Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (part 4 of 4)
=La colère nous fait envisager souvent les choses sous un aspect trompeur; combien sont hideux les signes extérieurs de la colère!=--Nous-mêmes, pour bien faire, ne devrions jamais porter la main sur nos serviteurs, tant que la colère nous possède. Tant que notre pouls est agité et que nous sommes émotionnés, ajournons ce règlement de comptes; les choses nous sembleront certainement autres, quand nous serons revenus de notre emportement et que nous serons calmes. Sinon, c'est la passion qui alors nous commande, c'est elle qui parle et non pas nous et, sous son influence, les fautes nous paraissent plus grandes, comme il arrive des corps vus au travers d'un brouillard. Celui qui a faim, use de la viande pour la satisfaire; celui qui veut user des châtiments, ne doit en avoir ni faim, ni soif, d'autant qu'ils sont bien mieux acceptés de celui contre lequel ils sont exercés, et sont de bien plus d'effet sur lui, quand ils sont infligés avec mesure et réserve; autrement, condamné par un homme qu'agitent la colère et la fureur, le patient ne pense pas avoir été justement frappé; il argue, pour sa justification, des mouvements extraordinaires auxquels se livrait son maître, de son visage enflammé, de ses jurons inusités, de l'inquiétude et de la précipitation inconsidérées en lesquelles il était: «Sa face se tuméfie de colère, ses veines se gonflent et deviennent noires de sang, ses yeux étincellent d'un feu plus ardent que ceux de la Gorgone (Ovide).»--Suétone relate que Caius Rabirius, condamné par César, en ayant appelé au peuple, dut de gagner sa cause, surtout à l'animosité et à la dureté que César avait apportées dans son jugement.
=Il ne faut pas juger de la vérité ou de la fausseté des croyances et opinions des hommes d'après leur conduite habituelle.=--Dire et faire sont deux, et il faut considérer séparément le sermon et le prédicateur. Ceux-là se sont donné beau jeu qui, en ces temps-ci, ont essayé de porter atteinte à la vérité de l'Église, en invoquant contre elle les vices de ses ministres; elle s'appuie sur des témoignages autres. Une semblable argumentation est erronée et porterait le trouble en toutes choses: un homme de bonnes mœurs peut avoir des opinions défectueuses, un méchant prêcher la vérité, ce que peut faire celui-là même qui ne croit pas. C'est sans doute un bel accord que faire et dire allant de pair; et je ne prétends pas que dire, quand les actes sont en conformité, n'ait pas plus d'autorité et ne soit pas plus efficace. Eudamidas, entendant un philosophe discourir sur la guerre, disait: «Ce sont là de beaux propos; mais celui qui les tient n'est pas à croire, ses oreilles ne sont pas familiarisées avec le son de la trompette.» Cléomène écoutant un rhétoricien traiter de la vaillance, se prit à rire bruyamment, et l'autre s'en formalisant, il lui dit: «Je rirais de même, si c'était une hirondelle qui parlât; tandis que si c'était un aigle, je l'écouterais attentivement.»--Il me semble que les écrits des anciens nous montrent bien que celui qui pense ce qu'il dit, frappe bien plus fortement l'esprit de ceux qui le lisent ou qui l'écoutent, que celui qui n'est pas pénétré de son sujet. Voyez Cicéron parlant de l'amour de la liberté, et voyez Brutus en parler: les écrits de ce dernier proclament qu'il était homme à l'acheter au prix de la vie. Que Cicéron, ce père de l'éloquence, traite du mépris de la mort et que Sénèque traite ce même sujet: celui-là est languissant, vous sentez qu'il a à se prononcer sur une chose dont il n'est pas convaincu, il ne nous donne pas du cœur, lui-même en manquant; l'autre vous anime et vous enflamme. Je ne lis jamais un auteur, de ceux traitant pareillement de la vertu et des actes qu'elle inspire, sans rechercher avec curiosité ce que lui-même a été. A Sparte, les éphores voyant un homme de mœurs dissolues faire au peuple une proposition utile, lui ordonnèrent de se taire, et prièrent un homme de bien de s'en attribuer l'idée et de la présenter.
=Modération de quelques grands hommes dans des accès de colère.=--Les écrits de Plutarque, si l'on s'en pénètre bien, montrent assez ce qu'il était, et je crois le connaître jusqu'au fond de l'âme; cependant je voudrais que nous possédions quelques documents sur sa vie, et, si je me suis écarté de mon sujet, c'est pour mentionner un passage d'Aulu-Gelle, dont je lui sais gré, qui nous donne une idée de ses mœurs et me ramène à la colère, qui est le point qui m'occupe. Un des esclaves de Plutarque, homme méchant et vicieux, mais qui, à assister à ses leçons, avait retenu sans les approfondir quelques notions de philosophie, avait été, sur son ordre, pour une faute qu'il avait commise, dépouillé de ses vêtements pour recevoir le fouet. Au début, pendant qu'on le fouettait, il grondait «que c'était sans raison qu'on le châtiait; qu'il n'avait rien fait pour le mériter»; puis il se mit à crier et à injurier bel et bien son maître, lui reprochant «qu'il n'agissait pas en philosophe, comme il se vantait de l'être; qu'il lui avait souvent entendu dire que c'était mal de se mettre en colère, qu'il avait même écrit un livre là-dessus; et qu'en le faisant si cruellement battre, alors qu'il était sous le coup de l'irritation, il démentait complètement ses écrits». A cela, Plutarque, demeuré très calme, lui répondit froidement: «Comment, rustre, peux-tu juger qu'en ce moment je sois en colère? Mon visage, ma voix, mon teint, ma parole, te donnent-ils quelque preuve que je sois ému? Je ne crois avoir ni les yeux hagards, ni la figure bouleversée; je ne pousse pas de vociférations. Est-ce que je suis rouge? l'écume me vient-elle aux lèvres? m'échappe-t-il des paroles que je puisse avoir à regretter? est-ce que je tressaille? ai-je des frémissements de courroux? car, sache-le, ce sont là les véritables signes de la colère.» Et se tournant vers celui qui fouettait: «Continue ta besogne, lui dit-il, tandis que nous discutons, cet individu et moi.» Telle est l'anecdote que conte Aulu-Gelle.
Archytas de Tarente, revenant d'une guerre où il avait exercé les fonctions de capitaine général, trouva sa maison fort mal tenue et ses terres en friche, par le fait de la mauvaise gestion de son régisseur. L'ayant fait appeler: «Ah! lui dit-il, comme je t'étrillerais de bonne façon, si je n'étais en colère.»--Platon agit de même: fortement irrité contre un de ses esclaves, il chargea Speusippe de le châtier, s'excusant de ne pas le faire de sa propre main, parce qu'il était en courroux.--Le lacédémonien Charillus à un Ilote qui, effrontément, se montrait insolent à son égard: «Par les dieux, lui dit-il, si je n'étais en colère, je te tuerais sur l'heure!»
=Nous cherchons toujours à trouver et à faire trouver notre colère juste et raisonnable.=--La colère est une passion qui se complaît à elle-même et se flatte. Combien de fois, ayant agi sous l'empire d'une erreur, nous irritons-nous de la vérité et de l'innocence quand on nous démontre que nous sommes dans notre tort, ou que l'on nous présente quelque bonne raison? J'ai retenu à ce propos un exemple étonnant que nous fournit l'antiquité: Pison qui, en toutes autres circonstances, s'est montré d'une incontestable vertu, furieux contre un de ses soldats qui, parti avec un autre pour aller couper et faire sa provision de fourrages, revenait seul et ne pouvait rendre compte de ce qu'était devenu son camarade, regardant comme positif qu'il l'avait tué, sans plus de preuves, le condamna sur-le-champ à mort. Le condamné était au pied du gibet quand arrive son compagnon qui s'était égaré; toute l'armée leur fait grande fête et, après que tous deux se sont fait force amitiés et se sont embrassés, le bourreau les mène à Pison, s'attendant bien, ainsi que toute l'assistance, à ce que celui-ci en éprouverait une vive satisfaction. Ce fut tout l'inverse; par honte et dépit, sa fureur qui n'était pas calmée s'en accrut, et, par une subtilité d'esprit que lui suggéra sur le moment sa passion, il vit trois coupables au lieu d'un innocent qu'on lui amenait, et il les fit mettre tous trois à mort: l'un, parce qu'il y avait déjà arrêt prononcé contre lui; l'autre, celui qui s'était égaré, parce qu'il était cause de la condamnation de son compagnon; et le bourreau, parce qu'il n'avait pas obéi à l'ordre qui lui avait été donné.
=Les femmes naturellement emportées deviennent furieuses par la contradiction; le silence et la froideur les calment.=--Ceux qui ont eu affaire à des femmes têtues, ont pu être à même d'éprouver à quel degré de rage on les amène quand, à leur exaspération, on oppose le silence et le sang-froid et qu'on dédaigne de fournir un aliment à leur colère. Célius l'orateur était d'un tempérament extraordinairement colère; quelqu'un, de nature douce et conciliante, qui soupait avec lui, pour ne pas lui donner lieu de s'émouvoir, approuvait de parti pris tout ce qu'il disait et se rangeait à son avis. Célius, impatienté de ne pouvoir s'abandonner à son esprit de contradiction, s'écria: «Mais, pour Dieu, contredis-moi donc sur quelque chose et que nous soyons deux à discuter.» Les femmes sont de même; elles se mettent en colère tout simplement pour avoir contre qui se disputer, à l'image de ce qui se passe quand elles se livrent à l'amour.--Phocion, qu'un homme interrompait par de violentes injures pendant qu'il parlait en public, se tut tout simplement, laissant à son interrupteur tout le loisir d'épancher sa colère; quand il eut fini, Phocion, sans faire aucune allusion à l'incident, reprit son discours où il l'avait laissé. Un tel dédain est la plus mordante réplique qu'on puisse faire en pareille, occurrence.
=Pour cacher sa colère, il faut des efforts inouïs; elle est moins terrible quand elle éclate librement.=--Je dis souvent de l'homme le plus colère de France (la colère est toujours une imperfection, plus excusable cependant chez un homme de guerre que chez un autre parce que, dans ce métier, il y a des cas où l'on ne peut s'empêcher de s'y abandonner), que c'est l'homme que je connais qui a le plus de mérite à se contenir. Elle l'agite avec tant de furie et de violence, «semblable à l'eau qui, lorsque la flamme, pétillant d'un bois sec, s'allume à grand bruit sous un vase d'airain, soulevée par la chaleur, frémit, bouillonne, déborde en écumant, en même temps qu'une noire vapeur s'élève dans les airs (Virgile)», qu'il faut qu'il se contraigne cruellement pour se modérer. Pour moi, je ne connais pas de passion que je puisse dissimuler au prix de tels efforts, et ne voudrais pas d'une sagesse acquise à si haut prix. Chez cet homme, ce ne sont pas tant ses écarts que je considère, que ce qu'il lui en coûte pour ne pas faire pis.--Un autre se vantait à moi de la régularité et de la douceur, effectivement très remarquables, de ses mœurs. Je lui répondis que se montrer constamment, envers tous, d'une humeur égale est une chose qui a bien son prix, notamment chez ceux qui, comme lui, sont en haute situation et sur lesquels se portent les regards de chacun; mais qu'il importe surtout de se préoccuper de ce qui se passe en soi, de ce qui en résulte pour vous-même, et que, selon moi, ce n'est pas être ménager de ses propres intérêts, que de s'épuiser intérieurement, ce que je craignais qu'il ne fît, pour arriver à conserver ce masque, cette apparence extérieure de calme.
On s'imprègne de sa propre colère, en la dissimulant; on fait en quelque sorte ce que Diogène disait à Démosthène qui, de peur d'être aperçu dans une taverne, se retirait à l'intérieur: «Plus tu recules, plus tu y pénètres.» Je conseille plutôt de donner, même un peu hors de propos, un soufflet à son valet, que de se mettre à la torture pour paraître avoir la sagesse de se contenir. Je préfère donner l'essor à mes passions, plutôt que de les couver à mes dépens; elles perdent leur force, si on leur donne le moyen de se dissiper en les traduisant en action; il vaut mieux que leur aiguillon agisse à l'extérieur, que de se retourner contre nous: «Les maladies de l'âme qui sont visibles, sont les plus légères; les plus dangereuses sont celles qui se cachent sous une apparence de santé (Sénèque).»
=Attention à avoir quand, dans son intérieur, on est amené à se mettre en colère.=--J'avertis ici ceux de mon entourage qui sont dans le cas de se mettre en colère, d'abord, qu'ils ménagent les manifestations de cette nature et n'en usent pas à tout propos, cela leur ôte leur importance et en empêche l'effet; les criailleries sans cause et journalières deviennent chose courante, ce qui a pour résultat que personne n'en tient compte; les scènes que vous faites à un serviteur qui vous a volé, il ne les sent pas, ce sont les mêmes qu'il vous a vu lui faire cent fois, pour avoir mal rincé un verre ou mal rangé un escabeau. Secondement, qu'ils ne se courroucent pas à tort et à travers, sans regarder si leurs réprimandes vont bien à celui dont ils se plaignent; d'ordinaire, ils commencent à crier avant qu'il ne soit là, et continuent un siècle après qu'il n'y est plus, «l'insensé ne se possédant pas, s'emporte contre lui-même (Claudien)». Ils s'en prennent à leur ombre, la tempête éclate là où ne se trouvent ni celui contre lequel elle est dirigée, ni qui que ce soit auquel la leçon puisse profiter, et ce tintamarre a pour unique résultat d'assourdir des gens qui n'y peuvent rien.--Je signale aussi ceux qui, bien que n'ayant personne à qui s'en prendre, se livrent à des sorties, font les braves et vont se démenant dans le vide; ces rodomontades sont à garder pour les circonstances dans lesquelles elles peuvent avoir de l'effet: «Ainsi le taureau, lorsqu'il prélude contre un rival, pousse des mugissements terribles, frappe l'air de ses cornes, charge les troncs d'arbre et disperse de tous côtés la terre qu'il frappe du pied (Virgile).»
=Caractère du courroux de Montaigne.=--Quand je me mets en colère, je suis violent; mais cela dure aussi peu que possible et je l'ébruite le moins que je puis. Je m'abandonne bien à ma violence et à ma vivacité, mais je ne perds pas l'esprit au point de proférer au hasard et sans discernement toute sorte de paroles injurieuses, et c'est en parfaite connaissance de cause que je décoche mes invectives, cherchant à atteindre le point où elles blessent le plus, car je n'emploie guère que la langue en ces occasions. Mes valets s'en tirent du reste à meilleur compte dans les cas graves que dans ceux de moindre importance. Ces derniers me prennent à l'improviste, et le malheur veut qu'une fois que vous êtes engagé dans le précipice, peu importe ce qui a déterminé la chute, elle se presse, s'active, se hâte d'elle-même, et vous roulez toujours jusqu'au fond. Dans les cas graves, c'est déjà une satisfaction pour moi que, ma colère étant plus justifiée, chacun s'attende à la voir grandie à proportion; cette attente, je mets mon amour-propre à la tromper; je me raidis et me tiens sur mes gardes contre des violences qui m'inquiètent, parce qu'elles pourraient m'entraîner très loin si je m'y abandonnais; aussi je m'en défends et suis assez fort, lorsque je suis en éveil, pour résister à ses entraînements, quelle que soit la cause qui l'ait amenée; mais, si je suis surpris, que je n'y sois pas préparé, une fois qu'elle s'est emparée de moi, elle m'emporte, si futile que soit cette cause.--Avec ceux vis-à-vis desquels je puis avoir à entrer en contestation, j'ai conclu cet arrangement: «Quand vous verrez que le premier je commence à être surexcité, leur ai-je dit, que j'aie tort ou raison, laissez-moi aller sans me contredire; j'en agirai de même à votre égard.» La tempête, en effet, ne sort que des colères qui s'entrechoquent; elles n'ont pas un point de commune origine, elles naissent souvent l'une de l'autre; laissons chacune poursuivre sa course et nous voilà constamment en paix. C'est là une bonne détermination, mais l'application en est difficile.--Quelquefois il m'arrive, sur des questions d'ordre intérieur de ma maison, de feindre d'être en colère, sans pour cela l'être le moins du monde.--A mesure que l'âge me rend plus sensible aux contrariétés, je m'étudie à ne pas céder à ce sentiment, et finirai par arriver, j'espère, à être d'autant moins colère et difficile que j'aurai plus de raison et de disposition à l'être, et cela, bien qu'autrefois j'ai compté parmi ceux sachant le moins se modérer.
=La colère n'a jamais de bons effets: c'est une arme dangereuse, elle nous tient, nous ne la tenons pas.=--Encore un mot avant de terminer ce chapitre. Aristote dit que «la colère sert parfois d'arme à la vertu et à la vaillance»; cela paraît vraisemblable; toutefois, ceux qui diffèrent d'avis sur ce point, objectent avec esprit qu'alors c'est une arme d'emploi tout spécial, car nous manions les autres armes, tandis que celle-ci, c'est elle qui nous manie; notre main ne la guide pas, c'est elle qui la guide; elle nous tient, ce n'est pas nous qui la tenons.
CHAPITRE XXXII.
Défense de Sénèque et de Plutarque.
L'intimité que j'ai avec ces deux philosophes, l'aide dont ils me sont en ma vieillesse et aussi pour mon livre composé uniquement de ce que j'ai puisé chez eux, me font une obligation de défendre leur honneur.
=Combien est fausse la comparaison que l'on a voulu établir entre Sénèque et le Cardinal de Lorraine.=--Occupons-nous d'abord de Sénèque. Dans la quantité innombrable d'opuscules que répand la religion prétendue réformée pour la défense de sa cause, et dont quelques-uns sont parfois écrits de bonne encre qu'il est grand dommage de ne pas voir employée à meilleur usage, j'en ai vu un autrefois dont l'auteur, pour mieux exposer et compléter la similitude qu'il veut trouver entre le règne de feu notre pauvre roi Charles IX et celui de Néron, assimilant feu M. le cardinal de Lorraine à Sénèque, compare leurs fortunes qui les ont appelés tous deux à occuper le premier rang dans les conseils de leurs princes, et aussi leurs mœurs, leur conduite et leurs erreurs. A mon avis, c'est faire bien de l'honneur au dit cardinal; car, bien qu'encore je sois de ceux qui estiment le plus son esprit, son éloquence, son zèle envers sa religion et pour le service de son roi, sa bonne fortune qui l'a fait naître en un siècle où il a été si nouveau et si rare, en même temps que si nécessaire au bien public, qu'il se soit trouvé un dignitaire de l'Église de si haute noblesse, en situation si élevée, qui fût autant à sa place et aussi capable qu'il l'a été dans la charge qu'il occupait, je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que je ne le tiens cependant pas d'une capacité à beaucoup près comparable à celle de Sénèque, ni d'une vertu aussi nette, aussi ferme, aussi entière que celle de ce dernier.
L'opuscule dont je parle, fait, pour les besoins de la cause, un exposé fort injurieux de ce qu'a été Sénèque; il emprunte ses diatribes à Dion, historien dont le témoignage ne m'inspire aucune confiance. Outre que Dion est très versatile dans ses jugements, qu'après avoir exprimé ici qu'il considère Sénèque pour un homme très sage, ennemi mortel des vices de Néron, ailleurs il le peint comme porté à l'avarice, à l'usure, ambitieux, lâche, voluptueux, se disant philosophe et démentant ses paroles par ses actes, Sénèque est d'une vertu qui se montre si vive et de si bon aloi dans ses écrits, il s'y défend si clairement contre toutes les imputations dont il a été l'objet, notamment contre celles afférentes à sa richesse et à ses dépenses excessives, que je ne puis ajouter foi à aucun témoignage porté contre lui. De plus, il est beaucoup plus rationnel de croire sur ce point les historiens romains, plutôt que ceux qui sont grecs ou étrangers; or Tacite et les autres parlent très honorablement de sa vie et de sa mort et le représentent, sous tous rapports, comme un personnage de haute vertu, qui s'est acquitté de son rôle d'une manière parfaite. Au jugement de Dion, je ne ferai qu'un seul reproche, mais il est caractéristique, c'est que cet historien a si peu le sens des affaires de Rome, qu'il ose prendre fait et cause pour Jules César contre Pompée, et pour Antoine contre Cicéron.
=Plutarque a été taxé d'ignorance, d'excessive crédulité et de partialité; réfutation de ces accusations.=--Passons à Plutarque. Jean Bodin, un des bons auteurs de notre temps, qui a beaucoup plus de jugement que la tourbe des écrivassiers de son siècle, mérite qu'on l'ait en considération et qu'on le discute. Je le trouve un peu hardi dans le passage de son ouvrage ayant pour titre: «Méthode pour faciliter l'étude de l'histoire», où il accuse Plutarque, non seulement d'ignorance (point sur lequel je ne le contredirai pas, parce que la question n'est pas de ma compétence), mais encore d'avoir souvent consigné «des faits incroyables et absolument du domaine de la fable»; ce sont ses propres expressions. S'il eût dit simplement «des faits autrement qu'ils ne se sont passés», le reproche n'eût pas été de grande conséquence, parce que ce que nous n'avons pas vu, il nous faut bien le tenir d'autrui et l'admettre à crédit; et je reconnais qu'en effet Plutarque nous donne parfois des versions différentes d'un même fait, tel est le cas du jugement émis par Annibal sur les trois plus grands capitaines qui aient jamais existé, qui est autre dans la vie de Flaminius que dans celle de Pyrrhus. Mais lui imputer d'avoir accepté pour argent comptant des choses incroyables et impossibles, c'est accuser de manque de jugement le plus judicieux historien du monde.
=Nombreux exemples témoignant que les faits avancés par cet historien et présentés par la critique comme incroyables, n'ont rien d'impossible.=--Voici l'exemple qu'en cite Bodin: «Tel est le cas, dit-il, quand il rapporte qu'un enfant de Lacédémone se laissa déchirer le ventre par un jeune renard qu'il avait volé et qu'il tenait caché sous sa robe, au point d'en mourir, plutôt que de courir risque qu'on s'aperçût du vol.» Je trouve en premier lieu que l'exemple est mal choisi, d'autant qu'il est bien malaisé d'assigner une limite aux facultés de l'âme, beaucoup plus qu'aux forces corporelles dont nous avons davantage possibilité d'apprécier le degré qu'elles ne peuvent dépasser; aussi, s'il m'avait appartenu de choisir, c'est un exemple de cette autre sorte que j'eusse présenté, et il s'en trouve dans Plutarque de moins croyables que le fait ci-dessus, tel celui ayant trait à Pyrrhus «qui, tout blessé qu'il était, écrit-il, donna un si formidable coup d'épée à un de ses adversaires qui était armé de toutes pièces, qu'il le pourfendit du sommet de la tête en bas, si bien que le corps s'en trouva séparé en deux parties». Dans l'exemple donné par Bodin, je ne trouve rien de bien miraculeux et je n'admets pas l'excuse qu'il invoque pour disculper Plutarque, qui aurait ajouté à son récit les mots «à ce que l'on dit», pour nous avertir de nous garder d'y croire d'une façon absolue, comme si, en dehors de ce qui s'impose à nous par son antiquité et le respect dû aux traditions religieuses, il ne voulait ni accepter, ni nous proposer d'ajouter foi à des choses incroyables par elles-mêmes. Ces mots: «à ce que l'on dit», ne sont pas là dans ce but; ce qui le prouve, c'est qu'aussitôt après, toujours à propos du courage avec lequel les enfants de Lacédémone supportaient la souffrance, il nous cite des faits plus incroyables encore, arrivés de son temps, comme, par exemple, celui qu'avant lui, Cicéron avait déjà relaté et «dont il avait, a-t-il dit, été témoin sur les lieux mêmes». Encore à cette époque, écrit Plutarque, il y avait des enfants qui, dans les épreuves qu'à cet égard on leur faisait subir devant l'autel de Diane, supportaient d'être fouettés jusqu'à ce que le sang leur coulât de tout le corps et qui non seulement ne jetaient pas un cri, mais ne poussaient même pas un gémissement; il y en eut même qui, consciemment, se laissèrent ainsi fouetter jusqu'à en mourir.--Plutarque raconte encore, après cent autres qui en ont été témoins, ce fait qui a le même caractère: Un enfant de Sparte, dans la manche duquel un charbon ardent avait glissé pendant qu'il encensait, se laissa brûler le bras, au point que l'odeur de viande grillée saisit les assistants.--Il était dans les mœurs de ce peuple de ne rien mettre au-dessus de sa réputation, et rien n'y attirait plus de blâme et de honte que d'être surpris en flagrant délit de vol, ce qui explique la constance de celui se laissant déchirer par son renard. Je suis si convaincu de la grandeur d'âme de tels hommes que, loin de me paraître incroyable comme l'estime Bodin, le fait raconté par Plutarque ne me semble ni rare, ni étrange. L'histoire de Sparte est pleine de mille exemples plus rudes encore et qui se rencontrent rarement chez les autres nations; à ce compte, elle serait miracle d'un bout à l'autre.
Ammien Marcellin raconte, sur cette question de vol, que de son temps on n'avait pas encore trouvé de tortures capables de contraindre seulement à faire dire leurs noms aux Égyptiens qui étaient surpris dans la perpétration de ce méfait dont ils étaient coutumiers.
Un paysan espagnol, mis à la torture pour obtenir de lui qu'il dénonçât les complices du meurtre du préteur Lucius Pison, criait, au milieu des tourments, «que ses amis n'eussent pas à s'inquiéter, qu'ils pouvaient assister en toute assurance à son supplice; qu'il n'était pas au pouvoir de la douleur de lui arracher la moindre révélation». Le premier jour, on ne put rien tirer autre de lui; le lendemain, comme on l'amenait pour le torturer à nouveau, s'arrachant violemment des mains de ses gardiens, il alla donner de la tête contre un mur et se tua.
Épicharis avait épuisé et lassé la cruauté des bourreaux de Néron; elle avait enduré toute une journée d'être brûlée, battue, torturée, sans avoir fait de révélation sur la conjuration à laquelle elle avait pris part. Le lendemain, rapportée, les membres brisés, dans la chambre où elle devait subir à nouveau la question, elle passa un lacet de sa robe dans l'un des bras de sa chaise, formant une sorte de nœud coulant où elle entra la tête, et, se laissant aller de tout le poids de son corps, elle s'étrangla. En mourant ainsi courageusement et se dérobant à de nouveaux tourments, après avoir subi avec une patience qui n'avait pu être vaincue ceux du jour précédent, ne semble-t-elle pas avoir voulu railler le tyran contre lequel elle avait conspiré, et encourager ceux qui seraient disposés à l'imiter dans ses complots contre lui.
Si l'on s'enquérait auprès des derniers de nos soldats des faits dont ils ont été témoins ou acteurs dans nos guerres civiles, combien ne trouverait-on pas de traits d'endurance, d'obstination et d'opiniâtreté qui se sont produits, en ces temps malheureux, dans cette tourbe si molle, plus efféminée encore que le bas peuple égyptien, et qui sont cependant dignes d'être comparés à ceux que nous venons de donner de la vertu des Spartiates.--Je sais qu'il y a de simples paysans qui se sont laissé griller la plante des pieds, écraser les extrémités des doigts dans des mâchoires de chien de pistolet, serrer le front avec une corde au point que les yeux, tout injectés de sang, leur sortaient de la tête, avant de consentir seulement à traiter de leur rançon.--J'en ai vu un laissé pour mort dans un fossé; il était complètement nu, avait le cou tout meurtri et tuméfié par un licol qui y pendait encore et avec lequel on l'avait tenu attaché toute la nuit à la queue d'un cheval; le corps était percé en cent places de coups de dague qui lui avaient été portés, non pour le tuer, mais pour le faire souffrir et lui faire peur. Il avait souffert tout cela au point d'en perdre la parole et le sentiment, bien résolu, à ce qu'il m'a dit, à mourir de mille morts (et en vérité, comme souffrance, il avait eu à en endurer une bien entière), plutôt que de rien promettre; c'était pourtant un des plus riches laboureurs de la contrée.--Combien en a-t-on vu qui se sont laissé brûler et rôtir, pour des opinions qu'ils tenaient d'autrui, qu'ils ignoraient et sur lesquelles ils n'avaient même aucune donnée.--J'ai connu, par centaines, des femmes (on dit que, sous ce rapport, les têtes, en Gascogne, sont particulièrement douées) auxquelles vous eussiez fait mordre du fer rouge, plutôt que de les faire démordre d'une idée qui leur serait venue sous l'empire de la colère. Elles s'exaspèrent sous les coups et la contrainte, et celui qui a inventé le conte de celle qui, parce que son mari l'avait menacée et battue, ne cessait de le traiter de «pouilleux», et qui, jetée à l'eau, élevait encore les mains au-dessus de la tête faisant le geste d'écraser des poux tandis que déjà elle étouffait, a imaginé là un conte qui, en vérité, peint bien exactement l'opiniâtreté de la femme, telle que nous en voyons chaque jour des exemples; et l'opiniâtreté est sœur de la constance, au moins en vigueur et en fermeté.
=C'est un tort de vouloir juger du possible et de l'impossible par ce dont nous sommes nous-mêmes capables.=--Ainsi que je l'ai dit ailleurs, il ne faut pas juger de ce qui est possible et de ce qui ne l'est pas, suivant qu'il nous semble que c'est croyable ou incroyable. C'est une grosse faute, je ne dis pas cela pour Bodin, en laquelle cependant tombent la plupart des hommes, de faire difficulté de croire que d'autres puissent savoir ou vouloir ce qu'eux-mêmes ne savent pas ou ne veulent pas. On dirait que chacun est le modèle par excellence de la nature humaine, que tous les autres doivent se régler d'après lui, et que tout ce qui, en eux, n'est pas conforme à ce qu'il est lui-même, est ou feint ou faux. Lui propose-t-on quelque chose qu'un autre ait fait ou imaginé: pour en juger, il se prend tout d'abord pour exemple; ce qui se passe en lui, est la règle qui doit régir le monde; quelle dangereuse et insupportable ânerie! Quant à moi, je considère certains hommes, notamment de ceux qui ont vécu dans l'antiquité, comme m'étant bien supérieurs; et, quoique je reconnaisse nettement mon impuissance à les suivre * même de très loin, je ne les perds pas de vue; j'ai la compréhension des ressorts qui les élèvent ainsi au-dessus du vulgaire, bien que n'en retrouvant aucunement trace en moi; j'en agis du reste de même vis-à-vis des esprits les plus bas, dont je ne m'étonne pas, et aux idées desquels, de parti pris, je ne me refuse pas à croire. Je saisis bien la façon dont les premiers s'y sont pris pour émerger et j'admire leur grandeur; je trouve très beaux ces élans de leur part et j'y applaudis; si mes forces ne me permettent pas de les imiter, mon jugement du moins les étudie très volontiers.
L'autre exemple que donne Bodin à l'appui de son assertion que Plutarque avance «des faits incroyables et absolument du domaine de la fable», est qu'«Agésilas fut condamné à l'amende par les éphores, pour s'être gagné le cœur et la bonne volonté de ses concitoyens qui ne connaissaient plus que lui». Je ne vois pas quel indice d'erreur la critique peut trouver là; il est certain que ces choses devaient être beaucoup mieux connues de Plutarque qu'elles ne le sont de nous; il n'était pas, au surplus, nouveau en Grèce de voir des hommes frappés et exilés, pour le seul fait de plaire par trop à leurs concitoyens; l'ostracisme et le pétalisme en font foi.
=La partialité de Plutarque en faveur des Grecs, au détriment des Romains, n'est pas mieux fondée.=--Cette même méthode pour faciliter l'étude de l'histoire porte contre Plutarque une autre accusation qui me choque: cet historien qui, dans les parallèles qu'il a établis, a appareillé avec la plus entière bonne foi, on le reconnaît, les Romains entre eux, et les Grecs entre eux, n'aurait pas apporté la même impartialité quand il compare des Romains avec des Grecs. «Par exemple, est-il dit, dans le rapprochement opéré entre Démosthène et Cicéron, Caton et Aristide, Sylla et Lysandre, Marcellus et Pelopidas, Pompée et Agésilas, les Grecs se trouvent avantagés par le choix de ceux, par trop supérieurs, auxquels on les compare.» C'est précisément attaquer Plutarque dans ce qu'il y a en lui de meilleur et de plus digne d'éloges; car, dans ces comparaisons (qui constituent la partie la plus admirable de son œuvre et à laquelle, à mon avis, il s'est particulièrement attaché), la fidélité et la sincérité de ses jugements égalent leur profondeur et leur valeur; c'est un philosophe qui nous enseigne la vertu.--Voyons s'il nous est possible de le dégager de ce reproche de fausseté et de prévarication. Je pense que ce qui a donné lieu à cette appréciation défavorable, c'est la grande et éclatante auréole qui pare les noms romains que nous connaissons; il ne nous semble pas que Démosthène puisse égaler en gloire un consul, un proconsul, un questeur de la grande République; mais celui qui examine sous son vrai jour ce qui en est, ce que sont réellement ces hommes, ce à quoi s'est particulièrement appliqué Plutarque qui a comparé leurs mœurs, leurs caractères, leur capacité, plus que la fortune dont ils ont joui, pensera, à l'encontre de Bodin, que Cicéron et Caton l'ancien sont loin de valoir ceux en face desquels on les place. Notre critique eût mieux appuyé sa thèse, en donnant comme exemple le parallèle entre Caton le jeune et Phocion; il y eût trouvé une inégalité moins contestable, à l'avantage des Romains. Quant à Marcellus, Sylla, Pompée, les succès qu'ils ont eus à la guerre sont certainement plus importants, plus glorieux et ont plus d'éclat que ceux des Grecs que Plutarque leur compare; mais les actions les plus belles, les plus vertueuses, pas plus à la guerre qu'ailleurs, ne sont pas toujours celles qui ont le plus de renommée. Je rencontre souvent les noms de capitaines qui sont éclipsés par la splendeur d'autres qui ne les valent pas, témoin Labiénus, Ventidius, Télésinus, etc.; et, à cet égard, si j'avais à réclamer en faveur des Grecs, je pourrais dire que Camille est bien loin de pouvoir être comparé à Thémistocle, les Gracques à Agis et Cléomène, Numa à Lycurgue. Mais c'est folie de vouloir porter un jugement unique, embrassant un ensemble de sujets pouvant être envisagés de tant de manières différentes.
Quand Plutarque compare entre eux ces personnages illustres, il ne prétend pas qu'ils soient égaux; et personne mieux que lui n'est capable de faire ressortir avec plus de justesse et de conscience qu'il le fait, les différences qu'ils présentent. Compare-t-il les victoires, les prouesses accomplies sur le champ de bataille, la puissance des armées de Pompée et ses triomphes avec ceux d'Agésilas, il ajoute: «Je ne crois pas que Xénophon lui-même, s'il vivait, osât les mettre en balance, bien qu'on n'ait rien contesté de ce qu'il lui a plu d'écrire sur Agésilas.» Met-il en parallèle Lysandre et Sylla: «Il n'existe point de comparaison, dit-il, ni dans le nombre des victoires remportées, ni dans les chances qu'ils ont courues dans les combats qu'ils ont livrés, car Lysandre n'a gagné que deux batailles navales, etc.» Plutarque n'a en rien déprécié les Romains pour les avoir mis en présence des Grecs; il ne leur a pas fait injure, quelque disproportion qui puisse exister entre eux, parce qu'il ne les prend pas dans leur entier, qu'il n'émet aucune préférence d'ensemble; il compare, les uns après les autres, certains épisodes, certaines particularités de leurs vies respectives et les juge séparément. Aussi pour le convaincre de partialité, faudrait-il scruter l'appréciation portée sur chaque cas particulier, ou prouver qu'en général il a eu tort en comparant tel Grec à tel Romain, parce que nombre d'autres, ayant beaucoup plus de points communs, auraient mieux convenu pour établir un parallèle entre eux.
CHAPITRE XXXIII.
Histoire de Spurina.
=Nous apprendre à commander nos passions, tel est le but de la philosophie; d'entre toutes, l'amour est celle qui semble faire naître en nous les appétits les plus violents.=--La philosophie ne pense pas avoir mal employé ses moyens d'action, quand elle est parvenue à rendre notre raison souveraine maîtresse en notre âme et lui avoir donné une autorité suffisante pour contenir nos appétits. Les gens qui estiment que de ces appétits, aucuns ne sont plus violents que ceux que fait naître l'amour, s'appuient sur ce que ceux-ci embrassent le corps et l'âme, que tout entier l'homme en est possédé, au point que la santé même y est intéressée et que, parfois, le médecin est dans l'obligation de s'entremettre pour qu'il leur soit donné satisfaction. A quoi on peut objecter que l'intervention du corps rabaisse et affaiblit les désirs de cette nature, puisqu'ils sont sujets à en arriver à la satiété et susceptibles d'être calmés par l'effet de remèdes matériels.
=De combien de moyens ne s'est-on pas servi pour les amortir: mutilations, cilices, réfrigérants de toutes espèces.=--Certains voulant délivrer leurs âmes des alarmes continues que leur causaient ces désirs, ont eu recours à l'incision et à l'amputation des organes qui s'en trouvaient impressionnés et surexcités. D'autres en ont éteint la force et la vigueur par de fréquentes applications de choses froides, comme par exemple un mélange de neige et de vinaigre. Les haires ou cilices de nos pères n'avaient pas d'autre objet; ils étaient en tissu de poil de cheval, dont les uns faisaient des chemises, d'autres des ceintures servant à endolorir les reins.--Un prince me racontait, il n'y a pas longtemps, que, dans sa jeunesse, un jour de fête solennelle, à la cour du roi François Ier, tout le monde s'y trouvant paré de ses plus beaux atours, il lui prit fantaisie de vêtir le cilice, qu'il possède encore, de monsieur son père; mais malgré toute sa dévotion, il n'eut pas la patience d'attendre jusqu'à la nuit pour s'en débarrasser, et il en fut longtemps malade. Il ajoutait qu'il ne pensait pas qu'il y eût ardeur de jeunesse si violente, que l'usage de ce moyen ne puisse contenir; il ne semble pas toutefois s'être, en cette occasion, trouvé aux prises avec celle de ces satisfactions produisant les sensations les plus aiguës, car l'expérience montre que l'émotion qui en résulte persiste bien souvent, si rudes et si misérables que soient les vêtements que l'on a, et que les haires ne font pas toujours de pauvres hères de ceux qui les portent.
Xénocrate employa un procédé plus énergique. Ses disciples, pour éprouver sa continence, avaient, à la dérobée, fait entrer dans son lit Laïs, la belle et fameuse courtisane; elle y avait pris place absolument nue, n'ayant que sa beauté pour arme et ses folâtres appâts comme philtres. Le philosophe sentant que son corps, demeuré jusqu'alors inaccessible aux tentations de cette nature, commençait à se mutiner en dépit de ses raisonnements et des règles qu'il s'était imposées, se fit brûler les organes qui avaient prêté l'oreille à cette rébellion. Quand les passions qui occupent l'âme, la tiennent seule, à l'exclusion du corps, comme font l'ambition, l'avarice et autres, elles créent beaucoup plus de difficultés à la raison qui, pour les dominer, n'a d'aide à attendre que d'elle-même; en outre, loin d'être susceptibles de satiété, ces passions s'avivent et augmentent par le fait même des satisfactions qui leur sont données.
=Chez quelques-uns, l'ambition est plus indomptable que l'amour; César en a été un exemple.=--L'exemple de Jules César pourrait à lui seul suffire à nous montrer combien ces appétits diffèrent; car jamais homme ne fut plus adonné aux plaisirs de l'amour. Le soin minutieux qu'il avait de sa personne, en témoigne; il allait jusqu'à user des moyens les plus lascifs qui étaient en usage à cette époque, comme de se faire épiler tout le corps et farder de parfums spéciaux dont l'emploi était excessivement rare. De sa personne, si nous nous en rapportons à Suétone, il était bel homme, avait le teint blanc, était de haute taille et bien proportionné; le visage était bien plein; il avait les yeux bruns et vifs; sous bien des points, les statues que l'on voit de lui à Rome, s'écartent de ce portrait. Outre ses femmes légitimes, et il en changea quatre fois, et sans compter les rapports amoureux que, dans sa jeunesse, il eut avec Nicomède roi de Bithynie, Cléopâtre, cette reine d'Égypte si fameuse, perdit avec lui sa virginité, et de leurs relations naquit le petit Césarion; il fit aussi l'amour avec Eunoé, reine de Mauritanie; à Rome, avec Posthumia femme de Servius Sulpitius, Lollia femme de Gabinius, Tertulla femme de Crassus, et même avec Mutia femme du grand Pompée, ce qui fut cause, disent les historiens romains, que son mari la répudia; Plutarque déclare ignorer ce fait, mais les Curions, le fils comme le père, ont plus tard reproché à Pompée, quand il épousa la fille de César, de devenir le gendre d'un homme qui avait séduit sa femme et que lui-même qualifiait souvent du nom d'Égisthe. Outre celles que je viens d'énumérer, César eut encore pour maîtresse Servilia, sœur de Caton et mère de Marcus Brutus, et chacun croyait que la grande affection qu'il portait à ce dernier avait pour cause sa naissance à une époque qui pouvait donner à supposer qu'il était de lui. J'ai donc raison, ce semble, de le tenir comme excessivement porté à ce genre de débauche et de tempérament très amoureux; et cependant, quand la passion de l'ambition, dont il était également possédé à un degré infini, venait à se trouver en opposition avec la précédente, celle-ci lui cédait immédiatement le pas.
A ce propos, me revient en mémoire le cas de Mahomet qui subjugua Constantinople et y mit définitivement fin à la domination grecque. Je ne sais personne chez qui ces deux passions se soient trouvées, comme en lui, peser d'un poids aussi égal. Il était aussi robuste athlète en amour qu'à la guerre; mais chaque fois que dans le cours de son existence elles se sont fait concurrence, son ardeur pour les combats l'a toujours emporté sur son ardeur pour l'amour; et il en a été ainsi jusqu'à ce qu'arrivé à une extrême vieillesse et devenu incapable de supporter les fatigues de la vie des camps, sa passion pour la femme, reprenant le dessus, régna dès lors en maître chez lui, bien que la saison marquée par la nature en fût passée.
=D'autres au contraire ont fait céder l'ambition à l'amour.=--Ce qu'on raconte de Ladislas, roi de Naples, est un exemple remarquable du contraire; il était bon capitaine, courageux et ambitieux, mais son ambition avait surtout pour objet principal la satisfaction de ses appétits voluptueux et la possession de quelque rare beauté. Sa mort fut conforme à sa vie. Par un siège bien conduit, il avait serré de si près la ville de Florence, que ses habitants, aux abois, furent réduits à traiter. Il leur offrit de se retirer et d'abandonner ainsi le fruit de sa victoire, sous condition qu'on lui livrât une fille de la ville, d'une éclatante beauté, dont il avait entendu parler. Force fut d'accéder à sa volonté et, pour préserver la cité de la ruine dont elle était menacée, d'accepter cette injure, dont ne devaient souffrir que des intérêts privés. Cette beauté était la fille d'un médecin fameux à cette époque, qui, devant une si pénible nécessité, prit une résolution des plus énergiques. Tandis que chacun parait sa fille, la couvrant de dentelles et de bijoux pour la rendre plus agréable encore à cet amant qui se présentait dans des conditions si particulières, son père, se joignant aux autres, lui fit cadeau d'un mouchoir d'un travail exquis, exhalant un parfum délicieux, dont elle aurait à faire usage lors de leurs premiers embrassements, cet objet étant de ceux dont les femmes n'oublient guère d'user en pareil cas pour éponger les parties intéressées. Ce mouchoir était empoisonné; le médecin avait apporté à sa préparation toute la science de son art; à son contact avec les chairs échauffées et alors que les pores étaient dilatés, le poison les pénétrant, agit si promptement que le sang en ébullition des deux amants se glaça instantanément et tous deux expirèrent dans les bras l'un de l'autre.
=César ne sacrifiait jamais une heure de son temps, quand les affaires le réclamaient tout entier; il était à la fois le plus actif et le plus éloquent de son époque; il était aussi très sobre.=--J'en reviens à César. Ses plaisirs ne lui firent jamais dérober une seule minute, ni se détourner d'un pas des occasions qui pouvaient concourir à son élévation; l'ambition domina chez lui toutes les autres passions et exerça sur son âme une autorité si complète qu'elle l'entraîna où elle voulut. En vérité, quand je considère la supériorité de cet homme et les merveilleuses dispositions dont il était doué, j'en éprouve du dépit. Ses connaissances en toutes choses étaient telles qu'il n'y a pour ainsi dire pas de science sur laquelle il n'ait écrit; comme orateur, il l'était au point que plusieurs ont préféré son éloquence à celle de Cicéron; et je crois bien que c'était aussi son opinion, car ses deux morceaux connus sous le nom d'«Anticatons» furent écrits pour contrebalancer l'effet produit par la magnificence de style que Cicéron avait déployée dans son éloge de Caton. Du reste, y a-t-il eu une âme aussi vigilante, aussi active, aussi acharnée au travail que la sienne que rehaussaient encore des qualités diverses qu'on ne peut lui contester et qui se rencontrent rarement telles qu'elles étaient en lui, je veux dire franches, naturelles et non contrefaites?--Il était remarquablement sobre et si peu difficile en fait de nourriture, qu'Oppius raconte qu'un jour on lui servit à table, dans une sauce, au lieu d'huile ordinaire, de l'huile préparée pour un médicament, et qu'il en mangea copieusement pour ne pas causer de confusion à son hôte; une autre fois, il fit fouetter son boulanger, pour lui avoir servi du pain autre que celui à l'usage de tout le monde. Caton disait même parfois qu'il était le premier homme doué de sobriété qui eût acheminé son pays à la ruine. Ce même Caton le traita bien un jour d'«ivrogne», mais cela dans les circonstances que voici: Ils étaient tous deux au Sénat; il y était question de la conjuration de Catilina à laquelle César était soupçonné d'être affilié, lorsque, du dehors, on lui fit passer un billet en cachette. Caton, pensant que ce pouvait être un avis que lui faisaient parvenir les conjurés, le somma de le lui remettre, ce à quoi César se trouva obligé pour éviter que les soupçons ne prissent plus de consistance. Or il se trouvait par hasard que c'était un billet doux que lui écrivait Servilia, sœur de Caton; celui-ci, l'ayant lu, le lui rejeta en disant: «Tiens, ivrogne.» A mon sens, cette apostrophe fut une marque de dédain et de colère et non un reproche impliquant la possession de ce vice; il en a été ici ce qui nous arrive souvent lorsque, invectivant ceux qui nous causent de l'irritation, nous employons à leur égard les premières injures qui nous viennent à la bouche, bien qu'elles ne s'appliquent en rien à eux auxquels nous les adressons; d'autant que ce vice que Caton semblait imputer ainsi à César va, la plupart du temps, de pair avec celui sur lequel il venait de le surprendre, car Vénus et Bacchus vont volontiers de compagnie, dit un proverbe; chez moi, Vénus est au contraire bien plus allègre quand c'est la sobriété qui l'accompagne.
=Sa douceur, sa clémence ont paru douteuses; mille exemples établissent qu'il avait cette qualité.=--Les exemples de sa douceur et de sa clémence envers ceux qui l'avaient offensé, sont en nombre infini: je parle de ceux de ses actes qui se sont produits en dehors du temps où la guerre civile était encore dans toute sa violence; car durant cette période, ainsi qu'il l'a assez laissé entendre lui-même dans ses écrits, cette générosité lui servait à amadouer ses ennemis, et à leur faire moins redouter sa victoire et sa future domination. Si on ne peut dire de ceux-ci qu'ils soient suffisants pour prouver une douceur innée, toujours est-il qu'ils témoignent d'une merveilleuse confiance et d'un grand courage de sa part. Il lui est souvent arrivé de renvoyer à son ennemi, après les avoir vaincues, des armées entières, sans daigner seulement les obliger par serment, sinon à le servir, du moins à s'abstenir de lui faire la guerre. Il a fait prisonniers, trois ou quatre fois, certains capitaines de Pompée, et, chaque fois, leur a rendu la liberté. Pompée déclarait ennemis tous ceux qui ne se joignaient pas à lui; César fit proclamer qu'il considérait comme amis tous ceux qui demeureraient neutres et ne porteraient pas effectivement les armes contre lui. A ceux de ses capitaines qui l'abandonnaient pour embrasser le parti de son adversaire, il allait jusqu'à leur renvoyer leurs armes, leurs chevaux et leurs bagages. Il laissait aux villes dont il s'était emparé la liberté de suivre tel parti qui leur conviendrait, se fiant uniquement, pour les contenir, au souvenir de sa douceur et de sa clémence. Le jour de sa grande bataille de Pharsale, il ordonna de ne porter la main qu'à la dernière extrémité sur ceux qui étaient citoyens romains. C'est là, à mon avis, une manière de faire bien hasardeuse, et il n'est pas étonnant que, dans les guerres civiles que nous traversons, ceux qui, comme lui, combattent l'ancien ordre de choses de leur pays, ne l'imitent pas sur ce point; ce sont des procédés extraordinaires, dont seuls la fortune de César et son admirable génie étaient capables d'user heureusement. Quand je songe à la grandeur incomparable de cette âme, j'excuse la victoire de n'avoir pas cessé de lui demeurer fidèle, même en cette cause si injuste et si inique.
Pour en revenir à sa clémence, nous en avons plusieurs exemples qui se sont produits au temps de sa domination et témoignent qu'elle était bien dans sa nature; car, maître alors de toutes choses, il n'avait plus besoin de feindre.--Caius Memmius avait écrit contre lui des pamphlets très mordants, auxquels il avait même fort vertement répondu; cela ne l'empêcha pas de l'aider, bientôt après, à obtenir le consulat.--Caius Calvus qui lui avait décoché plusieurs épigrammes injurieuses, ayant employé un de ses amis à se réconcilier avec lui, César alla jusqu'à lui écrire lui-même le premier.--Et notre bon Catulle qui l'avait si fort malmené sous le nom de Mamurra! il vint s'en excuser, et, le jour même, César le faisait manger à sa table.--Avisé que quelques-uns avaient mal parlé de lui, il se borna à déclarer, dans une harangue publique, qu'il en était averti.--S'il ne portait pas de haine à ses ennemis, il les craignait moins encore; quelques conciliabules avaient été tenus, quelques conjurations formées contre lui, ils furent découverts; il se contenta de publier par un édit qu'elles lui étaient connues, sans autrement en poursuivre les auteurs.--Comme exemple des attentions qu'il avait pour ses amis: Caius Oppius voyageant avec lui et se trouvant indisposé, il lui céda le seul abri qu'il y avait, et lui-même coucha toute la nuit en plein air et sur la dure.--Quant à sa justice, on peut en juger par ce trait: bien qu'aucune plainte n'eût été portée, il fit mettre à mort un de ses esclaves qu'il aimait particulièrement, pour avoir couché avec la femme d'un chevalier romain.--Jamais homme n'apporta plus de modération dans la victoire, ni plus de résolution quand la fortune lui fut contraire.
=Mais son ambition effrénée l'a amené à renverser la république la plus florissante de l'antiquité, ce dont rien ne saurait l'absoudre.=--Mais toutes ces belles qualités furent gâtées et étouffées par cette ambition effrénée à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisément affirmer qu'elle régla et dirigea toutes ses actions. D'un homme libéral elle fit un voleur des deniers publics, pour avoir possibilité de subvenir à ses prodigalités et à ses largesses. Elle l'amena à prononcer ce propos affreux, si contraire à tout principe de moralité, que les hommes les plus méchants du monde, les plus perdus de vice, s'ils l'avaient servi à le faire arriver au faîte des grandeurs, il les eût aimés et soutenus de tout son pouvoir, tout comme il faisait pour les meilleurs d'entre les gens de bien. Elle l'enivra d'une si grande vanité, qu'il osa se vanter devant ses concitoyens «d'avoir réduit cette grande République romaine à n'être qu'un nom, n'ayant plus ni forme, ni corps»; alla jusqu'à dire que «désormais les réponses qu'il ferait serviraient de lois»; osa demeurer assis pour recevoir le Sénat qui venait à lui en corps; souffrit qu'on l'adorât et que, lui présent, on lui rendit les honneurs divins. En somme, ce seul vice, selon moi, pervertit en lui le plus beau, le plus riche naturel qui fut jamais, et a fait que sa mémoire est odieuse à tous les gens de bien, parce qu'il a cherché sa gloire dans l'asservissement de son pays et le renversement du plus puissant et plus florissant gouvernement que le monde verra jamais.--On peut, bien au contraire de ce qui s'est passé chez César, trouver quelques exemples de grands personnages auxquels la volupté a fait oublier la conduite des affaires, comme cela est arrivé à Marc Antoine et autres; mais là où l'amour et l'ambition, existant au même degré, viendront se heurter l'un à l'autre avec une violence égale, je n'ai pas de doute que l'ambition ne l'emporte.
=Exemple extraordinaire d'un jeune Toscan, Spurina, qui, d'une beauté remarquable, se défigure pour se soustraire aux passions qu'il inspirait.=--Pour rentrer dans mon sujet, je dis que c'est beaucoup que, par la force de la raison, nous puissions réfréner nos appétits et, en leur faisant violence, contraindre nos organes à se maintenir dans le devoir. Mais nous fouetter dans l'intérêt de nos voisins, non seulement nous défaire de cette douce passion qui nous chatouille si agréablement, renoncer au plaisir que nous ressentons à voir que nous sommes agréables à autrui, à être aimé et recherché par chacun, et, plus encore, prendre en haine les grâces qui nous valent ces satisfactions, en éprouver de la répugnance et condamner notre beauté parce qu'elle est cause de surexcitation chez d'autres, je n'en ai guère vu d'exemples. En voici un cependant:--Spurina, jeune Toscan, «qui ressemblait à un diamant enchâssé dans l'or et ornant un collier ou une couronne, ou à de l'ivoire serti de buis ou de térébinthe pour que la blancheur en ressorte davantage (Virgile)», était doué d'une beauté si rare et si grande, que les yeux les plus chastes ne pouvaient en soutenir l'éclat, sans en être violemment troublés. Non content de ne pas condescendre à calmer cette fièvre, ce feu qu'il attisait partout sur son passage, il entra en fureur contre lui-même et contre ces riches présents reçus de la nature, comme s'il était en droit de s'en prendre à eux de la faute d'autrui, et, à force d'entailles qu'il se fit volontairement et de cicatrices, il troubla et détruisit la parfaite harmonie et la régularité des traits de son visage, dont la nature l'avait si remarquablement doté.
=Une telle action ne se peut approuver; il est plus noble de lutter que de se dérober aux devoirs que la société nous impose, à tous tant que nous sommes.=--A vrai dire, j'admire de tels actes plus que je ne les approuve, de pareils excès ne s'accommodant pas avec mes principes. L'intention est bonne, et le fait celui d'une âme honnête; mais, à mon avis, il n'est pas suffisamment réfléchi. La laideur en laquelle notre jeune homme est tombé, ne peut-elle pas en avoir induit d'autres en faute, qui l'auront pris en mépris et en haine? n'a-t-on pu lui porter envie, en raison de la gloire que lui a value un acte aussi rare; ou le calomnier, en attribuant sa résolution à une déception, suite de visées trop ambitieuses? car il n'y a aucune forme que le vice, quand il lui plaît, ne revête lorsqu'il trouve occasion de se donner carrière d'une façon ou d'une autre. Il eût été plus judicieux, et aussi plus glorieux, qu'avec ces dons dont il était redevable à Dieu, il devînt un modèle de vertu et de mœurs, qui fût demeuré en exemple à la postérité.
Ceux qui se dérobent aux charges de la société, à ces obligations de tous genres, en nombre infini, souvent épineuses, qui pèsent sur un homme qui tient un rang honorable dans le monde, s'évitent, selon moi, bien des tracas, quels que soient les petits inconvénients particuliers qui en résultent; c'est en quelque sorte mourir,que de fuir la peine de vivre comme on le doit. Ces gens peuvent avoir d'autres mérites, il ne m'a jamais paru qu'ils aient celui de se trouver aux prises avec les difficultés, car je n'en connais pas de pire que de se tenir en équilibre sur les flots de cette mer agitée qu'est le monde, de répondre et de satisfaire loyalement à tout ce qui est du ressort de la position que l'on occupe. Il est peut-être plus facile de s'abstenir d'une manière absolue de tout rapport avec le sexe féminin, que de se conduire toujours, à tous égards, d'une façon irréprochable avec sa femme; nous avons moins de chance de nous perdre en état de pauvreté, que dans une abondance dont il nous faut user avec mesure; l'usage dirigé par la raison, est plus pénible que l'abstinence; se modérer est une vertu qui exige de plus grands efforts que souffrir. Il est mille façons de vivre convenablement, comme l'entendait Scipion le jeune, tandis qu'il n'y en a qu'une à la façon de Diogène; et autant celle-ci surpasse en innocence la vie qui se mène d'ordinaire, autant elle-même est surpassée en utilité et en énergie par celles qui atteignent à la perfection et dont on dit que ce sont des existences accomplies.
CHAPITRE XXXIV.
Observations sur les moyens que Jules César employait à la guerre.
=Selon Montaigne, les commentaires de César devraient être le bréviaire de tout homme de guerre.=--On dit de plusieurs grands capitaines qu'ils ont eu une préférence marquée pour certains auteurs: Alexandre le Grand avait Homère: Scipion l'Africain, Xénophon; Marcus Brutus, Polybe; Charles Quint, Philippe de Comines; de notre temps Machiavel est, dit-on, en crédit ailleurs; mais feu le Maréchal Strozzi, qui pour sa part préférait César, avait incontestablement fait le meilleur choix. Les commentaires de César devraient, en effet, être le bréviaire de tout homme de guerre, car lui-même est le vrai et souverain modèle en art militaire; et Dieu sait, en outre, avec quelle grâce, de quelle beauté il a agrémenté cette matière déjà si riche par elle-même; son style y est si pur, si délicat, si parfait que, d'après mon goût, aucun écrit au monde sur ce sujet n'est comparable aux siens.--Je veux consigner ici quelques traits particuliers, qu'on rencontre rarement, qui se sont produits dans ses guerres et qui me reviennent en mémoire.
=Pour rassurer ses troupes effrayées de la supériorité numérique de l'ennemi, il leur exagérait lui-même cette supériorité.=--Son armée était quelque peu effrayée par les bruits qui couraient de la grande supériorité des forces que le roi Juba menait contre lui. Au lieu de chercher à combattre l'idée que s'en étaient faite ses soldats, en diminuant les moyens dont disposait son ennemi, les ayant réunis pour les rassurer et remonter leur courage, il s'y prit tout autrement qu'on ne le fait d'habitude, leur disant de ne plus se mettre en peine de se renseigner sur les effectifs que l'ennemi leur opposait, parce qu'il avait reçu des avis précis à cet égard. Il leur en fit alors le dénombrement, exagérant de beaucoup ce qui était et ce que son armée présumait d'après les bruits en circulation. Il agit en cela suivant ce que conseille Cyrus dans Xénophon; d'autant que l'erreur, quand l'ennemi se révèle plus faible qu'on ne l'espérait, n'a pas de conséquence sérieuse, comme lorsqu'il vous apparaît effectivement très fort, alors qu'il passait pour être faible.
=Il accoutumait ses soldats à obéir, sans les laisser commenter ses ordres.=--Il accoutumait ses soldats à se borner en toutes choses à obéir, sans se mêler de contrôler ou de discuter les projets de leur chef, qu'il ne leur communiquait qu'au moment de leur exécution; et, s'ils en avaient découvert quelque chose, il prenait plaisir à les tromper, en les modifiant sur-le-champ; souvent, dans ce but, après avoir fixé qu'il serait fait étape en tel lieu, il passait outre et allongeait la marche, particulièrement lorsque le temps était mauvais et pluvieux.
=Très ménager du temps, il savait amuser l'ennemi pour en gagner.=--Les Suisses, au début des guerres des Gaules, ayant envoyé vers lui pour obtenir de traverser un territoire relevant de la domination romaine, et lui s'étant résolu à s'y opposer par la force, il fit quand même bon accueil à leurs messagers, et ajourna sa réponse à quelques jours, afin d'utiliser ce répit pour rassembler son armée. Ces pauvres gens ne savaient pas combien il excellait à mettre le temps à profit. Maintes fois il répète que c'est le talent le plus essentiel d'un capitaine, que de savoir saisir les occasions quand elles se présentent et faire diligence; celle qu'il déploya, dans le cours de ses exploits, est réellement inouïe et inimaginable.
=Il n'exigeait guère de ses soldats que la vaillance et la discipline; parfois, il leur donnait toute licence; il aimait qu'ils fussent richement armés, les honorait du nom de compagnons, ce qui n'empêchait pas qu'il les traitât, le cas échéant, avec beaucoup de sévérité.=--S'il n'était pas fort consciencieux quand il pouvait tirer avantage contre ses ennemis d'un traité conclu, il ne l'était pas davantage en ne demandant à ses soldats, en fait de vertu, que d'être vaillants, et ne punissant guère chez eux que la mutinerie et la désobéissance. Souvent après une victoire, il leur lâchait la bride et leur donnait licence de tout faire, les dispensant, pour un temps, d'observer les règles de la discipline militaire; du reste, ils étaient si bien dressés que, tout parfumés et musqués qu'ils étaient, cela ne les empêchait pas de courir avec frénésie au combat. Pour dire vrai, il aimait à leur voir des armes de prix et les dotait d'équipements couverts de broderies et d'incrustations dorées et argentées afin que, soucieux de les conserver, ils missent plus d'énergie à les défendre.--Quand il leur parlait, il les appelait du nom de «compagnons» dont nous nous servons encore, ce que réforma l'empereur Auguste, son successeur, estimant que si César l'avait fait, c'était par suite des nécessités de la situation, pour flatter des gens qui, en somme, ne le suivaient que de leur plein gré: «Au passage du Rhin, César était général; ici, il est mon compagnon; le crime rend égaux tous ceux qui en sont complices (Lucain)», mais que cette façon de faire ne convenait plus à la dignité d'un empereur ou d'un général d'armée; et on en revint à ne plus les appeler que «soldats».
A cette courtoisie, César joignait une grande sévérité quand il avait à punir. La neuvième légion s'étant mutinée près de Plaisance, il en prononça la dissolution, la frappant d'ignominie, bien que Pompée tînt encore la campagne, et il ne la reçut en grâce qu'après des supplications réitérées. Il apaisait les désordres plus par son autorité et en payant d'audace, que par la douceur.
=Il se complaisait aux travaux de campagne.=--Quand il parle de son passage du Rhin, pour passer en Allemagne, il dit qu'estimant indigne du peuple romain de faire franchir ce fleuve à son armée sur des bateaux, il a fait construire un pont pour le passer de pied ferme. C'est à ce moment qu'il fit bâtir ce pont admirable sur la construction duquel il nous donne force détails; car de tout ce qu'il a fait, c'est surtout à nous initier à la fécondité de son imagination en ces sortes d'ouvrages comportant de la main-d'œuvre, qu'il se complaît le plus volontiers.
=Il aimait à haranguer ses troupes, et ses harangues sont des modèles d'éloquence militaire.=--J'ai aussi remarqué qu'il attachait une grande importance aux exhortations qu'il adressait à ses soldats au moment du combat; car chaque fois qu'il veut montrer qu'il a été surpris ou pressé, il dit toujours qu'il n'a même pas eu le temps de haranguer son armée. Avant la grande bataille qu'il livra aux gens de Tournai: «César, écrit-il, après avoir donné ses derniers ordres, courut aussitôt, pour exhorter son monde, là où le hasard le porta; et, rencontrant la dixième légion, il n'eut que le temps de lui dire de se souvenir de sa valeur habituelle, de ne pas s'étonner et de résister hardiment aux efforts de l'adversaire; mais déjà l'ennemi était arrivé à portée de trait, il donna le signal de la bataille et courut sur un autre point, pour continuer ses exhortations à une autre partie de ses troupes; il les trouva déjà engagées.» C'est ainsi qu'il en parle à ce passage de son livre; ce qu'il y a de certain, c'est que son talent de parole lui a rendu, en différentes circonstances, de bien signalés services. Même de son temps, son éloquence militaire était tellement appréciée que plusieurs, dans son armée, recueillaient ses harangues; on est arrivé ainsi, en les réunissant, à en former des volumes qui lui ont survécu longtemps. Son langage avait une grâce particulière, si bien que les personnes de son intimité, l'empereur Auguste entre autres, entendant répéter ce qu'on avait recueilli de ses conversations et de ses discours, reconnaissaient les phrases, et jusqu'aux mots, qui n'étaient pas de lui.
=Rapidité de César dans ses mouvements; aperçu de ses guerres nombreuses en divers pays.=--La première fois qu'il sortit de Rome, étant investi d'une charge publique, il arriva en huit jours sur le Rhône; il voyageait ayant devant lui, sur son char, un ou deux secrétaires qui écrivaient sans cesse sous sa dictée, et derrière lui un serviteur portant ses armes.--Certainement, en ne faisant que traverser simplement le pays, on pourrait à peine le faire avec la rapidité qu'il déploya, lorsque, quittant la Gaule et suivant le mouvement de retraite de Pompée sur Brindes, en dix-huit jours il soumettait l'Italie. Revenant alors de Brindes à Rome, il va de Rome jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'Espagne, où il a à surmonter des difficultés extrêmes dans sa guerre contre Afranius et Petreius. Après quoi, il vient assiéger Marseille qui résiste longtemps. De Marseille, il se rend en Macédoine, où il bat l'armée romaine à Pharsale; puis se jette à la poursuite de Pompée, ce qui le conduit en Égypte qu'il soumet. D'Égypte, il vient en Syrie et dans le Pont, où il combat Pharnace. De là, il passe en Afrique, où il défait Scipion et Juba; puis, rentrant en Italie qu'il ne fait que traverser, il se porte une seconde fois en Espagne, où il met en déroute les fils de Pompée: «Plus rapide que l'éclair, plus prompt que le tigre auquel on enlève ses petits (Lucain),» «pareil à un énorme rocher qui, miné par la pluie ou détaché par l'action du temps, arraché par les vents, se précipite du haut de la montagne vers la plaine, bondissant sur une pente rapide avec un fracas épouvantable, entraînant avec lui arbres, troupeaux et bergers (Virgile)».
=Il voulait tout voir par lui-même.=--Parlant du siège d'Avaricum, il dit qu'il avait coutume de se trouver jour et nuit près des ouvriers qu'il faisait travailler.--Dans toutes ses entreprises de quelque importance, il se livrait lui-même à des reconnaissances préalables; et jamais il n'engagea son armée sur un terrain, qu'il ne l'eût tout d'abord reconnu. Même, si nous en croyons Suétone, lors de son passage en Angleterre, il fut le premier à constater la profondeur de l'eau là où devait s'effectuer le débarquement.
=Il préférait obtenir le succès en négociant plutôt que par la force des armes.=--Il disait d'habitude qu'il préférait une victoire obtenue en négociant, que remportée de vive force. Dans la guerre contre Afranius et Petreius, la fortune lui présenta une occasion qui paraissait des plus favorables; il s'y refusa, espérant, dit-il, qu'en patientant un peu et donnant moins au hasard, il viendrait, quand même, à bout de ses ennemis.--Dans cette même guerre, il fit une chose bien étonnante: ce fut de faire passer une rivière à la nage à toute son armée, sans qu'il y eût nécessité: «Pour voler au combat, le soldat prend cette route par laquelle il n'eût osé fuir. Tout mouillé, il se recouvre de ses armes et réchauffe en courant ses membres engourdis par le froid (Lucain).»
=Il était dans ses entreprises plus circonspect qu'Alexandre et n'en donnait pas moins hardiment de sa personne chaque fois que c'était nécessaire.=--Je trouve César un peu plus circonspect et réfléchi qu'Alexandre, dans ce qu'il entreprenait. Celui-ci semble toujours rechercher le danger et courir au-devant comme un torrent impétueux qui heurte et attaque sans discernement et sans faire de distinction tout ce qu'il rencontre: «Tel l'Aufide, qui arrose le royaume de Daunus Apulien, semblable, à l'époque des crues, à un taureau fougueux, roule des eaux torrentielles qui menacent les campagnes de la dévastation complète de leurs moissons (Horace).» Il est vrai qu'Alexandre était déjà en pleine activité à la fleur de l'âge, et encore sous l'effet des premières ardeurs de la jeunesse, tandis que César, à un âge avancé, en pleine maturité de jugement, ne faisait que commencer. De plus, Alexandre était d'un tempérament plus sanguin, colère et ardent, que surexcitait encore sa passion pour le vin, dont César sut toujours s'abstenir d'abuser.
Néanmoins, qu'il y eût nécessité et que la situation l'exigeât, César sut toujours faire, plus que pas un, bon marché de sa personne. Dans plusieurs circonstances où il donna par lui-même d'une façon particulière, je crois lire chez lui l'idée de se faire tuer pour échapper à la honte d'être vaincu.--Dans cette grande bataille livrée près de Tournai, voyant ses troupes avancées faiblir, il se jette tête baissée sur l'ennemi, tel qu'il est, sans s'être armé de son bouclier; et cela lui est arrivé plusieurs autres fois.--Apprenant qu'une partie de ses troupes étaient assiégées, il franchit, sous un déguisement, les lignes ennemies, pour aller fortifier les siens par sa présence.--Ayant abordé à Dyrrachium avec très peu de monde et voyant que le reste de son armée, qu'il avait laissé sous la conduite d'Antoine, tardait à le suivre, il se résout, pour l'aller chercher et le ramener, à repasser seul le bras de mer qu'il vient de franchir, affrontant une violente tempête pour passer inaperçu, son adversaire étant maître de la mer et de tous les ports de la côte opposée.--Dans le nombre des expéditions qu'il a faites, il s'en trouve plusieurs qui, par les risques qu'elles présentaient, dépassent tout ce que peut autoriser une judicieuse application de l'art militaire: avec quels faibles effectifs en effet n'entreprit-il pas la conquête du royaume d'Égypte, et alla-t-il plus tard attaquer les forces de Scipion et de Juba qui étaient dix fois supérieures aux siennes! De tels hommes ont je ne sais quelle confiance surnaturelle dans leur fortune; aussi, parlant de ces entreprises audacieuses, disait-il qu'il fallait les exécuter sans tenir conseil pour décider si elles étaient ou non à tenter.--Après la bataille de Pharsale, comme il avait fait prendre les devants à son armée pour passer en Asie, il traversait lui-même l'Hellespont, sans autre navire que celui qui le portait, quand il fit rencontre en mer de L. Cassius à la tête de dix gros vaisseaux de guerre: non seulement il eut le courage de l'attendre, mais il marcha droit à lui, le somma de se rendre, et réussit à l'y amener.
=Sa confiance et sa ténacité au siège d'Alésia.=--Quand il entreprit le siège opiniâtre d'Alésia, la ville était défendue par quatre vingt mille hommes, et toute la Gaule, se levant pour marcher contre lui et l'obliger à se retirer, lui opposa en outre une armée de neuf mille cavaliers et deux cent quarante mille fantassins. Quelle hardiesse, quelle confiance touchant à la folie, que de ne pas vouloir, dans de telles conditions, renoncer à ce siège et oser tenir tête simultanément à deux attaques si formidables! Il le fit cependant et, après avoir gagné une grande bataille contre ceux du dehors, il parvint bientôt après à faire capituler ceux qu'il tenait assiégés.--La même chose arriva à Lucullus au siège de Tigranocerte, dans sa guerre contre Tigrane, mais dans des conditions différentes, étant donnée la mollesse de l'ennemi auquel Lucullus avait affaire.
=Deux particularités intéressantes que présente ce siège.=--Sur ce siège d'Alésia, je remarque deux faits rares et extraordinaires. Le premier, c'est que les Gaulois, s'assemblant pour combattre César, se résolurent en conseil, après avoir fait le dénombrement de leurs forces, à retrancher une notable partie de la grande multitude qu'ils étaient, de peur que la confusion ne s'y introduisît. C'est là un exemple nouveau, que de craindre de se trouver trop nombreux; mais, à le bien considérer, il est rationnel que l'effectif d'une armée soit de moyenne grandeur et maintenu dans de certaines bornes, en raison de la difficulté à pourvoir à sa subsistance, de la conduire et d'y faire régner l'ordre. En tout cas, il est très aisé de vérifier par des exemples, que ces armées d'effectifs monstrueux n'ont guère rien fait qui vaille. Au dire de Cyrus, rapporté par Xénophon, ce n'est pas le nombre des hommes, mais celui des hommes propres à combattre qui donne l'avantage, le reste cause plus de trouble qu'il n'apporte d'aide. Ce fut la raison principale qui détermina Bajazet à livrer bataille à Tamerlan contre l'avis unanime de ses capitaines; il espérait que la confusion s'introduirait dans la foule innombrable dont se composait l'armée de son ennemi. Scanderberg, bon juge et très expert en la matière, avait coutume de dire que dix à douze mille combattants sur lesquels on pouvait compter, devaient suffire à un général capable, pour le mettre à même de se tirer honorablement de quelque situation de guerre que ce soit.--Le second point sur lequel ce siège appelle mes réflexions, c'est qu'il semble contraire à ce qui a lieu d'ordinaire à la guerre et à ce que commande la raison que Vercingétorix, qui avait été nommé général en chef de toutes les Gaules révoltées, ait pris le parti de s'enfermer à Alésia. Celui qui commande à tout un pays, ne doit jamais s'immobiliser ainsi, à moins qu'il ne soit réduit à cette extrémité, que ce soit sa dernière place, et qu'il n'ait plus d'espoir que dans la défense qu'elle peut faire; autrement, il doit conserver sa liberté de mouvements, afin d'avoir la possibilité de pourvoir à la direction de toutes les parties du gouvernement dont il a la charge.
=Avec le temps, César devint plus retenu dans ses entreprises.=--Avec le temps, César devint un peu moins prompt et plus circonspect dans ses résolutions, ainsi que nous l'apprend Oppius qui était de son intimité, pensant qu'il ne devait pas compromettre la si haute renommée qu'il devait à tant de victoires, et qu'une seule défaite pouvait lui faire perdre. C'est ce qu'expriment les Italiens, quand ils veulent reprocher à quelqu'un cette hardiesse téméraire qui se rencontre chez les jeunes gens; ils disent de lui que c'est un «besogneux d'honneur», un affamé de réputation et que, n'en ayant pas encore, ils ont raison de chercher à en acquérir à quelque prix que ce soit, ce que ne doivent pas faire ceux qui sont déjà arrivés. Ce changement chez César peut provenir d'une juste mesure à garder dans ce désir de gloire; peut-être aussi finit-on par en être rassasié comme de toutes autres choses, car assez de gens en agissent ainsi.
=Quoique peu scrupuleux, il n'approuvait cependant pas qu'à la guerre on se servît de toutes sortes de moyens pour obtenir le succès.=--César était bien loin d'avoir ce scrupule des anciens Romains, qui ne voulaient devoir leur succès à la guerre qu'à leur courage tel qu'ils l'avaient reçu de la nature, sans avoir recours à aucun artifice; malgré cela, il y apportait plus de conscience que nous ne ferions à l'époque actuelle, et n'estimait pas que tous les moyens sont bons pour obtenir la victoire. Dans sa guerre contre Arioviste, il était en pourparlers avec lui, quand un mouvement se produisit entre les deux armées, provoqué par la faute des cavaliers de ce chef gaulois. De ce qui s'ensuivit, César se trouva être en situation très avantageuse vis-à-vis de son ennemi; il ne voulut pas toutefois s'en prévaloir, afin de ne pas s'exposer au reproche d'avoir usé de mauvaise foi.
Il revêtait d'habitude, pour le combat, de riches costumes aux couleurs éclatantes qui permettaient de le distinguer de loin.
Quand l'ennemi était proche, il tenait ses soldats plus de court, se montrant beaucoup plus exigeant sous le rapport de la discipline.
=Il savait très bien nager et aimait à aller à pied.=--Lorsque, jadis, les Grecs voulaient marquer que quelqu'un était de la dernière incapacité, ils disaient de lui ce dicton populaire: «qu'il ne savait ni lire, ni nager». César tenait, lui aussi, que savoir nager est d'une très grande utilité à la guerre, et cela lui servit à diverses reprises. Quand il voulait faire diligence, il franchissait d'ordinaire à la nage les rivières qu'il rencontrait sur sa route, car, comme Alexandre le Grand, il aimait à voyager à pied.--En Égypte, obligé, un jour, pour échapper à ses ennemis, de se jeter dans une chaloupe, tant de gens s'y précipitèrent en même temps que lui, qu'il y avait danger que la barque enfonçât, et il préféra se jeter à la mer et gagner à la nage sa flotte qui était à plus de deux cents pas de là, ce qu'il fit tenant de la main gauche ses tablettes hors de l'eau, et avec les dents sa cotte d'armes, la traînant ainsi afin que l'ennemi ne s'en saisit pas pour en faire un trophée; cela, alors qu'il était déjà avancé en âge.
=Ses soldats et ses partisans avaient pour lui une affection extrême et lui étaient tout dévoués.=--Jamais aucun chef militaire ne posséda autant la confiance de ses soldats. Au début de ses guerres civiles, ses centeniers lui offrirent de solder chacun un homme d'armes de ses propres deniers et ses fantassins de le servir à leurs dépens; ceux d'entre eux qui étaient le plus à leur aise, y joignant d'entretenir les plus nécessiteux.--Avec feu Monsieur l'amiral de Châtillon, nous eûmes occasion de voir dernièrement, dans nos guerres civiles, un fait semblable: les Français de son armée subvinrent de leur bourse au paiement des étrangers qui l'accompagnaient. On ne trouverait guère d'exemples d'une affection si ardente, si prête à tout, chez ceux qui sont dans les errements passés, habitués à un gouvernement qui, comme anciennement, fonctionne régulièrement; mais la passion a sur nous plus d'autorité que la raison. Pourtant, il est arrivé à Rome, lors de la guerre contre Annibal, qu'imitant la libéralité du peuple romain envers eux, les gens d'armes et les capitaines firent abandon de leur solde; et, au camp de Marcellus, on flétrit de l'épithète de «Mercenaires» ceux qui l'acceptèrent.--César ayant éprouvé un échec à Dyrrachium, ses soldats vinrent s'offrir d'eux-mêmes pour en être châtiés et punis, si bien qu'il eut plus à les consoler qu'à les frapper.--Une seule de ses cohortes, réduite à elle-même, soutint pendant plus de quatre heures, jusqu'à ce qu'elle fût presque entièrement détruite à coups de trait, tous les efforts de quatre légions de Pompée; dans les tranchées du camp qu'elle défendait, on trouva cent trente mille flèches. Un soldat, nommé Scéva, qui commandait à l'une des entrées, s'y maintint sans pouvoir être forcé, ayant un œil crevé, une épaule et une cuisse percées et son bouclier faussé en deux cent trente endroits.--Il est arrivé à plusieurs de ses soldats faits prisonniers, d'accepter la mort plutôt que de vouloir promettre de prendre parti contre lui. Granius Pétronius avait été fait prisonnier en Afrique par Scipion qui, après avoir fait mettre à mort ses compagnons de captivité, lui manda qu'il lui faisait grâce de la vie. Le vainqueur en agissait ainsi, parce que Pétronius était un homme de qualité et questeur; mais celui-ci lui répondit que «les soldats de César avaient coutume de donner la vie aux autres, et non de la recevoir d'eux»; et, sur ces mots, il se tua de sa propre main.
Il y a un nombre infini d'exemples de leur fidélité vis-à-vis de lui.--La conduite des défenseurs de Salone, ville qui tenait pour César contre Pompée, est à citer en raison de la particularité assez rare qui y advint. Marcus Octavius conduisait le siège; les assiégés étaient réduits en toutes choses aux plus extrêmes nécessités; pour suppléer au manque de combattants qui, pour la plupart, étaient morts ou blessés, ils avaient rendu la liberté à tous leurs esclaves; pour manœuvrer leurs machines de guerre, ils avaient dû couper les cheveux à toutes les femmes, pour en tresser des cordes; à cela se joignait une excessive disette de vivres, et, malgré tout, ils étaient résolus à ne jamais se rendre. Leur résistance avait déjà fait traîner considérablement le siège en longueur et Octavius en était devenu plus négligent; sa vigilance s'était ralentie, lorsque les assiégés ayant choisi leur jour, après avoir placé les femmes et les enfants sur les remparts pour qu'ils ne parussent pas dégarnis, vers midi, exécutèrent une sortie avec une telle furie, qu'ils enfoncent la première ligne des postes des assiégeants, puis la seconde, la troisième, la quatrième, toutes enfin; ils les contraignent à abandonner leurs tranchées et leur donnent la chasse, les obligeant à regagner leurs navires et à s'y renfermer; Octavius lui-même s'enfuit jusqu'à Dyrrachium, où se trouvait Pompée. Je n'ai pas présentement en mémoire d'autre exemple d'assiégés battant le gros des assiégeants et demeurant maîtres de la campagne ni d'autre sortie qui ait eu pour conséquence une victoire aussi nette et aussi complète que si elle était résultée d'une bataille rangée.
CHAPITRE XXXV.
Trois femmes vraiment bonnes.
=Quelques épigrammes de Montaigne contre les femmes de son siècle qui ne témoignent leur affection à leurs maris que quand ils sont morts.=--Les femmes vraiment bonnes ne se comptent pas par douzaines, comme chacun sait; notamment quand on les envisage au point de vue des devoirs du mariage, car c'est là un marché entouré de tant de circonstances épineuses qu'il est difficile que la volonté d'une femme l'observe longtemps dans son entier; les hommes eux-mêmes ont bien de la peine à s'y faire, quoique se trouvant pour cela dans d'un peu meilleures conditions. La pierre de touche d'un bon mariage est dans la manière dont on a vécu tant qu'on est demeuré ensemble; il n'a été vraiment tel, que si l'union a été constamment douce, loyale et facile.--En notre siècle, les femmes réservent assez communément leurs bonnes grâces et les marques d'une violente affection envers leurs maris, pour quand elles les ont perdus; elles cherchent alors, par cet étalage, à montrer combien étaient grands les sentiments qu'elles leur portaient; manifestation tardive et hors de saison! Par là elles témoignent plutôt qu'elles ne les aiment que parce qu'ils sont morts. Leur vie durant, c'était une ébullition continue; ils sont trépassés, elles sont tout amour et affabilité. De même que les pères dissimulent l'affection qu'ils ont pour leurs enfants, elles dissimulent volontiers elles aussi la leur à l'égard de leurs maris, pour commander le respect imposé par les lois de la bienséance. Un tel mystère n'est pas de mon goût; elles ont beau laisser leurs chevelures flotter en désordre, s'égratigner, je vais à l'oreille d'une femme de chambre, d'un secrétaire et leur demande: «Quelle était la nature de leurs rapports? comment vivaient-ils ensemble?» J'ai toujours présent à la mémoire ce bon mot: «Celles qui ont le moins de chagrin, pleurent avec le plus d'ostentation (Tacite)»; leur air maussade est odieux aux vivants et bien inutile aux morts. Nous permettrions volontiers de rire quand nous ne sommes plus, pourvu qu'on nous sourie un peu pendant notre vie. N'y a-t-il pas de quoi ressusciter de dépit si celle qui, lorsque je vivais, m'aura craché au nez, vient m'embrasser les pieds quand je ne suis plus? S'il y a quelque honneur à pleurer un mari, il n'appartient qu'à celles qui leur ont souri. Celles qui, près d'eux, ont passé leur temps à gémir, peuvent rire maintenant qu'ils sont morts; qu'elles se montrent donc extérieurement telles qu'elles sont au dedans d'elles-mêmes. Aussi, ne vous en laissez pas imposer par ces yeux humides et cette voix plaintive; considérez cette attitude, ce teint et ces joues pleines sous ces longs voiles, voilà qui parle avec sincérité; il en est peu dont la santé, en pareille occurrence, n'aille s'améliorant, et c'est là un indice qui ne saurait mentir. Cette contenance de circonstance ne vise pas tant le passé que l'avenir; elle a plus pour objet d'acquérir que de payer. Dans mon enfance, une honnête et très belle dame qui vit encore, veuve d'un prince, avait, dans sa parure, je ne sais quoi de plus que ne comportent les lois qui, à notre époque, règlent les questions de veuvage; à ceux qui le lui reprochaient, elle répondait: «C'est parce que je ne recherche plus de nouvelles conquêtes, et n'ai pas la volonté de me remarier.»
=Cependant, dans l'antiquité, il en relève trois qui voulurent partager le sort de leurs maris se donnant la mort.=--Pour n'aller en rien à rencontre de mes habitudes, j'ai fait ici choix de trois femmes qui, bien qu'elles aient laissé éclater leur bonté et leur affection pour leurs maris au moment de leur mort, n'en sont pas moins des exemples qui diffèrent quelque peu les uns des autres et si concluants, qu'on peut en déduire hardiment ce qu'elles ont été durant leur vie.
=La première, citée par Pline le jeune, était une Italienne de naissance commune; son dévouement.=--Pline le jeune avait près d'une de ses propriétés d'Italie un voisin très gravement atteint d'ulcères aux parties que la décence commande de dérober à la vue. Sa femme, le voyant dépérir depuis très longtemps, le pria de lui permettre de voir de près et à loisir l'état de son mal et qu'elle lui dirait, plus franchement qu'aucun autre, ce qu'il avait à en espérer; il y consentit. Après l'avoir attentivement examiné, elle estima que la guérison était impossible; que tout ce qu'il pouvait attendre, était de traîner, fort longtemps encore, une vie douloureuse et languissante; et, comme plus sûr et souverain remède, elle lui conseilla de se tuer. Le trouvant un peu hésitant à accepter une solution aussi radicale: «Ne pense pas, mon ami, lui dit-elle, que les douleurs que je te vois souffrir ne me touchent pas autant que toi et que, pour y échapper, je ne veuille pas faire moi-même usage du médicament que je te conseille. Je te tiendrai compagnie quand tu seras guéri, comme je le fais pendant que tu es malade. N'aie donc pas cette crainte et pense au plaisir que nous éprouverons de ce passage de vie à trépas, auquel nous devrons d'être délivrés de tels tourments; c'est un heureux voyage que nous accomplirons ensemble.» Cela dit, et ayant ranimé le courage de son mari, elle décida qu'ils se précipiteraient dans la mer, d'une fenêtre de leur demeure, dont les flots baignaient le pied; et, pour lui témoigner jusqu'à la fin cette loyale et ardente affection dont elle l'avait entouré toute sa vie, elle voulut encore qu'il mourût entre ses bras; mais, de peur que les forces ne vinssent à lui manquer, et que les étreintes dont elle l'enlaçait ne se relâchassent dans la chute et par suite de l'appréhension qu'elle pourrait éprouver, elle se fit lier et attacher très étroitement à lui par le milieu du corps, faisant ainsi abandon de sa vie pour le repos de celle de son mari. Cette femme était de basse extraction et, parmi les gens de cette condition, des faits d'une aussi exquise bonté ne sont pas absolument rares: «C'est parmi les pauvres gens que la Justice, fuyant nos régions, a porté ses derniers pas (Virgile).»
Les deux autres sont des femmes nobles et riches, parmi lesquelles les exemples de vertu sont moins fréquents.
=La seconde est Arria, femme de Cecina Pætus; son énergie.=--Arria, femme de Cecina Pætus, personnage consulaire, était mère d'une autre Arria, femme de Thrasæas Pætus, dont la vertu fut en si grand renom du temps de Néron, et, du fait de ce gendre, elle fut grand'mère de Fannia; cette indication est nécessaire, la ressemblance des noms de ces hommes et de ces femmes et aussi leurs fortunes semblables ayant amené des confusions.-Cecina Pætus, après la défaite de Scribonianus, dont il avait embrassé le parti contre l'empereur Claude, ayant été arrêté par les gens de ce dernier, Arria, première du nom, sa femme, supplia ceux qui l'emmenaient prisonnier à Rome de la recevoir sur leur navire, où elle serait de moindre dépense et de moins de gêne que le personnel qu'ils devraient prendre pour le service de son mari, s'engageant à suffire à elle seule à faire sa chambre, sa cuisine et tout ce qui serait besoin; ils s'y refusèrent. Elle se jeta alors dans un bateau de pêcheur qu'elle loua sur-le-champ, et de la sorte le suivit depuis la Slavonie. Ils étaient à Rome, quand, un jour, en présence de l'empereur, Junia veuve de Scribonianus, s'autorisant de leurs infortunes communes, l'aborda familièrement; elle la repoussa rudement, lui disant: «Tu veux que, moi, je te parle; que je t'écoute, toi, dans les bras de qui Scribonianus a été tué, et qui vis encore!» Ces paroles et d'autres indices donnèrent à penser à sa famille que, ne pouvant supporter les infortunes de son mari, elle songeait à attenter à ses jours. Thraséas, son gendre, la suppliant de renoncer à un tel dessein et lui disant à cet effet: «Quoi, si j'étais dans le cas de Cecina, voudriez-vous donc que ma femme, qui est votre fille, en agisse ainsi?» «Comment, si je le voudrais! répondit-elle; oui, oui, je le voudrais, si elle avait vécu avec toi aussi longtemps et en aussi bon accord que je l'ai fait avec mon mari!» Ces réponses amenaient un redoublement dans la surveillance dont elle était l'objet, et faisaient qu'on suivait de très près tous ses mouvements. Un jour, qu'elle venait de dire à ceux qui la gardaient: «Vous avez beau faire, vous pouvez me rendre la mort plus douloureuse, mais m'empêcher de mourir, cela n'est pas en votre pouvoir», s'élançant violemment d'une chaise sur laquelle elle était assise, elle alla donner, de toutes ses forces de la tête contre le mur voisin, se blessant grièvement et tombant évanouie sous la violence du coup: «Je vous disais bien, dit-elle après qu'à grand'peine on l'eut fait revenir à elle, que si vous m'empêchez de recourir, pour me tuer, à quelque procédé facile, j'en trouverai bien un autre, quelque difficile d'exécution qu'il soit.»--Voici comment finit cette femme d'un courage si admirable: Pætus son mari n'ayant pas, par lui-même, le cœur assez ferme pour se donner la mort à laquelle la cruauté de l'empereur l'obligeait, un jour, après bien d'autres, l'ayant tout d'abord catéchisé et pressé pour l'amener à assez de résolution pour adopter le conseil qu'elle voulait lui voir suivre, elle saisit le poignard qu'il portait et, le tirant de sa gaine et le tenant à la main, lui dit en manière de conclusion de ses exhortations: «Fais ainsi, Pætus»; et, au même instant, elle s'en frappait d'un coup mortel dans la poitrine; puis, arrachant l'arme de la plaie, elle exhalait son dernier soupir en prononçant cette noble et généreuse parole demeurée immortelle: «Pæte, non dolet» (Tiens, Pætus, cela ne fait point mal); n'ayant que le temps de dire ces trois mots de si belle signification. «Lorsque la chaste Arria eut présenté à son mari le fer qu'elle venait de retirer de son sein: Crois-moi, Pætus, dit-elle, le coup que je viens de me porter ne me fait point mal, je ne souffre que de celui que tu vas te donner à ton tour (Martial).» Les mots qu'elle a réellement prononcés, sont bien plus expressifs et d'une sublimité bien autrement grande, que la paraphrase qu'en donne le poète; car la blessure et la mort de son mari, comme les siennes, n'étaient pas ce qui l'occupait; elle-même les avait conseillées et en avait poursuivi l'exécution; mais après avoir conçu ce dessein si élevé et si courageux, uniquement pour la commodité de son époux, au dernier instant de sa vie, c'est encore à lui seul qu'elle songe, cherchant à faire qu'il n'ait aucune appréhension à la suivre dans la mort. Pætus se frappa aussitôt de ce même poignard; mais, à mon sens, il est honteux pour lui d'avoir eu besoin, pour en arriver là, d'un aussi cher et précieux enseignement.
=Paulina Pompeia, femme de Sénèque, est la troisième; son histoire.=--Pompeia Paulina, jeune et très noble dame romaine, avait épousé Sénèque alors arrivé à un âge très avancé. Néron, le beau disciple de ce philosophe, envoya à celui-ci ses gardes pour lui notifier l'ordre de se donner la mort, ce qui se passait de la manière suivante: Quand les empereurs romains de cette époque avaient condamné un homme de qualité, ils lui mandaient par un de leurs officiers de choisir un genre de mort à sa convenance et de se la donner dans un délai de telle ou telle durée, qu'ils déterminaient selon le degré de ressentiment qu'ils avaient contre lui, délai tantôt plus long tantôt plus court, lui donnant du temps pour mettre ordre à ses affaires, et quelquefois lui en ôtant les moyens en écourtant celui laissé à sa disposition. Si le condamné n'obtempérait pas à cet ordre, l'officier pourvoyait à son exécution par l'entremise de gens ad hoc qu'il amenait avec lui et qui ouvraient au patient les veines des bras et des jambes, ou lui faisaient de force avaler du poison; mais les personnes qui se respectaient, ne s'exposaient pas à cette contrainte et recouraient pour cette opération à leurs propres médecins et chirurgiens. Sénèque reçut cette communication sans se départir de son calme et de son assurance; puis il demanda du papier pour faire son testament, ce qui lui fut refusé par le capitaine qui lui notifiait son arrêt de mort. Se tournant alors vers ses amis, il leur dit: «Puisque je ne puis rien vous donner autre en reconnaissance de ce que je vous dois, je vous laisse du moins ce que j'ai de plus beau, l'image de mes mœurs et de ma vie, dont je vous prie de conserver la mémoire, afin que, ce faisant, vous acquériez la gloire d'être de sincères et véritables amis.» En même temps, tantôt il calmait par de douces paroles l'intensité de la douleur de ceux qu'il voyait souffrir de son malheur, tantôt les gourmandait sur un ton de voix plus grave: «Où sont, leur disait-il, ces beaux préceptes de philosophie, ces garanties accumulées pendant tant d'années pour nous prémunir contre les accidents de la fortune? La cruauté de Néron nous était-elle donc inconnue? Que pouvions-nous attendre de celui qui a tué sa mère et son frère, sinon qu'il fasse aussi mourir son gouverneur qui l'a instruit et élevé?» Après ces paroles qui s'adressaient à tous, il se tourna vers sa femme et la tint étroitement embrassée. Comme à celle-ci, sous le poids de la douleur, le cœur et les forces défaillaient, il la pria de supporter, pour l'amour de lui, ce malheur avec plus de résignation, lui exposant que l'heure était venue, où il y avait à montrer, non plus par des dissertations ou par des discussions mais par des actes, le fruit qu'il avait retiré de ses études, auxquelles, à n'en pas douter, il devait d'accueillir la mort, non seulement sans révolte, mais encore avec joie: «C'est pourquoi, m'amie, lui dit-il, ne la déshonore pas par tes larmes, afin de ne pas paraître t'aimer toi-même plus que ma réputation; apaise ta douleur; console-toi par ce que tu connais de moi et de mes actions; continue à pratiquer, durant le reste de tes jours, les honnêtes occupations auxquelles tu t'es adonnée.» A quoi Pauline, ayant un peu recouvré ses esprits, et sa très noble affection pour son époux réchauffant son courage magnanime, répondit: «Non, Sénèque; je ne suis pas pour ne pas vous tenir compagnie dans la situation qui vous est imposée; je ne veux pas que vous pensiez que les vertueux exemples de votre vie ne m'ont pas encore appris à bien mourir! Et quand pourrais-je le mieux faire, plus honorablement et plus à mon gré qu'avec vous? Tenez donc pour assuré que je quitterai la vie en même temps que vous.» Sénèque, prenant en bonne part cette si belle et glorieuse détermination de sa femme, qui le délivrait de l'appréhension qu'il avait de la laisser après lui à la merci de ses ennemis et de leur cruauté, reprit: «Je te conseillais ce qui convenait le mieux pour te rendre la vie heureuse; tu préfères l'honneur de mourir; en vérité, je ne puis te le contester. Nous apportons l'un et l'autre, à notre fin commune, même fermeté et même résolution; mais tu y as une part bien plus belle et bien plus glorieuse.» On leur ouvrit alors, à tous deux, les veines des bras; mais chez Sénèque, la circulation, moins active par suite de son grand âge et des privations qu'il s'imposait, faisant que le sang ne coulait que lentement et peu abondamment, il commanda qu'on lui ouvrît aussi les veines des cuisses; et autant pour que les souffrances qu'il endurait n'attendrissent pas le cœur de sa femme, que pour s'épargner à lui-même l'affliction de la voir en si pitoyable état, il prit très amoureusement congé d'elle et la pria de permettre qu'on l'emportât dans la chambre voisine, ce qui fut fait. Cependant les incisions qu'il avait subies ne suffisant pas pour amener la mort, il se fit donner par son médecin Statius Annéus un breuvage empoisonné qu'il prit sans en obtenir plus d'effet, parce qu'en raison de la faiblesse en laquelle il était et du froid qui commençait à raidir ses organes, le poison ne put atteindre le cœur; on le mit en conséquence dans un bain très chaud. Sentant dès lors sa fin approcher, tant qu'il eut du souffle il continua à émettre sur son état les plus excellentes réflexions, que recueillirent ses secrétaires aussi longtemps qu'ils purent distinguer sa voix; ses dernières paroles sont demeurées longtemps après lui, estimées et honorées de ceux qui les ont connues; aussi est-il bien regrettable qu'elles ne soient pas parvenues jusqu'à nous. Lorsqu'il se sentit arrivé à ses derniers moments, prenant de l'eau ensanglantée de son bain, il s'en arrosa la tête, et dit: «Je voue cette eau à Jupiter libérateur!»--Néron, prévenu moment par moment, craignant que la mort de Pauline, qui était des dames romaines les mieux apparentées et contre laquelle, du reste, il n'avait pas d'inimitié particulière, ne devînt un grief contre lui, envoya en toute hâte, pour qu'on refermât ses plaies; ce que firent ses gens à elle, à son insu, car déjà elle était à demi morte et n'avait plus sa connaissance. Elle continua donc à vivre, contrairement à la résolution qu'elle avait prise; sa vie se poursuivit très honorablement, comme il convenait à sa vertu; la pâleur de son visage se maintint, attestant combien, par ses blessures, elle avait été près de la mort.
=Les poètes tragiques auraient souvent beau jeu à tirer de l'histoire les sujets de leurs pièces.=--Voilà mes trois contes, tous trois véritables et que je trouve aussi intéressants et tragiques que tous ceux que nous imaginons pour faire plaisir au public. Je m'étonne que ceux qui se livrent à cette occupation, au lieu d'inventer, n'aient pas plutôt l'idée de choisir parmi celles consignées dans les livres, dix mille très belles histoires; cela leur donnerait moins de peine, serait plus intéressant et leur procurerait plus de profit. Qui voudrait en composer un ouvrage entier se tenant, n'aurait qu'à fournir ce qui servirait à les lier les unes aux autres, comme la soudure qui unit deux fragments de métaux différents. Il pourrait de la sorte entasser force événements de toutes espèces qui sont arrivés; il les disposerait et les varierait suivant ce qui conviendrait pour la beauté de l'ouvrage, à peu près comme a fait Ovide, qui a composé ses Métamorphoses avec un grand nombre de fables diverses juxtaposées.
=Particulière preuve d'amour que, de son côté, Sénèque avait donnée à sa femme en renonçant à la mort par égard pour elle.=--Chez Sénèque et Pauline, il est encore digne de remarque que, si celle-ci offre volontairement à son mari de quitter la vie par amour pour lui, celui-ci avait, de son côté, renoncé autrefois à la mort pour l'amour d'elle. Pour nous, les deux choses ne sont pas l'équivalent l'une de l'autre; mais, étant données les idées stoïques de Sénèque, je crois qu'en prolongeant sa vie par égard pour sa femme, il pensait avoir autant fait en sa faveur qu'en mourant pour elle. Dans une des lettres qu'il écrit à Lucilius, il lui narre d'abord que la fièvre l'a pris à Rome; qu'aussitôt, montant dans son char, il s'est rendu à la campagne dans une de ses maisons, et cela, contre l'opinion de sa femme qui s'opposait à ce déplacement et à laquelle il avait répondu, pour passer outre, que sa fièvre ne provenait pas d'une prédisposition de sa part, mais tenait à une cause locale; puis il poursuit: «Elle me laissa aller, me recommandant fort ma santé; or, sachant qu'elle ne vit que pour moi, en me ménageant c'est elle que je ménage. Je dois à ma vieillesse d'avoir acquis, en certaines choses, plus de fermeté et de résolution; mais cela ne me sert plus de rien quand je viens à penser que, vieillard, je me dois à une jeune femme. N'arrivant pas à l'amener à être plus courageuse dans l'amour qu'elle me porte, elle m'oblige à envisager d'autre façon celui que je me porte à moi-même; il faut bien faire quelques concessions aux affections honnêtes, lors même que les circonstances nous invitent à agir autrement. Il faut alors nous rattacher à la vie, malgré la souffrance qu'on en éprouve; il faut, avec les dents, arrêter au passage notre âme prête à échapper puisque, pour les gens de bien, vivre est une obligation qui leur est imposée, non parce que cela leur plaît, mais parce qu'ils en ont le devoir. Celui qui n'estime pas assez sa femme ou un ami pour continuer à vivre, et qui s'opiniâtre à mourir, est trop délicat de caractère et manque d'énergie; il faut que l'âme s'y résolve, quand cela est commandé par l'intérêt des nôtres; il faut parfois nous prêter à nos amis et, alors même qu'il nous conviendrait de mourir, nous devons, si pour eux il en est besoin, suspendre notre résolution. C'est témoigner de la grandeur et du courage que de revenir à l'existence en considération d'autrui ainsi que l'ont fait plusieurs excellents personnages; c'est un trait de bonté d'une nature toute particulière que de consentir à la vieillesse (dont le plus grand avantage est sa durée précaire qui permet d'user de la vie avec plus de courage et de dédain), lorsqu'on sent que la charge que l'on accepte ainsi est douce, agréable et profitable à quelqu'un pour qui l'on a une grande affection. Et quelle agréable récompense n'en reçoit-on pas? Est-il rien de plus doux que d'être cher à sa femme, au point que pour elle, on en devienne plus cher à soi-même? C'est ainsi que ma Pauline m'a donné charge et de ses craintes et des miennes; je n'ai pas eu seulement à considérer combien la mort répondait à mon désir, j'ai dû envisager aussi l'affliction qu'elle lui causerait et me suis imposé l'obligation de vivre; consentir à vivre est quelquefois acte de magnanimité!» Telles sont ses propres paroles, excellentes par elles-mêmes, comme l'est dans son application le principe qu'il émet.
FIN DU SECOND VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME.
LIVRE SECOND (Suite.) Pages.
CHAPITRE VII.--=Des recompenses d'honneur.=--Des récompenses honorifiques. 10
CHAPITRE VIII.--=De l'affection des peres aux enfants.= 18
CHAPITRE IX.--=Des armes des Parthes.= 54
CHAPITRE X.--=Les Liures.=--Des livres. 60
CHAPITRE XI.--=De la cruauté.= 84
CHAPITRE XII.--=Apologie de Raimond de Sebonde.= 110
CHAPITRE XIII.--=De iuger la mort d'autruy.= 420
CHAPITRE XIV.--=Comme nostre esprit s'empesche soy-mesmes.= 430
CHAPITRE XV.--=Que nostre desir s'accroist par la malaisance.= 432
CHAPITRE XVI.--=De la gloire.= 440
CHAPITRE XVII.--=De la presumption.= 464
CHAPITRE XVIII.--=Du desmentir.=--Du fait de donner ou de recevoir des démentis. 520
CHAPITRE XIX.--=De la liberté de conscience.= 528
CHAPITRE XX.--=Nous ne goustons rien de pur.= 536
CHAPITRE XXI.--=Contre la faineantise.= 542
CHAPITRE XXII.--=Des Postes.= 550
CHAPITRE XXIII.--=Des mauuais moyens employez à bonne fin.= 552
CHAPITRE XXIV.--=De la grandeur Romaine.= 558
CHAPITRE XXV.--=De ne contrefaire le malade.= 562
CHAPITRE XXVI.--=Des poulces.= 566
CHAPITRE XXVII.--=Couardise mere de la cruauté.=--La poltronnerie est la mère de la cruauté. 568
CHAPITRE XXVIII.--=Toutes choses ont leur saison.=--Chaque chose en son temps. 586
CHAPITRE XXIX.--=De la vertu.= 590
CHAPITRE XXX.--=D'vn enfant monstrueux.= 604
CHAPITRE XXXI.--=De la colere.= 606
CHAPITRE XXXII.--=Deffence de Seneque et de Plutarque.= 620
CHAPITRE XXXIII.--=L'Histoire de Spurina.= 632
CHAPITRE XXXIV.--=Obseruations sur les moyens de faire la guerre de Iulius Cæsar.= 646
CHAPITRE XXXV.--=De trois bonnes femmes.=--Trois femmes supérieures. 662
ERRATUM DU SECOND VOLUME.
Page 412.--Les indications des points et chiffres placés dans la marge de droite et numérotant les lignes sont toutes à diminuer de 3; exemple: la ligne numérotée 10 n'est, en réalité, que la septième.
ADDITION AUX ERRATA DU PREMIER VOLUME.
Page 14, dernière ligne du =Nota=.--Au lieu de: «Notes =I=, 14, I, Liure», lire: «Notes, =I=, 14, AV LECTEVR».
Page 546, lig. 14.--Au lieu de: «sinistris sagos», lire: «sinistras sagis».
* * *
ADDITION AUX ERRATA DU SECOND VOLUME. (publié dans le volume III)
Page 46, lig. 29.--Au lieu de: «sort», lire: «fort». -- 174, -- 12.--Au lieu de: «combieu», lire: «combien». -- 197, -- 17.--Au lieu de: «=raison=», lire: «=raisons=». -- 280, -- 26.--Au lieu de: «homme», lire: «hommes».
Pour ce qui est des astérisques (*) insérés dans la traduction, se reporter au =Nota= de la page 15 du premier volume.
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Liste des modifications:
Texte original:
Page 16: «ees» remplacé par «ces» (ou bien que ces nations) Page 22: «prouuoir» par «pouruoir» (pour pouruoir aux leurs) Page 28: «effetti» par «affetti» (Ne gli affetti di padre et di marito) Page 70: «Epicurienes» par «Epicuriennes» (l'autre les a Stoïques et Epicuriennes) Page 90: «pas» par «par» (ie trouue auoir surpassé par effect) Page 108: «crain» par «crains» (Ie ne crains point) Page 126: «nons» par «nous» (et nous montre comment il) Page 156: «fault» par «sault» (que d'vn sault elle puisse l'attraper) Page 162: «muances» par «nuances» (leurs poses, et leurs nuances) Page 174: «bienuueillance» par «bienueillance» (demonstration de bienueillance) Page 188: «chaire» par «chair» (et luy va pinsant la chair viue) Page 192: «bomme» par «homme» (c'est vn homme spirituel) : «guerre» par «guere» (que nous ne sçauons guere) Page 196: «humeure» par «humeur» (d'vne humeur vn peu delicate) Page 200: «vu» par «vn» (qui pressent vn crocheteur?) Page 206: «tranquilla» par «tranquillo» (In tam tranquillo et tam clara luce locauit) : «gloirantem» par «gloriantem» (Re succumbere non oportebat verbis gloriantem) Page 238: «iustruire» par «instruire» (ayant à instruire Socrates) Page 282: «sont» par «font» (Les astres ne nous font pas de nuisance) Page 292: «sont» par «font» (comme font tous hommes) Page 300: «negotation» par «negotiation» (pratique et negotiation de science) Page 318: «nommeut» par «nomment» (que les medecins nomment Hydroforbie) Page 324: «fabulueuses» par «fabuleuses» (les fabuleuses circonstances) Page 328: «fonder» par «sonder» (l'entendement humain se perdant à vouloir sonder) Page 382: «sotise» par «sottise» (ils l'appelloient sottise) Page 386: «buletants» par «belutants» (Nombre d'esprits le belutants et secoüants) Page 406: ajouté «que» (l'ouye plus aigue que l'homme) Page 436: «souler» par «fouler» (gourmander, et fouler à nostre appetit) Page 454: «iuiurieuses» par «iniurieuses» (contraires et iniurieuses) Page 496: «qnand» par «quand» (Et quand i'ay vn propos) Page 516: «quetque» par «quelque» (quelque pratique de familiarité) Page 520: «font» par «sont» (la sincerité et la solidité de ses mœurs y sont desia bastantes) Page 574: «la» par «sa» (d'aller mesler sa fortune) Page 624: «estans» par «estant» (Vn paisan Espagnol estant mis à la gehenne) Page 654: «personnne» par «personne» (faisant meilleur marché de sa personne) Page 668: «ioute» par «toute» (qu'on l'eut à toute peine) Page 672: «commande» par «commanda» (il commanda à Statius Anneus)
Traduction:
Page 87: «voit» remplacé par «voie» (voie juste et soit pleinement disposée) Page 195: «anmaux» par «anneaux» (le cartilage ... chargé de gros anneaux) Page 221: «basse» par «bases» (qui sont les bases essentielles) Page 235: «obligation» par «l'obligation» (l'obligation de se prononcer) Page 243: «lubréfiant» par «lubrifiant» (lubrifiant les organes,) Page 257: «prédestaux» par «piédestaux» (il renverse de leurs piédestaux) Page 301: «Divinté» par «Divinité» (qu'autant que la Divinité) Page 321: «dilemne» par «dilemme» (ils ont toujours ce dilemme) Page 327: «nombresues» par «nombreuses» (durant ses nombreuses pérégrinations) Page 335: «renseignée» par «renseigné» et «documentée» par «documenté» (il vous eût ... renseigné et documenté sur ce sujet) : «le» par «les» (les barrières les plus étroites possible) Page 361: «décrit» par «décrite» (l'orbite décrite par le soleil) : «tranforment» par «transforment» (la mer et la terre se transforment alternativement) Page 377: «ressentiraient» par «ressentirait» (tout homme même, se ressentirait) Page 413: «juge» par «juger» (qui sera apte à juger de ces différences?) Page 433: «lorqu'elle» par «lorsqu'elle» (lorsqu'elle est cuisante) Page 491: «incrire» par «inscrire» (qu'il faut inscrire dans les livres) Page 503: «j'gnore» par «j'ignore» (j'ignore même les noms) Page 523: «maqueraux» par «maquereaux» (aux maquereaux des habits) Page 525: «ambage» par «ambages» (avec sincérité et sans ambages) Page 551: «relai» par «relais» (des chevaux de relais) Page 553: " " (sur des chevaux de relais) Page 579: «rispostes» par «ripostes» (ces parades, ces ripostes) Page 631: «pifférentes» par «différentes» (de tant de manières différentes) Page 637: «d'abondonner» par «d'abandonner» (de se retirer et d'abandonner) : «appporté» par «apporté» (le médecin avait apporté)