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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Montaigne, Michel de · Public domain text

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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (part 3 of 4)

=Ce que nous possédons de la vérité, ce n'est pas avec nos propres forces que nous y sommes arrivés.=--Ce que nous pouvons concevoir de la Vérité, quoi que ce soit que nous en connaissions, ce n'est pas par nous-mêmes que nous y sommes arrivés; cela, Dieu nous l'a bien montré en allant faire choix, dans le bas peuple, de gens simples et ignorants pour nous instruire de ses admirables secrets. Notre foi, ce n'est pas nous qui l'avons acquise; c'est un présent que nous devons uniquement à la libéralité d'autrui. Ce n'est pas par notre raisonnement, par notre intelligence, que nous avons été amenés à notre religion; c'est par le fait d'une autorité en dehors de nous, qui l'a ainsi voulu. La faiblesse de notre jugement a fait en cela plus que sa force, notre aveuglement plus que notre clairvoyance. C'est grâce à notre ignorance plus qu'à notre savoir, que nous sommes arrivés à la connaissance des vérités divines. Il n'est pas étonnant du reste que nos moyens, qui sont ceux que nous tenons de la nature et qui ne s'appliquent qu'aux choses de la terre, ne puissent arriver à la conception de choses surnaturelles et célestes. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous y prêter, en y apportant obéissance et soumission, car il est écrit: «Je détruirai la sagesse des sages, j'abattrai la prudence des prudents.» Où est le sage, où est celui qui, en ce siècle, a écrit ou discuté sur ces questions? Dieu a bien réellement abêti la sagesse humaine, puisque par elle le monde n'ayant pu arriver à la connaissance de Dieu, il lui a plu pour sauver les croyants de recourir à la prédication de gens simples et ignorants.

=A la fin de leur vie, les plus savants philosophes se sont aperçus qu'ils n'avaient rien appris.=--Examinons donc si, finalement, il est au pouvoir de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette recherche à laquelle il s'est livré pendant tant de siècles l'a enrichi de quelque force nouvelle et de quelque vérité solide; je crois qu'on reconnaîtra, si l'on parle en conscience, que tout ce qu'il a retiré d'une si longue poursuite, est d'avoir appris à constater son impuissance. Par cette longue étude, l'ignorance qui de par notre nature est en nous, s'est confirmée et a été démontrée. Il est advenu aux vrais savants ce qui advient aux épis de blé, lesquels vont s'élevant, dressant fièrement leur tête, tant qu'ils sont vides, et qui, lorsqu'ils sont pleins, que les grains grossissent et viennent à maturité, s'inclinent et baissent la tête par humilité; de même, ces hommes après avoir tout essayé, tout sondé et, dans cet amas de science, dans cette masse si considérable de choses si diverses, n'avoir rien trouvé de solide et de ferme, rien si ce n'est la vanité, ont renoncé à leurs présomptions et reconnu le peu qu'ils sont en réalité. C'est ce que Velleius impute à Cotta et à Cicéron, «d'avoir appris de Philon qu'ils n'ont rien appris».--Phérécide, l'un des sept sages de la Grèce, aux approches de la mort, écrivait à Thalès: «J'ai prescrit à mon entourage, après qu'il m'aura enterré, de te porter mes écrits. S'ils te contentent, toi et les autres sages, publie-les; sinon, anéantis-les. Ils ne contiennent aucune certitude qui me satisfasse moi-même; aussi je ne prétends point connaître la vérité, ni même y atteindre, j'entrevois les choses plus que je ne les pénètre.»--Socrate, l'homme le plus sage qui fut jamais, répondit, quand on lui demanda ce qu'il savait, qu«'il était une chose qu'il savait bien, c'est qu'il ne savait rien». Sa réponse confirme ce qui se dit couramment, que, si étendu que soit ce que nous savons, c'est peu de chose à côté de ce que nous ignorons; autrement dit, que cela même que nous estimons savoir n'est qu'une parcelle bien faible de notre ignorance.

Nous connaissons les choses, dit Platon, telles qu'elles nous apparaîtraient en songe, et nous les ignorons dans leur vérité. «Presque tous les anciens ont dit que nous ne pouvons rien connaître, rien comprendre, rien savoir, parce que nos sens sont bornés, notre intelligence trop faible et la vie trop courte (Cicéron).» Cicéron lui-même, qui cependant tire toute sa valeur de son savoir, commençait sur sa vieillesse, au dire de Valère Maxime, à tenir les lettres en petite estime. Dans le temps qu'il s'y adonnait, c'était sans parti pris pour aucune opinion, inclinant tantôt vers une secte, tantôt vers une autre, suivant ce qui lui semblait le plus probable, ne se départissant jamais du doute qui est le fonds de la doctrine de l'Académie: «Je vais parler, mais sans rien affirmer; je chercherai toutes choses, doutant le plus souvent et me défiant de moi-même (Cicéron).»

=Examinons jusqu'à quel degré de connaissances ont pu parvenir les plus grands génies.=--J'aurais trop beau jeu à considérer l'homme dans son ensemble et dans ce qu'il est le plus ordinairement; et cependant si j'en agissais ainsi, je ne ferais que l'imiter, lui qui juge de la vérité, non d'après la valeur des témoignages, mais d'après leur nombre. Laissons là le peuple, «qui dort lorsqu'il veille, qui est presque mort quoiqu'il vive et ait les yeux ouverts (Lucrèce)», qui ne se sent pas, ne se juge pas, et laisse oisives la plupart de ses facultés naturelles; prenons ce que l'humanité offre de mieux.--Étudions-le dans ce petit nombre d'hommes excellents, triés avec soin, qui, naturellement doués d'une force d'âme particulièrement belle, l'ont de plus trempée, affinée soigneusement par l'étude, par l'art, s'élevant aussi haut que la sagesse humaine s'y prête. Ces gens ont travaillé leur âme de toutes façons, sous toutes ses faces, la préparant à tout; puisant à toutes les sources étrangères susceptibles de lui venir en aide, tout ce qu'elle pouvait s'assimiler; l'enrichissant, l'ornant de tout ce qui peut s'emprunter et concourir à sa commodité, tant vis-à-vis d'elle-même que vis-à-vis d'autrui. En eux, la nature humaine atteint son plus haut degré de perfection: ils ont doté le monde de lois et d'institutions, y ont développé les arts et les sciences, et lui ont donné pour se conduire l'exemple de mœurs admirables; ce sont ceux-là seuls dont j'invoquerai le témoignage et l'expérience. Voyons jusqu'où ils sont allés, et ce à quoi ils s'en sont tenus; les maladies et les défauts que nous relèverons dans cette élite, nous pourrons tous hardiment avouer en être atteints.

=Il y a trois manières en général de philosopher.=--Quiconque cherche quelque chose, en vient à déclarer: ou qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne peut se découvrir, ou qu'il continue ses recherches. Toute la philosophie tend à l'une de ces trois conclusions; son but est de rechercher la vérité, de la pénétrer et de s'en convaincre. Les Péripatéticiens, les Épicuriens, les Stoïciens et autres, estiment l'avoir trouvée; ils ont établi quelles connaissances nous possédons et les tiennent comme des données offrant toute garantie de certitude.--Clitomaque, Carnéade et les Académiciens en général, désespèrent de voir aboutir les recherches auxquelles ils se sont livrés, et jugent que l'imperfection de nos moyens d'investigation ne le permettent pas; d'où ils concluent à la faiblesse et à l'ignorance de l'homme. Leur doctrine a été très répandue, elle compte parmi ses adeptes, les plus nobles esprits.--Pyrrhon et les autres Sceptiques ou Épéchistes, dont les dogmes, disent quelques auteurs anciens, sont tirés d'Homère, des sept sapes, d'Archiloque, d'Euripide, école à laquelle se rattachent Zénon, Démocrite, Xénophane, envisagent que la vérité est encore à trouver. Ils estiment que ceux qui croient la tenir sont dans la plus profonde erreur, et que ceux-là mêmes qui affirment que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre, sont, bien qu'à un degré moindre, encore trop hardis dans leur assertion, parce qu'établir dans quelle mesure nous pouvons connaître et juger de la difficulté des choses, est une science si élevée, dépassant tellement toute autre, qu'ils doutent que l'homme soit à même de la posséder: «Quiconque pense qu'on ne peut rien savoir, ne sait même pas si l'on sait quelque chose qui permette d'affirmer qu'on ne sait rien (Lucrèce).»

L'ignorance qui se connaît, se juge et se condamne, n'est pas l'ignorance absolue, il faudrait pour cela qu'elle s'ignorât; ce n'est donc pas d'ignorance, mais d'hésitation que les Pyrrhoniens font profession; ils doutent, s'enquièrent, n'assurent rien et ne répondent de rien. L'âme conçoit, désire et admet; de ces trois impressions, ils éprouvent les deux premières et cherchent à échapper à la dernière, demeurant dans l'ambiguïté sans incliner ni approuver, si peu que ce soit, dans un sens ou dans un autre. Ces trois facultés de l'âme, Zénon les traduisait par gestes: la main étendue et ouverte figurait l'apparence sous laquelle les choses se présentent; ouverte à moitié, les doigts un peu repliés, signifiait le consentement, le désir que nous avons de les approfondir; le poing fermé, la compréhension que nous en acquérons; la main gauche saisissant le poing ainsi fermé et l'étreignant, c'était la science qui les met en notre pouvoir.

=État d'esprit et doctrine des Pyrrhoniens.=--Avec une semblable disposition d'esprit, un jugement dont ils sont toujours maîtres, que rien ne fait fléchir, qui écarte tout ce qui lui est soumis comme inapplicable et inadmissible, les philosophes de cette école en arrivent à leur ataraxie: à cette impassibilité qui les caractérise et est la condition d'une vie paisible, calme, exempte des agitations que nous causent le sentiment et la connaissance que nous pouvons avoir des choses et donnent naissance à la crainte, à l'avarice, à l'envie, aux désirs immodérés, à l'ambition, à l'orgueil, à la superstition, à l'amour de la nouveauté, à la rébellion, à la désobéissance, à l'opiniâtreté et à la plupart des maux auxquels notre corps est exposé.

Ce procédé les dispense même d'être intransigeants sur ce qui est la base de leur doctrine, qu'ils ne défendent que mollement; ils ne redoutent pas de revenir sur ce qui a déjà été discuté; s'ils soutiennent que la pesanteur tend à attirer les corps en bas, ils seraient bien au regret qu'on les crût sur parole; ils ne demandent qu'à être contredits pour faire naître le doute et surseoir au jugement qu'on peut porter, ce qui est le but qu'ils se proposent. Ils n'émettent de proposition que pour les opposer à celles qu'ils supposent être dans l'idée de leurs adversaires. Si vous adoptez leur manière de voir, ils soutiendront volontiers, eux aussi, la thèse contraire; pour eux, c'est tout un, ils n'ont pas de préférence. Posez que la neige est noire, ils s'attacheront à prouver que non, qu'elle est blanche; dites qu'elle n'est ni l'une ni l'autre, ils se mettront à démontrer qu'elle est l'une et l'autre; si vous arrivez à conclure que vous ne savez pas au juste ce qui en est, ils s'évertueront à établir que vous le savez fort bien; et, lors même que, par le raisonnement, vous établiriez d'une manière évidente que vous doutez de ce qui peut en être, ils discuteront pour vous prouver que le doute n'existe pas en vous ou que vous ne sauriez prouver que ce doute est fondé et subsiste réellement.

=Toutes les opinions, d'après eux, étant contestables, il n'y a pas de raison pour adopter plutôt l'une que l'autre.=--En concluant ainsi au doute, qui lui-même est sans consistance, les Pyrrhoniens se donnent la possibilité d'être de plusieurs opinions et de se diviser sur les questions qu'ils traitent, sur celles en particulier où ils ont déjà établi de plusieurs façons qu'il y a doute et ignorance. Pourquoi ne leur serait-il pas permis de douter, disent-ils, alors qu'il est admis chez les philosophes dogmatistes que l'un peut dire vert et l'autre jaune? Y a-t-il quelque chose qu'on puisse vous proposer de reconnaître ou de réprouver et qu'il ne soit pas loisible de considérer comme présentant de l'ambiguïté? Et tandis que, soit par suite des coutumes de leur pays, soit par suite de leur éducation de famille, soit par hasard, les autres peuvent, comme emportés par la tempête, sans y avoir réfléchi et sans avoir eu à choisir, souvent même avant d'avoir l'âge de raison, se trouver portés vers telle ou telle opinion, vers la secte des Stoïciens ou celle des Épicuriens, et y sont dès lors inféodés, asservis pour ainsi dire, comme dans un étau d'où ils ne peuvent se dégager: «attachés à n'importe quelle doctrine, comme à un rocher sur lequel la tempête les aurait jetés (Cicéron)», pourquoi ne leur concéderait-on pas, à eux aussi, de conserver leur liberté d'appréciation et la possibilité de considérer toutes choses sans qu'il leur soit imposé d'obligation qui les entrave dans le jugement qu'ils en portent: «d'autant plus libres et indépendants qu'ils ont une pleine puissance de juger (Cicéron)»? N'y a-t-il pas avantage à être dégagé des nécessités qui contiennent les autres? Ne vaut-il pas mieux demeurer en suspens, que de s'embarrasser en tant d'erreurs, produit de l'imagination humaine! N'est-il pas préférable de réserver sa conviction, que de se mêler à ces discussions séditieuses et querelleuses! Qu'irai-je choisir? «Ce qu'il vous plaira, pourvu que vous fassiez un choix.» C'est là une bien sotte réponse, c'est pourtant celle à laquelle aboutit le dogmatisme, qui ne nous permet pas d'ignorer ce que nous ignorons.--Adoptez le parti incontestablement le meilleur, il ne sera jamais si sûr, qu'il ne vous faille, pour le défendre, attaquer et combattre cent et cent partis contraires; ne vaut-il pas mieux se tenir hors de la mêlée? Il vous est permis d'épouser la croyance d'Aristote sur l'éternité de l'âme, de la faire vôtre au même degré que votre honneur et votre vie; vous pouvez discuter Platon et le contredire sur ce point, et il leur serait interdit d'en douter! Il est loisible à Panétius de suspendre son jugement en ce qui touche la connaissance de l'avenir tirée de l'examen de victimes immolées par le sacrificateur, de l'interprétation des songes, des oracles et de toutes les autres pratiques semblables auxquelles croient les Stoïciens; pourquoi un sage ne pourrait-il en toutes choses oser ce que Panétius ose sur ces points admis par ses maîtres, qui ont reçu l'assentiment général de l'école à laquelle il appartient et où il enseigne? Quand c'est un enfant qui porte un jugement, il parle de ce qu'il ne sait pas; quand c'est un savant, il obéit à ses préoccupations.

Ces philosophes qui doutent de tout se sont ménagé un merveilleux avantage pour les luttes dans lesquelles ils peuvent se trouver engagés, en renonçant à parer les coups que leur portent leurs adversaires; peu leur importent ceux qu'ils reçoivent, pourvu qu'ils frappent. Tout leur est bon: s'ils ont le dessus, vos arguments sont sans valeur; si c'est vous qui l'emportez, ce sont les leurs qui sont en défaut;--s'ils font erreur, cela démontre que l'ignorance existe; si c'est vous qui vous trompez, c'est vous qui fournissez la preuve de son existence;--s'ils arrivent à prouver que rien n'est sûr: c'est bien, ils satisfont à la thèse qu'ils défendent; s'ils n'y parviennent pas: c'est encore bien, de ce fait même, elle n'en reçoit pas moins confirmation; «de la sorte, trouvant sur un même sujet des raisons égales pour et contre, il leur est facile dans un sens ou dans l'autre de suspendre leur jugement (Cicéron)». Ils estiment qu'il est beaucoup plus aisé d'établir les raisons qui font qu'une chose est fausse, que celles prouvant qu'elle est vraie; ce qui n'est pas, que ce qui est; ce qu'ils ne croient pas, que ce qu'ils croient. Leurs tours de phrase habituels sont: «Je ne prétends pas avoir établi que»;--«Il n'y a pas de raison pour qu'il en soit plutôt ainsi qu'autrement», ou «pour éliminer l'un plutôt que l'autre»;--«Je ne saisis pas»;--«Les apparences sont égales de part et d'autre»;--«Il n'y a pas lieu de parler plutôt pour que contre»;--«Rien ne semble vrai, qui ne puisse paraître faux». Leur mot sacramentel est: «J'hésite», c'est-à-dire «J'argumente, mais m'en tiens là et ne me prononce pas»; ces phrases de parti pris et autres analogues, sont leur continuel refrain. Cela a pour effet qu'éludant nettement et de la façon la plus absolue, l'obligation de se prononcer, de propos délibéré, ils ajournent tout jugement; ils ne font usage de leur raison que pour rechercher des points de discussion et discuter, jamais pour opter et prendre une décision. Qu'on se figure un continuel aveu d'ignorance, un jugement toujours indécis et sans idées propres sur quelque sujet que ce soit, telle est l'école de Pyrrhon. Si je cherche à peindre de mon mieux cet état d'esprit, c'est que beaucoup ne s'en rendent que difficilement compte, et que ceux mêmes qui ont écrit sur ce sujet, l'ont exposé un peu obscurément et de façons diverses.

=Dans la vie ordinaire ils agissent comme tout le monde, se soumettant aux lois et aux usages établis.=--Dans le courant ordinaire de la vie, ces philosophes agissent comme tout le monde; ils se prêtent à la satisfaction des penchants naturels, à l'impulsion et à la contrainte qu'exercent les passions, aux obligations imposées par les lois et les coutumes, aux traditions d'après lesquelles les arts s'exercent: «car Dieu n'a pas voulu que nous pénétrions le sens des choses; il nous en permet seulement l'usage (Cicéron)». Ils y subordonnent leurs actions dans la vie commune, sans marquer à cet égard leurs préférences, ni émettre de jugement, ce qui ne cadre guère avec ce qu'on dit de Pyrrhon, quand on le représente stupide et ne tenant compte de rien, immobile, farouche et insociable dans ses relations, allant droit devant lui au risque de se heurter aux charrettes ou de donner dans les précipices, refusant de se soumettre aux lois établies. Le dépeindre tel, c'est exagérer sa règle de conduite: il n'a voulu être ni une pierre, ni une souche; il a voulu être un homme vivant, discourant, raisonnant, jouissant de tous les plaisirs et commodités que la nature met à notre disposition, usant de toutes ses facultés physiques et intellectuelles, honnêtement et dans la mesure où cela est licite. Ce à quoi il a de bonne foi renoncé et qu'il a abandonné, c'est le droit fantastique, imaginaire et faux que l'homme s'est arrogé d'établir, d'ordonner et de régenter * la vérité.--Du reste, il n'y a pas de secte qui ne soit contrainte de permettre au sage, afin de pouvoir vivre, de subir nombre de choses qu'il ne comprend pas, qu'il ne saisit pas, qui échappent à sa volonté. Si, par exemple, il entreprend un voyage par mer, il mettra son dessein à exécution, sans être certain de l'utilité qu'il en retirera; il s'efforcera de faire que le vaisseau soit bon, le pilote expérimenté, la saison favorable, mais ce ne sont là que des garanties de probabilité, et il devra s'y abandonner, se confiant à des apparences, à moins qu'elles ne soient absolument contraires. Il a un corps, il a une âme, les sens le poussent, l'esprit l'agite. Bien qu'il ne se sente pas cette compétence spéciale qui permet de porter un jugement, et qu'il reconnaisse qu'il ne saurait se prononcer en toute assurance, parce qu'en chaque chose il peut y avoir du faux autant qu'il lui semble y avoir du vrai, il ne laisse pas néanmoins de conduire sa vie dans les conditions les plus larges et les plus commodes.--Combien d'arts reposent sur des conjectures plus que sur la science; combien où la question du vrai et du faux importe peu et où ce qui semble être est la seule règle! Le vrai et le faux existent, disent-ils, et nous avons en nous les moyens de nous livrer à leur recherche, mais ne sommes pas à même de vérifier la valeur de ce que nous trouvons. Il vaut beaucoup mieux pour nous, ne pas nous livrer à de vaines recherches et nous en remettre simplement à l'ordre établi en ce monde. Une âme exempte de préjugés est un avantage précieux pour notre tranquillité. Les gens qui jugent et contrôlent leurs juges, ne se soumettent jamais avec une entière conviction.

=Les esprits simples et peu curieux sont plus faciles à gouverner que tous autres.=--Combien plus dociles aux lois de la religion comme à celles de la politique et plus faciles à conduire sont les esprits simples et qui ne sont pas curieux, comparés à ceux qui scrutent et dogmatisent les choses divines et humaines! Rien de ce qui touche l'homme ne présente une plus incontestable utilité, que cette simplicité. En cette disposition, il apparaît nu et vide, conscient de sa faiblesse naturelle, mais susceptible cependant de recevoir d'en haut, dans une certaine mesure, la force qui lui fait défaut; étranger à toutes connaissances humaines, il est par là d'autant plus préparé à ce que la science divine élise domicile en lui; il fait abstraction de son propre jugement, pour faire plus large place à la foi; il croit et n'introduit aucun dogme contraire aux lois et à ce qui est d'observance générale; humble, obéissant, discipliné, studieux, ennemi juré de l'hérésie, il est par suite exempt de ces vaines opinions contraires à la religion, introduites par les sectes dissidentes; c'est une page blanche, prête à recevoir tout ce qu'il plaira à Dieu d'y tracer. Nous valons d'autant plus que nous nous reportons davantage vers Dieu et que, renonçant à nous-mêmes, nous nous remettons plus complètement à lui: «Accepte de bonne grâce, dit l'Ecclésiaste, les choses avec la forme et le goût sous lesquels, au jour le jour, elles se présentent à toi; le reste est en dehors de ce que tu peux arriver à connaître: Dieu sait que les pensées des hommes ne sont que vanité.»

=Les dogmatistes prétendent avoir trouvé la vérité; leur assurance ne fait guère que masquer leur doute et leur ignorance.=--Donc, sur trois catégories embrassant la généralité des sectes philosophiques, deux font profession expresse de doute et d'ignorance; quant à la troisième, celle des dogmatistes, il est aisé de reconnaître que la plupart ne semblent affirmer que pour se donner meilleure contenance; ils n'ont pas tant en vue de nous amener à quelque certitude, qu'à nous montrer à quel degré ils en sont arrivés, dans cette chasse à la poursuite de la vérité que «les savants supposent, plutôt qu'ils ne la connaissent».--Pour initier Socrate à ce qu'il sait des dieux, du monde et des hommes, Timée lui propose de s'en entretenir d'homme à homme, et de tenir comme suffisantes les raisons qu'il donnera, si elles ont ce même caractère de probabilité qu'on admet pour des questions autres; car pour ce qui est de raisons indiscutables dans toute la force du terme, il n'en peut produire, ni lui, ni tout autre mortel quel qu'il soit. C'est ce qu'un philosophe de cette école exprime ainsi dans un discours de compréhension facile et fort connu sur le mépris de la mort: «Je m'expliquerai comme je pourrai; mais n'allez pas prendre mes paroles pour des oracles, comme si elles sortaient de la bouche d'Apollon pythien; faible mortel, je ne poursuis que le probable (Cicéron).» Ailleurs, ce même philosophe traduit le texte même de Platon: «Si, discourant sur la nature des dieux et l'origine du monde, je m'explique imparfaitement, n'en soyez pas étonnés; rappelez-vous que moi qui vous parle et vous qui m'écoutez, nous sommes des hommes et que vous n'avez rien à me demander de plus que des probabilités (Cicéron).»--Aristote, lui, nous présente d'ordinaire une foule d'opinions et de croyances qu'il met en parallèle avec les siennes, pour nous montrer combien celles-ci outrepassent les autres et combien il approche de plus près de la vraisemblance; mais ce n'est pas sur l'autorité et le témoignage d'autrui que la vérité s'établit. Quant à Épicure, il est à observer que, dans ses écrits, il évite religieusement d'en citer aucun.

=Souvent les philosophes affectent d'être obscurs pour ne pas révéler l'inanité de leur science.=--Aristote est le prince des dogmatistes et cependant nous apprenons de lui que beaucoup de savoir nous porte à douter plus encore. Souvent on le voit s'entourer de parti pris d'une obscurité épaisse et inextricable, au point qu'on ne peut démêler son avis; c'est là, en fait, du pyrrhonisme sous une forme qui le dissimule. Écoutez la déclaration de Cicéron nous exposant l'idée essentielle de cette école, en nous la donnant comme sienne: «Ceux qui voudraient savoir ce que nous pensons de chaque chose, sont trop curieux... Ce principe, en philosophe, de disputer de tout sans décider sur rien, établi par Socrate, repris par Arcésilas, affirmé par Carnéade, a fleuri jusqu'à nos jours... Nous sommes de l'école qui dit que le faux est partout mêlé au vrai et lui ressemble si fort qu'il est impossible de les discerner d'une manière certaine.»--Pourquoi non seulement Aristote, mais la plupart des philosophes ont-ils affecté de présenter toutes les questions sous une forme obscure, si ce n'est pour faire ressortir combien elles sont oiseuses, et amuser la curiosité de notre esprit en les lui donnant en pâture, os creux et décharné qu'on lui livre à ronger. Clitomaque affirmait n'être jamais parvenu à savoir, par les écrits de Carnéade, de quelle opinion il était. C'est pour ce motif qu'Épicure a évité dans les siens d'être clair, et que ceux d'Héraclite lui ont valu d'être surnommé «le Ténébreux». Être difficile à comprendre est une monnaie dont usent les savants, comme les prestidigitateurs qui font des tours de passe-passe pour empêcher qu'on aperçoive l'inanité de leur art, ce dont la bêtise humaine se paie aisément: «C'est par l'obscurité de son langage qu'Héraclite s'est attiré la vénération des ignorants; les sots en effet n'estiment et n'admirent que ce qui leur est présenté en termes énigmatiques (Lucrèce).»

=Certains ont dédaigné les arts libéraux, même les sciences, prétendant que ces études détournent des devoirs de la vie.=--Cicéron reproche à certains de ses amis de consacrer à l'astronomie, au droit, à la dialectique et à la géométrie, plus de temps que ces sciences ne méritent, et, que cela les détourne des devoirs de la vie qui sont et plus honnêtes et plus utiles. Les philosophes cyrénaïques méprisent au même degré la physique et la dialectique. Zénon, au début de ses écrits sur la République, déclare inutiles toutes les branches d'éducation libérale. Chrysippe dit que ce que Platon et Aristote ont écrit sur la logique, ne l'a été de leur part qu'à titre d'exercice et pour se jouer, ne pouvant croire qu'ils se soient appliqués à parler sérieusement d'un sujet aussi creux. Plutarque en dit autant de la métaphysique. Épicure y eût ajouté la rhétorique, la grammaire, la poésie, les mathématiques et toutes les autres sciences en général, la physique excepté, Socrate * lui aussi, les dédaignait toutes, hors celles traitant des mœurs et de la conduite dans la vie. On pouvait s'enquérir de quoi que ce fût auprès de lui, il arrivait toujours à amener son interlocuteur à un retour sur sa vie présente et sa vie passée qu'il examinait et jugeait, estimant tout autre enseignement subordonné à celui-ci et ne venant qu'en surnombre: «J'aime peu les lettres qui n'ont pas servi à rendre vertueux ceux qui les pratiquent (Salluste).» La plupart des sciences ont donc été tenues en peu de considération par ces grands penseurs qui, toutefois, n'ont pas jugé hors de propos d'y exercer leur esprit, alors même qu'ils n'avaient pas à en retirer un profit sérieux.

=On ne sait si Platon était dogmatiste ou sceptique; ses opinions ont donné naissance à dix sectes différentes.=--Au surplus, les uns tiennent Platon pour un dogmatiste; les autres comme ayant le doute comme principe; il en est qui le qualifient d'une façon dans certains cas, de l'autre dans d'autres. Le personnage qui toujours a la haute main dans ses dialogues, Socrate, pose constamment des questions, pousse à la discussion, mais jamais n'y met fin et ne conclut; sa science, de son propre aveu, est uniquement de présenter des objections. Homère, leur précurseur, a été le point de départ de toutes les sectes philosophiques sans distinction, montrant ainsi combien la manière de voir de chacun lui importait peu. On dit que Platon a donné naissance à dix écoles différentes; à dire vrai, comparée à la sienne, il n'est pas, à mon sens, de doctrine plus indécise et moins affirmative.

Socrate disait que les sages-femmes, en prenant le métier d'aider les autres à engendrer, renoncent pour elles-mêmes à procréer, et qu'il en était de même de lui. Les dieux lui ayant déféré la qualité de sage-homme, il s'était lui aussi, par amour pour l'humanité et la pensée, défait de la faculté d'engendrer, se contentant d'assister ceux qui satisfont à cette loi de nature, et de leur prêter son secours, aidant aux évolutions de l'accouchement, lubrifiant les organes, facilitant la sortie de l'enfant, jugeant de sa conformation, le baptisant, l'élevant, le fortifiant, l'emmaillotant, le circoncisant; mettant ses propres moyens à la disposition d'autrui, en usant pour le préserver du mal et aider à son bien.

=On peut en dire autant de la plupart des philosophes anciens de quelque renom.=--Il en est ainsi de la plupart des auteurs de cette troisième catégorie, et les anciens en avaient déjà fait la remarque en ce qui touche les écrits d'Anaxagore, Démocrite, Parménide, Xénophane et autres qui, enquérant plus qu'ils ne se prononcent, donnent de parti pris à leur style la forme dubitative, alors même qu'ils l'entremêlent de formes affirmatives. Cela ne se voit-il pas également dans Sénèque et Plutarque qui, en y regardant de près, parlent d'une même chose, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre? ceux qui se donnent la tâche de mettre les jurisconsultes en concordance, doivent tout d'abord mettre chacun d'eux d'accord avec lui-même. La préférence que, dans ses ouvrages philosophiques, Platon donne, à bon escient, à la forme dialoguée, me paraît provenir de ce que par le dialogue, mettant ses idées dans la bouche de plusieurs, il peut plus commodément les exposer dans toute leur diversité et avec toutes les variantes qu'elles comportent. Traiter les questions en envisageant leurs divers aspects est une manière de les traiter tout aussi bien et même mieux qu'en les présentant sous le jour qui leur est favorable; on peut de la sorte en disserter plus longuement et avec plus d'utilité. Prenons-nous nous-mêmes comme exemple: les arrêts de la justice revêtent au plus haut degré un langage affirmatif et décisif; ceux notamment que nos parlements rendent en public, sont éminemment de nature à entretenir chez le peuple le respect qu'il doit à cette magistrature en raison de la capacité de ceux qui la composent. Or, la beauté de ces actes ne résulte pas tant de la décision qu'ils renferment (des décisions, il s'en prend chaque jour, c'est le propre de tout juge), que des débats et de l'examen des arguments contradictoires que la science du droit permet de faire valoir. De même le plus large champ est ouvert aux critiques que portent les philosophes sur leurs opinions réciproques, opinions les plus diverses et les plus contradictoires, dans lesquelles chacun s'empêtre, soit à dessein, pour démontrer combien, sur tout sujet, l'esprit humain est vacillant, soit parce qu'il y est contraint par ignorance lorsque, par sa subtilité, la question échappe à son entendement, ce qu'exprime cette phrase qui revient si souvent: «Sur tout sujet glissant et scabreux, réservons notre jugement.» Euripide dit de même: «La compréhension des œuvres de Dieu, en leurs façons diverses, nous est une cause de nombreux tracas.» C'est la même idée qu'Empédocle, comme en proie à une fureur inspirée par les dieux et forcé de se rendre à la vérité, reproduit souvent dans ses ouvrages: «Non, non; nous ne sentons rien, nous ne voyons rien; tout nous est caché; il n'est pas une chose dont nous puissions établir ce qu'elle est»; ce qui se retrouve aussi dans ce passage de nos textes sacrés: «Les pensées des mortels sont timides, leur prévoyance et leurs inventions sont incertaines (Livre de la Sagesse).»

=Le charme que cause la recherche de la vérité explique que tant de gens s'y adonnent.=--Il ne faut pas trouver étrange si ces gens, tout en désespérant d'atteindre au but, n'ont pas renoncé au plaisir de poursuivre: l'étude est par elle-même chose agréable; si agréable que, parmi les voluptés qu'interdisent les Stoïciens, figure celle provenant des exercices de l'esprit; ils la veulent modérée, et trop savoir est à leurs yeux de l'intempérance.--Démocrite ayant mangé à sa table des figues qui sentaient le miel, se mit aussitôt à chercher en son esprit d'où leur venait cette douceur inusitée. Afin de s'en rendre compte, il se levait pour aller voir la place où ces fruits avaient été cueillis, lorsque sa servante, qui avait saisi le motif de ce dérangement, lui dit en riant de ne pas s'en mettre davantage en peine, que c'était elle qui les avait placés dans un récipient où il y avait eu du miel. Il s'irrita de ce qu'elle lui enlevait ainsi l'occasion de cette recherche et ôtait matière à sa curiosité: «C'est un déplaisir que tu me causes, lui dit-il; mais, va, je n'en rechercherai pas moins comment cela a eu lieu, comme si c'était un effet de la nature.» Et certainement il n'eût pas manqué de découvrir une raison présentant les apparences de la vérité, pour expliquer une chose qui n'était pas et n'existait que dans son esprit. Cette aventure survenue à un fameux et grand philosophe, nous peint bien le goût de l'étude arrivé à l'état de passion, au point que nous sommes désespérés d'arriver à connaître les choses dont nous nous amusons à poursuivre la connaissance.--Plutarque cite un pareil exemple de quelqu'un qui se refusait à être renseigné sur ce qui le laissait indécis, afin de n'être pas privé de la satisfaction de chercher par lui-même; comme cet autre qui ne voulait pas que son médecin lui fit passer l'altération que lui causait la fièvre, pour ne pas perdre le plaisir de boire pour assouvir sa soif. «Mieux vaut apprendre des choses inutiles, que de ne rien apprendre (Sénèque).» Ici, aussi bien qu'en fait de nourriture, le plaisir que nous prenons est souvent tout ce qui en résulte; ce que nous mangeons qui nous est agréable, n'est pas toujours nutritif ou sain, de même ce que notre esprit tire de la science ne laisse pas d'être voluptueux, alors même que ce n'est ni profitable, ni salutaire.

=L'étude de la nature est également une occupation où se complaît notre esprit.=--Voici comment ces philosophes s'expriment à cet égard: «La contemplation de la nature nourrit l'esprit; elle nous élève et nous grandit; elle fait que par comparaison avec les choses d'ordre supérieur et célestes, nous nous détachons de ce qui est bas et tient à la terre; la recherche des choses grandioses qui nous sont cachées, est très attachante par elle-même, même pour celui qui n'en retire d'autre fruit que des motifs de plus pour les respecter et craindre d'en porter jugement»; ce sont là les termes mêmes qu'ils emploient.--Le peu de sérieux qui est au fond de cette curiosité passée à l'état de maladie, apparaît encore mieux dans cet exemple qu'ils citent souvent comme leur faisant honneur: Eudoxe souhaitait qu'il lui fût donné, ne fût-ce qu'une seule fois, de voir le soleil de près, d'en saisir la constitution, la grandeur, la beauté; il priait les dieux de lui accorder cette faveur, dût-il, du même coup, en être brûlé; au prix de sa vie, il demandait à acquérir cette science, dont au même moment il devait perdre l'usage et la possession, et, pour cette connaissance d'un instant et éphémère, il renonçait à toutes autres qu'il possédait déjà et pouvait encore acquérir.

=A quelle fin ont été mis en avant les Atomes d'Épicure, les Idées de Platon, les Nombres de Pythagore.=--Je ne me persuade pas aisément qu'Épicure, Platon et Pythagore nous aient donné, en y ajoutant foi eux-mêmes, leurs théories des Atomes, des Idées et des Nombres; ils étaient trop sages pour croire à des choses si peu établies et si discutables. Mais, sur cette question si obscure du système du monde que nous ignorons complètement, chacun de ces grands esprits s'efforçant d'apporter sa part de lumière, s'est appliqué à imaginer des conceptions d'apparence acceptables et ingénieuses, dont la fausseté leur importait peu, pourvu qu'elles pussent faire échec aux théories contraires: «Ces systèmes sont les fictions du génie de chaque philosophe et non le résultat de leurs découvertes (Sénèque).» Un ancien, auquel on reprochait de se targuer de philosophie, alors qu'il n'en tenait pas grand compte dans les jugements qu'il portait, répondait que «c'était précisément en cela qu'elle consistait».

=Quelle est la vraie philosophie; sa conduite à l'égard de la religion et des lois.=--Les philosophes ont voulu tout examiner, tout comparer, et ont trouvé là une occupation propre à alimenter la curiosité naturelle qui est en nous. Ils ont traité certaines questions afférentes aux besoins de la société, telles que celles relatives à la religion; et, par raison, ils se sont alors gardés de scruter à fond les opinions généralement admises, afin de ne pas apporter de trouble dans l'observation des lois et des coutumes de leur pays.

Platon agit à cet égard assez à découvert. Quand il écrit d'après lui-même, il n'émet aucune opinion ferme. Quand il parle en législateur, son style devient affirmatif et impérieux; il y consigne alors hardiment les idées les plus extraordinaires, qu'il juge utile d'inculquer à la foule et auxquelles il serait ridicule qu'il crût lui-même; il sait combien nous sommes disposés à recevoir toutes les impressions, et par-dessus toutes, celles qui sont les plus saugrenues et les plus inadmissibles. C'est pourquoi, dans ses Lois, il a grand soin de recommander qu'on ne chante en public que des poésies dont les données, empruntées à la fable, aient une portée utile, parce qu'il est si aisé de faire éclore dans l'esprit humain des fantômes de toutes sortes, qu'il est plus judicieux de lui donner en pâture des mensonges qui lui soient profitables, que d'autres qui lui seraient inutiles ou dommageables; ce qu'il exprime ouvertement dans sa République: «Pour être utile aux hommes, il est souvent nécessaire de les tromper.» Certaines sectes, ainsi qu'il est aisé de s'en rendre compte, se sont surtout attachées à la vérité, d'autres à l'utilité; ces dernières ont trouvé davantage crédit. C'est une des misères de notre condition, que souvent ce qui se présente à nous comme le plus vrai, n'est pas ce qui nous apparaît comme le plus utile dans la vie; c'est le cas des sectes les plus hardies, telles celles d'Épicure, de Pyrrhon, de l'Académie après les modifications qu'elle a subies; encore ont-elles été contraintes, en fin de compte, de se plier à la loi civile.

Les philosophes se sont occupés encore d'autres questions, qu'ils ont traitées, les uns dans un sens, les autres en sens contraire; chacun, qui s'y est adonné, les résolvant à sa façon, bien ou mal. Comme il n'est rien de si caché, dont ils n'aient entrepris de parler, ils se sont souvent trouvés obligés de former des conjectures sans consistance, parfois extravagantes, qu'eux-mêmes ne considéraient pas comme ayant de la valeur ou pouvant servir à établir quelque vérité, propres seulement comme exercice d'étude: «On dirait qu'ils ont écrit moins par conviction, que pour exercer leur esprit par la difficulté du sujet.» Si on n'admettait pas qu'il en a été ainsi, comment expliquerait-on cette si grande variété d'opinions, souvent frivoles, se modifiant sans cesse, que nous voyons émises par ces esprits éminents et admirables?

=Malgré notre impuissance à déterminer ce que c'est que Dieu, la question a été fort agitée par les anciens; opinion la mieux fondée sur ce point.=--Qu'y a-t-il par exemple de plus vain que de vouloir deviner ce que peut être Dieu, par analogie avec ce que nous sommes nous-mêmes; de le juger, lui et le monde avec lui, d'après ce dont nous sommes capables et d'après nos propres lois; de faire servir au détriment de la Divinité, l'atome de lucidité qu'il lui a plu de nous concéder; et, notre vue ne pouvant s'étendre jusqu'où elle siège dans la plénitude de sa gloire, l'en avoir fait descendre et l'avoir associée à notre corruption et à nos misères!

De toutes les opinions humaines formulées par les anciens sur la religion, celle-là me paraît avoir eu le plus de vraisemblance et avoir été la plus judicieuse, qui faisait de Dieu une puissance que nous ne pouvons comprendre, origine et conservatrice de toutes choses, essentiellement bonne, absolument parfaite, recevant et prenant en bonne part l'hommage et le respect que lui rendent les humains, sous quelque forme, de quelque nom et de quelque manière que ce soit: «Tout-puissant Jupiter, père et mère du monde, des dieux et des rois (Valérius Seranus).» Ces hommages ont toujours été vus d'un bon œil par le Ciel: tous les gouvernements ont tiré profit de leur dévotion; et partout les événements ont été ce qu'en pouvaient attendre les hommes, quand leurs actes étaient empreints d'impiété. Les histoires païennes constatent, en ces religions qui reposaient sur des fables, de la dignité, de l'ordre, de la justice, des prodiges accomplis, des oracles rendus à l'avantage et pour l'instruction de l'humanité; Dieu, dans sa miséricorde, ayant daigné encourager quand même, par ces bénéfices temporels, les bonnes dispositions que marquait une aussi imparfaite connaissance de lui-même, à laquelle les hommes étaient arrivés par la seule raison, au travers des fausses images sous lesquelles ils se le représentaient, images non seulement fausses mais encore impies et injurieuses. Parmi tous les cultes que saint Paul vit pratiquer à Athènes, il en était un consacré à une «Divinité cachée et inconnue»; c'est celui d'entre tous qui lui parut le plus excusable.

De tous les philosophes, Pythagore fut celui qui eut le plus le sentiment de la vérité, en estimant que cette cause première de toutes choses, cet Être principe de tout ce qui est, ne peut s'exprimer et échappe à toute règle, à toute définition; que ce ne peut être que ce que notre imagination, dans son plus puissant effort, conçoit comme la perfection; chacun en ayant une idée plus ou moins grande, suivant ce qu'il en peut concevoir.

=Il faut au peuple une religion palpable.=--Si Numa a réellement entrepris de diriger dans ce même sens les idées religieuses de son peuple, de l'attacher à une religion purement spirituelle, sans objet déterminé, étrangère à tout ce qui est matériel, un tel projet n'était pas pratique; l'esprit humain ne peut se contenter du vague que présente cet infini de pensées abstraites; il lui faut les adapter à quelque chose de précis, conforme à l'idée qu'il s'en est faite.--La majesté divine s'est, pour nous, laissé en quelque sorte circonscrire sous des formes précises qui lui donnent corps; ses sacrements surnaturels et célestes se manifestent dans des conditions qui les mettent à notre portée; notre adoration s'exprime par des cérémonies et des paroles compréhensibles pour l'homme, parce que c'est lui qui croit et qui prie. Je laisse de côté tous les autres arguments que l'on peut émettre en faveur de cette thèse, mais on me fera difficilement croire que la vue de nos crucifix, la reproduction de ce supplice qui excite à un si haut degré la pitié, que les ornements et la pompe du culte dans nos églises, ces voix qui traduisent si exactement la dévotion qui nous anime, cette émotion des sens que nous éprouvons, n'échauffent pas l'âme des foules d'une passion religieuse du plus heureux effet.

=Le culte du soleil est celui qui s'explique le plus.=--A choisir entre ces divinités auxquelles, en ces temps d'aveuglement universel, la nécessité a amené à donner corps, il me semble que c'eût été à ceux qui adoraient le soleil, que je me serais le plus volontiers rallié. «Le soleil éclaire le monde entier, il en est l'œil. Si Dieu a des yeux, les rayons du soleil en émanent. C'est à eux que tout doit de naître, de se développer et de vivre; ils sont les témoins de tout ce que l'homme accomplit. Le soleil, si beau, si grand, nous donne les saisons suivant qu'il entre dans l'une ou l'autre des douze constellations du zodiaque qui constituent sa demeure, ou qu'il en sort; il emplit l'univers de ses bienfaits que nul ne conteste; un seul de ses regards dissipe les nuages. Il est l'esprit, l'âme du monde; il échauffe et flamboie, dans sa course journalière, il parcourt le ciel dans toute son étendue; astre immense, sphérique, toujours errant, sans jamais dévier de sa route, il tient sous sa dépendance l'immensité sans limite, au travers de laquelle il se meut; toujours au repos sans jamais demeurer oisif, sans cesser d'agir, il est le fils aîné de la nature et le père du jour (Ronsard).» En outre de sa grandeur et sa beauté, c'est parmi les pièces qui entrent dans la composition du monde, celle que nous apercevons la plus éloignée de nous, par suite elle nous est peu connue; aussi ses adorateurs étaient-ils pardonnables de l'avoir en admiration et en respect.

=Opinions diverses des philosophes sur la nature de Dieu.=--Thalès qui, le premier, étudia ce sujet, estimait que Dieu est un esprit qui de l'eau a fait naître toutes choses.--Anaximandre, que les dieux meurent et naissent à certaines époques et qu'ils constituent des mondes dont le nombre est infini.--Anaximène, que c'est l'air qui est dieu, qu'il existe en quantité infinie et est toujours en mouvement.--Anaxagore émit le premier que la manière d'après laquelle chaque chose existe et se conduit, est l'effet de la force et de la raison d'un esprit que nous ne pouvons concevoir.--Alcméon range parmi les divinités: le soleil, la lune, les astres et l'âme;--Pythagore attribue cette qualité à un esprit existant naturellement en chaque chose et d'où nos âmes sont sorties.--Parménide considère comme tel, un cercle entourant le ciel et maintenant le monde par l'intensité de la lumière qu'il répand.--Empédocle place au rang des dieux les quatre éléments: l'air, l'eau, le feu et la terre, dont toutes choses sont faites.--Protagoras déclare n'être pas à même de dire s'ils sont ou ne sont pas, ni qui ils sont.--Démocrite classe comme dieux, tantôt les images mêmes sous lesquelles on les représente, tantôt les dons de la nature qu'elles symbolisent, et aussi notre science et notre intelligence.--Platon a sur ce point diverses manières de voir: dans Timée, il est d'avis que l'on ne peut dire qui a créé le monde; dans les Lois, qu'il ne sert de rien de rechercher ce qu'est Dieu; ailleurs, dans ces mêmes ouvrages, il divinise le monde, le ciel, les astres, la terre et les âmes; il reconnaît en outre comme dieux, tous ceux que les institutions anciennes ont, dans chaque état, admis comme tels.--Par Xénophon, nous constatons un trouble semblable dans la doctrine de Socrate: tantôt il ne faut pas s'enquérir de ce que Dieu peut être, tantôt il lui fait dire que le soleil est dieu, que l'âme est dieu: qu'il est unique et aussi qu'il y en a plusieurs.--D'après Speusippe, neveu de Platon, Dieu est une force qui gouverne toutes choses et cette force est animée.--Aristote, à un moment, déifie l'esprit; à un autre, le monde; plus tard, à ce monde il donne un maître; dans un passage de ses œuvres autre que les précédents, il divinise la chaleur qui vient du ciel.--Xénocrate compte huit dieux: les cinq planètes connues à son époque sont les cinq premiers; le sixième est constitué par l'ensemble des étoiles fixes dont chacune est une fraction de cette divinité; le soleil et la lune sont les septième et huitième.--Héraclide du Pont est hésitant entre ces diverses opinions, il en arrive à tenir Dieu pour un être privé de sentiments et passant d'une forme à une autre; finalement, il fait dieux le ciel et la terre.--Chez Théophraste, les idées à ce sujet reflètent les mêmes indécisions: tantôt, selon lui, c'est le bon sens qui dirige le monde; tantôt, c'est le ciel; tantôt, les étoiles.--Straton pense que c'est la nature qui a le pouvoir d'engendrer, de faire croître, d'anéantir, et qu'elle-même n'a ni forme définie, ni la faculté de sentir.--Zénon, que le monde relève d'une loi naturelle qui ordonne le bien, défend le mal et à laquelle il reconnaît aussi le pouvoir de donner le mouvement et la vie; et il renverse de leurs piédestaux les dieux qu'on était accoutumé à y voir: Jupiter, Junon, Vesta.--Pour Diogène Apolloniate, c'est l'air qui est le souverain créateur de toutes choses.--Xénophane se représente Dieu sous la forme d'une boule, voyant, entendant, ne respirant pas, n'ayant rien de commun avec la nature humaine.--Ariston est d'avis que Dieu échappe à notre intelligence; il se le représente dépourvu de sens, ne sait s'il a le pouvoir de créer, et ignore tout de lui.--Cléanthe le suppose tantôt la raison, tantôt le monde lui-même; tantôt l'âme de la nature, tantôt cette chaleur vivifiante au suprême degré qui entoure et enveloppe tout.--Persée, qui avait suivi les leçons de Zénon, expose qu'on a appelé dieux les hommes qui se sont particulièrement rendus utiles à l'humanité, et aussi les choses elles-mêmes qui lui ont été profitables.--Chrysippe collige en un ensemble confus toutes les opinions précédentes, et obtient ainsi un millier de dieux de tous genres, parmi lesquels il comprend les hommes qui se sont immortalisés.--Diagoras et Théodore nient d'une façon absolue qu'il y ait des dieux.--Épicure les représente resplendissants, translucides, perméables à l'air, habitant entre les deux mondes, le ciel et la terre, où, inaccessibles, ils sont à l'abri des coups; ils auraient même visage que nous, mêmes membres, mais n'en feraient pas usage: «Quant à moi, j'ai toujours pensé qu'il existait une race de dieux; j'entends une race céleste, indifférente aux actions des hommes (Ennius).»

=Ces diversités témoignent de notre impuissance; mais d'hommes faire des dieux, est le comble de l'extravagance.=--Après cela, fiez-vous donc à la philosophie; vantez-vous d'avoir trouvé la fève dans le gâteau, d'avoir découvert la vérité dans ce conflit hasardeux de tant de conceptions philosophiques! La confusion qui règne dans la manière dont, en ce monde, chacun pense à cet égard, a pour moi cet avantage, que les mœurs et les idées différentes des miennes me déplaisent moins qu'elles ne m'instruisent, ne m'enorgueillissent pas tant qu'elles ne m'humilient, quand je les compare, et toute solution autre que celle qui nous vient de la main même de Dieu n'a, selon moi, que bien peu de supériorité sur les autres. Les institutions de ce monde ne sont, pas moins que les écoles, en opposition entre elles sur ce sujet; d'où nous pouvons conclure que le hasard n'est ni plus divers, ni plus variable que notre raison, ni plus aveugle et inconsidéré.--Les choses que nous ignorons le plus, sont les plus propres à être déifiées; aussi, faire de nous-mêmes des dieux, comme cela est arrivé dans l'antiquité, dépasse-t-il ce que peut excuser la faiblesse, si grande qu'elle soit, de notre jugement. Je me serais, sur ce point, plutôt rangé du côté de ceux qui adoraient le serpent, le chien, le bœuf, parce que la nature et l'être de ces animaux nous sont moins connus que les nôtres et que, par suite, nous sommes plus autorisés à penser ce qui nous plaît de ces bêtes et à leur accorder des facultés extraordinaires. Mais avoir fait des dieux de notre condition, dont nous connaissons les imperfections; leur avoir attribué nos désirs, nos colères, nos vengeances; les faire se marier, avoir des enfants, une famille; connaître l'amour, la jalousie; être comme nous de chair et d'os, avec même organisation physique; les assujettir à la fièvre, au plaisir, à la mort; leur donner la sépulture comme à nous-mêmes, «toutes choses qui sont indignes des dieux et n'ont rien de commun avec leur nature (Lucrèce)»; «on donne le signalement de ces dieux; on dit leur âge, les ornements dont ils sont revêtus, leurs généalogies, leurs mariages, leurs alliances; on les apparie à notre bêtise humaine; on les fait sujets aux mêmes passions, amoureux, chagrins, colères (Cicéron)», c'est là le fait d'une incroyable divagation de l'esprit humain, tout comme d'avoir divinisé non seulement la foi, la vertu, l'honneur, la concorde, la liberté, la victoire, la piété, mais encore la volupté, la fraude, la mort, l'envie, la vieillesse, la misère, la peur, la fièvre, la mauvaise fortune et autres infirmités de notre vie frêle et caduque: «A quoi sert d'introduire dans nos temples la corruption de nos mœurs, ô âmes attachées à la terre et vides de pensées célestes (Cicéron)!»

Les Égyptiens, par une prudence non exempte d'impudence, défendaient à quiconque, sous peine d'être pendu, de dire que leurs dieux Sérapis et Isis avaient jadis été hommes, ce que nul n'ignorait. Les images de ces dieux les représentaient un doigt sur les lèvres, ce qui, au dire de Varron, rappelait à leurs prêtres cette mystérieuse ordonnance qui prescrivait de taire leur origine mortelle, comme mesure nécessaire pour ne pas porter atteinte à la vénération dont ils étaient l'objet.--Puisque l'homme désirait tant se faire semblable à Dieu, il eût mieux fait, dit Cicéron, d'attirer à lui placé au bas de l'échelle les vertus divines et de se les assimiler, que d'envoyer en haut sa corruption et sa misère; cependant, à bien considérer ce qui a eu lieu, toujours sous l'empire de ce même sentiment de vanité, il a, dans plusieurs cas, fait l'un et l'autre.

=Est-ce sérieusement que les philosophes ont traité de la hiérarchie de leurs dieux, comme aussi de la condition des hommes dans une autre vie?=--Quand les philosophes discutent le rang que leurs dieux occupent entre eux, et s'évertuent à faire ressortir leurs alliances, leurs fonctions, leur puissance, je ne puis croire qu'ils parlent sérieusement. Quand Platon nous dépeint en détail le verger de Pluton, les avantages et les peines corporelles qui nous attendent encore après la ruine et l'anéantissement de nos corps, et le rapport qui existe entre ce qui nous est réservé dans l'autre monde et la vie que nous avons tenue sur cette terre: «Là, au fond d'un bois de myrtes où conduisent des sentiers perdus, se cachent les victimes de l'amour; la mort même ne les a pas délivrées de leurs soucis (Virgile)»; quand Mahomet promet aux siens un paradis couvert de tapis, aux lambris dorés et scintillant de pierreries, peuplé de courtisanes de la plus exquise beauté, des vins et des mets délicieux, je vois bien que ce sont des gens qui se moquent; ils se plient à notre bêtise pour nous emmieller et nous captiver par ces idées et ces espérances appropriées à nos appétits, pauvres mortels que nous sommes! Quelques-uns d'entre nous, chrétiens, sont tombés en pareille erreur, se promettant, après la résurrection, une nouvelle vie terrestre et temporelle, accompagnée de tous les plaisirs, de toutes les commodités de ce monde. Pouvons-nous croire que Platon, dont les conceptions ont été si élevées, qui a approché si près de la divinité que le surnom lui en est resté, ait pu penser que l'homme, cette chétive créature, ait en lui quelque chose de cette puissance que nous ne pouvons comprendre; et qu'il ait cru, étant donné le peu dont nous sommes capables et la faiblesse qui est en nous, que nous puissions être admis à participer à la béatitude éternelle ou être frappés de peines qui n'auront pas de fin?

=Si, dans une autre vie, nous n'existons plus tels que nous étions sur la terre, ce n'est pas nous qui sentirons, qui jouirons.=--Il y aurait lieu de lui répondre, au nom de la raison humaine: Si les plaisirs que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que nous avons goûtés ici-bas, ils n'ont rien de commun avec l'infini; alors que les cinq sens que nous tenons de la nature recevraient complète satisfaction, que notre âme éprouverait tout le contentement qu'elle peut désirer et espérer, et nous savons ce dont elle est capable à cet égard, tout cela ne serait encore rien. S'il demeure quelque chose de nous, il n'y a rien de divin. Si ce n'est autre que ce qui est le propre de notre condition présente, il n'y a pas à en tenir compte. Tout ce qui nous était sujet de contentement avant notre mort, est mortel comme nous; si dans l'autre monde, retrouvant nos parents, nos enfants, nos amis, cela peut nous toucher et nous être agréable, si alors nous y attachons encore du prix, c'est que nous n'avons cessé d'être sensibles aux satisfactions terrestres qui n'ont qu'une durée limitée. Nous ne pouvons concevoir dignement la grandeur des hautes et divines promesses qui nous ont été faites, à nous chrétiens, si nous en avons une conception quelconque; pour les imaginer ce qu'elles sont, il faut nous les imaginer inimaginables, inexprimables, incompréhensibles et essentiellement autres que celles dont nous avons fait la misérable expérience. L'œil ne peut concevoir, dit saint Paul, le cœur de l'homme ne peut comprendre le bonheur que Dieu réserve à ses élus. Si, pour nous en rendre dignes, nous amendons et transformons notre être, comme tu supposes, Platon, que cela est possible par les purifications que tu imagines, le changement opéré doit être si radical, si universel, qu'au point de vue physique nous aurons cessé d'être nous-mêmes: «Hector était bien Hector, alors qu'il vivait et combattait: mais son cadavre traîné par les chevaux d'Achille, ce n'était plus Hector (Ovide)»; et ce sera quelque autre chose que nous qui recevra ces récompenses: «Ce qui change est dissous et par suite périt; de fait, les parties une fois désagrégées, il n'y a plus de corps (Lucrèce).»

Pensons-nous, d'après la métempsycose de Pythagore, que dans ce passage de l'âme d'un corps dans un autre qu'il imaginait, le lion en lequel est passée l'âme de César, éprouve les passions qui animaient César et que ce soit lui? Si c'était encore lui, ceux-là seraient dans le vrai, qui, combattant l'opinion de Platon sur ce point, lui objectent qu'il pourrait alors arriver qu'un fils chevauchât sur sa mère passée dans le corps d'une mule et autres semblables absurdités. Pouvons-nous admettre, lors même que ces passages s'effectueraient de corps d'animaux d'une espèce en d'autres de même espèce, que ces derniers ne soient pas autres que leurs prédécesseurs? Des cendres d'un phénix naît, dit-on, un ver, et ce ver se transforme en un autre phénix; qui peut imaginer que ce second phénix ne soit pas autre que le premier? Les vers qui produisent la soie que nous employons, on les voit mourir et se dessécher, et, de ce corps, naître un papillon lequel produit un autre ver, qu'il serait ridicule de considérer comme étant le même que le précédent; ce qui une fois a cessé d'être, n'est plus. «Alors même que le temps rassemblerait la matière de notre corps après qu'il a été dissous, et que, reconstituant ce corps tel qu'il est aujourd'hui, il lui rendrait la vie, cela ne s'appliquerait plus à nous du moment qu'il y a eu interruption dans le cours de notre existence (Lucrèce).»--Quand ailleurs tu dis, Platon, que ce sera à la partie spirituelle de l'homme qu'il écherra de jouir des récompenses de l'autre vie, c'est là encore une assertion tout aussi peu vraisemblable: «De même l'œil arraché de son orbite et séparé du corps, ne peut plus voir aucun objet (Lucrèce)»; parce qu'alors ce ne sera plus l'homme, ce ne sera plus nous par conséquent qui en aurons la jouissance, puisque nous sommes constitués de deux pièces principales, essentielles, dont la séparation est la mort et la ruine de notre être: «Dès qu'en effet la vie est interrompue, nos sens aussitôt perdent toute action (Lucrèce).» Quand les vers rongent ses membres qui pourvoyaient à son existence et que la terre les consume, est-ce que nous disons que l'homme souffre? «Cela ne nous touche pas, parce que nous sommes un tout formé de l'union de l'âme et du corps (Lucrèce).»

=Et puis, pourquoi les Dieux récompenseraient-ils ou puniraient-ils l'homme après sa mort; n'est-ce pas par leur volonté qu'il a été tel qu'il a été?=--Bien plus, sur quoi peuvent se baser les dieux pour, en bonne justice, reconnaître et récompenser chez l'homme, après sa mort, ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eux-mêmes qui les ont préparées et produites en lui; et pourquoi s'offensent-ils de celles qui sont vicieuses et les punissent-ils, puisque ce sont eux qui l'ont ainsi créé sujet à les commettre, alors que d'un clin d'œil, s'ils en ont la volonté, ils peuvent l'empêcher de faillir? Cette objection, Épicure ne l'opposerait-il pas à Platon, avec grande apparence de raison humaine, si déjà lui-même ne s'était dégagé du débat, en posant «qu'il est impossible d'établir quelque chose de certain sur la nature immortelle, en prenant pour point de départ la nature mortelle»; mais, en tout, notre raison ne fait que se fourvoyer, surtout lorsqu'elle se mêle de deviser des choses divines. Pour qui cela est-il plus évident que pour nous chrétiens, bien que nous lui ayons donné pour se conduire des principes certains et infaillibles? Quoique nous éclairions ses pas avec le flambeau sacré de la vérité qu'il a plu à Dieu de nous communiquer, ne voyons-nous pas journellement, pour peu qu'elle dévie du sentier ordinaire, qu'elle se détourne ou s'écarte de la voie tracée et battue par l'Église, que tout aussitôt, sans direction et sans but, elle se perd, s'embarrasse, s'entrave, tournoyant et flottant sur cette vaste mer troublée et ondoyante des opinions humaines? Dès qu'elle quitte ce grand chemin suivi par tous, elle va se divisant et se dissipant par mille routes diverses.

=Il est ridicule de prétendre connaître Dieu en prenant l'homme pour terme de comparaison.=--L'homme ne peut être que ce qu'il est, et son imagination ne peut s'exercer que dans les limites de sa portée. C'est une plus grande présomption, dit Plutarque, de la part de ceux qui ne sont que des hommes, d'entreprendre de parler et de raisonner sur les dieux et les demi-dieux, que de la part de quelqu'un qui, ignorant la musique, veut juger ceux qui chantent; ou de qui n'ayant jamais été dans les camps, veut discuter sur les armes et la guerre, se croyant, parce qu'il en a quelques légères notions, apte à comprendre les effets d'un art qu'il ne connaît pas.

=C'est en partant de là qu'on a cru l'apaiser par des prières, des fêtes, des présents et même par des sacrifices humains.=--L'antiquité crut, je pense, faire quelque chose propre à donner de l'importance à la grandeur divine, en l'appariant à l'homme; en la dotant de ses facultés, la parant de ses belles humeurs et de ses plus honteuses nécessités; lui offrant nos viandes à manger; nos danses, nos momeries et nos farces pour la distraire; nos vêtements pour se couvrir; nos maisons pour y loger; la caressant par l'odeur de l'encens et les sons de la musique, lui tressant des guirlandes, lui composant des bouquets; et pour satisfaire, comme nous le faisons nous-mêmes, nos vicieuses passions que nous lui prêtons, flattant sa justice par d'inhumaines vengeances; la réjouissant par la ruine et la dissipation de choses qu'elle a créées et qui lui doivent leur conservation, comme firent Tibérius Sempronius livrant au feu, en sacrifice à Vulcain, les riches dépouilles et armes qu'il avait enlevées à l'ennemi, en Sardaigne; Paul-Émile sacrifiant celles de Macédoine à Mars et à Minerve; Alexandre le Grand qui, arrivé à l'Océan Indien, jeta à la mer plusieurs vases d'or de grandes dimensions, en l'honneur de Thétis, immolant en outre sur ses autels, non seulement quantité d'animaux innocents, mais aussi d'hommes, véritable boucherie, comme il était dans les coutumes courantes de certaines nations, de la nôtre entre autres; peut-être même n'en est-il pas une qui soit exempte de s'être livrée à cette pratique: «Énée saisit quatre jeunes guerriers, fils de Sulmone, et quatre autres nourris sur les bords de l'Ufens, pour les immoler aux mânes de Pallas (Virgile).»--Les Gètes se considéraient comme immortels et, pour eux, mourir était simplement s'acheminer vers leur dieu Zamolxis. Tous les cinq ans, ils dépêchaient vers lui l'un d'entre eux, pour lui demander les choses nécessaires à la vie. Ce député était tiré au sort et sa mise en route s'effectuait ainsi qu'il suit: Après que ceux auxquels ce soin était dévolu, lui avaient fait connaître verbalement ce dont il avait commission, trois d'entre eux tenaient dressées la pointe en avant, autant de javelines, sur lesquelles les autres, le saisissant, le précipitaient avec force. S'il venait à s'enferrer de telle sorte qu'atteint mortellement, il mourût sur-le-champ, c'était un signe certain que leur dieu était favorablement disposé; s'il en échappait, c'était que le messager était mauvais, exécrable; et ils en dépêchaient un autre en procédant de la même façon.--Amestris, mère de Xerxès, devenue vieille, fit, en une seule fois, ensevelir vivants quatorze jeunes gens des meilleures familles de Perse, suivant les coutumes religieuses du pays, pour se concilier quelque dieu habitant au sein de la terre.--Aujourd'hui encore les idoles de Themixtitan se construisent en cimentant avec le sang de jeunes enfants les matières qui entrent dans leur composition, et elles n'agréent de sacrifice que ceux où ces petits êtres sans tache servent de victimes; quelle justice altérée du sang de l'innocence! «Combien la superstition a pu conseiller de crimes (Lucrèce)!»--Les Carthaginois immolaient leurs propres enfants à Saturne; ceux qui n'en avaient pas, en achetaient, et le père et la mère étaient tenus d'assister à cet holocauste et d'y avoir une contenance gaie, témoignant du contentement.

C'était une idée étrange que de vouloir reconnaître les bonnes grâces des cieux en nous infligeant des souffrances, comme faisaient les Lacédémoniens qui, pour être agréables à leur Diane, martyrisaient de jeunes garçons en les faisant fouetter en son honneur, parfois jusqu'à la mort. C'était un sentiment barbare que de chercher à complaire à l'architecte en détruisant son œuvre; comme aussi, pour épargner aux coupables la peine qu'ils méritaient, de frapper des innocents, ainsi qu'il arriva dans le port d'Aulis à cette infortunée Iphigénie, immolée pour racheter par sa mort les offenses que l'armée des Grecs avait commises envers les dieux: «Chaste et malheureuse victime qui, au moment même de son hymen, fut sacrifiée par la main criminelle d'un père (Lucrèce)!»--Et les deux Décius, père et fils, à l'âme si belle, si généreuse, allant, pour attirer la faveur divine sur les intérêts de Rome, se jeter à corps perdu au plus épais des ennemis: «Combien grande cette iniquité des dieux, de ne consentir à être favorables au peuple romain qu'au prix du sang de tels hommes (Cicéron)!»

=Prétendre satisfaire à la justice divine en choisissant soi-même son expiation, est une dérision; ce n'est pas au criminel à fixer le châtiment qu'il doit subir.=--Ajoutons que ce n'est point au criminel à se faire fouetter, quand et dans la mesure où cela lui convient; c'est au juge d'en ordonner, en ne tenant compte dans le châtiment que de la peine que lui-même a prescrite et ne considérant pas comme telle, celle que le coupable s'est imposée de son plein gré. La vengeance divine, dans sa justice et pour notre punition, consiste dans le souverain déplaisir qu'à tous égards elle prévoit devoir nous causer.--Combien ridicule cette singulière idée qu'eut Polycrate, tyran de Samos, qui, pour rompre et compenser son bonheur persistant, jeta à la mer le plus précieux de ses joyaux, celui auquel il tenait le plus, estimant par ce malheur librement consenti, satisfaire aux vicissitudes et déjouer les alternatives de la fortune; pour se moquer de lui, le destin voulut que ce même joyau, trouvé dans le ventre d'un poisson, revînt entre ses mains.--De quelle utilité pouvait être aux Corybantes et aux Ménades de se déchirer le corps et de se mettre en pièces? Et, de notre temps, à quoi sert à certains Mahométans de se balafrer le visage, l'estomac, les membres, pensant rendre ainsi hommage à leur prophète? L'offense réside dans la volonté et non dans la poitrine, les yeux, les parties génitales, notre embonpoint, nos épaules ou notre gosier auxquels on s'en prend: «Tel est le trouble de leur esprit que, mis hors d'eux par le délire, ils pensent apaiser les dieux en surpassant toutes les cruautés des hommes (S. Augustin).»--L'état physique que nous tenons de la nature, importe par l'usage que nous en faisons, non seulement à nous, mais aussi au service de Dieu et à celui de notre prochain. Nous n'avons pas le droit de le compromettre sciemment, comme par exemple de nous tuer sous quelque prétexte que ce soit. Ce semble une grande lâcheté et une trahison que de profaner et dégrader les fonctions du corps, par elles-mêmes inconscientes et dépendantes de l'âme, pour épargner à celle-ci de les diriger avec toute la sollicitude que comporte la raison: «De quoi pensent-ils que les dieux s'irritent, ceux qui pensent les apaiser ainsi?... Des hommes ont été châtrés pour servir aux plaisirs des rois, mais jamais esclave ne s'est mutilé lui-même, lorsque son maître lui commandait de ne plus être homme (S. Augustin, d'après Sénèque).» C'est ainsi que les anciens avaient introduit dans leur religion plusieurs pratiques condamnables: «Autrefois, c'était la religion qui, le plus souvent, inspirait le crime et l'impiété (Lucrèce).»

=Il n'est pas moins ridicule de juger, d'après nous, de la puissance et des perfections de Dieu, et de croire que c'est à notre intention qu'il a fait les lois qui régissent le monde.=--Rien de ce qui est en nous, ne peut être assimilé ou attribué, de quelque façon que ce soit, à la nature divine sans la tacher et la marquer d'autant d'imperfection. Comment cette beauté, cette puissance, cette bonté infinies peuvent-elles, sans en éprouver un préjudice extrême, sans déchoir de leur divine grandeur, souffrir une relation, une ressemblance quelconque avec la chose si abjecte que nous sommes? «Dieu faible, est plus fort que l'homme dans toute sa force; sa folie est plus sage que notre sagesse (S. Paul).» Stilpon le philosophe, auquel on demandait si les dieux se réjouissaient des honneurs que nous leur rendons et des sacrifices que nous leur faisons, répondait: «Vous êtes indiscrets; mettons-nous à l'écart, si nous voulons traiter ce sujet.» Et cependant nous lui assignons des limites à cette nature divine, nous restreignons sa puissance en lui prêtant notre manière de raisonner (j'entends par là nos rêveries et nos songes, comme le comprend la philosophie lorsqu'elle dit: «le fou lui-même, le méchant ont leur raison quand ils sont hors de sens, mais c'est une raison de forme particulière»); nous voulons la soumettre à ce que conçoit notre esprit si frivole et si faible elle qui nous a créés, nous et ce que nous savons.--Parce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aurait pu créer le monde avec rien! Eh quoi, a-t-il donc mis en nos mains les clefs et les derniers ressorts de sa puissance, et s'est-il engagé à ne pas dépasser les bornes de notre science? Admettons, ô homme, que tu aies pu saisir ici-bas quelques traces de ce qu'il a fait; penses-tu qu'il y ait mis tout ce dont il est capable, employé toutes les formes qu'il est susceptible de lui donner, épuisé toutes les idées qu'il en peut avoir? Tu ne vois que l'ordre et la règle qui règnent en ce petit caveau où tu es logé, si encore tu les vois; mais sa divinité a une juridiction qui s'étend bien au delà, à l'infini; et, auprès de cet infini, l'espace que tu embrasses n'est rien: «Le ciel, la terre, la mer pris ensemble, ne sont rien à côté de l'universalité du grand tout (Lucrèce).» La loi que tu invoques, est une loi qui n'a trait qu'à la sphère où tu vis; tu ne connais pas la loi qui est de règle universelle.--Occupe-toi de ce qui te concerne et non de lui; il n'est ni ton confrère, ni ton concitoyen, ni ton compagnon. S'il s'est quelque peu communiqué à toi, ce n'est pas pour se ravaler à ta petitesse, ni pour que tu contrôles son pouvoir; le corps humain ne peut voler dans les nues, cette communication qui t'est faite ne s'étend pas au delà de ce que tu es à même de comprendre. Le soleil accomplit sans arrêt sa tâche ordinaire; les bornes de la mer et de la terre ne peuvent se confondre; l'eau est mobile et n'offre pas de résistance; un mur ne peut, sans effraction, être pénétré par un corps solide; l'homme ne peut conserver la vie dans les flammes; il ne peut, en corps, être à la fois au ciel, sur la terre et en mille lieux divers; mais ces règles, c'est pour toi que Dieu les a faites, c'est toi seul qu'elles * lient. Lui-même a fourni aux Chrétiens la preuve qu'aucune ne l'a arrêté quand il lui a plu de la franchir. Et, en vérité, pourquoi, tout-puissant comme il l'est, aurait-il assigné une limite à sa force; en faveur de qui eût-il renoncé à ce privilège?

=Non seulement ces règles s'appliquent à notre monde mais à d'autres encore qui, vraisemblablement, existent en nombre infini et probablement bien différents de celui-ci.=--Ta raison ne semble, sur aucun point, être plus dans le vrai, être plus fondée à penser ainsi qu'elle le fait, que lorsqu'elle te laisse entrevoir la pluralité des mondes: «La terre, le soleil, la lune, la mer et tout ce qui est, ne sont point uniques en leur genre: ils sont en nombre infini (Lucrèce).» Les plus fameux esprits des temps passés l'ont cru et quelques-uns même parmi nous, cédant en cela aux apparences selon la raison humaine; d'autant que, dans cet édifice que nous avons sous les yeux, il n'y a rien d'isolé et qui soit seul de son espèce: «Il n'y a pas, dans la nature, d'être qui n'ait son semblable, qui naisse et qui croisse isolé (Lucrèce).» Toutes les espèces sont en nombre plus ou moins varié, ce qui rend invraisemblable que ce monde soit le seul ouvrage que Dieu ait fait sans lui donner de compagnon et que la matière qui a servi à le faire, ait été épuisée en cet unique exemplaire. «On est donc forcé de convenir qu'il s'est fait encore ailleurs des agglomérations de matières, semblables à celles que l'éther embrasse dans son vaste contour (Lucrèce)», surtout si cet ouvrage porte en lui la vie comme ses mouvements le feraient croire, au point que Platon l'affirme et que plusieurs des nôtres ou le confirment ou n'osent soutenir le contraire. Ne paraît pas davantage invraisemblable cette opinion des temps anciens que le ciel, les étoiles et les autres parties de l'univers sont composés d'un corps et d'une âme, mortels quant aux éléments qui entrent dans leur composition, mais immortels par la volonté du Créateur.--Or, s'il y a plusieurs mondes, comme le pensaient Démocrite, Épicure et presque tous les philosophes, savons-nous si les principes et les règles qui président au nôtre sont les mêmes dans les autres? peut-être leur physionomie et leur constitution sont-elles autres; Épicure les admet semblables, aussi bien que dissemblables. En celui-ci, nous voyons une infinité de variétés des plus diverses, par le seul fait de la distance qui sépare les lieux où elles se rencontrent: dans le nouveau coin de terre que nos pères viennent de découvrir, on ne trouve ni blé, ni vin, ni aucun de nos animaux, tout y est autre; voyez, aux temps passés, dans combien de parties du monde on ne connaissait ni Bacchus, ni Cérès.--A en croire Pline et Hérodote, il existe en certains endroits des hommes qui nous ressemblent fort peu; dans d'autres, leur conformation bâtarde et mal définie participe de l'être humain et de la bête. Il y aurait des contrées où les hommes naissent sans tête, ayant les yeux et la bouche à la poitrine; d'autres où chacun réunit en lui les deux sexes; d'autres où ils marchent à quatre pattes; d'autres où ils n'ont qu'un œil au milieu du front et la tête ressemblant plus à celle du chien qu'à la nôtre; d'autres où la partie inférieure de leur corps tient de celle d'un poisson et qui vivent dans l'eau; d'autres où ils ont la tête si dure, la peau du front si résistante que le fer ne peut y mordre et s'émousse dessus; d'autres où les femmes accouchent à cinq ans et meurent à huit; d'autres où les hommes n'ont pas de barbe; dans d'autres, l'usage du feu est inconnu; il en est où le sperme est de couleur noire; dans d'autres encore, l'homme se transforme naturellement en loup, en jument, puis redevient homme. Si ces assertions sont exactes et si, comme le dit Plutarque, en quelques endroits des Indes, il y a des hommes qui n'aient pas de bouche et se nourrissent en respirant certaines odeurs, combien d'erreurs existeraient dans nos descriptions de l'espèce humaine? Si ce ne sont pas là des plaisanteries, ces hommes ne doivent probablement ni être doués de raison, ni capables de vivre en société; en tout cas, les règles de notre organisation intérieure, les causes qui y ont amené, ne sauraient pour la plupart leur être applicables.

=Les règles que nous avons cru déduire de la nature, sont sans cesse démenties par les faits; tout est obscurité et doute. Diversité des opinions sur le monde et sur la nature.=--Combien, en outre, y a-t-il de choses que nous connaissons qui vont à l'encontre de ces belles règles que nous-mêmes avons tracées et que nous prêtons à la nature? Et nous voudrions y soumettre Dieu lui-même! Combien de choses sont dites miraculeuses et contre nature, et cela par chaque homme, par chaque nation d'après son degré d'ignorance? Combien auxquelles nous découvrons des propriétés mystérieuses et au-dessus de tout ce que nous supposons pouvoir être! car «aller suivant la nature» n'est autre qu'«aller suivant notre intelligence», dans la limite où elle peut comprendre et où nous y voyons clair; ce qui dépasse, nous le tenons pour monstrueux et contraire à l'ordre normal. A ce compte, tout serait donc monstrueux pour les plus avisés et les plus habiles; car ce sont eux auxquels la raison humaine a donné la conviction qu'elle-même n'a ni base, ni fondements quels qu'ils soient, non seulement pour assurer que la neige est blanche, alors qu'Anaxagoras la disait noire, mais pour affirmer si quelque chose existe ou si rien n'existe; si la science est, ou si tout est ignorance, ce que Metrodorus de Chio refusait à l'homme de pouvoir trancher; si même nous vivons, impuissante qu'elle est à nous tirer de ce doute qu'exprime Euripide, non sans apparence de raison: «La vie que nous vivons est-elle la vie, ou est-ce ce que nous appelons la mort qui est la vie?» Pourquoi en effet prétendons-nous être, quand cela ne dure qu'un instant qui n'est qu'un éclair dans le cours infini d'une nuit éternelle, interruption bien courte de notre condition naturelle et perpétuelle, la mort occupant tout ce qui précède, tout ce qui suit ce moment et même une bonne partie de cet instant?--D'autres affirment que le mouvement n'existe pas, que tout est immobile, comme le prétendent ceux qui sont de l'école de Mélissus: s'il n'y a qu'un monde, disent-ils, ni le mouvement de rotation, ni le mouvement de translation que nous lui supposons, ne sauraient avoir d'utilité, comme le prouve Platon.--D'autres pensent qu'il n'y a ni génération, ni corruption dans la nature.--Au dire de Protagoras, le doute seul y subsiste; sur tout, on est également fondé à discuter, même sur cette assertion que tout est également discutable.--Nausiphane * dit que les choses qui paraissent être, ne sont pas, pas plus qu'elles ne sont; que rien n'est certain que l'incertitude;--Parménide, qu'il semble que d'une façon générale, rien n'existe, sauf un Être unique;--Zénon, qu'un Être unique n'existe même pas et qu'il n'y a rien. Si un Être unique existait, dit-il, il serait en un autre ou en lui-même; s'il était en un autre, ils seraient deux; s'il était en lui-même, ils seraient encore deux: le contenant et le contenu.--La conclusion de tous ces dogmes est que toute chose dans la nature n'est qu'une ombre ou fausse ou vaine.

=La puissance divine ne peut être définie par aucun langage humain, dont l'imperfection est la cause de toutes les erreurs et de toutes les contestations qui se produisent.=--Il m'a toujours semblé que, de la part d'un chrétien, dire: «Dieu ne peut mourir; Dieu ne peut se dédire; Dieu ne peut faire ceci ou cela», est une façon de parler absolument indiscrète et irrévérencieuse. Je trouve mauvais d'enclore ainsi la puissance divine par les termes que nous employons; et ce que nous voulons rendre, quand nous parlons ainsi, il le faudrait exprimer plus respectueusement et plus religieusement.

Notre langage a ses faiblesses et ses défauts, comme toutes choses: la plupart des troubles de ce monde ont pour origine des subtilités de grammairiens; nos procès ne naissent que des discussions engendrées par l'interprétation des lois; la plupart des guerres, de notre impuissance à avoir su exprimer clairement les conventions et les traités conclus par les princes entre eux. Combien de querelles, et querelles importantes, sont résultées dans le monde entier, du doute auquel prête le sens de cette seule syllabe «Hoc»!--Prenons une tournure de phrase que la logique même indique comme de la plus grande clarté; si vous dites: «Il fait beau temps», et que vous disiez la vérité, c'est que le temps est beau. C'est là une forme de langage précise; elle est cependant encore sujette à nous induire en erreur; si, en effet, poursuivant notre démonstration, vous dites: «Je mens», et que vous disiez vrai, vous mentez. Dans l'une et l'autre de ces deux phrases, la construction, la raison, la force de la conclusion sont les mêmes, et pourtant vous voilà empêtrés parce qu'elles présentent deux déductions contraires. Cela met les philosophes de l'école de Pyrrhon dans l'impossibilité d'employer notre manière de parler pour exprimer le doute qui, en toutes choses, est leur règle. Il leur faudrait une autre langue; la nôtre, entièrement composée de propositions affirmatives, est tout à fait opposée à leur doctrine, si bien que lorsqu'ils disent: «Je doute», on les prend aussitôt à la gorge, pour leur faire avouer qu'au moins ils savent et assurent une chose, c'est qu'ils doutent. Si bien que, pour se dégager de cette objection, on les a contraints, empruntant à la médecine cette comparaison sans laquelle ils ne pourraient expliquer leur situation d'esprit, à convenir que lorsqu'ils disent: «J'ignore», ou: «Je doute», cette assertion est liée au reste de la proposition et disparaît avec elle, absolument comme la rhubarbe qui chasse du corps les mauvaises humeurs et est emportée avec et en même temps qu'elles. Cette même idée est plus exactement rendue par cette phrase interrogative: «Que sais-je?» qu'accompagnée d'une balance, j'ai prise comme devise.

=C'est par suite de cette même imperfection que nous disons qu'il y a des choses impossibles à Dieu.=--Voyez combien dans les discussions actuelles sur notre religion, on se prévaut de cette manière de parler pleine d'irrévérence que je condamne. Si vous pressez trop vos adversaires, ils vous diront sans hésitation qu'«il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit à la fois au paradis, sur la terre et en divers lieux»! Comme en a fait son profit cet auteur de l'antiquité qui aime tant à railler: «Aussi, dit-il, quelle consolation pour l'homme de voir que Dieu ne peut pas tout; car, lors même qu'il le voudrait, il ne peut se tuer, ce qui est le plus grand privilège que nous ayons dans notre condition; il ne peut faire que les mortels soient immortels, ni que les morts ne soient pas morts; non plus que celui qui a vécu, n'ait pas vécu; que quiconque a reçu des honneurs, ne les ait point reçus; il n'a d'autre action sur le passé, que l'oubli»; et, affirmant ce rapprochement de l'homme et de Dieu par des exemples plutôt plaisants, «il ne peut faire, ajoute-t-il, que deux fois dix ne fassent pas vingt». Ainsi parle cet auteur qu'un chrétien devrait éviter d'imiter, tandis qu'au contraire il semble que, dans son orgueil, l'homme recherche ce langage aussi prétentieux qu'insensé pour ramener Dieu à sa propre mesure: «Que demain le Père des dieux couvre le ciel de nuages ou fasse resplendir le soleil dans un air pur, il ne peut faire que ce qui a été n'ait point été ni détruire ce que l'heure qui fuit a emporté sur son aile (Horace).» Quand nous disons que l'infinité des siècles, tant passés qu'à venir, ne représente pour Dieu qu'un instant; que sa bonté, sa sagesse, sa puissance sont dans son essence même, c'est notre bouche qui parle, mais notre intelligence ne comprend ce qu'elle dit.

=Notre outrecuidance ne nous a-t-elle pas portés à le faire à notre image, alors que toute conception à son sujet nous est impossible.=--Dans notre outrecuidance, nous voulons soumettre la divinité à notre examen; de là, toutes ces rêveries, toutes ces erreurs répandues dans le monde, qui met dans sa balance et pèse des choses pour lesquelles les poids dont il dispose sont si insuffisants: «Il est étonnant de voir jusqu'où va l'arrogance du cœur humain après le plus petit succès (Pline).» Avec quelle rudesse et quel mépris les Stoïciens critiquent Épicure de ce qu'il avance que Dieu seul est l'Être véritablement bon et heureux, et que le Sage n'a de ces attributs que l'ombre et l'apparence! Avec quelle témérité ils soumettent Dieu au destin! Puisse, parmi ceux qui se disent chrétiens, ne pas s'en trouver qui fassent de même! De leur côté, Thalès, Platon et Pythagore l'asservissent à la nécessité.--Cette prétention de vouloir nous rendre compte de ce que c'est que Dieu, a conduit un de nos grands docteurs à lui attribuer un corps; ce qui est cause qu'il nous arrive de faire, tous les jours, remonter à lui les événements importants d'un ordre particulier. Quand ils sont pour nous d'une certaine gravité, il semble qu'il doit en être de même pour lui, et qu'il doit y regarder davantage et avec plus d'attention que lorsqu'ils nous touchent moins ou ne sont que de peu de conséquence: «Les dieux s'occupent des grandes choses et négligent les petites (Cicéron)». Poursuivez et vous verrez où vous conduit ce raisonnement: «Les rois eux-mêmes ne descendent pas dans les détails infimes du gouvernement (Cicéron)», comme si, à ce roi, il en coûtait davantage de remuer un empire que la feuille d'un arbre; comme si sa providence s'exerçait d'une façon autre, qu'elle règle la conduite d'une bataille ou le saut d'une puce. Son mode de gouvernement se prête à tout, s'exerce sur tout de la même manière, avec la même force, le même ordre; notre intérêt n'y est pour rien, nos mouvements, nos dispositions n'y font rien: «Dieu, si parfait ouvrier dans les grandes choses, ne l'est pas moins dans les petites (S. Augustin).»--Notre arrogance nous ramène toujours à cette assimilation qui est un blasphème. Parce que nos occupations nous sont une charge, Straton en affranchit les dieux d'une façon absolue, tout comme il en est ici-bas de leurs prêtres. Suivant lui, c'est la nature qui produit tout et en assure la conservation; les divers éléments dont le monde est composé, se maintiennent en vertu de leur propre mouvement, et l'homme n'a plus à craindre de jugement divin «parce qu'un être heureux et éternel n'a point de peine et n'en fait à personne (Cicéron)». Du fait qu'il est dans l'ordre de la nature qu'entre toutes choses subsiste un rapport constant, le nombre infini des mortels comporte un pareil nombre d'immortels, l'infinité des choses qui tuent et ruinent en présuppose autant qui conservent et sont de profit. Enfin, il estime que les âmes des dieux, sans avoir besoin de langue, d'yeux, d'oreilles, sentent chacune ce que l'une d'elles ressent et jugent nos pensées ainsi qu'il arrive aux âmes des humains qui, lorsqu'elles sont libres et émancipées de toute solidarité avec le corps soit par le sommeil, soit parce qu'elles sont tombées en extase, devinent, pronostiquent et voient des choses qui leur demeurent cachées tant qu'elles sont liées aux corps.--Devenus fous, dit saint Paul, en croyant être sages, nous avons transformé la gloire de Dieu qui est incorruptible, en limage de l'homme qui n'est que corruption.

=Incapables de créer quoi que ce soit, nous sommes arrivés à faire des dieux à la douzaine.=--Voyez quelle charlatanerie déployée dans ces déifications de l'antiquité: Après les pompes d'un grand et superbe service funèbre, au moment où le feu, gagnant le haut de la pyramide, atteignait le lit sur lequel était placé le trépassé, on laissait échapper un aigle qui s'élevait dans les airs, symbolisant l'âme du défunt montant en paradis. Nous avons, représentant cette scène, mille médailles, notamment une de cette honnête femme qu'était Faustine, où l'aigle est figuré emportant vers le ciel ces âmes déifiées campées à califourchon sur ses ailes. C'est pitié de voir comme nous nous évertuons à nous tromper nous-mêmes par nos singeries et nos inventions: «Ils redoutent ce qu'eux-mêmes ont inventé (Lucain)», comme les enfants qui s'effraient de la figure de leur camarade qu'eux-mêmes ont barbouillé et noirci: «Quoi de plus malheureux que l'homme esclave des chimères qu'il s'est faites (Pline)!»--C'est bien loin d'honorer celui qui nous a créés, que d'honorer celui que nous avons fait. Auguste eut plus de temples que Jupiter, ils furent fréquentés avec autant de dévotion et aussi réputés par leurs miracles. Les Thasiens, pour reconnaître les bienfaits qu'ils avaient reçus d'Agésilas, vinrent lui dire qu'ils l'avaient placé au rang des dieux: «Puisque votre nation, leur répondit-il, a le pouvoir de faire dieu qui bon lui semble, faites-en un de l'un de vous, pour que je voie; puis, quand j'aurai vu comment il s'en trouve, je verrai si j'ai de grands remerciements à vous adresser pour votre offre.»--Que l'homme est donc insensé! il ne saurait créer un ciron, et il fait des dieux à la douzaine! Écoutez Trismégiste faisant l'éloge de ce dont nous sommes capables: «Parmi les choses admirables, il en est une qui les dépasse toutes, c'est que l'homme ait pu découvrir la nature divine et imaginer en quoi elle consiste.»

=Énoncé de quelques arguments mis en avant pour déterminer la nature de Dieu.=--Voici à ce sujet quelques-uns des arguments ayant cours dans les écoles de philosophie, «auxquelles seules il est donné de connaître les dieux et les puissances célestes, ou de savoir qu'il est impossible de les connaître (Lucain)»: «Si Dieu est, c'est un être animé; si c'est un être animé, il a des sens; s'il a des sens, il est sujet à la corruption. S'il n'a pas de corps, il n'a pas d'âme, par conséquent il ne peut rien; et s'il a un corps, il est périssable.» Voilà bien vraiment un raisonnement péremptoire, triomphant de toute objection!--«Nous sommes incapables d'avoir fait le monde, il y a donc quelque nature supérieure à la notre, qui y a mis la main.--Ce serait une sotte arrogance que de nous estimer la créature la plus parfaite de cet univers; il y a donc quelque chose de meilleur que nous, ce quelque chose c'est Dieu.--Quand vous voyez une riche et pompeuse demeure, alors même que vous ne savez pas qui en est le maître, vous ne dites pas qu'elle a été faite pour des rats; ne devons-nous pas croire de même que cette divine construction qu'est le palais céleste, est l'habitation de quelque maître plus grand que nous?--Celui qui est à l'échelon supérieur, n'est-il pas toujours le plus élevé en dignité? or, nous sommes au plus bas.--Rien, sans âme ni raison, ne saurait produire un être capable de raison et susceptible de donner la vie; le monde nous produit, donc il a âme et raison.--Chaque fraction de nous-mêmes est moindre que nous-mêmes; nous sommes une fraction du monde, le monde est donc doué de sagesse et de raison, et ce, à un degré supérieur à nous.--C'est une belle chose que d'avoir un grand gouvernement; le monde, sous ce rapport, témoigne donc de l'excellence du principe qui préside à ses destinées.--Les astres ne nous nuisent pas, la bonté est donc au nombre de leurs qualités.--Nous avons besoin de nourriture, les dieux sont donc dans le même cas; ils se nourrissent des vapeurs de l'atmosphère.--Les biens de ce monde ne sont pas des biens aux yeux de Dieu, il doit donc en être de même à nos yeux.--Qui en offense un autre, qui se trouve offensé par autrui, font à un égal degré preuve d'imperfection; c'est donc folie de redouter Dieu.--Dieu est bon par nature, l'homme ne l'est qu'en s'y appliquant, ce qui constitue en lui une supériorité.--La sagesse divine et la sagesse humaine ne se distinguent que parce que la première est éternelle; or une durée plus ou moins grande n'ajoute rien à la sagesse, nous allons donc de pair sur ce point.--Nous possédons la vie, la raison, la liberté; nous apprécions la bonté, la charité, la justice, ces qualités appartiennent donc à Dieu.»--En somme, c'est l'homme qui admet ou rejette l'existence de Dieu, qui imagine les conditions de cette existence qu'il modèle sur lui-même; quel patron et quel modèle! Étire les qualités humaines, donne-leur de l'élévation et de la grandeur autant qu'il te plaira, enfle-toi, pauvre homme, enfle-toi encore, encore et encore, «enfle-toi à en crever, tu n'en approcheras toujours pas (Horace)». «Les hommes croyant penser à Dieu, dont ils ne peuvent avoir une idée, pensent à eux-mêmes; c'est à eux, et non pas à lui, qu'ils le comparent (S. Augustin).»

Dans ce qui relève de la nature, les effets ne dépendent qu'à moitié des causes; dans le cas présent, la divinité ne relève pas d'elle, elle est trop haut placée, trop loin de nous, trop supérieure à tout ce que nous pouvons imaginer, pour que nos conclusions l'atteignent et aient action sur elle; ce n'est pas par nous-mêmes que nous arriverons à démêler une telle question, la route qu'il nous est donné de suivre est trop en contre-bas; du sommet du mont Cenis au ciel il y a pour nous aussi loin que si nous étions au fond de la mer; si vous voulez en juger, consultez votre astrolabe.

=On allait jusqu'à admettre couramment que les dieux pouvaient entrer en rapport intime avec la femme.=--On va même jusqu'à faire entrer Dieu en rapports charnels avec la femme; cela s'est présenté fréquemment et dans tous les temps: Pauline, femme de Saturninus, dame romaine de haute réputation, croyant coucher avec le dieu Sérapis, se * trouva, par la connivence des prêtres du temple, tomber dans les bras d'un de ses admirateurs épris d'amour pour elle.--Varron, le plus spirituel et le plus savant des auteurs latins, écrit dans ses ouvrages de théologie que le desservant du temple d'Hercule, jetant les dés, d'une main pour lui, de l'autre pour son dieu, joua contre celui-ci un souper et une fille galante. S'il gagnait, les offrandes des fidèles devaient en faire les frais; sinon, c'était à ses dépens: il perdit et paya le souper et la fille. Cette dernière, qui s'appelait Laurentine, vit pendant la nuit le dieu dans ses bras, et celui-ci lui dit que le premier qu'elle rencontrerait le lendemain, l'indemniserait dans la mesure de ce qu'elle était en droit d'attendre, le ciel s'intéressant à elle. Celui qu'elle rencontra fut un jeune homme de grande fortune du nom de Teruncius qui la mena chez lui et, dans la suite, la fit son héritière. A son tour, pensant faire une chose agréable à son dieu, elle légua ses biens au peuple romain, ce qui fit qu'on lui concéda les honneurs divins.--Platon descendait des dieux par une double filiation, qui toutes deux remontaient à Neptune; cela n'a pas suffi: On tenait pour certain à Athènes qu'Ariston, mari de la belle Perictione, voulant entrer en rapport intime avec elle, n'y parvint pas et que, dans un songe, Apollon l'avertit de la respecter et de la laisser intacte, jusqu'à ce qu'elle eût accouché; c'est ainsi que Platon serait venu au monde.--Combien les religions anciennes présentent-elles d'histoires semblables de pauvres humains trompés par les dieux, et combien de maris sont représentés victimes de pareil outrage, pour rehausser l'enfant en lui attribuant une origine divine.--Chez les Mahométans, la croyance populaire admet la naissance d'enfants sans père, conçus en esprit, auxquels, par l'intervention divine, des vierges donnent le jour; on les désigne sous le nom de «Merlins» qui, en leur langue, a cette signification.

=Nous avons fait Dieu à notre image parce que nous nous imaginons être la perfection.=--Notons que chaque être n'a rien de plus cher ni qu'il estime davantage que lui-même: le lion, l'aigle, le dauphin ne prisent rien au-dessus de leur espèce, et chacun juge des qualités qu'il constate en toutes choses d'après les siennes. Ces qualités que nous possédons, nous pouvons les supposer plus ou moins grandes, mais c'est tout; et, en dehors de cette possibilité, étant donné que nous ne pouvons en imaginer qui ne sont point et dont nous puissions doter la divinité, il n'y a pas à sortir de là et à passer outre; d'où ces conclusions qu'ont émises les anciens: «De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme; Dieu doit donc avoir cette forme.--Nul ne peut être heureux, s'il est vertueux; être vertueux, s'il n'est doué de raison; et la raison ne pouvant avoir son siège que dans une tête organisée comme celle de l'homme, Dieu par suite doit également avoir même visage que nous: «C'est une habitude et un préjugé de notre esprit, qui fait que nous ne pouvons penser à Dieu, sans nous le représenter sous la forme humaine (Cicéron).»--A cela Xénophane objectait plaisamment que si les animaux se forgent des dieux, comme il est à croire qu'ils le font, ils doivent certainement, eux aussi, les concevoir semblables à eux, devant s'estimer, comme nous le faisons nous-mêmes, les chefs-d'œuvre de la création. Car pourquoi un oison ne dirait-il pas: «Tout ce dont se compose l'univers est à mon usage: la terre me sert à marcher, le soleil à m'éclairer, les étoiles président à ma destinée; je tire tel avantage des vents, tel autre des eaux; il n'est rien que la voûte céleste ne considère plus favorablement que moi, je suis le favori de la nature! L'homme ne me soigne-t-il pas? il me loge, il est mon serviteur; c'est pour moi qu'il sème et fait ses moutures; s'il me mange, ne mange-t-il pas aussi l'homme son semblable, et moi-même est-ce que je ne mange pas les vers qui le tuent et le mangent lui aussi?» Une grue est en droit d'en dire autant et même plus encore, car elle a la liberté de voler, et par elle la possession de cette belle et haute région des airs, «tant la nature est une douce médiatrice et porte les êtres à s'aimer eux-mêmes (Cicéron)».

=De même, nous estimons que tout en ce monde n'existe que pour nous; ce qui avait conduit à doter chaque dieu d'attributions en rapport avec ceux de nos besoins auxquels il avait charge de satisfaire.=--De ce train, nous en arrivons à ce que le destin n'a que nous en vue, quand il rend ses arrêts; c'est pour nous que le monde existe, que l'éclair brille, que la foudre tonne; le créateur, les créatures, tout est à notre intention; nous sommes le but, l'objectif de l'universalité des choses.--Examinez le compte tenu par la philosophie, depuis deux mille ans et plus, de ce qui se passe au ciel: les dieux n'ont agi, n'ont parlé que pour l'homme; aucune consultation, aucune vacation pour un autre objet n'y sont enregistrées. Les voilà en guerre contre nous: «Les enfants de la terre firent trembler l'auguste palais du vieux Saturne et tombèrent enfin sous les coups d'Hercule (Horace).» Les voici prenant part à nos troubles, pour nous rendre ce que si souvent nous avons fait nous-mêmes à leur égard quand ils étaient divisés: «Neptune, de son trident redoutable, ébranle les murs de Troie et renverse de fond en comble cette cité superbe; de son côté, l'impitoyable Junon se tient aux portes Scées (Virgile).»--Les Cauniens, jaloux de maintenir la suprématie de leurs dieux, prennent les armes le jour qui leur est consacré et vont, courant dans toute la banlieue, frappant l'air de ci, de là, à coups redoublés avec leurs glaives, pourchassant ainsi à outrance et jetant hors de leur territoire les dieux étrangers.--La puissance des dieux est répartie suivant nos besoins: il en est qui guérissent les chevaux, d'autres les hommes; qui de la peste, qui de la teigne, qui de la toux, qui d'une sorte de gale, qui d'une affection autre, «tant la superstition introduit les dieux, même dans les plus petites choses (Tite-Live)!» Celui-ci fait pousser les raisins, celui-là les aulx. L'un est préposé à la débauche, cet autre au commerce. Chaque corps de métier a son dieu; chaque divinité a sa province où elle est plus particulièrement en crédit, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident: «Là sont les armes de Junon, là son char (Virgile)»... «O saint Apollon, toi qui habites le centre du monde (Tite-Live)!»... «La ville de Cécrops honore Pallas; l'île de Crète, Diane; Lemnos, Vulcain; dans le Péloponèse, Sparte et Mycènes adorent Junon; Pan est le dieu du Ménale et Mars est vénéré dans le Latium (Ovide)». Il en est qui n'ont d'action que sur un bourg, sur une famille; qui logent seuls, tandis que d'autres sont en compagnie, soit parce qu'ils le veulent bien, soit parce qu'ils s'y trouvent obligés: «Le temple du petit-fils est réuni à celui de son divin aïeul (Ovide).» Il en est de si chétifs et de si infimes (car leur nombre s'en élève jusqu'à trente-six mille), qu'il faut les mettre à cinq ou six pour qu'ils arrivent à produire un épi de blé, et chacun prend le nom de sa fonction dans cette œuvre commune; ils sont trois pour une porte, chargés respectivement des vantaux, des gonds, du seuil; pour un enfant, ils sont quatre et veillent à son emmaillotement, à ce qu'il boit, à ce qu'il mange, au sein de sa nourrice. Il en est qui sont authentiques; d'autres qui ne le sont pas et sur lesquels plane le doute; certains ne sont pas encore admis en paradis: «Puisque nous ne les jugeons pas encore dignes de l'honneur du ciel, permettons-leur d'habiter les terres que nous leur avons accordées (Ovide).»--Nous en trouvons qui sont physiciens, poètes, d'autres qui n'ont pas d'attributions; certains tiennent de la nature divine et de la nature humaine; ils intercèdent pour nous, sont nos médiateurs auprès de la divinité; le culte de nombre d'entre eux était restreint et d'ordre secondaire; d'autres avaient à l'infini des titres et des charges; les uns étaient bons, les autres mauvais: il y en avait de vieux et cassés, de mortels; Chrysippe estimait qu'au dernier cataclysme devant produire la fin du monde, tous, sauf Jupiter, cesseraient d'être. Enfin, l'homme forge mille rapports, souvent plaisants, entre Dieu et lui; ne vont-ils pas jusqu'à être compatriotes: «L'île de Crète, berceau de Jupiter (Ovide).»

=L'esprit qui veut pénétrer les mystères de la nature, s'y perd; à combien d'idées diverses n'a pas donné lieu la matière dont est formé le soleil!=--Le grand pontife Scévola et Varron, le grand théologien de son époque, nous donnent à cela l'excuse suivante: «Il est nécessaire que beaucoup de vérités soient ignorées du peuple, et qu'il croie beaucoup d'assertions qui ne sont pas»; «comme il ne cherche la vérité que pour s'affranchir, soyons certains qu'il est de son intérêt d'être trompé (S. Augustin)». L'œil de l'homme ne peut se rendre compte des choses que sous les formes dont il a notion. Vous souvient-il du saut que fit ce malheureux Phaéton pour avoir voulu, lui, simple mortel, prendre en main les rênes des chevaux de son père? notre esprit s'émeut, s'égare et s'expose à une chute semblable, quand sa témérité lui fait affronter pareilles impossibilités. Demandez à la philosophie de quoi est composé le soleil; que vous répond-elle, sinon qu'il est composé de fer, de pierre ou de telle autre matière dont nous faisons usage.--Demandez à Zénon ce que c'est que la nature: «C'est, vous dira-t-il, un feu qui est une sorte d'artisan ayant la faculté d'engendrer et procédant d'après des règles invariables».--Archimède, ce maître en cette science qui se décerne la préséance sur toutes les autres comme ne connaissant que du vrai et du certain, vous dit: «Le soleil est un dieu de fer en ignition.» Voilà vraiment une belle définition, résultat de ces soi-disant irréfutables conclusions auxquelles aboutissent les démonstrations de la géométrie, science dont la nécessité et l'utilité ne sont cependant pas tellement incontestables, que Socrate n'ait estimé qu'il suffisait d'en savoir assez pour arpenter la terre que l'on acquiert ou dont on se défait; et que Polynæus, qui en avait été un des maîtres les plus fameux et les plus illustres, ne l'ait prise en mépris, comme pleine d'erreurs et de vanité apparente, après avoir goûté les doux fruits des jardins d'Épicure, si chers aux timides.--A ce propos, Socrate, dans Xénophon, parlant d'Anaxagore que l'antiquité considérait comme plus entendu que personne autre aux choses célestes et divines, dit que son cerveau s'altéra, ainsi que cela arrive chez tous ceux qui scrutent avec excès les questions qui excèdent leur compétence. Faisant du soleil une pierre ardente, il ne réfléchissait pas qu'une pierre ne devient pas lumineuse sous l'action du feu, et, qui plus est, qu'elle se consume. Considérant le soleil et le feu comme ne faisant qu'un, il oubliait que le feu ne noircit pas les êtres qui s'y trouvent exposés, qu'il nous est possible de le regarder fixement et qu'il tue les plantes et les herbes. De l'avis de Socrate et aussi du mien, le jugement le plus sage qu'on puisse porter sur le ciel, c'est de n'en point juger. Platon, parlant des démons dans Timée, dit: «C'est une entreprise qui surpasse ce dont nous sommes capables, que de traiter ce sujet; il faut à cet égard nous en rapporter aux anciens qui se prétendent descendre des dieux; il n'est pas raisonnable de nous refuser à croire ce qu'ils nous en disent, eux qui sont leurs fils, lors même qu'ils ne mettent à l'appui de leur dire aucune raison péremptoire ou vraisemblable, puisqu'ils nous affirment que ce qu'ils nous rapportent sont des traditions de famille qui leur sont bien connues.»

=N'a-t-on pas imaginé que le mouvement des corps célestes fonctionne à l'aide des mêmes procédés que les machines de notre invention!=--Voyons si nous en savons davantage sur les choses du domaine de la nature dont nous nous occupons. Pour celles auxquelles, de notre propre aveu, notre science ne peut atteindre, n'est-il pas ridicule de leur forger de toutes pièces un corps, et de leur prêter des formes autres que les leurs, qui soient entièrement de notre invention, comme il arrive à propos du mouvement des planètes? Notre esprit ne pouvant arriver à déterminer ni à concevoir comment ce mouvement s'effectue, nous imaginons des ressorts matériels, lourds, de modèles déterminés: «Le timon était d'or, les jantes des roues de même métal et leurs rayons d'argent (Ovide).» On dirait que nous avons eu des cochers, des charpentiers, des peintres qui sont allés là-haut dresser les engins nécessaires pour ces mouvements, agencer les rouages et l'enchevêtrement des corps célestes aux couleurs variées, suivant ce que, d'après Platon, commandaient les nécessités du but à atteindre: «Le monde est un édifice immense, entouré de cinq zones, traversé obliquement par une bordure enrichie de douze signes rayonnants d'étoiles, où ont accès le char de la Lune et ses deux coursiers (Varron)»; ce ne sont là que songes et fantastiques folies. Que ne plaît-il à la nature de nous entr'ouvrir un jour son sein, pour nous laisser voir à découvert ce qui produit et règle ses mouvements, et nous ouvrir les yeux. Dieu! que d'abus, que de mécomptes venant de notre pauvre science, nous constaterions! Je serais bien trompé, si nous trouvions une seule de ces assertions qui soit juste, et si nous n'en acquérions la conviction que ce dont nous sommes le plus ignorants, c'est de notre ignorance.

=En somme, la philosophie nous présente toutes choses sous forme d'énigme comme font les poètes.=--N'ai-je pas lu dans Platon ce mot divin, que «la nature n'est rien qu'une poésie énigmatique», comme, dirait-on, une peinture voilée et ténébreuse, éclairée de ci, de là, par de faux jours en nombre infini, sur lesquels s'exercent nos suppositions: «Toutes ces choses sont enveloppées des plus épaisses ténèbres, et il n'y a pas d'esprit assez perçant pour pénétrer le ciel ou les profondeurs de la terre (Cicéron).»--Cela est vrai, la philosophie n'est qu'une poésie sophistiquée. D'où ceux qui dans l'antiquité s'y sont adonnés, tirent-ils leur autorité, si ce n'est des poètes? Les premiers d'entre eux l'étaient et ont philosophé comme ils versifiaient. Platon est poète à ses heures; * Timon l'appelle, par ironie, grand inventeur de miracles. Toutes les sciences traitant de questions dépassant l'intelligence de l'homme s'affublent des licences de la poésie. Les femmes emploient des dents en ivoire, quand les leurs viennent à leur faire défaut; elles modifient leur teint naturel avec des ingrédients étrangers; elles se font de faux mollets avec du drap et du feutre, se donnent de l'embonpoint avec du coton; au su et au vu de tout le monde, elles s'embellissent d'une beauté qu'elles n'ont pas et qu'elles empruntent; ainsi en agit la science (on dit même que celle du droit admet des fictions qui sont la base de ce que la justice tient pour être la vérité); elle nous offre en paiement, nous demandant de les supposer véritables, des choses qu'elle-même nous déclare être de son invention. Ces épicycles, ces cercles excentriques, concentriques, dont l'astronomie s'aide pour expliquer le mouvement des étoiles, elle ne nous les donne en effet que comme ce qu'elle a pu trouver de mieux à cet égard, ainsi du reste que fait également la philosophie, qui nous présente non ce qui est ou ce qu'elle croit être, mais ce qu'elle a imaginé comme la solution la plus élégante et la plus conforme aux apparences. Platon traitant de l'état de notre corps et de celui des animaux, s'exprime ainsi: «Nous affirmerions que ce que nous avons dit est exact, si un oracle nous en avait donné la confirmation; nous nous bornons à assurer que c'est ce que nous avons trouvé de plus vraisemblable à avancer.»

=Sur lui-même, l'homme n'a également que des idées confuses.=--Ce n'est pas seulement le ciel que la philosophie fournit de cordages, d'engins et de roues; considérons ce qu'elle dit de nous-mêmes et de notre contexture; il n'y a pas dans le système planétaire et les autres corps célestes plus de rétrogradations, de trépidations, d'ascensions, de reculements et de ravissements que les philosophes n'en ont imaginé dans ce pauvre petit corps humain. En cela il mérite bien le nom de petit Monde qu'ils lui ont donné, tant ils emploient, pour le maçonner et le bâtir, de pièces aux formes les plus variées. Pour expliquer les mouvements qu'ils relèvent chez l'homme, les diverses fonctions et facultés qui sont en nous, en combien de fragments n'ont-ils pas fractionné l'âme? en combien de cases ne l'ont-ils pas répartie? combien de divisions et de subdivisions n'établissent-ils pas en ce pauvre être, en dehors de celles que la nature a faites et qui nous sautent aux yeux? de combien d'emplois et d'occupations ne le chargent-ils pas? Ils en font une sorte de république imaginaire; c'est un sujet qu'ils détiennent et dont ils ont le maniement exclusif; on leur a laissé toute latitude de le démonter, de le classifier, de le remonter, de le présenter sous tel jour qui leur convient; chacun a été laissé libre d'en user à sa fantaisie, et cependant ils ne sont pas encore fixés. Ils n'arrivent pas à établir sur ce point, non des règles positives, mais même de simples hypothèses, qu'il ne se rencontre quelque disposition mal prise, quelque son qui sonne faux et qui échappe, si énorme que soit la machine qu'ils ont construite et en dépit des mille rapiéçages mal appropriés et fantastiques dont elle a été l'objet.--Et à cela il n'est pas d'excuse; quand les peintres peignent le ciel, la terre, les mers, les montagnes, les îles lointaines, nous tolérons qu'ils ne nous en donnent que de vagues ébauches; c'est admissible pour des choses que nous ne connaissons pas et nous nous contentons dans ce cas d'esquisses plus ou moins fantaisistes; mais s'ils peignent d'après nature, ou que le sujet qu'ils ont entrepris nous soit connu et familier, alors nous exigeons d'eux une exacte et parfaite reproduction des lignes et des couleurs; et s'il n'en est pas ainsi, nous ne faisons pas cas de leur œuvre.

J'approuve cette servante de Milet qui, voyant le philosophe Thalès continuellement occupé à contempler la voûte céleste et tenir toujours ses regards en l'air, mit quelque chose sur son chemin pour le faire trébucher, l'avertissant par là qu'avant de s'amuser à penser à ce qui pouvait se passer dans les nues, il devait se préoccuper d'abord de ce qui se passait à ses pieds. C'est avec raison qu'elle lui conseillait de s'examiner, lui, plutôt que le ciel, car ainsi que Cicéron le fait dire à Démocrite: «Nous nous mettons à scruter les cieux, alors que nous ne voyons pas ce qui est à nos pieds.» Nous sommes ainsi faits, que la connaissance de ce qui est sous notre main, est aussi loin de nous se perdant dans les nues, que celle des astres. Ce même reproche que cette femme adressait à Thalès de ne rien voir de ce qui était devant lui, Socrate, au dire de Platon, l'adressait à quiconque se mêlait de philosophie, car tout philosophe ignore ce que fait son voisin, et même ce que lui-même fait, ne sachant même pas ce qu'ils sont tous deux, s'ils sont bêtes ou hommes.

Les gens qui actuellement trouvent trop faibles les raisons de Sebond, ceux qui n'ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui savent tout: «Ce qui maîtrise la mer, ce qui règle les saisons; si les astres ont un mouvement propre ou obéissent à une loi étrangère; pourquoi le disque de la lune croît et décroît régulièrement; enfin comment l'harmonie de l'univers résulte de la discorde de ses éléments (Horace)», ont-ils quelquefois, dans leurs livres, prêté attention aux difficultés que présente la connaissance de notre être? Nous voyons bien que nos doigts se meuvent, que nos pieds se déplacent, que certaines parties de notre corps s'ébranlent d'elles-mêmes sans que nous y mettions du nôtre, tandis que d'autres n'entrent en mouvement que sur notre volonté; que certaines émotions nous font rougir, d'autres pâlir; que les idées qui surgissent en nous agissent, les unes sur la rate seulement, d'autres sur le cerveau; il y en a qui nous font rire, d'autres nous font pleurer; d'autres nous frappent dans tous nos sens de peur et d'étonnement et nous immobilisent; si notre pensée vient à s'arrêter sur tel objet, notre estomac se soulève; sur tel autre, certaine partie qui se trouve plus en bas de nous-mêmes en est surexcitée; mais jamais personne n'a su comment ces impressions de l'esprit peuvent arriver à produire une pareille intensité d'action sur un corps qui présente une masse solide, ni quelle est la nature des rapports qui font fonctionner à l'unisson ces admirables ressorts: «Toutes ces choses sont impénétrables à la raison humaine et restent cachées dans la majesté de la nature», écrit Pline; saint Augustin dit de son côté: «Le lien par lequel l'esprit adhère au corps... est admirable et ne saurait être compris de l'homme; cette union, c'est l'homme même»; et, bien que ne se l'expliquant pas, personne ne le met en doute, parce que les opinions des hommes sur ce point résultent de ce que croyaient les anciens, croyances qui font autorité, auxquelles on ajoute foi, comme si elles faisaient partie intégrante de la religion et des lois. Ce qui peut s'en dire d'ordinaire, on n'y prête pas plus attention que si on parlait patois; c'est une vérité acceptée telle que, avec tout ce qui s'y rattache, tous les arguments, toutes les preuves à l'appui, tel un bloc ferme et solide qu'on n'ébranle plus, qu'on ne discute plus. Bien au contraire, chacun, à qui mieux mieux, va replâtrant et consolidant cette croyance reçue de tout ce que peut sa raison, laquelle est un outil souple, se pliant et s'accommodant à tout ce qu'on lui demande, et c'est ainsi que le monde se remplit de niaiseries et de mensonges dans lesquels il se complaît.

=Ce qui fait qu'on ne révoque pas ces théories en doute, c'est qu'on les accepte toujours sans examen sous l'autorité du nom de celui qui les a émises.=--Ce qui fait qu'on ne révoque que peu de choses en doute, c'est qu'on ne soumet jamais à l'épreuve les impressions communément répandues; on n'en sonde pas le pied qui est le point faible par où elles pèchent, on ne discute que sur les rameaux qu'il produit. On ne demande pas si telle chose est vraie, mais si c'est bien de cette manière ou de telle autre qu'elle a été entendue; on ne s'enquiert pas si ce que Galien a avancé est juste, mais si c'est ainsi ou autrement qu'il l'a dit.--Il était vraiment bien naturel que cette contrainte, qui bride la liberté de nos jugements et tyrannise nos croyances, s'étendît aux écoles et aux arts. Aristote est le dieu de la science scolastique; c'est un sacrilège de discuter ses ordonnances, tout comme c'en était un, à Sparte, de discuter celles de Lycurgue; nous tenons sa doctrine pour loi fondamentale, et peut-être est-elle aussi fausse qu'une autre. Je ne sais pourquoi je n'accepterai pas soit les idées de Platon, soit les atomes d'Épicure, le plein et le vide de Leucippe et de Démocrite, l'eau de Thalès, la nature avec son infinité de formes d'Anaximandre, l'air de Diogène, les nombres et la symétrie de Pythagore, l'infini de Parménide; l'unité de Musée, l'eau et le feu d'Apollodore, les parties similaires d'Anaxagore, la répulsion et l'affinité d'Empédocle, le feu d'Héraclite, ou toute autre opinion d'entre cette infinité d'avis et de sentences qu'a émise notre belle raison humaine qui fait preuve de tant de certitude et de clairvoyance en tout ce dont elle se mêle, aussi bien que j'admets l'opinion d'Aristote sur les principes qui, d'après lui, sont l'origine de tout dans la nature; principes qui reposent sur trois éléments essentiels: la matière, la forme et le manque. Qu'y a-t-il de plus dépourvu de sens que de prétendre que toutes choses dérivent du néant? qu'est-ce que le manque, sinon un élément négatif, et quelle idée d'en avoir fait la cause et l'origine de ce qui est? C'est là cependant une assertion qu'on n'oserait combattre, si ce n'est comme exercice de logique; si on discute, ce n'est pas pour éclaircir le doute que l'on peut concevoir, mais pour défendre le chef de l'école contre les contradicteurs étrangers; en maintenir l'autorité est le but à poursuivre, il n'est pas permis de pousser ses investigations au delà.

Il est bien aisé de bâtir à sa guise sur des fondations dressées à cet effet; par cela même que le commencement a eu lieu suivant telle loi, telle ordonnance, le reste s'ensuit et l'édifice s'élève sans difficulté, comme de lui-même. Par ce procédé notre raison marche d'un pas assuré et nous discourons sans plus ample informé; dès avant la discussion, nos maîtres ont préparé le terrain et gagné dans notre esprit autant qu'il leur en faut pour pouvoir conclure comme ils l'entendent, à la façon de ceux qui, enseignant la géométrie, résolvent des propositions admises à l'avance. Avec le consentement et l'approbation que nous leur prêtons, ils sont libres de nous entraîner à droite, à gauche et de nous faire pirouetter à leur volonté.--Quiconque est cru dans les hypothèses qu'il émet est notre maître, notre Dieu; il a une base si ample, si commode qu'il peut avec un pareil point d'appui s'élever jusqu'aux nues, si cela lui convient. Dans la pratique et la transmission de la science, nous avons accepté pour argent comptant ce mot de Pythagore: «Tout expert doit être cru en ce qui touche son art»; ce qui fait que le dialecticien s'en rapporte au grammairien pour la signification des mots, que le rhétoricien emprunte au dialecticien ses arguments et l'art de les placer à propos; le poète, le rythme du musicien; celui qui s'adonne à la géométrie s'appuie sur les calculs de l'arithméticien; les métaphysiciens prennent pour base les conjectures de la physique, car chaque science a ses principes reposant sur ses hypothèses, ce qui, de toutes parts, lie le jugement de l'homme. Si vous essayez de renverser cette barrière qui constitue une erreur capitale, on vous objecte aussitôt cet aphorisme que ces savants ont continuellement à la bouche: «On ne discute pas avec ceux qui nient les principes.» Or, il ne saurait y avoir de principes chez les hommes qu'autant que la Divinité les leur a révélés; en dehors de cette révélation, le commencement de toutes choses, le milieu, la fin, ne sont que songe et fumée.--A ceux qui, pour combattre, s'appuient sur des hypothèses, il faut opposer comme axiome les thèses contraires à celles sur lesquelles porte le débat; toutes celles que l'homme peut imaginer, se peuvent émettre; elles ont autant d'autorité les unes que les autres, si la raison n'en fait pas la différence. Il faut donc les examiner et les comparer; et en premier lieu, celles que l'on pose en règles générales et qui pèsent le plus lourdement sur nous. Vouloir en arriver à une certitude absolue est, en quelque sorte, un témoignage de folie et d'extrême incertitude; il n'y a pas gens plus fous ni moins philosophes que les Philodoxes de Platon: Que le feu soit chaud, que la neige soit blanche, qu'il n'y ait rien qui soit dur ou qui soit mou, nous n'y contredisons pas, disent-ils, mais encore faut-il qu'on nous le prouve.

=Voulons-nous pour nous décider recourir à l'expérience, les sens nous trompent, et la raison, sujette elle-même à l'erreur, ne peut davantage nous guider.=--A un tel langage, on conte que les anciens répondaient: à qui mettait la chaleur en doute, de se jeter dans le feu; à qui niait que la glace fût froide, de s'en appliquer sur la poitrine; ces réponses n'étaient pas dignes de gens qui se disaient philosophes. S'ils nous avaient laissés en notre état naturel, acceptant en toutes choses les apparences telles que nos sens les perçoivent, n'ayant d'autres appétits que ceux peu compliqués, déterminés uniquement par les conditions de notre existence, ils auraient été fondés à parler ainsi, mais ce sont eux qui nous ont appris à nous ériger en juges du monde et qui nous ont mis en tête cette singulière prétention, que «la raison humaine a droit de contrôle sur tout ce qui est aussi bien sous la voûte céleste qu'en dehors, qu'elle embrasse tout, peut tout, que par elle tout se sait et se connaît». Semblables réponses pourraient être bonnes chez les Cannibales, qui ont le bonheur de jouir d'une vie longue, tranquille et paisible sans faire application des préceptes d'Aristote, ni même connaître de nom la physique; et elles seraient plus concluantes que toutes autres que les adeptes de la philosophie peuvent imaginer et que leur suggère leur raison; elles sont à la portée de tous les animaux, autant qu'à la nôtre, comme tout ce qui découle purement et simplement de la loi de nature; mais eux se les sont interdites. Pour être conséquents avec eux-mêmes, ils ne peuvent me dire: «Telle chose est vraie, parce que vous la voyez et la sentez ainsi»; il faut qu'ils me démontrent que ce que je crois sentir, je le sens effectivement; et, si je le sens effectivement, pourquoi je le sens, comment, etc...; qu'ils me disent le nom, l'origine, les tenants et les aboutissants de la chaleur, du froid; ce qui fait que ceci a action sur cela et inversement; faute de quoi, ce ne sont pas des philosophes, les philosophes n'admettant rien, n'approuvant rien que du fait de la raison, qui est la pierre de touche, à la vérité pleine de faussetés, d'erreurs, de faiblesse et de défaillance, à laquelle ils soumettent tout ce qu'ils essaient.

Par quoi pouvons-nous mieux éprouver la raison que par elle-même? Si nous ne pouvons l'en croire quand elle parle d'elle, elle n'est guère propre à apprécier ce qui n'est pas elle. Si elle est capable de connaître quelque chose, ce doit être au moins ce qu'elle est et où elle loge, puisqu'elle est en notre âme, dont elle fait partie ou dont elle est un effet. Il n'est pas question ici de la raison par excellence, la seule vraie, dont nous appliquons le nom si mal à propos: celle-ci réside dans le sein de Dieu, c'est là son gîte et sa retraite; c'est de là qu'elle émane, quand il plaît à Dieu de nous en envoyer quelque rayon, telle Pallas sortant du cerveau de Jupiter, quand elle se communiqua au monde.

=Que nous apprend-elle par exemple de l'âme? A chaque philosophe, elle inspire une solution différente; cette divergence et les extravagants systèmes de quelques-uns démontrent bien la vanité des recherches philosophiques.=--Voyons donc ce que la raison humaine nous apprend sur elle-même et sur l'âme; non sur l'âme en général, dont presque tous les philosophes dotent les corps célestes et ceux d'où dérivent les autres; ni sur celle que Thalès attribue même aux choses qu'on tient comme inanimées et auxquelles il a été amené à en attribuer une, en considérant ce qui se produit dans l'aimant; mais sur celle qui est en nous et que nous devons mieux connaître: «On ne connaît pas la nature de l'âme: naît-elle avec le corps, ou au contraire y est-elle introduite au moment de la naissance? périt-elle avec lui, va-t-elle visiter les sombres abîmes, ou passe-t-elle, par l'ordre des dieux, dans le corps des animaux (Lucrèce)?»

A Cratès et à Dicéarque, la raison avait appris que l'âme n'existe absolument pas, et que le corps s'anime par le seul fait de l'action de la nature; à Platon, que c'est une substance qui porte en elle-même sa propre mise en mouvement; à Thalès, qu'elle est une nature sans cesse en travail; à Asclépiade, le résultat du fonctionnement de nos sens; à Hésiode et à Anaximandre, un composé de terre et d'eau; à Parménide, de terre et de feu; à Empédocle, de sang: «Il vomit son âme de sang (Virgile)»; à Posidonius, Cléanthe et Galien, un foyer ou une sorte de flamme: «Les âmes ont la vigueur du feu et une origine céleste (Virgile)»; à Hippocrate, un esprit répandu dans le corps; à Varron, de l'air pénétrant par la bouche, s'échauffant dans les poumons, se purifiant dans le cœur et se répandant par tout le corps; à Zénon, la quintessence des quatre éléments; à Héraclide du Pont, de la lumière; à Xénocrate et aux Égyptiens, un coefficient variable; aux Chaldéens, une propriété sans forme déterminée: «Une certaine habitude vitale du corps, que les Grecs appellent Harmonie (Lucrèce).» N'oublions pas Aristote d'après lequel l'âme est ce qui fait naturellement mouvoir le corps, il la nomme Entelechie (Perfection), sans plus s'étendre sur sa provenance que sur celle de tout autre de nos organes, ne parlant ni de son essence, ni de son origine, ni de sa nature, mais simplement de ses effets. Lactance, Sénèque et les principaux philosophes dogmatistes confessent que c'est chose qu'ils ne comprennent pas. Et maintenant, après cette énumération d'opinions: «Quelle est la vraie? Un dieu seul peut le savoir,» dit Cicéron. Je reconnais par moi-même, a dit saint Bernard, combien Dieu échappe à mon entendement, puisque déjà je ne puis comprendre les parties dont se compose mon être propre. Héraclite, qui admettait que les êtres sont tout âmes et démons, déclarait pourtant ne pouvoir aller suffisamment loin dans la connaissance de l'âme, au point de parvenir à la comprendre, tellement son essence est impénétrable.

Où loge-t-elle? Cela ne donne pas lieu à de moindres désaccords, ni à moins de discussions: Hippocrate et Hiérophile la placent dans le cervelet; Démocrite et Aristote, par tout le corps, «comme lorsqu'on dit que la santé appartient au corps, sans que pour cela elle fasse partie de l'homme en santé (Lucrèce)»; Épicure dans l'estomac: «car c'est là qu'on se sent palpiter de crainte et de terreur, là qu'on éprouve les douces émotions de la joie (Lucrèce)»; les Stoïciens, autour du cœur et à l'intérieur; Erasistrate, joignant l'enveloppe du crâne; Empédocle, dans le sang, comme Moïse, ce qui a porté ce dernier à défendre de manger celui des animaux, parce qu'il contient leur âme. Galien pense que chaque partie du corps a son âme; Straton la loge entre les deux sourcils. «Quelle figure a l'âme et où loge-t-elle? voilà ce qu'il ne faut pas chercher à connaître,» a dit Cicéron; je reproduis les termes mêmes qu'il emploie, ne voulant pas altérer le langage de l'éloquence; d'autant qu'il y a peu à gagner à le frustrer des idées de sa propre invention, parce qu'elles sont peu nombreuses, ont peu d'originalité et sont généralement connues.--La raison que donne Chrysippe et les autres philosophes de son école, pour placer l'âme autour du cœur, mérite de ne pas être laissée dans l'oubli: c'est parce que, dit-il, quand nous voulons affirmer quelque chose, nous mettons la main sur l'estomac; et que, lorsque nous prononçons le mot ego, qui en grec signifie moi, nous abaissons la mâchoire inférieure vers l'estomac. Cette explication marque peu de sérieux chez un aussi grand personnage; les autres considérations qu'il émet sont par elles-mêmes de peu de valeur, mais cette dernière ne saurait quand même constituer que pour les Grecs une preuve que l'âme est en cette place; on voit par là qu'il n'est jugement humain, si appliqué qu'il soit, qui parfois ne sommeille.--Pourquoi craindrions-nous de le dire? Voilà les Stoïciens qui sont les pères de la prudence humaine; n'ont-ils pas trouvé que l'âme, chez l'homme qui se débat aux approches de sa fin prochaine, peine et fatigue longtemps pour en sortir, ne pouvant, comme une souris prise dans une souricière, arriver à se dégager de ses entraves. Il en est parmi eux qui pensent que le monde a été fait pour, par punition, pourvoir de corps les esprits déchus par leur faute de la pureté qu'ils avaient reçue lorsqu'ils ont été créés, la première création ayant été exclusivement incorporelle; et que, suivant qu'ils se sont plus ou moins éloignés de leur spiritualité, ils ont été incorporés dans des conditions qui leur sont plus ou moins pénibles ou faciles; d'où tant de variétés parmi les matières créées. A ce compte, l'esprit qui, pour son châtiment, a été investi du corps du soleil, devait avoir une dose d'altération bien rare et bien particulière.

Les conséquences résultant finalement de notre enquête, ont quelque chose d'inattendu. Il nous arrive ce qui, au dire de Plutarque, se produit quand on remonte aux origines de l'histoire: on trouve que les cartes donnent les terres connues, comme confinant à des marais, à de profondes forêts, à des déserts, à des lieux inhabitables; de même ceux qui s'occupent de ces hautes questions et veulent y voir plus avant, victimes de leur curiosité et de leur présomption, sont exposés aux plus grossières et aux plus puériles rêvasseries. La fin et le commencement de cette science tiennent également de la bêtise: voyez Platon s'élevant et prenant son essor dans ses nébuleuses conceptions poétiques; voyez quel jargon il fait parler aux dieux; à quoi songeait-il donc quand il définissait l'homme «un animal à deux pieds, sans plume», fournissant par là une bien plaisante occasion de se moquer de lui à ceux qui y étaient disposés et qui, ayant plumé un chapon vivant, le promenaient en disant que c'était là «l'homme de Platon»?

Et les Épicuriens! Quelle simplicité de leur part d'aller, au début, imaginer que le monde provenait de leurs atomes, qu'ils présentaient comme des corps pondérables et soumis à un mouvement de haut en bas par le seul effet de leur nature; cette hypothèse fit que leurs adversaires leur objectèrent que, dans de telles conditions, les dits atomes ne pouvaient se joindre et se grouper entre eux, leur chute s'effectuant suivant des lignes droites et verticales qui se trouvaient être constamment parallèles. Cette objection les contraignit à ajouter à leur description la possibilité, pour ces atomes, d'un mouvement oblique, tout fortuit, et à les doter de queues courbes et crochues, leur permettant de s'accrocher et de demeurer attachés les uns aux autres; ce qui n'empêcha pas leurs contradicteurs de les embarrasser encore, en leur demandant comment, «si les atomes ont, par le fait du hasard, produit tant de choses de formes diverses, il ne s'est jamais rencontré qu'ils aient fait une maison ou un soulier? et, aussi pourquoi ne pas admettre qu'il a pu se faire que des lettres grecques, répandues pêle-mêle, en nombre infini, en un point déterminé, soient arrivées à former la contexture de l'Iliade»?

«Ce qui est capable de raison, dit Zénon, est meilleur que ce qui n'en est pas capable; or, il n'est rien de meilleur que le monde, le monde est donc capable de raison.» Cotta, en employant cette même argumentation, fait le monde mathématicien; il le fait aussi musicien et joueur d'orgues, en lui faisant application de cet autre raisonnement, également de Zénon: «Le tout est plus que la partie; nous sommes capables de sagesse, nous sommes partie du monde, donc le monde est sage.» On trouve dans les reproches que s'adressent les uns aux autres les philosophes discutant sur ce qui différencie leurs opinions et leurs sectes, des exemples en nombre infini de raisonnements semblables, non seulement faux, mais ineptes, qui ne peuvent se défendre et accusent chez leurs auteurs moins d'ignorance que d'imprudence.

Celui qui, avec compétence, se mettrait à compulser toutes ces âneries émanant de la sagesse humaine, ferait merveille; moi-même, en en présentant quelques-unes, par certains de leurs côtés, à titre de spécimen, fais œuvre aussi utile que d'en disserter plus posément. Nous pouvons juger par là en quelle estime nous devons tenir l'homme, son bon sens et sa raison, puisque même chez ces grands personnages qui ont porté si haut l'intelligence humaine, se trouvent des défauts si apparents et si grossiers.

=Tout cela porte à croire que ce n'est pas sérieusement que tous ces philosophes ont débité leurs rêveries.=--Pour moi, je préfère croire que ces philosophes ne se sont occupés de science que par occasion, comme d'un jouet se prêtant à tout; et que, pour se divertir, ils ont usé de la raison comme d'un instrument vain et frivole, mettant en avant toutes sortes d'idées plus ou moins bizarres, émises sous une forme tantôt sérieuse, tantôt badine. Ce même Platon, qui définit l'homme comme on ferait d'une poule, dit, après Socrate, dans un autre endroit de ses œuvres, «qu'à la vérité, il ne sait ce que c'est que l'homme; qu'il est une des pièces du monde des plus difficiles à connaître». Ces opinions variables et instables constituent un aveu tacite, mais évident, de leur volonté à ne pas sortir de leur indécision. Ils s'appliquent à ce que leur manière de voir n'apparaisse pas toujours nettement et à visage découvert; ils la cachent, soit sous les ombrages que leur offrent la fable et la poésie, soit sous quelque autre masque. C'est encore un effet de notre imperfection que la viande crue ne convienne pas toujours à notre estomac et qu'il soit besoin de la laisser se faire, s'altérer, se corrompre; les philosophes agissent de même: ils obscurcissent parfois leurs opinions et leurs jugements réels, les falsifient pour les mettre à la portée de tous. Ils ne veulent pas professer hautement l'ignorance, la faiblesse de la raison humaine, pour ne pas faire peur aux enfants; mais ils nous la dévoilent assez sous l'apparence d'une science trouble et inconstante.

Quand j'étais en Italie, je conseillai à quelqu'un qui était embarrassé pour parler italien, de se borner, s'il ne désirait que se faire comprendre, sans prétendre à un langage correct, à employer les mots latins, français, espagnols ou gascons rendant sa pensée, qui les premiers lui viendraient à la bouche, en y ajoutant simplement la terminaison italienne; qu'il ne manquerait pas, de la sorte, de se rencontrer avec l'un quelconque des idiomes du pays, soit toscan, soit romain, vénitien, piémontais ou napolitain et de se trouver s'exprimer en l'un ou l'autre de ces nombreux dialectes. J'en dirai de même de la philosophie: elle a tant de formes, de variétés et a tant parlé, que tous nos songes, toutes nos rêveries y ont pris place; la fantaisie humaine ne peut plus rien concevoir, ni en bien, ni en mal, qui n'y soit: «On ne peut rien dire de si absurde, qui n'ait déjà été dit par quelque philosophe (Cicéron).»--Je n'en suis que plus libre pour livrer mes caprices au public, d'autant que, bien qu'émanant de moi seul et que personne ne me les ait suggérés, je sais qu'ils se trouveront toujours avoir quelque rapport avec d'autres déjà émis et qu'il ne manquera pas quelqu'un pour dire: «Voilà d'où il les a tirés.» Mes idées sont ce que la nature les a faites; pour les former, je me suis attaché à ne suivre aucune règle; et pourtant, quelque faibles qu'elles soient, quand l'envie m'a pris de les exprimer et que pour les publier dans des conditions plus favorables, je me suis mis en devoir de les appuyer de raisonnements et d'exemples, j'ai été moi-même émerveillé de m'apercevoir combien, d'aventure, elles se trouvent conformes à de si nombreux exemples et raisonnements philosophiques. A quelle doctrine se rattachent-elles? je ne l'ai su qu'après les avoir mises en œuvre et avoir jugé du résultat; j'appartiens à une espèce nouvelle: je suis un philosophe, devenu tel sans préméditation et par hasard.

=L'opinion la plus vraisemblable est que l'âme loge dans le cerveau.=--Pour revenir à notre âme, il est vraisemblable que si Platon a placé la raison dans le cerveau, la colère dans le cœur, la cupidité dans le foie, il a plutôt donné là une interprétation des mouvements de l'âme, qu'il n'a voulu indiquer en elle une division et une distinction à l'instar de celles qui existent entre les différents membres du corps. La plus vraisemblable de ces opinions est que l'âme est une; qu'elle a par elle-même la faculté de raisonner, de se souvenir, de comprendre, juger, désirer, et que toutes autres opérations, elle les exerce par l'entremise des différentes parties du corps, comme le pilote gouverne son navire suivant l'expérience qu'il en a, tantôt en tendant ou relâchant une corde, tantôt en hissant une vergue ou se servant de l'aviron, sa seule puissance produisant ces divers effets. Il est également probable que l'âme loge dans le cerveau; cela résulte de ce que les blessures et accidents qui affectent cet organe, se répercutent aussitôt sur les facultés de l'âme; du cerveau, il est naturel d'admettre qu'elle se répand au travers du reste du corps, de même que le soleil répand hors du ciel sa lumière et sa fécondité et en remplit le monde: «Le soleil, dans sa course, ne s'écarte jamais du milieu du ciel et cependant il éclaire tout de ses rayons (Horace).» «L'autre partie de l'âme, répandue par tout le corps, est assujettie et obéit aux ordres supérieurs de l'intelligence (Lucrèce).»

=Diversité des opinions sur son origine.=--Il en est qui ont avancé qu'il y a une âme principe de toutes les autres, quelque chose comme un grand corps dont toutes les âmes particulières sont extraites et où elles retournent pour se fondre à nouveau dans ce milieu qui se reconstitue sans cesse: «Dieu circule au travers des terres, des mers, des profondeurs des cieux; à leur naissance, il prête à l'homme, aux animaux domestiques, aux bêtes féroces, le léger souffle qui les anime; dès lors, aucun n'est destiné à périr, tous doivent rendre leur être à ce grand tout dont il est issu (Virgile).» Parmi eux, certains estiment que tout en y retournant, elles ne font que s'y rattacher et conservent leur individualité; d'autres croient qu'elles sont une émanation de la substance divine; d'autres, qu'elles sont produites par les anges et formées de feu et d'air; les uns, qu'elles sont de toute éternité; les autres, qu'elles sont créées au moment du besoin; d'autres, quelles descendent du disque de la lune et y retournent.--Généralement, les anciens croyaient qu'elles sont engendrées de père en fils, de la même façon que tout ce que produit la nature. A l'appui de cette hypothèse, ils invoquaient la ressemblance des enfants avec leurs pères: «La vertu de ton père t'a été transmise avec la vie»; «Les forts engendrent les forts (Horace)»; et aussi que l'on voit les pères transmettre à leurs enfants, non seulement certains signes du corps, mais encore quelque chose de leur caractère, de leur tempérament, de leurs dispositions d'âme: «Pourquoi le lion transmet-il sa férocité à sa race? pourquoi la ruse est-elle héréditaire chez les renards, la fuite et la peur chez les cerfs...? si ce n'est parce que l'âme a son germe propre et se développe en même temps que le corps (Lucrèce).» Ils en donnaient encore comme raison que c'est là-dessus que se fonde la justice divine pour punir, dans les enfants, les fautes des pères; les vices de ceux-ci, par le fait de la contagion, entachant l'âme de ceux-là et les déréglements de la volonté des uns réagissant sur les autres.

=Est-elle préexistante au corps auquel elle est unie?=--Ils ajoutaient que si les âmes avaient une origine autre que celle-ci qui est toute naturelle, si elles avaient été quelque autre chose en dehors du corps avec lequel elles ont été engendrées, elles auraient souvenance de leur première condition, vu les facultés de discourir, raisonner et se souvenir dont elles sont naturellement douées: «Si l'âme s'insinue dans le corps à sa naissance, pourquoi ne nous souvenons-nous pas du passé? pourquoi ne conservons-nous aucune trace de nos actions antérieures (Lucrèce)?» Admettre cette hypothèse, c'est supposer que nos âmes ont toute science acquise quand elles sont encore dans toute leur simplicité et leur pureté naturelles; mais s'il en est ainsi, elles se trouvent exemptes d'être emprisonnées dans un corps; pourquoi alors cette réincarnation, puisque avant d'entrer dans leur nouveau corps elles seraient telles qu'elles seront, il faut l'espérer, quand elles en sortiront? Encore faudrait-il qu'elles se souviennent, pendant leur nouvelle vie, de ce qu'elles étaient arrivées à connaître lors de leur existence antérieure, «apprendre n'étant, au dire de Platon, que nous remémorer ce que nous avons su». Or, chacun sait par expérience que cette assertion est fausse; d'abord, parce que, précisément, nous ne nous souvenons que de ce qu'on nous apprend et que, si la mémoire faisait exactement son office, elle nous suggérerait bien quelque chose de plus que ce que nous savons au début. En second lieu, la science que l'âme posséderait, puisqu'elle a recouvré sa pureté initiale, serait la science parfaite, de sorte que, grâce à sa divine intelligence, elle connaîtrait toutes choses dans leur réalité; or il arrive que si, sur un point ou sur un autre, on lui enseigne le mensonge ou le vice, elle les retient, n'ayant aucune réminiscence à y opposer, parce que cette image et cette conception de la vérité ne sont de fait encore jamais entrées en elle.

On ne saurait dire que son emprisonnement dans le corps étouffe ses qualités natives, au point que toutes s'en trouvent éteintes; ce serait premièrement contraire à cette autre croyance qui lui reconnaît une puissance si considérable et une action si admirable sur l'homme en cette vie, qu'on en a fait dans le passé une divinité remontant à toute éternité et à laquelle l'avenir réserve l'immortalité: «et cependant si le changement est si grand, que l'âme ne conserve aucun souvenir de ce qu'elle a fait, son état, ce me semble, diffère bien peu de la mort (Lucrèce)».

D'autre part, comme dans le cas qui nous occupe, ce sont les effets produits en nous, et non ailleurs, par les forces et l'action de l'âme qui sont à considérer; tout le reste de ses perfections lui est superflu et inutile, c'est son état présent qui doit lui valoir et lui procurer l'immortalité, et elle n'est responsable que de la vie de l'homme avec lequel elle fait corps. C'est pourquoi ce serait injuste, après lui avoir retiré ses moyens d'action et l'avoir désarmée, de la juger et de la frapper d'une condamnation d'une durée excessive, perpétuelle, pour le temps qu'elle est demeurée captive dans sa prison, faible, malade, constamment sous l'effet de la contrainte qui lui a été imposée. Statuer sur son sort en raison d'un temps aussi court, qui n'est parfois que d'une heure ou deux, au pis aller atteint un siècle, ce qui, dans un cas comme dans l'autre, n'est qu'un instant comparé à l'éternité, et, pour cet espace d'un moment, ordonner et disposer d'elle à tout jamais, serait d'une disproportion entre la cause et l'effet, aussi inique que de lui attribuer une récompense éternelle en raison des mérites d'une vie aussi courte. Pour parer à cette difficulté, Platon veut que ce qui nous attend après la mort, ait une durée de cent ans, en rapport avec celle de la vie humaine; nombre de nos docteurs ont pareillement assigné des bornes à ce temps d'épreuve.

=Ce qu'il y a de certain c'est qu'elle naît avec le corps, se fortifie et s'affaiblit avec lui et que, pour la troubler, un léger accident suffit.=--En somme, la croyance générale était que l'âme naît et vit dans les mêmes conditions que l'homme lui-même, suivant l'opinion d'Épicure et de Démocrite, qui était celle la plus communément admise d'après ces belles apparences: qu'on la voit naître à même le corps arrivé au degré voulu à cet effet; qu'on voit ses forces se développer en même temps que les forces physiques de l'individu; qu'on constate sa faiblesse tant que dure l'enfance, sa vigueur et sa maturité croître avec le temps, son affaiblissement quand vient la vieillesse, enfin sa décrépitude: «Nous sentons qu'elle naît avec le corps, qu'elle croît et vieillit avec lui (Lucrèce).»--On constatait qu'elle est capable d'être en proie à diverses passions et d'éprouver des mouvements pénibles, lui causant de l'agitation et occasionnant en elle de la lassitude et de la douleur; d'être susceptible d'altération, de changement, d'allégresse, d'assoupissement, de langueur; d'avoir ses maladies et ses infirmités, tout comme le pied ou l'estomac ont les leurs: «Nous voyons l'esprit pouvoir être traité par la médecine et guérir comme un corps malade (Lucrèce).» On la constatait également émoustillée, troublée sous l'action du vin; déplacée de son assiette par les vapeurs d'une fièvre chaude; endormie par l'emploi de certains médicaments et réveillée par d'autres: «Il faut bien que l'âme soit corporelle, puisqu'elle est sensible aux impressions du corps (Lucrèce).» On voyait toutes ses facultés détraquées, renversées par le seul effet de la morsure d'un chien malade; et, quelle que soit la fermeté de sa raison, son intelligence, sa vertu, la résolution dont l'a dotée la philosophie, l'énergie de sa volonté, rien ne pouvoir l'exempter de subir les effets de semblables accidents; la salive d'un mauvais petit roquet sur la main de Socrate, réagir sur sa sagesse, ses idées si hautes, si pondérées et les anéantir au point qu'il n'en reste pas trace: «L'âme est troublée, altérée, bouleversée, brisée par la force de ce poison (Lucrèce)»; ce venin ne pas rencontrer plus de résistance dans l'âme de ce philosophe que dans celle d'un enfant de quatre ans et être capable de communiquer la rage à la philosophie tout entière si elle eût été personnifiée, et de la rendre furieuse, insensée; si bien que Caton, qui triompha de la mort elle-même et de la mauvaise fortune, n'eût pu supporter la vue d'un miroir ni celle de l'eau et eût été accablé d'épouvante et d'effroi si, par le fait de la contagion que peut transmettre un chien enragé, il eût été atteint de cette maladie que les médecins appellent hydrophobie: «Le mal, en se répandant dans les membres, trouble l'âme par sa violence, tout comme la force du vent soulève la mer en vagues écumantes (Lucrèce).»

Certainement la philosophie a bien armé l'homme contre la souffrance pouvant provenir de n'importe quel autre accident, elle l'a pourvu de patience; et, si son mal excède ses forces, en se dérobant complètement à la sensation qu'il en éprouve, il a un moyen infaillible d'y échapper. Mais ce sont là des procédés qui ne sont à l'usage que d'une âme maîtresse et sûre d'elle-même, capable de raisonnement et de résolution; ils ne remédient pas au cas où, chez un philosophe, l'âme s'affole, se trouble, se renverse et se perd, ainsi qu'il arrive en diverses circonstances, telles qu'une agitation trop véhémente survenant en elle sous l'influence d'une violente passion, une blessure en certains endroits de notre être, des exhalaisons de l'estomac nous causant des vertiges et des tournoiements de tête: «Souvent dans les maladies du corps, l'âme s'égare et se répand en discours sans suite; d'autres fois, une pesante léthargie la plonge comme dans un profond et éternel sommeil, les yeux se ferment, la tête s'abat (Lucrèce).»

Les philosophes ne se sont guère, il me semble, appesantis sur ce point, non plus que sur un autre de même importance: Pour nous consoler de ce que nous sommes voués à la mort, ils ont toujours ce dilemme à la bouche: «Ou l'âme est mortelle, ou elle est immortelle; si elle est mortelle, elle sera indemne de toute souffrance; si elle est immortelle, elle ira marchant sans cesse dans la voie de la perfection.» Ils n'envisagent jamais l'autre cas: «Qu'arrivera-t-il si elle va constamment de mal en pis?» et ils laissent aux poètes à nous entretenir des peines futures qui nous menacent, se donnant de la sorte beau jeu. Ce sont là deux omissions que j'ai souvent remarquées dans leurs entretiens. Je reviens à la première de ces deux propositions, que l'âme est mortelle.

L'âme perd, en certaines circonstances, l'usage de la constance et de la fermeté que les Stoïciens tiennent pour le souverain bien; force alors est à notre belle sagesse de capituler et de rendre les armes. A cet égard, la vanité, qui est le propre de la raison humaine, avait porté à ne pas admettre comme supposables le mélange et la coexistence de deux conditions aussi opposées, de ce qui est mortel avec ce qui est immortel: «C'est folie d'unir le mortel à l'immortel, de les croire d'intelligence, et en communauté de fonctions. Que doit-on en effet imaginer de plus différent, de plus distinct, de plus contraire que ces deux substances, l'une périssable, l'autre indestructible, que vous prétendez réunir pour les exposer ensemble aux plus terribles désastres (Lucrèce)?»

On contestait moins le passage de vie à trépas de l'âme et du corps: «elle s'affaisse avec lui sous le poids des ans (Lucrèce)», dont, selon Zénon, le sommeil, qui «est une défaillance et une chute de l'âme, aussi bien que du corps», nous donne assez l'image. Si l'on voit chez quelques-uns l'âme conserver sa force et sa vigueur au déclin de la vie, cela, disait-on, tient à la diversité des maladies; de même que l'on voit, sur la fin de leurs jours, des hommes conserver intacts, qui un sens, qui un autre: l'un, l'ouïe; l'autre, l'odorat; l'affaiblissement n'est d'ordinaire pas si général, que certaines parties de l'organisme ne demeurent entières et sans rien perdre de leur vigueur: «de la même manière que les pieds peuvent être malades, sans que la tête ressente aucune douleur (Lucrèce)».

=Les plus hardis dogmatistes eux-mêmes ne soutiennent que faiblement le dogme de l'immortalité de l'âme.=--Le regard que notre jugement porte sur la vérité peut se comparer, comme le dit Aristote, à celui du chat-huant contemplant la splendeur du soleil. Nous n'avons rien de mieux que cette grossière cécité pour pénétrer cette si éclatante lumière; car l'opinion contraire qui préconise l'immortalité de l'âme, laquelle, au dire de Cicéron, a été introduite pour la première fois, du moins d'après ce qu'on trouve dans les livres, par Phérécyde de Syros contemporain de Tullus, que d'autres attribuent à Thalès et d'autres à d'autres, est le point de la science humaine qui a été traité avec le plus de réserve et sur lequel plane le plus de doute. Les dogmatistes les plus intransigeants sont, à cet égard principalement, obligés de se ranger à l'opinion qui avait cours sous les ombrages de l'Académie. Nul ne sait ce qu'Aristote admettait à ce sujet, non plus qu'en général tous les philosophes anciens qui, là-dessus, n'avaient pas de croyance bien ferme: «promesse, éminemment agréable, d'un bien dont ils ne nous prouvent guère la certitude (Sénèque)»; il dissimule ce qu'il en pense sous un nuage de paroles dont le sens est obscur et qui sont peu intelligibles, laissant à ses sectateurs à disputer autant sur le jugement qu'il en porte, que sur la matière elle-même.

=Bien que certaines considérations portent à le concevoir, ils n'ont rencontré juste que par hasard, et il nous faut, à ce sujet, nous en rapporter uniquement à ce que nous enseigne la révélation.=--Deux choses militaient en faveur de cette opinion: l'une, c'est que sans l'immortalité de l'âme il n'y aurait plus sur quoi faire reposer les vaines espérances de gloire, qui sont un stimulant d'une merveilleuse puissance en ce monde; l'autre, que c'est une très salutaire croyance, comme le dit Platon, que les vices qui échappent à la vue et à la connaissance de la justice humaine, ne cessent pas d'être sous le coup de la justice divine qui les poursuit même après la mort des coupables. L'homme a un soin extrême de prolonger son être; il y a pourvu de toutes façons: pour la conservation de son corps, par la sépulture; pour celle de son nom, par la gloire; préoccupé de ce qu'il deviendra, il a mis en œuvre tout ce qui lui est venu à l'idée pour se reconstruire, et s'est ingénié à consolider sa mémoire.--L'âme ne pouvant, en raison de son trouble et de sa faiblesse, trouver le calme, va cherchant partout des consolations, des espérances, des appuis; elle s'attache à des circonstances étrangères et ne s'en départit plus; si légères, si fantastiques qu'elles soient, elle s'y loge, s'y reposant plus volontiers et avec plus de confiance qu'en elle-même.--Il est merveilleux combien les partisans les plus convaincus de cette idée si juste, si claire de l'immortalité de nos âmes, se sont trouvés à court et impuissants à l'établir avec les seules forces de leur raison humaine: «ce sont là les rêves d'un homme qui désire, mais qui ne trouve pas (Cicéron)», disait un ancien. Par là, l'homme peut reconnaître que c'est à la fortune, au hasard d'une rencontre, qu'il doit d'avoir pénétré la vérité quand il la découvre de lui même, puisque alors qu'elle lui tombe dans les mains, il n'est pas encore à même de la saisir et de la conserver, et que sa raison est hors d'état d'en tirer avantage. Tout ce que produisent notre raison seule et notre intelligence, aussi bien ce qui est vrai que ce qui est faux, est sujet à l'incertitude et à la discussion. C'est pour nous punir de notre orgueil et nous faire sentir notre misère et notre impuissance que Dieu a suscité le trouble et la confusion de l'ancienne tour de Babel; tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans que sa grâce nous éclaire, n'est que vanité et folie; il n'est pas jusqu'à l'essence même de la vérité, qui cependant est uniforme et constante, que nous ne corrompions et qui ne dégénère par notre faiblesse quand la fortune nous en donne la possession. De quelque façon que l'homme s'y prenne, Dieu permet qu'il arrive toujours à cette même confusion dont il nous a donné une si saisissante image, par le juste châtiment dont il punit l'outrecuidance de Nemrod, en réduisant à néant ses folles tentatives pour mener à bien la construction de sa pyramide: «Je confondrai la sagesse des sages et réprouverai la prudence des prudents (S. Paul).» La diversité dans les idiomes et les langues que parlaient les ouvriers employés à élever cet édifice et qui le fit avorter, qu'est-ce, si ce n'est cet infini et perpétuel conflit et désaccord d'opinions et de raisonnements, inséparables de la science humaine si vaine, que cette diversité embrouille; ce qui du reste a son utilité, car qui nous retiendrait si nous possédions un atome de science. C'est une grande satisfaction pour moi, de voir un saint s'exprimer ainsi: «Les ténèbres dans lesquelles s'enveloppe la vérité, sont un exercice pour l'humilité et un frein pour l'orgueil (S. Augustin)»; à quel degré de présomption et d'insolence n'atteignent pas notre aveuglement et notre bêtise!

Poursuivons notre sujet. C'est vraiment bien conforme à la raison que nous ne tenions que de Dieu, et uniquement par sa grâce, de connaître la vérité sur cette croyance d'ordre si élevé, puisque c'est de sa seule libéralité que nous recevons ce que l'immortalité nous procure d'heureux, la jouissance de la béatitude éternelle. Confessons en toute simplicité que c'est Dieu seul qui nous l'a dit, et la foi qui nous l'enseigne; la nature et la raison n'y sont pour rien, et quiconque, abandonné à ses propres forces, entreprendra de se sonder en dedans et en dehors de lui-même, sans tenir compte de la révélation divine, et étudiera l'homme sans le flatter, ne verra en lui rien de sûr, rien de probable, aboutissant à autre chose, comme fin dernière, qu'à la mort et à la terre. Plus nous donnons, plus nous devons et plus nous rendons à Dieu, plus nous nous conduisons en vrais chrétiens. Ce que ce philosophe stoïcien dit tenir du sentiment fortuit qui s'est formé dans l'esprit de tous, n'eût-il pas mieux valu qu'il le tînt de Dieu: «Lorsque nous traitons de l'immortalité de l'âme, nous cherchons surtout appui auprès des hommes qui craignent les dieux infernaux ou qui les honorent; je profite de cette croyance généralement répandue (Sénèque).»

=Ce qui, suivant différents philosophes, constitue l'immortalité de l'âme; défectuosité de tous ces systèmes.=--La faiblesse des arguments humains sur ce point se révèle singulièrement par les circonstances, empruntées à la fable, qui ont été mises à l'appui de cette opinion pour déterminer dans quelles conditions nous sommes appelés à jouir de l'immortalité. Laissons de côté les Stoïciens «qui disent que nos âmes vivent comme les corneilles, longtemps, mais pas toujours (Cicéron)», qui lui donnent une vie au delà de celle-ci, mais néanmoins limitée. L'idée la plus généralement reçue et qui * en divers lieux s'est continuée jusqu'à nous, a été celle dont Pythagore serait l'auteur; non que l'invention soit de lui, mais parce que l'autorité de son approbation lui a donné un grand poids et l'a mise en crédit; cette idée est la suivante: «Les âmes, quand elles nous quittent, ne font que passer d'un corps dans un autre; de celui d'un lion, dans celui d'un cheval; d'un cheval, chez un roi; promenées sans cesse d'une demeure dans une autre.» Pythagore disait même, à son propos, se souvenir avoir été Éthalide; postérieurement, Euphorbe; puis, Hermotinus; enfin, de Pyrrhus être passé en Pythagore, conservant la mémoire de ce que, durant deux cent six ans, il était devenu.--Il y en avait qui ajoutaient que parfois ces mêmes âmes remontaient au ciel pour, après, en redescendre encore: «O mon père, est-il vrai que des âmes retournent d'ici sur terre et revêtent de nouveau une enveloppe corporelle? Qui peut inspirer à ces malheureuses un aussi cruel désir de la vie (Virgile)?»

Origène les fait aller et venir éternellement d'un état heureux à un mauvais. Varron expose qu'après une évolution d'une durée de quatre cent quarante ans, elles s'unissent à nouveau à leur premier corps. Chrysippe, qu'il doit en arriver ainsi après une époque déterminée dont la durée est inconnue et qu'il n'indique pas. Platon (qui dit tenir de Pindare et des poètes anciens cette croyance), de ce que l'âme est soumise à une infinie multitude des migrations, et de ce qu'elle n'a à attendre en l'autre monde que des peines et des récompenses temporelles, ainsi que l'est déjà sa vie en celui-ci, conclut qu'elle acquiert une connaissance particulière des choses du ciel, des enfers comme de celles de la terre, et aussi des endroits où elle a passé, repassé et séjourné durant ses nombreuses pérégrinations dont elle a possibilité de conserver quelque vague souvenir et dont voici la progression: «Si l'âme a vécu dans le bien, elle rejoint l'astre qui lui est assigné; celle qui a mal vécu, passe dans un corps de femme; si, en cet état, elle ne s'amende pas, elle passe dans celui d'un animal de mœurs en rapport avec les vices dont elle est entachée; et elle ne voit la fin de ses peines qu'alors qu'elle est revenue à son état de pureté primitif après s'être, à force de raisonnement, défaite des qualités grossières, stupides qui chez elle étaient en germe.»--Je n'aurai garde d'omettre cette plaisante objection faite par les Épicuriens à cette transmigration d'un corps à un autre: «Qu'adviendrait-il, demandent-ils, si le nombre des mourants excédait le nombre de ceux qui naissent? les âmes délogées de leur gîte, en arriveraient à se fouler les unes les autres, pour se trouver des premières à prendre place dans ces nouvelles enveloppes»; et aussi: «A quoi passeraient leur temps, celles obligées d'attendre que leurs nouveaux logis soient prêts? Et inversement, s'il naissait plus d'animaux qu'il n'en meurt, en quelle fâcheuse situation, ajoutent-ils, seraient ceux auxquels il n'aurait pas été infusé d'âme? il s'en trouverait parmi eux qui mourraient avant d'avoir vécu.» «Il est ridicule de supposer que les âmes se trouvent là toutes prêtes au moment précis de l'accouplement des animaux ou de leur naissance et que, substances immortelles, elles s'empressent en foule autour d'un corps mortel, se disputant entre elles à qui y sera introduite la première (Lucrèce).»--D'autres s'emparent de l'âme au moment du trépas, pour en animer les serpents, les vers et autres animalcules qui se produisent, dit-on, lorsque le corps entre en décomposition et même lorsqu'il est réduit en cendres; d'autres la composent de deux parties, l'une mortelle, l'autre immortelle; d'autres la supposent matérielle et quand même immortelle; quelques-uns admettent son immortalité, tout en la tenant comme incapable de science et de connaissance.--Il y en a encore qui sont d'avis que les âmes des condamnés s'incarnent dans les démons; et parmi les chrétiens, certains en jugent ainsi. Par analogie, Plutarque pense que les âmes qui ont obtenu leur salut deviennent dieux; il est peu de sujets sur lesquels cet auteur se prononce avec autant de netteté que sur celui-ci, alors que sur tous autres il s'exprime d'une manière dubitative et ambiguë: «Il faut estimer, dit-il, et croire fermement, en ce qui concerne les âmes des gens vertueux, qu'ainsi que cela est naturel et conforme à la justice divine, ces âmes, au sortir de cet état, transmigrent chez des saints; celles des saints, chez des demi-dieux; et celles des demi-dieux, après qu'elles se sont complètement dégagées de toute souillure et purifiées par des sacrifices expiatoires par exemple, n'ayant plus à payer tribut ni à la souffrance ni à la mort, et sans qu'à cet effet il soit besoin d'ordonnance civile et cependant bien réellement ainsi que le raisonnement le rend vraisemblable, deviennent des dieux entiers et parfaits, ce qui leur constitue une fin très heureuse et très glorieuse.» Celui qui serait désireux de voir Plutarque, pourtant l'un des auteurs anciens des plus retenus et des plus modérés, se faire l'un des plus hardis champions de cette thèse et conter des miracles à ce propos, peut se reporter à ses écrits sur la lune et sur le démon de Socrate; il y verra d'une manière aussi évidente que n'importe où, combien les mystères de la philosophie offrent de bizarreries qui lui sont communes avec la poésie. L'entendement humain se perd à vouloir sonder et contrôler tout à fond; c'est absolument ce qui nous arrive: harassés par le travail accompli dans le cours d'une longue vie, nous retombons en enfance.--Tels sont les beaux enseignements si empreints de certitude que la science humaine nous fournit touchant notre âme!

=La manière dont se forme le corps humain est aussi inconnue que la nature de l'âme; tout est mystère dans la génération.=--En ce qui se rapporte à la partie matérielle de notre être, la science est tout aussi téméraire dans ses conjectures. Choisissons-en un ou deux exemples seulement, parce qu'à tout relever, nous nous perdrions dans cet océan si vaste et si trouble des erreurs commises par les médecins. Voyons si, au moins, l'accord règne sur la manière dont les hommes se reproduisent les uns par les autres, car pour ce qui est de leur création initiale, le fait remonte si haut dans l'antiquité qu'il n'est pas étonnant que l'esprit humain ne soit pas fixé sur ce qui en est et ne puisse se prononcer.--Le physicien Archélaüs, dont Socrate fut le disciple et le mignon, au dire d'Aristoxène, pensait que les hommes et les animaux sont engendrés par un limon laiteux, produit sous l'action du feu intérieur de la terre; Pythagore, que la semence dont nous provenons est l'écume du meilleur de notre sang; Platon, un écoulement de la moelle de la colonne vertébrale, et il en donne comme preuve que c'est là que se ressent, en premier lieu, la fatigue résultant de ce travail; Alcméon, une partie de la substance dont est formé le cerveau et que ce qui indique qu'il doit en être ainsi, c'est que la vue se trouble chez ceux qui se livrent outre mesure à cet exercice; Démocrite, que c'est une substance extraite de tout ce qui entre dans la composition du corps pris en masse; Épicure, qu'elle est extraite de l'âme et du corps; Aristote, que c'est une sécrétion qui provient du sang, et qu'elle est la dernière à s'épandre dans nos membres; d'autres la tiennent pour du sang cuit et transformé par la chaleur des organes générateurs, ainsi qu'on peut en juger par le fait que les efforts poussés à l'extrême dans l'accomplissement de cet acte, amènent des gouttes de sang pur, hypothèse qui semble la plus vraisemblable, si on peut démêler une probabilité dans cette infinité si confuse d'opinions.--Et combien d'avis divers sur la manière dont cette semence produit son effet! Aristote et Démocrite estiment que la femme ne sécrète pas de sperme, mais seulement une sueur résultant de la chaleur que développent en elle le plaisir et l'action, et qui ne joue aucun rôle dans la génération. Au contraire, Galien et ses disciples pensent qu'elle n'a lieu qu'autant que les semences émanant de l'homme et de la femme se mêlent.--Enfin, quelle est la durée de la gestation? Sur cette question, les médecins, les philosophes, les jurisconsultes et les théologiens sont pêle-mêle aux prises avec les femmes; par mon propre cas, je puis venir en aide à ceux qui maintiennent que le temps de la grossesse est de onze mois. Ainsi c'est là-dessus que le monde repose, ce sont là des sujets sur lesquels il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son avis, et cependant ce sont autant de contestations sur lesquelles nous ne pouvons être d'accord!

=D'où cette conclusion que l'homme, ne se connaissant pas lui-même, ne peut par lui-même arriver à la connaissance de quoi que ce soit.=--En voilà assez pour constater que l'homme n'en sait pas plus sur la partie corporelle de son être, que sur la partie spirituelle. Nous l'avons soumis lui-même à son propre examen, et avons fait sa raison juge d'elle-même, pour voir où cela conduirait; il me semble avoir suffisamment montré par cette mise en demeure combien elle s'entend peu sur elle-même; et qui ne s'entend pas sur soi-même, en quoi peut-il être compétent? «Comme si celui qui ignore sa propre mesure, pouvait entreprendre de mesurer quelque chose (Pline)!» En vérité Protagoras nous la contait belle, quand il prenait pour mesure de toutes choses l'homme, qui n'a seulement jamais connu la sienne, et auquel sa dignité ne permet pas d'admettre qu'à son défaut, une autre créature ait cet avantage. Puisqu'il est en contradiction permanente avec lui-même, que sans cesse chez lui une appréciation détruit l'autre, nous proposer, comme nous l'avons fait, de nous en rapporter à lui, ne pouvait être qu'une plaisanterie, qui devait nécessairement nous amener à conclure à l'impuissance du compas et de celui qui le manie. Thalès, en estimant que la connaissance de l'homme est très difficile pour l'homme, lui apprend par cela même que la connaissance de toute autre chose lui est impossible.

=Les arguments qui précèdent ne sont pas eux-mêmes sans danger et peuvent se retourner contre nous.=--Vous, pour qui j'ai pris la peine de m'étendre si longuement contre mon habitude, vous ne reculerez pas à défendre les propositions de Sebond, avec la seule aide des argumentations qui s'emploient d'ordinaire et qui se retrouvent dans les instructions qui vous sont faites chaque jour; cela exercera votre esprit et sera pour vous un sujet d'étude intéressant. Car pour ce qui est de ce mode de discussion que je viens moi-même d'employer, il ne faut y avoir recours qu'à la dernière extrémité; c'est un coup de désespoir où l'on abandonne ses propres armes pour enlever à l'adversaire les siennes; c'est une botte secrète, dont il ne faut user que rarement et avec réserve. Se perdre pour en perdre un autre, est un acte des plus téméraires; il ne faut pas vouloir mourir pour assurer sa vengeance, comme fit Gobrias qui, aux prises avec un seigneur de Perse et ne faisant qu'un avec lui, voyant Darius, survenu l'épée à la main, arrêté par la crainte de l'atteindre, lui Gobrias, lui cria de frapper hardiment, dût-il les transpercer tous deux. J'ai vu blâmer, comme iniques, des combats singuliers dans lesquels les armes dont il était fait usage et les conditions étaient telles que l'issue devait en être forcément fatale, et la perte des deux adversaires, celle du provocateur aussi bien que celle de celui qui lui était opposé, inévitable.--Les Portugais avaient, dans la mer des Indes, fait prisonniers plusieurs Turcs; ceux-ci, impatients de leur captivité, résolurent, pour s'en délivrer, de mettre le feu et de détruire le navire et, avec lui, leurs maîtres et eux-mêmes, dessein qu'ils accomplirent au moyen de deux clous provenant du navire, qu'ils frottèrent l'un contre l'autre jusqu'à ce qu'une étincelle se produisant, vint à tomber dans les barils de poudre qui se trouvaient dans l'endroit où ils étaient enfermés.--Nous atteignons ici les confins de la science, ses dernières limites; tout comme la vertu, elle est en défaut en ses points extrêmes. Tenez-vous dans la voie commune, il n'est pas bon d'être si subtil et si fin; souvenez-vous à cet égard du proverbe toscan: «Qui trop se subtilise, se pulvérise (Pétrarque).» Je vous conseille la modération et la réserve dans les opinions que vous émettez, dans les raisonnements que vous tenez aussi bien que dans vos mœurs et en toutes autres choses; évitez ce qui est nouveau et étrange; tout ce qui est extravagant, me fâche. Vous qui, par l'autorité du rang que vous occupez et, ce qui vaut mieux encore, par les avantages que vous donnent vos qualités personnelles, pouvez d'un clin d'œil commander à qui vous plaît, vous auriez dû confier la charge que je remplis à quelqu'un faisant de la littérature son occupation habituelle; il vous eût, bien autrement que moi, renseigné et documenté sur ce sujet. Quoi qu'il en soit, en voilà assez, pour ce que vous avez à en faire.

=Aussi mieux vaut, sur ces questions, s'en tenir aux enseignements de la foi, éviter toute controverse, et ne recourir à ces arguments que si, avec certaines gens, on est obligé de discuter.=--Épicure disait des lois que même les plus mauvaises nous sont si nécessaires que, sans elles, les hommes se dévoreraient entre eux; et Platon confirme que sans les lois nous vivrions comme les bêtes. Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire; il est malaisé d'en user avec ordre et mesure. Ne voyons-nous pas, à notre époque, ceux qui ont une supériorité marquante bien au-dessus des autres, une perspicacité dépassant de beaucoup les mieux doués à cet égard, donner pour ainsi dire pleine licence à leurs opinions et à leurs actes? c'est miracle s'il en trouve un qui soit modéré et sociable.--On a raison d'opposer à l'esprit humain les barrières les plus étroites possible; dans les études auxquelles il se livre, comme dans le reste, il faut lui ménager et régler son allure; il faut, avec art, lui délimiter son terrain de chasse. On le bride, on l'enserre par la religion, les lois, les coutumes, la science, les préceptes, les peines et les récompenses mortelles et immortelles; il se soustrait quand même à tous ces liens par sa facilité à se mouvoir et à se dérober; c'est un corps sans consistance qu'on n'arrive ni à saisir, ni à retenir, corps aux formes multiples et mal définies qui échappe au nœud coulant et n'offre pas prise.--Il y a certainement peu d'âmes si réglées, si fortes, si bien nées qu'elles soient, auxquelles on puisse se fier de leur propre conduite et qui, abandonnées à leur seul jugement, soient susceptibles de voguer, avec modération et sans témérité, en dehors des idées qui ont communément cours; il est plus sûr de les mettre en tutelle. L'esprit est un glaive dangereux, même pour celui qui l'a en sa possession, s'il ne sait s'en servir avec opportunité et discrétion; et il n'y a pas d'animal auquel il soit mieux justifié de faire porter des œillères, pour l'obliger à regarder où il marche et l'empêcher d'extravaguer de ci, de là, en se jetant hors des ornières que l'usage et les lois ont tracées. Aussi, quoi que ce soit qu'on fasse valoir d'ordinaire en pareil cas, est-il préférable de nous y tenir plutôt que de vous lancer dans ces discussions à perte de vue qui entraînent à cette licence effrénée. Si cependant quelqu'un de ces nouveaux docteurs entreprenait de faire auprès de vous l'esprit fort aux dépens de son salut et du vôtre, pour vous défaire de cette dangereuse peste qui se répand de jour en jour davantage dans les cours, les arguments que je vous expose pourront, en cas d'extrême nécessité, devenir un palliatif qui empêcherait que la contagion de ce poison ne vous gagne, vous et votre entourage.

=Actuellement les sciences sont l'objet d'un enseignement officiel, en dehors duquel toute innovation est abusivement proscrite.=--La liberté et la hardiesse dont usaient les anciens dans les œuvres de l'esprit firent que, naturellement, plusieurs sectes d'opinions différentes se formèrent dans la philosophie et dans toutes les branches des sciences humaines, chacun se mettant en état de juger et de choisir pour pouvoir prendre parti. Mais à présent que tout le monde va du même train: «liés à certains dogmes dont ils ne peuvent se départir, tous se voient forcés d'en défendre les conséquences, lors même qu'ils ne les approuvent pas (Cicéron)», que les questions afférentes aux arts sont réglées par ordonnances rendues par l'autorité civile, au point que les écoles relèvent toutes d'un même maître et que cette institution est soumise à une discipline déterminée, on ne regarde plus ce que les monnaies pèsent et valent, chacun les reçoit, le cas échéant, au prix auquel on les compte communément et que le cours leur donne; on ne discute pas si elles sont de bon ou mauvais aloi, mais seulement si elles sont acceptées. Et il en est ainsi de toutes choses: l'enseignement de la médecine ne se discute pas plus que celui de la géométrie; de même des tours de bateleur, des enchantements, des nouements d'aiguillettes, des évocations des âmes des trépassés, des pronostics, des pratiques de l'astrologie et même de cette ridicule recherche de la pierre philosophale, tout s'admet aujourd'hui sans soulever la moindre contradiction. Il suffit de savoir que Mars a son siège au centre du triangle formé par les lignes de la main, Vénus au pouce, Mercure au petit doigt; que lorsque la mensale se prolonge jusqu'à la protubérance de l'index, c'est signe de cruauté; que lorsqu'elle s'arrête au médius et que la ligne moyenne naturelle fait avec la ligne de vie un angle ayant son sommet à même hauteur, c'est un indice de mort violente; que si, chez la femme, cette ligne moyenne et la ligne de vie ne se coupent pas, cela dénote un penchant immodéré pour les plaisirs de la chair; avec une telle science, je vous en prends vous-même à témoin, un homme ne peut manquer d'acquérir de la réputation et d'être accueilli avec faveur dans toute société.

=Il n'en est pas moins vrai que l'esprit de l'homme ne peut dépasser certaines limites dans la connaissance des choses.=--Théophraste disait que le savoir de l'homme, guidé par les sens, peut, dans une certaine mesure, faire juger des causes de ce qui est; mais que s'il remonte aux causes essentielles et premières, il faut qu'il s'arrête, impuissant qu'il est, soit par sa faiblesse, soit par les difficultés auxquelles il se heurte. Une opinion intermédiaire et propre à nous flatter, c'est que notre capacité peut nous faire arriver à la connaissance de certaines choses, toutefois notre perspicacité a des limites au delà desquelles il est téméraire de vouloir l'employer; c'est là une manière de voir plausible, présentée par des gens de bonne composition. Mais il n'est pas facile d'assigner des bornes à notre esprit; il est curieux et avide, et estime qu'il n'y a pas lieu pour lui de s'arrêter à mille pas plutôt qu'à cinquante, l'expérience lui ayant montré que là où l'un a échoué, un autre a réussi; que ce qui était inconnu à un siècle a été connu du siècle suivant; que les arts et les sciences ne se jettent pas tout d'un bloc dans un moule, mais se forment et prennent figure peu à peu, en les maniant et les polissant, en s'y reprenant à plusieurs fois, comme fait l'ours qui, pour faire prendre forme à ses petits, les lèche à loisir. Ce que ma force ne parvient pas à découvrir, je ne laisse pas de le sonder et de l'essayer; et, en malaxant et pétrissant cette matière nouvelle, la remuant, l'échauffant, je donne à celui qui vient après moi, de la facilité pour en tirer parti plus à son aise, en la lui rendant plus souple et plus maniable: «telle la cire de l'Hymette qui s'amollit au soleil et qui, pétrie sous le pouce, prend mille formes et devient plus maniable par l'usage (Ovide)»; le second en fera autant pour le troisième, d'où il résulte que la difficulté ne doit pas me désespérer non plus que mon impuissance, qui ne sont telles que pour moi.

=Ignorant des causes premières, incapable de distinguer la vérité du mensonge, il doit s'arrêter dès les premiers pas.=--L'homme est capable de tout, comme il n'est capable de rien; et s'il vient, comme le fait Théophraste, à avouer son ignorance des causes premières et des principes, il n'a plus qu'à renoncer d'une façon absolue à toute science; car si la base lui fait défaut, tout son raisonnement s'effondre. Disputer et s'enquérir n'ont d'autre but que d'être fixé sur les principes; s'il n'y parvient pas, il est voué à une irrésolution continue: «Une chose ne peut être comprise plus ou moins qu'une autre, parce que la compréhension est une pour toutes choses (Cicéron).»--Si l'âme avait connaissance de quelque chose, il est vraisemblable que ce serait tout d'abord d'elle-même; et si elle connaissait quelque chose en dehors d'elle, ce serait avant tout son corps et son enveloppe charnelle; et pourtant on voit que jusqu'à nos jours, les dieux de la médecine n'ont cessé de discuter sur notre anatomie: «Si Vulcain était contre Troie, Troie avait pour elle Apollon (Ovide)»; jusqu'à quand faudra-t-il attendre, pour qu'ils soient d'accord!--Nous sommes plus voisins de nous-mêmes que ne nous sont voisins la blancheur de la neige ou la pesanteur de la pierre; si l'homme ne se connaît pas lui-même, comment peut-il connaître sa force et pourquoi il est sur cette terre? Ce n'est pas que nous n'ayons à l'aventure quelque notion du vrai; mais c'est par hasard, d'autant que l'erreur pénètre en notre âme amenée par la même voie et de même façon, et que nous ne sommes pas à même de distinguer la vérité du mensonge, pas plus que de choisir entre eux.

=Aussi est-il moins hasardeux de refuser à l'homme la possibilité d'arriver à la certitude en quoi que ce soit, que d'admettre cette possibilité dans une certaine mesure.=--Les Académiciens admettaient quelque tempérament à leur jugement sur notre complète ignorance, ils trouvaient trop catégorique de dire «qu'il n'est pas plus vraisemblable que la neige soit blanche plutôt que noire; que nous ne sommes pas plus certains que nous mettons en mouvement une pierre que nous lançons de notre propre main, que nous le sommes du mouvement de la huitième sphère». Pour parer à cette difficulté et à ce qu'elle présente de bizarre qui font que, vraiment, de telles propositions prennent malaisément pied dans notre imagination, et bien qu'ils eussent établi que nous sommes incapables de rien savoir et que la vérité est ensevelie dans de profonds abîmes où la vue humaine ne peut pénétrer, ils reconnaissaient cependant que certaines choses peuvent présenter plus de vraisemblance que d'autres et concédaient à leur jugement la faculté d'incliner vers une apparence plutôt que vers une autre; ils lui permettaient de marquer une préférence, mais lui défendaient toute solution ferme.--Les Pyrrhoniens étaient plus hardis dans leur opinion, en même temps qu'ils semblent être davantage dans le vrai; car cette tolérance des Académiciens, cette propension à se ranger à une proposition plutôt qu'à une autre, qu'est-ce, si ce n'est reconnaître qu'il y a en apparence plus de vérité dans celle-ci que dans celle-là? Or si notre esprit était capable de distinguer la forme, les traits, le port, le visage de la vérité, il la distinguerait aussi bien si elle lui apparaissait dans son entier, qu'il l'eût fait quand il ne la voyait qu'à moitié, alors qu'elle ne faisait que naître et était encore dans un état imparfait. Cette apparence de vraisemblance, qui vous a fait prendre plutôt à droite qu'à gauche, augmentez-la; cette once de probabilité, qui déjà fait incliner la balance, multipliez-la par cent, par mille, il arrivera que la balance trébuchera complètement et votre choix se fixera, parce que la vérité vous apparaîtra tout entière.--Mais comment peuvent-ils admettre la vraisemblance, s'ils ignorent ce qu'est la réalité? Comment savoir que quelque chose ressemble à quelque chose dont nous ne connaissons pas l'essence? Ou nous pouvons émettre un jugement précis, ou nous ne le pouvons absolument pas. Si à nos facultés intellectuelles et susceptibles de sentir, la base fait défaut; si elles ne reposent sur rien, si elles ne font que flotter, être le jouet des vents, notre jugement ne peut nous conduire à rien, quel que soit ce à quoi nous l'appliquions et quelles qu'en soient les apparences; ce qu'il y a de plus sûr et de plus heureux pour notre entendement, ce serait de se maintenir posé, droit, inflexible, sans broncher ni s'agiter: «Entre les apparences vraies ou fausses, il n'y a pas de différence dans l'assentiment qu'y donne l'esprit (Cicéron).» Que les choses ne prennent pas place en nous avec leur forme et leur principe essentiel, qu'elles ne s'imposent pas à nous par elles-mêmes et d'autorité, nous le voyons assez; s'il en était ainsi, chacune ferait sur chacun de nous la même impression; le vin aurait le même goût pour un malade que pour un homme bien portant; celui qui a des crevasses aux doigts ou qui les a engourdis, trouverait que le bois ou le fer qu'il manie, sont aussi durs qu'ils le semblent à tout autre. Les choses en dehors de nous, qui viennent à nous, s'abandonnent donc à notre merci et nous demeurent dans les conditions où il nous plaît de les recevoir.--D'autre part, si ce que nous recevons, nous l'acceptions sans l'altérer; si les moyens d'appréciation dont dispose l'humanité étaient assez puissants et fermes pour saisir la vérité sans le secours d'éléments étrangers; ces moyens étant communs à tous les hommes, la vérité se transmettrait de main en main, des uns aux autres, et il finirait par arriver que d'un si grand nombre, il se trouverait bien au moins une chose à laquelle, d'un consentement universel, tous ajouteraient foi. Aussi, ce fait, qu'on ne voit aucune proposition qui ne soit débattue et controversée entre nous ou qui ne puisse l'être, montre-t-il bien que, livré à lui-même, notre jugement ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit, puisque mon jugement à moi ne peut le faire accepter au jugement de mon voisin, ce qui marque nettement que je le conçois par un moyen autre que celui qui résulterait d'une puissance de conception dont la nature nous aurait tous doués au même degré, moi et tous les hommes.

Laissons de côté cette infinie confusion d'opinions, qui se voit chez les philosophes eux-mêmes, et cette perpétuelle et universelle discussion sur la connaissance que nous avons des choses; il est en effet acquis à l'avance, comme absolument certain, que les hommes, je veux dire les savants, les plus sincères et les plus capables ne sont d'accord sur rien, pas même sur ce que le ciel est au-dessus de nos têtes, car ceux qui doutent de tout, doutent aussi que cela soit; et ceux qui nient que nous soyons à même de comprendre quoi que ce soit, disent que nous ne comprenons pas que le ciel soit au-dessus de nous; et ces deux opinions consistant l'une à douter, l'autre à nier, s'imposent, sans contredit, plus que toutes autres.

=En dehors de l'infinie diversité d'opinions qui nous divisent, nous-mêmes nous varions constamment dans les jugements que nous portons sur un même sujet.=--Outre cette innombrable diversité et division d'opinions, il est aisé de voir, par le trouble en lequel il nous jette et l'incertitude que chacun ressent en soi, que notre jugement est mal assis. Combien jugeons-nous diversement des choses? combien de fois changeons-nous d'idées? Ce que j'admets aujourd'hui et ce que je crois, je l'admets et j'y crois autant qu'il m'est possible; tous nos organes, toutes nos facultés s'emparent de cette opinion et m'en répondent chacun dans la limite de ce qu'il peut; je ne saurais embrasser aucune vérité, ni la conserver avec plus de conviction que je ne fais de celle-ci; je m'y suis donné tout entier, elle me tient bien réellement; mais ne m'est-il pas arrivé, non pas une fois, mais cent fois, mais mille fois, et tous les jours, d'avoir embrassé avec ces mêmes instruments, dans les mêmes conditions, quelque autre chose que depuis j'ai jugée fausse? Au moins faut-il devenir sage à nos propres dépens; si j'ai été si souvent trahi par mon jugement, si cette pierre de touche est d'ordinaire défectueuse, si ma balance mal réglée n'est pas juste, quelle assurance cela me donne-t-il cette fois plus que les autres, et n'est-ce pas sottise de me laisser si souvent tromper par un tel guide? Et cependant, que la fortune nous fasse cinq cents fois varier d'idée, qu'elle ne fasse que vider et emplir sans cesse notre croyance, en y versant, comme dans un vase, opinions sur opinions, toujours la présente, venue la dernière, est celle qui est la vraie, l'infaillible; pour celle-ci, il nous faut sacrifier nos biens, l'honneur, la vie, le salut, tout enfin: «La dernière nous dégoûte de la première et la discrédite dans notre esprit (Lucrèce).»--Quoi qu'on nous prêche, quoi que nous apprenions, il faudrait toujours nous souvenir que c'est l'homme qui le donne et l'homme qui le reçoit; c'est la main d'un mortel qui nous présente, et la main d'un mortel qui accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules le droit de persuasion et l'autorité nécessaire; seules elles portent l'empreinte de la vérité, mais nos yeux ne la distinguent pas et nous ne l'acquérons pas avec nos propres moyens; cette sainte et grande image ne pourrait élire domicile dans un aussi misérable logis que nous sommes si Dieu ne l'avait préparé à cet effet, si, par une faveur particulière et surnaturelle, il ne l'avait transformé et fortifié par sa grâce. Au moins notre condition si sujette à faillir devrait-elle nous inspirer plus de modération et de retenue dans nos variations; nous devrions nous souvenir que quelles que soient les impressions que notre entendement peut recevoir, ce sont souvent des choses erronées que nous percevons ainsi, et que nous les percevons avec ces mêmes outils qui souvent se démentent et se trompent.

=Ces jugements de l'esprit sont essentiellement dépendants des altérations que le corps éprouve.=--Et il n'est pas étonnant qu'ils se démentent, étant si faciles à se fausser et se tordre dans les plus légères occurrences. Il est certain que notre compréhension, notre jugement et en général les facultés de notre âme, souffrent suivant ce qu'éprouve le corps et les altérations auxquelles il est en butte et qui sont continuelles. N'avons-nous pas l'esprit plus éveillé, la mémoire plus prompte, le raisonnement plus vif, quand nous nous portons bien, que lorsque nous sommes malades? La joie, la gaîté ne nous disposent-elles pas à accepter les impressions que nous ressentons, de tout autre façon que le chagrin et la mélancolie? Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sapho plaisent à un vieillard avare et maussade, autant qu'à un jeune homme vigoureux et ardent?--Cléomène, fils d'Anaxandridas, était malade; ses amis lui reprochaient d'avoir une manière de voir et des idées nouvelles qui n'étaient pas dans ses habitudes: «Je le crois bien, leur répliqua-t-il, c'est qu'aussi je ne suis pas tel que lorsque je me porte bien; étant autre, mes opinions et mes idées sont autres.»--Les gens de chicane, au palais, disent couramment en parlant d'un criminel qui a affaire à des juges en bonne disposition d'esprit, portés à la douceur et à l'indulgence: «Qu'il profite de sa bonne chance.» Il est de fait que les arrêts de la justice sont parfois plus enclins à condamner, plus sévères et plus rigoureux; tantôt plus faciles, moins durs, admettant davantage les circonstances atténuantes; il n'y a pas de doute en effet que le jugement de qui sort de chez lui souffrant de la goutte, en proie à la jalousie, ou venant d'être volé par son domestique, qui a l'âme sombre et envahie par la colère, ne se ressente de cette mauvaise disposition.--L'Aréopage, ce vénérable sénat, jugeait la nuit de peur que la vue des parties n'influençât sa justice.--Même l'état de l'atmosphère et la sérénité du ciel font varier notre jugement, ce que constate ce vers grec, rapporté par Cicéron: «Les dispositions mentales des hommes, en deuil, à la joie, varient chaque jour que leur départ Jupiter.» Ce ne sont pas seulement les fièvres, les boissons, les accidents graves qui bouleversent notre jugement: les choses les plus insignifiantes du monde le tournent et le retournent; et il ne faut pas douter, alors même que nous ne le sentons pas, que si la fièvre continue peut abattre notre âme, la fièvre intermittente l'altère aussi dans une certaine mesure, toute proportion gardée; si l'apoplexie assoupit et éteint complètement la lucidité de notre intelligence, incontestablement un rhume la trouble; par conséquent à peine se rencontre-t-il dans la vie une seule heure où notre jugement est dans son assiette normale, tant notre corps est sujet à de continuels changements, et machiné avec tant de ressorts que je suis de l'avis des médecins, qu'il est bien malaisé qu'il n'y en ait pas toujours un qui aille de travers.

=Cette infirmité de notre jugement est malaisée à découvrir.=--Et pour comble, à moins qu'elle ne soit tout à fait à son apogée et sans remède, ce n'est pas aisément que se découvre cette maladie qui oblitère notre jugement, d'autant que la raison toujours si torse, si déhanchée, si boiteuse, s'accommode aussi bien du mensonge que de la vérité; ce qui fait qu'il est difficile de reconnaître qu'elle est déréglée et que nous ne pouvons compter sur elle. Je conserve ce nom de raison à cette apparence de jugement que chacun se forme en lui-même et qui sur un même sujet peut affecter cent appréciations contraires les unes aux autres, instrument fait de plomb et de cire, qui peut s'étirer, se ployer, s'accommoder à toutes les circonstances, à tous les compromis, avec lequel il n'y a plus qu'à posséder l'habileté nécessaire pour lui faire épouser tous les contours qu'il doit prendre. En quelque bonne résolution que soit un juge, s'il ne se surveille de près, ce à quoi peu de gens s'amusent, il peut être sollicité à la bienveillance s'il s'agit d'un ami, d'un parent, d'une beauté, comme aussi être hanté par une idée de vengeance. Sans même aller jusque-là, cette simple tendance instinctive qui, en dehors de toute préméditation, nous porte à favoriser une chose plutôt qu'une autre et fait que, sans consulter la raison, nous prononçons entre deux sujets se présentant dans les mêmes conditions, ou quelque autre impulsion aussi peu saisissable, peuvent agir à son insu sur son jugement et le disposer favorablement ou défavorablement dans une cause donnée, et faire pencher la balance d'un côté plutôt que d'un autre.

Moi, qui m'épie de très près, qui ai sans cesse les yeux sur moi, comme quelqu'un qui n'a pas fort à faire ailleurs: «qui ne me soucie nullement de savoir quel roi fait tout trembler sous l'Ourse glacée, ou de quoi s'alarme Tiridate (Horace)», à peine si j'oserais dire le peu de fond et la faiblesse que je constate en moi; j'ai le pied si peu sûr et si peu d'aplomb, je le trouve si aisé à faiblir, si prêt à chanceler et ma vue est si déréglée, qu'à jeun, je me sens tout autre qu'après avoir mangé; si je suis satisfait de ma santé, que le temps soit beau, me voilà un homme aimable; si j'ai un cor qui me blesse l'orteil, je suis maussade, déplaisant, inabordable; un cheval dont l'allure ne varie pas, me fait l'effet d'être tantôt dur, tantôt doux; le même chemin qui à cette heure me paraît court, une autre fois me semblera long; suivant le moment, la forme d'un objet me sera plus ou moins agréable; maintenant je suis en disposition d'entreprendre quoi que ce soit, à un autre moment de ne rien faire; ce qui à cette heure me fait plaisir, me sera quelquefois un sujet de contrariété. Mille agitations inopportunes et accidentelles se produisent en moi: ou je suis en proie à la mélancolie, ou c'est la colère qui me tient; de sa propre autorité c'est, à cette heure, le chagrin qui m'envahit; dans un instant, l'allégresse l'emportera. Quand je prends des livres, certains passages que je reconnais excellents me frappent par leur charme; qu'une autre fois ces mêmes ouvrages me retombent sous la main, j'aurai beau les tourner, les retourner, les feuilleter, les fouiller, rien de ce qu'ils renferment ne me revient à l'idée, tout m'y semble informe. Dans mes propres écrits je ne retrouve pas toujours ma pensée première, je ne sais plus ce que j'ai voulu exprimer et souvent je m'évertue à les corriger, à en modifier le sens, parce que la signification primitive qui valait mieux que celle que j'y substitue, m'échappe. Je ne fais qu'aller et venir, mon jugement ne va pas toujours droit de l'avant, il flotte, allant çà et là, «comme une frêle barque surprise en pleine mer par un vent furieux (Catulle)». Maintes fois, ce que je fais volontiers, me donnant pour tâche, tant pour m'exercer que pour m'amuser, de soutenir une opinion contraire à la mienne, mon esprit s'y appliquant, envisage si bien cet autre côté de la question, je m'y absorbe tellement, que je ne trouve plus les raisons qui me faisaient être de l'avis que j'avais en premier lieu et que je l'abandonne. Je m'entraîne, pour ainsi dire, du côté vers lequel je penche, et, quel qu'il soit, mon poids m'emporte de ce côté.

=Ceux qui parlent en public, par exemple, n'arrivent-ils pas à subir eux-mêmes l'effet de leur propre parole.=--Chacun pourrait presque en dire autant de lui-même, s'il s'étudiait comme je le fais; ceux qui parlent en public, savent fort bien que l'émotion qui leur vient en parlant les porte à croire que ce qu'ils disent est vrai. Lorsque nous sommes en colère, nous nous appliquons davantage à défendre notre idée; nous l'incarnons en nous, nous l'embrassons avec plus de véhémence et nous la tenons pour meilleure que nous ne le faisons quand nous sommes calmes et de sang-froid.--Vous exposez simplement une affaire à un avocat, il vous répond en hésitant et sans conviction; vous sentez qu'il lui est indifférent de se mettre à soutenir l'un ou l'autre parti. L'avez-vous bien payé pour se ranger à votre cause et se passionner pour elle; commence-t-il à s'y intéresser; sa volonté vient-elle à s'y échauffer? sa raison et sa science s'y échauffent en même temps, et voilà qu'une vérité apparente, qui ne fait plus doute pour lui, se présente à son esprit; il voit l'affaire sous un jour tout différent; il y croit de bonne foi et se persuade que c'est ainsi. Je ne sais même pas si l'ardeur qui naît du dépit et de l'obstination que l'on éprouve en face du sentiment et de la violence que témoigne le magistrat qui poursuit, la surexcitation causée par le danger qui menace, ou encore le désir d'acquérir de la renommée, n'ont pas été jusqu'à amener tel homme que je pourrais nommer, à monter sur le bûcher pour soutenir son opinion, pour laquelle, libre et au milieu de ses amis, il n'eût pas voulu s'exposer à avoir le bout du doigt échaudé.

=Les passions auxquelles l'âme est en proie n'ont pas une action moindre.=--Les secousses et les ébranlements que notre âme reçoit du fait des passions auxquelles le corps est en proie, ont beaucoup d'action sur elle; elle en éprouve plus encore par ses propres passions, avec lesquelles elle est si fortement aux prises, qu'on peut presque avancer que ses mouvements et son allure dépendent exclusivement des vents qui s'élèvent en elle; et que sans l'agitation qu'ils y produisent, elle demeurerait inerte, comme un navire en pleine mer quand le vent ne lui prête pas assistance. Celui qui, à l'exemple des Péripatéticiens, soutiendrait cette thèse, ne nous causerait pas grand préjudice, puisqu'il est connu que la plupart des belles actions de l'âme procèdent de nos passions et ont besoin de leur impulsion; ne dit-on pas que la vaillance n'éclate jamais mieux que sous l'influence de la colère: «Ajax fut toujours brave, mais il fut plus brave encore dans sa fureur (Cicéron).» N'est-ce pas quand on est courroucé que l'on court sus avec le plus de vigueur aux malfaiteurs et à l'ennemi? il y en a même qui veulent que l'avocat s'applique à mettre les juges en courroux pour en obtenir justice.

=Les plus grands hommes sont ceux qui éprouvent les passions les plus fortes.=--Le désir immodéré des grandes choses qui a été le mobile de Thémistocle, de Démosthène, c'est lui qui a poussé les philosophes à travailler, à voyager en pays lointains, qui nous conduit à l'honneur, au savoir, à la santé, à toutes fins utiles. Cette lâcheté de l'âme qui fait que nous supportons l'ennui et le déplaisir, donne moyen à notre conscience de faire pénitence et de se repentir, et aussi d'être résignée aux fléaux que Dieu nous envoie pour notre châtiment et à ceux résultant d'une politique corrompue. La compassion dispose à la clémence; la prudence que nous apportons à veiller à notre conservation et à nous diriger, est éveillée en nous par la crainte; combien de belles actions sont dues à l'ambition? combien à la haute opinion que nous avons de nous-mêmes? enfin, il n'est pas de vertu tant soit peu élevée et provoquant l'admiration, sans quelque agitation désordonnée de notre âme.--Ne serait-ce pas là l'une des raisons qui auraient porté les Épicuriens à décharger Dieu de tout soin, de toute sollicitude pour nos affaires? d'autant que les effets mêmes de sa bonté ne peuvent s'exercer sur nous, sans troubler le repos de notre âme par la mise en mouvement de nos passions qui sont comme des piqûres, des stimulants qui l'incitent aux actions vertueuses; ou bien ces philosophes ont-ils pensé autrement et considéré les passions comme des tempêtes qui une fois déchaînées, débauchent honteusement l'âme de sa quiétude? «De même que l'on juge de la tranquillité de la mer quand aucun souffle n'agite sa surface, ainsi on peut s'assurer que l'âme est tranquille lorsque nulle passion ne peut l'émouvoir (Cicéron).»

=Quelle confiance, par suite, avoir en notre jugement, qui, plus il est exalté, plus il semble participer en quelque sorte aux secrets des dieux.=--Quelles différences de sens et de raison nous présentent nos passions en leur diversité, et que d'idées dissemblables en résultent? Quelle assurance nous offre une chose si instable, si mobile, où le trouble règne en maître, qui ne marche jamais qu'à une allure imposée et qui n'est pas la sienne? Si notre jugement est dépendant même de la maladie, des perturbations que notre être éprouve; s'il faut qu'il soit en proie à la folie, à la témérité pour être impressionné, quelle sûreté pouvons-nous attendre de lui?

N'est-ce pas bien hardi à la philosophie d'assurer que les hommes ne produisent leurs plus grands effets, ceux qui les rapprochent le plus de la divinité, que lorsqu'ils sont hors d'eux, furieux, insensés? Nous nous améliorons par la perte de notre raison et quand elle est assoupie; les deux voies naturelles pour pénétrer dans le cabinet des dieux et y surprendre le cours des destinées sont la fureur et le sommeil; il est en vérité plaisant de le constater! C'est par le désarroi que les passions occasionnent à notre raison, que nous devenons vertueux; c'est par son anéantissement causé par la fureur ou l'image de la mort que nous devenons prophètes et devins!--Jamais je n'aurai été davantage porté à le croire: cédant à une inspiration irrésistible de la vérité sainte, l'esprit philosophique est dans l'obligation de reconnaître, à l'encontre de ce qu'il soutenait, que la tranquillité, le calme, la santé qu'il s'applique à faire acquérir à l'âme, ne constituent pas pour elle son meilleur état; éveillés, nous sommes plus endormis que si nous dormions; notre sagesse est moins sage que la folie; nos songes valent mieux que nos raisonnements; la pire des places que nous pouvons occuper, c'est en nous-mêmes. Mais d'autre part, la philosophie ne pense-t-elle pas que nous pouvons nous aviser de remarquer que la voix qui rend l'esprit, quand il est séparé du corps, si clairvoyant, si grand, si parfait, tandis qu'il est si terrestre, si ignorant, si plongé dans les ténèbres lorsqu'il est incarné, n'est pas une voix qui part de l'esprit qui est en l'homme terrestre, ignorant, privé de lumière, et que par suite nous ne pouvons ni nous y fier, ni y croire?

=Peut-on notamment disconvenir que sous l'influence de l'amour nous pensons, nous agissons tout autrement que lorsque nous sommes au calme; sommes-nous plus dans la vérité dans un cas que dans l'autre?=--Me trouvant être d'un tempérament mou et lourd, je n'ai pas grande expérience de ces violentes agitations qui, pour la plupart, s'emparent subitement de notre âme, sans lui donner le loisir de se reconnaître; mais cette passion qui, dit-on, se produit, du fait de l'oisiveté, au cœur des jeunes gens, bien que ne s'y développant qu'avec le temps et à pas lents, donne bien nettement idée à ceux qui ont cherché à s'opposer à son progrès, de la force du changement et de l'altération que notre jugement en éprouve. Je me suis efforcé autrefois de la contenir et de la combattre en moi, car il s'en faut que je sois de ceux qui se complaisent dans le vice, je n'y cède que lorsqu'il m'entraîne. Je sentais cette passion naître, se développer et s'épanouir en dépit de ma résistance, s'emparer de moi et me posséder, bien que je la visse me gagnant et que je fusse bien vivant. L'effet se produisait à la façon dont agit l'ivresse: l'aspect des choses commençait à devenir autre que de coutume; je voyais bien évidemment grossir et croître les avantages de ce que j'allais désirant, je les sentais s'agrandir et s'enfler sous le souffle de mon imagination; les difficultés de l'entreprise s'aplanir et devenir plus aisées à surmonter; ma raison et ma conscience céder; puis, ce feu éteint, aussitôt, avec la soudaineté de la lueur de l'éclair, mon âme avoir d'autres visées, son état se modifier, mon jugement devenir autre; les difficultés de revenir en arrière sembler grandir et être invincibles et les mêmes choses avoir tout autre goût et m'apparaître sous un jour bien différent de celui sous lequel la chaleur du désir me les avait tout d'abord présentées. Lequel de ces deux états était le plus conforme à la vérité? Pyrrhon déclare n'en rien savoir. Nous ne sommes jamais complètement exempts de maladie; le feu de la fièvre alterne avec ses frissons; des effets d'une passion ardente nous retombons dans ceux d'une passion quelque peu froide; autant je m'étais jeté en avant, autant je me rejetais ensuite en arrière: «Ainsi la mer, dans son double mouvement, tantôt se précipite vers la côte, couvre le rocher d'écume et se répand au loin sur le rivage; tantôt revenant sur elle-même et entraînant dans son reflux les cailloux qu'elle avait apportés, elle fuit, et abaissant ses eaux, laisse la plage à découvert (Virgile).»

=De tout cela il résulte qu'il ne faut pas nous laisser aller aisément aux opinions nouvelles.=--Connaissant la mobilité de mon jugement, j'ai réagi, et, par exception, suis arrivé à une certaine constance d'opinions, conservant à peu près intactes celles qu'au début je m'étais naturellement faites; car, quelle que soit l'apparence de vérité que peuvent prendre les nouveautés, je ne change guère de peur de perdre au change; incapable de choisir moi-même, je m'en rapporte au choix d'autrui et m'en tiens aux conditions dans lesquelles Dieu m'a placé, faute de quoi je ne saurais m'empêcher de rouler sans cesse. C'est ainsi que par la grâce de Dieu, j'ai conservé entières, sans agitation ni trouble de conscience, les anciennes croyances de notre religion, en dépit de tant de sectes et de divisions qui se sont produites en notre siècle.--Les ouvrages anciens, je parle des bons ouvrages, qui sont sérieux et ont du fond, m'attirent et agissent sur moi au plus haut point; celui que j'ai sous les yeux, est toujours celui qui m'impressionne le plus; je trouve que chacun, à tour de rôle, est dans le vrai, alors même que les thèses qui s'y trouvent développées sont opposées. Cette facilité qu'ont les bons auteurs à rendre vraisemblable tout ce qu'ils présentent, et il n'est rien de si étrange qu'ils n'entreprennent de peindre sous des couleurs qui trompent aisément une simplicité égale à la mienne, montre d'une façon évidente la faiblesse des preuves qu'ils produisent. Le ciel et les étoiles ont été, pendant trois mille ans, considérés comme se mouvant; tout le monde y a cru jusqu'à ce que Cléanthe de Samos ou, d'après Théophraste, Nicétas de Syracuse s'avisa de soutenir que c'était la terre qui, tournant sur son axe, se mouvait suivant le cercle oblique du Zodiaque; et, de notre temps, Copernic a si bien établi ce principe, qu'il s'en sert pour en déduire très régulièrement toutes les conséquences astronomiques. Qu'en conclure, sinon que nous n'avons pas à nous préoccuper de savoir lequel de ces deux systèmes est le vrai? Qui sait si, d'ici mille ans, un troisième ne les renversera pas tous deux? «Ainsi le temps change la valeur des choses; l'objet qui était en faveur, tombe dans le discrédit, tandis que celui qui était méprisé, est estimé à son tour; on le désire chaque jour davantage, il est admiré et se place au premier rang dans l'opinion des hommes (Lucrèce).»

=Quelles garanties particulières de stabilité nous présentent-elles en effet pour l'avenir?=--Nous avons donc, quand s'offre à nous une doctrine nouvelle, tout lieu de nous en défier et de considérer qu'avant qu'elle se soit produite, la doctrine contraire prévalait; et de même que celle-ci a été renversée par celle-là, il en naîtra peut-être, dans l'avenir, une troisième qui se substituera pareillement à la seconde. Avant que les principes posés par Aristote aient obtenu crédit, d'autres existaient qui donnaient satisfaction à la raison humaine, comme font ceux-ci à l'heure actuelle. Quelles lettres de recommandation ont ces derniers? quel privilège particulier les garantit que le cours de nos inventions s'arrêtera à eux, et qu'à tout jamais, dans l'avenir, notre croyance leur est acquise? ils ne sont pas plus à l'abri d'être rejetés, que ne l'étaient ceux qui les ont précédés.--Quand on me presse par un argument nouveau, je me prends à penser que ce que je ne suis pas parvenu à résoudre, un autre le résoudra; mais qu'ajouter foi à toutes les apparences dont nous ne pouvons nous défendre, est une grande simplicité; cela amènerait le commun des mortels, et nous en sommes tous, à avoir sa foi virant de tous côtés comme une girouette, parce que l'âme malléable et plastique recevrait impressions sur impressions, la dernière effaçant toujours l'empreinte de la précédente. Celui qui se trouve faible en présence des doctrines nouvelles, doit répondre, comme il est d'usage courant, qu'il en référera à son conseil, ou s'en rapporter aux plus sages d'entre ceux qui ont présidé à son éducation.--Combien y a-t-il de temps que la médecine existe? On dit cependant qu'un novateur, du nom de Paracelse, en modifie et en renverse toutes les règles anciennes, et soutient que jusqu'à ce jour elles n'ont servi qu'à tuer les gens. Je crois qu'il arrivera aisément à prouver son dire; mais lui confier mon existence pour qu'il la fasse servir à attester la supériorité de ses méthodes nouvelles, j'estime que ce serait une grande sottise. Il ne faut pas avoir confiance en chacun, dit une maxime, parce que chacun est à même de dire n'importe quoi.--Un homme ainsi porté à innover et à réformer dans ce qui est du domaine des lois physiques, me disait, il n'y a pas longtemps, que les anciens s'étaient manifestement trompés sur la nature et les effets des vents, ce qu'il me ferait toucher du doigt et dont il me démontrerait l'évidence, si je voulais l'écouter. Après m'être prêté patiemment, pendant quelque temps, à l'entendre me développer ses arguments qui paraissaient très admissibles: «Comment donc, lui dis-je, ceux qui naviguaient en appliquant les principes de Théophraste, parvenaient-ils à aller vers l'Occident, quand le vent soufflait vers l'Orient? allaient-ils de côté ou à reculons?» «Affaire de hasard, me répondit-il; ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils étaient dans l'erreur.» «Pour lors, répliquai-je, je préfère m'en rapporter aux effets plutôt qu'au raisonnement.» Or ce sont là deux choses qui se contredisent souvent: on m'a dit qu'en géométrie (science qui, entre toutes, prétend être arrivée au plus haut degré de certitude, il y a des démonstrations incontestables qui bouleversent tout ce que l'expérience indique comme vrai. C'est ainsi que Jacques Peletier me disait, chez moi, avoir découvert deux lignes s'acheminant lune vers l'autre en se rapprochant sans cesse, qu'il démontrait ne pouvoir, malgré cela, jamais se joindre alors même qu'elles se prolongeraient à l'infini. En toutes choses, les Pyrrhoniens emploient uniquement leurs arguments et leur raisonnement à combattre les apparences sous lesquelles elles se présentent, et c'est merveille jusqu'où la souplesse de notre raison se plie à ce parti pris de lutter contre l'évidence; ils démontrent que nous ne nous mouvons pas, ne parlons pas, que la pesanteur ou la chaleur n'existent pas; et cela, avec une telle vigueur d'argumentation qu'ils nous persuadent être vraies les choses les plus invraisemblables.--Ptolémée, qui a été un personnage marquant, avait déterminé les limites de notre monde; tous les philosophes anciens ont pensé ne rien ignorer sur ce point de ce qui existait, sauf quelques îles lointaines qui pouvaient avoir échappé à leur connaissance; et, il y a mille ans, c'eût été raisonner à la manière de Pyrrhon, que de révoquer en doute ce qu'enseignait alors la cosmographie et les idées que chacun en avait; avouer l'existence des antipodes était une hérésie. Et voilà qu'en ce siècle, on vient de découvrir un continent d'une étendue infinie; non une île, non une contrée d'étendue restreinte, mais une portion de la terre à peu près égale en superficie à celle que nous connaissions. Les géographes de notre temps ne manquent pas d'affirmer qu'actuellement tout est découvert, que tout est connu: «car on se plaît dans ce qu'on a, et cela paraît supérieur à tout le reste (Lucrèce)». Je me demande si, alors que Ptolémée s'est trompé jadis sur ce qui constituait le point de départ de ses raisonnements, ce ne serait pas sottise de me fier aujourd'hui aux idées que ses successeurs émettent, et s'il n'est pas plus vraisemblable que ce grand corps, que nous appelons le Monde, soit bien autre que ce que nous en jugeons.

=Tout ne change-t-il pas continuellement en ce monde, et combien incertaines sont les données que nous avons sur ses origines.=--Platon dit que la physionomie s'en modifie de toutes façons; que le ciel, les étoiles, le soleil changent parfois du tout au tout le mouvement que nous leur voyons accomplir, l'orient devenant l'occident. Les prêtres d'Égypte ont raconté à Hérodote que, depuis leur premier roi, il y avait de cela onze mille et tant d'années (et ils lui montraient les effigies de tous leurs rois, en statues faites de leur vivant), l'orbite décrite par le soleil avait varié quatre fois; que la mer et la terre se transforment alternativement de l'une en l'autre; que la naissance du monde est indéterminée, ce qui est également dit par Aristote et par Cicéron. C'est aussi l'opinion d'un de nos savants qui, s'appuyant des témoignages de Salomon et d'Isaïe, présente le monde comme étant de toute éternité, sujet à la mort, mais renaissant après transformations; ce qui pare à cette objection que Dieu créateur a été quelquefois sans créatures, que parfois il est demeuré oisif, puis sorti de son oisiveté pour remanier son œuvre, et que par conséquent lui-même est sujet à changer.--Dans la plus fameuse école de la Grèce, le monde est considéré comme un dieu, créé par un autre dieu plus puissant. Il est composé d'un corps et d'une âme; celle-ci en occupe le centre, d'où elle s'épand vers la circonférence d'après les mêmes règles que celles qui président aux accords musicaux; il jouit de tous les apanages de la divinité, est très heureux, très grand, très sage, éternel: en lui sont d'autres dieux: la terre, la mer, les astres qui s'entretiennent dans une harmonieuse et perpétuelle agitation, sorte de danse divine, tantôt se rencontrant, tantôt s'éloignant, se cachant, se montrant, changeant l'ordre dans lequel ils errent, se trouvant parfois en avant les uns des autres, parfois en arrière.--Héraclite tenait le monde pour un foyer incandescent, appelé par l'ordre du destin à s'enflammer et à se consumer un jour, pour encore renaître un autre jour.--Quant aux hommes,ils sont, dit Apulée, «mortels comme individus, immortels comme espèce».--Alexandre écrivait à sa mère le récit d'un prêtre égyptien, tiré des monuments de cette nation, qui témoignait de son antiquité, laquelle se perd dans l'infini, et relatait l'origine authentique et le développement des autres pays.--Cicéron et Diodore disent que, de leur temps, les Chaldéens avaient des chartes remontant à quatre cent mille et tant d'années.--Aristote, Pline et autres, que Zoroastre vivait six mille ans avant la venue de Platon.--Ce dernier rapporte que les habitants de Saïs ont des archives remontant à huit mille ans, et que la construction d'Athènes est antérieure de mille ans à celle de Saïs.--Épicure estime que ce que nous constatons exister sur cette terre se retrouve, en tout pareil et de même façon, dans plusieurs autres mondes; cette assertion il l'eût émise avec plus d'assurance encore, s'il eût vu les exemples si étranges de ressemblance et de conformité que présente le nouveau monde des Indes occidentales avec le nôtre tel qu'il est actuellement et tel qu'il a été.

=Dans le nouveau monde n'a-t-on pas trouvé, ayant cours, des pratiques et des traditions qui existent ou ont existé dans le monde ancien!=--En vérité, en considérant ce que nous savons des diverses pratiques qui ont cours sur cette terre, j'ai été souvent émerveillé de voir qu'en des temps et des lieux très éloignés, il se soit rencontré en si grand nombre des opinions populaires extraordinaires, des mœurs et des croyances sauvages se ressemblant sans que, par aucun lien, elles paraissent issues de notre raison à l'état naturel. L'esprit humain accomplit vraiment de grands miracles, mais cette corrélation a encore je ne sais quoi de plus bizarre par la similitude de certains noms et de mille autres choses; car, dans ce nouveau monde, on a trouvé des nations qui jamais, que nous sachions, n'avaient entendu parler de nous, et chez lesquelles la circoncision se pratique; il y en avait où le gouvernement et l'administration étaient entre les mains des femmes, sans que les hommes y aient part; où nos jeûnes et notre carême étaient observés, et en plus, l'abstinence de femmes.--On en trouva où la croix était un symbole dont il était fait usage de diverses façons: ici, on en honorait les sépultures; là, elle s'employait, et en particulier la croix de S. André, pour se protéger contre les visions nocturnes et on les mettait sur les lits des enfants pour les garantir des enchantements; ailleurs, il en a été rencontré une en bois et de grande hauteur, adorée comme dieu de la pluie, cette dernière se trouvait bien avant dans la terre ferme.--On y a relevé des pratiques pénitentiaires exactement semblables aux nôtres, l'usage des mitres, le célibat ecclésiastique, l'art de deviner l'avenir par l'examen des entrailles des animaux offerts en sacrifice; l'abstinence, comme nourriture de chair et de poisson de toute espèce; l'emploi par les prêtres, lorsqu'ils officient, d'une langue spéciale à l'exclusion de la langue vulgaire.--On y a trouvé aussi l'idée d'un premier dieu chassé par un second, son frère puîné; celle que les hommes ont été créés jouissant de toutes les commodités imaginables, dont ils ont depuis été privés pour avoir péché; qu'ils ont été chassés du territoire qu'ils occupaient et que leur condition première a empiré.--Qu'autrefois ils ont été submergés par une inondation causée par les eaux du ciel; seules, quelques familles échappèrent en gagnant les sommets des montagnes et s'y jetant dans des cavernes, s'y renfermant avec des animaux de diverses espèces et bouchant les ouvertures pour empêcher l'eau d'y pénétrer. Quand ils sentirent que la pluie avait cessé, ils firent sortir de leur abri des chiens, qui revinrent propres et tout mouillés, d'où ils conclurent que le niveau de l'eau n'avait pas encore de beaucoup diminué; un peu plus tard, ils en lâchèrent d'autres qui revinrent couverts de boue: ils sortirent alors eux-mêmes pour repeupler le monde qu'ils trouvèrent plein uniquement de serpents.--Chez certains, existait la croyance du jugement dernier; aussi étaient-ils profondément offensés de ce que les Espagnols, fouillant les sépultures pour en retirer les richesses qu'elles contenaient, dispersaient les ossements que ces tombeaux renfermaient, se disant que ces os, ainsi jetés à tous vents, ne pourraient que difficilement se joindre pour se reconstituer.--Le commerce s'y fait par voie d'échange et pas autrement, et il existe des foires et des marchés à cet effet. Des nains et des personnes difformes y sont employés pour ajouter chez les princes aux plaisirs de la table. La fauconnerie y est en usage dans la mesure où s'y prête l'espèce des oiseaux du pays. Il y existe des impôts abusifs. L'art de cultiver les jardins d'agrément s'y pratique. De même les danses, les tours de force et d'adresse des bateleurs, la musique instrumentale, les armoiries, les jeux de paume, de dés, de hasard auxquels on se livre avec passion, au point de mettre comme enjeu, et sa liberté et soi-même. La médecine s'y exerce uniquement au moyen de charmes et d'enchantements. L'écriture se compose d'hiéroglyphes. On y retrouve la croyance d'un dieu venu autrefois sur la terre où il a vécu dans une parfaite virginité, jeûnant, faisant pénitence, prêchant la loi naturelle et l'observance des cérémonies du culte, et qui a disparu d'ici-bas sans avoir subi la mort qui nous atteint tous. On croit aux géants. Il est fait usage de boissons susceptibles de causer l'ivresse et on en boit jusqu'à en perdre la raison. Il y est fait emploi d'ornements religieux portant l'image d'ossements et de têtes de mort, de surplis, d'eau bénite, d'aspersions. Femmes et serviteurs rivalisent à qui mieux mieux pour être brûlés ou enterrés avec le mari ou le maître qui vient de trépasser. Le fils aîné hérite de tout ce que possède le père; les puînés n'ont rien, sauf l'obligation d'obéir. Il est dans les coutumes que, lorsqu'il est pourvu à certains offices de tout premier ordre, celui qui y est élevé quitte son nom et en prend un nouveau. Aux enfants nouveau-nés, on verse de la chaux sur le genou, en leur disant: «Tu viens de la poussière, tu retourneras en poussière.» L'art des augures s'y exerce.--Ces vains simulacres de notre religion qui apparaissent dans certains de ces exemples, témoignent de sa dignité et de sa divinité. Non seulement elle a pénétré chez les nations infidèles de notre hémisphère qui l'ont plus ou moins imitée, mais encore chez ces barbares, comme par une inspiration surnaturelle qui la fait s'étendre sur le monde entier. On y trouve même la croyance au purgatoire, mais sous une forme nouvelle: ce que nous livrons au feu, est livré au froid, et ces peuples s'imaginent que les âmes sont punies et purifiées en ayant à subir les rigueurs d'un froid excessif. Ceci me remet en mémoire une autre divergence dans les idées, assez plaisante: tandis que des peuplades aiment à avoir dégagée l'extrémité du gland du membre viril, et enlèvent à cet effet la peau qui l'entoure, comme font les Mahométans et les Juifs; d'autres, au contraire, se font un si grand cas de conscience d'en agir autrement, qu'à l'aide de tout petits cordons fixés à cette peau, ils l'étirent avec grand soin, de manière à ce qu'elle recouvre cette extrémité de peur qu'elle ne voie l'air.--Une autre divergence existe dans la manière d'honorer les rois et de se montrer dans les fêtes. En pareille circonstance, nous nous parons de nos vêtements les plus convenables; dans quelques pays, pour témoigner au roi de sa supériorité et de leur soumission, ses sujets se présentent à lui avec les effets les plus minables qu'ils possèdent, et, pour entrer au palais, ils mettent quelque vieille robe déchirée par-dessus la bonne dont ils sont revêtus de telle sorte que la personnalité du maître, brillant de tout son éclat, ressorte davantage et produise seule de l'effet.--Mais poursuivons.

=Malgré ces ressemblances qu'on relève en des lieux si éloignés les uns des autres, il est certain que l'esprit des hommes varie suivant les climats et les siècles.=--Si la nature enserre, comme elle le fait de toutes autres choses, dans les règles de sa marche ordinaire, les croyances, les jugements et les opinions des hommes; si leurs évolutions sont déterminées, s'ils ont leur saison, s'ils naissent, s'ils meurent comme il en est des choux; si le ciel les agite et les balaie à sa fantaisie, quelle autorité sérieuse et assurée leur attribuerons-nous? Si l'expérience nous fait toucher du doigt que l'organisation de notre être relève de l'air, du climat, du terroir où nous naissons; que non seulement notre teint, notre taille, notre complexion, nos moyens physiques en dépendent, mais encore les facultés de notre âme, «le climat ne contribue pas seulement à la vigueur du corps, mais aussi à celle de l'esprit», dit Végèce, au point que ce soit intentionnellement que la déesse qui a fondé Athènes ait fait choix, pour la bâtir, d'un climat tel que les hommes y deviennent plus particulièrement prudents, comme l'apprirent à Solon les prêtres d'Égypte: «L'air d'Athènes est léger, ce qui donne aux Athéniens plus de finesse; celui de Thèbes est lourd, aussi les Thébains ont-ils plus de vigueur que d'esprit (Cicéron)», dès lors, de même que les fruits présentent en naissant des variétés, les animaux et les hommes naissent eux aussi plus ou moins belliqueux, justes, tempérants, dociles; ici ils sont enclins au vin, ailleurs au vol et au libertinage; ici ils ont de la propension à la superstition, ailleurs à l'incrédulité; ici pour la liberté, là pour la servitude; ils sont savants ou artistes, grossiers ou spirituels, obéissants ou rebelles, bons ou mauvais, suivant que le lieu où ils vivent les y porte; si on les transplante, leurs penchants se modifient comme il arrive des arbres. C'est pour ce motif que Cyrus ne voulut pas autoriser les Perses à quitter leur pays âpre et montagneux pour émigrer dans un autre doux et plat, disant que les terres grasses et faciles à travailler font des hommes sans énergie, que celles qui sont fertiles engendrent des esprits qui ne le sont pas. Quand nous voyons, sous quelque influence céleste, fleurir tantôt un art, tantôt un autre; une croyance se substituer à une autre, tel siècle produire tels tempéraments et disposer l'humanité à prendre tel ou tel pli; l'esprit humain être tantôt vigoureux, tantôt étiolé comme il advient de nos champs, que deviennent donc ces belles prérogatives dont nous nous flattons? Puisqu'un sage peut éprouver des mécomptes, cent hommes, des nations entières peuvent en éprouver; et, de fait, à mon sens, le genre humain tout entier se trompe depuis des siècles, soit sur ceci, soit sur cela; quelles assurances avons-nous que, parfois, il cesse de se tromper et que, dans le siècle actuel, il ne soit pas dans l'erreur?

=Incapables de discerner ce qui leur conviendrait, souvent les hommes demandent au ciel des biens qui sont pour eux une source de malheurs.=--Entre autres témoignages de notre faiblesse d'esprit, il semble que celui-ci ne mérite pas d'être omis: Même dans ce qu'il désire, l'homme ne sait pas discerner ce qu'il lui faut. Ce n'est pas seulement quand nous avons la jouissance des choses, que nous sommes en désaccord sur ce qui nous est nécessaire pour que nous soyons satisfaits; c'est aussi quand notre imagination seule est en travail et que nous n'avons qu'à souhaiter. Laissons notre pensée tailler et coudre comme il lui plaira, elle n'arrivera seulement pas à désirer ce qui lui convient, non plus qu'à * se satisfaire: «La raison sait-elle ce qu'elle doit craindre ou désirer? Quand jamais a-t-on conçu quoi que ce soit dont on n'ait pas eu à se repentir plus tard, au cas même où les faits ont répondu à ce qu'on en attendait (Juvénal)?» C'est ce qui faisait que Socrate ne demandait aux dieux de lui donner que ce qu'ils savaient lui être salutaire; et que la prière des Lacédémoniens, tant publique que privée, portait simplement de leur octroyer ce qui était bon et beau, s'en remettant à leur puissance suprême du choix et des éliminations à faire: «Nous demandons une épouse et nous voulons des enfants; mais il n'y a que Dieu qui sache quels seront ces enfants et quelle sera cette épouse (Juvénal).» Dans ses supplications le chrétien dit à Dieu:«Que votre volonté soit faite,» il évite de la sorte la mésaventure que les poètes prêtent au roi Midas. Midas avait demandé aux dieux que tout ce qu'il toucherait se convertît en or; sa prière fut exaucée: son vin devint or, son pain fut or, de même la plume de son lit et aussi sa chemise et ses vêtements, si bien qu'il se trouva accablé par la satisfaction donnée à son désir et que le cadeau qui lui fut fait, devint pour lui d'une insupportable commodité; il lui fallut prier à nouveau pour obtenir que ses prières cessassent d'être exaucées: «Étonné d'un mal si nouveau, riche et indigent tout à la fois, il eût voulu fuir ses richesses et prenait en horreur l'objet de ses vœux (Ovide).»--Moi-même, dans ma jeunesse, j'ai demandé à la fortune, entre autres faveurs, d'obtenir l'ordre de Saint-Michel; c'était alors la plus insigne marque d'honneur de la noblesse française et elle était très rarement concédée. La fortune me l'a accordée, mais dans des conditions plaisantes: au lieu de faire que je me distingue et m'élève au-dessus de mon milieu pour y atteindre, elle m'a bien plus gracieusement traité; elle a ravalé cet ordre et l'a abaissé jusqu'à moi, et même plus bas.--Cleobis et Biton, Trophonius et Agamède ayant demandé, les premiers à leur déesse, les seconds à leur dieu, une récompense digne de leur piété, reçurent la mort en cadeau, tant ce que pensent les puissances célestes sur ce qui nous convient, diffère de ce que nous en pensons nous-mêmes! Dieu pourrait nous octroyer la richesse, les honneurs, la vie et même la santé, et cela nous être parfois préjudiciable, car tout ce qui nous plaît ne nous est pas toujours salutaire. Si au lieu de nous guérir, il nous envoie la mort ou une aggravation de nos maux: «Ta verge et ton bâton m'ont consolé (Psalmiste)», il agit ainsi, parce que c'est ce que, en sa sagesse, lui dicte sa prévoyance qui sait ce qu'il nous faut, bien plus exactement que nous ne pouvons le savoir; et nous devons le prendre en bonne part, comme nous venant d'une main très sage et qui ne veut que notre bien: «Si tu veux un bon conseil, abandonne aux dieux le soin de ce qui te convient et de ce qui t'est utile; l'homme leur est plus cher qu'il ne l'est à lui-même (Juvénal).» Leur demander des honneurs, des charges, c'est leur demander qu'ils vous jettent dans la mêlée d'une bataille, ou vous fassent prendre part à une partie de dés ou à toute autre chose dont l'issue vous est inconnue et le succès douteux.

=Dans l'impossibilité où ils sont de discerner ce en quoi consiste le souverain bien, il semble que le calme absolu de l'esprit ne décidant sur rien, considéré comme tel par les Pyrrhoniens, est ce qui en approche le plus.=--Il n'y a pas de sujet donnant lieu à controverses plus violentes et plus acharnées de la part des philosophes, que celui portant sur ce en quoi consiste pour l'homme le souverain bien. Varron compte que deux cent quatre-vingt-huit * sectes ont pris naissance sur cette question. «Or, dès que l'on ne s'accorde pas sur ce qu'est le souverain bien, on diffère d'opinion sur toute la philosophie (Cicéron)». «Il me semble voir trois convives de goûts différents; que leur donner? que ne pas leur donner? Tu prives l'un de ce qu'il aime et ce que tu offres aux deux autres leur déplaît (Horace)»; c'est la réponse que devrait faire la nature à leurs contestations et à leurs débats. Les uns font consister notre bien-être dans la vertu; d'autres, dans la volupté; d'autres, à laisser faire la nature; qui, dans la science; qui, à ne pas souffrir; qui, à ne pas se laisser aller aux apparences. A cette dernière manière de voir, se rattache cette autre émise aux temps anciens par Pythagore: «Ne rien admirer, Numicius, est presque le seul moyen de faire et d'assurer son bonheur (Horace)», ce qui est le but auquel tend la secte de Pyrrhon. Aristote qualifie de magnanimité de n'avoir d'admiration pour rien; et Archésilas disait que le bien, c'est avoir un jugement droit et inflexible, joint à tout ce qui contribue à le maintenir tel, et que le vice et le mal résultent des concessions et des applications que nous en faisons. Il est vrai qu'en donnant ces propositions comme axiomes ne faisant pas doute, Archésilas se départait du procédé habituel des Pyrrhoniens. Quand ceux-ci disent que le souverain bien, c'est l'ataraxie, c'est-à-dire le calme parfait, l'immobilité du jugement, ils n'entendent pas l'affirmer d'une façon absolue; le même état d'esprit qui leur fait éviter un précipice, se préserver de la fraîcheur du soir, leur fait émettre cette idée du moment et en repousser une autre; c'est là pour eux une affirmation sans conséquence.

Combien je souhaiterais que, pendant ma vie, quelqu'un, Juste Lipse par exemple, qui est l'homme le plus savant que nous ayons, dont l'esprit est si cultivé et si judicieux, cousin germain sous ce rapport de mon Turnebus, eût la volonté, la santé et assez de loisirs pour colliger et classer par catégorie, avec toute sincérité et en les recherchant autant qu'il nous est possible, les opinions des philosophes anciens ayant trait à notre être et à nos mœurs, les controverses dont elles ont été l'objet, le crédit dont chacune a joui et tout ce qui s'y rattache; et aussi, comment leurs auteurs et leurs disciples ont, dans le cours de leur vie, fait application de leurs préceptes dans les événements mémorables et pouvant servir d'exemples; quel bel et utile ouvrage ce serait!

=En prenant la raison pour guide, nos embarras ne diminuent pas, car tout change autour de nous, les lois plus encore que tout le reste.=--A quelle confusion n'aboutirons-nous pas, si c'est en nous que nous cherchons la direction à imprimer à nos mœurs! Ce que nous conseille sur ce point la raison, avec le plus d'apparence de vérité, c'est généralement que chacun observe les lois de son pays; c'est l'avis de Socrate inspiré, dit-il, par la divinité; et que veut-elle dire par là, sinon que notre devoir n'a d'autre règle que le hasard? La vérité doit être une et universelle; si l'homme connaissait la droiture et la justice, en avait des types réels, pouvait se les représenter dans leur essence, il ne les ferait pas consister dans l'observance de coutumes de telles ou telles contrées; ce ne serait ni d'après ce que l'on en conçoit en Perse, ou dans les Indes, que la vertu prendrait forme. Il n'y a rien, comme les lois, qui soit plus sujet à de continuelles variations. Depuis que je suis né, j'ai vu trois ou quatre fois changer celles des Anglais, nos voisins, et non seulement celles se rapportant à la politique intérieure, que l'on admet n'avoir aucune fixité, mais celles afférentes au point le plus important qui puisse être, à la religion; j'en ai honte et dépit, d'autant plus que notre région n'a pas été autrefois sans avoir des attaches avec cette nation et que, dans ma famille, il reste encore traces d'ancienne parenté avec elle. Dans notre province, ici même, j'ai vu tel acte constituant un crime capital, devenir par la suite légitime; et actuellement, attachés à un parti, nous sommes exposés, selon les chances de la guerre, à devenir un jour criminels de lèse-majesté humaine et divine, si, le parti opposé venant à triompher, au bout de quelques années, les idées contraires prévalent et que notre justice verse dans l'injustice. Ce dieu de l'antiquité ne pouvait plus clairement accuser à quel degré l'homme ignore l'être divin, et lui apprendre que sa religion n'était qu'un produit de son invention propre à cimenter la société, qu'il ne le faisait en déclarant, de dessus son trépied, à ceux qui, pour s'instruire, venaient le consulter, «que le vrai culte de chacun est celui à l'observation duquel il est tenu par les usages locaux». Dieu! quelle obligation n'avons-nous pas à la bonté de notre souverain Créateur de nous avoir éclairés sur la niaiserie de notre foi en ces dévotions qui nous étaient imposées et que rien ne justifiait, et d'avoir fait que nos croyances reposent aujourd'hui sur cette base éternelle de sa parole sacrée.--Sur ce point capital, la philosophie nous dit de «suivre les lois de notre pays», c'est-à-dire cette mer flottante que sont les opinions d'un peuple ou d'un prince, qui peignent la justice sous autant de couleurs et la transforment aussi souvent que leurs passions changent; mon jugement n'a pas une flexibilité suffisante pour accepter cette solution. Qu'est-ce que ce bien que je voyais hier considérer comme tel et qui ne le sera plus demain et que la traversée d'une rivière suffit pour transformer en crime? Quelle vérité est-ce que celle qui s'arrête à ces montagnes et devient mensonge pour qui habite au delà!

=On n'est même pas d'accord sur ce qu'on appelle les lois naturelles.=--Ils sont plaisants ceux qui, pour donner plus d'authenticité aux lois, disent qu'il y en a de fermes, perpétuelles, immuables, auxquelles ils donnent le nom de lois naturelles, qui seraient innées chez l'homme du fait même de ce à quoi elles s'appliquent; elles seraient au nombre de trois d'après les uns, de quatre d'après d'autres; il y en a qui en admettent plus, d'autres moins, signe qui dénote que le doute est permis là comme ailleurs. Les infortunés! car je ne puis qualifier autrement que d'infortune ce fait que, dans le nombre infini des lois, il ne s'en trouve pas au moins une pour laquelle la fortune et les hasards du sort aient permis que, du consentement unanime de tous les peuples, elle soit universellement admise. Ils sont, dis-je, si malheureux que de ces trois ou quatre lois dont ils ont fait choix, il n'y en a pas une seule qui ne soit contredite et désavouée, non par une nation mais par plusieurs. Or, l'acceptation de tous est la caractéristique essentielle qui seule pourrait être invoquée comme preuve de l'existence de lois naturelles; car ce que la nature nous aurait réellement ordonné, sans aucun doute nous l'observerions d'un commun accord, parce que toute nation, tout homme même, se ressentirait de la contrainte et de la violence que leur ferait quiconque voudrait les pousser en sens contraire de cette loi; qu'on m'en montre, s'il se peut, une dans ces conditions.--Protagoras et Ariston n'assignaient d'autre origine à la justice des lois que l'autorité et l'opinion du législateur; hors de là, le bien et l'honnête ne sont plus des qualités, mais de simples dénominations sans signification appliquées à des choses sans valeur. Thrasymaque, dans Platon, estime que le droit n'est autre que la commodité du supérieur. Il n'est chose au monde présentant plus de diversité que les coutumes et les lois: ici, telle chose est abominable qui, ailleurs, est un titre de recommandation, comme était à Lacédémone l'adresse au vol; les mariages entre proches parents sont expressément défendus chez nous, ailleurs ils sont en honneur: «On dit qu'il y a des peuples où la mère s'unit à son fils, le père à sa fille, et où l'amour croît en raison de cette parenté (Ovide)»; tuer ses enfants, tuer son père, se communiquer ses femmes, faire le commerce de choses volées, avoir licence de se livrer à toutes sortes de volupté, tout, en somme, si poussé à l'extrême que ce soit, est admis dans les usages de quelque nation.

=Combien de choses, sur lesquelles l'accord devrait exister, voyons-nous acceptées par les uns et proscrites par les autres.=--Il est à croire qu'il existe des lois naturelles, comme cela se constate chez d'autres créatures; mais chez nous, elles se sont perdues, parce que notre belle raison humaine s'ingère partout pour maîtriser et commander, brouillant et confondant la physionomie des choses au gré de sa vanité et de son inconstance: «Il ne reste rien de nous; ce que j'appelle nôtre, n'est qu'une production de l'art.» Les choses se présentent sous des jours et dans des conditions diverses, c'est là la principale cause de la diversité des opinions; une nation regarde une chose sous un de ses aspects qui fixe ses idées, une autre la voit autrement et se détermine suivant cette autre manière dont elle la voit.

Rien n'est si horrible que la pensée de manger son père. Les peuples chez lesquels cette coutume existait jadis, l'observaient cependant comme un témoignage de piété et de bonne affection, se proposant de donner par là aux auteurs de leurs jours la sépulture la plus digne et la plus honorable, en logeant en eux-mêmes, pour ainsi dire dans la moelle de leurs os, les corps de leurs pères et ce qui en demeurait; les revivifiant en quelque sorte, les régénérant par cette absorption en leur propre chair, par ce fait qu'ils en faisaient leur nourriture et de la digestion qui s'ensuivait. Il est aisé de se figurer quelle cruauté et quelle abomination c'eût été pour ces hommes abreuvés et imbus de cette superstition, d'enfouir la dépouille de leurs parents dans la terre, où elle pourrirait et deviendrait la pâture des bêtes et des vers.

Lycurgue considérait dans le larcin, la vivacité, la diligence, la hardiesse, l'adresse qu'il y a à surprendre quelque chose appartenant à son voisin et l'utilité qui en revient au public en faisant que chacun apporte plus d'attention à veiller sur ce qui lui appartient. A développer ainsi cette double tendance à assaillir et à se défendre, il trouvait, au point de vue de la discipline militaire (principale science et vertu essentielle qu'il voulait inculquer à sa nation), un avantage qui lui parut, par son importance, l'emporter sur l'inconvénient résultant du désordre et de l'injustice qu'il y a à s'emparer du bien d'autrui.

Denys le tyran offrit à Platon une robe comme on les portait en Perse, longue, lamée d'or et d'argent, et parfumée; Platon la refusa, disant que, né homme, il ne lui convenait pas de s'habiller en femme. Cette même robe, Aristippe l'accepta en disant que «nul accoutrement ne peut porter atteinte à qui est résolu à conserver sa chasteté».--Les amis de ce dernier blâmaient la lâcheté qu'il avait mise à prendre si peu à cœur que Denys lui eût craché au visage: «Les pêcheurs, leur dit-il, se résignent bien, pour prendre un goujon, à être mouillés de la tête aux pieds par les eaux de la mer.»--Diogène était occupé à laver des choux, lorsque voyant passer ce même philosophe, il lui cria: «Si pour vivre tu te contentais de choux, tu ne ferais pas la cour à un tyran.» A quoi Aristippe répondit: «Si tu savais vivre avec les hommes, tu ne laverais pas des choux.» Voilà comment la raison donne aux choses les apparences les plus diverses; c'est un pot à deux anses, que l'on peut prendre par l'anse droite ou par celle de gauche: «O terre hospitalière, tu portes la guerre; tes coursiers sont armés pour le combat et c'est le combat qu'ils nous présagent; cependant, ces fiers animaux étaient autrefois attelés à des charrues et avaient l'habitude de marcher fraternellement sous le joug, tout espoir de paix n'est donc pas perdu (Virgile)!»

On reprochait à Solon de répandre, sur la mort de son fils, des larmes impuissantes et inutiles: «C'est bien pour cela, dit-il, que j'ai sujet d'en répandre, c'est qu'elles sont inutiles et impuissantes.»--La femme de Socrate disant: «Oh! quelle injustice commettent ces méchants juges qui le font mourir,» voyait là un sujet d'aggravation pour sa douleur. «Préférerais-tu donc, lui répliqua Socrate, que j'aie mérité la mort?»--Nous portons les oreilles percées, ce que les Grecs tenaient pour une marque de servitude.--Nous nous cachons pour jouir de nos femmes, les Indous le font en public.--Les Scythes immolaient les étrangers dans leurs temples; ailleurs, les temples étaient des lieux d'asile.--«Chaque pays hait les divinités des pays voisins, parce que chacun tient ses dieux pour les seuls véritables; d'où les fureurs aveugles des foules (Juvénal).»

=Les plaidoyers des avocats et, en maintes occasions, l'embarras des juges démontrent l'ambiguïté des lois.=--J'ai entendu raconter d'un juge que, lorsqu'il rencontrait entre Bartolus et Baldus un conflit difficile à trancher et quelque sujet présentant de sérieuses difficultés, il écrivait en marge de son livre: «Question pour l'ami», voulant dire que la vérité y était si embrouillée et controversée, qu'en semblable cause il lui serait loisible de favoriser celle des parties que bon lui semblerait; avec quelque peu d'esprit et de science, il eût pu inscrire partout cette même mention; dans toutes les affaires, avocats et juges de notre temps trouvent assez de moyens détournés pour y donner telle suite qui leur convient. Dans une science aussi étendue, qui dépend de tant d'opinions qui font loi, et où l'arbitraire joue un si grand rôle, une extrême confusion doit naturellement se produire dans les jugements à rendre, aussi n'est-il guère de procès, si clairs qu'ils soient, sur lesquels les avis exprimés ne soient différents; ce qu'une cour a jugé, une autre le juge en sens contraire; il arrive même que la même cour, jugeant à nouveau, juge autrement qu'elle ne l'a fait la première fois. Les faits de cette nature se voient couramment par suite de cet abus, qui porte si fort atteinte à l'autorité si gourmée et au prestige de notre justice, de ne pas accepter les arrêts rendus et d'aller de juridiction en juridiction pour faire prononcer sur une même cause.

Quant à la liberté dont usent les opinions philosophiques vis-à-vis du vice et de la vertu, c'est un point sur lequel il n'est pas besoin de s'étendre et qui a donné lieu à des avis que, par égard pour les esprits faibles, il vaut mieux taire que publier. Arcésilas disait qu'en fait d'impudicité, le mal n'est pas plus grand quel que soit celui qui s'en rend coupable et de quelque manière qu'il se commette: «Pour ce qui est des plaisirs obscènes, Épicure pense que si la nature les demande, ce n'est pas tant le sexe, le lieu et le rang qui peuvent y inciter, que la façon, l'âge et la figure (Cicéron)... Des amours saintement réglées ne sont pas interdites au sage (Cicéron)... Voyons jusqu'à quel âge on doit aimer les jeunes gens (Sénèque).» Ces deux dernières propositions émanent des Stoïciens; elles montrent, comme du reste le reproche adressé à ce propos à Platon lui-même par * Dicéarque, combien la philosophie la plus éclairée tolérait des licences excessives qui n'étaient point communément pratiquées.

=Les lois et les mœurs tiennent surtout leur autorité de ce qu'elles existent; aussi les philosophes qui s'étaient donné pour règle de ne rien accepter sans examen, ne se faisaient-ils pas scrupule de ne pas les observer.=--Les lois tiennent leur autorité de ce qu'elles existent et sont passées dans les mœurs; il est dangereux de les ramener à ce qu'elles étaient dans l'origine; comme les rivières, en roulant, elles acquièrent de l'importance et gagnent en considération. Remontez-en le cours jusqu'à leur source, ce n'est qu'un mince filet d'eau qu'on distingue à peine et qui va s'enorgueillissant et croissant en prenant de l'âge. Cherchez les motifs qui, dans le principe, ont donné l'essor à ce torrent de lois et coutumes, aujourd'hui si considérable, où se pressent juxtaposés les usages les plus recommandables et d'autres qui ne sauraient être trop réprouvés, auxquels nous marquons tant de déférence; vous les trouverez si légers, si délicats, qu'il n'est pas extraordinaire que ces philosophes qui scrutent tout, soumettant tout à l'examen de leur raison, n'admettant de confiance rien de ce qui leur est imposé, aient souvent à cet égard des jugements très différents de ceux de tout le monde. Ils se modèlent sur ce qui était au début, quand la nature n'avait pas encore été altérée; il n'est donc pas étonnant que dans la plupart de leurs opinions, ils dévient de la voie commune. Peu d'entre eux, par exemple, auraient approuvé les conditions restrictives de nos mariages; la plupart voulaient que les femmes fussent en commun, sans qu'il en résultât d'obligations pour personne, et ils se refusaient à l'observation de ce que nous imposent les convenances. Chrysippe disait que, même sans culotte, un philosophe ferait en public une douzaine de culbutes pour une douzaine d'olives. Il eût à peine cherché à détourner Clisthène de donner la belle Agariste, sa fille, à Hippoclide, auquel il avait vu faire l'arbre fourchu sur une table.--Métroclès avait un peu indiscrètement lâché un pet, alors qu'entouré de ses disciples il dissertait avec eux, et, pris de honte, se tenait renfermé dans sa maison. Cratès vint le voir et joignant l'exemple à ses consolations et à ses raisonnements, se mettant à péter à qui mieux mieux avec lui, il le débarrassa de ses scrupules, et de plus l'amena à se rallier à la secte des Stoïciens à laquelle lui-même appartenait, secte plus franche que celle des Péripatéticiens qui était plus raffinée et que jusque-là Métroclès avait suivie.--Nous appelons honnêteté, n'oser faire à découvert ce que nous estimons honnête de faire à couvert; ces philosophes, aux idées primitives, l'appelaient sottise; et ils estimaient vicieux de s'ingénier à taire et à désavouer ce que la nature, les coutumes, nos désirs publient et proclament de nos actions. S'il leur semblait que c'était folie de célébrer les mystères de Vénus en dehors du sanctuaire réservé de son temple et de les exposer à la vue de tous, c'est que se livrer à ces jeux sans être abrité derrière des rideaux leur fait perdre leur saveur, parce que la honte est un poids lourd à porter; et que les voiler, y apporter de la réserve et de la modération, sont autant de conditions qui ajoutent à leur prix. Ils tenaient que la volupté plaidait pour elle-même en se plaignant, sous le masque de la vertu, d'être prostituée dans les carrefours, foulée aux pieds, dépréciée aux yeux de tous, par suite de cette absence de dignité et de commodité que lui assurent les locaux spéciaux qui lui sont d'ordinaire affectés; ce qui fait même dire à quelques-uns que supprimer les lieux de prostitution attitrés, c'est non seulement faire que les actes de débauche, auxquels ces lieux sont réservés, se commettront alors partout, c'est encore pousser à ce vice les vagabonds et les gens oisifs par les entraves qu'on y apporte: «Jadis mari d'Aufidie, te voilà, Corvinus, devenu son amant aujourd'hui qu'elle est la femme de celui qui autrefois était ton rival. Elle te déplaisait quand elle était à toi, pourquoi te plaît-elle depuis qu'elle est à un autre? Es-tu donc impuissant dès que tu n'as plus rien à craindre (Martial)?» Mille exemples témoignent qu'il en est ainsi, que les difficultés aiguillonnent nos désirs: «Il n'est personne ô Cecilianus, qui ait voulu voir ta femme gratis, quand ses approches étaient libres; mais maintenant que tu la fais garder, les adorateurs abondent. Tu es vraiment un habile homme (Martial).»--On demandait ce qu'il faisait à un philosophe surpris à même s'unissant à une femme: «Je plante un homme», répondit-il froidement, ne rougissant pas plus d'être rencontré se livrant à cet acte, que s'il avait été vu plantant de l'ail.

Un de nos auteurs religieux, des plus grands, émet en des termes très dignes et mesurés, auxquels j'adhère, que l'accomplissement de cet acte nécessite tellement que l'on se cache et que l'on en ait honte, qu'il est convaincu que lorsqu'on se donne licence de s'abandonner à ces embrassements tels que l'école des Cyniques les admet, l'œuvre de chair, dans ces conditions, ne peut se mener à bonne fin; on peut bien se livrer à des mouvements lascifs, mais c'est tout; et, si cela suffit pour donner satisfaction à l'impudence dont cette école fait profession, pour déterminer l'afflux, qu'en pareil cas la honte contient et arrête, il leur faut encore rechercher n'être pas vus.--Cet auteur n'a pas été assez avant, dans ce qu'il a relevé de leurs excentricités: Diogène se masturbant en public, manifestait, en présence de la foule groupée autour de lui, «son contentement de pouvoir de la sorte procurer en le frottant des jouissances à son ventre». A qui lui demandait pourquoi il mangeait en pleine rue et ne cherchait pas un endroit plus commode, il répondait: «C'est parce que j'ai faim en pleine rue.» Les femmes adonnées à la philosophie et qui étaient affiliées à cette secte, se livraient à ces philosophes en tous lieux et à discrétion; Hipparchia ne fut admise dans la société de Cratès, qu'à condition de suivre en toutes choses les usages et les coutumes qui étaient de règle. Ils attachaient le plus haut prix à la vertu et n'acceptaient, pour se conduire, que la morale; cependant, dans toutes leurs actions, ils s'en remettaient à l'autorité du sage qu'ils avaient choisi comme chef de leur école, dont la manière de voir était souveraine et qu'ils plaçaient au-dessus des lois; et ils ne reconnaissaient d'autres bornes à leurs voluptés, que la modération à y apporter et le respect de la liberté d'autrui.

=Des philosophes anciens ont soutenu que dans un même sujet subsistent les apparences les plus contraires.=--De ce que le vin semble amer aux malades et est agréable aux gens bien portants, que l'aviron semble tors quand il plonge dans l'eau et paraît droit à ceux qui le voient complètement hors de ce milieu, que bien des choses se présentent ainsi sous des apparences contraires, Héraclite et Protagoras y voyaient une preuve que chacune porte en elle la cause de ces apparences: que le vin renferme un principe amer qui le fait paraître tel au goût des malades, l'aviron un principe courbe en rapport avec la disposition en laquelle se trouve celui qui le voit dans l'eau, et de même de tout le reste; ce qui revient à dire que tout est en toutes choses et par conséquent que rien n'est dans aucune, car il n'y a rien là où il y a tout.

=Ce qu'il y a de certain, c'est que les termes les plus clairs peuvent toujours être interprétés de diverses façons.=--Cette opinion me remémore ce qui se passe en nous. Il n'est pas un sens réel ou apparent, amer ou doux, droit ou courbé, que l'esprit humain ne trouve aux écrits qu'il entreprend d'examiner de près. De combien de faussetés et de mensonges une phrase aussi nette, aussi pure, aussi parfaite qu'il est possible, n'est-elle pas le point de départ? Quelle hérésie n'y a trouvé des témoignages assez probants pour se produire et se maintenir? Aussi les auteurs de semblables erreurs ne veulent-ils jamais renoncer aux preuves, tirées de l'interprétation donnée aux textes, qui peuvent témoigner à leur avantage. Un haut personnage, voulant justifier auprès de moi, en l'appuyant de quelque autorité, la recherche à laquelle il se livrait de la pierre philosophale, me citait, dernièrement, cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il s'était, disait-il, basé au début, pour se mettre en paix avec sa conscience (car il appartient à l'état ecclésiastique); et en vérité, ce qu'il avait trouvé n'était pas seulement original, mais encore s'appliquait très bien à la défense de cette belle science.

C'est de la sorte que s'accréditent les fables que nous débitent les devins; il n'est pas un individu se mêlant de prédire l'avenir, arrivé à avoir assez de réputation pour qu'on daigne le feuilleter et rechercher attentivement les diverses significations que l'on peut tirer de ses paroles, à qui on ne fera dire tout ce qu'on veut, comme aux Sibylles. Il y a tant de manières d'interpréter, qu'il est difficile qu'en n'importe quel sujet, en s'y prenant soit d'une façon, soit d'une autre, un esprit ingénieux ne trouve quelque air qui ne convienne à ce qu'il veut; c'est pour cela qu'un style obscur et équivoque est d'un usage si ancien et si fréquent. Qu'un auteur parvienne à attirer à lui la postérité et faire qu'elle s'occupe de lui, ce qui peut arriver soit en raison de sa valeur propre, soit aussi et même plus encore par la faveur dont jouit momentanément le sujet qu'il traite; qu'en outre, par bêtise ou par finesse, son style soit un peu confus et enchevêtré: il peut être sans souci; nombre d'esprits, le secouant et l'épluchant, en tireront quantité d'idées, ou conformes à la sienne, ou s'en rapprochant, ou absolument contraires et qui toutes lui feront honneur; et il arrivera ainsi au succès par le fait de ses disciples, comme les régents de collège s'enrichissent par l'argent du Landit. C'est ce qui a donné de la valeur à nombre de choses qui n'en avaient aucune, et a mis en relief certains écrits auxquels on a fait dire tout ce qu'on a voulu, une même chose pouvant être envisagée, comme il nous plaît, sous mille et mille formes et considérations diverses.

=C'est ce qui fait qu'Homère est présenté comme ayant traité en maître les questions de tous genres, et Platon comme s'étant prononcé toujours dans le sens de celui qui le cite.=--Est-il admissible qu'Homère ait voulu dire tout ce qu'on lui fait dire; qu'il se soit volontairement prêté à de si nombreuses et de si diverses interprétations, que les théologiens, les législateurs, les guerriers, les philosophes et les gens de toutes sortes qui s'occupent de sciences, si divers et si opposés que soient les sujets qu'ils traitent, s'appuient de lui et s'en réfèrent à lui. Il est pour tous le grand maître en toutes choses, quels que soient les charges occupées, les professions exercées ou les arts que l'on cultive; il est le premier conseiller de toute entreprise; quiconque a eu besoin d'oracles et de prédictions, y a trouvé ce qui lui importait. Un personnage savant, qui est de mes amis, en est arrivé à y trouver en faveur de notre religion des indications réellement admirables, si bien que c'en est merveilleux, et il ne peut se défaire de l'idée que cela a été intentionnel chez Homère, qui lui est aussi familier qu'à quelque personne que ce soit de notre siècle; mais il est probable que ce qu'il y trouve en faveur de notre culte, plusieurs dans l'antiquité l'y avaient pareillement trouvé en faveur des leurs.

Voyez comme on fouille et agite Platon; chacun, s'honorant de le mettre de son côté, l'interprète à sa façon; on le promène par toutes les opinions auxquelles le monde donne le jour et on lui fait prendre parti; on va jusqu'à le mettre en contradiction avec lui-même, selon les idées ayant cours; on lui fait désavouer à son sens les mœurs admises de son temps, si elles ne sont plus de mise à notre époque, et cela avec d'autant plus de netteté et d'autorité que l'esprit de celui qui l'interprète est plus net et plus autoritaire. Des mêmes faits qui avaient conduit Héraclite à émettre cette maxime: «Que toute chose a en soi les apparences qu'elle présente», Démocrite tirait une conclusion tout opposée, savoir: «Que les choses n'ont rien de ce que nous y trouvons», et de ce que le miel est doux pour l'un, amer pour l'autre, il concluait qu'il n'est ni doux ni amer. Les Pyrrhoniens auraient dit qu'ils ne savent s'il est doux ou amer, s'il n'est ni l'un ni l'autre, ou encore l'un et l'autre à la fois, parce que, eux, s'efforcent toujours d'arriver à conclure que le point en litige prête au doute. Les Cyrénaïques tenaient que nous n'éprouvons aucune perception de l'extérieur; que cela seul est perceptible pour nous, qui nous cause des sensations intérieures, comme la douleur et la volupté; ils ne reconnaissent ni son, ni couleur, mais seulement les affections qu'elles occasionnent en nous et d'où naît uniquement le jugement de l'homme. Protagoras estimait que «pour chacun, la vérité est ce qui lui semble être». Les Épicuriens plaçaient le siège du jugement dans les sens, par lesquels nous acquérons la connaissance des choses et ressentons les sensations qu'elles causent. Platon voulait que le jugement qui nous fait distinguer la vérité, et la vérité elle-même, ressortissent non des sens et d'idées préconçues, mais de l'esprit et de la réflexion.

=Si erronées que soient les notions qui nous viennent des sens, ils sont cependant la source de toutes nos connaissances.=--Cette dissertation m'a amené à considérer le rôle des sens comme constituant la plus grande cause en même temps que la preuve de notre ignorance. Tout ce qui se connaît, se connaît par la faculté de connaître que possède le sujet; cela est incontestable parce que le jugement étant un acte de celui qui juge, il est naturel qu'il y emploie au mieux ses moyens et sa volonté, et qu'il ne soit pas contraint de s'en rapporter à autrui, ainsi qu'il adviendrait si la connaissance de toutes choses s'imposait à nous par le fait même de leur nature. Or il n'en est point ainsi; cette connaissance nous arrive par les sens, qui sont nos maîtres: «Ce sont les voies par lesquelles l'évidence pénètre dans le sanctuaire de l'esprit humain (Lucrèce)»; c'est par eux que la science commence à nous pénétrer, et par eux qu'elle s'affirme. Après tout, nous serions aussi ignorants que peut l'être une pierre, si nous ne connaissions l'existence du son, de l'odeur, de la lumière, de la saveur, de la mesure, du poids, de la mollesse, de la dureté, de l'âpreté, de la couleur, du poli, de la largeur, de la profondeur, ce qui constitue la base et les principes de toute notre science; au point que pour certains, science n'est autre chose que sensation. Quiconque est de force à m'obliger à contredire ce que me témoignent mes sens, me tient à la gorge, il m'accule au point que je ne puis reculer davantage; les sens sont le commencement et la fin des connaissances humaines: «Vous reconnaîtrez que la notion du vrai nous vient par les sens; leur témoignage est irrécusable, car quel guide mérite plus notre confiance (Lucrèce)?» Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, toujours faudra-t-il leur concéder que tout ce que nous savons nous vient d'eux et par leur intermédiaire. Cicéron dit que Chrysippe ayant essayé d'amoindrir la force des sens et leur propriété, rencontra en lui-même de tels arguments contraires à sa thèse et de si violentes oppositions qu'il ne put atteindre au but; ce qui fit dire à Carnéade qui, en cette occasion, disputait contre lui et se vantait de se servir des armes mêmes et des paroles de Chrysippe pour le combattre: «Malheureux, ta propre force t'a perdu!» Il n'est rien de si absurde, selon nous, de si excessif que de soutenir que le feu n'échauffe pas, que la lumière n'éclaire pas, que le fer n'est ni pesant, ni dur, toutes choses dont la connaissance nous est venue par les sens; il n'y a chez l'homme aucune croyance, aucune science qui puissent se comparer en certitude à ce qu'ils nous enseignent.

=Si nous ne pouvons tout expliquer, peut-être est-ce parce que certains sens existent dont l'homme est dépourvu, ce qu'il est dans l'impossibilité de constater.=--La première observation que je ferai sur les sens est que je mets en doute que l'homme soit pourvu de tous ceux dont dispose la nature. Je vois des animaux qui passent très bien toute leur vie, les uns sans y voir, les autres sans entendre; qui sait si, à nous aussi, il ne manque pas un, deux, trois et même plusieurs autres sens? S'il nous en manque, notre raison est impuissante à faire que nous nous en apercevions. C'est le privilège des sens, d'être le summum de notre perspicacité; il n'y a rien en dehors d'eux qui nous puisse venir en aide pour les révéler, l'un d'eux ne peut même pas faire découvrir l'autre: «L'ouïe peut-elle rectifier la vue, ou le toucher rectifier l'ouïe? le goût suppléer au tact? et l'odorat ou la vue réformer leurs erreurs (Lucrèce)?» Ils constituent absolument la limite extrême de nos facultés: «Chacun a sa puissance, chacun sa force propre (Lucrèce).» Il est impossible de faire comprendre à un aveugle-né qu'il ne voit pas; il est impossible de lui faire désirer d'y voir et regretter le sens qui lui fait défaut; aussi ne devons-nous tirer aucune assurance qu'aucun sens ne nous manque, de ce que notre âme est contente et satisfaite de ceux que nous avons, vu que, si cette imperfection existe, nous ne sommes à même ni de la sentir ni d'en souffrir. Il est impossible de dire quoi que ce soit à cet aveugle qui, par raisonnement, preuve ou analogie, l'amène à ce que son imagination acquière la moindre notion de ce que peuvent être la lumière, la couleur, la vue; il n'est rien en lui qui puisse l'amener à avoir idée de ce que peut être ce sens. Quand nous voyons les aveugles-nés souhaiter d'y voir, ce n'est pas qu'ils comprennent ce qu'ils demandent; ils savent par nous qu'ils ont quelque chose qui laisse à désirer, qu'il est en nous quelque chose qui leur manque; ils le nomment, en indiquent les effets et conséquences, mais cependant ne savent pas ce que c'est, et ne le conçoivent ni un peu, ni beaucoup.

Je connais un gentilhomme de bonne maison, aveugle de naissance, ou tout au moins qui l'est devenu à un âge où on ne sait encore ce que c'est que la vue. Il se rend si peu compte de ce qui lui manque, qu'il use et emploie comme nous les locutions servant à exprimer ce que l'on voit, mais en en faisant une application tout à fait particulière et qui lui est propre. On lui présentait un enfant dont il est le parrain; l'ayant pris dans les bras: «Mon Dieu, dit-il, le bel enfant! qu'il est beau à voir! comme son visage respire la gaîté!» Il dira comme chacun de nous: «Cette salle a une belle vue; le temps est clair; il fait un beau soleil.» Il y a plus; comme la chasse, le jeu de paume, le tir à l'arquebuse sont des exercices que nous pratiquons et qu'il en a entendu parler, il les affectionne, s'y mêle et croit y prendre la même part que nous; il s'y complaît, s'y passionne, et pourtant ne les conçoit que par l'oreille. On lui crie lorsqu'on est sur un beau terrain plat où il peut aller et venir: «Voilà un lièvre»; on lui dit ensuite: «Le lièvre est pris»; et il est aussi fier de cette capture qu'il entend dire aux autres qu'ils le sont eux-mêmes. Au jeu de paume, il prend la balle de la main gauche et la lance avec sa raquette dans n'importe quelle direction; avec l'arquebuse, il tire au hasard, et croit ses gens lorsqu'ils lui disent qu'il a tiré trop haut ou à côté.

Sait-on si le genre humain ne commet pas de pareilles sottises, faute de quelques sens, dont l'absence fait que la plupart des choses ne nous apparaissent pas sous leur vrai jour? Sait-on si la difficulté que nous éprouvons à comprendre certaines œuvres de la nature ne vient pas de là; si certaines choses accomplies par des animaux, qui dépassent ce que nous-mêmes pouvons faire, ne sont pas produites par des facultés, conséquence de sens qui nous font défaut, et si, de ce fait, certains parmi eux ne se trouvent pas avoir une vie plus remplie, plus complète que la nôtre? La pomme met en jeu la plupart de nos sens: elle est rouge, lisse au toucher, a de l'odeur, est douce au goût; peut-être a-t-elle en plus d'autres vertus, comme d'assécher ou de restreindre, qui ne tombent sous aucun de nos sens. N'est-il pas vraisemblable qu'aux propriétés que nous appelons occultes, que nous constatons en plusieurs choses, comme dans l'aimant celle d'attirer le fer, doivent correspondre des facultés provenant de sens qui, par leur nature même, permettent de les saisir et de les apprécier, et qui, par leur absence, nous laissent dans l'ignorance de ce que sont réellement ces choses? C'est probablement à quelque sens particulier que les coqs doivent de distinguer l'heure le matin et à minuit et d'être portés à chanter; les poules, de redouter l'épervier, avant d'être instruites par la fréquentation et l'expérience, et de ne craindre ni l'oie ni le paon, qui sont pourtant de plus grande taille; les poulets, d'être avisés de l'hostilité naturelle que leur porte le chat et de ne pas se défier du chien: de se mettre en garde en entendant le miaulement du premier, dont cependant la voix est quelque peu attirante, et non à l'aboiement du second, dont le ton est dur et semble dénoncer quelqu'un prêt à chercher querelle; les frelons, les fourmis, les rats, de toujours choisir la meilleure poire ou le meilleur fromage, avant même d'en avoir tâté; le cerf, l'éléphant, le serpent, de reconnaître certaines herbes propres à les guérir.

=C'est par les sens que la science s'acquiert: chacun d'eux y contribue et aucun ne peut suppléer à un autre.=--Il n'y a pas un sens qui ne soit de grande importance et les connaissances dont nous sommes redevables à chacun d'eux sont en nombre infini. Si l'intelligence des sons, de l'harmonie et de la voix venait à nous manquer, cela introduirait une confusion inimaginable dans tout le reste de notre science; car, outre ce qui est du domaine propre de chaque sens, que d'arguments, de conséquences et de conclusions pour toutes autres choses ne tirons-nous pas, par comparaison d'un sens avec un autre. Supposons qu'un homme qui s'y entend, imagine le genre humain dépourvu, depuis son origine, du sens de la vue et recherche à quel degré d'ignorance et de trouble conduirait une telle lacune; quelles ténèbres, quel aveuglement en seraient résultés pour notre âme; et qu'on juge par là combien importe, pour la connaissance de la vérité, la privation d'un sens autre que ceux que nous possédons, de deux, de trois, si ces sens existent et que nous en soyons privés. Nous sommes arrivés à concevoir la vérité sous une forme à laquelle ont participé et concouru nos cinq sens; peut-être pour que cette forme soit la vraie et que nous ayons toute certitude de la saisir dans son intégralité, aurait-il fallu le concours de huit ou dix sens.

Les sectes philosophiques qui contestent la science humaine, mettent surtout en avant l'incertitude et la faiblesse de nos sens: toute connaissance nous parvenant par leur entremise et leur moyen, s'ils sont en défaut dans les rapports qu'ils nous en font, s'ils corrompent ou altèrent ce qu'ils nous communiquent du dehors, si la lumière qui par eux se fait en notre âme est obscurcie au passage, nous n'avons plus sur quoi nous puissions compter. De cette extrême difficulté, sont nés ces divers aphorismes: «Chaque chose renferme en elle tout ce qu'on y trouve;--dans chacune il n'y a rien de ce que nous pensons y trouver»; et aussi ceux-ci qui émanent des Épicuriens: «Le soleil n'est pas plus grand que notre vue nous le fait apprécier;--les apparences qui nous font voir un corps plus grand quand on en est proche, et plus petit quand on en est éloigné, sont vraies toutes deux»; «nous ne convenons pas pour cela que nos yeux nous trompent, ne leur imputons donc pas les erreurs de l'esprit (Lucrèce)»;--et, ce qui est plus hardi: «Nos sens ne se trompent pas, nous sommes sous leur entière dépendance, et il faut chercher ailleurs les raisons qui peuvent expliquer les différences et les contradictions que nous constatons; inventer même (ils en viennent jusque-là) tout autre mensonge ou rêverie de notre esprit, plutôt qu'accuser les sens.»--Timagoras jurait qu'il avait beau cligner de l'œil, le presser, jamais il n'avait aperçu en double la lumière d'une chandelle et que cette illusion vient d'une erreur d'imagination et non d'un vice de cet organe.--De toutes les absurdités, la plus absurde, d'après les Épicuriens, est de désavouer le pouvoir et les effets des sens: «Les indications des sens sont vraies en tous temps. Si la raison ne peut expliquer pourquoi ce qui, carré vu de près, de loin paraît long, il vaut encore mieux, à défaut de la solution vraie de ce double phénomène, en donner une fausse plutôt que de laisser échapper de ses mains l'évidence, plutôt que de mentir à sa foi première et ruiner tous les fondements de crédibilité sur lesquels reposent notre conservation et notre vie, car les intérêts de la raison ne sont pas ici les seuls en jeu; la vie elle-même ne se conserve qu'avec le secours des sens; c'est sur leur témoignage que nous évitons les précipices et les autres choses nuisibles (Lucrèce).» Ce conseil désespéré et si peu philosophique ne signifie autre chose que la science humaine ne peut exister qu'autant que nous lui prêtons le secours d'une raison déraisonnable, folle, obstinée, et que, pour la satisfaction de la vanité de l'homme, il vaut encore mieux en user ainsi, aussi bien que de tout autre remède si fantastique qu'il soit, que d'avouer sa bêtise à laquelle il ne peut se soustraire; c'est là une vérité bien peu à son avantage. Il ne peut empêcher que les sens ne soient les souverains maîtres des connaissances qu'il possède; mais en aucun cas ils n'offrent de certitude et ils sont toujours sujets à nous induire en erreur; c'est là un point sur lequel il nous faut insister à outrance; et à défaut de ce qui devrait, avec juste raison, faire sa force, mais qui n'existe pas, l'homme doit y suppléer par l'opiniâtreté, la témérité, l'impudence.--Si les Épicuriens sont dans le vrai, c'est-à-dire «si la science n'existe pas du moment que les apparences qui nous sont transmises par nos sens sont fausses», et si ce que disent les Stoïciens est également vrai: «que les apparences que nous recevons par les sens, sont tellement entachées de faux, qu'elles ne peuvent produire aucune science», du fait de ces deux grandes sectes dogmatistes, nous sommes amenés à conclure que la science n'est pas.

=L'expérience révèle les erreurs et les incertitudes des sens qui, bien souvent, en imposent à la raison.=--Quant à l'erreur et à l'incertitude des opérations des sens, chacun peut s'en procurer autant d'exemples qu'il lui plaît, tant les fautes et les tromperies qu'ils nous font sont ordinaires. Par l'effet de l'écho d'un vallon, le son d'une trompette semble venir de devant nous, alors qu'il part d'une lieue par derrière.--«Des montagnes qui s'élèvent au-dessus de la mer, nous paraissent de loin une même masse, quoiqu'en réalité elles soient très distantes l'une de l'autre. Les collines et les champs que nous côtoyons, semblent fuir vers la poupe du vaisseau sur lequel nous naviguons à pleines voiles. Si votre cheval s'arrête au milieu d'un cours d'eau, il paraît remonter obliquement le courant, comme emporté par une force étrangère (Lucrèce).»--Faites rouler une balle d'arquebuse sous le second doigt de la main, celui du milieu se superposant sur celui-ci: il faut se faire extrêmement violence pour reconnaître qu'il n'y a qu'une balle, tant les sens nous en représentent deux.--Que les sens dominent souvent notre raison et la contraignent à recevoir des impressions qu'elle sait fausses et apprécie telles, cela se voit constamment. Je laisse de côté le sens du toucher, qui a des fonctions plus immédiates, plus vives, et se traduit par des effets plus tangibles; qui, par la douleur qu'il est susceptible de faire éprouver au corps, renverse si fréquemment toutes les belles résolutions stoïques et arrache des plaintes à qui a mal au ventre, lors même que, dans le plus profond de son âme, il est un adepte fervent de ce principe, que «la colique, comme toute autre maladie et toute autre souffrance, est chose indifférente, et qu'elle n'a pas le pouvoir de diminuer en rien le souverain bonheur et la félicité que la vertu procure au sage». Mais il n'est cœur si efféminé que le son de nos tambours et de nos trompettes n'échauffe; il n'y en a pas de si dur que la musique, par sa douceur, n'éveille et ne chatouille; il n'y a pas âme si revêche qui ne se sente prise de recueillement, en considérant la sombre immensité de nos églises, leurs ornements si divers et l'ordre de nos cérémonies; en entendant le son de nos orgues qui porte tant à la dévotion, et l'harmonie si bien réglée de nos chants religieux; ceux mêmes qui entrent dans ces édifices avec une idée de mépris, s'en sentent le cœur impressionné et éprouvent comme une sorte de crainte superstitieuse qui les met en défiance de leur opinion.--Quant à moi, je ne m'estime pas assez fort pour demeurer insensible à la récitation de vers d'Horace ou de Catulle, dite d'une façon intelligente par une bouche jeune et belle, à la voix agréable; la voix, dit Zénon avec juste raison, est la fleur de la beauté. Un jour, on a voulu me persuader qu'un homme, que nous connaissons tous nous autres Français, m'en avait imposé en me récitant des vers qu'il avait composés; qu'ils n'étaient pas tels sur le papier qu'ils en avaient l'air, et que mes yeux en jugeraient autrement que mes oreilles, tant la diction donne de prix et ajoute aux ouvrages qui ont à subir l'épreuve de la lecture! Aussi Philoxènes n'avait-il pas tort quand, entendant un lecteur lire d'une façon incorrecte un de ses écrits, il se mit à casser et piétiner des briques qui appartenaient à ce fâcheux, en disant: «Je brise ce qui est à toi, comme tu gâtes ce qui est à moi.»--Pour quelle raison des gens qui se sont donné la mort avec résolution, ont-ils détourné la tête, pour ne pas voir le coup qu'ils se faisaient porter? Et ceux qui, malades, désirent et demandent qu'on les incise ou qu'on les cautérise, pourquoi ne peuvent-ils soutenir la vue des apprêts du chirurgien, de ses instruments et de l'opération; ce n'est cependant pas de la vue, que doit leur venir la douleur? ces exemples ne prouvent-ils pas l'empire que les sens exercent sur la raison?--Nous avons beau savoir que les tresses d'un page ou d'un laquais ont été empruntées, que cette rougeur vient d'Espagne, que cette blancheur et son brillant sont des produits de l'Océan, contre toute raison notre vue nous fait quand même paraître plus aimable et plus agréable l'objet qui s'en pare: «Nous sommes séduits par la parure; l'or et les pierreries cachent les défauts; une jeune fille est la moindre partie de ce qui nous plaît en elle. Souvent on a peine à trouver ce qu'on aime parmi tant d'ornements; c'est sous cette égide opulente que l'amour trompe nos yeux (Ovide).» Combien les poètes accordent de pouvoir aux sens, lorsqu'ils nous représentent Narcisse épris de son ombre: «Il admire tout ce qu'il a d'admirable. L'insensé! il se désire lui-même, c'est lui-même qu'il approuve, lui-même qu'il convoite; il brûle de feux qu'il a lui-même allumés (Ovide);» c'est pour cela aussi qu'ils nous montrent Pygmalion, l'esprit si troublé par l'impression que lui cause la vue de sa statue d'ivoire, qu'il l'aime et se fait son serviteur, comme si elle était animée: «Il la couvre de baisers et s'imagine qu'elle lui répond; il la saisit, l'étreint; il croit sentir sous ses doigts le frisson de la chair, et craint en la pressant, d'y laisser une empreinte livide (Ovide).»

Qu'on mette un philosophe dans une cage en fil de fer assez mince et à larges mailles et que cette caisse soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris, il verra d'une façon évidente qu'il est impossible qu'il en tombe et, malgré cela, à moins qu'il ne soit familiarisé avec le métier de couvreur, il ne pourra s'empêcher d'être épouvanté et transi par la vue de la hauteur à laquelle il se trouve. Nous-mêmes avons assez de peine à garder notre assurance, quand nous sommes sur les galeries qui règnent sur nos clochers, pour peu qu'elles soient à jour, et alors même qu'elles sont en pierre; certaines gens ne peuvent seulement pas en supporter la pensée. Qu'on jette entre ces deux tours une poutre assez large pour qu'on puisse se promener dessus, il n'y a pas de sagesse philosophique, si ferme soit-elle, qui puisse nous donner le courage d'y marcher, comme nous le ferions si elle reposait à terre. J'ai souvent éprouvé dans nos montagnes de ce côté-ci des Pyrénées, bien que je sois de ceux que cela n'effraie que médiocrement, que je ne pouvais supporter la vue de ces immenses profondeurs sans ressentir du frisson et un tremblement dans les jarrets et les cuisses, bien qu'il s'en fallût d'une longueur égale à ma taille que je ne fusse tout à fait au bord et que je susse parfaitement qu'une chute n'était possible que si, volontairement, je m'exposais à ce danger. J'ai remarqué aussi que, quelque hauteur qu'il y ait, si sur la pente se présente un arbre ou une pointe de rocher qui coupe la vue et sur lequel elle puisse se poser un peu, cela nous soulage et nous rassure, comme si, en cas de chute, nous pouvions en attendre du secours; tandis que nous ne pouvons seulement pas regarder, sans que la tête nous tourne, les précipices abrupts et unis, «de telle sorte qu'on ne peut regarder en bas, sans être pris de vertige (Tite-Live)», ce qui est une vivante imposture de la vue.--C'est ce qui conduisit ce beau philosophe à se crever les yeux pour se mettre l'âme à l'abri des impressions déréglées qu'elle en recevait et pouvoir philosopher plus librement; mais, à ce compte, il eût dû aussi se bourrer de coton les oreilles qui, au dire de Théophraste, sont les plus dangereux de nos organes, susceptibles, par la violence des impressions qu'elles nous communiquent, de troubler et d'altérer nos idées; et, en fin de compte se priver également de tous les autres sens, autant dire de son être et de la vie, car tous ont ce pouvoir d'exercer de l'empire sur notre raison et notre âme: «Il arrive souvent que tel spectacle, telle voix, tel chant impressionnent vivement nos esprits; souvent aussi la douleur et la crainte produisent le même effet (Cicéron).»--Les médecins prétendent que certains tempéraments s'agitent jusqu'à la fureur, sous l'effet de certains sons et de certains instruments. J'en ai vu qui ne pouvaient entendre ronger un os sous leur table, sans perdre patience; et il n'y a guère de personnes qui ne soient incommodées par le bruit aigu et pénétrant que fait la lime quand on travaille le fer; de même entendre près de soi le bruit des mâchoires dans la mastication, ou parler quelqu'un qui a le gosier ou le nez embarrassé, agace certaines gens jusqu'à la colère et la haine. Ce joueur de flûte qui, à Rome, accompagnait Gracchus et atténuait, accentuait ou modifiait les accents de la voix de son maître haranguant le peuple, à quoi servait-il, si le rythme et les inflexions de ses sons n'avaient la propriété d'émouvoir et de modifier l'esprit de ses auditeurs? Il y a vraiment bien de quoi se féliciter si fort de cette belle faculté qu'a notre jugement de se laisser ainsi manier et transformer sous l'action et l'imprévu d'un aussi léger souffle!

=Par contre, les passions de l'âme ont également action sur les témoignages des sens et concourent à les altérer.=--Si les sens induisent en erreur notre entendement, à leur tour ils sont tout autant trompés; notre âme, parfois, prend sur eux sa revanche; elle et eux mentent et se trompent à qui mieux mieux. Ce que nous voyons et entendons, quand nous sommes sous l'effet de la colère, ne nous apparaît pas tel que c'est: «On voit alors deux soleils et deux Thèbes (Virgile)»; ce qui est l'objet de notre affection nous semble plus beau qu'en réalité, «souvent nous voyons la difformité et la laideur faire des caprices et recevoir des hommages (Lucrèce)»; de même, celui pour lequel nous éprouvons de l'éloignement nous paraît plus laid qu'il n'est; la clarté du jour paraît terne et obscurcie à un homme ennuyé et dans l'affliction.--Nos sens ne sont pas seulement altérés, souvent ils sont entièrement oblitérés par les passions de l'âme. Combien de choses voyons-nous que nous n'apercevons pas quand notre esprit est occupé ailleurs: «Les choses, même les plus exposées à la vue, si nous n'y appliquons notre esprit, sont pour lui comme si elles se perdaient dans la nuit des temps (Lucrèce)»; il semble que l'âme se replie au dedans de nous et qu'elle se joue de ce que peuvent les sens. C'est ainsi que les facultés internes et externes de l'homme sont des sources continues de faiblesse et de mensonge.

=C'est avec raison que la vie de l'homme a été comparée à un songe; que nous dormions ou que nous soyons éveillés, notre état d'âme varie peu.=--Ceux qui ont comparé notre vie à un songe, ont fait plus judicieusement peut-être qu'ils ne pensaient. Dans nos songes, notre âme vit, agit, met en œuvre toutes ses facultés, ni plus ni moins que quand elle veille; admettons que ce soit plus mollement et d'une façon moins saisissable, la différence n'est certes pas aussi grande que celle de la nuit à un jour ensoleillé, tout au plus serait-ce comme de la nuit au crépuscule; si elle dort pendant notre sommeil, elle sommeille plus ou moins quand nous sommes éveillés; dans l'un et l'autre cas nous sommes dans les ténèbres, ténèbres profondes comme celles qui règnent dans les régions Cimmériennes. Nous veillons quand nous sommes endormis, nous dormons quand nous sommes éveillés. Pendant le sommeil, nous n'y voyons pas très clair; mais, quand nous sommes éveillés, la clarté n'est jamais parfaite et sans nuage; le sommeil, quand il est profond, endort parfois nos songes; éveillés, nous ne le sommes jamais assez pour être délivrés et complètement dégagés de toutes nos rêveries qui sont les songes des gens éveillés et pires que de vrais songes. Notre raison et notre âme recevant les idées et les sentiments qui naissent en nous pendant que nous dormons, et se prêtant à ce que nous entrevoyons dans nos songes, comme elles le font pour ce que nous concevons de jour, pourquoi mettre en doute que, lorsque nous pensons et agissons, nous ne faisons autre chose que songer, et qu'être éveillé n'est qu'une forme particulière du sommeil?

=En général, les sens des animaux sont plus parfaits que ceux de l'homme; des différences sensibles peuvent aisément se constater.=--Si les sens sont les juges auxquels nous devons nous en rapporter en premier lieu, ce ne sont pas seulement les nôtres qu'il faut appeler au conseil. Sur ce point, les animaux ont autant et même plus de droit que nous; car il est certain qu'il en est qui ont l'ouïe plus fine que l'homme, d'autres la vue, d'autres l'odorat, d'autres le toucher ou le goût. Démocrite disait que les facultés par lesquelles nous éprouvons les sensations de toute nature, sont beaucoup plus parfaites chez les dieux et les animaux que chez l'homme. Il y a de fait une différence extrême entre les effets des sens chez ces derniers et chez nous; notre salive, par exemple, qui nettoie et assèche nos plaies, donne la mort aux serpents: «Entre ces effets la différence est si grande, que ce qui est nourriture pour les uns, est poison mortel pour les autres; ainsi le serpent, au contact de la salive humaine, dépérit et se dévore lui-même (Lucrèce).» Quelle qualification en déduirons-nous pour la salive: sera-ce celle que nous en concevons, ou celle que peut en concevoir le serpent? laquelle de ces deux propriétés nous fixera sur son essence que nous nous proposons de déterminer?--Pline dit qu'il y a aux Indes certains lièvres marins qui pour nous sont un poison, et réciproquement; il suffit que nous les touchions pour qu'ils meurent; lequel de ces effets est, en toute vérité, à classer comme poison: est-ce l'homme, est-ce le poisson? auquel donner la prééminence: au poisson sur l'homme, ou à l'homme sur le poisson?--L'homme est empoisonné dans tel air vicié dont le bœuf n'a souci; dans tel autre, c'est le bœuf qui souffre, l'homme n'y est pas incommodé; lequel de ces deux airs est de nature véritablement pestilentielle?--Les personnes qui ont la jaunisse, voient toutes choses sous un aspect jaunâtre et plus pâle que nous les voyons: «Tout paraît jaune à qui a la jaunisse (Lucrèce)» celles atteintes de cette maladie que les médecins nomment Hyposphagma, qui est un épanchement du sang sous la peau, voient tout en rouge et teinté de sang. Ces dispositions qui modifient ainsi ce que nous percevons par la vue, savons-nous si elles produisent ce même effet chez les bêtes et si, chez elles, il en est toujours ainsi? car il s'en trouve parmi elles qui ont les yeux jaunes comme ceux d'entre nous malades de la jaunisse, et d'autres qui les ont rouges comme s'ils étaient injectés de sang, il est vraisemblable que la couleur des objets leur apparaît autre qu'à nous; des deux jugements émis par nous et par elles, quel est le vrai? car il n'est pas dit que l'essence des choses n'importe qu'à l'homme; leur dureté, leur blancheur, leur profondeur, leur aigreur intéressent les services qu'en doivent tirer les animaux et la connaissance qu'ils en doivent avoir, tout comme elles nous touchent; la nature leur en a dévolu l'usage comme à nous. Quand nous pressons notre œil, les corps que nous regardons nous apparaissent plus longs et plus étendus; plusieurs animaux ont l'œil naturellement ainsi pressé; cette longueur que nous attribuons aux corps dans ce cas particulier, est peut-être bien leur longueur réelle, et non celle que nos yeux leur attribuent quand nous les regardons d'ordinaire. Si nous nous comprimons l'œil en appuyant par-dessous, nous voyons les choses en double: «Les lampes ont double lumière, les hommes double corps et double visage (Lucrèce).»--Si nous avons les oreilles obstruées d'une façon quelconque, ou le passage de l'ouïe resserré, nous percevons les sons autrement que d'habitude; les animaux qui ont les oreilles velues, ou un tout petit trou leur en tenant lieu, ne doivent par conséquent pas entendre comme nous entendons, les sons qu'ils perçoivent doivent être autres.--Nous voyons dans les fêtes, dans les théâtres, des vitres de couleur interposées devant la lumière des flambeaux, et tout ce qui est dans les lieux éclairés de la sorte, nous paraître vert, jaune ou violet: «Ainsi font ces voiles jaunes, rouges et bruns, tendus dans nos théâtres et flottant à l'air au-dessous des poutres qui les soutiennent; leur éclat mobile se réfléchit sur les spectateurs et sur la scène; les sénateurs, les femmes, les statues des dieux, tout se teint de leur lumière changeante (Lucrèce).» Il est probable que les yeux des animaux, que nous voyons de couleurs diverses, leur font voir les corps sous les mêmes couleurs que celle de leurs yeux.

=Même chez l'homme, nombreuses sont les circonstances qui modifient les témoignages des sens, et souvent les indications de l'un sont contradictoires avec celles fournies par un autre.=--Pour juger des opérations faites par nos sens, il faudrait donc que nous soyons d'accord, d'abord avec les bêtes, et secondement entre nous; or cet accord n'existe pas. Nous disputons sans cesse sur ce que l'un entend, voit ou ressent et qui, toujours, s'entend, se voit et se ressent autrement que fait un autre; nous ne sommes pas moins divisés sur la diversité des images que nos sens nous rapportent. Dans les conditions ordinaires de la nature, un enfant entend, voit et ressent autrement qu'un homme de trente ans, et celui-ci autrement qu'un sexagénaire; les sens chez les uns sont plus éteints et plus émoussés, chez les autres plus ouverts et plus aigus. Nous percevons les choses différemment, suivant l'état dans lequel nous sommes et ce que cela nous semble; et ce qu'il nous semble est si incertain, si discutable, que ce n'est pas miracle si on vient nous dire que nous sommes en droit de déclarer que la neige nous apparaît blanche, mais que nous ne pouvons établir que telle est sa nature; ce qui est certain, c'est que nous ne saurions en répondre. Avec si peu de certitude à son point de départ, toute la science du monde est, par le fait, réduite à néant.--Et maintenant, faut-il démontrer que nos sens vont même se contredisant l'un l'autre? Une peinture qui ressort en relief quand on la voit, semble plate quand on la touche. Le musc flatte l'odorat et blesse le goût; dans ces conditions, est-ce chose agréable ou non? Il y a des herbes et des onguents qui conviennent à certaines parties du corps et en blessent d'autres. Le miel plaît au goût et déplaît à la vue. Ces bagues taillées en forme de plumes, qu'en termes d'armoiries on appelle «Pennes sans fin», dont l'œil ne peut discerner la largeur, ni se défendre de cette illusion que d'un côté elles vont s'élargissant et de l'autre se rétrécissant jusqu'à former pointe, illusion qui demeure même quand, mises au doigt, on les fait tourner, semblent cependant au toucher de largeur constante, et dans toutes leurs parties pareilles à elle-mêmes. Il était jadis des personnes qui, pour ajouter à leur volupté, se servaient de miroirs propres à grossir et agrandir les objets qui s'y reflètent, afin que les membres avec lesquels ils allaient se mettre en contact, leur offrissent plus d'attrait par ce grossissement apparent; lequel de leurs deux sens leur donnait le plus de satisfaction: la vue qui leur représentait ces organes gros et grands à souhait, ou l'attouchement qui les leur présentait petits et moins affriolants? Sont-ce nos sens qui communiquent aux choses ces conditions diverses, et nonobstant la condition de chacune est-elle unique?--Le pain que nous mangeons, n'est que du pain; et cependant, par l'usage que nous en faisons, il devient os, sang, chair, poils, ongles: «Les aliments, s'infiltrant par tout le corps, périssent en changeant de nature (Lucrèce).» Les sucs qu'absorbe la racine des arbres, deviennent tronc, feuilles et fruits; l'air est un, et pourtant la trompette le rend en mille sons divers; sont-ce, dis-je, nos sens qui transforment d'une manière analogue les conditions diverses des choses, ou sont-elles telles? et, en présence de ce doute, que pouvons-nous juger de leur véritable nature?--Il y a plus, puisque dans les cas de maladie, de rêverie, de sommeil, les choses nous paraissent autrement que lorsque nous sommes en bonne santé, en pleine possession de nous-mêmes ou éveillés, n'est-il pas vraisemblable que notre état normal, nos humeurs en repos sont aussi de nature à donner aux choses une physionomie particulière, en rapport avec notre état et s'y accommodant, comme il arrive lorsque nos humeurs sont en mouvement? En santé, ne sommes-nous pas, tout autant que lorsque nous sommes malades, exposés à les envisager d'une manière particulière? Pourquoi celui qui est modéré, ne les verrait-il pas sous une forme appropriée à son état, comme il arrive à celui qui ne l'est pas; et tout comme lui, ne lui imprimerait-il pas son caractère? Celui qui est dégoûté du vin, lui attribue de la fadeur; celui qui est bien portant, de la saveur; celui qui est altéré, un goût appétissant. Les choses s'accommodant à l'état dans lequel nous sommes, se transforment d'après lui; nous ne savons plus la vérité sur elles, rien ne nous venant que falsifié et altéré par nos sens. Quand le compas, l'équerre et la règle sont fausses, toutes les mesures qu'ils donnent, tous les bâtiments à la construction desquels ils s'emploient, sont aussi, et nécessairement, défectueux et peu solides; de même l'incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu'ils produisent: «Si dans la construction d'un édifice, la règle dont il a été fait usage en premier lieu est déviée, si l'équerre s'écarte de la perpendiculaire, si le niveau s'éloigne par quelque endroit de sa juste situation, il faut nécessairement que tout le bâtiment soit vicieux, penché, affaissé, sans grâce, sans aplomb, sans proportion, qu'une partie semble prête à s'écrouler et que tout s'écroule en effet pour avoir été d'abord mal conduit; de même si l'on ne peut compter sur le rapport des sens, tous les jugements seront trompeurs et illusoires (Lucrèce).»--Au surplus, qui sera apte à juger de ces différences? Nous disons, quand il s'agit de controverses sur la religion, qu'il faudrait pour les trancher, un juge qui ne soit ni d'un camp ni d'un autre, exempt de parti pris et de préférence, ce qui ne saurait se trouver chez les Chrétiens. Le même fait se reproduit ici: si notre juge est un vieillard, il est inapte à juger impartialement de ce que ressent la vieillesse, étant lui-même intéressé dans le débat; si c'est un homme jeune, le cas est le même; le même aussi, si c'est un homme en bonne santé; de même, s'il est malade, s'il dort, s'il est éveillé; il faudrait quelqu'un qui ne se soit jamais trouvé dans aucun de ces cas, de telle sorte qu'il se prononce sans prévention entre les diverses propositions en présence, auxquelles il serait indifférent; et, à ce compte, il nous faudrait un juge qui n'existe pas.

=En somme, on ne peut rien juger définitivement des choses par les apparences que nous en donnent les sens.=--Pour juger des apparences que nous recevons des choses, il nous faudrait un instrument vérificateur; pour contrôler cet instrument, il nous faudrait des épreuves, et pour vérifier ces épreuves, un instrument; et nous voilà arrivés au bout de nos inventions.--Puisque les sens ne peuvent trancher le débat, étant eux-mêmes pleins d'incertitude, il faut que ce soit la raison; mais aucune raison ne peut être admise, sans qu'une autre ne démontre sa validité, et nous voilà ramenés en arrière à tout jamais. Notre imagination ne s'exerce pas directement sur les choses qui sont en dehors de nous; elle y est initiée par l'entremise des sens; les sens eux-mêmes ne s'occupent pas de ce qui leur est étranger, mais seulement de ce qui est l'objet de leurs propres impressions; et comme l'imagination et l'apparence que nous concevons des choses ne viennent pas d'elles, mais des jouissances et des souffrances qu'en éprouvent nos sens et que jouissances et souffrances sont variables, il en résulte que celui qui juge par les apparences, juge par autre chose que par l'objet lui-même.--Dira-t-on que les impressions des sens rapportent à l'âme une image exacte de ce que sont les objets étrangers? comment l'âme et l'entendement peuvent-ils s'assurer de l'exactitude de la ressemblance, n'ayant pas été eux-mêmes en rapport avec les objets? c'est comme qui ne connaît pas Socrate et voit son portrait, il ne peut dire qu'il lui ressemble.--Celui qui cependant voudrait juger sur les apparences, ne pourrait le faire d'après toutes; cela lui est impossible, car elles se neutralisent mutuellement par les contradictions et les différences qu'elles présentent, ainsi que nous le montre l'expérience. Ce ne sera donc que d'après quelques-unes dont il aura fait choix, que son jugement pourra s'exercer; mais quand il en aura choisi une, il faudra qu'il en choisisse une autre pour vérifier la première; puis une troisième pour contrôler la seconde et ainsi de suite, ce qui n'aura jamais de fin. En somme, nous-mêmes et tout ce qui existe n'avons pas d'état défini; nous, notre jugement et toutes choses ici-bas, allons, suivant sans cesse le courant qui va nous ramenant constamment au point de départ; si bien que rien de certain ne peut s'établir entre nous-mêmes et ce qui est en dehors de nous, celui qui est juge, comme ce qui est jugé, étant continuellement en transformation et en mouvement.

=En outre, rien chez l'homme n'est à l'état stable; constamment en transformation, il est insaisissable.=--Nous ne connaissons davantage rien de notre être, parce que tout ce qui tient à la nature humaine est toujours naissant ou mourant, état intermédiaire qui ne donne, de ce que nous sommes, qu'une apparence mal définie et obscure, une opinion peu accentuée et incertaine; et que si, par hasard, vous vous attachez à rechercher ce que nous sommes en réalité, c'est ni plus ni moins comme si vous vouliez empoigner de l'eau: plus on serre et presse ce qui est fluide, plus on laisse échapper ce que l'on en tient et cherche à empoigner. Aussi de ce que toute chose est sujette à transformation, la raison, en quête de ce qui subsiste réellement, est déçue, parce qu'elle ne peut rien saisir qui ait corps et fixité, parce que tout, ou naît à l'existence et n'est pas complètement formé, ou commence à mourir avant que d'être né.--Platon disait que les corps n'ont jamais d'existence, qu'ils ne font que naître; il estimait qu'Homère, en faisant de l'Océan le père des dieux et de Thétis leur mère, avait voulu nous montrer par là que toute chose est sujette à des vicissitudes, des transformations et des variations perpétuelles, opinion qui était, dit-il, celle de tous les philosophes qui l'avaient précédé, à l'exception de Parménide, qui niait le mouvement des corps, force dont au contraire Platon faisait grand cas.--Pythagore tenait que toute matière est mobile et sujette à changer; les Stoïciens, que le temps présent n'existe pas et que ce que nous qualifions tel, n'est que le point de jonction et d'assemblage du passé avec le futur.--Héraclite disait que jamais homme n'a passé deux fois une même rivière; Épicharme, que celui qui, jadis a emprunté de l'argent, n'en est pas maintenant le débiteur; et que celui qui, cette nuit, a été convié à dîner pour ce matin et qui s'y présente, vient sans être invité, attendu que ce ne sont plus eux, ils sont devenus autres; «que toute substance mortelle ne se retrouve jamais deux fois dans le même état, parce que, par des changements brusques et insaisissables, tantôt elle s'évapore, tantôt elle se condense; elle vient, puis s'en va; de façon que ce qui commence à naître, n'arrive jamais à devenir un être parfait; on peut même dire que sa naissance ne s'achève pas et ne s'arrête jamais comme arrivée à terme; dès sa conception, elle va toujours se transformant et passant d'un état à un autre. Le germe humain par exemple devient tout d'abord, dans le ventre de la mère, un fruit informe, puis un enfant nettement formé; ensuite, lorsqu'il voit le jour, un enfant à la mamelle, qui après devient garçon, puis successivement un adolescent, un homme fait, un homme d'âge et finalement un vieillard décrépit, de telle sorte que l'âge et la génération qui suit vont toujours défaisant et gâtant la génération qui précède: «Le temps change la face entière du monde; à un ordre de choses en succède nécessairement un autre; rien n'est stable, tout se transforme et la nature est en continuelle métamorphose (Lucrèce).»--«Et nous, sots que nous sommes, nous redoutons une forme particulière de la mort, alors que déjà nous en avons subi et en subissons tant d'autres; car, ainsi que le fait ressortir Héraclite, non seulement la mort du feu engendre l'air, la mort de l'air engendre l'eau, mais comme nous pouvons le voir d'une façon encore plus manifeste par ce qui se passe en nous, la fleur de l'âge passe et meurt quand survient la vieillesse, la jeunesse se termine quand l'homme arrive à la fleur de l'âge, l'enfance quand commence la jeunesse, et le premier âge quand vient l'enfance. Aujourd'hui marque la mort d'hier, demain sera celle d'aujourd'hui, rien ne demeure immuable. Admettons, en effet, que nous le soyons et demeurions toujours tels que nous sommes: comment se pourrait-il que nous nous réjouissions tantôt d'une chose à un moment, tantôt d'une autre à un autre instant? comment expliquer que nous aimions des choses contraires les unes aux autres ou que nous les haïssions, que nous les louions ou que nous les blâmions? Si nous éprouvons des sentiments différents pour une même chose, c'est que notre pensée à son sujet s'est modifiée, car il n'est pas vraisemblable que sans qu'il se soit opéré de changements en nous, nos sentiments aient varié; ce que le changement affecte, n'est plus identiquement le même qu'avant; n'étant plus identiquement le même, il n'est donc plus. Cessant d'être identique à soi-même, on cesse purement et simplement d'exister puisqu'on devient un autre; par suite les sens se trompent et mentent sur la nature des choses, quand ils prennent ce qui apparaît pour ce qui est faute de bien savoir ce qui est.»

=D'où nous arrivons à conclure qu'il n'y a rien de réel, rien de certain, rien qui existe que Dieu.=--«Qu'y a-t-il donc qui soit vraiment tel qu'on le voit? Cela seul qui est éternel, c'est-à-dire qui jamais n'a eu de commencement et qui jamais n'aura de fin; qui jamais ne change sous l'effet du temps, car le temps est chose mobile qui nous apparaît comme une ombre, entraînant avec lui la matière qui va coulant comme un fluide, jamais stable, toujours en transformation; à lui s'appliquent bien ces mots: «Devant et après», «a été ou sera», qui par leur assemblage même montrent jusqu'à l'évidence qu'il ne s'agit pas d'une chose qui est, car ce serait une grande sottise et une erreur indéniable de dire que cela est, d'une chose qui n'est pas encore ou qui a déjà cessé d'être. L'idée que nous nous faisons du temps se traduit par ces mots: «Présent, Instant, Maintenant», qui semblent en être la base; mais que la raison s'y arrête, et sur-le-champ cet assemblage s'écroule; dès le premier instant elle le rompt, le répartit en passé et futur et, en dehors de ces deux subdivisions, se refuse à admettre toute autre répartition. Il en est de même de la nature qui se mesure, comme le temps lui-même qui lui sert de mesure: il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ni qui subsiste; tout ce dont elle se compose ou a été, ou est en train de naître, ou est mourant. C'est pourquoi ce serait péché de dire de Dieu que «seul il est, a été, ou sera», parce que ce sont là des termes qui impliquent des changements, des transformations, des vicissitudes qui sont le propre de ce qui ne peut durer et dont l'existence n'est pas continue; d'où il faut conclure que «Dieu seul est», non suivant une mesure quelconque du temps, mais selon l'éternité immuable et fixe, qui n'est pas fonction du temps et n'est sujette à aucune variation; rien ne l'a précédé, rien ne le suivra et rien n'est ni plus nouveau, ni plus récent; il est réellement, maintenant et toujours qui pour lui ne font constamment qu'un; rien, si ce n'est lui, lui seul, n'existe véritablement, sans qu'on en puisse dire: «Il a été ou il sera», n'ayant pas eu de commencement et ne devant pas avoir de fin.»

=L'homme n'est rien, ne peut rien par lui-même; seule la foi chrétienne lui permet de s'élever au-dessus de sa misérable condition.=--A cette conclusion si religieuse d'un homme qui était païen, je n'ajouterai, pour clore ce long et ennuyeux entretien dont le sujet est inépuisable, que ce mot d'un autre philosophe païen lui aussi, et qui est dans les mêmes idées: «Oh, dit-il, quelle vile et abjecte chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité!» C'est là une réflexion inspirée par un bon sentiment et le désir d'être utile, autant qu'une idée absurde. Il est en effet impossible et contre nature, de faire une poignée plus grande que le poing, une brassée plus grande que le bras, une enjambée plus considérable que la longueur de nos jambes; il ne peut davantage se faire que l'homme s'élève au-dessus de lui-même et de l'humanité, car il ne peut voir qu'avec ses yeux et saisir qu'avec les moyens qui lui sont propres. Il s'élèvera si Dieu, par extraordinaire, y prête la main; il s'élèvera sous condition qu'il abandonne ses propres moyens d'action, qu'il y renonce et se laisse hausser et soulever exclusivement par les moyens qui lui viennent du ciel. C'est notre foi chrétienne, et non la vertu stoïque des philosophes, qui peut prétendre opérer cette divine et miraculeuse métamorphose.

CHAPITRE XIII.

Du jugement à porter sur la mort d'autrui.

=Peu d'hommes témoignent à leur mort d'une réelle fermeté d'âme.=--Quand nous jugeons de la fermeté dont quelqu'un a fait preuve au moment de la mort, qui est assurément l'affaire capitale de la vie humaine, il faut tenir compte que rarement on se croit arrivé à ce point. Peu de gens meurent convaincus qu'ils sont à leur heure dernière, et il n'y a rien où l'espérance trompeuse nous illusionne davantage. Elle ne cesse de nous corner aux oreilles: «D'autres ont bien été plus malades, sans en mourir;--L'affaire n'est pas si désespérée qu'on le pense;--Au pis aller, Dieu a fait bien d'autres miracles.» Il en résulte que nous faisons trop de cas de nous-mêmes; il semble que tout souffre, de quelque façon, de notre anéantissement et compatit à notre état, d'autant que notre vue altérée nous fait voir les choses autrement qu'elles ne sont; il nous semble que ce sont elles qui se dérobent à nos yeux, quand ce sont eux qui sont en défaut, ainsi qu'il arrive à ceux qui voyagent sur mer, pour lesquels les montagnes, la campagne, les villes, le ciel, la terre se meuvent en même temps qu'eux et avec la même vitesse: «Nous sortons du port, la terre et la mer semblent s'éloigner (Virgile).»--Qui a jamais vu la vieillesse ne pas louer le temps passé et ne pas critiquer le présent, imputant au monde et aux mœurs du moment sa misère et son chagrin? «Secouant sa tête chauve, le vieux laboureur soupire; il compare le présent avec le passé, vante le bonheur de son père et parle sans cesse de la piété des anciens temps (Lucrèce).»

=Nous sommes portés d'ordinaire à croire la nature entière intéressée à notre conservation.=--Nous rapportons tout à nous, ce qui fait que nous faisons de notre mort une chose d'importance, qui ne saurait passer inaperçue et sans que les astres, solennellement consultés, ne se prononcent: «Que de dieux en mouvement pour la vie d'un seul homme (Sénèque)!» et nous le pensons d'autant plus, que nous nous estimons davantage: «Comment tant de science se perdrait, et le dommage si considérable qui en résulterait ne serait pas l'objet d'une préoccupation particulière du destin! La disparition d'une âme aussi rare, aussi exemplaire ne coûte-t-elle donc pas plus que celle du premier venu qui est sans utilité! Cette vie qui en soutient tant d'autres, dont tant d'autres dépendent, à laquelle tant de monde a intérêt, qui occupe tant de charges, est-il possible qu'elle soit écartée comme une autre qui ne tient pour ainsi dire à rien!»--Nul de nous ne songe assez qu'il n'est qu'une unité; de là ces paroles de César, plus gonflées par la vanité que n'était grosse la mer qui le menaçait, adressées au patron de la barque qui le portait: «A défaut du ciel qui te refuse de te conduire aux rivages de l'Italie, vogues-y sous mes auspices; si tu as peur, c'est que tu ignores qui tu portes; fort de mon appui, affronte sans crainte la tempête (Lucain).» Celles-ci dérivent de cette même idée: «César juge enfin le péril à hauteur de son courage: Quoi, dit-il, les dieux ont besoin d'un si grand effort pour me perdre? ils assaillent de toute la fureur de la mer le frêle esquif sur lequel je suis assis (Lucain)!» De même cette folie d'un peuple voulant que durant une année entière le soleil porte le deuil de sa mort: «Lui aussi, à sa mort, prit part au malheur de Rome et se couvrit d'un voile de deuil (Virgile)»; et mille autres semblables dont le monde se laisse si aisément leurrer, croyant que nos intérêts peuvent faire que le ciel en soit troublé et que lui, qui est infini, se préoccupe de nos moindres actions: «L'alliance entre le ciel et nous n'est pas telle, qu'à notre mort les astres doivent s'éteindre (Pline).»

=Pour bien juger du courage de qui s'est donné la mort, il faut examiner les circonstances dans lesquelles il se trouvait.=--Ce n'est point être dans le vrai que de juger de la résolution et de la fermeté de quelqu'un, quand il n'a pas la certitude d'être en danger de mort, alors même qu'il s'y trouve, il n'y a pas à lui tenir compte de son attitude, si elle n'était en prévision même de l'événement. La plupart règlent leur contenance et leurs propos pour se faire une réputation dont ils ont encore l'espérance de jouir de leur vivant. Combien en ai-je vu mourir, dont l'attitude n'a pu être préparée et a été uniquement l'effet du hasard; parmi ceux mêmes qui, dans l'antiquité, se sont donné la mort, il y a encore à distinguer si elle a été soudaine, ou si elle est venue pour ainsi dire à pas comptés.--Ce cruel empereur romain qui disait, en parlant de ses victimes, qu'il voulait leur faire sentir la mort; et, de l'une d'elles qui s'était détruite dans sa prison: «Celui-là m'a échappé,» voulait prolonger leur mort en la leur faisant sentir par les tourments qu'il leur faisait endurer: «Nous l'avons vu vivant dans un corps tout meurtri, dont on prolongeait l'agonie par un raffinement de cruauté (Lucain).»--En vérité, ce n'est pas une si grosse affaire que de se résoudre à se donner la mort, quand on se porte bien et qu'on n'a rien à redouter; il est bien aisé de faire le fanfaron avant le moment fatal, tellement qu'Héliogabale, l'homme le plus efféminé qui ait jamais été, avait, au cours de ses plus molles voluptés, projeté de se donner la mort, si l'occasion l'y obligeait, dans des conditions particulièrement fastueuses: pour que cette mort ne démentit pas le reste de sa vie, il avait fait construire dans ce but, pour se précipiter du sommet, une tour somptueuse, dont le bas et le devant étaient plaqués de planches incrustées d'or et de pierreries; il avait aussi fait confectionner des lacets tissés d'or et de soie cramoisie pour s'étrangler, forger une épée en or pour se transpercer, et conservait du poison dans des vases en émeraude et en topaze pour s'empoisonner, suivant que l'envie lui prendrait d'avoir recours, pour se tuer, à l'un de ces moyens: «Courageux par nécessité (Lucain).» En dépit de ces dispositions, pour celui-ci en particulier, la mollesse de tels apprêts rend vraisemblable que mis en demeure de s'exécuter, il eût reculé. Mais, parmi ceux-là mêmes qui, plus courageux, ont réalisé leur résolution, il y a à examiner, dis-je, si elle l'a été par un coup tel qu'ils se sont épargné d'en sentir l'effet, ou s'il est à présumer qu'ils se soient ménagé la possibilité de sentir la vie les abandonner peu à peu, cette sensation envahissant à la fois le corps et l'âme, se donnant de la sorte le temps de revenir sur leur détermination et témoignant, en y persévérant, de leur fermeté et de leur obstination dans le dessein si désespéré qu'ils avaient conçu.

=Exemples de faiblesse chez des gens qui avaient résolu de se donner la mort.=--Pendant les guerres civiles de César, Lucius Domitius fait prisonnier dans les Abruzzes, s'étant empoisonné, le regretta ensuite.--Il est arrivé de notre temps que tel, résolu à mourir et qui, du premier coup, ne s'était pas frappé assez violemment, s'y est repris et s'est blessé à nouveau très grièvement deux ou trois fois, sans parvenir, en raison des révoltes de la chair qui retenaient son bras, à prendre sur lui de se donner un coup pénétrant assez profondément.--Pendant qu'on instruisait le procès de Plautius Sylvanus, Urgulania, sa grand'mère, lui fit passer un poignard avec lequel il ne parvint pas à se tuer, et finalement il se fit ouvrir les veines par ses serviteurs.--Albucilla, du temps de Tibère, voulant se donner la mort, s'étant frappée avec trop peu de vigueur, donna à ses ennemis le temps de l'arrêter et de la faire mourir à leur guise.--C'est encore ce qui arriva au général Démosthène, après sa défaite en Sicile.--C. Fimbria, s'étant manqué par son défaut d'énergie, demanda à son valet de l'achever.--Par contre, Ostorius, ne pouvant se servir de son bras, dédaigna de demander à son serviteur autre chose que de maintenir droit et ferme le poignard, sur lequel de lui-même il se jetait, se transperçant la gorge.

=Une mort prompte et inattendue est la plus désirable.=--C'est à la vérité un morceau qui est à avaler sans mâcher, pour qui n'a pas le gosier ferré à glace; c'est pourquoi l'empereur Adrien se fit indiquer et marquer d'un cercle par son médecin, sur la poitrine, la place où, pour lui donner le coup mortel, devait frapper celui auquel il donnerait charge de le tuer. C'est aussi ce qui fit que César, auquel on demandait quel était, à son avis, la mort la plus désirable, répondit: «La moins prévue et la plus prompte.» Si César a osé le dire, ce n'est pas une lâcheté de ma part que de le croire. «Une mort courte, dit Pline, est le souverain bonheur de la vie humaine»; il déplaît cependant à certains de le reconnaître.--Nul ne peut se dire résolu à la mort, qui redoute de l'envisager et ne peut la voir venir les yeux ouverts. Les condamnés que l'on voit courir au supplice pour hâter et presser leur exécution, ne le font pas par esprit de résolution, mais parce qu'ils veulent abréger le temps durant lequel ils sont face à face avec elle: être mort ne les effraie pas; ce qu'ils redoutent, c'est le passage de la vie à la mort: «Je ne veux pas mourir, mais il m'est indifférent d'être mort (Cicéron).» C'est là un degré de fermeté auquel, d'après l'expérience que j'en ai faite, je puis atteindre à l'exemple de ceux qui, les yeux fermés, se jettent au milieu des dangers ou dans la mer.

=Noble constance de Socrate dans l'attente de la mort.=--Il n'y a rien, suivant moi, de plus beau dans la vie de Socrate, que d'être demeuré pendant trente jours entiers sous le coup du décret qui le condamnait à mort et de l'avoir, pendant tout ce temps, envisagée tout à loisir, sans émotion, sans marquer dans sa manière d'être aucune altération, agissant, causant d'une façon plutôt calme et insensible, qu'affecté et surexcité par l'effet de cette pensée bien faite pour accabler.

=Exemples de fermeté et de persistance de la part de certains qui se sont donné volontairement la mort.=--Ce Pomponius Atticus, auquel Cicéron écrivait les lettres qui nous restent de lui, se trouvant malade, manda Agrippa son gendre et deux ou trois de ses amis et leur dit que, n'arrivant à rien en cherchant à se guérir, tous les traitements qu'il suivait pour prolonger sa vie, prolongeant aussi et accroissant ses souffrances, il était résolu à mettre fin à l'une et aux autres et qu'il les priait d'approuver le parti qu'il prenait, ou tout au moins de ne pas se mettre en peine de l'en détourner. Or, ayant choisi, pour mettre fin à ses jours, de se laisser mourir de faim, son abstinence, par l'effet du hasard, coupa court à la maladie: le remède qu'il employait pour se défaire de la vie le ramena à la santé. Ses médecins et ses amis, se félicitant de cet heureux résultat, s'en réjouissent avec lui; mais leur attente est bien trompée, car ils ne parviennent pas à lui faire modifier sa résolution: «Puisqu'il lui fallait, leur dit-il, franchir un jour ce pas, il ne voulait pas, au point où il en était déjà arrivé, avoir la peine de recommencer une autre fois.» Il avait tout à loisir médité sur la mort, et non seulement ne renonçait pas à se la donner, mais s'y opiniâtrait et, satisfait de ce qu'il avait commencé, affectait par courage d'aller jusqu'au bout. Tâter la mort, la savourer, c'est beaucoup plus que de ne pas la craindre.

L'histoire du philosophe Cléanthe ressemble fort à la précédente: Il avait les gencives enflées et gangrenées; les médecins lui conseillèrent le jeûne le plus absolu. L'ayant observé deux jours durant, il s'en trouve si bien, qu'ils le déclarent guéri et lui permettent de reprendre son train de vie habituel. Mais lui, trouvant déjà une certaine douceur à l'état de faiblesse auquel il était arrivé, se résout à ne pas revenir en arrière; et, persévérant au contraire dans la voie où il était déjà si avancé, il achève de se laisser mourir de faim.

Un jeune Romain, Tullius Marcellinus, voulant devancer l'heure de sa destinée, pour se défaire d'une maladie qui le faisait souffrir plus qu'il ne voulait le supporter et dont les médecins lui assuraient la guérison certaine, mais non immédiate, convoqua ses amis pour en délibérer. Les uns, rapporte Sénèque, lui donnaient le conseil que, par lâcheté, ils eussent suivi eux-mêmes; d'autres, par flatterie, celui qu'ils croyaient devoir lui être le plus agréable; lorsque l'un d'eux, appartenant à l'école des Stoïciens, lui dit: «Ne t'en mets pas en peine, Marcellinus, comme s'il s'agissait d'une affaire d'importance; ce n'est pas grand'chose que de vivre; tes valets et les bêtes vivent; ce qui importe, c'est de mourir honorablement, sagement et avec courage. Songe combien il y a de temps que tu fais toujours la même chose: manger, boire et dormir; boire, dormir et manger; nous ne cessons de tourner dans ce cercle. Non seulement des accidents pénibles et insupportables, mais la satiété même de vivre, nous portent à désirer la mort.» Marcellinus avait besoin de quelqu'un, non pour en recevoir des conseils, mais pour le soutenir dans l'accomplissement de son dessein, et il venait de le trouver. Ses serviteurs craignaient de s'en mêler; notre philosophe leur fit comprendre que les domestiques ne sont compromis que dans le cas où il y a doute que la mort du maître soit volontaire, et que ce serait de leur part une aussi mauvaise action de l'empêcher de se tuer que de le tuer, d'autant que «sauver un homme malgré lui, c'est comme si on le tuait (Horace)». Il avisa ensuite Marcellinus que, de même qu'après un repas, on en distribue la desserte à ceux qui l'ont servi, il serait convenable que, sa vie finie, il laissât quelque chose à ceux qui, dans le cours de son existence, lui avaient prêté leur concours. Celui ci, libéral autant que franchement courageux, fit répartir une somme d'argent entre ses serviteurs et les consola du chagrin qu'ils manifestaient. Pour passer de vie à trépas, il n'eut recours ni au fer, ni à l'effusion du sang, résolu qu'il était à se retirer de cette vie et non à s'en évader; non d'échapper à la mort, mais à se mesurer avec elle. Pour se donner loisir de la défier, renonçant à toute nourriture, le troisième jour il se fit mettre dans un bain tiède, et s'affaiblissant de plus en plus, il passa insensiblement de vie à trépas, non sans éprouver, disait-il, une sorte de volupté. Ceux qui, par suite de faiblesse, tombent en syncope, affirment en effet ne ressentir aucune douleur et même éprouver un certain bien-être, comme lorsqu'ils s'endorment et s'abandonnent au repos.--Voilà certes des morts préméditées et patiemment endurées.

=Courage de Caton aidant la mort à accomplir son œuvre.=--Caton semble avoir été destiné à être, en toutes choses, un modèle de vertu. Sa bonne fortune permit, lorsqu'il se porta le coup mortel, qu'ayant mal à la main, il ne fit que se blesser, ce qui lui donna possibilité de lutter avec la mort pour arriver à l'étreindre; les circonstances, bien faites pour faire faiblir son courage, ne firent que le grandir. S'il m'eût appartenu de le représenter dans l'attitude que je considère comme lui faisant le plus honneur, c'eût été tout ensanglanté, s'arrachant les entrailles, et non l'épée à la main, comme l'ont fait les sculpteurs de son temps; ce second acte de sa mort révèle sans contredit un courage bien plus violent que le premier.

CHAPITRE XIV.

Comment notre esprit se crée à lui-même des difficultés.

=Notre choix entre deux choses de même valeur est déterminé par si peu, qu'on est en droit d'en conclure que tout ici-bas est doute et incertitude.=--C'est une plaisante idée que de concevoir l'esprit en suspens entre deux choses dont, exactement et au même degré, il souhaite la réalisation; il est indubitable que, dans de telles conditions, il ne se décidera jamais, puisque s'il inclinait vers l'une d'elles et la choisissait, cela impliquerait une inégalité dans le prix qu'il y attache. Si, avec un égal besoin de boire et de manger, nous étions placés entre une bouteille et un jambon, nous n'aurions vraisemblablement d'autre ressource que de mourir de soif et de faim.--Pour parer à cette difficulté, quand on leur demande ce qui, en notre âme, détermine son choix entre deux choses indifférentes et fait que, dans un gros sac d'écus, nous prenons l'un plutôt que l'autre, alors * qu'étant tous pareils, nous n'avons pas de raison qui motive une préférence, les Stoïciens répondent que c'est l'effet d'un mouvement inconscient de l'âme qui ne peut s'expliquer, produit en nous par une impulsion étrangère, accidentelle et toute fortuite.--On pourrait plutôt dire, ce me semble, que rien ne se présente à nous sans quelque différence, si légère qu'elle soit; et que, soit à la vue, soit au toucher, il y a toujours quelque chose qui nous tente, nous attire et détermine notre choix, bien que nous ne nous en rendions pas compte. Supposons, par exemple, qu'une ficelle soit également résistante sur toute sa longueur, il devint impossible qu'elle se rompe; car en lequel de ses points voulez-vous qu'elle cède; et d'autre part, il n'est pas possible que tous cèdent à la fois?--Si à cela on joint ces propositions de la géométrie, par lesquelles on arrive à prouver par d'irréfutables démonstrations que le contenu est plus grand que le contenant, le centre d'une circonférence aussi grand que la circonférence elle-même, que deux lignes se rapprochant sans cesse l'une de l'autre n'arrivent jamais à se joindre, et aussi ces problèmes de la pierre philosophale, de la quadrature du cercle, toutes questions où la raison et ce qui est sont en opposition absolue, on y trouvera peut-être quelque argument à l'appui de cette assertion si hardie de Pline: «Il n'y a rien de certain que l'incertitude, ni rien de plus misérable et de plus fier que l'homme.»

CHAPITRE XV.

Notre désir s'accroît par la difficulté qu'il rencontre à se satisfaire.

=La difficulté de les obtenir et la crainte de les perdre, est ce qui donne le plus de prix à nos jouissances.=--Il n'y a pas de raison à laquelle on ne puisse objecter une raison contraire, disent les plus raisonnables d'entre les philosophes. Il n'y a pas longtemps, me revenait à l'esprit cette belle sentence, prononcée par un personnage de l'antiquité, à l'appui du mépris que nous devons faire de la vie: «Nul bien ne peut nous procurer du plaisir, si ce n'est celui à la perte duquel nous sommes préparés.» «Le chagrin d'avoir perdu une chose et la crainte de la perdre, nous affectent également (Sénèque).» Il voulait dire par là que la jouissance de la vie ne peut nous offrir un réel attrait si nous avons crainte de la perdre. Cela pourrait encore s'entendre, au contraire, que nous nous attachons à ce bien et l'embrassons d'autant plus étroitement et avec plus de désir de le conserver, que nous voyons sa conservation nous être moins assurée et que nous craignons davantage qu'il ne nous soit ôté; car on sent et cela est absolument indiscutable que, comme le feu se ravive par le froid, notre volonté s'aiguise aussi par la contradiction: «Si Danaé n'avait pas été enfermée dans une tour d'airain, jamais elle n'eût donné un fils à Jupiter (Ovide).» Rien n'est, par nature, si contraire à nos désirs que la satiété qui résulte de la facilité; et rien ne les excite autant que la rareté et la difficulté: «En toutes choses, le plaisir croît en raison du péril qui devrait nous en éloigner (Sénèque).» «Repousse-moi, Galla, l'amour se rassasie bientôt si ses joies ne sont assaisonnées d'un peu de tourment (Martial).»

A Lacédémone, Lycurgue, pour tenir l'amour en haleine, ordonna que les gens mariés ne pourraient se pratiquer qu'à la dérobée et que les rencontrer couchés ensemble serait pour eux une honte aussi grande que d'être vus couchant avec d'autres. La difficulté des rendez-vous, le danger des surprises, la honte qui s'ensuit le lendemain, «et aussi la langueur, le silence, les soupirs tirés du fond du cœur (Horace)», voilà ce qui donne du piquant à la sauce. Quels plaisirs lascifs au plus haut point naissent de conversations en langage honnête et retenu sur les œuvres de l'amour? La volupté elle-même recherche des excitants dans la douleur; elle est bien plus suave lorsqu'elle est cuisante, qu'elle écorche. La courtisane Flora disait n'avoir jamais couché avec Pompée, qu'elle ne lui eût fait porter les marques de ses morsures. «Ils pressent étroitement l'objet de leurs désirs; d'une dent cruelle, ils impriment sur ses lèvres des baisers douloureux; un secret aiguillon les excite contre celui-là même qui allume la fureur de leurs transports (Lucrèce).»

=Tout ce qui est étranger a plus d'attrait pour nous; défendre une chose, c'est la faire désirer.=--Il en est ainsi de tout; la difficulté donne du prix aux choses. Les habitants de la Marche d'Ancône portent plus volontiers leurs vœux à Saint-Jacques de Compostelle, et ceux de la Galice à Notre-Dame de Lorette; on fait à Liège grand cas des bains de Lucques et, en Toscane, de ceux de Spa; on ne voit guère de Romains fréquenter l'école d'escrime de Rome, qui est pleine de Français. Le grand Caton, tout comme cela nous arrive, se lassa de sa femme, tant qu'elle fut à lui, et se reprit à la désirer quand elle fut à un autre. J'ai renvoyé au haras un vieux cheval dont on ne pouvait venir à bout quand il sentait les juments: la facilité de se donner carrière avec les siennes l'en a aussitôt rassasié; mais avec les autres, c'est comme avant, et la première qui passe près de son enclos, ramène ses hennissements continus et ses surexcitations furieuses. Notre appétit méprise ce qui est à sa disposition; il ne s'y arrête pas et poursuit ce qu'il n'a pas: «Il dédaigne ce qu'il a sous la main et court après ce qui le fuit (Horace).» Nous défendre quelque chose, c'est nous en donner envie: «Si tu ne surveilles pas ta maîtresse, elle cessera bientôt d'être à moi (Ovide)»; nous l'abandonner complètement, c'est nous porter à en faire fi. La privation et l'abondance ont le même inconvénient: «Tu te plains de ton superflu et moi du mangue du nécessaire (Térence).» Le désir et la jouissance nous font également souffrir. La rigueur de nos maîtresses nous donne de l'ennui; mais, à vrai dire, l'aisance et la facilité avec lesquelles elles se livrent à nous, nous en causent encore plus, d'autant que le mécontentement et la colère naissent du prix que nous attachons à ce que nous désirons, excitent notre amour, le réchauffent, tandis que la satiété engendre le dégoût; ce n'est plus qu'une passion émoussée, hébétée, lasse et endormie: Si tu veux régner longtemps sur ton amant, dédaigne ses prières (Ovide)»; «Faites les dédaigneux, celle qui vous a refusé hier, viendra s'offrir à vous aujourd'hui (Properce).»

=Les femmes ne se voilent et n'affectent de la pudeur, que pour se faire désirer.=--Pourquoi Poppée imagina-t-elle de tenir couvertes d'un masque les beautés de son visage, sinon pour leur donner plus de prix aux yeux de ses amants? Pourquoi les femmes dérobent-elles à la vue, avec ces voiles descendant jusqu'au-dessous des talons, ces appâts que * chacune voudrait montrer, que chacun désire voir? Pourquoi entassent-elles les unes sur les autres tant de choses qui défendent les approches de ces parties de leur corps sur lesquelles se portent notre désir et le leur? A quoi servent ces énormes bastions dont les nôtres viennent d'armer leurs hanches, sinon à leurrer notre appétit en nous attirant vers elles, tout en nous en tenant écartés? «Elle court se cacher derrière les saules, mais auparavant elle a fait en sorte d'être aperçue (Virgile)»; «Parfois elle a opposé sa robe à mes impatients désirs (Properce).»--A quoi sert cet art qui met en jeu l'air pudibond de la vierge, une froideur calculée, une contenance sévère, ce semblant d'ignorance de choses qu'elles savent mieux que nous qui les en instruisons, si ce n'est à accroître le désir que nous avons de vaincre, à stimuler et presser notre appétit par toutes ces cérémonies et ces obstacles? Car non seulement il y a du plaisir, mais encore de la gloire à affoler et débaucher ces discrètes résistances, ces pudeurs enfantines et mettre à la merci de notre ardeur une gravité froide et digne; il est glorieux de triompher de leur modestie, de leur chasteté et de leur tempérance; et celui qui déconseille aux femmes l'emploi de ces artifices, les trahit et lui-même avec elles.--Il faut que nous croyions que leur cœur frémit d'effroi, que le son de nos voix leur murmurant des propos d'amour, blesse la pureté de leurs oreilles, qu'elles nous en veulent et ne cèdent à nos importunités que contraintes et forcées. La beauté, si puissante qu'elle soit, ne suffit pas à se faire savourer sans ces velléités de résistance. Voyez en Italie, où il y en a à vendre plus que partout ailleurs et de la plus attrayante, comme il lui faut avoir recours à des moyens factices et appeler l'art à son aide pour se rendre agréable; sinon, quoique vénale et publique, sa recherche demeure faible et languissante. Il se produit ici ce qui arrive aussi à la vertu: deux voies y conduisent, l'une facile, l'autre semée d'obstacles et n'atteignant pas toujours le but; c'est cependant celle-ci que, dans les deux cas, nous estimons la plus belle et la plus digne.

=C'est pour réveiller notre zèle religieux que Dieu permet les troubles qui agitent l'Église.=--C'est un effet de la divine Providence de permettre que sa sainte Église soit, comme nous le voyons, en proie à tant de troubles et d'orages. Cela fait que, par contraste, les âmes pieuses s'éveillent et sortent de l'oisiveté et du sommeil où les avait plongées une si longue tranquillité. Si nous comparons les pertes résultant du nombre de ceux qui se sont dévoyés, au gain produit de ce fait que nous nous sommes retrempés, que notre zèle et nos forces se sont ravivés à l'occasion de cette lutte, je ne sais si le bénéfice n'excède pas le dommage.

Nous avons pensé resserrer les liens du mariage, en ôtant tout moyen de le rompre; mais il en est résulté que ceux créés par la volonté et l'affection se sont dénoués et relâchés, en même temps que s'est davantage rétréci le nœud de la contrainte. C'est l'opposé de ce qui s'est passé à Rome, où la liberté que chacun avait de le dissoudre, par cela seul qu'il en avait la volonté, fit qu'il demeura si longtemps en honneur et sans qu'il y fût porté atteinte. On s'appliquait d'autant plus à garder sa femme qu'on pouvait la perdre; et alors que le divorce était à la portée de tous, il se passa cinq cents ans et plus, sans que personne en usât. «Ce qui est permis n'a plus de charme; ce qui est défendu irrite les désirs (Ovide).»

=La sévérité des supplices, loin d'empêcher les crimes, en augmente le nombre.=--Ce propos m'amène à citer cette opinion émise par un auteur ancien: «Les supplices excitent au vice plutôt qu'ils ne le refrènent; ils ne font pas qu'on s'applique à bien faire, cela est l'œuvre de la raison et du mode d'éducation; on veille seulement avec plus de soin à n'être point surpris faisant le mal.» «Le mal qu'on croyait extirpé, gagne et s'étend plus loin (Rutilius).» J'ignore si cette assertion est exacte, mais ce que je sais par expérience, c'est que jamais les supplices n'ont changé l'état moral d'un peuple; c'est de moyens autres que dépendent l'ordre et la régularité dans les mœurs.

Les historiens grecs font mention des Argippées, tribu voisine de la Scythie, qui vivaient sans avoir besoin de verges ni de bâton pour le maintien de l'ordre; non seulement personne n'entreprenait d'aller les attaquer, mais quiconque pouvait se réfugier chez eux, y trouvait asile à cause de leur vertu et de la sainteté de leur vie, et nul n'eût osé porter la main sur lui. Les peuplades environnantes recouraient à eux pour trancher leurs différends.--Ils citent également une nation où les clôtures des jardins et des champs qu'on veut délimiter, se marquent avec un simple filet de coton qui, malgré sa fragilité, y constitue une barrière bien plus respectée et plus effective que nos fossés et nos haies: «Les serrures attirent les voleurs: celui qui vole avec effraction, n'entre pas dans les maisons ouvertes (Sénèque).»

=Montaigne, au milieu des guerres civiles, a garanti sa maison de toute invasion en la laissant ouverte et sans défense.=--Peut-être la facilité d'y pénétrer est-elle, entre autres choses, une des causes qui ont préservé ma maison des violences de la guerre civile. Se défendre fait songer à attaquer; la défiance provoque l'offense. J'ai détourné les gens de guerre de l'idée de venir chez moi, en leur enlevant toute chance à courir et tout sujet d'acquérir de la gloire, ce qui d'habitude, à leurs yeux, justifie et excuse tous les excès. Ce qui demande du courage étant toujours tenu pour honorable dans les temps où la justice n'existe plus, j'ai fait en sorte que l'envahissement de ma maison soit un acte de lâcheté et de trahison. Elle n'est fermée pour personne qui vient y frapper; il n'y a pour toute mesure de précaution qu'un portier, dressé aux usages et cérémonies des temps passés et qui ne sert pas tant à défendre la porte qu'à rendre l'accueil plus décent et plus avenant; je n'ai d'autre garde et sentinelle que les astres. Un gentilhomme a tort de sembler vouloir être en mesure de faire résistance, si elle n'est * parfaitement organisée. Qui est accessible d'un côté, l'est de toutes parts; nos pères n'eurent jamais l'idée de construire des places frontières. Les moyens de se rendre maître de nos maisons, même sans armée, ni canon, deviennent de jour en jour plus puissants et hors de proportion avec les progrès des moyens de défense; c'est surtout l'idée d'envahir qui hante les esprits, elle intéresse tout le monde; la défense à y opposer n'intéresse que les riches.--Ma maison présente assez de résistance pour l'époque à laquelle elle a été construite; je n'y ai rien ajouté sous ce rapport et craindrais, si je la fortifiais davantage, que cela ne tourne contre moi; sans compter que lorsque les temps redeviendront tranquilles, nous serons contraints de les démanteler. Dans de semblables demeures, il est dangereux de ne pouvoir s'y maintenir, et on n'est pas sûr de le pouvoir parce que, dans les guerres intestines, votre valet peut être du parti opposé au vôtre; et, lorsque c'est la religion qui en est le prétexte, les parents eux-mêmes, et non sans que cela ne paraisse justifié, deviennent suspects. Le trésor public ne peut entretenir des garnisons chez chacun, il n'y suffirait pas; nous ne pouvons le faire sans nous ruiner, ou ruiner le peuple, ce qui, à plus d'inconvénients, joint d'être plus injuste encore. Que sans me défendre, je sois envahi, je ne m'en trouverai guère plus mal. Si au contraire vous vous défendez, vous vous perdez; vos amis eux-mêmes, au lieu de vous plaindre, s'amusent à critiquer votre négligence à pourvoir à votre sûreté, et l'ignorance ou la nonchalance que vous apportez à ce qui est du ressort de votre profession. De ce que tant de maisons, dont la résistance était préparée, ont été perdues alors que la mienne est encore debout, je suis porté à croire que ce sont les velléités de résistance mêmes qui ont causé leur perte; elles ont donné l'idée de les attaquer et justifié l'assaillant à ses propres yeux; tout préparatif de défense marque qu'on est disposé à combattre. On peut se jeter chez moi si telle est la volonté de Dieu; mais, quoi qu'il arrive, je n'y appellerai personne; ce m'est un lieu de retraite où je me repose des guerres; c'est un coin que j'essaie de soustraire à la tempête qui règne partout, comme je fais en mon âme d'un autre petit coin. La guerre qui nous désole peut changer de forme, s'étendre, de nouveaux partis se constituer, pour moi, je ne bouge pas. De tant de maisons fortifiées, moi seul, que je sache, de ma condition * en France, m'en suis remis simplement au ciel du soin de protéger la mienne, et n'en ai jamais ôté pour les mettre en lieu sûr, ni argenterie, ni titres, ni tapisseries, ne voulant ni craindre, ni me sauver à demi. Si une entière confiance dans la Providence me vaut la faveur divine, elle se continuera jusqu'à la fin; sinon, j'ai été préservé pendant assez de temps, pour que déjà ce soit un fait digne de remarque et à noter, car voilà bien trente ans que cela dure.

CHAPITRE XVI.

De la gloire.

=A Dieu seul appartiennent gloire et honneur; l'homme manque de tant d'autres choses autrement nécessaires, qu'il est bien puéril à lui de rechercher celle-ci.=--En tout, il y a le nom et la chose. Le nom est un mot qui marque et signifie la chose; il n'en fait pas partie et ne s'y incorpore pas, c'est un accessoire qui lui est étranger et demeure en dehors d'elle.

Dieu qui, par lui-même, a tout et chez lequel tout atteint le comble de la perfection, ne peut personnellement grandir en puissance, ni croître en dignité; mais son nom peut recevoir augmentation et accroissement du fait des bénédictions et des louanges que nous donnons à celles de ses œuvres qui se manifestent à nous. Nos louanges qui ne peuvent le pénétrer et devenir partie intégrante de lui-même, d'autant que nul bien de notre part ne peut ajouter à ce qu'il est, nous les attribuons à son nom qui, en dehors de lui, est ce qui le touche de plus près.--A Dieu seul appartiennent gloire et honneur; aussi rien n'est si déraisonnable que de les revendiquer pour nous; nous sommes par nous-mêmes si pauvres, si nécessiteux, nous sommes d'essence si imparfaite, nous avons tellement besoin de travailler continuellement à nous améliorer, que ce doit être de notre part une attention constante. Absolument creux et vides, ce n'est pas de vent et de mots que nous devons nous remplir; nous avons besoin pour nous fortifier d'aliments plus substantiels et plus solides; un homme affamé serait bien simple s'il cherchait à se procurer un beau vêtement plutôt qu'un bon repas; c'est toujours au plus pressé qu'il faut courir: «Gloire à Dieu dans les cieux et paix aux hommes sur la terre (Évangile selon S. Luc)», comme nous disons dans nos prières habituelles. Nous avons pénurie de beauté, de santé, de sagesse, de vertu et autres qualités essentielles; il nous faut d'abord rechercher ces choses de première nécessité, avant de songer à nous procurer ce qui ne nous pare qu'extérieurement.--Mais ce sont là des questions que la théologie traite plus amplement et avec plus de compétence que moi qui n'y entends guère.

=Plusieurs philosophes ont prôné le mépris de la gloire; elle n'est à rechercher que lorsque d'autres avantages plus réels l'accompagnent.=--Chrysippe et Diogène ont été les premiers et les plus fermes à afficher le mépris de la gloire. Ils disaient que, de toutes les voluptés, il n'y en a pas de plus dangereuse, ni qui soit plus à fuir que celle qui nous vient de l'approbation d'autrui. Et, en effet, les cas abondent où ses trahisons ont causé de grands dommages: rien n'empoisonne tant les princes que la flatterie, il n'est rien par quoi les méchants en imposent davantage à leur entourage; combler les femmes de louanges, les leur répéter sans cesse, est le moyen le plus propre et le plus ordinaire pour triompher de leur chasteté; c'est le principal mode de séduction qu'emploient les Sirènes pour tromper Ulysse: «Viens à nous, viens, Ulysse, toi si digne d'être loué, toi dont la Grèce s'honore le plus (Homère).» Ces philosophes disaient que toute la gloire du monde ne vaut pas qu'un homme, qui a du jugement, étende seulement le petit doigt pour l'acquérir: «Qu'est-ce que la gloire, si grande qu'elle soit, si elle n'est que de la gloire (Juvénal)?» Je dis pour l'acquérir elle toute seule, car souvent elle entraîne à sa suite des avantages qui peuvent la rendre désirable; elle nous vaut de la bienveillance, elle fait que nous sommes moins exposés aux injures et aux offenses d'autrui et autres choses semblables.

=C'était là un des principaux dogmes d'Épicure, qui pourtant à son heure dernière n'a pas été, lui aussi, sans se préoccuper de sa réputation.=--C'était aussi un des principaux dogmes d'Épicure, ce précepte de son école: «Cache ta vie», qui défend de s'embarrasser des charges et de la gestion des affaires publiques; il suppose nécessairement qu'au préalable on méprise la gloire qui est l'approbation que le monde donne à celles de nos actions que nous mettons en évidence. Nous ordonner de cacher notre vie, de ne nous occuper que de nous-mêmes et ne pas vouloir que les autres soient initiés à ce que nous faisons, c'est vouloir encore moins qu'ils nous honorent et nous glorifient. Aussi Épicure conseille-t-il à Idoménée de ne pas régler ses actions sur l'opinion ou la réputation qui peuvent communément avoir cours, à moins que ce ne soit nécessaire pour éviter les autres inconvénients qui parfois résulteraient pour lui du mépris que les hommes pourraient lui témoigner.

Ces recommandations sont, à mon avis, parfaitement vraies et raisonnables; mais nous sommes, je ne sais comment, deux êtres en un seul; ce qui fait qu'à une même chose nous croyons et nous ne croyons pas et que nous ne pouvons nous défaire de ce que nous condamnons. Reportons-nous, en effet, aux dernières paroles d'Épicure, prononcées au moment de sa mort; elles sont grandes, dignes d'un philosophe tel que lui; elles portent cependant trace du souci qu'il a de la réputation qui demeurera attachée à son nom et de cette disposition d'esprit, objet de ses critiques dans les préceptes qu'il a émis. Voici une lettre dictée par lui, peu avant son dernier soupir:

«Épicure à Hermachus, salut.--J'ai écrit ceci, ce jour, le dernier de ma vie, jour heureux bien que je souffre de la vessie et des intestins, au point qu'on ne saurait souffrir davantage; mais ma souffrance est compensée par le plaisir qu'apporte à mon âme le souvenir des idées que j'ai innovées et des plaidoyers que j'ai produits à leur sujet. Toi, prends sous ta protection les enfants de Métrodore; je compte, à cet égard, sur l'affection que, dès ton enfance, tu as eue pour moi et pour la philosophie.»

Voilà sa lettre. Ce qui me donne à croire que ce plaisir qu'il dit ressentir, en son âme, des idées qu'il a innovées, s'applique quelque peu à la réputation qu'il espérait en acquérir après sa mort, ce sont ses dispositions testamentaires, par lesquelles il veut qu' «Aminomaque et Timocrate, ses héritiers, fournissent chaque année, au mois de janvier, pour la célébration de l'anniversaire de sa naissance, la somme qu'Hermachus leur fixera; et aussi, celle nécessaire à la dépense pour, le vingtième jour de chaque lune, traiter les philosophes, ses amis particuliers, qui se réuniraient en l'honneur de sa mémoire et de celle de Métrodore.

=Selon d'autres philosophes la gloire est désirable pour elle-même; erreur de ceux qui n'apprécient dans la vertu que la gloire qui l'accompagne.=--Carnéade a été le chef de ceux d'opinion contraire. Il a posé que la gloire est désirable pour elle-même, tout comme nous portons affection à ceux de nos enfants qui peuvent naître après notre mort, bien que nous ne devions ni les connaître, ni en jouir. Cette opinion a été naturellement la plus communément adoptée, comme il arrive pour celles qui répondent davantage à ce que nous sommes enclins à préférer. Aristote assigne à la gloire le premier rang parmi les biens qui nous viennent en dehors de nous, et recommande d'éviter comme deux extrêmes également critiquables, l'exagération à la rechercher et celle à la fuir.--Je crois que, si nous avions ce que Cicéron a écrit à ce sujet, nous en verrions de belles; car il fut possédé de cette passion au point que s'il eût osé, il aurait, je crois, volontiers donné dans cet excès où d'autres sont tombés, tenant que la vertu elle-même n'est désirable que pour l'honneur que toujours elle entraîne à sa suite: «La vertu cachée ne diffère guère de l'obscure oisiveté (Horace)», ce qui est une manière de voir tellement fausse, que j'éprouve du dépit qu'elle ait jamais pu entrer dans l'esprit d'un homme qui a eu l'honneur de compter parmi les philosophes.

=S'il en était ainsi, il ne faudrait jamais faire de belles actions que lorsqu'on est remarqué.=--Si cela était vrai, il ne faudrait donc être vertueux qu'en public; et nous n'aurions que faire de diriger et de maintenir dans la voie droite les mouvements de notre âme, qui est le véritable siège de la vertu, quand ces mouvements ne doivent pas arriver à la connaissance d'autrui. N'importe-t-il donc, quand nous faisons le mal, que de le faire avec adresse et de telle sorte qu'il soit ignoré?--«Si tu t'aperçois, dit Carnéade, qu'un serpent est caché là où, sans s'en apercevoir, va s'asseoir quelqu'un de la mort duquel tu espères profiter, ce serait une mauvaise action de ne pas l'avertir, surtout si ce que tu fais ne doit être connu que de toi». Si nous ne puisons pas en nous-mêmes l'obligation de bien faire, si l'impunité est réputée justice, à combien de méchancetés, chaque jour, ne nous laisserons-nous pas entraîner?--En rendant fidèlement à C. Plotius les valeurs que celui-ci, sans que personne en eût connaissance, lui avait confiées en dépôt, agissant en cela comme souvent je l'ai fait moi-même, Sextus Peduceus n'a pas tant accompli une chose que j'estime méritoire, qu'il n'en eût commis une que je trouverais exécrable, s'il * eût agi autrement.--Il est bon et utile de rappeler, dans les temps où nous vivons, que Cicéron reprochait à P. Sextilius Rufus d'avoir recueilli un héritage que sa conscience lui interdisait d'accepter, non que ce fût contraire à la loi, mais bien qu'il eût la légalité pour lui. Il ne se montre pas moins sévère vis-à-vis de M. Crassus et de Q. Hortensius qui, en raison de leur autorité et de l'influence dont ils disposaient, avaient été compris pour de certaines sommes dans une succession que, par un faux testament, un étranger avait captée et sur lequel il les avait inscrits pour, par eux, être assuré d'en arriver à ses fins. Se contentant tous deux de n'avoir pas participé au faux qui avait été commis, ils n'avaient pas refusé les bénéfices qui en résultaient pour eux, s'estimant suffisamment couverts parce que, du fait des lois, ils étaient à l'abri des accusations et des témoignages qui pouvaient être portés contre eux: «Ils eussent dû se souvenir qu'ils avaient Dieu pour témoin, j'entends par là leur conscience (Cicéron).»

=La vertu serait chose bien frivole si elle tirait sa recommandation de la gloire.=--La vertu est chose bien vaine et bien frivole, si c'est à la gloire qu'elle demande sa récompense; il ne vaudrait pas la peine, dans ce cas, de lui attribuer un rang à part et de faire une distinction entre elle et la fortune, car qu'y a-t-il de plus fortuit que la réputation? «La fortune étend sa domination sur toutes choses; elle élève les uns, abaisse les autres, moins selon leur mérite que selon son caprice (Salluste).» Faire que nos actions soient vues et connues, c'est uniquement le fait de la fortune; c'est le sort qui nous départit la gloire, au gré de sa fantaisie. Je l'ai vue fort souvent devancer le mérite, et souvent aussi l'excéder, parfois de beaucoup. Celui qui le premier eut l'idée de trouver une ressemblance entre l'ombre et la gloire, réussit au delà de ce qu'il pensait: ce sont deux choses vaines au plus haut point; comme l'ombre, la gloire nous précède parfois, et quelquefois dépasse considérablement notre taille en longueur.--Ceux qui enseignent à la noblesse à ne rechercher dans la vaillance que la gloire, «comme si une action n'était vertueuse que si elle devient célèbre (Cicéron)», à quoi arrivent-ils, sinon à lui inculquer de ne jamais s'exposer si on ne vous voit et d'avoir bien soin qu'il y ait des témoins à même de raconter vos prouesses, quand vous agissez là où il y a mille occasions de bien faire, mais où, faute de cette précaution, on n'aurait aucune chance d'être remarqué.--Combien de belles actions s'accomplissent dans le cours d'une bataille! Quiconque s'amuse à observer les autres dans une pareille mêlée, ne fait guère de besogne et produit contre lui-même les témoignages qu'il rend sur la façon dont se comportent ses compagnons d'armes: «Une âme vraiment grande, place l'honneur, qui est le principal but de notre nature, dans les actions vertueuses et non dans la gloire (Cicéron).»--Toute celle à laquelle j'aspire, c'est d'avoir vécu tranquille, non comme le comprennent Métrodore, Arcésilas ou Aristippe, mais à ma manière. Puisque la philosophie a été impuissante à trouver une voie qui mène au repos de l'âme et qui convienne à tous, que chacun, de son côté, cherche à y atteindre.

=C'est le hasard qui donne la gloire; aussi, que de belles actions sont demeurées inconnues!=--A quoi César et Alexandre doivent-ils leur immense renommée, sinon à la fortune? Sur combien d'hommes a-t-elle fait le silence, lorsqu'ils commençaient à prendre leur essor; combien, dont nous ignorons qu'ils ont existé, et qui, cependant, ont déployé le même courage que ces deux héros, mais que leur mauvais sort a arrêtés court au début même de leurs entreprises? Il ne me souvient pas avoir lu qu'au travers des si nombreux et si grands dangers qu'il a courus, César ait jamais été blessé, et mille sont morts en affrontant des périls moindres que le moindre de ceux dans lesquels il s'est trouvé.--Pour une belle action qui profite à son auteur, une infinité passent inaperçues, parce que personne ne se trouve là pour en porter témoignage; on n'est pas toujours sur le sommet d'une brèche ou à la tête d'une armée, en vue de son général, comme si on était sur une estrade; on peut être surpris entre une haie et un fossé; selon les nécessités du moment, être obligé de s'escrimer contre un poulailler, de déloger d'une grange quatre chétifs arquebusiers; parfois, étant détaché de sa troupe, se trouver dans l'obligation d'agir isolément. Et même, pour peu qu'on y prête attention, on remarquera, je crois, que, de fait, les opérations qui mettent le moins en relief sont celles qui présentent le plus de danger; et que, dans les guerres de notre époque, il s'est perdu plus de braves dans des échauffourées de peu d'importance et à se disputer la possession de quelque bicoque, que dans des actions mémorables faisant honneur à ceux qui y ont pris part.

=La vertu est à rechercher pour elle-même, indépendamment de l'approbation des hommes.=--Celui qui tient sa mort pour mal employée, s'il ne succombe en se signalant, au lieu de s'illustrer, ternit de lui-même sa vie, lorsqu'il laisse échapper les occasions de courir la chance pour une cause juste, car ce qui est juste vous vaut toujours assez d'illustration, le témoignage de sa conscience étant pour chacun une gloire suffisante: «Notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience (saint Paul).» Celui qui n'est homme de bien que parce qu'on le saura et parce qu'on l'en estimera davantage quand ce sera su, qui ne veut bien faire qu'à condition que sa vertu vienne à la connaissance des hommes, n'est pas quelqu'un dont on puisse obtenir beaucoup de service. «Je crois que le reste de cet hiver, Roland fit des choses dignes de mémoire; mais elles ont été si secrètes jusqu'ici, que ce n'est pas ma faute si je ne les raconte pas, car Roland a toujours été plus prompt à faire de belles actions qu'à les publier, et jamais ses exploits n'ont été divulgués que lorsqu'ils ont eu des témoins (Arioste).»--Il faut aller à la guerre par devoir et n'en attendre que cette récompense qui ne saurait faire défaut à toute belle action, si cachée qu'elle soit, qu'obtiennent même les pensées vertueuses et qui consiste dans le contentement, qu'une bonne conscience ressent en elle-même, de bien faire. Il faut être vaillant pour soi-même et pour l'avantage qu'il y a à être doué d'un courage reposant sur une base ferme et assurée, le mettant à même de défier les assauts de la fortune: «La vertu véritable brille d'un éclat sans mélange; elle ignore les refus honteux, elle ne prend ni ne quitte les faisceaux consulaires au gré d'un peuple volage (Horace).»--Ce n'est pas pour faire étalage que notre âme doit remplir son rôle; c'est pour nous et en nous, où nul ne la voit que nous. Là, elle nous couvre contre la crainte de la mort, contre la douleur et même contre la honte; elle nous donne de la fermeté si nous venons à perdre nos enfants, nos amis et nos biens; et, lorsque le cas se présente, elle nous fait affronter les hasards de la guerre: «Non pour quelque récompense, mais pour la satisfaction attachée à la vertu (Cicéron).» C'est là un profit autrement grand, autrement digne d'être souhaité et espéré que l'honneur et la gloire, qui ne sont autre chose qu'une appréciation favorable qu'on porte sur nous.

=Le jugement des foules est méprisable, le sage ne doit pas attacher de prix à l'opinion des fous.=--Pour juger du droit de propriété d'un arpent de terre, il faut trier, dans une nation entière, une douzaine d'hommes; tandis que pour juger nos intentions et nos actions, la chose la plus difficile et la plus importante qui soit, nous nous en remettons à la voix publique, à la voix de la foule si ignorante, injuste et inconstante. Est-il raisonnable de faire dépendre des fous le jugement à porter sur la vie d'un sage? «Quoi de plus insensé que d'estimer, quand ils sont réunis, des gens que l'on méprise quand chacun d'eux est considéré à part (Cicéron).» Quiconque vise à plaire à la multitude n'y parvient jamais; elle n'offre qu'un but mal défini et qui ne donne pas prise: «Rien n'honore moins que les jugements de la foule (Tite-Live).»--Démétrius, parlant de la voix du peuple, disait en plaisantant qu'il ne se souciait pas plus de celle qui lui sortait par en haut que de celle lui sortant par en bas. Cicéron en parle plus mal encore: «Je dis, moi, qu'une chose, lors même qu'elle ne serait pas honteuse, semble l'être si elle est louée par la multitude.»--Nul talent, nulle souplesse d'esprit ne parviennent à diriger nos pas à la suite d'un guide aussi dévoyé et aussi déréglé: au milieu de cette confusion tumultueuse et sans consistance de bruits, de rapports, d'opinions émanant des foules qui nous pressent de tous côtés, aucune route ne peut être tracée que nous puissions suivre. Ne nous proposons donc pas un but si flottant et si indécis, et marchons constamment à la suite de la raison. Que l'approbation publique nous y suive si elle veut, et, comme elle dépend uniquement du hasard, nous n'avons pas lieu d'espérer la voir venir à nous davantage par une autre voie plutôt que par celle-ci.

=Quand on ne suivrait pas la voie droite parce qu'elle est droite, il faudrait encore la suivre parce qu'elle est d'ordinaire la plus avantageuse.=--Si je ne suivais le droit chemin en raison même de sa droiture, je le suivrais encore parce que j'ai constaté par expérience qu'au bout du compte, c'est d'ordinaire celui qui nous rend le plus heureux et nous est le plus utile: «C'est un bienfait de la Providence, que les choses honnêtes soient aussi les plus profitables (Quintilien).» Pendant une violente tempête, un nautonier des temps anciens parlait ainsi à Neptune: «O Dieu, tu me sauveras, si tu veux; tu me perdras, si tu le préfères; mais je maintiendrai droite, quand même, la barre du gouvernail.» J'ai vu, en ces temps-ci, mille personnes souples, rusées, à double face, qui passaient incontestablement aux yeux de tous pour plus prudentes que je ne le suis quand il est question des affaires de ce monde, se perdre dans des circonstances où je me suis sauvé: «J'ai ri de voir que la ruse pouvait échouer (Ovide).»--Paul Émile, partant pour sa glorieuse expédition de Macédoine, recommanda par-dessus tout au peuple de Rome «de contenir, pendant son absence, sa langue sur ses opérations». Quel trouble en effet, pour les affaires importantes, que la licence avec laquelle on les juge, sans compter que tout le monde n'a pas vis-à-vis des mouvements populaires, de l'opposition et des injures dont ils y sont l'objet, la fermeté de Fabius, qui préféra laisser démembrer son autorité au gré des fantaisies non motivées du peuple, que de ne pas satisfaire au mieux de ce qu'il estimait être du devoir de sa charge, alors qu'il devait y gagner en réputation et en même temps se concilier la foule.

=On fait trop de cas de la louange et de la réputation; notre juge le plus sûr, c'est nous-mêmes.=--Il y a je ne sais quelle douceur naturelle à sentir qu'on vous loue; mais nous en faisons beaucoup trop de cas: «Je ne hais pas la louange, car j'ai la fibre sensible; mais jamais des «Très bien! bravo!» ne me paraîtront le terme et le but que l'on doive proposer à la vertu (Perse).» Je ne me soucie pas tant de ce que je puis être aux yeux des autres, que de ce que je suis à mes propres yeux; je veux être riche par moi-même et non par le fait d'emprunts. Les étrangers ne voient, en ce qui nous touche, que les choses et apparences externes, mais chacun peut présenter bonne mine à l'extérieur et, à l'intérieur, être dévoré par la fièvre et l'effroi; notre cœur ne se voit pas, notre contenance seule s'aperçoit.--On a raison de s'élever contre l'hypocrisie qui se produit à la guerre, car rien n'est plus aisé à un homme qui a de l'expérience, que de se dérober aux dangers et de faire le matamore, alors qu'il n'a que le cœur d'un lâche. Il y a tant de moyens d'éviter les occasions de s'exposer sérieusement que nous pouvons tromper mille fois le monde, avant de nous trouver dans l'impossibilité d'esquiver un mauvais pas; et lors même que nous nous y trouverions empêtrés, nous saurions bien, pour une fois, faire contre fortune bon cœur et, bien qu'ayant la frayeur dans l'âme, montrer un visage et une parole assurés. Que de gens qui posséderaient l'anneau de Gygès conté par Platon, rendant invisible celui qui l'avait au doigt quand il en tournait le chaton à l'intérieur de la main, s'en serviraient pour se cacher à certains moments où il importe le plus de se montrer, regrettant de se trouver, par la situation si honorable qu'ils occupent, dans l'obligation d'avoir une contenance ferme et assurée: «Qui peut être sensible à de fausses louanges ou redoute la calomnie, si ce n'est un malhonnête homme ou un menteur (Horace)?» Voilà pourquoi tous les jugements reposant sur des apparences extérieures sont éminemment incertains et douteux, et que personne n'a de témoin plus fidèle de lui-même que soi-même. Quant à ce qui se passe à la guerre, combien avons-nous de gens de rien qui sont les compagnons de notre gloire; celui qui demeure bravement à découvert dans une tranchée, que fait-il autre que ne font, en avant de lui, cinquante pauvres pionniers qui vont lui ouvrant le passage et le couvrant de leur corps, pour une solde de cinq sous par jour? «Lorsque la tumultueuse Rome déprécie quelque chose, tu n'accèdes pas à son jugement et n'entreprends pas de redresser sa balance; ne cherche donc pas ce que tu es, en dehors de toi-même (Perse).»

=Certains vont jusqu'à vouloir que leurs noms soient connus à tout prix, même par des crimes.=--Nous appelons illustrer notre nom, le répandre et faire qu'il soit dans de nombreuses bouches; nous nous efforçons d'arriver à ce qu'il soit pris en considération et que le lustre qu'il acquiert nous vaille profit: c'est du reste la meilleure excuse que nous puissions donner de cette manière de faire. Mais c'est là une maladie qui nous emporte si loin, que certains cherchent à faire parler d'eux, de n'importe quelle façon. Trogue Pompée et Tite-Live disent, le premier d'Érostrate, le second de Manlius Capitolinus, qu'ils tenaient davantage à une grande qu'à une bonne réputation. C'est là un mal fréquent; nous nous appliquons plus à faire qu'on parle de nous, qu'à nous préoccuper des termes en lesquels on en parlera; il nous suffit que notre nom coure de bouche en bouche, quelles que soient les conditions dans lesquelles il circule; il semble qu'être connu, ce soit en quelque sorte s'en remettre à autrui du soin de sa vie et de la faire durer.

=Qu'est-ce pourtant que la gloire attachée à un nom? n'est-il pas des noms communs à plusieurs familles, témoin celui de Montaigne?=--Pour moi, je tiens que je ne suis qu'en moi-même; et cette autre vie, faite de ce que mes amis savent de moi, à la considérer telle qu'elle est, dépouillée de tout artifice, je sais très bien que ce que j'en retire et la jouissance qu'elle me procure ne sont que vanité produite par un pur effet d'imagination. Quand je serai mort, je ressentirai cet effet beaucoup moins encore; alors je perdrai d'une façon absolue l'usage de choses, celles-ci vraiment utiles, qu'accidentellement parfois nous lui devons. Je n'aurai plus prise sur la réputation qui ne pourra plus s'exercer sur moi, non plus qu'arriver jusqu'à moi. Je ne puis en effet compter qu'elle s'attache à mon nom, d'abord parce que je ne suis pas le seul à le porter: sur deux que j'ai, l'un m'est commun avec tous les membres de ma race et avec d'autres familles encore; il y en a une à Paris et à Montpellier qui se nomme Montaigne, une autre en Bretagne et en Saintonge qui a nom de la Montaigne. Cette interposition d'une seule syllabe n'est pas suffisante pour empêcher que nos faits et gestes, aux uns et aux autres, se confondent, au point que je ne participe à leur gloire et que peut-être mon indignité ne rejaillisse sur eux; et cela, bien que les miens aient été autrefois surnommés Eyquem, surnom qui s'applique également à une famille connue d'Angleterre. Quant à mon autre nom, c'est un prénom qui appartient à quiconque a envie de le porter, et l'honneur dont je pourrais le rehausser, au lieu de me revenir, peut fort bien aller à un portefaix. Puis, lors même que je deviendrais un personnage de marque, que signifiera cette marque quand je ne serai plus? peut-elle désigner quelque chose qui n'est pas et lui donner de l'éclat? «Que la postérité me loue, la pierre qui recouvrira mes ossements en sera-t-elle plus légère? mes mânes, mon tombeau, mes cendres fortunées vont-elles pour cela se couronner de fleurs (Perse)?» mais c'est là un sujet que j'ai déjà traité ailleurs.

=Peu d'hommes, sur un très grand nombre, jouissent de la gloire à laquelle ils pourraient prétendre.=--Dans le cours d'une bataille où dix mille hommes sont tués ou blessés, il n'y en a pas quinze dont on parle. Il faut que la fortune nous gratifie d'un bien brillant fait d'armes ou qui ait une importance capitale, pour mettre en relief une action particulière qui soit le fait non d'un simple arquebusier, mais même d'un capitaine; car bien que tuer un homme, en tuer deux ou dix, affronter courageusement la mort, soient réellement quelque chose pour n'importe qui d'entre nous parce que nous y allons de notre tout, pour le monde c'est chose qui n'a rien d'extraordinaire; et il s'en voit tant chaque jour, il en faut tant de pareilles pour produire un résultat sensible, que nous ne pouvons espérer que cela attire sur nous l'attention d'une façon particulière: «C'est un accident ordinaire, arrivé à beaucoup d'autres, qui rentre dans les innombrables chances de la fortune (Juvénal).»

De tant de milliers de vaillants soldats qui sont morts en France depuis quinze cents ans les armes à la main, il n'y en a pas cent dont la mémoire soit parvenue jusqu'à nous; le souvenir non seulement des chefs, mais celui même des batailles et des victoires s'est éteint; les événements saillants de plus de la moitié du monde, faute de ne pas avoir été consignés, n'ont pas été connus en dehors du lieu où ils se sont passés et sont immédiatement tombés dans l'oubli. Si j'avais en ma possession le récit des faits demeurés inconnus, j'y trouverais, je crois, nombre d'exemples en tous genres qui supplanteraient très aisément ceux que nous fournissent les faits que nous connaissons; ce qui le prouve, c'est que des Grecs, et même des Romains, si riches en exploits des plus nobles, des plus rares, et qui ont eu tant de témoins pour les attester, tant d'écrivains pour les transmettre à la postérité, combien peu sont arrivés jusqu'à nous! «A peine si un vent léger nous en a porté la renommée (Virgile).» Ce sera beaucoup si, dans cent ans, on se souvient vaguement que, de notre temps, il y a eu des guerres civiles en France.--Les Lacédémoniens, entrant en guerre, sacrifiaient aux Muses, afin que leurs hauts faits fussent bien et dignement rapportés, estimant que c'est par faveur divine, qui n'est pas communément accordée, que les belles actions trouvent des témoins qui sachent les reproduire et en conserver le souvenir.

=A quel degré ne faut-il pas atteindre pour que notre mémoire se perpétue! dans de telles conditions, est-ce la peine de sacrifier à la gloire?=--Supposons que chaque fois que nous sommes exposés au feu des arquebuses, ou que nous courons un danger, un greffier se trouve là à point pour en prendre note; cent autres greffiers en outre le reproduiraient-ils, qu'on en parlerait pendant trois jours à peine et personne après ne s'en occuperait plus. Nous ne possédons pas la millième partie des écrits anciens; c'est la fortune qui, suivant son caprice, leur donne une durée ou plus courte ou plus longue; et il nous est loisible, le reste ne nous étant pas connu, de penser que ce que nous en avons, n'est pas ce qu'il y a de moins de bon.--On ne fait pas des histoires de choses de si peu: il faut pour en être l'objet avoir conquis des empires ou des royaumes, avoir gagné cinquante-deux batailles rangées, bien qu'étant constamment inférieur en nombre, comme fit César. Dans ces diverses affaires, il a perdu dix mille braves compagnons et plusieurs grands capitaines morts vaillamment et courageusement; leurs noms n'ont duré qu'autant qu'ont vécu leurs femmes et leurs enfants, «ensevelis dans la gloire d'un moment (Virgile)».--De ceux mêmes des belles actions desquels nous sommes témoins, le souvenir demeure trois mois, trois ans; puis, on n'en parle pas plus que s'ils n'avaient jamais existé. Quiconque considérera à quel degré de gloire ont atteint les gens et les faits pour que la mémoire s'en perpétue dans les livres, estimera qu'en toute justice et toute proportion gardée, il se trouve en notre siècle bien peu d'actes et bien peu de personnes qui aient le droit d'y prétendre. Combien avons-nous connu d'hommes vertueux survivre à leur propre réputation et qui ont eu la douleur de voir, de leur vivant, s'éteindre l'honneur et la gloire qu'ils avaient très justement acquis dans leur jeunesse? Et pour trois ans de cette vie fictive et imaginaire nous irions compromettre notre vie réelle, la seule qui nous importe, et nous exposer à une mort perpétuelle? Sur ce point de si haute importance, les sages se proposent une fin et plus belle et plus juste: «La récompense d'une bonne action est de l'avoir faite; le fruit d'un service que nous rendons, c'est ce service même (Sénèque)».--Il peut être fort excusable pour un peintre ou tout autre artiste, ou encore pour un rhétoricien ou un grammairien de travailler pour se faire un nom par ses œuvres; mais les actes que la vertu nous inspire sont trop nobles par eux-mêmes, pour en rechercher la récompense en dehors, pour la chercher notamment dans la vanité des jugements humains.

=On peut cependant dire en sa faveur qu'elle est un stimulant qui porte quelquefois à la vertu.=--Si cependant cette idée fausse contribue chez le peuple à maintenir les hommes dans le devoir et les dispose à la vertu, si les princes sont touchés de voir bénir la mémoire de Trajan et exécrer celle de Néron, s'ils sont émus en voyant le nom de ce grand malfaiteur, qui inspirait autrefois tant de terreur et était si redouté, être aujourd'hui maudit et insulté en toute liberté par le premier écolier auquel la pensée en vient, laissons-la croître autant qu'elle voudra et entretenons-la du mieux que nous pourrons. Platon, auquel tout était bon pour amener ses concitoyens à la vertu, leur conseille, entre autres choses, de ne pas mépriser * la considération et l'estime des peuples, et dit que, par une sorte d'inspiration divine, les méchants eux-mêmes savent souvent, tant dans leurs propos que dans leurs jugements, très justement distinguer les bons des mauvais. Ce philosophe et Socrate son maître s'entendent admirablement et n'hésitent pas à faire intervenir l'action et les révélations divines, chaque fois que la force humaine est impuissante, «à l'exemple des poètes tragiques qui ont recours à un dieu, lorsqu'ils ne savent comment trouver le dénouement de leur pièce (Cicéron)»; * c'est peut-être pour cela que Timon, l'invectivant, l'appelait grand fabricant de miracles.

=Un semblable mobile équivaut à l'emploi de fausse monnaie quand la bonne ne suffit pas; cela a été le cas de tous les législateurs.=--Puisque les hommes sont incapables de se payer complètement en bonne monnaie, employons-y aussi de la fausse. Tous les législateurs ont agi ainsi; et il n'est pas de législation où on ne retrouve quelque mélange soit de cérémonies futiles, soit de légendes mensongères qui servent à tenir le peuple en bride pour qu'il ne se détourne pas du devoir. C'est pour cela que la plupart d'entre elles ont des origines et des commencements fabuleux, enrichis de mystères surnaturels, ce qui a mis en crédit ces religions nées de l'erreur et les a fait accepter par les gens sensés. C'est pour cette cause, pour amener plus sûrement les hommes à croire davantage en eux, que Numa et Sertorius les nourrissaient de ces sottises: l'un, que la nymphe Égérie, l'autre, que sa biche blanche, leur apportaient de la part des dieux les conseils qu'ils en recevaient. La même autorité que Numa donna à ses lois par cette intervention divine, Zoroastre, le législateur de la Bactriane et de la Perse, la communiqua aux siennes en se servant du nom du dieu Oromazis; Trismégiste, par Mercure, en usa de même à l'égard des Égyptiens; Zamolxis se servit de Vesta vis-à-vis des Scythes; Charondas, de Saturne à l'égard des peuples de la Chalcédoine; Minos, de Jupiter auprès des Candiotes; Lycurgue, d'Apollon auprès des Lacédémoniens; Dracon et Solon, de Minerve auprès des Athéniens; toute législation a un dieu à sa tête; chez toutes ce sont de faux dieux, seule celle que Moïse donna au peuple de Judée à sa sortie d'Égypte émane du vrai Dieu. La religion des Bédouins, dit le Sire de Joinville, portait, entre autres choses, que l'âme de celui d'entre eux qui mourait pour son prince, passait dans un autre corps plus heureux, plus beau, plus fort que le premier, ce qui les amenait à exposer beaucoup plus volontiers leur vie: «Ils bravaient le fer, embrassaient la mort, regardant comme une lâcheté de ménager une vie qui devait renaître (Lucain).» C'est là une très salutaire croyance, toute fausse qu'elle est; chaque nation en a un certain nombre semblables; mais ce sujet vaudrait d'être traité à part.

=Quant aux femmes, elles ont tort d'appeler honneur ce qui est leur devoir; celles qui ne sont retenues que par la crainte de perdre leur honneur, sont bien près de céder.=--Un mot encore sur ce qui fait l'objet de cet entretien. Je ne conseille pas davantage aux dames d'appeler honneur ce qui est leur devoir, «tout comme dans le langage ordinaire on n'appelle honnêteté que ce qui est glorieux dans l'opinion du peuple (Cicéron)». Leur devoir c'est le fruit, l'honneur n'est que l'enveloppe; et elles se font tort à elles-mêmes en invoquant cette excuse pour justifier leur refus de se donner, parce que leur intention, leur désir, leur volonté, qui sont choses où l'honneur n'a rien à voir, d'autant que rien ne s'en manifeste au dehors, sont encore plus à considérer que l'acte lui-même: «Celle-là succombe, qui refuse parce qu'il ne lui est pas permis de succomber (Ovide).» L'offense envers Dieu et envers la conscience est aussi grande, qu'elle résulte du désir ou du fait accompli. De plus, ces actes ayant essentiellement lieu en les cachant au vu et au su de tous, il leur serait bien facile de les dérober à la connaissance d'autrui, d'où l'honneur dépend, si seul il les retenait dans le devoir, et si elles ne pratiquaient pas la chasteté pour elle-même. Toute personne d'honneur préfère perdre l'honneur, plutôt que d'agir contre sa conscience.

CHAPITRE XVII.

De la présomption.

=La présomption nous fait concevoir une trop haute idée de notre mérite; mais pour fuir ce défaut il ne faut pas tomber dans l'excès contraire et s'apprécier moins qu'on ne vaut.=--Il y a une autre sorte de gloire qui consiste dans la trop bonne opinion que nous concevons de notre mérite. C'est une affection inconsidérée pour nous-mêmes, qui fait que nous nous chérissons et que nous nous représentons à nos propres yeux autres que nous sommes; tel un amour passionné prête à qui nous aimons la beauté et la grâce et, troublant et altérant notre jugement, fait que ceux qui sont épris, aiment en l'objet de leur passion un être tout autre et beaucoup plus parfait qu'il n'est.

Je ne veux pourtant pas que, de peur de tomber dans cet excès, donnant dans un autre, un homme se méconnaisse et s'estime moins qu'il ne vaut; notre jugement doit en tout conserver sa rectitude, et il est juste qu'en cela, comme en toute autre chose, il distingue ce qui est la vérité; s'il est César, qu'il se reconnaisse hardiment pour le plus grand capitaine du monde.--Tout chez nous est convention; les conventions nous emportent et nous font délaisser la réalité des choses; nous nous accrochons aux branches et lâchons le tronc et la partie essentielle. Nous avons enseigné aux dames à rougir, rien qu'en entendant nommer ce qu'elles ne craignent nullement de faire; nous n'osons appeler de leur nom nos membres, que nous ne craignons pas d'employer à des débauches de toute sorte.

=Se peindre soi-même est le seul moyen de se faire connaître pour qui mène une vie obscure; c'est ce qui détermine Montaigne à parler de lui-même.=--Les conventions nous défendent d'exprimer les actes licites et naturels et nous les observons; la raison nous interdit d'en commettre qui soient illicites et mauvais et personne ne l'écoute. Moi-même, en ce moment, je suis arrêté par ces lois que nous imposent les conventions et qui ne permettent pas de parler de soi, pas plus en bien qu'en mal; mais cette fois nous passerons outre.--Ceux que la fortune, bonne ou mauvaise comme on voudra la qualifier, a appelés à passer leur vie dans de très hautes situations, peuvent, par leurs actes publics, faire connaître ce qu'ils sont; mais ceux qu'elle a laissés perdus dans la foule, dont personne ne parlera si eux-mêmes n'en parlent, sont excusables lorsque, à l'exemple de Lucilius, ils prennent la hardiesse d'entretenir de leur propre personne ceux qui ont intérêt à les connaître: «Il confiait ses secrets au papier comme à un ami fidèle; qu'il en arrivât bien ou mal, jamais il n'eut d'autre confident, aussi s'est-il mis tout entier dans ses ouvrages, comme dans un tableau qu'il aurait voulu consacrer aux dieux (Horace).» Son papier était le dépositaire de ses actions et de ses pensées, et il s'y peignait tel qu'il se voyait. «Rutilius et Scaurus, pour avoir agi de même, n'ont été ni moins crus, ni moins estimés (Tacite).»

=Enfant, il avait des gestes qui pouvaient dénoter en lui de la fierté; on ne saurait en inférer qu'il soit atteint de ce défaut.=--Donc, il me souvient que, dès ma plus tendre enfance, on remarquait en moi je ne sais quelle tournure, quels gestes témoignant quelque peu de vanité et une sotte fierté. Je veux, à cet égard, dire de suite qu'il n'est pas rare d'avoir des qualités et des penchants qui nous soient propres et qui s'enracinent en nous, au point que nous sommes hors d'état de nous en apercevoir et de nous en rendre compte; de ces dispositions naturelles, le corps en retient d'ordinaire quelque habitude, sans même que nous nous en doutions et que nous y soyons pour quelque chose.--Chez Alexandre, c'était une propension à tenir la tête légèrement inclinée sur un côté, ce qui allait bien à son genre de beauté; de même chez Alcibiade, sa manière de parler lente et grave. Jules César se grattait la tête avec un doigt, ce qui est l'indice de quelqu'un qui a de graves soucis. Cicéron, si je ne me trompe, fronçait le nez, signe d'un naturel moqueur. De semblables habitudes peuvent survenir en nous, sans que nous nous en apercevions. Il y en a d'autres qui sont étudiées et dont je ne parle pas, comme les salutations et les révérences qui nous valent, le plus souvent à tort, la réputation d'être humble et courtois; l'humilité, je l'admets, mais seulement quand il s'agit de gloire. Pour moi, je suis assez prodigue de saluts, surtout en été; et n'en reçois jamais sans les rendre, quelle que soit la qualité des gens, sauf s'ils sont à mes gages. Je souhaiterais que certains princes que je connais, s'en montrent plus parcimonieux et ne les distribuent qu'à bon escient; en n'y apportant pas de discrétion, ils leur font perdre de leur valeur; donnés indifféremment, ils n'ont plus d'effet.--Au nombre de ces attitudes singulières, ne passons pas sous silence la morgue de l'empereur Constance qui, en public, conservait toujours la tête droite, ne la tournant et ne l'inclinant ni d'un côté, ni de l'autre, pas même pour regarder ceux qui, venant de côté, le saluaient; il se tenait le corps immobile, ne se laissant pas même aller au mouvement de son char, n'osant ni cracher, ni se moucher, ni s'essuyer la figure devant le monde. Je ne sais si les gestes qu'on remarquait en moi étaient de cette nature et si vraiment j'avais quelque propension à être vaniteux; cela se peut bien, je ne peux répondre de mes défauts physiques, mais pour ce qui est des mouvements de l'âme, je veux en confesser ici ce que j'en ressens.

=Il ne trouve bien rien de ce qu'il fait, et estime toujours moins les choses qu'il possède que celles qui appartiennent à autrui.=--La présomption s'exerce de deux façons: en nous estimant trop et en n'estimant pas assez les autres. Sur le premier point, il me semble tout d'abord que les considérations suivantes doivent entrer en ligne de compte: Je suis constamment en proie à un défaut de l'âme qui me désole comme contraire à l'équité et plus encore comme fâcheux; j'essaie bien de m'en corriger, mais n'arrive pas à m'en affranchir complètement. Ce défaut est que j'estime toujours au-dessous de sa valeur toute chose que je possède, et au-dessus de ce qu'elles valent celles qui ne sont pas miennes; je les prise d'autant plus, qu'elles sont à autrui et hors de ma portée, et cette disposition d'esprit s'étend fort loin.--Je fais comme ces maris et certains pères qui, parce qu'ils ont le privilège d'avoir autorité sur leurs femmes et leurs enfants, ont le défaut de les traiter avec dédain; appelé à décider entre deux ouvrages de même mérite, dont l'un serait de moi, je me prononcerai toujours contre le mien, non que mon jugement, troublé par le désir de progresser et d'améliorer sans cesse, m'empêche d'arriver à être satisfait, mais parce que d'elle-même la possession restreint le cas que nous faisons de ce qui nous appartient et influe sur notre libre arbitre. J'ai une préférence pour les constitutions et les mœurs de l'antiquité, et aussi pour les langues de ces temps reculés, et constate que, par son grand air, le latin me séduit au delà de ce qui devrait être, me produisant le même effet qu'aux enfants et au vulgaire. Le train de maison, l'habitation, le cheval de mon voisin me semblent supérieurs aux miens, bien que d'égale valeur, uniquement parce qu'ils ne m'appartiennent pas. Bien plus, je ne me rends pas compte de ce que je vaux moi-même; j'admire l'assurance que chacun a de soi et avec laquelle il compte sur lui-même, alors qu'il n'est pour ainsi dire rien que je croie savoir, rien dont j'ose me répondre que je suis à même de l'accomplir. Lorsque je me propose de faire telle ou telle chose, je n'ai point d'avance la notion exacte des moyens dont je puis user pour réussir et n'en suis instruit que par le résultat; je doute de ma force, tout autant que de celle d'un autre. Il en résulte que si j'accomplis un travail qui mérite des éloges, je l'attribue plutôt à la fortune qu'à mon savoir-faire, d'autant que je ne projette rien qu'au hasard et avec appréhension.

=La trop bonne opinion que l'homme a de lui-même, semble à Montaigne être la cause des plus grandes erreurs.=--J'ai aussi ceci de particulier, que d'ordinaire, de toutes les opinions que l'antiquité a émises sur l'homme en général, celles qui me captivent le plus, auxquelles je m'attache de préférence, ce sont celles qui affectent pour nous le plus de mépris, qui nous avilissent le plus et font le moins cas de nous. La philosophie ne me paraît jamais avoir si beau jeu que lorsqu'elle combat notre présomption et notre vanité, et quand elle reconnaît de bonne foi son irrésolution, sa faiblesse et son ignorance. Il me semble que l'origine des erreurs les plus grandes que nous commettons, en tant qu'individu comme en masse, et ce qui les entretient, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de lui-même. Ces gens qui se perchent à califourchon sur l'orbite de Mercure et voient si avant ce qui se passe dans le ciel, me font hausser les épaules. On trouve en effet dans l'étude que je fais et dont l'homme est l'objet, une si extrême variété de jugements, un tel dédale de difficultés entassées les unes sur les autres, tant de diversité et d'incertitude chez ceux mêmes qui enseignent la sagesse, que vous pensez bien que puisque ces gens ne peuvent arriver à se connaître ni eux-mêmes, ni les conditions de leur existence qu'ils ont continuellement sous les yeux, qui résident en eux, puisqu'ils ne savent comment se meut ce qu'eux-mêmes font mouvoir, ni comment nous peindre et nous décrire les ressorts qu'ils tiennent et font jouer eux-mêmes, je suis de mon côté peu disposé à les croire lorsqu'ils nous exposent les causes auxquelles ils attribuent le flux et le reflux de Nil. La curiosité que nous avons de tout connaître est un fléau pour l'homme, disent les saintes Écritures.

=Il sait le peu qu'il vaut; il a toujours été peu satisfait de ce que son esprit a produit, surtout lorsqu'il s'est essayé dans la poésie.=--Pour en revenir à mon cas particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'un autre s'estime moins, et même qu'un autre m'estime moins, que je ne m'estime; je rentre dans la catégorie générale, sauf en ce que je m'y classe de moi-même; j'ai tous les pires défauts, ceux que l'on rencontre chez les gens du commun, mais je le reconnais, ne m'en excuse pas et me targue seulement de savoir ce que je vaux. Si j'ai de la vanité, elle est toute superficielle et tient à ce que l'apparence me trompe sur la réalité; que n'ayant point corps, ce travers échappe à mon jugement; j'en suis arrosé, mais n'en suis point imprégné. Cela est si vrai, que les productions de mon esprit, en quelque genre que ce soit, ne me satisfont jamais et que l'approbation des autres n'est pas pour moi un dédommagement. J'ai le jugement délicat et difficile, notamment à mon endroit; * je me désavoue sans cesse et me sens, en tout, flottant et fléchissant par le fait de ma faiblesse; rien de moi ne lui donne satisfaction. Je suis assez perspicace et vois juste; mais à l'œuvre, ma vue se trouble. C'est ce que j'éprouve très nettement en poésie: je l'aime beaucoup et sais assez apprécier les ouvrages des autres; mais quand je veux y mettre la main, je m'en tire vraiment comme un enfant, et, ce que je fais, je ne puis le souffrir. On peut faire le sot partout ailleurs, mais non en cet art: «Tout défend la médiocrité aux poètes: les dieux, les hommes, les colonnes des portiques où on affiche leurs vers (Horace).» Plût à Dieu que cette sentence se trouvât à la devanture des boutiques de nos imprimeurs, pour en défendre l'entrée à bon nombre de versificateurs! «mais nul ne croit plus en soi, qu'un mauvais poète (Martial)».

=Accueil fait aux jeux olympiques à la poésie de Denys l'ancien.=--Que ne sommes-nous comme le peuple que voici. Denys l'ancien n'estimait rien tant en lui que sa poésie. Lors des jeux olympiques,en même temps que des chars surpassant tous autres en magnificence, des tentes et des pavillons tout brillants d'or et royalement tapissés, il y envoyait aussi des poètes et des musiciens pour y présenter ses vers. Quand on en vint à les juger, grâce à une excellente déclamation, ils attirèrent au début l'attention du peuple; mais quand, poursuivant, il en vint à apprécier l'ineptie de l'ouvrage, il commença à le trouver ridicule; et, son jugement s'exaspérant peu à peu, il entra en fureur et, de dépit, se portant aux pavillons de Denys, il les abattit et les mit en pièces. Ses chars ne réussirent pas mieux dans la course à laquelle ils prirent part; le navire qui ramenait ses gens ne put aborder en Sicile, la tempête le jeta sur les côtes de Tarente où il se brisa; et ce même peuple ne mit pas en doute que ce fût là un effet de la colère des dieux irrités comme lui en raison de ce mauvais poème; les mariniers échappés au naufrage partageaient eux-mêmes cette opinion.--L'oracle qui prédit la mort de ce tyran, parut même ratifier ce sentiment: il portait que «Denys serait près de sa fin, quand il aurait vaincu ceux qui vaudraient mieux que lui». Cette prédiction, Denys en fit application aux Carthaginois, dont la puissance dépassait la sienne: en guerre avec eux, souvent il ne poussait pas ses victoires à fond et contenait ses troupes, pour ne pas tomber dans le cas prédit. Mais il avait mal saisi le sens de l'oracle; le dieu avait visé le temps où, par l'intrigue, il l'emporta à Athènes sur les poètes tragiques qui lui étaient supérieurs, obtenant, contre toute justice, que fût jouée sa pièce ayant pour titre «Les Lénéens»; aussitôt après ce succès, il mourut subitement, en grande partie de la joie excessive qu'il en éprouva.

=Opinion que Montaigne a de ses ouvrages; il a grand'peine à rendre même ses idées et ne s'entend nullement à faire valoir les sujets qu'il traite.=--Quand je trouve dans ce qui vient de moi quelque chose d'excusable, ce n'est pas par la valeur que cela peut avoir; ce n'est, à dire vrai, qu'en le comparant à d'autres œuvres qui valent encore moins et que je vois appréciées.--Je suis envieux du bonheur de ceux qui savent être heureux et satisfaits de ce qu'ils font, car c'est là un moyen facile de se donner du plaisir puisqu'on le tire de soi, surtout quand on apporte de la persistance dans son obstination. Je connais un poète auquel, délicatement ou brutalement, en particulier ou en public, le ciel comme la terre crient qu'il n'y entend pas grand'chose; il ne renonce pour cela à quoi que ce soit de ce qu'il a dans l'idée, toujours il recommence, va consultant sans cesse, et toujours il persiste, tenant d'autant plus à son avis, * y étant d'autant plus attaché, qu'il est seul à penser qu'il y voit juste.

Il s'en faut tant que mes ouvrages me satisfassent, qu'autant de fois je les retouche, aussi souvent j'en éprouve du dépit: «Quand je les relis, j'ai honte de les avoir écrits, parce que j'y vois beaucoup de choses qui, même aux yeux indulgents de leur auteur, sont indignes d'être conservées (Ovide).» J'ai toujours une idée dans l'esprit, * mais elle ne m'apparaît pas avec netteté; sans cesse j'entrevois * comme dans un songe une forme meilleure que celle que je lui ai donnée; mais cette forme, je ne puis la saisir, ni la mettre en œuvre; et quant à l'idée elle-même, elle n'est jamais de premier ordre *. Cela me porte à conclure que les productions de ces esprits si riches, si grands des temps jadis, dépassent de beaucoup la limite extrême de mon imagination et de ce que je souhaite atteindre; leurs écrits ne font pas que me satisfaire et me captiver, ils m'étonnent, me transportent d'admiration: j'apprécie leur beauté, elle m'apparaît, non peut-être dans sa plénitude, du moins autant qu'il m'est possible de la saisir.--Pour tout travail que j'entreprends, j'invoque les Grâces, afin, comme dit Plutarque de quelqu'un, de me concilier leur faveur, «car tout ce qui plaît, tout ce qui charme les sens des mortels, c'est aux Grâces que nous en sommes redevables»; mais, en tout, elles m'abandonnent. Tout en moi est grossier *; la gentillesse, la beauté me font défaut; je ne sais faire valoir les choses au delà de ce qu'elles valent; ma façon de les présenter ne vient pas en aide à la matière, aussi me la faut-il consistante, intéressante et ayant de l'éclat par elle-même.--Quand je traite des sujets à la portée de tous et gais par eux-mêmes, c'est * par goût, n'aimant pas cette sagesse de convention, empreinte de tristesse, qui a les préférences du monde; c'est dans le but de m'égayer, bien plus que parce qu'ils rentrent dans la nature de mon style qui se prête plutôt aux sujets graves et sévères, si toutefois je puis appeler style un langage informe qui n'est soumis à aucune règle, vrai jargon populaire, uni à une rédaction sans nom, mal répartie, qui ne conclut pas, manque de clarté, à la manière d'Amafinius et de Rabirius. Je ne sais ni plaire, ni distraire, ni chatouiller; le meilleur conte du monde, s'il passe par moi, cesse de présenter de l'intérêt et perd tout son charme. Je ne sais parler que lorsque je suis plein de mon sujet et manque absolument de cette facilité que je vois chez nombre de gens que je fréquente, qui entretiennent les premiers venus, captivent l'attention de toute une société, ou amusent un prince, sans se lasser, en leur racontant toute sorte de propos; les sujets ne leur font jamais défaut, parce qu'ils ont la faculté de savoir s'emparer du premier qui se présente, et de le traiter suivant la disposition d'esprit et le degré d'intelligence de ceux auxquels ils ont affaire. Les princes n'aiment guère les entretiens sérieux, ni moi à faire des contes. Les raisons qui se présentent les premières à l'idée, qui sont les plus aisées à trouver et, d'ordinaire, les mieux acceptées, je ne sais pas les employer; je suis un mauvais orateur de plein vent, et quel que soit ce dont il s'agit, volontiers je vais dès le début au fond des choses et dis ce que j'en sais. Cicéron estime que dans les questions philosophiques, ce qu'il y a de plus difficile c'est l'entrée en matière, peut-être bien; aussi, prudemment, je passe de suite à la conclusion. Encore faut-il savoir détendre les cordes de son instrument suivant les sons à produire, afin que le plus aigu soit celui qui se produise le moins souvent. Il y a pour le moins autant de talent à relever un sujet vide de sens, qu'à en soutenir un autre qui rentre dans le genre opposé; tantôt il faut les traiter en passant légèrement, tantôt les fouiller profondément. Je sais bien que la plupart des hommes s'en tiennent au moins complexe de ces deux procédés, pour n'avoir à envisager les choses que superficiellement; mais je sais aussi qu'on voit les plus grands maîtres, tels que Xénophon, Platon, se laisser fréquemment aller à cette façon simple et commune de dire et traiter les questions, la relevant par le charme qui leur est propre et dont ils ne se départissent jamais.

=Son style est embarrassé, sa nature s'accommode mieux de parler que d'écrire; sa prononciation est altérée par le patois de son pays.=--Mon langage lui-même n'a rien de facile ni de coulant; il est âpre * et dédaigneux, aux allures libres, ne reconnaissant aucune règle; il me plaît ainsi, sinon par raison, du moins par tempérament; mais je sens bien que, parfois, je ne m'observe pas assez et qu'à force de vouloir éviter l'art et * l'affectation, je tombe dans l'excès contraire: «Je cherche à être bref et je deviens obscur (Horace).» Platon dit que la prolixité et la brièveté sont des propriétés qui ne donnent ni n'enlèvent de mérite au langage. Lors même que je m'efforcerais de rendre le mien égal, uniforme, bien ordonné, je ne saurais y parvenir; bien que les phrases coupées et scandées de Salluste soient plus en rapport avec ma manière de m'exprimer, je trouve cependant le style de César plus noble et moins facile à imiter; et si je suis plutôt porté à me rapprocher de celui de Sénèque, cela ne m'empêche pas d'estimer davantage celui de Plutarque.--Comme dans * mes actes, quand je parle, je m'abandonne simplement à ma nature, ce qui fait que j'ai peut-être plutôt avantage à parler qu'à écrire. Le mouvement et l'action donnent de la vie aux paroles, particulièrement chez ceux qui, ainsi que cela existe chez moi, ont le geste brusque et s'échauffent; l'attitude, la physionomie, le son de voix, la robe, les circonstances, peuvent donner du prix aux choses qui, comme la loquacité, n'en ont guère par elles-mêmes. Messala, dans Tacite, se plaint de quelques vêtements trop étroits que l'on portait en son temps, et aussi de la disposition des tribunes où les orateurs prenaient la parole, qui nuisaient aux effets de leur éloquence.

Mon français est altéré dans sa prononciation et sur d'autres points, par la barbarie de la contrée que j'habite; je n'ai jamais vu personne de cette région au sud de la Loire, dont le parler ne dénonçât nettement l'origine et ne blessât des oreilles purement françaises. Ce n'est pourtant pas que je sois de première force dans mon patois périgourdin, car je n'en use pas plus que de l'allemand et ne m'en soucie guère. C'est du reste un langage (comme ils sont tous autour de moi, d'un bout à l'autre de la région: Poitevin, Saintongeois, * Angoumoisin, Limousin, Auvergnat), qui est languissant, traînant, sans vigueur. Au-dessus de nous, du côté des montagnes, il y a pourtant un parler gascon que je trouve particulièrement beau, sec, bref, ayant de l'expression: langage véritablement mâle et martial plus que tout autre que je vois employer, aussi nerveux, puissant et précis que le français est gracieux, délicat et riche.--Quant au latin, qui m'a été donné comme langue maternelle, j'ai, faute d'avoir continué à le pratiquer, perdu la facilité que j'avais à le parler couramment et même à l'écrire, et qui faisait qu'autrefois on m'appelait «Maître Jean»; c'est dire combien peu je vaux sous ce rapport.

=De quel prix est la beauté corporelle; c'est elle qui, la première, a créé de la différence entre les hommes.=--La beauté est un facteur de très haute importance dans les rapports des uns avec les autres; c'est le moyen de rapprochement qui a le plus d'effet, et il n'est homme, si barbare et si maussade, qui ne se sente en quelque sorte influencé par ce qu'elle a de doux. Le corps est une grande part de nous-mêmes, il y occupe un rang de premier ordre; aussi sa structure et son agencement méritent-ils à juste titre d'être pris en considération. Ceux-là ont tort qui veulent le considérer séparément de l'âme et isoler l'une de l'autre ces deux parties principales de notre être; il faut au contraire les accoupler à nouveau si elles sont disjointes et resserrer le nœud qui les unit; il faut exiger de l'âme qu'elle ne tire pas de son côté, vivant à part, méprisant et délaissant le corps (ce qu'elle ne saurait faire que par suite d'une mauvaise inspiration), mais qu'elle se rapproche de lui, l'embrasse, le chérisse, lui prête assistance, le contrôle, le conseille, le redresse, le ramène, quand il se fourvoie; en somme l'épouse, lui tenant lieu de mari, de telle sorte qu'il n'y ait pas divergence apparente dans leurs actes et que, loin de se contrarier, tous deux agissent d'accord et avec uniformité. Les chrétiens ont, à cet égard, des enseignements précieux; ils savent que la justice divine impose cette liaison et cette vie commune du corps et de l'âme, au point d'avoir rendu le corps susceptible de récompenses éternelles; que Dieu laisse à l'homme tout entier pleine liberté d'action, et veut que tout entier aussi il participe selon ses * mérites au châtiment ou aux immunités. La secte des Péripatéticiens, la plus pénétrée des besoins des sociétés, attribue à la sagesse seule le soin de pourvoir au bien de l'association des deux parties dont nous sommes formés et de le leur procurer; cette école démontre bien l'erreur en laquelle sont tombées les autres sectes en ne tenant pas suffisamment compte de cette association intime, en envisageant chacune de ces parties en son particulier et se déclarant, celle-ci pour le corps, celle-là pour l'âme, perdant de vue et le sujet dont elles s'occupent qui est l'homme, et leur guide dans leurs recherches que, pour la plupart, elles avouent être la nature.--La première distinction qui se soit produite entre les hommes, la considération qui tout d'abord détermina la prééminence des uns sur les autres, a été vraisemblablement due à l'avantage que donne la beauté: «Le partage des terres se fit d'abord en proportion de la beauté, de la vigueur, de l'esprit de chacun; car alors la beauté et la vigueur étaient les premières recommandations (Lucrèce).»

=Montaigne était d'une taille au-dessous de la moyenne; une taille élevée est chez l'homme la condition essentielle de la beauté.=--Je suis de taille un peu au-dessous de la moyenne; c'est là un défaut qui non seulement nuit à la beauté, mais qui encore est incommode, surtout chez ceux qui exercent des commandements et des charges, parce qu'il leur manque l'autorité que donnent une belle prestance et un physique imposant. C. Marius n'acceptait pas volontiers des soldats dont la taille n'atteignait pas six pieds.--«Le Courtisan» a raison de vouloir, pour le gentilhomme qu'il rêve, une taille ordinaire de préférence à toute autre et de lui refuser toute particularité pouvant le faire montrer au doigt. S'il ne satisfait pas à cette condition de taille moyenne et qu'il soit en dessous plutôt qu'en dessus, je ne le choisirai pas pour en faire un soldat.--Les hommes petits, dit Aristote, sont bien jolis, mais ils ne sont pas beaux; à la grandeur de ses actes se reconnaît une grande âme, comme une taille élevée et bien prise dénote la beauté.--Les Éthiopiens et les Indiens, dit ce même auteur, avaient égard, quand ils élisaient leurs rois et leurs magistrats, à la beauté et à la belle stature des personnes soumises à leur choix. Ils étaient dans le vrai, parce que cela inspire du respect à ceux qui le suivent et de l'effroi aux ennemis, de voir marcher à la tête d'une troupe un chef de haute taille et de forte corpulence: «Au premier rang marche Turnus les armes à la main, superbe et dépassant de la tête tous ceux qui l'entourent (Virgile).»

Notre divin et souverain roi qui est au ciel et dont tout ce qu'il fait est à méditer religieusement, avec soin et respect, n'a pas dédaigné de se distinguer par la beauté physique: «Il était le plus beau d'entre les fils des hommes (Psalmiste)»; et Platon, avec la modération et la force d'âme, désire la beauté chez ceux qu'il place à la tête de sa république.--C'est un grand froissement d'amour-propre de voir qu'on s'adresse à vous, qui êtes au milieu de vos gens, pour vous demander: «Où est Monsieur?» et que vous n'avez que le reste du salut qu'on fait à votre barbier ou à votre secrétaire, mésaventure qu'a éprouvée ce pauvre Philopœmen. Il avait devancé son monde au logis où on l'attendait; son hôtesse qui ne le connaissait pas, le voyant avec son assez mauvaise mine, le chargea d'aller un peu aider les servantes à puiser de l'eau ou attiser le feu pour le service de Philopœmen. A leur arrivée, les gentilshommes de sa suite, le trouvant livré à cette belle occupation, car il n'avait pas manqué d'obtempérer à l'invitation qui lui avait été faite, lui demandèrent ce qu'il faisait ainsi: «Je supporte, leur dit-il, la peine de ma laideur.»--Les autres genres de beauté s'appliquent à la femme; celle de la taille est l'unique beauté de l'homme. Chez celui qui est petit, ni un front large et bombé, ni la blancheur et la douceur des yeux, ni un nez de forme moyenne, ni une oreille et une bouche petites, ni des dents blanches et bien disposées, ni une barbe brune couleur d'écorce de châtaigne, abondante et bien également fournie, ni une chevelure relevée, ni une tête en rapport avec la taille, ni la fraîcheur du teint, ni des traits agréables, ni un corps n'exhalant aucune odeur, pas plus que des membres bien proportionnés, ne peuvent faire un bel homme.

J'ai en outre la taille forte et trapue, le visage plein sans être bouffi; mon humeur est intermédiaire entre joviale et mélancolique; j'ai le tempérament chaud et sanguin, mais sans excès, «ce qui fait que j'ai les jambes et la poitrine velues (Martial)»; je suis dispos, ma santé est robuste, et rarement, jusque bien avant en âge, la maladie ne l'a troublée. Du moins c'est ainsi que j'ai été; car, à cette heure, où j'approche de la vieillesse, ayant, depuis longtemps déjà, dépassé quarante ans, il n'en est plus de même: «Peu à peu les forces se perdent, la vigueur s'épuise et la décrépitude va toujours croissant (Lucrèce).» Ce que je serai désormais ne sera plus que la moitié de moi-même, ce ne sera plus moi; tous les jours, je me désagrège, je me dérobe quelque peu à moi-même: «Les ans, dans leur cours, nous enlèvent sans cesse quelque portion de nous-mêmes (Horace).»

=Maladroit aux exercices du corps, il était cependant vigoureux et résistant quand les fatigues auxquelles il se livrait provenaient de sa seule volonté.=--Physiquement je n'avais ni adresse, ni dispositions particulières, bien que fils d'un père * très allègre et d'une souplesse qu'il conserva jusque dans son extrême vieillesse. Il ne rencontra guère d'homme l'égalant dans n'importe quel exercice du corps, comme je n'en ai pas trouvé beaucoup qui ne me dépassaient, sauf à la course où cependant j'étais encore de force au-dessous de la moyenne. En musique, aussi bien vocale qu'instrumentale, j'ai été très inepte, on n'est jamais parvenu à rien m'apprendre. A la danse, au jeu de paume, à la lutte, je me montrais plutôt faible, d'une habileté des plus ordinaires; j'étais absolument nul en natation, en escrime, en voltige et au saut. Je suis si maladroit de mes mains, que je n'arrive seulement pas à écrire de manière à pouvoir me relire; si bien que je préfère refaire mes barbouillages que de me donner la peine de les déchiffrer. Je ne lis pas beaucoup mieux que je n'écris et je sens que je fatigue ceux qui m'écoutent; sauf cela, je suis bon clerc. Incapable de plier adroitement une lettre, je n'ai non plus jamais pu tailler une plume. Je ne sais pas découper à table d'une façon convenable, pas plus que harnacher un cheval, porter un oiseau de chasse sur le poing et le lancer sur sa proie, et pas davantage me faire comprendre des chiens, des oiseaux et des chevaux.--Mes qualités corporelles sont, en somme, en parfaite concordance avec celles de mon âme; il n'y a chez moi aucune vivacité, mais seulement une vigueur générale bien caractérisée. Je résiste facilement à la peine, mais ne l'endure que si c'est moi qui me la suis imposée et si c'est pour ma propre satisfaction: «Le plaisir que me cause le travail, m'en fait oublier la fatigue (Horace)»; sans cela, si je n'y trouve quelque plaisir, si j'y suis amené autrement que par un effet de pure et libre volonté de ma part, je ne vaux plus rien; car j'en suis là, que, sauf pour la santé et la vie, il n'est rien pour quoi je veuille me ronger les ongles ou que je veuille acheter au prix d'un effort d'esprit ou d'une contrainte: «A ce prix-là, je ne voudrais pas tout le sable du Tage, avec l'or qu'il roule vers l'Océan (Juvénal).» Extrêmement désœuvré, absolument libre par nature et par la vie que je me suis faite, je prêterais aussi volontiers mon sang que mes efforts. J'ai une âme éprise de liberté et d'indépendance, habituée à se conduire comme il lui plaît. N'ayant eu jusqu'à présent ni chef, ni maître qui m'aient été imposés, j'ai été de l'avant autant qu'il m'a plu et à l'allure qui me convenait; cela m'a gâté, m'a rendu inutile pour le service d'autrui et a fait que je ne suis bon qu'à moi-même.

=Son état de fortune, à sa naissance, assurait son indépendance; il s'en est tenu là.=--Mais en ce qui me touche, je n'ai pas été dans l'obligation de combattre ce naturel épais, paresseux et fainéant, car dès ma naissance, je me suis trouvé dans une situation de fortune telle que j'ai pu en demeurer là (situation dont pourtant mille autres de ma connaissance auraient tiré parti pour arriver aux honneurs, s'agiter et se créer de l'inquiétude), * ce qui, joint à ma disposition d'esprit, m'a permis de ne rien rechercher et fait aussi que je n'ai rien acquis: «L'Aquilon il est vrai n'enfle pas mes voiles, mais l'Auster ne trouble pas ma course paisible; en force, en talent, en beauté, en vertu, en naissance, en biens, je suis et des derniers de la première classe et des premiers de la dernière (Horace)»; je n'ai eu besoin que de savoir me contenter de ce que j'avais.--C'est là un état d'âme difficilement accepté en quelque condition que l'on se trouve, mais qu'en fait nous voyons se produire plus facilement encore chez ceux qui n'ont rien que chez ceux qui sont dans l'abondance; d'autant que peut-être, ainsi qu'il arrive de nos autres passions, la soif des richesses est plus excitée par leur usage que par la privation qu'on en a, et que la modération est une vertu plus rare que la patience. Moi, je n'ai eu qu'à jouir doucement des biens que, dans sa libéralité, Dieu avait mis entre mes mains. Je ne me suis livré à aucun travail ennuyeux et ne me suis guère occupé que de gérer mes propres affaires; ou, si j'en ai eu d'autres, ce n'a été que sous condition de ne m'en occuper qu'à mon heure et à ma façon; j'en étais chargé par des gens qui me connaissaient, avaient confiance en moi et ne me pressaient pas; c'est ainsi que les gens experts savent encore tirer quelque service d'un cheval rétif et poussif.

=Sa nonchalance est telle qu'il préfère ignorer les préjudices qu'il peut éprouver, que d'avoir à s'en préoccuper.=--Mon enfance elle-même a été dirigée avec douceur; il m'a été laissé une grande liberté, et toute sujétion rigoureuse m'a été épargnée. Je dois à ce régime une humeur délicate, incapable de préoccupation au point que j'aime que l'on me cache les pertes que j'éprouve et toutes choses fâcheuses qui me concernent. Dans mes dépenses, je comprends ce que me coûte à nourrir et à entretenir une nonchalance qui fait que «le superflu échappe aux yeux du maître et profite aux voleurs (Horace)». Je préfère ne pas savoir exactement ce que j'ai, ce qui me permet d'ignorer au juste mes pertes. A défaut d'affection et de ses bons effets, je sais gré à ceux qui vivent avec moi, de me tromper en sauvant les apparences. N'ayant pas assez de fermeté pour supporter les contrariétés que je ressentirais des accidents contraires auxquels nous sommes sujets et pour n'être pas obligé à une attention constante dans la direction et le règlement de mes affaires, j'entretiens en moi, autant que je le puis, ce sentiment de m'abandonner en tout à la fortune: «mettant toutes choses au pire, et résigné à supporter ce pire avec douceur et patience»; c'est uniquement à en arriver là que je m'applique, c'est le but auquel tendent tous mes raisonnements. Si je cours un danger, je songe moins au moyen d'y échapper, que combien peu il importe que j'y échappe: si j'y restais, quel mal y aurait-il? Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même; je me soumets à eux, ne pouvant les soumettre à moi. Je ne m'entends guère à détourner la mauvaise fortune, à lui échapper ou à la maîtriser; je n'ai pas davantage la prudence nécessaire pour diriger et conduire les choses comme il convient à mes intérêts, et suis encore plus incapable de la patience que réclame l'attention minutieuse et fatigante indispensable pour agir ainsi. Ce qui m'est le plus pénible c'est, quand des choses m'oppressent, de demeurer en suspens, partagé entre la crainte et l'espérance.

=Toute réflexion, toute délibération lui est pénible, bien qu'une fois sa détermination prise, la résolution ne lui fasse pas défaut.=--Délibérer, voire même sur les objets les moins importants, m'est désagréable; et mon esprit souffre davantage, lorsqu'il est aux prises avec l'agitation et les secousses diverses qu'il éprouve quand il est hésitant et se consulte, qu'à se résigner et accepter un parti quel qu'il soit, quand le sort en est jeté. Les passions ont peu troublé mon sommeil, qu'agite la moindre détermination à prendre. Je fais, en pareil cas, comme sur les chemins, où, pour plus de sûreté, j'évite volontiers les côtés inclinés et glissants, pour suivre les pistes battues, si boueuses et effondrées qu'elles soient, mais d'où l'on ne peut rouler plus bas et qui sont plus sûres; de même je préfère un malheur irrémédiable dont, du premier coup, je ressens la souffrance, et après lequel je n'ai plus à me tracasser et à travailler pour essayer, sans être certain d'y arriver, de le prévenir ou de l'atténuer: «Les maux incertains sont ceux qui me tourmentent le plus (Sénèque).»

Viennent les événements, je me conduis en homme, après m'être conduit comme un enfant dans les circonstances qui les ont amenés; l'appréhension de la chute me fait plus d'effet que le coup qui la détermine. Le jeu n'en vaut vraiment pas la chandelle; l'avare se trouve plus mal du fait de sa passion, que le pauvre; le jaloux, que celui qui est trompé; et souvent il y a moins de dommage à perdre sa vigne, qu'à plaider pour la conserver. La conduite la moins relevée est celle qui offre le plus de sécurité, c'est celle dans laquelle il est le plus facile de persévérer; vous n'y avez besoin de personne autre que vous, elle naît et se défend d'elle-même.--L'exemple suivant d'un gentilhomme que plusieurs ont connu, ne présente-t-il pas un certain caractère de philosophie? C'était un grand parleur, très moqueur, qui, dans sa jeunesse, avait été un grand viveur et avait fini par se marier à un âge avancé. Se souvenant combien les maris trompés lui avaient donné sujet d'exercer sa verve et ses moqueries, il épousa, pour se préserver de semblables railleries, une femme qu'il prit là où chacun en trouve pour son argent et fit avec elle ses conventions matrimoniales: «Bonjour, putain»; «Bonjour, cocu», étaient les salutations qu'ils échangeaient; et cet arrangement de sa part était le sujet dont il entretenait le plus souvent et ouvertement ceux qui venaient chez lui; de la sorte, il prévenait les propos moqueurs qui eussent été tenus en cachette de lui, et en arrivait à être insensible à toute allusion de ce genre.

=L'incertitude du succès l'a dégoûté de l'ambition, qu'il n'admet que chez ceux dans l'obligation de chercher fortune.=--Pour ce qui est de l'ambition, proche voisine de la présomption, ou plutôt sa fille, il eût fallu pour faire, que j'arrive à une haute position, que la fortune vint me prendre par la main; car de me mettre en peine pour une espérance incertaine, de me soumettre à toutes les obligations qui s'imposent à ceux qui, au début de leur carrière, cherchent à se mettre en relief, je n'aurais su le faire: «Je n'achète pas à ce prix l'espérance (Térence)»; je m'attache à ce que je vois, à ce que je tiens, et ne m'éloigne guère du port: «Une de mes rames bat les flots, l'autre les sables du rivage (Properce).» Et puis, on réussit peu à arriver à de hautes situations, sans commencer à aventurer ce que l'on possède; et je suis d'avis que si ce que l'on a suffit à vous maintenir en la condition dans laquelle on est né et où on a été élevé, c'est folie de lâcher ce que l'on tient, dans l'espoir incertain de l'augmenter. Celui auquel la fortune a refusé où élire domicile et mener une existence tranquille et reposée, est pardonnable d'aventurer ce qu'il a; en tous cas, la nécessité le porte à chercher fortune: «Dans le malheur, il faut être téméraire (Sénèque)»; et j'excuse davantage un cadet de famille qui hasarde ce dont il a hérité, que celui auquel est échu de soutenir l'honneur de la maison et qui ne peut tomber dans le besoin que par sa faute. J'ai heureusement trouvé, grâce aux conseils de mes bons amis du temps passé, le moyen le plus court et le plus facile de me défaire des désirs de cette nature et de demeurer coi: «Quelle condition plus douce que de jouir de la victoire, sans avoir combattu (Horace)?» me rendant du reste parfaitement compte que mes forces ne sont pas de celles qui permettent de grandes choses et me souvenant de ce mot de feu le chancelier Olivier: «Les Français ressemblent à des guenons qui vont grimpant de branche en branche jusqu'au haut des arbres, ne s'arrêtent que lorsqu'elles ont atteint la plus haute et, une fois arrivées là, montrent leur derrière: «Il est honteux de se charger la tête d'un poids qu'on ne saurait porter, pour plier bientôt après et se dérober au fardeau (Properce).»

=Par sa dépravation, le siècle où il est né ne convenait nullement à son humeur.=--Les qualités mêmes qui sont en moi et dont je puis me flatter, sont sans utilité en ce siècle-ci; ma simplicité de mœurs eût été taxée de lâcheté et de faiblesse; ma foi et mes croyances, de scrupules et de superstition; ma franchise et ma liberté d'allure, trouvées importunes, inconsidérées et téméraires. A quelque chose malheur est bon; il est avantageux de naître dans un siècle de dépravation parce que, par comparaison avec d'autres, vous passez pour vertueux à bon marché; celui qui de nos jours n'est que parricide et sacrilège, est un homme de bien des plus honorables: «Aujourd'hui, si ton ami ne nie pas le dépôt que tu lui as confié, s'il te rend ton vieux sac avec ta vieille monnaie intacte, c'est un prodige de bonne foi qu'il faut inscrire dans les livres toscans et reconnaître par le sacrifice d'une brebis (Juvénal).» Jamais temps et lieu n'ont été, où les princes se soient trouvés dans des circonstances plus propices pour, en pratiquant la bonté et la justice, en acquérir une récompense plus assurée et plus grande. Le premier d'entre eux qui s'avisera de rechercher la faveur et la puissance en suivant cette voie, ou je me trompe fort, ou il parviendra aisément à supplanter ses rivaux; la force et la violence peuvent beaucoup, mais ne peuvent pas toujours tout. Nous voyons les marchands, les magistrats de nos villages, les artisans aller de pair avec la noblesse sous le rapport de la vaillance et de la science militaire, soutenir des combats honorables soit individuellement, soit en commun; ils se battent, défendent les villes dans nos guerres actuelles, si bien qu'un prince, au milieu de cette foule, ne saurait se faire remarquer. Qu'il s'illustre par son humanité, son amour pour la vérité, sa loyauté, sa modération et surtout sa justice; ce sont là des qualités qui aujourd'hui sont rares, inconnues, exilées; c'est là ce que demandent uniquement les peuples dont il a à gérer les affaires, et nulles qualités plus que celles-ci ne peuvent lui gagner leur affection, parce que ce sont celles dont ils ont à retirer le plus d'avantages: «Rien n'est si populaire que la bonté (Cicéron).»

Par cette comparaison de mes qualités et de mes mœurs avec celles de mon temps, je me fusse trouvé une personnalité grande et rare, tandis que je me fais l'effet d'être un pygmée et ne sors pas de la généralité, quand je me compare aux hommes de quelques-uns des siècles passés, où l'on voyait couramment, indépendamment des autres qualités très sérieuses qu'ils avaient, des gens modérés dans leur vengeance, indulgents pour les offenses qui leur étaient faites, religieux observateurs de leur parole, n'admettant ni la duplicité, ni une morale trop facile, et ne transigeant pas avec leur foi suivant la volonté d'autrui et les occasions; quant à moi, je laisserais plutôt les affaires publiques s'effondrer, que d'assujettir la mienne à leur service.

=On n'y connaît pas la franchise, la loyauté, et Montaigne abhorre la dissimulation.=--Pour ce qui est de cette vertu nouvelle composée d'artifice et de dissimulation qui, à cette heure, est si fort en crédit, je la hais au plus haut point; de tous les vices, je n'en connais aucun qui témoigne de tant de lâcheté et d'un cœur aussi bas. C'est d'un caractère lâche et servile d'aller déguisé et caché sous un masque, n'osant se montrer tel que l'on est, cela dispose les gens à la perfidie; dressés à n'exprimer que des sentiments qu'ils n'éprouvent pas, ils ne se font pas un cas de conscience de mettre leurs actes en contradiction avec leurs paroles. Un cœur généreux ne doit pas parler contre sa pensée, il veut qu'on puisse lire en dedans de lui-même; tout y est bon, ou au moins tout y est humain. Aristote qualifie de magnanimité le fait de haïr et d'aimer ouvertement; de juger, de parler en toute franchise; de ne pas faire cas de l'approbation ou de la désapprobation d'autrui au détriment de la vérité. Apollonius disait que «mentir est le propre des esclaves, dire la vérité celui des hommes libres»; la vérité est la première condition, la condition fondamentale de la vertu, il faut l'aimer pour elle-même. Celui qui reste dans la vérité parce qu'il s'y trouve obligé, que cela lui est utile, et qui ne craint pas de faire un mensonge quand cela n'importe à personne, n'est pas suffisamment attaché à la vérité. Mon âme, par nature, fuit le mensonge; la pensée même lui en est odieuse; j'ai honte en moi-même et éprouve un remords cuisant si parfois il m'en échappe, comme cela m'arrive quand je suis surpris et pressé de répondre à l'improviste. Il ne faut pas toujours dire tout, ce serait sottise; mais ce que l'on dit, doit être tel qu'on le pense; autrement, c'est mal.

=La fourberie finit presque toujours par avoir de mauvais résultats, il est plus nuisible qu'utile pour les princes d'y avoir recours.=--Je ne sais quel avantage on espère en dissimulant et agissant sans cesse autrement qu'on ne parle, si ce n'est de n'être pas cru, lors même qu'on dit la vérité; de la sorte on arrive bien à tromper les gens une fois ou deux, mais faire profession de dissimuler constamment sa pensée et se vanter, comme ont fait certains de nos princes, «qu'ils jetteraient leur chemise au feu, si elle pouvait soupçonner leurs véritables intentions», ce qui a été dit par Metellus Macédonicus, un homme des temps anciens; * et dire en public «que celui qui ne sait dissimuler, ne sait régner», c'est avertir ceux qui ont à traiter avec vous, que tout ce que vous leur dites est tromperie et mensonge: «Plus un homme est fin et adroit, plus il est odieux et suspect s'il perd sa réputation d'honnêteté (Cicéron).» Ce serait une grande simplicité que de se prendre à l'air ou aux paroles de qui, de parti pris, est, comme était Tibère, toujours autre au dehors qu'il n'est au dedans. Je ne sais comment de telles gens, dont rien ne peut être pris comme argent comptant, peuvent avoir des relations avec les autres; qui est déloyal envers la vérité, l'est également envers le mensonge.

Ceux qui, de notre temps, ont considéré qu'il était du devoir d'un prince de ne se préoccuper que du bien de ses affaires qu'ils placent au-dessus du soin qu'il doit prendre de sa foi et de sa conscience, peuvent, à celui dont la fortune a amené la situation en tel point qu'il peut la fixer à jamais en manquant une seule fois à sa parole, conseiller avec quelque apparence de raison d'en agir ainsi; mais les choses ne se passent pas de la sorte: on est sujet à revenir souvent sur de pareils marchés; on a à conclure plus d'une fois la paix, à signer plus d'un traité en sa vie. L'appât du gain vous convie à un premier acte de déloyauté, et il y en a presque toujours, comme dans toute mauvaise action: sacrilèges, meurtres, rébellions, trahisons, ne s'entreprennent jamais qu'en raison du résultat qu'on en attend; mais ce premier bénéfice est la source de bien nombreux dommages et enlève au prince, par l'exemple qu'il a donné de son infidélité, toutes relations et tout moyen de négociations.--Lorsque Soliman, de la race des Ottomans, race peu scrupuleuse dans l'observation des promesses et des pactes, fit, au temps de mon enfance, opérer à son armée une descente à Otrante, Mercurin de Gratinare et les habitants de Castro furent, après la reddition de cette place, retenus prisonniers au mépris de la capitulation passée entre eux et ses gens. L'ayant su, Soliman ordonna de les relâcher, faisant observer qu'ayant en vue d'autres grandes entreprises dans la contrée, cette déloyauté, malgré l'avantage momentané qu'elle semblait présenter, le discréditerait pour l'avenir et ferait naître contre lui une défiance de nature à lui porter un préjudice considérable.

=Montaigne, ennemi de toute contrainte et de toute obligation, apportait dans ses relations avec les grands une entière liberté de langage.=--Pour ma part, je préfère être indiscret et importun que flatteur et dissimulé. J'avoue qu'il peut entrer un peu de fierté et d'opiniâtreté dans l'entière liberté et la sincérité que je conserve vis-à-vis de tous sans distinction, car il me semble que je suis parfois d'autant plus indépendant que je me trouve en présence de gens avec lesquels je devrais l'être moins; la crainte de paraître trop respectueux tend à faire que je me montre trop hardi, non par calcul mais probablement parce que je me laisse aller à ma nature. Usant avec les grands de la même liberté de langage et du même sans-gêne que dans ma maison, je sens bien que je frise souvent l'indiscrétion et l'incivilité; mais, outre que je suis ainsi fait, je n'ai l'esprit assez prompt ni pour esquiver une question imprévue et y échapper par quelque détour ni pour travestir la vérité, non plus qu'assez de mémoire pour me la rappeler après l'avoir altérée; je n'ai pas davantage assez d'assurance pour y persister, et c'est par faiblesse que je fais le brave. Il en résulte que je m'abandonne à ma naïveté et à toujours dire ce que je pense, aussi bien par tempérament que de parti pris, me reposant sur la fortune de ce qui peut s'ensuivre. Aristippe disait que «le principal fruit qu'il avait retiré de la philosophie, était de parler librement et à cœur ouvert à tout le monde».

=L'infidélité de sa mémoire le mettait dans l'impossibilité de prononcer des discours de longue haleine.=--C'est un outil d'un merveilleux usage que la mémoire, sans elle le jugement aurait peine à suffire à sa tâche; elle me manque complètement. Ce dont on veut me parler, il faut qu'on m'en entretienne séparément, point par point, parce qu'il n'est pas en mon pouvoir de soutenir une conversation sur plusieurs sujets à la fois, et je ne saurais être chargé d'une commission quelconque, sans en prendre note par écrit. Quand j'ai à prononcer un discours sur un sujet important, s'il est de longue haleine, j'en suis réduit à cette triste et malheureuse nécessité, d'apprendre par cœur, mot à mot, ce que j'ai à dire; autrement cela n'aurait pas de forme et je manquerais d'assurance, par crainte que ma mémoire ne vienne à me jouer un mauvais tour. Mais ce moyen n'est pas lui-même sans me présenter une difficulté moindre: pour apprendre trois vers, il me faut trois heures; et puis, dans un ouvrage que l'on compose soi-même, la liberté et la possibilité que l'on a de le remanier, de changer un mot, amènent des modifications constantes dans le texte, ce qui rend moins aisé pour l'auteur de le fixer dans sa mémoire. Or, plus je me défie de la mienne, plus elle se trouble; son service dépend de la disposition où elle se trouve; il me faut la solliciter doucement, car si je la presse, elle hésite; et une fois qu'elle a commencé à chanceler, plus je l'aiguillonne, plus elle s'empêtre et s'embarrasse; elle me sert à son heure, non à la mienne.

=Il était tellement rebelle à toute pression, que sa volonté elle-même était parfois impuissante à obtenir obéissance de lui-même.=--Ce que j'éprouve pour la mémoire, je le ressens aussi pour d'autres choses; je fuis ce qui est commandement, obligation, contrainte; ce que je fais aisément et m'est naturel, je ne sais plus le faire s'il me le faut exécuter parce que je me le suis formellement imposé. Dans l'ordre physique, mes membres qui ont quelque liberté de mouvement et qui jouissent d'une certaine indépendance d'action, me refusent parfois obéissance, quand, dans des circonstances et à des moments donnés, la nécessité me fait réclamer leur service; cette exigence imprévue que je leur impose est un acte de tyrannie qui les rebute; paralysés par l'effroi ou le dépit, ils deviennent incapables d'aucun fonctionnement. Autrefois, m'étant trouvé quelque part, où il est de mauvais ton tenant de la sauvagerie de ne pas faire raison à ceux qui nous convient à boire, j'essayai, bien qu'on me laissât toute liberté, de faire, selon les usages du pays, le bon compagnon en l'honneur des dames qui étaient de la partie. Mais que j'y eus donc de plaisir! cette perspective qui me menaçait, d'être obligé de faire ce qui n'était ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes, fit que mon gosier se contracta au point que je ne parvins pas à avaler une seule goutte et fus privé même de boire en mangeant, dans le courant du repas; j'étais gorgé et désaltéré par tant de liquides dont l'absorption avait préoccupé mon imagination.--Cet effet se remarque surtout chez ceux qui ont l'imagination ardente et puissante; il est pourtant naturel et il n'est personne qui ne l'éprouve quelque peu.--On offrait à un archer, qui était d'une adresse toute particulière et qui venait d'être condamné à mort, de lui faire grâce s'il consentait à donner quelque preuve éclatante de son habileté. Il refusa de s'y essayer, craignant que la trop grande tension d'esprit ne lui enlevât sa sûreté de main et qu'au lieu de sauver sa vie, il perdît encore dans cette épreuve la réputation qu'il avait au tir à l'arc.--Un homme dont la pensée est ailleurs, ne manquera pas, en allant et venant sur une promenade, de faire, à un pouce près, toujours le même nombre de pas et de même longueur, tandis que s'il s'applique à les compter et à les mesurer, il arrivera que ce qu'il faisait naturellement et par hasard, il ne le fera pas avec la même exactitude, quand ce sera à dessein.

=Son peu de mémoire le mettait notamment hors d'état de démêler dans ce qui lui venait à l'esprit, ce qui lui était propre de ce qui était réminiscence provenant de ses lectures.=--Ma bibliothèque, qui est belle pour une bibliothèque de campagne, occupe une des extrémités de ma demeure. S'il me faut y aller parce que me passe par la tête une idée dont je veux prendre note ou sur laquelle je veux faire des recherches, n'eussé-je qu'à traverser la cour, de peur que cette idée ne m'échappe, il me faut la donner en garde à quelqu'un. Si je m'enhardis, en parlant, à me détourner tant soit peu du fil de ma pensée, je ne manque jamais de le perdre; aussi, lorsque je discours, suis-je gêné, sec et concis. Je suis obligé d'appeler mes serviteurs du nom de leur emploi ou de leur pays, parce qu'il m'est très difficile de me rappeler les noms propres; je dirai bien qu'un nom se compose de trois syllabes, qu'il est dur à prononcer, qu'il commence ou se termine par telle lettre, mais c'est tout; et si je devais vivre longtemps, je crois bien que je finirais par oublier mon propre nom, comme cela est arrivé à d'autres. Messala Corvinus est demeuré deux ans, ayant complètement perdu la mémoire; ce qui, dit-on, est également survenu à Georges de Trébizonde. Et, pensant à moi, je songe souvent quelle a dû être alors leur vie et si, venant à perdre cette faculté, il me resterait assez pour que l'existence ne me soit pas trop insupportable; en y regardant de près, je craindrais que cette défectuosité, si elle était complète, ne paralysât toutes les fonctions de mon âme: «Je suis comme un vase fêlé, je fuis de tous les côtés (Térence).» Il m'est arrivé plus d'une fois d'oublier le mot * d'ordre que, trois heures auparavant, j'avais donné moi-même au guet, ou qu'un autre m'avait communiqué, et aussi de ne plus me souvenir, quoi qu'en dise Cicéron, où j'avais caché ma bourse; la précaution que je prends de serrer une chose, aide souvent à me la faire perdre.--«La mémoire renferme assurément non seulement la philosophie, mais encore tous les arts et tout ce qui est à l'image de la vie (Cicéron)»; elle est le réceptacle, l'étui où se conserve la science. La mienne est si défectueuse que je n'ai pas beaucoup à m'étonner si je sais si peu de chose. Je connais en général le nom des arts, ce à quoi ils ont trait et rien de plus. Je feuillette les livres, je ne les étudie pas; ce qui m'en demeure, je ne le reconnais plus comme venant d'autrui, c'est uniquement ce que mon jugement s'est assimilé, les raisonnements, les idées dont il s'est pénétré; quant à l'auteur, aux passages d'où cela provient, aux mots employés et autres particularités, je les oublie sur-le-champ; et l'oubli est chez moi tellement complet que je n'oublie pas moins que le reste mes propres écrits et ce que j'ai moi-même composé; à tout instant je suis, à cet égard, pris en faute sans même que j'en aie conscience. Qui voudrait savoir de qui proviennent les vers et les exemples que j'accumule dans cet ouvrage, me mettrait bien en peine, s'il me fallait le lui dire; je ne les ai pourtant mendiés qu'à des portes connues et célèbres, ne me contentant pas de leur valeur intrinsèque, tenant encore à ce que la main qui me les donne soit riche et honorable et que leur autorité ajoute à la raison. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il se produise pour mon livre ce qui arrive pour les autres, car ma mémoire perd le souvenir de ce que j'écris comme de ce que je lis, et ce que je donne a le même sort que ce que je reçois.

=Il avait l'esprit lent et obtus, mais ce qu'il avait une fois compris, il le retenait bien.=--Outre le défaut de mémoire, j'en ai d'autres qui contribuent beaucoup à mon ignorance. J'ai l'esprit lent et obtus; le moindre nuage arrête sa perspicacité au point, par exemple, que jamais je ne lui ai posé d'énigme, si facile fût-elle, qu'il ait su expliquer; il n'est si légère subtilité qui ne m'embarrasse; des jeux où l'esprit a quelque part, tels que les échecs, les cartes, les dames et autres, je ne comprends que les règles générales. J'ai la compréhension lente et embrouillée, mais ce qu'une fois elle a saisi, elle le tient bien et l'embrasse complètement, étroitement, profondément, aussi longtemps qu'elle le tient. J'ai la vue longue, saine et nette; seulement quand je travaille, elle se lasse aisément et se trouble, ce qui fait que je ne puis demeurer longtemps avec les livres, sans l'aide de quelqu'un qui me fasse la lecture. Il en résulte pour ceux qui se livrent à cette occupation dans de semblables conditions, des pertes de temps, sur l'importance desquelles Pline le jeune peut renseigner ceux qui ne les connaissent pas.

=Son ignorance à propos des choses les plus communes.=--Il n'est âme si chétive et si abrupte, en laquelle on ne voie poindre quelque faculté particulière; il n'y en a pas de si éteinte qui ne se révèle de quelque façon; mais comment il se fait qu'il y en ait qui, aveugles et endormies sous tous autres rapports, réapparaissent vives, claires, parfaites, quand il s'agit d'une chose déterminée, l'explication en est à demander aux maîtres. Les belles âmes sont celles qui embrassent tout, qui sont ouvertes et prêtes à tout; elles peuvent n'être pas instruites, elles sont susceptibles de l'être. Ce que j'en dis est la critique de la mienne qui, soit faiblesse, soit nonchalance (et la nonchalance à l'égard de ce qui est à nos pieds, entre nos mains, pour ce qui touche de plus près à ce qui est en usage dans la vie, est cependant chose bien contraire à mes principes), en est à ce point qu'il n'en est aucune d'aussi inepte, d'aussi ignorante de certaines choses tellement sues de tous, qu'on ne peut sans honte ne pas les connaître; je vais en donner quelques exemples.

Je suis né et ai été élevé à la campagne, au milieu des champs; j'ai des affaires et des biens à administrer, depuis que ceux qui les possédaient avant que j'en jouisse, m'aient fait place. Or je ne sais calculer ni avec des jetons, ni avec la plume; je ne connais pas la plupart de nos monnaies; je ne sais pas faire, à moins qu'elle ne soit très apparente, la différence d'un grain avec un autre, qu'il soit en terre ou dans le grenier; je distingue à peine les choux des laitues de mon jardin; j'ignore même les noms des ustensiles de ménage les plus usuels et les principes élémentaires d'agriculture que savent les enfants; je me connais encore moins aux arts mécaniques, au commerce, aux marchandises, aux diverses espèces de fruits, de vins, de viandes, à dresser un oiseau pour la chasse, traiter un cheval ou un chien malades; et, puisqu'il me faut avouer toute ma honte, il n'y a pas un mois, on m'a surpris ne sachant pas en quoi le levain sert à la fabrication du pain, ni ce que c'est que faire cuver le vin.--Quelqu'un, à Athènes, dans l'antiquité, présuma l'aptitude d'un individu aux mathématiques, en le voyant agencer adroitement une charge de broussailles qu'il mettait en fagot; en vérité, de moi on peut conclure tout le contraire, car, me donnerait-on tout ce qu'il faut pour faire la cuisine, que je demeurerais avec la faim. Par le peu que je confesse, on peut juger combien d'autres choses font défaut en moi. Mais ce que j'en dis importe peu; mon but est atteint, si je me fais connaître tel que je suis; aussi je ne m'excuse pas d'oser mettre par écrit des propos aussi peu relevés et aussi dénués d'intérêt que ceux-ci, le terre à terre de mon sujet m'y oblige. Qu'on critique, si on veut, l'idée que j'en ai eue, mais non la marche que je suis; ce qu'il y a de certain, c'est que sans avoir besoin que l'on m'en avertisse, je vois assez par moi-même le peu que vaut tout ceci, le peu de cas qui en sera fait et combien mon idée est folle; et c'est déjà beaucoup que mon jugement, dont ce sont là des essais, ne se déconcerte pas: «Soyez aussi fin critique qu'il est possible; ayez du nez, un nez comme Atlas n'en voudrait pas; confondriez-vous par vos plaisanteries Latinus en personne, que vous ne parviendriez pas à dire pis de ces bagatelles, que ce que j'en ai dit moi-même. Pourquoi mâcher dans le vide? Il faut de la chair pour pouvoir mordre et se repaître. Ici vous perdez votre peine, répandez ailleurs votre venin sur ceux qui s'admirent eux-mêmes, car pour moi, je sais que tout ceci n'est rien (Martial).»--Je * ne me suis pas obligé à ne pas dire de sottises, pourvu que je ne m'y trompe pas et les reconnaisse; si bien qu'être dans l'erreur en connaissance de cause m'est si ordinaire, que ce n'est guère que de cette façon que je me mets en faute, j'y suis rarement sans y prendre garde; c'est peu de chose d'attribuer à ma tournure d'esprit si osée des actes peu sensés, alors que je ne puis me défendre de lui en attribuer continuellement qui sont vicieux.

=Foncièrement irrésolu, il était porté dans les cas douteux à suivre les autres ou à s'en rapporter au hasard.=--Je vis un jour à Bar-le-Duc présenter au roi François II, pour honorer la mémoire de René, roi de Sicile, un portrait de lui-même que celui-ci avait fait; pourquoi ne serait-il pas de même permis à chacun de se peindre avec la plume, comme le roi René se peignait avec son crayon? Je ne veux pas non plus omettre à mon endroit ce stigmate qu'il convient si peu de produire en public, l'irrésolution, défaut si gênant chez ceux qui ont la gestion des affaires du monde. Je ne sais pas prendre parti dans les questions douteuses: «Ni oui, ni non, mon cœur ne me dit rien autre (Pétrarque)»; je sais bien discuter une opinion, je ne sais pas me prononcer. Dans les choses humaines, de quelque côté que l'on penche, il y a force apparences pour; ce qui faisait dire au philosophe Chrysippe qu'il ne voulait apprendre de Zénon et de Cléanthe, ses maîtres, que les principes de leur doctrine et que, quant aux preuves et aux raisonnements à mettre à l'appui, il se chargeait de les fournir lui-même. Moi aussi, de quelque côté que je me tourne, il me vient toujours suffisamment de motifs vraisemblables pour m'y arrêter; et je m'ancre dans le doute, me réservant la liberté de choisir, quand j'y serai obligé par les circonstances; à vrai dire, ce moment venu, je jette le plus souvent, suivant le dicton, la plume au vent, m'en remettant au hasard de la fortune; la plus légère impression, la plus insignifiante particularité, décident de ma détermination: «Lorsque l'esprit est dans le doute, la moindre impulsion le fait pencher de l'un ou de l'autre côté (Térence).»--L'incertitude de mon jugement tient, dans certains cas, la balance tellement égale, que je m'en remettrais volontiers à la décision du sort et des dés; et je remarque, comme un témoignage probant de la faiblesse humaine, les exemples que l'histoire sacrée elle-même nous donne de s'en remettre à la fortune et au hasard pour, dans les cas douteux, décider des choix à faire: «Le sort tomba sur Mathias (Actes des Apôtres).» La raison humaine est un glaive à double tranchant et dangereux à manier; dans la main même de Socrate, son ami le plus intime et le plus familier, voyez combien de bouts a un bâton, combien de solutions présente une même affaire! Aussi ne suis-je capable que de suivre les autres, et me laisse aisément entraîner par la foule; je n'ai pas assez confiance en mes forces, pour entreprendre de commander et de diriger; je suis bien aise de trouver ouvert par autrui le sentier où je chemine. S'il me faut courir la chance d'un choix incertain, je préfère que ce soit à la remorque d'un autre plus sûr de ses opinions et qui les épouse plus que je ne fais des miennes, qui toujours me paraissent reposer sur une base glissante.

=Par la même raison, il est peu favorable aux changements politiques.=--Cependant je ne suis pas homme que l'on puisse facilement abuser, d'autant que je saisis très bien le côté faible des opinions contraires. «Donner constamment son assentiment, peut entraîner à bien des erreurs et à bien des dangers (Cicéron);» cela est vrai surtout dans les affaires politiques qui présentent un beau champ ouvert aux discussions et aux incertitudes: «La balance dont les plateaux sont chargés de poids égaux, ne s'abaisse, ni ne s'élève d'aucun côté (Tibulle).»--Les principes de Machiavel, par exemple, sont, en pareille matière, assez sérieux; et pourtant, ils ont été très aisément réfutés, et ceux qui l'ont fait, y ont employé des objections tout aussi facilement réfutables; à tout argument on trouve toujours bien deux, trois ou quatre répliques à opposer, sans compter ces inextricables débats qui n'en finissent pas, que la chicane a introduits pour, autant que faire se peut, prolonger les procès: «L'ennemi nous bat, nous le battons à notre tour (Horace).» Les raisons émises de part et d'autre, ne reposent guère que sur l'expérience, et les événements humains se produisent sous tant de formes que, pour chaque cas, les exemples sont en nombre infini.--Un savant personnage de notre époque dit que, quand nos almanachs prédisent le chaud, quelqu'un peut tout aussi bien dire qu'il fera froid; qu'il fera humide, quand ils prédisent un temps sec; pronostiquer toujours le contraire de ce qu'ils annoncent; et que si lui-même avait à parier pour l'une ou l'autre de ces prédictions opposées, peu lui importerait de quel côté il se rangerait, sauf pour ce qui ne saurait prêter à incertitude, comme de présager à Noël des chaleurs excessives, ou à la Saint-Jean les rigueurs de l'hiver. Je pense exactement de même des discussions politiques: quelle que soit la thèse que vous souteniez, vous avez aussi beau jeu que votre adversaire, pourvu que vous ne veniez pas à heurter les principes les plus élémentaires et qui sautent aux yeux. Toutefois, à mon sens, dans les affaires publiques, il n'est pas de direction, si mauvaise qu'elle soit, qui, si elle est constamment suivie et appliquée depuis un certain temps déjà, ne soit préférable à des changements occasionnant des bouleversements. Nos mœurs sont excessivement corrompues et ont une tendance excessive à devenir pires; parmi nos lois et nos usages, il s'en trouve plusieurs de barbares et de monstrueux; et cependant, en raison de la difficulté d'améliorer ce qui existe et du danger d'effondrement causé par tout changement, si je pouvais planter une cheville qui arrêtât le mouvement de notre roue au point où nous en sommes, je le ferais de bon cœur: «Il n'est pas d'action si honteuse et si infâme, qu'on ne puisse encore en citer de pires (Juvénal).»--Ce que je trouve de plus malheureux en notre état, c'est l'instabilité; nos lois, pas plus que nos vêtements, ne peuvent prendre de forme arrêtée. Il est facile d'accuser un gouvernement d'imperfection puisque tout ce qui est mortel en est plein; il est bien aisé de pousser un peuple au mépris de ce qu'il observait jadis; il n'y a personne qui l'ait entrepris, qui n'en soit venu à bout; mais substituer quelque chose de meilleur à ce que l'on a ruiné, beaucoup qui l'ont tenté, y ont perdu leur peine.--Dans ma conduite, j'accorde peu de part à la prudence; je me laisse mener volontiers vers ce qui assure l'ordre public. Heureux peuple qui fait ce qu'on lui commande, mieux que ne font ceux qui ordonnent, sans s'inquiéter des causes de ce qu'on lui demande, se laissant doucement aller au gré de la Providence! Chez qui raisonne et discute, l'obéissance n'est jamais entière, ni sans arrière-pensée.

=Sur quoi est fondée l'estime que Montaigne a de lui-même, il croit à son bon sens.=--En somme, pour en revenir à moi, cela seul en quoi je m'estime, c'est ce en quoi jamais homme ne s'est cru défectueux; ce qui fait mon mérite est une chose vulgaire, que j'ai de commun avec n'importe qui: je crois à mon bon sens; et qui jamais a pensé en manquer? ce serait là une proposition en contradiction avec elle-même. Croire manquer de bon sens, est une maladie qui n'existe jamais chez qui elle se voit; si forte et si tenace qu'elle soit, il suffit cependant d'un coup d'œil de la part de celui qui s'en croit atteint, pour la percer et la dissiper, comme fait le soleil d'un brouillard opaque; s'en accuser, serait s'en excuser; se condamner sur ce sujet, serait s'absoudre. Jamais portefaix ni femmelette n'ont pensé ne pas en avoir leur part. Nous convenons assez facilement chez les autres de leur supériorité en fait de courage, de leur force corporelle, de leur expérience, de leur bonne santé, de leur beauté, mais ne concédons à personne celle du jugement; et tout ce que les autres peuvent dire, inspiré par le simple bon sens, il nous semble que cela nous serait venu de même à l'idée, pour peu que nous y ayons songé.

=Les ouvrages uniquement inspirés par le bon sens, attirent peu de réputation à leur auteur, parce que chacun se croit capable d'en faire autant.=--Nous nous rendons bien aisément compte que les ouvrages des autres sont supérieurs aux nôtres sous le rapport de la science, du style, etc.; mais pour les simples productions de l'entendement, chacun pense qu'il est à même d'en émettre de semblables et n'en reconnaît qu'à grand'peine la charge et la difficulté, et seulement quand la distance entre ce qu'il voit chez les autres et ce qu'il peut lui-même est tellement grande que cela ne peut se comparer, et encore? Qui apprécierait sainement l'élévation à laquelle atteint la puissance de jugement qu'il constate chez autrui, arriverait à porter le sien à même hauteur. Aussi, ne devons-nous nous attendre à ne retirer de ces productions que peu d'éloges et pas grande considération, elles sont trop peu prisées.--Pour qui du reste les écrivez-vous? Les savants auxquels il appartient de juger des livres, ne reconnaissent de valeur qu'à ce qui est conforme à la doctrine; ils n'admettent aucune œuvre de l'esprit autre que celles qui traitent d'érudition et d'art; vous est-il arrivé d'avoir pris un Scipion pour l'autre, vous ne pouvez plus dès lors dire rien qui vaille. Qui, selon eux, ne connaît Aristote, de ce fait seul, s'ignore lui-même. D'autre part, les âmes * communes qui composent la masse, ne saisissent pas ce qu'il y a de grâce dans un ouvrage, traitant d'une façon aisée * un sujet élevé. Or, ces deux espèces de gens se partagent le monde; il y en a bien une troisième, précisément la plus à même de vous comprendre, qui se compose des esprits pondérés et forts par eux-mêmes; mais elle est si rare qu'elle n'a ni nom, ni rang parmi nous; et c'est à moitié perdre son temps que de faire effort pour aspirer à lui plaire.

=Montaigne estime que ses opinions sont saines, parce qu'il les tient pour telles malgré le peu de cas qu'il fait de lui-même, et aussi parce qu'il s'analyse sans cesse.=--On dit communément que le partage le plus juste que la nature nous ait fait de * ses dons, est celui du bon sens, parce qu'il n'y a personne qui ne soit satisfait de la part qui lui a été faite: c'est raisonnable; qui verrait au delà, verrait plus loin que ne porte sa vue. Je pense que mes opinions sont bonnes et saines, mais qui n'en pense pas autant des siennes? L'une des meilleures preuves que j'aie de l'excellence des miennes, c'est le peu d'estime que je fais de moi-même; si réellement elles n'étaient pas justes, elles n'auraient pas résisté à l'affection que je me porte, affection singulière d'un homme qui la ramène presque entièrement à soi et ne l'épand guère autour de lui. Tout ce que les autres en distribuent à une foule d'amis et connaissances, en vue de leur gloire, de leur grandeur, j'en use uniquement pour moi et pour la tranquillité de mon esprit; ce qui, m'échappant, va ailleurs, ce n'est pas parce que ma raison l'ordonne, mais involontairement: «Vivre bien et me bien porter, voilà toute ma philosophie (Lucrèce).»

Or, je trouve toujours mes opinions constamment disposées à condamner hardiment mon insuffisance. C'est qu'aussi, c'est là vraiment un sujet auquel j'applique mon jugement autant qu'à nul autre. Le monde regarde toujours en face de lui; moi, je replie ma vue en dedans de moi-même, je l'y retiens et l'y amuse. Chacun regarde devant soi, tandis que c'est en moi que je regarde, ne m'occupant que de moi; sans cesse je me considère, je m'observe et m'analyse. Les autres, quand ils pensent sérieusement, vont toujours ailleurs, toujours en avant: «Personne ne tente de descendre en soi-même (Perse)»; moi, je m'y roule.--Cette aptitude à reconnaître en moi ce qui est la vérité quelle qu'elle soit, et cette disposition qui fait que je deviens aisément l'esclave de ce à quoi je crois, c'est surtout à moi que je les dois; car les idées d'ordre général les plus arrêtées que j'aie, sont, si je puis m'exprimer ainsi, nées avec moi; elles me sont naturelles et sont entièrement miennes. Je les ai tout d'abord exposées simplement, dépouillées de tout artifice, sincères et hardies, mais sous une forme un peu hésitante et imparfaite; depuis, je les ai formulées et fortifiées en les étayant de l'autorité d'autres personnes et des meilleurs exemples tirés de ceux des anciens avec lesquels mon jugement est d'accord; ils m'ont confirmé dans l'idée de m'y tenir, et m'en ont rendu plus * entières la jouissance et la possession.--L'estime que chacun cherche à acquérir par un esprit vif et prompt, je prétends y arriver par un esprit bien réglé; au lieu que ce soit par une action exercée d'une façon éclatante et signalée, ou par quelque capacité hors ligne, ce sera par l'ordre, la pondération, et le calme de mes opinions et de mes mœurs: «S'il est quelque chose d'honorable, c'est sans contredit une conduite uniforme et conséquente dans tous les actes de la vie, ce qui ne peut se trouver chez un homme qui, se dépouillant de son caractère, s'attache à imiter les autres (Cicéron).»

=Il fait peu de cas de son époque, peut-être parce qu'il la compare sans cesse avec l'antiquité.=--Voilà donc comment et dans quelle mesure, sur ce premier point, que nous sommes portés à concevoir une trop haute idée de nous-mêmes, je puis me dire atteint de ce défaut qu'est la présomption. Quant à la seconde façon dont il se manifeste, qui est de ne pas faire suffisamment cas d'autrui, je ne sais si je parviendrai à m'en excuser aussi bien; toutefois et quoi qu'il m'en coûte, je suis décidé à dire ce qui en est. Peut-être que mes fréquentations continues des idées qui prévalaient dans l'antiquité, et ce que j'ai retenu de ces âmes si riches des temps passés, me dégoûtent des autres et de moi-même; peut-être aussi est-il exact que nous vivons en un siècle qui ne produit rien que de bien médiocre; toujours est-il que je ne sais quoi que ce soit parmi nous digne de grande admiration. A la vérité je ne connais pas beaucoup d'hommes assez intimement, pour pouvoir les juger, et pour ce qui est de ceux qu'en raison de ma position je fréquente le plus ordinairement, ce sont pour la plupart des gens qui se préoccupent peu de la culture de l'âme et auxquels on ne propose pour toute satisfaction dernière que l'honneur, et pour tout moyen d'y parvenir que la vaillance.

=Il a toujours plaisir à louer le mérite partout où il le rencontre chez ses amis, et même chez ses ennemis.=--Ce que je vois de beau chez les autres, je le loue et l'estime très volontiers; je * renchéris même souvent sur ce que j'en pense; je me permets cette exagération, mais rien de plus, car je suis incapable d'inventer de toutes pièces quelque chose qui ne serait pas. Je témoigne avec plaisir de ce qui, chez mes amis, est digne d'éloge; pour un pied de valeur qu'ils peuvent avoir, je leur en accorde aisément un et demi; mais je ne saurais leur attribuer des qualités qu'ils n'ont pas, ni les défendre quand même des imperfections qu'ils ont. Même à mes ennemis, je rends nettement témoignage de ce qui est à leur honneur; mes sentiments vis-à-vis d'eux sont autres, mais mon jugement n'en est pas altéré; je ne fais pas entrer la querelle qui nous sépare, en ligne de compte avec des considérations où elle n'a que faire; je suis si jaloux de conserver toute liberté à mon jugement, que je me résous difficilement à y renoncer, sous l'empire de quelque passion que ce soit; je me fais, en mentant, plus d'injure à moi-même qu'à celui auquel s'applique mon mensonge. Cette louable et généreuse coutume qui régnait en Perse, de toujours parler honorablement et équitablement, autant que le comportait le mérite de leur vertu, de leurs ennemis mortels, de ceux auxquels ils faisaient une guerre à outrance, est digne de remarque.

=Les hommes complets sont rares; éloge de son ami Étienne de la Boétie.=--Je connais nombre d'hommes qui ont de belles qualités de diverses sortes: celui-ci a de l'esprit, celui-là du cœur, d'autres ont soit de l'habileté, soit de la conscience, soit le don de la parole, sont des savants émérites, etc.; mais des hommes grands en toutes choses, qui aient toutes ces belles facultés réunies, ou l'une d'elles à un degré qui force à les admirer et permet de les comparer aux hommes des temps passés que nous honorons, je n'ai pas eu la bonne fortune d'en rencontrer un seul. De ceux que j'ai connus à fond, le plus grand, j'entends sous le rapport des dons naturels de l'âme, le mieux doué, a été Étienne de la Boétie. C'était une nature vraiment complète, supérieure à tous égards, une âme de vieille marque, qui eût atteint à de grands résultats, si sa fortune l'eût permis; car, à ce naturel déjà si riche, il avait beaucoup ajouté par l'étude et la science.

=Les gens de lettres sont vains et faibles d'entendement; peut-être est-on porté envers eux à peu d'indulgence.=--Je ne sais comment cela se fait, bien qu'il n'y ait pas de doute sur ce point, qu'on rencontre autant de vanité et de faiblesse de jugement chez ceux de professions comportant une certaine instruction et s'adonnant à l'étude des lettres, ou dans des situations qui font qu'ils fréquentent couramment les livres, que chez n'importe quelle autre sorte de gens. Peut-être est-ce parce qu'on leur demande plus, qu'on en attend davantage, et qu'on ne peut excuser chez eux les mêmes fautes qu'on excuse chez tout le monde; ou encore, parce que la bonne opinion qu'ils ont de leur savoir les rend plus hardis à se produire sans s'observer suffisamment, et fait qu'ils se trahissent et se perdent. De même que chez un artiste se révèle bien plus son incapacité, quand c'est une matière de prix qu'il a entre les mains, s'il vient à la travailler et la traiter maladroitement et contre les règles de l'art, que s'il s'agissait d'une matière sans valeur; de même aussi qu'un défaut dans une statue en or choque plus que si elle était en plâtre; une impression analogue se produit en nous, lorsque ces lettrés mettent en relief des choses bonnes par elles-mêmes et lorsqu'elles sont à leur place, mais dont ils usent sans discrétion, faisant preuve de mémoire aux dépens de leur bon sens, présentant pêle-mêle à notre admiration Cicéron, Galien, Ulpian, Saint Jérôme, et, par ces citations intempestives, ne faisant que davantage ressortir combien ils sont ridicules.

=Mauvaise direction imprimée à l'éducation; une bonne éducation modifie le jugement et les mœurs. Les mœurs du peuple, en leur simplicité, sont plus réglées que celles des philosophes de ce temps.=--Je me laisse aller à reprendre mes réflexions sur l'ineptie de l'éducation qui nous est donnée; elle vise à faire de nous, non des hommes bons et sages, mais des hommes de savoir; elle y est arrivée. Nous n'avons pas appris à aimer et pratiquer la vertu et la prudence, mais on nous a inculqué de passer à côté et on nous en a enseigné l'étymologie. Vertu est un substantif que nous savons décliner, si nous ne savons aimer ce qu'il représente. Nous ignorons ce que c'est que la prudence, pour n'en pas connaître les effets et ne pas l'avoir expérimentée; mais nous en connaissons la définition et pouvons la réciter par cœur. Lorsqu'il s'agit de nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en connaître la race, les parents, les alliés, nous voulons encore lier conversation et entrer en relations avec eux, les avoir pour amis; tandis que pour la vertu, on nous en a bien appris les définitions, les divisions et subdivisions, mais, comme on fait des surnoms et des branches d'une généalogie, sans avoir attention d'établir entre elle et nous des rapports de familiarité et un rapprochement intime. Pour faire notre apprentissage, on nous met des livres en main, non ceux où sont exposées les opinions les plus saines et les plus vraies, mais ceux écrits dans le meilleur grec et le meilleur latin et qui, avec le meilleur choix d'expressions, imprègnent notre esprit des idées les plus vaines qui avaient cours dans l'antiquité.

Une bonne éducation modifie le jugement et les mœurs, ainsi qu'il advint à Polémon, ce jeune Grec débauché qui, étant allé entendre, par occasion, une leçon de Xénocrate, ne fut pas seulement frappé de l'éloquence et du savoir du maître et ne se borna pas à rapporter chez lui la connaissance de quelque belle théorie, mais en retira un fruit plus tangible et plus solide, la réforme et le changement immédiats de la vie qu'il avait antérieurement menée. Qui a jamais ressenti pareil effet de l'enseignement que nous recevons? «Ferez-vous ce que fit autrefois Polémon converti? Quitterez-vous la livrée de la débauche, les bandelettes, les coussins, les vaines parures, comme on raconte de ce jeune débauché qui, assistant un jour, par hasard, à une leçon de l'austère Xénocrate, arracha de son front et jeta à la dérobée les fleurs dont, à la mode des buveurs, il était couronné (Horace)?»

La condition la plus enviable pour l'homme me semble être celle qui, par sa simplicité, nous place au dernier rang et procure à notre existence le plus de régularité. Les mœurs, les aspirations des paysans me paraissent en général plus conformes aux principes de la vraie philosophie que ne sont celles de nos philosophes: «Le vulgaire est plus sage, parce qu'il n'est sage qu'autant qu'il le faut (Lactance).»

=Hommes de guerre, politiques, poètes et autres qui seuls, parmi ceux de son siècle, semblent à Montaigne mériter une mention spéciale.=--Les hommes que je mets en première ligne, à en juger par les apparences extérieures (car pour les apprécier à ma manière, il faudrait les examiner de plus près), sont: le duc de Guise qui mourut à Orléans et feu le Maréchal Strozzi, sous le rapport de leur capacité militaire et en tant qu'hommes de guerre; les chanceliers de France Olivier et l'Hospital, comme remarquables par leur haute intelligence et leur vertu supérieure à ce qui se rencontre communément.--La poésie latine semble avoir été fort cultivée en notre siècle, nous y avons abondance de bons auteurs: Daurat, de Bèze, Buchanan, l'Hospital, Mont-Doré, Turnebus. La poésie française a été, à mon avis, portée aussi haut qu'elle atteindra jamais; dans les genres où excellent Ronsard et du Bellay, elle ne s'éloigne guère, j'estime, de la perfection à laquelle on est arrivé dans l'antiquité. Adrien Turnebus savait plus, et ce qu'il savait, il le savait mieux qu'aucun homme de ce siècle, encore pourrait-on remonter plus haut.--La vie du dernier duc d'Albe décédé et celle de notre connétable de Montmorency ont été de nobles existences qui, sur plusieurs points, ont des ressemblances comme il s'en rencontre rarement; mais la belle et glorieuse mort de ce dernier, sous les yeux de Paris et de son roi, pour leur service, à la tête d'une armée victorieuse, dans un coup de main qu'il dirigeait lui-même malgré son extrême vieillesse, ayant comme adversaires ses plus proches parents, mérite de prendre place parmi les événements les plus remarquables de mon époque. De même aussi la bonté, la douceur de mœurs, la conscience éclairée de M. de la Noue, qui ne se démentirent jamais en ces temps d'abus si criants, commis par les factions en armes (véritable école de trahison, d'inhumanité et de brigandage), au milieu desquelles il n'a cessé de se montrer grand homme de guerre, des plus expérimentés.

=Éloge de Marie de Gournay, sa fille d'alliance.=--J'ai pris plaisir à publier, en plusieurs circonstances, les espérances que j'ai conçues de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, que j'aime certes d'une affection beaucoup plus que paternelle et que, dans ma retraite et ma solitude, je me complais à considérer comme l'une des meilleures portions de moi-même; je n'ai plus d'yeux que pour elle au monde. Si on peut s'en rapporter à ce que présage l'adolescence, cette âme sera quelque jour capable de ce qu'il y a de plus beau; entre autres d'atteindre, en cette chose si sainte qu'est l'amitié, à la perfection portée à un degré auquel nous n'avons pas lu que son sexe ait pu encore parvenir. La sincérité et la solidité de son caractère se sont déjà élevées bien haut; son affection pour moi, qui dépasse tout ce que je pouvais ambitionner, est telle, que je n'ai, en somme, rien à souhaiter que de la voir moins cruellement affectée par l'appréhension qu'elle a de ma mort, m'ayant connu alors que déjà j'avais cinquante-cinq ans. L'appréciation que, femme, jeune, vivant isolée dans sa province, elle a, en ce siècle, portée sur mes premiers Essais, la fougue si remarquée avec laquelle elle s'est prise d'amitié pour moi, le désir qu'elle avait depuis longtemps d'entrer en relations avec moi, uniquement en raison de l'estime que je lui avais inspirée et cela bien longtemps avant de m'avoir vu, sont des particularités qui méritent de retenir l'attention.

=Par ces temps de guerre civile continue, la vaillance, en France, est devenue une vertu commune.=--Les vertus autres que la vaillance ne sont que peu ou point de mise dans les temps actuels; mais celle-ci s'est tellement généralisée par suite de nos guerres civiles, qu'il y a parmi nous des âmes dont la fermeté va jusqu'à la perfection; et leur nombre en est si grand, qu'une sélection est impossible à faire.

C'est là tout ce que, jusqu'à cette heure, je connais ayant un caractère de grandeur extraordinaire, dépassant ce qui se voit d'habitude.

CHAPITRE XVIII.

Du fait de donner ou recevoir des démentis.

=Si, dans son livre, Montaigne parle si souvent de lui-même, c'est pour laisser un souvenir de lui à ses amis.=--Oui, me dira-t-on, se prendre soi-même pour sujet d'un ouvrage, est excusable, mais seulement chez quelques hommes faisant exception qui, arrivés à la célébrité, ont pu, par leur réputation, inspirer le désir de les connaître. Il est certain, je le reconnais et le sais bien, que pour voir un homme qui ne se distingue pas du commun, un artisan lèvera à peine les yeux de dessus son travail, là même où, pour voir passer un grand personnage dont l'arrivée dans une ville est signalée, on abandonne ateliers et boutiques. Il ne sied à personne de se faire connaître, si ce n'est à ceux qui ont de quoi se faire imiter et dont la vie et les opinions peuvent servir de modèle. César et Xénophon, par la grandeur de leurs actions, avaient matière suffisante pour élever et établir, comme sur des bases convenables et solides, les récits qu'ils nous en ont laissés; pour la même raison, nous sommes fondés à regretter que le journal des hauts faits d'Alexandre le Grand, les commentaires qu'ont écrits de leurs propres actes Auguste, Caton, Sylla, Brutus et autres, ne nous aient pas été conservés; on aime et on étudie de telles figures, même si elles ne sont qu'en cuivre ou en pierre.

Cette critique est très juste, mais me touche bien peu: «Je ne récite pas ceci à tout venant, en tous lieux, ni en présence de n'importe qui; je ne le lis qu'à mes amis et seulement lorsqu'ils m'en prient; il est beaucoup d'auteurs, au contraire, qui déclament leurs ouvrages en plein forum et dans les bains publics (Horace).» Je ne dresse pas ici une statue à ériger dans un carrefour d'une ville, dans une église ou sur une place publique: «Mon dessein n'est pas de grossir mon livre de pompeuses billevesées; en quelque sorte en tête à tête avec mon lecteur, j'y parle sans prétention (Perse)»; il est destiné à être rangé dans un coin de bibliothèque et servir à amuser un voisin, un parent, un ami qui aura plaisir à me retrouver et à passer, grâce à cette peinture, encore un moment avec moi. D'autres ont pris à cœur de parler d'eux, parce qu'ils trouvaient que le sujet était digne et fécond; chez moi, au contraire, je l'estime si stérile et si pauvre, que je ne saurais être soupçonné d'ostentation. Je juge volontiers les actions d'autrui, les miennes s'y prêtent peu en raison de leur nullité; je ne trouve pas tant de bien en moi, que je ne me permette de le dire sans rougir.--Quelle satisfaction j'éprouverais d'entendre quelqu'un me dépeindre ainsi les habitudes, les traits du visage, l'attitude, les propos usuels, les incidents de la vie de mes ancêtres; quelle attention j'y prêterais! Ce serait vraiment le fait d'une mauvaise nature, de ne pas faire cas de portraits authentiques de nos amis et de ceux qui nous ont précédés; de ne pas nous intéresser à la forme de leurs vêtements, à celle de leurs armes. Je conserve l'écriture des miens, leur cachet, * des livres de prières, une épée d'un modèle particulier * qu'ils ont portée, et n'ai pas jeté hors de mon cabinet de longues gaules, lui servant de cravaches, que mon père avait ordinairement à la main: «L'habit d'un père, son anneau, sont d'autant plus chers à ses enfants, que ceux-ci lui étaient plus affectionnés (S. Augustin).» Si cependant mes descendants viennent à avoir d'autres idées, je serai très à même d'avoir ma revanche, car ils ne sauraient faire moins de compte de moi, qu'à ce moment je ferai d'eux. Je n'ai en ceci commerce avec le public que parce que je lui emprunte son mode d'écriture, plus rapide et plus commode que l'écriture courante; en récompense, peut-être qu'en le fournissant de papier pour envelopper son beurre, j'empêcherai que sur le marché quelque morceau ne vienne à fondre: «De la sorte les thons et les olives ne manqueront pas d'enveloppes (Martial)»; «Je fournirai souvent aux maquereaux des habits où ils seront à l'aise (Catulle)».

=Personne ne le lirait il, qu'il n'en aurait pas moins employé son temps d'une façon très agréable à s'étudier et à se peindre.=--Alors même que personne ne me lirait, aurai-je perdu mon temps, pour avoir employé tant d'heures oisives à de si utiles et agréables pensées? Prenant un moulage de mon propre visage, j'ai dû bien souvent, pour me produire, me parer et composer mon maintien, si bien que le modèle a pris de la fixité et s'est en quelque sorte formé de lui-même. Me peignant pour autrui, j'ai peint le dedans de moi-même de couleurs plus nettes que celles qu'il présentait primitivement. Je n'ai pas plus fait mon livre, que mon livre ne m'a fait; il ne fait qu'un avec son auteur; c'est une étude de moi-même, il est partie intégrante de ma vie, je ne suis pas autre qu'il me représente et il n'est pas différent de ce que je suis; il ne vise pas comme tous les autres ouvrages un but autre que la personnalité de celui qui l'écrit et auquel il demeure étranger. Ai-je perdu mon temps en me scrutant avec tant de soin et de continuité? Ceux qui, par simple caprice et dans le cours d'une conversation, font un retour de quelques moments à peine sur eux-mêmes, ne s'examinent ni si avant, ni si exactement que celui qui en fait son étude, son œuvre, son métier, qui a pris vis-à-vis de lui-même l'engagement de consigner avec sincérité et sans ambages au mieux de ce qu'il peut, tout ce qu'il sent en lui; les plaisirs les plus délicieux, ne les savourons-nous pas en nous-même, évitant d'en laisser trace et de les révéler aux yeux non seulement de la foule, mais de tout autre? Combien de fois ce travail n'a-t-il pas été une diversion à des pensées ennuyeuses, au nombre desquelles sont à ranger toutes les pensées frivoles.--La nature nous a largement gratifié de la faculté de nous isoler pour réfléchir; et elle nous y invite souvent, pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais plus encore à nous-mêmes. Afin de contraindre notre imagination à apporter de l'ordre jusque dans ses rêveries, de les faire porter sur des objets déterminés et de l'empêcher de se perdre en se laissant aller à extravaguer au gré des vents, il n'est rien de tel que de donner corps, en en prenant note, à ces idées passagères qui se présentent à l'esprit; c'est ce qui fait que j'écoute celles qui me passent par la tête, m'étant imposé de les consigner par écrit. Combien de fois, attristé de quelque action que la civilité ou la raison m'empêchaient de critiquer ouvertement, m'en suis-je déchargé dans ces Essais, avec l'arrière-pensée que cela contribuerait à l'instruction de tous? D'ailleurs ces verges poétiques: «Pan sur l'œil, pan sur le groin, pan sur le dos du sagouin (Marot)», produisent encore plus d'effet sur le papier, qu'appliquées sur la chair vive.--Et puis, je prête un peu plus attention aux livres, depuis que j'y recherche ce que j'en puis grappiller pour agrémenter et donner du relief au mien. Je n'ai aucunement étudié en vue d'en faire un, mais j'ai quelque peu travaillé tandis que je le faisais, si c'est travailler même un peu que d'effleurer tantôt un auteur, tantôt un autre en le prenant soit par le commencement, soit par la fin, non pour me former une opinion, mais afin de m'en servir pour en tirer aide et renfort pour celle déjà faite depuis longtemps en moi.

=Son siècle est si corrompu, que l'on ne se fait plus scrupule de parler contre la vérité.=--Mais qui croirons-nous, en ces temps pervers, quand il parle de lui-même, alors qu'il n'est personne, ou à peu près, en qui nous puissions croire quand on nous parle d'autrui, cas où il y a moins intérêt à mentir? La première manifestation de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité; être vrai, est, ainsi que le disait Pindare, le commencement d'une grande vertu; c'est la première condition que Platon impose au Gouverneur de sa république. Chez nous aujourd'hui, la vérité n'est pas ce qui est, mais ce qui arrive à persuader autrui; de même que nous appelons monnaie, non seulement celle de bon aloi, mais encore celle qui est fausse, pourvu qu'elle passe. C'est là un vice que l'on reproche depuis longtemps à notre nation; Salvianus Massiliensis, qui vivait du temps de l'empereur Valentinien, disait que «pour les Français, mentir et se parjurer ne sont pas des vices, mais simplement une façon de parler». Celui qui voudrait enchérir sur ce témoignage pourrait dire qu'à présent, pour eux, c'est une vertu; on s'y forme, on s'y façonne, comme on ferait pour un exercice honorable, parce que la dissimulation est devenue une des qualités les mieux portées en ce siècle.

=Et cependant rien n'offense plus que de s'entendre vous en faire reproche; il est vrai que mentir est une lâcheté.=--J'ai souvent réfléchi d'où pouvait provenir cette coutume que nous observons si religieusement, de nous sentir plus gravement offensés quand on nous reproche ce vice qui nous est si ordinaire, que si le reproche s'adressait à tout autre de nos défauts, et que l'injure la plus grave que l'on puisse nous adresser verbalement soit de nous reprocher de pratiquer le mensonge. J'en suis arrivé à penser, à cet égard, que ce doit être parce qu'il est naturel de nous défendre davantage des défauts auxquels nous sommes le plus enclins; il semble qu'en nous montrant plus sensibles à l'accusation et en nous en émouvant, nous atténuons en quelque sorte notre culpabilité; si nous commettons la faute, du moins la condamnons-nous en apparence. Ne serait-ce pas aussi parce que ce reproche semble dénoncer en nous de la couardise et de la lâcheté de cœur? Où sont-elles en effet plus caractérisées que chez celui qui se dédit de sa parole, qui se dédit de ce qu'il sait être? Mentir est un vilain défaut dont quelqu'un dans l'antiquité faisait bien ressortir la honte, en disant que «c'était un acte de mépris envers Dieu, en même temps qu'un témoignage de la crainte qu'on a des hommes». Il n'est pas possible d'en rendre plus heureusement l'horreur, combien il est vil et marque de dérèglement; car que peut-on imaginer de plus laid que d'être couard vis-à-vis des hommes et de faire le brave vis-à-vis de Dieu? Nos rapports entre nous n'ont lieu que par la parole; fausser cette parole, c'est donc trahir la société, puisqu'elle est le seul moyen par lequel nous pouvons communiquer nos pensées et nos volontés, qu'elle est l'interprète de notre âme. Si cet intermédiaire nous fait défaut, l'association s'effondre, nous ne nous reconnaissons plus les uns les autres; s'il nous trompe, il rompt toutes nos relations, tous les liens qui retiennent notre groupement sont détruits.--Certains peuples des Nouvelles Indes, dont il n'y a pas intérêt à donner les noms qui n'existent plus (car dans cette conquête, accomplie de façon si extraordinaire, si inouïe, la dévastation a été telle que même les noms, servant jadis à désigner certaines localités, ont complètement disparu), offraient à leurs dieux du sang humain, exclusivement tiré de la langue et des oreilles, en expiation du péché de mensonge, perpétré aussi bien en écoutant qu'en parlant.--Ce personnage grec si vertueux, déjà cité, disait qu'on amuse les enfants avec des osselets et les hommes avec des paroles.

=Les Grecs et les Romains, moins délicats que nous sur ce point, ne s'offensaient pas de recevoir des démentis.=--Je remets à une autre fois à parler des circonstances diverses où nous usons de démentis, et des lois qu'à cet égard l'honneur nous impose et des alternatives par lesquelles elles ont passé; d'ici là je saurai, si cela m'est possible, à quelle époque s'est introduite l'habitude que nous avons de peser et de mesurer, aussi exactement que nous le faisons aujourd'hui, les paroles qui nous sont dites et d'y attacher notre honneur. Il est aisé de constater en effet que cela n'existait anciennement ni chez les Grecs, ni chez les Romains, et il m'a souvent semblé nouveau et étrange de voir, chez ces peuples, les gens se donner des démentis et s'injurier sans que cela les amenât à se battre: ce à quoi le devoir les obligeait en pareille circonstance, devait être autre que maintenant. On lance à César en pleine figure, tantôt l'épithète de voleur, tantôt celle d'ivrogne; nous voyons les uns et les autres s'injurier sans la moindre retenue, les plus grands chefs de deux armées en présence s'invectiver et ne répondre aux injures que par des injures, sans que cela tire autrement à conséquence.

CHAPITRE XIX.

De la liberté de conscience.

=Le zèle religieux est souvent excessif et conséquemment dangereux.=--Il est fréquent de voir les bonnes intentions, lorsqu'elles sont menées sans modération, aboutir aux pires résultats. Dans ce conflit qui fait que la France est, à l'heure présente, en proie à la guerre civile, le parti le meilleur, le plus sain, est, sans nul doute, celui qui a en vue le maintien de la religion et du gouvernement tels qu'ils existaient avant ces troubles. Et cependant, entre les gens de bien qui le suivent (je ne parle pas de ceux qui n'y voient que l'occasion, soit d'exercer leurs vengeances personnelles, soit de satisfaire leur avarice, ou encore de se concilier la faveur des princes; mais uniquement de ceux qui ne sont mus que par leur zèle pour la religion et le désir si respectable de voir maintenir dans leur patrie la paix et l'état de choses existant), parmi ceux-ci, dis-je, il s'en voit que la passion entraîne au delà des bornes de la raison, et leur fait prendre parfois des résolutions injustes, violentes et même téméraires.

=Au zèle outré des premiers chrétiens est due la perte d'un grand nombre d'ouvrages de l'antiquité.=--Il est certain que dans les premiers temps, lorsque notre religion commença à être admise par les lois, le zèle de ses prosélytes en amena quelques-uns à se porter contre les livres païens, de quelque nature qu'ils fussent, à des excès qui amenèrent des pertes irréparables que déplorent les gens de lettres, et qui causèrent à la littérature plus de préjudice que tous les incendies allumés par les Barbares. Cornélius Tacite en est un exemple probant; car bien que l'empereur Tacite, son parent, eût, par des ordonnances spéciales, répandu son ouvrage dans toutes les bibliothèques du monde, pas un seul exemplaire n'a pu cependant échapper entier aux recherches acharnées qu'en firent ceux qui, pour cinq ou six passages contraires à nos croyances, en ont poursuivi la destruction.

=Leur intérêt les a aussi portés à louer de très mauvais empereurs favorables au christianisme et à en calomnier de bons qui leur étaient contraires. Du nombre de ces derniers est Julien surnommé l'Apostat; sa continence et sa justice.=--A cette même époque, on fut aussi très porté à exalter outre mesure les empereurs favorables au christianisme, et à condamner, de parti pris, tous les actes de ceux qui lui étaient contraires, ainsi que cela se peut aisément constater à l'égard de l'empereur Julien, surnommé l'Apostat.--Ce prince fut véritablement un très grand homme comme on en voit peu, ainsi qu'il arrive de ceux dont l'âme est profondément imbue des principes de la philosophie, d'après lesquels il s'était fait une loi de régler toutes ses actions; et la vérité, c'est qu'il n'y a pas de vertu dont il n'ait donné de remarquables exemples. Sous le rapport de la chasteté, qu'il n'a cessé d'observer ainsi qu'en témoigne d'une manière irréfutable tout le cours de sa vie, on lit de lui un trait semblable à ceux attribués à Alexandre et à Scipion: plusieurs belles captives lui ayant été amenées, il ne voulut pas seulement en voir une, et il était alors à la fleur de l'âge, puisque lorsqu'il fut tué par les Parthes, il n'avait que trente et un ans. Pour ce qui est de sa justice, il prenait lui-même la peine d'entendre les parties; et bien que, par curiosité, il s'informât auprès de ceux qui se présentaient à lui, de quelle religion ils étaient, jamais cependant l'inimitié qu'il portait à la nôtre ne fit pencher la balance à leur préjudice. Lui-même fit plusieurs bonnes lois, et il réduisit dans de notables proportions les subsides et les impositions que levaient ses prédécesseurs.

Nous avons deux historiens dignes de foi qui furent témoins oculaires de ses actes. L'un d'eux, Ammien Marcellin, critique sévèrement en divers passages de son ouvrage l'édit de ce prince, par lequel il défendait à tous les rhétoriciens et grammairiens chrétiens de tenir école et d'enseigner; cet historien ajoute qu'il serait à souhaiter que cette action pût être ensevelie dans le silence. Il est probable que si Julien avait commis quelque acte de plus grande gravité contre nous, Ammien Marcellin, qui était très affectionné à notre parti, n'eût pas oublié de le relater. A la vérité, il fut dur, mais non cruel; les nôtres racontent eux-mêmes de lui le fait suivant. Se promenant un jour dans la banlieue de Chalcédoine, Maris, évêque de cette ville, osa l'appeler «méchant, traître au Christ»; Julien se borna à lui répondre: «Va-t'en, malheureux, pleure la perte de tes yeux.» A quoi, l'évêque répliqua: «Je rends grâce à Jésus-Christ de m'avoir ôté la vue, ce qui me permet de ne pas voir ton visage impudent.» L'empereur, en cette circonstance, ajoutent ceux qui rapportent le fait, fit preuve d'une patience toute philosophique. Toujours est-il que cela ne cadre guère avec les cruautés qu'on l'accuse d'avoir commises contre nous.--Eutrope, mon second témoin, dit qu'il était ennemi du christianisme, mais qu'il ne répandit pas de sang.

=Sa sobriété, son application au travail, son habileté dans l'art militaire.=--Pour en revenir à sa justice, il n'est rien qu'on puisse lui reprocher en dehors des rigueurs dont il usa, au commencement de son règne, contre ceux qui avaient suivi le parti de Constance, son prédécesseur.--Quant à sa sobriété, sa nourriture était constamment celle du soldat; il vivait en pleine paix, comme quelqu'un se préparant et voulant s'habituer aux austérités de la guerre.--Sa vigilance était telle, qu'il faisait de la nuit trois ou quatre parts: il donnait la moins longue au sommeil et employait le reste à se rendre compte par lui-même de l'état de son armée, à visiter ses postes ou à étudier; car parmi les autres qualités qui le distinguaient entre tous, il excellait dans tous les genres de littérature.--On dit d'Alexandre le Grand que, lorsqu'il était couché, de peur que le sommeil ne l'emportât sur ses méditations ou ses études, il faisait placer près de son lit un bassin, et dans l'une de ses mains qu'il laissait en dehors, tenait une petite boule de cuivre, de telle sorte que si le sommeil venait à le gagner, ses doigts se desserrant, le bruit que faisait la boule en tombant dans le bassin le réveillait. Julien était tellement à ce qu'il voulait et avait la tête si dégagée en raison de l'abstinence qu'il observait à si haut degré, qu'il n'avait pas besoin de recourir à ce moyen.--Pour ce qui est de ses qualités militaires, il fut admirable dans tout ce qui est du ressort d'un grand capitaine; aussi fut-il, pendant presque toute sa vie, occupé à guerroyer, particulièrement avec nous, en Gaule, contre les Allemands et les Francs de la Franconie. Nous n'avons guère d'hommes, dont la mémoire ait été conservée, qui aient couru plus de dangers, et payé plus souvent de leur personne.

=Sa mort a quelque similitude avec celle d'Épaminondas.=--Sa mort a quelque similitude avec celle d'Épaminondas: comme lui, il fut frappé d'un javelot qu'il essaya d'arracher de sa blessure; il l'eût fait, si les arêtes n'en avaient été tranchantes, ce qui fit qu'il se coupa et ne put se servir de sa main. En cet état, il ne cessa de demander qu'on le ramenât au combat, pour pouvoir encourager ses soldats qui, du reste, bien que hors de sa présence, disputèrent avec opiniâtreté la victoire, si bien que la nuit vint qui sépara les deux armées. Il devait à la philosophie le singulier mépris qu'il avait pour la vie et tout ce qui touche à l'humanité; il croyait fermement à l'immortalité de l'âme.

=On l'a surnommé l'Apostat: c'est un surnom qu'il ne mérite pas, n'ayant vraisemblablement jamais été chrétien par le cœur. Il était excessivement superstitieux.=--En matière de religion, il était absolument dévoyé; on l'a surnommé l'Apostat, pour avoir abandonné le christianisme. Je crois plus vraisemblable qu'il n'y avait jamais été attaché, mais que, pour obéir aux lois, il a dissimulé jusqu'à ce qu'il ait eu l'empire en main.--Il était d'une telle superstition que ceux mêmes de son époque, qui partageaient ses croyances, s'en moquaient, et, disait-on, s'il avait été victorieux des Parthes, il eût multiplié les sacrifices au point que c'en était fait de la race des bœufs en ce monde. Il avait aussi une confiance outrée dans la science des devins et croyait aux pronostics de tous genres. Entre autres choses, à son lit de mort, il dit savoir gré aux dieux, et les en remercier, de ce qu'ils ne l'avaient pas frappé par surprise, l'ayant depuis longtemps déjà averti du lieu et de l'heure de sa fin; et de ce qu'ils ne lui avaient pas infligé une mort molle ou lâche, telle que celle qui semble devoir être réservée aux gens oisifs et délicats, non plus qu'une mort languissante, longue et douloureuse; et de ce qu'ils l'avaient jugé digne de mourir si honorablement, au cours de ses victoires et dans tout l'éclat de sa gloire. A deux reprises différentes, il avait eu une vision semblable à celle de Marcus Brutus: une première fois en Gaule, qui l'avait averti d'un danger qui le menaçait; une seconde fois en Perse, un peu avant sa mort.--Quant à ces paroles qu'on lui prête, quand il se sentit frappé: «Tu as vaincu, Nazaréen!» ou selon d'autres: «Sois satisfait, Nazaréen!» les relations de mes deux historiens ne les eussent vraisemblablement pas omises, non plus que certains autres miracles qui se seraient produits et qu'on y rattache, s'ils y eussent ajouté foi, eux qui présents à l'armée, ont noté jusqu'aux moindres accidents et propos de cette fin.

=Il voulait rétablir le paganisme et détruire les chrétiens en entretenant leurs divisions par une tolérance générale.=--Pour achever ce que je veux en dire: Suivant Ammien Marcellin, l'empereur Julien méditait depuis longtemps, en son cœur, de restaurer le paganisme; mais son armée était entièrement composée de chrétiens, et il n'osa dévoiler ses projets que lorsque enfin il se vit assez fort pour oser rendre publique sa volonté; il fit alors rouvrir les temples des dieux et essaya par tous les moyens de remettre sur pied l'idolâtrie. Pour y parvenir, trouvant à Constantinople le peuple désuni, du fait même des divisions des prélats de l'Église chrétienne, il manda ceux-ci près de lui, à son palais, et les invita instamment à assoupir ces dissensions intestines, de telle sorte que chacun pût, sans obstacle et sans crainte, pratiquer sa religion comme il l'entendrait. Il s'y employa avec grand soin, dans l'espérance que cette liberté augmenterait le nombre des factions et des cabales religieuses et par là empêcherait le peuple de s'unir et de tourner contre lui la force que lui auraient donnée la concorde et une entente unanime. Il avait éprouvé, par les cruautés commises par quelques chrétiens «qu'il n'y a pas de bête féroce au monde qui soit tant à redouter pour l'homme que l'homme lui-même»; ce sont là à peu près ses propres expressions.

=Nos rois, probablement par impuissance, suivent ce même système à l'égard des catholiques et des protestants.=--Cette tactique de l'empereur Julien est à remarquer en ce que, pour attiser les troubles occasionnés par la discorde qui régnait dans les esprits, il mit en œuvre ce même moyen de liberté de conscience dont usent nos rois pour les apaiser. Ce qui conduit à dire que, si, d'une part, donner toute liberté d'opinions aux partis, c'est développer et semer la division, prêter la main pour ainsi dire à l'accroître en faisant tomber toute barrière, toute restriction du fait des lois qui la contiennent et l'arrêtent dans sa course; d'un autre côté, lâcher la bride et permettre à tous les partis de manifester leurs opinions, c'est aussi les affaiblir par la facilité et la latitude qu'on leur donne, c'est émousser l'aiguillon qui les pousse et qu'affinent la rareté, la nouveauté et la difficulté. Pour l'honneur de nos rois, je préfère croire que n'ayant pu ce qu'ils auraient voulu, ils ont fait semblant de vouloir ce qu'ils pouvaient.

CHAPITRE XX.

Nous ne goûtons rien qui ne soit sans mélange.

=Les hommes ne sauraient goûter de bonheur sans mélange, toujours quelque amertume se joint à la volupté.=--La faiblesse de notre condition fait que les choses ne peuvent, dans leur simplicité et pureté naturelle, être employées telles; tout ce dont nous avons la jouissance, est altéré: tels les métaux, et jusqu'à l'or qu'il faut mélanger avec d'autres de moindre valeur pour qu'il puisse servir aux usages que nous en faisons. La vertu dégagée de tout artifice, qu'Ariston et Pyrrhon et avec eux les Stoïciens indiquent comme le «but de la vie», ne peut davantage exister sans mélange, pas plus que la volupté telle que la conçoivent l'école Cyrénaïque et celle d'Aristippe. Des plaisirs et des biens dont nous jouissons, il n'en est pas un auquel ne se mêle quelque mal ou quelque inconvénient; aucun n'en est exempt: «De la source des plaisirs, s'élève comme une amertume qui tourmente, même sur un lit de fleurs (Lucrèce).»--L'extrême volupté qu'il nous est donné d'éprouver a quelque air de gémissement et de plainte! Ne diriez-vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Même quand nous nous la représentons dans ses sensations les plus délectables, nous l'accompagnons d'épithètes rappelant des impressions maladives et douloureuses: la langueur, la mollesse, la faiblesse, la défaillance, la morbidesse, qui témoignent bien de leur parenté et de leur semblable composition. Une joie profonde revêt plutôt un caractère de sévérité que de gaîté; l'extrême et plein contentement est calme plutôt qu'enjoué: «La félicité qui ne se modère pas, se détruit elle-même (Sénèque)»; la satisfaction nous épuise. C'est ce qu'exprime un ancien verset grec, dont le sens est: «Les dieux nous vendent tous les biens qu'ils nous donnent (Epicharme)»; c'est-à-dire qu'ils ne nous en donnent aucun de pur et de parfait et que nous n'achetons par quelque mal.

Le travail et le plaisir, qui sont de nature très dissemblable, sont liés pourtant par je ne sais quelle corrélation naturelle. Socrate dit qu'un dieu ayant essayé de faire un tout, où douleurs et voluptés se confondent, n'arrivant pas à ses fins, s'avisa de les accoupler au moins par leurs extrémités. Métrodorus disait que dans la tristesse il y a quelque alliage de plaisir; je ne sais si, dans sa pensée, cela avait une signification autre, mais je m'imagine bien que celui qui vit dans la mélancolie y apporte du parti pris, s'y prête et s'y complaît, sans compter que l'ambition peut encore s'y mêler. Dans nos accès mêmes de rêverie et de solitude, il y a comme une nuance légère de friandise, de délicatesse, qui nous rit et nous flatte; quelques tempéraments s'en repaissent: «Il y a de la volupté à pleurer (Ovide).»--Un certain Attale, dans Sénèque, dit que le souvenir des amis que nous avons perdus, nous cause une sorte de sensation agréable, tout comme l'amertume d'un vin trop vieux: «Jeune esclave, toi qui verses le vin vieux de Falerne, verse-m'en de plus amer (Catulle)»; ou comme le goût de pommes légèrement acides.--Dans la nature, le même contraste apparaît; les peintres admettent que les mouvements et les plis du visage, mis en jeu quand on pleure, sont les mêmes que lorsqu'on rit; et, en effet, regardez un tableau avant que le peintre ait achevé d'indiquer s'il veut que son sujet pleure ou rie, vous êtes en doute lequel des deux il va représenter; le rire confine aux larmes: «Il n'y a pas de mal qui n'ait sa compensation (Sénèque).»

Quand je me représente l'homme en pleine jouissance de tout ce qu'il peut désirer d'agréable (admettons qu'il ressente d'une manière continue un plaisir semblable à celui que lui procure l'acte de génération, au moment où ce plaisir est à son apogée), je le vois céder sous le contentement qu'il éprouve et qui l'oppresse; il m'apparaît incapable de supporter sans discontinuité cette volupté sans mélange qui s'est emparée de tout son être. Et, en vérité, quand il la ressent, il la fuit; il a, de par la nature, hâte d'y échapper, comme d'un mauvais pas où il ne se sent pas solide et craint de s'effondrer.

=Au moral il en est de même: point de bonté sans quelque teinte de vice, point de justice sans quelque mélange d'injustice.=--Si je fais sincèrement mon examen de conscience, je trouve que tout élan de bonté chez moi, même le meilleur, est entaché de sentiments qui le diminuent; et je crois bien que Platon, malgré la rigidité de sa vertu (et je fais loyalement et sincèrement autant de cas que qui que ce soit de vertus portées à un aussi haut degré), s'il s'est examiné de près, comme sans doute il le faisait, ne se soit aperçu que la nature humaine n'était pas sans réagir légèrement en lui en sens contraire; réaction assurément bien atténuée et qu'il était seul à pouvoir constater. En tout et partout, l'homme n'est qu'un assemblage de pièces dépareillées. Les lois mêmes de la justice ne sauraient subsister sans qu'il s'y mêle de l'injustice; et, suivant l'expression de Platon, ceux-là entreprennent de couper la tête de l'hydre, qui prétendent faire disparaître des lois tous les inconvénients et toutes les imperfections: «Les punitions exemplaires ont toujours quelque chose d'inique, qui atteint les particuliers, mais dont bénéficie la société,» dit Tacite.

=Dans la société même, les esprits les plus parfaits ne sont pas les plus propres aux affaires.=--Il est également vrai que, pour son application dans la vie privée et aussi aux services de la vie publique, il peut y avoir excès dans la pureté et la perspicacité de notre esprit; trop de lucidité et de pénétration de sa part conduisent à trop de subtilité et de curiosité; il faut diminuer son activité et l'émousser, pour le plier à suivre les exemples qui lui sont donnés et devenir pratique; l'alourdir et l'obscurcir, pour le mettre au niveau des conditions de notre vie terrestre qui va à tâtons à travers les ténèbres. C'est pour cela que les esprits ordinaires, moins affinés, sont plus propres à la conduite des affaires et s'en tirent plus heureusement; les esprits plus élevés, plus exquis, tels que ceux portés aux idées philosophiques, sont impropres à les gérer. Cette vivacité d'esprit par trop acérée, cette volubilité qui s'applique à tout et s'inquiète de tout, jette le trouble dans les négociations dont nous avons à nous occuper. Les affaires humaines demandent à être menées plus grossièrement et plus superficiellement, et bonne et large part doit en être laissée à la fortune. Il n'est pas besoin d'examiner les questions si à fond, ni si finement; on se perd à vouloir tenir compte de tant d'aspects différents et de tant de formes diverses qu'elles affectent: «Voyant par eux-mêmes des choses si opposées, ils en étaient stupéfiés (Tite Live).»

C'est ce qui, d'après des auteurs anciens, advint à Simonide: sur une question que lui avait posée le roi Hiéron et pour laquelle il avait eu pour répondre plusieurs jours de réflexion, il lui vint à l'esprit tant de considérations diverses, toutes si aiguës et si subtiles que, doutant laquelle était la plus vraisemblable, il vint à désespérer complètement de distinguer la vérité.

Qui recherche et considère toutes les circonstances et conséquences d'une affaire, empêche qu'elle n'aboutisse; un esprit de moyenne capacité permet également d'atteindre le but et suffit à l'accomplissement des grandes comme des petites choses. Regardez les gens qui gèrent le mieux leurs biens: ce sont ceux le moins à même de nous dire comment ils s'y prennent; tandis que les autres qui parlent de la question avec le plus de suffisance, ne font souvent rien qui vaille. Je connais un grand parleur, qui expose parfaitement tout ce qui a trait à l'économie domestique et entre les mains duquel a coulé bien piteusement un patrimoine de cent mille livres de rente. J'en sais un autre qui pérore, donne des consultations mieux que n'importe quel expert en la matière; à personne au monde on ne prête plus d'esprit et de capacité, mais, sous le rapport des résultats, ses serviteurs trouvent que c'est tout différent, et cela sans faire entrer la malchance en ligne de compte.

CHAPITRE XXI.

Contre la fainéantise.

=C'est un devoir pour un prince de mourir debout, c'est-à-dire sans cesse occupé des affaires de l'État.=--L'empereur Vespasien, au cours de la maladie dont il mourut, ne laissait pas de vouloir s'occuper des affaires de l'empire; et, dans son lit même, il ne cessait de traiter les questions importantes. Son médecin lui en faisant reproche comme d'une chose nuisible à son état de santé: «Il faut, lui répondit-il, qu'un empereur meure debout.» Voilà, à mon avis, un beau mot, digne d'un grand prince.--L'empereur Adrien, en semblable circonstance, a, depuis, tenu ce même propos que l'on devrait souvent rappeler à la mémoire des rois, pour leur faire comprendre que cette grande charge qu'ils ont, de commander à tant d'hommes, n'est pas une situation où on puisse demeurer oisif; et qu'il n'est rien qui, avec juste raison, soit de nature à dégoûter un sujet de se donner de la peine et de courir les hasards de la fortune pour le service de son prince, comme de le voir, pendant ce même temps, s'accoutumer à la paresse, s'adonnant à des occupations molles et frivoles, et avoir soin de sa conservation tout en se montrant si peu soucieux de la nôtre.

=Il est naturel qu'un prince commande ses armées; les succès qu'il remporte sont plus complets et sa gloire mieux justifiée.=--A quelqu'un qui voudrait établir qu'il est préférable qu'un prince fasse commander ses armées à la guerre au lieu de les commander lui-même, l'histoire fournit assez d'exemples de lieutenants qui ont mené à bien de grandes entreprises, et de princes dont la présence à l'armée eût été plus nuisible qu'utile; mais, de ceux-ci, aucun ayant vertu et courage ne pourrait souffrir qu'on lui conseillât une si honteuse abstention. Sous couleur de conserver sa tête, comme la statue d'un saint, pour le bien de ses états, on le dégrade * précisément de ce qui est son devoir qui consiste, surtout et * à très juste titre, dans la conduite des actions de guerre, et on lui délivre un brevet d'incapacité. J'en sais un qui préférerait être battu, plutôt que de dormir pendant que l'on se bat pour lui; il n'a même jamais vu sans en être jaloux ses propres gens accomplir quelque chose de grand en son absence.--Sélim Ier avait grandement raison, ce me semble, quand il disait que «les victoires qui se gagnent sans que le maître soit là, ne sont pas complètes». Il eût dit encore plus volontiers que ce maître doit rougir de honte de n'y participer que de nom et de n'y coopérer que par ses instructions et par la pensée; et encore même pas, car en pareille occurrence les avis et commandements dont on peut s'honorer, sont uniquement ceux qui se donnent sur le moment, dans le cours même de l'action. Il n'y a pas de pilote qui exerce son métier en demeurant en terre ferme.--Les princes de race ottomane, celle qui au monde doit le plus à la fortune des combats, étaient chauds partisans de ce principe; Bajazet II et son fils s'en départirent, s'amusant à l'étude des sciences et autres occupations sédentaires, aussi leur empire en a-t-il ressenti grandement le contre-coup; leur successeur actuel Amurat III, qui suit leur exemple, commence aussi à en subir pas mal les conséquences.--N'est-ce pas Edouard III, roi d'Angleterre, qui dit de notre Charles V: «Il n'y a jamais eu roi qui se soit mis moins en campagne, et il n'y en a jamais eu qui m'ait donné tant à faire»? Et il était fondé à trouver étrange qu'il en fût ainsi, car c'était un effet de la fortune, plus que de la raison.--Qu'ils cherchent d'autres que moi pour adhérer à leur opinion, ceux qui veulent mettre au nombre des conquérants belliqueux et magnanimes, ces rois de Castille et de Portugal qui, à douze cents lieues de leur capitale où ils demeurent oisifs, sont, par les troupes d'escorte de leurs facteurs, devenus maîtres des Indes orientales et occidentales, alors qu'il n'est pas certain qu'ils auraient seulement le courage de s'y rendre en personne.

=A l'activité, les princes doivent joindre la sobriété.=--L'empereur Julien disait plus encore: «Un philosophe et un homme au cœur généreux ne devraient pas, selon lui, seulement respirer»; c'est-à-dire ne devraient donner aux nécessités physiques que ce à quoi on ne peut se refuser, l'âme et le corps devant toujours demeurer exclusivement occupés de choses grandes, belles et vertueuses. Il avait honte d'être vu crachant ou transpirant en public (sentiment qu'éprouvait également, dit-on, la jeunesse de Lacédémone, et aussi, d'après Xénophon, celle de Perse), estimant que l'exercice, un travail continu et la sobriété devaient arriver à dessécher et détruire ces sécrétions.--L'explication que donne Sénèque de la cause qui faisait que la jeunesse chez les anciens Romains se tenait toujours debout, ne fera pas mal à être rapportée ici: «Ils n'enseignaient rien à leurs enfants, dit-il, que ceux-ci dussent apprendre en demeurant assis.»

=Le désir de mourir bravement et utilement est très louable, mais ce n'est pas toujours en notre pouvoir.=--C'est un généreux désir que de souhaiter une mort digne d'un homme de cœur et qui ait son utilité; mais cela ne dépend pas tant de notre résolution, si ferme soit-elle, que de notre bonne fortune. Des milliers de gens se sont proposé de vaincre ou de périr en combattant, qui n'ont réalisé ni l'un ni l'autre; les blessures, la captivité ont entravé leur dessein et leur ont imposé de vivre; il y a des maladies qui paralysent même notre volonté et nous enlèvent jusqu'à notre connaissance. La Fortune ne devait pas se montrer favorable à la vanité qui dictait à ces légions romaines le serment par lequel elles s'obligeaient à vaincre ou à mourir: «Je reviendrai vainqueur du combat, ô Marcus Fabius; si je manque à mon engagement, que sévisse contre moi la colère de Jupiter, de Mars et des autres dieux (Tite Live).»--Les Portugais racontent que, lors de la conquête des Indes, ils eurent affaire, en certains endroits, à des soldats qui, consacrant leur résolution par les plus horribles imprécations, s'étaient condamnés à n'entrer en aucune composition et à se faire tuer ou être victorieux; comme marque de leur vœu, ils portaient la tête et la barbe rasées.--Nous avons beau nous aventurer et nous obstiner, il semble que les coups fuyent ceux qui s'y exposent bien franchement, qu'ils se refusent d'ordinaire à qui les recherchent, d'où avortement de leur dessein. Il en est qui, ne pouvant arriver à recevoir la mort de la main de l'adversaire, après avoir tout fait pour cela, ont été contraints à se la donner eux-mêmes dans la chaleur du combat, pour satisfaire à leur résolution d'en revenir avec l'honneur ou d'y laisser la vie. Il en existe de nombreux exemples, en voici un: Philistus, chef de l'armée de mer de Denys le jeune, en guerre avec les Syracusains, leur présenta la bataille qui, les forces étant égales, fut vivement disputée. Il débuta heureusement, grâce à sa valeur; mais les Syracusains ayant entouré sa galère et l'ayant cernée, et lui, n'ayant pu se dégager malgré de beaux faits d'armes où il paya vaillamment de sa personne, désespérant d'échapper, de sa propre main il s'ôta la vie dont il avait si libéralement et en vain fait abandon à l'ennemi.

=Bel exemple de vertus guerrières donné par Mouley-Moluch, roi de Fez, dans un combat où il expire vainqueur des Portugais.=--Mouley-Moluch, roi de Fez, qui vient de remporter sur le roi de Portugal, Sébastien, cette journée fameuse par la mort de trois rois et qui a eu pour conséquence de faire passer la couronne de ce royaume sur la tête des rois de Castille, était gravement malade, lorsque les Portugais pénétrèrent à main armée dans ses états; et, à partir de ce moment, sa maladie ne fit qu'empirer, l'acheminant vers la mort qu'il sentit venir; jamais homme cependant ne montra plus d'énergie et de bravoure que lui en cette circonstance. Se trouvant trop faible pour supporter les fatigues de son entrée solennelle dans son camp qui, selon les usages de ce peuple, se fait en grande cérémonie et entraîne à beaucoup de représentation, il délégua son frère pour recevoir cet honneur. Mais ce fut la seule de ses attributions de capitaine qu'il résigna; toutes les autres, nécessaires et utiles, si pénibles qu'elles fussent pour lui, il les remplit avec la plus grande exactitude; il demeurait couché, mais son esprit et son courage restèrent debout et fermes jusqu'à son dernier soupir et même au delà. Il pouvait épuiser son ennemi qui s'était imprudemment avancé dans les terres, et il lui en coûta beaucoup de ce que, faute d'un peu de vie et de ce qu'il n'avait personne à qui remettre la conduite de cette guerre et le gouvernement en ces temps difficiles, il se trouvait contraint de chercher une victoire, toujours incertaine, qui ferait couler des flots de sang, tandis qu'il avait sous la main les moyens d'obtenir, sans grandes pertes, un succès assuré. Toutefois il profita merveilleusement de ce que sa maladie se prolongeait, pour user son adversaire, l'attirer loin de sa flotte et des places fortes qu'il possédait sur les côtes d'Afrique, et cela, jusqu'au dernier jour de sa vie que, de propos délibéré, il réservait et employa à cette grande journée. Il forma sa ligne de bataille en cercle, investissant de toutes parts l'armée des Portugais; et, ce cercle venant à se rétrécir et à se fermer, obligés de faire face de tous côtés, non seulement ils se trouvèrent gênés pendant le combat (qui fut très acharné, en raison de la valeur du jeune roi qui attaquait), mais encore ils furent mis dans l'impossibilité de fuir après leur déroute. Aussi trouvant toutes les issues occupées et fermées, contraints de se replier sur eux-mêmes, «entassés non seulement par le carnage, mais aussi par la fuite (Tite Live)», et de s'amonceler les uns sur les autres, ils procurèrent aux vainqueurs une victoire complète, des plus meurtrière pour les vaincus. Mourant, Mouley-Moluch se fit porter et mener çà et là, partout où besoin en était; circulant au travers des rangs, il encourageait ses capitaines et ses soldats, les uns après les autres. Ses troupes cédant sur un point de sa ligne, on ne put l'empêcher de monter à cheval et de mettre l'épée à la main, s'efforçant de se jeter dans la mêlée, tandis que ses gens l'arrêtaient, qui par la bride, qui par sa robe ou ses étriers. Cet effort acheva d'épuiser le peu de vie qui lui restait; on le recoucha et il ne sortit plus de son évanouissement qu'un instant, en sursaut, pour, sans recouvrer aucune autre faculté, dire de taire sa mort, ce qui était bien l'ordre le plus important qu'il put donner à ce moment, afin que la nouvelle ne vînt pas désespérer les siens; et il expira, tenant un doigt sur sa bouche close, signe ordinaire de faire silence. Qui a jamais vécu si longtemps et si avant dans la mort? qui jamais plus que lui, est mort debout?

=Tranquillité d'âme de Caton, résolu à la mort et sur le point de se la donner.=--L'attitude la plus courageuse à conserver vis-à-vis de la mort, et la plus naturelle, c'est de la voir venir, non seulement sans étonnement, mais aussi sans * préoccupation; de continuer à vivre, jusqu'à ce qu'elle s'empare de nous, sans rien changer à son genre de vie, comme fit Caton, qui s'amusait à étudier et à dormir, quand déjà il avait résolu sa fin violente et sanglante, qu'elle était présente * à sa pensée et dans son cœur, et qu'il la tenait en sa main.

CHAPITRE XXII.

Des postes.

=Montaigne, petit et trapu, courait volontiers la poste dans sa jeunesse.=--Je n'étais pas des moins résistants à courir la poste, exercice auquel conviennent les gens de ma taille, petite et trapue; mais j'y ai renoncé, il fatigue trop pour être pratiqué longtemps.

=L'usage de disposer à demeure des chevaux de relais, de distance en distance, a été établi par Cyrus; les Romains l'ont employé.=--Je lisais tout à l'heure que le roi Cyrus, afin de recevoir plus promptement les nouvelles des diverses parties de son empire, qui était fort étendu, fit expérimenter ce qu'un cheval peut, en un jour, parcourir d'une seule traite, et qu'il fit établir, à cette distance les uns des autres, des hommes qui avaient charge de tenir des chevaux prêts, pour en fournir à ceux qui lui étaient dépêchés; on dit que la vitesse ainsi obtenue, atteint celle des grues.

César rapporte que L. Vibulus Rufus, pressé de porter un avis à Pompée, se rendit vers lui en marchant jour et nuit, et changeant de chevaux, chemin faisant, pour aller plus vite.--César lui-même, dit Suétone, faisait cent milles par jour sur un char de louage, mais c'était un fameux courrier; car * là où les rivières interceptaient la route, il les franchissait à la nage et ne se détournait pas * de sa direction pour aller chercher un pont ou un gué.--Tibérius Néron (Tibère) allant voir son frère Drusus, qui se trouvait malade en Allemagne, fit deux cents milles en vingt-quatre heures; il voyageait avec trois chars.--Pendant la guerre de Rome contre le roi Antiochus, T. Sempronius Gracchus, écrit Tite Live, «alla en trois jours d'Amphise à Pella, sur des chevaux de relais, marchant avec une rapidité presque incroyable»; en se rendant compte des lieux, il semble qu'en la circonstance, il a dû faire usage de relais permanents et non de relais récemment établis en vue de cette course.

=Emploi d'hirondelles, de pigeons, pour faire parvenir rapidement les nouvelles.=--Pour communiquer avec les siens, Cecina imagina un moyen bien plus prompt: il emportait avec lui des hirondelles, et, quand il voulait donner de ses nouvelles, il les relâchait après les avoir teintes d'une couleur convenue avec ses correspondants, suivant ce qu'il voulait leur faire savoir, et elles regagnaient leurs nids.

A Rome, les chefs de famille qui allaient au théâtre, emportaient dans leur sein des pigeons auxquels ils attachaient des lettres et qu'ils lâchaient quand ils voulaient mander quelque chose à ceux des leurs demeurés au logis; ces pigeons étaient dressés à leur rapporter la réponse.--D. Brutus, assiégé dans Modène, usa de ce procédé, et d'autres pareillement en d'autres circonstances.

=Au Pérou, c'était avec des porteurs que se courait la poste.=--Au Pérou, on courait la poste avec des hommes qui vous portaient sur leurs épaules, à l'aide de brancards; ils y mettaient une telle agilité que, tout en courant, les porteurs qui devaient céder la place à d'autres, le faisaient sans ralentir leur course d'un seul pas.

=Mesure prise en Turquie pour assurer le service des courriers.=--J'ai ouï dire que les Valaques, qui sont employés comme courriers pour le service du Grand Seigneur, vont avec une rapidité extrême, d'autant qu'ils sont autorisés à démonter le premier passant qui se rencontre sur leur route, en lui laissant, en échange du sien, leur cheval épuisé de fatigue.--Pour se préserver de la lassitude, ils se ceignent fortement les reins avec une large bande d'étoffe, comme assez d'autres le pratiquent; j'en ai usé, mais n'en ai éprouvé aucun soulagement.

CHAPITRE XXIII.

Des mauvais moyens employés à bonne fin.

=Les états politiques sont sujets aux mêmes vicissitudes et accidents que le corps humain; lorsque la population s'accroît outre mesure, on recourt aux émigrations, à la guerre, etc.=--Il existe, dans ce qui est la règle universelle des œuvres de la nature, une merveilleuse corrélation et une similitude qui montrent bien qu'elle n'est pas l'effet du hasard et que sa direction n'est pas le fait de plusieurs. Les maladies, les conditions diverses de notre corps, se retrouvent dans les états et les gouvernements; tout comme les individus, les royaumes, les républiques naissent, fleurissent et déclinent, quand la vieillesse les atteint. Nous sommes sujets à des surabondances d'humeurs inutiles et nuisibles; les médecins les redoutent, même quand ces humeurs sont de celles qui nous sont bonnes, disant à cela que rien n'étant stable en nous, une santé trop florissante, qui nous communique trop de vivacité et de vigueur, est à contenir et à affaiblir avec art, de peur que la nature n'ayant plus son fonctionnement normal lorsqu'elle est arrivée à un degré où il ne lui est plus possible de continuer à s'améliorer, il n'en résulte un mouvement en arrière trop subit qui occasionne des désordres; c'est pour cela qu'ils prescrivent aux athlètes les purgations et les saignées, afin de leur enlever cet excès de santé; quant aux humeurs qui nous sont préjudiciables, leur surabondance est la cause ordinaire de nos maladies.

De semblables superfluités se voient souvent dans les états malades, et, en pareil cas, on leur administre pareillement des purgations de diverses sortes; par exemple, on expulse des familles en grand nombre pour en décharger le pays, et elles vont ailleurs chercher où s'implanter aux dépens d'autrui. C'est ainsi que nos anciens Francs, partis du fond de l'Allemagne, vinrent s'emparer de la Gaule, en en chassant ses anciens habitants; c'est à cela aussi que fut dû ce flot immense qui s'écoula en Italie, sous la conduite de Brennus et autres; que les Goths et les Vandales, ainsi que les peuples qui possèdent actuellement la Grèce, abandonnèrent leur pays natal, pour aller s'établir plus au large ailleurs; à peine, dans le monde, existe-t-il deux ou trois coins qui n'aient pas ressenti les effets de ces migrations.--C'est de la sorte que les Romains créaient leurs colonies. Lorsqu'ils sentaient la population de leur ville croître outre mesure, ils l'allégeaient de ce qui, en elle, leur était le moins nécessaire et l'envoyaient habiter et cultiver les terres qu'ils avaient conquises. Parfois aussi, ils ont intentionnellement entretenu la guerre avec certains de leurs ennemis, non seulement pour tenir le peuple en haleine, de peur que l'oisiveté, mère de la corruption, ne leur apportât pire: «Nous subissons les maux inséparables d'une trop longue paix; plus terrible que les armes, le luxe nous a domptés (Juvénal)»; mais encore pour servir de saignée à leur république, calmer les aspirations trop fougueuses de leur jeunesse, tailler et élaguer les branches de cet arbre * se développant avec trop de vigueur; c'est ce à quoi leur servirent jadis leurs guerres contre les Carthaginois.

Quand il conclut le traité de Brétigny, Édouard III d'Angleterre ne voulut pas comprendre, dans la paix générale qu'il fit avec notre roi, le différend relatif au duché de Bretagne, afin d'avoir où se débarrasser de cette foule d'Anglais qu'il avait employés au règlement de ses affaires sur le continent et empêcher qu'ils ne se rejetassent sur l'Angleterre.--Ce fut aussi une des raisons qui décidèrent notre roi Philippe à envoyer son fils Jean guerroyer outre mer; il emmenait de la sorte * hors du royaume toute cette jeunesse aux passions ardentes, enrôlée sous sa bannière.

Quelques personnes, en ces temps-ci, raisonnent de la même façon; elles souhaiteraient que ce sentiment chaleureux qui est en nous, trouvât un dérivatif dans une guerre faite à quelqu'un de nos voisins, de peur que ces humeurs viciées qui, pour le moment, nous tracassent, ne continuent, si on ne les fait s'écouler ailleurs, l'état de fièvre qui nous tient et ne finissent par causer la ruine complète de notre pays. Il faut convenir qu'une guerre étrangère est un mal moindre qu'une guerre civile; mais je ne crois pas que Dieu soit favorable à une entreprise aussi inique que serait de chercher querelle à autrui et de l'offenser, pour notre propre commodité: «O puissante Némésis, fais que je ne désire rien à tel point que j'entreprenne de l'avoir au détriment de son légitime possesseur (Catulle).»

=La faiblesse de notre condition nous réduit à recourir, dans un bon but, à de mauvais moyens; les combats de gladiateurs avaient été inventés pour inspirer au peuple romain le mépris de la mort.=--Et cependant la faiblesse de notre condition nous pousse souvent à employer des moyens condamnables pour arriver à bien. Lycurgue, le plus vertueux et le plus parfait législateur qui fut jamais, imagina, pour inspirer la tempérance à son peuple, ce moyen si contraire à la justice, de contraindre les Ilotes, leurs esclaves, à s'enivrer, afin que les voyant, sous l'action du vin, perdre et l'esprit et tous sentiments, les Spartiates prissent en horreur de s'adonner à ce vice.--Ceux qui autorisaient que les criminels condamnés à mort fussent, quel que fût le genre de mort que portait la condamnation, disséqués tout vifs par les médecins, pour permettre à ceux-ci de saisir à même l'être vivant, le fonctionnement de nos organes intérieurs, et, par là, arriver à plus de certitude dans la pratique de leur art, étaient encore plus dans leur tort; car s'il est indispensable de transgresser les lois de l'humanité, il est plus excusable de le faire dans l'intérêt de la santé de l'âme que de celle du corps, ainsi que le faisaient les Romains, quand, pour inspirer au peuple la vaillance et le mépris des dangers et de la mort, ils lui donnaient en spectacle ces furieux combats de gladiateurs et d'escrimeurs à outrance, qui se combattaient, s'écharpaient et s'entretuaient en sa présence: «Autrement quel serait le but de ces combats impies de gladiateurs, de ces massacres de jeunes gens, de cette volupté se repaissant du sang (Prudence)?» usage qui dura jusqu'à l'empereur Théodose: «Saisissez, ô prince, une gloire réservée à votre règne, la seule dont il vous reste à grossir l'héritage paternel. Que le sang humain ne soit plus versé dans nos cirques, pour le plaisir du peuple! Que l'arène se contente du sang des bêtes et que nos regards ne soient plus souillés par la vue de jeux homicides (Prudence).»--Ce devait être vraiment un merveilleux exemple, d'une puissante action sur l'éducation du peuple, que d'avoir, chaque jour, sous les yeux, cent, deux cents et jusqu'à mille couples d'hommes armés les uns contre les autres, se taillant en pièces avec un courage si résolu, qu'on ne les vit jamais laisser échapper un mot témoignant de la faiblesse ou implorant de la pitié, tourner le dos, ou faire seulement un mouvement pouvant les faire soupçonner de lâcheté pour esquiver le coup porté par l'adversaire; ils tendaient la gorge à son épée et s'offraient à ses coups. Il est arrivé à plusieurs d'entre eux, blessés à mort, percés de coups, de faire demander au peuple, avant de s'étendre sur place pour expirer, s'il était satisfait de la manière dont ils avaient accompli leur devoir. Il ne fallait pas seulement qu'ils combattissent et que le combat se terminât fatalement par leur mort, il fallait encore qu'ils le fissent avec courage; si bien qu'on les huait et les accablait de malédictions, si on les voyait répugner à recevoir le coup fatal; les jeunes filles elles-mêmes les y incitaient: «La vierge modeste se lève à chaque coup; toutes les fois que le vainqueur égorge son adversaire, elle est charmée et ravie, et si le vaincu demande grâce, elle renverse le pouce et ordonne qu'il meure (Prudence).» Les premiers Romains employaient des criminels à ces jeux sanglants qui étaient un moyen d'éducation; après, on y a employé des esclaves auxquels on n'avait rien à reprocher, et même des hommes libres qui se vendaient dans ce but; on y vit même des sénateurs, des chevaliers romains, et jusqu'à des femmes: «Maintenant ils vendent leur sang et, pour un prix convenu, vont mourir dans l'arène; en pleine paix, chacun d'eux s'est d'abord fait un ennemi, pour venir ensuite le combattre devant le peuple (Manilius)»; «Mêlé aux frémissements de ces nouveaux jeux, un sexe inhabile au dur maniement du fer, descend effrontément dans l'arène aux applaudissements de la foule et combat à l'instar des gladiateurs (Stace)»; ce qui me paraîtrait bien étrange et incroyable, si nous n'étions accoutumés à voir, tous les jours, dans nos guerres, tant de myriades d'étrangers engageant, pour de l'argent, leur sang et leur vie au service de querelles dans lesquelles ils n'ont aucun intérêt.

CHAPITRE XXIV.

De la grandeur romaine.

=Montaigne ne trouve rien de comparable à cette grandeur des Romains; n'étant encore que simple citoyen, César donne, vend et propose des trônes.=--Je ne veux dire qu'un mot de ce sujet inépuisable, pour montrer la simplicité de ceux qui mettent sur le même pied la grandeur romaine et les chétives grandeurs de notre époque.

Dans le livre sept des «Épîtres familières» de Cicéron (cette épithète de familières, les grammairiens peuvent la supprimer, si cela leur convient, car vraiment elle ne se justifie guère; tandis que ceux qui y ont substitué celle de «à ses familiers», peuvent, pour ce faire, s'appuyer sur ce que Suétone, dans sa vie de César, dit qu'il existe de lui un volume de lettres écrites sous cette dénomination); dans ces épîtres donc, s'en trouve une qu'il adresse à César alors que celui-ci était en Gaule, où il reproduit ce passage qui terminait une lettre que lui-même avait reçue de lui: «Quant à Marcus Furius, que tu m'as recommandé, je le ferai roi de Gaule; et si tu veux que je donne une situation à quelque autre de tes amis, envoie-le-moi.» Ce n'était pas une nouveauté qu'un simple citoyen, comme était alors César, disposât de royaumes; déjà, il avait enlevé le sien au roi Déjotarus et en avait fait don à un nommé Mithridate, gentilhomme de la ville de Pergame. Ceux qui ont écrit sa vie, font mention de plusieurs * autres royaumes vendus par lui; et Suétone dit que d'une seule fois il tira trois millions six cent mille écus du roi Ptolémée, qui fut bien près de lui vendre le sien: «A tel prix la Gallicie, à tant le Pont, à tant la Lydie (Claudien)!»

=Une lettre du Sénat romain suffit pour faire abandonner ses conquêtes à un roi puissant.=--Marc-Antoine disait que la grandeur du peuple romain ne se manifestait pas tant par ce qu'il prenait que par ce qu'il donnait; de fait, un siècle avant Antoine, il avait ôté un royaume entre autres, par un acte merveilleux d'autorité tel, que je ne sais rien, dans toute son histoire, qui donne une plus haute idée de sa puissance. Antiochus était maître de l'Égypte entière et en train de conquérir Chypre et tout ce qui avait appartenu à cet empire. Il marchait de succès en succès, quand C. Popilius se présenta à lui de la part du Sénat et commença, en l'abordant, par refuser de lui toucher la main, avant qu'au préalable il eut pris connaissance des lettres qu'il lui apportait. Le roi les ayant lues, lui dit qu'il en délibérerait; mais Popilius, se mettant à tracer avec sa baguette un cercle autour de lui, lui dit: «Avant de sortir de ce cercle, fais-moi une réponse que je puisse rapporter au Sénat.» Antiochus, étonné de la rudesse d'un ordre aussi pressant, réfléchit un instant, puis répondit: «Je ferai ce que le Sénat me commande»; Popilius le salua alors comme ami du peuple romain. Le roi, victorieux comme il l'était, sur l'impression produite en lui par trois lignes d'écriture, avait renoncé à la conquête d'un aussi grand état que l'Égypte; aussi fut-il bien dans le vrai quand, quelque temps après, il faisait dire au Sénat par ses ambassadeurs, qu'il avait accueilli son injonction avec le même respect que si elle lui était venue des dieux immortels.

=Les Romains rendaient leurs royaumes aux rois qu'ils avaient vaincus, pour faire de ceux-ci des instruments de servitude.=--Tous les royaumes qu'Auguste acquit par droit de conquête, il les rendit à ceux qui les avaient perdus, ou en fit don à des étrangers. A ce sujet, Tacite, parlant du roi d'Angleterre Cogidunus, nous fait saisir d'une façon merveilleuse cette puissance infinie des Romains. Ils avaient, dit-il, l'habitude, prise de longue date, de laisser en possession de leurs royaumes, sous leur protectorat, les souverains qu'ils avaient vaincus, «de manière à avoir jusqu'aux rois eux-mêmes comme instruments de servitude (Tacite)».--Il est vraisemblable que Soliman, à qui nous avons vu faire généreusement abandon du royaume de Hongrie et d'autres états, était mû plus par cette même raison que par celle qu'il donnait d'ordinaire: «qu'il était las du fardeau de tant de * royaumes et de cette puissance, qu'il devait à sa valeur et à celle de ses ancêtres».

CHAPITRE XXV.

Se garder de contrefaire le malade.

=Exemples de personnes devenues soit goutteuses, soit borgnes, pour avoir feint de l'être pendant quelque temps.=--Il y a dans Martial, où on en trouve de toutes sortes, des bonnes et des mauvaises, une épigramme des meilleures. Il y raconte plaisamment l'histoire de Célius qui, pour éviter de faire la cour à certains hauts personnages de Rome, d'assister à leur lever, de faire antichambre chez eux ou de leur faire suite, fit semblant d'avoir la goutte. Pour rendre plus vraisemblable l'infirmité qu'il invoquait pour excuse, il se faisait frictionner les jambes, les tenait enveloppées et contrefaisait complètement l'attitude et la démarche d'un goutteux. La fortune finit par lui donner cette satisfaction de le devenir réellement: «Voyez pourtant ce que c'est que de si bien faire le malade! Célius n'a plus besoin de feindre qu'il a la goutte (Martial).»

J'ai vu quelque part, dans Appien, je crois, l'histoire semblable d'un individu qui, pour échapper aux proscriptions des triumvirs de Rome et n'être pas reconnu de ceux qui le poursuivaient, se tenait caché et déguisé; à quoi il imagina d'ajouter de contrefaire d'être borgne. Quand il vint à recouvrer un peu plus de liberté et qu'il voulut enlever l'emplâtre qu'il avait longtemps porté sur l'œil, il constata que, sous ce masque, il avait effectivement perdu la vue. Il se peut que cet organe se soit atrophié pour être demeuré longtemps sans fonctionner, et que sa puissance de vision soit tout entière passée dans l'autre œil. Nous sentons bien nettement, en effet, que si nous tenons un œil fermé, le travail qu'il devrait faire retombe sur l'autre, qui semble en quelque sorte se grossir et s'enfler. Il se peut qu'également chez le podagre de Martial, le défaut d'exercice et l'action des bandages et des médicaments aient fini par développer quelques dispositions à la goutte.

=Réflexion de Montaigne sur un vœu formé par quelques gentilshommes anglais.=--Lisant dans Froissart qu'une troupe de jeunes gentilshommes anglais avaient fait vœu de porter un bandeau sur l'œil gauche jusqu'à ce qu'ils soient passés en France et y aient accompli quelque haut fait d'armes contre nous, je me suis souvent pris à penser combien il m'eût été agréable qu'il leur fût arrivé même mésaventure qu'à ceux dont je viens de parler, et qu'ils se soient trouvés devenus réellement borgnes, quand ils revirent leurs maîtresses, pour lesquelles, dans le désir de leur complaire, ils avaient conçu cette entreprise.

=Il faut empêcher les enfants de contrefaire les défauts physiques qu'ils aperçoivent chez les autres.=--Les mères ont raison de tancer leurs enfants, lorsqu'ils contrefont d'être borgnes, boiteux, de loucher ou d'avoir tels autres défauts de conformation. Outre que leur corps, tendre comme il l'est à cet âge, peut en recevoir un mauvais pli, la fortune, je ne sais comment, semble parfois, en cela, s'amuser à nous prendre au mot; et j'ai entendu citer plusieurs cas de gens devenus malades, alors qu'ils s'appliquaient à feindre de l'être. De tous temps j'ai eu l'habitude, que je fusse à pied ou à cheval, de porter à la main une baguette ou un bâton: j'en faisais une question d'élégance et je m'appuyais dessus, me donnant des airs de petit-maître; des personnes m'ont prédit que, ce faisant, une mauvaise chance pourrait bien, un jour, changer cette affectation de ma part en nécessité. Ce qui me rassure, c'est que si cela m'arrivait, je serais le premier de ma race qui aurait eu la goutte.

=Exemple d'un homme devenu aveugle en dormant.=--Allongeons ce chapitre et diversifions-le en changeant de sujet et disons un mot de la cécité. Pline rapporte que quelqu'un, en dormant, rêva qu'il était aveugle et se trouva l'être le lendemain, sans qu'aucune maladie eût précédé. La puissance de l'imagination, ainsi que je l'ai dit ailleurs, peut bien aider à ce que cela se produise et Pline semble être de cet avis; mais il me paraît plus vraisemblable que c'était le travail qui s'opérait à l'intérieur du corps et a amené la cécité (il appartient aux médecins d'en découvrir la cause, si cela leur convient), qui, en même temps, occasionna le songe.

=Une folle habitant la maison de Sénèque, frappée de cécité, croyait que c'était la maison qui était devenue obscure; réflexion de ce philosophe sur ce que les hommes ressemblent à cette folle, attribuant leurs vices à d'autres causes qu'à eux-mêmes.=--Ajoutons à ce propos, comme s'y rattachant, l'histoire suivante contée par Sénèque dans une de ses lettres: «Tu sais, dit-il, en écrivant à Lucilius, qu'Harpasté, la folle de ma femme, est, par héritage, demeurée à ma charge; j'eusse préféré qu'il en fût autrement, les monstres n'étant pas de mon goût, d'autant que lorsqu'il me prend envie de rire d'un fou, je n'ai guère à aller loin, je ris de moi-même. Cette folle a subitement perdu la vue. Ce que je te conte là est extraordinaire, c'est cependant vrai: elle ne sent pas qu'elle est devenue aveugle, et elle tourmente constamment la femme chargée de son service, pour qu'elle l'emmène, parce que, dit-elle, ma maison est obscure. Ce qui nous prête à rire chez elle, est précisément, tu peux m'en croire, ce qui advient chez chacun de nous: nul ne s'aperçoit qu'il est avare, nul qu'il est envieux; encore les aveugles demandent-ils un guide; nous, c'est de nous-mêmes que nous nous enfonçons dans nos erreurs. Je ne suis pas ambitieux, disons-nous, mais, à Rome, on ne saurait vivre autrement; je ne suis pas porté au luxe, mais le séjour à la ville réclame une grande dépense; ce n'est pas ma faute si je suis colère, si je n'ai pas encore un train de vie bien réglé, c'est ma jeunesse qui en est cause. Ne cherchons pas notre mal en dehors de nous, il est en nous; il est enraciné dans nos entrailles; mais, par cela même que nous ne nous sentons pas malades, notre guérison est plus difficile. Si nous ne nous y prenons de bonne heure pour nous soigner, quand aurons-nous fini de panser tant de plaies, de parer à tant de maux? Et cependant nous avons à notre portée ce médicament si doux, qu'est la philosophie; des autres, on n'en ressent l'effet bienfaisant qu'après la guérison; celui-ci est agréable et guérit tout à la fois.» Voilà ce que dit Sénèque, cela m'a entraîné hors de mon sujet, mais nous gagnons au change.

CHAPITRE XXVI.

Du pouce.

=Usage, chez certains rois barbares, de cimenter leurs alliances en entrelaçant leurs pouces, les faisant saigner, et suçant le sang l'un de l'autre.=--Tacite raconte que chez certains rois barbares, les engagements les plus sacrés se contractaient en joignant très étroitement les mains droites l'une contre l'autre, les pouces entrelacés; puis quand, à force de presser, le sang en avait gagné les extrémités, ils les piquaient avec une pointe acérée, et se les suçaient réciproquement.

=Étymologie du mot pouce.=--Les médecins disent que les pouces sont les doigts essentiels de la main, et que le mot d'où dérive leur étymologie latine signifie «être fort, puissant». En grec, le sens du mot qui les désigne est comme qui dirait «une autre main». Il semble que parfois les Latins s'en sont aussi servis dans le sens de main entière: «Pour se dresser, elle n'a besoin ni d'être excitée de la voix, ni caressée du pouce (Martial).»

=Coutume des Romains d'abaisser ou d'élever le pouce pour applaudir ou pour ordonner la mort des gladiateurs.=--A Rome, la main fermée et renversée, le pouce détaché et en dessous, témoignait la satisfaction: «Tes partisans applaudiront à ton jeu, en baissant les deux pouces (Horace).»--La main fermée, le pouce détaché et en dessus, était une marque de défaveur: «Quand la foule tourne le pouce en haut, il faut, pour lui plaire, que les gladiateurs s'égorgent (Juvénal).»

=La mutilation du pouce, chez les anciens, dispensait du service militaire.=--Les Romains exemptaient de la guerre ceux qui étaient blessés au pouce, comme n'ayant plus assez de force pour se servir de leurs armes.--Auguste confisqua les biens d'un chevalier romain qui avait tranché le pouce à deux de ses enfants en bas âge, dans le but criminel de leur créer un motif les dispensant de se rendre aux armées.--Avant lui, le Sénat, lors des guerres sociales, avait condamné Caius Vatienus à la prison perpétuelle et à la confiscation de tous ses biens, pour s'être volontairement coupé le pouce de la main gauche afin de s'épargner d'y prendre part.

Quelqu'un dont je ne me souviens pas, ayant remporté une victoire navale, fit trancher les pouces à tous ses prisonniers, pour leur ôter tout moyen de combattre et de manier la rame.--Les Athéniens agirent de même à l'égard des habitants d'Égine, pour leur ôter la supériorité dans l'emploi de leur marine.

A Lacédémone, les maîtres d'école punissaient les enfants en leur mordant les pouces.

CHAPITRE XXVII.

La poltronnerie est mère de la cruauté.

=Vérité de l'adage qui fait l'objet de ce chapitre; le vrai brave épargne son ennemi vaincu, le lâche l'injurie et le frappe quand même il est réduit à l'impuissance.=--J'ai souvent entendu dire que la poltronnerie est la mère de la cruauté, et * j'ai constaté par expérience combien un courage faux et perverti, entaché de mauvais sentiments et d'inhumanité, est d'ordinaire accompagné d'une faiblesse d'âme toute féminine; j'ai vu des gens des plus cruels avoir la larme facile et pour des motifs de nulle importance.--Alexandre, tyran de Phères, ne pouvait assister, au théâtre, à la représentation de tragédies, de peur que ses sujets ne le vissent s'attendrir sur les malheurs d'Hécube ou d'Andromaque, lui qui, sans pitié, faisait chaque jour torturer tant de personnes, avec des raffinements de cruauté. Ne serait-ce pas par faiblesse d'âme que les gens de cette espèce vont ainsi d'un extrême à l'autre? La vaillance a pour effet de ne s'exercer que contre qui résiste, «elle ne se plaît à immoler un taureau que s'il se défend (Claudien)», elle suspend ses coups dès qu'elle voit l'ennemi à sa merci; mais la pusillanimité, pour montrer qu'elle est aussi de la fête, n'ayant pu se mêler à ce premier acte, entre en scène au second, celui du massacre et du sang. Les tueries qui suivent les victoires, sont ordinairement le fait des masses inconscientes et de ceux qui ont la garde des bagages; et ce qui fait que l'on voit tant de cruautés inouïes se commettre dans les guerres auxquelles le peuple est mêlé, c'est que la canaille qui en compose les bas-fonds s'accoutume au meurtre et devient cruelle par l'habitude de se vautrer dans le sang jusqu'aux coudes, de mettre en lambeaux les corps étendus à ses pieds, n'ayant pas idée d'une autre sorte de vaillance: «Le loup, les ours, les animaux les moins nobles, s'acharnent sur les mourants (Ovide)», comme les chiens couards qui, à la maison, déchirent à belles dents les peaux des bêtes sauvages qu'ils n'ont pas osé attaquer en pleine campagne. Pourquoi, à notre époque, nos querelles entraînent-elles toujours la mort? c'est que tandis que nos pères avaient des degrés dans leur vengeance, nous, à cette heure, nous commençons par le dernier; dès le début, on ne parle que de tuer; qu'est-ce cela, sinon de la poltronnerie?

=Tuer son ennemi quand il est abattu, c'est se priver du plaisir de la vengeance; en outre, le repos lui est acquis, tandis que le survivant est obligé de fuir, de se cacher.=--Chacun sent bien qu'il y a plus de bravoure et de dédain à battre son ennemi qu'à l'achever; à le contraindre à céder, qu'à le faire mourir; bien plus, notre soif de vengeance en est mieux assouvie, elle reçoit une plus complète satisfaction, car elle ne vise qu'à causer du ressentiment à notre ennemi; c'est même pour cela que nous n'attaquons pas une bête ou une pierre qui nous blessent, incapables qu'elles sont de comprendre que ce serait une revanche que nous exercerions; tandis que tuer un homme, c'est le mettre à l'abri de nos offenses. C'est ce qui faisait que Bias criait à un méchant dont il avait eu à souffrir: «Je sais que tôt ou tard, tu en seras puni; mais je crains de ne pas le voir»; et qu'il plaignait les habitants d'Orchomène, de ce que la punition de Lyciscus pour sa trahison envers eux venait alors qu'il n'existait plus personne de ceux qui avaient eu à en pâtir et auxquels cette punition devait causer du plaisir. La vengeance est à plaindre, quand elle perd le moyen de faire souffrir celui contre lequel elle s'exerce, car elle veut, et que celui qui se venge y trouve de la jouissance, et que celui duquel il se venge la ressente pour en éprouver du déplaisir et du repentir. «Il s'en repentira», disons-nous; lui loger une balle de pistolet dans la tête, est-ce faire qu'il se repente? Au contraire, si nous y regardons attentivement, nous trouvons qu'il nous nargue en tombant; il ne nous en sait même pas mauvais gré, ce qui est bien loin d'être du repentir; nous lui rendons le meilleur service qui se peut en cette vie, savoir une mort prompte et qui ne se sente pas; nous demeurons à chercher des détours, à nous agiter, à fuir les gens de justice qui nous poursuivent, tandis que lui est en repos. Le tuer, c'est bon pour empêcher qu'il ne nous offense à nouveau dans l'avenir, mais non pour venger une injure reçue; il y a en cela plus de crainte que de bravoure, plus de précaution que de courage, de préoccupation de se défendre que d'idée de punir. Il est évident que c'est renoncer au but réel de la vengeance, et que nous portons atteinte à notre réputation; nous témoignons craindre que, s'il demeure en vie, il ne renouvelle ce dont une première fois nous avons été sa victime; ce n'est pas contre lui, c'est dans notre intérêt, que nous nous en défaisons.

Au royaume de Narsingue, cette manière de faire ne nous serait d'aucune utilité. Dans ce pays, hommes de guerre et artisans démêlent leurs querelles à coups d'épée. Le roi ne refuse à personne qui veut se battre, d'aller sur le terrain; il y assiste même, quand ce sont des gens de qualité, et fait don d'une chaîne d'or au vainqueur; mais quiconque a envie de conquérir cette chaîne, peut se mesurer avec celui qui la porte, de sorte que celui-ci, pour être sorti à son avantage d'un combat, s'en met plusieurs sur les bras.

Si nous pensions être toujours, par notre courage, les maîtres de notre ennemi, et pouvoir le malmener à notre fantaisie, nous serions bien au regret qu'il nous échappe, comme il le fait en mourant. Nous voulons vaincre, * mais avec certitude de succès plutôt que d'une manière honorable; nous cherchons dans une querelle le résultat plutôt que la gloire.

=Une chose inexcusable, c'est d'attendre la mort d'un ennemi pour publier des invectives contre lui.=--Asinius Pollion commit une erreur pareille, peu excusable chez un homme honorable; il avait écrit une diatribe contre Plancus et il attendit la mort de celui-ci pour la publier; au lieu de courir les chances du ressentiment qu'il provoquait, c'était en quelque sorte narguer un aveugle d'un geste indécent, un sourd par des paroles offensantes ou encore violenter quelqu'un sans connaissance. Aussi disait-on de lui «qu'il n'appartenait qu'à des démons d'entrer en lutte avec les morts». Celui qui attend qu'un auteur soit trépassé pour critiquer ses œuvres, que démontre-t-il, sinon qu'il est faible et se complaît à nuire. On disait à Aristote que quelqu'un avait médit de lui: «Qu'il fasse plus encore, répondit-il, qu'il me fouette, pourvu que je ne sois pas là.»

=Les duels dérivent d'un sentiment de lâcheté, et l'usage de tenants d'un sentiment analogue.=--Nos pères se contentaient de venger une injure par un démenti, un démenti par des coups, et ainsi par gradation; ils étaient assez valeureux pour ne pas craindre plein de vie, un adversaire qu'ils avaient outragé; nous, nous tremblons de frayeur, aussi longtemps que nous le voyons sur pied. Notre manière de faire aujourd'hui a pour conséquence, qu'elle nous induit à poursuivre la mort de celui que nous avons offensé, aussi bien que celle de qui nous a offensés.--C'est également par une sorte de lâcheté qu'a été introduit l'usage de nous faire accompagner, dans nos combats singuliers de deux, de trois et même de quatre tenants; jadis ces rencontres étaient des duels, à cette heure ce sont de vraies batailles. Les premiers qui imaginèrent cette mode, étaient des gens qui redoutaient d'être abandonnés à eux-mêmes: «Chacun était en défiance de soi»; et, en effet, il est dans la nature qu'en face du danger, se trouver en compagnie réconforte et encourage. Jadis on avait recours à des personnes tierces, uniquement pour faire qu'il ne se produisit ni désordre, ni acte de déloyauté dans le combat et pouvoir en témoigner; mais, depuis qu'est venue cette habitude que les témoins * y prennent également part, quiconque y est convié, ne peut honorablement se borner à demeurer spectateur, de peur qu'on attribue son abstention à un manque d'affection ou de cœur. Outre ce qu'il y a d'inique et de déshonnête dans le fait d'appeler à votre aide, pour la protection de votre honneur, la valeur et la force d'un autre, je trouve préjudiciable à un homme de bien, qui a pleinement confiance en lui-même, d'aller associer sa fortune à celle d'un second: chacun court assez de risques pour lui-même, sans en courir encore pour autrui; a assez à faire fond sur son propre courage pour défendre sa vie, sans s'en remettre à des mains tierces pour la défense d'une chose si chère. Car, si le contraire n'a été expressément convenu, c'est partie liée entre les quatre combattants; si votre second est jeté à bas, vous avez les deux autres sur les bras, et à cela il n'y a rien à redire; prétendre que c'est un abus, c'est évident, tout comme de combattre, quand on est soi-même bien armé, un adversaire qui n'a plus qu'un tronçon d'épée, ou, quand vous êtes valide, un homme déjà grièvement blessé; mais puisque vous devez ces avantages aux chances du combat engagé, vous pouvez en user sans scrupule. Ce n'est que lorsque va commencer l'action, que la dissemblance et l'inégalité des conditions dans lesquelles chacun se trouve, sont à peser et à considérer; pour ce qui survient ensuite, prenez-vous-en à la fortune; si vous êtes trois contre trois, que vos deux compagnons soient tués et que vos trois adversaires se réunissent contre vous, vous n'avez pas plus raison de protester que lorsque à la guerre, je profite pareillement, pour donner un coup d'épée à un ennemi, de ce qu'il est aux prises avec quelqu'un des nôtres. Quand deux troupes sont opposées l'une à l'autre, comme lorsque le duc d'Orléans porta défi au roi d'Angleterre Henri, lui offrant de se mesurer cent contre cent; ou comme firent les Argiens contre les Lacédémoniens qui combattirent trois cents contre un même nombre; ou comme les Horaces contre les Curiaces, en venant aux mains trois contre trois, la règle est que l'ensemble de chaque groupe n'est considéré que comme un homme seul, et, partout où on agit de compagnie, les chances sont confuses et le hasard y a une large part.

=Devoirs des tenants en pareille circonstance.=--J'ai un intérêt de famille dans la question: mon frère, le sieur de Matecoulom, a été convié, à Rome, à servir de second à un gentilhomme qu'il ne connaissait guère et qui avait été provoqué par un autre. Dans ce combat, il se trouva par hasard avoir à tenir tête à quelqu'un dont il était un peu voisin et qu'il connaissait davantage; combien je voudrais voir faire justice de telles lois d'honneur qui vont si souvent à l'encontre de la raison et la heurtent! Après avoir mis son adversaire hors de combat, voyant les deux principaux intéressés en la querelle encore sur pied et sains et saufs, mon frère vint prêter aide à celui qui l'avait attaché à sa cause. Pouvait-il faire autrement, devait-il se tenir coi et regarder la défaite, si le sort l'eût voulu ainsi, de celui pour la défense duquel il était venu? ce qu'il avait fait lui-même jusqu'alors n'eût, dans ce cas, servi à rien, et la querelle serait demeurée indécise. La courtoisie dont vous pouvez et devez user assurément à l'égard d'un ennemi que vous avez malmené et mis dans un grand état d'infériorité, je ne vois pas qu'elle soit admissible quand il y va de l'intérêt d'autrui, lorsque vous n'êtes qu'un auxiliaire et que la querelle n'est pas vôtre; mon frère n'eût été ni juste, ni courtois, ne pouvant l'être qu'aux dépens de celui qu'il assistait. Aussi fut-il relâché des prisons d'Italie, grâce à une prompte et très chaude intervention de notre roi.--Quelle indiscrète nation que la nôtre! Nous ne nous contentons pas d'une réputation qui répand de par le monde la connaissance de nos défauts et de nos folies, nous allons encore à l'étranger pour les lui placer sous les yeux. Mettez trois Français dans les déserts de la Libye, ils ne s'y trouveront pas ensemble depuis un mois, qu'ils se harcèleront et s'égratigneront; vous diriez que ces voyages en pays lointains font partie d'un plan préconçu en vue de donner le plaisir de nos tragédies aux étrangers, gens qui, le plus souvent, se réjouissent de ce qui nous arrive de mal et s'en moquent. Nous allons apprendre l'escrime en Italie, et en faisons application, au péril de notre vie, avant de la savoir; encore faudrait-il, suivant l'ordre des choses, connaître la théorie avant de passer à la pratique, sans quoi nous montrons que nous ne sommes que des apprentis: «Malheureux coups d'essai de la jeunesse, funeste apprentissage d'une guerre prochaine (Virgile)!»

=L'art de l'escrime est à flétrir, parce qu'il ne procure la victoire qu'à force de feintes et de ruses.=--Je sais bien que c'est un art utile au but en vue duquel il existe: Tite-Live rapporte qu'en Espagne dans un duel entre deux princes cousins germains, le plus vieux, par son adresse aux armes et ses feintes, eut facilement raison de la vigueur inconsidérée du plus jeune. C'est un art dont la connaissance, j'ai eu occasion de le constater, donne du cœur à certains au delà de ce qu'ils en ont; on ne saurait dire qu'en eux ce sentiment est du courage, puisqu'il s'appuie sur l'adresse et repose par suite sur autre chose que sur soi-même. L'honneur au combat consiste à ne faire, avec un soin jaloux, appel qu'à sa valeur et non à l'habileté; c'est ce qui faisait qu'un de mes amis, qui passait pour être de première force à l'escrime, choisissait, lorsqu'il avait quelque querelle à vider par les armes, celles dont l'emploi lui ôtait cet avantage et où tout ne dépendait plus que du hasard et de la fermeté, afin qu'on n'attribuât pas sa victoire à sa force en escrime plutôt qu'à sa valeur. Dans mon enfance, la noblesse évitait comme injurieuse d'avoir de la réputation en cet art; elle ne s'y exerçait qu'à la dérobée, comme à un métier de loyauté douteuse s'alliant mal au vrai courage tel que nous le tenons de la nature: «Ils ne veulent ni esquiver, ni parer, ni fuir; l'adresse n'a pas part à leur combat; leurs coups ne sont point feints, tantôt directs, tantôt obliques; la colère, la fureur, leur ôtent tout usage de l'art. Écoutez le choc horrible de ces épées qui se heurtent en plein fer; ils ne rompraient pas d'une semelle; leurs pieds restent immobiles et leurs mains sont toujours en mouvement; d'estoc ou de taille, tous leurs coups portent (Le Tasse).»

Le tir à l'arc et à l'arbalète, les tournois, les sauts de barrière, tous les jeux images de la guerre, tels étaient les exercices que pratiquaient nos pères; celui de l'escrime est d'autant moins noble, qu'il ne vise qu'un but personnel; il nous apprend à nous mettre à mal les uns les autres, en contrevenant aux lois et à la justice; aussi, sous tous rapports, ses effets sont-ils préjudiciables; au lieu de se livrer à cet exercice, qui n'a en vue que des actes qui tombent sous le coup de la loi, il serait beaucoup plus digne et convenable de s'adonner à ceux qui ont pour objet d'assurer son exécution et sont la sauvegarde de notre indépendance et de notre gloire à tous.--* Le consul Publius Rutilius fut le premier qui instruisit le soldat à manier ses armes avec adresse et par principes; qui accoupla l'art et le courage, non en vue de querelles particulières, mais en prévision des guerres que pouvait entreprendre ou avoir à soutenir le peuple romain; ce fut une escrime pour tous, à laquelle furent astreints tous les citoyens. Outre l'exemple de César qui, à la bataille de Pharsale, commanda aux siens de tirer principalement au visage des gens d'armes de Pompée, nombre d'autres chefs militaires ont introduit, suivant les besoins du moment, des changements dans la forme des armes et dans leur mode d'emploi pour l'attaque et pour la défense.

=D'ailleurs, à la guerre, il est inutile et parfois dangereux.=--Philopœmen proscrivit la lutte, où il excellait, parce que l'entraînement par lequel on s'y préparait était en désaccord avec ce qui convenait pour former à l'observation des principes de la discipline militaire, ce à quoi, selon lui, un homme d'honneur, dans ses jeux, devait uniquement employer son temps. Il me semble de même, que cette adresse qu'on cherche à communiquer au corps, ces feintes, ces attaques, ces parades, ces ripostes auxquelles, en cette nouvelle école, * on exerce la jeunesse, loin d'être utiles, sont plutôt contraires et préjudiciables à ce qui est d'application à la guerre. On y emploie même des armes particulières, spécialement destinées à cet usage; et j'ai vu qu'un gentilhomme convié à un combat à l'épée et au poignard, était mal venu de s'y présenter en habit de guerre, tout aussi bien qu'un autre qui proposerait d'y venir avec manteau d'armes et sans poignard.--Il est à remarquer que Lachez, dans Platon, parlant d'un enseignement de l'escrime tel que nous la pratiquons, dit n'avoir jamais vu cette école produire un seul grand homme de guerre, et ses chefs en particulier n'avoir jamais brillé sous ce rapport; notre propre expérience nous montre que, de nos jours, ces escrimeurs ne font pas mieux. Du reste, nous sommes fondés à dire qu'il n'y a aucune relation entre les habiletés qui se peuvent acquérir en des genres si différents; dans l'éducation que Platon veut pour les enfants de son état imaginaire, il interdit les exercices de pugilat introduits par Amycus et Epicius et ceux d'Antéus et Cercyo pour la lutte, comme tendant à autre chose qu'à développer parmi les jeunes gens l'aptitude au combat, et, de fait, ils n'y contribuent en rien. Mais je m'aperçois que me voilà bien à côté de mon sujet.

=Les gens sanguinaires et cruels sont généralement lâches et un premier acte de cruauté en amène nécessairement d'autres.=--L'empereur Maurice, prévenu par des songes et par plusieurs pronostics qu'un certain Phocas, soldat alors inconnu, devait l'assassiner, s'enquit auprès de Philippe, son gendre, de ce qu'était ce Phocas, de sa nature, de sa situation et de ses mœurs. Philippe lui ayant dit, entre autres choses, que c'était un homme pusillanime et lâche, l'empereur en conclut immédiatement qu'il devait être enclin au meurtre et à la cruauté.--Ce qui rend les tyrans si sanguinaires, c'est le soin de leur sûreté; la lâcheté qu'ils ont au cœur ne leur fournit pas d'autre moyen pour assurer cette sécurité que d'exterminer, par peur d'une simple égratignure, ceux, jusqu'aux femmes, qui peuvent les offenser: «Il frappe tout, parce qu'il craint tout (Claudien).» Les premières cruautés s'exercent pour elles-mêmes; puis, la crainte qu'elles n'engendrent une revanche justifiée en amène une nouvelle série; et elles vont se succédant ainsi, pour étouffer les vengeances au fur et à mesure qu'elles les font naître.--Philippe, roi de Macédoine, qui eut de si nombreux démêlés avec le peuple romain, inquiet des meurtres commis par ses ordres, ne pouvant triompher de la crainte que lui inspiraient tant de familles qu'à des époques diverses il avait offensées, prit le parti de s'emparer de tous les enfants de ceux qu'il avait fait tuer pour, un jour l'un, un jour l'autre, les perdre les uns après les autres et, par là, assurer son repos.

Les sujets intéressants font * toujours bien en quelque endroit qu'on les mette. Moi qui me préoccupe plus de la valeur et de l'utilité de mes propos que de les avoir en ordre et qu'ils se fassent suite, je ne regarde pas à placer ici la narration d'un beau fait, alors même qu'il semble n'être pas à sa place; il me suffit que des anecdotes aient de l'intérêt et soient de nature à se faire accepter d'elles-mêmes, pour que je me contente de la moindre corrélation avec la question que je traite et les y introduise.

Parmi les victimes de Philippe, s'était trouvé un Hérodicus, prince des Thessaliens; postérieurement, il avait fait aussi périr ses deux gendres qui avaient laissé chacun une veuve, Théoxéna et Archo, avec chacune un tout jeune enfant. Théoxéna, quoique fort recherchée, ne se décida pas à se remarier. Archo épousa Poris, le premier d'entre les Éniens, dont elle eut nombre d'enfants, qui tous étaient en bas âge, quand elle-même vint à mourir. Théoxéna, poussée par les sentiments tout maternels qu'elle portait à ses neveux, épousa Poris, afin d'être à même de les diriger et de les protéger. Alors parut l'édit du roi qui réclamait que les enfants de ceux qu'il avait condamnés, lui fussent remis. Théoxéna, en mère courageuse, se défiant de la cruauté de Philippe et des violences de ses satellites à l'égard de ces jeunes et beaux enfants, osa déclarer qu'elle les tuerait de ses propres mains, plutôt que de les lui remettre. Poris, effrayé de cette protestation, lui promit de les enlever et de les transporter à Athènes, pour les confier à la garde de quelques hôtes qu'il y avait et de la fidélité desquels il était certain. Prenant occasion de la fête annuelle qui se célébrait à Énie, en l'honneur d'Énée, ils s'y rendent; dans la journée, ils assistent aux cérémonies, prennent part au banquet public, et, à la nuit, se glissent sur un vaisseau tenu prêt à cet effet, pour fuir par mer. Le vent leur fut contraire; et, se trouvant le lendemain en vue de la terre d'où ils étaient partis, les gardes du port leur donnèrent la chasse. Sur le point d'être rejoints, tandis que Poris s'efforce de stimuler les matelots pour hâter leur fuite, Théoxéna, surexcitée par son amour et son désir de vengeance, revenant à son premier projet, prépare des armes et du poison, et les leur présentant: «Allons, mes enfants, leur dit-elle, la mort est maintenant le seul moyen de défendre votre liberté; les dieux, dans leur sainte justice, nous jugeront; ces épées nues, ces coupes * pleines la mettent à notre disposition; ayez du courage! Toi, mon fils, qui es le plus grand, prends ce fer pour mourir de la mort la plus noble.» Pressés d'un côté par cette intrépide conseillère, de l'autre par leurs ennemis près de s'emparer d'eux, ils se précipitent tête baissée sur ce qui est le plus à leur portée et, à moitié morts, sont jetés à la mer. Théoxéna, fière d'avoir si glorieusement pourvu à la sûreté de tous ses enfants, embrasse chaleureusement son mari et lui dit: «Suivons ces garçons, mon ami, et jouissons, nous aussi, de la même sépulture qu'eux»; et, se tenant étroitement embrassés, ils se précipitent dans les flots et le vaisseau est ramené au port, vide de ses maîtres.

=Les tyrans s'ingénient à prolonger les tourments de leurs victimes; souvent leurs intentions à cet égard sont déçues.=--Les tyrans se sont ingéniés à trouver le moyen de prolonger la durée de la mort qu'ils infligeaient, dans le double but de faire périr les gens et de leur faire ressentir les effets de leur colère; ils veulent que leurs ennemis ne passent pas tellement vite de vie à trépas, qu'ils n'aient, eux, le plaisir de savourer leur vengeance. Ils ont bien du mal à y arriver, parce que lorsque les tourments sont violents, ils sont courts; s'ils sont de longue durée, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré, et ils se mettent à doser les tortures en conséquence. Nous en voyons mille exemples dans l'antiquité et je ne sais si, sans y penser, nous n'avons pas conservé quelque chose de cette barbarie.

=Dans les exécutions ordonnées par la justice, tout ce qui outrepasse la mort simple est pure cruauté.=--Tout ce qui outrepasse la mort simple me semble pure cruauté. Notre justice ne saurait espérer que celui que la crainte de la mort par décapitation ou pendaison n'empêche pas de faillir, en sera empêché par l'idée d'être brûlé à petit feu, tenaillé ou roué. De plus, je ne sais trop si nous ne plongeons pas dans le désespoir ceux auxquels nous infligeons de tels supplices. En quel état, en effet, peut se trouver l'âme d'un homme attendant la mort pendant vingt-quatre heures, étendu sur une roue, les membres rompus ou, comme on faisait jadis, cloué à une croix? Josèphe raconte que pendant les guerres des Romains en Judée, passant en un endroit où on avait crucifié plusieurs Juifs, en croix depuis trois jours déjà, ayant reconnu parmi eux trois de ses amis, il obtint leur grâce; deux moururent, dit-il, le troisième en réchappa.

=Détail de quelques supplices atroces.=--Chalcondyle, qui a laissé des mémoires dignes de foi sur ce qui s'est passé de son temps et près de lui, rapporte que l'empereur Mahomet appliquait souvent cet horrible supplice de faire couper des hommes en deux, d'un seul coup de cimeterre, par le milieu du corps, au-dessus des hanches, ce qui faisait qu'ils mouraient, pour ainsi dire, de deux morts à la fois; on voyait, dit-il, chacun des deux tronçons pleins de vie se démener encore longtemps, sous l'action de la douleur. Je ne crois cependant pas que ce supplice dût occasionner de bien grandes souffrances; ce ne sont pas toujours les plus hideux à voir qui font le plus souffrir et je trouve bien plus atroce ce que, d'après d'autres historiens, ont enduré certains seigneurs épirotes, que ce même Mahomet fit écorcher vifs, ordonnant, par un raffinement de cruauté, que l'opération fût conduite de telle sorte que leur supplice se prolongeât quinze jours durant.

Que dire de ces deux autres: Crésus ayant fait prendre un gentilhomme, favori de Pantaléon son frère, le fit conduire dans une boutique de foulon, où il le fit gratter et carder jusqu'à ce qu'il en mourût, avec les cardes et peignes employés dans ce métier.--Georges Sechel, chef de ces paysans de Pologne qui, sous prétexte de croisade, firent tant de mal, avait été défait dans un combat, et fait prisonnier par le Vayvode de Transylvanie. Pendant trois jours, il demeura nu, attaché sur un chevalet, exposé à tous les tourments qu'il plut à chacun d'exercer contre lui; durant ce temps, plusieurs autres prisonniers étaient soumis à un jeûne rigoureux. Alors, lui vivant encore et ayant sa pleine connaissance, on fit boire son sang à son frère Lucas qu'il chérissait et pour le salut duquel il ne cessait uniquement de supplier, cherchant à attirer sur lui seul la haine inspirée par leurs méfaits; puis on fit se repaître de sa chair vingt de ses capitaines préférés qui le déchirèrent à belles dents et le dévorèrent morceau par morceau; enfin quand il eut rendu le dernier soupir, on fit bouillir ses entrailles et tout ce qui restait de son corps, et on le fit manger à d'autres de sa suite.

CHAPITRE XXVIII.

Chaque chose en son temps.

=Caton le censeur et Caton d'Utique; la vertu de celui-ci l'emporte de beaucoup sur celle du premier.=--Ceux qui mettent sur le même rang Caton le censeur et Caton d'Utique, celui qui s'est lui-même donné la mort, assimilent l'une à l'autre deux belles natures qui ont bien des points communs. Caton le censeur montra son beau naturel sous plus d'aspects différents, il l'emporte par ses succès militaires et les services rendus dans les charges publiques qu'il a occupées; mais la vertu de Caton d'Utique, outre que ce serait un blasphème d'estimer qu'une autre puisse lui être comparée sous le rapport de l'énergie, a été beaucoup plus pure. Qui oserait en effet décharger celle de Caton le censeur du reproche d'envie et d'ambition, lui qui alla jusqu'à attaquer l'honneur de Scipion qui, en bonté et à tous autres égards, était de beaucoup meilleur que lui et que tout autre de son siècle?

=Dans sa vieillesse Caton le censeur s'avisa d'apprendre le grec, c'est un ridicule; toutes choses doivent être faites en leur temps.=--On dit entre autres de Caton le censeur que, dans son extrême vieillesse, il se mit à apprendre la langue grecque, y apportant beaucoup d'application, comme s'il voulait satisfaire un désir inné depuis longtemps; je ne tiens pas cela comme si digne d'admiration, c'est à proprement parler ce que j'appellerais retomber en enfance. Chaque chose a son temps, les bonnes comme le reste; et il peut fort bien arriver qu'une prière soit dite à un moment inopportun, ainsi que cela fut reproché à Q. Flaminius, que, général en chef, on avait vu, lors d'une bataille qu'il gagna, se mettre à l'écart, au moment de s'engager, et s'amuser à prier Dieu: «Le sage lui-même met des bornes à sa vertu (Juvénal).»

Eudémonidas voyant Xénocrate, à un âge avancé, s'empresser aux leçons de son école, dit: «Quand donc celui-ci saura-t-il, s'il apprend encore?»--Philopœmen, entendant prodiguer les éloges au roi Ptolémée, parce que chaque jour il s'endurcissait en faisant des armes, disait: «Un roi de son âge n'est pas à louer de ce qu'il se livre à de semblables exercices, qu'il ne devrait plus qu'appliquer quand l'occasion s'en présente.»--L'homme jeune, disent les sages, doit se préparer, le vieillard jouir du fruit de sa préparation; et le plus grand défaut qu'ils relèvent en nous, c'est que nos désirs se rajeunissent sans cesse, que sans cesse nous recommençons notre vie.

=Nos désirs devraient être amortis par l'âge, mais nos goûts et nos passions survivent à la perte de nos facultés.=--Nos études et nos goûts devraient quelquefois être ceux qui conviennent à la vieillesse; déjà nous avons un pied dans la fosse, et nos aspirations, ce que nous poursuivons, viennent à peine de naître: «Tu fais tailler des marbres à la veille de mourir, élever des maisons, quand tu ne devrais songer qu'à un tombeau (Horace).» Le plus long des desseins que je conçois, ne demande pas un an pour sa réalisation; je ne pense qu'à ma fin et me défais de toutes nouvelles espérances et entreprises; j'adresse un adieu définitif à tous les lieux que je quitte et aliène chaque jour quelque chose de ce que je possède: «Depuis longtemps je ne perds, ni ne gagne..., il me reste plus de provisions que je n'ai de chemin à faire (Sénèque)»; «J'ai vécu, j'ai fourni la carrière que m'avait assignée la fortune (Virgile).»

Finalement, la vieillesse m'apporte du soulagement en toutes choses; elle amortit en moi des désirs et des préoccupations qui, dans la vie, sont une cause d'inquiétude: préoccupations des affaires de ce monde, de richesse, de grandeur, de science, de santé, de moi-même. Caton le censeur apprenait à parler, quand il lui fallait apprendre à se taire pour jamais. Jusqu'à la fin, l'étude peut se poursuivre, mais non le temps passé à l'école; quelle sotte chose qu'un vieillard qui apprend à épeler! «A qui se trouvent dans des conditions différentes, conviennent des choses diverses; chaque âge a ses appétits qui lui sont propres (Pseudo Gallus).»

=Sans doute un vieillard peut encore étudier, mais ses études doivent être conformes à son âge et le préparer à quitter ce monde.=--S'il nous faut étudier, livrons-nous à une étude appropriée à notre condition, de manière à pouvoir répondre comme celui à qui on demandait à quoi aboutissaient celles qu'il pratiquait, alors qu'il était en pleine décrépitude: «A partir meilleur et plus à mon aise.» Ce fut le cas de celle à laquelle s'adonnait Caton d'Utique sentant sa fin prochaine, étude qui se trouva être l'entretien de Platon sur l'éternité de l'âme. Non, comme on pourrait le croire, que depuis longtemps il ne fût prêt, sous tous rapports, à ce départ: certitude de ce qui allait arriver, volonté arrêtée qu'il en soit ainsi, connaissance de tout ce qui peut se savoir de ce qui nous attend au delà de la vie, de tout cela il avait plus que Platon n'en a mis dans ses écrits; sa science et son courage étaient, à cet égard, au-dessus de ce que prône la philosophie elle-même; et cet ouvrage, il ne l'avait pas choisi en vue de sa mort; mais, comme quelqu'un dont une telle résolution, malgré son importance, n'interrompt même pas le sommeil, il poursuivait ses études sans en modifier le cours, pas plus qu'il n'apporta de changement aux autres occupations habituelles de son existence. La nuit où échoua sa candidature à la préture, il la passa à jouer; celle où il devait mourir, il la passa à lire; la perte de sa vie, celle de sa charge, n'eurent pas sur lui plus d'effet l'une que l'autre.

CHAPITRE XXIX.

De la vertu.

=Par le mot vertu, il faut entendre ici la force d'âme; ce n'est pas en des élans impétueux, mais passagers, qu'elle consiste; elle demande de la constance et se rencontre rarement.=--L'expérience me montre qu'il y a une très grande différence entre les boutades et les saillies de l'âme et ce qu'elle est dans le courant habituel de la vie. Je vois bien que rien ne nous est impossible, pas même de faire plus que la divinité elle-même, dit quelqu'un; il y a plus de mérite, par exemple, à demeurer impassible par la force de notre volonté, que d'être tel parce que l'impassibilité serait dans nos attributs. Nous en arrivons à pouvoir joindre à la faiblesse humaine, la résolution et la fermeté de Dieu lui-même, mais ce n'est que par à-coups. Dans la vie de ces héros des temps passés il y a quelquefois des actes prodigieux, qui semblent excéder de beaucoup les forces que nous avons reçues de la nature; mais ce ne sont à la vérité que des actes passagers, et on se persuadera difficilement que leurs âmes aient pu s'imprégner et se pénétrer de ces idées élevées au point qu'elles leur soient devenues d'application constante et pour ainsi dire naturelles. Il nous arrive bien à nous-mêmes, qui ne sommes que des avortons d'hommes, que parfois notre âme, éveillée par les discours ou les exemples d'autrui, s'élève beaucoup au-dessus de ce qui lui est habituel, mais elle est alors comme emportée par une sorte de passion qui la pousse, l'agite, la ravit en quelque sorte hors d'elle-même; et, ce tourbillon franchi, nous la voyons, sans y penser, se détendre, se relâcher d'elle-même, sinon peut-être jusqu'à sa dernière limite, au moins dans une mesure qui fait qu'elle n'est plus ce qu'elle était devenue; si bien qu'il suffit alors de la moindre occasion, d'un oiseau perdu, d'un verre cassé, pour nous émotionner à peu près autant qu'il peut advenir chez un homme du commun. Sauf l'ordre, la modération et la constance, j'estime tout possible à un homme même défectueux, qui d'ordinaire est au-dessous de ce qu'il devrait être; c'est pour cela que les sages posent que, pour juger sainement d'un homme, il est essentiel d'examiner surtout ses actions privées et de le surprendre dans ce qui est sa vie de tous les jours.

=Bien que la possédant à un haut degré, Pyrrhon essaya vainement de toujours mettre sa vie en conformité avec sa doctrine.=--Pyrrhon, qui érigea l'ignorance en science de si plaisante sorte, essaya, comme tous les philosophes vraiment dignes de ce nom, de conformer sa vie à sa doctrine. Il prétendait que la faiblesse du jugement humain est si grande, qu'il est incapable de prendre un parti, ou d'incliner dans un sens plutôt que dans un autre; il le voulait continuellement en suspens, hésitant, considérant et accueillant tout comme chose indifférente. Aussi avait-il toujours, raconte-t-on, même manière de faire et même physionomie: s'il avait commencé à raconter quelque chose, il le contait jusqu'au bout, ne cessant de parler, alors même que son interlocuteur l'avait quitté; s'il marchait, il ne changeait pas de direction, quelque obstacle qui se présentât, et il fallait l'intervention de ses amis, pour le préserver des précipices, du heurt des charrettes et autres accidents; craindre ou éviter quelque chose était en effet contraire à ses principes, qui ne reconnaissaient pas nos sens capables de faire choix de quoi que ce soit, et ne tenaient rien pour certain. Il lui est arrivé quelquefois de supporter avec une telle constance des incisions et des cautérisations, qu'on ne lui voyait seulement pas ciller les yeux. C'est quelque chose de faire que l'âme accepte des idées de cette nature; c'est bien autre d'en faire application, ce n'est pourtant pas impossible. Mais les appliquer avec une persévérance, une constance telles, qu'elles deviennent notre manière d'être habituelle quand il s'agit de pratiques si éloignées de ce qui est communément, il est presque incroyable que cela se puisse. C'est ce qui explique pourquoi, aperçu chez lui, se querellant parfois très vivement avec sa sœur, et apostrophé sur ce qu'il se départissait en cela de son indifférence, il s'écria: «Eh quoi! faut-il que cette femmelette, elle aussi, vienne en témoignage à l'appui des règles de ma doctrine?» Une autre fois, ayant été vu se défendant contre un chien: «Il nous est bien difficile, dit-il, de nous dépouiller complètement de notre nature humaine; c'est d'abord par des actes qu'il faut nous défendre de ce qui nous menace, et la raison et la fatalité n'entrer en ligne que faute de mieux.»

=Traits de courage amenés par une soudaine résolution.=--Il y a environ sept à huit ans, qu'à deux lieues d'ici, un villageois qui vit encore, ayant depuis longtemps la tête rompue par les scènes de jalousie que lui faisait sa femme, fut, comme il revenait du travail, accueilli, en manière de bienvenue, par les criailleries habituelles de celle-ci. Là-dessus, il entra dans une fureur telle que, sur-le-champ, avec une serpe qu'il avait encore à la main, il se coupa net les parties de lui-même qui mettaient sa femme si fort en fièvre et les lui jeta au nez.--On conte aussi qu'un gentilhomme des nôtres, amoureux et très gaillard, parvenu, par sa persévérance, à attendrir le cœur d'une jolie maîtresse, s'étant trouvé, au moment d'entrer en possession d'elle, frappé d'impuissance et hors d'état de la satisfaire, «l'organe dont il attendait les services, n'ayant redressé qu'une tête défaillante (Tibulle)», dans son désespoir, rentré chez lui, sans plus attendre, il s'en priva et envoya cette cruelle et sanglante victime à sa belle, en réparation de l'offense qu'il lui avait faite. Que ne dirions-nous d'un fait de si grande originalité, s'il avait été accompli avec réflexion et sous l'effet d'un mobile religieux, comme faisaient les prêtres de Cybèle?

Il y a peu de jours, à Bergerac, à cinq lieues de chez moi lorsqu'on remonte la rivière de la Dordogne, une femme qui, la veille au soir, avait été molestée et battue par son mari de naturel chagrin et peu sociable, résolut d'échapper à ses brutalités par le sacrifice de sa vie. A son lever, se rencontrant comme d'ordinaire avec d'autres femmes ses voisines, elle leur glissa quelques mots de recommandation sur ses affaires, puis * prenant par la main une sœur qu'elle avait, elle l'emmena sur le pont. Là, comme pour se jouer, elle lui fit ses adieux, et, sans laisser voir le moindre changement ou altération en elle, se précipita de haut en bas, dans la rivière où elle se perdit. Ce que ceci présente de plus particulier, c'est qu'elle mûrit ce dessein, dans sa tête, pendant une nuit entière.

=Autres exemples, mais suites de déterminations, de projets arrêtés longtemps à l'avance.=--Les femmes indoues font bien autre chose. Il est dans les mœurs de ces peuples que les maris aient plusieurs femmes et qu'à la mort de l'un d'eux, celle qui lui est la plus chère se tue après lui. C'est là un privilège que, pendant toute sa vie, chacune s'efforce de mériter à l'encontre de ses compagnes; les attentions qu'elles ont pour leur mari, les services qu'elles lui rendent, ont surtout pour objet d'obtenir la préférence pour lui tenir compagnie à sa mort: «Dès que la torche funèbre est lancée sur le bûcher, on voit à l'entour les épouses échevelées se disputer l'honneur de mourir et de suivre leur époux; lui survivre est une honte pour elles. Celle qui sort victorieuse de cette lutte, se précipite dans les flammes et, d'une bouche ardente, embrasse en mourant l'époux qui n'est plus (Properce).»

Quelqu'un rapporte avoir vu, dans ces contrées d'Orient, cette coutume encore en usage de nos jours; non seulement les femmes, lorsqu'elles ont perdu leur mari, s'ensevelissent avec lui, mais aussi les esclaves auxquelles il a accordé ses faveurs. A cet effet, on procède de la manière suivante: Le mari mort, la veuve peut, si elle désire, mais il est rare qu'elle le veuille, demander deux ou trois mois de répit, pour mettre ordre à ses affaires. Le jour venu, montée sur un cheval, parée comme pour une noce, la mine joyeuse, ayant à la main gauche un miroir, dans l'autre une flèche, «allant, dit-elle, dormir avec son époux», accompagnée de ses parents, de ses amis et d'une foule considérable en liesse, elle se promène en grande pompe, pour se rendre ensuite sur l'emplacement réservé à ce genre de spectacle. C'est une place assez vaste; au milieu, une fosse remplie de bois; joignant cette fosse, une plate-forme élevée de quatre ou cinq marches, sur laquelle la femme est amenée. Là, on lui sert un repas magnifique; puis elle se met à danser et à chanter, et, quand elle le juge à propos, commande qu'on allume le feu. Ceci fait, elle descend, et prenant par la main le plus proche parent de son mari, ils vont ensemble à la rivière voisine, où elle se dépouille de ses vêtements qu'elle distribue, ainsi que ses joyaux, à ses amis, et, toute nue, va se plonger dans l'eau, pour s'y laver de ses péchés. En en sortant, elle s'enveloppe dans une pièce de linge jaune de quatorze brasses de long; et, reprenant la main du parent de son mari, elle revient à la plate-forme, d'où elle parle à la foule, recommandant ses enfants, si elle en a. D'ordinaire, entre le foyer et l'estrade, on tend un rideau pour lui masquer la vue de cette fournaise ardente; quelques-unes s'y opposent pour témoigner plus de courage. Quand elle a achevé ce qu'elle a à dire, une femme lui présente un vase plein d'huile, dont elle s'oint la tête et tout le corps; lorsqu'elle a fini, elle jette dans le feu ce qui en reste et, au même moment, s'y précipite elle-même. Aussitôt la foule l'accable de bûches pour empêcher que ses souffrances ne se prolongent, et la joie de tout à l'heure se change en deuil et en tristesse.--S'il s'agit de personnes de moindre importance, le corps du mort est porté au lieu où on veut l'enterrer; on l'y place assis, sa veuve à genoux devant lui le tient étroitement embrassé et demeure de la sorte, pendant qu'autour d'eux on élève un mur. Quand ce mur est arrivé à hauteur des épaules de la femme, un de ses parents, lui saisissant la tête par derrière, lui tord le cou; et, dès qu'elle a rendu l'âme, on achève de monter le mur et de clore cette tombe où mari et femme demeurent ensevelis.

Dans ce même pays, ceux de leurs philosophes appartenant à la secte des Gymnosophistes agissaient d'une façon analogue, et cela sans y être contraints par n'importe qui, sans que ce fût l'effet d'une exaltation suite d'une idée survenant à l'improviste, mais uniquement parce que telle était leur règle. Lorsqu'ils avaient atteint un certain âge, ou se voyaient menacés de quelque maladie, ils faisaient dresser un bûcher et, au-dessus, un lit somptueusement paré; puis, après avoir joyeusement festoyé avec leurs amis et connaissances, ils allaient se placer sur ce lit avec tant de résolution qu'une fois le bûcher allumé, on ne leur voyait plus remuer ni pieds ni mains. Ainsi mourut l'un d'eux, Calanus, devant toute l'armée d'Alexandre le Grand. Ces philosophes n'estimaient ni saint, ni bienheureux, aucun des leurs qui ne s'était pas donné la mort de la sorte, rendant son âme purgée et purifiée par le feu, après anéantissement de tout ce qu'il y avait de mortel et de terrestre en lui. Ce qui est prodigieux dans cet acte, c'est qu'il était, toute leur vie durant, l'objet d'une préméditation constante de leur part.

=Le dogme de la fatalité est souvent mis en avant, quoique facile à réfuter; fréquemment, il est employé pour surexciter les esprits.=--Au nombre des questions qui nous divisent, est celle de «la fatalité». Pour subordonner ce qui arrive, y compris notre volonté, à une nécessité qui serait arrêtée à l'avance et à laquelle nous ne pourrions nous soustraire, on se sert, encore aujourd'hui, de cet argument des temps passés: «Puisque Dieu, ce qui n'est pas douteux, prévoit tout ce qui doit arriver, toute chose arrive donc fatalement déterminée à l'avance.» A quoi nos maîtres répondent: «Constater qu'une chose arrive, comme nous le faisons et comme Dieu lui-même le fait (car présent partout, il voit plutôt qu'il ne prévoit), ce n'est pas obliger cette chose à se produire; si nous voyons, c'est parce que les choses sont; et ce n'est pas parce que nous les voyons qu'elles sont. C'est l'événement qui fait la science que nous en avons, et non cette science qui fait l'événement. Ce que nous voyons arriver, est; mais il pouvait en être autrement; et Dieu, qui a la prescience des causes qui produisent les événements, a également celle des causes dites fortuites et aussi la prescience de celles qui dépendent de notre volonté, en raison de la liberté que nous tenons du libre arbitre qu'il nous a octroyé; il sait que si nous manquons à notre devoir, c'est parce que nous avons voulu y manquer.»

J'ai vu beaucoup de gens encourager leurs partisans, en ayant recours à ce dogme de la fatalité: «Si notre heure, disent-ils, doit arriver à point nommé, ni les arquebusades de l'ennemi, ni la hardiesse que nous déployons vis-à-vis de lui, non plus que notre fuite et notre lâcheté ne peuvent ni l'avancer, ni la reculer.» Cela est bon à dire, mais cherchez qui l'applique. Si une foi vive et forte produit des actions empreintes de ces mêmes qualités, notre foi, dont, en ce siècle, nous ne cessons de faire étalage, doit être merveilleusement faible à en juger par les résultats qu'elle produit, à moins qu'elle n'ait si peu de considération pour les œuvres qu'elle inspire, qu'elle dédaigne leur compagnie.--Sur ce sujet, nous lisons dans le Sire de Joinville, témoin digne de foi autant que tout autre, que les Bédouins qui étaient mêlés aux Sarrasins, lorsque le roi saint Louis eut affaire en Terre Sainte, croyaient si fermement, de par leur religion, que les jours de chacun sont, de toute éternité, déterminés et comptés, sans qu'il lui soit possible d'échapper à sa destinée, qu'ils allaient à la guerre complètement nus, n'ayant qu'un sabre à la turque et le corps couvert seulement d'un pan d'étoffe blanche. Leur plus grande malédiction, qu'ils proféraient sans cesse quand ils étaient en colère contre quelqu'un des leurs, était: «Maudit sois-tu, comme l'est celui qui s'arme par crainte de la mort!» C'est là une preuve de croyance et de foi, bien autre que celles que nous donnons nous-mêmes. Celle que, du temps de nos pères, donnèrent ces deux moines de Florence, est de même ordre: Se trouvant d'opinions opposées sur un point de science, ils convinrent, s'en remettant à la Providence de décider entre eux, d'entrer tous deux, en présence de tout le peuple, dans un brasier allumé sur la place publique; déjà les apprêts en étaient terminés et ils allaient passer à l'exécution, quand elle fut interrompue par un incident imprévu.

Un jeune seigneur turc s'était signalé par un fait d'armes accompli personnellement, en vue des deux armées d'Amurat et d'Huniade sur le point d'en venir aux mains. Amurat lui ayant demandé à quoi il devait, lui si jeune et si inexpérimenté (c'était la première guerre à laquelle il prenait part), d'avoir déployé une vigueur et un courage si généreux, il répondit que la vaillance lui avait été enseignée par un professeur hors ligne, qui était un lièvre: «Étant un jour à la chasse, dit-il, je vis un lièvre au gîte; et, bien que j'eusse avec moi deux excellents lévriers, comme il se présentait d'une façon tout à fait avantageuse, il me sembla que, pour être plus sûr de ne pas le manquer, il valait encore mieux le tirer avec mon arc. Je me mis donc à lui décocher une flèche, puis une autre, et ainsi jusqu'à quarante qui étaient dans mon carquois, non seulement sans le toucher, mais même sans l'éveiller. Alors je découplai et lançai sur lui mes lévriers; ils ne réussirent pas davantage à l'atteindre. Je compris par là qu'il avait été protégé par la destinée; que ni les traits, ni les glaives ne portent, si la fatalité n'en a ainsi décidé, et que nous ne pouvons ni devancer, ni retarder son arrêt.»--Ce conte doit, en passant, servir à nous montrer combien notre raison est sensible aux impressions les plus diverses. Un personnage considérable par son âge, son nom, ses dignités et ses opinions, se vantait à moi d'avoir été amené à une modification très importante de sa foi, par un fait qui n'y avait qu'un rapport indirect et tout aussi bizarre que celui survenu à ce seigneur turc; fait si peu concluant du reste, que je trouve qu'il militait encore davantage dans le sens contraire. Il le qualifiait de miracle; moi aussi, mais en l'envisageant d'autre façon.--Les historiens turcs estiment que la conviction que, chez ce peuple, tout le monde a, que nos jours sont fixés d'une manière immuable par la fatalité, aide d'une façon évidente à lui donner cette assurance qu'il montre dans le danger. Je connais un grand prince qui fait servir fort heureusement cette croyance à ses intérêts, soit qu'il y ait foi, soit qu'il n'en use que pour se défendre contre le reproche de trop s'aventurer; puisse la fortune ne pas trop tôt se lasser de lui être favorable.

=Quant aux assassins, la plupart du temps, ce sont les passions religieuses ou politiques qui arment leur bras.=--Il n'y a pas, autant qu'il m'en souvient, de fait témoignant de plus de résolution, que celui de ces deux hommes qui attentèrent à la vie du prince d'Orange. Il est merveilleux comment le second, qui réussit dans son entreprise, ait pu y être déterminé, alors qu'elle avait si mal tourné chez le premier qui y avait cependant apporté toutes les garanties possibles de succès. Il s'agissait en effet, pour lui, de s'attaquer après ce précédent fâcheux, avec la même arme, à un seigneur qui, mis en garde par l'attentat dont récemment il venait d'être l'objet, avait un entourage nombreux d'amis dévoués, était doué d'une grande force physique et se trouvait chez lui, au milieu de ses gardes, dans une ville toute à sa dévotion. Certes, il a fallu, pour perpétrer cet assassinat, une main bien sûre d'elle-même et un courage inspiré par une bien violente passion. Le poignard frappe plus sûrement, mais nécessite plus de mouvement et demande un bras plus vigoureux que le pistolet, aussi y a-t-il plus de risque que le coup ne dévie ou ne soit porté d'une main hésitante. Je suis convaincu que ce second assassin ne doutait pas qu'il courait à une mort certaine, car les espérances dont on a pu le leurrer à cet égard ne pouvaient être admises par qui avait un peu de bon sens, et sa conduite en la circonstance montre qu'il ne lui faisait pas plus faute que le courage. Les raisons qui peuvent inspirer une telle assurance sont diverses, notre imagination faisant d'elle et de nous ce qui lui plaît.--L'attentat commis près d'Orléans ne ressemble en rien au précédent; sa réussite fut due au hasard plus qu'à la vigueur d'exécution; le coup n'eût pas été * mortel, si le destin ne s'en fût mêlé; et l'avoir entrepris à cheval, en tirant de loin, sur un homme qui, à cheval lui-même, participait au mouvement de sa monture, est le fait de quelqu'un plus soucieux de se sauver que de réussir. Ce qui suivit le montre bien: l'assassin prit peur et se troubla tellement à la pensée de l'acte qu'il venait d'accomplir contre une si haute personnalité, qu'il perdit complètement la tête, aussi bien pour diriger sa fuite, que dans les réponses qu'il fit. Pour échapper, il n'avait qu'à franchir une rivière et il rejoignait ses amis; c'est une chose que j'ai faite pour me soustraire à des dangers bien moindres, et j'estime qu'on n'y court pas grand risque, quelque large que soit le cours d'eau, pourvu que le cheval puisse y entrer facilement et que, de l'autre côté, vous ayez en aval un point où il soit aisé d'aborder.--Quand on notifia à l'assassin du prince d'Orange l'horrible sentence portée contre lui, il dit ces seuls mots: «Je m'y attendais, et vous étonnerai par ma patience.»

Les Assassins, peuplade de la Phénicie, sont réputés chez les Mahométans, d'une dévotion et d'une pureté de mœurs s'élevant au-dessus de tout. Ils tiennent que la voie la plus courte pour gagner le paradis, c'est de tuer quelqu'un d'une religion autre que la leur; et on les a souvent vus s'attaquer, soit seuls, soit à deux, à des ennemis puissants, n'étant eux-mêmes vêtus que d'un simple caftan, sûrs d'y laisser la vie et sans prendre aucun soin de leur propre danger. Ainsi fut assassiné (le mot vient de leur nom), à l'époque de nos guerres saintes, au milieu de sa ville, Raymond, comte de Tripoli, qui était français; et aussi Conrad, marquis de Montferrat. Leurs meurtriers, conduits au supplice, étaient gonflés d'orgueil et fiers d'avoir accompli de si beaux chefs-d'œuvre.

CHAPITRE XXX.

A propos d'un enfant monstrueux.

=Description d'un enfant et d'un pâtre monstrueux; ce qui nous paraît tel, ne l'est pas pour la nature.=--Je me borne au simple énoncé d'un fait, laissant aux médecins le soin de le commenter: J'ai vu, avant-hier, un enfant que deux hommes et une nourrice, qui se disaient être son père, son oncle et sa tante, menaient pour gagner quelques sous, le montrant à cause de son étrangeté. Cet enfant, qui avait juste quatorze mois, était de partout conformé comme d'ordinaire; il se tenait sur ses pieds, marchait et gazouillait comme * à peu près tous autres du même âge, ses cris toutefois semblaient avoir quelque chose de particulier; jusqu'alors il n'avait rien voulu prendre, en fait de nourriture, que le sein de sa nourrice; ce que, pour essayer, on lui mettait dans la bouche, ainsi qu'on le fit en ma présence, il le mâchait un peu, puis le rejetait sans l'avaler. Au-dessous des tetons, il était joint et accollé à un autre enfant qui n'avait pas de tête, dont l'orifice intestinal était clos et le reste du corps entier. Cet avorton avait bien un bras plus court que l'autre, mais parce qu'il l'avait eu cassé à leur naissance. Ces deux corps étaient joints face à face, comme un petit enfant qui aurait voulu se coller contre un autre plus grand. La jonction ne s'opérait que sur une longueur de quatre largeurs de doigt environ; en soulevant le corps de celui de ces deux êtres qui était imparfait, on apercevait au-dessous le nombril de l'autre; la ligne de suture était entre ses tetons et son nombril. De l'avorton, on ne pouvait apercevoir le nombril, mais tout le reste du ventre se voyait; les parties qu'il avait libres: les bras, les fesses, les cuisses et les jambes, demeuraient pendantes et mobiles le long du corps du plus grand, auquel elles arrivaient à mi-jambe. La nourrice ajoutait que ces deux êtres urinaient chacun pour son propre compte; que leurs membres, à tous deux, se nourrissaient également bien, et étaient les uns et les autres pleins de vie, ceux de l'avorton toutefois moins longs et plus grêles. Ce double corps et ces membres multiples rattachés à une seule tête, pourraient bien fournir un pronostic favorable pour notre roi, lui présageant le maintien sous ses lois des divers partis et factions de notre état politique; mais, de peur que l'événement ne vienne à le démentir, mieux vaut passer outre; il est plus sûr en effet de deviner les faits accomplis, «et par quelque interprétation, les faire cadrer avec les conjectures (Cicéron)», comme faisait Epiménides, dont on dit qu'il devinait à reculons.

Je viens de voir un pâtre du Médoc, âgé de trente ans environ qui n'a pas apparence de parties génitales et, en place, trois trous par lesquels il urine continuellement; il a de la barbe, le désir de la femme et en recherche les caresses.

Ce que nous appelons des monstres, n'en sont pas aux yeux de Dieu, qui voit dans l'immensité de ses œuvres l'infinité des formes qu'il a imaginées; il est à croire que telle qui nous étonne, se rapporte à quelque autre de même genre, qui est inconnue à l'homme et en dérive. Tout ce qui émane de son infinie sagesse est beau et découle de règles générales; mais la relation de toutes ces créations entre elles et leur assortiment nous échappent: «L'homme ne s'étonne pas de ce qu'il voit souvent, lors même qu'il en ignore la cause; que ce qu'il n'a jamais vu arrive, c'est pour lui comme un prodige (Cicéron).» Nous disons de ce qui diffère de ce que nous voyons d'ordinaire, que c'est contre nature; rien, quel qu'il soit, n'est que suivant ses lois. Que cette considération si naturelle, qui s'applique à tout sans exception, chasse donc l'erreur et l'étonnement que la nouveauté nous cause.

CHAPITRE XXXI.

De la colère.

=Il vaut mieux confier les enfants aux soins du gouvernement que de les laisser à leurs parents.=--Plutarque est partout admirable; il l'est surtout, quand il apprécie les actions humaines. On peut lire les belles choses qu'il dit, dans le parallèle qu'il établit entre Lycurgue et Numa, à propos de la grande simplicité d'esprit avec laquelle nous abandonnons les enfants à la direction exclusive de leurs pères, auxquels nous en laissons la charge. La plupart de nos constitutions, comme le dit Aristote, admettent que chacun, comme cela pouvait exister chez les Cyclopes, dirige sa femme et ses enfants, au gré de son imagination plus ou moins folle et indiscrète; il n'y a guère que les constitutions de Lacédémone et de la Crète qui aient confié aux lois la direction de l'enfance. Qui ne voit que, dans un état, tout dépend de son éducation morale et physique? et cependant elle demeure, sans discernement aucun, à la merci des parents, quelque fous et méchants que ceux-ci puissent être.

=Ceux-ci les châtient quelquefois, dans des transports de colère; ce n'est plus correction, c'est vengeance.=--Combien de fois, par exemple, n'ai-je pas été tenté, en passant dans la rue, de venger, par quelque tour de ma façon, de petits garçons que je voyais écorchés, assommés, meurtris par un père ou une mère en fureur, mis hors d'eux par la colère; voyez-vous ces brutes, les joues en feu, les yeux dénotant leur rage (et, d'après Hippocrate, les maladies qui nous défigurent sont des plus dangereuses), vociférant à tue-tête contre des êtres qui sortent à peine de nourrice, «dans l'emportement qui les entraîne, elles ressemblent au rocher abrupt qui, perdant son point d'appui, se précipite tout à coup du haut de la montagne (Juvénal)». Puis, des paroles on passe aux coups, et voilà ces pauvres petits, blessés, assommés, estropiés, sans que la justice s'en inquiète, comme si ces déboîtements et dislocations de membres n'atteignaient pas des créatures faisant partie de la société que nous formons: «On t'est reconnaissant de ce que tu as donné à la patrie un nouveau citoyen, pourvu toutefois que tu le rendes propre à la servir, soit dans la culture des champs, soit dans les travaux de la guerre, soit dans la pratique des arts de la paix (Juvénal).»

Il n'y a pas de passion qui, autant que la colère, porte atteinte à l'équité des jugements. Personne n'hésiterait à punir de mort un juge qui, sous l'empire de ce sentiment, aurait condamné un criminel; pourquoi donc pères et maîtres d'école ont-ils le droit, quand ils sont irrités, de fouetter un enfant ou de lui infliger tout autre châtiment? Ce n'est plus le corriger, c'est se venger. Le châtiment est en quelque sorte un médicament pour l'enfant; supporterions-nous qu'un médecin s'emporte et se mette en courroux contre le malade qu'il traite?

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