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L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (part 2 of 4)

Part 2 of 4 · Cervantes Saavedra, Miguel de · Public domain text

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Contents (4)

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L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (part 2 of 4)

Je n'en suis pas surpris, dit l'hôtelier: quelques-uns de mes hôtes en ont été satisfaits, et tous me l'ont demandé; si je n'ai jamais voulu m'en défaire, c'est que le maître de cette malle pourra repasser quelque jour, et je veux la lui rendre telle qu'il l'a laissée. Ce ne sera pourtant pas sans regret que je verrai partir ces livres: mais enfin ils ne sont pas à moi, et tout hôtelier que je suis, je ne laisse pas d'avoir ma conscience à garder.

Permettez-moi au moins d'en prendre une copie, dit le curé.

Volontiers, répondit l'hôtelier.

Pendant ce discours, Cardenio avait à son tour parcouru quelques lignes: Cela me paraît intéressant, dit-il au curé, et si vous voulez prendre la peine de lire tout haut, je crois que chacun sera bien aise de vous entendre.

N'est-il pas plutôt l'heure de se coucher que de lire? dit le curé.

J'écouterai avec plaisir, reprit Dorothée, et une agréable distraction me remettra l'esprit.

Puisque vous le voulez, madame, reprit le curé, voyons ce que c'est, et si nous en serons tous aussi contents.

Le barbier et Sancho, témoignant la même curiosité, chacun prit sa place, et le curé commença ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XXXIII

OU L'ON RACONTE L'AVENTURE DU CURIEUX MALAVISÉ

A Florence, riche et fameuse ville d'Italie, dans la province qu'on appelle Toscane, vivaient deux nobles cavaliers, Anselme et Lothaire; tous deux unis par les liens d'une amitié si étroite, qu'on ne les appelait que Les deux amis. Jeunes et presque du même âge, ils avaient les mêmes inclinations, si ce n'est qu'Anselme était plus galant et Lothaire plus grand chasseur; mais ils s'aimaient par-dessus tout, et leurs volontés marchaient si parfaitement d'accord, que deux horloges bien réglées n'offraient pas la même harmonie.

Anselme devint éperdument amoureux d'une belle et noble personne de la même ville, fille de parents recommandables, et si digne d'estime elle-même qu'il résolut, après avoir pris conseil de son ami, sans lequel il ne faisait rien, de la demander en mariage. Lothaire s'en chargea, et s'y prit d'une façon si habile qu'en peu de temps Anselme se vit en possession de l'objet de ses désirs. De son côté, Camille, c'était le nom de la jeune fille, se trouva tellement satisfaite d'avoir Anselme pour époux, que chaque jour elle rendait grâces au ciel, ainsi qu'à Lothaire, par l'entremise duquel lui était venu tant de bonheur.

Lothaire continua comme d'habitude de fréquenter la maison de son ami, tant que durèrent les réjouissances des noces; il aida même à en faire les honneurs, mais dès que les félicitations et les visites se furent calmées, il crut devoir ralentir les siennes, parce que cette grande familiarité qu'il avait avec Anselme ne lui semblait plus convenable depuis son mariage. L'honneur d'un mari, disait-il, est chose si délicate, qu'il peut être blessé par les frères, à plus forte raison par les amis.

Tout amoureux qu'il était, Anselme s'aperçut du refroidissement de Lothaire. Il lui en fit les plaintes les plus vives, disant que jamais il n'aurait pensé au mariage s'il eût prévu que cela dût les éloigner l'un de l'autre; que la femme qu'il avait épousée n'était que comme un tiers dans leur amitié; qu'une circonspection exagérée ne devait pas leur faire perdre ces doux surnoms des DEUX AMIS, qui leur avait été si cher; il ajouta que Camille n'éprouvait pas moins de déplaisir que lui de son éloignement, et qu'heureuse de l'union qu'elle avait formée, sa plus grande joie était de voir souvent celui qui y avait le plus contribué; enfin il mit tout en oeuvre pour engager Lothaire à venir chez lui comme par le passé, lui déclarant ne pouvoir être heureux qu'à ce prix.

Lothaire lui répondit avec tant de réserve et de prudence, qu'Anselme demeura charmé de sa discrétion; et pour concilier la bienséance avec l'amitié, ils convinrent entre eux que Lothaire viendrait manger chez Anselme deux fois la semaine, ainsi que les jours de fête. Lothaire le promit. Toutefois il continua à n'y aller qu'autant qu'il crut pouvoir le faire sans compromettre la réputation de son ami, qui ne lui était pas moins chère que la sienne. Il répétait souvent que ceux qui ont de belles femmes ne sauraient les surveiller de trop près, quelque assurés qu'ils soient de leur vertu, le monde ne manquant jamais de donner une fâcheuse interprétation aux actions les plus innocentes. Par de semblables discours, il tâchait de faire trouver bon à Anselme qu'il le fréquentât moins qu'à l'ordinaire, et il ne le voyait en effet que très-rarement.

On trouvera, je le pense, peu d'exemples d'une aussi sincère affection; je ne crois même pas qu'il se soit jamais rencontré un second Lothaire, un ami jaloux de l'honneur de son ami, au point de se priver de le voir dans la crainte qu'on interprétât mal ses visites, et cela dans un âge où l'on réfléchit peu, où le plaisir tient lieu de tout. Aussi Anselme ne voyait point ce fidèle ami, qu'il ne lui fît des reproches sur cette conduite si réservée; et chaque fois Lothaire lui donnait de si bonnes raisons, qu'il parvenait toujours à l'apaiser.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble hors de la ville, Anselme, lui prenant la main, parla en ces termes: Pourrais-tu croire, mon cher Lothaire, après les grâces dont le ciel m'a comblé en me donnant de grands biens, de la naissance, et, ce que j'estime chaque jour davantage, Camille et ton amitié, pourrais-tu croire que je désire encore quelque chose et n'éprouve guère moins de souci qu'un homme privé de tous ces biens? Depuis quelque temps, te l'avouerai-je, une idée bizarre m'obsède sans relâche; c'est, j'en conviens, une fantaisie extravagante: je m'en étonne moi-même et m'en fais à toute heure des reproches; mais ne pouvant plus contenir ce secret, je m'en ouvre à toi, dans l'espoir que par tes soins je me verrai délivré des angoisses qu'il me cause, et que ta sollicitude saura me rendre le calme que j'ai perdu par ma folie.

En écoutant ce long préambule, Lothaire se creusait l'esprit pour deviner ce que pouvait être cet étrange désir dont son ami paraissait obsédé. Aussi, afin de le tirer promptement de peine, il lui dit qu'il faisait tort à leur amitié en prenant tant de détours pour lui confier ses plus secrètes pensées, puisqu'il avait dû se promettre de trouver en lui des conseils pour les diriger, ou des ressources pour les accomplir.

Tu as raison, répondit Anselme; aussi, dans cette confiance, je t'apprendrai, mon cher Lothaire, que le désir qui m'obsède, c'est de savoir si Camille, mon épouse, m'est aussi fidèle que je l'ai cru jusqu'ici. Or, afin de m'en bien assurer, je veux la mettre à la plus haute épreuve. La vertu chez les femmes est, selon moi, comme ces monnaies qui ont tout l'éclat de l'or, mais que l'épreuve du feu peut seule faire connaître. Ce grand mot de vertu, qui souvent couvre de grandes faiblesses, ne doit s'appliquer qu'à celles qui ne sont séduites ni par les présents ni par les promesses, qu'à celles que la persévérance et les larmes d'un amant n'ont jamais émues. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'une femme reste sage quand elle n'a pas assez de liberté pour mal faire, ou qu'elle n'est sollicitée par personne? Aussi je fais peu de cas d'une vertu qui n'est fondée que sur la crainte ou sur l'absence d'occasions, et j'estime celle-là seule que rien n'éblouit et qui résiste à toutes les attaques. Eh bien, je veux savoir si la vertu de Camille est de cette trempe, et l'éprouver par tout ce qui est capable de séduire. L'épreuve est dangereuse, je le sens; mais je ne puis goûter de repos tant que je ne serai pas complétement rassuré de ce côté. Si, comme je l'espère, Camille sort victorieuse de la lutte, je suis le plus heureux des hommes; si, au contraire, elle succombe, j'aurai du moins l'avantage de ne m'être point trompé dans l'opinion que j'ai des femmes, et de n'avoir pas été la dupe d'une confiance qui en abuse tant d'autres. Ne cherche point à me détourner d'un dessein qui doit te paraître ridicule, tes efforts seraient vains; prépare-toi seulement à me rendre ce service. Fais en sorte de persuader à Camille que tu es amoureux d'elle, et n'épargne rien pour t'en faire aimer. Songe que tu ne saurais me donner une plus grande preuve de ton amitié, et commence dès aujourd'hui, je t'en conjure.

Atterré d'une semblable confidence, Lothaire écoutait son ami sans desserrer les lèvres; il le regardait fixement, plein d'anxiété et d'effroi; enfin, après une longue pause, il lui dit:

Anselme, faut-il prendre au sérieux ce que je viens d'entendre? Crois-tu que si je ne l'eusse regardé comme une plaisanterie je ne t'aurai pas interrompu au premier mot? Je ne te connais plus, Anselme, ou tu ne me connais plus moi-même; car, si tu avais réfléchi un seul instant, je ne pense pas que tu m'eusses voulu charger d'un pareil emploi. On a raison de recourir à ses amis en toute circonstance; mais leur demander des choses qui choquent l'honnêteté et dont on ne peut attendre aucun bien, c'est leur faire injure. Tu veux que je feigne d'être amoureux de ta femme, et qu'à force de soins et d'hommages je tâche de la séduire et de m'en faire aimer? Mais si tu es assuré de sa vertu, que te faut-il de plus, et qu'est-ce que mes soins ajouteront à son mérite? Si tu ne crois pas Camille plus sage que les autres femmes, résigne-toi sans chercher à l'éprouver, et, dans la mauvaise opinion que tu as de ce sexe en général, jouis paisiblement d'un doute qui est pour toi un avantage. L'honneur d'une femme, mon cher Anselme, consiste avant tout dans la bonne opinion qu'on a d'elle: c'est un miroir que le moindre souffle ternit, une fleur délicate qui se flétrit pour peu qu'on la touche. Je vais te citer, à ce sujet, quelques vers qui me reviennent à la mémoire et qui sont tout à fait applicables au sujet qui nous occupe; c'est un vieillard qui conseille à un père de veiller de près sur sa fille, de l'enfermer au besoin, et de ne s'en fier qu'à lui-même.

Les femmes sont comme le verre: Il ne faut jamais éprouver S'il briserait ou non, en le jetant par terre; Car on ne sait pas bien ce qui peut arriver.

Mais comme il briserait, selon toute apparence, Il faut être bien fou pour vouloir hasarder Une semblable expérience Sur un corps qu'on ne peut souder!

Ceci sur la raison se fonde, Et c'est l'opinion de tout le monde encor: Que tant que l'on verra des Danaés au monde, On y verra pleuvoir de l'or[50].

[50] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.

Après avoir parlé dans ton intérêt, continua Lothaire, permets, Anselme, que je parle dans le mien. Tu me regardes, dis-tu, comme ton véritable ami, et cependant tu veux m'ôter l'honneur, ou tu veux que je te l'ôte à toi-même. Que pourra penser Camille quand je lui parlerai d'amour, si ce n'est que je suis un traître, qui viole sans scrupule les droits sacrés de l'amitié? Ne devra-t-elle pas s'offenser d'une hardiesse qui semblera lui dire que j'ai reconnu quelque chose de peu estimable dans sa conduite? Si je la trouve faible, faudra-t-il que je te trahisse? Si je cesse ma poursuite, quelle ne sera pas son aversion pour celui qui ne voulait que se jouer de sa crédulité? Si je donne pour excuse les instances que tu me fais, que pensera-t-elle d'un homme qui se charge d'une pareille mission, et quel ne sera pas son mépris pour celui qui l'a imposée? Comment éviterai-je les reproches des honnêtes gens, après avoir troublé, par une fatale complaisance, le repos de toute une famille? Enfin ne deviendrons-nous pas, l'un et l'autre, la risée de ceux qui vantaient notre amitié? Crois-moi, cher Anselme, reste dans une confiance qui doit te rendre heureux et songe que tu compromets ton repos par un projet bien téméraire; car si l'événement ne répondait pas à ton attente, tu en serais mortellement affligé, quoi que tu dises, et tu ne ferais plus que traîner une vie misérable qui me jetterait moi-même dans le désespoir. Bref, pour t'ôter l'espoir de me convaincre, je te déclare que ta prière m'offense, et que je ne te rendrai jamais le dangereux service que tu exiges de moi, quand même ce refus devrait me faire perdre ton affection, ce qui est la perte la plus sensible que je puisse faire.

Ce discours causa une telle confusion à Anselme, qu'il resta longtemps sans prononcer un seul mot; mais se remettant peu à peu: Mon cher Lothaire, lui dit-il, je t'ai écouté avec attention, avec plaisir même; tes paroles montrent tout ce que tu possèdes de discrétion et de prudence, et ton refus fait preuve de ta sincère amitié. Oui j'avoue que j'exige une chose déraisonnable, et qu'en repoussant tes conseils je fuis le bien et cours après le mal. Hélas! Lothaire, celui dont je souffre s'irrite chaque jour davantage. Je t'ai longtemps caché ma faiblesse, espérant la surmonter; mais je n'ai pu m'en rendre maître, et c'est ce déplorable état qui m'oblige à chercher du secours. Ne m'abandonne pas, cher ami; ne t'irrite point contre un insensé: traite-moi plutôt comme ces malades chez qui le goût s'est dépravé, et qui ne savent ce qu'ils veulent. Commence, je t'en supplie, à éprouver Camille: elle n'est pas assez faible pour se rendre à une première attaque, et peut-être qu'alors cette simple épreuve de sa vertu et de ton amitié me suffira, sans qu'il soit besoin d'insister davantage. Réfléchis que j'en suis arrivé à ce point de ne pouvoir guérir seul, et que si tu me forces à recourir à un autre, je publie moi-même mon extravagance et perds cet honneur que tu veux me conserver. Quant au tien, que tu redoutes de voir compromis dans l'opinion de Camille par tes sollicitations, rassure-toi; et s'il faut lui découvrir notre intelligence, je suis certain qu'elle ne prendra tout cela que comme un badinage. Tu as donc bien peu de chose à faire pour me donner satisfaction; car si après un premier effort tu éprouves de la résistance, je suis content de Camille et de toi, et nous sommes en repos pour jamais.

Voyant l'obstination d'Anselme, Lothaire accepta cet étrange rôle, se promettant de le remplir si adroitement, que, sans blesser Camille il trouverait le moyen de satisfaire son ami: il serait imprudent, lui dit-il, de vous confier à un autre; je me charge de l'entreprise, et mon amitié ne saurait vous refuser plus longtemps. Anselme le serra tendrement dans ses bras, le remerciant comme s'il lui eût accordé une insigne faveur, et il exigea que dès le jour suivant commençât l'exécution de ce beau dessein. Il promit à Lothaire de lui fournir le moyen d'entretenir Camille tête à tête; il arrêta le plan des sérénades qu'il voulait que son ami donnât à sa femme, s'offrant de composer lui-même les vers à sa louange si Lothaire ne voulait pas s'en donner la peine, et il ajouta qu'il lui mettrait entre les mains de l'argent et des bijoux pour les offrir quand il le jugerait à propos. Lothaire consentit à tout pour contenter un homme si déraisonnable, et ils retournèrent près de Camille, qui était déjà inquiète de voir son mari rentrer plus tard que de coutume. Après quelques propos indifférents, Lothaire laissa Anselme plein de joie de la promesse qu'il lui avait faite, mais se retira fort contrarié de s'être chargé d'une si extravagante affaire.

Ayant passé la nuit à songer comment il s'en tirerait, Lothaire alla, dès le lendemain, dîner chez Anselme, et Camille, comme à l'ordinaire, lui fit très-bon visage, sachant qu'en cela elle complaisait à son mari. Le repas achevé, Anselme prétexta une affaire pour quelques heures, priant Lothaire de tenir, pendant son absence, compagnie à sa femme. Celui-ci voulait l'accompagner, et Camille le retenir; mais toutes leurs instances furent inutiles; car, après avoir engagé son ami à l'attendre, parce que, disait-il, il avait à son retour quelque chose d'important à lui communiquer, Anselme sortit et les laissa seuls. Lothaire se vit alors dans la situation la plus redoutable; aussi, ne sachant que faire pour conjurer le péril où il se trouvait, il feignit d'être accablé par le sommeil, et, après quelques excuses adressées à Camille, il se laissa aller sur un fauteuil, où il fit semblant de dormir. Anselme revint bientôt après; retrouvant encore Camille dans sa chambre, et Lothaire endormi, il pensa, malgré tout, que son ami avait parlé, et il attendit son réveil pour sortir avec lui et l'interroger.

Lothaire lui dit qu'il avait jugé inconvenant de se découvrir dès la première entrevue; qu'il s'était contenté de parler à Camille de sa beauté, et de lui dire que partout on s'entretenait de l'heureux choix d'Anselme, ne doutant point qu'en s'insinuant ainsi dans son esprit, il ne la disposât à l'écouter une autre fois. Ce commencement satisfit le malheureux époux, qui promit à son ami de lui ménager souvent semblable occasion.

Plusieurs jours se passèrent ainsi sans que Lothaire adressât une seule parole à Camille; chaque fois cependant il assurait Anselme qu'il devenait plus pressant, mais qu'il avait beau faire, chaque fois ses avances étaient repoussées et qu'elle l'avait même menacé de tout révéler à son époux s'il ne chassait pas ces mauvaises pensées. Mais Anselme n'était pas homme à en rester là. Camille a résisté à des paroles, dit-il; eh bien, voyons si elle aura la force de tenir contre quelque chose de plus réel: je te remettrai demain deux mille écus d'or que tu lui offriras en cadeau, et deux mille autres pour acheter des pierreries; il n'y a rien que les femmes, même les plus chastes, aiment autant que la parure; si Camille résiste à cette séduction, je n'exigerai rien de plus. Puisque j'ai commencé, dit Lothaire, je poursuivrai l'épreuve; mais sois bien assuré que tous mes efforts seront vains.

Le jour suivant, Anselme mit les quatre mille écus d'or entre les mains de son ami, qu'il jetait ainsi dans de nouveaux embarras. Toutefois Lothaire se promit de continuer à lui dire que la vertu de Camille était inébranlable; que ses présents ne l'avaient pas plus émue que ses discours, et qu'il craignait d'attirer sa haine à force de persécutions. Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'Anselme ayant un jour laissé comme d'habitude Lothaire seul avec sa femme, s'enferma dans une chambre voisine, d'où il pouvait par le trou de la serrure s'assurer de ce qui se passait. Or, après les avoir observés pendant près d'une heure, il reconnut que pendant tout ce temps Lothaire n'avait pas ouvert la bouche une seule fois; ce qui lui fit penser que les réponses de Camille étaient supposées. Pour s'en assurer il entra dans la chambre, et ayant pris Lothaire à part, il lui demanda quelles nouvelles il avait à lui donner et de quelle humeur s'était montrée Camille. Lothaire répondit qu'il voulait en rester là, parce qu'elle venait de le traiter avec tant de dureté et d'aigreur, qu'il ne se sentait plus le courage de lui adresser désormais la parole. Ah! Lothaire! Lothaire! reprit Anselme, est-ce donc là ce que tu m'avais promis, et ce que je devais attendre de ton amitié? J'ai fort bien vu que tu n'as pas parlé à Camille, et je ne doute point que tu ne m'aies trompé en tout ce que tu m'as dit jusqu'ici. Pourquoi vouloir m'ôter par la ruse les moyens de satisfaire mon désir?

Piqué d'être pris en flagrant délit de mensonge, Lothaire ne songea qu'à apaiser son ami au lieu de chercher à le guérir, et il lui promit d'employer à l'avenir tous ses soins pour lui donner satisfaction. Anselme le crut, et pour lui laisser le champ libre, il résolut d'aller passer huit jours à la campagne, où il prit soin de se faire inviter par un de ses amis, afin d'avoir auprès de Camille un prétexte de s'éloigner.

Malheureux et imprudent Anselme! que fais-tu? Ne vois-tu pas que tu travailles contre toi-même, que tu trames ton déshonneur, que tu prépares ta perte? Ton épouse est vertueuse: tu la possèdes en paix, personne ne te cause d'alarmes; ses pensées et ses désirs n'ont jamais franchi le seuil de ta maison; tu es son ciel sur la terre, l'accomplissement de ses joies, la mesure sur laquelle se règle sa volonté; eh bien, comme si tout cela ne pouvait contenter un mortel, tu te tortures à chercher ce qui ne peut se rencontrer ici-bas.

Dès le lendemain Anselme partit pour la campagne, après avoir prévenu Camille que Lothaire viendrait dîner avec elle, qu'il veillerait à tout en son absence, enfin lui enjoignant de le traiter comme lui-même. Cet ordre contraria Camille non moins que le départ de son mari: aussi témoigna-t-elle modestement qu'elle s'y soumettait avec peine; que la bienséance s'opposait à ce que Lothaire vînt si familièrement pendant son absence: Si vous doutez que je sois capable de conduire seule les affaires de la maison, ajouta-t-elle, veuillez en faire l'expérience, et vous vous convaincrez que je ne manque ni d'ordre ni de surveillance. Anselme répliqua avec autorité qu'il le voulait ainsi, et partit sur-le-champ.

Lothaire revint donc le lendemain s'installer chez Camille, dont il reçut un honnête et affectueux accueil; mais pour ne pas se trouver en tête à tête avec lui, l'épouse d'Anselme eut soin d'avoir toujours dans sa chambre quelqu'un de ses domestiques, principalement une fille appelée Léonelle, qu'elle aimait beaucoup. Les trois premiers jours, Lothaire ne lui adressa pas un seul mot, quoiqu'il lui fût aisé de parler tandis que les gens de la maison prenaient leur repas. Il est vrai que Camille avait ordonné à Léonelle de dîner toujours de bonne heure, afin d'être à ses côtés; mais cette fille, qui avait bien d'autres affaires en tête, ne se souciait guère des ordres de sa maîtresse, et la laissait souvent seule. Toutefois Lothaire ne profita pas de l'occasion, soit qu'il voulût encore abuser son ami, soit qu'il ne pût se résoudre à se jouer de Camille, qui le traitait avec tant de douceur et de bonté, et dont le maintien était si modeste et si grave, qu'il ne pouvait la regarder qu'avec respect.

Mais cette retenue de Lothaire et le silence qu'il gardait eurent à la fin un effet opposé à son intention, car si la langue se taisait, l'imagination n'était pas en repos. Croyant d'abord ne regarder Camille qu'avec indifférence, peu à peu il commença à la contempler avec admiration, et bientôt avec tant de plaisir qu'il ne pouvait plus en détacher ses yeux. Enfin, l'amour grandissait insensiblement et avait déjà fait bien des progrès quand lui-même s'en aperçut. Que ne se dit-il point lorsqu'il vint à se reconnaître et à s'interroger, et quels combats ne se livrèrent pas dans son coeur cet amour naissant et la sincère amitié qu'il portait à Anselme! Il se repentit mille fois de sa fatale complaisance, et il était à tout moment tenté de prendre la fuite; mais chaque fois le plaisir de voir Camille le retenait, et il n'avait pas la force de s'éloigner. Lutte inutile! la beauté, la modestie, les rares qualités de cette femme, et sans doute aussi le destin qui voulait châtier l'imprudent Anselme, finirent par triompher de la loyauté de Lothaire. Il crut qu'une résistance de plusieurs jours, mêlée de perpétuels combats, suffisait pour le dégager des devoirs de l'amitié; et ne trouvant d'autre issue que celle d'aimer la plus aimable personne du monde, il franchit ce dernier pas et découvrit à Camille la violence de sa passion. A cette révélation inattendue, l'épouse d'Anselme resta confondue; elle se leva de la place qu'elle occupait, et rentra dans sa chambre sans répondre un seul mot. Mais ce froid dédain ne rebuta point Lothaire, qui l'en estima davantage; et l'estime augmentant encore l'amour, il résolut de poursuivre son dessein. Cependant Camille, après avoir réfléchi au parti qu'elle devait prendre, jugea que le meilleur était de ne plus donner occasion à Lothaire de l'entretenir, et, dès le soir même, elle envoya un de ses gens à Anselme, avec un billet ainsi conçu:

CHAPITRE XXXIV

OU SE CONTINUE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVISÉ

«De même qu'on a coutume de dire qu'une armée n'est pas bien sans son général, ou un château sans son châtelain, de même une femme mariée est pis encore sans son mari, lorsque aucune affaire importante ne les sépare. Je me trouve si mal loin de vous, et je supporte si impatiemment votre absence, que, si vous ne revenez promptement, je me verrai contrainte de me retirer dans la maison de mon père, dût la vôtre rester sans gardien: aussi bien, celui que vous m'avez laissé, si vous lui donnez ce titre, me paraît plus occupé de son plaisir que de vos intérêts. Je ne vous dis rien de plus, et même il ne convient pas que j'en dise davantage.»

Anselme s'applaudit en recevant ce billet; il vit que Lothaire lui avait tenu parole, et que Camille avait fait son devoir; ravi d'un si heureux commencement, il répondit à sa femme de ne pas songer à s'éloigner, et qu'il serait bientôt de retour.

Camille fut fort étonnée de cette réponse, qui la jetait dans de nouveaux embarras. Elle n'osait ni rester dans sa maison, ni se retirer chez ses parents. Dans le premier cas, elle voyait sa vertu en péril; dans le second, elle désobéissait aux ordres de son mari. Livrée à cette incertitude, elle prit le plus mauvais parti, celui de rester et de ne point fuir la présence de Lothaire de peur de donner à ses gens matière à causer. Déjà même elle se repentait d'avoir écrit à son époux, craignant qu'il ne la soupçonnât d'avoir donné à Lothaire quelque sujet de lui manquer de respect; mais, confiante en sa vertu, elle se mit sous la garde de Dieu et de sa ferme intention, espérant triompher par le silence de tout ce que pourrait lui dire l'ami d'Anselme.

Dans une résolution si prudente en apparence, et en réalité si périlleuse, Camille écouta le jour suivant les galants propos de Lothaire, qui, trouvant l'occasion favorable, sut employer un langage si tendre et des expressions si passionnées que la fermeté de Camille commençant à s'ébranler, elle eut bien de la peine à empêcher ses yeux de découvrir ce qui se passait dans son coeur. Ce combat intérieur, soigneusement observé par Lothaire, redoubla ses espérances; persuadé dès lors que le coeur de Camille n'était pas de bronze, il n'oublia rien de ce qui pouvait la toucher; il pria, supplia, pleura, adula, enfin il montra tant d'ardeur et de sincérité, qu'à la fin il conquit ce qu'il désirait le plus et espérait le moins. Nouvel exemple de la puissance de l'amour, qu'on ne peut vaincre que par la fuite; car pour lui résister, il faudrait des forces surhumaines.

Léonelle connut seule la faute de sa maîtresse. Quant à Lothaire, il se garda bien de découvrir à Camille l'étrange fantaisie de son époux, et d'avouer que c'était de lui qu'il avait tenu les moyens d'y réussir; il aurait craint qu'elle ne prît son amour pour une feinte dont elle avait été dupe, et que, venant à se repentir de sa faiblesse, elle ne le détestât plus encore qu'elle n'était disposée à l'aimer.

Après plusieurs jours d'absence, Anselme revint. Plein d'impatience, il court chez son ami pour lui demander des nouvelles de sa vie ou de sa mort. Anselme, lui dit Lothaire en l'embrassant, tu peux te vanter d'avoir une épouse incomparable, et que toutes les femmes devraient se proposer comme le modèle et l'ornement de leur sexe. Mes paroles se sont perdues dans les airs; elle s'est moquée de mes larmes, et mes offres n'ont fait que l'irriter. En un mot, Camille n'a pas moins de sagesse que de beauté, et tu es le plus heureux des hommes. Tiens, cher ami, voilà ton argent et tes bijoux; je n'ai point eu besoin d'y toucher. Camille m'a fait voir qu'elle a le coeur trop noble pour céder à des moyens si bas. Tu dois être satisfait maintenant; jouis donc de ton bonheur, sans le compromettre davantage; c'est le sage conseil que te donne mon amitié, et le seul fruit que je veuille tirer du service que je t'ai rendu.

A ce discours qu'il écoutait comme les paroles d'un oracle, on ne saurait exprimer la joie d'Anselme. Il pria Lothaire de continuer ses galanteries, ne fût-ce que comme passe-temps; ajoutant qu'il pouvait à l'avenir s'épargner une partie des soins qu'il avait pris jusque-là, mais sans les discontinuer tout à fait; et comme son ami faisait facilement des vers, il le conjura d'en composer pour Camille, sous le nom de Chloris. Je feindrai, lui dit-il, de les croire adressés à une personne dont tu seras amoureux. Lothaire, pour qui ses complaisances n'étaient plus une gêne, promit tout ce qu'on lui demandait.

De retour dans sa maison, Anselme s'était empressé de demander à sa femme ce qui l'avait obligée de lui écrire. Je m'étais figuré, répondit-elle, qu'en votre absence Lothaire me regardait avec d'autres yeux que lorsque vous étiez présent; mais j'ai bientôt reconnu que ce n'était qu'une chimère; il me semble même que depuis ce moment il évite de me voir et de rester seul avec moi. Anselme la rassura en lui disant qu'elle n'avait rien à craindre de son ami, parce qu'il le savait violemment épris d'une jeune personne pour qui il faisait souvent des vers sous le nom de Chloris, et que, quand bien même son coeur serait libre, il était assuré de sa loyauté. Cette feinte Chloris ne donna point de jalousie à Camille, que Lothaire avait prévenue afin de lui ôter tout ombrage et de pouvoir faire des vers pour elle sous un nom supposé.

Quelques jours après, tous trois étant réunis à table, Anselme pria, vers la fin du repas, son ami de leur réciter quelques-unes des poésies qu'il avait composées pour la personne objet de ses soins, ajoutant qu'il ne devait point s'en faire scrupule, puisque Camille ne la connaissait pas. Et quand elle la connaîtrait? reprit Lothaire, un amant fait-il injure à celle qu'il aime lorsqu'il se plaint de sa rigueur en même temps qu'il loue sa beauté. Quoi qu'il en soit, voici un sonnet que j'ai fait il n'y a pas longtemps:

SONNET

Pendant qu'un doux sommeil dans l'ombre et le silence Délasse les mortels de leurs rudes travaux, Des rigueurs de Chloris je sens la violence, Et j'implore le ciel sans trouver de repos.

Quand l'aube reparaît, ma plainte recommence, Et je ressens alors mille tourments nouveaux; Je passe tout le jour dans la même souffrance, Espérant vainement la fin de tant de maux.

La nuit revient encor, et ma plainte est la même; Tout est dans le repos, et mon mal est extrême, Comme si j'étais né seulement pour souffrir.

Qu'est-ce donc que j'attends de ma persévérance, Si le ciel et Chloris m'ôtent toute espérance? Mais n'est-ce pas assez d'aimer et de mourir?

Le sonnet plut à Camille; quant à Anselme, il le trouva admirable. Il faut, dit-il, que cette dame soit bien cruelle pour ne pas se laisser toucher par un amour si sincère et si passionné? Est-ce que tous les amants disent vrai dans leurs vers? demanda Camille. Non pas comme poëtes, mais comme amoureux, ils sont bien au-dessous de la vérité, répondit Lothaire. Cela ne fait pas le moindre doute, reprit Anselme, toujours pour appuyer les sentiments de son ami et les faire valoir auprès de sa femme. Camille, qui savait que ces vers s'adressaient à elle seule et qu'elle était la véritable Chloris, demanda à Lothaire s'il savait quelque autre sonnet, de le réciter. En voici un, répondit celui-ci, dont je n'ai guère meilleure opinion que du premier; mais vous en jugerez.

AUTRE SONNET

Je sens venir la mort, elle est inévitable! La douleur qui me presse achève son effort; Et moi-même après tout, j'aime bien mieux mon sort Que de cesser d'aimer ce que je trouve aimable.

A quoi bon essayer un remède haïssable, Qui pour ma guérison ne peut être assez fort? Mais, bravant les rigueurs, les mépris et la mort, Faisons voir à Chloris un amant véritable.

Ah! qu'on est imprudent de courir au hasard, Sans connaître de port, sans pilote et sans art, Une mer inconnue, et sujette à l'orage!

Mais pourquoi murmurer? s'il faut mourir un jour, Il est beau de mourir par les mains de l'Amour; Et mourir pour Chloris est un heureux naufrage[51].

[51] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.

Anselme trouva ce sonnet non moins bon que le premier, et ne le loua pas moins. Ainsi continuant à se tromper lui-même, il ajoutait chaque jour à son malheur; car plus Lothaire le déshonorait, plus il vantait sa loyale amitié, et plus Camille devenait coupable, plus, dans l'opinion de son époux, elle atteignait le faîte de la vertu et de la bonne renommée.

Un jour cependant que Camille se trouvait seule avec sa camériste: Que je m'en veux, lui dit-elle, de m'être si tôt laissé persuader! Je crains bien que Lothaire un jour ne vienne à me mépriser, quand il se souviendra de ma faiblesse et du peu que lui a coûté ma possession. Rassurez-vous, madame, répondit Léonelle; ce n'est pas ainsi que se mesurent les affections, et pour être accordées promptement, les faveurs ne perdent point de leur prix; loin de là: n'a-t-on pas coutume de dire que donner vite c'est donner deux fois? Oui, repartit Camille, mais on dit aussi que ce qui coûte peu s'estime de même. Cela ne vous regarde pas, madame, reprit la rusée Léonelle, et vous ne vous êtes pas rendue si promptement que vous n'ayez pu voir toute l'âme de Lothaire dans ses yeux, dans ses serments, et reconnaître combien ses qualités le rendent digne d'être aimé. Pourquoi donc vous mettre dans l'esprit toutes ces chimères? Vivez plutôt contente et satisfaite de ce qu'étant tombée dans l'amoureuse chaîne, celui qui l'a serrée mérite votre estime. Au reste, ajouta-t-elle, j'ai remarqué une chose, car je suis de chair aussi et j'ai du sang jeune dans les veines, c'est que l'amour ne se gouverne pas comme on le veut, au contraire, c'est lui qui nous mène à sa fantaisie.

Camille sourit des propos de sa suivante, ne doutant pas, d'après ces dernières paroles, qu'elle ne fût plus savante en amour qu'elle ne le paraissait. Cette fille lui en fournit bientôt la preuve en avouant franchement qu'un jeune gentilhomme de la ville la courtisait. Extrêmement troublée d'une confidence si inattendue, Camille voulut savoir s'il y avait entre eux autre chose que des promesses; mais Léonelle lui déclara effrontément que les choses ne pouvaient aller plus loin. Dans l'embarras où se trouvait l'épouse d'Anselme, elle conjura sa suivante de ne rien dire à son amant de ce qu'elle savait, et d'avoir soin d'agir de façon que ni Anselme ni Lothaire ne pussent en avoir connaissance. Léonelle le promit; mais sa conduite fit bientôt voir combien Camille avait eu raison de la craindre. En effet, assurée du silence de sa maîtresse, cette fille fut bientôt assez hardie pour faire venir son amant dans la maison, et jusque sous les yeux de Camille, qui, désormais réduite à tout souffrir, était contrainte de servir sa passion, et souvent l'aidait à cacher ce jeune homme.

Toutes ces précautions n'empêchèrent pas qu'un matin à la pointe du jour, Lothaire n'aperçût sortir l'amant de Léonelle. Il en fut d'abord si étonné qu'il le prit pour un fantôme; mais en le voyant s'éloigner à grand pas, le visage dans son manteau, il comprit que c'était un homme qui ne voulait pas être reconnu. Aussitôt, sans que Léonelle vînt à se présenter à sa pensée, il s'imagina que ce devait être un rival aussi bien traité que lui-même. Transporté de fureur, il court chez Anselme: Apprends, lui dit-il en entrant, apprends que depuis longtemps déjà je me fais violence pour ne pas te découvrir un secret qu'il faut enfin que tu saches; mais mon amitié pour toi l'emporte, et je ne puis dissimuler davantage: Camille s'est enfin rendue, Anselme, et est prête à faire ce qu'il me plaira. Si j'ai tardé à t'en avertir, c'est parce que je n'étais pas certain si ce que je prenais chez ta femme pour un caprice n'était point au contraire une ruse pour m'éprouver. Je m'attendais chaque jour que tu viendrais me dire qu'elle t'a tout révélé; comme elle n'en a rien fait, je ne doute plus qu'elle n'ait envie de me tenir parole et de me procurer la liberté de l'entretenir seule la première fois que tu iras à la campagne. Ce secret que je te confie ne doit pas te causer d'emportement; car, après tout, Camille ne t'a point encore offensé, et elle peut revenir d'une faiblesse que tu crois si naturelle aux femmes. Jusqu'ici tu t'es bien trouvé de mes conseils, écoute celui que je vais te donner. Feins de t'absenter pour quelques jours, et trouve moyen de te cacher dans la chambre de Camille; si son intention est coupable, comme je le crains, alors tu pourras venger sûrement et sans bruit ton honneur outragé.

Qui pourrait exprimer ce que devint le pauvre Anselme à une confidence si imprévue? Il demeura immobile, les yeux baissés vers la terre, comme un homme privé de sentiment. A la fin, regardant tristement Lothaire: Vous avez fait, reprit-il, ce que j'attendais de votre amitié; dites maintenant comment il faut que j'agisse, je m'abandonne entièrement à vos conseils. Lothaire, ne sachant que lui répondre, l'embrassa et sortit brusquement. Mais à peine l'eut-il quitté, qu'il commença à se repentir d'avoir compromis si inconsidérément Camille, dont il eût pu tirer vengeance avec moins de honte et de péril pour elle. Mais ne pouvant plus revenir sur sa démarche, il résolut au moins de l'en avertir; et comme il pouvait lui parler à toute heure, il voulut le faire à l'instant même.

Anselme était déjà sorti de chez lui quand Lothaire y entra. Ah! mon cher Lothaire, lui dit Camille en le voyant, j'ai au fond du coeur une chose qui me cause bien du tourment, et dont les suites me font trembler! Ma suivante, Léonelle, a un amant, et son effronterie en est venue à ce point de l'introduire toutes les nuits dans sa chambre, où il reste jusqu'au jour. Jugez à quoi elle m'expose, et ce qu'on pourra penser en voyant sortir de ma maison un homme à pareille heure? Mais ce qui m'afflige le plus, c'est d'être forcée de dissimuler, parce qu'en voulant châtier cette fille de son impudence, je puis provoquer un éclat qui me serait funeste. Cependant, je suis perdue si cela ne change pas: songez, songez à y mettre ordre, je vous en conjure.

Aux premières paroles de Camille, Lothaire crut que c'était un artifice de sa part; mais en la voyant toute en larmes, il ne douta plus qu'elle ne dît vrai, ce qui accrut son repentir et sa confusion. Il lui apprit que ce n'était pas là le plus grand de leurs malheurs; et, lui demandant cent fois pardon de ses soupçons, il avoua ce que les transports d'une flamme jalouse l'avaient poussé à dire à Anselme, ajoutant qu'il l'avait fait résoudre à se cacher pour voir par ses propres yeux de quelle loyauté était payée sa tendresse.

Épouvantée de cet aveu de Lothaire, Camille lui reprocha d'abord avec emportement, puis avec douceur, sa mauvaise pensée et la résolution qui l'avait suivie; mais comme la femme a l'esprit plus prompt que l'homme pour le bien de même que pour le mal, esprit qui lui échappe quand elle veut réfléchir mûrement, elle trouva sur-le-champ le moyen de réparer l'imprudence de son amant. Elle lui dit de faire en sorte qu'Anselme se cachât le lendemain à l'endroit convenu, parce que, d'après le plan qui lui venait à l'esprit, elle espérait tirer de cette épreuve une facilité nouvelle pour se voir tous deux encore plus librement. Lothaire eut beau la presser, elle refusa de s'expliquer davantage. Ne manquez pas, lui dit-elle, de venir dès que je vous ferai appeler, et répondez comme si vous ne saviez pas être écouté d'Anselme. Là-dessus, Lothaire s'éloigna.

Le lendemain, Anselme monta à cheval, sous prétexte d'aller à la campagne, chez un de ses amis: mais revenant aussitôt sur ses pas, il alla se cacher dans le cabinet attenant à la chambre de sa femme, où il put s'embusquer tout à son aise sans être troublé par Camille ni par Léonelle, qui lui en donnèrent le loisir. Après l'avoir laissé quelque temps livré aux angoisses que doit éprouver un homme qui va s'assurer par ses propres yeux de la perte de son honneur, la maîtresse et sa suivante entrèrent dans la chambre.

A peine Camille y eut-elle mis le pied: Hélas! chère amie, dit-elle à sa suivante en poussant un grand soupir et en brandissant une épée, peut-être ferai-je mieux de me percer le coeur à l'instant même, que d'exécuter la résolution que j'ai formée; mais d'abord je veux savoir quelle imprudence de ma part a pu inspirer à Lothaire l'audace de m'avouer un aussi coupable désir que celui qu'il n'a pas eu honte de me témoigner, au mépris de mon honneur et de son amitié pour Anselme. Ouvre cette fenêtre et donne-lui le signal; car sans doute il attend dans la rue, espérant bientôt satisfaire sa perverse intention; mais il s'abuse le traître, et je lui ferai voir combien la mienne est cruelle autant qu'honorable. Hé! madame, à quoi bon cette épée? reprit la rusée Léonelle. Ne voyez-vous pas qu'en vous tuant, ou en tuant Lothaire, cela tournera toujours contre vous-même? Allez! il vaut mieux dissimuler l'outrage que vous a fait ce méchant homme, et ne point le laisser entrer maintenant que nous sommes seules: car, aveuglé par sa passion, il serait capable, avant que vous ayez pu vous venger, de se porter à quelque violence plus déplorable encore que s'il vous ôtait la vie. Et puis, quand vous l'aurez tué, car je ne doute pas que ce ne soit votre dessein, qu'en ferez-vous? Qu'Anselme en fasse ce qu'il voudra, répondit Camille; pour moi, il me semble que chaque minute de retard me rend plus coupable, et que je suis d'autant moins fidèle à mon mari que je diffère plus longtemps à venger son honneur et le mien.

Tout cela, Anselme l'entendait caché derrière une tapisserie, et à chaque parole de Camille il formait autant de différentes pensées. En la voyant si résolue à tuer Lothaire, il fut sur le point de se découvrir pour sauver son ami; mais curieux de voir jusqu'où pouvait aller la détermination de sa femme, il résolut de ne paraître qu'en temps opportun. En ce moment, Camille parut atteinte d'une forte pâmoison; aussitôt Léonelle de se lamenter amèrement: Malheureuse! s'écria-t-elle en portant sa maîtresse sur un lit qui se trouvait là, suis-je donc destinée à voir mourir entre mes bras cette fleur de chasteté, cet exemple de vertu! avec bien d'autres exclamations qui auraient donné à penser qu'elle était la plus affligée des servantes, et sa maîtresse une autre Pénélope. Mais bientôt Camille, feignant de reprendre ses sens: Pourquoi n'appelles-tu pas le traître? dit-elle à sa suivante; cours, vole, hâte-toi, de peur que le feu de la colère qui m'embrase ne vienne à s'éteindre, et que mon ressentiment ne se dissipe en vaines paroles! J'y cours, répondit Léonelle; mais avant tout, madame, donnez-moi cette épée. Ne crains rien, reprit Camille; oui, je veux mourir, et je mourrai, mais seulement après que le sang de Lothaire m'aura fait raison de son outrage.

La suivante semblait ne pouvoir se résoudre à quitter sa maîtresse, et elle ne sortit qu'après se l'être fait répéter plusieurs fois. Quand Camille se vit seule, elle commença à marcher à grand pas, puis à diverses reprises elle se jeta sur son lit avec les signes d'une violente agitation. Il n'y a plus à balancer, disait-elle; il faut qu'il périsse, il me coûte trop de larmes; il le payera de sa vie, et il ne se vantera pas d'avoir impunément tenté la vertu de Camille. En parlant ainsi, elle parcourait l'appartement l'épée à la main, les yeux pleins de fureur, et laissant échapper des paroles empreintes d'un tel désespoir, que de femme délicate, elle semblait changée en bravache désespéré. Anselme était dans un ravissement inexprimable; aussi craignant pour son ami la fureur de sa femme, ou quelque funeste résolution de celle-ci contre elle-même, il allait se montrer, quand Léonelle revint tenant Lothaire par la main.

Aussitôt que Camille l'aperçut, elle traça par terre une longue raie avec l'épée qu'elle tenait à la main: Arrête, lui dit-elle; ne va pas plus avant, car si tu oses dépasser cette limite, sous tes yeux je me perce le coeur avec cette épée. Connais-tu Anselme, et me connais-tu, Lothaire? réponds sans détour. Celui-ci, qui avait soupçonné le dessein de sa maîtresse, n'éprouva aucune surprise, et accommodant sa réponse à son intention, répondit: Je ne croyais pas, madame, que vous me fissiez appeler pour me parler de la sorte; j'avais meilleure opinion de mon bonheur; et puisque vous n'étiez pas disposée à tenir la parole que vous m'avez donnée, au moins vous auriez dû m'en avertir, sans me tendre un piége qui fait tort à votre foi et à la grandeur de mon affection. Maintenant, s'il faut vous répondre, oui, je connais Anselme, et tous deux nous nous connaissons dès l'enfance; et si j'ai laissé paraître des sentiments qui semblent trahir notre amitié, il faut s'en prendre à l'amour et à vous, belle Camille, dont les charmes ont détruit mon repos.

Si c'est là ce que tu confesses, perfide et lâche ami, reprit Camille, de quel front oses-tu te présenter devant moi, après une déclaration qui ne m'offense pas moins que lui? Que pensais-tu donc, quand tu vins me déclarer ta passion? T'avait-on dit qu'il fût si aisé de me toucher? Mais je crois deviner à présent ce qui peut t'avoir enhardi: j'aurai sans doute manqué de réserve, j'aurai négligé quelque bienséance, ou souffert des familiarités que tu auras mal interprétées. Ai-je rien fait cependant qui pût flatter ton espérance? m'as-tu trouvée sensible aux présents, et m'as-tu jamais parlé de tes désirs sans que je les aie rejetés avec mépris! Hélas! mon seul tort est de ne t'avoir pas repoussé assez sévèrement; c'est mon indulgence qui t'a encouragé; aussi quand je n'aurai d'autres reproches à me faire que la sotte prudence qui m'a empêchée d'en instruire Anselme, afin de ne pas rompre votre amitié et dans l'espoir que tu éprouverais du repentir, je suis assez coupable, et je veux m'en punir; mais avant il faut que je t'arrache la vie, et que je satisfasse ma vengeance.

A ces mots, Camille se précipita sur Lothaire, feignant si bien de vouloir le percer, que celui-ci ne savait plus qu'en penser, tant il lui fallut employer de force et d'adresse pour se garantir. Elle jouait le désespoir avec des couleurs si vraies, qu'il était impossible de ne pas y être trompé. Enfin voyant qu'elle ne pouvait atteindre Lothaire, ou plutôt feignant de ne pouvoir accomplir sa menace: Eh bien! tu vivras, s'écria-t-elle, puisque je n'ai pas assez de force pour te donner la mort; mais du moins tu ne m'empêcheras pas de me punir moi-même; et s'arrachant des bras de son amant qui s'efforçait de la contenir, elle se frappa de l'épée au-dessus du sein gauche, près de l'épaule, puis se laissa tomber comme évanouie.

Lothaire et Léonelle, frappés de surprise, accoururent pour la relever; mais en voyant une si légère blessure, ils se regardèrent tous deux, étonnés des merveilleux artifices de cette femme. Lothaire simula un profond chagrin, et se donna mille malédictions, ne les épargnant pas non plus à l'auteur de la catastrophe, qu'il savait aposté près de là. Léonelle prit sa maîtresse entre ses bras, et, l'ayant déposée sur le lit, pria Lothaire d'aller chercher en secret quelqu'un pour la panser, lui demandant conseil sur ce qu'il fallait dire à Anselme s'il revenait avant qu'elle fût guérie. Faites ce que vous voudrez, répondit Lothaire; je suis si peu en état de donner des conseils, que je ne sais moi-même quel parti prendre. Arrêtez au moins le sang qui s'échappe de sa blessure; quant à moi, je vais chercher un lieu écarté afin d'y vivre loin de tous les regards; et il sortit en donnant les marques du plus violent désespoir.

Léonelle étancha sans peine la blessure de Camille, blessure si légère qu'il n'en avait coulé que le sang nécessaire pour appuyer sa feinte; et tout en pansant sa maîtresse, elle tenait de tels discours, que le malheureux époux ne doutait point que sa femme ne fût une seconde Porcie, une nouvelle Lucrèce. Pendant ce temps, Camille maudissait l'impuissance qui avait trahi son bras, et paraissait inconsolable de survivre, tout en demandant à Léonelle si elle lui conseillait de révéler à Anselme ce qui venait de se passer. N'en faites rien, madame, répondait celle-ci: il ne manquerait pas de se porter à des violences contre Lothaire; une honnête femme ne doit jamais compromettre un mari qu'elle aime. Je suivrai ton conseil, répondit Camille; mais, pourtant, il faut bien trouver quelque chose à lui dire quand il verra ma blessure. Madame, repartit Léonelle, je ne saurais mentir, même en plaisantant. Ni moi non plus, y allât-il de la vie, reprit Camille; je ne vois donc rien de mieux que d'avouer ce qui en est. Quittez ce souci, dit Léonelle; j'y songerai, et peut-être alors votre blessure sera si bien fermée qu'il n'y paraîtra plus. Tâchez de vous remettre de cette cruelle émotion, vous en serez plus tôt guérie. Si votre époux arrive auparavant, vous ne mentirez point en lui disant qu'étant indisposée, vous avez besoin de repos.

Pendant que ces deux hypocrites se jouaient ainsi de la crédulité d'Anselme, qui n'avait pas perdu une seule de leurs paroles, le malheureux époux s'applaudissait dans son coeur, et attendait avec impatience le moment d'aller remercier ce fidèle ami. Camille et Léonelle, qui n'étaient pas au bout de leurs ruses, lui en laissèrent la liberté. Sans perdre de temps, il alla trouver Lothaire, qui s'attendait à cette visite. En entrant, il se jeta à son cou, lui fit tant de remercîments, et dit tant de choses à la louange de sa femme, dont il ne parlait qu'avec transport, que Lothaire tout confus et la conscience bourrelée, ne savait que répondre et n'avait pas le courage de lui témoigner la moindre joie. Anselme s'aperçut bien de la tristesse de son ami; mais, l'attribuant à la blessure de Camille, dont il se disait seul la cause, il se mit à le consoler, l'assurant que c'était peu de chose puisqu'elle était convenue de n'en pas parler. Il ajouta que loin de s'affliger, il devait plutôt se réjouir avec lui, puisque grâce à son entremise et à son adresse, il se voyait parvenu à la plus haute félicité dont il eût pu concevoir le désir; que, désormais il n'y avait qu'à composer des vers à la louange de Camille, pour éterniser son nom dans les siècles à venir. Lothaire répondit qu'il trouvait cela juste, et s'offrit de l'aider pour sa part à élever ce glorieux monument.

Anselme resta donc le mari le mieux trompé qu'on pût rencontrer dans le monde; conduisant chaque jour par la main, dans sa maison, l'homme qu'il croyait l'instrument de sa gloire, et qui l'était de son déshonneur, il reprochait à sa femme de le recevoir avec un visage courroucé, tandis qu'au contraire, elle l'accueillait avec une âme riante et gracieuse. Cette tromperie dura encore quelque temps, jusqu'à ce que la fortune, reprenant son rôle, la fit éclater aux yeux de tout le monde, et que la fatale curiosité d'Anselme, après lui avoir coûté l'honneur, lui coûta la vie.

CHAPITRE XXXV

QUI TRAITE DE L'EFFROYABLE BATAILLE QUE LIVRA DON QUICHOTTE A DES OUTRES DE VIN ROUGE, ET OU SE TERMINE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVISÉ

Quelques pages de la nouvelle restaient à lire, lorsque tout à coup, sortant effaré du galetas où couchait don Quichotte, Sancho se mit à crier à pleine gorge: Au secours, seigneurs! au secours! accourez à l'aide de mon maître, qui est engagé dans la plus terrible et la plus sanglante bataille que j'aie jamais vue. Vive Dieu! du premier coup qu'il a porté à l'ennemi de madame la princesse de Micomicon, il lui a fait tomber la tête à bas des épaules, comme si ce n'eût été qu'un navet.

Que dites-vous là, Sancho? reprit le curé; avez-vous perdu l'esprit? C'est chose impossible, puisque le géant est à plus de deux mille lieues d'ici.

En ce moment un grand bruit se fit entendre, et au milieu du tapage on distinguait la voix de don Quichotte, qui criait: Arrête, brigand! félon! malandrin! Je te tiens cette fois, et ton cimeterre ne te sauvera pas! Le tout accompagné de coups d'épée qui retentissaient contre la muraille.

A quoi songez-vous, seigneurs? disait toujours Sancho; venez donc séparer les combattants! quoique, à vrai dire, je pense qu'il n'en soit guère besoin, car à cette heure le géant doit être allé rendre compte à Dieu de sa vie passée; puisque j'ai vu son sang couler comme une fontaine, et sa tête coupée rouler dans un coin, grosse, sur ma foi, comme un muid.

Que je meure, s'écria l'hôtelier, si ce don Quichotte ou don Diable n'a pas donné quelques coups d'estoc à des outres de vin rouge qui sont rangées dans sa chambre le long du mur; c'est le vin qui en sort que cet homme aura pris pour du sang.

Il courut aussitôt, suivi de tous ceux qui étaient là, sur le prétendu champ de bataille, où ils trouvèrent don Quichotte dans le plus étrange accoutrement. Sa chemise était si courte par devant, qu'elle lui dépassait à peine la moitié des cuisses, et il s'en fallait d'un demi-pied qu'elle fût aussi longue par derrière; ses jambes longues, sèches, velues, étaient d'une propreté plus que douteuse; il portait sur la tête un bonnet de couleur rouge, fort gras, qui avait longtemps servi à l'hôtelier; autour de son bras gauche était roulée cette couverture à laquelle Sancho gardait une si profonde rancune, et de la main droite, brandissant son épée, il frappait à tort et à travers, en proférant des menaces. Le plus surprenant, c'est qu'il avait les yeux fermés, car il dormait; mais, l'imagination frappée de l'aventure qu'il allait entreprendre, il avait fait en dormant le voyage de Micomicon, et il croyait se mesurer avec son ennemi. Par malheur, ses coups étaient tombés sur des outres suspendues contre la muraille, en sorte que la chambre était inondée de vin.

Quand l'hôtelier vit tout ce dégât, il entra dans une telle fureur, que, s'élançant sur don Quichotte les poings fermés, il aurait promptement mis fin à sa bataille contre le géant, si Cardenio et le curé ne le lui eussent arraché des mains. Malgré cette grêle de coups, le pauvre chevalier ne se réveillait pas; il fallut que le barbier courût chercher un seau d'eau froide pour le lui jeter sur le corps, ce qui finit par l'éveiller, mais non assez toutefois pour le faire s'apercevoir de l'état où il était. Dorothée qui survint en ce moment, s'en retourna sur ses pas, à l'aspect de son défenseur si légèrement vêtu, et n'en voulut pas voir davantage.

Quant à Sancho, il allait cherchant dans tous les coins la tête du géant; et comme il ne la trouvait pas: Je savais bien, dit-il, que dans cette maudite maison tout se faisait par enchantement; cela est si vrai que dans le même endroit où je suis, j'ai reçu, il n'y a pas longtemps, force coups de pied et de poing, sans jamais pouvoir deviner d'où ils venaient; maintenant le diable ne veut pas que je retrouve cette tête, quand de mes deux yeux je l'ai vu couper, et le sang ruisseler comme une fontaine.

De quel sang et de quelle fontaine parles-tu, ennemi de Dieu et des saints? reprit l'hôtelier, ne vois-tu pas que cette fontaine ce sont mes outres que ton maître a percées comme un crible, et ce sang, mon vin dont cette chambre est inondée? Puissé-je voir nager en enfer l'âme de celui qui m'a fait tout ce dégât!

Ce ne sont pas là mes affaires, repartit Sancho; tout ce que je sais, c'est que faute de retrouver cette tête, mon gouvernement vient, hélas! de se fondre, comme du sel dans l'eau.

L'hôtelier se désespérait du sang-froid de l'écuyer, après le dégât que venait de lui causer le maître; il jurait que cela ne se passerait pas cette fois-ci comme la première, et que malgré les priviléges de leur chevalerie, ils lui payeraient jusqu'au dernier maravédis les outres et le vin. Le curé tenait par les bras don Quichotte, lequel, croyant avoir achevé l'aventure et se trouver en présence de la princesse de Micomicon, se jeta à ses pieds en disant: Madame, Votre Grandeur est maintenant en sûreté; vous n'avez plus à craindre le tyran qui vous persécutait; quant à moi, je suis quitte de ma parole, puisque avec le secours du ciel, et la faveur de celle pour qui je vis et je respire, j'en suis venu à bout si heureusement.

Eh bien, seigneurs, dit Sancho, direz-vous encore que je suis ivre? voyez si mon maître n'est pas venu à bout du géant; plus de doute, mon gouvernement est sauvé.

Chacun des assistants riait à gorge déployée du maître et du valet, excepté l'hôtelier qui les donnait à tous les diables. A la fin, pourtant, le curé, Cardenio et le barbier parvinrent, non sans peine, à remettre don Quichotte dans son lit, où on le laissa dormir, et tous trois retournèrent sous le portail de l'hôtellerie consoler Sancho de ce qu'il n'avait pu trouver la tête du géant. Mais ils furent impuissants à calmer l'hôtelier, désespéré de la mort subite de ses outres; l'hôtesse, surtout, jetait les hauts cris et s'arrachait les cheveux. Malédiction, s'écriait-elle, ce diable errant n'est entré dans ma maison que pour me ruiner: une fois, déjà, il m'a emporté sa dépense, celle de son chien d'écuyer, d'un cheval et d'un âne, sous prétexte qu'ils sont chevaliers errants, et qu'il est écrit dans leurs maudits grimoires qu'ils ne doivent jamais rien débourser. Dieu les damne, et que leur ordre soit anéanti dès demain! Mort de ma vie! il n'en sera pas cette fois quitte à si bon marché; il me payera, ou je perdrai le nom de mon père. Que le diable emporte tous les chevaliers errants! grommelait de son côté Maritorne. Quant à la fille de l'hôtelier, elle souriait et ne disait mot.

Le curé calma cette tempête, en promettant de payer tout le dégât, c'est-à-dire les outres et le vin, sans oublier l'usure de la queue de vache, dont l'hôtesse faisait grand bruit. Dorothée consola Sancho, en lui disant que puisque son maître avait abattu la tête du géant, elle lui donnerait la meilleure seigneurie de son royaume dès qu'elle y serait rétablie. Sancho jura de nouveau avoir vu tomber cette tête, à telles enseignes, qu'elle avait une barbe qui descendait jusqu'à la ceinture. Si on ne la retrouve pas, ajouta-t-il, c'est que dans cette maison rien n'arrive que par enchantement, comme je l'ai déjà éprouvé une première fois. Dorothée lui dit de ne pas s'affliger, et que tout s'arrangerait à son entière satisfaction.

La paix rétablie, le curé proposa d'achever l'histoire du Curieux malavisé; et tous étant de son avis, il continua ainsi:

Désormais assuré de la vertu de sa femme, Anselme se croyait le plus heureux des hommes. Quant à Camille, elle continuait de faire, avec intention, mauvais visage à Lothaire, et tous deux entretenaient le malheureux époux dans une erreur dont il ne pouvait plus revenir; car persuadé qu'il ne manquait à son bonheur que de voir son ami et sa femme en parfaite intelligence, il s'efforçait chaque jour de les réunir, leur fournissant ainsi mille moyens de le tromper.

Pendant ce temps, Léonelle, emportée par le plaisir, et autorisée par l'exemple de sa maîtresse, qui était forcée de fermer les yeux sur ces déportements, ne gardait plus aucune mesure. Une nuit, enfin, il arriva qu'Anselme entendit du bruit dans la chambre de cette fille; il voulut y pénétrer pour savoir ce que c'était; sentant la porte résister, il sut s'en rendre maître, et, en entrant, il aperçut un homme qui se laissait glisser par la fenêtre. Il s'efforça de l'arrêter; mais il ne put y parvenir, parce que Léonelle se jeta au-devant de lui, le suppliant de ne point faire de bruit, lui jurant que cela ne regardait qu'elle seule, et que celui qui fuyait était un jeune homme de la ville qui avait promis de l'épouser. Anselme, plein de fureur, la menaça d'un poignard qu'il tenait à la main. Parle à l'instant, lui dit-il, ou je te tue. Il m'est impossible de le faire en ce moment, tant je suis troublée, répondit Léonelle en embrassant ses genoux: mais attendez jusqu'à demain, et je vous apprendrai des choses dont vous ne serez pas peu étonné. Anselme lui accorda le temps qu'elle demandait, et, après l'avoir enfermée dans sa chambre, il alla retrouver Camille pour lui dire ce qui venait de se passer.

Pensant avec raison que ces choses importantes la concernaient, Camille fut saisie d'une telle frayeur, que sans vouloir attendre la confirmation de ses soupçons, aussitôt Anselme endormi, elle prit tout ce qu'elle avait de pierreries et d'argent, et courut chez Lothaire, pour lui demander de la mettre en lieu de sûreté. La vue de sa maîtresse jeta Lothaire dans un si grand trouble, qu'il ne sut que répondre et encore moins quel parti prendre. Cependant l'affaire ne pouvant souffrir de retard, et Camille le pressant d'agir, il la conduisit dans un couvent, et la laissa entre les mains de sa soeur, qui en était abbesse; puis, montant à cheval, il sortit de la ville sans avertir personne.

Le jour venu, Anselme, plein d'impatience, entra dans la chambre de Léonelle, qu'il croyait encore au lit; mais il ne la trouva point, parce qu'elle s'était laissé glisser la nuit au moyen de draps noués ensemble, et qui pendaient encore à la fenêtre. Il retourna aussitôt vers Camille, et sa surprise fut au comble de ne la rencontrer nulle part, sans qu'aucun de ses gens pût dire ce qu'elle était devenue. En la cherchant avec anxiété, il entra dans un cabinet où il y avait un coffre resté tout grand ouvert. Il s'aperçut alors qu'on en avait enlevé quantité de pierreries; à cette vue, ses soupçons redoublèrent, et se rappelant ce que lui avait dit Léonelle, il ne douta plus qu'il n'y eût chez lui quelque désordre dont cette fille n'était pas l'unique cause. Éperdu, et sans achever de s'habiller, il courut chez Lothaire, pour lui raconter sa disgrâce; mais quand on lui eut appris qu'il n'y était point, et que cette nuit-là même il était monté à cheval après avoir pris tout l'argent dont il pouvait disposer, il ne sut plus que penser, et peu s'en fallut qu'il ne perdît l'esprit.

En effet que pouvait supposer un homme qui, après s'être cru au comble du bonheur, se voyait en un instant sans femme, sans ami, et par-dessus tout, il faut le dire, déshonoré? Ne sachant plus que devenir, il ferma les portes de sa maison, et sortit à cheval pour aller trouver cet ami qui habitait à la campagne, et chez lequel il avait passé le temps employé à la machination de son infortune; mais il n'eut pas fait la moitié du chemin, qu'à bout de forces, et accablé de mille pensées désespérantes, il mit pied à terre et se laissa tomber au pied d'un arbre en poussant de plaintifs et douloureux soupirs; il y resta jusqu'à la chute du jour.

Il était presque nuit, quand passa un cavalier qui venait de la ville. Anselme lui ayant demandé quelles nouvelles il y avait à Florence: Les plus étranges qu'on y ait depuis longtemps entendues, répondit le cavalier. On dit publiquement que Lothaire, ce grand ami d'Anselme, qui demeure auprès de Saint-Jean, lui a enlevé sa femme la nuit dernière, et que tous deux ont disparu. C'est du moins ce qu'a raconté une suivante de Camille, que le guet a arrêtée comme elle se laissait glisser par la fenêtre dans la rue. Je ne saurais vous dire précisément comment cela s'est passé; mais on ne parle d'autre chose, et tout le monde en est dans un extrême étonnement, parce que l'amitié de Lothaire et d'Anselme était si étroite et si connue, qu'on ne les appelait que les deux amis. Et sait-on quel chemin ont pris les fugitifs? reprit Anselme. Je l'ignore, répondit le cavalier; on dit seulement que le gouverneur les fait rechercher avec beaucoup de soin. Allez avec Dieu, seigneur, dit Anselme. Demeurez avec lui, reprit le cavalier; et il continua son chemin.

Ces tristes nouvelles achevèrent non-seulement de troubler la raison du malheureux Anselme, mais de l'abattre entièrement; enfin il se leva, et, remontant à cheval non sans peine, il alla descendre chez cet ami, qui ignorait son malheur. Celui-ci en le voyant devina qu'il lui était arrivé quelque chose de terrible. Anselme le pria de lui faire préparer un lit, de lui donner de quoi écrire, et de le laisser seul; mais dès qu'il fut en face de lui-même, la pensée de son infortune se présenta si vivement à son esprit et l'accabla de telle sorte, que jugeant, aux angoisses mortelles qui brisaient son coeur, que la vie allait lui échapper, il voulut du moins faire connaître l'étrange cause de sa mort. Il commença donc à écrire, mais le souffle lui manqua avant qu'il pût achever; et le maître de la maison étant entré dans la chambre pour savoir s'il avait besoin de secours, le trouva sans mouvement, le corps à demi penché sur la table, la plume encore à la main, et posée sur un papier ouvert sur lequel on lisait ces mots:

«Une fatale curiosité me coûte l'honneur et la vie. Si la nouvelle de ma mort parvient à Camille, qu'elle sache que je lui pardonne; elle n'était pas tenue de faire un miracle, je n'en devais pas exiger d'elle; et puisque je suis seul artisan de mon malheur, il n'est pas juste que...»

Ici la main s'était arrêtée, et il fallait croire qu'en cet endroit la douleur d'Anselme avait mis fin à sa vie. Le lendemain, son ami prévint la famille, qui savait déjà cette triste aventure. Quant à Camille, enfermée dans un couvent, elle était inconsolable, non de la mort de son mari, mais de la perte de son amant. Elle ne voulut, dit-on, prendre de parti qu'après avoir appris la mort de Lothaire, qui fut tué dans une bataille livrée près de Naples à Gonsalve de Cordoue par M. de Lautrec. Cette nouvelle la décida à prononcer ses voeux, et depuis elle traîna une vie languissante, qui s'éteignit peu de temps après. Ainsi tous trois moururent victimes d'une déplorable curiosité.

Cette nouvelle me paraît intéressante, dit le curé, mais je ne saurais me persuader qu'elle soit véritable. Si elle est d'invention, elle part d'un esprit peu sensé; car il n'est guère vraisemblable qu'un mari soit assez fou pour tenter pareille épreuve: d'un amant cela pourrait à peine se concevoir, mais d'un ami je le tiens pour impossible.

CHAPITRE XXXVI

QUI TRAITE D'AUTRES INTÉRESSANTES AVENTURES ARRIVÉES DANS L'HOTELLERIE

Vive Dieu! s'écria l'hôtelier, qui était en ce moment sur le seuil de sa maison; voici venir une belle troupe de voyageurs; s'ils arrêtent ici, nous chanterons un fameux alléluia.

Quels sont ces voyageurs? demanda Cardenio.

Ce sont quatre cavaliers, masqués de noir, avec l'écu et la lance, répondit l'hôtelier; il y a au milieu d'eux une dame vêtue de blanc, assise sur une selle en fauteuil; elle a le visage couvert, et elle est suivie de deux valets à pied.

Sont-ils bien près d'ici? demanda le curé.

Si près que les voilà arrivés, répondit l'hôtelier.

A ces paroles Dorothée se couvrit le visage, et Cardenio courut s'enfermer dans la chambre de don Quichotte, pendant que les cavaliers, mettant pied à terre, s'empressaient de descendre la dame, que l'un d'eux prit entre ses bras et déposa sur une chaise qui se trouvait à l'entrée de la chambre où venait d'entrer Cardenio. Jusque-là personne de la troupe n'avait quitté son masque ni prononcé une parole. La dame seule, en s'asseyant, poussa un grand soupir, laissant tomber ses bras comme une personne malade et défaillante. Les valets de pied ayant mené les chevaux à l'écurie, le curé, dont ce déguisement et ce silence piquaient la curiosité, alla les trouver, et demanda à l'un d'eux qui étaient ses maîtres.

Par ma foi, seigneur, je serais fort en peine de vous le dire, répondit cet homme; il faut pourtant que ce soient des gens de qualité, surtout celui qui a descendu de cheval la dame que vous avez vue, car les autres lui montrent beaucoup de respect et se contentent d'exécuter ses ordres. Voilà tout ce que j'en sais.

Et quelle est cette dame? reprit le curé.

Je ne suis pas plus savant sur cela que sur le reste, repartit le valet, car pendant tout le chemin je n'ai vu qu'une seule fois son visage; mais en revanche je l'ai entendue bien souvent soupirer et se plaindre: à chaque instant on dirait qu'elle va rendre l'âme. Au reste, il ne faut pas s'étonner si je ne puis vous en dire plus long: depuis deux jours seulement, mon camarade et moi nous avons rencontré ces cavaliers en chemin, et ils nous ont engagés à les suivre en Andalousie, avec promesse de nous récompenser largement.

Vous savez au moins leurs noms? demanda le curé.

Pas davantage, répondit le valet; ils voyagent sans mot dire, et on les prendrait pour des chartreux. Depuis que nous sommes à leurs ordres, nous n'avons entendu que les soupirs et les plaintes de cette pauvre dame, qu'on emmène, si je ne me trompe, contre son gré. Autant que je puis en juger par son habit, elle est religieuse, ou va bientôt le devenir; et c'est sans doute parce qu'elle n'a pas de goût pour le couvent qu'elle est si mélancolique.

Cela se pourrait, dit le curé. Là-dessus il revint trouver Dorothée, qui, ayant aussi entendu les soupirs de la dame voilée, s'était empressée de lui offrir ses soins. Comme celle-ci ne répondait rien, le cavalier masqué qui l'avait descendue de cheval s'approcha de Dorothée et lui dit: Ne perdez point votre temps, madame, à faire des offres de service à cette femme; elle est habituée à ne tenir aucun compte de ce qu'on fait pour elle; et ne la forcez point de parler, si vous ne voulez entendre sortir de sa bouche quelque mensonge.

Je n'ai jamais menti, repartit fièrement la dame affligée, et c'est pour avoir été trop sincère que je suis dans la triste position où l'on me voit; je n'en veux d'autre témoin que vous-même, car c'est par trop de franchise de ma part que vous êtes devenu faux et menteur.

Quels accents! s'écria Cardenio, qui de la chambre où il était entendit distinctement ces paroles.

Au cri de Cardenio, la dame voulut s'élancer; mais le cavalier masqué qui ne l'avait pas quittée un seul instant l'en empêcha. Dans le mouvement qu'elle fit, son voile tomba, et laissa voir, malgré sa pâleur, une beauté incomparable. Occupé à la retenir, le cavalier dont nous venons de parler laissa aussi tomber son masque, et, Dorothée ayant levé les yeux, reconnut don Fernand; elle poussa un grand cri et tomba évanouie entre les mains du barbier, qui se trouvait à ses côtés. Le curé accourut et écarta son voile afin de lui jeter de l'eau au visage; alors don Fernand, car c'était lui, reconnut Dorothée et resta comme frappé de mort. Malgré son trouble, il continuait à retenir Luscinde, qui faisait tous ses efforts pour lui échapper, depuis qu'elle avait entendu Cardenio. Celui-ci, de son côté, ayant deviné Luscinde au son de sa voix, s'élança hors de la chambre, et le premier objet qui frappa sa vue, ce fut don Fernand, lequel ne fut pas moins saisi en voyant Cardenio. Tous quatre étaient muets d'étonnement, et pouvaient à peine comprendre ce qui venait de se passer. Après qu'ils se furent pendant quelque temps regardés en silence, Luscinde, prenant la parole, dit à don Fernand:

Seigneur, il est temps de cesser une violence aussi injuste; laissez-moi retourner au chêne dont je suis le lierre, à celui dont vos promesses ni vos menaces n'ont pu me séparer. Voyez par quels chemins étranges et pour nous inconnus le ciel m'a ramenée devant celui qui a ma foi. Mille épreuves pénibles vous ont déjà prouvé que la mort seule aurait le pouvoir de l'effacer de mon souvenir; aujourd'hui désabusé par ma constance, changez, s'il le faut, votre amour en haine, votre bienveillance en fureur, ôtez-moi la vie; la mort me sera douce aux yeux de mon époux bien-aimé.

Dorothée, revenue peu à peu de son évanouissement, devinant à ces paroles que la dame qui parlait était Luscinde, et voyant que don Fernand la retenait toujours sans répondre un seul mot, alla se jeter à ses genoux, et lui dit, en fondant en larmes:

O mon seigneur, si les rayons de ce soleil que tu tiens embrassé ne t'ont point encore ôté la lumière des yeux, tu auras bientôt reconnu que celle qui tombe à tes pieds est, tant qu'il te plaira qu'elle le soit, la triste et malheureuse Dorothée. Oui je suis cette humble paysanne, que, soit bonté, soit caprice, tu as voulu élever assez haut pour oser se dire à toi; je suis cette jeune fille si heureuse dans la maison de son père, et qui, contente de sa condition, n'avait connu encore aucun désir quand tu vins troubler son innocence et son repos, et que tu lui fis ressentir les premiers tourments de l'amour. Tu dois te rappeler, seigneur, que tes promesses et tes présents furent inutiles, et que, pour m'entretenir quelques instants, il te fallut recourir à la ruse. Que n'as-tu pas fait pour me persuader de ton amour? Cependant, à quel prix es-tu venu à bout de ma résistance? Je ne me défends pas d'avoir été touchée par tes soupirs et par tes larmes, et d'avoir ressenti pour toi de la tendresse; mais, tu le sais, je ne me rendis qu'à l'honneur d'être ta femme, et sur la foi que tu m'en donnas après avoir pris le ciel à témoin par des serments solennels. Trahiras-tu, seigneur, à la fois tant d'amour et de constance? Et si tu ne peux être à Luscinde puisque tu es à moi, et que Luscinde ne saurait t'appartenir puisqu'elle est à Cardenio, rends-les l'un à l'autre; et rends-moi don Fernand, sur lequel j'ai des droits si légitimes.

Ces paroles, Dorothée les prononça d'un ton si touchant et en versant tant de larmes, que chacun en fut attendri. Don Fernand l'écouta d'abord sans répondre un mot; mais la voyant affligée au point d'en mourir de douleur, il se sentit tellement ému, que, rendant la liberté à Luscinde, il tendit les bras à Dorothée, en s'écriant: Tu as vaincu, belle Dorothée.

Encore mal remise de son évanouissement, Luscinde, que don Fernand venait de quitter sans qu'elle s'y attendît, fut bien près de défaillir; mais Cardenio, rapide comme l'éclair, s'empressa de la soutenir, en lui disant: Noble et loyale Luscinde, puisque le ciel permet enfin qu'on vous laisse en repos, vous ne sauriez trouver un plus sûr asile qu'entre les bras d'un homme qui vous a si tendrement aimée toute sa vie.

A ces mots, Luscinde tourna la tête, et achevant de reconnaître Cardenio, elle se jeta à son cou. Quoi! c'est vous, cher Cardenio! lui dit-elle; suis-je assez heureuse pour revoir, en dépit du destin contraire, la seule personne que j'aime au monde?

Les marques de tendresse prodiguées par Luscinde à Cardenio firent une telle impression sur don Fernand, que Dorothée, dont les yeux ne le quittaient pas, le voyant changer de couleur et prêt à mettre l'épée à la main, se jeta au-devant de lui, et embrassant ses genoux: Seigneur, qu'allez-vous faire? lui dit-elle: votre femme est devant vos yeux, vous venez de la reconnaître à l'instant même, et pourtant vous songez à troubler des personnes que l'amour unit depuis longtemps. Quels sont vos droits pour y mettre obstacle? Pourquoi vous offenser des témoignages d'amitié qu'ils se donnent? Sachez, seigneur, combien j'ai souffert; ne me causez pas, je vous en conjure, de nouveaux chagrins; et si mon amour et mes larmes ne peuvent vous toucher, rappelez votre raison, songez à vos serments, et conformez-vous à la volonté du ciel.

Pendant que Dorothée parlait ainsi, Cardenio tenant Luscinde embrassée, ne quittait pas des yeux son rival, afin de ne point se laisser surprendre; mais ceux qui accompagnaient don Fernand étant accourus, le curé se joignit à eux, et tous, y compris Sancho Panza, se jetèrent à ses pieds, le suppliant d'avoir pitié des larmes de Dorothée, puisqu'il lui avait fait l'honneur de la reconnaître pour sa femme. Considérez, seigneur, disait le curé, que ce n'est point le hasard, comme pourraient le faire croire les apparences, mais une intention particulière de la Providence, qui vous a tous réunis d'une façon si imprévue; croyez que la mort seule peut enlever Luscinde à Cardenio, et que dût-on les séparer avec le tranchant d'une épée, la mort qui les frapperait du même coup leur semblerait douce. Dans les cas désespérés, ce n'est pas faiblesse que de céder à la raison. D'ailleurs la charmante Dorothée ne possède-t-elle pas tous les avantages qu'on peut souhaiter dans une femme? Elle est vertueuse, elle vous aime; vous lui avez donné votre foi, et vous avez reçu la sienne: qu'attendez-vous pour lui rendre justice?

Persuadé par ces raisons auxquelles chacun ajouta la sienne, don Fernand qui, malgré tout, avait l'âme généreuse, s'attendrit, et pour le prouver: Levez-vous, madame, dit-il à Dorothée: je ne puis voir à mes pieds celle que je porte en mon coeur, et qui me prouve tant de constance et tant d'amour; oubliez mon injustice et les chagrins que je vous ai causés: la beauté de Luscinde doit me servir d'excuse. Qu'elle vive tranquille et satisfaite pendant longues années avec son Cardenio, je prierai le ciel à genoux qu'il m'en accorde autant avec ma Dorothée.

En disant cela, don Fernand l'embrassait avec de telles expressions de tendresse, qu'il eut bien de la peine à retenir ses larmes. Cardenio, Luscinde et tous ceux qui étaient présents furent si sensibles à la joie de ces amants, qu'ils ne purent s'empêcher d'en répandre. Sancho lui-même pleura de tout son coeur; mais il avoua depuis que c'était du regret de voir que Dorothée n'étant plus reine de Micomicon, il se trouvait frustré des faveurs qu'il en attendait.

Luscinde et Cardenio remercièrent don Fernand de la noblesse de ses procédés, et en termes si touchants que, ne sachant comment répondre, il les embrassa avec effusion. Il demanda ensuite à Dorothée par quel hasard elle se trouvait dans un pays si éloigné du sien. Dorothée lui raconta les mêmes choses qu'au curé et à Cardenio, et charma tout le monde par le récit de son histoire.

Don Fernand raconta, à son tour, ce qui s'était passé dans la maison de Luscinde, le jour de la cérémonie nuptiale, quand le billet par lequel elle déclarait avoir donné sa foi à Cardenio fut trouvé dans son sein. Je voulus la tuer, dit-il, et je l'aurais fait si ses parents ne m'eussent retenu. Enfin je quittai la maison plein de fureur, et ne respirant que la vengeance. Le lendemain, j'appris la fuite de Luscinde, sans que personne pût m'indiquer le lieu de sa retraite. Mais quelque temps après, ayant appris qu'elle s'était retirée dans un couvent, décidée à y passer le reste de ses jours, je me fis accompagner de trois cavaliers, puis ayant épié le moment où la porte était ouverte, je parvins à l'enlever sans lui laisser le temps de se reconnaître; ce qui ne fut pas difficile, puisque ce couvent était dans la campagne et loin de toute habitation. Il ajouta que lorsque Luscinde se vit entre ses bras, elle s'était d'abord évanouie; mais qu'ayant repris ses sens, elle n'avait cessé de gémir sans vouloir prononcer un seul mot, et qu'en cet état ils l'avaient amenée jusqu'à cette hôtellerie, où le ciel réservait une si heureuse fin à toutes leurs aventures.

CHAPITRE XXXVII

OU SE POURSUIT L'HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE MICOMICON, AVEC D'AUTRES PLAISANTES AVENTURES

Témoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'âme navrée de voir ses espérances s'en aller en fumée depuis que la princesse de Micomicon était redevenue Dorothée, et le géant Pandafilando don Fernand, pendant que son maître dormait comme un bienheureux sans s'inquiéter de ce qui se passait.

Dorothée se trouvait si satisfaite de son changement de fortune, qu'elle croyait rêver encore; Cardenio et Luscinde ne pouvaient comprendre cette fin si prompte de leurs malheurs, et don Fernand rendait grâces au ciel de lui avoir fourni le moyen de sortir de ce labyrinthe inextricable où son honneur et son salut couraient tant de risques; finalement, tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie faisaient éclater leur joie de l'heureux dénoûment qu'avaient eu des affaires si désespérées. Le curé, en homme d'esprit, arrangeait toute chose à merveille, et félicitait chacun d'eux en particulier d'être la cause d'un bonheur dont ils jouissaient tous. Mais la plus contente était l'hôtesse, à qui Cardenio et le curé avaient promis de payer le dégât qu'avait fait notre chevalier.

Le seul Sancho était triste et affligé, comme on l'a déjà dit; aussi entrant d'un air tout piteux dans la chambre de son maître, qui venait de se réveiller: Seigneur Triste-Figure, lui dit-il, Votre Grâce peut dormir tant qu'il lui plaira, sans se mettre en peine de rétablir la princesse dans ses États, ni de tuer aucun géant; l'affaire est faite et conclue.

Je le crois bien, dit don Quichotte, puisque je viens de livrer à ce mécréant le plus formidable combat que j'aurai à soutenir de ma vie, et que d'un seul revers d'épée je lui ai tranché la tête. Aussi je t'assure que son sang coulait comme une nappe d'eau qui tomberait du haut d'une montagne.

Dites plutôt comme un torrent de vin rouge, reprit Sancho; car Votre Grâce saura, si elle ne le sait pas encore, que le géant mort est tout simplement une outre crevée, et le sang répandu, six mesures de vin rouge qu'elle avait dans le ventre; quant à la tête coupée, autant en emporte le vent, et que le reste s'en aille à tous les diables.

Que dis-tu là, fou? repartit don Quichotte; as-tu perdu l'esprit?

Levez-vous, seigneur, répondit Sancho, et venez voir le bel exploit que vous avez fait, et la besogne que nous aurons à payer; sans compter qu'à cette heure la princesse de Micomicon est métamorphosée en une simple dame, qui s'appelle Dorothée, et bien d'autres aventures qui ne vous étonneront pas moins si vous y comprenez quelque chose.

Rien de cela ne peut m'étonner, répliqua don Quichotte; car, s'il t'en souvient, la première fois que nous vînmes ici, ne t'ai-je pas dit que tout y était magie et enchantement? Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui?

Je pourrais vous croire, répondit Sancho, si mon bernement avait été de la même espèce; mais il ne fut que trop véritable, et je remarquai fort bien que notre hôtelier, le même qui est là, tenait un des coins de la couverture, à telles enseignes que le traître, en riant de toutes ses forces, me poussait encore plus vigoureusement que les autres. Or, lorsqu'on reconnaît les gens, il n'y a point d'enchantement, je soutiens que c'est seulement une mauvaise aventure.

Allons, dit don Quichotte, Dieu saura y remédier. En attendant, aide-moi à m'habiller, que je me lève et que j'aille voir toutes ces transformations dont tu parles.

Pendant que don Quichotte s'habillait, le curé apprenait à don Fernand et à ses compagnons quel homme était notre héros, et la ruse qu'il avait fallu employer pour le tirer de la Roche-Pauvre, où il se croyait exilé par les dédains de sa dame. Il leur raconta la plupart des aventures que Sancho lui avait apprises, ce qui les divertit beaucoup, et leur parut la plus étrange espèce de folie qui se pût imaginer. Le curé ajouta que l'heureuse métamorphose de la princesse, ne permettant plus de mener à bout leur dessein, il fallait inventer un nouveau stratagème pour ramener don Quichotte dans sa maison. Cardenio insista pour ne rien déranger à leur projet, disant que Luscinde prendrait la place de Dorothée. Non, non, s'écria don Fernand, Dorothée achèvera ce qu'elle a entrepris. Je serai bien aise de contribuer à la guérison de ce pauvre gentilhomme, puisque nous ne sommes pas loin de chez lui.

Don Fernand parlait encore, quand soudain parut don Quichotte armé de pied en cap, l'armet de Mambrin tout bossué sur la tête, la rondache au bras, la lance à la main. Cette étrange apparition frappa de surprise don Fernand et les cavaliers venus avec lui. Tous regardaient avec étonnement ce visage d'une demi-lieue de long, jaune et sec, cette contenance calme et fière, enfin le bizarre assemblage de ses armes, et ils attendaient en silence qu'il prît la parole. Après quelques instants de silence, don Quichotte, d'un air grave, et d'une voix lente et solennelle, les yeux fixés sur Dorothée, s'exprima de la sorte:

Belle et noble dame, je viens d'apprendre par mon écuyer que votre grandeur s'est évanouie, puisque de reine que vous étiez, vous êtes redevenue une simple damoiselle. Si cela s'est fait par l'ordre du grand enchanteur, le roi votre père, dans la crainte que je ne parvinsse pas à vous donner l'assistance convenable, je n'ai rien à dire, si ce n'est qu'il s'est trompé lourdement, et qu'il connaît bien peu les traditions de la chevalerie; car s'il les eût lues et relues aussi souvent et avec autant d'attention que je l'ai fait, il aurait vu à chaque page que des chevaliers d'un renom moindre, sans vanité, que le mien, ont mis fin à des entreprises incomparablement plus difficiles. Ce n'est pas merveille, je vous assure, de venir à bout d'un géant, quelles que soient sa force et sa taille, et il n'y a pas longtemps que je me suis mesuré avec un de ces fiers-à-bras; aussi je me tairai, de peur d'être accusé de forfanterie; mais le temps, qui ne laisse rien dans l'ombre, parlera pour moi, et au moment où l'on y pensera le moins.

Vous vous êtes escrimé contre des outres pleines de vin, et non pas contre un géant, s'écria l'hôtelier, à qui don Fernand imposa silence aussitôt.

J'ajoute, très-haute et déshéritée princesse, poursuivit don Quichotte, que si c'est pour un pareil motif que le roi votre père a opéré cette métamorphose en votre personne, vous ne devez lui accorder aucune créance, car il n'y a point de danger sur la terre dont je ne puisse triompher à l'aide de cette épée; et c'est par elle que, mettant à vos pieds la tête de votre redoutable ennemi, je vous rétablirai dans peu sur le trône de vos ancêtres.

Don Quichotte se tut pour attendre la réponse de la princesse; et Dorothée, sachant qu'elle faisait plaisir à don Fernand en continuant la ruse jusqu'à ce qu'on eût ramené don Quichotte dans son pays, répondit avec gravité: Vaillant chevalier de la Triste-Figure, celui qui vous a dit que je suis transformée est dans l'erreur. Il est survenu, j'en conviens, un agréable changement dans ma fortune; mais cela ne m'empêche pas d'être aujourd'hui ce que j'étais hier, et d'avoir toujours le même désir d'employer la force invincible de votre bras pour remonter sur le trône de mes ancêtres. Ne doutez donc point, seigneur, que mon père n'ait été un homme aussi prudent qu'avisé, puisque sa science lui a révélé un moyen si facile et si sûr de remédier à mes malheurs. En effet, le bonheur de votre rencontre a été pour moi d'un tel prix, que sans elle je ne me serais jamais vue dans l'heureux état où je me trouve; ceux qui m'entendent sont, je pense, de mon sentiment. Ce qui me reste à faire, c'est de nous mettre en route dès demain; aujourd'hui il serait trop tard. Quant à l'issue de l'entreprise, je l'abandonne à Dieu, et m'en remets à votre courage.

A peine Dorothée eut-elle achevé de parler, que don Quichotte, apostrophant Sancho d'un ton courroucé: Petit Sancho, lui dit-il, tu es bien le plus insigne vaurien qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dis-moi un peu, scélérat, ne viens-tu pas de m'assurer à l'instant que la princesse n'était plus qu'une simple damoiselle, du nom de Dorothée, et la tête du géant une plaisanterie, avec cent autres extravagances qui m'ont jeté dans la plus horrible confusion où je me sois trouvé de ma vie. Par le Dieu vivant, s'écria-t-il en grinçant des dents, si je ne me retenais, j'exercerais sur ta personne un tel ravage, que tu servirais d'exemple à tous les écuyers fallacieux et retors qui auront jamais l'honneur de suivre des chevaliers errants.

Seigneur, répondit Sancho, que Votre Grâce ne se mette point en colère; il peut se faire que je me sois trompé quant à la transformation de madame la princesse; mais pour ce qui est des outres percées, et du vin au lieu de sang, oh! par ma foi! je ne me trompe pas. Les outres, toutes criblées de coups, sont encore au chevet de votre lit, et le vin forme un lac dans votre chambre; vous le verrez bien tout à l'heure, quand il faudra faire frire les oeufs, c'est-à-dire quand on vous demandera le payement du dégât que vous avez fait. Au surplus, si madame la princesse est restée ce qu'elle était, je m'en réjouis de toute mon âme, d'autant mieux que j'y trouve aussi mon compte.

En ce cas, Sancho, répliqua don Quichotte, je dis que tu n'es qu'un imbécile; pardonne-moi, et n'en parlons plus.

Très-bien, s'écria don Fernand; et puisque madame veut qu'on remette le voyage à demain, parce qu'il est tard, il faut ne songer qu'à passer la nuit agréablement en attendant le jour. Nous accompagnerons ensuite le seigneur don Quichotte pour être témoins des merveilleuses prouesses qu'il doit accomplir.

C'est moi qui aurai l'honneur de vous accompagner, reprit notre héros; je suis extrêmement reconnaissant envers la compagnie de la bonne opinion qu'elle a de moi, et je tâcherai de ne pas la démériter, dût-il m'en coûter la vie, et plus encore, s'il est possible.

Il se faisait un long échange d'offres de services entre don Quichotte et don Fernand, quand ils furent interrompus par l'arrivée d'un voyageur dont le costume annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays des Mores, vêtu qu'il était d'une casaque de drap bleu fort courte et sans collet, avec des demi-manches, des hauts-de-chausses de toile bleue, et le bonnet de même couleur. Il portait un cimeterre à sa ceinture. Une femme vêtue à la moresque, le visage couvert d'un voile, sous lequel on apercevait un petit bonnet de brocart d'or, et habillée d'une longue robe qui lui venait jusqu'aux pieds, le suivait assise sur un âne. Le captif paraissait avoir quarante ans; il était d'une taille robuste et bien prise, brun de visage, portait de grandes moustaches, et l'on jugeait à sa démarche qu'il devait être de noble condition. En entrant dans l'hôtellerie, il demanda une chambre, et parut fort contrarié quand on lui répondit qu'il n'en restait point. Cependant il prit la Moresque entre ses bras, et la descendit de sa monture. Luscinde, Dorothée et les femmes de la maison, attirées par la nouveauté d'un costume qu'elles ne connaissaient pas, s'approchèrent de l'étrangère; après l'avoir bien considérée, Dorothée, qui avait remarqué son déplaisir, lui dit: Il ne faut point vous étonner, Madame, de ne pas trouver ici toutes les commodités désirables, c'est l'ordinaire des hôtelleries; mais si vous consentez à partager notre logement, dit-elle en montrant Luscinde, peut-être avouerez-vous n'avoir point rencontré dans le cours de votre voyage un meilleur gîte que celui-ci, et où l'on vous ait fait un meilleur accueil. L'étrangère ne répondit rien; mais croisant ses bras sur sa poitrine, elle baissa la tête pour témoigner qu'elle se sentait obligée; son silence ainsi que sa manière de saluer firent penser qu'elle était musulmane et qu'elle n'entendait pas l'espagnol.

Mesdames, répondit le captif, cette jeune femme ne comprend pas la langue espagnole et ne parle que la sienne; c'est pourquoi elle ne répond pas à vos questions.

Nous ne lui adressons point de questions, reprit Luscinde; nous lui offrons seulement notre compagnie pour cette nuit, et nos services autant qu'il dépend de nous et que le lieu le permet.

Je vous rends grâces, mesdames, et pour elle et pour moi, dit le captif; et je suis d'autant plus touché de vos offres de service, que je vois qu'elles sont faites par des personnes de qualité.

Cette dame est-elle chrétienne ou musulmane? demanda Dorothée, car son habit et son silence nous font croire qu'elle n'est pas de notre religion.

Elle est née musulmane, répondit le captif; mais au fond de l'âme elle est chrétienne et ne souhaite rien tant que de le devenir.

Est-elle baptisée? demanda Luscinde.

Nous n'en avons pas encore trouvé l'occasion, depuis qu'elle est partie d'Alger, sa patrie, répondit le captif, et nous n'avons pas voulu qu'elle le fût avant d'être bien instruite dans notre sainte religion; mais s'il plaît à Dieu, elle recevra bientôt le baptême avec toute la solennité que mérite sa qualité, qui est plus relevée que ne l'annoncent son costume et le mien.

Ces paroles donnaient à ceux qui les avaient entendues un vif désir de savoir qui étaient ces voyageurs; mais personne n'osa le laisser paraître, parce qu'on voyait qu'ils avaient besoin de repos. Dorothée prit la Moresque par la main, et l'ayant fait asseoir, la pria de lever son voile. L'étrangère regarda le captif comme pour lui demander ce qu'on souhaitait d'elle, et quand il lui eut fait comprendre en arabe que ces dames la priaient de lever son voile, elle fit voir tant d'attraits, que Dorothée la trouva plus belle que Luscinde, et Luscinde plus belle que Dorothée; et comme le privilége de la beauté est de s'attirer la sympathie générale, ce fut à qui s'empresserait auprès de l'étrangère, et à qui lui ferait le plus d'avances. Don Fernand ayant exprimé le désir d'apprendre son nom, le captif répondit qu'elle s'appelait Lela Zoraïde; mais elle, qui avait deviné l'intention du jeune seigneur, s'écria aussitôt: No, no, Zoraïda! Maria! Maria! voulant dire qu'elle s'appelait Marie, et non pas Zoraïde. Ces paroles, le ton dont elle les avait prononcées, émurent vivement tous ceux qui étaient présents, et particulièrement les dames, qui, naturellement tendres, sont plus accessibles aux émotions. Luscinde l'embrassa avec effusion, en disant: Oui, oui, Marie! Marie! A quoi la Moresque répondit avec empressement: Si, si, Maria! Zoraïda macangé! c'est-à-dire plus de Zoraïde.

Cependant la nuit approchait, et sur l'ordre de don Fernand l'hôtelier avait mis tous ses soins à préparer le souper. L'heure venue, chacun prit place à une longue table, étroite comme celle d'un réfectoire. On donna le haut bout à don Quichotte, qui d'abord déclina cet honneur, et ne consentit à s'asseoir qu'à une condition, c'est que la princesse de Micomicon prendrait place à son côté, puisqu'elle était sous sa garde. Luscinde et Zoraïde s'assirent ensuite, et en face d'elles don Fernand et Cardenio; plus bas le captif et les autres cavaliers, puis, immédiatement après les dames, le curé et le barbier.

Le repas fut très-gai, parce que la compagnie était agréable et que tous avaient sujet d'être contents. Mais ce qui augmenta la bonne humeur, ce fut quand ils virent que don Quichotte s'apprêtait à parler, animé du même esprit qui lui avait fait adresser naguère sa harangue aux chevriers. En vérité, messeigneurs, dit notre héros, il faut convenir que ceux qui ont l'avantage d'avoir fait profession dans l'ordre de la chevalerie errante sont souvent témoins de bien grandes et bien merveilleuses choses! Dites-moi, je vous prie, quel être vivant y a-t-il au monde qui, entrant à cette heure dans ce château, et nous voyant attablés de la sorte, pût croire ce que nous sommes en réalité? Qui pourrait jamais s'imaginer que cette dame, assise à ma droite, est la grande reine que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de la Triste-Figure dont ne cesse de s'occuper la renommée? Comment donc ne pas avouer que cette noble profession surpasse de beaucoup toutes celles que les hommes ont imaginées? et n'est-elle pas d'autant plus digne d'estime qu'elle expose ceux qui l'exercent à de plus grands dangers? Qu'on ne vienne donc point soutenir devant moi que les lettres l'emportent sur les armes, ou je répondrai à celui-là, quel qu'il soit, qu'il ne sait ce qu'il dit.

La raison que bien des gens donnent de la prééminence des lettres sur les armes, et sur laquelle ils se fondent, c'est que les travaux de l'intelligence surpassent de beaucoup ceux du corps, parce que, selon eux, le corps fonctionne seul dans la profession des armes: comme si cette profession était un métier de portefaix, qui n'exigeât que de bonnes épaules, et qu'il ne fallût point un grand discernement pour bien employer cette force; comme si le général qui commande une armée en campagne et qui défend une place assiégée, n'avait pas encore plus besoin de vigueur d'esprit que de force de corps! Est-ce par hasard avec la force du corps qu'on devine les desseins de l'ennemi, qu'on imagine des ruses pour les opposer aux siennes et des stratagèmes pour ruiner ses entreprises? Ne sont-ce pas là toutes choses du ressort de l'intelligence, et où le corps n'a rien à voir? Maintenant, s'il est vrai que les armes exigent comme les lettres l'emploi de l'intelligence, puisqu'il n'en faut pas moins à l'homme de guerre qu'à l'homme de lettres, voyons le but que chacun d'eux se propose, et nous arriverons à conclure que celui-là est le plus à estimer qui se propose une plus noble fin.

La fin et le but des lettres (je ne parle pas des lettres divines, dont la mission est de conduire et d'acheminer les âmes au ciel; car à une telle fin nulle autre ne peut se comparer); je parle des lettres humaines, qui ont pour but la justice distributive, le maintien et l'exécution des lois. Cette fin est assurément noble, généreuse et digne d'éloges, mais pas autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles ont pour objet et pour but la paix, c'est-à-dire le plus grand des biens que les hommes puissent désirer en cette vie. Quelles furent, je vous le demande, les premières paroles prononcées par les anges dans cette nuit féconde qui est devenue pour nous la source de la lumière? Gloire à Dieu dans les hauteurs célestes, paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Quel était le salut bienveillant que le divin maître du ciel et de la terre recommandait à ses disciples, quand ils entraient dans quelque lieu: La paix soit dans cette maison. Maintes fois il leur a dit: Je vous donne ma paix, je vous laisse la paix, comme le joyau le plus précieux que pût donner et laisser une telle main, et sans lequel il ne saurait exister de bonheur ici-bas. Or, la paix est la fin que se propose la guerre, et qui dit la guerre dit les armes. Une fois cette vérité admise, que la paix est la fin que se propose la guerre, et qu'en cela elle l'emporte sur les lettres, venons-en à comparer les travaux du lettré avec ceux du soldat, et voyons quels sont les plus pénibles.

Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de méthode et d'éloquence, qu'aucun de ses auditeurs ne songeait à sa folie; au contraire, comme ils étaient la plupart adonnés à la profession des armes, ils l'écoutaient avec autant de plaisir que d'attention.

Je dis donc, continua-t-il, que les travaux et les souffrances de l'étudiant, du lettré, sont ceux que je vais énumérer. D'abord et par-dessus tout la pauvreté; non pas que tous les étudiants soient pauvres, mais pour prendre leur condition dans ce qu'elle a de pire, et parce que la pauvreté est selon moi un des plus grands maux qu'on puisse endurer en cette vie; car qui dit pauvre, dit exposé à la faim, au froid, à la nudité, et souvent à ces trois choses à la fois. Eh bien, l'étudiant n'est-il jamais si pauvre, qu'il ne puisse se procurer quelque chose à mettre sous la dent? ne rencontre-t-il pas le plus souvent quelque brasero, quelque cheminée hospitalière, où il peut, sinon se réchauffer tout à fait, au moins se dégourdir les doigts, et, quand la nuit est venue, ne trouve-t-il pas toujours un toit où se reposer? Je passe sous silence la pénurie de leur chaussure, l'insuffisance de leur garde-robe, et ce goût qu'ils ont pour s'empiffrer jusqu'à la gorge, quand un heureux hasard leur fait trouver place à quelque festin. Mais c'est par ce chemin, âpre et difficile, j'en conviens, que beaucoup parmi eux bronchant par ici, tombant par là, se relevant d'un côté pour retomber de l'autre, beaucoup, dis-je, sont arrivés au but qu'ils ambitionnaient, et nous en avons vu qui, après avoir traversé toutes ces misères, paraissant comme emportés par le vent favorable de la fortune, se sont trouvés tout à coup appelés à gouverner l'État, ayant changé leur faim en satiété, leur nudité en habits somptueux, et leur natte de jonc en lit de damas, prix justement mérité de leur savoir et de leur vertu. Mais si l'on met leurs travaux en regard de ceux du soldat, et que l'on compare l'un à l'autre, combien le lettré reste en arrière! C'est ce que je vais facilement démontrer.

CHAPITRE XXXVIII

OU SE CONTINUE LE CURIEUX DISCOURS QUE FIT DON QUICHOTTE SUR LES LETTRES ET SUR LES ARMES

Don Quichotte, après avoir repris haleine pendant quelques instants, continua ainsi: Nous avons parlé de toutes les misères et de la pauvreté du lettré; voyons maintenant si le soldat est plus riche. Eh bien, il nous faudra convenir que nul au monde n'est plus pauvre que ce dernier, car c'est la pauvreté même. En effet, il doit se contenter de sa misérable solde, qui vient toujours tard, quelquefois même jamais; alors, si manquant du nécessaire, il se hasarde à dérober quelque chose, il le fait souvent au péril de sa vie, et toujours au notable détriment de son âme. Vous le verrez passer tout un hiver avec un méchant justaucorps tailladé, qui lui sert à la fois d'uniforme et de chemise, n'ayant pour se défendre contre l'inclémence du ciel que le souffle de sa bouche, lequel sortant d'un endroit vide et affamé, doit nécessairement être froid. Maintenant vienne la nuit, pour qu'il puisse prendre un peu de repos; par ma foi, tant pis pour lui si le lit qui l'attend pèche par défaut de largeur, car il peut mesurer sur la terre autant de pieds qu'il voudra, pour s'y tourner et retourner tout à son aise, sans crainte de déranger ses draps. Arrive enfin le jour et l'heure de gagner les degrés de sa profession, c'est-à-dire un jour de bataille; en guise de bonnet de docteur, on lui appliquera sur la tête une compresse de charpie pour panser la blessure d'une balle qui lui aura labouré la tempe, ou le laissera estropié d'une jambe ou d'un bras. Mais supposons qu'il s'en soit tiré heureusement, et que le ciel, en sa miséricorde, l'ait conservé sain et sauf, en revient-il plus riche qu'il n'était auparavant? ne doit-il pas se trouver encore à un grand nombre de combats, et en sortir toujours vainqueur, avant d'arriver à quelque chose? sortes de miracles qui ne se voient que fort rarement. Aussi, combien peu de gens font fortune à l'armée, en comparaison de ceux qui périssent! le nombre des morts est incalculable, et les survivants n'en font pas la millième partie. Pour le lettré, c'est tout le contraire: car, de manière ou d'autre, avec le pan de sa robe, sans compter les manches, il trouve toujours de quoi vivre; et pourtant, bien que les travaux du soldat soient incomparablement plus pénibles que ceux du lettré, il a beaucoup moins de récompenses à espérer, et elles sont toujours de moindre importance.

Mais, dira-t-on, il est plus aisé de récompenser le petit nombre des lettrés que cette foule de gens qui suivent la profession des armes, parce qu'on s'acquitte envers les premiers en leur conférant des offices qui reviennent de droit à ceux de leur profession, tandis que les seconds ne peuvent être rémunérés qu'aux dépens du seigneur qu'ils servent: ce qui ne fait que confirmer ce que j'ai déjà avancé. Mais laissons là ce labyrinthe de difficile issue, et revenons à la prééminence des armes sur les lettres.

On dit, pour les lettres, que sans elles les armes ne pourraient subsister, à cause des lois auxquelles la guerre est soumise, et parce que ces lois étant du domaine des lettrés, ils en sont les interprètes et les dispensateurs. A cela je réponds que sans les armes, au contraire, les lois ne pourraient pas se maintenir, parce que c'est avec les armes que les États se défendent, que les royaumes se conservent, que les villes se gardent, que les chemins deviennent sûrs, que les mers sont purgées de pirates; que sans les armes enfin, les royaumes, les cités, en un mot la terre et la mer, seraient perpétuellement en butte à la plus horrible confusion. Or, si c'est un fait reconnu, que plus une chose coûte cher à acquérir, plus elle s'estime et doit être estimée, je demanderai ce qu'il en coûte pour devenir éminent dans les lettres? Du temps, des veilles, de l'application d'esprit, faire souvent mauvaise chère, être mal vêtu, et d'autres choses dont je crois avoir déjà parlé. Mais, pour devenir bon soldat, il faut endurer tout cela, et bien d'autres misères presque sans relâche, sans compter le risque de la vie à toute heure.

Quelle souffrance peut endurer le lettré qui approche de celle qu'endure un soldat dans une ville assiégée par l'ennemi? Seul en sentinelle sur un rempart, le soldat entend creuser une mine sous ses pieds; eh bien, osera-t-il jamais s'éloigner du péril qui le menace? Tout au plus s'il lui est permis de faire donner à son capitaine avis de ce qui se passe, afin qu'on puisse remédier au danger; mais en attendant il doit demeurer ferme à son poste, jusqu'à ce que l'explosion le lance dans les airs, ou l'ensevelisse sous les décombres. Voyez maintenant ces deux galères s'abordant par leurs proues, se cramponnant l'une à l'autre au milieu du vaste Océan. Pour champ de bataille, le soldat n'a qu'un étroit espace sur les planches de l'éperon: tout ce qu'il a devant lui sont autant de ministres de la mort; ce ne sont que mousquets, lances et coutelas; il sert de but aux grenades, aux pots à feu, et chaque canon est braqué contre lui à quatre pas de distance. Dans une situation si terrible, pressé de toutes parts et cerné par la mer, quand le moindre faux pas peut l'envoyer visiter la profondeur de l'empire de Neptune, son seul espoir est dans sa force et son courage. Aussi, intrépide et emporté par l'honneur, il affronte tous ces périls, surmonte tous ces obstacles, et se fait jour à travers tous ces mousquets et ces piques pour se précipiter dans l'autre vaisseau, où tout lui est ennemi, tout lui est danger. A peine le soldat est-il emporté par le boulet, qu'un autre le remplace; celui-là est englouti par la mer, un autre lui succède, puis un autre encore, sans qu'aucun de ceux qui survivent s'effraye de la mort de ses compagnons; ce qui est une marque extraordinaire de courage et de merveilleuse intrépidité. Heureux les temps qui ne connaissaient point ces abominables instruments de guerre, dont je tiens l'inventeur pour damné au fond de l'enfer, où il reçoit, j'en suis certain, le salaire de sa diabolique invention! Grâce à lui, le plus valeureux chevalier peut tomber sans vengeance sous les coups éloignés du lâche! grâce à lui, une balle égarée, tirée peut-être par tel qui s'est enfui, épouvanté du feu de sa maudite machine, arrête en un instant les exploits d'un héros qui méritait de vivre longues années! Aussi, m'arrive-t-il souvent de regretter au fond de l'âme d'avoir embrassé, dans ce siècle détestable, la profession de chevalier errant; car bien qu'aucun péril ne me fasse sourciller, il m'est pénible de savoir qu'il suffit d'un peu de poudre et de plomb pour paralyser ma vaillance et m'empêcher de faire connaître sur toute la surface de la terre la force de mon bras. Mais après tout, que la volonté du ciel s'accomplisse, puisque si j'atteins le but que je me suis proposé, je serai d'autant plus digne d'estime, que j'aurai affronté de plus grands périls que n'en affrontèrent les chevaliers des siècles passés.

Pendant que don Quichotte prononçait ce long discours au lieu de prendre part au repas, bien que Sancho l'eût averti plusieurs fois de manger, lui disant qu'il pourrait ensuite parler à son aise, ceux qui l'écoutaient trouvaient un nouveau sujet de le plaindre de ce qu'après avoir montré tant de jugement sur diverses matières, il venait de le perdre à propos de sa maudite chevalerie. Le curé applaudit à la préférence que notre héros donnait aux armes sur les lettres, ajoutant que tout intéressé qu'il était dans la question, en sa qualité de docteur, il se sentait entraîné vers son sentiment.

On acheva de souper; et pendant que l'hôtesse et Maritorne préparaient, pour les dames, la chambre de don Quichotte, don Fernand pria le captif de conter l'histoire de sa vie, ajoutant que toute la compagnie l'en priait instamment, la rencontre de Zoraïde leur faisant penser qu'il devait s'y trouver des aventures fort intéressantes. Le captif répondit qu'il ne savait point résister à ce qu'on lui demandait de si bonne grâce, mais qu'il craignait que sa manière de raconter ne leur donnât pas autant de satisfaction qu'ils s'en promettaient. A la fin, se voyant sollicité par tout le monde: Seigneurs, dit-il, que Vos Grâces me prêtent attention, et je vais leur faire une relation véridique, qui ne le cède en rien aux fables les mieux inventées. Chacun étant ainsi préparé à l'écouter, il commença en ces termes:

CHAPITRE XXXIX

OU LE CAPTIF RACONTE SA VIE ET SES AVENTURES

Je suis né dans un village des montagnes de Léon, de parents plus favorisés des biens de la nature que de ceux de la fortune. Toutefois, dans un pays où les gens sont misérables, mon père ne laissait pas d'avoir la réputation d'être riche; et il l'aurait été en effet s'il eût mis autant de soin à conserver son patrimoine qu'il mettait d'empressement à le dissiper. Il avait contracté cette manière de vivre à la guerre, ayant passé sa jeunesse dans cette admirable école, qui fait d'un avare un libéral, et d'un libéral un prodigue, et où celui qui épargne est à bon droit regardé comme un monstre indigne de la noble profession des armes. Mon père, voyant qu'il ne pouvait résister à son humeur trop disposée à la dépense et aux largesses, résolut de se dépouiller de son bien. Il nous fit appeler, mes deux frères et moi, et nous tint à peu près ce discours:

Mes chers enfants, vous donner ce nom, c'est dire assez que je vous aime; mais comme ce n'est pas en fournir la preuve que de dissiper un bien qui doit vous revenir un jour, j'ai résolu d'accomplir une chose à laquelle je pense depuis longtemps, et que j'ai mûrement préparée. Vous êtes tous les trois en âge de vous établir, ou du moins de choisir une profession qui vous procure dans l'avenir honneur et profit. Eh bien, mon désir est de vous y aider; c'est pourquoi j'ai fait de mon bien quatre portions égales; je vous en abandonne trois, me réservant la dernière pour vivre le reste des jours qu'il plaira au ciel de m'accorder; seulement, après avoir reçu sa part, je désire que chacun de vous choisisse une des carrières que je vais vous indiquer.

Il y a dans notre Espagne un vieux dicton plein de bon sens, comme ils le sont tous d'ailleurs, étant appuyés sur une longue et sage expérience; voici ce dicton: L'Église, la mer ou la maison du roi; c'est-à-dire que celui qui veut prospérer et devenir riche, doit entrer dans l'Église, ou trafiquer sur mer, ou s'attacher à la cour. Je voudrais donc, mes chers enfants, que l'un de vous s'adonnât à l'étude des lettres, un autre au commerce, et qu'enfin le troisième servît le roi dans ses armées, car il est aujourd'hui fort difficile d'entrer dans sa maison; et quoique le métier des armes n'enrichisse guère ceux qui l'exercent, on y obtient du moins de la considération et de la gloire. D'ici à huit jours vos parts seront prêtes, et je vous les donnerai en argent comptant, sans vous faire tort d'un maravédis, comme il vous sera aisé de le reconnaître. Dites maintenant quel est votre sentiment, et si vous êtes disposés à suivre mon conseil.

Mon père m'ayant ordonné de répondre le premier, comme étant l'aîné, je le priai instamment de ne point se priver de son bien, lui disant qu'il pouvait en faire tel usage qu'il lui plairait; que nous étions assez jeunes pour en acquérir; j'ajoutai que du reste je lui obéirais, et que mon désir était de suivre la profession des armes. Mon second frère demanda à partir pour les Indes; le plus jeune, et je crois le mieux avisé, dit qu'il souhaitait entrer dans l'Église, et aller à Salamanque achever ses études. Après nous avoir entendus, notre père nous embrassa tendrement; et dans le délai qu'il avait fixé, il remit à chacun de nous sa part en argent, c'est-à-dire, si je m'en souviens bien, trois mille ducats, un de nos oncles ayant acheté notre domaine afin qu'il ne sortît point de la famille.

Tout étant prêt pour notre départ, le même jour nous quittâmes tous trois notre père; mais moi qui regrettais de le laisser avec si peu de bien dans un âge si avancé, je l'obligeai, à force de prières, à reprendre deux mille ducats sur ma part, lui faisant observer que le reste était plus que suffisant pour un soldat. Mes frères, à mon exemple, lui laissèrent chacun aussi mille ducats, outre ce qu'il s'était réservé en fonds de terre. Nous prîmes ensuite congé de mon père et de mon oncle, qui nous prodiguèrent toutes les marques de leur affection, nous recommandant avec instance de leur donner souvent de nos nouvelles. Nous le promîmes, et après avoir reçu leur baiser d'adieu et leur bénédiction, l'un de nous prit le chemin de Salamanque, un autre celui de Séville; quant à moi, je me dirigeai vers Alicante, où se trouvait un bâtiment de commerce génois qui allait faire voile pour l'Italie, et sur lequel je m'embarquai. Il peut y avoir vingt-deux ans que j'ai quitté la maison de mon père; et pendant ce long intervalle, bien que j'aie écrit plusieurs fois, je n'ai reçu aucune nouvelle ni de lui ni de mes frères.

Notre bâtiment arriva heureusement à Gênes; de là je me rendis à Milan, où j'achetai des armes et un équipement de soldat, afin d'aller m'enrôler dans les troupes piémontaises; mais, sur le chemin d'Alexandrie, j'appris que le duc d'Albe passait en Flandre. Cette nouvelle me fit changer de résolution, et j'allai prendre du service sous ce grand capitaine. Je le suivis dans toutes les batailles qu'il livra; je me trouvai à la mort des comtes de Horn et d'Egmont, et je devins enseigne dans la compagnie de don Diego d'Urbina. J'étais en Flandre depuis quelque temps, quand le bruit courut que le pape, l'Espagne et la république de Venise s'étaient ligués contre le Turc, qui venait d'enlever Chypre aux Vénitiens; que don Juan d'Autriche, frère naturel de notre roi Philippe II, était général de la ligue, et qu'on faisait de grands préparatifs pour cette guerre. Cette nouvelle me donna un vif désir d'assister à la brillante campagne qui allait s'ouvrir; et quoique je fusse presque certain d'avoir une compagnie à la première occasion, je préférai renoncer à cette espérance, et revenir en Italie.

Ma bonne étoile voulut que j'arrivasse à Gênes en même temps que don Juan d'Autriche y entrait avec sa flotte pour cingler ensuite vers Naples, où il devait se réunir à celle de Venise, jonction qui eut lieu plus tard à Messine. Bref, devenu capitaine d'infanterie, honorable emploi que je dus à mon bonheur plutôt qu'à mon mérite, je me trouvai à cette grande et mémorable journée de Lépante, qui désabusa la chrétienté de l'opinion où l'on était alors que les Turcs étaient invincibles sur mer.

En ce jour où fut brisé l'orgueil ottoman, parmi tant d'heureux qu'il fit, seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir après la bataille, comme au temps de Rome, une couronne navale, je me vis, la nuit suivante, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici comment m'était arrivée cette cruelle disgrâce: Uchali, roi d'Alger et hardi corsaire, ayant pris à l'abordage la galère capitane de Malte, où il n'était resté que trois chevaliers tout couverts de blessures, le bâtiment aux ordres de Jean-André Doria, sur lequel je servais avec ma compagnie, s'avança pour le secourir; je sautai le premier à bord de la galère; mais celle-ci s'étant éloignée avant qu'aucun de mes compagnons pût me suivre, les Turcs me firent prisonnier après m'avoir blessé grièvement. Uchali, comme vous le savez, ayant réussi à s'échapper avec toute son escadre, je restai en son pouvoir, et dans la même journée qui rendait la liberté à quinze mille chrétiens enchaînés sur les galères turques, je devins esclave des barbares.

Emmené à Constantinople, où mon maître fut fait général de la mer, en récompense de sa belle conduite et pour avoir pris l'étendard de l'ordre de Malte, je me trouvai à Navarin l'année suivante, ramant sur la capitane appelée les Trois-Fanaux. Là, je pus remarquer comme quoi on laissa échapper l'occasion de détruire toute la flotte turque pendant qu'elle était à l'ancre, car les janissaires qui la montaient, ne doutant point qu'on ne vînt les attaquer, se tenaient déjà prêts à gagner la terre, sans vouloir attendre l'issue du combat, tant ils étaient épouvantés depuis l'affaire de Lépante. Mais le ciel en ordonna autrement; et il ne faut en accuser ni la conduite, ni la négligence du général qui commandait les nôtres. En effet, Uchali se retira à Modon, île voisine de Navarin; là, ayant mis ses troupes à terre, il fortifia l'entrée du port, et y resta jusqu'à ce que don Juan se fût éloigné.

Ce fut dans cette campagne que notre bâtiment, appelé la Louve, monté par ce foudre de guerre, ce père des soldats, cet heureux et invincible don Alvar de Bazan, marquis de Sainte-Croix, s'empara d'une galère que commandait un des fils du fameux Barberousse. Vous serez sans doute bien aise d'apprendre comment eut lieu ce fait de guerre. Ce fils de Barberousse traitait ses esclaves avec tant de cruauté, et en était tellement haï, que ceux qui ramaient sur sa galère, se voyant près d'être atteints par la Louve, qui les poursuivait vivement, laissèrent en même temps tomber leurs rames, et, saisissant leur chef, qui criait du gaillard d'arrière de ramer avec plus de vigueur, le firent passer de banc en banc, de la poupe à la proue et en lui donnant tant de coups de dents, qu'avant qu'il eût atteint le grand mât son âme était dans les enfers.

De retour à Constantinople, nous y apprîmes que notre général don Juan d'Autriche, après avoir emporté d'assaut Tunis, l'avait donné à Muley-Hamet, ôtant ainsi l'espérance d'y rentrer à Muley-Hamida, le More le plus vaillant mais le plus cruel qui fût jamais. Le Grand Turc ressentit vivement cette perte; aussi avec la sagacité qui caractérise la race ottomane, il s'empressa de conclure la paix avec les Vénitiens, qui la souhaitaient non moins ardemment; puis, l'année suivante, il ordonna de mettre le siége devant la Goulette et devant le fort que don Juan avait commencé à faire élever auprès de Tunis.

Pendant ces événements, j'étais toujours à la chaîne, sans aucun espoir de recouvrer ma liberté, du moins par rançon, car je ne voulais pas donner connaissance à mon père de ma triste situation. Bientôt on sut que la Goulette avait capitulé, puis le fort, assiégés qu'ils étaient par soixante mille Turcs réguliers, et par plus de quatre cent mille Mores et Arabes accourus de tous les points de l'Afrique. La Goulette, réputée jusqu'alors imprenable, succomba la première malgré son opiniâtre résistance. On a prétendu que ç'avait été une grande faute de s'y enfermer au lieu d'empêcher la descente des ennemis; mais ceux qui parlent ainsi font voir qu'ils n'ont guère l'expérience de la guerre. Comment sept mille hommes, tout au plus, qu'il y avait dans la Goulette et dans le fort, auraient-ils pu se partager pour garder ces deux places, et tenir en même temps la campagne contre une armée si nombreuse? et d'ailleurs où est la place, si forte soit-elle, qui ne finisse par capituler si elle n'est point secourue à temps, surtout quand elle est attaquée par une foule immense et opiniâtre, qui combat dans son pays?

Pour moi, je pense avec beaucoup d'autres que la chute de la Goulette fut un bonheur pour l'Espagne; car ce n'était qu'un repaire de bandits, qui coûtait beaucoup à entretenir et à défendre sans servir à rien qu'à perpétuer la mémoire de Charles-Quint, comme si ce grand prince avait besoin de cette masse de pierres pour éterniser son nom. Quant au fort, il coûta cher aux Turcs, qui perdirent plus de vingt-cinq mille hommes en vingt-deux assauts, où les assiégés firent une si opiniâtre résistance et déployèrent une si grande valeur, que des treize cents qui restèrent aucun n'était sans blessures.

Un petit fort, construit au milieu du lac, et où s'était enfermé, avec une poignée d'hommes, don Juan Zanoguera, brave capitaine valencien, fut contraint de capituler. Il en fut de même du commandant de la Goulette, don Pedro Puerto-Carrero, qui, après s'être distingué par la défense de cette place, mourut de chagrin sur la route de Constantinople, où on le conduisait. Gabriel Cerbellon, excellent ingénieur milanais et très-vaillant soldat, resta aussi prisonnier. Enfin, il périt dans ces deux siéges un grand nombre de gens de marque, parmi lesquels il faut citer Pagano Doria, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, homme généreux comme le montra l'extrême libéralité dont il usa envers son frère, le fameux Jean-André Doria. Ce qui rendit sa mort encore plus déplorable, c'est que, voyant le fort perdu sans ressource, il crut pouvoir se confier à des Arabes qui s'étaient offerts à le conduire sous un habit moresque à Tabarca, petit port pour la pêche du corail que possèdent les Génois, sur ce rivage. Mais ces Arabes lui coupèrent la tête, et la portèrent au chef de la flotte turque; celui-ci les récompensa suivant le proverbe castillan: La trahison plaît, mais non le traître; car il les fit pendre tous pour ne pas lui avoir amené Doria vivant.

Parmi les prisonniers se trouvait aussi un certain don Pedro d'Aguilar, de je ne sais plus quel endroit de l'Andalousie; c'était un homme d'une grande bravoure, qui avait été enseigne dans le fort: militaire distingué; il possédait de plus un goût singulier pour la poésie; il fut mis sur la même galère que moi, et devint esclave du même maître. Avant de partir, il composa, pour servir d'épitaphe à la Goulette et au fort, deux sonnets que je vais vous réciter, si je m'en souviens; je suis certain qu'ils vous feront plaisir.

En entendant prononcer le nom de Pedro d'Aguilar, don Fernand regarda ses compagnons, et tous trois se mirent à sourire. Comme le captif allait continuer:

Avant de passer outre, lui dit un des cavaliers, veuillez m'instruire de ce qu'est devenu ce Pedro d'Aguilar.

Tout ce que je sais, répondit le captif, c'est qu'après deux ans d'esclavage à Constantinople il s'enfuit un jour en habit d'Arnaute avec un espion grec: j'ignore s'il parvint à recouvrer la liberté; mais un an plus tard, je vis le Grec à Constantinople, sans jamais trouver l'occasion de lui demander des nouvelles de leur évasion.

Je puis vous en donner, repartit le cavalier; ce don Pedro est mon frère; il est maintenant dans son pays en bonne santé, richement marié, et il a trois enfants.

Dieu soit loué! dit le captif; car, selon moi, le plus grand des biens, c'est de recouvrer la liberté.

J'ai retenu aussi les sonnets que fit mon frère, reprit le cavalier.

Vous me ferez plaisir de nous les réciter, répondit le captif, et vous vous en acquitterez mieux que moi.

Volontiers, dit le cavalier. Voici celui de la Goulette:

CHAPITRE XL

OU SE CONTINUE L'HISTOIRE DU CAPTIF

SONNET

Esprits qui, dégagés des entraves du corps, Jouissez maintenant de cette paix profonde Que jamais les mortels ne goûtent dans le monde, Ce digne et juste prix de vos nobles efforts,

Vous avez su montrer par d'illustres transports Qu'un zèle ardent et saint rend la valeur féconde, Lorsque de votre sang teignant à peine l'onde, Vous fîtes des vainqueurs des montagnes de morts.

Vous manquâtes de vie et non pas de courage, Et vos corps épuisés après tant de carnage, Tombèrent invaincus, les armes à la main.

O valeur immortelle! une seule journée Te fait vivre ici-bas à jamais couronnée, Et le maître du ciel te couronne en son sein.

Je me le rappelle bien, dit le captif.

Quant à celui qui fut fait pour le fort, si j'ai bonne mémoire, il était ainsi conçu, reprit le cavalier:

Tous ces murs écroulés dans ces plaines stériles, Sont le noble théâtre où trois mille soldats, Pour renaître bientôt en des lieux plus paisibles, Souffrirent par le fer un illustre trépas.

Après avoir rendu leurs remparts inutiles, Ces cruels ennemis ne les vainquirent pas; Mais leurs corps épuisés, languissants et débiles, Cédèrent sous l'effort d'un million de bras.

C'est là ce lieu fatal où, depuis tant d'années, Par les sévères lois des saintes destinées, On moissonne en mourant la gloire et les lauriers.

Mais jamais cette terre, en prodiges féconde, N'a nourri pour le ciel, ou fait voir dans le monde, Ni de plus saints martyrs, ni de plus grands guerriers[52].

[52] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.

Les sonnets ne furent pas trouvés mauvais, et le captif, après s'être réjoui des bonnes nouvelles qu'on lui donnait de son ancien compagnon d'infortune, continua son histoire: Les Turcs firent démanteler la Goulette, et pour en venir plus promptement à bout, ils la minèrent de trois côtés; mais jamais ils ne purent parvenir à renverser les vieilles murailles, qui semblaient les plus faciles à détruire; tout ce qui restait de la nouvelle fortification tomba au contraire en un instant. Quant au fort, il était dans un tel état, qu'il ne fut pas besoin de le ruiner davantage. Bref, l'armée retourna triomphante à Constantinople, où Uchali mourut peu de temps après. On l'avait surnommé FARTAX, ce qui en langue turque veut dire TEIGNEUX, car il l'était effectivement. Les Turcs ont coutume de donner aux gens des sobriquets tirés de leurs qualités ou de leurs défauts: comme ils ne possèdent que quatre noms, ceux des quatre familles de la race ottomane, ils sont obligés pour se distinguer entre eux d'emprunter des désignations provenant soit de quelque qualité morale soit de quelque défaut corporel.

Cet Uchali avait commencé par être forçat sur les galères du Grand Seigneur, dont il resta l'esclave pendant quatorze années. A trente-quatre ans, il se fit renégat pour devenir libre et se venger d'un Turc qui lui avait donné un soufflet. Dans la première rencontre, il se distingua tellement par sa valeur, que, sans passer par les emplois subalternes, ce dont les favoris même du Grand Seigneur ne sont pas exempts, il devint dey d'Alger, puis général de la mer, ce qui est la troisième charge de l'empire. Il était Calabrais de nation, et, à sa religion près, homme de bien et assez humain pour ses esclaves, dont le nombre s'élevait à plus de trois mille. Uchali mort, ses esclaves furent partagés entre le Grand Seigneur, qui d'ordinaire hérite de ses sujets, et les renégats attachés à sa personne. Quant à moi, j'échus en partage à un renégat vénitien, qui avait été mousse sur un navire tombé au pouvoir d'Uchali, lequel conçut pour lui une si grande affection qu'il en avait fait un de ses plus chers confidents. Il s'appelait Azanaga. Devenu extrêmement riche, il fut fait plus tard dey d'Alger. Mais c'était un des hommes les plus cruels qu'on ait jamais vus.

Conduit dans cette ville avec mes compagnons d'esclavage, j'eus une grande joie de me sentir rapproché de l'Espagne, persuadé que je trouverais à Alger, plutôt qu'à Constantinople, quelque moyen de recouvrer ma liberté; car je ne perdais point l'espérance, et quand ce que j'avais projeté ne réussissait pas, je cherchais à m'en consoler en rêvant à d'autres moyens. Je passais ainsi ma vie, dans une prison que les Turcs appellent bagne, où ils renferment tous leurs esclaves, ceux qui appartiennent au dey, ceux des particuliers, et ceux appelés esclaves de l'almacen, comme on dirait en Espagne de l'ayuntamiento; ils sont tous employés aux travaux publics. Ces derniers ont bien de la peine à recouvrer leur liberté, parce qu'étant à tout le monde, et n'appartenant à aucun maître, ils ne savent à qui s'adresser pour traiter de leur rançon. Quant aux esclaves dits de rachat, on les place dans ces bagnes jusqu'à ce que leur rançon soit venue. Là ils ne sont employés à aucun travail, si ce n'est quand l'argent se fait trop attendre; car alors on les envoie au bois avec les autres, travail extrêmement pénible. Dès qu'on sut que j'étais capitaine, ce fut inutilement que je me fis pauvre: je fus regardé comme un homme considérable, et on me mit au nombre des esclaves de rachat, avec une chaîne qui faisait voir que je traitais de ma liberté plutôt qu'elle n'était une marque de servitude.

Je demeurai ainsi quelque temps dans ce bagne, avec d'autres esclaves qui n'étaient pas retenus plus étroitement que moi; et bien que nous fussions souvent pressés par la faim, et que nous subissions une foule d'autres misères, rien ne nous affligeait tant que les cruautés qu'Azanaga exerçait à toute heure sur nos malheureux compagnons. Il ne se passait pas de jour qu'il ne fît pendre ou empaler quelques-uns d'entre eux; le moindre supplice consistait à leur couper les oreilles, et pour des motifs si légers, qu'au dire même des Turcs il n'agissait ainsi qu'afin de satisfaire son instinct cruel et sanguinaire.

Un soldat espagnol, nommé Saavedra, trouva seul le moyen et eut le courage de braver cette humeur barbare. Quoique, pour recouvrer sa liberté, il eût fait des tentatives si prodigieuses que les Turcs en parlent encore aujourd'hui, et que, chaque jour, nous fussions dans la crainte de le voir empalé, que lui-même enfin le craignît plus d'une fois, jamais son maître ne le fit battre ni jamais il ne lui adressa le moindre reproche. Si j'en avais le temps, je vous raconterais de ce Saavedra des choses qui vous intéresseraient beaucoup plus que mes propres aventures; mais, je le répète, cela m'entraînerait trop loin.

Sur la cour de notre prison donnaient les fenêtres de l'habitation d'un riche More; selon l'usage du pays, ce sont plutôt des lucarnes que des fenêtres, encore sont-elles protégées par des jalousies épaisses et serrées. Un jour que j'étais monté sur une terrasse où, pour tuer le temps, je m'exerçais à sauter avec trois de mes compagnons, les autres ayant été envoyés au travail, je vis tout à coup sortir d'une de ces lucarnes un mouchoir attaché au bout d'une canne de jonc. Au mouvement de cette canne, qui semblait être un appel, un de mes compagnons s'avança pour la prendre; mais on la retira sur-le-champ. Celui-ci à peine éloigné, la canne reparut aussitôt; un autre voulut recommencer l'épreuve, mais ce fut en vain; le troisième ne fut pas plus heureux. Enfin je voulus éprouver la fortune à mon tour, et dès que je fus sous la fenêtre, la canne tomba à mes pieds. Je m'empressai de dénouer le mouchoir, et j'y trouvai dix petites pièces valant environ dix de nos réaux. Vous jugez de ma joie en recevant ce secours dans la détresse où nous étions, joie d'autant plus grande que le bienfait s'adressait à moi seul.

Je revins sur la terrasse, et regardant du côté de la fenêtre, j'aperçus une main très-blanche qui la fermait; ce qui me fit penser que nous devions à une femme cette libéralité. Nous la remerciâmes à la manière des Turcs, en inclinant la tête et le corps, et en croisant les bras sur la poitrine. Au bout de quelque temps, nous vîmes paraître à la même lucarne une petite croix de roseau qu'on retira aussitôt. Cela nous donna à croire que c'était une esclave chrétienne qui nous voulait du bien; néanmoins, d'après la blancheur du bras, et aussi d'après le bracelet que nous avions distingué, nous pensâmes que c'était plutôt une chrétienne renégate que son maître avait épousée, les Mores préférant ces femmes à celles de leur propre pays; mais nous nous trompions dans nos diverses conjectures, comme vous le verrez par la suite.

Depuis ce moment, nous avions sans cesse les yeux attachés sur la fenêtre d'où nous avions reçu une si agréable assistance. Quinze jours se passèrent sans qu'on l'ouvrît, et, malgré les peines que nous nous donnâmes pour savoir s'il se trouvait dans cette maison quelque chrétienne renégate, nous ne pûmes rien découvrir, si ce n'est que la maison appartenait à Agimorato, homme considérable, ancien caïd du fort de Bata, emploi des plus importants chez les Mores.

Un jour que nous étions encore tous les quatre seuls dans le bagne, nous aperçûmes de nouveau la canne et le mouchoir: nous répétâmes la même épreuve, et toujours avec le même résultat; la canne ne se rendit qu'à moi, et je trouvai dans le mouchoir quarante écus d'or d'Espagne, avec une lettre écrite en arabe et une grande croix au bas. Je baisai la croix, je pris les écus, et nous retournâmes sur la terrasse pour faire notre remercîment ordinaire. Lorsque j'eus fait connaître par signe que je lirais le papier, la main disparut et la fenêtre se referma.

Cette bonne fortune, dans le triste état où nous étions, nous donna une joie extrême et de grandes espérances; mais aucun de nous n'entendait l'arabe, et nous étions fort embarrassés de savoir le contenu de la lettre, craignant, en nous adressant mal, de compromettre notre bienfaitrice avec nous. Enfin le désir de savoir pourquoi on m'avait choisi plutôt que mes compagnons, m'engagea à me confier à un renégat de Murcie qui me témoignait de l'amitié. Je m'ouvris à cet homme après avoir pris toutes les précautions possibles pour l'engager au secret, c'est-à-dire en lui donnant une attestation qu'il avait toujours servi et assisté les chrétiens, et que son dessein était de s'enfuir dès qu'il en trouverait l'occasion; les renégats se munissent de ces certificats par précaution. Je vous dirai à ce sujet que les uns en usent de bonne foi, mais que d'autres agissent seulement par ruse. Lorsqu'ils vont faire la course en mer, si par hasard ils tombent entre les mains des chrétiens, ils se tirent d'affaire au moyen de ces certificats qui tendent à prouver que leur intention était de retourner dans leur pays. Ils évitent ainsi la mort en feignant de se réconcilier avec la religion chrétienne, et sous le voile d'une abjuration simulée, ils vivent en liberté sans qu'on les inquiète; mais le plus souvent, à la première occasion favorable, ils repassent en Barbarie.

Le renégat auquel je m'étais confié avait une attestation semblable de tous mes compagnons d'infortune; et si les Mores l'avaient soupçonné, il aurait été brûlé vif. Après avoir pris mes précautions avec lui, et sachant qu'il parlait l'arabe, je le priai, sans m'expliquer davantage, de me lire ce billet que je disais avoir trouvé dans un coin de ma prison. Il l'ouvrit, l'examina quelque temps, et après l'avoir lu deux ou trois fois, il me pria, si je voulais en avoir l'explication, de lui procurer de l'encre et du papier; ce que je fis. L'ayant traduit sur-le-champ: voici me dit-il, ce que signifie cet écrit, sans qu'il y manque un seul mot; je vous avertis seulement que Lela Marien veut dire vierge Marie, et Allah, Dieu.

Tel était le contenu de cette lettre, qui ne sortira jamais de ma mémoire:

«Lorsque j'étais enfant, une femme, esclave de mon père, m'apprit en notre langue la prière des chrétiens, et me dit plusieurs choses de Lela Marien. Cette esclave mourut, et je sais qu'elle n'alla point dans le feu éternel, mais avec Dieu; car, depuis qu'elle est morte, je l'ai revue deux fois, et toujours elle m'a recommandé d'aller chez les chrétiens voir Lela Marien, qui m'aime beaucoup. De cette fenêtre, j'ai aperçu bien des chrétiens; mais je dois l'avouer, toi seul parmi eux m'a paru gentilhomme. Je suis jeune et assez belle, et j'ai beaucoup d'argent que j'emporterai avec moi: vois si tu veux entreprendre de m'emmener. Il ne tiendra qu'à toi que je sois ta femme; si tu ne le veux pas, je n'en suis point en peine, parce que Lela Marien saura me donner un mari. Comme c'est moi qui ai écrit cette lettre, je voudrais pouvoir t'avertir de ne te fier à aucun More, parce qu'ils sont tous traîtres. Aussi cela me cause beaucoup d'inquiétude; car si mon père vient à en avoir connaissance, je suis perdue. Il y a au bout de la canne un fil auquel tu attacheras ta réponse; si tu ne trouves personne qui sache écrire en arabe, explique-moi par signes ce que tu auras à me dire. Lela Marien me le fera comprendre. Je te recommande à Dieu et à elle, et encore à cette croix que je baise souvent, comme l'esclave m'a recommandé de le faire.»

Il serait difficile, continua le captif, de vous exprimer combien cette lettre nous causa de joie et d'admiration. Le renégat, qui ne pouvait se persuader qu'elle eût été trouvée par hasard, mais qui croyait au contraire qu'elle s'adressait à l'un de nous, nous pria de lui dire la vérité, et de nous fier entièrement à lui, résolu qu'il était de hasarder sa vie pour notre liberté. En parlant ainsi, il tira de son sein un petit crucifix, et, versant des larmes abondantes, il jura, par le Dieu dont il montrait l'image et en qui il croyait de tout son coeur malgré son infidélité, de garder un secret inviolable; ajoutant qu'il voyait bien que nous pouvions tous recouvrer la liberté par le secours de celle qui nous écrivait, et qu'ainsi il aurait la consolation de rentrer dans le sein du christianisme, dont il s'était malheureusement séparé. Cet homme manifestait un tel repentir, que nous n'hésitâmes plus à lui découvrir la vérité, et même à lui montrer la fenêtre d'où nous était venu tant de bonheur. Il promit d'employer toute son adresse pour savoir qui habitait cette maison; puis il écrivit en arabe ma réponse à la lettre.

En voici les propres termes, je les ai très-bien retenus, comme tout ce qui m'est arrivé dans mon esclavage:

«Le véritable Allah vous conserve, madame, et la bienheureuse Lela Marien, la mère de notre Sauveur, qui vous a mis au coeur le désir d'aller chez les chrétiens parce qu'elle vous aime! Priez-la qu'il lui plaise de conduire le dessein qu'elle vous a inspiré; elle est si bonne qu'elle ne vous repoussera pas. Je vous promets de ma part, et au nom de mes compagnons, de faire, au risque de la vie, tout ce qui dépendra de nous pour votre service. Ne craignez point de m'écrire, et donnez-moi avis de tout ce que vous aurez résolu: j'aurai soin de vous faire réponse. Nous avons ici un esclave chrétien qui sait écrire en arabe, comme vous le verrez par cette lettre. Quant à l'offre que vous me faites d'être ma femme quand nous serons chez les chrétiens, je la reçois de grand coeur et avec une joie extrême; et dès à présent je vous donne ma parole d'être votre mari: vous savez que les chrétiens tiennent mieux leurs promesses que les Mores. Le véritable Allah et Lela Marien vous conservent!»

Ce billet écrit et fermé, j'attendis deux jours que le bagne fût vide pour retourner, comme à l'ordinaire, sur la terrasse. Je n'y fus pas longtemps sans voir la canne, et j'y attachai ma réponse. Elle reparut peu après, et cette fois le mouchoir tomba à mes pieds avec plus de cinquante écus d'or, ce qui redoubla notre allégresse et nos espérances. La nuit suivante le renégat vint nous apprendre que cette maison était celle d'Agimorato, un des plus riches Mores d'Alger, qui n'avait, disait-on, pour héritière qu'une seule fille, et la plus belle personne de toute la Barbarie. Cette fille, ajouta-t-il, avait eu pour esclave une chrétienne morte depuis peu: ce qui s'accordait avec ce qu'elle avait écrit. Nous nous consultâmes avec le renégat sur les moyens d'emmener la belle Moresque et de revenir tous en pays chrétiens; mais avant de rien conclure, nous résolûmes d'attendre encore une fois des nouvelles de Zoraïde (ainsi s'appelle celle qui souhaite si ardemment d'être nommée Marie). Le renégat nous voyant déterminés à fuir, nous dit de le laisser agir seul, qu'il réussirait ou qu'il y perdrait la vie. Le bagne étant resté pendant quatre jours plein de monde, nous fûmes tout ce temps sans voir reparaître la canne: mais le cinquième jour, comme nous étions seuls, elle se montra de nouveau avec un mouchoir beaucoup plus lourd que les deux précédents: on l'abaissa comme à l'ordinaire, pour moi seulement, et je trouvai cent écus d'or, avec une lettre que nous allâmes faire lire au renégat. Voici ce qu'elle contenait:

«Je ne sais comment nous ferons pour gagner l'Espagne; Lela Marien ne me l'a point dit, quoique je l'en ai bien priée. Tout ce que je puis faire, c'est de te donner beaucoup d'or, dont tu te rachèteras ainsi que tes compagnons, et l'un d'eux ira chez les chrétiens acheter une barque, avec laquelle il reviendra chercher les autres. Quant à moi, tu sauras que je vais passer le printemps avec mon père et nos esclaves dans un jardin au bord de la mer, près de la porte Babazoun; là, tu pourras venir me prendre une nuit, et me conduire à la barque sans rien craindre. Mais souviens-toi, chrétien, que tu m'as promis d'être mon mari; si tu manques à ta parole, je prierai Lela Marien de te punir. Si tu ne veux te confier à personne pour acheter la barque, vas-y toi-même: car je ne doute pas que tu ne reviennes, puisque tu es gentilhomme et chrétien. Fais aussi en sorte de savoir où est notre jardin. En attendant que tout soit prêt, promène-toi dans la cour du bagne quand il sera vide, et je te donnerai autant d'or que tu en voudras. Allah te garde, chrétien!»

Après la lecture de cette lettre, chacun s'offrit pour aller acheter la barque. Mais le renégat jura qu'aucun de nous ne sortirait de captivité sans être suivi de ses compagnons, sachant, dit-il, par expérience, qu'on ne garde pas très-scrupuleusement les paroles données dans les fers, et que déjà plusieurs fois des esclaves riches qui en avaient racheté d'autres pour les envoyer à Majorque ou à Valence fréter un esquif, avaient été trompés dans leur attente; aucun n'avait reparu, la liberté étant un si grand bien que la crainte de la perdre encore effaçait souvent dans les coeurs tout sentiment de reconnaissance. Donnez-moi, ajouta-t-il, l'argent que vous destinez à la rançon de l'un de vous, j'achèterai une barque à Alger même, en disant que mon intention est de trafiquer à Tétouan et sur les côtes; après quoi, sans éveiller les soupçons, je me mettrai en mesure de nous sauver tous. Cela sera d'autant plus facile, que si la Moresque vous donne autant d'argent qu'elle l'a promis, vous pourrez facilement vous racheter, et même vous embarquer en plein jour. Je ne vois à cela qu'une difficulté, continua-t-il, c'est que les Mores ne permettent pas aux renégats d'avoir de grands bâtiments pour faire la course, parce qu'ils savent, surtout quand c'est un Espagnol, qu'il n'achète un navire que pour s'enfuir. Il faudrait donc m'associer avec un More de Tanger pour l'achat de la barque et la vente des marchandises; plus tard je saurai bien m'en rendre maître, et alors j'achèverai le reste.

Tout en pensant, mes compagnons et moi, qu'il était beaucoup plus sûr d'envoyer acheter une barque à Majorque, comme nous le mandait Zoraïde, nous n'osâmes point contredire le renégat, dans la crainte de l'irriter, et qu'en allant révéler notre intelligence avec la jeune fille, il ne compromît une existence qui nous était bien plus chère que la nôtre. Nous mîmes donc le tout entre les mains de Dieu, et pour témoigner une confiance entière au renégat, je le priai d'écrire à Zoraïde que nous suivrions son conseil, car il semblait que Lela Marien l'eût inspirée; je réitérai ma parole d'être son mari, lui disant que désormais cela ne dépendait plus que d'elle.

Le lendemain, le bagne se trouvant vide, Zoraïde nous donna en plusieurs fois mille écus d'or, nous prévenant en même temps que le vendredi suivant elle quitterait la ville; qu'avant de partir elle nous fournirait autant d'argent que nous pourrions en souhaiter, puisqu'elle était maîtresse absolue des richesses de son père. Je remis aussitôt cinq cents écus au renégat pour acheter une barque, et j'en déposais huit cents autres entre les mains d'un marchand valencien, qui me racheta sur sa parole, et sous promesse de faire compter l'argent par le premier vaisseau qui arriverait de Valence. Il ne voulut pas payer ma rançon sur-le-champ, dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'avoir cette somme depuis longtemps; car Azanaga était un homme rusé, dont il fallait toujours se défier. Le jeudi suivant, Zoraïde nous donna encore mille écus d'or, en nous prévenant qu'elle se rendrait le lendemain au jardin de son père; elle me recommandait de me faire indiquer sa demeure, dès que je serais racheté, et de mettre tout en oeuvre pour arriver à lui parler. Je traitai de la rançon de mes compagnons, afin qu'ils eussent aussi la liberté de sortir du bagne, parce que, me voyant seul libre, tandis que je possédais les moyens de les racheter tous trois, j'aurais craint que le désespoir ne les poussât à quelque résolution fatale à Zoraïde. Je les connaissais assez pour me fier à eux; mais parmi tant de maux qui accompagnent l'esclavage, on conserve difficilement la mémoire des bienfaits, et de longues souffrances rendent un homme capable de tout; en un mot, je ne voulais rien commettre au hasard sans une nécessité absolue. Je consignai donc entre les mains du marchand l'argent nécessaire pour nous cautionner tous, mais je ne lui découvris rien de notre dessein.

CHAPITRE XLI

OU LE CAPTIF TERMINE SON HISTOIRE

Quinze jours à peine s'étaient écoulés, que le renégat avait acheté une barque pouvant contenir trente personnes. Pour prévenir tout soupçon et mieux cacher son dessein, il fit d'abord seul un voyage à Sargel, port distant de vingt lieues d'Alger, du côté d'Oran, où il se fait un grand commerce de figues sèches. Il y retourna encore deux ou trois fois avec le More qu'il s'était associé. Dans chacun de ses voyages, il avait soin, en passant, de jeter l'ancre dans une petite cale située à une portée de mousquet du jardin d'Agimorato. Là il s'exerçait avec ses rameurs à faire la zala, qui est un exercice de mer, et à essayer, comme en jouant, ce qu'il voulait bientôt exécuter en réalité. Il allait même au jardin de Zoraïde demander du fruit, qu'Agimorato lui donnait volontiers quoiqu'il ne le connût point. Son intention, m'a-t-il dit depuis, était de parler à Zoraïde, et de lui apprendre que c'était de lui que j'avais fait choix pour l'enlever et l'emmener en Espagne; mais il n'en put trouver l'occasion, les femmes du pays ne se laissant voir ni aux Mores ni aux Turcs. Quant aux esclaves chrétiens, c'est autre chose, et elles ne les accueillent même que trop librement. J'aurais beaucoup regretté que le renégat eût parlé à Zoraïde, qui sans doute aurait pris l'alarme en voyant son secret confié à la langue d'un renégat; mais Dieu ordonna les choses d'une autre façon.

Quand le renégat vit qu'il lui était facile d'aller et de venir le long des côtes, de mouiller où bon lui semblait, que le More, son associé, se fiait entièrement à lui, et que je m'étais racheté, il me déclara qu'il n'y avait plus qu'à chercher des rameurs, et à choisir promptement ceux d'entre mes compagnons que je voulais emmener, afin qu'ils fussent prêts le vendredi suivant, jour fixé par lui pour notre départ. Je m'assurai de douze Espagnols bons rameurs, parmi ceux qui pouvaient le plus librement sortir de la ville. Ce fut hasard d'en trouver un si grand nombre, dans un moment où il y avait à la mer plus de vingt galères, sur lesquelles ils étaient presque tous embarqués. Heureusement leur maître n'allait point en course en ce moment, occupé qu'il était d'un navire alors en construction sur les chantiers. Je ne recommandai rien autre chose à mes Espagnols, sinon le vendredi suivant de sortir le soir l'un après l'autre, et d'aller m'attendre auprès du jardin d'Agimorato, les avertissant, si d'autres chrétiens se trouvaient là, de leur dire que je leur en avais donné l'ordre. Restait encore à prévenir Zoraïde de se tenir prête et de ne point s'effrayer en se voyant enlever avant d'être instruite que nous avions une barque.

En conséquence, je résolus donc de faire tous mes efforts pour lui parler, et deux jours avant notre départ j'allai dans son jardin sous prétexte de cueillir des herbes. La première personne que j'y rencontrai fut son père, lequel me demanda en langue franque, langage usité dans toute la Barbarie, ce que je voulais et à qui j'appartenais. Je répondis qu'étant esclave d'Arnaute Mami, et sachant que mon maître était de ses meilleurs amis, je venais cueillir de la salade. Il me demanda si j'avais traité de ma rançon, et combien mon maître exigeait. Pendant ces questions et ces réponses, la belle Zoraïde, qui m'avait aperçu, entra dans le jardin; et, comme je l'ai déjà dit, les femmes mores se montrant volontiers aux chrétiens, elle vint trouver son père, qui, en l'apercevant, l'avait appelée lui-même.

Vous peindre mon émotion en la voyant s'approcher est impossible: elle me parut si séduisante que j'en fus ébloui, et quand je vins à comparer cette merveilleuse beauté et sa riche parure avec le misérable état où j'étais, je ne pouvais m'imaginer que ce fût moi qu'elle choisissait pour son mari, et qu'elle voulût suivre ma fortune. Elle portait sur la poitrine, aux oreilles, et dans sa coiffure, une très-grande quantité de perles, et les plus belles que j'aie vues de ma vie; ses pieds, nus à la manière du pays, entraient dans des espèces de brodequins d'or; ses bras étaient ornés de bracelets en diamants qui valaient plus de vingt mille ducats; sans compter les perles qui ne valaient pas moins que le reste. Comme les perles sont la principale parure des Moresques, elles en ont plus que les femmes d'aucune autre nation. Le père de Zoraïde passait pour posséder les plus belles perles de tout le pays, et en outre plus de deux cent mille écus d'or d'Espagne, dont il lui laissait la libre disposition. Jugez, seigneurs, par les restes de beauté que Zoraïde a conservés après tant de souffrances, ce qu'elle était avec une parure si éclatante et un coeur libre d'inquiétude. Pour moi, je la trouvai plus belle encore qu'elle n'était richement parée; et, le coeur plein de reconnaissance, je la regardais comme une divinité descendue du ciel pour me charmer et me sauver tout ensemble.

Dès qu'elle nous eut rejoint, son père lui dit dans son langage que j'étais un esclave d'Arnaute Mami, et que je venais chercher de la salade; se tournant alors de mon côté, elle me demanda dans cette langue dont je vous ai déjà parlé, pourquoi je ne me rachetais point. Madame, je me suis racheté, lui dis-je, et mon maître m'estimait assez pour mettre ma liberté au prix de quinze cents sultanins. En vérité, repartit Zoraïde, si tu avais appartenu à mon père, je n'aurais pas consenti qu'il t'eût laissé partir pour deux fois autant; car, vous autres chrétiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et vous vous faites pauvres pour nous tromper. Peut-être bien y en a-t-il qui ne s'en font pas scrupule, répondis-je; mais j'ai traité de bonne foi avec mon maître, et je traiterai toujours de même avec qui que ce soit au monde. Et quand t'en vas-tu? demanda Zoraïde. Je pense que ce sera demain, madame, répondis-je; il y a au port un vaisseau français prêt à mettre à la voile, et je veux profiter de l'occasion. Et ne serait-il pas mieux, dit Zoraïde, d'attendre un vaisseau espagnol plutôt que de t'en aller avec des Français, qui sont ennemis de ta nation? Madame, répondis-je, quoiqu'il puisse arriver bientôt, dit-on, un navire d'Espagne, j'ai si grande envie de revoir ma famille et mon pays, que je ne puis me résoudre à retarder mon départ. Tu es sans doute marié, dit Zoraïde, et tu souhaites de revoir ta femme? Je ne le suis pas, madame, mais j'ai donné ma parole de l'être aussitôt que je serai dans mon pays. Et celle à qui tu as donné ta parole est-elle belle? demanda Zoraïde. Elle est si belle, répondis-je, que pour en donner une idée, je dois dire qu'elle vous ressemble. Cette réponse fit sourire Agimorato: Par Allah, chrétien, me dit-il, tu n'es pas à plaindre si ta maîtresse ressemble à ma fille, qui n'a point sa pareille dans tout Alger; regarde-la bien, et vois si je dis vrai. Le père de Zoraïde nous servait comme d'interprète dans cette conversation; car, pour elle, quoiqu'elle entendît assez bien la langue franque, elle s'expliquait beaucoup plus par signes qu'autrement.

Sur ces entrefaites, un More, ayant aperçu quatre Turcs franchissant les murailles du jardin pour cueillir du fruit, vint, en courant, donner l'alarme. Agimorato se troubla, car les Mores redoutent extrêmement les Turcs, et surtout les soldats, qui les traitent avec beaucoup d'insolence. Rentre dans la maison, ma fille, dit Agimorato, et restes-y jusqu'à ce que j'aie parlé à ces chiens. Toi, chrétien, ajouta-t-il, prends de la salade autant que tu voudras, et que Dieu te conduise en santé dans ton pays. Je m'inclinai, en signe de remercîment, et Agimorato s'en fut au-devant de ces Turcs, me laissant seul avec Zoraïde, qui fit alors semblant de se conformer à l'ordre de son père. Mais dès qu'elle le vit assez éloigné, elle revint sur ses pas, et me dit les yeux pleins de larmes: Amexi, christiano, amexi? ce qui veut dire: Tu t'en vas donc, chrétien, tu t'en vas? Oui, madame, répondis-je; mais je ne m'en irai point sans vous. Tout est prêt pour vendredi; comptez sur moi: je vous donne ma parole de vous emmener chez les chrétiens. J'avais dit ce peu de mots de manière à me faire comprendre; alors, appuyant sa main sur mon épaule, elle se dirigea d'un pas tremblant vers la maison.

Tandis que nous marchions ainsi, nous aperçûmes Agimorato qui revenait. Pensant bien qu'il nous avait vus dans cette attitude, je tremblais pour ma chère Zoraïde; mais elle au lieu de retirer sa main, elle s'approcha encore plus de moi, et, appuyant sa tête contre ma poitrine, se laissa aller comme une personne défaillante, pendant que de mon côté je feignais de la soutenir. En voyant sa fille en cet état, Agimorato lui demanda ce qu'elle avait; et n'obtenant pas de réponse: Sans doute, dit-il, ma fille s'est évanouie de la frayeur que ces chiens lui ont faite, et il la prit entre ses bras. Zoraïde poussa un grand soupir, en me disant les yeux pleins de larmes: Va-t'en, chrétien, va-t'en. Mais pourquoi veux-tu qu'il s'en aille, ma fille? dit Agimorato; il ne t'a point fait de mal, et les Turcs se sont retirés. Ne crains rien, il n'y a personne ici qui veuille te causer du déplaisir. Ces Turcs, dis-je à Agimorato, l'ont sans doute épouvantée, et puisqu'elle veut que je m'en aille, il n'est pas juste que je l'importune: avec votre permission, ajoutai-je, je reviendrai ici quelquefois pour chercher de la salade, parce que mon maître n'en trouve pas de pareille ailleurs. Tant que tu voudras, répondit Agimorato; ce que vient de dire ma fille ne regarde ni toi ni aucun des chrétiens; elle désirait seulement que les Turcs s'en allassent; mais comme elle était un peu troublée, elle s'est méprise, ou peut-être a-t-elle voulu t'avertir qu'il est temps de cueillir tes herbes.

Ayant pris congé d'Agimorato et de sa fille, qui, en se retirant, me montra qu'elle se faisait une violence extrême, je visitai le jardin tout à mon aise; j'en étudiai les diverses issues, en un mot tout ce qui pouvait favoriser notre entreprise, et j'allai en donner connaissance au renégat et à mes compagnons.

Enfin le temps s'écoula et amena pour nous le jour tant désiré. A l'entrée de la nuit le renégat vint jeter l'ancre en face du jardin d'Agimorato. Mes rameurs, déjà cachés en plusieurs endroits des environs, m'attendaient avec inquiétude, parce que n'étant point instruits de notre dessein et ne sachant pas que le renégat fût de nos amis, il ne s'agissait plus, disaient-ils, que d'attaquer la barque, d'égorger les Mores qui la montaient pour s'en rendre maîtres, et de fuir. Quand j'arrivai avec mes compagnons, nos Espagnols me reconnurent, et vinrent se joindre à nous. Par bonheur les portes de la ville étaient déjà fermées, et il ne paraissait plus personne de ce côté-là. Une fois réunis, nous délibérâmes sur ce qui était préférable, ou de commencer par enlever Zoraïde, ou de nous assurer des Mores. Mais le renégat, qui survint pendant cette délibération, nous dit qu'il était temps de mettre la main à l'oeuvre; que ces Mores étant la plupart endormis, et ne se tenant point sur leurs gardes, il fallait s'en rendre maîtres avant d'aller chercher Zoraïde. Se dirigeant aussitôt vers la barque, il sauta le premier à bord, le cimeterre à la main: Que pas un ne bouge, s'il veut conserver la vie! s'écria-t-il en langue arabe. Ces hommes, qui manquaient de résolution, surpris des paroles du patron, ne firent seulement pas mine de saisir leurs armes, dont ils étaient d'ailleurs très-mal pourvus. On les mit sans peine à la chaîne, les menaçant de la mort au moindre cri. Une partie des nôtres resta pour les garder. Puis, le renégat servant de guide au reste de notre troupe, nous courûmes au jardin, et, ayant ouvert la porte, nous approchâmes de la maison sans être vus de personne.

Zoraïde nous attendait à sa fenêtre. Quand elle nous vit approcher, elle demanda à voix basse si nous étions Nazarani, ce qui veut dire chrétiens; je lui répondis affirmativement, et qu'elle n'avait qu'à descendre. Ayant reconnu ma voix, elle n'hésita pas un seul instant, et, descendant en toute hâte, elle se montra à nos yeux si belle, si richement parée, que je ne pourrais en donner l'idée. Je pris sa main, que je baisai; le renégat et mes compagnons en firent autant pour la remercier de la liberté qu'elle nous procurait. Le renégat lui demanda où était son père; elle répondit qu'il dormait. Il faut l'éveiller, répliqua-t-il, et l'emmener avec nous. Non, non, dit Zoraïde, qu'on ne touche point à mon père: j'emporte avec moi tout ce que j'ai pu réunir, et il y en a assez pour vous rendre tous riches. Elle rentra chez elle en disant qu'elle reviendrait bientôt. En effet, nous ne tardâmes pas à la revoir portant un coffre rempli d'écus d'or, et si lourd qu'elle fléchissait sous le poids.

La fatalité voulut qu'en cet instant Agimorato s'éveillât. Le bruit qu'il entendit lui fit ouvrir la fenêtre, et, à la vue des chrétiens, il se mit à pousser des cris. Dans ce péril, le renégat, sentant combien les moments étaient précieux avant qu'on pût venir au secours, s'élança dans la chambre d'Agimorato avec quelques-uns de nos compagnons, pendant que je restai auprès de Zoraïde, tombée presque évanouie entre mes bras. Bref, ils firent si bien, qu'au bout de quelques minutes ils accoururent nous rejoindre, emmenant avec eux le More, les mains liées et un mouchoir sur la bouche.

Nous les dirigeâmes tous deux vers la barque, où nos gens nous attendaient dans une horrible anxiété. Il était environ deux heures de la nuit quand nous y entrâmes. On ôta à Agimorato le mouchoir et les liens, en le menaçant de le tuer s'il jetait un seul cri. Tournant les yeux sur sa fille qu'il ne savait pas encore s'être livrée elle-même, il fut étrangement surpris de voir que je la tenais embrassée, et qu'elle le souffrait sans résistance; il poussa un soupir, et s'apprêtait à lui faire d'amers reproches, quand les injonctions du renégat lui imposèrent silence.

Dès que l'on commença à ramer, Zoraïde me fit prier par le renégat de rendre la liberté aux prisonniers, menaçant de se jeter à la mer plutôt que de souffrir qu'on emmenât captif un père qui l'aimait si tendrement, et pour qui elle avait une affection non moins vive. J'y consentis d'abord; mais le renégat m'ayant représenté combien il était dangereux de délivrer des gens qui ne seraient pas plus tôt libres qu'ils compromettraient notre entreprise, nous tombâmes tous d'accord de ne les relâcher que sur le sol chrétien. Aussi, après nous être recommandés à Dieu, nous naviguâmes gaiement, à l'aide de nos bons rameurs, faisant route vers les îles Baléares, terre chrétienne la plus proche. Mais tout à coup le vent du nord s'éleva, et, la mer grossissant à chaque instant, il devint impossible de conserver cette direction: nous fûmes contraints de tourner la proue vers Oran, non sans appréhension d'être découverts ou de rencontrer quelques bâtiments faisant la course. Pendant ce temps, Zoraïde tenait sa tête entre ses mains pour ne pas voir son père, et j'entendais qu'elle priait Lela Marien de venir à notre secours.

Nous avions fait trente milles environ, quand le jour, qui commençait à poindre, nous laissa voir la terre à trois portées de mousquet. Nous gagnâmes la haute mer, devenue moins agitée; puis lorsque nous fûmes à deux lieues du rivage, nous dîmes à nos Espagnols de ramer plus lentement, afin de prendre un peu de nourriture. Ils répondirent qu'ils mangeraient sans quitter les rames, parce que le moment de se reposer n'était pas venu. Un fort coup de vent nous ayant alors assaillis à l'improviste, nous fûmes obligés de hisser la voile et de cingler de nouveau sur Oran. On donna à manger aux Mores, que le renégat consolait en leur affirmant qu'ils n'étaient point esclaves, et que bientôt ils seraient libres.

Il tint le même langage au père de Zoraïde; mais le vieillard répondit: Chrétiens, après vous être exposés à tant de périls pour me ravir la liberté, pensez-vous que je sois assez simple pour croire que vous ayez l'intention de me la rendre si libéralement et si vite, surtout me connaissant, et sachant de quel prix je puis la payer? Si vous voulez la mettre à prix, je vous offre tout ce que vous demanderez pour moi et pour ma pauvre fille, ou seulement pour elle, qui m'est plus chère que la vie.

En achevant ces mots, il se mit à verser des larmes amères. Zoraïde, qui s'était tournée vers son père, en voyant son affliction, l'embrassa tendrement, et ils pleurèrent tous deux avec de telles expressions de tendresse et de douleur, que la plupart d'entre nous sentirent leurs yeux se mouiller de larmes.

Mais lorsque Agimorato vint à s'apercevoir que sa fille était parée et aussi couverte de pierreries que dans un jour de fête: Qu'est-ce que ceci? lui dit-il. Hier, avant notre malheur, tu portais tes vêtements ordinaires, et aujourd'hui que nous avons sujet d'être dans la dernière affliction, te voilà parée de ce que tu as de plus précieux, comme au temps de ma prospérité? Réponds à cela, je te prie, car j'en suis encore étonné plus que de l'infortune qui nous accable.

Zoraïde ne répondait rien, quand tout à coup son père, découvrant dans un coin de la barque sa cassette de pierreries, lui demanda, frappé d'une nouvelle surprise, comment ce coffre se trouvait entre nos mains.

Seigneur, lui dit le renégat, n'obligez point votre fille à s'expliquer là-dessus; je vais tout vous apprendre en peu de mots: Zoraïde est chrétienne; elle a été la lime de nos chaînes, et c'est elle qui nous rend la liberté; elle vient avec nous de son plein gré, heureuse surtout d'avoir embrassé une religion aussi pleine de vérités que la vôtre l'est de mensonges. Cela est-il vrai, ma fille? dit le More. Oui, mon père, répondit Zoraïde. Tu es chrétienne! s'écria Agimorato; c'est donc toi qui as mis ton père au pouvoir de ses ennemis? Je suis chrétienne, il est vrai, répliqua Zoraïde; mais je ne vous ai point mis dans l'état où vous êtes; jamais je n'ai pensé à vous livrer, ni à vous causer le moindre déplaisir; j'ai seulement voulu chercher un bien que je ne pouvais trouver parmi les Mores. Et quel est ce bien, ma fille? dit le vieillard. Demandez-le à Lela Marien, répondit Zoraïde; elle vous l'apprendra mieux que moi.

Agimorato n'eut pas plutôt entendu cette réponse, que sans dire un mot il se précipita dans la mer, et il y eut certainement trouvé la mort sans les longs vêtements qu'il portait. Aux cris de Zoraïde, on s'élança et l'on parvint à remettre le vieillard dans la barque à demi-mort et privé de sentiment. Pénétrée de douleur, Zoraïde embrassait avec désespoir le corps de son père; mais grâce à nos soins, au bout de quelques heures il reprit connaissance.

Bientôt le vent changea; alors nous fûmes forcés de nous diriger vers la terre, craignant sans cesse d'y être jetés, et tâchant de nous en garantir à force de rames. Mais notre bonne étoile nous fit aborder à une cale voisine d'un petit cap ou promontoire que les Mores appellent la Cava rumia[53], ce qui en leur langue veut dire la mauvaise femme chrétienne, parce que la tradition raconte que Florinde, cette fameuse fille du comte Julien, qui fut la cause de la perte de l'Espagne, y est enterrée. Ils regardent comme un mauvais présage d'être obligé de se réfugier dans cet endroit, et ils ne le font jamais que par nécessité: mais ce fut pour nous un port assuré contre la tempête qui nous menaçait. Nous plaçâmes des sentinelles à terre, et, sans abandonner les rames, nous prîmes un peu de nourriture, priant Dieu de mener à bonne fin une entreprise si bien commencée.

[53] Le mot cava, signifie mauvaise, et rumia veut dire chrétienne.

Pour céder aux supplications de Zoraïde, on se prépara à mettre à terre son père et les autres Mores prisonniers. En effet, le ciel ayant exaucé nos prières, et la mer étant devenue plus tranquille, nous déliâmes les Mores, et contre leur espérance nous les déposâmes sur le rivage. Mais quand on voulut faire descendre le père de Zoraïde: Chrétiens, nous dit-il, pourquoi pensez-vous que cette méchante créature souhaite de me voir en liberté? croyez-vous qu'un sentiment d'amour et de pitié l'engage à ne pas me rendre le témoin de ses mauvais desseins? Croyez-vous qu'elle ait changé de religion dans l'espoir que la vôtre soit meilleure que la sienne? Non, non, c'est parce qu'elle sait que les femmes sont plus libres chez vous que chez les Mores. Infâme, ajouta-t-il en se tournant vers elle, pendant que nous le tenions à bras-le-corps pour prévenir quelque emportement, fille dénaturée, que cherches-tu? où vas-tu, aveugle? ne vois-tu point que tu te jettes entre les bras de nos plus dangereux ennemis? Va, misérable! je me repens de t'avoir donné la vie. Que l'heure en soit maudite à jamais! à jamais maudits soient les soins que j'ai pris de ton enfance!

Voyant que ces imprécations ne tarissaient pas, je fis promptement déposer sur le rivage Agimorato; mais à peine y fut-il qu'il les recommença avec une fureur croissante, priant Allah de nous engloutir dans les flots; puis, quand il crut que ses paroles ne pouvaient presque plus arriver jusqu'à nous, la barque commençant à s'éloigner, il s'arracha les cheveux et la barbe, et se roula par terre avec de si grandes marques de désespoir, que nous redoutions quelque funeste événement.

Mais bientôt nous l'entendîmes crier de toutes ses forces: Reviens, ma chère fille, reviens! je te pardonne; laisse à tes ravisseurs ces richesses, et viens consoler un père qui t'aime et qui va mourir dans ce désert où tu l'abandonnes. Zoraïde pleurait à chaudes larmes sans pouvoir articuler une parole; à la fin, faisant un suprême effort: Mon père, lui dit-elle, je prie Lela Malien, qui m'a faite chrétienne, de vous donner de la consolation. Allah m'est témoin que je n'ai pu m'empêcher de faire ce que j'ai fait; les chrétiens ne m'y ont nullement forcée; mais je n'ai pu résister à Lela Marien. Zoraïde parlait encore, quand son père disparut à nos yeux.

Délivrés de cette inquiétude, nous voulûmes profiter d'une brise qui nous faisait espérer d'atteindre le lendemain les côtes d'Espagne. Par malheur, notre joie fut de courte durée; peut-être aussi les malédictions d'Agimorato produisirent-elles leur effet, car vers trois heures de la nuit, voguant à pleines voiles et les rames au repos, nous aperçûmes tout à coup, à la clarté de la lune, un vaisseau rond qui venait par notre travers, et déjà si rapproché que nous eûmes beaucoup de peine à éviter sa rencontre. Il nous héla, demandant qui nous étions, d'où nous venions, et où nous allions. A ces questions faites en français, le renégat ne voulut pas qu'on répondît, assurant, disait-il, que c'étaient des corsaires français qui pillaient indifféremment amis et ennemis. Nous pensions déjà en être quittes pour la peur, quand nous reçûmes deux boulets ramés, dont l'un coupa en deux notre grand mât, qui tomba dans la mer avec la voile, et dont l'autre donna dans les flancs de la barque, et la perça de part en part, sans pourtant blesser personne. En nous sentant couler, nous demandâmes du secours aux gens du vaisseau, leur criant de venir nous prendre, parce que nous périssions. Ils diminuèrent de voiles, et, mettant la chaloupe à la mer, ils vinrent au nombre de douze, mousquet et mèche allumée; lorsqu'ils eurent reconnu que la barque enfonçait, ils nous prirent avec eux, tout en nous reprochant de nous être attiré ce traitement par notre incivilité.

A peine fûmes-nous montés à leur bord, qu'après s'être informés de ce qu'ils voulaient savoir, ils se mirent à nous traiter en ennemis: nous dépouillant du peu que nous possédions, car la cassette où étaient les pierreries, avait été jetée à la mer par le renégat sans que personne s'en fût aperçu. Ils ôtèrent aussi à Zoraïde les bracelets qu'elle avait aux pieds et aux mains; et plus d'une fois je craignis qu'ils ne passassent à des violences plus graves; mais heureusement ces gens-là, tout grossiers qu'ils sont, n'en veulent qu'au butin, dont ils sont si avides, qu'ils nous auraient enlevé jusqu'à nos habits d'esclaves s'ils avaient pu s'en servir. Un moment ils délibérèrent entre eux s'ils ne nous jetteraient point à la mer, enveloppés dans une voile, parce qu'ayant dessein, disaient-ils, de trafiquer dans quelques ports de l'Espagne, sous pavillon anglais, ils craignaient que nous ne donnassions avis de leurs brigandages. Beaucoup furent de cette opinion; mais le capitaine, à qui la dépouille de ma chère Zoraïde était tombée en partage, déclara qu'il était content de sa prise, et qu'il ne songeait plus qu'à repasser le détroit de Gibraltar, pour regagner, sans s'arrêter, le port de la Rochelle, d'où il était parti. S'étant mis d'accord sur ce point, le jour suivant ils nous donnèrent leur chaloupe avec le peu de vivres qu'il fallait pour le reste de notre voyage, car nous étions déjà proche des terres d'Espagne, dont la vue nous causa tant de joie que nous en oubliâmes toutes nos disgrâces.

Il était midi environ quand nous descendîmes dans la chaloupe, avec deux barils d'eau et un peu de biscuit. Touché de je ne sais quelle pitié pour Zoraïde, le capitaine, en nous quittant, lui remit quarante écus d'or, et de plus défendit à ses compagnons de la dépouiller de ses habits, qui sont ceux qu'elle porte encore aujourd'hui. Nous prîmes congé de ces hommes, en les remerciant et en leur témoignant moins de déplaisir que de reconnaissance; et pendant qu'ils continuaient leur route, nous voguâmes en hâte vers la terre, que nous avions en vue, et dont nous approchâmes tellement au coucher du soleil, que nous aurions pu aborder avant la nuit. Mais comme le temps était couvert, et que nous ne connaissions point le pays, nous n'osâmes débarquer, malgré l'avis de plusieurs d'entre nous, qui disaient, non sans raison, qu'il valait mieux donner contre un rocher, loin de toute habitation, plutôt que de s'exposer à la rencontre des corsaires de Tétouan, qui toutes les nuits infestent ces parages.

De ces avis opposés il s'en forma un troisième, ce fut d'approcher peu à peu de la côte, et de descendre dès que l'état de la mer le permettrait. On continua donc à ramer, et vers minuit nous arrivâmes près d'une haute montagne; tous alors nous descendîmes sur le sable, et aussitôt chacun de nous embrassa la terre avec des larmes de joie, rendant grâce à Dieu de la protection qu'il nous avait accordée. On ôta les provisions de la chaloupe, après l'avoir tirée sur le rivage; puis nous nous dirigeâmes vers la montagne, ne pouvant croire encore que nous fussions chez des chrétiens et en lieu de sûreté. Le jour venu, il fallut atteindre le sommet pour découvrir de là quelque village, ou quelque cabane de pêcheur; mais ne voyant ni habitation, ni chemin, ni même le moindre sentier, si loin que nous pussions porter la vue, nous nous mîmes en chemin, soutenus par l'espoir de rencontrer quelqu'un qui nous apprît où nous étions.

Après avoir fait environ un quart de lieue, le son d'une petite clochette nous fit penser qu'il y avait non loin de là quelque troupeau, et en même temps nous vîmes assis au pied d'un liége un berger qui, dans le plus grand calme, taillait un bâton avec son couteau. Nous l'appelâmes; il se leva, tourna la tête, et, à ce que nous avons su depuis, ayant aperçu le renégat et Zoraïde vêtus en Mores, il s'enfuit avec une vitesse incroyable, en criant: Aux armes! aux armes! et croyant avoir tous les Mores d'Afrique à ses trousses. Cela nous mit un peu en peine; aussi, prévoyant que tout le canton allait prendre l'alarme, et ne manquerait pas de venir nous reconnaître, nous fîmes prendre au renégat, la casaque d'un des nôtres, au lieu de sa veste; puis, nous recommandant à Dieu, nous suivîmes la trace du berger, toujours dans l'appréhension de voir d'un moment à l'autre la cavalerie de la côte fondre sur nous. Au bout de deux heures, la chose arriva comme nous l'avions pensé.

A peine étions-nous entrés dans la plaine, à la sortie d'une vaste lande, que nous aperçûmes une cinquantaine de cavaliers qui venaient au grand trot à notre rencontre. Nous fîmes halte pour les attendre; mais quand ils furent arrivés, et qu'au lieu de Mores qu'ils cherchaient, ils virent une petite troupe de chrétiens misérables et en désordre, ils s'arrêtèrent tout surpris et nous demandèrent si ce n'était point nous qui avions causé l'alarme. Je répondis que oui, et je me préparais à en dire davantage, lorsqu'un de mes compagnons, reconnaissant le cavalier qui parlait, m'interrompit en s'écriant: Dieu soit loué, qui nous a si bien adressés! car, si je ne me trompe, nous sommes dans la province de Velez-Malaga; et vous, seigneur, si ma captivité ne m'a point fait perdre la mémoire, vous êtes Pedro Bustamente, mon cher oncle.

A ce nom, le cavalier sauta à bas de son cheval, et courut embrasser le jeune homme: Oui, c'est moi, mon cher neveu, lui dit-il; oui, c'est bien toi, mon enfant, que j'ai cru mort et pleuré tant de fois; ta mère et toute ta famille auront bien de la joie de ton retour: nous avions enfin appris que tu étais à Alger, et à tes vêtements comme à ceux de tes compagnons, je comprends que vous vous êtes sauvés par quelque voie extraordinaire. Cela est vrai, répondit le captif, et Dieu aidant, nous vous en ferons le récit.

Dès qu'ils surent que nous étions des chrétiens esclaves, les cavaliers mirent pied à terre, et chacun offrit sa monture pour nous conduire à Velez-Malaga, qui était distant d'une lieue et demie. Quelques-uns d'entre eux se chargèrent d'aller prendre la barque pour la porter à la ville; les autres nous prirent en croupe de leurs chevaux; et Bustamente fit monter Zoraïde avec lui sur le sien. En cet équipage nous fûmes accueillis avec joie par tous les habitants, qui, déjà prévenus, venaient au-devant de nous. Ils s'étonnaient peu de voir des esclaves et des Mores esclaves, parce que ceux qui habitent ces côtes sont accoutumés à semblables rencontres. Quant à Zoraïde, la fatigue du chemin et la joie de se voir parmi les chrétiens, donnaient des couleurs si vives et tant d'éclat à sa beauté, que, je puis le dire sans flatterie, elle excitait l'admiration générale. Tout le peuple nous accompagna à l'église, pour aller rendre grâces à Dieu. Nous n'y fûmes pas plus tôt entrés, que Zoraïde s'écria: Voilà des visages qui ressemblent à celui de Lela Marien. Nous lui dîmes que c'étaient ses images, et le renégat lui expliqua de son mieux pourquoi elles étaient là, afin qu'elle leur rendît le même hommage que les chrétiens.

L'esprit vif de Zoraïde lui fit comprendre aisément les paroles du renégat, et dans sa dévotion naïve elle montra à sa manière une si véritable piété que tous ceux qui la regardaient pleuraient de joie. En sortant de l'église, on nous donna des logements, et mon compagnon, ce neveu de Bustamente, nous emmena, le renégat, Zoraïde et moi, dans la maison de son père, qui nous reçut avec la même affection qu'il témoignait à son propre fils. Après avoir passé environ six jours à Velez-Malaga, et avoir fait toutes les démarches nécessaires à sa sûreté, le renégat se rendit à Grenade afin de rentrer, par le moyen de la Sainte-Inquisition, dans le giron de l'Église, et chacun de nos compagnons prit le parti qui lui plut. Zoraïde et moi nous restâmes seuls avec le secours qu'elle tenait de la libéralité du corsaire français, dont j'employai une partie à acheter cette monture afin de lui épargner de la fatigue.

Maintenant, lui servant toujours de protecteur et d'écuyer, nous allons savoir si mon père est encore vivant, et si l'un de mes frères a rencontré un meilleur sort que le mien, quoique après tout je n'aie pas lieu de m'en plaindre, puisqu'il me vaut l'affection de Zoraïde, dont la beauté et la vertu sont pour moi d'un plus haut prix que tous les trésors du monde. Mais je voudrais pouvoir la dédommager de tout ce qu'elle a perdu, et qu'elle n'eût pas lieu de se repentir d'avoir abandonné tant de richesses, et un père qui l'aimait si tendrement, pour accompagner un malheureux. Rien de plus admirable que la patience dont elle a fait preuve dans toutes les fatigues que nous avons souffertes et de tous les accidents qui nous sont arrivés, si ce n'est le désir ardent qu'elle a de se voir chrétienne. Aussi, quand je ne serais point son obligé autant que je le suis, sa seule vertu m'inspirerait toute l'estime et l'attachement que je lui dois par reconnaissance, et m'engagerait à la servir et à l'honorer toute ma vie. Mais le bonheur que j'éprouve d'être à elle est troublé par l'inquiétude de savoir si je pourrai trouver dans mon pays quelque abri pour la retirer, mon père étant mort sans doute, et mes frères occupant, je le crains, des emplois qui les tiennent éloignés du lieu de leur naissance, sans compter que la fortune ne les aura peut-être pas mieux traités que moi-même.

Seigneurs, telle est mon histoire. J'aurais désiré vous la raconter aussi agréablement qu'elle est pleine d'étranges aventures; mais je n'ai point l'art de faire valoir les choses, et dans un pays où j'ai été obligé d'apprendre une autre langue, j'ai presque oublié la mienne. Aussi je crains bien de vous avoir ennuyés par la longueur de ce récit; cependant il n'a pas dépendu de moi de le faire plus court, et j'en ai même retranché plusieurs circonstances.

CHAPITRE XLII

DE CE QUI ARRIVA DE NOUVEAU DANS L'HOTELLERIE, ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES DIGNES D'ÊTRE CONNUES

Après ces dernières paroles, le captif se tut. En vérité, seigneur capitaine, lui dit don Fernand, la manière dont vous avez raconté votre histoire égale l'intérêt et le charme de l'histoire elle-même; tout y est curieux, extraordinaire, et plein des plus merveilleux incidents; dût le jour de demain nous retrouver occupés à vous écouter, nous serions aises de l'entendre encore une fois. Cardenio et les autres convives lui firent les mêmes compliments, mêlés d'offres si obligeantes, que le captif ne pouvait suffire à exprimer sa reconnaissance, et il remerciait Dieu d'avoir trouvé tant d'amis dans sa mauvaise fortune. Don Fernand ajouta que s'il voulait l'accompagner, il prierait le marquis, son frère, d'être parrain de Zoraïde, et que pour lui, il se chargeait de le mettre en mesure de rentrer dans son pays avec toute la considération due à son mérite. Le captif les remercia courtoisement, et se défendit de bonne grâce d'accepter ces offres généreuses.

Cependant le jour baissait, et quand la nuit fut venue, un carrosse s'arrêta devant la porte de l'hôtellerie, escorté de quelques cavaliers qui demandèrent à loger. On leur répondit qu'il n'y avait pas un pied carré de libre dans toute la maison. Pardieu, dit un des cavaliers qui avait déjà pied à terre, il y aura bien toujours place pour monseigneur l'auditeur. A ce nom, l'hôtesse se troubla: Seigneur, reprit-elle, je veux dire que nous n'avons point de lits vacants; mais si monseigneur fait porter le sien, comme je n'en doute pas, nous lui abandonnerons volontiers notre chambre pour que Sa Grâce s'y établisse. A la bonne heure, dit l'écuyer.

En même temps descendait du carrosse un homme de bonne mine, dont le costume indiquait la dignité. Sa longue robe à manches tailladées faisait assez connaître qu'il était auditeur, comme l'avait annoncé son valet. Il tenait par la main une jeune demoiselle d'environ quinze à seize ans, en habit de voyage, mais si fraîche, si jolie et de si bon air, que tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie la trouvèrent non moins belle que Dorothée, Luscinde et Zoraïde. Don Quichotte, qui se trouvait présent, ne put s'empêcher, en le voyant s'avancer, de lui adresser ces paroles: Seigneur, lui dit-il, que Votre Grâce entre avec assurance dans ce château, et y demeure tant qu'il lui plaira. Tout étroit qu'il est et assez mal pourvu des choses nécessaires, il peut suffire à n'importe quel homme de guerre ou de lettres, surtout quand il se présente, ainsi que Votre Grâce, accompagné d'une si charmante personne, devant qui non-seulement les portes des châteaux doivent s'ouvrir, mais les rochers se dissoudre, et les montagnes s'abaisser. Que Votre Grâce entre donc dans ce paradis, elle y trouvera des soleils et des étoiles dignes de faire compagnie à l'astre éblouissant qu'elle conduit par la main: je veux dire les armes à leur poste, et la beauté dans toute son excellence.

Tout interdit de cette harangue, l'auditeur se mit à considérer notre héros de la tête aux pieds, non moins étonné de sa figure que de ses paroles. Pendant que Luscinde et Dorothée entendant l'hôtesse vanter la beauté de la jeune voyageuse, s'avançaient avec empressement pour la recevoir, Don Fernand, Cardenio et le curé vinrent se joindre à elles; et tous accablèrent l'auditeur de tant de civilités, qu'il avait à peine le temps de se reconnaître; aussi, tout surpris de ce qu'il venait de voir et d'entendre en si peu de temps, il entra dans l'hôtellerie, faisant de grandes révérences à droite et à gauche sans savoir que répondre. Il ne doutait pas qu'il n'eût affaire à des gens de qualité; mais le visage, le costume et les manières de don Quichotte le déroutaient. Enfin, après force compliments de part et d'autre, on arrêta que les dames coucheraient toutes dans la même chambre, et que les hommes se tiendraient au dehors, comme leurs protecteurs et leurs gardiens; l'auditeur consentit à tout et s'accommoda du lit de l'hôtelier joint à celui qu'il faisait porter.

Quant au captif, dès le premier regard jeté sur l'auditeur, il avait ressenti de secrets mouvements qui lui disaient que cet inconnu était son frère; mais dans la joie que lui donnait cette rencontre, ne voulant pas s'en rapporter à son pressentiment, il demanda à l'un des écuyers le nom de son maître. L'écuyer répondit qu'il s'appelait Juan Perez de Viedma; et qu'il le croyait originaire des montagnes de Léon. Cette réponse acheva de confirmer le captif dans son opinion, il prit à part don Fernand, Cardenio et le curé, et les assura que le voyageur était certainement ce frère qui avait voulu se livrer à l'étude; que ses gens venaient de lui apprendre qu'il était auditeur dans les Indes, en l'audience du Mexique, et que la jeune demoiselle était sa fille, dont la mère était morte en la mettant au monde. Là-dessus il leur demanda conseil sur la manière dont il pourrait se faire reconnaître, et s'il ne devait pas d'abord s'assurer de l'accueil qui lui était réservé, parce que, dans le dénûment où il se trouvait, l'auditeur aurait peut-être quelque honte de l'avouer pour son frère.

Seigneur, laissez-moi tenter cette épreuve, dit le curé; j'ai bonne opinion du succès, et à sa physionomie je vois d'avance qu'il n'a pas ce sot orgueil qui fait mépriser les gens que la fortune persécute.

Je ne voudrais pourtant pas me présenter brusquement, reprit le captif; il serait préférable, ce me semble, de le pressentir et de le préparer adroitement à me revoir.

Encore une fois, répliqua le curé, si vous voulez vous en rapporter à moi, je ne doute point que vous n'ayez satisfaction, et vous me ferez plaisir en me procurant cette occasion de vous rendre service.

Le souper étant servi, l'auditeur se mit à table; don Fernand, ses compagnons, le curé et Cardenio vinrent lui tenir compagnie, quoiqu'ils eussent déjà pris leur repas du soir; les dames, de leur côté, restèrent avec la jeune fille, qui alla souper dans l'autre chambre, où le captif entra sous prétexte de servir d'interprète à Zoraïde.

Le curé, s'adressant à l'auditeur, pendant qu'il mangeait: Seigneur, lui dit-il, étant jadis esclave à Constantinople, j'ai eu un compagnon de ma mauvaise fortune du même nom que Votre Grâce; c'était un brave homme, et un des meilleurs officiers de l'infanterie espagnole; mais le pauvre diable éprouva autant de traverses qu'il avait de mérite.

Et comment s'appelait cet officier? demanda l'auditeur.

Ruiz Perez de Viedma, répondit le curé, et il était des montagnes de Léon. Un jour, il me raconta une particularité assez étrange de lui et de ses deux frères: son père, me disait-il, craignant, par suite d'une humeur trop libérale, de dissiper son bien, le partagea entre ses trois enfants, en y ajoutant des conseils qui faisaient voir qu'il était homme de sens. Mon compagnon avait choisi la carrière des armes; il s'y distingua si bien par sa valeur, qu'en peu de temps on lui donna une compagnie d'infanterie, et il était en passe de devenir mestre de camp, quand le sort voulut qu'il perdît cet espoir avec la liberté dans cette grande journée de Lépante, où tant d'esclaves la recouvrèrent; pour moi, je fus fait prisonnier à la Goulette, et, après divers événements, nous nous trouvâmes à Constantinople appartenir à un même maître. De là il fut conduit à Alger, où il lui arriva des aventures qui semblent tenir du prodige. Le curé termina par le récit succinct de l'histoire du captif et de Zoraïde, récit que l'auditeur écoutait avec une attention extrême, jusqu'au moment où les Français, après s'être emparés de la barque et avoir dépouillé les malheureux Espagnols, laissèrent Zoraïde et son compagnon dans le plus grand dénûment. Depuis ce jour, ajouta-t-il, on n'a pas eu de leurs nouvelles, et j'ignore s'ils sont arrivés en Espagne, ou si les corsaires les ont emmenés en France.

Le captif ne perdait pas une des paroles du curé, et observait avec une égale attention tous les mouvements de l'auditeur. Celui-ci poussa un grand soupir, et les yeux pleins de larmes: Ah! seigneur, dit-il au curé, si vous saviez combien votre récit me touche! Ce brave soldat dont vous parlez est mon frère aîné, qui, plein d'une généreuse résolution, embrassa la carrière des armes; moi j'ai préféré celle des lettres, où Dieu, mes travaux et mes veilles m'ont fait parvenir à la dignité d'auditeur. Quant à notre frère cadet, il habite le Pérou, où il s'est enrichi. L'argent qu'il nous a envoyé surpasse de beaucoup la somme qu'il avait reçue en partage, et elle a mis notre père à même de satisfaire cette libéralité qui lui est naturelle. Cet excellent homme vit encore, et tous les jours il prie Dieu de ne point le retirer de ce monde qu'il n'ait eu la consolation d'embrasser l'aîné de ses enfants, dont il n'a pas reçu la moindre nouvelle depuis son départ. On a vraiment peine à comprendre qu'un homme tel que mon frère soit resté aussi longtemps sans informer de sa situation un père qui l'aime et sans témoigner quelque sollicitude pour sa famille. Si nous eussions été instruits de sa disgrâce, il n'aurait pas, à coup sûr, eu besoin de cette canne merveilleuse qui lui rendit la liberté. Mais je crains bien qu'il ne l'ait reperdue avec ces corsaires. Et qui sait si ces misérables ne se seront pas défaits de lui pour mieux cacher leurs brigandages? Hélas! cette pensée va troubler tout l'agrément que je me promettais de mon voyage, et je ne saurais plus goûter de véritable joie. Ah! mon pauvre frère, si je pouvais savoir où vous êtes en ce moment, je n'épargnerais rien pour adoucir votre misère, et je suis assuré que notre père donnerait tout pour vous délivrer. O Zoraïde! aussi libérale que belle, qui pourra jamais vous récompenser dignement? Que j'aurais de plaisir à voir la fin de vos malheurs, et, par un mariage tant désiré, de contribuer à faire deux heureux! L'auditeur prononça ces paroles avec une telle expression de douleur et de tendresse, que tous ceux qui l'entendaient en furent touchés.

Le curé, voyant que son dessein avait si bien réussi, ne voulut pas différer plus longtemps: il se leva de table, et allant prendre d'une main Zoraïde, que suivirent Dorothée, Luscinde et Claire, il saisit en passant de l'autre main celle du captif: Essuyez vos larmes, seigneur, dit-il à l'auditeur en revenant vers lui; vous avez devant vous ce cher frère et cette aimable belle-soeur que vous souhaitez si ardemment de voir: voilà le capitaine Viedma, et voici la belle More à qui il est redevable de si grands services; en voyant le misérable état où ces Français les ont réduits, vous serez heureux de donner un libre cours à votre générosité.

Le captif courut aussitôt vers son frère, qui, l'ayant considéré quelque temps et achevant de le reconnaître, se jeta dans ses bras, et tous deux étroitement attachés l'un à l'autre, ils versèrent tant de larmes qu'aucun des assistants ne put retenir les siennes. Il serait impossible de répéter tout ce que se dirent les deux frères: qu'on se figure ce que de braves gens qui s'aiment peuvent éprouver dans un pareil moment! Ils se racontèrent succinctement leurs aventures, et à chaque parole ils se prodiguaient les plus précieuses marques d'une vive amitié. Tantôt l'auditeur quittait son frère pour embrasser Zoraïde, à qui il faisait mille offres obligeantes, tantôt il retournait embrasser son frère; la fille de l'auditeur et la belle More ne pouvaient non plus se séparer, et par les témoignages de tendresse qu'ils se donnaient les uns aux autres, ils firent de nouveau couler les larmes de tous les yeux.

Quant à don Quichotte, il regardait tout cela sans dire mot, et l'attribuait en lui-même aux prodiges de la chevalerie errante. Les deux frères, après s'être embrassés de nouveau, adressèrent quelques excuses à la compagnie, qui leur exprima combien elle prenait part à leur joie. Les compliments étant épuisés de part et d'autre, l'auditeur voulut que le captif l'accompagnât à Séville, pendant qu'on donnerait avis de son retour à leur père, afin que le vieillard pût s'y rendre pour assister au baptême et aux noces de Zoraïde, lui-même devant continuer son voyage, afin de ne pas laisser échapper l'occasion d'un bâtiment prêt à mettre à la voile pour les Indes. Tout le monde partageait la joie du captif, et ne cessait point de le lui témoigner; mais comme il était fort tard, chacun se décida à aller dormir le reste de la nuit.

Don Quichotte s'offrit à faire la garde du château, afin d'empêcher qu'un géant ou quelqu'autre brigand de cette espèce, jaloux des trésors de beautés qu'il renfermait, ne vînt à s'y introduire par surprise. Ceux qui le connaissaient le remercièrent de son offre et ils apprirent à l'auditeur la bizarre manie du chevalier de la Triste-Figure, ce qui le divertit beaucoup. Le seul Sancho se désespérait au milieu de la joie générale, en voyant qu'on tardait à se mettre au lit; lorsqu'il en eut enfin reçu la permission de son maître, il alla s'étendre sur le bât de son âne, qui va lui coûter bien cher, comme nous le verrons tout à l'heure. Les dames retirées dans leur chambre, et les hommes arrangés de leur mieux, don Quichotte sortit de l'hôtellerie pour aller se mettre en sentinelle et faire, comme il l'avait offert, la garde du château.

Or, au moment où l'aube commençait à poindre, les dames entendirent tout à coup une voix douce et mélodieuse: d'abord elles écoutèrent avec grande attention, surtout Dorothée, qui s'était éveillée depuis quelque temps, tandis que Claire Viedma, la fille de l'auditeur, dormait à ses côtés. Cette voix n'était accompagnée d'aucun instrument, et tantôt il leur semblait que c'était dans la cour qu'on chantait, tantôt dans un autre endroit. Comme elles étaient dans ce doute et toujours fort attentives, Cardenio s'approcha de la porte de leur chambre: Mesdames, dit-il à demi-voix, si vous ne dormez point, écoutez un jeune muletier qui chante à merveille.

Nous l'écoutions, et avec beaucoup de plaisir, répondit Dorothée; puis voyant que la voix recommençait, elle prêta de nouveau l'oreille, et entendit les couplets suivants:

CHAPITRE XLIII

OU L'ON RACONTE L'INTÉRESSANTE HISTOIRE DU GARÇON MULETIER, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS EXTRAORDINAIRES ARRIVÉS DANS L'HOTELLERIE

Je suis un nautonnier d'amour, Voguant sur cette mer si fertile en orages; Sans connaître de port où se termine un jour Ma course et mes voyages.

J'ai pour guide un astre brillant, Dont je suis en tous lieux l'éclatante lumière; le soleil n'en voit point de plus étincelant En toute sa carrière.

Mais comme j'ignore son cours, Je navigue au hasard, incertain de ma course, Attentif seulement à l'observer toujours, Et sans autre ressource.

Trop souvent le jaloux destin, Sous le voile fâcheux de quelque retenue, Me fait sans guide errer du soir jusqu'au matin Le cachant à ma vue.

Bel astre si doux à mes yeux! Ne cache plus le phare utile à mon voyage: Si tu cesses de luire, en ces funestes lieux Je vais faire naufrage.

En cet endroit de la chanson, Dorothée voulut faire partager à Claire le plaisir qu'elle éprouvait: elle la poussa deux ou trois fois, et étant parvenue à l'éveiller: Pardonnez-moi, ma belle enfant, lui dit-elle, si j'interromps votre sommeil, mais c'est pour vous faire entendre la plus agréable voix qui soit au monde.

Claire ouvrit les yeux à demi, sans comprendre d'abord ce que lui disait Dorothée; mais après se l'être fait répéter, elle se mit aussi à écouter. A peine eut-elle entendu la voix, qu'il lui prit un tremblement dans tous les membres comme si elle avait eu la fièvre. Ah! madame, dit-elle en se jetant dans les bras de sa compagne, pourquoi m'avez-vous réveillée? La plus grande faveur que pouvait à cette heure m'accorder la fortune, c'était de me tenir les oreilles fermées pour ne pas entendre ce pauvre musicien.

Ma chère enfant, dit Dorothée, apprenez que celui qui chante n'est qu'un garçon muletier.

Ce n'est pas un garçon muletier, reprit Claire, c'est un seigneur de terre et d'âmes, et si bien seigneur de la mienne, que s'il ne veut pas de lui-même y renoncer, il la conservera éternellement.

Dorothée, surprise de ce discours, qu'elle n'attendait pas d'une fille de cet âge, lui répondit: Expliquez-vous, ma belle, et apprenez-moi quel est ce musicien qui vous cause tant d'inquiétude. Mais il me semble qu'il recommence à chanter; il mérite bien qu'on l'écoute, vous répondrez ensuite à mes questions.

Oui, dit Claire en se bouchant les oreilles avec ses deux mains pour ne pas entendre. La voix reprit ainsi:

Mon coeur, ne perds point l'espérance, Persévérons jusques au bout; L'amour est le maître de tout; On devient plus heureux lorsque moins on y pense.

Et le triomphe et la victoire Suivent un généreux effort; Il faut toujours tenter le sort, Mais pour les paresseux il n'est aucune gloire.

L'amour vend bien cher ses caresses; Pourrait-on les acheter moins? Qu'est-ce que du temps et des soins? Un moment de bonheur vaut toutes les richesses[54].

[54] Ces vers et les précédents sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.

Ici, la voix cessa, et la fille de l'auditeur poussa de nouveaux soupirs. Dorothée, dont la curiosité s'augmentait, la pria de remplir sa promesse. Claire, approchant sa bouche de l'oreille de Dorothée pour ne pas être entendue de Luscinde qui était dans l'autre lit: Celui qui chante, lui dit-elle, est le fils d'un grand seigneur d'Aragon, qui a sa maison à Madrid, vis-à-vis celle de mon père. Je ne sais vraiment où ce jeune gentilhomme a pu me voir, si ce fut à l'église ou ailleurs, car nos fenêtres étaient toujours soigneusement fermées: quoi qu'il en soit, il devint amoureux de moi, et il me l'exprimait souvent par une des fenêtres de sa maison qui ouvrait sur les nôtres, et où je le voyais verser tant de larmes qu'il me faisait pitié. Je m'accoutumai à sa vue, et je me mis à l'aimer sans savoir ce qu'il me demandait. Entre autres signes, je le voyais toujours joindre ses deux mains pour me faire comprendre qu'il désirait se marier avec moi. J'aurais été bien aise qu'il en fût ainsi; mais, hélas! seule et sans mère, je ne savais comment lui faire connaître mes sentiments. Je le laissai donc continuer, sans lui accorder aucune faveur, si ce n'est pourtant quand mon père n'était pas au logis, celle de hausser un moment la jalousie, afin qu'il pût me voir, ce dont le pauvre garçon avait tant de joie, qu'on eût dit qu'il en perdait l'esprit.

Enfin l'époque de notre départ approchait. J'ignore comment il en fut instruit, car je ne pus trouver moyen de l'en prévenir; j'appris alors qu'il en était tombé malade de chagrin, et, ce moment venu, il me fut impossible de lui dire adieu. Mais au bout de deux jours de route, comme nous entrions dans une hôtellerie qui est à une journée d'ici, voilà que je l'aperçois sur la porte en habit de muletier, et si bien déguisé, que je ne l'aurais pas reconnu si je ne l'avais toujours présent à la pensée. Je fus fort étonnée de cette rencontre; et j'en ressentis bien de la joie. Quant à lui, il a les yeux sans cesse attachés sur moi, excepté devant mon père, dont il se cache avec beaucoup de soin. Comme je sais qui il est, et que c'est par amour pour moi qu'il a fait la route à pied avec tant de fatigue, j'en ai beaucoup de chagrin, et partout où il met les pieds, je le suis des yeux. J'ignore quelles sont ses intentions, ni comment il a pu s'échapper de chez son père, qui l'aime tendrement, car il n'a que lui pour héritier, et aussi parce qu'il est fort aimable, comme en jugera sans doute Votre Grâce. On dit qu'il a beaucoup d'esprit, qu'il compose tout ce qu'il chante, qu'il fait très-bien les vers. Aussi, chaque fois que je le vois et l'entends, je tremble que mon père ne vienne à le reconnaître. De ma vie je ne lui ai adressé la parole, et pourtant je l'aime à tel point qu'il me serait désormais impossible de vivre sans lui. Voilà, ma chère dame, tout ce que je puis vous dire de ce musicien dont les accents vous ont charmée; vous voyez, d'après cela, que ce n'est pas un garçon muletier, mais le fils d'un grand seigneur.

Calmez-vous, ma chère enfant, reprit Dorothée en l'embrassant; tout ira bien, et j'espère que des sentiments si raisonnables auront une heureuse fin.

Hélas! madame, dit Claire, quelle fin dois-je espérer! Son père est un seigneur si noble et si riche, qu'il m'estimera toujours trop au-dessous de son fils; et quand à me marier à l'insu du mien, je ne le ferais pas pour tous les trésors du monde. Je voudrais seulement que ce pauvre enfant s'en retournât; peut-être alors que ne le voyant plus, et près de faire moi-même avec mon père un si long voyage, je serai soulagée du mal dont je souffre, quoique je ne pense pas que cela puisse servir à grand'chose. Je ne sais, vraiment, quel démon nous a mis ces idées-là dans la tête, puisque nous sommes tous deux si jeunes, que je le crois à peine âgé de seize ans, tandis que j'en aurai treize seulement dans quelques mois, à ce que m'a dit mon père.

Dorothée ne put s'empêcher de sourire de l'ingénuité de l'aimable Claire: Mon enfant, lui dit-elle, dormons le reste de la nuit; le jour viendra, et il faut espérer que Dieu aura soin de toutes choses.

Elles se rendormirent après cet entretien, et dans l'hôtellerie régna le plus profond silence: il n'y avait d'éveillée que la fille de l'hôtelier et Maritorne, qui, toutes deux connaissant la folie de don Quichotte, résolurent de lui jouer quelque bon tour, pendant que notre chevalier, armé de pied en cap et monté sur Rossinante, ne songeait qu'à faire une garde exacte.

Or, il faut savoir qu'il n'y avait dans toute la maison d'autre fenêtre donnant sur les champs, qu'une simple lucarne pratiquée dans la muraille, et par laquelle on jetait la paille pour les mules et les chevaux. Ce fut à cette lucarne que vinrent se poster les deux donzelles, et c'est de là qu'elles aperçurent don Quichotte à cheval, languissamment appuyé sur sa lance et poussant par intervalles de profonds et lamentables soupirs, comme s'il eût été prêt de rendre l'âme. O Dulcinée du Toboso! disait-il d'une voix tendre et amoureuse; type suprême de la beauté, idéal de l'esprit, sommet de la raison, archives des grâces, dépôt des vertus, et finalement abrégé de tout ce qu'il y a dans le monde de bon, d'utile et de délectable, que fait Ta Seigneurie en ce moment? Ta pensée s'occupe-t-elle par aventure du chevalier, ton esclave qui, dans le seul dessein de te plaire, s'est exposé volontairement à tant de périls? Oh! donne-moi de ses nouvelles, astre aux trois visages, qui, peut-être envieux du sien, te livres au plaisir de la regarder, soit qu'elle se promène dans quelque galerie d'un de ses magnifiques palais, soit qu'appuyée sur un balcon doré, elle rêve aux moyens de faire rentrer le calme dans mon âme agitée; c'est-à-dire de me rappeler d'une triste mort à une délicieuse vie, et, sans péril pour sa réputation, de récompenser mon amour et mes services. Et toi, Soleil, qui sans doute ne te hâtes d'atteler tes coursiers qu'afin de venir admirer plus tôt celle que j'adore, salue-la, je t'en prie, de ma part; mais garde-toi de lui donner un baiser, car j'en serais encore plus jaloux que tu ne le fus de cette nymphe ingrate et légère qui te fit tant courir dans les plaines de la Thessalie ou sur les rives du Pénée: je ne me rappelle pas bien où ton amour et ta jalousie t'entraînèrent en cette circonstance.

Notre héros en était là de son pathétique monologue, quand il fut interrompu par la fille de l'hôtelier, qui, faisant signe avec la main, lui dit, en l'appelant à voix basse: Mon bon seigneur, approchez quelque peu, je vous prie. A cette voix, l'amoureux chevalier tourna la tête, et reconnaissant, à la clarté de la lune, qu'on l'appelait par cette lucarne, qu'il transformait en une fenêtre à treillis d'or, ainsi qu'il en voyait à tous les châteaux dont il avait l'imagination remplie, il se mit dans l'esprit, comme la première fois, que la fille du seigneur châtelain, éprise de son mérite et cédant à la passion, le sollicitait de nouveau d'apaiser son martyre. Aussi, plein de cette chimère, et pour ne pas paraître discourtois, il tourna la bride à Rossinante, et s'approcha: Que je vous plains, madame, lui dit-il en soupirant, que je vous plains d'avoir pris pour but de vos amoureuses pensées un malheureux chevalier errant, qui ne s'appartient plus, et que l'amour tient ailleurs enchaîné. Ne m'en voulez pas, aimable demoiselle; retirez-vous dans votre appartement, je vous en conjure, et à force de faveurs ne me rendez point encore plus ingrat. Mais si, à l'exception de mon coeur, il se trouve en moi quelque chose qui puisse payer l'amour que vous me témoignez, demandez-le hardiment: je jure par les yeux de la belle et douce ennemie dont je suis l'esclave, de vous l'accorder sur l'heure, quand bien même vous exigeriez une tresse des cheveux de Méduse, qui étaient autant d'effroyables couleuvres, ou les rayons du Soleil lui-même enfermés dans une fiole.

Ma maîtresse n'a pas besoin de tout cela, seigneur chevalier, répondit Maritorne.

De quoi votre maîtresse a-t-elle besoin, duègne sage et discrète? demanda don Quichotte.

Seulement d'une de vos belles mains, répondit Maritorne, afin de calmer un feu dont l'ardeur l'a conduite à cette lucarne en l'absence d'un père qui, sur le moindre soupçon, hacherait sa fille si menu que l'oreille resterait la plus grosse partie de toute sa personne.

Qu'il s'en garde bien, repartit don Quichotte, s'il ne veut avoir la plus terrible fin que père ait jamais eue pour avoir porté une main insolente sur les membres délicats de son amoureuse fille.

Après un pareil serment, Maritorne ne douta point que don Quichotte ne donnât sa main. Aussi pour exécuter son projet, elle courut à l'écurie chercher le licou de l'âne de Sancho, et revint bientôt après juste au moment où le chevalier venait de se mettre debout sur sa selle, pour atteindre jusqu'à la fenêtre grillée où il apercevait la passionnée demoiselle: Voilà, lui dit-il en se haussant, voilà cette main que vous demandez, madame, ou plutôt ce fléau des méchants qui troublent la terre par leurs forfaits, cette main que personne n'a jamais touchée, pas même celle à qui j'appartiens corps et âme; prenez-la cette main, je vous la donne non pour la couvrir de baisers, mais simplement pour vous faire admirer l'admirable contexture de ses nerfs, le puissant assemblage de ses muscles, et la grosseur peu commune de ses veines; jugez, d'après cela, quelle est la force du bras auquel appartient une telle main.

Nous le verrons dans un instant, dit Maritorne, qui ayant fait un noeud coulant à l'un des bouts du licou, le jeta au poignet de don Quichotte, puis s'empressa d'attacher l'autre bout au verrou de la porte.

Le chevalier, sentant la rudesse du lien qui lui retenait le bras, ne savait que penser: Ma belle demoiselle, lui dit-il avec douceur, il me semble que Votre Grâce m'égratigne la main au lieu de la caresser, épargnez-la, de grâce; elle n'a aucune part au tourment que vous endurez; il n'est pas juste que vous vengiez sur une petite partie de moi-même la grandeur de votre dépit: quand on aime bien, on ne traite pas les gens avec cette rigueur.

Il avait beau se plaindre, personne ne l'écoutait, car dès que Maritorne l'eut lié de telle sorte qu'il ne pouvait plus se détacher, nos deux donzelles s'étaient retirées en pouffant de rire. Le pauvre chevalier resta donc debout sur son cheval, le bras engagé dans la lucarne, fortement retenu par le poignet, et mourant de peur que Rossinante, en se détournant tant soit peu, ne l'abandonnât à ce supplice d'un nouveau genre. Dans cette inquiétude il n'osait remuer; et retenant son haleine, il craignait de faire un mouvement qui impatientât son cheval, car il ne doutait pas que de lui-même le paisible quadrupède ne fût capable de rester là un siècle entier. Au bout de quelque temps néanmoins, le silence de ces dames commença à lui faire penser qu'il était le jouet d'un enchantement, comme lorsqu'il fut roué de coups dans ce même château par le More enchanté, et il se reprochait déjà l'imprudence qu'il avait eue de s'y exposer une seconde fois, après avoir été si maltraité la première. J'aurais dû me rappeler, se disait-il en lui-même, que lorsqu'un chevalier tente une aventure sans pouvoir en venir à bout, c'est une preuve qu'elle est réservée à un autre; et il est dispensé dans ce cas de l'entreprendre de nouveau. Cependant il tirait son bras, avec beaucoup de ménagement toutefois, de crainte de faire bouger Rossinante, mais tous ses efforts ne faisaient que resserrer le lien, de sorte qu'il se trouvait dans cette cruelle alternative, ou de se tenir sur la pointe des pieds, ou de s'arracher le poignet pour parvenir à se remettre en selle. Oh! comme en cet instant il eût voulu posséder cette tranchante épée d'Amadis, qui détruisait toutes sortes d'enchantements! que de fois il maudit son étoile, qui privait la terre du secours de son bras tant qu'il resterait enchanté! Que de fois il invoqua sa bien-aimée Dulcinée du Toboso! que de fois il appela son fidèle écuyer Sancho Panza, qui, étendu sur le bât de son âne, et enseveli dans un profond sommeil, oubliait que lui-même fût de ce monde!

Finalement, l'aube du jour le surprit, mais si confondu, si désespéré, qu'il mugissait comme un taureau, et malgré tout si bien persuadé de son enchantement, que confirmait encore l'incroyable immobilité de Rossinante, qu'il ne douta plus que son cheval et lui ne dussent rester plusieurs siècles sans boire, ni manger, ni dormir, jusqu'à ce que le charme fût rompu, ou qu'un plus savant enchanteur vînt le délivrer.

Il en était là, lorsque quatre cavaliers bien équipés et portant l'escopette à l'arçon de leurs selles, vinrent frapper à la porte de l'hôtellerie. Don Quichotte, pour remplir malgré tout le devoir d'une vigilante sentinelle, leur cria d'une voix haute: Chevaliers ou écuyers, ou qui que vous soyez, cessez de frapper à la porte de ce château: ne voyez-vous pas qu'à cette heure ceux qui l'habitent reposent encore? On n'ouvre les forteresses qu'après le lever du soleil. Retirez-vous, et attendez qu'il soit jour; nous verrons alors s'il convient ou non de vous ouvrir.

Quelle diable de forteresse y a-t-il ici, pour nous obliger à toutes ces cérémonies? dit l'un des cavaliers; si vous êtes l'hôtelier, faites-nous ouvrir promptement, car nous sommes pressés, et nous ne voulons que faire donner l'orge à nos montures, puis continuer notre chemin.

Est-ce que j'ai la mine d'un hôtelier? repartit don Quichotte.

Je ne sais de qui vous avez la mine, répondit le cavalier; mais il faut rêver pour appeler cette hôtellerie un château.

C'en est un pourtant, et des plus fameux de tout le royaume, répliqua don Quichotte; il a pour hôtes en ce moment tels personnages qui se sont vus le sceptre à la main et la couronne sur la tête.

C'est sans doute une troupe de ces comédiens qu'on voit sur le théâtre, répondit le cavalier; car il n'y a guère d'apparence qu'il y ait d'autres gens dans une pareille hôtellerie.

Vous connaissez peu les choses de la vie, repartit don Quichotte, puisque vous ignorez encore les miracles qui ont lieu chaque jour dans la chevalerie errante.

Ennuyés de ce long dialogue, les cavaliers recommencèrent à frapper de telle sorte, qu'ils finirent par éveiller tout le monde. Or, il arriva qu'en ce moment la jument d'un d'entre eux s'en vint flairer Rossinante, qui, immobile et l'oreille basse, continuait à soutenir le corps allongé de son maître. Rossinante, qui était de chair, quoiqu'il parût de bois, voulut à son tour s'approcher de la jument qui lui faisait des avances; mais à peine eût-il bougé tant soit peu, que, glissant de sa selle, les deux pieds de don Quichotte perdirent à la fois leur appui, et le pauvre homme serait tombé lourdement s'il n'avait été fortement attaché par le bras. Il éprouva une telle angoisse, qu'il crut qu'on lui arrachait le poignet. Allongé par le poids de son corps, il touchait presque à terre, ce qui lui fut un surcroît de douleur, car, sentant combien peu il s'en fallait que ses pieds ne portassent, il s'allongeait de lui-même encore plus, comme font les malheureux soumis au supplice de l'estrapade, et augmentait ainsi son tourment.

CHAPITRE XLIV

OU SE POURSUIVENT LES ÉVÉNEMENTS INOUIS DE L'HOTELLERIE

Aux cris épouvantables que poussait don Quichotte, l'hôtelier s'empressa d'ouvrir la porte, pendant que de son côté Maritorne, éveillée par le bruit et en devinant sans peine la cause, se glissait dans le grenier afin de détacher le licou et de rendre la liberté au chevalier, qui roula par terre en présence des voyageurs. Ils lui demandèrent pour quel sujet il criait si fort; mais, sans leur répondre, notre héros se relève promptement, saute sur Rossinante, embrasse son écu, met la lance en arrêt, et, prenant du champ, revient au petit galop en disant: Quiconque prétend que j'ai été justement enchanté ment comme un imposteur; je lui en donne le démenti! et pourvu que madame la princesse de Micomicon m'en accorde la permission, je le défie et l'appelle en combat singulier.

Ces paroles surprirent grandement les nouveaux venus qui, ayant su l'humeur bizarre du chevalier, ne s'y arrêtèrent pas davantage et demandèrent à l'hôtelier s'il n'y avait point chez lui un jeune homme d'environ quinze ans, vêtu en muletier; en un mot, ils donnèrent le signalement complet de l'amant de la belle Claire.

Il y a tant de gens de toute sorte dans ma maison, répondit l'hôtelier, que je n'ai pas pris garde à celui dont vous parlez.

Mais un des cavaliers, reconnaissant le cocher qui avait amené l'auditeur, s'écria que le jeune homme était sans doute là: Qu'un de nous, ajouta-t-il, se tienne à la porte et fasse sentinelle, pendant que les autres le chercheront; il serait bon aussi de veiller autour de l'hôtellerie, de peur que le fugitif ne s'échappe par-dessus les murs. Ce qui fut fait.

Le jour étant venu, chacun pensa à se lever, surtout Dorothée et la jeune Claire, qui n'avaient pu dormir, l'une troublée de savoir son amant si près d'elle, et l'autre brûlant d'envie de le connaître. Don Quichotte étouffait de rage, en voyant qu'aucun des voyageurs ne faisait attention à lui, et s'il n'eût craint de manquer aux lois de la chevalerie, il les aurait assaillis tous à la fois, pour les contraindre de répondre à son défi. Mais tenu comme il l'était de n'entreprendre aucune aventure avant d'avoir rétabli la princesse de Micomicon sur le trône, il se résigna et regarda faire les voyageurs.

L'un d'eux ayant enfin trouvé le jeune garçon qu'ils cherchaient, endormi tranquillement auprès d'un muletier, le saisit par le bras et lui dit en l'éveillant: Par ma foi, seigneur don Luis, je vous trouve dans un bel équipage, et ce lit répond bien aux délicatesses dans lesquelles vous avez été élevé!

Notre amoureux, encore tout assoupi, se frotta les yeux, et ayant envisagé celui qui le tenait, reconnut un des valets de son père, ce dont il fut si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir articuler une parole.

Seigneur don Luis, continua le valet, vous n'avez qu'un seul parti à prendre. Retournez chez votre père, si vous ne voulez être bientôt privé de lui; car il n'y a guère autre chose à attendre de l'état où l'a mis votre fuite.

Hé! comment mon père a-t-il su que j'avais pris ce chemin et ce déguisement? répondit don Luis.

En voyant son affliction, un étudiant à qui vous aviez confié votre dessein lui a tout découvert, et il nous a envoyés à votre poursuite, ces trois cavaliers et moi. Nous serons heureux de pouvoir bientôt vous remettre entre les bras d'un père qui vous aime tant.

Oh! il n'en sera que ce que je voudrai, répondit don Luis.

Le muletier auprès de qui don Luis avait passé la nuit, ayant entendu cette conversation, en alla donner avis à don Fernand et aux autres, qui étaient déjà sur pied; il leur dit que le valet appelait le jeune homme seigneur, et qu'on voulait l'emmener malgré lui. Ces paroles leur donnèrent à tous l'envie de le connaître et de lui prêter secours au cas où l'on voudrait lui faire quelque violence; ils coururent donc à l'écurie, où ils le trouvèrent se débattant contre le valet. Dorothée qui, en sortant de sa chambre, avait rencontré Cardenio, lui conta en peu de mots l'histoire de Claire et du musicien inconnu, et Cardenio, de son côté, lui apprit ce qui se passait entre don Luis et les gens de son père. Mais il ne le fit pas si secrètement que Claire, qui suivait Dorothée, ne l'entendît. Elle en fut si émue, qu'elle faillit s'évanouir. Heureusement Dorothée la soutint et l'emmena dans sa chambre, après que Cardenio l'eût assurée qu'il allait faire tous ses efforts pour arranger tout cela.

Cependant les quatre cavaliers venus à la recherche de don Luis ne le quittaient pas; ils tâchaient de lui persuader de partir sur-le-champ pour aller consoler son père; et comme il refusait avec emportement, ayant, disait-il, à terminer une affaire qui intéressait son honneur, sa vie, et même son salut, ils le pressaient de façon à ne lui laisser aucun doute sur la résolution où ils étaient de l'emmener à quelque prix que ce fût. Tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie étaient accourus au bruit, Cardenio, don Fernand et ses cavaliers, l'auditeur, le curé, maître Nicolas et don Quichotte lui-même, auquel il avait semblé inutile de faire plus longtemps la garde du château. Cardenio, qui connaissait déjà l'histoire du garçon muletier, demanda à ceux qui voulaient l'entraîner par force, quel motif ils avaient d'emmener ce jeune homme, puisqu'il s'y refusait obstinément.

Notre motif, répondirent-ils, c'est de rendre la vie au père de ce gentilhomme, que son absence réduit au désespoir.

Ce sont mes affaires et non les vôtres, répliqua don Luis; je retournerai s'il me plaît, et pas un de vous ne saurait m'y forcer.

La raison vous y forcera, répondit un des valets, et si elle ne peut rien sur vous, nous ferons notre devoir.

Sachons un peu ce qu'il y a au fond de tout cela, dit l'auditeur.

Ce valet reconnut l'auditeur. Est-ce que Votre Grâce, Seigneur, lui dit-il en le saluant, ne se rappelle pas ce jeune gentilhomme? C'est le fils de votre voisin; il s'est échappé de chez son père sous un costume qui ne ferait guère soupçonner qui il est.

Frappé de ces paroles, l'auditeur le considéra quelque temps, et, s'étant rappelé ses traits, il lui dit en l'embrassant: Hé! quel enfantillage est-ce là, seigneur don Luis? Quel motif si puissant a pu vous faire prendre un déguisement si indigne de vous? mais voyant le jeune garçon les yeux pleins de larmes, il dit aux valets de s'éloigner; et l'ayant pris à part, il lui demanda ce que cela signifiait.

Pendant que l'auditeur interrogeait don Luis, on entendit de grands cris à la porte de l'hôtellerie. Deux hommes qui y avaient passé la nuit, voyant tous les gens de la maison occupés, voulurent déguerpir sans payer: mais l'hôtelier, plus attentif à ses affaires qu'à celles d'autrui, les arrêta au passage, leur réclamant la dépense avec un tel surcroît d'injures qu'il les excita à lui répondre à coups de poing, et en effet, ils le gourmaient de telle sorte, qu'il fut contraint d'appeler au secours. L'hôtesse et sa fille accoururent; mais comme elles n'y pouvaient rien, la fille de l'hôtesse, qui avait vu en passant don Quichotte les bras croisés et au repos, revint sur ses pas et lui dit: Seigneur chevalier, par la vertu que Dieu vous a donnée, venez, je vous en supplie, venez secourir mon père, que deux méchants hommes battent comme plâtre.

Très-belle demoiselle, répondit don Quichotte avec le plus grand sang-froid, votre requête ne saurait pour l'heure être accueillie, car j'ai donné ma parole de n'entreprendre aucune aventure avant d'en avoir achevé une à laquelle je me suis engagé. Mais voici ce que je peux faire pour votre service: courez dire au seigneur votre père de soutenir de son mieux le combat où il est engagé, sans se laisser vaincre; j'irai pendant ce temps demander à la princesse de Micomicon la liberté de le secourir; si elle me l'octroie, soyez convaincue que je saurai le tirer d'affaire.

Pécheresse que je suis! s'écria Maritorne qui était présente, avant que Votre Seigneurie ait la permission qu'elle vient de dire, notre maître sera dans l'autre monde!

Trouvez bon, madame, que j'aille la réclamer, repartit don Quichotte, et quand une fois je l'aurai obtenue, peu importe que le seigneur châtelain soit ou non dans l'autre monde; je saurai l'en arracher en dépit de tous ceux qui voudraient s'y opposer, ou du moins je tirerai de ceux qui l'y auront envoyé une vengeance si éclatante que vous aurez lieu d'être satisfaite.

Cela dit, il va se jeter à genoux devant Dorothée, la suppliant, avec les expressions les plus choisies de la chevalerie errante, de lui permettre de secourir le seigneur du château, qui se trouvait dans un pressant péril. La princesse y consent; alors notre valeureux chevalier, mettant l'épée à la main et embrassant son écu, se dirige vers la porte de l'hôtellerie, où le combat continuait au grand désavantage de l'hôtelier. Mais tout à coup il s'arrête et demeure immobile, quoique l'hôtesse et Maritorne le harcelassent en lui demandant ce qui l'empêchait de secourir leur maître.

Ce qui m'en empêche, répondit don Quichotte, c'est qu'il ne m'est pas permis de tirer l'épée contre de pareilles gens; appelez mon écuyer Sancho Panza, c'est à lui que revient de droit le châtiment de ceux qui ne sont pas armés chevaliers.

Voilà ce qui se passait à la porte de l'hôtellerie, où les gourmades tombaient dru comme grêle sur la tête de l'hôtelier, pendant que Maritorne, l'hôtesse et sa fille enrageaient de la froideur de don Quichotte et lui reprochaient sa poltronnerie. Mais quittons-les un moment, et allons savoir ce que don Luis répondait aux questions de l'auditeur, au sujet de sa fuite et de son déguisement.

Le jeune homme pressait les mains du père de la belle Claire et versait des larmes abondantes. Seigneur, lui disait-il, je ne saurais confesser autre chose, sinon qu'après avoir vu mademoiselle votre fille, lorsque vous êtes venu habiter dans notre voisinage, j'en devins éperdument amoureux; et si vous consentez à ce que j'aie l'honneur d'être votre fils, dès aujourd'hui même elle sera ma femme: c'est pour elle que j'ai quitté sous ce déguisement la maison de mon père, et je suis résolu à la suivre partout. Elle ne sait pas combien je l'aime, à moins pourtant qu'elle ne l'ait deviné à mes larmes, car je n'ai jamais eu le bonheur de lui parler. Vous savez qui je suis, quel est le bien de mon père, vous savez aussi qu'il n'a pas d'autre héritier que moi. D'après cela si vous me jugez digne de votre alliance, rendez-moi heureux promptement, je vous en supplie, en m'acceptant pour votre fils, et je vous jure de vous servir toute ma vie avec tout le respect et toute l'affection imaginables. Si, par hasard, mon père refusait d'y consentir, j'espère que le temps et l'excellence de mon choix le feront changer d'idée.

L'amoureux jeune homme se tut; l'auditeur demeura non moins surpris d'une confidence si imprévue, qu'indécis sur le parti qu'il devait prendre. Il engagea d'abord don Luis à se calmer, et lui dit que pourvu qu'il obtînt des gens de son père de ne pas le forcer à les suivre, il allait aviser au moyen de faire ce qui conviendrait le mieux.

L'hôtelier avait fait la paix avec ses deux hôtes, que les conseils de don Quichotte, encore plus que ses menaces, avaient décidés à payer leur dépense, et les valets de don Luis attendaient le résultat de l'entretien de leur jeune maître avec l'auditeur, quand le diable, qui ne dort jamais, amena dans l'hôtellerie le barbier à qui don Quichotte avait enlevé l'armet de Mambrin, et Sancho Panza le harnais de son âne. En conduisant sa bête à l'écurie, cet homme reconnut Sancho qui accommodait son grison: Ah! larron, lui dit-il en le prenant au collet, je te tiens à la fin; tu vas me rendre mon bassin, mon bât et tout l'équipage que tu m'as volé. Se voyant attaqué à l'improviste, et s'entendant dire des injures, Sancho saisit d'une main l'objet de la dispute, et de l'autre appliqua un si grand coup de poing à son agresseur, qu'il lui mit la mâchoire en sang; néanmoins le barbier ne lâchait point prise, et il se mit à pousser de tels cris, que tout le monde accourut. Justice! au nom du roi! justice! criait-il; ce détrousseur de passants veut m'assassiner parce que je reprends mon bien.

Tu en as menti par la gorge! répliquait Sancho; je ne suis point un détrousseur de passants, et c'est de bonne guerre que mon maître a conquis ces dépouilles.

Témoin de la valeur de son écuyer, don Quichotte jouissait de voir avec quelle vigueur Sancho savait attaquer et se défendre; aussi dès ce moment il le tint pour homme de coeur, et il résolut de l'armer chevalier à la première occasion qui viendrait à se présenter, ne doutant point que l'ordre n'en retirât un très-grand lustre. Pendant ce temps, le pauvre barbier continuait à s'escrimer de son mieux. De même que ma vie est à Dieu, disait-il, ce bât est à moi, et je le reconnais comme si je l'avais mis au monde! d'ailleurs mon âne est là qui pourra me démentir: qu'on le lui essaye, et si ce bât ne lui va pas comme un gant, je consens à passer pour un infâme. Mais ce n'est pas tout, le même jour qu'ils me l'ont pris, ils m'ont aussi enlevé un plat à barbe de cuivre tout battant neuf, qui m'avait coûté un bel et bon écu.

En entendant ces paroles, don Quichotte ne put s'empêcher d'intervenir; il sépara les combattants, déposa le bât par terre, afin qu'il fût vu de tout le monde, et dit: Seigneurs, Vos Grâces vont reconnaître manifestement l'erreur de ce bon écuyer, qui appelle un plat à barbe ce qui est, fut et ne cessera jamais d'être l'armet de Mambrin; or, cet armet, je le lui ai enlevé en combat singulier, j'en suis donc maître de la façon la plus légitime. Quant au bât, je ne m'en mêle point: tout ce que je puis dire à ce sujet, c'est qu'après le combat mon écuyer me demanda la permission de prendre le harnais du cheval de ce poltron, pour remplacer le sien. Expliquer comment ce harnais s'est métamorphosé en bât, je ne saurais en donner d'autre raison, sinon que ces sortes de transformations se voient chaque jour dans la chevalerie errante; et pour preuve de ce que j'avance, ajouta-t-il, cours, Sancho, mon enfant, va chercher l'armet que ce brave homme appelle un bassin de barbier.

Si nous n'avons pas d'autre preuve, répliqua Sancho, nous voilà dans de beaux draps: aussi plat à barbe est l'armet de Mambrin, que la selle de cet homme est bât.

Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte; peut-être que ce qui arrive dans ce château ne se fera pas toujours par voie d'enchantement.

Sancho alla chercher le bassin et l'apporta. Voyez maintenant, seigneurs, dit don Quichotte en le présentant à l'assemblée, voyez s'il est possible de soutenir que ce ne soit pas là un armet? Je jure, par l'ordre de chevalerie dont je fais profession, que cet armet est tel que je l'ai pris, sans y avoir rien ajouté, rien retranché.

Il n'y a pas le moindre doute, ajouta Sancho, et depuis que mon maître l'a conquis, il n'a livré qu'une seule bataille, celle où il délivra ces misérables forçats; et bien lui en prit, car ce plat à barbe ou armet, comme on voudra l'appeler, lui a garanti la tête de nombreux coups de pierre en cette diabolique rencontre.

Eh bien! messeigneurs, dit le barbier, que vous semble de gens qui affirment que ceci n'est point un plat à barbe, mais un armet?

CHAPITRE XLV

OU L'ON ACHÈVE DE VÉRIFIER LES DOUTES SUR L'ARMET DE MAMBRIN ET SUR LE BAT DE L'ANE, AVEC D'AUTRES AVENTURES AUSSI VÉRITABLES

A qui osera soutenir le contraire, repartit don Quichotte, je dirai qu'il ment, s'il est chevalier, et s'il n'est qu'écuyer, qu'il a menti et rementi mille fois.

Pour divertir la compagnie, maître Nicolas voulut appuyer la folie de don Quichotte, et s'adressant à son confrère: Seigneur barbier, lui dit-il, sachez que nous sommes, vous et moi, du même métier: il y a plus de vingt ans que j'ai mes lettres de maîtrise, et je connais fort bien tous les instruments de barberie, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. Sachez de plus qu'ayant été soldat dans ma jeunesse je connais parfaitement ce que c'est qu'un armet, un morion, une salade, en un mot toutes les choses de la guerre. Ainsi donc, sauf meilleur avis, je dis que cette pièce qui est entre les mains du seigneur chevalier est si éloignée d'être un plat à barbe, qu'il n'existe pas une plus grande différence entre le blanc et le noir; je dis et redis que c'est un armet; seulement il n'est pas entier.

Assurément, répliqua don Quichotte, car il en manque la moitié, à savoir la mentonnière.

Tout le monde est d'accord là-dessus! ajouta le curé, qui avait saisi l'intention de maître Nicolas.

Cardenio, don Fernand et ses amis affirmèrent la même chose. L'auditeur aurait volontiers dit comme eux, si l'affaire de don Luis ne lui eût donné à réfléchir; mais il la trouvait assez grave pour ne pas se mêler à toutes ces plaisanteries.

Dieu me soit en aide! s'écriait le malheureux barbier; comment tant d'honnêtes gentilshommes peuvent-ils prendre un plat à barbe pour un armet? En vérité, il y a là de quoi confondre toute une université; si ce plat à barbe est un armet, alors ce bât doit être aussi une selle de cheval, comme le prétend ce seigneur.

Quant à cet objet, il me semble bât, reprit notre chevalier; mais je vous ai déjà dit que je ne me mêle point de cela.

Selle ou bât, dit le curé, c'est à vous, seigneur don Quichotte, qu'il appartient de résoudre cette question, car, en matière de chevalerie, tout le monde ici vous cède la palme, et nous nous en rapportons à votre jugement.

Vos Grâces me font trop d'honneur, répliqua notre héros; mais il m'est arrivé des aventures si étranges, les deux fois que je suis venu loger dans ce château, que je n'ose plus me prononcer sur ce qu'il renferme: car tout s'y fait, je pense, par voie d'enchantement. La première fois, je fus très-tourmenté par le More enchanté qui est ici, et Sancho n'eut guère à se louer des gens de sa suite. Hier au soir, la date est toute fraîche, je me suis trouvé suspendu par le bras, et je suis resté en cet état pendant près de deux heures, sans pouvoir m'expliquer d'où me venait cette disgrâce. Après cela, donner mon avis sur des choses si confuses, serait témérité de ma part. J'ai dit mon sentiment pour ce qui est de l'armet; mais décider si c'est là un bât d'âne ou une selle de cheval, cela vous regarde, seigneurs. Peut-être que, n'étant pas armés chevaliers, les enchantements n'auront point de prise sur vous; peut-être aussi jugerez-vous plus sainement de ce qui se passe ici, les objets vous paraissant autres qu'ils ne me paraissent à moi-même.

Le seigneur don Quichotte a raison, reprit don Fernand; c'est à nous de régler ce différend; et pour y procéder avec ordre et dans les formes, je vais prendre l'opinion de chacun en particulier: la majorité décidera.

Pour qui connaissait l'humeur du chevalier, tout cela était fort divertissant; mais pour ceux qui n'étaient pas dans le secret, c'était de la dernière extravagance, notamment pour les gens de don Luis, don Luis lui-même, et trois nouveaux venus qu'à leur mine on prit pour des archers, ce qu'ils étaient en effet. Le barbier enrageait de voir son plat à barbe devenir un armet, et il ne doutait pas que le bât de son âne ne se transformât en selle de cheval. Tous riaient en voyant don Fernand consulter sérieusement l'assemblée, et dans les mêmes formes que s'il se fût agi d'une affaire de grande importance. Enfin, après avoir recueilli les voix, don Fernand dit au barbier: Bon homme, je suis las de répéter tant de fois la même question, et d'entendre toujours répondre qu'il est inutile de s'enquérir si c'est là un bât d'âne, quand il est de la dernière évidence que c'est une selle de cheval et même d'un cheval de race: prenez donc patience, car en dépit de votre âne et de vous, c'est une selle et non un bât. Vous avez mal plaidé, et encore moins fourni de preuves.

Que je perde ma place en paradis, s'écria le pauvre barbier, si vous ne rêvez, tous tant que vous êtes; et puisse mon âme paraître devant Dieu, comme cela me paraît un bât! mais les lois vont... Je n'en dis pas davantage; et certes je ne suis pas ivre, car je n'ai encore bu ni mangé d'aujourd'hui.

On ne s'amusait pas moins des naïvetés du barbier que des extravagances de don Quichotte, qui conclut en disant: Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que chacun ici reprenne son bien. Et comme on dit: ce que Dieu t'a donné, que saint Pierre le bénisse.

Mais si la chose en fût restée là, le diable n'y aurait pas trouvé son compte; un des valets de don Luis voulut aussi donner son avis. Si ce n'est pas une plaisanterie, dit-il, comment tant de gens d'esprit peuvent-ils prendre ainsi martre pour renard? Assurément ce n'est pas sans intention que l'on conteste une chose si évidente; quant à moi, je défie qui que ce soit de m'empêcher de croire que cela est un plat à barbe, et ceci un bât d'âne.

Ne jurez pas, dit le curé; ce pourrait être celui d'une ânesse.

Comme vous voudrez, repartit le valet; mais enfin, c'est toujours un bât.

Un des archers qui venaient d'entrer voulut aussi se mêler de la contestation. Parbleu! dit-il, voilà qui est plaisant! ceci est un bât comme mon père est un homme, et quiconque soutient le contraire doit être aviné comme un grain de raisin.

Tu en as menti, maraud! répliqua don Quichotte; et levant sa lance, qu'il ne quittait jamais, il lui en déchargea un tel coup sur la tête, que si l'archer ne se fût un peu écarté, il l'étendait tout de son long. La lance se brisa, et les autres archers, voyant maltraiter leur compagnon, commencèrent à faire grand bruit, demandant main-forte pour la Sainte-Hermandad. Là-dessus l'hôtelier, qui était de cette noble confrérie, courut chercher sa verge et son épée, et revint se ranger du côté des archers; les gens de don Luis entourèrent leur jeune maître pour qu'il ne pût s'échapper à la faveur du tumulte; le pauvre barbier, qu'on avait si fort mystifié, voyant toute l'hôtellerie en confusion, voulut en profiter pour reprendre son bât, et Sancho en fit autant.

Don Quichotte mit l'épée à la main, et attaqua vigoureusement les archers; don Luis, voyant la bataille engagée, se démenait au milieu de ses gens, leur criant de le laisser aller, et de courir au secours de don Quichotte, de don Fernand et de Cardenio, qui s'étaient mis de la partie; le curé haranguait de toute la force de ses poumons; l'hôtesse jetait les hauts cris, sa fille était toute en larmes, Maritorne hors d'elle-même; Dorothée et Luscinde épouvantées, la jeune Claire évanouie; le barbier gourmait Sancho, et Sancho rouait de coups le barbier; d'un autre côté, don Luis, qui ne songeait qu'à s'échapper, se sentant saisi par un des valets de son père, lui appliqua un si vigoureux coup de bâton, qu'il lui fit lâcher prise; don Fernand tenait sous lui un archer et le foulait aux pieds, Cardenio frappait à tort et à travers, pendant que l'hôtelier ne cessait d'invoquer la Sainte-Hermandad: si bien que dans toute la maison ce n'était que cris, sanglots, hurlements, coups de poings, coups de pied, coups de bâton, coups d'épée et effusion de sang.

Tout à coup, au milieu de ce chaos, l'idée la plus bizarre vient traverser l'imagination de don Quichotte; il se croit transporté dans le camp d'Agramant, et, s'imaginant être au plus fort de la mêlée, il crie d'une voix à ébranler les murs: Que tout le monde s'arrête! qu'on remette l'épée au fourreau! et que chacun m'écoute s'il veut conserver la vie! Tous s'arrêtèrent à la voix de notre héros, qui continua en ces termes: Ne vous ai-je pas déjà dit, seigneurs, que ce château est enchanté, et qu'une légion de diables y fait sa demeure? voyez plutôt de vos propres yeux si la discorde du camp d'Agramant ne s'est pas glissée parmi nous: voyez, vous dis-je; ici l'on combat pour l'épée, là pour le cheval, d'un autre côté pour l'aigle blanc, ailleurs pour un armet; enfin nous en sommes tous venus aux mains sans nous entendre, et sans distinguer amis ni ennemis. De grâce, seigneur auditeur, et vous, seigneur licencié, soyez, l'un le roi Agramant, l'autre le roi Sobrin, et tâchez de nous mettre d'accord; car, par le Dieu tout-puissant, il est vraiment honteux que tant de gens de qualité s'entre-tuent pour de si misérables motifs.

Les archers, qui ne comprenaient rien aux rêveries de don Quichotte et que Cardenio, don Fernand et ses compagnons avaient rudement étrillés, ne voulaient point cesser le combat; le pauvre barbier, au contraire, ne demandait pas mieux, car son bât était rompu, et à peine lui restait-il un poil de la barbe; quant à Sancho, il s'était arrêté à la voix de son maître, et reprenait haleine en s'essuyant le visage; seul, l'hôtelier ne pouvait se contenir et s'obstinait à vouloir châtier ce fou, qui mettait sans cesse le trouble dans sa maison. A la fin pourtant les querelles s'apaisèrent, ou du moins il y eut suspension d'armes: le bât demeura selle, le plat à barbe armet, et l'hôtellerie resta château dans l'imagination de don Quichotte.

Les soins de l'auditeur et du curé ayant rétabli la paix, et tous étant redevenus amis, ou à peu près, les gens de don Luis le pressèrent de partir sans délai pour aller retrouver son père; et pendant qu'il discutait avec eux, l'auditeur, prenant à part don Fernand, Cardenio et le curé, leur apprit ce que lui avait révélé ce jeune homme, demandant leur avis sur le parti qu'il fallait prendre. Il fut décidé d'un commun accord que don Fernand se ferait connaître aux gens de don Luis, leur déclarant qu'il voulait l'emmener en Andalousie, où le marquis son frère l'accueillerait de la manière la plus distinguée, puisque ce jeune homme refusait absolument de retourner à Madrid. Cédant à la volonté de leur jeune maître, les valets convinrent que trois d'entre eux iraient donner avis au père de ce qui se passait, et que le dernier resterait auprès du fils en attendant des nouvelles.

C'est ainsi que, par l'autorité du roi d'Agramant et par la prudence du roi Sobrin, fut apaisée cette effroyable tempête, et que fut étouffé cet immense foyer de divisions et de querelles. Mais quand le démon, ennemi de la concorde et de la paix, se vit arracher le fruit qu'il espérait de si grands germes de discorde, il résolut de susciter de nouveaux troubles.

Or, voici ce qui arriva: les archers, voyant que leurs adversaires étaient des gens de qualité, avec qui il n'y avait à gagner que des coups, se retirèrent doucement de la mêlée. Mais l'un d'entre eux, celui qui avait été si malmené par don Fernand, s'étant ressouvenu que parmi divers mandats dont il était porteur, il y en avait un contre un certain don Quichotte, que la Sainte-Hermandad ordonnait d'arrêter pour avoir mis en liberté des forçats qu'on menait aux galères, voulut s'assurer si par hasard le signalement de ce don Quichotte s'appliquait à l'homme qu'il avait devant les yeux: il tira donc un parchemin de sa poche, et le lisant assez mal, car il était fort peu lettré, il se mit à comparer chaque phrase du signalement avec le visage de notre chevalier. Reconnaissant enfin que c'était bien là le personnage en question, il prend son parchemin de la main gauche, saisit au collet notre héros de la main droite, et cela avec une telle force, qu'il lui coupait la respiration: Main-forte, seigneurs, s'écriait-il, main-forte à la Sainte-Hermandad! et afin que personne n'en doute, voilà le mandat qui m'ordonne d'arrêter ce détrousseur de grands chemins. Le curé prit le mandat, et vit que l'archer disait vrai; mais lorsque don Quichotte s'entendit traiter de détrousseur de grands chemins, il entra dans une si effroyable colère, que les os de son corps en craquaient; et, saisissant à son tour l'archer à la gorge, il l'aurait étranglé plutôt que de lâcher prise, si on n'était venu au secours. L'hôtelier accourut, obligé qu'il y était par le devoir de sa charge. En voyant de nouveau son mari fourré dans cette mêlée, l'hôtesse se mit à crier de plus belle, pendant que sa fille et Maritorne, renchérissant sur le tout, imploraient en hurlant le secours du ciel et de ceux qui se trouvaient là.

Vive Dieu! s'écria Sancho; mon maître a bien raison de dire que ce château est enchanté; tous les diables de l'enfer y sont déchaînés, et il n'y a pas moyen d'y vivre une heure en repos.

On sépara l'archer et don Quichotte, au grand soulagement de tous les deux, car ils s'étranglaient réciproquement. Cependant les archers continuaient à réclamer leur prisonnier, priant qu'on les aidât à le lier et qu'on le remît entre leurs mains, et disant qu'il y allait du service du roi et de la Sainte-Hermandad, au nom de laquelle ils demandaient secours et protection, afin de s'assurer de cet insigne brigand, de ce détrousseur de passants.

A tout cela don Quichotte souriait dédaigneusement, et avec un calme admirable, il se contenta de leur répondre: Approchez ici, hommes mal nés, canaille mal apprise! Quoi! rendre la liberté à des hommes enchaînés, secourir des malheureux, prendre la défense des opprimés, vous appelez cela détrousser les passants! Ah! race infâme, race indigne, par la bassesse de votre intelligence, que le ciel vous révèle jamais la moindre parcelle de cette vertu que renferme en soi la chevalerie errante, ni qu'il vous tire de l'erreur où vous croupissez, en refusant d'honorer la présence, que dis-je? l'ombre du moindre chevalier errant! Venez ici, archers, ou plutôt voleurs de grands chemins avec licence de la Sainte-Hermandad; dites-moi un peu quel est l'étourdi qui a osé signer un mandat contre un chevalier tel que moi? quel est l'ignorant qui en est à savoir que les chevaliers errants ne sont pas gibier de justice, qu'ils ne reconnaissent au monde ni tribunaux, ni juges, qu'ils n'ont d'autres lois que leur épée, et que leur seule volonté remplace pour eux édits, arrêts et ordonnances? Quel est le sot, continua-t-il, qui ne sait pas encore qu'aucunes lettres de noblesse ne confèrent autant de priviléges et d'immunités qu'en acquiert un chevalier errant, dès le jour où il se voue à ce pénible et honorable exercice? quel chevalier errant a jamais payé taille, impôts, gabelle? quel tailleur leur a jamais demandé la façon d'un habit? quel châtelain leur a jamais refusé l'entrée de son château? quel roi ne les a fait asseoir à sa table? quelle dame n'a été charmée de leur mérite, et ne s'est mise à leur entière discrétion? Enfin quel chevalier errant vit-on, voit-on ou verra-t-on jamais dans le monde, qui n'ait assez de force et de courage pour donner à lui seul quatre cents coups de bâton à quatre cents marauds d'archers qui oseraient lui tenir tête?

CHAPITRE XLVI

DE LA GRANDE COLÈRE DE DON QUICHOTTE, ET D'AUTRES CHOSES ADMIRABLES

Pendant cette harangue, le curé cherchait à faire entendre aux archers comme quoi notre chevalier ne jouissait pas de son bon sens, ainsi qu'ils pouvaient en juger eux-mêmes par ses actions et ses paroles, ajoutant qu'il était inutile d'aller plus avant, car ils ne l'auraient pas plus tôt pris et emmené, qu'on le relâcherait comme fou.

Le porteur du mandat répondait qu'il n'était pas juge de la folie du personnage; qu'il devait d'abord exécuter son ordre, qu'ensuite on pourrait relâcher le prisonnier sans qu'il s'en mît en peine.

Vous ne l'emmènerez pourtant pas de cette fois, dit le curé; car je vois bien qu'il n'est pas d'humeur à y consentir. Enfin le curé parla si bien, et don Quichotte fit tant d'extravagances, que les archers eussent été plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu qu'il avait perdu l'esprit. Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se portèrent même médiateurs entre le barbier et Sancho, qui se regardaient toujours de travers et mouraient d'envie de recommencer. Comme membres de la justice, ils arrangèrent l'affaire à la satisfaction des deux parties; quant à l'armet de Mambrin, le curé donna huit réaux au barbier sans que don Quichotte s'en aperçût, et sur la promesse qu'il ne serait exercé aucune poursuite.

Ces deux importantes querelles apaisées, il ne restait plus qu'à forcer les gens de don Luis à s'en retourner, à l'exception d'un seul qui suivrait le jeune garçon là où don Fernand avait dessein de l'emmener. Après avoir commencé à se déclarer en faveur des amants et des braves, la fortune voulut achever son ouvrage: les valets de don Luis firent tout ce qu'il exigea, et la belle Claire eut tant de joie de voir rester son amant, qu'elle en parut mille fois plus belle. Quant à Zoraïde, qui ne comprenait pas bien ce qu'elle voyait, elle s'attristait ou se réjouissait selon qu'elle voyait les autres être gais ou tristes, réglant ses sentiments sur ceux de son Espagnol, qu'elle ne quittait pas des yeux un seul instant. L'hôtelier, qui s'était aperçu du présent que le curé avait fait au barbier, voulut se faire apaiser de la même manière, et se mit aussi à réclamer l'écot de don Quichotte, plus le prix de ses outres et de son vin, jurant qu'il ne laisserait sortir ni Rossinante, ni Sancho, ni l'âne, avant d'être payé jusqu'au dernier maravédis. Le curé régla le compte, et don Fernand en paya le montant, quoique l'auditeur eût offert sa bourse. Ainsi, pour la seconde fois, la paix fut conclue, et, selon l'expression de notre chevalier, au lieu de la discorde du camp d'Agramant, on vit régner le calme et la douceur de l'empire d'Auguste. Tout le monde convint que cet heureux résultat était dû à l'éloquence du curé et à la libéralité de don Fernand.

Se voyant débarrassé de toutes ces querelles, tant des siennes que de celles de son écuyer, don Quichotte crut qu'il était temps de continuer son voyage, et de songer à poursuivre la grande aventure qu'il s'était chargé de mener à fin. Dans cette intention, il alla se jeter aux genoux de Dorothée, qui d'abord ne voulut point l'écouter; aussi, pour lui obéir, il se releva et dit: C'est un adage bien connu, très-haute et très-illustre princesse, que la diligence est mère du succès, et l'expérience a prouvé maintes fois que l'activité du plaideur vient à bout d'un procès douteux; mais cette vérité n'éclate nulle part mieux qu'à la guerre, où la vigilance et la célérité à prévenir les desseins de l'ennemi nous en font souvent triompher avant qu'il se soit mis sur la défensive. Je vous dis ceci, très-excellente dame, parce qu'il me semble que notre séjour dans ce château est non-seulement désormais inutile, mais qu'il pourrait même nous devenir funeste. Qui sait si Pandafilando n'aura point appris par des avis secrets que je suis sur le point de l'aller détruire, et si, se prévalant du temps que nous perdons, il ne sera point fortifié dans quelque château, contre lequel toute ma force et toute mon adresse seront impuissantes? Prévenons donc ses desseins par notre diligence, et partons à l'instant même, car l'accomplissement des souhaits de Votre Grâce n'est éloigné que de la distance qui me sépare encore de son ennemi.

Après ces paroles, don Quichotte se tut, et attendit gravement la réponse de la princesse, qui, avec une contenance étudiée et un langage accommodé à l'humeur de notre héros, lui répondit en ces termes:

Seigneur, je vous sais gré du désir ardent que vous faites paraître de soulager mes peines; c'est agir en véritable chevalier; plaise au ciel que vos voeux et les miens s'accomplissent, afin que je puisse être à même de vous prouver que toutes les femmes ne sont pas ingrates. Partons sur-le-champ si tel est votre désir, je n'ai de volonté que la vôtre; disposez de moi: celle qui a mis entre vos mains ses intérêts et la défense de sa personne a hautement manifesté l'opinion qu'elle a de votre prudence, et témoigné qu'elle s'abandonne aveuglément à votre conduite.

A la garde de Dieu! reprit don Quichotte; puisqu'une si grande princesse daigne s'abaisser devant moi, je ne veux point perdre l'occasion de la relever et de la rétablir sur son trône; partons sur-le-champ. Sancho, selle Rossinante, prépare ta monture et le palefroi de la reine; prenons congé du châtelain et de tous ces chevaliers, et quittons ces lieux au plus vite.

Seigneur, seigneur, répondit Sancho en branlant la tête, va le hameau plus mal que n'imagine le bedeau, soit dit sans offenser personne.

Traître, repartit don Quichotte, quel mal peut-il y avoir en aucun hameau, ni en aucune ville du monde, qui soit à mon désavantage?

Si Votre Grâce se met en colère, reprit Sancho, je me tairai; alors vous ne saurez point ce que je me crois obligé de vous révéler et ce que tout bon serviteur doit dire à son maître.

Dis ce que tu voudras, répliqua don Quichotte, pourvu que tes paroles n'aient pas pour but de m'intimider: si la peur te possède, songe à t'en guérir; quant à moi, je ne veux la connaître que sur le visage de mes ennemis.

Il ne s'agit point de cela, ni de rien qui en approche, répondit Sancho; mais il est une chose que je ne saurais cacher plus longtemps à Votre Grâce, c'est que cette grande dame qui se prétend reine du royaume de Micomicon ne l'est pas plus que ma défunte mère; si elle l'était, elle n'irait pas, dès qu'elle se croit seule, et à chaque coin de mur, se becqueter avec quelqu'un de la compagnie.

Ces paroles firent rougir Dorothée, parce qu'à dire vrai don Fernand l'embrassait souvent à la dérobée; et Sancho, qui s'en était aperçu, trouvait que ce procédé sentait plutôt la courtisane que la princesse: de sorte que la jeune fille, un peu confuse, ne sut que répondre. Ce qui m'oblige à vous dire cela, mon cher maître, c'est que, si après avoir vous et moi bien chevauché, passé de mauvaises nuits et de pires journées, il faut qu'un fanfaron de taverne vienne jouir du fruit de nos travaux, je n'ai pas besoin de me presser de seller Rossinante et le palefroi de la reine, ni vous de battre les buissons pour qu'un autre en prenne les oiseaux. En pareil cas, mieux vaut rester tranquille, et que chaque femelle file sa quenouille.

Qui m'aidera à peindre l'effroyable colère de don Quichotte, quand il entendit les inconvenantes paroles de son écuyer? Elle fut telle que, les yeux hors de la tête, et bégayant de rage, il s'écria: Scélérat, téméraire et impudent blasphémateur! comment as-tu l'effronterie de parler ainsi en ma présence, et devant ces illustres dames! comment oses-tu former dans ton imagination des pensées si détestables! Fuis loin de moi, cloaque de mensonges, réceptacle de fourberies, arsenal de malice, publicateur d'extravagances scandaleuses, perfide ennemi de l'honneur et du respect qu'on doit aux personnes royales! fuis, ne parais jamais en ma présence, si tu ne veux pas que je t'anéantisse après t'avoir fait souffrir tout ce que la fureur peut inventer. En parlant ainsi, il fronçait les sourcils, il s'enflait les narines et les joues, portait de tous côtés des regards menaçants, et frappait du pied à grands coups sur le sol, signes évidents de l'épouvantable colère qui faisait bouillonner ses entrailles.

En entendant ces terribles invectives, devant ces gestes furieux et menaçants, Sancho demeura si atterré, que Ben-Engeli ne craint pas de dire que le pauvre écuyer eût voulu de bon coeur que la terre se fût entr'ouverte pour l'engloutir; aussi, dans l'impuissance de répondre, il tourna les talons, et s'en fut loin de la présence de son maître. Mais la spirituelle Dorothée, qui connaissait l'humeur de don Quichotte, lui dit pour l'adoucir: Seigneur chevalier, ne vous irritez point des impertinences de votre bon écuyer; peut-être ne les a-t-il pas proférées sans raison, car on ne peut soupçonner sa conscience chrétienne d'avoir sciemment porté un faux témoignage. Il faut donc croire, et même cela est certain, que, dans ce château, toutes choses arrivant par enchantement, Sancho aura vu par cette voie diabolique ce qu'il dit avoir vu d'offensant contre mon honneur.

Par le Dieu tout-puissant, créateur de l'univers, s'écria don Quichotte, Votre Grandeur a touché juste: quelque mauvaise vision a troublé ce misérable pécheur, et lui aura fait voir par enchantement, ce qu'il vient de dire; car je connais assez sa simplicité et son innocence pour être persuadé que de sa vie il ne voudrait faire de tort à qui que ce soit.

Sans aucun doute, ajouta don Fernand; et votre Seigneurie doit lui pardonner et le rappeler au giron de ses bonnes grâces, comme avant que ces visions lui eussent brouillé la cervelle.

Je lui pardonne, dit don Quichotte; et aussitôt le curé alla chercher Sancho, qui vint humblement se prosterner aux pieds de son maître, en lui demandant sa main à baiser.

Don Quichotte la donna. A présent, mon fils Sancho, lui dit-il, tu ne douteras plus de ce que je t'ai dit tant de fois, que tout ici n'arrive que par voie d'enchantement.

Je n'en doute plus, et j'en jurerai quand on voudra, répondit Sancho, car je vois que je parle moi-même par enchantement. Toutefois, il faut en excepter mon bernement, qui fut véritable, et dont le diable ne se mêla point, si ce n'est pour en suggérer l'idée.

N'en crois rien, répliqua don Quichotte: s'il en était ainsi, je t'aurais vengé alors, et je te vengerai à cette heure; mais ni à cette heure, ni alors, je n'ai pu trouver sur qui venger ton outrage.

On voulut savoir ce que c'était que ce bernement, et l'hôtelier conta de point en point de quelle manière on s'était diverti de Sancho, ce qui fit beaucoup rire l'auditoire; aussi, pendant ce récit, l'écuyer aurait-il cent fois éclaté de colère, si son maître ne l'eût assuré de nouveau que tout cela n'était qu'enchantement. Néanmoins la simplicité de Sancho n'alla jamais jusqu'à croire que ce fût une fiction; au contraire, il persista à penser que c'était une malice bien et dûment exécutée par des hommes en chair et en os.

Il y avait deux jours que tant d'illustres personnages se trouvaient réunis dans l'hôtellerie. Jugeant qu'il était temps de partir, ils pensèrent aux moyens de ramener don Quichotte en sa maison, où le curé et maître Nicolas pourraient travailler plus aisément à remonter cette imagination détraquée, sans donner à don Fernand et à Dorothée la peine de faire le voyage, comme on l'avait arrêté d'abord, sous prétexte de rétablir la princesse de Micomicon dans ses États. Ils imaginèrent de faire marché avec le conducteur d'une charrette à boeufs, qui passait là par hasard, pour emmener notre chevalier de la manière que je vais raconter.

Avec de grands bâtons entrelacés, on construisit une espèce de cage, assez vaste pour qu'un homme y pût tenir passablement à l'aise; après quoi don Fernand et ses compagnons, les gens de don Luis, les archers et l'hôtelier, ayant pris divers déguisements d'après l'avis du curé qui conduisait l'affaire, entrèrent en silence dans la chambre de don Quichotte. Plongé dans le sommeil, notre héros était loin de s'attendre à une pareille aventure. On lui lia les pieds et les mains si étroitement, que lorsqu'il s'éveilla il ne put faire autre chose que s'étonner de l'état où il se trouvait et de l'étrangeté des figures qui l'environnaient. Il ne manqua pas de croire tout aussitôt ce que son extravagante imagination lui représentait sans cesse, c'est-à-dire que c'étaient des fantômes habitants de ce château enchanté, et qu'il était enchanté, puisqu'il ne pouvait se défendre ni même se remuer. Tout réussit précisément comme l'avait prévu le curé inventeur de ce stratagème.

De tous les assistants, le seul Sancho était avec sa figure ordinaire, et peut-être aussi le seul dans son bon sens. Quoiqu'il fût bien près de partager la maladie de son maître, il ne laissa pas de reconnaître ces personnages travestis; mais dans son abasourdissement, il n'osa point ouvrir la bouche avant d'avoir vu où aboutirait cette séquestration de son seigneur, lequel, muet comme un poisson, attendait le dénoûment de tout cela. Le dénoûment fut qu'on apporta la cage près de son lit et qu'on le mit dedans. Après en avoir cloué les ais de telle façon qu'il eût fallu de puissants efforts pour les rompre, les fantômes le chargèrent sur leurs épaules; et au sortir de la chambre, on entendit une voix éclatante (c'était celle de maître Nicolas) prononcer ces paroles:

O noble et vaillant chevalier de la Triste-Figure! N'éprouve aucun déconfort de la captivité que tu subis en ce moment; il doit en être ainsi pour que l'aventure où t'a engagé la grandeur de ton courage soit plus tôt achevée. On en verra la fin, quand le terrible lion de la Manche et la blanche colombe du Toboso reposeront dans le même nid, après avoir humilié leurs fronts superbes sous le joug d'un doux hyménée d'où sortiront un jour de vaillants lionceaux qui porteront leurs griffes errantes sur les traces de leur inimitable père. Et toi, ô le plus discret et le plus obéissant écuyer qui ait jamais ceint l'épée et porté barbe au menton, ne te laisse pas troubler en voyant ainsi enlever sous tes yeux la fleur de la chevalerie errante. Bientôt, toi-même, s'il plaît au grand régulateur des mondes, tu te verras élevé à une telle hauteur que tu ne pourras plus te reconnaître; ainsi seront accomplies les promesses de ton bon seigneur. Je viens encore te dire, au nom de la sage Mentironiane, que tes travaux ne demeureront pas sans récompense, et que tu verras en son temps s'abattre sur toi une fertile rosée de gages et de salaires. Va, divin écuyer, va sur les traces de ce valeureux et enchanté chevalier, car il t'est commandé de le suivre jusqu'au terme fixé par votre commune destinée; et comme il ne m'est pas permis de t'en dire davantage, je te fais mes adieux, et m'en retourne où seul je sais.

A la fin de la prédiction, le barbier renforça sa voix, puis la baissa peu à peu avec une inflexion si touchante, que ceux même qui savaient la supercherie furent sur le point de prendre au sérieux ce qu'ils venaient d'entendre.

Don Quichotte se sentit consolé par les promesses de l'oracle, car il en démêla le sens et la portée et comprit fort bien qu'on lui faisait espérer de se voir un jour uni par les liens sacrés d'un légitime mariage avec sa chère Dulcinée du Toboso, dont le sein fécond mettrait au monde les lionceaux, ses fils, pour l'éternelle gloire de la Manche. Ajoutant donc à ces promesses une foi égale à celle qu'il avait pour les livres de chevalerie, il répondit en poussant un grand soupir:

O toi, qui que tu sois, qui m'annonces de si heureux événements, conjure de ma part, je t'en supplie, le sage enchanteur qui prend soin de mes affaires de ne pas me laisser mourir dans cette prison où l'on m'emmène, avant d'avoir vu l'entier accomplissement des incomparables promesses que tu m'annonces. Pourvu qu'elles viennent à se réaliser, je ferai gloire des peines de ma captivité; et loin de regarder comme un rude champ de bataille le lit étroit et dur sur lequel je suis étendu en ce moment, je le tiendrai pour une molle et délicieuse couche nuptiale. Quant à la consolation que doit m'offrir la compagnie de Sancho Panza, mon écuyer, j'ai trop de confiance dans sa loyauté et son affection pour craindre qu'il m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune; et s'il arrivait, par la faute de son étoile ou de la mienne, que je ne pusse lui donner l'île que je lui ai promise ou quelque chose d'équivalent, il est du moins assuré de ses gages, car j'ai eu soin de déclarer par mon testament le dédommagement que je lui destine, dédommagement, il est vrai, fort au-dessous de ses services et de mes bonnes intentions à son égard, mais enfin le seul que me permettent mes faibles moyens.

A ces mots, Sancho Panza, tout attendri, fit un profond salut et baisa les deux mains de son maître, car lui en baiser une seulement n'était pas possible, puisqu'elles étaient attachées ensemble; aussitôt les fantômes, enlevant la cage, la placèrent sur la charrette.

CHAPITRE XLVII

QUI CONTIENT DIVERSES CHOSES

Lorsque don Quichotte se vit hissé sur la charrette: Certes, dit-il, j'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, mais de ma vie je n'ai lu, ni vu, ni entendu dire, qu'on emmenât de la sorte les chevaliers enchantés, surtout avec la lenteur particulière à ces lourds et paresseux animaux. En effet, c'est toujours par les airs, et avec une rapidité excessive qu'on a coutume de les enlever, soit enfermés dans un épais nuage, soit sur un char de feu, soit enfin montés sur quelque hippogriffe; mais être emmené dans une charrette traînée par des boeufs, vive Dieu! j'en mourrai de honte. Après tout, peut-être, les enchanteurs de nos jours procèdent-ils autrement que ceux des temps passés. Peut-être aussi étant nouveau chevalier dans le monde, et le premier qui ait ressuscité l'exercice oublié de la chevalerie errante, aura-t-on inventé, pour moi, de nouveaux genres d'enchantements et de nouvelles manières de faire voyager les enchantés. Dis-moi, que t'en semble, ami Sancho?

Je ne sais trop, seigneur, ce qu'il m'en semble, répondit Sancho, car je n'ai pas autant lu que Votre Grâce dans les écritures errantes, mais pourtant j'oserais affirmer que ces visions qui nous entourent ne sont pas très-catholiques.

Catholiques! s'écria don Quichotte; hé, bon Dieu! comment seraient-elles catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris des figures fantastiques pour venir me mettre en cet état? Si tu veux t'en assurer par toi-même, touche-les, mon ami, et tu verras que ce sont de purs esprits qui n'ont d'un corps solide que l'apparence.

Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai déjà assez maniés, à telles enseignes que le diable qui se donne là tant de peine est bien en chair et en os, et je ne pense pas que cet autre se nourrisse de vent. Il a de plus une propriété très-différente de celle qu'on attribue aux démons, qui est de sentir toujours le soufre, car lui, il sent l'ambre à une demi-lieue de distance.

Sancho désignait par là don Fernand, qui, en qualité de grand seigneur, portait toujours sur lui des parfums.

Ne t'en étonne point, ami Sancho, repartit don Quichotte, les diables en savent plus long que tu ne penses; et bien qu'ils portent avec eux des odeurs, ils ne peuvent rien sentir, étant de purs esprits; ou s'ils sentent quelque chose, ce ne peut être qu'une odeur fétide et détestable. La raison en est simple, quelque part qu'ils aillent, ils traînent après eux leur enfer; et comme la bonne odeur est une chose qui réjouit les sens, il est impossible qu'ils sentent jamais bon. Quand donc tu t'imagines que ce démon sent l'ambre, ou tu te trompes, ou il veut te tromper, afin de t'empêcher de reconnaître qui il est.

Pendant cet entretien du maître et du valet, don Fernand et Cardenio, craignant que don Quichotte ne vînt à découvrir la supercherie, décidèrent, afin de prévenir ce contre-temps, de partir sur l'heure; en conséquence, ils ordonnèrent à l'hôtelier de seller Rossinante et de bâter le grison, en même temps que le curé faisait prix avec les archers pour accompagner jusqu'à son village le chevalier enchanté. Cardenio attacha le plat à barbe et la rondache à l'arçon de la selle de Rossinante, puis le donna à mener à Sancho, qu'il fit monter sur son âne, et prendre les devants, pendant que deux archers, armés de leurs arquebuses, marchaient de chaque côté de la charrette. Mais avant que les boeufs commençassent à tirer, l'hôtesse sortit du logis avec sa fille et Maritorne, pour prendre congé de don Quichotte, dont elles feignaient de pleurer amèrement la disgrâce.

Ne pleurez point, mes excellentes dames, leur dit notre héros; ces malheurs sont attachés à la profession que j'exerce, et sans eux je ne me croirais pas un véritable chevalier errant, car rien de semblable n'arrive aux chevaliers de peu de renom, qu'on laisse toujours dans l'obscurité où ils s'ensevelissent d'eux-mêmes. Ces malheurs, n'en doutez pas, sont le lot des plus renommés, de ceux enfin dont la vaillance et la vertu excitent la jalousie des chevaliers leurs confrères qui, désespérant de pouvoir égaler leur mérite, trament lâchement leur ruine; mais la vérité est d'elle-même si puissante, qu'en dépit de la magie inventée par Zoroastre, elle sortira victorieuse de tous ces périls, surmontera tous ces obstacles, et répandra dans le monde un éclat non moins vif que celui dont le soleil illumine les cieux. Pardonnez-moi, mes bonnes dames, si je vous ai causé quelque déplaisir: croyez bien que ce fut malgré moi, car volontairement et en connaissance de cause jamais je n'offenserai personne. Priez Dieu qu'il me tire de cette prison où me retient quelque malintentionné enchanteur: et si un jour je deviens libre, je veux rappeler à ma mémoire, où elles sont du reste profondément gravées, les courtoisies que j'ai reçues dans votre château, pour vous en témoigner ma gratitude par toutes sortes de bons offices.

Pendant que notre chevalier faisait ses adieux aux dames du château, le curé et le barbier prenaient congé de don Fernand et de ses compagnons, ainsi que du captif, de l'auditeur et des autres dames, principalement de Dorothée et de Luscinde. Tous s'embrassèrent en se promettant de se donner de leurs nouvelles. Don Fernand indiqua au curé une voie sûre pour l'informer de ce que deviendrait don Quichotte, affirmant qu'il ne saurait lui faire un plus grand plaisir; de son côté, il s'engagea à lui mander tout ce qu'il croyait pouvoir l'intéresser, tel que son mariage avec Dorothée, la solennité du baptême de Zoraïde, le succès des amours de don Luis et de la belle Claire. Les compliments terminés, on s'embrassa de nouveau, en se réitérant les offres de service.

Sur le point de se séparer, l'hôtelier s'approcha du curé et lui remit quelques papiers qu'il avait trouvés dans la même valise où était l'histoire du Curieux malavisé, désirant, disait-il, lui en faire présent, puisqu'il n'avait point de nouvelles du maître de cette valise. Le curé le remercia, et prenant le manuscrit, il lut au titre: Histoire de Rinconette et de Cortadillo[55]. Puisqu'elle est du même auteur, pensa-t-il, cette histoire ne doit pas être moins intéressante que celle du Curieux malavisé.

[55] Cette nouvelle est de Cervantes lui-même. Elle fut publiée, pour la première fois, dans le recueil de ses nouvelles, 1613. Elles étaient divisées en (jocosas) badines et (serias) sérieuses.

Là-dessus, le cortége se mit en route dans l'ordre suivant: d'abord, le char à boeufs, accompagné, comme je l'ai déjà dit, par deux archers marchant de chaque côté armés de leurs arquebuses; Sancho suivait, monté sur son âne et tirant Rossinante par la bride; puis enfin le curé et le barbier, sur leurs mules et le masque sur le visage pour n'être pas reconnus. Cette illustre troupe marchait d'un pas grave et majestueux, s'accommodant à la lenteur de l'attelage. Quant à don Quichotte, il était assis, appuyé contre les barreaux de sa cage, les mains attachées et les jambes étendues, immobile et silencieux comme une statue de pierre. On fit dans cet ordre environ deux lieues, jusqu'à ce qu'on fût arrivé dans un vallon où le conducteur demanda à faire paître ses boeufs; après en avoir parlé au curé, le barbier conseilla d'aller un peu plus loin, parce que derrière un coteau qu'ils voyaient devant eux se trouvait, disait-il, une vallée où il y avait beaucoup plus d'herbe, et de la meilleure.

Ils continuèrent donc leur chemin, mais le curé ayant tourné la tête, vit venir six ou sept hommes, montés sur de puissantes mules, qui les eurent bientôt rejoints, car ils allaient le train de gens pressés d'arriver à l'hôtellerie, encore éloignée d'une bonne lieue, pour y passer la grande chaleur du jour. Ils se saluèrent les uns les autres, et un des voyageurs, qui était chanoine de Tolède et paraissait chef de la troupe, voyant cette procession si bien ordonnée et un homme renfermé dans une cage, ne put s'empêcher de demander ce que cela signifiait et pourquoi on menait ainsi ce malheureux, pensant bien toutefois, à la vue des archers, que c'était quelque fameux brigand dont le châtiment appartenait à la Sainte-Hermandad.

L'archer à qui le chanoine avait adressé la parole répondit: Seigneur, c'est à ce gentilhomme à vous apprendre lui-même pourquoi on le conduit de la sorte, car nous n'en savons rien.

Don Quichotte avait tout entendu: Est-ce que par hasard, dit-il, Vos Grâces seraient instruites et versées dans ce qu'on appelle la chevalerie errante? En ce cas, je ne ferai pas de difficultés pour vous apprendre mes infortunes; sinon, il est inutile que je me fatigue à vous les raconter.

Frère, répondit le chanoine, je connais bien mieux les livres de chevalerie que les éléments de logique du docteur Villalpando[56]; ainsi vous pouvez en toute assurance me confier ce qu'il vous plaira.

[56] Gaspard de Villalpando est l'auteur d'un livre scolastique fort estimé de son temps.

Eh bien, seigneur chevalier, répliqua don Quichotte, apprenez que je suis retenu dans cette cage par la malice et la jalousie des enchanteurs, car la vertu est toujours plus vivement persécutée par les méchants qu'elle n'est soutenue par les gens de bien. Je suis chevalier errant, non de ceux que la renommée ne connaît point, ou dont elle dédaigne de s'occuper, mais de ces chevaliers dont, en dépit de l'envie, en dépit de tous les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde et de tous les gymnosophistes de l'Éthiopie, elle prend soin de graver le nom et les exploits dans le temple de l'immortalité, pour servir, dans les siècles à venir, de modèle et d'exemple aux chevaliers errants qui voudront arriver jusqu'au faîte de la gloire des armes.

Le curé, qui s'était approché avec le barbier, ajouta: Le seigneur don Quichotte a raison; il est enchanté sur cette charrette, non par sa faute et pour ses péchés, mais par la surprise et l'injuste violence de ceux à qui sa valeur et sa vertu donnent de l'ombrage. Vous avez devant vous ce chevalier de la Triste-Figure dont vous aurez sans doute entendu parler et de qui les actions héroïques et les exploits inouïs seront à jamais gravés sur le marbre et le bronze, quelque effort que fassent l'envie pour en ternir l'éclat, et la malice pour les ensevelir dans l'oubli.

Lorsque le chanoine entendit celui qui était libre tenir même langage que le prisonnier, il fut sur le point de se signer de surprise, ainsi que ceux qui l'accompagnaient. En ce moment, Sancho Panza, qui s'était approché afin d'entendre la conversation, voulut tout raccommoder, et prit la parole:

Par ma foi, seigneurs, dit-il, qu'on me sache gré ou non de ce que je vais dire, peu m'importe, puisque ma conscience m'oblige à parler. La vérité est que monseigneur don Quichotte n'est pas plus enchanté que ma défunte mère: il jouit de son bon sens, il boit, il mange, et il fait ses nécessités comme les autres hommes, enfin tout comme avant d'être mis dans cette cage. Cela étant, pourquoi donc veut-on me faire accroire qu'il est enchanté? comme si je ne savais pas que les enchantés ne mangent, ni ne dorment, ni ne parlent; tandis que si une fois mon maître s'y met, je gage qu'il va jaser plus que trente procureurs. Puis, regardant le curé, il ajouta: Est-ce que Votre Grâce s'imagine que je ne devine pas où tendent tous ces enchantements? Vous avez beau cacher votre visage, seigneur licencié, je vous connais comme je connais mon âne. Au diable soit la rencontre! si Votre Révérence ne s'était mise à la traverse, mon maître serait déjà marié avec l'infante de Micomicon, et moi j'allais obtenir un comté ou une seigneurie, ce qui est la moindre récompense que je puisse espérer de la générosité de monseigneur de la Triste-Figure, et de la fidélité de mes services. Je vois à présent combien est vrai ce qu'on dit dans mon pays: «La roue de la fortune va plus vite que celle d'un moulin, et ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd'hui dans la poussière.» J'en suis fâché seulement pour ma femme et mes enfants, qui me verront revenir comme un simple palefrenier, au lieu de me voir arriver gouverneur ou vice-roi de quelque île. En attendant, seigneur licencié, prenez garde que Dieu ne vous demande compte, dans ce monde ou dans l'autre, du tour que l'on joue à mon maître, et de tout le bien qu'on l'empêche de faire en lui ôtant les moyens de secourir les affligés, les veuves et les orphelins, et de châtier les brigands.

Allons! nous y voilà, repartit le barbier: comment Sancho, vous êtes aussi de la confrérie de votre maître? Vive Dieu! il me prend envie de vous enchanter, et de vous mettre en cage avec lui comme membre de la même chevalerie. A la malheure, vous vous êtes laissé engrosser de ses promesses, et fourrer dans la cervelle cette île que vous convoitez si fort.

Je ne suis gros de personne, repartit Sancho, et je ne suis point homme à me laisser engrosser, fût-ce par un prince. Quoique pauvre, je suis un vieux chrétien, et je ne dois rien à personne; si je convoite des îles, les autres convoitent bien autre chose, et chacun est fils de ses oeuvres. Après tout, puisque, étant homme, je pourrais devenir pape, pourquoi pas gouverneur d'îles, si mon maître en peut conquérir tant qu'il ne sache qu'en faire? Prenez garde à ce que vous dites, seigneur barbier: ce n'est pas tout que de faire des barbes, il faut savoir faire la différence de Pierre à Pierre. Je dis cela parce que nous nous connaissons, et que ce n'est pas à moi qu'il faut donner de faux dés. Quant à l'enchantement de mon maître, Dieu sait ce qui en est. Mais restons-en là, aller plus loin nous ferait trouver pire.

Le barbier ne voulut pas répliquer, de crainte que Sancho, en parlant davantage, ne découvrît ce que lui et le curé avaient tant d'envie de cacher. Pour conjurer ce danger le curé avait pris les devants avec le chanoine et ses gens, à qui il dévoilait le mystère de cet homme encagé; il les informa de la condition du chevalier, de sa vie et de ses moeurs, racontant succinctement le commencement et la cause de ses rêveries extravagantes, et la suite de ses aventures, jusqu'à celle de la cage, enfin le dessein qu'ils avaient de le ramener chez lui, pour essayer si sa folie était susceptible de guérison.

Le chanoine et ses gens écoutaient tout surpris l'histoire de don Quichotte; quand le curé l'eut achevée: Seigneur, lui dit le chanoine, les livres de chevalerie sont, suivant moi, non-seulement inutiles, mais encore très-préjudiciables à un État; et quoique j'aie commencé la lecture de presque tous ceux qui sont imprimés, je n'ai jamais pu me résoudre à en achever un seul, car tous se ressemblent, et il n'y a pas plus à apprendre dans l'un que dans l'autre. Ces sortes de compositions rentrent beaucoup dans le genre des anciennes fables milésiennes, contes bouffons, extravagants, lesquels avaient pour unique objet d'amuser et non d'instruire, au rebours des apologues, dont le but est de divertir et d'enseigner tout ensemble. Si réjouir l'esprit est le but qu'on s'est proposé dans les livres de chevalerie, il faut convenir qu'ils sont loin d'y atteindre, car ils ne sont remplis que d'événements invraisemblables, comme si leurs auteurs ignoraient que le mérite d'une composition résultant toujours de la beauté de l'ensemble et de l'harmonie des parties, la difformité et le désordre ne sauraient jamais plaire.

En effet, quelle proportion de l'ensemble avec les parties et des parties avec l'ensemble peut-on trouver dans une composition où un damoiseau de quinze ans pourfend d'un seul revers un géant d'une taille énorme, comme s'il s'agissait d'un peu de fumée? Comment croire qu'un chevalier triomphe seul, par la force de son bras, d'un million d'ennemis, et sans qu'il lui en coûte une goutte de sang? Que dire de la facilité avec laquelle une reine, ou l'héritière de quelque grand empire, confie ses intérêts au premier chevalier errant qu'elle rencontre? Quel est l'esprit assez stupide et d'assez mauvais goût pour se complaire à entendre raconter qu'une grande tour remplie de chevaliers vogue légèrement sur la mer comme le vaisseau le plus léger pourrait le faire par un bon vent; que le soir cette tour arrive en Lombardie, et le lendemain, à la pointe du jour, sur les terres du Prêtre-Jean des Indes, ou en d'autres royaumes que jamais Ptolémée ou Marco Polo n'ont décrits?

On dit que les auteurs de ces ouvrages, les donnant comme de pure invention, dédaignent la vraisemblance; parbleu! voilà une étrange raison. Pour que la fiction puisse plaire, ne doit-elle pas approcher un peu de la vérité, et n'est-ce pas une règle du bon sens que, pour être divertissantes, les aventures ne doivent pas sembler impossibles? il conviendrait, selon moi, que les ouvrages d'imagination fussent composés de manière à ne pas choquer le sens commun, et qu'après avoir tenu l'esprit en suspens, ils en vinssent à l'émouvoir, à le ravir, et à lui causer autant de plaisir que d'admiration; ce qui est toute la perfection d'un livre. Eh bien, quel livre de chevalerie a-t-on jamais vu dont tous les membres formassent un corps entier, c'est-à-dire dont le milieu répondît au commencement, et la fin au commencement et au milieu? Loin de là, les auteurs les composent de tant de membres dépareillés, qu'on dirait qu'ils se sont plutôt proposés de peindre un monstre ou une chimère qu'une figure avec ses proportions naturelles. Outre cela, leur style est rude et grossier, les prouesses qu'ils racontent sont incroyables, leurs aventures d'amour blessent la pudeur; ils sont prolixes dans la description des batailles, ignorants en géographie, et extravagants dans les voyages; finalement dépourvus de tact, d'art, d'invention, et dignes d'être chassés de tous les États comme gens inutiles et dangereux.

Le curé avait attentivement écouté le chanoine, et le trouvait homme de sens. Il dit qu'il partageait son opinion, et que, par une aversion particulière qu'il avait toujours eue pour les livres de chevalerie, il avait fait brûler le plus grand nombre de ceux que possédait don Quichotte. Il raconta de quelle façon il avait instruit leur procès, ceux qu'il avait condamnés au feu, ceux auxquels il avait fait grâce, enfin ce qu'avait pensé le chevalier de la perte de sa bibliothèque. Ce récit divertit beaucoup le chanoine et ceux qui l'accompagnaient.

Néanmoins, seigneur, reprit le chanoine, quelque mal que je pense de ces livres, ils ont, selon moi, un bon côté, et ce côté le voici: c'est l'occasion qu'ils offrent à l'intelligence de s'exercer et de se déployer à l'aise; en effet, la plume peut y courir librement, soit pour décrire des tempêtes, des naufrages, des rencontres, des batailles, soit pour peindre un grand capitaine avec toutes les qualités qui doivent le distinguer, telles que la vigilance à prévenir l'ennemi, l'éloquence à persuader les soldats, la prudence dans le conseil. Tantôt l'auteur peindra une lamentable histoire, tantôt quelque joyeux événement; là, il représentera une femme belle et vertueuse; ici, un cavalier vaillant et libéral: d'un côté, un barbare insolent et téméraire; de l'autre, un prince sage et modéré, sans cesse occupé du bien de ses sujets, et toujours prêt à récompenser le zèle et la fidélité de ses serviteurs. Il prêtera successivement à ses héros l'adresse et l'éloquence d'Ulysse, la piété d'Énée, la vaillance d'Achille, la prudence de César, la clémence d'Auguste, la bonne foi de Trajan, la sagesse de Caton, enfin toutes les grandes qualités qui peuvent rendre un homme illustre. Si avec cela, l'ouvrage est écrit d'un style pur, facile et agréable; si, au mérite de l'invention, l'auteur joint l'art de conserver la vraisemblance dans les événements, il aura tissu sa toile de fils précieux et variés, et composé un tableau qui ne manquera pas de plaire et d'instruire, ce qui est la fin qu'on doit se proposer en prenant la plume.

CHAPITRE XLVIII

SUITE DU DISCOURS DU CHANOINE SUR LE SUJET DES LIVRES DE CHEVALERIE

Votre Grâce a raison, dit le curé, et ceux qui composent ces sortes d'ouvrages sont d'autant plus à blâmer, qu'ils négligent les règles que vous venez de poser, règles dont l'observation a rendu si célèbres les deux princes de la poésie grecque et latine.

J'ai quelquefois été tenté, reprit le chanoine, de composer un livre de chevalerie d'après ces mêmes règles, et j'en avais déjà écrit une centaine de pages. Pour éprouver si cet essai méritait quelque estime, je l'ai montré à des personnes qui, quoique gens d'esprit et de science, aiment passionnément ces sortes d'ouvrages, et à des ignorants qui n'ont de goûts que pour les folies; eh bien, chez les uns comme chez les autres, j'ai trouvé une agréable approbation. Néanmoins j'y ai renoncé, parce que d'abord cela ne me semblait guère convenir à ma profession, et qu'ensuite les gens ignorants sont beaucoup plus nombreux que les gens éclairés; et, quoiqu'on puisse se consoler d'être sifflé par le grand nombre des sots, quand on a l'estime de quelques sages, je n'ai pas voulu me soumettre au jugement de cet aveugle et impertinent vulgaire, à qui s'adressent principalement de semblables livres.

Mais ce qui m'ôta surtout la pensée de le terminer, ce fut un raisonnement que je me fis à propos des comédies qu'on représente aujourd'hui. Si ces comédies, me disais-je, aussi bien celles d'invention que celles empruntées à l'histoire, sont, de l'aveu de tous, des ouvrages ridicules, sans nulle délicatesse, et entièrement contre les règles, si pourtant le vulgaire ne cesse d'y applaudir, si les auteurs qui les composent et les acteurs qui les représentent prétendent qu'elles doivent être ainsi composées, parce que le public les veut ainsi, tandis que les pièces où l'on respecte les règles de l'art n'ont pour approbateurs que quelques hommes de goût, la même chose arrivera à mon livre; et quand je me serai brûlé les sourcils à force de travail, je resterai comme ce tailleur de Campillo, qui fournissait gratis le fil et la façon.

Souvent j'ai entrepris de faire comprendre à ces auteurs qu'ils faisaient fausse route, qu'ils obtiendraient plus de gloire et de profit en composant des pièces régulières; mais je les ai trouvés si entichés de leur méthode, qu'il n'y a raisons ni évidence qui puisse les y faire renoncer. M'adressant un jour à un de ces opiniâtres: Seigneur, lui disais-je, ne vous souvient-il point qu'il y a quelques années on représenta trois comédies d'un poëte espagnol qui obtinrent l'approbation générale; et que les comédiens y gagnèrent plus qu'ils n'ont gagné depuis avec trente autres des meilleurs qu'on ait composées? Je m'en souviens, répondit-il, vous voulez assurément parler de la Isabella, de la Philis et de la Alexandra[57]? Justement, répliquai-je. Hé bien, ces pièces ne sont-elles pas selon les règles? et pourtant elles ont enlevé tous les suffrages. La faute n'en est donc pas au vulgaire, qu'on laisse se plaire à voir représenter des inepties, mais à ceux qui ne savent lui servir autre chose. Il n'y a rien de tel dans l'Ingratitude vengée[58], dans la Numancia, dans le Marchand amoureux, et encore moins dans l'Ennemi favorable, ni dans beaucoup d'autres pièces qui ont fait la réputation de leurs auteurs, et enrichi les comédiens qui les ont représentées. J'ajoutai encore bien des raisons qui confondirent mon homme, mais sans le faire changer d'opinion.

[57] Ces trois pièces sont de Lupercio Leonardo de Argensola.

[58] L'Ingratitude vengée est de Lope de Vega; Numancia, de Cervantes lui-même; le Marchand amoureux, de Gaspard de Aguilar, et l'Ennemi favorable, de Francisco Tarraga.

Seigneur chanoine, répondit le curé, vous venez de toucher là un sujet qui a réveillé dans mon esprit une aversion que j'ai toujours eue pour les comédies de notre temps, aversion au moins égale à celle que j'éprouve pour les livres de chevalerie. Lorsque la comédie, suivant Cicéron, devrait être l'image de la vie humaine, l'exemple des bonnes moeurs et le miroir de la vérité, pourquoi, de nos jours, la comédie n'est-elle que miroir d'extravagances, exemple de sottises, image d'impudicités? Car quelle plus grande extravagance que de montrer un enfant qui, dans la première scène, est au berceau, et dans la seconde a déjà barbe au menton? Quoi de plus ridicule que de nous peindre un vieillard bravache, un homme poltron dans toute la force de l'âge, un laquais orateur, un page conseiller, un roi crocheteur, une princesse laveuse de vaisselle? Que dire de cette confusion des temps et des lieux dans les pièces qu'on représente! N'ai-je pas vu une comédie où le premier acte se passait en Europe, le second en Asie, et le troisième en Afrique! En vérité, je gage que si l'ouvrage avait eu plus de trois actes, l'Amérique aurait eu aussi sa part. Si la vraisemblance doit être observée dans une pièce de théâtre, comment peut-on admettre que dans celle dont l'action est présentée comme contemporaine de Pépin ou de Charlemagne, le principal personnage soit l'empereur Héraclius, que l'on fait s'emparer de la terre sainte et entrer dans Jérusalem avec la croix? exploit qui fut l'oeuvre de Godefroy de Bouillon, séparé du héros byzantin par un si grand nombre d'années!

Si nous arrivons aux sujets sacrés, que de faux miracles, que de faits apocryphes! Ne va-t-on pas même jusqu'à introduire le surnaturel dans les sujets purement profanes? Tel en est presque toujours aujourd'hui le dénoûment, et cela sans autre motif que celui-ci: le vulgaire se laisse facilement toucher par ces scènes extraordinaires et en aime la représentation; ce qui est un oubli complet de la vérité, et la honte des écrivains espagnols, que les étrangers, observateurs fidèles des règles du théâtre, regardent comme des barbares dépourvus de goût et de sens. C'est un grand tort de prétendre que les spectacles publics étant faits pour amuser le peuple et le détourner des vices qu'engendre l'oisiveté, on obtient ce résultat par une mauvaise comédie aussi bien que par une bonne, et qu'il est fort inutile de s'assujettir à des règles qui fatiguent l'esprit et consument le temps; car bien certainement le spectateur serait plus satisfait d'une pièce à la fois régulière et embellie de tous les ornements de l'art, une action bien représentée ne manquant jamais d'intéresser le spectateur, et d'émouvoir l'esprit même le plus grossier.

Après tout, peut-être ne faut-il pas s'en prendre tout à fait aux auteurs des défauts de leurs ouvrages: la plupart les connaissent, et certains parmi eux ne manquent ni d'intelligence ni de goût, mais ils ne travaillent pas pour la gloire, et les pièces de théâtre sont devenues une marchandise que les comédiens refuseraient si elles n'étaient pas conçues selon leur fantaisie: si bien que l'auteur est forcé de s'accommoder à la volonté de celui qui doit payer son ouvrage, et de le livrer tel qu'on lui a commandé. N'avons-nous pas vu un des plus beaux et des plus rares esprits de ce royaume[59], pour complaire aux comédiens, négliger de mettre la dernière main à ses ouvrages et de les rendre excellents, comme il pouvait le faire? D'autres, enfin, n'ont-ils pas écrit avec si peu de mesure, qu'après une seule représentation de leurs pièces, on a vu les acteurs obligés de s'enfuir, dans la crainte d'être châtiés pour avoir parlé contre la conduite du prince, ou contre l'honneur de sa maison? On obvierait, il me semble, à ces inconvénients, si, choisissant un homme d'autorité et d'intelligence, on lui donnait la charge d'examiner ces sortes d'ouvrages, et de n'en permettre l'impression et le débit qu'après avoir été revêtus de son approbation. Ce serait un remède contre la licence qui règne au théâtre: la crainte d'un examen sévère forcerait les auteurs à montrer plus de retenue; on ne verrait que de bons ouvrages, écrits avec la perfection dont vous venez de nous tracer les règles; enfin le public aurait là un passe-temps utile et agréable, car l'arc ne peut toujours être tendu, et l'humaine faiblesse a besoin de se reposer dans d'honnêtes récréations.

[59] Lope de Vega. Il a composé près de dix-huit cents pièces de théâtre.

La conversation en était là, quand le barbier s'approcha et dit au curé: Seigneur, voici l'endroit où j'ai pensé que nous pourrions plus commodément faire la sieste, et où les boeufs trouveront une herbe fraîche et abondante.

C'est aussi ce qu'il me semble, répondit le curé; et il demanda au chanoine quels étaient ses projets.

Le chanoine répondit qu'il serait bien aise de rester avec eux pour jouir de la beauté du vallon qui s'offrait à leur vue, pour profiter de la conversation du curé, qui l'intéressait vivement, enfin pour apprendre plus en détail l'histoire et les prouesses de don Quichotte. Afin de pouvoir se reposer en cet endroit l'après-dînée, il commanda à un de ses gens d'aller à l'hôtellerie voisine chercher de quoi manger; et comme on lui répondit que le mulet de bagage, bien pourvu de vivres, devait être arrivé, il se contenta d'envoyer son équipage à l'hôtellerie, ordonnant d'amener le mulet porteur des provisions.

Pendant que cet ordre s'exécutait, Sancho, voyant qu'il pouvait enfin parler à son maître sans la continuelle présence du curé et du barbier, s'approcha de la cage et lui dit: Seigneur, pour la décharge de ma conscience, je veux vous dire ce qui se passe au sujet de votre enchantement. Ces deux hommes qui vous accompagnent avec le masque sur le visage sont le curé de notre paroisse et maître Nicolas, le barbier de notre endroit. Je pense qu'ils ne vous emmènent de la sorte que par jalousie, et parce que vos exploits leur donnent de l'ombrage; j'en conclus donc que vous n'êtes pas plus enchanté que mon âne, mais tout simplement joué et mystifié. Je n'en veux pour preuve que la réponse à une question que je vais vous adresser: si elle est telle qu'elle doit être et qu'elle sera, j'en suis certain, je vous ferai toucher du doigt la ruse, et alors vous avouerez qu'au lieu d'être enchanté, vous n'avez que la cervelle à l'envers.

Demande ce que tu voudras, mon fils, répondit don Quichotte, je te donnerai satisfaction. Quant à l'opinion que tu as que ces deux hommes qui vont et viennent autour de nous sont le curé et le barbier de notre village, il peut se faire qu'ils te paraissent tels; mais qu'ils le soient effectivement, n'en crois rien, je te prie. S'ils te semblent ce que tu dis, sois sûr que les enchanteurs, auxquels il est facile de se transformer à volonté, ont pris leur ressemblance, afin de t'abuser et de te jeter dans un labyrinthe de doutes et d'incertitudes dont tu ne sortirais pas quand tu aurais en main le fil de Thésée, et aussi pour me troubler l'esprit, afin que je ne puisse pas deviner qui me joue ce mauvais tour. Car, enfin, d'un côté tu me dis que ce sont là le curé et le barbier de notre village; d'un autre côté, je me vois enfermé dans une cage, pendant que je suis certain qu'aucune puissance humaine ne serait capable de m'y retenir; que dois-je en conclure, si ce n'est que mon enchantement est bien plus fort et d'une tout autre espèce que ceux que j'ai lus dans toutes les histoires de chevaliers errants qui ont subi le même sort que moi? Ainsi donc, cesse de croire que ces gens-là sont ce que tu dis, car ils le sont tout comme je suis turc. Maintenant adresse-moi telle question que tu voudras; je consens à répondre jusqu'à demain.

Par Notre-Dame; s'écria Sancho, faut-il que vous ayez la tête assez dure pour en être encore à reconnaître que le diable se mêle bien moins de vos affaires que les hommes! Or çà, je m'en vais vous prouver clair comme le jour que vous n'êtes point enchanté: dites-moi, je vous prie, seigneur... que Dieu vous délivre du tourment où vous êtes, et puissiez-vous tomber dans les bras de madame Dulcinée, au moment où vous y penserez le moins...

Cesse tes exorcismes, mon fils, reprit don Quichotte: ne t'ai-je pas dit que je répondrai ponctuellement à tes questions?

Voilà justement ce que je demande, répliqua Sancho: or çà, dites-moi, sans rien ajouter ni rien retrancher, mais franchement et avec vérité, comme doivent parler tous ceux qui font profession des armes en qualité de chevaliers errants...

Je te répète que je ne mentirai en rien, reprit don Quichotte; mais pour l'amour de Dieu, finis-en, tu me fais mourir d'impatience avec tes préambules.

Je n'en voulais pas davantage, dit Sancho; et je me crois assuré de la bonté et de la franchise de mon maître. Dès lors, comme cela vient fort à propos, je lui ferai une question: voyons, répondez, seigneur, depuis que Votre Grâce est enchantée dans cette cage, a-t-elle eu par hasard envie de faire, comme on dit, le petit ou le gros?

Mon ami, je ne te comprends pas, dit don Quichotte; explique-toi mieux, si tu veux que je réponde d'une manière nette et précise.

Vous ne comprenez pas ce que signifie le petit et le gros! repartit Sancho: vous moquez-vous de moi? mais c'est la première chose qu'on apprend à l'école. Je demande si vous n'avez point eu envie de faire ce que personne ne peut faire à votre place?

Ah! si, vraiment! je comprends, répondit don Quichotte, et plus d'une fois; même à l'heure où je te parle, je me sens bien pressé; mets-y ordre promptement, je te prie; je crains qu'il ne soit déjà trop tard.

CHAPITRE XLIX

DE L'EXCELLENTE CONVERSATION DE DON QUICHOTTE ET DE SANCHO PANZA.

Par ma foi, vous êtes pris, s'écria Sancho, et voilà où je voulais en venir. Or çà, monseigneur: nierez-vous quand on voit une personne abattue et languissante, qu'on n'ait l'habitude de se dire: Qu'est-ce qu'a un tel? il ne mange, ne boit, ni ne dort, et ne sait jamais ce qu'on lui demande; on dirait qu'il est enchanté? Il faut donc conclure de là que ceux qui ne boivent, ne mangent, ni ne dorment, et ne font point leurs fonctions naturelles, sont enchantés; mais non pas ceux qui ont l'envie qui vous presse à cette heure, qui boivent quand ils ont soif, mangent quand ils ont faim, et répondent à propos.

Tu as raison, Sancho, répliqua don Quichotte; mais ne t'ai-je pas dit aussi qu'il y avait plusieurs sortes d'enchantements, que peut-être la forme en a changé par la succession des temps, et qu'aujourd'hui c'est un usage établi que les enchantés fassent tout ce que je fais? Cela étant, il n'y a rien à objecter; d'ailleurs, je sais et je tiens pour certain que je suis enchanté, ce qui suffit pour mettre ma conscience en repos: car si j'en doutais un seul instant, je me ferais scrupule de demeurer ainsi enseveli dans une lâche oisiveté, pendant que le monde est rempli d'infortunés qui sans doute ont besoin de mon secours et de ma protection.

Eh bien, repartit Sancho, que n'essayez-vous, pour en être plus certain, de sortir de prison, ce à quoi je vous aiderai, puis de tâcher de monter sur Rossinante, qui me paraît aussi enchanté que vous, tant il est triste et mélancolique, et de nous mettre encore une fois à la recherche des aventures? Si cela ne réussit point, nous avons tout le temps de revenir à la cage, où je promets et je jure, foi de bon et loyal écuyer, de m'enfermer avec Votre Grâce, s'il arrive que vous soyez assez malheureux et moi assez imbécile pour ne pouvoir venir à bout de ce que je viens de dire.

Je consens à tout, mon ami, répondit don Quichotte, et dès que tu verras l'occasion favorable, tu n'as qu'à mettre la main à l'oeuvre; je ferai tout ce que tu voudras, et me laisserai conduire: mais tu verras, mon pauvre Sancho, combien est fausse l'opinion que tu te formes de tout ceci.

Le chevalier errant et le fidèle écuyer s'entretinrent de la sorte jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'endroit où le curé, le chanoine et le barbier avaient mis pied à terre en les attendant. Les boeufs furent dételés pour les laisser paître en liberté, et Sancho pria le curé de permettre que son maître sortît un moment de la cage, parce qu'autrement elle courait grand risque de ne pas rester aussi propre que l'exigeait la dignité et la décence d'un chevalier tel que lui. Le curé comprit Sancho, et répondit qu'il y consentirait de bon coeur, sans la crainte où il était que don Quichotte, une fois libre, ne vînt à faire des siennes, et qu'il ne s'en allât si loin qu'on ne le revît plus.

Je réponds de lui, reprit Sancho.

Et moi aussi, ajouta le chanoine, pourvu qu'il nous donne sa foi de chevalier qu'il ne s'éloignera pas sans notre consentement.

J'en fais le serment, dit don Quichotte. D'ailleurs, ajouta-t-il, l'enchanté n'a pas la liberté de faire sa volonté, puisque l'enchanteur peut empêcher qu'il ne bouge de trois siècles entiers; et que s'il s'enfuyait, il peut le faire revenir plus vite que le vent: ainsi, seigneurs, relâchez-moi sans crainte; car franchement la chose presse, et je ne réponds de rien.

Sur sa parole, le chanoine le prit par la main et le tira de sa cage, ce dont le pauvre homme ressentit une joie extrême. La première chose qu'il fit fut de se détirer deux ou trois fois tout le corps; puis s'approchant de Rossinante: Miroir et fleur des coursiers errants, dit-il en lui donnant deux petits coups sur la croupe, j'espère toujours que, grâce à Dieu et à sa sainte Mère, nous nous reverrons bientôt dans l'état que nous souhaitons l'un et l'autre; toi sous ton cher maître, et moi sur tes reins vigoureux, exerçant ensemble la profession pour laquelle Dieu nous a mis en ce monde.

Après avoir ainsi parlé, notre chevalier se retira à l'écart avec Sancho, et revint peu après, fort soulagé, et très-impatient de voir l'effet des promesses de son écuyer.

Le chanoine ne pouvait se lasser de considérer notre héros: il observait jusqu'à ses moindres mouvements, étonné de cette étrange folie qui lui laissait l'esprit libre sur toutes sortes de sujets, et l'altérait si fort quand il s'agissait de chevalerie. Le malheur de ce pauvre gentilhomme lui fit compassion, et il voulut essayer de le guérir par le raisonnement. Toute la compagnie s'étant donc assise sur l'herbe, en attendant les provisions, il parla ainsi à don Quichotte:

Est-il possible, seigneur, que cette fade et impertinente lecture des romans de chevalerie ait troublé votre esprit au point de vous persuader que vous êtes enchanté? comment peut-il se trouver au monde un homme assez simple pour s'imaginer que ces Amadis, ces empereurs de Trébizonde, ces Félix Mars d'Icarnie, tous ces monstres et tous ces géants, ces enchantements, ces querelles, ces défis, ces combats, en un mot tout ce fatras d'extravagances dont parlent les livres de chevalerie aient jamais existé? Pour moi, je l'avoue, quand je les lis sans faire réflexion qu'ils sont pleins de mensonges, ils ne laissent pas de me donner quelque plaisir; mais lorsque je viens à ne les plus considérer que comme un tissu de fables sans vraisemblance, je les jetterais de bon coeur au feu, comme des impostures qui abusent de la crédulité publique, et portent le trouble et le désordre dans les meilleurs esprits, tels enfin que le vôtre, au point qu'on est obligé de vous mettre en cage, et de vous conduire dans un char à boeufs, comme un lion ou un tigre promené de ville en ville.

Allons, seigneur don Quichotte, rappelez votre raison et servez-vous de ce discernement admirable que le ciel vous a donné, afin de choisir des lectures plus profitables à votre esprit; et si, après tout, par inclination naturelle, vous éprouvez un grand plaisir à lire les exploits guerriers et les actions prodigieuses, adressez-vous à l'histoire, et là vous trouverez des miracles de valeur qui non-seulement ne le cèderont en rien à la fable, mais qui surpassent encore tout ce que l'imagination peut enfanter. Si vous voulez des grands hommes, la Grèce n'a-t-elle pas son Alexandre, Rome son César, Carthage son Annibal, la Lusitanie son Viriate? N'avons-nous pas, dans la Castille, Fernando Gonzalès, le Cid dans Valence, don Diego Garcia de Paredès dans l'Estramadure, don Garcy Perès de Vargas dans Xerès, don Garcilasso dans Tolède, et don Manuel Ponce de Léon dans Séville, tous modèles d'une vertu héroïque, dont les prouesses intéressent le lecteur, et lui donnent de grands exemples à suivre? Voilà, seigneur don Quichotte, une lecture digne d'occuper votre esprit; là vous apprendrez le métier de la guerre, et comment doit se conduire un grand capitaine; là, enfin, vous verrez des prodiges de valeur, qui, tout en restant dans les limites de la vérité, surpassent de beaucoup les actions ordinaires.

Don Quichotte écoutait avec une extrême attention le discours du chanoine; après l'avoir considéré quelque temps en silence, il répondit: Si je ne me trompe, seigneur, cette longue harangue tend à me persuader qu'il n'a jamais existé de chevaliers errants; que les livres de chevalerie sont faux, menteurs, inutiles et pernicieux à l'État; que j'ai mal fait de les lire, fort mal fait d'y ajouter foi, et plus mal fait encore de les prendre pour modèles dans la profession que j'exerce; en un mot, qu'il n'y a jamais eu d'Amadis de Gaule, ni de Roger de Grèce, ni cette foule de chevaliers dont nous possédons les histoires.

C'est la pure vérité, répondit le chanoine.

Vous avez ajouté, continua don Quichotte, que ces livres m'ont porté un grand préjudice, puisqu'ils m'ont troublé le jugement, et qu'ils sont cause qu'on m'a mis dans cette cage; enfin vous m'avez conseillé de changer de lecture et de choisir des livres sérieux, qui soient en même temps utiles et agréables.

Tout cela est vrai au pied de la lettre, répondit le chanoine.

Eh bien, reprit don Quichotte, toute réflexion faite, je trouve que c'est vous qui êtes enchanté et sans jugement, puisque vous osez proférer de pareils blasphèmes contre une chose si généralement reçue, et tellement admise pour véritable, que celui qui la nie, comme le fait Votre Grâce, mérite le même châtiment que vous infligez à ces livres dont la lecture vous révolte; car enfin prétendre qu'il n'y a jamais eu d'Amadis ni aucun de ces chevaliers errants dont les livres font mention, autant vaut soutenir que le soleil n'éclaire point, ou que la terre n'est pas ronde.

Ainsi, selon vous, ce serait autant de faussetés, poursuivit notre héros, que l'histoire de l'infante Floride avec Guy de Bourgogne, et cette aventure de Fier-à-Bras au pont de Mantible, aventure qui se passa du temps de Charlemagne. Mais si vous traitez cela de mensonges, il doit en être de même d'Hector, d'Achille, de la guerre de Troie, des douze pairs de France, de cet Artus, roi d'Angleterre, qui existe encore aujourd'hui sous la forme d'un corbeau, et qu'à toute heure on s'attend à voir reparaître dans son royaume. Que ne dites-vous que l'histoire de Guérin Mesquin et de la dame de Saint-Grial, que les amours de don Tristan et de la reine Iseult sont fausses également; que celles de la belle Geneviève et de Lancelot sont apocryphes, quand il y a des gens qui se souviennent presque d'avoir vu la duègne Quintagnonne, qui eut le don de se connaître en vins mieux que le meilleur gourmet de la Grande-Bretagne. Ainsi, moi qui vous parle, je crois entendre encore mon aïeule, du côté paternel, me dire quand elle rencontrait une de ces vénérables matrones à long voile: Vois-tu, mon fils, en voici une qui ressemble à la duègne Quintagnonne; d'où j'infère qu'elle devait la connaître, ou qu'elle avait pour le moins vu son portrait. Il faudrait donc contester aussi l'histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, lorsqu'on voit encore aujourd'hui dans le musée royal militaire la cheville de bois que montait ce chevalier, laquelle cheville, plus grosse qu'un timon de charrette, est auprès de la selle de Babieça, le cheval du Cid. De tout cela donc, je dois conclure, qu'il y a eu douze pairs de France, un Pierre de Provence, un Cid, et d'autres chevaliers de même espèce, enfin de ceux dont on dit communément qu'ils vont aux aventures.

Voudrait-on soutenir encore que Juan de Merlo, ce vaillant Portugais, n'était pas chevalier errant, qu'il ne se battit pas en Bourgogne contre le fameux Pierre seigneur de Chargny, et plus tard à Bâle avec Henry de Ramestan, et qu'il ne remporta pas l'honneur de ces deux rencontres? Il ne manquerait plus que de traiter de contes en l'air les aventures de Pedro Barba, et celles de Guttierès Quixada (duquel je descends en droite ligne par les mâles), qui se signalèrent par la défaite des fils du comte de Saint-Pol. Ce sont sans doute aussi des fables que ces fameuses joutes de Suero de Quinones, ce célèbre défi du pas de l'Orbigo, celui de Luis de Falces contre don Gonzalès de Gusman, chevalier castillan, et mille autres glorieux faits d'armes des chevaliers chrétiens, à travers le monde, tous si véritables et si authentiques, que, je ne crains pas de le répéter, il faut avoir perdu la raison pour en douter un seul instant.

Le chanoine était de plus en plus étonné de voir ce mélange confus que faisait notre héros de la fable et de l'histoire, et de l'admirable connaissance qu'avait cet homme de tout ce qui a été écrit touchant la chevalerie errante.

Je ne puis nier, seigneur don Quichotte, répliqua-t-il, qu'il n'y ait quelque chose de vrai dans ce que vous venez de dire, et particulièrement dans ce qui concerne les chevaliers errants d'Espagne; je vous accorde aussi qu'il y a eu douze pairs de France, mais je ne saurais ajouter foi à tout ce qu'en a écrit le bon archevêque Turpin. Il est vrai que des chevaliers choisis par les rois de France reçurent le nom de pairs, parce qu'ils avaient tous le même rang et qu'ils étaient égaux en naissance et en valeur: c'était un ordre à peu près comme l'ordre de Saint-Jacques ou celui de Calatrava en Espagne, dont chacun des membres est réputé vaillant et d'illustre origine, et de même que nous disons chevalier de Saint-Jean ou d'Alcantara, on disait alors un des douze pairs, parce qu'ils n'étaient que douze. Pour ce qui est de l'existence du Cid, je n'en doute pas plus que de celle de Bernard de Carpio; mais qu'ils aient fait tout ce qu'on en raconte, c'est autre chose. Quant à la cheville du cheval de Pierre de Provence, que vous dites se trouver à côté de la selle de Babieça dans le musée royal, je confesse à cet égard mon ignorance ou la faiblesse de ma vue, car je n'ai jamais remarqué cette cheville, ce qui me surprend, d'après le volume que vous dites, quoique j'aie bien vu la selle.

Elle y est pourtant, répliqua don Quichotte, et la preuve, c'est qu'on l'a mise dans un fourreau de cuir pour la conserver.

D'accord, repartit le chanoine, mais je ne me souviens pas de l'avoir vue; d'ailleurs, quand je vous accorderais qu'elle y fût, cela ne suffirait pas pour me faire ajouter foi aux histoires de tous ces Amadis et de ce nombre infini de chevaliers. C'est vraiment chose étonnante, qu'un galant homme tel que vous, doué d'un si bon entendement, ait pu prendre toutes ces extravagances pour autant de vérités incontestables.

CHAPITRE L

DE L'AGRÉABLE DISPUTE DU CHANOINE ET DE DON QUICHOTTE

Sur ma foi! voilà qui est plaisant! s'écria don Quichotte; comment des livres imprimés avec privilége du roi et approbation des examinateurs, accueillis de tout le monde, des gens de qualité et du peuple, des savants et des ignorants, comment de tels livres ne seraient que rêveries et mensonges, quand la vérité y est partout si claire et si nue, et toutes les circonstances si bien précisées, qu'on y trouve le lieu de naissance et l'âge des chevaliers, les noms de leurs pères et mères, leurs exploits, les lieux où ils les ont accomplis; et tout cela de point en point, jour par jour, avec la plus scrupuleuse exactitude! Pour l'amour de Dieu, seigneur, n'ouvrez jamais la bouche, plutôt que de prononcer un tel blasphème, et, croyez que je vous conseille en ami: sinon, lisez ces livres; et vous verrez quel plaisir vous en donnera la lecture. Dites-moi un peu, je vous prie, n'auriez-vous pas un bonheur extrême, à l'instant où je vous parle, s'il s'offrait soudain devant vous un lac de poix bouillante, rempli de serpents, de lézards et de couleuvres, et que, du milieu de ses ondes épaisses et fumantes, une voix lamentable s'élevât, en vous disant:

«O toi, chevalier, qui que tu sois, qui es à regarder ce lac épouvantable, si tu veux posséder le trésor caché sous ses eaux, eh bien, montre la grandeur de ton courage en te plongeant au milieu de ces ondes enflammées; autrement tu es indigne de contempler les incomparables merveilles qu'enferment les sept châteaux des sept fées, qui gisent sous sa noire épaisseur!»

A peine la voix a-t-elle cessé de se faire entendre, que le chevalier, sans considérer le péril auquel il s'expose, se recommande à Dieu et à sa dame, s'élance dans ce lac bouillonnant, puis quand on le croit perdu, et que lui-même ne sait plus ce qu'il va devenir; le voilà qui se retrouve dans une merveilleuse campagne, à laquelle les Champs-Élysées eux-mêmes n'ont rien de comparable. Là, le ciel lui semble plus pur et plus serein, et le soleil brille d'une lumière nouvelle; bientôt une agréable forêt se présente à sa vue, et pendant qu'une foule d'arbres différents et toujours verts réjouit ses yeux, un nombre infini de petits oiseaux nuancés de mille couleurs voltigent de branches en branches, et charment son oreille par leur doux gazouillement; sans compter que non loin de là, un ruisseau roule en serpentant des flots argentés sur un sable d'or. Le chevalier aperçoit ensuite une élégante fontaine formée de jaspe aux mille couleurs et de marbre poli; plus loin il en voit une autre, disposée d'une façon rustique, où les fins coquillages de la moule et les tortueuses maisons de l'escargot, rangés dans un aimable désordre et mêlés de brillants morceaux de cristal, forment un ouvrage varié, où l'art imitant la nature, rivalise avec elle et semble même la vaincre cette fois.

Soudain le chevalier voit s'élever un palais, dont les murailles sont d'or massif, les créneaux de diamants, les portes de hyacinthes et finalement d'une si admirable architecture que les rubis, les escarboucles, les perles et les émeraudes en composent la moindre matière. Tout à coup par une des portes du château sort une foule de jeunes damoiselles, dans un costume si riche et si galant, que je n'en finirais jamais si j'entreprenais de vous le dépeindre. Celle qui paraît être la maîtresse de ce lieu enchanteur prend alors par la main le preux aventurier, et, sans lui adresser une seule parole, elle le conduit dans ce riche palais, où après l'avoir fait déshabiller par ses compagnes, il est plongé dans un bain d'eaux délicieuses, où on le frotte de diverses essences; au sortir du bain, on lui passe une chemise de lin toute parfumée; après quoi on lui jette sur les épaules un magnifique manteau dont le prix égale pour le moins une ville entière, si ce n'est même davantage.

Mais ce n'est pas tout: on l'introduit dans une salle dont l'ameublement surpasse tout ce qu'on peut imaginer; là, le chevalier trouve la table toute dressée; on lui donne à laver ses mains dans un bassin d'or ciselé, enrichi de diamants, avec une eau toute distillée d'ambre et de fleurs les plus odorantes; puis on le fait asseoir dans une chaise d'ivoire, et alors les damoiselles le servent à l'envi en observant un profond silence. Que dire du nombre et de la délicatesse des mets qui lui sont présentés? comment exprimer l'excellence de la musique qu'on lui donne pendant le repas, sans qu'il voie ni ceux qui chantent, ni ceux qui jouent des instruments? Le festin achevé, pendant que, mollement enfoncé dans son fauteuil, le chevalier est peut-être à se curer les dents, entre à l'improviste une damoiselle incomparablement plus belle que toutes les autres; elle va s'asseoir auprès de lui, lui dit ce que c'est que ce château, lui apprend qu'elle y est enchantée, et lui raconte mille autres choses qui ravissent le chevalier et causeront l'admiration de tous ceux qui liront cette histoire. Mais il est inutile de m'étendre davantage sur ce sujet; en voilà plus qu'il n'en faut, ce me semble, pour prouver qu'on ne saurait rencontrer un tableau plus délicieux. Croyez-moi, seigneur, lisez ces livres, et vous verrez comme ils savent insensiblement charmer la mélancolie et faire naître la joie dans le coeur; je dirai plus: si, par hasard vous aviez un mauvais naturel, ils sont capables de le corriger, et de vous inspirer de meilleures inclinations.

Pour moi, depuis que je suis chevalier errant, je puis dire que je me sens plein de vaillance, affable, complaisant, généreux, hardi, patient, infatigable; enfin prêt à supporter avec un surcroît de vigueur d'esprit et de corps les rudes travaux, la captivité et les enchantements. Tout enfermé que je suis à cette heure dans une cage comme un fou, je ne désespère pas de me voir, sous très-peu de jours, par la force de mon bras et la faveur du ciel, souverain de quelque grand empire, ce qui me permettra de faire éclater la libéralité et la reconnaissance que je porte au fond de mon coeur. Mais en eût-il le plus vif désir, le pauvre n'a pas le pouvoir d'être libéral, car la gratitude, qui ne gît que dans le désir est une vertu morte, comme la foi sans les oeuvres: voilà pourquoi je voudrais que la fortune m'offrît bientôt l'occasion de me faire empereur, afin de pouvoir faire éclater mes bons sentiments en enrichissant mes amis, à commencer par ce fidèle écuyer ici présent, qui est le meilleur des hommes. Je serais fort aise de lui donner un comté, que du reste je lui promets depuis longtemps, quoique, à vrai dire, je me défie un peu de sa capacité pour le bien gouverner.

Seigneur, repartit Sancho, travaillez seulement à me donner ce comté, que vous me faites tant attendre: et je le gouvernerai bien, je vous en réponds. D'ailleurs, si je n'en puis venir à bout, j'ai entendu dire qu'il y a des gens qui prennent à ferme les terres des seigneurs et les font valoir à leur place, tandis que les maîtres se donnent du bon temps et mangent gaiement leur revenu. Par ma foi, j'en ferais bien autant, et cela ne me paraît pas si difficile. Oh! que je ne m'amuserai point à marchander! je vous mettrai prestement le fermier en fonctions, et je mangerai mes rentes comme un prince: après cela, qu'on en fasse des choux ou des raves, du diable si je m'en soucie!

Ce ne sont pas là de mauvaises philosophies, comme vous le prétendez, Sancho, répliqua le chanoine; mais il y a bien quelque chose à dire au sujet de ce comté.

Je n'entends rien à vos philosophies, répondit Sancho; qu'on commence par me donner ce comté, et je saurai bien le gouverner. J'ai autant d'âme qu'un autre et autant de corps que celui qui en a le plus, j'espère donc être aussi roi dans mon État que chacun l'est dans le sien: cela étant, je ferai ce que je voudrai, et faisant ce que je voudrai, je ferai à ma fantaisie; faisant à ma fantaisie, je serai content, et quand je serai content, je n'aurai plus rien à désirer; et quand je n'aurai plus rien à désirer, que diable me faudra-t-il de plus? Ainsi donc, que le comté vienne, et adieu jusqu'au revoir, comme se disent les aveugles.

Compère Sancho, quant au revenu, dit le chanoine, cela se peut; mais quant à l'administration de la justice, c'est autre chose: c'est là que le seigneur doit appliquer tous ses soins; c'est là qu'il montre l'excellence de son jugement, et surtout son désir de bien faire, désir qui doit être le principe de ses moindres actions. Car de même que Dieu aide et récompense les bonnes intentions, de même il renverse les mauvais desseins.

Je ne sais pas ce qu'il y a à dire au sujet du comté que j'ai promis à Sancho, dit don Quichotte; mais je me guide sur l'exemple du grand Amadis, lequel fit son écuyer comte de l'île Ferme; je puis donc sans scrupule donner un comté à Sancho Panza, qui est assurément un des meilleurs écuyers qu'ait jamais eu chevalier errant.

Le chanoine était confondu des extravagances que débitait don Quichotte: il admirait cette présence d'esprit avec laquelle il venait d'improviser l'aventure du chevalier du Lac, et cette vive impression que les rêveries contenues dans les romans avaient faite dans son imagination. Il n'était guère moins étonné de la simplicité de Sancho, qui demandait un comté avec tant d'empressement, et qui croyait que son maître pouvait le lui donner comme on donne une simple métairie. Pendant qu'il réfléchissait là-dessus, ses gens revinrent avec le mulet de bagages, et ayant jeté un tapis sur l'herbe à l'ombre de quelques arbres, on se mit à manger.

A peine avaient-ils commencé, qu'ils entendirent le son d'une clochette, et en même temps ils virent sortir des buissons qui étaient là une chèvre noire et blanche, mouchetée de taches fauves; derrière elle courait un berger qui la flattait en son langage pour la faire arrêter ou retourner au troupeau. La fugitive s'en vint tout effarouchée se jeter, comme dans un asile, au milieu des personnes qui mangeaient, et s'y arrêta; alors le chevrier la prenant par les cornes, se mit à lui dire, comme si elle eût été capable de raison: Ah çà, montagnarde mouchetée, comme vous fuyez! Qu'avez-vous donc, la belle? Qu'est-ce qui vous fait peur? me le direz-vous, ma fille? A moins qu'en votre qualité de femelle il vous soit impossible de rester en repos? Revenez, ma mie, revenez; vous serez plus en sûreté dans la bergerie, ou parmi vos compagnes. Vous qui devez les conduire, que deviendront-elles, si vous vous égarez de la sorte?

Ces paroles intéressèrent le chanoine, qui pria le berger de ne point se presser de remmener sa chèvre. Mon ami, lui dit-il, étant femelle comme vous dites, il faut la laisser suivre sa volonté: vous auriez beau vouloir l'en empêcher, elle n'écoutera jamais que sa fantaisie. Prenez ce morceau, mon camarade, ajouta-t-il, et buvez un coup pour vous remettre, pendant que votre chèvre se reposera.

On lui donna une cuisse de lapin froid, qu'il accepta sans façon, et après avoir bu un coup à la santé de la compagnie: Seigneurs, dit-il, pour m'avoir entendu parler ainsi à cette bête, ne croyez pas que je sois un imbécile. Ce que je viens de dire ne vous paraît pas très-raisonnable; mais tout rustre que je suis, je sais comment il faut parler aux hommes et aux bêtes.

Je n'en fais aucun doute, dit le curé; car je sais par expérience qu'on trouve des poëtes dans les montagnes, et que souvent les cabanes abritent des philosophes.

Seigneurs, répliqua le chevrier, il ne laisse pas de s'y trouver quelquefois des gens qui sont devenus sages à leurs dépens, et si je ne craignais de vous ennuyer, je vous conterais une petite histoire pour confirmer ce que le seigneur licencié vient de dire.

Mon ami, reprit don Quichotte, prenant la parole au nom de la compagnie entière, comme ce que vous avez à nous conter me paraît avoir quelque semblant d'aventure de chevalerie, je vous écouterai de bon coeur; tous ceux qui sont ici feront de même, j'en suis certain, car ils aiment les choses curieuses: vous n'avez donc qu'à commencer, nous vous donnerons toute notre attention.

Pour moi, je suis votre serviteur, dit Sancho: ventre affamé n'a pas d'oreilles. Avec votre permission, je m'en vais au bord de ce ruisseau m'en donner avec ce pâté et me farcir la panse pour trois jours. Aussi bien ai-je entendu dire à mon maître que l'écuyer d'un chevalier errant ne doit jamais perdre l'occasion de se garnir l'estomac, quand il la trouve, car il n'a ensuite que trop de loisir pour digérer. En effet, il lui arrive souvent de s'égarer dans une forêt dont on ne trouverait pas le bout en six jours; si donc le pauvre diable n'a pas pris ses précautions, et n'a rien dans son bissac, il demeure là comme une momie. D'ailleurs, cela nous est arrivé plus d'une fois.

Tu as peut-être raison, Sancho, dit don Quichotte; va où tu voudras et mange à ton aise. Pour moi, j'ai pris ce qu'il me faut, et je n'ai plus besoin que de donner un peu de nourriture à mon esprit, comme je vais le faire en écoutant l'histoire du chevrier.

Allons, dit le chanoine, il peut commencer quand il voudra; il me semble que nous sommes prêts.

Le chevrier frappa deux petits coups sur le dos de sa chèvre, en lui disant: Couche-toi auprès de moi, mouchetée, nous avons plus de loisir qu'il ne nous en faut pour retourner au troupeau. On eût dit que la chèvre comprenait les paroles de son maître, car elle s'étendit près de lui; puis le regardant fixement au visage, elle semblait attendre qu'il commençât, ce qu'il fit en ces termes:

CHAPITRE LI

CONTENANT CE QUE RACONTE LE CHEVRIER

A trois lieues de ce vallon, dans un hameau qui, malgré son peu d'étendue, n'en est pas moins un des plus riches du pays, demeurait un laboureur aimé et estimé de ses voisins, mais bien plus encore pour sa vertu que pour sa richesse. Ce laboureur se trouvait si heureux d'avoir une fille belle et sage, qu'il en faisait sa plus grande joie, ne comptant pour rien, au prix de cet enfant, tout ce qu'il possédait. A peine eut-elle atteint seize ans, la renommée de ses charmes se répandit tellement, que non-seulement des villages d'alentour, mais même des plus éloignés, on venait la voir, ainsi qu'une image de sainte opérant des miracles. Le père la gardait ni plus ni moins qu'un trésor, mais elle se gardait encore mieux elle-même, et vivait dans une extrême retenue. Aussi quantité de gens, attirés par le bien du père, par la beauté de la jeune fille, et surtout par la bonne réputation dont ils jouissaient tous deux, se déclarèrent les serviteurs de la belle, et embarrassèrent fort le bon homme, en la lui demandant en mariage.

Parmi ce grand nombre de prétendants, j'étais un de ceux qui avaient le plus sujet d'espérer: fort connu du père, et habitant le même village, il savait que je sortais de gens sans reproche; il connaissait mon bien et mon âge, et autour de moi on disait que je ne manquais pas d'esprit. Tout cela parlait en ma faveur; mais un certain Anselme, garçon de l'endroit, estimé de tout le monde, et qui avait même dessein que moi, tenait en suspens l'esprit du père; de sorte que ce brave homme, jugeant que nous pourrions l'un ou l'autre être le fait de sa Leandra (c'est le nom de la jeune fille) se remit entièrement à elle du choix qu'elle ferait entre nous deux, ne voulant pas contraindre son inclination en choisissant lui-même. J'ignore quelle fut la réponse de Leandra; mais dès ce moment son père nous ajourna toujours avec adresse, sous prétexte du peu d'âge de sa fille, sans s'engager et sans nous rebuter.

Vers cette époque, on vit tout à coup arriver dans le village un certain Vincent de la Roca, fils d'un pauvre laboureur, notre voisin. Ce Vincent revenait d'Italie et d'autres contrées lointaines où il avait, disait-il, fait la guerre. Un capitaine d'infanterie, qui passait dans le pays avec sa compagnie, l'avait enrôlé à l'âge de douze ans, et au bout de douze autres années, nous vîmes reparaître ce Vincent avec un habit de soldat, bariolé de mille couleurs, et tout couvert de verroteries et de chaînettes d'acier. Chaque jour il changeait de costume: aujourd'hui une parure, demain une autre, le tout de peu de poids et surtout de peu de valeur. Comme on est malicieux dans nos campagnes, et que souvent on n'a rien de mieux à faire, on s'amusait à regarder ces braveries, et de compte fait on finit par trouver qu'il n'avait que trois habits d'étoffes différentes, tant bons que mauvais, avec les hauts-de-chausses et les jarretières, mais qu'il savait si bien les ajuster, et de tant de façons, qu'on eût juré qu'il en avait plus de dix paires, avec autant de panaches. Ne vous étonnez pas, seigneurs, si je fais mention de ces bagatelles; la suite vous apprendra qu'elles jouent un grand rôle dans cette histoire.

D'ordinaire, notre soldat s'asseyait sur un banc de pierre qui est sous le grand peuplier de la place du village; là il faisait le récit de ses aventures, et vantait sans cesse ses prouesses. Il n'existait point de lieu au monde qu'il ne connût, ni de bataille où il n'eût assisté: il avait tué plus de Mores qu'il n'y en a dans le Maroc et dans Tunis. Gante, Luna, don Diego Garcia de Paredès, et mille autres qu'il nommait, n'avaient pas paru aussi souvent que lui sur le pré, et il s'était toujours tiré avec avantage de ces différentes affaires, sans qu'il lui en coûtât une seule goutte de sang. Après avoir raconté ses exploits, il nous montrait des cicatrices imperceptibles, prétendant qu'elles venaient d'autant d'arquebusades reçues dans différentes batailles. Bref, pour achever son portrait, il était si arrogant qu'il traitait sans façon non-seulement ses égaux, mais ceux mêmes qui l'avaient connu jadis, disant que son bras était son père, ses actions sa race, et qu'étant soldat, il ne le cédait dans le monde à qui que ce fût. Ce fanfaron, qui est quelque peu musicien, se mêlait aussi de racler une guitare, qu'il disait avoir reçue en présent d'une duchesse: il obtenait de la sorte l'admiration des niais, et amusait les habitants du village.

Mais là ne se bornaient pas les perfections de ce drôle: il était poëte, et sur le moindre incident arrivé dans le pays, il composait une romance de trois ou quatre pages d'écriture. Or, ce soldat que je viens de dire, ce Vincent de la Roca, ce brave, ce galant, fut vu de Leandra par une fenêtre de la maison de son père qui donne sur la place; la belle le remarqua; l'oripeau de ses habits l'éblouit; elle fut charmée de ses romances, dont il donnait libéralement des copies, et le récit de ses prétendues prouesses lui ayant tourné la tête, le diable aussi s'en mêlant, elle devint éperdument amoureuse de cet homme avant même qu'il eût osé lui parler d'amour. Or comme, en pareille matière, on dit que la chose est en bon train lorsque le galant est regardé d'un bon oeil, bientôt la Roca et Leandra s'aimèrent, et ils étaient d'intelligence avant qu'aucun de nous s'en fût aperçu. Aussi n'eurent-ils pas de peine à faire ce qu'ils avaient résolu. Un beau matin Leandra s'enfuit de la maison de son père, qui l'aimait tendrement, pour suivre un homme qu'elle ne connaissait pas; et Vincent de la Roca sortit plus triomphant de cette entreprise que de toutes celles dont il se vantait.

L'événement surprit tout le monde; le père fut accablé de douleur; Anselme, ainsi que moi, nous faillîmes mourir de désespoir.

Furieux de l'outrage, les parents eurent recours à la justice; incontinent les archers se mirent en campagne, on battit les chemins, on fouilla les bois; enfin, au bout de trois jours, Leandra fut retrouvée dans la montagne au fond d'une caverne, presque sans vêtements et n'ayant plus ni l'argent, ni les pierreries qu'elle avait emportés. La pauvre créature fut ramenée à son père; on lui demanda la cause de son malheur; elle confessa que Vincent de la Roca l'avait trompée; que sous promesse d'être son mari, il lui avait persuadé de l'accompagner à Naples, où il prétendait avoir de très-hautes connaissances; elle ajouta que ce misérable, abusant de son inexpérience et de sa faiblesse, après lui avoir fait emporter le plus possible d'argent et de bijoux, l'avait menée dans la montagne, et enfermée dans cette caverne, dans l'état où on la trouvait, sans lui demander autre chose, ni lui avoir fait aucune violence.

Croire à la continence du jeune homme était chose difficile; mais Leandra l'affirma de tant de manières, que, sur la parole de sa fille, le pauvre père se consola, et rendit grâces à Dieu de l'avoir si miraculeusement préservée. Le même jour, il la fit disparaître à tous les regards, et alla l'enfermer dans un couvent des environs, en attendant que le temps eût effacé la honte dont la couvrait son imprudence. La jeunesse de Leandra servit d'excuse à sa légèreté, au moins auprès des gens qui ne prenaient pas d'intérêt à elle: mais ceux qui la connaissaient n'attribuèrent point sa faute à son ignorance, ils en accusèrent plutôt le naturel des femmes, qui sont pour la plupart volages et inconsidérées. Depuis lors, Anselme est en proie à une mélancolie dont rien ne peut le guérir. Pour moi, qui l'aimais tant, et qui l'aime peut-être encore, je ne connais plus de joie ici-bas, et la vie m'est devenue insupportable. Je ne vous dis point toutes les malédictions que nous avons données au soldat; combien de fois nous avons déploré l'imprévoyance du père, qui a si mal gardé sa fille, et combien nous lui avons adressé de reproches à elle-même, en un mot tous ces regrets inutiles auxquels se livrent les amants désespérés.

Aussi, depuis la fuite de Leandra, Anselme et moi, tous deux inconsolables, nous sommes-nous retirés dans cette vallée, où nous menons paître deux grands troupeaux, passant notre vie au milieu de ces arbres, tantôt soupirant chacun de notre côté, tantôt chantant ensemble, soit des vers pour célébrer la belle Leandra, soit des invectives contre elle. A notre exemple, bien d'autres de ses amants sont venus habiter ces montagnes, où ils mènent une vie aussi déraisonnable que la nôtre; et le nombre des bergers et des troupeaux est tel, qu'il semble que ce soit ici l'Arcadie pastorale, dont vous avez sans doute entendu parler. Les lieux d'alentour retentissent sans cesse du nom de Leandra: un berger l'appelle fantasque et légère; un autre la traite de facile et d'imprudente; d'autres tout à la fois l'accusent et la plaignent; ceux-ci ne parlent que de sa beauté, et regrettent son absence; ceux-là lui reprochent les maux qu'ils endurent. Tous la maudissent et tous l'adorent; et leur folie est si grande, que les uns se plaignent de ses mépris sans jamais l'avoir vue, tandis que d'autres meurent de jalousie avec aussi peu de raison; car, ainsi que je l'ai déjà dit, je ne la crois coupable que de l'imprudence qu'elle-même a confessée. Quoi qu'il en soit, on ne voit sur ces rochers, au bord des ruisseaux et au pied des arbres, qu'amants désolés, poussant mille plaintes, et prenant le ciel et la terre à témoin de leur martyre: les échos ne se lassent pas de répéter le nom de Leandra; les montagnes en retentissent, l'écorce des arbres en est couverte, et l'on dirait que les ruisseaux le murmurent. On n'entend, la nuit, le jour, que le nom de Leandra, et cette Leandra qui ne pense guère à nous, nous enchante et nous poursuit sans cesse; tous enfin nous sommes en proie à l'espérance et à la crainte, sans savoir ce que nous devons craindre ou ce que nous devons espérer.

Parmi ces pauvres insensés, le plus raisonnable et à la fois le plus fou, c'est Anselme, mon rival, qui, avec tant de sujets de se lamenter, ne gémit que de la seule absence de Leandra, et au son d'un violon dont il joue admirablement, exprime sa douleur en cadence, chantant des vers de sa façon, qui prouvent combien il a d'esprit. Quant à moi, je suis un chemin plus facile et plus sage, à mon avis: je passe mon temps à me plaindre de la légèreté des femmes, de leur inconstance, de la fausseté de leurs promesses, et de l'inconséquence empreinte dans presque toutes leurs actions.

Voilà, seigneurs, l'explication des paroles que vous m'avez entendu adresser à cette chèvre quand j'approchai de vous; car, en sa qualité de femelle, je l'estime peu, quoiqu'elle soit la meilleure de mon troupeau.

Mon histoire, seigneurs, vous a peu divertis, j'en suis certain; mais si vous voulez prendre la peine de venir jusqu'à ma cabane, qui est près d'ici, je tâcherai de réparer l'ennui que je vous ai causé, par un petit rafraîchissement de fromage et de lait, mêlé à quelques fruits de la saison, qui, j'espère, ne vous sera pas désagréable.

CHAPITRE LII

DU DÉMÊLÉ DE DON QUICHOTTE AVEC LE CHEVRIER, ET DE LA RARE AVENTURE DES PÉNITENTS, QUE LE CHEVALIER ACHEVA A LA SUEUR DE SON CORPS

L'histoire fut trouvée intéressante, et le chanoine, à qui elle avait beaucoup plu, vanta le récit du chevrier, en lui disant que loin d'avoir rien de grossier et de rustique, il avait parlé en homme délicat et de bons sens, et que le seigneur licencié avait eu grandement raison de dire qu'on rencontrait parfois dans les montagnes des gens qui ont de l'esprit. Chacun lui fit son compliment; mais don Quichotte renchérit sur tous les autres.

Frère, lui dit-il, je jure que s'il m'était permis d'entreprendre aujourd'hui quelque aventure, je me mettrais à l'instant même en chemin pour vous en procurer une heureuse: oui, j'irais arracher la belle Leandra de son couvent, où sans doute on la retient contre sa volonté; et en dépit de l'abbesse, en dépit de tous les moines passés, présents et à venir, je la remettrais entre vos mains pour que vous puissiez en disposer selon votre gré, en observant toutefois les lois de la chevalerie errante, qui défendent de causer aux dames le moindre déplaisir. Mais j'ai l'espoir, Dieu aidant, que le pouvoir d'un enchanteur plein de malice ne prévaudra pas toujours contre celui d'un autre enchanteur mieux intentionné; et alors je vous promets mon concours et mon appui, comme l'exige ma profession, qui n'est autre que de secourir les opprimés et les malheureux.

Jusque-là le chevrier n'avait pas fait attention à don Quichotte; il se mit alors à le regarder de la tête aux pieds, et, en le voyant de si pauvre pelage et de si pauvre carrure, il se tourna vers le barbier, assis près de lui: Seigneur, lui dit-il, quel est donc cet homme qui a une mine si étrange et qui parle d'une si singulière façon?

Et qui ce peut-il être, répondit le barbier, sinon le fameux don Quichotte de la Manche, le redresseur de torts, le réparateur d'injustices, le protecteur des dames, la terreur des géants, le vainqueur invincible dans toutes les batailles.

Voilà, reprit le chevrier, qui ressemble fort à ce qu'on lit dans les livres des chevaliers errants, qui étaient tout ce que vous dites; mais pour moi, je crois que vous vous moquez, ou plutôt que ce gentilhomme a des cases vides dans la cervelle.

Insolent, s'écria don Quichotte, c'est vous qui manquez de cervelle, à moi seul j'en ai cent fois plus que la double carogne qui vous a mis au monde!

En disant cela il prit un pain sur la table, et le jeta à la tête du chevrier avec tant de force, qu'il lui cassa presque le nez et les dents. Cet homme n'entendait point raillerie; sans nul souci de la nappe ni des viandes, ni de ceux qui les entouraient, il sauta brusquement sur don Quichotte, et lui portant les mains à la gorge, il l'aurait étranglé, si Sancho, le saisissant lui-même par les épaules, ne l'eût renversé sur le pré pêle-mêle avec les débris du festin.

Don Quichotte, aussitôt qu'il se vit libre, se rejeta sur le chevrier, tandis que celui-ci, se trouvant deux hommes sur les bras, le visage sanglant et le corps tout brisé des coups que lui portait Sancho, cherchait à tâtons un couteau pour en percer son ennemi; mais, par prudence, le chanoine et le curé s'étaient emparés de toutes les armes offensives. Le barbier, naturellement charitable, eut pitié du pauvre diable, et parvint à mettre sous lui don Quichotte, sur lequel le chevrier, devenu maître d'agir, fit pleuvoir tant de coups pour se venger du sang qu'il avait perdu, par celui qu'il tira du nez de son adversaire, qu'on eût dit qu'ils portaient chacun un masque, tant ils étaient défigurés. Le curé et le chanoine étouffaient de rire; les archers trépignaient de joie; et tous ils les animaient l'un contre l'autre en les agaçant comme on fait aux chiens qui se battent. Sancho seul se désespérait en se sentant retenu par un des valets du chanoine, qui l'empêchait de secourir son maître.

Pendant qu'ils étaient ainsi occupés, les spectateurs à rire, les combattants à se déchirer, on entendit tout à coup le son d'une trompette, mais si triste et si lugubre, qu'il attira l'attention générale. Le plus ému fut don Quichotte, qui, toujours sous le chevrier, et plus que moulu des coups qu'il en recevait, fit néanmoins céder le sentiment de la vengeance à l'instinct de la curiosité. Frère diable, dit-il à son adversaire, car tu ne peux être autre chose, ayant assez de valeur et de force pour triompher de moi, faisons trêve, je te prie, pour une heure seulement: il me semble que le son lamentable de cette trompette m'appelle à quelque nouvelle aventure.

Le chevrier, non moins las de gourmer que d'être gourmé, le lâcha aussitôt. Don Quichotte s'étant relevé s'essuya le visage, tourna la tête du côté d'où venait le bruit, et aperçut plusieurs hommes vêtus de blanc, semblables à des pénitents ou à des fantômes, qui descendaient la pente d'un coteau. Or, il faut savoir que cette année-là le ciel avait refusé sa rosée à la terre, et que dans toute la contrée on faisait des prières pour obtenir de la pluie; c'est pourquoi les habitants d'un village voisin venaient en procession à un saint ermitage construit sur le penchant de la montagne.

A la vue de l'étrange habillement des pénitents, don Quichotte, sans se rappeler qu'il en avait cent fois rencontré dans sa vie, se figure que c'était quelque aventure réservée pour lui comme au seul chevalier errant de la troupe. Une statue couverte de deuil que portaient ces gens le confirma dans cette illusion; il s'imagina que c'était quelque princesse emmenée de force par des brigands félons et discourtois. Dans cette pensée, il court promptement à Rossinante qui paissait, le bride, saute en selle; puis, son écuyer lui ayant donné ses armes, il embrasse son écu, et, s'adressant à ceux qui l'entouraient, il s'écrie: C'est maintenant, illustre compagnie, que vous allez reconnaître combien importe au monde l'existence des gens voués à l'exercice de la chevalerie errante; c'est maintenant que vous allez voir par mes actions et par la liberté rendue à cette dame captive, quelle estime on doit faire des chevaliers errants.

Aussitôt, à défaut d'éperons, il serre les flancs de Rossinante, et s'en va au grand trot donner au milieu des pénitents, malgré les efforts du curé et du chanoine pour le retenir, et sans s'inquiéter des hurlements de Sancho, qui criait de toutes ses forces: Où courez-vous, seigneur don Quichotte? quel diable vous tient au corps pour aller ainsi contre la foi catholique? Ne voyez-vous pas que c'est une procession de pénitents, et que la dame qu'ils portent sur ce brancard est l'image de la Vierge? Seigneur, seigneur, prenez garde à ce que vous allez faire. Mort de ma vie! c'est maintenant qu'il faut dire que vous avez perdu la raison.

Sancho s'épuisait en vain, car son maître était trop pressé de délivrer la dame en deuil pour écouter une seule parole; et l'eût-il entendu, il n'aurait pas tourné bride, même sur l'ordre du roi. Lorsqu'il fut à vingt pas de la procession, le chevalier retint sa monture, qui déjà ne demandait pas mieux, puis cria d'une voix rauque et tremblante: Arrêtez, misérables, qui vous masquez sans doute à cause de vos méfaits; arrêtez et écoutez ce que je veux vous dire.

Les porteurs de l'image obéirent les premiers. Un des prêtres qui chantaient des litanies, voyant l'étrange mine de don Quichotte, la maigreur de Rossinante, et tout ce qu'il y avait de ridicule dans le chevalier répliqua: Frère, si vous avez à nous dire quelque chose, parlez vite, car ces pauvres gens ont les épaules rompues, et nous n'avons pas le loisir d'entendre de longs discours.

Je n'ai qu'une parole à dire, repartit don Quichotte: rendez sur l'heure la liberté à cette noble dame, dont la contenance triste et l'air affligé font assez connaître que vous lui avez fait quelque outrage, et que vous l'emmenez contre son gré; quant à moi, qui ne suis venu en ce monde que pour redresser de semblables torts, je ne puis vous laisser faire un pas de plus.

Il n'en fallut pas davantage pour apprendre à ces gens que don Quichotte était fou, et ils ne purent s'empêcher de rire. Malheureusement, c'était mettre le feu aux étoupes. Se voyant bafoué, notre héros tire son épée, et court furieux vers la sainte image. Aussitôt un des porteurs, laissant toute la charge à ses compagnons, se jette au-devant du chevalier, et lui oppose une des fourches qui servaient à soutenir le brancard pendant le repos. Du premier choc, elle se rompit, mais du tronçon qui restait il porta un si rude coup à notre héros sur l'épaule droite, que l'écu n'arrivant pas assez à temps pour la couvrir, ou n'étant pas assez fort pour amortir la violence du choc, don Quichotte roula à terre, les bras étendus, et comme inanimé. Sancho, qui suivait, arrive tout essoufflé; à la vue de son maître en ce piteux état, il crie au paysan d'arrêter, en lui jurant que c'est un pauvre chevalier enchanté, lequel, en toute sa vie, n'avait jamais fait de mal à personne.

Les cris de Sancho eussent été inutiles si le paysan, voyant son adversaire immobile, n'eût cru l'avoir tué; retroussant donc son surplis pour courir plus à l'aise, il détala comme s'il avait eu la Sainte-Hermandad à ses trousses. Témoins de ce qui se passait, les compagnons de don Quichotte accoururent pleins de colère, et les gens de la procession, remarquant parmi eux des archers armés d'arquebuses, jugèrent prudent de se tenir sur leurs gardes. En un clin d'oeil ils se rangèrent autour de l'image, et relevant leurs voiles, les pénitents armés de leurs disciplines, les clercs armés de leurs chandeliers, ils attendirent de pied ferme, résolus à se bien défendre. Toutefois la fortune en ordonna mieux qu'ils n'osaient l'espérer, et se rendit favorable aux deux partis. Pendant que Sancho, couché sur le corps de son maître, poussait les plus tristes et les plus plaisantes lamentations du monde, le curé fut reconnu par celui de la procession, ce qui calma les esprits; et le premier ayant appris à son confrère ce qu'était le chevalier, tous deux ils se hâtèrent d'aller, suivis des pénitents et de toute l'assistance, pour voir si le pauvre gentilhomme était mort. En arrivant, ils trouvèrent Sancho qui, les larmes aux yeux, exprimait sa douleur en ces termes:

O fleur de la chevalerie: qui d'un seul coup de bâton as vu terminer le cours d'une vie si bien employée! ô honneur de ta race, gloire et merveille de la Manche, merveille du monde entier, que la mort laisse orphelin et exposé à la rage des scélérats qui vont le mettre sens dessus dessous, parce qu'il n'y aura plus personne pour châtier leurs brigandages! ô toi, dont la libéralité surpasse celle de tous les Alexandre, puisque, pour huit mois de service seulement, tu m'avais donné la meilleure île de la terre! ô toi, humble avec les superbes et arrogant avec les humbles; affronteur de périls, endureur d'outrages, amoureux sans sujet, imitateur des bons, fléau des méchants et ennemi de toute malice; en un mot, chevalier errant, ce qui est tout ce qu'on peut dire de plus!

Aux cris et aux gémissements de Sancho, don Quichotte ouvrit les yeux, et la première parole qu'il prononça fut celle-ci: Celui qui vit loin de vous, sans pareille Dulcinée, ne peut jamais être que misérable. Ami Sancho, ajouta-t-il, aide-moi à me remettre sur le char enchanté, car je ne suis plus en état de me tenir sur Rossinante, j'ai l'épaule toute brisée.

Bien volontiers, mon cher maître, répondit l'écuyer. Allons, retournons à notre village en compagnie de ces seigneurs qui ne veulent que votre bien; et là nous songerons à faire une nouvelle excursion qui nous procure plus de gloire et plus de profit.

Tu as raison, Sancho, repartit son maître; il est prudent de laisser passer cette maligne influence des astres qui nous poursuit en ce moment.

Le chanoine, le curé, et maître Nicolas, approuvèrent vivement cette résolution; et plus étonnés que jamais des simplicités de Sancho, ils se hâtèrent de replacer don Quichotte sur la charrette. La procession se reforma, et se remit en chemin, le chevrier se retira après avoir salué la compagnie; les deux archers, se voyant désormais inutiles, firent de même, non sans avoir d'abord été largement récompensés par le curé. De son côté, le chanoine ayant embrassé son confrère, le pria instamment de lui donner des nouvelles de ce qui arriverait à notre héros, et poursuivit son chemin. Bref, la troupe se sépara, et il ne resta plus que le curé, le barbier, don Quichotte et Sancho, sans compter l'illustre Rossinante, qui en tout ceci n'avait pas témoigné moins de patience que son maître. Le bouvier attela ses boeufs, accommoda le chevalier sur une botte de foin, et suivit avec son flegme accoutumé la route qu'on lui indiqua.

Au bout de six jours ils arrivèrent au village du pauvre Hidalgo, où entrant en plein midi et un jour de dimanche, ils trouvèrent la population assemblée sur la place; aussi ne manqua-t-il pas de curieux qui tous reconnurent leur concitoyen.

Pendant qu'on entoure le chariot, que chacun à l'envi demande à don Quichotte de ses nouvelles, et à ceux qui l'accompagnent pourquoi on le menait dans cet équipage, un petit garçon court avertir la nièce et la gouvernante que leur maître arrivait dans une charrette traînée par des boeufs, couché sur une botte de foin, mais si maigre et si décharné, qu'il ressemblait à un squelette.

Aussi ce fut pitié d'ouïr les cris que jetèrent ces pauvres femmes, de voir les soufflets dont elles se plombèrent le visage, d'entendre les malédictions qu'elles donnèrent à ces maudits livres de chevalerie, quand elles virent notre héros franchir le seuil de sa maison en plus mauvais état encore qu'on ne le leur avait annoncé.

A la nouvelle du retour de nos deux aventuriers, Thérèse Panza qui avait fini par savoir que Sancho accompagnait don Quichotte en qualité d'écuyer, vint des premières pour lui faire son compliment, et rencontrant son mari: Eh bien, mon ami, lui dit-elle, comment se porte notre âne?

Il se porte mieux que son maître, répondit Sancho.

Dieu soit loué, dit Thérèse. Mais conte-moi donc tout de suite ce que tu as gagné dans ton écuyerie: où sont les jupes que tu m'apportes? où sont les souliers pour nos enfants?

Je n'apporte rien de tout cela, femme, répondit Sancho; mais j'apporte d'autres choses qui sont de bien plus haute importance.

Quel plaisir tu me fais, reprit Thérèse: Oh! montre-les-moi ces choses de haute importance, mon ami; j'ai grande envie de les voir pour réjouir un peu mon pauvre coeur, qui a été triste tout le temps de ton absence.

Je te les montrerai demain, femme, repartit Sancho, prends patience, et sois assurée que, s'il plaît à Dieu, mon maître et moi nous irons encore une fois chercher les aventures, et qu'alors tu me verras bientôt comte ou gouverneur d'une île, je dis d'une île en terre ferme, et des meilleures qui puissent se rencontrer.

Dieu le veuille! ajouta Thérèse, car nous en avons grand besoin; mais qu'est-ce que cela, des îles? Je n'y entends rien.

Le miel n'est pas fait pour la bouche de l'âne, répondit Sancho; tu sauras cela en son temps, femme, et alors tu t'émerveilleras de t'entendre appeler Seigneurie par tes vassaux.

Que parles-tu de seigneurie et de vassaux, repartit Juana Panza. (C'est ainsi que s'appelait la femme de Sancho, non qu'ils fussent parents, comme le fait observer Ben-Engeli, mais parce que c'est la coutume de la Manche, que la femme prenne le nom de son mari.)

Tu as tout le temps d'apprendre cela, Juana, répliqua Sancho: le jour dure plus d'une heure; il suffit que je dise la vérité. Sache, en attendant, qu'il n'y a pas de plus grand plaisir au monde que d'être l'honnête écuyer d'un chevalier errant en quête d'aventures, quoique celles qu'on rencontre n'aboutissent pas toujours comme on le voudrait, et que sur cent il s'en trouve au moins quatre-vingt-dix-neuf de travers. Je le sais par expérience, femme; j'en ai tâté, Dieu merci, et tu peux m'en croire sur parole: il y en a d'où je me suis tiré berné; d'autres, d'où je suis sorti roué de coups de bâton; et pourtant, malgré cela, c'est une chose très-agréable que d'aller chercher fortune, gravissant les montagnes, traversant les forêts, visitant les châteaux et logeant dans les hôtelleries sans jamais payer son écot, quelque chère qu'on y fasse.

Pendant ce dialogue de Sancho et de sa femme, la nièce et la gouvernante déshabillaient et étendaient dans son antique lit à ramages don Quichotte qui les regardait tour à tour avec des yeux hagards, sans parvenir à les reconnaître ni à se reconnaître lui-même. Le curé recommanda à la nièce d'avoir grand soin de son oncle, et de veiller à ce qu'il ne vînt point à leur échapper encore une fois. Mais quand il se mit à raconter le mal qu'on avait eu à le ramener dans sa maison, les deux femmes se remirent à crier de plus belle, et fulminèrent de nouveau mille malédictions contre les livres de chevalerie; elles se laissèrent même aller à un tel degré d'emportement, qu'elles conjuraient le ciel de plonger dans le fond des abîmes les auteurs de tant d'impostures et d'extravagances. A la fin pourtant elles se calmèrent et ne songèrent plus qu'à soigner attentivement leur seigneur, au milieu des transes continuelles que leur causait la crainte de le reperdre aussitôt qu'il serait en meilleure santé; ce qui, malgré tout, ne tarda guère à arriver.

Mais quelques soins qu'ait pris l'auteur de cette histoire pour rechercher la suite des exploits de don Quichotte, il n'a pu en obtenir une connaissance exacte, du moins par des écrits authentiques. La seule tradition qui se soit conservée dans la mémoire des peuples de la Manche, c'est que notre chevalier fit une troisième sortie, que cette fois il se rendit à Saragosse, et qu'il y figura dans un célèbre tournoi, où il accomplit des prouesses dignes de sa valeur et de l'excellence de son jugement. L'auteur n'a pu recueillir rien de plus concernant ses aventures ni la fin de sa vie, et jamais il n'en aurait su davantage, si par bonheur il n'eût fait la rencontre d'un vieux médecin, possesseur d'une caisse de plomb, trouvée, disait-il, sous les fondations d'un ancien ermitage, et dans laquelle on découvrit un parchemin où des vers espagnols en lettres gothiques retraçaient plusieurs des exploits de don Quichotte, et célébraient la beauté de Dulcinée du Toboso, la vigueur de Rossinante et la fidélité de Sancho Panza.

Le scrupuleux historien de ces incroyables aventures rapporte ici tout ce qu'il a pu en apprendre, et pour récompense de la peine qu'il s'est donnée en feuilletant toutes les archives de la Manche, il ne demande qu'une chose au lecteur: c'est d'ajouter foi à son récit, autant que les honnêtes gens en accordent aux livres de chevalerie, si fort en crédit par le monde. Tel est son unique désir, et cela suffira pour l'encourager à s'imposer de nouveaux labeurs et à poursuivre ses investigations touchant la véritable suite de cette histoire, ou tout au moins à écrire des aventures aussi divertissantes.

Les premières paroles qui étaient écrites sur le parchemin trouvé dans la caisse de plomb, étaient celles-ci:

LES ACADÉMICIENS DE L'ARGAMASILLA VILLAGE DE LA MANCHE HOC SCRIPSERUNT SUR LA VIE ET LA MORT DU VAILLANT DON QUICHOTTE DE LA MANCHE

LE MONICONGO[60], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA, DANS LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE

ÉPITAPHE

La tête brûlée qui para la Manche De plus de dépouilles que Jason de Crète; Le jugement qui eut la girouette pointue, Là où elle aurait dû être plate;

Le bras que sa force a tant allongé, Puisqu'il atteignit du Catay à Gaëte, La Muse la plus affreuse et la plus discrète, Qui grava jamais des vers sur l'airain:

Celui qui laissa en arrière les Amadis, Et fit très-peu de cas des Galaors, S'appuyant sur son amour et sur sa bravoure:

Celui qui fit taire les Bélianes: Celui qui erra çà et là sur Rossinante, Gît ici sous cette pierre froide.

[60] Mot composé de mono, singe, et de congo, c'est-à-dire singe du Congo, marmot, gros singe.

LE PANIAQUADO[62], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA IN LAUDEM DULCINEÆ DU TOBOSO

SONNET

Celle que vous voyez au visage joufflu, A la forte poitrine et au maintien altier, C'est Dulcinée, reine du Toboso, Dont le grand don Quichotte fut l'adorateur.

Il foula, pour elle, à pied et fatigué, L'un et l'autre flanc de la grande montagne Noire Et les fameux champs de Montiel, Jusqu'à la plaine verdoyante d'Aranjuez.

Par la faute de Rossinante, ô étoile adverse! Cette dame manchoise et cet invincible Chevalier errant, dans leurs jeunes années,

Elle cessa en mourant d'être belle, Et lui, bien qu'il reste écrit sur le marbre, Il ne put échapper à l'amour et aux tromperies.

[62] Ce mot a différentes acceptions, telles que commensal compagnon, partisan déclaré, etc.

LE CAPRICIEUX TRÈS-DISCRET ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA A LA LOUANGE DE ROSSINANTE, CHEVAL DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE

SONNET

Sur le superbe tronc diamanté, Que Mars foule de ses pieds sanglants, Le Manchois frénétique fait flotter son étendard Avec un courage extraordinaire.

Il suspend les armes et le fin acier Avec lequel il détruit, il ravage, il fend, il taille: Nouvelles prouesses; mais l'art invente Un nouveau style pour le nouveau paladin.

Et si la Gaule se glorifie de son Amadis, Dont les braves descendants firent triompher Mille fois la Grèce en propageant sa renommée;

Aujourd'hui le temple où Bellone règne, Couronne don Quichotte, et la Manche se glorifie Plus de lui que la Grèce et la Gaule.

L'oubli ne souillera jamais ses gloires, Car Rossinante même excède en gaillardise Brilladore et Bayard.

DU FACÉTIEUX ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA A SANCHO PANÇA

SONNET

Voici Sancho Pança, petit de corps, Mais d'un grand courage. Miracle étrange! Je vous jure et certifie qu'il fut l'écuyer le plus simple Et sans artifice qu'il y eût au monde.

Il tint à un rien qu'il ne fût comte, Et il l'aurait certes été si les insolences et les injures De ce siècle mesquin qui ne pardonne, pas même A un âne, ne se fussent conjurées pour sa ruine.

C'est sur lui[63] (pardon de le nommer) Que marchait ce paisible écuyer, derrière le paisible Cheval Rossinante, et derrière son maître.

O vaines espérances du monde! Vous passez en promettant le repos, A la fin vous devenez une ombre, de la fumée ou un rêve.

[63] L'âne.

LE CACHIDIABLO[64], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA SUR LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE

ÉPITAPHE

Ci-gît le chevalier Bien moulu et mal errant Que porta Rossinante Par maint et maint sentier.

Sancho Pança le Nigaud Repose aussi près de lui; Ce fut l'écuyer le plus fidèle Parmi tous les écuyers.

[64] Nom d'un fameux renégat.

DU TIQUETOC, ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA, SUR LE TOMBEAU DE DULCINÉE DU TOBOSO

ÉPITAPHE

Ici repose Dulcinée, Que, bien que fraîche et dodue, A été changée en poussière et en cendre Par la mort épouvantable et vilaine.

Elle naquit de bonne race, Et eut un certain air de dame; Elle fut la flamme du grand Quichotte Et la gloire de son hameau.

Voici les seuls vers que l'on put lire; l'écriture des autres était tellement vermoulue, qu'on les remit à un académicien pour qu'il les défrichât par conjectures. On a appris qu'il est parvenu à le faire à force de veilles et d'assiduité et qu'il a l'intention de les publier dans l'espoir de la troisième sortie de don Quichotte.

LOS ACADÉMICOS DE LA ARGAMASILLA LUGAR DE LA MANCHA HOC SCRIPSERUNT EN VIDA Y MUERTE DEL VALEROSO DON QUIJOTE DE LA MANCHA

EL MONICONGO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, A LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE

EPITAFIO

El calvatrueno[61] que adornó la Mancha De mas despojos que Jason de Creta; El juicio que tuvo la veleta, Aguda, donde fuera mejor ancha;

El brazo que su fuerza tanto ensancha, Que llegó del Catay hasta Gaeta, La Musa mas horrenda y mas discreta, Que grabó versos en broncinea plancha:

El que á cola dejó los Amadises, Y en muy poquito á Galaores tuvo, Estribando en su amor y bizarría:

El que hizo callar los Belianises: Aquel que en Rocinante errando anduvo, Yace debajo desta losa fria.

[61] Se dice del que tiene la cabeza atronada, y es vocinglero y alocado.

DEL PANIAGUADO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, IN LAUDEM DULCINEÆ DEL TOBOSO

SONETO

Esta que veis de rostro amondongado, Alta de pechos y ademan brioso, Es Dulcinea, Reyna del Toboso, De quien fué el gran Quijote aficionado.

Pisó por ella el uno y otro lado De la gran Sierra Negra, y el famoso Campo de Montiel, hasta el herboso Llano de Aranjuez, á pie y cansado:

Culpa de Rocinante. ¡O dura estrella! Que esta Manchega dama, y este invito Andante caballero, en tiernos años,

Ella dejó muriendo de ser bella, Y él, aunque queda en mármoles escrito, No pudo huir de amor, iras y engaños.

DEL CAPRICHOSO, DISCRETISIMO ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA EN LOOR DE ROCINANTE CABALLO DE DON QUIJOTE DE LA MANCHA

SONETO

En el soberbio tronco diamantino, Que con sangrientas plantas huella Marte, Frenético el Manchego su estandarte Tremola con esfuerzo peregrino.

Cuelga las armas y el acero fino, Con que destroza, asuela, raja y parte: Nuevas proezas; pero inventa el arte. Un nuevo estilo al nuevo Paladino.

Y si de su Amadis se precia Gaula, Por cuyos bravos descendientes Grecia Triunfó mil veces, y su fama ensancha,

Hoy á Quijote le corona el aula Dó Belona preside, y dél se precia Mas que Grecia ni Gaula, la alta Mancha.

Nunca sus glorias el olvido mancha, Pues hasta Rocinante, en ser gallardo, Excede á Brilladoro y á Bayardo.

DEL BURLADOR, ACADÉMICO ARGAMASILLESCO, A SANCHO PANZA

SONETO

Sancho Panza es aqueste en cuerpo chico; Pero grande en valor. ¡Milagro extraño! Escudero el mas simple y sin engaño, Que tuvo el mundo, os juro y certifico.

De ser Conde no estuvo en un tantico, Si no se conjuraran en su daño Insolencias y agravios del tacaño Siglo, que aun no perdonan á un borrico.

Sobre él anduvo (con perdon se miente) Este manso escudero, tras el manso Caballo Rocinante y tras su dueño.

¡O vanas esperanzas de la gente, Como pasais con prometer descanso, Y al fin parais en sombra, en humo, en sueño!

DEL CACHIDIABLO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, EN LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE

EPITAFIO

Aquí yace el Caballero Bien molido y mal andante, A quien llevó Rocinante Por uno y otro sendero.

Sancho Panza el majadero Yace también junto á él, Escudero el mas fiel, Que vió el trato de escudero.

DEL TIQUETOC, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, EN LA SEPULTURA DE DULCINEA DEL TOBOSO

EPITAFIO

Reposa aquí Dulcinea, Y aunque de carnes rolliza, La volvió en polvo y ceniza La muerte espantable y fea.

Fué de castiza ralea, Y tuvo asomos de dama, Del gran Quijote fué llama, Y fué gloria de su aldea.

Estos fueron los versos que se pudieron leer: los demás, por estar carcomida la letra, se entregaron á un Académico, para que por conjeturas, los declarase. Tiénese noticia que lo ha hecho á costa de muchas vigilias y mucho trabajo, y que tiene intencion de sacallos á luz, con esperenza de la tercera salida de don Quijote.

Forse altro canterà con miglior plettro.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

PRÉFACE

Vive Dieu! avec quelle impatience, ami lecteur, illustre ou plébéien, peu importe, tu dois attendre cette préface, croyant sans doute y trouver des personnalités, des représailles, des injures, contre l'auteur du second don Quichotte: je veux parler de celui qui fut, dit-on, engendré à Tordesillas, et naquit à Tarragone[65]. Eh bien, je t'en demande pardon, mais il ne m'est pas possible de te donner cette satisfaction, car si d'habitude l'injustice et l'outrage éveillent la colère dans les plus humbles coeurs, cette règle rencontre une exception dans le mien. Voudrais-tu que j'allasse jeter au nez de cet homme qu'il n'est qu'un impertinent, un sot, un âne? Eh bien, je n'en n'ai pas même la pensée; qu'il reste avec son péché, qu'il le mange avec son pain, et grand bien lui fasse.

[65] C'est l'écrivain caché sous le nom du licencié Alonzo Fernandez de Avellaneda, natif de Tordesillas, et dont le livre fut imprimé à Tarragone.

Mais ce que je ne puis me résoudre à passer sous silence et à couvrir simplement de mon mépris, c'est de m'entendre appeler par lui vieux et manchot, comme s'il avait été en mon pouvoir d'arrêter la marche du temps et de faire qu'il ne s'écoulât pas pour moi, et comme si ma main brisée l'avait été dans quelque dispute de taverne, et non dans la plus éclatante rencontre[66] qu'aient vue les siècles passés et présents et que puissent voir les siècles à venir.

[66] La bataille de Lépante, livrée le 5 octobre 1571.

Si ma blessure ne brille pas aux yeux, elle est, du moins, appréciée par ceux qui savent où elle fut reçue, car mourir en combattant sied mieux au soldat, qu'être libre dans la fuite; et je préfère avoir assisté jadis à cette prodigieuse affaire que de me voir aujourd'hui exempt de blessures sans y avoir pris part. Les cicatrices que le soldat porte sur la poitrine et au visage sont autant d'étoiles qui nous guident dans le sentier de l'honneur vers le désir des nobles louanges. D'ailleurs est-ce avec les cheveux blancs qu'on écrit? N'est-ce pas plutôt avec l'entendement, lequel a coutume de se fortifier par les années?

Autre chose encore m'a causé du chagrin: cet homme m'appelle envieux et il se donne la peine de m'expliquer, comme si je l'ignorais, ce que c'est que l'envie; eh bien, qu'il le sache, des deux sortes d'envie que l'on connaît, je n'éprouve que celle qui est sainte, noble, bien intentionnée. Comment donc oser supposer que j'aille m'attaquer à un prêtre, surtout quand ce prêtre ajoute à ce respectable caractère le titre de familier du saint-office[67]? Je le déclare ici, mon adversaire se trompe; car de celui qu'il prétend que j'ai voulu désigner, j'adore le génie, j'admire les travaux et je respecte le labeur incessant et honorable. Quant à mes Nouvelles, que cet aristarque trouve plus satiriques qu'exemplaires; eh bien, qu'importe? pourvu qu'elles soient bonnes, et elles ne pourraient l'être s'il ne s'y trouvait un peu de tout.

[67] Allusion à Lope de Vega, qui était en effet prêtre et familier du Saint-Office.

Tu vas dire sans doute, ami lecteur, que je me montre peu exigeant, mais il ne faut pas accroître les chagrins d'un homme déjà si affligé, et ceux de ce seigneur doivent être grands puisqu'il dissimule sa patrie et déguise son nom, comme s'il se sentait coupable du crime de lèse-majesté. Si donc par aventure tu viens à le connaître, dis-lui de ma part que je ne me tiens nullement pour offensé, que je connais fort bien les piéges du démon, et qu'un des plus dangereux qu'il puisse tendre à un homme, c'est de lui mettre dans la cervelle qu'il est capable de composer un livre qui lui procurera autant de renommée que d'argent et autant d'argent que de renommée. A l'appui de ce que j'avance, conte-lui avec ton esprit et ta bonne grâce accoutumée la petite histoire que voici:

«Il y avait à Séville un fou qui donna dans la plus plaisante folie dont fou se soit jamais avisé. Il prit un jonc qu'il tailla en pointe par un bout, et quand il rencontrait un chien, il lui mettait un pied sur la patte de derrière, lui levait l'autre patte avec la main, après quoi lui introduisant son tuyau dans certain endroit, il soufflait par l'autre bout, et rendait bientôt l'animal rond comme une boule. Quand il l'avait mis en cet état, il lui donnait deux tapes sur le ventre et le lâchait en disant à ceux qui étaient là toujours en grand nombre: «Vos Grâces pensent-elles que ce soit chose si facile que d'enfler un chien?» Eh bien, à mon tour, je demanderai: Pensez-vous que ce soit un petit travail de faire un livre?

Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, dis-lui cet autre, qui est encore un conte de fou et de chien: «Il y avait à Cordoue un fou qui avait coutume de porter sur sa tête un morceau de dalle en marbre ou en pierre, non des plus légers; quand il apercevait un chien, il s'en approchait avec précaution et laissait la dalle tomber d'aplomb sur le pauvre animal. Roulant d'abord sous le coup, le chien ne tardait pas à se sauver en jetant des hurlements à ne pas s'arrêter au bout de trois rues. Or, il arriva qu'un jour il s'en prit au chien d'un mercier, que son maître aimait beaucoup. L'animal poussa des cris perçants. Le mercier, furieux, saisit une aune, tomba sur le fou et le bâtonna rondement, en lui disant à chaque coup: «Chien de voleur, ne vois-tu pas que mon chien est un lévrier?» Et après lui avoir répété le mot de lévrier plus de cent fois, il le renvoya moulu comme plâtre. L'avertissement fit son effet, et le fou fut tout un mois sans se montrer. A la fin cependant, il reparut avec une dalle bien plus pesante que la première, mais quand il rencontrait un chien, il s'arrêtait tout court en disant: «Oh! oh! celui-ci est un lévrier.» Depuis lors, tous les chiens qu'il trouvait sur son chemin, fussent-ils dogues ou roquets, étaient pour lui autant de lévriers, et il ne lâchait plus sa pierre. Peut-être en arrivera-t-il de même à cet homme; il n'osera plus lâcher en livres le poids de son esprit, lequel, il faut en convenir, est plus lourd que le marbre.

Quant à la menace qu'il me fait de m'enlever tout profit avec son ouvrage, dis-lui, ami lecteur, que je m'en moque comme d'un maravédis et que je lui réponds: «Vive pour moi le comte de Lémos, et Dieu pour tous!» Oui, vive le grand comte de Lémos, dont la libéralité bien connue m'abrite contre la mauvaise fortune, et vive la suprême charité de l'archevêque de Tolède[68]! Ces deux princes, par leur seule bonté d'âme et sans que je les aie sollicités par aucune espèce d'éloges, ont pris à leur charge le soin de venir généreusement à mon aide, et en cela je me tiens pour plus honoré et plus riche que si la fortune, par une voie ordinaire, m'eût comblé de ses faveurs. L'honneur, je le sens, peut rester au pauvre, mais non au pervers; la pauvreté peut couvrir d'un nuage la noblesse, mais non l'obscurcir entièrement. Pourvu que la vertu jette quelque lumière, fût-ce par les fissures de la détresse, elle finit toujours par être estimée des grands et nobles esprits.

[68] Don Bernardo Sandoval y Rojas.

Ne lui dis rien de plus, ami lecteur; quant à moi, je me contenterai de te faire remarquer que cette seconde partie de Don Quichotte, dont je te fais hommage, est taillée sur le même patron, et qu'elle est de même étoffe que la première. Dans cette seconde partie, je te donne mon chevalier conduit jusqu'au terme de sa vie, et finalement mort et enterré, afin que personne ne puisse en douter désormais. C'est assez qu'un honnête homme ait rendu compte de ses aimables folies, sans que d'autres prétendent encore y mettre la main. L'abondance des choses, même bonnes, en diminue le prix, tandis que la rareté des mauvaises les fait apprécier en ce point...

J'oubliais de te dire que tu auras bientôt Persiles, que je suis en train d'achever, ainsi que la seconde partie de Galatée.

L'INGÉNIEUX CHEVALIER

DON QUICHOTTE

DE LA MANCHE

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

DE CE QUI SE PASSA ENTRE LE CURÉ ET LE BARBIER AVEC DON QUICHOTTE AU SUJET DE SA MALADIE

Dans la seconde partie de cette histoire, qui contient la troisième sortie de don Quichotte, Cid Hamet Ben-Engeli raconte que le curé et le Barbier restèrent plus d'un mois sans chercher à le voir, pour ne pas lui rappeler par leur présence le souvenir des choses passées. Ils ne laissaient pas néanmoins de visiter souvent sa nièce et sa gouvernante, leur recommandant chaque fois d'avoir grand soin de leur maître, et de lui donner une nourriture bonne pour l'estomac et surtout pour le cerveau, d'où venait, à n'en pas douter, tout son mal. Ces femmes répondaient qu'elles n'auraient garde d'y manquer, d'autant plus que, par moment, leur seigneur paraissait avoir recouvré tout son bon sens. Cette nouvelle causa bien de la joie à nos deux amis, qui s'applaudirent d'autant plus d'avoir employé, pour le ramener chez lui, le stratagème que nous avons raconté dans les chapitres qui terminent la première partie de cette grande et véridique histoire. Toutefois, comme ils tenaient cette guérison pour impossible, ils résolurent de s'en assurer par eux-mêmes, et après s'être promis de ne pas toucher la corde de la chevalerie, dans la crainte de découdre les points d'une blessure si fraîchement fermée[69], ils se rendirent chez don Quichotte, qu'ils trouvèrent dans sa chambre, assis sur son lit, en camisole de serge verte, et coiffé d'un bonnet de laine rouge de Tolède, mais tellement sec et décharné, qu'il ressemblait à une momie. Ils furent très-bien reçus de notre chevalier, qui répondit à leurs questions sur sa santé avec beaucoup de justesse et en termes choisis.

[69] Il était alors d'usage en chirurgie de coudre les blessures.

Peu à peu la conversation s'engagea, et après avoir causé d'abord de choses indifférentes, on en vint à entamer le chapitre des affaires publiques et des formes de gouvernement. Celui-ci changeait une coutume, celui-là corrigeait un abus; bref, chacun de nos trois amis devint, séance tenante, un nouveau Lycurgue, un moderne Solon, et ils remanièrent si bien l'État, qu'il semblait qu'après l'avoir mis à la forge, ils l'en avaient retiré entièrement remis à neuf. Sur ces divers sujets, don Quichotte montra tant de tact et d'à-propos, que les deux visiteurs ne doutèrent plus qu'il n'eût recouvré tout son bon sens. Présentes à l'entretien, la nièce et la gouvernante versaient des larmes de joie et ne cessaient de rendre grâces à Dieu en voyant leur maître montrer une telle lucidité d'esprit. Mais le curé, revenant sur sa première intention, qui était de ne point parler chevalerie, voulut compléter l'épreuve, afin de s'assurer si cette guérison était réelle ou seulement apparente. De propos en propos, il se mit à conter quelques nouvelles récemment venues de la cour: On tient pour assuré, dit-il, que le Turc fait de grands préparatifs de guerre, et qu'il se dispose à descendre le Bosphore avec une immense flotte; seulement, on ne sait pas sur quels rivages ira fondre une si formidable tempête; il ajouta que la chrétienté en était fort alarmée, et qu'à tout événement Sa Majesté faisait pourvoir à la sûreté du royaume de Naples, des côtes de la Sicile et de l'île de Malte.

Sa Majesté agit en prudent capitaine, dit don Quichotte, lorsqu'elle met ses vastes États sur la défensive, afin que l'ennemi ne les prenne pas au dépourvu. Mais si elle me faisait l'honneur de me demander mon avis, je lui conseillerais une mesure à laquelle elle est, j'en suis certain, bien éloignée de penser à cette heure.

A peine le curé eut-il entendu ces paroles, qu'il se dit en lui-même: Dieu te soit en aide, pauvre don Quichotte; car, si je ne me trompe, te voilà retombé au plus profond de ta démence.

Le barbier, qui avait eu la même pensée, demanda quelle était cette importante mesure, craignant, disait-il, que ce ne fût un de ces impertinents avis qu'on ne se fait pas faute de donner aux princes.

Maître râpeur de barbes, repartit don Quichotte, mon avis n'a rien d'impertinent; il est, au contraire, tout à fait pertinent.

D'accord, répliqua le barbier; cependant l'expérience a prouvé que ces sortes d'expédients sont presque toujours impraticables ou ridicules, quelquefois même contraires à l'intérêt du roi et de l'État.

Soit; mais le mien, reprit don Quichotte, n'est ni impraticable ni ridicule: loin de là, c'est le plus simple et le plus convenable qui puisse se présenter à l'esprit d'un donneur de conseil.

Votre Grâce tarde bien à nous l'apprendre, dit le curé.

Je ne suis pas fort empressé de le faire connaître, répondit don Quichotte, de peur qu'en arrivant aux oreilles de messeigneurs du conseil, l'honneur de l'invention ne soit aussitôt enlevé.

Quant à moi, reprit le barbier, je jure devant Dieu et devant les hommes de n'en parler ni à roi, ni à Roch, ni à âme qui vive, comme il est dit dans cette romance du curé[70], où l'on avise le roi de ce voleur qui lui avait escamoté cent doublons et sa mule qui allait si bien l'amble.

[70] Allusion à quelque romance populaire de l'époque, aujourd'hui inconnue.

Je ne connais pas cette histoire, dit don Quichotte, mais je tiens le serment pour bon, sachant le seigneur barbier homme de bien.

Et quand cela ne serait pas, reprit le curé, je me porte fort pour lui, et je réponds qu'il n'en parlera pas plus que s'il était né muet.

Et vous, seigneur curé, demanda don Quichotte, quelle sera votre caution?

Mon caractère, répliqua le curé, car il me fait un devoir de garder les secrets.

Eh bien donc, s'écria don Quichotte, j'affirme que si le roi faisait publier à son de trompe que tous les chevaliers qui errent par l'Espagne sont tenus de se rendre à sa cour, à jour nommé, ne s'en présentât-il qu'une demi-douzaine, tel parmi eux, j'en suis certain, pourrait se rencontrer qui viendrait à bout de la puissance du Turc. Que Vos Grâces veuillent bien me prêter attention et suivre mon raisonnement. Est-ce qu'on n'a pas vu maintes fois un chevalier défaire à lui seul une armée de deux cent mille hommes, comme si tous ensemble ils n'avaient eu qu'une tête à couper? Vive Dieu! si le fameux don Bélianis, ou même un simple rejeton des Amadis de Gaule était encore vivant, et que le Turc se trouvât face à face avec lui, par ma foi, je ne parierais pas pour le Turc. Mais patience, Dieu aura pitié de son peuple, et saura lui envoyer quelque chevalier moins illustre peut-être que ceux des temps passés, qui pourtant ne leur sera point inférieur en vaillance. Je n'en dis pas davantage, Dieu m'entend.

Sainte Vierge! s'écria la nièce, que je meure si mon oncle n'a pas envie de se faire encore une fois chevalier errant!

Oui, oui, repartit don Quichotte, chevalier errant je suis, et chevalier errant je mourrai; que le Turc monte ou descende quand il voudra, et déploie toute sa puissance! je le répète, Dieu m'entend.

Sur ce le barbier prit la parole: Que Vos Grâces, dit-il, me permettent de leur raconter une petite histoire; elle vient ici fort à propos.

Comme il vous plaira, reprit don Quichotte; nous sommes prêts à vous donner audience.

Le barbier continua de la sorte: A Séville, dans l'hôpital des fous, il y avait un homme que ses parents firent enfermer comme ayant perdu la raison. Cet homme avait pris ses licences à l'université d'Ossuna; mais quand même il les eût prises à celle de Salamanque, il n'en serait pas moins, disait-on, devenu fou. Après plusieurs années de réclusion, le pauvre diable se croyant guéri, écrivit à l'archevêque une lettre pleine de bon sens, dans laquelle il le suppliait de le tirer de sa misérable vie, puisque Dieu, dans sa miséricorde, lui avait fait la grâce de lui rendre la raison. Il prétendait que ses parents, pour jouir de son bien, continuaient à le tenir enfermé, et voulaient, en dépit de la vérité, le faire passer pour fou jusqu'à sa mort. Convaincu du bon sens de cet homme par les lettres qu'il ne cessait d'en recevoir, l'archevêque chargea un de ses chapelains de s'informer auprès du directeur de l'hôpital si tout ce que lui écrivait le licencié était exact, enfin de l'interroger lui-même, l'autorisant, si l'examen était favorable, à le faire mettre en liberté.

Le chapelain vint trouver le directeur de l'hôpital, et lui demanda ce qu'il pensait de l'état mental du licencié. Le directeur répondit qu'il le tenait pour aussi fou que jamais; qu'à la vérité il parlait quelquefois en homme de bon sens, mais qu'en fin de compte il retombait toujours dans ses premières extravagances, comme le chapelain pouvait d'ailleurs s'en assurer par lui-même. Celui-ci témoigna le désir de tenter l'expérience. On le mena à la chambre du licencié, avec lequel il s'entretint plus d'une heure sans que pendant tout ce temps cet homme donnât le moindre signe de folie; loin de là, ses discours furent si pleins d'à-propos et de bon sens, que le chapelain ne put s'empêcher de le regarder comme entièrement guéri.

Entre autres choses, le pauvre diable se plaignit de la connivence du directeur de l'hôpital, qui, pour plaire à sa famille et ne pas perdre les cadeaux qu'il en recevait, affirmait qu'il était toujours fou, quoiqu'il eût souvent de bons moments. Il ajoutait que, dans son malheur, son plus grand ennemi, c'était sa fortune; car pour en jouir, disait-il, mes parents portent un jugement qu'ils savent faux, puisqu'ils ne veulent pas reconnaître la grâce que Dieu m'a faite en me rappelant de l'état de brute à l'état d'homme. Bref, il parla de telle sorte, qu'il réussit à rendre le directeur suspect, et à faire passer ses parents pour cupides et dénaturés, si bien que le chapelain résolut de l'emmener, pour rendre l'archevêque lui-même témoin d'une guérison dont il n'était plus permis de douter. Le directeur fit tous ses efforts pour dissuader le chapelain, lui disant d'y prendre garde; que cet homme n'avait jamais cessé d'être fou, et qu'il aurait le déplaisir de s'être trompé sur son compte; mais quand on lui eut montré la lettre de l'archevêque, il ordonna de rendre au licencié ses anciens vêtements, et le laissa entre les mains du chapelain.

A peine dépouillé de sa casaque de fou, notre homme voulut aller prendre congé de ses anciens compagnons. Il en demanda avec instance la permission au chapelain, qui désira même l'accompagner dans cette visite; quelques-uns de ceux qui étaient là se joignirent à lui. En passant devant la loge d'un fou furieux qui par hasard était calme en ce moment: Adieu, frère, lui dit le licencié; voyez si vous n'avez pas quelque chose à me demander, car je vais retourner chez moi, puisque Dieu dans sa bonté infinie et sans que je le méritasse, m'a fait la grâce de me rendre la raison. J'espère qu'il fera de même pour vous; aussi priez-le bien et ne manquez jamais de confiance; en attendant, j'aurai soin de vous envoyer quelques bons morceaux, car je sais, par ma propre expérience, que la folie ne vient le plus souvent que du vide de l'estomac et du cerveau. Prenez donc courage, et ne vous laissez point abattre; dans les disgrâces qui nous arrivent, le découragement détruit la santé et ne fait qu'avancer la mort.

En entendant ce discours, un autre fou renfermé dans une loge qui faisait face à celle du fou furieux, se redressa tout à coup d'une vieille natte de jonc sur laquelle il était couché, et demanda en criant à tue-tête quel était ce camarade qui s'en allait si sain de corps et d'esprit?

C'est moi, frère, répondit le licencié; je n'ai plus besoin de rester dans cette maison après la grâce que Dieu m'a faite.

Prends garde à ce que tu dis, licencié mon ami, repartit cet homme, et que le diable ne t'abuse pas. Crois-moi, reste avec nous, afin de t'épargner l'allée et le retour.

Je sais que je suis guéri, reprit le licencié, et je ne pense pas avoir jamais à recommencer mes stations.

Toi, guéri, continua le fou; à la bonne heure, et que Dieu te conduise; mais par le nom de Jupiter, dont je représente ici-bas la majesté souveraine, je jure que pour ce seul péché, que Séville vient de commettre en te rendant la liberté, je la frapperai d'un tel châtiment, que le souvenir s'en perpétuera dans les siècles des siècles. Amen. Ne sais-tu pas, pauvre petit licencié sans cervelle, que j'en ai le pouvoir, puisque je suis Jupiter Tonnant, et que je tiens dans mes mains les foudres destructeurs qui peuvent en un instant réduire toute la terre en cendres? Mais non, je n'infligerai qu'une simple correction à cette ville ignorante et stupide; je me contenterai de la priver de l'eau du ciel, ainsi que tous ses habitants, pendant trois années entières et consécutives, à compter du jour où la menace vient d'en être prononcée. Ah! tu es libre, tu es dans ton bon sens, et moi je suis fou et en prison! De par mon tonnerre, je leur enverrai de la pluie, tout comme je songe à me pendre.

Chacun écoutait ces propos avec étonnement, quand le licencié se tourna vivement vers le chapelain et lui prenant les deux mains: Que Votre Grâce, mon cher seigneur, lui dit-il, ne se mette point en peine des menaces que ce fou vient de débiter; car s'il est Jupiter, le dieu de la foudre, je suis Neptune, le dieu des eaux, et je ferai pleuvoir quand il en sera besoin.

Très-bien, très-bien, repartit le chapelain; mais en attendant, il ne faut pas irriter Jupiter, seigneur Neptune. Rentrez dans votre loge, nous reviendrons vous chercher une autre fois.

Chacun se mit à rire en voyant la confusion du chapelain. Quant au licencié, on lui remit sa casaque, on le renferma de nouveau, et le conte est fini.

C'était donc là, reprit don Quichotte, ce conte venu si à point qu'on ne pouvait se dispenser de nous le servir. Ah! maître raseur, maître raseur, bien aveugle est celui qui ne voit pas à travers la toile du tamis! Votre Grâce en est-elle encore à ignorer que ces comparaisons d'esprit à esprit, de courage à courage, de beauté à beauté, de famille à famille, sont toujours odieuses et mal reçues? Seigneur barbier, je ne suis pas Neptune, le dieu des eaux, et je m'inquiète fort peu de passer pour un homme d'esprit, surtout ne l'étant pas; mais, quoi qu'il en soit, je n'en continuerai pas moins jusqu'à mon dernier jour à signaler au monde l'énorme faute que l'on commet en négligeant de rétablir l'ancienne chevalerie errante. Hélas! je ne le vois que trop, notre âge dépravé ne mérite pas de jouir du bonheur ineffable dont ont joui les siècles passés, alors que les chevaliers errants prenaient en main la défense des royaumes, la protection des jeunes filles, des veuves et des orphelins. Maintenant, les chevaliers abandonnent la cuirasse et la cotte de mailles, pour revêtir la veste de brocard et de soie. Où sont-ils ceux qui, armés de pied en cap, à cheval et appuyés sur leur lance, s'ingéniaient à tromper le sommeil, la faim, la soif, et les besoins les plus impérieux de la nature? Où est le chevalier de notre temps qui, après une longue course à travers les montagnes et les forêts, arrivant au bord de la mer, où il ne trouve qu'un frêle esquif, s'y jette hardiment, malgré les vagues furieuses qui tantôt le lancent au ciel, tantôt le précipitent au fond des abîmes; puis le lendemain, à trois mille lieues de là, abordant une terre inconnue, y accomplit des prouesses si extraordinaires, qu'elles méritent d'être gravées sur le bronze? A présent, la mollesse et l'oisiveté sont vertus à la mode, et la véritable valeur qui fut jadis le partage des chevaliers errants n'est plus de saison. Où rencontrer aujourd'hui un chevalier aussi vaillant qu'Amadis? aussi courtois que Palmerin d'Olive? aussi galant que Lisvart de Grèce? plus blessant et plus blessé que don Bélianis? aussi brave que Rodomont? aussi prudent que le roi Sobrin? aussi entreprenant que Renaud? aussi invincible que Roland? aussi séduisant que Roger, de qui, en droite ligne, descendent les ducs de Ferrare, d'après Turpin dans sa Cosmographie.

Tous ces chevaliers et tant d'autres que je pourrais citer, ont été l'honneur de la chevalerie errante; c'est d'eux et de leurs pareils que je conseillerais au roi de se servir, s'il veut être bien servi et à bon marché, et voir le Turc s'arracher la barbe à pleines mains. Mais avec tout cela, il faut que je reste dans ma loge, puisqu'on refuse de m'en tirer; et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu'il pleuve, je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m'en prendra fantaisie. Ceci soit dit afin que le seigneur Plat-à-Barbe sache que je l'ai compris.

Seigneur don Quichotte, répondit le barbier, Votre Grâce aurait tort de se fâcher; Dieu m'est témoin que je n'ai pas eu dessein de vous déplaire.

Si je dois me fâcher ou non, c'est à moi de le savoir, reprit don Quichotte.

Seigneurs, interrompit le curé, qui jusqu'alors avait écouté sans rien dire, je voudrais éclaircir un doute qui me pèse, et que vient de faire naître en moi le discours du seigneur don Quichotte.

Parlez sans crainte, répondit notre chevalier, et mettez votre conscience en repos.

Eh bien, dit le curé, je dois avouer qu'il m'est impossible de croire que tous ces chevaliers errants dont Votre Grâce vient de parler, aient été des hommes en chair et en os; pour moi, tout cela n'est que fictions, rêveries et contes faits à plaisir.

Voilà une erreur, répondit don Quichotte, dans laquelle sont tombés nombre de gens. J'ai souvent cherché à faire luire la lumière de la vérité sur cette illusion devenue presque générale: quelquefois je n'ai pu réussir; mais presque toujours j'en suis venu à bout, et j'ai eu le bonheur de rencontrer des personnes qui se sont rendues à la force de cette vérité pour moi si manifeste, que je pourrais dire avoir vu de mes yeux Amadis de Gaule. Oui, c'était un homme de haute taille, au teint vif et blanc; il avait la barbe noire et bien plantée, le regard fier et doux; il n'était pas grand parleur, se mettait rarement en colère, et n'y restait pas longtemps. Non moins aisément que j'ai dépeint Amadis, je pourrais vous faire le portrait de tous les chevaliers errants; car sur l'idée qu'en donnent leurs histoires, il est facile de dire quel était leur air, quelle était leur stature et la couleur de leur teint.

S'il en est ainsi, seigneur, dit le barbier, apprenez-nous quelle taille avait le géant Morgan?

Qu'il ait existé des géants ou qu'il n'en ait pas existé, répondit don Quichotte, les opinions sont partagées à ce sujet. Cependant la sainte Écriture, qui ne peut induire en erreur, nous apprend qu'il y en a eu, par ce qu'elle raconte de ce Goliath qui avait sept coudées et plus de hauteur. On a trouvé en Sicile des ossements de jambes et de bras dont la longueur prouve qu'ils appartenaient à des géants aussi hauts que des tours. Toutefois je ne saurais affirmer que le géant Morgan ait été d'une très-grande taille; je ne le pense pas, et en voici la raison: son histoire dit qu'il dormait souvent à couvert; or, puisqu'il trouvait des habitations capables de le recevoir, il ne devait pas être d'une grandeur démesurée.

C'est juste, dit le curé, qui, prenant plaisir à entendre notre héros débiter de telles extravagances, lui demanda à son tour ce qu'il pensait de Roland, de Renaud et des douze pairs de France, tous anciens chevaliers errants?

De Renaud, répondit don Quichotte, je dirai qu'il devait avoir la face large, le teint vermeil, les yeux à fleur de tête et pleins de feu; il était extrêmement chatouilleux et emporté, et se plaisait à protéger les malandrins et gens de cette espèce. Quant à Roland, Rotoland ou Orland (l'histoire lui donne ces trois noms), je crois pouvoir affirmer qu'il était de moyenne taille, large des épaules, un peu cagneux des genoux; il avait le teint brun, la barbe rude et rousse, le corps velu, la parole brève et le regard menaçant; du reste, courtois, affable et bien élevé.

Par ma foi, si Roland ressemblait au portrait que vient d'en faire Votre Grâce, dit le barbier, je ne m'étonne plus que la belle Angélique lui ait de beaucoup préféré ce petit More à poil follet à qui elle livra ses charmes.

Cette Angélique, reprit don Quichotte, était une créature fantasque et légère, une coureuse, qui a rempli le monde du bruit de ses fredaines. Sacrifiant sa réputation à son plaisir, elle a dédaigné mille nobles personnages, mille chevaliers pleins d'esprit et de bravoure, pour un petit page au menton cotonneux, sans naissance et sans fortune, et dont tout le renom fut l'attachement qu'il montra pour son vieux maître[71]. Aussi, le chantre de sa beauté, le grand Arioste, cesse-t-il d'en parler après cette faiblesse impardonnable, et pour ne plus s'occuper d'elle, il termine brusquement son histoire par ces vers:

Peut-être à l'avenir une meilleure lyre, Dira comme elle obtint du grand Catay l'empire.

[71] Médor fut laissé pour mort sur la place, en allant relever le cadavre de son maître. (ARIOSTE, chant XXIII.)

Ces vers furent une prophétie, car les poëtes s'appellent vates, c'est-à-dire devins, et la prédiction s'accomplit si bien, que depuis lors ce fut un poëte andaloux qui chanta les larmes d'Angélique, et un poëte castillan qui chanta sa beauté.

Parmi tant de poëtes qui l'ont célébrée, dit maître Nicolas, il doit s'en être trouvé au moins un pour lui dire son fait.

Si Sacripant ou Roland eussent été poëtes, reprit don Quichotte, j'incline à croire qu'ils auraient joliment savonné la tête à cette écervelée; car c'est l'ordinaire des amants rebutés de se venger par des satires et des libelles: vengeance, après tout, indigne d'un coeur généreux. Mais jusqu'à ce jour, je n'ai pas connaissance d'un seul vers injurieux contre cette Angélique qui a bouleversé le monde.

C'est miracle! dit le curé; et tout à coup on entendit la nièce et la gouvernante, qui depuis quelque temps déjà s'étaient retirées, jeter les hauts cris; aussitôt nos trois amis se levèrent et coururent au bruit.

CHAPITRE II

QUI TRAITE DE LA GRANDE QUERELLE QU'EUT SANCHO PANZA AVEC LA NIÈCE ET LA GOUVERNANTE, AINSI QUE D'AUTRES PLAISANTS ÉVÉNEMENTS

L'histoire raconte que les auteurs de tout ce tapage étaient Sancho, lequel voulait entrer pour voir son seigneur, et la nièce et la gouvernante qui s'y opposaient de toutes leurs forces.

Que veut ce vagabond, ce fainéant? demandait la gouvernante. Retournez chez vous, mon ami, vous n'avez que faire céans; c'est vous qui débauchez et pervertissez notre maître, et l'emmenez courir les grands chemins.

Gouvernante de Satan, répondait Sancho, vous vous trompez de plus de moitié; le débauché, le perverti et l'emmené par les chemins, c'est moi et non pas votre maître. C'est lui qui m'a tiré de ma maison en m'enjôlant avec des tricheries et en me promettant une île que j'attends encore.

Que veut-il dire avec ses îles? répliquait la gouvernante. Est-ce par hasard quelque chose de bon à manger, glouton que tu es?

Non pas à manger, reprenait Sancho, mais à gouverner, et meilleur que quatre villes et une province entière.

Tu n'entreras pas ici, tonneau de malices, sac de méchancetés, continuait la gouvernante: va gouverner ta maison et labourer ton coin de terre, et laisse-là tes gouvernements.

Le curé et le barbier riaient de bon coeur de ce plaisant dialogue; mais don Quichotte craignant que Sancho ne lâchât sa langue et n'en vînt à débiter, selon sa coutume quelques malicieuses simplicités, fit taire les deux femmes, et ordonna qu'on le laissât entrer. Sancho entra. Aussitôt le curé et le barbier prirent congé de leur ami, désespérant de sa guérison, puisqu'il se montrait entiché plus que jamais de sa maudite chevalerie.

Vous verrez, compère, dit le curé en sortant, qu'au moment où nous y penserons le moins, notre hidalgo reprendra sa volée.

Oh! cela est certain, reprit le barbier; mais ce qui m'étonne, c'est moins la folie du maître que la simplicité de l'écuyer: il s'est si bien fourré cette île dans la cervelle, que rien au monde ne pourrait l'en faire sortir.

Dieu leur soit en aide, dit le curé; quant à nous, guettons-les bien afin de voir où aboutira cette mise en commun d'extravagances; car on dirait qu'ils ont été créés l'un pour l'autre, et que les folies du maître vaudraient moins sans celles du valet.

C'est vrai, ajouta le barbier; mais je voudrais bien savoir ce qu'ils vont comploter ensemble.

Soyez tranquille, répliqua le curé, la nièce et la gouvernante ne nous laisseront rien ignorer; elles ne sont pas femmes à en perdre leur part.

Pendant cet entretien, don Quichotte et son écuyer s'étaient renfermés. Quand ils se virent seuls: Sancho, dit don Quichotte, je suis très-peiné d'apprendre que tu ailles répétant partout que je t'ai enlevé de ta chaumière, quand tu sais que je ne suis pas resté dans ma maison. Partis ensemble, nous avons fait tous deux même chemin et éprouvé même fortune: si une fois on t'a berné, cent fois j'ai reçu des coups de bâton: c'est le seul avantage que j'ai sur toi.

C'était bien juste, répondit Sancho; puisque, d'après le dire de Votre Grâce, les mésaventures sont plutôt le fait des chevaliers errants que de leurs écuyers.

Tu te trompes, Sancho, repartit don Quichotte, témoins ces vers: Quando caput dolet...

Je n'entends point d'autre langue que la mienne, dit Sancho.

Je veux dire, répliqua don Quichotte, que quand la tête souffre, souffrent tous les membres. Ainsi, moi, ton maître, je suis la tête du corps dont tu fais partie, étant mon serviteur; par conséquent, le mal que j'éprouve, tu dois le ressentir, et moi le tien.

Cela devrait être, repartit Sancho; mais pendant qu'on me bernait, moi, pauvre membre, ma tête était derrière la muraille de la cour, et elle me regardait voltiger dans les airs, sans éprouver la moindre douleur; si les membres sont obligés de ressentir le mal de la tête, il me semble que la tête devrait à son tour prendre part à leur mal.

Crois-tu, reprit don Quichotte, que je ne souffrais pas pendant qu'on te bernait? Ne le dis, ni ne le pense, mon ami, et sois bien persuadé que je souffrais plus dans mon esprit que toi dans tout ton corps. Mais laissons cela, nous en reparlerons à loisir. Maintenant, ami Sancho, réponds-moi franchement, je te prie; que dit-on de moi dans le pays? comment en parlent les paysans, les hidalgos, les chevaliers? quelle opinion a-t-on de ma courtoisie, de ma valeur, de mes exploits? que pense-t-on du dessein que j'ai formé de rétablir dans son antique lustre l'ordre oublié de la chevalerie errante? Bref, répète-moi, sans flatterie, ce qui est arrivé à tes oreilles, sans rien ajouter, sans rien retrancher; car le devoir d'un serviteur fidèle est de dire à son seigneur la vérité telle qu'elle est, sans qu'aucune considération la lui fasse exagérer ou diminuer. Tu sauras, Sancho, que si la vérité se présentait toujours devant les princes nue et dépouillée des ornements de la flatterie, notre siècle serait un âge d'or, ce qu'il est déjà, à ce que j'entends dire chaque jour, comparé aux siècles qui nous ont précédés. Mets à profit cet avis, et réponds sans déguisement à ma question.

Volontiers, répondit Sancho, mais à condition que Votre Grâce ne se fâchera pas si je lui redis les choses telles qu'elles sont venues à mes oreilles.

Je t'assure que je ne me fâcherai nullement, dit don Quichotte; parle librement et sans détour.

Eh bien, seigneur, reprit Sancho, vous saurez que tout le monde nous tient, vous, pour le plus grand des fous, et moi, pour le dernier des imbéciles. Les hidalgos disent que Votre Grâce n'avait pas le droit de s'arroger le don, et de se faire d'emblée chevalier, avec quatre pieds de vigne, deux journaux de terre, un fossé par devant et un par derrière. Quant aux chevaliers, ils sont fort peu satisfaits que les hidalgos se mêlent à eux, principalement ceux qui sont tout au plus bons pour être écuyers, qui noircissent leurs chaussures avec de la suie, et raccommodent leurs bas noirs avec de la soie verte.

Cela ne me regarde pas, dit don Quichotte; je suis toujours très-convenablement vêtu, et je ne porte jamais d'habits rapiécés; déchirés, c'est possible, et encore plutôt par le frottement des armes que par l'action du temps.

Quant à votre valeur, votre courtoisie, vos exploits et vos projets, continua Sancho, les opinions sont partagées; les uns disent: C'est un fou, mais il est plaisant; les autres: Il est vaillant, mais peu chanceux; d'autres: Il est courtois, mais extravagant; et pour ne rien vous cacher, ils en débitent tant sur votre compte, que, par ma foi, ils ne laissent rien à y ajouter.

Tu le vois, Sancho, dit don Quichotte, plus la vertu est éminente, plus elle est exposée à la calomnie. Peu de grands hommes y ont échappé: Jules César, ce sage et vaillant capitaine a passé pour un ambitieux; on lui a même reproché de n'avoir ni grande propreté dans ses habits, ni grande pureté dans ses moeurs. On a accusé d'ivrognerie Alexandre, ce héros auquel tant de belles actions ont mérité le surnom de Grand. Hercule, après avoir consumé sa vie en d'incroyables travaux, a fini par passer pour un homme voluptueux et efféminé. On a dit du frère d'Amadis, don Galaor, que c'était un brouillon, un querelleur, et d'Amadis lui-même, qu'il pleurait comme une femme. Aussi, mon pauvre Sancho, je ne me mets nullement en peine des traits de l'envie, et pourvu que ce soit là tout, je m'en console avec ces héros, qui ont fait l'admiration de l'univers.

Oh! répliqua Sancho, on ne s'arrête pas en si beau chemin.

Qu'y a-t-il donc encore? demanda don Quichotte.

Il reste la queue à écorcher, répondit Sancho: jusqu'ici ce n'était que miel, mais si vous voulez savoir le reste, je vais vous amener un homme qui vous donnera contentement. Le fils de Bartholomé Carrasco est arrivé hier soir de Salamanque, où il s'est fait recevoir bachelier; et comme j'allais le voir pour me réjouir avec lui, il m'a raconté que l'histoire de Votre Grâce est déjà mise en livre sous le titre de l'Ingénieux chevalier don Quichotte de la Manche; il dit de plus que j'y suis tout du long avec mon propre nom de Sancho Panza, et qu'on y a même fourré madame Dulcinée du Toboso, sans compter bien d'autres choses qui se sont passées entre vous et moi, tellement que j'ai fait mille signes de croix, ne sachant comment ce diable d'auteur a pu les apprendre.

Il faut assurément, dit don Quichotte, que ce soit un enchanteur qui ait écrit cette histoire, car ces gens-là devinent tout.

Parbleu, si c'est un enchanteur, je le crois bien, reprit Sancho, puisque le bachelier Samson Carrasco dit qu'il s'appelle Cid Hamet Berengena.

C'est un nom moresque, dit don Quichotte.

Cela se pourrait, répondit Sancho, d'autant plus que j'ai ouï dire que les Mores aiment beaucoup les aubergines[72].

[72] Sancho change le nom de Ben-Engeli en Berengena, qui veut dire aubergine, espèce de légume fort commun dans le royaume de Valence.

Il faut que tu te trompes quant au mot de cid, dit don Quichotte, car ce mot signifie seigneur.

Je n'en sais rien, répondit Sancho; mais si vous voulez que j'amène ici le bachelier, je l'irai querir à vol d'oiseau.

Tu me feras plaisir, mon enfant, dit don Quichotte; ce que tu viens de m'apprendre m'a mis la puce à l'oreille, et je ne mangerai morceau qui me profite jusqu'à ce que je sois exactement informé de tout.

Sancho s'en fut. Peu après il revint avec le bachelier, et il y eut entre eux trois la plaisante conversation que l'on verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE III

DU RISIBLE ENTRETIEN QU'EURENT ENSEMBLE DON QUICHOTTE SANCHO PANZA ET LE BACHELIER SAMSON CARRASCO

En attendant le bachelier Samson Carrasco, don Quichotte resta tout pensif; il ne pouvait se persuader que l'histoire de ses prouesses fût déjà publiée, quand son épée fumait encore du sang de ses ennemis. Il en vint alors à s'imaginer qu'un enchanteur, ami ou ennemi, les avait, par son art, écrites et livrées à l'impression: ami, pour les grandir et les élever au-dessus de celles des plus illustres chevaliers; ennemi, pour les ravaler et les mettre au-dessous des moindres exploits du plus mince écuyer. Cependant, se disait-il à lui-même, jamais, s'il m'en souvient, exploits d'écuyer ne furent écrits! et s'il est vrai que mon histoire existe, étant celle d'un chevalier errant, elle doit être noble, fière, pompeuse et véridique. Cette réflexion le consola; mais venant à songer que l'auteur était More, comme l'indiquait ce nom de cid, et que de pareilles gens on ne doit attendre rien de vrai, puisqu'ils sont tous menteurs et faussaires, cela lui fit craindre que cet écrivain n'eût parlé de ses amours avec madame Dulcinée du Toboso d'une manière peu décente et qui entachât l'honneur de la souveraine de son coeur. Il espérait au moins qu'en parlant de lui, l'auteur avait eu soin d'exalter cette admirable constance envers sa dame, qui lui fit refuser tant d'impératrices et de reines, pour ne point porter d'atteinte, même légère, à la fidélité qu'il lui devait. Ce fut plongé dans ces pensées que le trouvèrent Sancho Panza et Samson Carrasco, et il sortit comme d'un assoupissement pour recevoir le bachelier, à qui il fit beaucoup de civilités.

Bien qu'il s'appelât Samson, ce Carrasco était un petit homme, âgé d'environ vingt-quatre ans, maigre et pâle, de beaucoup d'esprit et très-railleur: il avait le visage rond, le nez camard et la bouche grande, signes caractéristiques des gens qui ne se font pas scrupule de se divertir aux dépens d'autrui. En entrant chez don Quichotte, il se jeta à genoux en lui demandant sa main à baiser: Seigneur, lui dit-il, par les licences que j'ai reçues, vous êtes bien le plus fameux chevalier errant qui ait jamais été et qui sera jamais dans tout l'univers. Soit mille fois loué Cid Hamet Ben-Engeli du soin qu'il a pris d'écrire l'histoire de vos merveilleuses prouesses! et cent mille fois loué soit celui qui l'a fidèlement traduit de l'arabe en castillan et qui par là nous fait jouir d'une si agréable lecture!

Il est donc vrai, dit don Quichotte en le relevant, que l'on a écrit mon histoire, et qu'un More en est l'auteur?

Cela est si vrai, seigneur, repartit Carrasco, qu'à cette heure on en a imprimé, je crois, plus de douze mille exemplaires tant à Lisbonne qu'à Barcelone et à Valence; on dit même qu'on a commencé de l'imprimer à Anvers, et je ne doute point qu'un jour on ne l'imprime partout, et qu'on ne la traduise dans toutes les langues.

Une des choses qui peuvent donner le plus de satisfaction à un homme éminent et vertueux, dit don Quichotte, c'est de se savoir en bon renom dans le monde, imprimé et gravé de son vivant.

Oh! pour le bon renom, repartit le bachelier, Votre Grâce l'emporte de cent piques sur tous les chevaliers errants, car l'auteur more dans sa langue, et le chrétien dans la sienne, ont pris à tâche de peindre votre caractère avec tous les ornements qui pouvaient lui donner de l'éclat: l'intrépidité dans le péril, la patience dans les adversités, le courage à supporter les blessures, enfin la chasteté de vos amours platoniques avec madame dona Dulcinée du Toboso.

Ah! ah! interrompit Sancho, je n'avais pas encore entendu donner le don à madame Dulcinée du Toboso, on l'appelait seulement madame Dulcinée, voilà déjà une faute dans l'histoire.

C'est une objection sans importance, répondit le bachelier.

Certainement, ajouta don Quichotte. Mais, dites-moi, je vous prie, seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits que l'on vante le plus dans cette histoire?

Les goûts diffèrent à ce sujet, répondit Carrasco, et les opinions sont partagées. Ceux-ci raffolent de l'aventure des moulins à vent, que Votre Grâce prit pour des géants; ceux-là de l'aventure des moulins à foulon; quelques-uns préfèrent celle des deux armées qui se trouvèrent être deux troupeaux de moutons; il y en a qui sont pour l'histoire du mort qu'on menait à Ségovie; d'autres pour celle des forçats; beaucoup enfin prétendent que votre bataille contre le valeureux Biscayen l'emporte sur tout le reste.

Dites-moi, je vous prie, seigneur bachelier, demanda Sancho, parle-t-on dans cette histoire de l'aventure des muletiers Yangois, quant il prit fantaisie à Rossinante de faire le galant?

Il n'y manque rien, répondit le bachelier: l'auteur n'a rien laissé au fond de son écritoire, il a tout relaté, tout bien circonstancié, jusqu'aux cabrioles que le bon Sancho fit dans la couverture.

Je ne fis pas de cabrioles dans la couverture, répliqua Sancho; mais dans l'air, et beaucoup plus que je n'aurais voulu.

Il n'y a point d'histoire, ajouta don Quichotte, qui n'ait ses hauts et ses bas, surtout les histoires qui traitent de chevalerie, car elles ne sont pas toujours remplies d'événements heureux.

En effet, repartit Carrasco, parmi ceux qui ont lu celle-ci, beaucoup disent que l'auteur aurait bien dû omettre quelques-uns de ces nombreux coups de bâton que le seigneur don Quichotte a reçus en diverses rencontres.

Ils sont pourtant bien réels, dit Sancho.

On aurait mieux fait de les passer sous silence, reprit don Quichotte: à quoi bon rapporter des choses inutiles à l'intelligence du récit, et qui sont faites pour déconsidérer le héros qui en est l'objet? Croit-on qu'Énée ait été aussi pieux que le dépeint Virgile, et Ulysse aussi prudent que le fait Homère?

En effet, répliqua Carrasco, autre chose est d'écrire comme poëte ou d'écrire comme historien; le poëte peut raconter les événements non tels qu'ils furent, mais tels qu'ils devraient être; tandis que l'historien doit toujours les rapporter comme ils sont, sans rien y ajouter, ni rien retrancher.

Pardieu, si ce seigneur more est un historien véridique, dit Sancho, sans doute qu'en parlant des coups de bâton de mon maître, il aura fait mention des miens; car jamais on n'a pris à Sa Grâce la mesure des épaules, qu'en même temps on ne m'ait pris celle de tout le corps. Mais il ne faut pas s'en étonner, si, comme le dit monseigneur, du mal de la tête les membres doivent souffrir.

Sancho, vous êtes un mauvais plaisant, reprit don Quichotte, et vous ne manquez pas de mémoire, quand cela vous convient.

Comment pourrais-je oublier les coups de bâton, repartit Sancho, quand les meurtrissures sont encore toutes fraîches sur mes côtes?

Taisez-vous, dit don Quichotte, et n'interrompez pas le seigneur bachelier, que je prie de passer outre, et de m'apprendre ce qu'on raconte de moi dans l'histoire en question.

Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on prétend que j'en suis un des principaux parsonnages.

Dites personnages, et non parsonnages, interrompit Carrasco.

Allons! voilà un autre éplucheur de paroles, s'écria Sancho; si cela continue, nous ne finirons de la vie.

Que Dieu cesse de veiller sur la mienne, Sancho, reprit le bachelier, si vous n'êtes pas le second personnage de cette histoire; il y a des gens qui préfèrent vous entendre parler que d'entendre le plus huppé du livre; mais on trouve que vous avez été bien crédule en prenant pour argent comptant cette île que le seigneur don Quichotte devait vous donner à gouverner.

Il y a encore du soleil derrière la montagne, dit don Quichotte; à mesure que Sancho avancera en âge, il deviendra, avec l'expérience des années, plus capable d'être gouverneur qu'il ne l'est à présent.

Par ma foi, reprit Sancho, l'île que je ne saurais pas gouverner à l'âge que j'ai, je n'en viendrais pas à bout, quand même j'aurais l'âge de Mathusalem: le mal est que l'île se cache, et qu'on ne sait où la trouver, mais ce n'est pas la cervelle qui manque pour cela.

Il faut s'en rapporter à Dieu là-dessus, reprit don Quichotte, et tout ira peut-être mieux qu'on ne pense; il ne tombe pas une feuille de l'arbre sans sa volonté.

Cela est vrai, reprit Carrasco, et si Dieu le veut, Sancho aura plutôt cent îles à gouverner qu'une seule.

Moi, j'ai vu par ici, dit Sancho, des gouverneurs qui ne me vont pas à la cheville; cependant on les traite de Seigneurie, et ils mangent dans des plats d'argent.

Ce ne sont pas des gouverneurs d'îles, mais d'autres gouvernements plus à la main, reprit Carrasco; car ceux qui ont la prétention de gouverner des îles doivent au moins savoir la grammaire.

Je n'entends rien à toutes vos balivernes, répliqua Sancho; au reste, Dieu saura m'envoyer là où je pourrai mieux le servir. Seigneur bachelier, l'auteur de cette histoire a bien fait, en parlant de moi, de prendre garde à ce qu'il disait; autrement je jure que j'aurais crié à me faire entendre des sourds.

Par ma foi, on aurait crié au miracle, repartit Samson.

Miracle ou non, répliqua Sancho, que chacun fasse attention à la manière dont il parle des personnes, et qu'il ne mette pas à tort et à travers tout ce qui lui passe par la cervelle.

Un des défauts de cette histoire, continua le bachelier, c'est que l'auteur y a inséré une nouvelle intitulée: le Curieux malavisé; non que cette nouvelle soit ennuyeuse ou mal écrite, mais parce qu'elle n'a aucun rapport avec les aventures du seigneur don Quichotte.

Je gage que, dans cette histoire, ce fils de chien aura tout fourré pêle-mêle comme dans une valise, dit Sancho.

S'il en est ainsi, reprit don Quichotte, cet historien n'est pas un sage enchanteur, mais quelque bavard ignorant; il aura sans doute écrit sans jugement et au hasard, comme peignait ce peintre d'Ubeda qui, lorsqu'on lui demandait ce qu'il allait faire, répondait: Ce qui se rencontrera. Une fois, il peignit un coq si ressemblant, qu'on fut obligé d'écrire au bas: Ceci est un coq. Je crains bien qu'il n'en soit de même de mon histoire, et qu'elle n'ait grand besoin de commentaire.

Oh! pour cela, non, répondit Carrasco; elle est si claire, qu'aucune difficulté n'y embarrasse, et que tout le monde la comprend. Les enfants la feuillettent, les jeunes gens la dévorent, les hommes en sont épris, les vieillards la vantent. Finalement, elle est lue et relue par tant de gens, qu'à peine voit-on passer un cheval étique, aussitôt chacun de s'écrier: Voilà Rossinante. Mais ceux qui raffolent le plus de cette lecture, ce sont les pages: il n'y a pas d'antichambre de grand seigneur où l'on ne trouve un DON QUICHOTTE; dès que l'un l'a quitté, l'autre s'en empare; et tous voudraient l'avoir à la fois. Enfin, ce livre est bien le plus agréable et le plus innocent passe-temps que l'on ait encore vu, car on n'y rencontre pas un seul mot qui éveille une pensée déshonnête ou qui prête à une interprétation qui ne soit parfaitement orthodoxe.

Celui qui écrirait autrement mériterait d'être brûlé vif comme faux-monnayeur, reprit don Quichotte. Mais je ne sais vraiment pourquoi l'auteur s'est avisé d'aller mettre dans cette histoire des aventures épisodiques et qui n'ont nul rapport au sujet, alors que les miennes lui fournissaient une si ample matière? Rien qu'avec mes pensées, mes soupirs, mes larmes, mes chastes désirs et mes hardies entreprises, n'avait-il pas de quoi remplir plusieurs volumes? Je conclus de tout ceci, seigneur bachelier, que pour composer un livre il faut posséder un jugement solide et un mûr entendement; il n'appartient qu'aux grands esprits de plaisanter avec grâce, de dire des choses piquantes et ingénieuses. Dans la comédie, vous le savez, le rôle le plus difficile à peindre, c'est celui du niais; car il ne faut pas être simple pour savoir le paraître à propos. Je ne dis rien de l'histoire, chose sacrée, qui doit toujours être conforme à la vérité; et cependant on voit des gens qui composent et débitent des livres à la douzaine, comme si c'étaient des beignets.

Il n'y a livre si médiocre qui ne contienne quelque chose de bon, dit le bachelier.

Sans doute, repartit don Quichotte: mais on a vu souvent des écrits vantés tant qu'il restent en portefeuille, être réduits à rien dès qu'ils sont livrés à l'impression.

La raison en est simple, dit Carrasco; un ouvrage imprimé s'examine à loisir, on est à même d'en saisir tous les défauts, et plus la réputation de l'auteur est grande, plus on les relève avec soin. Nos grands poëtes, nos historiens célèbres, ont toujours eu pour envieux cette foule de gens qui n'ayant jamais rien produit, se font un malin plaisir de juger sévèrement les ouvrages d'autrui.

Il ne faut pas s'en étonner, reprit don Quichotte; nous avons quantité de théologiens qui figureraient très-mal en chaire, quoiqu'ils jugent admirablement des sermons.

D'accord, répliqua le bachelier, mais au moins ces rigides censeurs devraient être plus indulgents, et considérer que si aliquando bonus dormitat Homerus[73], il a dû se tenir longtemps éveillé pour imprimer à la lumière de son oeuvre le moins d'ombre possible; il se pourrait même que ces prétendus défauts dont ils sont choqués fussent comme ces signes qui relèvent la beauté de certains visages. Aussi, je dis que celui qui publie un livre s'expose à une bien grande épreuve, car, quoi qu'il fasse, il ne pourra jamais plaire à tout le monde.

[73] Si le bon Homère dort quelquefois.

D'après cela, dit don Quichotte, je crois que mon histoire n'aura pas satisfait beaucoup de gens.

Au contraire, repartit le bachelier; comme stultorum infinitus est numerus[74], infini est le nombre de ceux à qui a plu cette histoire. On reproche seulement à l'auteur de manquer de mémoire, parce qu'il oublie de faire connaître le voleur qui déroba l'âne de Sancho; en effet, il dit que le grison fut volé, et quelques pages plus loin on revoit Sancho sur son âne, sans qu'on sache comment il l'a retrouvé. On lui reproche encore d'avoir oublié de nous apprendre ce que Sancho fit des cent écus qu'il trouva dans certaine valise; car il n'en est plus question, et l'on serait bien aise de savoir ce qu'ils sont devenus.

[74] Infini est le nombre des fous.

Seigneur bachelier, répondit Sancho, je ne suis guère, à l'heure qu'il est, en état de vous répondre sur tant de points; je viens d'être pris d'une faiblesse d'estomac que je vais m'empresser de guérir avec deux bonnes rasades. Ma ménagère m'attend, et dès que j'aurai fini, je reviendrai vous satisfaire sur l'âne, sur les cent écus, sur tout ce que vous voudrez; et il partit sans attendre de réponse.

Don Quichotte retint Carrasco à dîner; on ajouta deux pigeons à l'ordinaire, ils prirent place à table, et le bachelier se mettant à l'unisson de son hôte, on ne parla que de chevalerie. Après le repas, ils firent la sieste, et quand Sancho revint on reprit la conversation.

CHAPITRE IV

OU SANCHO PANZA RÉPOND AUX QUESTIONS ET ÉCLAIRCIT LES DOUTES DU BACHELIER SAMSON CARRASCO, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'ÊTRE RACONTÉS

Vous voulez savoir, seigneur bachelier, dit Sancho, reprenant la conversation précédente, quand, comment et par qui mon âne fut volé. Eh bien, je m'en vais vous le dire. La nuit où, redoutant la Sainte-Hermandad, nous gagnâmes, mon seigneur et moi, la sierra Morena, après cette maudite aventure des forçats et la rencontre du défunt qu'on menait à Ségovie, nous nous enfonçâmes dans l'épaisseur d'un bois, et là, lui à cheval, et appuyé sur sa lance, et moi planté sur mon grison, tous deux moulus de nos derniers combats, nous nous endormîmes comme sur de bons lits de plume. Pour mon compte, mon sommeil fut si profond, que qui voulut eut tout le temps de mettre quatre pieux aux quatre coins du bât pour le soutenir, puis de tirer mon âne d'entre mes jambes sans que je m'en aperçusse.

L'aventure n'est pas nouvelle, dit don Quichotte; pareille chose est arrivée à Sacripan, lorsqu'au siége d'Albraque ce larron de Brunel lui déroba son cheval.

Le jour vint, continua Sancho, et au premier mouvement que je fis en m'éveillant, les quatre pieux manquant à la fois, je tombai à terre fort lourdement. Je cherchai mon âne, et je ne le vis plus. Aussitôt mes yeux se remplirent de larmes, et je me livrai à une lamentation telle que si l'auteur de notre histoire n'en a rien dit, il peut se vanter d'avoir oublié un excellent morceau. A quelque temps de là, comme je suivais madame la princesse Micomicona, je reconnus sur le dos de mon âne, en habit de bohémien, ce vaurien de Ginez de Passamont que mon maître avait délivré de sa chaîne.

Ce n'est pas en cela qu'est l'erreur, dit Carrasco, mais en ce qu'avant d'avoir retrouvé l'âne, l'auteur dit que Sancho était monté sur ce même grison.

Je n'ai rien à répondre à cela, reprit Sancho, sinon que l'historien s'est trompé ou que c'est une faute de l'imprimeur.

C'est assez probable; mais qu'avez-vous fait des cent écus? demanda Carrasco.

Je les ai défaits, répondit Sancho; je les ai dépensés pour l'utilité de ma personne, pour celle de ma femme et de mes enfants. Ils sont cause que ma Thérèse a pris en patience toutes mes courses à la suite du Seigneur don Quichotte; car si, après ma longue absence, j'étais revenu sans âne et sans argent, je n'en aurais pas été quitte à bon marché! Maintenant veut-on en savoir plus long? Me voici prêt à répondre au roi même en personne. Et qu'on ne se mette point à éplucher ce que j'ai rapporté, ce que j'ai dépensé; car si tous les coups de bâton que j'ai reçus dans le cours de ces voyages m'étaient comptés seulement quatre maravédis la pièce, mille réaux ne suffiraient pas pour m'en payer la moitié. Seigneur bachelier, que chacun s'examine, sans se mêler de critiquer les autres.

J'aurai soin, reprit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire de ne point oublier, s'il la réimprime, ce que le bon Sancho vient de dire; cela devra rehausser le prix d'une nouvelle édition.

Y a-t-il encore autre chose à corriger? demanda don Quichotte.

Sans doute, répondit Carrasco, mais aucune correction n'aura l'importance de celle-ci.

Et l'auteur promet-il par hasard une seconde partie? poursuivit don Quichotte.

Oui, certes, répondit Carrasco, mais il dit qu'il ne l'a pas encore trouvée et qu'il ne sait où la prendre; de sorte qu'on ignore si jamais elle paraîtra. Ainsi, pour cette raison d'abord, puis à cause de la prévention que le public a toujours eue pour les secondes parties, on craint bien que l'auteur n'en reste là; et pourtant on ne cesse de demander des Aventures de don Quichotte. Que don Quichotte agisse et que Sancho Panza parle, entend-on répéter à tout propos, nous sommes contents.

Et à quoi se décide l'auteur? demanda notre chevalier.

A quoi? répondit Carrasco, à chercher cette histoire avec un soin extrême, et quand il l'aura trouvée, à la livrer sans retard à l'impression, plutôt en vue du profit que de l'honneur qu'il peut en tirer.

Ah! l'auteur ne pense qu'à l'argent! s'écria Sancho; par ma foi, ce sera merveille s'il réussit. Il m'a bien la mine de faire comme ces tailleurs qui, la veille de Pâques, cousent à grands points pour expédier la besogne, mais du diable s'il y a morceau qui tienne. Dites de ma part à ce seigneur more de prendre un peu de patience; car mon maître et moi nous lui fournirons bientôt tant d'aventures, qu'il pourra publier non-seulement une seconde partie, mais dix autres encore. Le bon homme pense peut-être que nous ne songeons qu'à dormir; eh bien, qu'il vienne nous tenir le pied à la forge, et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Tenez, seigneur bachelier, si mon maître voulait suivre mon conseil, nous serions déjà en campagne, redressant les torts, réparant les injustices, vengeant les outrages, comme c'est le devoir des chevaliers errants.

A peine Sancho achevait de parler, qu'on entendit hennir Rossinante; don Quichotte, voyant là un favorable augure, résolut de faire sous peu de jours une nouvelle sortie. Il s'ouvrit de son projet à Samson Carrasco, et lui demanda son avis sur le chemin qu'il devait prendre.

Si vous m'en croyez, répondit le bachelier, vous vous dirigerez du côté de Saragosse, où dans peu, pour la Saint-Georges, doivent avoir lieu des joutes solennelles; là il y aura de la gloire à acquérir, car, en l'emportant sur les chevaliers aragonais, vous pourrez vous vanter de l'emporter sur tous les chevaliers du monde. Carrasco loua sa généreuse résolution, tout en lui conseillant d'affronter désormais le péril avec moins de témérité, parce que sa vie ne lui appartenait pas, mais à ceux qui avaient besoin du secours de son bras.

Voilà justement ce qui me fait donner au diable, dit Sancho; mon maître se précipite sur cent hommes armés, comme un enfant gourmand tombe sur une douzaine de poires. Mort de ma vie! il y a temps pour attaquer, et temps pour faire retraite; on ne peut pas toujours crier Saint Jacques! et Ferme Espagne! d'autant plus que j'ai entendu dire bien des fois, et, si j'ai bonne mémoire, c'est à monseigneur lui-même, qu'entre la témérité et la poltronnerie, il y place pour le vrai courage. On ne doit donc pas fuir sans motif, ni attaquer hors de propos. Au surplus, je l'avertis que s'il m'emmène avec lui, ce sera à condition qu'il se chargera seul de toutes les batailles, et que je n'aurai à m'occuper que de sa nourriture et de ses vêtements; oh! pour cela, il ne me trouvera pas en défaut; mais espérer que je mette l'épée à la main, fût-ce même contre des muletiers, par ma foi, je suis bien son serviteur.

Seigneur bachelier, jamais je n'ai songé à passer pour un Roland, mais pour le meilleur et le plus loyal écuyer qui ait servi chevalier errant. Après cela, si, en récompense de mes bons services, monseigneur don Quichotte veut m'accorder une de ces îles qu'il doit conquérir, à la bonne heure! je lui en aurai grande obligation. S'il ne me la donne pas, eh bien, il faudra s'en consoler; l'homme ne doit pas vivre sur la parole d'autrui, mais sur celle de Dieu. Et puis, gouverné ou gouvernant, le pain que je mangerai me semblera-t-il meilleur? Que sais-je même, si, en fin de compte, le diable ne me prépare pas dans ces gouvernements quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et casser la mâchoire? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Pourtant, si, sans risques ni soucis, le ciel m'envoyait une île ou quelque chose de semblable, je ne suis pas si sot que d'en faire fi. Quand on te donne la génisse, dit le proverbe, jette-lui la corde au cou et mène-la dans ta maison.

Ami Sancho, vous venez de parler comme un livre, reprit le bachelier; prenez patience; tout vient à point pour qui sait attendre, et le seigneur don Quichotte vous donnera non-seulement une île, mais un royaume.

Va pour le plus comme pour le moins, repartit Sancho. Soyez certain, seigneur bachelier, que si mon maître me donne un royaume, il n'aura pas lieu de s'en repentir; je me suis bien tâté là-dessus, et me sens de force à gouverner île ou royaume.

Prenez garde, Sancho, dit le bachelier; les honneurs changent les moeurs, et il se pourrait qu'une fois gouverneur, vous en vinssiez à méconnaître la mère qui vous a mis au monde.

Cela serait bon pour ces petites gens nés sous la feuille d'un chou, répliqua Sancho; mais ceux qui, comme moi, ont sur l'âme quatre doigts de graisse de vieux chrétien! oh! ne craignez rien, tout le monde sera content.

Dieu le veuille ainsi, ajouta don Quichotte. Au reste, nous ne tarderons pas à voir Sancho à l'oeuvre; car, si je ne me trompe, l'île est bien près de venir, je crois déjà la voir d'ici.

Cela dit, notre héros pria le bachelier, en sa qualité de poëte de vouloir bien lui composer quelques vers pour prendre congé de madame Dulcinée du Toboso. Je voudrais, lui dit-il, que chaque vers commençât par une lettre de son nom, de manière que les premières lettres de chacun d'eux formassent par leur réunion le nom de Dulcinée du Toboso.

Bien que je ne sois pas un des poëtes fameux que possède l'Espagne, puisqu'on n'en compte que trois et demi, j'essayerai de vous donner satisfaction, repartit le bachelier.

Surtout, répliqua don Quichotte, faites de façon à ne pas laisser croire que ces vers aient pu être composés pour une autre dame que pour Dulcinée du Toboso.

Ils tombèrent d'accord sur ce point et fixèrent le départ à huit jours de là. Don Quichotte recommanda au bachelier le secret, surtout à l'égard du curé, de maître Nicolas, de sa nièce et de sa gouvernante, afin qu'ils ne vinssent pas se jeter en travers de sa louable résolution. Carrasco le promit et prit congé de notre héros, le priant de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa bonne ou de sa mauvaise fortune. Sur cela ils se séparèrent, et Sancho alla faire ses dispositions pour leur nouvelle campagne.

CHAPITRE V

DU SPIRITUEL, PROFOND ET GRACIEUX ENTRETIEN DE SANCHO ET DE SA FEMME, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'HEUREUSE SOUVENANCE

En arrivant à écrire ce cinquième chapitre, le traducteur de cette histoire avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle un langage qui semble surpasser son intelligence bornée, et qu'il y dit des choses si subtiles qu'elles ne sauraient venir de son propre fonds; toutefois, il ajoute qu'il n'a pas voulu manquer de le traduire, comme c'était son devoir, puis il continue de la sorte:

Sancho revenait chez lui si joyeux, si content, que sa femme, qui avait aperçu son allégresse à la distance d'un trait d'arbalète, lui demanda avec empressement: Qu'avez-vous donc, mon ami, que vous paraissez si joyeux?

Femme, répondit Sancho, je le serais bien davantage, si je n'étais pas si content.

Je ne vous comprends pas, mon ami. Vous dites que vous seriez plus joyeux si vous n'étiez pas si content; encore que je sois bien sotte, je ne crois pas qu'on puisse regretter d'être content.

Apprends, Thérèse, répondit Sancho, que si je suis joyeux, c'est parce que j'ai résolu de repartir avec mon maître don Quichotte, qui s'en va pour la troisième fois chercher les aventures; apprends de plus que si je m'en vais avec lui, c'est d'abord par nécessité, et ensuite dans l'espoir de trouver cent autres écus comme ceux que nous avons déjà dépensés; car si Dieu m'avait accordé de vivre à l'aise dans ma maison, ce qui lui était facile, puisqu'il n'avait qu'à le vouloir, ma joie serait bien plus grande encore, car je n'aurais pas le déplaisir de te quitter ainsi que mes enfants! N'ai-je donc pas raison de dire que je serais plus content si je n'étais pas si joyeux?

En vérité, dit Thérèse, il n'y a plus moyen de vous entendre depuis que vous êtes dans vos chevaleries.

Dieu m'entend, femme, répliqua Sancho; et comme il est l'entendeur de toutes choses, cela me suffit. Aie seulement soin du grison pendant ces trois jours-ci, afin qu'il soit en bon état; double-lui sa ration, regarde s'il ne manque rien aux harnais, car ce n'est pas à la noce que nous allons, mais bien faire le tour du monde, nous prendre de querelle avec des géants, des andriaques, des vampires; et tout cela encore ne serait que pain bénit, si l'on ne rencontrait pas des muletiers yangois et des Mores enchantés.

Je me doute bien, répliqua Thérèse, que les écuyers errants ne mangent pas gratis le pain de leur maître; aussi je prierai Dieu qu'il vous garantisse des mauvaises aventures.

Vois-tu, femme, dit Sancho, si je n'espérais devenir bientôt gouverneur d'une île, je me laisserais tomber mort à l'instant même.

Que dites-vous là, Sancho? reprit Thérèse, vive, vive la poule, même avec sa pépie! Vivez donc, et que les gouvernements s'en aillent à tous les diables. Vous êtes sorti sans gouvernement du ventre de votre mère, et sans gouvernement vous avez vécu jusqu'à cette heure; il faudra bien trouver moyen de s'en passer; que de gens vivent sans cela, et qui n'en sont pas moins gens de bien! Tenez, la meilleure sauce du monde c'est la faim, et comme elle ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours avec appétit. Mais pourtant, mon ami, si vous veniez à attraper un gouvernement, tâchez de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Votre fils Sancho a bientôt quinze ans, et il est temps de l'envoyer à l'école, si tant est que son oncle le bénéficier le destine toujours à l'Église; quant à Sanchette, votre fille, je ne pense pas qu'un mari lui fasse peur; et si je ne me trompe, elle n'a pas moins d'envie d'être mariée que vous d'être gouverneur; après tout, mieux vaut fille mal mariée que bien amourachée.

Écoute, femme, repartit Sancho, je t'assure que si je deviens gouverneur, je marierai notre fille en si haut lieu, qu'on ne l'approchera pas à moins de la traiter de Seigneurie.

Oh! pour cela, non, non, s'il vous plaît, répliqua Thérèse, croyez-moi, mariez-la avec votre égal, c'est le plus sage parti; mais si vous la faites passer des sabots aux escarpins et de la jaquette de laine au vertugadin de velours; si d'une Sanchette qu'on tutoie, vous en faites une dona Maria, qu'on traitera de Seigneurie, la pauvre enfant ne s'y reconnaîtra plus, et fera voir à chaque instant qu'elle n'est qu'une grossière paysanne.

Tais-toi, sotte, repartit Sancho, tout cela n'est que l'affaire de deux ou trois ans, après quoi tu verras si elle ne fait pas comme les autres! Qu'elle soit Seigneurie d'abord, après nous verrons.

Mesurez-vous avec votre état, Sancho, reprit Thérèse, sans chercher à vous élever plus haut que lui. Ce serait, par ma foi, une belle affaire de marier notre Sanchette avec quelque gentillâtre, qui, lorsqu'il lui en prendrait fantaisie, l'appellerait fille de manant pioche-terre et de dame tourne-fuseau. Non, non, mon ami, ce n'est pas pour cela que je l'ai élevée; tâchez seulement d'apporter de l'argent; et quant à la marier, fiez-vous-en à moi. Nous avons ici tout près le fils de Juan Tocho, notre voisin, Lope Tocho, garçon frais et gaillard, que nous connaissons depuis longtemps; je sais qu'il ne regarde pas la petite d'un mauvais oeil, il est notre égal, et avec lui elle sera bien mariée. Nous les aurons tous les deux sous nos yeux; père, mère, enfants et petits-enfants, nous vivrons tous ensemble, et la bénédiction de Dieu sera sur nous. Mais n'allez pas me la marier dans vos grands palais, où on ne l'entendrait pas plus qu'elle ne s'entendrait elle-même.

Viens çà, bête opiniâtre, femme de Barabbas, répliqua Sancho; pourquoi veux-tu m'empêcher, sans rime ni raison, de marier ma fille avec un homme qui me donnerait des grands seigneurs pour héritiers? Écoute, Thérèse, j'ai toujours entendu dire à mon grand-père que celui qui ne sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il s'en va; ainsi, à cette heure, qu'il frappe à notre porte, nous serions bien sots de la lui fermer au nez. Laissons-nous donc emporter par le vent favorable de la fortune, puisqu'il souffle dans nos voiles! (C'est à cause de cette façon de parler, et aussi pour ce que Sancho va dire plus bas, que le traducteur de cette histoire tient le présent chapitre pour apocryphe.) Lorsque j'aurai attrapé quelque bon gouvernement qui nous tire de la misère, et que j'aurai marié ma fille selon mon goût, tu verras alors comme on t'appellera dona Teresa Panza, gros comme le poing, et comment à l'église tu t'assoiras sur des tapis et des carreaux de velours, en dépit de toutes les femmes d'hidalgos du pays? Veux-tu donc rester toujours dans le même état, sans jamais croître ni décroître, comme une figure de tapisserie? Mais en voilà assez là-dessus. Quoi que tu dises, notre fille sera comtesse.

Prenez garde à ce que vous dites, mon ami, répondit Thérèse, j'ai bien peur que tout cela ne soit un jour la perdition de votre fille. Faites-en ce que vous voudrez, mais pour comtesse, jamais je n'y donnerai mon consentement. Voyez-vous, Sancho, j'ai toujours aimé l'égalité, et je ne saurais endurer la morgue et la suffisance; on m'a nommée, au baptême, Thérèse tout court; mon père s'appelait Cascayo, et moi je m'appelle Thérèse Panza, parce que je suis votre femme, car je devrais m'appeler Thérèse Cascayo; mais là où sont les rois, là vont les lois; tant il y a que je suis contente de mon nom, et ne veux pas qu'on le grossisse, de peur qu'il ne pèse trop et ne fasse jaser les gens. Vraiment ils se gêneraient bien pour dire: Voyez donc comme elle fait la renchérie, cette gardeuse de cochons! Hier encore elle filait de l'étoupe et allait à la messe avec le pan de sa robe en guise de mante, et aujourd'hui madame se promène avec une robe de soie et porte un vertugadin. Si Dieu me conserve mes cinq ou six sens, enfin le nombre que j'en ai, je jure bien de ne pas leur donner cette satisfaction. Pour vous, mon ami, soyez gouverneur, président, tout ce qu'il vous plaira; mais quand à votre fille et à moi, nous ne ferons jamais un pas hors de notre village, ou je n'aurai pas voix au chapitre. Femme de bon renom a la jambe cassée et reste à la maison, et fille honnête de travailler se fait fête. Allez-vous-en courir à vos aventures avec votre seigneur don Quichotte, et laissez-nous tranquilles; en vérité, je ne sais où il a pris le don celui-là, car ni son père ni son grand-père ne l'ont jamais porté!

En vérité, femme, répliqua Sancho, il faut que tu aies un démon familier dans le corps; où vas-tu prendre toutes les sottises que tu viens de débiter? Qu'est-ce que tes Cascayo, tes vertugadins et tes présidents ont à voir avec ce que j'ai dit? Viens çà, stupide ignorante; car j'ai bien le droit de t'appeler ainsi, puisque tu n'entends pas raison, et que tu fuis ton bonheur. Si je te disais qu'il faut que ma fille se jette du haut d'une tour en bas, ou s'en aille courir le monde, comme l'infante dona Urraca[75], tu pourrais te fâcher: mais si en trois pas et un saut je fais tant qu'on la nomme madame, si je la tire du chaume pour la faire asseoir sous un dais, et sur plus de coussins de velours qu'il n'y a d'Almohades au Maroc, pourquoi ne veux-tu pas être de mon avis?

[75] L'infante dona Urraca n'ayant rien reçu dans le partage des biens de la couronne que fit le roi de Castille, Ferdinand Ier, entre ses trois fils, prit le bourdon de pèlerin, et menaça son père de quitter l'Espagne. Elle obtint alors la ville de Zamora.

Pourquoi? répondit Thérèse; c'est à cause du proverbe qui dit: Qui te couvre, te découvre. On ne jette les yeux qu'en passant sur les pauvres, mais on les arrête sur les riches; quand le riche a été pauvre, on ne fait que murmurer et en médire, et le pis est que lorsqu'on a commencé, on ne finit plus; car il y a dans les rues des médisants par tas, comme des essaims d'abeilles.

Ma pauvre Thérèse, répliqua Sancho, je m'en vais te dire des choses que tu n'as peut-être jamais entendues en toute ta vie, et certes elles ne sont pas de mon cru, car ce sont les propres paroles du prédicateur qui prêchait le carême dernier dans notre village. Il disait, si j'ai bonne mémoire, que les choses qu'on a tous les jours devant les yeux entrent dans la tête, et s'impriment mieux dans la mémoire que les choses passées. (Ce discours que va tenir Sancho est tellement au-dessus de sa portée d'esprit habituelle, que c'est le second motif pour lequel le traducteur croit que le présent chapitre n'est pas authentique.) Ainsi, lorsque nous voyons un homme paré de beaux habits et entouré de nombreux valets, nous lui portons involontairement du respect, quoique nous nous rappelions de l'avoir jadis vu pauvre, parce qu'il ne l'est plus, et que nous ne pensons qu'à ce qu'il est devenu: l'état où on le voit fait oublier l'état où on l'a vu. Pourquoi donc, celui que le sort favorise, s'il est bon et libéral, serait-il moins aimé et estimé que ceux qui sont de noble race, puisqu'il vit comme s'il l'était, et qu'il mérite de l'être; il n'y a que les envieux qui se rappellent son passé pour lui en faire reproche.

Je ne comprends rien à tout cela, reprit Thérèse; faites ce que vous voudrez, mon ami, et ne me rompez plus la tête si vous êtes si révolu de faire ce que vous dites...

Il faut dire résolu, femme, et non pas révolu, observa Sancho.

Ne nous amusons point à disputer, répliqua Thérèse, je parle comme il plaît à Dieu, et cela me suffit. Je veux dire que si vous vous opiniâtrez à être gouverneur, il faudra emmener avec vous votre fils Sancho, pour lui apprendre à tenir un gouvernement; car les fils doivent apprendre de bonne heure le métier de leurs pères.

Quand je serai dans le gouvernement, répondit Sancho, j'enverrai chercher le petit par la poste, et en même temps je t'enverrai de l'argent; je n'en manquerai pas alors, car il n'y a personne qui n'en prête aux gouverneurs; seulement, fais en sorte que son habit ne laisse pas voir ce qu'il est, mais ce qu'il doit paraître.

Commencez par envoyer l'argent, ajouta Thérèse, et je vous l'habillerai comme un chérubin.

Or çà, femme, dit Sancho, sommes-nous d'accord que notre fille sera comtesse?

Le jour où elle sera comtesse, s'écria Thérèse, je préférerais la voir à cent pieds sous terre. Mais encore une fois, faites comme vous l'entendrez: car, vous autres hommes, vous êtes les maîtres, et les femmes ne sont que vos servantes.

Là-dessus la pauvre Thérèse se mit à pleurer, comme si l'on eût porté sa fille en terre. Mais Sancho l'apaisa en l'assurant qu'il attendrait le plus tard possible pour la faire comtesse, et il alla trouver don Quichotte pour procéder aux préparatifs du départ.

CHAPITRE VI

QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC SA NIÈCE ET SA GOUVERNANTE, ET L'UN DES PLUS IMPORTANTS CHAPITRES DE CETTE HISTOIRE

Pendant que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascayo avaient ensemble l'étonnante conversation que nous venons de rapporter, la nièce et la gouvernante de don Quichotte étaient dans une grande anxiété, car à mille signes divers elles voyaient bien que leur oncle et seigneur se préparait à leur échapper une troisième fois pour retourner à sa maudite chevalerie; aussi, par tous les moyens possibles, tâchaient-elles de l'en détourner, mais c'était prêcher dans le désert et battre le fer à froid.

Enfin après y avoir dépensé toute son éloquence, la gouvernante ne put s'empêcher de lui dire: En vérité, monseigneur, si Votre Grâce a résolu de quitter encore une fois sa maison pour s'en aller courir par monts et par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des aventures, et ce qu'il faudrait plutôt appeler mauvaises rencontres, je jure que j'irai m'en plaindre à Dieu et au roi.

J'ignore, ma mie, repartit don Quichotte, ce que Dieu répondra à vos plaintes, non plus que ce que dira le roi; mais ce que je sais, c'est qu'à sa place, je me dispenserais de recevoir toutes ces impertinentes requêtes qu'on lui fait parvenir chaque jour. Un des plus grands ennuis de la royauté, parmi beaucoup d'autres, c'est, à mon avis, d'être forcé d'écouter tout et de répondre à tout; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires causassent au roi le moindre souci.

Dites-moi, seigneur, demanda la gouvernante, est-ce que dans la cour du roi il n'y a pas des chevaliers?

Il y en a un grand nombre, répondit don Quichotte, car ces chevaliers sont le soutien du trône, et leur présence augmente l'éclat de la majesté royale.

Eh bien, reprit la nièce, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces heureux chevaliers qui, sans tourner les talons à tout propos, servent tranquillement, dans sa cour, leur roi et seigneur?

Ma mie, répliqua don Quichotte, tous les chevaliers ne peuvent pas être courtisans, ni tous les courtisans être chevaliers; il faut de tout dans le monde, et quoique les uns et les autres portent le même nom, il existe cependant entre eux une grande différence. En effet, sans quitter la cour, sans dépenser un maravédis, et sans éprouver la moindre fatigue, il suffit aux courtisans, pour voyager par toute la terre, de regarder simplement la carte. Mais nous, chevaliers errants, c'est exposés au brûlant soleil de l'été et au froid glacé de l'hiver, que nous parcourons incessamment la surface entière du globe; ce n'est pas en peinture que nous connaissons l'ennemi, c'est armés et à chaque instant que nous l'affrontons, sans consulter cette loi du duel qui veut que la longueur des épées soit égale de part et d'autre; sans savoir si notre adversaire n'a pas sur lui quelque talisman qui lui assure l'avantage; sans penser, avant d'en venir aux mains, à partager le soleil; et tant d'autres cérémonies en usage dans les combats singuliers. Sachez, ma chère nièce, qu'un véritable chevalier errant, loin de s'épouvanter de la rencontre de dix géants, leurs têtes dépassassent-elles les nuages, leurs jambes fussent-elles plus grosses que des tours, leurs bras plus longs que des mâts de navires, leurs yeux plus grands que des roues de moulins et plus ardents qu'un four de vitrier; sachez, dis-je, que loin d'éprouver la moindre crainte, ce chevalier doit, avec une contenance dégagée et un coeur intrépide, attaquer ces géants, s'efforcer de les vaincre, de les tailler en pièces: et cela, quand bien même ils auraient pour armure les écailles d'un certain poisson qu'on dit plus dures que le diamant, et pour épées, des cimeterres de Damas ou des massues à pointes d'acier, comme j'en ai vu très-souvent. Je vous dis cela afin que vous fassiez la différence de tel chevalier à tel autre chevalier; il serait bon que les princes sussent faire aussi cette différence, afin d'apprécier un peu mieux le mérite et l'importance de ceux qu'on appelle chevaliers errants, car il s'est rencontré tel parmi eux qui a été le salut de tout un royaume.

Que dites-vous là, mon bon seigneur? repartit la nièce; considérez donc que tout ce qu'on dit des chevaliers errants n'est que fable et mensonge; par ma foi, leurs histoires mériteraient un san benito[76], comme corruptrices des bonnes moeurs.

[76] C'était la coiffure des condamnés du Saint-Office.

Par le Dieu vivant qui nous éclaire! s'écria don Quichotte, si tu n'étais ma nièce, la fille de ma propre soeur, je t'infligerais, pour le blasphème que tu viens de prononcer, un tel châtiment, que tout l'univers en parlerait. Est-il possible qu'une petite morveuse qui sait à peine tourner le fuseau, ait l'audace de parler ainsi des chevaliers errants! qu'aurait dit le grand Amadis s'il t'avait entendue tenir un semblable langage? Tiens... il aurait eu pitié de toi, car c'était le plus courtois des chevaliers et le plus grand protecteur des jeunes filles. Mais tel autre te l'aurait fait payer cher; car ils n'avaient pas tous la même modération, et pour s'appeler chevaliers, ils ne se ressemblaient pas en toutes choses. Si les uns sont d'or pur, les autres sont d'alliage. Les premiers s'élèvent par leur mérite et leur courage, les seconds s'abaissent par leur mollesse et leurs vices. Il faut, je t'assure, beaucoup de discernement et d'expérience pour distinguer ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, mais si différents par la conduite.

Sainte Vierge! s'écria la nièce; en vérité, mon cher oncle, vous pourriez monter en chaire et devenir prédicateur; et pourtant vous êtes aveugle à ce point de vous croire encore un jeune homme, tout vieux que vous êtes, et surtout de vous dire chevalier, ne l'étant pas? car bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont pauvres.

En ceci tu as raison, ma chère nièce, répondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce chapitre de la naissance, t'apprendre des choses qui t'étonneraient; mais pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m'en abstiens. Écoutez seulement ceci, l'une et l'autre, et faites-en votre profit. On peut réduire à quatre toutes les races ou familles qu'il y a dans le monde: les unes, parties d'un humble commencement, se sont progressivement élevées jusqu'à la puissance souveraine; d'autres, illustres dès l'origine, se maintiennent encore aujourd'hui dans le même éclat; il en est dont la grandeur peut se comparer à celle des pyramides: ayant eu d'abord une base large et puissante, elles ont fini peu à peu en pointe imperceptible; la dernière, enfin, et la plus nombreuse, est toujours restée dans l'obscurité, et continuera d'y demeurer, c'est le menu peuple.

De ces races parties d'humbles commencements, je pourrais citer en exemple la maison ottomane, qui a eu pour point de départ un simple pâtre, et s'est élevée successivement au faîte de la grandeur où nous la voyons aujourd'hui. Nombre de princes qui règnent par droit de succession et qui ont su conserver en paix leurs États, sont la preuve des secondes; pour les troisièmes, qui ont fini en pointe ainsi que les pyramides, nous avons les Pharaons et les Ptolémées d'Égypte, les Césars de Rome, et cette multitude de princes, assyriens, mèdes, grecs ou barbares, dont il ne reste plus que le nom. Quant aux familles plébéiennes, je n'ai rien à en dire, si ce n'est qu'elles servent à augmenter le nombre des vivants, sans mériter aucune mention dans l'histoire.

Par tout ce que je viens de dire, mes enfants, je veux vous faire conclure qu'il y a des différences considérables entre les races, et que celle-là seule est grande et illustre, qui se distingue par la vertu, la richesse et la libéralité de ses membres; je dis la vertu, la richesse et la libéralité, parce qu'un grand seigneur sans vertu n'est qu'un grand vicieux; et le riche sans libéralité, qu'un mendiant avare. Ce ne sont pas les richesses qui font le bonheur, c'est l'usage qu'on en fait. Le chevalier pauvre a un sûr moyen de prouver qu'il est un véritable chevalier; ce moyen, c'est de se montrer loyal, obligeant, sans orgueil, et surtout charitable, car avec deux maravédis seulement qu'il donnera d'un coeur joyeux, il ne sera pas moins libéral que celui qui fait l'aumône à son de cloches. En le voyant orné de ces vertus, chacun, même en sachant sa détresse, le jugera de noble race, et ce serait miracle qu'il en fût autrement; car l'estime publique a toujours récompensé la vertu.

Deux chemins, mes chères filles, peuvent conduire aux richesses et aux honneurs; ces deux chemins ce sont les lettres et les armes. Il faut croire que la planète de Mars dominait quand je vins au monde, puisque les armes sont plus de mon goût; aussi je me vois contraint d'obéir à leur influence, et de suivre le penchant de ma nature. Oui, c'est en vain que l'on voudrait me persuader de résister à la volonté du ciel, d'aller contre ma destinée, et avant tout contre mon désir. Je connais les rudes travaux imposés à la chevalerie errante, mais je sais aussi combien on y rencontre de sérieux avantages; je n'ignore pas que le sentier de la vertu est rude et étroit, et le chemin du vice large et facile; mais je sais aussi que ces deux voies aboutissent à des résultats bien différents: le chemin du vice, avec tous ses charmes, nous conduit à la mort; tandis que le sentier de la vertu, tout pénible qu'il est, nous conduit à la vie, non à une vie périssable, mais à une vie qui n'a point de fin; et, comme dit notre grand poëte castillan[77]:

Par ce sentier étroit, si rude et si pénible, On arrive à la fin au séjour éternel; Le chercher autrement, c'est tenter l'impossible Et renoncer au ciel.

[77] Garcilaso de la Vega.

Miséricorde! s'écria la nièce, quoi! mon oncle est poëte aussi? il connaît tout, il sait tout; je gage, s'il l'eût entrepris, qu'il pourrait bâtir une maison.

Ma pauvre enfant, repartit don Quichotte, je t'assure que si l'exercice de la chevalerie errante ne m'absorbait tout entier, il n'est rien au monde dont je ne puisse venir à bout.

En ce moment, on entendit frapper à la porte. Sancho ayant fait connaître que c'était lui, la gouvernante se cacha aussitôt pour ne pas le voir, car elle le haïssait mortellement; la nièce alla lui ouvrir; don Quichotte courut au-devant de son écuyer, l'embrassa, se renferma avec lui dans sa chambre, où ils eurent ensemble une conversation qui ne le cède en rien à celle qui vient d'avoir lieu.

CHAPITRE VII

DE CE QUI SE PASSA ENTRE DON QUICHOTTE ET SON ÉCUYER, AINSI QUE D'AUTRES ÉVÉNEMENTS ON NE PEUT PLUS DIGNES DE MÉMOIRE

Dès que la gouvernante vit Sancho s'enfermer avec son seigneur, elle devina leur dessein; aussi, se doutant bien que de cette entrevue allait naître la résolution d'une troisième sortie, elle prit sa mante, et, pleine de trouble et de chagrin, elle courut trouver le bachelier Samson Carrasco, pensant que, comme nouvel ami de son maître, et doué d'une parole facile, il pourrait mieux que personne le dissuader de son impertinente résolution. Quand elle entra, le bachelier se promenait dans la cour de sa maison; aussitôt qu'elle l'aperçut, elle se laissa tomber à ses pieds haletante et désolée.

Qu'avez-vous, dame gouvernante? demanda Carrasco; qu'est-il donc arrivé? On dirait que vous allez rendre l'âme.

Rien, rien, seigneur bachelier, répondit-elle, sinon que mon maître s'en va; bien certainement il s'en va.

Et par où s'en va votre maître? demanda Carrasco; s'est-il ouvert quelque partie du corps?

Non, seigneur, répondit-elle; il s'en va par la porte de sa folie; je veux dire, seigneur bachelier de mon âme, qu'il va faire une nouvelle sortie, et ce sera la troisième, afin d'aller courir encore une fois le monde à la recherche de ce qu'il appelle d'heureuses aventures, quoique je ne sache guère comment il peut les nommer ainsi. La première fois, on nous le ramena couché en travers sur un âne, et roué de coups de bâton; la seconde, nous le vîmes revenir sur une charrette traînée par des boeufs, enfermé dans une cage où il se prétendait enchanté, et dans un état tel que la mère qui l'a mis au monde aurait eu peine à le reconnaître. Il était jaune comme un parchemin, et il avait les yeux tellement enfoncés dans le fin fond de la cervelle, que pour le remettre sur pied, il m'en a coûté plus de cent douzaines d'oeufs, comme Dieu le sait, et comme le diraient mes pauvres poules si elles pouvaient parler.

Il n'est pas besoin de témoin pour cela, reprit Carrasco; on sait que pour tout au monde vous ne voudriez pas altérer la vérité. Ainsi donc, dame gouvernante, il ne s'est passé rien autre chose, et vous n'avez à cette heure d'autre souci que celui de voir le seigneur don Quichotte prendre encore une fois la clef des champs?

Oui, seigneur, répondit-elle.

Eh bien, ne vous mettez point en peine, repartit le bachelier, retournez chez vous, et préparez-moi quelque chose de chaud pour déjeuner. Vous direz seulement, chemin faisant, l'oraison de sainte Apolline; je vous suis de près et vous verrez merveilles.

L'oraison de sainte Apolline! Jésus! Maria! s'écria la gouvernante; ce serait bon si mon maître avait mal aux dents; mais, ce qui est malade chez lui, c'est la cervelle.

Allez, dame gouvernante, allez, repartit Carrasco; faites ce que je vous dis sans répliquer; car, ne l'oubliez pas, je suis bachelier, et qui plus est de par l'université de Salamanque.

Là-dessus, la gouvernante se retira, et le bachelier alla trouver le curé pour comploter avec lui ce qu'on verra plus tard.

Pendant ce temps, don Quichotte et Sancho avaient ensemble une longue conversation, dont l'histoire nous a conservé la relation véridique.

Seigneur, disait Sancho, j'ai fait si bien que ma femme est réluite à me laisser aller encore une fois avec Votre Grâce, partout où il lui plaira de m'emmener.

C'est réduite qu'il faut dire, et non réluite, reprit don Quichotte.

Je vous ai déjà prié, seigneur, répondit Sancho, de ne pas me reprendre sur les mots, lorsque vous comprenez ce que je veux dire; quand vous ne me comprenez pas, dites: Sancho, je ne te comprends pas. Si après cela je m'explique mal, alors vous pourrez me reprendre; car je n'ai pas un esprit de contravention et je ne demande pas mieux qu'on m'induise?

Du diable si je te comprends, repartit don Quichotte; que veux-tu dire avec ton esprit de contravention, et ton je veux bien qu'on m'induise?

Un esprit de contravention, répliqua Sancho, cela veux dire un esprit qui est... tout... attendez... tout je ne sais comment, qui n'aime point à être... vous me comprenez bien.

Je te comprends encore moins, dit don Quichotte.

Par ma foi, si vous ne me comprenez pas, je ne sais plus comment parler, reprit Sancho: nous n'avons donc qu'à en rester là.

Ah! si vraiment, je devine, repartit don Quichotte: tu veux dire que tu n'as pas un esprit de contradiction, et que tu es bien aise qu'on t'instruise.

Je gagerais ma vie, reprit Sancho, que vous m'avez compris du premier coup; mais vous prenez plaisir à me faire trébucher à tout bout de champ.

Ce n'était pas mon intention, observa don Quichotte; mais enfin que dit Thérèse?

Thérèse dit qu'il faut que je prenne mes sûretés avec Votre Grâce, que quand l'homme se tait le papier parle; que qui prend bien ses mesures ne se trompe point: qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras; et moi j'ajoute qu'un conseil de femme n'est pas grand'chose, mais que celui qui ne l'écoute pas est un fou.

C'est aussi mon avis, dit don Quichotte; continue, Sancho, tu parles aujourd'hui comme un livre.

Je dis donc, poursuivit Sancho, et Votre Grâce le sait mieux que moi, je dis donc que nous sommes tous mortels, que l'agneau meurt comme la brebis, et que nul ne peut en cette vie se promettre une heure au delà de celle que Dieu a jugé bon de lui accorder; car la mort est sourde, et lorsqu'elle frappe à notre porte, c'est toujours à grand'hâte, et alors prières, couronnes, sceptres, mitres n'y peuvent rien, comme disent les prédicateurs.

Tout cela est vrai, mais où veux-tu en venir? demanda don Quichotte.

Je veux en venir, répondit Sancho, à ce que Votre Grâce m'alloue des gages fixes, c'est-à-dire, tant par mois, tout le temps que j'aurai l'honneur de la servir, et que ces gages me soient payés sur ses biens. J'aime mieux cela que d'être à merci, parce que les récompenses viennent trop tard ou même jamais, tandis qu'avec des gages, je sais au moins à quoi m'en tenir. Peu ou beaucoup, on est bien aise de savoir ce que l'on gagne; et qui gagne, ne perd point. Malgré cela, s'il arrivait, ce que je ne crois ni n'espère plus, que Votre Grâce vînt à me donner l'île qu'elle m'a promise, je ne suis pas si ingrat ni si exigeant, que je ne consente volontiers à rabattre mes gages sur le montant des revenus de l'île.

A bon chat bon rat, ami Sancho, dit don Quichotte.

Je gage, repartit Sancho, que Votre Grâce a voulu dire qu'un rat est aussi bon qu'un chat; mais qu'importe! puisque vous m'avez compris.

Si bien compris, continua don Quichotte, que j'ai pénétré le fond de ta pensée, et deviné le but où visent les innombrables flèches de tes proverbes. Écoute, Sancho, si dans une seule histoire j'avais pu trouver le plus léger indice de ce que les chevaliers errants donnaient par mois à leurs écuyers, je ne ferais aucune difficulté de condescendre à ton désir; mais je t'affirme qu'après les avoir toutes lues et relues, je n'y ai jamais rencontré rien de semblable. Tout ce que je sais, c'est que les écuyers servaient à merci; seulement à l'heure où ils y pensaient le moins; et si la chance tournait en faveur de leurs maîtres, ils étaient gratifiés de quelque île, ou tout au moins ils attrapaient un titre ou une seigneurie. Si dans cette espérance, mon ami, vous voulez rester à mon service, à la bonne heure; sinon je vous baise les mains; car, croyez-le bien, je n'irai pas pour vos beaux yeux changer les antiques coutumes de la chevalerie errante. Vous n'avez donc qu'à retourner chez vous, et consulter votre Thérèse: si elle trouve bon que vous me serviez dans l'attente des récompenses, ainsi soit-il; si elle ne le veut pas, ni vous non plus, bene quidem, nous n'en serons pas moins bons amis. Tant que le grain ne manquera pas au colombier, le colombier ne manquera point de pigeons. Cependant, je vous avertis que bonne espérance vaut mieux que mauvaise possession, et bonne revendication mieux que mauvais payement. Vous voyez, Sancho, que les proverbes ne me coûtent pas plus qu'à un autre. Je vous parle franchement, si vous n'avez pas envie de me suivre à merci, Dieu vous bénisse et vous sanctifie! quant à moi, je saurai trouver des écuyers plus obéissants, plus empressés, et surtout moins bavards que vous.

Devant une si ferme décision de son maître, Sancho sentit son coeur défaillir et ses yeux se couvrir d'un nuage; car il s'était persuadé que pour tous les trésors du monde don Quichotte ne partirait pas sans lui. Il en était encore tout interdit, lorsque Samson Carrasco survint avec la nièce et la gouvernante, qui le suivaient, empressées de savoir comment le bachelier parviendrait à détourner leur seigneur de se lancer encore une fois à la recherche des aventures. A peine le bachelier fut-il entré, qu'embrassant les genoux de notre héros: O fleur de la chevalerie errante, s'écria-t-il, lumière resplendissante des armes, honneur et miroir de la vaillante nation espagnole! plaise au Dieu tout-puissant que ceux qui voudraient s'opposer à la généreuse résolution que tu as formée de faire une troisième sortie, ne sachent plus comment sortir du labyrinthe de leurs folles pensées, et ne voient jamais s'accomplir leurs souhaits les plus ardents!

Il est inutile de réciter plus longtemps l'oraison de sainte Apolline, dit-il à la gouvernante; je sais que le ciel, dans ses décrets immuables, a décidé que le seigneur don Quichotte retournerait au grand exercice de la chevalerie errante; je chargerais donc gravement ma conscience si je ne conseillais, que dis-je, si je n'intimais à ce chevalier de faire éclater de nouveau la bonté de son imperturbable coeur et la force de son valeureux bras, qu'il ne peut laisser plus longtemps dans l'inaction, sans tromper l'attente des malheureux, sans faire tort aux orphelins et aux veuves, sans exposer l'honneur des femmes et des filles, dont il est le rempart et l'appui, sans contrevenir à toutes les lois de cet ordre incomparable que Dieu enflamma de son souffle tout-puissant pour la sûreté du genre humain. Courage donc, seigneur don Quichotte! courage! commençons aujourd'hui plutôt que demain; et si quelque chose vous manque pour l'exécution de vos grands desseins, je suis prêt à vous y aider en personne; je tiendrai non-seulement à honneur d'être écuyer de Votre Grâce, mais j'en recevrai encore le titre comme la première et la plus glorieuse fortune du monde.

Eh bien, que t'avais-je dit, reprit Don Quichotte en se tournant vers Sancho; crois-tu maintenant que je manquerai d'écuyer? vois-tu qui s'offre à m'en servir! sais-tu que c'est l'étonnant bachelier Samson Carrasco, le joyeux boute-en-train de l'université de Salamanque? Considère comme il est sain de corps et d'esprit, bien fait de sa personne, et dans la vigueur de l'âge; celui-là sait souffrir le chaud et le froid, la faim et la soif, et, ce qui vaut mieux, il sait se taire; enfin c'est un homme qui possède au plus haut degré toutes les qualités requises chez l'écuyer d'un chevalier errant. A Dieu ne plaise cependant que pour mon intérêt particulier, j'expose ainsi le vase de la science, la colonne des lettres, et la palme des beaux-arts! Que le nouveau Samson reste dans sa patrie dont il est l'honneur et la défense; ne privons pas son vieux père de l'appui de sa vieillesse; et puisque Sancho ne veut pas venir avec moi... j'aime mieux me contenter du premier écuyer venu.

Si fait, si fait, je veux y aller, reprit Sancho tout attendri et les yeux pleins de larmes: il ne sera pas dit que j'aurai faussé compagnie à un homme après avoir mangé son pain. Je ne suis point, Dieu merci, d'une race ingrate, et, dans notre village, tout le monde connaît ceux dont je suis sorti; et puis, je vois à vos actes et plus encore à vos paroles, que vous avez envie de me faire du bien. Si je vous ai demandé des gages, c'était pour complaire à ma femme; car dès qu'elle s'est mis une chose dans la tête, il n'y a pas de maillet qui serre autant les cercles d'une cuve, qu'elle vous serre le bouton pour en venir à ses fins. Mais, après tout, il faut que l'homme soit homme, et puisque je le suis, je le serai dans ma maison comme ailleurs, quand on devrait en enrager. Il n'y a donc plus qu'une chose à faire, c'est que Votre Grâce rédige son testament et son concile, de telle façon qu'il ne se puisse rétorquer; après quoi mettons-nous en chemin, afin que l'âme du seigneur bachelier ne pâtisse pas davantage, car il a dit que sa conscience le pressait de pousser Votre Grâce à faire une troisième sortie. Quant à moi, mon cher maître, je suis prêt à vous suivre jusqu'au bout du monde; et je vous servirai aussi fidèlement, et même mieux qu'aucun des écuyers qui ont jamais servi les chevaliers errants passés, présents et à venir.

Le bachelier ne fut pas médiocrement étonné du discours de Sancho, car bien qu'il connût la première partie de l'histoire de don Quichotte, il ne croyait pas son écuyer aussi plaisant que l'auteur le fait; mais en lui entendant dire un testament et un concile qui ne se puisse rétorquer, au lieu d'un testament et d'un codicille qui ne se puisse révoquer, il crut aisément tout ce qu'il avait lu sur son compte, et il se dit en lui-même qu'après le maître il n'y avait guère de plus grand fou au monde que le serviteur.

Finalement, don Quichotte et Sancho s'embrassèrent, meilleurs amis que jamais; puis, sur l'avis du grand Samson Carrasco, qui était devenu son oracle, notre chevalier arrêta de partir sous trois jours, pendant lesquels il aurait le loisir de se munir des choses nécessaires pour le voyage et de se procurer une salade à visière, décidé qu'il était à en porter désormais une de la sorte. Carrasco s'offrit à lui procurer celle que possédait un de ses amis, l'assurant qu'elle était de bonne trempe, et qu'il suffirait de la dérouiller.

La nièce et la gouvernante, qui attendaient tout autre chose des conseils du bachelier, lui donnèrent mille malédictions: elles s'arrachèrent les cheveux et s'égratignèrent le visage, criant et hurlant, comme si la troisième sortie de don Quichotte eût été un présage de sa mort. Le projet de Carrasco, en lui conseillant de se mettre encore une fois en campagne, était de faire ce qu'on verra dans la suite de cette histoire.

Enfin, pourvus de tout ce qui leur parut nécessaire, Sancho ayant apaisé sa femme, et don Quichotte sa nièce et sa gouvernante, un beau soir, sans témoins, hormis le bachelier, qui voulut les accompagner à demi-lieue, nos deux chercheurs d'aventures prirent le chemin du Toboso, don Quichotte sur Rossinante, et Sancho sur son ancien grison, le bissac bien bourré de provisions de bouche et la bourse garnie d'argent. Carrasco prit congé du chevalier, après l'avoir supplié de lui donner avis de sa bonne ou de sa mauvaise fortune, afin de se réjouir de l'une ou de s'attrister de l'autre, comme le voulait leur amitié. Ils s'embrassèrent; le bachelier reprit le chemin de son village, et don Quichotte continua le sien vers la grande cité du Toboso.

CHAPITRE VIII

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE ET A SANCHO EN ALLANT VOIR DULCINÉE

Béni soit le Tout-Puissant Allah! s'écrie cid Hamed-Ben-Engeli au commencement de ce chapitre, Allah soit béni! répète-t-il par trois fois! ajoutant que s'il lui adresse ses bénédictions, c'est parce qu'enfin don Quichotte et Sancho sont en campagne, et que désormais vont recommencer les exploits du maître et les facéties de l'écuyer. Il invite en même temps le lecteur à oublier les prouesses passées de notre héros, pour accorder toute son attention à celles qu'il va raconter et qui commencent sur le chemin du Toboso, comme les premières ont commencé dans la plaine de Montiel; et en vérité ce qu'il demande est peu de chose en comparaison de ce qu'il promet. Après quoi il continue de la sorte:

A peine don Quichotte et Sancho venaient-ils de quitter Samson Carrasco, que Rossinante se mit à hennir et le grison à braire; ce que le maître et l'écuyer tinrent à bon signe et regardèrent comme un heureux présage. Toutefois, s'il faut dire la vérité, les soupirs et les braiments de l'âne furent plus prolongés et plus forts que les hennissements du cheval, d'où Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de son maître, se fondant sur je ne sais quelle astrologie judiciaire dont il avait sans doute connaissance, quoique l'histoire n'en parle pas. Seulement on lui avait entendu dire que lorsqu'il trébuchait ou tombait, il eût voulu n'être pas sorti de sa maison, parce que trébucher et tomber signifiait, selon lui, souliers rompus, ou côtes brisées; et par ma foi, tout simple qu'il était, il faut convenir qu'il avait raison.

Ami Sancho, dit don Quichotte, plus nous marchons, plus la nuit avance, et bientôt elle sera si obscure, que nous ne pourrons apercevoir le Toboso; et pourtant c'est là que j'ai résolu de me rendre avant d'entreprendre aucune aventure. Là je demanderai à la sans pareille Dulcinée son agrément et sa bénédiction, et dès qu'elle m'aura accordé l'un et l'autre, j'espère et je suis même assuré de mener à bonne fin toute périlleuse prouesse, car rien n'exalte et ne fortifie le coeur d'un chevalier errant comme de se savoir protégé par sa dame.

Je le crois aussi, répondit Sancho; mais il me semble qu'il sera bien difficile à Votre Grâce de lui parler et de recevoir sa bénédiction, à moins cependant qu'elle ne vous la jette par-dessus le mur de la basse-cour où je la vis la première fois quand je lui portai votre lettre avec le détail des extravagances que vous faisiez pour elle au fond de la Sierra-Morena.

Un mur de basse-cour! s'écria don Quichotte. Quoi! c'est là que tu t'imagines avoir vu cet astre de beauté! Tu te trompes grandement, mon ami; ce ne pouvait être que sur quelque balcon doré ou sous le riche vestibule de quelque somptueux palais.

C'est possible, répondit Sancho; mais à moi, si je m'en souviens bien, cela m'a semblé le mur d'une basse-cour.

Quoi qu'il en soit, allons-y, reprit don Quichotte, et pourvu que je voie Dulcinée, peu m'importe que ce soit par-dessus le mur d'une basse-cour ou à travers la grille d'un jardin, car de quelque endroit que m'arrive le moindre rayon de sa beauté, il éclairera mon entendement et fortifiera mon coeur de telle sorte que je deviendrai sans égal pour l'esprit et pour la vaillance.

Par ma foi, seigneur, dit Sancho, quand je vis ce soleil de madame Dulcinée, il n'était pas assez brillant pour jeter aucun rayon. Mais cela vient sans doute de ce qu'étant à cribler le grain que je vous ai dit, la poussière épaisse qui en sortait élevait devant elle un nuage qui m'empêchait de la voir.

Est-il possible, Sancho, reprit don Quichotte, que tu persistes encore à croire et à soutenir que Dulcinée criblait du grain, quand tu sais combien une semblable occupation est indigne d'une personne de son mérite et de sa qualité! As-tu donc oublié ces vers dans lesquels notre grand poëte[78] dépeint les ouvrages délicats dont s'occupaient, au fond de leur palais de cristal, ces nymphes qui, sortant des profondeurs du Tage, allaient souvent s'asseoir dans une verte prairie pour travailler à de riches étoffes toutes de perles, d'or et de soie? Eh bien, telle devait être l'occupation de Dulcinée quand tu la vis, à moins cependant que quelque maudit enchanteur, par une de ces transformations qu'ils ont toujours à leurs ordres, ne t'ait donné le change et jeté dans l'erreur. Aussi je crains bien que l'histoire de mes prouesses (qui circule imprimée, dit-on), si elle a pour auteur un de ces mécréants, contienne fort peu de vérités mêlées à beaucoup de mensonges. O envie! source de tous les maux, ver rongeur de toutes les vertus! Les autres vices, Sancho, ont encore, malgré leur laideur, je ne sais quel charme, mais l'envie ne traîne après elle que désordres, ressentiments et fureurs!

[78] Garcilaso de la Vega.

Voilà justement ce que je pense, dit Sancho: aussi je gage que dans ce livre, dont a parlé le bachelier Carrasco, je suis arrangé de la bonne façon, et que mon honneur y va roulant de çà, de là, battant les murs comme une voiture disloquée; et pourtant, je le jure par l'âme des Panza, je n'ai de ma vie médit d'aucun enchanteur, et je ne suis pas assez riche pour faire des jaloux. Ce qu'on peut me reprocher, c'est d'avoir un petit grain de coquinerie et de dire trop souvent ce qui me vient au bout de la langue; mais, après tout, je suis plus simple que méchant, et quand je n'aurais pour moi que de croire sincèrement et fermement à tout ce que croit et enseigne la sainte Église catholique romaine, et d'être, comme je le suis, ennemi mortel des Juifs, les historiens devraient m'en tenir compte et m'épargner dans leurs écrits. Au reste, puisque je n'y peux rien, et que me voilà mis en livre, qu'ils disent ce qu'ils voudront; je m'en soucie comme d'une figue, et je ne donnerais pas un maravédis pour les en empêcher.

Ce que tu viens de dire, Sancho, reprit don Quichotte, me rappelle l'histoire d'un poëte de notre temps, qui, dans une satire contre les dames galantes de la cour, avait négligé à dessein d'en nommer une sur le compte de laquelle il n'osait pas se prononcer. Furieuse de l'oubli, la dame courut chez le poëte, le sommant de réparer l'omission et le menaçant, en cas de refus, de lui faire un mauvais parti. Le poëte s'empressa de lui donner satisfaction, et l'arrangea de telle sorte que mille langues de duègnes n'eussent pas mieux fait. A ce propos vient encore l'histoire de ce berger qui, dans le seul but d'immortaliser son nom, incendia une des sept merveilles du monde, le fameux temple de Diane à Éphèse: aussi malgré tout ce qu'on put faire pour empêcher d'en parler, nous ne savons pas moins qu'il s'appelait Érostrate.

On peut encore citer à ce sujet ce qui arriva à notre grand empereur Charles-Quint. En passant à Rome, ce prince voulut visiter le Panthéon d'Agrippa, ce fameux temple de tous les dieux, qu'on a depuis appelé temple de tous les saints: c'est l'édifice le mieux conservé de l'ancienne Rome, celui qui donne la plus haute idée de la magnificence de ses fondateurs; il est d'une admirable architecture, et quoiqu'il ne reçoive le jour que par une large ouverture placée au sommet du monument, il est aussi bien éclairé que s'il était ouvert de tous côtés. L'illustre visiteur considérait de là l'édifice, pendant qu'un gentilhomme romain, qui l'accompagnait, lui faisait remarquer les détails de ce chef-d'oeuvre d'architecture. Lorsque l'empereur se fut retiré: «Sire, lui dit ce gentilhomme, il faut que j'avoue à Votre Majesté une pensée bizarre qui vient de me traverser l'esprit: pendant qu'elle était au bord de ce trou, il m'a pris plusieurs fois envie de la saisir à bras-le-corps et de me jeter du haut en bas avec elle, afin de rendre, par sa mort, mon nom immortel!--Je vous sais gré de n'avoir pas mis à exécution cette mauvaise pensée, reprit Charles-Quint; et pour ne plus vous exposer à semblable tentation, je vous défends de jamais vous trouver dans le même lieu que moi.» Après quoi il le congédia en lui accordant une grande faveur.

Ceci te montre, Sancho, combien est vif, chez les hommes, le désir de faire parler de soi. Quel motif, à ton sens, avait Horatius Coclès pour se jeter dans le Tibre, chargé du poids de ses armes? Qui pouvait inspirer à Mutius, surnommé depuis Scævola, un mépris de la douleur assez grand pour lui faire tenir la main étendue sur un brasier ardent, jusqu'à ce qu'elle fût presque consumée? Qui poussa Curtius à se précipiter dans cet abîme de feu qui s'était ouvert tout à coup au milieu de Rome? Pourquoi Jules César passa-t-il le Rubicon après tant de présages sinistres? De nos jours, enfin, pourquoi les vaillants Espagnols, que guidait le grand Cortez à la conquête du nouveau monde, coulèrent-ils eux-mêmes leurs vaisseaux, s'ôtant ainsi tout moyen de retraite?

Eh bien, Sancho, c'est la soif de la renommée qui a produit tous ces exploits; c'est pour elle qu'on affronte les plus grands périls et la mort même, comme si dans la résolution que l'on fait paraître on jouissait par avance de l'immortalité. Mais nous, chrétiens catholiques et chevaliers errants, nous devons travailler plutôt pour la gloire éternelle dont on jouit dans le ciel, que pour une vaine renommée qui doit finir avec cette vie périssable. Ainsi donc, Sancho, que nos actions soient toujours conformes aux règles de cette religion que nous avons le bonheur de connaître et de professer. En tuant des géants, proposons-nous de terrasser l'orgueil, combattons l'envie par la générosité et la grandeur d'âme, opposons à la colère le calme et le sang-froid, à la gourmandise la sobriété, à l'incontinence et à la luxure la fidélité due à la dame de nos pensées; triomphons de la paresse en parcourant les quatre parties du monde et en recherchant sans cesse toutes les occasions qui peuvent nous rendre non-seulement bons chrétiens, mais encore fameux chevaliers. Voilà, Sancho, les degrés par lesquels on peut et on doit atteindre au faîte glorieux d'une bonne renommée.

Seigneur, dit Sancho, j'ai bien compris ce que vient de dire Votre Grâce: je désire seulement que vous me débarrassiez d'un doute qui m'arrive à l'esprit.

Qu'est-ce, mon fils, reprit don Quichotte; dis ce que tu voudras, et je te répondrai de mon mieux.

Ces Césars, ces Jules, tous ces chevaliers dont vous venez de parler et qui sont morts, où sont-ils maintenant? demanda Sancho.

Sans aucun doute, les païens sont en enfer, répondit don Quichotte; les chrétiens, s'ils ont bien vécu, sont dans le purgatoire ou dans le ciel.

Voilà qui est bien, continua Sancho; mais, dites-moi, les tombeaux où reposent les corps de ces gros seigneurs ont-ils à leurs portes des lampes d'argent sans cesse allumées, et les murailles de leurs chapelles sont-elles ornées de béquilles, de suaires, de têtes, de jambes et de bras en cire: Si ce n'est de tout cela, de quoi sont-elles ornées, je vous prie?

Les tombeaux des païens, répondit don Quichotte, ont été, pour la plupart des monuments fastueux. Les cendres de Jules César furent mises sous une pyramide en pierre d'une grandeur démesurée, qu'on appelle, à Rome, l'aiguille de Saint-Pierre, un tombeau grand comme un village, qu'on appelait alors Moles Adriani, et qui est aujourd'hui le château Saint-Ange, a servi de sépulture à l'empereur Adrien; la reine Artémise a fait placer le corps de son époux Mausole dans un tombeau si vaste et d'un travail si exquis, qu'on l'a mis au rang des sept merveilles du monde; mais tous ces somptueux monuments n'ont jamais été ornés de suaires ou d'offrandes pouvant faire penser que ceux qu'ils renferment soient devenus des saints.

Très-bien, répliqua Sancho, maintenant que choisirait Votre Grâce de tuer un géant ou de ressusciter un mort?

La réponse est facile, dit don Quichotte; je préférerais ressusciter un mort.

Par ma foi, je vous tiens! s'écria Sancho: vous convenez que la renommée de ceux qui ressuscitent les morts, qui rendent la vue aux aveugles, qui font marcher les boiteux, et qui ont sans cesse la foule agenouillée devant leurs reliques, est plus grande dans ce monde et dans l'autre que celle de tous les empereurs idolâtres et de tous les chevaliers errants ayant jamais existé?

J'en demeure d'accord, dit don Quichotte.

Eh bien, reprit Sancho, puisque les saints ont seuls le privilége d'avoir des chapelles toujours remplies de lampes allumées, de jambes et de bras en cire; que les évêques et les rois portent leurs reliques sur leurs épaules, qu'ils en décorent leurs oratoires, et en enrichissent leurs autels...

Achève, dit don Quichotte; que veux-tu conclure de là?

Je conclus, continua Sancho, que nous ferions mieux de nous adonner à être saints, pour atteindre plus tôt cette bonne renommée que nous cherchons, et qui nous fuira peut-être encore longtemps. Tenez: avant-hier, on canonisa deux carmes déchaux; eh bien, vous ne sauriez imaginer la foule qu'il y avait pour baiser les chaînes qu'ils portaient autour de leur corps. Sur ma foi, on paraissait les priser bien plus que cette fameuse épée de Roland qui est dans le magasin des armes du roi, notre maître, que Dieu garde! Vous voyez donc, seigneur, qu'il vaut mieux être un simple moine, n'importe de quel ordre, que le plus vaillant chevalier errant du monde. Douze coups de discipline appliqués à propos sont plus agréables à Dieu que mille coups de lance qui tombent sur des géants, des vampires ou autres monstres de cette espèce.

J'en conviens, mon ami, dit don Quichotte; mais nous ne pouvons pas tous être moines et Dieu a plusieurs voies pour acheminer ses élus au ciel. La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers dans le paradis.

D'accord, reprit Sancho; mais on dit qu'il s'y trouve encore plus de moines.

C'est vrai, répondit don Quichotte, car le nombre des religieux est plus grand que celui des chevaliers errants.

Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho.

Beaucoup, reprit don Quichotte, mais peu qui méritent le nom de chevaliers.

Ce fut dans cet entretien et autres semblables, que nos aventuriers passèrent la nuit et le jour suivant, sans qu'il leur arrivât rien qui mérite d'être raconté, ce qui chagrinait fort don Quichotte. Enfin, le second jour, ils découvrirent la grande cité du Toboso, et notre chevalier ne l'eût pas plus tôt aperçue qu'il ressentit une joie incroyable. Sancho, au contraire, devint mélancolique et rêveur, parce qu'il ne connaissait pas la maison de Dulcinée, et que pas plus que son seigneur, il n'avait vu la dame; de sorte que tous deux, l'un pour la voir, l'autre pour ne pas l'avoir vue, ils étaient inquiets et agités. Bref, notre chevalier résolut de n'entrer dans la ville qu'à la nuit close; en attendant l'heure, ils se tinrent cachés dans un bouquet de chênes qui est proche du Toboso, et la nuit venue ils entrèrent dans la grande cité, où il leur arriva des choses qui peuvent être qualifiées ainsi.

CHAPITRE IX

OU L'ON RACONTE CE QU'ON Y VERRA

Il était minuit ou à peu près, quand don Quichotte et Sancho quittèrent le petit bois pour entrer dans le Toboso. Un profond silence régnait dans tout le village, car à cette heure les habitants dormaient, comme on dit, à jambe étendue. La nuit était d'une clarté douteuse, et Sancho aurait bien voulu qu'elle fût tout à fait noire, afin que cette obscurité vînt en aide à son ignorance. Partout ce n'était qu'aboiements de chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient l'âme de son écuyer. De temps en temps un âne se mettait à braire, des cochons grognaient, des chats miaulaient, et ces bruits divers produisaient un vacarme qu'augmentait encore le silence de la nuit. Tout cela parut de mauvais augure à l'amoureux chevalier; cependant il dit à Sancho: Mon fils, conduis-nous au palais de Dulcinée; peut-être la trouverons-nous encore éveillée.

A quel diable de palais voulez-vous que je vous conduise, répondit Sancho; celui où j'ai vu Sa Grandeur n'était qu'une toute petite maison des moins apparentes du village.

Sans doute, répondit don Quichotte, elle s'était retirée dans quelque modeste pavillon de son alcazar, pour se divertir en liberté avec ses femmes, comme c'est la coutume des grandes princesses.

Puisque Votre Grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée soit un alcazar, répliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, est-ce bien l'heure d'en trouver la porte ouverte? est-il convenable d'y aller frapper à tour de bras, au risque de mettre sur pied tout le monde? Allons-nous par hasard chez nos donzelles, semblables à ces galants protecteurs qui entrent et sortent à toute heure de nuit?

Commençons par trouver l'alcazar, dit don Quichotte; après je te dirai ce qu'il faut faire. Mais, ou je n'y vois goutte, ou cette masse qu'on aperçoit là-bas et qui projette une si grande ombre doit être le palais de Dulcinée?

Eh bien, seigneur, conduisez-moi, répondit Sancho; peut-être bien est-ce cela; mais quand même je le verrais de mes yeux et le toucherais de mes mains, j'y croirais comme je crois qu'il fait jour à présent.

Don Quichotte prit les devants, et après avoir fait environ deux cents pas, il s'arrêta au pied de la masse qui projetait la grande ombre. En voyant une haute tour, il reconnut que cet édifice n'était pas un palais, mais l'église paroissiale du village. Nous avons rencontré l'église, dit-il à son écuyer.

Je le vois bien, répondit Sancho, et Dieu veuille que nous n'ayons pas rencontré notre sépulture, car c'est mauvais signe de courir les cimetières à pareille heure, surtout, si je m'en souviens, quand j'ai dit à Votre Grâce que la maison de sa dame est dans un cul-de-sac.

Maudit sois-tu de Dieu, s'écria don Quichotte; où et par qui as-tu jamais entendu dire que les maisons royales étaient bâties dans de pareils endroits?

Seigneur, répliqua Sancho, chaque pays a sa coutume, et peut-être que celle du Toboso est de placer dans les culs-de-sac les palais et les grands édifices; je supplie Votre Grâce de me laisser chercher autour d'ici, et sans doute je trouverai dans quelque coin cet alcazar que je voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable.

Sancho, dit don Quichotte, parle avec plus de respect de ce qui concerne ma dame; passons la fête en paix et ne jetons pas le manche après la cognée.

Je tiendrai ma langue, Seigneur, répondit Sancho, mais comment Votre Grâce veut-elle que je reconnaisse la maison de notre maîtresse, que je n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie, et surtout quand il fait noir comme dans un four, tandis que vous, qui devez l'avoir vue plus de cent fois, vous ne pouvez la retrouver.

Tu me ferais perdre l'esprit! reprit don Quichotte. Viens çà, hérétique. Ne t'ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n'ai vu la sans pareille Dulcinée; que je n'ai jamais franchi le seuil de son palais; qu'enfin je n'en suis amoureux que sur ouï-dire et d'après cette grande réputation qu'elle a d'être la plus belle et la plus sage princesse de la terre!

Je l'apprends à cette heure, répondit Sancho, et je dis que puisque Votre Grâce ne l'a pas vue, par ma foi, je ne l'ai pas vue davantage.

Cela ne peut être, répliqua don Quichotte, puisque tu m'as dit l'avoir trouvée criblant du blé, quand tu me rapportas sa réponse à la lettre que tu lui avais remise de ma part.

Ne vous y fiez pas, seigneur, répondit Sancho; car, sachez-le, ma visite et la réponse que je vous rapportai sont aussi sur ouï-dire; je connais madame Dulcinée tout comme je puis donner un coup de poing dans la lune.

Sancho, Sancho, repartit don Quichotte, il y a temps pour plaisanter et temps où la plaisanterie ne serait pas de saison. Parce que je dis n'avoir jamais vu la dame de mes pensées, il ne t'est pas permis à toi d'en dire autant, surtout quand tu sais que c'est le contraire qui est la vérité.

Ils en étaient là de leur entretien, lorsqu'ils virent venir à eux un homme qui poussait deux mules devant lui. Au bruit que faisait la charrue que traînaient ces mules, nos aventuriers jugèrent que ce devait être quelque laboureur levé avant le jour pour aller aux champs; ce qui était vrai. Tout en cheminant, ce rustre chantait ce refrain d'une vieille romance:

On vous fit bonne chasse, Français, à Roncevaux[79].

[79] Mala la hovistes, Franceses, La caza de Roncesvalles; etc., etc. (Cancionero.)

Que je meure, dit don Quichotte, s'il nous arrive rien de bon cette nuit; entends-tu ce que chante ce drôle?

Je l'entends fort bien, répondit Sancho, mais qu'est-ce que cela fait à notre affaire, la chasse de Roncevaux?

Le laboureur les ayant rejoints: Ami, lui dit don Quichotte, Dieu vous donne sa bénédiction. Pourriez-vous m'indiquer où est le palais de la sans pareille princesse dona Dulcinée du Toboso?

Seigneur, répondit le laboureur, je ne suis pas d'ici, et il y a peu de temps que je sers un riche fermier de ce village; mais, dans cette maison, là en face, demeurent le curé et le sacristain; l'un ou l'autre pourra vous donner des nouvelles de cette princesse, parce qu'ils ont la liste de tous les habitants du Toboso; quoique, à vrai dire, je ne pense pas qu'il y ait dans ce pays aucune princesse, mais seulement des dames de qualité qui peut-être sont princesses dans leurs maisons.

Eh bien, c'est parmi elles que doit se trouver celle que je cherche, dit don Quichotte.

Cela se pourrait, répondit le laboureur: le jour vient, adieu; et touchant ses mules, il s'éloigna.

Voyant son maître indécis et mécontent de la réponse, Sancho lui dit: Seigneur, voici venir le jour, et il me semble qu'il ne serait pas prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Si vous m'en croyez, nous sortirons de la ville, et nous irons nous embusquer dans quelques bois près d'ici; quand le jour sera venu, je reviendrai chercher de porte en porte le palais de votre maîtresse; et, par ma foi, il faudra que je sois bien malheureux si je ne parviens pas à le déterrer; puis, quand je l'aurai trouvé, je parlerai à Sa Grâce et je lui demanderai humblement où et comment vous pourrez la voir sans dommage pour sa réputation et son honneur.

Bien parlé, Sancho, dit don Quichotte, ces quelques mots valent un millier de proverbes, et je veux suivre ton conseil. Allons, mon fils, allons chercher un endroit propre à m'embusquer en t'attendant; après quoi tu iras trouver cette reine de la beauté, dont la discrétion et la courtoisie me font espérer mille faveurs miraculeuses.

Sancho brûlait d'impatience d'emmener son maître, tant il craignait de voir découvrir sa fraude au sujet de cette réponse qu'il lui avait rapportée dans la Sierra-Morena, de la part de Dulcinée; il se mit donc à marcher le premier, et au bout d'une demi-lieue, ayant rencontré un petit bois, don Quichotte s'y cacha pendant que son écuyer alla faire cette ambassade dans laquelle il lui arriva des événements qui méritent un redoublement d'attention.

CHAPITRE X

OU L'ON RACONTE LE STRATAGÈME QU'EMPLOYA SANCHO POUR ENCHANTER DULCINÉE AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS NON MOINS PLAISANTS QUE VÉRITABLES

En arrivant à raconter les événements que renferme le présent chapitre, l'auteur de cette grande histoire dit qu'il fut tenté de les passer sous silence, dans la crainte qu'on ne voulût pas y ajouter foi, parce qu'ici les folies de don Quichotte touchèrent la dernière limite qu'il soit possible d'atteindre et allèrent même à deux portées d'arquebuse au delà. Il se décida pourtant à les écrire comme le chevalier les avait faites, sans rien ajouter, sans rien retrancher, dût-il être accusé d'avoir menti; et en cela il eut raison, car la vérité, si ténue qu'elle soit, ne se brise jamais, et nage toujours au-dessus du mensonge, comme l'huile nage au-dessus de l'eau.

Continuant donc son récit, l'historien dit qu'à peine entré dans le petit bois qui est près du Toboso, don Quichotte ordonna à Sancho de retourner à la ville, et de ne pas reparaître devant lui sans avoir parlé à sa dame, pour la supplier de daigner admettre en sa présence son captif chevalier, dont le souhait le plus ardent était d'obtenir et de recevoir sa bénédiction, afin qu'il pût se promettre de sortir heureusement de toutes les entreprises qu'il allait affronter désormais. Sancho promit d'exécuter ponctuellement les ordres de son maître, et de lui rapporter une réponse non moins bonne que la première fois.

Va, mon fils, lui dit don Quichotte, va, mais songe à ne point te troubler quand tu approcheras de ce soleil de beauté à la recherche duquel je t'envoie, ô le plus fortuné des écuyers du monde! Lorsque tu seras admis en son auguste présence, aies bien soin de graver dans ta mémoire de quelle façon elle te recevra; observe si elle se trouble quand tu lui exposeras l'objet de ton ambassade, si elle rougit en entendant prononcer mon nom. Si tu la trouves assise sur les moelleux coussins de la riche estrade où doit te recevoir une femme de sa condition, remarque bien si elle s'agite, si elle a de la peine à rester en place. Dans le cas où elle serait debout, observe si elle se pose tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre; si elle hésite dans sa réponse, si elle la change de douce en aigre, et d'aigre en amoureuse; si enfin, pour cacher son embarras, elle porte la main à sa chevelure, faisant semblant de l'arranger, bien qu'elle ne soit pas en désordre. Bref, mon fils, examine avec soin tous ses gestes, tous ses mouvements, afin de m'en faire un fidèle récit. Car tu sauras, Sancho, si tu ne le sais pas encore, qu'en amour les mouvements extérieurs trahissent les secrets sentiments de l'âme. Pars, ami, sois guidé par un meilleur sort que le mien, et ramené par un meilleur succès que celui dans l'attente duquel je vais rester en l'amère solitude où tu me laisses.

J'irai et je reviendrai promptement, répondit Sancho; mais, seigneur, remettez-vous, de grâce, et laissez dilater un peu ce petit coeur, qui ne doit pas être en ce moment plus gros qu'une noisette; rappelez-vous ce qu'on a coutume de dire: Bon courage vient à bout de mauvaise fortune, et à l'heure où l'on s'y attend le moins, saute le lièvre. Si je n'ai pu trouver, cette nuit, le palais de madame Dulcinée, maintenant qu'il fait jour je saurai bien le reconnaître, et quand je l'aurai trouvé, laissez-moi faire.

Sur ce, Sancho tourna le dos et bâtonna son grison, tandis que don Quichotte restait à cheval, languissamment appuyé sur sa lance, l'esprit livré à de tristes et confuses pensées. Nous le laisserons dans cette attitude pour suivre l'écuyer, qui s'éloignait non moins pensif et préoccupé que son maître.

Quand Sancho fut hors du bois, il tourna la tête; n'apercevant plus don Quichotte, il mit pied à terre, puis s'asseyant au pied d'un arbre, il commença de la sorte à se parler à lui-même: Maintenant, frère Sancho, dites-moi un peu où va Votre Grâce? Allez-vous à la recherche de quelque âne que vous avez perdu?--Pas le moins du monde.--Eh bien, qu'allez-vous donc chercher?--Je vais tout simplement chercher une princesse qui, à elle seule, est plus belle que le soleil et tous les astres ensemble.--Et où pensez-vous trouver cette princesse?--Où? Dans la grande cité du Toboso.--Fort bien. Et de quelle part l'allez-vous chercher?--De la part du fameux chevalier don Quichotte de la Manche, celui qui redresse les torts, qui donne à manger à ceux qui ont soif, et à boire à ceux qui ont faim.--Très-bien. Connaissez-vous la demeure de cette dame?--Pas du tout; seulement mon maître m'a dit que c'était un magnifique palais, un superbe alcazar.--L'avez-vous vue quelquefois, cette dame?--Ni mon maître ni moi ne l'avons jamais vue.--Et si les gens du Toboso savaient que vous venez dans l'intention d'enlever leurs princesses et de débaucher leurs femmes, croyez-vous, ami Sancho, qu'ils auraient tort de vous frotter les épaules à grands coups de bâton?--C'est juste; mais s'ils considèrent que je ne suis qu'ambassadeur, et que je ne viens que pour le compte d'autrui, je ne pense pas qu'ils se permettent d'en user si librement.--Ne vous y fiez pas, Sancho; les gens de la Manche n'entendent point raillerie. Vive Dieu! s'ils vous dépistent, vous n'avez qu'à bien vous tenir, ou à jouer des jambes au plus vite.--En ce cas, qu'est-ce donc que je viens chercher? Par ma foi, je l'ignore moi-même, et j'en donne ma langue aux chiens; d'ailleurs, chercher madame Dulcinée dans le Toboso, n'est-ce pas chercher le bachelier dans Salamanque? Malédiction! c'est le diable en personne qui m'a fourré dans cette affaire.

Telles étaient les réflexions que faisait Sancho, et la conclusion qu'il en tira fut de se raviser sur-le-champ. Pardieu, se dit-il, il y a remède à tout, si ce n'est à la mort, à laquelle nous devons tribut à la fin de la vie. Mon maître est fou à lier, comme je m'en suis maintes fois aperçu; et franchement je ne suis guère en reste avec lui, puisque je l'accompagne et le sers; car, selon le proverbe, dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. Or, mon maître étant fou, et d'une folie qui lui fait prendre le blanc pour le noir et le noir pour le blanc, des moulins à vent pour des géants, des mules pour des dromadaires, des troupeaux de moutons pour des armées, et cent autres choses de la même force, il ne me sera pas difficile de lui faire accroire que la première paysanne qui me tombera sous la main est madame Dulcinée. S'il s'y refuse, j'en jurerai; s'il soutient le contraire, j'en jurerai encore plus fort; s'il tient bon, je n'en démordrai pas; de cette façon, j'aurai toujours manche pour moi, quoi qu'il arrive. Peut-être ainsi le dégoûterai-je de me charger de pareils messages, en voyant le peu d'avantage qu'il en tire; ou plutôt s'en prendra-t-il à quelque enchanteur qui, pour lui faire pièce, aura changé la figure de sa dame.

De cette manière, Sancho se mit l'esprit en repos et regarda l'affaire comme arrangée. Il resta sous son arbre jusqu'au soir, afin de mieux tromper son maître sur l'aller et le retour, et son bonheur fut tel, que lorsqu'il se leva pour remonter sur son grison, il aperçut venir, sur le chemin du Toboso, trois paysannes montées sur trois ânes ou trois ânesses (l'auteur se tait sur ce point), mais il faut croire que c'étaient des bourriques, monture ordinaire des femmes de la campagne. Bref, dès que Sancho vit ces trois donzelles, il revint au petit trot chercher don Quichotte, qu'il retrouva dans la même attitude où il l'avait laissé, continuant à se lamenter et à soupirer amoureusement.

Eh bien, qu'y a-t-il, ami? lui dit son maître, dois-je marquer cette journée avec une pierre blanche ou avec une pierre noire?

Il faut la marquer avec une pierre rouge, répondit Sancho; comme ces écriteaux qu'on veut qui soient vus de loin.

Tu m'apportes donc de bonnes nouvelles, mon fils? demanda don Quichotte.

Si bonnes, répondit Sancho, que vous n'avez qu'à éperonner Rossinante, pour aller au-devant de madame Dulcinée, qui vient avec deux de ses femmes rendre visite à Votre Grâce.

Sainte Vierge! dis-tu vrai? s'écria don Quichotte; ne m'abuse point, mon ami, et ne cherche pas à me donner de fausses joies pour charmer mes ennuis.

Et que gagnerais-je à vous tromper, répliqua Sancho, quand vous êtes à deux doigts de savoir ce qu'il en est? Avancez seulement de quelques pas, et vous verrez venir votre maîtresse parée comme une châsse. Elle et ses femmes ne sont que colliers de perles, rivières de diamants, étoffes d'argent et d'or, si bien que je ne sais comment elles peuvent porter tout cela; leurs cheveux tombent sur leurs épaules à grosses boucles, et on dirait les rayons du soleil agités par le vent; enfin, dans un moment, vous allez les voir toutes les trois, montées sur des caquenées grasses à lard, et qui valent leur pesant d'or.

C'est haquenées qu'il faut dire, Sancho, reprit don Quichotte; si Dulcinée t'entendait parler de la sorte, elle ne nous prendrait pas pour ce que nous sommes.

La distance de caquenées à haquenées n'est pas bien grande, répliqua Sancho; mais qu'elles soient montées sur ce qu'elles voudront, je n'ai jamais vu de dames plus élégantes, et surtout madame Dulcinée.

Allons, reprit don Quichotte, pour étrennes d'une nouvelle si heureuse et si peu attendue, je t'abandonne le butin de notre prochaine aventure; ou, si tu l'aimes mieux, les poulains de mes trois juments, qui, tu le sais, sont près de mettre bas.

Je m'en tiens aux poulains, repartit Sancho, car il n'est pas sûr que le butin de votre prochaine aventure soit bon à garder.

Ainsi discourant ils sortirent du bois; aussitôt don Quichotte jeta les yeux sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais n'apercevant que trois paysannes, il commença à se troubler, et demanda à son écuyer s'il avait laissé ces dames hors de la ville.

Hors de la ville? répondit Sancho. Votre Grâce a-t-elle les yeux derrière la tête? ne voyez-vous point ces trois dames qui viennent à nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi?

Je ne vois que trois paysannes montées sur trois ânes, dit don Quichotte.

Dieu me soit en aide! repartit Sancho; se peut-il que vous preniez pour trois ânes trois haquenées plus blanches que la neige! Par ma foi, on dirait que vous n'y voyez goutte, ou que vous êtes encore enchanté.

En vérité, Sancho, reprit notre chevalier, c'est toi qui n'y vois goutte: ce sont des ânes ou des ânesses, aussi sûr que je suis don Quichotte et que tu es Sancho Panza; du moins il me le semble ainsi.

Allons, allons, seigneur, vous vous moquez, repartit Sancho: frottez-vous les yeux, et venez faire la révérence à la dame de vos pensées que voilà tout près de vous.

En même temps, il alla à la rencontre des paysannes, et sautant à bas de son grison, il arrêta un des ânes par le licou, puis, se jetant à deux genoux:

O sublime princesse! s'écria-t-il, reine et duchesse de la beauté, que Votre Grandeur ait la bonté d'admettre en grâce et d'accueillir avec faveur ce pauvre chevalier, votre esclave, qui est là froid comme le marbre, tant il est troublé et haletant de se voir en votre magnifique présence! Je suis Sancho Panza, son écuyer, pour vous servir, et lui, c'est le vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, autrement appelé le chevalier de la Triste-Figure.

Pendant cette harangue, l'amoureux chevalier s'était jeté à genoux auprès de Sancho et ouvrait de grands yeux; mais ne voyant dans celle que son écuyer traitait de reine et de princesse qu'une grossière paysanne au visage boursouflé et au nez camard, il demeura si stupéfait qu'il ne pouvait desserrer les lèvres. Les paysannes n'étaient pas moins étonnées à la vue de ces deux hommes si différents l'un de l'autre, tous deux à genoux et leur barrant le chemin; aussi celle que Sancho avait arrêtée, prenant la parole: Gare, seigneurs, gare, dit-elle, passez votre chemin et laissez-nous, nous sommes pressées.

O grande princesse! répondit Sancho, ô dame universelle du Toboso! comment votre coeur magnanime ne s'amollit-il point, en voyant prosterné devant votre sublime présence la colonne et l'arc-boutant de la chevalerie errante?

Oui-da, oui-da, reprit une des paysannes: voyez un peu ces hidalgos qui viennent se gausser des filles du village; comme si nous n'étions pas faites comme les autres! Passez, passez, celles-là sont prises; laissez-nous continuer notre chemin.

Lève-toi, Sancho, lève-toi, dit tristement don Quichotte; je vois bien que le sort n'est point encore rassasié de mon malheur, et qu'il a fermé tous les chemins par où pouvait arriver quelque joie à cette âme chétive que je porte en ma chair. Et toi, dernier terme de la beauté humaine, résumé accompli de toutes les perfections, unique soutien de ce coeur affligé qui t'adore, puisque le maudit enchanteur qui me poursuit a jeté sur mes yeux une effroyable cataracte, et que pour moi et non pour d'autres il cache ton incomparable beauté sous les traits d'une grossière paysanne, ne laisse pas, je t'en supplie, de me regarder avec amour, à moins toutefois qu'il ne m'ait donné aussi l'aspect de quelque vampire, pour me rendre horrible à tes yeux! Tu vois, adorable princesse, tu vois quelle est ma soumission et mon zèle, et que, malgré l'artifice de mes ennemis, mon coeur ne laisse pas de t'offrir les hommages qui te sont dus.

Ah! par ma foi, repartit la paysanne, je suis bien bonne d'écouter vos cajoleries! Laissez-nous passer, seigneurs, nous n'avons pas de temps à perdre.

Sancho s'empressa de se relever et de lui faire place, ravi dans son coeur d'être parvenu si heureusement à sortir d'embarras.

A peine la prétendue Dulcinée se vit-elle libre, qu'avec le clou qui était fixé au bout de son bâton elle piqua son âne, et se mit à le faire courir de toute sa force à travers le pré. Mais pressé par l'aiguillon plus qu'à l'ordinaire, le baudet allait par sauts et par bonds, lâchant force ruades, et il fit tant qu'à la fin il jeta madame Dulcinée par terre. Aussitôt, l'amoureux chevalier courut pour la relever, tandis que Sancho ramenait le bât qui avait tourné sous le ventre de la bête. Le bât replacé et sanglé, don Quichotte voulut prendre sa dame entre ses bras pour la porter sur l'âne, mais la belle, se relevant prestement, fit trois pas en arrière pour prendre son élan, posa les mains sur la croupe de sa monture, et d'un saut se trouva à califourchon sur le bât.

Vive Dieu! s'écria Sancho, notre maîtresse est plus légère qu'un daim, et elle rendrait des points à tous les écuyers de Cordoue et du Mexique! D'un seul bond elle a passé par-dessus l'arçon de sa selle. Voyez comme elle fait courir sa haquenée sans éperons. Par ma foi! ses femmes ne sont point en reste, tout cela court comme le vent.

Sancho disait vrai, car toutes trois galopaient à qui mieux mieux, sans tourner la tête, et elles coururent ainsi plus d'une demi-lieue.

Don Quichotte les suivit des yeux pendant quelque temps, et lorsqu'il cessa de les apercevoir: Vois, Sancho, lui dit-il, jusqu'où va la haine des enchanteurs, et de quel détestable artifice ils se servent pour me priver du bonheur que j'aurais eu à contempler Dulcinée! Fut-il jamais homme plus malheureux que moi, et ne suis-je pas le type du malheur même? Les traîtres! non contents de la transformer en une grossière paysanne, et de me la montrer sous une figure indigne de sa qualité et de son mérite, ils lui ont encore ôté ce qui distingue les grandes princesses, dont l'haleine respire toujours un si doux parfum; car lorsque je me suis approchée de Dulcinée pour la remettre sur sa haquenée, comme tu l'appelles, quoique j'aie constamment pris sa monture pour une ânesse, elle m'a lancé, te l'avouerai-je, une odeur d'oignon cru qui m'a soulevé le coeur.

Canailles! misérables et pervers enchanteurs! cria Sancho, n'aurai-je jamais le plaisir de vous voir tous enfilés par la même broche, et griller comme des sardines! Ne devait-il pas vous suffire, infâmes coquins! brigands maudits! d'avoir changé les perles des yeux de notre maîtresse en des yeux de chèvre, ses cheveux d'or pur en queue de vache rousse, et finalement d'avoir gâté toute sa personne, sans pervertir encore son odeur? Par là du moins nous aurions pu nous faire quelque idée de ce qui était caché sous cette grossière écorce; bien qu'à vrai dire, je ne me sois point aperçu de sa laideur, et qu'au contraire je n'aie vu que sa beauté, à telles enseignes qu'elle a sur la lèvre droite un gros signe, en manière de moustache, d'où sortent sept ou huit poils roux de deux doigts de long, qu'on prendrait pour autant de filets d'or.

D'après les rapports que les signes du visage ont avec ceux du corps, reprit don Quichotte, Dulcinée doit en avoir un du même côté sur le plat de la cuisse; mais ces poils que tu viens de dire, Sancho, sont bien grands pour un signe, et cela n'est point ordinaire.

Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, ils font là merveille.

Oh! j'en suis persuadé, dit don Quichotte, car la nature n'a rien mis en Dulcinée qui ne soit l'idéal de la perfection; et ces signes dont tu parles ne sont pas en elle des défauts, ce sont plutôt des étoiles resplendissantes et lumineuses. Mais dis-moi, ce qui m'a semblé un bât, était-ce une selle plate ou une selle en fauteuil?

C'était une selle à la genette[80] avec une housse si riche, mais si riche, qu'elle vaut la moitié d'un royaume, répondit Sancho.

[80] Selle arabe, avec deux montants, un par devant et un par derrière.

Et je n'ai rien vu de tout cela? reprit don Quichotte: ah! je ne cesserai de le répéter, je suis le plus malheureux des hommes.

Le sournois d'écuyer avait bien de la peine à s'empêcher de rire en voyant l'extravagance et la crédulité de son maître, et il se réjouissait tout bas de l'avoir trompé si adroitement. Finalement, nos deux aventuriers remontèrent sur leurs bêtes, et prirent le chemin de Saragosse, où ils comptaient être encore assez à temps pour se trouver à une fête solennelle qui a lieu tous les ans dans cette ville: mais il leur arriva tant de choses et de si surprenantes, qu'elles méritent d'être racontées comme on le verra ci-après.

CHAPITRE XI

DE L'ÉTRANGE AVENTURE DU CHAR DES CORTÈS DE LA MORT

Don Quichotte suivait son chemin tout pensif et tout préoccupé du mauvais tour que lui avaient joué les enchanteurs en transformant sa dame en une grossière paysanne, ce qui malheureusement lui paraissait sans remède. Ces pensées l'absorbaient tellement que, sans y faire attention, il lâcha la bride à Rossinante, lequel, se sentant libre, s'arrêtait à chaque pas pour paître l'herbe fraîche qui croissait abondamment dans cet endroit.

Seigneur, lui dit Sancho en le voyant ainsi, la tristesse, j'en conviens, n'a pas été faite pour les bêtes, mais pour l'homme; et pourtant, quand l'homme s'y abandonne, il devient une bête. Allons, allons! remettez-vous, relevez la bride à Rossinante, et faites voir ce que vous êtes: un véritable chevalier errant. Morbleu! pourquoi vous décourager de la sorte? Que Satan emporte toutes les Dulcinées qu'il y a dans ce monde, plutôt que j'aie la douleur de voir un seul chevalier errant succomber à la maladie!

Tais-toi, répondit don Quichotte, et ne profère point de blasphème contre Dulcinée; c'est moi qui suis la seule cause de sa disgrâce: elle ne serait pas telle qu'elle m'est apparue si les enchanteurs ne portaient envie à ma gloire et à mes plaisirs.

C'est aussi mon avis, reprit Sancho; en vérité le coeur se fend quand on pense à ce qu'elle était jadis et à ce qu'elle est maintenant.

Ah! tu peux bien le dire, toi qui l'as vue dans tout l'éclat de sa beauté, car le charme dirigé contre moi ne troublait point ta vue. Il me semble pourtant, Sancho, que tu as mal dépeint la beauté de ma dame en disant qu'elle avait des yeux de perles: des yeux de perles sont des yeux de poisson plutôt que des yeux de femme. Les yeux de Dulcinée ne peuvent être que deux vertes émeraudes, avec deux arcs-en-ciel pour sourcils. Mon ami, réserve les perles pour les dents et non pour les yeux; tu auras sans doute fait confusion.

Cela peut être, répondit Sancho, car j'ai été aussi troublé de sa beauté que vous avez pu l'être de sa laideur. Mais recommandons le tout à Dieu, qui seul sait ce qui doit arriver dans cette vallée de larmes, dans ce méchant monde où il n'y a rien qui soit exempt de malice ou de fourberie. Une seule chose m'inquiète, c'est de savoir comment on s'y prendra quand, après avoir vaincu quelque géant ou quelque chevalier, Votre Grâce lui ordonnera d'aller se présenter devant madame Dulcinée. Où le pauvre diable la trouvera-t-il? Il me semble le voir d'ici se promener dans les rues du Toboso, le nez en l'air, la bouche béante, et cherchant madame Dulcinée, qui passera cent fois devant lui sans qu'il la reconnaisse.

L'enchantement ne s'étendra peut-être pas jusqu'aux géants ou aux chevaliers vaincus, répondit don Quichotte. Au reste, nous en ferons l'expérience sur les deux ou trois premiers auxquels nous aurons affaire, en leur ordonnant de venir me rendre compte de ce qu'ils auront éprouvé à ce sujet.

Votre idée me paraît excellente, repartit Sancho. Une fois certain que la beauté de notre maîtresse n'est voilée que pour vous seul, il faudra en prendre votre parti; le malheur sera pour vous et non pour elle; et puis du moment que madame Dulcinée se porte bien, pourquoi nous attrister? En attendant, poussons notre fortune du mieux que nous pourrons en cherchant les aventures; le temps arrangera le reste, car il est le meilleur médecin du monde, et il n'y a pas de maladie qu'il ne guérisse.

Don Quichotte allait répliquer, quand tout à coup, au détour du chemin, parut un chariot chargé de divers personnages et des plus étranges figures qu'on puisse imaginer. Celui qui faisait l'office de cocher était un horrible démon, et comme le chariot était découvert, on voyait aisément ceux qui étaient dedans. Après le cocher, la première figure qui s'offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort sous un visage humain. Tout près d'elle se tenait un ange avec de grandes ailes de différentes couleurs; à sa droite était un empereur avec une couronne qui paraissait d'or; aux pieds de la Mort, on voyait assis le dieu Cupidon, avec son carquois, son arc et ses flèches, mais sans bandeau sur les yeux; enfin, un chevalier armé de toutes pièces, si ce n'est qu'au lieu de casque il portait un chapeau orné de plumes de diverses couleurs, complétait la troupe.

Ce spectacle inattendu troubla quelque peu notre chevalier, et jeta l'effroi dans l'âme de Sancho; mais une prompte joie succéda à la surprise dans l'esprit de don Quichotte, qui ne douta point que ce ne fût quelque périlleuse aventure. Dans cette pensée, et avec un courage prêt à tout braver, il se campe au-devant de l'équipage, et d'une voix fière et menaçante: Cocher ou diable, s'écrie-t-il, il faut que tu me dises à l'instant qui tu es, où tu vas, et quelles gens tu mènes dans ce chariot, qui a plutôt l'air de la barque à Caron que d'une charrette ordinaire.

Seigneur, répondit le diable d'une voix mielleuse et en retenant les rênes, nous sommes acteurs de la troupe d'Angulo le Mauvais. Ce matin, octave de la Fête-Dieu, nous venons de représenter derrière cette colline que vous voyez là-bas, la tragédie des Cortès de la Mort, et nous devons la jouer encore ce soir dans le village qui est devant nous: comme c'était tout proche, nous n'avons pas voulu quitter nos habits, afin de n'avoir pas la peine de les reprendre. Ce jeune homme que vous voyez représente la Mort; cet autre un ange; cette dame, qui est la femme de l'auteur de la pièce, fait la reine; en voilà un qui remplit un rôle d'empereur, cet autre celui de soldat; quant à moi je suis le diable pour vous servir et un des principaux acteurs, car j'ouvre la scène. Si vous avez d'autres questions à me faire, parlez, seigneur, parlez, je répondrai à tout ponctuellement, étant le diable, il n'y a rien que je ne sache.

Foi de chevalier errant, répondit don Quichotte, dès que j'ai vu votre chariot, j'aurais juré que c'était une grande aventure qui s'offrait à moi; je vois bien qu'il ne faut pas se fier aux apparences, si l'on ne veut être trompé.

Allez, mes amis, allez en paix célébrer votre fête, et si je puis vous être utile à quelque chose, croyez que je suis à vous de bien bon coeur: j'ai été toute ma vie grand amateur du théâtre, et dès ma tendre jeunesse je ne rêvais que comédie.

Comme ils en étaient là, le sort voulut qu'un des acteurs de la troupe, qui était resté en arrière, les rejoignît. Ce dernier était habillé en fou de cour, avec quantité de grelots autour du corps, et il portait au bout d'un bâton trois vessies gonflées. En approchant de don Quichotte, ce grotesque personnage se mit à s'escrimer avec son bâton, frappant la terre avec ses vessies, et sautant de droite et de gauche pour faire résonner ses grelots. Cette fantastique vision épouvanta tellement Rossinante, que, malgré les efforts de son maître pour le calmer, il prit le mors aux dents et se mit à courir à travers champs avec une vitesse qu'on était loin d'attendre de lui. A cette vue Sancho sauta à bas de son âne pour aller secourir son seigneur, mais quand il arriva, cheval et cavalier étaient étendus sur la poussière, conclusion ordinaire des prouesses de Rossinante.

Or, à peine Sancho eut-il lâché sa monture, que le fou sauta dessus, et, la fouettant à grands coups de vessies, il la fit courir vers le village où la fête allait avoir lieu. Entre la chute de son maître et la fuite de son âne, Sancho se trouvait dans une cruelle perplexité; mais, en fidèle écuyer, l'amour de son seigneur l'emporta, et malgré la pluie de coups qu'il voyait tomber sur la croupe du baudet, et qu'il eut préféré cent fois recevoir sur la prunelle de ses propres yeux, il accourut auprès de don Quichotte qu'il trouva en fort mauvais état. Tout en l'aidant à remonter sur Rossinante: Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l'âne.

Quel diable? demanda don Quichotte.

Le diable aux vessies, répondit Sancho.

Sois tranquille, reprit notre héros, je te le ferai rendre, allât-il se cacher au fond des enfers. Suis-moi; le chariot marche lentement; et avec les mules qui le traînent je couvrirai, sois-en certain, la perte de ton grison.

Plus n'est besoin de s'en occuper! s'écria Sancho: le diable l'a lâché, et le voilà qui revient, le pauvre enfant!

Sancho disait vrai; le diable et le grison avaient culbuté à l'instar de don Quichotte et de Rossinante, et pendant que l'un gagnait le village, l'autre venait retrouver son maître.

Malgré tout, dit don Quichotte, il serait bon de châtier l'insolence de ce démon sur un des hommes du chariot, fût-ce sur l'empereur lui-même.

Otez-vous cela de l'esprit, Seigneur, repartit Sancho; il n'y a rien à gagner avec les comédiens, ces gens-là ont des amis partout. J'ai connu autrefois un comédien poursuivi pour deux meurtres; eh bien, il s'en est tiré sans qu'il lui en coûtât un cheveu de la tête. Comme ce sont des gens de plaisir, tout le monde les protége et les aime, ceux-ci surtout qui se prétendent de la troupe royale.

Il ne sera pas dit, répliqua don Quichotte, que ce mauvais histrion m'aura échappé, dût le genre humain tout entier le prendre sous sa protection! Et il se mit à courir après le chariot, en criant: Arrêtez, baladins! arrêtez, mauvais bouffons! je veux vous apprendre à respecter à l'avenir les bêtes qui servent de monture aux écuyers des chevaliers errants.

Don Quichotte criait si fort que les comédiens l'entendirent. Jugeant de son intention par ses paroles, la Mort saute à terre, avec le diable, suivi de l'empereur et de l'ange; il n'y eut pas jusqu'au dieu Cupidon qui ne voulût être de la partie: alors tous se chargent de pierres, et, se retranchant derrière leur voiture, ils attendent l'assaillant, résolus à se défendre. En les voyant si bien armés et faire bonne contenance, notre héros retint la bride à Rossinante, et se mit à réfléchir de quelle manière il attaquerait ce bataillon avec le moins de danger. Pendant qu'il délibérait sur ce qu'il avait à faire, Sancho arriva, et trouvant son maître prêt à en venir aux mains:

Seigneur, lui dit-il, voici une aventure qui ne me paraît nullement bonne à entreprendre. Considérez que contre des amandes de ruisseaux il n'existe pas d'armes défensives, à moins de se blottir sous une cloche de bronze? Considérez aussi qu'il y a plus de témérité que de courage à vouloir attaquer seul une armée où les empereurs combattent en personne, et qui est soutenue par les bons et les mauvais anges, sans compter la Mort, qui est à leur tête? Et puis, remarquez, je vous prie, mon cher maître, que parmi tous ces gens-là il n'y a pas un seul chevalier errant.

Tu as touché juste, interrompit don Quichotte, et voilà de quoi me faire changer de résolution: je ne puis ni ne dois tirer l'épée contre n'importe quelles gens s'ils ne sont armés chevaliers; ainsi donc, Sancho, cela te regarde; c'est à toi de tirer vengeance de l'outrage fait à ton grison. Je me tiendrai ici pour te donner mes conseils et t'animer au combat.

Seigneur, il n'y a pas là de quoi tirer vengeance de personne, repartit Sancho, et un bon chrétien doit savoir oublier les offenses; d'ailleurs, je m'arrangerai avec mon âne, et comme il n'est pas moins pacifique que son maître, je suis certain qu'une mesure d'avoine sera bien plus de son goût.

Si c'est là ton avis, bon et pacifique Sancho, répliqua don Quichotte, laissons-là ces fantômes et allons chercher de meilleures aventures; car ce pays-ci m'a tout l'air d'en fournir un bon nombre et des plus surprenantes.

En parlant ainsi, il tourna bride, suivi de son écuyer. De son côté, la Mort et ses compagnons remontèrent sur le chariot et continuèrent leur voyage. Telle fut, grâce aux sages conseils de Sancho Panza, l'heureuse fin de la terrible aventure du char de la Mort. Le jour suivant, notre héros eut une autre aventure avec un chevalier amoureux et errant, laquelle mérite, à elle seule, un nouveau chapitre.

CHAPITRE XII

DE L'ÉTRANGE AVENTURE QUI ARRIVA AU VALEUREUX DON QUICHOTTE AVEC LE GRAND CHEVALIER DES MIROIRS

La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don Quichotte et son écuyer la passèrent sous un bouquet de grands arbres où ils soupèrent avec les provisions que portait le grison. Pendant qu'ils mangeaient, Sancho dit à son maître: Avouez, Seigneur, que j'aurais eu grand tort de choisir pour étrennes le butin de votre dernière aventure plutôt que les poulains des trois juments: Par ma foi, mieux vaut moineau en cage que grue qui vole!

Cela se peut, répondit don Quichotte, mais pourtant si tu m'avais laissé attaquer et combattre comme je le voulais, tu n'aurais certes pas eu lieu de te plaindre, car à cette heure, tu serais en possession de la couronne d'or de l'empereur et des ailes peintes de ce Cupidon: je les lui aurais arrachées pour les remettre entre tes mains.

Bah! reprit Sancho, jamais sceptres ni couronnes des empereurs de comédie n'ont été d'or, mais bien de cuivre ou de fer-blanc.

Cela est vrai, reprit don Quichotte; en effet, il ne conviendrait pas que les hochets de la comédie fussent de fine matière; ils doivent être comme elle une sorte de fiction, une simple apparence. A propos de comédie, j'entends, Sancho, que tu sois bien disposé pour le théâtre, ainsi que pour ceux qui composent les pièces et ceux qui les représentent, parce que ce sont des gens fort utiles dans un État, car, en nous offrant chaque jour un miroir fidèle où se reflète la vie humaine, ils nous montrent ce que nous sommes et ce que nous devrions être. Tu as sans doute vu représenter des comédies dans lesquelles il y avait des rois, des prêtres, des chevaliers, des dames et autres personnages divers? L'un fait le fanfaron, l'autre le fourbe, celui-là le soldat, celui-ci l'amoureux; puis, quand la pièce est terminée, chacun quitte son costume, et, dans la coulisse tout se donne la main.

Oui, vraiment, j'ai vu de ces comédies-là, répondit Sancho.

Eh bien, reprit don Quichotte, il en est de même dans la comédie de ce monde: les uns sont empereurs, les autres papes; finalement autant de personnages différents que sur le théâtre. Puis quand arrive la fin de la pièce, c'est-à-dire quand vient la mort qui leur fait quitter les oripeaux qui les distinguaient, tous redeviennent égaux dans la sépulture.

Voilà une comparaison que j'ai entendu faire bien souvent et qui ressemble comme deux gouttes d'eau au jeu des échecs, dit Sancho: tant que le jeu dure, chaque pièce représente un personnage; mais une fois le jeu fini, elles sont toutes jetées pêle-mêle dans une boîte, comme dans un tombeau.

Il me semble, reprit don Quichotte, que tu deviens chaque jour moins simple et plus avisé.

Pardieu, répliqua Sancho, en me frottant tous les jours contre Votre Grâce, il faut bien qu'il m'en reste quelque chose. Bien aride serait le terrain qui ne rapporterait rien, quand on le cultive et qu'on le fume: je veux dire, seigneur, que la conversation de Votre Grâce a été l'engrais répandu sur la terre sèche de mon esprit, et le temps passé à votre service la culture moyennant laquelle j'espère rapporter des moissons dignes du bon labourage que vous avez fait dans mon stérile entendement.

Le chevalier ne put s'empêcher de sourire des expressions recherchées dont Sancho appuyait son raisonnement; il lui sembla qu'il en savait plus long qu'à l'ordinaire, et il en était tout surpris. En effet, depuis quelque temps, Sancho parlait de façon à étonner son maître; seulement, quand il voulait par trop faire le beau parleur, comme un candidat au concours, il trébuchait lourdement. Ce qui lui allait le mieux, c'était de débiter des proverbes, qu'ils vinssent à tort ou à raison, comme on l'a vu souvent et comme on le verra encore dans la suite de cette histoire.

Nos aventuriers passèrent une partie de la nuit en de semblables entretiens, jusqu'à ce qu'il prit envie à Sancho de laisser tomber les rideaux de ses yeux: c'était sa manière de s'exprimer lorsqu'il voulait dormir. Il ôta le bât et le licou au grison, et le laissa paître en liberté. Quant à Rossinante, il se contenta de lui retirer la bride, parce que don Quichotte lui avait expressément défendu d'enlever la selle tant qu'ils seraient en campagne, suivant la coutume si prudemment établie et si fidèlement observée par les chevaliers errants.

D'après la même tradition, l'amitié de ces deux pacifiques animaux fut si intime, que l'auteur de ce récit lui avait consacré plusieurs chapitres; il les supprima depuis par bienséance et pour garder la dignité qui convient à une si héroïque histoire. Parfois, néanmoins, il oublie sa résolution, et se complaît à nous représenter les deux amis se grattant l'un l'autre; puis, quand ils étaient fatigués de cet exercice, Rossinante croisant sur le cou du grison un cou qui le dépassait d'une demi-aune; et tous deux les yeux fichés en terre demeuraient ainsi des jours entiers, à moins qu'on ne les tirât de leur immobilité, ou que la faim ne les talonnât. L'auteur n'avait pas craint de comparer leur amitié à celle de Nisus et Euryale, ou bien encore à celle d'Oreste et Pylade, ce qui fait voir la haute opinion qu'il en avait conçue; peut-être aussi voulait-il par là montrer aux hommes combien ils ont tort de trahir l'amitié, quand les bêtes la pratiquent si fidèlement. C'est pourquoi l'on a dit: il n'y a pas d'ami pour l'ami, et les roseaux se changent en lance. Et qu'on n'aille pas blâmer cette comparaison de l'amitié des bêtes avec celle des hommes: n'avons-nous pas appris du chien la fidélité, de la fourmi la prévoyance, de l'éléphant la pudeur, et du cheval la loyauté!

Nos aventuriers reposaient depuis peu de temps, Sancho sous un liége et don Quichotte sous un robuste chêne, lorsque notre héros fut réveillé par un bruit qui se fit derrière sa tête; se levant en sursaut pour s'assurer d'où ce bruit provenait, il crut entendre deux cavaliers, dont l'un, se laissant glisser de sa selle, disait à l'autre:

Ami, mets pied à terre, et ôte la bride à nos chevaux; ils doivent trouver ici de l'herbe fraîche, comme j'y trouverai moi-même le silence et la solitude propres à entretenir mes amoureuses pensées.

Dire ce peu de mots et s'étendre à terre fut l'affaire d'un instant. Mais en se couchant l'inconnu fit résonner les armes dont il était couvert. A cet indice, don Quichotte reconnut un chevalier; s'approchant de Sancho, et le secouant par le bras pour l'éveiller: Ami, lui dit-il à voix basse, nous tenons une aventure.

Dieu veuille nous l'envoyer bonne, répondit Sancho encore à moitié endormi; mais, dites-moi, seigneur, où est-elle Sa Grâce madame l'aventure?

Où elle est, répliqua don Quichotte: regarde de ce côté, et tu y verras étendu un chevalier qui, si je ne me trompe, a quelque grand sujet de déplaisir, car il s'est laissé tomber à terre si lourdement, que ses armes en ont résonné.

Eh bien, où voyez-vous que ce soit une aventure? dit Sancho.

Je ne prétends pas que ce soit absolument une aventure, repartit don Quichotte, je dis que c'est un commencement d'aventure, car elles débutent toujours ainsi. Au reste, écoutons; il me semble que ce chevalier accorde un luth ou une guitare, et à la manière dont il tousse pour se nettoyer le gosier, il doit se préparer à chanter.

Par ma foi, vous avez raison, dit Sancho, il faut que ce soit un chevalier amoureux.

Crois-tu donc qu'il y en ait d'autres? reprit don Quichotte; apprends, mon ami, qu'il n'y a point de chevalier qui ne soit amoureux. Écoutons-le; sa plainte nous apprendra sans doute son secret, car l'abondance du coeur fait parler la langue.

Sancho allait répliquer, quand l'inconnu se mit à chanter ce qui suit:

Eh bien, il faut, madame, il faut vous satisfaire, Et ne plus vous parler d'amour, Mon tourment a beau croître et grandir chaque jour, Ce coeur, trop amoureux, sait souffrir et se taire; Mais quand pour vos beaux yeux je consens à mourir, Pardonnez à l'amour s'il m'échappe un soupir.

L'inconnu poussa un profond soupir, et bientôt il s'écria d'une voix dolente et plaintive: O la plus belle, mais la plus ingrate de toutes les femmes, sérénissime Cassildée de Vandalie! comment peux-tu consentir à laisser errer par le monde et consumer sa vie en d'âpres et pénibles travaux le chevalier ton esclave? Ne suffit-il pas que ma valeur et mon bras aient fait confesser à tous les chevaliers de la Navarre, à tous les chevaliers de Léon, d'Andalousie, de Castille, et enfin à tous les chevaliers de la Manche que tu es la plus belle personne du monde?

Oh! pour cela non, repartit don Quichotte, car je suis de la Manche, et je n'ai jamais confessé ni ne confesserai de ma vie une chose si contraire et si préjudiciable à la beauté de Dulcinée. Sancho, ce chevalier divague; mais écoutons encore, peut-être va-t-il se faire mieux connaître.

Sans aucun doute, répliqua Sancho; car il me paraît prendre le chemin de se lamenter un mois durant.

Toutefois, il n'en fut pas ainsi: l'inconnu ayant cru entendre qu'on parlait à ses côtés, se leva et dit d'une voix sonore: Qui va là? qui êtes-vous? Êtes-vous du nombre des heureux, ou de celui des affligés?

Je suis du nombre des affligés, répondit don Quichotte.

Dans ce cas, approchez, reprit l'inconnu; vous trouverez ici la tristesse et l'affliction en personne.

Don Quichotte s'approcha, s'y voyant invité avec tant de courtoisie, et l'inconnu le prenant par le bras:

Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il; car pour deviner que vous l'êtes, il me suffit de vous avoir rencontré dans cet endroit, où vous font compagnie la solitude et le serein, gîte naturel et couche ordinaire des chevaliers errants.

Je suis chevalier, en effet, répondit don Quichotte, et de la profession que vous dites; accablé moi-même par le souvenir de mes disgrâces, je ne laisse pas d'avoir le coeur sensible aux malheurs d'autrui; et je compatis d'autant plus aux vôtres, seigneur, que par vos plaintes j'ai compris qu'ils doivent avoir leur source dans votre amour pour l'ingrate que vous venez de nommer.

Pendant qu'ils s'entretenaient de la sorte, tous deux étaient assis sur le gazon, l'un à côté de l'autre, et aussi tranquilles que s'ils n'eussent pas dû se couper la gorge au lever de l'aurore.

Seigneur chevalier, seriez-vous par bonheur amoureux? demanda l'inconnu.

Pour mon malheur, je le suis, répondit notre héros, quoique, après tout, les souffrances qui résultent du choix d'un trop noble sujet puissent plutôt passer pour des biens que pour des maux.

Oui, reprit l'inconnu, si les dédains d'une ingrate n'en venaient pas à troubler notre raison, et à nous exciter à la vengeance.

Pour moi, repartit don Quichotte, je n'ai jamais éprouvé le dédain de ma dame.

Non, par ma foi, interrompit Sancho; notre maîtresse est tendre comme la rosée, et plus douce qu'un mouton.

Est-ce là votre écuyer? demanda l'inconnu du bocage à don Quichotte.

C'est mon écuyer, répondit notre héros.

En vérité, répliqua l'inconnu, il est le premier que j'aie entendu parler si librement en présence de son maître; j'ai là le mien, qui n'a jamais été assez hardi pour desserrer les dents, quand il est devant moi.

Eh bien, moi, s'écria Sancho, j'ai parlé et je parlerai devant le... et même plus... mais laissons cela.

En ce moment, l'autre écuyer tira Sancho par le bras, et lui dit à l'oreille: Frère, cherchons quelque endroit où nous puissions parler à notre aise, et laissons ici nos maîtres s'entretenir de leurs amours; car le jour les surprendra qu'ils n'auront pas encore fini.

Volontiers, repartit Sancho; je serais bien aise d'apprendre à Votre Grâce qui je suis, et de vous montrer si c'est à moi qu'on peut reprocher d'être un bavard.

Tous deux s'en furent à l'écart, et il s'établit entre eux une conversation pour le moins aussi plaisante que celle de leurs maîtres fut sérieuse.

CHAPITRE XIII

OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE AVEC LE PIQUANT DIALOGUE QU'EURENT ENSEMBLE LES ÉCUYERS

Ainsi séparés, d'un côté étaient les chevaliers, de l'autre les écuyers, ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-là se confiant leurs amours; mais l'histoire s'occupe d'abord de la conversation des valets, et rapporte que l'écuyer du Bocage dit à Sancho:

Il faut convenir, frère, qu'il y a peu d'existences aussi rudes que celles des écuyers errants, et c'est bien à eux que peut s'appliquer la malédiction dont Dieu frappa notre premier père, quand il lui dit: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.»

Et à la froidure de ton corps, ajouta Sancho, car qui souffre plus de l'intempérie des saisons qu'un écuyer dans la chevalerie errante? Encore s'il avait toujours de quoi manger, le mal serait moins grand: avec du pain on nargue le chagrin; mais il se passe des jours entiers où nous n'avons rien à mettre sous la dent, si ce n'est pourtant l'air que nous respirons.

Quand on a l'espoir d'être récompensé quelque jour, tout cela peut se prendre en patience, repartit l'écuyer du Bocage; car il faut qu'un chevalier errant soit bien peu chanceux s'il n'a pas une fois en sa vie une île ou un comté à donner à son écuyer.

J'ai souvent dit à mon maître qu'avec une île je me tiendrais pour satisfait, répliqua Sancho, et il est si noble et si libéral qu'il me l'a promise bien des fois.

Je n'ai pas de si hautes prétentions, repartit l'écuyer du Bocage, et avec un canonicat dont mon maître m'a déjà pourvu je me trouverai amplement récompensé de mes services.

Votre maître, demanda Sancho, est donc chevalier ecclésiastique, puisqu'il peut donner un canonicat à son écuyer? Quant au mien, il est simple laïque; et pourtant, je me rappelle que des gens d'esprit et de sens, dans des intentions suspectes, à mon avis, lui conseillaient de devenir archevêque. Par bonheur, il ne voulut jamais être qu'empereur; mais je tremblais qu'il ne lui prît fantaisie de se faire d'église; car, entre nous, tout dégourdi que je paraisse, vous saurez que je ne suis qu'une bête pour gérer un bénéfice.

Ne vous y trompez pas, répondit l'écuyer du Bocage, les gouvernements d'îles ne sont pas si aisés à conduire que vous pourriez le supposer, et souvent on n'y trouve pas même de l'eau à boire. Il y en a de fort pauvres, d'autres sont très-mélancoliques; et les meilleurs sont des charges fort pesantes que se mettent sur les épaules certains gouverneurs; aussi à toute heure en voit-on qui ploient sous le faix. Tenez, plutôt que d'exercer une profession comme la nôtre, on ferait mieux de s'en aller chez soi pour y passer le temps à des exercices plus paisibles, tels que la chasse ou la pêche; car quel est l'écuyer, si pauvre soit-il, qui n'a pas quelque méchant cheval et une couple de lévriers, ou tout au moins une ligne à pêcher, pour se divertir dans son village?

A l'exception du cheval, je possède tout cela, répondit Sancho; mais j'ai un âne qui, sans le flatter, vaut deux fois le cheval de mon maître; aussi je me garderais bien de le troquer, me donnât-t-il quatre boisseaux d'avoine en retour. Sur ma foi, vous ne sauriez croire ce que vaut mon grison, je dis grison, parce que c'est sa couleur; quant aux lévriers, du diable si j'en manquais, car il y en a de reste dans notre village, et la chasse est d'autant plus agréable qu'on la fait aux dépens d'autrui.

Seigneur, dit l'écuyer du Bocage, il faut que je vous avoue une chose: c'est que j'ai résolu de laisser là cette ridicule chevalerie et de me retirer chez moi, afin d'y vivre en paix et d'élever mes enfants; j'en ai trois, Dieu merci, qui sont beaux comme des anges.

Moi, repartit Sancho, j'en ai deux qu'on pourrait présenter au pape en personne, surtout une jeune créature que j'élève pour être comtesse, s'il plaît à Dieu, quoique un peu en dépit de sa mère.

Eh! quel âge a cette demoiselle que vous élevez pour être comtesse? demanda l'écuyer du Bocage.

Environ quinze ans et demi, plus ou moins, répondit Sancho; elle est grande comme une perche, fraîche comme une matinée d'avril, et forte comme un portefaix.

Peste! s'écria l'écuyer du Bocage, voilà bien des qualités: il y a là de quoi faire non-seulement une comtesse, mais encore une nymphe du vert bosquet. Oh! la gueuse, la fille de gueuse, elle m'a la mine de porter joliment son bois!

Ma fille n'est point une gueuse, repartit Sancho avec humeur, ni sa mère non plus; et il n'en entrera jamais à la maison tant que je vivrai. Seigneur écuyer, parlons plus sagement: pour un homme nourri parmi les chevaliers errants, qui sont la courtoisie même, vos propos sont très-malsonnants.

Oh! que vous vous connaissez mal en fait de louanges! répliqua l'écuyer du Bocage. N'avez-vous donc jamais entendu, lorsque dans un combat de taureaux le toréador vient de faire un beau coup, chacun s'écrier: Oh! le gueux, le fils de gueuse, comme il s'en est bien tiré! Vous voyez donc que ce n'est pas une injure, mais une sorte de louange. Allez, seigneur, reniez plutôt vos enfants s'ils ne font rien pour mériter de pareils éloges.

A ce compte-là vous pourriez leur jeter toute une gueuserie sur le corps, repartit Sancho; mais j'espère qu'ils ne me causeront point ce chagrin, car ils ne font et ne disent rien qui mérite de pareils compliments: aussi je voudrais déjà les revoir, tant je les aime, et tous les jours je prie Dieu qu'il me tire de ce dangereux métier d'écuyer, où je me suis fourré encore une fois dans l'espoir de trouver une bourse de cent ducats, comme je l'ai déjà fait dans la Sierra-Morena. Depuis lors, le diable me met à toute heure devant les yeux un sac de doublons; il me semble en ce moment que je le vois, que je me jette dessus, que je le tiens entre mes bras, que je l'emporte dans ma maison, que j'en achète des terres, et que je vis comme un prince. Aussi chaque fois que je pense à cela, je compte pour rien toutes les fatigues que j'endure à la suite de mon maître, qui, je le vois bien, tient plus du fou que du chevalier.

C'est pour cela qu'on dit convoitise rompt le sac, reprit l'écuyer du Bocage; et, s'il faut parler de nos maîtres, je ne crois pas qu'il y ait au monde un plus grand fou que le mien; il est de ceux dont on dit: Des soucis d'autrui, l'âne dépérit. Ainsi, pour rétablir en son bon sens un chevalier qui est devenu fou, il est devenu fou lui-même, et il va chercher sans difficulté une chose telle, que s'il la trouvait, il pourrait bien s'en mordre les doigts.

Serait-il par hasard amoureux, votre maître? dit Sancho.

Justement, répondit l'écuyer du Bocage, il est amoureux d'une certaine Cassildée de Vandalie, qui est la plus cruelle créature et la plus difficile à gouverner qu'on puisse rencontrer dans le monde. Mais ce n'est point cela qui occupe mon maître en ce moment: il a bien d'autres projets en tête, comme il le fera voir avant peu.

Il n'est chemin si uni qui n'ait quelques pierres à faire broncher, reprit Sancho; si l'on fait cuire des fèves chez les autres, chez nous c'est à pleine marmite, et la folie a toujours plus de commensaux que la raison. Mais si, comme je l'ai entendu dire souvent, les malheureux se consolent entre eux, je pourrai me consoler avec Votre Grâce, puisque vous servez un maître aussi fou que le mien.

Fou, oui, mais vaillant, dit l'écuyer du Bocage, et plus matois encore que vaillant et que fou.

Oh! ce n'est point ainsi qu'est mon maître, reprit Sancho: il n'y a pas chez lui la moindre malice; au contraire, il a un coeur de pigeon, et il est incapable de faire du mal à une fourmi; de plus, il est si naïf, qu'un enfant lui ferait accroire qu'il est nuit en plein jour. Eh bien, c'est une simplicité qui fait que je l'aime comme la prunelle de mes yeux, et que je ne puis me résoudre à le quitter malgré toutes ses extravagances.

Mais, en fin de compte, dit l'écuyer du Bocage, quand un aveugle en conduit un autre, il y a danger pour les deux. Je pense donc que le meilleur et le plus sûr serait de battre en retraite et de regagner nos gîtes; car ceux qui cherchent les aventures ne les trouvent pas toujours comme ils les voudraient.

En cet endroit de la conversation, l'écuyer du Bocage s'apercevant que Sancho crachait souvent et avec peine, lui dit: Seigneur, il me semble qu'à force de parler nous nous sommes desséché le gosier et la langue; il n'y aurait pas grand mal de nous les rafraîchir, et, contre de tels accidents, mon cheval porte à l'arçon de ma selle un remède qui n'est pas à dédaigner. Attendez-moi un moment.

Cela dit, il se leva, et revint bientôt après portant une grande outre pleine de vin, et un pâté si long, que Sancho crut qu'il contenait non pas un chevreau, mais un bouc.

Comment, seigneur! dit Sancho en le débarrassant du pâté, ce sont là vos provisions?

Et qu'attendiez-vous donc? répondit l'écuyer du Bocage: me preniez-vous pour un écuyer au pain et à l'eau? Je ne me mets jamais en chemin sans avoir semblable valise en croupe.

Ils s'assirent à terre; et Sancho, sans se faire prier, se mit à manger d'un si grand appétit, que, grâce à l'obscurité, il avalait des morceaux gros comme le poing.

Seigneur, dit-il, à en juger par les provisions que vous portez, si vous n'êtes point ici par enchantement, au moins le croirait-on; vous êtes bien le plus magnifique et le plus généreux écuyer que j'aie rencontré de ma vie; en vérité, vous méritez d'être celui d'un roi. Tandis que moi, pauvre diable, je n'ai dans mon bissac qu'un morceau de fromage si dur, si dur, qu'on pourrait en casser la tête à un géant: puis quelques oignons et deux ou trois douzaines de noisettes qui lui font compagnie, grâce à la détresse de mon maître, et à la conviction où il est que les chevaliers errants doivent se contenter de quelques fruits secs et des herbes des champs.

Mon estomac n'est point accoutumé aux oignons et aux racines sauvages, répliqua l'écuyer du Bocage; que nos maîtres vivent tant qu'ils voudront selon les règles de leur étroite chevalerie; moi, je porte toujours des viandes froides, et de plus cette outre pendue à l'arçon de ma selle: c'est ma fidèle compagne, et je l'aime si tendrement que je lui donne à chaque instant mille embrassades et mille baisers.

En disant cela, il passa l'outre à Sancho, qui, l'ayant aussitôt portée à sa bouche, se mit à regarder les étoiles pendant un bon quart d'heure. Quand il eut achevé d'étancher sa soif, il laissa tomber sa tête sur son épaule, et jetant un profond soupir, il s'écria: Oh! le fils de gueuse! comme il est catholique et comme il se laisse avaler!

Ah! pour le coup, je vous y prends, repartit l'écuyer du Bocage: comment venez-vous d'appeler ce vin?

Je conviens, répondit Sancho, ce n'est pas une injure que d'appeler quelqu'un fils de gueuse, quand c'est avec intention de le louer. Mais, dites-moi, seigneur, par le salut de votre âme, n'est-ce pas là du vin de Ciudad-Réal?

Par ma foi, vous êtes un fin gourmet, répondit l'écuyer du Bocage; vous l'avez deviné, il n'est pas d'un autre cru, et il est vieux de plusieurs années.

Oh! j'ai le nez bon, repartit Sancho; et pour se connaître en vin, je défie qui que ce soit: rien qu'au flair je vous dirai d'où il vient, quel est son âge, s'il est de garde; enfin toutes ses bonnes ou mauvaises qualités. Et il ne faut pas s'étonner de cela: dans ma famille, du côté de mon père, nous avons eu les deux plus fameux gourmets qui se soient jamais vus dans toute la Manche. Ce que je vais vous conter en est la preuve. Un jour on les appela pour avoir leur avis sur du vin qui était dans une cuve. L'un en mit sur le bout de sa langue, l'autre l'approcha de son nez; le premier prétendit que le vin sentait le fer, le second assura qu'il sentait le cuir; le maître du vin jura qu'il était franc, et qu'on n'y avait rien mis qui pût lui donner aucune odeur: mais nos deux gourmets ne voulurent pas en démordre. A quelque temps de là, le vin se vendit, et quand on eut nettoyé la cuve, on trouva, au fond, une petite clef attachée à une aiguillette de cuir. Maintenant, seigneur, dites-moi si un homme qui sort d'une telle race peut donner son avis en semblable matière?

Assurément, répondit l'écuyer du Bocage, mais à quoi cela vous sert-il dans le métier que vous faites? Croyez-moi, laissons la chevalerie et les aventures pour ce qu'elles valent, et puisque nous avons du pain chez nous, n'allons pas chercher des tourtes là où il n'y a peut-être pas de farine.

J'ai résolu d'accompagner mon maître jusqu'à Saragosse, repartit Sancho; mais après, serviteur! et je verrai le parti qu'il me faudra prendre.

Finalement, tant parlèrent et tant burent nos deux écuyers, que le sommeil seul fut capable de mettre fin à leurs propos et à leurs rasades. Aussi, tous deux, tenant embrassée l'outre à peu près vide, et ayant encore les morceaux mâchés dans la bouche, ils s'endormirent sur la place. Nous les y laisserons, pour conter ce qui se passa entre le chevalier du Bocage et le chevalier de la Triste-Figure.

CHAPITRE XIV

OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE

Parmi beaucoup de propos qu'échangèrent don Quichotte et le chevalier du Bocage, l'histoire raconte que celui-ci dit à l'autre: Enfin, Seigneur, vous saurez que ma destinée, ou plutôt mon libre choix, m'a rendu amoureux de la sans pareille Cassildée de Vandalie; je dis sans pareille, parce qu'elle n'a point d'égale pour l'élégance de la taille, ni pour la perfection de la beauté; eh bien, quoique j'aie pu faire, cette Cassildée, dont je vous parle, n'a su récompenser mes honnêtes pensées et mes chastes désirs qu'en m'exposant sans cesse comme la marâtre d'Hercule à une foule de périlleux travaux, me flattant de l'espérance toujours déçue de me récompenser à la fin de chaque aventure.

Une fois, le croiriez-vous, elle m'a commandé d'aller combattre en champ clos cette fameuse géante de Séville, appelée la Giralda[81], qui, tout naturellement offre la résistance et la force du bronze, et qui, sans jamais bouger de place, est la plus volage et la plus changeante femme de la terre. Je vins, je la vis, je la vainquis, et je la tins immobile, aidé d'un vent du nord qui souffla toute une semaine. Une autre fois, Cassildée m'ordonna d'aller prendre et soupeser les formidables taureaux de Guisando[82], entreprise plus digne d'un portefaix que d'un chevalier. Ce n'est pas tout, elle a voulu que je me précipitasse tout vivant dans les profondeurs de Cabra pour lui rapporter une relation exacte de ce que renferme cet obscur abîme, entreprise téméraire, inouïe, et dont on ne peut sortir que par miracle. Eh bien, j'arrêtai la Giralda, je soupesai les taureaux de Guisando, je révélai le secret des abîmes de Cabra, sans que Cassildée cessât de se montrer ingrate et dédaigneuse. Enfin, pour dernière épreuve, elle m'a ordonné de parcourir toutes les provinces d'Espagne, afin de faire confesser à tous les chevaliers errants que je viendrais à rencontrer, qu'elle seule mérite le sceptre de la beauté, et que je suis le plus vaillant et le plus amoureux des chevaliers. J'ai obéi, et dans plusieurs rencontres, j'ai vaincu bon nombre de chevaliers assez hardis pour me contredire. Mais, je dois l'avouer, l'exploit dont je suis le plus fier, c'est d'avoir vaincu en combat singulier, le fameux, l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche, et de lui avoir fait confesser que ma Cassildée de Vandalie est incomparablement plus belle que sa Dulcinée du Toboso: victoire à jamais glorieuse pour moi, et dans laquelle je puis me vanter d'avoir triomphé de tous les chevaliers errants du monde, puisque le fameux, l'illustre don Quichotte dont je vous parle les a tous vaincus.

[81] La Giralda, grande statue de bronze qui sert de girouette à la haute tour arabe de la cathédrale de Séville.

[82] Les taureaux de Guisando sont quatre énormes blocs de pierre qui ont la forme de taureaux; ils sont dans la province d'Avila.

Don Quichotte eut besoin de toute sa courtoisie pour ne pas donner sur le champ un démenti au chevalier du Bocage; la formule consacrée tu en as menti lui vint même au bout de la langue: il se contint toutefois, certain de lui faire confesser plus tard son erreur de sa propre bouche.

Seigneur, lui dit-il avec calme, que Votre Grâce ait triomphé de la plupart des chevaliers errants d'Espagne et même du monde entier, à cela je n'ai rien à répondre; mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la Manche, vous me permettrez d'en douter; il se pourrait que ce fût quelqu'un qui lui ressemblât, quoiqu'à vrai dire il y ait bien peu de gens qui lui ressemblent.

Non, non répliqua le chevalier du Bocage, c'est bien don Quichotte de la Manche que j'ai combattu, que j'ai vaincu, que j'ai fait rendre à merci. C'est un homme de haute taille, maigre de visage, qui a les membres longs et grêles, les cheveux grisonnants, le nez aquilin et même un peu crochu, les moustaches grandes, noires et tombantes; il combat sous le nom de chevalier de la Triste-Figure, et mène pour écuyer un paysan nommé Sancho Panza; il presse le flanc et dirige le frein d'un fameux coursier appelé Rossinante; enfin il a pour dame de ses pensées une certaine Dulcinée du Toboso, appelée jadis Aldonça Lorenzo, comme la mienne que j'appelle Cassildée de Vandalie, parce qu'elle a nom Cassilda et qu'elle est Andalouse: maintenant si tout cela ne suffit pas pour prouver ce que j'avance, j'ai là une épée qui saura mettre les incrédules à la raison.

Doucement, seigneur chevalier, reprit don Quichotte; ne vous emportez pas, et écoutez ce que je vais vous dire. Apprenez que ce don Quichotte est le meilleur ami que j'aie au monde, et que sa réputation ne m'est pas moins chère que la mienne. Aux indices que vous m'en donnez, je dois croire que c'est lui-même que vous avez vaincu; cependant, je vois avec les yeux et je touche avec les mains que cela est de toute impossibilité, et je ne trouve aucune explication à ce que vous affirmez, si ce n'est que des enchanteurs, surtout un, qui est son ennemi particulier, aura pris sa ressemblance et se sera laissé vaincre tout exprès pour lui enlever la gloire que ses exploits lui ont si justement acquise par toute la terre; et pour preuve de cela, je dois vous apprendre qu'il y a deux jours à peine, ces mécréants ont transformé la belle Dulcinée du Toboso en une horrible paysanne. Ils auront sans doute aussi transformé don Quichotte. Si, après cela, il vous reste encore quelque incertitude, voici devant vous don Quichotte en personne qui maintiendra ce qu'il avance les armes à la main, soit à pied, soit à cheval, enfin de telle manière qui vous conviendra.

En même temps, don Quichotte se leva brusquement, et portant la main sur la garde de son épée, il attendit la décision du chevalier du Bocage, qui lui répondit froidement:

Un bon payeur ne craint pas de donner des gages, seigneur chevalier; celui qui une première fois a su vous vaincre transformé peut espérer vous vaincre de nouveau sous votre forme véritable. Mais comme il n'est pas convenable que les chevaliers errants accomplissent leurs exploits dans les ténèbres, ainsi que des vauriens et des brigands, attendons le lever du soleil, et alors nous verrons à qui des deux Mars sera favorable; toutefois, seigneur, sous cette condition, que le vaincu restera à la discrétion du vainqueur, et sera obligé de faire ce qu'il lui ordonnera, pourvu que ce soit selon les règles de la chevalerie.

Cela dit, ils se rapprochèrent de leurs écuyers, qu'ils trouvèrent dormant et ronflant dans la même posture où ils avaient été surpris par le sommeil; ils les réveillèrent en leur ordonnant de tenir leurs chevaux prêts et en bon état, parce qu'au lever du soleil allait se livrer un combat sanglant et formidable.

Atterré de cette nouvelle, Sancho tremblait déjà pour les jours de son maître, après les prouesses qu'il avait entendu raconter du chevalier du Bocage par son écuyer. Tous deux néanmoins se mirent en devoir d'obéir, et s'en furent chercher leur troupeau; car, après s'être flairés, les trois chevaux et l'âne paissaient ensemble.

Chemin faisant, l'écuyer du Bocage dit à Sancho: Vous saurez, frère, que la coutume des écuyers d'Andalousie n'est pas de rester les bras croisés quand leurs maîtres se battent; ainsi nous n'avons qu'à nous préparer à jouer des couteaux.

Cette coutume peut être celle des bravaches dont vous parlez, répondit Sancho; mais que ce soit la coutume des chevaliers errants, je ne le pense pas; au moins n'ai-je jamais entendu dire rien de semblable à mon maître, lui qui sait par coeur tous les règlements de la chevalerie. D'ailleurs, s'il y a obligation pour les écuyers de se battre quand s'escriment leurs seigneurs, il doit y avoir une peine pour les contrevenants; eh bien, je préfère payer l'amende; elle n'excédera point, j'en suis sûr, la valeur de deux livres de cire[83]; aussi, j'aime mieux payer les cierges que de recevoir quelque mauvais coup et de me ruiner en emplâtres; il y a plus, c'est que je n'ai point d'épée, et que je n'en ai porté de ma vie.

[83] C'était l'amende à laquelle on condamnait les membres d'une confrérie absents le jour d'une réunion

Qu'à cela ne tienne, repartit l'écuyer du Bocage; j'ai là deux sacs de toile de la même grandeur: Votre Grâce en prendra un, moi l'autre, et de la sorte nous combattrons à armes égales.

Très-bien, dit Sancho: d'autant que ces armes seront plus propres à ôter la poussière de nos habits qu'à nous faire du mal.

Comment l'entendez-vous? répliqua l'écuyer du Bocage: nous mettrons dans chaque sac, afin que le vent ne les emporte pas, une douzaine de jolis cailloux bien polis, bien ronds, et après cela nous pourrons nous battre tout à notre aise.

Une douzaine de cailloux! quelle ouate! repartit Sancho; si vous avez la tête de bronze, la mienne est de chair et d'os: mais, je vous le dis et le redis, n'y aurait-il dans les sacs que des cocons de soie, je ne me sens pas d'humeur à guerroyer: laissons nos maîtres combattre tant qu'ils voudront, s'ils en ont envie; quant à nous, buvons et mangeons, par ma foi, c'est le plus court et le plus sûr; le temps se chargera bien assez du soin de nous ôter la vie, sans travailler à la raccourcir nous-mêmes avant qu'elle soit à terme et tombe de maturité.

Vous avez beau dire, répliqua l'écuyer du Bocage, nous nous battrons au moins une demi-heure.

Non, non, répondit Sancho, pas même une minute: je suis trop courtois pour chercher querelle à un homme avec qui je viens de boire et de manger; et puis, diable! qui peut songer à se battre sans être en colère?

A cela je sais un remède, dit l'écuyer du Bocage: avant de commencer le combat je m'approcherai tout doucement de Votre Grâce, et avec cinq ou six coups de poing par les mâchoires et autant de coups de pied dans le ventre, je suis assuré de réveiller votre colère, fût-elle plus endormie qu'une marmotte.

Et moi j'en sais un autre qui ne lui cède en rien, reprit Sancho: je prendrai un bon gourdin, et avant que vous ayez réveillé ma colère, j'endormirai si bien la vôtre, qu'elle ne pourra se réveiller que dans l'autre monde. Oh! je ne suis pas homme à me laisser manier de la sorte; tenez, le meilleur est de laisser dormir chacun notre colère. Il ne faut point, comme on dit, réveiller le chat qui dort, et tel souvent va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a béni la paix et maudit les querelles; faisons de même: aussi bien, si un chat enfermé se change en lion, en quoi suis-je capable de me changer, moi qui suis un homme?

C'est bien, dit l'écuyer du Bocage; le jour ne tardera pas à paraître, et nous verrons ce qu'il faudra faire.

Déjà l'on entendait gazouiller dans le feuillage une foule de petits oiseaux, saluant de leurs cris joyeux la venue de la blanche aurore, qui commençait à se montrer sur les balcons de l'Orient. De sa chevelure dorée ruisselait un nombre infini de perles liquides, et les plantes, baignées de cette suave liqueur, paraissaient elles-mêmes répandre des gouttes de diamant; les saules distillaient une manne savoureuse, les fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois prenaient un air de fête et les prairies se paraient de fleurs.

Aussitôt que le jour parut, le premier objet qui s'offrit aux regards de Sancho fut le nez de l'écuyer du Bocage, nez si grand, si énorme, qu'il faisait ombre sur son corps. En effet, l'histoire raconte que ce nez était d'une longueur démesurée, bossu au milieu, tout couvert de verrues, d'une couleur violacée comme celle des mûres, et qu'il descendait deux doigts plus bas que la bouche. Cette hideuse vision épouvanta si fort le pauvre Sancho, et il fut saisi d'un tel tremblement que, tout bas, il se vouait à tous les saints d'Espagne, afin d'être délivré de ce fantôme, bien résolu d'en recevoir cent gourmades plutôt que de laisser éveiller sa propre colère pour combattre ce vampire.

Don Quichotte regarda aussi son adversaire; mais celui-ci avait déjà le casque en tête et la visière baissée, de sorte qu'il ne put le voir au visage; seulement il remarqua que c'était un homme fort et robuste, quoique de moyenne taille; par-dessus ses armes il portait une casaque qui paraissait de brocart d'or; on y voyait éclater quantité de petites lunes ou miroirs d'argent, et ce riche costume lui prêtait beaucoup d'élégance et de grâce; son casque était surmonté de plumes jaunes, vertes et blanches; sa lance, appuyée contre un arbre, était grosse et longue, et terminée par une pointe d'acier d'une palme de long. De tout cela, don Quichotte conclut que l'inconnu devait être d'une force peu commune; mais loin de s'en étonner, il s'avança vers lui d'un air dégagé: Seigneur, lui dit-il, si l'ardeur qui vous porte au combat n'altère point votre courtoisie, je vous prie de lever un moment votre visière, afin que je puisse voir si votre bonne mine répond à la vigueur qu'annonce votre noble taille.

Vainqueur ou vaincu, répondit le chevalier des Miroirs, vous aurez tout le temps de m'examiner après le combat; je ne puis accéder à votre demande, car il me semble que je fais tort à la beauté de ma Cassildée et à ma gloire, en reculant d'une seule minute l'aveu que je dois vous arracher.

Au moins, répliqua notre héros, vous pouvez me dire, avant que nous montions à cheval, si je suis ce don Quichotte que vous prétendez avoir vaincu.

A cela, je répondrai qu'on ne peut pas avoir plus de ressemblance, dit le chevalier des Miroirs: mais, après ce que vous m'avez dit de la persécution des enchanteurs, je n'oserais jurer que vous soyez le même.

Il suffit, reprit don Quichotte; qu'on amène nos chevaux, et je vous tirerai d'erreur en moins de temps que vous n'en auriez mis à lever votre visière; si Dieu, ma dame et mon bras, ne me font pas défaut, je verrai votre visage, et vous me direz alors si je suis ce don Quichotte qui se laisse vaincre si aisément.

Ils montèrent à cheval sans discourir davantage, et tournèrent leurs chevaux pour prendre du champ; mais à peine s'étaient-ils éloignés d'une vingtaine de pas, que le chevalier des Miroirs appela don Quichotte.

Seigneur chevalier, lui dit-il en se rapprochant, vous savez les conditions de notre combat; le vaincu sera à la disposition du vainqueur.

Je le sais, répondit don Quichotte; mais à la condition aussi que le vainqueur n'imposera rien de contraire aux lois de la chevalerie.

Cela est de toute justice, repartit le chevalier des Miroirs.

En ce moment, l'étrange nez de l'écuyer du Bocage vint frapper les regards de don Quichotte, qui n'en fut pas moins surpris que Sancho; il crut même voir une sorte de monstre, un homme de race nouvelle, jusqu'alors inconnu sur la terre. Sancho, voyant partir son maître pour prendre du champ, ne voulut pas rester seul avec cet effroyable nez; s'accrochant à une des courroies de la selle de Rossinante, il courut derrière don Quichotte, et dès qu'il le vit prêt à tourner bride, il lui dit à l'oreille: Seigneur, je vous supplie de m'aider à grimper sur ce chêne, afin que je puisse voir plus à mon aise votre combat avec ce chevalier.

N'est-ce point plutôt, dit don Quichotte, que tu veux monter sur les banquettes pour voir sans danger courir les taureaux?

S'il faut dire la vérité, repartit Sancho, l'effroyable nez de cet homme me fait peur, et je n'ai pas le courage de rester seul avec lui.

Il est tel, en effet, reprit don Quichotte, que si je n'étais pas ce que je suis, il me ferait trembler moi-même. Viens çà, que je t'aide à accomplir ton dessein.

Pendant que don Quichotte secondait les efforts de Sancho, le chevalier des Miroirs prenait le champ qu'il jugeait nécessaire; et pensant que son adversaire avait fait de même, il tourna bride pour venir à sa rencontre de toute la vitesse de son cheval, c'est-à-dire au petit trot, car son coursier ne valait guère mieux que Rossinante. Mais en voyant don Quichotte occupé à prêter secours à Sancho, il s'arrêta au milieu de la carrière, à la grande satisfaction de sa monture, qui ne pouvait déjà plus remuer. Notre héros, qui croyait au contraire que son adversaire allait tomber sur lui comme la foudre, enfonça vigoureusement l'éperon dans les flancs de Rossinante, et le fit détaler de telle sorte, que l'histoire rapporte qu'il prit enfin le galop, ce qui ne lui était jamais arrivé. Ainsi emporté, le chevalier de la Triste-Figure s'élança sur celui des Miroirs, qui ne cessait de talonner son cheval sans pouvoir le faire avancer; et le choc fut si violent, qu'il lui fit vider les arçons et le coucha par terre privé de connaissance.

Sancho, se laissant glisser de son arbre, vint en toute hâte rejoindre son maître, qui déjà s'était précipité sur le vaincu, et lui détachait les courroies de son armet, pour voir s'il était mort, ou pour lui donner de l'air, si par hasard il était encore vivant. Il reconnut... (comment le dire sans frapper d'étonnement et d'épouvante ceux qui liront ce récit?...) il reconnut, dit l'histoire, le visage, la figure, l'aspect, l'effigie, enfin toute l'apparence du bachelier Samson Carrasco. A cette vue, il appela Sancho à grands cris: Accours, mon fils, lui dit-il, accours, viens voir ce que tu ne pourras jamais croire, même après l'avoir vu; regarde quel est le pouvoir de la magie, la malice des enchanteurs et la force des enchantements.

L'écuyer s'approcha, et reconnaissant Samson Carrasco, il se signa plus de mille fois. Mais comme le chevalier vaincu ne donnait pas signe de vie: Seigneur, dit-il à son maître, plantez-moi, à tout hasard, votre épée deux ou trois fois dans la gorge de cet homme qui ressemble si fort au bachelier; peut-être tuerez-vous en lui un de vos ennemis les enchanteurs.

Tu as raison, repartit don Quichotte; aussi bien, plus de morts, moins d'ennemis. Et déjà il tirait son épée quand l'écuyer du chevalier des Miroirs, qui n'avait plus ce nez qui le rendait si effroyable, accourut en criant de toutes ses forces: Arrêtez, seigneur, arrêtez, prenez garde à ce que vous allez faire, cet homme étendu à vos pieds est le bachelier Samson Carrasco, votre bon ami, et moi qui vous parle, je lui servais d'écuyer.

A d'autres, répliqua Sancho; qu'est devenu le nez?

Le voici, répondit l'écuyer du Bocage; et il tira de sa poche un nez de carton vernissé, tel qu'il a été dépeint.

Sainte-Vierge! s'écria Sancho en regardant l'homme qui le lui montrait, n'est-ce pas là Thomas Cécial, mon voisin et mon compère?

C'est lui-même, ami Sancho, répondit Thomas, c'est votre voisin, et qui vous dira tout à l'heure par suite de quelle intrigue il se trouve ici. Mais priez d'abord votre maître de ne point faire de mal à ce chevalier qu'il tient sous ses pieds, et qui n'est autre que le pauvre et imprudent Samson Carrasco.

En cet instant, le chevalier des Miroirs revint à lui, et au premier signe de vie qu'il donna, don Quichotte lui présentant l'épée à la gorge: Vous êtes mort, chevalier, lui dit-il, si vous ne confessez que la sans pareille Dulcinée du Toboso l'emporte en beauté sur votre Cassildée de Vandalie. Vous allez promettre en outre, dans le cas où vous survivriez à ce combat et à cette chute, de vous rendre à la ville du Toboso, et de vous présenter devant madame, pour qu'elle dispose de vous selon son bon plaisir. Si elle vous laisse libre, vous reviendrez me chercher à la trace de mes exploits, afin de me rendre compte de ce qui se sera passé entre elle et vous, conditions qui, ainsi que nous en sommes convenus avant le combat, ne sortent pas des règles de la chevalerie.

Oui, je le confesse, répondit le pauvre Carrasco, mieux vaut cent fois le soulier sale et déchiré de madame Dulcinée du Toboso, que les mules brodées d'or de Cassildée de Vandalie; je promets d'aller au Toboso me présenter devant votre dame, et de revenir ensuite vous rendre un compte exact et détaillé de ce que vous demandez.

Il faut encore confesser, continua don Quichotte, que le chevalier que vous avez vaincu n'était ni ne pouvait être don Quichotte de la Manche, mais seulement quelqu'un qui lui ressemblait: comme aussi, de mon côté, je reconnais que vous n'êtes point le bachelier Samson Carrasco, mais quelque autre qui lui ressemble, et à qui les enchanteurs mes ennemis ont donné le même visage et la même forme, afin de modérer les mouvements impétueux de ma colère, et me faire user avec clémence de la victoire.

J'avoue tout cela et le confesse selon votre désir, dit Carrasco; laissez-moi seulement me remettre debout, je suis fort incommodé de ma chute.

Don Quichotte l'aida à se relever, secondé par Thomas Cécial, que Sancho ne quittait pas des yeux, lui faisant mille questions pour s'assurer si c'était bien lui qu'il voyait, car il ne pouvait y croire, tant la rencontre lui semblait surprenante, et tant l'opinion de son maître sur le pouvoir des enchanteurs s'était fortement imprimé dans son esprit.

Finalement, maître et valet restèrent dans cette erreur, et le chevalier des Miroirs s'éloigna, suivi de son écuyer, afin d'aller se faire guérir les côtes. Un moment après, don Quichotte reprit sa route vers Saragosse, où il faut le laisser aller pour dire quels étaient le chevalier des Miroirs et l'écuyer au grand nez.

CHAPITRE XV

QUELS ÉTAIENT LE CHEVALIER DES MIROIRS ET L'ÉCUYER AU GRAND NEZ

Don Quichotte s'en allait tout ravi, tout glorieux, tout fier de la victoire remportée sur un aussi vaillant adversaire que le chevalier des Miroirs; confiant dans la parole que ce chevalier lui avait si solennellement donnée, il comptait apprendre bientôt des nouvelles de Dulcinée, et surtout si son enchantement durait toujours. Mais si le vainqueur pensait une chose, le vaincu en pensait une autre; car ce dernier ne songeait, comme on l'a dit, qu'à se faire guérir promptement les côtes pour être en état d'exécuter son nouveau dessein.

Or, voici ce que rapporte l'histoire: lorsque Samson Carrasco conseilla à don Quichotte de retourner à la recherche des aventures, ce ne fut qu'après en avoir conféré avec le curé et le barbier. Sur sa proposition particulière, l'avis unanime fut qu'on laisserait partir notre héros, puisque le retenir était chose impossible; que quelques jours après, Carrasco partirait à sa rencontre, en équipage de chevalier errant, chercherait à le provoquer et à le vaincre, ayant auparavant mis dans les conditions du combat que le vaincu serait à la discrétion du vainqueur; qu'alors il lui ordonnerait de retourner dans sa maison, et de n'en pas sortir sans sa permission avant l'expiration de deux années: ce que don Quichotte ne manquerait pas d'accomplir religieusement, pour ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie, et qu'alors peut-être il oublierait ses extravagances, ou du moins qu'on aurait le loisir d'y apporter remède. Samson s'était chargé de bon coeur de l'entreprise; Thomas Cécial, compère et voisin de Sancho, et de plus bon compagnon, s'était offert à lui servir d'écuyer.

Carrasco s'équipa donc comme nous venons de le voir, et prit le nom de chevalier des Miroirs. Pour n'être pas reconnu de Sancho, Thomas Cécial s'étant mis un faux nez, tous deux suivirent don Quichotte à la trace, et de si près, qu'ils faillirent assister à l'aventure du char de la Mort; mais ils le rejoignirent seulement dans le bois où eut lieu le combat que nous venons de raconter; et n'eût été la cervelle détraquée de don Quichotte, qui se figura que le vaincu n'était point Carrasco, notre bachelier demeurait à tout jamais hors d'état de prendre ses licences de docteur.

Thomas Cécial, voyant le mauvais succès de leur voyage, et le pauvre Carrasco en si piteux état: Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il, nous n'avons que ce que nous méritons; entreprendre une aventure n'est pas chose difficile, mais la mener à bonne fin est tout différent. Don Quichotte est un fou, et nous nous croyons sages; cependant il s'en va sain et content, et nous nous en retournons tous deux tristes, et de plus vous bien frotté. Dites-moi, je vous prie, quel est le plus fou, ou de celui qui l'est parce qu'il ne peut s'en empêcher, ou de celui qui le devient par l'effet de sa volonté? La différence entre ces deux espèces de fous est que celui qui l'est sans le vouloir, le sera toujours, tandis que celui qui l'est par sa volonté, cessera de l'être quand il lui plaira. Ainsi donc, si j'ai consenti à être fou en vous servant d'écuyer, je veux, pour ne l'être pas davantage, reprendre le chemin de ma maison.

Comme il vous conviendra, dit le bachelier: mais si vous croyez que je rentrerai chez moi avant d'avoir roué de coups don Quichotte, vous vous trompez étrangement. Ce qui m'anime à cette heure, ce n'est pas le désir de lui rendre la raison, mais bien le désir de tirer une éclatante vengeance de l'effroyable douleur que je ressens dans les côtes.

Tout en parlant ainsi, ils atteignirent un village où, par bonheur, il y avait un chirurgien; Samson se mit entre ses mains, et Thomas Cécial reprit le chemin de sa maison. Pendant que le bachelier se fait panser et songe à sa vengeance, allons retrouver don Quichotte, et voyons s'il ne nous donnera point de nouveaux sujets de divertissement.

CHAPITRE XVI

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC UN CHEVALIER DE LA MANCHE

Dans cette satisfaction, ce ravissement et cet orgueil qu'on vient de dire, notre héros poursuit son chemin, se croyant désormais le plus vaillant chevalier du monde, car cette dernière victoire lui semblait le présage assuré de toutes les autres; il tenait pour achevées et menées à bonne fin les aventures qui pourraient lui arriver désormais; et narguant enchanteurs et enchantements, il ne se souvenait plus des nombreux coups de bâton qu'il avait reçus dans le cours de ses expéditions chevaleresques, ni de cette pluie de pierres qui lui cassa la moitié des dents, ni de l'ingratitude des forçats, ni de l'insolence des muletiers yangois. Enfin, se disait-il en lui-même, si je parviens à découvrir quelque moyen de désenchanter Dulcinée, je n'aurai rien à envier au plus fortuné de tous les chevaliers errants des siècles passés.

Il était plongé dans ces agréables rêveries, lorsque Sancho lui dit:

Seigneur, n'est-il pas singulier que j'aie toujours devant les yeux cet effroyable nez de mon compère Cécial?

Est-ce que par hasard tu t'imagines que le chevalier des Miroirs était le bachelier Samson Carrasco, et son écuyer Thomas Cécial? repartit don Quichotte.

Je ne sais que dire à cela, répondit Sancho, mais tout ce que je sais, c'est qu'un autre que Cécial ne pouvait savoir ce que celui-là m'a conté de ma maison, de ma femme et de mes enfants; et puis, quand il n'a plus ce grand nez, c'est bien le visage de Cécial, c'est aussi le même son de voix; en un mot, il est tel que je l'ai connu toute ma vie. Je ne puis m'y tromper, puisque nous demeurons porte à porte et que chaque jour nous sommes ensemble.

D'accord, répliqua don Quichotte; mais raisonnons un peu. Comment peux-tu supposer que le bachelier Samson Carrasco vienne en équipage de chevalier errant, avec armes offensives et défensives, pour me combattre? Suis-je son ennemi, lui ai-je jamais donné le moindre sujet d'être le mien? Peut-il me regarder comme son rival? Enfin exerce-t-il la profession des armes, pour porter envie à la gloire que je m'y suis acquise?

Mais enfin, seigneur, reprit Sancho, que penser de la ressemblance de ce chevalier avec Samson Carrasco, et de celle de son écuyer avec mon compère Cécial? Si c'est enchantement, comme le dit Votre Grâce, n'y a-t-il pas dans le monde d'autres individus dont ils auraient pu prendre la figure?

Tout cela n'est qu'artifice et stratagème de mes ennemis les enchanteurs, dit don Quichotte. Prévoyant que je sortirais vainqueur de ce combat, ils ont, par prudence, changé le visage de mon adversaire en celui du bachelier Samson Carrasco, afin que l'amitié qu'ils savent que je lui porte, arrêtant ma juste fureur, me fît épargner la vie de celui qui attaquait si déloyalement la mienne. Te faut-il d'autre preuve de la malice et du pouvoir de ces mécréants, que celle que nous avons eue tout récemment dans la transformation de Dulcinée? Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu la voyais dans toute sa beauté naturelle, avec tous les charmes que lui a si largement départis la nature, tandis que moi, objet de l'aversion de ces misérables, elle m'apparaissait sous la figure d'une paysanne laide et difforme, avec des yeux chassieux et une haleine empestée! Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que l'enchanteur pervers, qui a osé faire une si détestable transformation, ait également opéré celle de Samson Carrasco et de ton compère, pour me priver de la gloire du triomphe? Cependant, j'ai lieu de me consoler, puisque mon bras a été plus fort que toute sa magie, et qu'en dépit de la puissance d'un art détestable, mon courage m'a rendu vainqueur.

Dieu sait la vérité de toutes choses, reprit Sancho peu satisfait des raisonnements de son maître; mais il ne voulait pas le contredire, dans la crainte de découvrir sa supercherie à propos de l'enchantement de Dulcinée.

Ils en étaient là de leur entretien, quand ils furent rejoints par un cavalier monté sur une belle jument gris pommelé. Ce cavalier portait un caban de drap vert, avec une bordure de velours fauve, et sur la tête une montera de même étoffe; un cimeterre moresque, soutenu par un baudrier vert et or, pendait à sa ceinture. Ses bottines étaient du même travail que le baudrier, et ses éperons également vernis de vert d'un bruni si luisant, que par leur harmonie avec le reste du costume, ils faisaient meilleur effet que s'ils eussent été d'or pur. Le gentilhomme les salua poliment en passant près d'eux; puis, donnant de l'éperon à sa monture, il allait poursuivre sa route, quand don Quichotte lui dit: Seigneur, si Votre Grâce suit le même chemin que nous et si rien ne la presse, je serais flatté de cheminer avec elle.

Seigneur, j'avais même intention, répondit le voyageur; mais j'ai craint que votre cheval ne s'emportât à cause de ma jument.

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