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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Montaigne, Michel de · Public domain text

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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (part 3 of 4)

L'autre jour, je suis tombé sur un passage d'un de nos écrivains, ainsi emprunté à l'un des meilleurs auteurs de l'antiquité; j'avais eu de la peine à aller jusqu'au bout d'une prose écrite en un style si dépourvu de vigueur, si sec, si vide d'esprit et de sens qu'il témoignait sans conteste de sa facture française, lorsque après cette lecture longue et ennuyeuse j'arrivai à un passage tout autre, de style élevé, atteignant aux nues par la profondeur du sujet et la richesse d'expressions. Si je fusse passé de l'un à l'autre graduellement et à un certain intervalle de temps, la transition eût pu demeurer inaperçue; mais elle était si brusque, semblable à une falaise abrupte se dressant à pic, que, dès les premiers mots, je fus comme ravi dans l'autre monde; et que de là, mesurant la profondeur de la fondrière si fangeuse d'où je sortais, je n'eus plus le courage de redescendre m'y ravaler. Si je rehaussais pareillement ce que j'écris des dépouilles d'autrui, leur richesse ferait par trop ressortir la pauvreté de ce qui n'est que de moi; toutefois relever chez les autres les fautes que je commets moi-même, ne me semble pas plus inconséquent que de signaler, comme je le fais souvent, les erreurs commises par autrui qui se retrouvent en moi; tout ce qui prête à la critique, n'importe où cela soit, doit être dénoncé et ne trouver asile nulle part.--Bien que je me rende compte combien il est audacieux de mettre constamment ce qui provient de mon cru en parallèle avec ce que je dérobe aux autres, et prétendre que l'un et l'autre s'équivalent, avec la téméraire espérance que je pourrais tromper des juges aptes à faire la distinction, j'en agis cependant ainsi, autant pour le profit que je retire de semblables confrontations, que par ce qui peut en résulter d'avantageux pour les idées que je prône et la force que cela me donne pour arriver à les mettre en relief. Et puis, je ne cherche pas à l'emporter de haute lutte avec d'aussi sérieux champions; je ne m'attaque pas à eux corps à corps, je m'y prends à diverses reprises, m'engageant chaque fois à peine; je ne les heurte pas, je ne fais que les effleurer et ne vais jamais aussi loin que je me l'étais proposé. Si je pouvais marcher de pair avec eux, je demeurerais honnête, car jamais je ne les entreprends que du côté où ils sont le moins accessibles. Mais je ne ferais jamais ce que j'ai constaté chez certains, qui se couvrent de l'armure d'autrui, au point de ne rien laisser apercevoir d'eux-mêmes; dont l'œuvre n'est que la reproduction d'anciens travaux qu'ils ont cherché à rendre méconnaissables en les transformant plus ou moins, ce qui, étant donnée la multiplicité des documents existants sur un même sujet, est chose aisée pour des savants. Ceux qui veulent dissimuler ces rapts et les faire passer comme émanant d'eux, commettent une injustice et une lâcheté, puisque, incapables de rien produire de leur cru, ils cherchent à se faire valoir en se parant de ce qui ne leur appartient pas. Ils font en second lieu une grande sottise; car s'ils parviennent, par leur fourberie, à capter l'approbation de la foule des ignorants, ils se décrient auprès de ceux qui savent, les seuls dont l'éloge ait du prix, et qui haussent les épaules en voyant leur travail, véritable mosaïque de pièces et de morceaux empruntés. Loin de moi l'intention d'en agir de même; je ne cite les autres que pour donner plus de force à ce que je dis.--Ces observations, bien entendu, ne s'appliquent pas aux centons qui se publient comme tels; outre ceux d'époque ancienne, j'en ai vu de très ingénieux datant de mon temps, un entre autres paru sous le nom de Capilupus; ce sont des productions d'auteurs dont l'esprit se montre non seulement là, mais encore ailleurs, comme il en est de Lipsius, auquel nous devons ce gros et savant recueil qui constitue ses Politiques.

Quoi qu'il en soit, et si énormes que puissent être les inepties qui me passent par la tête, je les dirai; n'ayant pas plus dessein de les cacher, que je ne cacherais mon portrait qui, au lieu de me peindre jeune et beau, me représenterait chauve et grisonnant, tel que je suis réellement. J'expose ici mes sentiments et mes opinions, je les donne tels que je les conçois et non tels que d'autres peuvent en juger; mon seul but est de m'analyser moi-même, et le résultat de cette analyse peut, demain, être tout autre qu'aujourd'hui, si mon caractère vient à se modifier. Je n'ai pas une autorité suffisante pour imposer ma manière de voir, je ne le désire même pas, me reconnaissant trop mal instruit pour prétendre instruire les autres.

=L'éducation de l'enfant doit commencer dès le bas âge; il est difficile de préjuger par ses premières inclinations de ce qu'il sera un jour; aussi faut-il ne pas y attacher trop d'importance.=--Je commence donc. Quelqu'un, ayant vu mon précédent chapitre sur le pédantisme, me disait chez moi, l'autre jour, que je devais avoir des idées faites sur l'éducation des enfants. Si, Madame, j'avais quelque qualité pour traiter un pareil sujet, je ne pourrais mieux en user que d'en faire présent à ce cher petit homme qui va prochainement naître heureusement de vous (car c'est un fils que vous aurez tout d'abord, vous êtes trop généreuse pour commencer autrement). J'ai pris tant de part aux négociations qui ont amené votre mariage, que j'ai quelque droit à m'intéresser à la grandeur et à la prospérité de tout ce qui peut en advenir; sans compter que mon attachement pour vous, qui date de si loin, me fait vous souhaiter honneur, bien et prospérité, à vous et à tout ce qui vous touche. Mais, à vrai dire, je suis peu expert en pareille matière; je n'ai guère d'autre idée sur ce point que celle-ci: c'est que l'élevage et l'éducation de l'enfant constituent tout à la fois la plus difficile et la plus importante des sciences humaines.--En agriculture, la préparation du terrain sur lequel on veut planter et la plantation elle-même sont choses aisées et sur lesquelles on est absolument fixé; mais, une fois la plantation effectuée, quand le sujet commence à prendre racine et à se développer, les procédés à employer sont variés et les difficultés nombreuses. Il en est de même de l'homme, sa plantation ne demande pas grand art; mais, après sa naissance, le soin de l'élever et de l'éduquer nous crée une tâche laborieuse et pleine de soucis de toutes sortes. Dans le bas âge, il manifeste si faiblement les dispositions qu'il peut avoir, il est si difficile de s'en rendre compte, ce qu'il semble promettre est si incertain et trompeur, qu'il est malaisé d'en porter un jugement ferme. Voyez Cimon, voyez Thémistocles et mille autres; combien n'ont-ils pas été différents de ce qu'ils semblaient devoir être. Les petits de l'ours, ceux du chien suivent leurs penchants naturels; mais la nature de l'homme se modifie si aisément par les habitudes, les courants d'opinion, les lois dont il a dès le premier moment à subir l'influence, qu'il est bien difficile de discerner et de redresser en lui ses propensions naturelles. Il en résulte que faute de l'avoir engagé sur la route qui lui convient, on a souvent travaillé pour rien et que beaucoup de temps peut avoir été employé à lui apprendre des choses auxquelles il ne peut atteindre.--Malgré de telles difficultés, je suis d'avis qu'il faut toujours diriger l'enfant vers ce qui est le meilleur et le plus utile, et qu'il n'y a pas à tenir grand compte de ces légères indications, de ces pressentiments que semblent nous révéler les préférences que, dans son enfance, il peut manifester et auxquelles Platon, en sa République, me paraît attacher trop d'importance.

=La science convient surtout aux personnes de haut rang; non celle qui apprend à argumenter, mais celle qui rend habile au commandement des armées, au gouvernement des peuples, etc.=--La science, Madame, est un bel ornement et un outil d'une merveilleuse utilité, notamment pour les personnes qui, comme vous, sont d'un rang élevé. Ce n'est pas entre les mains de gens de condition servile et de classe inférieure qu'elle peut avoir sa réelle utilité; plus fière, elle sert surtout à ceux qui peuvent être appelés au commandement des armées, au gouvernement d'un peuple, à siéger dans les conseils des princes, à ménager nos bons rapports avec une nation étrangère, beaucoup plus qu'à ceux qui n'ont qu'à discourir, plaider une cause ou doser des pilules. C'est pourquoi, Madame, je me permets de vous exposer les idées, contraires à celles généralement en cours, que j'ai sur ce point; là se borne ce qu'à cet égard, je puis faire pour vous; et je le fais, parce que je suis convaincu que vous n'exclurez pas la science dans l'éducation de vos enfants, vous qui en avez savouré les douceurs et qui êtes d'une race de lettrés, car déjà nous avons les écrits des anciens comtes de Foix d'où vous descendez, vous et M. le comte votre mari; et M. François de Candale, votre oncle, en produit tous les jours qui, pendant des siècles, assureront à votre famille une large place dans le monde savant.

=Le succès d'une éducation dépend essentiellement du gouverneur qui y préside. Ce gouverneur doit avoir du jugement, des mœurs plutôt que de la science, s'appliquer à aider son élève à trouver de lui-même sa voie et l'amener à exposer ses idées, au lieu de commencer par lui suggérer les siennes.=--A votre fils vous donnerez un gouverneur dont le choix aura une importance capitale sur son éducation. Cette charge comporte plusieurs points de grande importance; je ne m'occuperai que d'un seul, parce que des autres je ne saurais dire rien qui vaille; et même sur ce point que je retiens, ce gouverneur sera libre de m'en croire ou non, suivant ce qui lui semblera rationnel.--Pour un enfant de bonne maison qui s'adonne aux lettres, elles n'ont pour but ni le gain (une fin aussi peu relevée est indigne des Muses et ne mérite pas qu'elles nous concèdent leur faveur, sans compter que le résultat ne dépend pas de nous), ni les succès dans le monde qu'elles peuvent nous procurer. Elles tendent surtout à notre satisfaction intime, en faisant de nous des hommes à l'esprit cultivé, convenant à toutes situations, plutôt que des savants. C'est pourquoi je voudrais, pour la diriger, qu'on s'appliquât à trouver quelqu'un qui ait bonne tête, plutôt que tête bien garnie; il faut des deux, mais la morale et l'entendement importent plus encore que la science; je voudrais en second lieu que celui qui aura été choisi, en agisse dans sa charge autrement qu'on ne le fait d'ordinaire.

Pour nous instruire, on ne cesse de nous criailler aux oreilles comme si, avec un entonnoir, on nous versait ce qu'on veut nous apprendre; et ce qu'on nous demande ensuite, se borne à répéter ce qu'on nous a dit. Je voudrais voir modifier ce procédé, et que, dès le début, suivant l'intelligence de l'enfant, on la fît travailler, lui faisant apprécier les choses, puis la laissant choisir et faire d'elle-même la différence, la mettant quelquefois sur la voie, quelquefois la lui laissant trouver; je ne veux pas que le maître enseigne et parle seul, je veux qu'il écoute l'élève parler à son tour. Socrate, et après lui Arcesilaus, faisaient d'abord parler leurs disciples, ils parlaient ensuite: «L'autorité de ceux qui enseignent, nuit souvent à ceux qui veulent apprendre (Cicéron).» Il est bon de faire trotter cette intelligence devant soi, pour juger du train dont elle va et à quel point il faut modérer sa propre allure pour se mettre à la sienne; faute de régler notre marche de la sorte, nous gâtons tout. C'est un des points les plus délicats qui soit, que de savoir se mettre à la portée de l'enfant et de garder une juste mesure; un esprit élevé et bien maître de lui, peut seul condescendre à faire siennes, pour les guider, les pensées enfantines qui germent dans cette âme qui lui est confiée. La marche s'effectue d'un pas plus sûr et plus ferme en montant qu'en descendant.

=Chaque enfant est à instruire suivant le tempérament qui lui est propre; appliquer à tous même méthode ne peut donner pour le plus grand nombre que de mauvais résultats.=--Il en est, et c'est l'usage chez nous, qui, chargés d'instruire plusieurs enfants, naturellement très différents les uns des autres par leur intelligence et leur caractère, leur donnent à tous la même leçon et ont vis-à-vis d'eux même manière de faire. Avec un pareil système, il n'est pas étonnant si, dans l'ensemble même de tous nos enfants, on en rencontre à peine deux ou trois dont l'instruction soit à peu près en rapport avec le temps passé à l'école. A celui dont nous nous occupons spécialement ici, son maître ne demandera pas seulement compte des mots de sa leçon, mais encore de leur signification, ainsi que de la morale à tirer du sujet étudié; il jugera du profit qu'il en retire, non par les preuves qu'il donnera de sa mémoire, mais par sa façon d'être dans le courant de la vie. Ce qu'il vient de lui apprendre, il le lui fera envisager sous cent aspects divers et en faire l'application à autant de cas différents, pour voir s'il a bien compris et se l'est bien assimilé, employant, pour s'en rendre compte, des interrogations telles que, d'après Platon, Socrate en usait dans ses procédés pédagogiques. C'est un indice d'aigreur et d'indigestion que de rendre la viande telle qu'on l'a avalée; et l'estomac n'a pas satisfait à ses fonctions, s'il n'a pas transformé et changé la nature de ce qu'on lui a donné à triturer.--Notre intelligence, dans le système que je condamne, n'entre en action que sur la foi d'autrui; elle est comme liée et contrainte d'accepter ce qu'il plaît à d'autres de lui enseigner; les leçons qu'elle en reçoit ont sur elle une autorité à laquelle elle ne peut se soustraire, et nous avons été tellement tenus en lisière, que nos allures ont cessé d'être franches, que notre vigueur et notre liberté sont éteintes: «Ils sont toujours en tutelle (Sénèque).»

J'ai connu particulièrement, à Pise, un homme de bien partisan d'Aristote au point qu'il érigeait à hauteur d'un dogme: «Que la pierre de touche, la règle de conduite de tout jugement sain et de toute vérité, sont qu'il soit conforme à sa doctrine; que hors de là, tout n'est que néant et chimères; que ce maître a tout vu, et tout dit». Cette proposition, interprétée un peu trop largement et méchamment, a compromis autrefois, pendant longtemps et très sérieusement, son auteur auprès de l'inquisition de Rome.

=L'élève ne doit pas adopter servilement les opinions des autres et n'en charger que sa mémoire; il faut qu'il se les approprie, et les rende siennes.=--On soumettra tout à l'examen de l'enfant, on ne lui mettra rien en tête, d'autorité ou en lui demandant de croire sur parole. L'enfant ne tiendra de prime abord aucuns principes comme tels, pas plus ceux d'Aristote que ceux des Stoïciens ou des Épicuriens; on les lui expliquera tous, il les jugera et choisira s'il le peut; s'il ne peut choisir, il demeurera dans l'indécision, * car il n'y a que les fous qui soient sûrs d'eux-mêmes et ne soient jamais hésitants: «Aussi bien que savoir, douter a son mérite (Dante)»; et alors, si par un effet de sa raison il vient à embrasser les opinions de Xénophon et de Platon, elles cesseront d'être les leurs et deviendront siennes. Qui s'en rapporte à un autre, ne s'attache à rien, ne trouve rien, ne cherche même pas. «Nous n'avons pas de roi, que chacun se conduise par lui-même (Sénèque)»; ayons au moins conscience que nous savons. Il ne s'agit pas pour l'enfant d'apprendre leurs préceptes, mais de se pénétrer de leurs opinions; il peut sans inconvénient oublier d'où il les tient, pourvu qu'il ait su se les approprier. La vérité et la raison sont du domaine de tous; elles ne sont pas plus le propre de celui qui le premier les a dites, que de ceux qui les ont répétées après lui; ce n'est pas plus d'après Platon que d'après moi, que telle chose est énoncée, du moment que lui et moi la comprenons et la voyons de la même façon. Les abeilles vont butinant les fleurs de côté et d'autre, puis elles confectionnent leur miel, et ce miel n'est plus ni thym, ni marjolaine; c'est du miel qui vient exclusivement d'elles. Il en sera de même des emprunts faits à autrui; l'enfant les pétrira, les transformera, pour en faire une œuvre bien à lui, c'est-à-dire pour en former son jugement, dont la formation est le but unique de son éducation, de son travail et de ses études. Tout ce qui a concouru à cette formation doit disparaître, on ne doit voir que le résultat qu'il en a obtenu. Ceux qui pillent le prochain, qui empruntent, étalent les constructions qu'ils ont élevées ou achetées et non ce qu'ils ont tiré d'autrui; vous ne voyez pas les honoraires reçus par ceux qui rendent la justice, mais seulement les alliances qu'ils contractent, les belles positions qu'ils donnent à leurs enfants; nul ne livre à la connaissance du public le détail de ses revenus; tout le monde montre au grand jour les acquisitions qu'il fait.

=Le bénéfice de l'étude est de rendre meilleur; ce qu'il faut, c'est développer l'intelligence; savoir par cœur, n'est pas savoir; tout ce qui se présente aux yeux doit être sujet d'observations.=--Le bénéfice que nous retirons de l'étude, c'est de devenir meilleur et plus raisonnable. C'est, disait Epicharme, l'entendement qui voit et qui entend; c'est par l'entendement que nous mettons tout à profit, c'est lui qui organise, qui agit, qui domine et qui règne; toutes nos autres facultés sont aveugles, sourdes et sans âme. Nous le rendons servile et craintif, en ne lui laissant pas la liberté de faire quoi que ce soit de lui-même. Quel maître a jamais demandé à son disciple ce qu'il pense de la rhétorique et de la grammaire, ou de telle ou telle maxime de Cicéron? On nous les plaque, toutes parées, dans la mémoire; on nous les donne comme des oracles, auxquels on ne saurait changer ni une lettre, ni une syllabe. Savoir par cœur, n'est pas savoir; c'est retenir ce qui a été donné en garde à la mémoire. Ce qu'on sait effectivement, on en dispose, sans consulter le maître du regard, sans avoir besoin de jeter les yeux sur son livre. Triste science que celle qui est tout entière tirée des livres; elle peut servir à nous faire briller, mais n'est d'aucune solidité; Platon nous le dit: «La fermeté, la foi, la sincérité constituent la vraie philosophie; toute science autre, qui a d'autres visées, n'est que fard tout au plus propre à donner un éclat trompeur.» Je voudrais voir ce qu'obtiendraient Le Paluel et Pompée, ces beaux danseurs de notre époque, s'ils nous enseignaient à faire des cabrioles, rien qu'en en exécutant devant nous qui ne bougerions pas de nos places; ceux qui veulent développer notre intelligence sans la mettre en mouvement, en agissent de même; peut-on nous enseigner à manier un cheval, une pique, un luth, et même la voix, sans nous y exercer à l'instar de ceux-ci qui prétendent nous apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous faire ni juger ni parler! Pour exercer l'intelligence, tout ce qui s'offre à nos yeux, suffit à nous servir de livre: la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table sont autant de sujets d'enseignement se renouvelant sans cesse.

=Les voyages bien dirigés sont particulièrement utiles; il faut les commencer de bonne heure.=--A cela, la fréquentation des hommes, les voyages en pays étrangers conviennent merveilleusement; non pour en rapporter, comme le font nos gentilshommes français, des notes sur les dimensions de Santa Rotonda ou la richesse des dessous de jupes de la signora Livia; ou comme d'autres, qui relèvent de combien le profil de Néron, d'après quelque vieille ruine de là-bas, est plus long et plus large que sur certaines médailles le représentant; mais pour observer principalement les mœurs et les coutumes de ces nations, et pour affiner notre cerveau par le frottement avec d'autres. Je voudrais qu'on fît voyager l'enfant dès ses premiers ans, pour cela et aussi pour lui apprendre les langues étrangères, faisant ainsi d'une pierre deux coups, et commençant par les nations voisines dont la langue diffère le plus de la nôtre, parce que, si on ne s'y met pas de bonne heure, notre organe n'a plus la souplesse nécessaire.

=L'enfant gagne à être élevé loin des siens; il faut l'habituer aux fatigues et endurcir son corps, en même temps que fortifier son âme.=--Il n'est pas raisonnable d'élever l'enfant dans la famille, c'est là un point généralement admis. Les parents, même les plus sages, se laissent trop attendrir par leur affection et leur fermeté s'en ressent; ils ne sont plus capables de le punir de ses fautes; ils ne peuvent admettre qu'il soit élevé durement comme il convient, et préparé à tous les hasards de la vie; ils ne pourraient souffrir le voir revenir d'un exercice, en sueur et couvert de poussière; boire chaud, boire froid; monter un cheval difficile; faire de l'escrime avec un tireur un peu rude, ou manier pour la première fois une arquebuse. Et cependant, on ne saurait faire autrement; pour en faire un homme de valeur, il faut ne pas le ménager dans sa jeunesse et souvent enfreindre les règles que nous tracent les médecins: «Qu'il vive en plein air et au milieu des périls (Horace).» Il ne suffit pas de fortifier l'âme, il faut aussi développer les muscles; l'âme a une tâche trop lourde, si elle n'est secondée; elle a trop à faire si, à elle seule, elle doit fournir double service. Je sais combien peine la mienne en la compagnie d'un corps débile et trop délicat qui s'en remet par trop sur elle; et je m'aperçois souvent, dans mes lectures, que nos maîtres, dans leurs écrits, citent comme exemples de magnanimité et de grand courage, des faits qui dénotent plutôt une grande force physique, de bons muscles et des os solides.

J'ai vu des hommes, des femmes, des enfants ainsi faits, qu'une bastonnade leur fait moins qu'à moi une chiquenaude, qui ne se plaignent ni ne tressaillent sous les coups qu'on leur donne. Les athlètes, qui semblent rivaliser de patience avec les philosophes, la doivent plutôt à la résistance de leurs nerfs qu'à celle de leur âme. L'habitude du travail corporel accoutume à supporter la douleur: «le travail endurcit à la douleur (Cicéron)». Il faut rompre l'enfant à la peine et à la rudesse des exercices, pour le dresser aux fatigues et à ce qu'ont de pénible les douleurs physiques, les entorses, la colique, les cautères, voire même la prison et la torture, auxquelles il peut être aussi exposé, car, suivant les temps, les bons comme les méchants en courent risque, nous en faisons actuellement l'épreuve; * plus on est homme de bien, plus on est menacé du fouet et de la corde par quiconque combat les lois.--En outre, la présence des parents nuit à l'autorité, qui doit être souveraine, du gouverneur sur l'enfant, l'interrompt et la paralyse; le respect que lui témoignent les gens de sa maison, la connaissance qu'il a du rang et de l'influence de sa famille sont, de plus, à mon avis, de sérieux inconvénients à cet âge.

=En société, l'enfant s'appliquera plus à connaître les autres qu'à vouloir paraître; et, dans tous ses propos, il se montrera réservé et modeste.=--Dans cette école qu'est la fréquentation des hommes j'ai souvent remarqué un mal, c'est qu'au lieu de chercher à nous pénétrer de la connaissance d'autrui, nous travaillons à nous faire connaître à lui, et que nous nous mettons plus en peine de faire étalage de notre marchandise que d'en acquérir d'autre; le silence et la modestie sont des qualités très avantageuses dans la conversation. On dressera l'enfant à être parcimonieux et économe de son savoir quand il en aura acquis; à ne se formaliser ni des sottises, ni des fables qui se diront devant lui, car c'est une impolitesse, autant qu'une maladresse, de se froisser de tout ce qui n'est pas de notre goût. Qu'il se contente de se corriger lui-même et n'ait pas l'air de reprocher aux autres de faire ce que lui-même ne croirait pas devoir faire, qu'il ne paraisse pas davantage censurer les mœurs publiques: «On peut être sage sans ostentation, sans orgueil (Sénèque).» Qu'il évite ces allures blessantes de gens qui semblent vouloir imposer leur manière de voir, cette puérile prétention de vouloir paraître plus fin qu'il n'est, et qu'il ne cherche pas, ce qui offre si peu de difficulté, par ses critiques et ses bizarreries à se faire la réputation de quelqu'un de valeur. Les licences poétiques ne sont permises qu'aux grands poètes; de même les âmes supérieures et illustres ont seules le privilège de se mettre au-dessus des coutumes admises: «Si Socrate et Aristippe n'ont pas toujours respecté les mœurs et les coutumes de leur pays, c'est une erreur de croire qu'on peut les imiter; leur mérite transcendant et presque divin autorisait chez eux cette licence (Cicéron).»--On lui apprendra à ne discourir et à ne discuter que lorsqu'il se trouvera en face de quelqu'un de force à lui répondre; et, même dans ce cas, il ne mettra pas en jeu tous les moyens dont il dispose, mais seulement ceux les plus appropriés à son sujet. Qu'on le rende délicat sur le choix et le triage des arguments qu'il emploie; qu'il recherche ce qui s'applique exactement au sujet qu'il traite, par conséquent qu'il soit bref.--Qu'on l'instruise surtout à céder et à cesser la discussion dès que la vérité lui apparaît, soit qu'elle résulte des arguments de son adversaire, soit qu'elle se forme par un retour sur sa propre argumentation, car il n'est pas un prédicateur monté en chaire pour défendre une thèse qui lui est imposée; s'il défend une cause, c'est qu'il l'approuve; il ne fait pas le métier de ceux qui, vendant leur liberté à beaux deniers comptants, ont perdu le droit de reconnaître qu'ils font erreur et d'en convenir: «Aucune nécessité ne l'oblige à défendre ce qu'on voudrait impérieusement lui prescrire (Cicéron).»

=Il sera affectionné à son prince, prêt à le servir avec le plus entier dévouement, pour le bien public, mais ne recherchera pas d'emploi à la cour.=--Si son gouverneur a de mon caractère, il lui inspirera la volonté de servir son prince avec la loyauté la plus absolue, de lui porter la plus vive affection et d'être prêt à affronter tous les périls pour son service; mais il le détournera de s'attacher à lui autrement que par devoir public. Contracter vis-à-vis de lui des obligations particulières présente, entre divers autres inconvénients qui portent atteinte à notre liberté, celui de faire que le langage d'un homme au service d'un autre, subventionné par lui, est ou moins entier et moins libre, ou entaché d'imprudence ou d'ingratitude. Un vrai courtisan n'a ni le droit, ni la volonté de dire et de penser autrement qu'en bien d'un maître qui, parmi tant de milliers d'autres de ses sujets, l'a choisi, pourvoit à son entretien et l'élève de ses propres mains. Par la force même des choses, cette faveur, les avantages qu'il en retire, l'éblouissent et corrompent sa franchise; aussi, dans un état, voit-on communément le langage de ces gens sur ce qui concerne la cour et le prince, différer de celui de tous autres et en général être peu digne de foi.

=On lui inspirera la sincérité dans les discussions; il prêtera attention à tout, s'enquerra de tout.=--Que sa conscience et sa vertu soient manifestes dans ses paroles et qu'il n'ait jamais que la raison pour * guide. On lui fera entendre que confesser une erreur qu'il peut avoir commise dans ses propos, alors même qu'il ait été le seul à s'en apercevoir, est une preuve de jugement et de sincérité, principales qualités qu'il doit rechercher. S'opiniâtrer et contester quand même, sont des défauts fréquents qui sont surtout le propre d'âmes peu élevées; se raviser et se corriger, abandonner au cours même de la discussion une manière de voir qui vous semble mauvaise, sont des qualités qui se rencontrent rarement, indices d'une âme forte, véritablement empreinte de philosophie.

On l'avertira de prêter attention à tout, quand il est en société; car je constate que, très communément, les premières places sont souvent occupées par les moins capables et que les faveurs de la fortune ne vont que rarement à qui les mérite; je vois fréquemment que, tandis qu'au haut bout de la table on passe son temps à s'entretenir de la beauté d'une tapisserie ou du goût que peut avoir le malvoisie, à l'autre bout se produisent de nombreux traits d'esprit qui se trouvent perdus. Il sondera la portée de chacun; quiconque, bouvier, maçon, passant, est à faire causer; tous, suivant ce qu'ils font d'habitude, peuvent nous révéler des choses intéressantes, car tout sert dans un ménage. Même les sottises et les faiblesses d'autrui concourent à notre instruction; à observer les grâces et les façons de chacun, il sera conduit à imiter les bonnes et mépriser les mauvaises.

Qu'on lui suggère le goût de s'enquérir de toutes choses, curiosité qui n'a rien que de louable; qu'il regarde tout ce qui, autour de lui, peut présenter quelque particularité: un édifice, une fontaine, un homme, une localité où s'est jadis livrée une bataille, où ont passé César ou Charlemagne; «quelle terre est engourdie par le froid, quelle autre est brûlée par le soleil; quel vent favorable pousse les vaisseaux en Italie (Properce)». Qu'il s'enquière des mœurs, des ressources, des alliances de tel ou tel prince, ce sont là autant de sujets très intéressants à apprendre, très utiles à savoir.

=L'étude de l'histoire faite avec discernement est de première importance; supériorité de Plutarque comme historien.=--Dans cette pratique des hommes, je comprends aussi, c'est même celle qui offre le plus d'importance, la fréquentation de ceux qui ne vivent plus que par les souvenirs que les livres nous en ont conservés. Par l'histoire, il entrera en communication avec ces grands hommes des meilleurs siècles. C'est là une étude vaine pour qui la tient pour telle, mais c'est aussi, pour qui le veut, une étude dont nous pouvons retirer un fruit * inestimable; c'est la seule étude, dit Platon, que les Lacédémoniens admettaient. Quel profit ne lui procurera-t-elle pas, par la lecture des vies des hommes illustres de Plutarque, maintenant que cet auteur a été mis à notre portée? Mais, pour cela, que le guide que j'ai donné à cet enfant, se souvienne du but qu'il doit poursuivre, et qu'il ne fixe pas tant l'attention de son disciple sur la date de la ruine de Carthage que sur les manières de faire d'Annibal et de Scipion; l'endroit où est mort Marcellus importe moins que ce fait que, s'il n'eût manqué à son devoir, il ne serait pas venu mourir là. Qu'il ne lui apprenne pas tant les faits qu'à les apprécier. C'est à mon sens, de toutes les branches auxquelles s'appliquent nos esprits, celle où nous en agissons dans la mesure la plus diverse. J'ai lu dans Tite-Live cent choses que d'autres n'y ont pas lues, et Plutarque y en a lu cent autres que je n'ai pas vues moi-même et peut-être d'autres que celles que l'auteur y a mises; les uns l'étudient comme ils feraient d'un grammairien; pour d'autres, c'est un philosophe qui analyse et met à jour les parties de notre nature les plus difficiles à pénétrer.--Il y a, dans Plutarque, beaucoup de passages assez étendus méritant d'être sus; sous ce rapport, je le considère comme un maître en son genre. Mais, en dehors de ces sujets qu'il a traités avec plus ou moins de détails, il y en a mille autres qu'il n'a fait qu'effleurer; il nous indique simplement du doigt où nous pouvons aller, si cela nous plaît; quelquefois il se contente d'une allusion qu'on trouve incidemment au cours de la narration palpitante d'un fait autre. Il faut les en extraire et les mettre en lumière; tel ce mot qui est de lui: «Les peuples de l'Asie eurent toujours un maître, parce qu'il est une syllabe qu'ils ne surent jamais prononcer, la syllabe «non»; mot qui, peut-être, a inspiré à La Boétie et lui a fourni l'occasion d'écrire son ouvrage sur la Servitude volontaire. Même quand il cite une parole, un acte de peu d'importance de la vie d'un homme, cela nous vaut parfois des réflexions que le sujet ne semblait pas devoir amener. Il est dommage que les gens qui possèdent une si puissante intelligence aiment tant la brièveté; sans doute, leur réputation y gagne, mais nous-mêmes y perdons. Plutarque préfère que nous louions en lui son jugement plutôt que son savoir; que nous regrettions qu'il ne se soit pas étendu davantage, plutôt que de nous fatiguer par trop de prolixité; il savait que même lorsqu'on traite des sujets bons par eux-mêmes, il peut arriver d'en trop dire. C'est justement là le reproche qu'adressait Alexandridas à quelqu'un qui disait aux Éphores d'excellentes choses, mais les disait trop longuement: «O étranger, tu dis bien ce qu'il faut, mais tu le dis autrement qu'il le faudrait.» Ceux qui ont le corps grêle, le grossissent en rembourrant les vêtements qui les couvrent; ceux traitant un sujet simple par lui-même, l'enflent souvent démesurément par leurs paroles.

=La fréquentation du monde contribue beaucoup à nous former le jugement.=--La fréquentation du monde est d'un effet merveilleux pour éclairer notre jugement; car nous vivons tous étreints et renfermés en nous-mêmes, notre vue ne s'étend pas au delà de la longueur de notre nez. On demandait à Socrate d'où il était; il ne dit pas d'Athènes, mais répondit: du monde. Pour lui, dont l'intelligence vaste et remplie plus qu'aucune autre, embrassait l'univers comme d'autres font de leur cité, sa société, l'objet de ses affections, c'était le genre humain; c'est à lui qu'il reportait tout ce qu'il savait; sa pensée rayonnait au loin, tandis que nous, nous ne regardons jamais qu'à nos pieds. Quand la vigne gèle dans mon village, le prêtre en conclut que la colère divine menace l'humanité entière, et il croit déjà que les Cannibales en ont la pépie; pour lui, ce petit accident atteint tout l'univers. A voir nos guerres civiles, qui ne va criant que le monde se détraque et que le jour du jugement dernier est proche? On ne réfléchit pas que plusieurs fois il s'est déjà vu pire, et que, pendant que nous nous désolons, les dix mille autres parties de l'univers ont quand même du bon temps et en jouissent; pour moi, à voir jusqu'où vont, en ce moment chez nous, la licence et l'impunité, j'admire combien ces guerres sont bénignes et peu actives. Lorsqu'il grêle sur nos têtes, tout notre hémisphère nous semble en proie à l'orage et à la tempête. Ce Savoyard ne disait-il pas: «Si ce sot de roi de France avait bien su conduire sa barque, il était homme à devenir maître d'hôtel de notre duc!» En son imagination, notre homme ne concevait rien au-dessus de son maître; à notre insu, nous sommes tous dans la même erreur, et cette erreur a de grandes et fâcheuses conséquences. Celui qui, comme dans un tableau, se représente la grande image de la nature notre mère dans la plénitude de sa majesté; qui lit sur son visage ses formes infinies, variant sans cesse; qui y voit non son infime personne, mais un royaume entier, y tenir à peine la place d'un trait tracé avec une pointe d'aiguille effilée, celui-là seul estime les choses à leur vraie grandeur.

=Le monde doit être notre livre d'étude de prédilection.=--Ce monde si grand, que certains étendent encore, en distinguant des espèces dans chaque genre, est le miroir où il faut nous regarder pour nous bien connaître; j'en fais, en somme, le livre de mon écolier. L'infinie diversité des mœurs, des sectes, des jugements, des opinions, des lois, des coutumes nous apprend à apprécier sainement les nôtres, nous montre les imperfections et la faiblesse naturelle de notre jugement et constitue un sérieux apprentissage. Tant d'agitations dans les états, tant de changements dans les fortunes publiques, nous conduisent à ne pas considérer comme si extraordinaires ceux dont notre pays est le théâtre; tant de noms, tant de victoires et de conquêtes ensevelis dans l'oubli, rendent ridicule l'espérance de passer à la postérité pour la prise de dix mauvais soldats et d'un poulailler connu seulement de ceux témoins de sa chute.--Le faste orgueilleux qui se déploie à l'étranger dans les cérémonies, la majesté si exagérée de tant de cours et de grands, nous rendront plus sceptiques et permettront à notre vue de soutenir l'éclat de ce qui se passe chez nous sans en être ébloui.--Tant de milliards d'hommes nous ont précédés dans la tombe, que ce nous est un grand encouragement à ne pas craindre d'aller rejoindre si bonne compagnie dans l'autre monde, et ainsi du reste.--C'est ce qui faisait dire à Pythagore que notre vie ressemble à la grande et populeuse assemblée des jeux olympiques: les uns s'exercent pour y figurer avec honneur, les autres y apportent des marchandises en vue d'une vente fructueuse; tandis qu'il en est, et ce ne sont pas ceux qui prennent le plus mauvais parti, qui ne se proposent rien * autre, que d'observer le pourquoi et le comment de chaque chose, ils se font spectateurs de la vie des autres pour en juger et régler la leur en conséquence.

=C'est la philosophie qui sert à diriger notre vie, qui doit tout d'abord être enseignée à l'homme quand il est jeune.=--Aux exemples pourront toujours s'adapter d'une façon rationnelle les raisonnements les plus péremptoires de la philosophie, dont toutes les actions humaines doivent toujours s'inspirer comme de leur règle. On dira à l'enfant: «ce qu'il est permis de désirer; ce à quoi sert l'argent; dans quelle large mesure on doit se dévouer à la patrie et à la famille; ce que Dieu a voulu que l'homme fût sur la terre et quel rang il lui a assigné dans la société; ce que nous sommes et dans quel dessein nous existons (Perse)»; ce que c'est que savoir et ignorer, qui doit être le but de nos études; ce que c'est que la vaillance, la tempérance, la justice; ce qu'il y a à dire sur l'ambition et l'avarice, la servitude et la sujétion, la licence et la liberté; à quels signes se reconnaît un contentement de soi-même vrai et durable; jusqu'à quel point il faut craindre la mort, la douleur et la honte: «comment nous devons éviter et supporter les peines (Virgile)»; quels mobiles nous font agir et comment satisfaire à tant d'impulsions diverses; car il me semble que les premiers raisonnements dont on doive pénétrer son esprit, sont ceux qui doivent servir de règles à ses mœurs, à son bon sens, qui lui apprendront à se connaître, à savoir bien vivre et bien mourir.

Parmi les arts libéraux, commençons par celui-ci qui nous fait libres; tous concourent, à la vérité, d'une manière quelconque à notre instruction et à la satisfaction de nos besoins, comme, du reste, toutes choses dans une certaine mesure; entre tous, il doit passer en première ligne, ayant sur notre vie l'influence la plus directe et servant à la diriger. Si nous savions restreindre les besoins de notre existence dans de justes limites, telles que la nature nous les trace, nous constaterions que la majeure partie dans chaque science en cours est sans application pour nous, et que même dans ce qui, en elles, nous importe, se trouvent des parties superflues et des points obscurs dont nous ferions mieux de ne pas nous occuper, bornant nos études, suivant ce que nous enseigne Socrate, à ce qu'elles ont d'utile: «Ose être sage et sois-le; celui qui diffère pour régler sa conduite, ressemble à ce voyageur naïf qui attend, pour passer le fleuve, que l'eau soit écoulée; pendant ce temps, le fleuve coule toujours et coulera éternellement (Horace).»

=Avant d'observer le cours des astres, il doit observer ses propres penchants et s'attacher à les régler.=--C'est une grande simplicité que d'apprendre à nos enfants: «quelle est l'influence attachée aux Poissons, au signe enflammé du Lion ou à celui du Capricorne qui se baigne dans la mer d'Hespérie (Properce)», la science des astres, le mouvement de la sphère céleste, avant de leur enseigner leurs propres penchants et les moyens de les régler. «Que m'importe à moi les Pleiades! Que m'importe la constellation du Bouvier (Anacréon)!»--Anaximène de Milet écrivait à Pythagore, alors que les rois de Perse faisaient des préparatifs de guerre contre son pays: «Quel goût puis-je avoir à m'amuser à étudier les secrets des étoiles, quand j'ai toujours présente devant les yeux la mort ou la servitude?» Chacun doit se dire de même: «Constamment en butte à l'ambition, à l'avarice, à la témérité, à la superstition, ayant encore en moi bien d'autres ennemis de moi-même, qu'ai-je à me préoccuper des lois qui président au mouvement des mondes?»

=Il pourra ensuite se livrer aux autres sciences, les scrutant à fond, au lieu de se borner à n'en apprendre que quelques définitions vides de sens.=--Après qu'on lui aura appris ce qui sert à le rendre plus raisonnable et meilleur, on l'entretiendra de ce que sont la logique, la physique, la géométrie, la rhétorique; et son jugement étant déjà formé, il viendra promptement à bout de celle de ces sciences sur laquelle aura porté son choix. Les leçons se donneront tantôt dans des entretiens, tantôt en étudiant dans des livres; tantôt son gouverneur lui mettra entre les mains les ouvrages les plus appropriés à l'étude qu'il poursuit, tantôt il lui en fera l'analyse et lui en expliquera les parties essentielles dans leurs moindres détails. Si, par lui-même, ce gouverneur n'était pas assez familiarisé avec ces livres pour, en vue du plan qu'il a conçu, y puiser tous les précieux enseignements qui s'y trouvent, on pourra lui adjoindre quelques hommes de lettres qui, chaque fois que besoin en sera, lui fourniraient les matières à distribuer et faire absorber à son nourrisson. Cet enseignement ainsi donné sera plus aisé et plus naturel que la méthode préconisée par Gaza, personne ne le contestera. Ce dernier émet trop de préceptes hérissés de difficultés et peu compréhensibles; il emploie des mots sonores et vides de sens, qu'on ne peut saisir et qui n'éveillent aucune idée dans l'esprit; dans notre mode, l'âme trouve où s'attacher * et se nourrir; le fruit que l'enfant en retirera sera, sans comparaison, beaucoup plus grand et arrivera plus tôt à maturité.

=La philosophie, dégagée de l'esprit de discussion et des minuties qui la discréditent trop souvent, loin d'être sévère et triste, est d'une étude agréable.=--Il est bien singulier qu'en notre siècle, nous en soyons arrivés à ce que la philosophie soit, même pour les gens intelligents, une chose vaine et fantastique, sans usage comme sans valeur, aussi bien dans l'opinion publique que de fait. Je crois que cela tient aux raisonnements captieux et embrouillés dont foisonnent ses préludes. On a grand tort de la peindre aux enfants comme inaccessible, sous un aspect renfrogné, sévère, terrible. Qui donc l'a ainsi affublée de ce masque qui, contrairement à ce qui est, lui donne cette mine pâle et hideuse? Il n'est rien de plus gai, de plus gaillard, de plus enjoué, et peu s'en faut que je ne dise de plus folâtre; elle ne prêche que fête et bon temps; une mine triste et transie est un signe manifeste que ce n'est pas là qu'elle réside.--Démétrius le grammairien, rencontrant dans le temple de Delphes plusieurs philosophes assis ensemble, leur dit: «Ou je me trompe, ou à voir vos attitudes si paisibles et si gaies, vous ne devez guère être en sérieuse conversation les uns avec les autres.» L'un d'eux, Héracléon de Mégare, lui répondit: «C'est à ceux qui cherchent si tel mot prend deux l, ou d'où dérivent tels comparatifs et tels superlatifs, que surviennent prématurément des rides, en s'entretenant de leur science favorite. Pour ce qui est des études philosophiques, loin de renfrogner et de contrister ceux qui s'y adonnent, elles ont pour effet de les égayer et de les réjouir». «Tu peux reconnaître au visage qui les reflète également, et les tourments de l'âme et ses joies intimes (Juvénal).»--L'âme en laquelle loge la philosophie, fait participer le corps à la santé dont elle jouit; son repos et son bien-être sont manifestes en dehors d'elle; elle sert de moule à son enveloppe corporelle qui, par ce fait, parée d'une gracieuse fierté, présente un maintien révélant l'activité et la gaîté, une contenance satisfaite respirant la bonté. Le signe le plus caractéristique de la sagesse, c'est une félicité continue; le sage est constamment dans la plus parfaite sérénité; on pourrait presque dire qu'il plane au-dessus des nuages; ce sont ces discussions interminables des scolastiques sur le Baroco et le Baralipton, qui rendent leurs adeptes si revêches et si ridicules; ce n'est pas la philosophie, ces gens-là ne la connaissent que par ouï dire. Comment en serait-il autrement? puisqu'elle a pour objet d'apaiser les tempêtes de l'âme, d'apprendre à nous rire de la faim et de la fièvre, non par des hypothèses n'existant que dans notre imagination, mais par des raisons naturelles et palpables. La sagesse a pour but la vertu, laquelle n'habite pas, comme on l'enseigne dans les écoles, au haut d'un mont escarpé, aux pentes abruptes et inaccessibles; ceux qui l'ont approchée l'estiment, au contraire, résidant en un vallon fertile et fleuri, d'où elle voit nettement toutes choses au-dessous d'elle; celui qui sait où la trouver, peut y arriver agréablement par des routes ombragées, gazonnées, exhalant des odeurs agréables, ne présentant que des pentes douces et faciles, telles que peut être celle qui conduit aux cieux. Faute de n'avoir pas frayé avec cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse autant que courageuse, ennemie déclarée et irréconciliable de la mauvaise humeur, du déplaisir, de la crainte et de la contrainte, qui a pour guide la nature et pour compagnons le bonheur et la volupté, ceux qui ne la connaissent pas, ont été conduits, dans leur ignorance, à la supposer triste, querelleuse, chagrine, rancunière et de mauvaise mine, et, ainsi sottement travestie, à la placer, environnée de ronces, sur un roc à l'écart, à en faire un fantôme à effrayer les gens.

Mon gouverneur, qui sait qu'il a pour devoir d'inspirer à son disciple autant et même plus d'affection que de respect envers la vertu, saura lui dire que les poètes partagent à cet égard les idées communes; il lui fera toucher du doigt que les dieux ont rendu plus pénibles les approches des demeures de Venus que celles de Pallas. Et quand, atteignant l'âge de puberté, notre adolescent commencera à se sentir, le mettant en présence de Bradamante ou d'Angélique s'offrant à lui pour maîtresses: celle-là d'une beauté n'ayant rien qui ne soit naturel, active, généreuse, vigoureuse sans être hommasse; celle-ci belle aussi, mais molle, affectée, délicate, usant d'artifice pour rehausser ses charmes; la première travestie en garçon, coiffée d'un casque brillant; l'autre vêtue comme une jeune fille, avec une coiffure haute parée de perles, il jugera que son amour même témoigne de sa mâle éducation si son choix est tout l'opposé de celui de cet efféminé berger de Phrygie.

=La vertu est la source de tous les plaisirs de l'homme, parce qu'elle les légitime et les modère.=--Il lui fera cette leçon d'un nouveau genre: Que la récompense et la grandeur de la véritable vertu, sont dans la facilité, l'utilité et le plaisir que sa pratique nous offre; qu'elle présente si peu de difficulté que les enfants comme les hommes, les gens simples comme ceux à l'esprit subtil peuvent s'y adonner. Elle agit par la modération et non par la force. Socrate, son adepte favori, de parti pris ne cherche pas à l'imposer; il ne compte pour la faire pénétrer que sur sa simplicité naturelle et la satisfaction qu'elle procure. Elle est la source de tous les plaisirs humains; en les rendant légitimes, elle nous préserve de toute déception et les purifie; en les modérant, elle leur conserve leur attrait et nous tient en appétit; par la privation de ceux qu'elle nous interdit, elle nous fait désirer plus vivement ceux qu'elle nous conserve; elle autorise largement tous ceux qui importent à la nature et, en bonne mère, elle les admet jusqu'à la satiété, mais non jusqu'à la lassitude, car jamais la modération qui arrête le buveur avant qu'il ne soit ivre, le mangeur avant qu'il n'éprouve une indigestion, le débauché avant qu'il ne soit épuisé, n'a passé pour l'ennemie de nos plaisirs. Si la fortune, telle qu'on la comprend d'ordinaire, fait défaut à la vertu ou lui échappe, elle s'en passe et s'en crée une autre qui n'appartient qu'à elle, qui est stable et non plus ni flottante ni roulante. La vertu sait être riche, puissante, savante; elle couche aussi à l'occasion sur des lits imprégnés de parfums; elle aime la vie, la beauté, la gloire, la santé; mais sa fonction propre et qui lui est spéciale, c'est de savoir user de tous ces biens modérément; et le cas échéant, de les savoir perdre et d'y être toujours préparée; fonction bien plus noble que pénible, sans laquelle toute existence s'écoule en dehors des règles de la nature, dans l'agitation et exposée à tout ce qu'il y a de plus déraisonnable; c'est même à cela qu'on peut à bon droit rattacher les écueils, les broussailles et les pires accidents que heurte sur sa route celui auquel elle fait défaut.

=L'éducation à donner à l'enfant ne doit pas se régler d'après le rang de ses parents dans la société, mais d'après ses propres facultés.=--Si notre disciple se trouve être de nature si particulière, qu'à la narration d'un beau voyage, ou à un sage entretien, il préfère, après les avoir entendus, qu'on lui eût raconté quelque fable; qu'au lieu d'être entraîné par l'appel d'une fanfare guerrière qui surexcite l'ardeur juvénile de ses compagnons, il se détourne et se dirige vers telle autre qui le convie aux jeux des bateleurs; si la perspective d'aller au bal, ou au jeu de paume et d'y remporter un prix, lui est plus agréable et plus douce que de revenir du champ de bataille couvert d'une noble poussière et le front ceint des lauriers de la victoire; je ne vois d'autre remède, fût-il fils de duc, que d'en faire un pâtissier dans une de nos bonnes villes, suivant à son égard le précepte de Platon: «Qu'il faut établir les enfants, non selon les facultés de leur père, mais selon celles de leur âme.»

=La philosophie est de tous les âges.=--Puisque la philosophie est la science qui nous apprend à vivre, et que, comme les autres âges, l'enfance y a sa leçon, pourquoi ne la lui communiquerait-on pas? «L'argile est molle et humide, vite, hâtons-nous; et, sans perdre un instant, façonnons-la sur la roue (Perse).» On nous apprend à vivre, quand notre vie s'achève. Cent écoliers sont atteints du mal vénérien, qu'ils n'en sont pas encore arrivés à la leçon d'Aristote sur la tempérance. Cicéron disait qu'alors qu'il vivrait deux vies humaines, il ne perdrait pas son temps à étudier les poètes lyriques; les ergoteurs de nos jours, beaucoup plus ennuyeux, sont tout aussi inutiles. Notre enfant est plus pressé encore; il ne doit demeurer aux mains des pédagogues que jusqu'à sa quinzième ou seizième année; passé cet âge, il se doit à l'action. Employez donc ce temps qui est si court, à lui apprendre ce qui est nécessaire; laissez de côté ces subtilités ardues de la dialectique, qui sont sans effet favorable sur notre vie et sont abusives; bornez-vous aux préceptes les plus simples de la philosophie, sachez les choisir et les traiter comme il convient en vue du but que vous vous proposez; ils sont plus faciles à comprendre qu'un conte de Boccace; un enfant, au sortir du sein de sa nourrice, est capable d'en saisir le sens, bien mieux que d'apprendre à lire et à écrire; la philosophie a des règles pour l'homme en bas âge, comme sur son déclin.

Je pense comme Plutarque quand il dit qu'Aristote n'employa pas tant le temps de son illustre élève à lui faire composer des syllogismes ou résoudre des problèmes de géométrie, qu'à lui donner de sages principes sur la vaillance, la prouesse, la magnanimité, la tempérance et à le mettre au-dessus de toute crainte; et, ainsi nanti, il l'envoya, encore enfant, à la conquête de l'empire du monde, n'ayant pour tout moyen d'action que 30.000 fantassins, 4.000 chevaux et 42.000 écus. Les autres arts et sciences, ajoute Plutarque, Alexandre les honorait et reconnaissait ce qu'ils avaient de bon et d'agréable; mais le peu de plaisir qu'il y prenait ne permet guère de conclure qu'il fût porté à s'y adonner.

«Jeunes gens et vieillards, tirez de là des conclusions pour votre conduite; faites-vous des provisions pour les rigueurs de l'hiver (Perse).» C'est cela même que dit Epicures, au début de sa lettre à Meniceus: «Si jeune qu'il soit, que nul ne se refuse à pratiquer la philosophie, et que les plus vieux ne s'en lassent pas.» Qui en agit autrement semble dire que le temps n'est pas encore venu pour lui de vivre heureux, ou que ce temps est passé.--Pour lui donner cet enseignement, je ne veux pas qu'on emprisonne ce garçon; je ne veux pas qu'on l'abandonne aux colères et aux mélancolies d'un maître d'école furibond; je ne veux pas corrompre son esprit, en le tenant, comme on fait des autres, dans une sorte d'enfer, en l'astreignant au travail, comme un portefaix, pendant quatorze ou quinze heures par jour; je ne trouverais pas bon non plus si, porté par tempérament à la solitude et à la mélancolie, et manifestant un penchant exagéré à se livrer à l'étude des livres, on l'y encourageait; cela rend les jeunes gens impropres à prendre part aux conversations du monde et les détourne de meilleures occupations. Combien ai-je vu d'hommes de mon temps abêtis, en cherchant à acquérir plus de science qu'ils n'en étaient capables; Carnéades en devint fou, au point qu'il ne trouvait plus le temps de soigner sa barbe et sa chevelure, ni de se faire les ongles. Je ne veux pas gâter ses généreuses dispositions par le fait du manque d'éducation et des procédés barbares d'un autre. Jadis il était proverbial que la sagesse française naissait de bonne heure, mais durait peu; il faut reconnaître qu'encore maintenant rien n'est gentil comme, en France, nos petits enfants; mais d'ordinaire, ils ne réalisent pas l'espérance qu'on en a conçue; devenus hommes faits, on ne voit rien en eux de particulièrement bon; j'ai entendu dire à des gens de jugement, que c'est de les envoyer aux collèges, dont nous avons un si grand nombre, qui les abêtit de la sorte.

=Toutes les circonstances, même les jeux, prêtent à l'étude de la philosophie; le dressage du corps chez l'enfant doit être mené de front avec celui de l'âme.=--Pour notre jeune homme, un cabinet ou un jardin, la table comme le lit, la solitude comme la société, le matin et le soir seront tout un; pour lui, toutes les heures se ressembleront; en tous lieux, il étudiera, car la philosophie, qui sera son principal sujet d'étude, par cela même qu'elle forme le jugement et les mœurs, a ce privilège qu'elle se mêle à tout. Isocrate l'orateur étant, dans un festin, prié de parler sur son art, tout le monde trouva qu'il avait eu raison de répondre: «Ce n'est pas le moment de faire ce que je sais, et je ne sais pas faire ce qui conviendrait en ce moment»; discourir ou encore discuter sur des sujets de rhétorique, devant une compagnie assemblée pour rire et faire bonne chère, sont, en effet, deux choses qui ne vont point ensemble; et on peut en dire autant de toute autre science. Seule, la philosophie, dans la partie qui traite de l'homme, de ses devoirs et de sa fonction, peut, en raison de ce que ce sujet de conversation a d'agréable et de facile, être admise dans les festins et dans les jeux, et cela de l'avis unanime de tous les sages. Platon l'a conviée à son Banquet; nous voyons de quelle façon douce et appropriée au temps et au lieu, elle y entretient l'assistance, bien que les thèses qui s'y traitent soient d'entre celles de la plus haute portée et des plus salutaires de ce philosophe. «Elle est utile aux pauvres, elle l'est également aux riches; les jeunes gens, comme les vieillards, ne la négligent pas impunément (Horace).»

Il est probable que dans ces conditions, mon élève sera moins désœuvré que tous autres de son âge. Quand nous nous promenons dans une galerie, nous fatiguons moins que si nous cheminions suivant un itinéraire trois fois plus long; un effet analogue se produit pour nos leçons qui, données comme cela se rencontre, sans que ce soit en un lieu et à un moment qui nous soient d'obligation, se trouvent mêlées à tous nos faits et gestes et se reçoivent sans même que nous nous en apercevions; les exercices, les jeux mêmes, la course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, l'équitation, l'escrime, y concourent pour une large part.--Je veux que les idées de bienséance, la façon de se conduire dans le monde, la distinction dans la tenue et les manières se prennent en même temps que l'âme se forme; ce n'est pas d'une âme, ce n'est pas d'un corps que l'on effectue le dressage, c'est d'un homme, il ne faut pas les traiter séparément; Platon le dit: il ne faut pas dresser l'âme sans le corps, mais bien les mener de front, comme une paire de chevaux attelés à un même char; et à l'entendre, il semble disposé à consacrer plus de temps et de soins aux exercices corporels, estimant que l'esprit s'en exerce d'autant et que l'inverse n'a pas lieu.

=L'étude doit lui être rendue attrayante, et tout procédé violent pour l'y astreindre doit être banni.=--Au demeurant, cette éducation doit se faire avec douceur et fermeté, et non comme on en agit d'ordinaire, où au lieu de faire aimer aux enfants l'étude des lettres, on leur en fait un objet de dégoût et de souffrance. Laissez de côté la violence et la force; il n'est rien, à mon avis, qui abâtardisse et étourdisse davantage une nature imbue de sentiments élevés. Si vous voulez que l'enfant redoute la honte et le châtiment, ne l'y endurcissez pas. Ce à quoi il faut l'endurcir, c'est à la fatigue, au froid, au vent, au soleil et à toutes les incommodités qui peuvent survenir et qu'il doit mépriser; amenez-le à être insensible à la mollesse, à toute délicatesse dans ses vêtements, son coucher, ses aliments, sa boisson; accoutumez-le à tout; faites-en, non un joli garçon efféminé, mais un garçon sain et vigoureux. Alors que j'étais enfant, plus tard homme fait, aujourd'hui que je suis vieux, j'ai constamment pensé et agi ainsi sur ce point: la discipline rigoureuse de la plupart de nos collèges, entre autres, m'a surtout toujours déplu; en inclinant davantage vers l'indulgence, l'erreur eût été bien moins préjudiciable. C'est dans de vraies prisons que l'on détient la jeunesse; elles la portent à la débauche, en l'en punissant, avant qu'elle en soit arrivée là. Allez-y au moment où l'école est ouverte, vous n'entendez que cris, vous ne voyez qu'enfants martyrisés et maîtres ne se contenant pas de colère. Quelle manière de rendre ces leçons attrayantes à ces âmes tendres et craintives que de les leur donner avec une mine rébarbative et le fouet en main! Quel injuste et mauvais procédé! sans compter, comme le fait très bien remarquer Quintilien, qu'une autorité qui s'exerce d'une façon aussi tyrannique, a les plus fâcheuses conséquences, en particulier par les châtiments qu'elle emploie. Combien ne conviendrait-il pas mieux que les classes fussent jonchées de fleurs et de verdure, plutôt que des débris de verge ensanglantés! je voudrais qu'elles soient tapissées d'images représentant la Joie, l'Allégresse, Flore et les Grâces, comme fit en son école le philosophe Speusippe. Là où ils travaillent, il faut aussi que les enfants prennent leurs ébats; il faut emmieller la nourriture salutaire qu'on veut leur donner et arroser de fiel ce qui leur est contraire.--Il est merveilleux de voir combien Platon se montre attentif, dans ses lois, à ménager la gaîté et les passe-temps de la jeunesse de sa Cité; combien il insiste sur ses courses, ses jeux, ses chansons, ses sauts, ses danses que, dit-il, les anciens avaient placés sous le patronage et la direction des dieux eux-mêmes: Apollon, les Muses, Minerve; c'est par milliers qu'il fait des recommandations pour ses Gymnases. Pour ce qui est des sciences ayant les lettres pour objet, il s'y attache beaucoup moins; et il ne semble recommander d'une façon particulière la poésie, qu'en raison de ses rapports avec la musique.

=L'homme ne doit se singulariser en rien.=--Il faut éviter, comme contraire * au bon ton et à la vie en commun, tout ce qui constitue une singularité ou est en contradiction avec nos mœurs et notre condition sociale. Qui ne s'étonnerait de la complexion de Démophon, maître d'hôtel d'Alexandre, qui transpirait à l'ombre et grelottait au soleil? J'ai vu des personnes qui fuyaient l'odeur de la pomme plus que les coups de fusil; j'en ai vu d'autres s'effrayer d'une souris, d'autres chez lesquels la vue d'une crème déterminait des vomissements, d'autres auxquels voir brasser un lit de plumes produisait le même effet; Germanicus ne pouvait supporter ni la vue, ni le chant d'un coq. Ces effets peuvent tenir parfois à quelque disposition naturelle qui nous échappe; mais, à mon avis, on en triompherait, en s'y prenant de bonne heure. En m'y appliquant, moi-même suis arrivé (non sans peine à la vérité) à ce qu'à l'exception de la bière, mon estomac s'accommode indifféremment de tout ce qui se mange et se boit.

=Il doit être capable de se conformer aux usages de son milieu quels qu'ils soient, mais n'aimer à faire que ce qui est bien.=--Alors que le corps est encore souple, il faut en profiter pour le plier à tout ce qui se fait, à tout ce qui est dans les habitudes. Pourvu qu'il reste toujours maître de ses désirs et de sa volonté, qu'on n'hésite pas à rendre notre jeune homme de force à tenir sa place dans n'importe quelle compagnie à l'étranger comme dans son propre pays; il faut même, si besoin en est, qu'il puisse supporter les déréglements et les excès. Qu'il soit formé suivant les usages de son époque, qu'il soit en état de faire toutes choses, mais qu'il n'aime à faire que les bonnes. Les philosophes eux-mêmes n'approuvent pas Callisthène d'avoir perdu les bonnes grâces d'Alexandre le Grand son maître, pour n'avoir pas voulu lui faire raison, le verre en main. Il rira, il folâtrera, il se débauchera avec son prince; je veux que dans la débauche il se montre plus fort et plus résistant que ses compagnons, et que s'il ne fait pas le mal, ce ne soit pas parce qu'il ne le peut ni le connaît, mais parce qu'il ne le veut pas: «La différence est grande entre ne vouloir pas et ne savoir pas faire le mal (Sénèque).»--Pour faire honneur à un seigneur avec lequel je me trouvais en bonne compagnie, et qui était aussi éloigné que qui que ce soit en France de débordements de ce genre, je lui demandai combien de fois en sa vie il s'était enivré par nécessité, pour les intérêts du roi, alors qu'il était en Allemagne. Il prit ma question comme je la lui adressais et me répondit qu'il s'y était trouvé obligé par trois fois différentes qu'il me raconta. J'en connais qui, ayant pareillement affaire avec cette nation, faute de posséder cette faculté, se sont trouvés parfois fort embarrassés.--J'ai souvent remarqué, et toujours avec admiration, la merveilleuse nature d'Alcibiade, qui lui permettait de se plier si facilement à des façons de faire si différentes, sans que sa santé en souffrît, tantôt surpassant les Perses par son luxe et le faste qu'il déployait, tantôt les Lacédémoniens par son austérité et sa frugalité, aussi rigoriste à Sparte que voluptueux en Ionie.--«Aristippe sut s'accommoder de toute condition et de toute fortune (Horace)»; c'est à cela que je voudrais en arriver avec mon disciple: «J'admirerais celui qui ne rougit pas de ses haillons ni ne s'étonne de la bonne fortune, et joue les deux rôles avec grâce (Horace).»

=C'est par ses actes qu'on jugera du profit qu'un jeune homme a retiré de l'éducation qu'il a reçue.=--Telles sont mes leçons. Celui qui en tire le meilleur parti, est celui qui les met en pratique, plus que celui qui se borne à les savoir; celui-là, le voir c'est l'entendre, l'entendre c'est le voir.--Platon fait dire à quelqu'un: «Grâce à Dieu, philosopher n'est ni beaucoup apprendre ni s'adonner aux arts». «C'est bien plus par leurs mœurs que par leurs écrits, que les philosophes se sont appliqués au plus grand des arts, à celui de bien vivre (Cicéron).»--Léon, prince des Phliasiens, demandait à Héraclide Ponticus à quelle science, à quel art il se livrait: «Je ne connais, répondit celui-ci, ni art, ni science; je suis philosophe.»--On reprochait à Diogène qu'ignorant comme il l'était, il se mêlât de philosophie: «C'est précisément là, répliqua-t-il, ce qui fait que je suis plus propre à m'en mêler.» Hégésias le priait de lui lire un livre: «Vous êtes plaisant, lui répondit-il; quand vous avez des figues à choisir, vous les prenez vraies et naturelles et non peintes; que ne choisissez-vous pareillement, pour discuter, des sujets bien réels tels que vous les fournit le nature, au lieu de sujets écrits?»

Ces leçons, il ne les redira pas tant qu'il ne les traduira en actions, en faisant application dans les actes de la vie; c'est ainsi qu'on verra s'il apporte de la prudence dans ce qu'il entreprend; de la bonté, de la justice, dans sa manière de vivre; s'il parle avec grâce et témoigne du jugement; s'il supporte courageusement la maladie; est modeste dans ses jeux, tempérant dans ses plaisirs; s'il a de l'ordre dans ses dépenses; s'il a des goûts faciles en ce qui touche les mets, viande ou poisson; les boissons, vin ou eau: «Si sa science lui sert, non à montrer ce qu'il sait, mais à régler ses mœurs; s'il se commande à lui-même et s'obéit (Cicéron).»--Le véritable miroir de nos pensées est le cours de notre vie. Zeuxidamus, auquel on demandait pourquoi les Lacédémoniens n'avaient pas mis par écrit leurs principes sur la vaillance et ne les donnaient pas à lire à leurs jeunes gens, répondit: «Que c'était parce qu'ils voulaient les habituer à juger par les faits et non sur les paroles.»--Comparez au bout de quinze à seize ans, ce jeune homme, élevé de la sorte, avec un de ces bredouilleurs de latin de collège qui aura mis ce même nombre d'années à tout simplement apprendre à parler. Le monde n'est que bavardage; je n'ai jamais vu quelqu'un qui ne dise plutôt plus que moins qu'il ne devrait. Et cependant, c'est à cela que se passe la moitié de notre vie; on nous tient quatre ou cinq ans à apprendre des mots et à les assembler en phrases; autant encore à apprendre à en composer un discours de longue haleine, en quatre à cinq parties; et cinq autres au moins, pour arriver à savoir les combiner d'une façon concise et plus ou moins subtile; laissons cela à ceux qui en font métier.

Me rendant un jour à Orléans, je trouvai, dans la plaine en deçà de Clery, deux professeurs de collège qui allaient à Bordeaux et marchaient à environ cinquante pas l'un de l'autre; plus en arrière, j'apercevais une troupe, et en tête, un personnage qui était feu M. le comte de la Rochefoucault. Un de mes gens s'enquit auprès du premier de ces professeurs, quel était le gentilhomme qui venait après lui. Celui-ci, qui n'avait pas vu le groupe qui le suivait, pensant que je voulais parler de son compagnon, nous fit cette plaisante réponse: «Ce n'est pas un gentilhomme, c'est un grammairien; quant à moi, je suis logicien.» Nous qui, au contraire, ne nous proposons ici de former ni un grammairien ni un logicien, mais un gentilhomme, laissons l'un et l'autre jouir pleinement de leurs loisirs; nous avons affaire ailleurs.

=Ce qu'il saura bien, il arrivera toujours à l'exprimer suffisamment, la connaissance des choses importe plus que les mots pour les rendre.=--Que notre disciple soit bien pourvu de connaissances, les paroles ne suivront que trop; si elles ne veulent pas suivre, il les traînera. J'en entends qui s'excusent de ne pouvoir exprimer les belles choses qu'ils prétendent avoir en tête et regrettent que leur peu d'éloquence les empêche de les mettre à jour; c'est se moquer. Savez-vous ce qu'il en est à mon avis? ils entrevoient quelques vagues conceptions qui n'ont pas pris corps, qu'ils n'arrivent pas à démêler, dont ils n'ont pas une idée nette et que, par suite, ils sont bien embarrassés d'exprimer, étant hors d'état de se comprendre eux-mêmes; voyez-les bégayant avec peine, pour arriver à accoucher; vous jugez vite que, malgré leurs efforts, l'enfantement ne se produit pas; tout au plus en sont-ils encore à la conception et ne font que lécher cet embryon encore informe. Pour moi, je tiens, et Socrate le dit formellement, que celui qui a dans l'esprit une idée claire et précise, arrivera toujours à l'exprimer, soit en un idiome quelconque, soit par gestes s'il est muet: «Ce que l'on comprend bien s'énonce clairement, et les mots, pour le dire, arrivent aisément (Horace)»; ou, comme dit un autre, d'une façon aussi poétique, quoique en prose: «Lorsque vous possédez votre sujet, les mots suivent (Sénèque)»; ou encore cet autre: «Les choses entraînent les paroles (Cicéron)».--Celui qui est maître de son idée, peut ne connaître ni ablatif, ni conjonctif, ni substantif, ni quoi que ce soit de la grammaire, être à cet égard tout aussi ignorant que son valet ou une harangère du Petit pont, n'empêche que, si vous en manifestez le désir, lui comme eux, vous en entretiendront aussi longtemps, plus même que vous ne pourrez le supporter; et les règles de langage qu'ils ignorent complètement, les déconcerteront aussi peu que le plus docte académicien de France. Il ne connaît pas la rhétorique, ne sait comment, avant d'entrer en matière, on dispose favorablement un lecteur ingénu et ne se soucie guère de le savoir. De fait, toutes ces formes oratoires perdent aisément leur effet, quand il est question d'une vérité simple et naïve; ces jolis préambules ne servent qu'à amuser le vulgaire incapable d'une nourriture plus substantielle et plus réconfortante, ainsi qu'Afer l'indique très clairement dans Tacite.--Les ambassadeurs de Samos s'étaient présentés à Cléomène, roi de Sparte, avec une longue et belle supplique, préparée à l'avance, dans le but de le solliciter de faire la guerre contre le tyran Polycrate. Après les avoir bien laissés dire, le roi leur répondit: «Pour ce qui est de l'exorde par lequel a commencé votre discours, je ne m'en souviens plus, non plus que du milieu; et pour ce qui est de la conclusion, je n'en veux rien faire.» Voilà, ce me semble, une belle réponse et des harangueurs bien penauds.--Et cet autre: Les Athéniens avaient à faire choix entre deux architectes, pour la construction d'un grand édifice: le premier, très affété dans son attitude, se présente avec un beau discours soigneusement préparé sur le travail à exécuter, et déjà le peuple se déterminait en sa faveur, quand le second prononça ces seuls mots: «Seigneurs athéniens, ce que celui-ci vient de dire, moi, je le ferai.»--Alors que l'éloquence de Cicéron était dans toute sa force, beaucoup l'admiraient; Caton, lui, ne faisait qu'en rire: «Nous avons, disait-il, un plaisant consul.»--Qu'on commence ou qu'on finisse par là, une sentence utile, un beau trait, sont toujours bien venus; s'ils ne cadrent pas bien avec ce qui précède, ni avec ce qui suit, ils intéressent par eux-mêmes.

=Dans un poème, l'idée et le vers sont deux choses essentiellement distinctes.=--Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'un bon rythme suffit pour faire un bon poème; qu'on fasse longue une syllabe brève si cela plaît, je ne m'y oppose pas; si les idées émises sont riantes, s'il y a de l'esprit et du jugement, je dirai: voilà un bon poète, sauf à ajouter: mais un mauvais versificateur; «ses vers sont négligés, mais il a de la verve (Horace).» Que, dans un tel ouvrage, dit Horace, on enlève ce qui relie les sujets les uns aux autres, qu'on modifie leur distribution: «Changez le rythme et la mesure, intervertissez l'ordre des mots, vous retrouvez le poète dans ses membres dispersés (Horace)», il n'en aura pas moins sa valeur réelle, la beauté des morceaux détachés qui s'en trouveront formés n'en sera pas altérée. C'est dans ce sens que répondit Ménandre que l'on tançait, parce qu'ayant promis une comédie pour un jour donné et ce jour approchant, il n'y avait pas encore mis la main: «Elle est composée et prête, il n'y a plus qu'à y ajouter les vers»; comme il avait dans l'esprit son plan et tous ses matériaux à pied d'œuvre, il n'était pas en peine du reste.--Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné du relief à notre poésie française, il n'est si petit apprenti qui n'enguirlande ses mots et ne scande ses phrases à peu près comme eux: «Dans tout cela, plus de son que de sens (Sénèque).» Pour le vulgaire, il n'y a jamais eu tant de poètes; mais s'il leur a été facile de conformer le rythme de leurs phrases à celui de ces modèles, ils n'en sont pas moins demeurés tout aussi incapables d'imiter les riches descriptions de l'un et les délicates inventions de l'autre.

=Les subtilités sophistiques qui s'enseignent dans les écoles sont à mépriser, un langage simple est à rechercher.=--Et maintenant, que fera notre jeune homme si on lui soumet, en insistant, quelques syllogismes subtils et captieux tels que celui-ci: «Le jambon fait boire, boire désaltère, donc le jambon désaltère»? Il s'en moquera; il y a plus d'esprit à s'en moquer qu'à y répondre. Il peut encore emprunter à Aristippe le tour spirituel qu'en pareille occurrence il donna à sa réponse: «Pourquoi le résoudrai-je, alors que non résolu, déjà il m'embarrasse?» A quelqu'un qui proposait à Cléanthe de ces finesses de la dialectique, Chrysippe dit: «Amuse-toi à ces badinages avec les enfants; et, pour de semblables niaiseries, ne détourne pas de ses pensées un homme sérieux.» Si ces sottes arguties, «sophismes entortillés et épineux (Cicéron)», ont pour but de donner créance à un mensonge, c'est dangereux; mais s'ils sont sans conséquence, si ce sont de simples plaisanteries, je ne vois pas pourquoi il s'en préoccuperait.--Il y a des gens si sots, qu'ils se détourneraient d'un quart de lieue de leur chemin, pour courir après un beau mot: «Les uns n'appliquent pas les mots aux choses auxquelles ils appartiennent et vont chercher, hors du sujet, des choses auxquelles les mots puissent s'appliquer (Quintilien)»; il en est d'autres «qui, pour placer un mot qui leur plaît, s'engagent dans un sujet qu'ils n'avaient pas l'intention de traiter (Sénèque)». J'altère bien plus volontiers les termes d'une belle sentence pour l'encastrer dans ma prose, que je ne modifie l'idée que je veux rendre pour me donner possibilité de l'y introduire. C'est, au contraire, aux phrases à servir et à s'adapter à ce que l'on veut rendre, et si le français ne s'y plie pas, qu'on y emploie le gascon. Je veux que la pensée qu'on veut exprimer prédomine et qu'elle pénètre l'imagination de celui qui écoute, au point qu'il n'ait jamais souvenir des mots par lesquels on l'a traduite.--J'aime un langage simple et naïf, écrit tel qu'on parle, qui soit substantiel, nerveux, bref, précis; je le préfère véhément et brusque, plutôt que délicat et bien peigné: «Que l'expression frappe, elle plaira (Épitaphe de Lucain)»; difficile plutôt qu'ennuyeux; sans affectation, hardi, déréglé, décousu, chaque morceau faisant corps, plutôt que de sentir le pédant, le moine, l'orateur; que ce soit le langage d'un soldat, pour me servir de l'expression par laquelle Suétone qualifie le style de Jules César, bien que je ne saisisse pas bien pourquoi il lui donne cette qualification.

J'ai volontiers imité les modes excentriques de nos jeunes gens dans le port de leurs vêtements: le manteau en écharpe, la cape sur une épaule, des bas mal étirés, par lesquels ils se donnent des airs de nonchalance artistique et de dédaigneuse fierté pour ces élégances si fort prisées à l'étranger; semblable laisser aller dans la manière de parler, me plaît plus encore. Toute affectation, surtout dans la gaîté et la liberté de paroles telle qu'elle existe en France, messied à un courtisan, rôle auquel, dans une monarchie, tout gentilhomme doit être dressé; par conséquent il est sage de ne trop faire le naïf et le méprisant.--Je n'aime pas les tissus dont la trame et les coutures sont visibles, de même qu'en un beau corps il ne faut pas qu'on puisse compter les os et les veines. «La vérité doit parler un langage simple et sans art; quiconque parle avec affectation est sûr de causer du dégoût et de l'ennui (Sénèque).» L'éloquence qui attire par trop sur elle-même l'attention, porte préjudice aux sujets qu'elle traite. De même qu'en fait de toilette, c'est une faiblesse de vouloir se faire remarquer d'une façon particulière et inusitée, de même un langage dans lequel on affecte d'employer des tournures de phrases nouvelles et des mots d'un usage peu fréquent, témoigne de prétentions puériles * telles qu'on en voit chez les pédants. Que ne puis-je faire exclusivement emploi des expressions dont on use aux halles de Paris!--Le grammairien Aristophane n'y entendait rien, quand il reprochait à Épicure la simplicité de son style, et à son discours sur l'art oratoire de se borner à prôner une clarté parfaite du langage.--Imiter quelqu'un dans sa manière de parler est chose facile, aussi les foules le peuvent-elles assez promptement; l'imiter dans son jugement, dans sa fertilité d'imagination, ne va pas si vite. La plupart des lecteurs qui ont trouvé semblable robe, pensent très à tort qu'il leur suffit de la vêtir pour s'identifier avec celui auquel elle appartient; la force et les nerfs ne s'empruntent pas; on ne peut emprunter que la parure et le manteau; la majeure partie des personnes qui me fréquentent, parlent comme je le fais dans ces Essais, mais je ne sais s'ils pensent de même.--Les Athéniens, dit Platon, parlent abondamment et avec élégance; les Lacédémoniens sont brefs; les Crétois ont l'imagination féconde plus que le langage, ce sont eux qui sont le mieux lotis.--Zénon disait que ses disciples étaient de deux sortes: les uns, qu'il nomme «philologues», désireux de s'instruire des choses elles-mêmes, c'étaient ses préférés; les autres, qu'il appelle «logophiles», uniquement occupés à parfaire leur langage.--Ce n'est pas que bien dire ne soit une belle et bonne chose, mais non au degré où on le prône, et je suis au regret de voir notre vie y être tout entière employée. Je voudrais, en premier lieu, bien savoir ma langue maternelle, puis celle de ceux de nos voisins avec lesquels nous sommes le plus en relations.

=Comment Montaigne apprit le latin et le grec; causes qui empêchèrent ce mode d'instruction de porter tous ses fruits.=--C'est indubitablement un bel et grand ornement que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher. Je vais indiquer une manière de l'acquérir à meilleur marché qu'on ne le fait d'habitude; cette manière a été expérimentée sur moi-même; s'en servira qui voudra. Feu mon père, ayant cherché autant qu'il est possible le meilleur mode d'enseignement et consulté à cet égard des hommes de science et de jugement, reconnut les inconvénients de celui en usage. L'unique cause qui nous empêche de nous élever, par la connaissance approfondie de leur caractère, à la grandeur d'âme des anciens Grecs et Romains est, lui disait-on, le long temps que nous mettons à apprendre ces langues, qu'eux-mêmes acquéraient sans qu'il leur en coûtât rien. Je ne crois pas que ce soit là l'unique cause de cette différence d'eux à nous; quoi qu'il en soit, mon père s'avisa de l'expédient suivant: Alors que j'étais encore en nourrice, que je n'articulais encore aucun mot, il me confia à un Allemand qui, depuis, est devenu un médecin de renom et est mort en France; il ignorait complètement le français et possédait parfaitement la langue latine. Cet Allemand, que mon père avait fait venir exprès et auquel il donnait des gages très élevés, m'avait continuellement dans les bras; deux autres, moins savants que lui, lui étaient adjoints pour me suivre et le soulager d'autant; tous trois me parlaient uniquement latin. Pour le reste de notre maison, il fut de règle stricte que ni mon père, ni ma mère, ni valet, ni femme de chambre ne parlaient quand j'étais là, qu'en employant les quelques mots latins que chacun avait appris pour jargonner avec moi. Le résultat qui s'ensuivit fut merveilleux; mon père et ma mère acquirent de cette langue une connaissance suffisante pour la comprendre et même pour la parler au besoin, et il en advint de même des domestiques attachés à mon service personnel. En somme nous nous latinisâmes tant, qu'il s'en répandit quelque chose dans les villages d'alentour; par habitude, on en arriva à y désigner des métiers et des outils par leur appellation latine, dont quelques-unes demeurent encore. Quant à moi, j'avais plus de six ans, que je ne comprenais pas plus le français et notre patois périgourdin que l'arabe; mais, sans méthode, sans livres, sans grammaire, sans règles, sans fouet et sans larmes, j'avais appris un latin aussi pur que mon professeur le possédait lui-même, n'ayant de notions d'aucune autre langue qui me missent dans le cas de le mêler ou de l'altérer. Si, pour essayer, on voulait me donner un thème à faire, comme on les fait dans les collèges, au lieu de me le donner en français comme cela se fait pour les autres, il fallait me le donner à moi en mauvais latin; je le rendais en latin correct. Mes précepteurs particuliers m'ont souvent répété que cette langue, en mon enfance, m'était si familière, si spontanée que certaines personnes telles que Nicolas Grouchy, auteur de l'ouvrage intitulé: «Des comices chez les Romains»; Guillaume Guérente qui a commenté Aristote; Georges Buchanan, ce grand poète écossais; Marc Antoine Muret, que la France et l'Italie reconnaissent pour le meilleur orateur du temps, regardaient à s'entretenir avec moi. Buchanan, que j'ai vu depuis à la suite de feu M. le Maréchal de Brissac, m'a dit qu'occupé à écrire sur l'éducation des enfants, il citait comme exemple celle que j'avais reçue; il était alors chargé de celle de ce comte de Brissac que nous avons vu depuis si valeureux et si brave.

Quant au grec, je ne le comprends pour ainsi dire pas. Mon père essaya de me le faire apprendre méthodiquement, mais en procédant autrement qu'on ne le fait, sous forme de jeu et d'exercice; nous inscrivions nos déclinaisons sur des carrés de papier, que nous pliions et tirions au hasard, comme au jeu de loto, à la manière de ceux qui apprennent ainsi l'arithmétique et la géométrie; car entre autres choses, on lui avait conseillé de m'enseigner les sciences et le devoir, sans m'y astreindre, en m'en faisant naître le désir, et de n'employer, pour m'élever l'âme, que la douceur, sans rigueur ni contrainte, en me laissant toute liberté. Mon père apportait un tel soin à ce qui me touchait, que certains prétendant qu'éveiller le matin les enfants en sursaut, les arracher subitement et brusquement à leur sommeil qui est beaucoup plus profond que celui de l'homme fait, troublent leur cerveau encore incomplètement formé, il me faisait éveiller au son de quelque instrument de musique et eut toujours quelqu'un qui fut chargé de ce soin.

Cet exemple suffit pour juger du reste et faire ressortir l'affection et la prudence de ce père si bon, auquel on ne saurait s'en prendre s'il n'a recueilli aucun fruit d'une éducation donnée dans des conditions aussi parfaites. Deux choses en furent cause: la première, c'est qu'il travaillait un champ stérile et qui ne s'y prêtait pas; car bien que je fusse d'une bonne santé à tous égards, et aussi d'un naturel doux et facile, j'étais avec cela si lourd, si mou, si endormi, qu'on ne pouvait m'arracher à l'oisiveté, même pas pour me faire jouer. Ce que je voyais, je le voyais bien; sous cette complexion lourde, j'avais de la hardiesse dans les idées, et des opinions au-dessus de mon âge; mais j'avais l'esprit lent et qui ne travaillait que lorsqu'on l'y incitait; un certain temps m'était nécessaire pour comprendre; je me mettais rarement en frais d'imagination; enfin, par-dessus tout, je manquais de mémoire à un point incroyable. Avec un pareil sujet, il n'est pas étonnant que mon père n'ait pu arriver à rien qui vaille.--En second lieu, semblable à ceux qui, ayant un ardent désir de guérir, se laissent aller à écouter tous les conseils, cet excellent homme, ayant une peur extrême de ne pas réussir une chose qui lui tenait tant à cœur, finit par se laisser emporter par l'opinion commune qui, comme font les grues, suit toujours ceux qui vont devant; et n'ayant plus autour de lui les personnes qui lui avaient conseillé le mode d'instruction auquel il avait eu recours en premier lieu et qu'il avait rapporté d'Italie, il fit comme tout le monde, et, quand j'eus atteint l'âge de six ans environ, il m'envoya au collège de Guyenne; ce collège, alors très florissant, était le meilleur de France.--Il n'est pas possible d'ajouter aux soins que mon père prit pour moi, pendant le temps que j'y passai, me faisant donner des leçons particulières par des répétiteurs choisis, spécifiant sur tous les autres détails de ma vie dans cet établissement, un traitement particulier qui d'ordinaire ne se concède pas; mais quoi qu'il fit, c'était toujours un collège. Tout d'abord, la correction avec laquelle je m'exprimais en latin, s'en ressentit; depuis, faute de pratiquer, j'en ai perdu complètement l'usage; et le mode inusité que l'on avait employé pour me l'enseigner ne servit qu'à me faire, dès mon arrivée, enjamber les premières classes; si bien qu'à treize ans je quittai le collège, ayant terminé mon cours (suivant l'expression employée), mais aussi, pour dire vrai, n'en ayant recueilli aucun fruit qui, à présent, me soit de quelque utilité.

=Comment naquit chez Montaigne le goût de la lecture.=--Mon goût pour les livres naquit tout d'abord du plaisir que me causèrent les fables des Métamorphoses d'Ovide. J'avais alors sept ou huit ans; je laissais tout jeu de côté, pour le plaisir de les lire; comme il était écrit dans ma langue maternelle à moi, c'était d'entre mes livres celui dont la lecture m'était la plus facile, et, par son sujet, le plus à portée de mon jeune âge. Quant aux Lancelot du Lac, aux Amadis, aux Huons de Bordeaux, et autres ouvrages du même genre, dont s'amusent les enfants, je ne les connaissais seulement pas de nom, et maintenant encore en ignore le contenu, tant était grande mon exactitude à respecter les défenses qui m'étaient faites. Cette passion pour les Métamorphoses allait jusqu'à me faire négliger l'étude des autres leçons que j'avais à apprendre; heureusement, il se rencontra que, fort à propos, j'eus affaire à un homme de jugement, comprenant son rôle de précepteur, qui sut adroitement tirer parti de cet excès et d'autres pareils; de sorte que je dévorai d'un bout à l'autre l'Énéide de Virgile, puis Térence, puis Plaute, ensuite des comédies italiennes, toujours entraîné par ce que ces ouvrages avaient d'agréable. S'il eût été assez mal inspiré pour m'en empêcher, il est probable que je n'aurais rapporté du collège que l'horreur des livres, qui est à peu près ce que ressent, à leur égard, toute notre noblesse. Il s'y prit à merveille, ayant l'air de ne rien voir, aiguillonnant mon désir en ne me laissant me délecter dans ces lectures qu'en cachette, et, dans le reste de mes études que je faisais comme les autres, s'y prenant doucement pour me faire travailler; car la bonté, une humeur facile, étaient les qualités essentielles que mon père recherchait chez ceux auxquels il me confiait.--Du reste, la nonchalance et la paresse étaient mes seuls défauts; il n'y avait pas à craindre que je fisse le mal, mais que je ne fisse rien; personne ne présumait que je pusse devenir mauvais, mais je pouvais demeurer inutile; on prévoyait en moi de la fainéantise, mais pas de mauvais instincts. Je reconnais que c'est en effet ce qui s'est produit; j'ai les oreilles rebattues de reproches de ce genre: Il est oisif, froid dans ses rapports d'amitié et de parenté, se tient trop à l'écart et se désintéresse trop des affaires publiques.--Ceux mêmes qui me traitent le plus mal, ne disent pas: Pourquoi s'est-il approprié ceci? pourquoi n'a-t-il pas payé cela? mais: Pourquoi ne concède-t-il pas telle chose? pourquoi ne donne-t-il pas telle autre? Je serais reconnaissant qu'on ne désirât pas de moi au delà de ce que je dois, car on va jusqu'à exiger bien injustement ce que je ne dois pas; et ce, avec une rigueur bien autrement grande que celle qu'apportent ceux-là mêmes qui m'adressent ces reproches à régler leurs propres dettes. Par de telles exigences, on ôte tout mérite à ce que je fais, et on s'épargne à soi-même d'en avoir la gratitude qu'on m'en doit et qui devrait être d'autant plus grande que le bien que je fais, je le fais entièrement de mon plein gré et de ma propre initiative, n'ayant sur ce point aucune obligation vis-à-vis de qui que ce soit. Je suis d'autant plus libre de disposer de ma fortune comme bon me semble, que je n'en suis redevable à personne; j'ai également d'autant plus de liberté de disposer de moi-même, que je suis absolument indépendant. Toutefois, si j'étais porté à faire parade de ce que je fais et pour peu que je le veuille, il me serait facile de relever vertement ceux qui m'adressent ces reproches; à quelques-uns je montrerais qu'ils cèdent à l'envie et ne sont pas tant offusqués de ce que je ne fais pas assez, que de ce que j'ai possibilité de faire plus encore.

Mon âme ne laissait cependant pas d'être, à part soi, susceptible de résolutions fermes et de porter, sur les objets qu'elle connaissait, des jugements sûrs et nets, qu'elle se formait sans ingérence étrangère; elle était, entre autres, véritablement incapable, je crois, de céder à la force ou à la violence.--Parlerai-je aussi de cette faculté que j'avais, étant enfant, d'avoir une physionomie, une assurance, une souplesse de voix et de geste, qui me rendaient propre à tous les rôles que j'entreprenais, ce qui m'a permis de jouer convenablement, avant l'âge où d'ordinaire on les aborde, «à peine avais-je alors atteint ma douzième année (Virgile)», les principaux personnages des tragédies latines de Buchanan, de Guérente et de Muret, qui furent représentées, non sans succès, dans notre collège de Guyenne. En cela, comme en tout ce qui relevait de sa charge, Andréa Gouvéa, notre principal, était sans comparaison le meilleur principal de France; et pour ces représentations, j'étais son meilleur interprète. C'est là un exercice auquel je ne trouve pas à redire, pour les enfants de bonne maison; depuis, j'ai vu nos princes s'y adonner, à l'exemple de certains parmi les anciens, le faire très convenablement et y mériter des éloges; en Grèce, c'était même là un métier admis pour les gens honorables: «Il s'ouvre de son projet à l'acteur tragique Ariston, homme distingué par sa naissance et sa fortune; son art ne lui enlevait rien de sa considération, car il n'y a là rien de honteux chez les Grecs (Tite Live).»

=Les jeux et les exercices publics sont utiles à la société.=--J'ai toujours taxé de manque de jugement ceux qui condamnent ces distractions; et d'injustice, ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes à des comédiens qui méritent ce privilège et, de la sorte, privent le peuple de ces plaisirs publics. De bons administrateurs s'appliquent à rassembler les citoyens, à les attirer à des exercices et à des jeux comme aux offices plus sérieux de dévotion; cela amène à se connaître et à avoir de meilleurs rapports; on ne saurait procurer à la foule de passe-temps préférables à ceux auxquels tout le monde peut assister et qui ont lieu sous les yeux mêmes des magistrats; bien plus, je trouverais raisonnable que, par un sentiment d'affection et de bonté tout paternel, * les municipalités et le prince, celui-ci à ses frais, l'en gratifient quelquefois, et que, dans les villes populeuses, il y eût des lieux affectés à ces spectacles et disposés à cet effet; cela pourrait parfois détourner de pires actions pour lesquelles on se cache.

Pour revenir à mon sujet, il n'y a rien de tel que de faire, par la douceur, naître chez les enfants le désir d'apprendre et entretenir en eux le goût de l'étude; autrement on n'en fait que des ânes chargés de livres; on leur impose à coups de fouet, de garder leurs pochettes pleines de science, alors que pour bien faire il ne suffit pas de loger cette science chez soi, il la faut épouser.

CHAPITRE XXVI.

C'est folie de juger du vrai et du faux avec notre seule raison.

=L'ignorance et la simplicité se laissent facilement persuader; mais si l'on est plus instruit, on ne veut croire à rien de ce qui paraît sortir de l'ordre naturel des choses.=--Ce n'est peut-être pas sans motif que la simplicité et l'ignorance nous paraissent naturellement portées à plus de facilité à croire et à se laisser persuader, car il me semble avoir appris jadis que croire est pour ainsi dire le résultat d'une sorte d'impression faite sur notre âme, qui reçoit d'autant mieux ces empreintes qu'elle est plus tendre et de moindre résistance. «Comme le poids fait nécessairement pencher la balance, ainsi l'évidence entraîne l'esprit (Cicéron)»; plus l'âme est vide et n'a rien encore qui fasse contrepoids, plus elle cède aisément sous le faix des premières impressions; voilà pourquoi les enfants, le vulgaire, les femmes, les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles. Par contre, c'est une sotte présomption que de dédaigner et de condamner comme faux tout ce qui ne nous semble pas vraisemblable, défaut ordinaire de ceux qui s'estiment avoir plus de raison que le commun des mortels. Ce défaut, je l'avais autrefois; si je venais à entendre parler d'esprits qui reviennent, de présages, d'enchantements, de sorcelleries ou raconter quelque autre chose que je ne pouvais admettre: «Songes, visions magiques, miracles, sorcières, apparitions nocturnes et autres prodiges de Thessalie (Horace)», je prenais en pitié ce pauvre peuple dont on abusait par ces folies.

=Et cependant autour de nous tout est prodige, et l'habitude seule nous empêche de tout admirer.=--A présent, je trouve que j'étais moi-même tout aussi à plaindre; non que, depuis, quoi que ce soit soit venu ajouter à ce que j'ai cru autrefois, bien que je ne me sois pas fait faute de chercher à vérifier les croyances que je repoussais, mais ma raison m'a conduit à reconnaître que condamner d'une façon absolue une chose comme fausse et impossible, c'est prétendre être à même de juger des bornes et des limites que peuvent atteindre la volonté de Dieu et la puissance de la nature notre mère; et que la plus grande marque de folie qu'il puisse y avoir au monde, c'est de ramener cette volonté et cette puissance à la mesure de notre capacité et de notre raison.--Si nous appelons monstres ou miracles tout ce que nous ne pouvons expliquer, combien ne s'en présente-t-il pas continuellement à notre vue? Considérons au travers de quels nuages, par quels tâtonnements, on parvient à nous amener à la connaissance de ce que nous avons constamment sous les yeux, et nous arriverons à reconnaître que c'est plutôt l'habitude que la science qui fait que cela cesse de nous paraître étrange: «Fatigués, rassasiés du spectacle des cieux, nous ne daignons plus lever nos regards vers ces temples de lumière (Lucrèce)»; et ces mêmes choses, si elles nous étaient présentées à nouveau, nous les trouverions autant et plus incroyables qu'aucunes autres: «Si maintenant, par une apparition soudaine, ces merveilles s'offraient pour la première fois à nous, que trouverions-nous à leur comparer? nous n'aurions rien su imaginer de semblable avant de les avoir vues (Lucrèce).» Celui qui n'avait jamais vu de rivière, à la première qu'il rencontra, crut que c'était l'Océan; les choses d'entre celles que nous connaissons qui sont les plus grandes, nous les estimons les plus grandes de la nature en leur genre: «Un fleuve qui n'est pas de grande étendue, paraît immense à qui n'en a pas vu de plus grand; ainsi d'un arbre, ainsi d'un homme et de tout autre objet quand on n'a rien vu de plus grand dans la même espèce (Lucrèce)»; «familiarisés avec les choses qui, tous les jours, frappent notre vue, nous ne les admirons plus et ne songeons pas à en rechercher les causes (Cicéron).» La nouveauté d'une chose, plus que sa grandeur, nous incite à en chercher l'origine. L'infinie puissance de la nature est à juger avec plus de déférence et en tenant compte davantage de notre ignorance et de notre faiblesse.--Combien de choses peu vraisemblables sont affirmées par des gens dignes de foi; si leurs témoignages ne suffisent pas pour emporter notre conviction, réservons au moins notre jugement; car, les déclarer impossibles, c'est se faire fort d'être à même de savoir jusqu'où va la possibilité, ce qui est d'une bien téméraire présomption. Si l'on saisissait bien la différence entre une chose impossible et une chose inusitée, entre ce qui est contre l'ordre de la nature et ce qui est simplement en dehors de ce que nous admettons communément, entre ne pas croire aveuglément et ne pas douter trop facilement d'une chose, on observerait la règle du «Rien de trop», que Chilon nous recommande si fort.

=S'il est des choses que l'on peut rejeter parce qu'elles ne sont pas avancées par des hommes qui peuvent faire autorité, il en est de très étonnantes qu'il faut au moins respecter, lorsqu'elles ont pour témoins des personnes dignes de notre confiance.=--Quand on trouve, dans Froissart, que le comte de Foix, étant dans le Béarn, apprit la défaite à Juberoth du roi Jean de Castille le lendemain de l'événement et qu'on voit les explications qu'il en donne, on peut s'en moquer. Il peut en être de même quand on lit dans nos «Annales» que le jour même où le roi Philippe-Auguste mourut à Mantes, le pape Honorius lui fit faire des funérailles publiques et donna l'ordre d'en faire autant dans toute l'Italie; ces témoignages n'ont peut-être pas une autorité suffisante pour nous convaincre. Mais, par contre, si, entre plusieurs exemples qu'il cite chez les anciens, Plutarque dit savoir de source certaine que, du temps de Domitien, la nouvelle de la bataille perdue en Allemagne par Antonius, à plusieurs journées de Rome, y fut publiée et répandue dans le monde entier le jour même où l'action avait lieu; si César admet qu'il est souvent arrivé que la nouvelle d'un événement en a devancé le fait, nous ne dirons pas d'eux que ce sont des simples d'esprit, qui se sont laissé tromper comme le vulgaire et ne sont pas aussi clairvoyants que nous.--Peut-on exprimer une opinion avec plus de délicatesse, de netteté, de piquant que le fait Pline, quand il lui convient d'en émettre? impossible de porter des jugements mieux fondés; sur ces deux points, nous ne saurions le surpasser; et je ne parle pas ici de son savoir si étendu, dont pourtant je fais moins de cas; pourtant, il n'est pas si pauvre petit écolier qui ne le taxe d'inexactitude et ne prétende lui en remontrer sur le progrès des œuvres de la nature.

Lorsque nous lisons, dans Bouchet, les miracles opérés par les reliques de saint Hilaire, passe encore; on peut être incrédule, l'auteur n'a pas assez d'autorité pour que nous ne soyons pas admis à le contredire; mais condamner du même coup tous les faits semblables qu'on nous rapporte, me semble d'une singulière présomption.--Saint Augustin, ce grand docteur de notre Église, témoigne avoir vu à Milan un enfant aveugle recouvrer la vue par l'attouchement des reliques de saint Gervais et de saint Protais; une femme, à Carthage, guérie d'un cancer par un signe de croix qui lui est fait par une femme nouvellement baptisée; Hespérius, un de ses familiers, chasser les esprits qui hantaient sa maison, avec un peu de terre rapportée du sépulcre de Notre-Seigneur; et plus tard cette terre, transportée à l'église, avoir rendu subitement l'usage de ses membres à un paralytique; une femme, pendant une procession, ayant touché avec un bouquet la châsse de saint Étienne, et porté ce bouquet à ses yeux, avoir recouvré la vue perdue depuis longtemps déjà, et cite encore plusieurs autres miracles, auxquels il déclare avoir lui-même assisté. Que dirons-nous de lui qui les affirme et des deux saints évêques Aurélius et Maximius, dont il invoque les témoignages? Dirons-nous que ce sont des ignorants, des simples d'esprit, des gens de facile composition, ou des gens pervers et des imposteurs? Y a-t-il, dans notre siècle, quelqu'un assez impudent pour oser se comparer à lui, soit sous le rapport de la vertu et de la piété, soit sous celui du jugement et de la capacité? «Quand ils n'apporteraient aucune raison, ils me persuaderaient par leur seule autorité (Cicéron).»--C'est une audace dangereuse et qui peut avoir de sérieuses conséquences, en dehors même de ce qu'elle a de téméraire et d'absurde, que de mépriser ce que nous ne comprenons pas. Qu'après avoir posé avec votre impeccable jugement la démarcation entre le vrai et le faux il survienne, ainsi que cela est inévitable, des faits que vous ne puissiez nier, dépassant encore plus en surnaturel ceux que vous récusez déjà, vous voilà, par cela même, obligés de vous déjuger.

=En matière de religion, ce n'est pas à nous à décider ce que l'on peut ou non concéder aux ennemis de la foi.=--M'est avis que ce qui apporte tant de désordres dans nos consciences, en ces temps de troubles religieux que nous traversons, c'est la distinction que les catholiques établissent entre les divers articles de foi. Ils imaginent faire acte de modération et de discernement, en concédant à leurs adversaires certains points en litige; ils ne voient pas quel avantage ils leur donnent en commençant par leur céder et battre en retraite, et combien leur désistement les excite à poursuivre dans la voie où ils sont entrés. Les points sur lesquels ils cèdent, leur semblent de moindre importance; il peut se faire qu'ils en aient une très grande. Ou il faut, en tout, se soumettre à l'autorité des pouvoirs ecclésiastiques que nous reconnaissons, ou les récuser en tout; ce n'est pas à nous à déterminer ce sur quoi nous leur devons, ou non, obéissance.--Bien plus, et je puis le dire parce que je l'ai éprouvé, ayant autrefois usé de cette liberté de trier et de faire choix de certaines pratiques, à l'égard desquelles je jugeais à propos de ne pas observer les obligations que nous impose l'Église, parce que je les trouvais ou par trop inutiles, ou par trop singulières, et étant venu à m'en entretenir avec des hommes possédant à fond la science théologique, il m'a été démontré que ces pratiques reposent sur des raisons de premier ordre et très sérieuses, et que c'est uniquement par bêtise et ignorance que nous les traitons avec moins de déférence que le reste. Que ne nous souvenons-nous en combien de contradictions est tombé notre jugement! Combien de choses nous tenions hier pour articles de foi et que nous considérons aujourd'hui comme des fables! La gloire et la curiosité sont * les deux fléaux de notre âme: celle-ci nous amène à mettre notre nez partout; celle-là nous porte à ne rien laisser d'irrésolu et d'indécis.

CHAPITRE XXVII.

De l'amitié.

=Le discours de La Boétie sur la servitude volontaire a été le point de départ de l'amitié qui l'unit si étroitement à Montaigne.=--Contemplant le travail d'un peintre que j'employais chez moi, il me prit envie de regarder comment il procédait. Il fit d'abord choix du plus bel endroit, au centre de chaque paroi de mur, pour y peindre un sujet avec toute l'habileté dont il était capable; puis il remplit les vides d'alentour d'arabesques, peintures toutes fantaisistes qui ne plaisent que par leur variété et leur singularité. Il en est de même ici: mon livre ne se compose que de sujets bizarres, en dehors de ce qu'on voit d'ordinaire, formés de morceaux rapportés, sans caractère défini, sans ordre, sans suite, ne s'adaptant que par hasard les uns aux autres: «C'est le corps d'une belle femme, avec une queue de poisson (Horace).» Sur le second point, j'ai donc fait comme mon peintre; mais sur l'autre partie du travail, la meilleure, je demeure court; mon talent ne peut me permettre d'oser entreprendre un tableau riche, élégant, confectionné dans toutes les règles de l'art; c'est pourquoi je me suis avisé d'en emprunter un d'Étienne de La Boétie, qui fera à mon ouvrage plus d'honneur que tout le reste.--C'est un discours qu'il a nommé «La Servitude volontaire», mais que d'autres, qui ignoraient ce titre, ont depuis, avec juste raison, baptisé à nouveau: «Le Contre un». La Boétie l'écrivit pour s'essayer, dans sa première jeunesse, en l'honneur de la liberté et contre la tyrannie. Depuis longtemps déjà ce discours circule parmi les gens sérieux, chez lesquels il est en grande réputation très justement méritée, car il est plein de noblesse et d'une argumentation aussi serrée que possible. Ce n'est pas que l'auteur n'eût pu faire mieux encore; et si, à l'âge plus avancé où j'ai lié connaissance avec lui, il eût, comme moi, conçu le dessein d'écrire ses pensées, il nous eût laissé des choses bien remarquables, qui eussent approché de bien près celles dont l'antiquité s'honore le plus; car, sous ce rapport en particulier, il était doué au point que je ne connais personne qui puisse lui être comparé. Ce discours, qu'il n'a jamais revu, je crois, depuis qu'il l'a composé, est la seule chose qui demeure de lui, encore est-ce par le fait du hasard, avec quelques mémoires sur cet édit de janvier si fameux dans l'histoire de nos guerres civiles, mémoires qui trouveront peut-être leur place ailleurs. C'est tout ce qu'en dehors du catalogue des ouvrages qu'il possédait et que j'ai publié, j'ai pu recueillir de ce qu'il a laissé, moi à qui, par une si affectueuse attention, sur le point de rendre le dernier soupir, il a légué sa bibliothèque et ses papiers; aussi je tiens particulièrement à cette pièce, d'autant qu'elle a été le point de départ de nos relations. Elle m'avait été communiquée longtemps avant que j'en aie vu l'auteur, et pour la première fois me fit connaître son nom, préparant ainsi l'amitié qui nous a unis et qui a duré autant que Dieu l'a permis, entière et complète, au point que certainement il y en a eu peu de semblables dans les temps passés et qu'il n'y en a pas trace de pareille parmi les hommes de notre époque. Tant de circonstances sont nécessaires pour que ce sentiment en arrive à ce degré, que c'est beaucoup si, en trois siècles, cela se produit seulement une fois.

=L'amitié vraie est le sentiment le plus élevé de la société; il est essentiellement différent des affections qui s'y rencontrent d'une façon courante et en ont l'apparence.=--La nature semble s'être tout particulièrement appliquée à implanter en nous le besoin de société, et Aristote prétend que les bons législateurs se sont encore plus préoccupés de l'amitié que de la justice. Il est de fait que l'amitié marque, dans la société, le plus haut degré de perfection. D'une façon générale, toutes les affections auxquelles nous donnons ce nom, nées de la satisfaction de nos plaisirs, des avantages que nous en retirons, ou d'associations formées en vue de nos intérêts publics ou privés, sont moins belles, moins généreuses et tiennent d'autant moins de l'amitié, qu'elles ont d'autres causes, d'autres buts, et tendent à des résultats autres que celle-ci. Ces affections qu'on classait jadis en quatre catégories, suivant qu'elles étaient dictées par la nature, la société, l'hospitalité ou le besoin des sens, ni dans leur ensemble, ni prises isolément, ne réalisent cet idéal.

=Toute contrainte exclut l'amitié; c'est pourquoi les rapports entre les pères et les enfants revêtent un autre caractère. De même entre frères que divisent souvent des questions d'intérêt.=--Dans les rapports des enfants avec leurs pères, c'est plutôt le respect qui domine. L'amitié a besoin d'un échange continu de pensées qui ne peut régner entre eux, en raison de la trop grande différence qui existe à tous égards; cet échange pourrait parfois choquer les devoirs réciproques que la nature leur a imposés, car toutes les pensées intimes des pères ne se peuvent communiquer aux enfants, il pourrait en résulter des familiarités déplacées; davantage, les enfants ne peuvent ni donner des avis ni reprendre leurs pères, ce qui est des premières obligations de l'amitié. Chez certaines nations, il était d'usage que les enfants tuent leurs pères; chez d'autres, c'étaient les pères qui tuaient leurs enfants, pour éviter, ainsi qu'il arrive quelquefois, qu'ils ne se fassent réciproquement obstacle; du reste, du fait même de la nature, la mort de l'un n'est-elle pas la complète émancipation de l'autre?--Il s'est trouvé des philosophes qui ont affecté de ne tenir aucun compte des liens du sang: Aristippe, par exemple, à qui l'on parlait de l'affection qu'il devait à ses enfants, issus de lui, se mit à cracher en disant que cela aussi était issu de lui; le même disait encore que, si nous engendrons nos enfants, nous engendrons aussi des poux et des vers; un autre, que Plutarque cherchait à mettre d'accord avec son frère, lui répondait: «Ce n'est pas parce qu'il est sorti du même trou que moi, que j'en fais plus grand cas.»--Je conviens que c'est un beau nom, témoignage d'une grande affection, que celui de «frère»; et c'est pour cela que La Boétie et moi en fîmes usage, l'un à l'égard de l'autre, quand nous fûmes liés; mais, dans la réalité, la communauté des intérêts, les partages de bien, la pauvreté de l'un conséquence de la richesse de l'autre, détrempent considérablement l'union fraternelle; des frères devant, pour faire leur chemin en ce monde, suivre la même voie, marcher du même pas, il est inévitable qu'ils se heurtent et se choquent souvent. Bien plus, c'est la conformité de goûts et de relations qui engendre ces véritables et parfaites amitiés, or il n'y a pas de raison pour qu'elle se rencontre ici; père et fils peuvent être de goûts absolument différents, des frères également: c'est mon fils, c'est mon parent, ce n'en est pas moins un homme peu sociable, un méchant, un sot. Dans les amitiés dues à la loi, à des obligations naturelles, notre volonté ne s'est pas exercée librement; elles ne résultent pas d'un choix de notre part; et, de tout ce qui naît de notre libre arbitre, rien n'en dépend plus exclusivement que l'affection et l'amitié. Ce n'est pas que je n'aie été à même, sous ce rapport, de juger tout ce qui peut en être, car mon père a été le meilleur des pères qui fut jamais, le plus indulgent et est demeuré tel jusque dans son extrême vieillesse; notre famille était réputée par l'excellence des rapports qui ont toujours existé entre père et fils, et la concorde entre frères y était exemplaire: «Connu moi-même pour mon affection paternelle pour mes frères (Horace).»

=Entre hommes et femmes, dans le mariage comme en dehors, un autre sentiment prédomine et l'amitié ne saurait trouver place.=--Notre affection pour les femmes, bien qu'issue de notre choix, ne saurait être comparée à l'amitié ni en tenir la place. Dans ses élans, je le confesse: «Car je ne suis pas inconnu à la déesse qui mêle une douce amertume aux peines de l'amour (Catulle)», elle est plus active, plus aiguë, plus âpre; mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et varié; feu de fièvre qui a ses accès, qui tombe, et ne nous tient que dans une partie de nous-mêmes. La chaleur de l'amitié s'étend à tout notre être, elle est universelle mais tempérée et toujours égale; c'est une chaleur constante et paisible, souverainement douce et délicate, qui n'a rien d'âpre, rien d'excessif. L'amour, c'est par-dessus tout un désir violent de ce qui nous fuit: «Tel le chasseur poursuivant un lièvre par la chaleur et par le froid, à travers montagnes et vallées; il le désire tant qu'il fuit; l'a-t-il atteint, il le dédaigne (l'Arioste).» Quand l'amour revêt les formes de l'amitié, ce qui se produit lorsque l'accord des volontés s'est établi, il faiblit et tombe en langueur; la jouissance l'éteint parce que son but est charnel et que la satiété l'apaise. L'amitié, au contraire, s'accentue avec le désir qu'on en a; elle s'élève, se développe et s'accroît par la jouissance, parce qu'elle est d'essence spirituelle et que l'usage affine l'âme. Concurremment avec cette parfaite amitié, j'ai autrefois connu ces affections passagères, sur lesquelles je n'insisterai pas pour la raison que dépeignent trop bien les vers que je viens de citer; ces deux passions je les ai éprouvées, simultanément, à la connaissance l'une de l'autre, mais sans jamais qu'elles entrent en parallèle: la première pleine de noblesse, se maintenant toujours dans les régions élevées, dédaigneuse de l'autre qui passait presque inaperçue loin, bien loin au-dessous d'elle.

Quant au mariage, outre que c'est un marché dont l'entrée seule est libre et dépendante de notre volonté, tandis que sa durée indéfinie nous est imposée, il se conclut généralement en vue de fins tout autres et mille incidents étrangers, qui éclatent à l'improviste, s'y mêlent et suffisent pour y troubler le cours de la plus vive affection et rompre le fil auquel elle tient; tandis que lorsqu'il s'agit d'amitié, rien autre n'intervient, il n'est question que d'elle, d'elle seule. A quoi s'ajoute que les femmes ne sont vraiment pas, d'ordinaire, à même de prendre part aux discussions et échanges d'idées, pour ainsi dire nécessaires à l'entretien de ces relations d'ordre si élevé que crée l'amitié; leur âme semble manquer de la fermeté indispensable pour soutenir l'étreinte de ce sentiment dont la durée est sans limite et qui nous unit si fort. Sans cela, s'il pouvait se former avec une femme, librement et de notre plein gré, une semblable liaison dans laquelle non seulement l'âme éprouverait cette pleine jouissance mais où le corps trouverait lui aussi satisfaction, où chacun serait de la sorte engagé tout entier, corps et âme, il est certain que l'amitié y aurait au plus haut degré son plein effet; mais il n'est pas d'exemple que la femme soit capable d'en arriver là; et, * d'un commun accord, toutes les écoles philosophiques de l'antiquité ont conclu que cela ne se pouvait pas.

=Les unions contre nature, admises chez les Grecs, y tendaient parfois.=--Cet autre genre de débauche contre nature qui était admis chez les Grecs, mais que nos mœurs réprouvent avec juste raison, nécessitant chez ceux qui s'y livraient une certaine différence d'âge et des rôles différents, ne répondait pas davantage par cela même à l'entente parfaite et à la conformité de sentiments que réclame l'amitié: «Qu'est-ce, en effet, que cet amour dans l'amitié? d'où vient qu'il ne s'attache ni à un jeune homme laid, ni à un beau vieillard (Cicéron)?»--Ici, les philosophes de l'Académie ne me désavoueront pas, car je leur emprunte la description même qu'ils en ont faite: Ce délire, disaient-ils, inspiré par le fils de Vénus qui, de prime abord, s'empare de l'amant et fait qu'il se livre, sur la fleur de jeunesse à laquelle il s'est attaché, aux actes les plus extravagants et les plus passionnés auxquels peut entraîner une ardeur immodérée, était simplement provoqué par la beauté des formes extérieures et une fausse similitude avec l'acte de génération; ce n'était pas par son esprit que l'adolescent, objet de cette passion, pouvait l'inspirer; il n'était pas à même d'en montrer, étant encore trop jeune et en voie de développement. Si ces transports s'adressaient à un être de sentiments vulgaires, l'argent, les cadeaux, les dignités et toutes faveurs autres aussi peu recommandables et que condamnaient du reste ces philosophes, étaient les moyens mis en œuvre pour vaincre sa résistance et se l'attacher. Si le sujet était d'un caractère plus relevé, les moyens étaient eux-mêmes plus honorables; c'était alors par des enseignements philosophiques, en prônant le respect de la religion, l'obéissance aux lois, le dévouement au pays pouvant aller jusqu'au sacrifice de la vie, en lui donnant l'exemple de la vaillance, de la prudence, de la justice, par les grâces de son esprit, l'élévation de son âme compensant sa beauté physique déjà étiolée, que l'amant s'appliquait à se faire accepter de celui auquel il proposait une sorte d'association mentale, espérant que le marché en serait plus sérieux et plus durable. La liaison une fois contractée, il arrivait un moment où l'esprit s'éveillait en l'être aimé sous l'influence des qualités morales qui se révélaient chez l'amant. Ce résultat n'était pas immédiat; car si nos philosophes n'imposaient à celui-ci aucune limite de temps et lui laissaient toute latitude pour en arriver à ses fins, ils admettaient que ces mêmes conditions avaient bien davantage encore leur raison d'être chez l'objet de son affection, d'autant que découvrir chez celui avec lequel il était lié ces qualités qui lui constituaient une beauté que rien ne révélait à l'extérieur et arriver à en être captivé, était pour lui chose longue et difficile. C'était là pour ces philosophes le point capital de ces liaisons, que sous l'influence de cette beauté spirituelle qu'il constatait chez son amant, naquît en l'aimé le désir de participer à cette supériorité intellectuelle et morale, sans tenir compte chez son conjoint de la beauté du corps, chose en lui accidentelle et toute secondaire; chez l'amant, c'était tout le contraire qui se produisait, et c'est pourquoi ces philosophes donnaient la préférence au rôle de l'aimé et s'évertuaient à prouver que les dieux pensaient de même. C'est cette façon de voir qui leur faisait faire si grand reproche au poète Eschyle d'avoir, dans les amours d'Achille et de Patrocle, interverti les rôles, en donnant celui d'amant à Achille qui, imberbe et dans la première floraison de la jeunesse, était le plus beau des Grecs.--Cette mise en commun de tout leur être, au moral comme au physique, complètement réalisée, l'affection qui en naissait et en était l'élément essentiel et avouable produisait, disaient-ils, par son action et la prédominance qu'elle acquérait, des résultats des plus profitables pour les intéressés et pour le bien public; elle concourait au premier chef à la force du pays où cela était admis, exerçant parfois une influence décisive dans la défense de la justice et de la liberté, témoin les amours d'Harmodius et d'Aristogiton, qui servirent si bien cette cause. Aussi vont-ils jusqu'à la qualifier de sacrée et de divine et estiment-ils qu'elle n'a eu contre elle que la violence des tyrans et la lâcheté des peuples.--Tout ce qu'on peut alléguer pour excuser de la part de l'Académie un plaidoyer semblable, c'est que c'était là un amour qui finissait par devenir de l'amitié, ce qui est assez en rapport avec la définition que les Stoïciens donnent de l'amour lui-même: «L'amour est l'envie d'obtenir l'amitié d'une personne qui nous attire par sa beauté (Cicéron).»

=Caractère essentiel de l'amitié parfaite; elle ne se raisonne pas et deux âmes unies par ce sentiment n'en forment qu'une.=--J'en reviens à ma thèse qui a trait à une amitié plus dans la nature et plus estimable: «L'amitié a son plein rayonnement dans la maturité de l'âge et de l'esprit (Cicéron).» En somme, ce que nous appelons d'ordinaire amis et amitiés, ne sont que des liaisons familières, amenées par l'occasion ou l'intérêt, et par lesquelles nos âmes entrent en communication et s'y maintiennent. Dans l'amitié qui régnait entre La Boétie et moi, elles se mêlaient et se confondaient en une seule, tellement unies sous tous rapports qu'on ne les distinguait plus l'une de l'autre; la ligne de démarcation n'existait plus. Si on me pressait, me demandant pourquoi j'avais pour lui une si profonde amitié, je sens que je serais hors d'état de le dire, je ne pourrais que répondre: «Il en était ainsi, parce que c'était lui et parce que c'était moi.» Plus que les raisons que j'en pourrais donner, d'une façon générale et dans ce cas particulier, il intervient dans les liaisons de cette nature une force inexplicable et fatale que je ne saurais définir. Nous nous recherchions avant de nous être vus, en raison de ce que nous entendions dire l'un de l'autre, qui faisait naître en nous une affection hors de proportion avec ce qui avait amené nos rapports; je crois vraiment que c'était là le fait de quelque décret de la Providence. Sans nous connaître, nos noms nous étaient déjà chers; et dès la première fois que nous nous rencontrâmes, ce qui eut lieu à Bordeaux, par hasard, dans une grande fête publique et en nombreuse compagnie, nous nous trouvâmes si attirés l'un vers l'autre, si connus l'un de l'autre, si liés l'un à l'autre que, dès lors, rien ne nous fut si proche que nous le fûmes l'un pour l'autre. La Boétie a écrit en latin une satire qui a été publiée, dans laquelle il justifie et explique comment notre amitié si soudaine en est arrivée si promptement à ce degré de perfection. Elle devait durer si peu, s'était formée si tard (nous étions tous deux des hommes faits, et il avait quelques années de plus que moi), qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'elle n'avait pas à prendre modèle sur ces amitiés banales, contractées dans les conditions ordinaires que, par précaution, on fait précéder de fréquentations plus ou moins longues. Dans notre cas, rien de semblable; il est unique en son genre; ce n'est pas en raison d'un fait d'ordre particulier, de deux, de trois, de quatre ou de mille; nous y avons été entraînés par je ne sais quelle attraction résultant d'un ensemble qui, s'emparant de nos volontés, les a amenées par un élan simultané et irrésistible à se perdre l'une dans l'autre et à se confondre en une seule; je dis se perdre, parce qu'en vérité cette association de nos âmes s'effectua sans réserve aucune; nous n'avions plus rien qui nous appartînt en propre, rien qui fût soit à lui, soit à moi.

Quand, après la condamnation de Tibérius Gracchus, Lélius, en présence des consuls romains qui intentaient des poursuites contre tous ceux qui avaient suivi son parti, en vint à demander à Caius Blosius, qui était son plus intime ami, à quel point il eût accédé à ce que Gracchus lui eût demandé, Blosius lui répondit: «A tout.»--«Comment à tout? reprit Lélius; et pourtant, s'il t'avait commandé de mettre le feu à nos temples?»--«Jamais, il ne l'eût commandé.»--«Mais s'il l'eût fait?»--«J'aurais obéi.»--Ami de Gracchus dans toute la force du terme, comme nous le dépeint l'histoire, il n'avait pas crainte d'offenser les consuls par cette déclaration si pleine de hardiesse et ne devait pas donner à penser qu'il n'était pas absolument sûr de la volonté de son ami. Ceux qui tiennent cette réponse pour séditieuse, ne comprennent pas la puissance qu'il exerçait sur cette volonté, la connaissance qu'il en avait, sa certitude de ce qu'elle pouvait être. Un tel mystère, ils n'arrivent pas à le saisir; Gracchus et lui étaient amis, plus qu'ils n'étaient citoyens, plus qu'ils n'étaient amis ou ennemis de leur pays; leur ambition, leurs projets séditieux ne venaient qu'après leur amitié; s'étant entièrement donnés l'un à l'autre, leurs deux volontés marchaient d'un parfait accord; supposez-les dirigées par la vertu et la raison, et il ne saurait en être autrement, sans cela cet accord ne se maintiendrait pas, et vous reconnaîtrez que la réponse de Blosius a été telle qu'elle devait être. Si leurs actions avaient différé, ils n'eussent pas été amis l'un de l'autre comme je le comprends, ni amis d'eux-mêmes. Au surplus, cette réponse ne signifie pas plus que si, à quelqu'un qui me poserait cette question: «S'il vous venait la volonté de tuer votre fille, le feriez-vous?» je venais à répondre affirmativement. Cela ne donnerait pas à croire que pareil dessein est dans mes intentions; parce que je ne suppose pas un seul instant que je ne sois pas maître de ma volonté, pas plus que je n'ai en doute celle d'un ami tel que La Boétie. Tous les raisonnements du monde ne m'ôteront pas la certitude que j'ai de ses intentions et de sa manière de penser; aucune de ses actions ne saurait m'être présentée, de quelque façon que ce soit, sans qu'immédiatement je n'en saisisse le mobile. Nos âmes ont cheminé si complètement unies, elles étaient éprises l'une pour l'autre d'une si ardente affection, de cette affection qui pénètre et lit jusqu'au plus profond de nous-mêmes, que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais que j'aurais eu certainement, dans les questions m'intéressant personnellement, plus confiance en lui qu'en moi-même.

=Dans les amitiés communes, il faut user de prudence et de circonspection.=--Qu'on n'aille pas mettre sur ce même rang les amitiés qui se forment communément; je les connais autant que qui que ce soit, j'en connais même des plus parfaites en leur genre. Mais ce serait se tromper que de confondre les règles de conduite applicables en l'un et l'autre cas. Dans ces amitiés autres, il faut toujours avoir la bride en main et marcher avec prudence et précaution; le nœud d'assemblage n'est pas d'une solidité telle qu'on ne doive s'en défier. «Aimez-le, disait Chilon, comme si vous deviez un jour le haïr; haïssez-le, comme si vous deviez un jour en arriver à l'aimer.» Ce principe si abominable dans le cas d'une amitié exclusive et nous possédant tout entier, est salutaire quand il s'agit de ces amitiés qui se contractent dans le courant habituel de la vie et auxquelles s'applique ce mot qui était familier à Aristote: «O mes amis! un ami est une chose qui n'existe pas!»

=Entre amis véritables, tout est commun; et si l'un est assez heureux, pour pouvoir donner à son ami, c'est celui qui donne qui est l'obligé.=--Entre amis, unis par ce noble sentiment, les services et les bienfaits, éléments essentiels qui entretiennent les amitiés autres, n'entrent même pas en ligne de compte; et cela, parce que leurs volontés intimement confondues sont une. De même, en effet, que l'affection que je me porte ne s'accroît pas d'un service qu'au besoin je me rends, bien que les Stoïciens prétendent le contraire; de même que je ne me sais aucun gré de ce service rendu à moi-même par moi-même; de même aussi l'union de tels amis atteint une si réelle perfection, qu'elle leur fait perdre le sentiment qu'ils puissent, en pareil cas, se devoir quelque chose, et les amène à haïr et repousser tous ces mots de bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciements et autres semblables qui tendent à marquer une division ou une différence entre eux. Et de fait, tout leur étant commun: volonté, pensée, manière de voir, biens, femmes, enfants, honneur et jusqu'à la vie, ce qu'ils recherchent étant de n'être qu'une âme en deux corps, suivant l'expression très juste d'Aristote, ils ne peuvent ni rien se prêter, ni rien se donner. Voilà pourquoi les législateurs, dans le but d'honorer le mariage par un vague air de ressemblance avec cette liaison d'essence divine, interdisent les donations entre mari et femme, voulant par là qu'on soit amené à comprendre que tout ce qui est à chacun doit être aux deux; qu'ils n'ont rien leur appartenant qui se puisse diviser, ni attribuer en propre à l'un plutôt qu'à l'autre.

Si, dans cette amitié dont je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait le bienfaiteur qui serait l'obligé; tous deux plaçant au-dessus de tout le bonheur d'obliger l'autre, celui qui en procure sujet et occasion à son ami est celui qui se montre le plus généreux, par cela qu'il lui donne la satisfaction de faire ce qui lui tient le plus au cœur.--Quand Diogène le philosophe avait besoin d'argent, il disait qu'il allait en réclamer à ses amis, et non pas qu'il allait leur en demander.--Pour traduire par un fait cet état d'âme, je vais en tirer un singulier exemple, tiré des anciens: Le corinthien Eudamidas avait deux amis, Charixène de Sicyone et Aréthée de Corinthe; il était pauvre, ses amis étaient riches. Près de mourir, il rédigea ainsi son testament: «Je lègue à Aréthée de recueillir ma mère et de l'entretenir sa vieillesse durant, à Charixène de marier ma fille et de lui constituer une dot aussi élevée qu'il le pourra; dans le cas où l'un des deux viendrait à manquer, j'attribue sa part à celui qui survivra.» Les premiers qui virent ce testament, s'en moquèrent; mais les héritiers, prévenus, l'acceptèrent avec une satisfaction qui étonna. L'un d'eux, Charixène, étant mort cinq jours après, Aréthée, substitué à lui dans la part qui lui était échue, pourvut soigneusement à l'entretien de la mère; son patrimoine s'élevait à cinq talents: il en donna deux et demi à sa propre fille qui était fille unique, et deux et demi en dot à la fille d'Eudamidas, et les maria toutes deux le même jour.

=Aussi, dans l'amitié véritable, les deux amis ne s'appartenant plus, ce sentiment est exclusif et ils ne sauraient l'étendre à une tierce personne.=--Cet exemple est on ne peut mieux approprié; si une objection peut être faite, c'est le nombre des amis, parce qu'un sentiment, arrivé au degré de perfection que j'indique, ne se peut diviser. Chacun se donne si entièrement à son ami, qu'il ne reste rien en lui dont il puisse disposer pour d'autres; au contraire, il est au regret de n'être pas double, triple, quadruple de lui-même, de n'avoir pas plusieurs âmes et plusieurs volontés, pour les mettre pareillement à son entière disposition. Les amitiés ordinaires se peuvent partager; on peut aimer chez celui-ci sa beauté, chez cet autre son heureux caractère; chez l'un sa libéralité, chez un autre la manière dont il s'acquitte de ses devoirs de père, chez celui-là son affection fraternelle, etc.; mais cette amitié qui emplit notre âme et y règne en maître, il est impossible qu'elle se subdivise. Si nous avons deux amis, que tous deux réclament immédiatement notre secours, auquel courir? S'ils nous demandent des services allant à l'encontre l'un de l'autre, lequel primera l'autre? Si l'un nous recommande de garder le silence sur quelque chose qu'il importe à l'autre de connaître, quel parti prendre? Avec un ami unique, qui occupe dans notre vie une place prépondérante, vous êtes délié de toutes autres obligations; le secret que j'ai juré de ne communiquer à * nul autre, je puis sans parjure le communiquer à qui n'est pas un autre, qui est moi-même. C'est déjà un assez grand miracle de se doubler ainsi; ceux qui parlent de se tripler, n'en connaissent pas la grandeur. Rien de ce qui a son pareil, n'est extrême; celui qui suppose qu'ayant deux amis, j'aime autant l'un que l'autre, qu'ils s'aiment entre eux et m'aiment autant que je les aime, ne croit à rien moins qu'à la possibilité de multiplier, pour en constituer des confréries, cette chose une et unie dont il est déjà si rare de trouver des exemples en ce monde. L'histoire d'Eudamidas confirme bien ce que j'en dis: il emploie ses amis suivant le besoin qu'il en a, et en cela il leur octroie une faveur qui témoigne de ses bonnes grâces à leur égard; il leur lègue généreusement les moyens de lui faire du bien, et l'affection qu'il leur témoigne ainsi est bien plus grande encore que celle dont fit preuve Aréthée.--En somme, ce sont là des sensations incompréhensibles pour qui ne les a pas ressenties et qui font que j'estime si fort cette réponse de ce jeune soldat à Cyrus, lui demandant quel prix il voudrait d'un cheval avec lequel il venait de gagner une course et s'il consentirait à l'échanger pour un royaume: «Assurément non, Sire! pourtant je le laisserais volontiers, si cela pouvait me procurer l'amitié d'un homme que je reconnaîtrais digne d'être mon ami.» Cette forme dubitative est bien celle qui convient; car si on trouve aisément des hommes qui se prêtent facilement à des relations superficielles, il n'en est pas de même quand l'intimité que l'on recherche doit être sans réserve et nous pénétrer au plus profond de nous-mêmes; il faut alors que tout ce qui s'y rattache soit clair et nous offre une sécurité absolue.

=Dans les autres relations que l'on peut avoir, peu importent d'ordinaire le caractère, la religion, les mœurs des personnes avec lesquelles on est en rapport; il n'en est pas de même en amitié.=--Aux associations qui ne se tiennent que par un point, il suffit de pourvoir à ce qui est susceptible de compromettre particulièrement la solidité de ce point. Que m'importe la religion à laquelle appartiennent mon médecin et mon avocat? cela n'a rien de commun avec les services que j'attends d'eux. J'en use de même dans mes rapports avec mon personnel domestique: s'agit-il d'un laquais, je ne m'enquiers pas de sa chasteté, je m'informe surtout s'il est diligent; s'il me faut un muletier, je ne redoute pas tant de tomber sur un joueur que sur un imbécile; que mon cuisinier jure, peu m'importe, pourvu qu'il sache son métier. Du reste, je ne me mêle pas d'enseigner au monde ce qu'il faut faire, assez d'autres s'en chargent; j'expose simplement ce que je fais: «C'est ainsi que j'en use; quant à vous, faites comme vous l'entendrez (Térence).»

A table, pour m'égayer, je convie plus volontiers quelqu'un qui fait et dit des plaisanteries, que quelqu'un qui se distingue par son discernement; au lit, je recherche la beauté plus que la bonté; chez ceux avec lesquels je cause de choses sérieuses, je préfère qu'ils possèdent leur sujet, lors même que la noblesse de sentiments ferait défaut, et ainsi du reste. A l'exemple de celui qui, rencontré à califourchon sur un bâton jouant avec ses enfants, priait l'homme, qui l'avait ainsi surpris de n'en rien dire avant que lui-même fût père, dans la pensée que les sentiments que cette qualité ferait naître en lui le rendraient plus apte à apprécier comme il convenait semblable enfantillage, je voudrais ne m'adresser ici qu'à des gens ayant ce dont je parle; mais n'ignorant pas qu'une telle amitié est bien loin d'être d'usage commun, sachant combien elle est rare, je ne m'attends pas à rencontrer quelqu'un qui soit bon juge. Les ouvrages que l'antiquité elle-même nous a laissés sur ce sujet, me semblent bien pâles, comparés au sentiment que j'en éprouve et dont les effets outrepassent même les préceptes des philosophes: «Tant que j'aurai ma raison, je ne trouverai rien de comparable à un tendre ami (Horace).»

=Regrets profonds qu'a laissés à Montaigne jusqu'à la fin de ses jours la perte de son ami.=--Dans les temps anciens, Ménandre disait que celui-là pouvait s'estimer heureux, auquel avait seulement été donné de rencontrer l'ombre d'un ami; et il était dans le vrai, même s'il avait goûté ce bonheur. Si, en effet, je compare le reste de ma vie qui, grâce à Dieu, m'a été douce, facile, exempte d'afflictions trop pénibles si j'en excepte la perte de mon ami, pleine de tranquillité d'esprit, m'étant contenté des avantages que je devais à la nature et à ma naissance sans en rechercher d'autres; si je compare, dis-je, ma vie entière aux quatre années durant lesquelles il m'a été donné de jouir de la compagnie si douce de La Boétie et de sa société, elle n'est que fumée; c'est une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour où je l'ai perdu, «Jour malheureux, mais que j'honorerai toujours, puisque telle a été la volonté des dieux (Virgile)», je ne fais que me traîner languissant; les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, redoublent le regret que j'ai de sa perte, car nous étions de moitié en tout, et il semble aujourd'hui que je lui dérobe sa part: «Aussi, ai-je décidé de ne plus participer à aucun plaisir, maintenant que je n'ai plus celui avec lequel je partageais tout (Térence).»

J'étais déjà si fait, si accoutumé à nous trouver deux partout, qu'il me semble n'être plus qu'à demi: «Puisqu'une mort prématurée m'a ravi cette meilleure partie de mon âme, qu'ai-je à faire de l'autre? Un même jour a causé notre perte commune (Horace).» Je ne fais rien, je n'ai pas une seule pensée, que je ne trouve qu'il m'y fait défaut, comme certainement il eût, en pareil cas, trouvé lui-même que je lui eusse manqué; car, s'il me surpassait à l'infini en mérites de tous genres et en vertu, il me distançait de même, quand il était question des devoirs de l'amitié: «Pourquoi avoir honte? Pourquoi cesser de pleurer une tête si chère (Horace)»?--«O mon frère, que je suis malheureux de t'avoir perdu! Avec toi, ont péri d'un coup toutes nos joies et ce charme que ta douce amitié répandait sur ma vie. En mourant, frère, tu as brisé tout mon bonheur; mon âme est descendue au tombeau avec la tienne. Depuis que tu n'es plus, j'ai dit adieu à l'étude et à toutes les choses de l'intelligence (Catulle).»--«Ne pourrai-je donc plus ni te parler, ni t'entendre? Jamais je ne te verrai donc plus, ô frère, qui m'étais plus cher que la vie! Ah! du moins je t'aimerai toujours (Catulle)!»

Mais écoutons parler ce garçon de seize ans.

=Pourquoi Montaigne substitue au «Discours sur la servitude volontaire» de La Boétie qu'il avait dessein de transcrire ici, la pièce de vers du même auteur qu'il donne dans le chapitre suivant.=--J'avais projeté de placer ici son «Discours sur la servitude volontaire»; mais depuis, cet écrit a déjà vu le jour. Ceux qui l'ont publié, gens qui cherchent à troubler notre état politique actuel et à le modifier sans se demander s'ils l'amélioreront, l'ont fait dans une mauvaise intention, l'intercalant parmi d'autres émanant d'eux et conçus dans un mauvais esprit; cela m'a amené à revenir sur mon intention première. Ne voulant pas toutefois laisser peser sur la mémoire de l'auteur une fâcheuse appréciation de la part de ceux qui n'ont pu juger de près ses opinions et ses actes, je les avertis que ce discours, qui a été composé par lui dans son enfance et simplement à titre d'exercice, porte sur un sujet fréquemment traité et que l'on retrouve répété en mille endroits dans les livres. Je ne mets pas en doute que La Boétie pensait ce qu'il écrivait, car il était trop consciencieux pour mentir, même en se jouant; et je sais pertinemment qu'il eût préféré, ce que je comprends, être né à Venise qu'à Sarlat; mais obéir et se soumettre très scrupuleusement aux lois sous lesquelles il vivait, était un autre principe qui, chez lui, primait tout. Il n'y eut jamais meilleur citoyen; personne n'a été plus désireux de la tranquillité de son pays, ni plus ennemi des troubles et des idées nouvelles qui se produisirent en son temps; il se fût bien plutôt appliqué de tout son pouvoir à les éteindre, qu'à fournir des aliments à leur extension; son esprit était taillé sur le modèle de siècles autres que le nôtre.--En place de cet ouvrage sérieux, je vais en donner un autre de tout autre caractère, plus libre et plus enjoué, que l'on trouvera dans le chapitre suivant; il a été fait à la même époque de sa vie.

CHAPITRE XXVIII.

Vingt-neuf sonnets d'Étienne de La Boétie.

A Madame de Grammont, comtesse de Guiche.

Madame, dans ce que je vous offre ici, rien n'est de moi; parce que tout ce qui est de moi est déjà vôtre; ou s'il ne l'est pas, n'est pas digne de vous; mais j'ai tenu à ce que votre nom figure en tête de ces vers, pour qu'en quelque lieu qu'ils soient lus, ils aient l'honneur de l'être sous le patronage de la grande Corisande d'Andoins. Cet hommage vous est dû, parce qu'il est en France peu de dames qui soient meilleurs juges de la poésie et sachent en user mieux que vous, et parce qu'il n'en est pas qui soient plus capables de lui communiquer cette vivacité, cette animation qu'elle doit à la beauté et à la richesse de sentiments et d'expressions dont, entre mille et mille autres qualités, la nature vous a dotée.--Ces vers, Madame, méritent que vous leur fassiez bon accueil, car vous reconnaîtrez, avec moi, qu'il n'en est pas éclos en Gascogne qui se distinguent par plus d'imagination et de grâce et témoignent une plus grande fécondité d'esprit. Surtout, ne soyez pas jalouse de ce que, depuis longtemps déjà, certaines autres pièces de vers du même auteur ont été publiées, dédiées à votre bon parent M. de Foix. Ceux-ci ont je ne sais quoi de plus vif, de plus chaleureux, qui tient à ce que l'auteur les a faits aux plus beaux jours de sa jeunesse, sous l'influence d'une belle et noble ardeur dont un jour, Madame, je vous confierai le secret. Les autres sont postérieurs; il songeait alors au mariage; ils sont en l'honneur de sa femme et se ressentent déjà quelque peu de la froideur si commune entre époux; et je suis de ceux qui estiment que c'est, quand elle a trait à des sujets folâtres et tant soit peu en dehors des règles ordinaires de la vie, que la poésie a tout son charme.

SONNETS

I

Pardon, amour! Pardon! Je te voue, ô Seigneur, le reste de mes ans, ma voix, mes écrits, mes sanglots, mes soupirs, mes larmes et mes cris; je ne veux rien de personne et tout tenir de toi. Hélas! comme de moi la fortune se joue! Il n'y a pas longtemps, Amour, je me riais de toi; j'ai eu tort, je le vois; je me rends, je suis pris, j'ai trop défendu mon cœur et en suis aux regrets. Si, pour le garder, j'ai retardé ta victoire, ne l'en maltraite pas; ta gloire en est plus grande que si, du premier coup, tu m'avais abattu. Pense qu'un vainqueur généreux, né pour être grand, une fois l'ennemi vaincu, dès qu'il se rend, le doit estimer et l'aimer d'autant mieux qu'il a plus combattu.

II

C'est Amour, Amour, c'est lui seul, je le sens! mais l'amour le plus vif, le plus violent poison que jamais pauvre cœur ait reçu en son sein. Ce n'est pas seulement un de ses traits puissants que le cruel m'a lancé; arc, flèches, carquois et lui-même ont pénétré en moi. Il n'y a pas encore un mois que mon indépendance est morte, que dans mes veines ce venin circule et déjà j'ai perdu mon esprit et mon cœur. Si tu vas croissant sans cesse, Amour, quel immense tourment en moi va se produire! Néanmoins, croîs si tu le peux encore; mais en croissant, adoucis tes rigueurs. Tu te nourris de pleurs; des pleurs, je t'en promets; et pour te rafraîchir, des soupirs à jamais; mais qu'au moins les souffrances que par toi j'endure, n'excèdent pas le mal si grand qu'en naissant tu me fis.

III

C'en est fait, mon cœur; à la liberté il nous faut renoncer; à quoi servirait désormais de prolonger la défense, si ce n'est à accroître et la peine et l'offense; j'ai cessé d'être fort comme je l'ai été. Pendant un temps, de mon côté fut la raison, et la voilà en révolte; elle veut que je me livre et que, pour récompense, j'accepte ce joug que personne encore n'a subi. S'il faut se rendre, le moment est venu, alors qu'avec soi la raison n'est plus. Je vois qu'Amour, sans que je l'aie desservi, sans droit, se vient saisir de moi; je vois encore qu'à ce grand roi, même quand il a tort, il faut que cède la raison.

IV

Les chaleurs étaient passées, on était en l'automne aux tons gris; des raisins aux grappes succulentes foulés dans les cuves, le jus allait coulant, quand mes douleurs ont commencé; aujourd'hui, le paysan bat ses gerbes amassées, roule dans ses caveaux ses muids bouillonnants, des produits de la saison emplit ses fruitiers et pour lors se venge de ses peines passées. Serait-ce là un présage que mon espoir est déjà moissonné? Non certes, non. Et si je m'entends à deviner, si l'avenir se peut pronostiquer, je tiens pour certain de recueillir quelque grand fruit de ma longue espérance.

V

J'ai vu ses yeux brillants, j'ai vu son clair visage; mais nul, sans dommage, n'a jamais contemplé les dieux; et son œil victorieux m'a glacé, mon cœur s'est arrêté, instantanément de sa vive lumière j'ai été étourdi. Semblable à qui la nuit, aux champs, est par un orage surpris; étonné si la foudre le frôle avec fracas et vient à l'éblouir, il pâlit, tremble, et dans son effroi lui apparaît Jupiter en courroux. O ma Dame, dis-moi, dis-moi: n'est-il pas vrai que tes yeux d'émeraude sont de ceux où, dit-on, Amour se tient caché; ces yeux, tu les avais la fois où je t'ai vue. Du moins il me souvient qu'il m'apparut ainsi quand, tout à coup, le premier je te vis et qu'Amour, me décochant sa flèche, se révéla à moi.

VI

Combien disent de moi: Pourquoi se plaint-il tant de perdre ses meilleurs ans en chose si légère? Qu'a-t-il tant à crier, si encore il espère; et s'il n'espère rien, qu'a-t-il à n'être pas content? Quand j'étais libre et sain, j'en disais tout autant; mais certes, celui-là n'a pas toute sa raison et son cœur est gâté par quelque rigueur sévère, qui se plaint de ma plainte et mon mal ne comprend. Amour, à l'improviste, de cent douleurs m'accable, et on voudrait que je ne crie pas! Je ne suis pas si fou, qu'à force de parler mon mal j'agrandisse. Si on le peut, qu'on m'en exempte, et dès lors je cesse mes sonnets et cesse de chanter. Qu'il me guérisse, celui qui m'interdit le deuil!

VII

Si à chanter tes louanges parfois je me risque, je n'ose dans mes vers ton grand nom exprimer; sondant le moins profond de cette vaste mer, je tremble de m'y perdre et aux rives m'assure. En te louant mal, je crains de te faire injure tandis que, d'autre part, la foule qu'intriguent ces éloges répétés, brûlant de te connaître, essaie de deviner et va à l'aventure s'enquérant de ton nom vénéré; mais ébloui, si visible qu'il soit il ne le voit pas. Ce public grossier ne te découvre pas; il en a le moyen cependant, mais ne s'en avise pas: que ne compare-t-il du monde toutes les perfections, et, entre toutes, que ne distingue-t-il la plus parfaite; si alors il peut encore parler, qu'il crie hardiment: La voilà!

VIII

Quand viendra-t-il ce jour où, par mes vers, la France s'emplira de ton nom? Combien mon cœur le souhaite, combien mes doigts brûlent de le tracer! de lui-même souvent, il prend place. Malgré moi je l'écris, malgré moi je l'efface. Que la justice, la foi, le droit reviennent en ce monde, partout il rayonnera; mais en ce temps présent, il nous le faut cacher, quelle honte en ces mauvais jours! Jusque-là, ô ma Dame, tu seras ma Dordogne. Mais, de cette époque, aie pitié et laisse-moi, laisse-moi le lui révéler; si un jour je l'écris, si notre temps le connaît, si jamais cela est, par moi, je le promets, en lettres d'or il le verra gravé.

IX

Que parmi tes diverses beautés, ta constance est belle! Ton cœur intrépide, ton courage constant sont d'entre tes vertus ce qu'on prise le plus; mais aussi qu'est-il de plus beau qu'une amitié fidèle! N'imite pas la Vezère ta sœur, sœur infidèle, qui, dans son cours inconstant, mal contenue dans ses rives flottantes, va vagabondant; aussi, vois comme les vents, à leur gré, vont se jouant d'elle! Ne te repens pas d'avoir, par droit d'aînesse, choisi la constance en partage. Ces deux bons frères jumeaux qui, dans leur amitié que rien ne surpasse, s'attribuèrent l'un à l'autre part égale du ciel et des enfers, et la trop belle Hélène aux mœurs dissolues, n'étaient-ils pas tous trois de même race de rois.

X

Je te vois, ma Dordogne; tu coules encore modeste; de te montrer gasconne en France tu as honte. Du ruisseau de Sorgues, jadis aussi peu connu que toi, on fait maintenant grand bruit. Vois le petit Loir, comme il hâte le pas; parmi les plus grands déjà il figure; il marche hautain, accélérant son cours; ne prétend-il pas rivaliser avec le Mincio et ne pas lui être inférieur! Un seul olivier, transporté de l'Arno sur les bords de la Loire, la rend plus superbe et lui donne sa gloire. Laisse, laisse-moi faire, et un jour, ma Dordogne, si je suis bon devin, on te connaîtra mieux; la Garonne et le Rhône et ces autres grands dieux en auront quelque envie, peut-être en seront-ils confus.

XI

Lecteur, qui entends mes soupirs, ne me pas sois rigoureux, si toutes mes larmes, je les répands à part; si, dans sa douleur différente de la sienne, mon cœur ne reproduit pas du Florentin tremblant les regrets langoureux; si, pas davantage, il n'imite Catulle, ce folâtre amoureux qui, tout en caressant le cœur de sa dame, va le lui déchirant; ni le savant amour de Properce, ce demi-grec, demi-latin; c'est qu'eux n'aiment pas à ma façon, pas plus que moi à la leur. Qui peut, d'après autrui, mesurer ses douleurs? Qui peut calquer ses plaintes sur les siennes? Chacun sent son tourment et sait ce qu'il endure. Chacun parle d'Amour comme il le ressent. Je dis ce que mon cœur et mon mal me dictent. Qu'il aime peu, celui qui aime dans des limites!

XII

Quoi! qu'est-ce! vents, nuées, orages? A point nommé, quand d'elle je m'approche, franchissant bois, monts et vallées, sur moi, de parti pris, vous fondez avec rage! Mon cœur ne s'en embrase que davantage. Allez, allez, intimidez le marchand qui, par les mers, va cherchant des trésors; ce n'est pas ainsi que s'abat mon courage. Quand j'entends les vents, leurs tempêtes et leurs cris, de leur fureur, en mon cœur, je me ris; pensent-ils pour si peu m'obliger à me rendre! Que le ciel fasse pire, que l'air fasse de même, s'il faut mourir, je veux, je le déclare, comme Léandre je veux mourir.

XIII

Vous qui ne savez encore aimer, maintenant ou jamais, en m'entendant parler de Léandre, vous le devez apprendre, à moins que dans le cœur rien de bon vous n'ayez. Mû par l'amour, n'osa-t-il pas, à force de bras, lutter contre la mer qui déjà, pour se venger de ce que frère et mouton lui avaient échappé, avait sur la fille jeté son dévolu. Un soir, vaincu par les flots rigoureux, s'en voyant déjà le jouet, ce vaillant amoureux leur adressa ces mots: «Épargnez-moi maintenant que vers elle je vais, et gardez-moi la mort pour quand je reviendrai.»

XIV

O cœur léger, ô courage incertain, penses-tu que je puisse te souffrir plus longtemps? O bonté sans effet, malice déguisée, beauté traîtresse, venimeuse douceur! Tu es donc toujours la sœur de ta sœur? Et moi, simple que je suis, il a fallu que sur moi-même j'en fisse l'épreuve, pour en arriver à entendre ta parole ambiguë et tes chants de chasseur en quête de victimes. Tant que ton amour m'a captivé, j'aurais vaincu les vagues de la mer; de quoi maintenant suis-je capable? Quelle satisfaction ai-je de toi? Qui enseignera la constance à ton cœur, alors que le mien n'a pu la lui apprendre!

XV

Ce n'est pas moi que l'on abuse ainsi; ces ruses, on les emploie avec quelque enfant, dont le goût n'est pas encore éveillé, qui ne comprend pas ce qu'il entend; mais moi je sais aimer; je sais haïr aussi. Contente-toi de m'avoir jusqu'ici clos les yeux; il est temps que j'y voie. Las et honteux je serai désormais d'avoir si mal placé mon temps et mes soucis; et toi, m'ayant ainsi traité, oseras-tu jamais me parler de constance? Tu prends plaisir à ma douleur extrême, tu me défends de sentir mon tourment et cependant tu veux bien que je meure en t'aimant; mais si je ne sens, comment veux-tu que j'aime?

XVI

Oh! l'ai-je dit? Est-ce un songe, ou ai-je vraiment proféré un tel blasphème? Ma langue a-t-elle, à ce point, trahi la vérité? Il faut que son honneur, de moi, par moi, sur moi, soit vengé. Mon cœur chez toi est logé, ô ma dame; là où il est, inflige-lui quelque torture nouvelle; fais-lui souffrir quelque peine cruelle; fais, fais-lui tout, sauf lui donner congé. Je le sais, tu seras trop humaine; tu ne pourras longtemps demeurer témoin de ma peine; mais un tel forfait se peut-il pardonner? A tout le moins, hautement de mes sonnets je me veux dédire et me démentirai; pour ces deux strophes si entachées de fausseté, je t'en voue cinq cents autres et celles-là diront vrai.

XVII

Si ma raison s'est pu remettre; si, à cette heure, je puis me rassaisir: si j'ai du sens, si je redeviens homme, c'est à toi que je le dois, ô bienheureuse lettre; et je t'en remercie! Qui m'eût, hélas! qui m'eût su reconnaître, quand en proie à la rage, vaincu par mes ennuis, de mes blasphèmes, je poursuivais ma dame. Mais lorsque de loin je te vis paraître, petit papier me venant d'elle et qui m'es si cher, honteux, je revins à moi et dévotement allai à toi. Pour consacrer ce fait j'élèverai un autel où seront exposés ces traits tracés par cette main divine; mais de les voir aucun homme n'est digne, et moi non plus que tous si, à cet honneur, par toi-même je n'eusse été convié.

XVIII

J'étais sur le point d'encourir pour jamais quelque blâme; de colère échauffé, mon courage brûlait; ma voix, devenue folle, répondait au gré de ma fureur; j'invectivais les dieux et ma dame avec eux. Et voilà que, de loin, elle jette un billet dans ma flamme et soudain je sens comme il me réconforte; si bien qu'aussitôt, devant lui tombe ma fureur, tombe ma fureur, il l'emporte, et mon âme, par lui, redevient elle-même. Vous qui de moi entendez ces merveilles, que dites-vous d'elle! Jugez, je vous prie, si, comme je le fais, je la dois adorer! Quels miracles pensez-vous que puissent faire en moi son œil tout-puissant, les traits de son visage, alors qu'en firent tant les traces de ses doigts.

XIX

Je tremblais devant elle, et, transi, conscient de la gravité de mon offense, en punition de mon forfait j'attendais une juste sentence, lorsqu'elle me dit: «Va, je te prends à merci; que désormais partout ma gloire soit proclamée, emploies-y tes années; ne pense plus maintenant qu'à enrichir, en mon nom, notre France, de tes vers; couvres-en ta faute et paie-moi de la sorte.»--Sus donc, ma plume! Pour jouir de ma peine, il faut, en son honneur, nous prodiguer davantage encore; mais, les yeux fixés sur elle, veille que son regard ne nous quitte pas. Sans lui, mon âme se mourait de langueur; seul il me donne et le cœur et l'esprit; pour que vis-à-vis d'elle je puisse m'acquitter, il faut qu'elle m'inspire.

XX

O vous, maudits sonnets, vous qui eûtes l'audace de toucher à ma dame; ô malins et pervers, reniés des Muses, vous êtes la honte de mes vers! Si je vous fais jamais ce tort, s'il me le faut faire à moi-même, de confesser que vous venez de moi, sachez-le: Vous n'êtes pas sortis des sources d'Apollon aux cheveux d'or, des Muses aux yeux verts; à votre naissance, Tisiphone présidait à leur place. Si jamais j'ai quelque parcelle de renommée, je veux que l'un et l'autre en soyez déshérités; et si, dès maintenant, je ne vous livre aux feux vengeurs, c'est pour vous diffamer. Vivez dans le malheur, vivez aux yeux de tous, de tout honneur privés; c'est pour vous punir, que je vous pardonne.

XXI

N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus ce désir que je cesse d'aimer. Laissez-moi, obstiné que je suis, vivre et mourir tel, puisque ainsi il en est ordonné; mon amour, c'est le fil qui m'attache à la vie. C'est ce que me dit la fée, comme jadis en Œagrie elle fit pour Méléagre à l'amour destiné: en allumant la souche à l'heure où il naquit: «Toi et ce feu, dit-elle, allez de compagnie.» Et la destinée s'accomplit comme elle l'avait fixé: la souche, à ce qu'on dit, par le feu se trouvant consumée, à ce même moment, ô prodigieux miracle, on vit subitement du malheureux amant la vie et le tison s'en aller en fumée.

XXII

Quand, étonné, je contemple tes yeux conquérants, j'y vois tout mon espoir écrit; j'y vois Amour lui-même qui me sourit et, caressant, m'y montre le bonheur qu'il me tient en réserve. Mais, quand à te parler je me hasarde, ce qui n'a lieu que lorsque mon espoir desséché se tarit, tu n'as garde, cruelle, de jamais, par un mot, confirmer ton regard qui seul me soutient. Si tes yeux sont pour moi, vois donc ce que je dis; c'est à eux, à eux seuls que je me suis rendu. Mon Dieu! quelle discorde en toi, si ta bouche et tes yeux se veulent démentir! Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les départir, et que je prenne au mot la promesse de tes yeux.

XXIII

Ce sont ces yeux perçants qui font tout mon courage; en eux se reflétent et la liberté pétillante de gaîtè et mon petit archer qui mène à ses côtés la belle gaillardise et le plaisir volage. Mais après, la rigueur de ton triste langage me montre en ton cœur la fière honnêteté; et y voyant aussi gravement assises la dure chasteté et la vertu sauvage, je me sens condamné. De la sorte mon temps passe par ces transes diverses: là, ton œil m'appelle; ici, ta bouche me repousse; hélas, ballotté de la sorte, combien ai-je souffert! Pensant d'amour avoir quelque assurance, sans cesse nuit et jour à la servir je songe; de mon malheur je ne parviens pas encore à être persuadé.

XXIV

Et cependant je me dis bien: Mon espérance est morte, c'en est fait de mon bonheur, de ma joie. Mon mal est évident, je vois bien maintenant que j'ai épousé la douleur que je porte. Tout m'accable, rien ne me réconforte; tout m'abandonne et d'elle je n'ai rien, sinon toujours quelque encouragement nouveau qui rend ma peine et ma douleur plus fortes. Ce que j'attends, c'est d'obtenir un jour quelques soupirs des gens de l'avenir. Pris de pitié, quelqu'un dira de moi: Sa dame et lui naquirent destinés à mourir tous deux aussi obstinés, l'une en sa rigueur, l'autre en son amitié.

XXV

Ma langueur m'a fait bien misérable, depuis que j'ai vu contre l'écueil de sa fière rigueur mon espérance se briser, avant que mes yeux ne soient clos; et pourtant je suis encore en vie! Que m'ont servi de si longues années d'attente? De ma souffrance elle n'est pas assouvie, elle en rit; et tenir mon mal sans cesse en éveil, est son seul désir. Pourquoi, malheureux en amour, ai-je toujours un cœur qui toujours renouvelle mon tourment? Je suis hors d'haleine, je le sens, et prêt à laisser la vie sous le poids qui m'accable. Qu'y faire? sinon ce que je fais: le mal s'est abattu sur moi, je m'obstine en la douleur qu'il me cause.

XXVI

Puisque telles sont mes dures destinées, autant que je le puis, je veux de plus en plus m'enivrer de mon infortune. Si je souffre, c'est qu'elle le veut bien; les peines qu'elle m'ordonne, je les accomplirai. Nymphes des bois qui, étonnées de ma douleur, en avez, je crois, quelque pitié, qu'en pensez-vous? Si à mes maux il n'est fait trêve, puis-je durer ainsi? Si quelqu'une de vous pour Dieu condescend à m'entendre, qu'elle apprenne ce que maintenant j'entrevois: Le jour est proche où, déjà épuisées, mes forces ne pourront plus supporter mon tourment; et c'est là mon espoir: mourant en aimant, peut-être échapperai-je alors à mes peines.

XXVII

Parfois, las de me désespérer, Amour de quelque bien rafraîchit mon mal, flatte en mon cœur demi-mort sa plaie languissante, nourrit ma souffrance et lui fait reprendre haleine; alors je conçois quelque vaine espérance. Mais, si tôt que ce dur tyran sent mon espoir reprendre avec plus de force encore, pour l'étouffer, de cent tourments il m'accable. En ce moment même, je le vois me blâmant d'être à ma douleur rebelle: Vive, ô dieux, le mal qui me dévore! vive à son gré mon tourment rigoureux! heureux, mille fois heureux celui qui, sans relâche, est toujours malheureux.

XXVIII

Si contre Amour je n'ai d'autre défense, j'exhalerai ma plainte, mes vers le maudiront; et, après moi, les rochers rediront le tort qu'il fit à ma si pénible constance. Puisque de lui j'endure cette offense, mes vers au moins la rappelleront; et, quand ils me liront, nos arrière-neveux l'en maudiront; ce sera ma vengeance. Ayant perdu toute aise, ce sera peu que de perdre la voix. Qui saura l'amertume de mes tristes soucis et qui m'a fait cette plaie, si dur que soit son cœur, de moi aura pitié et pour lui sera sans merci.

XXIX

O dame de mes pensées, quand brilla le jour béni où la nature te produisit, elle t'abandonna la clef des immenses trésors qu'elle tient en réserve, tu y pris la grâce qui seule t'était octoyée, pillant les beautés sans nombre qu'elle a en sa possession, tu te les appropriais au point que, si fière qu'elle soit de son œuvre, elle-même parfois en est étonnée. Quand à ta satisfaction tu fus ainsi parée, pour compléter son œuvre, elle t'offrit encore cette terre où nous sommes; tu n'en pris rien, mais en toi-même tu en souris, te sentant bien suffisamment pourvue pour y être reine de tous nos cœurs.

CHAPITRE XXIX.

De la modération.

=Il faut de la modération, même dans l'exercice de la vertu.=--Comme si nous avions le toucher infectieux, il nous arrive de corrompre, en les maniant, des choses qui par elles-mêmes sont belles et bonnes. La vertu peut devenir vice, si nous y apportons un désir par trop âpre et par trop violent. Ceux-là jouent sur les mots, qui disent qu'il n'y a jamais excès dans la vertu, parce qu'il n'y a plus vertu là où il y a excès: «Le sage n'est plus sage, le juste n'est plus juste, si son amour pour la vertu va trop loin (Horace).»--C'est là une subtilité de la philosophie; on peut avoir un amour immodéré pour la vertu et être excessif dans une cause juste; l'apôtre préconise à cet égard un juste milieu: «Ne soyez pas plus sage qu'il ne faut, mais apportez de la sobriété dans la sagesse (S. Paul).» J'ai vu un grand de ce monde porter atteinte à la religion, en se livrant à des pratiques religieuses outrepassant ce qui convient à un homme de son rang. J'aime les natures tempérées et se tenant dans un moyen terme; dépasser la mesure, même dans le bien, s'il ne me blesse, m'étonne, et je ne sais quel nom lui donner. Je trouve plus étrange que juste la conduite de la mère de Pausanias qui, la première, le dénonça et apporta la première pierre pour sa mise à mort. Je n'approuve pas davantage le dictateur Posthumius faisant mourir son fils qui, dans l'ardeur de la jeunesse, sortant des rangs, avait poussé à l'ennemi et s'en était tiré à son honneur; je ne suis porté ni à conseiller, ni à suivre une vertu si sauvage et qui coûte si cher. L'archer qui dépasse le but, manque son coup, tout comme celui qui n'y arrive pas; ma vue se trouble et je n'y vois pas davantage lorsque, tout d'un coup, je suis en pleine lumière ou que je tombe dans l'obscurité.

=La philosophie aussi, poussée à l'extrême, comme toutes autres choses, est préjudiciable.=--Platon fait dire à Calliclès que la philosophie poussée à l'extrême est préjudiciable, et il conseille de ne pas s'y adonner au delà de ce qu'elle est profitable. Pratiquée avec modération, elle est agréable et commode; mais si on en outrepasse les limites, elle finit par rendre l'homme sauvage et vicieux, dédaigneux de la religion et des lois qui nous régissent, ennemi de la bonne société, des voluptés permises, incapable de toute fonction publique, de secourir autrui, de se secourir soi-même, dans le cas d'être souffleté par n'importe qui. Calliclès dit vrai; portée à l'excès, la philosophie asservit notre franchise naturelle et, par une subtilité hors de propos, nous fait dévoyer de cette belle voie plane que la nature nous trace.

=Dans tous les plaisirs permis, entre autres dans ceux du mariage, la modération est nécessaire.=--L'amitié que nous portons à nos femmes est très légitime; la théologie ne laisse pourtant pas de la contenir et de la restreindre. Il me semble avoir lu autrefois dans saint Thomas un passage où, entre autres raisons de prohibition du mariage entre parents à des degrés rapprochés, il donne celle-ci: qu'il y aurait à craindre que l'amitié portée à une femme dans ces conditions soit immodérée; parce que si l'affection entre mari et femme existe entre eux pleine et entière, ainsi que cela doit être, et qu'on y ajoute encore celle résultant de la parenté, il n'y a pas de doute que ce surcroît n'entraîne le mari au delà des bornes de la raison.

Les sciences qui régissent les mœurs, telles que la théologie et la philosophie, se mêlent de tout; il n'est pas un acte privé et secret dont elles ne connaissent et qui échappe à leur juridiction. Bien mal avisés sont ceux qui censurent cette ingérence de leur part; en cela, ils ressemblent aux femmes, disposées à se prêter autant qu'on veut à toutes les fantaisies dont on peut user avec elles, et qui, par pudeur, ne veulent pas se découvrir quand la médecine a à intervenir. Que les maris, s'il y en a encore qui soient trop acharnés dans ces rapports, sachent donc que ces sciences posent en règle que le plaisir même qu'ils éprouvent avec leurs femmes est réprouvé, s'ils n'y apportent de la modération, et qu'on peut, en pareil cas, pécher par sa licence et ses débordements, comme dans le cas de relations illégitimes. Les caresses éhontées auxquelles, à ce jeu, la passion peut entraîner dans le premier feu de nos transports, sont non seulement indécentes, mais employées avec nos femmes sont très dommageables. Qu'au moins ce ne soit pas par nous qu'elles apprennent l'impudeur; pour notre besoin, elles sont toujours assez éveillées. Je n'en ai jamais agi, quant à moi, que de la façon la plus naturelle et la plus simple.

Le mariage est une liaison consacrée par la religion et la piété; voilà pourquoi le plaisir qu'on en tire, doit être un plaisir retenu, sérieux, empreint de quelque sévérité; ce doit être un acte de volupté particulièrement prudent et consciencieux. Son but essentiel étant la génération, il y en a qui doutent, lorsque nous n'avons pas espérance de ce résultat, comme dans le cas où la femme est hors d'âge ou enceinte, qu'il soit permis d'en rechercher l'embrassement; c'est, d'après Platon, commettre un homicide. Chez certaines nations, notamment chez les Musulmans, avoir des rapports sexuels avec une femme enceinte, est une abomination; il en est qui réprouvent de même tout rapprochement avec une femme aux époques où, périodiquement, le sang la travaille.--Zénobie n'acceptait pas de relations avec son mari, au delà de ce qui était nécessaire pour donner satisfaction à ses aspirations à la maternité; cela fait, elle le laissait libre de se distraire avec d'autres, pendant tout le temps de sa grossesse, lui faisant seulement une obligation de revenir à elle quand elle était en état de recommencer; c'est là un brave et généreux exemple dans le mariage.--Il est probable que c'est à quelque poète sevré et affamé de ces jouissances, que Platon emprunte cette narration: Jupiter, un jour, était en un tel état de surexcitation auprès de sa femme que, n'ayant pas la patience d'attendre qu'elle eût gagné sa couche, il la renversa sur le plancher et, dans la violence du plaisir, oublia les grandes et importantes résolutions qu'il venait, en sa cour céleste, de prendre de concert avec les autres dieux; et se vantait que ce rapprochement lui avait procuré des sensations aussi agréables que celles qu'il avait ressenties lorsque, la première fois, il lui avait, en cachette de leurs parents, pris sa virginité.

Les rois de Perse admettaient leurs femmes à leur tenir compagnie à leurs festins; mais quand le vin commençait visiblement à échauffer les têtes, qu'ils ne pouvaient plus contenir leurs désirs voluptueux, ils les renvoyaient dans leurs appartements privés, pour qu'elles ne participassent pas à leurs appétits immodérés, et faisaient venir à leur place des courtisanes vis-à-vis desquelles ils n'étaient pas tenus à avoir le même respect. Certaines gens ne peuvent convenablement se permettre tous les plaisirs et recevoir toutes les satisfactions quelle qu'en soit la nature: Epaminondas avait fait incarcérer un jeune débauché; Pélopidas lui demanda de le mettre en liberté en sa faveur. Epaminondas refusa et l'accorda à sa maîtresse qui, elle aussi, l'en avait prié, disant que «c'était une satisfaction due à une amie et non à un capitaine».--Sophocle étant préteur avec Périclès pour collègue, lui fit en voyant par hasard passer un beau garçon: «Oh, le beau garçon que voilà!»--«Une telle exclamation serait permise, dit Périclès, à tout autre qu'à un préteur qui doit être chaste, non seulement dans ses actions, mais aussi dans ses regards.»--L'empereur Ælius Verus répondit à sa femme qui se plaignait de ce qu'il la délaissait pour aller faire l'amour avec d'autres femmes, que «c'était par conscience, le mariage étant un acte honorable et digne et non de folâtre et lascive concupiscence».--Notre histoire ecclésiastique a conservé et honoré la mémoire de cette femme qui répudia son mari, ne voulant ni se prêter à ses attouchements trop irrespectueux et immoraux, ni les souffrir. En somme, il n'y a si légitime volupté dont l'excès et l'intempérance ne soient blâmables; mais à parler sans feinte, l'homme n'est-il pas un être bien malheureux? C'est à peine s'il existe un plaisir, un seul dont la nature lui concède la jouissance pleine et entière, et sa raison lui commande de n'en user qu'avec modération. Il n'est pas assez misérable, il faut encore que l'art et l'étude viennent accroître sa misère: «Nous avons travaillé nous-mêmes à aggraver la misère de notre condition (Properce).»

=Par des privations et des souffrances on croit guérir ou calmer les passions, c'est là donner dans des excès d'autre nature.=--La sagesse humaine s'ingénie bien sottement à restreindre le nombre et la douceur des voluptés que nous pouvons goûter, tandis qu'elle agit d'une façon heureuse et judicieuse en usant d'artifice pour nous dissimuler, nous enguirlander les maux de l'existence et atténuer ce que nous en pouvons ressentir. Si j'avais été chef de secte, j'eusse suivi sur le premier point une voie plus naturelle, qui est aussi plus vraie, plus commode et plus parfaite, et peut-être aurais-je réussi à la contenir, quoique nos médecins, ceux de l'esprit aussi bien que ceux du corps, comme s'ils s'étaient entendus, ne considèrent comme pouvant procurer la guérison et soulager nos maladies morales et physiques, que les tourments, la douleur et la peine. C'est pour cela qu'ont été inventés les veilles, les jeûnes, les cilices, les exils lointains et volontaires, la prison perpétuelle, les verges et autres afflictions, sous condition que ce soient de réelles afflictions, qu'il en résulte de pénibles mortifications et non comme ce qui en advint à un certain Gallio qui, exilé dans l'île de Lesbos, y menait joyeuse vie. On fut averti à Rome que ce qu'on lui avait imposé pour le punir, tournait ainsi à sa commodité; on se ravisa alors et on le rappela auprès de sa femme et de sa famille, lui ordonnant de s'y tenir, réglant ainsi la nature de sa punition sur l'effet qu'il en pouvait éprouver. Et, en vérité, ce ne serait plus un régime salutaire que le jeûne, pour celui dont la santé et l'allégresse n'en deviendraient que plus vives; ou que le poisson, pour celui qui le préférerait à la viande; de même que dans l'autre genre de médecine les drogues sont sans effet pour qui les prend avec goût et plaisir, l'amertume et la difficulté à les prendre aident au résultat qu'elles produisent. La rhubarbe perdrait son efficacité vis-à-vis d'un tempérament qui l'accepterait trop facilement; il faut pour qu'il opère que le remède excite l'estomac; la règle qui veut que chaque chose soit guérie par son contraire est ici en défaut, c'est le mal qui guérit le mal.

=C'est à ce sentiment qu'il faut rattacher les sacrifices humains généralement pratiqués dans les temps passés et qui subsistaient également en Amérique lors de sa découverte.=--Ce sentiment a quelque rapport avec cet autre qui remonte si haut et qui était universellement pratiqué dans toutes les religions, par suite duquel on s'imaginait se concilier le ciel et la nature par des sacrifices humains.--Non loin de nous, du temps de nos pères, Amurat, lors de la prise de l'isthme de Corinthe, immola six cents jeunes gens grecs à l'âme de son père, afin que ce sang servît de sacrifice expiatoire pour racheter les fautes du trépassé.--Dans ces contrées nouvelles, découvertes à notre époque, encore pures et vierges comparées aux nôtres, il est de coutume partout que toutes les idoles soient abreuvées de sang humain, parfois avec des raffinements horribles de cruauté. Les victimes sont brûlées vives, et, lorsqu'elles sont à moitié rôties, on les retire du brasier pour leur arracher le cœur et les entrailles; ailleurs, on les écorche vives et de leur peau sanglante on en revêt ou on en masque d'autres, et on en agit ainsi même quand les victimes se trouvent être des femmes. Cela donne lieu parfois à de remarquables exemples de constance et de résolution; ces malheureux, vieillards, femmes, enfants, destinés à être immolés, vont, quelques jours avant, quêtant eux-mêmes les aumônes pour l'offrande qui doit accompagner leur sacrifice et se présentent à la boucherie, chantant, dansant de concert avec les assistants.

Les ambassadeurs du roi de Mexico, voulant donner à Fernand Cortez une haute idée de la puissance de leur maître, après lui avoir dit qu'il avait trente vassaux, que chacun pouvait réunir cent mille guerriers et que lui-même résidait dans la ville la plus belle et la plus forte qui existât au monde, ajoutèrent qu'il était tenu envers les dieux à leur sacrifier cinquante mille hommes par an. Ils dirent même qu'il se maintenait en état de guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour exercer la jeunesse de son empire, mais surtout pour pouvoir fournir à ces sacrifices avec des prisonniers de guerre.--Ailleurs, dans un bourg, à l'occasion de la venue de ce même Fernand Cortez, on sacrifia d'une seule fois cinquante hommes en son honneur.--Encore un fait: quelques-uns de ces peuples vaincus par lui, lui envoyèrent une députation pour reconnaître son autorité et rechercher son amitié; ces messagers lui offrirent des présents de trois sortes, en lui disant: «Seigneur, voilà cinq esclaves: si tu es un dieu fier, qui se nourrisse de chair et de sang, mange-les, nous ne t'en aimerons que davantage; si tu es un dieu débonnaire, voilà de l'encens et des plumes; si tu es un homme, prends les oiseaux et les fruits que voici.»

CHAPITRE XXX.

Des cannibales.

=Fausse opinion que l'on a quelquefois des peuples que l'on dit «barbares».=--Quand le roi Pyrrhus passa en Italie et qu'il eut reconnu la formation de combat que prenait l'armée que Rome envoyait contre lui: «Je ne sais, dit-il, ce que sont ces Barbares (les Grecs appelaient ainsi toutes les nations étrangères), mais les dispositions que je leur vois prendre ne le sont nullement.» Les Grecs en disaient autant de l'armée que Flaminius conduisit dans leur pays; et Philippe tint le même langage en apercevant, du haut d'un tertre, la belle ordonnance du camp établi par celle qui, sous Publius Sulpitius Galba, venait de pénétrer dans son royaume. Cela montre combien il faut se garder de l'opinion publique; c'est notre raison et non ce que l'on dit, qui doit déterminer notre jugement.

=De la découverte de l'Amérique; il n'est pas probable que ce soit l'Atlantide de Platon, ni cette terre inconnue où voulurent s'établir les Carthaginois.=--J'ai eu longtemps près de moi un homme qui était demeuré dix ou douze ans dans cette partie du Nouveau Monde, découverte en ce siècle, où Villegaignon aborda et qu'il dénomma «la France antarctique». Cette découverte, qui porte sur une contrée d'une immense étendue, prête à de très sérieuses réflexions. Je me demande sans savoir que répondre, tant de personnages plus éminents que nous s'étant considérablement trompés sur ce point, si l'avenir, comme certains le pensent, nous réserve encore des découvertes de cette importance; toujours est-il que j'ai peur que nous n'ayons les yeux plus gros que le ventre, plus de curiosité que de moyens d'action; nous embrassons tout, mais n'étreignons que du vent.

Platon nous montre Solon contant que des prêtres de la ville de Saïs, en Égypte, lui avaient appris qu'autrefois, avant le déluge, existait vis-à-vis le détroit de Gibraltar une grande île, du nom d'Atlantide, plus étendue que l'Afrique et l'Asie réunies, et que les rois de cette contrée ne possédaient pas seulement cette île, mais qu'ils exerçaient leur domination si avant en terre ferme, qu'ils occupaient l'Afrique jusqu'à l'Égypte et l'Europe jusqu'à la Toscane; qu'ils avaient entrepris de pousser jusqu'en Asie et de subjuguer toutes les nations riveraines de la Méditerranée jusqu'au golfe formé par la mer Noire; qu'à cet effet, ils avaient franchi l'Espagne, la Gaule, l'Italie et étaient arrivés en Grèce, où les Athéniens les continrent; mais que, quelque temps après, le déluge était survenu qui les avait engloutis, eux, les Athéniens et leur île. Il est très vraisemblable que, dans ce cataclysme effroyable, les eaux ont dû occasionner aux pays habités de la terre des modifications dont on n'a pas idée; c'est ainsi qu'on attribue à l'action de la mer la séparation de la Sicile d'avec l'Italie: «On dit que ces pays, qui ne formaient autrefois qu'un seul continent, ont été violemment séparés par la force des eaux (Virgile)»; de l'île de Chypre d'avec la Syrie, de celle de Négrepont d'avec la terre ferme de la Béotie; et que par contre, ailleurs, elle a joint des terres qui étaient séparées par des détroits qui ont été comblés par les sables et le limon: «Un marais longtemps stérile, sur lequel on cheminait à la rame, nourrit aujourd'hui les villes voisines et connaît la charrue féconde du laboureur (Horace).» Mais il n'y a pas grande apparence que l'Atlantide soit ce monde nouveau que nous venons de découvrir, car elle touchait presque à l'Espagne; et ce serait un effet incroyable d'inondation, d'avoir été reportée, comme elle l'est, à plus de douze cents lieues. Outre que les navigateurs modernes ont déjà constaté que ce n'est probablement pas une île, mais un continent contigu aux Indes orientales d'un côté, et d'autre part aux terres qui sont aux deux pôles, ou que, s'il s'en trouve séparé, ce n'est que par un si petit détroit ou intervalle que ce ne saurait, pour si peu, le faire considérer comme une île.

Il semble qu'il se produise dans ces grandes masses des mouvements comme il s'en fait dans nos pays, les uns naturels, les autres accidentels et violents. Quand je considère l'action exercée, de mon temps, par ma rivière de Dordogne, en aval de chez moi, sur sa rive droite; ce qu'en vingt ans elle a gagné sur les terres et ce qu'elle a sapé de fondations de constructions élevées sur ses bords, je vois bien que c'est là un fait qui n'est pas ordinaire. Si, en effet, il en eût toujours été ainsi, ou que cela dût continuer, la configuration du monde finirait par être changée; mais ces mouvements ne sont pas constants: tantôt les eaux s'épandent d'un côté, tantôt d'un autre, et tantôt elles s'arrêtent. Je ne parle pas ici des crues subites dont les causes nous sont connues.--Dans le Médoc, le long de la mer, mon frère, le sieur d'Arzac, a une de ses terres ensevelie sous les sables que la mer va rejettant devant elle; le faîte de quelques-uns des bâtiments s'aperçoit encore; ce domaine et les revenus qu'il produisait se sont transformés en de bien maigres pacages. Les habitants disent que, depuis quelque temps, la mer s'avance si rapidement vers eux, qu'ils ont déjà perdu quatre lieues de terrain. Ces sables sont ses avant-coureurs; et on les voit, sorte de dunes mouvantes, la précédant d'une demi-lieue et gagnant insensiblement dans l'intérieur des terres.

Un autre témoignage de l'antiquité auquel on veut rattacher cette découverte du nouveau continent, serait fourni par Aristote, si toutefois c'est lui qui est l'auteur de ce petit ouvrage des «Merveilles extraordinaires». Il y raconte que quelques Carthaginois, s'étant aventurés à corps perdu, dans l'océan Atlantique, au delà du détroit de Gibraltar, avaient fini, après une longue navigation, par découvrir une grande île, fertile, couverte de bois, arrosée de grandes et profondes rivières, très éloignée de toute terre ferme; et qu'attirés, eux et d'autres après eux, par la qualité et la fertilité du sol, ils y avaient transporté leurs femmes et leurs enfants et avaient fini par y habiter. Si bien que les grands de Carthage, voyant leur territoire se dépeupler peu à peu, firent défense expresse, sous peine de mort, à tous autres de s'y rendre et en expulsèrent ceux qui s'y étaient déjà établis, par crainte, dit-on, que, dans la suite des temps, ils ne vinssent à multiplier au point d'arriver à les supplanter et à ruiner leur domination. Cette narration d'Aristote, non plus que celle de Solon, ne saurait s'appliquer à ces terres nouvelles.

=Qualités à rechercher chez ceux qui écrivent des relations de voyage; chacun devrait exposer ce qu'il a vu, et ne parler que de ce qu'il en sait pertinemment.=--Cet homme, revenant du Nouveau Monde, que j'avais à mon service, était un homme simple et un peu lourd d'esprit, condition propre à donner plus de créance à ses dires. Les gens doués de finesse, regardent beaucoup plus de choses et avec bien plus d'attention, mais ils commentent ce qu'ils voient; et, pour appuyer leurs commentaires et les faire admettre, ils ne peuvent s'empêcher d'altérer tant soit peu la vérité. Ils ne vous rapportent jamais purement et simplement ce qui est, ils l'accentuent plus ou moins et lui prêtent la physionomie sous laquelle eux-mêmes l'ont vu; et, pour donner crédit à leur manière de voir et vous la faire partager, ils tirent volontiers l'étoffe dans ce sens, l'allongent et l'amplifient. Il faut, en pareil cas, avoir affaire à un homme très scrupuleux ou à un homme si simple, qu'il n'ait pas assez d'imagination pour inventer et donner ensuite de la vraisemblance à ses inventions et aussi qui n'ait pas de parti pris. Le mien était tel, et il m'a, en outre, présenté des matelots et des marchands qu'il avait connus dans ce voyage, ce qui fait que j'accepte les renseignements qu'il me donne sans m'enquérir de ce que les géographes en peuvent dire. Il serait désirable de rencontrer des explorateurs qui nous décrivent spécialement les endroits où ils sont allés; mais parce qu'ils ont sur nous l'avantage d'avoir vu la Palestine, ils croient avoir le droit de nous parler en même temps du reste du monde. Je voudrais que chacun écrivît ce qu'il sait, dans la mesure où il le sait; et cela, non seulement en pareille matière, mais en toutes autres. Tel peut avoir la connaissance spéciale et l'expérience complète du cours d'une rivière ou d'un ruisseau et ne savoir sur le reste que ce que chacun en connaît; néanmoins, pour faire valoir son petit fragment d'érudition, il entreprendra un traité complet sur la configuration du monde; ce défaut, assez commun, a de grands inconvénients.

=Pourquoi et combien à tort nous qualifions de «sauvages» les peuples d'Amérique.=--Pour en revenir à mon sujet, je ne trouve rien de barbare ni de sauvage dans ce qu'on me rapporte de cette nation, sinon que chacun donne ces qualificatifs à ce qui ne se pratique pas chez lui. C'est naturel, car nous n'avons pour juger de ce qui est vrai et raisonnable, que l'exemple et les idées des opinions et usages reçus dans le pays auquel nous appartenons: la religion en est la meilleure, l'administration excellente, les us et coutumes en toutes choses y atteignent la perfection. Ces gens sont sauvages, comme le sont les fruits que nous qualifions de cette même épithète, que la nature produit d'elle-même et qui croissent sans l'intervention de l'homme. Ne sont-ce pas au contraire ceux que nous altérons par nos procédés de culture, dont nous modifions le développement naturel, auxquels cette expression devrait s'appliquer? Les qualités et les propriétés des premiers sont vives, vigoureuses, vraies, utiles et naturelles; nous n'arrivons qu'à les abâtardir chez les seconds, pour mieux les adapter à notre goût qui est lui-même corrompu. Et cependant dans ces contrées, à certaines espèces de fruits qui y viennent sans culture, nous-mêmes reconnaissons une saveur, une délicatesse qui nous les font trouver excellents et rivaliser avec les nôtres; il n'y a pas en effet de raison pour que l'art l'emporte sur les œuvres de la nature, notre grande et puissante mère; nous avons tant surchargé, par nos inventions, la beauté et la richesse de ses ouvrages, qu'elles s'en trouvent complètement étouffées; mais partout où elle est demeurée intacte et se montre telle, elle fait grande honte à nos vaines et frivoles entreprises: «Le lierre n'en vient que mieux sans culture, l'arbousier ne croît jamais plus beau que dans les antres solitaires et le chant des oiseaux, pour être naturel, n'en est que plus doux (Properce).» Tous nos efforts ne sauraient parvenir à reproduire le nid du moindre petit oiseau, avec sa contexture, sa beauté, ni faire qu'il soit aussi propre à l'usage auquel il est destiné; et pas davantage construire la toile d'une misérable araignée. Toute chose, dit Platon, est un produit soit de la nature, soit du hasard, soit de l'art; les plus grandes et les plus belles sont dues à l'une ou à l'autre de ces deux premières causes; les moindres et celles qui sont imparfaites naissent de la dernière.

Ces nations me semblent donc ne mériter cette appellation de «barbares», que pour n'avoir été que peu modifiées par l'ingérence de l'esprit humain et n'avoir encore presque rien perdu de la simplicité des temps primitifs. Les lois de la nature, non encore perverties par l'immixtion des nôtres, les régissent encore et s'y sont maintenues si pures, qu'il me prend parfois de regretter qu'elles ne soient pas venues plus tôt à notre connaissance, au temps où il y avait des hommes plus à même que nous d'en juger. Je regrette que Lycurgue et Platon ne les aient pas connues, parce qu'il me semble que ce que nous voyons se pratiquer chez ces peuples, dépasse non seulement toutes les magnifiques descriptions que la poésie nous fait de l'âge d'or et tout ce qu'elle a imaginé comme pouvant réaliser le bonheur parfait sur cette terre, mais encore les conceptions et les désirs de la philosophie à cet égard. On ne pourrait concevoir la simplicité naturelle poussée à ce degré que nous constatons cependant, ni croire que la société puisse subsister avec si peu de ces moyens factices que l'homme y a introduits. C'est une nation, dirais-je à Platon, où il n'y a ni commerce de quelque nature que ce soit, ni littérature, ni sciences mathématiques; où le magistrat n'est pas même connu de nom; où il n'existe ni hiérarchie politique, ni domesticité, ni riches, ni pauvres; les contrats, les successions, les partages y sont inconnus; en fait de travail, on ne connaît que l'oisiveté; le respect qu'on porte aux parents est celui qu'on a pour tout le monde; les vêtements, l'agriculture, la mise en œuvre des métaux y sont inconnus; il n'y est fait usage ni de vin, ni de blé; les mots mêmes qui expriment le mensonge, la trahison, la dissimulation, l'avarice, l'envie, la médisance, le pardon, ne s'y font qu'exceptionnellement entendre. Combien sa République, telle qu'il la concevait, lui paraîtrait éloignée d'une telle perfection! «Voilà des hommes qui sortent de la main des dieux (Sénèque).» «Telles furent les premières lois de la nature (Virgile)!»

=Description d'une des contrées du nouveau continent; manière de vivre de ses habitants, leurs demeures, leur nourriture, leurs danses, leurs prêtres, leur morale.=--Le pays qu'ils habitent est, au surplus, très agréable; le climat y est tempéré au point que, suivant le dire de mes témoins, il est rare d'y voir un malade; ils m'ont même assuré n'avoir jamais aperçu personne affligé de tremblement nerveux, de maladie d'yeux, ayant perdu les dents ou voûté par l'âge. La contrée s'étend le long de la mer et est limitée du côté des terres par de hautes et grandes montagnes, qui en sont distantes d'environ cent lieues, ce qui représente la profondeur de leur territoire.--Ils ont en abondance le poisson et la viande, qui sont sans ressemblance avec les nôtres; pour les manger, ils se bornent à les faire griller.--Celui qui le premier leur apparut sur un cheval, leur inspira un tel effroi que, bien qu'ils eussent été en rapport avec lui dans plusieurs autres voyages, ils le tuèrent à coups de flèches et ne le reconnurent qu'après.--Leurs habitations se composent de longues cases, pouvant recevoir deux ou trois cents personnes, formées d'écorces de grands arbres qui posent à terre par un bout, l'autre composant le faîte en s'arc-boutant les uns contre les autres et se soutenant mutuellement comme dans certaines de nos granges dont la couverture descend jusqu'au sol et ferme les côtés.--Ils ont des bois si durs, qu'ils en fabriquent des épées et des grils pour rôtir leurs viandes.--Leurs lits, formés de filets de coton, sont suspendus à la toiture, comme sur nos navires; chacun a le sien, les femmes couchant à part des maris.--Ils se lèvent avec le soleil; mangent dès qu'ils sont levés et pour toute la journée, ne faisant pas d'autre repas. A ce moment ils ne boivent pas, agissant en cela comme dit Suidas de quelques autres peuples qui ne boivent pas en mangeant; en dehors de leur repas, ils se désaltèrent dans le courant de la journée autant qu'ils le veulent. Leur boisson est extraite d'une racine particulière; elle a la couleur de nos vins clairets, ils ne la boivent que tiède; elle ne se conserve que deux ou trois jours, a un goût un peu piquant et ne pétille pas; elle est digestive, laxative pour ceux qui n'en ont pas l'habitude, très agréable pour qui y est fait.--Au lieu de pain, ils consomment une certaine substance blanche, ressemblant à de la coriandre confite; j'en ai goûté, c'est doux et un peu fade.--Ils passent toute la journée à danser; les plus jeunes vont à la chasse du gros gibier, contre lequel ils ne font usage que d'arcs; pendant ce temps, une partie des femmes s'amuse à préparer la boisson, ce qui est la principale de leurs occupations.

Chaque matin, avant qu'ils ne se mettent à manger, un de leurs vieillards, circulant d'un bout à l'autre de la case qui a bien une centaine de pas de long, va, jusqu'à ce qu'il en ait achevé le tour, prêchant ceux qui l'occupent, répétant sans cesse les mêmes exhortations qui portent exclusivement sur deux points: la vaillance contre leurs ennemis et l'amitié pour leurs femmes: et ils ne manquent jamais, en leur rappelant cette dernière obligation, de terminer par ce refrain, que ce sont elles qui leur préparent leur boisson et la maintiennent tiède.--On peut voir chez quelques personnes, entre autres chez moi, des spécimens de leurs lits, de leurs cordes, de leurs épées, de bracelets en bois dont ils se servent pour se garantir les poignets au combat et de grandes cannes creuses fermées à l'une de leurs extrémités, dont ils tirent des sons pour marquer la cadence dans leurs danses.--Ils sont rasés de partout et de beaucoup plus près que nous, et ne se servent à cet effet que de rasoirs en bois ou en pierre.--Ils croient à l'immortalité de l'âme: celles qui ont bien mérité des dieux, habitent le ciel du côté où le soleil se lève; celles qui sont maudites, habitent à l'Occident.

Ils ont je ne sais quelle sorte de prêtres ou prophètes qui se montrent très rarement et demeurent dans les montagnes. Quand ils viennent, c'est l'occasion d'une grande fête et d'une assemblée solennelle, pour lesquelles plusieurs villages se réunissent; chaque case dont j'ai donné la description forme un village; ils sont distants les uns des autres d'environ une lieue de France. Le prophète parle en public, exhorte à la vertu et au devoir; sa morale se réduit aux deux mêmes points: être brave à la guerre, affectueux pour leurs femmes. Il prédit aussi l'avenir et ce qu'ils ont à espérer des entreprises qu'ils conçoivent; il les incite à la guerre ou les en détourne; mais il lui importe de deviner juste, car s'il arrive autrement que ce qu'il leur a prédit et qu'ils parviennent à l'attraper, il est condamné comme faux prophète et mis en pièces; aussi ne revoit-on plus celui qui une fois a fait erreur.--La divination est un don de Dieu, et en abuser est une imposture qui mérite d'être punie. Chez les Scythes, entre autres, quand les devins s'étaient trompés dans leurs prévisions, on les jetait les fers aux pieds et aux mains sur une carriole pleine de bruyères, traînée par des bœufs, et on y mettait le feu. Ceux qui ont charge de diriger les choses commises à la sagacité humaine sont excusables de recourir à tous les moyens en leur pouvoir; mais les autres, qui nous trompent en se donnant comme possédés d'une faculté extraordinaire en dehors de ce que nous pouvons connaître, ne doivent-ils pas être punis de leur téméraire imposture, s'ils ne tiennent pas ce qu'ils ont promis?

=Comment ils font la guerre; pourquoi ils tuent et mangent leurs prisonniers; en quoi ils sont, en cela même, moins barbares que nous en certains de nos actes.=--Ces peuples font la guerre aux nations qui sont au delà de leurs montagnes, plus avant en terre ferme. Ils y vont complètement nus, n'ayant pour armes que des arcs et des épées de bois dont l'extrémité se termine en pointe à la façon du fer de nos épieux. C'est merveilleux la fermeté qu'ils déploient dans les combats qui se terminent toujours par l'effusion du sang et la mort, la fuite et la peur leur étant inconnues. Chacun rapporte comme trophée la tête de l'ennemi qu'il a tué et l'attache à l'entrée de sa demeure.--Quant aux prisonniers, ils les gardent un certain temps, les traitent bien, ne leur ménageant pas les commodités qu'ils peuvent leur procurer, jusqu'à ce qu'un jour on en finisse ainsi qu'il suit avec chacun d'eux. Celui auquel il appartient convoque toutes ses connaissances; le moment venu, il attache à l'un des bras de son prisonnier une corde dont lui-même prend le bout, en fait de même de l'autre bras dont il remet la corde au meilleur de ses amis, ce qui leur donne le moyen de maintenir le captif à quelques pas d'eux, de manière à être à l'abri de ses violences; et à eux deux, sous les yeux des assistants, ils l'assomment à coups d'épée. Cela fait, ils le font rôtir et le mangent en commun, et en envoient des morceaux à ceux de leurs amis qui sont absents.--Ce n'est pas, comme on pourrait le penser, pour s'en nourrir, ainsi que le faisaient anciennement les Scythes, mais en signe de vengeance; et ce qui le prouve, c'est qu'ayant vu les Portugais, qui s'étaient alliés à leurs ennemis, employer à leur égard, quand ils les faisaient prisonniers, un autre genre de mort, les enterrant debout jusqu'à la ceinture, puis criblant de traits la partie demeurée hors de terre et les pendant ensuite, ils s'avisèrent que ces gens de l'autre monde, de même origine que ceux qui, dans leur voisinage, avaient répandu la connaissance d'un si grand nombre de vices et étaient de beaucoup leurs maîtres dans le mal, ne devaient pas sans motif avoir fait choix, pour se venger, de ce procédé et qu'il devait être plus cruel que le leur, qu'en conséquence ils abandonnèrent, bien que le pratiquant de temps immémorial, pour adopter celui de ces étrangers.--Je ne suis pas fâché de faire remarquer ici tout l'odieux de cette cruauté des Portugais, car bien que nous ne manquions jamais de faire ressortir les défauts de ces peuplades, nous sommes on ne peut plus aveugles pour les nôtres. J'estime qu'il y a plus de barbarie à manger un homme qui est vivant, qu'à le manger mort; à mettre en pièces à grand renfort de tourments et de supplices un corps plein de vie, le faire griller en détail, mordre, déchirer par les chiens et les pourceaux, comme non seulement nous l'avons lu, mais comme nous l'avons vu faire tout récemment, non entre ennemis invétérés, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion, que de le rôtir et le manger après l'avoir tué au préalable.

Chrysippe et Zénon, chefs de l'école stoïcienne, ont bien admis qu'il n'est pas répréhensible de tirer parti de notre cadavre pour tout ce qui a rapport à nos besoins, et même de nous en nourrir comme firent nos ancêtres qui, assiégés par César dans Alésia, se résolurent, pour pouvoir continuer leur résistance, à apaiser leur faim en mangeant les vieillards, les femmes et tous autres qui n'étaient d'aucune utilité pour le combat: «On dit que les Gascons prolongèrent leur vie, en usant d'aliments semblables (Juvenal).» Les médecins ne craignent pas d'en faire emploi de toutes façons pour notre santé, soit pour un usage interne, soit pour un usage externe. Mais jamais chez ces sauvages il ne s'est trouvé personne ayant le jugement perverti au point d'excuser la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, vices dont nous sommes coutumiers. Nous pouvons donc qualifier ces peuples de barbares, si nous les jugeons au point de vue de la raison, mais non si nous les comparons à nous qui les surpassons en barbaries de tous genres.

=Ils ne se proposent, dans leurs guerres, que d'acquérir de la gloire, sans rechercher d'agrandissement de territoire; tous leurs efforts auprès de leurs prisonniers tendent à leur faire demander merci.=--Ils apportent dans leur manière de faire la guerre de la noblesse et de la générosité; elle est chez eux excusable et belle autant que peut l'être cette maladie de l'espèce humaine, car ils n'y ont d'autre mobile que de faire assaut de courage. Ils n'entrent pas en conflit pour conquérir de nouveaux territoires, celui sur lequel ils vivent étant encore par lui-même d'une fécondité telle que, sans travail et sans peine, il les fournit en si grande abondance de tout ce qui est nécessaire à la vie, qu'ils n'ont que faire d'en reculer les limites. Ils ont de plus le bonheur de borner leurs désirs à ce qu'exige la satisfaction de leurs besoins naturels, et tout ce qui va au delà est pour eux du superflu.--Entre eux ils s'appellent tous frères quand ils sont du même âge, ils donnent le nom de fils à ceux qui sont plus jeunes, et pour tous indistinctement les vieillards sont des pères.--Ceux-ci mourant, leurs biens passent à leurs héritiers naturels; les héritages demeurant indivis, tous ceux y participant en ont l'entière possession, sans autre titre que celui que toute créature tient de la nature d'hériter de qui il tient la vie.--Si leurs voisins, ayant franchi les montagnes pour venir les assaillir, sont victorieux, le bénéfice qu'ils remportent de leur victoire consiste uniquement dans la gloire et l'avantage de s'être montrés supérieurs en valeur et en courage, car ils n'ont que faire des biens des vaincus; et ils rentrent chez eux où rien du nécessaire ne leur fait défaut, non plus que cette grande qualité de jouir de leur situation, d'en être heureux et de s'en contenter; s'ils sont vaincus, l'adversaire en agit de même.--Aux prisonniers on ne demande d'autre rançon que de se reconnaître vaincus et de le confesser; mais il n'en est pas un, dans le cours d'un siècle, qui ne préfère la mort plutôt que d'avoir une attitude ou de proférer une parole pouvant, si peu que ce soit, faire douter du courage invincible dont ils ont à cœur de faire preuve. Il ne s'en voit aucun qui n'aime mieux être tué et mangé que de demander grâce. Ils leur laissent pleine liberté, afin que la vie leur en soit d'autant plus chère, et ne cessent de les entretenir de la mort qui les attend à bref délai, des tortures qu'ils auront à souffrir, des apprêts qui se font de leur supplice, de leurs membres qui seront découpés, du festin qui se fera à leurs dépens. Tout cela dans le seul but de leur arracher quelques mots de plainte ou de faiblesse, ou encore leur donner idée de s'enfuir et gagner ainsi sur eux l'avantage de les avoir épouvantés et d'avoir triomphé de leur fermeté; c'est en cela seul, en effet, qu'à le bien prendre, consiste vraiment la victoire: «Il n'y a de véritable victoire, que celle qui contraint l'ennemi à s'avouer vaincu (Claudien).»--Les Hongrois sont très belliqueux; vainqueurs, ils ne poursuivaient jadis les hostilités que jusqu'à ce que l'ennemi se fût rendu à merci; dès qu'il s'avouait vaincu, ils le laissaient aller sans le molester davantage, ni lui imposer de rançon, n'exigeant que l'engagement de ne plus prendre désormais les armes contre eux.

=La vaillance consiste essentiellement dans notre force d'âme et non dans notre supériorité physique; aussi y a-t-il des défaites plus glorieuses que des victoires.=--Quand nous l'emportons sur nos ennemis, c'est bien plus par des avantages dont nous n'avons pas le mérite, que par des avantages qui dépendent de nous. C'est le propre d'un portefaix et non du courage, d'avoir les bras et les jambes solides; c'est une qualité indépendante de nous et toute physique, que d'être en bonne disposition; c'est un coup de fortune, que d'amener notre adversaire à commettre une faute ou de réussir à faire qu'il ait le soleil dans les yeux et qu'il en soit ébloui; c'est le fait du savoir et de l'adresse, que peuvent tout aussi bien posséder un lâche et un homme de rien, que d'être fort dans le maniement des armes.--La valeur d'un homme et l'estime que nous en avons, se mesurent à ce qu'il a de cœur et de volonté; c'est ce qui constitue l'honneur, dans le vrai sens du mot. La vaillance, ce n'est pas la vigueur corporelle, c'est la force d'âme et le courage; elle ne consiste pas dans la supériorité de notre cheval ni de nos armes, mais dans la nôtre. Celui qui succombe sans que son courage en soit abattu; «qui, s'il tombe, combat à genou (Sénèque)»; qui, malgré la mort qui le menace, ne perd rien de son assurance; qui, expirant, demeure impassible et défie encore son ennemi du regard, est accablé non par nous, mais par le fait de la fortune. Il est tué, mais n'est pas vaincu; les plus vaillants sont parfois les plus malheureux, c'est ce qui fait qu'il y a des défaites plus glorieuses que des succès.--Ces quatre victoires, aussi brillantes les unes que les autres, de Salamine, de Platée, de Mycale, de Sicile, les plus belles dont le soleil ait été témoin, peuvent-elles toutes ensemble rivaliser de gloire avec celle acquise par le sacrifice du roi Léonidas et les siens au défilé des Thermopyles? Qui prépara jamais la victoire avec un soin plus jaloux de sa gloire et un plus ardent désir de réussir que n'en apporta le capitaine Ischolas à préparer sa perte; qui a jamais pris, pour assurer son salut, des dispositions plus ingénieuses, y portant plus de soin, que celles qu'il prit pour rendre sa ruine inévitable? Il était chargé de la défense contre les Arcadiens d'un passage du Péloponèse; se reconnaissant impuissant à les arrêter, en raison de la disposition des lieux et de l'infériorité numérique des forces dont il disposait, certain que tout ce qui tiendrait tête à l'ennemi serait détruit, jugeant d'autre part indigne de son propre courage et de sa grandeur d'âme, aussi bien que d'un Lacédémonien, de manquer à son devoir, il prit un moyen terme pour concilier ces deux situations extrêmes: il renvoya les plus jeunes et les plus vigoureux de sa troupe, afin de les conserver pour le service et la défense de leur pays, et avec ceux qui devaient faire le moins défaut à leur patrie, il résolut de défendre le passage commis à sa garde et, par la mort de ses défenseurs, d'en faire acheter l'entrée le plus chèrement possible à l'ennemi. C'est ce qui advint; bientôt environnés de toutes parts par les Arcadiens, après en avoir fait une grande boucherie, Ischolas et les siens succombèrent et furent tous passés au fil de l'épée. Quel trophée élevé à la gloire des vainqueurs n'eût-il pas été dû plutôt à de tels vaincus! La véritable victoire réside dans la manière dont on combat et non dans le résultat final; ce n'est pas par le succès, c'est en combattant que l'on satisfait à l'honneur.

=Constance des prisonniers chez ces peuplades sauvages en présence des tourments qui les attendent.=--Pour en revenir à notre histoire, il s'en faut tant que tout ce qu'on fait aux prisonniers les amène à céder, qu'au contraire, pendant les deux ou trois mois durant lesquels on les garde, ils affectent d'être gais, pressent ceux entre les mains desquels ils sont tombés de se hâter de les soumettre aux épreuves dont ils les menacent; ils les défient, les injurient, leur reprochent leur lâcheté et leur rappellent le nombre des combats livrés contre les leurs, où ils ont eu le dessous. Je possède un chant fait par un de ces prisonniers, il y est dit: «Que ses bourreaux approchent hardiment tous ensemble, qu'ils se réunissent pour dîner de lui; en le mangeant, ils mangeront, en même temps, leurs pères et leurs aïeux qui lui ont, à lui-même, servi d'aliment et dont son corps s'est formé. Ces muscles, cette chair, ces veines, leur dit-il, sont vôtres, pauvres fous que vous êtes. Ne reconnaissez-vous pas la substance des membres de vos ancêtres qui s'y trouve pourtant encore? dégustez-les avec attention, vous y retrouverez le goût de votre propre chair.» Est-ce là une composition qui sente la barbarie? Ceux qui décrivent leur supplice et les représentent au moment où on les assomme, les peignent crachant au visage de ceux qui les tuent et leur faisant des grimaces; de fait, jusqu'à leur dernier soupir, ils ne cessent de braver leurs ennemis et de les défier par leur altitude et leurs propos. Sans mentir, ce sont là, par rapport à nous, de vrais sauvages, car entre leur manière et la nôtre il y a une différence telle, qu'il faut qu'ils le soient pour tout de bon ou que ce soit nous.

=Les femmes, dans cette contrée, mettent un point d'amour-propre à procurer d'autres compagnes à leurs maris.=--Les hommes y ont plusieurs femmes et en ont un nombre d'autant plus grand qu'ils sont réputés plus vaillants. C'est une particularité qui ne manque pas de beauté que, dans ces ménages, la jalousie qui, chez nous, pousse nos femmes à nous empêcher de rechercher l'amitié et les faveurs d'autres femmes, conduise les leurs à en attirer d'autres à leurs maris. L'honneur de ceux-ci primant chez elles toute autre considération, elles mettent tous leurs soins à chercher à avoir le plus de compagnes qu'elles peuvent, leur nombre, plus ou moins grand, témoignant du courage qu'on lui reconnaît. Chez nous on crierait au miracle; ce n'en est pas un, c'est la vertu matrimoniale portée au suprême degré.--La Bible ne nous montre-t-elle pas Sarah et les femmes de Jacob, Léa, Rachel, mettant leurs plus belles servantes à la disposition de leurs maris; Livia ne seconda-t-elle pas, contre son intérêt, les désirs voluptueux d'Auguste; Stratonice, femme du roi Dejotarus, non seulement prêta à son mari, pour qu'il en fît usage, une fort belle jeune fille d'entre ses femmes de chambre, mais elle s'employa à élever avec soin les enfants qu'il en eut et les aida de tout son pouvoir pour qu'à la mort de leur père ils lui succédassent sur le trône. Et qu'on ne pense pas que cela est simplement l'observation servile et obligée d'un usage reçu, imposé par d'anciennes coutumes, s'appliquant sans discuter ni raisonner et qu'ils sont trop stupides pour aller à l'encontre; voici quelques traits de leur part qui montrent qu'ils ne le sont point tant.--J'ai rapporté ci-dessus une de leurs chansons guerrières, j'en possède une autre qui est un chant d'amour; elle commence ainsi: «Couleuvre, arrête-toi; arrête-toi, couleuvre, pour que ma sœur prenne pour modèle les couleurs qui te parent, pour me faire une riche cordelière que je puisse donner à ma maîtresse; que toujours ta beauté et ton élégance te fassent préférer à tout autre serpent». C'est le premier couplet et le refrain de la chanson. Or, je me connais assez en poésie pour apprécier que ce produit de leur imagination n'a rien de barbare et est tout à fait dans le genre des odes d'Anacréon. Leur langage du reste a de la douceur, les sons en sont agréables, les désinences de leurs mots se rapprochent de celles de la langue grecque.

=Opinions émises sur nos mœurs par trois d'entre eux, venus visiter la France.=--Trois d'entre eux (que je les plains, les malheureux, de s'être laissé duper par l'attrait de la nouveauté et d'avoir, pour le nôtre, quitté leur climat si doux), ignorants de ce qu'il en coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur d'avoir fait connaissance avec nos mœurs corrompues, dont la pratique amènera leur ruine que je suppose déjà bien avancée, sont venus à Rouen, alors que feu le roi Charles IX s'y trouvait. Le roi s'entretint longtemps avec eux; on leur montra notre vie courante, de belles fêtes, ce que c'est qu'une belle ville. Quelqu'un leur ayant demandé par la suite ce qu'ils en pensaient et ce qu'ils avaient le plus admiré, ils citèrent trois choses. J'ai oublié la troisième et je le regrette bien, mais je me souviens des deux autres. Ils dirent, en premier lieu, qu'il leur paraissait bien étrange qu'un aussi grand nombre d'hommes de haute stature ayant barbe au menton, robustes et armés, qui se trouvaient auprès du roi (il est probable qu'ils voulaient parler des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant et qu'il serait plus naturel qu'on fît choix de l'un d'eux pour commander. Secondement, qu'ils avaient remarqué qu'il y a chez nous des gens bien nourris, gorgés de toutes les commodités de la vie, en même temps que des moitiés d'hommes décharnés, souffrant de la faim et de la misère, mendiant à la porte des premiers (dans leur langage imagé, ils qualifient ces malheureux de moitié des autres); et qu'ils trouvaient bien extraordinaire que ces moitiés d'hommes si nécessiteux puissent supporter une telle injustice, ne prennent pas les autres à la gorge et ne mettent pas le feu à leurs maisons.

=Privilèges que confère chez eux la suprématie.=--Je me suis entretenu fort longtemps avec l'un d'eux; mais j'avais un interprète qui comprenait si mal et était si embarrassé pour faire les questions que j'imaginais de leur poser que, par sa bêtise, je ne pus obtenir rien de sérieux de mon interlocuteur. Lui ayant demandé ce que lui valait la supériorité qu'il avait parmi les siens (c'était un chef et nos matelots le disaient roi), il me répondit «qu'il avait le privilège de marcher en tête, quand on allait en guerre». A ma question: «De combien d'hommes il était suivi?» il me montra un terrain, voulant dire qu'il y en avait autant qu'en pouvait contenir l'espace qu'il m'indiquait, ce qui pouvait représenter quatre à cinq mille hommes. Je lui demandai encore si, en dehors du temps de guerre, il conservait quelque autorité: «Quand je visite les villages qui dépendent de moi, me dit-il, on m'ouvre des sentiers à travers les taillis des bois, pour me permettre de passer à l'aise.» Tout cela n'est pas mal en vérité; mais au fond, qu'est-ce que cela vaut? Ces gens ne portent même pas de culotte!

CHAPITRE XXXI.

Il faut apporter beaucoup de circonspection, quand on se mêle d'émettre un jugement sur les décrets de la Providence.

=On ne croit à rien si fermement qu'aux choses qui ne peuvent être soumises au raisonnement.=--L'inconnu est le véritable champ d'action de l'imposture; outre que son étrangeté même lui donne crédit, comme il échappe aux raisons ordinaires, nous n'avons pas moyen de le combattre. C'est pourquoi, dit Platon, il est bien plus aisé de se faire accepter quand on parle de choses se rapportant aux dieux, que lorsqu'il s'agit de questions afférentes aux hommes; l'ignorance des auditeurs, dans le premier cas, ouvre une belle et large carrière et donne toute latitude pour produire des allégations que nous ne pouvons vérifier. Il en résulte que rien ne trouve davantage créance que ce qu'on connaît le moins, et qu'il n'y a personne pour parler avec plus d'assurance comme ceux qui nous content des fables: les alchimistes, ceux qui interprètent les présages, les astrologues, ceux qui lisent l'avenir dans les lignes de la main, les médecins et tous autres de même espèce, auxquels je joindrais volontiers, si j'osais, un tas de gens qui se mêlent constamment d'interpréter et de contrôler les desseins de Dieu, prétendant pénétrer la cause de tout ce qui arrive, les secrets de la volonté divine et les motifs insondables de ses œuvres, malgré les démentis continus et de toutes sortes que leur infligent les événements. Ils ont beau être balancés d'un côté à l'autre, d'Orient en Occident, ils n'en continuent pas moins à jouer le même jeu et, du même crayon, peindre blanc et noir.

=Pour appuyer la vérité de la religion chrétienne, il ne faudrait jamais apporter en preuve le succès de telle ou telle entreprise; c'est donner matière à toutes sortes de contestations.=--Chez une nation indienne, existe une pratique digne d'éloges. Leur survient-il quelque insuccès dans une rencontre ou une bataille, ils en demandent publiquement pardon au soleil, qui est leur dieu, comme s'il s'agissait d'une offense à son égard, reconnaissant tenir leur bonheur et leur malheur de la divinité établie juge de leurs projets et de leurs actions. Au chrétien, il suffit de croire que tout vient de Dieu et d'accepter de bonne grâce le bien et le mal qu'il nous envoie dans son infinie sagesse, dont nous ne pouvons pénétrer les mobiles et, quoi que ce soit, d'en être quand même reconnaissant. Mais ce que je blâme, c'est de se servir, ainsi que je le vois faire, des événements heureux qui adviennent, comme moyen d'exalter et de consolider notre religion. Notre foi repose sur assez d'autres bases, sans que les événements aient besoin d'être appelés à l'aide; habituer le peuple à de semblables arguments vers lesquels il est déjà trop porté, présente ce danger que, si un revirement vient à s'opérer dans les faveurs de la fortune, qu'elle nous soit contraire et tourne à notre désavantage, sa foi peut en être ébranlée.--C'est ce qui arrive, en ce moment, dans nos guerres de religion; ceux qui ont eu le dessus dans la rencontre de La Roche-Abeille ont fait grand bruit de leur succès et l'ont présenté comme un signe de la faveur divine pour leur parti; postérieurement, ils ont expliqué les défaites de Montcontour et de Jarnac comme le fait d'une punition et d'un châtiment tels qu'un père en inflige parfois à ses enfants; mais si le peuple, auquel on tient un pareil langage, n'est pas à notre complète dévotion, il arrive aisément à comprendre qu'on cherche à tirer double profit d'une même chose et que c'est de la même bouche souffler le chaud et le froid; mieux vaudrait l'entretenir de ce qui, en réalité, constitue les principes fondamentaux de la vérité. C'est une belle victoire navale que celle remportée en ces derniers mois sur les Turcs par Don Juan d'Autriche; mais Dieu a bien permis qu'en d'autres circonstances nous en perdions d'aussi importantes. En somme, il est difficile de mesurer, avec nos seules facultés, les choses divines sans qu'elles en souffrent. Qui voudrait tirer une conclusion de ce qu'Arius et son pape Léon, principaux chefs de l'hérésie à laquelle le premier a donné son nom, soient morts, en des temps différents, dans des conditions semblables et si particulières (pris de douleurs d'entrailles et obligés de quitter la salle où on discutait, pour aller à la garde-robe, ils y rendirent subitement le dernier soupir), et pousserait l'exagération jusqu'à voir dans cette circonstance de lieu une manifestation de la vengeance divine, pourrait encore citer à l'appui de sa thèse la mort d'Héliogabale, tué aussi dans des lieux d'aisance; seulement comment alors expliquer pourquoi Irénée eut le même sort?

=Les événements sont dus à des causes que Dieu seul connaît et qu'il n'est pas donné à l'homme de pénétrer.=--Dieu veut nous apprendre par là que les bons ont autre chose à espérer et les méchants autre chose à redouter que les bonnes et les mauvaises fortunes de ce monde; il en dispose et les répartit suivant ses desseins impénétrables et nous ôte ainsi le moyen de nous en glorifier bien à tort et de les exploiter. Ceux qui s'en prévalent en s'appuyant sur la raison humaine, se moquent; ils n'en donnent jamais une preuve pour, qu'il ne s'en présente aussitôt deux contre; saint Augustin le démontre victorieusement à ses contradicteurs. C'est une question à décider, plus par les faits que l'on peut citer que par le raisonnement. Nous sommes obligés de nous contenter de la lumière qu'il plaît au Soleil de nous communiquer par ses rayons; et celui qui, pour en absorber davantage en lui-même, le fixerait avec les yeux, ne devrait pas s'étonner si, en punition de son outrecuidance, il perdait la vue: «Quel homme peut connaître les desseins de Dieu, ou imaginer ce que veut le Seigneur (Livre de la Sagesse)»?

CHAPITRE XXXII.

Les voluptés sont à fuir, au prix même de la vie.

=Abandonner la vie quand elle est misérable et tourmentée, n'a rien que d'ordinaire et naturel; mais se donner la mort au milieu de toutes les prospérités et pour se soustraire aux joies de ce monde et de la volupté est plus singulier.=--J'avais bien vu la plupart des écoles anciennes être d'accord sur ce que l'heure de mourir est venue, lorsque nous avons à attendre de la vie plus de mal que de bien; et que la conserver quand elle nous est une cause de tourments et à charge, c'est aller à l'encontre de ce que la Nature elle-même nous suggère, comme il est dit dans ces sentences d'un autre âge: «Ou une vie tranquille, ou une mort heureuse;--Il est beau de mourir, quand la vie est un opprobre;--Il vaut mieux ne pas vivre, que de vivre malheureux» (d'après Stobée). Mais pousser le mépris de la mort au point d'y avoir recours pour se dérober aux honneurs, à la richesse, aux grandeurs et autres faveurs et biens qui, à nos yeux, constituent la fortune, comme si la raison ne suffisait pas pour nous amener à les abandonner sans recourir à ce moyen extrême, je ne l'avais vu ni recommander, ni pratiquer, lorsque me tomba sous la main ce passage de Sénèque:--Il a donné à Lucilius, personnage puissant de l'entourage de l'empereur auprès duquel il jouit d'un grand crédit, le conseil de cesser sa vie de plaisirs et de luxe, de renoncer aux ambitions du monde, d'y substituer une vie solitaire, tranquille, et de s'adonner à la philosophie. Lucilius objecte certaines difficultés à ce changement d'existence, Sénèque lui répond: «J'estime qu'il te faut renoncer à ce genre de vie ou à la vie elle-même. Bien que je te conseille le moyen le plus doux: détacher ce que tu as mal noué plutôt que le rompre, c'est sous réserve que tu rompes si tu ne peux détacher autrement; il n'y a pas d'homme, si couard qu'il soit, qui ne préfère tomber une bonne fois, que d'être sans cesse sous le coup d'une chute imminente.» J'eusse trouvé ce conseil conforme à la rudesse des Stoïciens; j'ai été très surpris qu'il fût emprunté à Épicure qui, à ce même propos, a écrit la même chose à Idoménée. Il me semble avoir remarqué dans certains faits de notre époque cette même tendance, mitigée par la modération inhérente à la doctrine chrétienne.

Saint Hilaire, évêque de Poitiers, ce fameux ennemi de l'hérésie arienne, étant en Syrie, fut averti qu'Abra, sa fille unique, qu'il avait laissée dans les Gaules avec sa mère, était recherchée en mariage par des seigneurs des plus marquants du pays, parce qu'elle était très bien élevée, belle, riche et à la fleur de l'âge. Il lui écrivit, ainsi qu'une lettre de lui en témoigne, de ne pas prêter attention aux offres qui lui étaient faites, si avantageuses et si désirables qu'elles lui paraîtraient; que, dans le cours de son voyage, il lui avait trouvé un parti beaucoup plus grand et plus digne, un mari autrement puissant et magnifique, qui lui ferait présent de robes et de joyaux d'un prix inestimable. Son dessein était de lui faire perdre le goût des plaisirs de ce monde, et de l'en détourner pour l'amener tout à Dieu. Puis, pensant que la mort de sa fille était encore le moyen le plus court et le plus certain d'arriver à ce but, il ne cessa d'adresser au Créateur vœux, prières et oraisons, pour qu'il la fît sortir de ce monde et l'appelât à lui, ce qui arriva. Peu après son retour elle mourut, ce dont il manifesta une joie bien singulière. Saint Hilaire semble renchérir ici sur tous autres, en ce qu'il fit appel de prime abord à la mort, à laquelle les autres n'ont recours qu'en dernier ressort; et aussi, parce qu'il s'agit de sa fille unique.--Mais cette histoire a une suite que je ne veux pas passer sous silence, bien qu'elle ne se rattache pas précisément à mon sujet. La femme de saint Hilaire, tenant de lui que la mort de leur fille avait été préméditée et amenée par un effet de sa volonté, et combien elle était plus heureuse hors de ce monde que si elle y fût demeurée, fut prise d'un si ardent désir d'être au ciel, pour y jouir de la béatitude éternelle, qu'elle sollicita son mari avec les plus vives instances, d'en agir de même à son égard. Dieu, accédant à leurs communes prières, l'appela à lui bientôt après; et cette mort, accueillie avec transport, leur causa à tous deux une satisfaction tout à fait en dehors de l'ordinaire.

CHAPITRE XXXIII.

La fortune marche souvent de pair avec la raison.

=La fortune agit dans les conditions les plus diverses, parfois elle se substitue à la justice.=--L'inconstance de la fortune au pas mal assuré, fait qu'elle se présente nécessairement à nous dans les conditions les plus diverses.

Y a-t-il quelque chose de plus conforme à la justice que le fait suivant? Le duc de Valentinois, méditant d'empoisonner Adrien, cardinal de Cornète, chez qui son père, le pape Alexandre VI, et lui devaient souper au Vatican, envoya, avant de s'y rendre lui-même, une bouteille de vin empoisonné, recommandant au sommelier de la conserver avec grand soin. Le pape arriva avant son fils et demanda à boire; le sommelier, pensant qu'on ne lui avait tant fait de recommandations sur ce vin que parce qu'il était particulièrement bon, en servit au pape. Le duc survint au moment de la collation et, convaincu que ce n'était pas à sa bouteille qu'il avait été touché, en prit à son tour. Le père succomba immédiatement; quant au fils, il en fut très gravement et très longtemps malade, mais il était réservé à une fin plus malheureuse.

=Elle détermine les événements les plus bizarres, qui vont jusqu'à tenir du miracle.=--La fortune se joue quelquefois de nous à point nommé.--Quoique de partis opposés, ainsi que cela arrive entre voisins d'un côté et de l'autre de la frontière, le seigneur d'Estrées, alors guidon de M. de Vendôme, et le seigneur de Liques, lieutenant de la compagnie du duc d'Ascot, étaient tous deux prétendants à la main de la sœur du sieur de Foungueselles; le sieur de Liques l'emporta. Le jour même de ses noces et, qui pis est, avant le coucher, il prit fantaisie au marié de rompre une lance en l'honneur de sa nouvelle épouse, et il vint escarmoucher près de S.-Omer; le seigneur d'Estrées se trouva être le plus fort et le fit prisonnier. Ce qui ajouta à son avantage, c'est que le vainqueur ne relâcha son prisonnier qu'à la requête que la demoiselle, «contrainte de renoncer aux embrassements de son nouvel époux, avant que les longues nuits d'un ou deux hivers eussent rassasié l'avidité de leur amour (Catulle)», lui en fit en s'adressant à sa courtoisie, la noblesse de France ne refusant jamais rien aux dames.

Ne semble-t-il pas qu'elle fasse parfois les choses en artiste? Un Constantin fils d'Hélène fonde l'empire de Constantinople qui, bien des siècles après, prend fin avec un autre Constantin également fils d'une Hélène.--Quelquefois elle se complaît à renchérir sur nos miracles. On rapporte que le roi Clovis faisant le siège d'Angoulême, les murailles, par faveur divine, s'écroulèrent d'elles-mêmes.--Bouchet relate d'après un auteur que le roi Robert, assiégeant une ville, s'en éloigna pour aller à Orléans prendre part aux solennités de la fête de S. Aignan. Pendant qu'il était en dévotion, à un certain moment de la messe, les remparts de la ville assiégée tombèrent, sans avoir été l'objet d'aucune tentative de destruction.--Dans nos guerres dans le Milanais, même prodige de sa part, mais à notre préjudice: Le capitaine Rense, assiégeant pour notre compte la ville d'Arone, fit placer une mine sous un grand pan de mur qui fut brusquement soulevé de terre mais retomba tout d'une pièce et verticalement sur sa base, si bien que les assiégés s'en trouvèrent aussi bien protégés après comme avant.

=Elle opère des cures inespérées; produit dans les arts, dans nos affaires les effets les plus inattendus.=--La fortune encore se fait médecin. Jason de Phères, souffrant d'un abcès dans la poitrine, était abandonné de la corporation; résolu à se délivrer de son mal, fût-ce par la mort, il se jeta à corps perdu dans un combat, au plus fort de la mêlée. Transpercé d'un coup de lance, le coup fut si heureux qu'il ouvrit l'abcès et que Jason guérit.--Ne se montra-t-elle pas, avec le peintre Protogènes, d'un talent supérieur au sien dans la pratique même de son art? Protogènes avait peint et parfaitement réussi un chien harassé et rendu de fatigue; il était satisfait de son œuvre en tous points, sauf qu'il n'arrivait pas à représenter à son gré l'écume et la bave; dépité de son insuccès, il saisit son éponge qui était imprégnée de diverses couleurs et la lança contre son tableau, voulant tout effacer. La fortune dirigea si bien le coup, qu'il porta sur la gueule du chien et fit ce que l'artiste n'avait pu obtenir.--On la voit rectifier parfois et corriger les desseins que nous avons formés. La reine d'Angleterre, Isabelle, venant de Zélande, rentrait dans son royaume, conduisant une armée au secours de son fils et contre son mari. Elle était perdue si elle entrait dans le port qu'elle projetait d'atteindre, parce que ses ennemis l'y attendaient. La fortune, contre sa volonté, la rejeta sur un autre point de la côte, où elle débarqua en sûreté.--Ce personnage de l'antiquité qui, lançant une pierre à un chien, atteignit sa belle-mère et la tua, n'était-il pas dans le vrai quand, après l'accident, il disait: «La fortune est plus avisée que nous (Ménandre)»?

Icetès avait suborné deux soldats pour assassiner Timoléon, durant un séjour à Adrane, en Sicile. Les conjurés convinrent d'agir pendant un sacrifice que leur victime devait offrir. Ils étaient mêlés à la foule et se faisaient réciproquement signe que le moment était propice à leur mauvais coup, quand voilà un troisième individu qui assène un grand coup d'épée sur la tête de l'un d'eux, l'étend mort par terre et s'enfuit. Son compagnon, se croyant découvert et perdu, court à l'autel et, le tenant embrassé, promet de tout révéler, si on lui accorde son pardon. Et voilà que, tandis qu'il dévoile la conjuration, le meurtrier qui avait été arrêté, traîné par le peuple qui le houspille, est amené à travers la foule à Timoléon et aux personnages de marque de l'assemblée. Là, il crie merci, disant que c'est à bon droit qu'il a tué l'assassin de son père. Séance tenante, il est prouvé par des témoins que sa bonne fortune fait se trouver là à propos, qu'en effet son père avait été assassiné dans la ville des Léontins par celui dont il venait de tirer vengeance; et, en récompense de ce qu'en vengeant la mort de son père il a eu l'heureuse chance de sauver celui que les Siciliens appelaient le «Père du peuple», on lui octroie une somme de dix mines attiques. Ce coup du sort ne dépasse-t-il pas toutes les prévisions humaines?

Je terminerai par un fait qui nous montre la fortune se prêtant à un acte dénotant de sa part une faveur toute particulière, une bonté et une piété singulières. A Rome, Ignatius et son fils, proscrits par les triumvirs, par une détermination témoignant leur grandeur d'âme, se résolurent, pour échapper à la cruauté des tyrans, de se donner réciproquement la mort. L'épée à la main, ils se précipitent l'un sur l'autre, et la fortune dirige si bien leurs coups, que tous deux sont mortellement atteints. Bien plus, pour l'honneur d'une si belle amitié, elle permet que le père et le fils aient encore la force de retirer les fers des blessures qu'ils viennent de porter, et de se jeter tout sanglants dans les bras l'un de l'autre; et ils meurent, se tenant si étroitement embrassés, que les bourreaux leur coupent la tête laissant les corps en cette noble étreinte, leurs plaies béantes collées l'une à l'autre, humant amoureusement l'une et l'autre le sang et les restes de vie de chacun.

CHAPITRE XXXIV.

Une lacune de notre administration.

=Utilité dont serait, dans chaque ville, un registre public où chaque habitant pourrait insérer des annonces et des avis.=--Feu mon père, homme d'un jugement d'une grande netteté, qui ne s'était formé que par l'expérience aidée de ses dispositions naturelles, m'a dit autrefois qu'il avait désiré faire que, dans les villes, il y eût un endroit désigné où ceux ayant des besoins à faire connaître, puissent se rendre et où ils trouveraient un employé préposé à cet effet, qui aurait charge d'enregistrer leur affaire, dans la forme ci-après par exemple: «Un tel cherche à vendre des perles;--un tel cherche des perles qui soient à vendre;--un tel voudrait trouver compagnie pour aller à Paris;--un tel, un domestique dans telles conditions;--un tel voudrait se placer;--tel demande un ouvrier;--tel demande ceci, tel autre demande cela», chacun suivant ce dont il aurait besoin. Il semble que ce moyen de nous avertir les uns les autres, serait d'une très grande commodité pour le public; car à tous moments il y a des besoins qui demandent satisfaction; et, faute de se trouver au courant des offres et des demandes, il y a des gens qui sont dans un extrême embarras.

J'éprouve une grande honte pour notre siècle, quand j'entends dire que, de notre temps, deux hommes de très grand savoir: Lilius Gregorius Giraldi en Italie, et Sébastien Chasteillon en Allemagne, sont morts de misère ne mangeant pas à leur faim. J'estime qu'un millier de personnes, si elles avaient connu leur détresse, ou les eussent secourus sur place, ou les eussent mandés près d'elles en leur faisant de très avantageuses conditions. Le monde n'est pas si généralement corrompu, que je ne connaisse des hommes qui seraient très heureux de pouvoir employer les ressources de leur patrimoine, durant le temps qu'il plaît à la fortune de leur en laisser la jouissance, à mettre à l'abri du besoin les personnages hors ligne, qui se sont distingués sous quelque rapport que ce soit, que le malheur réduit parfois à la dernière extrémité, et qui les mettraient pour le moins en tel état, qu'à moins de n'être pas raisonnables, ils seraient certainement contents.

=Intérêt que présenterait également la tenue, dans chaque famille, d'un livre où seraient consignés, jour par jour, les petits événements qui l'intéressent.=--Dans la tenue de sa maison, mon père avait une habitude d'ordre intérieur que je loue fort, mais que je n'ai pas su imiter. Outre le registre des transactions journalières où s'inscrivent les menus comptes, paiements, marchés, dans lesquels n'intervient pas le notaire, registre que tenait notre homme d'affaires, il voulait que son secrétaire tînt un journal de tous les événements tant soit peu marquants et, jour par jour, de tous renseignements qui pouvaient servir à l'histoire de sa famille; ce qui constitue un document très curieux, quand le temps commence à effacer le souvenir des faits, et nous est souvent fort utile pour nous tirer d'embarras. On y trouve: «Quand a été commencé tel travail; à quelle époque il a pris fin;--quelles personnes, avec quelles suites, sont venues nous voir; la durée de leurs séjours;--nos voyages, nos absences; les mariages, les morts, les bonnes et mauvaises nouvelles; les changements survenus parmi nos principaux serviteurs; etc.» Usage ancien qui permet à chacun de revivre son passé; je trouve bon de le rappeler et suis bien sot de ne pas l'avoir continué.

CHAPITRE XXXV.

De l'habitude de se vêtir.

=La nature nous a-t-elle formés pour être vêtus?=--Quel que soit le sujet que je veuille traiter, je me heurte à quelque bizarrerie des coutumes admises, tellement elles ont la haute main sur tout ce qui nous touche. En cette saison où le froid se fait sentir, je m'entretenais de l'habitude qu'ont ces peuples nouvellement découverts, d'aller tout nus, et je me demandais si elle a été amenée par la température élevée du climat, ainsi qu'on le dit pour les Indiens et les Maures, ou si, à l'origine, ce n'était pas la façon d'être de l'homme. Tout ce qui est sous la calotte des cieux étant soumis aux mêmes lois, comme le dit l'Écriture, les gens sensés admettent dans les questions de cet ordre que, pour distinguer les lois naturelles de celles qui ont été introduites par nous, il faut se reporter aux règles générales qui président au travail de la nature en ce monde qui, elles, ne souffrent aucune altération. Or tout, en dehors de l'homme, est par soi-même pourvu de tout ce qui est nécessaire à sa conservation; il n'est donc pas croyable que seuls nous ayons été créés dans un état si défectueux et si misérable, que nous ne puissions nous passer de secours étranger. C'est pourquoi j'estime que les plantes, les arbres, les animaux et tout ce qui a vie, étant naturellement pourvus de moyens les garantissant suffisamment contre les injures du temps, «Raison pour laquelle presque tous les êtres sont couverts, ou de cuir, ou de poil, de coquilles, de callosités ou d'écorce (Lucrèce)», il en était ainsi de nous. Mais, de même qu'il s'en trouve qui font emploi de lumières artificielles qui affaiblissent la clarté du jour, de même nous avons affaibli l'efficacité des moyens servant à nous garantir qui nous sont propres, en leur en substituant qui ne nous sont pas naturels.

Il est aisé de reconnaître que c'est à l'habitude que nous devons de considérer comme impossible ce qui ne l'est pas; car, parmi ces nations qui ne font pas usage de vêtements, il y en a qui habitent sous le même climat que nous, et d'autres sous des climats beaucoup plus rudes que le nôtre. Nous-mêmes nous avons constamment à découvert les parties les plus délicates de notre corps: les yeux, la bouche, le nez, les oreilles; et nos paysans, comme nos aïeux, vont encore la poitrine et le ventre découverts. Si nous étions nés avec des jupes et des culottes, il n'y a pas de doute que la nature n'eût doté d'une peau plus épaisse les parties de notre corps exposées aux intempéries des saisons, comme le sont les extrémités des doigts et la plante des pieds. Pourquoi cela nous semble-t-il invraisemblable? Entre la manière dont je suis vêtu et celle d'un paysan de mon pays, la différence est bien plus grande qu'entre cette dernière et celle d'un homme qui n'a que sa propre peau pour tout vêtement; combien de gens, en Turquie en particulier, vont complètement nus, par dévotion!--Je ne sais qui demandait à un gueux qu'il voyait, en plein hiver, n'ayant que sa chemise, être aussi gai que tel qui est emmitouflé de martres jusqu'aux oreilles, comment, dans un état si misérable, il pouvait être de si bonne humeur: «Vous, Monsieur, lui fut-il répondu, vous avez la figure à découvert; eh bien, moi, des pieds à la tête, je suis tout figure.»--Les Italiens, ce me semble, racontent que le fou du duc de Florence, auquel son maître demandait comment, si mal vêtu, il pouvait endurer le froid, alors que lui-même en était très fort incommodé, lui répondit: «Suivez ma recette, mettez-vous sur le corps toute votre garde-robe comme je fais de la mienne, et vous n'en souffrirez pas plus que moi.»--Le roi Massinissa ne put, jusqu'à son extrême vieillesse, supporter avoir la tête couverte, quelque froid, quelque orage ou pluie qu'il fît; de même, dit-on, l'empereur Sévère.--Hérodote rapporte que lui et d'autres ont remarqué, à la suite des combats livrés entre les Égyptiens et les Perses, en examinant les morts, que, sans comparaison, les Égyptiens avaient le crâne beaucoup plus dur que les Perses, ce qu'il attribue à ce que ceux-ci ont toujours une calotte sur la tête et le turban par dessus, tandis que les premiers ont, dès l'enfance, la tête complètement rasée et toujours découverte.--Le roi Agésilas, jusqu'au moment où l'atteignirent les infirmités, portait les mêmes vêtements, en hiver comme en été.--César, dit Suétone, marchait à la tête de ses troupes, le plus souvent à pied et toujours la tête découverte, qu'il fît soleil ou qu'il plût. Annibal, dit-on, en faisait autant, «bravant, tête nue, la pluie et l'effondrement des cieux (Silius Italicus)».--Un Vénitien rapporte qu'au royaume du Pégu, où il est demeuré longtemps et d'où il ne fait que revenir, hommes et femmes ont le reste du corps vêtu, mais vont toujours les pieds nus, même à cheval.--Platon conseille, comme d'un merveilleux effet pour la santé, de ne se couvrir ni les pieds, ni la tête autrement que la nature y a pourvu.--Le seigneur que les Polonais ont choisi pour roi en remplacement de celui que nous leur avions fourni, est assurément un des plus grands princes de notre siècle; il ne porte jamais de gants; l'hiver et quelque temps qu'il fasse, il a toujours dehors le même bonnet dont il fait usage dans ses appartements.--Je ne puis souffrir être déboutonné et avoir mes vêtements flottants; les laboureurs de mon voisinage seraient très gênés d'aller ainsi.--Varron estime que l'obligation de nous tenir découverts en présence des dieux ou d'un magistrat a été motivé par l'intérêt de notre santé, pour nous fortifier contre les intempéries, plutôt qu'en signe de respect.

=Du froid en certaines circonstances.=--Puisqu'il est question du froid, et qu'en France on aime la bigarrure dans les couleurs que l'on porte (pas moi cependant qui ne m'habille guère que de noir et de blanc comme faisait mon père), variant mon sujet, j'ajouterai que le capitaine Martin du Bellay relate avoir vu, dans un voyage dans le Luxembourg, des froids si rigoureux que le vin destiné aux soldats se coupait à coups de hache et de cognée, et se débitait au poids à la troupe qui l'emportait dans des paniers. Ovide, du reste, ne dit-il pas: «Le vin gelé conserve la forme du vase qui le contenait; on ne le boit pas liquide, la distribution en est faite par morceaux.»--Les gelées sont si fortes à l'entrée des Palus Méotides que, sur les mêmes emplacements où, sur la glace, il avait combattu à pied sec et défait ses ennemis, le lieutenant de Mithridate, l'été suivant, gagna encore sur ces mêmes adversaires une bataille navale.--Les Romains se trouvèrent dans un grand état d'infériorité, lors du combat qu'ils livrèrent aux Carthaginois près de Plaisance, de ce qu'ils combattirent glacés jusqu'au sang et les membres raidis par le froid. Annibal, lui, avait eu soin de faire faire de grands feux sur toute sa ligne, pour que ses soldats pussent se chauffer, et à ses divers corps de troupes il avait fait distribuer de l'huile, pour que, s'en frottant, leurs membres se dégourdissent et en devinssent plus souples, et que l'huile formant enduit, protégeât les pores de la peau contre les atteintes de l'air et le vent glacial qui régnait à ce moment.--La retraite des Grecs pour, de Babylone, regagner leur patrie, est fameuse par les difficultés et les souffrances qu'ils eurent à surmonter. Ils furent entre autres, dans les montagnes d'Arménie, assaillis par une très forte tourmente de neige qui leur fit perdre momentanément toute connaissance du pays et des chemins. Contraints par suite de demeurer sur place, ils furent un jour et une nuit sans boire ni manger; la plupart de leurs bêtes périrent ainsi que plusieurs d'entre eux; quelques-uns perdirent la vue par l'effet du grésil et l'éclatante blancheur de la neige; quelques-uns eurent les extrémités des membres gelés; et il y en eut qui, conservant leur pleine connaissance, envahis complètement par le froid, en furent engourdis, paralysés et immobilisés à tout jamais.--Alexandre a vu un pays où, en hiver, on enterre les arbres fruitiers pour les défendre contre la gelée; nous sommes, du reste, à même de le voir faire parfois chez nous mêmes.

=Usages à la cour de l'Empereur du Mexique.=--Revenons à l'habillement. L'empereur du Mexique changeait de vêtements quatre fois par jour et ne mettait jamais deux fois les mêmes; ceux qu'il quittait lui servaient à faire des libéralités, ou il les donnait en récompense. Il en était de même des vases, des plats et des ustensiles de sa cuisine et de sa table, qui jamais n'étaient employés pour son service et ne paraissaient deux fois devant lui.

CHAPITRE XXXVI.

Sur Caton le jeune.

=Il ne faut pas juger des autres d'après nous.=--Je ne donne pas dans cette erreur si communément répandue de juger des autres d'après moi; je crois aisément que bien des choses en eux peuvent différer essentiellement de ce qui est en moi. De ce que je suis porté à faire de telle façon, je n'oblige pas le monde à faire de même comme beaucoup font. Je crois et conçois mille formes diverses de mener l'existence; et, contrairement à ce qui se passe généralement, les différences qui sont entre nous, m'étonnent moins que les ressemblances qui peuvent exister. Je n'impose à un autre, sans restriction aucune, ni mon genre de vie, ni mes principes; je le considère simplement en lui-même, sans établir de comparaison, le prenant tel qu'il est. De ce que je ne suis pas continent, je ne laisse pas de reconnaître sincèrement que les Feuillants et les Capucins le sont, et d'approuver leur manière d'être sur ce point; je me mets fort bien par l'imagination à leur place, et les aime et honore d'autant plus, qu'ils diffèrent de moi. Je souhaite tout particulièrement qu'on nous juge chacun sur ce que nous sommes, sans nous mettre en parallèle avec des modèles tirés de la généralité. Ma faiblesse ne m'empêche pas de faire cas de ceux qui le méritent par leur force et leur vigueur: «Il y a des gens qui ne conseillent que ce qu'ils croient pouvoir imiter (d'après Cicéron).»--Bien que rampant au niveau du sol, cela ne m'empêche pas d'apercevoir dans les nues, si haut qu'elles se soient élevées, certaines âmes qui se distinguent par leur héroïsme. C'est beaucoup pour moi d'avoir le jugement juste, alors même que mes actions ne le sont pas, et de conserver cette qualité maîtresse exempte de corruption; c'est quelque chose d'avoir bonne volonté, lors même que les forces nous manquent.

=Aujourd'hui la vertu n'est qu'un vain mot; on n'est vertueux que par habitude, par intérêt ou par ambition.=--Notre siècle, au moins dans le milieu où nous vivons, est si vicié que, je ne dirai pas la pratique de la vertu mais même sa conception, est chose à laquelle on ne songe guère; il semble que ce ne soit plus que du jargon de collège: «Ils croient que la vertu n'est qu'un mot, et dans un bois sacré ne voient que du bois à brûler (Horace)»;--«La vertu qu'ils devraient respecter, quand même ils ne pourraient la comprendre (d'après Cicéron)», est devenue un colifichet bon à pendre dans son cabinet ou au bout de la langue; un simple objet de parure, tout comme des pendants d'oreille.

Il ne s'accomplit plus d'acte de vertu; ceux qui sont tels en apparence, n'en ont cependant pas le caractère essentiel; ils ont leur source dans le bénéfice, la gloire qu'ils peuvent procurer, la crainte, l'habitude et autres causes étrangères. Les actes de justice, de courage, de bonté émanant de nous, peuvent être considérés par autrui comme ayant la vertu pour mobile et sembler tels au public; mais, chez leurs auteurs, ce n'est pas la vertu qui les inspire; ils ont une autre fin, ils procèdent d'une autre cause; or, la vertu n'admet que ce qui se fait par elle et pour elle.

Après la grande bataille de Platée, remportée par les Grecs sous les ordres de Pausanias sur les Perses commandés par Mardonius, les vainqueurs, suivant leur coutume, ayant à attribuer auxquels parmi eux revenait la gloire du succès, le décernèrent aux Spartiates, pour la valeur au-dessus de tout dont ils avaient fait preuve dans le combat. Quand ceux-ci, excellents juges en fait de vertu, en vinrent à décider auquel d'entre eux devait revenir l'honneur d'être proclamé comme s'étant le mieux conduit en cette journée, ils reconnurent qu'Aristodème était celui qui avait affronté les périls avec le plus de courage. Ils ne lui donnèrent pourtant pas le prix, parce que son courage avait été surexcité par le désir de se laver du reproche qu'il avait encouru pour sa conduite aux Thermopyles et de racheter sa honte passée par une mort honorable.

=Il est des hommes qui cherchent à rabaisser les personnages éminents par leurs vertus; il faudrait au contraire les offrir sans cesse comme des modèles à l'admiration du monde.=--Les jugements que nous portons sont loin d'être toujours justes, ils se ressentent de la dépravation de nos mœurs. Je vois la plupart des gens d'esprit de mon temps s'ingénier à diminuer la gloire des belles et généreuses actions que nous présente l'antiquité, les dépréciant, inventant à cet effet des circonstances et des causes qui n'ont pas existé: belle malice vraiment! Qu'on me donne l'action la plus belle, la plus pure, j'arriverai vraisemblablement à lui prêter par douzaines les pires intentions pour mobile. Dieu sait combien, chez qui y prête, notre volonté intime peut être diversement influencée. Ces malins, qui vont répandant la médisance, sont encore plus grossiers et stupides que méchants.

La même peine que l'on prend, les mêmes procédés abusifs dont on se sert pour déprécier ces grands hommes, je serais presque tenté d'en user, pour aider à les faire plus grands encore. Ces grandes figures, si rares, choisies entre toutes, choix auquel ont adhéré les sages eux-mêmes, pour être données en exemple au monde, je ne regarderais pas à accroître, autant que je le pourrais, l'honneur en lequel on les tient, par les interprétations et les circonstances favorables que j'arriverais à créer; et je crois qu'en cela les effets de notre imagination demeureraient encore bien au-dessous de leur mérite. C'est le devoir des gens de bien, de représenter la vertu sous les formes les plus belles qu'il se peut; et je ne trouverais pas à redire si ce sentiment nous entraînait à exagérer encore dans les éloges que nous décernons à ses manifestations si dignes de nos respects. Ce qu'à l'opposé font ses détracteurs, ils le font soit par malice, soit par le défaut qu'ils ont, et dont j'ai parlé plus haut, de ramener à leur portée ce qui s'impose à leur croyance; ou plutôt, je pense, parce que leur vue manque de la force et de la netteté nécessaires pour les faire aptes à concevoir la splendeur de la vertu dans toute sa pureté, ainsi que c'était le cas pour ceux qui, du temps de Plutarque qui nous le rapporte et s'en irritait avec juste raison, attribuaient la mort de Caton le jeune à la crainte qu'il avait de César; cela permet de juger combien ce même historien eût été plus offensé encore d'entendre, ainsi qu'on l'a fait depuis, attribuer cette mort à l'ambition! Sottes gens! Comme s'il n'était pas dans le caractère de Caton d'accomplir une belle action, juste et généreuse, en mettant les apparences contre lui plutôt que dans le but de s'en faire un titre de gloire. Ce grand homme fut véritablement un modèle, dont la nature fit choix pour nous montrer à quel degré peuvent atteindre, chez l'humanité, la vertu et la fermeté.

=Comment cinq poètes anciens ont parlé de Caton; la vraie poésie vous transporte, mais ne peut s'analyser.=--Je ne me propose pas de traiter ici ce sujet, si riche en enseignements; je veux simplement mettre en parallèle, pour rehausser sa gloire, et incidemment la leur, les passages de cinq poètes latins, consacrés à l'éloge de Caton. J'estime que tout enfant, mis par son instruction à même de prononcer, trouvera que, par rapport aux autres, les deux premières appréciations émises sont faibles; que la troisième, plus saisissante, perd par son exagération; qu'entre celle-ci et les précédentes, il y a place pour une ou deux autres de tonalité intermédiaire, pour arriver à la quatrième, devant laquelle il ne peut manquer de se tenir en admiration, les mains jointes; mais il assignera le premier rang à la dernière qui distance toutes les autres, sans que l'intervalle qui l'en sépare puisse, il le reconnaîtra, être rempli par nul esprit humain; et, frappé d'étonnement, il en demeurera tout saisi.

Chose étonnante, nous avons bien plus de poètes que de personnes aptes à juger et à interpréter la poésie; il est plus aisé de la faire que de la comprendre. Si on ne considère que la question secondaire de forme, on peut appuyer son jugement sur l'application des préceptes, sur l'art avec lequel elle a été composée; mais dans ce qu'elle a de bon, de sublime, de divin, elle est au-dessus de toutes les règles et de tout raisonnement. Quiconque cherche avec calme et réflexion à en analyser la beauté, ne la voit pas, non plus qu'il ne peut discerner la splendeur d'un éclair; elle échappe à notre jugement, le ravit et l'entraîne comme un torrent. Les transports de qui sait la pénétrer se répercutent en troisième ligne sur qui la lui entend interpréter et réciter, comme il arrive de l'aimant, qui non seulement attire une aiguille, mais lui communique sa propriété d'en attirer d'autres. Cela apparaît bien clairement au théâtre: l'inspiration sacrée des Muses qui, en premier lieu, s'est emparée du poète et l'a transporté de colère, l'a plongé dans le deuil, incité à la haine, l'a mis hors de lui, pour en faire ce que bon leur semble, passe du poète chez l'acteur, et, par l'acteur, s'empare de la foule; c'est le cas de nos aiguilles suspendues les unes aux autres.--Dès ma première enfance, la poésie m'a produit cet effet, de me pénétrer et de me transporter; mais ce sentiment très vif, qui m'est naturel, est diversement impressionné par les modes différents qu'elle revêt, non tant par le plus ou moins d'élévation qu'elle affecte (je n'ai jamais connu de chaque genre, que ce qu'il a produit de plus élevé) que par les nuances qui les différencient; c'est d'abord une facilité gaie et ingénieuse, puis une délicatesse d'esprit à l'expression imagée et pleine de noblesse, enfin la force arrivée à pleine maturité et qui jamais ne faiblit. Les noms d'Ovide, de Lucain, de Virgile, qui incarnent ces genres, me feront mieux comprendre.

Mais voici nos poètes en lice. L'un dit: «Tel fut Caton, plus grand pendant sa vie que César lui-même (Martial)»;--un autre: «et Caton indomptable triompha de la mort (Manilius)»;--un autre parlant des guerres civiles entre César et Pompée: «Les dieux embrassent la cause du vainqueur, Caton se range à celle du vaincu (Lucain)»;--le quatrième, faisant l'éloge de César: «Tout le monde est à ses pieds, le fier Caton seul fait exception (Horace)».--Vient enfin le coryphée qui, après avoir énuméré dans ses vers les noms des plus grands hommes de Rome, termine ainsi: «Enfin Caton, qui à tous dicte des lois (Virgile).»

CHAPITRE XXXVII.

Une même chose nous fait rire et pleurer.

=Un vainqueur pleure souvent la mort du vaincu, et ce ne sont pas toujours des larmes feintes.=--Nous voyons, dans l'histoire, Antigone savoir très mauvais gré à son fils de lui avoir présenté la tête du roi Pyrrhus son ennemi, qui venait d'être tué quelques instants avant dans un combat contre lui, et que, l'ayant vue, il se prit à verser des larmes abondantes. Le duc René de Lorraine plaignit aussi le duc Charles de Bourgogne qui avait trouvé la mort dans une défaite qu'il venait de lui infliger, et porta son deuil à ses funérailles. Le comte de Montfort, à la bataille d'Auray, qu'il gagna contre Charles de Blois qui lui disputait le duché de Bretagne et qui périt dans l'action, fit rechercher et ensevelir en grande pompe le corps de son ennemi, dont il mena lui-même le deuil. Ces faits ne nous autorisent pas à conclure sans hésiter que: «C'est ainsi que l'âme cache sous un voile trompeur les passions contraires qui l'agitent; que souvent elle est triste lorsque le visage rayonne de joie, et gaie lorsqu'il paraît triste (Pétrarque).»--Quand on présenta à César la tête de Pompée, les historiens disent qu'il détourna ses regards comme d'un vilain spectacle l'affectant péniblement. Ils avaient été si longtemps d'accord et associés dans la gestion des affaires publiques, leurs fortunes avaient été si souvent liées l'une à l'autre, ils s'étaient rendu mutuellement tant de services et il y avait eu entre eux de si nombreuses alliances, qu'on ne saurait croire que cette attitude de César était fausse et contraire à ses sentiments intimes, ainsi que l'estime cet autre: «Dès qu'il crut pouvoir s'attendrir sans péril sur son gendre, il feignit de pleurer et tira quelques gémissements d'un cœur rempli de joie (Lucain).»--Certainement, la plupart de nos actions ne sont que masque et que fard, et il est quelquefois vrai que «les pleurs d'un héritier sont des ris sous le masque (Publius Syrus)»; il faut, toutefois, pour porter un jugement en de telles occurrences, considérer combien nous sommes souvent agités par des passions diverses.

=Des passions multiples et souvent contraires subsistent simultanément dans le cœur de l'homme.=--Dans notre corps, disent les médecins, se produit un ensemble d'humeurs diverses; l'une d'elles y domine: c'est celle qui, suivant notre tempérament, a ordinairement le plus d'action en nous; de même, parmi les sentiments multiples qui agitent nos âmes, il en est toujours un qui a la prédominance; mais il ne l'a pas au point qu'en raison de la facilité et de la souplesse de l'âme à modifier le cours de ses impressions, les plus faibles ne soient, à l'occasion, capables de prendre le dessus et d'en arriver, eux aussi, à l'emporter momentanément. C'est ce qui fait que nous voyons souvent les enfants, naïvement, tels que la nature les y porte, rire et pleurer d'une même chose; et, parmi nous, ne pas y en avoir un seul qui, sur le point d'entreprendre tel voyage qui lui sourit le plus, puisse se vanter de n'avoir pas nonobstant, au moment de quitter famille et amis, senti fléchir son courage, et, si de vraies larmes ne lui sont pas échappées, n'est-ce pas tout au moins le cœur serré et attristé qu'il a mis le pied à l'étrier.--Quelque gentille flamme qui échauffe le cœur des jeunes filles de bonne famille, ne faut-il pas quand même, au moment de les remettre à leurs époux, les détacher du cou de leur mère; et cependant, combien est dans l'erreur le gai compagnon qui, sur ce sentiment si naturel, s'est laissé aller à dire: «Vénus est-elle donc odieuse aux nouvelles mariées, ou celles-ci se moquent-elles de la joie de leurs parents, par toutes les larmes fausses qu'elles versent en abondance au seuil de la chambre nuptiale? Que je meure, si ces larmes sont sincères (Catulle)!»--C'est pourquoi il n'est pas étrange de plaindre tel qui est mort et que cependant nous ne tiendrions pas à voir en vie.

Quand je réprimande mon valet, je le fais aussi vertement que je puis; mes imprécations sont bien réelles, mon courroux n'est pas feint; mais la bourrasque passée, je tourne aussitôt le feuillet; et, qu'il ait besoin de moi, c'est bien volontiers que je lui viendrais en aide. Lorsque je le traite d'écervelé, d'animal, je ne le fais pas pour qu'il garde à jamais ces appellations; je ne pense pas davantage me dédire si, peu après, je lui dis qu'il est un brave homme.--Aucun qualificatif ne nous est applicable sans restriction aucune. Si ce n'était le propre d'un fou de parler tout seul, il n'est pas de jour, à peine d'heure, où on ne m'entendrait gronder en moi-même et contre moi-même, et me dire: «Peste soit du sot», bien que je n'entende par là nullement me définir. Celui qui, me voyant tantôt faire froide mine à ma femme, tantôt avoir près d'elle une mine langoureuse, pense que, dans un cas ou dans l'autre, je ne suis pas sincère, est un imbécile.--Néron, prenant congé de sa mère que, par son ordre, on allait noyer, fut cependant ému de cet adieu maternel et en ressentit horreur et pitié.--On dit que la lumière du soleil ne nous arrive pas tout d'un jet, mais qu'il nous envoie sans cesse rayons sur rayons, avec une rapidité et une profusion telles, que nous ne pouvons saisir d'intermittence entre eux: «Source féconde de lumière, le soleil brillant inonde sans discontinuité le ciel d'une clarté renaissante, remplaçant continuellement ses rayons par des rayons nouveaux (Lucrèce)»; de notre âme pareillement jaillissent mille saillies diverses, sans que nous nous en apercevions.

Xerxès, sur le rivage de l'Hellespont, considérait combien ses armées qui franchissaient le détroit, étaient, par leur immensité, en disproportion avec la Grèce contre laquelle il les menait. Éprouvant tout d'abord un sentiment d'aise en voyant tant de milliers d'hommes dont il était le maître, ce sentiment se manifesta par la satisfaction et la joie qui se reflétèrent sur son visage. Et voilà que soudain, au même instant, sa pensée le porte à songer que toutes ces existences, si grand que soit leur nombre, auront pris fin au plus tard dans un siècle; et, à cette idée, son front se plisse et la tristesse lui arrache des larmes, ce dont Artaban, son oncle, qui surprit ce changement subit d'attitude, lui fit reproche.

=D'ailleurs nous n'envisageons pas sans cesse une même chose sous un même aspect.=--Nous avons très résolument poursuivi la vengeance d'une injure et éprouvé un singulier contentement d'être parvenu à nos fins; nous en pleurons pourtant parfois. Mais ce n'est pas d'en être arrivé à ce que nous voulions que nous pleurons; à cet égard, nous n'avons pas changé; seulement notre âme regarde la chose d'un autre œil, la voit sous une autre face, car chaque chose peut être vue de différents côtés et présenter divers aspects.

La parenté, les anciennes relations, les rapports d'amitié que nous avons eus nous reviennent à l'esprit, l'impressionnent sur le moment chacun en son sens; et le passage de l'un à l'autre est si brusque, qu'il est insaisissable: «Rien n'est si prompt que l'âme, quand elle conçoit, ou qu'elle agit; elle est plus mobile que tout ce que nous voyons dans la nature (Lucrèce)»; et c'est ce qui fait que nous sommes dans l'erreur lorsque, de tous ces mouvements, nous voulons faire un ensemble se déroulant d'une façon continue.--Quand Timoléon pleure le meurtre que, par suite d'une mûre et généreuse résolution, il vient de commettre, ce n'est pas sur la liberté qu'il vient de rendre à sa patrie qu'il gémit, ce n'est pas sur le tyran qu'il vient d'immoler; c'est son frère qu'il pleure. Il a accompli une partie de son devoir, laissons-le satisfaire à l'autre.

CHAPITRE XXXVIII.

De la solitude.

=Les méchants sont nombreux, nul doute que leur société ne soit funeste; c'est un motif pour rechercher la solitude.=--Laissons de côté toute comparaison qui serait trop longue, entre la vie du monde et celle de celui qui s'en isole; et, quant à cette belle maxime derrière laquelle se dissimulent l'ambition et l'avarice: «Que nous ne sommes pas nés pour notre propre satisfaction, mais pour celle de tous», rapportons-nous-en hardiment à ceux qui se trouvent mêlés aux affaires; et qu'après avoir scruté leur conscience, ils disent si les métiers, les charges et tous les tracas de la vie commune ne sont pas, au contraire, recherchés pour le profit personnel qu'ils comptent en retirer. Les moyens peu avouables qu'en notre siècle on emploie pour se pousser, montrent bien le peu que vaut le but que l'on affiche. Si pour combattre notre goût pour la solitude on met en avant l'ambition, nous répondrons que c'est elle précisément qui nous l'inspire; car que fuit-elle davantage que la société? que recherche-t-elle davantage que d'avoir les coudées franches?--Partout, il est possible de faire bien et de faire mal; toutefois, si le mot de Bias est juste: «Que la majorité des hommes est aussi la pire»; ou encore, si ce que dit l'Ecclésiastique est vrai: «Que sur mille il n'y en a pas un de bon»; ou le poète: «Les gens de bien sont rares; à peine pourrait-on en trouver autant que Thèbes a de portes ou le Nil d'embouchures (Juvénal)», la contagion du mal est grande pour qui est mêlé à la foule. Il faut ou imiter les gens vicieux ou les haïr, alternatives également dangereuses; leur ressembler, cela conduit loin, car ils sont beaucoup; quant à les haïr, ils sont si nombreux, en des genres si divers, qu'il faudrait en haïr beaucoup.--C'est avec raison que les marchands qui font le négoce par mer, regardent à ne pas faire monter leurs navires par des gens dissolus, blasphémateurs ou méchants, estimant qu'une telle société ne peut aboutir qu'à mal.--C'est aussi pour cela que Bias disait, en manière de plaisanterie, à ceux en compagnie desquels il se trouvait exposé aux dangers d'une violente tourmente et qui invoquaient le secours des dieux: «Taisez-vous donc, qu'ils ne s'aperçoivent pas que vous êtes ici avec moi.»--L'exemple d'Albuquerque, vice-roi de l'Inde pour Emmanuel, roi de Portugal, est encore plus typique: sur le point de périr dans un accident de mer, il prit un jeune enfant sur ses épaules, à cette fin que, dans leur péril commun, son innocence prise en considération par la miséricorde divine, lui serve de sauvegarde et que, par elle, * il soit sauvé.

Ce n'est pas que le sage ne puisse vivre partout content, et même s'isoler au milieu des courtisans qui encombrent les palais; mais, s'il est libre de choisir, il en fuira même la vue, disent les philosophes: si c'est nécessaire, il se résignera à demeurer; s'il le peut, il choisira l'autre parti. Il n'estime pas avoir fait assez en se défaisant de ses propres vices; le résultat n'est pas complet, s'il lui faut lutter contre ceux des autres; Charondas châtiait comme mauvais, ceux convaincus de hanter la mauvaise compagnie.--Il n'est pas d'être plus sociable ni moins sociable que l'homme; il est l'un par nature, il est l'autre en raison de ses vices. Antisthène ne me semble pas avoir fait une réponse judicieuse quand, à quelqu'un qui lui reprochait de fréquenter la société des méchants, il disait: «Les médecins vivent bien avec les malades.» Les médecins aident, il est vrai, à la santé des malades, mais ils compromettent la leur par la contagion à laquelle ils sont exposés, l'influence pernicieuse qu'exerce la vue continuelle des maladies et les soins auxquels ils participent pour les combattre.

=Ce que la plupart des hommes recherchent dans la solitude, c'est d'y vivre loin des affaires et en repos; mais elle ne nous dégage ni de la gestion de tous soins domestiques, ni surtout de nos vices.=--Le but que nous nous proposons quand nous recherchons la solitude est uniquement, je crois, de vivre plus à l'aise et comme il nous convient; mais nous n'en prenons pas toujours le bon chemin. Souvent on pense avoir abandonné toute occupation, on n'a fait qu'en changer. Le gouvernement d'une famille ne cause guère moins de tracas que celui d'un état. L'âme occupée à une chose, s'y absorbe complètement, et alors même que ce ne sont que des occupations domestiques peu importantes, elles n'en sont pas moins importunes. Bien plus, nous avons pu nous retirer de la cour, renoncer aux affaires, nous ne sommes pas pour cela délivrés des principaux tourments de la vie: «C'est la raison et la prudence, et non ces plages d'où l'on voit l'étendue des mers, qui dissipent le chagrin (Horace).» L'ambition, l'avarice, l'irrésolution, la peur, nos désirs déréglés ne nous abandonnent pas, lors même que nous changeons de contrée: «Le souci monte en croupe et galope avec lui (Horace).» Ils nous suivent jusque dans les cloîtres et les écoles de philosophie; il n'est ni déserts, ni anfractuosités de rocher, ni mortifications, ni jeûnes qui nous en affranchissent: «Le trait mortel demeure à son flanc attaché (Virgile).»

On disait de quelqu'un à Socrate que sous aucun rapport il ne s'était amendé dans un voyage qu'il venait de faire: «Je crois bien, dit le philosophe, il s'était emporté avec lui.»--«Pourquoi aller chercher des pays éclairés d'un autre soleil? Suffit-il donc de fuir sa patrie, pour se fuir soi-même (Horace)?»--Si tout d'abord on ne décharge son âme du poids qui l'oppresse, le mouvement ne fait qu'accroître l'oppression; tel un navire qui fatigue moins quand son chargement est bien arrimé. Vous causez à un malade plus de mal que de bien, en le faisant changer de place; en le remuant, le mal se précipite au fond de lui, comme le contenu d'un sac quand on le secoue, comme les pieux qui pénètrent plus profondément et plus solidement quand on les ébranle et qu'on les remue. Aussi, ne suffit-il pas de changer de place, de s'éloigner de la foule, il faut encore écarter de nous celles de nos idées qui nous sont communes avec elle; il se faut séquestrer et rentrer en pleine possession de soi-même: «J'ai rompu mes fers, dites-vous?--Oui, comme le chien qui a tiré sur sa chaîne et qui, dans sa fuite, en traîne une partie à son cou (Perse).»--Nous emportons nos fers avec nous; notre liberté n'est pas complète, nous tournons nos regards vers ce que nous avons laissé, nous en avons l'imagination pleine: «Si l'âme n'est pas rassise, que de combats intérieurs à supporter, que de périls à vaincre! Quels soucis, quelles craintes, quelles inquiétudes rongent l'homme en proie à ses passions! Quels ravages font en notre âme l'orgueil, la débauche, la colère, le luxe, l'oisiveté (Lucrèce)!»

=Affranchir notre âme des passions qui la dominent, la détacher de tout ce qui est en dehors de nous, c'est là la vraie solitude; on peut en jouir au milieu des villes et des cours.=--«Notre mal a son siège dans notre âme qui ne peut se soustraire à elle-même (Horace)», il faut donc l'en extirper, puis nous concentrer en nous-mêmes. C'est en cela que consiste la vraie solitude; nous en pouvons jouir au sein des villes et des cours; mais on en jouit plus commodément en s'en tenant à l'écart. Puisque nous projetons de vivre seuls, en dehors de toute compagnie, faisons donc en sorte que notre contentement ne dépende que de nous; rompons tout ce qui nous attache aux autres, faisons en sorte de pouvoir vivre effectivement seuls et, en cet état, vivre à notre aise.

Stilpon, échappé à l'incendie de sa ville natale, y avait perdu sa femme, ses enfants et tout ce qu'il possédait. Démétrius Poliorcète, le voyant demeurer calme devant les ruines de sa patrie, lui demanda s'il n'avait éprouvé aucun dommage. Stilpon lui répondit «que non; que, Dieu merci, il n'avait rien perdu de lui-même».--C'est ce qu'exprimait sous une forme plaisante le philosophe Antisthène: «L'homme doit se pourvoir, disait-il, de provisions susceptibles de flotter sur l'eau, afin qu'elles puissent, avec lui, échapper à la nage dans un naufrage»; et en effet, le sage qui conserve la possession de lui-même, n'a rien perdu.--Quand la ville de Nole fut mise à sac par les Barbares, Paulin, qui en était évêque, y perdit tout son avoir et demeura leur prisonnier. Il n'en adressait pas moins cette prière à Dieu: «Seigneur, continue à me garder de sentir ce malheur; ce qui est moi, tu le sais, n'a pas encore jusqu'ici été atteint»; les richesses qui le faisaient réellement riche, les biens auxquels il devait d'être bon, étaient demeurés intacts. Voilà ce que c'est que de faire choix de trésors qui peuvent être mis à l'abri de tout dommage et de les cacher en tel lieu que personne n'y pénètre et qui ne peut être révélé que par nous-mêmes.--Il faut avoir femme, enfants, fortune et surtout la santé, si on peut, mais ne pas s'y attacher au point que notre bonheur en dépende. Il faut se réserver une sorte d'arrière-boutique exclusivement à nous, indépendante, où nous soyons libres dans toute l'acception du mot, qui soit notre principal lieu de retraite et où nous soyons absolument seuls; là, nous nous entretiendrons d'ordinaire de nous avec nous-mêmes: entretien intime, auquel nul ne sera admis et qui ne portera sur aucun sujet autre. Nous nous y abandonnerons à nos pensées sérieuses ou gaies, comme si nous n'avions ni femme, ni enfants, ni biens, ni train de maison, ni serviteurs, de telle sorte que s'ils viennent à nous manquer, ce ne soit pas chose nouvelle pour nous que de nous en passer. Nous avons une âme susceptible de se replier sur elle-même et de se suffire en sa propre compagnie, d'attaquer comme de se défendre, de recevoir et de donner, ne craignons donc pas dans le tête à tête avec nous-mêmes d'en arriver à croupir dans une ennuyeuse oisiveté: «Dans ta solitude, sois à toi-même le monde (Tibulle).» La vertu se contente par elle-même, sans avoir besoin de règles, de paroles ni d'actes.

=Les hommes se passionnent pour mille choses qui ne les concernent point.=--Dans ce qui constitue nos occupations habituelles, sur mille, il n'en est pas une où nous soyons directement intéressés à ce que nous faisons. Celui-ci, que tu vois furieux et hors de lui, bravant la fusillade et gravissant cette pente rapide pour escalader ces murailles en ruines; cet autre qui lui est opposé, hâve, souffrant de la faim, couvert de cicatrices et résolu à périr plutôt que de laisser pénétrer son adversaire, penses-tu qu'ils agissent pour leur propre compte? C'est pour celui de tel et de tel, qu'ils n'ont jamais vus et qui n'ont guère souci de leurs faits et gestes, plongés qu'ils sont dans l'oisiveté et les plaisirs, pendant que les premiers se morfondent.--Celui-ci atteint de pituite, de maux d'yeux, vêtu misérablement, que tu vois sortir après minuit de son lieu d'études, crois-tu qu'il y ait passé son temps à rechercher dans les livres ce qu'il lui faut faire pour se perfectionner dans le bien, arriver à être plus content de son sort et progresser dans la sagesse? Il s'agit bien de cela! Il mourra à la tâche ou finira par révéler à la postérité le rythme dans lequel sont écrits les vers de Plaute et la véritable orthographe d'un mot latin.--Qui n'échange de propos délibéré la santé, le repos, la vie, pour la réputation et la gloire, monnaie courante la plus inutile, la plus vaine, la plus fausse de toutes celles dont nous faisons usage?--Notre propre mort ne nous inspire pas déjà assez de frayeur, que nous nous intéressons encore à celle de nos femmes, de nos enfants, de nos gens! Nos affaires ne nous donnent pas assez de peine, il faut que nous ajoutions à nos tourments, à nos cassements de tête, en nous occupant de celles de nos voisins et de nos amis: «Comment peut-on se mettre en tête d'aimer quelque chose plus que soi-même (Térence)!»

=La retraite convient surtout à ceux qui ont consacré la majeure partie de leur vie au service de l'humanité.=--La solitude me semble surtout indiquée et avoir raison d'être pour ceux qui ont consacré à l'humanité la plus belle partie de leur vie, celle où ils étaient en pleine activité, ainsi que fit Thalès. C'est assez avoir vécu pour les autres, vivons pour nous au moins durant le peu de temps qui nous reste; recueillons-nous, et, dans le calme, remémorons-nous nos pensées et ce que furent nos intentions. Ce n'est pas une petite affaire qu'une retraite consciencieuse: cela occupe assez, sans y joindre d'autres entreprises en cours. Puisque Dieu nous donne le loisir de prendre nos dispositions pour quitter ce monde, préparons-nous-y, plions bagage; prenons de bonne heure congé de la compagnie; dégageons-nous de ces engagements par trop pressants qui nous lient ailleurs et nous distraient dans notre retour sur nous-mêmes.

=Il faut être capable de faire abstraction de toutes nos obligations, et, faisant un retour sur nous-mêmes, être exclusivement à nous; tempéraments qui s'y prêtent le mieux; comment y arriver.=--Il faut rompre avec de trop fortes obligations; nous pouvons encore aimer ceci ou cela, mais ne pouvons plus épouser que nous; autrement dit, ce qui est en dehors de nous peut ne pas nous demeurer étranger, mais il ne faut pas nous y attacher au point que cela fasse corps avec nous et qu'on ne puisse l'en séparer sans nous écorcher et, avec, arracher quelque partie de nous-mêmes. La chose la plus importante du monde est de savoir s'appartenir. Il est temps de nous retirer de la société puisque nous ne pouvons plus rien lui apporter; celui qui n'est pas à même de prêter, doit se défendre d'emprunter. Nos forces nous manquent; rompons et replions-nous sur nous-mêmes. Que celui qui alors peut reporter sur soi et se rendre à lui-même les devoirs qu'on attend d'ordinaire de l'amitié et de la société, le fasse; mais, dans sa chute qui le rend inutile, importun et à charge aux autres, qu'il se garde d'être à charge, importun et inutile à lui-même. Qu'il se flatte, se caresse, mais surtout qu'il se régente; qu'il respecte et craigne sa raison et sa conscience, si bien qu'il ne puisse faire sans honte un faux pas en leur présence: «Il est rare en effet que chacun se respecte assez soi-même (Quintilien).»

Socrate dit que les jeunes gens doivent s'instruire; les hommes faits, pratiquer ce qui est bien; les vieillards, cesser toute occupation civile et militaire, vivre comme bon leur semble, sans être astreints à un travail déterminé. Il y a des tempéraments plus disposés les uns que les autres à se conformer à ces principes qui imposent de se retirer. Ceux qui sont timides et de peu d'énergie, ceux dont les sentiments et la volonté délicate ne se plient pas et ne se livrent pas aisément, et je suis de ces derniers autant par nature que par raison, les acceptent plus volontiers que ceux dont l'activité, le besoin de s'occuper, les portent à se mêler de tout, à s'engager partout, à se passionner à propos de tout; qui s'offrent, se présentent, se donnent à toutes occasions.

=Il faut user de ce que nous avons, mais sans nous en faire une nécessité, et être prêts à nous en passer si la fortune vient à nous en priver.=--Il faut user des avantages que, d'aventure, nous rencontrons autour de nous, en tant qu'ils sont à notre convenance, mais sans y attacher un intérêt capital; ce ne saurait être, et la raison non plus que la nature ne le veulent pas. Pourquoi, contrevenant à leurs lois, nous mettrions-nous, en ce qui touche notre commodité, sous la dépendance d'autrui? Anticiper sur les accidents que peut nous ménager la mauvaise fortune, n'est pas davantage à faire: se priver bénévolement des satisfactions qui sont en notre pouvoir, comme quelques-uns font par dévotion, et certains philosophes par conviction; se passer de serviteurs; coucher sur la dure; se crever les yeux; jeter ses richesses à l'eau; rechercher la douleur, comme font les uns dans l'espérance que les souffrances de cette vie leur vaudront la béatitude éternelle dans l'autre; ou comme d'autres font, pour, en se reléguant au plus bas de l'échelle sociale, se garantir de tomber plus bas encore, c'est le fait d'une vertu exagérée. Que les natures particulièrement sévères et mieux trempées se défendent de la sorte des orages de ce monde, cela leur fait honneur et demeure comme exemple: «Pour moi, quand je ne puis avoir mieux, je sais me contenter de peu et vante la paisible médiocrité; si mon sort devient meilleur, je proclame qu'il n'y a de sages et d'heureux que ceux dont le revenu est fondé sur de bonnes terres (Horace)»; j'estime moi aussi qu'il y a assez à faire, sans aller aussi loin. Il me suffit, quand la fortune me sourit, de me préparer à ses infidélités, et de me représenter, alors que j'ai l'esprit à l'aise, le mal qui peut m'advenir autant qu'il est possible de se l'imaginer, comme nous faisons dans les joutes et les tournois, auxquels nous nous livrons en pleine paix, pour nous exercer à un simulacre de la guerre. Je ne considère pas moins comme réglé dans ses mœurs le philosophe Arcésilaüs, quoique je sache qu'il faisait usage de vaisselle d'or et d'argent, ce que sa situation de fortune lui permettait; et je l'estime plus d'en avoir usé avec modération et libéralité, que s'il s'en fût défait.

Je cherche à me rendre compte jusqu'où peuvent aller les nécessités auxquelles nous sommes exposés. Quand je vois un pauvre qui mendie à ma porte et qui souvent est plus enjoué et mieux portant que moi, je me suppose à sa place, j'essaie d'amener ma pensée à être conforme à la sienne; et, de lui, passant à d'autres semblablement éprouvés, cela me conduit à penser à la mort, à la pauvreté, à la perte de toute considération, à la maladie, qui peuvent inopinément fondre sur moi. L'appréhension que j'en éprouve en est diminuée quand je songe avec quelle patience les acceptent d'autres de moindre situation que la mienne; car je ne puis croire que la faiblesse d'esprit soit, en pareille occurrence, de plus d'effet que la force d'âme, ou que la raison ne puisse conduire aux mêmes résultats que l'habitude. Sachant combien ces commodités de la vie, si accessoires, tiennent à peu de chose, je ne laisse pas, quand j'en ai la pleine jouissance, de supplier Dieu avec instance de faire que je sois content de moi-même et me contente de ce que je possède.--Je vois des personnes, jeunes encore et en excellente santé, avoir malgré cela, dans leur demeure, quantité de pilules pour le cas où elles auraient un rhume, qu'elles risquent d'autant moins d'attraper qu'elles pensent avoir le remède sous la main. Il faut faire de même; et plus encore si on se sent exposé à quelque maladie plus sérieuse, auquel cas on se prémunit de médicaments qui calment et endorment l'organe qui peut se trouver menacé.

=Occupations qui conviennent davantage dans la vie solitaire.=--L'occupation à préférer par qui recherche la solitude, ne doit être ni pénible ni ennuyeuse; autrement, il ne servirait à rien d'avoir recherché l'isolement dans le dessein d'y trouver le repos. Elle dépend du goût particulier de chacun; le mien ne me porte guère à faire valoir mes propriétés; ceux qui en ont le goût, feront bien de s'y adonner avec modération: «Qu'ils tâchent de se mettre au-dessus des choses, plutôt que de s'y assujettir (Horace)»; sinon cela deviendra pour eux une œuvre servile, comme la qualifie Salluste. Parmi les occupations que comporte l'exploitation d'un domaine, il en est cependant que j'excuse davantage, telles que le jardinage que, d'après Xénophon, pratiquait Cyrus; et il est possible de trouver un moyen terme, entre le travail grossier, peu relevé, astreignant et réclamant toute attention qui s'impose à ceux qui s'y adonnent complètement, et la nonchalance profonde et excessive de certains qui y laissent tout à l'abandon: «Les troupeaux des voisins venaient manger les moissons de Démocrite, pendant que dégagé de son corps, son esprit voyageait dans l'espace (Horace).»

=Pline et Cicéron conseillent de mettre à profit la retraite, pour se faire un nom par quelque œuvre littéraire.=--Écoutons le conseil que donne Pline le jeune à son ami Caninius Rufus à ce sujet de la vie solitaire: «Je te conseille, dans la retraite absolue que tu t'es créée et où tu as latitude de vivre aussi confortablement que tu l'entends, d'abandonner à tes gens les travaux pénibles et humiliants de l'exploitation et de t'adonner à l'étude des lettres pour arriver à produire quelque chose qui te soit personnel.» Pline veut dire par là d'appliquer ses loisirs à se faire un nom, ainsi que le comprenait Cicéron, qui dit vouloir employer sa solitude et le repos que lui laissent les affaires publiques, à s'acquérir par ses écrits une gloire immortelle. «Hé quoi! ton savoir n'est-il rien, si on ne sait que tu as du savoir (Perse)»; il semble que du moment qu'on parle de se retirer du monde, il serait rationnel de tourner ses regards du côté où il n'est pas. Pline et Cicéron ne le font qu'à demi; ils prennent bien leurs dispositions pour le moment où ils s'en retireront, mais par une singulière contradiction, bien que séparés du monde, c'est de lui qu'ils prétendent tirer la satisfaction qu'ils se promettent de la vie solitaire qu'ils ont adoptée.

=Cas particulier de ceux qui, par dévotion, recherchent la vie solitaire.=--Ceux qui, par dévotion, recherchent la solitude, affermis dans leur résolution par la certitude d'une autre vie, que leur donnent les promesses divines, sont bien plus sagement conséquents avec eux-mêmes. Ils aspirent à Dieu, être infini en bonté et en puissance, et l'âme, en toute liberté, trouve à satiété dans la retraite la satisfaction des désirs qu'elle peut concevoir: les afflictions, les douleurs tournent à leur avantage, leur donnant des titres à posséder un jour la santé et le bonheur éternels; la mort vient à souhait pour les faire entrer à cet état si parfait; la rigueur des règles qu'ils s'imposent est atténuée, dès le début, par l'habitude qu'ils en prennent, et les appétits de la chair, rebutés par le refus qui leur est sans cesse opposé, s'endorment, rien ne les entretenant comme l'usage et l'exercice. Cette autre vie heureuse et immortelle qu'ils se promettent, mérite bien à elle seule que nous renoncions sans arrière-pensée aux commodités et aux douceurs de la nôtre; et qui peut embraser son âme de l'ardeur de cette foi que rien n'ébranle et de cette espérance qu'engendre une conviction réelle et constante, mène en la solitude une existence pleine de voluptés et de délices, qui laisse loin derrière elle toutes les satisfactions que nous peut donner tout autre genre de vie.

=Combien peu est raisonnable le conseil de Pline et de Cicéron.=--Ni le but qu'indique Pline, ni le moyen qu'il propose ne me satisfont donc; ils nous font tomber de mal en pire. S'adonner aux lettres est un travail aussi pénible que tout autre et aussi dangereux pour la santé, ce qui est un point essentiel à considérer, et il ne faut pas se laisser endormir par le plaisir qu'on peut y trouver; c'est toujours le plaisir excessif qu'il prend à la satisfaction de ce qu'il a à cœur, qui perd l'homme, qu'il soit économe, avare, voluptueux ou ambitieux. Les sages nous mettent assez en garde contre la trahison de nos appétits; ils nous apprennent à discerner parmi les plaisirs qui s'offrent à nous, ceux qui sont vrais et non susceptibles de laisser d'amertume après eux, et ceux qui ne sont pas sans mélange et desquels nous devons attendre plus de peine que de satisfaction. La plupart des plaisirs, disent-ils, nous chatouillent agréablement et nous embrassent, mais pour nous étrangler, comme faisaient les brigands que les Égyptiens désignaient sous le nom de «Philistas». Si le mal de tête qui résulte de l'ivresse survenait avant elle, nous nous garderions de trop boire; mais la volupté agit comme l'ivresse, pour nous mieux tromper, elle va devant, nous cachant quelles conséquences elle traîne à sa suite.--Les lettres sont un passe-temps agréable, mais si nous nous y absorbons au point d'en perdre la gaîté et la santé, ce qu'en somme nous avons de mieux, renonçons-y; je suis de ceux qui pensent que les avantages qu'elles nous procurent, ne compensent pas une telle perte. Les hommes affaiblis par quelque indisposition qui se prolonge, finissent par se mettre à la merci du médecin, et, afin de ne plus aller à l'encontre de ce que l'art indique en pareil cas, se font prescrire le régime à suivre; celui qui, ennuyé et pris de dégoût, se retire de la vie commune, doit également observer dans le nouveau genre de vie qu'il adopte les règles de la raison et, de parti pris et par sagesse, se ranger à ce qu'elles indiquent.

=Études et soins auxquels on peut se livrer dans la solitude; sciences dont, à ce moment, il ne faut pas s'embarrasser l'esprit.=--Il devra avoir renoncé à tout travail quel qu'il soit et de quelque façon qu'il se présente, et aussi, d'une manière générale, fuir les passions qui portent atteinte à la tranquillité soit du corps, soit de l'âme, et «choisir ta voie la plus conforme à son caractère (Properce)».--Qu'il se livre à la culture, à l'étude, à la chasse ou à tout autre exercice, il peut le faire dans la mesure où il y trouve son plaisir, mais qu'il se garde d'aller au delà, car alors la peine commence à s'y mêler. Il ne se faut créer d'ouvrage et ne s'occuper que dans la limite où c'est nécessaire pour nous tenir en haleine et nous préserver des incommodités qu'entraîne l'exagération contraire, l'oisiveté qui amollit et assoupit.--Il y a des sciences stériles et ardues qui, pour la plupart, ont surtout de l'intérêt pour le monde, laissons-en l'étude à ceux qui sont à son service. Pour moi, je n'aime que les livres distrayants et faciles, dont la lecture m'est agréable, ou encore ceux qui m'apportent des consolations et me donnent des conseils sur la manière de diriger ma vie et de me préparer à la mort: «Me promenant en silence dans les bois et m'occupant de tout ce qui est digne d'un homme rangé et vertueux (Horace).»

Les gens plus sages que moi, à l'âme forte et élevée, peuvent se créer un repos tout spirituel; moi qui l'ai comme tout le monde, j'ai besoin que les commodités du corps me viennent en aide; et l'âge venant de m'enlever celles qui étaient le plus à mon gré, je recherche celles que me permet encore cette époque de ma vie et me mets en mesure d'en profiter. Il faut, par tous les moyens en notre pouvoir, y employant nos dents et nos griffes, nous conserver la jouissance des satisfactions de l'existence que les ans nous arrachent successivement des mains les unes après les autres: «Jouissons; seuls les jours que nous donnons au plaisir sont à nous; bientôt tu ne seras plus que cendre, ombre, fable (Perse).»

=La gloire et le repos sont choses incompatibles.=--Or, Pline et Cicéron nous donnent comme but à poursuivre, de la gloire à acquérir; c'est bien loin de mon compte. La disposition d'esprit la plus contraire à la vie solitaire, c'est l'ambition: gloire et repos sont choses qui ne vont pas ensemble. Pline et Cicéron, je le vois, ne se sont dégagés que de corps du flot humain; plus que jamais ils y demeurent engagés d'âme et d'intention: «Vieux radoteur, ne travailles-tu donc que pour amuser l'oisiveté du peuple (Perse)?» ils n'ont reculé que pour mieux sauter et, par un vigoureux effort, pénétrer plus avant dans la foule.

Vous plaît-il de voir combien ils sont dans l'erreur? Comparons leur avis à celui d'Épicure et de Sénèque, deux philosophes appartenant à deux écoles très différentes l'une de l'autre, écrivant l'un à Idoménée, l'autre à Lucilius leurs amis, pour les amener à abandonner la vie publique et les grandeurs, et vivre dans la retraite: «Vous avez jusqu'ici, disent-ils, vécu nageant et flottant sur les mers; rentrez au port pour y mourir. Vous avez passé toute votre vie en pleine lumière, vivez à l'ombre ce qui vous en reste. Ce ne serait pas quitter vos occupations, que de ne pas renoncer du même coup au bénéfice qu'elles produisent; c'est pourquoi il faut vous défaire de toute arrière-pensée de gloire et de renom; il serait mauvais pour votre repos, que le rayonnement de vos actions passées vous suive jusque dans votre refuge, vous mettant par trop en évidence. En même temps que vous renoncez aux autres voluptés, renoncez à celle que procure l'approbation des hommes; et quant à ce qui est de votre science et de vos capacités, n'en ayez souci; elles ne seront pas perdues si vous-même venez à valoir davantage. Souvenez-vous de ce quidam auquel on demandait à quoi lui servait de se donner tant de peine pour acquérir un talent que peu de personnes sauraient qu'il possède, et qui répondait: «S'il y en a un petit nombre à le savoir, cela me suffit; s'il y en a une seule, c'est assez; s'il n'y en a aucune, cela me suffit encore»; il était dans le vrai. Vous et un autre vous tenant compagnie, vous vous suffisez bien, en cette scène continue de théâtre qu'est la vie, à vous servir réciproquement de public; si vous êtes seul, soyez-vous à la fois acteur et spectateur; que la foule ne compte à vos yeux que comme un témoin unique, et qu'un seul témoin ait pour vous la même importance qu'un public nombreux. C'est une ambition qui témoigne de la faiblesse que de vouloir faire servir à la gloire l'oisiveté et la retraite dans lesquelles on vit; il faut faire comme font les animaux qui effacent leurs traces à l'entrée de leur tanière, quand ils y rentrent. Vous n'avez plus à chercher à faire que le monde parle de vous; vous n'avez à vous préoccuper que de ce qu'il faut que vous vous disiez à vous-même. Rentrez en vous, mais tout d'abord préparez-vous à vous y recevoir; car ce serait folie, si vous ne savez quelle conduite tenir à cet effet, de vous en fier à votre seule inspiration. On peut errer dans la vie solitaire, tout comme lorsqu'on vit en société. Tant que vous n'êtes pas en mesure de vous présenter dans une attitude irréprochable, devant qui vous n'oseriez paraître autrement, tant que vous ne vous inspirez pas à vous-même pudeur et respect, «remplissez-vous l'esprit de nobles images (Cicéron)»; ayez toujours présents à l'imagination Caton, Phocion, Aristide devant lesquels les fous eux-mêmes cacheraient leurs fautes et faites-les juges de vos intentions. Si ces intentions sont autres qu'elles ne devraient, la déférence que vous avez pour eux vous remettra dans la bonne voie; ils vous y maintiendront, vous amenant à vous suffire, à n'emprunter qu'à vous, à faire que votre âme se fixe et s'affermisse sur des pensées, en nombre limité et d'ordre déterminé, où elle puisse se complaire; vous arriverez ainsi à reconnaître et à comprendre que ce sont là les seuls biens vraiment dignes de ce nom, biens dont on jouit dès qu'on le comprend, et vous vous en contenterez, sans souhaiter que votre vie se prolonge ni que votre nom acquière de la célébrité.»--Voilà bien le conseil d'une vraie philosophie, conforme aux lois de la nature; et non d'une philosophie toute d'ostentation, pleine de verbiage, comme celle de Pline et de Cicéron.

CHAPITRE XXXIX.

Considérations sur Cicéron.

=Cicéron et Pline le jeune étaient des ambitieux; ils ont été jusqu'à solliciter les historiens de faire l'éloge de leurs faits et gestes.=--Encore un fait qui fera ressortir la différence entre Epicure et Sénèque d'une part, Cicéron et ce Pline de l'autre. Les écrits mêmes de ceux-ci, qui, à mon sens, ressemblent peu, par l'esprit qui y règne, à ceux de Pline le naturaliste, oncle de ce dernier, sont des témoignages irrécusables d'une nature ambitieuse au delà de toute mesure. N'y sollicitent-ils pas entre autres, au su de tout le monde, les historiens de leur temps de ne pas omettre de les faire figurer dans leurs ouvrages! La fortune, comme pour se jouer d'eux, a fait parvenir jusqu'à nous ces vaniteuses requêtes, alors que depuis longtemps sont perdus ces ouvrages où il est question d'eux.

=Même dans leurs lettres intimes, ils ont recherché l'élégance du style; ils semblent ne les avoir écrites que pour être publiées.=--Mais ce qui dénonce la petitesse de sentiments de personnages de ce rang, c'est d'avoir voulu faire concourir pour une large part à leur gloire, leur intempérance et leur futilité de langage, en prétendant conserver à la postérité jusqu'aux lettres familières qu'ils écrivaient à leurs amis; au point que quelques-unes n'ayant pas été envoyées après avoir été écrites, ils les publient quand même, en donnant pour excuse que c'est afin de ne pas perdre leur peine et leurs veilles. Convient-il vraiment à deux consuls romains, premiers magistrats d'une république souveraine du monde, d'employer leurs loisirs à préparer et rédiger en style des mieux tournés de belles épîtres, dans le but d'acquérir la réputation de bien écrire la langue de leur nourrice! Que ferait de pire un simple maître d'école dont ce serait le gagne-pain?--Si les hauts faits de Xénophon et de César n'eussent surpassé de beaucoup leur éloquence, je doute qu'ils les eussent écrits; ce qu'ils ont cherché à faire connaître, c'est la conduite qu'il ont tenue dans les événements auxquels ils ont été mêlés, et non leur manière de les raconter. Si la perfection du langage pouvait valoir une gloire de bon aloi à de hauts personnages, Scipion et Lælius n'eussent certainement pas cédé à un esclave africain l'honneur qui pouvait leur revenir de leurs comédies et de leurs autres écrits où se manifestent toutes les délicatesses les plus délicieuses de la langue latine, car il est hors de doute que l'œuvre de Térence est la leur; outre que l'auteur en convient, cela ressort de sa beauté et de sa perfection mêmes, et de fait, je serais bien au regret que l'on me prouvât le contraire.

=Les rois et les grands ne doivent pas tirer vanité d'exceller dans les arts et les sciences; seuls les talents et les qualités qui importent à leur situation, sont susceptibles de leur faire honneur.=--C'est en quelque sorte se moquer et faire injure à quelqu'un que de chercher à le faire valoir en lui attribuant des qualités qui, si louables qu'elles soient par elles-mêmes, ne conviennent pas à son rang; ou encore en lui en attribuant d'autres que celles qui doivent être en lui en première ligne. C'est comme si on louait un roi d'être bon peintre ou bon architecte, ou encore adroit au tir ou à courir des bagues; de tels éloges ne font honneur que s'ils sont présentés d'une façon générale et ajoutent à ceux que peuvent mériter, par les qualités propres à la situation qu'ils occupent, ceux auxquels ils s'adressent; dans le cas pris pour exemple, à la justice du prince, à l'entente avec laquelle il dirige les affaires de l'État en paix comme en guerre. C'est de la sorte que ses connaissances en agriculture ont honoré Cyrus; que son éloquence et sa culture des belles-lettres ont honoré Charlemagne. Bien plus, j'ai vu de mon temps des personnages qui devaient leurs titres et leur situation à leur talent calligraphique, renier leurs débuts, s'appliquer à avoir une mauvaise écriture et affecter une profonde ignorance de ce savoir si vulgaire que le peuple estime ne se rencontrer guère chez les personnes instruites, et chercher à se recommander par des qualités plus importantes.--Démosthènes étant en ambassade auprès de Philippe, ses compagnons louaient ce prince d'être beau, éloquent et buveur émérite. Ce sont là, dit Démosthènes, des qualités faisant plus d'honneur à une femme, à un avocat et à une éponge, qu'à un roi: «Qu'il commande, qu'il terrasse l'ennemi qui résiste et soit clément à l'égard de celui réduit à l'impuissance (Horace).» Ce n'est pas le métier d'un roi de savoir bien chasser ou bien danser: «Que d'autres plaident éloquemment; que d'autres, armés du compas, décrivent les mouvements du ciel, prédisent le cours des astres; son rôle à lui, est de savoir gouverner (Virgile).»

Plutarque dit davantage: Se montrer aussi supérieur dans des choses accessoires, c'est témoigner avoir mal disposé de son temps, n'en avoir pas employé autant que l'on eût dû à l'étude de choses plus nécessaires et plus utiles.--C'est ce qui faisait dire à Philippe, roi de Macédoine, entendant son fils, devenu Alexandre le Grand, chanter dans un festin et déployer un talent à rendre jaloux les meilleurs musiciens: «N'as-tu pas honte de chanter si bien?»--C'est le même sentiment qui fit qu'un musicien, avec lequel ce même Philippe discutait sur son art, lui répondit: «Eh! Dieu vous garde, Sire, d'éprouver jamais de tels revers, que vous arriviez à être plus expert que moi en pareille matière.»--Un roi doit pouvoir répondre comme fit un jour Iphicrates à un orateur qui, dans son plaidoyer, le pressait en ces termes: «Eh quoi? qu'es-tu donc pour tant faire le brave? es-tu homme d'armes, es-tu archer, es-tu piquier?»--«Je ne suis rien de tout cela, mais je suis celui qui sait commander à tous ces gens-là.»--Antisthènes vit un indice du peu de valeur d'Ismenias, dans ce qu'on le vantait d'être un excellent joueur de flûte.

=Dans ses Essais, Montaigne dit avoir intentionnellement évité de développer les sujets qu'il traite; il se borne à les mentionner, sans même se préoccuper de la forme sous laquelle il les présente.=--Je sais bien, quand j'entends quelqu'un parler du style des Essais, que je préférerais qu'il n'en dise rien; ce ne sont pas tant les expressions que l'on relève, que les idées que l'on dénigre, d'une façon d'autant plus mordante qu'on le fait d'une manière indirecte. J'ai pu me tromper, mais combien d'autres, en ce même genre, prêtent encore plus à la critique! Toujours est-il, que ce soit bien ou mal, aucun écrivain n'a amorcé plus de sujets et, en tout cas, n'en a amoncelé autant sur le papier. Pour les y faire tenir en plus grand nombre, je ne fais guère que les énoncer; si je venais à les développer, ce ne serait plus un volume, mais plusieurs qu'il faudrait; beaucoup de faits s'y trouvent mentionnés, dont les conséquences ne sont pas déduites; celui qui voudra les scruter d'un peu près, donnera à ces Essais une extension indéfinie. Ces faits, comme les allégations que j'ai émises, ne sont pas toujours simplement des exemples devant faire autorité ou ajouter à l'intérêt de l'ouvrage; je ne les considère pas seulement comme appuyant mes dires; en dehors de cela, ils peuvent devenir le point de départ de dissertations plus importantes et plus larges, et souvent, en déviant un peu, fournir matière à traiter plus amplement certains sujets particulièrement délicats sur lesquels je n'ai pas voulu ici m'étendre davantage, tant pour moi que pour ceux qui auraient à cet égard ma manière de voir.

Pour en revenir à ce qui est du talent de la parole, je trouve que «ne savoir s'exprimer que d'une manière défectueuse», ou «ne savoir rien autre que bien parler», ne valent guère mieux l'un que l'autre: «Un arrangement symétrique n'est pas digne de l'homme (Sénèque).» Les sages disent qu'au point de vue du savoir il n'y a que la philosophie, et au point de vue des actes que la vertu, qui s'accommodent d'être pratiquées à tous les degrés et dans toutes les conditions de la société.

=Combien différent de Pline et de Cicéron, Épicure et Sénèque qui critiquent cette soif de célébrité dans un style moins brillant, mais plus sensé.=--On trouve quelque chose d'approchant des idées exprimées par Pline et Cicéron, dans Épicure et Sénèque; eux aussi indiquent que les lettres qu'ils écrivent à leurs amis, vivront éternellement; mais c'est d'autre façon et pour, dans un bon but, se mettre à l'unisson de la vanité de ceux avec lesquels ils sont en correspondance. Ils leur mandent en effet que s'ils demeurent aux affaires par désir de se faire un nom et de le transmettre aux siècles à venir, et s'ils craignent que la solitude et la retraite auxquelles ils les convient ne nuisent à ce résultat, ils peuvent se rassurer; qu'eux, qui leur écrivent, ont assez de crédit sur la postérité pour leur garantir que, ne serait-ce que par les lettres qu'ils leur adressent, ils feront connaître leurs noms et leur donneront plus de célébrité que ne peuvent leur en valoir les actes de leur vie publique.--Outre cette différence avec les lettres de Cicéron et de Pline, celles de nos deux philosophes ne sont pas vides et sans consistance, n'ayant de saillant que la délicatesse des expressions disposées suivant un rythme harmonieux; les leurs, substantielles, parlant raison en de nombreux et beaux passages, sont à même de rendre celui qui les lit, non plus éloquent, mais plus sage, et de lui apprendre non à bien dire, mais à bien faire. Fi de l'éloquence qui fixe notre attention sur elle-même, et non sur les sujets qu'elle traite! Constatons cependant que celle de Cicéron passa pour avoir été d'une telle perfection, qu'elle avait une valeur propre.--A ce propos, je conterai de lui cette anecdote qui fait toucher du doigt sa nature: Il avait à parler en public et était un peu pressé par le temps pour préparer convenablement son discours. Eros, l'un de ses esclaves, vint le prévenir que l'assemblée était remise au lendemain; il en fut si satisfait, que pour cette bonne nouvelle il l'affranchit.

=Raisons qui ont fait préférer à Montaigne la forme qu'il a donnée à ses Essais, au lieu du genre épistolaire pour lequel il avait cependant des dispositions particulières.=--Un mot sur ce genre épistolaire, dans lequel mes amis estiment que je pourrais réussir et que j'eusse volontiers adopté pour publier les produits de mon imagination, si j'avais eu à qui adresser mes lettres. Mais, pour cela, il eût fallu que j'eusse aujourd'hui, comme je l'avais jadis, une personne avec laquelle je fusse en relations continues, qui m'attirât, m'encourageât et me mit en verve; parce que raisonner, comme d'autres font, sur des hypothèses, je ne saurais le faire qu'en songe; ennemi juré de tout ce qui est faux, je ne saurais davantage m'entretenir de questions sérieuses avec des correspondants imaginaires. J'eusse été plus attentif et plus net dans ce que j'écrivais, si j'avais eu à l'adresser à un ami de l'intelligence et du caractère duquel j'eusse été assuré, plus qu'en m'adressant au public, chez lequel on trouve des gens de toutes sortes; et je suis convaincu que cela m'eût beaucoup mieux réussi. Mon style, naturellement peu sérieux et familier, ne convient guère pour traiter les affaires publiques; mais il m'est bien personnel, conforme de tous points à ma conversation qui est touffue, désordonnée, coupée, d'un caractère tout particulier.

=Rien de ridicule comme les formules oiseuses de respect et d'adulation qu'on prodigue de nos jours dans la correspondance privée; comment lui-même procédait à la sienne.=--Je ne m'entends pas à écrire des lettres cérémonieuses, qui ne sont au fond qu'une suite ininterrompue de belles phrases courtoises. Les longues protestations d'affection et les offres de service ne sont ni dans mes moyens, ni dans mes goûts; je n'en pense pas si long et il me déplaît d'en dire plus que je n'en pense. Cela n'est guère dans les usages actuels qui comportent une débauche de formules de politesse obséquieuses et serviles, comme il n'en fut jamais, où il est fait un tel abus dans les relations courantes de ces mots: Vie, âme, dévotion, adoration, serf, esclave, que si l'on veut marquer une sympathie particulièrement accentuée et respectueuse, les termes pour l'exprimer font défaut.

J'ai horreur d'avoir l'air d'un flatteur, et comme j'ai naturellement le parler bref, allant droit au but, dépourvu d'ambages, je semble, pour ceux qui ne me connaissent pas autrement, quelque peu dédaigneux. Ceux que j'honore le plus, sont ceux avec lesquels j'emploie le moins ces formules de politesse affectée; lorsque je suis tout particulièrement content, j'oublie les conventions mondaines. A l'égard de ceux de qui je dépends, je suis peu empressé et témoigne de la fierté; je me jette encore moins à la tête de ceux auxquels je suis le plus attaché; il me semble qu'ils doivent lire en mon cœur et que mes paroles feraient tort à mes sentiments. S'agit-il de souhaiter la bienvenue, de prendre congé, remercier, saluer, faire des offres de service et tous autres compliments emphatiques qu'édicte le cérémonial de la civilité, je ne connais personne qui ne demeure aussi sottement à court que moi. Je n'ai jamais écrit de lettres de recommandation pour solliciter en faveur de quelqu'un, que celui auquel elle était adressée n'ait trouvées sèches et tièdes.--Les Italiens sont forts pour publier des correspondances; j'en ai, je crois, plus de cent volumes; celles d'Annibal Caro me paraissent les meilleures. Si j'avais tout le papier qu'autrefois j'ai barbouillé pour les dames, lorsque ma plume traduisait les élans passionnés qui étaient en moi, peut-être y trouverait-on quelques pages qui mériteraient d'être communiquées à la jeunesse inoccupée, en proie à la même frénésie.

J'écris toujours mes lettres à la hâte et si précipitamment que, bien qu'ayant une écriture insupportablement mauvaise, je préfère écrire moi-même que d'avoir recours à quelqu'un, ne trouvant personne qui puisse me suivre quand je dicte; de plus, je ne me recopie jamais. J'ai habitué les hauts personnages qui me connaissent à admettre mes ratures et mes surcharges, ainsi que mon papier non plié et sans marge. Les lettres qui me coûtent le plus à faire, sont celles qui valent le moins; quand je traîne à les écrire, c'est signe que je n'y suis guère disposé. Je commence d'ordinaire sans plan arrêté, une phrase amène la suivante. De nos jours, les préambules et les enjolivements tiennent dans une lettre plus de place que ce qui en est le sujet. En écrire deux ne me coûte pas tant que d'en plier et cacheter une, aussi est-ce un soin dont je charge toujours un autre; non moins volontiers, quand j'ai achevé de traiter l'objet de ma lettre, je donnerais à quelqu'un commission d'y ajouter ces longues harangues, offres de service et prières par lesquelles nous les terminons et dont je souhaite vivement que l'usage, en se modifiant, nous débarrasse, comme aussi de transcrire la kyrielle des qualités et titres du destinataire, ce qui maintes fois a fait que, de crainte de me tromper, j'ai négligé d'écrire, notamment à des gens de loi et de finance. On a imaginé aujourd'hui tant de charges nouvelles, on a tellement prodigué les distinctions honorifiques et la gradation entre elles est telle, qu'outre la difficulté de s'y reconnaître, ces titres ayant été achetés fort cher par ceux qui les détiennent, on ne peut faire confusion ou commettre d'omissions sans les offenser; en surcharger les en-tête et dédicaces des ouvrages que nous faisons imprimer, est également, à mon avis, de fort mauvais goût.

CHAPITRE XL.

Le bien et le mal qui nous arrivent, ne sont souvent tels que par l'idée que nous nous en faisons.

=La diversité des opinions sur les biens et les maux est grande; la mort elle-même n'apparaît pas à tous comme un mal.=--Les hommes, dit une ancienne sentence grecque, sont tourmentés par l'idée qu'ils se font des choses, et non par les choses elles-mêmes. Ce serait un grand pas de fait pour le soulagement de notre misérable condition, s'il était prouvé que c'est là une vérité absolue. Si, en effet, le mal n'a accès en nous que parce que nous le jugeons tel, il semble qu'il est en notre pouvoir, soit de n'en pas tenir compte, soit de le faire servir pour notre bien. Si cela dépend de nous, pourquoi n'en viendrions-nous pas à bout, ou ne le ferions-nous pas tourner à notre avantage? Si ce que nous nommons mal et tourment, n'est par lui-même ni mal ni tourment, et que ce soit notre seule fantaisie qui lui attribue cette qualité, nous pouvons la modifier. Le pouvant, c'est une étrange folie de notre part si, alors que nul ne nous y force, nous nous en tenons à ce qui est le plus ennuyeux pour nous; et que, de notre consentement, les maladies, l'indigence, le mépris que l'on fait de nous, nous causent une impression pénible et désagréable, quand nous avons possibilité qu'elle soit bonne; autrement dit, si la fortune faisant naître simplement l'incident, c'est à nous qu'il appartient que son effet soit de telle ou telle nature.--Voyons donc si on peut affirmer avec quelque autorité que ce que nous appelons mal ne l'est pas par lui-même; ou du moins, ce qui revient au même, si, tel que c'est, il dépend de nous d'en modifier l'apparence sous laquelle cela se présente et l'effet que nous en ressentons.

Si les choses que nous redoutons avaient un caractère qui leur soit propre, s'imposant par lui-même, elles s'implanteraient chez tous de la même façon et leur action serait la même; tous les hommes sont en effet de même espèce et, à peu de différence près en plus ou en moins, pourvus des mêmes organes leur donnant possibilité de concevoir et de juger. La divergence d'idées que nous nous faisons de ces choses, témoigne donc bien nettement qu'elles n'agissent sur nous qu'en raison de la disposition d'esprit en laquelle nous sommes. Pour un qui, par hasard, les admet telles qu'elles sont dans la réalité, mille autres ne les reçoivent qu'en altérant leur caractère et leur en attribuant un tout contraire.--Nous tenons la mort, la pauvreté, la douleur comme nos pires ennemis. Or, cette mort que certains qualifient «d'entre les choses horribles, la plus horrible», qui ne sait que d'autres l'appellent «l'unique abri contre les tourments de cette vie,--le souverain bienfait de la nature,--le seul garant de notre liberté,--l'unique refuge immédiat et commun à tous les hommes, contre tous les maux». Les uns l'attendent en tremblant d'effroi; d'autres la préfèrent à la vie; il en est même qui se plaignent qu'elle soit trop à notre portée: «O mort, plût aux dieux que tu dédaignasses les lâches et que la vertu fût le seul titre à tes préférences (Lucain).» Ne nous occupons pas davantage de ces natures exceptionnelles, chez lesquelles le courage est porté à un si haut degré.

=Il est des gens qui plaisantent au seuil même de la mort, en allant au supplice, etc.=--Théodore répondait à Lysimaque qui menaçait de le tuer: «Tu feras là un grand coup, à l'instar de ce que peut produire la cantharide.»--La plupart des philosophes se trouvent avoir soit à dessein prévenu la venue de la mort, soit l'avoir hâtée en y aidant.--Combien ne voit-on pas de gens du peuple, conduits à la mort, non pas simplement à la mort, mais à une mort ignominieuse, accompagnée quelquefois de cruels supplices, faire montre d'une telle assurance, les uns par ostentation, les autres tout naturellement, que rien ne semble changé dans l'ordinaire de leur vie. Ils règlent leurs affaires domestiques, se recommandent à leurs amis, chantent, adressent des exhortations à la foule, lui parlent en mêlant parfois à leurs propos le mot pour rire; boivent, en portant la santé de leurs connaissances, avec le même calme, le même courage qu'eut Socrate.

L'un d'eux, que l'on menait au gibet, disait «qu'on se gardât de passer par telle rue, où l'on courrait risque de rencontrer un marchand envers lequel il avait une vieille dette et qui pourrait lui faire mettre la main sur le collet».--Un autre disait au bourreau «de ne pas lui toucher la gorge, parce qu'étant très chatouilleux, il pourrait se faire que cela lui donnât envie de rire».--Un autre répondait à son confesseur qui lui affirmait qu'il souperait le soir même avec Notre-Seigneur: «Allez-y donc, vous; pour moi, je fais jeûne aujourd'hui.»--Un autre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant bu le premier au même gobelet, disait «ne pas vouloir boire après lui, de peur d'attraper la vérole».--Chacun connaît l'histoire de ce Picard auquel, pendant qu'il gravissait l'échelle de la potence, on présentait une fille à épouser, moyennant quoi, il aurait la vie sauve (ce que parfois notre justice autorise). Il l'examina un instant et s'apercevant qu'elle boitait: «Fais ton office, pends-moi, dit-il au bourreau; elle boite.»--On dit qu'en Danemark, même fait s'est produit: un homme condamné à avoir la tête tranchée, était sur l'échafaud; on lui fit même proposition; il refusa parce que la fille qu'on lui offrait avait les joues tombantes et le nez trop pointu.--A Toulouse, un valet accusé d'hérésie, donnait pour unique raison de sa croyance que, sur ce point, il s'en rapportait uniquement à son maître, jeune écolier qui était prisonnier comme lui; n'en voulant pas démordre, il préféra la mort à se laisser persuader que son maître pût être dans l'erreur.--Les chroniques rapportent qu'à Arras, quand Louis XI s'empara de la ville, nombre de gens du peuple se laissèrent pendre, plutôt que de consentir à crier: «Vive le roi!»--Parmi les bouffons, ces êtres assez méprisables, il s'en est trouvé qui ont conservé jusqu'à leur dernier moment leur caractère enjoué: l'un d'eux, condamné à être pendu, au moment où le bourreau le lançait dans le vide, s'écria: «Vive le plaisir!» ce qui était son refrain ordinaire.--Un autre, sur le point de rendre l'âme, avait été étendu sur une paillasse, en travers du foyer; le médecin lui demandant où son mal le tenait: «Entre le banc et le feu,» lui répondit-il. Au prêtre qui, pour lui donner l'extrême-onction, cherchait ses pieds contractés et repliés sous lui par l'effet de la maladie: «Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes.» Un des assistants l'exhortant à se recommander à Dieu: «Quelqu'un se rend-il donc près de lui?» demanda-t-il. L'autre lui répondant: «Mais c'est vous-même et sous peu, si tel est son bon plaisir.» «Y a-t-il chance que ce soit demain soir?» répliqua-t-il. «Demain ou à un autre moment, peu importe, cela ne tardera pas, poursuivit son interlocuteur; bornez-vous à vous recommander à lui.» «Alors mieux vaut, conclut-il, que je lui porte mes recommandations moi-même.»

=Dans les Indes, les femmes s'ensevelissent ou se brûlent vivantes sur le corps de leur mari; fréquemment les vicissitudes de la guerre amènent des populations entières à se donner volontairement la mort.=--Dans le royaume de Narsingue, les femmes des prêtres sont, encore aujourd'hui, ensevelies vivantes avec le corps de leurs maris: les autres femmes n'appartenant pas à cette caste sont brûlées vives aux funérailles de leurs époux, et toutes supportent leur sort, non seulement avec fermeté, mais gaîment. A la mort du roi, ses femmes et ses concubines, ses favoris, tous ses officiers et ses serviteurs, et ils sont légion, se présentent avec une joie si manifeste au bûcher où le corps de leur maître est brûlé et dans lequel ils vont eux-mêmes se précipiter, qu'ils témoignent par là tenir pour un très grand honneur de l'accompagner dans l'autre monde.--Pendant nos dernières guerres dans le Milanais, Milan fut si souvent pris et repris que le peuple, rendu impatient par ces changements de fortune multipliés, en vint à une telle insouciance de la mort, que mon père, auquel je l'ai entendu dire, vit compter jusqu'à vingt-cinq chefs de famille qui, en une semaine, se la donnèrent eux-mêmes.--Ce fait est à rapprocher de ce qui se passa au siège de Xanthe par Brutus, dont les habitants, hommes, femmes et enfants, se précipitèrent pêle-mêle au-devant de la mort avec un si ardent désir de la recevoir, qu'on ne saurait faire plus pour sauver sa vie qu'ils ne firent pour la perdre; si bien que Brutus ne put qu'à grand'peine en sauver un petit nombre.

=Souvent l'homme sacrifie sa vie à la conservation d'idées politiques ou religieuses.=--Toute opinion peut s'emparer de nous avec une force telle qu'il peut nous arriver de la soutenir aux dépens de notre vie.--Le premier article du serment, si empreint de courage, par lequel les Grecs se lièrent au moment des guerres médiques, portait que chacun s'engageait à passer de vie à trépas, plutôt que d'accepter la domination des Perses.--Combien, dans la guerre engagée entre les Turcs et les Grecs, voit-on des premiers subir une mort cruelle, plutôt que de renoncer à la circoncision et se faire baptiser, actes de courage dont toutes les religions du reste nous offrent des exemples.

Les rois de Castille ayant banni les Juifs de leurs états, le roi Jean de Portugal leur vendit, à huit écus par tête, la faculté de se réfugier dans les siens pendant un temps déterminé, au bout duquel ils devaient en sortir; et, pour ce faire, il s'engageait à leur fournir des vaisseaux pour les transporter en Afrique. Le jour arrivé, passé lequel il était spécifié que ceux qui n'auraient pas quitté le territoire seraient réduits en esclavage, les vaisseaux leur furent amenés en nombre insuffisant. Ceux qui purent embarquer, fort vilainement malmenés par les équipages, eurent à subir indignités sur indignités; en outre, promenés sur mer dans un sens puis en sens contraire jusqu'à ce que, leurs provisions étant épuisées, ils fussent contraints d'en acheter à ceux qui les transportaient, ceux-ci les leur firent payer si cher, qu'ils en arrivèrent, cet état de choses se prolongeant, à se trouver, lorsqu'on les débarqua, ne plus posséder que leurs chemises. En apprenant ces traitements inhumains, la plupart de ceux demeurés en Portugal se résolurent à la servitude; quelques-uns feignirent même de changer de religion. Emmanuel, successeur de Jean, étant monté sur le trône, leur rendit d'abord la liberté; plus tard, changeant d'avis, il leur enjoignit de sortir du royaume et leur assigna trois ports pour s'embarquer. Il espérait de la sorte, dit l'évêque Osorius, historien latin très digne de foi de notre époque, qui a écrit la chronique de ces temps, que la liberté qu'il leur avait rendue ne les ayant pas fait se convertir au christianisme, ils s'y détermineraient pour ne pas se livrer aux rapines des mariniers auxquels ils devaient se confier et ne pas abandonner, pour une contrée qui leur était étrangère et inconnue, un pays auquel ils étaient habitués et dans lequel ils avaient de grandes richesses. Les voyant résolus à partir et se trouvant ainsi déçu dans ses espérances, il supprima deux des ports où il avait autorisé leur embarquement, soit qu'il espérât qu'une plus grande longueur du trajet et le surcroît d'incommodités qui devait en résulter en arrêteraient un certain nombre, soit pour les faire se réunir tous en un même lieu et avoir ainsi plus de facilité pour le projet qu'il avait conçu de leur enlever leurs enfants au-dessous de quatorze ans et les transporter en un endroit où, hors de la vue et de la direction de leurs parents, ils fussent élevés dans notre religion. Osorius ajoute que l'exécution de cette mesure donna lieu à des scènes horribles; l'affection naturelle pour leurs enfants, s'ajoutant à l'attachement à leur foi, à l'encontre desquels allait cet ordre barbare, firent qu'on vit nombre de pères et de mères se détruire eux-mêmes et, ce qui était un plus terrible spectacle encore, par amour et compassion précipiter leurs jeunes enfants dans des puits, pour les soustraire à la violence qui leur était faite. Finalement, le délai qui leur avait été assigné pour leur départ étant, faute de moyens pour l'affectuer, arrivé à terme, ils se remirent en servitude. Quelques-uns se firent chrétiens, mais aujourd'hui encore, après cent ans écoulés, peu de Portugais sont convaincus de la sincérité de leur foi et de celle de quiconque de leur race, bien que l'habitude et le temps, plus que la contrainte, soient les facteurs qui ont le plus d'action pour amener des changements de cette nature.--A Castelnaudary, cinquante Albigeois atteints d'hérésie, ne voulant pas désavouer leur croyance, furent, d'une seule fois, brûlés vifs et endurèrent ce supplice avec un courage admirable: «Que de fois n'a-t-on pas vu courir à une mort certaine non seulement nos généraux, mais nos armées entières (Cicéron)!»

=Parfois la mort est recherchée uniquement comme un état préférable à la vie; ainsi donc elle ne saurait être un sujet de crainte.=--J'ai vu un de mes amis intimes vouloir la mort à toute force; absolument imbu de cette idée, dont il s'était pénétré par maints arguments spécieux dont je ne parvins pas à triompher, il saisit avec * une ardeur fiévreuse la première occasion honorable qui s'offrit de la mettre à exécution, sans qu'on pût soupçonner son parti pris.--Nous avons plusieurs exemples de gens, même d'enfants qui, de notre temps, se sont donné la mort pour éviter des incommodités sans importance. A ce propos, un ancien ne dit-il pas: «Que ne craindrons-nous pas, si nous craignons ce que la lâcheté elle-même choisit pour refuge?»

Je n'en finirais pas, si j'énumérais ici les individus, en si grand nombre, de tous sexes, de toutes conditions, de toutes sectes qui, dans des siècles plus heureux, ont attendu la mort avec fermeté, ou l'ont volontairement cherchée, et cherchée non seulement pour mettre fin aux maux de cette vie, mais certains simplement parce qu'ils en avaient assez de l'existence, d'autres parce qu'ils espéraient une vie meilleure dans l'autre monde. Ils sont en nombre infini, si bien que j'aurais meilleur marché de supputer ceux pour lesquels la mort a été un sujet de crainte.--Rien que ce fait: Le philosophe Pyrrhon étant sur un bateau, assailli par une violente tempête, montrait à ceux qui, autour de lui, étaient les plus effrayés, un pourceau qui ne semblait nullement se soucier de l'orage, et les exhortait à prendre exemple sur cet animal. Oserons-nous donc soutenir que la raison, cette faculté dont nous nous enorgueillissons tant, à laquelle nous devons de nous considérer comme les souverains maîtres des autres créatures, nous a été donnée pour être un sujet de tourment? A quoi nous sert de pouvoir nous rendre compte des choses, si nous en devenons plus lâches; si cette connaissance nous enlève le repos et le tranquillité dont nous jouirions sans cela, si elle nous réduit à une condition pire que celle du pourceau de Pyrrhon? C'est pour notre plus grand bien, que nous avons été doués d'intelligence; pourquoi la faire tourner à notre préjudice, contrairement aux desseins de la nature et à l'ordre universel des choses qui veulent que chacun use de ses facultés et de ses moyens d'action, au mieux de sa commodité?

=La douleur est tenue par certains comme le plus grand des maux; il en est qui nient sa réalité, d'autres prétendent au contraire ne redouter dans la mort que la douleur qui d'ordinaire l'accompagne; fausseté de ces deux assertions.=--Bien, me dira-t-on, admettons que vous soyez dans le vrai en ce qui touche la mort; mais que direz-vous de l'indigence? Que direz-vous aussi de la douleur qu'Aristippe, Hieronyme et la plupart des sages ont estimée le plus grand des maux, ce qu'ont dû confesser, sous son étreinte, ceux-là mêmes qui la niaient en parole?--Posidonius étant extrêmement souffrant d'une crise aiguë d'une maladie douloureuse, Pompée, venu pour le voir, s'excusait d'avoir choisi un moment aussi inopportun, pour l'entendre deviser de philosophie: «A Dieu ne plaise, lui dit Posidonius, que la douleur prenne tant d'empire sur moi, qu'elle m'empêche d'en disserter»; et, là-dessus, il se met à parler précisément sur le mépris que nous devons faire de la douleur. Pendant qu'il discourait, ses souffrances s'accentuant de plus en plus: «Tu as beau faire, ô douleur, s'écria-t-il, je ne conviendrai pas quand même que tu es un mal.»--Que prouve ce conte dont les philosophes se prévalent tant sur le mépris en lequel nous devons tenir la douleur? Le débat ne porte ici que sur le mot lui-même; mais si la douleur était sans effet sur Posidonius, pourquoi lui faisait-elle interrompre son entretien? pourquoi croyait-il faire acte méritoire, en ne l'appelant pas un mal? Tout n'est pas ici effet d'imagination: nous pouvons en parler en parfaite connaissance de cause, puisque ce sont nos sens eux-mêmes qui sont juges: «S'ils nous trompent la raison nous trompe également (Lucrèce).» Ferons-nous admettre à notre chair que les coups d'étrivières ne sont qu'un chatouillement agréable; à notre goût, que l'aloès est du vin de Graves? Le pourceau de Pyrrhon vient ici à l'appui de notre thèse: il n'éprouve pas d'effroi, alors que la mort est imminente; mais si on le bat, il crie et se tourmente. Nierons-nous la loi générale de la nature qui se manifeste chez tout ce qui, sous la voûte céleste, a vie et tremble sous l'effet de la douleur? Les arbres eux-mêmes semblent gémir, quand on les mutile!

La mort ne se ressent que parce qu'on y pense, d'autant que c'est l'affaire d'un moment: «Ou la mort a été ou elle sera, rien n'est présent en elle (La Boétie)»; «C'est bien moins elle-même que son attente qui est cruelle (Ovide)»; des milliers d'animaux, des milliers d'hommes meurent, sans même se sentir menacés.--Nous disons aussi que ce que nous redoutons surtout dans la mort, c'est la douleur qui, d'ordinaire, en est l'avant-coureur; toutefois s'il faut en croire un Père de l'Église: «La mort n'est un mal que par ce qui vient après elle (Saint Augustin)»; pour moi, je crois être encore plus dans le vrai en disant que «ni ce qui la précède, ni ce qui la suit, ne sont parties intégrantes de la mort». Notre dire sur ce point est entaché de fausseté; l'expérience montre que c'est plutôt l'inquiétude que nous cause le sentiment de la mort qui fait que nous ressentons si vivement la douleur, et que nos souffrances nous sont doublement pénibles, quand elles semblent devoir aboutir à cette fin. Mais la raison nous fait honte de redouter une chose si soudaine, si inévitable et qui ne se sent pas, et nous masquons notre lâcheté en lui donnant un prétexte plus plausible. Tous les maux qui n'ont d'autre conséquence que la souffrance qu'ils nous causent, nous les disons sans danger; qui est-ce qui considère comme des maladies les maux de dents, la goutte, si douloureux qu'ils soient, du moment qu'ils ne menacent pas notre vie?

=La réalité de la douleur n'est pas douteuse, et c'est même le propre de la vertu de la braver.=--Admettons un instant que dans la mort, ce soit surtout la douleur qui nous touche; n'est-ce pas aussi la douleur qui se présente à nous dans le cas de la pauvreté, qui nous la fait sentir par la soif, le froid, le chaud, les veilles! ne nous occupons donc que d'elle qui est la seule à qui nous ayons affaire.--J'admets que ce soit le pire accident qui puisse nous arriver et le fais volontiers, étant l'homme du monde qui lui veut le plus de mal et l'évite le plus qu'il peut, bien que, jusqu'à présent, Dieu merci, je n'aie pas eu grand rapport avec elle; mais nous avons possibilité, sinon de l'anéantir, du moins de la diminuer, en nous montrant patients, et d'en affranchir notre âme et notre raison, alors même qu'elle tient notre corps sous sa dépendance. S'il n'en était ainsi, que vaudraient la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la résolution? Quel rôle auraient-elles à jouer, si la douleur n'était plus à défier? «La vertu est avide de périls (Sénèque).» S'il ne fallait nous coucher sur la dure; armé de toutes pièces, endurer la chaleur du milieu du jour; manger du cheval et de l'âne, se voir taillader les chairs, extraire une balle du corps; souffrir quand on nous recoud, qu'on nous cautérise ou qu'on nous sonde, par quoi acquerrions-nous supériorité sur les gens du commun? Les sages sont bien loin de nous inviter à fuir le mal et la douleur quand ils nous disent «qu'entre plusieurs actions également bonnes, celle dont l'exécution présente le plus de peine, est celle que nous devons le plus souhaiter avoir à accomplir».--«Ce n'est ni par la joie et les plaisirs, ni par les jeux et les ris compagnons ordinaires de la frivolité, qu'on est heureux; on l'est souvent aussi dans la tristesse, par la fermeté et la constance (Cicéron).» C'est pourquoi jamais nos pères n'ont pu comprendre que les conquêtes faites de vive force, en courant les hasards de la guerre, ne soient pas plus avantageuses que celles qu'on fait en toute sécurité, par les intelligences que l'on s'est ménagées et par des négociations: «La vertu est d'autant plus douce, qu'elle nous a plus coûté (Lucain).»

=Plus elle est violente, plus elle est courte et plus il est possible à l'homme d'en diminuer l'acuité en réagissent contre elle, ce que nous permettent de faire les forces de l'âme, et ce à quoi nous parvenons tous, sous l'empire de sentiments divers.=--Bien plus, et cela doit nous consoler, la nature a fait que «lorsque la douleur est violente, elle est de courte durée; et que lorsqu'elle se prolonge, elle est légère (Cicéron)». Tu ne la ressentiras pas longtemps, si elle est excessive; elle cessera d'être ou mettra fin à ton existence, ce qui revient au même; si tu ne peux la supporter, elle t'emportera: «Souviens-toi que les grandes douleurs se terminent par la mort; que les petites nous laissent de nombreux intervalles de repos et que nous sommes à même de dominer celles de moyenne intensité. Tant qu'elles sont supportables, endurons-les donc patiemment; si elles ne le sont pas, si la vie nous déplaît, sortons-en comme d'un théâtre (Cicéron).»

Ce qui fait que nous supportons si impatiemment la douleur, c'est que nous ne sommes pas habitués à rechercher en notre âme notre principal contentement; nous ne faisons pas assez fond sur elle, qui est la seule et souveraine maîtresse de notre condition ici-bas. Le corps n'a, sauf en plus ou en moins, qu'une manière d'être et de faire; l'âme, sous des formes diverses très variées, soumet à elle, et d'après l'état dans lequel elle se trouve, les sensations du corps et tous autres accidents; aussi faut-il l'étudier, chercher et éveiller en elle ses moyens d'action qui sont tout-puissants. Il n'y a pas de raison, de prescription, de force susceptibles de prévaloir contre ce vers quoi elle incline et qui a ses préférences. De tant de milliers de moyens qui sont à notre disposition, mettons-en un en jeu qui assure notre repos et notre conservation et nous serons non seulement à l'abri de toute atteinte, mais les offenses et les maux tourneront eux-mêmes, si bon lui semble, à notre avantage, et peut-être même nous en réjouirons-nous. Elle met tout indifféremment à profit; l'erreur, les songes lui servent comme la réalité à nous protéger et à nous satisfaire.--Il est facile de reconnaître que c'est notre disposition d'esprit qui aiguise en nous la douleur et la volupté; chez les animaux, sur lesquels l'esprit n'a pas action, les sensations du corps se manifestent naturellement, telles qu'elles se ressentent, et, par suite, sont à peu près uniformes dans chaque espèce, ainsi que cela se constate par la similitude qui existe dans la manière dont ils en agissent dans les divers actes qu'ils accomplissent. Si, sans intervenir, nous laissions à nos membres la liberté d'action qu'ils tiennent de la nature, il est à croire que nous nous en trouverions mieux, parce qu'elle leur a donné la notion exacte de la mesure à garder vis-à-vis de la volupté comme vis-à-vis de la douleur, sentiment qui doit être juste, cette notion étant la même pour tous. Mais puisque nous n'en tenons aucun compte, que nous en agissons au gré de nos fantaisies qui ne connaissent aucune règle, cherchons au moins à faire que ce soit de la façon la plus agréable pour nous.--Platon redoute de nous voir trop fortement aux prises avec la douleur et la volupté qui, d'après lui, rendraient l'âme trop dépendante du corps; je crois plutôt qu'au contraire, elles l'en détachent et l'en affranchissent. De même que la fuite rend l'ennemi plus acharné à la poursuite, la douleur s'enorgueillit si elle arrive à nous faire trembler; à l'égard de qui lui tient tête, elle est de bien meilleure composition; résistons-lui donc et contenons-la; en battant en retraite, nous laissant acculer, nous provoquons et attirons sur nous la ruine qui nous menace. Le corps, en se raidissant, est plus dispos à la résistance; il en est de même de l'âme.

Mais passons aux exemples; ils intéressent particulièrement les gens qui, comme moi, souffrent des reins. Nous verrons qu'il en est de la douleur comme des brillants qui prennent des teintes plus claires ou plus foncées selon le fond sur lequel ils sont sertis, et qu'elle n'occupe de place en nous que celle que nous lui faisons: «Plus ils se livrent à la douleur, plus elle a de prise sur eux (Saint Augustin).»--Nous ressentons plus vivement un coup de bistouri qui nous est donné par un chirurgien, que dix coups d'épée reçus dans la chaleur du combat.--Les douleurs de l'enfantement que les médecins et Dieu lui-même estiment grandes et que nous entourons de tant de cérémonie, chez certains peuples on n'y prête pas attention. Je laisse de côté les femmes de Sparte, mais chez les Suisses qui sont en nombre parmi nos gens de service, il n'y paraît pas, sinon que trottant à la suite de leurs maris, elles vont aujourd'hui portant suspendu à leur cou l'enfant qu'hier elles avaient dans le ventre. Ces Bohémiennes mal bâties, qui apparaissent parfois chez nous, vont elles-mêmes laver au cours d'eau le plus proche leur enfant qui vient de naître, et s'y baignent en même temps. Sans parler de tant de filles qui, tous les jours, mettent au monde clandestinement des enfants conçus également à la dérobée, cette belle et noble épouse de Sabinus, patricien romain, n'a-t-elle pas, pour ne pas compromettre le salut d'un autre, seule, sans secours, sans jeter un cri ni exhaler un gémissement, supporté l'enfantement de deux jumeaux?--Un tout jeune garçon de Lacédémone qui a dérobé un renard et le tient caché sous son manteau, se laisse déchirer le ventre plutôt que de se trahir, redoutant plus la honte que lui vaudrait sa maladresse que nous ne craignons nous-mêmes la punition pour un semblable méfait.--Un autre présentant l'encens dans un sacrifice, pour ne pas apporter de trouble à la cérémonie, se laisse brûler jusqu'à l'os par un charbon ardent tombé dans la manche de son vêtement.--N'en cite-t-on pas un grand nombre qui, dans l'épreuve qu'imposaient les institutions de Lacédémone aux enfants de sept ans, se laissaient fouetter jusqu'à la mort, sans que leur physionomie accusât la moindre douleur? Cicéron les a vus se battre par troupes à coups de poings, de pieds, de dents, luttant ainsi jusqu'à en perdre connaissance, plutôt que de s'avouer vaincus: «Jamais l'usage ne vaincra la nature, elle est invincible; mais la mollesse, les délices, l'oisiveté, l'indolence, altèrent notre âme; les opinions fausses et les mauvaises habitudes nous corrompent (Cicéron).»

Chacun connaît l'histoire de Scévola qui, s'étant introduit dans le camp ennemi pour en tuer le chef, n'y réussit point; et qui, pour atteindre quand même son but de délivrer sa patrie, s'avisa d'une idée étrange. Confessant son projet à Porsenna, le roi qu'il avait voulu frapper, il ajouta pour l'effrayer que, dans le camp romain, ils étaient plusieurs tels que lui, résolus à entreprendre le coup qu'il avait manqué; et, pour montrer quel homme il était, s'approchant d'un brasier, il y étendit le bras et souffrit sans broncher de le voir lentement consumer par le feu et l'y maintint jusqu'à ce que son ennemi lui-même, pénétré d'horreur, fît écarter le brasero.--Que dire de celui qui, pendant qu'on lui coupait un membre, ne daigna pas interrompre sa lecture?--Et de cet autre, persistant à se moquer et à rire des tortures qu'on exerçait contre lui, au point que ses bourreaux exaspérés, après avoir inventé des tourments de plus en plus cruels pour triompher de sa constance, durent s'avouer vaincus? il est vrai que c'était un philosophe!--Un gladiateur de César ne cessa de plaisanter, tandis qu'on lui sondait ses plaies et qu'on les lui ouvrait: «Jamais le dernier des gladiateurs a-t-il gémi ou changé de visage? Quel art dans sa chute même, pour en dérober la honte aux yeux du public! Renversé enfin sous son adversaire et condamné par le peuple, a-t-il jamais détourné la tête, en recevant le coup mortel (Cicéron)?»

Venons-en aux femmes. Qui n'a entendu parler de celle qui, à Paris, se fit enlever la peau dans le seul but qu'une nouvelle lui donnât un teint plus frais? Il y en a qui se font arracher des dents saines, pleines de vie, pour que la voix en devienne plus douce et plus ample ou pour que la dentition en ait meilleure apparence. Combien d'exemples de mépris de la douleur n'avons-nous pas en ce genre; de quoi ne sont-elles capables, que redoutent-elles pour peu qu'elles espèrent que leur beauté en profitera! «Il s'en trouve qui prennent soin d'arracher leurs cheveux blancs et qui s'écorchent le visage pour se faire une nouvelle peau (Tiburce).» J'en ai vu avaler du sable, de la cendre et en arriver à se ruiner l'estomac pour se donner un teint pâle. Pour avoir la taille mince et élégante des Espagnoles, quelles tortures ne s'imposent-elles pas, guindées, sanglées, avec des éclisses sur les côtés qui mettent la chair à vif, si bien qu'il y en a quelquefois qui en meurent.

Chez beaucoup de peuples de notre époque, il arrive fréquemment que pour confirmer la véracité de ses paroles, on s'inflige volontairement des blessures. Notre roi en cite des cas qu'il a vus en Pologne, qui se sont produits pour attester des déclarations faites à lui-même. En dehors de faits semblables qui, à ma connaissance, ont eu lieu en France par imitation, peu avant que je ne revienne de ces fameux états de Blois, j'ai vu en Picardie une fille qui, pour affirmer la sincérité des promesses qu'elle avait faites et aussi sa fidélité, se donna, avec le poinçon qu'elle portait dans sa chevelure, quatre à cinq forts coups dans le bras, qui lui traversèrent la peau et la firent saigner abondamment.--Les Turcs se font de grandes estafilades en l'honneur de leurs dames; et, pour que la trace en demeure, ils mettent aussitôt après le feu dans la plaie et l'y maintiennent un temps incroyable, tant pour arrêter l'écoulement du sang que pour que se forme une cicatrice; des personnes qui l'ont vu, l'ont écrit et me l'ont affirmé par serment. Dans ce même pays, on voit tous les jours des gens qui, pour dix aspres, s'entaillent profondément soit le bras, soit la cuisse.--Je suis très aise, quand les témoignages abondent pour les choses qu'il importe le plus d'établir; et ici, le christianisme nous en fournit de concluants. Après notre divin Guide combien, à son exemple et par dévotion, ont voulu porter la croix! Des témoins très dignes de foi nous font connaître que le roi saint Louis porta constamment la haire, jusqu'à ce que, dans sa vieillesse, son confesseur le lui interdit; et que, tous les vendredis, il se faisait flageller sur les épaules par un prêtre avec une discipline formée de cinq chaînettes en fer, qu'à cet effet on portait toujours dans son attirail de nuit.

Notre dernier duc de Guyenne, Guillaume, père de cette Eléonore qui transmit ce duché aux maisons de France et d'Angleterre, portait continuellement par pénitence, pendant les dix ou douze dernières années de sa vie, une cuirasse sous un habit de religieux.--Foulques, comte d'Anjou, alla jusqu'à Jérusalem, pour là, la corde au cou, se faire fouetter par deux de ses valets devant le sépulcre de Notre-Seigneur.--Ne voit-on pas chaque année, le vendredi saint, en divers lieux, nombre d'hommes et de femmes se flagellant eux-mêmes, au point de se déchirer la peau et mettre les os à nu, spectacle dont j'ai été souvent témoin et qui ne m'a jamais séduit. Ces gens vont masqués et il en est, dit-on, parmi eux, qui se livrent à ces pratiques moyennant argent, comme œuvre pie pour le salut d'autrui; ils font preuve d'un mépris de la douleur d'autant plus grand, que le fanatisme religieux est un stimulant autrement puissant que l'avarice.

Q. Maximus enterra son fils, personnage consulaire; M. Caton enterra le sien, préteur désigné; L. Paulus, les deux siens à peu de jours d'intervalle, sans que leurs visages reflétassent la moindre émotion, sans que rien témoignât de leur deuil.--Un jour, je disais de quelqu'un, en plaisantant, qu'il avait frustré la justice divine; il avait, en un même jour, par un cruel coup du sort, comme on peut le croire, perdu de mort violente trois enfants déjà grands: peu s'en fallut qu'il ne considérât cet accident comme une faveur et une gratification particulières de la Providence.--Je ne suis pas pour ces sentiments hors nature; j'ai perdu deux ou trois enfants * qui, il est vrai, étaient encore en nourrice; si je n'en ai pas été au comble de la douleur, ce n'a toujours pas été sans en éprouver du regret; c'est du reste l'un des malheurs auxquels l'homme est le plus sensible. Il existe bien d'autres causes d'affliction qui se produisent communément et qui ne me toucheraient guère, si elles m'atteignaient. J'en ai méprisé qui me sont survenues, de celles que le monde considère tellement comme devant nous affecter profondément, que je n'oserais, sans rougir, me vanter en public de mon indifférence: «D'où l'on peut voir que l'affliction n'est pas un effet de la nature, mais de l'opinion (Cicéron).»

L'opinion est en effet une puissance qui ose tout et ne garde aucune mesure. Qui rechercha jamais la sécurité et le repos avec plus d'avidité qu'Alexandre et César n'en mirent à rechercher l'inquiétude et les difficultés?--Terez, père de Sitalcez, disait souvent que lorsqu'il ne faisait pas la guerre, il lui semblait qu'il n'y avait pas de différence entre lui et son palefrenier.--Étant consul, Caton, pour assurer la soumission de certaines villes en Espagne, interdit à leurs habitants de porter des armes; à la suite de cette défense, un grand nombre se tuèrent: «Nation féroce qui ne croyait pas qu'on pût vivre sans combattre (Tite Live).»--Combien en savons-nous qui ont renoncé aux douceurs d'une vie tranquille, chez eux, au milieu de leurs amis et connaissances, pour aller vivre dans d'horribles déserts inhabitables; d'autres, qui ont adopté un genre de vie abject, dégradant, où ils affichent le mépris du monde et affectent de s'y complaire. Le cardinal Borromée, qui est mort dernièrement à Milan, auquel sa noblesse, son immense fortune, le climat de l'Italie, sa jeunesse permettaient de se donner tant de jouissances, vécut constamment avec tant d'austérité que la même robe lui servait en hiver comme en été; il ne couchait que sur la paille; et les heures que les devoirs de sa charge lui laissaient libres, il les passait à genoux, étudiant continuellement, ayant près de son livre un peu d'eau et de pain: c'était tout ce dont se composaient ses repas et tout le temps qu'il y donnait.

J'en sais qui, en parfaite connaissance de cause, ont tiré profit et avancement de l'infidélité de leurs femmes, dont l'idée seule est, pour tant de gens, un sujet d'effroi.

Si la vue n'est pas le plus nécessaire de nos sens, c'est du moins celui auquel nous devons le plus d'agrément; et de tous nos organes, ceux qui concourent à la génération semblent être les plus utiles et ceux qui nous procurent le plus de plaisir; certaines gens cependant leur en veulent mortellement, uniquement en raison de ces satisfactions ineffables que nous leur devons, et ils les sacrifient par cela même qu'ils ont plus de prix. C'est probablement un raisonnement analogue que se tint celui qui se creva volontairement les yeux.

=Est-ce un bien ou non d'avoir beaucoup d'enfants?=--Le commun des hommes, et en particulier ceux dont les idées sont les plus saines, considèrent comme un grand bonheur d'avoir de nombreux enfants; moi et quelques autres estimons que le bonheur est de n'en avoir pas; je me range en cela à l'avis de Thalès, auquel on demandait pourquoi il ne se mariait pas et qui répondit: «Je ne tiens pas à laisser de rejetons après moi.»

=L'opinion que nous en avons fait seule le prix des choses.=--L'opinion que nous en avons fait seule le prix des choses. Cela se voit par le grand nombre de celles que nous n'examinons même pas pour nous rendre compte de ce qu'elles valent; c'est nous, et non elles, que nous examinons. Nous ne considérons ni leurs qualités, ni leur utilité, mais seulement ce qu'elles nous coûtent pour nous les procurer, comme si ce que nous en donnons était partie intégrante d'elles-mêmes; et la valeur que nous leur attribuons se mesure non aux services qu'elles peuvent rendre, mais à ce que nous avons donné pour les avoir. Cela me porte à trouver que nous en usons d'une bien singulière façon; nous ne prisons chaque chose qu'autant qu'elle nous a coûté cher et en proportion de ce qu'elle coûte; jamais non plus nous ne laissons tomber en discrédit ce à quoi nous attachons de la valeur: c'est son prix d'achat qui fait la valeur du diamant; la vertu s'apprécie par les difficultés à surmonter pour y atteindre; notre dévotion se mesure aux rigueurs que nous nous imposons; nous jugeons d'un médicament par l'amertume qu'il nous cause. Il en est qui pour arriver à la pauvreté jettent leurs écus dans cette même mer que tant d'autres fouillent de toutes parts pour y trouver la richesse.--Epicure a dit: «Etre riche, ce n'est pas être soulagé de nos préoccupations, mais seulement les échanger contre d'autres», et, en vérité, ce n'est pas la disette, mais bien l'abondance qui engendre l'avarice. Voici ce qu'à ce sujet me suggère ma propre expérience.

=Comment Montaigne réglait ses dépenses, alors qu'il n'était pas encore maître de ses biens.=--Mon existence, au sortir de l'enfance, a présenté trois phases. La première a duré près de vingt années, durant lesquelles je n'ai joui que de ressources aléatoires, dépendant des autres et de l'assistance que j'en recevais, sans revenus fixes, sans budget arrêté à l'avance. Je dépensais avec d'autant plus de désinvolture et moins d'attention, que je ne pouvais que me laisser aller aux hasards de la fortune. Jamais je ne me suis mieux trouvé; jamais la bourse de mes amis ne m'a été fermée; je m'étais du reste imposé de ne jamais être en défaut, quels que fussent mes autres besoins, pour payer mes dettes aux époques convenues; et, voyant la bonne volonté que j'apportais à me libérer, mille fois ces délais m'ont été prolongés; de la sorte, ma loyauté m'a rendu économe et je n'ai jamais trompé personne.--M'acquitter de ce que je dois, est en quelque sorte pour moi un plaisir; c'est comme si je me déchargeais d'un fardeau gênant qui me fait l'image de la servitude, d'autant que j'éprouve du contentement à faire ce que je crois juste et à contenter autrui. J'en excepte toutefois quand il faut marchander et compter; si je suis dans cette nécessité et que je ne puisse en donner commission à un autre, honteusement et bien à tort, je diffère autant que cela m'est possible les paiements à faire dans ces conditions, par peur de ces débats auxquels ni mon tempérament, ni la forme de mon langage ne se prêtent. Je ne hais rien tant que marchander; c'est un assaut de tricheries et d'impudences où, après une heure de discussions et d'hésitations, chacun transige avec sa parole et ses affirmations réitérées; et cela, pour cinq sous de plus ou de moins.--J'éprouvais aussi de la difficulté quand j'avais à emprunter; n'ayant pas grand cœur à faire semblable demande de vive voix, j'en courais la chance par écrit, ce qui est moins pénible, et rend le refus beaucoup plus facile.--Je m'en remettais plus volontiers et avec plus d'insouciance à ma bonne étoile de la satisfaction de mes besoins, que je n'ai fait depuis quand la prévoyance et la raison s'en sont mêlées. La plupart des gens qui ont des affaires à gérer, ont horreur de vivre dans cette continuelle incertitude: D'abord, ils ne réfléchissent pas que la plupart des hommes vivent de la sorte; combien de fort honnêtes gens ont laissé à l'abandon des biens dont il leur suffisait de jouir, et il en est ainsi tous les jours, pour aller chercher fortune près des rois ou de par le monde! Pour devenir César, outre qu'il dépensa son patrimoine, César s'endetta d'un million en monnaie d'or. Combien de marchands débutent dans le commerce en vendant leur métairie qui, ainsi transformée, prend le chemin des Indes, «à travers tant de mers orageuses (Catulle)!» Au temps actuel où la dévotion se fait si rare, mille et mille congrégations n'en vivent-elles pas moins fort commodément, bien qu'attendant chaque jour des libéralités de la Providence ce qu'il leur faut pour dîner?

=L'indigence peut subsister chez le riche comme elle existe chez le pauvre.=--En second lieu, ces gens d'ordre ne songent pas que ce qu'ils considèrent comme assuré, n'est guère moins incertain et hasardeux que le hasard lui-même. Avec plus de deux mille écus de rente, je suis aussi près de la misère que si je la côtoyais; car, outre que le sort a cent moyens de faire brèche à travers les richesses pour livrer accès à la pauvreté, et souvent il n'y a pas de moyen terme possible entre une fortune excessive et une extrême misère: «La fortune est de verre; plus elle brille, plus elle est fragile (P. Syrus)», outre qu'il a toute facilité pour renverser sens dessus dessous et rendre inutiles toutes les défenses que nous pouvons élever pour nous protéger, je trouve que l'indigence existe, la plupart du temps, autant chez ceux qui possèdent que chez ceux qui n'ont rien; j'irai même jusqu'à dire que lorsqu'elle est seule, elle est peut-être moins incommode que lorsqu'elle se rencontre en compagnie de richesses. Celles-ci résultent moins des revenus que l'on a, que de l'ordre que l'on met à les administrer: «Chacun est l'artisan de sa fortune (Salluste)»; et un riche qui est gêné, nécessiteux, qui a des embarras, est, à mon avis, plus misérable que celui qui est tout simplement pauvre: «L'indigence au sein de la richesse est la plus lourde des pauvretés (Sénèque).»--Les plus grands princes, ceux mêmes qui sont les plus riches, quand l'argent leur fait défaut, que leurs ressources sont épuisées, sont le plus ordinairement entraînés aux pires extrémités, car y en a-t-il de pires que de donner dans la tyrannie et de s'emparer injustement des biens de ses sujets?

=Être riche est un surcroît d'embarras, on est bientôt en proie à l'avarice et à ses tourments.=--La seconde phase de mon existence s'est produite quand j'ai eu de l'argent. Y ayant pris goût, je ne tardai pas à me créer des réserves importantes pour ma situation, estimant que seul ce qui excède sa dépense ordinaire, constitue un avoir, et qu'on ne saurait se tenir assuré de la possession de biens qui ne sont qu'en espérances, si fondées qu'elles paraissent; car, me disais-je, qu'arriverait-il si j'étais surpris par tel ou tel accident? Le résultat de ces pensées vaines et malsaines fut que je m'ingéniai, par la création de cette réserve superflue, à me prémunir contre toute fâcheuse éventualité; et, à qui me faisait observer que ces éventualités sont en nombre trop infini pour qu'il soit possible d'y parer, je savais fort bien répondre que si je ne pouvais me garder de toutes, je me gardais du moins contre un certain nombre et plus particulièrement contre certaines.--Cela ne se passait pas sans me causer des préoccupations, j'en gardais le secret, et moi qui parle si librement de ce qui me touche, ne disais pas la vérité quand il était question de l'argent que je pouvais avoir; j'en agissais comme bien d'autres qui, riches, se font plus pauvres qu'ils ne sont; ou qui, pauvres, exagèrent ce qu'ils ont et ne se font nullement un cas de conscience de toujours tromper sur ce qu'ils possèdent, ce qui est le fait d'une prudence aussi ridicule que honteuse!--Allais-je en voyage? il me semblait n'être jamais suffisamment pourvu; et plus forte était la somme que j'avais emportée, plus j'étais soucieux, tantôt de la sécurité des routes, tantôt de la fidélité des gens qui conduisaient mes bagages, sur le compte desquels, comme tant d'autres de ma connaissance, je n'étais rassuré que lorsque je les avais sous les yeux. Laissais-je mon coffre à argent chez moi, que de soupçons et d'inquiétudes et, qui pis est, que je ne pouvais communiquer à personne; j'avais toujours l'esprit de ce côté. Tout compte fait, veiller sur son argent cause plus de peine que l'acquérir. Lorsque je n'en faisais pas autant que je dis, il ne m'en coûtait pas moins pour me retenir de le faire.--D'agrément, j'en avais peu ou pas; de ce que j'avais le moyen de dépenser davantage, je n'y regardais pas moins qu'avant; car, ainsi que le dit Bion: «Celui qui a une épaisse chevelure se fâche autant que le chauve, quand on lui arrache un cheveu»; du moment que l'habitude est prise, que vous vous êtes mis dans l'idée d'avoir un pécule déterminé, vous n'en disposez plus, vous n'osez l'écorner; c'est une construction qui, vous semble-t-il, croulera si vous y touchez; il faut que vous y soyez contraint par la nécessité pour vous décider à l'entamer. Avant, quand j'engageais mes hardes ou vendais un cheval, c'était bien moins à mon corps défendant et à contre-cœur qu'alors qu'il me fallait faire brèche à cette bourse favorite que je tenais si soigneusement à part.--Mais le danger était qu'il est malaisé d'assigner à cette manie de thésauriser des limites précises (il en est toujours ainsi des choses que l'on croit bonnes) et de s'arrêter dans cette voie. On va toujours grossissant ce que l'on a amassé, le fixant à une somme de plus en plus élevée, au point d'en arriver à se priver peu honorablement de la jouissance de ses propres biens, de la faire uniquement consister à thésauriser et de n'en pas user. A ce procédé, les gens les plus riches du monde seraient ceux qui ont charge de veiller aux portes et sur les remparts d'une ville de quelque importance. Tout homme qui a beaucoup d'argent comptant est, à mon avis, porté à l'avarice. Platon classe ainsi les biens corporels dévolus à l'homme: la santé, la beauté, la force, la richesse; et, dit-il, la richesse n'est pas aveugle: éclairée par la prudence, elle est très clairvoyante.--Denys le jeune, un jour, eut un trait d'esprit: Averti qu'un de ses Syracusains avait enfoui un trésor dans la terre pour l'y tenir caché, il lui manda de l'apporter. Celui-ci obéit, non sans en avoir, en cachette, prélevé une partie avec laquelle il alla s'établir dans une autre ville. Sa mésaventure lui avait fait perdre le goût de thésauriser et il se mit à vivre largement. La nouvelle en parvint à Denys, qui lui fit restituer le reste de son trésor, lui disant qu'il le lui rendait volontiers, maintenant qu'il avait appris à en user.

=Vivre au jour le jour, suivant ses revenus, sans trop se préoccuper de l'imprévu, est le parti le plus sage.=--Je demeurai ainsi quelques années, ne songeant qu'à économiser. Je ne sais quel bon démon me conduisit, comme il arriva au Syracusain, à très heureusement changer de manière et fit que j'abandonnai complètement cet esprit de conservation et d'économie; ce fut au plaisir que j'éprouvai d'un certain voyage qui m'occasionna une grande dépense que je dus de renoncer à cette sotte façon de faire. J'en vins ainsi à un troisième mode de vie, certainement beaucoup plus agréable et plus normal (c'est du moins l'effet qu'il me produit), laissant dépenses et recettes aller d'elles-mêmes, tantôt l'une devançant l'autre et inversement, mais toujours sans différence sensible. Je vis de la sorte au jour le jour, me contentant d'avoir de quoi suffire aux besoins du moment et aux dépenses prévues; quant à l'imprévu, toutes les prévisions du monde ne pourraient y suffire; et c'est folie de penser que de ses propres mains la fortune nous armera suffisamment contre elle-même; c'est avec nos seuls moyens qu'il faut la combattre; toute arme d'occasion nous trahira au moment critique.--Si maintenant j'amasse, ce n'est plus que parce que j'ai en vue une dépense prochaine; non pour acheter des terres, je n'en ai que faire, mais pour me procurer de l'agrément: «C'est être riche que de n'être pas avide de richesses; c'est un revenu, que de se dispenser d'acheter (Cicéron).» Je ne crains guère que mes revenus viennent à me faire défaut et n'ai pas le désir de les accroître: «Le fruit des richesses est dans l'abondance, et l'abondance amène la satiété (Cicéron).» Je me félicite grandement de m'être corrigé de mon penchant à l'avarice à un âge où on y est naturellement enclin, et de m'être défait de cette folie, la plus ridicule des folies humaines, si commune aux vieillards.

Féraulez, qui avait passé par ces deux degrés de fortune, trouvant qu'à l'accroissement de ses biens n'avait pas correspondu un accroissement semblable dans ses appétits pour boire, manger, dormir et caresser sa femme, et d'autre part les ennuis qu'entraînait l'administration de ces biens (ennuis que j'éprouve moi aussi) lui pesant grandement, se résolut à faire un heureux d'un jeune homme pauvre, ami fidèle qui rêvait de devenir riche. Il lui fit don de tous ses biens qui étaient considérables, excessifs même et, en surplus, de tout ce dont chaque jour il les augmentait par la guerre et grâce aux libéralités de Cyrus son maître, qui était plein de bonté à son égard, sous condition qu'il se chargeât de l'entretenir et de le nourrir très honorablement en qualité d'hôte et d'ami. A partir de ce moment, ils vécurent très heureux en cet état, également satisfaits tous deux des changements que ce marché avait introduits dans leurs existences.

Voilà une façon de faire que j'imiterais très volontiers; et je loue beaucoup le sage parti pris par un vieux prélat que je connais, qui remet simplement sa bourse, ses revenus et le soin de son entretien à un serviteur choisi, tantôt à l'un, tantôt à un autre, et qui a vécu doucement ainsi de longues années, aussi ignorant de ses affaires domestiques qu'un étranger. La confiance dans les bons sentiments des autres est un indice assez sûr que ces sentiments sont vôtres, c'est pourquoi elle nous vaut la faveur divine; c'est peut-être à cela que ce prélat dut d'avoir la maison la mieux administrée, marchant toujours sans à-coups. Heureux celui qui règle si exactement ses besoins, que ses richesses y suffisent sans être pour lui un sujet de préoccupation ou d'empêchement, sans que leur répartition ou leur recouvrement soit une entrave à ses autres occupations plus conformes à ses goûts et auxquelles il peut ainsi s'adonner plus convenablement et plus tranquillement.

=Les biens ne sont donc pas plus réels que les maux, les uns comme les autres ne sont tels que par l'appréciation que nous en portons.=--Aisance et indigence dépendent donc de l'opinion que chacun s'en fait; la richesse, pas plus que la gloire, que la santé, n'ont d'attrait et ne causent de plaisir qu'autant que leur en prête celui qui les possède. Chacun est bien ou mal en ce monde, suivant ce que lui-même en pense: est content, celui qui se croit satisfait et non celui que les autres jugent tel; la croyance qu'on en a, fait seule que cela peut être et est en réalité. La fortune ne nous fait ni bien ni mal; elle se borne à nous fournir les éléments du bien et du mal et possibilité de les mettre en œuvre, ce qui est l'affaire de notre âme qui, plus puissante que la fortune, triture ces matériaux et en tire le parti qui lui plaît, se trouvant ainsi être seule cause et maîtresse de notre condition bonne ou mauvaise. Les effets que nous ressentons des choses en dehors de nous qui nous touchent et la manière dont elles nous apparaissent, dépendent de nos dispositions intimes, de même que nos habits nous réchauffent du fait, non de la chaleur qui leur est propre, mais de la nôtre qu'ils conservent et développent; qui en couvrirait un corps froid, arriverait à un résultat analogue mais inverse; c'est de la sorte que se conservent la neige et la glace. Toute chose dépend de la manière dont on l'envisage: ne voit-on pas l'étude être un sujet de tourment pour un fainéant; un ivrogne souffrir de la privation de vin; la frugalité être un supplice pour un débauché; l'exercice, une torture pour un homme délicat et oisif, et ainsi du reste? Les choses ne sont pas si douloureuses et si difficiles par elles-mêmes; c'est notre faiblesse et notre lâcheté qui les rendent telles. Pour juger de celles qui sont élevées et ont de la grandeur, il faut une âme qui ait ces qualités, sinon nous leur attribuons nos propres défauts; un aviron est droit et pourtant, quand il plonge dans l'eau, il semble courbe; il ne suffit pas de voir, il faut encore se rendre compte des conditions dans lesquelles on voit.

=En somme il faut savoir se commander, et il nous est toujours loisible de mettre fin à ce que nous envisageons comme des maux quand ils nous deviennent intolérables.=--Au surplus, pourquoi, parmi tant de raisonnements qui, de tant de manières diverses, prouvent que l'homme doit mépriser la mort et surmonter la douleur, n'en est-il pas un qui nous convainque? Pourquoi parmi tant d'arguments que d'autres ont admis, n'en pouvons-nous trouver qui, selon notre tempérament, nous persuadent également? Que celui qui ne peut digérer la drogue énergique et détersive susceptible de déraciner le mal, en absorbe au moins une de nature émolliente, qui lui procure quelque soulagement: «Nous nous amollissons non moins par la volupté que par la douleur et, dans cet état, nous n'avons plus rien de mâle ni de solide; une piqûre d'abeille suffit à nous arracher des cris; savoir se commander, tout est là (Cicéron).»--Au demeurant, on ne saurait échapper à la philosophie en exagérant l'acuité de la douleur et la faiblesse humaine; elle ne demeure pas à court et vous oppose aussitôt ces irréfutables répliques: «Vous trouvez mauvais de mener une vie misérable; mais une telle vie ne vous est point imposée»; «Nul ne voit se prolonger son mal que parce qu'il le veut bien.» Mais à qui n'a le cœur de souffrir ni la mort ni la vie, qui ne veut ni résister ni fuir, que peut-on faire pour lui venir en aide?

CHAPITRE XLI.

L'homme n'est pas porté à abandonner à d'autres la gloire qu'il a acquise.

=Le vain désir d'acquérir de la réputation nous fait renoncer à des biens réels.=--De toutes les rêveries du monde, la plus admise, la plus universellement répandue, est le soin de notre réputation et de notre gloire, auxquelles nous tenons au point que pour cette vaine image, cette simple voix qui n'a pas de corps et est insaisissable, nous allons jusqu'à renoncer aux richesses, au repos, à la santé, à la vie qui, eux, sont des biens que nous sommes fondés à considérer comme tels et qui sont bien réels. «La renommée, qui par la douceur de sa voix vous enchante, superbes mortels, et vous paraît si belle, n'est rien qu'un écho, un songe, ou plutôt l'ombre d'un songe qui se dissipe et s'évanouit au vent (Le Tasse)»; et de toutes les idées déraisonnables qui peuvent venir à l'homme, c'est la plus revêche et la plus opiniâtre «parce qu'elle ne cesse de tenter les esprits le plus en progrès dans la vertu (St Augustin)»; il semble en effet que c'est d'elle, plus que de toutes les autres, dont les philosophes eux-mêmes parviennent à se dégager le plus tardivement et le plus à contre-cœur. Il n'en est guère dont notre raison nous démontre plus clairement la vanité, mais elle a en nous des racines si vivaces que je ne sais si jamais quelqu'un s'en est complètement affranchi. Après vous être tout dit pour vous en défendre, alors que vous croyez y avoir réussi, il se fait en vous une telle réaction contre les raisons que vous venez d'émettre, qu'elles ne tiennent pas longtemps; car, ainsi que l'indique Cicéron, ceux mêmes qui la combattent, veulent que leurs noms figurent en tête des livres qu'ils ont écrits à ce sujet, et que le mépris qu'ils témoignent de la gloire fasse passer leur nom à la postérité.

=On trouve rarement des hommes qui abandonnent aux autres leur part de gloire; exemples de cette abnégation de soi-même.=--Nous faisons commerce de toutes les autres choses, au besoin nous prêtons à nos amis nos biens et nos existences; mais se dépouiller de son honneur pour autrui, lui faire don de sa gloire à soi, cela ne se voit guère.--Catulus Luctatius, pendant la guerre contre les Cimbres, avait fait tous ses efforts pour arrêter ses soldats en fuite devant l'ennemi; n'y parvenant pas, il se mêla à eux, feignant de renoncer à continuer l'engagement, pour qu'ils eussent l'air de suivre leur chef plutôt que de fuir, sacrifiant ainsi sa réputation pour sauver l'honneur de son armée.--Quand, en 1537, Charles-Quint envahit la Provence, on dit qu'Antoine de Lève y voyant l'empereur résolu, bien qu'estimant lui aussi que les résultats en seraient éminemment glorieux, opina cependant dans un sens contraire et le déconseilla, dans le seul but que la gloire et l'honneur de cette résolution en revinssent entièrement à son maître et qu'on dise que, grâce à la sûreté de ses conceptions et à sa prévoyance, il avait, contrairement à l'avis de tous, mené à bonne fin cette magnifique entreprise, l'honorant ainsi à ses dépens.--Les ambassadeurs de la Thrace, présentant leurs condoléances à Archiléonide, mère de Brasidas, sur la mort de son fils, ayant été jusqu'à dire, dans l'éloge qu'ils faisaient de lui, qu'il n'avait pas son pareil, sa mère déclina les louanges personnelles dont il était l'objet, pour les reporter sur tous: «Ne parlez pas ainsi, répondit-elle; Sparte, à ma connaissance, possède nombre de citoyens plus grands et plus vaillants qu'il n'était.»--A la bataille de Crécy, le prince de Galles, encore jeune, avait le commandement de l'avant-garde; le principal effort de la bataille se porta sur lui. Les seigneurs qui l'accompagnaient, trouvant la situation critique, mandèrent au roi Édouard de venir à leur secours. Le roi s'enquit de son fils; on lui répondit qu'il était vivant et à cheval: «Je lui ferais tort, dit-il alors, d'aller maintenant lui dérober l'honneur du succès d'un combat où il lutte depuis si longtemps; de quelque façon que tourne la fortune, il en aura tout le mérite.» Et il ne voulut ni marcher, ni envoyer à son secours, sachant bien que s'il y était allé, on eût dit que tout était perdu sans son aide et qu'on lui eût attribué le gain de la journée: «Toujours le dernier arrivé, semble avoir seul décidé de la victoire (Tite Live).»--Il y avait à Rome des personnes qui estimaient, et cela se disait communément, que les principaux hauts faits de Scipion étaient en partie dus à Lælius qui, cependant, jamais ne cessa d'exalter la grandeur et la gloire de son général et de lui prêter son concours, sans prendre aucunement soin de sa propre renommée.--A quelqu'un disant à Théopompe, roi de Sparte, que si les affaires publiques allaient si bien, c'était parce qu'il savait bien commander, celui-ci répondit: «Dites plutôt que c'est parce que le peuple sait bien obéir.»

Les femmes qui héritaient du titre de pair avaient, malgré leur sexe, le droit d'assister et d'opiner dans les causes relevant de cette juridiction; et les pairs ecclésiastiques, malgré leur caractère religieux, étaient tenus d'assister nos rois, quand ils étaient en guerre, non seulement en leur amenant leurs amis et leurs serviteurs, mais en y venant de leur personne. C'est à cela que nous devons de voir l'évêque de Beauvais se trouver avec Philippe-Auguste à la bataille de Bouvines, à laquelle il prit une part active et se conduisit bravement, tout en se faisant scrupule de tirer profit et gloire de cet exercice sanglant et brutal. Il mit ce jour-là, de sa propre main, plusieurs ennemis hors de combat, et chaque fois les remettait au premier gentilhomme qu'il rencontrait, soit pour qu'il les égorgeât, soit pour qu'il les gardât comme prisonniers, lui laissant à lui seul le soin de l'exécution: c'est ainsi qu'entre autres il remit Guillaume, comte de Salisbury, aux mains de messire Jean de Nesle. Par une subtilité de conscience semblable, il consentait bien à assommer, mais non à verser le sang, c'est pourquoi il ne combattait qu'armé d'une masse d'armes.--Quelqu'un, en ces temps-ci, auquel le roi reprochait d'avoir porté la main sur un prêtre, niait fort et ferme; il n'avait fait, disait-il, que le battre et le fouler aux pieds.

CHAPITRE XLII.

De l'inégalité qui règne parmi les hommes.

=Extrême différence que l'on remarque entre les hommes; on ne devrait les estimer qu'en raison de ce qu'ils valent par eux-mêmes.=--Plutarque dit quelque part qu'il trouve que la distance d'une bête à une autre bête est moins grande que celle d'un homme à un autre homme; il n'envisage en cela que ce dont l'âme est capable et aussi les qualités intellectuelles. Pour moi, je trouve qu'il y a tellement loin d'Épaminondas, tel que je me le figure, à telle personne de ma connaissance, j'entends au point de vue du bon sens, que je renchérirais volontiers sur Plutarque et dirais qu'il y a plus de distance de tel homme à tel autre qu'entre tel homme et telle bête: «Ah, qu'un homme peut être supérieur à un autre (Térence)!» L'esprit humain comporte au moins autant de degrés qu'il y a de brasses d'ici le ciel, et ils sont tout aussi innombrables.

En ce qui touche les appréciations que nous portons sur le plus ou le moins de mérite d'un homme, il est vraiment étonnant que nous estimions toutes choses d'après les qualités qui leur sont propres et que nous fassions exception pour nous-mêmes. Nous louons un cheval de ce qu'il est vigoureux et adroit: «Nous le louons pour sa vitesse et les palmes nombreuses qu'il a remportées dans les cirques, aux applaudissements d'une foule bruyante (Juvénal)», et non pour son harnais, nous louons un lévrier de sa vitesse et non de son collier, un oiseau de fauconnerie de la puissance de son vol et non de sa longe et de sa clochette; pourquoi de même ne faisons-nous pas cas d'un homme uniquement d'après ce qui lui est propre? Il a un grand train, un beau palais, tant de crédit, tant de rente, disons-nous; tout cela le touche assurément, mais n'est pas lui. Vous n'achetez pas chat en poche, une chose sans la voir; si vous marchandez un cheval d'armes, vous commencez par lui ôter la housse qui le pare, et l'examinez nu et découvert; ou, s'il demeure couvert, ainsi qu'on les présentait jadis aux princes quand ils voulaient en faire acquisition, ce sont les parties qui offrent le moins d'intérêt qui sont dérobées à la vue, afin que vous ne vous arrêtiez pas à la beauté de la robe ou à la largeur de la croupe, et que vous vous attachiez surtout à considérer les jambes, les yeux et les pieds qui sont ce qu'il y a d'essentiel en lui: «Les rois ont coutume, lorsqu'ils achètent des chevaux, de les examiner couverts, de peur que si le cheval a la tête belle et les pieds mauvais, comme il arrive souvent, l'acheteur ne se laisse séduire par l'aspect d'une croupe arrondie, d'une tête fine ou d'une belle encolure (Horace).» Pourquoi, pour juger de la valeur d'un homme, l'examinons-nous donc tout enveloppé et empaqueté? Rien de ce qu'il nous montre n'est sien, et il nous cache tout ce qui seul donne moyen de porter un jugement éclairé sur ce qu'il est réellement. Ce dont vous vous enquerrez, c'est de ce que vaut l'épée et non le fourreau; peut-être que, dégagée de sa gaine, vous n'en donneriez pas un quatrain. Il faut juger l'homme par lui-même et non sur ses atours, ainsi que le dit plaisamment un philosophe ancien: «Savez-vous pourquoi vous le trouvez grand? C'est parce que dans l'estimation que vous faites de sa taille, vous y comprenez la hauteur de ses patins.» Le socle d'une statue n'en est pas partie intégrante.--Mesurez-le sans ses échasses, qu'il mette de côté ses richesses et ses dignités; qu'il se présente en chemise. Est-il au physique propre à ses fonctions? est-il sain et allègre? Quelle âme a-t-il? est-elle belle, capable, heureusement douée à tous égards? est-elle riche par elle-même ou seulement de ce qu'elle emprunte aux autres? la fortune a-t-elle prise sur elle? Se trouble-t-elle devant un danger imminent? est-elle indifférente au genre de mort, quel qu'il soit, qui peut l'atteindre! est-elle calme, égale, contente de son sort? c'est là ce qu'il faut rechercher et ce qui nous permet de juger des différences excessives qui existent entre les hommes. «Est-il sage et maître de lui? ne craint-il ni la pauvreté, ni la mort, ni l'esclavage? sait-il résister à ses passions et mépriser les honneurs? renfermé tout entier en lui-même, semblable à un globe parfait qu'aucune aspérité n'empêche de rouler, ne laisse-t-il aucune prise à la fortune (Horace)?» Un tel homme est de cinq cents brasses au-dessus des royaumes et des duchés; il est à lui-même son propre empire: «Par Pollux, le sage est lui-même l'artisan de son bonheur (Plaute)!» Que lui reste-t-il à désirer? «Ne voyons-nous pas que la nature n'exige de nous rien de plus qu'un corps sain et une âme sereine, exempte de soucis et de crainte (Lucrèce)?» Comparez-lui la tourbe de ces hommes stupides, à l'âme basse, servile, inconstante, qui sont continuellement le jouet des passions orageuses de tous genres qui les poussent et les repoussent sans cesse en tous sens, qui sont tout entiers sous la dépendance d'autrui: de lui à eux, la distance est plus grande que du ciel à la terre; et cependant, la manière dont nous en usons d'habitude nous aveugle tellement, que de cet homme nous ne faisons que peu ou pas de cas.

=De vaines apparences extérieures distinguent seules le roi du paysan, le noble du vilain, etc. Que sont les rois? des acteurs en scène, des hommes quelquefois plus méprisables que le dernier de leurs sujets, soumis aux mêmes passions, aux mêmes vices.=--Que nous venions à considérer un paysan et un roi, un noble et un roturier, un magistrat et un simple particulier, un riche et un pauvre, une extrême dissemblance nous apparaît immédiatement; mais cette différence qui nous saute aux yeux ne consiste, pour ainsi dire, que dans la diversité des chaussures que portent les uns et les autres. Dans la Thrace, le roi se distinguait de son peuple d'une singulière façon, bien au-dessus de ce que nous pouvons imaginer: il avait une religion à part, un dieu uniquement à lui, que ses sujets ne pouvaient adorer, c'était Mercure; et aux dieux du peuple: Mars, Bacchus, Diane, il dédaignait de rendre aucun culte.--Cela n'est en somme que décors, qui ne constituent aucune différence essentielle entre les hommes, tout comme ces acteurs de comédie que vous voyez sur la scène paradant avec de grands airs de duc et d'empereur, et que voilà un instant après devenus de simples valets, de misérables portefaix, professions d'où ils sortent et dans lesquelles ils sont nés. Cet empereur, par exemple, dont la pompe en public vous éblouit, «parce que brillent sur lui, enchâssées dans l'or, de grosses émeraudes de la plus belle eau, et parce qu'il est paré de magnifiques habits couleur vert de mer, qu'il a bientôt fait de souiller dans les orgies et dans de honteux plaisirs (Lucrèce)», voyez-le derrière le rideau, ce n'est qu'un homme du commun, parfois plus vil que le dernier de ses sujets: «Le sage a son bonheur en lui-même; tout autre n'a qu'un bonheur superficiel (Sénèque)»; la lâcheté, l'irrésolution, l'ambition, le dépit, l'envie agitent ce potentat, tout comme un autre homme: «Ni les trésors, ni les faisceaux consulaires ne chassent les inquiétudes et les soucis qui voltigent sous les lambris dorés (Horace)»; les préoccupations et les craintes l'assiègent au milieu même de ses armées: «L'appréhension, les soucis inséparables de l'homme, ne s'effrayent ni du fracas des armes, ni des traits cruels; ils fréquentent hardiment les cours des rois et n'ont aucun respect pour l'éclat qui environne les trônes (Lucrèce).» La fièvre, la migraine, la goutte l'épargnent-elles plus que nous? Quand la vieillesse pèsera sur ses épaules, les archers de sa garde le soulageront-ils de son poids? Quand il frissonnera par crainte de la mort, sera-t-il rassuré par la présence des gentilshommes de sa chambre? Quand la jalousie ou un désir l'étreindront, nos salutations le réconforteront-elles? Ce ciel de lit, chamarré d'or et de perles, n'a pas le don de calmer les douleurs d'entrailles occasionnées par une violente colique: «La fièvre brûlante ne vous quittera pas plus tôt, que vous soyez étendu sur la pourpre, sur des tapis tissus à grands frais, ou que vous soyez gisant sur le grabat du plébéien (Lucrèce).»--Les flatteurs d'Alexandre le Grand lui répétaient sans cesse qu'il était fils de Jupiter. Un jour, qu'étant blessé, il regardait le sang qui coulait de la plaie: «Hé bien! qu'en pensez-vous? leur dit-il; n'est-ce pas là un sang vermeil comme celui de tout être humain; est-il de la nature de celui qu'Homère fait couler des blessures des dieux?»--Le poète Hermodore avait, en l'honneur d'Antigone, composé des vers où il l'appelait fils du Soleil: «Celui qui vide ma chaise percée, dit Antigone réprouvant cette flatterie, sait bien qu'il n'en est rien.»

=Le bonheur est dans la jouissance et non dans la possession; or peut-il jouir des avantages de la royauté celui qui ne sait ou ne peut apprécier son bonheur?=--Cet homme en fin de compte n'est jamais qu'un homme; et si par lui-même il n'a pas de valeur, l'empire du monde ne saurait lui en donner: «Que les jeunes filles se l'arrachent, que partout les roses naissent sous ses pas (Perse)», qu'est-ce que tout cela, si son âme est grossière et stupide? sans vigueur et sans esprit, on n'arrive à ressentir ni le bonheur, ni même la volupté.--«Les choses valent selon qui les possède: bonnes pour qui sait s'en servir, elles sont mauvaises pour qui en mésuse (Térence).» Pour savourer les biens que nous donne la fortune, quels qu'ils soient, encore faut-il le sentiment qui nous en procure la sensation; c'est par la jouissance et non par la possession que nous sommes heureux: «Ce ne sont pas ces terres, ce palais, ces monceaux d'or et d'argent qui guériront de la fièvre celui qui les possède, ou qui purgeront son âme de toute inquiétude; la jouissance exige la santé de l'âme et du corps. Pour qui désire ou qui craint, toutes ces richesses sont comme des tableaux pour des yeux qui ne peuvent souffrir la lumière, ou des onguents à un goutteux (Horace).»--Si c'est un sot, son goût est émoussé et manque de discernement; ce n'est plus pour lui une source de jouissance; il est comme quelqu'un qui, enrhumé, est incapable d'apprécier la douceur des vins de la Grèce; ou comme un cheval, lequel demeure indifférent à la richesse du harnachement dont on l'a paré; c'est ainsi que, suivant la maxime de Platon, la santé, la beauté, la force, les richesses et tout ce que nous qualifions d'heureux, sont estimés comme autant de maux par qui a le jugement faux, alors que celui qui a l'esprit juste les tient pour ce qu'ils sont, et que cette divergence d'appréciation se produit en sens inverse pour ce que nous tenons comme malheureux.--Et puis, là où le corps et l'âme sont en mauvais état, à quoi servent tous ces avantages qui ne font pas corps avec nous? la moindre piqûre d'épingle, la moindre passion en notre âme, suffisent pour nous ôter tout le plaisir que nous aurions à régner sur le monde entier! Au premier élancement que lui occasionne la goutte, il a beau être Sire et Majesté, «couvert d'or et d'argent (Tibulle)», ne perd-il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs? S'il est en colère, de ce qu'il est prince, cela l'empêche-t-il de rougir, de pâlir, de grincer des dents comme un fou?

=Combien le sort des rois est à plaindre: leurs devoirs constituent une lourde charge.=--Si cet empereur est intelligent et heureusement doué, l'exercice de la toute-puissance ajoute peu à son bonheur: «Si votre ventre est libre, si vos poumons et vos jambes font leurs offices, toutes les richesses des rois n'accroitront en rien votre bonheur (Horace).» Il reconnaît que tout cela n'est qu'apparence et tromperie. A l'occasion il sera de l'avis de Séleucus qui disait «que celui qui saurait de quel poids est un sceptre, ne daignerait pas le ramasser, s'il en trouvait un à terre», voulant dire par là combien sont grandes et pénibles les charges qui incombent à un roi soucieux de ses devoirs; et certes, ce n'est pas peu de chose que d'avoir à régler les affaires d'autrui, quand nous régler nous-mêmes présente tant de difficultés.--Pour ce qui est du commandement, qui semble offrir tant de charmes, quand je viens à considérer la faiblesse de la raison humaine et combien il est difficile de décider des choses nouvelles sur lesquelles il y a doute, je suis tout à fait de l'avis qu'il est beaucoup plus facile et agréable de suivre que de diriger, et que c'est un grand repos d'esprit de n'avoir qu'à cheminer sur une voie tracée et à ne répondre que de soi: «Il vaut mieux obéir tranquillement, que de prendre le fardeau des affaires publiques (Lucrèce).» Ajoutez à cela que Cyrus déclarait qu'il ne convient à un homme de commander à d'autres, qu'autant qu'il vaut mieux qu'eux.

=La satiété leur rend insipides tous les plaisirs.=--Le roi Hiéron, d'après Xénophon, allait jusqu'à prétendre que les souverains sont, dans la jouissance des voluptés intimes, dans des conditions pires que les particuliers, parce que l'aisance et facilité qu'ils ont à les satisfaire leur ôtent cette saveur aigre-douce que nous devons à plus de difficulté: «Trop d'amour nous dégoûte, comme l'excès d'un mets agréable affadit l'estomac (Ovide).» Pense-t-on que les enfants de chœur prennent grand plaisir à la musique? la satiété la leur rend plutôt ennuyeuse. Les festins, les danses, les mascarades, les tournois réjouissent ceux qui ne les voient pas souvent et ont désir de les voir; mais pour ceux pour lesquels ce sont des choses ordinaires, cela devient fade et peu réjouissant; de même les femmes ne sont plus un excitant pour celui qui jouit d'elles à satiété; qui passe son temps à boire sans soif, n'éprouve plus de plaisir à boire; les farces des bateleurs nous amusent, mais pour eux ce sont des corvées. Et c'est ce qui fait que les princes aiment à se travestir quelquefois, à descendre vivre de la vie des dernières classes de la société et qu'ils s'en font fête: «Un peu de changement ne déplaît pas aux grands; quelquefois un frugal repas, sans tapis et sans pourpre, sous le toit du pauvre, déride leur front (Horace).»--Il n'y a rien qui soit gênant et nous ôte l'appétit comme l'abondance: quels désirs ne s'apaiseraient chez qui aurait trois cents femmes à sa disposition, comme les a le Grand Seigneur dans son sérail? Quel goût à chasser pouvait avoir celui de ses ancêtres qui n'y allait jamais qu'avec au moins sept mille fauconniers, et quelle physionomie pouvait présenter une pareille chasse?

=Ils sont constamment sous les yeux de leurs sujets qui les jugent avec sévérité.=--Sans compter que cet éclat qui accompagne la grandeur a, je crois, des inconvénients des plus incommodes quand ils veulent se livrer à la jouissance de plaisirs plus doux; ils sont trop en vue et trop de gens s'occupent d'eux, si bien que je ne comprends pas qu'on leur demande de cacher et dissimuler davantage leurs fautes. A ajouter que ce qui de notre part est indiscrétion, est qualifié chez eux, par le peuple, de tyrannie, de mépris et dédain des lois; et qu'en outre de ce que comme tous autres ils sont enclins à mal faire, il semble que de plus ils se fassent, en pareil cas, un plaisir de violer et de fouler aux pieds les règlements publics. Platon est dans le vrai quand, dans son Gorgias, donnant comme définition du tyran, celui qui, dans une cité, a licence de faire tout ce qui lui plaît, il dit que la vue et la publicité des abus qu'il commet blessent souvent plus que ces abus eux-mêmes. Chacun redoute d'être épié et contrôlé; eux, le sont jusque dans leurs attitudes et leurs pensées, tout le monde estimant que c'est son droit de les juger et qu'il y a intérêt; sans compter que les taches ressortent d'autant plus que la place où elles sont est plus apparente et plus éclairée, qu'un signe ou une verrue au front se remarque davantage qu'une balafre ailleurs. C'est le motif pour lequel les poètes représentent toujours Jupiter, dans ses aventures galantes, sous une forme autre que la sienne, et que, parmi tant de scènes de ce genre qu'ils lui attribuent, il n'en est qu'une seule, ce me semble, où il soit représenté dans toute sa grandeur et sa majesté.

Hiéron, auquel nous revenons, raconte également combien sa royauté lui est incommode en l'empêchant d'aller et de voyager en toute liberté, le retenant en quelque sorte prisonnier, sans pouvoir franchir les limites de son pays et faisant que partout il est constamment entouré d'une foule importune. Il faut convenir que, la plupart du temps, en voyant nos rois tout seuls à table, assiégés de tant de gens inconnus, leur parlant et les regardant, j'ai été souvent pris de pitié plutôt que d'envie. Le roi Alphonse disait à ce propos que le sort des ânes était sous ce rapport préférable au leur; leurs maîtres au moins les laissent paître à leur aise, ce que les rois ne peuvent obtenir de leurs serviteurs. Je n'ai jamais compris que ce pût être de quelque agrément pour un homme raisonnable d'être sous les regards d'une vingtaine de personnes, lorsqu'il est sur sa chaise percée; je n'ai pas davantage saisi qu'il soit, pour un roi, plus commode et mieux porté d'être servi par quelqu'un qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal, ou défendu Sienne, que par un bon valet de chambre, connaissant bien son service.--Les avantages des princes ne sont guère qu'imaginaires; chaque échelon social a en quelque sorte ses princes. César appelle des roitelets tous les seigneurs qui, en Gaule, de son temps, avaient droit de rendre la justice.

=La vie d'un seigneur retiré dans ses terres, loin de la cour, est bien préférable.=--Pour dire vrai, sauf l'appellation de «Sire», on va bien loin aujourd'hui dans l'imitation de la manière d'être et de faire de nos rois; voyez dans les provinces éloignées de la cour, en Bretagne par exemple, un seigneur vivant dans son fief et y résidant: son train de maison, ses rapports avec ses sujets, les officiers qui l'assistent, le genre de vie qu'il mène, le service auquel chacun est astreint autour de lui, le cérémonial dont il s'entoure, sa vie intime au milieu de ses serviteurs, voire même les idées qui le hantent, il n'est rien de plus royal. Il entend parler de son maître une fois l'an, comme du roi de Perse, et ne le distingue que parce qu'il subsiste entre eux quelques liens de parenté, consignés dans ses archives.--De fait, nos lois nous donnent une liberté suffisante; et les obligations auxquelles un gentilhomme est astreint vis-à-vis de son souverain se faisant à peine sentir deux fois dans la vie, une sujétion complète et effective ne s'impose qu'à ceux d'entre nous auxquels elle convient, et l'acceptent en retour de l'honneur et du profit qu'ils en retirent; celui qui, confiné dans ses terres, s'y tient coi et sait diriger ses affaires sans querelles ni procès, est aussi libre que le doge de Venise: «Peu d'hommes sont enchaînés à la servitude, beaucoup s'y enchaînent (Sénèque).»

=Les rois ne connaissent pas l'amitié, la confiance; ils n'ont autour d'eux que des flatteurs et des hypocrites.=--Mais ce qu'Hiéron place au nombre des plus grands inconvénients de la royauté, c'est la privation des amitiés et relations cordiales qui sont le charme le plus doux, le plus parfait de l'existence de l'homme: «Quelle marque d'affection et de bons sentiments à mon endroit m'est-il possible de recevoir, dit-il, de quelqu'un qui, que ce soit ou non de son fait, me doit d'être vis-à-vis de moi tout ce qu'il a possibilité d'être? Puis-je tenir compte de l'humilité de sa parole, de sa respectueuse courtoisie, alors qu'il ne peut en agir autrement? Les honneurs que nous rendent ceux qui nous craignent, ne nous honorent pas, ils s'adressent à la royauté et non à moi personnellement: «Le plus grand avantage de la royauté, c'est que le peuple est obligé non seulement de souffrir, mais encore de louer les actions du maître (Sénèque).» Ne vois-je pas le mauvais roi comme le bon, celui qu'on hait comme celui qu'on aime, être traités l'un et l'autre de la même façon? on semblait avoir à l'égard de mon prédécesseur la même déférence que pour moi, on le servait avec le même cérémonial, et il en sera de même pour mon successeur. Si mes sujets ne m'offensent pas, ce n'est pas là une preuve indiscutable de sincère affection; je ne puis la considérer comme telle, puisque lors même qu'ils voudraient m'offenser, ils ne le peuvent pas. Nul ne me fréquente parce qu'il a de l'amitié pour moi; ce sentiment ne peut naître quand les relations et les échanges d'idées sont si rares; l'élévation de mon rang me tient à l'écart de toute intimité; entre les autres hommes et moi il y a trop d'inégalité et de disproportion. Ils font partie de ma suite parce que cela a bon air, que c'est la coutume; et encore est-ce plutôt à ma fortune qu'à moi qu'ils sont attachés et dans le but d'augmenter la leur. Tout ce qu'ils me disent et font est entaché de dissimulation, leur liberté étant tenue en bride par la toute-puissance qu'en toutes choses j'exerce sur eux; je ne vois rien à découvert autour de moi, rien qui ne soit masqué.»--Ses courtisans louaient un jour l'empereur Julien de ce qu'il s'efforçait d'être juste: «Je m'enorgueillirais certainement de ces louanges, leur répondit-il, si elles venaient de personnes qui oseraient dénoncer et blâmer mes actes, si je me conduisais autrement.»

=Les commodités effectives dont ils jouissent leur sont communes avec les autres hommes.=--Toutes les commodités effectives dont jouissent les princes leur sont communes avec les hommes de fortune moyenne (les dieux seuls montent des chevaux ailés et se nourrissent d'ambroisie); ils ne diffèrent pas de nous sous le rapport du sommeil et de l'appétit; l'acier de leur armure n'est pas de meilleure trempe que celui dont sont forgées les nôtres; leur couronne ne les abrite ni du soleil, ni de la pluie.--Dioclétien, porté au plus haut et plus envié degré de la fortune, en descendit pour jouir des satisfactions de la vie d'un simple particulier. Quelque temps après, les nécessités des affaires publiques réclamant qu'il en prît à nouveau la direction, il répondait à ceux qui venaient le prier d'en accepter la charge: «Vous ne chercheriez pas à me persuader, si vous voyiez la belle venue des arbres que j'ai plantés moi-même sur mes terres et les beaux melons que j'y ai semés.»

=Gouvernement idéal.=--Anacharsis est d'avis que l'état le plus heureux serait celui qui aurait un gouvernement tel, que, toutes autres conditions égales, on y verrait la prééminence donnée à la vertu et le vice relégué au dernier rang.

=Une folle ambition les porte souvent à ravager le monde, lorsqu'ils pourraient sans efforts se procurer le repos et les vrais plaisirs.=--Quand le roi Pyrrhus méditait de passer en Italie, Cinéas, son sage conseiller, voulant lui faire sentir l'inanité de son ambition, lui dit: «Et dans quel but, Sire, concevez-vous cette grande entreprise?»--«Pour me rendre maître de l'Italie,» répondit le roi.--«Et cela fait?» poursuivit Cinéas.--«Je passerai en Gaule et en Espagne.»--«Et après?»--«J'irai subjuguer l'Afrique; et, quand enfin je serai maître du monde, je me reposerai et vivrai content et tranquille.»--«Pour Dieu! Sire, répliqua alors Cinéas, dites-moi ce qui vous empêche d'en agir de la sorte dès à présent, si telle était votre volonté; pourquoi ne pas jouir sur l'heure de ce repos auquel vous dites aspirer et vous épargner ainsi tant d'embarras, tant de hasards, auxquels de gaîté de cœur vous allez vous exposer, avant d'atteindre ce but que vous avez dès maintenant à votre portée?»--«C'est sans doute parce qu'il ne connaissait pas les bornes que l'on doit mettre à ses désirs, et au delà desquelles prend fin le plaisir véritable (Lucrèce).»

«Chacun est l'artisan de sa fortune (Cornélius Népos)»; cette maxime de l'antiquité, que je trouve si belle et qui est ici d'à propos, servira de conclusion au présent chapitre.

CHAPITRE XLIII.

Des lois somptuaires.

=Interdire l'usage de l'or et de la soie à certaines classes de la société, dans le but d'enrayer le luxe, c'est aller à l'encontre de ce que l'on se propose.=--La manière dont nos lois cherchent à enrayer les dépenses extravagantes et si pleines d'ostentation que nous apportons à la tenue de la table et au costume, semble aller à l'encontre du but qu'elles se proposent. Le vrai moyen d'y atteindre, serait d'inspirer aux hommes le mépris de l'or et de la soie comme choses frivoles et inutiles; au lieu de cela, nous en accroissons la valeur et le prix qu'on y attache, ce qui est une façon bien sotte de les en dégoûter. Dire, ainsi qu'on l'a fait, que les princes seuls pourront manger du turbot et porter du velours et des tissus d'or et l'interdire au peuple, qu'est-ce, sinon donner de l'importance à ces choses et augmenter l'envie de chacun d'en user! Que les rois renoncent hardiment à ces marques de grandeur, ils en ont assez d'autres; de semblables excès sont plus excusables chez des particuliers que chez des princes. Ce qui se passe chez quelques nations, nous montre qu'il y a assez de meilleurs moyens d'établir par des distinctions extérieures les degrés de la hiérarchie sociale (ce que je considère du reste comme une mesure sage dans un gouvernement), sans recourir à un étalage qui développe la corruption et a des inconvénients si évidents.

=L'exemple des grands fait loi; c'est pourquoi ils devraient se distinguer par leur simplicité.=--Il est vraiment merveilleux de voir combien la coutume, dans des choses comme celles-ci au fond si indifférentes, s'introduit aisément et s'impose avec autorité. Il y avait à peine un an qu'à la cour, pour le deuil du roi Henry II, on portait du drap, que déjà, au sentiment de chacun, la soie était tombée en un tel discrédit, qu'en voyant quelqu'un en être vêtu, on pensait aussitôt que ce devait être quelque bourgeois de la ville; elle était devenue le propre des médecins et des chirurgiens; et, bien que dans toutes les classes de la société tout le monde fût à peu près habillé de même, la distinction naturelle de chacun suffisait pour dénoter celle à laquelle il appartenait. Qu'il faut peu de temps aux armées pour que le pourpoint maculé de chamois et de toile soit en honneur et que les vêtements riches et brillants soient dédaignés, soient même un sujet de reproche pour ceux qui en portent! Que les rois donnent l'exemple de renoncer à ces dépenses: en un mois, sans édit, sans ordonnance, ce sera chose faite; tous, après eux, nous en ferons autant. La loi, au rebours de ce qu'elle prescrit aujourd'hui, devrait porter que les étoffes de couleur éclatante et les joyaux sont interdits à tout le monde, sauf aux bateleurs et aux courtisanes.

C'est ainsi que Zéleucus corrigea les mœurs corrompues des Locriens. Ses ordonnances portaient «que les femmes de condition libre ne pourraient avoir à leur suite plus d'une femme de chambre, hors le cas où elles seraient ivres. Que seules les filles publiques et de mauvaise vie pourraient sortir la nuit hors ville, porter sur leur personne des bijoux en or et des robes enrichies de broderies. Qu'à l'exception de ceux faisant métier de prostituer les femmes et les filles, aucun homme ne devrait avoir de bagues en or, ni de vêtements de tissu délicat, du genre des étoffes fabriquées à Milet». Par ces exceptions qui stigmatisaient ceux auxquels elles s'appliquaient, il détourna ingénieusement ses concitoyens de ces superfluités et de leurs attraits pernicieux; moyen très efficace, en éveillant l'honneur et l'ambition, d'amener les hommes à la pratique de leurs devoirs et à l'obéissance aux lois.

=Bizarrerie et incommodités de certaines modes.=--Nos rois ont toute facilité pour de semblables réformes dans ces questions de mode; leur goût fait loi: «Tout ce que font les princes, il semble qu'ils le commandent (Quintilien)», et le reste de la France se règle sur ce qui se fait à la cour. Qu'ils abandonnent ce genre de culottes si laid, qui dessinent des parties du corps que d'ordinaire on n'affiche pas; ces pourpoints si amples et si lourds qui nous font une tournure tout autre que celle que nous avons naturellement, qui sont si incommodes quand on veut s'armer; ces longs cheveux qui donnent un air efféminé; cet usage de s'embrasser entre gens qui se connaissent, quand on s'aborde; de baiser les mains de qui l'on salue, ce que l'on ne faisait jadis qu'à l'égard des princes; qu'ils condamnent cette habitude, qu'en un lieu où une attitude respectueuse est de mise, un gentilhomme se tienne sans épée au côté, le vêtement ouvert et flottant comme s'il venait de la garde-robe; et cette autre, contraire à celle de nos pères et au privilège qu'avait la noblesse en France, qui veut aujourd'hui qu'autour de ces mêmes princes, en quelque lieu que ce soit, si loin qu'on se trouve d'eux, on se tienne la tête découverte, et cela, non seulement quand il s'agit d'eux, mais à l'égard de cent autres, tant nous avons de tiers, de quarts de roi, qui ont les mêmes exigences; qu'ils le veuillent, et ces innovations et beaucoup d'autres du même genre et tout aussi regrettables, seront aussitôt décriées et disparaîtront.--Ce sont là des erreurs toutes superficielles, elles n'en sont pas moins de fâcheux pronostics; quand nous voyons les enduits de nos murs et de nos cloisons se fendiller, nous sommes avertis que le gros œuvre du bâtiment se disjoint.

=Même dans les modes, les changements sont dangereux pour la jeunesse.=--Platon, dans ses Lois, estime qu'il n'y a pas au monde de calamité plus dommageable pour sa cité, que de laisser la jeunesse prendre la liberté d'apporter des changements dans son costume, dans ses manières de faire, ses danses, ses exercices et ses chants, et de leur en substituer d'autres, obéissant en cela tantôt à une impression, tantôt à une autre; recherchant les nouveautés, en honorant les auteurs, ce qui conduit à la corruption des mœurs et fait que * toutes les anciennes institutions en arrivent à être sapées et méprisées. En toutes choses, sauf pour ce qui est mauvais, les changements sont à craindre, qu'ils surviennent dans le cours des saisons, la direction des vents, le mode de nourriture, le cours de nos humeurs. Aucune loi n'a de valeur bien effective, en dehors de celles auxquelles Dieu a donné une durée remontant à une époque si reculée que personne n'en sait l'origine et ne les a jamais connues autres.

CHAPITRE XLIV.

Du sommeil.

=Le sage peut commander à ses passions, il ne peut les empêcher d'émouvoir son âme; aussi faut-il regarder comme très extraordinaires ces hommes qui, dans les plus importantes circonstances de leur vie, ont pu se livrer au sommeil.=--La raison nous ordonne bien de suivre toujours le même chemin, mais non toutefois d'aller constamment à la même allure; et, quoique le sage ne doive pas permettre à ses passions de dévier de la voie droite, il peut fort bien, sans manquer à son devoir; en tenir compte pour hâter ou retarder sa marche, au lieu de demeurer au milieu d'elles, comme un colosse immobile et impassible. Au courage en personne, le pouls battrait plus fort, je crois, en allant à l'assaut qu'en allant dîner; il y a même des circonstances où il est nécessaire qu'il s'échauffe et s'émeuve. Aussi ai-je remarqué comme une particularité, se produisant rarement il est vrai, que quelquefois les grands personnages, dans les affaires de grande importance et les entreprises de la plus haute gravité, conservent tellement leur assiette habituelle, que leur sommeil n'en est seulement pas écourté.

Le jour de la bataille opiniâtre qu'il livra à Darius, Alexandre le Grand dormit si profondément et si avant dans la matinée, que le temps pressant de marcher au combat, Parménion fut obligé d'entrer dans sa chambre, d'approcher de son lit et, pour l'éveiller, de l'appeler deux ou trois fois par son nom.--L'empereur Othon, la nuit même où il avait résolu de se tuer, après avoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent entre ses serviteurs, affilé le tranchant de l'épée avec laquelle il voulait se donner la mort, n'attendant plus que d'apprendre si tous ses amis étaient parvenus à se mettre en sûreté, s'endormit d'un sommeil si profond, que ses ronflements parvenaient jusqu'à ses valets de chambre.--La mort de cet empereur offre beaucoup de rapprochement avec celle du grand Caton, sur ce point notamment: Caton, prêt à se détruire, attendant qu'on lui apportât la nouvelle que les sénateurs qu'il éloignait de lui, étaient sortis du port d'Utique, se mit à si bien dormir qu'on entendait le bruit de sa respiration de la chambre voisine. La personne qu'il avait envoyée au port l'ayant éveillé pour lui dire que la tempête gênait considérablement les sénateurs pour la manœuvre de la voile, il en envoya une autre, et, se renfonçant dans son lit, reprit son sommeil jusqu'au retour de ce second messager venant lui annoncer que le départ avait pu s'effectuer.--Nous trouvons encore chez Caton une certaine similitude avec ce que nous avons rapporté d'Alexandre. Lors de ce grand et dangereux orage que faillit soulever contre lui la sédition du tribun Métellus qui, à propos de la conjuration de Catilina, voulait publier le décret rappelant dans Rome Pompée et son armée, ce à quoi Caton seul était opposé, de graves paroles, de grandes menaces avaient été échangées au Sénat entre Métellus et lui; et le lendemain, sur le forum, devait avoir lieu cette publication. Les deux adversaires devaient s'y retrouver: Métellus, appuyé par le peuple et par César qui, à ce moment, était favorable à Pompée, devait se présenter accompagné de nombreux esclaves étrangers et de spadassins prêts à toutes les violences; Caton n'ayant pour lui que son indomptable fermeté. Aussi ses parents, ses domestiques et beaucoup de gens de bien étaient-ils en grand souci sur son compte; préoccupés du danger auquel il allait s'exposer, il y en eut qui passèrent la nuit chez lui, mais ne purent ni reposer, ni boire ni manger; sa femme et ses sœurs ne cessaient de pleurer et de se tourmenter. Lui, au contraire, réconfortait tout le monde; après avoir soupé comme à son ordinaire, il alla se coucher et dormit d'un sommeil si profond jusqu'au matin, qu'un de ses collègues au tribunat dut venir le réveiller pour se rendre à l'assemblée où les partis allaient se trouver aux prises. Connaissant, par les actes de sa vie entière, combien était grand son courage, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, attribuer ce calme en cette circonstance, à ce que son âme était bien au-dessus de semblables accidents qui, pour lui, n'étaient pas un sujet de plus grande préoccupation que les incidents ordinaires de la vie.

Au combat naval qu'il remporta en Sicile sur Sextus Pompée, Auguste, au moment d'engager l'action, dormait si profondément, qu'il fallut que ses amis l'éveillassent pour qu'il donnât le signal du combat; cela fut cause que, plus tard, M. Antoine lui reprocha de n'avoir pas eu seulement le cœur d'assister aux évolutions de ses vaisseaux et de n'avoir osé se montrer à ses soldats que lorsque Agrippa vint lui annoncer que la victoire était à lui.--Marius le jeune fit pis encore: le jour de son dernier effort contre Sylla, après avoir rangé son armée en bataille, donné le mot d'ordre et le signal de l'engagement, il se coucha à l'ombre, sous un arbre, pour se reposer, et s'endormit si complètement, qu'à peine fut-il réveillé quand ses gens, en fuite, vinrent à passer près de lui; il n'avait rien vu du combat. On attribue le fait à la fatigue excessive produite par un excès de travail et le manque de sommeil, il était à bout de forces.

=Le sommeil est-il nécessaire à la vie?=--Il appartient aux médecins de nous dire si le sommeil est nécessaire à l'homme au point que notre vie en dépende. A l'appui de cette assertion, nous trouvons bien qu'à Rome on fit mourir, en le privant de sommeil, Persée roi de Macédoine, qui se trouvait être prisonnier; mais, d'autre part, Pline relate d'autres cas de personnes qui ont vécu longtemps sans dormir. Hérodote parle de peuples où l'on dort pendant la moitié de l'année et où l'on veille pendant l'autre moitié; et les biographes d'Épiménide racontent que ce sage demeura endormi pendant cinquante-sept ans consécutifs.

CHAPITRE XLV.

Sur la bataille de Dreux.

=Il importe peu que dans une action de guerre un chef ne fasse pas tout ce que commande le devoir ou la bravoure, pourvu qu'il obtienne la victoire.=--La bataille que nous avons livrée à Dreux présente des particularités qui se voient rarement. Ceux qui ne sont pas favorables à M. de Guise, font volontiers ressortir qu'il n'est pas excusable d'avoir arrêté et ralenti la marche des forces qu'il commandait, pendant que l'ennemi accablait M. le Connétable qui était le chef de l'armée et enlevait l'artillerie, et qu'il eût mieux fait, pour éviter les pertes considérables qui en sont résultées, de prendre l'adversaire en flanc, plutôt que d'attendre qu'il fût possible de l'attaquer sur ses derrières. Outre ce que l'issue du combat témoigne à cet égard, celui qui examine la situation sans parti pris, est obligé, à mon avis, de convenir que le but et les efforts non seulement des chefs, mais même de chaque soldat, doivent tendre au succès final, et qu'aucun incident particulier, quelque intéressant qu'il puisse être, ne saurait les en détourner.--Philopœmen, dans une rencontre avec Machanidas, s'était fait précéder, pour engager le combat, d'une forte troupe d'archers et autres gens de trait. L'ennemi, après les avoir repoussés, s'amusa à les poursuivre à toute bride et se trouva ainsi défiler, en lui prêtant le flanc, le long du corps de bataille de Philopœmen. Malgré l'émoi qui en résulta chez ses soldats, Philopœmen ne jugea pas à propos de faire mouvement et de se porter contre cette cavalerie pour venir au secours des siens. Il la laissa les pourchasser et les tailler en pièces sous ses yeux, et lui-même chargea les troupes à pied de l'adversaire quand il les vit hors d'état d'être soutenues par leur cavalerie; et bien qu'il eût affaire à des Lacédémoniens, il en vint aisément à bout, d'autant qu'il les attaqua alors qu'ils croyaient la journée gagnée et commençaient à se débander; puis, cela fait, il se jeta à la poursuite de Machanidas.--C'est là un cas qui a grand rapport avec celui de M. de Guise.

Dans la bataille si vivement disputée que livra Agésilas aux Béotiens, bataille que Xénophon, qui y assistait, déclare la plus acharnée qu'il ait jamais vue, Agésilas ne voulut pas profiter de l'avantage que lui offrait la fortune de laisser défiler le corps principal de l'ennemi et de l'attaquer en queue, bien que la victoire ne fît pas doute pour lui, estimant qu'en agissant ainsi, il eût fait montre de plus d'habileté que de vaillance; et, pour faire preuve de valeur et donner carrière à son courage hors de pair, il préféra l'attaquer de front. Mal lui en prit, il y gagna d'éprouver un sérieux échec et d'être grièvement blessé. Contraint de rallier son monde, il se résolut au parti qu'il avait écarté au début. Il fit ménager un intervalle dans ses troupes, pour livrer passage à la fougue des Béotiens; et, quand ils furent passés, qu'ils marchaient en désordre, comme des gens qui se croient à l'abri de tout danger, il les fit suivre et charger sur leurs flancs; mais il ne parvint ni à les rompre, ni à précipiter leur retraite; ils se retirèrent à petits pas, montrant toujours les dents, jusqu'à ce qu'ils fussent hors d'atteinte.

CHAPITRE XLVI.

Des noms.

=Il est des noms qui sont pris en mauvaise part; certains sont, par tradition, plus particulièrement usités dans telle ou telle famille de souverains; d'autres sont plus ou moins répandus chez tel ou tel peuple.=--Quelque diversité d'herbes qu'il y ait, on les comprend toutes sous la dénomination de salade; je vais faire de même, et, à propos de noms, présenter ici un salmigondis de sujets divers.

Chaque nation a, je ne sais pourquoi, des noms qui se prennent en mauvaise part; tels, chez nous, Jean, Guillaume, Benoît. Il semble aussi que, dans la généalogie des princes, certains noms se reproduisent fatalement; tels sont: les Ptolémées en Égypte; les Henrys en Angleterre; les Charles en France; Baudouins en Flandre; et, dans notre ancienne Aquitaine, les Guillaume, d'où l'on dit qu'est dérivé le nom actuel de Guyenne, par une étymologie assez difficile à admettre, si on n'en trouvait d'aussi peu admissible dans Platon même.

C'est une chose sans importance et cependant digne d'être notée en raison de sa singularité et que rapporte un témoin oculaire, qu'Henry duc de Normandie, fils de Henry second roi d'Angleterre, donna en France un festin où la noblesse qui y prit part fut en nombre si considérable que, par amusement, s'étant répartie en groupes de même nom, on compta dans le plus nombreux, qui fut celui des Guillaume, cent dix chevaliers de ce nom ayant pris place à table, nombre dans lequel n'étaient compris ni les simples gentilshommes ni les gens de service.

Il n'est pas plus singulier de grouper à table les convives d'après leurs noms, que d'y faire servir les mets suivant l'ordre que leur assigne la première lettre de leur nom, comme le fit faire l'empereur Geta; c'est ainsi qu'on servit consécutivement la série de ceux commençant par un m: mouton, marcassin, merluche, marsouin, et ainsi des autres.

=Il est avantageux de porter un nom aisé à prononcer et qui se retienne facilement.=--On dit communément qu'il y a avantage à avoir bon nom ou bon renom, c'est-à-dire du crédit et de la réputation; il est également vrai qu'il est utile d'avoir un * beau nom, qui soit facile à prononcer et à retenir; les rois et les grands nous reconnaissent plus aisément et nous oublient moins. Nous-mêmes, parmi les gens qui nous servent, nous appelons de préférence et employons ceux dont les noms nous viennent le plus facilement à la bouche. J'ai vu le roi Henry II ne pouvoir arriver à prononcer exactement le nom d'un gentilhomme de cette partie-ci de la Gascogne, et ce même prince être d'avis que l'on désignât l'une des filles d'honneur de la reine du nom de son pays d'origine, trouvant que son nom de famille était trop répandu. Socrate estime que c'est un soin auquel un père doit s'attacher que de donner de beaux noms à ses enfants.

=Influence des noms.=--On raconte que la fondation de Notre-Dame la Grande, à Poitiers, est due à ce qu'un jeune débauché, qui avait sa demeure sur cet emplacement, ayant rencontré une fille de joie et lui ayant, en l'abordant, demandé son nom, qui était Marie, sentit soudainement se réveiller en lui ses sentiments religieux; et, saisi de respect pour ce très saint nom de la Vierge, mère de notre Sauveur, non seulement il chassa immédiatement la fille, mais s'amenda pour le reste de ses jours. En considération de ce miracle fut bâtie, là même où était la maison de ce jeune homme, une chapelle sous le vocable de Notre-Dame, et par la suite, l'église que nous voyons.--C'est par la voix et l'ouïe que la dévotion, agissant directement sur l'âme, produisit chez ce jeune homme ce revirement. Le fait suivant, de même genre, fut dû à une action immédiate sur les sens: Pythagore se trouvant en compagnie de jeunes gens en fête, s'aperçut que, commençant à s'échauffer, ils méditaient de pénétrer avec violence dans une maison respectable. Il prescrivit alors à l'orchestre de modifier ses airs et d'en jouer de graves qui, sévères et monotones, pénétrant peu à peu les auditeurs de leur rythme, endormirent leur ardeur.

La postérité ne contestera pas que la Réforme qui a éclaté de nos jours, n'ait été délicate et vigilante. Elle s'est appliquée non seulement à combattre les erreurs et les vices, a rempli le monde de dévotion, d'humilité, d'obéissance, de paix, de vertus de toutes sortes, mais elle a été jusqu'à proscrire nos noms de baptême, Charles, Louis, François, pour y substituer ceux de Mathusalem, Ezéchiel, Malachie, beaucoup plus en harmonie avec les dogmes de la foi!--Un gentilhomme de mes voisins, supputant les supériorités des temps passés sur les temps actuels, n'omettait pas de faire entrer en ligne de compte le relief et l'élégance des noms de la noblesse en ces temps-là, Dom Grumedan, Quedragan, Agesilan; rien qu'en les entendant prononcer, on sentait que c'étaient là des gens bien autres que Pierre, Guillot et Michel!

=Il serait bon de ne jamais traduire les noms propres et de les laisser tels qu'ils sont écrits et se prononcent dans leur langue d'origine.=--Je sais bon gré à Jacques Amyot d'avoir laissé subsister dans un discours écrit en français les noms latins tels qu'ils s'écrivent dans leur langue d'origine, et de ne pas les avoir altérés et modifiés pour leur donner une tournure française; au début, cela semblait un peu extraordinaire, mais déjà sa traduction si répandue de Plutarque y avait préparé. J'ai souvent souhaité que ceux qui écrivent des chroniques en latin, transcrivent les noms propres tels qu'ils sont; en les métamorphosant à la grecque ou à la romaine pour leur donner plus de grâce, en faisant de Vaudemont, «Vallemontanus», nous finissons par ne plus savoir où nous en sommes et nous nous y perdons.

=Inconvénient qu'il y a à prendre des noms de terre comme on le fait en France, cela favorise la tendance que beaucoup ont à altérer leur généalogie.=--Pour clore cette série de réflexions sur les noms, disons que c'est une mauvaise habitude, qui a de très fâcheuses conséquences, qu'en France nous appelions chacun du nom de sa terre et de sa seigneurie; c'est la chose du monde qui fait le plus que les races se mêlent et ne peuvent plus se distinguer. Un cadet de bonne maison, qui a reçu en apanage une terre dont il a pris le nom, sous lequel il a été connu et honoré, ne peut honnêtement abandonner ce nom. Lui mort, dix ans après sa terre passe à un étranger qui en fait autant; comment est-il possible de s'y reconnaître entre ces deux familles? Il n'est pas besoin du reste, à cet égard, de chercher des exemples en dehors de notre maison royale où il y a autant de surnoms qu'il s'y fait de partages, si bien qu'on ne sait plus aujourd'hui à qui remonte son origine. Chacun en use à un tel degré à sa fantaisie sous ce rapport que, de nos jours, je ne vois personne, porté par la fortune à un rang tant soit peu élevé, auquel on n'ait tout aussitôt découvert des titres généalogiques nouveaux et ignorés de son père, le faisant descendre de quelque illustre lignée; et, par surcroît de chance, ce sont les familles les plus obscures qui prêtent le plus à ces falsifications.

Combien avons-nous de gentilshommes en France qui, d'après leur compte plus que d'après celui des autres, sont de race royale! Cela fut dit un jour, fort spirituellement, par un de mes amis, dans la circonstance suivante: Dans une réunion, un différend s'étant élevé entre deux seigneurs, dont l'un par ses titres et ses alliances avait une prééminence incontestable sur le commun de la noblesse, chacun, dans l'assemblée, cherchant à propos de cette prééminence à s'égaler en lui, en vint à alléguer: qui, son origine; qui, une ressemblance de nom; qui, ses armoiries; qui, un vieux titre de famille; et le moindre se trouvait être arrière-petit-fils de quelque roi d'outre-mer. Lorsqu'on passa dans la salle à manger, mon ami, au lieu de se rendre à sa place, se mit à aller à reculons, se confondant en révérences, suppliant l'assistance d'excuser la témérité qu'il avait eue jusqu'ici de vivre sur un pied d'intimité avec eux; mais venant seulement d'être informé de leurs qualités de si ancienne date, il les priait de consentir que, dès maintenant, il leur rendît les honneurs dus à leur rang, qu'il ne lui appartenait pas de s'asseoir en si nombreuse compagnie de princes; et, terminant sa plaisanterie par des railleries sans fin, il leur dit: «Contentons-nous donc, par Dieu! de ce dont nos pères se sont contentés et de ce que nous sommes; notre rang est suffisant, si nous savons nous y bien tenir; ne désavouons pas la fortune et la condition de nos aïeux. Bannissons ces écarts d'imagination si ridicules, qui ne peuvent manquer de tourner à la confusion de quiconque a l'impudence d'avoir des prétentions qui ne sont pas fondées.»

=Les armoiries passent également des uns aux autres; armoiries de Montaigne.=--Les armoiries ne prouvent guère plus que les surnoms. Les miennes sont «d'azur semé de trèfles d'or, avec une patte de lion également d'or, armée de gueule et mise de face». Quelle assurance ai-je qu'elles ne sortiront pas de ma maison? Un gendre ne peut-il les transporter dans une autre famille? Quelque acheteur de rien s'en parera peut-être à défaut d'autres. Il n'est rien qui ne donne plus sujet à de plus fréquentes mutations et à plus de confusion.

=On se donne bien de la peine pour illustrer un nom qui souvent sera altéré par la postérité; un nom, après nous, n'est en fin de compte qu'un mot et un assemblage de traits sans objet.=--Ces réflexions en entraînent une autre d'ordre différent. Pour Dieu, examinons de près et sondons sur quoi reposent cette gloire, cette réputation pour lesquelles nous bouleversons le monde? en quoi consiste cette renommée, qu'à si grand'peine nous cherchons à acquérir? C'est en somme à Pierre ou à Guillaume qu'elle s'applique, ce sont eux qui l'ont en garde, qu'elle intéresse. De quelle puissante faculté vraiment jouit l'espérance qui, chez un simple mortel embrassant l'infini, l'immensité *, l'éternité, substitue, par un effet de mirage, à une indigence absolue la possession illimitée de tout ce qu'il peut imaginer et souhaiter; de quel agréable jouet la nature nous a en cela gratifiés! Mais, en fin de compte, qu'est-ce que Pierre ou Guillaume sinon un son ou encore trois ou quatre traits de plume, qui même sont si peu précis que l'on peut se demander vraiment à qui revient l'honneur de tant de victoires: à Guesquin, à Glesquin ou à Gueaquin? La question sur ce point donnerait vraisemblablement lieu à un débat encore plus épineux que celui que Lucien a imaginé entre les deux lettres grecques sigma (Σ) et tau (Τ); «le prix, dans le cas actuel, n'est pas de peu de valeur (Virgile)» et la chose est d'importance, puisqu'il s'agit de fixer auquel de ces mots diversement orthographiés sont à attribuer tant de sièges entrepris ou soutenus, de batailles livrées, de blessures reçues, de captivité endurée, de services rendus à la couronne royale par ce connétable fameux.

=Parfois, de notre vivant même, ce n'est qu'un pseudonyme.=--Nicolas Denisot ne s'est occupé que des lettres dont se compose son nom et il en a changé la contexture pour en faire «le comte d'Alsinois» qu'il a illustré de la gloire que lui ont value ses poésies et sa peinture.--Suétone l'historien affectionnait la signification qu'avait le sien; ne pouvant s'appeler Lénis (doux) qui était le surnom de son père, il a adopté celui de Tranquillus qu'il a fait héritier de la réputation que lui ont acquise ses écrits.--Qui croirait que le capitaine Bayard ne doit qu'aux hauts faits accomplis par Pierre Terrail, une illustration empruntée; et qu'Antoine Escalin s'est, de son propre consentement, laissé dépouiller par le capitaine Paulin et le baron de la Garde du mérite et de l'éclat de tant de voyages nautiques et des hautes charges qu'il a remplies et sur terre et sur mer?

=A qui le souvenir que, dans l'histoire, les noms consacrent, s'applique-t-il parmi le grand nombre d'êtres, connus ou inconnus, qui ne sont plus et qui ont porté le même nom?=--Outre ces variations qu'ils éprouvent, ces traits de plume sont communs à des milliers de personnes. Combien, dans toute race, y en a-t-il qui ont mêmes noms et mêmes surnoms? Combien, encore parmi des hommes de races différentes en des contrées et des siècles divers? L'histoire a conservé le souvenir de trois Socrate, cinq Platon, huit Aristote, sept Xénophon, vingt Démétrius, vingt Théodore; et combien lui sont demeurés inconnus.--Qu'est-ce qui empêche que mon palefrenier se nomme Pompée le Grand; et qu'est-ce qui s'oppose finalement à ce que ce soit à lui, quand il sera trépassé, au lieu que ce soit à cet homme qui a eu la tête coupée en Égypte, qu'aille la gloire qu'éveille ce nom quand on le prononce, ou l'honneur qu'il rappelle quand on le voit écrit, et auquel des deux profitera-t-il? «Croyez-vous qu'il y ait là de quoi toucher la cendre et les mânes des morts (Virgile)?»

=Qu'importe aux grands hommes, quand ils ne sont plus, la gloire de leur nom?=--Que peuvent bien éprouver Épaminondas et Scipion l'Africain, ces deux émules par leur valeur qui les élève sous ce rapport au-dessus de tous les hommes: le premier, de ce vers si beau gravé sur le socle de sa statue et qui depuis tant de siècles est dans toutes nos bouches quand il est question de lui: «Sparte, devant sa gloire, abaisse son orgueil (reproduit du grec par Cicéron)»; le second, de ce distique composé à sa louange: «Du levant au couchant il n'est point de guerriers dont le front soit couvert de si nobles lauriers (Cicéron).»

Ces témoignages impressionnent agréablement ceux qui sont sur cette terre, excitent leur envie et leurs désirs; et sans y réfléchir, ils prêtent aux trépassés les sensations qu'ils éprouvent eux-mêmes, en même temps qu'ils se leurrent d'être capables, eux aussi, d'arriver à la célébrité. Dieu seul sait ce qui en sera, il n'en est pas moins vrai que «c'est là le mobile auquel ont obéi les généraux grecs, romains et barbares; c'est là ce qui leur fit affronter mille travaux et mille dangers, tant il est vrai que l'homme est plus altéré de gloire que de vertu (Juvénal)».

CHAPITRE LXVII.

Incertitude de notre jugement.

=En maintes occasions on peut être incertain sur le parti à prendre.--Par exemple, faut-il poursuivre à outrance un ennemi vaincu?=--«A propos de toutes choses, il est aisé de parler soit pour, soit contre», dit Homère avec juste raison. C'est ainsi par exemple que Pétrarque a pu écrire: «Annibal vainquit les Romains, mais ne sut pas profiter de la victoire.»

Celui dont ce serait là la façon de penser et qui regarderait comme une faute, ainsi que le parti catholique est généralement porté à le faire, de n'avoir pas poursuivi le succès que nous avons obtenu à Montcontour, ou qui reprocherait au roi d'Espagne de n'avoir pas mis à profit l'avantage qu'il avait obtenu contre nous à Saint-Quentin, pourrait à l'appui de sa thèse émettre les arguments suivants: De semblables fautes sont le fait d'une âme enivrée d'un premier succès et dont le courage limité, satisfait de ce commencement de bonne fortune, est peu porté à pousser plus en avant, se trouvant déjà embarrassé du résultat obtenu; la coupe est pleine et ne peut en contenir davantage; pareil chef ne mérite pas son heureuse chance, ne sachant pas l'utiliser, puisqu'il donne à son ennemi possibilité de rétablir ses affaires. Peut-on espérer de lui qu'il osera renouveler son attaque contre un adversaire qui s'est rallié et se présente à nouveau en bon ordre, que surexcitent le dépit et le désir de se venger, alors qu'il n'a pas osé ou n'a pas su le poursuivre quand ses rangs étaient rompus et que la frayeur l'envahissait, «alors que la fortune s'était déclarée et que tout cédait à la terreur (Lucain)»? car enfin que peut-il attendre de mieux que ce qu'il a laissé échapper? A la guerre, ce n'est pas comme à l'escrime où celui qui touche le plus souvent gagne; tant que l'ennemi est sur pied, c'est à recommencer de plus belle, il n'y a de victoire que ce qui met fin aux hostilités.--A la suite de cette rencontre près d'Oricum, où César courut les plus grands risques, il reprochait aux soldats de Pompée d'avoir manqué l'occasion, convenant qu'il eût été perdu si leur général avait su vaincre; lui-même leur tint bien autrement l'épée dans les reins, quand son tour vint de les poursuivre.

A l'appui de la thèse contraire, on peut dire que c'est le propre d'un esprit impatient et insatiable, de ne pas savoir borner sa convoitise; que c'est abuser des faveurs divines que de vouloir outrepasser la mesure dans laquelle elles nous sont accordées; que s'exposer à un échec après une victoire, c'est se remettre à nouveau à la merci de la fortune; que l'un des principes les plus sages de l'art militaire, c'est de ne pas pousser son ennemi au désespoir.--Sylla et Marius, pendant la guerre sociale, venaient de battre les Marses; voyant une fraction ennemie qui, poussée par le désespoir, reprenant l'offensive, se ruait sur eux comme des bêtes furieuses, ils ne furent pas d'avis de l'attendre.--Si M. de Foix ne s'était pas laissé emporter par son ardeur à poursuivre avec trop d'acharnement les résultats de sa victoire de Ravenne, il ne l'eût pas gâtée par sa mort. Son exemple encore récent servit du reste de leçon à M. d'Enghien, à Cerisolles, et le préserva de semblable mésaventure.--Il est dangereux d'assaillir un homme auquel on a enlevé toute autre chance de salut que la force des armes, car la nécessité est une violente maîtresse d'école: «Rien de plus aigu que les morsures de la nécessité (Porcius Latro)»; «Qui défie la mort, n'est pas vaincu sans qu'il en coûte au vainqueur (Lucain).»--C'est ce qui fit que Pharax détourna le roi de Lacédémone, qui venait de battre les Mantinéens, de se porter contre un millier d'Argiens qui, encore intacts, avaient échappé au désastre, et lui persuada de les laisser se retirer en toute liberté, pour ne pas en venir aux prises avec des hommes valeureux, stimulés et dépités par le malheur.--Clodomir, roi d'Aquitaine, après sa victoire sur Gondemar, roi de Bourgogne, le poursuivit si activement qu'il l'obligea à faire volte-face; dans l'action qui s'ensuivit, il fut tué et perdit ainsi par son opiniâtreté le fruit de sa victoire.

=Faut-il permettre que les soldats soient richement armés?=--De même est-il préférable d'avoir des soldats richement et somptueusement armés, ou vaut-il mieux que leurs armures soient simplement telles que le comportent les nécessités du combat?--Sertorius, Philopœmen, Brutus, César et autres sont pour le premier de ces deux modes, arguant que l'honneur et la vanité qu'il en ressent, sont un stimulant pour le soldat; de plus, ayant à sauver ses armes, qui par leur valeur vénale lui constituent en quelque sorte une fortune et lui font l'effet d'un héritage, il n'en est que mieux disposé à déployer plus d'énergie dans le combat. C'est, dit Xénophon, cette considération qui faisait que les peuples d'Asie emmenaient avec eux, à la guerre, leurs femmes et leurs concubines, avec leurs joyaux et ce qu'ils avaient de plus précieux.--Sur le second mode, on peut dire qu'il faut plutôt détourner le soldat de l'idée de sa conservation que de le porter à y songer; par là, on l'amènera à doubler son mépris des dangers. Faire étalage de luxe, c'est en outre exciter chez l'ennemi le désir de vaincre pour s'approprier ces riches dépouilles, cela a été observé à diverses fois; ce fut notamment un puissant mobile chez les Romains contre les Samnites.--Antiochus montrait avec orgueil à Annibal l'armée qu'il menait contre Rome, armée où régnaient le faste et un luxe d'équipages de toute nature, et lui disait: «Pensez-vous que les Romains se contenteront d'une pareille armée?»--«S'ils s'en contenteront, répondit Annibal, oui vraiment, si avares qu'ils soient.»--Lycurgue interdisait à ses concitoyens, non seulement tout luxe dans leurs équipages de guerre, mais encore de dépouiller l'ennemi vaincu, voulant, disait-il, qu'ils s'honorent par leur pauvreté et leur frugalité en même temps que par leur succès.

=Faut-il tolérer qu'ils défient l'ennemi?=--Dans les sièges et autres circonstances où l'on est à portée de l'ennemi, on autorise volontiers les bravades des soldats qui le défient, l'injurient, l'accablent de reproches de toute espèce; ce procédé semble avoir sa raison d'être. C'est un résultat d'une certaine importance que d'en arriver à ôter à ses propres troupes toute assurance d'être reçu en grâce ou à composition; on y tend, en leur représentant qu'elles n'ont pas à en attendre d'un adversaire qu'elles ont comblé d'outrages et qu'elles n'ont d'autres ressources que de vaincre.--Vitellius en fit l'épreuve mais à ses dépens. Se trouvant en présence d'Othon, dont l'armée se composait de soldats dont la valeur était déprimée, parce que depuis longtemps ils avaient perdu l'habitude de faire la guerre et qu'ils étaient amollis par les délices d'un séjour prolongé à Rome, il les agaça tellement par ses apostrophes piquantes, leur reprochant leur pusillanimité, le regret qu'ils éprouvaient des belles dames et des fêtes dont ils étaient repus à la ville et se trouvaient privés, qu'il leur remit du cœur au ventre et finit par se les attirer sur les bras, ce que n'avaient pu faire toutes les exhortations que leurs chefs leur avaient adressées pour les décider à combattre. De fait des injures qui blessent au vif, peuvent aisément faire que celui qui ne marchait qu'à contre-cœur pour le service de son roi, marche dans un sentiment tout autre si, par surcroît, il a une injure personnelle à venger.

=Un général, pendant le combat, doit-il se déguiser pour n'être pas reconnu des ennemis.=--A considérer de quelle importance est, pour une armée, la conservation de son chef, importance qui est telle que c'est vers lui, qui dirige et dont dépendent tous les autres, que convergent principalement les efforts de l'ennemi, il semble hors de doute que, pour lui, se travestir et se déguiser au moment de se jeter dans la mêlée ainsi que l'ont fait certains et non des moindres, soit chose avantageuse. Ce mode a cependant l'inconvénient, qui n'est pas moindre que celui que l'on se propose d'éviter en agissant ainsi, que le capitaine qui y a recours ne se distingue plus au milieu des siens; le courage que leur inspirent son exemple et sa présence s'affaiblit d'autant; n'apercevant pas les marques distinctives et les enseignes qui d'habitude le leur signalent, ils s'imaginent qu'il est mort ou que, désespérant du succès, il s'est retiré du champ de bataille.--Pour ce qui est des faits, nous les voyons corroborer tantôt l'une, tantôt l'autre de ces deux manières de faire. Ce qui arriva à Pyrrhus dans la bataille qu'il livra en Italie au consul Levinus, plaide à la fois pour et contre; il s'était rendu méconnaissable en prenant, pour combattre, les armes de Mégacles auquel il avait donné les siennes; cela lui sauva certainement la vie, mais il faillit être victime de l'inconvénient que je signale et perdre la bataille.--Alexandre, César, Lucullus aimaient à marcher au combat avec des costumes et des armes de grande richesse, de couleurs voyantes, décelant qui ils étaient; Agis, Agésilas, le grand Gylippe au contraire allaient à la guerre dans un costume sévère dont rien n'indiquait qu'ils exerçaient le commandement.

=Est-il préférable, au combat, de demeurer sur la défensive ou de prendre l'offensive?=--Parmi les reproches relatifs à la bataille de Pharsale que l'on fait à Pompée, est celui d'avoir attendu de pied ferme l'attaque de l'adversaire. Voici ce qu'en propres termes Plutarque, qui sait mieux s'exprimer que moi, dit à cet égard: «Outre que cela diminue la violence avec laquelle se portent les premiers coups, quand ils le sont à la suite d'une course qu'on vient de fournir, on se prive de l'élan des combattants qui, lorsqu'ils se lancent les uns contre les autres ainsi que cela se pratique d'ordinaire, par l'impétuosité et la surexcitation qui en résultent, joint aux cris que chacun pousse, accroissent le courage du soldat au moment du choc décisif; tandis qu'on en arrive, en demeurant sur place, à ce qu'au lieu d'être surchauffé, sa chaleur s'éteint et se fige en quelque sorte.»--Mais si telle est l'appréciation à porter dans ce cas, si César eût été défait, n'aurait-on pas dit, tout aussi judicieusement, qu'une position est d'autant plus forte et plus difficile à enlever, qu'on ne se laisse pas aller à l'abandonner dans la chaleur du combat; que celui qui, suspendant sa marche, se concentre et ménage ses forces pour les employer suivant les besoins, a un grand avantage sur qui est obligé à une marche ininterrompue et a déjà fourni une course qui l'a presque mis hors d'haleine? En outre, une armée se compose de tant de fractions diverses, qu'elle ne saurait, si elle a à s'ébranler pour se ruer sur l'adversaire, y apporter, si elle le fait avec tant de furie, une précision suffisante pour que son ordre de bataille n'en soit pas troublé et rompu; et alors, les plus dispos s'engagent avant que leurs compagnons d'armes soient en mesure de leur prêter leur concours.--Dans cette bataille, si contraire aux lois de la morale, où deux frères se disputèrent l'empire des Perses, le Lacédémonien Cléarque, qui commandait les Grecs qui avaient embrassé le parti de Cyrus, les mena tranquillement à la charge, sans se hâter; et, arrivé à cinquante pas de l'ennemi, leur fit prendre la course. En abrégeant ainsi l'espace qu'ils avaient à franchir à une allure rapide, il espérait ménager leurs forces et, tout en leur permettant de conserver leurs rangs, leur donnait l'avantage de l'impétuosité qui augmentait leur puissance de choc et l'effet de leurs armes de jet.--D'autres ont, dans les armées sous leurs ordres, résolu de la manière suivante ce point controversé: «Si l'ennemi vous court sus, attendez-le de pied ferme; s'il vous attend de pied ferme, courez lui sus.»

=Vaut-il mieux attendre l'ennemi chez soi ou aller le combattre chez lui?=--Lors de l'invasion de l'empereur Charles-Quint en Provence, le roi François Ier eut à décider s'il le devancerait en se portant au-devant de lui en Italie, ou s'il l'attendrait sur ses états. Il se résolut à ce dernier parti, bien qu'il se rendit compte de l'avantage qu'il y a à transporter hors de chez soi le théâtre des hostilités, de telle sorte que le pays conservant ses ressources intactes, puisse continuellement fournir aux besoins en hommes et en argent. En outre, les nécessités de la guerre entraînent de continuels dégâts, auxquels nous ne nous décidons pas de gaîté de cœur à exposer ce qui nous appartient, d'autant que l'habitant s'y résigne moins facilement quand ils proviennent de gens de son parti que du fait de l'ennemi, à tel point, qu'il peut en résulter aisément des séditions et des troubles. Enfin, la licence de dérober et de piller, qui est pour le soldat une grande atténuation aux misères de la guerre, ne peut s'exercer dans son propre pays; et comme, dès lors, il n'a plus d'autre bénéfice à espérer que sa solde, il est difficile de le retenir à son poste quand il est à si courte distance de sa femme et de son chez lui. Ajoutons que celui qui met la nappe en est toujours pour les frais du festin; qu'il est plus agréable d'attaquer que de demeurer sur la défensive; que l'ébranlement résultant de la perte d'une bataille est si violent que, lorsque l'événement se passe sur notre sol, il est difficile que le pays tout entier n'en soit pas atteint, attendu que rien n'est si contagieux que la peur, ne trouve si aisément créance, ne se répand plus rapidement et qu'il est à craindre que les villes, aux portes desquelles l'orage aura éclaté, qui en auront été témoins, qui auront recueilli chefs et soldats encore ahuris et tremblants d'effroi, ne se jettent, sous le coup de l'émotion, dans quelque mauvaise résolution. Ces diverses considérations n'empêchèrent pas le roi de rappeler les forces qu'il avait au delà des Alpes et de se déterminer à voir venir l'ennemi; c'est qu'en effet, des raisons d'un autre ordre militent en sens contraire:--Étant sur son propre territoire, au milieu de populations amies, le roi, dans cette seconde hypothèse, était assuré de trouver en abondance toutes facilités. Les rivières, les moyens de passage étant à son entière disposition, les convois de vivres et d'argent s'effectueraient en toute sécurité sans qu'il soit besoin d'escorte. Ses sujets se montreraient d'autant plus dévoués que le danger serait plus proche. Disposant d'un grand nombre de villes et de points de résistance lui donnant toute sûreté, il demeurerait maître de combattre quand bon lui semblerait et seulement lorsqu'il y trouverait opportunité et avantage. S'il lui convenait de temporiser, il pouvait le faire à l'abri et tout à son aise, laissant son ennemi se morfondre et se désagréger de lui-même, en raison des difficultés qu'il aurait à surmonter sur un territoire où tout serait contre lui; où tout, devant, derrière, sur les flancs, lui serait hostile, où il serait dans l'impossibilité de faire reposer ses troupes, d'étendre ses cantonnements si des maladies survenaient; où il ne trouverait pas à abriter ses blessés; où il ne pourrait se procurer de l'argent et des vivres qu'en recourant à la force, où il n'aurait pas possibilité de se refaire et de reprendre haleine; où, ne connaissant le pays ni dans son ensemble, ni dans ses détails, il ne pourrait se préserver des embûches et des surprises; et où finalement sa situation serait irrémédiablement compromise, s'il venait à perdre une bataille, n'ayant où rallier les débris de son armée. En somme, il ne manquait pas d'exemples qu'il pouvait invoquer à l'appui de ces deux manières de faire.

Scipion estima beaucoup plus avantageux, et bien lui en prit, de transporter la guerre chez son ennemi en Afrique que de défendre son propre territoire et de combattre en Italie cet adversaire qui se trouvait déjà y avoir pris pied. Annibal, au contraire, dans cette même guerre, se perdit pour avoir abandonné ses conquêtes en pays étranger, afin de se porter à la défense du sien.--La fortune fut contraire aux Athéniens qui, laissant l'ennemi sur leur propre territoire, étaient passés en Sicile; elle se montra favorable à Agathocles roi de Syracuse qui, négligeant l'ennemi qu'il avait aux portes de sa capitale, alla l'attaquer en Afrique.

=Cette même indécision existe pour toutes les déterminations que nous pouvons avoir à prendre.=--Nous avons coutume de dire, et cela avec raison, que les événements et leurs conséquences découlent généralement, et à la guerre en particulier, de la fortune qui ne veut pas s'assujettir aux règles de notre jugement et de notre prudence, ce qu'exprime ainsi un poète latin: «Souvent l'imprévoyance réussit et la prudence nous trompe; la fortune n'est pas toujours avec les plus dignes; toujours inconstante, elle va indistinctement d'un côté puis d'un autre. C'est qu'il est une puissance supérieure qui nous domine et tient sous sa dépendance tout ce qui est mortel (Manilius).» A l'envisager de près, il semble que cette même influence s'exerce sur les conseils que nous tenons, sur les délibérations que nous agitons, et que nos raisonnements eux-mêmes se ressentent du trouble et de l'incertitude de la fortune. «Nous raisonnons au hasard et inconsidérément, dit le Timée de Platon, parce que, comme nous-mêmes, notre raison est, dans une large mesure, le jouet du hasard.»

CHAPITRE XLVIII.

Des chevaux d'armes.

Me voici devenu grammairien, moi qui n'ai jamais appris une langue que par routine et qui ne sais même pas encore ce que c'est qu'un adjectif, un subjonctif et un ablatif.

=Chez les Romains, les chevaux avaient différents noms suivant l'emploi auquel ils étaient destinés.=--Il me semble avoir ouï dire que les Romains avaient des chevaux qu'ils appelaient soit funales (chevaux d'attelage), soit dexteriores. Ces derniers étaient à deux fins, tenus en dehors des traits et à droite, d'où leur nom; c'étaient des chevaux de relais, qui se montaient au besoin comme des chevaux frais, et de là est venue l'appellation de destriers que nous donnons à nos chevaux de selle; c'est aussi ce qui fait que les auteurs qui écrivent en roman se servent de l'expression adestrer, pour dire accompagner.--Les gentilshommes romains avaient encore des desultiores equos, chevaux dressés de façon que sans bride et sans selle, allant par deux, ils galopaient à l'allure la plus rapide, chacun, de lui-même, joignant constamment l'autre, si bien que lorsque le cavalier monté sur l'un d'eux et le sentant fatigué, voulait changer de monture, s'élançant, il passait de l'un à l'autre sans ralentir l'allure; et cela, alors même qu'il était armé de toutes pièces.--Les guerriers numides agissaient de même; ils avaient un second cheval conduit en main, pour en changer au plus fort de la mêlée: «Comme nos cavaliers qui sautent d'un cheval sur un autre, les Numides avaient coutume de mener deux chevaux à la guerre; et souvent, au fort du combat, ils se jetaient tout armés d'un cheval fatigué sur un cheval frais, tant leur agilité était grande et tant leurs chevaux étaient dociles (Tite-Live).»

=Il y a des chevaux dressés à défendre leurs maîtres.=--Certains chevaux sont dressés à défendre leur maître, à courir sus à qui leur présente une épée nue, à se précipiter sur ceux qui les attaquent et les affrontent; ils les frappent de leurs pieds et les mordent. Mais il leur advient de nuire de la sorte encore plus souvent aux amis qu'aux ennemis; sans compter que vous ne pouvez les maîtriser comme vous le voulez et qu'une fois qu'ils sont aux prises vous êtes à la merci de ce qui peut leur arriver.--Artibius, qui commandait les Perses contre Onesilus, roi de Salamine, montait un cheval de la sorte; mal lui en prit, ce fut cause de sa mort. Il était engagé dans un combat singulier avec son ennemi et comme son cheval se cabrait contre Onesilus, l'écuyer de ce dernier lui planta une faux entre les deux épaules.--Les Italiens racontent qu'à la bataille de Fornoue, le cheval du roi Charles VIII le dégagea, par ses ruades et ses coups de pied, de nombre d'ennemis qui le pressaient et qui, sans cela, lui eussent fait mauvais parti; si le fait est exact, c'est un bien grand hasard.--Les Mamelouks se vantent d'avoir les chevaux d'armes les plus adroits qui soient; que d'instinct, autant que par habitude, ils sont faits à reconnaître et distinguer un ennemi sur lequel, à un signal de la voix ou autre de leur cavalier, ils se ruent, les accablant de coups de pied et de coups de dents. Ils en arrivent aussi à ramasser avec leur bouche les lances et les dards qui sont à terre autour d'eux et les offrent à leur maître, quand celui-ci le leur commande.

=Particularités afférentes aux chevaux d'Alexandre et de César.=--On dit de César et aussi du grand Pompée, qu'entre autres talents de premier ordre, ils avaient celui d'être des cavaliers émérites. César, dans sa jeunesse, montait sur un cheval sans selle et sans bride, et, conservant les mains derrière le dos, s'abandonnait à la fougue de l'animal.--La nature, qui de lui et d'Alexandre a fait deux prodiges en art militaire, semble les avoir également dotés de montures extraordinaires. Chacun sait que Bucéphale, le cheval d'Alexandre, avait une tête qui tenait de celle du taureau; qu'il ne se laissait monter par personne autre que son maître, et n'avait pu être dressé que par lui; qu'après sa mort, des honneurs divins lui furent rendus et son nom donné à une ville construite pour perpétuer sa mémoire. César en eut un dont les pieds de devant avaient une conformation se rapprochant de celle du pied de l'homme; ses sabots étaient entaillés et formaient en quelque sorte des doigts; seul, César avait pu le dresser et pouvait le monter; après sa mort, il plaça son image dans un temple dédié à Vénus.

=L'exercice du cheval est salutaire.=--Quand je suis à cheval, je n'en descends pas volontiers; car c'est le mode de locomotion que je préfère, que je sois bien portant ou malade. Platon en recommande l'exercice comme favorable à la santé, et Pline dit qu'il convient pour l'estomac et qu'il entretient la souplesse des articulations. Mais poursuivons ce sujet, puisque c'est ce dont nous nous occupons.

Xénophon cite une loi qui défendait de voyager à pied à tout homme possédant un cheval.--Trogue-Pompée et Justin rapportent que les Parthes avaient coutume non seulement de combattre à cheval, mais encore d'y demeurer lorsqu'ils traitaient de leurs affaires publiques ou privées, qu'ils faisaient leurs achats, discutaient, causaient ou se promenaient; et que, chez eux, la différence essentielle entre les hommes libres et les serfs consistait en ce que les premiers allaient à cheval et les autres à pied; cette institution remontait au roi Cyrus.

=Pour combattre, les Romains faisaient parfois mettre pied à terre à leurs gens à cheval; aux peuples nouvellement conquis ils ôtaient leurs armes et leurs chevaux.=--L'histoire romaine nous donne plusieurs exemples, et Suétone le remarque plus particulièrement chez César, de capitaines qui prescrivaient à leurs guerriers à cheval de mettre pied à terre dans les circonstances critiques, autant pour enlever aux soldats toute espérance de fuite qu'en raison des avantages qu'ils espéraient de ce genre de combat, «où, sans conteste, excelle le Romain», dit Tite-Live.--Quoi qu'il en soit, la première précaution qu'ils prenaient pour contenir les révoltes des peuples qu'ils venaient de soumettre, était de leur enlever armes et chevaux; c'est pourquoi nous lisons si souvent dans César: «Il commande qu'on livre les armes, qu'on amène les chevaux, qu'on donne des otages».--Le Grand Seigneur ne permet aujourd'hui, dans toute l'étendue de son empire, à aucun chrétien ou juif de posséder un cheval.

=Nos ancêtres combattaient généralement à pied.=--Nos ancêtres, notamment à l'époque de la guerre des Anglais, mettaient généralement pied à terre dans les combats de certaine importance et dans les batailles rangées, ne se fiant qu'à leur propre force, à leur courage et à leur vigueur personnels pour défendre des choses aussi précieuses que l'honneur et la vie. Quoi qu'en dise Chrysanthe, dans Xénophon, quand vous combattez à cheval, vous liez votre valeur et votre fortune à celles de votre cheval; les blessures et la mort qui peuvent l'atteindre, peuvent causer votre perte; s'il s'effraie ou s'emporte, vous voilà lâche ou téméraire; que vous soyez impuissant à l'arrêter ou à le pousser en avant, votre honneur en dépend. C'est pourquoi je ne trouve pas étonnant que les combats à pied que se livraient nos ancêtres, aient été plus sérieux et plus opiniâtres que ceux qui se livrent à cheval: «Vainqueurs et vaincus se ruaient, se massacraient; nul ne songeait à fuir (Virgile)»; la victoire était alors bien plus disputée, tandis que maintenant la déroute est immédiate: «Les premiers cris et la première charge décident du succès (Tite-Live).»

=Les armes les plus courtes sont les meilleures, une épée vaut mieux qu'une arquebuse.=--Dans une question où le hasard a si grande part, il faut mettre le plus de chance de réussite de notre côté; aussi conseillerais-je l'emploi des armes de main le plus courtes possible, comme étant celles dont les effets dépendent le plus de nous. Il est évident que nous sommes bien plus sûrs d'une épée que nous avons en main, que de la balle qui s'échappe de notre arquebuse, laquelle comprend des éléments divers; la poudre, la pierre, le rouet, dont le moindre venant à manquer compromet du même coup votre fortune. On est plus certain du coup qu'on assène soi-même que de celui que l'on envoie à travers les airs: «Les coups dont on abandonne la direction au vent, sont incertains: l'épée est la force du soldat, toutes les nations guerrières combattent avec l'épée (Lucain).»

=Aussi faut-il espérer qu'on abandonnera les armes à feu pour en revenir aux armes anciennes.--Ce qu'était la phalarique.=--Pour ce qui est des armes à feu de notre époque, j'en parlerai plus en détail quand je comparerai nos armes à celles dont il était fait usage dans l'antiquité. Sauf la détonation qui surprend mais à laquelle on est aujourd'hui habitué, je crois qu'elles sont de peu d'efficacité et espère qu'un jour on renoncera à leur emploi.--L'arme dont les Italiens faisaient jadis usage était autrement redoutable; c'était à la fois une arme de jet et une arme à feu; ils la nommaient phalarica. La phalarique consistait en une sorte de javeline armée à son extrémité d'un fer de trois pieds de long, capable de percer de part en part un homme et son armure; elle se lançait soit à la main en rase campagne, soit avec des engins quand, dans les sièges, on s'en servait pour la défense; la hampe était revêtue d'étoupe enduite de poix et d'huile qui s'enflammait dans sa course; en pénétrant le corps ou le bouclier, elle empêchait tout usage des armes et immobilisait bras et jambes. Toutefois, il semble que lorsqu'on en arrivait au corps à corps, elle était une gêne à la marche de l'assaillant, et que le sol jonché de tronçons en combustion devait, au cours de la mêlée, être également incommode pour tous: «Semblable à la foudre, la phalarique fendait l'air avec un horrible sifflement (Virgile).»

=Autres armes des anciens, qui suppléaient à nos armes à feu.=--Ils avaient encore d'autres moyens d'action qui, par l'habitude de s'en servir, possédaient une grande puissance à laquelle, dans notre inexpérience, nous ne pouvons croire et qui suppléaient à l'emploi de notre poudre et de nos boulets qui leur étaient inconnus. Ils lançaient leurs javelots avec une telle force, que souvent ils transperçaient d'un seul trait deux boucliers et les deux hommes qui en étaient armés, et les liaient pour ainsi dire l'un à l'autre. Leurs frondes avaient une portée aussi juste et aussi longue que nos armes actuelles: «Exercés à lancer sur la mer les cailloux ronds du rivage, et à tirer avec leurs frondes d'une distance considérable dans des cercles de médiocre grandeur, ils blessaient leurs ennemis, non seulement à la tête, mais à telle partie du visage qu'il leur plaisait (Tite-Live).» Les engins qu'ils employaient pour battre les murailles, avaient même effet et faisaient même tapage que les nôtres: «Au bruit terrible dont retentissaient les murailles sous les coups des assiégeants, le trouble et l'effroi s'emparèrent des assiégés (Tite-Live).»--Les Gaulois d'Asie, qui sont de même origine que nous, dressés à combattre à l'arme de main, ce qui nécessite plus de courage, avaient en horreur ces armes traîtresses atteignant à distance: «La largeur des plaies ne les effraie pas; et même lorsqu'elles sont plus larges que profondes, ils s'en font gloire comme d'une preuve de valeur. Mais si au contraire la pointe d'une flèche ou une balle de plomb lancée avec la fronde, pénètre profondément dans leur chair en ne laissant qu'une trace légère à la surface, alors, furieux de périr d'une piqûre, ils se roulent par terre de rage et de honte (Tite-Live)»; cela ne s'applique-t-il pas presque textuellement à nos arquebuses?--Les Grecs, dans la retraite si longue et si célèbre des Dix-mille, rencontrèrent une nation qui leur fit beaucoup de mal en employant contre eux de très grands arcs, très forts, qui lançaient des flèches de longueur telle que ramassées et rejetées à la main comme on le fait d'un javelot, elles traversaient un bouclier et, du même coup, l'homme qui en était armé.--Les catapultes que Denys inventa à Syracuse pour lancer des traits énormes et des pierres de volume considérable et qui les projetaient au loin avec tant de violence, avaient bien du rapport avec les inventions de notre époque.

=Plusieurs peuples ont excellé dans l'art de manier les chevaux.=--Notons encore la manière originale dont se tenait sur sa mule un certain maître Pierre Pol, docteur en théologie, que Monstrelet nous dépeint ayant coutume de se promener à travers Paris, assis de côté sur sa monture comme les femmes.--Ce même historien dit, dans un autre passage de ses chroniques, que les Gascons possédaient des chevaux terribles qui, lancés au galop, avaient l'habitude de faire-volte face sans s'arrêter, ce dont étaient émerveillés les Français, les Picards, les Flamands et les Brabançons, «qui n'y étaient pas accoutumés»; ce sont ses propres expressions.--César, parlant des Suèves, dit: «Dans les rencontres à cheval, ils sautent souvent à terre et combattent à pied; leurs chevaux sont habitués à ne pas bouger, en pareil cas, de la place où ils ont mis pied à terre, et, si besoin en est, ils s'y portent promptement et les remontent. Il n'est rien, à leurs yeux, de moins honorable et de si efféminé que de faire usage de selles et de bâts, et ils méprisent ceux qui y ont recours. Grâce à ce mode, ils ne craignent pas, même lorsqu'ils ne sont que quelques-uns, d'attaquer un ennemi supérieur en nombre.»--J'ai fort admiré jadis un cheval dressé de telle sorte que, la bride sur le cou, avec une baguette on lui faisait faire tout ce qu'on voulait. Les Massiliens en agissaient ainsi: «Les Massiliens, montant leurs chevaux à nu et ignorants du frein, les dirigent avec une baguette (Lucain).» «Les Numides conduisent leurs chevaux sans frein (Virgile).» «Dépourvus de frein, leurs chevaux ont l'allure désagréable, le cou raide et la tête portée en avant (Tite-Live).»

=Dans certains pays les mules et mulets sont considérés comme des montures deshonorantes, dans d'autres comme fort honorables.=--Le roi Alphonse, celui qui institua en Espagne l'ordre des Chevaliers de la Bande ou de l'Echarpe, leur imposa entre autres règles de ne monter ni mule, ni mulet, sous peine d'une amende d'un marc d'argent. Cela est consigné dans les lettres de Guevara, lettres que quelques-uns ont qualifiées de dorées, ce qui tient à ce qu'ils les appréciaient beaucoup plus que je ne le fais. On lit dans le «Courtisan» que, dans les temps peu éloignés de celui où cet ouvrage parut, chevaucher sur une mule n'était pas chose admise pour un gentilhomme.--Au contraire, chez les Abyssins, plus leur rang les rapproche du Prêtre-Jean, qui est leur souverain, plus ils tiennent à honneur, et c'est une marque de dignité, de monter de grandes mules.

=Comment en usaient les Assyriens avec leurs chevaux.=--Xénophon raconte que les Assyriens tenaient toujours en station leurs chevaux entravés, tant ils étaient difficiles et farouches, et qu'il leur fallait tant de temps pour les détacher et les harnacher, que pour qu'il n'en résultât pas d'inconvénients s'ils venaient, à ce moment où ils étaient en un certain désordre, à être attaqués à l'improviste par l'ennemi, ils ne campaient jamais sans entourer leur camp de fossés et de palissades. Son Cyrus, si expert en tout ce qui touche les chevaux, n'accordait de repos aux siens et ne leur faisait donner à manger qu'après le leur avoir fait gagner par quelque exercice les ayant mis en sueur.

=Dans des cas de nécessité, les chevaux ont servi à nourrir les hommes.=--Les Scythes, quand en guerre la nécessité les y obligeait, saignaient leurs chevaux et s'abreuvaient et se nourrissaient de leur sang: «Le Sarmate se nourrit aussi du sang de ses chevaux (Martial).»--Les Crétois, assiégés par Métellus, se trouvèrent à tel point hors d'état d'étancher leur soif, qu'ils eurent recours à l'urine de leurs chevaux.»--Pour montrer comment se conduisent les armées turques et combien elles ont moins de besoins que les nôtres, on dit qu'outre que les soldats ne boivent que de l'eau et ne mangent que du riz et de la viande salée réduite en poudre, dont chacun porte un approvisionnement d'un mois, ils vivent aussi, le cas échéant, comme les Tartares et les Moscovites, du sang de leurs chevaux, qu'ils salent pour le conserver.

=Effet produit par l'apparition des chevaux, lors de la découverte de l'Amérique, sur les peuplades qui n'en avaient jamais vu.=--Les peuples des nouvelles Indes s'imaginèrent, quand les Espagnols pénétrèrent chez eux, qu'hommes et chevaux étaient des dieux ou tout au moins des êtres d'une nature supérieure à la leur. Certains après avoir été vaincus, venant implorer leur pardon et la paix, après avoir offert aux hommes de l'or et des viandes, en offraient également aux chevaux auxquels ils tenaient même langage que celui qu'ils avaient tenu aux premiers, et ils interprétaient leurs hennissements comme un assentiment donné à l'arrangement et à la trêve qu'ils leur proposaient.

=Montures diverses en usage dans les Indes.=--Dans les Indes orientales, se faire porter par un éléphant était, jadis, le premier de tous les honneurs et exclusivement réservé aux rois; venait immédiatement après, être traîné dans un char attelé de quatre chevaux; ensuite, monter un chameau; en dernier lieu et le moins considéré, se faire porter ou véhiculer par un seul cheval.--Un de nos contemporains écrit avoir vu, dans ces mêmes contrées, des pays où on chevauche sur des bœufs qui ont bât, étriers et bride, et s'être bien trouvé de ce mode de locomotion.

=Comment, au combat, accroître l'impétuosité du cheval.=--Quintus Fabius Maximus Rutilianus, dans un combat contre les Samnites, voyant que ses cavaliers, après trois ou quatre charges, n'avaient pu rompre les rangs de l'ennemi, prit le parti de leur faire débrider leurs chevaux et donner à toute force de l'éperon, si bien que rien ne pouvant les arrêter, ni armes, ni hommes, renversant tout, ils ouvrirent le passage à leur infanterie qui fit éprouver à l'adversaire une très sanglante défaite.--Quintus Fulvius Flaccus agit de même contre les Celtibériens: «Pour rendre leur choc plus impétueux, débridez vos chevaux, dit-il, et lancez-les ainsi contre l'ennemi; c'est une manœuvre qui a souvent réussi à la cavalerie romaine et lui a fait le plus grand honneur... Ils débrident leurs chevaux, percent les rangs ennemis, puis, revenant sur leurs pas, les traversent à nouveau, brisent toutes les lances et font un grand carnage (Tite-Live).»

=Autres particularités relatives au cheval.=--Le duc de Moscovie devait jadis, comme marque de respect aux Tartares, quand ils lui envoyaient des ambassadeurs, aller au-devant d'eux à pied, leur présenter un gobelet de lait de jument (breuvage qu'ils apprécient beaucoup); et si, en buvant, quelques gouttes échappant tombaient sur les crins de leurs chevaux, il était tenu de les lécher avec la langue.--En Russie, une armée que le sultan Bajazet y avait envoyée, fut assaillie par une si forte tempête de neige que, pour s'abriter et se préserver du froid, quelques-uns s'avisèrent de tuer et d'éventrer leurs chevaux, pour se mettre dedans et se réconforter par leur chaleur vitale.--Bajazet, après ce violent combat, où il fut défait par Tamerlan, fuyait en grande hâte sur une jument arabe; il eût échappé à l'ennemi si, au passage d'un ruisseau, il n'eût été contraint de laisser sa monture boire à satiété, ce qui, lui enlevant toute sa vigueur, la rendit si molle, qu'il fut aisément rejoint par ceux qui le poursuivaient. On dit bien que les laisser pisser diminue leur vigueur; mais, pour ce qui est de boire, j'eusse plutôt cru que cela les ranimait.

Crésus, passant près de la ville de Sardes, y trouva des pâtures, où il y avait en grande quantité des serpents que les chevaux de son armée mangèrent de bon appétit; ce qui, dit Hérodote, était de mauvais présage pour lui.

Nous appelons cheval entier, celui qui a les crins et les oreilles intacts; tous autres sont déconsidérés et ne sont point admis dans les parades. Les Lacédémoniens vainqueurs des Athéniens en Sicile, rentrant en grande pompe à Syracuse, firent entre autres bravades tondre tous les chevaux enlevés aux vaincus et les firent figurer ainsi à leur triomphe.--Alexandre eut à combattre un peuple, les Dahes, qui, à la guerre, allaient à cheval par deux: dans la mêlée, chacun à son tour descendait et combattait à pied, tandis que l'autre demeurait et combattait à cheval.

=Exemples d'habileté équestre.=--Je ne crois pas qu'aucune nation l'emporte sur nous en équitation, soit sous le rapport de l'habileté, soit sous celui de la grâce. Dire chez nous de quelqu'un que c'est un bon cavalier, c'est faire allusion à sa hardiesse plus qu'à son adresse. L'homme le plus habile, le plus solide, le plus gracieux à cheval, sachant en tirer le meilleur parti, que j'aie connu, fut, suivant moi, M. de Carnavalet, qui était écuyer de notre roi Henry II.--Il m'est arrivé de voir un cavalier se tenant debout sur la selle, la défaire, l'enlever, la replacer, s'y asseoir, le cheval allant toujours à bride abattue; passant par-dessus un bonnet posé à terre, tout en s'éloignant, il tirait avec son arc contre ce but laissé derrière lui des flèches fort bien ajustées. Conservant un pied à l'étrier, l'autre pendant du même côté, il ramassait à terre quoi que ce fût. Il faisait de nombreux tours du même genre, ce qui lui était un moyen de gagner sa vie.

De notre temps, on a vu à Constantinople deux hommes montés sur un même cheval, qui, l'animal étant lancé au galop le plus effréné, tour à tour mettaient pied à terre et se remettaient en selle. Un autre qui, rien qu'avec les dents, bridait et harnachait son cheval. Un autre qui, à toute allure, montait deux chevaux à la fois, un pied sur chacun et, sur ses épaules, un second homme; ce dernier, debout sur le premier, tirait avec un arc, sans que le cheval suspendît sa course, des coups qui portaient admirablement. D'autres couraient les jambes en l'air, la tête sur la selle, entourée de lames de cimeterre attachées aux flancs du cheval.--Dans mon enfance, le prince de Sulmone, à Naples, obtenait tout ce qu'il voulait d'un cheval difficile, et pour montrer la solidité de son assiette, plaçait sous ses genoux et ses orteils, pendant qu'il travaillait, des pièces de monnaie, qui ne se déplaçaient pas plus que si elles y eussent été fixées.

CHAPITRE XLIX.

Des coutumes des anciens.

=Il est naturel de tenir aux usages de son pays, cela rend plus surprenante encore l'instabilité des modes en France.=--J'excuserais volontiers, chez mes compatriotes, de n'admettre comme modèle et de ne considérer comme étant la perfection, que leurs propres mœurs et usages, car c'est un défaut général, non seulement chez le vulgaire, mais chez presque tous les hommes, de ne voir et de ne suivre que ce qu'ils ont pratiqué depuis qu'ils sont nés. Je ne me plains pas de ce que, lorsqu'ils voient un Fabricius ou un Lélius, ils leur trouvent une attitude et une démarche barbares, puisqu'ils ne sont pas vêtus comme nous et n'ont pas nos manières; mais je regrette en eux cette singulière inconséquence qui fait qu'ils s'en laissent si aveuglément imposer par les modes de l'époque actuelle, qui exercent sur eux un tel ascendant, qu'ils sont capables de changer d'opinion et d'avis sur ce point aussi souvent qu'elles changent elles-mêmes, voire même tous les mois, se forgeant chaque fois des raisons pour justifier à leurs propres yeux les jugements les plus divers qu'ils en émettent.--Quand on portait le busc du pourpoint sur le milieu de la poitrine, à hauteur des seins, chacun trouvait d'excellentes raisons pour affirmer que c'était bien ainsi que ce devait être; quelques années plus tard, la mode l'a fait descendre au niveau des hanches et chacun se moque de la façon dont on en usait précédemment et la déclare déraisonnable autant qu'insupportable.--La manière dont on s'habille aujourd'hui amène la critique immédiate de la façon dont on s'habillait hier, critique qui s'exerce si nettement et d'un si commun accord, qu'on dirait que, sur ce chapitre, nous sommes atteints d'une sorte de manie qui bouleverse notre entendement. Et comme nous nous empressons d'adopter avec tant de promptitude et si subitement les changements qui surviennent que l'imagination de tous les tailleurs du monde ne parvient pas à créer des nouveautés en quantité suffisante, forcément il arrive que bien souvent des modes abandonnées réapparaissent au bout de peu de temps, tandis que d'autres, encore récentes, cessent d'être en faveur; et notre jugement en arrive à exprimer sur une même chose, dans l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois opinions non seulement de nuances différentes, mais parfois absolument contraires, témoignant d'une inconstance et d'une légèreté incroyables. Les plus malins d'entre nous n'échappent pas à ces contradictions et insensiblement leur vue, comme leur pensée, arrivent à ne pas s'en rendre compte.

=Coutumes diverses des anciens, en particulier des Romains; pourquoi nous n'arrivons à les égaler ni dans leurs débauches ni dans leurs vertus.=--Je me propose d'indiquer ici quelques façons de faire des anciens qui me reviennent en mémoire; dans le nombre, il s'en trouve que nous avons conservées et d'autres qui diffèrent des nôtres; en voyant les changements continus des choses humaines, notre jugement en sera peut-être plus éclairé et peut-être en deviendra-t-il plus stable.

Nous disons combattre avec la cape et l'épée; cela se pratiquait déjà du temps des Romains, César le dit: «Ils s'enveloppent la main gauche de leur saie et tirent l'épée.»--Il signale également ce vilain jeu qui existe encore chez nous, d'arrêter les passants que l'on trouve sur son chemin, de les obliger à décliner qui ils sont, et de leur adresser des injures et leur chercher querelle, s'ils se refusent à répondre.

Les anciens prenaient tous les jours des bains avant les repas, comme d'ordinaire nous-mêmes nous nous lavons les mains. A l'origine, ils se bornaient à se laver les bras et les jambes; mais plus tard, et cela a duré pendant des siècles et s'est répandu chez la plupart des nations, ils se plongeaient complètement nus dans des bains additionnés de substances parfumées; n'employer que de l'eau à l'état naturel, était le fait d'une grande simplicité.--Les gens particulièrement délicats et recherchés de leur personne, se parfumaient tout le corps au moins trois ou quatre fois par jour; ils se faisaient souvent épiler comme, depuis quelque temps, nos femmes ont pris l'habitude de le faire sur le front: «Tu t'épiles la poitrine, les jambes et les bras (Martial)»; et cela bien qu'ils eussent des onguents produisant le même effet: «Elle oint sa peau d'onguent épilatoire ou l'enduit de craie détrempée dans du vinaigre (Martial).»--Ils aimaient à être couchés moelleusement et considéraient comme un acte d'austérité de coucher sur le matelas.--Ils mangeaient couchés sur des lits, à peu près dans la même posture qu'actuellement les Turcs: «Alors, du haut du lit où il était placé, Énée parle ainsi (Virgile).» On dit que depuis la bataille de Pharsale, en signe de deuil par suite du mauvais état des affaires publiques, Caton le jeune, * augmentant encore l'austérité de sa vie, ne mangeait plus qu'assis.

Ils baisaient les mains aux grands pour les honorer et les flatter; entre amis, ils s'embrassaient en se saluant, comme font les Vénitiens: «En te félicitant, je te donne des baisers avec de douces paroles (Ovide).»--Pour solliciter * ou saluer un haut personnage, ils lui touchaient les genoux. Pasiclès le philosophe, frère de Cratès, au lieu de porter la main au genou de quelqu'un auquel il adressait la parole, la porta aux parties génitales; celui-ci le repoussa rudement: «Comment, lui dit Pasiclès, cette partie de ton corps n'est-elle pas à toi aussi bien que l'autre?»--Ils mangeaient les fruits à la fin du repas, comme nous le faisons nous-mêmes.

Ils s'essuyaient le derrière avec une éponge (laissons aux femmes cette futile délicatesse qui empêche d'aborder certains sujets); et c'est pourquoi, en latin, le mot spongia (éponge) blesse la bienséance. Cette éponge était fixée à l'extrémité d'un bâton, comme le prouve le fait de cet individu qui, conduit aux arènes pour y être livré aux bêtes, ayant demandé à satisfaire ses besoins et n'ayant pas d'autre moyen à sa disposition pour se suicider, se fourra ce bâton et l'éponge dans le gosier et s'étouffa.--Après leurs rapprochements sexuels, ils s'essuyaient les parties génitales avec une étoffe parfumée: «Je ne te ferai rien autre, que te laver avec cette serviette de laine (Martial).»--Des récipients, d'ordinaire des cuves coupées par le milieu, étaient, à Rome, disposés dans les carrefours pour permettre aux passants d'y uriner: «Souvent les petits garçons, dans leur sommeil, croient lever leur robe pour uriner dans les réservoirs publics destinés à cet usage (_Lucrèce).»

Ils faisaient une collation entre leurs repas.--En été, se vendait de la neige pour rafraîchir le vin; certaines personnes en faisaient même usage en hiver, ne trouvant pas encore le vin assez frais.--Les grands avaient des échansons et des écuyers tranchants, ainsi que des bouffons pour les amuser.--En hiver, on servait la viande sur des réchauds que l'on apportait sur la table.--Ils avaient des cuisines portatives, dont j'ai vu des échantillons, dans lesquelles, quand ils voyageaient, se transportait tout leur service: «Gardez ces mets pour vous, riches voluptueux, nous n'aimons pas la cuisine ambulante (Martial).»

Ils avaient des salles basses où, souvent en été, on faisait couler sous les assistants de l'eau fraîche et limpide, dans des canaux au ras du sol, où il y avait force poissons vivants que chaque convive choisissait et prenait à la main, pour les faire accommoder chacun à sa guise. Le poisson a toujours eu ce privilège qu'il a encore, que les grands prétendent le savoir apprêter et que son goût, au moins d'après moi, est beaucoup plus exquis que celui de la viande.

En fait de magnificences, de débauches, d'inventions voluptueuses, de mollesse et de luxe, nous faisons à la vérité notre possible pour les égaler dans tous les genres, car nos volontés sont bien aussi perverties que les leurs; mais nous n'avons pas le talent d'y atteindre; nos forces ne nous permettent pas davantage de nous élever à leur niveau, qu'il s'agisse de vices ou de vertus, parce que, dans l'un ou l'autre cas, le point de départ est une vigueur d'esprit qui était sans comparaison beaucoup plus grande chez eux que chez nous, et que les âmes sont d'autant moins à même de faire soit très bien, soit très mal, qu'elles sont moins fortement trempées.

A table, la place d'honneur était au milieu.--Citer quelqu'un avant ou après un autre, quand on écrivait ou qu'on parlait, ne préjugeait en rien la prééminence, ainsi que cela ressort clairement de leurs écrits; on disait Oppius et César, aussi bien que César et Oppius; et indifféremment moi et toi, ou toi et moi. J'ai remarqué autrefois, dans la vie de Flaminius par Plutarque, traduit en français, un passage où, parlant de la rivalité qui s'était élevée entre les Etoliens et les Romains, sur la question de savoir à qui revenait la plus grande part de gloire acquise dans une victoire que, de concert, ils avaient remportée, le traducteur semble, pour trancher le débat, attacher une certaine importance à ce que, dans les chants des Grecs où il est question de cet événement, les Etoliens sont nommés avant les Romains; j'estime que dans cette appréciation, il s'est laissé influencer par les règles de la langue française à cet égard.

Alors même qu'elles étaient dans les salles où se prenaient les bains de vapeur, les dames y recevaient les visites des hommes. Au sortir de la piscine, elles ne regardaient pas à se faire frotter et oindre par leurs propres valets: «Un esclave, ceint d'un tablier de cuir noir, se tient à tes ordres, lorsque, nue, tu prends un bain chaud (Martial).» Elles avaient certaines poudres dont elles se saupoudraient pour absorber la sueur.

Les anciens Gaulois, dit Sidoine Apollinaire, portaient les cheveux longs par devant et ras par derrière, mode qui vient d'être reprise en ce siècle-ci aux mœurs efféminées et relâchées.

Les Romains payaient aux bateliers, dès l'embarquement, ce qui leur était dû pour leur passage, ce que nous-mêmes ne faisons qu'après qu'il est effectué: «Une heure entière se passe à faire payer les voyageurs et à atteler la mule qui doit tirer la barque (Horace).»

Les femmes, dans le lit, couchaient du côté de la ruelle, d'où le sobriquet donné à César: «La ruelle du roi Nicomède (Suétone).»

D'ordinaire, ils reprenaient haleine en buvant.--Ils mettaient de l'eau dans leur vin: «Vite, esclave, que l'on refraîchisse le Falerne dans les eaux de cette source qui coule ici près (Horace).»

Nous trouvons également à cette époque les contenances goguenardes des laquais du temps présent: «O Janus, tu as deux visages; aussi ne te fait-on par derrière ni les cornes, ni les oreilles d'âne, et ne te tire-t-on pas la langue autant que pourrait le faire un chien d'Apulie qui a soif (Perse).»

Les dames à Argos et à Rome portaient le deuil en blanc, comme chez nous il y a peu de temps encore; c'est là une coutume que, si on m'en croyait, on n'abandonnerait pas.

Mais je m'arrête, des ouvrages entiers existant sur ce sujet.

CHAPITRE L.

Sur Démocrite et Héraclite.

=En toutes choses le jugement est nécessaire. Application qu'en a faite Montaigne dans ses Essais; comment il les a écrits.=--Le jugement est un outil qui s'applique à tout et trouve partout son emploi; aussi ces Essais que je compose me fournissent-ils maintes occasions, de tous genres, de l'exercer. Si je traite un sujet qui me soit quelque peu étranger, j'y ai recours et le mets à l'épreuve, en lui faisant sonder bien en avant de moi la profondeur du gué; s'il m'indique que cette profondeur est trop grande pour ma taille, je demeure sur la rive; et c'est là, parmi les services qu'il me rend, un de ceux dont il est le plus fier, que de me faire connaître que je ne puis passer outre. Parfois, lorsque je traite un sujet frivole et de peu d'importance, je m'essaie à voir s'il n'arrivera pas à lui donner corps, à l'appuyer, l'étayer, de manière qu'il soit possible d'en tirer quelque chose de sérieux. Quand j'aborde avec lui un sujet important et souvent traité, où il n'y a rien à découvrir, où la voie est tellement frayée qu'il n'y a qu'à suivre les pistes déjà tracées, il n'en a pas moins à démêler quelle est celle qui lui semble la meilleure et à se prononcer sur ces mille sentiers, en indiquant celui auquel donner la préférence.--Au hasard, je choisis le premier sujet qui se présente, tous me sont également bons. Je n'ai jamais l'intention de le traiter complètement, car il n'est rien dont je voie le fond; et ceux qui nous promettent de nous le montrer, ne tiennent pas davantage eux-mêmes leur engagement. Sur les cent aspects différents que revêt chaque chose et les nombreux détails que chacune présente, j'en prends un, et tantôt je ne fais que le lécher, tantôt je vais jusqu'à l'effleurer, parfois je l'entame jusqu'à l'os; je le scrute, non sur une large surface, mais aussi profondément que mon savoir me le permet, et, le plus souvent, je me plais à l'envisager sous un jour autre qu'on ne le fait d'ordinaire. Je me hasarderais bien à traiter à fond quelque matière, mais je me connais trop et ne puis m'abuser sur mon impuissance.--En agissant comme je le fais, risquant un mot ici, un mot là; donnant des échantillons sortis de leur cadre habituel, isolés; marchant sans idée arrêtée; ne m'étant engagé à rien, je ne suis pas tenu de faire œuvre de valeur réelle, je ne suis même pas lié envers moi-même et demeure libre de varier, autant qu'il me plaît, les sujets que je traite et la manière dont je le fais, sans que m'arrêtent ni doutes, ni incertitudes, ni ce qui par-dessus tout domine en moi, mon ignorance.

=Le caractère de l'homme se révèle dans n'importe quel acte de sa vie, et à toutes choses notre âme imprime son caractère personnel.=--Tout acte de notre part révèle ce que nous sommes. Ce qu'est César à le juger par la préparation et la conduite de la bataille de Pharsale, se manifeste aussi bien par les parties de plaisir et de galanterie qu'il organisait.--Un cheval se juge non seulement par le travail qu'on lui fait exécuter en carrière, mais encore quand il est à l'allure du pas, voire même quand on le voit au repos à l'écurie.

Parmi les fonctions de l'âme, il en est qui sont peu relevées; qui ne la juge également à ces moments, ne la connaît qu'imparfaitement. --C'est d'ordinaire lorsqu'elle est au calme qu'on peut le mieux l'apprécier; le vent des passions l'agite surtout dans les situations extrêmes, d'autant que chaque fois qu'elle intervient, c'est sans restriction, elle se donne tout entière, s'en tenant exclusivement au cas qui l'occupe, n'en envisageant jamais deux à la fois, agissant, non d'après son propre tempérament, mais suivant l'idée qui, sur le moment, prédomine en nous.--Les choses par elles-mêmes peuvent avoir leur poids, leur mesure, leurs conditions intrinsèques; mais en nous-mêmes, l'âme les transforme comme elle l'entend: la mort était chose effroyable pour Cicéron, désirable pour Caton, indifférente pour Socrate. La santé, la conscience, l'autorité, la science, la richesse, la beauté et ce qui en est la contre-partie, en s'incorporant à nous, se dépouillent de ce qui leur est propre et, du fait de notre âme, revêtent, au gré de son caprice, comme un vêtement nouveau, une teinte nouvelle: brune, claire, verte, obscure, aigre, douce, profonde, superficielle, variable pour chacun de ces attributs, suivant ce qui lui sied plus particulièrement à elle-même; car, entre elles, les âmes ne se concertent pas sur le style, la règle et les formes qu'elles affectent; chacune, en ce qui la touche, est reine dans son domaine.--N'arguons donc plus des qualités inhérentes aux choses, puisque nous conservons vis-à-vis d'elles notre libre arbitre. Notre bien, comme notre mal, ne dépend que de nous. C'est à nous-mêmes, et non à la fortune, qu'il faut adresser nos prières et l'expression de nos désirs; celle-ci ne peut rien sur nos mœurs dont, au contraire, elle est la conséquence; ce sont nos mœurs qui l'entraînent à leur suite et la font ce qu'elle est.--Pourquoi ne jugerais-je pas Alexandre à le voir à table, causant, tenant tête à ses convives le verre en main ou encore jouant aux échecs? Quelle fibre de son esprit n'est pas en effet atteinte et mise en mouvement par ce jeu niais et puéril, que je hais et fuis parce que c'est un jeu qui n'en est pas un; que c'est un passe-temps trop sérieux, qui réclame une attention que je regretterais de lui donner, ayant à en faire une bien meilleure application. La préparation de la conquête des Indes, si glorieuse pour le héros macédonien, ne lui demandait pas plus de travail; non plus qu'à cet autre la recherche de la solution d'une question, de laquelle dépendait le salut du genre humain. Voyez combien notre âme a part dans ce jeu ridicule: ne met-il pas en travail toutes nos facultés? son action s'y manifeste certes suffisamment pour que chacun puisse d'après cela se connaître et se juger tel qu'il est. En pareille occurrence, je me vois et me sens plus complètement qu'en toute autre; toutes mes passions trouvent à s'y exercer: la colère, le dépit, la haine, l'impatience et aussi une ambition effrénée de vaincre à propos d'une chose où il serait préférable de souhaiter d'être vaincu, car ce n'est pas d'un homme d'honneur, de rechercher dans les choses qui ne sont pas sérieuses, telles qu'une partie d'échecs, une supériorité exceptionnelle qui vous mette au-dessus des autres. Ce que je dis là est un exemple qui s'applique à toutes les autres circonstances de la vie. Tout détail de l'existence de l'homme, toute occupation à laquelle il se livre, le révèlent et le montrent autant que n'importe quels autres.

=Démocrite riait, Héraclite pleurait de nos sottises; le premier était davantage dans le vrai.=--Démocrite et Héraclite étaient deux philosophes. Le premier, estimant l'espèce humaine pleine de vanité et de ridicule, se présentait toujours en public avec un visage riant et moqueur. Héraclite, pris de pitié et de compassion pour cette même humanité, ne cessait d'en être contristé et en avait toujours les larmes aux yeux: «Dès qu'ils avaient le pied hors de leur demeure, l'un riait, l'autre pleurait (Juvénal).»--Je préfère l'humeur du premier, non parce qu'il est plus agréable de rire que de pleurer, mais parce qu'elle témoigne du dédain, qu'elle nous condamne plus que l'autre, et qu'il me semble que nous ne pouvons jamais être méprisés autant que nous le méritons. Plaindre et avoir pitié indiquent qu'on a de l'estime pour ce que l'on plaint; ce dont on se moque, on le considère comme n'ayant pas de valeur. Je crois que la vanité nous étreint plus que le malheur, que nous avons plus de sottise que de malice, que le vide est en nous plus que l'idée du mal, et que nous sommes plus vils que misérables.--Diogène qui, roulant son tonneau, s'amusant à part lui des vanités humaines et narguant Alexandre le Grand, tenant les hommes pour des mouches ou des vessies gonflées de vent, était un critique plus aigre et plus mordant et, par suite, d'idée plus conforme à la mienne, que Timon, qu'on surnommait le Misanthrope, parce qu'il haïssait les hommes; on est toujours plus ou moins attaché à ce que l'on hait. Timon nous souhaitait du mal, il était possédé du désir de notre ruine, fuyait notre conversation qu'il tenait pour dangereuse venant d'êtres méchants et de nature dépravée. Diogène, lui, nous estimait si peu qu'il ne supposait pas que notre fréquentation pût le troubler ou altérer son humeur, et s'il ne voulait pas de notre société, c'était non par crainte de contagion, mais par dédain; il ne nous estimait pas plus capables de bien faire, que de mal faire.

La réponse que fit Statilius à Brutus, qui cherchait à l'affilier à la conspiration tramée contre César, est empreinte de la même idée: «Il trouvait l'entreprise juste, mais que les hommes pour lesquels on l'entreprenait n'étaient pas dignes qu'on se mît, si peu que ce fût, en peine pour eux.» C'est dans le même esprit qu'Hégésias posait en règle que «le sage ne doit rien faire que pour lui-même, parce que seul il mérite ce qu'on fait pour lui»; et que Théodore établissait qu'«il n'est pas juste que le sage se hasarde pour le bien de son pays et compromette sa sagesse pour des fous».--C'est qu'en vérité aussi, autant l'espèce humaine est ridicule, autant elle prête à rire.

CHAPITRE LI.

Combien vaines sont les paroles.

=La rhétorique est l'art de tromper.=--Un rhétoricien des temps passés disait que son métier consistait à «faire paraître grandes et admettre comme telles des choses petites»; autant dire que c'est un cordonnier s'appliquant à faire de grands souliers pour de petits pieds. A Sparte, on l'eût fait fouetter pour exercer un art aussi mensonger et trompeur; et je pense que ce ne fut pas sans étonnement qu'Archidamus, l'un de ses rois, entendit cette réponse que lui fit Thucydide auquel il demandait quel était le plus fort à la lutte, de Périclès ou de lui: «C'est assez malaisé à constater, parce que, quand je lui fais toucher terre, il persuade à ceux qui l'ont vu qu'il n'est pas tombé, et il l'emporte.»--Ceux qui masquent et fardent les femmes agissent moins mal, parce que l'on ne perd pas grand'chose à ne pas les voir au naturel, que ceux qui font profession de tromper, non pas nos yeux, mais notre jugement, d'abâtardir et de corrompre les choses dans leur principe même.

=Les républiques bien ordonnées ne font pas cas des orateurs.=--Les républiques qui ont eu un gouvernement modéré et qui étaient bien administrées, telles que la Crète et Lacédémone, n'ont pas fait grand cas des orateurs.--Ariston dit avec sagesse de la rhétorique que c'est «la science de persuader le peuple». Socrate et Platon la définissent: «l'art de tromper et de flatter»; quant à ceux qui s'élèvent contre cette définition générale, ils la justifient de tous points par les préceptes qu'ils émettent ou appliquent. Les Mahométans en interdisent comme inutile l'enseignement à leurs enfants; et les Athéniens, chez lesquels elle avait été en si grande faveur, constatant combien elle leur avait été préjudiciable, ordonnèrent la suppression de ses parties les plus importantes, celles qui impressionnent le plus les sentiments, l'exorde et la conclusion. C'est un instrument très propre à conduire et à agiter la foule ou une populace dévoyée, et qui, comme la médecine, ne s'emploie que dans les états malades. Dans ceux où les gens du commun, les ignorants, où tous ont quelque peu part au pouvoir, comme à Athènes, à Rhodes, à Rome, où la chose publique était en continuelle agitation, les orateurs ont afflué. De fait, on ne voit pas beaucoup de personnages, dans ces républiques, acquérir une grande influence sans le secours de l'éloquence; pour Pompée, César, Crassus, Lucullus, Lentulus, Métellus, elle a été le principal facteur auquel ils ont dû la grandeur et la puissance qu'ils ont atteintes; elle les y a aidés plus que la fortune des armes, ce qui n'avait pas lieu en des temps meilleurs. L. Volumnius parlant en effet en public, en faveur de l'élection au consulat de A. Fabius et P. Décius, disait: «Ce sont gens qui se sont faits par la guerre, des gens d'action peu propres aux joutes oratoires, des caractères tels que nous devons les rechercher chez ceux que nous élevons au consulat; ceux à l'esprit retors, éloquents et savants, sont bons pour les charges qui s'exercent sans sortir de Rome; pour celles de préteurs, par exemple, qui ont à rendre la justice.»--C'est lorsque les affaires étaient en plus mauvais état, quand l'orage des guerres civiles l'agitait, que l'éloquence a le plus fleuri à Rome, telles les mauvaises herbes qui, dans un champ à l'abandon ou non encore défriché, ne croissent qu'avec plus de vigueur. De là, il semble résulter que les états monarchiques en ont moins besoin que les autres, parce que la bêtise et la crédulité qui disposent si aisément la populace à être circonvenue et menée par les douces et harmonieuses paroles qu'on lui fait entendre, et qui n'a pas souci de s'éclairer avec sa raison sur la valeur et la réalité de ce qu'on lui dit, ne se retrouvent pas au même degré chez un monarque qu'il est plus aisé de garantir, par l'éducation qui lui a été donnée et les conseils qui l'entourent, contre la pénétration de ce poison. Ni la Macédoine, ni la Perse n'ont jamais produit d'orateurs de renom.

=Abus qui est fait de l'art de la parole dans toutes les professions.=--Un mot au sujet d'un Italien, avec lequel je viens de m'entretenir, qui servait chez feu le cardinal Caraffa en qualité de maître d'hôtel, emploi qu'il a conservé jusqu'à la mort de ce prélat. Nous parlions de sa charge et il m'a fait sur cette science de gastronomie une véritable conférence, débitée avec une gravité et une attitude magistrales comme s'il développait un point important de théologie. Il m'a énuméré les diverses sortes d'appétit: celui qu'on a, quand on est à jeun; ceux après le second, le troisième service; les moyens, soit de leur donner simplement satisfaction, soit de les éveiller et les exciter; la confection de ses sauces, d'abord d'une façon générale, puis en entrant dans le détail des ingrédients employés et des effets qu'ils produisent; les variétés de salade selon la saison, celles qui doivent être servies cuites, celles qui veulent l'être froides, la manière de les décorer pour les rendre encore plus agréables à la vue. Puis, il est entré dans de belles et importantes considérations sur l'ordre du service: «Car ce n'est pas chose indifférente que la manière dont on s'y prend pour découper un lièvre ou un poulet (Juvénal)»; et tout cela ornementé de riches et magnifiques paroles comme il s'en emploie quand il est question du gouvernement d'un empire, ce qui m'a remis en mémoire ce passage de Térence: «Ceci est trop salé, cela est brûlé, ceci est fade; cela est bien, souvenez-vous de faire de même une autre fois. Je leur donne les meilleurs avis que je puis, selon mes faibles lumières; enfin, Damea, je les exhorte à se mirer dans leur vaisselle comme dans un miroir et les avertis de tout ce qu'ils ont à faire.»--Notons que les Grecs eux-mêmes ont donné de grands éloges à l'ordre et à la disposition du banquet que leur offrit Paul Émile, à son retour de Macédoine; mais ce n'est pas de faits dont je m'occupe ici, je ne parle que des termes dont il est fait usage pour les exprimer.

Je ne sais si les autres éprouvent ce que je ressens; mais, quand j'entends nos architectes lancer ces gros mots de pilastres, architraves, corniches, ouvrages d'ordre corinthien ou d'ordre dorique et autres semblables du jargon à leur usage, je ne puis m'empêcher de songer aussitôt au palais d'Apollidon; et, par comparaison, ce qu'ils citent avec tant d'emphase, me fait l'effet du décor mesquin de l'entrée de ma cuisine.

Quand vous entendez parler de métonymie, métaphore, allégorie et telles autres expressions employées dans la grammaire, ne vous semble-t-il pas que ce sont des locutions d'une langue peu usitée et choisie? cela s'applique cependant tout simplement aux formes du langage que votre femme de chambre emploie lorsqu'elle bavarde.

=Abus semblables dans les titres pompeux que nous attribuons à certaines charges et dans les surnoms glorieux que nous décernons.=--C'est une erreur qui se rapproche de la précédente, que d'appliquer aux offices de notre état politique les titres pompeux dont usaient les Romains, bien qu'il n'y ait aucun rapport au point de vue de la fonction et encore moins sous celui de l'autorité et de la puissance.--C'en est une autre, qu'on reprochera un jour à notre siècle, d'attribuer à qui bon nous semble et n'en est pas digne, ces glorieux surnoms dont l'antiquité avait honoré un ou deux personnages seulement dans la longue suite des siècles. Platon a été surnommé divin, du consentement universel, sans que personne songeât jamais à lui contester ce surnom, et voilà que les Italiens, qui se piquent cependant, et avec quelque raison, d'avoir l'esprit plus vif et le jugement plus sain que les autres peuples de leur temps, viennent d'en gratifier l'Arétin qui, sauf une façon de parler ampoulée et émaillée de boutades spirituelles à la vérité mais dénotant trop de recherches et parfois amenées de trop loin, n'a rien, à mon sens, en dehors de ce en quoi consiste l'éloquence, qui le place au-dessus de la moyenne des auteurs de son siècle et qui le rapproche, tant s'en faut, de celui que les anciens ont divinisé.--Quant au surnom de grand, à combien de princes ne le décerne-t-on pas, qui n'ont rien fait de ce qui élève un homme au-dessus des autres!

CHAPITRE LII.

Parcimonie des anciens.

=Exemples de la parcimonie avec laquelle ont vécu certains hommes illustres de l'antiquité.=--Attilius Régulus, qui commandait l'armée romaine en Afrique, écrivit aux pouvoirs publics, alors qu'il était dans toute la gloire que lui valaient ses victoires sur les Carthaginois, que son valet de labour, qu'il avait laissé tout seul pour travailler sa terre, qui n'était que d'une contenance de sept arpents, s'était enfui emportant ses ustensiles de labourage; qu'en conséquence, il demandait un congé pour revenir chez lui, afin de pourvoir à cet accident, de crainte que sa femme et ses enfants n'eussent à en souffrir. Le Sénat commit un autre individu pour cultiver son bien, lui fit remplacer ce qui lui avait été volé et ordonna que sa femme et ses enfants seraient nourris aux frais du Trésor public.

Caton l'ancien, revenant d'Espagne à l'expiration de son consulat, vendit son cheval d'armes, pour économiser l'argent qu'eût coûté son transport par mer en Italie. Investi du gouvernement de la Sardaigne, il faisait ses inspections à pied, n'ayant d'autre suite qu'un appariteur qui lui portait sa toge et un vase destiné à la célébration des sacrifices; le plus souvent il portait sa malle lui-même. Il se vantait de ne jamais avoir possédé de toge ayant coûté plus de dix écus et de n'avoir jamais dépensé plus de dix sous par jour pour son marché, et de ce qu'aucune de ses fermes n'était crépie et n'avait d'enduit à l'extérieur.

Scipion Émilien, après deux triomphes et deux consulats, se rendit comme légat dans une province avec sept serviteurs seulement. On affirme qu'Homère n'en a jamais eu qu'un, Platon trois et que Zénon, le chef de la secte des Stoïciens, n'en avait pas. Il ne fut alloué que cinq sous et demi par jour à Tibérius Gracchus, envoyé en mission pour le service de la République, alors qu'il était le personnage le plus important de Rome.

CHAPITRE LIII.

A propos d'une phrase de César.

=L'imperfection de l'homme est démontrée par l'inconstance de ses désirs.=--Si quelquefois nous nous amusions à nous considérer, et que le temps que nous employons à observer autrui et à nous enquérir de choses qui ne nous regardent pas, nous le consacrions à nous examiner à fond, nous comprendrions vite combien présentent peu de solidité et laissent à désirer les pièces et morceaux dont nous sommes faits. N'est-ce pas une preuve caractéristique d'imperfection que rien ne puisse nous donner complète satisfaction, et que, par le fait même de nos désirs et de notre imagination, nous soyons hors d'état de choisir ce qui nous convient? C'est ce dont témoigne bien cette grave question, toujours pendante pour les philosophes, sur ce qui est pour l'homme le souverain bien; question qui dure encore et durera éternellement sans que jamais on en trouve la solution ni qu'on tombe d'accord. «Le bien qu'on n'a pas, semble préférable à tout le reste; avons-nous la chose rêvée, nous en désirons une autre, et notre soif est toujours inextinguible (Lucien).»

Quelles que soient les connaissances que nous ayons acquises, ou ce dont il nous est donné de jouir, nous sentons qu'il manque quelque chose à notre satisfaction, et nous allons soupirant après l'avenir et l'inconnu d'autant que le présent ne nous rassasie pas; non qu'à mon avis, il ne nous offre pas de quoi nous gorger, mais parce que nous n'acceptons ce qu'il nous présente qu'avec réticence et prévention: «Voyant que les mortels ont tout ce qui leur est à peu près nécessaire et que cependant, avec des richesses, des honneurs, de la gloire, des enfants bien nés, ils n'échappent pas encore aux chagrins intérieurs et n'en sont pas moins en butte à mille agitations contraires, Épicure comprit que tout le mal vient du vase même qui, corrompu intérieurement, gâte tout ce qu'on y a versé de bon (Lucrèce).»

Notre appétit est irrésolu et incertain; il ne sait ni retenir, ni jouir de bonne façon de quoi que ce soit. Poursuivi par l'idée que ce qui est en sa possession est imparfait, l'homme se donne tout entier en imagination aux choses qu'il n'a pas et qu'il ne connaît pas, y concentre ses désirs et ses espérances et les tient en haute estime, ce que César exprime en disant: «Par un vice de notre nature commun à tous les êtres, nous redoutons les choses qui nous sont cachées et inconnues, en même temps qu'elles nous inspirent confiance.»

CHAPITRE LIV.

Inanité de certaines subtilités.

=Certaines subtilités et les talents frivoles ne méritent pas d'être encouragés.=--Les hommes recourent parfois à certaines subtilités frivoles et vaines pour attirer l'attention; tel est le cas de ceux qui écrivent des poèmes entiers, dont chaque vers commence par une même lettre. Dans l'ancienne littérature grecque, nous trouvons des pièces de vers affectant la forme d'œuf, de boule, d'aile, de hache, obtenue en faisant varier la mesure des vers, les allongeant, les diminuant de manière à ce que leur ensemble représente telle ou telle figure.--La science de cet individu qui s'amusa à calculer de combien de façons on pouvait ranger les lettres de l'alphabet et trouva ce nombre incroyable mentionné dans Plutarque, rentre dans ce genre de singularité.--J'approuve la manière de faire de ce personnage auquel on présenta un homme qui en était arrivé à lancer à la main un grain de millet, avec une adresse telle, qu'il le faisait passer par le trou d'une aiguille et ne manquait jamais son coup. Cet homme, après avoir travaillé devant lui, lui demandant de lui donner quelque chose pour prix d'une habileté si peu commune, celui-ci, assez plaisamment et avec juste raison à mon avis, lui fit remettre deux ou trois mesures de millet, afin de lui permettre d'entretenir un si beau talent.--C'est une preuve irrécusable de la faiblesse de notre jugement, que de le voir s'éprendre des choses parce qu'elles sont rares et nouvelles, ou encore parce qu'elles offrent de la difficulté, alors même qu'elles ne sont en même temps ni bonnes, ni utiles.

=En bien des choses les extrêmes se touchent.=--Nous avons joué dernièrement chez moi à un jeu consistant à qui trouverait le plus de choses se tenant par leurs extrêmes, par exemple «Sire» est un titre qui se donne au personnage de l'état le plus haut placé, au roi; c'est aussi une appellation qui s'applique à des gens du commun, tels que les marchands, et qui ne s'emploie pas à l'égard des personnes de condition intermédiaire.--On appelle du nom de «dame» les femmes de qualité et de celui de «demoiselle» celles des classes moyennes, tandis que le nom de «dame» se donne encore aux femmes des classes inférieures.--L'usage des tapis qu'on étend sur les tables, n'est admis que dans les palais des princes et dans les tavernes.--Démocrite disait que les dieux et les bêtes avaient les sentiments plus délicats que les hommes qui sont entre les deux.--Les Romains avaient mêmes vêtements pour les jours de deuil et les jours de fête.

=La peur et un courage excessif produisent parfois sur nous les mêmes effets physiques.=--Il est certain que la peur poussée à l'extrême, comme le courage élevé à son paroxysme, ont action sur l'organisme et occasionnent tous deux des troubles intestinaux et des cours de ventre.--Le sobriquet de «tremblant» donné à Don Sanche, douzième roi de Navarre, montre que la hardiesse, comme la peur, communique du tremblement à notre corps. Ceux qui le revêtaient de son armure (lui ou quelque autre de nature impressionnable comme la sienne et éprouvant même frisson) essayaient de le rassurer, atténuant le danger auquel il allait s'exposer: «Vous me connaissez mal, leur dit-il; si ma chair savait jusqu'où, tout à l'heure, mon courage va la mener, elle en serait absolument transie.»--Dans nos rapports intimes avec la femme, la faiblesse que nous pouvons ressentir, le dégoût que nous pouvons éprouver, occasionnés par un refroidissement de notre passion, peuvent être également déterminés par un désir trop violent et une ardeur immodérée.--Un froid intense comme un chaud excessif cuisent et rôtissent. Aristote dit que les lingots de plomb fondent et coulent sous l'effet du froid, lorsque l'hiver est rigoureux, comme sous l'action d'une chaleur violente.--Le désir et la satiété endolorissent également nos organes, avant comme après le moment où nos appétits voluptueux reçoivent satisfaction.

=Aux prises avec la souffrance, la bêtise et la sagesse en arrivent aux mêmes fins.=--Sous l'effet de la souffrance déterminée par les accidents auxquels nous sommes exposés, la bêtise et la sagesse sentent et agissent de même. Les sages dominent le mal et le surmontent, les autres l'ignorent; ceux-ci, sans s'en apercevoir, demeurent en quelque sorte en deçà; tandis que les premiers vont au delà, pèsent et considèrent attentivement les conditions dans lesquelles il se présente, et, après les avoir reconnues et appréciées telles qu'elles sont, le franchissent par un vigoureux et courageux effort, ou le dédaignent et le foulent aux pieds grâce à ce qu'ils ont une âme forte et solide, contre laquelle les traits de la fortune qui viennent à les atteindre, rencontrant un corps qu'ils ne peuvent pénétrer, rebondissent et retombent émoussés. La plupart des hommes, en règle générale, prennent place entre ces deux extrêmes; ils aperçoivent le mal, le ressentent et ne peuvent le supporter.--L'enfance et le vieillard atteint par la décrépitude ont de commun que tous deux sont faibles d'esprit.--L'avarice et la prodigalité ont un égal désir d'attirer à elles et d'acquérir.

=Les esprits simples sont propres à faire de bons chrétiens et les esprits éclairés des chrétiens accomplis; les esprits médiocres sont sujets à s'égarer.=--Il semble qu'on soit fondé à dire qu'il y a une ignorance initiale qui précède la science et une ignorance doctorale qui la suit; la science fait et engendre cette dernière, tout comme elle défait et détruit la première. On fait de bons chrétiens avec des esprits simples, peu curieux et peu instruits qui, autant par respect que par obéissance, croient simplement et observent les lois. Chez des gens de capacité et d'esprit moyens, naissent les opinions erronées; ils adoptent, sur la simple apparence, la première interprétation venue des textes sacrés et se croient autorisés à considérer comme niaiserie et bêtise de notre part que nous nous en tenions à l'ancien ordre de choses, faisant observer que notre conviction n'est fondée sur aucune étude préalable. Les grands esprits, plus sérieux et plus clairvoyants, fournissent une autre catégorie de bons croyants; par de longues et consciencieuses investigations, ils sont arrivés à une connaissance approfondie des Écritures, en ont pénétré le sens caché et senti le secret mystérieux et divin qui règle le gouvernement des affaires ecclésiastiques. Nous en voyons cependant quelques-uns de la catégorie intermédiaire, qui en sont également arrivés là; ils possèdent cette connaissance merveilleuse de nos dogmes, et la conviction s'est faite en eux, ce qui est comme l'extrême limite à laquelle peut atteindre l'intelligence chrétienne. Cette victoire sur l'ignorance est pour eux un sujet constant de consolation, d'action de grâces; elle les a amenés à réformer leurs mœurs et ils en sont devenus on ne peut plus modestes. Mais loin de moi de placer sur ce même rang ceux qui, pour détourner d'eux le soupçon d'avoir embrassé l'erreur qu'ils renient aujourd'hui et donner des gages que l'on peut compter sur eux, se montrent extrêmes, manquent de retenue et sont injustes dans la défense de notre cause à laquelle ils attirent le reproche de violences commises en nombre infini.--Les paysans à l'esprit simple sont d'honnêtes gens; sont aussi d'honnêtes gens les philosophes ou, comme on les nomme aujourd'hui, les natures fortes et éclairées qui possèdent sur les sciences utiles des connaissances étendues. Les métis, qui tiennent des uns et des autres, ont, dans l'étude des lettres, franchi le premier pas et ont l'ignorance en dédain, mais ils n'ont pu atteindre au degré supérieur qui parfait notre instruction et, pour ainsi dire le derrière entre deux selles, ils sont dangereux, absurdes et gênants; ce sont ces gens, dont je suis moi et tant d'autres, qui troublent le monde. Pourtant, en ce qui me concerne, je m'efforce de me cramponner, autant que je le puis, à ce qui tout naturellement furent mes premières croyances dont, un instant, j'ai vainement essayé de me dégager.

=Souvent la poésie populaire est comparable à la plus parfaite.=--La poésie pareillement, telle que d'elle-même elle éclôt chez les gens du peuple, a des naïvetés et une grâce qui rivalisent avec ce qu'elle offre de plus beau quand, par l'effet de l'art, elle atteint la perfection; c'est ce que nous pouvons constater en nous reportant aux villanelles de Gascogne et aux chansons qui nous ont été conservées de nations auxquelles toute science était étrangère, qui ne connaissaient même pas l'écriture. Entre ces deux genres, nous avons la poésie médiocre, qui est dédaignée, peu honorée et sans valeur.

=Montaigne espère que ses Essais seront goûtés des intelligences moyennes.=--J'ai constaté que lorsque l'esprit a fait un premier pas, nous tenons, ainsi que cela a lieu d'habitude, pour difficile et rare ce qui souvent n'a nullement ce caractère, et qu'une fois dans cette voie, notre imagination découvre une infinité de choses au sujet desquelles il en est de même. Aux exemples qu'on en peut donner, je me bornerai à ajouter celui-ci: Parmi ceux qui pourront faire à ces Essais l'honneur de les lire, il peut arriver qu'ils ne plaisent guère aux esprits communs et vulgaires et pas davantage aux intelligences supérieures qui sont des exceptions, les premiers ne les trouvant pas suffisamment compréhensibles, ceux-ci les comprenant trop; mais peut-être seront-ils acceptés des bonnes gens à l'esprit de moyenne envergure.

CHAPITRE LV.

Des odeurs.

=Mieux vaut ne rien sentir, que sentir bon.=--On dit que chez certains, tels qu'Alexandre le Grand, la sueur, par suite d'une complexion rare et tout à fait extraordinaire du corps, exhale une odeur agréable, et Plutarque et d'autres auteurs en recherchent la cause. Pour le commun des mortels, c'est le contraire qui se produit, et ce qui peut nous arriver de mieux, c'est de ne rien sentir. L'haleine la plus pure est elle-même d'autant plus suave qu'elle est sans odeur désagréable, ainsi que c'est le cas chez les enfants bien portants. Voilà pourquoi Plaute dit: «La plus exquise senteur d'une femme, c'est de ne rien sentir.»--Quant aux bonnes odeurs qui proviennent de parfums étrangers, on a raison de se méfier de ceux qui les emploient; il est à craindre qu'elles ne servent qu'à masquer chez eux quelque défaut naturel de cette espèce, et c'est ce qui a donné lieu à ces aphorismes de poètes anciens: «C'est puer, que de sentir bon»;--«Tu te moques de nous, Coracinus, parce que nous ne sommes pas parfumés; mais j'aime mieux ne rien sentir, que de sentir bon (Martial)»;--et encore: «Qui sent toujours bon, Posthumus, sent mauvais (Martial).»

Pourtant j'aime bien un milieu exhalant de bonnes odeurs et ai horreur des mauvaises que je sens de plus loin que tout autre: «Mon odorat distingue les mauvaises odeurs plus subtilement qu'un chien d'excellent nez ne reconnaît la bauge du sanglier (Horace)», et les parfums les plus simples et les plus naturels sont ceux qui me sont le plus agréables.

L'usage des parfums est surtout le fait des femmes. Les femmes Scythes, dans une contrée où la barbarie régnait d'une façon absolue, après s'être baignées, se saupoudraient tout le corps et le visage d'une couche formant croûte d'une certaine substance odoriférante que l'on trouve sur place; et quand elles devaient passer en la compagnie des hommes, elles se débarrassaient de ce fard et se trouvaient en avoir la peau plus lisse et toute parfumée.

=Les personnes très sensibles aux odeurs ne sont pas plus que d'autres sujettes aux épidémies.=--Il est étonnant combien facilement une odeur, quelle qu'elle soit, s'attache à moi et à quel degré ma peau s'en laisse pénétrer. Celui qui se plaint de ce que la nature n'a pas pourvu l'homme de moyen propre à porter les odeurs à son nez a tort, car elles s'y portent d'elles-mêmes. Chez moi en particulier, mes moustaches, que j'ai épaisses, y contribuent; si j'en approche mes gants ou mon mouchoir, leur odeur s'y communique et s'y maintient la journée entière; aussi dénoncent-elles d'où je viens. Autrefois, les étreintes passionnées de la jeunesse se traduisant en baisers voluptueux, prolongés, humides, y laissaient des traces qui s'y retrouvaient encore plusieurs heures après.--Et cependant je suis peu sujet à contracter les épidémies qui proviennent de ce que l'air est contaminé et qui peuvent se transmettre lorsqu'on échange de simples conversations; je suis demeuré indemne de toutes celles qui, soit dans nos villes, soit dans nos armées, se sont produites de mon temps et qui ont été de plusieurs sortes.--On lit sur Socrate qu'il n'a jamais quitté Athènes pendant la peste qui l'a ravagée à de si nombreuses reprises et que lui seul ne s'en ressentit jamais.

=Les médecins pourraient tirer plus de parti des odeurs.=--Les médecins pourraient, je crois, tirer parti des odeurs plus qu'ils ne font, car j'ai souvent constaté qu'elles ont action sur moi et que, suivant leur nature, elles impressionnent mon esprit de diverses manières: ce qui me porte à considérer comme exact ce que l'on dit de l'encens et des parfums dont on use dans les églises, que cet usage si ancien et si répandu chez toutes les nations et dans toutes les religions, a pour objet de réjouir, éveiller et purifier nos sens, pour nous mieux disposer à la contemplation.

=En Orient, on fait emploi des parfums dans l'apprêt des viandes.=--J'aurais souhaité, pour pouvoir en juger, avoir été à même de déguster l'œuvre de ces cuisiniers qui savent, dans les plats qu'ils confectionnent, rehausser la saveur des viandes par des parfums choisis, ce que l'on a eu occasion de voir et qui fut très remarqué dans le service que menait avec lui le roi de Tunis lorsque, de nos jours, débarquant à Naples, il vint s'aboucher avec l'empereur Charles-Quint. On farcissait ces viandes de plantes odoriférantes, et cela avec une telle somptuosité qu'un paon et deux faisans accommodés de la sorte se trouvaient revenir à cent ducats. Quand on les découpait, il s'en dégageait un arome des plus délicieux, qui emplissait non seulement la salle où cela se passait, mais se répandait dans toutes les chambres du palais et jusque dans les rues avoisinantes, et persistait pendant un certain temps.

=La puanteur est une des incommodités des grandes villes.=--Mon principal soin, quand j'ai à me loger, c'est d'éviter les quartiers où l'air est lourd et empesté. Malgré leur beauté, Venise et Paris perdent beaucoup de leurs charmes à mes yeux, par la mauvaise odeur qui se dégage: dans l'une, des lagunes qui l'entourent; dans l'autre, des boues de ses rues.

CHAPITRE LVI.

Des prières.

=Profession de foi de Montaigne.=--J'émets dans ce chapitre des idées fantaisistes, mal définies, aux solutions indécises, comme font dans les écoles ceux qui proposent à débattre des questions sujettes à controverse. J'en agis ainsi non pour prouver la vérité, je n'ai pas une telle prétention, mais pour me livrer à sa recherche. Et ces idées, je les soumets au jugement de ceux auxquels il appartient, non seulement de diriger mes actes et mes écrits, mais encore mes pensées. Qu'ils me condamnent ou qu'ils m'approuvent, leur sentence me sera également utile, et je l'accepte d'avance, reconnaissant dès maintenant pour absurde et impie, tout ce qui, par ignorance ou inadvertance de ma part, peut se glisser dans cette compilation de contraire aux décisions et prescriptions de la Sainte Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle je mourrai de même que j'y suis né. Bien que fort témérairement, je me mêle, ainsi que je le fais ici, de discuter sur tout, je ne m'en remets pas moins entièrement à leur censure, devant laquelle je m'incline d'une façon absolue.

=L'Oraison dominicale est la prière par excellence.=--Je ne sais si je me trompe, mais puisque par un effet tout spécial de la bonté divine, il est une prière qui nous a été prescrite par Dieu qui nous l'a dictée mot à mot de sa propre bouche, il m'a toujours semblé que nous devrions y avoir recours beaucoup plus que nous ne le faisons; et, si l'on m'en croyait, cette prière, qui est «Notre Père...», autrement dit l'oraison dominicale, devrait toujours être dite par tous les chrétiens, soit seule, soit s'ajoutant à d'autres, au commencement et à la fin des repas, quand nous nous levons et que nous nous couchons, et dans tous les actes de notre vie auxquels il est dans les habitudes de mêler des prières. L'Église a certainement toujours qualité pour multiplier et diversifier les prières suivant ceux de nos besoins auxquels elle veut les appliquer, et je sais bien que l'esprit et le fond en sont toujours les mêmes; mais l'oraison dominicale est la prière par excellence, elle dit incontestablement tout ce qui est à dire, convient à toutes les circonstances dans lesquelles nous pouvons nous trouver et, par suite, justifierait le privilège que continuellement le peuple l'ait sur les lèvres. C'est la seule prière dont je fasse constamment usage; je ne la varie pas, je la répète; aussi n'en est-il pas qui soit aussi bien que celle-ci gravée en ma mémoire.

=Dieu ne devrait pas être invoqué indifféremment à propos de tout.=--Je songeais, à l'instant même, d'où vient cette erreur de recourir à Dieu au sujet de tous nos projets, de toutes nos entreprises; de l'appeler à propos de tout ce qui nous touche, quelle qu'en soit la nature, chaque fois que notre faiblesse a besoin d'aide, sans que nous considérions si c'est à bon droit ou non; et d'invoquer son nom et sa puissance, en quelque situation que nous soyons, quelque acte que nous accomplissions, si répréhensible soit-il. Il est bien notre seul, notre unique protecteur et peut tout lorsqu'il nous vient en aide; mais, de ce qu'il daigne nous honorer de son appui bienveillant et paternel, il ne cesse cependant pas d'être juste, autant qu'il est bon et puissant; et, comme il use plus souvent de sa justice que de son pouvoir, il ne nous est favorable que dans la mesure où elle le permet, et non suivant ce que nous lui demandons.

Dans ses Lois, Platon admet trois cas où nos croyances sont injurieuses envers les dieux: «Quand nous nions leur existence;--lorsque nous nions leur intervention dans nos affaires;--quand nous prétendons qu'ils ne repoussent jamais nos vœux, nos offrandes, nos sacrifices.» La première de ces erreurs, à son avis, n'est jamais immuable chez l'homme, et ses croyances à cet égard peuvent se modifier dans le cours de la vie; les deux autres, une fois accréditées en lui, sont susceptibles de persister.

La justice et la puissance de Dieu sont inséparablement liées l'une à l'autre; c'est en vain que nous faisons appel à lui pour obtenir son intervention quand notre cause est mauvaise. Il faut, lorsque nous le prions, que notre âme soit pure et qu'au moins à ce moment, nous ne soyons pas animés de mauvais sentiments; sinon, nous lui apportons nous-mêmes les verges pour nous châtier; au lieu de pallier notre faute, nous l'aggravons en nous présentant à celui auquel nous devrions demander pardon, dans des dispositions haineuses qui constituent un manque de respect. C'est pourquoi je ne loue guère ceux que je vois prier Dieu très souvent et très régulièrement, alors que les actes qui accompagnent leurs prières ne témoignent ni repentir, ni intention de s'amender: «Pour te livrer la nuit à l'adultère, tu te couvres la tête d'une cape gauloise (Juvénal).»

La conduite d'un homme qui associe la dévotion à une vie exécrable me semble en quelque sorte plus condamnable que celle de celui qui, conséquent avec lui-même, se montre dissolu sous tous rapports; et cependant nous voyons tous les jours l'Église refuser de laisser pénétrer et d'admettre dans sa société des personnes qui s'obstinent dans une voie particulièrement répréhensible.

=Le plus souvent nous prions par habitude.=--Nous prions parce que c'est l'usage et la coutume; ou, pour mieux dire, lisant ou marmottant nos prières, nous faisons semblant de prier. Il m'est pénible de voir faire trois signes de croix au «Bénédicite» et autant aux «Grâces», à des personnes qui, pendant toutes les autres heures du jour, pratiquent la haine, l'avarice et l'injustice; cela me déplaît d'autant plus que j'ai ce signe en grande vénération et que j'en fais continuellement usage, chaque fois même que je suis pris de bâillement. Aux vices, leur heure; à Dieu, la sienne; cela se compense et satisfait à tout! C'est miracle de voir se succéder des actions si diverses, si bien liées les unes aux autres qu'on n'aperçoit ni interruption, ni changement, lors du passage de l'une à l'autre, quand l'une prend fin et que l'autre commence. Quelle prodigieuse conscience que celle dont le calme ne se dément pas alors qu'elle abrite en elle, à la fois, le crime et le juge qui s'y tiennent compagnie, vivant en bonne intelligence et si paisiblement.

=Que peuvent valoir les prières de ceux qui vivent dans une inconduite continue.=--Un homme qui ne cesse d'avoir en tête des idées libidineuses et qui a conscience de la réprobation divine que cela lui vaut, que dit-il à Dieu quand il l'en entretient? qu'il s'en repent, et aussitôt après il y retombe. S'il était pénétré de sa justice et de sa présence, ainsi qu'il le dit, et que son âme en fût touchée, si court que soit ce moment de pénitence, la crainte seule y ramènerait si souvent sa pensée que, sur-le-champ, il triompherait des vices qui lui sont habituels, si enracinés qu'ils soient en lui.--Et que dire de ces gens qui passent leur vie entière à jouir et à bénéficier de ce qu'ils savent être péché mortel! Pourtant il existe des métiers et des situations, admis par la société, qui vivent du vice? Un individu se confessant à moi, me contait avoir passé sa vie, pour ne perdre ni son crédit ni les charges dont il était honoré, à faire profession et pratiquer une religion qu'il estimait compromettre son salut éternel et contraire à celle qu'il avait en son cœur; combien devait lui coûter une semblable attitude? Comment tous ces gens justifient-ils leur conduite, quand ils comparaissent devant la justice divine? Leur repentir les obligerait à une réparation effective et manifeste à laquelle ils ne satisfont pas; ils ne peuvent donc s'en prévaloir, ni vis-à-vis de Dieu, ni vis-à-vis de nous; et quelle hardiesse est la leur de demander pardon sans accorder réparation ni éprouver de repentir?--Je tiens qu'il en est des premiers qui mêlent la dévotion à l'inconduite, comme de ceux-ci qui passent leur vie dans la débauche; mais il est encore moins facile de les ramener de leur obstination que ces derniers. Les variations incessantes, subites, allant d'un extrême à l'autre dans les croyances qu'ils feignent d'avoir, sont pour moi incompréhensibles: elles dénotent un état d'âme en proie à une lutte constante et angoissante, dont nous ne pouvons nous faire idée.

=Quelle prétention que de penser que toute croyance autre que la nôtre est entachée d'erreur.=--Combien me paraissait fantastique la prétention de ceux qui, en ces dernières années, reprochaient à quiconque avait une intelligence tant soit peu lucide et professait la religion catholique, que son obéissance n'était qu'une feinte de sa part, et qui, pour lui faire honneur, allaient jusqu'à dire que, quelles que fussent les apparences, il était impossible que dans son for intérieur il ne fût comme eux pour la religion réformée! Fâcheuse maladie que celle de se croire si fort, qu'on en arrive à se persuader que d'autres ne peuvent croire le contraire de ce que vous croyez vous-même, et, ce qui est plus fâcheux encore, qu'on soit imprégné d'un esprit tel, qu'un changement dans sa fortune présente soit un sujet de préoccupation plus grande que ce que nous avons à espérer ou à craindre dans l'éternité. On peut m'en croire, si rien n'a été capable, dans ma jeunesse, de me faire sortir de ma réserve, la profonde incertitude et les difficultés résultant de ces idées de réforme qui venaient de naître, y ont été pour beaucoup.

=Les psaumes de David ne devraient pas être chantés indifféremment par tout le monde, ni la Bible se trouver dans toutes les mains.=--Ce n'est pas sans raison sérieuse, ce me semble, que l'Église interdit que tout le monde, sans distinction de personnes, d'âge et de sexe, s'arroge la faculté téméraire et indiscrète de commenter et psalmodier ces chants sacrés et divins que le Saint-Esprit a inspirés à David. Il ne faut mêler Dieu à nos actions qu'avec réserve et y apporter une attention qui témoigne de l'honneur et du respect qu'on lui doit; ces chants, par leur origine divine, ont un autre but que de développer nos poumons et charmer nos oreilles; c'est de la conscience, et non de la bouche, qu'ils doivent émaner. Il n'est pas admissible qu'on permette à un garçon de boutique d'en causer et de s'en amuser, en même temps que lui passent par la tête d'autres idées vaines et frivoles; ce n'est pas davantage raisonnable de voir le Livre saint, où sont décrits les mystères sacrés de notre foi, être lu et passer de mains en mains dans les antichambres et les cuisines; jadis, c'étaient des mystères à méditer; à présent, ce ne sont plus que des prétextes à amusements et distractions.

Ce n'est pas en passant, et dans des assemblées tumultueuses, qu'il faut étudier un sujet si sérieux et si digne de vénération; ce doit être dans le calme et de propos délibéré, ces méditations être toujours précédées du «Sursum corda» (haut les cœurs), cette préface de l'office divin, et notre attitude y témoigner de l'attention particulière et du respect que nous y apportons. Cette étude n'est pas du ressort de tout le monde; seuls doivent s'y adonner ceux qui y sont voués et que Dieu y appelle; les méchants, les ignorants en deviennent pires qu'avant; ce n'est pas une histoire à raconter, c'est une histoire à révérer, à craindre et à adorer.--Plaisantes gens en vérité que ceux qui s'imaginent l'avoir mise à la portée du peuple, parce qu'ils l'ont traduite en langage populaire! N'est-ce donc qu'une affaire de mots, et cela suffit-il pour que le vulgaire comprenne ce qui y est écrit. Je dirai plus, pour lui en apprendre bien peu, on imprime à sa foi un mouvement rétrograde; celui qui est complètement ignorant et qui s'en rapporte à autrui, est en bien meilleure voie et sait bien plus que celui dont la science se dépense en paroles, n'a rien de sérieux et ne fait qu'alimenter sa présomption et sa témérité.

=Il n'y a pas d'entreprise plus dangereuse que la traduction de la Bible en langue vulgaire.=--Je crois aussi que la liberté laissée à chacun de répandre, traduite en tant d'idiomes différents, la parole sacrée dont l'importance est si grande, est chose beaucoup plus dangereuse qu'utile. Les juifs, les musulmans et presque tous les peuples d'autre religion, conservent précieusement et avec vénération leurs mystères sacrés, dans la langue même en laquelle, dès l'origine, ils leur ont été transmis; et il semble que c'est à juste titre que toute altération, toute modification y soient interdites. Sommes-nous certains que, chez les Basques et en Bretagne, il y ait des gens assez qualifiés pour faire accepter la traduction en ces langues de nos Saintes Écritures? Rien dans l'Église universelle n'est plus ardu et n'a plus d'importance; en prêchant ou en parlant les interprétations demeurent vagues, elles ne s'imposent pas, peuvent être modifiées et ne portent que sur des points partiels: il n'en est pas de même avec des traductions.

=Une grande prudence est à apporter dans l'étude des questions dogmatiques.=--Un historien grec, qui était chrétien, reproche avec raison à son siècle que les secrets de notre religion fussent divulgués partout, livrés aux mains des moindres artisans et que chacun pût en discuter et en parler à son idée. Nous qui, par la grâce de Dieu, jouissons des plus purs mystères confiés à notre piété, devrions avoir grande honte, remarquait-il, de les voir profanés dans la bouche de gens ignorants du bas peuple, alors que les Gentils interdisaient à Socrate, à Platon et aux plus sages de s'enquérir et de parler de choses commises à la discrétion des prêtres de Delphes.--Ce même historien dit aussi que l'intervention des princes, quand il est question de théologie, est dirigée non par le zèle, mais par la colère; le zèle procède de la raison divine et de la justice, son action s'exerce régulière et modérée; il se transforme en haine et envie, et au lieu de blé et de raisin, produit de l'ivraie et des orties, quand une passion humaine intervient.--Un autre n'était pas moins dans le vrai quand, donnant un conseil à l'empereur Théodose, il lui disait que les discussions ne calment pas tant les schismes de l'Église, qu'elles ne les suscitent et engendrent les hérésies; qu'en conséquence, il fallait éviter tout débat, toute argumentation méthodique et s'en tenir uniquement aux prescriptions et aux formules de la foi, telles que les anciens les ont établies.--L'empereur Andronic, rencontrant dans son palais * deux des grands de sa cour discutant contre Lapodius sur un des points les plus importants de notre religion, les tança vertement, allant jusqu'à les menacer de les faire jeter à la rivière, s'ils continuaient.--De nos jours, les femmes, les enfants en remontrent sur les lois ecclésiastiques aux vieillards les plus expérimentés, alors que la première des prescriptions de Platon allait jusqu'à leur interdire de s'occuper des motifs qui avaient présidé à l'établissement des lois civiles, qui sont à considérer au même titre que les ordonnances divines et comme en tenant lieu, et qu'en même temps qu'il permettait aux vieillards d'en converser entre eux et avec les magistrats, il ajoutait: «mais ce devra toujours être en dehors de la présence des jeunes gens et de toute personne profane».

Un évêque a écrit qu'à l'autre bout du monde, il y a une île que les anciens nommaient Dioscoride, remarquable par sa fertilité en arbres de toutes sortes, ses fruits et la salubrité de son climat. Le peuple en est chrétien: il a des églises et des autels dont la croix, à l'exclusion de toute autre image, est le seul ornement; il est exact observateur des jeûnes et des fêtes, paie régulièrement la dîme au clergé, et sa chasteté est telle que personne ne peut y connaître plus d'une femme en sa vie. Au demeurant, content de son sort, au point qu'isolé au milieu des mers, il ne connaît pas l'usage des navires; si simple, que, bien que strict observateur de la religion, il n'en connaît pas un seul mot, ce qui paraîtra incroyable à qui ne sait que les païens, si dévots dans leur idolâtrie, ne connaissaient de leurs dieux que le nom et la statue: Ménalippe, une des anciennes tragédies d'Euripide, * commençait ainsi: «O Jupiter, toi dont je ne connais rien que le nom!»

=On ne devrait jamais mêler la théologie aux discussions philosophiques.=--J'ai aussi entendu, en ces temps-ci, se plaindre de ce que certains ouvrages traitent de sujets exclusivement littéraires ou philosophiques, sans mélange de théologie. Cette manière de faire peut, au contraire, parfaitement se soutenir; et on peut dire à l'appui: Qu'il est préférable que la doctrine divine, en souveraine qui domine tout, ait un rang à part. Là où il en est question, il convient qu'elle soit le sujet principal et non reléguée au second plan, venant simplement à l'appui de la thèse qu'on développe. Si on se trouve avoir besoin d'exemples, on peut les emprunter à la grammaire, à la rhétorique, à la logique, ou encore aux pièces jouées dans les théâtres, aux jeux, aux spectacles publics, plutôt que de recourir à ceux dont les textes sacrés nous fournissent la matière. Il est plus respectueux, et cela témoigne de plus de vénération, de traiter à part et dans le style qui leur est propre, les sujets qui se rapportent à Dieu, qu'incidemment dans des ouvrages ayant trait à des questions profanes. Écrire sur les choses sacrées, dans le style dont tout le monde fait usage, est une faute que commettent les théologiens, plus que n'a lieu cette autre qui amène les gens de lettres à trop peu emprunter le style de la théologie. La philosophie, dit S. Chrysostome, est depuis longtemps bannie des études théologiques, comme un accessoire inutile; elle est même considérée comme indigne de jeter en passant un regard sur le sanctuaire où sont en dépôt les dogmes sacrés de la doctrine céleste. Le langage commun à tout le monde a des formes moins bien choisies, qui font qu'il ne saurait être employé à exprimer d'une manière suffisamment digne la majesté royale de la parole sacrée. Pour moi, je lui laisse qualifier, selon son expression, de termes peu orthodoxes ceux tels que: Fortune, Destinée, Accident, Bonheur, Malheur, Dieux et autres dont je me sers; il est vrai que les sujets fantaisistes que je traite, je les considère chacun isolément et les envisage uniquement au point de vue de ce bas monde, à ma manière et non comme fixés et réglés d'ores et déjà par la loi divine, auquel cas, ni doute, ni discussion ne seraient plus permis; c'est ma façon de voir que j'émets et non un article de foi que je conteste; je raisonne suivant ce qui me vient à l'esprit et non sur ce qui entre dans mes croyances religieuses; j'en cause comme un laïque et non comme un clerc, sans jamais cependant que cela porte atteinte à la religion, tels les enfants qui produisent des devoirs servant à leur instruction et non à celle de ceux qui les instruisent.--Peut-être dira-t-on, non sans apparence de raison, qu'il serait utile et parfaitement justifié d'interdire à quiconque, dont ce n'est pas la profession expresse, de se mêler d'écrire sur la religion, même en y apportant une grande discrétion, et que, personnellement, je ferai mieux de m'en taire.

=Le nom de Dieu ne devrait être invoqué que dans un sentiment de piété.=--On m'a dit que ceux qui se sont séparés de l'Église défendent, eux aussi, de se servir du nom de Dieu, dans les rapports qu'ils ont entre eux dans la vie ordinaire; et qu'ils ne veulent pas non plus qu'on en use en manière d'interjection ou d'exclamation, qu'on l'invoque en témoignage ou qu'on le prenne pour terme de comparaison. Je trouve qu'en cela ils ont raison et que, chaque fois que nous invoquons Dieu dans nos propos et pour nos affaires, il faut que ce soit sérieusement et dans un motif de piété.

=Abus qu'on fait de la prière.=--Il y a, ce me semble, dans Xénophon, un passage où il expose que nous devrions prier Dieu plus rarement qu'on n'a coutume, d'autant qu'il ne nous est pas aisé de faire que notre âme soit si souvent en cet état de calme, de pureté et de dévotion qui convient en pareil cas; où, faute de quoi, nos prières non seulement sont vaines et inutiles, mais encore vicieuses: «Pardonnez-nous, disons-nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés»; qu'est-ce que cela signifie, sinon que nous offrons à Dieu notre âme exempte de vengeance et de rancune? Et cependant combien de fois n'invoquons-nous pas Dieu et son aide pour l'associer à nos fautes, le conviant à faire ce qui est injuste, «demandant des choses que vous ne pouvez confier aux dieux, qu'en les prenant à part (Perse)». L'avare prie pour la conservation illusoire et superflue de ses trésors; l'ambitieux, pour que Dieu lui procure la victoire et que la fortune lui demeure fidèle; le voleur l'appelle à lui pour surmonter les mauvaises chances et les difficultés qui peuvent se mettre en travers de ses méchants desseins, ou le remercie de la facilité avec laquelle il a pu égorger un passant. Au pied même de la maison que ces chenapans vont escalader ou faire sauter, ils prient tandis que leur intention et leur espérance sont tout à la cruauté, à la luxure et à l'avarice: «Dis à Staius ce que tu voudrais obtenir de Jupiter, Staius s'écriera: «Oh, Jupiter, ô bon Jupiter, peut-on t'adresser de telles demandes!» quant à Jupiter, il répondra de même façon (Perse).»

Marguerite, reine de Navarre, conte qu'un jeune prince, qu'elle ne nomme pas, mais que ses hauts faits ont assez fait connaître, allant à un rendez-vous d'amour et coucher avec la femme d'un avocat de Paris, son chemin passant près d'une église, ne manquait jamais, quand, allant chez sa maîtresse ou en revenant, il passait près de ce sanctuaire, d'y faire ses prières et ses oraisons; je vous laisse à juger ce qu'il pouvait bien demander à Dieu, avec les idées que sa bonne fortune lui mettait en tête. La reine cite cependant ce fait comme un témoignage de grande dévotion; c'est là une preuve, qui du reste n'est pas la seule, qui fait ressortir que les femmes ne sont guère propres à traiter les questions se rapportant à la théologie.

=Que de choses on demande à Dieu qu'on n'oserait lui demander en public et à haute voix.=--La vraie prière et notre réconciliation avec Dieu telle que la comprend la religion, ne peut guère être le fait d'une âme impure et soumise quand même à la domination du Démon. Celui qui réclame l'assistance de Dieu, quand il est dans la voie du vice, fait comme le brigand de profession qui appellerait la justice à son aide, ou comme ceux invoquant le nom de Dieu, en portant un faux témoignage.--«Nous murmurons à voix basse des prières criminelles (Lucain).» Peu d'hommes oseraient émettre en public les demandes qu'ils adressent en secret à Dieu: «Il ne serait pas facile de proscrire des temples la prière faite à voix basse, peu nombreux sont ceux en état d'exprimer leurs vœux à haute voix (Perse).» C'est la raison pour laquelle les Pythagoriciens voulaient que les prières fussent faites en public et entendues de tous, afin qu'on ne demandât pas des choses indécentes et injustes, comme celui qui «disait clairement et à haute voix: «Apollon!» puis ajoutait tout bas, remuant à peine les lèvres de peur d'être entendu: «Belle Laverne, donne-moi les moyens de tromper et de passer pour un homme de bien; couvre mes fautes du voile de la nuit et mes larcins d'un nuage (Horace).»

Les dieux punirent sévèrement, en y donnant satisfaction, les vœux contraires à la nature exprimés par Œdipe. Il avait demandé dans ses prières que le sort des armes décidât entre ses enfants à qui lui succéderait sur le trône de Thèbes et fut assez malheureux pour se voir exaucé. Il ne faut pas demander que les choses arrivent suivant ce que nous voulons, mais suivant ce que nous commande la prudence.

=On dirait que pour beaucoup, la prière n'est qu'une sorte de formule cabalistique pouvant faciliter l'accomplissement de nos désirs.=--Il semble, en vérité, que nous usons de la prière comme d'un langage cabalistique, comme font ceux qui emploient la parole sacrée de Dieu dans leurs opérations de sorcellerie et de magie, et que nous nous tenions pour assurés que ses effets dépendent de sa contexture, de l'inflexion de notre voix, des mots employés ou de notre attitude. L'âme pleine de concupiscences, n'ayant ni repentir ni désir de réconciliation avec Dieu, nous allons à lui, répétant des paroles que notre mémoire dicte à notre langue, et croyons cela une expiation suffisante de nos fautes.--Rien n'est si aisé, si doux, si conciliant que la loi divine; elle nous appelle à elle, quelque enclin à commettre des fautes et quelque détestables que nous soyons; elle nous tend les bras et nous reçoit en son sein, si vilains, si souillés d'ordures et de boue que nous soyons et que nous puissions le devenir, mais encore faut-il être reconnaissant du pardon qui nous est accordé et au moins, sur le moment où nous nous adressons à elle, être désolés de nos fautes et détester les passions qui nous ont portés à l'offenser. Ni les dieux, ni les gens de bien, dit Platon, n'acceptent le présent que leur offre un méchant. «La main innocente qui touche l'autel, apaise aussi sûrement les dieux irrités, avec un simple gâteau de fleur de farine et quelques grains de sel, qu'en immolant de riches victimes (Horace).»

CHAPITRE LVII.

De l'âge.

=Qu'entend-on par durée naturelle de la vie de l'homme.=--Je ne puis admettre la façon dont nous établissons la durée de la vie. Je vois les sages lui assigner une limite beaucoup moindre qu'on ne le fait communément. «Hé quoi! dit Caton le jeune à ceux qui cherchent à le détourner de se donner la mort, à l'âge où je suis arrivé, peut-on me reprocher de renoncer prématurément à la vie?» Il n'avait que quarante-huit ans, et estimait que c'était là un âge déjà bien mûr et bien avancé, étant donné combien peu d'hommes y atteignent.--Ceux qui parlent de je ne sais quelle durée, qu'ils qualifient de naturelle, qu'ils assignent à la vie, la portent à quelques années au delà de cet âge. Leur dire serait admissible, s'il existait un privilège qui les mît à l'abri des accidents, en si grand nombre, auxquels chacun de nous est naturellement exposé et qui peuvent interrompre cette durée qu'ils se flattent de pouvoir atteindre. Mais c'est de la rêverie pure que de croire qu'on peut mourir de l'épuisement de nos forces amené par une extrême vieillesse et déterminer d'après cela la durée de la vie, attendu que ce genre de mort est le plus rare de tous, celui qui se produit le moins. C'est lui seul que nous appelons naturel, comme s'il était contraire à la nature de voir un homme se rompre le cou dans une chute, se noyer dans un naufrage, être emporté par la peste ou par une pleurésie, comme si nous ne nous trouvions pas constamment, dans la vie ordinaire, en but à ces accidents multiples. Ne nous leurrons pas de beaux mots; n'appelons pas naturel ce qui n'est qu'une exception et conservons ce qualificatif pour ce qui est général, commun, universel.

=Mourir de vieillesse n'est pas un genre de mort plus naturel qu'un autre.=--Mourir de vieillesse est une mort qui se produit rarement, qui est singulière, extraordinaire et par suite beaucoup moins naturelle que toute autre; c'est celle qui nous attend en dernier lieu, quand nous sommes à la limite extrême de l'existence; plus elle est loin de nous, moins nous sommes en droit de l'espérer. C'est bien effectivement la limite au delà de laquelle nous n'irons pas et que la nature nous a fixée, comme ne devant pas être dépassée; mais c'est une faveur bien exceptionnelle de sa part de nous faire vivre jusque-là; c'est un privilège qu'elle ne concède guère dans l'espace de deux ou trois siècles qu'à un seul d'entre nous, le préservant des afflictions et difficultés si nombreuses semées sur le parcours d'une aussi longue carrière. Aussi mon opinion est-elle de regarder l'âge auquel je suis arrivé, comme un âge que peu de gens atteignent. Puisque dans les conditions ordinaires, l'homme ne vit pas jusque-là, c'est que déjà nous sommes au delà du terme assigné; et ces limites habituelles qui donnent de fait la mesure exacte de la vie étant dépassées, nous ne devons pas espérer aller au delà; par cela même que nous avons échappé à la mort en tant d'occasions qui ont été fatales à tant de monde, il nous faut reconnaître qu'une fortune si extraordinaire, qui nous conserve ainsi à la vie à l'encontre de ce qui est la règle commune, ne saurait se prolonger beaucoup.

=C'est un vice des lois d'avoir retardé jusqu'à vingt-cinq ans l'âge auquel il est permis de gérer soi-même ses affaires.=--C'est une erreur des lois elles-mêmes, d'avoir imaginé, bien à tort, qu'un homme n'est capable de gérer ses biens qu'à partir de vingt-cinq ans, et de faire qu'à peine avant cet âge il soit libre de donner à sa vie telle direction qui lui convient. Auguste réduisit de cinq ans l'âge auquel les anciennes ordonnances romaines autorisaient l'accession aux charges de la magistrature, que l'on put dès lors exercer à trente ans. Servius Tullius avait dispensé du service militaire les chevaliers qui avaient dépassé quarante-sept ans, Auguste les en libéra après quarante-cinq; il ne me semble pas qu'il ait admis les autres à la retraite avant cinquante-cinq à soixante. Je serais d'avis qu'on nous maintînt dans nos charges et emplois autant que cela se peut sans que l'intérêt public en soit compromis; mais je trouve, d'autre part, que c'est une faute de ne pas nous y admettre plus tôt: et lui qui, à dix-neuf ans, présidait sans contrôle aux destinées du monde, trouvait nécessaire qu'il fallût être âgé de trente ans pour décider de l'emplacement d'une gouttière.

Quant à moi, je pense qu'à vingt ans nos âmes ont acquis tout leur développement, sont ce qu'elles seront et laissent voir tout ce dont elles seront capables. Jamais âme qui à cet âge n'a pas donné un gage bien évident de sa force, n'en a plus tard donné de preuve. Les qualités et les vertus qui sont dans notre nature ont déjà, à ce moment ou jamais, montré ce qu'elles ont de vigoureux et de beau: «Si l'épine ne pique pas en naissant, à peine piquera-t-elle jamais», dit-on dans le Dauphiné.

=Un bien plus grand nombre d'hommes se sont distingués par de belles actions avant leur trentième année, qu'après.=--De toutes les belles actions humaines quelles qu'elles soient, dont j'ai connaissance, j'estime que soit dans les siècles passés, soit dans le siècle actuel, le plus grand nombre s'est accompli plutôt avant l'âge de trente ans qu'après, souvent même à ne considérer que celles provenant du fait d'un même homme. N'est-on pas fondé à l'affirmer en toute certitude, en ce qui concerne Annibal et Scipion son redoutable adversaire? Pour tous deux, la plus belle moitié de leur vie s'est passée dans le rayonnement de la gloire acquise en leur jeunesse; postérieurement, comparés aux autres, ce sont toujours de grands hommes, mais il n'en est plus de même quand on les compare à eux-mêmes.--Pour moi, je tiens pour certain que depuis cet âge, mon esprit et mon corps ont plutôt diminué qu'augmenté en force et en lucidité, plutôt reculé que progressé. Il est possible que chez ceux qui emploient bien leur temps, le savoir et l'expérience croissent avec les années; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté et les autres parties intégrantes de nous-mêmes, physiques ou morales, les plus importantes et les plus essentielles se fanent et perdent leur énergie. «Lorsque le corps s'est affaissé sous le poids des ans, et que les ressorts de la machine épuisée sont usés, le jugement s'oblitère, l'esprit s'obscurcit et la langue délire (Lucrèce).»

=La vieillesse arrive promptement, aussi ne faudrait-il donner à l'apprentissage de la vie que le temps strictement nécessaire.=--Tantôt c'est le corps qui cède le premier à la vieillesse, parfois aussi c'est l'âme. J'en ai assez vu dont la tête s'est affaiblie avant l'estomac et les jambes; chez ceux pour lesquels il en est ainsi, le mal est d'ordinaire latent et peu manifeste pour celui qui en est frappé, il n'en est que plus dangereux. C'est ce qui surtout me fait incriminer nos lois, non parce qu'elles nous laissent trop tard au travail, mais parce qu'elles ne nous y admettent pas assez tôt. Il me paraît qu'étant donné l'affaiblissement dont nous pouvons être atteints, les nombreux écueils auxquels nous sommes tout naturellement exposés dans le cours ordinaire de l'existence, on ne devrait pas, au début de la vie, faire une si grande part à l'oisiveté et à l'apprentissage.

FIN DU PREMIER LIVRE.

LIVRE SECOND.

CHAPITRE PREMIER.

Inconstance de nos actions.

=Trop de contradictions se rencontrent dans l'homme, pour qu'on puisse les expliquer.=--Ceux qui s'adonnent à la critique des faits et gestes des hommes ne se trouvent sur aucun point aussi embarrassés que lorsqu'ils cherchent à grouper ceux émanant d'une même personne, pour porter sur elle une appréciation d'ensemble, parce que d'ordinaire ses actes se contredisent de si étrange façon qu'il semble impossible qu'ils proviennent d'un même individu. Marius le jeune se montra tantôt par son courage fils de Mars, tantôt par son manque d'énergie fils de Vénus. Le pape Boniface VIII arrivé, dit-on, au souverain pontificat en déployant l'astuce du renard, s'y comporta en lion et mourut comme un chien. Qui croirait que ce fut Néron, la cruauté personnifiée, qui, lorsque, suivant l'usage, on lui présenta à ratifier une sentence prononcée contre un criminel, s'écria: «Plût aux dieux que jamais je n'eusse su écrire!» tant il éprouvait de serrement de cœur à condamner un homme à mort?--De tels exemples sont en toutes choses si fréquents, chacun peut en trouver tant par lui-même, qu'il me paraît extraordinaire de voir quelquefois des gens de jugement se mettre en peine pour chercher à établir une corrélation entre les actes d'un homme, attendu que l'irrésolution est, ce me semble, le défaut de notre nature le plus commun et le plus répandu, témoin ce vers si connu de Publius le poète comique: «C'est une mauvaise résolution, que celle sur laquelle on ne peut revenir.»

=Tout homme a un caractère indéterminé.=--Il y a apparence qu'il est possible de porter une appréciation sur un homme dont on connaît les faits les plus habituels de la vie; mais par suite de la versatilité de nos mœurs et de nos opinions, je crois que les meilleurs auteurs eux-mêmes ont tort de s'opiniâtrer à donner de nous une idée ferme et invariable. Ils choisissent l'air qui, d'une manière générale, semble le mieux convenir à leur personnage, et à cette image ils rattachent, en les interprétant, toutes ses actions; s'ils ne peuvent assez les déformer pour les adapter au type qu'ils ont imaginé, ils l'attribuent à ce que, dans ce cas, celui qu'ils étudient a dissimulé son caractère.--L'empereur Auguste leur a échappé; on trouve dans ses actes, durant toute sa vie, une diversité si flagrante, si inattendue et presque si ininterrompue, que les historiens les plus hardis ont dû renoncer à le juger dans son ensemble et se résigner à le laisser, tel qu'il apparaît, sans déterminer son caractère.

=Rien de plus ordinaire en nous que l'inconstance, alors que la constance en tout ce qui est bon et juste est le propre de la sagesse.=--Je crois que, chez les hommes, la constance est la chose la plus malaisée à observer et que rien ne leur est plus familier que l'inconstance. Celui qui prendrait, pièce par pièce, ce qu'ils ont dit et fait, qui les examinerait séparément et en détail, serait le plus à même de dire la vérité sur leur compte. Dans l'antiquité entière, il serait difficile de trouver une douzaine d'hommes ayant, sans dévier, dirigé leur vie selon des principes déterminés, ce à quoi tend la sagesse, laquelle, d'après Sénèque, peut se résumer d'un mot qui, en une seule règle, embrasse toutes celles de notre vie: «Vouloir et ne pas vouloir sont toujours une seule et même chose. Je pourrais ajouter, dit-il, sous condition que ce que nous voulons ou ne voulons pas soit juste; je ne le fais pas, parce que, si ce n'était pas juste, notre volonté elle-même ne serait pas toujours une.» De fait, j'ai autrefois appris que le vice n'est autre qu'un dérèglement et un manque de mesure; par suite, il n'est pas susceptible de constance.--C'est Démosthènes qui passe pour avoir dit: «La vertu, quelle qu'elle soit, commence par se recueillir et délibérer; et la constance, dans ses résolutions finales, témoigne de sa perfection». Si, avant de nous engager dans la voie où nous marchons, nous avions bien réfléchi, nous aurions pris la meilleure de celles qui s'offraient à nous; mais personne n'y pense. «Il méprise ce qu'il a demandé, il revient à ce qu'il a quitté, et, toujours flottant, se contredit sans cesse (Horace).»

=C'est presque toujours l'occasion qui fait les hommes tels qu'ils nous apparaissent.=--Notre façon ordinaire d'aller, c'est de suivre l'impulsion de nos appétits qui nous portent à gauche, à droite, en haut, en bas, suivant que souffle le vent d'après les occasions. Nous ne réfléchissons à ce que nous voulons, qu'au moment où nous le voulons, et changeons de volonté, comme le caméléon de couleur, suivant le milieu dans lequel on le place. Ce qu'à un moment nous avons décidé, nous ne tardons pas à le changer, et, bientôt après, revenons sur nos pas; nous ne faisons qu'osciller et faire preuve d'inconstance: «Nous sommes conduits, comme l'automate, par des fils qui nous font mouvoir (Horace).» Nous n'allons pas, on nous emporte, comme il arrive des corps flottants, ballottés tantôt doucement, tantôt violemment, selon que les flots sont calmes ou irrités. «Ne voyons-nous pas l'homme chercher toujours, sans savoir ce qu'il veut et changer continuellement de place, comme s'il pouvait ainsi se décharger de son fardeau (Lucrèce).» Chaque jour c'est une fantaisie nouvelle, et nos dispositions d'esprit varient comme le temps qui se renouvelle sans cesse: «Les pensées des hommes changent chaque jour que Jupiter leur envoie (Cicéron, d'après Homère).»

Nous flottons entre divers partis à prendre; nous ne nous décidons sur rien par nous-mêmes, sur rien d'une façon absolue, sur rien d'une façon immuable.--Chez qui aurait adopté des principes définis, une ligne de conduite déterminée et se serait fait une loi de s'y conformer, nous verrions, durant sa vie entière, tout en lui se distinguer par une régularité, un ordre constants, et nous retrouverions dans tous ses actes une relation infaillible, bien éloignée en cela de cette énormité que constatait Empédocle chez les Agrigentins qui s'abandonnaient aux plaisirs comme s'ils devaient mourir le lendemain, et construisaient leurs demeures et leurs palais comme s'ils ne devaient jamais cesser d'être; la raison en serait bien facile à donner. Chez Caton le jeune, tout est à l'unisson, comme lorsque sur l'une des touches d'un clavier on vient à poser le doigt: c'est une harmonie de sons en accord parfait, qui jamais ne se dément. Chez nous, au contraire, chacune de nos actions comporte un jugement particulier, et, à mon sens, il serait plus sûr d'en rapporter les causes aux circonstances du moment, sans plus longue recherche et sans vouloir en déduire d'autres conséquences.

Pendant les désordres qui ont agité notre malheureux pays, on m'a rapporté qu'une fille, tout près d'un endroit où je me trouvais, s'était précipitée par une fenêtre, pour échapper aux brutalités d'un mauvais garnement de soldat qu'elle avait à loger. Elle n'était pas morte sur le coup et, pour s'achever, avait voulu se couper la gorge avec un couteau, mais on l'en avait empêchée. En ce triste état, elle confessa que le soldat n'avait fait que lui déclarer sa passion, la presser de ses sollicitations et lui offrir des cadeaux, mais qu'elle avait craint qu'il n'arrivât à vouloir la violenter; d'où, des paroles, une attitude et ce sang témoignage de sa vertu, comme s'il se fût agi d'une autre Lucrèce. Or, j'ai su d'une manière certaine qu'avant et après cet événement, elle s'était montrée de beaucoup plus facile composition. Comme dit le conte: «Tout beau et honnête que vous soyez, si vous n'avez pas été agréé par votre maîtresse, n'en concluez pas, sans plus ample informé, à une chasteté à toute épreuve; ce n'est pas une raison pour que le muletier n'y trouve accès à son heure.»

Antigone, qui avait pris en affection un de ses soldats pour son courage et sa vaillance, prescrivit à son médecin de lui donner ses soins, pour un mal interne dont il souffrait depuis longtemps. Ayant remarqué, après sa guérison, qu'il s'exposait beaucoup moins dans les combats, il lui demanda ce qui l'avait ainsi changé et rendu poltron: «C'est vous-même, Sire, lui répondit-il, en me déchargeant des maux qui faisaient que je ne tenais pas à la vie.»

Un soldat de Lucullus avait été dévalisé par l'ennemi; pour se venger, il exécuta contre lui un coup de main remarquable. Il s'était amplement dédommagé de ses pertes, et Lucullus, qui avait conçu de lui une bonne opinion, voulant l'employer à une expédition hasardeuse, s'efforçait de l'y décider, usant à cet effet de ses plus beaux moyens de persuasion, «en des termes à donner du cœur au plus timide (Horace)», celui-ci lui répondit: «Employez-y quelque misérable soldat qui ait été dévalisé»: «Tout grossier qu'il était: «Ira là, dit-il, qui aura perdu sa bourse (Horace)»; et il s'y refusa obstinément.

=Essentiellement variable, l'homme est tantôt humble, tantôt orgueilleux, etc.=--Mahomet II avait outrageusement rudoyé Chassan, chef de ses Janissaires, dont la troupe avait été refoulée par les Hongrois et qui s'était lui-même lâchement comporté au combat. Pour toute réponse, Chassan, seul, sans rallier personne autour de lui, se précipite comme un furieux, le sabre à la main, sur la première troupe ennemie qui se présente, où il disparaît en un clin d'œil comme englouti. En cela il n'a pas tant été mû par le désir de se réhabiliter, que par un revirement de sentiments; ce n'est pas tant l'effet d'un courage naturel, que du dépit qu'il venait d'éprouver.--Celui que vous avez vu hier si téméraire, ne vous étonnez pas de le voir demain tout aussi poltron. La colère, la nécessité, la compagnie ou bien le vin, voire même un son de trompette lui avaient mis le cœur au ventre; ce n'était pas le raisonnement qui lui avait donné du courage, mais les circonstances; ne nous étonnons donc pas s'il est devenu autre, quand les circonstances se sont elles-mêmes modifiées du tout au tout. Cette variation et cette contradiction qui se voient en nous si souples à passer d'un état à un autre, ont donné à penser à certains que nous avons en nous deux âmes, d'autres disent deux forces, qui ont action simultanément sur nous chacune dans son sens, l'une vers le bien, l'autre vers le mal; une âme, une force uniques ne pouvant se concilier avec une aussi brusque diversité de sentiments.

Non seulement le vent des événements m'agite suivant d'où il vient, mais de plus je m'agite moi-même et me trouble par l'instabilité de la position en laquelle je suis; qui s'examine de près, ne se voit guère, en effet, deux fois dans le même état. Je donne à mon âme tantôt un aspect, tantôt un autre, suivant le côté vers lequel je me tourne. Si je parle de moi de diverses manières, c'est que je me regarde de diverses façons; toutes les contradictions s'y rencontrent, soit sur le fond, soit dans la forme: honteux, insolent; chaste, luxurieux; bavard, taciturne; laborieux, efféminé; ingénieux, hébété; chagrin, débonnaire; menteur, sincère; savant, ignorant; libéral et avare autant que prodigue; tout cela, je le constate en quelque façon chez moi, selon qu'un changement s'opère en moi; et quiconque s'étudie bien attentivement, reconnaît également en lui, et jusque dans son jugement, cette même volubilité de sentiments et pareille discordance. Je ne puis porter sur moi un jugement complet, simple, solide, sans confusion ni mélange, ni l'exprimer d'un seul mot. Quand je traite ce point,«Distinguo» est un terme auquel il me faut constamment recourir.

=Pour être véritablement vertueux il faudrait l'être dans toutes les circonstances de la vie.=--Bien que je sois toujours d'avis qu'il faut dire du bien de ce qui est bien, et prendre plutôt en bonne part tout ce qui se prête à être envisagé de la sorte, pourtant notre organisation est si singulière que souvent le vice lui-même nous pousse à bien faire, si une action ne devait être jugée bonne que d'après l'intention qui l'a inspirée; c'est pourquoi un acte de courage ne saurait nous porter à conclure que celui qui l'a accompli est un homme valeureux; celui-là seul le serait bien effectivement qui le serait toujours et en toutes occasions.--Si la vertu était chez quelqu'un à l'état d'habitude et non un fait passager, elle ferait qu'il montrerait toujours la même résolution, quelque accident qui lui survienne; il serait le même, qu'il soit seul ou en compagnie; le même en champ clos ou dans une mêlée; car, quoi qu'on en dise, la vaillance n'est pas une dans la rue et autre aux camps. Il supporterait aussi courageusement une maladie dans son lit qu'une blessure à la guerre et ne craindrait pas plus la mort dans sa demeure que dans un assaut; nous ne verrions pas un même homme se lançant au travers d'une brèche avec une bravoure que rien n'arrête, se tourmenter ensuite, comme une femme, de la perte d'un procès ou d'un fils. Chez celui qui est lâche devant l'infamie et ferme dans la pauvreté, sensible sous le rasoir du barbier et insensible en face des épées de ses adversaires, l'acte est louable, lui-même ne l'est pas.--Il est des Grecs, dit Cicéron, qui ne peuvent soutenir la vue des ennemis et qui se montrent résignés quand ils sont malades; l'inverse se produit chez les Cimbres et les Celtibériens: «Rien n'est stable, dont le point de départ n'est pas un principe invariable (Cicéron).»

=Peu d'hommes ont de belles qualités qui ne présentent des taches.=--Il n'est point de vaillance plus grande en son genre que celle d'Alexandre le Grand, et cependant chez lui-même elle ne se reproduit pas en tout; elle ne s'applique qu'à un ordre de choses déterminé, encore n'y atteint-elle pas toujours sa plénitude; et, bien qu'incomparable, elle présente cependant encore des taches. C'est ce qui fait que nous le voyons si éperdument troublé aux plus légers soupçons qu'il a de complots que son entourage peut tramer contre sa vie, et que, dans ses recherches pour les déjouer, il se montre d'une si violente injustice dépassant toute mesure et témoigne d'une crainte tout à fait en dehors du jugement dont il fait preuve d'ordinaire. La superstition à laquelle il était si fortement enclin, ressemble bien aussi à de la pusillanimité, et l'excès de pénitence qu'il s'impose après le meurtre de Clitus, est également un signe de l'inégalité de son courage.--Nous sommes un composé de pièces rapportées, et voulons qu'on nous honore quand nous ne le méritons pas.--La vertu ne veut être pratiquée que pour elle-même; si, dans un autre but, on lui emprunte parfois son masque, elle nous l'arrache aussitôt du visage. Quand notre âme en est pénétrée, elle forme comme un vernis vif et adhérent, qui fait corps avec elle, et, si on veut l'en arracher, elle emporte le morceau.--Voilà pourquoi, pour juger d'un homme, il faut suivre longuement sa trace, fouiller sa vie, et, si la constance n'apparaît pas comme le principe fondamental de ses actes, «dans la route qu'il s'est choisie (Cicéron), si son allure, ou plutôt sa voie, car il est licite d'accélérer ou de ralentir l'allure, s'est modifiée suivant les circonstances diverses dans lesquelles il s'est trouvé, abandonnons-le; comme la girouette, il va tournant comme vient le vent, suivant la devise de notre Talbot.

=Notre inconstance dans la vie vient de ce que nous n'avons pas de règle de conduite bien définie.=--Ce n'est pas merveille, dit Sénèque, que le hasard puisse tant sur nous, puisque c'est par lui que nous existons. Celui qui n'a pas orienté sa vie, d'une façon générale, vers un but déterminé, ne peut, dans ses diverses actions, en agir pour le mieux; n'ayant jamais eu de ligne de conduite, il ne saurait coordonner, rattacher les uns aux autres les actes de son existence. A quoi bon faire provision de couleurs, à qui ne sait ce qu'il est appelé à peindre? Personne ne détermine d'un bout à l'autre la voie que, dans sa vie, il projette de suivre; nous ne nous décidons que par tronçon, au fur et à mesure que nous avançons. L'archer doit d'abord savoir le but qu'il doit viser, puis il y prépare sa main, son arc, sa corde, sa flèche et ses mouvements; nos résolutions à nous se fourvoient, parce qu'il leur manque une orientation et un but. Le vent n'est jamais favorable pour qui n'a pas son port d'arrivée déterminé à l'avance.--Je ne partage pas l'avis exprimé par ce jugement qui, sur le vu d'une de ses tragédies, déclare Sophocle, contre le dire de son fils, capable de diriger ses affaires domestiques.--Je ne trouve pas davantage bien logique la déduction admise par les Pariens envoyés pour réformer le gouvernement des Milésiens: après avoir visité l'île, relevé les terres les mieux cultivées, les exploitations agricoles les mieux tenues et pris les noms de leurs propriétaires, dans une assemblée de tous les citoyens tenue à la ville, ils mirent à la tête de l'État et investirent de toutes les charges de la magistrature ces mêmes propriétaires, estimant que le soin qu'ils apportaient à leurs affaires personnelles était garant de celui avec lequel ils géreraient les affaires publiques.

=La difficulté de porter un jugement sur quelqu'un en connaissance de cause devrait retenir beaucoup de gens qui s'en mêlent.=--Nous sommes tous formés de pièces et de morceaux, assemblés d'une façon si informe et si diverse, que chaque pièce joue à tous moments; d'où, autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui: «Soyez persuadés qu'il nous est bien difficile d'être toujours le même (Sénèque).»--Puisque l'ambition peut amener l'homme à être vaillant, tempérant, libéral et même juste; puisque l'avarice peut donner du courage à un garçon de boutique, élevé à l'ombre et dans l'oisiveté; le mettre assez en confiance pour qu'il s'aventure au loin du foyer domestique, dans un frêle bateau, à la merci des vagues et de Neptune en courroux, qu'elle va jusqu'à enseigner la discrétion et la prudence; que Vénus elle-même arme de résolution et de hardiesse le jeune homme encore soumis à l'autorité et aux corrections paternelles, et fait oser la pucelle au cœur tendre, encore sous l'égide de sa mère: «Sous les auspices de Vénus, la jeune fille passe furtivement à travers ses gardiens endormis, et seule, dans les ténèbres, va rejoindre son amant (Tibulle)»; ce n'est pas le fait d'un esprit réfléchi, de nous juger simplement sur nos actes extérieurs; il faut sonder nos consciences et voir à quels mobiles nous avons obéi. C'est là une tâche élevée autant que difficile, et c'est pourquoi je voudrais voir moins de gens s'en mêler.

CHAPITRE II.

De l'ivrognerie.

=Tous les vices ne sont pas de même gravité; il y a des degrés entre eux.=--Le monde n'est que variété et dissemblance; les vices ont tous un point commun, et ce point c'est que tous sont vices. Les stoïciens ajoutent: Quoique tous les vices soient des vices, ils présentent des degrés; on ne peut admettre en effet que celui qui en a franchi de cent pas la limite: «Dont on ne peut s'écarter en aucun sens, sans s'égarer hors du droit chemin (Horace)», ne soit pas plus coupable que celui qui ne l'a dépassée que de dix; que le sacrilège ne soit pas pire que le vol d'un chou dans notre jardin: «On ne prouvera jamais par de bonnes raisons, que le vol de choux dans un jardin soit un aussi grand crime que de se rendre de nuit coupable d'un sacrilège (Horace).»

Il y a dans le vice autant de diversité qu'en toute autre chose. Ne pas tenir compte de l'échelle de gravité des péchés, les confondre, est chose dangereuse; les meurtriers, les traîtres, les tyrans y trouvent trop d'avantages; il n'est pas admissible que de ce qu'un autre est paresseux, enclin à la luxure ou manque à la dévotion, leur conscience à eux s'en trouve soulagée. Chacun est porté à aggraver le péché de son prochain et à atténuer le sien. Souvent ceux mêmes chargés de nous instruire, les classifient mal à mon sens. Socrate disait que le principal rôle de la sagesse est d'enseigner ce qui est bien et ce qui est mal, et d'en faire saisir la différence; nous, chez qui ce qu'il y a de meilleur est encore vice, nous devrions de même avoir un enseignement qui nous fasse exactement saisir la différence des vices entre eux; faute de quoi, par manque de précision, les gens vertueux et les méchants se confondent et restent inconnus.

=L'ivrognerie est on vice grossier, qui n'exige ni adresse, ni talent, ni courage.=--L'ivrognerie, entre tous, est un vice grossier, qui rapproche l'homme de la brute. L'esprit a une certaine part dans les autres vices; il y en a qui ont, pourrait-on dire, je ne sais quoi de généreux; d'autres auxquels participent le savoir-faire, l'activité, la vaillance, la prudence, l'adresse, la finesse; l'ivrognerie, elle, est bestiale et ne fait qu'avilir. Aussi, la nation qui, de nos jours, est la moins policée, est-elle celle où ce vice est le plus pratiqué. Les autres vices altèrent notre bon sens; celui-ci l'anéantit et occasionne au corps un trouble général: «Quand l'action du vin l'emporte, les membres s'alourdissent, les jambes vacillent, la langue s'embarrasse, l'esprit s'égare, les yeux s'obscurcissent; puis, ce sont des cris, des hoquets, des injures (Lucrèce).»

=Dans l'ivresse on n'est plus maître de ses secrets, quoique à cet égard il y ait eu des exceptions; on va jusqu'à perdre tout sentiment de ce qui vous survient.=--Le pire de tous les états pour l'homme, est celui où il n'a plus connaissance de lui-même et ne se gouverne plus. Entre autres choses, ne dit-on pas que le vin, qui amène celui qui en a trop pris à étaler ses plus intimes secrets, est comme le moût, dont le bouillonnement, lorsqu'il est en fermentation dans la cuve, fait remonter à la surface tout ce qui était au fond. «O Bacchus! c'est ton vin joyeux qui arrache au sage ses plus secrètes pensées (Horace).»--Josèphe raconte qu'en le faisant boire à l'excès, il amena certain ambassadeur que les ennemis lui avaient dépêché, à lui faire confidence de tout ce qui l'intéressait.--Par contre Auguste, qui avait initié Lucius Pison, celui qui avait conquis la Thrace, à ses affaires les plus intimes, n'eut jamais lieu de s'en repentir; non plus que Tibère, de Cossus auquel il contait tout ce qu'il projetait; et nous savons de source certaine que Pison et Cossus étaient tellement portés à trop boire, qu'il fallut souvent les ramener l'un et l'autre du Sénat, parce qu'ils étaient ivres: «Les veines enflées, comme de coutume, du vin qu'ils avaient bu la veille (Virgile).»--Quand se forma le complot qui aboutit à la mort de César, Cimber qui en reçut confidence, communication à laquelle il répondit plaisamment: «Comment supporterais-je un tyran, moi qui ne puis supporter le vin», quoiqu'il s'enivrât souvent en conserva le secret aussi fidèlement que Cossius qui ne buvait que de l'eau.--Nous voyons les Allemands qui servent dans nos troupes, alors qu'ils sont gorgés de vin, conserver souvenir du quartier où ils sont logés, du mot d'ordre et de leur place dans le rang: «Et il n'est pas facile de les vaincre, tout ivres, tout bégayants, tout titubants qu'ils sont (Juvénal).»

Je n'aurais jamais cru l'ivresse profonde au point de faire perdre tout sentiment comme si déjà nous n'étions plus, si je n'eusse lu dans l'histoire qu'Attale ayant convié à souper, dans l'intention de le mettre en tel état qu'il se laissât aller à commettre quelque énorme indignité, ce Pausanias, qui plus tard, à propos de ce fait même, tua Philippe de Macédoine, ce roi si remarquable par ses belles qualités témoignant de l'éducation qu'il avait reçue dans la famille d'Epaminondas et en sa société. Attale dans ce repas le fit tant boire, que Pausanias en arriva peu à peu à livrer les charmes de son corps, comme une prostituée qui se donne n'importe où, à tous les muletiers et autres valets de bas étage de sa maison.--Dans ce même ordre d'idées, vient encore cet autre fait que je tiens d'une dame que j'honore et apprécie beaucoup: Près de Bordeaux, du côté de Castres où est sa propriété, une villageoise, veuve, d'une chasteté qui ne faisait pas doute, sentant en elle les premiers signes d'une grossesse, disait à ses voisines qu'elle se croirait enceinte si elle était mariée. Ces symptômes, croissant de jour en jour, finirent par devenir évidents; et elle en vint à faire déclarer au prône de son église qu'à celui qui, l'avouant, se reconnaîtrait l'avoir mise en cet état, elle s'engageait à pardonner, et qu'elle l'épouserait s'il y consentait. Un jeune homme d'entre ses valets de ferme, enhardi par cette proclamation, déclara qu'un jour de fête, où elle avait trop bu, la voyant si profondément endormie près de son foyer et dans une position si indécente, il avait pu en user sans la réveiller. Ils se sont mariés, et vivent encore.

=Les anciens ont peu décrié ce vice de l'ivrognerie; il est en fait de ceux qui portent le moins dommage à la société.=--Il est certain que, dans l'antiquité, ce vice n'était pas fort décrié; quelques philosophes en parlent dans leurs ouvrages avec beaucoup d'indulgence, et parmi les stoïciens eux-mêmes, il en est qui vont jusqu'à conseiller de se donner quelquefois la liberté de boire autant que l'envie en prend et de s'enivrer pour détendre l'esprit: «On dit même que dans cet assaut de vigueur, le grand Socrate remporta quelquefois la palme (Pseudo Gallus).»--On a reproché de beaucoup boire à Caton, ce censeur qui reprenait si fort les autres: «On raconte aussi de Caton l'ancien, qu'il réchauffait sa vertu dans le vin (Horace).»--Cyrus, ce prince dont la renommée est si grande, cite parmi les mérites qui, à son avis, le mettent au-dessus de son frère Artaxerxès, qu'il sait beaucoup mieux que lui supporter la boisson.--Dans les nations les mieux administrées et les plus policées, il était d'usage courant de s'exercer à tenir tête à quiconque le verre en main.--J'ai ouï dire à Silvius, un excellent médecin de Paris, que pour conserver à notre estomac tout son ressort, il est bon de l'éveiller et de le stimuler une fois par mois par des excès de cette nature, pour éviter qu'il ne s'engourdisse.--Il est écrit que, chez les Perses, c'était après boire que se traitaient les affaires les plus importantes.

Par goût et par tempérament, je déteste ce vice, encore plus que par raison; outre que je conserve à son sujet l'idée que je m'en suis faite d'après la lecture des auteurs anciens, je le trouve honteux et stupide, et cependant moins mauvais et moins préjudiciable que les autres qui, presque tous, font directement plus de tort à la société. Si, comme on le prétend, nous ne pouvons nous procurer du plaisir sans qu'il en coûte, ce vice est encore celui contre lequel notre conscience proteste le moins, sans compter qu'il ne demande pas grand apprêt et qu'il est aisé de s'y livrer, considération qui n'est pas à dédaigner. Un homme d'âge et d'un certain rang me disait compter cette satisfaction au nombre des trois principales de la vie dont il pouvait encore jouir; et, de fait, où en trouver de préférable à celles que la nature elle-même nous procure? mais il s'y prenait mal, car la délicatesse n'est pas de mise en pareille occurrence et il est superflu d'y employer des vins choisis. Si donc vous aimez à déguster ce que vous buvez, vous éprouvez en la circonstance le désagrément de boire dans des conditions tout autres. Il faut avoir le goût plus émoussé et plus indépendant pour être bon buveur, il faut un palais moins raffiné. Les Allemands boivent presque tous les vins avec le même plaisir; ils ne songent qu'à avaler et non à déguster; ils s'en tirent à meilleur compte, le plaisir qu'ils en éprouvent est bien plus copieux et plus à portée.

=Les anciens donnaient beaucoup de temps aux plaisirs de la table, nous nous adonnons davantage au libertinage.=--Boire, comme font les Français, seulement aux repas et modérément, c'est user avec trop de restriction des faveurs de Bacchus. Il faut consacrer à un tel exercice plus de temps et de constance; les anciens y passaient des nuits entières et souvent les jours; il faut lui faire dans la vie ordinaire une part plus grande et s'y donner d'une manière plus suivie. J'ai connu un grand seigneur de mon temps, auquel de hautes missions ont été confiées et dont les succès sont réputés, qui régulièrement aux repas de chaque jour, sans en être gêné, ne buvait guère moins de dix litres de vin, et qui, au sortir de là, n'en était que plus clairvoyant et avisé en affaires, ce que nous fûmes à même de constater à nos dépens. Il faut donner davantage à ce plaisir si nous voulons qu'il entre en ligne de compte dans notre vie, le répéter plus souvent, faire comme les garçons de boutique et les ouvriers, qui ne refusent jamais une occasion de boire et en ont toujours le désir en tête.--On dirait que le plaisir de la table va s'amoindrissant, chaque jour, de plus en plus chez nous; il me semble que, dans mon enfance, les déjeuners, les goûters, les collations étaient plus fréquents et plus dans les habitudes qu'à présent. Serait-ce que, sur ce point, par exception nous nous amendons? Certes non, mais peut-être sommes-nous beaucoup plus enclins que nos pères au libertinage, et le vin et les femmes sont deux choses qui, portées à l'excès, se nuisent l'une à l'autre; le libertinage débilite l'estomac et, d'autre part, la sobriété nous rend plus galants, plus dispos pour nous livrer aux jeux d'amour.

=Portrait et caractère du père de Montaigne; ce qu'il pensait de la chasteté des femmes.=--C'est merveille ce que j'ai entendu raconter à mon père de la chasteté de son siècle. Il pouvait en parler, ayant par sa nature et son éducation tout ce qu'il fallait pour être fort prisé des dames. Il causait peu et bien, et entremêlait sa conversation de réminiscences des plus beaux passages des livres les plus répandus, principalement de livres espagnols, et, parmi ceux-ci, leur Marc-Aurèle était celui qui lui était le plus familier. Il était d'une gravité douce, discret, très modeste, d'une politesse exquise, et, à pied comme à cheval, toujours très bien mis, y apportant un soin tout particulier. Il était, à un degré inouï, esclave de sa parole, et d'une conscience telle * en fait de religion, qu'il inclinait plutôt du côté de la superstition que du côté opposé. De petite taille, bien proportionné, il se tenait très droit et était très vigoureux; agréable de visage, son teint tirait sur le brun; il était adroit et excellait à tous les exercices auxquels s'adonnent les gens de qualité. Pour se fortifier les bras, il faisait de l'escrime, lançait des pierres et maniait des barres de fer; j'ai encore vu des cannes plombées qui, disait-on, lui avaient servi pour s'entretenir dans ces exercices, et aussi des souliers à semelles de plomb dont il usait pour s'entraîner à la course et aux sauts. A cet égard, il a laissé le souvenir de tours de force étonnants; je l'ai vu, à soixante ans passés, raillant notre agilité, sauter sur un cheval avec ses vêtements doublés de fourrure, faire le tour de la table sur les mains; quand il se rendait à sa chambre, il montait rarement l'escalier autrement que par trois ou quatre marches à la fois. Pour ce qui est de la bonne opinion qu'il avait des femmes, il disait qu'à peine dans une province entière y avait-il une femme de qualité qui eût mauvaise réputation, et il contait des traits de galanterie étonnants, parmi lesquels il y en avait où il s'était trouvé en compagnie de femmes honnêtes qui n'en avaient été nullement compromises. Lui-même, il l'affirmait par serment, était encore vierge quand il s'est marié, bien que ce fût après avoir longtemps pris part aux guerres par delà les Alpes, guerres sur lesquelles il a laissé, écrit de sa main, un journal où il relate point par point tout ce qui s'y est passé présentant de l'intérêt tant d'une façon générale, qu'en ce qui le touche personnellement; et cependant il était déjà âgé, avait trente-trois ans quand, en 1528, revenant d'Italie, il se maria en cours de route.--Revenons maintenant à nos bouteilles.

=Boire est à peu près le dernier des plaisirs qui demeurent à la vieillesse; d'où vient l'usage de boire dans de grands verres à la fin des repas.=--Les incommodités de la vieillesse, qui font que nous avons besoin de redonner du ton à nos organes et de les rafraîchir, auraient pu, avec raison, éveiller en moi le désir de me retremper par la boisson qui, de tous nos plaisirs, est à peu près le dernier dont nous privent les années; ce qui s'explique, au dire des bons vivants, parce que notre chaleur naturelle qui, ainsi que c'est le cas dans l'enfance, se ressent d'abord aux pieds, d'où elle gagne la partie moyenne du corps, où elle demeure longtemps, nous procurant les seuls plaisirs véritables, selon moi, de notre vie animale, auprès desquels les autres sont peu de chose; puis, continuant à progresser comme la vapeur qui va montant et s'exhalant, elle arrive finalement au gosier où elle stationne en dernier lieu. Je ne parviens cependant pas à comprendre comment on trouve encore de la satisfaction à boire quand on n'a plus soif et à se créer, par l'imagination, un appétit artificiel qui est contre nature; mon estomac ne s'y prêterait pas, assez empêché qu'il est déjà de venir à bout de ce qu'il prend dans la limite de ses besoins. Ma constitution ne me donne l'envie de boire que comme conséquence de ce que j'ai mangé, aussi le coup par lequel je termine est-il * presque toujours le plus copieux. Dans la vieillesse notre palais est engorgé par les rhumes ou corrompu par quelque autre vice de notre organisme; le vin alors nous semble meilleur au fur et à mesure qu'il a dégagé et lavé nos pores; c'est du moins l'effet que j'en éprouve et rarement j'en distingue le goût quand je commence à boire.--Anacharsis s'étonnait de voir les Grecs boire à la fin de leurs repas dans de plus grands verres qu'au commencement; c'était, je pense, par la même cause qui fait que les Allemands en agissent ainsi, c'est le moment où ils commencent à se faire raison les uns aux autres en buvant à qui mieux mieux.

=Platon interdisait le vin aux adolescents, il le permettait avec quelques restrictions aux hommes faits; son usage est nuisible aux vieillards.=--Platon défend aux enfants de boire du vin avant dix-huit ans et de s'enivrer avant quarante; à ceux qui ont dépassé cet âge, il pardonne d'y trouver leur plaisir et de faire, dans leurs repas, une plus large part à l'influence de Bacchus, cette bonne divinité qui rend la gaîté à l'homme, et au vieillard la jeunesse; qui adoucit les passions de l'âme, leur enlève leur acuité, comme le fer est amolli sous l'action du feu. Dans ses Lois, il admet que se réunir pour boire a de l'utilité, pourvu que ces réunions soient présidées par quelqu'un qui s'applique à les régler et à les contenir dans des bornes raisonnables; l'ivresse étant, dit-il, une épreuve bonne et certaine qui fait bien ressortir la nature de chacun et qui aussi est éminemment propre à rendre aux personnes âgées le courage de participer aux délassements que procurent les danses et la musique, délassements qui sont utiles et auxquels ils n'oseraient se mêler, s'ils n'étaient un peu surexcités. Platon reconnaît également au vin la vertu de tempérer les agitations de l'âme et d'entretenir la santé du corps; toutefois, il approuve les restrictions ci-après, en partie empruntées des Carthaginois: Qu'on doit s'en abstenir quand, en guerre, on est en expédition; que juges et magistrats doivent en agir de même, lorsqu'ils sont sur le point de remplir quelque devoir de leur charge et traiter des affaires publiques; et aussi qu'il ne faut pas s'y abandonner de jour, temps qui doit être employé à d'autres occupations, non plus que les nuits où l'on projette de s'unir à la femme en vue d'en avoir des enfants.--On dit que le philosophe Stilpon, accablé des maux de la vieillesse, hâta volontairement sa fin, en buvant du vin pur. En agissant de même, mais sans propos délibéré, le philosophe Arcésilas perdit le peu qui lui restait de ses forces déjà affaiblies par son grand âge.

=Le vin peut-il triompher de la sagesse? Pour répondre, il suffit de réfléchir à la faiblesse humaine.=--C'est une plaisante question qui date de longtemps, que de savoir «si l'âme du sage est à même de résister à la force du vin», «au cas où le vin s'attaquerait au sage (Horace)».--La vanité nous incite par trop à avoir bonne opinion de nous. L'âme la mieux pondérée, la plus parfaite, a déjà bien à faire de se tenir debout et de se préserver d'être jetée à terre par sa propre faiblesse; sur mille, il n'en est pas une qui, un seul instant de sa vie, soit stable et d'aplomb; à en juger par sa nature même, on peut douter que cela puisse être; et si c'était et que ce fût d'une façon constante, ce serait le plus haut degré de la perfection. Mais pour cela, il faudrait qu'aucun choc susceptible de l'ébranler ne survînt, ce que mille accidents peuvent amener: Lucrèce, ce grand poète, a beau philosopher et s'observer, un philtre amoureux le rend fou; croit-on que Socrate n'eût pu, tout comme un portefaix, être terrassé par une attaque d'apoplexie? Les uns, à la suite de maladie, ont oublié jusqu'à leur nom, d'autres ont perdu la raison par le fait de blessures insignifiantes.--Si sage qu'on le suppose, le sage n'est en définitive qu'un homme; et qu'y a-t-il de plus caduc, de plus misérable, qui tienne plus du néant que l'homme? La sagesse ne l'emporte pas sur les conditions que la nature nous a imposées: «Sous le coup de la terreur, le corps pâlit et se couvre de sueur, la langue s'embarrasse, la voix s'éteint, la vue se trouble, les oreilles tintent, toute la machine se relâche et s'effondre (Lucrèce).» Pas plus qu'un autre, le sage ne peut empêcher qu'instinctivement ses yeux ne cillent quand un coup la menace, n'est exempt, s'il se trouve sur le bord d'un précipice, de ce même frémissement qui s'emparerait d'un enfant; la nature a voulu se réserver ces légères marques d'autorité, dont ne sauraient triompher ni notre raison ni la vertu des stoïciens, pour lui rappeler qu'il est mortel et combien il est peu de chose: la peur le fait pâlir, la honte le fait rougir, la colique lui arrache des gémissements, peut-être pas sur un ton aigu et désespéré, mais tout au moins d'une voix brisée et éteinte. «Il ne saurait s'imaginer être à l'abri d'aucun accident humain (Térence).» Les poètes qui accommodent tout à leur fantaisie, n'osent seulement pas affranchir leurs héros de verser des larmes: «Ainsi parlait Enée en pleurant, tandis que sa flotte voguait à pleines voiles (Virgile).» Que le sage se contente donc de contenir et de modérer ses penchants, les anéantir n'est pas en son pouvoir.--Plutarque lui-même, ce juge si perspicace et si parfait des hommes, en voyant Brutus et Torquatus faire mettre leurs enfants à mort, a des doutes et se demande si la vertu peut s'élever jusque-là, ou si tous deux n'ont pas cédé plutôt aux obsessions de quelque autre passion. Toutes les actions humaines qui sortent de l'ordinaire prêtent à être prises en mauvaise part, d'autant que nous n'admettons pas davantage ce qui est au-dessus de ce que nous approuvons, que ce qui est au-dessous.

=Les faits d'impassibilité que nous relevons chez les philosophes et les martyrs sont le résultat d'une surexcitation due à un enthousiasme frénétique.=--Sans chercher nos exemples dans cette secte qui fait expressément profession de fierté; quand, dans celle-là même, considérée comme la moins sévère, nous entendons Métrodore se vanter ainsi: «Je t'ai matée, ô Fortune, je t'ai réduite à l'impuissance; j'ai fermé toutes les avenues par lesquelles tu pouvais arriver jusqu'à moi (Cicéron)»;--quand Anaxarque, par l'ordre de Nicocréon tyran de Chypre, couché dans une auge de pierre et assommé à coups de maillet en fer, répète sans cesse: «Frappez, brisez, ce n'est pas Anaxarque que vous pilez ainsi, ce n'est que son enveloppe»;--quand nous voyons nos martyrs crier du milieu des flammes au tyran qui ordonne leur supplice: «Ce côté est suffisamment rôti, hache-le, mange-le, il est cuit à point, passe à l'autre maintenant»;--quand Josèphe nous cite cet enfant qui, le corps tout déchiré par les tenailles mordantes, transpercé par les alènes d'Antiochus, le défie encore, lui criant d'une voix ferme et assurée: «Tyran, tu perds ton temps; je suis toujours à l'aise; où donc est cette douleur, où sont ces tourments dont tu me menaçais? Est-ce tout ce que tu sais faire? Ma constance te cause plus de peine que je ne ressens l'effet de ta cruauté. O lâche imbécile! tu te lasses et moi je suis de plus en plus fort. Fais donc que je me plaigne, que je fléchisse, que je me rende, si cela est en ton pouvoir! Ranime le courage de tes satellites et de tes bourreaux; le cœur leur manque, ils n'en peuvent plus! donne-leur de nouveaux instruments de torture et qu'ils redoublent d'acharnement!»--quand on voit de pareils faits, on est certes amené à reconnaître que ces âmes ont quelque chose de dérangé et sont en proie à une sorte de frénésie qui, si sainte qu'elle soit, n'en est pas moins de la frénésie.

=Cette surexcitation apparaît également sous l'effet d'idées fixes qui peuvent élever parfois l'âme au-dessus d'elle-même.=--Quand nous en arrivons à ces saillies de l'école stoïcienne: «Je préfère être furieux plutôt que voluptueux», ce qui est un mot d'Antisthènes;--«J'aime mieux l'étreinte de la douleur que celle de la volupté», dit par Sextius;--quand Épicure semble se délecter à souffrir de la goutte et que, se refusant le repos et la santé, de gaîté de cœur, il défie les maux qui peuvent l'atteindre; que méprisant les douleurs qui peuvent se supporter, dédaignant d'entrer en lutte avec elles et de les combattre, il en souhaite et en appelle de plus fortes, de plus poignantes, qui soient dignes de lui: «Ne faisant pas cas de ces animaux timides, il voudrait qu'un sanglier écumant vînt s'offrir à lui, ou qu'un lion à la crinière fauve descende de la montagne (Virgile)»; qui ne juge que ce ne sont là que des boutades d'un courage jeté hors de lui par sa propre surexcitation?

Notre âme, dans son état normal, ne saurait atteindre à pareille hauteur; il faut qu'elle sorte de cet état, s'élève et que, prenant le mors aux dents, elle emporte et ravisse son homme si haut que, revenu à soi, lui-même soit étonné de ce qu'il a fait. C'est ce qui arrive à la guerre où la chaleur du combat pousse parfois de valeureux soldats à de si audacieuses aventures que, revenus à eux, ils en sont tout les premiers transis d'étonnement. Un fait analogue se rencontre chez les poètes qui, transportés d'admiration pour leurs propres ouvrages, ne comprennent pas comment ils ont pu produire de pareilles beautés; c'est ce qu'on appelle, chez eux, verve et ardeur poétiques. Un homme aux idées sérieuses frappera toujours en vain aux portes de la poésie, dit Platon; de son côté, Aristote prétend que si parfaite que soit l'âme, elle n'est pas exempte d'un grain de folie; et il appelle à juste titre folie ces envolées, si louables soient-elles, qui dépassent notre jugement et notre raison. La sagesse, elle, n'est autre qu'une direction régulière, imprimée à notre âme dont elle s'est faite caution et qu'elle conduit avec mesure, en tenant compte de toutes les circonstances ambiantes. On trouve dans Platon la pensée suivante: «Le don de prophétie excède nos facultés; s'il nous arrive de prophétiser, c'est que nous ne sommes plus en possession de nous-mêmes; c'est que le sommeil, la maladie, paralysent notre entendement ou qu'une inspiration céleste l'a déplacé.»

CHAPITRE III.

A propos d'une coutume de l'île de Céa.

On dit que philosopher, c'est douter; à plus forte raison est-ce être dans le doute que d'émettre, comme je le fais, des idées niaises et fantasques; mais c'est affaire aux apprentis de s'enquérir et de discuter et au maître de décider. Mon maître à moi, c'est l'autorité émanant de la volonté divine, laquelle fait loi, nous régit sans conteste et plane au-dessus de toutes les vaines discussions des hommes.

=Il y a des accidents pires que la mort; qui ne la craint pas, brave toutes les tyrannies et toutes les injustices.=--Philippe étant entré avec son armée dans le Péloponèse, quelqu'un dit à Damindas que les Lacédémoniens auraient fort à souffrir s'ils ne demandaient grâce: «Eh, poltron! lui répondit celui-ci, que peuvent avoir à souffrir ceux qui ne craignent pas la mort?»--On demandait à Agis comment un homme pouvait faire pour vivre libre: «En méprisant la mort,» dit-il.--Ces propos et mille autres semblables que l'on trouve à ce sujet, impliquent évidemment autre chose que d'attendre patiemment la mort, quand elle nous arrive; car il y a dans la vie nombre d'accidents qui font souffrir bien plus que la mort. C'est ce que témoigne cet enfant de Lacédémone fait prisonnier par Antigone et vendu comme esclave qui, pressé par son maître de faire un travail abject, lui dit: «Tu vas voir qui tu as acheté; ce serait une honte pour moi de servir, ayant la liberté si à ma portée», et, ce disant, il se précipitait du haut de la maison.--Antipater menaçait durement les Lacédémoniens pour les contraindre à satisfaire à une de ses demandes: «Si tu nous menaces, lui répondirent-ils de pis que la mort, nous accepterons plus volontiers de mourir.»--A Philippe qui leur avait écrit qu'il ferait échouer tout ce qu'ils entreprendraient, ils répondaient: «Quoi! nous empêcheras-tu aussi de mourir?»

=C'est un bienfait de la nature, d'avoir mis constamment la mort à notre portée; arguments en faveur du suicide.=--C'est ce qu'on veut dire, quand on dit que le sage vit autant qu'il le doit mais non autant qu'il le pourrait, et que le don le plus favorable que nous ait fait la nature et qui nous ôte tout droit de nous plaindre de notre sort, c'est de nous avoir laissé la clef des champs; elle n'a créé qu'un moyen d'entrer dans la vie et cent mille d'en sortir. Nous pouvons manquer de terre pour y vivre; pour y mourir, elle ne fait point faute, ainsi que le dit Boiocalus dans sa réponse aux Romains. Pourquoi te plaindre de ce monde? Il ne te convient pas, tu y vis dans la peine? Ta lâcheté seule en est cause. Pour mourir, il suffit de le vouloir: «La mort est partout, nous le devons à la faveur divine; on peut arracher la vie à l'homme, mais non lui arracher la mort; mille chemins ouverts y conduisent (Sénèque).»

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