous contez les plus énormes extravagances qui se puissent imaginer.
Sancho, répondit don Quichotte, je te connais assez pour ne tenir aucun compte de tes paroles.
Ni moi de celles de Votre Grâce, répliqua Sancho, dussiez-vous me battre, dussiez-vous me tuer, pour ce que je vous ai déjà dit et pour ce que je compte vous répéter tous les jours, si vous ne songez à vous corriger et à vous amender dans vos propos. Mais, pendant que la paix règne entre nous, dites-moi, je vous prie, à quels signes avez-vous reconnu madame notre maîtresse? Si vous lui avez parlé, que lui avez-vous dit, et qu'a-t-elle répondu?
Je l'ai reconnue, répondit don Quichotte, à ce qu'elle portait les mêmes vêtements que lorsque tu me l'as montrée à la sortie du Toboso. Je lui parlai; mais, sans me répondre, elle tourna le dos et s'enfuit avec une telle vitesse, qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre. Je voulus la suivre, et je l'aurais fait, si Montesinos ne m'eût conseillé de ne pas prendre une fatigue inutile, m'avertissant que l'heure approchait où je devais quitter la caverne. Il me dit aussi qu'il me ferait connaître, à une époque ultérieure, la manière dont ils devraient être désenchantés, lui, la señora Belerme, Durandart et leurs compagnons. Mais de tout ce que j'ai vu et observé là-bas, il est une chose qui, je dois te l'avouer, m'a causé un profond chagrin. Pendant que je causais avec Montesinos, une des compagnes de la malheureuse Dulcinée s'approcha de moi timidement, et me dit d'une voix émue, les yeux pleins de larmes: Seigneur, ma maîtresse Dulcinée du Toboso baise les mains de Votre Grâce, et vous supplie de lui faire savoir des nouvelles de votre santé; et, comme elle se trouve en ce moment dans un pressant besoin, elle conjure Votre Grâce de vouloir bien lui prêter, sur ce cotillon neuf en cotonnade que voici, une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous aurez sur vous: elle engage sa parole de les restituer à très-court terme.
Un semblable message me surprit étrangement; je me tournai vers Montesinos, et lui dis: Est-il possible, seigneur, que la pénurie se fasse sentir, même parmi les enchantés de haut rang? Seigneur don Quichotte de la Manche, me répondit Montesinos, croyez que ce qu'on nomme la misère se rencontre et s'étend partout, atteint tous les hommes, et n'épargne même pas les enchantés. Puisque madame Dulcinée vous envoie demander ces six réaux, et que d'ailleurs le gage paraît valable, vous ferez bien de les lui prêter; car, à coup sûr, elle doit être dans une grande disette d'argent. Je ne veux point de gage, répliquai-je, et quant à lui remettre ce qu'elle me demande, cela m'est impossible, puisque je ne possède en tout que quatre réaux (ceux que tu me donnas l'autre jour, Sancho, pour faire l'aumône aux pauvres que je rencontrerais sur ma route). Je les remis à cette fille en lui disant: Ma chère, assurez à votre maîtresse que ses peines retombent sur mon coeur, et que je voudrais être un Fucar[96] pour y porter remède; dites-lui bien qu'il ne peut, qu'il ne doit y avoir pour moi ni satisfaction, ni relâche, tant que je serai privé de son adorable vue et de sa charmante conversation, et que je la supplie humblement de consentir à se laisser voir et entretenir par son captif serviteur et désolé chevalier. Dites-lui aussi que, lorsqu'elle y pensera le moins, elle entendra parler d'un voeu et d'un serment faits par moi, voeu et serment en tout semblables à ceux que fit le marquis de Mantoue pour venger son neveu Baudouin, quand il le trouva près d'expirer dans la montagne; lesquels consistaient à ne point manger pain sur table, à ne point approcher femme, sans compter une kyrielle d'autres pénitences à accomplir, jusqu'à ce que son neveu fût vengé. Eh bien, moi, je fais de même le serment de ne prendre aucun repos, et de parcourir les quatre parties du monde, avec encore plus de ponctualité que l'infant don Pedro de Portugal, jusqu'à ce que je l'aie désenchantée. Tout cela, et plus encore, est bien dû par Votre Grâce à ma maîtresse, me répondit la damoiselle; puis prenant les quatre réaux, au lieu de me tirer sa révérence, elle fit une cabriole et sauta en l'air à plus de six pieds de haut.
[96] Famille suisse établie à Augsbourg, et qui rappelait par ses richesses les Médicis de Florence.
Sainte Vierge! s'écria Sancho, est-il possible de voir jamais rien de pareil! et que la puissance des enchanteurs ait été assez grande pour changer le sain et droit jugement de mon maître en une folie si bien conditionnée! Seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre Grâce s'observe et prenne soin de son honneur; gardez-vous de donner créance à ces billevesées qui troublent et altèrent votre bon sens.
Comme je sais que tu me veux du bien, Sancho, je comprends que tu parles ainsi; et comme, d'un autre côté, tu n'as aucune expérience des choses de ce monde, tout ce qui présente quelques difficultés est jugé par toi impossible. Mais, je te l'ai déjà dit, le temps marche; plus tard je te raconterai quelques-unes des particularités de mon séjour dans la caverne; elles te convaincront que celles que j'ai déjà rapportées sont d'une telle exactitude qu'elles ne souffrent ni objection ni réplique.
CHAPITRE XXIV
OU L'ON VERRA MILLE BABIOLES AUSSI RIDICULES QU'ELLES SONT NÉCESSAIRES POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE
Le traducteur de cette grande histoire dit qu'en arrivant au chapitre qui suit l'aventure de la caverne de Montesinos, il trouva en marge du manuscrit original les paroles suivantes, écrites de la main de cid Hamet Ben-Engeli lui-même:
Je ne puis comprendre ni me persuader que les aventures rapportées dans le chapitre précédent soient arrivées au grand don Quichotte. La raison en est que jusqu'ici toutes ses autres prouesses sont possibles et vraisemblables; mais quant à cette aventure de la caverne, je ne vois aucun moyen d'y ajouter foi, tant elle sort des limites du sens commun. Supposer que don Quichotte ait menti, lui l'homme le plus véridique et le plus noble chevalier de son temps, cela ne se peut; il eût mieux aimé se laisser cribler de flèches. Cependant il raconte cette aventure avec des circonstances tellement minutieuses, qu'on doit le croire sur parole, surtout si l'on réfléchit que le temps lui manquait pour fabriquer un pareil assemblage d'extravagances. Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, je la raconte telle qu'elle est. Toi, lecteur, dans ta sagesse, juges-en comme il te plaira; quant à moi, je ne dois ni ne peux rien de plus. Cependant on tient pour certain qu'au moment de sa mort, don Quichotte se rétracta, et confessa avoir inventé cette aventure parce qu'elle lui semblait cadrer à merveille avec toutes celles qu'il avait lues dans ses livres de chevalerie.
Le guide, déjà fort étonné de la liberté de l'écuyer, le fut encore plus de la patience du maître; mais il pensa que la joie d'avoir vu sa dame, tout enchantée qu'elle était, avait adouci son humeur et lui faisait supporter des insolences qui, en toute autre circonstance, auraient attiré à Sancho cent coups de bâton. Pour moi, seigneur don Quichotte, lui dit-il, je regarde cette journée comme bien employée, car j'y ai trouvé plusieurs avantages: le premier, d'avoir connu Votre Grâce, avantage que je tiens à grand honneur; le second, d'avoir appris les choses merveilleuses que renferme la caverne de Montesinos, telles que la transformation de Guadiana et des filles de Ruidera, ce qui certes ne sera pas un médiocre ornement pour l'Ovide espagnol que j'ai sur le métier; le troisième, d'être renseigné positivement sur l'antiquité des cartes à jouer: en effet, l'on devait s'en servir du temps de Charlemagne, comme le prouvent les dernières paroles proférées par le seigneur Durandart: patience, et battons les cartes; car enfin ce chevalier ne peut avoir connu cette expression depuis qu'il est enchanté, mais seulement pendant son séjour en France, sous le règne de cet empereur; et cela vient fort à propos pour mon Supplément à Polydore Virgile, sur l'origine des choses. Je ne crois pas qu'il ait encore été parlé de l'invention des cartes, et comme il était important de la connaître, je suis bien aise d'avoir pour garant un témoignage aussi grave que celui du seigneur Durandart. Le dernier avantage, enfin, c'est de savoir avec certitude la source du fleuve Guadiana, ignorée jusqu'ici de tout le monde.
Votre Grâce a raison, dit don Quichotte; je suis heureux d'avoir contribué à éclaircir des choses si importantes. Mais dites-moi, je vous prie, si tant est que vous obteniez le privilége d'imprimer vos ouvrages, à qui pensez-vous en faire la dédicace?
Il ne manque pas de grands seigneurs en Espagne pour cela, répondit le guide.
Moins que vous ne pensez, repartit don Quichotte: la plupart refusent les dédicaces, pour n'être pas obligés de récompenser le travail des auteurs; quant à moi, je sais un prince[97] qui seul peut remplacer tous les autres, un prince d'un mérite tel, que si j'osais dire ce que je pense, j'éveillerais une noble émulation dans plus d'un coeur généreux. Au reste, nous reparlerons de cela en temps opportun; mais allons chercher un gîte pour la nuit.
[97] Cervantes fait ici allusion au comte de Lemos, son protecteur.
Il y a tout près d'ici, reprit le guide, une petite habitation où demeure un ermite qui, dit-on, fut autrefois soldat; c'est un homme si charitable, qu'il a fait bâtir à ses dépens cette maison près de l'ermitage, où il reçoit de bon coeur tous ceux qui s'y présentent.
A-t-il des poules, ce bon ermite? demanda Sancho.
Peu d'ermites en manquent, répondit don Quichotte; nos solitaires ne sont plus comme ceux de la Thébaïde, qui se couvraient de feuilles de palmier et ne vivaient que de racines; quoique je parle bien des uns, n'allez pas croire que je parle mal des autres; je veux dire seulement que leur vie n'a plus la même austérité. A mon avis, cependant, ils ne sont pas moins dignes de nos respects; car, lorsque tout va de travers, l'homme qui feint la vertu est toujours plus utile que celui qui fait vanité de ses vices.
Ils en étaient là, quand ils virent venir à leur rencontre un paysan qui marchait en toute hâte, chassant devant lui un mulet chargé de lances et de hallebardes. Arrivé près d'eux, cet homme les salua et passa outre: Arrêtez un peu, ami, lui cria don Quichotte; il me semble que votre mulet ne demande pas que vous le pressiez si fort.
Je ne puis m'arrêter, seigneur, répondit le paysan; ces armes que vous voyez doivent servir demain, et je n'ai pas de temps à perdre. Pour peu que vous ayez envie de savoir pourquoi je les porte, je coucherai cette nuit à l'hôtellerie située au-dessus de l'ermitage; si par hasard c'est votre chemin, vous m'y trouverez, et je vous conterai merveille. Adieu, seigneur, adieu, ainsi qu'à votre compagnie.
Sur ce, il pressa si bien son mulet, que notre héros n'eut pas le loisir de lui en demander davantage.
Curieux comme il l'était de tout ce qui avait la moindre apparence d'aventures, don Quichotte résolut aussitôt d'aller, sans s'arrêter, coucher à cette hôtellerie. Nos voyageurs reprirent leurs montures, et un peu avant la fin du jour ils arrivèrent à l'ermitage, où le guide proposa d'entrer pour boire un coup. Aussitôt Sancho poussa le grison de ce côté, et don Quichotte le suivit sans faire d'objection. Mais le sort voulut que l'ermite fût absent. Il ne s'y trouvait que son compagnon, à qui notre écuyer demanda s'il y avait moyen de s'humecter le gosier; on leur répondit que le père n'avait point de vin, mais que s'ils voulaient de l'eau on leur en offrirait de bon coeur, et qui ne leur coûterait rien.
Si j'avais soif d'eau, repartit Sancho, j'ai assez trouvé de sources en chemin. Ah! noces de Gamache, ajouta-t-il en soupirant, abondance de la maison de Diego, qu'êtes-vous devenues?
Quittant donc l'ermitage, ils prirent le chemin de l'hôtellerie. A quelque distance, ils rejoignirent un jeune garçon qui marchait d'un pas délibéré; sur son épaule, il portait, en guise de bâton, une épée, à laquelle pendait un paquet renfermant quelques hardes; il était vêtu d'un pourpoint de velours, dont l'usure, en certains endroits, laissait voir sa chemise; ses bas étaient en soie et ses souliers carrés à la mode de la cour; il paraissait avoir dix-huit à dix-neuf ans; il avait l'air jovial, la démarche agile, et s'en allait chantant des seguidillas pour charmer l'ennui de la route. En ce moment, il en finissait une dont voici le refrain:
Je m'en vais à la guerre et c'est en enrageant; Au diable le métier, si j'avais de l'argent!
Où allez-vous ainsi, mon brave? lui demanda don Quichotte; il me semble que vous cheminez bien à la légère?
C'est à cause de la chaleur et de la pauvreté, répondit le jeune homme; et je m'en vais à la guerre.
A cause de la chaleur, je le crois aisément, dit don Quichotte: mais pourquoi à cause de la pauvreté?
Seigneur, repartit le jeune garçon, j'ai là dans ce paquet des chausses de velours qui accompagnent le pourpoint, mais je ne veux pas les user en voyageant; ils ne me feraient plus d'honneur une fois arrivé à la ville, et je n'ai pas d'argent pour les remplacer. Par cette raison, et aussi afin de n'avoir pas trop chaud, je marche comme vous voyez, jusqu'à ce que j'aie rejoint, à dix ou douze lieues d'ici, quelques compagnies d'infanterie dans lesquelles je compte m'enrôler; alors j'aurai tout ce qu'il me faut pour atteindre plus à l'aise le lieu de l'embarquement, qu'on dit être Carthagène, car j'aime mieux avoir le roi pour maître, et le servir dans les camps, que d'être aux gages de quelque ladre à la cour.
Mais n'avez-vous pas quelque haute paye? demanda le guide.
Si j'avais servi un grand d'Espagne, ou quelque autre personnage d'importance, répondit le jeune homme, certes elle ne manquerait pas, car de la table des pages on sort enseigne et capitaine, souvent avec quelque bonne pension; mais je n'ai jamais servi que des solliciteurs de places et des gens de rien, qui mettent leurs valets à la portion congrue et si maigre, que la moitié de mes gages suffisait à peine pour payer l'empois de mon collet. En vérité, ce serait miracle qu'un page d'aventure eût pu faire quelques économies.
Depuis le temps que vous êtes en service, demanda don Quichotte, comment se fait-il que vous n'ayez pas attrapé au moins quelque livrée?
J'ai eu deux maîtres, répondit le jeune garçon; mais de même qu'à celui qui quitte le couvent avant d'y faire profession on retire le capuchon et la robe, de même les maîtres que je servais, ayant achevé les affaires qui les amenaient à la cour, sont retournés chez eux après m'avoir repris les habits de livrée qu'ils ne m'avaient donnés que par ostentation.
Insigne vilenie! s'écria don Quichotte. Félicitez-vous, mon ami, d'avoir quitté de pareilles gens, surtout avec le dessein qui vous anime, car je ne connais rien de plus honorable après le service de Dieu, que de servir son roi dans le noble métier des armes. Si l'on n'y amasse pas de grandes richesses, au moins y acquiert-on plus de gloire et d'honneur que dans la profession des lettres, comme je crois l'avoir déjà démontré. Les lettres servent souvent de marchepied à la fortune, mais les armes ont je ne sais quoi de grand et de noble qui répand sur les familles un plus vif éclat. Maintenant écoutez bien ce que je vais vous dire, et gravez-le dans votre mémoire, vous y trouverez profit et soulagement dans les peines attachées au métier que vous allez embrasser. Affermissez-vous sans cesse contre les adversités, et soyez préparé à tous les événements, en songeant que le plus funeste c'est la mort, mais que pourvu qu'elle soit glorieuse, elle est préférable à la vie. On demandait un jour au grand Jules César quelle était la meilleure mort: La soudaine et l'imprévue, répondit-il; et il disait vrai, car la crainte de la mort est le plus fort instinct de notre nature. Qu'importe qu'on soit tué d'une décharge d'artillerie, ou des éclats d'une mine! c'est toujours mourir, et la besogne est faite. Térence l'a dit: Mourir en combattant sied mieux au soldat que d'être libre dans la fuite. Croyez-moi, le soldat doit plutôt sentir la poudre que l'ambre, et si la vieillesse l'atteint dans ce noble métier, fût-il mutilé et couvert de blessures, au moins ne le surprendra-t-elle point sans honneur, et ces marques glorieuses le protégeront contre le mépris qui s'attache toujours à la pauvreté. Grâce au ciel, on s'occupe en ce moment à établir un fonds pour l'entretien des soldats vieux et estropiés; car il n'était pas juste de les traiter comme ces misérables Mores à qui on donne la liberté quand l'âge les a rendus inutiles, les faisant ainsi esclaves de la faim pour récompenses de leurs services. Quant à présent, mon ami, je n'ai rien à vous dire de plus, si ce n'est de prendre la croupe de mon cheval jusqu'à l'hôtellerie, où je veux que vous soupiez avec moi, et demain vous continuerez votre voyage, que je vous souhaite aussi bon que le mérite votre louable résolution.
Le page s'excusa de monter derrière don Quichotte, mais il accepta l'invitation à souper avec force remercîments. L'histoire rapporte que pendant le discours de son maître, Sancho disait en lui-même: Comment se peut-il que l'homme qui dit tant et de si belles choses, comme celles qu'il vient de débiter, soutienne avoir vu toutes ces bêtises impossibles qu'il raconte de la caverne de Montesinos? Par ma foi, j'en jette ma langue aux chiens.
Ils arrivèrent bientôt à l'hôtellerie, et outre la joie d'y arriver, Sancho eut encore celle de voir que son maître la prenait pour ce qu'elle était, et non pour un château selon sa coutume. En entrant, don Quichotte s'informa d'un homme qui portait des lances et des hallebardes; et après qu'on lui eut répondu qu'il était à l'écurie où il arrangeait son mulet, tous trois s'y rendirent et y attachèrent leurs montures.
CHAPITRE XXV
DE L'AVENTURE DU BRAIEMENT DE L'ANE, DE CELLE DU JOUEUR DE MARIONNETTES, ET DES DIVINATIONS ADMIRABLES DU SINGE
Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les merveilles que l'homme aux hallebardes avait promis de lui raconter; aussi en l'abordant le somma-t-il de tenir sa parole.
Seigneur, répondit celui-ci, ce n'est ni si vite, ni sur les pieds qu'on peut conter tout cela; que Votre Grâce me laisse achever de panser mon mulet, après quoi je vous donnerai satisfaction.
Qu'à cela ne tienne, répondit notre chevalier, et je vais vous y aider moi-même. Aussitôt il se mit à vanner l'orge, à nettoyer la mangeoire: courtoisie pleine de simplicité qui lui gagna si complétement les bonnes grâces de l'inconnu, que, sortant de l'écurie, celui-ci vint s'asseoir sur le bord d'un puits, et là, ayant pour auditoire don Quichotte, Sancho, le guide, le page et l'hôtelier, il commença de la sorte:
Vous saurez, seigneurs, que dans un village situé à quatre ou cinq lieues d'ici, il arriva qu'un régidor perdit, il y a quelque temps, un âne, par la faute ou plutôt, dit-on, par la malice de sa servante; et quelque diligence qu'il fît pour le retrouver, il n'en put jamais venir à bout. A quinze jours de là environ, comme il se promenait dans le marché, un autre régidor, son voisin, vint à lui: Que me donnerez-vous, compère, lui dit-il, si je vous apporte des nouvelles de votre âne?
Tout ce que vous voudrez, répondit le régidor; mais dites-moi, je vous prie, qu'en savez-vous?
Eh bien, votre âne, reprit l'autre, je l'ai rencontré ce matin, dans la montagne, sans bât, sans licou, et si maigre, que c'était pitié; j'ai voulu le chasser devant moi, pour vous l'amener, mais il était déjà devenu si farouche, que dès que je m'en suis approché, il s'est mis à ruer, puis s'est enfui dans le fourré le plus épais. Si vous voulez, nous l'irons chercher ensemble; laissez-moi seulement mettre cette bourrique à l'écurie, et dans un moment je suis à vous.
Vous me ferez grand plaisir, répondit le régidor, et en pareille occasion vous pouvez compter sur moi.
C'est de cette façon que ceux qui savent l'histoire la content mot pour mot. Bref, nos deux régidors se rendirent à pied dans la montagne, vers l'endroit où ils espéraient trouver l'âne; et après bien des allées et venues inutiles: Compère, dit celui qui l'avait vu, je viens d'imaginer un bon moyen pour découvrir votre baudet, fût-il caché dans les entrailles de la terre. Je sais braire à merveille, et pour peu que vous le sachiez aussi, l'affaire est faite?
Pour peu que je le sache! répondit l'autre régidor; sans vanité je ne le cède à qui que ce soit, pas même aux ânes en chair et en os.
Tant mieux, repartit le premier régidor: nous n'avons donc qu'à marcher chacun de notre côté, en faisant le tour de la montagne; vous brairez de temps en temps, moi après vous, et il faudra que le diable s'en mêle, si l'âne nous entend pas.
Par ma foi, compère, dit le second régidor, l'invention est admirable et digne de votre rare esprit.
Sur ce, ils se séparèrent. Or, il arriva qu'en marchant ils se mirent à braire en même temps, et de telle sorte que chacun d'eux, trompé par les braiments de son compagnon, courut à sa voix, croyant que l'âne était retrouvé; mais ils furent bien étonnés de se rencontrer.
Serait-il vrai, compère, s'écria le premier régidor, que ce n'est pas mon âne que j'ai entendu?
Non, vraiment, c'est moi, répondit le voisin.
Vous? repartit le régidor, est-il possible? Ah! je dois l'avouer, il n'y a aucune différence entre vous et un âne, au moins en fait de braiments; de ma vie je n'ai entendu rien de semblable.
Vous vous moquez, reprit l'autre; ces louanges vous appartiennent plus qu'à moi, et sans flatterie, vous feriez la leçon aux meilleurs maîtres; vous avez la voix forte, l'haleine longue et vous faites les roulements à merveille. En vérité, je me rends, et je dirai partout que vous en savez plus que tous les ânes ensemble.
Trêve de louanges, compère, dit le régidor; je ne me reconnais pas tant de mérite qu'il vous plaît de m'en accorder, mais après ce que vous venez de dire, je m'estimerai désormais davantage.
Il faut avouer, dit son compagnon, qu'il y a bien des talents perdus dans le monde, faute d'avoir l'occasion de s'en servir.
Je ne sais guère à quoi peut servir celui que nous avons montré tous deux, répondit le régidor, si ce n'est en pareille circonstance.
Après ces compliments ils se séparèrent de nouveau, et se mirent à chercher en brayant de plus belle; mais ils ne faisaient que se tromper à chaque pas et couraient l'un vers l'autre, croyant toujours que c'était l'âne, jusqu'à ce qu'enfin ils convinrent de braire deux fois de suite, pour indiquer que c'était eux. De cette manière ils firent le tour de la montagne, toujours brayant, mais toujours inutilement; l'âne ne répondait rien. En effet, comment eût-elle répondu, la pauvre bête, puisqu'ils finirent par la trouver dans le fourré le plus épais, à demi mangée par les loups?
Je m'étonnais bien qu'il ne répondît pas, dit son maître en le voyant, car il n'eût pas manqué de le faire, s'il nous eût entendus braire, ou il n'aurait pas été un âne. Après tout, compère, je tiens pour bien employé le temps que j'ai mis à vous entendre, car ce plaisir compense pour moi la perte de ma bête.
A la bonne heure, répondit l'autre; mais si le curé chante bien, son vicaire ne lui cède en rien.
Enfin ils s'en retournèrent au village, tristes et enroués, et ils contèrent à leurs amis ce qui venait de leur arriver, se donnant l'un à l'autre de grandes louanges sur leur habileté à braire.
Tout cela se sut et se répandit dans les villages voisins; aussi le diable, qui ne dort jamais et qui ne demande que plaies et bosses, fit si bien, que les habitants de ces villages, quand ils rencontraient quelqu'un du nôtre, lui allaient braire au nez, pour se moquer de nos régidors. Les enfants mêmes se sont mis de la partie, au point que les gens de notre village sont à cette heure connus comme les nègres parmi les blancs. Mais ce n'est pas tout: la raillerie a été si avant, que railleurs et raillés en sont souvent venus aux coups, sans s'inquiéter ni du roi ni de la justice; et je crois que demain ou après-demain, pas plus tard, nos gens iront combattre ceux d'un autre village qui est à deux lieues d'ici, parce que ce sont ceux qui les persécutent le plus; et c'est pour ce combat que je viens d'acheter les lances et les hallebardes que vous avez vues. Voilà, seigneurs, les merveilles que j'avais à vous conter, je n'en sais point d'autres.
En cet instant, parut à la porte de l'hôtellerie un homme habillé de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.
Seigneur hôtelier, dit-il en élevant la voix, y a-t-il place au logis? voici venir le singe qui devine, et le tableau de la liberté de Mélisandre.
Comment, reprit l'hôtelier, c'est maître Pierre! Mort de ma vie! nous nous divertirons joliment ce soir. Que maître Pierre soit le bienvenu! Où donc sont le singe et le tableau? Je ne les vois point.
Ils ne sont pas loin, répondit maître Pierre; j'ai pris les devants pour savoir s'il y avait de quoi loger?
Pour loger maître Pierre, je refuserais le duc d'Albe en personne, dit l'hôtelier; faites venir le singe et le tableau, il y a ici des gens qui en payeront la vue bien volontiers.
Et moi, repartit maître Pierre, j'en ferai meilleur marché, à cause de l'honorable compagnie; pourvu que je retire mes frais, je me trouverai content. Je m'en vais chercher la charrette, et dans un moment je suis à vous.
J'avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l'oeil gauche couvert d'un emplâtre de taffetas vert qui lui cachait la moitié du visage; ce qui faisait penser qu'il devait avoir ce côté-là endommagé.
Don Quichotte demanda à l'hôtelier qui était ce maître Pierre, et ce qu'étaient son singe et son tableau.
C'est, répondit l'hôtelier, un excellent joueur de marionnettes, qui depuis quelque temps parcourt la province, montrant un tableau de Mélisandre délivré par don Galiferos, et c'est bien la plus merveilleuse peinture qu'on ait vue depuis longtemps dans tout le pays. Il mène avec lui un singe admirable, et qui n'a jamais eu son pareil. Lui fait-on une question, il commence par écouter, puis après avoir réfléchi quelque temps, il saute sur l'épaule de son maître, et lui dit la réponse à la question; réponse que maître Pierre répète tout haut sur-le-champ. Il connaît mieux les choses passées que celles de l'avenir, et quoiqu'il ne rencontre pas toujours juste, il se trompe rarement, si bien que cela fait croire à beaucoup de gens qu'il a un démon dans le corps. On donne deux réaux pour chaque question, si le singe répond, ou, pour mieux dire, si maître Pierre répond après que le singe lui a parlé à l'oreille: de sorte que ce maître Pierre passe pour être fort riche. C'est un bon compagnon; il parle plus que six et boit comme douze; en un mot, il mène la plus joyeuse vie du monde, et tout cela grâce à son industrie.
Là-dessus, maître Pierre arriva avec la charrette et le singe, qui était très-grand, sans queue, les fesses pelées, et fort plaisant à voir. A peine don Quichotte l'eût-il aperçu, que, poussé par l'impatience qu'il avait de tout connaître, il lui dit: Maître devin, quel poisson prenons-nous[98]? que doit-il nous arriver? tenez, voilà mes deux réaux. Et il fit signe à Sancho de les donner à maître Pierre; celui-ci prenant la parole pour son singe: Seigneur, cet animal ne sait rien de l'avenir, comme je vous l'ai déjà dit; il ne parle que du passé et un peu du présent.
[98] Expression italienne, prêtée par Cervantes à don Quichotte, qui équivaut à cette locution française. «Quelle anguille sous roche?»
Pardieu, reprit Sancho, du diable si je donnerais un maravédis pour apprendre ce qui m'est arrivé: qui est-ce qui le sait mieux que moi? il faudrait que je fusse bien fou que de bailler pour cela. Mais puisque le seigneur singe connaît le présent, voilà mes deux réaux: qu'il me dise ce que fait Thérèse Panza ma femme, et à quoi elle s'occupe en ce moment.
Maître Pierre répondit qu'il ne recevait point d'argent par avance, qu'il fallait attendre la réponse du singe. Il frappa deux coups sur son épaule gauche, le singe s'élança et s'approchant de l'oreille de son maître, il commença à remuer les mâchoires, comme s'il eût marmotté quelque chose, puis, au bout d'un credo, il sauta par terre. Aussitôt maître Pierre courut s'agenouiller devant don Quichotte, et lui embrassant les deux jambes:
J'embrasse ces jambes avec plus de joie que je n'embrasserais les colonnes d'Hercule, s'écria-t-il. O restaurateur insigne de l'oubliée chevalerie errante! ô illustre chevalier, jamais assez dignement loué, fameux don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux qui chancellent, bras qui relève les abattus, en un mot, renfort de tous les nécessiteux.
Don Quichotte demeura très-surpris, Sancho plein de frayeur, le guide et le page en admiration; bref, les cheveux en dressèrent à tous ceux qui étaient présents. Maître Pierre, sans se troubler, continua ainsi: Et toi, ô bon Sancho Panza! le meilleur écuyer du meilleur chevalier du monde, réjouis-toi; ta Thérèse s'occupe à l'heure qu'il est de filer une livre d'étoupes; à telles enseignes qu'elle a près d'elle une jarre ébréchée par le haut, remplie de deux pintes de bon vin, qui lui sert à se délasser de son travail.
Oh! pour cela, je le crois aisément, repartit Sancho, c'est une vraie bienheureuse, et n'était sa jalousie, je ne la troquerais pas pour la géante Andandona, qui, suivant mon maître, fut une femme très-entendue et de grand mérite. Ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer de rien, dussent en pâtir leurs héritiers.
C'est avec raison qu'il est dit: on s'instruit beaucoup en voyageant, reprit notre chevalier; qui se serait jamais douté qu'il y a des singes qui devinent! Par ma foi, je ne le croirais point si je ne l'avais vu de mes yeux. En effet, seigneurs, poursuivit-il, je suis ce même don Quichotte de la Manche, qu'a dit ce bon animal, au mérite près, sur lequel il s'est un peu trop étendu; mais, quoi qu'il en soit, je rends grâces au ciel de m'avoir donné un bon coeur, et le désir d'être utile à tout le monde.
Si j'avais de l'argent, dit le page, je demanderais au singe de m'apprendre ce qui doit m'arriver dans mon voyage.
Seigneurs, répondit maître Pierre, je vous ai déjà dit que mon singe ne savait rien de l'avenir; s'il en avait connaissance, vous n'auriez pas besoin d'argent pour cela, car il n'est rien que je ne fusse disposé à faire en considération du seigneur don Quichotte, dont j'estime l'amitié plus que tous les trésors du monde. Aussi, pour le lui témoigner, je vais préparer mon théâtre, et en donner gratis le divertissement à la compagnie.
L'hôtelier, tout joyeux, indiqua l'endroit où l'on pouvait dresser le théâtre; ce qui fut fait en un instant.
Don Quichotte avait peine à comprendre qu'un singe devinât et fît des réponses; il se retira avec Sancho dans un coin de l'écurie pendant que maître Pierre s'occupait de ses préparatifs, et voyant que personne ne pouvait les entendre: Sancho, lui dit-il, j'ai pensé et repensé à l'étonnante habileté de ce singe, et pour mon compte je suis très-porté à croire que son maître a fait quelque pacte ou convention tacite avec le démon.
Oh! je gagerais bien, répondit Sancho, qu'ils n'ont point dit leur bénédicité avant de faire cette collation; mais, seigneur, à quoi sert à ce maître Pierre d'avoir fait un pacte avec le diable?
Tu ne m'as pas compris, reprit don Quichotte: je veux dire que, par un pacte, le diable est convenu de donner ce talent au singe, pour enrichir le maître qui, plus tard en retour, devra livrer son âme au diable, but que poursuit sans cesse cet ennemi du genre humain. Ce qui me le fait penser, c'est que le singe ne parle que du passé et du présent, car là se borne toute la science du démon, qui ne sait rien de l'avenir, si ce n'est par quelques conjectures, et encore se trompe-t-il souvent, Dieu seul s'étant réservé la connaissance de toutes choses. Cela étant, il est clair que le singe ne parle qu'avec le secours du diable, et je suis étonné qu'on n'ait point encore déféré ce maître Pierre au saint-office, pour lui faire avouer en vertu de quoi son singe devine. Après tout, ni son maître ni lui ne sont prophètes, ils ne sont point non plus tireurs d'horoscopes, si ce n'est peut-être à la manière dont tout le monde s'en mêle aujourd'hui en Espagne, même les savetiers et les laquais, qui, par leurs mensonges et leur ignorance, sont parvenus à discréditer l'astrologie judiciaire, cette science merveilleuse et ineffable.
A propos d'astrologie, cela me rappelle cette femme de qualité qui demandait à un de ces tireurs d'horoscopes, si une petite chienne qu'elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, de quelle couleur seraient ses petits, et quel en serait le nombre. Notre homme, après avoir interrogé sa figure, répondit que la chienne aurait trois chiens, l'un vert, l'autre rouge et le troisième mêlé, pourvu toutefois qu'elle fût couverte le lundi ou le samedi, entre onze et douze heures du jour ou de la nuit. Eh bien, la petite chienne mourut au bout de trois jours, et la prédiction ne laissa pas de mettre l'astrologue en grande réputation d'habileté.
Malgré tout, seigneur, reprit Sancho, je voudrais bien faire demander au singe si ce que vous avez raconté de la caverne de Montesinos est véritable; pour moi, je pense, soit dit sans vous offenser, que ce sont autant de rêveries, ou tout au moins des visions que vous aurez eues en dormant.
Tout est possible, répondit don Quichotte; je le demanderai pour te faire plaisir, bien que j'en éprouve quelque scrupule.
Ils en étaient là, quand maître Pierre vint chercher don Quichotte, disant que son théâtre était prêt et qu'on n'attendait que Sa Grâce pour commencer. Notre héros lui répondit qu'avant tout il voulait faire une question au singe, et savoir si certaines choses qui lui étaient arrivées dans un souterrain, appelé la caverne de Montesinos, étaient vision ou réalité, lui-même croyant qu'il y avait à la fois un peu de tout cela. Maître Pierre alla aussitôt chercher son singe: Savant singe, lui dit-il, l'illustre chevalier qui est devant vous désire savoir si certaines choses qui lui sont arrivées dans la caverne de Montesinos sont fausses ou vraies. Au signal accoutumé, le singe sauta sur l'épaule gauche de son maître, puis après avoir quelque temps remué les mâchoires, comme s'il lui eût parlé à l'oreille, il s'élança à terre. Aussitôt maître Pierre dit à don Quichotte: Seigneur chevalier, le singe répond qu'une partie des merveilles que vous avez vues dans la caverne est vraisemblable, et l'autre douteuse: c'est tout ce qu'il peut en dire. Si vous voulez en savoir davantage, il satisfera vendredi prochain aux questions que vous lui adresserez; quant à présent, sa faculté divinatrice est suspendue.
Avais-je tort de dire, seigneur, repartit Sancho, que ces aventures n'étaient pas toutes véritables? Par ma foi, il s'en faut de plus de la moitié.
La suite nous l'apprendra, répondit don Quichotte; car le temps, grand découvreur de toutes choses, n'en laisse aucune sans la traîner à la lumière du soleil, fût-elle cachée dans les profondeurs de la terre. Mais, brisons-là pour l'heure, et voyons le tableau de maître Pierre; je suis persuadé qu'il nous présentera quelque chose de curieux.
Comment, quelque chose! répliqua maître Pierre; dites cent mille choses; seigneur chevalier, il n'y a rien aujourd'hui qui mérite plus votre attention. Au surplus, operibus credite, non verbis, c'est-à-dire mettons la main à l'oeuvre, car il se fait tard, et nous avons beaucoup à faire voir et à expliquer.
Don Quichotte et Sancho le suivirent dans la chambre où était dressé le théâtre, éclairé d'une foule de petites bougies; maître Pierre passa derrière le tableau, parce que c'était lui qui faisait jouer les figures; en avant se tenait un petit garçon pour servir d'interprète, et annoncer avec une baguette les mystères de la représentation. Enfin, la compagnie s'étant placée, le spectacle commença.
CHAPITRE XXVI
DE LA REPRÉSENTATION DU TABLEAU, AVEC D'AUTRES CHOSES QUI NE SONT PAS EN VÉRITÉ MAUVAISES
Tous se turent, Tyriens et Troyens[99]: je veux dire que les spectateurs, les yeux fixés sur le théâtre, étaient suspendus à la bouche de l'explicateur de ces merveilles, quand tout à coup on entendit un grand bruit de timbales et de trompettes; puis, après deux ou trois décharges d'artillerie, le petit garçon qui servait d'interprète éleva la voix en disant: Cette histoire véritable que nous allons représenter devant vous est tirée mot pour mot des chroniques de France et des romances espagnoles, que tout le monde sait et que les enfants chantent par les rues. Nous allons voir comment don Galiferos délivra la belle Mélisandre, son épouse, que les Mores tenaient captive dans la cité de Sansuena, appelée aujourd'hui Sarragosse. Regardez bien, seigneurs; voici don Galiferos qui s'amuse à jouer au trictrac, ne pensant déjà plus à sa femme, comme le dit la romance.
[99] Réminiscence du commencement du second chant de l'Énéide: Conticuere omnes, etc., etc.
Cet autre personnage, le plus grand de tous, couronne en tête et sceptre à la main, est le grand empereur Charlemagne, père putatif de la belle Mélisandre. Fort mécontent de la nonchalance de son gendre, il vient lui en faire des reproches. Remarquez, je vous prie, comme il le gourmande; ne dirait-on pas qu'il a envie de lui casser la tête avec son sceptre? Certains auteurs prétendent même qu'il lui en donna cinq ou six horions bien appliqués, après lui avoir remontré le tort qu'il se faisait en ne portant point secours à sa femme. Considérez comment, après une bonne poignée d'avertissements, l'empereur lui tourne le dos; et comment don Galiferos, tout dépité, renverse la table et le trictrac, fait signe qu'on lui apporte ses armes, et prie son cousin Roland de lui prêter sa bonne épée Durandal. Roland ne veut pas la lui prêter, et offre à son cousin de l'accompagner; mais don Galiferos refuse en disant qu'il suffit seul pour tirer sa femme de captivité, fût-elle à cent cinquante lieues par delà les antipodes. Voyez comme il s'empresse de s'armer pour se mettre en route à l'instant même.
Maintenant, seigneurs, tournez les yeux vers cette tour qui est là-bas; c'est une des tours de l'alcazar de Saragosse, qu'on appelle aujourd'hui Aljaferia. Cette dame, que vous voyez sur ce balcon, vêtue à la moresque, est la sans pareille Mélisandre, qui venait souvent s'y placer pour regarder du côté de la France, et se consoler ainsi de sa captivité par le ressouvenir de son cher mari et de la bonne ville de Paris. Oh! c'est ici, seigneurs, qu'il faut considérer avec attention une chose nouvelle, et qu'on n'a peut-être jamais vue. N'apercevez-vous pas un More qui s'en vient tout doucement le doigt sur la bouche? Le voyez-vous se glisser derrière Mélisandre? Le voilà qui lui frappe sur l'épaule? Mélisandre tourne la tête, et le More lui donne un baiser. Voyez comme la belle s'essuie les lèvres avec la manche de sa chemise! comme elle se lamente! la voilà toute en pleurs, qui arrache ses beaux cheveux blonds, comme s'ils étaient coupables de l'affront que le More vient de lui faire. Voyez aussi ce grave personnage à turban qui se promène dans cette galerie. Ce grave personnage, c'est Marsile, roi de Sansuena, qui, s'étant aperçu de l'insolence du More, et sans considérer que c'est son parent et l'un de ses favoris, le fait saisir par les archers de sa garde, et commande qu'on le promène dans toutes les rues et par toutes les places publiques de la ville, avec un écriteau devant et un autre derrière, et qu'on lui applique deux cents coups de fouet.
Voyez maintenant comment les archers sortent pour exécuter la sentence aussitôt qu'elle est prononcée, parce que chez les Mores il n'y a ni information, ni confrontation, ni appel.
Holà, l'ami, s'écria don Quichotte, suivez votre histoire en droite ligne, sans prendre de chemin de traverse; car pour tirer au clair une vérité, il faut bien des preuves et des surpreuves.
Petit garçon, répliqua de derrière son tableau maître Pierre, fais ce que te dit ce bon seigneur, sans t'amuser à battre les buissons: poursuis ton chemin et ne t'occupe pas du reste.
Le jeune garçon reprit: Celui qui se présente là, à cheval, couvert d'une cape de Béarn, c'est don Galiferos en personne, à qui la belle Mélisandre, apaisée par le châtiment du More amoureux, parle du haut de la tour; croyant que c'est quelque voyageur étranger: Chevalier, lui dit-elle, si vous allez en France, informez-vous de don Galiferos. Je ne vous rapporte point tout leur entretien, parce que les longs discours sont ennuyeux; il suffit de savoir comment don Galiferos se fait reconnaître, et comment Mélisandre montre, par les transports auxquels elle se livre, qu'elle l'a reconnu, surtout maintenant qu'on la voit se glisser du balcon, pour se mettre en croupe sur le cheval de son époux bien-aimé. Mais le malheur poursuit toujours les gens de bien. Voilà Mélisandre arrêtée par sa jupe à un des fers du balcon; elle reste suspendue en l'air sans pouvoir atteindre le sol. Hélas! comment fera-t-elle, et qui la secourra dans un si grand péril? Voyez, pourtant, seigneurs, que le ciel ne l'abandonne point dans un danger si pressant; car don Galiferos s'approche, et sans nul souci de gâter sa riche jupe, il tire sa femme en bas, et malgré tous ces empêchements il la débarrasse, et la met aussitôt en croupe, à califourchon, comme un homme, l'avertissant de l'embrasser fortement par le milieu du corps, crainte de tomber, car elle n'était pas habituée à chevaucher ainsi. N'est-ce pas merveille d'entendre ce cheval, qui témoigne par ses hennissements combien il a de joie d'emporter son maître et sa maîtresse? Voyez comme ils s'éloignent de la ville, et prennent gaiement le chemin de Paris. Allez en paix, ô couple de véritables amants! arrivez sains et saufs dans votre chère patrie; puisse la mauvaise fortune ne pas mettre obstacle à votre voyage, que vos parents et vos amis vous voient jouir d'une paix tranquille le reste de vos jours, et que ces mêmes jours puissent égaler ceux de Nestor.
En cet endroit, maître Pierre éleva de nouveau la voix: Doucement, petit garçon, lui cria-t-il; ne montez pas si haut, la chute en deviendrait plus lourde.
L'interprète continua sans répondre: Il ne manqua pas d'yeux oisifs, car il y en a pour tout voir, qui s'aperçurent de la fuite de Mélisandre, et qui en donnèrent incontinent avis au roi Marsile, qui fit aussitôt donner l'alarme. Ne dirait-on pas que la ville est près de s'abîmer sous le bruit des cloches qui retentissent dans toutes les mosquées?
Oh! pour ce qui est des cloches, observa don Quichotte, maître Pierre se trompe lourdement: les Mores n'en ont point; ils ne se servent que de tambours et de timbales, et de certaines dulzaïna, qui ressemblent beaucoup à nos clairons; faire sonner les cloches à Sansuena est un énorme anachronisme.
Ne vous inquiétez pas pour si peu, seigneur chevalier, reprit maître Pierre: ne savez-vous pas que tous les jours on représente en Espagne des comédies remplies de sottises et d'extravagances, et qui n'en sont pas moins applaudies avec enthousiasme? Allez toujours, petit garçon, et laissez dire: pourvu que je garnisse mon gousset, je me moque du reste.
Pardieu, maître Pierre a raison, dit don Quichotte.
Or, voyez, seigneurs, poursuivit l'interprète, la belle et nombreuse cavalerie qui sort de la ville à la poursuite de nos amants; combien de trompettes résonnent, combien de timbales et de tambours retentissent de toutes parts! Pour moi, je crains bien qu'on ne les rattrape, et que nous ne les voyions ramener attachés à la queue des chevaux; ce qui serait un épouvantable spectacle.
Don Quichotte, comme réveillé par ces paroles, voyant cette multitude de Mores et entendant tout ce tapage, crut en effet qu'il était temps de secourir ces amants fugitifs, il se leva brusquement, et s'écria tout hors de lui: Pour qui me prend-on donc ici? sera-t-il dit que, moi présent et vivant, on aura fait violence à un si fameux chevalier que don Galiferos? Arrêtez, canaille insolente, et ne soyez pas assez hardis pour oser passer outre, ou vous aurez affaire à don Quichotte de la Manche.
Ce disant, il tire son épée, d'un bond atteint le théâtre, et commence à tomber sur la foule des Mores avec une fureur inouïe, pourfendant tous ceux qui se trouvent sous sa main. En s'escrimant ainsi, il porta un si furieux coup de haut en bas, que si le joueur de marionnettes n'eût baissé la tête, il la lui aurait fait sauter de dessus les épaules.
Que faites-vous! seigneur chevalier! que faites-vous? criait maître Pierre; ce ne sont pas ici de véritables Mores: ne voyez-vous pas que ce sont des figures de carton, et que vous allez me ruiner?
Les cris de maître Pierre n'arrêtèrent point notre héros. Tant qu'il croit voir des ennemis, ses coups tombaient serrés comme la pluie, si bien qu'en moins d'un credo il mit le tableau en pièces, laissant le roi Marsile dangereusement blessé, Charlemagne la tête fendue, sans distinguer entre Mores ni chrétiens. Toute l'assistance se troubla; le singe s'enfuit et gagna le toit de la maison, le guide trembla, le page resta stupéfait; Sancho lui-même éprouva une grande frayeur, car, ainsi qu'il l'avoua après la tempête passée, il n'avait jamais vu son maître dans une pareille colère.
Enfin, après avoir tout bouleversé, don Quichotte se calma: Je voudrais bien, dit-il en s'essuyant le front, tenir à l'heure qu'il est ces gens qui ne veulent pas reconnaître de quel avantage sont dans le monde les chevaliers errants. Si je ne m'étais pas trouvé là, dites-moi, je vous prie, ce qui serait advenu de don Galiferos et de la belle Mélisandre? A coup sûr ces mécréants les auraient déjà rattrapés et leur auraient fait un mauvais parti. Vive, vive la chevalerie errante, ajouta-t-il, en dépit de l'envie et malgré l'ignorance et la faiblesse de ceux qui n'ont pas le courage de se ranger sous ses lois! Que celui qui oserait soutenir le contraire paraisse à l'instant.
Ah! qu'elle vive, j'y consens, repartit maître Pierre d'un ton lamentable; mais que je meure, moi misérable, qui puis bien répéter ce que disait le roi don Rodrigue: Hier, j'étais seigneur de toutes les Espagnes, aujourd'hui il ne me reste plus un pouce de terre. Il n'y a pas un quart d'heure j'avais la plus belle cour du monde, je commandais à des rois et à des empereurs, j'avais une armée innombrable en hommes et en chevaux, mes coffres étaient pleins de parures magnifiques, et me voilà dépouillé, pauvre et mendiant! me voilà surtout sans mon singe, qui était mon unique ressource; et cela par la fureur inconsidérée de ce chevalier, qu'on dit être le rempart des orphelins et des veuves, l'appui et le réconfort des affligés. Cette immense charité qu'on lui reconnaît envers les autres, il y renonce pour moi seul! Cependant béni soit Dieu mille fois jusqu'au trône de sa gloire, quoiqu'il ait permis que le chevalier de la Triste Figure ait tellement défiguré les miennes, qu'elles méritent mieux que lui-même de porter ce nom!
Sancho se sentit tout attendri: Ne pleurez point, maître Pierre, lui dit-il, ne vous lamentez point; vous me fendez le coeur. Sachez que mon maître est aussi bon chrétien que vaillant chevalier; s'il vient à reconnaître qu'il vous a fait le moindre dommage, il vous le payera au centuple.
Pourvu que le seigneur don Quichotte me paye une partie de ce que m'ont coûté mes figures, dit maître Pierre, je serai content et il mettra sa conscience en repos; car on ne saurait sauver son âme si l'on ne répare le tort fait au prochain, si l'on ne lui restitue le bien qu'on lui a pris.
Cela est vrai, reprit don Quichotte; mais jusqu'à présent, maître Pierre, je ne sache pas avoir rien à vous.
Comment! rien, seigneur, repartit maître Pierre: et ces tristes débris que vous voyez gisants sur le sol, qui les a dispersés, anéantis, si ce n'est la force de votre bras invincible? et ces corps à qui appartenaient-ils, si ce n'est à moi? enfin qui me faisait subsister, si ce n'étaient eux?
Pour le coup, reprit don Quichotte, je doute moins que jamais de ce que j'ai répété si souvent: oui, les enchanteurs changent et bouleversent toutes choses à leur fantaisie pour m'abuser; car, je vous le jure, seigneurs qui m'entendez, ce que j'ai vu là m'a semblé réel et constant, comme au temps de Charlemagne; j'ai pris cette Mélisandre pour Mélisandre, don Galiferos pour don Galiferos, et Marsile pour le roi Marsile; en un mot, les Mores pour les Mores, comme s'ils avaient été en chair et en os. Cela étant, je n'ai pu retenir ma colère; et pour accomplir le devoir de ma profession, qui m'ordonne de secourir les opprimés, j'ai fait ce dont vous avez été témoins; si les effets ne répondent pas à mon intention, ce n'est pas ma faute, mais celle des enchanteurs qui me persécutent sans relâche. Cependant, tout innocent que je suis de leur malice, je me condamne à réparer le dommage: que maître Pierre dise ce qu'il lui faut pour la perte de ses figures, et je le lui ferai payer sur-le-champ.
Je n'attendais pas moins, dit maître Pierre, en s'inclinant profondément, de la chrétienne probité du vaillant don Quichotte de la Manche, le véritable soutien de tous les vagabonds nécessiteux: voilà le seigneur hôtelier et le grand Sancho Panza qui seront, s'il plaît à Votre Seigneurie, médiateurs entre elle et moi, et qui apprécieront mes figures brisées.
J'y consens et de tout mon coeur, dit don Quichotte.
Aussitôt maître Pierre ramassa Marsile, et montrant qu'il était sans tête: Vous voyez bien, seigneurs, dit-il, qu'il m'est impossible de remettre le roi de Saragosse en son premier état; ainsi je crois, sauf meilleur avis, qu'on ne peut me donner pour sa personne moins de quatre réaux et demi.
D'accord, dit don Quichotte; passons à un autre.
Pour cette ouverture de haut en bas, continua maître Pierre en levant de terre l'empereur Charlemagne, serait-ce trop de cinq réaux et un quart?
Ce n'est-pas peu, dit Sancho.
Ce n'est pas trop, repartit l'hôtelier; mais partageons le différend, et accordons-lui cinq réaux.
Qu'on lui donne cinq réaux et le quart avec, dit don Quichotte; mais dépêchez-vous, maître Pierre; car il est temps de souper; et la faim commence à se faire sentir.
Pour cette figure sans nez, avec un oeil de moins, qui est celle de la belle Mélisandre, il me semble, dit maître Pierre, que, demander deux réaux et douze maravédis, c'est être fort accommodant.
Ah! parbleu, s'écria don Quichotte, ce serait bien le diable si, à cette heure et d'après le galop qu'avait pris son cheval, don Galiferos et Mélisandre ne sont pas au moins sur la frontière de France. A d'autres, maître Pierre, ce n'est pas à moi qu'on vend un chat pour un lièvre; n'espérez pas me faire passer votre Mélisandre camuse pour la véritable Mélisandre qui, en ce moment, doit être à la cour de Charlemagne, en train de se divertir avec son époux.
Maître Pierre voyant don Quichotte retourner à son premier thème, ne voulut pas le laisser échapper; il se mit à considérer la figure de plus près, et dit: Si ce n'est point là Mélisandre, il faut que ce soit quelqu'une de ses damoiselles, qui se servait de ses habits; qu'on me donne seulement soixante maravédis, je serai content.
Il examina ainsi toutes les autres figures, mettant le prix à chacune, prix que les juges réglèrent, à la satisfaction des parties, à la somme de quarante réaux et trois quarts payés sur-le-champ par Sancho. Maître Pierre demanda encore deux réaux pour la peine qu'il aurait à rattraper son singe.
Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, et plus s'il le faut, pour le satisfaire; mais j'en donnerais volontiers deux cents autres, ajouta-t-il, à qui m'assurerait que don Galiferos et Mélisandre sont maintenant en France, dans le sein de leur famille.
Personne ne pourra le dire mieux que mon singe, repartit maître Pierre; mais le diable ne le rattraperait pas, effarouché comme il l'est; j'espère pourtant que la faim, jointe à l'attachement qu'il a pour moi, le feront revenir cette nuit. Au reste, demain il fera jour, et nous verrons.
Enfin, la tempête apaisée, toute la compagnie soupa aux dépens de don Quichotte. L'homme aux hallebardes partit de grand matin; et dès qu'il fut jour, le guide et le page allèrent prendre congé de notre héros, l'un pour s'en retourner dans son pays, l'autre pour continuer son voyage. Don Quichotte donna une douzaine de réaux au page, et, après quelques judicieux conseils touchant la carrière qu'il allait suivre, il l'embrassa et le laissa partir. Quant à maître Pierre, bien instruit de l'humeur du chevalier, il ne voulut rien avoir de plus à démêler avec lui; ayant donc rattrapé son singe et ramassé les débris de son théâtre, il partit avant le lever du soleil, sans dire adieu, et alla, de son côté, chercher les aventures. Don Quichotte fit payer largement l'hôtelier, et, le laissant non moins surpris de ses extravagances que de sa libéralité, il monta à cheval vers huit heures du matin, et se mit en route.
Nous le laisserons cheminer, afin de donner à loisir plusieurs explications nécessaires à l'intelligence de cette histoire.
CHAPITRE XXVII
OU L'ON APPREND CE QU'ÉTAIENT MAITRE PIERRE ET SON SINGE, AVEC LE FAMEUX SUCCÈS QU'EUT DON QUICHOTTE DANS L'AVENTURE DU BRAIMENT, QU'IL NE TERMINA PAS COMME IL L'AVAIT PENSÉ
Cid Hamed Ben-Engeli, l'auteur de cette grande histoire, commence le présent chapitre par ces paroles: Je jure comme chrétien catholique, etc., etc. Sur quoi le traducteur fait observer qu'en jurant comme chrétien catholique, tandis qu'il était More (et sans aucun doute il l'était), cid Hamed n'a voulu dire autre chose, sinon que comme le chrétien catholique promet, quand il jure, de dire la vérité, de même il promet de la dire en ce qui concerne don Quichotte, principalement en expliquant ce qu'étaient maître Pierre et son singe, dont les divinations faisaient l'admiration de toute la contrée. Il dit donc que ceux qui ont lu la première partie de cette histoire se rappelleront sans doute un certain Ginez de Passamont, auquel don Quichotte rendit la liberté ainsi qu'à d'autres forçats qu'on menait aux galères; bienfait dont ces gens de mauvaise vie le récompensèrent d'une si étrange manière. Ce Ginez de Passamont, que don Quichotte appelait don Ginesille de Parapilla, déroba, on se le rappelle, le grison de Sancho dans la Sierra Morena; et parce qu'il n'a point été dit alors de quelle manière eut lieu ce larcin, l'imprimeur ayant supprimé cinq ou six lignes qui l'expliquent, on a généralement attribué à l'auteur ce qui n'était qu'une omission de l'imprimerie. Voici comment le fait arriva.
Pendant que Sancho dormait d'un profond sommeil sur son âne, Ginez employa le même artifice dont Brunel avait fait usage devant la forteresse d'Albraque, pour voler le cheval de Sacripant, et lui tira son grison d'entre les jambes après avoir placé sous le bât quatre pieux appuyés contre terre; depuis, Sancho retrouva son âne, ainsi que nous l'avons raconté. Ce Ginez, craignant d'être repris par la justice qui le recherchait pour ses prouesses (le nombre en était si grand qu'il en composa lui-même un gros volume), s'appliqua un emplâtre sur l'oeil, et, ainsi déguisé, résolut de passer au royaume d'Aragon comme joueur de marionnettes, car en pareille matière et pour les tours de gobelets il était maître achevé. Chemin faisant, il acheta de quelques chrétiens qui revenaient de Barbarie le singe dont nous avons parlé, auquel il apprit, à certain signal, à lui sauter sur l'épaule et à paraître lui marmotter quelque chose à l'oreille. Son plan arrêté, notre homme, avant d'entrer dans un village, s'informait avec soin aux environs des particularités survenues dans cet endroit et des gens qu'elles concernaient. Cela logé dans sa mémoire, la première chose qu'il faisait en arrivant, c'était de dresser son théâtre, lequel représentait tantôt une histoire, tantôt une autre, mais toutes agréables et divertissantes. La représentation finie, il annonçait le talent de son singe, qui connaissait, disait-il, le passé et le présent, mais ne se mêlait point de l'avenir; pour chaque question il prenait deux réaux, et faisait meilleur marché à quelques-uns, après avoir tâté le pouls aux curieux. Souvent, quand il se trouvait avec des gens dont il savait bien l'histoire, encore qu'on ne lui adressât point de demande, il faisait à son singe le signal accoutumé, disait qu'il venait de lui révéler telle ou telle chose, et comme cela concordait presque toujours avec ce qui était arrivé, il s'était acquis un crédit incroyable parmi le peuple. S'il n'était pas bien informé, il y suppléait avec adresse, faisant une réponse ambiguë qui avait rapport à la demande; mais comme la plupart des gens n'y voyaient que du feu, il se moquait de tout le monde, et remplissait ainsi son escarcelle. En entrant dans l'hôtellerie, il reconnut de suite don Quichotte et Sancho, et il lui fut facile, on le pense bien, de les étonner, ainsi que tous ceux qui étaient présents. Cependant il lui en aurait coûté cher, si notre chevalier eût un peu plus baissé le bras quand il fit sauter la tête au roi Marsile et détruisit toute sa cavalerie, comme nous l'avons dit au chapitre précédent.
Mais revenons à don Quichotte. En quittant l'hôtellerie, le héros de la Manche résolut d'aller visiter les beaux rivages de l'Èbre et les lieux environnants, avant de gagner Saragosse, l'époque des joutes annoncées dans cette ville étant encore assez éloignée. Il marcha ainsi deux jours entiers, sans qu'il lui arrivât rien qui mérite d'être raconté. Le troisième jour, comme il gravissait une petite colline, il entendit un grand bruit de tambours et de trompettes. Il crut d'abord que c'était quelque troupe de soldats, et poussa Rossinante de ce côté; mais arrivé au sommet de la colline, il aperçut à l'autre extrémité de la plaine plus de deux cents hommes armés de lances, pertuisanes, arbalètes, piques, avec quelques arquebuses et un bon nombre de rondaches. Il descendit la côte et s'approcha assez du bataillon pour pouvoir distinguer des bannières avec leurs couleurs et leurs devises, parmi lesquelles une entre autres en satin blanc représentait un âne peint au naturel, le cou tendu, le nez en l'air, la bouche béante, la langue allongée, comme s'il eût été prêt à braire; autour étaient écrits ces mots: «Ce n'est pas pour rien que nos alcades se sont mis à braire.»
Don Quichotte comprit par là que ces gens armés appartenaient au village du braiment, et il le dit à Sancho, tout en lui faisant remarquer que l'homme dont ils tenaient l'histoire s'était sans doute trompé, puisqu'il n'avait parlé que de régidors, tandis que la bannière mettait en scène des alcades.
Il ne faut pas y regarder de si près, seigneur, répondit Sancho; ces régidors sont peut-être devenus alcades par la suite des temps; et puis, que ce soient des régidors ou des alcades, qu'est-ce que cela fait, s'ils se sont mis de même à braire? Il n'est pas plus étonnant d'entendre braire un alcade qu'un régidor.
Bref, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé s'étaient mis en campagne pour combattre les habitants d'un autre village, qui les raillaient plus que de raison. Don Quichotte s'approcha, malgré les conseils de Sancho, qui avait peu de goût pour de semblables rencontres, et les gens du bataillon l'accueillirent, croyant que c'était quelqu'un de leur parti. Quant à lui, haussant sa visière, il poussa jusqu'à l'étendard, et là il fut entouré par les principaux de la troupe, lesquels demeurèrent plus qu'étonnés de son étrange figure.
Don Quichotte les voyant attentifs à le considérer sans lui adresser la parole, voulut profiter de leur silence et leur parla en ces termes: Braves seigneurs, je vous supplie de ne point interrompre le discours que je vais vous adresser, à moins que vous ne le trouviez ennuyeux, car, dans ce cas, au moindre signe, je mettrai un frein à ma langue et un bâillon à ma bouche. Tous répondirent qu'il pouvait parler, et qu'ils l'écouteraient de bon coeur; notre héros continua donc de la sorte: Mes chers amis, je suis chevalier errant; ma profession est celle des armes et me fait un devoir de protéger ceux qui en ont besoin. Depuis plusieurs jours je connais votre disgrâce et la cause qui vous rassemble pour tirer vengeance de vos ennemis. Après avoir bien réfléchi sur votre affaire, et consulté les lois sur le duel, j'ai conclu que vous avez tort de vous tenir pour offensés, et en voici la raison: un seul homme ne peut, selon moi, offenser une commune entière, si ce n'est pourtant en l'accusant de trahison en général, comme nous en avons un exemple dans don Diego Ordugnez de Lara, qui défia tous les habitants de Zamora[100], ignorant que c'était le seul Vellidos Dolfos qui avait tué le roi son maître. Or, cette accusation et ce défi les offensant également, la vengeance en appartenait à tous en général et à chacun en particulier. Dans cette occasion, néanmoins, le seigneur don Diego s'emporta outre mesure, et dépassa de beaucoup les limites du défi, car il n'y avait aucun motif pour y comprendre avec les vivants, les morts, l'eau, le pain, les enfants à naître, et tant d'autres particularités dont son cartel contient l'énumération; mais lorsque la colère a débordé et s'est emparée d'un homme, aucun frein n'est capable de le retenir.
[100] Voici ce défi:
«Moi don Diego Ordunez de Lara, je vous défie, gens de Zamora, comme traîtres et félons; je défie tous les morts et avec eux tous les vivants; je défie les hommes et les femmes, ceux qui sont nés et ceux à naître; je défie les grands et les petits, la viande, le poisson, les eaux des rivières.
«CANCIONERO.»
Ainsi donc, puisqu'un seul homme ne peut offenser une république, un royaume, une province, une ville, une commune entière, il est manifeste que vous avez tort de vous mettre en campagne pour venger une offense qui n'existe pas. Que diriez-vous, je vous le demande, si les habitants de Valladolid, de Tolède ou de Madrid, se battaient à tout propos avec ceux qui les appellent Cazalleros[101], Auberginois, Baleinaux, et si ceux auxquels les enfants donnent de pareils surnoms s'escrimaient à tout bout de champ? Il ferait beau voir que ces illustres cités fussent toujours prêtes à prendre les armes à la moindre provocation! Non, non, que Dieu ne le veuille ni ne le permette jamais! Il n'y a que quatre circonstances dans lesquelles les républiques bien gouvernées et les hommes sages doivent prendre les armes et tirer l'épée. Ces quatre circonstances les voici: la première, c'est la défense de la foi catholique; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel et divin; la troisième, la conservation de leur honneur, de leur famille et de leur fortune; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre juste; et si nous voulions en ajouter une cinquième, qu'il faudrait placer en seconde ligne, c'est la défense de la patrie. Mais recourir aux armes pour de simples badinages, pour de simples plaisanteries qui ne sont pas de véritables offenses, par ma foi, ce serait manquer de raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne peut l'être), c'est aller directement contre la sainte loi que nous professons, laquelle nous ordonne de faire du bien à nos ennemis, et d'aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement, je le sais, paraît quelque peu difficile à accomplir, mais il ne l'est que pour ceux qui sont moins à Dieu qu'au monde, et plus selon la chair que selon l'esprit; car Jésus-Christ, qui Dieu et homme tout ensemble, jamais n'a menti et jamais n'a pu mentir, a dit, en se faisant notre législateur, que son joug était doux et son fardeau léger; il n'a donc pu nous prescrire rien d'impossible. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grâces sont obligées, par les lois divines et humaines, à calmer leurs ressentiments et à déposer leurs armes.
[101] On appelait Cazalleros les habitants de Valladolid, par allusion à Augustin de Cazalla, qui y périt sur l'échafaud. On ignore l'origine des autres surnoms.
Que je meure à l'instant, dit tout bas Sancho, si ce mien maître-là n'est pas théologien; et s'il ne l'est pas, par ma foi, il y ressemble comme un oeuf ressemble à un autre oeuf.
Don Quichotte se tut quelque temps pour reprendre haleine, et voyant que toute l'assistance l'écoutait favorablement, il allait continuer sa harangue, quand, voyant que son maître s'arrêtait, Sancho se jeta à la traverse, prit la parole et dit: Monseigneur don Quichotte de la Manche, naguère appelé le chevalier de la Triste-Figure, et à présent le chevalier des Lions, est un gentilhomme de beaucoup de sens, et qui connaît son latin comme un bachelier. Dans les conseils qu'il donne il y va toujours rondement, et il n'y a point de lois ni d'ordonnances pour la guerre qu'il ne sache sur le bout de son doigt; ainsi donc, seigneurs, croyez tout ce qu'il dit, et qu'on s'en prenne à moi si l'on n'est pas content. Il est évident qu'on a tort de se mettre en colère pour cela seul qu'on entend braire, car moi, je m'en souviens fort bien, lorsque j'étais petit garçon, je brayais lorsqu'il m'en prenait envie, sans que personne y trouvât à redire; et sans vanité, c'était avec tant de naturel et de grâce, que tous les ânes du pays se mettaient à braire quand ils m'entendaient: je n'en étais pourtant pas moins fils de mon père, qui fut homme de bien. Ce talent excita la jalousie de quelques-uns des plus huppés du village, mais je m'en souciais comme d'un maravédis. Au reste, pour vous prouver ce que j'avance, écoutez seulement, et vous allez voir; car cette science est comme celle de nager, une fois apprise, on ne l'oublie plus.
Aussitôt se serrant le nez avec les doigts, Sancho se mit à braire si puissamment, que tous les lieux d'alentour en retentirent; et il allait recommencer de plus belle, lorsqu'un des auditeurs, croyant qu'il ne le faisait que pour se moquer d'eux, leva une longue gaule et lui en déchargea sur les reins un si rude coup, qu'il l'étendit à terre tout de son long.
Le voyant ainsi maltraité, don Quichotte courut la lance basse contre l'agresseur; mais tant de gens s'y opposèrent, qu'il lui fut impossible de venger son écuyer. Loin de là, lui-même se vit assailli d'une telle grêle de pierres, tellement menacé de toutes parts avec l'arbalète tendue et l'arquebuse en joue, qu'il tourna bride et s'échappa au grand galop de Rossinante, se recommandant à Dieu, et s'imaginant déjà être percé de mille balles. Mais ces gens se contentèrent de le voir fuir sans tirer un seul coup. Quand à Sancho, ils le replacèrent sur son âne, et lui permirent de rejoindre son maître; ce que le grison fit de lui-même, accoutumé qu'il était à suivre Rossinante et n'en pouvant demeurer un seul moment séparé.
Lorsque don Quichotte fut hors de portée, il tourna la tête, et voyant que Sancho n'était pas poursuivi, il attendit. Quant aux gens du village persiflé, ils restèrent là jusqu'à la nuit; puis ils s'en retournèrent chez eux, triomphant de ce que l'ennemi n'avait point paru. Je crois même, s'ils avaient connu l'antique coutume des Grecs, qu'ils n'eussent pas manqué d'élever sur le terrain un trophée pour servir de monument à leur valeur.
CHAPITRE XXVIII
DES GRANDES CHOSES QUE DIT BEN-ENGELI, ET QUE SAURA CELUI QUI LES LIRA S'IL LES LIT AVEC ATTENTION
Quand le brave fuit, c'est que l'embuscade est découverte, et l'homme prudent doit se réserver pour une meilleure occasion. De ceci nous avons une preuve en don Quichotte, qui, sans songer au péril où il laissait le pauvre Sancho, aima mieux prendre la poudre d'escampette que de s'exposer à la fureur de cette troupe en courroux, et s'éloigna jusqu'à ce qu'il se crût en lieu de sûreté.
Plié en deux sur son âne, Sancho le suivait, comme nous avons dit; en arrivant près de son seigneur, déjà il avait repris ses sens, et il se laissa tomber haletant devant Rossinante. Don Quichotte mit pied à terre pour voir s'il était blessé, et ne lui trouvant aucune égratignure, il lui dit avec colère: Sancho, mon ami, vous avez mal choisi votre temps pour braire; où diable avez-vous trouvé qu'il fût sage de parler corde dans la maison d'un pendu? A musique comme la vôtre, quel accompagnement pouvait-on faire, si ce n'est de coups de bâton? Rendez grâces à Dieu, Sancho, de ce qu'au lieu de vous bâtonner ils ne vous aient point fait le per signum crucis avec une lame de cimeterre.
Je ne suis pas en état de répondre, dit Sancho, et il me semble que je parle par les épaules; montons sur nos bêtes et tirons-nous d'ici. Soyez certain que je ne brairai de ma vie, mais à ce que je vois, les chevaliers errants lâchent pied tout comme les autres, et se soucient fort peu de laisser leurs pauvres écuyers moulus comme plâtre au pouvoir des ennemis.
Se retirer n'est pas fuir, répondit don Quichotte. Apprenez-le Sancho, la valeur qui n'est pas fondée sur la prudence s'appelle témérité, et les prouesses d'un homme téméraire s'attribuent moins à son courage qu'à sa bonne fortune; ainsi je confesse m'être retiré, mais non pas avoir fui, et en cela j'ai imité plusieurs vaillants guerriers, qui surent se réserver pour de meilleures occasions. Les histoires sont pleines de semblables événements, que je pourrais vous raconter; mais comme cela est inutile, je m'en abstiens pour l'heure.
En discourant de la sorte, don Quichotte avait remis Sancho sur son âne, puis, étant remonté à cheval, tous deux gagnèrent à petits pas un bois qu'on apercevait près de là. De temps en temps l'écuyer poussait de profonds hélas! et des gémissements douloureux; don Quichotte lui en demanda le sujet: C'est, répondit Sancho, que depuis l'extrémité de l'échine jusqu'à la nuque du cou, je ressens une douleur qui me fait perdre l'esprit.
Sans aucun doute, reprit don Quichotte, cela vient de ce que le bâton étant large et long, il aura porté sur toutes les parties qui te font mal; s'il eût touché en quelque autre endroit, tu souffrirais de même à cet endroit-là.
Pardieu, dit Sancho, Votre Grâce vient de me tirer d'un grand embarras, et de m'expliquer la chose en bons termes. Mort de ma vie! faut-il tant de paroles pour me prouver que je souffre à tous les endroits où le bâton a porté? Si je souffrais à la cheville du pied, passe encore; mais pour deviner que je souffre là où l'on m'a meurtri, il ne faut pas être sorcier. Je le vois, mon seigneur et maître, mal d'autrui n'est que songe, et chaque jour découvre ce que je dois attendre en compagnie de Votre Grâce. Aujourd'hui, vous m'avez laissé bâtonner; demain, vous me laisserez berner, comme l'autre fois; et si un jour il m'en coûte une côte, un autre jour il m'en coûtera les yeux de la tête. Que je ferais bien mieux... (mais je ne suis qu'une bête, et bête je resterai toute ma vie); que je ferais bien mieux de m'en aller retrouver ma femme et mes enfants, et prendre soin de ma maison avec le peu d'esprit que Dieu m'a donné, au lieu de m'amuser à vous suivre à travers champs, bien souvent sans boire ni manger. Car enfin, après avoir couru pendant tout le jour, si l'on a besoin de dormir, eh bien frère écuyer, vous dit-on, mesurez six pieds de terre; en voulez-vous davantage? taillez, taillez, en plein drap, vous êtes à même, étendez-vous de tout votre long. Ah! que je voudrais voir brûlé et réduit en cendres le premier qui s'avisa de la chevalerie errante, ou du moins celui qui a été assez sot pour servir d'écuyer à de pareils étourdis; je parle des chevaliers errants du temps passé; de ceux d'aujourd'hui je ne dis rien, je leur porte trop de respect, Votre Grâce étant du nombre: aussi bien, je commence à m'apercevoir qu'elle en revendrait au diable en personne.
Maintenant que vous parlez à votre aise, reprit don Quichotte, je gagerais que vous ne ressentez aucun mal; eh bien, parlez, mon ami, parlez tout votre soûl, et dites tout ce qui vous viendra sur le bout de la langue: pourvu que vous ne vous plaigniez point, je supporterai de bon coeur l'ennui de vos impertinences. Au reste, avez-vous si grande envie d'aller retrouver votre femme et vos enfants, à Dieu ne plaise que je vous en empêche; vous avez mon argent, comptez le nombre de jours qui se sont écoulés depuis notre troisième sortie, supputez ce que vous devez gagner par mois, et payez-vous de vos propres mains.
Quand je servais Thomas Carrasco, le père du bachelier Samson, que Votre Grâce connaît bien, je gagnais deux ducats par mois, sans compter ma nourriture, répondit Sancho: je ne sais pas ce que je dois gagner avec vous, mais j'affirme que l'écuyer d'un chevalier errant fatigue beaucoup plus que le valet d'un laboureur, car, après tout, quand nous servons ces derniers, quel que soit le travail de la journée, au moins, la nuit venue, mangeons-nous à la marmite et dormons-nous dans un lit. Tandis que, depuis que je vous sers, je jure n'avoir tâté ni de l'un, ni de l'autre, si ce n'est le peu de jours que nous avons passés chez le seigneur don Diego, ou lorsque j'écumai la marmite de Gamache, et puis ce que j'ai mangé, bu et dormi chez Basile; le reste du temps, j'ai couché sur la dure et à ciel découvert, vivant à la grâce de Dieu, de pelures de fromage, de quelques noisettes, de croûtes de pain, et buvant l'eau qu'on trouve en ces déserts.
J'en demeure d'accord, dit don Quichotte: combien croyez-vous donc que je doive vous donner de plus que Thomas Carrasco?
Avec deux réaux par mois qu'ajouterait Votre Grâce, il me semble, répondit Sancho, que je serai raisonnablement payé quant aux gages; mais pour me dédommager de la perte de l'île que vous m'aviez promise, il serait juste d'ajouter encore six réaux, ce qui ferait trente réaux en tout.
C'est très-bien, répliqua don Quichotte; voilà vingt-cinq jours que nous sommes partis de notre village, comptez ce qui vous est dû, et, je le répète, payez-vous de vos propres mains.
Nous sommes un peu loin de compte, repartit Sancho; car, pour ce qui est de l'île, il faut compter à partir du jour que vous me l'avez promise jusqu'à cette heure.
Combien donc y a-t-il de jours que je vous l'ai promise? dit don Quichotte.
Si je m'en souviens bien, répondit Sancho, il y a aujourd'hui quelque vingt ans, trois ou quatre jours de plus ou de moins.
Par ma foi, voilà qui est plaisant, s'écria don Quichotte en partant d'un grand éclat de rire; à peine avons-nous employé deux mois dans toutes nos courses, et tu dis, Sancho, qu'il y a vingt ans que je t'ai promis cette île? Mon ami, je commence à croire que tu veux garder tout l'argent que tu as à moi! Eh bien, soit, qu'à cela ne tienne, je te l'abandonne de bon coeur, pour me voir au plus tôt débarrassé d'un si pitoyable écuyer! Mais, réponds-moi, prévaricateur des ordonnances écuyéresques de la chevalerie errante, où as-tu vu ou lu que jamais écuyer ait marchandé avec son seigneur, et contesté sur le plus ou sur le moins? Entre, pénètre, félon, brigand, vampire, car tu mérites tous ces noms; pénètre, dis-je, dans ce mare magnum de leurs histoires, et si tu y trouves rien d'égal à ce que tu oses me proposer, je consens à passer pour le plus indigne chevalier qui ait jamais ceint l'épée. Aussi, et c'en est fait, tu peux prendre le chemin de ta maison, car je suis résolu à ne pas souffrir que tu me suives un seul instant de plus. O pain mal reconnu, ô promesses mal placées, ô misérable sans coeur, qui tient plus de la brute que de l'homme! tu songes à me quitter, quand j'étais sur le point de t'élever à une condition telle, qu'en dépit de ta femme on allait t'appeler monseigneur! tu te retires, quand j'ai la meilleure île de la mer à te donner! On a bien raison de dire que le miel n'est pas fait pour la bouche de l'âne: car âne tu es, âne tu vivras, et âne tu mourras, sans t'apercevoir même que tu n'es qu'une bête.
Pendant que don Quichotte l'accablait de reproches, Sancho tout confus le regardait fixement; enfin, se sentant pénétré d'une vive douleur, le pauvre écuyer répondit d'une voix dolente et entrecoupée de sanglots: Monseigneur, mon bon maître, je confesse que je suis un âne, et que pour l'être tout à fait il ne manque que la queue; si vous voulez me la mettre, je la tiendrai pour bien placée, et je vous servirai comme un âne le reste de mes jours. Que Votre Grâce me pardonne et prenne pitié de ma jeunesse; considérez que je ne sais pas grand'chose, et que si je parle beaucoup, c'est plutôt par infirmité que par malice; mais qui pèche et s'amende, à Dieu se recommande.
J'aurais été fort étonné, Sancho, reprit don Quichotte, que tu eusses prononcé vingt paroles sans citer quelque proverbe; eh bien, oui, je te pardonne à condition que tu te corrigeras et que tu ne seras plus désormais si attaché à ton intérêt; prends courage et repose-toi sur la foi de mes promesses qui, pour ne pas encore être réalisées, n'en sont pas moins certaines.
Sancho promit de s'amender et de faire de nécessité vertu. Sur ce ils entrèrent dans le bois, et se couchèrent chacun au pied d'un arbre. Sancho dormit mal, les coups de gaule se faisant mieux sentir par le serein; quant à don Quichotte, il s'abandonna à ses rêveries habituelles. Après avoir pris quelque repos, le jour venu, ils continuèrent leur chemin vers les célèbres rivages de l'Èbre, où il leur arriva ce que nous raconterons dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XXIX
DE LA FAMEUSE AVENTURE DE LA BARQUE ENCHANTÉE
Après avoir cheminé pendant deux jours entiers, nos aventuriers arrivèrent au bord de l'Èbre. Don Quichotte éprouva un vif plaisir à la vue de ce fleuve; il ne pouvait se lasser de considérer la beauté de ses rives, l'abondance et la tranquillité de ses eaux, et cet aspect réveilla dans sa mémoire mille amoureuses pensées. Il se rappela ce qu'il avait vu dans la caverne de Montesinos, car bien que le singe de maître Pierre lui eût dit que ces choses étaient en partie vraies, en partie fausses, il était disposé à les regarder comme des réalités, au rebours de Sancho qui les tenait pour autant de mensonges.
Tout à coup notre héros aperçut une petite barque, sans rames et sans voiles, attachée à un tronc d'arbre; il regarda de tous côtés, et ne voyant personne, il mit pied à terre, dit à son écuyer d'en faire autant et de lier leurs montures à un saule qui se trouvait là. Sancho lui demanda pourquoi il descendait si brusquement de cheval et quel était son dessein.
Apprends, répondit don Quichotte, que ce bateau est ici pour m'inviter à y entrer, afin que j'aille au secours soit d'un chevalier, soit de toute autre personne qui se trouve en pressant danger: car c'est ainsi que procèdent les enchanteurs. Lorsqu'un chevalier de leurs amis court quelque péril dont il ne peut être tiré que par le bras d'un autre chevalier, ils lui envoient un bateau comme celui-ci, ou bien ils l'enlèvent dans quelque nuage, et en un clin d'oeil il est transporté, à travers les airs ou sur les eaux, aux lieux où on a besoin de son aide. Sans nul doute, cette barque est placée ici pour le même objet, ou je ne m'y connais pas. Donc, avant que la nuit arrive, attache ensemble Rossinante et ton grison, et partons sans perdre de temps, car je suis résolu de tenter cette aventure, une troupe de carmes déchaussés vint-elle me prier de n'en rien faire.
Puisqu'il en est ainsi, reprit Sancho, et que Votre Grâce veut à tout propos donner dans ce que j'appellerai des folies, il n'y a qu'à obéir et à baisser la tête, suivant le proverbe qui dit: Fais ce que ton maître ordonne, et assieds-toi à table à ses côtés. Toutefois, et pour l'acquit de ma conscience, je veux avertir Votre Grâce que ce bateau n'appartient pas à des enchanteurs, mais plutôt à quelque pêcheur de cette rivière où l'on prend, dit-on, les meilleures aloses du monde.
Tout en disant cela, Sancho attachait Rossinante et le grison, très-affligé de les laisser seuls, et appelant sur eux dans le fond de son âme la protection des enchanteurs.
Ne te mets point en peine de ces animaux, lui dit don Quichotte; celui qui va conduire les maîtres en prendra soin.
Or ça, reprit Sancho, les voilà attachés: que faut-il faire?
Nous recommander à Dieu et lever l'ancre, repartit don Quichotte; je veux dire nous embarquer et couper la corde qui retient ce bateau. Puis sans plus délibérer il saute dedans, suivi de son écuyer, coupe la corde, et le bateau s'éloigne de la rive.
A peine Sancho fut-il à vingt pas du bord, qu'il commença à trembler, se croyant perdu; mais ce fut bien pis quand il entendit le grison braire et vit Rossinante se débattre pour se détacher: Seigneur, dit-il, voilà Rossinante qui s'efforce de rompre son licou pour venir nous retrouver, et mon âne qui gémit de notre absence. Mes bons amis, continua-t-il en tournant vers eux ses regards, prenez patience: nous nous désabuserons, s'il plaît à Dieu, de la folie qui nous mène, et nous vous rejoindrons bientôt. Et il se mit à pleurer si amèrement, que don Quichotte impatienté, lui dit:
Que crains-tu, lâche créature? qui te poursuit, coeur de souris casanière, et qu'as-tu à gémir de la sorte? Ne dirait-on pas que tu marches pieds nus sur les rochers aigus et tranchants des monts Riphées, ou à travers les sables ardents des déserts de la Libye? N'es-tu pas assis comme un prince, t'abandonnant sans fatigue au cours de cet aimable fleuve? Va, va, console-toi, nous allons bientôt entrer dans le vaste Océan, si déjà nous n'y sommes, car nous avons fait pour le moins sept ou huit cents lieues. Si j'avais un astrolabe pour prendre la hauteur du pôle, je te dirais au juste combien de chemin nous avons fait; cependant, ou je n'y entends rien, ou nous avons passé, ou nous sommes sur le point de passer la ligne équinoxiale, située à égale distance des deux pôles.
Et quand nous aurons passé cette ligne, combien aurons-nous fait de chemin? demanda Sancho.
Beaucoup assurément, répondit don Quichotte: car alors nous aurons parcouru la moitié du globe terrestre, qui, selon le comput de Ptolémée, le plus célèbre des cosmographes, ne compte pas moins de trois cent soixante degrés, ce qui, à vingt-cinq lieues par degré, fait neuf mille lieues de tour.
Pardieu, Votre Grâce prend à témoin une jolie personne, l'homme qui pue comme quatre! dit Sancho.
Don Quichotte ne put s'empêcher de sourire de la manière dont son écuyer avait compris les mots comput et cosmographe: Tu sauras, lui dit-il, que ceux qui vont aux Indes regardent comme un signe positif que la ligne est passée, quand certains insectes meurent instantanément, et qu'on ne pourrait en trouver un sur tout le bâtiment, fût-ce au poids de l'or. Ainsi, promène ta main sous une de tes cuisses, et si tu y trouves quelque être vivant, nos doutes seront éclaircis; dans le cas contraire, nous aurons passé la ligne.
Je ferai ce que m'ordonne Votre Grâce, répliqua Sancho, quoique ces expériences me paraissent inutiles, puisque, selon moi, nous ne sommes pas à cinq toises du rivage, et que je vois de mes yeux Rossinante et le grison au même endroit où nous les avons laissés.
Fais ce que je t'ai dit, répliqua don Quichotte, et ne t'inquiète pas du reste. Tu ne sais pas, je pense, ce que c'est que zodiaque, lignes, parallèles, pôles, solstices, équinoxes, planètes, enfin tous les degrés et les mesures dont se composent la sphère céleste et la sphère terrestre; car si tu connaissais toutes ces choses, même d'une manière imparfaite, tu saurais combien de parallèles nous avons coupés, combien de signes nous avons parcourus, et combien de constellations nous avons laissées derrière nous. Mais je te le répète, tâte-toi de la tête aux pieds; je suis certain qu'à cette heure tu es plus net qu'une feuille de papier blanc.
Sancho obéit, et porta la main sous le pli de son jarret gauche, après quoi il se mit à regarder son maître en souriant: Ou l'expérience est fausse, lui dit-il, ou nous ne sommes pas arrivés à l'endroit que pense Votre Grâce, il s'en faut de bien des lieues.
Comment! reprit don Quichotte, est-ce que tu as trouvé quelqu'un?
Et même quelques-uns, répondit Sancho. Puis, secouant les doigts, il plongea sa main dans le fleuve, sur lequel glissait tranquillement la barque sans être poussée par aucun enchanteur, mais tout bonnement par le courant, qui était alors doux et paisible.
Tout à coup ils aperçurent un grand moulin établi au milieu du fleuve. A cette vue, don Quichotte s'écria d'une voix retentissante: Regarde, ami Sancho, tu as devant toi la forteresse ou le château dans lequel doivent se trouver le chevalier ou la princesse infortunés au secours de qui le ciel nous envoie.
De quel château ou forteresse parlez-vous? répondit Sancho; ne voyez-vous pas que c'est un moulin établi sur la rivière pour moudre le blé?
Tais-toi, repartit don Quichotte. Cela te semble un moulin, mais ce n'est qu'une illusion: ne t'ai-je pas répété plus de cent fois que les enchanteurs changent, dénaturent, transforment toutes choses à leur fantaisie? je ne dis pas qu'ils les transforment réellement, mais qu'ils paraissent les transformer, comme ils nous l'ont fait assez voir dans la métamorphose de Dulcinée.
Pendant ce dialogue, le bateau ayant gagné le milieu du fleuve, commença à marcher avec plus de rapidité. Les gens du moulin, voyant venir au fil de l'eau une barque prête à s'engouffrer sous les roues, sortirent avec de longues perches pour l'arrêter, en criant de toutes leurs forces: Où allez-vous, imprudents? quel désespoir vous pousse? voulez-vous donc vous faire mettre en pièces? Et comme ces hommes étaient couverts de farine de la tête aux pieds, ils ressemblaient beaucoup à une apparition fantastique.
Ne t'ai-je pas dit, Sancho, que j'allais avoir à montrer toute la force de mon bras? Regarde combien de monstres s'avancent contre moi, combien de fantômes hideux essayent de m'épouvanter!
Se dressant debout dans la barque, il se met à menacer les meuniers: Canaille mal née, canaille mal apprise, leur criait-il, hâtez-vous de mettre en liberté ceux que vous retenez injustement dans votre château; car je suis don Quichotte de la Manche, surnommé le chevalier des Lions, que l'ordre souverain des cieux envoie pour mettre fin à cette aventure.
En même temps, il tire son épée et s'escrime en l'air contre les meuniers, qui, sans rien comprendre à ces extravagances, tâchaient seulement d'empêcher avec leurs perches le bateau d'entrer dans le torrent formé par les roues du moulin. Le pauvre Sancho était à genoux, priant Dieu de le sauver d'un si grand péril. Enfin, les meuniers parvinrent à détourner le bateau, mais non pas si heureusement qu'il ne chavira au milieu de la rivière avec ceux qu'il portait. Bien prit à don Quichotte de savoir nager, car le poids de ses armes l'entraîna par deux fois au fond de l'eau; et si les meuniers ne s'y fussent jetés pour les en tirer, l'un par les pieds, l'autre par la tête, les aventures du maître et du valet en restaient là. Quand ils furent déposés à terre, plus trempés que morts de soif, Sancho s'agenouilla, et les mains jointes, les yeux levés au ciel, il se mit à demander à Dieu, dans une longue et fervente oraison, de le délivrer à jamais des folies de son seigneur.
Pendant ce temps, les pêcheurs étaient accourus; voyant leur barque brisée, ils se jetèrent sur Sancho, demandant à don Quichotte de leur payer le dommage.
Très-volontiers, reprit notre héros avec son sang-froid habituel, mais à une condition, c'est que sur-le-champ vous allez mettre en liberté ceux que vous retenez par violence dans ce château.
De quel château et de quels prisonniers parles-tu, tête à l'envers? repartit un des meuniers; veux-tu, par hasard, emmener ceux qui viennent moudre le blé à ce moulin?
C'est folie, dit à part soi don Quichotte, c'est parler dans le désert que vouloir faire entendre raison à semblable canaille. Il faut qu'il se soit ici rencontré deux enchanteurs, dont l'un détruit ce que l'autre fait; car l'un m'envoie la barque, et l'autre la renverse. Que Dieu y porte remède, s'il lui plaît! Au reste, voilà le train du monde, on n'y rencontre qu'artifice et contrariété de toutes parts. Se tournant ensuite vers le moulin: Qui que vous soyez, amis, qui gémissez enfermés dans cette prison, pardonnez-moi si, pour mon malheur et pour le vôtre, je ne puis briser vos fers; c'est sans doute à un autre chevalier qu'est réservée cette aventure. Il finit par entrer en arrangement avec les pêcheurs, à qui Sancho compta cinquante réaux en poussant de profonds soupirs. Encore une seconde traversée comme celle-ci, disait-il, et tout notre avoir sera bientôt au fond de l'eau.
Meuniers et pêcheurs considéraient, pleins de surprise, ces deux hommes, et, les tenant pour fous, ils se retirèrent, les premiers dans leur moulin, les seconds dans leurs cabanes. Don Quichotte et Sancho retournèrent à leurs bêtes, et bêtes ils restèrent comme devant. Ainsi finit l'aventure de la barque enchantée.
CHAPITRE XXX
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC UNE BELLE CHASSERESSE
Nos aventuriers rejoignirent Rossinante et le grison, l'oreille basse, principalement Sancho, à qui c'était percer l'âme que de toucher à son argent. Finalement ils enfourchèrent leurs montures sans mot dire, et s'éloignèrent du célèbre fleuve: don Quichotte enseveli dans ses pensées amoureuses, et Sancho dans celle de sa fortune à faire, qu'il voyait plus reculée que jamais, car, malgré sa simplicité, il s'apercevait bien que les espérances et les promesses de son maître étaient autant de chimères; aussi cherchait-il l'occasion de décamper et de prendre le chemin de son village. Mais le sort en ordonna autrement, comme nous le verrons bientôt.
Il arriva donc le jour suivant qu'au coucher du soleil, en débouchant d'un bois, don Quichotte aperçut dans une vaste prairie quantité de gens qui chassaient à l'oiseau. En approchant, il distingua parmi les chasseurs une dame très-gracieuse, montée sur une haquenée ou palefroi portant selle en drap vert et à pommeau d'argent; cette dame était également habillée de vert et en équipage de chasse, mais d'un si bon goût et avec tant de richesse, qu'elle semblait l'élégance en personne. Sur son poing droit se voyait un faucon, ce qui fit penser à don Quichotte que ce devait être une grande dame et la maîtresse de ces chasseurs, comme elle l'était en effet; aussi dit-il à Sancho: Cours, mon fils, cours saluer de ma part la dame au palefroi et au faucon, et dis-lui que moi, le chevalier des Lions, je baise les mains à son insigne beauté, et que si elle le permet j'irai les lui baiser moi-même et la servir en tout ce qu'il plaira à Sa Grandeur de m'ordonner. Seulement, prends garde à tes paroles, et ne va pas enchâsser dans ton compliment quelques-uns de ces proverbes dont tu regorges à toute heure.
Vous avez bien trouvé l'enchâsseur, répondit Sancho; est-ce la première fois que je porte des messages à de grandes dames?
Hormis le message que tu as porté à Dulcinée, je n'en sais pas d'autres, dit don Quichotte, au moins depuis que tu es à mon service.
Il est vrai, reprit Sancho; mais un bon payeur ne craint point de donner des gages, et dans une maison bien fournie la nappe est bientôt mise; je veux dire qu'il n'est pas besoin de me faire la leçon, car Dieu merci, je sais un peu de tout.
Je le crois, dit don Quichotte; va donc et que Dieu te conduise.
Sancho partit au grand trot de son âne. Quand il fut arrivé près de la belle chasseresse, il mit pied à terre, et s'agenouillant devant elle, il lui dit: Belle et noble dame, ce chevalier que vous voyez là-bas, et qu'on appelle le chevalier des Lions, est mon maître; moi, je suis son écuyer, qui dans sa maison a nom Sancho Panza. Ce chevalier des Lions qui, naguère encore, s'appelait le chevalier de la Triste Figure, m'envoie prier Votre Grandeur de lui octroyer la très-humble permission de vous offrir ses services afin de satisfaire son désir, lequel est, à ce qu'il dit, et comme je le crois, de servir éternellement votre haute fauconnerie et beauté. En octroyant cette permission, Votre Seigneurie fera une chose qui tournera à son profit, tandis que mon maître en recevra faveur insigne et signalé contentement.
Assurément, bon écuyer, répondit la dame, vous vous êtes acquitté de votre commission avec toutes les formalités qu'exigent de pareils messages; levez-vous, je vous prie: l'écuyer d'un aussi fameux chevalier que le chevalier de la Triste-Figure, dont nous connaissons très-bien les aventures, ne doit pas rester sur ses genoux: levez-vous, mon ami, et allez dire à votre maître qu'il fera honneur et plaisir au duc mon époux, et à moi, s'il veut prendre la peine de se rendre à une maison de plaisance que nous avons près d'ici.
Sancho se leva, charmé de l'exquise courtoisie de la belle chasseresse, et surtout de lui avoir entendu dire qu'elle connaissait parfaitement le chevalier de la Triste-Figure, qu'elle n'avait pas appelé chevalier des Lions, parce que sans doute il portait ce nom depuis trop peu de temps.
Brave écuyer, ajouta la duchesse, votre maître n'est-il pas celui dont il circule une histoire imprimée sous le nom de l'ingénieux chevalier don Quichotte de la Manche, et qui a pour maîtresse une certaine Dulcinée du Toboso?
C'est lui-même, Madame, répondit Sancho, et cet écuyer dont il est parlé dans l'histoire, et qu'on appelle Sancho Panza, c'est moi si l'on ne m'a pas changé en nourrice; je veux dire, si l'on ne m'a pas défiguré à l'imprimerie.
Je suis charmée, reprit la duchesse: allez, mon cher Panza, dites à votre maître qu'il sera le bienvenu sur nos terres, et que rien ne pouvait nous causer une plus grande satisfaction.
Avec une si agréable réponse, Sancho retourna plein de joie vers son maître, à qui il raconta tout ce qu'avait dit la dame, élevant jusqu'au ciel sa courtoisie, sa grâce et sa beauté. Aussitôt don Quichotte se met gaillardement en selle, s'affermit sur ses étriers, relève sa visière, et donnant de l'éperon à Rossinante, part pour aller baiser la main de la duchesse, qui, dès que Sancho l'eut quittée, avait fait prévenir le duc, son époux, de l'ambassade qui venait de se présenter. Tous deux se préparèrent donc à recevoir notre chevalier, et comme ils connaissaient la première partie de son histoire, ils l'attendaient avec impatience, se promettant de le traiter selon sa fantaisie, d'abonder dans son sens pendant le temps qu'il passerait près d'eux, sans le contredire en quoi que ce fût, et surtout en observant le cérémonial de la chevalerie errante, dont ils connaissaient parfaitement les histoires, car ils en étaient très-friands.
En ce moment parut don Quichotte, la visière haute; et comme il se préparait à descendre de cheval, Sancho se hâta d'aller l'y aider. Mais le sort voulut qu'en sautant à bas du grison, notre écuyer s'embarrassa si bien le pied dans la corde qui lui servait d'étrier, qu'il lui fut impossible de se dégager, et qu'il tomba, la poitrine et le visage contre le sol. Notre héros, qui ne s'était aperçu de rien et croyait Sancho à son poste, leva la jambe pour mettre pied à terre; mais entraînant la selle, mal sanglée sans doute, il roula entre les jambes de Rossinante, crevant de dépit et maudissant son écuyer, qui de son côté restait le pied pris dans l'entrave.
Sur l'ordre du duc, les chasseurs coururent au secours du maître et de l'écuyer; ceux-ci relevèrent don Quichotte, qui, tout maltraité de sa chute, s'en alla cependant, clopin clopant, s'agenouiller devant Leurs Seigneuries. Le duc ne voulut point le permettre, mais, au contraire il descendit de cheval et fut embrasser don Quichotte.
C'est pour moi un bien grand déplaisir, seigneur chevalier de la Triste-Figure, lui dit-il, que le jour où pour la première fois Votre Grâce met le pied dans mes domaines, elle ait lieu de s'en repentir; mais l'incurie des écuyers est souvent cause de pareils accidents.
Votre présence, prince, répondit don Quichotte, m'est un si grand bonheur, que peu importe le prix auquel j'en obtiens l'avantage; et je me consolerais de ma disgrâce, eussé-je été précipité dans le fond des abîmes, car la gloire d'avoir approché de votre personne suffirait pour m'en tirer. Mon écuyer, que Dieu maudisse, sait mieux délier sa langue pour débiter des sottises que fixer solidement une selle. Mais dans quelque posture que je me trouve, tombé ou relevé, à pied ou à cheval, je n'en serai pas moins toujours à votre service, et à celui de madame la duchesse, votre digne compagne, reine de la beauté et princesse universelle de la courtoisie.
Trève de flatterie, seigneur don Quichotte de la Manche, reprit le duc: là ou règne la sans pareille Dulcinée du Toboso, on ne peut, on ne doit louer d'autre beauté que la sienne.
Sancho, qui achevait de se débarrasser de la corde qui lui servait d'étrier, prit la parole et dit: Certes, on ne saurait nier que madame Dulcinée du Toboso ne soit fort belle, et j'en conviens tout le premier; mais au moment où on y pense le moins saute le lièvre, et j'ai ouï dire que dame nature ressemble au potier qui a fait un beau vase; quand il en a fait un, il peut en faire deux, trois, voire même cent: aussi, sur mon âme, madame la duchesse ne le cède en rien à madame Dulcinée.
Madame, dit don Quichotte en se tournant vers la duchesse, Votre Grandeur saura que jamais chevalier errant n'a eu un écuyer plus bavard et plus facétieux que le mien; au reste, il prouvera surabondamment la vérité de ce que j'avance, si Votre Altesse daigne me garder quelques jours à son service.
Si le bon Sancho est plaisant, je l'en estime davantage, reprit la duchesse; vous le savez, seigneur chevalier, bien plaisanter n'est point le partage des esprits lourds et grossiers; et puisque Sancho est plaisant, je le tiens désormais pour homme d'esprit.
Et grand bavard, ajouta don Quichotte.
Tant mieux, repartit le duc; un homme qui parle bien ne saurait trop parler. Mais pour ne point perdre nous-mêmes le temps en vains discours, marchons, et que l'illustre chevalier de la Triste-Figure nous fasse l'honneur de nous accompagner.
Vos Altesses voudront bien dire chevalier des Lions, reprit Sancho; il n'y a plus de Triste-Figure.
Des Lions, soit, reprit le duc; eh bien, que le seigneur chevalier des Lions vienne donc, s'il lui plaît, à un château que j'ai près d'ici, où madame la duchesse et moi lui ferons l'accueil que nous avons coutume d'accorder à tous les chevaliers errants qui nous honorent de leur visite.
Tous montèrent à cheval et se mirent en marche. Le duc et don Quichotte se tenant à côté de la duchesse, qui appela Sancho et voulut qu'il se tînt auprès d'elle, parce qu'elle prenait beaucoup de plaisir à l'entendre. Notre écuyer ne se fit pas prier, et se mit de quart dans la conversation, au grand plaisir des deux époux, pour qui c'était une bonne fortune d'héberger un tel chevalier errant et un tel écuyer parlant.
CHAPITRE XXXI
QUI TRAITE DE PLUSIEURS GRANDES CHOSES
On ne saurait exprimer la joie qu'avait Sancho de se voir en si grande faveur auprès de la duchesse, comptant bien trouver chez elle la même abondance qu'il avait rencontrée chez le seigneur don Diego et chez Basile; car toujours prêt à mener joyeuse vie, notre écuyer saisissait aux cheveux, dès qu'elle se présentait, l'occasion de faire bonne chère.
Avant d'arriver au château, le duc avait pris les devants, afin d'avertir ses gens de la manière dont il voulait qu'on traitât don Quichotte: si bien que lorsque le chevalier parut, deux laquais ou palefreniers, vêtus de longues vestes de satin cramoisi, l'aidèrent à descendre de cheval, le priant en même temps d'aider leur maîtresse à mettre pied à terre. Don Quichotte obéit; mais comme, après mille cérémonies, la duchesse s'opiniâtrait à ne point descendre, disant qu'elle ne pouvait consentir à charger un si fameux chevalier d'un si inutile fardeau, le duc vint donner la main à son épouse. On entra ensuite dans une cour d'honneur, où deux belles damoiselles s'approchèrent de don Quichotte, et lui jetèrent sur les épaules un manteau de fine écarlate, pendant que les galeries se remplissaient de serviteurs qui, après avoir crié: Bienvenues soient la crème et la fleur des chevaliers errants! répandirent des flacons d'eau de senteur sur toute la compagnie.
Une telle réception ravissait notre héros, et ce jour fut le premier où il se crut un véritable chevalier errant, parce qu'on le traitait de la même façon que, dans ses livres, il avait vu qu'on traitait les chevaliers des siècles passés.
Sancho, laissant son grison, s'était attaché aux jupons de la duchesse; il la suivit dans le château; mais bientôt sa conscience lui reprochant d'avoir abandonné son âne seul à la porte, il s'approcha d'une respectable duègne qui était venue avec d'autres femmes au-devant de leur maîtresse: Dame Gonzalès, lui dit-il à demi-voix, comment s'appelle Votre Grâce?
Je m'appelle Rodriguez de Grijalva, reprit la duègne; que souhaitez-vous, mon ami?
Je voudrais bien, dit Sancho, que Votre Grâce me fît celle d'aller à la porte du château; là vous trouverez un âne, qui m'appartient; ayez la bonté de le faire conduire à l'écurie, ou de l'y conduire vous-même, car le pauvre animal est timide, et ne saurait rester seul un instant.
Si le maître n'est pas mieux appris que le valet, nous voilà bien tombées, répondit la duègne; allez, mon ami, allez ailleurs chercher des dames qui prendront soin de votre âne; ici elles ne sont point faites pour semblables besognes.
Peste! vous voilà bien dégoûtée, répliqua Sancho; j'ai entendu dire à monseigneur don Quichotte, qui sait par coeur toutes les histoires, que lorsque Lancelot revint d'Angleterre, les princesses prenaient soin de lui, et les damoiselles de son cheval; et par ma foi, ma chère dame, pour ce qui est de mon âne, je ne troquerais pas contre le cheval de Lancelot.
Ami, repartit la señora Rodriguez, si vous êtes bouffon de votre métier, gardez vos bons mots pour ceux qui les aiment et qui peuvent les payer, car de moi vous n'aurez qu'une figue.
Elle serait du moins bien mûre, pour peu quelle gagne un point sur Votre Grâce, reprit Sancho.
Je suis vieille, repartit la duègne, c'est à Dieu que j'en rendrai compte, et non à toi, imbécile, rustre et malappris, qui empestes l'ail d'une lieue.
Cela fut dit d'un ton si haut, que la duchesse l'entendit, et demanda à la señora Rodriguez à qui elle en avait.
J'en ai, répondit-elle, à cet homme qui me charge de mener son âne à l'écurie, en me disant que de plus grandes dames que moi pansaient le cheval de je ne sais quel Lancelot, et par-dessus le marché ce sot m'a appelée vieille.
Cela m'offense encore plus que vous, repartit la duchesse: et se tournant vers Sancho: La señora Rodriguez, lui dit-elle, est encore toute jeune, et si elle porte ces longues coiffes, c'est plutôt parce que sa charge le veut ainsi, qu'à cause de ses années.
Qu'il ne m'en reste pas une à vivre, repartit Sancho, si j'ai dit cela pour la fâcher; mais j'ai tant d'amitié pour mon grison, qui ne m'a pas quitté depuis l'enfance, que j'ai cru ne pouvoir le recommander à une personne plus charitable que cette bonne dame.
Sancho, interrompit don Quichotte en le regardant de travers, est-ce dans une aussi honorable maison qu'il convient de parler de la sorte?
Chacun parle de ses affaires où il se trouve, répondit Sancho; je me suis souvenu ici du grison, et j'en parle ici; si je m'en étais souvenu dans l'écurie, j'en aurais parlé dans l'écurie.
Sancho a raison, dit le duc, et je ne vois pas qu'il y ait là de quoi le blâmer; mais qu'il ne se mette pas en peine de son âne, on en aura soin comme de lui-même.
Au milieu de ces propos qui divertissaient tout le monde, excepté don Quichotte, ils montèrent l'escalier du château, et l'on conduisit notre chevalier dans une salle richement tendue de brocart d'or et d'argent. Six jeunes filles, instruites par le duc et la duchesse de la manière dont il fallait traiter notre héros, afin qu'il ne doutât point qu'on le traitait en chevalier errant, vinrent lui servir de pages et s'occupèrent à le désarmer.
Débarrassé de sa cuirasse, don Quichotte demeura avec ses étroits hauts-de-chausses et son pourpoint de chamois, long, sec, maigre, les mâchoires serrées et les joues si creuses qu'elles s'entre-baisaient, enfin sous un aspect si comique que, les jeunes filles le voyant ainsi, eussent éclaté de rire si le duc ne leur eût expressément enjoint de s'observer. Elles prièrent notre héros de trouver bon qu'on le déshabillât, afin de lui passer une chemise; mais il ne voulut jamais y consentir, disant que les chevaliers errants ne se piquaient pas moins de chasteté que de vaillance. Il les pria donc de remettre la chemise à son écuyer; et pour exécuter lui-même ce qu'on lui proposait, il passa avec Sancho dans une chambre où se trouvait un lit magnifique.
Dès qu'il se vit seul avec son écuyer, il se mit à le gourmander en ces termes: Dis-moi un peu, bouffon récent et imbécile de vieille date, où as-tu jamais vu traiter comme tu viens de le faire une dame vénérable et aussi digne de respect qu'est la señora Rodriguez? Était-ce bien le moment de te ressouvenir de ton âne? Crois-tu donc que des personnes d'une telle importance, et qui reçoivent si bien les maîtres, puissent oublier leurs montures? Au nom de Dieu, Sancho, défais-toi de ces libertés, et ne laisse pas voir, à force de sottises, de quelle grossière étoffe tu es formé. Ignores-tu, pécheur endurci, qu'on a d'autant meilleure opinion des seigneurs que leurs gens sont biens élevés, et qu'un des principaux avantages qui font que les grands l'emportent sur les autres hommes, c'est d'avoir à leur service des gens qui valent autant qu'eux? Quand on verra que tu n'es qu'un rustre grossier et un mauvais bouffon, pour qui me prendra-t-on? N'aura-t-on pas sujet de penser que je ne suis moi-même qu'un hobereau de colombier ou quelque chevalier d'emprunt? Apprends, Sancho, qu'un parleur indiscret, et qui veut plaisanter sur tout et à toute heure, finit par devenir un bateleur fade et dégoûtant. Mets donc un frein à ta langue, pèse tes paroles, et, avant d'ouvrir la bouche, regarde à qui tu parles. Nous voilà, Dieu merci, arrivés en un lieu d'où, avec la faveur du ciel et la force de mon bras, nous devons sortir deux fois plus grands en réputation et en fortune.
Sancho promit à son maître de se coudre la bouche et de se mordre la langue plutôt que de prononcer un seul mot qui ne fût à propos. Défaites-vous de tout souci à cet égard, ajouta-t-il; ce ne sera jamais par moi qu'on découvrira qui nous sommes.
Enfin, don Quichotte acheva de s'habiller; il prit son baudrier et son épée, jeta un manteau d'écarlate sur ses épaules, mit sur sa tête une montera de satin vert, et, paré de ce costume, rentra dans la salle où il trouva les mêmes damoiselles, rangées sur deux files et toutes tenant des flacons d'eau de senteur qu'elles lui versèrent sur les mains avec mille révérences et cérémonies. Bientôt après arrivèrent douze pages avec le maître d'hôtel, pour le conduire à table, où on l'attendait. Notre héros s'avança gravement au milieu d'eux, jusqu'à une autre salle où étaient dressés un buffet magnifique et une table somptueuse avec quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse allèrent le recevoir à la porte, accompagnés d'un de ces ecclésiastiques qu'en Espagne on voit gouverner les maisons des grands seigneurs, mais qui eux-mêmes, n'étant pas nés grands seigneurs, ne sauraient apprendre à leurs maîtres comment ils doivent se conduire: de ceux, dis-je, qui veulent que la grandeur des grands se mesure à leur petitesse, et qui, sous prétexte de modérer leur libéralité, les rendent mesquins et misérables. Au nombre de ces gens-là devait être l'ecclésiastique qui vint avec le duc et la duchesse au-devant de don Quichotte. On échangea mille courtoisies, et finalement ayant placé notre héros au milieu d'eux, ils prirent place à table. Le duc offrit le haut bout à son hôte, lequel voulut décliner cet honneur; mais les instances furent telles, qu'il dut accepter; l'ecclésiastique s'assit en face du chevalier, le duc et la duchesse à ses côtés.
Sancho était si stupéfait de l'honneur qu'on faisait à son maître, qu'on eût dit qu'il tombait des nues; mais en voyant toutes les courtoisies échangées au sujet de la place d'honneur, il ne put retenir sa langue: Si Vos Seigneuries, dit-il, veulent bien m'en accorder la permission, je leur conterai ce qui arriva un jour dans notre village à propos de places à table. Sancho n'avait pas achevé de prononcer ces mots, que don Quichotte prit l'alarme, se doutant bien qu'il allait lâcher quelque sottise; ce que voyant, l'écuyer: Rassurez-vous, monseigneur, lui dit-il, je ne dirai rien qui ne soit à son point; je n'ai pas encore oublié la leçon que vous m'avez faite.
Je ne me souviens de rien, répondit don Quichotte; dis ce que tu voudras, pourvu que tu le dises vite.
Or, seigneurs, ce que j'ai à dire est vrai comme il fait jour, reprit Sancho; aussi bien, mon maître est là qui pourra me démentir.
Mens tant que tu voudras, répliqua don Quichotte; mais prends garde à tes paroles.
Oh! j'y ai pensé et repensé, dit Sancho; je suis certain qu'on ne me fera aucun reproche.
En vérité, reprit don Quichotte, Vos Altesses devraient faire chasser cet imbécile, qui va débiter mille stupidités.
Ah! pour cela non, dit la duchesse, Sancho ne s'éloignera pas de moi; je l'aime trop, et je me fie à sa discrétion.
Que Dieu accorde à Votre Grandeur, madame, mille années de vie, en récompense de la bonne opinion que vous avez de moi, quoique je ne le mérite guère, reprit Sancho. Or, voici mon conte: Un gentilhomme de notre village, fort riche et de bonne famille, car il venait de ceux de Medina del Campo, convia un jour... ah! j'oubliais de vous dire que ce gentilhomme avait épousé une certaine Mancia de Quignonez, fille de don Alonzo de Martagnon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, lequel se noya dans l'île de la Herradura, et qui fut cause de cette grande querelle, dont se mêla monseigneur don Quichotte, querelle où fut blessé Tomasillo, le garnement, fils de Balbastro, le maréchal... Tout cela n'est-il pas la vérité, mon cher maître? parlez hardiment, afin que ces seigneurs ne me prennent pas pour un menteur et un bavard.
Jusqu'à cette heure, mon ami, vous me paraissez plutôt bavard que menteur, dit l'ecclésiastique; j'ignore ce que, dans la suite, je penserai de vous.
Tu prends tant de gens à témoin, Sancho, et tu cites tant de circonstances, ajouta don Quichotte, qu'il faut assurément que tu dises vrai; mais abrége, car, de la manière dont tu procèdes, tu ne finiras d'aujourd'hui.
Que Sancho n'abrége pas, s'il veut me faire plaisir, dit la duchesse; qu'il conte son histoire comme il l'entend; dût-elle durer six jours, il me trouvera toujours prête à l'écouter.
Je dis donc, messeigneurs, continua Sancho, que ce gentilhomme dont je parle, et que je connais comme je connais mes deux mains, car de sa maison à la mienne il n'y a pas un trait d'arbalète, convia un jour un paysan pauvre mais honnête...
Au fait, frère, au fait, interrompit l'ecclésiastique, ou votre histoire ne finira que dans l'autre monde.
J'arriverai bien à mi-chemin, s'il plaît à Dieu, répliqua Sancho. Je dis donc que ce paysan, étant arrivé à la maison de ce gentilhomme, qui l'avait convié, et qui avait épousé la fille de don Alonzo de Martagnon... hélas! ce pauvre gentilhomme, que Dieu veuille avoir son âme, car il est mort depuis ce temps-là et à telles enseignes qu'on dit qu'il fit une mort d'ange; pour moi, je n'assistai pas à sa dernière heure, j'étais allé faire la moisson à Tembleque.
Allons, mon ami, dit l'ecclésiastique, sortez promptement de Tembleque, et poursuivez votre histoire sans vous occuper à faire les funérailles de ce gentilhomme, si vous ne voulez faire aussi les nôtres.
Il arriva donc, continua Sancho, que comme ils étaient prêts à se mettre à table, je veux dire le gentilhomme et le paysan... Tenez, il me semble que je les vois, comme si c'était aujourd'hui.
Le duc et la duchesse s'amusaient fort du dépit que causaient à l'ecclésiastique les interruptions de Sancho et la longueur de son conte; quant à don Quichotte, il enrageait dans l'âme, mais ne soufflait mot.
Il fallait pourtant se mettre à table, poursuivit Sancho; or, le paysan attendait toujours que le gentilhomme prît le haut bout, mais celui-ci insistait pour le faire prendre au paysan, disant qu'il était maître chez lui; le paysan qui se piquait de civilité et de savoir-vivre, ne voulait point y consentir; tant enfin que le gentilhomme, le prenant par les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant: Asseyez-vous, lourdaud; quelque place que je prenne, je tiendrai toujours le haut bout. Voilà mon conte, mes seigneurs; et en vérité, je crois qu'il arrive assez à point.
Aux paroles de son écuyer, don Quichotte rougit, pâlit, se marbra de tant de couleurs, que son visage semblait moins de chair que de jaspe. Le duc et la duchesse, qui s'aperçurent du trouble où il était, se continrent, quoiqu'ils mourussent d'envie de rire; car ils avaient compris la malice de Sancho. Afin de changer l'entretien, la duchesse demanda à don Quichotte quelle nouvelle il avait de madame Dulcinée; et s'il lui avait envoyé depuis peu quelques malandrins, ou quelques géants; car il ne pouvait manquer d'en avoir vaincu un grand nombre.
Madame, répondit don Quichotte, mes disgrâces ont eu un commencement, mais je ne crois pas qu'elles aient jamais de fin. Oui, j'ai vaincu des géants, défait des malandrins, et je les lui ai envoyés; mais, hélas! où auraient-ils pu la rencontrer, et à quelles marques la reconnaître, puisqu'elle est enchantée et changée en la plus horrible créature qu'il soit possible d'imaginer?
Je n'y comprends rien, dit Sancho, à moi elle m'a paru la plus belle personne du monde. Pour l'agilité, du moins, elle en revendrait à un danseur de corde: par ma foi, elle saute sur une bourrique comme le ferait un chat!
Et vous, Sancho, demanda le duc, l'avez-vous vue enchantée?
Comment! si je l'ai vue! s'écria Sancho; et qui diable a découvert cela si ce n'est moi? Oui, oui, je l'ai vue, et elle est enchantée tout comme mon père.
L'ecclésiastique, entendant parler de géants et d'enchantements, commença à croire, ce qu'il soupçonnait déjà, que le nouveau venu pourrait bien être ce don Quichotte de la Manche dont le duc feuilletait sans cesse l'histoire; se tournant donc vers ce dernier: Monseigneur, lui dit-il plein de colère, Votre Excellence un jour rendra compte à Dieu de la conduite de ce pauvre homme: ce don Quichotte ou don Extravagant, comme il vous plaira de l'appeler, n'est peut-être pas aussi fou que Votre Grandeur le croit, et lui donne sujet de le paraître en lâchant la bride à ses impertinences. Et vous, maître fou, continua-t-il en s'adressant à notre héros, qui vous a fourré dans la cervelle que vous êtes chevalier errant, et que vous défaites des malandrins et des géants? Croyez-moi, retournez dans votre maison, afin de prendre soin de vos enfants et de vos affaires, au lieu de vous amuser à courir le monde, prêtant à rire à ceux qui vous voient? Où avez-vous trouvé qu'il y ait jamais eu des chevaliers errants, et encore moins qu'il y en ait à cette heure? En quel endroit de l'Espagne avez-vous rencontré des géants, des lutins, des Dulcinées enchantées, et toute cette foule d'extravagances qu'on vous attribue.
Don Quichotte écouta ce discours sans donner aucun signe d'impatience: mais à peine l'ecclésiastique eut-il achevé, que se levant de table, le visage enflammé de colère, il lui fit une réponse qui à elle seule mérite un nouveau chapitre.
CHAPITRE XXXII
DE LA RÉPONSE QUE FIT DON QUICHOTTE AUX INVECTIVES DE L'ECCLÉSIASTIQUE
Se levant donc de toute sa hauteur et tremblant des pieds à la tête comme un épileptique, notre héros s'adressa au censeur imprudent qui l'avait si peu ménagé, et lui dit d'une voix émue et précipitée: Si le lieu où je suis, si la présence de mes illustres hôtes et la vénération que j'ai toujours eue pour votre caractère n'enchaînaient mon bras, je vous aurais déjà appris à refréner l'indiscrétion de votre langue: mais puisque les gens de votre robe n'ont d'autres armes que celles dont se servent les femmes, je ne vous menacerai point des miennes, et je consens à me servir des vôtres.
J'avais toujours pensé que d'un homme tel que vous il fallait n'attendre que de charitables conseils et des remontrances bienveillantes; loin de là, oubliant toute mesure, vous vous laissez emporter, sans provocation de ma part et sans me connaître, à m'accabler de propos outrageants. Quel droit, je vous prie, avez-vous d'en user ainsi? Sachez que les remontrances bien intentionnées demandent d'autres circonstances et exigent d'autres formes; mais me reprendre ainsi devant tout le monde, et avec tant d'aigreur, c'est dépasser les bornes de la correction fraternelle, correction que vous devriez exercer avec plus de charité que tout autre; oui, c'est mal, croyez-le bien, quand on n'a aucune connaissance du péché que l'on censure, de traiter, sans examen, le pécheur d'imbécile et de fou.
De quelles extravagances suis-je donc coupable pour que Votre Grâce ose ainsi me conseiller d'aller prendre soin de ma femme et de mes enfants, sans savoir si je suis marié ou non? Suffit-il d'avoir su se glisser dans une maison pour se croire appelé à en gouverner les maîtres? et parce qu'un homme aura été élevé dans l'étroite enceinte d'un collége, sans avoir jamais vu plus de monde que n'en contiennent quelques lieues de pays, s'arrogera-t-il de but en blanc le droit de donner des lois à la chevalerie, et de juger les chevaliers errants? Ah! c'est, selon vous, une occupation oiseuse et un temps perdu que le temps employé à courir le monde, non pour en rechercher les avantages, mais au contraire, pour en affronter ces périls qui, pour les gens de coeur, sont le chemin de l'immortalité? Si ce reproche m'était adressé par un véritable gentilhomme, ce serait un malheur dont je ne pourrais me consoler; mais qu'un pédant, étranger à la chevalerie, ose me traiter d'insensé, je m'en soucie comme d'un maravédis. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s'il plaît à Dieu.
Les uns suivent ici-bas le chemin de l'orgueilleuse ambition, d'autres le chemin de l'adulation basse et servile: ceux-ci préfèrent les routes ténébreuses de l'hypocrisie; ceux-là, les voies de la piété sincère. Quant à moi, guidé par mon étoile, j'ai suivi l'étroit sentier de la chevalerie errante, qui m'apprend à mépriser les richesses et les vains amusements du monde, pour rechercher l'honneur et la véritable gloire. J'ai redressé des torts, j'ai vengé des injures, j'ai terrassé des géants et combattu des fantômes; je suis amoureux, il est vrai, mais en tant que ma profession de chevalier errant m'oblige à l'être, et non au delà; je ne suis donc pas un de ces amants qui n'ont que la volupté pour objet, mais un amant continent et platonique. Mes intentions sont irréprochables, Dieu merci; car je ne songe qu'à faire du bien à tout le monde, et à ne jamais donner lieu à personne de se plaindre de moi. Si un homme guidé par de tels sentiments, et qui s'efforce chaque jour de les mettre en pratique, mérite d'être traité de fou, c'est à vous de prononcer, noble duc et noble duchesse; je m'en rapporte à Vos Grandeurs.
Par ma foi, dit Sancho, il n'y a rien à ajouter: tenez-vous-en là, mon cher maître; et puisque ce seigneur n'est pas d'accord qu'il y ait eu des chevaliers errants, il ne faut pas s'étonner qu'il n'ait su ce qu'il disait.
Vous qui parlez, mon ami, dit l'ecclésiastique, ne seriez-vous point ce Sancho Panza à qui son maître a promis le gouvernement d'une île?
Oui, c'est moi, répondit Sancho, et qui le mérite autant qu'un autre, si huppé qu'il puisse être; oui, je suis de ceux dont on peut dire: Mets-toi avec les bons et tu seras bon; ou bien encore: Appuie-toi contre un bon arbre, et tu auras une bonne ombre. Je me suis attaché à un bon maître, et il y a déjà longtemps que je suis en sa compagnie; je dois donc être un autre lui-même, et si Dieu permet que tous deux nous vivions, il ne manquera pas de royaumes à donner ni moi d'îles à gouverner.
Non assurément, Sancho, dit le duc, et en considération du seigneur don Quichotte, je vous donne le gouvernement d'une île que j'ai vacante en ce moment.
Sancho, dit don Quichotte, va te mettre à genoux devant Son Excellence, et baise-lui les pieds, pour la remercier de la faveur qu'elle te fait.
Sancho obéit. Aussitôt l'ecclésiastique, outré de voir l'insuccès de ses remontrances, se leva de table plein de dépit, et dit au duc: Par l'habit que je porte, monseigneur, je vous crois, en vérité, aussi insensé que ces misérables: comment se pourrait-il qu'ils ne soient pas fous, lorsque les sages applaudissent à leurs folies? Que Votre Excellence reste avec eux puisqu'elle s'en accommode si bien; quant à moi, je ne mettrai pas les pieds dans ce château, tant que ces honnêtes gens y demeureront: au moins ne serai-je pas témoin de leurs extravagances, et l'on n'aura point à me reprocher d'avoir souffert ce que je pouvais empêcher.
Là-dessus il sortit malgré toutes les prières qu'on fit pour le retenir. Il est vrai que le duc n'insista pas beaucoup, occupé qu'il était à rire de son impertinente colère.
Quand il eut repris son sérieux, le duc dit à don Quichotte: Votre Grâce, seigneur chevalier des Lions, vient de répondre à cet homme d'une manière si victorieuse et si complète, qu'il ne vous faut point d'autre satisfaction de son indigne emportement; et puis, après tout, vous le savez, ce qui vient des religieux ou des femmes ne peut passer pour un affront.
Vous dites vrai, monseigneur, répliqua don Quichotte, et la raison en est que celui qui ne peut être outragé ne peut non plus outrager personne. Aussi, les enfants, les femmes et les gens d'église, étant considérés comme des personnes incapables de se défendre, ne peuvent faire d'affront ni en recevoir. D'ailleurs, Votre Excellence n'ignore pas qu'il y a une notable différence entre une offense et un affront: on appelle affront l'offense que soutient celui qui l'a faite; tandis que l'offense peut venir du premier venu, sans que pour cela il y ait affront.
Par exemple, un homme passe dans la rue sans défiance, dix hommes armés l'attaquent et lui donnent des coups de bâton; il met l'épée à la main, afin de se venger, mais il en est empêché par le grand nombre de ses ennemis: on peut dire de cet homme-là qu'il a reçu une offense, mais non un affront. Autre exemple pour confirmer ce que j'avance: Quelqu'un a le dos tourné, un homme vient par derrière, le frappe avec un bâton et s'enfuit; le premier le poursuit et ne peut l'atteindre: dans ce cas, le frappé a reçu une offense et non pas un affront, qui pour être tel aurait dû être soutenu. Si celui qui l'a attaqué, même à la dérobée, eût mis l'épée à la main et fait face à son adversaire, le frappé aurait tout à la fois reçu une offense et un affront: une offense, parce qu'on l'aurait pris en trahison; un affront, parce que l'agresseur aurait soutenu ce qu'il avait fait. De tout ce que je viens de dire, il résulte que je puis avoir été offensé, mais je n'ai point reçu d'affront, aussi je ne me crois obligé à aucun ressentiment contre ce brave homme pour les paroles qu'il m'a adressées: j'aurais voulu seulement qu'il prît patience, et m'eût laissé le temps de le désabuser de l'erreur où il est quant à l'existence des chevaliers errants. Par ma foi, si Amadis ou un de ses descendants l'avait entendu parler de la sorte, il aurait eu, je crois, sujet de s'en repentir.
Je jure, moi, ajouta Sancho, qu'ils lui auraient ouvert le ventre comme à un melon bien mûr: oh! qu'ils n'étaient pas gens à souffrir qu'on leur marchât sur le pied! Mort de ma vie! si Renaud de Montauban avait entendu les paroles de ce petit bonhomme, il lui aurait appliqué un tel horion sur le museau, que le malheureux en serait resté plus de trois ans muet. Oui, oui, qu'il aille s'y frotter, et il verra comment il se tirera de leurs mains.
La duchesse mourait de rire en entendant les folies que débitait Sancho; elle le trouvait encore plus plaisant et plus fou que son maître, et tous les témoins de cette scène étaient de son avis.
Enfin don Quichotte se calma, et l'on acheva de dîner. Comme on commençait à desservir entrèrent quatre jeunes filles, dont l'une tenait un bassin d'argent, l'autre une aiguière, la troisième du linge parfumé et d'une blancheur éclatante; la dernière, enfin, les bras nus jusqu'aux coudes, portait dans une boîte des savonnettes de senteur. La première s'approcha de don Quichotte, lui passa sous le menton une serviette, qu'elle lui attacha derrière le cou, puis, après une profonde révérence, celle qui tenait le bassin le plaça sous le menton de notre héros, qui, surpris d'abord d'une cérémonie si extraordinaire, mais croyant sans doute que c'était l'usage du pays de laver la barbe au lieu des mains, tendit le cou sans rien dire. Cela fait, la jeune fille versa de l'eau dans le bassin, et celle qui tenait la savonnette se mit à laver et à savonner, de toute sa force, non-seulement la barbe de don Quichotte, mais encore son visage et ses yeux, qu'il fut obligé de fermer. Le duc et la duchesse, qui n'étaient avertis de rien, se regardaient l'un l'autre, et attendaient la fin de cette étrange cérémonie. Quand la demoiselle barbière eut bien savonné notre chevalier, elle feignit de manquer d'eau et envoya sa compagne en chercher, le priant de patienter quelque peu. Don Quichotte resta donc dans le plus plaisant état qu'on puisse imaginer, le cou tendu, les yeux fermés et la barbe pleine de savon. Celles qui lui jouaient ce mauvais tour tenaient les yeux baissés, sans oser regarder le duc et la duchesse, qui, de leur côté, bien qu'ils ne goûtassent guère une plaisanterie qu'ils n'avaient pas ordonnée, avaient toutes les peines du monde à s'empêcher de rire. Enfin la demoiselle à l'aiguière revint, et l'on acheva de laver notre héros, après quoi celle qui tenait le linge l'essuya le plus tranquillement du monde, et toutes quatre, ayant fait une grande révérence, s'apprêtèrent à se retirer. Mais le duc, craignant que don Quichotte ne s'aperçût qu'on se moquait de lui, appela la demoiselle qui portait le bassin: Venez, lavez-moi, lui dit-il, et surtout que l'eau ne vienne pas à manquer. La jeune fille, qui était fort avisée, comprit l'intention, et mettant le bassin au duc comme à don Quichotte, le lava prestement; puis après une nouvelle révérence, elle et ses compagnes sortirent de la salle. Sancho, tout ébahi, regardait cette cérémonie: Pardieu! se disait-il à lui-même, si c'est l'usage de ce pays de laver aussi la barbe aux écuyers, j'en aurais grand besoin, et je donnerais volontiers un demi-réal à qui m'y passerait le rasoir.
Que dites-vous là tout bas, Sancho? demanda la duchesse.
Je dis, madame, que dans les cours des autres princes, j'ai entendu raconter qu'une fois la nappe enlevée, on versait de l'eau sur les mains, mais non du savon sur les barbes. Ainsi il fait bon vivre pour beaucoup voir, celui qui vit longtemps, dit-on, a de mauvais moments à passer; mais passer par un savonnage de cette espèce, ce doit être plutôt un plaisir qu'un ennui.
Eh bien, ne vous en mettez point en peine, Sancho, dit la duchesse; je vous ferai savonner par mes filles, et même mettre en lessive, si cela est nécessaire.
Quant à présent, je me contente de la barbe, reprit Sancho; pour l'avenir, Dieu sait ce qui arrivera.
Maître d'hôtel, dit la duchesse, occupez-vous de ce que demande le bon Sancho, et que ses ordres soient exécutés de point en point.
Le maître d'hôtel répondit que le seigneur Sancho serait servi à souhait, et il l'emmena dîner avec lui. Le duc, la duchesse et don Quichotte restèrent à table.
Après s'être entretenus quelque temps, et toujours de chevalerie, la duchesse pria notre héros de vouloir bien lui faire le portrait de madame Dulcinée; car, d'après ce que la renommée publie de ses charmes, ajouta-t-elle, je dois croire qu'elle est la plus belle créature de l'univers, et même de toute la Manche.
A ces paroles, don Quichotte poussa un grand soupir: Madame, dit-il, si m'arrachant de la poitrine ce coeur où est empreint le portrait de ma Dulcinée, je pouvais le mettre ici sous les yeux de Votre Grandeur, j'épargnerais à ma langue une tentative surhumaine; car comment puis-je venir à bout de tracer un fidèle portrait de celle qui eût mérité d'occuper le pinceau de Parrhasius, de Timanthe et d'Apelle, le burin de Lysippe, le ciseau de Phidias, l'éloquence de Cicéron et de Démosthène?
Tout vous est possible, seigneur don Quichotte, reprit le duc; ne fût-ce qu'une esquisse, un profil, un simple trait, cela suffira, j'en suis certain, pour exciter la jalousie des plus belles.
Je le ferais bien volontiers, repartit don Quichotte, si la disgrâce qui lui est arrivée tout récemment n'avait effacé son image de ma mémoire, et ne m'invitait plutôt à la pleurer qu'à en faire le portrait. Vos Grandeurs sauront donc qu'il y a quelque temps je voulus aller lui baiser les mains, recevoir sa bénédiction et prendre ses ordres pour ma troisième campagne. Mais, hélas! quelle douleur m'était réservée! Au lieu d'une princesse, je ne trouvai qu'une vulgaire paysanne: sa beauté était devenue une horrible laideur, la suave odeur qu'elle a coutume d'exhaler, une puanteur repoussante; je croyais trouver un ange, je rencontrai un démon; au lieu d'une personne sage et modeste, une baladine effrontée; des ténèbres au lieu de la lumière, et enfin, au lieu de la sans pareille Dulcinée du Toboso, une brute stupide et dégoûtante.
Sainte Vierge! s'écria le duc, quel monstre assez pervers a pu causer une pareille affliction à la terre, lui ravir la beauté qui la charmait et la pudeur qui faisait son plus bel ornement?
Eh qui pourrait-ce être, repartit don Quichotte, sinon un de ces maudits enchanteurs qui me persécutent, un de ces perfides nécromants vomis par l'enfer pour obscurcir la gloire et les exploits des gens de bien, exalter et glorifier les actions des méchants! Les enchanteurs m'ont persécuté et me persécuteront sans relâche, jusqu'à ce qu'ils aient enseveli moi et mes hauts faits dans les profonds abîmes de l'oubli. Les traîtres savaient bien qu'en faisant cela ils me blessaient dans l'endroit le plus sensible! En effet, priver un chevalier de sa dame, c'est le priver de la lumière du soleil, de l'aliment qui le sustente, de l'appui qui le soutient, de la source féconde où il puise et sa vigueur et sa force; car, je le répète et le répéterai sans cesse, un chevalier errant sans dame n'est plus qu'un arbre sans sève, un édifice bâti sur le sable, un corps privé de sa chaleur vivifiante.
Vous dites vrai, repartit la duchesse; mais s'il faut en croire l'histoire imprimée depuis quelque temps du seigneur don Quichotte, histoire qui a mérité l'approbation générale, Sa Seigneurie n'a jamais vu madame Dulcinée; ce n'est qu'une dame imaginaire et chimérique, qui n'existe que dans son imagination, et à qui il attribue les perfections et les avantages qu'il lui plaît.
Il y a beaucoup à dire là-dessus, répondit don Quichotte: Dieu seul sait s'il y a, ou non, une Dulcinée dans ce monde, et si elle est réelle ou chimérique; ce sont des choses qu'il ne faut pas trop vouloir approfondir. Quoi qu'il en soit, je la tiens pour une personne qui réunit toutes les qualités capables de la distinguer des autres femmes: beauté accomplie, fierté sans orgueil, passion pleine de pudeur, modeste enjouement, parfaite courtoisie, enfin, illustre origine; car la beauté resplendit encore avec plus d'éclat chez une personne issue d'un noble sang, que chez celle d'une humble naissance.
Cela est incontestable, dit le duc; mais Votre Seigneurie me permettra de lui soumettre un doute qu'a fait naître en mon esprit l'histoire que j'ai lue de ses prouesses, et ce doute le voici: Tout en demeurant d'accord qu'il existe une Dulcinée au Toboso, ou hors du Toboso, et qu'elle est belle au degré de beauté que le prétend Votre Grâce, il me semble qu'en fait de noble origine elle ne saurait entrer en comparaison avec les Oriane, les Madasine, les Genièvre, enfin avec ces grandes dames dont sont pleines les histoires que vous connaissez.
A cela, monseigneur, je répondrai que Dulcinée est fille de ses oeuvres, que le mérite rachète la naissance, enfin qu'il vaut mieux être distingué par sa vertu que par ses aïeux. D'ailleurs, Dulcinée possède des qualités suffisantes pour devenir un jour reine avec sceptre et couronne, puisqu'une femme belle et vertueuse peut prétendre à tout, puisqu'on ne doit point limiter l'espérance là où le mérite est sans bornes, et qu'il renferme en lui, sinon formellement, du moins virtuellement, les plus hautes destinées.
Il faut l'avouer, seigneur don Quichotte, reprit la duchesse, Votre Grâce possède le grand art de la persuasion; aussi je me range à son avis, et désormais je soutiendrai partout qu'il existe une Dulcinée du Toboso, qu'elle est parfaitement belle, de race illustre, et digne, en un mot, des voeux et des soins du chevalier des Lions, du grand don Quichotte de la Manche. Toutefois, il me reste un scrupule, et je ne puis m'empêcher d'en vouloir un peu à votre écuyer: c'est qu'il est raconté dans l'histoire que lorsqu'il porta de votre part une lettre à madame Dulcinée, il la trouva criblant de l'avoine, ce qui, à vrai dire, pourrait faire douter quelque peu de sa noble origine.
Madame, répondit don Quichotte, Votre Grandeur saura que les aventures qui m'arrivent, au moins pour la plupart, sont extraordinaires et ne ressemblent en rien à celles des autres chevaliers errants, soit que cela provienne de la volonté du destin, soit plutôt de la malice et de la jalousie des enchanteurs. Or, il est incontestable que parmi les plus fameux chevaliers, certains furent doués de vertus secrètes, celui-ci de ne pouvoir être enchanté, celui-là d'avoir la chair impénétrable, Roland, par exemple, l'un des douze pairs de France, qui, disait-on, ne pouvait être blessé que sous la plante du pied gauche, et seulement par une épingle; aussi à Roncevaux, quand Bernard de Carpio reconnut qu'il ne pouvait lui ôter la vie avec son épée, fut-il obligé de l'étouffer entre ses bras, comme Hercule avait fait d'Antée, ce féroce géant qu'on disait fils de la Terre. Eh bien, de tout ceci, je conclus qu'il serait fort possible que je possédasse une de ces vertus, non point celle de n'être jamais blessé, car l'expérience m'a prouvé bien des fois que je suis formé de chairs tendres et nullement impénétrables; mais, par exemple, celle de ne pouvoir être enchanté, puisque je me suis vu pieds et poings liés, enfermé dans une cage, où le monde entier n'aurait pas été capable de me retenir, si ce n'est à force d'enchantements; et comme peu de temps après je m'en tirai moi-même, je crois qu'il n'y a désormais rien au monde qui ait le pouvoir de m'arrêter. Aussi, mes ennemis, voyant qu'ils ne peuvent rien contre moi, s'en prennent à ce que j'aime le plus, et veulent me faire perdre la vie en attaquant celle de Dulcinée, par qui je vis et je respire.
Quand mon écuyer lui porta mon message, ils la lui montrèrent malicieusement sous la figure d'une paysanne, occupée à un exercice indigne d'elle, celui de cribler du froment; au reste, j'ai soutenu que ce froment n'était ni de l'orge, ni du blé, mais des grains de perles orientales. Et pour preuve, je dirai à Vos Grandeurs qu'étant allé dernièrement au Toboso, il me fut impossible de trouver seulement le palais de Dulcinée. Quelques jours après, tandis que mon écuyer la voyait sous sa figure véritable, qui est la plus belle du monde, elle me sembla, à moi, une femme grossière, sotte en ses discours, bien qu'ordinairement elle soit l'esprit, la modestie et la discrétion mêmes. Or donc, puisque je ne suis point enchanté, ni ne puis l'être, ainsi que je viens de le prouver, c'est elle qui est enchantée, transformée, métamorphosée, c'est sur elle que mes ennemis se sont vengés de moi; et comme c'est parce qu'elle m'appartient qu'elle souffre tout cela, je veux renoncer à tous plaisirs, et me consumer en regrets et en larmes, jusqu'à ce que je l'aie rétablie en son premier état. Que Sancho ait vu Dulcinée criblant de l'avoine, cela ne prouve rien, car si les enchanteurs l'ont changée pour moi, ils ont bien pu la changer pour lui. Dulcinée est de bonne naissance, d'une des plus nobles races de tout le Toboso, où il en existe beaucoup et de très-anciennes, et je ne doute pas qu'un jour le lieu qui l'a vue naître ne devienne célèbre au même titre que Troie pour son Hélène, et l'Espagne à cause de sa Cava[102], mais avec bien plus de raison, et avec un nom incomparablement plus glorieux.
[102] Nom donné par les Arabes à la fille du comte Julien.
Je dirai aussi à Vos Excellences que Sancho Panza est le plus plaisant écuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Il a souvent des naïvetés telles, qu'on se demande s'il est simple ou malin; quelquefois ses malices le font croire un rusé drôle, et, tout d'un coup, à ses simplicités on le prendrait pour un lourdaud. Il doute de tout, et il croit tout; puis au moment où l'on craint qu'il ne s'embarrasse et ne se perde dans ses raisonnements, il s'en tire avec une adresse qu'on était loin d'attendre de lui. Enfin, tel qu'il est, je ne le troquerais pas contre un autre écuyer, m'offrît-on en retour une ville entière. Je me demande s'il est bon de l'envoyer dans le gouvernement que lui a donné Votre Grandeur; pourtant il me semble doué d'une capacité suffisante pour être gouverneur, et je m'imagine qu'en lui aiguisant un peu l'esprit, il fera tout comme un autre, d'autant plus que nous voyons chaque jour qu'il ne faut pas tant d'habileté ni tant de science pour cela, car nous avons quantité de gouverneurs qui savent à peine lire, et qui gouvernent comme des aigles[103]. L'important est d'avoir l'intention droite; pour le reste on ne manque pas de conseillers qui conduisent les affaires. Le seul avis que je donnerai à Sancho, c'est de défendre ses droits, mais sans accabler ses sujets. Je tiens en réserve dans mon esprit d'autres recommandations, qui plus tard lui seront utiles dans le gouvernement de son île.
[103] Le texte porte Girifaltes, Gerfauts, oiseaux de proie.
L'entretien en était là quand il se fit un grand bruit, et Sancho tout effaré se précipita dans la salle, un torchon au cou pour bavette, et suivi d'une bande de marmitons et autres vauriens de même espèce; l'un d'eux portait un chaudron plein d'une eau si sale, qu'il était aisé de reconnaître que c'était de l'eau de vaisselle. Il poursuivait Sancho, pour la lui mettre sous le menton, pendant qu'un autre faisait tous ses efforts pour lui laver le visage.
Qu'est-ce donc, mes amis? dit la duchesse; que voulez-vous à ce brave homme? eh quoi! oubliez-vous qu'il est gouverneur?
Madame, ce seigneur ne veut point se laisser laver, comme c'est l'usage, et comme monseigneur le duc et son maître l'ont été, répondit le marmiton.
Si fait, si fait, je le veux bien, repartit Sancho étouffant de colère, mais je voudrais que ce fût avec du linge plus blanc, de l'eau plus claire, et par des mains moins crasseuses; il n'y a pas si grande différence entre mon maître et moi, pour qu'on me donne cette lessive du diable, lorsque, lui, on l'a lavé avec de l'eau de rose: les usages valent d'autant mieux qu'ils ne fâchent personne, mais le lavage qu'on me propose serait tout au plus bon pour les pourceaux. J'ai la barbe propre, et je n'ai pas besoin d'être rafraîchi; quiconque viendra m'en toucher un seul poil, recevra une si bonne taloche, que mon poing lui restera enfoncé dans la mâchoire; ces cirimonies et ces savonnages ressemblent par trop à de méchantes farces.
En voyant la colère de Sancho, la duchesse étouffait de rire; quant à don Quichotte, il n'était guère satisfait de voir son écuyer mystifié de la sorte et entouré de cette impertinente canaille. Après s'être profondément incliné comme pour demander à Leurs Excellences la permission de parler, il dit aux marmitons d'une voix grave: Holà, seigneurs, holà; retirez-vous, et laissez-nous en paix; mon écuyer est aussi propre que le premier venu, et ces écuelles ne sont pas faites pour son visage; encore une fois, retirez-vous, car ni lui ni moi n'entendons raillerie.
Non, non, qu'ils s'approchent, ajouta Sancho et nous verrons beau jeu! Maintenant, qu'on apporte un peigne si l'on veut, et qu'on me râcle la barbe; si l'on y trouve quelque chose qui offense la propreté, je consens qu'on me l'arrache poil à poil.
Sancho a raison, dit la duchesse, et toujours il aura raison; il est fort propre, et n'a pas besoin d'être lavé; puisque nos usages lui déplaisent, il est le maître de s'en dispenser. Vous, ministres de la propreté, je vous trouve bien impertinents d'apporter pour la barbe d'un tel personnage, au lieu d'aiguières d'or et de serviettes de fin lin de Hollande, des écuelles de bois et des torchons de toile d'emballage. En vérité, ces drôles ne sauraient s'empêcher de montrer en toute occasion leur aversion pour les écuyers des chevaliers errants.
Les marmitons et le maître d'hôtel, qui était avec eux, crurent que la duchesse parlait sérieusement; ils se hâtèrent d'ôter le torchon qu'ils avaient mis au cou du pauvre diable, et disparurent.
Dès qu'il se vit libre, Sancho alla s'agenouiller devant la duchesse, et lui dit: Des grandes dames on attend les grandes faveurs, et je ne saurais mieux reconnaître celle dont vient de me gratifier Votre Grandeur, qu'en me faisant armer chevalier errant pour demeurer toute ma vie à son très-humble service: je suis laboureur, je m'appelle Sancho Panza, j'ai une femme et des enfants, et je fais le métier d'écuyer; si dans quelqu'une de ces choses il m'est possible de vous servir, je mettrai moins de temps à vous obéir que Votre Seigneurie à commander.
On voit bien, Sancho, répondit la duchesse, que vous avez puisé à la source même de la courtoisie, et que vous avez été élevé dans le giron du seigneur don Quichotte, qui est la crème de la politesse et la fleur des cérémonies ou cirimonies, comme vous dites. Heureux siècle qui possède un tel chevalier et un tel écuyer: l'un l'honneur de la chevalerie errante, l'autre le type de la fidélité écuyéresque! Levez-vous, ami Sancho, et reposez-vous-en sur moi; pour reconnaître votre courtoisie, je ferai en sorte que mon seigneur le duc vous donne promptement le gouvernement qu'il vous a promis.
La conversation finie, don Quichotte alla faire la sieste, et la duchesse dit à Sancho que s'il n'avait pas besoin de repos, il pouvait venir passer l'après-dînée avec elle et ses femmes dans une salle bien fraîche. Sancho répondit que quoiqu'il eût l'habitude de dormir en été ses quatre ou cinq heures après le repas, il s'en priverait pour obéir à ses commandements.
De son côté, le duc sortit pour donner de nouveaux ordres aux gens de sa maison sur la manière de traiter don Quichotte sans s'éloigner en aucun point du cérémonial avec lequel étaient reçus les anciens chevaliers errants.
CHAPITRE XXXIII
DE LA CONVERSATION QUI EUT LIEU ENTRE LA DUCHESSE ET SANCHO PANZA, CONVERSATION DIGNE D'ÊTRE LUE AVEC ATTENTION
L'histoire rapporte que Sancho ne dormit point cette sieste, et qu'au contraire, pour tenir sa parole, il alla trouver la duchesse, laquelle, dès qu'il fut entré, lui offrit un tabouret à ses côtés, ce que Sancho refusa en homme qui savait vivre; mais la duchesse l'engagea à s'asseoir comme gouverneur, et à parler comme écuyer, puisqu'à ces deux titres il méritait le siége même du cid Ruy Dias le Campeador. Sancho s'inclina et s'assit. Aussitôt toutes les femmes de la duchesse l'environnèrent en silence, attentives à ce qu'il allait dire; mais ce fut leur maîtresse elle-même qui ouvrit l'entretien.
A présent que nous sommes seuls, dit la duchesse, je voudrais bien que le seigneur gouverneur éclaircît certains doutes que j'ai conçus en lisant l'histoire du grand don Quichotte de la Manche. Le premier de ces doutes est celui-ci: puisque Sancho n'a jamais vu Dulcinée, je veux dire madame Dulcinée du Toboso, et qu'il ne lui porta point la lettre que le seigneur don Quichotte lui écrivait de la Sierra Morena, ayant oublié de prendre le livre de poche qui la renfermait, comment a-t-il été assez hardi pour inventer une réponse, et prétendre qu'il avait trouvé cette dame criblant de l'avoine? ce qui est non-seulement un mensonge capable de porter atteinte à la considération de la sans pareille Dulcinée, mais de plus une imposture indigne d'un fidèle écuyer.
Avant de répondre, Sancho se leva, puis le corps penché, le doigt sur les lèvres, il s'en alla sur la pointe du pied soulever, l'une après l'autre, toutes les tapisseries, après quoi il vint se rasseoir près de la duchesse: A présent, dit-il, que je suis bien certain de n'être pas écouté, me voilà prêt, madame, à répondre à tout ce qu'il vous plaira de me demander. Et d'abord je vous dirai que je tiens monseigneur don Quichotte pour un fou achevé, bien que parfois, à mon avis et à celui de tous ceux qui l'entendent, il ne laisse pas de dire des choses si bonnes, si bonnes, que le diable lui-même, avec toute sa science, n'en inventerait pas de meilleures. Cela pourtant n'empêche pas que je ne croie qu'il a le cerveau fêlé, aussi je lui en baille à garder de toutes les façons: telle entre autres la réponse à la lettre de la Sierra Morena, et cette affaire de l'autre jour, qui n'est pas encore écrite dans l'histoire, je veux dire l'enchantement de madame Dulcinée que je lui ai fait accroire, quoique cette dame ne soit pas plus enchantée que mon grison.
La duchesse pria Sancho de lui raconter cet enchantement, ce qu'il fit sans oublier la moindre circonstance, et au grand contentement de celles qui l'écoutaient. De ce que vient de conter le seigneur Sancho, reprit alors la duchesse, il se forme un terrible scrupule dans mon esprit, et il me semble entendre murmurer à mes oreilles une voix qui me dit: Mais s'il est vrai que don Quichotte de la Manche soit fou sans ressources, pourquoi Sancho Panza, son écuyer, qui le connaît pour tel, continue-t-il à le servir sur l'espoir de ses vaines promesses? il faut donc que l'écuyer soit encore plus fou que le maître. S'il en est ainsi, un jour tu rendras compte à Dieu, madame la duchesse, d'avoir donné à ce Sancho Panza une île à gouverner; car celui qui ne sait pas se gouverner lui-même saura encore moins gouverner les autres.
Pardieu, madame la duchesse, cette voix n'a point tort, repartit Sancho, et vous pouvez bien lui répondre de ma part que je reconnais qu'elle dit vrai. Si j'avais deux onces de bon sens, depuis longtemps j'aurais quitté mon maître; mais il n'y a pas moyen de s'en dédire: là où est attachée la chèvre, il faut qu'elle broute. Et puis, voyez-vous, nous sommes du même village; c'est un bon maître, je l'aime, j'ai mangé son pain, il m'a donné ses ânons, et par-dessus tout je suis fidèle; il est donc impossible que rien puisse nous séparer, si ce n'est quand la pelle et la pioche nous feront à chacun notre lit. Maintenant si Votre Grandeur ne trouve pas bon qu'on me donne le gouvernement que monseigneur m'a promis, eh bien, ce sera un gouvernement de moins; je ne l'avais pas en sortant du ventre de ma mère, et s'il m'échappe, peut-être sera-ce tant mieux pour mon salut. Tout sot que je suis, croyez que j'ai bien compris le proverbe qui dit: Pour son malheur, des ailes sont venues à la fourmi. Il se pourrait donc que Sancho écuyer montât plus vite en paradis que Sancho gouverneur. Personne, d'ailleurs, n'a l'estomac deux fois plus grand que celui d'un autre, et tant grand qu'il soit on peut le remplir de paille ou de foin. Les petits oiseaux dans les champs ont Dieu pour pourvoyeur, et quatre vares de gros drap de Cuença tiennent plus chaud que quatre vares de drap fin de Ségovie. Quand il nous faut déguerpir de ce monde, le chemin est le même pour le prince et pour le laboureur; et le corps du pape ne tient pas plus d'espace que celui du sacristain, car en entrant dans la fosse, nous nous pressons, nous nous serrons, ou plutôt l'on nous fait serrer et presser malgré nous; après quoi il n'y a plus qu'à tirer le rideau, la farce est jouée, et au revoir, bonsoir.
Je vous déclare donc, madame la duchesse, que si Votre Seigneurie ne veut pas me donner une île, parce qu'elle me croit un imbécile, je serai assez sage pour m'en passer. J'ai ouï dire, il y a longtemps, que derrière la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n'est pas or; j'ai ouï dire aussi qu'on tira le laboureur Vamba[104] de sa chaumière pour le faire roi d'Espagne, et le roi Rodrigue[105] d'entre les fêtes et les divertissements, pour le faire manger aux couleuvres, si toutefois la romance ne ment point.
[104] Vamba régna sur l'Espagne gothique au septième siècle.
[105] Rodrigue, dernier roi des Goths, périt à la bataille de Guadalète en 712.
Et pourquoi mentirait-elle, dit la señora Rodriguez, en racontant que ce roi fut mis dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de lézards; et que deux jours après on l'entendait s'écrier d'une voix dolente: Ils me déchirent, ils me dévorent par où j'ai le plus péché; puisque cela est certain, ce seigneur a donc grande raison de dire qu'il vaut mieux être laboureur que roi, si l'on doit être mangé par ces affreuses bêtes.
La duchesse ne put s'empêcher de sourire de la simplicité de la señora Rodriguez, et elle dit à Sancho: Sancho, vous savez que lorsqu'un chevalier a donné sa parole, il la tient, dût-il lui en coûter la vie; or, quoique monseigneur le duc ne coure pas les aventures, il n'en est pas moins chevalier, et il tiendra sa promesse en dépit de la médisance et de l'envie. Prenez donc courage; vous vous verrez bientôt en possession de votre gouvernement, logé comme un prince, et couvert de velours et de brocart. Tout ce que je vous recommande, c'est de vous appliquer à bien gouverner vos sujets, qui tous sont loyaux et bien nés.
Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, on peut s'en rapporter à moi, car je suis charitable de ma nature et j'ai compassion des pauvres. A qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Oh! par mon saint patron, on ne me trichera pas avec de faux dés! Je n'ai pas, Dieu merci, besoin qu'on me chasse les mouches de devant les yeux, je les chasse bien moi-même, et je sais fort bien où le soulier me blesse: je veux dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes, mais les méchants ni pieds ni accès. Il me semble qu'en fait de gouvernement le tout est de commencer, et il se pourrait qu'au bout de quinze jours j'entende mieux le gouvernement que le labourage où j'ai été élevé depuis mon enfance.
Vous avez raison, Sancho, repartit la duchesse; les hommes ne naissent pas tous avec la science infuse, et c'est avec des hommes qu'on fait des évêques, non avec des pierres. Mais pour en revenir à l'enchantement de madame Dulcinée, je pense, et je tiens même pour certain que l'intention qu'eut Sancho de mystifier son maître en lui faisant accroire que sa dame était enchantée, fut plutôt une malice des enchanteurs: car je sais de bonne part que la paysanne qui sauta sur l'âne était la véritable Dulcinée, et qu'ainsi le bon Sancho, en pensant être le trompeur, fut le premier trompé. Cela est positif et clair comme le jour; car sachez-le, seigneur Sancho, nous avons en ce pays des enchanteurs qui nous apprennent tout ce qui se passe dans le monde. Soyez donc certain que cette paysanne si leste était Dulcinée elle-même, Dulcinée enchantée tout comme la mère qui l'a mise au monde, et que lorsque nous y penserons le moins, nous la verrons tout à coup reparaître sous sa propre figure: alors, je le pense, vous reviendrez de votre erreur.
Cela est très-possible, Madame, répondit Sancho, et je commence à croire vrai ce que mon maître raconte de cette caverne de Montesinos, dans laquelle il prétend avoir trouvé madame Dulcinée sous le même costume où je lui dis l'avoir vue quand il me prit fantaisie de l'enchanter; oui, je reconnais bien maintenant que je fus le premier trompé, comme le dit Votre Grandeur. En effet, comment supposer que j'ai eu assez d'esprit pour fabriquer sur-le-champ tant de subtilités, et puis mon maître n'est pas encore assez fou pour se laisser tromper si aisément. N'allez pas croire pour cela, Madame, que j'ai de mauvaises intentions; un lourdaud comme moi n'est pas obligé de connaître la malice de ces scélérats d'enchanteurs: quand j'ai imaginé cela, c'était pour échapper aux reproches de mon maître, et non dans l'intention de l'offenser; si l'affaire a tourné autrement, Dieu sait à qui il faut s'en prendre, et il châtiera les coupables.
Très-bien, repartit la duchesse. Mais, dites-moi, Sancho, qu'est-ce que cette aventure de la caverne de Montesinos? j'ai grande envie de la connaître.
Alors Sancho se mit à raconter ce que nous avons dit de cette aventure.
Quand il eut terminé: De tout ceci, dit la duchesse, on peut conclure que puisque le grand don Quichotte affirme avoir vu la même paysanne qui se montra à Sancho à la sortie du Toboso, il est clair que cette paysanne était Dulcinée; ainsi donc, vous le voyez, nos enchanteurs sont très-dignes de foi.
Après tout, reprit Sancho, si madame Dulcinée est enchantée, tant pis pour elle: je ne me soucie guère de m'attirer pour cela des querelles avec les ennemis de mon maître, qui sont très-nombreux et très-méchants. La vérité est que celle que j'ai vue était une paysanne; si cette paysanne était Dulcinée ou non, cela ne me regarde pas, et l'on ne doit pas m'en rendre responsable. Autrement on viendrait dire à tout bout de champ: Sancho a dit ceci, Sancho a fait cela, Sancho par-ci, Sancho par-là, comme si Sancho était un je ne sais qui, et non ce même Sancho qu'on voit tout de son long dans une histoire, à ce que m'a dit Samson Carrasco, lequel n'est rien moins que bachelier; et, comme on sait, ces gens-là ne mentent jamais, si ce n'est quand il leur en prend fantaisie, ou lorsqu'ils y trouvent leur profit. Qu'on ne s'en prenne donc pas à moi, je m'en lave les mains, vienne seulement le gouvernement, et vous verrez merveilles; car qui a été bon écuyer, sera encore meilleur gouverneur.
En vérité, Sancho, s'écria la duchesse, vous êtes un homme incomparable: tout ce que vous venez de dire équivaut à autant de sentences, et, comme dit notre proverbe espagnol: souvent mauvaise cape couvre un bon buveur.
Madame, répondit Sancho, je jure que de ma vie je n'ai bu par vice; par soif, c'est possible; car je n'ai pas la moindre hypocrisie. Je bois quand l'envie m'en prend, ou, si je ne l'ai pas, quand on m'offre à boire; alors j'accepte pour ne pas paraître mal élevé; à une santé portée par un ami, y a-t-il coeur de pierre qui ne soit prêt à faire raison? mais quoique je mette mes chausses, je ne les salis pas, je veux dire que si je bois, je ne m'enivre pas. Au reste, c'est un reproche qu'on ne fera guère aux écuyers des chevaliers errants; car les pauvres diables sont toujours par les forêts, par les déserts et par les montagnes, buvant de l'eau plus qu'ils ne veulent: et souvent ils donneraient un oeil de la tête pour se procurer une seule goutte de vin.
Je vous crois, répondit la duchesse. Mais il se fait tard, allez reposer, mon ami; une autre fois nous en dirons davantage. En attendant, je veillerai à ce que l'on vous donne ce gouvernement.
Sancho baisa les mains de la duchesse, et après l'avoir remerciée, il la supplia qu'on eût soin de son grison, parce que c'était ce qu'il avait de plus cher au monde.
Qu'est-ce que ce grison? demanda la duchesse.
Madame, c'est mon âne, répondit Sancho; pour ne pas l'appeler ainsi, j'ai coutume de l'appeler le grison. En entrant dans ce château, j'avais voulu le recommander à cette bonne dame que voilà, mais elle s'est fâchée tout rouge comme si je l'eusse appelée vieille ou laide, et pourtant l'affaire des duègnes devrait être plutôt, ce me semble, de panser les ânes que de parader dans un salon. Dieu de Dieu, quelle dent avait contre elles un hidalgo de mon village!
C'était sans doute quelque manant comme vous, interrompit la señora Rodriguez, car s'il eût été un véritable gentilhomme, il les aurait honorées et respectées.
Assez, assez, señora Rodriguez, dit la duchesse; et vous, Sancho, ne vous mettez point en peine de votre grison; je m'en charge. Puisque c'est le bien-aimé de mon ami, je veux le porter dans mon coeur.
Il suffit qu'il soit à l'écurie, madame, repartit Sancho; quant à être porté dans le coeur de Votre Excellence, ni lui ni moi ne sommes dignes de nous y voir un seul instant.
Eh bien, Sancho, dit la duchesse, emmenez le grison à votre gouvernement; vous l'y traiterez à votre fantaisie, et il n'aura plus qu'à s'engraisser.
Madame, répondit Sancho, j'ai vu plus d'un âne entrer dans un gouvernement: il n'y aurait donc rien d'étonnant que j'y emmenasse le mien.
Tous ces propos égayèrent la duchesse, et après avoir de nouveau dit à Sancho d'aller se reposer, elle fut raconter au duc la conversation qui venait d'avoir lieu. Ils concertèrent ensemble quelque bonne mystification dans le genre chevaleresque, afin que le chevalier et son écuyer ne s'aperçussent en aucune manière de la tromperie, et assurément ce sont là les plus mémorables aventures que contienne cette grande histoire.
CHAPITRE XXXIV
DES MOYENS QU'ON TROUVA POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE
Le duc et la duchesse prenaient un plaisir extrême à la conversation de leurs hôtes, et ne songeaient qu'à trouver de nouveaux moyens de s'en divertir: ce qui étonnait le plus la duchesse, c'était la simplicité de Sancho, qui en était venu à croire véritable l'enchantement de Dulcinée, dont lui seul était l'inventeur. L'aventure de la caverne de Montesinos, qu'avait racontée notre écuyer, leur parut excellente pour la mystification qu'ils se proposaient.
Six jours ayant été employés à se préparer et à instruire leurs gens, ils engagèrent le chevalier à une chasse au sanglier, qui devait avoir lieu avec un équipage complet de piqueurs et de chiens. Avant le départ, on présenta à notre héros et à son écuyer un habit de chasse en beau drap vert: don Quichotte refusa, disant qu'il aurait bientôt à reprendre le rude métier des armes et qu'il ne pouvait se charger d'un porte-manteau; tout au contraire, Sancho accepta, se promettant bien d'en faire argent à la plus prochaine occasion.
Les préparatifs achevés, don Quichotte s'arma de toutes pièces; Sancho endossa son nouvel habit, et monté sur son grison, de préférence à un bon cheval qu'on lui offrait, il se mêla à la troupe des chasseurs. La duchesse ne tarda pas à paraître élégamment parée, et don Quichotte, avec courtoisie, prit la bride de son palefroi, malgré les efforts que faisait le duc pour s'y opposer. On se dirigea vers un bois planté entre deux grandes collines. Quand les postes furent pris, les sentiers occupés, on découpla les chiens, on partagea les chasseurs en plusieurs troupes, et la chasse commença avec de si grands cris qu'il devenait impossible de s'entendre. Bientôt la duchesse descendit de son palefroi, et l'épieu à la main, vint s'embusquer dans un endroit par lequel le sanglier avait coutume de passer; le duc et don Quichotte mirent aussi pied à terre, et se placèrent à ses côtés; Sancho, lui, sans descendre du grison, se tint coi derrière tout le monde, de crainte de quelque mésaventure.
A peine étaient-ils rangés en haie avec une partie de leurs gens, qu'ils virent accourir un énorme sanglier, harcelé par les chiens et poursuivi par les chasseurs. Don Quichotte, embrassant fortement son écu, marche à la rencontre de la bête l'épée à la main; le duc y court aussi avec son épieu, et la duchesse les aurait devancés si son époux ne l'en eût empêchée. Quant à Sancho, dès qu'il aperçut le terrible animal, avec ses longues défenses, la gueule blanchie d'écume et les yeux étincelants, il lâcha son grison et courut à toutes jambes vers un chêne, pour y grimper; mais au moment où il atteignait le milieu, prêt à saisir une branche pour gagner la cime, cette branche se rompit, et en tombant il resta accroché à un tronçon. Lorsque, suspendu de la sorte, il sentit son habit se déchirer, l'idée lui vint que le sanglier pourrait bien le déchirer lui-même, et il se mit à pousser de tels cris, que tous ceux qui l'entendaient le crurent sous la dent de quelque bête sauvage. Finalement le sanglier resta sur la place, percé de mille coups d'épieux, et don Quichotte, accourant aux cris de Sancho, le trouva suspendu, la tête en bas, le fidèle grison auprès de lui. Il dégagea son écuyer. Devenu libre, Sancho examina la déchirure faite à son habit de chasse, accident dont il eut un déplaisir mortel, car dans cet habit il s'imaginait posséder une métairie.
Enfin, l'énorme sanglier, couvert de branches de romarin et de myrte, fut placé par les chasseurs sur le dos d'un mulet et conduit en triomphe vers une tente dressée au milieu du bois, où l'on trouva la table chargée d'un abondant repas, tout à fait digne de la munificence du personnage qui l'offrait à ses convives.
Montrant à la duchesse les plaies de son habit tout déchiré: Si cette chasse, dit Sancho, eût été aux lièvres et aux petits oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais vraiment quel plaisir on peut trouver à poursuivre un animal qui, s'il vous attrape avec ses crochets, peut envoyer son homme dans l'autre monde. Cela me rappelle cette vieille romance dont le refrain était: Sois-tu mangé des ours comme fut Favila!
Ce Favila était un roi goth qui, dans une chasse aux bêtes sauvages, fut dévoré par un ours, dit don Quichotte[106].
[106] Ce Favila n'était pas un roi goth; il succéda à Pélage dans les Asturies.
Justement, repartit Sancho: aussi comment les princes et les rois s'exposent-ils à se faire dévorer, pour le seul plaisir de tuer un pauvre animal qui ne leur a fait aucun tort?
Vous vous trompez, Sancho, dit le duc: la chasse aux bêtes sauvages est le divertissement favori des rois et des princes; cette chasse est une image de la guerre: on y emploie des ruses et des stratagèmes pour vaincre l'ennemi; on s'y accoutume à endurer le froid et le chaud; on oublie le sommeil et l'oisiveté; en un mot, c'est un exercice qu'on prend sans nuire à personne, et un plaisir qu'on partage avec beaucoup de gens. Cette chasse, d'ailleurs, n'est pas permise à tout le monde, non plus que celle du haut vol, car toutes deux n'appartiennent qu'aux princes et aux grands seigneurs. Ainsi donc, Sancho, quand vous serez gouverneur, adonnez-vous à la chasse, et vous verrez que vous vous en trouverez bien.
Oh! pour cela, non, répondit Sancho; à bon gouverneur, comme à bonne ménagère, jambe rompue et à la maison; il ferait beau voir des gens pressés, bien fatigués du chemin, venir demander le gouverneur, et qu'il fût au bois à se divertir! les affaires marcheraient d'une singulière façon! Par ma foi, seigneur, m'est avis que la chasse est plutôt le fait des fainéants que des gouverneurs; moi, je me contente de jouer à la triomphe les quatre jours de Pâques[107], et aux boules les dimanches et fêtes. Toutes ces chasses ne vont guère à mon humeur et ne s'accordent pas avec ma conscience.
[107] Noël, l'Épiphanie, Pâques et la Pentecôte.
Qu'il en soit ce qu'il plaira à Dieu, Sancho, repartit le duc: mais entre le dire et le faire il y a bien du chemin.
Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, repartit Sancho, au bon payeur il ne coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste, que celui qui se lève de grand matin; c'est le ventre qui fait mouvoir les pieds, et non les pieds le ventre: je veux dire que si Dieu m'assiste, et si je vais droit mon chemin, avec bonne intention, je gouvernerai mieux qu'un aigle royal. Si l'on ne m'en croit pas, qu'on me mette le doigt dans la bouche, et on verra si je serre bien.
Maudit sois-tu de Dieu et des saints, détestable Sancho, s'écria don Quichotte; quand donc t'entendrai-je parler un quart d'heure sans cette avalanche de proverbes? Que Vos Grâces laissent là cet imbécile, mes seigneurs, si vous ne voulez être accablés de si ridicules impertinences.
Pour être nombreux, dit la duchesse, les proverbes de Sancho n'en sont pas moins agréables; quant à moi, ils me divertissent extrêmement, qu'ils viennent à propos ou non; d'ailleurs, entre amis, on ne doit pas y regarder de si près.
Au milieu de ces agréables entretiens, on sortit des tentes pour rentrer dans le bois, où le reste du jour se passa à préparer des affûts. La nuit vint surprendre les chasseurs, non pas la nuit sereine, comme elle l'est presque toujours en été, mais un peu obscure, et d'autant plus favorable aux projets du duc et de la duchesse.
Soudain le bois parut en feu, et de toutes parts on entendit un grand bruit de trompettes et autres instruments de guerre, ainsi que le pas de nombreuses troupes de cavaliers qui traversaient le bois en tous sens. Cette lumière subite, ce bruit inattendu surprirent l'assemblée; les sons discordants d'une infinité de ces instruments dont les Mores se servent dans les batailles, ceux des trompettes et des clairons, enfin les fifres, les hautbois et les tambours mêlés confusément, faisaient un tel vacarme, qu'il eût fallu être privé de sens pour n'en être pas ému. Le duc pâlit, la duchesse frissonna, et don Quichotte lui-même ressentit quelque émotion; quant à Sancho, il tremblait de tous ses membres, et il n'y eut pas jusqu'à ceux qui étaient dans le secret qui n'éprouvassent de l'effroi.
Tout à coup ce vacarme cesse; et un courrier, qu'à son costume on eût pris pour un démon, passe brusquement, sonnant avec un bruit épouvantable dans une corne démesurée.
Holà, dit le duc, qui êtes-vous? à qui en voulez-vous? et que signifie cette troupe de gens de guerre qui traverse ce bois?
Je suis le diable! répondit le courrier d'une voix rauque; je vais à la recherche de don Quichotte de la Manche, et les gens que vous entendez sont six troupes de magiciens, qui amènent la sans pareille Dulcinée du Toboso enchantée sur un char de triomphe; elle est accompagnée du vaillant Montesinos, qui vient révéler au seigneur don Quichotte les moyens de désenchanter la pauvre dame.
Si vous étiez le diable, comme vous le dites, repartit le duc, vous auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche; car il est devant vous.
En mon âme et conscience, je n'y prenais pas garde, répondit le diable: j'ai tant de choses dans la tête, que j'oubliais la principale, celle pour laquelle je suis venu.
Ce démon, dit Sancho, doit être honnête homme et bon catholique: autrement il ne jurerait pas sur son âme et sur sa conscience; il y a partout des gens de bien, à ce que je vois, même en enfer.
Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, tourna les yeux vers don Quichotte: C'est vers toi, lui dit-il, chevalier des Lions (puissé-je bientôt te voir entre leurs griffes!), c'est vers toi que m'envoie l'infortuné mais vaillant Montesinos, pour te dire de l'attendre à l'endroit même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui la sans pareille Dulcinée du Toboso; il veut t'apprendre le moyen de la désenchanter. Ma venue n'étant à autre fin, je ne m'arrêterai pas plus longtemps; que les démons de mon espèce restent dans ta compagnie, et les bons anges avec ces seigneurs. Puis, sonnant dans sa corne, il tourna bride et disparut.
La surprise s'accrut pour tout le monde, mais surtout pour don Quichotte et Sancho: pour l'écuyer, parce qu'on voulait à toute force que Dulcinée fût enchantée; pour le chevalier, parce qu'il ne savait plus à quoi s'en tenir sur les visions qu'il avait eues dans la caverne de Montesinos. Pendant que notre héros s'abîmait dans ses pensées, le duc lui dit: Est-ce que Votre Grâce veut attendre cette visite, seigneur don Quichotte?
Certainement, répondit-il; je l'attendrai ici de pied ferme, dût l'enfer entier m'assaillir.
Eh bien, moi, dit Sancho, s'il vient encore un diable me corner aux oreilles, je resterai ici tout comme je suis en Flandre.
La nuit achevait de se fermer, et l'on commençait à distinguer à travers le bois un nombre infini de lumières courant de tous côtés; telles dans un temps serein on voit voltiger les exhalaisons de la terre. Bientôt se fit entendre un bruit semblable à celui que produiraient les roues massives d'une charrette à boeufs, bruit strident qui fait fuir les loups et les ours. A ce tintamarre vint s'en joindre un autre qui le rendit plus horrible encore: il semblait qu'en divers endroits de la forêt on livrât plusieurs batailles; d'un côté retentissait le bruit de l'artillerie, d'un autre, celui d'un grand nombre de mousquetades: à la voix des combattants, on les aurait jugés tout proche, tandis que plus loin, une multitude d'instruments ne cessaient de jouer à la manière des Mores, comme pour animer au combat. En un mot, le bruit confus de ces instruments, les cris des guerriers, le sourd retentissement des chariots, inspiraient de la frayeur aux plus hardis; et don Quichotte lui-même eut besoin de tout son courage pour n'être pas épouvanté. Quant à Sancho, le sien fut bientôt abattu, et il tomba évanoui aux pieds de la duchesse, qui s'empressa de lui faire jeter de l'eau au visage. Il fut assez longtemps à revenir, et il commençait à ouvrir les yeux lorsqu'un de ces chariots qui faisaient tant de bruit arriva, tiré par quatre boeufs entièrement couverts de drap noir et ayant à chaque corne une torche allumée. Au sommet du char, sur une espèce de trône, se tenait assis un vieillard vénérable, dont la longue barbe, plus blanche que la neige, lui descendait jusqu'à la ceinture; pour tout vêtement, il avait une ample robe de boucassin noir. Comme ce chariot portait une infinité de lumières, on pouvait aisément distinguer les objets. Il était conduit par deux démons habillés de la même étoffe, et dont les effroyables visages auraient fait retomber Sancho en défaillance, s'il n'eût fermé les yeux pour ne pas les voir.
Ce noir équipage étant arrivé devant le duc, le vieillard se leva, et dit d'une voix grave: Je suis le sage Lirgande; et le char passa outre. Il fut suivi d'un autre, tout à fait semblable, sur lequel était un vieillard vêtu comme le premier, qui, ayant fait arrêter le chariot, dit d'une voix non moins grave: Je suis le sage Alquif, le grand ami d'Urgande la déconvenue; et il passa comme le précédent. Un troisième char avec un pareil attelage et de semblables conducteurs, s'avança de même; mais celui qu'on voyait assis sur le trône était un homme robuste et à mine rébarbative, qui, se redressant, cria d'une voix rauque et satanique: Je suis l'enchanteur Arcalaüs, ennemi mortel d'Amadis de Gaule et de toute sa postérité.
A quelques pas plus loin les trois chars s'arrêtèrent, et le bruit criard des roues ayant cessé, on entendit une agréable musique, dont Sancho tout réjoui tira bon augure.
Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s'éloignait jamais d'un pas, là où est la musique, il ne peut y avoir rien de mauvais.
Non plus que là où est la lumière, ajouta la duchesse.
Madame, répliqua Sancho, la lumière vient de la flamme et la flamme peut tout embraser. Ces lumières que nous voyons là sont capables de mettre le feu à la forêt, tandis que la musique est toujours signe de réjouissance et de fêtes.
C'est ce que nous apprendra l'avenir dit don Quichotte.
Et notre héros avait raison, comme le prouve le chapitre suivant.
CHAPITRE XXXV
SUITE DES MOYENS QU'ON PRIT POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE ETC.
Au son de cette agréable musique s'avançait un char traîné par six mules caparaçonnées de toiles blanches; sur chacune des mules était monté un pénitent, à la manière de ceux qui font amende honorable, tous également vêtus de blanc, avec une grosse torche de cire à la main. Ce char était deux fois et même trois fois plus grand que les précédents; de chaque côté marchaient douze autres pénitents, tenant une torche allumée. Sur un trône élevé au centre du char, était assise une jeune fille habillée d'une étoffe de gaze d'argent, si brillante de paillettes d'or que les yeux n'en pouvaient soutenir l'éclat; un voile de soie, assez transparent pour laisser voir sa beauté, lui couvrait le visage, et les nombreuses lumières permettaient de distinguer ses attraits et son âge, qui semblait être de dix-sept à vingt ans. Auprès d'elle se tenait un personnage enveloppé jusqu'aux pieds d'une robe de velours à longue queue, et la tête couverte d'un voile noir.
Quand le char fut arrivé en face du duc, la musique cessa, et le personnage que nous venons de dépeindre, s'étant levé, écarta sa robe, rejeta son voile, et fit voir la figure de la Mort hideuse et décharnée. Don Quichotte en pâlit, Sancho pensa mourir de peur, le duc et la duchesse firent un mouvement d'effroi. Cette Mort vivante s'étant levée sur ses pieds, prononça ces paroles d'une voix lente:
O toi dont les nobles travaux Méritaient en amour un destin plus prospère, Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père, Le fléau des méchants et l'ami des héros. Sur les bords du Léthé j'appris que Dulcinée Avait en un moment perdu tous ses attraits; Je viens finir les maux de cette infortunée. Du sort écoute les arrêts: Par la main de Sancho, sur son large derrière, Trois mille et trois cents coups appliqués fortement Avec une longue étrivière Rendront à cet objet charmant Son éclat, sa beauté première[108].
[108] Ces vers sont empruntés à Florian.
Oui-da, je t'en pondrai, s'écria Sancho, je ne me donnerai pas seulement trois coups de fouet. Au diable soit ta manière de désenchanter! et qu'est-ce que mes fesses ont à voir avec les enchantements? Je jure que si le seigneur Merlin n'a pas d'autre moyen de désenchanter Dulcinée, elle pourra s'en aller avec son enchantement dans la sépulture.
Et bien moi, je vous saisirai, don manant farci d'ail, reprit don Quichotte, et je vous attacherai à un arbre, nu comme quand votre mère vous a mis au monde; après quoi je vous donnerai non pas trois mille trois cents coups de fouet, mais cinquante mille, et si bien appliqués qu'il vous en cuira toute votre vie. Pas de réplique, ou je vous étrangle sur l'heure.
Tout beau, tout beau! interrompit Merlin, cela ne peut se passer ainsi: les coups de fouet que recevra Sancho doivent être volontaires, et le moment à son choix, car il n'y a point d'époque limitée pour cela; il dépend même de lui d'en être quitte pour la moitié, pourvu qu'il trouve bon que ces coups lui soient appliqués par une autre main que la sienne, si rude qu'elle puisse être.
Ni ma main, ni celle d'un autre, ni pesante, ni à peser, ni dure, ni douce, ne me touchera, repartit Sancho. Est-ce que j'ai engendré madame Dulcinée du Toboso, pour que mes fesses payent le mal qu'ont fait ses beaux yeux? que monseigneur don Quichotte ne se fouette-t-il? c'est son affaire. Lui qui l'appelle sans cesse sa joie, sa vie, son âme, c'est à lui de chercher les moyens de la désenchanter; mais me fouetter, moi? abernuncio[109]!
[109] Abrenuncio: locution familière pour exprimer la répugnance.
Sancho eut à peine achevé de parler, que la nymphe qui se tenait près de Merlin se leva, écarta le voile qui lui couvrait le visage, et fit briller aux yeux de tous une beauté incomparable; puis, avec un geste assez masculin, et d'une voix fort peu féminine, elle apostropha Sancho en ces termes:
O malencontreux écuyer, coeur de poule, âme de bronze, entrailles de pierres et de cailloux, si l'on te demandait, larron, meurtrier, de te jeter du haut d'une tour; si l'on voulait, tigre sans pitié, te faire avaler des crapauds et des lézards; si l'on t'ordonnait, serpent venimeux, d'étrangler ta femme et tes enfants, il ne serait pas étonnant de te voir faire tant de façons: mais regarder à trois mille et trois cents coups de fouet, quand il n'est si chétif écolier de la doctrine chrétienne qui n'en attrape autant chaque mois, en vérité tu devrais en mourir de honte, et il y a là de quoi surprendre, étourdir, stupéfier, non-seulement ceux qui t'écoutent, mais quiconque un jour l'apprendra. Lève, ô misérable et endurci animal, lève tes yeux de mulet ombrageux sur la prunelle des miens, et tu verras mes larmes tracer goutte à goutte des sillons et des sentiers à travers les campagnes fleuries de mes belles joues. N'es-tu pas ému, monstre sournois et malintentionné, en voyant une princesse de mon âge se flétrir et se consumer sous l'écorce d'une grossière paysanne! quoique je ne paraisse pas telle à présent, grâce à la faveur particulière du seigneur Merlin, qui a pensé que les pleurs d'une belle affligée seraient plus capables de t'attendrir. Résouds-toi donc, brute indomptée, à frapper tes chairs épaisses: triomphe une fois en ta vie de cette inclination gloutonne qui te fait ne songer qu'à te farcir la panse; et remets dans son premier état la délicatesse de ma peau, l'aimable douceur de mon caractère, l'incomparable beauté de mon visage; et si je ne suis pas capable d'adoucir ton humeur farouche, si tu ne me trouves pas encore assez à plaindre pour exciter ta pitié, aie au moins compassion de ce pauvre chevalier qui est à tes côtés, de ce bon maître qui t'aime si tendrement, et dont l'âme, je le vois, est à deux doigts de ses lèvres et n'attend plus que ta réponse, ou compatissante ou impitoyable, pour lui sortir par la bouche ou lui rentrer dans le gosier.
En entendant ces mots, don Quichotte se tâta le gosier. Parbleu, dit-il en se tournant vers le duc, Dulcinée dit vrai; voici que j'ai l'âme arrêtée là, comme une noix d'arbalète.
Eh bien, Sancho, que dites-vous de tout ceci? demanda la duchesse?
Madame, ce que j'ai dit, je le répète, répondit Sancho; quant aux coups de fouet, abernuncio.
C'est abrenuncio qu'il faut dire, observa le duc.
Pour l'amour de Dieu, monseigneur, répliqua Sancho, que Votre Grandeur me laisse parler à ma guise; est-ce que je suis en état de m'amuser à ces subtilités? Vraiment il m'importe bien d'une lettre de plus ou de moins quand il s'agit de quatre à cinq mille coups de fouet!
Vous vous trompez, Sancho, reprit le duc, il ne s'agit que de trois mille trois cents.
Voilà le compte bien diminué! dit Sancho; qui trouve le marché bon n'a qu'à le prendre. Par ma foi, je voudrais bien savoir où notre maîtresse Dulcinée du Toboso a trouvé cette manière de prier les gens! Comment, venir du même coup me demander de me mettre le corps en lambeaux pour l'amour d'elle et m'appeler coeur de poule, bête farouche, tigre abominable, avec une kyrielle d'injures à faire fuir le diable. Est-ce que par hasard mes chairs sont de bronze, est-ce que je gagnerai quelque chose à la désenchanter? Encore, si elle venait avec une belle corbeille de linge blanc, quelques coiffes de nuit ou seulement des escarpins (bien que je n'en mette pas) peut-être me laisserais-je faire: mais pour m'attendrir elle me débite un boisseau d'injures et l'on dirait qu'elle va me dévisager. Ne sait-elle point qu'un mulet chargé d'or n'en gravit que mieux la montagne, que les présents ramollissent les pierres, et qu'un tiens vaut mieux que deux tu auras? Mais ce n'est pas tout: voilà qu'au lieu de m'encourager, mon seigneur et maître me menace de m'attacher à un arbre, et de doubler la dose prescrite par le seigneur Merlin. On devrait bien considérer que ce n'est pas un simple écuyer qu'on prie de se fouetter, mais un gouverneur; car enfin faut-il regarder à qui l'on parle et comment on prie. Il conviendrait, ce me semble, de choisir un autre temps; on me voit navré de la déchirure de mon habit vert, et l'on vient me demander de me déchirer moi-même, quoique je n'en aie pas plus envie que de me faire cacique!
En vérité, ami Sancho, reprit le duc, vous faites trop de façons: mais je vous le dis en un mot comme en mille, si vous ne devenez plus souple qu'un gant, il faudra renoncer au gouvernement: il serait beau vraiment que je donne à mes sujets un gouverneur aux entrailles de pierre, qui ne fût touché ni des larmes des dames affligées, ni des prières et des conseils des plus sages enchanteurs! Encore une fois, Sancho, vous vous fouetterez ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez point gouverneur.
Monseigneur, répondit Sancho, ne m'accorderait-on pas au moins deux jours pour y penser?
Cela ne se peut, repartit Merlin, cette affaire-là doit être conclue à l'heure même, sinon Dulcinée retourne à la caverne de Montesinos, changée en paysanne; ou bien, dans l'état où elle est, elle sera conduite aux champs Élyséens, pour y attendre que le nombre des coups de fouet soit complet.
Allons, Sancho, ajouta la duchesse, prenez courage; songez que vous avez mangé le pain du seigneur don Quichotte, que nous devons tous servir et aimer à cause de sa loyauté et de ses grands exploits de chevalerie: consentez à ces coups de fouet, mon enfant; la crainte est pour le poltron, et un noble coeur ne trouve rien de difficile.
Au lieu de répondre, Sancho, tout hors de lui, se tourna vers Merlin: Seigneur Merlin, lui dit-il, ce diable, qui est venu ici en poste, a ordonné à mon maître d'attendre le seigneur Montesinos, qui allait venir lui parler du désenchantement de madame Dulcinée: cependant, nous n'avons point encore vu Montesinos, ni rien qui lui ressemble.
Ami Sancho, répondit Merlin, ce diable est un étourdi et un grandissime vaurien: c'est moi qui l'envoyais vers votre maître, et non Montesinos, lequel n'a pas quitté sa caverne, où longtemps encore il attendra la fin de son enchantement. Si Montesinos est votre débiteur, ou si vous avez quelque affaire à traiter avec lui, je l'amènerai où il vous plaira; pour l'heure, résignez-vous à cette petite pénitence que nous vous avons ordonnée, et, croyez-moi, elle vous sera d'un grand profit pour l'âme et pour le corps: pour l'âme, parce que vous ferez une bonne action; pour le corps parce qu'étant d'une complexion sanguine, il n'y a pas de mal de vous tirer un peu de sang.
Par ma foi, celui-là est bon, répliqua Sancho: il n'y a pas déjà assez de médecins sur terre, il faut encore que les enchanteurs s'en mêlent! Mais enfin, puisque tout le monde ici, excepté moi, le trouve utile, je consens à m'appliquer les trois mille trois cents coups de fouet, à la condition que je me les donnerai quand il me plaira, sans qu'on me fixe ni le temps ni le jour; de mon côté, je tâcherai de terminer cette affaire le plus tôt possible, afin que le monde puisse jouir de la beauté de madame Dulcinée, beauté, à ce qu'il paraîtrait, beaucoup plus grande que je n'avais pensé. J'y mets encore une condition, c'est que je ne serai point obligé de me fouetter jusqu'au sang, et si quelques coups ne font que chasser les mouches, ils compteront de même; de plus, si je venais à me tromper sur la quantité, le seigneur Merlin, qui sait tout, aura soin de les compter, et il me dira si je m'en suis donné trop ou trop peu.
Du trop il ne faut pas s'inquiéter, répondit Merlin, car sitôt que le nombre sera complet, soudain madame Dulcinée se trouvera désenchantée, et elle viendra remercier le bon Sancho et lui témoigner sa reconnaissance par des présents considérables; n'ayez donc aucun souci du trop ou du trop peu, je le prends sur ma conscience; le ciel me préserve de tromper personne, ne fût-ce que d'un cheveu de la tête.
Allons, dit Sancho, je consens à mon supplice, c'est-à-dire j'accepte la pénitence; aux conditions que j'ai dites, s'entend.
Sancho n'eut pas plutôt prononcé ces dernières paroles, que la musique recommença avec accompagnement de deux ou trois décharges d'artillerie, et don Quichotte alla se jeter au cou de son écuyer, qu'il baisa cent fois sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse, tous les chasseurs, lui témoignèrent la joie qu'ils éprouvaient de le voir se rendre à la raison; puis, le char se remit en marche, la belle Dulcinée salua Leurs Excellences et fit une profonde révérence à son futur libérateur.
Cependant l'aube riante et vermeille commençait à poindre: la terre joyeuse, le ciel serein, la lumière pure, tout annonçait le jour qui déjà posant le pied sur le pan de la robe de la fraîche Aurore promettait d'être magnifique. Le duc et la duchesse, très-satisfaits de leur chasse, et surtout d'avoir si bien réussi dans leur projet, retournèrent au château, décidés à continuer ces plaisanteries qui les divertissaient de plus en plus.
CHAPITRE XXXVI
DE L'ÉTRANGE ET INOUIE AVENTURE DE LA DUÈGNE DOLORIDE, APPELÉE COMTESSE TRIFALDI: ET D'UNE LETTRE QUE SANCHO ÉCRIVIT A SA FEMME
Le duc avait un majordome d'un esprit jovial et plein de ressources; c'était lui qui avait composé les vers, disposé tout l'appareil de la scène, représenté le personnage de Merlin, et fait remplir par un jeune page celui de Dulcinée. A la demande de ses maîtres, il composa une autre comédie aussi originale que la première, et non moins bien imaginée.
Le jour suivant, la duchesse demanda à Sancho s'il avait commencé sa pénitence; il répondit que la nuit précédente il s'était donné cinq coups de fouet.
Avec quoi? reprit la duchesse.
Avec ma main, répliqua Sancho.
Mais c'est plutôt se caresser que se fouetter, dit la duchesse, et je ne sais si Merlin sera satisfait. Je pense donc qu'il conviendrait que Sancho fit une discipline composée de chardons ou de quelques cordelettes de cuir, capable de se faire bien sentir, ce qui est une condition expresse imposée par Merlin; car la liberté d'une aussi grande dame que Dulcinée ne saurait être achetée à vil prix.
Madame, répondit Sancho, que Votre Excellence me donne une discipline à sa fantaisie, et je m'en servirai pourvu qu'elle ne me fasse pas trop de mal, car je l'avouerai à Votre Grandeur, tout paysan que je suis, j'ai la peau fort délicate; et il ne serait pas juste que je me misse en lambeaux pour le service d'autrui.
Eh bien, dit la duchesse, demain je vous donnerai une discipline faite exprès pour vous, et qui s'accommodera à la délicatesse de vos chairs comme si elles étaient ses propres soeurs.
A propos, dit Sancho, Votre Altesse saura que j'ai écrit une lettre à Thérèse Panza, ma femme, où je lui donne avis de tout ce qui m'est arrivé depuis que je suis parti d'auprès d'elle; j'ai la lettre sur moi, et il n'y a plus qu'à mettre l'adresse; je voudrais bien que Votre Grâce eût la bonté de la lire, elle me semble tournée de la façon dont doivent écrire les gouverneurs.
Et qui l'a dictée? demanda la duchesse.
Sainte Vierge! répondit Sancho, et qui l'aurait dictée, si ce n'est moi?
C'est donc vous qui l'avez écrite? dit la duchesse.
Oh! pour ça non, madame, répondit Sancho, car je ne sais ni lire ni écrire, encore que je sache signer.
Voyons-la, dit la duchesse, votre esprit et votre excellent jugement doivent s'y montrer à chaque ligne.
Sancho mit la main dans son sein, et en tira la lettre. Elle était ainsi conçue:
LETTRE DE SANCHO PANZA A THÉRÈSE PANZA, SA FEMME
«Bien m'a pris, femme, d'avoir bon dos, car j'ai été bien étrillé; et si j'ai un riche gouvernement, il m'en coûte de bons coups de fouet; mais tu sauras cela plus tard; aujourd'hui tu n'y comprendrais rien. Apprends donc, ma chère Thérèse, que j'ai résolu de te faire monter en carrosse; voilà l'essentiel, car aller autrement, autant vaut marcher à quatre pattes. Finalement, tu es femme de gouverneur; dis-moi si à cette heure quelqu'un te va à la cheville. Je t'envoie ci-joint un habit de chasse vert, que m'a donné madame la duchesse; arrange-le de manière qu'il fasse un corsage et une jupe à notre fille Sanchette.
«Don Quichotte, mon maître, à ce que j'ai ouï dire en ce pays-ci, est un fou sensé, un cerveau brûlé divertissant, et, sans vanité, on dit que je ne lui cède en rien. Nous avons été visiter ensemble la caverne de Montesinos, et le sage Merlin a jeté les yeux sur moi pour désenchanter Dulcinée du Toboso, qui est celle qu'on appelle là-bas Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet que je dois me donner, moins cinq, que j'ai déjà reçus, elle sera désenchantée comme la mère qui l'a mise au monde. Bouche close sur cela, femme, car les uns diraient que c'est du blanc, les autres que c'est du noir.
«D'ici à quelques jours je partirai pour mon gouvernement, où je grille de me voir installé, afin d'amasser de l'argent, car on m'a dit que les nouveaux gouverneurs n'ont point d'autre souci; je sonderai le terrain, et je te manderai s'il faut que tu viennes me rejoindre. Le grison se porte à merveille, et il se recommande à toi et à nos enfants. Je veux l'emmener avec moi et je ne le quitterais pas quand même on me ferait Grand Turc. Son Excellence madame la duchesse te baise mille fois les mains; baises-les-lui en retour deux mille fois, car il n'y a rien de si bon marché que les compliments, à ce que j'ai entendu dire à mon maître.
«Dieu n'a pas voulu que je trouvasse encore une bourse de cent doublons, comme celle de la fois passée; ce n'a pas été faute de la chercher; mais que cela ne te chagrine pas, ma chère Thérèse: celui qui sonne les cloches est en sûreté, et tout se trouvera dans la lessive du gouvernement. Une chose pourtant me met en peine, c'est qu'on me dit que si j'en tâte une fois, je me lécherai les doigts jusqu'à me manger les mains. Mais, baste! qu'y faire? pour les estropiés les aumônes valent autant qu'un canonicat. Tu vois bien, femme, que de façon ou d'autre, tu ne peux manquer d'être riche et heureuse. Dieu te soit en aide comme il le peut, et qu'il me conserve pour te servir. De ce château, le 20 juillet 1614.
«Ton mari, le gouverneur SANCHO PANZA.»
Il me semble, dit la duchesse après avoir lu, que notre bon gouverneur se fourvoie ici de deux façons: la première, en disant, ou, pour le moins, en donnant à penser, qu'il n'a obtenu son gouvernement que pour les coups de fouet qu'il doit se donner, quoiqu'il sache bien, cependant que lorsque monseigneur le duc, mon époux, le lui promit, on ne songeait pas plus aux coups de fouet que s'il n'y en avait jamais eu au monde; la seconde, c'est qu'il me paraît trop attaché à son intérêt, penchant qui donne mauvaise opinion d'un homme, car, on dit que convoitise rompt le sac, et qu'un gouverneur avare est bien près de vendre la justice.
Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, madame, répondit Sancho; et si ma lettre ne plaît pas à Votre Grâce, il n'y a qu'à la déchirer et en écrire une autre; mais il se pourrait faire que la seconde fût pire, si je m'en mêle encore une fois.
Sur ce, on se rendit au jardin où l'on devait dîner ce jour-là.
La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en amusa beaucoup pendant le repas, et quand la table fut desservie, ils s'entretinrent quelque temps avec lui, car sa conversation les divertissait merveilleusement. Tout à coup et lorsqu'on y pensait le moins, on entendit le son aigu d'un fifre, mêlé à celui d'un tambour discordant. A cette harmonie triste et confuse, chacun parut se troubler. Don Quichotte devint tout pensif, et Sancho courut se blottir auprès de la duchesse, son refuge ordinaire. Au milieu de la stupéfaction générale, on vit entrer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil si longues, qu'elles balayaient la terre: ils frappaient deux grands tambours couverts de drap noir; à leurs côtés marchait le joueur de fifre, vêtu de noir comme les autres. Derrière ces trois hommes venait un personnage à taille gigantesque, enveloppé d'une grande robe noire; par-dessus la robe il portait un large baudrier d'où pendait un énorme cimeterre à poignée noire ainsi que le fourreau. Son visage était couvert d'un long voile, au travers duquel on apercevait une barbe blanche comme la neige. D'un pas lent et solennel qu'il semblait régler sur le son du tambour, ce grave personnage vint se mettre à genoux devant le duc, qui l'attendait debout; mais le duc ne voulut point l'écouter qu'il ne se fût relevé. Le fantôme obéit, et en se redressant il écarta son voile et mit à découvert la plus longue, la plus blanche et la plus épaisse barbe qu'eussent jamais vue des yeux humains; puis, les regards fixés sur le duc et d'une voix pleine et sonore qu'il paraissait tirer du fond de sa poitrine, il lui dit:
Très-haut et très-puissant seigneur, je m'appelle Trifaldin de la barbe blanche. Écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appelée la duègne Doloride, je suis envoyé par elle vers Votre Altesse, pour supplier Votre Magnificence de lui permettre de venir vous exposer son infortune, qui est assurément la plus surprenante, aussi bien que la plus inouïe. Mais, avant tout, j'ai ordre de m'informer si par hasard le grand, le valeureux et invaincu chevalier don Quichotte de la Manche se trouve en ces lieux, car c'est lui que cherche ma maîtresse, et c'est pour lui qu'elle est venue à pied et à jeun, depuis le royaume de Candaya jusque dans vos États, miracle qu'on ne peut attribuer qu'à la force des enchantements. Elle attend, devant ce palais, que je lui porte de votre part la permission d'y entrer.
Il finit en toussant, puis promenant la main sur sa longue barbe, du haut jusqu'en bas, il attendit gravement la réponse du duc, qui lui dit:
Noble écuyer Trifaldin de la barbe blanche, depuis longtemps nous connaissons la disgrâce de madame la comtesse Trifaldi, à qui les enchanteurs ont fait prendre la figure et le nom de la duègne Doloride: allez, merveilleux écuyer, lui porter l'assurance qu'elle sera la bienvenue, et que nous possédons ici l'incomparable chevalier don Quichotte de la Manche, dont le caractère généreux lui promet secours et protection. Ajoutez de ma part que mon appui ne lui fera pas défaut non plus, s'il lui est nécessaire, mon devoir étant de le lui offrir comme chevalier, titre qui m'impose l'obligation de protéger toutes les femmes, et principalement les pauvres veuves affligées, comme l'est Sa Seigneurie.
A cette réponse, Trifaldin mit un genou en terre, puis, au triste son des tambours et du fifre, il quitta le jardin du même pas qu'il y était entré, laissant toute la compagnie étonnée de sa haute taille et de son air tout à la fois vénérable et modeste.
Vous le voyez, vaillant chevalier, dit le duc en se tournant vers don Quichotte, les ténèbres de l'ignorance et de l'envie ne sauraient obscurcir l'éclat de la valeur et de la vertu: depuis six jours à peine vous êtes dans ce château, et déjà l'on vient vous y chercher des pays les plus lointains, non pas en carrosse ni à cheval, mais à pied et à jeun, tant les malheureux ont d'empressement à vous voir, tant ils ont de confiance en la force de votre bras et en la grandeur de votre courage, grâce à la réputation que vos exploits vous ont acquise, grâce au bruit qui en est répandu par tout l'univers.
Je regrette fort, seigneur duc, répondit don Quichotte, que ce bon ecclésiastique qui l'autre jour montrait tant d'aversion pour les chevaliers errants, ne soit pas témoin de ce qui se passe: il verrait par lui-même si ces chevaliers sont ou non nécessaires au monde; il pourrait du moins se convaincre que dans leur détresse les malheureux ne vont pas chercher du secours auprès des hommes de robe, ni chez les sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n'a jamais franchi les limites de sa paroisse; en pareil cas, la véritable panacée à l'affliction, c'est l'épée du chevalier errant. Qu'elle vienne donc, cette duègne, qu'elle demande ce qu'elle voudra; le remède à son mal lui sera bientôt expédié par la force de mon bras et par l'intrépidité du coeur qui le fait agir.
CHAPITRE XXXVII
SUITE DE LA FAMEUSE AVENTURE DE LA DUÈGNE DOLORIDE
Le duc et la duchesse étaient charmés de voir don Quichotte donner si complétement dans leurs vues; lorsque Sancho se mit de la partie. Je voudrais bien, dit-il, que cette bonne duègne ne vînt pas jeter quelque bâton dans les roues de mon gouvernement! car, je tiens d'un apothicaire de Tolède, qui parlait comme un chardonneret, que partout où se fourrent les duègnes, tout va de mal en pis. Dieu de Dieu! comme il les détestait! et par ma foi, puisque toutes les duègnes sont fâcheuses et impertinentes, que faut-il attendre d'une affligée comme l'est, dit-on, cette comtesse Trifaldi?
Silence, Sancho, reprit don Quichotte: puisque cette dame vient de si loin me chercher, elle ne peut être de celles dont parlait ton apothicaire; de plus, elle est comtesse, et quand les comtesses servent en qualité de duègnes, c'est auprès des reines et des impératrices: car dans leurs maisons, elles sont dames et maîtresses et se font servir par d'autres duègnes.
Madame la duchesse a pour suivantes des duègnes qui seraient comtesses, si le sort l'eût voulu, repartit la señora Rodriguez qui était présente; mais là vont les lois où il plaît aux rois. Cependant, qu'on ne dise pas de mal des duègnes, surtout de celles qui sont vieilles filles: car bien que je ne compte pas parmi ces dernières, je sens l'avantage qu'une duègne fille a sur une duègne veuve. A quiconque voudra nous tondre, les ciseaux resteront dans la main.
Ce ne sera pas faute de trouver à tondre sur les duègnes, toujours suivant mon apothicaire, repartit Sancho: mais ne remuons pas le riz, dût-il prendre au fond du pot.
Les écuyers ont toujours été nos ennemis, répliqua la señora Rodriguez; véritables piliers d'antichambre, ces fainéants, au lieu de prier Dieu, emploient leur temps à médire de nous, vont fouillant dans notre généalogie, et font de rudes accrocs à notre réputation. Eh bien, moi, je déclare ici, qu'en dépit d'eux nous continuerons à vivre dans les grandes maisons, quoiqu'on nous y laisse mourir de faim et qu'on nous y donne à peine une chétive robe noire pour couvrir nos chairs délicates. Oui, si j'en avais le talent et le loisir, je voudrais prouver, non-seulement aux personnes ici présentes, mais encore au monde entier qu'il n'est point de vertu qui ne se rencontre chez une duègne.
Je suis de l'avis de ma chère Rodriguez, dit la duchesse; mais elle voudra bien remettre à une autre fois à défendre sa cause et celle des duègnes, à réfuter les propos de ce méchant apothicaire, et à faire revenir le grand Sancho de sa mauvaise opinion.
Par ma foi, madame, repartit Sancho, depuis que le gouvernement m'est monté à la tête, je ne me souviens plus d'avoir été écuyer, et je me moque de toutes les duègnes du monde comme d'un fétu.
Ici la conversation fut interrompue par les deux tambours et le fifre annonçant l'approche de la Doloride. La duchesse demanda à son époux si elle ne devait pas aller au-devant de cette dame, puisque c'était une comtesse et une femme de qualité.
Comme comtesse, ce serait chose juste, dit Sancho; comme duègne, je ne conseille pas à Vos Excellences de faire un pas.
Eh! de quoi te mêles-tu, Sancho, reprit don Quichotte.
De quoi je me mêle, seigneur? répondit Sancho: je me mêle de ce dont je puis me mêler, étant un écuyer nourri à l'école de Votre Grâce, vous le chevalier le plus courtois de toute la courtoiserie. En ces choses-là, je vous ai entendu dire qu'on risque autant de perdre pour un point de plus que pour un point de moins; et à bon entendeur salut.
Sancho a raison, ajouta le duc, il nous faut voir un peu quelle mine a cette comtesse; d'après cela, nous mesurerons la politesse qui lui est due.
En ce moment rentrèrent dans le jardin les tambours et le fifre jouant leur marche ordinaire, toujours sur un ton lugubre, et l'auteur termine ici ce court chapitre pour commencer le suivant, où se continue la même aventure, une des plus remarquables de toute l'histoire.
CHAPITRE XXXVIII
OU LA DUÈGNE DOLORIDE RACONTE SON AVENTURE
A la suite des musiciens parurent d'abord douze duègnes rangées sur deux files, toutes vêtues de larges robes de mousseline blanche, avec des voiles d'une telle longueur, qu'on n'apercevait que le bas de leur vêtement; après elles venait la comtesse Trifaldi, donnant la main à Trifaldin, son écuyer: elle était vêtue d'une robe de frise noire à longue queue, terminée par trois pointes à angles aigus, que portaient trois pages habillés de deuil. Cette partie de son ajustement fit penser à tout le monde que la noble dame tirait son nom de cette invention nouvelle. En effet, Trifaldi, c'est comme qui dirait la comtesse à trois queues. Ben-Engeli en tombe d'accord, mais en faisant remarquer que son nom propre était la comtesse Loupine, à cause de la grande quantité de loups qui peuplaient ses terres, tandis que si, au lieu de loups, c'eût été des renards, on l'aurait appelée la comtesse Renardine. Quoi qu'il en soit, la comtesse et ses douze duègnes s'avançaient lentement, le visage couvert de voiles noirs si épais qu'il eût été impossible de rien distinguer au travers. Sitôt qu'elles se furent arrêtées pour former la haie, le duc et don Quichotte se levèrent; alors, passant au milieu des duègnes, la Doloride, sans quitter la main de son écuyer, se dirigea vers le duc, qui, avec toute la compagnie, s'avança pour la recevoir.
Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies à leur humble serviteur, je me trompe, à leur humble servante, car mon affliction est telle que je ne pourrai jamais y répondre, tant ma disgrâce étrange, inouïe, m'a emporté l'esprit je ne sais où, et ce doit être fort loin, puisque plus je le cherche, moins je le trouve.
Il faudrait que nous l'eussions perdu tout à fait, madame la comtesse, répondit le duc, pour ne pas reconnaître votre mérite, et l'on ne saurait vous rendre trop d'honneurs.
En parlant ainsi il la releva, et la fit asseoir auprès de la duchesse, qui l'accueillit avec beaucoup d'empressement. Don Quichotte regardait sans prononcer un seul mot, tandis que de son côté Sancho mourait d'envie de voir le visage de la comtesse Trifaldi ou de quelqu'une de ses duègnes; mais il lui fallut y renoncer jusqu'à ce qu'elles voulussent bien se découvrir elles-mêmes.
Chacun gardait le silence: ce fut enfin la Doloride qui le rompit pour s'exprimer en ces termes: J'ai la confiance, très-haut et puissantissime seigneur, très-belle et excellentissime dame, et très-sages et illustrissimes auditeurs, que ma peine grandissime trouvera un accueil favorable dans la générosité de vos sentiments, car mon infortune est telle qu'elle est capable de faire pleurer le marbre, d'attendrir le diamant et d'amollir l'acier des coeurs les plus endurcis. Mais avant de porter jusqu'à vos courtoises oreilles le récit de mes tristes aventures, je voudrais savoir si l'illustrissime chevalier don Quichotte de la Manche et son fameusissime écuyer Panza sont dans votre noble et brillante compagnie.
Panza est ici en personnissime, répliqua Sancho, et monseigneur don Quichotte aussi; vous pouvez donc, très-honnêtissime dame, dire tout ce qu'il vous plaira à votre agréabilissime fantaisie, et vous nous trouverez diligentissimes à servir votre dolentissime beauté.
Madame, ajouta don Quichotte en s'adressant à la Doloride, si vous croyez trouver un remède à vos malheurs dans le bras de quelque chevalier errant, voici le mien; si faible qu'il soit, je le mets tout à votre service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont la profession et le devoir sont de protéger et de défendre les affligés. Il n'est pas besoin de détours ni de paroles éloquentes pour s'assurer de ma bienveillance, vous n'avez qu'à raconter simplement vos disgrâces; ceux qui vous écoutent, s'ils ne peuvent remédier à vos maux, sauront du moins y compatir.
A ces paroles, la Doloride fit mine de se jeter aux genoux de don Quichotte, et elle s'y jeta réellement, cherchant à les embrasser: Je me prosterne devant ces pieds, devant ces jambes s'écria-t-elle, ô invincible chevalier! comme devant les bases et les colonnes de la chevalerie errante; laissez-moi baiser ces pieds que je ne saurais trop révérer, puisque leurs pas doivent atteindre au terme de mes maux, que Votre Grâce est seule capable de guérir, ô valeureux errant, dont les merveilleux exploits font pâlir les fabuleuses histoires des Amadis, réduisent en fumée les hauts faits des Bélianis, et anéantissent les actions imaginaires des Esplandians! Puis, se tournant vers Sancho, et le prenant par la main: Et toi, ajouta-t-elle, ô le plus loyal écuyer qui ait jamais servi chevalier errant, dans les siècles passés, présents et à venir; écuyer dont la bonté est encore plus grande et plus longue que la barbe de mon écuyer Trifaldin, tu peux t'enorgueillir à juste titre; puisqu'en servant le grand don Quichotte, tu sers toute la valeur errante concentrée dans un seul chevalier. Je te conjure, nobilissime écuyer, je te conjure par la fidélité exorbitante de tes services, d'être un intercesseur bénévole auprès de ton maître, afin qu'il favorise une infélicissime comtesse, et ta très-humilissime servante.
Madame la comtesse, répondit Sancho, que ma bonté soit aussi grande que la barbe de votre écuyer, ce n'est pas là ce dont il s'agit. Au surplus, sans toutes ces câlineries et ces supplications, je prierai mon maître (qui m'aime bien, je le sais, et surtout en ce moment qu'il a besoin de moi pour certaine affaire) de vous favoriser et de vous aider en tout ce qu'il pourra. Ainsi donc, ne vous gênez pas, contez-nous votre peine, et vous verrez ce que nous savons faire.
Le duc et la duchesse étaient ravis de voir leur dessein si bien réussir, car la Doloride faisait merveilles. La comtesse s'assit à la prière du duc, et après que tout le monde eut fait silence, elle commença de la sorte:
Sur le fameux royaume de Candaya, situé entre la grande Trapobane et la mer du Sud, deux lieues par delà le cap Comorin, régnait la reine Magonce, veuve du roi Archipiel, son époux. De leur mariage était issue l'infante Antonomasie, qu'ensemble ils avaient procréée. L'héritière du royaume me fut confiée en naissant et grandit sous ma tutelle, parce que j'étais la plus ancienne et la plus noble duègne de sa mère. Après bien des soleils (c'est ainsi que l'on compte les jours en notre pays) la petite Antonomasie se trouva avoir quatorze ans et plus de beauté que la nature en a jamais départi à celles qu'elle a le mieux favorisées; son esprit n'était pas en retard, car elle montrait déjà un très-bon jugement; enfin elle était aussi discrète que belle, ou pour mieux dire elle est encore la plus belle personne du monde, si le destin jaloux et les Parques au coeur de bronze n'ont point tranché le fil délié de sa délicate vie; et ils ne l'auront pas osé sans doute, car le ciel ne saurait permettre qu'on fasse à la terre ce tort insigne, de couper toutes vertes les grappes de la plus belle vigne qui en aucun temps se soit vue dans le contour de sa vaste étendue.
De cette beauté sans pareille, et dont ma langue inculte ne saurait assez dignement célébrer les louanges, devinrent amoureux un nombre infini de princes, tant nationaux qu'étrangers. Mais parmi tous ces soupirants, un simple chevalier, porté sur les ailes rapides de son ambition démesurée, confiant dans sa jeunesse, sa bonne mine, et la vivacité de l'esprit le plus heureux, osa lever les yeux jusqu'au neuvième ciel de cette miraculeuse beauté. Je dois dire à Vos Grandeurs qu'il jouait de la guitare à ravir; que de plus il était poëte et grand danseur, et si adroit à fabriquer des cages d'oiseaux, qu'il aurait pu gagner sa vie rien qu'à ce métier, s'il y eût été forcé par le besoin. Avec tous ces mérites, de quoi ne viendrait-on pas à bout? à plus forte raison du coeur d'une jeune fille; et cependant toutes ces qualités n'auraient pas suffi à faire capituler la forteresse dont j'étais gouvernante, si l'effronté scélérat n'eût habilement commencé par me faire capituler moi-même. A force de cajoleries et de présents, il flatta mon coeur et s'empara de ma volonté; mais ce qui acheva ma défaite, ce fut certain couplet que j'entendis chanter une nuit sous mes fenêtres; le voici, si je m'en souviens bien:
De l'éclat des beaux yeux de la cruelle Aminte Il sort des traits ardents qui consument mon coeur; Et parmi tous mes maux elle a tant de rigueurs, Que même il ne faut pas qu'il m'échappe une plainte.
La strophe me sembla d'or, et la voix de miel; aussi depuis lors, chaque fois que j'ai réfléchi sur ma faute, j'ai conclu en moi-même que Platon avait eu raison de vouloir bannir les poëtes de toute république bien ordonnée, au moins les poëtes érotiques, parce qu'ils font des vers, non pas comme ceux du marquis de Mantoue, bons tout au plus à divertir les petits enfants et à faire pleurer les femmes, mais des vers qui sont autant d'épines qui percent le coeur, et qui, de même que la foudre fond une épée sans attaquer le fourreau, consument et brûlent le corps sans endommager les habits. Une autre fois il me chanta ceux-ci:
O Mort! viens promptement contenter mon envie; Mais viens sans te faire sentir, De peur que le plaisir que j'aurais à mourir Ne me rendît encor la vie.
Il m'en débita encore beaucoup d'autres, qui transportent quand on les chante et qui ravissent quand on les lit. Mais, qu'est-ce, bon Dieu! quand ces séducteurs s'avisent de composer certains morceaux de poésie fort à la mode dans le royaume de Candaya, et qu'on appelle seguidillas? Aussi, je le répète, on devrait les reléguer dans quelque île par delà les antipodes. Après tout, cependant, il ne faut point s'en prendre à eux, mais aux ignorants qui les louent et aux sots qui les croient. Si j'avais été sur mes gardes, comme doit le faire toute bonne gouvernante, je n'aurais pas prêté l'oreille à leurs cajoleries, ni pris au sérieux leurs dangereux propos; tels que ceux-ci: je vis en mourant, je brûle dans la glace, j'espère sans espoir, je pars et je reste, et tant d'autres du même genre, dont ils farcissent leurs écrits, et qu'on trouve d'autant plus beaux, qu'on les comprend moins. N'ont-ils pas le front de nous promettre le phénix, la toison d'or, la couronne d'Ariadne, l'anneau de Gigès, les pommes du jardin des Hespérides, des montagnes d'or et des monceaux de diamants! et pourtant on s'y laisse prendre comme s'ils en montraient des échantillons. Mais à quoi me laissé-je entraîner, et quelle folie me pousse à parler des faiblesses d'autrui, quand j'ai tant à dire sur les miennes? Hélas! infortunée, ce ne sont pas ces vers, ces discours qui t'ont abusée, ni ces sérénades qui t'ont perdue; c'est ton imprudente simplicité, c'est ta faiblesse, c'est ton peu de prévoyance, qui ont ouvert les sentiers et aplani le chemin aux séductions de don Clavijo. Tel est le nom du chevalier. Sous mon patronage, il entra non pas une fois, mais cent fois, dans la chambre d'Antonomasie, abusée plutôt par moi que par lui, et cela sous le titre de légitime époux, car, autrement, toute pécheresse que je suis, je n'aurais jamais consenti qu'il eût seulement baisé le pan de sa robe; oh! non, non, le mariage sera toujours en première ligne quand je me mêlerai de semblables affaires. Dans celle-ci, il n'y avait qu'un inconvénient, la différence des conditions, don Clavijo n'étant qu'un simple chevalier, et l'infante Antonomasie étant princesse, et de plus, comme je vous l'ai dit, l'héritière d'un grand royaume. Par mes soins, l'intrigue demeura longtemps ignorée, jusqu'à ce qu'enfin certaine enflure au-dessous de l'estomac de la jeune fille me fit juger que le secret ne tarderait guère à être divulgué. Dans cette appréhension, tous trois nous tînmes conseil, et l'avis unanime fut, avant que le pot aux roses vînt à se découvrir, que par-devant le grand vicaire, don Clavijo demandât pour femme Antonomasie en vertu d'une promesse qu'il avait d'elle, promesse que j'avais moi-même formulée, mais formulée avec tant de force qu'elle aurait défié celle de Samson; bref, le grand vicaire vit la cédule, reçut la confession de l'infante qui avoua tout, après quoi il la mit sous la garde d'un honnête alguazil.
Comment! s'écria Sancho! il y a à Candaya des alguazils, des poëtes et des seguidillas? Par ma foi, le monde est partout semblable, à ce que je vois. Mais que Votre Grâce se dépêche, dame Trifaldi: il est tard, et je meurs d'envie de savoir la fin de cette histoire, qui, sans reproche, est un peu longue.
Vous allez l'apprendre, répondit la comtesse.
CHAPITRE XXXIX
SUITE DE L'ÉTONNANTE ET MÉMORABLE HISTOIRE DE LA COMTESSE TRIFALDI
Chaque mot de Sancho enchantait la duchesse et désolait don Quichotte, qui lui ordonna de se taire. La Doloride poursuivit:
Enfin, après bien des questions, comme l'infante ne variait point en ses réponses et persistait dans ses dires, le grand vicaire prononça en faveur de don Clavijo, et lui adjugea Antonomasie pour légitime épouse, ce dont la reine Magonce eut tant de déplaisir, que trois jours après on l'enterra.
Elle était donc morte? dit Sancho.
Assurément, répondit Trifaldin; car en Candaya nous n'enterrons personne qu'il ne soit bien convaincu d'être mort.
Seigneur écuyer, repartit Sancho, ce ne serait pas la première fois qu'on aurait enterré des gens évanouis, les croyant morts; et par ma foi, vous en conviendrez, on n'a jamais vu mourir si vite que votre reine Magonce: il me semble que c'eût été assez de s'évanouir, car enfin on remédie à bien des choses avec la vie, et la folie de cette infante n'avait pas été si grande, qu'il fallût se laisser mourir. Si cette demoiselle eût épousé un de ses pages, ou quelque autre domestique de sa maison, comme cela est arrivé à tant d'autres, le mal eût été sans remède; mais épouser un chevalier aussi noble et distingué que vous le dites, en vérité, ce n'est pas là un bien grand malheur, et c'est aussi, je pense, l'avis de monseigneur don Quichotte, qui est là pour me démentir: les chevaliers, surtout s'ils sont errants, sont du bois dont on fait les rois et les empereurs, de même qu'avec des clercs on fait des évêques.
Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte; oui, et pour peu qu'un chevalier errant ait de chance, il est toujours au moment de se voir le plus grand seigneur du monde. Mais continuez, madame, s'il vous plaît; il me semble que le plus désagréable de cette histoire reste à raconter, car ce que nous avons entendu jusqu'ici ne mérite pas qu'on s'en afflige si fort.
En effet, répondit la comtesse, c'est le plus pénible qui reste à dire, et même si pénible, que l'absinthe et les fruits sauvages n'ont ni autant d'aigreur ni autant d'amertume. Dès que la reine fut morte, nous l'enterrâmes, mais à peine, hélas! quis talia fando temperet a lacrymis[110], à peine lui eûmes-nous dit le dernier adieu, que nous vîmes subitement paraître au-dessus de sa tombe le géant Malambrun, cousin germain de la défunte, monté sur un cheval de bois et lançant sur les assistants des regards farouches. Ce géant, aussi versé dans l'art du nécromant qu'il est vindicatif et cruel, était là pour tirer vengeance de la mort de feu sa cousine, et pour châtier l'audace de don Clavijo et la légèreté d'Antonomasie. Il les enchanta tous deux sur la tombe de la reine: Antonomasie devint une guenon de bronze, don Clavijo un effroyable crocodile d'un métal inconnu; et entre eux fut placée une colonne également de métal, portant un écriteau en langue syriaque: «Ces téméraires amants ne reprendront leur forme première que lorsque le valeureux Manchois se sera rencontré avec moi en combat singulier; c'est à sa valeur incomparable que les immuables destins réservent une aventure si extraordinaire.» Puis, il tira d'un large fourreau un démesuré cimeterre, et m'ayant saisie par les cheveux, il fit mine de vouloir me couper la tête; j'étais si troublée que je n'osais ni ne pouvais crier, tant la frayeur me rendait immobile. Néanmoins, me rassurant de mon mieux, je lui dis d'une voix tremblante de telles choses, qu'il suspendit l'exécution de ce châtiment rigoureux. Bref, il fit amener devant lui toutes les duègnes du palais, celles qui sont ici présentes; et après nous avoir reproché notre défaut de surveillance, tempêté contre les duègnes, en les chargeant toutes de la faute dont j'étais coupable, il déclara ne pas vouloir nous infliger la perte de la vie, mais un long supplice qui fût pour nous comme une espèce de mort civile. A l'instant où il achevait ces paroles, nous sentîmes les pores de notre visage se dilater, avec une vive démangeaison, semblable à celle que causeraient des pointes d'aiguilles; et en y portant les mains, nous nous trouvâmes dans l'état que vous allez voir.
[110] Qui pourrait, sans pleurer, conter pareille histoire! (Réminiscence de l'Énéide de Virgile.)
Sur ce, la Doloride et ses compagnes ôtèrent leurs voiles, et découvrirent des visages chargés d'épaisses barbes, les unes noires, les autres blanches, d'autres rousses, et d'autres grisonnantes. A cette vue, le duc, la duchesse et don Quichotte parurent frappés de stupeur, et Sancho fut épouvanté. Voilà, dit la Trifaldi en continuant, voilà dans quel état nous a mis ce scélérat de Malambrun, couvrant la blancheur et la beauté de nos visages de ces rudes soies; trop heureuses si par le fil acéré de son épouvantable cimeterre il nous eût fait voler la tête de dessus les épaules plutôt que de nous rendre ainsi difformes et velues comme des chèvres! Car en fin de compte, seigneurs (et ce que je vais ajouter, je voudrais le faire avec des yeux convertis en torrents, mais les mers de pleurs que j'ai versés en pensant à nos disgrâces sont taries, aussi parlerai-je sans répandre de nouvelles larmes); car en fin de compte, je vous le demande, où osera se présenter une duègne barbue? qu'en diront les mauvaises langues? quel père ou quelle mère voudront la reconnaître? et puisqu'une duègne qui a le teint frais et poli, qui se martyrise le visage à force de fards et de pommades, a tant de peine à plaire, que sera-ce de celles qui sont velues comme des ours? O duègnes, mes compagnes, que nous sommes nées sous une funeste étoile, et qu'elle fut néfaste l'heure où nos mères nous ont mises au monde!
En prononçant ces paroles, la Doloride fit semblant de tomber évanouie.
CHAPITRE XL
SUITE DE CETTE AVENTURE, AVEC D'AUTRES CHOSES DE MÊME IMPORTANCE
Ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent savoir gré à son premier auteur, cid Hamet Ben-Engeli, pour l'attention qu'il met à en raconter les plus minutieux détails. En effet, il découvre les secrètes pensées, éclaircit les doutes, résout les objections, et, en un mot, donne satisfaction sur tous les points à la curiosité la plus exigeante. O incomparable auteur! ô infortuné don Quichotte! ô sans pareille Dulcinée! ô réjouissant Sancho Panza! vivez de longs siècles, ensemble ou séparément, pour le plaisir et l'amusement des générations présentes et à venir.
L'histoire dit donc qu'en voyant la Doloride évanouie, Sancho s'écria: Foi d'homme de bien, et par l'âme de tous les Panza mes ancêtres, jamais, je le jure, je n'ai vu, ni entendu, ni rêvé, et jamais non plus mon maître ne m'a raconté pareille aventure. Que mille satans t'entraînent jusqu'au fond des abîmes, si cela n'est déjà fait, maudit enchanteur de Malambrun! Ne pouvais-tu imaginer quelque autre manière de punir ces créatures, sans les rendre barbues comme des chèvres? Eh! ne valait-il pas mieux leur fendre les naseaux, dussent-elles nasiller un peu, que de les gratifier de ces barbes-là? Je gagerais mon âne qu'elles n'ont pas seulement de quoi payer un barbier.
C'est la vérité pure, seigneur, répondit une des duègnes; entre toutes, nous ne possédons pas un maravédis, aussi sommes-nous forcées, par économie, d'user d'emplâtres de poix: nous nous les appliquons sur le visage, et en les tirant tout d'un coup, nos mentons demeurent lisses comme la paume de la main. Il y a bien à Candaya des femmes qui vont de maison en maison épiler les dames, leur polir les sourcils, et préparer certains ingrédients servant à la toilette féminine[111], mais nous autres, duègnes de madame, nous n'avons jamais voulu les recevoir, parce que la plupart font le métier d'entremetteuses. Vous voyez donc que si le seigneur don Quichotte ne vient à notre secours, nous emporterons nos barbes au tombeau.
[111] Les épileuses étaient fort à la mode du temps de Cervantes.
Je me laisserais plutôt arracher la mienne poil à poil par les Mores, que de manquer à vous soulager, repartit notre héros.
En cet endroit, la comtesse Trifaldi reprit ses esprits, et s'adressant à don Quichotte: L'agréable son de vos promesses, valeureux chevalier, a frappé mes oreilles et suffit pour me rappeler à la vie; je vous supplie de nouveau, errant, glorieux et indomptable seigneur, de convertir promptement vos paroles en oeuvres efficaces.
Il ne tiendra pas à moi, répondit don Quichotte; dites ce qu'il faut que je fasse, et vous me trouverez prêt à vous servir.
Votre Magnanimité, saura donc, invincible chevalier, repartit la Doloride, que d'ici au royaume de Candaya, si l'on y va par terre, il y a cinq mille lieues, peut-être une ou deux de plus ou de moins; mais si l'on y va par les airs et en ligne droite, il n'y en a que trois mille deux cent vingt-sept. Vous saurez encore que le géant Malambrun m'a dit qu'aussitôt que ma bonne fortune m'aurait fait rencontrer le chevalier notre libérateur, il lui enverrait une monture incomparablement meilleure et moins mutine que toutes les mules de louage, car c'est le même cheval de bois sur lequel Pierre de Provence enleva la belle Maguelonne; animal paisible et qu'on gouverne au moyen d'une cheville plantée dans le front, mais qui parcourt l'espace avec tant de légèreté et de vitesse, qu'on le dirait emporté par le diable en personne. Ce cheval, disent les anciennes traditions, est un ouvrage du sage Merlin, qui le prêta à son ami, Pierre de Provence, lequel fit sur cette monture de très-longs voyages par les airs, laissant ébahis ceux qui d'en bas le regardaient passer. Merlin ne le prêtait qu'aux gens qu'il aimait, ou qui lui payaient un bon prix: aussi n'avons-nous pas ouï dire que depuis le fameux Pierre de Provence jusqu'à présent, personne l'ait monté. Malambrun, par la force de ses enchantements, est parvenu à s'en emparer; il s'en sert dans tous ses voyages: aujourd'hui il est ici, demain en France, et le jour suivant au Potose ou en Chine. Le plus merveilleux, c'est que ce cheval ne boit pas, ne mange pas, ne dort pas et n'use point de fers; et il marche si bien l'amble, que celui qui est dessus peut porter à la main une tasse pleine d'eau sans en renverser une seule goutte: voilà pourquoi la belle Maguelonne aimait tant à s'y trouver en croupe.
Pour avoir une douce allure, s'écria Sancho, vive mon grison! à cela près qu'il ne marche point dans l'air; mais sur la terre, ma foi, il défierait tous les ambles du monde.
Chacun se mit à rire, et la Doloride continua: Eh bien, si Malambrun veut mettre fin à nos disgrâces, ce cheval sera ici après la tombée de la nuit; car il me l'a dit, l'indice certain que j'aurai trouvé le chevalier qui doit nous délivrer consiste à voir arriver promptement le cheval partout où il en sera besoin.
Combien tient-t-on sur ce cheval? demanda Sancho.
Deux, répondit Doloride, un sur la selle et un autre en croupe; et d'ordinaire ces deux personnes sont le chevalier et l'écuyer lorsqu'il n'y a point de dame enlevée.
Madame, continua Sancho, comment appelle-t-on ce cheval?
La Doloride répondit: Il ne s'appelle pas Pégase, comme le cheval de Bellérophon, ni Bucéphale, comme le cheval du grand Alexandre, ni Bride-d'Or, comme celui de Roland, ni Bayard, comme celui de Renaud de Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, encore moins Bootès, ou Pirithoüs, comme se nommaient, dit-on, les chevaux du Soleil; ni même Orélie, comme le coursier que montait le malheureux Rodrigue, le dernier roi des Goths, dans la bataille où il perdit le trône et la vie.
Puisqu'on ne lui a donné aucun des noms de ces chevaux fameux, je gagerais bien, dit Sancho, qu'on ne lui a pas donné non plus le nom du cheval de mon maître, Rossinante, celui de tous qui me semble le mieux approprié à la bête.
Assurément, dit la comtesse; néanmoins il a un nom convenable et significatif, car il s'appelle Chevillard le Léger, parce qu'il est de bois et qu'il a une cheville au front, mais surtout à cause de sa légèreté merveilleuse. Ainsi, quant au nom, il peut le disputer même au fameux Rossinante.
Le nom me revient assez, reprit Sancho. Mais avec quoi le gouverne-t-on? est-ce avec une bride ou avec un licou?
Je vous ai déjà dit, répondit la Trifaldi, que c'est avec la cheville: en la tournant à droite ou à gauche, le cavalier le fait marcher comme il l'entend, tantôt au plus haut des airs et tantôt rasant la terre jusqu'à l'effleurer, tantôt dans ce juste milieu que l'on doit chercher en toutes choses.
Je serais curieux de le voir, repartit Sancho, non pas pour monter dessus, car de penser que jamais je m'y mette en selle ou en croupe, votre serviteur: il serait bon, ma foi, qu'un homme qui a déjà bien de la peine à se tenir sur son âne, assis sur un bât douillet comme du coton, allât monter en croupe sur un chevron sans coussin ni tapis! Oh! que nenni; je n'ai pas envie de me faire écorcher le derrière pour ôter la barbe aux gens: qui a de la barbe de trop se rase. Pour mon compte, je n'entends pas accompagner mon maître dans un pareil voyage; d'ailleurs, je ne dois pas être nécessaire dans ce rasement de barbes, comme je le suis dans le désenchantement de madame Dulcinée.
Pardon, vous êtes nécessaire, repartit la Trifaldi, et même tellement nécessaire, qu'on ne peut rien sans vous.
A d'autres, à d'autres, s'écria Sancho: qu'est-ce que les écuyers ont à voir avec les aventures de leurs maîtres? Ceux-ci auraient toute la gloire, et nous toute la peine. Encore, si les faiseurs d'histoires disaient: Un tel chevalier a achevé une grande aventure avec l'aide d'un tel son écuyer, sans quoi il lui aurait été impossible d'en venir à bout; à la bonne heure. Mais au lieu de cela, ils vous écrivent tout sec: Don Paralipomenon des trois Étoiles a mis fin à l'aventure des six vampires; sans plus faire mention de l'écuyer que s'il n'eût point été au monde, quoiqu'il fût présent, qu'il suât à grosses gouttes, et qu'il y eût attrapé de bons horions. Encore une fois, mon maître peut partir tout seul si cela lui convient, et Dieu l'assiste! Quant à moi, je ne lui porte point envie, je resterai en compagnie de madame la duchesse; et quand il sera de retour, peut-être trouvera-t-il l'affaire de madame Dulcinée en bon chemin, car, à mes moments perdus, je prétends m'étriller d'importance.
Mon ami, dit la duchesse, il faut pourtant accompagner votre maître si cela est nécessaire, nous vous en conjurons tous; pour de vaines frayeurs, il serait fort mal de laisser le visage de ces dames en l'état où il est.
A d'autres encore une fois, répliqua Sancho; passe encore, si c'était pour de jeunes recluses, ou pour de petites filles de la doctrine chrétienne, on pourrait risquer quelques fatigues; mais hasarder de se casser bras ou jambes pour tondre des duègnes, au diable qui en fera rien; qu'elles cherchent d'autres tondeurs; dans tous les cas, ce ne sera pas Sancho Panza. Pardieu! j'aime mieux les voir toutes barbues comme des boucs, depuis la plus grande jusqu'à la plus petite, depuis la plus mijaurée jusqu'à la plus pimpante.
Vous en voulez bien aux duègnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous les épargnez encore moins que ne faisait votre apothicaire de Tolède! En vérité, vous avez tort: il y a telle duègne qui peut servir de modèle à toutes les femmes, et quand ce ne serait que ma bonne señora Rodriguez ici présente... Je n'en veux pas dire davantage.
Votre Excellence peut dire ce qui lui plaira, répondit la duègne; Dieu sait la vérité de tout, et bonnes ou méchantes, barbues ou non barbues, nous sommes, comme toutes les autres femmes, filles de nos mères; et puisque Dieu nous a mises au monde, il sait pourquoi. Aussi je compte sur sa miséricorde, et non sur la charité d'autrui.
La señora Rodriguez a raison, dit don Quichotte. Quant à vous, comtesse Trifaldi et compagnie, espérez du ciel la fin de vos malheurs; et croyez que Sancho fera ce que je lui ordonnerai. Je voudrais que Chevillard fût ici, et déjà me voir aux prises avec Malambrun; je lui apprendrai à persécuter les duègnes et à défier des chevalier errants. Dieu tolère les méchants, mais ce n'est jamais que pour un temps limité.
Valeureux chevalier, s'écria la Doloride, puissent les étoiles du ciel regarder avec des yeux bénins Votre Grandeur, et verser sur votre coeur magnanime toute la force et toute la prospérité qu'elles enserrent, afin que vous deveniez le bouclier et le rempart des malheureuses duègnes détestées des apothicaires, calomniées par les écuyers, et tourmentées par les pages. Maudit soit l'insensée qui, à la fleur de son âge, ne se fait pas religieuse plutôt que duègne! O géant Malambrun qui, tout enchanteur que tu es, ne laisses pas d'être fidèle en tes promesses, envoie-nous promptement le sans pareil Chevillard, afin que nous voyions dans peu la fin de nos disgrâces. Si les chaleurs viennent nous surprendre avec de telles barbes, nous sommes perdues!
La Trifaldi laissa tomber ces mots d'un ton si affligé, avec une expression si touchante, que chacun en fut attendri. Sancho pleura tout de bon, et résolut en son coeur d'accompagner son maître, dût-il le conduire jusqu'aux antipodes, s'il ne fallait que cela pour faire tomber la laine de ces vénérables visages.
CHAPITRE XLI
DE L'ARRIVÉE DE CHEVILLARD, ET DE LA FIN DE CETTE LONGUE ET TERRIBLE AVENTURE
Sur ce vint la nuit, et avec elle l'heure indiquée pour l'arrivée du fameux Chevillard, dont le retardement commençait à inquiéter don Quichotte. Puisque, se disait-il, Malambrun diffère de l'envoyer, je ne suis pas le chevalier à qui cette aventure est réservée; peut-être aussi le géant craint-il de se mesurer avec moi. Mais voilà que tout à coup quatre sauvages, couverts de lierre, entrent dans le jardin, portant sur leurs épaules un grand cheval de bois; ils le posent à terre, et l'un d'entre eux prononce ces paroles: Que le chevalier qui en aura le courage monte sur cette machine.
Pour moi, je n'y monte pas, dit Sancho, je n'en ai pas le courage, et d'ailleurs je ne suis point chevalier.
Que son écuyer, s'il en a un, monte en croupe, continua le sauvage; il peut prendre confiance dans le valeureux Malambrun, et être sûr de n'avoir à redouter de lui que son épée. Il suffira de tourner cette cheville pour que le chevalier et l'écuyer s'en aillent à travers les airs, là où Malambrun les attend. Mais afin de prévenir les vertiges que pourrait leur causer l'élévation extraordinaire de la route, ils devront tous deux avoir les yeux bandés, jusqu'à ce que le cheval hennisse; à ce signe ils reconnaîtront que leur voyage est achevé.
Cela dit, les sauvages se retirèrent d'un pas dégagé, comme ils étaient venus.
Quand la Doloride aperçut le cheval, elle dit à don Quichotte d'une voix presque larmoyante: Vaillant chevalier, les promesses de Malambrun sont accomplies; voici le cheval, et pourtant nos barbes ne cessent de croître: nous te supplions donc, chacune en particulier, de nous débarrasser de cette bourre importune qui nous défigure, puisqu'il te suffit de monter, toi et ton écuyer, sur Chevillard et d'entreprendre ce voyage d'un nouveau genre.
Je le ferai de bien bon coeur, comtesse Trifaldi, répondit don Quichotte, sans prendre coussins ni éperons, tant j'ai hâte de soulager votre infortune.
Et moi, ajouta Sancho, je ne le ferai pas. Si ce voyage ne peut avoir lieu sans que je monte en croupe, mon maître n'a qu'à prendre un autre écuyer, et ces dames chercher quelque autre moyen de se polir le menton. Suis-je sorcier pour m'en aller ainsi courir par les airs? Et que penseraient les habitants de mon île, quand on leur dirait que leur gouverneur s'expose ainsi à tous les vents? Il y a, dit-on, trois ou quatre mille lieues d'ici à Candaya; et si le cheval vient à se fatiguer ou si le géant se fâche, nous mettrons donc une douzaine d'années à revenir, et alors quelle île et quels vassaux voudront me reconnaître. Puisqu'on dit que c'est dans le retardement qu'est le péril, j'en demande pardon aux barbes de ces dames; mais saint Pierre est bien à Rome: je veux dire que je me trouve au mieux dans cette maison où l'on me traite avec tant de bonté, et du maître de laquelle j'attends le bonheur insigne de me voir gouverneur.
Ami Sancho, dit le duc, l'île que je vous ai promise n'est ni mobile ni fugitive, elle tient à la terre par de profondes racines; et puis, vous le savez aussi bien que moi, les dignités de ce monde ne s'obtiennent pas sans une sorte de pot-de-vin. Celui que je demande pour prix du gouvernement que je vous ai donné, c'est d'accompagner le seigneur don Quichotte dans cette mémorable aventure; et soit que vous reveniez aussi promptement que le promet la célérité de Chevillard, soit que la fortune contraire vous ramène à pied comme un pèlerin, mendiant de porte en porte, en tout temps et à toute heure vous retrouverez votre île où vous l'aurez laissée, et vos vassaux aussi disposés à vous prendre pour gouverneur qu'ils l'aient jamais été. Quant à moi, supposer que je puisse changer à votre égard, ce serait faire injure à mes sentiments pour vous.
Assez, monseigneur, assez, dit Sancho: je ne suis qu'un pauvre écuyer, et je n'ai pas la force de résister à tant de courtoisies. Allons! que mon maître monte, qu'on me bande les yeux, et qu'on me recommande à Dieu. Mais quand nous serons là-haut, dites-moi, je vous prie, pourrai-je moi-même implorer Notre-Seigneur, et invoquer les saints anges?
Vous le pourrez en toute sûreté, dit la Trifaldi; car, quoique Malambrun soit enchanteur, il est bon catholique; et il a soin de faire ses enchantements avec beaucoup de tact et de prudence, afin de ne s'attirer aucun reproche.
Allons, reprit Sancho, que Dieu m'assiste et la sainte Trinité de Gaëte!
Depuis la formidable aventure des moulins à foulon, dit don Quichotte, je n'ai jamais vu Sancho aussi effrayé qu'il l'est à cette heure; et si, comme tant d'autres, je croyais aux présages, cela ferait quelque peu fléchir mon courage. Approche, mon ami, que je te dise deux mots en particulier, avec la permission de Leurs Excellences.
Il emmena son écuyer au fond du jardin, sous de grands arbres, et là lui prenant les mains: Tu vois, lui dit-il, le long voyage que nous allons faire. Dieu seul sait quand nous en reviendrons, et les aventures qui nous attendent; je voudrais donc, mon enfant, que sous le prétexte d'aller prendre quelque chose dont tu aurais besoin, tu te retirasses dans ta chambre, et que là tu te donnasses quatre ou cinq cents coups de fouet à compte sur les trois mille trois cents auxquels tu t'es engagé; ce sera toujours autant de fait: chose bien commencée est à moitié finie.
Pardieu, s'écria Sancho, il faut que Votre Grâce ait perdu l'esprit; c'est comme qui dirait: Tu me vois un procès sur les bras et tu me demandes ma fille en mariage! Au moment de monter sur une croupe fort dure, vous voulez que j'aille m'écorcher le derrière; en vérité, cela n'est pas raisonnable. Allons d'abord barbifier ces dames, et au retour je vous promets, foi d'homme de bien, que j'aviserai au reste; pour le moment n'en parlons pas.
Je m'en fie à ta parole, dit don Quichotte, car, quoique simple, tu es sincère et véridique.
Bon! bon! reprit Sancho, soyez tranquille; mais n'entreprenons pas tant de besogne à la fois.
Sans plus discourir ils se rapprochèrent de Chevillard; et sur le point de l'enfourcher, don Quichotte dit à Sancho: Bande-toi les yeux et monte hardiment; il n'y a pas d'apparence que celui qui nous a envoyé chercher de si loin ait dessein de nous tromper: quel avantage aurait-il à se jouer de gens qui se fient à lui? Mais quand tout irait au rebours de ce que j'imagine, la gloire d'avoir entrepris cette aventure est assez grande pour ne pas craindre de la voir obscurcie par les ténèbres de l'envie!
Allons, seigneur, dit Sancho, il me semble que j'ai la conscience chargée de toute la bourre de ces pauvres duègnes, et je ne mangerai morceau qui me profite avant d'avoir vu leur menton en meilleur état. Montez, seigneur, continua-t-il, car si je dois aller en croupe, il faut commencer par vous mettre en selle.
Tu as raison, repartit don Quichotte. Et tirant un mouchoir de sa poche, il pria la Doloride de lui bander les yeux; mais tout aussitôt d'un mouvement brusque il l'ôta lui-même, en disant: Je me souviens, si j'ai bonne mémoire, d'avoir lu dans Virgile que le palladium de Troie était un cheval de bois que les Grecs présentèrent à la déesse Pallas, et qui avait dans ses flancs des combattants armés, par lesquels la ruine d'Ilion fut consommée; il serait donc à propos d'examiner ce que Chevillard a dans l'estomac.
C'est inutile, reprit la Doloride, je me rends caution de tout; Malambrun n'est pas un traître: montez, sur ma parole, et s'il vous arrive du mal je le prends sur moi.
Don Quichotte, pensant que plus d'insistance ferait suspecter son courage, monta sans autre objection; et comme, faute d'étriers, il tenait les jambes allongées et pendantes, on eût dit une de ces figures de tapisserie qui représentent un triomphateur romain.
Sancho vint monter à son tour, mais lentement et à contre-coeur. Sitôt qu'il fut sur le cheval, dont il trouva la croupe fort dure, il commença à se remuer en tout sens pour s'asseoir plus à son aise; enfin ne pouvant en venir à bout, il pria le duc de lui faire donner un coussin, fût-ce même un de ceux de l'estrade de madame la duchesse, parce que, ajouta-t-il, ce cheval me paraît avoir le trot dur.
La Trifaldi répondit que Chevillard ne souffrirait sur son dos aucune espèce de harnais; que Sancho pouvait, pour être moins durement, monter à la manière des femmes. Sancho le fit; ensuite on lui banda les yeux, et il dit adieu à la compagnie. Mais à peine le bandeau fut-il placé, qu'il le releva, et regardant tristement ceux qui étaient dans le jardin, il les conjura les larmes aux yeux de dire force Pater et Ave à son intention, afin qu'en semblable passe Dieu leur envoyât à eux-mêmes de bonnes âmes pour les assister de leurs prières.
Larron! s'écria don Quichotte, es-tu donc attaché au gibet pour user de pareilles supplications? n'es-tu pas assis, lâche créature, au même endroit qu'occupa jadis la belle Maguelonne, et d'où elle descendit pour devenir reine de France? et moi qui te parle, ne suis-je point à tes côtés, puisqu'on m'a choisi pour remplir la même place qu'occupa le fameux Pierre de Provence? Couvre tes yeux, être sans courage, et qu'il ne t'arrive plus de laisser paraître de semblables frayeurs, du moins en ma présence.
Qu'on me bande donc les yeux, répondit Sancho; et puisqu'on ne veut pas que je me recommande à Dieu, ni que je lui sois recommandé, est-il étonnant si j'ai peur qu'il se trouve par ici quelque légion de diables pour nous emporter à Peralvillo[112].
[112] Village près de Tolède, où la Sainte-Hermandad faisait exécuter les malfaiteurs.
Enfin on leur banda les yeux, après quoi don Quichotte, assuré que tout était en bon état, commença à tourner la cheville. A peine y eut-il porté la main que tous les assistants élevèrent la voix en criant: Dieu te conduise, valeureux chevalier! Dieu te soit en aide, écuyer intrépide! puissions-nous bientôt vous revoir? ce qui ne saurait tarder, à la vitesse dont vous fendez l'air, car déjà nous vous perdons presque de vue. Tiens-toi bien, valeureux Sancho, ne te dandine pas; prends garde de tomber, car ta chute serait encore plus lourde que celle de ce jeune étourdi qui voulut conduire les chevaux du soleil.
A ces paroles, Sancho se serrait contre son maître, et l'embrassant par la ceinture, il lui dit: Seigneur, pourquoi ces gens disent-ils que nous sommes déjà très-haut, puisque nous les entendons si clairement qu'on dirait qu'ils nous parlent aux oreilles!
Ne t'arrête pas à cela, répondit don Quichotte: comme ces manières de voyager sont extraordinaires, tout le reste est à l'avenant; ainsi la voix ne trouvant aucun obstacle, vient aisément jusqu'à nous, l'air lui servant de véhicule. Ne me serre donc pas si fort, tu m'étouffes. En vérité, je ne comprends pas de quoi tu peux t'épouvanter: car de ma vie je n'ai monté cheval d'une plus douce allure! on dirait que nous ne bougeons pas de place. Allons, ami, rassure-toi, les choses vont comme elles doivent aller, et nous pouvons dire que nous avons le vent en poupe.
Par ma foi, repartit Sancho, je sens déjà de ce côté une bise qui me siffle aux oreilles.
Il ne se trompait pas: quatre ou cinq hommes l'éventaient par derrière avec de grands soufflets, tant le duc et son intendant avaient bien pris leurs dispositions pour qu'il ne manquât rien à l'affaire.
Don Quichotte ayant senti le vent: Sans aucun doute, dit-il, Sancho, nous devons être arrivés à la moyenne région de l'air, où se forment la grêle, les vents et la foudre; et si nous montons toujours avec la même vitesse, nous atteindrons bientôt la région du feu. Vraiment, je ne sais comment tourner cette cheville, afin de ne pas être bientôt embrasés.
En effet, on leur chauffait le visage avec des étoupes enflammées qu'on promenait devant eux au bout d'un long roseau.
Nous devons être où vous dites, ou du moins bien près, s'écria Sancho, car j'ai la barbe à demi grillée; seigneur, je vais me découvrir les yeux, pour voir où nous sommes.
Garde-toi d'en rien faire, reprit don Quichotte: ne connais-tu pas l'histoire du licencié Torralva, que le diable enleva dans les airs, à cheval sur un bâton et les yeux bandés? En douze heures, il arriva à Rome, assista à l'assaut de la ville, vit la mort du connétable de Bourbon, et le lendemain, à la pointe du jour, il était de retour à Madrid, où il rendit compte de ce dont il avait été témoin. Entre autres choses, ce Torralva raconta que pendant qu'il traversait les airs, le diable lui ayant dit d'ouvrir les yeux, il les ouvrit, et se vit tellement proche du corps de la lune, qu'il pouvait y toucher avec la main; mais il n'osa regarder en bas, de crainte que la tête ne lui tournât. D'après cela, Sancho, juge si ta curiosité serait dangereuse. Celui qui a pris l'engagement de nous conduire répondra de nous; et bien qu'en apparence il n'y ait pas une demi-heure que nous sommes partis, crois-moi, nous devons avoir fait bien du chemin.
Je n'ai rien à répondre, répliqua Sancho; mais tout ce que je puis dire, c'est que si la dame Maguelonne s'arrangeait de cette chienne de croupe, il fallait qu'elle eût la peau bien dure.
Le duc, la duchesse et leur compagnie ne perdaient rien de ce plaisant dialogue, et riaient comme des fous, sans éclater toutefois, de peur de découvrir la mystification. Enfin, pour donner une digne issue à une aventure si adroitement fabriquée, ils firent mettre le feu à un paquet d'étoupes placé sous la queue de Chevillard, dont l'intérieur était rempli de fusées et de pétards. Le cheval sauta en l'air avec un bruit épouvantable, renversant sur l'herbe don Quichotte et Sancho, tous deux à demi roussis.
Un peu auparavant, la Doloride et sa suite étaient sorties du jardin; ceux qui restaient s'étendirent par terre comme évanouis. Don Quichotte et Sancho se relevèrent un peu maltraités de leur chute, et ayant regardé de tous côtés, ils furent stupéfaits de se revoir dans le même lieu et d'y trouver tant de gens couchés sans mouvement; mais leur surprise s'accrut encore lorsqu'ils aperçurent une lance fichée en terre, d'où pendait, à deux cordons de soie verte, un parchemin portant ces mots tracés en lettres d'or:
L'illustre et valeureux chevalier don Quichotte de la Manche a mis fin à l'aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la duègne Doloride et compagnie, rien qu'en l'entreprenant. Malambrun est satisfait. Les mentons des duègnes sont nets et rasés, le roi don Clavijo et la reine Antonomasie ont repris leur première forme. Aussitôt que le gracieux écuyer aura accompli sa pénitence, la blanche colombe Tobosine se verra hors des griffes des vautours qui la persécutent et dans les bras de son bien-aimé tourtereau. Ainsi l'ordonne le sage Merlin, proto-enchanteur des enchanteurs.
Ces dernières paroles firent comprendre aisément à don Quichotte qu'il s'agissait du désenchantement de Dulcinée. Rendant grâces au ciel d'avoir accompli avec si peu de risques un tel exploit, et rendu leur poli aux visages des vénérables duègnes, il s'approcha de la duchesse et du duc, en apparence toujours évanouis. Allons, seigneur, lui dit-il, bon courage, tout ceci n'est rien; l'aventure est achevée, ainsi que vous pouvez le voir par l'écriteau que voici.
Le duc, comme s'il sortait d'un profond sommeil, parut reprendre peu à peu ses sens; la duchesse fit de même, et tous ceux qui étaient dans le jardin simulèrent si bien la surprise qu'on aurait cru effectivement qu'il leur était arrivé quelque chose d'étrange. Le duc lut l'écriteau, les yeux encore à demi fermés, et se les frottant à chaque mot; mais aussitôt qu'il eût achevé de lire, il se jeta les bras ouverts au cou de don Quichotte, lui disant qu'il était plus grand que tous les chevaliers des siècles passés. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir quelle figure elle avait sans barbe, et si elle était aussi belle, le menton rasé, que le promettait sa bonne mine; mais on lui dit qu'en même temps que Chevillard tombait tout en feu du haut des airs, la Trifaldi avait disparu avec sa troupe, n'ayant plus au menton le moindre poil de barbe ni l'apparence d'en avoir jamais eu.
La duchesse demanda à Sancho comment il se trouvait d'un si long voyage et ce qui lui était arrivé.
Dieu merci, madame, répondit-il, je me trouve assez bien, si ce n'est que je me suis un peu meurtri l'épaule en tombant, mais cela n'est rien. Je vous dirai seulement que comme nous allions atteindre la région du feu, je demandai à mon maître la permission de me découvrir les yeux, mais il ne voulut jamais y consentir. Alors, moi, qui suis un peu curieux de mon naturel, et qui ai toujours la démangeaison d'apprendre ce qu'on veut me cacher, je relevai tout doucement mon bandeau, et me mis à regarder la terre du coin de l'oeil. Nous étions en ce moment si haut, si haut, qu'elle ne me parut pas plus grosse qu'un grain de moutarde, et les hommes qui marchaient dessus, guère plus gros que des noisettes.
Prenez garde, ami Sancho, reprit la duchesse: d'après vos propres paroles, vous ne pouviez voir la terre, mais seulement les hommes qui marchaient dessus. Et cela se conçoit: si la terre ne paraissait pas plus grosse qu'un grain de moutarde, et chaque homme gros comme une noisette, un seul homme devait la couvrir toute entière.
Il devrait en être ainsi, répondit Sancho; malgré cela, je la découvris par un petit coin, et je l'ai vue en son entier.
Mais, repartit la duchesse, on ne saurait voir en son entier ce qu'on ne regarde que par un petit coin.
Je n'entends rien à ces finesses-là, répliqua Sancho; qu'il suffise à Votre Seigneurie de savoir que nous volions par enchantement, et que par enchantement aussi j'ai pu voir la terre et les hommes, de quelque façon que je les eusse regardés. Si Votre Grâce ne croit pas cela, elle croira encore moins que, me découvrant les yeux pour regarder en haut, je me vis si près du ciel, qu'il ne s'en fallait pas d'un demi-pied que j'y touchasse; et ce dont je puis faire serment, madame, c'est qu'il est furieusement grand. Nous étions en ce moment vers l'endroit où sont les chèvres; et comme, étant enfant, j'ai été chevrier dans mon pays, il me prit une si grande envie de causer quelques instants avec ces chèvres, que si je ne l'eusse fait, je crois que j'en serais mort. J'arrive donc près d'elles, sans rien dire à personne, ni même à mon maître; je descends tout bonnement de Chevillard, et me mets à causer environ trois ou quatre heures avec ces chèvres, qui en vérité sont gentilles comme des giroflées et douces comme des fleurs; et pendant tout ce temps, Chevillard ne bougea pas.
Pendant que Sancho s'entretenait avec les chèvres, que faisait le seigneur don Quichotte? demanda le duc.
Comme toutes les choses qui m'arrivent ont lieu par des voies extraordinaires, répondit don Quichotte, il ne faut pas s'étonner de ce que raconte Sancho. Moi, je ne me découvris point les yeux, et ne vis ni ciel, ni terre, ni mer, ni montagnes; je m'aperçus seulement, lorsque nous eûmes traversé la moyenne région de l'air, que nous approchions fort de la région du feu; mais que nous ayons été plus avant, je ne le crois pas. En effet, la région du feu étant placée entre la lune et la dernière région de l'air, nous ne pouvions arriver jusqu'où sont les sept chèvres dont parle Sancho sans être consumés; et puisque nous voilà ici, Sancho ment, ou il rêve.
Je ne mens ni ne rêve, repartit Sancho: qu'on me demande le signalement des chèvres, et on verra si je dis, ou non, la vérité.
Eh bien, comment sont-elles? demanda la duchesse.
Il y en avait deux vertes, deux incarnates, deux bleues, et la dernière bariolée, répondit Sancho.
Voilà une nouvelle espèce de chèvres, reprit le duc; sur terre nous n'en avons point de semblables.
Est-il donc si étonnant qu'il y ait de la différence entre les chèvres de la terre et les chèvres du ciel? repartit Sancho.
Dites-moi un peu, mon ami, n'y avait-il aucun bouc parmi ces chèvres? demanda le duc.
Non, monseigneur, répondit Sancho; j'ai toujours entendu dire qu'aucun animal à cornes ne passait les cornes de la lune.
Le duc et la duchesse cessèrent de questionner notre écuyer, qu'ils voyaient en train de se promener à travers les sept cieux et de leur en donner des nouvelles sans avoir bougé du jardin.
Telle fut la fin de l'aventure de Doloride.
Don Quichotte s'approchant de son écuyer, lui dit à l'oreille: Sancho, puisque vous voulez qu'on ajoute foi à ce que vous racontez avoir vu dans le ciel, je veux à mon tour que vous teniez pour véritable ce que j'ai vu dans la caverne de Montesinos: je ne vous en dis pas davantage.
CHAPITRE XLII
DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO PANZA TOUCHANT LE GOUVERNEMENT DE L'ILE, ETC.
Le duc et la duchesse furent si satisfaits de l'heureux et plaisant dénoûment de l'aventure de la Doloride, qu'ils ne pensèrent plus qu'à inventer de nouveaux sujets de se divertir, et toujours aux dépens de leurs hôtes. Ayant donc préparé leur plan et instruit leurs gens de la manière dont ils devaient agir avec Sancho, le duc lui dit de se préparer à partir afin d'aller prendre possession de son gouvernement, où les vassaux l'attendaient avec non moins d'impatience que la terre desséchée attend la rosée du matin.
Sancho s'inclina jusqu'à terre, et répondit: Monseigneur, depuis que je suis descendu du ciel, depuis que, du plus haut de sa voûte, j'ai considéré la terre, je l'ai trouvée si petite, si petite, que l'envie m'a presque passé d'être gouverneur. Le bel honneur, en effet, de commander sur un grain de moutarde, à une douzaine d'hommes, gros chacun comme une noisette! car il me semblait qu'il n'y en avait pas davantage sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait me donner à gouverner une petite partie du ciel, ne fût-elle que d'une demi-lieue, je la préférerais à la plus grande île du monde.
Ami Sancho, répondit le duc, je ne puis donner à personne aucune partie du ciel, ne fût-elle pas plus grande que l'ongle: Dieu seul a le pouvoir d'accorder semblables faveurs. Je vous donne ce que je puis vous donner, une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, fertile et abondante, où, si vous en prenez la peine, vous pourrez ajouter aux richesses de la terre celles du ciel.
Monseigneur, répliqua Sancho, que l'île vienne, et je m'efforcerai de la gouverner si bien, qu'en dépit de tous les méchants j'irai droit au ciel. Ce n'est point par ambition, croyez-le, que je songe à quitter ma chaumière, mais seulement pour tâter de ces gouvernements, dont tout le monde est si affamé.
Ami Sancho, dit le duc, quand vous en aurez une fois goûté, vous vous en lécherez les doigts jusqu'aux coudes, tant est grand le plaisir de commander et de se faire obéir.
Monseigneur, répondit Sancho, je m'imagine qu'il est fort agréable de commander, ne fût-ce qu'à un troupeau de moutons.
Par ma foi, vous possédez toute science, Sancho, repartit le duc, et je crois que vous serez un fort bon gouverneur. Mais trêve de discours, et sachez que dès demain vous irez prendre possession de votre île. Ce soir on prépare l'équipage qui vous convient et toutes les choses nécessaires à votre installation.
Qu'on m'habille comme on voudra, répondit Sancho; sous quelque habit que ce soit, je n'en serai pas moins Sancho Panza.
Cela est vrai, dit le duc; cependant le costume doit être conforme à l'état qu'on professe et à la dignité dont on est revêtu: il serait ridicule qu'un jurisconsulte fût vêtu comme un homme d'épée, et un soldat comme un prêtre. Quant à vous, Sancho, votre costume doit tenir du lettré et de l'homme de guerre, parce que dans l'île que je vous donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres que les armes.
Pour la science, repartit Sancho, je n'en suis guère pourvu, car je ne sais pas l'A B C; mais je sais mon Pater noster, et c'est assez pour être bon gouverneur; quant aux armes, je me servirai de celles qu'on me donnera, jusqu'à ce qu'elles me tombent des mains, et à la grâce de Dieu.
Avec de pareils sentiments, dit le duc, Sancho ne pourra faillir en rien.
Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Ayant appris que Sancho devait partir le jour suivant, il le prit par la main, et avec la permission du duc l'emmena dans sa chambre, pour lui donner, avant son départ, quelques leçons sur la manière dont il devait remplir son nouvel emploi. Sitôt qu'ils furent entrés, le chevalier ferma la porte, et ayant fait asseoir Sancho presque malgré lui, d'une voix lente et posée il lui parla en ces termes:
Je rends grâces au ciel, ami Sancho, de ce que la fortune, qui n'a encore eu pour moi que des rigueurs, soit venue, pour ainsi dire, te prendre par la main. Moi, qui pensais trouver dans les faveurs du sort de quoi récompenser la fidélité de tes services, je suis encore au début de mes espérances, tandis que toi, avant le temps et contre tout calcul raisonnable, tu vas voir combler tous tes désirs. L'un se donne mille soucis et travaille sans relâche pour atteindre son but, quand l'autre sans y songer, sans savoir pourquoi ni comment, se trouve en possession de l'emploi sollicité par une foule de prétendants. C'est bien le cas de dire que dans la poursuite des places il n'y a qu'heur et malheur. Ainsi, quoique tu ne sois qu'un lourdaud, te voilà, sans faire un pas, sans perdre une minute de ton sommeil, mais par cela seulement que la chevalerie errante t'a touché de son souffle, te voilà appelé au gouvernement d'une île.
Je te dis cela, Sancho, pour que tu n'attribues pas ta bonne fortune à ton mérite, mais afin que tu apprennes à remercier incessamment le ciel, et après lui la chevalerie errante dont la grandeur renferme en elle tant de biens. Maintenant que ton coeur est disposé à suivre mes conseils, écoute avec l'attention d'un disciple qui veut profiter des enseignements de son maître, écoute les préceptes qui devront te servir d'étoile et de guide pour éviter les écueils de cette mer orageuse où tu vas te lancer; car les hauts emplois et les charges d'importance ne sont qu'un profond abîme couvert d'obscurités et rempli d'écueils.
Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu, parce que cette crainte est le commencement de la sagesse, et que celui qui est sage ne tombe jamais dans l'erreur.
Secondement, souviens-toi toujours de ta première condition, et ne cesse de t'examiner pour arriver à te connaître toi-même; c'est la chose à laquelle on doit le plus s'appliquer, et à laquelle d'ordinaire on réussit le moins. Cette connaissance t'apprendra à ne pas t'enfler comme la grenouille qui voulut un jour s'égaler au boeuf; et si la vanité, cette sotte enflure de coeur, venait à s'emparer de ton âme, rappelle-toi que tu as gardé les cochons.
C'est vrai, répondit Sancho; mais j'étais petit garçon; plus tard, en grandissant, ce sont les oies que j'ai gardées et non pas les cochons. Au reste, qu'est-ce que cela fait à l'affaire? tous les gouverneurs ne sont pas fils de princes.
J'en demeure d'accord, dit don Quichotte; c'est pourquoi ceux dont la naissance ne répond pas à la gravité de leur emploi doivent être affables, afin d'échapper à la médisance et à l'envie, qui toujours s'attachent aux dépositaires de l'autorité.
Fais gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie point honte d'avouer que tu es fils de laboureur; car tant que tu ne t'élèveras point, personne ne songera à t'humilier. Pique-toi plutôt d'être humble vertueux, que pécheur superbe. On ne saurait dire le nombre de ceux que la fortune a tirés de la poussière pour les élever jusqu'à la dignité de la couronne et de la tiare, et je pourrais t'en citer des exemples jusqu'à te fatiguer.
Que la vertu soit la règle constante de tes actions, et tu n'auras rien à envier à ceux qui sont princes et grands seigneurs; car on hérite de la noblesse, mais la vertu s'acquiert, et par elle seule la vertu vaut ce que le sang ne peut valoir.
Cela étant, si un de tes parents va te voir dans ton gouvernement, ne le rebute point; au contraire, fais-lui bon accueil; ainsi tu obéiras à Dieu, qui défend de mépriser son ouvrage, et tu te conformeras aux saintes lois de la nature, qui veulent que tous les hommes se traitent en frères.
Si tu emmènes ta femme avec toi (et il n'est pas convenable qu'un gouverneur soit longtemps sans sa femme), tâche de la dégrossir et de la former, car ce que peut gagner un gouverneur sage et discret, une femme sotte et grossière le lui fait perdre.
Si par hasard tu deviens veuf, ce qui peut arriver, et si l'emploi te faisait trouver une femme de plus haute condition, ne la prends pas telle qu'elle serve d'amorce et prenne à toutes mains; car je te le dis, ce que reçoit la femme du juge, le mari en rendra compte au jour du jugement; et alors il payera au centuple ce dont il fut innocent pendant sa vie.
Ne te laisse point aller à l'interprétation arbitraire de la loi, comme font les ignorants qui se piquent d'habileté et de pénétration.
Que les larmes du pauvre trouvent accès auprès de toi, mais sans te faire oublier la justice qui est due au riche. Fais en sorte de découvrir la vérité à travers les promesses et les présents du riche, comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre.
Ne frappe pas le coupable avec toute la rigueur de la loi: la réputation de juge impitoyable ne vaut pas mieux que celle de juge trop compatissant.
Si tu laisses quelquefois pencher la balance de la justice, que ce ne soit pas sous le poids des présents, mais sous celui de la miséricorde.
Quand tu auras à juger un de tes ennemis, abjure tout ressentiment, et n'examine que son procès; autrement si la passion dictait ta sentence, tu te verrais un jour obligé de réparer ton injustice aux dépens de ton honneur et de ta bourse.
Si une femme belle vient te solliciter, ferme tes yeux et bouche tes oreilles; car la beauté est dangereuse, il n'y a point de poison plus fait pour corrompre l'intégrité d'un juge.
Ne maltraite point en paroles celui que tu châtieras en actions; la peine suffit aux malheureux, sans y ajouter de cruels propos.
Pense toujours à la misérable condition des hommes sujets aux infirmités de leur nature dépravée; et autant que tu le pourras, montre-toi miséricordieux, sans blesser l'équité; car parmi les attributs de Dieu, bien qu'ils soient tous égaux, la miséricorde resplendit avec encore plus d'éclat que la justice.
En suivant ces préceptes, Sancho, tu auras de longs jours, ta renommée sera éternelle, tes désirs seront comblés, ta félicité sera ineffable, et après avoir vécu dans la paix de ton coeur, entouré des bénédictions des gens de bien, la mort t'atteindra dans une douce vieillesse, et tes yeux se fermeront sous les doigts tendres et délicats de tes petits enfants.
Voilà mon ami, les conseils que j'avais à te donner, en ce qui concerne l'ornement de ton âme; écoute maintenant ceux qui doivent servir à la parure de ton corps.
CHAPITRE XLIII
SUITE DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO
Qui aurait pu entendre ce discours sans tenir don Quichotte pour un homme plein de sagesse et de bonnes intentions? Mais, comme nous l'avons vu plus d'une fois dans le cours de cette grande histoire, l'esprit de notre pauvre gentilhomme, raisonnable sur tout le reste, déménageait quand il était question de chevalerie: de sorte qu'à toute heure ses oeuvres discréditaient son jugement, et son jugement démentait ses oeuvres. Dans les secondes instructions qu'il donna à Sancho, il fit preuve d'une grâce parfaite, et montra dans tout leur jour sa sagesse et sa folie. Sancho l'écoutait avec une extrême attention, et tâchait d'imprimer ses conseils dans sa mémoire, bien résolu à les suivre, afin de se tirer au mieux de la grande affaire de son gouvernement. Don Quichotte continua ainsi:
En ce qui touche, Sancho, la manière dont tu dois gouverner ta maison et ta personne, la première chose que je te recommande, c'est d'être propre et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser à l'exemple de certaines gens assez sots pour croire que de grands ongles embellissent les mains; comme si cet appendice pouvait s'appeler des ongles, quand ce sont plutôt des griffes d'épervier.
Ne te montre jamais avec des vêtements débraillés et en désordre, c'est le signe d'un esprit faible et lâche; à moins que cette négligence ne couvre une grande dissimulation, comme on l'a pensé de Jules César.
Sonde discrètement ce que peut te rapporter ton office: s'il te permet de donner une livrée à tes gens, donne-leur en une qui soit propre et commode, plutôt que brillante et magnifique, et emploie l'épargne que tu feras là-dessus à habiller autant de pauvres. Si donc tu as de quoi entretenir six pages, habilles-en trois seulement, et distribues le reste à autant de pauvres: tu auras ainsi trois pages pour le ciel et trois pour la terre, manière de donner des livrées que ne connaissent point les glorieux.
Ne mange point d'ail ni d'oignon, de crainte que ce parfum ne vienne à trahir ta condition première. Marche posément, parle avec lenteur, mais non pas à ce point que tu paraisses t'écouter toi-même, car toute affectation est mauvaise.
Dîne peu; soupe moins encore; la santé de tout le corps s'élabore dans l'officine de l'estomac.
Sois tempérant dans le boire; celui qui s'enivre est incapable de garder un secret ni de tenir un serment.
Fais attention, en mangeant, à ne point mâcher des deux côtés à la fois, et à n'éructer devant personne.
Qu'entendez-vous par éructer? demanda Sancho.
Éructer, répondit don Quichotte, signifie roter, ce qui est un des plus vilains mots de notre langue, quoique fort expressif: aussi les gens bien élevés ont recours au latin, et au lieu de roter, ils disent éructer; au lieu de rots, éructations. Si quelques personnes n'entendent point cela, peu importe; l'usage et le temps feront adopter le mot; ainsi s'enrichissent les langues, sur lesquelles le vulgaire et l'usage ont tant de pouvoir.
En vérité, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je veux surtout retenir, c'est de ne pas roter; car cela m'arrive à tout bout de champ.
Éructer, reprit don Quichotte, et non pas roter.
A l'avenir, je dirai toujours éructer, repartit Sancho, et je vous promets de ne pas l'oublier.
Veille aussi à ne pas mêler à tes discours cette foule de proverbes dont tu abuses à chaque instant; les proverbes, il est vrai, sont de courtes sentences, mais tu les tires tellement par les cheveux, qu'ils ont plutôt l'air de balourdises que de maximes.
Dieu seul peut y remédier, dit Sancho; car j'ai en moi plus de proverbes qu'un livre; et sitôt que je desserre les dents, il m'en vient sur le bout de la langue un si grand nombre, qu'ils se disputent à qui sortira le premier: mais j'aurai soin dorénavant de ne dire que ceux qui conviendront à la gravité de mon emploi; car en bonne maison la nappe est bientôt mise, qui convient du prix n'a pas de dispute, celui-là ne craint rien qui sonne le tocsin, et entre donner et prendre garde de se méprendre.
Allons, mon ami, lâche, lâche tes proverbes! c'est bien le cas de dire ma mère me châtie, et je fouette la toupie: je suis à te corriger de ta manie des proverbes, et tu en débites une kyrielle qui viennent aussi à propos que s'ils tombaient des nues. Je ne blâme pas un proverbe bien placé; mais les enfiler sans rime ni raison, cela rend la conversation lourde et fastidieuse.
Quand tu monteras à cheval, aie soin de tenir la jambe tendue et le corps droit; autrement tu aurais l'air d'être encore sur ton grison.
Sois modéré quant au sommeil: celui qui n'est pas levé avec le soleil ne jouit pas du jour. Je t'avertis, Sancho, que la diligence est mère de la bonne fortune, et que la paresse, son ennemie, n'atteignit jamais un but honorable.
J'ai à te donner un dernier conseil, et quoiqu'il ne regarde pas, comme les précédents, la parure de ton corps, je crois que son observation te sera très-profitable. Le voici: Ne dispute jamais sur la noblesse des familles; quand on les compare, l'une finit toujours par l'emporter, et tu te ferais une ennemie de celle que tu mettrais au second rang, sans que l'autre te sût le moindre gré de ta préférence.
Ton habillement devra se composer de chausses entières, d'un pourpoint et d'un manteau. Jamais de grègues, elles ne conviennent ni aux gentilshommes, ni aux gouverneurs.
Voilà, Sancho, les conseils qui, pour le moment, se sont présentés à mon esprit; je t'en enverrai d'autres à l'occasion, pourvu que tu aies soin de m'informer de l'état de tes affaires.
Seigneur, répondit Sancho, toutes les choses que vous venez de me dire sont saintes et profitables; mais à quoi cela me servira-t-il, si je ne m'en souviens pas? Pour ce qui est de me rogner les ongles, et de me remarier, si le cas se présente, cela ne sortira point de la tête: quant à toutes ces autres minuties que vous m'avez recommandées, par ma foi, je ne m'en souviens pas plus que des nuages de l'an passé. Veuillez me les coucher par écrit, et je les remettrai à mon confesseur, afin qu'au besoin il me les fourre dans la cervelle.
Qu'il sied mal à un gouverneur de ne savoir ni lire ni écrire! reprit don Quichotte. Sais-tu, Sancho, ce qu'on pense d'un homme qui ne sait pas lire? de deux choses l'une, ou qu'il a eu pour parents des gens de la dernière condition, ou qu'il a été lui-même un si mauvais sujet, qu'on ne l'a pas trouvé susceptible de correction. C'est un grand défaut que tu as là, mon ami, et je voudrais au moins que tu apprisses à signer ton nom.
Je sais signer mon nom, repartit Sancho: lorsque j'étais bedeau dans notre village, j'ai appris à tracer des lettres comme celles qu'on met sur les ballots de marchandises, et on disait que cela figurait mon nom. Après tout, je ferai semblant d'avoir la main droite estropiée, et un autre signera pour moi; car il y a remède à tout, fors à la mort; et comme je serai le maître, et tiendrai la baguette, je ferai ce que je voudrai, d'autant plus que celui dont le père est alcade... et comme je serai gouverneur, ce qui est encore plus que d'être alcade.... Oui-da, qu'on s'y frotte, et on sera bien reçu: tel vient chercher de la laine, qui s'en retourne tondu. D'ailleurs, les sottises du riche passent dans le monde pour sentences, et quand je serai riche, puisque je serai gouverneur, qui est-ce qui me trouvera un défaut? Oui, oui, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront; autant tu possèdes, autant tu vaux, disait ma grand'mère; et d'un homme qui a pignon sur rue on n'a jamais raison.
Maudit sois-tu de Dieu et des saints! interrompit don Quichotte; mille satans puissent-ils emporter toi et tes proverbes! Il y a plus d'une heure que tu me tiens à la torture. Si tes proverbes ne te conduisent un jour au gibet, dis que je suis un faux prophète: ils exciteront quelque sédition parmi tes vassaux, et finiront par te faire perdre ton gouvernement. Et où diable vas-tu les trouver, imbécile, lorsque moi, pour en citer un à propos, je sue comme si je piochais la terre.
Par ma foi, Votre Grâce se fâche pour peu de chose, repartit Sancho; qui diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n'en possède pas d'autres? Je n'ai que des proverbes, eh bien, je lâche des proverbes; tenez, j'en ai quatre en ce moment sur le bout de la langue, qui venaient à point nommé, mais je ne les dirai pas; car, comme dit le vieux dicton, pour se taire à propos, il n'est tel que Sancho.
Tu n'es pas ce Sancho-là reprit don Quichotte, mais Sancho le bavard et l'opiniâtre. Néanmoins je serais curieux de connaître les quatre proverbes que tu prétends venir si à propos: j'ai beau y songer, et quoique j'aie la mémoire assez bonne, il ne s'en présente aucun.
Eh! quels meilleurs proverbes peut-il y avoir que ceux-ci, répondit Sancho: Entre deux dents mâchelières ne mets jamais le doigt; Videz la maison et que voulez-vous à ma femme? et cet autre, Si la pierre donne contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la cruche. Ce qui veut dire: que personne ne se prenne de querelle avec son gouverneur, autrement, il lui en cuira; lorsque le gouverneur commande, il n'y a pas à répliquer, non plus qu'à Vider la maison, et que voulez-vous à ma femme? Pour celui de la cruche et de la pierre, un aveugle le verrait. Du reste, Votre Seigneurie n'ignore pas qu'un sot en sait plus long dans sa maison qu'un sage dans celle d'autrui.
Sancho, repartit don Quichotte, ni dans sa maison ni ailleurs, un sot ne sait rien; il est impossible de rien asseoir de raisonnable sur le fondement de la sottise. Mais restons-en là mon ami: si tu gouvernes mal, à toi la faute, à moi la honte; cependant j'aurai la consolation de n'avoir rien négligé, et de t'avoir donné mes conseils en homme d'honneur et de conscience. Dieu te conduise, Sancho, qu'il te gouverne dans ton gouvernement, et me délivre, moi, de l'inquiétude où je vais rester que tu ne mettes tout sens dessus dessous dans ton île. Il ne tiendrait qu'à moi de m'ôter cette crainte; je n'aurais qu'à découvrir au duc qui tu es, et que ton épaisse personne n'est qu'un magasin de proverbes et un sac plein de malice.
Seigneur, répondit Sancho, si Votre Grâce ne me croit pas capable de remplir le devoir d'un bon gouverneur, eh bien, n'en parlons plus, je renonce au gouvernement; la plus petite portion de mon âme m'est plus chère que mon corps tout entier; je vivrai aussi bien Sancho avec un morceau de pain et un oignon, que Sancho gouverneur avec des chapons et des perdrix. D'ailleurs, si Votre Seigneurie veut bien se le rappeler, c'est elle qui m'a mis le gouvernement en tête, car moi, je ne sais ce que c'est qu'île et gouvernement. Après tout, enfin, si vous croyez que le diable doive emporter le gouverneur, j'aime mieux aller simple Sancho en paradis que gouverneur en enfer.
En vérité, Sancho, dit don Quichotte, les dernières paroles que tu viens de prononcer méritent à elles seules le gouvernement de cent îles: tu as un bon naturel, sans quoi il n'y a science qui vaille. Va, recommande-toi à Dieu; et surtout cherche le bien en toutes choses; le ciel ne manque jamais de favoriser les bonnes intentions.
Maintenant allons dîner: Leurs Seigneuries, je crois, nous attendent.
CHAPITRE XLIV
COMMENT SANCHO ALLA PRENDRE POSSESSION DU GOUVERNEMENT DE L'ILE, ET DE L'ÉTRANGE AVENTURE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LE CHATEAU
Dans l'original de cette histoire, on trouve au présent chapitre un exorde dont voici le sens: Cid Hamet se plaint à lui-même et regrette d'avoir entrepris une tâche aussi aride et aussi uniforme que celle-ci, forcé qu'il est de parler toujours de don Quichotte et de Sancho. Il dit qu'avoir l'esprit et la plume sans cesse occupés d'un seul personnage, ne parler que par la bouche de peu de gens, c'est un travail par trop ingrat. Pour éviter cet inconvénient, j'avais, ajoute-t-il, usé d'un artifice dans la première partie, en y intercalant quelques nouvelles, comme celles du Curieux malavisé et du Captif, qui sont en dehors de l'histoire; mais ayant fait réflexion que les lecteurs, absorbés par le récit des prouesses de don Quichotte, n'accorderaient aucune attention aux nouvelles et les parcourraient à la hâte, je me suis abstenu d'en insérer dans cette seconde partie, me bornant à quelques épisodes semés çà et là, et encore d'une manière fort restreinte et en aussi peu de mots qu'en exige l'exposition. Son exorde terminé, il continue son récit:
Au sortir de table, don Quichotte coucha par écrit les conseils que dans la journée il avait donnés à Sancho, et les lui remit en disant qu'il n'avait qu'à se les faire lire quand il lui plairait; mais le papier fut aussitôt perdu que donné, et un valet, dans les mains duquel il tomba, s'empressa de le porter au duc et à la duchesse, qui admirèrent de nouveau la folie et le grand sens de notre héros. Pour continuer une plaisanterie dont ils s'amusaient tous deux de plus en plus, dès le même soir ils envoyèrent Sancho avec un grand cortége au bourg qui devait passer pour son île. Ils le firent accompagner d'un majordome, homme plein d'esprit et d'enjouement (il n'y a pas d'enjouement sans esprit), lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi, et inventé la mystification que nous avons rapportée. Grâce à ses talents et aux instructions qu'il avait reçues, il ne réussit pas moins agréablement dans celle qui va suivre.
Or, il arriva que Sancho, ayant regardé avec attention ce majordome, reconnut la figure de la Trifaldi: Seigneur, dit-il en se tournant vers son maître, le diable m'emporte si le majordome de monseigneur ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau à la duègne Doloride.
Don Quichotte, après avoir bien considéré cet homme, répondit: Il existe, j'en conviens, de la ressemblance entre le visage de la Doloride et celui du majordome; mais il ne s'ensuit pas que le majordome soit la Doloride. Au reste, ce n'est pas le moment de faire de pareilles investigations, elles nous jetteraient dans un labyrinthe inextricable; crois-moi, mon ami, nous n'avons tous deux qu'un besoin, c'est de prier instamment Notre-Seigneur qu'il nous délivre des maudits sorciers et des méchants enchanteurs.
Ce n'est pas une plaisanterie, seigneur, répliqua Sancho; je viens à l'instant même d'entendre parler le majordome, et, sur ma foi, il me semblait que la voix de la Doloride me cornait aux oreilles. Pour l'heure, je n'en dis pas davantage, mais je me tiendrai sur mes gardes, et nous verrons si je ne découvrirai rien qui nous éclaircisse mieux sur ce point.
Tu feras bien, Sancho, dit don Quichotte, de me donner avis de ce que tu auras pu découvrir, comme aussi de tout ce qui t'arrivera dans ton gouvernement.
Enfin l'heure du départ étant venue, Sancho sortit accompagné d'une suite nombreuse. Il était vêtu en magistrat, avec un long manteau de camelot fauve, une toque de même couleur, et montait un mulet avec selle à la genette; son âne, magnifiquement caparaçonné et couvert d'une housse de cheval d'une étoffe incarnate, marchait derrière lui. De temps en temps, Sancho tournait la tête pour considérer son grison, ravi de l'état où il le voyait, non moins que de celui où il était lui-même, et il n'aurait pas changé sa fortune contre celle d'un empereur d'Allemagne. J'oubliais de dire qu'en prenant congé du duc et de la duchesse, il leur baisa les mains, puis alla demander la bénédiction de son maître. Don Quichotte la lui donna les larmes aux yeux, ce dont Sancho éprouva un attendrissement qui se traduisit en une fort laide grimace.
Maintenant, ami lecteur, laissons aller en paix notre gouverneur; prends patience et sois assuré de la pinte de bon sang que tu vas faire quand tu verras comment il se comporte dans son nouvel emploi. A présent occupons-nous de don Quichotte.
A peine Sancho fut-il en chemin, que notre chevalier éprouva un tel regret de son départ et de l'isolement où il se trouvait réduit, que s'il eût pu révoquer la mission de son écuyer, il l'eût rappelé sur l'heure sans s'inquiéter s'il le privait d'un gouvernement, juste récompense de ses services. La duchesse, qui s'aperçut de sa mélancolie, lui en demanda le sujet, ajoutant que si l'absence de Sancho en était la cause, il y avait dans sa maison cent duègnes ou demoiselles qui mettraient le plus grand empressement à le servir.
Madame, répondit don Quichotte, j'avoue que Sancho me fait faute, mais ce n'est pas là la principale cause de ma tristesse. Quant aux offres que Votre Excellence a la bonté de me faire, j'accepte seulement la courtoisie qui les dicte, et je supplie très-humblement Votre Grandeur de vouloir bien permettre que je n'aie d'autre serviteur que moi-même.
Oh! par ma foi, il n'en sera pas ainsi, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et je veux vous faire servir par quatre de mes filles, qui sont toutes fraîches comme des roses.
Elles ne seraient pas pour moi des roses, mais des épines, reprit notre héros; aussi, Madame, suis-je bien résolu, sauf le respect que je dois à Votre Grâce, à ne point les laisser pénétrer dans ma chambre. Laissez-moi, je vous prie, me servir seul, à huis clos; il m'importe de mettre une muraille entre mes désirs et ma chasteté; je dormirais plutôt tout habillé, que de me laisser déshabiller par personne.
Eh bien, seigneur don Quichotte, répliqua la duchesse, puisque vous l'exigez, non-seulement aucune de mes filles, mais pas même une mouche n'entrera dans votre appartement. Je sais que parmi les nombreuses vertus de Votre Seigneurie, celle qui tient le premier rang, c'est la chasteté, et je ne suis pas femme à permettre qu'on y porte la moindre atteinte: que Votre Grâce s'habille et se déshabille comme il lui plaira; seulement on aura soin de mettre dans votre appartement les meubles nécessaires à qui dort porte close, afin de vous épargner la peine de les demander. Vive à jamais la grande Dulcinée du Toboso! que son nom soit célébré par toute la terre, puisqu'elle a mérité d'avoir pour serviteur un chevalier si chaste et si vaillant! Veuille le ciel mettre au coeur de notre gouverneur Sancho Panza la résolution d'accomplir sans retard l'heureuse pénitence qui doit faire jouir l'univers des attraits d'une si grande dame.
Votre Grandeur, répondit notre héros, imprime le dernier sceau au mérite de ma Dulcinée; c'est votre bouche qui relève l'éclat de sa beauté et la met dans tout son lustre. Après l'éloge que vous venez d'en faire, le nom de Dulcinée sera encore plus glorieux et plus révéré dans le monde, que si les orateurs les plus éloquents avaient pris soin de célébrer ses louanges.
Trève de compliments, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse; voici l'heure du souper et le duc doit nous attendre. Votre Grâce veut-elle bien m'accompagner? Au sortir de table nous vous laisserons jouir du repos dont vous avez sans doute grand besoin, car le voyage de Candaya a dû vous causer quelque fatigue.
Je n'en sens aucune, répondit le chevalier, et j'oserais jurer à Votre Excellence, que de ma vie je n'ai rencontré monture plus agréable que Chevillard; aussi ne puis-je comprendre comment Malambrun a pu se défaire d'un cheval d'une si douce allure et le brûler sans plus de façon.
Je pense, répondit la duchesse, que le repentir du mal qu'il avait fait à la Trifaldi et à ses compagnes, ainsi qu'à bien d'autres, l'a porté à détruire tous les éléments de ses maléfices, surtout Chevillard, qui en était le principal, et qui le tenait dans une extrême agitation, en le faisant courir sans cesse de pays en pays: sans nul doute, il aura pensé que cette machine ne devait plus servir à personne, après avoir porté le grand don Quichotte de la Manche.
Notre chevalier fit de nouveaux remercîments à la duchesse, et dès qu'il eut soupé, il se retira dans sa chambre, sans vouloir souffrir que personne y pénétrât, tant il craignait de porter atteinte à la fidélité promise à Dulcinée. Il ferma donc la porte sur lui, et à la lueur de deux bougies, il commença à se déshabiller. Mais en se déchaussant, ô disgrâce indigne d'un tel personnage! il fit partir, non des soupirs, ni rien autre chose qui fût contraire à ses habitudes de propreté et d'extrême courtoisie, mais environ deux douzaines de mailles à un de ses bas, lequel demeura percé à claire-voie comme une jalousie. Le bon seigneur en fut contristé jusqu'au fond de l'âme, et il aurait volontiers donné une once d'argent pour quelques fils de soie verte, je dis de soie verte car ses bas étaient de cette couleur.
En cet endroit, Ben-Engeli interrompt son récit pour s'écrier: O pauvreté! pauvreté! je ne sais quel motif a pu pousser le grand poëte de Cordoue[113] à t'appeler saint présent dont on ne connaît pas le prix. Pour moi, quoique More, je sais, par mes rapports avec les chrétiens, que la sainteté consiste dans la charité, l'humilité, la foi, l'obéissance et la pauvreté. Malgré tout, celui-là doit être élu de Dieu, qui se félicite d'être pauvre, à moins que ce ne soit de cette pauvreté dont saint Paul a dit: Possédez toutes choses, comme si vous ne les possédiez pas. Par là, il entendait l'absolu détachement des biens de ce monde. Mais toi, seconde pauvreté, qui es celle dont je parle ici, pourquoi t'attaquer de préférence aux hidalgos? pourquoi les forces-tu à rapiécer leurs chausses, et à porter à leurs pourpoints des boutons, les uns de soie, les autres de crin ou de verre? Pourquoi es-tu cause que leurs collets, presque toujours sales et chiffonnés, sont ouverts autrement qu'au moule (ce qui prouve combien est ancien l'usage de l'amidon et des collets ouverts)? Malheureux, continue Ben-Engeli, malheureux l'hidalgo qui met son honneur au régime, fait maigre chère à huis clos, puis sort de chez lui armé d'un cure-dent hypocrite, sans avoir rien mangé qui l'oblige à se nettoyer la bouche. Oui, malheureux celui dont l'honneur ombrageux s'imagine qu'on aperçoit d'une lieue le rapiéçage de son soulier, la crasse de son chapeau, la corde du drap de son manteau et le vide de son estomac.
[113] Juan de Mena, natif de Cordoue, auteur du Labyrinthe, ouvrage dans lequel il avait entrepris de réunir toute la science humaine.
Toutes ces réflexions vinrent à l'esprit de don Quichotte, à propos de la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que Sancho lui avait laissé des bottes de voyage qu'il résolut de mettre le lendemain. Finalement il se coucha pensif et chagrin. Puis ayant éteint la lumière, il voulut s'endormir, mais il n'en put venir à bout: l'absence de Sancho et l'extrême chaleur l'en empêchaient. Il se leva donc et se promena quelque temps dans sa chambre; ne trouvant pas encore assez de fraîcheur, il ouvrit une fenêtre grillée qui donnait sur un jardin. Tout aussitôt il entendit des voix de femmes, dont l'une disait à l'autre, en poussant un grand soupir: N'exige pas que je chante, ô Émerancie! Tu le sais, depuis que cet étranger est entré dans ce château, depuis que mes regards se sont attachés sur lui, j'ai moins envie de chanter que de verser des larmes. D'ailleurs, madame a le sommeil léger, et, pour tous les trésors du monde, je ne voudrais pas qu'elle nous surprît; mais quand elle dormirait, à quoi servirait mon chant, si ce nouvel Énée, auteur de ma souffrance, dort d'un paisible sommeil, et ignore le sujet de mes plaintes?
Bannis cette inquiétude, chère Altisidore, répondit une autre voix: tout dort dans le château, excepté l'objet de tes désirs, car si je ne me trompe, je viens d'entendre ouvrir sa fenêtre. Ne crains donc point de chanter, pauvre blessée, chante à voix basse, et si la duchesse nous entend, la chaleur qu'il fait nous servira d'excuse.
Ce n'est pas là ce qui me retient, repartit Altisidore: je ne voudrais pas que mon chant découvrit l'état de mon âme, et que ceux qui ignorent la puissance irrésistible de l'amour me prissent pour une créature volage et sans pudeur. Mais advienne que pourra, mieux vaut honte sur le visage que souffrance au coeur. Et prenant son luth, elle se mit à préluder.
En entendant ces paroles et cette musique, notre héros éprouva un ravissement inexprimable, car se rappelant aussitôt ce qu'il avait lu dans ses livres, il s'imagina que c'était quelque femme de la duchesse éprise d'amour pour lui, que la pudeur forçait à cacher sa passion. Après s'être recommandé avec dévotion à sa Dulcinée, et avoir fait en son coeur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre, il se décida à écouter; bien plus, afin d'indiquer qu'il était là, il feignit d'éternuer, ce qui réjouit fort les deux donzelles, qui n'avaient qu'un désir, celui d'être entendues de don Quichotte.
Altisidore ayant accordé son luth, chanta cette romance:
Toi qui du soir jusqu'au matin, Dans ton lit à jambe étendue, Dors, quand pleine de chagrin Je fais ici le pied de grue!
Écoute le chant ennuyeux D'une triste et dolente dame A qui le feu de tes beaux yeux A consumé le corps et l'âme.
Sais-tu que par monts et par vaux Courant après les aventures, Tu viens nous causer tous les maux Sans jamais guérir nos blessures?
Dis-moi, courage de lion, Quel monstre t'a donné la vie? Es-tu né sous le Scorpion Ou dans les sables de Libye?
Un serpent t'a-t-il enfanté? Quelque dragon fut-il ton père? Une ourse t'a-t-elle allaité, Ou le sein de quelque panthère?
Dulcinée, comment donc fis-tu Pour vaincre ce tigre sauvage? Si j'avais pareille vertu, Je n'en voudrais pas davantage.
Mon coeur, tu fais bien du chemin! Arrête un désir téméraire: Crois-tu que ce héros divin Ait été formé pour te plaire?
Si tu voulais, mon Adonis, Avoir pitié de ta captive, J'ai mille choses de grand prix, Que je t'offrirais morte ou vive.
Je suis aussi droite qu'un jonc. Et plus vermeille que l'Aurore; Mes cheveux, d'une aune de long, Sont d'argent, et plus beaux encore.
Mes yeux ressemblent au corail, Aussi bien qu'à l'azur ma bouche, Et mes dents sont d'un pur émail Où l'on a mis d'ambre une couche.
Le ciel m'a fait mille autres dons, Que je tais; mais à ma requête Prête l'oreille, et je réponds Qu'Altisidore est ta conquête[114].
[114] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Ici s'arrêta le chant de l'amoureuse Altisidore et commença l'effroi du trop courtisé chevalier, qui, poussant un grand soupir, se dit à lui-même: Faut-il que je sois si malheureux qu'il n'y ait pas un coeur de femme que je n'embrase à la première vue? Qu'as-tu donc fait au ciel, sans pareille Dulcinée, pour te voir sans cesse troublée dans la possession de ma constance et de ma foi? Que lui voulez-vous, reines? qu'avez-vous à lui reprocher, impératrices? et vous, jeunes filles, pourquoi la poursuivre ainsi? Laissez-la, laissez-la s'enorgueillir et triompher du destin que lui a fait l'amour, en soumettant mon âme à ses lois. Songez-y bien, troupe amoureuse, je suis de cire molle pour la seule Dulcinée, de marbre et de bronze pour toutes les autres. Dulcinée est la seule belle, la seule chaste, la seule discrète, la seule noble, la seule digne d'être aimée; chez les autres, je ne vois que laideur, sottise, dévergondage et basse origine. C'est pour elle seule que le ciel m'a fait naître. Qu'Altisidore chante ou pleure, qu'elle nourrisse de vains désirs ou meure de désespoir, c'est à Dulcinée que je dois appartenir, en dépit de tous les enchantements du monde.
Là-dessus, don Quichotte ferma brusquement sa fenêtre et alla se jeter sur son lit. Nous l'y laisserons reposer, car ailleurs nous appelle le grand Sancho, qui va débuter dans le gouvernement de son île.
CHAPITRE XLV
COMMENT LE GRAND SANCHO PRIT POSSESSION DE SON ILE ET DE LA MANIÈRE DONT IL GOUVERNA
O toi qui parcours incessamment l'un et l'autre hémisphère, flambeau du beau monde, oeil du ciel, aimable auteur du balancement des cruches à rafraîchir[115]; Phoebus par ici, Tymbrius par là, archer d'un côté, médecin de l'autre, père de la poésie, inventeur de la musique; toi qui tous les jours te lèves et ne te couches jamais, c'est à toi que je m'adresse, ô Soleil! avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, afin que tu illumines l'obscurité de mon esprit, et que tu me donnes la force de raconter de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; car sans toi je me sens troublé, faible, abattu.
[115] En Espagne, pour rafraîchir l'eau pendant l'été, on place dans un courant d'air des cruches nommées alcarazas.
Or donc, notre gouverneur, avec tout son cortége, arriva bientôt dans un bourg d'environ mille habitants, qui était un des meilleurs de la dépendance du duc. On lui dit que c'était l'île Barataria, soit que le bourg s'appelât Baratorio, soit pour exprimer combien peu lui en coûtait le gouvernement, barato, signifiant bon marché. Sitôt qu'il fut arrivé aux portes du bourg, qui était entouré de bonnes murailles, les notables sortirent à sa rencontre, on sonna les cloches, et au milieu de l'allégresse générale on le conduisit en grande pompe à la cathédrale; puis, après avoir rendu grâces à Dieu, on lui présenta les clefs, et on l'installa comme gouverneur perpétuel de l'île Barataria. Le costume, la barbe, la taille épaisse et raccourcie du nouveau gouverneur surprirent tout le monde, ceux qui n'étaient pas dans la confidence, comme ceux qui avaient le mot de l'énigme. Bref, au sortir de l'église, on le mena dans la salle d'audience, et quand il se fut assis comme juge souverain, le majordome du duc lui dit: Seigneur gouverneur, c'est une ancienne coutume dans cette île que celui qui vient en prendre possession soit tenu, pour mettre en lumière la solidité de son jugement, de résoudre une question difficile, afin que, par sa réponse, le peuple sache s'il a lieu de se réjouir ou de s'attrister de sa venue.
Pendant que le majordome parlait, Sancho regardait avec attention plusieurs grandes lettres tracées sur le mur; mais comme il ne savait pas lire, il demanda ce que signifiaient ces peintures.
On lui répondit: Seigneur, elles marquent le jour où vous êtes entré en fonction, et voici en quels termes: Aujourd'hui, tel jour et tel an, le seigneur don Sancho Panza a pris possession de cette île; puisse-t-il en jouir longues années!
Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda le gouverneur.
Votre Seigneurie, répondit le majordome; jamais aucun Panza n'a occupé la place où vous êtes.
Eh bien, sachez, mon ami, reprit Sancho, que je ne porte point le don; que jamais personne de ma famille ne l'a porté; je m'appelle Sancho Panza tout court; Panza s'appelait mon aïeul, et tous mes aïeux se sont appelés Panza sans don ni seigneurie. Au reste, Dieu m'entend; et si ce gouvernement dure seulement quatre jours, je prétends dissiper tous ces DON comme autant de moustiques importuns. Maintenant, qu'on me fasse telle question qu'on voudra, et je répondrai du mieux que je pourrai, sans m'inquiéter que le peuple s'afflige ou qu'il se réjouisse de ma venue.
Au même instant, on vit entrer dans la salle deux hommes, l'un vêtu en paysan, et l'autre qu'aux ciseaux qu'il tenait à la main on reconnut pour un tailleur: Seigneur gouverneur, dit le dernier, ce paysan et moi nous sommes devant Votre Grâce pour le fait que voici: cet homme est venu il y a peu de jours à ma boutique (car, sauf votre respect et celui de la compagnie, je suis maître tailleur juré), et, me mettant un coupon de drap entre les mains, il me dit: Seigneur, y a-t-il là assez d'étoffe pour faire un chaperon? Je mesurai l'étoffe, et lui répondis qu'elle suffisait amplement. Fondé sur sa propre malice, et sur la mauvaise opinion qu'en général on a des tailleurs, il s'imagina sans doute que j'avais envie de lui voler une partie de son drap, et il me dit de bien regarder s'il n'y avait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa pensée, et je lui répondis que oui; mais lui, toujours poursuivant sa méchante intention, me demanda si l'on ne pourrait pas en faire davantage; je répondis affirmativement, et il fut convenu entre nous que je lui en livrerais cinq; maintenant que la besogne est achevée, il me refuse mon salaire et veut me faire payer son drap, ou que je le lui rende.
Tout cela est-il vrai? demanda Sancho au paysan.
Oui, seigneur, répondit celui-ci; mais ordonnez, je vous prie, qu'il montre les chaperons qu'il m'a faits.
Les voici, repartit le tailleur, qui, tirant la main de dessous son manteau, montra au bout de ses cinq doigts cinq petits chaperons, en disant: Voici les chaperons que cet homme m'a demandés, et sur mon Dieu et ma conscience, si je n'y ai employé toute l'étoffe, je m'en rapporte à l'examen des experts!
Tout le monde se mit à rire en voyant ce nombre de chaperons. Quant à Sancho, il resta quelque temps à rêver: Ce procès-là, dit-il, ne me semble pas demander un long examen, voici donc ma sentence: Le paysan perdra son drap, et le tailleur sa façon; que les chaperons soient livrés aux prisonniers, et qu'il ne soit plus question de cette affaire.
On fit ce que venait d'ordonner le gouverneur, devant lequel parurent ensuite deux vieillards, dont l'un avait pour bâton une tige de roseau; celui qui était sans bâton dit à Sancho: Seigneur, il y a quelque temps je prêtai à cet homme dix écus d'or pour lui faire plaisir et lui rendre service, à condition qu'il me les remettrait dès que je lui en ferais la demande. Depuis lors bien des jours se sont passés sans que je lui aie rien réclamé, mais quand j'ai vu qu'il ne songeait point à s'acquitter, je lui ai redemandé plusieurs fois mon argent; et maintenant non-seulement il ne veut pas me payer, mais il nie la dette, disant que je ne lui ai rien prêté, ou que si je lui ai fait un prêt, il me l'a rendu. Comme je n'ai point de témoins de mon côté, ni lui du sien, je prie Votre Grâce de lui déférer le serment; alors s'il jure qu'il m'a rendu mon argent, je le tiens quitte.
Qu'avez-vous à répondre à cela, bonhomme? dit Sancho.
Seigneur, répondit le vieillard au bâton, je confesse qu'il m'a prêté dix écus; et puisqu'il s'en rapporte à mon serment, je suis prêt à jurer que je les lui ai bien et loyalement restitués.
Le gouverneur lui ordonna de lever la main; alors le vieillard passant son bâton à son adversaire, comme s'il en eût été embarrassé, étendit la main sur la croix, suivant la coutume d'Espagne, et dit: J'avoue avoir reçu des mains de cet homme les dix écus d'or, mais je jure que je les lui ai remis, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les réclame une seconde fois.
Là-dessus, le créancier répliqua que puisque son débiteur jurait, il fallait qu'il dît la vérité, le sachant homme de bien et bon chrétien, et que dorénavant il ne lui réclamerait plus rien. Le débiteur s'inclina, reprit son bâton, et sortit de l'audience.
Sancho, considérant la résignation du demandeur, tandis que l'autre s'en allait sans plus de façon, pencha la tête sur sa poitrine, puis tout d'un coup, se mordant le bout du doigt, il fit rappeler le vieillard qui déjà avait disparu. Au bout de quelque temps on le ramena.
Donnez-moi votre bâton, brave homme, lui dit Sancho.
Le voilà, seigneur, répondit le vieillard.
Sancho le prit, et le tendant à l'autre vieillard: Allez avec Dieu, lui dit-il, vous êtes payé maintenant.
Qui! moi! seigneur, répondit celui-ci; est-ce que ce roseau vaut dix écus d'or?
Oui, oui, répliqua le gouverneur, il les vaut, ou je suis le plus grand sot du monde, et on verra tout à l'heure si je m'entends en fait de gouvernement. Qu'on rompe le bâton, ajouta-t-il.
Le bâton fut rompu, et dans l'intérieur on trouva dix écus d'or. Tous les assistants demeurèrent émerveillés et il n'y en eut pas un seul qui ne regardât le seigneur gouverneur comme un nouveau Salomon. On lui demanda d'où il avait conjecturé que les écus d'or étaient dans le bâton: C'est, répondit-il, parce que j'ai vu que celui qui le portait l'avait mis sans nécessité entre les mains de sa partie adverse, pendant qu'il jurait, et qu'il l'avait repris aussitôt après, ce qui m'a donné à penser qu'il n'aurait pas juré si affirmativement sans être sûr de son fait. De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion: que ceux qui sont appelés à gouverner encore qu'ils soient simples, Dieu quelquefois leur fait la grâce de les diriger dans leurs jugements.
Finalement les vieillards se retirèrent, l'un remboursé, l'autre confus, et les spectateurs restèrent dans l'admiration. Celui qui avait charge d'enregistrer les faits et gestes de Sancho ne savait plus, après cela, s'il devait le tenir pour fou ou pour sage.
Cette affaire terminée, une femme entra dans l'audience, traînant à deux mains un homme vêtu en riche éleveur de bétail. Justice! s'écriait-elle, justice, seigneur gouverneur; si on ne me la fait sur la terre, j'irai la chercher dans le ciel. Ce manant m'a surprise seule au milieu des champs, et s'est servi de mon corps comme d'une guenille; ah! malheureuse que je suis! il m'a dérobé ce que j'avais défendu pendant vingt-cinq ans contre Mores et chrétiens, nationaux et étrangers. C'était bien la peine de me conserver jusqu'à ce jour intacte comme la salamandre dans le feu, pour que ce malotru vînt mettre sur moi ses sales mains.
Reste à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains sales ou non; puis se tournant vers le paysan, il lui demanda ce qu'il avait à répondre à la plainte de cette femme.
Seigneur, répondit l'homme tout ému, je suis un pauvre berger, éleveur de bêtes à soies. Ce matin comme je sortais de ce bourg où j'étais venu, sauf votre respect, vendre quatre cochons, que j'ai même donnés à bon marché, afin de pouvoir payer la taille, j'ai rencontré cette duègne sur mon chemin. Le diable, qui se fourre partout, nous a fait folâtrer ensemble; je n'ai point fait le difficile, ni elle la renchérie; mais du reste, seigneur, je lui ai bien payé ce qui lui était dû. Cependant cette enragée m'a traîné jusqu'ici, prétendant que je lui ai fait violence; mais elle ment par le serment que j'en fais et que je suis prêt à faire. Voilà toute la vérité, sans qu'il y manque un fil.
Avez-vous de l'argent sur vous, mon ami? demanda le gouverneur.
Seigneur, j'ai environ vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir, répondit le paysan.
Donnez telle qu'elle est votre bourse à la plaignante, répliqua le gouverneur.
Le pauvre diable obéit tout tremblant, la femme prit la bourse, après s'être bien assurée toutefois que c'était de la monnaie d'argent qu'elle contenait; et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur gouverneur, qui prenait ainsi la défense des pauvres orphelines, elle sortit toute joyeuse de l'audience.
Elle était à peine dehors que Sancho dit au berger, dont le coeur et les yeux s'en allaient après la bourse: Mon ami, courez après cette femme, reprenez-lui votre bourse de gré ou de force, et revenez tous deux ici.
Notre homme n'était ni sot ni sourd; il partit comme un éclair pour exécuter les ordres du gouverneur, et pendant que les spectateurs étaient en suspens, attendant la fin de l'affaire, le berger et la femme revinrent cramponnés l'un à l'autre, elle sa jupe retroussée tenant la bourse entre ses jambes, lui faisant tous ses efforts pour la reprendre; mais il n'y avait pas moyen, tant cette femme la défendait bien. Justice, criait-elle de toute sa force, justice! Voyez, seigneur, voyez l'effronterie de ce vaurien, qui, au milieu de la rue et devant tout le monde, veut me reprendre la bourse que Votre Grâce m'a fait donner.
Et vous l'a-t-il ôtée? demanda Sancho.
Otée! répliqua-t-elle, oh! il m'arracherait plutôt la vie; je ne suis pas si sotte, il faudrait me jeter d'autres chats à la gorge, que ce nigaud répugnant. Ni marteau, ni tenaille, ni ciseau, ni maillet, ne me feraient lâcher prise; on m'arracherait plutôt l'âme du milieu des chairs.
Je confesse que je suis rendu, dit le paysan, et qu'elle est plus forte que moi; et il la laissa aller.
Donnez cette bourse, chaste et vaillante héroïne, dit le gouverneur. La femme la donna aussitôt, et Sancho l'ayant prise la rendit au laboureur, en disant à la plaignante: Ma soeur, si vous vous étiez défendue ce matin avec autant de force et de courage que vous venez de défendre cette bourse, dix hommes réunis n'auraient jamais été capables de vous violenter. Allons, tirez au large, dévergondée, enjôleuse, et de vos jours n'approchez de cette île ni de six lieues à la ronde, sous peine de deux cents coups de fouet.
La femme s'en fut tête baissée et maugréant. Mon ami, dit le gouverneur au paysan, allez-vous-en avec votre argent; et si vous ne voulez le perdre, abstenez-vous à l'avenir de folâtrer avec personne.
Le bonhomme remercia comme il put et sortit, laissant chacun stupéfait de la sagesse du nouveau gouverneur. Tous ces détails, recueillis par son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait avec impatience.
Mais laissons ici le bon Sancho, et retournons à son maître, encore tout agité des plaintes d'Altisidore.
CHAPITRE XLVI
DE L'ÉPOUVANTABLE CHARIVARI QUE REÇUT DON QUICHOTTE PENDANT QU'IL RÊVAIT A L'AMOUR D'ALTISIDORE
Nous avons laissé le grand don Quichotte livré aux préoccupations qu'avait fait naître dans son âme la sérénade de l'amoureuse Altisidore; ces préoccupations le suivirent au lit comme autant de puces, et la déconfiture de ses bas se joignant aux pensées tumultueuses qui l'agitaient, il lui fut impossible de prendre un seul instant de repos. Mais le temps est léger, rien ne l'arrête dans sa course, et comme il court à cheval sur les heures, bientôt arriva celle du matin. A la pointe du jour, notre vigilant chevalier sauta à bas du lit, revêtit son pourpoint de chamois et chaussa ses bottes de voyage; il jeta sur son épaule son manteau d'écarlate, mit sur sa tête une toque de velours vert, garnie de passements d'argent, sans oublier sa bonne épée et son large baudrier de buffle, puis tenant à la main son rosaire, qu'il portait toujours avec lui, il s'avança gravement vers la salle, où le duc et la duchesse, déjà levés, semblaient s'être rendus pour l'attendre.
Dans une galerie qu'il devait traverser, Altisidore et sa compagne s'étaient postées pour le saisir au passage. Dès qu'Altisidore aperçut le chevalier, elle feignit de s'évanouir, et se laissa tomber entre les bras de son amie, qui la délaça promptement pour lui donner de l'air.
Don Quichotte s'approcha, et sans beaucoup s'émouvoir: Nous savons, dit-il, d'où procèdent de semblables accidents.
Et moi je n'en sais rien, repartit l'amie; car Altisidore est la fille du monde qui se portait le mieux il y a quelques jours, et depuis que je la connais, je ne l'ai jamais entendue se plaindre de quoi que ce soit: que maudits soient jusqu'au dernier les chevaliers errants, si tous sont ingrats! Retirez-vous, seigneur don Quichotte; car tant que vous resterez-là, cette pauvre fille ne reprendra point ses sens.
Mademoiselle, faites, je vous prie, porter un luth dans ma chambre, dit don Quichotte; je tâcherai, cette nuit, de consoler la pauvre blessée. Quand l'amour commence à se manifester, le meilleur remède est un prompt désabusement. Là-dessus il s'éloigna.
A peine avait-il tourné les talons, que se relevant, Altisidore dit à sa compagne: Il ne faut pas manquer de procurer à don Quichotte le luth qu'il demande: sans doute il veut nous faire de la musique, et Dieu sait si elle sera bonne.
Elles allèrent conter à la duchesse ce qui venait d'arriver, laquelle, ravie de l'occasion, concerta sur-le-champ avec le duc une nouvelle mystification. En attendant, ils s'entretinrent avec leur hôte, dont la conversation les divertissait de plus en plus.
Dans la journée, la duchesse expédia à Thérèse Panza un page porteur de la lettre de son mari et du paquet de hardes auquel Sancho avait donné la même destination. Ce page devait, au retour, rendre un compte exact de son message.
La nuit venue, don Quichotte se retira dans la chambre et y trouva un luth; après l'avoir accordé, il ouvrit la fenêtre, et s'apercevant qu'il y avait du monde au jardin, il chanta d'une voix enrouée mais juste, la romance qui suit, romance qu'il avait composée le jour même:
Oh! que l'amour est dangereux Pour une créature oisive! Il s'empare toujours d'un esprit paresseux, Et c'est là qu'il allume une flamme plus vive.
Mais quand on est dès le matin, Durant le jour bien occupée, Il rôde vainement, et se retire enfin, Trouvant de tous côtés la place sans entrée.
Jamais les chevaliers errants N'ont fait cas des filles coquettes, Et non plus qu'eux les sages courtisans Ne veulent épouser que des filles discrètes.
L'amour que le hasard produit Aussi légèrement s'efface; Un instant le fait naître, un autre le détruit, Et le coeur en conserve à peine quelque trace.
Mais Dulcinée dans mon esprit Est si profondément gravée, Et mon coeur à tel point l'estime et la chérit, Qu'on ne saurait jamais en arracher l'idée[116].
[116] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Don Quichotte en était là de son chant, quand tout à coup du balcon placé au-dessus de sa tête on entendit retentir le bruit de plus de cent clochettes; un instant après, un grand sac rempli de chats, qui avaient autant de sonnettes attachées à la queue, fut secoué sur sa fenêtre. Les miaulements de ces animaux, joints au bruit des sonnettes, produisirent un si grand tintamarre, que les auteurs du tour en furent stupéfaits, et que don Quichotte lui-même sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Trois ou quatre de ces animaux entrèrent dans sa chambre, et comme ils couraient çà et là tout effarés, on eût dit une légion de diables qui prenaient leurs ébats. En cherchant à s'échapper, ils éteignirent les bougies et renversèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. Pendant ce temps, les sonnettes faisaient un tel carillon, que ceux qui n'étaient pas dans le secret de la plaisanterie ne savaient plus que penser.
Debout près de la fenêtre et l'épée à la main, le chevalier se mit à porter à droite et à gauche de grandes estocades, en criant: Arrière, arrière, malins enchanteurs! fuyez, canailles maudites! Je suis don Quichotte de la Manche, contre qui tous vos enchantements sont inutiles. Puis attaquant les chats qui couraient de tous côtés, et qu'il distinguait à l'éclat de leurs yeux, il les poursuivit si vivement, qu'il les contraignit à se précipiter par la fenêtre. Mais l'un d'entre eux, serré de trop près, sauta au visage de notre héros et s'y attacha de telle sorte avec les griffes et les dents, qu'il lui fit jeter des cris aigus. Le duc devinant ce qui se passait, accourut avec de la lumière, suivi de ses gens; et lorsqu'ils eurent ouvert la porte de la chambre, ils virent le pauvre chevalier s'escrimant de toutes ses forces pour faire lâcher prise au chat, sans pouvoir en venir à bout. Aussitôt chacun s'empressa de le secourir.
Mais lui de s'écrier: Que personne ne s'en mêle; qu'on me laisse faire; je suis ravi de le tenir entre mes mains, ce démon, ce sorcier, cet enchanteur, et je veux lui apprendre aujourd'hui à connaître don Quichotte de la Manche.
De son côté, le chat ne serrait que plus fort, et ne cessait de gronder, comme pour défendre sa proie; enfin le duc parvint à le saisir et le jeta par la fenêtre.
Le pauvre chevalier resta le visage percé comme un crible, et le nez en fort mauvais état, mais encore plus dépité de ce qu'en arrachant de ses mains ce malandrin d'enchanteur, on lui avait enlevé le plaisir d'en triompher. On apporta une espèce d'onguent; et de ses mains blanches, Altisidore appliqua des emplâtres sur toutes les parties blessées. Pendant l'opération, elle disait à voix basse: Cette mésaventure, impitoyable chevalier, est le châtiment de ton indifférence et de ta cruauté; plaise à Dieu que ton écuyer Sancho néglige de se fustiger, afin que tu restes à jamais privé des embrassements de ta Dulcinée, au moins tant que je verrai le jour, moi qui t'adore.
A ce discours, don Quichotte ne répondit que par un profond soupir, puis il alla se mettre au lit, non sans avoir adressé à ses nobles hôtes des excuses pour le dérangement que leur avaient causé ces maudits enchanteurs, et des remercîments pour l'empressement qu'on lui avait témoigné en venant à son secours. Le duc et la duchesse le laissèrent reposer, et se retirèrent assez mécontents du mauvais succès de la plaisanterie, car notre héros fut obligé de garder la chambre plus d'une semaine.
Peu de temps après, il lui arriva une aventure encore plus plaisante, dont il faut ajourner le récit. Pour le moment, retournons à Sancho, que nous trouverons assez embarrassé dans son gouvernement, mais plus étonnant que jamais.
CHAPITRE XLVII
SUITE DU GOUVERNEMENT DU GRAND SANCHO PANZA
Cid Hamet raconte qu'après l'audience Sancho fut conduit à un magnifique palais, où dans la grande salle était dressée une table élégamment servie. Dès qu'il parut, les clairons sonnèrent, et quatre pages s'avancèrent pour lui verser de l'eau sur les mains, cérémonie qu'il laissa s'accomplir avec la plus parfaite gravité. La musique ayant cessé Sancho se mit seul à table, car il n'y avait d'autre siége ni d'autre couvert que le sien. Près de lui, mais debout, vint se placer un personnage qu'on reconnut bientôt pour un médecin: Il tenait à la main une petite baguette. Au signal qu'il donna on enleva une fine et blanche nappe qui couvrait les mets dont la table était chargée; puis un ecclésiastique ayant donné la bénédiction, un page passa sous le menton de Sancho une bavette à franges, et un maître d'hôtel lui présenta un plat de fruits. Le gouverneur y porta aussitôt la main, le médecin toucha le plat de sa baguette, et on l'enleva avec une merveilleuse célérité. Le maître d'hôtel approcha un autre plat; mais cette fois avant même que le gouverneur eût allongé le bras, la baguette fit son office, et le plat disparut. Sancho, fort étonné de cette cérémonie, et promenant son regard sur tout le monde, demanda ce que cela signifiait, et si dans l'île on ne dînait qu'avec les yeux.
Seigneur, répondit l'homme à la baguette, on mange ici selon la coutume de toutes les îles où il y a des gouverneurs. Je suis médecin, et gagé pour être celui des gouverneurs de cette île. Je m'occupe plus de leur santé que de la mienne, et j'étudie jour et nuit le tempérament du gouverneur, afin de bien savoir comment je dois le traiter quand il tombe malade: pour cela j'assiste à tous ses repas, afin qu'il ne mange pas ce qui peut être nuisible à son estomac. J'ai fait enlever le plat de fruits, parce que c'est une chose trop humide, et l'autre mets parce que c'est une substance chaude, épicée et faite pour exciter la soif; or, celui qui boit beaucoup consume et détruit l'humide radical, principe de la vie.
En ce cas, répliqua Sancho, ce plat de perdrix rôties, et qui me semblent cuites fort à point, ne peut me faire aucun mal?
Le seigneur gouverneur ne mangera pas de ce plat, tant que j'aurai un souffle de vie, repartit le médecin.
Et pourquoi? demanda Sancho.
Pourquoi? répondit le médecin; parce que notre maître Hippocrate, cette grande lumière de la médecine, a dit dans ses aphorismes: Omnis saturatio mala, perdicis autem pessima, c'est-à-dire: «toute indigestion est mauvaise, et celle que cause la perdrix est la pire de toutes.»
Puisqu'il en est ainsi, dit Sancho, que le seigneur docteur voie donc de tous ces mets celui qui m'est bon ou mauvais, et qu'ensuite il me laisse satisfaire mon appétit, sans jouer de sa baguette, car je meurs de faim, et n'en déplaise à la médecine, c'est vouloir me faire mourir que m'empêcher de manger.
Votre Grâce a raison, répondit le médecin; aussi suis-je d'avis qu'on enlève ce civet de lapin comme viande trop commune; quant à cette pièce de veau, si elle n'était ni rôtie ni marinée, on pourrait en goûter, mais telle qu'elle est il n'y faut pas songer.
Et ce grand plat qui fume, et qui, si je ne me trompe, est une olla podrida, dit Sancho, il ne présente sans doute aucun danger, car ces ollas podridas étant composées de toutes sortes de viandes, il doit s'en trouver au moins une qui soit bonne pour mon estomac.
Absit, s'écria le médecin, il n'y a rien de pire au monde qu'une olla podrida; il faut laisser cela aux chanoines, aux recteurs de colléges et aux noces de village; quant aux gouverneurs, on ne doit leur servir que des viandes délicates et sans assaisonnement. La raison en est claire: les médecines simples sont toujours préférables aux médecines composées; dans les premières on ne peut errer; c'est tout le contraire dans les secondes, à cause de la grande quantité de substances qui y entrent, et qui en altèrent la qualité. Mais ce que peut manger Son Excellence pour corroborer et même entretenir sa santé, c'est un cent de ces fines oublies avec deux ou trois tranches de coing; elles sont admirables pour la digestion.
Quand Sancho entendit cet arrêt, il se renversa sur le dossier de sa chaise, et regardant fixement le médecin, il lui demanda comment il s'appelait, et où il avait étudié?
Moi, seigneur, répondit-il, je m'appelle Pedro Rezio de Aguero; je suis natif d'un village nommé Tirteafuera, situé entre Caraquel et Almodovar del Campo, en tirant sur la droite, et j'ai pris mes licences dans l'université d'Ossuna.
Eh bien, docteur Pedro Rezio de mal Aguero, natif de Tirteafuera, entre Caraquel et Almodovar, gradué par l'université d'Ossuna, lui dit Sancho avec des yeux pleins de colère, décampez à l'instant; sinon, je prends un gourdin, et je jure qu'à coups de trique, en commençant par vous, je ne laisserai pas un médecin vivant dans l'île entière, au moins de ceux que je reconnaîtrai pour ignorants; car les médecins savants et discrets, je les honore et les estime. Mais, je le répète, si Pedro Rezio ne décampe au plus vite, j'empoigne cette chaise et je l'envoie exercer son métier dans l'autre monde: s'en plaigne après qui voudra, j'aurai du moins rendu service à Dieu, en assommant un méchant médecin, un bourreau de la république. Maintenant, qu'on me donne à manger ou qu'on me reprenne le gouvernement; car un métier qui ne nourrit pas son maître, ne vaut pas un maravédis.
Épouvanté de la colère et des menaces du gouverneur, le médecin voulait gagner la porte, quand le cornet d'un postillon se fit entendre; et le maître d'hôtel ayant regardé par la fenêtre: Voici venir, dit-il, un exprès de monseigneur le duc; c'est sans doute quelque affaire d'importance. Le courrier entra tout hors d'haleine, et tirant un paquet de son sein, il le présenta au gouverneur, qui le mit entre les mains du majordome en lui disant de voir la suscription; elle était ainsi conçue: A don Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, en mains propres ou en celles de son secrétaire.
Qui est ici mon secrétaire? demanda Sancho.
Moi, seigneur, répondit un jeune homme; car je sais lire et écrire, et je suis Biscayen[117], pour vous servir.
[117] A l'époque de Cervantes, les Biscayens étaient depuis longtemps en possession des places de secrétaire du conseil.
A ce titre, répliqua Sancho, vous pourriez être secrétaire de l'Empereur lui-même: ouvrez ce paquet, et voyez ce dont il s'agit.
Le secrétaire obéit, et après avoir lu, il dit au gouverneur qu'il s'agissait d'une affaire dont il devait l'informer en secret. Sancho fit signe que tout le monde se retirât, excepté le majordome et le maître d'hôtel; l'ordre exécuté, le secrétaire lut tout haut ce qui suit:
«Seigneur don Sancho Panza, j'ai eu avis que vos ennemis et les miens ont résolu de vous attaquer une de ces nuits: il faut donc veiller et vous tenir sur vos gardes pour n'être pas pris au dépourvu. J'ai encore appris par des espions sûrs, que quatre hommes déguisés sont entrés dans votre île pour vous ôter la vie, car on redoute singulièrement la pénétration de votre esprit: ainsi, ouvrez l'oeil; observez avec soin ceux qui vous approchent et surtout ne mangez rien de ce qui vous sera présenté; j'aurai soin de vous porter secours, si vous êtes en danger. Adieu, je m'en remets à votre prudence ordinaire. Ce 16 d'août, sur les quatre heures du matin.
«Votre ami, LE DUC.»
Sancho resta frappé de stupeur, ainsi que les assistants. Se tournant vers le majordome: Ce qu'il faut faire et sans perdre de temps, lui dit-il, c'est de mettre au fond d'un cachot le docteur Rezio; car si quelqu'un doit me tuer, c'est lui, et de la mort la plus lente et la plus horrible, celle de la faim.
Il me semble pourtant, dit le maître d'hôtel, que Votre Grâce fera bien de ne rien manger de tout ce qui est là, car ce sont des friandises faites par des religieuses, et, comme on dit, derrière la croix se tient le diable.
Vous avez raison, reprit Sancho; qu'on me donne seulement un morceau de pain et quelques livres de raisin: personne ne se sera avisé, je pense, de les empoisonner; car, après tout, je ne puis me passer de manger; et puisqu'il faut se préparer à combattre, il est bon de se nourrir, car c'est l'estomac qui soutient le coeur, et non le coeur qui soutient l'estomac. Vous, secrétaire, faites réponse à monseigneur le duc, et mandez-lui qu'on exécutera ce qu'il ordonne, sans oublier un seul point. Vous donnerez de ma part un baisemain à madame la duchesse, et vous ajouterez que je la prie de se souvenir d'envoyer, par un exprès, ma lettre et le paquet de hardes à Thérèse Panza, ma femme; dites-lui qu'elle me fera grand plaisir, et que je m'efforcerai toujours de la servir de mon mieux. Chemin faisant, vous enchâsserez dans la lettre quelques baisemains pour monseigneur don Quichotte, afin qu'il voie que je ne suis pas un ingrat; puis, comme bon secrétaire et bon Biscayen, vous ajouterez tout ce qu'il vous plaira. Maintenant, reprit-il, qu'on enlève cette nappe, et qu'on me donne à manger; on verra ensuite si je crains les espions, les enchanteurs ou les assassins qui viendront fondre sur nous.
Comme il achevait de parler, entra un page: Monseigneur, lui dit-il, un paysan demande à entretenir Votre Seigneurie d'une affaire importante.
Au diable soit l'importun, s'écria Sancho: ignore-t-il que ce n'est pas l'heure de venir parler d'affaires? est-ce que, par hasard, les gouverneurs ne sont pas de chair et d'os comme les autres hommes? Nous croit-on de bronze ou de marbre? Si ce gouvernement me dure entre les mains, ce que je ne crois guère, je mettrai à la raison plus d'un solliciteur. Cependant qu'on fasse entrer cet homme, mais après s'être assuré d'abord si ce n'est point un des espions dont je suis menacé.
Non, seigneur, repartit le page: celui-là, si je ne me trompe, est bon comme le bon pain.
Ne craignez rien, seigneur, ajouta le majordome, nous ne nous éloignerons pas.
N'y a-t-il pas moyen, maître d'hôtel, demanda Sancho, qu'en l'absence du docteur Rezio, je mange quelque chose, ne fût-ce qu'un quartier de pain et un oignon?
Ce soir vous serez satisfait, seigneur, répondit le maître d'hôtel, au souper on compensera le défaut du dîner.
Dieu le veuille, repartit Sancho.
Sur ce entra le paysan: Qui de vous tous est le gouverneur? demanda cet homme, dont la mine annonçait la simplicité.
Et quel autre serait-ce, répondit le secrétaire, sinon la personne assise dans le fauteuil?
Pardon, dit le paysan; et se jetant à genoux devant Sancho, il lui demanda sa main à baiser. Sancho s'y refusa, lui enjoignit de se lever, et d'exposer promptement sa requête. Le paysan obéit. Seigneur, reprit-il, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, village qui est à deux lieues de Ciudad-Real.
Voici un autre Tirteafuera, grommela Sancho. Continuez, bonhomme, je connais Miguel-Turra, je n'en suis pas fort éloigné.
Le cas est donc, seigneur, poursuivit le paysan, que par la miséricorde de Dieu je me suis marié en face de la sainte Église catholique, apostolique et romaine; j'ai deux fils qui étudient, le cadet pour être bachelier, et l'aîné pour être licencié; je suis veuf, parce que ma femme est morte, ou plutôt parce qu'un mauvais médecin l'a tuée en lui donnant une médecine pendant qu'elle était enceinte, et si Dieu eût voulu qu'elle eût accouché d'un troisième garçon, j'avais dessein de le faire étudier pour être docteur, afin qu'il n'eût rien à envier à ses frères le bachelier et le licencié.
De façon, interrompit Sancho, que si votre femme ne s'était pas laissée mourir, ou qu'on ne l'eût point tuée, vous ne seriez point veuf?
Non, seigneur, répondit le paysan.
Nous voilà bien avancés, reprit Sancho. Achevez, mon ami, car il est plutôt l'heure de dormir que de parler d'affaires.
Je dis donc, continua le laboureur, qu'un de mes enfants, celui qui sera bachelier, s'est amouraché dans notre village d'une jeune fille qu'on appelle Claire Perlerina. Le père, André Perlerino, est un riche cultivateur. Ce nom de Perlerino ne vient d'aucune terre, il leur a été donné parce qu'ils sont tous culs-de-jatte dans cette famille, et pourtant, s'il faut dire la vérité, la jeune fille est une vraie perle d'Orient. Quand on la regarde du côté droit, elle est belle comme un astre, mais ce n'est pas de même du côté gauche, parce que la petite vérole lui a fait perdre un oeil, et lui a laissé en revanche de grands trous sur le visage; mais on dit que cela n'est rien, et que ce sont autant de fossettes où viennent s'ensevelir les coeurs de ses amants. Elle n'a point le nez trop long, au contraire, il est un peu retroussé, avec trois bons doigts de distance jusqu'à la bouche, qu'elle a fort bien fendue, et les lèvres aussi minces qu'on en puisse voir; et s'il ne lui manquait point une douzaine de dents, ce serait une perfection. J'oubliais d'ajouter, et par ma foi je lui faisais grand tort, que ses lèvres sont de la plus belle couleur qu'on ait jamais vue, et peut-être la moins commune: elle ne les a point rouges comme les autres femmes, mais jaspées de bleu et de vert, et d'un violet qui tire sur celui des figues quand elles sont trop mûres. Je vous demande pardon, seigneur gouverneur, si je prends tant de plaisir à peindre et à vous expliquer toutes les beautés de cette jeune fille, mais c'est que je l'aime déjà comme mon propre enfant.
Peignez tout ce que vous voudrez, dit Sancho; la peinture me divertit, et si j'avais dîné, je ne trouverais pas de meilleur dessert que le portrait que vous faites là.
Il est au service de Votre Grâce et moi aussi, repartit le laboureur; mais un temps viendra qui n'est pas venu. Je dis donc, seigneur, que si je pouvais peindre la bonne mine et la taille de cette fille, vous en seriez ravi. Mais cela m'embarrasse un peu, parce qu'elle est si courbée que ses genoux touchent son menton; cependant il est aisé de voir que si elle pouvait se tenir droite, elle toucherait le toit avec sa tête. Elle aurait depuis longtemps déjà donné la main à mon fils le bachelier, si ce n'est qu'elle ne peut l'étendre, parce qu'elle a les nerfs tout retirés; et malgré tout, on voit bien à ses ongles croches que sa main a une belle forme.
Bien, bien, dit Sancho, supposez que vous l'avez peinte de la tête aux pieds: que voulez-vous maintenant? venez au fait sans tourner autour du pot et sans nous faire tant de peintures.
Je voudrais donc, si c'est un effet de votre bonté, seigneur gouverneur, que Votre Grâce me donnât pour le père de ma bru une lettre de recommandation, dans laquelle vous le supplieriez de permettre ce mariage au plus vite; d'ailleurs, puisque nous sommes égaux en fortune lui et moi, nos enfants n'ont rien à se reprocher. En effet, pour ne vous rien cacher, je vous dirai que mon fils est possédé du diable, et qu'il n'y a pas de jour que le malin esprit ne le tourmente trois ou quatre fois; que de plus, pour être un jour tombé dans le feu, il a le visage si retiré, qu'il ressemble à un morceau de parchemin, et que ses yeux coulent et pleurent comme s'il avait une source dans la tête. Mais à cela près, il a un très-bon naturel; et n'était qu'il se gourme et se déchire souvent lui-même, ce serait un ange du ciel.
Eh bien, voulez-vous encore autre chose, bonhomme? dit Sancho.
Seigneur, je voudrais bien encore quelque chose, répliqua le paysan; seulement je n'ose le dire; mais vaille que vaille, et puisque je l'ai sur le coeur, il faut que je m'en débarrasse. Je dis donc, seigneur, que je voudrais que Votre Grâce eût l'obligeance de me donner cinq ou six cents ducats pour grossir la dot de mon bachelier, afin de lui aider à se mettre en ménage; car il faut que ces enfants vivent chez eux et qu'ils ne dépendent ni l'un ni l'autre d'un beau-père.
Voyez si vous voulez encore autre chose, ajouta Sancho; continuez, et que la honte ne vous arrête pas.
Seigneur, je n'ai plus rien à demander, répondit le laboureur.
Il n'eut pas plus tôt achevé, que le gouverneur se levant brusquement, et saisissant le fauteuil sur lequel il était assis: Je jure, s'écria-t-il, pataud, rustre et malappris, je jure que si tu ne sors à l'instant de ma présence, je te casse la tête! Voyez un peu ce maroufle, ce peintre de Belzébuth, qui vient me demander effrontément six cents ducats, comme il demanderait six maravédis! D'où veux-tu que je les aie, puant que tu es? et quand je les aurais, pourquoi te les donnerais-je, sournois, imbécile? Que me font à moi, toi et tous tes Perlerino? Hors d'ici! et ne sois jamais assez hardi pour t'y présenter, ou je fais serment par la vie du duc, mon seigneur, de te casser bras et jambes. Il n'y a pas vingt-quatre heures que je suis gouverneur, et tu veux que j'aie six cents ducats à te donner! Mort de ma vie, il me prend fantaisie de te sauter sur le ventre, et de t'arracher les entrailles.
Le maître d'hôtel fit signe au laboureur de se retirer; ce que celui-ci s'empressa de faire, ayant l'air d'avoir grand'peur que le gouverneur n'exécutât ses menaces, car le fripon jouait admirablement son rôle.
Enfin Sancho eut bien de la peine à s'apaiser. Laissons-le ronger son frein, et retournons à don Quichotte, que nous avons laissé couvert d'emplâtres et en si mauvais état, qu'il mit à guérir plus de huit jours, pendant lesquels il lui arriva ce que nous allons voir dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XLVIII
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LA SENORA RODRIGUEZ, ET D'AUTRES CHOSES AUSSI ADMIRABLES.
Triste, mélancolique, et le visage couvert de compresses, languissait le pauvre chevalier. Il resta plus de six jours sans oser se montrer en public; une nuit enfin, comme il réfléchissait à ses disgrâces et aux persécutions d'Altisidore, il crut entendre une clef qui cherchait à ouvrir la porte de sa chambre. S'imaginant que l'amoureuse demoiselle venait livrer un dernier assaut à sa pudeur, et tâcher d'ébranler la foi qu'il avait jurée à sa dame Dulcinée du Toboso: Non, s'écria-t-il assez haut pour être entendu, non, la plus grande beauté de la terre ne saurait effacer de mon coeur celle que l'amour y a gravée si profondément; que tu sois, ô ma dame, transformée en ignoble paysanne occupée à manger des oignons, ou bien en nymphe du Tage tissant des étoffes d'or et de soie; que Merlin ou Montesinos te retiennent où il leur plaira, libre ou enchantée, absente ou présente, tu es toujours ma souveraine, et je serai toujours ton esclave.
Il achevait ces mots quand la porte s'ouvrit. Aussitôt, s'enveloppant d'une courte-pointe de satin jaune, une barrette sur la tête, le visage parsemé d'emplâtres, et les moustaches en papillotes, don Quichotte se dressa debout sur son lit. Dans ce costume, il avait l'air du plus épouvantable fantôme qui se puisse imaginer. Mais lorsque, les yeux cloués sur la porte, il espérait voir paraître la dolente Altisidore, il vit entrer une vénérable duègne avec des voiles blancs à sa coiffe, si plissés et si longs, qu'ils la cachaient de la tête aux pieds. De sa main gauche elle tenait une petite bougie allumée, et portait l'autre main au-devant, afin que la lumière ne lui donnât pas dans les yeux, qu'elle avait de plus protégés par de grandes lunettes. Elle marchait à pas de loup et sur la pointe du pied. Du lieu où il était comme en sentinelle, don Quichotte l'observait attentivement, et à la lenteur de sa démarche, à son accoutrement étrange, il la prit pour une sorcière qui venait exercer sur lui ses maléfices.
Cependant la duègne continuait d'avancer. Quand elle fut au milieu de l'appartement, elle leva les yeux, et alors elle vit le chevalier qui faisait des signes de croix de toute la vitesse de son bras. S'il fut intimidé en apercevant une telle figure, la duègne fut encore plus épouvantée en voyant la sienne; Jésus, qu'aperçois-je! s'écria-t-elle.
Dans son effroi, la bougie lui échappa des mains et s'éteignit; plongée dans les ténèbres, elle voulut fuir, mais elle s'embarrassa dans les plis de son voile, et tomba tout de son long sur le plancher.
Plus effrayé que jamais: Je t'adjure, ô fantôme, ou qui que tu sois, se mit à dire don Quichotte, je t'adjure de me dire qui tu es, et ce que tu exiges de moi. Si tu es une âme en peine, parle, je ferai pour te soulager tout ce qu'on doit attendre d'un bon catholique, car je le suis, et me complais à être utile à tout le monde; c'est pour cela que j'ai embrassé l'ordre de la chevalerie errante, dont la profession s'étend jusqu'à rendre service aux âmes du purgatoire.
S'entendant adjurer de la sorte, la pauvre duègne jugea par sa propre frayeur de celle de notre héros, et répondit d'une voix basse et dolente: Seigneur don Quichotte, si toutefois c'est bien vous, je ne suis ni vision ni fantôme, ni âme du purgatoire, comme Votre Grâce se l'imagine; je suis la señora Rodriguez, cette dame d'honneur de madame la duchesse, et je viens ici vous demander aide et secours pour une affliction à laquelle Votre Grâce peut seule remédier.
Parlez franchement, señora Rodriguez, repartit don Quichotte, êtes-vous ici pour quelque entremise d'amour? Dans ce cas, vous perdez votre temps: la beauté de Dulcinée du Toboso s'est tellement emparée de mon coeur, qu'elle me rend sourd et insensible à toutes prières de cette nature. Mais s'il n'est point question de message amoureux, allez rallumer votre bougie et revenez ici; nous aviserons ensuite, sauf toutefois les réserves que je viens de faire.
Moi, messagère d'amour! mon bon Seigneur, reprit la duègne; Votre Grâce me connaît mal. Dieu merci, je ne suis point encore assez vieille pour faire ce métier-là; je suis bien saine, et j'ai toutes mes dents, hormis quelques-unes qui me sont tombées par suite de catarrhes fort ordinaires dans ce pays d'Aragon. Mais que Votre Grâce m'accorde un instant, je vais rallumer ma bougie, et je reviens vous conter mes ennuis, comme à celui qui sait remédier à tous les déplaisirs du monde; et elle sortit sans attendre de réponse.
Une pareille visite à une pareille heure fit à l'instant naître de si étranges pensées dans l'imagination de don Quichotte, qu'il ne se crut point en sûreté malgré toutes ses résolutions: Qui sait, se disait-il, si le diable, toujours artificieux et subtil, ne me tend pas ici quelque nouveau piége? Qui sait s'il n'essayera pas, au moyen d'une duègne, de me faire tomber dans les précipices que j'ai si souvent évités? J'ai ouï dire bien des fois que, quand il le peut, il nous envoie la tentatrice plutôt à nez camard qu'à nez aquilin. Quelle honte pour moi et quel affront pour Dulcinée, si cette vieille femme allait triompher d'une constance que reines, impératrices, duchesses et marquises ont cherché vainement à ébranler! En pareil cas, mieux vaut fuir qu'accepter le combat. Mais, en vérité, ajouta notre chevalier, je dois avoir perdu la tête, pour que de telles extravagances me viennent à l'esprit et sur les lèvres? Est-il possible qu'une duègne avec ses coiffes blanches, son visage ridé et ses lunettes, éveille une pensée lascive, même dans le coeur le plus dépravé? Y a-t-il par hasard dans l'univers entier une duègne qui ait la chair ferme et rebondie? toutes ne sont-elles pas grimacières et mijaurées? Arrière donc, troupe embéguinée, ennemie de toute humaine création. Oh! combien eut raison cette dame qui avait fait placer aux deux bouts de son estrade deux duègnes en cire, avec lunettes et coussinets, assises comme si elles eussent travaillé à l'aiguille! Car, sur ma foi, ces deux statues lui rendaient tout autant de services que deux véritables duègnes.
En disant cela, il se jeta à bas du lit, dans l'intention d'aller fermer sa porte; mais au moment où il touchait la serrure, la señora Rodriguez rentra. Quand elle vit notre chevalier dans l'état où nous l'avons dépeint, elle fit trois pas en arrière: Sommes-nous en sûreté, seigneur don Quichotte? lui dit-elle; je ne sais vraiment que penser en voyant que Votre Grâce a quitté son lit.
Je vous adresserai la même question, señora, reprit notre héros, et je voudrais être assuré qu'il ne me sera fait aucune violence.
Contre qui, et à qui demandez-vous cela, seigneur chevalier? repartit la duègne.
C'est à vous et contre vous-même, répondit don Quichotte; car enfin ni vous ni moi ne sommes de bronze; et puis, l'heure est suspecte, surtout dans une chambre plus close et aussi sourde que la caverne où le perfide Énée abusa de la faiblesse de la malheureuse Didon. Néanmoins, donnez-moi la main, car, après tout, ma continence et ma retenue me suffiront, je l'espère, surtout avec le secours de vos vénérables coiffes. Et lui ayant baisé la main droite, il lui offrit la sienne, que la señora accepta de bonne grâce.
Ben-Engeli s'arrête en cet endroit pour faire une parenthèse et s'écrier: Par Mahomet! pour voir ces deux personnages dans un semblable costume, se dirigeant de la porte de la chambre vers le lit, j'aurais donné la meilleure pelisse des deux que je possède.
Enfin don Quichotte se remit dans ses draps, tandis que la señora Rodriguez prenait place sur une chaise assez écartée du lit, sans quitter ni sa bougie ni ses lunettes. Puis, quand ils furent tous deux bien installés, le premier qui rompit le silence fut don Quichotte. Madame, dit-il, vous pouvez maintenant découdre vos lèvres, et m'apprendre le sujet de vos déplaisirs: vous serez écoutée par de chastes oreilles et secourue par de charitables oeuvres.
Je n'en fais aucun doute, répondit la señora Rodriguez, car du gentil et tout aimable aspect de Votre Grâce, on ne pouvait espérer qu'une réponse si chrétienne. Apprenez donc, seigneur chevalier, quoique vous me voyiez assise ici sur cette chaise en costume de misérable duègne, au beau milieu du royaume d'Aragon, que je n'en suis pas moins native des Asturies d'Oviedo, et d'une des meilleures races de cette province. La mauvaise étoile de mon père et de ma mère, qui s'appauvrirent de bonne heure, sans savoir pourquoi ni comment, m'amena à Madrid, où, pour me faire un sort, mes parents me placèrent chez une grande dame, en qualité de femme de chambre; car il faut que vous le sachiez, seigneur don Quichotte, pour toutes sortes d'ouvrages, surtout ceux à l'aiguille, je ne le cède à personne. Mon père et ma mère s'en retournèrent dans leur province, me laissant en condition, et peu de temps après, ils quittèrent ce monde pour aller en paradis, car ils étaient bons catholiques. Je restai donc orpheline, sans autre ressource que les misérables gages qu'on nous donne dans les palais des grands. Un écuyer de la maison où j'étais devint amoureux de moi, sans que j'y songeasse: c'était un homme déjà avancé en âge, à grande barbe, à vénérable aspect, et noble comme le roi, car il était montagnard. Nos amours ne furent pas toutefois si secrètes que ma maîtresse n'en eût connaissance, et pour empêcher les caquets elle nous maria en face de notre mère la sainte Église catholique. De notre union naquit une fille; pour combler ma disgrâce, non pas que je sois morte en couche, car l'enfant vint bien et à terme, mais parce que mon pauvre mari, Dieu veuille avoir son âme, mourut peu de temps après d'une frayeur qu'il eut, et dont vous serez étonné vous-même, si j'ai le temps de vous la raconter.
Ici, la pauvre duègne se mit à pleurer amèrement, après quoi elle reprit: Pardonnez-moi, seigneur chevalier, si je verse des larmes, mais je ne puis me rappeler le pauvre défunt sans pleurer; Dieu! qu'il avait bonne mine, quand il menait ma maîtresse en croupe sur une belle mule noire comme jais! car dans ce temps-là on n'avait point de carrosse comme aujourd'hui, et les dames allaient en croupe derrière leurs écuyers. Ce que je dis, c'est afin de vous faire connaître la politesse et la ponctualité de cet excellent homme. Un jour, à Madrid, comme il allait entrer dans la rue Santiago, rue fort étroite, un alcade de cour en sortait suivi de deux alguazils; mon mari aussitôt tourna bride pour accompagner l'alcade; mais ma maîtresse qui était en croupe, lui dit à voix basse: Que faites-vous, malheureux? ne songez-vous plus que je suis ici? L'alcade, en homme courtois, retint la bride de son cheval et dit à mon mari: Seigneur, suivez votre chemin; c'est à moi d'accompagner la señora Cassilda. C'était le nom de ma maîtresse. Malgré cela, mon mari, la toque à la main, s'opiniâtrait à suivre l'alcade. Ce que voyant, ma maîtresse tira de son étui une grosse aiguille, peut-être bien même un poinçon, et, pleine de dépit et de fureur, elle l'enfonça dans le corps de mon pauvre mari qui, jetant un grand cri, roula à terre avec elle. Les laquais de la dame accoururent, avec l'alcade et les alguazils, pour les relever. Cela mit en confusion toute la porte de Guadalajara, je veux dire les oisifs qui s'y trouvaient. Ma maîtresse s'en retourna à pied, et mon époux se réfugia dans la boutique d'un barbier, disant qu'il avait les entrailles traversées de part en part. On ne parla plus dans Madrid que de sa courtoisie, et quand il fut guéri, les petits garçons le suivaient par les rues. Pour ce motif, et aussi parce qu'il avait la vue un peu basse, ma maîtresse lui donna son congé, ce dont il eut tant de chagrin, que telle fut, sans nul doute, la cause de sa mort. Je restai veuve, pauvre, et chargée d'une fille qui chaque jour allait croissant en beauté. Comme j'avais la réputation de travailler admirablement à l'aiguille, madame la duchesse, qui était récemment mariée avec monseigneur le duc, m'emmena en Aragon et ma fille aussi. Bref, les jours se succédant, ma fille a grandi ornée de toutes les grâces du monde; aujourd'hui elle chante comme un rossignol, danse comme une sylphide, lit et écrit comme un maître d'école, et compte comme un usurier. Je ne dis rien des soins qu'elle prend de sa personne: l'eau courante n'est pas plus nette; et à cette heure, elle a, si je ne me trompe, seize ans cinq mois et trois jours, pas un de plus, pas un de moins.
De cette mienne enfant est devenu amoureux le fils d'un riche laboureur, qui tient ici près une ferme de monseigneur le duc. Le jeune homme a si bien fait, que, sous promesse de l'épouser, il a abusé de la pauvre créature, et aujourd'hui il refuse de tenir sa parole, quoique monseigneur sache toute l'affaire, car je me suis plainte à lui, non pas une fois, mais mille, le suppliant de forcer ce garçon à épouser ma fille; mais notre maître fait la sourde oreille et veut à peine m'entendre. La raison en est que le père du séducteur, qui est fort riche, lui prête de l'argent et chaque jour lui sert de caution pour ses sottises, c'est pourquoi il ne veut le désobliger en rien.
Je viens donc vous demander, seigneur chevalier, puisqu'au dire de tout le monde Votre Grâce est venue ici-bas pour redresser les torts et prêter assistance aux malheureux, de prendre fait et cause pour ma fille, afin que, soit par la persuasion, soit par les armes, vous obteniez réparation du tort qu'on lui a fait. Jetez les yeux, je vous en supplie, sur l'abandon de cette pauvre enfant, sur sa jeunesse, sa gentillesse et toutes ses bonnes qualités; car, sur mon honneur, de toutes les femmes de madame la duchesse, il n'y en a pas une qui la vaille; et une certaine Altisidore, qui passe pour la plus huppée et la plus égrillarde, n'en approche pas de cent lieues. Votre Grâce, seigneur don Quichotte, doit savoir que tout ce qui reluit n'est pas or: aussi cette Altisidore a-t-elle plus de présomption que de beauté, et plus d'effronterie que de retenue, sans compter qu'elle n'est pas fort saine, car elle a l'haleine si forte qu'on ne saurait rester longtemps auprès d'elle. Madame la duchesse elle-même... mais il faut se taire, parce que, vous le savez, les murs ont des oreilles.
Qu'a donc madame la duchesse, señora Rodriguez? demanda don Quichotte; sur ma vie, expliquez-vous.
Je n'ai rien à vous refuser, répondit la duègne: eh bien, voyez-vous, seigneur chevalier, la beauté de madame la duchesse, ce teint si brillant qu'on dirait que c'est une lame d'épée fourbie, ces joues qui semblent pétries de lait et de vermillon, et cet air dont elle marche, dédaignant presque de toucher la terre; eh bien, tout cela, c'est grâce à deux fontaines qu'elle a aux jambes, par où vont s'écoulant toutes les mauvaises humeurs dont les médecins assurent qu'elle est remplie.
Bon Dieu? que m'apprenez-vous là, señora? s'écria don Quichotte; est-il possible que madame la duchesse ait de semblables exutoires? En vérité, je ne l'aurais jamais cru, quand tous les carmes déchaussés me l'auraient affirmé; mais puisque vous me le dites, je n'en doute plus. D'ailleurs, j'en suis persuadé, de pareilles fontaines doivent répandre plutôt de l'ambre liquide qu'aucune autre humeur, et tout de bon je commence à croire que ces sortes de fontaines sont fort utiles pour la santé.
Don Quichotte achevait de parler, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas; le saisissement fit tomber la bougie des mains de la señora Rodriguez, et l'appartement resta, comme on dit, aussi noir qu'un four. En même temps, la pauvre duègne se sentit prendre à la gorge par deux mains qui la serrèrent si vigoureusement qu'elle ne pouvait respirer; et une troisième main lui ayant relevé sa jupe, une quatrième, avec quelque chose qui ressemblait à une pantoufle, commença à la fustiger si vertement, que c'était pitié. Don Quichotte, tout charitable qu'il était, ne bougea pas de son lit, ignorant ce que ce pouvait être, et redoutant pour lui-même l'orage qu'il entendait éclater à ses côtés. Le bon chevalier ne craignait pas sans raison: car après que les invisibles bourreaux eurent bien corrigé la malheureuse duègne, qui n'osait souffler mot, ils se jetèrent sur lui, et ayant enlevé sa couverture, ils le pincèrent si fort et si dru, qu'il fut forcé de se défendre à grands coups de pieds, et tout cela dans un admirable silence. La bataille dura plus d'une demi-heure, après quoi les fantômes disparurent. La señora Rodriguez se releva, rajusta sa jupe, et sortit sans proférer une parole.
Quant à don Quichotte, il resta dans son lit, triste et pensif, pincé et meurtri, mais mourant d'envie de savoir quel était l'enchanteur qui l'avait mis en cet état.
Nous verrons cela une autre fois, car il nous faut retourner à Sancho, comme le veut l'ordre de cette histoire.
CHAPITRE XLIX
DE CE QUI ARRIVA A SANCHO PANZA, EN FAISANT LA RONDE DANS SON ILE.
Nous avons laissé notre gouverneur fort courroucé contre ce narquois de paysan qui, instruit par le majordome d'après les ordres du duc, s'était moqué de lui; mais, tout simple qu'il était, Sancho Panza leur tenait tête à tous, sans reculer d'un pas. Maintenant, dit-il à ceux qui l'entouraient, parmi lesquels était le docteur Pedro Rezio, je comprends qu'il faut que les gouverneurs et les juges soient de bronze, afin de pouvoir résister à ces importuns qui à toute heure viennent demander qu'on les écoute et qu'on expédie leur affaire quoi qu'il arrive; et si un pauvre juge refuse de les entendre, parce que c'est le moment de prendre son repas, ou parce qu'il n'a pas le loisir de donner audience, ils en disent pis que pendre. A ce plaideur malavisé, je dirai: Choisis mieux ton temps, mon ami, et ne viens pas aux heures où l'on mange, ni à celles où l'on dort, car nous autres juges et gouverneurs, nous sommes de chair et d'os comme les autres hommes: il faut que nous accordions à la nature ce qu'elle exige, si ce n'est moi pourtant qui ne donne rien à manger à la mienne, grâce au docteur Pedro Rezio de Tirteafuera ici présent, qui veut que je meure de faim, et affirme que c'est pour ma santé. Dieu lui donne santé pareille; ainsi qu'à tous les médecins de son espèce.
En entendant Sancho chacun s'étonnait, et se disait qu'il n'est rien de tel que les charges d'importance soit pour aviver, soit pour engourdir l'esprit. Finalement, le docteur Pedro Rezio lui promit de le laisser souper ce soir-là, dût-il violer tous les aphorismes d'Hippocrate. Cette promesse remplit de joie notre gouverneur, qui attendit avec une extrême impatience que la nuit vînt, et avec elle l'heure du souper.
Enfin arriva le moment tant désiré, et on servit à Sancho un hachis de boeuf à l'oignon, avec les pieds d'un veau quelque peu avancé en âge. Notre bon gouverneur se jeta sur ces ragoûts avec plus d'appétit que si on lui eût présenté des faisans d'Étrurie, du veau de Sorrente, des perdrix de Moron ou des oies de Lavajos. Aussi, pendant le repas, se tourna-t-il vers le médecin et lui dit: Seigneur docteur, ne vous mettez point en peine à l'avenir de me donner des mets recherchés, mon estomac n'y est pas fait, et il s'accommode fort bien de boeuf, de lard, de navets et d'oignons; lorsque par aventure on lui donne des ragoûts de roi, il ne les reçoit qu'en rechignant, et souvent avec dégoût. Ce que le maître d'hôtel pourra faire de mieux, c'est de me donner ce qu'on appelle pots pourris; plus ils sont pourris, meilleurs ils sont; qu'il y fourre tout ce qu'il voudra: pourvu que ce soient choses bonnes à manger, je serai satisfait, et m'en souviendrai dans l'occasion; et que personne ne s'avise d'en plaisanter, car enfin je suis gouverneur ou je ne le suis pas. Vivons et mangeons en paix, puisque quand Dieu fait luire le soleil c'est pour tout le monde. Je gouvernerai cette île sans rien prendre ni laisser prendre; mais que chacun ait l'oeil au guet, et se tienne sur le qui-vive, autrement je lui fais savoir que le diable s'est mis de la danse; et si on me fâche, on trouvera à qui parler.
Assurément, seigneur gouverneur, dit le maître d'hôtel, Votre Grâce a raison en tout et partout, et je me rends caution, au nom de tous les habitants de cette île, que vous serez servi et obéi avec ponctualité, amour et respect: votre aimable façon de gouverner ne saurait leur inspirer d'autre désir que celui d'être tout à votre service.
Je le crois bien, repartit Sancho, et ils seraient des imbéciles s'ils pensaient autrement: je recommande seulement qu'on ait soin de pourvoir à ma subsistance et à celle de mon âne; de cette façon nous serons tous contents. Maintenant, quand il sera temps de faire la ronde, qu'on m'avertisse, mon intention est de purger cette île des gens désoeuvrés, des vagabonds; car je vous l'apprendrai, mes amis, les gens oisifs et les batteurs de pavé sont aux États ce que les frelons sont aux abeilles, ils mangent et dissipent ce qu'elles amassent avec beaucoup de travail. Moi, je prétends protéger les laboureurs, assurer les priviléges de la noblesse, récompenser les hommes vertueux, et surtout faire respecter la religion et ceux qui la pratiquent. Eh bien, que vous en semble? ai-je raison, ou me casserais-je la tête inutilement?
Vous parlez si bien, seigneur gouverneur, répondit le majordome, que je suis encore à comprendre qu'un homme aussi peu lettré que l'est Votre Grâce, je crois même que vous ne l'êtes pas du tout, dise de telles choses, et prononce autant de sentences que de paroles. Certes, ceux qui vous ont envoyé ici et ceux que vous y trouvez ne s'y attendaient guère: ainsi chaque jour on voit des choses nouvelles, et les moqueurs, comme on dit, se trouvent moqués.
Après avoir assez amplement soupé, avec la permission du docteur Pedro Rezio, le gouverneur, accompagné du majordome, du secrétaire, du maître d'hôtel, de l'historien chargé de recueillir par écrit ses faits et gestes, et suivi d'une foule d'alguazils et de gens de justice, sortit pour faire sa ronde. Sancho marchait gravement au milieu d'eux, sa verge à la main. Ils avaient à peine traversé plusieurs rues, qu'un cliquetis d'épées vint à leurs oreilles; ils y coururent, et trouvèrent deux hommes qui étaient aux prises. Ces hommes voyant venir la justice s'arrêtèrent, et l'un d'eux s'écria: Est-il possible qu'on vole ici comme sur un grand chemin, et qu'on assassine en pleine rue?
Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi le sujet de votre plainte; je suis le gouverneur.
Seigneur gouverneur, répondit un des combattants, je vais vous l'exposer en deux mots. Votre Excellence saura que ce gentilhomme vient de gagner mille réaux dans une maison qui est près d'ici; je suis son compère, et Dieu sait combien de fois j'ai prononcé en sa faveur, souvent même contre ma conscience! Eh bien, quand j'espérais qu'il me donnerait quelques écus, comme c'est la coutume avec les gens de qualité tels que moi, qui viennent là pour juger les coups et empêcher les querelles, il a ramassé son argent et est sorti sans daigner me regarder. J'ai couru après lui, le priant avec politesse de me donner au moins huit réaux, car il n'ignore pas que je suis homme d'honneur, et que je n'ai ni métier ni rentes, parce que mes parents ne m'ont laissé ni l'un ni l'autre; mais ce ladre n'a consenti à m'accorder que quatre réaux. Voyez un peu quelle dérision! Par ma foi, sans l'arrivée de Votre Grâce, je lui aurais fait rendre gorge, et appris à me donner bonne mesure.
Que répondez-vous à cela? demanda Sancho à l'autre partie.
Celui-ci répondit que ce que son adversaire venait de dire était exact, et qu'il n'avait pas voulu lui donner plus de quatre réaux, parce qu'il les lui donnait très-souvent. Ceux qui attendent la gratification des joueurs, ajouta-t-il, doivent être polis et prendre gaiement ce qu'on leur donne, sans marchander avec les gagnants, à moins de savoir avec certitude que ce sont des escrocs et que ce qu'ils gagnent est mal gagné. Au reste la meilleure preuve que je suis un homme d'honneur, c'est que je n'ai voulu donner rien de plus, car les fripons sont toujours tributaires de ceux qui les connaissent.
Cela est vrai; que plaît-il à Votre Seigneurie qu'on fasse de ces deux hommes? dit le majordome.
Ce qu'il y a à faire, le voici, répondit Sancho: vous homme de bonne ou de mauvaise foi, donnez sur-le-champ à votre compère cent réaux, et trente pour les pauvres; vous qui n'avez ni métier ni rente, et qui vivez les bras croisés, prenez ces cent réaux, puis demain de grand matin décampez au plus vite de cette île, et n'y rentrez de dix années, sous peine, si vous y manquez, de les achever dans l'autre monde: car je vous fais accrocher par la main du bourreau à la première potence venue. Et qu'aucun des deux ne réplique, ou gare à lui.
La sentence fut exécutée sur-le-champ, et le gouverneur ajouta: Ou je serai sans pouvoir, ou je fermerai ces maisons de jeu; tant je suis persuadé qu'elles causent de dommage.
Pas celle-ci du moins, répondit le greffier, car elle est tenue par un grand personnage, qui assurément y perd beaucoup plus d'argent chaque année qu'il n'en gagne; mais Votre Grâce pourra montrer son pouvoir contre les tripots de bas étage, qui donnent à jouer à tous venants, et dans lesquels il se commet mille friponneries, les filous n'étant pas assez hardis pour exercer leur industrie chez les personnes de distinction; et puisque enfin la passion du jeu est devenue générale, il vaut mieux que l'on joue chez les gens de qualité que dans ces repaires où l'on retient un malheureux toute la nuit pour l'écorcher tout vif.
Il y a beaucoup à dire à cela, greffier, répliqua Sancho; mais nous en reparlerons.
Sur ce arriva un alguazil qui tenait un homme au collet: Seigneur gouverneur, dit-il, ce jeune compagnon venait de notre côté, mais aussitôt qu'il a aperçu la justice, le drôle a tourné les talons, et s'est mis à courir de toute sa force: signe certain qu'il a quelque chose à se reprocher. J'ai couru après lui, et s'il n'eût trébuché il ne serait pas maintenant devant vous.
Pourquoi donc fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho.
Seigneur, répondit le garçon, je fuyais pour éviter toutes ces questions que font les gens de justice.
Fort bien; quel est ton métier?
Tisserand, avec la permission de Votre Grâce.
Et qu'est-ce que tu tisses?
Des fers de lance.
Ah! ah! repartit Sancho, tu fais le plaisant, j'en suis bien aise. Et où allais-tu, à l'heure qu'il est?
Prendre l'air, répondit-il.
Et où prend-on l'air dans cette île? demanda Sancho.
Là où il souffle, seigneur, répondit le jeune homme.
C'est très-bien répondre, dit le gouverneur, et je vois que tu en sais long. Eh bien, mon ami, imagine-toi que c'est moi qui suis l'air, que je te souffle en poupe, et que je te pousse à la prison: holà, qu'on l'y mène à l'instant! Je saurai bien empêcher que tu dormes cette nuit en plein air.
Pardieu, seigneur, reprit-il, vous me ferez dormir en prison, tout comme je serai roi.
Et pourquoi donc ne te ferais-je pas dormir en prison, insolent? repartit Sancho; est-ce que je n'ai pas le pouvoir de t'y faire conduire, et de t'en tirer quand il me plaira.
Ma foi, vous auriez cent fois plus de pouvoir, que vous ne m'y feriez point dormir, répondit le jeune homme.
Comment, non! répliqua Sancho; qu'on le mène en prison sur-le-champ, afin qu'il apprenne à ses dépens si je suis le maître ou non; et si le geôlier le laisse échapper, je le condamne d'avance à deux mille ducats d'amende.
Plaisanterie que tout cela! Je défie tous les habitants de la terre de me faire dormir cette nuit en prison.
Es-tu le diable en personne, ou possèdes-tu quelque esprit familier pour t'ôter les menottes qu'on va te mettre? demanda Sancho avec colère.
Un instant, seigneur gouverneur, répondit le jeune homme d'un air dégagé; soyons raisonnable, et venons au fait. Je suppose que Votre Seigneurie m'envoie en prison, qu'on me mette au fond d'un cachot, les fers aux pieds et aux mains, et qu'on me garde à vue: eh bien, si je ne veux pas dormir, et si je veux passer la nuit les yeux ouverts, tout votre pouvoir serait-il capable de me contraindre à les fermer.
Il a raison, observa le secrétaire.
De sorte, dit Sancho, que tu ne dormiras pas, uniquement pour suivre ta fantaisie, et non pour contrevenir à ma volonté?
Assurément, seigneur, répondit le jeune homme; je n'en ai pas même la pensée.
A la bonne heure, va dormir chez toi, je ne prétends pas l'empêcher; mais, à l'avenir, je te conseille de ne pas plaisanter avec la justice, car tu pourrais tomber entre les mains d'un juge qui n'entendrait pas raillerie et te donnerait sur les doigts.
Le jeune homme s'en fut, et le gouverneur continua la ronde.
A quelques pas de là, deux archers survinrent avec un nouveau prisonnier: Seigneur, dit l'un d'eux, celui que nous vous amenons n'est point un homme, c'est une femme, et même fort aimable, qui a pris ce travestissement.
On approcha deux lanternes, à la lumière desquelles on reconnut que c'était une fille d'environ quinze à seize ans. Ses cheveux étaient ramassés dans une résille de fils d'or et de soie verte; elle portait un vêtement de brocart d'or à fond vert; ses bas de soie étaient incarnats, ses jarretières de taffetas blanc, bordées de franges d'or avec des perles, ses souliers étaient blancs comme ceux des hommes; elle n'avait point d'épée, mais seulement un riche poignard, et aux doigts plusieurs bagues d'un grand prix. En un mot, sa beauté surprit tout le monde, mais aucun des assistants ne put la reconnaître; ceux mêmes qui étaient dans le secret des tours qu'on voulait jouer à Sancho, non moins étonnés que les autres, attendaient la fin de l'aventure.
Émerveillé de la beauté de cette jeune fille, Sancho lui demanda qui elle était, où elle allait, et pourquoi on la rencontrait sous ce déguisement.
Seigneur, répondit-elle en rougissant, je ne saurais dire devant tant de monde une chose qu'il m'importe de cacher; je puis seulement vous assurer que je ne suis point un malfaiteur, mais une infortunée à qui la violence d'un sentiment jaloux a fait oublier les règles de la bienséance.
Le majordome, qui l'avait entendue, dit à Sancho: Seigneur gouverneur, ordonnez à vos gens de s'éloigner, afin que cette dame puisse parler en toute liberté.
Lorsqu'ils se furent retirés sur l'ordre du gouverneur, avec qui il ne demeura que le majordome, le maître d'hôtel et le secrétaire, la jeune fille parla ainsi: Seigneur, je suis la fille de Pedro Perez Mazorca, fermier des laines de ce pays, lequel a l'habitude de venir souvent chez mon père.
Cela n'a pas de sens, madame! interrompit le majordome; je connais fort bien Pedro Perez, et je sais qu'il n'a pas d'enfants; d'ailleurs, après avoir dit que vous êtes sa fille, vous ajoutez qu'il va souvent chez votre père: cela ne se comprend pas.
J'en avais déjà fait la remarque, dit Sancho.
Seigneurs, je vous demande pardon, continua la jeune fille, je suis si troublée que je ne sais ce que je dis; la vérité est que je suis la fille de don Diego de la Lana.
Je connais très-bien don Diego de la Lana, dit le majordome. Don Diego est un gentilhomme fort riche, qui a un fils et une fille; mais depuis qu'il est veuf, personne ne peut se vanter d'avoir vu le visage de sa fille; il la tient si resserrée qu'il la cache au soleil lui-même, mais malgré toutes ses précautions on sait qu'elle est d'une remarquable beauté.
Vous dites vrai, seigneur, répliqua-t-elle, et cette fille c'est moi. Quant à cette beauté dont vous parlez, vous pouvez en juger maintenant que vous m'avez vue.
A ces mots, elle se mit à sangloter, et le secrétaire dit à l'oreille du majordome: il faut qu'il soit arrivé quelque chose d'extraordinaire à cette jeune fille, puisque bien née comme elle l'est, on la rencontre à pareille heure hors de sa maison.
Il n'en faut pas douter, répondit celui-ci, et ses larmes en font foi.
Sancho la consola du mieux qu'il put, la conjurant d'avouer, sans nulle crainte, ce qui lui était arrivé, et lui promettant de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour lui rendre service.
Seigneurs, répondit-elle, depuis dix ans que ma mère est morte, mon père m'a tenu renfermée, et pendant tout ce temps je n'ai vu d'homme que mon père, un frère que j'ai, et Pedro Perez, le fermier que tout à l'heure j'ai dit être mon père afin de ne pas nommer le mien. Cette solitude si resserrée, la défense de sortir de la maison, même pour aller à l'église, car chez nous on dit la messe dans un riche oratoire, me donnaient beaucoup de chagrin, et je mourais d'ennui de voir le monde, ou pour le moins le lieu où je suis née, ne croyant pas qu'il y eût rien de coupable à cela. Quand j'entendais parler de courses de taureaux, de jeux de bagues, de comédies, je demandais à mon frère, qui est d'un an plus jeune que moi, ce que c'était, et il me l'expliquait de son mieux, ce qui redoubla l'envie que j'avais de les voir; enfin, pour abréger le récit de ma faute, je suppliai mon frère, et plût à Dieu que je ne lui eusse jamais rien demandé de semblable!... Ici, la pauvre enfant se mettant à pleurer de plus belle, excita une grande compassion chez tous ceux qui l'écoutaient.
Jusqu'ici il n'y a point lieu de s'affliger, dit le majordome; rassurez-vous, madame, et continuez; vos paroles et vos larmes nous tiennent en suspens.
Je n'ai rien à dire de plus, répondit-elle; mais j'ai beaucoup à pleurer mon imprudence et ma curiosité.
Les charmes de la jeune fille avaient impressionné le maître d'hôtel; il approcha de nouveau sa lanterne pour la regarder, et il lui sembla que ce n'étaient point des larmes qui coulaient de ses yeux, mais plutôt des gouttes de rosée; il en vint même à les élever au rang de perles orientales. Aussi désirait-il avec ardeur que le malheur de cette belle enfant ne fût pas aussi grand que le témoignaient ses soupirs et ses pleurs. Quant au gouverneur, il se désespérait de ces retards et de ces interruptions, et il la pria d'achever son récit, disant qu'il se faisait tard et qu'il avait encore une grande partie de la ville à parcourir pour terminer sa ronde.
Alors, d'une voix entrecoupée par de nouveaux sanglots, la jeune fille poursuivit: Ma disgrâce vient d'avoir, pendant que mon père dormait, demandé à mon frère de me prêter un de ses habillements, afin d'aller ensemble nous promener par la ville. Importuné de mes prières, il m'a donné ses vêtements, et il a pris le mien, qui lui sied à ravir, car sous ce costume il ressemble à une jolie fille. Il y a environ une heure que nous sommes sortis de la maison, poussés par notre imprudente curiosité; nous avions fait le tour du pays, quand tout à coup, en revenant, nous avons vu s'avancer vers nous une nombreuse troupe de gens. Mon frère me dit: Voici sans doute les archers; tâche de me suivre, et fuyons au plus vite; si on nous reconnaît, nous sommes perdus. Aussitôt il s'est mis à courir, mais avec tant de vitesse qu'on eût dit qu'il volait; pour moi, je suis bientôt tombée de peur; alors survint cet homme qui m'a amenée ici, où j'ai honte de paraître une fille fantasque et dévergondée aux yeux de tant de monde.
Ne vous est-il arrivé que cela? demanda Sancho; ce n'est donc point la jalousie, comme vous le disiez d'abord, qui vous a fait quitter votre maison?
Il ne m'est rien arrivé que cela, Dieu merci, et en sortant mon seul dessein était de voir la ville, ou tout ou moins les rues de ce pays que je ne connaissais pas encore.
Ce qu'avait dit la jeune fille fut confirmé par son frère, qu'un des archers ramenait après l'avoir rattrapé à grand'peine. Il portait une jupe de femme, avec un mantelet de damas bleu bordé d'une riche dentelle; sa tête était nue et sans autre ornement que ses propres cheveux, qui semblaient autant d'anneaux d'or, tant ils étaient blonds et bouclés. Le gouverneur, le majordome et le maître d'hôtel s'écartèrent un peu du reste de la troupe, et ayant demandé au jeune garçon, sans que sa soeur l'entendît, pourquoi il était en cet équipage, il répéta tout ce qu'avait déjà raconté celle-ci, et avec la même naïveté et le même embarras: ce dont eut beaucoup de joie le maître d'hôtel, que tout cela intéressait vivement.
Voilà, il faut l'avouer, un terrible enfantillage! dit le gouverneur; et il ne fallait pas tant de soupirs et tant de larmes pour en faire le récit: était-il si difficile de dire: Nous sommes un tel et une telle, sortis de chez nos parents pour nous promener, sans autre dessein que la curiosité? Le conte eût été fini, et vous vous seriez épargné toutes ces pleurnicheries.
Vous avez raison, seigneur, répondit la jeune fille, mais mon trouble a été si grand que je n'ai pas eu la force de retenir mes larmes.
Il n'y a rien de perdu, dit Sancho; allons, venez avec nous: nous allons vous reconduire chez votre père, qui peut-être ne s'est pas aperçu de votre absence. Mais une autre fois n'ayez pas tant d'envie de voir le monde; à fille de renom, dit le proverbe, la jambe cassée et la maison; poule et femme se perdent pour trop vouloir trotter; car celle qui a envie de voir a aussi envie d'être vue.
Nos deux étourdis remercièrent le gouverneur de sa bonté; et l'on prit le chemin de la maison de don Diego de la Lana, qui n'était pas éloignée. En arrivant, le jeune homme jeta un petit caillou contre la fenêtre, aussitôt une servante vint ouvrir la porte; le frère et la soeur entrèrent. Le seigneur gouverneur et sa troupe continuèrent la ronde, s'entretenant de la gentillesse de ces pauvres enfants, et de l'envie qu'ils avaient eue de courir le monde de nuit, sans sortir de leur village.
Pendant le peu de temps qu'il avait vu cette jeune fille, le maître d'hôtel en était devenu si amoureux, qu'il résolut de la demander à son père dès le lendemain, ne doutant point qu'on ne lui accordât, puisqu'il était attaché à la personne du duc. De son côté, Sancho eut aussi quelque désir de marier le jeune homme à sa petite Sanchette, se réservant d'effectuer son dessein quand le temps serait venu, et persuadé qu'il n'y avait point de parti au-dessus de la fille du gouverneur. Ainsi finit cette ronde de nuit, et, deux jours après, le gouvernement, avec la chute duquel s'écroulèrent tous les projets de Sancho, comme on le verra plus loin.
CHAPITRE L
DES ENCHANTEURS QUI FOUETTÈRENT LA SENORA RODRIGUEZ ET QUI ÉGRATIGNÈRENT DON QUICHOTTE.
Cid Hamet, le ponctuel chroniqueur des moindres faits de cette véridique histoire, dit qu'au moment où la señora Rodriguez se leva pour aller trouver don Quichotte, une autre duègne, qui était couchée près d'elle s'en aperçut; et comme toutes les duègnes sont curieuses, celle-ci suivit sa compagne à pas de loup. L'ayant vue entrer dans la chambre de notre chevalier, elle ne manqua pas, suivant la louable coutume qu'ont aussi les duègnes d'être bavardes et rapporteuses, de courir en instruire la duchesse. Aussitôt, afin d'approfondir ce mystère, la duchesse prit avec elle Altisidore, et toutes deux allèrent se poster près de la porte pour écouter. Comme la señora Rodriguez parlait haut, elles ne perdirent pas un seul mot de la conversation; aussi, quand la duchesse entendit dévoiler le secret de ses fontaines, elle ne put se contenir; Altisidore encore moins. Elles enfoncèrent la porte, criblèrent de coups d'ongles notre héros et fustigèrent la señora comme nous l'avons déjà dit; tant les outrages qui s'adressent à la beauté des femmes allument dans leur coeur le désir de la vengeance. La duchesse alla raconter le tout au duc qui s'en amusa beaucoup; puis pour continuer à se divertir de leur hôte, la duchesse dépêcha un jeune page (celui-là même qui avait fait le personnage de Dulcinée dans la cérémonie du désenchantement) chargé de remettre à Thérèse Panza une lettre de son mari et une autre lettre de sa propre main, avec un grand collier de corail.
Or, dit l'histoire, ce page était fort égrillard; aussi, charmé de complaire à ses maîtres, il partit de grand matin pour le village de Sancho. Un peu avant d'y arriver, il trouva quantité de femmes qui lavaient dans un ruisseau. Il les aborda en les priant de lui indiquer une personne du village qui avait nom Thérèse Panza, et qui était femme d'un certain Sancho Panza, écuyer d'un chevalier qu'on appelait don Quichotte de la Manche.
A cette question, une jeune fille qui lavait avec les autres se leva, en disant: Cette Thérèse Panza, c'est ma mère; ce Sancho, c'est mon seigneur père, et ce chevalier c'est notre maître.
Eh bien, mademoiselle, reprit le page, venez avec moi, et conduisez-moi vers votre mère, car je lui apporte une lettre et un présent de ce seigneur votre père.
Volontiers, répondit la jeune fille, qui paraissait avoir quinze ans; puis laissant son linge, et sans prendre le temps de se chausser, tant elle avait hâte, elle se mit à courir en gambadant devant le page: Venez, seigneur, venez, disait-elle, notre maison n'est pas loin d'ici, et ma mère y est en ce moment bien en peine, car il y a bien longtemps qu'elle n'a reçu des nouvelles de mon seigneur père.
Eh bien, repartit le page, je lui en apporte de si bonnes qu'elle aura sujet d'en rendre grâces à Dieu.
Enfin, la petite Sanchette, courant, sautant, et gambadant, arriva à la maison; et de si loin qu'elle crut pouvoir être entendue: Venez! ma mère, s'écria-t-elle, venez vite! voici un seigneur qui apporte une lettre de mon père et d'autres choses qui vous réjouiront.
Aux cris de sa fille, parut Thérèse Panza, sa quenouille à la main, vêtue d'un jupon de serge brune, mais si court qu'il ne descendait pas à la moitié des jambes; elle n'était pas très-vieille, bien qu'elle eût dépassé la quarantaine, mais forte, droite, nerveuse et hâlée. Qu'est-ce donc, Sanchette? dit-elle à sa fille; quel est ce seigneur?
C'est le très-humble serviteur de madame dona Thérésa Panza, répondit le page. En même temps il mit pied à terre, et fléchissant le genou devant elle, il ajouta: Que Votre Grâce veuille bien me permettre de baiser sa main, très-honorée dame, en qualité de propre et légitime épouse du seigneur Sancho Panza, gouverneur souverain de l'île Barataria.
Levez-vous, seigneur, reprit Thérèse, je ne suis point une dame, mais une pauvre paysanne, fille de bûcheron, femme d'un écuyer errant, et non d'un gouverneur.
Votre Seigneurie, repartit le page, est la très-digne épouse d'un archiduquissime gouverneur; et pour preuve, lisez cette lettre et recevez ce présent.
Il lui remit la lettre, et lui passa au cou la chaîne de corail, dont les agrafes étaient d'or: Cette lettre, ajouta-t-il, est du seigneur gouverneur, et cette autre, ainsi que la chaîne est de madame la duchesse qui m'envoie auprès de Votre Grâce.
Thérèse et sa fille restèrent pétrifiées. Que je meure, dit la petite, si notre seigneur et maître don Quichotte n'est pas là dedans; il aura donné à mon père le comté qu'il lui avait promis.
Justement, répondit le page, c'est en considération du seigneur don Quichotte que le seigneur Sancho est devenu gouverneur de l'île Barataria, comme vous le verrez par cette lettre.
Lisez-la donc, seigneur, dit Thérèse; je sais filer, mais je ne sais pas lire.
Ni moi non plus, ajouta Sanchette; attendez, j'irai chercher quelqu'un qui la lira, soit le curé, soit le bachelier Samson Carrasco; ils viendront de bon coeur pour apprendre des nouvelles de mon seigneur père.
Il n'est besoin d'aller chercher personne, dit le page; je ne sais point filer, mais je sais lire, et je la lirai bien tout seul.
Comme cette lettre est rapportée plus haut, on ne la répète point ici. Le page ensuite en prit une autre, celle de la duchesse, qui était conçue en ces termes:
«Amie Thérèse, les excellentes qualités de coeur et d'esprit de votre époux Sancho m'ont décidée à prier monseigneur le duc de lui donner le gouvernement d'une île parmi celles qu'il possède. J'apprends qu'il gouverne comme un aigle, ce dont je me réjouis fort, ainsi que le duc mon seigneur, qui s'applaudit chaque jour du choix qu'il a fait; car, vous le savez, ma chère dame, il n'y a rien de si difficile au monde que de trouver un homme capable, et Dieu veuille faire de moi une femme aussi bonne que Sancho est bon gouverneur. Mon page vous remettra une chaîne de corail dont les agrafes sont en or. Je voudrais, ma bonne amie, que ce fût autant de perles orientales; mais enfin qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps viendra, j'espère, où nous pourrons nous connaître et nous visiter; en attendant, faites mes compliments à la petite Sanchette; dites-lui de ma part qu'elle se tienne prête, et qu'au moment où elle y pensera le moins, je veux la marier à un grand seigneur. On dit ici que vous avez dans votre village une très-belle espèce de gland, envoyez-m'en, je vous prie, deux douzaines; le présent me sera considérable venant de vous. Écrivez-moi longuement de votre santé, de vos occupations, enfin de tout ce qui vous regarde; et si vous avez besoin de quelque chose, faites-moi-le savoir, vous serez servie à bouche que veux-tu. Dieu vous tienne en sa sainte garde!
«Votre bonne amie, qui vous aime bien.
«LA DUCHESSE.
«De cet endroit tel jour.»
Sainte Vierge! s'écria Thérèse, la bonne dame que voilà, et qu'elle est simple et modeste! Dieu fasse qu'on m'enterre avec de pareilles dames, et non avec ces femmes d'hidalgos de notre village, qui, parce qu'elles sont nobles, ne voudraient pas que le vent les touche, vont à l'église avec autant de morgue que si elles étaient des reines, et croiraient se déshonorer si elles regardaient une paysanne en face; tandis que voilà une duchesse qui m'appelle sa bonne amie, et me traite comme si j'étais son égale. Plaise à Dieu que je la voie un jour aussi élevée que le plus haut clocher de la Manche! Quant aux glands doux qu'elle me demande, je lui en enverrai un boisseau, mais de si gros que je veux qu'on vienne les voir d'une lieue. Sanchette aie soin de ce seigneur, et qu'on traite son cheval comme lui-même: va chercher des oeufs dans l'étable, coupe une large tranche de lard, enfin traite-le comme un prince: les nouvelles qu'il nous apporte méritent bien qu'on lui fasse faire bonne chère. En attendant, je m'en vais raconter l'heureuse nouvelle à nos voisines, au seigneur curé et à maître Nicolas, qui étaient et qui sont encore si bons amis de ton père.
Soyez tranquille, ma mère, répondit la petite, je me charge de tout. Mais, dites-moi, n'oubliez pas de me donner la moitié de votre collier, car je ne pense pas que madame la duchesse soit si mal apprise que de l'envoyer pour vous seule.
Il sera pour toi tout entier, ma fille, reprit Thérèse; laisse-le-moi porter seulement quelques jours, cela me réjouira le coeur.
Votre coeur se réjouira bien davantage, dit le page, quand je vous ferai voir ce que j'ai dans cette valise: c'est un habillement de drap fin, que le gouverneur n'a porté qu'une seule fois à la chasse, et il l'envoie tout complet à mademoiselle Sanchette.
Qu'il vive mille années, mon bon père! s'écria Sanchette, ainsi que celui qui nous apporte de si bonnes nouvelles, et même deux mille, au besoin.
Thérèse s'en fut aussitôt, le collier au cou et les lettres à la main; et ayant rencontré le curé et Samson Carrasco, elle se mit à sauter en disant: Par ma foi, c'est aujourd'hui qu'il n'y a plus de parents pauvres, nous tenons un gouvernement. Que la plus huppée de ces dames vienne se frotter à moi, elles trouveront à qui parler.
Que voulez-vous dire, Thérèse, demanda le curé; d'où vient cette folie, et quel papier tenez-vous là?
Toute la folie est que voici des lettres de duchesse et de gouverneur, que le collier que je porte a les Ave de fin corail, les Pater noster d'or pur, et que je suis gouverneuse.
Que Dieu vous entende, Thérèse, dit Carrasco; car nous ne vous entendons pas, et nous ne savons ce que vous voulez dire.
Vous l'allez voir à l'instant, repartit Thérèse; lisez seulement.
Le curé lut les lettres à haute voix, et lui et le bachelier restèrent encore plus étonnés qu'auparavant, car ils n'y pouvaient rien comprendre. Carrasco demanda qui les avait apportées.
Venez à la maison, répondit Thérèse, et vous verrez le messager: c'est un jeune garçon beau comme le jour, et il m'apporte en présent bien d'autres choses.
Le curé prit le collier, le considéra trois ou quatre fois, et reconnaissant qu'il était de prix, il ne pouvait revenir de sa surprise. Par l'habit que je porte, s'écria-t-il, je m'y perds: le cadeau n'est pas de médiocre valeur; et voici une duchesse qui envoie demander des glands, comme si c'était chose rare et qu'elle n'en eût jamais vu.
Tout cela est bizarre, dit Carrasco: mais allons trouver le messager, nous apprendrons peut-être ce que cela signifie.
Ils suivirent Thérèse, que la joie avait rendue folle, et en entrant ils virent le page qui criblait de l'avoine pour son cheval, et la petite Sanchette qui coupait du jambon pour faire une omelette. Le messager leur parut de bonne mine et en galant équipage. S'étant salués de part et d'autre, Carrasco lui demanda des nouvelles de don Quichotte et de son écuyer, disant que les lettres qu'ils venaient de lire ne faisaient que les embarrasser, qu'ils ne comprenaient rien au gouvernement de Sancho, et surtout à cette île qu'on lui avait donnée, puisque celles de la Méditerranée appartenaient au roi d'Espagne.
Seigneur, répondit le page, il n'y a cependant rien de plus vrai; le seigneur Sancho est gouverneur, que ce soit d'une île ou d'autre chose, je n'en sais rien: quoi qu'il en soit, c'est une ville de plus de mille habitants. Pour ce qui est des glands que madame la duchesse envoie demander à une paysanne, il ne faut point s'en étonner: elle n'est pas fière, et je l'ai vue plus d'une fois envoyer prier une de ses voisines de lui prêter un peigne. Nos dames, d'Aragon ne sont pas si fières ni si pointilleuses que celles de Castille, et elles traitent les gens avec moins de hauteur.
Pendant cet entretien, la petite Sanchette accourut avec des oeufs dans le pan de sa robe, et s'adressant au page: Dites-moi, seigneur, est-ce que mon seigneur père attache ses chausses avec des aiguillettes, depuis qu'il est gouverneur?
Je n'y ai pas fait attention, répondit le page, mais il doit en être ainsi.
Eh bon Dieu, continua Sanchette, que je serais aise de voir mon seigneur père en hauts-de-chausses! je l'ai toujours demandé à Dieu, depuis que je suis au monde.
Si le gouvernement dure seulement deux mois, répondit le page, vous le verrez voyager avec un masque sur le visage.
Le curé et le bachelier s'apercevaient bien qu'on se moquait de la mère et de la fille; mais ils ne savaient que penser du riche collier et de l'habit de chasse que Thérèse leur avait montrés. Cependant ils riaient de bon coeur de la simplicité de Sanchette; et ce fut bien mieux encore lorsque Thérèse vint à dire: Or çà, seigneur licencié, connaissez-vous ici quelqu'un qui aille à Madrid ou à Tolède? Je voudrais faire acheter pour moi un vertugadin à la mode. Car, en vérité, je veux honorer le gouvernement de mon mari en tout ce que je pourrai, et si on me fâche, je m'en irai à la cour, et j'aurai un carrosse comme les autres: une femme dont le mari est gouverneur a bien le droit d'en avoir un.
Plût à Dieu, ma mère, que ce fût aujourd'hui plutôt que demain, ajouta Sanchette, quand même ceux qui me verraient dedans devraient dire: Regardez donc cette péronnelle, cette fille de mangeur d'ail, la voyez-vous se prélasser dans ce carrosse, à côté de madame sa mère! ne dirait-on pas que c'est la papesse Jeanne? Mais qu'ils enragent, je m'en moque, et qu'ils pataugent dans la boue, pourvu que j'aille dans un bon carrosse les pieds chauds. N'ai-je pas raison, ma mère?
Oui, ma fille, répondit Thérèse, et mon bon Sancho me l'a toujours dit, qu'il me ferait un jour comtesse. Le tout est de commencer, et, comme je l'ai ouï dire bien des fois à ton père, qui est autant le père des proverbes que le tien: Si on te donne la vache, mets-lui la corde au cou; si on te donne un gouvernement, empoigne-le; si on te donne un comté, saute dessus; ce qui est bon à prendre, est bon à garder; sinon, fermez l'oreille et ne répondez pas au bonheur qui vient frapper à votre porte.
Je me moque bien, moi, reprit Sanchette, qu'on dise en me voyant prendre des grands airs: Le lévrier s'est joliment refait, depuis qu'il a un collier d'or, il ne connaît plus son compagnon.
En vérité, dit le curé, je crois que toute cette race des Panza est venue au monde avec un sac de proverbes dans le corps; je n'en ai pas vu un seul qui n'en lâche une douzaine à tout propos.
Il est vrai, repartit le page, qu'ils ne coûtent rien au seigneur gouverneur; il en débite à chaque instant, et quoique nombre ne viennent pas fort à propos, cela ne laisse pas de divertir madame la duchesse, ainsi que son époux.
Seigneur, dit Carrasco, parlons sérieusement, je vous prie. Quel est ce gouvernement de Sancho, et quelle est cette duchesse qui écrit à sa femme et lui envoie des présents? Quoique nous voyions les présents et les lettres, nous ne savons qu'en penser, sinon que c'est une de ces choses extraordinaires qui arrivent constamment au seigneur don Quichotte, et qu'il s'imagine toujours avoir lieu par enchantement. Nous sommes même tentés de vous prendre pour un ambassadeur fantastique.
Quant à moi, répondit le page, tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis un véritable ambassadeur, qu'on m'a envoyé ici avec ces lettres et ces présents; que le seigneur Sancho Panza est bien effectivement gouverneur, et que le duc, mon maître, lui a donné ce gouvernement où il fait merveilles. Si dans tout cela il y a enchantement, je laisse Vos Grâces en discuter entre elles; pour moi, je ne sais rien autre chose, et j'en jure par la vie de mes père et mère, qui sont en bonne santé et que je chéris tendrement.
Cela peut être ainsi, repartit Carrasco; mais vous me permettrez d'en douter.
Doutez-en si vous voulez, dit le page; je vous ai dit la vérité: sinon, venez avec moi, et vous la verrez de vos propres yeux.
Moi, moi, j'irai, cria Sanchette; prenez-moi sur la croupe de votre bidet, je serai fort aise d'aller voir mon seigneur père.
Les filles des gouverneurs ne doivent point aller ainsi, mais en carrosse ou en litière, et avec un grand nombre de serviteurs, repartit le page.
J'irai sur une bourrique aussi bien assise que dans un coche, reprit Sanchette; vraiment, vous l'avez bien trouvée votre mijaurée.
Tais-toi, petite, dit Thérèse à sa fille, tu ne sais ce que tu dis, et ce seigneur a raison; il y a temps et temps; quand c'était Sancho, c'était la petite Sanchette, et quand c'est le gouverneur, c'est mademoiselle; tâche de ne point l'oublier.
Madame Thérèse a raison, ajouta le page; mais qu'on me donne, je vous prie, un morceau à manger, afin que je m'en aille, car je dois être ce soir de retour.
Seigneur, dit le curé, vous viendrez, s'il vous plaît, faire pénitence avec moi: madame Thérèse a plus de bonne volonté que de moyens pour traiter un homme de votre qualité.
Le page le remercia d'abord, mais finit par se rendre, et le curé fut charmé de pouvoir le questionner à son aise sur don Quichotte et sur Sancho. Le bachelier Carrasco offrit à Thérèse d'écrire ses réponses, mais elle ne voulut point qu'il se mêlât de ses affaires, le sachant très-goguenard; elle s'adressa à un enfant de choeur, qui écrivit deux lettres, l'une pour la duchesse, l'autre pour Sancho, toutes deux sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvais morceaux de cette histoire.
CHAPITRE LI
SUITE DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.
L'esprit préoccupé des attraits de la jeune fille déguisée, le maître d'hôtel avait passé la nuit sans dormir, tandis que le majordome l'employait, de son côté, à écrire à ses maîtres tout ce que disait et faisait Sancho Panza. Le jour venu, le seigneur gouverneur se leva, et, par ordre du docteur Pedro Rezio, on le fit déjeuner avec un peu de conserves et quelques gorgées d'eau fraîche, mets que Sancho eût troqués de bon coeur contre un quartier de pain bis. Enfin, voyant qu'il fallait en passer par là, il s'y résigna à la grande douleur de son âme et à la grande fatigue de son estomac, le médecin lui affirmant que manger peu avive l'esprit; chose nécessaire aux personnes constituées en dignité et chargées de graves emplois, où l'on a bien moins besoin des forces du corps que de celles de l'intelligence. Avec ces beaux raisonnements, Sancho souffrait la faim, maudissant tout bas le gouvernement et celui qui le lui avait donné.
Cependant il ne laissa pas de tenir audience ce jour-là, et la première affaire qui s'offrit, ce fut une question que lui fit un étranger en présence du majordome et des autres gens de sa suite.
Monseigneur, lui dit cet homme, que Votre Grâce veuille bien m'écouter avec attention, car le cas est grave et passablement difficile. Une large et profonde rivière sépare en deux les terres d'un même seigneur; sur cette rivière il y a un pont, et au bout de ce pont une potence, ainsi qu'une salle d'audience, où d'ordinaire sont quatre juges chargés d'appliquer la loi établie par le propriétaire de la seigneurie. Cette loi est ainsi conçue: «Quiconque voudra traverser ce pont doit d'abord affirmer par serment d'où il vient et où il va: s'il dit la vérité, qu'on le laisse passer; s'il ment, qu'on le pende sans rémission à ce gibet.» Cette loi étant connue de tout le monde, on a l'habitude d'interroger ceux qui se présentent pour passer; on les fait jurer, et s'ils disent vrai, ils passent librement. Or, un jour il arriva qu'un homme, après avoir fait le serment d'usage, dit: Par le serment que je viens de prêter, je jure que je mourrai à cette potence, et non d'autre manière. Les juges se regardèrent en disant: Si nous laissons passer cet homme, il aura fait un faux serment, et suivant la loi il doit mourir; mais si nous le faisons pendre, il aura dit vrai, et suivant la même loi, ayant dit vrai, on doit le laisser passer. Or, on demande à Votre Grâce ce que les juges doivent faire de cet homme, car ils sont encore en suspens et ne savent quel parti adopter. Ayant appris par le bruit public combien vous êtes clairvoyant dans les matières les plus difficiles, ils m'ont envoyé vers vous, Monseigneur, pour supplier Votre Grâce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouillé.
En vérité, répondit Sancho, ceux qui vous envoient ici auraient bien pu s'en épargner la peine; car je ne suis pas aussi subtil qu'ils le pensent, et j'ai plus d'épaisseur de chair que de finesse d'esprit. Néanmoins, répétez-moi votre question; je tâcherai de bien la comprendre, et peut-être qu'à force de chercher, je toucherai le but.
Le questionneur répéta une ou deux fois ce qu'il avait d'abord exposé. Il me semble, continua Sancho, qu'on peut bâcler cela en un tour de main, et voici comment: cet homme jure qu'il va mourir à cette potence, et s'il y meurt, il a dit vrai: or, s'il dit vrai, la loi veut qu'on le laisse passer; si on ne le pend point, il a menti, et il doit être pendu: n'est-ce pas cela?
C'est cela même, seigneur gouverneur, répondit l'étranger.
Eh bien, mon avis, ajouta Sancho, est qu'on laisse passer de cet homme la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie qui a dit faux; de cette façon, la loi sera exécutée au pied de la lettre.
Mais, seigneur, repartit l'étranger, il faudra couper cet homme en deux? et cela ne pouvant se faire sans qu'il meure, la question reste indécise.
Écoutez, répliqua Sancho: ou je suis un sot, ou il y a autant de raisons pour laisser vivre cet homme que pour le faire mourir, car si le mensonge le condamne, la vérité le sauve: ainsi donc, vous direz à ceux qui vous envoient que, puisqu'il est, à mon avis, aussi raisonnable de l'absoudre que de le condamner, ils doivent le laisser aller. Il vaut toujours mieux qu'un juge soit doux que rigoureux, et cela je le signerais de ma main si je savais signer. D'ailleurs, je vous apprendrai que ce que je viens de dire n'est pas de mon cru. Je me rappelle que monseigneur don Quichotte m'a dit, entre autres choses, la veille même de mon départ pour venir gouverner cette île, que quand je trouverais un cas douteux, je fisse miséricorde; et Dieu a voulu que je m'en sois ressouvenu ici fort à propos.
Seigneur, dit le majordome, ce jugement est si équitable que Lycurgue, qui donna des lois à Lacédémone, n'en aurait pu rendre un meilleur. Mais en voilà assez pour l'audience de ce matin, et je vais donner des ordres pour que Votre Grâce dîne tout à son aise.
C'est cela, dit Sancho, qu'on me nourrisse bien, et qu'on me fasse question sur question; si je ne vous les éclaircis comme un crible, dites que je suis une bête.
Le majordome tint parole, se faisant conscience de laisser mourir de faim un si grand gouverneur et un juge si éclairé; outre qu'il avait envie de jouer à Sancho, la nuit suivante, le dernier tour qu'on lui réservait.
Or, il arriva que notre gouverneur ayant fort bien dîné ce jour-là, en dépit des aphorismes du docteur Tirteafuera, un courrier entra dans la salle et lui remit une lettre de la part de don Quichotte. Sancho ordonna au secrétaire de la parcourir des yeux, pour voir s'il n'y avait rien de secret. Après l'avoir achevée, le secrétaire s'écria que non-seulement on devait en donner lecture devant tout le monde, mais qu'elle devrait être gravée en lettres d'or, et il lut ce qui suit:
LETTRE DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE A SANCHO PANZA, GOUVERNEUR DE L'ÎLE DE BARATARIA.
«Quand je m'attendais à recevoir des nouvelles de ta négligence et de tes sottises, ami Sancho, je n'entends parler que de ta sage administration et de ta prudence, ce dont je rends grâces au ciel, qui sait tirer le pauvre du fumier et de sots faire des gens d'esprit.
«On me dit que tu gouvernes ton île avec la dignité d'un homme, mais qu'on te prendrait pour une brute, tant est grande la simplicité de ta vie. Je dois t'avertir, Sancho, que pour conserver l'autorité de sa place, il faut savoir résister à l'humilité de son coeur; la bienséance exige que ceux qui sont chargés de hautes fonctions se conforment à la dignité de ces fonctions, et oublient le rôle chétif qu'ils remplissaient auparavant. Sois toujours bien vêtu, car un bâton paré n'est plus un bâton; je ne dis pas cela pour que tu te couvres de dentelles et de broderies, et qu'étant magistrat, tu aies l'air d'un courtisan; mais afin que l'habit que requiert ta profession soit propre, et décent.
«Pour gagner l'affection de ceux que tu gouvernes, observes deux choses: la première, c'est d'être affable avec tout le monde, ainsi que je te l'ai déjà dit; la seconde, d'entretenir l'abondance dans ton île, car il n'y a rien qui fasse autant murmurer le peuple que la disette et la faim.
«Fais le moins possible de lois et d'ordonnances; mais quand tu en feras, qu'elles soient bonnes et qu'on les suive exactement; les lois qu'on n'observe pas, font dire que celui qui a eu la sagesse de les concevoir n'a pas eu la force de les faire exécuter. Or, la loi qui reste impuissante est comme cette poutre qu'on donna pour reine aux grenouilles; après avoir commencé par la craindre, elles finirent par la mépriser jusqu'à sauter dessus.
«Sois une mère pour les vertus et une marâtre pour les vices. Ne te montre ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire, et tiens le milieu entre ces deux extrêmes: c'est là qu'est la sagesse.
«Visite les prisons, les boucheries, les marchés; tous les endroits, en un mot, où la présence du gouverneur est indispensable.
«Console les prisonniers qui attendent la prompte expédition de leur affaire.
«Sois un épouvantail pour les bouchers et les revendeurs, afin qu'ils donnent le juste poids.
«Garde-toi de te montrer, quand tu le serais, ce que je ne crois pas, avide, gourmand, débauché; car dès qu'on aura découvert en toi de mauvaises inclinations, il ne manquera pas de gens pour te tendre des piéges, et dès lors ta passion causerait ta perte.
«Lis et relis sans cesse les instructions que je t'ai données quand tu partis pour ton gouvernement; si tu les suis, tu verras de quelle utilité elles te seront dans une charge si épineuse.
«Écris à tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant à leur égard: l'ingratitude est fille de l'orgueil et l'un des plus grands péchés que l'on connaisse; tandis qu'être reconnaissant du bien qu'on a reçu, est une preuve qu'on le sera également envers Dieu, qui nous accorde chaque jour tant de faveurs.
«Madame la duchesse a dépêché un exprès à ta femme pour lui porter ton habit de chasse, et un autre présent qu'elle lui envoie par la même occasion; nous attendons d'heure en heure la réponse.
«J'ai été quelque peu indisposé par suite de certaines égratignures de chats, dont mon nez ne s'est pas fort bien trouvé, mais cela n'a rien été, car s'il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il n'en manque pas pour me protéger.
«Le majordome qui t'accompagnait a-t-il quelque chose de commun avec la Trifaldi, comme tu l'avais cru d'abord? Donne-moi avis de tout ce qui t'arrivera, puisque la distance est si courte.
«Entre nous, je te dirai que je songe à quitter la vie oisive où je languis; elle n'est pas faite pour moi. Une circonstance s'est présentée qui, je le crains bien, a dû me faire perdre les bonnes grâces de monseigneur le duc et de madame la duchesse: mais enfin, malgré le regret que j'en ai, quoi que je puisse leur devoir, je me dois encore plus à ma profession; suivant cet adage: Amicus Plato, sed magis amica veritas[118]. Je te dis ces quelques mots de latin, parce que je pense que depuis que tu es gouverneur tu n'auras pas manqué de l'apprendre.
«Sur ce, Dieu te garde longues années, et qu'il te préserve de la compassion d'autrui.
«Ton ami,
«DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.»
[118] J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité.
Cette lettre fut trouvée admirable et pleine de bon sens; aussi dès que Sancho en eut entendu la lecture, il se leva de table, appela son secrétaire, et alla s'enfermer avec lui pour y faire réponse sur-le-champ. Après avoir ordonné au secrétaire d'écrire, sans ajouter ni retrancher un seul mot, voici ce qu'il lui dicta:
LETTRE DE SANCHO PANZA A DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.
«L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n'ai pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles; aussi les ai-je si longs, que Dieu seul peut y remédier. Je dis cela, mon cher maître, afin que Votre Grâce ne soit pas surprise si jusqu'à présent je ne l'ai pas informée comment je me trouve dans ce gouvernement, où je souffre encore plus de la faim que quand nous errions tous les deux par les forêts et les déserts.
«Monseigneur le duc m'a écrit l'autre jour, pour me donner avis qu'il est entré dans mon île des assassins avec le dessein de me tuer. Mais jusqu'à présent je n'ai pu en découvrir d'autre qu'un certain docteur, qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu'il y en vient. Il s'appelle le docteur Pedro Rezio, et est natif de Tirteafuera. Voyez quel nom, et si j'ai raison de craindre de mourir par ses mains. Ce docteur avoue qu'il ne guérit point la maladie qu'on a; mais qu'il la prévient pour qu'elle ne vienne pas. Or, ses remèdes sont diète sur diète, jusqu'à rendre un homme plus sec que du bois, comme si la maigreur n'était pas un plus grand mal que la fièvre. Finalement il me fait mourir de faim, et en attendant je crève de dépit: car lorsque je vins dans le gouvernement, je comptais manger chaud, boire frais, et me reposer sur la plume entre des draps de fine toile de Hollande, tandis que j'y suis réduit à faire pénitence comme un ermite: mais comme je ne la fais qu'en enrageant, j'ai bien peur qu'à la fin le diable n'en profite, et ne m'emporte un beau jour décharné comme un squelette.
«Jusqu'à présent je n'ai perçu aucuns droits, ni reçu aucuns cadeaux; j'ignore pourquoi, car on m'avait dit que les habitants de ce pays donnent ou prêtent de grandes sommes aux gouverneurs à leur entrée dans l'île, comme c'est aussi la coutume dans les autres gouvernements.
«Hier soir, en faisant ma ronde, j'ai rencontré une jeune demoiselle, belle à ravir, en habit de garçon, et son frère en habit de femme. Mon maître d'hôtel est devenu en un instant amoureux de la fille, et il veut en faire sa femme, à ce qu'il nous a dit; quant à moi, j'ai choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous en causerons avec le père, qui est un certain don Diego de Lana, vieux chrétien, et gentilhomme si jamais il en fut.
«Je visite souvent les marchés et les places publiques, comme Votre Grâce me le conseille. Hier, je vis une marchande qui vendait des noisettes fraîches, parmi lesquelles s'en trouvaient bon nombre de vieilles et pourries: je confisquai le tout au profit des enfants de la doctrine chrétienne, qui sauront bien distinguer les bonnes des mauvaises, et j'ai condamné en outre la marchande à ne point reparaître de quinze jours dans le marché. Et on m'a dit que j'avais fort bien fait. Ce que je puis assurer à Votre Grâce, c'est que le bruit court en ce pays qu'il n'y a pas de plus mauvaise engeance que ces revendeuses, qu'elles sont toutes effrontées, menteuses, sans foi ni loi; et je le crois bien, car partout je les ai vues de même.
«Que madame la duchesse ait écrit à Thérèse, et lui ait envoyé le présent que dit Votre Grâce, j'en suis très-satisfait; et je tâcherai, en temps et lieu, de montrer que je ne suis pas ingrat. En attendant, baisez-lui les mains de ma part, et dites-lui que le bien qu'elle m'a fait n'est point tombé dans un sac percé.
«Je ne voudrais pas que Votre Seigneurie eût des démêlés et des fâcheries avec monseigneur le duc et madame la duchesse; car si Votre Grâce se brouille avec eux, il est clair que ce sera à mon détriment, et puis ce serait mal à vous, qui me conseillez d'être reconnaissant, de ne pas l'être envers des personnes qui vous ont si bien accueilli et régalé dans leur château.
«Quant aux égratignures de chats, j'ignore ce que cela signifie; je m'imagine que ce doit être quelque méchant tour de vos ennemis les enchanteurs; vous me direz au juste ce qui en est quand nous nous reverrons.
«J'aurais voulu envoyer quelque chose en présent à Votre Grâce, mais je n'ai rien trouvé dans ce pays, si ce n'est des canules de seringue ajustées à des vessies, instruments qu'on y travaille à merveille; au reste, si l'office me demeure, je saurai bien sous peu vous envoyer quelque chose de mieux.
«Dans le cas où Thérèse Panza, ma femme, viendrait à m'écrire, payez le port, et envoyez-moi la lettre sans retard, car je meurs d'envie de savoir comment on se porte chez nous. Je prie Dieu qu'il vous délivre des enchanteurs, et moi, qu'il me tire sain et sauf de ce gouvernement, chose dont je doute fort à la manière dont me traite le docteur Pedro Rezio.
«Le très-humble serviteur de Votre Grâce,
«SANCHO PANZA, le gouverneur.
«De mon île, le même jour où je vous écris.»
Le secrétaire ferma la lettre, et fit partir le courrier; puis les mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux de mettre fin à son gouvernement. Quant à lui, il passa l'après-dînée à dresser quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il croyait être une île. Il défendit les revendeurs de comestibles, mais il permit de faire venir du vin d'où l'on voudrait, pourvu qu'on déclarât l'endroit d'où il était, afin d'en fixer le prix selon la qualité et selon l'estime qu'on faisait du cru; déclarant que celui qui y mettrait de l'eau ou le dirait d'un autre endroit que celui d'où il provenait, serait puni de mort. Il abaissa le prix de toute espèce de chaussures, et principalement celui des souliers, qui lui semblait exorbitant. Il taxa les gages des valets. Il établit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscènes, soit de jour, soit de nuit. Il défendit qu'aucun aveugle chantât des complaintes faites sur des miracles, à moins de fournir des preuves de leur authenticité; car il lui semblait que la plupart étant controuvés, ils faisaient tort aux véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pas pour les poursuivre, mais pour s'assurer s'ils l'étaient véritablement, parce que, disait-il, ces prétendus manchots, avec leurs plaies factices, ne sont souvent que des coupeurs de bourse et des ivrognes. En un mot, il rendit des ordonnances si équitables et si utiles, qu'on les observe encore aujourd'hui dans le pays, où on les appelle les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza.
CHAPITRE LII
AVENTURE DE LA SECONDE DOLORIDE, AUTREMENT LA SENORA RODRIGUEZ.
Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouvant la vie qu'il menait indigne d'un véritable chevalier errant, résolut de prendre congé de ses hôtes et de s'en aller à Saragosse, afin de se trouver au tournoi annoncé, où il prétendait conquérir l'armure, prix ordinaire de ces joutes. Un jour qu'il était à table avec le duc, bien résolu à lui déclarer son intention, on vit tout à coup entrer dans la salle deux femmes couvertes de deuil de la tête aux pieds. L'une d'elles, s'approchant de notre héros, se jeta à ses pieds et les embrassa avec des gémissements si prolongés, qu'on crut qu'elle allait expirer de douleur. Quoique le duc et la duchesse s'imaginassent que c'était quelque nouveau tour qu'on voulait jouer à don Quichotte, l'affliction de cette femme paraissait tellement naturelle, qu'ils ne savaient qu'en penser.
Touché de compassion, don Quichotte fit relever la suppliante, puis, l'ayant priée d'écarter son voile, on reconnut la vénérable señora Rodriguez, et dans la personne qui l'accompagnait, cette jeune fille qu'avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une grande surprise, surtout pour le duc et la duchesse, car quoiqu'ils connussent la duègne pour une créature assez simple, ils ne pensaient pas qu'elle fût capable d'une si grande crédulité. Enfin la señora Rodriguez se tourna du côté de ses maîtres, et après avoir fait une profonde révérence, elle leur dit humblement:
Que Vos Excellences veuillent bien me permettre d'entretenir un instant ce chevalier; j'ai besoin de lui pour sortir à mon honneur d'un embarras où m'a plongée l'audace d'un vilain malintentionné.
Je vous l'accorde, lui répondit le duc, et vous pouvez dire au seigneur don Quichotte tout ce qu'il vous plaira.
Valeureux chevalier, dit la señora Rodriguez en se tournant vers don Quichotte, il y a quelques jours, je vous ai raconté la perfidie dont un rustre s'est rendu coupable envers ma chère fille, l'infortunée ici présente. Vous me promîtes alors de prendre sa défense, et de redresser le tort qu'on lui a fait; mais j'apprends que votre intention est de quitter ce château pour retourner aux aventures qu'il plaira à Dieu de vous envoyer; je voudrais donc qu'avant de vous mettre en chemin, il plût à Votre Grâce de défier ce rustre indompté, pour le contraindre à épouser ma fille, selon sa promesse; car de penser que monseigneur le duc me fasse rendre justice, c'est demander des poires à l'ormeau, pour la raison que je vous ai déjà confiée. Sur cela, que Notre-Seigneur Jésus-Christ donne à Votre Grâce une excellente santé, et qu'il ne nous abandonne point, ma fille et moi.
Ma chère dame, répondit don Quichotte avec gravité, séchez vos larmes, et arrêtez vos soupirs: je prends à ma charge la réparation due à votre fille; elle n'aurait pas dû sans doute croire si facilement aux promesses des amoureux, promesses très-légères à contracter et très-lourdes à tenir; mais enfin, puisque le mal est fait, il faut penser au remède; ainsi donc je vous promets, avec la permission de monseigneur le duc, de me mettre sur-le-champ à la recherche de ce dénaturé garçon, et quand je l'aurai trouvé, de le défier et de le tuer s'il refuse d'accomplir sa promesse; car le premier devoir de ma profession est de châtier les insolents et de pardonner aux humbles, de secourir les affligés et d'abattre les persécuteurs.
Seigneur chevalier, répondit le duc, ne vous mettez point en peine de chercher le paysan dont se plaint cette dame, et dispensez-vous de me demander la permission de le défier; je le donne et le tiens pour défié; je me charge de lui transmettre votre cartel, et de le lui faire accepter; il viendra répondre lui-même, et je vous donnerai à tous deux le champ libre et sûr, observant les conditions en usage dans de semblables rencontres, et faisant à chacun une égale justice, comme y sont obligés tous princes qui accordent le champ clos aux combattants.
Avec l'assurance que me donne Votre Grandeur, repartit don Quichotte, je renonce pour cette fois aux priviléges de ma noblesse, je m'abaisse jusqu'à la condition de l'offenseur et me rends son égal, afin qu'il puisse mesurer sa lance avec la mienne. Ainsi donc, quoique absent, je l'appelle et le défie comme traître, pour avoir abusé de cette demoiselle et lui avoir ravi l'honneur. Il deviendra son époux, ou il payera de la vie son manque de foi.
Aussitôt tirant le gant de sa main gauche, notre héros le jeta au milieu de la salle. Le duc le releva, en répétant qu'il acceptait le défi au nom de son vassal, qu'il fixait au sixième jour l'époque du combat, et assignait la cour du château pour champ de bataille, avec les armes ordinaires des chevaliers, la lance et l'écu, le harnais à cotte de mailles et les autres pièces de l'armure, sans fraude ni supercherie, le tout dûment examiné par les juges du camp. Mais, d'abord, reprit-il, il faut savoir si cette bonne duègne et son imprudente fille remettent formellement leur droit entre les mains du seigneur don Quichotte; autrement le défi serait non avenu.
Je les y remets, dit la duègne.
Et moi aussi, ajouta la jeune fille en baissant les yeux.
Ces dispositions arrêtées, les deux plaignantes se retirèrent. La duchesse ordonna qu'on ne les traitât plus dorénavant comme ses suivantes, mais en dames aventurières qui venaient demander justice: on leur donna un appartement dans le château, où elles furent servies à titre d'étrangères, au grand ébahissement de ceux qui ne savaient ce que tout cela signifiait.
On était à la fin du repas, quand, pour compléter la fête, entra le page qui avait porté le présent à Thérèse Panza, femme de notre illustre gouverneur. Le duc le questionna avec empressement sur son voyage; il répondit qu'il avait beaucoup de choses à dire, mais que, comme plusieurs étaient de haute importance, il suppliait Leurs Excellences de lui accorder un entretien particulier. Le duc ayant fait sortir la plupart de ses gens, le page tira deux lettres de son sein, et les mit entre les mains de la duchesse; il y en avait une pour elle, et l'autre pour Sancho avec cette suscription: A mon mari Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, à qui Dieu donne heureuse et longue vie.
Impatiente de savoir ce que contenait sa lettre, la duchesse l'ouvrit et en prit lecture.
LETTRE DE THÉRÈSE PANZA A LA DUCHESSE.
«Ma bonne dame, j'ai eu bien de la joie de la lettre que Votre Grandeur m'a écrite; car, en vérité, il y a longtemps que je la désirais. Le collier de corail est très-beau, et l'habit de chasse de mon mari ne lui cède en rien. Tout notre village s'est fort réjoui de ce que Votre Seigneurie a fait mon mari gouverneur, quoique personne ne veuille le croire, principalement notre curé, maître Nicolas le barbier, et le bachelier Carrasco; mais ça m'est égal, et je ne me soucie guère qu'ils le croient, ou qu'ils ne le croient pas, pourvu que cela soit comme je sais que cela est. Pourtant, s'il faut dire la vérité, je ne l'aurais pas cru non plus, sans le collier de corail et l'habit de chasse, car tous les gens du pays disent que mon mari est un imbécile, qui n'a jamais gouverné que des chèvres et qui ne saurait gouverner autre chose; mais celui que Dieu aide est bien aidé.
«Il faut que je vous dise, ma chère dame, qu'un de ces jours, j'ai résolu d'aller à la cour, en carrosse, pour faire crever de dépit mille envieux que j'ai déjà. Je prie donc Votre Seigneurie de recommander à mon mari de m'envoyer un peu d'argent, et même en assez grande quantité, parce que la dépense est grande à la cour, où le pain vaut, dit-on, un réal, et la viande trois maravédis la livre; mais s'il ne veut pas que j'y aille, qu'il me le mande bien vite, car déjà les pieds me démangent de me mettre en route. Mes voisines me disent que si ma fille et moi nous allons bien parées à la cour, mon mari sera bientôt plus connu par moi que moi par lui: parce que tout le monde demandera quelles sont les dames de ce carrosse, et que mon valet répondra: La femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria; de cette façon, mon mari sera connu, moi je serai prônée, et à la grâce de Dieu.
«Je suis bien fâchée que dans notre pays les glands n'aient pas donné cette année; j'en envoie pourtant à Votre Seigneurie un demi-boisseau que j'ai cueilli moi-même un à un dans la montagne. Ce n'est pas ma faute s'ils ne sont pas aussi gros que des oeufs d'autruche, comme je l'aurais voulu.
«Que Votre Grandeur ne manque pas de m'écrire; j'aurai soin de lui faire réponse aussitôt, et de lui donner avis de ma santé et de tout ce qui se passe dans notre village, où je reste priant Dieu qu'il vous garde longues années et qu'il ne m'oublie pas. Sanchette, ma fille, et mon fils baisent les mains de Votre Grâce.
«Celle qui a plus envie de vous voir que de vous écrire.
«Votre servante, THÉRÈSE PANZA.»
La lettre fut trouvée fort divertissante, et la duchesse ayant demandé à don Quichotte s'il pensait qu'on pût décacheter celle que Thérèse écrivait à son mari, le chevalier répondit qu'il l'ouvrirait pour leur faire plaisir. Elle disait ce qui suit:
«J'ai reçu ta lettre, Sancho de mon âme, et je te jure, foi de chrétienne catholique, qu'il ne s'en est pas fallu de deux doigts que je ne devienne folle de joie. Quand j'ai su, mon ami, que tu étais gouverneur, j'ai failli tomber morte du coup, tant j'étais transportée; car tu le sais, on meurt de joie aussi bien que de tristesse. Notre petite Sanchette a mouillé son jupon sans s'en apercevoir, et cela de pur contentement. J'avais sous les yeux l'habit que tu m'as envoyé, et à mon cou le collier de corail de madame la duchesse; je tenais les lettres à la main, le messager était devant moi; eh bien, malgré tout, je croyais que ce que je voyais et touchais n'était que songe; car qui aurait jamais pu penser qu'un gardeur de chèvres deviendrait gouverneur d'île? Tu te rappelles ce que disait ma défunte mère, et elle avait raison: Qui vit beaucoup, voit beaucoup; je te dis cela parce que j'espère voir encore davantage si je vis plus longtemps, et je ne serai point contente que je ne te voie fermier de la gabelle; car bien qu'on prétende que ce sont des offices du diable, toujours font-ils venir l'eau au moulin.
«Madame la duchesse te dira l'envie que j'ai d'aller à la cour: vois si c'est à propos, et me mande ta volonté; j'irai en carrosse pour te faire honneur.
«Le curé, le barbier, le bachelier et même le sacristain, ne peuvent encore croire que tu sois gouverneur, et disent que tout cela est folie ou enchantement, comme tout ce qui arrive à ton maître. Samson Carrasco dit qu'il t'ira trouver, afin de t'ôter le gouvernement de la tête, et à monseigneur don Quichotte la folie de sa cervelle; quant à moi, je ne fais qu'en rire, en considérant mon collier de corail, et je songe toujours à l'habit que je vais faire à notre fille avec celui que tu m'as envoyé. J'envoie des glands à madame la duchesse, et je voudrais qu'ils fussent d'or; toi, envoie-moi quelque collier de perles, si l'on en porte dans ton île.
«Maintenant voici les nouvelles de notre village: la Berruca a marié sa fille avec un mauvais barbouilleur, qui était venu ici pour peindre tout ce qu'il rencontrerait. L'ayuntamiento[119] l'a chargé de peindre les armoiries royales sur la porte de la maison commune; il a demandé deux ducats par avance; il a travaillé huit jours, et comme il n'a pu en venir à bout, il a dit pour raison qu'il n'était pas fait pour peindre de pareilles bagatelles. Il a donc rendu l'argent, et malgré tout il s'est marié à titre de bon ouvrier: il est vrai que depuis il a quitté le pinceau pour la pioche, et qu'il va aux champs comme un gentilhomme. Le fils de Pedro Lobo veut se faire prêtre; il a déjà reçu la tonsure; la petite-fille de Mingo Silvato, Minguilla, l'a su, et elle va lui faire un procès, parce qu'il lui avait promis de l'épouser: les mauvaises langues disent qu'elle est enceinte de son fait, mais lui s'en défend comme un beau diable.
[119] Ayuntamiento, corps municipal.
«Il n'y a point chez nous d'olives cette année, et l'on ne saurait trouver une goutte de vinaigre dans tout le pays. Une compagnie de soldats est passée par ici, et ils ont emmené chemin faisant trois filles du village; je ne veux pas te les nommer parce qu'elles reviendront peut-être, et alors il ne manquera pas de gens pour les épouser, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Notre petite travaille à faire du réseau, et elle gagne par jour huit maravédis, qu'elle met dans une bourse, pour amasser son trousseau: mais à cette heure que tu es gouverneur, tu lui donneras une dot sans qu'elle ait besoin de travailler pour cela. La fontaine de la place s'est tarie, et le tonnerre est tombé sur la potence; plaise à Dieu qu'il en arrive autant à toutes les autres. J'attendrai ta réponse et ta décision pour mon voyage à la cour. Dieu te donne bonne et longue vie, je veux dire autant qu'à moi, car je ne voudrais pas te laisser seul dans ce monde.
«Ta femme, THÉRÈSE PANZA.»
Les deux lettres furent trouvées admirables et dignes d'éloges; pour mettre le sceau à la bonne humeur de l'assemblée, on vit entrer le courrier qui apportait à don Quichotte la lettre de Sancho. On la lut de même devant ceux qui étaient là: mais elle fit quelque peu douter de la simplicité du gouverneur. La duchesse alla se renfermer avec le page qui revenait du village de Thérèse Panza, et lui fit tout conter, jusqu'à la moindre circonstance. Le page lui présenta les glands, et de plus un fromage que la bonne dame lui envoyait comme chose d'une délicatesse exquise.
Mais il est temps de retourner à Sancho, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.
CHAPITRE LIII
DE LA FIN DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.
S'imaginer que dans cette vie les choses doivent rester toujours en même état, c'est se tromper étrangement. Au printemps succède l'été, à l'été l'automne, à l'automne l'hiver; et le temps, revenant chaque jour sur lui-même, ne cesse de tourner ainsi sur cette roue perpétuelle. L'homme seul court à sa fin sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans l'autre vie, qui n'a point de bornes. Ainsi parle Cid Hamet, philosophe mahométan, car cette question de la rapidité et de l'instabilité de la vie présente et de l'éternelle durée de la vie future, bien des gens, quoique privés de la lumière de la foi, l'ont comprise par la seule lumière naturelle. Mais ici notre auteur n'a voulu que faire allusion à la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho s'éclipsa, s'anéantit, et s'en alla en fumée.
La septième nuit de son gouvernement, Sancho était dans son lit, plus rassasié de procès que de bonne chère, plus fatigué de rendre des jugements et de donner des avis, que de toute autre chose; il cherchait dans le sommeil à se refaire de tant de fatigues, et commençait à fermer les yeux, quand tout à coup il entendit un bruit épouvantable de cris et de cloches qui lui fit croire que l'île entière s'écroulait. Il se leva en sursaut sur son séant, et prêta l'oreille pour démêler la cause d'un si grand vacarme; non-seulement il n'y comprit rien, mais un grand bruit de trompettes et de tambours vint encore se joindre aux cris et au son des cloches. Plein d'épouvante et de trouble, il saute à terre, et court pieds nus et en chemise à la porte de sa chambre. Au même instant, il voit se précipiter par les corridors un grand nombre de gens armés d'épées et portant des torches enflammées: Aux armes! aux armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans l'île, et nous périssons si votre valeur et votre prudence nous font défaut. Puis, arrivés près de Sancho, qui était plus mort que vif: Que Votre Grâce s'arme à l'instant, lui dirent-ils tous ensemble, ou nous sommes perdus.
A quoi bon m'armer? répondit Sancho; est-ce que je connais quelque chose en fait d'attaque et de défense? Il faut laisser cela à mon maître don Quichotte, qui dépêchera vos ennemis en un tour de main; quant à moi, pauvre pécheur, je n'y entends rien.
Quelle froideur est-ce là? armez-vous, seigneur, repartit un d'entre eux; voici des armes offensives et défensives: guidez-nous, comme notre chef et notre gouverneur.
Eh bien, que l'on m'arme; et à la grâce de Dieu, répondit Sancho.
Aussitôt on apporta deux grands boucliers, qu'on lui attacha l'un par devant, l'autre par derrière, en les liant étroitement avec des courroies, les bras seuls étant laissés libres, de façon que le pauvre homme, une fois enchâssé, ne pouvait ni remuer, ni seulement plier les genoux. Cela fait, on lui mit dans la main une lance sur laquelle il fut obligé de s'appuyer pour se tenir debout. Quand il fut équipé de la sorte, on lui dit de marcher le premier, afin d'animer tout le monde au combat, ajoutant que tant qu'on l'aurait pour guide, on était assuré de la victoire.
Et comment diable marcherais-je? répondit Sancho: entre ces planches où vous m'avez emboîté, je ne puis seulement pas plier le jarret. Ce qu'il faut faire, c'est de m'emporter à bras et de me placer en travers ou debout à quelque poterne que je défendrai ou avec ma lance ou avec mon corps.
Allons donc, seigneur gouverneur, dit un de ces gens, ce ne sont pas vos armes, c'est bien plutôt la peur qui vous empêche de marcher: hâtez-vous; le bruit augmente et le danger redouble.
A ces exhortations et à ces reproches, le pauvre Sancho essaya de se remuer; mais dès les premiers pas il tomba si lourdement qu'il crut s'être mis en pièces. Il demeura par terre étendu tout de son long, assez semblable à une tortue sous son écaille, ou à quelque barque échouée sur le sable. Mais ces impitoyables railleurs n'en eurent pas plus de compassion: au contraire, ils éteignirent leurs torches, et simulant le bruit de gens qui combattent, ils passèrent et repassèrent plus de cent fois sur le corps du gouverneur, donnant de grands coups d'épée sur le bouclier qui le couvrait, pendant que se ramassant de son mieux dans cette étroite prison, le pauvre diable suait à grosses gouttes, et priait Dieu de tout son coeur de le tirer d'un si grand péril. Les uns trébuchaient, d'autres tombaient sur lui, il y en eut même un qui, après lui avoir monté sur le dos, se mit à crier comme d'une éminence, et simulant l'office de général: Courez par ici, l'ennemi vient de ce côté; qu'on garde cette brèche, qu'on ferme cette porte; rompez les échelles; vite, vite, de la poix et de la résine; qu'on apporte des chaudrons pleins d'huile bouillante, qu'on couvre les maisons avec des matelas; puis il continuait à nommer l'un après l'autre tous les instruments et machines de guerre dont on se sert dans une ville prise d'assaut.
Quant au malheureux Sancho, étendu par terre, foulé aux pieds et demi mort de peur, il murmurait entre ses dents: Plût à Dieu que l'île fût déjà prise, et que je me visse mort ou délivré de cette horrible angoisse! Enfin le ciel eut pitié de lui, et lorsqu'il s'y attendait le moins, il entendit crier: Victoire, victoire! les ennemis sont en fuite. Allons, seigneur, levez-vous, venez jouir de votre triomphe et prendre votre part des dépouilles conquises par votre bras invincible.
Qu'on me lève, dit Sancho tristement. Quand on l'eut aidé à se remettre sur ses pieds: L'ennemi que j'ai tué, ajouta-t-il, je consens qu'on me le cloue sur le front; quant aux dépouilles, vous pouvez vous les partager, je n'y prétends rien. S'il me reste ici un ami, qu'il me donne un peu de vin; le coeur me manque, et, pour l'amour de Dieu, qu'on m'essuie le visage, je suis tout en eau.
On l'essuya, on lui donna du vin, on le débarrassa des boucliers; enfin, se voyant libre, il voulut s'asseoir sur son lit, mais il tomba évanoui de fatigue et d'émotion.
Les mystificateurs commençaient à se repentir d'avoir poussé si loin la plaisanterie, lorsque Sancho, en revenant à lui, calma la crainte que leur avait causée sa pâmoison. Il demanda quelle heure il était; on lui répondit que le jour venait de poindre. Aussitôt, sans ajouter un mot, il acheva de s'habiller, laissant tous les assistants surpris de l'empressement qu'il y mettait. Quand il eut terminé, quoique avec bien de la peine, tant il était brisé de fatigue, il se dirigea vers l'écurie, suivi de tous ceux qui étaient là, puis s'approchant du grison, il le prit tendrement entre ses bras, lui donna un baiser sur le front, et lui dit les yeux pleins de larmes: Viens çà, mon fidèle ami, viens, cher compagnon de mes aventures et de mes travaux; quand je cheminais avec toi, sans autre souci que d'avoir à raccommoder ton harnais et soigner ta gentille personne, heureux étaient mes heures, mes jours, mes années. Mais depuis que je t'ai quitté pour me laisser emporter sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, tout a été pour moi souffrances, inquiétudes et misères. En parlant ainsi, Sancho passait le licou à son âne, et lui ajustait le bât; le grison bâté, il monta dessus avec beaucoup d'efforts, et s'adressant au majordome, au maître d'hôtel et au docteur Pedro Rezio: Place, place, messeigneurs, leur dit-il, laissez-moi retourner à mon ancienne liberté; laissez-moi retourner à ma vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente. Je ne suis point né pour être gouverneur; mon lot est de conduire la charrue, de manier la pioche et de tailler la vigne, et non de donner des lois ou de défendre des îles contre ceux qui viennent les attaquer. Saint-Pierre est bien à Rome, je veux dire que chacun doit rester chez lui et faire son métier. Faucille me sied mieux en main que bâton de commandement; je préfère me rassasier de soupe à l'oignon, que d'être à la merci d'un méchant médecin, qui me fait mourir de faim. Je dors mieux en été, à l'ombre d'un chêne, que l'hiver entre deux draps de fine toile de Hollande et enveloppé de riches fourrures. Adieu, adieu encore une fois. Dites à monseigneur le duc que nu je suis né, nu je me trouve; je veux dire qu'entré ici sans un maravédis, j'en sors les mains vides, tout au rebours des autres gouverneurs. Allons, gare! vous dis-je; laissez-moi passer, que j'aille me graisser les côtes, car il me semble que je les ai rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit sur mon estomac.
Arrêtez, seigneur gouverneur, lui dit le docteur Pedro Rezio; arrêtez, je vais vous faire donner un breuvage qui vous remettra dans un instant; quant à votre table, je promets à Votre Grâce de m'amender, et de lui laisser à l'avenir manger tout ce qu'il lui plaira.
Grand merci, reprit Sancho, il est trop tard; j'ai envie de rester comme de me faire Turc. Ce n'est pas moi qu'on attrape deux fois de la même façon, et si jamais il me prend envie d'avoir un gouvernement, que je meure avant que d'y mettre le pied. Je suis de la famille des Panza; ils sont tous entêtés comme des mulets, et quand une fois ils ont dit non, ils n'en démordraient pas pour tout l'or du monde. Je laisse ici les ailes de la vanité qui ne m'ont enlevé dans les airs qu'afin de me faire manger aux hirondelles et aux oiseaux de proie; je redescends sur terre pour y marcher comme auparavant, et si je n'ai pas de chaussures de maroquin piqué, au moins ne manquerais-je jamais de sandales de cordes. Adieu, encore une fois, qu'on me laisse passer, car il se fait tard.
Seigneur gouverneur, dit le majordome, nous laissons partir Votre Grâce, puisqu'elle le veut, quoique ce ne soit pas sans regret que nous consentions à perdre un homme de votre mérite, et dont la conduite a été si chrétienne; mais tout gouverneur qui se démet de sa charge est obligé de rendre compte de son administration: rendez le vôtre, s'il vous plaît, après quoi nous ne vous retenons plus.
Personne n'a le droit de me demander des comptes, repartit Sancho, s'il n'en a reçu le pouvoir de monseigneur le duc; je m'en vais le trouver, et c'est à lui que je les rendrai. D'ailleurs, je sors d'ici nu, et cela me dispense d'autre preuve.
Le seigneur Sancho a raison, dit Pedro Rezio, il faut le laisser aller; d'autant plus que monseigneur sera enchanté de le revoir.
Tout le monde fut du même sentiment, et on le laissa partir en lui offrant de l'accompagner et de lui fournir ce qui serait nécessaire pour faire commodément son voyage. Sancho répondit qu'il ne voulait qu'un peu d'orge pour son âne, et pour lui un morceau de pain et du fromage; que le chemin étant si court, il n'avait pas besoin d'autre chose. Tous l'embrassèrent; lui les embrassa aussi en pleurant, les laissant non moins étonnés de son bon sens que de la prompte et énergique résolution qu'il avait prise.
CHAPITRE LIV
QUI TRAITE DES CHOSES RELATIVES A CETTE HISTOIRE ET NON A D'AUTRES.
Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu'avait porté don Quichotte à leur vassal, pour le motif dont nous avons parlé plus haut; mais comme le jeune homme était en Flandre, où il s'était enfui afin de ne pas épouser la fille de la señora Rodriguez, ils imaginèrent de lui substituer un laquais gascon, appelé Tosilos. Après avoir donné à cet homme les instructions nécessaires pour bien jouer son personnage, le duc déclara à don Quichotte que dans un délai de quatre jours son adversaire viendrait, armé de toutes pièces, se présenter en champ clos et soutenir par la moitié de sa barbe, et même par sa barbe entière, que la jeune fille mentait en affirmant qu'il lui avait promis de l'épouser. Grande fut la joie de notre héros d'avoir rencontré une si belle occasion de montrer à ses illustres hôtes sa valeur et la force de son bras formidable; aussi dans son impatience, ces quatre jours lui semblèrent-ils autant de siècles. Pendant qu'il se repose bien malgré lui, allons tenir compagnie à Sancho qui, moitié triste, moitié joyeux, venait retrouver son maître, plus content toutefois de se sentir sur son fidèle grison qu'affligé de la perte de son gouvernement.
Il n'était pas encore bien loin de son île, de sa ville ou de son village, car on n'a jamais su précisément ce que c'était, quand il vit venir six pèlerins étrangers. Arrivés près de lui, ces pèlerins se rangèrent sur deux files et se mirent à chanter à tue-tête dans une langue dont Sancho ne put rien démêler, sinon le mot aumône. Il en conclut que toute la chanson n'avait pas d'autre but, et comme il était naturellement charitable, il leur offrit le pain et le fromage qu'il portait dans son bissac, leur faisant entendre par signes qu'il n'avait rien de plus. Les pèlerins acceptèrent l'aumône en criant: Geld! geld[120]!
[120] Mot allemand qui veut dire argent.
Je ne vous comprends pas, frères, dit Sancho; que voulez-vous!
L'un d'eux alors tira une bourse de son sein, pour faire entendre à Sancho qu'ils demandaient de l'argent; mais lui, ouvrant la main et écartant les doigts, afin de leur montrer qu'il ne possédait pas une obole, piqua son grison et voulut passer au milieu d'eux. Mais un de ces étrangers, qui l'avait reconnu, l'arrêta, et l'embrassant lui dit en castillan: Sainte Vierge! qu'est-ce que je vois? n'est-ce pas mon ami, mon bon voisin Sancho Panza? Oui! par ma foi, c'est bien lui, car je ne suis ni ivre ni endormi.
Tout surpris d'entendre prononcer son nom et de se sentir embrasser, Sancho regarda longtemps cet homme sans rien dire; mais il avait beau le considérer, il ne pouvait se rappeler ses traits. Comment se peut-il, lui dit alors le pèlerin, que tu ne reconnaisses pas ton voisin Ricote le Morisque, le mercier de notre village?
Et qui diable t'aurait reconnu sous ce costume? reprit Sancho en l'examinant de plus près; mais comment oses-tu revenir en Espagne? Malheur à toi, mon pauvre ami, si tu venais à être découvert; tu n'aurais pas à te louer de l'aventure.
Si tu te tais, répondit le pèlerin, je suis bien sûr que personne ne me reconnaîtra sous cet habit. Mais quittons le grand chemin, et allons dans ce bois où mes camarades veulent dîner et faire la sieste: ce sont de braves gens, tu dîneras avec eux, et là je pourrai te conter ce qui m'est arrivé depuis cet édit que le roi a fait publier contre les débris de notre malheureuse nation.
Sancho y consentit, et Ricote ayant parlé à ses compagnons, tous s'enfoncèrent dans le bois qui était en vue, s'éloignant ainsi de la grand'route. Arrivés là, ils se débarrassèrent de leurs bourdons, de leurs mantelets, et restèrent en justaucorps. Ils étaient jeunes, enjoués et de bonne mine, hormis Ricote qui était déjà avancé en âge; chacun d'eux portait une besace bien pourvue, au moins de ces viandes qui appellent la soif de deux lieues. Ils s'assirent sur l'herbe, qui leur servit de nappe, et tous alors fournissant ce qu'ils portaient dans leur bissac, la place se trouva en un clin d'oeil couverte de pain, de noix, de fromage et de quelques os où il restait encore à ronger, sans compter une espèce de saucisson appelé cavial, composé de ces oeufs d'esturgeon, grands provocateurs de l'appétit. Il s'y trouva aussi des olives en quantité, lesquelles, quoiqu'un peu sèches, ne laissaient pas d'être de bon goût. Mais ce qui fit ouvrir les yeux à Sancho, c'étaient six grandes outres de vin, chacun ayant fourni la sienne, sans compter celle de Ricote qui seule valait toutes les autres ensemble. Enfin nos gens se mirent à manger, mais lentement et en savourant chaque morceau. Puis tout à coup, levant les bras et les outres en l'air, le goulot sur la bouche et les yeux fixés au ciel, comme s'ils y avaient pris leurs points de mire, ils restèrent tous un bon quart d'heure à transvaser le vin dans leur estomac. Sancho admirait cette harmonie muette, et ne pensait déjà plus au gouvernement qu'il venait de quitter. Afin de se mettre à l'unisson, il pria Ricote de lui prêter son outre, et l'ayant embouchée, il fit voir qu'il ne manquait pour cet exercice ni de méthode ni d'haleine.
De temps en temps, un des pèlerins prenant la main de Sancho, lui disait: Espagnoli y Tudesqui, tuto uno bon compagno; et Sancho répondait: Bon compagno jura di; puis il éclatait de rire, mettant en oubli sa mésaventure; en effet, sur le temps où l'on est occupé à manger ou à boire, les soucis n'ont guère de prise. Quatre fois nos gens recommencèrent à jouer de leurs musettes, mais à la cinquième fois elles se désenflèrent si bien, qu'il n'y eut plus moyen d'en rien tirer: toutefois, si le vin fit défaut, le sommeil ne leur manqua pas, car ils s'endormirent sur la place. Ricote et Sancho, se trouvant plus éveillés, pour avoir moins bu, laissèrent dormir leurs compagnons, et allèrent s'asseoir au pied d'un hêtre, où le pèlerin, quittant sa langue maternelle pour s'exprimer en bon castillan, parla de la sorte:
Tu n'as pas oublié, ami Sancho, quelle terreur s'empara des nôtres quand le roi fit publier son édit contre les Mores; je fus si alarmé moi-même, que craignant de ne pouvoir quitter l'Espagne assez tôt, je me voyais déjà traîner au supplice avec mes enfants. Toutefois, ne trouvant pas que nous fissions sagement de fuir avec tant de hâte, je résolus de laisser ma famille dans notre village, et d'aller seul chercher quelque endroit où je pusse la mettre en sûreté. Je m'étais bien aperçu, ainsi que les plus habiles de notre nation, que cet édit n'était pas une vaine menace, mais une résolution arrêtée. En effet, connaissant les mauvaises intentions de beaucoup d'entre nous, intentions qu'ils ne cachaient pas, je restai convaincu que Dieu seul avait pu mettre dans l'esprit du roi une résolution si soudaine et si rigoureuse. Non pas que nous fussions tous coupables: car parmi nous, il se trouvait des chrétiens sincères, mais en si petit nombre qu'à parler franchement, souffrir tant d'ennemis dans le royaume, c'était nourrir un serpent dans son sein. Quoi qu'il en soit, le bannissement, trop doux pour quelques-uns, fut trop sévère pour ceux qui, non plus que moi, n'avaient pas de mauvais desseins. Depuis cette époque, dans quelque endroit que nous portions nos pas, nous regrettons toujours l'Espagne, notre berceau, ne trouvant point ailleurs le repos que nous espérions. Nous avions cru qu'en Barbarie et en Afrique on nous recevrait à bras ouverts, mais c'est là qu'on nous méprise et qu'on nous maltraite le plus. Hélas! nous n'avons connu notre bonheur qu'après l'avoir perdu; aussi notre désir de revoir l'Espagne est si grand, que la plupart d'entre nous, qui en savent fort bien la langue, n'ont pas craint d'abandonner femme et enfants pour y revenir.
Je quittai donc notre village, et je partis pour la France avec quelques-uns des nôtres; quoique nous y fussions bien reçus, le désir me prit d'aller plus loin. Je passai en Italie, et de là en Allemagne, où il me sembla qu'on vivait avec encore plus de sécurité, car presque partout il y a une grande liberté de conscience. Je m'assurai d'une maison proche d'Augsbourg, et m'associai à ces pèlerins qui ont coutume de venir visiter les sanctuaires de l'Espagne, visite qui pour eux vaut les mines du Pérou. Chaque année, ils la parcourent tout entière, et il n'y a point de village qu'ils ne quittent repus jusqu'à la gorge, et emportant un bon sac d'argent. Cet argent ils ont soin de l'échanger contre de l'or, dont ils remplissent le creux de leurs bourdons, ou bien ils le cousent dans les plis de leurs mantelets; puis, à force d'industrie, ils parviennent à sortir d'Espagne avec leur butin, malgré la rigoureuse surveillance des gardiens des passages. Aujourd'hui, ami Sancho, mon intention est de reprendre l'argent que j'ai enfoui avant de partir; et comme c'est hors de notre village, je pourrai le faire sans péril, après quoi j'irai de Valence à Alger rejoindre ma femme et ma fille. De là, nous repasserons en France, d'où je les emmènerai en Allemagne, en attendant ce que Dieu voudra faire de nous; car enfin je suis certain que ma femme et ma fille sont bonnes catholiques; quant à moi, quoique je ne le sois pas autant, je suis plus chrétien que More, et tous les jours je prie Dieu de m'ouvrir les yeux davantage, et de m'apprendre comment il veut que je le serve. Mais ce qui m'étonne le plus, Sancho, c'est que ma femme ait mieux aimé aller vivre en Barbarie qu'en France, où elle et sa fille pourraient librement pratiquer leur religion.
Oh! cela n'a pas dépendu d'elles, dit Sancho, c'est Jean Tiopevo, ton beau-frère, qui les a emmenées: et comme c'est un vrai More, il n'a songé qu'à ce qui l'accommodait le mieux. Mais veux-tu que je te dise, Ricote: je suis certain que tu irais en vain chercher ton trésor, tu ne le trouveras plus, car nous avons su qu'on avait pris à ton beau-frère et à ta femme des perles et beaucoup d'argent qu'ils allaient faire enregistrer.
Cela peut être, répliqua Ricote, mais je suis bien certain qu'ils n'ont point touché à mon trésor, n'ayant confié le secret à personne, de crainte de malheur. Si tu veux venir avec moi et m'aider à l'emporter, je te promets deux cents écus: cet argent pourra te mettre à l'aise, car je sais, mon ami, que tu n'es pas bien riche.