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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (part 2 of 4)

Part 2 of 4 · Montaigne, Michel de · Public domain text

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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (part 2 of 4)

Celuy la commettoit à son papier ses actions et ses pensées, et s'y peignoit tel qu'il se sentoit estre. Nec id Rutilio et Scauro citra fidem, aut obtrectationi fuit. Il me souuient donc, que dés ma plus tendre enfance, on remerquoit en moy ie ne sçay quel port de corps, et des gestes tesmoignants quelque vaine et sotte fierté. I'en veux dire premierement cecy, qu'il n'est pas inconuenient d'auoir des conditions et des propensions, si propres et si incorporées en nous, que nous n'ayons pas moyen de les sentir et recognoistre. Et de telles inclinations naturelles, le corps en retient volontiers quelque ply, sans nostre sçeu et consentement. C'estoit vne affetterie consente de sa beauté, qui faisoit vn peu pancher la teste d'Alexandre sur vn costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades mol et gras: Iulius Cæsar se grattoit la teste d'vn doigt, qui est la contenance d'vn homme remply de pensemens penibles: et Cicero, ce me semble, auoit accoustumé de rincer le nez, qui signifie vn naturel mocqueur. Tels mouuemens peuuent arriuer imperceptiblement en nous. Il y en a d'autres artificiels, dequoy ie ne parle point. Comme les salutations, et reuerences, par où on acquiert le plus souuent à tort, l'honneur d'estre bien humble et courtois: on peut estre humble de gloire. Ie suis assez prodigue de bonnettades, notamment en esté, et n'en reçois iamais sans reuenche, de quelque qualité d'hommes que ce soit, s'il n'est à mes gages. Ie desirasse d'aucuns Princes que ie cognois, qu'ils en fussent plus espargnans et iustes dispensateurs; car ainsin indiscretement espanduës, elles ne portent plus de coup: si elles sont sans esgard, elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions pas la morgue de l'Empereur Constantius, qui en publicq tenoit tousiours la teste droicte, sans la contourner ou flechir ny çà ny là, non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé, ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au bransle de son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, n'y essuyer le visage deuant les gens. Ie ne sçay si ces gestes qu'on remerquoit en moy, estoient de cette premiere condition, et si à la verité i'auoy quelque occulte propension à ce vice; comme il peut bien estre: et ne puis pas respondre des bransles du corps. Mais quant aux bransles de l'ame, ie veux icy confesser ce que i'en sens. Il y a deux parties en cette gloire: sçauoir est, de s'estimer trop, et n'estimer pas assez autruy. Quant à l'vne, il me semble premierement, ces considerations deuoir estre mises en compte. Ie me sens pressé d'vne erreur d'ame, qui me desplaist, et comme inique, et encore plus comme importune. I'essaye à la corriger: mais l'arracher ie ne puis. C'est, que ie diminue du iuste prix des choses, que ie possede: et hausse le prix aux choses, d'autant qu'elles sont estrangeres, absentes, et non miennes. Cette humeur s'espand bien loing. Comme la prerogatiue de l'authorité fait, que les maris regardent les femmes propres d'vn vicieux desdein, et plusieurs peres leurs enfants: ainsi fay-ie: et entre deux pareils ouurages, poiseroy tousiours contre le mien. Non tant que la ialousie de mon auancement et amendement trouble mon iugement, et m'empesche de me satisfaire, comme que, d'elle mesme la maistrise engendre mespris de ce qu'on tient et regente. Les polices, les mœurs loingtaines me flattent, et les langues. Et m'apperçoy que le Latin me pippe par la faueur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient, comme aux enfants et au vulgaire. L'œconomie, la maison, le cheual de mon voisin, en egale valeur, vault mieux que le mien, de ce qu'il n'est pas mien. Dauantage, que ie suis tres-ignorant en mon faict: i'admire l'asseurance et promesse, que chacun a de soy: là où il n'est quasi rien que ie sçache sçauoir, ny que i'ose me respondre pouuoir faire. Ie n'ay point mes moyens en proposition et par estat: et n'en suis instruit qu'apres l'effect: autant doubteux de ma force que d'vne autre force. D'où il aduient, si ie rencontre louablement en vne besongne, que ie le donne plus à ma fortune, qu'à mon industrie: d'autant que ie les desseigne toutes au hazard et en crainte. Pareillement i'ay en general cecy, que de toutes les opinions que l'ancienneté a euës de l'homme en gros, celles que i'embrasse plus volontiers, et ausquelles ie m'attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, auilissent, et aneantissent le plus. La philosophie ne me semble iamais auoir si beau ieu, que quand elle combat nostre presomption et vanité; quand elle recognoist de bonne foy son irresolution, sa foiblesse, et son ignorance. Il me semble que la mere nourrice des plus fausses opinions, et publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soy. Ces gens qui se perchent à cheuauchons sur l'epicycle de Mercure, qui voient si auant dans le ciel, ils m'arrachent les dents: car en l'estude que ie fay, duquel le subject, c'est l'homme, trouuant vne si extreme varieté de iugemens, vn si profond labyrinthe de difficultez les vnes sur les autres, tant de diuersité et incertitude, en l'eschole mesme de la sapience: vous pouuez penser, puis que ces gens là n'ont peu se resoudre de la cognoissance d'eux mesmes, et de leur propre condition, qui est continuellement presente à leurs yeux, qui est dans eux; puis qu'ils ne sçauent comment bransle ce qu'eux mesmes font bransler, ny comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes, comment ie les croirois de la cause du flux et reflux de la riuiere du Nil. La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux hommes pour fleau, dit la saincte Escriture. Mais pour venir à mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aucun autre s'estime moins, voire qu'aucun autre m'estime moins, que ce que ie m'estime. Ie me tien de la commune sorte, sauf en ce que ie m'en tiens: coulpable des deffectuositez plus basses et populaires: mais non desaduoüées, non excusées. Et ne me prise seulement que de ce que ie sçay mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse en moy superficiellement, par la trahison de ma complexion: et n'a point de corps, qui comparoisse à la veuë de mon iugement. I'en suis arrosé, mais non pas teint. Car à la verité, quant aux effects de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est iamais party de moy chose qui me contentast. Et l'approbation d'autruy ne me paye pas. I'ay le iugement tendre et difficile, et notamment en mon endroit. Ie me sens flotter et fleschir de foiblesse. Ie n'ay rien du mien, dequoy satisfaire mon iugement: i'ay la veue assez claire et reglée, mais à l'ouurer elle se trouble: comme i'essaye plus euidemment en la poësie. Ie l'ayme infiniment; ie me cognois assez aux ouurages d'autruy: mais ie fay à la verité l'enfant quand i'y veux mettre la main; ie ne me puis souffrir. On peut faire le sot par tout ailleurs, mais non en la poësie.

_Mediocribus esse poetis Non dij, non homines, non concessere columnæ._

Pleust à Dieu que cette sentence se trouuast au front des boutiques de tous noz imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de versificateurs.

_Verùm Nil securius est malo poeta._

Que n'auons nous de tels peuples? Dionysius le pere n'estimoit rien tant de soy, que sa poësie. A la saison des jeux Olympiques, auec des chariots surpassant tous autres en magnificence, il enuoya aussi des poëtes et des musiciens, pour presenter ses vers, auec des tentes et pauillons dorez et tapissez royalement. Quand on vint à mettre ses vers en auant, la faueur et excellence de la prononciation attira sur le commencement l'attention du peuple. Mais quand par apres il vint à poiser l'ineptie de l'ouurage, il entra premierement en mespris: et continuant d'aigrir son iugement, il se ietta tantost en furie, et courut abbattre et deschirer par despit tous ces pauillons. Et ce que ces chariots ne feirent non plus, rien qui vaille en la course, et que la nauire, qui rapportoit ses gents, faillit la Sicile, et fut par la tempeste poussée et fracassée contre la coste de Tarante: il tint pour certain que c'estoit l'ire des Dieux irritez comme luy, contre ce mauuais poëme: et les mariniers mesmes, eschappez du naufrage, alloient secondant l'opinion de ce peuple: à laquelle, l'oracle qui predit sa mort, sembla aussi aucunement soubscrire. Il portoit, que Dionysius seroit pres de sa fin, quand il auroit vaincu ceux qui vaudroyent mieux que luy. Ce qu'il interpreta des Carthaginois, qui le surpassoyent en puissance. Et ayant affaire à eux, gauchissoit souuent la victoire, et la temperoit, pour n'encourir le sens de cette prediction. Mais il l'entendoit mal: car le Dieu marquoit le temps de l'aduantage, que par faueur et iniustice il gaigna à Athenes sur les poëtes tragiques, meilleurs que luy: ayant faict iouer à l'enuy la sienne, intitulée les Leneïens. Soudain apres laquelle victoire, il trepassa: et en partie pour l'excessiue ioye, qu'il en conceut. Ce que ie treuue excusable du mien, ce n'est pas de soy, et à la verité: mais c'est à la comparaison d'autres choses pires, ausquelles ie voy qu'on donne credit. Ie suis enuieux du bon-heur de ceux, qui se sçauent resiouyr et gratifier en leur besongne; car c'est vn moyen aysé de se donner du plaisir, puis qu'on le tire de soy-mesmes. Specialement s'il y a vn peu de fermeté en leur opiniastrise. Ie sçay vn poëte, à qui fort et foible, en foulle et en chambre, et le ciel et la terre, crient qu'il n'y entend guere. Il n'en rabat pour tout cela rien de la mesure à quoy il s'est taillé. Tousiours recommence, tousiours reconsulte: et tousiours persiste, d'autant plus ahurté en son aduis, qu'il touche à luy seul, de le maintenir. Mes ouurages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que ie les retaste, autant de fois ie m'en despite.

_Cùm relego, scripsisse pudet, quia plurima cerno, Me quoque qui feci, iudice, digna lini._

I'ay tousiours vne idée en l'ame, qui me presente vne meilleure forme, que celle que i'ay mis en besongne, mais ie ne la puis saisir ny exploicter. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage. I'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes ames du temps passé, sont bien loing au delà de l'extreme estenduë de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent d'admiration. Ie iuge leur beauté, ie la voy, sinon iusques au bout, au moins si auant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy que i'entreprenne, ie doibs vn sacrifice aux Graces, comme dit Plutarque de quelqu'vn, pour practiquer leur faueur.

_Si quid enim placet, Si quid dulce hominum sensibus influit, Debentur lepidis omnia Gratiis._

Elles m'abandonnent par tout. Tout est grossier chez moy, il y a faute de polissure et de beauté. Ie ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce qu'elles valent. Ma façon n'ayde rien à la matiere. Voyla pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de prise, et qui luyse d'elle mesme. Quand i'en saisi des populaires et plus gayes, c'est pour me suiure, moy, qui n'aime point vne sagesse ceremonieuse et triste, comme fait le monde: et pour m'egayer, non pour egayer mon stile, qui les veut plustost graues et seueres. Aumoins si ie doy nommer stile, vn parler informe et sans regle: vn iargon populaire, et vn proceder sans definition, sans partition, sans conclusion, trouble, à la façon de celuy d'Amafanius et de Rabirius. Ie ne sçay ny plaire, ny resiouyr, ny chatouiller. Le meilleur compte du monde se seche entre mes mains, et se ternit. Ie ne sçay parler qu'en bon escient. Et suis du tout desnué de cette facilité, que ie voy en plusieurs de mes compagnons, d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute vne trouppe, ou amuser sans se lasser, l'oreille d'vn Prince, de toute sorte de propos; la matiere ne leur faillant iamais, pour cette grace qu'ils ont de sçauoir employer la premiere venue, et l'accommoder à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les Princes n'ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des comptes. Les raisons premieres et plus aisées, qui sont communément les mieux prinses, ie ne sçay pas les employer. Mauuais prescheur de commune. De toute matiere ie dy volontiers les plus extremes choses, que i'en sçay. Cicero estime, qu'és traictez de la philosophie, le plus difficile membre soit l'exorde. S'il est ainsi, ie me prens à la conclusion sagement. Si faut-il sçauoir relascher la corde à toute sorte de tons: et le plus aigu est celuy qui vient le moins souuent en ieu. Il y a pour le moins autant de perfection à releuer vne chose vuide, qu'à en soutenir vne poisante. Tantost il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder. Ie sçay bien que la plus part des hommes se tiennent en ce bas estage, pour ne conceuoir les choses que par cette premiere escorse. Mais ie sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon et Platon, on les void souuent se relascher à cette basse façon, et populaire, de dire et traitter les choses, la soustenans des graces qui ne leur manquent iamais. Au demeurant mon langage n'a rien de facile et fluide: il est aspre, ayant ses dispositions libres et desreglées. Et me plaist ainsi; sinon par mon iugement, par mon inclination. Mais ie sens bien que par fois ie m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir euiter l'art et l'affection, i'y retombe d'vne autre part;

_Breuis esse laboro, Obscurus fio._

Platon dit que le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny qui donnent prix au langage. Quand i'entreprendrois de suiure cet autre stile æquable, vny et ordonné, ie n'y sçaurois aduenir. Et encore que les coupures et cadences de Saluste reuiennent plus à mon humeur, si est-ce que ie treuue Cæsar et plus grand, et moins aisé à representer. Et si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Seneque, ie ne laisse pas d'estimer dauantage celuy de Plutarque. Comme à taire, à dire aussi, ie suy tout simplement ma forme naturelle. D'où c'est à l'aduanture que ie puis plus, à parler qu'à escrire. Le mouuement et action animent les parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme ie fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe, l'assiette, peuuent donner quelque prix aux choses, qui d'elles mesmes n'en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus de quelques accoustremens estroits de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs auoient à parler, qui affoiblissoient leur eloquence. Mon langage François est alteré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Ie ne vis iamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien euidemment son ramage, et qui ne blessast les oreilles qui sont pures Françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigourdin: car ie n'en ay non plus d'vsage que de l'Allemand; et ne m'en chault gueres. C'est vn langage, comme sont autour de moy d'vne bande et d'autre, le Poitteuin, Xaintongeois, Angoulemoisin, Lymosin, Auuergnat, brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus de nous, vers les montagnes, vn Gascon, que ie treuue singulierement beau, sec, bref, signifiant, et à la verité vn langage masle et militaire, plus qu'aucun autre, que i'entende: autant nerueux, et puissant, et pertinent, comme le François est gracieux, delicat, et abondant. Quant au Latin, qui m'a esté donné pour maternel, i'ay perdu par des-accoustumance, la promptitude de m'en pouuoir seruir à parler: ouï, et à escrire, en quoy autrefois ie me faisoy appeller maistre Iean. Voylla combien peu ie vaux de ce costé là.

La beauté est vne piece de grande recommendation au commerce des hommes. C'est le premier moyen de conciliation des vns aux autres; et n'est homme si barbare et si rechigné, qui ne se sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps a vne grand'part à nostre estre, il y tient vn grand rang: ainsi sa structure et composition sont de bien iuste consideration. Ceux qui veulent desprendre noz deux pieces principales, et les sequestrer l'vne de l'autre, ils ont tort. Au rebours, il les faut r'accoupler et reioindre. Il faut ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r'allier à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le conseiller, le redresser, et ramener quand il fouruoye; l'espouser en somme, et luy seruir de mary: à ce que leurs effects ne paroissent pas diuers et contraires, ains accordans et vniformes. Les Chrestiens ont vne particuliere instruction de cette liaison, car ils sçauent, que la iustice diuine embrasse cette societé et ioincture du corps et de l'ame, iusques à rendre le corps capable des recompenses eternelles: et que Dieu regarde agir tout l'homme, et veut qu'entier il reçoiue le chastiement, ou le loyer, selon ses demerites. La secte Peripatetique, de toutes sectes la plus sociable, attribue à la sagesse ce seul soing, de pouruoir et procurer en commun, le bien de ces deux parties associées: et montre les autres sectes, pour ne s'estre assez attachées à la consideration de ce meslange, s'estre partializées, cette-cy pour le corps, cette autre pour l'ame, d'vne pareille erreur: et auoir escarté leur subject, qui est l'homme; et leur guide, qu'ils aduouent en general estre Nature. La premiere distinction, qui aye esté entre les hommes, et la premiere consideration, qui donna les præeminences aux vns sur les autres, il est vray-semblable que ce fut l'aduantage de la beauté.

_Agros diuisere atque dedere Pro facie cuiusque et viribus ingenióque: Nam facies multum valuit, virésque vigebant._

Or ie suis d'vne taille vn peu au dessoubs de la moyenne. Ce deffaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité: à ceux mesmement, qui ont des commandements et des charges: car l'authorité que donne vne belle presence et majesté corporelle, en est à dire. C. Marius ne receuoit pas volontiers des soldats, qui n'eussent six pieds de haulteur. Le Courtisan a bien raison de vouloir pour ce Gentilhomme qu'il dresse, vne taille commune, plustost que toute autre: et de refuser pour luy, toute estrangeté, qui le face montrer au doigt. Mais de choisir, s'il faut à cette mediocrité, qu'il soit plustost au deçà, qu'au delà d'icelle, ie ne le ferois pas, à vn homme militaire. Les petits hommes, dit Aristote, sont bien iolis, mais non pas beaux: et se cognoist en la grandeur, la grande ame, comme la beauté, en vn grand corps et hault. Les Æthiopes et les Indiens, dit-il, elisants leurs Roys et Magistrats, auoyent esgard à la beauté et procerité des personnes. Ils auoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suiuent, et pour l'ennemy de l'effroy, de voir à la teste d'vne trouppe, marcher vn chef de belle et riche taille:

_Ipse inter primos præstanti corpore Turnus Vertitur, arma tenens, et toto vertice suprà est._

Nostre grand Roy diuin et celeste, duquel toutes les circonstances doiuent estre remerquées auec soing, religion et reuerence, n'a pas refusé la recommandation corporelle, speciosus forma præ filiis hominum. Et Platon auec la temperance et la fortitude, desire la beauté aux conseruateurs de sa republique. C'est vn grand despit qu'on s'addresse à vous parmy voz gens, pour vous demander où est Monsieur: et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade, qu'on fait à vostre barbier ou à vostre secretaire. Comme il aduint au pauure Philopœmen: estant arriué le premier de sa trouppe en vn logis, où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et le voyoit d'assez mauuaise mine, l'employa d'aller vn peu aider à ses femmes à puiser de l'eau, ou attiser du feu, pour le seruice de Philopœmen. Les Gentils-hommes de sa suitte estans arriuez, et l'ayants surpris embesongné à cette belle vacation, car il n'auoit pas failly d'obeïr au commandement qu'on luy auoit faict, luy demanderent ce qu'il faisoit-là: Ie paie, leur respondit-il, la peine de ma laideur. Les autres beautez, sont pour les femmes: la beauté de la taille, est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ny la largeur et rondeur du front, ny la blancheur et douceur des yeux, ny la mediocre forme du nez, ny la petitesse de l'oreille, et de la bouche, ny l'ordre et blancheur des dents, ny l'espesseur bien vnie d'vne barbe brune à escorce de chataigne, ny le poil releué, ny la iuste proportion de teste, ny la fraischeur du teint, ny l'air du visage aggreable, ny vn corps sans senteur, ny la iuste proportion de membres, peuuent faire vn bel homme. I'ay au demeurant, la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras, mais plein, la complexion entre le iovial et le melancholique, moyennement sanguine et chaude,

Vnde rigent setis mihi crura, et pectora villis:

la santé, forte et allegre, iusques bien auant en mon aage, rarement troublée par les maladies. I'estois tel, car ie ne me considere pas à cette heure, que ie suis engagé dans les auenues de la vieillesse, ayant pieça franchy les quarante ans.

_Minutatim vires et robur adultum Frangit, et in partem peiorem liquitur ætas._

Ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu'vn demy estre: ce ne sera plus moy. Ie m'eschappe tous les iours, et me desrobbe à moy:

Singula de nobis anni prædantur euntes.

D'addresse et de disposition, ie n'en ay point eu; et si suis fils d'vn pere dispost, et d'vne allegresse qui luy dura iusques à son extreme vieillesse. Il ne trouua guere homme de sa condition, qui s'egalast à luy en tout exercice de corps: comme ie n'en ay trouué guere aucun, qui ne me surmontast; sauf au courir, en quoy i'estoy des mediocres. De la musique, ny pour la voix, que i'y ay tres-inepte, ny pour les instrumens, on ne m'y a iamais sçeu rien apprendre. A la danse, à la paulme, à la lucte, ie n'y ay peu acquerir qu'vne bien fort legere et vulgaire suffisance: à nager, à escrimer, à voltiger, et à saulter, nulle du tout. Les mains, ie les ay si gourdes, que ie ne sçay pas escrire seulement pour moy; de façon, que ce que i'ay barbouillé, i'ayme mieux le refaire que de me donner la peine de le demesler, et ne ly guere mieux. Ie me sens poiser aux escoutans: autrement bon clerc. Ie ne sçay pas clorre à droit vne lettre, ny ne sçeuz iamais tailler plume, ny trancher à table, qui vaille, ny equipper vn cheval de son harnois, ny porter à poinct vn oyseau, et le lascher: ny parler aux chiens, aux oyseaux, aux cheuaux. Mes conditions corporelles sont en somme tresbien accordantes à celles de l'ame, il n'y a rien d'allegre: il y a seulement vne vigueur pleine et ferme. Ie dure bien à la peine, mais i'y dure, si ie m'y porte moy-mesme, et autant que mon desir m'y conduit:

Molliter austerum studio fallente laborem.

Autrement, si ie n'y suis alleché par quelque plaisir, et si i'ay autre guide que ma pure et libre volonté, ie n'y vauls rien. Car i'en suis là, que sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoy ie vueille ronger mes ongles, et que ie vueill' acheter au prix du tourment d'esprit et de la contrainte:

_Tanti mihi non sit opaci Omnis arena Tagi, quódque in mare voluitur aurum._

Extremement oisif, extremement libre, et par nature et par art. Ie presteroy aussi volontiers mon sang, que mon soing. I'ay vne ame libre et toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant eu iusques à cett' heure ny commandant ny maistre forcé, i'ay marché aussi auant, et le pas qu'il m'a pleu. Cela m'a amolli et rendu inutile au seruice d'autruy, et ne m'a faict bon qu'à moy.

Et pour moy, il n'a esté besoin de forcer ce naturel poisant, paresseux et fay-neant. Car m'estant trouué en tel degré de fortune dés ma naissance, que i'ay eu occasion de m'y arrester: (vne occasion pourtant, que mille autres de ma cognoissance eussent prinse, pour planche plustost, à se passer à la queste, à l'agitation et inquietude) ie n'ay rien cherché, et n'ay aussi rien pris:

_Non agimur tumidis velis Aquilone secundo, Non tamen aduersis ætatem ducimus Austris: Viribus, ingenio, specie, virtute, loco, re, Extremi primorum, extremis vsque priores._

Ie n'ay eu besoin que de la suffisance de me contenter. Qui est toutesfois vn reglement d'ame, à le bien prendre, esgalement difficile en toute sorte de condition, et que par vsage, nous voyons se trouuer plus facilement encores en la disette qu'en l'abondance. D'autant, à l'aduanture, que selon le cours de noz autres passions, la faim des richesses est plus aiguisée par leur vsage, que par leur besoin: et la vertu de la moderation, plus rare, que celle de la patience. Et n'ay eu besoin que de iouyr doucement des biens que Dieu par sa liberalité m'auoit mis entre mains. Ie n'ay gousté aucune sorte de trauail ennuieux. Ie n'ay eu guere en maniement que mes affaires: ou, si i'en ay eu, ç'a esté en condition de les manier à mon heure et à ma façon: commis par gents, qui s'en fioyent à moy, et qui ne me pressoyent pas, et me cognoissoyent. Car encore tirent les experts, quelque seruice d'vn cheual restif et poussif.

Mon enfance mesme a esté conduicte d'vne façon molle et libre, et lors mesme exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a donné vne complexion delicate et incapable de sollicitude; iusques là, que i'ayme qu'on me cache mes pertes, et les desordres qui me touchent. Au chapitre de mes mises, ie loge ce que ma nonchalance me couste à nourrir et entretenir:

_Hæc nempe supersunt, Quæ dominum fallunt, quæ prosint furibus._

I'ayme à ne sçauoir pas le compte de ce que i'ay, pour sentir moins exactement ma perte. Ie prie ceux qui viuent auec moy, où l'affection leur manque, et les bons effects, de me pipper et payer de bonnes apparences. A faute d'auoir assez de fermeté, pour souffrir l'importunité des accidens contraires, ausquels nous sommes subjects, et pour ne me pouuoir tenir tendu à regler et ordonner les affaires, ie nourris autant que ie puis en moy cett' opinion: m'abandonnant du tout à la Fortune, de prendre toutes choses au pis; et ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment. C'est à cela seul, que ie trauaille, et le but auquel i'achemine tous mes discours. A vn danger, ie ne songe pas tant comment i'en eschapperay, que combien peu il importe que i'en eschappe. Quand i'y demeurerois, que seroit ce? Ne pouuant regler les euenements, ie me regle moy-mesme: et m'applique à eux, s'ils ne s'appliquent à moy. Ie n'ay guere d'art pour sçauoir gauchir la Fortune, et luy eschapper, ou la forcer; et pour dresser et conduire par prudence les choses à mon poinct. I'ay encore moins de tolerance, pour supporter le soing aspre et penible qu'il faut à cela. Et la plus penible assiette pour moy, c'est estre suspens és choses qui pressent, et agité entre la crainte et l'esperance. Le deliberer, voire és choses plus legeres, m'importune. Et sens mon esprit plus empesché à souffrir le bransle, et les secousses diuerses du doute, et de la consultation, qu'à se rassoir et resoudre à quelque party que ce soit, apres que la chance est liurée. Peu de passions m'ont troublé le sommeil, mais des deliberations, la moindre me le trouble. Tout ainsi que des chemins, i'en euite volontiers les costez pendants et glissans, et me iette dans le battu, le plus boüeux, et enfondrant, d'où ie ne puisse aller plus bas, et y cherche seurté. Aussi i'ayme les malheurs tous purs, qui ne m'exercent et tracassent plus, apres l'incertitude de leur rabillage: et qui du premier saut me poussent droictement en la souffrance.

Dubia plus torquent mala.

Aux euenemens, ie me porte virilement, en la conduicte puerilement. L'horreur de la cheute me donne plus de fiebure que le coup. Le ieu ne vaut pas la chandelle. L'auaritieux a plus mauvais conte de sa passion, que n'a le pauure: et le ialoux, que le cocu. Et y a moins de mal souuent, à perdre sa vigne, qu'à la plaider. La plus basse marche, est la plus ferme: c'est le siege de la constance. Vous n'y auez besoing que de vous. Elle se fonde là, et appuye toute en soy. Cet exemple, d'vn Gentil-homme que plusieurs ont cogneu, a il pas quelque air philosophique? Il se marya bien auant en l'aage, ayant passé en bon compaignon sa ieunesse, grand diseur, grand gaudisseur. Se souuenant combien la matiere de cornardise luy auoit donné dequoy parler et se moquer des autres: pour se mettre à couuert, il espousa vne femme, qu'il print au lieu, où chacun en trouue pour son argent, et dressa auec elle ses alliances: Bon iour putain, bon iour cocu: et n'est chose dequoy plus souuent et ouuertement, il entretinst chez luy les suruenans, que de ce sien dessein: par où il bridoit les occultes caquets des moqueurs, et esmoussoit la poincte de ce reproche. Quant à l'ambition, qui est voisine de la presumption, ou fille plustost, il eust fallu pour m'aduancer, que la Fortune me fust venu querir par le poing: car de me mettre en peine pour vn' esperance incertaine, et me soubmettre à toutes les difficultez, qui accompaignent ceux qui cherchent à se pousser en credit, sur le commencement de leur progrez, ie ne l'eusse sçeu faire,

Spem pretio non emo.

Ie m'attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m'eslongne guere du port:

Alter remus aquas, alter tibi radat arenas.

Et puis on arriue peu à ces auancements, qu'en hazardant premierement le sien. Et ie suis d'aduis, que si ce qu'on a, suffit à maintenir la condition en laquelle on est nay, et dressé, c'est folie d'en lascher la prise, sur l'incertitude de l'augmenter. Celuy à qui la Fortune refuse dequoy planter son pied, et establir vn estre tranquille et reposé, il est pardonnable s'il iette au hazard ce qu'il a, puis qu'ainsi comme ainsi la necessité l'enuoye à la queste.

Capienda rebus in malis præceps via est.

Et i'excuse plustost vn cabdet, de mettre sa legitime au vent, que celuy à qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peut point voir necessiteux qu'à sa faute. I'ay bien trouué le chemin plus court et plus aisé, auec le conseil de mes bons amis du temps passé, de me défaire de ce desir, et de me tenir coy:

Cui sit conditio dulcis, sine puluere palmæ.

Iugeant aussi bien sainement, de mes forces, qu'elles n'estoient pas capables de grandes choses. Et me souuenant de ce mot du feu Chancelier Oliuier, que les François semblent des guenons, qui vont grimpant contremont vn arbre, de branche en branche, et ne cessent d'aller, iusques à ce qu'elles soyent arriuées à la plus haute branche: et y montrent le cul, quand elles y sont.

_Turpe est, quòd nequeas, capiti committere pondus, Et pressum inflexo mox dare terga genu._

Les qualitez mesmes qui sont en moy non reprochables, ie les trouuois inutiles en ce siecle. La facilité de mes mœurs, on l'eust nommée lascheté et foiblesse: la foy et la conscience s'y feussent trouuées scrupuleuses et superstitieuses: la franchise et la liberté, importune, inconsiderée et temeraire. A quelque chose sert le mal'heur. Il fait bon naistre en vn siecle fort depraué: car par comparaison d'autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n'est que parricide en nos iours et sacrilege, il est homme de bien et d'honneur:

_Nunc, si depositum non inficiatur amicus, Si reddat veterem cum tota ærugine follem, Prodigiosa fides, et Tuscis digna libellis, Quæque coronata lustrari debeat agna._

Et ne fut iamais temps et lieu, où il y eust pour les Princes loyer plus certain et plus grand, proposé à la bonté, et à la iustice. Le premier qui s'auisera de se pousser en faueur, et en credit par cette voye là, ie suis bien deçeu si à bon compte il ne deuance ses compaignons. La force, la violence, peuuent quelque chose: mais non pas tousiours tout. Les marchans, les iuges de village, les artisans, nous les voyons aller à pair de vaillance et science militaire, auec la noblesse. Ils rendent des combats honorables et publiques et priuez: ils battent, ils defendent villes en noz guerres presentes. Vn Prince estouffe sa recommendation emmy cette presse. Qu'il reluise d'humanité, de verité, de loyauté, de temperance, et sur tout de iustice: marques rares, incognuës et exilées. C'est la seule volonté des peuples dequoy il peut faire ses affaires: et nulles autres qualitez ne peuuent attirer leur volonté comme celles là: leur estant les plus vtiles. Nihil est tam populare quàm bonitas. Par cette proportion ie me fusse trouué grand et rare: comme ie me trouue pygmée et populaire, à la proportion d'aucuns siecles passez: ausquels il estoit vulgaire, si d'autres plus fortes qualitez n'y concurroient, de veoir vn homme moderé en ses vengeances, mol au ressentiment des offences, religieux en l'obseruance de sa parolle: ny double ny soupple, ny accommodant sa foy à la volonté d'autruy et aux occasions. Plustost lairrois-ie rompre le col aux affaires, que de plier ma foy pour leur seruice. Car quant à cette nouuelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à cett'heure si fort en credit, ie la hay capitalement: et de tous les vices, ie n'en trouue aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur. C'est vn' humeur coüarde et seruile de s'aller desguiser et cacher sous vn masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est. Par là nos hommes se dressent à la perfidie. Estans duicts à produire des parolles fauces, ils ne font pas conscience d'y manquer. Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y est humain. Aristote estime office de magnanimité, hayr et aymer à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la verité, ne faire cas de l'approbation ou reprobation d'autruy. Apollonius disoit que c'estoit aux serfs de mentir, et aux libres de dire verité. C'est la premiere et fondamentale partie de la vertu. Il la faut aymer pour elle mesme. Celuy qui dit vray, par ce qu'il y est d'ailleurs obligé, et par ce qu'il sert: et qui ne craind point à dire mensonge, quand il n'importe à personne, il n'est pas veritable suffisamment. Mon ame de sa complexion refuit la menterie, et haït mesme à la penser. I'ay vn' interne vergongne et vn remors piquant, si par fois elle m'eschappe, comme par fois elle m'eschappe, les occasions me surprenans et agitans impremeditement. Il ne faut pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit tel qu'on le pense: autrement, c'est meschanceté.

Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire sans cesse: si ce n'est, de n'en estre pas creus, lors mesmes qu'ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux les hommes: mais de faire profession de se tenir couuert: et se vanter, comme ont faict aucuns de nos Princes, qu'ils ietteroient leur chemise au feu, si elle estoit participante de leurs vrayes intentions, qui est vn mot de l'ancien Metellus Macedonicus: et qui ne sçait se faindre, ne sçait pas regner: c'est tenir aduertis ceux qui ont à les praticquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent. Quo quis versutior et callidior est, hoc inuisior et suspectior, detracta opinione probitatis. Ce seroit vne grande simplesse à qui se lairroit amuser ny au visage ny aux parolles de celuy, qui fait estat d'estre tousiours autre au dehors, qu'il n'est au dedans: comme faisoit Tibere. Et ne sçay quelle part telles gens peuuent auoir au commerce des hommes, ne produisans rien qui soit receu pour comptant. Qui est desloyal enuers la verité, l'est aussi enuers le mensonge. Ceux qui de nostre temps ont consideré en l'establissement du deuoir d'vn Prince, le bien de ses affaires seulement: et l'ont preferé au soing de sa foy et conscience, diroyent quelque chose à vn Prince, de qui la Fortune auroit rengé à tel poinct les affaires, que pour tout iamais il les peust establir par vn seul manquement et faute à sa parole. Mais il n'en va pas ainsin. On rechet souuent en pareil marché: on fait plus d'vne paix, plus d'vn traitté en sa vie. Le gain, qui les conuie à la premiere desloyauté, et quasi tousiours il s'en presente, comme à toutes autres meschancetez: les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons, s'entreprennent pour quelque espece de fruit: mais ce premier gain apporte infinis dommages suyuants: iettant ce Prince hors de tout commerce, et de tout moyen de negotiation par l'exemple de cette infidelité. Solyman de la race des Ottomans, race peu soigneuse de l'obseruance des promesses et paches, lors que de mon enfance, il fit descendre son armée à Otrante, ayant sçeu que Mercurin de Gratinare, et les habitants de Castro, estoyent detenus prisonniers, apres auoir rendu la place, contre ce qui auoit esté capitulé par ses gents auec eux, manda qu'on les relaschast: et qu'ayant en main d'autres grandes entreprises en cette contrée là, cette desloyauté, quoy qu'elle eust apparence d'vtilité presente, luy apporteroit pour l'aduenir, vn descri et vne deffiance d'infini preiudice. Or de moy i'ayme mieux estre importun et indiscret, que flateur et dissimulé. I'aduoüe qu'il se peut mesler quelque poincte de fierté, et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et ouuert comme ie suis sans consideration d'autruy. Et me semble que ie deuiens vn peu plus libre, où il le faudroit moins estre: et que ie m'eschauffe par l'opposition du respect. Il peut estre aussi, que ie me laisse aller apres ma nature à faute d'art. Presentant aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que i'apporte de ma maison: ie sens combien elle decline vers l'indiscretion et inciuilité. Mais outre ce que ie suis ainsi faict, ie n'ay pas l'esprit assez souple pour gauchir à vne prompte demande, et pour en eschapper par quelque destour: ny pour feindre vne verité, ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte: ny certes assez d'asseurance pour la maintenir: et fais le braue par foiblesse. Parquoy ie m'abandonne à la nayfueté, et à tousiours dire ce que ie pense, et par complexion, et par dessein: laissant à la Fortune d'en conduire l'euenement. Aristippus disoit le principal fruit, qu'il eust tiré de la philosophie, estre, qu'il parloit librement et ouuertement à chacun. C'est vn outil de merueilleux seruice, que la memoire, et sans lequel le iugement fait bien à peine son office: elle me manque du tout. Ce qu'on me veut proposer, il faut que ce soit à parcelles: car de respondre à vn propos, où il y eust plusieurs diuers chefs, il n'est pas en ma puissance. Ie ne sçaurois receuoir vne charge sans tablettes. Et quand i'ay vn propos de consequence à tenir, s'il est de longue haleine, ie suis reduit à cette vile et miserable necessité, d'apprendre par cœur mot à mot ce que i'ay à dire: autrement ie n'auroy ny façon, ny asseurance, estant en crainte que ma memoire vinst à me faire vn mauuais tour. Mais ce moyen m'est non moins difficile. Pour apprendre trois vers, il m'y faut trois heures. Et puis en vn propre ouurage la liberté et authorité de remuer l'ordre, de changer vn mot, variant sans cesse la matiere, la rend plus malaisée à arrester en la memoire de son autheur. Or plus ie m'en defie, plus elle se trouble: elle me sert mieux par rencontre, il faut que ie la solicite nonchalamment: car si ie la presse, elle s'estonne: et depuis qu'ell' a commencé à chanceler, plus ie la sonde, plus elle s'empestre et embarrasse: elle me sert à son heure, non pas à la mienne. Cecy que ie sens en la memoire, ie le sens en plusieurs autres parties. Ie fuis le commandement, l'obligation, et la contrainte. Ce que ie fais aysément et naturellement, si ie m'ordonne de le faire, par vne expresse et prescrite ordonnance, ie ne sçay plus le faire. Au corps mesme, les membres qui ont quelque liberté et iurisdiction plus particuliere sur eux, me refusent par fois leur obeyssance, quand ie les destine et attache à certain poinct et heure de seruice necessaire. Cette preordonnance contraincte et tyrannique les rebute: ils se croupissent d'effroy ou de despit, et se transissent. Autresfois estant en lieu, où c'est discourtoisie barbaresque, de ne respondre à ceux qui vous conuient à boire: quoy qu'on m'y traitast auec toute liberté, i'essaiay de faire le bon compagnon, en faueur des Dames qui estoyent de la partie, selon l'vsage du pays. Mais il y eut du plaisir: car cette menasse et preparation, d'auoir à m'efforcer outre ma coustume, et mon naturel, m'estoupa de maniere le gosier, que ie ne sçeuz aualler vne seule goute: et fus priué de boire, pour le besoing mesme de mon repas. Ie me trouuay saoul et desalteré, par tant de breuuage que mon imagination auoit preoccupé. Cet effaict est plus apparent en ceux qui ont l'imagination plus vehemente et puissante: mais il est pourtant naturel: et n'est aucun qui ne s'en ressente aucunement. On offroit à vn excellent archer condamné à la mort, de luy sauuer la vie, s'il vouloit faire voir quelque notable preuue de son art: il refusa de s'en essayer, craignant que la trop grande contention de sa volonté, luy fist fouruoyer la main, et qu'au lieu de sauuer sa vie, il perdist encore la reputation qu'il auoit acquise au tirer de l'arc. Vn homme qui pense ailleurs, ne faudra point, à vn pousse pres, de refaire tousiours vn mesme nombre et mesure de pas, au lieu où il se promene: mais s'il y est auec attention de les mesurer et compter, il trouuera que ce qu'il faisoit par nature et par hazard, il ne le fera pas si exactement par dessein. Ma librairie, qui est des belles entre les librairies de village, est assise à vn coin de ma maison: s'il me tombe en fantasie chose que i'y vueille aller chercher ou escrire, de peur qu'elle ne m'eschappe en trauersant seulement ma cour, il faut que ie la donne en garde à quelqu'autre. Si ie m'enhardis en parlant, à me destourner tant soit peu, de mon fil, ie ne faux iamais de le perdre: qui fait que ie me tiens en mes discours, contrainct, sec, et resserré. Les gens, qui me seruent, il faut que ie les appelle par le nom de leurs charges, ou de leur pays: car il m'est tres-malaisé de retenir des noms. Ie diray bien qu'il y a trois syllabes, que le son en est rude, qu'il commence ou termine par telle lettre. Et si ie durois à viure long temps, ie ne croy pas que ie n'oubliasse mon nom propre, comme ont faict d'autres. Messala Coruinus fut deux ans n'ayant trace aucune de memoire. Ce qu'on dit aussi de George Trapezonce. Et pour mon interest, ie rumine souuent, quelle vie c'estoit que la leur: et si sans cette piece, il me restera assez pour me soustenir auec quelque aisance. Et y regardant de pres, ie crains que ce defaut, s'il est parfaict, perde toutes les functions de l'ame.

Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo.

Il m'est aduenu plus d'vne fois, d'oublier le mot que i'auois trois heures au parauant donné ou receu d'vn autre: et d'oublier où i'auoy caché ma bourse, quoy qu'en die Cicero. Ie m'ayde à perdre, ce que ie serre particulierement. Memoria certè non modò philosophiam, sed omnis vito vsum, omnésque artes, vnà maximè continet. C'est le receptacle et l'estuy de la science, que la memoire: l'ayant si deffaillante ie n'ay pas fort à me plaindre, si ie ne sçay guere. Ie sçay en general le nom des arts, et ce dequoy ils traictent, mais rien au delà. Ie feuillete les liures, ie ne les estudie pas. Ce qui m'en demeure, c'est chose que ie ne reconnoy plus estre d'autruy. C'est cela seulement, dequoy mon iugement a faict son profit: les discours et les imaginations, dequoy il s'est imbu. L'autheur, le lieu, les mots, et autres circonstances, ie les oublie incontinent. Et suis si excellent en l'oubliance, que mes escripts mesmes et compositions, ie ne les oublie pas moins que le reste. On m'allegue tous les coups à moy-mesme, sans que ie le sente. Qui voudroit sçauoir d'où sont les vers et exemples, que i'ay icy entassez, me mettroit en peine de le luy dire: et si ne les ay mendiez qu'és portes cognuës et fameuses: ne me contentant pas qu'ils fussent riches, s'ils ne venoient encore de main riche et honorable: l'authorité y concurre quant et la raison. Ce n'est pas grande merueille si mon liure suit la fortune des autres liures: et si ma memoire desempare ce que i'escry, comme ce que ie ly: et ce que ie donne, comme ce que ie reçoy. Outre le deffaut de la memoire, i'en ay d'autres, qui aydent beaucoup à mon ignorance. I'ay l'esprit tardif, et mousse, le moindre nuage luy arreste sa poincte: en façon que, pour exemple, ie ne luy proposay iamais enigme si aisé, qu'il sçeust desuelopper. Il n'est si vaine subtilité qui ne m'empesche. Aux ieux, où l'esprit a sa part; des échets, des cartes, des dames, et autres, ie n'y comprens que les plus grossiers traicts. L'apprehension, ie l'ay lente et embrouillée: mais ce qu'elle tient vne fois, elle le tient bien, et l'embrasse bien vniuersellement, estroitement et profondement, pour le temps qu'elle le tient. I'ay la veuë longue, saine et entiere, mais qui se lasse aiséement au trauail, et se charge. A cette occasion ie ne puis auoir long commerce auec les liures, que par le moyen du seruice d'autruy. Le ieune Pline instruira ceux qui ne l'ont essayé, combien ce retardement est important à ceux qui s'adonnent à cette occupation. Il n'est point ame si chetifue et brutale, en laquelle on ne voye reluire quelque faculté particuliere: il n'y en a point de si enseuelie, qui ne face vne saillie par quelque bout. Et comment il aduienne qu'vne ame aueugle et endormie à toutes autres choses, se trouue vifue, claire, et excellente, à certain particulier effect, il s'en faut enquerir aux maistres. Mais les belles ames, ce sont les ames vniuerselles, ouuertes, et prestes à tout: si non instruites, au moins instruisables. Ce que ie dy pour accuser la mienne. Car soit par foiblesse ou nonchalance (et de mettre à nonchaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous auons entremains, ce qui regarde de plus pres l'vsage de la vie, c'est chose bien eslongnée de mon dogme), il n'en est point vne si inepte et si ignorante que la mienne, de plusieurs telles choses vulgaires, et qui ne se peuuent sans honte ignorer. Il faut que i'en conte quelques exemples. Ie suis né et nourry aux champs, et parmy le labourage: i'ay des affaires, et du mesnage en main, depuis que ceux qui me deuançoient en la possession des biens que ie iouys, m'ont quitté leur place. Or ie ne sçay conter ny à get, ny à plume: la pluspart de nos monnoyes ie ne les connoy pas: ny ne sçay la difference de l'vn grain à l'autre, ny en la terre, ny au grenier, si elle n'est par trop apparente: ny à peine celle d'entre les choux et les laictues de mon iardin. Ie n'entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage, ny les plus grossiers principes de l'agriculture, et que les enfans sçauent: moins aux arts mechaniques, en la trafique, et en la cognoissance des marchandises, diuersité et nature des fruicts, de vins, de viandes: ny à dresser vn oiseau, ny à medeciner vn cheual, ou vn chien. Et puis qu'il me faut faire la honte toute entiere, il n'y a pas vn mois qu'on me surprint ignorant dequoy le leuain seruoit à faire du pain; et que c'estoit que faire cuuer du vin. On coniectura anciennement à Athenes, vne aptitude à la mathematique, en celuy à qui on voyoit ingenieusement agencer et fagotter vne charge de brossailles. Vrayement on tireroit de moy vne bien contraire conclusion: car qu'on me donne tout l'apprest d'vne cuisine, me voila à la faim. Par ces traits de ma confession, on en peut imaginer d'autres à mes despens. Mais quel que ie me face cognoistre, pourueu que ie me face cognoistre tel que ie suis, ie fay mon effect. Et si ne m'excuse pas, d'oser mettre par escrit des propos si bas et friuoles que ceux-cy. La bassesse du suiet m'y contrainct. Qu'on accuse si on veut mon proiect, mais mon progrez, non. Tant y a que sans l'aduertissement d'autruy, ie voy assez le peu que tout cecy vaut et poise, et la folie de mon dessein. C'est prou que mon iugement ne se deffere point, duquel ce sont icy les essais.

_Nasutus sis vsque licet, sis denique nasus, Quantum noluerit ferre rogatus Atlas: Et possis ipsum tu deridere Latinum, Non potes in nugas dicere plura meas, Ipse ego quàm dixi: quid dentem dente iuuabit Rodere? carne opus est, si satur esse velis. Ne perdas operam: qui se mirantur, in illos Virus habe; nos hæc nouimus esse nihil._

Ie ne suis pas obligé à ne dire point de sottises, pourueu que ie ne me trompe pas à les cognoistre. Et de faillir à mon escient, cela m'est si ordinaire, que ie ne faux guere d'autre façon, ie ne faux guere fortuitement. C'est peu de chose de prester à la temerité de mes humeurs les actions ineptes, puis que ie ne me puis pas deffendre d'y prester ordinairement les vitieuses. Ie vis vn iour à Barleduc, qu'on presentoit au Roy François second, pour la recommandation de la memoire de René Roy de Sicile, vn pourtraict qu'il auoit luy-mesmes fait de soy. Pourquoy n'est-il loisible de mesme à vn chacun, de se peindre de la plume, comme il se peignoit d'vn creon? Ie ne veux donc pas oublier encor cette cicatrice, bien mal propre à produire en public. C'est l'irresolution: defaut tres-incommode à la negociation des affaires du monde. Ie ne sçay pas prendre party és entreprinses doubteuses:

Ne si, ne no, net cor mi suona intero.

Ie sçay bien soustenir vne opinion, mais non pas la choisir. Par ce qu'és choses humaines, à quelque bande qu'on panche, il se presente force apparences, qui nous y confirment: et le philosophe Chrysippus disoit, qu'il ne vouloit apprendre de Zenon et Cleanthez ses maistres, que les dogmes simplement: car quant aux preuues et raisons, il en fourniroit assez de luy mesme. De quelque costé que ie me tourne, ie me fournis tousiours assez de cause et de vray-semblance pour m'y maintenir. Ainsi i'arreste chez moy le doubte, et la liberté de choisir, iusques à ce que l'occasion me presse. Et lors, à confesser la verité, ie iette le plus souuent la plume au vent, comme on dit, et m'abandonne à la mercy de la Fortune. Vne bien legere inclination et circonstance m'emporte.

_Dum in dubio est animus, paulo momento huc atque Illuc impellitur._

L'incertitude de mon iugement, est si également balancée en la pluspart des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la decision du sort et des dets. Et remarque auec grande consideration de nostre foiblesse humaine, les exemples que l'histoire diuine mesme nous a laissé de cet vsage, de remettre à la Fortune et au hazard, la determination des eslections és choses doubteuses: Sors cecidit super Matthiam. La raison humaine est vn glaiue double et dangereux. Et en la main mesme de Socrates son plus intime et plus familier amy: voyez à quants de bouts c'est vn baston. Ainsi, ie ne suis propre qu'à suyure, et me laisse aysément emporter à la foule. Ie ne me fie pas assez en mes forces, pour entreprendre de commander, ny guider. Ie suis bien ayse de trouuer mes pas trassez par les autres. S'il faut courre le hazard d'vn choix incertain, i'ayme mieux que ce soit soubs tel, qui s'asseure plus de ses opinions, et les espouse plus, que ie ne fay les miennes, ausquelles ie trouue le fondement et le plant glissant. Et si ne suis pas trop facile pourtant au change, d'autant que i'apperçois aux opinions contraires vne pareille foiblesse. Ipsa consuetudo assentiendi periculosa esse videtur, et lubrica. Notamment aux affaires politiques, il y a vn beau champ ouuert au bransle et à la contestation.

_Iusta pari premitur veluti cum pondere libra Prona, nec hac plus parte sedet, nec surgit ab illa._

Les discours de Machiauel, pour exemple, estoient assez solides pour le subiect, si y a-il eu grand'aisance à les combattre; et ceux qui l'ont faict, n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les leurs. Il s'y trouueroit tousiours à vn tel argument, dequoy y fournir responces, dupliques, repliques, tripliques, quadrupliques, et cette infinie contexture de debats, que nostre chicane a alongé tant qu'elle a peu en faueur des procez:

Cædimur, et totidem plagis consumimus hostem:

les raisons n'y ayant guere autre fondement que l'experience, et la diuersité des euenemens humains, nous presentant infinis exemples à toutes sortes de formes. Vn sçauant personnage de nostre temps, dit qu'en nos almanacs, où ils disent chaud, qui voudra dire froid, et au lieu de sec, humide: et mettre tousiours le rebours de ce qu'ils pronostiquent, s'il deuoit entrer en gageure de l'euenement de l'vn ou l'autre, qu'il ne se soucieroit pas quel party il prinst, sauf és choses où il n'y peut escheoir incertitude: comme de promettre à Noël des chaleurs extremes, et à la sainct Iean, des rigueurs de l'hyuer. I'en pense de mesmes de ces discours politiques: à quelque rolle qu'on vous mette, vous auez aussi beau ieu que vostre compagnon, pourueu que vous ne veniez à choquer les principes trop grossiers et apparens. Et pourtant, selon mon humeur, és affaires publiques, il n'est aucun si mauuais train, pourueu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extremement corrompuës, et panchent d'vne merueilleuse inclination vers l'empirement: de nos loix et vsances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses: toutesfois pour la difficulté de nous mettre en meilleur estat, et le danger de ce croullement, si ie pouuoy planter vne cheville à nostre rouë, et l'arrester en ce poinct, ie le ferois de bon cœur.

_Nunquam adeo fœdis adeóque pudendis Vtimur exemplis, vt non peiora supersint._

Le pis que ie trouue en nostre estat, c'est l'instabilité: et que nos loix, non plus que nos vestemens, ne peuuent prendre aucune forme arrestée. Il est bien aysé d'accuser d'imperfection vne police: car toutes choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé d'engendrer à vn peuple le mespris de ses anciennes obseruances: iamais homme n'entreprint cela, qui n'en vinst à bout: mais d'y restablir vn meilleur estat en la place de celuy qu'on a ruiné, à cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui l'auoient entreprins. Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux peuple, qui fait ce qu'on commande, mieux que ceux qui commandent, sans se tourmenter des causes: qui se laisse mollement rouller apres le roullement celeste. L'obeyssance n'est iamais pure ny tranquille en celuy qui raisonne et qui plaide. Somme pour reuenir à moy, ce seul, par où ie m'estime quelque chose, c'est ce, en quoy iamais homme ne s'estima deffaillant: ma recommendation est vulgaire, commune, et populaire: car qui a iamais cuidé auoir faute de sens? Ce seroit vne proposition qui impliqueroit en soy de la contradiction. C'est vne maladie, qui n'est iamais où elle se voit: elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant, le premier rayon de la veuë du patient, perce et dissipe: comme le regard du soleil vn brouïllas opaque. S'accuser, ce seroit s'excuser en ce subiect là: et se condamner, ce seroit s'absoudre. Il ne fut iamais crocheteur ny femmelette, qui ne pensast auoir assez de sens pour sa prouision. Nous recognoissons aysément és autres, l'aduantage du courage, de la force corporelle, de l'experience, de la disposition, de la beauté: mais l'aduantage du iugement, nous ne le cedons à personne. Et les raisons qui partent du simple discours naturel en autruy, il nous semble qu'il n'a tenu qu'à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouuees. La science, le stile, et telles parties, que nous voyons és ouurages estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les nostres: mais les simples productions de l'entendement, chacun pense qu'il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n'est, et à peine, en vne extreme et incomparable distance. Et qui verroit bien à clair la hauteur d'vn iugement estranger, il y arriueroit et y porteroit le sien. Ainsi, c'est vne sorte d'exercitation, de laquelle on doit esperer fort peu de recommandation et de loüange, et vne maniere de composition, de peu de nom. Et puis, pour qui escriuez vous? Les sçauants, à qui appartient la iurisdiction liuresque, ne cognoissent autre prix que de la doctrine; et n'aduoüent autre proceder en noz esprits, que celuy de l'erudition, et de l'art. Si vous auez prins l'vn des Scipions pour l'autre, que vous reste il à dire, qui vaille? Qui ignore Aristote, selon eux, s'ignore quand et quand soy-mesme. Les ames grossieres et populaires ne voyent pas la grace d'vn discours delié. Or ces deux especes occupent le monde. La tierce, à qui vous tombez en partage, des ames reglées et fortes d'elles mesmes, est si rare, que iustement elle n'a ny nom, ny rang entre nous: c'est à demy temps perdu, d'aspirer, et de s'efforcer à luy plaire. On dit communément que le plus iuste partage que Nature nous aye fait de graces, c'est celuy du sens: car il n'est aucun qui ne se contente de ce qu'elle luy en a distribué, n'est-ce pas raison? qui verroit au delà, il verroit au delà de sa veuë. Ie pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n'en croit autant des siennes? L'vne des meilleures preuues que i'en aye, c'est le peu d'estime que ie fay de moy, car si elles n'eussent esté bien asseurées, elles se fussent aisément laissé piper à l'affection que ie me porte, singuliere, comme celuy qui la ramene quasi toute à moy, et qui ne l'espands gueres hors de là. Tout ce que les autres en distribuent à vne infinie multitude d'amis, et de cognoissans, à leur gloire, à leur grandeur, ie le rapporte tout au repos de mon esprit, et à moy. Ce qui m'en eschappe ailleurs, ce n'est pas proprement de l'ordonnance de mon discours:

Mihi nempe valere et viuere doctus.

Or mes opinions, ie les trouue infiniement hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi vn subiect, auquel i'exerce mon iugement autant qu'à nul autre. Le monde regarde tousiours vis à vis: moy, ie replie ma veuë au dedans, ie la plante, ie l'amuse là. Chacun regarde deuant soy, moy ie regarde dedans moy. Ie n'ay affaire qu'à moy, ie me considere sans cesse, ie me contrerolle, ie me gouste. Les autres vont tousiours ailleurs, s'ils y pensent bien: ils vont tousiours auant,

Nemo in sese tentat descendere:

moy, ie me roulle en moy-mesme. Cette capacité de trier le vray, quelle qu'elle soit en moy, et cett'humeur libre de n'assubiectir aysément ma creance, ie la dois principalement à moy: car les plus fermes imaginations que i'aye, et generalles, sont celles qui par maniere de dire, nasquirent auec moy: elles sont naturelles, et toutes miennes. Ie les produisis crues et simples, d'vne production hardie et forte, mais vn peu trouble et imparfaicte: depuis ie les ay establies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les sains exemples des anciens, ausquels ie me suis rencontré conforme en iugement. Ceux-là m'en ont asseuré de la prinse, et m'en ont donné la iouyssance et possession plus claire. La recommandation que chacun cherche, de viuacité et promptitude d'esprit, ie la pretends du reglement, d'vne action esclatante et signalée, ou de quelque particuliere suffisance: ie la pretends de l'ordre, correspondance, et tranquillité d'opinions et de mœurs. Omnino si quidquam est decorum, nihil est profectò magis quàm æquabilitas vniuersæ vitæ, tum singularum actionum: quam conseruare non possis, si, aliorum naturam imitans, omittas tuam. Voyla donq iusques où ie me sens coulpable de cette premiere partie, que ie disois estre au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer point assez autruy, ie ne sçay si ie m'en puis si bien excuser: car quoy qu'il me couste, ie delibere de dire ce qui en est. A l'aduenture que le commerce continuel que i'ay auec les humeurs anciennes, et l'idée de ces riches ames du temps passé, me dégouste, et d'autruy, et de moy-mesme: ou bien qu'à la verité nous viuons en vn siecle qui ne produict les choses que bien mediocres. Tant y a que ie ne connoy rien digne de grande admiration. Aussi ne connoy-ie guere d'hommes, auec telle priuauté, qu'il faut pour en pouuoir iuger: et ceux ausquels ma condition me mesle plus ordinairement, sont pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de la culture de l'ame, et ausquels on ne propose pour toute beatitude que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.

Ce que ie voy de beau en autruy, ie le louë et l'estime tres-volontiers. Voire i'enrichis souuent sur ce que i'en pense, et me permets de mentir iusques là. Car ie ne sçay point inuenter vn subiect faux. Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i'y trouue de loüable. Et d'vn pied de valeur, i'en fay volontiers vn pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas, ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu'ils ont. Voyre à mes ennemis, ie rends nettement ce que ie dois de tesmoignage d'honneur. Mon affection se change, mon iugement non. Et ne confons point ma querelle auec autres circonstances qui n'en sont pas. Et suis tant ialoux de la liberté de mon iugement, que mal-ayséement la puis-ie quitter pour passion que ce soit. Ie me fay plus d'iniure en mentant, que ie n'en fay à celuy, de qui ie mens. On remarque cette loüable et genereuse coustume de la nation Persienne, qu'ils parloient de leurs mortels ennemis, et à qui ils faisoyent la guerre à outrance, honorablement et equitablement autant que portoit le merite de leur vertu. Ie connoy des hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l'esprit, qui le cœur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne science, qui vn'autre: mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d'excellence, qu'on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m'en a faict voir nul. Et le plus grand que i'aye conneu au vif, ie di des parties naturelles de l'ame, et le mieux né, c'estoit Estienne de la Boitie: c'estoit vrayement vn' ame pleine, et qui montroit vn beau visage à tout sens: vn' ame à la vieille marque: et qui eust produit de grands effects, si sa fortune l'eust voulu: ayant beaucoup adiousté à ce riche naturel, par science et estude. Mais ie ne sçay comment il aduient, et si aduient sans doubte, qu'il se trouue autant de vanité et de foiblesse d'entendement, en ceux qui font profession d'auoir plus de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges qui despendent des liures, qu'en nulle autre sorte de gens. Ou bien par ce que lon requiert et attend plus d'eux, et qu'on ne peut excuser en eux les fautes communes: ou bien que l'opinion du sçauoir leur donne plus de hardiesse de se produire, et de se descouurir trop auant, par où ils se perdent, et se trahissent. Comme vn artisan tesmoigne bien mieux sa bestise, en vne riche matiere, qu'il ait entre mains, s'il l'accommode et mesle sottement, et contre les regles de son ouurage, qu'en vne matiere vile: et s'offence lon plus du defaut, en vne statue d'or, qu'en celle qui est de plastre. Ceux cy en font autant, lors qu'ils mettent en auant des choses qui d'elles mesmes, et en leur lieu, seroyent bonnes: car ils s'en seruent sans discretion, faisans honneur à leur memoire, aux despens de leur entendement: et faisans honneur à Cicero, à Galien, à Vlpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux ridicules. Ie retombe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution. Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la deriuation et l'etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous ne sçauons l'aymer. Si nous ne sçauons que c'est que prudence par effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur. De nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçauoir la race, les parentelles, et les alliances, nous les voulons auoir pour amis, et dresser auec eux quelque conuersation et intelligence: elle nous a appris les definitions, les diuisions, et partitions de la vertu, comme des surnoms et branches d'vne genealogie, sans auoir autre soing de dresser entre nous et elle, quelque pratique de familiarité et priuée accointance. Elle nous a choisi pour nostre apprentissage, non les liures qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin: et parmy ses beaux mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs de l'antiquité. Vne bonne institution, elle change le iugement et les mœurs: comme il aduint à Polemon: ce ieune homme Grec desbauché, qui estant allé ouïr par rencontre, vne leçon de Xenocrates, ne remerqua pas seulement l'éloquence et la suffisance du lecteur, et n'en rapporta pas seulement en la maison, la science de quelque belle matiere: mais vn fruit plus apparent et plus solide: qui fut, le soudain changement et amendement de sa premiere vie. Qui a iamais senti vn tel effect de nostre discipline?

_Faciásne quod olim Mutatus Polemon? ponas insignia morbi, Fasciolas, cubital, focalia, potus vt ille Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas, Postquam est impransi correptus voce magistri?_

La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes. Plus sapit vulgus, quia tantum, quantum opus est, sapit. Les plus notables hommes que i'aye iugé, par les apparences externes, car pour les iuger à ma mode, il les faudroit esclairer de plus pres, c'ont esté, pour le faict de la guerre, et suffisance militaire, le Duc de Guyse, qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans, et de vertu non commune, Oliuier, et l'Hospital Chanceliers de France. Il me semble aussi de la poësie qu'elle a eu sa vogue en nostre siecle. Nous auons abondance de bons artisans de ce mestier-là, Aurat, Beze, Buchanan, l'Hospital, Mont-doré, Turnebus. Quant aux François, ie pense qu'ils l'ont montée au plus haut degré où elle sera iamais: et aux parties, en quoy Ronsart et du Bellay excellent, ie ne les treuue gueres esloignez de la perfection ancienne. Adrianus Turnebus sçauoit plus, et sçauoit mieux ce qu'il sçauoit, qu'homme qui fust de son siecle, ny loing au delà. Les vies du Duc d'Albe dernier mort, et de nostre Connestable de Mommorancy, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs rares ressemblances de fortune. Mais la beauté, et la gloire de la mort de cettuy-cy, à la veuë de Paris, et de son Roy; pour leur seruice contre ses plus proches; à la teste d'vne armée victorieuse par sa conduitte; et d'vn coup de main, en si extreme vieillesse, me semble meriter qu'on la loge entre les remerquables euenemens de mon temps. Comme aussi, la constante bonté, douceur de mœurs, et facilité consciencieuse de Monsieur de la Nouë, en vne telle iniustice de parts armées, vraye eschole de trahison, d'inhumanité, et de brigandage, où tousiours il s'est nourry, grand homme de guerre, et tres-experimenté. I'ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux, l'esperance que i'ay de Marie de Gournay le Iars ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que paternellement, et enueloppée en ma retraitte et solitude, comme l'vne des meilleures parties de mon propre estre. Ie ne regarde plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peut donner presage, cette ame sera quelque iour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ait peu monter encores: la sincerité et la solidité de ses mœurs, y sont desia bastantes, son affection vers moy plus que sur-abondante: et telle en somme qu'il n'y a rien à souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la trauaillast moins cruellement. Le iugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siecle, et si ieune, et seule en son quartier, et la vehemence fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la seule estime qu'elle en print de moy, auant m'auoir veu, c'est vn accident de tres-digne consideration. Les autres vertus ont eu peu, ou point de mise en cet aage: mais la vaillance, elle est deuenue populaire par noz guerres ciuiles: et en cette partie, il se trouue parmy nous, des ames fermes, iusques à la perfection, et en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire. Voila tout ce que i'ay cognu, iusques à cette heure, d'extraordinaire grandeur et non commune.

CHAPITRE XVIII.

Du desmentir.

VOIRE mais, on me dira, que ce dessein de se seruir de soy, pour subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux, qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance. Il est certain, ie l'adoüe, et sçay bien que pour voir vn homme de la commune façon, à peine qu'vn artisan leue les yeux de sa besongne: là où pour voir vn personnage grand et signalé, arriuer en vne ville, les ouuroirs et les boutiques s'abandonnent. Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a dequoy se faire imiter; et duquel la vie et les opinions peuuent seruir de patron. Cæsar et Xenophon ont eu dequoy fonder et fermir leur narration, en la grandeur de leurs faicts, comme en vne baze iuste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers iournaux du grand Alexandre, les Commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla, Brutus, et autres auoyent laissé de leurs gestes. De telles gens, on ayme et estudie les figures, en cuyure mesmes et en pierre. Cette remontrance est tres-vraye; mais elle ne me touche que bien peu.

_Non recito cuiquam, nisi amicis, idque rogatus. Non vbiuis, corámve quibuslibet. In medio qui Scripta foro recitent sunt multi, quique lauantes._

Ie ne dresse pas icy vne statue à planter au carrefour d'vne ville, ou dans vne eglise, ou place publique:

_Non equidem hoc studeo bullatis vt mihi nugis Pagina turgescat: Secreti loquimur._

C'est pour le coin d'vne librairie, et pour en amuser vn voisin, vn parent, vn amy qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en cett' image. Les autres ont pris cœur de parler d'eux, pour y auoir trouué le subject digne et riche; moy au rebours, pour l'auoir trouué si sterile et si maigre, qu'il n'y peut eschoir soupçon d'ostentation. Ie iuge volontiers des actions d'autruy: des miennes, ie donne peu à iuger, à cause de leur nihilité. Ie ne trouue pas tant de bien en moy, que ie ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement me seroit-ce d'ouyr ainsi quelqu'vn, qui me recitast les mœurs, le visage, la contenance, les plus communes parolles, et les fortunes de mes ancestres, combien i'y serois attentif. Vrayement cela partiroit d'vne mauuaise nature, d'auoir à mespris les portraits mesmes de noz amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements, et de leurs armes. I'en conserue l'escriture, le seing et vne espée peculiere: et n'ay point chassé de mon cabinet, des longues gaules, que mon pere portoit ordinairement en la main. Paterna vestis et annulus, tanto charior est posteris, quanto ergo parentes maior affectus. Si toutefois ma posterité est d'autre appetit, i'auray bien dequoy me reuencher: car ils ne sçauroyent faire moins de comte de moy, que i'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que i'ay en cecy auec le publicq, c'est que i'emprunte les vtils de son escriture, plus soudaine et plus aisée. En recompense, i'empescheray peut estre, que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.

_Ne toga cordyllis, ne penula desit oliuis, Et laxas scombris sæpe dabo tunicas._

Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de m'estre entretenu tant d'heures oisiues, à pensements si vtiles et aggreables? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souuent me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, ie me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. Ie n'ay pas plus faict mon liure, que mon liure m'a faict. Liure consubstantiel à son autheur: d'vne occupation propre: membre de ma vie: non d'vne occupation et fin, tierce et estrangere, comme tous autres liures. Ay-ie perdu mon temps, de m'estre rendu compte de moy, si continuellement, si curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement, et par langue, quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouurage, et son mestier: qui s'engage à vn registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force. Les plus delicieux plaisirs, si se digerent ils au dedans: fuyent à laisser trace de soy: et fuyent la veuë, non seulement du peuple, mais d'vn autre. Combien de fois m'a cette besongne diuerty de cogitations ennuieuses? Et doiuent estre comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles. Nature nous a estrenez d'vne large faculté à nous entretenir à part: et nous y appelle souuent, pour nous apprendre, que nous nous deuons en partie à la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger ma fantasie, à resuer mesme, par quelque ordre et proiect, et la garder de se perdre et extrauaguer au vent, il n'est que de donner corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se presentent à elle. I'escoutte à mes resueries, par ce que i'ay à les enroller. Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m'en suis-ie icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction! Et si ces verges poëtiques:

_Zon sus l'œil, zon sur le groin, Zon sur le dos du Sagoin,_

s'impriment encore mieux en papier, qu'en la chair viue. Quoy si ie preste vn peu plus attentiuement l'oreille aux liures, depuis que ie guette, si i'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler ou estayer le mien? Ie n'ay aucunement estudié pour faire vn liure: mais i'ay aucunement estudié, pour ce que ie l'auoy faict: si c'est aucunement estudier, qu'effleurer et pincer, par la teste, ou par les pieds, tantost vn autheur, tantost vn autre: nullement pour former mes opinions: ouï, pour les assister, pieça formées, seconder et seruir. Mais à qui croirons nous parlant de soy, en vne saison si gastée? veu qu'il en est peu, ou point, à qui nous puissions croire parlants d'autruy, où il y a moins d'interest à mentir. Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la verité; car comme disoit Pindare, l'estre veritable, est le commencement d'vne grande vertu, et le premier article que Platon demande au gouuerneur de sa republique. Nostre verité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy: comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi, qui a mise. Nostre nation est de long temps reprochée de ce vice. Car Saluianus Massiliensis, qui estoit du temps de l'Empereur Valentinian, dit qu'aux François le mentir et se pariurer n'est pas vice, mais vne façon de parler. Qui voudroit encherir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur est à present vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à vn exercice d'honneur: car la dissimulation est des plus notables qualitez de ce siecle. Ainsi i'ay souuent consideré d'où pouuoit naistre cette coustume, que nous obseruons si religieusement, de nous sentir plus aigrement offencez du reproche de ce vice, qui nous est si ordinaire, que de nul autre: et que ce soit l'extreme iniure qu'on nous puisse faire de parolle, que de nous reprocher la mensonge. Sur cela, ie treuue qu'il est naturel, de se deffendre le plus, des deffaux, dequoy nous sommes le plus entachez. Il semble qu'en nous ressentans de l'accusation, et nous en esmouuans, nous nous deschargeons aucunement de la coulpe: si nous l'auons par effect, aumoins nous la condamnons par apparence. Seroit-ce pas aussi, que ce reproche semble enuelopper la couardise et lascheté de cœur? En est-il de plus expresse, que se desdire de sa parolle? quoy se desdire de sa propre science? C'est vn vilain vice, que le mentir; et qu'vn ancien peint bien honteusement, quand il dit, que c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. Il n'est pas possible d'en representer plus richement l'horreur, la vilité, et le desreglement. Car que peut on imaginer plus vilain, que d'estre couart à l'endroit des hommes, et braue à l'endroit de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique. C'est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées: c'est le truchement de nostre ame: s'il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des nouuelles Indes (on n'a que faire d'en remerquer les noms, ils ne sont plus; car iusques à l'entier abolissement des noms, et ancienne cognoissance des lieux, s'est estendue la desolation de cette conqueste, d'vn merueilleux exemple, et inouy) offroyent à leurs Dieux, du sang humain, mais non autre, que tiré de leur langue, et oreilles, pour expiation du peché de la mensonge, tant ouye que prononcée. Ce bon compagnon de Grece disoit, que les enfans s'amusent par les osselets, les hommes par les parolles. Quant aux diuers vsages de noz desmentirs, et les loix de nostre honneur en cela, et les changemens qu'elles ont reçeu, ie remets à vne autre-fois d'en dire ce que i'en sçay; et apprendray cependant, si ie puis, en quel temps print commencement cette coustume, de si exactement poiser et mesurer les parolles, et d'y attacher nostre honneur: car il est aisé à iuger qu'elle n'estoit pas anciennement entre les Romains et les Grecs. Et m'a semblé souuent nouueau et estrange, de les voir se dementir et s'iniurier, sans entrer pourtant en querelle. Les loix de leur deuoir, prenoient quelque autre voye que les nostres. On appelle Cæsar, tantost voleur, tantost yurongne à sa barbe. Nous voyons la liberté des inuectiues, qu'ils font les vns contre les autres; ie dy les plus grands chefs de guerre, de l'vne et l'autre nation, où les parolles se reuenchent seulement par les parolles, et ne se tirent à autre consequence.

CHAPITRE XIX.

De la liberté de conscience.

IL est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux. En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de guerres ciuiles, le meilleur et le plus sain party, est sans doubte celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyuent (car ie ne parle point de ceux, qui s'en seruent de pretexte, pour, ou exercer leurs vengeances particulieres, ou fournir à leur auarice, ou suiure la faueur des Princes: mais de ceux qui le font par vray zele enuers leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l'estat de leur patrie) de ceux-cy, dis-ie, il s'en voit plusieurs, que la passion pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre des conseils iniustes, violents, et encore temeraires. Il est certain, qu'en ces premiers temps, que nostre religion commença de gaigner authorité auec les loix, le zele en arma plusieurs contre toute sorte de liures payens; dequoy les gens de lettre souffrent vne merueilleuse perte. I'estime que ce desordre ait plus porté de nuysance aux lettres, que tous les feux des barbares. Cornelius Tacitus en est vn bon tesmoing: car quoy que l'Empereur Tacitus son parent, en eust peuplé par ordonnances expresses toutes les librairies du monde: toutes-fois vn seul exemplaire entier n'a peu eschapper la curieuse recherche de ceux qui desiroyent l'abolir, pour cinq ou six vaines clauses, contraires à nostre creance. Ils ont aussi eu cecy, de prester aisément des louanges fauces, à tous les Empereurs, qui faisoyent pour nous, et condamner vniuersellement toutes les actions de ceux, qui nous estoyent aduersaires, comme il est aisé à voir en l'Empereur Iulian, surnommé l'Apostat. C'estoit à la verité vn tres-grand homme et rare; comme celuy, qui auoit son ame viuement tainte des discours de la philosophie, ausquels il faisoit profession de regler toutes ses actions: et de vray il n'est aucune sorte de vertu, dequoy il n'ait laissé de tres-notables exemples. En chasteté, de laquelle le cours de sa vie donne bien clair tesmoignage, on lit de luy vn pareil traict, à celuy d'Alexandre et de Scipion, que de plusieurs tresbelles captiues, il n'en voulut pas seulement voir vne, estant en la fleur de son aage: car il fut tué par les Parthes aagé de trente vn an seulement. Quant à la iustice, il prenoit luy-mesme la peine d'ouyr les parties: et encore que par curiosité il s'informast à ceux qui se presentoient à luy, de quelle religion ils estoient: toutes-fois l'inimitié qu'il portoit à la nostre, ne donnoit aucun contrepoix à la balance. Il fit luy mesme plusieurs bonnes loix, et retrancha vne grande partie des subsides et impositions, que leuoyent ses predecesseurs. Nous auons deux bons historiens tesmoings oculaires de ses actions: l'vn desquels, Marcellinus, reprend aigrement en diuers lieux de son histoire, cette sienne ordonnance, par laquelle il deffendit l'escole, et interdit l'enseigner à tous les rhetoriciens et grammairiens Chrestiens, et dit, qu'il souhaiteroit cette sienne action estre enseuelie soubs le silence. Il est vray-semblable, s'il eust faict quelque chose de plus aigre contre nous, qu'il ne l'eust pas oublié, estant bien affectionné à nostre party. Il nous estoit aspre à la verité, mais non pourtant cruel ennemy. Car noz gens mesmes recitent de luy cette histoire, que se promenant vn iour autour de la ville de Chalcedoine, Maris Euesque du lieu, osa bien l'appeller meschant, traistre à Christ, et qu'il n'en fit autre chose, sauf luy respondre: Va miserable, pleure la perte de tes yeux: à quoy l'Euesque encore repliqua: Ie rends graces à Iesus Christ, de m'auoir osté la veuë, pour ne voir ton visage impudent: affectant en cela, disent-ils, vne patience philosophique. Tant y a que ce faict là, ne se peut pas bien rapporter aux cruautez qu'on le dit auoir exercées contre nous. Il estoit, dit Eutropius mon autre tesmoing, ennemy de la Chrestienté, mais sans toucher au sang. Et pour reuenir à sa iustice, il n'est rien qu'on y puisse accuser, que les rigueurs, dequoy il vsa au commencement de son empire, contre ceux qui auoyent suiuy le party de Constantius son predecesseur. Quant à sa sobrieté, il viuoit tousiours vn viure soldatesque: et se nourrissoit en pleine paix, comme celuy qui se preparoit et accoustumoit à l'austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy, qu'il departoit la nuict à trois ou à quatre parties, dont la moindre estoit celle qu'il donnoit au sommeil: le reste, il l'employoit à visiter luy mesme en personne, l'estat de son armée et ses gardes, ou à estudier: car entre autres siennes rares qualitez, il estoit tres-excellent en toute sorte de literature. On dit d'Alexandre le grand, qu'estant couché, de peur que le sommeil ne le desbauchast de ses pensemens, et de ses estudes, il faisoit mettre vn bassin ioignant son lict, et tenoit l'vne de ses mains au dehors, auec vne boulette de cuiure: affin que le dormir le surprenant, et relaschant les prises de ses doigts, cette boullette par le bruit de sa cheutte dans le bassin, le reueillast. Cettuy-cy auoit l'ame si tendue à ce qu'il vouloit, et si peu empeschée de fumées, par sa singuliere abstinence, qu'il se passoit bien de cet artifice. Quant à la suffisance militaire, il fut admirable en toutes les parties d'vn grand Capitaine: aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice de guerre: et la pluspart, auec nous, en France contre les Allemans et Francons. Nous n'auons guere memoire d'homme, qui ait veu plus de hazards, ny qui ait plus souuent faict preuue de sa personne. Sa mort a quelque chose de pareil à celle d'Epaminondas: car il fut frappé d'vn traict, et essaya de l'arracher, et l'eust fait, sans ce que le traict estant tranchant, il se couppa et affoiblit la main. Il demandoit incessamment qu'on le repportast en ce mesme estat, en la meslée, pour y encourager ses soldats; lesquels contesterent cette battaille sans luy, trescourageusement, iusques à ce que la nuict separa les armées. Il deuoit à la philosophie, vn singulier mespris, en quoy il auoit sa vie, et les choses humaines. Il auoit ferme creance de l'eternité des ames. En matiere de religion, il estoit vicieux par tout; on l'a surnommé l'Apostat, pour auoir abandonné la nostre: toutesfois cette opinion me semble plus vray-semblable, qu'il ne l'auoit iamais euë à cœur, mais que pour l'obeïssance des loix il s'estoit feint iusques à ce qu'il tinst l'empire en sa main. Il fut si superstitieux en la sienne, que ceux mesmes qui en estoyent de son temps, s'en mocquoient: et disoit-on, s'il eust gaigné la victoire contre les Parthes, qu'il eust fait tarir la race des bœufs au monde, pour satisfaire à ses sacrifices. Il estoit aussi embabouyné de la science diuinatrice, et donnoit authorité à toute façon de prognostics. Il dit entre autres choses, en mourant, qu'il sçauoit bon gré aux Dieux et les remercioit, dequoy ils ne l'auoyent pas voulu tuer par surprise, l'ayant de long temps aduerty du lieu et heure de sa fin, ny d'vne mort molle ou lasche, mieux conuenable aux personnes oysiues et delicates, ny languissante, longue et douloureuse: et qu'ils l'auoyent trouué digne de mourir de cette noble façon, sur le cours de ses victoires, et en la fleur de sa gloire. Il auoit eu vne pareille vision à celle de Marcus Brutus, qui premierement le menassa en Gaule, et depuis se representa à luy en Perse, sur le point de sa mort. Ce langage qu'on luy fait tenir, quand il se sentit frappé: Tu as veincu, Nazareen: ou, comme d'autres, Contente toy, Nazareen; à peine eust il esté oublié, s'il eust esté creu par mes tesmoings: qui estants presens en l'armée ont remarqué iusques aux moindres mouuements et parolles de sa fin: non plus que certains autres miracles, qu'on y attache. Et pour venir au propos de mon theme: il couuoit, dit Marcellinus, de long temps en son cœur, le paganisme; mais par ce que toute son armée estoit de Chrestiens, il ne l'osoit descouurir. En fin, quand il se vit assez fort pour oser publier sa volonté, il fit ouurir les temples des Dieux, et s'essaya par tous moyens de mettre sus l'idolatrie. Pour paruenir à son effect, ayant rencontré en Constantinople, le peuple descousu, auec les prelats de l'Eglise Chrestienne diuisez, les ayant faict venir à luy au palais, les admonesta instamment d'assoupir ces dissentions ciuiles, et que chacun sans empeschement et sans crainte seruist à la religion. Ce qu'il sollicitoit auec grand soing, pour l'esperance que cette licence augmenteroit les parts et les brigues de la diuision, et empescheroit le peuple de se reünir, et de se fortifier par consequent, contre luy, par leur concorde, et vnanime intelligence: ayant essayé par la cruauté d'aucuns Chrestiens, qu'il n'y a point de beste au monde tant à craindre à l'homme, que l'homme. Voyla ses mots à peu pres: en quoy cela est digne de consideration, que l'Empereur Iulian se sert pour attiser le trouble de la dissention ciuile, de cette mesme recepte de liberté de conscience, que noz Roys viennent d'employer pour l'estaindre. On peut dire d'vn costé, que de lascher la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est espandre et semer la diuision, c'est prester quasi la main à l'augmenter, n'y ayant aucune barriere ny coërction des loix, qui bride et empesche sa course. Mais d'autre costé, on diroit aussi, que de lascher la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est les amollir et relascher par la facilité, et par l'aisance, et que c'est esmousser l'eguillon qui s'affine par la rareté, la nouuelleté, et la difficulté. Et si croy mieux, pour l'honneur de la deuotion de noz Roys; c'est, que n'ayans peu ce qu'ils vouloient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu'ils pouuoient.

CHAPITRE XX.

Nous ne goustons rien de pur.

LA foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux de mesme, et l'or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour l'accommoder à nostre seruice. Ny la vertu ainsi simple, qu'Ariston et Pyrrho, et encore les Stoiciens faisoient fin de la vie, ny a peu seruir sans composition: ny la volupté Cyrenaique et Aristippique. Des plaisirs, et biens que nous auons, il n'en est aucun exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité:

_Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._

Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement, et de plainte. Diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Voire quand nous en forgeons l'image en son excellence, nous la fardons d'epithetes et qualitez maladifues, et douloureuses: langueur, mollesse, foiblesse, deffaillance, morbidezza, grand tesmoignage de leur consanguinité, et consubstantialité. La profonde ioye a plus de seuerité, que de gayeté. L'extreme et plein contentement, plus de rassis que d'enioué. Ipsa felicitas, se nisi temperat, premit. L'aise nous masche. C'est ce que dit vn verset Grec ancien, de tel sens: Les Dieux nous vendent tous les biens qu'ils nous donnent: c'est à dire, ils ne nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n'achetions au prix de quelque mal. Le trauail et le plaisir, tres-dissemblables de nature, s'associent pourtant de ie ne sçay quelle ioincture naturelle. Socrates dit, que quelque Dieu essaya de mettre en masse, et confondre la douleur et la volupté: mais, que n'en pouuant sortir, il s'aduisa de les accouppler au moins par la queuë. Metrodorus disoit qu'en la tristesse, il y a quelque alliage de plaisir. Ie ne sçay s'il vouloit dire autre chose; mais moy, i'imagine bien, qu'il y a du dessein, du consentement, et de la complaisance, à se nourrir en la melancholie. Ie dis outre l'ambition, qui s'y peut encore mesler: il y a quelque ombre de friandise et delicatesse, qui nous rit et qui nous flatte, au giron mesme de la melancholie. Y a-il pas des complexions qui en font leur aliment?

Est quædam flere voluptas.

Et dit vn Attalus en Seneque, que la memoire de noz amis perdus nous aggrée comme l'amer au vin trop vieil:

_Minister veteris, puer, falerni Ingere mi calices amariores:_

et comme des pommes doucement aigres. Nature nous descouure cette confusion. Les peintres tiennent, que les mouuemens et plis du visage, qui seruent au pleurer, seruent aussi au rire. De vray, auant que l'vn ou l'autre soyent acheuez d'exprimer, regardez à la conduitte de la peinture, vous estes en doubte, vers lequel c'est qu'on va. Et l'extremité du rire se mesle aux larmes. Nullum sine auctoramento malum est. Quand i'imagine l'homme assiegé de commoditez desirables: mettons le cas, que touts ses membres fussent saisis pour tousiours, d'vn plaisir pareil à celuy de la generation en son poinct plus excessif: ie le sens fondre soubs la charge de son aise: et le voy du tout incapable de porter vne si pure, si constante volupté, et si vniuerselle. De vray il fuit, quand il y est, et se haste naturellement d'en eschapper, comme d'vn pas, où il ne se peut fermir, où il craind d'enfondrer. Quand ie me confesse à moy religieusement, ie trouue que la meilleure bonté que i'aye, a quelque teinture vicieuse. Et crains que Platon en sa plus nette vertu (moy qui en suis autant sincere et loyal estimateur, et des vertus de semblable marque, qu'autre puisse estre) s'il y eust escouté de pres (et il y escoutoit de pres) il y eust senty quelque ton gauche, de mixtion humaine: mais ton obscur, et sensible seulement à soy. L'homme en tout et par tout, n'est que rappiessement et bigarrure. Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister sans quelque meslange d'iniustice. Et dit Platon, que ceux-là entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et inconueniens. Omne magnum exemplum habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos vtilitate publica rependitur, dit Tacitus. Il est pareillement vray, que pour l'vsage de la vie, et seruice du commerce public, il y peut auoir de l'excez en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante, a trop de subtilité et de curiosité. Il les faut appesantir et esmousser, pour les rendre plus obeissans à l'exemple et à la pratique; et les espessir et obscurcir, pour les proportionner à cette vie tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouuent les esprits communs et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires. Et les opinions de la philosophie esleuées et exquises, se trouuent ineptes à l'exercice. Cette pointue viuacité d'ame, et cette volubilité soupple et inquiete, trouble nos negotiations. Il faut manier les entreprises humaines, plus grossierement et superficiellement; et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la Fortune. Il n'est pas besoin d'esclairer les affaires si profondement et si subtilement. On s'y perd à la consideration de tant de lustres contraires et formes diuerses, volutantibus res inter se pugnantes, obtorpuerant animi. C'est ce que les anciens disent de Simonides: par ce que son imagination luy presentoit sur la demande que luy auoit faict le Roy Hieron, pour à laquelle satisfaire il auoit eu plusieurs iours de pensement, diuerses considerations, aiguës et subtiles: doubtant laquelle estoit la plus vray-semblable, il desespera du tout de la verité. Qui en recherche et embrasse toutes les circonstances, et consequences, il empesche son eslection. Vn engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de grand, et de petit poix. Regardez que les meilleurs mesnagers, sont ceux qui nous sçauent moins dire comme ils le sont; et que ces suffisans conteurs, n'y font le plus souuent rien qui vaille. Ie sçay vn grand diseur, et tres excellent peintre de toute sorte de mesnage, qui a laissé bien piteusement, couler par ses mains, cent mille liures de rente. I'en sçay vn autre, qui dit, qu'il consulte mieux qu'homme de son conseil, et n'est point au monde vne plus belle montre d'ame, et de suffisance, toutesfois aux effects, ses seruiteurs trouuent, qu'il est tout autre; ie dy sans mettre le malheur en conte.

CHAPITRE XXI.

Contre la faineantise.

L'EMPEREVR Vespasien estant malade de la maladie, dont il mourut, ne laissoit pas de vouloir entendre l'estat de l'Empire: et dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de consequence: et son medecin l'en tançant, comme de chose nuisible à sa santé: Il faut, disoit-il, qu'vn Empereur meure debout. Voilà vn beau mot, à mon gré, et digne d'vn grand Prince. Adrian l'Empereur s'en seruit depuis à ce mesme propos: et le deuroit on souuent ramenteuoir aux Roys, pour leur faire sentir, que cette grande charge, qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes, n'est pas vne charge oisiue; et qu'il n'est rien qui puisse si iustement desgouster vn subject, de se mettre en peine et en hasard pour le seruice de son Prince, que de le voir appoltronny cependant luy-mesme, à des occupations lasches et vaines: et d'auoir soing de sa conseruation, le voyant si nonchalant de la nostre.

Quand quelqu'vn voudra maintenir, qu'il vaut mieux que le Prince conduise ses guerres par autre que par soy: la Fortune luy fournira assez d'exemples de ceux, à qui leurs lieutenans ont mis à chef des grandes entreprises: et de ceux encore desquels la presence y eust esté plus nuisible, qu'vtile. Mais nul Prince vertueux et courageux pourra souffrir, qu'on l'entretienne de si honteuses instructions. Soubs couleur de conseruer sa teste, comme la statue d'vn sainct, à la bonne fortune de son estat, ils le degradent de son office, qui est tout en action militaire, et l'en declarent incapable. I'en sçay vn, qui aymeroit bien mieux estre battu, que de dormir, pendant qu'on se battroit pour luy: et qui ne vid iamais sans ialousie, ses gents mesmes, faire quelque chose de grand en son absence. Et Selym premier disoit auec raison, ce me semble, que les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas completes. De tant plus volontiers eust-il dit, que ce maistre deuroit rougir de honte, d'y pretendre part pour son nom, n'y ayant embesongné que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu'en telle besongne, les aduis et commandemens, qui apportent l'honneur, sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre de l'affaire. Nul pilote n'exerce son office de pied ferme. Les Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion. Et Baiazet second auec son filz, qui s'en despartirent, s'amusants aux sciences et autres occupations casanieres, donnerent aussi de bien grands soufflets à leur Empire: et celuy qui regne à present, Ammurath troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s'en trouuer de mesme. Fust-ce pas le Roy d'Angleterre, Edouard troisiesme, qui dit de nostre Roy Charles cinquiesme, ce mot? Il n'y eut onques Roy, qui moins s'armast, et si n'y eut onques Roy, qui tant me donnast à faire. Il auoit raison de le trouuer estrange, comme vn effect du sort, plus que de la raison. Et cherchent autre adherent, que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et magnanimes conquerants, les Roys de Castille et de Portugal, de ce qu'à douze cents lieuës de leur oisiue demeure, par l'escorte de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d'vne et d'autre part: desquelles c'est à sçauoir, s'ils auroyent seulement le courage d'aller iouyr en presence. L'Empereur Iulian disoit encore plus, qu'vn philosophe et vn galant homme, ne deuoient pas seulement respirer: c'est à dire, ne donner aux necessitez corporelles, que ce qu'on ne leur peut refuser; tenant tousiours l'ame et le corps embesongnez à choses belles, grandes et vertueuses. Il auoit honte si en public on le voyoit cracher ou suer (ce qu'on dit aussi de la ieunesse Lacedemonienne, et Xenophon de la Persienne) par ce qu'il estimoit que l'exercice, le trauail continuel, et la sobrieté, deuoient auoir cuit et asseché toutes ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne ioindra pas mal en cet endroict, que les anciens Romains maintenoient leur ieunesse droite: ils n'apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans, qu'ils deussent apprendre assis. C'est vne genereuse enuie, de vouloir mourir mesme vtilement et virilement: mais l'effect n'en gist pas tant en nostre bonne resolution, qu'en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli à l'vn et à l'autre: les blesseures, les prisons, leur trauersant ce dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent iusques à noz desirs, et nostre cognoissance. Fortune ne deuoit pas seconder la vanité des legions Romaines, qui s'obligerent par serment, de mourir ou de vaincre. Victor, Marce Fabi, reuertar ex acie: si fallo, Iouem patrem Gradiuúmque Martem aliósque iratos inuoco Deos. Les Portugais disent, qu'en certain endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrerent des soldats, qui s'estoyent condamnez auec horribles execrations, de n'entrer en aucune composition, que de se faire tuer, ou demeurer victorieux: et pour marque de ce vœu, portoyent la teste et la barbe rase. Nous auons beau nous hazarder et obstiner. Il semble que les coups fuyent ceux, qui s'y presentent trop alaigrement: et n'arriuent volontiers à qui s'y presente trop volontiers, et corrompt leur fin. Tel ne pouuant obtenir de perdre sa vie, par les forces aduersaires, apres auoir tout essayé, a esté contraint, pour fournir à sa resolution, d'en r'apporter l'honneur, ou de n'en rapporter pas la vie: se donner soy mesme la mort, en la chaleur propre du combat. Il en est d'autres exemples. Mais en voicy vn. Philistus, chef de l'armée de mer du ieune Dionysius contre les Syracusains, leur presenta la battaille, qui fut asprement contestée, les forces estants pareilles. En icelle il eut du meilleur au commencement, par sa prouësse. Mais les Syracusains se rengeans autour de sa galere, pour l'inuestir, ayant faict grands faicts d'armes de sa personne, pour se desuelopper, n'y esperant plus de ressource, s'osta de sa main la vie, qu'il auoit si liberalement abandonnée, et frustratoirement, aux mains ennemies. Moley Moluch, Roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian Roy de Portugal, cette iournée, fameuse par la mort de trois Roys, et par la transmission de cette grande couronne, à celle de Castille: se trouua grieuement malade dés lors que les Portugalois entrerent à main armée en son estat; et alla tousiours depuis en empirant vers la mort, et la preuoyant. Iamais homme ne se seruit de soy plus vigoureusement, et brauement. Il se trouua foible, pour soustenir la pompe ceremonieuse de l'entrée de son camp, qui est selon leur mode, pleine de magnificence, et chargée de tout plein d'action: et resigna cet honneur à son frere. Mais ce fut aussi le seul office de Capitaine qu'il resigna: touts les autres necessaires et vtiles, il les feit tres-glorieusement et exactement. Tenant son corps couché: mais son entendement, et son courage, debout et ferme, iusques au dernier souspir: et aucunement au-delà. Il pouuoit miner ses ennemis, indiscretement aduancez en ses terres: et luy poisa merueilleusement, qu'à faute d'vn peu de vie, et pour n'auoir qui substituer à la conduitte de cette guerre, et affaires d'vn estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante et hazardeuse, en ayant vne autre pure et nette entre ses mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa maladie, à faire consumer son ennemy, et l'attirer loing de son armée de mer, et des places maritimes qu'il auoit en la coste d'Affrique: iusques au dernier iour de sa vie, lequel par dessein, il employa et reserua à cette grande iournée. Il dressa sa bataille en rond, assiegeant de toutes pars l'ost des Portugais; lequel rond venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au conflict, qui fut tres aspre par la valeur de ce ieune Roy assaillant, veu qu'ils auoient à montrer visage à tous sens: mais aussi les empescha à la fuitte apres leur routte. Et trouuants toutes les issues saisies, et closes; furent contraints de se reietter à eux mesmes: coaceruantûrque non solùm cæde, sed etiam fuga, et s'amonceller les vns sur les autres, fournissants aux vaincueurs vne tres-meurtriere victoire, et tres-entiere. Mourant, il se feit porter et tracasser où le besoing l'appelloit: et coulant le long des files, enhortoit ses Capitaines et soldats, les vns apres les autres. Mais vn coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir, qu'il ne montast à cheual l'espée au poing. Il s'efforçoit pour s'aller mesler, ses gents l'arrestants, qui par la bride, qui par sa robbe, et par ses estriers. Cet effort acheua d'accabler ce peu de vie, qui luy restoit. On le recoucha. Luy se resuscitant comme en sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté luy deffaillant; pour aduertir qu'on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire commandement, qu'il eust lors à faire, affin de n'engendrer quelque desespoir aux siens, par cette nouuelle) expira, tenant le doigt contre sa bouche close: signe ordinaire de faire silence. Qui vescut oncques si long temps, et si auant en la mort? qui mourut oncques si debout? L'extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c'est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques dedans elle. Comme Caton, qui s'amusoit à estudier et à dormir, en ayant vne violente et sanglante, presente en son cœur, et la tenant en sa main.

CHAPITRE XXII.

Des Postes.

IE n'ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à gens de ma taille, ferme et courte: mais i'en quitte le mestier: il nous essaye trop, pour y durer long temps. Ie lisois à cette heure, que le Roy Cyrus, pour receuoir plus facilement nouuelles de tous les costez de son Empire, qui estoit d'vne fort grande estenduë, fit regarder combien vn cheual pouuoit faire de chemin en vn iour, tout d'vne traicte, et à cette distance il establit des hommes, qui auoient charge de tenir des cheuaux prests, pour en fournir à ceux qui viendroient vers luy. Et disent aucuns, que cette vistesse d'aller, reuient à la mesure du vol des gruës. Cæsar dit que Lucius Vibulus Rufus, ayant haste de porter vn aduertissement à Pompeius, s'achemina vers luy iour et nuict, changeant de cheuaux, pour faire diligence. Et luy mesme, à ce que dit Suetone, faisoit cent mille par iour, sur vn coche de louage. Mais c'estoit vn furieux courrier: car où les riuieres luy tranchoient son chemin, il les franchissoit à nage: et ne se destourna iamais pour querir vn pont, ou vn gué. Tiberius Nero allant voir son frere Drusus, malade en Allemaigne, fit deux cens mille, en vingt quatre heures, ayant trois coches. En la guerre des Romains contre le Roy Antiochus, T. Sempronius Gracchus, dit Tite-Liue, per dispositos equos propè incredibili celeritate ab Amphissa tertio die Pellam peruenit: et appert à veoir le lieu, que c'estoient postes assises, non freschement ordonnées pour cette course. L'inuention de Cecinna à renuoyer des nouuelles à ceux de sa maison, auoit bien plus de promptitude: il emporta quand et soy des arondelles, et les relaschoit vers leurs nids, quand il vouloit r'enuoyer de ses nouuelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier ce qu'il vouloit, selon qu'il auoit concerté auec les siens. Au theatre à Rome, les maistres de famille, auoient des pigeons dans leur sein, ausquels ils attachoyent des lettres, qu'ils vouloient mander quelque chose à leurs gens au logis: et estoient dressez à en rapporter response. D. Brutus en vsa assiegé à Mutine, et autres ailleurs. Au Peru, ils couroyent sur les hommes, qui les chargeoient sur les espaules à tout des portoires, par telle agilité, que tout en courant, les premiers porteurs reiettoyent aux seconds leur charge, sans arrester vn pas. I'entends que les Valachi, courriers du grand Seigneur, font des extremes diligences: d'autant qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouuent en leur chemin, en luy donnant leur cheual recreu. Pour se garder de lasser, ils se serrent à trauers le corps bien estroittement, d'vne bande large comme font assez d'autres. Ie n'ay trouué nul seiour à cet vsage.

CHAPITRE XXIII.

Des mauuais moyens employez à bonne fin.

IL se trouue vne merueilleuse relation et correspondance, en cette vniuerselle police des ouurages de Nature: qui montre bien qu'elle n'est ny fortuite ny conduite par diuers maistres. Les maladies et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats et polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous. Nous sommes subiects à vne repletion d'humeurs inutile et nuysible, soit de bonnes humeurs, (car cela mesme les medecins le craignent: et par ce qu'il n'y a rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé trop allegre et vigoureuse, il nous la faut essimer et rabatre par art, de peur que nostre nature ne se pouuant rassoir en nulle certaine place, et n'ayant plus où monter pour s'ameliorer, ne se recule en arriere en desordre et trop à coup: ils ordonnent pour cela aux atletes les purgations et les saignées, pour leur soustraire cette superabondance de santé) soit repletion de mauuaises humeurs, qui est l'ordinaire cause des maladies. De semblable repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon accoustumé d'vser de diuerses sortes de purgation. Tantost on donne congé à vne grande multitude de familles, pour en descharger le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s'accommoder aux despens d'autruy. De cette façon nos anciens Francons partis du fons d'Alemaigne, vindrent se saisir de la Gaule, et en deschasser les premiers habitans: ainsi se forgea cette infinie marée d'hommes, qui s'escoula en Italie soubs Brennus et autres: ainsi les Gots et Vuandales: comme aussi les peuples qui possedent à present la Grece, abandonnerent leur naturel païs pour s'aller loger ailleurs plus au large: et à peine est il deux ou trois coins au monde, qui n'ayent senty l'effect d'vn tel remuement. Les Romains bastissoient par ce moyen leurs colonies: car sentans leur ville se grossir outre mesure, ils la deschargeoient du peuple moins necessaire, et l'enuoyoient habiter et cultiuer les terres par eux conquises. Par fois aussi ils ont à escient nourry des guerres auec aucuns leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l'oysiueté mere de corruption, ne leur apportast quelque pire inconuenient:

_Et patimur longæ pacis mala; sæuior armis, Luxuria incumbit._

Mais aussi pour seruir de saignée à leur Republique, et esuanter vn peu la chaleur trop vehemente de leur ieunesse: escourter et esclaircir le branchage de ce tige abondant en trop de gaillardise: à cet effect se sont ils autrefois seruis de la guerre contre les Carthaginois. Au traité de Bretigny, Edoüard troisiesme Roy d'Angleterre, ne voulut comprendre en cette paix generalle, qu'il fit auec nostre Roy, le different du Duché de Bretaigne, affin qu'il eust où se descharger, de ses hommes de guerre, et que cette foulle d'Anglois, dequoy il s'estoit seruy aux affaires de deça, ne se reiettast en Angleterre. Ce fut l'vne des raisons, pourquoy nostre Roy Philippe consentit d'enuoyer Iean son fils à la guerre d'outre-mer: à fin d'emmener quand et luy vn grand nombre de ieunesse bouïllante, qui estoit en sa gendarmerie. Il y en a plusieurs en ce temps, qui discourent de pareille façon, souhaitans que cette esmotion chaleureuse, qui est parmy nous, se peust deriuer à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent nostre fiebure tousiours en force, et apportent en fin nostre entiere ruine. Et de vray, vne guerre estrangere est vn mal bien plus doux que la ciuile: mais ie ne croy pas que Dieu fauorisast vne si iniuste entreprise, d'offencer et quereler autruy pour nostre commodité.

_Nil mihi tam valdè placeat, Rhamnusia virgo, Quòd temerè inuitis suscipiatur heris._

Toutesfois la foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent à cette necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne bonne fin. Lycurgus, le plus vertueux et parfaict legislateur qui fut onques, inuenta cette tres-iniuste façon, pour instruire son peuple à la temperance, de faire enyurer par force les Elotes, qui estoyent leurs serfs: à fin qu'en les voyant ainsi perdus et enseuelis dans le vin, les Spartiates prinsent en horreur le desbordement de ce vice. Ceux là auoyent encore plus de tort, qui permettoyent anciennement que les criminels, à quelque sorte de mort qu'ils fussent condamnez, fussent deschirez tous vifs par les medecins, pour y voir au naturel nos parties interieures, et en establir plus de certitude en leur art: car s'il se faut desbaucher, on est plus excusable, le faisant pour la santé de l'ame, que pour celle du corps: comme les Romains dressoient le peuple à la vaillance et au mespris des dangers, et de la mort, par ces furieux spectacles de gladiateurs et escrimeurs à outrance, qui se combattoient, détailloient, et entretuoyent en leur presence:

_Quid vesani aliud sibi vult ars impia ludi, Quid mortes iuuenum, quid sanguine pasta voluptas?_

Et dura cet vsage iusques à Theodosius l'Empereur.

_Arripe dilatam tua, dux, in tempora famam, Quódque patris superest, successor laudis habeto. Nullus in vrbe cadat, cuius sit pæna voluptas. Iam solis contenta feris, infamis arena Nulla cruentatis homicidia ludat in armis._

C'estoit à la verité vn merueilleux exemple, et de tres-grand fruict, pour l'institution du peuple, de voir tous les iours en sa presence, cent, deux cents, voire mille coupples d'hommes armez les vns contre les autres, se hacher en pieces, auec vne si extreme fermeté de courage, qu'on ne leur vist lascher vne parolle de foiblesse ou commiseration, iamais tourner le dos, ny faire seulement vn mouuemont lasche, pour gauchir au coup de leur aduersaire: ains tendre le col à son espee, et se presenter au coup. Il est aduenu à plusieurs d'entre eux, estans blessez à mort de force playes, d'enuoyer demander au peuple, s'il estoit content de leur deuoir, auant que se coucher pour rendre l'esprit sur la place. Il ne falloit pas seulement qu'ils combattissent et mourussent constamment, mais encore allegrement: en maniere qu'on les hurloit et maudissoit, si on les voyoit estriuer à receuoir la mort. Les filles mesmes les incitoient:

_Consurgit ad ictus; Et, quoties victor ferrum iugulo inserit, illa Delicias ait esse suas, pectúsque iacentis Virgo modesta iubet conuerso pollice rumpi._

Les premiers Romains employoient à cet exemple les criminels. Mais depuis on y employa des serfs innocens, et des libres mesmes, qui se vendoyent pour cet effect: iusques à des Senateurs et Cheualiers Romains: et encores des femmes:

_Nunc caput in mortem vendunt, et funus arenæ, Atque hostem sibi quisque parat, cùm bella quiescunt.

Hos inter fremitus nouósque lusus, Stat sexus rudis insciúsque ferri, Et pugnas capit improbus viriles._

Ce que ie trouuerois fort estrange et incroyable, si nous n'estions accoustumez de voir tous les iours en nos guerres, plusieurs miliasses d'hommes estrangers, engageants pour de l'argent leur sang et leur vie, à des querelles, où ils n'ont aucun interest.

CHAPITRE XXIIII.

De la grandeur Romaine.

IE ne veux dire qu'vn mot de cet argument infiny, pour montrer la simplesse de ceux, qui apparient à celle là, les chetiues grandeurs de ce temps. Au septiesme liure des epistres familieres de Cicero (et que les grammairiens en ostent ce surnom, de familieres, s'ils veulent, car à la verité il n'y est pas fort à propos: et ceux qui au lieu de familieres y ont substitué ad familiares, peuuent tirer quelque argument pour eux, de ce que dit Suetone en la vie de Cæsar, qu'il y auoit vn volume de lettres de luy ad familiares) il y en a vne, qui s'adresse à Cæsar estant lors en la Gaule, en laquelle Cicero redit ces mots, qui estoyent sur la fin d'vn' autre lettre, que Cæsar luy auoit escrit: Quant à Marcus Furius, que tu m'as recommandé, ie le feray Roy de Gaule, et si tu veux, que i'aduance quelque autre de tes amis, enuoye le moy. Il n'estoit pas nouueau à vn simple citoyen Romain, comme estoit lors Cæsar, de disposer des Royaumes, car il osta bien au Roy Deiotarus le sien, pour le donner à vn Gentil-homme de la ville de Pergame nommé Mithridates. Et ceux qui escriuent sa vie enregistrent plusieurs Royaumes par luy vendus: et Suetone dit qu'il tira pour vn coup, du Roy Ptolomæus, trois millions six cens mill' escus, qui fut bien pres de luy vendre le sien.

Tot Galatæ, tot Pontus eat, tot Lydia nummis.

Marcus Antonius disoit que la grandeur du peuple Romain ne se montrait pas tant, par ce qu'il prenoit, que par ce qu'il donnoit. Si en auoit il quelque siecle auant Antonius, osté vn entre autres, d'authorité si merueilleuse, qu'en toute son histoire, ie ne sçache marque, qui porte plus haut le nom de son credit. Antiochus possedoit toute l'Ægypte, et estoit apres à conquerir Cypre, et autres demeurants de cet empire. Sur le progrez de ses victoires, C. Popilius arriua à luy de la part du Senat: et d'abordée, refusa de luy toucher à la main, qu'il n'eust premierement leu les lettres qu'il luy apportoit. Le Roy les ayant leuës, et dict, qu'il en delibereroit: Popilius circonscrit la place où il estoit auec sa baguette, en luy disant: Ren moy responce, que ie puisse rapporter au Senat, auant que tu partes de ce cercle. Antiochus estonné de la rudesse d'vn si pressant commandement, apres y auoir vn peu songé: Ie feray, dit-il, ce que le Senat me commande. Lors le salüa Popilius, comme amy du peuple Romain. Auoir renoncé à vne si grande Monarchie, et cours d'vne si fortunée prosperité, par l'impression de trois traits d'escriture! Il eut vrayement raison, comme il fit, d'enuoyer depuis dire au Senat par ses ambassadeurs, qu'il auoit receu leur ordonnance, de mesme respect, que si elle fust venuë des Dieux immortels. Tous les Royaumes qu'Auguste gaigna par droict de guerre, il les rendit à ceux qui les auoyent perdus, ou en fit present à des estrangers. Et sur ce propos Tacitus parlant du Roy d'Angleterre Cogidunus, nous fait sentir par vn merueilleux traict cette infinie puissance. Les Romains, dit-il, auoyent accoustumé de toute ancienneté, de laisser les Roys, qu'ils auoyent surmontez, en la possession de leurs Royaumes, soubs leur authorité: à ce qu'ils eussent des Roys mesmes, vtils de la seruitude: Vt haberent instrumenta seruitutis et reges. Il est vray-semblable, que Solyman, à qui nous auons veu faire liberalité du Royaume d'Hongrie, et autres estats, regardoit plus à cette consideration, qu'à celle qu'il auoit accoustumé d'alleguer; Qu'il estoit saoul et chargé, de tant de Monarchies et de domination, que sa vertu, ou celle de ses ancestres, luy auoyent acquis.

CHAPITRE XXV.

De ne contrefaire le malade.

IL y a vn epigramme en Martial qui est des bons, car il y en a chez luy de toutes sortes: où il recite plaisamment l'histoire de Cælius, qui pour fuir à faire la cour à quelques grans à Rome, se trouuer à leur leuer, les assister et les suyure, fit la mine d'auoir la goute: et pour rendre son excuse plus vray-semblable, se faisoit oindre les iambes, les auoit enueloppees, et contre-faisoit entierement le port et la contenance d'vn homme gouteux. En fin la Fortune luy fit ce plaisir de l'en rendre tout à faict.

_Tantum cura potest et ars doloris! Desiit fingere Cœlius podagram._

I'ay veu en quelque lieu d'Appian, ce me semble, vne pareille histoire, d'vn qui voulant eschapper aux proscriptions des triumvirs de Rome, pour se desrober de la cognoissance de ceux qui le poursuyuoient, se tenant caché et trauesti, y adiousta encore cette inuention, de contre-faire le borgne: quand il vint à recouurer vn peu plus de liberté, et qu'il voulut deffaire l'emplatre qu'il auoit long temps porté sur son œil, il trouua que sa veuë estoit effectuellement perdue soubs ce masque. Il est possible que l'action de la veuë s'estoit hebetée, pour auoir esté si long temps sans exercice, et que la force visiue s'estoit toute reietée en l'autre œil. Car nous sentons euidemment que l'œil que nous tenons couuert, r'enuoye à son compaignon quelque partie de son effect: en maniere que celuy qui reste, s'en grossit et s'en enfle. Comme aussi l'oisiueté, auec la chaleur des liaisons et des medicamens, auoit bien peu attirer quelque humeur podagrique au gouteux de Martial. Lisant chez Froissard, le vœu d'vne troupe de ieunes Gentils-hommes Anglois, de porter l'œil gauche bandé, iusques à ce qu'ils eussent passé en France, et exploité quelque faict d'armes sur nous: ie me suis souuent chatouïllé de ce pensement, qu'il leur eust pris, comme à ces autres, et qu'ils se fussent trouuez tous éborgnez au reuoir des maistresses, pour lesquelles ils auoyent faict l'entreprise. Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont les borgnes, les boiteux et les bicles, et tels autres defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut receuoir vn mauuais ply, ie ne sçay comment il semble que la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i'ay ouy reciter plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de feindre l'estre. De tout temps i'ay apprins de charger ma main et à cheual et à pied, d'vne baguette ou d'vn baston: iusques à y chercher de l'elegance, et m'en seiourner, d'vne contenance affettée. Plusieurs m'ont menacé, que Fortune tourneroit vn iour cette mignardise en necessité. Ie me fonde sur ce que ie seroy le premier goutteux de ma race. Mais alongeons ce chapitre et le bigarrons d'vne autre piece, à propos de la cecité. Pline dit d'vn, qui songeant estre aueugle en dormant, se le trouua l'endemain, sans aucune maladie precedente. La force de l'imagination peut bien ayder à cela, comme i'ay dit ailleurs, et semble que Pline soit de cet aduis: mais il est plus vray-semblable, que les mouuemens que le corps sentoit au dedans, desquels les medecins trouueront, s'ils veulent, la cause, qui luy ostoient la veuë, furent occasion du songe. Adioustons encore vn' histoire voisine de ce propos, que Seneque recite en l'vne de ses lettres: Tu sçais, dit-il, escriuant à Lucilius, que Harpasté la folle de ma femme, est demeurée chez moy pour charge hereditaire: car de mon goust ie suis ennemy de ces montres, et si i'ay enuie de rire d'vn fol, il ne me le faut chercher guere loing, ie ris de moy-mesme. Cette folle, a subitement perdu la veuë. Ie te recite chose estrange, mais veritable: elle ne sent point qu'elle soit aueugle, et presse incessamment son gouuerneur de l'emmener, par ce qu'elle dit que ma maison est obscure. Ce que nous rions en elle, ie te prie croire, qu'il aduient à chacun de nous: nul ne cognoist estre auare, nul conuoiteux. Encore les aueugles demandent vn guide, nous nous fouruoions de nous mesmes. Ie ne suis pas ambitieux, disons nous, mais à Rome on ne peut viure autrement: ie ne suis pas sumptueux, mais la ville requiert vne grande despence: ce n'est pas ma faute, si ie suis cholere, si ie n'ay encore establi aucun train asseuré de vie, c'est la faute de la ieunesse. Ne cherchons pas hors de nous nostre mal, il est chez nous: il est planté en nos entrailles. Et cela mesme, que nous ne sentons pas estre malades, nous rend la guerison plus malaisée. Si nous ne commençons de bonne heure à nous penser, quand aurons nous pourueu à tant de playes et à tant de maux? Si auons nous vne tres-douce medecine, que la philosophie: car des autres, on n'en sent le plaisir, qu'apres la guerison, cette cy plaist et guerit ensemble. Voyla ce que dit Seneque, qui m'a emporté hors de mon propos: mais il y a du profit au change.

CHAPITRE XXVI.

Des pouces.

TACITVS recite que parmy certains Roys barbares, pour faire vne obligation asseurée, leur maniere estoit, de joindre estroictement leurs mains droites l'vne à l'autre, et s'entrelasser les pouces: et quand à force de les presser le sang en estoit monté au bout, ils les blessoient de quelque legere pointe, et puis se les entresuçoient. Les medecins disent, que les pouces sont les maistres doigts de la main, et que leur etymologie Latine vient de pollere. Les Grecs l'appellent αντιχειρ, comme qui diroit vne autre main. Et il semble que par fois les Latins les prennent aussi en ce sens, de main entiere:

_Sed nec vocibus excitata blandis, Molli pollice nec rogata, surgit._

C'estoit à Rome vne signification de faueur, de comprimer et baisser les pouces:

Fautor vtroque tuum laudabit pollice ludum:

et de desfaueur de les hausser et contourner au dehors:

_Conuerso pollice vulgi, Quemlibet occidunt populariter._

Les Romains dispensoient de la guerre, ceux qui estoient blessez au pouce, comme s'ils n'auoient plus la prise des armes assez ferme. Auguste confisqua les biens à vn Cheualier Romain, qui auoit par malice couppé les pouces à deux siens ieunes enfans, pour les excuser d'aller aux armées: et auant luy, le Senat du temps de la guerre Italique, auoit condamné Caius Vatienus à prison perpetuelle, et luy auoit confisqué tous ses biens, pour s'estre à escient couppé le pouce de la main gauche, pour s'exempter de ce voyage. Quelqu'vn, dont il ne me souuient point, ayant gaigné vne bataille nauale, fit coupper les pouces à ses ennemis vaincus pour leur oster le moyen de combattre et de tirer la rame. Les Atheniens les firent coupper aux Æginetes, pour leur oster la preference en l'art de marine. En Lacedemone le maistre chastioit les enfans en leur mordant le pouce.

CHAPITRE XXVII.

Coüardise mere de la cruauté.

I'AY souuent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté: et si ay par experience apperçeu, que cette aigreur, et aspreté de courage malitieux et inhumain, s'accompaigne coustumierement de mollesse feminine. I'en ay veu des plus cruels, subiets à pleurer aiséement, et pour des causes friuoles. Alexandre tyran de Pheres, ne pouuoit souffrir d'ouyr au theatre le ieu des tragedies, de peur que ses cytoyens ne le vissent gemir aux malheurs d'Hecuba, et d'Andromache, luy qui sans pitié, faisoit cruellement meurtrir tant de gens tous les iours. Seroit-ce foiblesse d'ame qui les rendist ainsi ployables à toutes extremitez? La vaillance, de qui c'est l'effect de s'exercer seulement contre la resistence,

Nec nisi bellantis gaudet ceruice iuuenci,

s'arreste à voir l'ennemy à sa mercy. Mais la pusillanimité, pour dire qu'elle est aussi de la feste, n'ayant peu se mesler à ce premier rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang. Les meurtres des victoires, s'exercent ordinairement par le peuple, et par les officiers du bagage. Et ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires, c'est que cette canaille de vulgaire s'aguerrit, et se gendarme, à s'ensanglanter iusques aux coudes, et deschiqueter vn corps à ses pieds, n'ayant resentiment d'autre vaillance.

_Et lupus et turpes instant morientibus vrsi, Et quæcunque minor nobilitale fera est._

Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent les peaux des bestes sauuages, qu'ils n'ont osé attaquer aux champs. Qu'est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles? et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance, nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle d'arriuée que de tuer? Qu'est-ce, si ce n'est coüardise? Chacun sent bien, qu'il y a plus de brauerie et desdain, à battre son ennemy, qu'à l'acheuer, et de le faire bouquer, que de le faire mourir. D'auantage que l'appetit de vengeance s'en assouuit et contente mieux: car elle ne vise qu'à donner ressentiment de soy. Voyla pourquoy, nous n'attaquons pas vne beste, ou vne pierre, quand elle nous blesse, d'autant qu'elles sont incapables de sentir nostre reuenche. Et de tuer vn homme, c'est le mettre à l'abry de nostre offence. Et tout ainsi comme Bias crioit à vn meschant homme, le sçay que tost ou tard tu en seras puny, mais ie crains que ie ne le voye pas: et plaignoit les Orchomeniens, de ce que la penitence que Lyciscus eut de la trahison contre eux commise, venoit en saison, qu'il n'y auoit personne de reste, de ceux qui en auoient esté interessez, et ausquels deuoit toucher le plaisir de cette penitence. Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy enuers lequel elle s'employe, pert le moyen de la souffrir. Car comme le vengeur y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il se venge, y voye aussi, pour en receuoir du desplaisir, et de la repentance. Il s'en repentira, disons nous. Et pour luy auoir donné d'une pistolade en la teste, estimons nous qu'il s'en repente? Au rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouuerons qu'il nous fait la mouë en tombant. Il ne nous en sçait pas seulement mauuais gré, c'est bien loing de s'en repentir. Et luy prestons le plus fauorable de touts les offices de la vie, qui est de le faire mourir promptement et insensiblement. Nous sommes à conniller, à trotter, et à fuir les officiers de la iustice, qui nous suyuent: et luy est en repos. Le tuer, est bon pour euiter l'offence à venir, non pour venger celle qui est faicte. C'est vne action plus de crainte, que de brauerie: de precaution, que de courage: de defense, que d'entreprinse. Il est apparent que nous quittons par là, et la vraye fin de la vengeance, et le soing de nostre reputation. Nous craignons, s'il demeure en vie, qu'il nous recharge d'vne pareille. Ce n'est pas contre luy, c'est pour toy, que tu t'en deffais. Au Royaume de Narsingue cet expedient nous demeureroit inutile. Là, non seulement les gents de guerre, mais aussi les artisans, demeslent leurs querelles à coups d'espée. Le Roy ne refuse point le camp à qui se veut battre: et assiste, quand ce sont personnes de qualité: estrenant le victorieux d'vne chaisne d'or: mais pour laquelle conquerir, le premier, à qui il en prend enuie, peut venir aux armes auec celuy qui la porte. Et pour s'estre desfaict d'vn combat, il en a plusieurs sur les bras. Si nous pensions par vertu estre tousiours maistres de nostre ennemy, et le gourmander à nostre poste, nous serions bien marris qu'il nous eschappast, comme il faict en mourant. Nous voulons vaincre plus seurement qu'honorablement. Et cherchons plus la fin, que la gloire, en nostre querelle. Asinius Pollio, pour vn honneste homme moins excusable, representa vne erreur pareille: qui ayant escript des inuectiues contre Plancus, attendoit qu'il fust mort, pour les publier. C'estoit faire la figue à vn aueugle et dire des pouïlles à vn sourd, et offenser vn homme sans sentiment plustost que d'encourir le hazard de son ressentiment. Aussi disoit on pour luy, que ce n'estoit qu'aux lutins de luitter les morts. Celuy qui attend à veoir trespasser l'autheur, duquel il veut combattre les escrits, que dit-il, sinon qu'il est foible et noisif? On disoit à Aristote, que quelqu'vn auoit mesdit de luy: Qu'il face plus, dit-il, qu'il me fouëtte, pourueu que ie n'y soy pas. Nos peres se contentoyent de reuencher vne iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire, viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds. Et qu'il soit ainsi, nostre belle pratique d'auiourdhuy, porte elle pas de poursuyure à mort, aussi bien celuy que nous auons offencé, que celuy qui nous a offencez? C'est aussi vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers, cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts. C'estoit anciennement des duels, ce sont à cette heure rencontres, et batailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l'inuenterent: Quum in se cuique minimum fiduciæ esset. Car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se seruoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu'il ne s'y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu'on a pris ce train, qu'ils s'engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne peut honnestement s'y tenir comme spectateur, de peur qu'on ne luy attribue, que ce soit faute ou d'affection, ou de cœur. Outre l'iniustice d'vne telle action, et vilenie, d'engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d'aller mesler sa fortune, à celle d'vn second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et a assez à faire à s'asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s'il n'a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c'est vne partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les bras, auec raison. Et de dire que c'est supercherie, elle l'est voirement: comme de charger bien armé, vn homme qui n'a qu'vn tronçon d'espée; ou tout sain, vn homme qui est desia fort blessé. Mais si ce sont auantages, que vous ayez gaigné en combatant, vous vous en pouuez seruir sans reproche. La disparité et inegalité ne se poise et considere, que de l'estat en quoy se commence la meslée: du reste prenez vous en à la Fortune. Et quand vous en aurez tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s'estant laissez tuer, on ne vous fait non plus de tort, que ie ferois à la guerre, de donner vn coup d'espee à l'ennemy, que ie verrois attaché à l'vn des nostres, de pareil auantage. La nature de la societé porte, où il y a trouppe contre trouppe (comme où nostre Duc d'Orleans, deffia le Roy d'Angleterre Henry, cent contre cent, trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacedemoniens: trois à trois, comme les Horatiens contre les Curiatiens) que la multitude de chasque part, n'est considerée que pour vn homme seul. Par tout où il y a compagnie, le hazard y est confus et meslé. I'ay interest domestique à ce discours. Car mon frere sieur de Matecoulom, fut conuié à Rome, à seconder vn Gentil-homme qu'il ne cognoissoit guere, lequel estoit deffendeur, et appellé par vn autre. En ce combat, il se trouua de fortune auoir en teste, vn qui luy estoit plus voisin et plus cogneu (ie voudrois qu'on me fist raison de ces loix d'honneur, qui vont si souuent choquant et troublant celles de la raison). Apres s'estre desfaict de son homme, voyant les deux maistres de la querelle, en pieds encores, et entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouuoit il moins? deuoit-il se tenir coy, et regarder deffaire, si le sort l'eust ainsi voulu, celuy pour la deffence duquel, il estoit là venu? Ce qu'il auoit faict iusques alors, ne seruoit rien à la besongne: la querelle estoit indecise. La courtoisie que vous pouuez, et certes deuez faire à vostre ennemy, quand vous l'auez reduict en mauuais termes, et à quelque grand desaduantage, ie ne vois pas comment vous la puissiez faire, quand il va de l'interest d'autruy, où vous n'estes que suiuant, où la dispute n'est pas vostre. Il ne pouuoit estre ny iuste, ny courtois, au hazard de celuy auquel il s'estoit presté. Aussi fut-il deliuré des prisons d'Italie, par vne bien soudaine et solemne recommandation de nostre Roy. Indiscrette nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçauoir nos vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François aux deserts de Lybie, ils ne seront pas vn mois ensemble, sans se harceler et esgratigner. Vous diriez que cette peregrination, est vne partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir de nos tragedies: et le plus souuent à tels, qui s'esiouyssent de nos maux, et qui s'en moquent. Nous allons apprendre en Italie à escrimer: et l'exerçons aux despends de nos vies, auant que de le sçauoir. Si faudroit-il suyuant l'ordre de la discipline, mettre la theorique auant la pratique. Nous trahissons nostre apprentissage:

_Primitiæ iuuenum miseræ, bellique futuri Dura rudimenta!_

Ie sçay bien que c'est vn art vtile à sa fin (au duel des deux Princes, cousins germains, en Hespaigne, le plus vieil, dit Tite Liue, par l'addresse des armes et par ruse, surmonta facilement les forces estourdies du plus ieune) et comme i'ay cognu par experience, duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns, outre leur mesure naturelle. Mais ce n'est pas proprement vertu, puis qu'elle tire son appuy de l'addresse, et qu'elle prend autre fondement que de soy-mesme. L'honneur des combats consiste en la ialousie du courage, non de la science. Et pourtant ay-ie veu quelqu'vn de mes amis, renommé pour grand maistre en cet exercice, choisir en ses querelles, des armes, qui luy ostassent le moyen de cet aduantage: et lesquelles dépendoient entierement de la Fortune, et de l'asseurance: à fin qu'on n'attribuast sa victoire, plustost à son escrime, qu'à sa valeur. Et en mon enfance, la noblesse fuyoit la reputation de bon escrimeur comme iniurieuse: et se desroboit pour l'apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant à la vraye et naïfue vertu.

_Non schiuar, non parar, non ritirarsi, Voglion costor, nè qui destrezza ha parte; Non danno i colpi finti hor pieni, hor scarsi, Toglie l'ira e il furor l'vso de l'arte, Odi le spade horribilmente vrtarsi A mezzo il ferro, il piè d'orma non parte, Sempre è il piè fermo, é la man sempre in moto; Nè scende taglio in van, ne punta a voto._

Les butes, les tournois, les barrieres, l'image des combats guerriers, estoyent l'exercice de nos peres. Cet autre exercice, est d'autant moins noble, qu'il ne regarde qu'vne fin priuée: qui nous apprend à nous entreruyner, contre les loix et la iustice: et qui en toute façon, produict tousiours des effects dommageables. Il est bien plus digne et mieux seant, de s'exercer en choses qui asseurent, non qui offencent nostre police: qui regardent la publique seurté et la gloire commune. Publius Rutilius Consus fut le premier, qui instruisit le soldat, à manier ses armes par adresse et science, qui conioignit l'art à la vertu: non pour l'vsage de querelle priuée, ce fut pour la guerre et querelles du peuple Romain. Escrime populaire et ciuile. Et outre l'exemple de Cæsar, qui ordonna aux siens de tirer principalement au visage des gensdarmes de Pompeius en la bataille de Pharsale: mille autres chefs de guerre se sont ainsin aduisez, d'inuenter nouuelle forme d'armes, nouuelle forme de frapper et de se couurir, selon le besoing de l'affaire present.

Mais tout ainsi que Philopœmen condamna la lucte, en quoy il excelloit, d'autant que les preparatifs qu'on employoit à cet exercice, estoient diuers à ceux, qui appartiennent à la discipline militaire, à laquelle seule il estimoit les gens d'honneur, se deuoir amuser: il me semble aussi, que cette adresse à quoy on façonne ses membres, ces destours et mouuements, à quoy on dresse la ieunesse, en cette nouuelle eschole, sont non seulement inutiles, mais contraires plustost, et dommageables à l'vsage du combat militaire. Aussi y employent communement noz gents, des armes particulieres, et peculierement destinées à cet vsage. Et i'ay veu, qu'on ne trouuoit guere bon, qu'vn Gentil-homme, conuié à l'espée et au poignard, s'offrist en equipage de gendarme. Ny qu'vn autre offrist d'y aller auec sa cape, au lieu du poignard. Il est digne de consideration, que Lachez, en Platon, parlant d'vn apprentissage de manier les armes, conforme au nostre, dit n'auoir iamais de cette eschole veu sortir nul grand homme de guerre, et nomméement des maistres d'icelle. Quant à ceux là, nostre experience en dit bien autant. Du reste, aumoins pouuons nous tenir que ce sont suffisances de nulle relation et correspondance. Et en l'institution des enfants de sa police, Platon interdit les arts de mener les poings, introduittes par Amycus et Epeius: et de lucter, par Antæus et Cecyo: par ce qu'elles ont autre but, que de rendre la ieunesse apte au seruice bellique, et n'y conferent point. Mais ie m'en vois vn peu bien à gauche de mon theme. L'Empereur Maurice, estant aduerty par songes, et plusieurs prognostiques, qu'vn Phocas, soldat pour lors incognu, le deuoit tuer: demandoit à son gendre Philippus, qui estoit ce Phocas, sa nature, ses conditions et ses mœurs: et comme entre autres choses Philippus luy dict, qu'il estoit lasche et craintif, l'Empereur conclud incontinent par là, qu'il estoit doncq meurtrier et cruel. Qui rend les tyrans si sanguinaires? c'est le soing de leur seurté, et que leur lasche cœur, ne leur fournit d'autres moyens de s'asseurer, qu'en exterminant ceux qui les peuuent offencer, iusques aux femmes, de peur d'vne esgratigneure.

Cuncta ferit, dum cuncta timet.

Les premieres cruautez s'exercent pour elles mesmes, de là s'engendre la crainte d'vne iuste reuanche, qui produict apres vne enfileure de nouuelles cruautez, pour les estouffer les vnes par les autres. Philippus Roy de Macedoine, celuy qui eust tant de fusées à demesler auec le peuple Romain, agité de l'horreur de meurtres commis par son ordonnance: ne se pouuant resoudre contre tant de familles, en diuers temps offensées: print party de se saisir de touts les enfants de ceux qu'il auoit faict tuer, pour de iour en iour les perdre l'vn apres l'autre, et ainsin establir son repos.

Les belles matieres siesent bien en quelque place qu'on les seme. Moy, qui ay plus de soin du poids et vtilité des discours, que de leur ordre et suite, ne doy pas craindre de loger icy vn peu à l'escart, vne tres-belle histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté, et se peuuent seules trop soustenir, ie me contente du bout d'vn poil, pour les ioindre à mon propos. Entre les autres condamnez par Philippus, auoit esté vn Herodicus, Prince des Thessaliens. Apres luy, il auoit encore depuis faict mourir ses deux gendres, laissants chacun vn fils bien petit. Theoxena et Archo estoyent les deux vefues. Theoxena ne peut estre induicte à se remarier, en estant fort poursuyuie. Archo espousa Poris, le premier homme d'entre les Æniens, et en eut nombre d'enfants, qu'elle laissa tous en bas aage. Theoxena, espoinçonnée d'vne charité maternelle enuers ses nepueux, pour les auoir en sa conduitte et protection, espousa Poris. Voicy venir la proclamation de l'edict du Roy. Cette courageuse mere, se deffiant et de la cruauté de Philippus, et de la licence de ses satellites enuers cette belle et tendre ieunesse, osa dire, qu'elle les tueroit plustost de ses mains, que de les rendre. Poris effrayé de cette protestation, luy promet de les desrober, et emporter à Athenes, en la garde d'aucuns siens hostes fidelles. Ils prennent occasion d'vne feste annuelle, qui se celebroit à Ænie en l'honneur d'Æneas, et s'y en vont. Ayans assisté le iour aux ceremonies et banquet publique, la nuict ils s'escoulent en vn vaisseau preparé, pour gaigner païs par mer. Le vent leur fut contraire: et se trouuans l'endemain à la veuë de la terre, d'où ils auoyent desmaré, furent suyuis par les gardes des ports. Au ioindre, Poris s'embesoignant à haster les mariniers pour la fuitte, Theoxena forcenée d'amour et de vengeance, se reiettant à sa premiere proposition, fait apprest d'armes et de poison, et les presentant à leur veuë: Or sus mes enfants, la mort est meshuy le seul moyen de vostre defense et liberté, et sera matiere aux Dieux de leur saincte iustice: ces espées traictes, ces couppes pleines vous en ouurent l'entrée. Courage. Et toy mon fils, qui es plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte. Ayants d'vn costé cette vigoureuse conseillere, les ennemis de l'autre, à leur gorge, ils coururent de furie chacun à ce qui luy fut le plus à main. Et demy morts furent iettez en la mer. Theoxena fiere d'auoir si glorieusement pourueu à la seureté de tous ses enfants, accollant chaudement son mary: Suyuons ces garçons, mon amy, et iouyssons de mesme sepulture auec eux. Et se tenants ainsin embrassez, se precipiterent: de maniere que le vaisseau fut ramené à bord, vuide de ses maistres. Les tyrans pour faire tous les deux ensemble, et tuer, et faire sentir leur colere, ils ont employé toute leur suffisance, à trouuer moyen d'allonger la mort. Ils veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais non pas si viste, qu'ils n'ayent loisir de sauourer leur vengeance. Là dessus ils sont en grand peine: car si les tourmens sont violents, ils sont cours: s'ils sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré: les voyla à dispenser leurs engins. Nous en voyons mille exemples en l'antiquité; et ie ne sçay si sans y penser, nous ne retenons pas quelque trace de cette barbarie. Tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté. Nostre iustice ne peut esperer, que celuy que la crainte de mourir et d'estre decapité, ou pendu, ne gardera de faillir; en soit empesché, par l'imagination d'vn feu languissant, ou des tenailles, ou de la roue. Et ie ne sçay cependant, si nous les iettons au desespoir. Car en quel estat peut estre l'ame d'vn homme, attendant vingt-quatre heures la mort, brisé sur vne rouë, ou à la vieille façon cloué à vne croix? Iosephe recite, que pendant les guerres des Romains en Iudée, passant où lon auoit crucifié quelques Iuifs, trois iours y auoit, il recogneut trois de ses amis, et obtint de les oster de là; les deux moururent, dit-il, l'autre vescut encore depuis. Chalcondyle homme de foy, aux memoires qu'il a laissé des choses aduenues de son temps, et pres de luy, recite pour extreme supplice, celuy que l'Empereur Mechmed pratiquoit souuent, de faire trancher les hommes en deux parts, par le faux du corps, à l'endroit du diaphragme, et d'vn seul coup de simeterre: d'où il arriuoit, qu'ils mourussent comme de deux morts à la fois: et voyoit-on, dit-il, l'vne et l'autre part pleine de vie, se demener long temps apres pressée de tourment. Ie n'estime pas, qu'il y eust grand'souffrance en ce mouuement. Les supplices plus hideux à voir, ne sont pas tousiours les plus forts à souffrir. Et trouue plus atroce ce que d'autres historiens en recitent contre des Seigneurs Epirotes, qu'il les feit escorcher par le menu, d'vne dispensation si malicieusement ordonnée, que leur vie dura quinze iours à cette angoisse. Et ces deux autres. Crœsus avant faict prendre vn Gentilhomme fauori de Pantaleon son frere, le mena en la boutique d'vn foullon, où il le feit gratter et carder, à coups de cardes et peignes de ce mestier, iusques à ce qu'il en mourut. George Sechel chef de ces paysans de Polongne, qui soubs tiltre de la Croysade, firent tant de maux, deffaict en battaille par le Vayuode de Transsiluanie, et prins, fut trois iours attaché nud sur vn cheualet; exposé à toutes les manieres de tourmens que chacun pouuoit apporter contre luy: pendant lequel temps on fit ieusner plusieurs autres prisonniers. En fin, luy viuant et voyant, on abbreuua de son sang Lucat son cher frere, et pour le salut duquel seul il prioit, tirant sur soy toute l'enuie de leurs meffaits: et fit on paistre vingt de ses plus fauoris Capitaines, deschirans à belles dents sa chair, et en engloutissants les morceaux. Le reste du corps, et parties du dedans, luy expiré, furent mises bouillir, qu'on fit manger à d'autres de sa suitte.

CHAPITRE XXVIII.

Toutes choses ont leur saison.

CEVX qui apparient Caton le Censeur, au ieune Caton meurtrier de soy-mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines. Le premier exploitta la sienne à plus de visages, et precelle en exploits militaires, et en vtilité de ses vacations publiques. Mais la vertu du ieune, outre ce que c'est blaspheme de luy en apparier nulle en vigueur, fut bien plus nette. Car qui deschargeroit d'enuie et d'ambition, celle du Censeur, ayant osé chocquer l'honneur de Scipion, en bonté et en toutes parties d'excellence, de bien loing plus grand que luy, et que tout autre homme de son siecle? Ce qu'on dit entre autres choses de luy, qu'en son extreme vieillesse, il se mit à apprendre la langue Grecque, d'vn ardant appetit, comme pour assouuir vne longue soif, ne me semble pas luy estre fort honnorable. C'est proprement ce que nous disons, retomber en enfantillage. Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout. Et ie puis dire mon patenostre hors de propos. Comme on defera T. Quintius Flaminius, de ce qu'estant general d'armée, on l'auoit veu à quartier sur l'heure du conflict, s'amusant à prier Dieu, en vne battaille, qu'il gaigna.

Imponit finem sapiens et rebus honestis.

Eudemonidas voyant Xenocrates fort vieil s'empresser aux leçons de son escole: Quand sçaura cettuy-cy, dit-il, s'il apprend encore? Et Philopœmen, à ceux qui hault-louoyent le Roy Ptolomæus, de ce qu'il durcissoit sa personne tous les iours à l'exercice des armes: Ce n'est, dit-il, pas chose louable à vn Roy de son aage, de s'y exercer, il les deuoit hormais reellement employer. Le ieune doit faire ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand vice qu'ils remerquent en nous, c'est que noz desirs raieunissent sans cesse. Nous recommençons tousiours à viure. Nostre estude et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetis et poursuites ne font que naistre.

_Tu secanda marmora Locas sub ipsum funus, et, sepulcri Immemor, struis domos._

Le plus long de mes desseins n'a pas vn an d'estenduë: ie ne pense desormais qu'à finir: me deffay de toutes nouuelles esperances et entreprinses: prens mon dernier congé de tous les lieux, que ie laisse: et me depossede tous les iours de ce que i'ay. Olim iam nec perit quicquam mihi, nec acquiritur, plus superest viatici quàm viæ.

Vixi, et quem dederat cursum fortuna peregi.

C'est en fin tout le soulagement que ie trouue en ma vieillesse, qu'elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend à parler, lors qu'il luy faut apprendre à se taire pour iamais. On peut continuer à tout temps l'estude, non pas l'escholage. La sotte chose, qu'vn vieillard abecedaire!

_Diuersos diuersa iuuant, non omnibus annis Omnia conueniunt._

S'il faut estudier, estudions vn estude sortable à nostre condition: afin que nous puissions respondre, comme celuy, à qui quand on demanda à quoy faire ces estudes en sa decrepitude: A m'en partir meilleur, et plus à mon aise, respondit-il. Tel estude fut celuy du ieune Caton, sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au discours de Platon, de l'eternité de l'ame. Non, comme il faut croire, qu'il ne fust de long temps garny de toute sorte de munition pour vn tel deslogement. D'asseurance, de volonté ferme, et d'instruction, il en auoit plus que Platon n'en a en ses escrits. Sa science et son courage estoient pour ce regard, au dessus de la philosophie. Il print cette occupation, non pour le seruice de sa mort, mais comme celuy qui n'interrompit pas seulement son sommeil, en l'importance d'vne telle deliberation, il continua aussi sans choix et sans changement, ses estudes, auec les autres actions accoustumées de sa vie. La nuict, qu'il vint d'estre refusé de la Preture, il la passa à iouer. Celle en laquelle il deuoit mourir, il la passa à lire. La perte ou de la vie, ou de l'office, tout luy fut vn.

CHAPITRE XXIX.

De la vertu.

IE trouue par experience, qu'il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l'ame, ou vne resolue et constante habitude: et voy bien qu'il n'est rien que nous ne puissions, voire iusques à surpasser la diuinité mesme, dit quelqu'vn, d'autant que c'est plus, de se rendre impassible de soy, que d'estre tel, de sa condition originelle: et iusques à pouuoir ioindre à l'imbecillité de l'homme, vne resolution et asseurance de Dieu. Mais c'est par secousse. Et és vies de ces heros du temps passé, il y a quelque fois des traits miraculeux, et qui semblent de bien loing surpasser noz forces naturelles: mais ce sont traits à la verité: et est dur à croire, que de ces conditions ainsin esleuées, on en puisse teindre et abbreuuer l'ame, en maniere, qu'elles luy deuiennent ordinaires, et comme naturelles. Il nous eschoit à nous mesmes, qui ne sommes qu'auortons d'hommes, d'eslancer par fois nostre ame, esueillée par les discours, ou exemples d'autruy, bien loing au delà de son ordinaire. Mais c'est vne espece de passion, qui la pousse et agite, et qui la rauit aucunement hors de soy: car ce tourbillon franchi, nous voyons, que sans y penser elle se desbande et relasche d'elle mesme, sinon iusques à la derniere touche; au moins iusques à n'estre plus celles-là: de façon que lors, à toute occasion, pour vn oyseau perdu, ou vn verre cassé, nous nous laissons esmouuoir à peu pres comme l'vn du vulgaire. Sauf l'ordre, la moderation, et la constance, i'estime que toutes choses soient faisables par vn homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause disent les sages, il faut pour iuger bien à poinct d'vn homme, principalement contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à tous les iours. Pyrrho, celuy qui bastit de l'ignorance vne si plaisante science, essaya, comme tous les autres vrayement philosophes, de faire respondre sa vie à sa doctrine. Et par ce qu'il maintenoit la foiblesse du iugement humain, estre si extreme, que de ne pouuoir prendre party ou inclination: et le vouloit suspendre perpetuellement balancé, regardant et accueillant toutes choses, comme indifferentes, on conte qu'il se maintenoit tousiours de mesme façon, et visage: s'il auoit commencé vn propos, il ne laissoit pas de l'acheuer, quand celuy à qui il parloit s'en fust allé: s'il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschement qui se presentast, conserué des precipices, du heurt des charrettes, et autres accidens par ses amis. Car de craindre ou euiter quelque chose, c'eust esté choquer ses propositions, qui ostoient au sens mesmes, toute eslection et certitude. Quelquefois il souffrit d'estre incisé et cauterisé, d'vne telle constance, qu'on ne luy en veit pas seulement siller les yeux. C'est quelque chose de ramener l'ame à ces imaginations, c'est plus d'y ioindre les effects, toutesfois il n'est pas impossible: mais de les ioindre auec telle perseuerance et constance, que d'en establir son train ordinaire, certes en ces entreprinses si esloignées de l'vsage commun, il est quasi incroyable qu'on le puisse. Voyla pourquoy comme il fust quelquefois rencontré en sa maison, tançant bien asprement auecques sa sœur, et luy estant reproché de faillir en cela à son indifferance: Quoy? dit-il, faut-il qu'encore cette femmelette serue de tesmoignage à mes regles? Vn'autre fois, qu'on le veit se deffendre d'vn chien: Il est, dit-il, tres-difficile de despouiller entierement l'homme: et se faut mettre en deuoir, et efforcer de combattre les choses, premierement par les effects; mais au pis aller par la raison et par les discours. Il y a enuiron sept ou huict ans, qu'à deux lieuës d'icy, vn homme de village, qui est encore viuant, ayant la teste de long temps rompue par la ialousie de sa femme, reuenant vn iour de la besongne, et elle le bien-veignant de ses crialleries accoustumées, entra en telle furie, que sur le champ à tout la serpe qu'il tenoit encore en ses mains, s'estant moissonné tout net les pieces qui la mettoyent en fieure, les luy ietta au nez. Et il se dit, qu'vn ieune Gentil-homme des nostres, amoureux et gaillard, ayant par sa perseuerance amolli en fin le cœur d'vne belle maistresse, desesperé, de ce que sur le point de la charge, il s'estoit trouué mol luy mesmes et deffailly, et que,

_Non viriliter Iners senile penis extulerat caput,_

il s'en priua soudain reuenu au logis, et l'enuoya, cruelle et sanglante victime pour la purgation de son offence. Si c'eust esté par discours et religion, comme les prestres de Cibele, que ne dirions nous d'vne si hautaine entreprise? Depuis peu de iours à Bragerac à cinq lieuës de ma maison, contremont la riuiere de Dordoigne, vne femme, ayant esté tourmentée et battue le soir auant, de son mary chagrin et fascheux de sa complexion, delibera d'eschapper à sa rudesse au prix de sa vie, et s'estant à son leuer accointée de ses voisines comme de coustume, leur laissa couler quelque mot de recommendation de ses affaires, prit vne sienne sœur par la main, la mena auec elle sur le pont, et apres auoir pris congé d'elle, comme par maniere de ieu, sans montrer autre changement ou alteration, se precipita du hault en bas, en la riuiere, où elle se perdit. Ce qu'il y a de plus en cecy, c'est que ce conseil meurit vne nuict entiere dans sa teste. C'est bien autre chose, des femmes Indiennes; car estant leur coustume aux maris d'auoir plusieurs femmes, et à la plus chere d'elles, de se tuer apres son mary, chacune par le dessein de toute sa vie, vise à gaigner ce poinct, et cet aduantage sur ses compagnes: et les bons offices qu'elles rendent à leur mary, ne regardent autre recompence que d'estre preferées à la compagnie de sa mort.

_Vbi mortifero iacta est fax vltima lecto, Vxorum fusis stat pia turba comis: Et certamen habent lethi, quæ viua sequatur Coniugium: pudor est non licuisse mori. Ardent victrices, et flammæ pectora præbent, Imponúntque suis ora perusta viris._

Vn homme escrit encore en noz iours, auoir veu en ces nations Orientales, cette coustume en credit, que non seulement les femmes s'enterrent apres leurs maris, mais aussi les esclaues, desquelles il a eu iouïssance. Ce qui se faict en cette maniere. Le mary estant trespassé, la vefue peut, si elle veut, mais peu le veulent, demander deux ou trois mois d'espace à disposer de ses affaires. Le iour venu elle monte à cheual, parée comme à nopces: et d'vne contenance gaye, va, dit elle, dormir auec son espoux, tenant en sa main gauche vn miroüer, vne flesche en l'autre. S'estant ainsi promenée en pompe, accompagnée de ses amis et parents, et de grand peuple, en feste, elle est tantost rendue au lieu public, destiné à tels spectacles. C'est vne grande place, au milieu de laquelle il y a vne fosse pleine de bois: et ioignant icelle, vn lieu releué de quatre ou cinq marches: sur lequel elle est conduitte, et seruie d'vn magnifique repas. Apres lequel, elle se met à baller et à chanter: et ordonne, quand bon luy semble, qu'on allume le feu. Cela faict, elle descent, et prenant par la main le plus proche des parents de son mary, ils vont ensemble à la riuiere voisine, où elle se despouille toute nue, et distribue ses ioyaux et vestements à ses amis, et se va plongeant en l'eau, comme pour y lauer ses pechez. Sortant de là, elle s'enveloppe d'vn linge iaune de quatorze brasses de long, et donnant de rechef la main à ce parent de son mary, s'en reuont sur la motte, où elle parle au peuple, et recommande ses enfans, si elle en a. Entre la fosse et la motte, on tire volontiers vn rideau, pour leur oster la veuë de cette fournaise ardente: ce qu'aucunes deffendent, pour tesmoigner plus de courage. Finy qu'elle a de dire, vne femme luy presente vn vase plein d'huile à s'oindre la teste et tout le corps, lequel elle iette dedans le feu, quand elle en a faict: et en l'instant s'y lance elle mesme. Sur l'heure, le peuple renuerse sur elle quantité de busches, pour l'empescher de languir: et se change toute leur ioye en deuil et tristesse. Si ce sont personnes de moindre estoffe, le corps du mort est porté au lieu où on le veut enterrer, et là mis en son seant, la vefue à genoux deuant luy, l'embrassant estroittement: et se tient en ce poinct, pendant qu'on bastit au tour d'eux, vn mur, qui venant à se hausser iusques à l'endroit des espaules de la femme, quelqu'vn des siens par le derriere prenant sa teste, luy tort le col: et rendu qu'elle a l'esprit, le mur est soudain monté et clos, où ils demeurent enseuelis.

En ce mesme païs, il y auoit quelque chose de pareil en leurs Gymnosophistes: car non par la contrainte d'autruy, non par l'impetuosité d'vn' humeur soudaine: mais par expresse profession de leur regle, leur façon estoit, à mesure qu'ils auoyent attaint certain aage, ou qu'ils se voyoient menassez par quelque maladie, de se faire dresser vn bucher, et au dessus, vn lict bien paré, et apres auoir festoyé joyeusement leurs amis et cognoissans, s'aller planter dans ce lict, en telle resolution, que le feu y estant mis, on ne les vist mouuoir, ny pieds ny mains: et ainsi mourut l'vn d'eux, Calanus, en presence de toute l'armée d'Alexandre le Grand. Et n'estoit estimé entre eux, ny sainct ny bien heureux, qui ne s'estoit ainsi tué: enuoyant son ame purgée et purifiée par le feu, apres auoir consommé tout ce qu'il y auoit de mortel et terrestre. Cette constante premeditation de toute la vie, c'est ce qui fait le miracle.

Parmy noz autres disputes, celle du Fatum, s'y est meslée: et pour attacher les choses aduenir et nostre volonté mesme, à certaine et ineuitable necessité, on est encore sur cet argument, du temps passé: Puis que Dieu preuoit toutes choses deuoir ainsin aduenir, comme il fait, sans doubte: il faut donc qu'elles aduiennent ainsin. A quoy noz maistres respondent, que le voir que quelque chose aduienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car tout luy estant present, il voit plustost qu'il ne preuoit) ce n'est pas la forcer d'aduenir: voire nous voyons, à cause que les choses aduiennent, et les choses n'aduiennent pas, à cause que nous voyons. L'aduenement fait la science, non la science l'aduenement. Ce que nous voyons aduenir, aduient: mais il pouuoit autrement aduenir: et Dieu, au registre des causes des aduenements qu'il a en sa prescience, y a aussi celles qu'on appelle fortuites, et les volontaires, qui despendent de la liberté qu'il a donné à nostre arbitrage, et sçait que nous faudrons, par ce que nous auons voulu faillir. Or i'ay veu assez de gens encourager leurs troupes de cette necessité fatale: car si nostre heure est attachée à certain point, ny les harquebusades ennemies, ny nostre hardiesse, ny nostre fuite et couardise, ne la peuuent auancer ou reculer. Cela est beau à dire, mais cherchez qui l'effectuera: et s'il est ainsi, qu'vne forte et viue creance, tire apres soy les actions de mesme, certes cette foy, dequoy nous remplissons tant la bouche, est merueilleusement legere en noz siecles: sinon que le mespris qu'elle a des œuures, luy face desdaigner leur compagnie. Tant y a, qu'à ce mesme propos, le sire de Ioinuille tesmoing croyable autant que tout autre, nous racomte des Bedoins, nation meslée aux Sarrasins, ausquels le Roy sainct Louys eut affaire en la terre saincte, qu'ils croyoient si fermement en leur religion les iours d'vn chacun estre de toute eternité prefix et contez, d'vne preordonnance ineuitable, qu'ils alloyent à la guerre nudz, sauf vn glaiue à la turquesque, et le corps seulement couuert d'vn linge blanc: et pour leur plus extreme maudisson, quand ils se courroussoient aux leurs, ils auoyent tousiours en la bouche: Maudit sois tu, comme celuy, qui s'arme de peur de la mort. Voyla bien autre preuue de creance, et de foy, que la nostre. Et de ce rang est aussi celle que donnerent ces deux religieux de Florence, du temps de nos peres. Estans en quelque controuerse de science, ils s'accorderent, d'entrer tous deux dans le feu, en presence de tout le peuple, et en la place publique, pour la verification chacun de son party: et en estoyent des-ia les apprests tous faicts, et la chose iustement sur le poinct de l'execution, quand elle fut interrompue par vn accident improuueu. Vn ieune Seigneur Turc, ayant faict vn signalé fait d'armes de sa personne, à la veuë des deux battailles, d'Amurath et de l'Huniade, prestes à se donner: enquis par Amurath, qui l'auoit en si grande ieunesse et inexperience (car c'estoit la premiere guerre qu'il eust veu) remply d'vne si genereuse vigueur de courage: respondit, qu'il auoit eu pour souuerain percepteur de vaillance, vn lieure. Quelque iour estant à la chasse, dit-il, ie descouury vn lieure en forme: et encore que i'eusse deux excellents leuriers à mon costé: si me sembla-il, pour ne le faillir point, qu'il valloit mieux y employer encore mon arc: car il me faisoit fort beau ieu. Ie commençay à descocher mes flesches: et iusques à quarante, qu'il y en auoit en ma trousse: non sans l'assener seulement, mais sans l'esueiller. Apres tout, ie descoupplay mes leuriers apres, qui n'y peurent non plus. I'apprins par là, qu'il auoit esté couuert par sa destinée: et que, ny les traits, ny les glaiues ne portent, que par le congé de nostre fatalité, laquelle il n'est en nous de reculer ny d'auancer. Ce compte doit seruir, à nous faire veoir en passant, combien nostre raison est flexible à toute sorte d'images. Vn personnage grand d'ans, de nom, de dignité, et de doctrine, se vantoit à moy d'auoir esté porté à certaine mutation tres-importante de sa foy, par vne incitation estrangere, aussi bizarre: et au reste si mal concluante, que ie la trouuoy plus forte au reuers. Luy l'appelloit miracle: et moy aussi, à diuers sens. Leurs historiens disent, que la persuasion, estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable prescription de leurs iours, ayde apparemment à les asseurer aux dangers. Et ie cognois vn grand Prince, qui en fait heureusement son proffit: soit qu'il la croye, soit qu'il la prenne pour excuse, à se hazarder extraordinairement: pourueu que Fortune ne se lasse trop tost, de luy faire espaule. Il n'est point aduenu de nostre memoire, vn plus admirable effect de resolution, que de ces deux qui conspirerent la mort du Prince d'Orenge. C'est merueille, comment on peut eschauffer le second, qui l'executa, à vne entreprinse, en laquelle il estoit si mal aduenu à son compagnon, y ayant apporté tout ce qu'il pouuoit. Et sur cette trace, et de mesmes armes, aller entreprendre vn Seigneur, armé d'vne si fraiche instruction de deffiance, puissant de suitte d'amis, et de force corporelle, en sa sale, parmy ses gardes, en vne ville toute à sa deuotion. Certes il y employa vne main bien determinée, et vn courage esmeu d'vne vigoreuse passion. Vn poignard est plus seur, pour assener, mais d'autant qu'il a besoing de plus de mouuement, et de vigueur de bras, que n'a vn pistolet, son coup est plus subject à estre gauchy, ou troublé. Que celuy là, ne courust à vne mort certaine, ie n'y fay pas grand doubte: car les esperances, dequoy on eust sçeu l'amuser, ne pouuoient loger en entendement rassis: et la conduite de son exploit, montre qu'il n'en auoit pas faute, non plus que de courage. Les motifs d'vne si puissante persuasion, peuuent estre diuers, car nostre fantasie fait de soy et de nous, ce qu'il luy plaist. L'execution qui fut faicte pres d'Orleans, n'eut rien de pareil, il y eut plus de hazard que de vigueur: le coup n'estoit pas à la mort, si la Fortune ne l'eust rendu tel: et l'entreprise de tirer estant à cheual, et de loing, et à vn qui se mouuoit au bransle de son cheual, fut l'entreprise d'vn homme, qui aymoit mieux faillir son effect, que faillir à se sauuer. Ce qui suyuit apres le montra. Car il se transit et s'enyura de la pensée de si haute execution, si qu'il perdit entierement son sens, et à conduire sa fuite, et à conduire sa langue, en ses responces. Que luy falloit-il, que recourir à ses amis au trauers d'vne riuiere? C'est vn moyen, où ie me suis ietté à moindres dangers, et que i'estime de peu de hazard, quelque largeur qu'ait le passage, pourueu que vostre cheual trouue l'entrée facile, et que vous preuoyez au delà, vn bord aysé selon le cours de l'eau. L'autre, quand on luy prononça son horrible sentence: I'y estois preparé, dit-il, ie vous estonneray de ma patience. Les Assassins, nation dependant de la Phœnicie, sont estimes entre les Mahumetans, d'vne souueraine deuotion et pureté de mœurs. Ils tiennent, que le plus court chemin à gaigner Paradis, c'est de tuer quelqu'vn de religion contraire. Parquoy, on l'a veu souuent entreprendre, à vn ou deux, en pourpoinct, contre des ennemis puissans, au prix d'vne mort certaine, et sans aucun soing de leur propre danger. Ainsi fut assassiné (ce mot est emprunté de leur nom) nostre Comte Raimond de Tripoli, au milieu de sa ville: pendant noz entreprinses de la guerre saincte. Et pareillement Conrad Marquis de Mont-ferrat, les meurtriers conduits au supplice, tous enflez et fiers d'vn si beau chef d'œuure.

CHAPITRE XXX.

D'vn enfant monstrueux.

CE comte s'en ira tout simple: car ie laisse aux medecins d'en discourir. Ie vis auant hier vn enfant que deux hommes et vne nourrisse, qui se disoient estre le pere, l'oncle, et la tante, conduisoient, pour tirer quelque soul de le montrer, à cause de son estrangeté. Il estoit en tout le reste d'vne forme commune, et se soustenoit sur ses pieds, marchoit et gasouilloit, enuiron comme les autres de mesme aage: il n'auoit encore voulu prendre autre nourriture, que du tetin de sa nourrisse: et ce qu'on essaya en ma presence de luy mettre en la bouche, il le maschoit vn peu, et le rendoit sans aualler: ses cris sembloient bien auoir quelque chose de particulier: il estoit aagé de quatorze mois iustement. Au dessoubs de ses tetins, il estoit pris et collé à vn autre enfant, sans teste, et qui auoit le conduit du dos estouppé, le reste entier: car il auoit bien l'vn bras plus court, mais il luy auoit esté rompu par accident, à leur naissance; ils estoyent ioints face à face, et comme si vn plus petit enfant en vouloit accoler vn plus grandelet. La ioincture et l'espace par où ils se tenoient n'estoit que de quatre doigts, ou enuiron, en maniere, que si vous retroussiez cet enfant imparfaict, vous voyiez au dessoubs le nombril de l'autre: ainsi la cousture se faisoit entre les tetins et son nombril. Le nombril de l'imparfaict ne se pouuoit voir, mais ouy bien tout le reste de son ventre. Voyla comme ce qui n'estoit pas attaché, comme bras, fessier, cuisses et iambes, de cet imparfaict, demouroient pendants et branslans sur l'autre, et luy pouuoit aller sa longueur iusques à my iambe. La nourrice nous adioustoit, qu'il vrinoit par tous les deux endroicts: aussi estoient les membres de cet autre nourris, et viuans, et en mesme poinct que les siens, sauf qu'ils estoient plus petits et menus. Ce double corps, et ces membres diuers, se rapportans à vne seule teste, pourroient bien fournir de fauorable prognostique au Roy, de maintenir soubs l'vnion de ses loix, ces parts et pieces diuerses de nostre Estat. Mais de peur que l'euenement ne le desmente, il vaut mieux le laisser passer deuant: car il n'est que de deuiner en choses faictes, Vt quum facta sunt, tum ad coniecturam aliqua interpretatione reuocentur: comme on dit d'Epimenides qu'il deuinoit à reculons. Ie vien de voir vn pastre en Medoc, de trente ans ou enuiron, qui n'a aucune montre des parties genitales: il a trois trous par où il rend son eau incessamment, il est barbu, a desir, et recherche l'attouchement des femmes. Ce que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui voit en l'immensité de son ouurage, l'infinité des formes, qu'il y a comprinses. Et est à croire, que cette figure qui nous estonne, se rapporte et tient, à quelque autre figure de mesme genre, incognu à l'homme. De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, et commun, et reglé: mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation. Quod crebrò videt, non miratur, etiam si, cur fiat nescit. Quod antè non vidit, id, si euenerit, ostentum esse censet. Nous appellons contre Nature, ce qui aduient contre la coustume. Rien n'est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison vniuerselle et naturelle, chasse de nous l'erreur et l'estonnement que la nouuelleté nous apporte.

CHAPITRE XXXI.

De la cholere.

PLVTARQVE est admirable par tout: mais principalement, où il iuge des actions humaines. On peut voir les belles choses, qu'il dit en la comparaison de Lycurgus, et de Numa, sur le propos de la grande simplesse que ce nous est, d'abandonner les enfans au gouuernement et à la charge de leurs peres. La plus part de noz polices, comme dit Aristote, laissent à chascun, en maniere des Cyclopes, la conduitte de leurs femmes et de leurs enfants, selon leur folle et indiscrete fantasie. Et quasi les seules, Lacedemonienne et Cretense, ont commis aux loix la discipline de l'enfance. Qui ne voit qu'en vn Estat tout despend de son education et nourriture? et cependant sans aucune discretion, on la laisse à la mercy des parens, tant fols et meschants qu'ils soient. Entre autres choses combien de fois m'a-il prins enuie, passant par nos ruës, de dresser vne farce, pour venger des garçonnetz, que ie voyoy escorcher, assommer, et meurtrir à quelque pere ou mere furieux, et forcenez de colere? Vous leur voyez sortir le feu et la rage des yeux,

_Rabie iecur incendente feruntur Præcipites, vt saxa iugis abrupta, quibus mons Subtrahitur, cliuóque latus pendente recedit:_

(et selon Hippocrates les plus dangereuses maladies sont celles qui desfigurent le visage) à tout vne voix tranchante et esclatante, souuent contre qui ne fait que sortir de nourrisse. Et puis les voyla estroppiez, estourdis de coups: et nostre iustice qui n'en fait compte, comme si ces esboittements et eslochements n'estoient pas des membres de nostre chose publique.

_Gratum est quòd patriæ ciuem populóque dedisti, Si facis vt patriæ sit idoneus, vtilis agris, Vtilis et bellorum et pacis rebus agendis._

Il n'est passion qui esbranle tant la sincerité des iugements, que la cholere. Aucun ne feroit doubte de punir de mort, le iuge, qui par cholere auroit condamné son criminel: pourquoy est-il non plus permis aux peres, et aux pedantes, de fouetter les enfans, et les chastier estans en cholere? Ce n'est plus correction, c'est vengeance. Le chastiement tient lieu de medecine aux enfans; et souffririons nous vn medecin, qui fust animé et courroucé contre son patient? Nous mesmes, pour bien faire, ne deurions iamais mettre la main sur noz seruiteurs, tandis que la cholere nous dure. Pendant que le pouls nous bat, et que nous sentons de l'esmotion, remettons la partie: les choses nous sembleront à la verité autres, quand nous serons r'accoisez et refroidis. C'est la passion qui commande lors, c'est la passion qui parle, ce n'est pas nous. Au trauers d'elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au trauers d'vn brouillas. Celuy qui a faim, vse de viande, mais celuy qui veut vser de chastiement, n'en doit auoir faim ny soif. Et puis, les chastiemens, qui se font auec poix et discretion, se reçoiuent bien mieux, et auec plus de fruit, de celuy qui les souffre. Autrement, il ne pense pas auoir esté iustement condamné, par vn homme agité d'ire et de furie: et allegue pour sa iustification, les mouuements extraordinaires de son maistre, l'inflammation de son visage, les sermens inusitez, et cette sienne inquietude, et precipitation temeraire.

_Ora tument ira, nigrescunt sanguine venæ, Lumina Gorgoneo sæuius igne micant._

Suetone recite, que Caïus Rabirius ayant esté condamné par Cæsar, ce qui luy seruit le plus enuers le peuple (auquel il appella) pour luy faire gaigner sa cause, ce fut l'animosité et l'aspreté que Cæsar auoit apporté en ce iugement. Le dire est autre chose que le faire, il faut considerer le presche à part, et le prescheur à part. Ceux-là se sont donnez beau ieu en nostre temps, qui ont essayé de choquer la verité de nostre Eglise, par les vices des ministres d'icelle: elle tire ses tesmoignages d'ailleurs. C'est vne sotte façon d'argumenter, et qui reietteroit toutes choses en confusion. Vn homme de bonnes mœurs, peut auoir des opinions faulces, et vn meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas. C'est sans doubte vne belle harmonie, quand le faire, et le dire vont ensemble: et ie ne veux pas nier, que le dire, lors que les actions suyuent, ne soit de plus d'authorité et efficace: comme disoit Eudamidas, oyant vn Philosophe discourir de la guerre; Ces propos sont beaux, mais celuy qui les dit, n'en est pas croyable, car il n'a pas les oreilles accoustumées au son de la trompette. Et Cleomenes oyant vn rhetoricien harenguer de la vaillance, s'en print fort à rire: et l'autre s'en scandalizant, il luy dit; I'en ferois de mesmes, si c'estoit vne arondelle qui en parlast: mais si c'estoit vne aigle, ie l'orrois volontiers. I'apperçois, ce me semble, és escrits des anciens, que celuy qui dit ce qu'il pense, l'assene bien plus viuement, que celuy qui se contrefaict. Oyez Cicero parler de l'amour de la liberté: oyez en parler Brutus, les escrits mesmes vous sonnent que cettuy-cy estoit homme pour l'achepter au prix de la vie. Que Cicero pere d'eloquence, traitte du mespris de la mort, que Seneque en traite aussi, celuy là traine languissant, et vous sentez qu'il vous veut resoudre de chose, dequoy il n'est pas resolu. Il ne vous donne point de cœur, car luy-mesmes n'en a point: l'autre vous anime et enflamme. Ie ne voy iamais autheur, mesmement de ceux qui traictent de la vertu et des actions, que ie ne recherche curieusement quel il a esté. Car les Ephores à Sparte voyans vn homme dissolu proposer au peuple vn aduis vtile, luy commanderent de se taire, et prierent vn homme de bien, de s'en attribuer l'inuention, et le proposer. Les escrits de Plutarque, à les bien sauourer, nous le descouurent assez; et ie pense le cognoistre iusques dans l'ame: si voudrois-ie que nous eussions quelques memoires de sa vie. Et me suis ietté en ce discours à quartier, à propos du bon gré que ie sens à Aul. Gellius de nous auoir laissé par escrit ce compte de ses mœurs, qui reuient à mon subject de la cholere. Vn sien esclaue mauuais homme et vicieux, mais qui auoit les oreilles aucunement abbreuuées des leçons de philosophie, ayant esté pour quelque sienne faute despouillé par le commandement de Plutarque; pendant qu'on le fouettoit, grondoit au commencement, que c'estoit sans raison, et qu'il n'auoit rien faict: mais en fin, se mettant à crier et iniurier bien à bon escient son maistre, luy reprochoit qu'il n'estoit pas philosophe, comme il s'en vantoit: qu'il luy auoit souuent ouy dire, qu'il estoit laid de se courroucer, voire qu'il en auoit faict vn liure: et ce que lors tout plongé en la colere, il le faisoit si cruellement battre, desmentoit entierement ses escrits. A cela Plutarque, tout froidement et tout rassis; Comment, dit-il, rustre, à quoy iuges tu que ie sois à cette heure courroucé? mon visage, ma voix, ma couleur, ma parolle, te donne elle quelque tesmoignage que ie sois esmeu? Ie ne pense auoir ny les yeux effarouchez, ny le visage troublé, ny vn cry effroyable: rougis-ie? escume-ie? m'eschappe-il de dire chose, dequoy i'aye à me repentir? tressaulx-ie? fremis-ie de courroux? car pour te dire, ce sont là les vrais signes de la cholere. Et puis se destournant à celuy qui fouettoit: Continuez, luy dit-il, tousiours vostre besongne, pendant que cettuy-cy et moy disputons. Voyla son comte. Archytas Tarentinus reuenant d'vne guerre, où il auoit esté Capitaine general, trouua tout plein de mauuais mesnage en sa maison, et ses terres en friche, par le mauuais gouuernement de son receueur: et l'ayant fait appeller: Va, luy dit-il, que si ie n'estois en cholere, ie t'estrillerois bien. Platon de mesme, s'estant eschauffé contre l'vn de ses esclaues, donna à Speusippus charge de le chastier, s'excusant d'y mettre la main luy-mesme, sur ce qu'il estoit courroucé. Charillus Lacedemonien, à vn Elote qui se portoit trop insolemment et audacieusement enuers luy: Par les Dieux, dit-il, si ie n'estois courroucé, ie te ferois tout à cette heure mourir. C'est vne passion qui se plaist en soy, et qui se flatte. Combien de fois nous estans esbranlez soubs vne fauce cause, si on vient à nous presenter quelque bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre la verité mesme et l'innocence? I'ay retenu à ce propos vn merueilleux exemple de l'antiquité. Piso personnage par tout ailleurs de notable vertu, s'estant esmeu contre vn sien soldat, dequoy reuenant seul du fourrage, il ne luy sçauoit rendre compte, où il auoit laissé vn sien compagnon, tinst pour aueré qu'il l'auoit tué, et le condamna soudain à la mort. Ainsi qu'il estoit au gibet, voicy arriuer ce compagnon esgaré: toute l'armée en fit grand'feste, et apres force caresses et accollades des deux compagnons, le bourreau meine l'vn et l'autre, en la presence de Piso, s'attendant bien toute l'assistance que ce luy seroit à luy-mesmes vn grand plaisir: mais ce fut au rebours, car par honte et despit, son ardeur qui estoit encore en son effort, se redoubla: et d'vne subtilité que sa passion luy fournit soudain, il en fit trois coulpables, par ce qu'il en auoit trouué vn innocent: et les fit depescher tous trois: Le premier soldat, par ce qu'il y auoit arrest contre luy: le second qui s'estoit esgaré, par ce qu'il estoit cause de la mort de son compagnon; et le bourreau pour n'auoir obey au commandement qu'on luy auoit faict. Ceux qui ont à negocier auec des femmes testues, peuuent auoir essayé à quelle rage on les iette, quand on oppose à leur agitation, le silence et la froideur, et qu'on desdaigne de nourrir leur courroux. L'orateur Celius estoit merueilleusement cholere de sa nature. A vn, qui souppoit en sa compagnie, homme de molle et douce conuersation, et qui pour ne l'esmouuoir, prenoit party d'approuuer tout ce qu'il disoit, et d'y consentir: luy ne pouuant souffrir son chagrin, se passer ainsi sans aliment: Nie moy quelque chose, de par les Dieux, dit-il, affin que nous soyons deux. Elles de mesmes, ne se courroucent, qu'affin qu'on se contre-courrouce, à l'imitation des loix de l'amour. Phocion à vn homme qui luy troubloit son propos, en l'iniuriant asprement, n'y fit autre chose que se taire, et luy donner tout loisir d'espuiser sa cholere: cela faict, sans aucune mention de ce trouble, il recommença son propos, en l'endroict où il l'auoit laissé. Il n'est replique si piquante comme est vn tel mespris. Du plus cholere homme de France (et c'est tousiours imperfection, mais plus excusable à vn homme militaire: car en cet exercice il y a certes des parties, qui ne s'en peuuent passer) ie dy souuent, que c'est le plus patient homme que ie cognoisse à brider sa cholere: elle l'agite de telle violence et fureur,

_Magno veluti cùm flamma sonore Virgea suggeritur costis vndantis aheni, Exultántque æstu latices, furit intus aquai Fumidus atque altè spumis exuberat amnis, Nec iam se capit vnda, volat vapor ater ad auras,_

qu'il faut qu'il se contraingne cruellement, pour la moderer. Et pour moy, ie ne sçache passion, pour laquelle couurir et soustenir, ie peusse faire vn tel effort. Ie ne voudrois mettre la sagesse à si haut prix. Ie ne regarde pas tant ce qu'il fait, que combien il luy couste à ne faire pis. Vn autre se vantoit à moy, du reglement et douceur de ses mœurs, qui est, à la verité singuliere: ie luy disois, que c'estoit bien quelque chose, notamment à ceux, comme luy, d'eminente qualité, sur lesquels chacun a les yeux, de se presenter au monde tousiours bien temperez: mais que le principal estoit de prouuoir au dedans, et à soy-mesme: et que ce n'estoit pas à mon gré, bien mesnager ses affaires, que de se ronger interieurement: ce que ie craignois qu'il fist, pour maintenir ce masque, et cette reglée apparence par le dehors. On incorpore la cholere en la cachant: comme Diogenes dit à Demosthenes, lequel de peur d'estre apperceu en vne tauerne, se reculoit au dedans: Tant plus tu te recules arriere, tant plus tu y entres. Ie conseille qu'on donne plustost vne buffe à la iouë de son valet, vn peu hors de saison, que de gehenner sa fantasie, pour representer cette sage contenance. Et aymerois mieux produire mes passions, que de les couuer à mes despens. Elles s'alanguissent en s'esuantant, et en s'exprimant. Il vaut mieux que leur poincte agisse au dehors, que de la plier contre nous. Omnia vitia in aperto leuiora sunt: et tunc perniciosissima, quum simulata sanitate subsidunt. I'aduertis ceux, qui ont loy de se pouuoir courroucer en ma famille, premierement qu'ils mesnagent leur cholere, et ne l'espandent pas à tout prix: car cela en empesche l'effect et le poids. La criaillerie temeraire et ordinaire, passe en vsage, et fait que chacun la mesprise: celle que vous employez contre vn seruiteur pour son larcin, ne se sent point, d'autant que c'est celle mesme qu'il vous a veu employer cent fois contre luy, pour auoir mal rinsé vn verre, ou mal assis vne escabelle. Secondement, qu'ils ne se courroussent point en l'air, et regardent que leur reprehension arriue à celuy de qui ils se plaignent: car ordinairement ils crient, auant qu'il soit en leur presence, et durent à crier vn siecle apres qu'il est party.

Et secum petulans amentia certat.

Ils s'en prennent à leur ombre, et poussent cette tempeste, en lieu, où personne n'en est ny chastié ny interessé, que du tintamarre de leur voix, tel qui n'en peut mais. I'accuse pareillement aux querelles, ceux qui brauent et se mutinent sans partie: il faut garder ces Rodomontades, où elles portent.

_Mugitus veluti cùm prima in prælia taurus Terrificos ciet, atque irasci in cornua tentat, Arboris obnixus trunco, ventósque lacessit Ictibus, et sparsa ad pugnam proludit arena._

Quand ie me courrouce, c'est le plus vifuement, mais aussi le plus briefuement et secretement que ie puis: ie me pers bien en vistesse, et en violence, mais non pas en trouble: si que i'aille iettant à l'abandon, et sans choix, toute sorte de parolles iniurieuses, et que ie ne regarde d'assoir pertinemment mes pointes, où i'estime qu'elles blessent le plus: car ie n'y employe communement, que la langue. Mes valets en ont meilleur marché aux grandes occasions qu'aux petites. Les petites me surprennent: et le mal'heur veut, que depuis que vous estes dans le precipice, il n'importe, qui vous ayt donné le bransle: vous allez tousiours iusques au fons. La cheute se presse, s'esmeut, et se haste d'elle mesme. Aux grandes occasions cela me paye, qu'elles sont si iustes, que chacun s'attend d'en voir naistre vne raisonnable cholere: ie me glorifie à tromper leur attente: ie me bande et prepare contre celles cy, elles me mettent en ceruelle, et menassent de m'emporter bien loing si ie les suiuoy. Ayséement ie me garde d'y entrer, et suis assez fort, si ie l'attens, pour repousser l'impulsion de cette passion, quelque violente cause qu'elle aye: mais si elle me preoccupe, et saisit vne fois, elle m'emporte, quelque vaine cause qu'elle aye. Ie marchande ainsin auec ceux qui peuuent contester auec moy: Quand vous me sentirez esmeu le premier, laissez moy aller à tort ou à droict, i'en feray de mesme à mon tour. La tempeste ne s'engendre que de la concurrence des choleres, qui se produisent volontiers l'vne de l'autre, et ne naissent en vn poinct. Donnons à chacune sa course, nous voyla tousiours en paix. Vtile ordonnance, mais de difficile execution. Par fois m'aduient il aussi, de representer le courroussé, pour le reiglement de ma maison, sans aucune vraye emotion. A mesure que l'aage me rend les humeurs plus aigres, i'estudie à m'y opposer, et feray si ie puis que ie seray d'oresenauant d'autant moins chagrin et difficile, que i'auray plus d'excuse et d'inclination à l'estre: quoy que parcydeuant ie l'aye esté, entre ceux qui le sont le moins. Encore vn mot pour clorre ce pas. Aristote dit, que la colere sert par fois d'armes à la vertu et à la vaillance. Cela est vray-semblable: toutesfois ceux qui y contredisent, respondent plaisamment, que c'est vn' arme de nouuel vsage: car nous remuons les autres armes, ceste cy nous remue: nostre main ne la guide pas, c'est elle qui guide nostre main: elle nous tient, nous ne la tenons pas.

CHAPITRE XXXII.

Defence de Seneque et de Plutarque.

LA familiarité que i'ay auec ces personnages icy, et l'assistance qu'ils font à ma vieillesse, et à mon liure massonné purement de leurs despouïlles, m'oblige à espouser leur honneur. Quant à Seneque, parmy vne miliasse de petits liurets, que ceux de la Religion pretendue reformée font courir pour la deffence de leur cause, qui partent par fois de bonne main, et qu'il est grand dommage n'estre embesoignée à meilleur subiect, i'en ay veu autres-fois vn, qui pour alonger et remplir la similitude qu'il veut trouuer, du gouuernement de nostre pauure feu Roy Charles neufiesme, auec celuy de Neron, apparie feu Monsieur le Cardinal de Lorraine auec Seneque, leurs fortunes, d'auoir esté tous deux les premiers au gouuernement de leurs Princes, et quant et quant leurs mœurs, leurs conditions, et leurs deportemens. Enquoy à mon opinion il fait bien de l'honneur audict Seigneur Cardinal: car encore que ie soys de ceux qui estiment autant son esprit, son eloquence, son zele enuers sa religion et seruice de son Roy, et sa bonne fortune, d'estre nay en vn siecle, où il fust si nouueau, et si rare, et quant et quant si necessaire pour le bien public, d'auoir vn personnage ecclesiastique de telle noblesse et dignité, suffisant et capable de sa charge: si est-ce qu'à confesser la verité, ie n'estime sa capacité de beaucoup pres telle, ny sa vertu si nette et entiere, ny si ferme, que celle de Seneque. Or, ce liure dequoy ie parle, pour venir à son but, fait vne description de Seneque tres-iniurieuse, ayant emprunté ces reproches de Dion l'historien, duquel ie ne crois aucunement le tesmoignage. Car outre qu'il est inconstant, qui apres auoir appellé Seneque tres-sage tantost, et tantost ennemy mortel des vices de Neron, le fait ailleurs, auaritieux, vsurier, ambitieux, lasche, voluptueux, et contrefaisant le philosophe à fauces enseignes: sa vertu paroist si viue et vigoureuse en ses escrits, et la defence y est si claire à aucunes de ces imputations, comme de sa richesse et despence excessiue, que ie n'en croiroy aucun tesmoignage au contraire. Et d'auantage, il est bien plus raisonnable, de croire en telles choses les historiens Romains, que les Grecs et estrangers. Or Tacitus et les autres, parlent tres-honorablement, et de sa vie et de sa mort: et nous le peignent en toutes choses personnage tres-excellent et tres-vertueux. Et ie ne veux alleguer autre reproche contre le iugement de Dion, que cestuy-cy, qui est ineuitable: c'est qu'il a le sentiment si malade aux affaires Romaines, qu'il ose soustenir la cause de Iulius Cæsar contre Pompeius, et d'Antonius contre Cicero. Venons à Plutarque. Iean Bodin est vn bon autheur de nostre temps, et accompagné de beaucoup plus de iugement que la tourbe des escriuailleurs de son siecle, et merite qu'on le iuge et considere. Ie le trouue vn peu hardy en ce passage de sa Methode de l'histoire, où il accuse Plutarque non seulement d'ignorance (surquoy ie l'eusse laissé dire: car cela n'est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet autheur escrit souuent des choses incroyables et entierement fabuleuses (ce sont ses mots). S'il eust dit simplement, les choses autrement qu'elles ne sont, ce n'estoit pas grande reprehension: car ce que nous n'auons pas veu, nous le prenons des mains d'autruy et à credit: et ie voy qu'à escient il recite par fois diuersement mesme histoire: comme le iugement des trois meilleurs capitaines qui eussent onques esté, faict par Hannibal, il est autrement en la vie de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger d'auoir pris pour argent content, des choses incroyables et impossibles, c'est accuser de faute de iugement, le plus iudicieux autheur du monde. Et voicy son exemple: Comme, ce dit-il, quand il recite qu'vn enfant de Lacedemone se laissa deschirer tout le ventre à vn renardeau, qu'il auoit desrobé, et le tenoit caché soubs sa robe, iusques à mourir plustost que de descouurir son larecin. Ie trouue en premier lieu cet exemple mal choisi: d'autant qu'il est bien malaisé de borner les efforts des facultez de l'ame, là où des forces corporelles, nous auons plus de loy de les limiter et cognoistre. Et à cette cause, si c'eust esté à moy à faire, i'eusse plustost choisi vn exemple de cette seconde sorte: et il y en a de moins croyables. Comme entre autres, ce qu'il recite de Pyrrhus, que tout blessé qu'il estoit, il donna si grand coup d'espée à vn sien ennemy armé de toutes pieces, qu'il le fendit du haut de la teste iusques au bas, si que le corps se partit en deux parts. En son exemple, ie n'y trouue pas grand miracle, ny ne reçois l'excuse de quoy il couure Plutarque, d'auoir adiousté ce mot, comme on dit, pour nous aduertir, et tenir en bride nostre creance. Car si ce n'est aux choses receuës par authorité et reuerence d'ancienneté ou de religion, il n'eust voulu ny recevoir luy mesme, ny nous proposer à croire, choses de foy incroyables. Et que ce mot, comme on dit, il ne l'employe pas en ce lieu pour cet effect, il est aysé à voir par ce que luy mesme nous raconte ailleurs sur ce subiect de la patience des enfans Lacedemoniens, des exemples aduenuz de son temps plus malaisez à persuader. Comme celuy que Cicero a tesmoigné aussi autant luy, pour auoir, à ce qu'il dit, esté sur les lieux: Que iusques à leur temps, il se trouuoit des enfans en cette preuue de patience, à quoy on les essayoit deuant l'autel de Diane, qui souffroyent d'y estre fouëtez iusques à ce que le sang leur couloit par tout non seulement sans s'escrier, mais encores sans gemir, et aucuns iusques à y laisser volontairement la vie. Et ce que Plutarque aussi recite, auec cent autres tesmoins, qu'au sacrifice, vn charbon ardent s'estant coulé dans la manche d'vn enfant Lacedemonien, ainsi qu'il encensoit, il se laissa brusler tout le bras, iusques à ce que la senteur de la chair cuyte en vint aux assistans. Il n'estoit rien selon leur coustume, où il leur allast plus de la reputation, ny dequoy ils eussent à souffrir plus de blasme et de honte, que d'estre surpris en larecin. Ie suis si imbu de la grandeur de ces hommes là, que non seulement il ne me semble, comme à Bodin, que son conte soit incroyable, que ie ne le trouue pas seulement rare et estrange. L'histoire Spartaine est pleine de mille plus aspres exemples et plus rares: elle est à ce prix toute miracle. Marcellinus recite sur ce propos du larecin, que de son temps il ne s'estoit encores peu trouuer aucune sorte de tourment, qui peust forcer les Egyptiens surpris en ce mesfaict: qui estoit fort en vsage entre eux, à dire seulement leur nom. Vn paisan Espagnol estant mis à la gehenne sur les complices de l'homicide du præteur Lucius Piso, crioit au milieu des tourmens, que ses amis ne bougeassent, et l'assistassent en toute seureté, et qu'il n'estoit pas en la douleur, de luy arracher vn mot de confession, et n'en eut on autre chose, pour le premier iour. Le lendemain, ainsi qu'on le ramenoit pour recommencer son tourment, s'esbranlant vigoureusement entre les mains de ses gardes, il alla froisser sa teste contre vne paroy, et s'y tua. Epicharis ayant saoulé et lassé la cruauté des satellites de Neron, et soustenu leur feu, leurs batures, leurs engins, sans aucune voix de reuelation de sa coniuration, tout vn iour: rapportée à la gehenne l'endemain, les membres touts brisez, passa vn lasset de sa robbe dans l'vn bras de sa chaize, à tout vn nœud coulant, et y fourrant sa teste, s'estrangla du pois de son corps. Ayant le courage d'ainsi mourir, et se desrober aux premiers tourments, semble elle pas à escient auoir presté sa vie à cette espreuue de sa patience du iour precedent, pour se moquer de ce tyran, et encourager d'autres à semblable entreprinse contre luy? Et qui s'enquerra à nos argoulets, des experiences qu'ils ont euës en ces guerres ciuiles, il se trouuera des effets de patience, d'obstination et d'opiniastreté, parmy nos miserables siecles, et en cette tourbe molle et effeminée, encore plus que l'Egyptienne, dignes d'estre comparez à ceux que nous venons de reciter de la vertu Spartaine. Ie sçay qu'il s'est trouué des simples paysans, s'estre laissez griller la plante des pieds, ecrazer le bout des doigts à tout le chien d'vne pistole, pousser les yeux sanglants hors de la teste, à force d'auoir le front serré d'vne corde, auant que de s'estre seulement voulu mettre à rançon. I'en ay veu vn, laissé pour mort tout nud dans vn fossé, ayant le col tout meurtry et enflé, d'vn licol qui y pendoit encore, auec lequel on l'auoit tirassé toute la nuict, à la queuë d'vn cheual, le corps percé en cent lieux, à coups de dague, qu'on luy auoit donné, non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et de la crainte: qui auoit souffert tout cela, et iusques à y auoir perdu parolle et sentiment, resolu, à ce qu'il me dit, de mourir plustost de mille morts (comme de vray, quant à sa souffrance, il en auoit passé vne toute entiere) auant que rien promettre: et si estoit vn des plus riches laboureurs de toute la contrée. Combien en a lon veu se laisser patiemment brusler et rotir, pour des opinions empruntées d'autruy, ignorées et incognues? I'ay cogneu cent et cent femmes (car ils disent que les testes de Gascongne ont quelque prerogatiue en cela) que vous eussiez plustost faict mordre dans le fer chaut, que de leur faire desmordre vne opinion qu'elles eussent conçeuë en cholere. Elles s'exasperent à l'encontre des coups et de la contrainte. Et celuy qui forgea le conte de la femme, qui pour aucune correction de menaces, et bastonnades, ne cessoit d'appeller son mary pouïlleux, et qui precipitée dans l'eau haussoit encores en s'estouffant, les mains, et faisoit au dessus de sa teste, signe de tuer des poux: forgea vn conte, duquel en verité tous les iours, on voit l'image expresse en l'opiniastreté des femmes. Et est l'opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté. Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l'est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens, comme i'ay dit ailleurs. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: ce que ie ne dis pas pour Bodin: de faire difficulté de croire d'autruy, ce qu'eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient. Il semble à chacun que la maistresse forme de l'humaine nature est en luy: selon elle, il faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux siennes, sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des actions ou facultez d'vn autre? la premiere chose qu'il appelle à la consultation de son iugement, c'est son exemple: selon qu'il en va chez luy, selon cela va l'ordre du monde. O l'asnerie dangereuse et insupportable! Moy ie considere aucuns hommes fort loing au dessus de moy, notamment entre les anciens: et encores que ie recognoisse clairement mon impuissance à les suyure de mille pas, ie ne laisse pas de les suyure à veuë, et iuger les ressorts qui les haussent ainsi, desquels i'apperçoy aucunement en moy les semences: comme ie fay aussi de l'extreme bassesse des esprits, qui ne m'estonne, et que ie ne mescroy non plus. Ie voy bien le tour que celles là se donnent pour se monter, et i'admire leur grandeur: et ces eslancemens que ie trouue tres-beaux, ie les embrasse: et si mes forces n'y vont, au moins mon iugement s'y applique tres-volontiers. L'autre exemple qu'il allegue des choses incroyables, et entierement fabuleuses, dictes par Plutarque: c'est qu'Agesilaus fut mulcté par les Ephores pour auoir attiré à soy seul, le cœur et la volonté de ses citoyens. Ie ne sçay quelle marque de fauceté il y treuue: mais tant y a, que Plutarque parle là des choses qui luy deuoyent estre beaucoup mieux cognuës qu'à nous: et n'estoit pas nouueau en Grece, de voir les hommes punis et exilez, pour cela seul, d'agreer trop à leurs citoyens: tesmoin l'Ostracisme et le Petalisme. Il y a encore en ce mesme lieu, vn' autre accusation qui me pique pour Plutarque, où il dit qu'il a bien assorty de bonne foy, les Romains aux Romains, et les Grecs entre eux, mais non les Romains aux Grecz, tesmoin, dit-il, Demosthenes et Cicero, Caton et Aristides, Sylla et Lisander, Marcellus et Pelopidas, Pompeius et Agesilaus, estimant qu'il a fauorisé les Grecz, de leur auoir donné des compagnons si dispareils. C'est iustement attaquer ce que Plutarque a de plus excellent et loüable. Car en ses comparaisons (qui est la piece plus admirable de ses œuvres, et en laquelle à mon aduis il s'est autant pleu) la fidelité et syncerité de ses iugemens, esgale leur profondeur et leur poix. C'est vn philosophe, qui nous apprend la vertu. Voyons si nous le pourrons garentir de ce reproche de preuarication et fauceté. Ce que ie puis penser auoir donné occasion à ce iugement, c'est ce grand et esclatant lustre des noms Romains, que nous auons en la teste: il ne nous semble point, que Demosthenes puisse esgaler la gloire d'vn consul, proconsul, et questeur de cette grande republique. Mais qui considerera la verité de la chose, et les hommes en eux mesmes, à quoy Plutarque a plus visé, et à balancer leurs mœurs, leurs naturels, leur suffisance, que leur fortune: ie pense au rebours de Bodin, que Ciceron et le vieux Caton, en doiuent de reste à leurs compaignons. Pour son dessein, i'eusse plustost choisi l'exemple du ieune Caton comparé à Phocion: car en ce pair, il se trouueroit vne plus vray-semblable disparité à l'aduantage du Romain. Quant à Marcellus, Sylla, et Pompeius, ie voy bien que leurs exploits de guerre sont plus enflez, glorieux, et pompeux, que ceux des Grecs, que Plutarque leur apparie: mais les actions les plus belles et vertueuses, non plus en la guerre qu'ailleurs, ne sont pas tousiours les plus fameuses. Ie voy souuent des noms de capitaines, estouffez soubs la splendeur d'autres noms, de moins de merite: tesmoin Labienus, Ventidius, Telesinus et plusieurs autres. Et à le prendre par là, si i'auois à me plaindre pour les Grecs, pourrois-ie pas dire, que beaucoup moins est Camillus comparable à Themistocles, les Gracches à Agis et Cleomenes, Numa à Lycurgus? Mais c'est folie de vouloir iuger d'vn traict, les choses à tant de visages. Quand Plutarque les compare, il ne les esgale pas pourtant. Qui plus disertement et conscientieusement, pourroit remarquer leurs differences? Vient-il à parangonner les victoires, les exploits d'armes, la puissance des armées conduites par Pompeius, et ses triumphes, auec ceux d'Agesilaus? Ie ne croy pas, dit-il, que Xenophon mesme, s'il estoit viuant, encore qu'on luy ait concedé d'escrire tout ce qu'il a voulu à l'aduantage d'Agesilaus, osast le mettre en comparaison. Parle-il de conferer Lysander à Sylla: Il n'y a, dit-il, point de comparaison, ny en nombre de victoires, ny en hazard de batailles: car Lysander ne gaigna seulement que deux batailles nauales, etc. Cela, ce n'est rien desrober aux Romains. Pour les auoir simplement presentez aux Grecz, il ne leur peut auoir fait iniure, quelque disparité qui y puisse estre. Et Plutarque ne les contrepoise pas entiers: il n'y a en gros aucune preference: il apparie les pieces et les circonstances, l'vne apres l'autre, et les iuge separément. Parquoy, si on le vouloit conuaincre de faueur, il falloit en esplucher quelque iugement particulier: ou dire en general, qu'il auroit failly d'assortir tel Grec à tel Romain: d'autant qu'il y en auroit d'autres plus correspondans pour les apparier, et se rapportans mieux.

CHAPITRE XXXIII.

L'histoire de Spurina.

LA philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens, quand elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame, et l'authorité de tenir en bride nos appetits. Entre lesquels ceux qui iugent qu'il n'en y a point de plus violens, que ceux que l'amour engendre, ont cela pour leur opinion, qu'ils tiennent au corps et à l'ame, et que tout l'homme en est possedé: en maniere que la santé mesmes en depend, et est la medecine par fois contrainte de leur seruir de maquerellage. Mais au contraire, on pourroit aussi dire, que le meslange du corps y apporte du rabais, et de l'affoiblissement: car tels desirs sont subiects à satieté, et capables de remedes materiels. Plusieurs ayans voulu deliurer leurs ames des alarmes continuelles que leur donnoit cet appetit, se sont seruis d'incision et destranchement des parties esmeuës et alterées. D'autres en ont du tout abatu la force, et l'ardeur, par frequente application de choses froides, comme de neige, et de vinaigre. Les haires de nos aieulx estoient de cet vsage: c'est vne matiere tissue de poil de cheual, dequoy les vns d'entr'eux faisoient des chemises, et d'autres des ceintures à gehenner leurs reins. Vn Prince me disoit, il n'y a pas long temps, que pendant sa ieunesse, vn iour de feste solemne, en la cour du Roy François premier, où tout le monde estoit paré, il luy print enuie de se vestir de la haire, qui est encore chez luy, de monsieur son pere: mais quelque deuotion qu'il eust, qu'il ne sceut auoir la patience d'attendre la nuict pour se despouïller, et en fut long temps malade: adioustant qu'il ne pensoit pas qu'il y eust chaleur de ieunesse si aspre, que l'vsage de cette recepte ne peust amortir: toutesfois à l'aduanture ne les a-il pas essayées les plus cuisantes. Car l'experience nous faict voir, qu'vne telle esmotion, se maintient bien souuent soubs des habits rudes et marmiteux: et que les haires ne rendent pas tousiours heres ceux qui les portent. Xenocrates y proceda plus rigoureusement: car ses disciples pour essayer sa continence, luy ayants fourré dans son lict, Laïs, cette belle et fameuse courtisane toute nuë, sauf les armes de sa beauté et folasres apasts, ses phyltres: sentant qu'en despit de ses discours, et de ses regles, le corps reuesche commençoit à se mutiner, il se fit brusler les membres, qui auoient presté l'oreille à cette rebellion. Là où les passions qui sont toutes en l'ame, comme l'ambition, l'avarice, et autres, donnent bien plus à faire à la raison: car elle n'y peut estre secourue, que de ses propres moyens: ny ne sont ces appetits là, capables de satieté: voire ils s'esguisent et augmentent par la iouyssance. Le seul exemple de Iulius Cæsar, peut suffire à nous montrer la disparité de ces appetits: car iamais homme ne fut plus addonné aux plaisirs amoureux. Le soin curieux qu'il auoit de sa personne, en est vn tesmoignage, iusques à se seruir à cela, des moyens les plus lascifs qui fussent lors en vsage: comme de se faire pinceter tout le corps, et farder de parfums d'vne extreme curiosité: et de soy il estoit beau personnage, blanc, de belle et allegre taille, le visage plein, les yeux bruns et vifs, s'il en faut croire Suetone: car les statues, qui se voyent de luy à Rome ne rapportent pas bien par tout, à cette peinture. Outre ses femmes, qu'il changea quatre fois, sans conter les amours de son enfance, auec le Roy de Bithynie Nicomedes, il eut le pucelage de cette tant renommée Royne d'Ægypte, Cleopatra: tesmoin le petit Cæsarion, qui en nasquit. Il fit aussi l'amour à Eunoé Royne de Mauritanie: et à Rome, à Posthumia, femme de Seruius Sulpitius: à Lollia, de Gabinius: à Tertulla, de Crassus, et à Mutia mesme, femme du grand Pompeius. Qui fut la cause, disent les historiens Romains, pourquoy son mary la repudia, ce que Plutarque confesse auoir ignoré. Et les Curions pere et fils reprocherent depuis à Pompeius, quand il espousa la fille de Cæsar, qu'il se faisoit gendre d'vn homme qui l'auoit fait coqu, et que luy-mesme auoit accoustumé d'appeller Ægysthus. Il entretint outre tout ce nombre, Seruilia sœur de Caton, et mere de Marcus Brutus, dont chacun tient que proceda cette grande affection qu'il portoit à Brutus: par ce qu'il estoit nay en temps, auquel il y auoit apparence qu'il fust issu de luy. Ainsi i'ai raison, ce me semble, de le prendre pour homme extremement addonné à cette desbauche, et de complexion tres-amoureuse. Mais l'autre passion de l'ambition, dequoy il estoit aussi infiniment blessé, venant à combattre celle là, elle luy fit incontinent perdre place. Me ressouuenant sur ce propos de Mehemed, celuy qui subiugua Constantinople, et apporta la finale extermination du nom Grec: ie ne sçache point où ces deux passions se trouuent plus egalement balancées: pareillement indefatigable ruffien, et soldat. Mais quand en sa vie, elles se presentent en concurrence l'vne de l'autre, l'ardeur querelleuse gourmande tousiours l'amoureuse ardeur. Et ceste-cy, encore que ce fust hors sa naturelle saison, ne regaigna pleinement l'authorité souueraine, que quand il se trouua en grande vieillesse, incapable de plus soutenir le faix des guerres. Ce qu'on recite pour vn exemple contraire de Ladislaus Roy de Naples, est remarquable: Que bon capitaine, courageux, et ambitieux, il se proposoit pour fin principale de son ambition, l'execution de sa volupté, et iouïssance de quelque rare beauté. Sa mort fut de mesme. Ayant rengé par vn siege bien poursuiuy, la ville de Florence si à destroit, que les habitants estoient apres à composer de sa victoire: il la leur quitta pourueu qu'ils luy liurassent vne fille de leur ville dequoy il auoit ouy parler, de beauté excellente. Force fut de la luy accorder, et garantir la publique ruine par vne iniure priuée. Elle estoit fille d'vn medecin fameux de son temps; lequel se trouuant engagé en si villaine necessité, se resolut à vne haute entreprinse. Comme chacun paroit sa fille et l'attournoit d'ornements et ioyaux, qui la peussent rendre aggreable à ce nouuel amant, luy aussi luv donna vn mouchoir exquis en senteur et en ouurage, duquel elle eust à se seruir en leurs premieres approches: meuble, qu'elles n'y oublient guere en ces quartiers là. Ce mouchoir empoisonné selon la capacité de son art, venant à se frotter à ces chairs esmeuës et pores ouuerts, inspira son venin si promptement, qu'ayant soudain changé leur sueur chaude en froide, ils expirerent entre les bras l'vn de l'autre. Ie m'en reuay à Cæesar. Ses plaisirs ne luy firent iamais desrober vne seule minute d'heure, ny destourner vn pas des occasions qui se presentoient pour son agrandissement. Cette passion regenta en luy si souuerainement toutes les autres, et posseda son ame d'vne authorité si pleine, qu'elle l'emporta où elle voulut. Certes i'en suis despit: quand ie considere au demeurant, la grandeur de ce personnage, et les merueilleuses parties qui estoient en luy: tant de suffisance en toute sorte de sçauoir, qu'il n'y a quasi science en quoy il n'ait escrit: il estoit tel orateur, que plusieurs ont preferé son eloquence à celle de Cicero: et luy-mesmes, à mon aduis, n'estimoit luy deuoir guere en cette partie. Et ses deux Anticatons, furent principalement escrits pour contre-balancer le bien dire, que Cicero auoit employé en son Caton. Au demeurant, fut-il iamais ame si vigilante, si actiue, et si patiente de labeur que la sienne? Et sans doubte, encore estoit elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, ie dy viues, naturelles, et non contrefaictes. Il estoit singulierement sobre, et si peu delicat en son manger, qu'Oppius recite, qu'vn iour luy ayant esté presenté à table, en quelque sauce de l'huyle medecinée, au lieu d'huyle simple, il en mangea largement, pour ne faire honte à son hoste. Vne autrefois, il fit fouëtter son boulenger, pour luy auoir seruy d'autre pain que celuy du commun. Caton mesme auoit accoustumé de dire de luy, que c'estoit le premier homme sobre, qui se fust acheminé à la ruyne de son pays. Et quant à ce que ce mesme Caton l'appella vn iour yurongne, cela aduint en cette façon. Estans tous deux au Senat, où il se parloit du fait de la coniuration de Catilina, de laquelle Cæsar estoit soupçonné, on luy vint apporter de dehors, vn breuet à cachetes: Caton estimant que ce fust quelque chose, dequoy les coniurez l'aduertissent, le somma de le luy donner: ce que Cæsar fut contrainct de faire, pour euiter vn plus grand soupçon. C'estoit de fortune vne lettre amoureuse, que Seruilia sœur de Caton luy escriuoit: Caton l'ayant leuë, la luy reietta, en luy disant: Tien yurongne. Cela, dis-ie, fut plustost vn mot de desdain et de colere, qu'vn expres reproche de ce vice: comme souuent nous iniurions ceux qui nous faschent, des premieres iniures qui nous viennent à la bouche, quoy qu'elles ne soyent nullement deuës à ceux à qui nous les attachons. Ioinct que ce vice que Caton luy reproche, est merueilleusement voisin de celuy, auquel il auoit surpris Cæsar: car Venus et Bacchus se conuiennent volontiers, à ce que dit le prouerbe: mais chez moy Venus est bien plus allegre, accompaignée de la sobrieté. Les exemples de sa douceur, et de sa clemence, enuers ceux qui l'auoient offencé sont infinis: ie dis outre ceux qu'il donna, pendant le temps que la guerre ciuile estoit encore en son progrés, desquels il fait luy-mesmes assez sentir par ses escrits, qu'il se seruoit pour amadouër ses ennemis, et leur faire moins craindre sa future domination et sa victoire. Mais si faut il dire que ces exemples là s'ils ne sont suffisans à nous tesmoigner sa naïue douceur, ils nous montrent au moins vne merueilleuse confiance et grandeur de courage, en ce personnage. Il luy est aduenu souuent, de renuoyer des armées toutes entieres à son ennemy, apres les auoir vaincuës, sans daigner seulement les obliger par serment, sinon de le fauoriser, aumoins de se contenir sans luy faire la guerre: il a prins trois et quatre fois tels capitaines de Pompeius, et autant de fois remis en liberté. Pompeius declaroit ses ennemis, tous ceux qui ne l'accompaignoient à la guerre: et luy fit proclamer qu'il tenoit pour amis tous ceux qui ne bougeoient, et qui ne s'armoyent effectuellement contre luy. A ceux de ses capitaines, qui se desroboient de luy pour aller prendre autre condition, il r'enuoioit encore les armes, cheuaux, et equipages. Les villes qu'il auoit prinses par force, il les laissoit en liberté de suyure tel party qu'il leur plairoit, ne leur donnant autre garnison, que la memoire de sa douceur et clemence. Il deffendit le iour de sa grande bataille de Pharsale, qu'on ne mist qu'à toute extremité, la main sur les citoyens Romains. Voyla des traits bien hazardeux selon mon iugement: et n'est pas merueilles si aux guerres ciuiles, que nous sentons, ceux qui combattent, comme luy, l'estat ancien de leur pays, n'en imitent l'exemple. Ce sont moyens extraordinaires, et qu'il n'appartient qu'à la fortune de Cæsar, et à son admirable pouruoyance, d'heureusement conduire. Quand ie considere la grandeur incomparable de cette ame, i'excuse la victoire, de ne s'estre peu depestrer de luy, voire en cette tres-iniuste et tres-inique cause. Pour reuenir à sa clemence, nous en auons plusieurs naifs exemples, au temps de sa domination, lors que toutes choses estants reduites en sa main, il n'auoit plus à se feindre. Caius Memmius auoit escrit contre luy des oraisons tres-poignantes, ausquelles il auoit bien aigrement respondu: si ne laissa-il bien tost apres d'ayder à le faire Consul. Caius Caluus qui auoit faict plusieurs epigrammes iniurieux contre luy, ayant employé de ses amis pour le reconcilier, Cæsar se conuia luy-mesme à luy escrire le premier. Et nostre bon Catulle, qui l'auoit testonné si rudement sous le nom de Mamurra, s'en estant venu excuser à luy, il le fit ce iour mesme soupper à sa table. Ayant esté aduerty d'aucuns qui parloient mal de luy, il n'en fit autre chose, que declarer en vne sienne harangue publique, qu'il en estoit aduerty. Il craignoit encore moins ses ennemis, qu'il ne les haissoit. Aucunes coniurations et assemblees, qu'on faisoit contre sa vie, luy ayants esté descouuertes, il se contenta de publier par edit qu'elles luy estoient cognuës, sans autrement en poursuyure les autheurs. Quant au respect qu'il auoit à ses amis: Caius Oppius voyageant auec luy, et se trouuant mal, il luy quitta vn seul logis qu'il y auoit, et coucha toute la nuict sur la dure et au descouuert. Quant à sa iustice, il fit mourir vn sien seruiteur, qu'il aimoit singulierement, pour auoir couché auecques la femme d'vn cheualier Romain, quoy que personne ne s'en plaignist. Iamais homme n'apporta, ny plus de moderation en sa victoire, ny plus de resolution en sa fortune contraire. Mais toutes ces belles inclinations furent alterées et estouffées, par cette furieuse passion ambitieuse: à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisément maintenir, qu'elle tenoit le timon et le gouuernail de toutes ses actions. D'vn homme liberal, elle en rendit vn voleur publique, pour fournir à cette profusion et largesse, et luy fit dire ce vilain et tres-iniuste mot, que si les plus meschans et perdus hommes du monde, luy auoyent esté fidelles, au seruice de son agrandissement, il les cheriroit et auanceroit de son pouuoir, aussi bien que les plus gens de bien: l'enyura d'vne vanité si extreme, qu'il osoit se vanter en presence de ses concitoyens, d'auoir rendu cette grande Republique Romaine, vn nom sans forme et sans corps: et dire que ses responces deuoyent meshuy seruir de loix: et receuoir assis, le corps du Senat venant vers luy: et souffrir qu'on l'adorast, et qu'on luy fist en sa presence des honneurs diuins. Somme, ce seul vice, à mon aduis, perdit en luy le plus beau, et le plus riche naturel qui fut onques: et a rendu sa memoire abominable à tous les gens de bien, pour auoir voulu chercher sa gloire de la ruyne de son païs, et subuersion de la plus puissante, et fleurissante chose publique que le monde verra iamais. Il se pourroit bien au contraire, trouuer plusieurs exemples de grands personnages, ausquels la volupté a faict oublier la conduicte de leurs affaires, comme Marcus Antonius, et autres: mais où l'amour et l'ambition seroient en esgale balance, et viendroient à se choquer de forces pareilles, ie ne fay aucun doubte, que ceste-cy ne gaignast le prix de la maistrise. Or pour me remettre sur mes brisées, c'est beaucoup de pouuoir brider nos appetits, par le discours de la raison, ou de forcer nos membres, par violence, à se tenir en leur deuoir. Mais de nous fouëtter pour l'interest de nos voisins, de non seulement nous deffaire de cette douce passion, qui nous chatouïlle, du plaisir que nous sentons de nous voir aggreables à autruy, et aymez et recherchez d'vn chascun: mais encore de prendre en haine, et à contre-cœur nos graces, qui en sont cause, et condamner nostre beauté, par ce que quelque autre s'en eschauffe, ie n'en ay veu guere d'exemples: cestuy-cy en est. Spurina ieune homme de la Toscane,

_Qualis gemma micat, fuluum quæ diuidit aurum, Aut collo decus aut capiti, vel quale per artem Inclusum buxo aut Oricia terebintho Lucet ebur,_

estant doüé d'vne singuliere beauté, et si excessiue, que les yeux plus continents, ne pouuoient en souffrir l'esclat continemment, ne se contentant point de laisser sans secours tant de fiéure et de feu, qu'il alloit attisant par tout, entra en furieux despit contre soy-mesmes, et contre ces riches presens, que Nature luy auoit faits: comme si on se deuoit prendre à eux, de la faute d'autruy: et détailla, et troubla à force de playes, qu'il se fit à escient, et de cicatrices, la parfaicte proportion et ordonnance que Nature auoit si curieusement obseruée en son visage. Pour en dire mon aduis: i'admire telles actions, plus que ie ne les honnore. Ces excez sont ennemis de mes regles. Le dessein en fut beau, et conscientieux: mais, à mon aduis, vn peu manque de prudence. Quoy? si sa laideur seruit depuis à en ietter d'autres au peché de mespris et de haine, ou d'enuie, pour la gloire d'vne si rare recommandation: ou de calomnie, interpretant cette humeur, à vne forcenée ambition. Y a-il quelque forme, de laquelle le vice ne tire, s'il veult, occasion à s'exercer en quelque maniere? Il estoit plus iuste, et aussi plus glorieux, qu'il fist de ces dons de Dieu, vn subiect de vertu exemplaire, et de reglement. Ceux, qui se desrobent aux offices communs, et à ce nombre infini de regles espineuses, à tant de visages, qui lient vn homme d'exacte preud'hommie, en la vie ciuile: font, à mon gré, vne belle espargne: quelque pointe d'aspreté peculiere qu'ils s'enioignent. C'est aucunement mourir, pour fuir la peine de bien viure. Ils peuuent auoir autre prix, mais le prix de la difficulté, il ne m'a iamais semblé qu'ils l'eussent. Ny qu'en malaisance, il y ait rien audelà, de se tenir droit emmy les flots de la presse du monde, respondant et satisfaisant loyalement à touts les membres de sa charge. Il est à l'aduenture plus facile, de se passer nettement de tout le sexe, que de se maintenir deuëment de tout poinct, en la compagnie de sa femme. Et a l'on dequoy couler plus incurieusement, en la pauureté, qu'en l'abondance, iustement dispensée. L'vsage, conduit selon raison, a plus d'aspreté, que n'a l'abstinence. La moderation est vertu bien plus affaireuse, que n'est la souffrance. Le bien viure du ieune Scipion, a mille façons. Le bien viure de Diogenes, n'en a qu'vne. Ceste-cy surpasse d'autant en innocence les vies ordinaires, comme les exquises et accomplies la surpassent en vtilité et en force.

CHAPITRE XXXIIII.

Obseruation sur les moyens de faire la guerre, de Iulius Cæsar.

ON recite de plusieurs chefs de guerre, qu'ils ont eu certains liures en particuliere recommandation, comme le grand Alexandre, Homere: Scipion Aphricain, Xenophon: Marcus Brutus, Polybius: Charles cinquiesme, Philippe de Comines. Et dit-on de ce temps, que Machiauel est encores ailleurs en credit. Mais le feu Mareschal Strossy, qui auoit pris Cæsar pour sa part, auoit sans doubte bien mieux choisi: car à la verité ce deuroit estre le breuiaire de tout homme de guerre, comme estant le vray et souuerain patron de l'art militaire. Et Dieu sçait encore de quelle grace, et de quelle beauté il a fardé cette riche matiere, d'vne façon de dire si pure, si delicate, et si parfaicte, qu'à mon goust, il n'y a aucuns escrits au monde, qui puissent estre comparables aux siens, en cette partie. Ie veux icy enregistrer certains traicts particuliers et rares, sur le faict de ses guerres, qui me sont demeurez en memoire.

Son armée estant en quelque effroy, pour le bruit qui couroit des grandes forces, que menoit contre luy le Roy Iuba, au lieu de rabattre l'opinion que ses soldats en auoyent prise, et appetisser les moyens de son ennemy, les ayant faict assembler pour les r'asseurer et leur donner courage, il print vne voye toute contraire à celle que nous auons accoustumé: car il leur dit qu'ils ne se missent plus en peine de s'enquerir des forces que menoit l'ennemy, et qu'il en auoit eu bien certain aduertissement: et lors il leur en fit le nombre surpassant de beaucoup, et la verité, et la renommée, qui en couroit en son armée. Suiuant ce que conseille Cyrus en Xenophon. D'autant que la tromperie n'est pas de tel interest, de trouuer les ennemis par effect plus foibles qu'on n'auoit esperé: que de les trouuer à la verité bien forts, apres les auoir iugez foibles par reputation. Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement, sans se mesler de contreroller, ou parler des desseins de leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct de l'execution: et prenoit plaisir s'ils en auoyent descouuert quelque chose, de changer sur le champ d'aduis, pour les tromper: et souuent pour cet effect ayant assigné vn logis en quelque lieu, il passoit outre, et allongeoit la iournée, notamment s'il faisoit mauuais temps et pluuieux. Les Souisses, au commencement de ses guerres de Gaule, ayans enuoyé vers luy pour leur donner passage au trauers des terres des Romains; estant deliberé de les empescher par force, il leur contrefit toutesfois vn bon visage, et print quelques iours de delay à leur faire responce, pour se seruir de ce loisir, à assembler son armée. Ces pauures gens ne sçauoyent pas combien il estoit excellent mesnager du temps: car il redit maintes-fois, que c'est la plus souueraine partie d'vn capitaine, que la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable. S'il n'estoit pas fort conscientieux en cela, de prendre aduantage sur son ennemy, sous couleur d'vn traicté d'accord: il l'estoit aussi peu, en ce qu'il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance, ny ne punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance. Souuent apres ses victoires, il leur laschoit la bride à toute licence, les dispensant pour quelque temps des regles de la discipline militaire, adioustant à cela, qu'il auoit des soldats si bien creez, que tous perfumez et musquez, ils ne laissoyent pas d'aller furieusement au combat. De vray, il aymoit qu'ils fussent richement armez, et leur faisoit porter des harnois grauez, dorez et argentez: afin que le soing de la conseruation de leurs armes, les rendist plus aspres à se deffendre. Parlant à eux, il les appelloit du nom de compagnons, que nous vsons encore: ce qu'Auguste son successeur reforma, estimant qu'il l'auoit faict pour la necessité de ses affaires, et pour flatter le cœur de ceux qui ne le suyuoient que volontairement:

_Rheni mihi Cæsar in vndis Dux erat: hic socius; facinus quos inquinat, æquat;_

mais que cette façon estoit trop rabbaissée, pour la dignité d'vn Empereur et general d'armée, et remit en train de les appeller seulement soldats. A cette courtoisie, Cæsar mesloit toutesfois vne grande seuerité, à les reprimer. La neufiesme legion s'estant mutinée au pres de Plaisance, il la cassa auec ignominie, quoy que Pompeius fust lors encore en pieds, et ne la reçeut en grace qu'auec plusieurs supplications. Il les rappaisoit plus par authorité et par audace, que par douceur. Là où il parle de son passage de la riuiere du Rhin, vers l'Allemaigne, il dit qu'estimant indigne de l'honneur du peuple Romain, qu'il passast son armée à nauires, il fit dresser vn pont, afin qu'il passast à pied ferme. Ce fut là, qu'il bastit ce pont admirable, dequoy il dechiffre particulierement la fabrique: car il ne s'arreste si volontiers en nul endroit de ses faits, qu'à nous representer la subtilité de ses inuentions, en telle sorte d'ouurages de main. I'y ay aussi remarqué cela, qu'il fait grand cas de ses exhortations aux soldats auant le combat: car où il veut montrer auoir esté surpris, ou pressé, il allegue tousiours cela, qu'il n'eut pas seulement loisir de haranguer son armée. Auant cette grande battaille contre ceux de Tournay; Cæsar, dict-il, ayant ordonné du reste, courut soudainement, où la fortune le porta, pour exhorter ses gens; et rencontrant la dixiesme legion, il n'eut loisir de leur dire, sinon, qu'ils eussent souuenance de leur vertu accoustumée, qu'ils ne s'estonnassent point, et soustinsent hardiment l'effort des aduersaires: et par ce que l'ennemy estoit des-ia approché à vn iect de traict, il donna le signe de la battaille: et de là estant passé soudainement ailleurs pour en encourager d'autres, il trouua qu'ils estoyent des-ia aux prises: voyla ce qu'il en dit en ce lieu là. De vray, sa langue luy a faict en plusieurs lieux de bien notables seruices, et estoit de son temps mesme, son eloquence militaire en telle recommendation, que plusieurs en son armée recueilloyent ses harangues: et par ce moyen, il en fut assemblé des volumes, qui ont duré long temps apres luy. Son parler auoit des graces particulieres; si que ses familiers, et entre autres Auguste, oyant reciter ce qui en auoit esté recueilly, recognoissoit iusques aux phrases, et aux mots, ce qui n'estoit pas du sien. La premiere fois qu'il sortit de Rome, auec charge publique, il arriua en huict iours à la riuiere du Rhone, ayant dans son coche deuant luy vn secretaire ou deux qui escriuoyent sans cesse, et derriere luy, celuy qui portoit son espée. Et certes quand on ne feroit qu'aller, à peine pourroit-on atteindre à cette promptitude, dequoy tousiours victorieux ayant laissé la Gaule, et suiuant Pompeius à Brindes, il subiuga l'Italie en dix huict iours; reuint de Brindes à Rome; de Rome il s'en alla au fin fond de l'Espaigne; où il passa des difficultez extremes, en la guerre contre Affranius et Petreius, et au long siege de Marseille: de là il s'en retourna en la Macedoine, battit l'armée Romaine à Pharsale; passa de là, suiuant Pompeius, en Ægypte, laquelle il subiuga; d'Ægypte il vint en Syrie, et au pays de Pont, où il combattit Pharnaces; de là en Afrique, où il deffit Scipion et Iuba; et rebroussa encore par l'Italie en Espaigne, où il deffit les enfans de Pompeius.

_Ocior et cœli flammis et tigride fœta.

Ac veluti montis saxum de vertice præceps Cùm ruit auulsum vento, seu turbidus imber Proluit, aut annis soluit sublapsa vetustas, Fertur in abruptum magno mons improbus actu, Exultátque solo, siluas, armenta, virósque, Inuoluens secum._

Parlant du siege d'Auaricum, il dit, que c'estoit sa coustume, de se tenir nuict et iour pres des ouuriers, qu'il auoit en besoigne. En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousiours la descouuerte luy mesme, et ne passa iamais son armée en lieu, qu'il n'eust premierement recognu. Et si nous croyons Suetone; quand il fit l'entreprise de traietter en Angleterre, il fut le premier à sonder le gué. Il auoit accoustumé de dire, qu'il aimoit mieux la victoire qui se conduisoit par conseil que par force. Et en la guerre contre Petreius et Afranius, la Fortune luy presentant vne bien apparante occasion d'aduantage; il la refusa, dit-il, esperant auec vn peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de ses ennemis. Il fit aussi là vn merueilleux traict, de commander à tout son ost, de passer à nage la riuiere sans aucune necessité,

_Rapuitque ruens in prælia miles, Quod fugiens timuisset iter: mox vda receptis Membra fouent armis, gelidósque a gurgite, cursu Restituunt artus._

Ie le trouue vn peu plus retenu et consideré en ses entreprinses, qu'Alexandre: car cettuy-cy semble rechercher et courir à force les dangers, comme vn impetueux torrent, qui choque et attaque sans discretion et sans chois, tout ce qu'il rencontre.

_Sic tauriformis voluitur Aufidus, Qui regna Dauni perfluit Appuli Dum sæuit, horrendámque cultis Diluuiem meditatur agris._

Aussi estoit-il embesongné en la fleur et premiere chaleur de son aage; là où Cæsar s'y print estant desia meur et bien auancé. Outre ce, qu'Alexandre estoit d'vne temperature plus sanguine, cholere, et ardente: et si esmouuoit encore cette humeur par le vin, duquel Cæsar estoit tres-abstinent. Mais où les occasions de la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut iamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts, vne certaine resolution de se perdre, pour fuyr la honte d'estre vaincu. En cette grande battaille qu'il eut contre ceux de Tournay, il courut se presenter à la teste des ennemis, sans bouclier, comme il se trouua, voyant la pointe de son armée s'esbranler: ce qui luy est aduenu plusieurs autres fois. Oyant dire que ses gens estoyent assiegez, il passa desguisé au trauers l'armée ennemie, pour les aller fortifier de sa presence. Ayant trauersé à Dirrachium, auec bien petites forces, et voyant que le reste de son armée qu'il auoit laissée à conduire à Antonius, tardoit à le suiure, il entreprit luy seul de repasser la mer par vne tres-grande tormente: et se desroba, pour aller reprendre le reste de ses forces; les ports de delà, et toute la mer estant saisie par Pompeius. Et quant aux entreprises qu'il a faictes à main armée, il y en a plusieurs, qui surpassent en hazard tout discours de raison militaire: car auec combien foibles moyens, entreprint-il de subiuger le Royaume d'Ægypte: et depuis d'aller attaquer les forces de Scipion et de Iuba, de dix parts plus grandes que les siennes? Ces gens là ont eu ie ne sçay quelle plus qu'humaine confiance de leur fortune: et disoit-il, qu'il falloit executer, non pas consulter les hautes entreprises. Apres la battaille de Pharsale, comme il eust enuoyé son armée deuant en Asie, et passast auec vn seul vaisseau, le destroit de l'Hellespont, il rencontra en mer Lucius Cassius, auec dix gros nauires de guerre: il eut le courage non seulement de l'attendre, mais de tirer droit vers luy, et le sommer de se rendre: et en vint à bout. Ayant entrepris ce furieux siege d'Alexia, où il y auoit quatre vingts mille hommes de deffence, toute la Gaule s'estant esleuée pour luy courre sus, et leuer le siege, et dressé vn' armée de cent neuf mille cheuaux, et de deux cens quarante mille hommes de pied, quelle hardiesse et maniacle confiance fut-ce, de n'en vouloir abandonner son entreprise, et se resoudre à deux si grandes difficultez ensemble? Lesquelles toutesfois il soustint: et apres auoir gaigné cette grande battaille contre ceux de dehors, rengea bien tost à sa mercy ceux qu'il tenoit enfermez. Il en aduint autant à Lucullus, au siege de Tigranocerta contre le Roy Tigranes, mais d'vne condition dispareille, veu la mollesse des ennemis, à qui Lucullus auoit affaire. Ie veux icy remarquer deux rares euenemens et extraordinaires, sur le faict de ce siege d'Alexia, l'vn, que les Gaulois s'assemblans pour venir trouuer là Cæsar, ayans faict denombrement de toutes leurs forces, resolurent en leur conseil, de retrancher vne bonne partie de cette grande multitude, de peur qu'ils n'en tombassent en confusion. Cet exemple est nouueau, de craindre à estre trop: mais à le bien prendre, il est vray-semblable, que le corps d'vne armée doit auoir vne grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour la difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de la conduire et tenir en ordre. Aumoins seroit il bien aisé à verifier par exemple, que ces armées monstrueuses en nombre, n'ont guere rien fait qui vaille. Suiuant le dire de Cyrus en Xenophon, ce n'est pas le nombre des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l'aduantage: le demeurant servant plus de destourbier que de secours. Et Baiazet print le principal fondement à sa resolution, de liurer iournée à Tamburlan, contre l'aduis de tous ses Capitaines, sur ce, que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit certaine esperance de confusion. Scanderbech bon iuge et tres expert, auoit accoustumé de dire, que dix ou douze mille combattans fideles, deuoient baster à vn suffisant chef de guerre, pour garantir sa reputation en toute sorte de besoing militaire. L'autre poinct, qui semble estre contraire, et à l'vsage, et à la raison de la guerre, c'est que Vercingentorix, qui estoit nommé chef et general de toutes les parties des Gaules, reuoltées, print party de s'aller enfermer dans Alexia. Car celuy qui commande à tout vn pays ne se doit iamais engager qu'au cas de cette extremité, qu'il y allast de sa derniere place, et qu'il n'y eust rien plus à esperer qu'en la deffence d'icelle. Autrement il se doit tenir libre, pour auoir moyen de prouuoir en general à toutes les parties de son gouuernement.

Pour reuenir à Cæsar, il deuint auec le temps vn peu plus tardif et plus consideré, comme tesmoigne son familier Oppius: estimant, qu'il ne deuoit aisément hazarder l'honneur de tant de victoires, lequel, vne seule defortune luy pourroit faire perdre. C'est ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher cette hardiesse temeraire, qui se void aux ieunes gens, les nommants necessiteux d'honneur, bisognosi d'honore: et qu'estans encore en cette grande faim et disette de reputation, ils ont raison de la chercher à quelque prix que ce soit: ce que ne doiuent pas faire ceux qui en ont desia acquis à suffisance. Il y peut auoir quelque iuste moderation en ce desir de gloire, et quelque sacieté en cet appetit comme aux autres: assez de gens le pratiquent ainsin. Il estoit bien esloigné de cette religion des anciens Romains, qui ne se vouloyent preualoir en leurs guerres, que de la vertu simple et nayfue. Mais encore y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à cette heure, et n'approuuoit pas toutes sortes de moyens, pour acquerir la victoire. En la guerre contre Ariouistus, estant à parlementer auec luy, il y suruint quelque remuement entre les deux armées, qui commença par la faute des gens de cheual d'Ariouistus. Sur ce tumulte, Cæsar se trouua auoir fort grand aduantage sur ses ennemis, toutes-fois il ne s'en voulut point preualoir, de peur qu'on luy peust reprocher d'y auoir procedé de mauuaise foy.

Il auoit accoustumé de porter vn accoustrement riche au combat, et de couleur esclatante, pour se faire remarquer. Il tenoit la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court estants pres des ennemis. Quand les anciens Grecs vouloient accuser quelqu'vn d'extreme insuffisance, ils disoyent en commun prouerbe, qu'il ne sçauoit ny lire ny nager: il auoit cette mesme opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la guerre, et en tira plusieurs commoditez: s'il auoit à faire diligence, il franchissoit ordinairement à nage les riuieres qu'il rencontroit: car il aymoit à voyager à pied, comme le grand Alexandre. En Ægypte, ayant esté forcé pour se sauuer, de se mettre dans vn petit batteau, et tant de gens s'y estants lancez quant et luy, qu'il estoit en danger d'aller à fons, il ayma mieux se ietter en la mer, et gaigna sa flotte à nage, qui estoit plus de deux cents pas au delà, tenant en sa main gauche ses tablettes hors de l'eau, et trainant à belles dents sa cotte d'armes, afin que l'ennemy n'en iouyst, estant desia bien auancé sur l'aage. Iamais chef de guerre n'eut tant de creance sur ses soldats. Au commencement de ses guerres ciuiles, les centeniers luy offrirent de soudoyer chacun sur sa bourse, vn homme d'armes, et les gens de pied, de le seruir à leurs despens: ceux qui estoyent plus aysez, entreprenants encore à deffrayer les plus necessiteux. Feu Monsieur l'Admiral de Chastillon nous fit veoir dernierement vn pareil cas en noz guerres ciuiles: car les François de son armée, fournissoient de leurs bourses au payement des estrangers, qui l'accompagnoient. Il ne se trouueroit guere d'exemples d'affection si ardente et si preste, parmy ceux qui marchent dans le vieux train, soubs l'ancienne police des loix. La passion nous commande bien plus viuement que la raison. Il est pourtant aduenu en la guerre contre Annibal, qu'à l'exemple de la liberalité du peuple Romain en la ville, les gendarmes et Capitaines refuserent leur paye; et appelloit on au camp de Marcellus, mercenaires, ceux qui en prenoient. Ayant eu du pire aupres de Dyrrachium, ses soldats se vindrent d'eux mesmes offrir à estre chastiez et punis, de façon qu'il eut plus à les consoler qu'à les tancer. Vne sienne seule cohorte, soustint quatre legions de Pompeius plus de quatre heures, iusques à ce qu'elle fut quasi toute deffaicte à coups de trait, et se trouua dans la tranchée, cent trente mille flesches. Vn soldat nommé Scæua, qui commandoit à l'vne des entrées, s'y maintint inuincible ayant vn œil creué, vne espaule et vne cuisse percées, et son escu faucé en deux cens trente lieux. Il est aduenu à plusieurs de ses soldats pris prisonniers, d'accepter plustost la mort, que de vouloir promettre de prendre autre party. Granius Petronius, pris par Scipion en Affrique, Scipion apres auoir faict mourir ses compagnons, luy manda qu'il luy donnoit la vie, car il estoit homme de reng et questeur: Petronius respondit que les soldats de Cæsar auoyent accoustumé de donner la vie aux autres, non la receuoir; et se tua tout soudain de sa main propre. Il y a infinis exemples de leur fidelité: il ne faut pas oublier le traict de ceux qui furent assiegez à Salone, ville partizane pour Cæsar contre Pompeius, pour vn rare accident qui y aduint. Marcus Octauius les tenoit assiegez; ceux de dedans estans reduits en extreme necessité de toutes choses, en maniere que pour suppleer au deffaut qu'ils auoyent d'hommes, la plus part d'entre eux y estans morts et blessez, ils auoyent mis en liberté tous leurs esclaues, et pour le seruice de leurs engins auoient esté contraints de coupper les cheueux de toutes les femmes, affin d'en faire des cordes; outre vne merueilleuse disette de viures; et ce neantmoins resolus de iamais ne se rendre. Apres auoir trainé ce siege en grande longueur, d'où Octauius estoit deuenu plus nonchalant, et moins attentif à son entreprinse, ils choisirent vn iour sur le midy, et comme ils eurent rangé les femmes et les enfans sur leurs murailles, pour faire bonne mine, sortirent en telle furie, sur les assiegeans, qu'ayants enfoncé le premier, le second, et tiers corps de garde, et le quatriesme, et puis le reste, et ayants faict du tout abandonner les tranchées, les chasserent iusques dans les nauires: et Octauius mesmes se sauua à Dyrrachium, où estoit Pompeius. Ie n'ay point memoire pour cett' heure, d'auoir veu aucun autre exemple, où les assiegez battent en gros les assiegeans, et gaignent la maistrise de la campaigne; ny qu'vne sortie ait tiré en consequence, vne pure et entiere victoire de battaille.

CHAPITRE XXXV.

De trois bonnes femmes.

IL n'en est pas à douzaines, comme chacun sçait; et notamment aux deuoirs de mariage: car c'est vn marché plein de tant d'espineuses circonstances, qu'il est malaisé que la volonté d'vne femme, s'y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu'ils y soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La touche d'vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode. En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à estaller leurs bons offices, et la vehemence de leur affection, enuers leurs maris perdus: cherchent au moins lors, à donner tesmoignage de leur bonne volonté. Tardif tesmoignage, et hors de saison. Elles preuuent plustost par là, qu'elles ne les ayment que morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d'amour, et de courtoisie. Comme les peres cachent l'affection enuers leurs enfans, elles volontiers de mesmes, cachent la leur enuers le mary, pour maintenir vn honneste respect. Ce mystere n'est pas de mon goust. Elles ont beau s'escheueler et s'esgratigner; ie m'en vois à l'oreille d'vne femme de chambre, et d'vn secretaire: comment estoient-ils, Comment ont-ils vescu ensemble? il me souuient tousiours de ce bon mot, iactantius mœrent, quæ minus dolent. Leur rechigner est odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers qu'on rie apres, pourueu qu'on nous rie pendant la vie. Est-ce pas de quoy resusciter de despit: qui m'aura craché au nez pendant que i'estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis plus? S'il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n'appartient qu'à celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct, et l'embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c'est par là qu'elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n'aille en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c'est acquest, plus que payement. En mon enfance, vne honneste et tresbelle dame, qui vit encores, vefue d'vn Prince, auoit ie ne sçay quoy plus en sa parure, qu'il n'est permis par les loix de nostre vefuage: à ceux qui le luy reprochoient: C'est, disoit elle, que ie ne practique plus de nouuelles amitiez, et suis hors de volonté de me remarier. Pour ne disconuenir du tout à nostre vsage, i'ay icy choisi trois femmes, qui ont aussi employé l'effort de leur bonté, et affection, autour la mort de leurs maris. Ce sont pourtant exemples vn peu autres, et si pressans, qu'ils tirent hardiment la vie en consequence. Pline le ieune auoit pres d'vne sienne maison en Italie, vn voisin merueilleusement tourmenté de quelques vlceres, qui luy estoient suruenues és parties honteuses. Sa femme le voyant si longuement languir, le pria de permettre, qu'elle veist à loisir et de pres l'estat de son mal, et qu'elle luy diroit plus franchement qu'aucun autre ce qu'il auoit à en esperer. Apres auoir obtenu cela de luy, et l'auoir curieusement consideré, elle trouua qu'il estoit impossible, qu'il en peust guerir, et que tout ce qu'il auoit à attendre, c'estoit de trainer fort long temps vne vie douloureuse et languissante: si luy conseilla pour le plus seur et souuerain remede, de se tuer. Et le trouuant vn peu mol, à vne si rude entreprise: Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que les douleurs que ie te voy souffrir ne me touchent autant qu'à toy, et que pour m'en deliurer, ie ne me vueille seruir moy-mesme, de cette medecine que ie t'ordonne. Ie te veux accompagner à la guerison, comme i'ay faict à la maladie: oste cette crainte, et pense que nous n'aurons que plaisir en ce passage, qui nous doit deliurer de tels tourmens: nous nous en irons heureusement ensemble. Cela dit, et ayant rechauffé le courage de son mary, elle resolut qu'ils se precipiteroient en la mer, par vne fenestre de leur logis, qui y respondoit. Et pour maintenir iusques à sa fin, cette loyale et vehemente affection, dequoy elle l'auoit embrassé pendant sa vie, elle voulut encore qu'il mourust entre ses bras; mais de peur qu'ils ne luy faillissent, et que les estraintes de ses enlassemens, ne vinssent à se relascher par la cheute et la crainte, elle se fit lier et attacher bien estroitement auec luy, par le faux du corps; et abandonna ainsi sa vie, pour le repos de celle de son mary. Celle-là estoit de bas lieu; et parmy telle condition de gens, il n'est pas si nouueau d'y voir quelque traict de rare bonté,

_Extrema per illos Iustitia excedens terris vestigia fecit._

Les autres deux sont nobles et riches, où les exemples de vertu se logent rarement. Arria femme de Cecinna Pætus, personnage consulaire, fut mere d'vne autre Arria femme de Thrasea Pætus, celuy duquel la vertu fut tant renommée du temps de Neron; et par le moyen de ce gendre, mere-grand de Fannia; car la ressemblance des noms de ces hommes et femmes, et de leurs fortunes, en a fait mesconter plusieurs. Cette premiere Arria, Cecinna Pætus, son mary, ayant esté prins prisonnier par les gens de l'Empereur Claudius, apres la deffaicte de Scribonianus, duquel il auoit suiuy le party: supplia ceux qui l'emmenoient prisonnier à Rome, de la receuoir dans leur nauire, où elle leur seroit de beaucoup moins de despence et d'incommodité, qu'vn nombre de personnes, qu'il leur faudroit, pour le seruice de son mary: et qu'elle seule fourniroit à sa chambre, à sa cuisine, et à tous autres offices. Ils l'en refuserent: et elle s'estant iettée dans vn batteau de pescheur, qu'elle loua sur le champ, le suyuit en cette sorte depuis la Sclauonie. Comme ils furent à Rome, vn iour, en presence de l'Empereur, Iunia vefue de Scribonianus, s'estant accostée d'elle familierement, pour la societé de leurs fortunes, elle la repoussa rudement auec ces parolles: Moy, dit-elle, que ie parle à toy, ny que ie t'escoute, à toy, au giron de laquelle Scribonianus fut tué, et tu vis encores? Ces paroles, auec plusieurs autres signes, firent sentir à ses parents, qu'elle estoit pour se deffaire elle mesme, impatiente de supporter la fortune de son mary. Et Thrasea son gendre, la suppliant sur ce propos de ne se vouloir perdre, et luy disant ainsi: Quoy? si ie courois pareille fortune à celle de Cecinna, voudriez vous que ma femme vostre fille en fist de mesme? Comment donc? si ie le voudrois, respondit-elle: ouy, ouy, ie le voudrois, si elle auoit vescu aussi long temps, et d'aussi bon accord auec toy, que i'ay faict auec mon mary. Ces responces augmentoient le soing, qu'on auoit d'elle, et faisoient qu'on regardoit de plus pres à ses deportemens. Vn iour apres auoir dict à ceux qui la gardoient, Vous auez beau faire, vous me pouuez bien faire plus mal mourir, mais de me garder de mourir, vous ne sçauriez: s'eslançant furieusement d'vne chaire, où elle estoit assise, elle s'alla de toute sa force chocquer la teste contre la paroy voisine: duquel coup, estant cheute de son long esuanouye, et fort blessée apres qu'on l'eut à toute peine faite reuenir: Ie vous disois bien, dit-elle, que si vous me refusiez quelque façon aisée de me tuer, i'en choisirois quelque autre pour mal-aisée qu'elle fust. La fin d'vne si admirable vertu fut telle: Son mary Pætus, n'ayant pas le cœur assez ferme de soy-mesme, pour se donner la mort, à laquelle la cruauté de l'Empereur le rengeoit; vn iour entre autres, apres auoir premierement employé les discours et enhortements, propres au conseil, qu'elle luy donnoit à ce faire, elle print le poignart, que son mary portoit: et le tenant traict en sa main, pour la conclusion de son exhortation; Fais ainsi Pætus, luy dit-elle. Et en mesme instant, s'en estant donné vn coup mortel dans l'estomach, et puis l'arrachant de sa playe, elle le luy presenta, finissant quant et quant sa vie: auec cette noble, genereuse, et immortelle parole, Pæte non dolet. Elle n'eust loisir que de dire ces trois parolles d'vne si belle substance; Tien Pætus, il ne m'a point faict mal.

_Casta suo gladium cùm traderet Arria Pæto, Quem de visceribus traxerat ipsa suis: Si qua fides, vulnus quod feci, non dolet, inquit, Sed quod tu facies, id mihi Pæte dolet._

Il est bien plus vif en son naturel, et d'vn sens plus riche: car et la playe, et la mort de son mary, et les siennes, tant s'en faut qu'elles luy poisassent, qu'elle en auoit esté la conseillere et promotrice: mais ayant fait cette haulte et courageuse entreprinse pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu'à luy, encore au dernier traict de sa vie, et à luy oster la crainte de la suiure en mourant. Pætus se frappa tout soudain, de ce mesme glaiue; honteux à mon aduis, d'auoir eu besoin d'vn si cher et pretieux enseignement. Pompeia Paulina, ieune et tres-noble Dame Romaine, auoit espousé Seneque, en son extreme vieillesse. Neron, son beau disciple, enuoya ses satellites vers luy, pour luy denoncer l'ordonnance de sa mort, ce qui se faisoit en cette maniere. Quand les Empereurs Romains de ce temps, auoyent condamné quelque homme de qualité, ils luy mandoyent par leurs officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans tel, ou tel delay, qu'ils luy faisoyent prescrire selon la trempe de leur cholere, tantost plus pressé, tantost plus long, luy donnant terme pour disposer pendant ce temps là, de ses affaires, et quelque fois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefueté du temps: et si le condamné estriuoit à leur ordonnance, ils menoyent des gens propres à l'executer, ou luy couppant les veines des bras, et des iambes, ou luy faisant aualler du poison par force. Mais les personnes d'honneur, n'attendoyent pas cette necessité, et se seruoyent de leurs propres medecins et chirurgiens à cet effect. Seneque ouyt leur charge, d'vn visage paisible et asseuré, et apres, demanda du papier pour faire son testament: ce que luy ayant esté refusé par le Capitaine, il se tourne vers ses amis: Puis que ie ne puis, leur dit-il, vous laisser autre chose en recognoissance de ce que ie vous doy, ie vous laisse au moins ce que i'ay de plus beau, à sçauoir l'image de mes mœurs et de ma vie, laquelle ie vous prie conseruer en vostre memoire: affin qu'en ce faisant, vous acqueriez la gloire de sinceres et veritables amis. Et quant et quant, appaisant tantost l'aigreur de la douleur, qu'il leur voyoit souffrir, par douces paroles, tantost roidissant sa voix, pour les tancer: Où sont, disoit-il, ces beaux preceptes de la philosophie? que sont deuenuës les prouisions, que par tant d'années nous auons faictes, contre les accidens de la fortune? la cruauté de Neron nous estoit elle incognue? que pouuions nous attendre de celuy, qui auoit tué sa mere et son frere, sinon qu'il fist encor mourir son gouuerneur, qui l'a nourry et esleué? Apres auoir dit ces paroles en commun, il se destourne à sa femme, et l'embrassant estroittement, comme par la pesanteur de la douleur elle deffailloit de cœur et de forces; la pria de porter vn peu plus patiemment cet accident, pour l'amour de luy; et que l'heure estoit venue, où il auoit à montrer, non plus par discours et par disputes, mais par effect, le fruict qu'il auoit tiré de ses estudes: et que sans doubte il embrassoit la mort, non seulement sans douleur, mais auecques allegresse. Parquoy m'amie, disoit-il, ne la deshonnore par tes larmes, affin qu'il ne semble que tu t'aimes plus que ma reputation: appaise ta douleur, et te console en la connoissance, que tu as eu de moy, et de mes actions, conduisant le reste de ta vie, par les honnestes occupations, ausquelles tu és addonnée. A quoy Paulina ayant vn peu repris ses esprits, et reschauffé la magnanimité de son courage, par vne tres-noble affection: Non Seneca, respondit-elle, ie ne suis pas pour vous laisser sans ma compagnie en telle necessité: ie ne veux pas que vous pensiez, que les vertueux exemples de vostre vie, ne m'ayent encore appris à sçauoir bien mourir: et quand le pourroy-ie ny mieux, ny plus honnestement, ny plus à mon gré qu'auecques vous? ainsi faictes estat que ie m'en voy quant et vous. Lors Seneque prenant en bonne part vne si belle et glorieuse deliberation de sa femme; et pour se deliurer aussi de la crainte de la laisser apres sa mort, à la mercy et cruauté de ses ennemis: Ie t'auoy, Paulina, dit-il, conseillé ce qui seruoit à conduire plus heureusement ta vie: tu aymes donc mieux l'honneur de la mort: vrayement ie ne te l'enuieray point: la constance et la resolution, soyent pareilles à nostre commune fin, mais la beauté et la gloire soit plus grande de ta part. Cela fait, on leur couppa en mesme temps les veines des bras: mais par ce que celles de Seneque reserrées tant par la vieillesse, que par son abstinence, donnoyent au sang le cours trop long et trop lasche, il commanda qu'on luy couppast encore les veines des cuisses: et de peur que le tourment qu'il en souffroit, n'attendrist le cœur de sa femme, et pour se deliurer aussi soy-mesme de l'affliction, qu'il portoit de la veoir en si piteux estat: apres auoir tres-amoureusement pris congé d'elle, il la pria de permettre qu'on l'emportast en la chambre voisine, comme on feit. Mais toutes ces incisions estans encore insuffisantes pour le faire mourir, il commanda à Statius Anneus son medecin, de luy donner vn breuuage de poison; qui n'eut guere non plus d'effect: car par la foiblesse et froideur des membres, elle ne peut arriuer iusques au cœur. Par ainsin on luy fit en outre apprester vn baing fort chauld: et lors sentant sa fin prochaine, autant qu'il eut d'halene, il continua des discours tres-excellens sur le subiect de l'estat où il se trouuoit, que ses secretaires recueillirent tant qu'ils peurent ouyr sa voix; et demeurerent ses parolles dernieres long temps depuis en credit et honneur, és mains des hommes: ce nous est vne bien fascheuse perte, qu'elles ne soyent venues iusques à nous. Comme il sentit les derniers traicts de la mort, prenant de l'eau du baing toute sanglante, il en arrousa sa teste, en disant; Ie vouë cette eau à Iuppiter le liberateur. Neron aduerty de tout cecy, craignant que la mort de Paulina, qui estoit des mieux apparentées dames Romaines, et enuers laquelle il n'auoit nulles particulieres inimitiez, luy vinst à reproche; renuoya en toute diligence luy faire r'atacher ses playes: ce que ses gens d'elle, firent sans son sçeu, estant desia demy morte, et sans aucun sentiment. Et ce que contre son dessein, elle vesquit depuis, ce fut tres-honnorablement, et comme il appartenoit à sa vertu, montrant par la couleur blesme de son visage, combien elle auoit escoulé de vie par ses blessures. Voyla mes trois comtes tres-veritables, que ie trouue aussi plaisans et tragiques que ceux que nous forgeons à nostre poste, pour donner plaisir au commun: et m'estonne que ceux qui s'addonnent à cela, ne s'auisent de choisir plustost dix mille tres-belles histoires, qui se rencontrent dans les liures, où ils auroyent moins de peine, et apporteroient plus de plaisir et profit. Et qui en voudroit bastir vn corps entier et s'entretenant, il ne faudroit qu'il fournist du sien que la liaison, comme la soudure d'vn autre metal: et pourroit entasser par ce moyen force veritables euenemens de toutes sortes, les disposant et diuersifiant, selon que la beauté de l'ouurage le requerroit, à peu pres comme Ouide a cousu et r'apiecé sa Metamorphose, de ce grand nombre de fables diuerses. En ce dernier couple, cela est encore digne d'estre consideré, que Paulina offre volontiers à quitter la vie pour l'amour de son mary, et que son mary auoit autre-fois quitté aussi la mort pour l'amour d'elle. Il n'y a pas pour nous grand contre-poix en cet eschange: mais selon son humeur Stoïque, ie croy qu'il pensoit auoir autant faict pour elle, d'alonger sa vie en sa faueur, comme s'il fust mort pour elle. En l'vne des lettres, qu'il escrit à Lucilius; apres qu'il luy a fait entendre, comme la fiebure l'ayant pris à Rome, il monta soudain en coche, pour s'en aller à vne sienne maison aux champs, contre l'opinion de sa femme, qui le vouloit arrester; et qu'il luy auoit respondu, que la fiebure qu'il auoit, ce n'estoit pas fiebure du corps, mais du lieu: il suit ainsin: Elle me laissa aller me recommandant fort ma santé. Or moy, qui sçay que ie loge sa vie en la mienne, ie commence de pouruoir à moy, pour pouruoir à elle: le priuilege que ma vieillesse m'auoit donné, me rendant plus ferme et plus resolu à plusieurs choses, ie le pers, quand il me souuient qu'en ce vieillard, il y en a vne ieune à qui ie profite. Puis que ie ne la puis ranger à m'aymer plus courageusement, elle me renge à m'aymer moy mesme plus curieusement: car il faut prester quelque chose aux honnestes affections: et par fois, encore que les occasions nous pressent au contraire, il faut r'appeler la vie, voire auec que tourment: il faut arrester l'ame entre les dents, puis que la loy de viure aux gens de bien, ce n'est pas autant qu'il leur plaist, mais autant qu'ils doiuent. Celuy qui n'estime pas tant sa femme ou vn sien amy, que d'en allonger sa vie, et qui s'opiniastre à mourir, il est trop delicat et trop mol: il faut que l'ame se commande cela, quand l'vtilité des nostres le requiert: il faut par fois nous prester à noz amis: et quand nous voudrions mourir pour nous, interrompre nostre dessein pour eux. C'est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour la consideration d'autruy, comme plusieurs excellens personnages ont faict: et est vn traict de bonté singuliere, de conseruer la vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande, c'est la nonchalance de sa durée, et vn plus courageux et desdaigneux vsage de la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et profitable à quelqu'vn bien affectionné. Et en reçoit on vne tres-plaisante recompense: car qu'est-il plus doux, que d'estre si cher à sa femme, qu'en sa consideration, on en deuienne plus cher à soy-mesme? Ainsi ma Paulina m'a chargé, non seulement sa crainte, mais encore la mienne. Ce ne m'a pas esté assez de considerer, combien resolument ie pourrois mourir, mais i'ay aussi consideré, combien irresoluement elle le pourroit souffrir. Ie me suis contrainct a viure, et c'est quelquefois magnanimité que viure. Voyla ses mots excellens, comme est son vsage.

LIVRE SECOND. (Suite).

CHAPITRE VII.

Des récompenses honorifiques.

=Les distinctions honorifiques sont éminemment propres à récompenser la valeur.=--Les historiens de l'empereur Auguste remarquent que lorsqu'il s'agissait de services militaires, il avait pour règle d'être excessivement prodigue de cadeaux envers ceux qui le méritaient, tandis qu'il était bien autrement parcimonieux de récompenses purement honorifiques; peut-être était-ce parcque son oncle lui avait à lui-même décerné toutes les récompenses militaires avant qu'il eût jamais été à la guerre. C'est une belle invention, qui subsiste dans la plupart des états du monde, que d'avoir créé, pour en honorer et en récompenser la vertu, certaines distinctions s'adressant à la vanité et sans valeur par elles-mêmes, telles que couronnes de laurier, de chêne, de myrte, certains vêtements de forme particulière, le privilège de circuler en ville sur un char, ou de nuit avec des flambeaux, une place réservée dans les cérémonies publiques, la prérogative de certains surnoms, de certains titres, certaines marques dans les armoiries et autres choses analogues, variables selon les nations suivant leur tempérament, et dont l'usage dure encore.

=A cet égard, l'institution des ordres de chevalerie est une conception heureuse.=--Chez nous et chez certains peuples voisins, nous avons les ordres de chevalerie qui n'ont pas d'autre objet. C'est assurément une bien bonne et profitable idée que d'avoir trouvé le moyen de récompenser le mérite du petit nombre d'hommes de valeur exceptionnelle, de les contenter et de les satisfaire par des distinctions qui ne soient pas une charge pour le trésor public et ne coûtent rien au prince. C'est un fait d'expérience qui remonte aux temps anciens et que nous avons aussi pu voir jadis chez nous, que les gens de qualité se sont toujours montrés plus jaloux d'obtenir ces récompenses que celles procurant gain et profit; ce qui s'explique parfaitement et rehausse considérablement le cas qu'on en fait. Si à un prix qui doit être uniquement honorifique, on attache des avantages particuliers, voire même une rémunération importante, ce mélange, au lieu de grandir l'estime en laquelle on le tient, la lui enlève et l'avilit.--L'ordre de Saint-Michel, qui a été si longtemps en crédit parmi nous, avait pour plus grand avantage de n'en conférer d'aucune sorte, ce qui faisait qu'autrefois il n'y avait pas de charge ni de situation, quelles qu'elles fussent, auxquelles la noblesse aspirât plus ardemment qu'à l'obtention de cet ordre et qui lui causassent plus de satisfaction; aucune autre qualité ne procurait plus de respect et de considération, la vertu souhaitant et recevant plus volontiers qu'aucune autre, une récompense qui est son apanage exclusif alors même qu'elle est plus glorieuse qu'utile.

=Les récompenses pécuniaires s'appliquent à des services rendus de tout autre caractère.=--Toutes les autres récompenses sont en effet moins honorables, d'autant qu'on en use à propos de tout: par des dons en argent se rémunèrent les services d'un valet, la diligence d'un courrier, quiconque nous charme par ses danses, ses talents en équitation, par sa parole. Tous les services en somme, même les plus vils, qu'on nous rend; tout, même le vice, est payé de cette façon: la flatterie, la trahison, celui qui favorise la débauche; par suite, il n'est pas étonnant que la vertu désire et accepte moins volontiers cette sorte de monnaie courante, que celle dont rien n'entache le caractère noble et généreux qui lui est propre et tout spécial.--Auguste avait raison d'être beaucoup plus économe de celle-ci que des autres, d'autant que l'honneur est un privilège dont la caractéristique essentielle est la rareté; c'est aussi celle de la vertu: «Pour qui ne voit pas de méchants, les bons ne sauraient exister (Martial).» On ne remarque pas un homme qui s'occupe de l'éducation de ses enfants: ce n'est pas là un titre de recommandation, si louable que ce soit, parce que c'est chose qui se rencontre communément; remarque-t-on un arbre de grande élévation, dans une forêt où tous sont de même? Je ne crois pas que jamais citoyen de Sparte se soit glorifié de sa vaillance, vertu pratiquée de tous chez ce peuple; non plus que de sa fidélité aux lois et de son mépris pour la richesse. Il n'est pas de récompense pour la vertu, si grande qu'elle soit, quand elle est dans les habitudes; je ne sais si même on donnerait cette qualification de grande, à une vertu qui se pratiquerait communément.

=La vaillance est une vertu assez commune qui prime chez nous la vertu proprement dite.=--Puisque ces témoignages d'honneur n'ont de prix et ne sont tenus en si haute estime que parce qu'ils sont décernés à un petit nombre, pour les anéantir il n'y a rien de tel que de les prodiguer. Quand même il y aurait aujourd'hui plus de gens que par le passé, qui mériteraient cet ordre, et je reconnais qu'il peut très bien se faire qu'il en soit ainsi, car aucune vertu plus que le courage militaire n'est de nature à se répandre davantage, ce n'est pas une raison suffisante pour, en le multipliant, l'avoir laissé tomber en discrédit.--En dehors de la vaillance que je qualifie ici de vertu, employant ce mot dans son acception courante, il en existe une autre, la vertu proprement dite, qui constitue la perfection et est la seule que les philosophes reconnaissent. De nature plus élevée que la vaillance, à l'encontre de celle-ci elle s'étend à tout; elle consiste dans cette force et cette fermeté de l'âme, qui la rendent indifférente à tout événement quel qu'il soit, heureux ou malheureux, qui peut survenir; elle est toujours égale, pondérée, constante, et notre vertu par excellence n'en est qu'une très faible émanation.

=Conditions dans lesquelles se décernait l'ordre de Saint-Michel; abus qui en a été fait.=--Nos mœurs, notre éducation, les traditions, l'exemple, nous rendent celle-ci (la vaillance) aisée à pratiquer et font qu'elle est assez généralement répandue, ainsi qu'on peut parfaitement s'en rendre compte par ce qui se passe en ces temps de guerre civile; et si quelqu'un pouvait à cette heure ramener la concorde parmi nous et faire que les efforts de tous soient dirigés vers un même but, par elle nous verrions refleurir notre ancien renom militaire. Il est bien certain qu'aux temps passés, l'attribution de cet ordre ne visait pas cette seule vertu, il fallait plus encore: jamais il n'a été décerné à un soldat n'ayant que sa valeur, il ne l'était qu'à des chefs qui s'étaient particulièrement distingués. Savoir obéir ne suffisait pas alors pour une si honorable distinction; il fallait de plus des connaissances militaires étendues, embrassant l'ensemble et la majeure partie des branches qui constituent l'homme de guerre, «car les talents du soldat et ceux du général ne sont pas les mêmes (Tite-Live)», et, en outre, être de naissance permettant l'accès à une si haute dignité. Quoi qu'il en soit, quand même plus de gens qu'autrefois en seraient dignes, on n'eût pas dû le concéder avec tant de libéralité; mieux eût valu ne pas le donner à tous ceux qui pouvaient le mériter, que de déprécier l'institution à tout jamais, comme cela est arrivé par l'abus qui en a été fait, et se priver ainsi des services qu'elle pouvait rendre. Aucun homme de cœur ne daigne tirer avantage d'une chose qui lui est commune à lui et à beaucoup d'autres; et aujourd'hui, ceux mêmes qui ont le moins mérité de se voir attribuer cette récompense, sont ceux qui affectent le plus de la dédaigner pour se mettre sur le même rang que ceux qui l'ont bien gagnée, et auxquels on porte tort en l'avilissant par la prodigalité avec laquelle on l'octroie à des gens qui en sont indignes.

=Le discrédit en lequel il est tombé, rend difficile de mettre en honneur un nouvel ordre de chevalerie.=--Après avoir supprimé et aboli cet ordre, en avoir créé un autre avec l'espérance que, dès son apparition, cet autre sera tenu en considération, c'est une entreprise bien risquée en des temps aussi pervertis et agités que ceux où nous vivons, et il faut s'attendre à ce que celui-ci se heurte, dès le début, aux difficultés qui ont entraîné la ruine du premier. Les conditions dans lesquelles ce dernier ordre est attribué, devraient, pour qu'il s'impose, être très sévères et rigoureusement observées; or, en cette époque troublée, il n'est pas possible de tenir la bride courte et bien ajustée; sans compter qu'avant qu'il trouve crédit, il faut qu'on ait perdu la mémoire du précédent et du mépris en lequel il est tombé.

=En France, la vaillance tient le premier rang chez l'homme comme la chasteté chez la femme.=--Je pourrais émettre ici quelques réflexions sur la vaillance et la différence entre cette vertu et les autres; mais c'est un sujet que Plutarque a traité à diverses reprises et je ne pourrais que rapporter ce qu'il a dit. Il y a lieu toutefois de remarquer que chez nous, nous assignons à cette vertu le premier rang, ainsi que le témoigne son nom, qui vient de valeur; et que, lorsque nous disons d'un homme qu'il a beaucoup de valeur ou que c'est un homme de bien, cela ne signifie autre chose, dans le langage de la cour et de la noblesse, sinon que c'est un homme vaillant. Les Romains l'entendaient également ainsi; chez eux, le mot vertu pris dans son acception la plus générale était synonyme de force. En France, le service militaire seul concède la noblesse; il en est la condition essentielle, exclusive. Il est vraisemblable que cette vertu qui, chez les hommes, donna la première la supériorité aux uns sur les autres, est celle qui tout d'abord les a frappés: par elle, les plus forts et les plus courageux ont dominé les plus faibles et ont acquis une réputation et un rang particuliers, ce qui lui a valu à elle-même d'avoir, dans notre langue, la place si élevée et si honorable qu'elle occupe. Il a pu encore arriver que nos ancêtres, étant d'humeur fort belliqueuse, ont donné la prééminence à cette vertu qu'ils pratiquaient journellement et l'ont désignée d'un nom en rapport avec l'estime qu'ils en faisaient. C'est un sentiment analogue à celui qui fait que, dans notre passion, dans notre fiévreuse sollicitude pour la chasteté de la femme, quand nous disons: une bonne femme, une femme de bien, une femme honorable et vertueuse, nous ne voulons pas dire autre chose qu'une femme chaste; il semble que pour les contraindre à l'observation de ce devoir, nous ne fassions aucun cas des autres et que nous n'attachions aucune importance aux fautes d'autre nature, pour en arriver à les détourner de celle-ci.

CHAPITRE VIII.

De l'affection des pères pour leurs enfants.

A Madame d'Estissac.

=Comment Montaigne a été amené à écrire et à faire de lui-même le sujet de ses essais, et pourquoi il consacre ce chapitre à Madame d'Estissac.=--Madame, si la singularité et la nouveauté qui, d'habitude, donnent du prix aux choses, ne me sauvent, jamais je ne sortirai à mon honneur de ma sotte entreprise; elle est si fantastique, se présente sous une forme si éloignée de ce qui se fait d'ordinaire, que peut-être cela pourra-t-il la faire admettre. C'est une humeur mélancolique, humeur par conséquent bien opposée à mon tempérament naturel, amenée par la solitude en laquelle je vis depuis quelques années, qui tout d'abord m'a mis en tête cette folie d'écrire.--Cette détermination prise, me trouvant entièrement dépourvu de documents autres que je pusse mettre en œuvre, je me suis pris moi-même comme sujet d'analyse et de discussion. Conçu dans cet ordre d'idées, extravagant et en dehors de toutes les règles conventionnelles, mon livre se trouve, par là, être unique au monde en son genre. En dehors de sa bizarrerie, un tel travail n'est guère de nature à éveiller l'attention; car, lorsque le sujet est aussi peu sérieux et si peu relevé, le meilleur ouvrier de la terre ne saurait arriver à lui donner une tournure qui lui procure du relief.--Or, Madame, ayant dessein de m'y peindre avec toute l'exactitude possible, j'aurais omis un fait d'importance, si j'avais passé sous silence l'hommage que j'ai toujours rendu à vos mérites. C'est cet hommage que j'ai voulu affirmer d'une manière particulière en tête de ce chapitre, d'autant que, parmi vos excellentes qualités, l'affection que vous avez témoignée à vos enfants tient l'un des premiers rangs. Ceux qui, sachant à quel âge M. d'Estissac votre mari vous a laissée veuve, connaîtront les grands et honorables partis, tels qu'il convient à une dame de France de votre condition, qui vous ont été offerts, la constance et la fermeté avec lesquelles, pendant tant d'années et malgré de si graves difficultés, vous avez administré et conduit les intérêts de ces enfants pour lesquels vous avez dû sans cesse aller et venir dans tous les coins de la France et qui vous absorbent encore maintenant, les heureux résultats auxquels vous êtes arrivée, uniquement par votre prudence et que d'autres attribueront à votre bonne fortune, diront certainement avec moi qu'il n'y a pas chez nous, eu ces temps-ci, d'exemple d'affection maternelle au-dessus de la vôtre. Je loue Dieu, Madame, qu'elle ait abouti dans d'aussi heureuses conditions; les brillantes espérances que donne de lui M. d'Estissac votre fils sont une garantie que, lorsqu'il sera en âge, vous en aurez l'obéissance et la reconnaissance qu'on peut attendre d'un excellent fils. A cause de son jeune âge, il ne peut encore se rendre compte des soins éclairés et incessants que vous lui prodiguez; je veux que si ces lignes viennent un jour à tomber sous ses yeux, quand ma bouche sera close et ma parole éteinte, qu'il reçoive de moi le témoignage de cette vérité, qui lui sera encore plus vivement attestée par les précieux effets que, s'il plaît à Dieu, il en ressentira: qu'il n'est pas en France de gentilhomme qui doive plus à sa mère, et qu'il ne saurait, plus tard, donner une meilleure preuve de son bon cœur et de sa vertu qu'en reconnaissant ce que vous avez été.

=L'affection des pères pour leurs enfants est plus grande que celle des enfants pour leurs pères.=--S'il est vraiment une loi naturelle, c'est-à-dire quelque instinct qui se manifeste toujours et chez tous, bêtes et gens (quoiqu'il y en ait qui prétendent le contraire), c'est, à mon avis, l'affection que celui qui engendre porte à l'être qu'il a engendré: sentiment qui vient immédiatement après le soin que chacun prend de sa conservation et d'éviter ce qui peut lui être nuisible. La nature elle-même semble l'avoir voulu ainsi, pour que les diverses pièces dont se compose la machine qu'elle a créée, se développent et progressent; aussi n'est-ce pas étonnant que l'affection soit moins grande, quand, au rebours, elle s'exerce des enfants à l'égard des pères. A cela s'ajoute cette autre considération émise par Aristote, que celui qui fait du bien à un autre, aime mieux cet autre qu'il n'en est aimé; que celui envers lequel vous avez des obligations, vous aime mieux que vous ne l'aimez. Tout ouvrier aime plus l'œuvre dont il est l'auteur, qu'il n'en serait aimé, si cette œuvre était capable de sentiment; du reste, ce que nous avons de plus cher, c'est l'existence; et l'existence consiste à nous mouvoir et à agir: il en résulte que chacun se retrouve quelque peu dans ses œuvres. Qui donne, accomplit un acte beau et honnête; qui reçoit, fait seulement œuvre utile à lui-même; or, ce qui est utile plaît moins que ce qui est honnête. Ce qui est honnête est stable et permanent, et procure à son auteur une récompense qui se perpétue, tandis que l'utile se perd, échappe facilement, et le souvenir qui en demeure est moins agréable et moins doux. Les choses nous sont d'autant plus chères qu'elles nous ont coûté davantage, et donner a plus de prix que recevoir.

=Il ne faut pas se laisser trop influencer par les penchants que l'on nomme naturels, on ne doit d'amitié aux enfants que s'ils s'en rendent dignes.=--Puisqu'il a plu à Dieu de nous donner la faculté de raisonner quelque peu, afin que nous ne soyons pas, comme les bêtes, servilement assujettis aux lois qui nous sont communes à elles et à nous, et de permettre qu'en usant de notre libre arbitre nous en fassions une judicieuse application, nous devons bien nous prêter, dans une certaine limite, à ce qu'édicte la nature, sans toutefois nous en laisser despotiquement imposer par elle, car seule la raison doit servir de règle à nos inclinations.--J'ai, quant à moi, extraordinairement peu de goût pour ces dispositions qui naissent en nous, auxquelles notre jugement n'a aucune part et qu'il ne ratifie pas. Par exemple, pour demeurer dans le sujet qui nous occupe, je ne puis concevoir cette passion qui fait que l'on embrasse les enfants, alors qu'ils viennent à peine de naître, qu'ils n'ont aucun mouvement d'âme, ni rien dans l'expression de leur physionomie qui leur permette de se montrer aimables; aussi n'ai-je pas souffert volontiers que les miens fussent élevés près de moi.--Une affection sincère et justifiée à leur égard devrait naître de la connaissance qu'ils nous donnent d'eux et croître avec elle pour alors, s'ils le méritent, et la disposition naturelle qui nous porte à les aimer marchant de pair avec le bon sens, en arriver à les chérir d'une affection vraiment paternelle; s'ils n'en étaient pas dignes, nous arriverions également ainsi à nous en rendre compte, écoutant toujours notre raison malgré les suggestions contraires de la nature. Fort souvent, c'est l'inverse qui a lieu: le plus généralement, nous nous sentons plus émus des trépignements, des jeux, des niaiseries puériles de nos enfants que nous ne le sommes plus tard d'actes accomplis par eux en toute connaissance; nous paraissons en cela les aimer en manière de passe-temps, comme nous ferions de guenons et comme cela ne devrait pas être pour des hommes. Il est des gens qui leur prodiguent les jouets quand ils sont enfants et qui, lorsqu'ils sont devenus grands, se montrent peu disposés à subvenir à la moindre dépense qu'ils peuvent avoir à faire. Il semble même que la jalousie de les voir faire bonne figure dans le monde et d'en jouir, quand nous-mêmes sommes sur le point de le quitter, nous rende plus parcimonieux et avares à leur endroit, et qu'il nous soit désagréable de les avoir sur nos talons comme s'ils nous pressaient de disparaître; cela ne devrait cependant pas nous émotionner à ce point ou alors il ne faut pas nous mêler d'avoir des enfants, parce qu'il est dans l'ordre des choses qu'ils ne peuvent ni exister, ni vivre, qu'aux dépens de notre existence et de notre vie à nous-mêmes.

=Il faudrait partager de bonne heure ses biens avec ses enfants, cela leur permettrait de s'établir plus tôt et les préserverait de mauvaises tentations.=--Je trouve qu'il y a cruauté et injustice à ne pas admettre nos enfants au partage et à la jouissance commune de nos biens, de ne pas les associer à nos affaires domestiques dès qu'ils en sont capables, et de ne rien retrancher ni réduire de nos commodités pour pourvoir aux leurs, alors que c'est pour cela que nous avons fait qu'ils sont au monde. Il n'est pas juste de voir un père vieux, cassé, demi-mort, jouir seul dans un coin de son foyer de biens qui suffiraient à placer et faire vivre plusieurs enfants auxquels, faute de leur en donner les moyens, il laisse perdre leurs meilleures années sans qu'ils aient possibilité d'entrer dans les services publics et d'apprendre à connaître les hommes. Par désespoir, on les fait se jeter dans n'importe quelle voie, si mauvaise soit-elle, qui les met à même de pourvoir à leurs besoins; et c'est ce qui fait que j'ai vu, de mon temps, plusieurs jeunes gens de bonne famille avoir pris l'habitude du vol, au point que nulle correction ne pouvait les en détourner.--J'en connais un très bien apparenté auquel, sur la prière de son frère, très honnête et très brave gentilhomme, je parlais une fois à ce sujet. Il me répondit et me confessa bien franchement qu'il avait été amené à ce vilain penchant par la rigueur et l'avarice de son père, et qu'à présent, il y était tellement fait qu'il ne pouvait s'en défendre. Il venait d'être surpris volant les bagues d'une dame au lever de laquelle, avec beaucoup d'autres personnes, il avait assisté.--Cela me rappelle ce qu'on m'a conté d'un autre gentilhomme, si fait et façonné à ce beau métier qu'il avait exercé dans sa jeunesse que, devenu maître de ses biens et résolu à renoncer à cette passion du vol, il ne pouvait cependant s'empêcher, s'il venait à passer près d'une boutique où se trouvait quelque chose dont il eût besoin, de la dérober, prenant soin plus tard de l'envoyer payer. J'en ai même vu plusieurs qui, sous l'effet de cette impulsion et par habitude, volaient aux personnes de leur société des objets avec l'intention de les leur rendre.--Je suis Gascon, et cependant c'est un des vices que je comprends le moins; je le hais plus encore par tempérament que je ne le poursuis par raison; même en pensée, je ne suis porté à rien soustraire à personne. Mon pays est, à cet égard, un peu plus décrié que les autres parties de la France, je le reconnais; et pourtant nous avons vu en ces temps-ci, à différentes reprises, en d'autres provinces, sous la main de la justice, des gens de bonne maison convaincus de vols commis dans des circonstances particulièrement horribles. Je crains que cette dépravation ne soit imputable, dans une certaine mesure, à ce vice que je signale chez les pères.

=Mauvaise excuse des pères qui thésaurisent pour conserver le respect de leurs enfants.=--On peut me répondre comme le fit un jour un seigneur, de jugement droit, qui me disait que «s'il économisait, ce n'était pas pour un usage et un profit autres que de demeurer honoré et recherché des siens; que l'âge lui ayant ôté tout autre moyen d'action, c'était le seul qui lui restât pour conserver son autorité dans sa famille et éviter d'arriver à être méprisé et dédaigné de tout le monde». Cela peut être juste; mais ce n'est pas la vieillesse seule, c'est toute faiblesse intellectuelle qui, au dire d'Aristote, dispose à l'avarice. Quoi qu'il en soit, c'est là une raison; seulement, ce n'est qu'un remède à un mal, et c'est le mal qu'il faudrait éviter de voir se produire. Un père est bien malheureux si l'affection, en admettant que cela puisse s'appeler de ce nom, que lui portent ses enfants, dépend du besoin qu'ils ont de lui; c'est par la vertu et la capacité qu'on s'attire le respect, par la bonté et la douceur de ses mœurs qu'on se fait aimer; les cendres mêmes d'une matière précieuse ont de la valeur, et il est dans nos coutumes de respecter et d'honorer les ossements et les restes des personnes qui se sont illustrées. Si caduc, si décrépit que soit, en sa vieillesse, un personnage dont la vie a été honorable, il n'en est pas moins vénérable, surtout pour ses enfants dont l'âme aura été formée au devoir par la raison et non par la nécessité ou le besoin, non plus que contrainte et forcée: «Il se trompe fort, à mon avis, celui qui croit son autorité mieux établie par la force que par l'affection (Térence).»

=Trop de rigueur dans l'éducation forme des âmes serviles.=--Je suis opposé à toute violence dans l'éducation d'une âme jeune, que l'on veut dresser au culte de l'honneur et de la liberté. La rigueur et la contrainte ont quelque chose de servile; et j'estime que ce que l'on ne peut obtenir par la raison, la prudence ou l'adresse, on ne l'obtiendra jamais par la force. J'ai été élevé ainsi, m'a-t-on dit, dans ma plus jeune enfance; je n'ai été fouetté que deux fois et encore avec beaucoup de ménagements. J'eusse agi de même avec mes enfants, mais tous sont morts en nourrice. Léonore, la seule fille que je n'ai pas eu le malheur de perdre dans ces conditions, a atteint l'âge de six ans et plus, sans qu'on ait employé pour la diriger et la punir de ses petites fautes d'enfant (ce en quoi, par son indulgence, sa mère se prêtait aisément), autre chose que des paroles et encore bien anodines. Si les espérances que je conçois d'elle venaient à être déçues, il est assez d'autres causes auxquelles nous pourrions nous en prendre, sans incriminer mon système d'éducation que je suis convaincu être juste et naturel. Envers des garçons, j'en aurais été encore plus fidèle observateur, parce qu'eux sont moins destinés à faire la volonté des autres et sont de condition plus libre; j'eusse aimé à développer en leur cœur l'ingénuité et la franchise. Le seul effet que j'aie constaté dans l'emploi des verges, c'est de rendre les âmes plus lâches ou de les faire s'opiniâtrer dans le mal.

=Il ne faut pas se marier trop jeune; âge qui semble le mieux convenir.=--Voulons-nous être aimés de nos enfants? leur ôter la tentation de souhaiter notre mort? quoique, en aucune circonstance, un si horrible souhait ne soit ni justifié, ni excusable, «Nul crime n'a sa raison d'être (Tite-Live)»: faisons-leur une vie aussi raisonnable que cela nous est possible. Pour ce faire, il ne faudrait pas nous marier tellement jeunes, que notre âge puisse être confondu avec le leur; il peut en résulter de très grands inconvénients. Je dis cela spécialement pour la noblesse qui passe son temps dans l'oisiveté et ne vit, comme on dit, que de ses rentes; car dans les autres classes de la société où l'on est obligé de travailler pour vivre, le nombre et la présence des enfants constituent une source de revenus, ce sont autant d'outils et d'instruments de travail qui concourent à enrichir.

Je me suis marié à trente-trois ans; j'admets très bien trente-cinq, âge qu'on dit avoir été indiqué par Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie avant trente ans et se moque avec raison de ceux qui font œuvre de mariage après cinquante-cinq, déclarant leur progéniture indigne d'être élevée et de vivre. Thalès en fixe judicieusement les limites: dans sa jeunesse il répondait à sa mère qui le pressait de se marier «qu'il n'était pas encore temps»; plus tard, gagné par l'âge, «qu'il n'était plus temps». Chaque chose a son heure; ce qui ne vient pas à son moment est à écarter.--Les anciens Gaulois considéraient comme très répréhensible pour l'homme d'entrer en liaison avec la femme avant l'âge de vingt ans, et recommandaient expressément à ceux qui voulaient se consacrer au métier des armes, de conserver pendant longues années leur virginité, l'énergie s'amoindrissant et s'altérant par le contact de la femme: «Maintenant il est le mari d'une jeune femme et il est père: ce double bonheur a amolli son courage (Le Tasse).»--Muley Hassein, roi de Tunis, celui que l'empereur Charles-Quint replaça sur le trône, reprochait à la mémoire de Mahomet, son père, ses fréquentations continues des femmes, le traitant de lourdaud, d'efféminé, bon uniquement à faire des enfants.--L'histoire grecque relate que Jecus de Tarente, Crisson, Astyllus, Diopompe et autres, afin de se maintenir en bonnes conditions pour prendre part aux courses des jeux olympiques, aux exercices de la palestre et autres semblables, se privaient pendant la durée de leur entraînement de tout rapprochement avec la femme.--Dans certaines contrées des Indes espagnoles, on ne permettait aux hommes de se marier qu'après quarante ans, bien qu'on le permît aux filles à dix.--Un gentilhomme, à trente-cinq ans, n'est pas encore en âge de céder la place à un fils qui en a vingt: il n'a cessé d'être à même de supporter gaillardement les fatigues de la guerre et de faire bonne figure à la cour de son prince; et, quoique pour cela il ait besoin de toutes ses ressources, il lui est cependant d'obligation d'en faire une part pour son fils, sans toutefois s'oublier lui-même; dans ces conditions, il est naturel que lui vienne à l'idée cette réponse que les pères ont ordinairement à la bouche: «Je ne veux pas me dépouiller avant d'aller me coucher.»

=Celui qu'accablent les ans et les infirmités ne devrait conserver pour lui que le nécessaire.=--Mais un père accablé d'ans et d'infirmités, obligé de vivre à l'écart par son manque de force et de santé, est dans son tort et porte préjudice aux siens s'il conserve, sans en faire usage, une fortune excédant ses besoins. En ayant le moyen, il sera porté, s'il est sage, à se dépouiller, en attendant le moment de se coucher, non jusqu'à sa chemise, mais en ne conservant qu'une bonne robe de chambre bien chaude; le reste, qui ne sert qu'à une représentation dont il n'a plus que faire, il l'abandonnera de bonne grâce à ceux auxquels, par droit naturel, cela doit revenir après lui. Il est raisonnable qu'il leur en laisse l'usage, puisque la nature l'empêche d'en jouir; agir autrement c'est, sans aucun doute, faire mal et obéir à un sentiment d'envie. Le plus beau des actes de l'empereur Charles-Quint fut d'avoir su, à l'instar de certains de son caractère dans l'antiquité, reconnaître que la raison elle-même nous commande de nous dépouiller quand, devenues d'un poids trop lourd pour nos épaules, nos robes nous gênent, et de nous coucher lorsque nos jambes fléchissent. Il résigna ses moyens d'action, son haut rang, sa puissance entre les mains de son fils, lorsqu'il sentit faiblir en lui la fermeté et la force qui lui étaient nécessaires pour conduire les affaires publiques avec la gloire qu'il y avait acquise: «Il n'est que temps de lâcher la bride à ton cheval devenu vieux, si tu ne veux pas qu'il devienne poussif, butte au bout de la carrière et soit un objet de risée (Horace).»

=Mais peu de gens savent se retirer de la vie active quand l'âge les gagne.=--Cette faute de ne pas savoir reconnaître en temps opportun l'affaiblissement et l'altération profonde que l'âge apporte naturellement à nos facultés physiques et morales, où, à mon sens, le corps et l'âme sont aussi éprouvés l'un que l'autre, si même l'âme ne l'est davantage, et de n'en pas convenir, a nui à la réputation de la plupart des grands hommes de tous les siècles et de tous les pays. J'ai vu, en ces temps-ci, et connu particulièrement des personnages de haut rang, chez lesquels on constatait aisément un amoindrissement considérable de leurs capacités d'autrefois que je connaissais par la réputation qu'ils s'étaient faite, quand ils étaient à un âge plus fortuné; j'eusse bien vivement souhaité, pour leur honneur, les voir retirés chez eux, jouissant en paix du passé, dégagés de toute fonction publique ou militaire qu'ils n'étaient plus de taille à remplir.--J'ai vécu jadis sur un pied de familiarité assez grande avec un gentilhomme veuf et fort âgé, supportant cependant assez allègrement sa vieillesse. Il avait plusieurs filles en état d'être mariées, et un fils à même de tenir sa place dans le monde; cela était pour lui une source de dépenses assez lourdes et faisait qu'il recevait beaucoup. Il y prenait peu de plaisir non seulement parce que ses goûts pour l'épargne s'en trouvaient contrariés, mais surtout parce qu'en raison de son âge, il menait un genre de vie fort différent du nôtre. Je lui dis un jour (c'était un peu hardi de ma part, mais cette liberté de langage était dans mes habitudes) que, puisque à cause de ses enfants il ne pouvait éviter la gêne que nous lui causions, il ferait bien mieux de nous céder la place, de laisser à son fils sa maison principale, la seule qui fût bien aménagée et où l'on pût loger commodément, et de se retirer dans une de ses terres, où personne ne troublerait son repos. Depuis, il m'a cru et s'en est bien trouvé.

=En faisant abandon de l'usufruit de son superflu à ses enfants, un père doit se réserver la possibilité, si besoin était, de revenir sur sa décision.=--Cela ne veut pas dire qu'on doive s'engager irrévocablement vis-à-vis de ses enfants, sans pouvoir se dédire par la suite. Moi, qui puis me trouver dans ce cas, je leur laisserais la jouissance de ma maison et de mes biens, mais sous réserve de revenir sur cette disposition, s'ils m'en donnaient sujet. Je leur en abandonnerais l'usufruit, parce que cela me serait plus commode; et, en ce qui touche la direction générale de mes intérêts, je n'en conserverais que ce qui me plairait. J'ai toujours estimé que ce doit être une grande satisfaction pour un père, dans sa vieillesse, d'avoir initié ses enfants à la gestion de ses affaires et de pouvoir, de la sorte, pendant sa vie, juger de leur manière de faire tout en les aidant des conseils et des avis que son expérience lui suggère; remettant lui-même entre les mains de ses successeurs, avec les traditions du passé, l'honneur et la conduite de sa maison, il est à même de se confirmer par là dans les espérances qu'il a pu concevoir pour l'avenir. Aussi, je ne fuirais pas leur compagnie, afin de pouvoir les suivre de près et jouir, dans la mesure de mon âge, de leurs joies et de leurs fêtes. Si je ne vivais avec eux, ce que je ne pourrais sans les troubler par mon caractère morose conséquence de mon âge, par la gêne résultant de mes infirmités, et aussi afin de ne rien changer au genre de vie et au régime qu'à ce moment je devrais mener, je voudrais au moins vivre près d'eux, dans une partie de ma maison, non la plus en vue, mais la plus commode.--Je ne ferais pas comme ce doyen de Saint-Hilaire de Poitiers que j'ai vu, il y a quelques années, confiné dans une telle solitude par la mélancolie dont il était atteint que, lorsque j'entrai dans sa chambre, il y avait vingt-deux ans qu'il n'en était sorti et n'avait mis un pied dehors; et cependant, il avait tous ses mouvements libres et faciles, et n'était affligé que d'un rhume qui lui était tombé sur l'estomac. Il se tenait toujours seul, enfermé dans sa chambre; à peine une fois la semaine, permettait-il qu'on y entrât pour le voir; un domestique lui apportait à manger une fois par jour et ne devait faire qu'entrer et sortir. Il passait son temps à se promener et à lire, car il était quelque peu versé dans l'étude des lettres; du reste, absolument résolu à vivre de la sorte jusqu'à sa mort, qui arriva peu après.--Par mes bons procédés, j'essaierais d'entretenir chez mes enfants, à mon égard, une affection sincère, empreinte de bienveillance, ce à quoi on arrive aisément avec des natures ayant de bons sentiments; si, au contraire, on avait affaire à des bêtes furieuses, comme notre siècle en produit par milliers, il faudrait les haïr et les fuir.

=Appeler les parents des noms de père et de mère ne devrait pas être interdit aux enfants.=--Je suis ennemi de cette coutume d'interdire aux enfants d'appeler leurs parents père et mère, et de leur imposer, comme plus respectueuse, une dénomination ne rappelant en rien cette parenté, comme si la nature n'avait pas assez bien pourvu à notre autorité. Nous donnons ce nom de Père à Dieu tout-puissant, et dédaignons que nos enfants l'emploient vis-à-vis de nous; c'est là une erreur que j'ai réformée dans ma famille.--C'est aussi folie et injustice que de ne pas traiter nos enfants, quand ils sont en âge, avec une certaine familiarité et vouloir conserver à leur égard une morgue austère et dédaigneuse dans l'idée de les tenir de la sorte dans la crainte et l'obéissance; c'est là une mascarade bien inutile, qui rend les pères ennuyeux pour leurs enfants, et en même temps ridicules, ce qui est pire. Les enfants ont pour eux la jeunesse et toutes les forces, par suite le vent et la faveur du monde; les mines fières et tyranniques d'un homme qui n'a plus de sang ni au cœur ni dans les veines les font sourire; ce ne sont là que des épouvantails pour éloigner les oiseaux des jardins. Alors même que je pourrais me faire craindre, je préférerais encore me faire aimer; il y a tant de défauts dans la vieillesse, tant d'impuissance, elle prête si fort au mépris, que ce qu'elle peut avoir de mieux à son actif, c'est l'affection et l'amour des siens; le commandement et la crainte ont cessé d'être des armes en ses mains.

=Exemple d'un vieillard qui, voulant se faire craindre, était le jouet de tout son entourage.=--J'ai connu quelqu'un qui avait été très autoritaire dans sa jeunesse; l'âge l'a atteint, mais il se maintient dans un aussi bon état que possible: il frappe, il mord, il jure, se montre le maître le plus difficile à servir qui soit en France; il s'épuise en soins et vigilance. Tout cela est comédie: autour de lui, c'est un complot dans lequel entre sa famille elle-même; la meilleure part de tout ce qui est dans le grenier, dans la cave, voire même dans sa bourse, est pour les autres, bien qu'il en ait les clefs dans son aumônière et y veille plus que sur ses yeux. Pendant qu'il se contente de vivre sur ses économies et d'une table chichement servie, dans tous les réduits de sa maison c'est une débauche continue; on s'amuse, on dépense, on raille les chimères que se forgent sa vaine colère et sa prévoyance. Chacun est en sentinelle contre lui; si par hasard quelque serviteur de petite importance s'attache à lui, on excite aussitôt contre ce fâcheux les soupçons du maître: chose facile, la vieillesse méfiante y étant naturellement portée. Bien souvent il s'est vanté à moi de la fermeté avec laquelle il tient les siens en bride, de l'obéissance absolue et du respect qu'il en obtient; il voit vraiment bien peu clair dans ses affaires! «Lui seul ignore ce qui se passe chez lui (Térence)!» Je ne connais pas d'homme qui, pour conserver la direction de sa maison, ait recours à plus de moyens naturels ou indiqués par l'expérience, et cela pour être joué comme un enfant; c'est ce qui me l'a fait choisir comme un exemple des plus typiques, parmi plusieurs situations de ce genre au courant desquelles je suis. «En est-il mieux ainsi ou vaudrait-il mieux qu'il en fût autrement?» c'est une question sur laquelle on peut ergoter. En apparence on lui cède toujours, mais c'est là une concession sans portée faite à son autorité; on ne lui résiste jamais, on l'écoute, on le craint, on le respecte autant qu'il peut le souhaiter. Donne-t-il congé à un domestique? celui-ci fait son paquet et le voilà parti, mais seulement hors de sa présence; la vieillesse a de si lentes allures, ses sens sont si troublés, que le dit valet vivra et continuera son service dans la maison pendant un an, sans qu'il l'aperçoive; puis, au bout d'un laps de temps convenable, on fait arriver des lettres qui viennent de loin, excitant la compassion, pleines de supplications et de promesses de bien faire, et il obtient de rentrer en grâce. Monsieur passe-t-il quelque marché, écrit-il quelque lettre qui déplaisent, on les supprime, et, quelque temps après, on invente des raisons pour justifier le défaut d'exécution ou une réponse non arrivée. Nulle lettre du dehors ne lui est remise de prime abord, il ne voit que celles dont il n'est pas à craindre qu'il ait connaissance; si par hasard il met la main sur une qu'on avait intérêt à lui cacher, comme il a l'habitude de s'en remettre à certaine personne pour les lui lire, on leur fait toujours dire ce qu'on veut; c'est ainsi que fréquemment tel est présenté comme lui demandant pardon, alors qu'il l'injurie. Finalement, il ne voit ses affaires que sous un jour autre que ce qui est arrangé à dessein et lui donnant satisfaction au mieux de ce qui se peut, pour n'éveiller ni sa mauvaise humeur, ni son courroux. Sous des formes différentes, j'ai vu dans bien des maisons les affaires domestiques se régler longtemps et d'une façon continue de même sorte, c'est-à-dire tout autrement en réalité qu'en apparence.

=Quand les vieillards sont chagrins, grondeurs, avares, femme, enfants, domestiques se liguent contre eux pour les tromper.=--Les femmes ont toujours un penchant naturel à contrarier la volonté de leurs maris; elles saisissent avec empressement toutes les occasions de faire le contraire de ce qu'ils voudraient, et la première excuse venue suffit pour les justifier pleinement à leurs propres yeux. J'en ai connu une qui volait de grosses sommes à son mari pour, disait-elle à son confesseur, faire des aumônes plus abondantes; fiez-vous donc à cet emploi en œuvres pies! Nulle jouissance ne leur paraît digne, si c'est du consentement du mari; il faut, pour qu'elle leur soit agréable et qu'elles en fassent cas, qu'elles s'en soient emparées, soit par adresse, soit par autorité et toujours autrement que ce ne devrait être. Quand il arrive, comme dans le cas que je viens de citer, que la femme a affaire à un pauvre vieillard et qu'elle agit pour ses enfants, forte de ce prétexte, cela devient chez elle une passion dont elle se fait gloire; et pour s'affranchir, eux et elle, de cet esclavage commun, elle en arrive facilement à conspirer contre sa domination et son administration. Si les enfants sont déjà grands et en plein développement, ils ont vite fait aussi de suborner, soit en les intimidant, soit en les corrompant, le maître d'hôtel, l'homme d'affaires et tout le reste. Celui qui n'a ni femme ni fils est davantage à l'abri de semblable disgrâce; mais quand elle lui survient, elle est plus cruelle encore et moins honorable. Caton disait de son temps: «Autant de domestiques, autant d'ennemis»; ne pensez-vous pas qu'étant donnée la pureté relative de son siècle par rapport au nôtre, il dirait aujourd'hui: «Femme, enfants, domestiques sont autant d'ennemis, que nous avons.» Il est heureux que la décrépitude apporte avec elle un défaut de clairvoyance, une ignorance de ce qui se passe autour de nous, une facilité à nous laisser tromper, qui sont autant de bienfaits. S'il en était autrement et que nous voulions regimber, que deviendrions-nous en ce temps où les juges qui ont à intervenir dans nos débats, sont eux-mêmes d'ordinaire portés à donner raison aux enfants et intéressés dans la question?

=Pour nous diriger à ce moment de la vie, profitons des exemples que nous avons autour de nous.=--Si je ne m'aperçois pas que je suis joué, au moins ne m'échappe-t-il pas de voir que je puis très bien l'être; aussi, combien appréciable un ami véritable et comme en diffèrent ces liaisons qui ne sont que des relations de société; les bêtes elles-mêmes nous donnent ce spectacle de rapports aussi touchants et, quand j'en suis témoin, je me fais scrupule de les troubler! Si les autres me trompent, du moins je ne me trompe pas moi-même au point de me croire capable de m'en garantir et de me mettre la cervelle à l'envers pour y échapper; je me garde de semblables trahisons dans mon intérieur, non par une curiosité inquiète et toujours en émoi, mais par les diversions que je fais naître et les résolutions que je prends. Quand j'entends raconter ce qui arrive à quelqu'un, je ne m'amuse pas à m'apitoyer sur lui; je fais aussitôt un retour sur moi-même et considère dans quelle mesure cela peut s'appliquer à moi; tout ce qui touche mon prochain, me touche; tout accident qui lui survient est pour moi un avertissement et appelle de ce côté mon attention. Tous les jours, à toutes heures, nous disons d'un autre ce que nous pourrions dire plus à propos de nous si nous savions reporter aussi sur nous-mêmes cet esprit d'observation dont nous faisons si bien application à ce qui ne nous touche pas. Nombre d'auteurs portent atteinte à la cause qu'ils défendent, en se livrant d'une façon irréfléchie à des attaques contre la partie adverse, lui décochant des traits qui se prêtent à leur être retournés et susceptibles de leur faire plus de mal qu'ils n'en ont fait eux-mêmes.

=Un père regrette parfois de s'être montré trop grave, trop peu bienveillant envers ses enfants, au lieu de les traiter en amis et de les prendre pour confidents.=--Feu M. le Maréchal de Montluc qui, à l'île de Madère, avait perdu son fils, brave gentilhomme en vérité et sur lequel reposaient de grandes espérances, me contait ses regrets, insistant surtout sur le chagrin et le crève-cœur qu'il éprouvait de ne s'être jamais complètement livré à lui; de ce que, pour avoir eu la fantaisie de conserver vis-à-vis de lui cette gravité, cette morgue affectée que revêt volontiers l'autorité paternelle, il s'était bénévolement privé de l'agrément d'apprécier et de bien connaître ce fils et aussi de lui révéler la profonde affection qu'il lui portait et en quelle estime il le tenait pour ses qualités: «Ce pauvre garçon, disait-il, ne m'a jamais vu qu'avec une mine refrognée et semblant faire peu de cas de lui; il a emporté la croyance que je n'ai su ni l'aimer, ni apprécier ses mérites. A qui donc devais-je découvrir la tendresse particulière qu'au fond du cœur je lui portais? n'est-ce pas à lui, auquel j'eusse dû m'en ouvrir pour lui en donner la joie et qu'il m'en fût reconnaissant. Je me suis contraint, mis à la torture, pour conserver à son endroit ce vain masque d'indifférence; cela m'a fait perdre le plaisir de sa fréquentation, et aussi de son affection qui ne pouvait être bien chaude à mon endroit, n'ayant jamais été que rudoyé par moi et d'une façon parfois tyrannique.» Je trouve ces regrets fondés et bien rationnels. Je ne le sais que trop par expérience, il n'est rien qui adoucisse le chagrin que nous ressentons de la perte de nos amis comme d'avoir la certitude de n'avoir rien omis de ce qu'on avait à leur dire et d'avoir été avec eux en communication parfaite et complète d'idées et de sentiments. O mon ami, cet échange de pensées entre nous a-t-il été pour moi un bien, a-t-il été un mal? Il a été un bien, j'en vaux beaucoup mieux, il n'y a pas à en douter; le regret que je conserve de toi m'honore et me console, et c'est un pieux et agréable devoir de ma vie de me remémorer constamment ces souvenirs qui ne sont plus, privation qu'aucune jouissance ne peut compenser.

Je m'ouvre aux miens autant que je le puis et leur marque très volontiers les dispositions de cœur et d'esprit en lesquelles je suis à leur égard; j'en agis du reste ainsi avec chacun. Je me hâte de me révéler, pour qu'on me voie tel que je suis, ne voulant pas qu'on y trouve du mécompte sous quelque rapport que ce soit.--On lit dans César que, parmi les coutumes spéciales à nos ancêtres les Gaulois, les enfants se présentaient à leurs pères et n'osaient paraître avec eux en public que lorsqu'ils commençaient à porter les armes, comme si par là ils eussent voulu témoigner que c'était le moment, pour les pères, d'admettre leurs enfants à frayer familièrement avec eux.

=C'est un tort de laisser à sa veuve les biens dont les enfants devraient jouir; comme aussi épouser une femme ayant une belle dot, n'est pas toujours une bonne affaire.=--J'ai encore relevé en mon temps un autre genre d'abus chez certains pères de famille: non contents d'avoir, pendant une longue vie, privé leurs enfants de la part de revenus que, naturellement, ils eussent dû leur abandonner, ils laissent encore, après eux, à leurs femmes la possession de tous leurs biens avec latitude d'en disposer à leur fantaisie. J'ai connu un seigneur occupant une des premières charges de la couronne de France, qui, de par ses droits, avait en espérance plus de cinquante mille écus de rente, et qui est mort, à cinquante ans, dans le besoin, accablé de dettes, ayant encore sa mère arrivée à la plus extrême décrépitude qui jouissait de tous ses biens de par la volonté de son père qui, pour son compte, avait vécu près de quatre-vingts ans. Cela ne me semble pas du tout raisonnable.--Et pourtant, je trouve peu d'avantage, pour quelqu'un qui se trouve en bonne situation de fortune, à rechercher, pour s'allier, une femme qui lui apporte une grosse dot; de toutes les dettes qu'on peut avoir, il n'en est pas qui soit plus une cause de ruine pour les maisons; mes pères s'en sont tous fort judicieusement gardés et j'ai fait de même.--Toutefois ceux qui nous détournent d'épouser des femmes riches, de peur qu'elles soient moins traitables et moins reconnaissantes, se trompent lorsque, pour une conjecture aussi douteuse, ils nous font perdre de réels avantages. Une femme déraisonnable ne se laisse pas plus arrêter par une raison que par une autre; ce qu'elle préfère, c'est ce qui est le moins à faire; le mal l'attire, tout comme fait la vertu chez celles qui sont bonnes; les plus riches sont fréquemment les plus maniables, comme souvent aussi plus belles elles sont, plus elles mettent leur gloire à demeurer chastes.

=Un mari ne doit laisser à sa veuve que ce qui lui est nécessaire pour se maintenir dans le rang qu'elle occupe dans la société.=--On a raison de laisser l'administration de leurs biens entre les mains de la mère, tant que les enfants ne sont pas à l'âge fixé par la loi pour l'exercer eux-mêmes; mais le père les a bien mal élevés, s'il ne peut compter qu'à leur majorité, ils n'auront pas plus de sagesse et de capacité que sa femme, étant donnée la faiblesse ordinaire de ce sexe. Je conviens toutefois qu'il est encore plus contre nature de mettre une mère à la discrétion de ses enfants; il faut lui laisser largement de quoi lui permettre de tenir son rang d'après la situation de sa maison et suivant son âge, d'autant que le besoin et l'indigence étant beaucoup plus malséants et pénibles pour la femme que pour l'homme, il faut les épargner à la mère plutôt qu'aux enfants.

=Pour la répartition de ses biens, à sa mort, le mieux est de s'en rapporter aux lois de son pays.=--En général, la plus sage répartition que nous puissions faire de nos biens, en mourant, me paraît être de nous conformer en cela aux usages du pays: les lois y ont pourvu mieux que nous ne pouvons le faire, et il est préférable qu'elles fassent erreur dans les choix qu'elles ont faits que de nous hasarder nous-mêmes à nous tromper dans ceux que nous pourrions faire inconsidérément. Nos biens, à proprement parler, ne nous appartiennent pas puisque des dispositions légales déterminent, en dehors de nous, ceux qui doivent les posséder après nous. Bien que nous ayons quelque liberté de faire autrement, je tiens qu'il faut un motif bien sérieux, bien indiscutable, pour que nous enlevions à quelqu'un ce que sa bonne fortune lui a réservé et que les lois lui reconnaissent, et que c'est abuser, contre tout droit, de cette liberté, que de la faire servir à nos fantaisies frivoles et personnelles. Le sort m'a fait grâce d'occasions où j'eusse pu être tenté d'égarer mon affection en dehors de ce qui est dans les règles communes et légitimes.--Je vois des gens auprès desquels c'est perdre son temps que de leur prodiguer ses bons offices; un mot pris de travers efface le mérite de dix années d'excellents services; heureux, en pareil cas, qui se trouve à point pour, à leur heure dernière, faire tourner à leur avantage les dispositions en lesquelles ils sont! Avec eux, ce qui a été fait en dernier lieu décide de tout; ce ne sont pas les services les meilleurs et les plus fréquents qu'ils considèrent, mais les plus récents, ceux du moment. Ils jouent de leur testament comme de pommes et de verges, pour récompenser ou punir chaque action de ceux qui peuvent y être intéressés. C'est cependant chose de trop d'importance et qui mérite qu'on y réfléchisse longtemps, pour être ainsi modifiée à tout instant; les sages ne s'y résolvent qu'une fois pour toutes, s'y préoccupant surtout de ce que commandent la raison et l'observation des lois.

=Les substitutions sont ridicules, et on fait souvent erreur en jugeant de l'avenir des enfants sur leur extérieur.=--Nous prenons aussi un peu trop à cœur ces substitutions favorisant les branches masculines dans l'idée ridicule d'éterniser notre nom. Nous tenons également trop de compte des conjectures incertaines de l'avenir que nous formons sur le caractère que nous croyons reconnaître chez les enfants. N'eût-il pas été injuste de me faire déchoir du rang que j'occupais, parce que j'étais le plus lourdaud et le moins dégourdi, le plus long à apprendre et le plus ennuyé lorsqu'il était question de leçon, non seulement de tous mes frères, mais de tous les enfants de ma province, qu'il s'agît d'exercices de corps ou de ceux de l'esprit? C'est folie de faire des distinctions de quelque importance, basées sur ce qu'on croit deviner et qui, si souvent, ne se réalise pas. S'il est licite d'aller à l'encontre des règles qui déterminent quels sont nos héritiers et de corriger ces désignations, il semble que ce doit être surtout à titre de compensation, dans le cas de quelque particulière difformité corporelle, constituant un vice irrémédiable et qui ne peut s'atténuer, ce qui, selon nous qui sommes grands appréciateurs de la beauté, est une cause de préjudice considérable.

=Raisons données par Platon pour que les héritages soient réglés par les lois.=--Je rapporterai ici, pour donner plus de relief à ma prose, le plaisant dialogue du législateur de Platon avec ses concitoyens: «Comment, lui dit-on, sentant notre fin prochaine, nous ne pourrons disposer de ce qui nous appartient en faveur de qui nous plaira? Dieux, quelle cruauté! nous ôter la possibilité de donner plus ou moins, à notre gré, à ceux des nôtres qui nous auront prodigué leurs soins pendant que nous étions malades, durant notre vieillesse, ou qui se seront occupés de nos affaires!»--A quoi le législateur répond: «Mes amis, sans aucun doute vous ne tarderez pas à mourir; et comme, ainsi que le porte l'inscription du temple de Delphes, il vous est difficile de vous connaître et de connaître ce qui est à vous, moi qui fais les lois, j'estime que vous ne vous appartenez pas et que ce dont vous avez la jouissance ne vous appartient pas davantage. Vous et vos biens appartenez à votre famille tant passée que future; mais plus encore, vous, votre famille et vos biens appartenez à la chose publique. C'est pourquoi, de peur que quelque flatteur, durant votre vieillesse ou votre maladie, ou quelque passion ne vous sollicitent mal à propos de faire un testament inique, je vous en préserverai; et comme je respecte l'intérêt commun de la cité et celui de votre maison, je ferai des lois où, comme de raison, l'intérêt particulier sera primé par l'intérêt général. Allez-vous-en donc gaîment où les nécessités auxquelles l'humanité est astreinte, vous appellent; c'est à moi, qui ne me passionne pas plus pour une chose que pour une autre, et qui, dans la mesure du possible ne me préoccupe que de l'intérêt de tous, à avoir souci de ce que vous laissez.»

=Il ne faut pas laisser aux femmes le droit de partager nos biens entre leurs enfants; la mobilité et la faiblesse de leur jugement ne leur permettent pas de faire de bons choix.=--Revenons à notre sujet. Il me semble que, quel que soit le point de vue auquel nous nous placions, il est peu de femmes nées avec des aptitudes telles, que leur autorité sur l'homme s'impose, en dehors de l'autorité maternelle et de l'influence qu'elles ont de par la nature elle-même. Il n'est pas question ici de ceux qui, punis par où ils ont péché, se sont, par suite de quelque passion malsaine, volontairement soumis à elles, d'autant que nous parlons de vieilles femmes, ce qui n'est pas le cas des leurs. C'est apparemment cette considération qui nous a fait édicter cette loi, admise si facilement et dont nul n'a jamais vu le texte, qui, chez nous, prive les femmes de la couronne. Il n'est guère de seigneurie au monde où la question ne se soit posée en raison du bien-fondé du motif qui justifie le principe; mais les choses ont fait qu'il a trouvé plus de partisans dans certains pays que dans d'autres.--Il est dangereux de laisser la femme disposer comme elle l'entend de notre succession, les choix qu'elle fait parmi ses enfants étant toujours iniques et fantastiques parce que les appétits bizarres, les goûts dépravés qu'elle manifeste lors de ses grossesses, elle les a dans l'âme en tous temps. Communément, on la voit donner la préférence à ceux d'entre eux les plus faibles et les plus mal tournés, ou à ceux, s'il en existe, qu'elle porte encore pendus à son cou. N'ayant pas la raison assez forte pour comprendre et saisir les choses suivant la valeur qui leur est propre, elles se laissent plus volontiers aller aux impressions résultant du seul fait de la nature, comme font les animaux qui ne reconnaissent leurs petits que lorsqu'ils les ont à la mamelle.

=On compte en vain sur ce qu'on appelle la tendresse maternelle.=--Il est du reste facile de juger par expérience combien sont peu profondes les racines de cette affection naturelle, à laquelle nous attribuons tant d'autorité. Pour un maigre salaire, nous arrachons tous les jours des enfants des bras de leur mère pour leur substituer les nôtres; nous amenons ces femmes à abandonner les leurs à quelque chétive nourrice à laquelle nous ne voulons pas confier les nôtres ou à quelque chèvre, et nous leur interdisons non seulement de les allaiter, quelque danger qui puisse en résulter pour eux, mais encore d'en prendre aucun soin, pour s'employer tout entières au service des nôtres; et l'on voit la plupart d'entre elles concevoir, par le fait de l'habitude, pour ces enfants d'emprunt qu'elles nourrissent, une affection bâtarde souvent plus vive que l'affection naturelle qu'elles ont pour les leurs et apporter dans les soins qu'elles leur donnent, une sollicitude plus grande qu'à l'égard de ceux qui leur appartiennent.--Si j'ai parlé de chèvre, c'est qu'autour de moi il est ordinaire que les femmes des villages, quand elles ne peuvent nourrir leurs enfants, aient recours à des chèvres; j'ai chez moi, à cette heure, deux laquais qui n'ont tété que pendant huit jours du lait de femme. Ces chèvres s'habituent de suite à allaiter leurs nourrissons; elles reconnaissent leur voix quand ils crient et accourent au plus vite; si on leur en présente un autre que celui qu'elles nourrissent, elles le refusent; l'enfant repousse également une chèvre autre que celle qui le nourrit. J'en ai vu un, dernièrement, auquel on enleva sa chèvre que son père n'avait fait qu'emprunter à un de ses voisins; il ne voulut jamais prendre le pis de celle qu'on lui présentait à la place et mourut, probablement de faim. Chez les animaux, l'affection naturelle s'altère et s'abâtardit aussi facilement que chez nous. Je crois que ce qui, d'après Hérodote, se pratiquerait en certaines parties de la Libye, où hommes et femmes s'uniraient indifféremment et où l'enfant, quand il commence à marcher, reconnaît de lui-même son père vers lequel, au milieu de tous, le portent naturellement ses premiers pas, doit donner lieu à bien des erreurs.

=Les hommes chérissent les productions de leur esprit bien plus que leurs propres enfants et, en effet, c'est bien plus exclusivement leur ouvrage.=--A ne considérer que cette seule raison d'aimer nos enfants parce que nous les avons engendrés, ce qui nous les fait qualifier d'autres nous-mêmes, il est des productions d'un autre genre, émanant également de nous, qui ne sont pas, ce me semble, de moindre importance. Ce que notre âme engendre, ce qui naît de notre esprit, de notre courage, de notre capacité, provient d'une plus noble partie de nous-mêmes que notre corps, et est encore plus nous que nos enfants; nous en sommes à la fois le père et la mère. Ces créations nous coûtent bien plus, mais aussi, lorsqu'elles ont du bon, nous font bien plus honneur. Nos enfants valent beaucoup plus de leur propre fait que du nôtre, la part que nous y avons est bien légère; dans ces autres émanations de nous-mêmes au contraire, leur beauté, leur grâce, tout ce qui leur donne du prix est notre œuvre exclusive; aussi nous représentent-elles et éveillent-elles sur nous l'attention beaucoup plus vivement que nos enfants. Platon ajoute que ce sont elles qui arrivent à l'immortalité et immortalisent leurs pères, allant jusqu'à en faire des dieux: Lycurgue, Solon, Minos en sont des exemples.--Les histoires étant pleines de faits qui témoignent de l'affection que les pères portent communément à leurs enfants, il m'a paru ne pas être hors de propos d'en citer quelques-uns ayant trait à l'affection que l'on porte parfois à ces autres d'origine immatérielle:--Héliodore, ce bon évêque de Tricca, préféra renoncer au rang, aux bénéfices et à la vénération que lui valait la dignité épiscopale dont il était investi, plutôt que de désavouer son roman amoureux intitulé «Théagène et Chariclée», fillette pleine de gentillesse, qui est encore de ce monde, mais, j'en conviens, un peu trop pimpante, sémillante, d'allures trop provocantes pour la fille d'un tel père, revêtu de fonctions ecclésiastiques et sacerdotales.--Il y eut à Rome un personnage de haute valeur et de grande autorité, du nom de Labiénus, qui, parmi ses autres qualités, avait celle d'exceller dans tous les genres de littérature. Il était, je crois, fils de ce grand Labiénus, le premier des lieutenants de César dans ses guerres des Gaules, lequel plus tard embrassa le parti de Pompée où il se comporta si vaillamment et finit par être défait par César en Espagne. Le Labiénus dont je parle se fit des envieux par sa vertu, et vraisemblablement aussi, en raison de sa franchise, de nombreux ennemis parmi les courtisans et les favoris des empereurs sous lesquels il vécut, non moins que par son esprit d'opposition à la tyrannie qu'il pouvait tenir de son père et qui probablement devait se retrouver dans ses écrits et dans ses livres. Ses adversaires le poursuivirent devant les magistrats et obtinrent par jugement que plusieurs de ses ouvrages, de ceux qui l'avaient mis en lumière, fussent brûlés. C'est à lui que fut appliqué, pour la première fois, à Rome, ce genre de peine qui le fut depuis à certains autres, emportant condamnation à mort des écrits eux-mêmes et de travaux littéraires. Nous n'avions pas assez de moyens ni de sujets d'exercer notre cruauté, il a fallu que nous y ajoutions des choses que la nature a exemptées de sentiment et sur lesquelles la souffrance n'a pas prise, comme les productions de l'esprit et la réputation que nous pouvons en acquérir; que nous soumettions aux rigueurs de la discipline les inspirations qui nous viennent des Muses, et que nous leur étendions les peines corporelles qui peuvent nous atteindre nous-mêmes. Labiénus ne put supporter cette perte, ni survivre à l'œuvre qui lui devait le jour et qui lui était si chère; il se fit porter et enfermer vivant dans le monument funéraire de ses ancêtres, où il se tua et s'ensevelit tout à la fois: il est difficile de trouver un témoignage d'affection paternelle qui surpasse celui-ci. Cassius Severus, homme d'une grande éloquence, qui était de l'intimité de Labiénus, s'écria, en voyant consumer ses livres, que la sentence eût dû le condamner lui-même à être en même temps brûlé vif, parce qu'il portait et conservait dans sa mémoire tout ce qui s'y trouvait écrit.--Pareil accident advint à Cremutius Cordus, accusé d'avoir dans ses ouvrages fait l'éloge de Brutus et de Cassius; ce misérable sénat, servile autant que corrompu, digne d'un pire maître tel que Tibère, les condamna au feu. Pour leur tenir compagnie dans la mort, Cremutius se laissa mourir de faim.--Lucain, cet homme de bien condamné par ce monstre qu'était Néron, s'était fait, pour se donner la mort, ouvrir les veines par son médecin. Il touchait à ses derniers moments et déjà avait perdu la presque totalité de son sang, le froid avait envahi les extrémités des membres et gagnait les organes essentiels de la vie, quand il se mit à réciter certains vers de son poème sur la bataille de Pharsale, qui lui revinrent en dernier lieu à la mémoire; il s'éteignit les ayant à la bouche. N'est-ce pas là comme un tendre et paternel congé qu'il prenait de ses enfants: tels les adieux et les étroits embrassements que nous donnons aux nôtres, quand notre mort est proche; n'est-ce pas un effet de ce sentiment de la nature qui, à nos derniers moments, nous remet en mémoire ce qui, dans notre vie, a été l'objet de nos plus chères pensées?

Épicure, à l'heure de sa mort, en proie, ainsi qu'il était obligé d'en convenir, à de très violentes douleurs d'entrailles, éprouvait une vive consolation à l'idée de la beauté de la doctrine dont il avait doté le monde. Croit-on que si, au lieu de ses écrits remarquables, il eût eu une nombreuse lignée d'enfants qu'il eût laissés après lui bien portants et bien élevés, il en eût ressenti autant de satisfaction? ou encore, qu'ayant à choisir, pour perpétuer sa mémoire, entre un enfant contrefait et mal portant ou un livre sot et inepte, il ne se fût pas résigné, lui et tout autre de son mérite, au premier de ces malheurs plutôt qu'au second?--Si, par exemple, on eût proposé à saint Augustin d'anéantir ses écrits dont notre religion a retiré un si grand fruit, ou de perdre ses enfants en admettant qu'il en ait eu, n'eût-ce pas été une impiété de sa part de ne pas sacrifier ces derniers?--Je ne sais vraiment pas si je n'aimerais pas beaucoup mieux en avoir mis au monde un, réunissant toutes les perfections, issu de mon commerce avec les Muses, plutôt que de mes relations avec ma femme. A celui-ci que je suis obligé d'accepter tel qu'il est, ce que je donne, je le lui donne simplement et d'une façon irrévocable, comme tout ce que nous donnons à nos enfants selon la chair; le peu de bien que je lui fais, cesse dès lors d'être à ma disposition. Il peut savoir des choses que je ne sais plus, en tenir de moi dont moi-même n'ai plus souvenir; et si besoin était que je lui fasse un emprunt, il me faudrait le contracter comme le ferait un étranger; si je suis plus sage que lui, il est plus riche que moi.--Il est peu d'hommes cultivant la poésie, qui ne se trouveraient mieux lotis d'être le père de l'Énéide que du plus beau garçon de Rome, et ne souffriraient davantage de la perte de celle-là que de celui-ci; d'autant que selon Aristote, de tous ceux qui produisent, le poète est, en particulier, le plus porté à s'éprendre de ses œuvres.--On croirait difficilement qu'Épaminondas, qui se vantait de laisser pour toute postérité des filles qui feraient un jour honneur à leur père (c'étaient les deux brillantes victoires qu'il avait remportées sur les Lacédémoniens), eût volontiers consenti à les échanger pour les deux plus belles filles de la Grèce; ni qu'Alexandre et César aient jamais souhaité sacrifier la célébrité qu'ils doivent à leurs glorieuses conquêtes, à l'avantage d'avoir des enfants qui eussent été leurs héritiers, si parfaits et si accomplis qu'ils eussent pu être. Je doute aussi beaucoup que Phidias, ou tout autre sculpteur passé maître en son art, eût préféré la conservation et la durée des enfants que la nature lui avait donnés, à celles de telles de ses œuvres qu'à force de travail et d'étude il a amenées à la perfection.--Ces mêmes passions contre nature que rien ne peut contenir, qui ont parfois porté des pères à concevoir de l'amour pour leurs filles et des mères pour leurs fils, se rencontrent parfois au même degré dans cette parenté d'un autre genre; témoin ce que l'on dit de Pygmalion qui, ayant sculpté une statue de femme de singulière beauté, en devint si éperdument épris, d'un amour si violent qu'il fallut que, cédant à ses transports, les dieux lui donnassent la vie: «Il touche l'ivoire, et l'ivoire oubliant sa dureté naturelle cède et s'amollit sous ses doigts (Ovide).»

CHAPITRE IX.

Des armes des Parthes.

=Mauvaise habitude de la noblesse de nos jours de ne s'armer, aux armées, qu'au dernier moment.=--C'est un tort de la noblesse de notre époque qui dénote de la mollesse, qu'au contact de l'ennemi, elle ne prenne les armes qu'au dernier moment, alors qu'il y a urgence, et de s'en défaire aussitôt, à la moindre apparence que le danger s'est éloigné; il en résulte bien de la confusion: chacun va criant, courant après ses armes, alors qu'il faudrait charger l'ennemi, et il en est qui en sont encore à lacer leurs cuirasses que déjà leurs compagnons sont en déroute. Nos pères donnaient à porter leur casque, leur lance et leurs gantelets, et conservaient le reste de leur équipement tant que l'expédition durait. Actuellement nos troupes sont en grand trouble et en grand désordre par le pêle-mêle des bagages et des valets, qui ne peuvent marcher à part de leurs maîtres dont ils portent les armes. Parlant de nos ancêtres, Tite-Live disait déjà: «Incapables de souffrir la fatigue, ils avaient peine à porter leurs armes.»

=Nos armes actuelles sont plus incommodes par leur poids qu'elles ne sont propres à la défense.=--Il est au contraire des nations qui, dans l'antiquité et encore de nos jours, vont à la guerre sans se couvrir ou n'usent que d'armes défensives dont ils ne tirent aucune protection efficace: «N'ayant pour se couvrir la tête que des casques de liège (Virgile).» Alexandre, celui de tous les hommes de guerre qui se confiait le plus au hasard, ne revêtait que rarement son armure. Ceux d'entre nous qui n'en font pas cas, n'augmentent pas beaucoup pour cela les risques qu'ils courent; s'il arrive qu'il y en ait qui soient tués faute de ne pas l'avoir, le nombre n'est pas moindre de ceux qui ont été perdus parce que leurs armes gênaient leurs mouvements, que dans une chute leur poids les immobilisait, ou qu'ils avaient quelques membres froissés ou fracturés, soit par le contre-coup, soit autrement.--A voir le poids et l'épaisseur de celles dont nous faisons usage, on dirait en vérité que nous ne cherchons qu'à nous défendre; elles nous chargent, plus qu'elles ne nous garantissent. Nous avons un tel effort à faire pour les porter, elles nous entravent et nous gênent à tel point, qu'il semble que combattre consiste uniquement dans le choc des unes contre les autres et que nous n'avons pas l'obligation de les défendre tout autant qu'elles celle de nous protéger. Tacite peint assez plaisamment les gens de guerre de l'ancienne Gaule, armés de telle sorte qu'ils avaient déjà grand'peine à se tenir debout et étaient dans l'impossibilité aussi bien d'attaquer que d'être attaqués, et qui, une fois à terre, ne pouvaient se relever.--Lucullus, voyant sur un point de la ligne de bataille de l'armée de Tigrane des guerriers mèdes pesamment et fort incommodément armés, semblant comme dans une prison de fer, pensa qu'il en aurait facilement raison et commença par eux son attaque, ce qui fut le prélude de sa victoire. A présent que les mousquetaires ont pris place dans nos armées, on va peut-être inventer quelque muraille derrière laquelle nous serons à l'abri de leurs coups, et nous irons à la guerre, enfermés dans des bastions mobiles dans lesquels on nous traînera comme ceux que les anciens faisaient porter à leurs éléphants.

=On est plus vigilant quand on se sent moins protégé.=--Cette manière de voir est bien éloignée de celle de Scipion Emilien, qui reprochait amèrement à ses soldats d'avoir semé de chausse-trapes le fond du fossé garni d'eau d'une ville dont il faisait le siège, en un endroit où les assiégés pouvaient exécuter des sorties, disant que lorsqu'on assaillait une place, il fallait songer à attaquer et non à se défendre; il craignait avec raison que cette mesure de précaution ne les portât à se garder avec moins de vigilance. C'est aussi lui qui disait à un jeune homme qui lui montrait un beau bouclier: «Il est, en effet, bien beau; mais, mon fils, un soldat romain doit plus se confier à sa main droite qu'à sa main gauche.»

=C'est le défaut d'habitude qui nous fait paraître nos armes si pesantes.=--Seul le défaut d'habitude nous rend pénible le port de nos armes: «Deux des guerriers que je chante ici, avaient la cuirasse sur le dos et le casque en tête; ni jour, ni nuit, depuis qu'ils étaient entrés dans ce château, ils n'avaient quitté cette armure qu'ils portaient aussi aisément que leurs habits, tant ils y étaient accoutumés (Arioste).»--L'empereur Caracalla marchait à pied, armé de toutes pièces, à la tête de ses troupes.--Les fantassins romains portaient non seulement le morion, l'épée et le bouclier, et leur habitude d'avoir constamment leurs armes sur le dos était telle, qu'ils ne s'en trouvaient pas plus gênés que de leurs propres membres, écrit Cicéron: «Ils disent que les armes du soldat sont comme ses membres»; ils avaient en outre les vivres nécessaires pour quinze jours, plus un certain nombre de pieux pour palissader leur camp, le tout représentant un poids qui atteignait jusqu'à soixante livres. Avec ce chargement, les soldats de Marius, allant au combat, faisaient d'habitude cinq lieues en cinq heures, et même six quand il y avait urgence.--Leur discipline était beaucoup plus stricte que la nôtre, aussi en obtenait-on bien d'autres résultats; Scipion Emilien, ayant à la rétablir dans son armée, en Espagne, défendit à ses soldats de manger autrement que debout et de faire cuire leurs aliments.--A ce propos, voici un trait vraiment étonnant, c'est le reproche adressé à un soldat lacédémonien, se trouvant en expédition, de s'être abrité dans une maison; ils étaient si endurcis aux privations, que c'était une honte d'être vu sous un autre abri que la voûte céleste, quelque temps qu'il fît: à ce compte, nous n'irions guère loin aujourd'hui avec nos gens.

=Ressemblance des armes des Parthes avec celles dont nous faisons nous-mêmes usage aujourd'hui.=--Sur ce même chapitre, Ammien Marcellin, si au fait des guerres des Romains, donne des détails intéressants sur la manière dont les Parthes étaient armés; il y insiste d'autant plus qu'elle diffère notablement de celle des Romains: «Ils avaient, dit-il, des armures qu'on eût dit formées d'un tissu de petites plumes (probablement d'écailles métalliques s'imbriquant les unes dans les autres, qui étaient si fort en usage chez nos ancêtres), qui ne gênaient pas les mouvements du corps et étaient si résistantes que nos traits ne les pénétraient pas et rebondissaient quand ils venaient à les frapper.» Dans un autre passage, on lit: «Ils avaient des chevaux vigoureux et calmes, caparaçonnés de cuir épais; eux-mêmes étaient armés des pieds à la tête de grosses lamelles de fer agencées de telle façon, qu'aux jointures des membres, elles prêtaient aux mouvements. Ils semblaient des hommes de fer. La partie afférente à la tête, affectait la forme des divers contours du visage et était si bien ajustée, qu'il n'y avait pas possibilité d'atteindre la figure autrement que par de petits trous ronds qui correspondaient aux yeux et laissaient passer un peu de lumière, ou par des fentes correspondant aux narines et permettant à grand'peine de respirer. «Le métal flexible semble animé par les membres qu'il recouvre. C'est horrible à voir; on dirait des statues de fer qui marchent, le métal incorporé au guerrier qui le porte. De même des coursiers, leur front est bardé de fer; sous le fer, leurs flancs sont à l'abri des blessures (Claudien).» Cette description ne rappelle-t-elle pas l'équipement d'un de nos hommes d'armes, avec son armure complète?--Plutarque rapporte que Démétrius fit fabriquer pour lui et pour Alcinus, celui de ses guerriers appelé à marcher constamment à ses côtés, deux armures pesant chacune cent vingt livres, alors que celles dont on faisait d'ordinaire usage n'en pesaient que soixante.

CHAPITRE X.

Des livres.

=En écrivant ses Essais, Montaigne n'a pas de plan arrêté et laisse libre cours à sa fantaisie.=--Je ne doute pas qu'il ne m'arrive souvent de parler de choses qui sont mieux et plus exactement traitées par les hommes du métier passés maîtres, que par moi qui ne fais ici application que de mes dispositions naturelles et non de connaissances que je puis avoir acquises. Qui relèvera chez moi des erreurs provenant de mon ignorance, ne me contrariera nullement; je ne puis guère répondre auprès des autres de ce que j'écris, n'en répondant déjà pas auprès de moi-même qui n'en suis pas satisfait. Qui est en quête de science, doit aller la pêcher où elle se trouve et non chez moi qui n'en fais pas profession. Je n'ai d'autre idée ici que de suivre ma fantaisie; je n'ai nullement l'intention de faire connaître les choses dont je parle; ce que j'en fais, est uniquement pour me dépeindre moi-même. Ces choses, peut-être les connaîtrai-je un jour à fond; peut-être les ai-je connues ainsi jadis, quand le hasard m'a conduit sur les lieux où il m'était possible de les éclaircir; mais je ne m'en souviens plus. Je suis à même de tirer profit de ce que j'apprends, mais incapable de le retenir; aussi je ne garantis pas l'exactitude de ce que je dis, et on ne doit y voir que le degré de connaissance que j'en ai pour le moment.

=Double motif qu'il a pour ne point nommer les auteurs auxquels il fait des emprunts et dont il donne des citations.=--Il n'y a pas à prêter attention au choix des matières qui y sont traitées, mais seulement à la manière dont elles le sont; qu'on juge par les emprunts que j'ai faits, si j'ai su trouver ce qui est le plus propre à rehausser et appuyer convenablement l'idée que je veux développer et qui, elle, vient toujours de moi. Je ne m'inspire pas des citations que je fais, je m'en sers pour corroborer ce que je dis et que je ne puis exprimer aussi bien, soit parce que mon langage est moins expressif, soit parce que je sens moins bien. Je ne compte pas mes emprunts, j'en use selon ce qu'ils valent; si je m'étais appliqué à les multiplier, j'aurais pu en faire deux fois autant.--Ils proviennent tous, ou peu s'en faut, d'auteurs anciens si connus qu'il semble bien qu'on les reconnaîtra sans que j'aie besoin de les nommer. Les causes, les comparaisons, les preuves que j'en tire et insère dans mon ouvrage, je les confonds avec celles qui sont de mon crû; c'est intentionnellement que je ne cite pas ceux qui me les fournissent, pour tenir en respect les audaces de ces critiques qui assaillent hâtivement tous les écrits, surtout ceux qui viennent de paraître, émanant d'hommes encore vivants et écrits dans le langage de tout le monde, ce qui permet à chacun d'en parler et fait croire que leur plan et les idées qui y sont émises sont aussi vulgaires que le langage employé; je veux que ces Zoïles commettent la maladresse de donner une chiquenaude sur le nez de Plutarque, en croyant me la donner à moi, et d'injurier Sénèque en ma personne.--Il me faut cacher ma faiblesse sous ces grandes réputations, mais volontiers je verrais quelqu'un m'ôter, grâce à la clairvoyance de son jugement, ces plumes dont je me suis paré, en distinguant, par la seule différence de force et de beauté qu'elles présentent d'avec les miennes, celles qui ne sont pas de moi. Si, faute de mémoire, je suis arrêté à tout instant quand moi-même je cherche à reconnaître l'origine de ces fragments qui me sont étrangers, je n'en sais pas moins très bien reconnaître, me connaissant assez pour cela, que ma terre est absolument hors d'état de produire les fleurs par trop riches que j'y trouve écloses, et que tout ce dont je suis capable ne saurait les égaler.--Là où je suis réellement responsable, c'est quand de moi-même, par vanité ou manque de jugement, je mets obstacle à reconnaître mes erreurs parce que je ne les sens pas ou que je suis incapable de les sentir alors même qu'on me les signale; bien souvent, en effet, des fautes nous échappent que nous ne voyons pas, mais c'est une infirmité de notre jugement que de ne pouvoir les apercevoir quand un autre nous les accuse. Nous pouvons posséder la science et la vérité, et manquer de jugement, comme aussi avoir du jugement sans ces deux autres qualités; savoir reconnaître notre ignorance est même l'une des garanties les plus belles et les plus sûres que le jugement ne nous fait pas défaut.--Le hasard est mon unique sergent de bataille; seul, il préside au rangement de ce que j'écris; à mesure que mes rêveries me passent par la tête, je les entasse: tantôt elles se pressent en foule, tantôt se présentent une à une. Je veux qu'on me voie dans mon allure naturelle, dans celle à laquelle je vais d'ordinaire, quelque décousue qu'elle soit. Je me laisse aller au gré de ce qui me vient à l'idée; c'est ce qui fait qu'ici, je ne traite que des sujets qu'il n'est pas permis d'ignorer et dont on peut parler sans préparation et hardiment.

=La science coûte trop à acquérir, aussi ne lit-il que les livres qui l'amusent et ceux qui lui apprennent à bien vivre et à bien mourir.=--Je souhaiterais certainement avoir une plus complète intelligence des choses dont je parle, mais pour l'acquérir je ne veux pas y mettre un prix aussi élevé que ce qu'elle coûte. J'ai dessein de passer tranquillement, sans me donner de peine, le temps qu'il me reste à vivre et ne veux me mettre martel en tête pour quoi que ce soit, pas même pour la science, malgré le grand cas que j'en fais.

Je ne cherche dans les livres que le plaisir que procure un honnête délassement; ou, si je les étudie, je ne m'attache qu'à ce qui peut développer en moi la connaissance de moi-même et me disposer à bien vivre et à bien mourir: «C'est vers ce but que doivent tendre mes coursiers (Properce).»

Les difficultés, quand j'en rencontre en lisant, ne me préoccupent pas outre mesure, je les laisse de côté après m'être essayé une fois ou deux à les résoudre. Si je m'y arrêtais, je m'y perdrais et perdrais mon temps; car j'ai l'esprit qui, dès le début, donne tout ce qu'il peut, et ce que je ne saisis pas du premier coup, je le démêle de moins en moins en m'y obstinant. Je ne fais rien si je n'y ai de l'agrément, et m'attarder par trop sur un sujet, y apporter trop de contention d'esprit troublent mon entendement, l'attristent et le lassent. Ma vue s'y confond et s'y perd; il faut que je m'interrompe et m'y reprenne à plusieurs fois, ainsi que l'on fait pour juger du lustre d'une étoffe écarlate que l'on promène devant nos yeux, la faisant passer et repasser pour que nous la voyions sous ses différents reflets.--Si un livre m'ennuie, j'en prends un autre et ne m'y adonne que dans les moments où, à ne rien faire, l'ennui commence à s'emparer de moi. Je ne lis guère les livres nouveaux, je préfère les anciens qui me semblent plus sérieux et mieux faits; je ne recherche pas non plus les auteurs grecs, parce que, comme chez un enfant ou un apprenti, mon jugement s'accommode peu de ce que je ne comprends qu'à moitié.

=Auteurs modernes du genre amusant qu'il lit volontiers.=--Parmi les ouvrages qui ne sont que plaisants, je ne trouve guère de réellement amusant, parmi les modernes, que le Décaméron de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second, si toutefois on peut placer ce dernier, écrit en latin, parmi les modernes. Quant aux Amadis et autres romans de même sorte, ils ne m'ont même pas intéressé quand je les lisais étant enfant. Je dirai même, ce qui paraîtra bien hardi ou téméraire, que mon esprit vieilli ne prend plus plaisir à la lecture, non seulement de l'Arioste, mais encore de ce bon Ovide; sa facilité, sa richesse d'imagination qui, autrefois, m'ont ravi, ne me distraient plus aujourd'hui.--J'exprime librement mon avis sur toutes choses, même sur celles qui, de rencontre, dépassent mes connaissances intellectuelles et que je considère comme n'étant nullement de ma compétence; ce que j'en dis, c'est également pour donner la mesure de ma vue et non pour juger les choses elles-mêmes. Quand je me dégoûte de l'Axioche de Platon comme me faisant l'effet d'un ouvrage de peu de valeur eu égard à la puissance d'un pareil auteur, mon jugement ne croit pas pour cela à son infaillibilité; il n'a pas l'outrecuidance de contester l'autorité de tant d'autres juges de renom de l'antiquité qu'il tient pour ses maîtres, devant lesquels il s'incline et en compagnie desquels il serait plutôt satisfait de se tromper; c'est à lui-même qu'il s'en prend de cette divergence d'opinion, et il se condamne soit parce qu'il s'arrête à l'écorce, faute de pouvoir pénétrer jusqu'au cœur de l'œuvre qu'il a sous les yeux, soit parce qu'il l'a regardée sous un faux jour. Il se contente uniquement de ne se laisser ni troubler, ni entraîner à divaguer; quant à sa faiblesse, il la reconnaît et l'avoue sans peine. Il pense donner une juste interprétation aux apparences telles qu'il les saisit; mais combien ces apparences elles-mêmes sont trompeuses et imparfaites. La plupart des fables d'Ésope ont plusieurs sens et significations; ceux qui en tirent un sens mythologique ou figuré, en choisissent un qui cadre bien avec le texte de la fable; généralement ce sens est celui qui apparaît à première vue, mais il n'est que superficiel, et il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels que l'on découvre en allant plus avant, ce qu'ils n'ont pas su faire; c'est là précisément la façon dont je me comporte moi-même.

=Poètes latins qu'il met au premier rang.=--Mais poursuivons: Il m'a toujours semblé que parmi les poètes, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent, et de beaucoup, le premier rang. Particulièrement Virgile, dont les Géorgiques sont, à mon avis, l'ouvrage de poésie le plus accompli; en leur comparant l'Énéide, on reconnaît aisément chez ce dernier, des passages que l'auteur eût retouchés si le temps ne lui eût manqué; le cinquième livre de ce poème est celui que j'estime le plus parfait. J'aime aussi Lucain et le pratique volontiers, moins pour son style, que pour la valeur propre et la vérité des opinions et des jugements qu'il émet.--Quant au bon Térence, en lequel on retrouve toute la mignardise et les grâces de la langue latine, je le tiens pour admirable quand il peint les mouvements de l'âme et nos mœurs qu'il a su prendre sur le vif; à toute heure, mes actions me reportent en pensée vers lui et, si souvent que je le lise, j'y trouve toujours quelque beauté, quelque grâce nouvelles.--Les contemporains de Virgile se plaignaient de ce que certains lui égalaient Lucrèce, j'estime que c'est à tort; Virgile lui est supérieur, mais j'ai bien de la peine à penser ainsi quand j'ai sous les yeux de beaux passages de son émule. Si les admirateurs de Virgile s'offensaient de cette opinion, que diraient-ils donc de la bêtise et de la stupidité dignes des Barbares, de ceux qui aujourd'hui lui comparent l'Arioste? Qu'en dirait l'Arioste lui-même? «O siècle grossier et sans goût (Catulle)!» Je suis d'avis que les anciens avaient encore plus sujet de se plaindre quand ils voyaient Plaute placé sur la même ligne que Térence (qui, beaucoup plus que lui, a des façons de gentilhomme), que de voir mettre en balance Lucrèce avec Virgile. Ce qui marque l'estime que mérite Térence et la préférence que nous devons lui donner, c'est que Cicéron, le père de l'éloquence romaine, le cite constamment, ce qui n'est le cas pour personne autre de ce genre, et aussi le jugement sévère qu'Horace, le premier critique des poètes latins, porte sur Plaute.

=Combien les poètes comiques de l'époque de Montaigne sont inférieurs en ce genre aux poètes latins.=--J'ai souvent eu la fantaisie de constater combien, à notre époque, ceux qui se mêlent de faire des comédies (comme les Italiens qui s'y livrent avec assez de succès), usent de Térence et de Plaute auxquels ils empruntent les sujets de trois et quatre de leurs pièces pour en composer une; il en est de même des contes de Boccace, dont ils réunissent cinq ou six dans une même comédie. La défiance en laquelle ils sont de pouvoir captiver l'intérêt avec leurs propres grâces, est la raison pour laquelle ils coulent tant de matières dans une seule composition; il leur faut s'appuyer sur quelque chose de résistant et, n'ayant pas en eux-mêmes de quoi nous retenir par les développements qu'ils donnent à leur sujet, ils cherchent à nous amuser par le sujet lui-même. Il en est tout autrement de Térence: la perfection et la beauté de son style nous font perdre de vue le thème qu'il traite; sa gentillesse, sa délicatesse, nous captivent de toutes parts; partout il plaît tellement, «il coule avec tant de pureté et de naturel (Horace)», il nous séduit par ses grâces à tel point que nous en oublions celles du sujet de sa comédie.

=Les bons poètes évitent l'affectation et la recherche; ils n'ont pas besoin non plus d'ornements superflus pour soutenir l'intérêt.=--Cette observation m'amène encore à remarquer que les bons poètes de l'antiquité ont évité l'affectation et la recherche, non seulement telles qu'elles se manifestent dans ces exagérations fantastiques comme il s'en rencontre dans les auteurs espagnols et qu'on trouve également chez Pétrarque et ses imitateurs, mais même dans ces saillies plus douces et plus retenues qui ornementent tous les ouvrages de poésie des siècles suivants. Aussi quiconque s'y connaît, le regrette s'il vient à les trouver chez un poète ancien, et admire beaucoup plus la perfection du fini, la douceur continue, la beauté fleurie des épigrammes de Catulle, que tous les aiguillons dont Martial affine ses satires; et cela, pour cette même raison que je viens de donner et que Martial indique en parlant de lui-même: «Il n'avait pas de grands efforts à faire, le sujet lui tenait lieu d'esprit (Martial).»--Les premiers, ceux qui brillent par leur imagination, se font suffisamment comprendre, sans s'agiter outre mesure, ni se piquer pour s'exciter; ils ont constamment de quoi rire, sans que pour cela il leur soit nécessaire de se chatouiller; les autres ont besoin de secours étrangers; moins ils ont d'esprit, plus il leur faut de corps; ils montent à cheval, parce qu'ils ne sont pas assez forts pour se tenir sur leurs jambes. C'est ainsi que dans nos bals publics, ces hommes de classe inférieure qui y enseignent à danser, dans l'impossibilité où ils sont d'avoir le maintien décent de notre noblesse, cherchent à se faire valoir, en exécutant des sauts périlleux et autres mouvements extraordinaires, comme ceux que pratiquent les bateleurs. C'est pour cela également que les dames ont plus facile contenance, dans les danses comportant des figures et des mouvements de corps, que dans certaines autres de cérémonie où elles n'ont simplement qu'à marcher en conservant leur port naturel et leur grâce ordinaire. De même aussi ne voit-on pas les baladins qui excellent dans leur art, vêtus de leurs habits de tous les jours, nous donner quand même, sans se grimer, tout le plaisir que leurs farces peuvent nous causer; tandis que leurs apprentis, non encore rompus au métier, sont obligés de s'enfariner la figure, de se travestir, de faire force tours et grimaces burlesques, pour nous déterminer à rire.--Cette opinion de ma part éclate mieux que partout ailleurs, quand je compare l'Énéide et Roland le furieux. Le premier de ces poèmes se déroule à tire d'aile; son vol demeure constamment haut et ferme, on le voit toujours allant droit, sans dévier de sa direction; tandis que le second va voletant et sautillant d'épisode en épisode comme si, ne se fiant à ses ailes que pour franchir de courts espaces, il allait de branche en branche afin de prendre pied à chaque effort nouveau, de peur de perdre haleine et que la force ne lui manque: «Il ne tente que de petites courses (Virgile).»--Voilà, sur les sujets de ce genre, les auteurs qui me plaisent le plus.

=Parmi les auteurs sérieux, Plutarque et Sénèque sont ceux que Montaigne préfère; comparaison entre ces deux écrivains.=--Quant à mes autres lectures, celles où je m'instruis quelque peu en même temps que je me délecte, celles qui m'apprennent à penser et à me conduire, je les puise dans Plutarque depuis qu'il a été traduit en français, et dans Sénèque. Tous deux ont ce grand avantage, eu égard à ma disposition d'esprit, que les enseignements que j'y cherche s'y trouvent épars, ce qui ne m'impose pas un travail long et continu dont je suis incapable; ce caractère est celui des opuscules de Plutarque et des épîtres de Sénèque, qui sont ce qu'ils ont écrit de mieux et de plus profitable. Il ne faut pas disposer de grand temps pour s'y mettre et je les quitte où et quand cela me plaît, parce que les sujets ne s'y font pas suite et ne dépendent pas les uns des autres. Ces deux auteurs, d'accord sur la plupart des idées fondamentales, ont encore d'autres points communs: ils ont vécu dans le même siècle, ont été tous deux précepteurs d'empereurs romains, tous deux venaient de pays étrangers et ont été riches et puissants.--Leur enseignement est de la philosophie la meilleure, présentée de la façon la plus simple et avec compétence. Plutarque est plus égal et plus constant, Sénèque plus ondoyant et varié. Celui-ci peine, se raidit, fait effort pour défendre la vertu contre la faiblesse, la crainte et les appétits du vice; l'autre ne semble pas faire cas de ces ennemis, il dédaigne de hâter le pas, pour se mettre hors de leurs atteintes. Plutarque est de l'école de Platon, ses idées se gardent de toute exagération et s'accommodent de la société telle qu'elle est; chez l'autre qui est de l'école des Stoïciens et de celle d'Épicure, elles s'écartent davantage de ce qui est de mise dans la vie en commun mais sont, à mon avis, plus commodes pour l'individu et empreintes de plus de fermeté. Sénèque semble avoir fait quelque concession à la tyrannie des empereurs de son temps, car je considère comme certain que c'est parce qu'il y a été forcé, qu'il condamne la cause de ces hommes généreux qui ont frappé César; Plutarque conserve toujours son indépendance. Sénèque abonde en saillies et en critiques, chez Plutarque les faits prédominent; le premier vous échauffe et vous émeut davantage, le second vous procure plus de contentement et vous dédommage mieux du temps que vous lui consacrez; celui-ci nous guide, l'autre nous pousse.

=Jugement porté par Montaigne sur les ouvrages philosophiques de Cicéron.=--Pour ce qui est de Cicéron, celles de ses œuvres qui conviennent au but que je me suis proposé, sont ses ouvrages philosophiques traitant de la morale. Mais, à vrai dire et si hardi que cela paraisse (et une fois que l'on a commencé à être impudent, on est dans une voie où l'on ne s'arrête pas), sa façon d'écrire, toute autre que celle des précédents, me semble ennuyeuse; ses préfaces, ses définitions, ses classifications, ses étymologies y tiennent en effet, et bien inutilement, presque toute la place; ce qu'il y a de vif et de nerveux est étouffé par * ces longueurs préliminaires. Si j'ai passé une heure à le lire, ce qui est beaucoup pour moi, et que je récapitule tout ce que j'en ai tiré de substantiel et de nutritif, la plupart du temps je ne trouve que du vent, parce que je ne suis encore arrivé ni aux arguments, ni aux raisons qui touchent directement au nœud de la question que je cherche à démêler. Pour moi, qui ne demande autre chose que de devenir plus sage, et ne veux devenir ni plus savant ou éloquent, cette exposition logique et conforme aux règles posées par Aristote est hors de propos; je voudrais que l'on commençât par ce qu'il met à la fin; je sais assez ce que c'est que la Mort et la Volupté, sans qu'on s'amuse à me les analyser en grand détail. Je cherche d'emblée les raisons bonnes et sérieuses de nature à me réconforter contre l'effort que j'ai à supporter de leur part, et les subtilités chères aux grammairiens, pas plus qu'un ingénieux agencement de phrases et d'argumentations, n'y ajoutent rien. Je veux des raisonnements qui, dès le début, battent en brèche le point principal du litige; les siens traînent trop autour de la question; ils sont bons pour l'école, le barreau ou le sermon où nous avons tout le loisir de sommeiller et sommes encore à temps, quand un quart d'heure après nous revenons à nous, d'en ressaisir le fil. C'est ainsi qu'il faut parler à des juges que l'on veut gagner à sa cause, que l'on ait tort ou raison; ou encore à des enfants ou à la foule auxquels il faut tout dire pour arriver à ce qu'ils en retiennent quelque chose; mais moi, je ne veux pas qu'on soit sans cesse à éveiller mon attention et qu'on me crie cinquante fois: «Entendez bien ceci,» comme font nos crieurs publics. Les Romains disaient dans leurs prières liturgiques: «Attention!» nous disons dans les nôtres: «Haut les cœurs!» ce sont là autant de paroles perdues pour moi qui arrive de chez moi tout disposé à écouter. Les assaisonnements et la sauce me sont inutiles, je mange très bien la viande toute crue; et, au lieu de me mettre en appétit, ces préambules, cette parade précédant la pièce, me fatiguent et lui font perdre de son charme.--La licence des temps sera-t-elle pour moi une excuse de l'audace sacrilège qui me porte à trouver également trop traînants les dialogues mêmes de Platon? sous cette forme, le sujet est par trop étouffé et je regrette le temps que passe à ces longues interlocutions sans utilité, qui lui servent d'entrée en matière, un homme qui avait tant de meilleures choses à dire; mon ignorance me sera une excuse plus admissible de ce que je n'apprécie pas la beauté de son style.--En général, je recherche les livres qui mettent en œuvre la science et non ceux qui l'exposent; Plutarque et Sénèque, comme Pline l'ancien et leurs semblables, ne nous disent pas: «Attention!» ils ne veulent avoir affaire qu'à des gens qui se donnent d'eux-mêmes cet avertissement, ou, s'ils l'emploient, c'est alors à propos d'un point essentiel, ce n'est plus dès lors un simple préambule et il a une importance spéciale.

=Éloge des lettres à Atticus.=--Je lis volontiers les épîtres à Atticus de Cicéron, parce qu'elles donnent de très nombreux détails sur l'histoire et les affaires de son temps; et plus encore parce qu'elles nous édifient sur son caractère personnel et que, comme je l'ai dit ailleurs, j'éprouve une curiosité singulière à connaître l'âme et la tournure naturelle d'esprit des auteurs que je lis. Ce n'est guère que leur capacité, et non leurs mœurs ni eux-mêmes, que nous pouvons juger d'ordinaire par ce qu'ils mettent dans les écrits qu'ils étalent à la face du monde. J'ai mille fois regretté que l'ouvrage que Brutus a écrit sur la vertu, ne soit pas parvenu jusqu'à nous; il eût été beau d'apprendre la théorie de qui s'y connaissait si bien en pratique. Toutefois comme celui qui prêche et ce qu'il prêche sont deux choses différentes, j'aime encore mieux voir Brutus peint par Plutarque que par lui-même; mais je préférerais savoir au juste ce dont il devisait, sous sa tente, avec un quelconque de ses amis intimes, la veille d'une bataille, plutôt que les propos qu'il tenait le lendemain à son armée, et ce qu'il faisait dans son cabinet et dans sa chambre, plus encore que sur la place publique et au sénat.

=Caractère de Cicéron, sa poésie, son éloquence.=--Sur Cicéron, je suis de l'avis général, c'est qu'en dehors de son savoir, son âme, sous bien des rapports, n'atteint pas la perfection. Il était bon citoyen, de nature débonnaire ainsi que sont le plus souvent les hommes qui, comme il l'était, sont replets et disposés à se moquer; mais, à dire vrai, il y avait en lui beaucoup de mollesse, d'ambition et de vanité. Je ne sais comment expliquer autrement le cas qu'il faisait de sa poésie; certes, ce n'est pas une grande imperfection que de faire de mauvais vers; mais c'en est une que de ne pas sentir combien les siens étaient indignes de la gloire attachée à son nom.--Son éloquence est absolument hors de pair; je crois qu'aucun homme ne l'égalera jamais. Cicéron le jeune, son fils, qui n'avait d'autre point de ressemblance avec son père que le nom qu'il portait, commandait en Asie. Il avait un jour à sa table plusieurs personnes étrangères, parmi lesquelles Cestius qui était placé au bas bout et se trouvait là, comme il arrive qu'on se fourre chez les grands quand ils tiennent table ouverte. Cicéron s'informa qui il était, auprès d'un de ses gens qui lui dit son nom; mais sa pensée était ailleurs, et, oubliant la réponse qui venait de lui être faite, il renouvela sa demande par deux ou trois fois différentes. Son serviteur, pour n'avoir pas la peine de lui répéter encore la même chose, finit par lui répondre, pour fixer son attention par quelque circonstance particulière: «C'est ce Cestius qui, vous a-t-on dit, ne fait pas grand cas de l'éloquence de votre père, quand il la compare à la sienne.» Cicéron, prenant la mouche sur ce propos, fit sur-le-champ saisir ce pauvre Cestius et, sans plus de façon, fouetter en sa présence. Voilà certes un amphitryon peu courtois!--Parmi ceux mêmes qui, tous comptes faits, avaient le plus d'estime pour son incomparable éloquence, il s'en est trouvé que cela n'a pas empêchés d'y relever des fautes; dans le nombre, le grand Brutus, son ami, qui disait que c'était une éloquence «cassée et sans vigueur». Les orateurs de l'époque qui suivit, lui reprochaient aussi ce soin singulier qu'il avait de terminer ses périodes par des phrases harmoniques d'une certaine longueur et les mots «à effet», qu'il emploie si souvent; pour moi, je préfère des phrases finales plus brèves, nettement scandées. Malgré ce souci de l'harmonie, il arrive, quoique assez rarement, qu'on rencontre chez lui des sons qui se heurtent, comme je l'ai remarqué dans cette phrase: «En vérité, quant à moi, j'aimerais mieux vieillir moins longtemps, que de vieillir avant le temps.»

=Montaigne se plaît surtout avec les historiens, particulièrement avec ceux qui ont écrit les vies de grands personnages.=--Les historiens constituent mon passe-temps favori; leur lecture m'est agréable et facile; avec cela, l'homme vu d'une façon générale, celui-là même que je cherche à pénétrer, est présenté par eux plus nettement et plus complètement que partout ailleurs; sa manière d'être y apparaît sous son vrai jour, tant dans son ensemble que dans ses détails et avec toutes ses variations; de même son caractère formé de l'assemblage de ses qualités et de ses défauts, ainsi que les accidents auxquels il est exposé. Parmi ceux qui écrivent l'histoire, ceux qui s'attachent moins aux événements qu'à leurs causes, qui considèrent les mobiles auxquels l'homme obéit plutôt que ce qui lui arrive, sont ceux qui me plaisent le plus; c'est pourquoi, à tous égards, Plutarque est mon homme.--Je suis très contrarié que nous n'ayons pas une douzaine de Diogène Laerce, ou que son ouvrage ne soit pas plus étendu ou plus intelligemment fait, parce que je suis tout aussi curieux de connaître la vie et les détails de l'existence de ces grands éducateurs du monde, que d'être renseigné sur leurs dogmes et leurs idées.--Quand on se livre à des études historiques de ce genre, il faut feuilleter indistinctement toutes sortes d'auteurs, vieux et nouveaux, qu'ils soient écrits en bon ou en mauvais français, afin d'arriver à connaître les différents points de vue sous lesquels chaque chose s'y trouve présentée.

=Éloge des Commentaires de César.=--Entre tous, César me paraît mériter qu'on l'étudie, non seulement sous le rapport de l'histoire, mais pour lui-même, tant il y a en lui de perfection et de supériorité qui le placent au-dessus de tous les autres, même de Salluste. Je le lis assurément avec beaucoup plus de recueillement et de respect qu'on ne lit d'ordinaire les ouvrages autres que les écritures saintes, séduit tantôt par ses faits et gestes et sa merveilleuse grandeur, tantôt par la pureté et l'inimitable correction de son style bien supérieur, comme le dit Cicéron, à celui de tous les autres historiens, et parfois à celui de Cicéron lui-même. A la sincérité dans les jugements qu'il porte sur ses adversaires se joint, qu'en dehors des couleurs fausses sous lesquelles il dissimule ce que sa cause a de mauvais et l'horreur de sa funeste ambition, on ne peut, à mon sens, lui reprocher que de ne pas avoir parlé assez de lui-même, car d'aussi grandes choses que celles qu'il a accomplies, ne peuvent l'avoir été sans que la part qu'il y a prise ne soit beaucoup plus considérable qu'il ne le dit.

=Les meilleurs historiens sont ceux qui ont le génie de l'histoire et s'imposent par leur valeur, ainsi que ceux qui écrivent avec simplicité et bonne foi.=--Parmi les historiens, j'aime ceux qui sont ou très simples ou excellents. Ceux qui sont simples, n'étant pas à même d'y rien ajouter du leur, recueillent avec soin et exactitude tout ce qui arrive à leur connaissance, enregistrent tout de bonne foi, sans choix, ni triage, sans rien faire qui influence notre jugement dans la découverte de la vérité. Tel entre autres le bon Froissart qui, dans son œuvre, est d'une si franche naïveté, que lorsqu'il a commis une erreur, il ne craint pas de la reconnaître et de rectifier le passage où elle lui a été signalée; tous les bruits qui courent, il les relève avec les variantes qu'ils peuvent présenter; toutes les versions qu'il recueille, il les consigne; ce sont des matériaux bruts et informes pour servir à écrire l'histoire, qu'il collige; et chacun, après lui, peut les utiliser suivant ses aptitudes.--Les historiens parfaits ont l'intelligence nécessaire pour discerner ce qui mérite de passer à la postérité; ils sont à même de distinguer entre deux relations celle qui est la plus vraisemblable; de la situation en laquelle se trouvent les princes et de la connaissance de leur caractère, ils en déduisent les mobiles qui leur dictent leurs déterminations et ils placent en leur bouche les paroles qui conviennent à la circonstance; ils sont fondés à nous imposer leur manière de voir, mais cela n'est le propre que d'un petit nombre.--Ceux qui occupent un rang intermédiaire, et c'est la généralité, gâtent tout. Ils veulent nous mâcher les morceaux; ils prétendent juger et faussent l'histoire suivant l'idée qu'ils s'en forment; car une fois que l'on a jugé dans un certain sens, on ne peut se défendre de forcer les faits et de les présenter de manière à les faire abonder d'après l'idée qu'on s'en est prématurément fait. Ils font choix de ce qu'ils estiment devoir être conservé, et nous cachent souvent telle parole, telle action particulière qui éclaireraient mieux la situation; ils éliminent comme incroyables les choses qu'ils ne comprennent pas, et d'autres encore, peut-être parce qu'ils ne savent pas bien les rendre en latin ou en français. Qu'ils nous développent hardiment et aussi éloquemment qu'ils le voudront leurs déductions, qu'ils jugent comme ils croient devoir le faire, mais qu'ils nous laissent, à nous aussi, la possibilité de juger après eux; que pour être plus précis et plus concis, ils n'altèrent et ne suppriment rien des matériaux qu'ils exposent, et qu'ils nous les présentent sans falsification et dans leur intégralité sous tous rapports.

=Les bonnes histoires sont d'ordinaire celles faites par des hommes ayant pris part aux événements qu'ils racontent; difficulté de fixer les détails de certains faits.=--Le plus souvent, surtout en ces siècles derniers, on attribue ces fonctions d'historiographe à des gens du commun, par cette seule raison qu'ils savent très bien parler, comme si c'était pour apprendre la grammaire que nous devions recourir à leurs travaux; quant à eux, n'ayant été choisis que par cette considération et n'ayant vendu que leur babil, c'est de cela surtout qu'ils se préoccupent et, qu'à grand renfort de belles phrases et de bruits ramassés dans les carrefours des villes, ils vont composant leurs chroniques. Les seules histoires ayant de la valeur, sont celles écrites par ceux-là mêmes qui commandaient aux affaires qu'ils racontent, qui participaient à leur direction ou au moins qui se sont trouvés en conduire d'autres de même sorte; c'est le cas de presque tous les historiens grecs et romains; car alors, si plusieurs témoins oculaires ont écrit sur le même sujet (et il arrivait fréquemment, en ces temps-là, que les hautes situations et le savoir se trouvaient réunis), et qu'il y ait erreur, elle ne peut être qu'excessivement légère et ne porter que sur un incident fort douteux. Que peut-on espérer d'un médecin qui parle guerre, ou d'un écolier qui traite des projets que les princes ont en tête?--Un seul exemple suffira pour montrer combien les Romains étaient scrupuleux à cet égard: Asinius Pollio signale dans les Commentaires mêmes de César, quelques erreurs qui seraient dues à ce qu'il ne pouvait voir par lui-même tout ce qui se passait dans son armée et à ce qu'il aurait cru des personnes lui rapportant parfois des faits qui n'avaient pas été suffisamment vérifiés, ou encore parce que ses lieutenants ne l'ont pas exactement renseigné sur les opérations qu'ils ont conduites en son absence. On peut juger par là combien cette recherche de la vérité est délicate puisqu'on ne peut se fier, pour connaître ce qui s'est passé dans un combat, à ce qu'en sait ce qui lui y commandait, ni aux soldats sur ce qui s'est passé près d'eux, qu'autant que, comme dans le cas d'une instruction judiciaire, on confronte les témoignages et on reçoit les objections avant d'admettre comme prouvés les moindres détails de chaque fait. La connaissance de ce qui se passe aujourd'hui offre bien moins de garantie encore, mais c'est là un point qui a été traité tout au long par Bodin dans le sens où je le conçois moi-même.

=Jugements de Montaigne sur Guichardin, Philippe de Comines et les sieurs de Bellay.=--Pour remédier un peu aux trahisons de ma mémoire qui me fait défaut à un degré tel qu'il m'est arrivé plus d'une fois de reprendre, comme récents et m'étant inconnus, des livres que quelques années auparavant j'avais lus avec attention et couverts de notes, j'ai pris, depuis quelque temps, l'habitude d'inscrire à la fin de chacun de ceux dont je ne compte pas user à nouveau, l'époque à laquelle j'en ai terminé la lecture et, en gros, l'impression que j'en ai éprouvée, de manière à me représenter au moins la physionomie et l'idée générale qu'en lisant, je me suis faites de l'auteur. Voici quelques-unes de ces annotations:

Il y a environ dix ans, sur mon Guichardin (en quelque langue que mes livres soient écrits, c'est dans la mienne que je les annote), j'inscrivais: «Historiographe soigneux, duquel on peut, je crois, aussi exactement que de n'importe quel autre, apprendre la vérité sur les affaires de son temps, dans la plupart desquelles, du reste, il a joué un rôle dans un rang honorable. Il ne semble pas que par haine, condescendance ou vanité, il ait rien déguisé; on peut s'en rendre compte par l'impartialité des jugements qu'il porte sur les grands, particulièrement sur ceux qui, comme le pape Clément VII, l'ont employé et lui ont donné de l'avancement dans les charges qu'il occupait. Il paraît se prévaloir surtout des digressions qu'il fait et des appréciations qu'il porte; il y en a de bonnes et il relate de beaux traits, mais il s'y complaît trop; et pour ne rien laisser de côté, bien que déjà le sujet par lui-même soit très plein et très ample, pour ainsi dire infini, il le délaie encore et son style dégénère en caquet scolastique. J'ai aussi remarqué chez lui que, bien qu'il apprécie nombre d'hommes et de choses, nombre d'événements et de résolutions, il n'en rapporte jamais aucun à la vertu, à la religion, à la conscience, dont il ne tient pas plus compte que si elles n'existaient plus en ce monde; toutes les actions, si belles en apparence qu'elles puissent être, il les attribue toujours à quelque cause vicieuse ou au profit que l'auteur doit en retirer. Il est cependant impossible d'admettre que dans cette infinité de faits qu'il relate, il n'en soit pas un qui ait une cause raisonnable; la corruption n'a pas pu être si générale que tout le monde en ait été atteint et que nul n'y ait échappé. Cela me porte à croire que le sens critique a pu lui faire un peu défaut et que peut-être il a jugé les autres d'après ce qu'il était lui-même.»

Sur mon Philippe de Comines, j'ai écrit: «C'est là un langage doux et agréable, d'une entière simplicité; la narration y est exempte de circonlocutions, la bonne foi de l'auteur y est manifeste; il parle de lui-même sans vanité, des autres sans partialité ni envie; ses récits et ses commentaires marquent plus de zèle empressé et d'amour de la vérité que de réelle supériorité; en tout et partout, se révèlent une autorité et un sérieux qui témoignent un homme de bonne famille, familiarisé avec les affaires d'importance.»

Sur les mémoires des sieurs de Bellay: «Il y a toujours plaisir à lire les choses écrites par ceux qui ont été mêlés à leur conduite; mais on ne peut nier que chez ces deux seigneurs on ne constate une infériorité évidente et très accentuée dans la sincérité et la liberté de langage qui, au contraire, caractérisent les écrivains similaires des temps passés, tels que le sire de Joinville familier de Saint Louis, Éginard chancelier de Charlemagne, et plus récemment Philippe de Comines. Leur ouvrage est plutôt un plaidoyer en faveur du roi François Ier contre l'empereur Charles-Quint, qu'une histoire. Je ne veux pas croire que les auteurs aient, quant au fond, rien changé aux faits qu'ils rapportent, mais ils se sont appliqués à les présenter, souvent à tort, sous un jour qui nous est favorable, omettant tout ce qui, dans la vie de leur maître, est de nature particulièrement délicate: c'est évidemment là un travail de commande; ainsi les disgrâces de Messieurs de Montmorency et de Brion n'y sont pas mentionnées, et même on n'y trouve seulement pas le nom de Madame d'Étampes; on peut admettre que l'on passe sous silence les choses secrètes, mais taire ce que tout le monde connaît, en passer de semblable importance qui ont eu une telle influence sur les affaires publiques, est inexcusable. En somme, si l'on m'en croit, on s'adressera ailleurs pour avoir une complète connaissance du roi François Ier et de ce qui s'est passé en son temps. Ce qu'on y peut lire avec profit, c'est le récit particulier des batailles et actions de guerre auxquelles ces deux gentilshommes ont assisté, quelques paroles et actes de la vie privée de certains princes de leur temps, les démarches faites et les négociations conduites par le seigneur de Langeais où sont consignées beaucoup de choses qui méritent d'être sues, accompagnées de réflexions assez remarquables.»

CHAPITRE XI.

De la cruauté.

=La bonté a l'apparence de la vertu; caractères qui les différencient.=--Il me semble que la vertu est chose autre et plus noble que le penchant à la bonté qui est naturellement en nous. Les âmes bien équilibrées dont l'éducation a été bonne, se comportent comme les âmes vertueuses, les actions des unes et des autres se ressemblent; mais la vertu se distingue par je ne sais trop quoi de plus grand, de plus actif que de se laisser, sous l'influence d'un heureux naturel, doucement et paisiblement mener par la raison. Celui qui, par douceur et indifférence inhérentes à son tempérament, méprise les offenses, fait une chose très belle et digne d'éloges; mais celui qui, piqué au vif et profondément irrité par une offense, chez lequel la raison combat un furieux désir de vengeance, qu'après une longue lutte il parvient à surmonter, fait, sans aucun doute, beaucoup mieux encore. Celui-là agit bien, celui-ci vertueusement; l'acte du premier est de la bonté, celui du second de la vertu. Il semble que la vertu présuppose de la difficulté et de l'opposition, et qu'elle ne peut exister que s'il y a lutte. C'est peut-être pour cela que nous qualifions Dieu de bon, de fort, de libéral, de juste, mais non de «vertueux», parce que tout ce qu'il fait lui est naturel et qu'il n'a besoin d'aucun effort pour le faire.

Des philosophes, non seulement des Stoïciens mais même des Épicuriens, ont jugé qu'il ne suffit pas que l'âme soit animée de bons sentiments, voie juste et soit pleinement disposée à la pratique de la vertu, que par nos résolutions et nos discours nous nous élevions au-dessus des vicissitudes de la fortune, ils veulent encore que nous recherchions les occasions d'en faire la preuve, et ils vont au-devant de la douleur, de la misère, du mépris, afin de les combattre et de tenir leur âme en haleine: «La vertu s'affermit par la lutte (Sénèque).»--J'ai dit des Stoïciens, et même aussi des Épicuriens, suivant à cet égard l'opinion commune qui place les premiers au-dessus des seconds, et cela bien à tort, quoi qu'en dise Arcésilas dans cette boutade spirituelle par laquelle il répondait à quelqu'un qui lui faisait la remarque que beaucoup de gens passaient de son école à celle d'Épicure, * mais que l'inverse ne se produisait jamais: «Je crois bien; avec des coqs on fait assez de chapons, avec des chapons on n'a jamais fait de coqs.» La vérité est que la secte d'Épicure ne le cède en rien, comme fermeté et rigidité de principes et de préceptes, à celle de Zénon. Quelqu'un de cette dernière école, de meilleure foi que ceux qui dénigrent Épicure et qui, pour le combattre et se donner beau jeu, lui font dire ce qu'il n'a jamais pensé, interprètent ses paroles de travers, s'armant des règles de la grammaire pour y trouver un sens tout autre que celui suivant lequel il professait et des idées qu'ils savent contraires à ce qu'il pensait et mettait en pratique, disait que, entre autres considérations qui avaient fait qu'il n'avait pas voulu être épicurien, la voie qu'ils suivent, placée à trop grande hauteur, lui paraissait inaccessible, «car ceux qu'on appelle «les amoureux de la volupté», le sont en effet «de l'honnêteté et de la justice», et respectent et pratiquent toutes les vertus (Cicéron)».

=C'est par les combats qu'elle livre que la vertu se perfectionne.=--C'est parce que la vertu s'affermit par la lutte, qu'Épaminondas, qui était cependant d'une autre secte que les deux que je viens de citer, refuse les richesses que, très légitimement, la fortune lui met en mains, pour avoir sujet, dit-il, de lutter contre la pauvreté qui, chez lui, était grande et dont il ne sortit jamais.--Socrate était, ce me semble, soumis à plus rude épreuve encore, ayant affaire à une femme méchante qui, toujours appliquée à le tourmenter, était en quelque sorte pour lui comme un piège constamment tendu.--A Rome, Métellus, n'écoutant que la voix de la vertu, seul de tous les sénateurs résistait aux violences du tribun du peuple Saturninus qui voulait à toute force faire passer en faveur des plébéiens une loi injuste. Ayant, de ce fait, encouru la peine capitale portée par ce tribun contre quiconque y ferait opposition, il tenait à ceux qui le conduisaient au lieu du supplice, des propos de cette nature: «Il est bien facile de mal faire et cela demande peu de courage; faire le bien sans courir de risques, est chose vulgaire; faire bien, alors qu'il y a danger à le faire, est le propre de l'homme vertueux.» Ces paroles nous peignent très clairement ce que je voulais établir: que la vertu n'admet pas la facilité pour compagne; et que cette voie aisée, commode, à pente douce sur laquelle nous sommes naturellement entraînés, n'est pas celle que suit la véritable vertu, son chemin à elle est ardu et épineux. Il lui faut la lutte, soit contre les difficultés qui naissent en dehors de nous comme dans le cas de Métellus vis-à-vis duquel la fortune s'est plu à interrompre les peines de la vie, soit contre les difficultés intimes produites en nous par nos appétits désordonnés et les imperfections de notre nature.

=Dans les âmes touchant à la perfection, la vertu est facile à pratiquer parce qu'elle y est à l'état d'habitude.=--Jusqu'ici ma thèse marche bien; mais voilà que je m'aperçois qu'à ce compte, l'âme de Socrate, qui est pourtant la plus parfaite qui soit à ma connaissance, ne serait pas très recommandable; car je ne puis concevoir qu'il ait jamais été en proie à des désirs condamnables; étant donnée sa vertu, je n'imagine pas qu'il ait éprouvé de difficulté à la pratiquer et que, pour cela, il ait dû entrer en lutte avec lui-même. Sa raison était si grande et il avait un tel empire sur lui, qu'elle n'a jamais dû seulement laisser naître en lui le moindre appétit répréhensible; sa vertu était si haute, que je ne puis supposer que rien de blâmable ait existé chez lui et je me la représente marchant constamment d'un pas victorieux et triomphant, solennel, sans embarras, sans que quoi que ce soit l'arrête ou la trouble.--Si, pour exister, la vertu a besoin de luttes contre les passions contraires, en conclurons-nous qu'elle ne peut se passer du concours du vice et qu'il lui est indispensable pour qu'elle obtienne le crédit et l'honneur en lesquels on la tient? Que vaudrait alors cette brave et généreuse volupté que prône Épicure, qui a pour la vertu des sentiments maternels, qu'elle élève pour ainsi dire sur ses genoux, folâtrant avec elle, lui donnant pour jouets la honte, les fièvres, la pauvreté, la mort, les cachots?--Si j'admets que la vertu parfaite se reconnaît dans la manière dont elle combat la douleur, dans la patience avec laquelle, sans en être émue, elle supporte les violences de la goutte; si l'âpreté et la difficulté sont les conditions essentielles de son existence, qu'est-ce donc alors que cette vertu montée à un diapason tel, que non seulement elle méprise la souffrance, mais s'en réjouit et se délecte sous l'étreinte d'une violente colique; cette vertu qui est celle dont les Épicuriens ont posé le principe auquel nombre d'entre eux ont d'une façon incontestable conformé leurs actes, et que bien d'autres qu'eux ont même outrepassé, comme par exemple Caton le jeune?

=Combien est belle la mort de Caton d'Utique!=--Quand je vois Caton se déchirer les entrailles lorsqu'il se donne la mort, je ne puis croire que c'est simplement parce que son âme était absolument exempte de trouble et d'effroi, ni penser qu'il agissait ainsi uniquement pour obéir aux règles posées par les Stoïciens, qui voulaient que l'acte qu'il accomplissait le fût de propos délibéré, sans émotion, sans que son impassibilité se démentit. Il devait, j'estime, y avoir dans sa vertu trop d'énergie, elle était de trop bonne trempe pour s'en tenir là; et je crois plutôt qu'il trouvait plaisir et volupté dans l'accomplissement de cette si noble action, et qu'il s'y complut plus que dans toute autre de son existence: «Il sortit de la vie, heureux d'avoir trouvé un prétexte de se donner la mort (Cicéron).» Je le crois si bien, que je doute qu'il eût voulu que cette occasion d'un si bel exploit ne se présentât pas; j'en demeurerais convaincu, n'était sa hauteur de sentiments qui lui disait placer le bien public au-dessus du sien propre; et je suis persuadé qu'il sut gré à la fortune, puisqu'elle favorisait un brigand foulant aux pieds les antiques libertés de sa patrie, de lui avoir réservé à lui-même une si belle épreuve. Il me semble voir, dans sa conduite en cette circonstance, je ne sais quelle satisfaction intime de son âme qui devait éprouver un plaisir extraordinaire, une mâle volupté, lorsqu'elle considérait la noblesse et l'élévation de ce qu'il allait faire, «d'autant plus fière, qu'il avait résolu de mourir (Horace)», soutenu non par le désir d'acquérir de la gloire, comme l'ont prétendu quelques-uns, le jugeant comme peuvent le faire les masses toujours portées à voir les choses par leur petit côté: c'eût été là un motif indigne de ce cœur si généreux, si haut placé, si scrupuleux, mais par la beauté de l'acte lui-même dont il appréciait la sublimité mieux que nous ne pouvons le faire, parce que plus que personne il en connaissait les mobiles. Les philosophes, à ma grande satisfaction, ont estimé que cette action si belle, n'eût été chez personne mieux en place que dans la vie de Caton, qu'à lui seul il appartenait de finir ainsi; et néanmoins, il eut également raison d'ordonner à son fils et aux sénateurs qui l'accompagnaient de prendre une résolution autre: «Caton, qui avait reçu de la nature une sévérité incroyable, qui, par une perpétuelle constance et l'immuabilité de ses principes, avait encore affermi son caractère, devait mourir plutôt que de soutenir la vue d'un tyran (Cicéron).»--Toute mort doit être conforme à la vie à laquelle elle met un terme; au moment de mourir, nous ne devenons pas autres que nous n'étions. Je juge toujours de la mort par la vie et, si on vient à m'en citer quelqu'une témoignant de l'énergie, consécutive à une vie faible, je tiens que ce n'est là qu'un effet d'apparence et qu'elle n'en a pas moins une cause entachée de faiblesse, assortie à cette vie.

=La gaîté qui accompagne la mort de Socrate met celle-ci au-dessus de celle de Caton.=--De ce que la mort de Caton s'est accomplie dans d'heureuses conditions, de ce qu'elle lui a été rendue facile par la force d'âme qu'il avait acquise, cela diminue-t-il le mérite transcendant de sa vertu? Qui, parmi ceux tant soit peu imbus des vrais principes de la philosophie, se borne à se représenter Socrate uniquement exempt de crainte et de passions, lorsqu'il fut jeté en prison, chargé de fers, puis condamné? Qui ne reconnaît en lui, outre la fermeté et la constance qui étaient le propre de sa vie ordinaire, une sorte de satisfaction nouvelle, de joie manifeste dans ses entretiens et sa manière d'être, lorsqu'il approche de sa fin? Le tressaillement de plaisir qu'il éprouve à se frotter la jambe quand ses fers viennent de lui être ôtés, n'est-ce pas un reflet du contentement, du bonheur que son âme ressent d'être dégagée des incommodités du passé et de l'approche du moment où l'avenir va se révéler à elle! Caton me pardonnera, je l'espère: sa mort est plus tragique et frappe davantage que celle de Socrate, mais celle-ci est, je ne sais pourquoi, encore plus belle. Aristippe, répondant à ceux qui le plaignaient, disait: «Puissent les dieux m'en accorder une pareille!» Chez ces deux personnages, Caton et Socrate, et chez ceux qui marchent sur leurs traces (car pour de semblables je doute qu'il en ait jamais existé), la pratique constante de la vertu l'a rendue partie intégrante d'eux-mêmes, l'âme n'a plus besoin de faire effort pour obéir à la raison; il est dans son essence même qu'il en soit ainsi, c'est un état naturel qui lui est ordinaire, et elle en est arrivée là par une longue pratique des préceptes de la philosophie appliqués par une belle et riche nature. Les mauvaises passions qui s'emparent de nous, n'ont point accès en eux, où la force et la rigidité des principes étouffent et éteignent les désirs malsains dès qu'ils commencent à germer.

=Différents degrés de vertu.=--Or, il faut reconnaître qu'il est plus beau, grâce à une haute et divine résolution, d'empêcher les tentations de naître et de se former à la vertu en étouffant le vice dans son germe que de s'opposer aux progrès du mal, de s'armer et de faire effort pour l'arrêter dans sa course et en triompher quand une fois on s'est laissé aller aux premières émotions des passions. Cette seconde façon de se conduire est elle-même, sans doute possible, plus méritoire que d'être simplement d'un tempérament facile et débonnaire, éloigné par nature de la débauche et du vice. Dans cette troisième et dernière hypothèse, l'homme, ce me semble, peut demeurer innocent mais il n'est pas vertueux, il est exempt de faire le mal mais sans énergie suffisante pour faire le bien, et cela lui constitue un état voisin de l'imperfection et de la faiblesse dont les limites sont si difficiles à distinguer, que ces mots mêmes de «Bonté» et «Innocence» n'éveillent plus en nous en quelque sorte qu'une idée de mépris.

=Certaines vertus nous sont attribuées qui ne proviennent que de la faiblesse de nos facultés.=--Je constate que plusieurs vertus, telles que la chasteté, la sobriété, la tempérance, peuvent être produites en nous par un affaiblissement de nos facultés corporelles; la fermeté dans les dangers (si cela peut s'appeler de la fermeté), le mépris de la mort, la résignation dans le malheur, peuvent provenir et proviennent souvent de ce que l'homme ne juge pas bien de ces accidents et ne les conçoit pas tels qu'ils sont; c'est ainsi que faute de comprendre et par bêtise, on semble parfois être vertueux, et que j'ai vu louer des gens de choses pour lesquelles ils étaient à blâmer.--Un seigneur italien a tenu un jour devant moi le propos suivant, peu à l'avantage de sa nation: «La subtilité d'esprit des Italiens, disait-il, et la vivacité de leurs conceptions sont si grandes, ils prévoient de si loin les dangers et accidents qui peuvent leur advenir, qu'il n'est pas étrange qu'on les voie si souvent, à la guerre, pourvoir à leur sûreté avant même d'avoir reconnu le péril. Les Espagnols et nous qui ne sommes pas si fins, allons plus avant; il nous faut voir de nos propres yeux, toucher le danger avec la main, pour que nous nous en effrayions; mais, à partir de ce moment, nous n'avons pas meilleure tenue. Pour ce qui est des Allemands et des Suisses, plus grossiers et plus lourds, ils ont à peine l'esprit de se raviser, quand les coups commencent à pleuvoir sur eux.» C'était peut-être là une plaisanterie; il n'en est pas moins vrai qu'à la guerre, les débutants se risquent souvent avec une imprudence bien autrement grande qu'ils ne le font après avoir été échaudés: «On sait ce que peuvent sur un guerrier la soif de la gloire et l'espoir caressé d'un premier triomphe (Virgile).» Et c'est pourquoi, lorsqu'on juge une action particulière, il faut considérer les circonstances au milieu desquelles elle s'est produite, et dans son entier l'homme qui en est l'auteur, avant de se prononcer sur la qualification à lui donner.

=Montaigne déclare qu'il a dû à son tempérament, plus qu'aux efforts faits pour résister, de n'avoir pas cédé à ses passions, et qu'il était plus réglé dans ses mœurs que dans ses pensées.=--Un mot sur moi-même à ce propos. J'ai vu quelquefois mes amis appeler «prudence» ce qui, chez moi, n'était qu'une chance heureuse, et considérer comme un résultat de mon courage et de ma patience ce qui était un effet de mon jugement et de l'opinion que je m'étais faite de la situation, m'attribuant ainsi un titre pour un autre, tantôt à mon avantage, tantôt à mon détriment. Du reste, il s'en faut de tant que j'en sois arrivé à cet état qui tient le premier rang et réalise la perfection, où la vertu est passée en habitude, que je n'ai même donné que peu de preuves d'avoir atteint le degré précédent, n'ayant jamais fait grand effort pour contenir les désirs qui ont pu m'assaillir. Ma vertu n'est que de l'innocence ou, pour mieux dire, une vertu tout accidentelle et fortuite. Si j'étais venu au monde avec un tempérament plus ardent, j'aurais été en fort mauvaise posture, je le crains, car je n'ai guère trouvé en moi une fermeté d'âme capable de refréner mes passions, pour peu qu'elles aient été tant soit peu violentes; les querelles et débats à soutenir en moi-même ne sont pas mon fait.

Je n'ai donc pas grand mérite à ne pas avoir certains vices. «Si ma nature est bonne et si je n'ai que quelques légers défauts, comme un beau visage peut avoir des taches légères (Horace)», je le dois moins à la raison qu'à la fortune. Celle-ci m'a fait naître d'une race réputée pour son honorabilité et d'un excellent père; je ne sais s'il m'a passé en partie son caractère, si les exemples de ma famille, la bonne éducation que j'ai reçue dans mon enfance, y ont insensiblement aidé, ou bien si je suis né dans ces dispositions; «Que je sois venu au monde sous le signe de la Balance, sous celui du Scorpion dont le regard est si funeste au moment de la naissance, ou sous celui du Capricorne qui règne en tyran sur les mers d'Occident (Horace)», ce qu'il y a de certain, c'est que de moi-même j'ai la plupart des vices en horreur. Le mot d'Antisthènes à quelqu'un qui lui demandait quel est le meilleur apprentissage de la vie: «Désapprendre le mal», ne semble pas applicable à mon cas. La répulsion que j'en ressens part d'un sentiment qui m'est si naturel et si personnel que cet instinct, cette impression qui remontent à mes premiers ans, sont demeurés sans qu'aucune circonstance ait pu les modifier, bien que, mes principes se départant sur quelques points de leur rigorisme, je me laisse aller, comme tout le monde, à des actes que ma nature intime réprouve. Cela peut paraître une énormité, il n'en est pas moins vrai que j'ai sur certaines choses plus de retenue et de règle dans mes mœurs que dans ma manière de voir, et que mes désirs ont moins que ma raison de propension à la débauche.--Aristippe, qui émet en faveur de la volupté et des richesses, des idées tellement hardies qu'elles ont mis en émoi et soulevé contre lui tous les philosophes, était tout autre dans sa vie privée: Denys le tyran lui ayant présenté trois belles filles pour qu'il fît son choix, il lui répond qu'il les choisit toutes les trois, Pâris s'étant trop mal trouvé d'en avoir préféré une aux deux autres; mais, arrivé chez lui, il les renvoie sans y toucher. Son valet, l'accompagnant dans un voyage, trouvait avoir trop grosse charge de l'argent qu'il portait; il lui dit d'en retirer ce qui pouvait l'embarrasser et de le laisser sur le bord du chemin.--Épicure, dont les dogmes sont irréligieux et nous incitent plutôt à bien jouir de la vie, vécut très attaché aux pratiques religieuses et adonné au travail. Nous le voyons écrire à un de ses amis qu'il ne vit que de pain bis et d'eau et qu'il le prie de lui envoyer un morceau de fromage, pour lui procurer la possibilité de faire à un moment donné un repas somptueux.--Serait-il donc vrai que, pour être tout à fait bon, il faille que nous y soyons porté par une disposition naturelle qui s'empare complètement de nous, dont nous n'avons pas conscience et à laquelle ni les lois, ni le raisonnement, ni l'exemple ne peuvent rien!

Mes propres débordements n'ont pas été, Dieu merci, des plus répréhensibles; je les ai condamnés, comme ils le méritaient, car mon jugement ne s'en est pas trouvé faussé; * il les a même blâmés chez moi plus que chez tout autre, mais c'est tout. Je conviens que j'y oppose bien peu de résistance et que je me laisse aisément entraîner par eux, sauf à en prévenir les abus et empêcher qu'ils ne dégénèrent en excès de toute nature parce que, volontiers, si on n'y prend garde, les différents vices naissent les uns des autres et finissent par agir simultanément. Je me suis efforcé de restreindre les miens, de les isoler, de les simplifier de mon mieux, «sauf cela, je ne suis pas vicieux (Juvénal)».

=Il estime que pour être adonné à un vice on n'est pas nécessairement sujet à tous autres.=--Les Stoïciens disent que «lorsque le sage agit, toutes les vertus qui sont en lui, participent à l'action, bien qu'il y en ait une qui, suivant la nature de l'acte, semble avoir un effet prédominant». Nous retrouvons quelque chose de semblable dans le corps humain, qui ne peut, par exemple, s'abandonner à la colère, sans que toutes ses humeurs ne soient en mouvement, cette passion elle-même ne cessant de prédominer. De là, ils concluent que du moment où nous cédons à un vice, tous les autres se donnent simultanément carrière en nous. Je ne crois pas que les choses se passent aussi simplement ou je ne saisis pas bien ce qu'ils veulent dire, car, chez moi, je ressens l'effet contraire; ce sont là subtilités des plus délicates qui échappent au raisonnement et sur lesquelles s'exerce parfois la philosophie; j'ai des vices, mais il en est d'autres que je fuis avec autant d'attention qu'un saint peut en apporter. Les Péripatéticiens non plus n'admettent pas cette connexité, cette relation inévitable, et Aristote est d'avis qu'un homme peut être prudent et juste tout en étant intempérant et incontinent. Socrate avouait à ceux qui trouvaient que sa physionomie marquait un penchant au vice, qu'il y était, en effet, naturellement porté, mais qu'il s'en était corrigé parce qu'il s'en était fait un devoir. Les familiers du philosophe Stilpon disaient de lui que, né avec un goût prononcé pour le vin et les femmes, il était arrivé, en s'y appliquant, à s'abstenir complètement de l'un et de l'autre.

Au contraire, ce que j'ai de bien, je l'ai, parce que le sort me l'a attribué à ma naissance; ce n'est un effet ni des obligations, ni des principes qui m'ont été inculqués, non plus que de l'apprentissage que j'ai pu en faire; l'innocence qui est en moi, est essentiellement primitive, elle a peu de ressort et est sans malice.--Parmi les vices, il en est un, la cruauté, que j'exècre particulièrement; par nature aussi bien que par raison, je le considère comme le pire de tous; j'en suis arrivé à cette faiblesse que je ne vois pas égorger un poulet sans que cela me soit désagréable et il m'est pénible d'entendre gémir un lièvre sous les dents de mes chiens, quoique je sois très passionné pour la chasse.--Ceux qui s'élèvent contre la volupté, arguent volontiers, pour montrer qu'elle est vicieuse et déraisonnable, de ce que «lorsqu'elle est portée à son paroxysme, elle nous maîtrise au point que la raison n'y peut avoir accès», et, à l'appui, ils invoquent ce que nous ressentons lorsque nous nous unissons à la femme, «quand, à l'approche du plaisir, Vénus va féconder son domaine (Lucrèce)», alors qu'il leur semble que la satisfaction de nos sens nous met tellement hors de nous que notre raison, anéantie et accaparée par la volupté, est hors d'état de jouer son rôle.

=Il est possible à l'homme de demeurer maître de ses pensées et de sa volonté, dans les transports amoureux plus encore qu'à la chasse.=--Je tiens qu'il peut en être autrement et qu'il est possible parfois, quand on le veut, de faire qu'en ce même instant, l'âme se reporte vers d'autres pensées; mais pour cela, il faut faire effort et que ce soit de propos délibéré. Je sais qu'on peut contenir l'effet de ce plaisir et j'en parle avec connaissance de cause; je n'ai pas trouvé que Vénus soit une si impérieuse déesse que le prétendent d'autres plus sévères que moi. Je ne considère pas comme un miracle, ainsi que le fait la reine de Navarre dans l'un des contes de son Heptaméron (livre très agréable en son genre), ni comme une difficulté excessive de passer des nuits entières, alors qu'on a toute liberté et facilité, avec une maîtresse que l'on a longuement désirée, et d'observer l'engagement que l'on aurait pris de se contenter de ses baisers et de simples attouchements. Je crois que la chasse nous donne un exemple plus probant de cette impuissance momentanée de la raison: le plaisir y est moins grand, le ravissement et la surprise le sont davantage, et cependant notre raison étonnée y perd la faculté de se ressaisir inopinément, quand, après une longue quête, la bête débouche tout à coup là où nous l'attendions le moins; la secousse, les cris poussés de toutes parts, nous entraînent au point qu'il serait difficile à ceux qui aiment cet exercice, de reporter à ce moment leur pensée ailleurs; aussi les poètes représentent-ils Diane victorieuse des embrasements et des flèches de Cupidon: «Comment ne pas oublier, au milieu de telles distractions, les soucis de l'amour (Horace)?»

=Sensibilité de Montaigne; son horreur pour tout ce qui est cruauté.=--Revenons à notre sujet. Je m'attendris très facilement sur les misères d'autrui; et, lorsqu'une circonstance quelconque me fait trouver avec d'autres personnes en larmes, je pleurerais facilement de compagnie, si une raison quelconque pouvait me tirer les larmes des yeux. Il n'est rien qui m'émeuve comme de voir pleurer, que ce soit en réalité, que l'on fasse semblant, ou même que ce soit simplement en peinture. Je ne plains guère les morts, je les envierais plutôt, mais je plains très fort les mourants. Les sauvages qui font rôtir et mangent les corps des trépassés, me produisent une impression moins pénible que ceux qui les tourmentent et les torturent quand ils sont encore vivants; je ne puis même voir avec calme les exécutions capitales ordonnées par la justice, si rationnelles qu'elles soient.--Quelqu'un voulant donner une preuve de la clémence de Jules César, disait: «Il était doux dans ses vengeances: Ayant contraint de se rendre à lui des pirates qui, quelque temps avant, l'avaient fait prisonnier, mis à rançon et qu'il avait menacés de faire mettre en croix, il leur tint parole, mais ne les y fit attacher qu'après les avoir fait étrangler auparavant. Philomon, son secrétaire, ayant tenté de l'empoisonner, il le fit simplement mettre à mort, sans le torturer autrement». Sans nommer l'auteur latin qui ose produire comme un témoignage de clémence, de se borner à mettre à mort qui vous a offensé, il est facile de deviner que cet auteur écrivait sous l'impression des si vilains et horribles faits de cruauté, dont usèrent les tyrans qui régnèrent à Rome.

=Même à l'égard des criminels, la peine de mort devrait être appliquée sans aggravation de tourments inutiles.=--Pour moi, je tiens pour de la cruauté tout ce qui, même du fait de la justice, va au delà de la mort simplement appliquée, surtout de notre part à nous, qui devrions avoir la préoccupation d'envoyer les âmes en bon état dans l'autre monde, ce qui ne se peut, quand elles quittent celui-ci agitées et désespérées par les tourments intolérables qu'elles ont eus à subir.--Ces jours derniers, un soldat qui était prisonnier, apercevant de la tour où il était détenu que la foule se réunissait sur la place et que des charpentiers y montaient un échafaud, crut que c'était pour lui. Il en conçut la résolution de se tuer, et, pour ce faire, ne trouva qu'un vieux clou de charrette, tout rouillé, que le hasard lui mit entre les mains. Il s'en porta d'abord deux coups dans la gorge; puis, voyant qu'il n'obtenait pas le résultat qu'il cherchait, il s'en donna peu après un troisième coup dans le ventre, laissant le clou dans la plaie. Le premier gardien qui entra dans sa prison, le trouva en cet état, encore vivant mais gisant à terre et presque sans force du fait de ses blessures. De peur qu'il ne vint à trépasser, sans perdre de temps, on lui lut en hâte sa sentence; quand il l'eut entendue et qu'il vit qu'il n'était condamné qu'à avoir la tête tranchée, il parut reprendre courage, accepta du vin qu'il avait d'abord refusé et remercia ses juges de la douceur inespérée de sa condamnation, déclarant qu'il avait pris le parti de se donner la mort, par crainte d'avoir à en subir une plus dure et plus douloureuse, croyant, d'après les préparatifs qu'il avait vu faire sur la place, qu'on voulait lui faire subir quelque horrible supplice. De ce que son genre de mort était changé, il semblait que ce fût pour lui comme s'il était gracié.

=Ces barbaries devraient uniquement s'exercer sur les corps inanimés des suppliciés; ils produiraient tout autant d'effet sur le public.=--Je serais d'avis que ces exemples de rigueur, que l'on fait pour retenir le peuple dans le devoir, s'exerçassent seulement sur les cadavres des criminels; les voir privés de sépulture, brûlés, écartelés, cela impressionnerait le vulgaire autant que peuvent le faire les peines que l'on fait souffrir aux vivants, bien que de fait ce soit peu ou même rien, comme il est dit dans les saintes Écritures: «Ils tuent le corps; mais après, que peuvent-ils faire de plus (S. Luc)?» Les poètes font très bien ressortir ce que l'horreur de ces sévices exercés après la mort, vient y ajouter: «Ho! ne leur laissez pas, sur ces champs désolés, traîner d'un roi sanglant les restes à demi brûlés (Ennius, cité par Cicéron).»--Je me trouvais un jour, par hasard, sur les lieux, quand, à Rome, fut supplicié Catena, un voleur fameux. On l'étrangla sans que l'assistance manifestât la moindre émotion; mais, quand on en vint à le mettre en quartiers, chaque coup que donnait le bourreau provoquait dans la foule des gémissements plaintifs et des exclamations, comme si chacun prêtait à ce cadavre les sensations qu'il éprouvait lui-même. Il faut exercer ces barbaries excessives, non sur qui vit encore, mais sur sa dépouille.--C'est en s'inspirant d'une pensée à peu près semblable, qu'Artaxerxès tempérait la rigueur des anciennes lois des Perses, en édictant que les seigneurs qui avaient manqué aux devoirs de leur charge, au lieu d'être fouettés, comme cela se faisait, seraient dépouillés de leurs vêtements que l'on fouetterait à leur place, et qu'au lieu de leur arracher les cheveux, on leur ôterait simplement leurs tiares.--Les Égyptiens, si remplis de dévotion, estimaient bien satisfaire à la justice divine, en lui sacrifiant des pourceaux, soit vivants, soit en effigie; idée hardie que de croire pouvoir s'acquitter ainsi par des moyens fictifs, tels que la peinture et l'ombre, vis-à-vis de Dieu qui est lui-même d'essence si essentiellement positive.

Je vis à une époque où, par suite des excès de nos guerres civiles, abondent des exemples incroyables de cruauté; je ne vois rien dans l'histoire ancienne, de pire que les faits de cette nature qui se produisent chaque jour et auxquels je ne m'habitue pas. A peine pouvais-je concevoir, avant de l'avoir vu, qu'il existât des gens assez farouches pour commettre un meurtre pour le seul plaisir de tuer; qui hachent, dépècent leur prochain, s'ingénient à inventer des tourments inusités et de nouveaux genres de mort, sans être mûs ni par la haine, ni par la cupidité, dans le seul but de se repaître du plaisant spectacle des gestes, des contorsions à faire pitié, des gémissements et des cris lamentables d'un homme agonisant dans les tortures; c'est là le dernier degré auquel la cruauté puisse atteindre: «Qu'un homme tue un homme, sans y être poussé par la colère ou la crainte, et seulement pour le voir mourir (Sénèque).»

=Humanité de Montaigne vis-à-vis des bêtes.=--Quant à moi, je n'ai seulement jamais pu voir sans peine poursuivre et tuer une innocente bête, qui est sans défense et de laquelle nous n'avons rien à redouter, ainsi que c'est d'ordinaire le cas du cerf qui, lorsqu'il se sent hors d'haleine, à bout de forces, qu'il n'a plus d'autre moyen d'échapper, se rend à nous qui le poursuivons et, les larmes aux yeux, implore merci, «plaintif, ensanglanté, il demande grâce (Virgile)»; ce spectacle m'a toujours été très pénible. Je ne prends guère de bêtes en vie, auxquelles je ne rende la liberté; pour en faire autant, Pythagore en achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs.--«C'est, je crois, du sang des animaux que le fer a été teint pour la première fois (Ovide)»; un naturel sanguinaire à l'égard des bêtes, témoigne une propension naturelle à la cruauté. Quand on se fut, à Rome, habitué au spectacle du meurtre des animaux, on en vint à celui des hommes et aux combats de gladiateurs. La nature, je le crains, nous a inculqué des tendances à l'inhumanité: nul ne prend plaisir à voir des bêtes jouant entre elles et se caressant; tout le monde en a, à les voir aux prises, se déchirant et se mettant en pièces réciproquement. Pour qu'on ne raille pas cette empathie que j'éprouve pour elles, je ferai observer que la théologie elle-même les recommande à notre bienveillance; par cela même qu'un même maître nous a placés, elles et nous, dans son palais pour son service, que, comme nous, elles sont de sa famille, c'est à bon droit qu'elle nous enjoint d'avoir pour elles quelque respect et de l'affection.

=Le dogme de l'immortalité de l'âme a conduit au système de la métempsycose.=--Pythagore a emprunté le dogme de la métempsycose aux Égyptiens; depuis, ce dogme a été admis par plusieurs nations, notamment par nos Druides: «Les âmes ne meurent pas; après avoir quitté leurs premières demeures, elles passent dans d'autres qu'elles habitent, et il en est éternellement ainsi (Ovide).» La religion des anciens Gaulois, admettant que l'âme est immortelle, en concluait qu'elle ne cesse d'être en mouvement et passe d'un corps dans un autre, associant en outre cette idée, acceptée par leur imagination, à l'action de la justice divine. Suivant la conduite qu'une âme a tenue, pendant qu'elle était chez tel d'entre nous, Dieu, disaient-ils, lui assigne un autre corps à habiter, la plaçant dans une condition plus ou moins pénible, d'après ce qu'elle a été: «Il emprisonne les âmes dans des corps d'animaux: celle de qui a été cruel va animer un ours, celle d'un voleur un loup, celle du fourbe un renard;... et, après avoir ainsi subi mille métamorphoses, purifiées enfin dans le fleuve de l'Oubli, elles sont rendues à leur forme humaine primitive (Claudien).» Si elle avait été vaillante, ils l'incarnaient dans le corps d'un lion; voluptueuse, dans celui d'un pourceau; lâche, dans un cerf ou un lièvre; malicieuse, dans un renard; et ainsi de suite, jusqu'à ce que, purifiée par cette pénitence, elle rentrât à nouveau dans le corps d'un autre homme: «Moi-même, il m'en souvient, au temps de la guerre de Troie, j'étais Euphorbe fils de Panthée,» fait dire Ovide à Pythagore.

=Chez certains peuples, certains animaux étaient divinisés.=--Je n'admets guère cette parenté entre nous et les bêtes; je ne partage pas davantage la manière de voir de certains peuples, des plus anciens et des plus avancés en civilisation notamment, où les bêtes étaient non seulement admises dans la société et la compagnie des hommes, mais y occupaient même un rang bien au-dessus du leur. Les uns les tenaient comme les familiers privilégiés des dieux et avaient pour elles un respect et une considération plus que pour n'importe quel être humain; d'autres, allant plus loin, les reconnaissaient pour dieux et n'avaient d'autres divinités qu'elles: «Les barbares ont divinisé les bêtes, à cause du profit qu'ils en retirent (Cicéron)»;--«Les uns adorent le crocodile, d'autres regardent avec une sainte terreur l'ibis engraissé de serpents; ici, brille sur l'autel la statue d'or d'un singe à longue queue;... là, on adore un poisson du Nil; ailleurs, des villes entières se prosternent devant un chien (Juvénal).»--L'explication très acceptable, que Plutarque donne de cette erreur, est encore en l'honneur des bêtes: Ce n'est pas le chat ou le bœuf par exemple, que les Égyptiens adoraient, mais les attributs divins dont ils étaient l'image éloignée: dans le bœuf, c'était sa patience et son utilité; dans le chat, sa vivacité, ou, comme chez les Bourguignons nos voisins, et par toute l'Allemagne, son impatience de se voir enfermé; il symbolisait pour eux la liberté que ces peuples aimaient et adoraient au delà de tous les dons qu'ils tenaient de Dieu, et ainsi des autres.--Quand je rencontre chez des auteurs aux idées les plus sensées, des dissertations tendant à démontrer une certaine ressemblance entre nous et les bêtes, faisant ressortir combien elles participent aux plus grands privilèges dont nous jouissons nous-mêmes, et combien il est vrai qu'il y a des points communs entre nous et eux, je rabats certainement beaucoup de mes présomptions et abdique sans difficulté cette royauté imaginaire que l'homme se donne sur tous les animaux.

=Nous devons nous montrer justes envers nos semblables et avoir des égards vis-à-vis de toutes les autres créatures.--Témoignages de gratitude envers les animaux.=--Quoi qu'on en puisse dire, nous sommes tenus, et c'est là un devoir d'humanité qui s'impose à tous, à avoir quelque respect, non seulement pour les bêtes, mais pour tout ce qui a vie et sentiment; et cela s'étend même aux arbres et aux plantes. Nous devons aux hommes la justice; à toutes les autres créatures, capables d'en sentir les effets, de la sollicitude et de la bienveillance; entre elles et nous, il y a des relations, d'où certaines obligations réciproques des uns vis-à-vis des autres.--Je n'ai pas honte d'avouer que je suis tellement porté à la tendresse, et si enfant sous ce rapport, que j'ai peine à ne pas me prêter aux caresses de mon chien, ou à celles qu'il me demande, même lorsque c'est dans un moment inopportun.--Les Turcs ont des établissements où ils recueillent les bêtes, et des hôpitaux où ils les soignent.--Les Romains nourrissaient aux frais du trésor public les oies dont la vigilance avait sauvé le Capitole.--Les Athéniens avaient décidé que les mules et les mulets qui avaient été employés à la construction du temple, connu sous le nom d'Hecatempedon, seraient laissés en liberté et pourraient paître partout, sans que personne puisse y mettre empêchement.--Les Agrigentins avaient la coutume, pratiquée couramment, d'enterrer d'une façon effective les bêtes qui leur avaient été chères, telles que les chevaux qui avaient présenté quelque particularité remarquable, les chiens et les oiseaux qui leur avaient été utiles ou qui, simplement, avaient servi à amuser leurs enfants; la richesse et le nombre de ces sépultures, qu'on admirait encore plusieurs siècles après, se ressentaient de la magnificence qu'ils apportaient à toutes choses.--Les Égyptiens enterraient les loups, les ours, les crocodiles, les chiens et les chats dans des lieux consacrés; ils les embaumaient et portaient leur deuil quand ces animaux trépassaient.--Cimon fit donner une sépulture honorable aux juments avec lesquelles, par trois fois, il avait remporté le prix de la course aux jeux Olympiques.--Xantippe, dans l'antiquité, fit enterrer son chien au bord de la mer, sur un promontoire qui depuis en a porté le nom.--Plutarque lui-même se faisait scrupule, nous dit-il, de vendre et d'envoyer à la boucherie, pour en tirer un léger profit, un bœuf qui l'avait longtemps servi.

CHAPITRE XII.

Apologie de Raimond * Sebond.

=Est-il vrai que la science soit la mère de toutes les vertus?=--La science est, je le reconnais, chose très grande et très utile; ceux qui la méprisent font preuve de bêtise. Je n'estime pourtant pas que sa valeur soit aussi élevée que certains l'admettent, comme le philosophe Herillus par exemple, qui la considère comme le souverain bien et lui attribue le pouvoir, qu'elle n'a pas suivant moi, de nous rendre sages et satisfaits; ou comme d'autres, qui la considèrent comme la mère de toutes les vertus, et qui, par contre, tiennent l'ignorance comme la cause de tous les vices; si cela est, bien des réserves sont à faire.

=Le père de Montaigne qui avait les savants en haute estime, ayant reçu de l'un d'eux la Théologie naturelle de Sebond, la fit traduire d'espagnol en français par son fils.=--Ma maison est depuis longtemps ouverte aux gens de science, et ils la connaissent bien. Mon père, qui s'est trouvé à sa tête pendant cinquante ans et plus, enflammé de cette ardeur nouvelle que le roi François Ier porta aux lettres et qui les mit en faveur, était très porté pour les gens instruits, recherchant leur société et se mettant en grands frais pour eux. Il les recevait chez lui comme des personnes en odeur de sainteté, quelque peu inspirées de la sagesse divine; il recueillait leurs préceptes et leurs entretiens comme des oracles, et avec d'autant plus de déférence et de foi qu'il n'était pas à même d'en juger, n'ayant pas plus que n'avaient eu ses aïeux, de connaissances littéraires. Moi, je les aime beaucoup, mais cela ne va pas jusqu'à l'adoration.

Parmi ceux qu'a reçus mon père, était Pierre Bunel qui, en son temps, avait une grande réputation de savoir, et qui, s'étant arrêté quelques jours à Montaigne, avec quelques autres savants comme lui, lui fit présent, au moment de partir, d'un ouvrage intitulé: «Théologie naturelle ou Livre des créatures, par maître Raimond Sebond.» Mon père connaissait parfaitement les langues italienne et espagnole, et cet ouvrage étant écrit en espagnol auquel venaient s'ajouter des terminaisons latines, Bunel pensait qu'avec bien peu d'aide, mon père pourrait le lire avec fruit. Il le lui recommanda comme un livre très utile et très approprié aux circonstances: c'était l'époque où la réforme de Luther commençait à se répandre et à ébranler, dans bien des pays, nos anciennes croyances. A cet égard Bunel avait vu juste en prévoyant, simplement par le raisonnement, que ce commencement de maladie dégénérerait aisément en un exécrable athéisme; et cela, parce que le vulgaire, ne pouvant juger des choses par elles-mêmes, se laisse entraîner par les apparences et selon les caprices de la fortune. Lorsque une fois on a eu la témérité de l'inciter à mépriser et à contrôler les opinions pour lesquelles il avait eu jusque-là le plus profond respect comme celles où il y va de son salut, et qu'on a jeté le doute sur certains points de la religion, qu'on les soumet à son jugement, il arrive bien rapidement à éprouver la même incertitude sur toutes ses autres croyances, ce qui en reste n'ayant pas plus d'autorité et de fondement que ce qu'on a mis en question. Il secoue alors, comme pesant sur lui d'un joug tyrannique, toutes les impressions qui ont leur source soit dans ce qu'édictent les lois, soit dans le respect qu'il a pour d'anciens usages, «car on foule aux pieds de bon cœur ce qu'on a trop révéré (Lucrèce)»; et, dès lors, il entreprend de ne plus rien recevoir sans qu'au préalable, il n'ait eu à se prononcer et ne l'ait agréé.

Quelques jours avant sa mort, mon père ayant, par hasard, retrouvé ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnés, me demanda de le lui traduire en français. C'est un travail facile que de traduire des auteurs comme celui-ci, chez lesquels le fond est tout; il n'en est pas de même de ceux qui sacrifient beaucoup à la grâce et à l'élégance du style, surtout quand il faut les rendre dans une langue moins expressive que celle dans laquelle ils sont écrits. C'était pour moi un travail tout nouveau et auquel j'étais complètement étranger; mais me trouvant, par un heureux hasard, avoir en ce moment des loisirs, et ne pouvant me refuser au désir du meilleur des pères qui ait jamais existé, je fis mon possible et en vins à bout. Mon père en éprouva une grande satisfaction et voulut que cette traduction fût imprimée; elle l'a été après sa mort.

=Éloge de ce livre.=--J'y trouvai de très belles idées; l'auteur est inspiré par la piété; toutes les parties de son ouvrage s'enchaînent parfaitement. Beaucoup de personnes, et, dans le nombre, des dames, auxquelles nous avons le plus d'obligations, s'amusant à le lire, j'ai souvent été à même de leur venir en aide en détruisant les deux objections principales dont ce livre est l'objet. Il y a de la hardiesse et du courage dans le but qu'il se propose; il entreprend d'établir et de prouver contre les athées, tous les articles de foi de la religion chrétienne en se basant uniquement sur des raisons humaines et naturelles; et, à dire vrai, je le trouve si ferme, réussissant si bien dans cette voie, que je ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire dans ce sens, ni que quelqu'un ait jamais fait aussi bien. L'ouvrage me paraissant trop riche et trop beau pour un auteur dont le nom est si peu connu, et dont nous ne savons rien autre, si ce n'est qu'il était espagnol et professait la médecine à Toulouse il y a environ deux cents ans, je m'enquis, quand je commençais à m'en occuper, de ce que ce pouvait bien être, auprès d'Adrien Tournebus qui savait tout. Celui-ci me répondit qu'il pensait que ce devait être une sorte de quintessence extraite des ouvrages de saint Thomas d'Aquin, dont l'érudition infinie et l'admirable subtilité d'esprit étaient seules à même d'avoir produit de telles idées. Toujours est-il que, quel qu'en soit l'auteur ou l'inventeur (et cette supposition de Tournebus ne suffit pas pour dépouiller Sebond de ce titre), c'est assurément un homme très capable qui a produit de très belles pages.

=Première objection contre cet ouvrage: «Il ne faut point appuyer de raisons humaines ce qui est article de foi.»=--La première objection qu'on adresse à son ouvrage, c'est que les chrétiens se font tort, en voulant appuyer de raisons purement humaines leurs croyances, qui ne peuvent se concevoir qu'autant qu'on a la foi et par une intervention particulière de la grâce divine.--Il semble que cette objection ait sa source dans une piété exagérée, aussi faut-il apporter à sa réfutation d'autant plus de délicatesse et de respect pour ceux qui la mettent en avant, et c'est dans cet esprit que je voudrais essayer de leur répondre. Ce serait mieux le fait d'un homme versé en théologie que le mien, car je n'y connais rien; toutefois, j'estime que lorsqu'il s'agit d'une question aussi haute, qui touche de si près à la divinité et excède autant l'intelligence humaine, comme est cette vérité dont il a plu à la bonté de Dieu de nous éclairer, il est bien besoin qu'il continue à nous venir en aide, et que ce ne peut être que par l'effet d'une faveur extraordinaire et privilégiée de sa part, que nous pouvons la concevoir et nous en pénétrer. Abandonnés à notre seule intelligence, nous n'en sommes pas capables; sans cela, il n'y aurait pas tant d'esprits d'une supériorité qui se rencontre rarement, réunissant toutes les qualités que l'homme tient de la nature et qui, dans les temps anciens, étaient seules à sa disposition, que leur raison a égarés quand, avec son seul secours, ils ont cherché à la connaître.

=La foi est indispensable; mais quand elle existe, la raison corrobore utilement ses enseignements.=--C'est la foi qui, seule, nous découvre les ineffables mystères de notre religion et nous confirme leur vérité; ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas une très belle et très louable entreprise, que de mettre au service de cette foi les moyens d'investigation que l'homme tient naturellement de Dieu. Il n'y a pas de doute que ce ne soit là l'usage le plus honorable que nous puissions faire de ces moyens, et qu'il n'y a pas d'occupation, de dessein plus dignes d'un chrétien, que d'appliquer toutes ses études et toutes ses pensées à embellir, étendre et accroître les vérités en lesquelles il croit. Ne nous contentons pas de mettre au service de Dieu notre esprit et notre âme; tout notre être matériel lui doit et lui rend hommage; tous nos organes, tous nos faits et gestes, tout ce qui sort de nos mains, concourent à sa glorification; notre raison doit faire de même et s'employer à étayer notre foi, mais toujours sous cette réserve, de ne pas s'imaginer que par elle-même, par la puissance à laquelle elle peut atteindre et la valeur des arguments qu'elle peut émettre, il lui soit possible d'acquérir cette science surnaturelle qui nous vient de Dieu.

Si, par grâce extraordinaire, cette science ne nous est infuse, si elle n'entre en nous que par la force du raisonnement et tous autres procédés humains, elle n'y occupe pas la place et n'a pas la splendeur qu'elle devrait avoir; je crains bien pourtant que ce ne soit que dans ces conditions qu'elle nous ait pénétrés. Si nous étions attachés à Dieu par une foi ardente; si nous tenions à lui parce qu'il nous y a appelés, et non parce que nous y avons été conduits de nous-mêmes; si notre foi reposait sur une base émanant de lui, les tentations auxquelles est exposée l'humanité et qui l'ébranlent si fort, ne pourraient rien contre elle. Nous serions en état de résister à d'aussi faibles attaques; l'amour de la nouveauté, la contrainte que les princes peuvent exercer sur nous, la bonne fortune d'un parti, les changements si peu fondés et si inopinés qui surviennent dans nos opinions, n'auraient pas la force de secouer et d'altérer nos croyances; nous ne nous laisserions pas troubler par des arguments nouveaux, et toute la rhétorique du monde ne pourrait nous en dissuader; fermes et inébranlables, nous soutiendrions tous ces assauts, sans nous départir de notre calme: «Tel un vaste rocher oppose sa masse à la faveur des flots qui grondent et se brisent autour de lui (vers imités de Virgile).»

=Chez le chrétien, la foi fait généralement défaut.=--Si ce rayon divin nous touchait tant soit peu, il y paraîtrait en tout et partout; sa lueur se refléterait non seulement dans nos paroles, mais dans nos faits et gestes qui en acquerraient du lustre; tout ce qui émanerait de nous, serait illuminé de cette noble clarté. Nous devrions avoir honte; l'adepte de n'importe quelle secte de celles en lesquelles se répartit l'humanité, si difficile, si étrange que soit la doctrine de sa secte, y conforme rigoureusement sa conduite et sa vie; tandis que chez les Chrétiens leur doctrine, si divine, si céleste qu'elle soit, ne se manifeste que dans les mots. En voulez-vous la preuve? Comparez nos mœurs à celles des Mahométans et des Païens, voyez combien les nôtres leur sont toujours inférieures; tandis qu'en raison de l'excellence de notre religion nous devrions briller et, par notre perfection, laisser tous autres bien loin derrière: «Ils sont si justes, si charitables, si bons, que ce doivent être des Chrétiens!» devrait-on dire. Le reste est commun à toutes les religions: l'espérance, la confiance, les événements sur lesquels elles s'étayent, les cérémonies, la pénitence, les martyrs; ce qui devrait distinguer la nôtre entre toutes, c'est notre vertu qui, en même temps qu'elle est le signe le plus caractéristique de son origine divine, est aussi le résultat le plus beau et le plus difficile auquel elle tend, parce qu'elle est la vérité.--C'est parce que nous ne sommes pas ce que nous devrions être que notre bon saint Louis avait raison quand il détournait, avec instance, de son dessein, ce roi tartare qui s'était fait chrétien, de venir à Lyon baiser les pieds du Pape et contempler la pureté des mœurs qu'il croyait trouver en nous, de peur qu'au contraire les débordements de notre vie ne tarissent en lui son admiration pour nos croyances.--Ce fut l'impression inverse que ressentit cet autre venu à Rome dans ces mêmes sentiments et qui, voyant la vie dissolue qu'y menaient en ce temps les prélats et le peuple, s'affermit d'autant plus dans la bonne opinion qu'il avait conçue de notre religion, en considérant combien elle devait avoir de force et tenir de Dieu même, pour se maintenir si digne et en un tel degré de splendeur en des mains si vicieuses et dans un milieu si corrompu.

Si nous avions un seul atome de foi, nous déplacerions des montagnes, disent les saintes Écritures; nos actions, inspirées par la divinité qui présiderait aussi à leur exécution, ne seraient pas simplement d'entre celles que l'homme peut accomplir, elles tiendraient du miracle comme nos croyances elles-mêmes: «Crois, et la voie qui te conduira à la vertu et au bonheur sera courte (Quintilien).» Les uns s'appliquent à faire croire au monde qu'ils croient, et ils ne croient pas; les autres, c'est le plus grand nombre, se le persuadent à eux-mêmes et ne savent pas ce que c'est que croire.

=Dans les guerres de religion, ce sont les intérêts des partis qui seuls les guident.=--Nous trouvons étrange que, dans la guerre qui, dans les temps présents, désole notre pays, les événements flottent indécis et se produisent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre comme généralement cela arrive d'ordinaire; ils ne sont ainsi que parce que nous sommes livrés à nous-mêmes. L'un des partis a pour lui la justice, mais il en a fait simplement un drapeau et un masque; on la met en avant, mais on n'en tient pas compte; ce n'est pas elle qui fait agir, ce n'est pas sa cause que l'on a épousée; elle est là, comme dans la bouche d'un avocat; le parti qui s'en targue ne l'a ni dans le cœur, ni en affection. Dieu nous doit son aide dans les circonstances extraordinaires, mais quand sont en jeu la foi et la religion, et non nos passions; et ici, ce sont les hommes qui conduisent tout; pour eux, la religion n'est qu'un moyen, c'est le contraire qui devrait être. Réfléchissez et voyez si ce n'est pas nous qui la menons et qui, d'une règle si droite et si ferme, extrayons tant de conclusions opposées, tout comme avec de la cire se modèlent les figures les plus contraires? La situation de la France a-t-elle jamais, plus que de nos jours, présenté plus exactement ce caractère? Les uns tirent la religion à droite, les autres à gauche; ceux-là en disent blanc, ceux-ci, noir; tous la font également servir à leurs violences et à leurs vues ambitieuses. Ils en agissent d'une façon tellement identique en leurs débordements et leurs injustices, qu'on se prend à douter et qu'on a peine à croire qu'ils soient d'opinions différentes, étant donné que notre opinion est ce qui doit régler notre conduite et faire loi dans notre vie; une même école, ayant mêmes principes, ne produirait pas des mœurs se ressemblant davantage, observées d'une manière aussi invariable.

Voyez l'horrible impudence avec laquelle nous jouons à la balle avec la parole divine, et avec quelle irréligion nous l'accueillons ou la rejetons, suivant que la fortune modifie notre place dans le cours de nos orages publics. Rappelez-vous quel parti, l'année dernière, tenait pour l'affirmative dans cette proposition d'importance capitale: «Est-il permis au sujet de se révolter et de s'armer contre son roi, pour la défense de la religion?» dont il avait fait sa pierre d'assise, quel autre tenait pour la négative dont il s'était constitué l'apôtre, et voyez aujourd'hui de quel côté sont l'un et l'autre et si les armes résonnent moins depuis que la cause de l'un est devenue celle de l'autre. Nous brûlons les gens qui disent qu'il faut faire subir à la vérité les modifications qu'exige l'intérêt de notre cause; en France, on fait bien pis que de le dire! Soyons francs: si l'on triait dans l'armée, voire même dans l'armée royale, ceux qui y sont uniquement par zèle pour leur foi et même aussi ceux qui n'ont en vue que la défense des lois du pays ou le service du prince, on n'en retirerait pas de quoi former une compagnie complète de gens d'armes. D'où vient que si peu de gens demeurent fidèles à leur foi première sans varier, quelle que soit la tournure que prennent les événements, tandis que nous en voyons tant y évoluer les uns à pas lents, les autres à bride abattue, et les mêmes hommes gâter tout tantôt par leur violence et leur âpreté, tantôt par leur froideur, leur mollesse et leur inertie? N'est-ce pas parce que la masse obéit à des considérations d'intérêt personnel, soumises à des chances variables comme les circonstances dans lesquelles elle se meut?

=Chacun fait servir la religion à ses passions; le zèle du chrétien éclate surtout pour produire le mal.=--Il est évident pour moi que nous ne nous astreignons volontiers qu'aux devoirs qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité plus agissante que celle des Chrétiens quand ils invoquent l'intérêt de la religion; notre zèle fait merveille lorsqu'il s'exerce secondant notre penchant naturel à la haine, à la cruauté, à l'ambition, à l'avarice, à la médisance, à la rébellion; par contre, à moins que, par miracle, une raison quelconque ne nous y porte, rien ne nous décide, d'une façon ou d'une autre, à la bonté, à la bienveillance et à la modération. Notre religion vise à déraciner le vice; on la fait servir à le dissimuler, le nourrir, lui donner carrière. Il ne faut pas se moquer de Dieu, ou, comme on dit, payer la dîme en donnant une gerbe de paille pour une gerbe de blé. Si nous croyions en lui, je ne dis pas parce que nous aurions la foi, mais simplement parce que nous aurions la conviction qu'il existe; je dirai même, à notre extrême confusion, si nous y croyions et si nous le connaissions comme nous faisons d'autre chose, d'un de nos compagnons, par exemple, nous l'aimerions par-dessus tout, en raison de son infinie bonté et de la beauté qui resplendit en lui; tout au moins occuperait-il le même rang que tiennent les richesses, les plaisirs, la gloire, les amis. Le meilleur de nous craint de blesser son voisin, ses parents, son maître, et ne redoute pas de l'outrager, Lui. Est-il quelqu'un, si simple d'esprit qu'il soit, qui, mettant en comparaison, d'un côté, ce qui nous cause un seul de ces plaisirs que nous procurent nos vices, et de l'autre, l'espérance d'une gloire immortelle dont il a connaissance et dont il est persuadé, ne troquerait pas l'un pour l'autre? Et cependant que de fois nous renonçons à cette gloire par le mépris que nous en faisons; car qu'est-ce qui nous pousse au blasphème sinon l'envie qui, sans rime ni raison, nous prend d'offenser Dieu!--Le philosophe Antisthène se faisait initier aux mystères d'Orphée; le prêtre lui disant que ceux qui embrassaient cette religion, jouiraient éternellement à leur mort des biens les plus parfaits: «Pourquoi donc, lui fit-il, si tu le crois, ne meurs-tu pas toi-même?»--Diogène, poussant encore plus avant dans ce sens, répondait avec sa brutalité ordinaire à un autre qui lui prêchait de se faire initier à la secte dont lui-même était prêtre, afin d'obtenir la possession des biens de l'autre monde: «Tu veux que je croie que d'aussi grands hommes qu'Agésilas et Épaminondas seront misérables, tandis que toi, qui n'es qu'un veau et ne fais rien qui vaille, tu serais des bienheureux, parce que tu es prêtre?»--Si nous accueillions ces grandes promesses de béatitude éternelle en y prêtant la même attention que nous apportons à tout argument philosophique, nous n'aurions pas la mort en si grande horreur que nous l'avons: «Loin de nous plaindre de la désagrégation de notre être, nous nous réjouirions plutôt de partir et de laisser notre dépouille mortelle, comme le serpent change de peau, comme le cerf se défait de son vieux bois (Lucrèce).» «Je veux être dissous, dirions-nous, pour être avec Jésus-Christ.» La puissance de raisonnement de Platon sur l'immortalité de l'âme ne porta-t-elle pas quelques-uns de ses disciples à se donner la mort, pour jouir plus tôt des espérances qu'il leur faisait concevoir!

=C'est ne pas croire que de croire par faiblesse ou par crainte.=--Tout cela est un signe très évident que nous ne comprenons notre religion qu'à notre façon et en usons à notre guise et pas autrement, comme il arrive de toutes les autres religions. Si elle est nôtre, c'est que le sort nous a fait naître dans un pays où elle existe, qu'elle y remonte à une haute antiquité, ou que les hommes qui l'y ont établie y ont une grande autorité, que nous craignons les peines dont elle menace ceux qui sont en dehors d'elle, ou que nous avons été séduits par les promesses qu'elle nous fait; de telles considérations sont de nature à donner du poids à nos croyances mais ne sont que secondaires, ce sont des attaches purement humaines. Dans une autre contrée, d'autres influences, des promesses et des menaces semblables pourraient tout aussi bien, par un même travail, déterminer en nous d'autres croyances; nous sommes Chrétiens, tout comme nous sommes Périgourdins ou Allemands.

=Les athées ne le sont guère que par vanité; en présence de la mort, ils reviennent aux idées religieuses.=--Platon dit qu'il est peu d'athées qui le soient au point qu'un danger pressant ne les ramène pas à reconnaître la puissance divine; cet aphorisme ne s'applique pas au vrai chrétien; ce n'est que vers les religions enfantées par l'imagination de l'homme et qui n'ont qu'un temps, que nous sommes ainsi portés uniquement par des considérations humaines. Quelle foi peut être celle que font naître et développent en nous la lâcheté et la faiblesse de notre cœur! qu'elle est plaisante en vérité, ne croyant ce qu'elle croit, que parce qu'elle n'a pas le courage de cesser d'y croire! Un sentiment aussi vicieux que l'inconstance ou la frayeur, peut-il produire en notre âme une impression judicieuse!--Il en est qui prétendent prouver, dit encore Platon, que la raison doit nous faire considérer comme de pures inventions, tout ce qui se dit des enfers et des peines futures; que l'occasion se présente d'être conséquents avec leurs dires, que la vieillesse ou les maladies les mettent aux portes du tombeau, la terreur, l'horreur de ce que leur réserve l'avenir modifient du tout au tout leurs croyances. C'est parce que ces appréhensions enlèvent à l'homme son courage, que lui-même, dans ses lois, défend d'enseigner de telles menaces et de donner à croire que du mal puisse arriver aux hommes, du fait des dieux, autrement que lorsque c'est nécessaire pour leur plus grand bien, comme traitement pour les guérir d'affections morales. On dit de Bion, qu'adepte fervent de l'athéisme de Théodore, longtemps il s'était moqué des hommes adonnés à la religion; mais que, surpris par la mort, il se livra aux pratiques les plus superstitieuses, comme si les dieux existaient ou cessaient d'être, selon que cela faisait ou non l'affaire de Bion.--Platon conclut, et ces exemples confirment cette conclusion, que, soit par raison, soit par force, nous sommes toujours ramenés à croire à l'existence de Dieu. L'athéisme est une conception monstrueuse et contre nature qu'il est difficile et malaisé de faire admettre par l'esprit humain, quelque insolent et déréglé qu'il puisse être, quoiqu'il se soit vu assez de gens affectant d'en faire profession, soit par vanité, soit pour se donner la gloriole d'émettre des idées tendant à réformer le monde et qui ne soient pas celles de tous. Mais si ces gens sont fous au point de faire parade de ce qu'ils ne croient pas en Dieu, ils ne sont pas assez forts pour implanter cette conviction dans leur conscience; donnez-leur un bon coup d'épée dans la poitrine, ils ne laisseront pas de joindre les mains et d'implorer le ciel; et, quand la crainte ou la maladie aura tempéré ou abattu cette licencieuse ardeur d'humeur volage, ils reviendront à eux et, bien discrètement, feront comme les autres et croiront ce que chacun croit. Autre chose est un dogme sérieusement étudié et que tout le monde admet, et autre chose ces impressions passagères qui, nées d'esprits déséquilibrés, vont entretenant les idées les plus téméraires et les moins définies que leur fantaisie leur inspire, et combien misérables et écervelés leurs auteurs qui s'efforcent d'être pires que cela ne leur est possible!

=Ce sont les œuvres de Dieu qui nous amènent à lui et non notre faiblesse d'esprit; c'est ce que Sebond s'applique à démontrer.=--Les erreurs du paganisme et l'ignorance où il était de notre sainte vérité, ont fait encore tomber la grande âme * de Platon, grande mais seulement autant que peut l'être l'âme de l'homme, dans cet autre abus voisin du précédent: «Que les enfants et les vieillards sont plus accessibles que les autres à la religion», comme si elle naissait et tenait sa puissance de notre faiblesse d'esprit. Le nœud qui devrait contenir notre jugement et notre volonté, étreindre notre âme et l'unir à notre Créateur, ne devrait ni être fait ni tirer sa force de nos considérations, de nos raisonnements, de nos passions; mais, d'essence divine, surnaturelle, se présenter à nous sous une forme, dans des conditions, avec un éclat uniques, n'être autre en un mot que l'autorité de Dieu et sa grâce. Notre cœur et notre âme sont régis et commandés par la foi; celle-ci doit donc pouvoir user, pour l'accomplissement de ses desseins, de toutes les autres parties de notre être suivant ce que chacune peut donner. Aussi n'est-il pas croyable que cet ensemble qui constitue le monde, que cette admirable machine ne porte pas trace dénonçant la main du grand architecte qui l'a construite; et que, dans quelques-unes de ses pièces, il ne demeure rien rappelant l'ouvrier qui les a faites et les a assemblées. Et, de fait, ses plus importants ouvrages dénotent le caractère de sa divinité et, seule, la faiblesse de notre esprit nous empêche de nous en apercevoir; car, ainsi que Dieu le dit lui-même, «ses œuvres invisibles se manifestent par celles qui sont visibles».--Sebond s'est appliqué à cette étude digne de notre attention; et il nous montre que rien de ce qui est en ce monde, ne dément son créateur. Ce serait vraiment faire tort à la bonté divine, que l'univers ne se prêtât pas à affirmer la vérité de nos croyances; le ciel, la terre, les éléments, notre corps, notre âme, toutes choses y concourent: à nous de trouver le moyen de nous en servir; elles nous livrent leur secret, sous condition que nous serons en état de le comprendre, car le monde est le temple sacré par excellence dans lequel l'homme a accès pour y contempler des statues sorties, non des mains des mortels, mais de celles de la divine pensée qui les a faites accessibles à nos sens, comme sont le soleil, les étoiles, les eaux, la terre, pour nous en donner la compréhension et «faire, comme dit saint Paul, que nous concevions l'existence de celles qui échappent à notre vue, par ce que nous voyons de ce monde qu'il a créé, et que par ses œuvres nous nous rendions compte de sa sagesse éternelle et de sa divinité». «En ne dérobant pas jalousement à la terre la vue du ciel, en le faisant se dérouler sans cesse sur nos têtes, Dieu se dévoile sous tous ses aspects; de lui-même il s'offre, il s'inculque à nous; voulant être clairement connu, par son œuvre il nous montre qui il est et nous convie à méditer ses lois (Manilius).»

=Ses arguments, par leur conformité avec notre foi, ont une valeur indéniable.=--Or, tous les raisonnements, tous les discours humains sont choses inertes et stériles, qui ne prennent forme qu'autant que Dieu, par le moyen de la grâce, leur en ménage la possibilité et leur donne de la valeur. Les actes de vertu de Socrate et de Caton sont demeurés vains et inutiles, parce qu'ils n'avaient pas pour fin l'amour et l'obéissance qu'en tout nous devons à Dieu, véritable créateur de toutes choses, et qu'ils ne le connaissaient pas. Il en est de même de nos raisonnements et de nos discours: ils semblent avoir du corps, mais ne sont en réalité que des masses confuses, sans forme définie, condamnés à l'impuissance si la foi et la grâce n'y sont pas jointes. La foi venant à donner du coloris et du lustre aux arguments que fait valoir Sebond, leur communique de la fermeté et de la solidité et les rend capables d'initier un apprenti, de guider ses premiers pas sur la voie qui mène à la connaissance de la vérité en le façonnant dans une certaine mesure et le disposant à recevoir la grâce de Dieu qui affermit ses croyances et les rend parfaites. Je connais un homme faisant autorité, versé dans l'étude des lettres, qui m'a avoué avoir été ramené des erreurs de l'incrédulité par les arguments de Sebond. Alors même qu'on les dépouillerait de l'ornement et de l'appui que leur donne la foi en les approuvant, à ne les considérer que comme des fantaisies purement humaines, imaginées pour combattre ceux qui se sont précipités dans les épouvantables et horribles ténèbres de l'irréligion, leur valeur est telle qu'ils auraient autant de puissance et de solidité que tous autres que, dans les mêmes conditions, on pourrait leur opposer; si bien que nous serions fondés à dire aux parties en présence: «Si vous avez de meilleurs arguments, produisez-les, sinon soumettez-vous (Horace)»; reconnaissez la validité de nos preuves ou montrez-en d'autres, serait-ce même sur quelque autre sujet, qui se présentent mieux et soient plus probantes.--Mais voilà que, sans y penser, je suis déjà à demi engagé dans la discussion de la seconde des objections que l'on fait à Sebond et que, en son lieu et place, je me suis proposé de réfuter.

=Seconde objection faite à Sebond: «Ses arguments sont faibles.»=--Il y en a qui trouvent que ses arguments sont faibles, qu'ils n'arrivent pas à démontrer ce qu'il veut prouver, et ils prétendent pouvoir les réfuter aisément. Ces gens-là méritent d'être tancés un peu plus rudement que je n'ai fait des premiers, parce qu'ils sont plus dangereux et ont plus de malice. On détourne volontiers le sens des paroles d'autrui pour appuyer ses propres opinions; pour un athée, tout écrit a quelque rapport avec l'athéisme, et il infecte de son propre venin même ce qui n'en porte pas trace. Ceux-ci ont des scrupules qui leur font paraître fades les raisons de Sebond, et ils trouvent que c'est leur donner beau jeu que de les mettre à même de combattre, avec des armes purement humaines, notre religion qu'ils n'oseraient attaquer, si elle leur apparaissait majestueusement dans la plénitude de l'autorité et du commandement. Pour maîtriser leur folie, ce qu'il y a de mieux me paraît être de froisser et de fouler aux pieds l'orgueil et l'arrogance de l'homme; de leur faire sentir son inanité, sa vanité, son néant; de leur ôter des mains ces chétives armes que leur fournit leur raison; de les obliger à s'incliner et à baiser la terre devant l'autorité et le respect de la majesté divine. A elle seule appartiennent la science et la sagesse; seule, elle vaut qu'on fasse cas d'elle; c'est à elle que nous dérobons ce dont nous nous parons et ce que nous apprécions tant en nous. «Dieu ne permet pas qu'un autre que lui s'enorgueillisse (Hérodote)», rabattons donc cette orgueilleuse prétention, point de départ de la tyrannie qu'exerce sur nous le malin esprit: «Dieu résiste aux superbes et fait grâce aux humbles (Saint Pierre).» L'intelligence est l'apanage des dieux, dit Platon, les hommes n'en ont que peu ou point. Aussi est-ce une grande consolation pour le chrétien de voir nos moyens, mortels et impuissants, s'adapter si bien à ce qu'exige notre foi sainte et divine que, lorsque nous les appliquons à des sujets, mortels impuissants comme ils le sont eux-mêmes, ils ne s'y appareillent ni mieux, ni avec plus de force.

=Il faut reconnaître que bien des choses ne peuvent s'expliquer par la raison seule.=--En conséquence, examinons si l'homme dispose de raisons plus puissantes que celles de Sebond, et s'il lui est possible d'arriver à quelque certitude par les preuves et les raisonnements qu'il est en état de produire. Saint Augustin, réfutant ces mêmes gens, leur reproche l'injustice qu'il y a à considérer comme faux tout ce que, dans nos croyances, notre raison ne parvient pas à prouver; et pour montrer que bien des choses sont et ont été, dont notre intelligence ne peut découvrir ni la nature, ni les causes, il leur cite des faits connus et indubitables que l'homme confesse ne pouvoir expliquer; en cela, du reste, comme en tout ce qu'il fait, saint Augustin déploie un soin remarquable et beaucoup d'esprit. Nous, il nous faut faire davantage et leur montrer que pour rendre manifeste la faiblesse de leur raison, il n'est pas besoin d'avoir recours à de rares exemples longuement recherchés: elle présente tant de points faibles, est si aveugle, qu'il n'y a rien de si clair et de si facile qui lui paraisse d'une parfaite évidence; que pour elle, ce qui est aisé et malaisé ne sont qu'un; qu'enfin tout ce sur quoi elle entreprend de porter un jugement et la nature en général, se dérobent à sa juridiction et à sa compétence.

Que nous prêche la vérité, quand elle nous invite à fuir la philosophie de ce monde; quand, si souvent, elle nous inculque que notre sagesse n'est que folie devant Dieu; que, de toutes les vanités, l'homme est ce qu'il y a de plus vain; que celui qui se targue de son savoir, ne sait pas ce que c'est que savoir; que l'homme n'est rien, lorsqu'il s'imagine être quelque chose; qu'il s'exalte et se leurre lui-même? Ces sentences qui émanent de l'Esprit saint, expriment si clairement et si nettement ce que je veux établir que toute autre preuve serait superflue avec des gens qui, soumis et obéissants, s'inclineraient devant son autorité; mais ceux-ci tiennent à faire les frais des verges qui serviront à les fouetter, et n'admettent pas que l'on combatte leur raison autrement qu'en l'opposant à elle-même.

=L'homme croit avoir une grande supériorité sur toutes les autres créatures, examinons ce qui en est: Est-il fondé à prétendre que toutes les merveilles de la nature n'ont été créées que pour lui?=--Envisageons donc, pour le moment, l'homme abandonné à lui-même sans secours étranger, armé uniquement des armes qui lui sont propres et n'ayant pas l'aide de la grâce et de la connaissance de Dieu qui sont tout son honneur, toute sa force et auxquelles il doit d'être ce qu'il est, et voyons ce dont il est capable en ce bel équipage. Qu'il m'explique, par la puissance de son raisonnement, sur quoi repose la grande supériorité qu'il prétend avoir sur les autres créatures? Qui l'autorise à penser que le mouvement admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si majestueusement au-dessus de sa tête, les fluctuations émouvantes de la mer aux horizons infinis, ont été créés et se continuent depuis tant de siècles pour sa seule commodité et son service? Est-il possible d'imaginer rien de si ridicule que cette misérable et chétive créature qui n'est seulement pas maîtresse d'elle-même, est exposée aux offenses de tant de choses et qui vient se dire la maîtresse et l'impératrice de l'univers? il n'est pas en son pouvoir d'en connaître la moindre parcelle, à plus forte raison de le commander. Qui lui a octroyé ce privilège qu'il s'arroge, d'être seul sur ce vaste bâtiment capable d'en apprécier la beauté et celle des pièces dont il se compose; de pouvoir seul en rendre grâce à l'architecte, et d'être seul en état d'en apprécier les ressources et de les mettre en valeur? Qu'il produise les lettres patentes qui lui confèrent ce bel et grand office! n'ont-elles été concédées qu'au bénéfice des sages? elles s'appliqueraient à bien peu; ou les fous et les méchants sont-ils dignes également d'une faveur aussi exceptionnelle? ils sont ce qu'il y a de pire au monde, pourquoi seraient-ils avantagés de la sorte sur tous les autres êtres de la création? Faut-il croire celui qui a dit: «Qui donc nous enseignera pour qui le monde a été fait? C'est sans doute pour les êtres animés qui ont l'usage de la raison, c'est-à-dire pour les dieux et les hommes qui sont les plus parfaits de tous les êtres (Cicéron)!» ou plutôt pourrons-nous jamais assez bafouer son impudence, d'accoupler ainsi les dieux et les hommes? Qu'a donc alors en lui le pauvret, qui puisse lui valoir un tel avantage?

=S'il est vrai que les astres ont de l'influence sur sa destinée, peut-il dire qu'il commande quand il ne fait qu'obéir.=--Considérons la vie incorruptible des corps célestes, leur beauté, leur grandeur, leur mouvement continu réglé avec tant de précision: «Quand on contemple au-dessus de sa tête les voûtes immenses du monde et les astres brillants dont elles sont constellées, et qu'on vient à réfléchir sur les révolutions de la terre et du soleil (Lucrèce)»; considérons la domination et la puissance que ces corps exercent non seulement sur nos existences et les fluctuations de notre destinée, «car toutes les actions et la vie des hommes dépendent de l'influence des astres (Manilius)», mais même sur nos penchants, nos raisonnements, nos volontés qu'ils gouvernent, poussent et agitent suivant que cette influence se fait sentir dans un sens ou dans un autre, ainsi que notre raison l'établit et nous le montre: «Elle reconnaît que ces astres si éloignés, ont sur les hommes un secret empire, que des lois fixes règlent les mouvements périodiques de l'univers et que le cours des destinées est déterminé par des signes certains (Manilius)»;--si non seulement l'homme isolé, non seulement les rois, mais même les royaumes, les empires, tout en ce bas monde subit l'action des moindres mouvements célestes: «Les plus grandes révolutions sont produites par ces mouvements insensibles, tant sont hautes ces lois qui commandent aux rois eux-mêmes (Manilius)»;--si notre vertu, nos vices, notre capacité, notre science, cette intuition même que nous avons de l'influence qu'exercent les astres, et cette compréhension des relations qui existent entre eux et nous, nous viennent d'eux et sont des effets de leur action, ainsi que nous sommes portés à le croire: «L'un, furieux d'amour, traverse la mer, et va renverser Troie; l'autre est destiné par le sort à donner des lois; ici des enfants tuent leurs pères, là des pères tuent leurs enfants, ou ce sont des frères qui s'arment contre leurs frères et s'égorgent entre eux. Il ne faut pas en accuser les hommes; la destinée, plus forte qu'eux, les entraîne, les force à se déchirer et à se punir ainsi de leurs propres mains; tout cela devait arriver, ainsi l'a voulu le destin (Manilius)»;--si enfin c'est au ciel que nous devons cette parcelle de raison que nous avons, comment peut-elle nous faire son égal? comment pouvons-nous soumettre à notre science son principe et les conditions dans lesquelles il existe?

=Que savons-nous de ces astres, sur quoi s'appuient les suppositions que nous émettons à leur sujet?=--Tout ce que nous voyons de ces corps, est pour nous un sujet d'étonnement: «Quels instruments, quels leviers, quelles machines, quels ouvriers ont élevé un si vaste édifice (Cicéron)?» Pourquoi admettons-nous qu'ils soient privés d'âme, de vie, de raison; nous ont-ils donné des preuves d'une stupidité persistante que rien n'est susceptible de modifier, à nous qui n'avons d'autres relations avec eux, que d'être sous leur dépendance? Dirons-nous que nous n'avons rien constaté qui témoigne d'une âme raisonnable, chez aucune créature autre que l'homme? Qu'est-ce que cela prouverait? Nous n'avons vu quoi que ce soit qui ressemble au soleil, et, de ce que nous n'avons rien vu de semblable à lui, en résulte-t-il qu'il n'existe pas, non plus que son mouvement de rotation parce qu'il n'a pas son pareil? Si tout ce que nous n'avons pas vu n'existait pas, notre science s'en trouverait considérablement réduite: «Tant sont étroites les bornes de notre esprit (Cicéron)!» N'est-ce pas un songe de la vanité humaine que de faire de la lune une terre céleste; d'y * rêver, comme Anaxagore, des montagnes, des vallées; d'imaginer, ainsi que l'admettent Platon et Plutarque, que, pour notre commodité, il s'y trouve des habitations où demeurent des êtres humains formant des colonies; et aussi que notre terre est un astre lumineux, jouissant d'un pouvoir éclairant: «Entre autres infirmités de la nature est cet aveuglement de l'âme qui force l'homme à errer et qui, de plus, lui fait chérir son erreur (Sénèque).»--«Le corps, sujet a se corrompre, alourdit l'âme, et cette enveloppe grossière la déprime dans l'exercice même de la pensée et l'attache à la terre (Saint Augustin).»

La présomption est chez nous une maladie naturelle et innée. De toutes les créatures, la plus misérable et la plus fragile c'est l'homme, qui en est en même temps, * dit Pline, la plus orgueilleuse; il en a la sensation, il se voit relégué dans la fange et la fiente du monde, attaché, cloué à la partie de l'univers qui est la pire, à celle qui est la plus morte, la plus croupissante, logé au dernier étage de l'édifice, celui qui est le plus éloigné de la voûte céleste, pêle-mêle avec les animaux qui rampent sur la terre, de pire condition que ceux qui vivent dans les airs ou dans l'eau; et le voilà qui, en imagination, se place au-dessus de l'orbite de la lune et ramène le ciel sous ses pieds!

=En quoi notre supériorité vis-à-vis des animaux consiste-t-elle; est-il sûr que les bêtes n'ont pas comme nous des idées et un langage?=--C'est par un effet de cette même vanité de son imagination que l'homme se fait l'égal de Dieu; qu'il s'attribue ce qui est le propre de la divinité; se classe de lui-même comme un être d'essence particulière, se mettant en dehors de la foule des autres créatures; fait la part aux animaux ses confrères et ses compagnons, assignant à chacun d'eux les parcelles de facultés physiques et intellectuelles qu'il juge à propos. Pour faire cette répartition, son intelligence lui a-t-elle révélé les mobiles intimes et cachés auxquels les animaux obéissent, et est-ce en les comparant à nous qu'il en est arrivé à conclure à la bêtise qu'il leur prête? Quand je joue avec ma chatte, qui sait si ce n'est pas elle qui, plus que moi-même, se distrait de la sorte? nous nous amusons l'un et l'autre et, suivant comme je me trouve disposé, je la caresse ou la repousse, elle en agit de même au gré de son caprice.--Dans la description que nous donne Platon de l'âge d'or qui, sous Saturne, régna sur la terre, il considère comme un des principaux avantages de l'homme de cette époque, qu'il était en communication avec les bêtes. Il pouvait de la sorte, en les questionnant et les étudiant, connaître exactement les qualités de chacune d'elles et en quoi elles différaient les unes des autres, ce qui affinait son intelligence et sa prudence, et lui donnait le moyen de se conduire dans la vie incomparablement mieux que nous ne pouvons le faire. N'est-ce pas là la meilleure preuve que l'on puisse donner de l'impudence de l'homme à l'égard des animaux? Quant à la forme extérieure qu'ils tiennent de la nature, ce grand philosophe pense que, pour la plupart, celle-ci, en la leur donnant, s'est uniquement préoccupée de faire que cette forme pût servir aux pronostics qu'on en tirait au temps où il vivait.

=Les bêtes se comprennent entre elles; si nous ne les comprenons pas, est-ce à elles ou à nous que cela est imputable?=--Si les hommes et les animaux ne se comprennent plus, à qui la faute; pourquoi serait-ce la leur, plutôt que la nôtre? c'est là un point qui est encore à deviner. Puisque nous ne les comprenons pas plus qu'ils ne nous comprennent, ils peuvent en conclure que c'est nous qui sommes des bêtes, par la même raison qui fait que nous estimons que ce sont eux qui le sont. Il n'y a rien d'étonnant à ce que nous ne les comprenions pas; n'en est-il pas ainsi des Basques et des Troglodytes? Cependant certains: Apollonius de Tyane, Melampus, Tirésias, Thalès et autres, ont prétendu les comprendre, et, puisque ceux qui s'occupent de la description du monde, nous disent qu'il existe des peuples qui ont un chien pour roi, il faut bien que ses sujets aient quelque compréhension de ses sons de voix et de ses mouvements.--Remarquons quelles ressemblances il y a entre eux: nous avons, d'une façon générale, quelque intelligence de leurs sens; les bêtes l'ont vis-à-vis de nous, à peu près dans la même mesure, elles nous flattent, nous menacent, nous demandent ce qu'elles veulent comme nous faisons d'elles. Du reste, nous reconnaissons que, bien évidemment, elles s'entendent entre elles, complètement et en tout; et cela, non seulement celles de même espèce, mais encore celles d'espèces différentes. «Les animaux domestiques, comme les bêtes féroces, font entendre des cris différents selon que la crainte, la douleur ou la joie les agite (Lucrèce).»--Par certains aboiements du chien, le cheval sait qu'il est en colère; il n'a pas de crainte, quand sa voix a d'autres inflexions.

=Celles qui n'ont pas de voix se font comprendre par les mouvements du corps, que de choses n'exprimons-nous pas nous-mêmes par gestes.=--Chez les bêtes mêmes qui n'ont pas de voix, certains services qu'elles se rendent mutuellement nous prouvent clairement qu'elles ont d'autres moyens de communiquer; leurs mouvements ont des significations qu'elles saisissent fort bien: «C'est par la même raison que nous voyons les enfants suppléer par des gestes à la parole qui leur manque (Lucrèce).»--Peut-on prétendre le contraire? n'est-ce pas ainsi, par signes, que nos muets discutent, s'entretiennent, content des histoires? J'en ai vu de si souples, de si bien dressés à cet exercice que, vraiment, ils se faisaient comprendre dans la perfection.--Les amoureux se disputent, se réconcilient, se prient, se remercient, se donnent des rendez-vous, se disent tout enfin avec les yeux: «Le silence même a son langage, il sait prier et se faire entendre (Le Tasse).»

Et avec les mains, que ne faisons-nous pas? Nous demandons, nous promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, comptons, confessons nos fautes, manifestons notre repentir, nos craintes, notre honte, nos doutes; nous nous informons, commandons, incitons, encourageons, jurons, portons témoignage, accusons, condamnons, absolvons, injurions, exprimons notre mépris, notre dépit; défions, flattons, applaudissons, bénissons, humilions; nous nous moquons, nous nous réconcilions, nous recommandons, exaltons, festoyons; nous nous réjouissons, nous nous plaignons, nous nous attristons; nous marquons notre découragement, notre désespoir, notre étonnement; nous nous écrions, nous nous taisons; que ne faisons-nous pas encore par ce moyen, variant et multipliant ce que nous exprimons, aussi bien qu'avec la parole?--Et de la tête: nous invitons, congédions, avouons, désavouons, démentons, souhaitons la bienvenue, honorons, vénérons, exprimons notre dédain, demandons, éconduisons, marquons notre gaîté, nous lamentons, caressons, adressons des reproches, faisons acte de soumission, bravons, exhortons, menaçons, donnons une assurance, demandons un renseignement!--Que ne disons-nous pas en fronçant les sourcils, en haussant les épaules?--Il n'est aucun de nos mouvements qui ne parle, et ne parle un langage intelligible, que tout le monde comprend, bien qu'il ne nous ait pas été enseigné; tout cela fait que lorsqu'on la compare à la variété des langues et au travail qu'elles demandent pour les posséder, cette communication par signes semble être plutôt le langage propre de la nature humaine.--Je laisse de côté ce que, dans cet ordre d'idées, la nécessité apprend, à un moment donné, à qui en a besoin; et aussi les lettres de l'alphabet exprimées avec les doigts, la grammaire inculquée par gestes, les sciences apprises et traduites par le même procédé; il est des nations chez lesquelles, au dire de Pline, on ne parle pas autrement.--Un ambassadeur de la ville d'Abdère, après avoir longuement entretenu Agis roi de Sparte, lui demanda quelle réponse il voulait qu'il rapportât à ses concitoyens: «Que je t'ai laissé dire tout ce que tu as voulu, répondit le roi, tant que tu as voulu, sans jamais dire un mot.» N'est-ce pas là parler tout en se taisant, et d'une manière fort compréhensible?

=Leur habileté surpasse celle de l'homme, si bien qu'il semblerait que la nature les a plus favorablement traitées que nous.=--Du reste, quelle faculté avons-nous, dont nous ne retrouvions pas l'application dans ce que font les animaux? Est-il une organisation mieux ordonnée que celle des mouches à miel, où les diverses charges et offices soient plus diversifiés et mieux remplis? La répartition du travail et des emplois y est tellement bien réglée, que nous ne pouvons supposer qu'elle puisse être faite sans raison, ni réflexion! «A ces signes et à cette police admirable, des sages ont jugé que les abeilles renfermaient une parcelle de la divine intelligence et avaient une âme (Virgile).»--Les hirondelles que nous voyons, au retour du printemps, fureter tous les coins de nos maisons, exécutent-elles leurs recherches sans y apporter de jugement; et est-ce sans discernement que, sur mille places qu'elles pourraient occuper, elles choisissent celle qui leur est le plus commode?--Quand ils construisent leurs nids, de si belle et admirable contexture, les oiseaux font-ils choix d'un endroit à forme carrée, ronde, d'un angle droit ou d'un angle obtus, sans s'être rendu compte des conditions où ils se trouvent et de ce qui en résultera? Lorsqu'ils prennent tantôt de l'eau, tantôt de l'argile, ignorent-ils que celle-ci s'amollit en l'humectant? En tapissant leurs palais de mousse ou de duvet, ne prévoient-ils pas que les membres délicats de leurs petits s'y trouveront plus mollement et plus à l'aise? S'abritent-ils contre le vent qui apporte la pluie, et s'installent-ils regardant l'orient, sans connaître les conditions dans lesquelles soufflent les différents vents, ni considérer que l'un vaut mieux que l'autre?--Pourquoi l'araignée épaissit-elle sa toile en certains points et la fait-elle plus lâche en d'autres; pourquoi, à un moment donné, la tisse-t-elle d'une façon, et à un autre moment d'une autre, si elle n'y a, au préalable, pensé, réfléchi et pris parti?

Nous constatons assez combien, dans la plupart de leurs ouvrages, les animaux nous sont supérieurs, et combien notre art demeure au-dessous dans les imitations que nous en faisons, et cependant pour nos œuvres, qui sont bien plus grossières que les leurs, nous mettons en jeu de nombreuses facultés et notre âme s'y applique de toutes ses forces; pourquoi n'estimons-nous pas qu'il en est de même chez eux? Quelle raison nous fait attribuer à je ne sais quel instinct naturel et servile, des ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons faire, tant naturellement qu'avec le secours de l'art? En cela, sans y penser, nous leur donnons un très grand avantage sur nous puisque la nature, par une tendresse toute maternelle, les accompagne et les guide, comme avec la main, dans les actions et les situations de leur vie, tandis qu'elle nous abandonne au hasard et à la fortune, qu'il nous faut recourir aux ressources de l'art pour nous procurer les choses nécessaires à notre conservation et qu'elle nous refuse en même temps, malgré une instruction préalable et tout en y apportant une grande contention d'esprit, la possibilité d'arriver à ce à quoi les bêtes parviennent spontanément; de telle sorte que la stupidité de ces brutes, chaque fois qu'il s'agit de nos commodités réciproques, surpasserait notre divine intelligence! Vraiment, s'il en était ainsi, nous serions bien fondés à dire qu'elle est pour nous une bien injuste marâtre; mais il n'en est rien, notre organisation n'est si difforme ni si déréglée.

=Il n'en est rien; elle a donné à l'homme tout ce qui est nécessaire à sa conservation.=--La nature a pour toutes ses créatures même sollicitude; il n'en est aucune qu'elle n'ait abondamment pourvue de tous les moyens nécessaires à la conservation de son être; et ces plaintes que j'entends émettre (car la licence de nos opinions tantôt nous élève au-dessus des nues, tantôt nous ravale aux antipodes) ne sont pas fondées.--Elles portent sur ce que l'homme est le seul animal ainsi abandonné tout nu sur la terre dénudée; qu'il y arrive lié, garrotté et que, pour s'armer et se garantir, il est dans l'obligation de recourir aux dépouilles d'autrui; que la nature a revêtu toutes les autres créatures de coquilles, de gousses, d'écorce, de poils, de laine, de piquants, de cuir, de bourre, de plumes, d'écailles, de toison, de soie, suivant les besoins de chacune; qu'elle les a armées de griffes, de dents, de cornes pour attaquer et se défendre, leur enseignant même ce qui leur est particulier comme nager, courir, voler, chanter, alors que l'homme ne peut, sans apprentissage, ni marcher, ni parler, ni manger et qu'il ne sait que pleurer: «Semblable au nautonier que la tempête a jeté sur le rivage, l'enfant gît à terre, nu, sans parole, dénué de tous les secours de la vie, au moment où la nature vient de l'arracher avec effort du sein maternel pour le produire à la lumière. Il remplit l'air de ses vagissements, et il a raison, tant de maux l'attendent à son passage ici-bas! Au contraire, les animaux domestiques et les bêtes féroces croissent sans peine; ils n'ont besoin ni de hochets, ni des caresses et du langage enfantin d'une nourrice; la différence des saisons ne les oblige pas à changer de vêtements; enfin, il ne leur faut ni armes, ni hautes murailles pour se mettre en sûreté, parce que la nature, de son sein fécond, a largement pourvu à tous leurs besoins (Lucrèce).»

=Il ne tiendrait qu'à nous de nous passer de vêtements et, sans culture, nous pourrions trouver partout notre nourriture.=--Ces plaintes ne sont pas justifiées; il y a dans l'organisation du monde une plus grande égalité et plus d'uniformité. Notre peau, tout comme celle des animaux, est à même d'opposer une résistance suffisante aux injures du temps; à preuve: plusieurs peuplades qui n'ont pas encore fait usage de vêtements; nos ancêtres les Gaulois qui n'étaient guère vêtus, pas plus que ne le sont nos voisins les Irlandais dont le climat est si froid. Mais nous en jugeons encore mieux par nous-mêmes, car toutes les parties de notre corps: * le visage, les pieds, les mains, les jambes, les épaules, la tête, qu'il nous plaît, suivant ce qui est dans nos habitudes, d'exposer au vent et à l'air, les supportent bien. S'il est en nous une partie faible qui semble devoir redouter le froid, c'est bien l'estomac où se fait le travail de la digestion; nos pères l'avaient à découvert et nos dames, si molles et si délicates qu'elles soient, vont parfois leurs vêtements entr'ouverts jusqu'au nombril.--L'emmaillotement des enfants, les précautions qu'on prend pour leur soutenir le corps, ne sont pas non plus indispensables; les mères lacédémoniennes élevaient les leurs, en laissant toute liberté de mouvements à leurs membres, sans les attacher, ni les contenir.--Si nous pleurons, cela nous est commun avec la plupart des animaux; il n'en est guère qu'on ne voie se plaindre et gémir longtemps encore après leur naissance; cela convient bien à l'état de faiblesse dans lequel ils se sentent.--Pour ce qui est de manger, c'est, chez nous comme chez eux, une chose naturelle qui vient sans qu'on l'apprenne, «car chaque animal sent sa force et ses besoins (Lucrèce)», et il est douteux qu'un enfant, arrivé à avoir la force de se nourrir, ne sût trouver sa nourriture: la terre la produit et la lui offre en quantité bien suffisante sans qu'il soit besoin ni de culture, ni de préparation d'aucun genre; pas en tous temps, à la vérité, mais, sur ce point, les bêtes sont dans les mêmes conditions, ce que témoignent les provisions que nous voyons faire aux fourmis et à d'autres, pour parer aux saisons stériles de l'année.

Ces nations récemment découvertes qui vivent dans l'abondance de viande et de boisson naturelle qu'elles ont à leur portée, sans avoir à s'en préoccuper ni à s'en occuper, nous montrent que le pain n'est pas la seule nourriture de l'homme, et que, sans qu'il soit besoin de labourer, la nature, en bonne mère, avait copieusement pourvu à tout ce qu'il nous faut, probablement même avec plus de prodigalité et de richesse qu'elle ne le fait à présent que nous sommes intervenus dans ses productions: «A l'origine, la terre produisait d'elle-même et fournissait à l'homme les plus riches moissons, le raisin joyeux, les fruits mûrs et les gras pâturages. Aujourd'hui, à peine accorde-t-elle ses richesses à un travail continu; nous en sommes réduits à épuiser nos bœufs et les forces du laboureur (Lucrèce)»; mais les exigences déraisonnables de nos appétits croissent plus encore que ce que nous pouvons imaginer pour les satisfaire.

=L'homme est naturellement mieux armé que beaucoup d'autres animaux; et il n'est pas le seul qui, pour augmenter ses forces, recoure à des moyens artificiels.=--Pour ce qui est des armes, la nature nous en a fournis plus que la plupart des animaux: nos membres sont susceptibles de plus de mouvements que les leurs et nous en tirons naturellement meilleur parti, sans nous y être exercés au préalable; nous voyons les hommes qui sont dressés à combattre tout nus, affronter les mêmes dangers que ceux que nous pouvons affronter nous-mêmes; et si, sous ce rapport, certains animaux ont de l'avantage sur nous, nous l'emportons sur nombre d'autres. Nous possédons d'instinct, sans qu'elle nous ait été inculquée, la précaution d'accroître notre force et de nous protéger en recourant à des mouvements artificiels. L'éléphant aiguise et appointe les dents dont il use dans le combat (il en a de spéciales à cet effet, qu'il ménage et dont il ne se sert qu'à cet usage); le taureau, en pareille circonstance, s'entoure d'un nuage de poussière qu'il forme en frappant le sol avec le pied; le sanglier affile ses défenses; l'ichneumon qui va en venir aux prises avec le crocodile, se protège en enduisant complètement son corps d'une couche épaisse de limon bien pétri qui forme croûte et dans laquelle il est comme dans une cuirasse; n'est-il pas tout aussi naturel pour nous de nous fabriquer des armes, en ayant recours au bois et au fer?

=Notre langage est chose factice, mais il y a lieu de penser qu'à l'instar des autres animaux, nous sommes susceptibles d'avoir un parler naturel.=--Quant au langage de l'homme, il est certain que si on peut dire qu'il n'est pas le fait de la nature, il faut, d'autre part, reconnaître aussi que ce n'est pas chose qui lui soit indispensable. Je crois cependant qu'un enfant qui aurait été élevé dans un isolement absolu, sans relations avec le reste du genre humain (expérience difficile à faire), arriverait à avoir une sorte de parole, pour exprimer ce qu'il conçoit. Il n'est pas croyable en effet que nous soyons privés par la nature de cette ressource qu'elle a donnée à quelques animaux; car est-ce autre chose que parler, cette faculté que nous leur voyons de se plaindre, de se réjouir, de s'appeler les uns les autres à l'aide, de se convier à l'amour, en donnant de la voix? Pourquoi ne parleraient-ils pas entre eux? ils nous parlent et nous leur parlons bien. Que de choses, par exemple, ne disons-nous pas à nos chiens et sur lesquelles ils nous répondent? Le langage que nous leur tenons, les termes que nous employons avec eux sont autres qu'avec les oiseaux, qu'avec les pourceaux, les bœufs, les chevaux; selon l'espèce à laquelle appartient l'animal, nous nous servons d'un idiome approprié: «Ainsi, dans une noire fourmilière, on voit des fourmis s'aborder, chacune peut-être pour se rendre compte des desseins de l'autre et si elle a besoin de son concours (Dante).» Il me semble même que Lactance admet non seulement que les bêtes parlent, mais qu'elles rient.--La différence de langage qui se voit chez l'homme, suivant la contrée qu'il habite, se reproduit chez les animaux d'une même espèce: Aristote cite, comme exemple à l'appui, le chant de la perdrix qui varie suivant qu'elle se trouve en pays de plaine ou de montagne: «Divers oiseaux changent de voix suivant la diversité des temps; il en est auxquels une nouvelle saison inspire un nouveau ramage (Lucrèce).»--Reste à savoir quel langage parlerait cet enfant; mais ce que l'on en peut conjecturer, n'a pas grande apparence d'être ce qui serait. Si, à ce que j'en dis, on oppose que les sourds, qui le sont de naissance, ne parlent pas, je répondrai que ce n'est pas seulement parce qu'on n'a pas pu leur apprendre à parler en se faisant entendre d'eux, mais plutôt parce qu'il existe une corrélation naturelle entre le sens de l'ouïe dont ils sont privé et la parole; il semble que, quand nous parlons, il faille, d'abord, que ce que nous disons, nous le disions à nous-mêmes et que nos oreilles le perçoivent, avant d'aller impressionner les oreilles des autres.

=En somme, l'homme n'est ni au-dessus ni au-dessous du reste des animaux.=--Tout cela est pour établir la ressemblance qu'il y a entre tous les êtres de la création, nous ramener et nous replacer dans l'ensemble des créatures. Nous ne sommes ni au-dessus ni au-dessous d'elles; tout ce qui est sous la voûte céleste, dit le sage, est soumis à la même loi et aux mêmes conditions: «Tout porte les chaînes de la fatalité (Lucrèce).» Il y a des différences, il y a des ordres, des degrés divers; mais d'une façon générale, les caractères essentiels sont les mêmes: «Chaque chose a son organisation propre, et toutes conservent les différences que la nature a mises entre elles (Lucrèce).»

Il faut contenir l'homme et le contraindre à ne pas franchir les barrières de l'enceinte commune. En réalité le malheureux ne saurait du reste les enjamber, lié qu'il est par les entraves qui le retiennent, l'assujettissent à toutes les obligations des autres créatures de même ordre, et cela dans des conditions qui n'ont rien de particulier. Il ne jouit en effet d'aucune prérogative effective surpassant notablement la règle commune et portant sur des points essentiels; celle qu'il s'attribue, soit qu'il y croie, soit par fantaisie, n'existe pas et n'a même pas l'apparence de la réalité. Et lors même qu'il en serait ainsi que, seul de tous les animaux, il aurait cette liberté d'imagination, ce déréglement de la pensée qui font qu'à volonté il se représente ce qui est et ce qui n'est pas, le vrai et le faux, ce serait là un avantage qui lui reviendrait bien cher et dont il n'aurait guère à tirer vanité, car c'est la source principale des maux qui l'accablent: le péché, la maladie, l'indécision, le trouble, le désespoir.

=Les bêtes, comme les hommes, sont susceptibles de réflexion.=--C'est pourquoi, pour revenir à mon sujet, je dis qu'il n'y a pas de raison pour penser que les bêtes font instinctivement et parce qu'elles obéissent à une force à laquelle elles ne peuvent se soustraire, ce que nous-mêmes faisons de notre plein gré et avec le secours de l'art. Les mêmes effets nous portent à conclure que les facultés qui les produisent sont les mêmes, et que, plus ces effets sont riches, plus riches sont ces facultés, ce qui nous oblige à confesser que les mêmes raisonnements, les mêmes moyens que les nôtres si même ils ne sont meilleurs que ceux d'après lesquels nous agissons, sont employés par les animaux dans ce qu'ils font.

Pourquoi supposer que chez eux l'action est machinale alors que chez nous-mêmes nous ne la ressentons pas telle? Sans compter qu'il est plus honorable d'être amené à agir comme il convient, par le fait d'une contrainte qui s'impose naturellement à nous et à laquelle nous ne pouvons nous soustraire, ce qui nous remet davantage encore sous la main de Dieu, que d'avoir l'obligation de le faire, sous l'effet de notre libre arbitre, demeurant exposés à en user avec témérité et au hasard; dans de telles conditions, le plus sûr est encore de nous en remettre à la nature du soin de diriger notre manière de faire. Mais notre présomption est si vaniteuse que nous préférons devoir ce dont nous sommes capables, à notre propre force plutôt qu'à sa libéralité; que nous enrichissons les animaux de biens naturels, auxquels nous renonçons pour nous-mêmes, trouvant plus honorables et plus nobles des biens qu'il nous faut acquérir; et cela, à mon avis, par simplicité d'esprit, car je priserais bien autant des grâces qui me seraient personnelles et innées, que d'autres qu'il m'aurait fallu mendier et qui auraient nécessité un apprentissage; il n'est pas en notre pouvoir de nous procurer meilleure recommandation que d'être favorisé de Dieu et de la nature.

Les habitants de la Thrace qui entreprennent de traverser sur la glace une rivière qui est gelée, prennent un renard qu'ils lâchent devant eux. On voit alors l'animal, avant de s'engager, approcher l'oreille le plus près possible de la surface, pour sentir à quelle distance, plus ou moins grande, il entend le bruit de l'eau qui coule au-dessous; et, selon qu'il apprécie que la glace a plus ou moins d'épaisseur, il avance ou recule. Ne sommes-nous pas fondés à penser qu'il se fait dans sa tête le travail rationnel qui se ferait dans la nôtre, conséquence du bon sens naturellement inné en lui comme en nous: «Ce qui fait du bruit, remue; ce qui remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est liquide et ce qui est liquide enfonce sous le poids d'un fardeau.» Attribuer uniquement l'action du renard à la pénétration de son ouïe sans qu'il y ait réflexion de sa part et, par suite, sans qu'il en ait tiré de conclusion, est une chimère que notre esprit ne peut admettre. Il faut penser qu'il en est de même de tant de ruses et d'inventions auxquelles les bêtes ont recours, pour se défendre de ce que nous entreprenons contre elles.

=Nous asservissons les bêtes, mais n'en est-il pas de même des hommes les uns vis-à-vis des autres?=--Si nous arguons de ce que nous avons l'avantage de pouvoir les captiver, de nous en servir, d'en user à notre volonté, cet avantage nous l'avons également les uns sur les autres; c'est dans ces conditions que sont nos esclaves.--Les Climacides n'étaient-elles pas, en Syrie, des femmes qui se mettaient à terre à quatre pattes pour servir de marche-pied et d'échelle aux dames pour monter dans leurs chars?--Combien de gens libres font abandon de leur vie et de leur être à la puissance d'autrui pour de bien légers bénéfices?--Dans la Thrace, les femmes et les concubines se disputaient la faveur d'être tuées sur le tombeau de leur mari.--Les tyrans ont-ils jamais manqué d'hommes se mettant à leur complète dévotion, alors même que quelques-uns allaient jusqu'à leur imposer de les accompagner dans la mort comme pendant leur vie? Des armées entières ne se sont-elles pas liées, par cette même obligation, vis-à-vis de leur capitaine?--La formule du serment de ces rudes escrimeurs à outrance qu'étaient les gladiateurs, portait: «Nous jurons de nous laisser enchaîner, brûler, frapper, tuer par le glaive, de souffrir tout ce que de loyaux gladiateurs sont exposés à endurer pour leur maître légitime, engageant solennellement notre corps et notre âme à son service.» «Brûle-moi la tête, si tel est ton bon plaisir; transperce-moi le corps d'un glaive ou déchire-moi le dos à coups de fouet (Tibulle).» C'était bien une réelle obligation, et, certaines années, il y en avait plus de dix mille qui la contractaient et auxquels elle coûtait la vie.--Les Scythes, à la mort de leur roi, étranglaient sur son corps sa concubine favorite, son échanson, son écuyer, son chambellan, l'huissier préposé à la porte de sa chambre et son cuisinier. A l'anniversaire de sa mort, ils tuaient cinquante chevaux montés par cinquante pages empalés du bas du dos au gosier, les laissant en cet état, exposés autour de la tombe, pour glorifier le mort.--Les hommes qui se mettent à notre service, le font à meilleur marché et dans des conditions moins agréables et moins avantageuses que celles dans lesquelles sont nos oiseaux, nos chevaux et nos chiens, pour lesquels nous nous astreignons à bien des soucis, au point que le dernier de nos serviteurs ne ferait probablement pas pour son maître ce que les princes s'honorent de faire pour ces bêtes.--Diogène, voyant ses parents en peine pour le racheter de la servitude, disait: «Ils sont fous; celui-là qui m'entretient et me nourrit, me rend service.» Ceux qui entretiennent des bêtes, devraient dire également qu'ils en sont les serviteurs et non pas qu'ils s'en servent.--Les animaux ont encore ceci de plus généreux que nous, c'est que jamais, par manque de cœur, un lion ne s'est fait l'esclave d'un autre lion, ni un cheval d'un autre cheval.

=Les animaux pratiquent la chasse comme fait l'homme, parfois de commun accord.=--De même que nous allons à la chasse des bêtes, les tigres et les lions vont à la chasse de l'homme; et, cet exercice, les animaux le pratiquent les uns par rapport aux autres: les chiens chassent le lièvre, les brochets les tanches, les hirondelles les cigales, les éperviers les merles et les alouettes: «La cigogne nourrit ses petits de serpents et de lézards trouvés dans les lieux sauvages; l'aigle, ministre de Jupiter, chasse dans les forêts le lièvre et le chevreuil (Juvénal).»--Nous partageons le produit de nos chasses avec nos chiens et nos oiseaux qui sont avec nous à la peine et dont nous utilisons les qualités cynégétiques.--En Thrace, au delà d'Amphipolis, chasseurs et faucons sauvages partagent équitablement, par moitié, le gibier qu'ils prennent; sur les bords du Palus Méotide, les loups auxquels le pêcheur ne laisse pas, de bonne foi, part égale de sa pêche, détruisent aussitôt ses filets.--Nous avons des chasses où il est plus fait emploi de l'adresse que de la force: telles sont la chasse avec des collets, celle à la ligne armée d'hameçon; les bêtes en pratiquent de semblables. Aristote dit que la Seiche projette de son corps un long boyau semblable à une ligne, qu'elle va déroulant sur un long parcours et qu'elle peut replier en elle à volonté; chaque fois qu'elle voit un petit poisson s'en approcher, elle lui laisse mordre l'extrémité de ce boyau et demeure elle-même cachée dans le sable ou la vase; petit à petit, elle retire alors son boyau, entraînant le poisson jusqu'à ce que l'ayant amené tout près d'elle, d'un saut elle puisse l'attraper.

=La force de l'homme est inférieure à celle de bien des animaux.=--Pour ce qui est de la force, il n'est pas d'animal au monde, en butte à plus d'offenses que l'homme. Sans parler de la baleine, de l'éléphant, du crocodile, ni de tels autres animaux dont un seul, aux prises avec un plus ou moins grand nombre d'hommes, est capable de s'en défaire, les poux suffisent pour clore la dictature de Sylla, un animalcule a facilement raison à son déjeuner du cœur et de la vie d'un puissant empereur à l'épogée de la grandeur.

=Les bêtes savent discerner ce qui leur est utile, soit pour leur subsistance, soit en cas de maladie.=--Nous disons que c'est à la science, à une connaissance résultant de la pratique et du raisonnement que l'homme doit de discerner les substances utiles à son alimentation et au traitement de ses maladies, de celles qui n'y sont pas propres; de reconnaître les propriétés de la rhubarbe et du polypode. Pourquoi n'attribuons-nous pas de même à la science et à la prudence les faits de même ordre que présentent les animaux, quand nous voyons les chèvres de Candie, lorsqu'elles sont blessées, entre un million de plantes, choisir le dictame pour se guérir; la tortue recourir sans retard à l'origan pour se purger, quand elle a mangé de la vipère; le dragon s'éclaircir la vue et soigner ses yeux avec du fenouil; les cigognes s'administrer elles-mêmes des clystères avec de l'eau de mer; les éléphants retirer de leur propre corps et de celui de leurs congénères, et même des blessures reçues par leur maître (ainsi que nous en fournit un exemple le roi Porus que vainquit Alexandre), les javelots et les dards qui les ont atteints dans le combat, et faire cette opération si adroitement, que nous ne saurions mieux nous y prendre pour épargner la douleur au patient? Alléguer, pour déprécier les animaux, qu'en cela ils obéissent uniquement à ce que leur inspire et leur enseigne la nature, que ces notions leur sont innées, ne fait pas que, chez eux aussi, ce ne soit science et prudence; c'est simplement reconnaître qu'ils possèdent ces deux qualités à un plus haut degré que nous, pour le plus grand honneur de cette maîtresse d'école hors de pair.

=Exemple de raisonnement chez un chien.=--Chrysippe qui, en toutes autres choses, se montre aussi dédaigneux que n'importe quel autre philosophe de la condition inférieure des animaux, convient que lorsqu'il réfléchit sur les mouvements d'un chien à la recherche de son maître qu'il a perdu, ou à la poursuite d'un gibier qui lui échappe, et qui, arrivé à un carrefour où s'embranchent trois chemins, après avoir pris l'un, puis un second, et avoir reconnu que ni l'un ni l'autre n'offrent trace de ce qu'il cherche, enfile le troisième sans hésiter, il est contraint de confesser qu'il faut que l'animal se soit tenu le raisonnement suivant: «J'ai suivi les traces de mon maître jusqu'à ce carrefour; il a dû nécessairement prendre l'un de ces trois chemins; or, il n'a suivi ni celui-ci, ni celui-là; donc, infailliblement, il est passé par cet autre.» Et, fort de cette déduction, il ne se consulte plus sur le troisième chemin, ne songe même pas à s'assurer s'il y trouvera des traces confirmant sa conclusion, il le prend obéissant à la force de son raisonnement. Cet effort de dialectique, cet emploi de propositions examinées d'abord séparément, puis ensemble, pour en arriver à une déduction logique, n'a-t-il pas autant de valeur si le chien y est amené de lui-même, que s'il y avait été conduit par les leçons reçues de Trapezonce?

=Les bêtes sont capables d'être instruites.=--On ne peut même pas dire que les bêtes soient incapables de recevoir une instruction comme se donne la nôtre: aux merles, aux corbeaux, aux pies, aux perroquets, nous apprenons à parler et ils s'y prêtent si facilement, leur organe est si souple, si maniable, se plie si aisément à l'émission des sons que nous voulons lui faire produire pour les amener à prononcer un certain nombre de lettres et de syllabes, qu'il est évident qu'il se fait en eux un raisonnement grâce auquel nous les trouvons si disposés et si portés de bonne volonté à apprendre.--Chacun a probablement vu, au point d'en être rassasié, les singeries qu'en si grand nombre les bateleurs enseignent à leurs chiens; les danses exécutées en cadence par ces animaux, sans qu'ils aillent jamais à contre-temps avec la musique qui les accompagne; les tours et les sauts qu'ils leur font faire à leur commandement.--Ce que font les chiens dont se servent les aveugles pour se conduire dans les villes comme dans les campagnes, bien que ce soit chose courante, me transporte encore plus d'admiration. Je me prends à contempler comme ils s'arrêtent à certaines portes où ils ont l'habitude de recevoir l'aumône, comme ils évitent les voitures et les charrettes alors qu'ils pourraient croire avoir assez de place pour passer. J'en ai vu un qui, longeant un fossé de la ville, abandonnait un sentier plan et bien battu pour en suivre un autre plus mauvais, afin que son maître se trouvât moins près du fossé. Comment avait-on pu faire comprendre à ce chien qu'il avait pour mission de se préoccuper uniquement de la sûreté de son maître sans s'inquiéter, dans l'accomplissement de cette tâche, de ses propres commodités? Comment pouvait-il savoir que tel chemin, assez large pour lui, ne l'était pas suffisamment pour un aveugle? cela peut-il s'expliquer sans admettre de raisonnement de sa part?

Il ne faut pas oublier ce que Plutarque conte d'un chien qu'il a vu, à Rome, au théâtre Marcellus, où se trouvait l'empereur Vespasien le père. Ce chien était employé par un bateleur dans une pièce à plusieurs tableaux et à plusieurs personnages, où il avait un rôle. Il devait, entre autres choses, pendant un temps donné, contrefaire le mort pour avoir mangé certaine drogue. Après avoir avalé le pain qui était censé la drogue en question, il se mettait d'abord à trembler et à vaciller sur ses pattes, comme s'il avait des étourdissements, et finalement il s'étendait à terre et se raidissait comme s'il était mort, se laissant traîner et tirer d'un endroit à un autre, comme le comportait le sujet de la pièce. Puis, quand il estimait le moment venu, il commençait à remuer tout doucement comme s'il sortait d'un profond sommeil, levait la tête, regardait çà et là d'une façon qui étonnait tous les assistants.

Les bœufs employés à l'arrosage dans les jardins royaux de Suse, faisaient tourner de grandes roues munies de seaux qui puisaient l'eau, système dont certains font usage dans le Languedoc. Ces bœufs devaient chacun faire faire cent tours à la roue; ils connaissaient si bien ce nombre que, lorsqu'il était atteint, il était impossible, par n'importe quel moyen, d'en obtenir davantage: leur tâche était accomplie, ils s'arrêtaient net. Nous, nous arrivons à l'adolescence avant de savoir compter jusqu'à cent, et des nations viennent d'être découvertes qui n'ont aucune notion des nombres.

=Quelques-unes instruisent les autres; il y en a qui s'instruisent elles-mêmes.=--Instruire les autres demande encore plus de raisonnement que s'instruire soi-même. Laissons de côté ce qu'en pensait Démocrite qui s'attachait à prouver que nous tenons des bêtes la plupart des arts qui sont à notre connaissance, que, par exemple, l'araignée nous a appris à tisser et à coudre, l'hirondelle à bâtir, le cygne et le rossignol la musique, et que c'est en imitant certains animaux, que nous avons été initiés à la médecine. Aristote croit que les rossignols enseignent à leurs petits à chanter et y consacrent du temps et du soin; il s'ensuivrait que ceux que nous élevons en cage, qui ne peuvent apprendre avec leurs parents, perdent beaucoup du charme de leur chant; nous en pouvons conclure que ce chant s'améliore par les efforts et l'étude. Même pour ceux qui sont en liberté, le degré de perfection qu'il leur est possible d'atteindre n'est pas le même pour tous; il varie avec l'aptitude de chacun. Ils sont jaloux de leur talent et luttent parfois à qui en montrera le plus, et apportent dans cette lutte une si grande émulation, qu'on en a vu mourir, le souffle venant à leur manquer, avant qu'ils ne se résignent à s'avouer vaincus en cessant leur chant. Les plus jeunes travaillent mentalement, s'appliquant à reproduire les airs qu'ils entendent; l'élève écoute la leçon que lui donne celui qui l'instruit, y apportant une grande attention afin de s'en bien pénétrer; tour à tour l'un se tait, l'autre chante; on voit le précepteur corriger les fautes de son élève, on sent qu'il lui adresse des reproches.

J'ai vu, dit Arrien, une troupe d'éléphants, dans laquelle l'un d'eux jouait des cymbales; il en avait une attachée à chacune de ses cuisses, une autre à sa trompe. Au son de cette musique, les autres dansaient en rond, se dressant, s'inclinant en cadence, observant la mesure marquée par l'instrument; c'était un harmonieux ensemble qui faisait plaisir.--Aux spectacles de Rome, se voyaient d'ordinaire des éléphants dressés à se mouvoir, à exécuter au son de la voix, des danses à plusieurs figures, compliquées de cadences variées très difficiles à apprendre. On en a vu qui, tout seuls, répétaient leur leçon et s'exerçaient avec soin et application, pour n'être pas réprimandés et battus par leurs maîtres.

Cette autre histoire d'une pie, que Plutarque, lui-même, garantit, est bien singulière. Cette pie était dans la boutique d'un barbier de Rome; elle contrefaisait à merveille, avec la voix, tout ce qu'elle entendait. Un jour, des trompettes s'arrêtent devant la boutique et y restent longtemps à sonner. Le reste de la journée et le lendemain, la pie demeura pensive, muette, mélancolique; tout le monde en était étonné et pensait que, surprise et étourdie du bruit des trompettes, elle en avait perdu la voix, en même temps qu'elle en avait été assourdie. On finit par s'apercevoir que c'était parce qu'elle s'était recueillie en elle-même et livrée à une profonde étude, méditant, préparant sa voix à imiter le son de ces trompettes; de telle sorte que la première fois qu'elle se reprit à se faire entendre, ce fut pour exprimer leurs airs au mieux de ce qui se pouvait, dans la même mesure et avec toutes leurs nuances; en adoptant ce nouveau répertoire, elle fut prise de dédain pour ce qu'auparavant elle savait dire et que, dès lors, elle laissa complètement de côté.

=Industrie d'un chien qui veut boire l'huile du fond d'une cruche.=--Je ne veux pas omettre cet autre exemple d'un chien, dont ce même Plutarque dit avoir été témoin, d'un bateau à bord duquel il était (je ne raconte pas ces faits dans l'ordre où il les donne; cet ordre m'importe peu, car je n'entends pas apporter plus de classement dans les exemples que je cite, que je n'en observe dans le reste de mon ouvrage). Ce chien, furetant sur la plage, était fort en peine pour laper de l'huile qui se trouvait au fond d'une cruche et à laquelle il ne pouvait parvenir avec sa langue, parce que l'orifice du vase était trop étroit. Pour y arriver, il se mit à aller chercher des cailloux et à les jeter dans la cruche, jusqu'à ce qu'il eût fait monter l'huile à hauteur des bords du vase de manière à pouvoir l'atteindre; n'est-ce pas là le fait d'un esprit bien subtil?--On dit que les corbeaux de Barbarie agissent de même quand le niveau de l'eau qu'ils veulent boire, est trop bas.

=Subtilité et pénétration des éléphants.=--Cela n'est pas sans quelque rapport avec ce que Juba, un des rois de ces contrées, rapporte des éléphants. Pour s'emparer d'eux, on prépare des fosses profondes, que l'on recouvre de menues broussailles qui les masquent à leur vue; s'ils viennent à y tomber, ils y demeurent prisonniers. Quand, à force d'adresse, ceux qui les chassent ont amené l'un d'eux à s'y prendre, ses compagnons apportent en hâte quantité de pierres et de pièces de bois pour combler la fosse et faciliter sa sortie.--Du reste, l'industrie de cet animal ressemble sous tant d'autres rapports à l'industrie humaine que, si je voulais relater en détail tout ce qui a été relevé à cet égard, j'arriverais aisément à prouver ce que j'avance d'ordinaire: qu'il y a plus de différence entre tel homme et tel autre, qu'entre tel animal et tel homme.--Le gardien d'un éléphant appartenant à un particulier de la Syrie, lui dérobait à chaque repas la moitié de la ration qui lui revenait; un jour, le maître de l'animal voulut lui-même s'occuper de lui: il versa dans sa mangeoire la quantité exacte d'orge qui lui revenait. L'éléphant, regardant d'un mauvais œil son gardien, sépara cet orge en deux avec sa trompe et, mettant à part l'une des deux moitiés, révéla par là le tort qu'on lui faisait.--Un autre avait un gardien qui mélangeait des pierres à ce qu'il lui donnait à manger, pour en accroître la mesure; l'animal, s'approchant du pot où ce gardien faisait cuire sa viande pour son repas, le lui remplit de cendres.--Ce sont là des faits particuliers, mais ce que tout le monde a vu, ce que chacun sait, c'est que jadis, dans toutes les années des peuples de l'Orient, les éléphants en constituaient l'un des éléments les plus importants et, dans les combats, produisaient des effets plus grands, sans comparaison, que ceux que nous obtenons à présent de notre artillerie qui, dans un ordre de bataille régulier, occupe à peu près la place qu'y tenaient alors les éléphants (ce dont peuvent se rendre aisément compte ceux qui connaissent l'histoire ancienne): «Leurs ancêtres avaient été employés par le carthaginois Annibal, par nos généraux romains et par le roi d'Épire; ils transportaient sur leur dos des cohortes ou des tours que l'on voyait s'avancer au milieu de la mêlée (Juvénal).»--Il fallait bien que ce fût en connaissance de cause qu'on eût confiance en ces bêtes et en leur raisonnement, puisqu'on les faisait marcher en tête de l'armée, à une place où le moindre arrêt causé par leur grosseur et leur pesanteur, le moindre effroi qui les eût fait rétrograder sur les gens de leur parti, pouvaient tout perdre; et, de fait, il s'est vu peu d'exemples où il soit arrivé qu'ils se rejetassent sur leurs troupes, tandis qu'il nous advient de nous rejeter les uns sur les autres et de nous mettre ainsi en déroute. Ils étaient chargés d'effectuer non un simple mouvement, mais encore d'évoluer pendant le combat.--Ainsi en usaient les Espagnols lors de la récente conquête des nouvelles Indes, avec des chiens auxquels une solde était allouée et qui, en outre, participaient au butin. Ces chiens montraient autant d'adresse que d'à propos pour poursuivre ou s'arrêter après un succès, charger l'adversaire ou battre en retraite suivant les circonstances, distinguer amis et ennemis, qu'ils apportaient d'ardeur et de ténacité quand ils se trouvaient aux prises.--Nous admirons et apprécions davantage les choses qui ont un caractère de particularité que celles dont nous sommes journellement témoins, sans cela je ne me serais pas livré à cette longue énumération; car je crois que rien qu'en examinant de près ce que nous voyons chez les animaux qui vivent auprès de nous, nous y relèverions des faits aussi remarquables que ceux que l'on va chercher dans des pays et des temps autres que les nôtres. C'est toujours une même nature dont le cours va se déroulant, et celui qui connaîtrait suffisamment l'état présent, pourrait en conclure à coup sûr l'avenir et le passé.

=D'homme à homme, nous traitons de sauvages ceux qui n'ont pas nos usages; nous nous étonnons de même de tout ce que nous ne comprenons pas chez les animaux.=--J'ai vu autrefois, parmi nous, des hommes venus par mer de lointains pays; parce que nous ne comprenions pas du tout leur langage, et que leurs façons, comme leur contenance et leurs vêtements, ne ressemblaient en rien aux nôtres, tous nous les estimions des sauvages et des brutes! Nous attribuions à leur stupidité et à leur bêtise, de les voir garder le silence, de ne pas parler le français, d'ignorer nos baisements de main, nos révérences contournées, notre attitude, notre maintien sur lesquels, sous peine d'être incorrects, nous voudrions voir se modeler tout ce qui appartient à l'espèce humaine. Nous condamnons tout ce qui nous semble étrange, et aussi ce que nous ne comprenons pas; c'est ce qui arrive dans l'appréciation que nous portons sur les bêtes. Sous certains rapports, elles ont de la ressemblance avec nous, et nous pouvons alors, par comparaison, former sur ces points communs quelques conjectures; mais que savons-nous de ce qui leur est propre? Les chevaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les oiseaux et la plupart des animaux qui vivent avec nous, reconnaissent notre voix et répondent à notre appel, ce que faisait aussi la murène de Crassus qui allait à lui quand il l'appelait; ce que font également les anguilles qui sont dans la fontaine d'Aréthuse. Il nous est possible d'en juger par nous-mêmes, car assez souvent j'ai vu des viviers dont les poissons accouraient pour manger, à un appel formulé d'une certaine façon par ceux qui en prennent soin: «Chacun a son nom et accourt à la voix du maître qui les appelle (Martial).»

=Il semble que, chez l'éléphant, il y ait trace de sentiment religieux.=--Nous pouvons dire aussi que les éléphants ont un certain sentiment de la religion; on les voit, en effet, après leurs ablutions et leurs purifications, élever leur trompe comme des bras vers le ciel et, les yeux fixés vers le soleil levant, demeurer ainsi en contemplation, pendant un certain temps, à certaines heures de la journée, livrés à la méditation, et cela, de leur propre mouvement, sans y avoir été instruits ni y être obligés. Pour ce qui est des autres animaux chez lesquels nous ne voyons rien de semblable, il ne nous est pas possible, nonobstant, d'en conclure qu'ils soient sans religion, ne pouvant arguer ni pour, ni contre, de ce qui nous est caché.

=Les échanges d'idées entre des animaux auxquels la voix fait défaut ne sauraient se nier.=--Le fait suivant, que cite le philosophe Cléanthe, présente quelque analogie avec ce que nous pratiquons nous-mêmes. Il a vu, raconte-t-il, des fourmis, partant de leur fourmilière, porter vers une autre le corps d'une fourmi qui était morte. De cette seconde fourmilière se détachèrent plusieurs autres fourmis qui vinrent au-devant des premières, comme pour parlementer avec elles. Après être demeurées un moment ensemble, les dernières s'en retournèrent pour aller, peut-on croire, conférer avec les autres fourmis de leur fourmilière; puis elles revinrent, et cela à deux ou trois reprises différentes, probablement en raison des difficultés de la négociation. Enfin ces dernières apportèrent de leur tanière un ver de terre comme rançon de la morte. Les premières chargèrent ce ver sur leur dos et l'emportèrent chez elles, laissant aux autres le corps de la trépassée. Cléanthe voit là une preuve que, si certains animaux n'ont pas de voix, il ne s'ensuit pas qu'ils soient dépourvus de moyen de communiquer entre eux et d'échanger leurs pensées, et que c'est une infériorité de notre nature, si nous ne pouvons participer, nous aussi, à ces relations, et sottise de notre part de vouloir nous en faire juges.

=Facultés dont jouissent certains animaux et que nous ne possédons pas.=--Les animaux font d'autres choses encore qui dépassent de beaucoup ce dont nous sommes capables, que nous ne parvenons pas à imiter, que notre imagination ne nous permet même pas de concevoir.--Plusieurs historiens ont rapporté que dans la grande et dernière bataille navale qu'Antoine perdit contre Auguste, sa galère amirale fut arrêtée dans sa marche par ce petit poisson que les Latins nomment «Remora», à cause de la propriété qu'il possède d'arrêter tout navire, quel qu'il soit, auquel il s'attache.--L'empereur Caligula voguant avec une grande flotte sur la côte de Roumanie, la galère qu'il montait fut arrêtée net par ce poisson; il le fit prendre alors qu'il était encore adhérent à la coque du bateau, et se trouva fort dépité qu'un si petit animal, fixé simplement à la paroi du navire par sa bouche (car c'est un poisson à coquille), fût capable de tenir tête à la mer, aux vents et à la force que pouvaient produire tous ses avirons; s'étonnant aussi à très juste raison de ce que, dès qu'il se trouve hors de l'eau, il perde la force qu'il a quand il est dans son élément.--Un citoyen de Cyzique acquit jadis la réputation d'un très bon mathématicien, pour avoir pénétré la manière de faire du hérisson. Cet animal creuse sa tanière en y ménageant plusieurs ouvertures diversement orientées: selon le vent qu'il prévoit, il bouche l'orifice qui correspond à cette direction; d'après cela, notre homme, qui en avait fait la remarque, prédisait, dans son entourage, le vent qui allait souffler.--Le caméléon prend la couleur du milieu dans lequel il se trouve. Le poulpe va plus loin: il se donne la couleur qu'il veut, suivant les circonstances, soit pour se dérober à la vue d'un animal qu'il craint, soit pour en atteindre un qu'il veut attraper. Dans le caméléon, c'est un effet indépendant de lui-même; chez le poulpe, c'est un effet de sa volonté. Notre visage change aussi parfois de couleur sous l'influence de la frayeur, de la colère, de la honte et d'autres passions encore; c'est le résultat d'une cause qui l'impose, comme chez le caméléon; sous l'effet de la jaunisse, notre teint jaunit, mais, alors, c'est indépendant de notre volonté.--Ces choses, que les animaux peuvent et que nous ne parvenons pas à égaler, sont une preuve que, sur certains points, ils ont des moyens plus développés que les nôtres et qui nous sont cachés; comme il se peut, et cela est vraisemblable, qu'il s'en trouve qui soient dans des conditions et aient des facultés autres que rien ne nous révèle.

=Les prédictions fondées jadis sur le vol des oiseaux, avaient peut-être leur raison d'être.=--De tous les moyens de prédiction dans les temps passés, les plus anciens et aussi ceux présentant le plus de certitude, étaient tirés du vol des oiseaux; nous n'avons rien de pareil, ni de si admirable. Il faut bien admettre que la manière dont battaient leurs ailes, d'où se déduisait la connaissance de l'avenir, devait provenir de quelque cause intimement liée à cette science de caractère si noble; car s'en tenir à la lettre, attribuer de tels effets simplement à une cause naturelle, dont l'oiseau est inconscient, sans que son intelligence y soit pour quelque chose, sans qu'il s'y prête, sans qu'il y ait raisonnement de sa part, est une supposition évidemment fausse.--Cela admis, que dire de la torpille qui a la propriété d'engourdir les membres qui la touchent et qui, au travers même de la seine et autres filets, transmet cet engourdissement aux mains de ceux qui la touchent et la manient? On dit même que si on fait couler sur elle un jet d'eau, l'engourdissement remontant le fil de l'eau, gagne la main qui la déverse et lui enlève la sensation du toucher. Cette propriété merveilleuse n'est pas inutile à la torpille, elle en a conscience et en use; on la voit, en effet, quand elle est en quête d'une proie, se tapir dans la vase de telle sorte que les autres poissons glissant dessus, saisis et paralysés à son contact glacial, tombent en son pouvoir.--Les grues, les hirondelles et autres oiseaux de passage qui émigrant selon les saisons, témoignent assez qu'ils ont conscience d'être à même de deviner le temps, faculté qu'ils mettent à profit.

=N'attribue-t-on pas aux chiennes de savoir discerner, dans une portée, le meilleur de leurs petits?=--Les chasseurs affirment que pour choisir, en vue de le conserver, le meilleur d'une portée de petits chiens, il n'y a qu'à mettre la mère à même d'effectuer elle-même ce choix: si on les emporte hors de leur gîte, le premier qu'elle y rapportera sera toujours le meilleur; si encore on fait semblant d'entourer ce gîte de feu, ce sera à son secours qu'elle courra tout d'abord, ce qui montre bien qu'elle a une faculté de pronostiquer que nous n'avons pas, un moyen de juger ce que peuvent être ses petits, autre et plus perspicace que ce qui est en nous.

=Sous bien des rapports, nous devrions prendre modèle sur les animaux.=--Les bêtes naissent, engendrent, se nourrissent, agissent, se meuvent, firent et meurent d'une façon tellement analogue à nous, que tout ce qu'à cet égard nous refusons d'admettre à leur compte dans les causes qui déterminent ces effets et que nous admettons pour nous-mêmes, parce que nous nous disons d'ordre supérieur, ne peut provenir de notre raison.--Pour nous conserver en bonne santé, les médecins nous conseillent de prendre exemple sur elles et de vivre à leur façon, et ce dicton populaire est de tous les temps: «Tenez-vous chaudement les pieds et la tête; pour le reste, vivez comme font les bêtes.»--La génération est le principal des actes auxquels nous incite la nature; pour son accomplissement, certaines positions de notre corps valent mieux que d'autres; ici encore, les médecins admettent que celle que prennent les animaux est celle qui convient le mieux et qu'il n'y a qu'à faire comme eux: «On estime communément que, pour être féconde, l'union des époux doit se faire dans l'attitude des quadrupèdes, parce qu'alors la situation horizontale de la poitrine et l'élévation des reins favorisent la direction du fluide générateur (Lucrèce).» Les mouvements indiscrets et provocateurs que d'elle-même la femme a imaginé d'y ajouter, passent pour nuisibles, ils sont à interdire; qu'elle prenne pour exemple ce que font les bêtes, chez lesquelles l'individu de leur sexe se comporte avec plus de modestie et de calme: «Les mouvements lascifs par lesquels la femme excite l'ardeur de son époux, sont un obstacle à la fécondation; ils déplacent le soc du sillon et détournent les germes du but (Lucrèce).»

=Ils ont le sentiment de la justice; leur amitié est plus constante que celle de l'homme.=--Si c'est faire acte de justice que de rendre à chacun ce qui lui est dû, les bêtes qui servent, aiment et défendent ceux qui les traitent bien, qui poursuivent les étrangers, ceux qui maltraitent leurs amis et se montrent agressifs envers eux, font en cela quelque chose qui se rapproche de nos idées de justice; ce même sentiment se retrouve encore dans la parfaite égalité qu'elles apportent dans les soins qu'elles donnent à leurs petits.--Pour ce qui est de leur attachement, il est chez elles incomparablement plus vif et plus constant que chez l'homme: A la mort du roi Lysimaque, son chien Hyrcan demeura obstinément sur le lit de son maître, sans vouloir ni boire ni manger; et le jour où le corps fut brûlé, il prit sa course et alla se jeter dans le feu et y périt.--Le chien d'un nommé Pyrrhus en agit de même: il ne voulut pas bouger de son lit quand celui-ci mourut; lorsqu'on enleva le corps, il se laissa emporter en même temps et, finalement, se lança dans le bûcher sur lequel se consumaient les restes de son maître.

=Dans leurs goûts, leurs affections, en amour, ils sont délicats, extravagants, bizarres comme nous-mêmes.=--Il y a certains courants d'affection, que l'on désigne du nom de sympathie, qui naissent quelquefois en nous sans que la raison y ait part, et qui sont l'effet d'un sentiment tout fortuit; tout comme nous, les bêtes en sont capables. C'est ainsi qu'on voit des chevaux s'éprendre les uns des autres, au point qu'on a bien de la peine à les faire vivre ou voyager séparément. On en voit qui se passionnent pour ceux des leurs de telle ou telle couleur, comme nous pouvons faire pour certains genres de physionomie; quand ils en rencontrent de leur nuance favorite, aussitôt ils les approchent, leur font fête et leur manifestent la satisfaction qu'ils éprouvent; tandis qu'ils prennent en aversion ceux d'autre nuance et ne les acceptent qu'à contre-cœur.--Les animaux ont, comme nous, des préférences en amour et savent faire un choix parmi les femelles qui s'offrent à eux; ils ne sont pas exempts de jalousie, elle les rend irréconciliables et peut les porter à des actes extrêmes.

Les désirs des êtres animés ou sont dans la nature et répondent à des besoins réels, comme boire et manger, ou, tout en étant naturels, ne répondent pas à des nécessités absolues, tels ceux ayant trait aux rapports entre mâles et femelles; enfin il en est qui ne sont pas dans la nature et ne répondent pas davantage à des besoins. Cette dernière catégorie comprend la plupart des désirs de l'homme qui portent presque exclusivement sur des choses superflues et des besoins factices. Il est, en effet, merveilleux de voir combien la nature se contente de peu, combien elle nous laisse peu de choses à désirer; l'art de nos cuisiniers ne rentre pas dans ses prévisions: une olive par jour, au dire des stoïciens, suffit pour sustenter l'homme; ce n'est pas elle qui nous incite à avoir des vins plus ou moins délicats, non plus qu'à ce que nous ajoutions à la satisfaction pure et simple de nos besoins amoureux: «La volupté ne lui semble pas plus vive dans les bras de la fille d'un consul (Horace).»

Ces désirs superflus, introduits en nous par l'ignorance de ce qui est bien et la prédominance d'idées fausses, sont en si grand nombre, que presque tous ceux que nous tenons de la nature ont dû leur céder la place; il s'est produit à cet égard ni plus ni moins que ce qui surviendrait dans une cité où les étrangers seraient en si grand nombre, qu'ils en arriveraient à mettre dehors les habitants qui en sont originaires, absorbant l'autorité et le pouvoir que ceux-ci détenaient primitivement et finissant par l'usurper complètement et être seuls à l'exercer.

Les animaux sont, beaucoup plus que nous, soumis aux règles qui les régissent, et se maintiennent avec beaucoup plus de modération dans les limites que la nature leur a posées. Leur exactitude à les observer n'est cependant pas telle qu'ils ne puissent aussi parfois être portés à se livrer aux mêmes débauches que nous. C'est ainsi que, de même qu'il y a des hommes qui, sous l'empire de désirs violents à l'excès, sont portés à l'amour des bêtes, l'on voit des bêtes rechercher celui de l'homme, et des actes monstrueux de folie amoureuse se perpétrer entre animaux d'espèces différentes.--De ce nombre est l'éléphant qui, à Alexandrie, était auprès d'une jeune bouquetière le rival d'Aristophane le grammairien, auquel il ne le cédait en rien, dans les galanteries de poursuivant des plus passionnés qu'il prodiguait à cette jeune personne. Se promenant sur le marché où se vendaient les fruits, il en prenait avec sa trompe et les lui portait; il ne la perdait de vue que le moins qu'il pouvait, lui passait quelquefois familièrement sa trompe sur la poitrine par-dessous son corsage et lui caressait les seins. On cite encore un lézard amoureux d'une jeune fille; une oie qui, dans la ville d'Asopa, l'était d'un enfant; un bélier qui éprouvait le même sentiment pour Glaucia, une chanteuse des rues. Tous les jours on voit des singes passionnément épris de la femme, comme aussi certains animaux s'adonner à des caresses amoureuses sur des individus mâles de leur espèce et de leur sexe.--Oppien et d'autres citent des faits tendant à prouver que dans leurs unions sexuelles, les bêtes respectent les liens de parenté, mais l'expérience nous fait voir que bien souvent c'est le contraire qui a lieu: «La génisse se livre sans honte à son père; la cavale au cheval dont elle est née; le bouc s'unit aux chèvres qu'il a engendrées et l'oiseau féconde l'oiseau qu'il a procréé (Ovide).»

=Subtilité malicieuse d'un mulet.=--En fait de malice ingénieuse de la part des animaux, en est-il de plus marquante que celle du mulet de Thalès le philosophe? Chargé de sel, il traversait une rivière, quand, fortuitement, il fit un faux pas; les sacs qu'il portait furent complètement mouillés, le sel se fondit et la charge en devint plus légère. L'animal s'en aperçut et, depuis, ne manquait jamais, dès qu'il rencontrait un ruisseau, de s'y plonger lui et sa charge, jusqu'à ce que, découvrant sa malice, son maître le fit charger de laine; ce qui advint ne faisant plus son compte, l'animal cessa son manège.

=Certaines bêtes paraissent sujettes à l'avarice; d'autres sont fort ménagères.=--Il est des animaux qui présentent, dans leur manière de faire, les signes caractéristiques de l'avarice; on les voit cherchant constamment à s'emparer de tout ce qu'ils peuvent et le cacher avec grand soin, bien qu'ils ne puissent en faire usage.--En fait d'économie domestique, les animaux nous surpassent non seulement par leur prévoyance qui les fait amasser et se créer une épargne en vue de l'avenir, mais sur encore beaucoup d'autres points qui, en cette matière, sont d'importance. Les fourmis exposent à l'air, en les tirant hors de leurs souterrains, les graines de toutes sortes qu'elles y ont emmagasinées, afin de les éventer, de les rafraîchir et de les sécher lorsqu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à moisir et à devenir rances, de crainte qu'elles ne se gâtent et pourrissent. La précaution qu'elles prennent de ronger l'une des extrémités de chaque grain de froment, dépasse tout ce que peut imaginer la prudence humaine: ce grain ne demeure pas constamment sec et intact, il s'amollit, se détrempe, devient laiteux quand approche le moment où il va germer et pousser; de peur qu'il ne subisse cette transformation, qu'il ne puisse plus se conserver en magasin et soit perdu pour leur nourriture, elles en rongent l'extrémité par laquelle le germe doit sortir.

=Quelques-unes se font la guerre à l'instar des hommes, chez lesquels cette passion dénote une si grande imbécillité.=--Pour ce qui est de la guerre, la plus grande des actions humaines, celle dont il est fait le plus d'étalage, je me demande si vraiment il faut en faire mention comme établissant notre supériorité ou si, au contraire, elle ne témoigne pas de notre imbécillité et de notre imperfection. En vérité la science de se battre, de s'entre-tuer, de se ruiner, de concourir à la destruction de son espèce ne semble pas une prérogative à souhaiter aux bêtes qui ne l'ont pas: «Quand un lion plus fort qu'un autre a-t-il arraché la vie à un lion plus faible que lui? Dans quel bois un sanglier a-t-il jamais expiré sous la dent d'un autre sanglier plus vigoureux (Juvénal)?»--Les animaux ne sont cependant pas tous exempts de cette rage, comme nous le voyons par les rencontres furieuses qui se produisent chez les abeilles et les combats singuliers que se livrent les chefs des deux partis opposés: «Souvent entre deux reines, s'élèvent dans une ruche de sanglantes querelles; d'où l'on peut penser de quelle fureur guerrière le peuple est dès lors animé (Virgile).»--Je ne lis jamais la magnifique description que fait Lucrèce de ces rencontres sans que me viennent à la pensée l'ineptie et la vanité de l'homme; car ces évolutions guerrières qui nous ravissent d'horreur et d'épouvante, cette tempête de sons et de cris: «L'acier renvoie ses éclairs au ciel, toute la campagne à l'entour brille de l'éclat de l'airain; sous le pas des soldats la terre tremble, et les monts voisins font résonner jusqu'aux voûtes du monde les clameurs dont ils sont frappés (Lucrèce)», cette effroyable mêlée de tant de milliers d'hommes en armes, combattant avec tant de fureur, d'ardeur et de courage, n'est-il pas plaisant de considérer par quelles circonstances frivoles cela est amené, et quelles circonstances insignifiantes y mettent fin! «On raconte que l'amour de Pâris amena un duel à mort entre les Grecs et les Barbares (Horace)»; toute l'Asie se perdit, s'épuisa dans cette guerre amenée par cet amour adultère; le désir d'un seul homme, le dépit, un moment de plaisir, la jalousie d'un mari, toutes choses qui ne justifieraient pas que deux marchandes de hareng en viennent aux mains et s'égratignent, voilà la cause de tout ce branle-bas d'où résulta un si grand trouble.--Pour être mieux édifié, reportons-nous à ceux-là mêmes qui, en ces graves occurrences, en sont les auteurs et les causes. Écoutons ce qu'en dit l'empereur le plus grand, le plus puissant qui ait jamais été, celui que la victoire a le plus favorisé, s'amusant à tourner en ridicule, très plaisamment et avec beaucoup d'esprit, ces événements qui embrassèrent plusieurs batailles hasardées sur terre et sur mer, où, pour servir ses intérêts, coula le sang et fut exposée la vie de cinq cent mille hommes qui suivirent sa fortune, et où s'épuisèrent les forces et les richesses des deux parties du monde: «Parce qu'Antoine est l'amant de Glaphyre, Fulvie veut m'en faire porter la peine et que je devienne le sien. Moi, l'amant de Fulvie! Si Manius à l'haleine fétide sollicitait mes caresses, céderais-je? je ne le crois pas, j'aurais trop à en souffrir! «Aime-moi ou c'est la guerre!» dit-elle. Eh bien, soit, plutôt perdre la vie que d'affronter un pareil supplice! Sonnez, trompettes! (Martial).» Peut-être fais-je abus de mon latin; mais vous m'avez donné, Madame, permission d'en user.--Une armée, ce grand corps, cet être si versatile et si agité qui semble menacer ciel et terre: «Comme les flots innombrables qui roulent en mugissant sur la mer de Libye quand, au retour de l'hiver, le fougueux Orion se plonge dans les eaux, ou comme les épis pressés que dore le soleil d'été soit dans les champs de l'Hermus, soit dans la féconde Lycie, les boucliers résonnent et la terre tremble sous les pas des guerriers (Virgile)»; ce monstre furieux qui a tant de bras et de si nombreuses têtes, c'est l'homme, toujours l'homme, faible, calamiteux, misérable, véritable fourmilière toujours agitée et surchauffée, «noir essaim qui marche dans la plaine (Virgile)», qu'un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, un mot, un signe, la brume du matin suffisent pour renverser et jeter à terre. Que le soleil le frappe de face, et le voilà évanoui et qui s'effondre; que seulement le vent lui porte un peu de poussière dans les yeux comme aux abeilles du poète, voilà nos enseignes, nos légions, quand bien même le grand Pompée serait à leur tête, qui sont rompues et anéanties, car c'est contre lui, si je ne me trompe, qu'en Espagne, Sertorius fit avec succès usage de ces belles armes qu'avait employées Eumène contre Antigone et Surena contre Crassus. «Cette grande animosité, tous ces furieux combats, un peu de poussière en a raison (Virgile).»--Qu'on lâche même contre lui ces mouches à miel, leur force et leur courage en triomphent. Assez récemment, les Portugais assiégeaient la ville de Tamly, sur le territoire de Xiatine; les habitants transportèrent sur leurs murailles un grand nombre de ruches qui constituent une de leurs richesses, et, produisant de la fumée, chassèrent les abeilles dans la direction de l'ennemi, auquel elles s'attachèrent si vivement que, ne pouvant résister à leurs attaques et à leurs piqûres, il abandonna ses projets; ce secours d'un nouveau genre assura la victoire et la liberté aux assiégés qui réussirent au point que, lorsque l'action prit fin, pas une abeille ne fit défaut, toutes étaient revenues.--Les âmes des empereurs et celles des savetiers sortent du même moule. N'envisageant que l'importance des actions des princes et les conséquences qu'elles ont, nous nous imaginons qu'elles ont d'autres causes, et aussi sont de plus de poids et de plus d'importance; c'est une erreur: ils vont et viennent mus par les mêmes ressorts qui nous font agir nous-mêmes. La même raison qui fait que nous nous querellons avec un voisin, amène la guerre chez les princes; ce pour quoi nous faisons fouetter un laquais se produisant chez un roi, le conduit à ruiner une province; leur volonté s'exerce aussi à la légère que la nôtre, mais ils peuvent davantage. Les mêmes appétits se retrouvent chez un ciron et chez un éléphant.

=Fidélité, gratitude des animaux.=--Sous le rapport de la fidélité, il n'est pas au monde d'animal plus traître que l'homme.--Nombreux sont les faits que l'on cite, témoignant de l'acharnement de certains chiens à venger la mort de leurs maîtres.--Le roi Pyrrhus, rencontrant un chien gardant un cadavre qu'il veillait, lui dit-on, depuis trois jours, fit enterrer le corps et prit le chien avec lui. Un jour qu'il passait la revue de toute son armée, le chien, apercevant les meurtriers de son maître, leur courut sus avec des aboiements furieux, témoignant d'une violente irritation. Ce fut là un premier indice qui mit sur leurs traces; bientôt après, la justice les convainquit de leur crime et le punit.--Même chose advint par le fait du chien dont parle le sage Hésiode, qui dénonça les fils de Ganistor, de Naupacte, comme les auteurs du meurtre de son maître.--Un autre chien attaché à la garde d'un temple, à Athènes, aperçut un voleur sacrilège qui en emportait les plus beaux joyaux. Il se mit aussitôt à aboyer tant qu'il put contre lui, mais les gardiens du temple ne s'éveillèrent pas. Le chien se mit alors à suivre son voleur; le jour, il se tenait à distance de lui, mais sans jamais le perdre de vue; s'il lui offrait à manger, il n'en voulait pas, tandis qu'avec sa queue il faisait fête aux autres passants qu'il rencontrait et mangeait ce qu'ils lui donnaient; lorsque le voleur s'arrêtait pour dormir, le chien s'arrêtait en même temps et au même endroit. Cette conduite singulière étant parvenue à la connaissance des gardiens du temple, ils s'enquirent du signalement de l'animal, suivirent ses traces et l'atteignirent enfin au bourg de Cromyon et, avec lui, le larron qu'ils ramenèrent à Athènes où il fut puni. En reconnaissance de ce service, les juges ordonnèrent qu'il serait alloué, sur les deniers publics, une mesure déterminée de blé pour nourrir le chien qu'ils commirent aux bons soins des prêtres. Plutarque, qui raconte ce fait, en affirme l'authenticité; il se serait passé dans le siècle où il vivait.

Quant à la gratitude, vertu qui, de nos jours, a grand besoin d'être remise en crédit, un seul exemple nous suffira; il nous est conté par Appion qui était dans les rangs des spectateurs: Un jour, dit-il, à Rome, on donnait au peuple le spectacle de bêtes amenées de contrées lointaines; y figuraient entre autres des lions de haute taille comme il s'en voit rarement; parmi eux s'en trouvait un qui, par l'irritation qu'il manifestait, la force et la grosseur de ses membres, ses rugissements sonores qui répandaient l'épouvante, attirait particulièrement l'attention de l'assistance. Au nombre des esclaves livrés aux bêtes et destinés à paraître dans ce combat, était un Dace, du nom d'Androclès, qui appartenait à un personnage consulaire de Rome. En l'apercevant, le lion, tout d'abord, s'arrêta court, comme saisi d'étonnement; puis il s'approcha doucement de lui, pas à pas, on eût dit qu'il cherchait à le reconnaître; enfin, sûr de son fait, il commença à agiter la queue, comme font les chiens qui flattent leur maître, se mit à baiser et lécher les mains et les cuisses du pauvre misérable tout transi d'effroi et hors de lui. Sous les caresses du lion, Androclès, recouvrant ses esprits, se prit à le regarder et finit par le reconnaître; ce fut alors un spectacle bien rare de voir combien tous deux se faisaient fête et les caresses qu'ils échangeaient. La vue en faisait pousser au peuple des cris d'admiration; l'empereur fit appeler l'esclave pour savoir de lui la cause de ce si étrange événement. Androclès lui en conta ainsi l'étonnante et peu banale histoire: «Mon maître était proconsul en Afrique; la cruauté et la rigueur dont il usait vis-à-vis de moi (il me faisait battre chaque jour) me déterminèrent à m'échapper et je m'enfuis. Pour me soustraire aux recherches de ce personnage de si haute autorité dans le pays, le plus sûr me parut de gagner le désert, résolu à me tuer d'une façon ou d'une autre, si je ne parvenais pas à me nourrir dans ces régions sablonneuses et inhabitables. Vers midi, le soleil étant extrêmement piquant et la chaleur insupportable, découvrant une caverne cachée et d'accès presque inaccessible, je m'y jetai. Bientôt après survint ce lion; il était blessé à la patte qu'il avait tout ensanglantée; la douleur qu'il éprouvait lui arrachait des plaintes et des gémissements. A son arrivée, je fus très effrayé; mais lui, m'apercevant blotti dans un coin de sa tanière, s'approcha de moi tout doucement, me tendant la patte dont il souffrait, me la montrant comme pour me demander assistance. Je la pris et en ôtai un grand éclat de bois qui y était entré; puis, un peu plus rassuré sur ses dispositions à mon égard, je pressai la plaie, en fis sortir tous les corps étrangers qui y avaient pénétré, et la nettoyai de mon mieux. Se sentant soulagé et la douleur s'étant calmée, il commença à reposer et s'endormit ayant toujours sa patte dans mes mains. A partir de ce moment, nous vécûmes ensemble tous deux dans cette caverne, mangeant les mêmes viandes, car il m'apportait toujours les meilleurs morceaux des bêtes qu'il tuait à la chasse; je les faisais cuire au soleil à défaut de feu et m'en nourrissais. Cela dura trois ans; à la longue, je me lassai de cette vie bestiale et sauvage, et, une fois que mon hôte était allé aux provisions comme à son ordinaire, je le quittai. Trois jours plus tard, surpris par des soldats, je fus arrêté, puis, d'Afrique, amené ici à mon maître qui, sur-le-champ, me condamna à mort et à être livré aux bêtes. A ce que je vois, mon lion a dû être pris en même temps que moi; me reconnaissant, il a voulu me témoigner sa gratitude pour les soins que je lui ai donnés et la guérison que je lui ai procurée.» Cette histoire dite à l'empereur, se répandit immédiatement de bouche en bouche parmi les assistants, et aussitôt, à la demande générale, il fut fait grâce, au nom du peuple, à Androclès, qui recouvra sa liberté et auquel il fut fait don de ce lion. Depuis, dit Appion, on le voit conduisant cet animal simplement tenu en laisse, se promener dans Rome de taverne en taverne, recueillant l'argent qu'on lui donne, tandis que le lion se laisse couvrir de fleurs qu'on lui lance; et chacun qui les rencontre, de dire: «Voilà le lion qui a donné l'hospitalité à cet homme, et l'homme qui a été le médecin de ce lion.»

Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aimons; elles font de même à notre égard: «Ensuite venait, dépouillé d'ornements, Éthon, son cheval de bataille, qui pleurait et dont la figure était humectée de grosses larmes (Virgile).»

Il est des nations où les femmes sont en commun, il en est d'autres où chacun a la sienne; cela ne se voit-il pas aussi chez les animaux, et la fidélité conjugale n'est-elle pas mieux observée par eux que par nous.

=Comme nous, ils se constituent en sociétés; on trouve même des associations d'individus d'espèces différentes.=--Les sociétés, les fédérations qui ont pour objet de se liguer pour se prêter un mutuel secours, existent aussi chez eux.--Chez les bœufs, les pourceaux et autres, au cri de l'un d'eux que vous offensez, on voit toute la troupe accourir pour lui venir en aide et se grouper pour le défendre.--Quand l'escare vient à avaler l'hameçon que lui tend le pêcheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de lui et rongent le fil de la ligne. Lorsque, par hasard, il y en a un qui est entré dans la nasse, les autres, du dehors, le saisissent par la queue, la lui serrant tant qu'ils peuvent avec les dents et le tirent à force, cherchant à le faire sortir.--Les barbiers, quand l'un deux est harponné, frottent la corde qui retient le fer, avec leur dos qui est armé d'un os faisant saillie, dentelé en forme de scie, et s'efforcent de la rompre en la coupant.

Chez l'homme, pour s'entr'aider dans la vie, les individus se rendent des services réciproques; les bêtes en offrent également des exemples.--On dit que la baleine ne marche jamais que précédée d'un petit poisson, semblable au goujon de mer et que, pour cette particularité, on nomme «le guide». La baleine le suit, se laissant conduire et diriger par lui avec autant de facilité que le timonier fait virer le navire. En retour, tandis que tout ce qui, bête ou vaisseau, entré dans l'horrible gouffre qu'est la bouche du monstre, y est englouti et irrémédiablement perdu, le guide s'y retire en toute sûreté et y dort; pendant toute la durée de son sommeil, la baleine ne bouge pas, mais, aussitôt qu'il sort, elle le suit et cela d'une façon continue. Si, par hasard, elle perd sa trace, elle va errant de côté et d'autre, se heurtant souvent contre les rochers, semblable à un bateau qui n'a plus de gouvernail. Plutarque déclare avoir constaté le fait, près de l'île d'Anticyre.--Pareille association existe entre le petit oiseau qu'on nomme «le roitelet» et le crocodile. Le roitelet sert de sentinelle à ce grand animal; et, lorsque l'ichneumon, son ennemi, s'approche pour le combattre, l'oiseau, de peur que le crocodile ne soit surpris pendant son sommeil, l'éveille par son chant et ses coups de bec et le prévient du danger. Par contre, il vit des restes de ce monstre qui le reçoit familièrement dans sa gueule et le laisse becqueter dans ses mâchoires et entre ses dents, et y recueillir les débris de chair qui y sont demeurés. Lorsqu'il veut fermer la gueule, il le prévient auparavant d'en sortir, en ne la refermant que peu à peu, sans l'étreindre, ni le blesser.--Le coquillage connu sous le nom de «nacre», vit ainsi avec le pinnothère, petit animal de l'espèce du crabe, qui lui sert d'huissier et de portier. Stationnant à l'ouverture de ce coquillage, il en tient continuellement les deux valves entrebâillées et ouvertes, jusqu'à ce qu'il y voit entrer quelque petit poisson propre à être capturé; il entre alors dans la nacre, et la pinçant dans la chair vive, la contraint à fermer sa coquille; tous deux se mettent alors à manger la proie qui s'est ainsi laissé emprisonner.--La manière de vivre des thons indique une singulière connaissance des trois branches des mathématiques. Pour l'astronomie, ils pourraient en remontrer à l'homme, car ils s'arrêtent là où les surprend le solstice d'hiver et n'en bougent plus jusqu'à l'équinoxe suivant; c'est pourquoi Aristote va même leur concédant l'intelligence de cette science. Ils dénotent la connaissance qu'ils ont de la géométrie et de l'arithmétique, en ce qu'ils se groupent toujours en bande affectant la forme d'un cube, carré en tous sens, sorte de bataillon en masse à six faces égales, clos et gardé de toutes parts. Ils nagent dans cet ordre qui présente les mêmes dimensions à l'arrière que sur le devant, de telle sorte que celui qui en voit et en compte un rang, peut aisément dénombrer l'effectif de la bande, dont la profondeur égale la largeur et la largeur égale la longueur.

=Exemples de magnanimité, de repentir, de clémence chez les animaux.=--Si nous parlons de magnanimité, il est difficile d'en trouver un exemple plus caractéristique que celui de ce chien, de taille tout à fait exceptionnelle, envoyé des Indes au roi Alexandre. On lui présenta tout d'abord à combattre un cerf, puis un sanglier, puis un ours; il n'en fit pas cas et ne daigna même pas bouger de sa place; mais quand on mit un lion en sa présence, il se dressa aussitôt sur ses pattes, manifestant ainsi le reconnaître comme le seul adversaire qu'il trouvât digne de lui.

Comme témoignage de repentir et d'aveu de ses fautes, citons un éléphant qui, dit-on, ayant tué son cornac dans un accès de colère, en eut un tel regret qu'il ne voulut plus accepter de nourriture et se laissa mourir de faim.

La clémence chez les animaux est attestée par ce fait que l'on prête à un tigre, la plus inhumaine de toutes les bêtes. On lui avait donné un chevreau; pendant deux jours, il souffrit la faim, plutôt que de lui faire du mal; et le troisième jour, il brisa la cage où il était enfermé pour aller chercher autre chose à dévorer, ne voulant pas se porter à cette extrémité sur ce chevreau, dont il avait fait son familier et son hôte.

La familiarité et les relations qui naissent de la fréquentation peuvent exister chez les animaux; il arrive en effet que nous apprivoisons fort bien à vivre ensemble, des chats, des chiens et des lièvres.

=L'ingéniosité de l'alcyon dans la construction de son nid défie toute notre intelligence.=--Quiconque voyage sur mer, notamment sur la mer de Sicile, peut voir la particularité que présente l'alcyon, qui dépasse tout ce que l'homme peut imaginer. Jamais la nature n'a tant honoré les couches, la naissance, l'enfantement d'aucune autre créature. Les poètes disent bien que l'île de Délos, autrefois flottante, a été rendue immobile pour permettre les couches de Latone; mais ici, c'est Dieu qui a voulu que la mer s'arrête dans son mouvement, devienne stable et calme, sans vagues, sans vent, sans pluie, pendant que l'alcyon fait ses petits, précisément vers l'époque du solstice, au jour le plus court de l'année; grâce à ce privilège dont jouit cet oiseau, la navigation, à ce moment, en plein cœur de l'hiver, est sans dangers.--Chez l'alcyon, les femelles ne connaissent d'autre mâle que le leur; elles l'assistent sa vie durant, sans jamais l'abandonner; s'il vient à être débile ou infirme, elles le chargent sur leurs épaules, le portent partout et le servent jusqu'à la mort.--Personne n'est encore arrivé à pénétrer la façon merveilleuse avec laquelle l'alcyon construit son nid, non plus qu'à savoir quelle matière il emploie à sa construction. Plutarque, qui en a vu et en a tenu plusieurs dans les mains, pense que ce sont des arêtes de certain poisson que l'oiseau réunit et soude ensemble, les entrelaçant les unes en long, les autres obliquement, les infléchissant, arrondissant les angles, de manière à en former un vase sphérique à même de flotter. Quand il l'a achevé, il l'expose aux flots qui, en le battant tout doucement, lui montrent ce qui, n'étant pas suffisamment agglutiné, est à radouber: ces points, cédant sous les coups de la mer, se disjoignent, et il voit qu'ils sont à consolider davantage; ceux au contraire dont la soudure ne laisse rien à désirer, se resserrent sous cette action par suite de la pression qu'elle exerce et cela à un degré tel qu'on ne peut ni le rompre, ni le dissoudre, pas plus que l'endommager en le frappant avec une pierre ni même avec un instrument en fer, si ce n'est à grand'-peine. Les proportions et les dispositions intérieures de ce nid sont surtout à admirer: il est construit et de dimensions telles qu'il ne peut recevoir que l'oiseau qui l'a édifié et qui seul peut y entrer; pour tout ce qui n'est pas lui, il est impénétrable, clos, fermé au point que rien, pas même l'eau de la mer, ne peut y pénétrer. Si claire que soit cette description qui émane de bonne source, il me semble cependant qu'elle ne nous éclaire pas suffisamment sur les difficultés de la construction; aussi quelle vanité de notre part il y aurait à ranger au-dessous de nous et traiter avec dédain des œuvres que nous ne sommes capables ni d'imiter, ni de comprendre!

=Les animaux nous ressemblent par l'imagination, ayant comme nous des songes et des souvenirs.=--Poussons encore un peu plus loin cette étude comparative sur les points communs ou analogues entre nous et les bêtes.--Notre âme se glorifie d'élever à son niveau tout ce qu'elle conçoit; de dégager tout être qui se présente à elle de ce qui, en lui, n'est ni immatériel, ni immortel; de considérer les choses, qu'elle estime dignes d'occuper son attention, indépendamment de ce qu'elles ont qui est susceptible d'altération et dont il faut qu'elles se dépouillent, laissant de côté comme des accessoires superflus et de nulle valeur, l'épaisseur, la largeur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, la rugosité, le poli, la dureté, la tendreté, en un mot tout ce qui, en elles, est tangible et périssable, pour s'accommoder à sa propre condition, qui est d'être immortelle et tout esprit; de telle sorte que si Rome et Paris viennent à occuper ma pensée, Paris, par exemple, je me l'imagine et me le représente, abstraction faite de ses dimensions, de son site, de la pierre, du plâtre, du bois qui s'y rencontrent, autrement dit de ses constructions.--Il ne semble pas que ce soit là une propriété dont notre âme ait le privilège exclusif; il est évident que les bêtes la possèdent aussi: Un cheval accoutumé aux trompettes, aux coups de fusil, aux combats, que l'on voit agité, émotionné pendant qu'il dort, comme s'il était au fort de la mêlée, alors qu'il est étendu sur sa litière, a en son âme, cela ne saurait faire doute, la conception d'un son de tambourin sans voix, d'une armée sans armes comme sans soldats: «Vous verrez de généreux coursiers, tout endormis qu'ils sont, suer, souffler bruyamment et se raidir, comme s'ils disputaient le prix d'une course (Lucrèce).»--Le lièvre que, dans un songe, ce lévrier s'imagine poursuivre, après lequel nous le voyons haleter tout en dormant, allongeant la queue, secouant les jarrets, reproduisant complètement les mouvements qu'il fait lorsqu'il court, est un lièvre qui n'a ni poils, ni os: «Souvent au milieu d'un profond sommeil, les chiens de chasse viennent à s'agiter tout à coup, à aboyer, à aspirer l'air fréquemment, comme s'ils étaient sur la piste de quelque bête; souvent même, en se réveillant, ils continuent à poursuivre le vain simulacre d'un cerf qu'ils s'imaginent voir fuir, jusqu'à ce que, revenus à eux, ils reconnaissent leur erreur (Lucrèce).»--Nous voyons parfois les chiens de garde, pendant leur sommeil, gronder, puis se mettre tout à fait à japper et finalement s'éveiller en sursaut, comme s'ils apercevaient quelque étranger approchant; cet étranger qu'ils voient en esprit, est un homme qui n'a pas de corps, qui échappe à nos sens, n'occupe aucune portion de l'espace, est sans couleur; il n'existe pas: «Souvent l'hôte fidèle et caressant de nos maisons, le chien, se dresse brusquement au milieu du léger sommeil qui alourdissait ses paupières, parce qu'il a cru voir une forme étrangère et de traits inconnus (Lucrèce).»

=Quant à la beauté, il faut d'abord déterminer en quoi elle consiste, car on trouve sur ce point les opinions les plus diverses.=--Pour ce qui est de la beauté du corps, il faudrait, avant d'en parler, savoir si nous sommes d'accord sur ce en quoi elle consiste. Il semble que nous ne sommes guère fixés sur ce qui, d'une façon générale, dans la nature, la constitue, puisque à ce que nous estimons l'être chez l'homme nous donnons tant de formes diverses. Si quelque règle naturelle existait à cet égard, nous nous y rangerions tous, comme nous nous entendons quand il est question de la chaleur produite par le feu; tandis que pour la beauté, suivant ce qu'il nous plaît, les formes les plus fantaisistes sont admises comme la constituant: «Le teint des belges déparerait un visage romain (Properce).»--Les Indiens se la représentent la peau noire et basanée, les lèvres charnues et épaisses, le nez plat et large; le cartilage entre les deux narines chargé de gros anneaux d'or, l'étirant jusqu'à la bouche; la lèvre inférieure, parée de gros cercles enrichis de pierreries la faisant tomber au niveau du menton et découvrant les dents jusqu'aux gencives, ce qu'ils estiment être plein de grâce.--Au Pérou, l'oreille est d'autant plus belle qu'elle est plus grande, et on s'efforce de lui donner toute l'extension possible. Quelqu'un, de nos jours, dit avoir vu dans un pays de l'Orient, cette mode de l'agrandir et de la charger de pesants joyaux si en faveur, qu'il était facile de passer le bras, sans même relever la manche, dans le trou ménagé pour le passage de ces ornements.--Il y a ailleurs des nations où on se noircit les dents avec grand soin, les dents blanches y sont un objet de mépris; chez d'autres, on les teint en rouge.--Chez les Basques, les femmes estiment accroître leurs charmes, en se rasant la tête; il en est ainsi en d'autres lieux et, ce qui est plus extraordinaire, dans certaines régions boréales, au dire de Pline.--Les Mexicaines trouvent beau un front étroit et, tandis qu'elles s'épilent le reste du corps, elles recherchent l'abondance des cheveux sur le front et s'appliquent à en accroître la pousse; des seins développés outre mesure y sont tellement prisés, qu'il y a des femmes qui affectent d'avoir possibilité de donner à téter à leurs enfants par-dessus leurs épaules; nous, nous tiendrions cette exagération pour de la laideur.--Chez les Italiens, être gros et massif est l'idéal de la beauté; chez les Espagnols, c'est être mince et svelte; chez nous, c'est être blond pour les uns, brun pour les autres; tendre et délicat pour celui-ci, ferme et vigoureux pour celui-là; il y en a qui lui demandent d'avoir de la grâce et de la douceur, d'autres la veulent fière et majestueuse; tout comme Platon qui ne trouve rien de si beau que la forme sphérique, tandis que les Épicuriens lui préfèrent la forme pyramidale ou cubique et ne peuvent se résoudre à admettre un dieu qui aurait la forme d'une boule.

=Aussi, de ce fait, ne sommes-nous pas davantage fondés à nous croire privilégiés.=--Quoi qu'il en soit, la nature ne nous a pas en cela plus privilégiés qu'elle ne l'a fait dans ses lois communes à tous les êtres vivants, et, quand nous jugeons sans parti pris, nous trouvons que s'il existe des animaux moins favorisés que nous à cet égard, il y en a d'autres, et en plus grand nombre, qui le sont davantage: «Plusieurs animaux nous surpassent en beauté (Sénèque)», même parmi ceux qui, comme nous, vivent sur terre. Pour ce qui est de ceux vivant dans la mer, laissons de côté leur physionomie générale, trop différente de la nôtre pour qu'elles puissent se comparer; rien que comme couleur, propreté, brillant, arrangement, nous leur sommes pas mal inférieurs sous tous rapports, non moins que vis-à-vis de ceux qui vivent dans les airs.--La prérogative que font valoir les poètes, que nous aurions de nous tenir droits, regardant les cieux dont nous sommes originaires, n'est qu'une licence poétique: «Dieu a courbé les animaux et attaché leurs regards à la terre; en donnant à l'homme une tête droite, il a voulu qu'il regardât le ciel et pût contempler les astres (Ovide).» Plusieurs bestioles en effet ont la vue complètement dirigée vers le ciel, et je trouve que les chameaux et les autruches ont l'encolure encore plus relevée et plus droite que nous ne l'avons. Existe-t-il des animaux qui n'aient pas la face placée au haut et en avant du corps et, tout comme nous, ne regardent pas droit devant eux; qui, dans leur attitude habituelle, n'aperçoivent pas une étendue du ciel et de la terre égale à celle que le regard de l'homme peut embrasser? Quelles qualités avons-nous, de par notre constitution physique, décrites par Platon et par Cicéron, qui ne soient l'apanage de mille sortes de bêtes? Parmi les animaux, ceux avec lesquels nous avons le plus de ressemblance, sont les plus laids et les plus abjects, car ce sont: le singe, pour ce qui est de l'apparence extérieure et de la forme du visage: «Tout difforme qu'il est, le singe nous ressemble (Ennius)», et le porc, en ce qui touche notre organisation intérieure et les parties vitales.

=L'homme a plus de raisons que tout autre animal de couvrir sa nudité, tant il a d'imperfections dans son corps.=--Quand, m'imaginant l'homme complètement nu et que, notamment dans le sexe auquel semble plus particulièrement dévolue la beauté, je considère ses défectuosités, les exigences auxquelles il est astreint de par la nature, ses imperfections, je trouve qu'en vérité, plus que tout autre animal, nous avons eu raison de couvrir notre nudité. Nous sommes bien excusables d'en emprunter les moyens à ceux qu'à cet égard, la nature a favorisés plus que nous et de nous parer de leur beauté, nous cachant sous leurs dépouilles, qu'elles soient laine, plume, fourrure ou soie. Remarquons encore que l'homme est le seul animal chez lequel cette imperfection soit choquante pour ses semblables, le seul qui se dérobe à la vue de ceux de son espèce, quand il veut satisfaire aux actes que lui impose la nature. N'est-ce pas aussi un fait qui mérite considération que de voir les maîtres en la question, ordonner comme remède contre les passions érotiques, la vue complète et sans voile du corps à la possession duquel nous portent nos désirs et que, pour refroidir en nous l'amour, il nous suffise de voir en toute liberté qui en est l'objet: «Il en est qui, pour avoir vu à découvert les parties secrètes de l'objet aimé, ont senti s'éteindre leur passion au moment le plus vif de leurs transports (Ovide).» Bien que cette recette émane probablement de quelqu'un de sentiment un peu délicat et qui renaît au calme, ce n'en est pas moins une preuve manifeste de notre imperfection, que l'usage et la connaissance nous dégoûtent les uns des autres.--Ce n'est pas tant la pudeur que le savoir-faire et la prudence, qui rend nos dames si circonspectes et les porte à nous refuser l'entrée de leurs cabinets de toilette, tant qu'elles ne sont ni fardées, ni parées, prêtes à paraître en public: «Elles n'y manquent pas, et ont grandement raison de défendre l'accès de ces arrière-scènes de la vie aux amants qu'elles veulent retenir sous leur joug (Lucrèce)»; alors que chez certains animaux, il n'est rien que nous n'aimions et qui ne plaise à nos sens, au point que de leurs excréments mêmes et de tout ce qu'ils rejettent, nous tirons un manger délicat et aussi nos ornements les plus riches, nos parfums les plus suaves.--Ce que je dis là ne s'applique qu'au commun des hommes et des femmes; je ne suis pas si sacrilège que je l'étende à ces beautés divines, surnaturelles, extraordinaires, qu'on voit parfois rayonner au milieu de nous, comme des astres descendus sur la terre et que dissimule mal la forme humaine qu'elles ont empruntée.

=Nonobstant, il n'admet de supériorité sous aucun rapport de qui n'est pas formé à son image.=--Au surplus, la part même que dans les faveurs de la nature, de notre propre aveu, nous faisons aux animaux, leur est fort avantageuse. Nous nous attribuons des biens fantastiques et imaginaires, des biens à venir, qui ne sont pas là, et dont l'homme est impuissant à se garantir la possession; ou encore des biens tels que la raison, la science, l'honneur que, par un dérèglement de notre esprit, nous prétendons faussement posséder, alors que nous ne les avons pas; tandis que nous abandonnons en partage aux bêtes les biens essentiels, biens qui sont continuellement à notre portée et dont il nous est constamment loisible d'user: la paix, le repos, la sécurité, l'innocence et la santé; la santé que je n'hésite pas à déclarer le plus beau, le plus riche présent que la nature nous ait pu faire. Si bien que la philosophie, même la philosophie stoïque, va jusqu'à oser dire que si Héraclite et Phérécyde avaient eu possibilité d'échanger leur sagesse pour la santé et de se délivrer ainsi, l'un de l'hydropisie, l'autre de la maladie pédiculaire, dont ils souffraient, ils eussent bien fait d'opérer cet échange. Comparer et mettre ainsi en balance la santé et la sagesse, c'est attacher à cette dernière un bien plus grand prix, que lorsque ces mêmes philosophes viennent dire que, si Circé avait présenté à Ulysse deux philtres ayant la propriété, l'un de faire qu'un fou devienne sage, l'autre qu'un sage devienne fou, Ulysse eût dû préférer la folie, plutôt que de consentir à ce que Circé transformât sa figure humaine en celle d'une bête; et que la sagesse elle-même lui aurait dit: «Quitte-moi, renonce à moi, plutôt que de me loger sous la figure et dans le corps d'un âne.» Ainsi donc, voici les philosophes qui en viennent à tenir moins compte de la sagesse, cette grande et divine science, que de l'enveloppe que notre corps revêt sur cette terre! Ce ne serait donc plus par notre raison, par notre esprit, par notre âme, que nous l'emporterions sur les bêtes, mais par notre beauté, notre beau teint, la belle disposition de nos membres, auprès desquels notre intelligence, notre prudence et tout le reste se trouveraient sans valeur! Je prends acte de cette naïve et si franche confession, de laquelle il résulterait que ces attributs dont nous faisons tant de cas, ne seraient au fond qu'une illusion de notre imagination, de telle sorte que les bêtes pourraient avoir toutes les vertus, la science, la sagesse, la capacité des Stoïciens, elles seraient toujours des bêtes et ne pourraient entrer en comparaison avec un homme misérable, méchant et insensé. D'après eux enfin, tout ce qui ne nous ressemble pas n'est rien qui vaille: Dieu * lui-même, et c'est un point sur lequel nous reviendrons, ne vaut que parce qu'il est à notre image; d'où il s'ensuit que ce n'est pas comme conséquence d'un raisonnement judicieux, mais uniquement par fierté et obstination que nous nous préférons aux animaux, que nous nous prétendons de condition autre et que nous n'acceptons pas leur société.

=Avec tant de vices, d'appétits déréglés qui sont en lui, est-il en droit de se glorifier de sa raison?=--Revenons à notre propos. Nous avons dans notre lot: l'inconstance, l'irrésolution, l'incertitude, la mauvaise foi, la superstition, la préoccupation des choses à venir, voire même de ce qui adviendra au delà de la vie, l'ambition, l'avarice, la jalousie, l'envie, les appétits déréglés, forcenés et indomptables, la guerre, le mensonge, la déloyauté, le dénigrement et la curiosité. Certainement c'est avoir payé étrangement cher et bien au-dessus de sa valeur cette belle raison dont nous nous glorifions, cette aptitude à connaître et à juger, si nous l'avons achetée au prix de ce nombre infini de passions, avec lesquelles nous sommes sans cesse aux prises; encore ne faisons-nous pas entrer en ligne de compte, ne l'appréciant pas plus que ne le fait Socrate à si juste titre, cette prérogative qu'il est à remarquer que nous avons sur les * autres animaux, que toute latitude nous est laissée de nous adonner aux plaisirs sexuels à toute heure et à toute occasion, alors qu'à cet égard la nature a imposé aux bêtes des bornes commandées par la raison.

=La science ne nous garantit ni des maladies ni des incommodités de la vie.=--«De même qu'il vaut mieux s'abstenir absolument de donner du vin aux malades, parce qu'en leur donnant ce remède, rarement utile et le plus souvent nuisible, pour une chance de salut on les exposerait à un danger véritable; peut-être aussi vaudrait-il mieux que la nature nous ait refusé cette activité de pensée, cette pénétration, cette industrie que nous appelons raison et qu'elle nous a si libéralement accordée, puisque cette faculté n'est salutaire qu'à un petit nombre d'hommes et funeste à tant d'autres (Cicéron).» De quel avantage, pensons-nous, a été à Varron et à Aristote cette intelligence qu'ils avaient de tant de choses? Les a-t-elle exemptés des incommodités inhérentes à la nature humaine? Ont-ils été à l'abri des accidents auxquels un portefaix est exposé? La logique les a-t-elle consolés de la goutte? De ce qu'ils savaient comment ce mal se loge aux jointures, l'ont-ils moins ressenti? De ce qu'ils n'ignoraient pas que chez certains peuples la mort est accueillie avec joie, la leur en a-t-elle été plus douce? Parce qu'ils avaient connaissance que dans certains pays les femmes sont en commun, ont-ils été plus consolés de l'infidélité des leurs? D'autre part, bien que par leur savoir ils aient occupé le premier rang, l'un chez les Romains, l'autre chez les Grecs, à une époque où la science était le plus florissante, il ne nous est cependant pas revenu que leurs vies aient été de celles qui ont le plus approché de la perfection; celle d'Aristote, en particulier, présente quelques taches d'une certaine importance dont il ne saurait aisément se laver.--A-t-on jamais constaté que le plaisir et la santé aient plus de saveur pour celui qui sait l'astrologie et la grammaire: «Est-ce que pour être illettré, on est moins vigoureux aux combats de l'amour (Horace)?» ou que la honte et la pauvreté lui soient moins importunes: «C'est par là, sans doute, que vous échapperez à la maladie et à la décrépitude; vous ne connaîtrez ni le chagrin, ni les soucis, vous aurez une vie plus longue et un sort meilleur (Juvénal).»

=Les ignorants sont plus sages et savent plus que bien des savants.=--J'ai vu en mon temps cent artisans, cent laboureurs plus sages et plus heureux que des rhéteurs de l'université, et j'aimerais mieux leur ressembler qu'à ces derniers.--Je suis d'avis que l'érudition doit prendre place parmi les choses nécessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, les grandeurs, tout au plus comme * la beauté, la richesse et telles autres qualités qui nous sont d'utilité réelle, mais à un rang éloigné et plus encore pour satisfaire à des besoins factices qu'à ceux de la nature. Les principes de morale, les règles, même les lois ne nous sont guère plus indispensables pour la vie en commun qu'elles ne le sont aux communautés en lesquelles vivent les grues et les fourmis, qui sont cependant des mieux ordonnées, bien que l'érudition leur fasse défaut.--Si l'homme était sage, il attribuerait à chaque chose un prix, selon qu'elle serait plus ou moins utile et d'un usage plus ou moins approprié à sa vie. Qui nous estimerait selon nos actes et notre conduite, relèverait un plus grand nombre de gens parfaits chez les ignorants que parmi les savants et cela dans tous les genres de vertu. L'ancienne Rome me semble avoir été bien supérieure pendant la paix comme pendant la guerre, à la Rome savante qui s'est ruinée de ses propres mains; même en admettant qu'elles aient été de valeur égale, la probité et l'innocence prédomineraient dans la première en raison de la simplicité qui y régnait, simplicité dont ces deux qualités s'accommodent particulièrement bien.--Pour clore cette dissertation qui me mènerait plus loin que je ne veux aller, bornons-nous à constater que l'humilité et la soumission peuvent seules nous conduire à être hommes de bien, et qu'il ne faut pas abandonner à chacun la connaissance de ses devoirs; il faut les lui prescrire et ne pas s'en rapporter au choix de son jugement, sinon la faiblesse et la variété infinie de nos raisonnements et de nos idées conduiraient à nous en créer qui, finalement, feraient que nous nous dévorerions les uns les autres, comme dit Épicure.

=Dès le principe, Dieu nous a interdit la science.=--La première loi que Dieu ait jamais donnée à l'homme, a été purement d'obéir; un commandement net et simple lui épargnait d'avoir à connaître quoi que ce soit et d'en raisonner; l'obéissance est, du reste, le propre d'une âme raisonnable qui reconnaît en Dieu son supérieur et son bienfaiteur. Obéir et se soumettre sont le principe de toutes les vertus, comme la présomption celui de tout péché. C'est en allant à l'encontre de ce principe que l'homme a éprouvé sa première tentation et que le diable a pu lui insinuer son premier poison, en lui promettant la science et le savoir: «Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal (Genèse).» Dans Homère, les Sirènes, pour tromper Ulysse et l'attirer dans leurs dangereux filets qui recélaient sa perte, lui offraient de lui faire don de la science. Le mal chez l'homme, c'est de croire qu'il sait, et c'est pourquoi notre religion nous recommande avec tant d'insistance l'ignorance comme moyen propre à déterminer en nous la foi et l'obéissance: «Prenez garde qu'on ne vous trompe sous le masque de la philosophie et par de fausses apparences conformes aux doctrines du monde (S. Paul).» Tous les philosophes, de toutes les sectes, sont d'accord sur ce que le souverain bien réside dans la tranquillité de l'âme et du corps; mais comment réaliser cette tranquillité? «Le sage ne voit au-dessus de lui que Jupiter; il se trouve riche, libre, honoré, beau, enfin le roi des rois, surtout si sa santé est florissante et que la pituite ne le tourmente pas (Horace).»

=Mais la présomption est le partage de l'homme.=--Il semble en vérité que pour nous consoler de notre condition misérable et chétive, la nature ne nous ait donné que la présomption; c'est l'opinion d'Épictète: «L'homme n'a rien qui soit proprement à lui, en dehors de l'usage qu'il fait de ses opinions»; nous n'avons en partage que du vent et de la fumée. Les dieux ont la santé, par cela même qu'ils sont dieux, dit la philosophie, et ils ne connaissent la maladie que parce que leur intelligence fait qu'ils savent tout; l'homme au contraire a en lui le principe du mal, le bien chez lui n'est que mirage; nous avons bien raison de nous vanter de la force de notre imagination, car tous nos biens ne sont qu'en songe.

Écoutez les rodomontades de ce pauvre et malheureux animal: «Il n'est rien de si doux (c'est Cicéron qui parle) que de nous adonner aux lettres; à ces lettres, veux-je dire, qui nous révèlent la connaissance de l'infinité des choses existantes, de la nature dans ce qu'elle a de plus grand; des cieux alors que nous sommes encore de ce monde, des terres et des mers. C'est par elles que nous avons été instruits dans la religion; que nous connaissons la modération, le courage dans ce qu'il a de plus relevé; que notre âme a été arrachée aux ténèbres pour être initiée à toutes choses, à celles d'ordre élevé comme à celles d'ordre inférieur, à celles qui occupent le premier rang comme le dernier, ou un rang intermédiaire. C'est grâce à elles que nous pouvons vivre heureux et dans de bonnes conditions et que nous avançons en âge sans déplaisir et sans en souffrir.» Ne semble-t-il pas que c'est de Dieu, de Dieu bien vivant et tout-puissant, que l'auteur parle? Quant à la réalité, c'est que mille femmelettes ont vécu au village, d'une vie plus égale, plus douce et plus calme que n'a été celle de ce beau parleur.

«Ce fut un dieu, illustre Memmius, oui, ce fut un dieu qui, le premier, trouva cette manière de vivre à laquelle on donne aujourd'hui le nom de «Sagesse», grâce à laquelle l'agitation et les ténèbres ont fait place, dans la vie, au calme et à la lumière (Lucrèce).» Voilà, n'est-ce pas, de belles et magnifiques paroles; et cependant, malgré ce dieu qui l'a instruit, malgré cette sagesse divine, un bien léger accident a suffi pour que l'entendement de celui qui les a dites en vienne à un état pire que celui du moindre berger.--Tout aussi impudents que ces propos, sont l'engagement inscrit par Démocrite en tête de son livre: «J'entreprends de parler sur toutes choses»; cette sotte qualification de «dieux mortels», que nous donne Aristote; cette appréciation émise par Chrysippe que «Dion était aussi vertueux que Dieu»; cette assertion de Sénèque, «que c'est à Dieu qu'il doit la vie, mais que c'est à lui-même qu'il doit de bien vivre»; et cette autre qui se rapproche de la précédente: «C'est avec raison que nous nous glorifions de notre vertu; ce qui ne pourrait être, si elle nous venait d'un dieu, au lieu que nous la tenions de nous-mêmes (Cicéron)»; celle-ci enfin, également de Sénèque: «Le sage allie à la faiblesse humaine une force d'âme semblable à celle de Dieu, ce en quoi il lui est supérieur.» Il n'est rien de si ordinaire que de rencontrer des faits témoignant une pareille outrecuidance; il n'y a personne de nous qui ne s'offense autant de se voir élevé à la hauteur de Dieu, qu'il est blessé d'être rabaissé au rang des autres animaux, tant nous sommes plus jaloux de ce qui nous touche, que de la gloire de notre Créateur.

=Et pourtant la force d'âme de nos philosophes est impuissante contre la douleur physique devant laquelle souvent l'ignorant demeure impassible.=--Il faut triompher de cette sotte vanité et saper hardiment et énergiquement les fondements ridicules sur lesquels s'élèvent ces opinions erronées. Tant que l'homme s'imaginera avoir quelque moyen d'action et quelque force par lui-même, jamais il ne reconnaîtra ce qu'il doit à son maître; il fera toujours ses œufs poules, comme dit le proverbe, prenant le germe pour la réalité; aussi faut-il le réduire à l'indigence absolue, ne lui laissant que sa chemise.--Voyons quelques exemples particulièrement instructifs de ce qu'a produit sa philosophie. Posidonius, torturé par une si cruelle maladie que ses bras se tordaient et ses mâchoires se contractaient, pensait témoigner bien du mépris pour la douleur, en l'invectivant ainsi: «Tu as beau faire, je ne conviendrai pas quand même que tu es un mal.» Il éprouvait les mêmes souffrances que mon laquais et se croyait brave parce qu'il en arrivait à tenir un langage conforme aux préceptes de la secte à laquelle il appartenait: «Il n'eût pas dû faire le brave en paroles, alors que, de fait, il succombait (Cicéron).»--Carnéades étant venu rendre visite à Arcésilas qui était malade de la goutte, se retirait très affecté de le voir en cet état; celui-ci le rappela et, lui montrant ses pieds et sa poitrine, lui dit: «Rien ne se sent ici de ce que j'éprouve là.» C'était avoir meilleure grâce que le précédent: il reconnaissait qu'il souffrait et eût voulu être débarrassé de son mal; néanmoins son courage n'en était ni abattu, ni affaibli, tandis que Posidonius, je le crains, se raidissait plus en paroles qu'en réalité contre la souffrance.--Denys d'Héraclée, souffrant cruellement des yeux, en arriva à se départir de ses résolutions stoïques.

=Les effets de l'ignorance sont préférables à ceux de la science.=--Alors même que la science pourrait produire les effets que ces philosophes lui attribuent, qu'elle émousserait et atténuerait la violence des maux auxquels nous sommes exposés, que ferait-elle de plus que ce que fait tout naturellement l'ignorance et d'une façon plus sensible encore? Le philosophe Pyrrhon, courant en mer les dangers d'une très forte tempête, ne trouvait rien de mieux pour raffermir le courage de ses compagnons d'infortune, que de les inviter à imiter la tranquillité d'un pourceau qui était du voyage et regardait la tempête sans en être effrayé.--Quand la philosophie est à bout d'arguments, elle nous renvoie à l'exemple que nous donnent l'athlète et le muletier qui témoignent généralement beaucoup moins de sensibilité vis-à-vis de la mort, de la douleur et des autres misères de ce monde, et font preuve de plus de fermeté que n'arrive à en procurer la science à quiconque n'est pas préparé à les affronter par les habitudes de la vie courante, ou n'est pas né avec cette disposition naturelle.--N'est-ce pas l'ignorance qui fait qu'à inciser et tailler les membres délicats d'un enfant, ceux d'un cheval, on éprouve moins de résistance que lorsqu'il s'agit de nous? Combien de gens sont devenus malades uniquement par l'effet de leur imagination? Nous en voyons tous les jours qui se font saigner, purger, médicamenter pour soigner des maux qu'ils ne ressentent que parce qu'ils se figurent les avoir. Quand les maux véritables nous font défaut, la science nous en suppose: Par la couleur de votre teint, vous paraissez sous la menace de quelque affection catarrhale; les chaleurs de la saison vous prédisposent à un accès de fièvre; la ligne de vie de votre main gauche présente une section qui vous présage une assez sérieuse et prochaine indisposition. La science s'en prend même effrontément à la santé: Vous avez une expansion, une force de jeunesse qui ne peuvent se continuer ainsi; il faut vous tirer du sang et vous affaiblir de peur que cet état si florissant ne tourne contre vous.--Comparez l'existence d'un homme asservi à ces idées imaginaires avec celle d'un laboureur qui s'abandonne au courant naturel de la vie, ne tenant compte des choses que selon l'impression qu'il en reçoit au moment où elles se produisent, sans se préoccuper de ce qu'en peut dire la science, sans s'attacher aux conjectures; qui n'a de mal que lorsque le mal survient, alors que l'autre a souvent la maladie de la pierre dans l'âme avant qu'elle ne se porte sur les reins, anticipant, par un effet de son imagination, sur les souffrances qu'il aura à endurer, courant au-devant, comme s'il n'était pas suffisamment temps de souffrir, quand le moment en vient.

Ce que je dis des effets néfastes de la médecine, les faits montrent qu'on peut le dire également de toute autre science; de là est venue cette opinion de certains philosophes du temps jadis, qui faisaient consister la félicité suprême à avoir conscience de la faiblesse de notre jugement. Quant à moi, mon ignorance me porte autant à espérer qu'à craindre; pour gouverner ma santé, je me règle sur les exemples qui me viennent d'autrui et sur ce que je vois se produire ailleurs dans les conditions où je me trouve moi-même; ces constatations sont de toutes sortes, je me détermine d'après la comparaison que j'établis entre elles, choisissant ce qui me paraît le mieux convenir. Je fais à la santé l'accueil le plus cordial, la tenant comme chose essentielle qui nous fait libre; je lui subordonne tout le reste et m'applique à en jouir d'autant, qu'à présent elle m'est moins ordinaire et se fait plus rare; aussi je me garde de troubler son repos et sa douceur par les ennuis d'un nouveau genre de vie, où je me verrai obligé de me contraindre.

=Les maladies du corps et de l'esprit sont souvent causées par l'agitation de l'âme.=--Les bêtes qui doivent à leur quiétude une santé bien plus robuste que la nôtre, nous donnent assez la preuve combien l'agitation de notre esprit est une cause de maladie. On dit qu'au Brésil, les gens ne meurent que de vieillesse, ce qu'on attribue à la pureté et au calme de l'air qu'on y respire et qui, selon moi, est plutôt un effet de la sérénité et de la tranquillité de leur âme exempte des passions, des peines, des occupations qui surexcitent et sont une source de contrariétés; ignorants, ne connaissant rien des lettres, sans lois, sans roi, sans religion aucune, leur vie s'écoule dans une simplicité qui fait mon admiration.

D'où vient ce fait d'expérience que les gens les plus grossiers, d'esprit peu ouvert, sont les plus fermes, les plus désirables dans les exécutions amoureuses, et que l'amour d'un muletier se rende souvent plus acceptable que celui d'un galant homme? sinon que chez ce dernier, l'agitation de l'âme influe sur ses moyens physiques, les rompt, les lasse, comme elle lasse et trouble ordinairement l'âme elle-même. Qu'est-ce qui la rend déraisonnable, l'amène le plus communément à la manie, si ce n'est sa promptitude, ses saillies, son agilité, ce qui enfin constitue sa puissance d'action? Qu'est-ce qui différencie la plus subtile folie de la plus subtile sagesse? Des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés, les santés vigoureuses sont le point de départ de maladies mortelles; de même les plus remarquables et les plus belles intelligences peuvent conduire aux plus sublimes folies, comme aux plus extravagantes: des unes aux autres il n'y a qu'un pas. Par ce dont sont capables les fous, nous pouvons juger combien en réalité la folie tient de près aux élans les plus généreux de notre âme. Qui ne sait combien est imperceptible la ligne de démarcation entre la folie et les inspirations les plus hardies d'un esprit complètement libre de lui-même, ou les résolutions que peut prendre, dans des circonstances extraordinaires, une vertu qui est au-dessus de tout! Platon dit que les gens mélancoliques sont les plus capables de se soumettre à la discipline et les meilleurs, aussi n'y en a-t-il pas qui aient plus de propension à la folie; ce sont des esprits infinis que consument leur propre force et leur propre souplesse.--Quelle chute, par exemple, que celle dont nous venons d'être témoin, causée par la brillante surexcitation de ce poète si judicieux, si ingénieux, imprégné autant que, depuis longtemps, pas un autre d'entre les poètes italiens, des saines traditions de l'antique et pure poésie! Combien vraiment il a eu lieu d'être satisfait de cette vivacité d'esprit sous laquelle il a succombé! de cette clarté qui l'illuminait et qui l'a aveuglé! de cette exacte et si fine compréhension qu'il possédait et qui lui a fait perdre la raison! de ses recherches si curieuses et si ardues ayant la science pour objet, qui l'ont conduit à la bêtise! de cette aptitude si exceptionnelle aux travaux de l'esprit, à laquelle il doit de l'avoir perdu et de ne plus pouvoir travailler! En le voyant à Ferrare en si piteux état, se survivant à lui-même, ne reconnaissant ni lui, ni ses œuvres qu'on a publiées sans qu'il ait pu les revoir et y mettre la dernière main, bien que cette publication ait été faite de son vivant, j'éprouvais encore plus de dépit pour la fragilité de la nature humaine, que de compassion pour le malheur dont il était frappé.

=L'indolence de l'esprit produit la vigueur corporelle et la santé.=--Voulez-vous un homme qui soit sain, pondéré dans ses actes, dont vous puissiez être certain et qui offre toute garantie? faites-le vivre dans un milieu où règnent les ténèbres, qu'il demeure dans l'oisiveté et ne fasse pas travailler son intelligence. Pour nous rendre sages, il faut nous abêtir; pour nous mener, il faut nous aveugler. On me dira que cet avantage d'avoir l'appétit froid et d'offrir peu de prise à la douleur et au mal, a pour conséquence l'inconvénient de nous rendre moins friands de la jouissance des biens et des plaisirs et fait que nous les ressentons moins vivement; j'en conviens, mais la misère de notre condition fait que nous avons moins à jouir qu'à fuir, et que l'extrême volupté nous touche moins que la plus légère douleur: «Les hommes sont moins sensibles au plaisir qu'à la douleur (Tite Live)»; nous prêtons moins attention à la santé la plus parfaite qu'à la moindre des maladies: «Nous sommes sensibles à la moindre égratignure, et néanmoins la plénitude de la santé nous laisse indifférents. Nous nous réjouissons de n'être ni pleurétiques ni podagres, et à peine mettons-nous en compte d'être sains et vigoureux (La Boétie).» Notre bien-être consiste à ne pas avoir mal, et c'est pourquoi les philosophes qui se sont le plus attachés à exalter la volupté, l'ont fait uniquement résider dans l'insensibilité. Ne pas avoir de mal, c'est en fait de bien ce que l'homme peut espérer de mieux, comme dit Ennius.

Ce chatouillement, cette excitation que nous causent certains plaisirs, semblent tout à la fois excès de santé et malaise; cette volupté qui nous attire, à laquelle il nous faut céder malgré ce je ne sais quoi qu'elle a de cuisant, de mordant, n'a-t-elle pas finalement pour objet d'éteindre en nous la sensation? Le ravissement que nous recherchons dans nos accointances avec la femme, naît du besoin que nous éprouvons de nous soustraire au tourment que nous cause un désir ardent et excessif que nous cherchons à assouvir pour retrouver le calme et nous débarrasser de la fièvre qui nous agite; et de même de tous les autres plaisirs. J'en conclus que si la simplicité d'esprit restreint les maux auxquels nous sommes exposés, elle nous ménage, dans l'état où nous sommes, une amélioration très appréciable de notre sort.--Il ne faudrait cependant pas la supposer accentuée au point qu'elle soit dépourvue de toute sensibilité, et Crantor avait raison de combattre cette indifférence préconisée par Épicure, quand on venait à l'exagérer au point de ne même pas convenir des maux qui nous frappent, quand déjà nous en sommes atteints: «Je n'approuve pas une insensibilité portée à ce degré qui, de fait, n'existe pas et n'est pas à désirer. Je suis content de n'être pas malade, mais si je le suis, je veux le savoir; et si on me cautérise ou me fait une incision, je veux le sentir.» Et, en effet, qui nous enlèverait la sensation du mal, nous priverait du même coup du sentiment de la volupté; ce serait en somme l'anéantissement de l'homme: «Cette indifférence ne s'acquiert pas sans une grande fermeté de l'esprit et un anéantissement du corps (Cicéron).» Le mal et le bien nous viennent tour à tour; la douleur ne nous poursuit pas sans cesse, et nous ne courons pas sans cesse après la volupté.

=La science nous renvoie souvent à l'ignorance pour nous adoucir les maux présents.=--C'est un très grand avantage à l'honneur de l'ignorance, que la science elle-même nous rejette dans ses bras, quand elle devient impuissante à nous endurcir contre nos maux devenus plus intenses; que celle-ci soit contrainte d'entrer en composition, de nous lâcher la bride, de nous laisser la latitude de nous réfugier au sein de sa rivale pour y chercher un abri contre les coups et les injures de la fortune. Ce n'est pas autre chose en effet que nous dit la science, quand elle nous prêche de dégager notre pensée des maux que nous endurons et de la reporter vers les voluptés qui ne sont plus; de nous consoler des maux présents par le souvenir des biens passés; d'appeler à notre secours les satisfactions que nous avons éprouvées jadis, pour les opposer à ce qui nous oppresse aujourd'hui: «Épicure dit qu'il faut faire diversion aux pensées tristes, en se reportant aux pensées riantes (Cicéron).» Manquant de force, la science a recours à la ruse; elle cherche par la souplesse et en usant des jambes, à remédier à la vigueur et à l'action des bras qui lui font défaut. Mais rappeler les douceurs des vins de la Grèce, non pas seulement à un philosophe, mais simplement à un homme de sens rassis aux prises avec un accès de fièvre chaude qui altère son entendement, c'est là vraiment un singulier remède, plutôt capable d'empirer son état: «Le souvenir du bien passé double le mal présent (Le Tasse).»

=La philosophie agit de même, lorsqu'elle nous incite à l'oubli des maux passés.=--Cet autre conseil que donne la philosophie est de même nature: «Il ne faut conserver que la mémoire du bonheur dont nous avons joui, et effacer le souvenir des chagrins dont nous avons souffert»; comme s'il était en notre pouvoir d'oublier! Un tel conseil, encore une fois, ne peut que diminuer en nous notre force de résistance: «Doux est le souvenir des maux passés (Euripide).»--Comment la philosophie, qui doit nous fournir des armes pour combattre la fortune, qui doit fortifier mon courage pour me mettre à même de fouler aux pieds toutes les adversités humaines, peut-elle en venir à ce degré d'impuissance qu'elle admette que nous ayons recours à des échappatoires telles que ces détours pusillanimes et ridicules? Ce qui nous revient à la mémoire, ce n'est pas ce que nous voudrions, c'est ce qui lui plaît. Bien plus, il n'est rien qui imprime aussi profondément quelque chose dans notre souvenir, comme le désir que nous avons de l'oublier; c'est un bon moyen de le conserver, de le graver dans notre âme, que de la convier à n'en pas garder trace. Il est faux de prétendre qu'«il dépend de nous d'ensevelir pour jamais dans l'oubli nos malheurs passés et de ne nous rappeler que ce qui nous est arrivé d'heureux (Euripide reproduit par Cicéron)»; tandis qu'il est exact de dire: «Je me souviens des choses que je voudrais oublier et oublie celles dont je ne voudrais pas perdre le souvenir (Euripide).» Et de qui est ce conseil d'ensevelir nos malheurs dans un éternel oubli? de celui «qui seul entre tous a osé se dire sage (Cicéron)»; «qui, supérieur au genre humain par son génie, a effacé tous les hommes, comme le soleil, en se levant, éteint les étoiles (Lucrèce)». Vider et démunir sa mémoire, n'est-ce pas le véritable chemin qui mène le plus directement à l'ignorance?--«L'ignorance qui admet tout sans discussion, est un remède à nos maux (Sénèque).» Plusieurs philosophes ont émis des aphorismes semblables, par lesquels ils nous permettent de nous contenter, comme le commun des mortels, d'apparences frivoles, dans le cas où, avec tous ses arguments plus ou moins probants, la raison ne peut plus rien, pourvu que nous y trouvions satisfaction et consolation; ne pouvant guérir la plaie, ils se contentent de l'endormir et de la calmer momentanément. Je crois que personne ne peut nier qu'il accepterait, même au prix d'un jugement affaibli ou malade, de mener une existence agréable et tranquille dont l'ordre et la constance lui seraient garantis: «Je commencerais par boire et par répandre des fleurs, quitte à passer pour fou (Horace).»--Il se trouverait assurément bien des philosophes de l'avis de Lycas. Ce Lycas, au demeurant, de mœurs très régulières, vivait doucement et paisiblement dans sa famille, ne manquant en rien à ses devoirs à l'égard des siens et des étrangers, sachant très bien éviter ce qui pouvait lui être préjudiciable. Par quelque altération de son bon sens, il s'était mis dans la cervelle une idée fixe, s'imaginant être toujours dans les théâtres, assistant à des passe-temps, à des spectacles, aux plus belles comédies qui fussent au monde. Les médecins l'ayant guéri de cette manie, peu s'en fallut qu'il ne leur fît un procès, pour qu'ils lui rendent les douceurs qu'il goûtait ainsi en imagination: «Ah! mes amis, qu'avez-vous fait! En me sauvant, vous m'avez tué; car c'est m'enlever toute volupté, que de m'arracher à l'erreur qui faisait le charme de ma vie (Horace).»--Thrasylas, fils de Pythodore, était atteint d'une manie analogue: il se figurait que tous les navires qui relâchaient dans le port du Pyrée et y abordaient, travaillaient pour son compte. Il se réjouissait de ce qu'ils avaient fait une bonne traversée et accueillait leur arrivée avec joie. Son frère Criton l'ayant fait remettre dans son bon sens, il regrettait son état passé dans lequel il avait vécu heureux, exempt de tout chagrin. C'est ce que rend ce vers d'un auteur grec de l'antiquité: «Il y a grand avantage à n'être pas trop avisé (Sophocle).» L'Ecclésiaste exprime la même pensée: «Beaucoup de sagesse est la source de beaucoup de déplaisir; qui acquiert la science, acquiert en même temps et travail et tourment.»

=En nous concédant le droit de mettre fin à notre vie, lorsqu'elle nous est devenue insupportable, la philosophie témoigne encore davantage de son impuissance.=--La philosophie admet assez généralement comme remède extrême aux difficultés de tous genres auxquelles nous ne pouvons échapper, que nous mettions fin à notre vie, quand nous ne pouvons les endurer: «La vie te plaît-elle, supporte-la. En es-tu rassasié, sors en comme tu voudras (Sénèque).»--«La douleur te pique-t-elle, ou même te déchire-t-elle? si tu es nu, tends la gorge; mais si tu es couvert des armes de Vulcain, c'est-à-dire si tu es fort, résiste (Cicéron).» Et ce dicton: «Qu'il boive ou qu'il s'en aille (Cicéron)», que les Grecs décochaient aux convives d'un festin et dont on fit application aux situations critiques par le changement de prononciation du B en V (Vivat au lieu de Bibat: qu'il vive, au lieu de: qu'il boive), transformation plus naturelle assurément dans la bouche d'un Gascon que dans la langue de Cicéron, qu'est-ce que cela de la part de la philosophie, sinon la confession de son impuissance? Pour se mettre à couvert, non seulement elle a recours à l'ignorance, mais même à la stupidité humaine et préconise l'abandon de tout sentiment et même de l'existence: «Si tu ne sais pas user de la vie, cède la place à ceux qui le savent. Tu as assez joué, tu as assez mangé, assez bu; il est temps de faire retraite, car tu pourrais t'enivrer et devenir la risée des jeunes gens, chez lesquels cette débauche est plus excusable que chez un homme de ton âge (Horace).»--«Démocrite, voyant que les ans avaient affaibli ses facultés, se donna volontairement la mort (Lucrèce).»--Antisthène exprime la même idée: «Il faut faire provision de sens pour comprendre, ou se munir d'un licol pour se pendre.»--Chrysippe fait tenir au poète Tyrtée un propos analogue: «Il nous faut arriver à la vertu ou à la mort.»--Cratès disait également: «L'amour se guérit comme la faim, ou encore avec le temps; ceux auxquels ni l'un ni l'autre de ces deux moyens ne peuvent donner satisfaction n'ont qu'à se mettre la corde au cou.»--Sextius, dont Sénèque et Plutarque parlent avec tant de considération, avait tout abandonné pour se livrer à l'étude de la philosophie. Ses études ne progressant que lentement et se prolongeant, il décida de se précipiter dans la mer: ne pouvant atteindre à la science, il se donnait la mort.--Voici les termes mêmes de la loi que les Stoïciens posaient à ce sujet: «Si d'aventure survient quelque disgrâce à laquelle on ne peut apporter remède, le port est proche; l'on peut se sauver à la nage en abandonnant son corps, comme d'une barque qui fait eau. C'est la peur de mourir et non le désir de vivre, qui fait que le fou est attaché à son corps.»

=La simplicité et l'ignorance sont des conditions de vie heureuse.=--La simplicité dans l'existence la rend plus agréable, et aussi plus innocente et meilleure, ainsi que je l'ai dit plus haut. Les simples et les ignorants, dit saint Paul, s'élèvent et gagnent le ciel; nous, avec tout notre savoir, nous nous effondrons dans les abîmes infernaux.--Je ne rappellerai ni Valens, ennemi déclaré des sciences et des lettres, ni Licinius, ces deux empereurs romains qui les tenaient pour le poison et la peste de tout état politique; ni Mahomet qui, ai-je entendu dire, interdit la science à l'homme; mais j'invoquerai l'exemple de Lycurgue. L'autorité de ce grand législateur doit être d'un grand poids, comme aussi cette législation divine qui a droit à tous nos respects, qu'il avait donnée à Lacédémone, et qui, si grande et si admirable, y fit régner si longtemps la vertu et le bonheur, sans qu'y fussent admises la connaissance et la pratique des lettres.--Ceux de retour de ce monde nouveau, que les Espagnols ont découvert au temps de la génération qui nous a précédés, peuvent témoigner combien ces nations qui n'ont ni lois, ni magistrats, vivent mieux gouvernés et ordonnés que nous chez qui les fonctionnaires sont en plus grand nombre que ceux qui ne le sont pas, et où les lois outrepassent en nombre celui des actes à juger: «Ils ont les poches et les mains pleines d'ajournements, de requêtes, d'informations, de lettres de procuration et aussi de liasses de gloses, de consultations et de procédures. Avec de telles gens, les malheureux ne sont jamais en sûreté dans une ville; ils sont assiégés par derrière, par devant, de tous côtés, par une foule de notaires, de procureurs et d'avocats (Arioste).»

Un sénateur romain des derniers siècles de l'empire exprimait cette même idée: «Nos prédécesseurs disait-il, exhalaient une forte odeur d'ail, mais avaient l'estomac parfumé par une bonne conscience, tandis qu'à notre époque, les gens répandent une agréable senteur, mais à l'intérieur c'est une odeur nauséabonde produite par la fermentation de tous les vices»; autrement dit, suivant ma manière de voir, avec beaucoup de savoir et de capacité, ils manquaient totalement de conscience dans leur conduite.--Le manque d'éducation, l'ignorance, la simplicité d'esprit, la rudesse accompagnent d'ordinaire l'innocence; la curiosité, la subtilité, le savoir traînent la malice à leur suite; l'humilité, la crainte, l'obéissance, la bonté poussée jusqu'à la faiblesse, qui sont les bases essentielles sur lesquelles repose la conservation de la société humaine, sont le propre d'une âme vide, docile, présumant peu d'elle-même.

=Funestes effets de la curiosité et de l'orgueil.=--Les chrétiens savent mieux que personne combien la curiosité est un mal naturel et originel chez l'homme. Son désir de croître en sagesse et en savoir fut la cause première de la ruine du genre humain; c'est là ce qui l'a précipité vers la damnation éternelle: l'orgueil l'a perdu et corrompu. C'est l'orgueil qui jette l'homme hors des voies communes, qui lui fait embrasser les nouveautés, préférer être le chef d'une troupe errante et dévoyée dans un sentier de perdition, être professeur enseignant l'erreur et le mensonge, plutôt que disciple dans une école où s'enseigne la vérité et marcher, sous la direction d'autrui, sur la grande route bien entretenue et qui mène droit au but; c'est peut-être ce que rend cette ancienne maxime grecque: «La superstition suit l'orgueil et lui obéit comme à son père.» O présomption, combien tu nous es nuisible!

=A quoi Socrate a dû le nom de sage.=--Lorsque Socrate fut avisé que le dieu de la Sagesse lui avait attribué la qualification de sage, il en fut étonné. Se sondant, s'examinant, il ne trouvait rien qui pût motiver cette déclaration de la divinité, parce qu'il connaissait nombre de justes, de tempérants, de vaillants, de savants au même degré que lui, plus éloquents, plus beaux, plus utiles à leur pays. Il finit par conclure que ce qui pouvait le distinguer des autres et faire qu'il fût un sage, c'est que lui-même ne se considérait pas comme tel; que son dieu devait tenir comme une bien singulière bêtise de la part de l'homme, l'opinion que celui-ci se fait de sa science et de sa sagesse; et que la meilleure doctrine qu'il peut avoir est l'ignorance, comme la simplicité d'âme est sa meilleure sagesse. Nos livres saints déclarent bien misérables ceux qui ont pour eux-mêmes trop d'estime: «Tu n'es que boue et cendre, y lisons-nous, y a-t-il vraiment là de quoi te glorifier?» Et cet autre passage: «Dieu a fait l'homme semblable à une ombre»; qu'en peut-on voir, quand, la lumière s'éloignant, l'ombre s'évanouit? De fait, nous ne sommes rien.

=Les recherches sur la nature divine sont condamnables.=--Il s'en faut de tant que nous puissions atteindre les hauteurs où plane la divinité, que les œuvres du Créateur qui tiennent le plus de lui, qui portent le mieux son empreinte, sont celles que nous comprenons le moins. Se trouver en présence d'une chose incroyable, est pour le chrétien une occasion de croire; cette chose est d'autant plus rationnelle, qu'elle échappe davantage à la raison humaine; si celle-ci pouvait la comprendre, ce ne serait plus un miracle; si elle avait son similaire, elle ne serait pas unique. «On connaît mieux Dieu, en ne cherchant pas à le comprendre,» dit saint Augustin. «Il est plus saint et plus respectueux de croire que d'approfondir ce que font les dieux,» dit Tacite. Platon, lui aussi, estime que c'est en quelque sorte une impiété que de s'enquérir trop curieusement de Dieu, du monde et des causes premières des choses. Enfin, nous lisons dans Cicéron: «Il est difficile de connaître l'auteur de cet univers; et, si on parvient à le découvrir, il est impossible de le faire comprendre au vulgaire.»--Dieu est puissance, vérité et justice, disons-nous; ces mots éveillent une idée de grandeur, mais ce qu'ils représentent exactement, nous ne le voyons pas, nous ne le concevons pas. Nous disons que Dieu éprouve de la crainte, qu'il est courroucé, qu'il aime, «exprimant des choses divines en des termes humains (Lucrèce)»; ce sont là des agitations, des émotions dont nous sommes susceptibles, mais qui ne peuvent se produire en Dieu comme nous les éprouvons, pas plus que nous ne sommes capables de comprendre la façon dont il les ressent. Dieu seul a possibilité de se connaître et d'expliquer ses actes, qui ne peuvent se traduire qu'improprement en notre langage, dont il use cependant pour s'abaisser et descendre jusqu'à nous qui gisons à terre. Comment la prudence, qui est l'intermédiaire entre le bien et le mal, pourrait-elle être son fait à lui, qu'aucun mal ne peut atteindre? Qu'a-t-il à faire de la raison et de l'intelligence qui, de choses qui nous échappent en partie, nous permettent de déduire des choses nettement définies, lui pour qui il n'y a rien d'obscur? La justice, qui a pour but d'attribuer à chacun ce qui lui appartient, est une conséquence de ce que les hommes vivent en société, où tout est pêle-mêle; elle ne saurait par suite entrer dans les attributs de Dieu. La tempérance consiste dans la modération apportée dans la jouissance de nos voluptés corporelles, quel rapport peut-elle avoir avec la divinité? Le courage que nous apportons à supporter la douleur, le travail, les dangers n'est pas davantage son fait, parce que ces trois choses lui sont absolument étrangères. Ce sont ces mêmes considérations qui font qu'Aristote tient Dieu pour exempt de vices et de vertus: «Il n'est susceptible ni d'amour, ni de haine, parce que tout ce qui est tel, est le propre d'êtres faibles (Cicéron).»

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