Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (part 2 of 4)
J'en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se trauailler à point nommé de ruiner leur estomac, pour acquerir les pasles couleurs. Pour faire vn corps bien espagnolé, quelle gehenne ne souffrent elles guindées et sanglées, auec de grosses coches sur les costez, iusques à la chair viue? ouy quelques fois à en mourir. Il est ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps, de se blesser à escient, pour donner foy à leur parole: et nostre Roy en recite des notables exemples, de ce qu'il en a veu en Poloigne, et en l'endroit de luy mesme. Mais outre ce que ie sçay en auoir esté imité en France par aucuns, quand ie veins de ces fameux Estats de Blois, i'auois veu peu auparauant vne fille en Picardie, pour tesmoigner l'ardeur de ses promesses, et aussi sa constance, se donner du poinçon, qu'elle portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui luy faisoient craquetter la peau, et la saignoient bien en bon escient. Les Turcs se font de grandes escarres pour leurs dames: et afin que la merque y demeure, ils portent soudain du feu sur la playe, et l'y tiennent vn temps incroyable, pour arrester le sang, et former la cicatrice. Gents qui l'ont veu, l'ont escrit, et me l'ont iuré. Mais pour dix aspres, il se trouue tous les iours entre eux qui se donnera vne bien profonde taillade dans le bras, ou dans les cuisses. Ie suis bien ayse que les tesmoins nous sont plus à main, où nous en auons plus affaire. Car la chrestienté nous en fournit à suffisance. Et apres l'exemple de nostre sainct guide, il y en a eu force, qui par deuotion ont voulu porter la croix. Nous apprenons par tesmoing tres-digne de foy, que le Roy S. Loys porta la here iusques à ce que sur sa vieillesse, son confesseur l'en dispensa; et que tous les Vendredis, il se faisoit battre les espaules par son prestre, de cinq chainettes de fer, que pour cet effet on portoit emmy ses besongnes de nuict. Guillaume nostre dernier Duc de Guyenne, pere de cette Alienor, qui transmit ce Duché aux maisons de France et d'Angleterre, porta les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement vn corps de cuirasse, sous vn habit de religieux, par penitence. Foulques Comte d'Anjou alla iusques en Ierusalem, pour là se faire foëter à deux de ses valets, la corde au col, deuant le sepulchre de nostre Seigneur. Mais ne voit-on encore tous les iours au Vendredy S. en diuers lieux vn grand nombre d'hommes et femmes se battre iusques à se déchirer la chair et percer iusques aux os? Cela ay-ie veu souuent et sans enchantement. Et disoit-on, car ils vont masquez, qu'il y en auoit, qui pour de l'argent entreprenoient en cela de garantir la religion d'autruy; par vn mespris de la douleur, d'autant plus grand, que plus peuuent les éguillons de la deuotion, que de l'auarice. Q. Maximus enterra son fils Consulaire: M. Cato le sien Preteur designé: et L. Paulus les siens deux en peu de iours, d'vn visage rassis, et ne portant nul tesmoignage de deuil. Ie disois en mes iours, de quelqu'vn en gossant, qu'il auoit choué la diuine iustice. Car la mort violente de trois grands enfants, luy ayant esté enuoyée en vn iour, pour vn aspre coup de verge, comme il est à croire: peu s'en fallut qu'il ne la print à faueur et gratification singuliere du ciel. Ie n'ensuis pas ces humeurs monstrueuses: mais i'en ay perdu en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fascherie. Si n'est-il guere accident, qui touche plus au vif les hommes. Ie voy assez d'autres communes occasions d'affliction, qu'à peine sentiroy-ie, si elles me venoyent. Et en ay mesprisé quand elles me sont venues, de celles ausquelles le monde donne vne si atroce figure, que ie n'oserois m'en vanter au peuple sans rougir. Ex quo intelligitur, non in natura, sed in opinione esse ægritudinem. L'opinion est vne puissante partie, hardie, et sans mesure. Qui rechercha iamais de telle faim la seurté et le repos, qu'Alexandre et Cæsar ont faict l'inquietude et les difficultez? Terez le pere de Sitalcez souloit dire que quand il ne faisoit point la guerre, il luy estoit aduis qu'il n'y auoit point difference entre luy et son pallefrenier. Caton Consul, pour s'asseurer d'aucunes villes en Espaigne, ayant seulement interdict aux habitants d'icelles, de porter les armes: grand nombre se tuerent: Ferox gens, nullam vitam rati sine armis esse. Combien en sçauons nous qui ont fuy la douceur d'vne vie tranquille, en leurs maisons parmy leurs cognoissans, pour suiure l'horreur des desers inhabitables; et qui se sont iettez à l'abiection, vilité, et mespris du monde, et s'y sont pleuz iusques à l'affectation? Le Cardinal Borrome, qui mourut dernierement à Milan, au milieu de la desbauche, à quoy le conuioyt et sa noblesse, et ses grandes richesses, et l'air de l'Italie, et sa ieunesse, se maintint en vne forme de vie si austere, que la mesme robbe qui luy seruoit en esté, luy seruoit en hyuer: n'auoit pour son coucher que la paille: et les heures qui luy restoyent des occupations de sa charge, il les passoit estudiant continuellement, planté sur ses genoux, ayant vn peu d'eau et de pain à costé de son liure: qui estoit toute la prouision de ses repas, et tout le temps qu'il y employoit. I'en sçay qui à leur escient ont tiré et proffit et auancement du cocuage, dequoy le seul nom effraye tant de gens. Si la veuë n'est le plus necessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant: mais les plus plaisans et vtiles de noz membres, semblent estre ceux qui seruent à nous engendrer: toutesfois assez de gens les ont pris en hayne mortelle, pour cella seulement, qu'ils estoient trop aymables; et les ont reiettez à cause de leur prix. Autant en opina des yeux, celuy qui se les creua. La plus commune et plus saine part des hommes, tient à grand heur l'abondance des enfants: moy et quelques autres, à pareil heur le defaut. Et quand on demande à Thales pourquoy il ne se marie point: il respond, qu'il n'ayme point à laisser lignée de soy. Que nostre opinion donne prix aux choses; il se void par celles en grand nombre, ausquelles nous ne regardons pas seulement, pour les estimer: ains à nous. Et ne considerons ny leurs qualitez, ny leurs vtilitez, mais seulement nostre coust à les recouurer: comme si c'estoit quelque piece de leur substance: et appellons valeur en elles, non ce qu'elles apportent, mais ce que nous y apportons. Sur quoy ie m'aduise, que nous sommes grands mesnagers de nostre mise. Selon qu'elle poise, elle sert, de ce mesmes qu'elle poise. Nostre opinion ne la laisse iamais courir à faux fret. L'achat donne tiltre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la deuotion, et l'aspreté à la medecine. Tel pour arriuer à la pauureté ietta ses escus en cette mesme mer, que tant d'autres fouillent de toutes pars pour y pescher des richesses. Epicurus dit que l'estre riche n'est pas soulagement, mais changement d'affaires. De vray, ce n'est pas la disette, c'est plustost l'abondance qui produict l'auarice. Ie veux dire mon experience autour de ce subiect. I'ay vescu en trois sortes de condition, depuis estre sorty de l'enfance. Le premier temps, qui a duré pres de vingt années, ie le passay, n'aiant autres moyens, que fortuites, et despendant de l'ordonnance et secours d'autruy, sans estat certain et sans prescription. Ma despence se faisoit d'autant plus allegrement et auec moins de soing, qu'elle estoit toute en la temerité de la fortune. Ie ne fu iamais mieux. Il ne m'est oncques auenu de trouuer la bource de mes amis close: m'estant enioint au delà de toute autre necessité, la necessité de ne faillir au terme que i'auoy prins à m'acquiter, lequel ils m'ont mille fois alongé, voyant l'effort que ie me faisoy pour leur satisfaire: en maniere que i'en rendoy vne loyauté mesnagere, et aucunement piperesse. Ie sens naturellement quelque volupté à payer; comme si ie deschargeois mes espaules d'vn ennuyeux poix, et de cette image de seruitude. Aussi qu'il y a quelque contentement qui me chatouille à faire vne action iuste, et contenter autruy. I'excepte les payements où il faut venir à marchander et conter: car si ie ne trouue à qui en commettre la charge, ie les esloigne honteusement et iniurieusement tant que ie puis, de peur de cette altercation, à laquelle et mon humeur et ma forme de parler est du tout incompatible. Il n'est rien que ie haysse comme à marchander: c'est vn pur commerce de trichoterie et d'impudence. Apres vne heure de debat et de barguignage, l'vn et l'autre abandonne sa parolle et ses sermens pour cinq sous d'amendement. Et si empruntons auec desaduantage. Car n'ayant point le cœur de requerir en presence, i'en renuoyois le hazard sur le papier, qui ne fait guere d'effort, et qui preste grandement la main au refuser. Ie me remettois de la conduite de mon besoing plus gayement aux astres, et plus librement que ie n'ay faict depuis à ma prouidence et à mon sens. La plus part des mesnagers estiment horrible de viure ainsin en incertitude; et ne s'aduisent pas, premierement, que la plus part du monde vit ainsi. Combien d'honnestes hommes ont reietté tout leur certain à l'abandon, et le font tous les iours, pour cercher le vent de la faueur des Roys et de la fortune? Cæsar s'endebta d'vn million d'or outre son vaillant, pour deuenir Cæsar. Et combien de marchans commencent leur trafique par la vente de leur metairie, qu'ils enuoyent aux Indes.
Tot per impotentia freta!
En vne si grande siccité de deuotion, nous auons mille et mille Colleges, qui la passent commodément, attendans tous les iours de la liberalité du Ciel, ce qu'il faut à eux disner. Secondement, ils ne s'aduisent pas, que cette certitude, sur laquelle ils se fondent, n'est guere moins incertaine et hazardeuse que le hazard mesme. Ie voy d'aussi pres la misere au delà de deux mille escus de rente, que si elle estoit tout contre moy. Car outre ce que le sort a dequoy ouurir cent breches à la pauureté au trauers de nos richesses, n'y ayant souuent nul moyen entre la supreme et infime fortune,
Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur;
et enuoyer cul sur pointe toutes nos deffences et leuées; ie trouue que par diuerses causes, l'indigence se voit autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens, que chez ceux qui n'en ont point: et qu'à l'auanture est elle aucunement moins incommode, quand elle est seule, que quand elle se rencontre en compagnie des richesses. Elles viennent plus de l'ordre, que de la recepte: Faber est suæ quisque fortunæ. Et me semble plus miserable vn riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauure. In diuitiis inopes, quod genus egestatis grauissimum est. Les plus grands Princes et plus riches, sont par pauureté et disette poussez ordinairement à l'extreme necessité. Car en est-il de plus extreme, que d'en deuenir tyrans, et iniustes vsurpateurs des biens de leurs subiets? Ma seconde forme, ç'a esté d'auoir de l'argent. A quoy m'estant prins, i'en fis bien tost des reserues notables selon ma condition: n'estimant pas que ce fust auoir, sinon autant qu'on possede outre sa despence ordinaire: ny qu'on se puisse fier du bien, qui est encore en esperance de recepte, pour claire qu'elle soit. Car quoy, disoy-ie, si i'estois surpris d'vn tel, ou d'vn tel accident? Et à la suitte de ces vaines et vitieuses imaginations, i'allois faisant l'ingenieux à prouuoir par cette superflue reserue à tous inconueniens. Et sçauois encore respondre à celuy qui m'alleguoit que le nombre des inconueniens estoit trop infiny; que si ce n'estoit à tous, c'estoit à aucuns et plusieurs. Cela ne se passoit pas sans penible sollicitude. I'en faisoy vn secret: et moy, qui ose tant dire de moy, ne parloy de mon argent, qu'en mensonge: comme font les autres, qui s'appauurissent riches, s'enrichissent pauures: et dispensent leur conscience de tesmoigner iamais sincerement de ce qu'ils ont. Ridicule et honteuse prudence. Allois-ie en voyage? il ne me sembloit estre iamais suffisamment pourueu: et plus ie m'estois chargé de monnoye, plus aussi ie m'estois chargé de crainte: tantost de la seurté des chemins, tantost de la fidelité de ceux qui conduisoyent mon bagage: duquel, comme d'autres que ie cognois, ie ne m'asseurois iamais assez, si ie ne l'auois deuant mes yeux. Laissoy-ie ma boyte chez moy? combien de soupçons et pensements espineux, et qui pis est incommunicables? I'auois tousiours l'esprit de ce costé. Tout compté, il y a plus de peine à garder l'argent qu'à l'acquerir. Si ie n'en faisois du tout tant que i'en dis, au moins il me coustoit à m'empescher de le faire. De commodité, i'en tirois peu ou rien. Pour auoir plus de moyen de despense, elle ne m'en poisoit pas moins. Car, comme disoit Bion, autant se fache le cheuelu comme le chauue, qu'on luy arrache le poil. Et depuis que vous estes accoustumé, et auez planté vostre fantasie sur certain monceau, il n'est plus à vostre seruice: vous n'oseriez l'escorner. C'est vn bastiment qui, comme il vous semble, croullera tout, si vous y touchez: il faut que la necessité vous prenne à la gorge pour l'entamer. Et au parauant i'engageois mes hardes, et vendois vn cheual, auec bien moins de contrainte et moins enuis, que lors ie ne faisois bresche à cette bource fauorie, que ie tenois à part. Mais le danger estoit, que mal aysément peut-on establir bornes certaines à ce desir (elles sont difficiles à trouuer, és choses qu'on croit bonnes) et arrester vn poinct à l'espargne: on va tousiours grossissant cet amas, et l'augmentant d'vn nombre à autre, iusques à se priuer vilainement de la iouyssance de ses propres biens: et l'establir toute en la garde, et n'en vser point. Selon cette espece d'vsage, ce sont les plus riches gents du monde, ceux qui ont charge de la garde des portes et murs d'vne bonne ville. Tout homme pecunieux est auaricieux à mon gré. Platon renge ainsi les biens corporels ou humains: la santé, la beauté, la force, la richesse: Et la richesse, dit-il, n'est pas aueugle, mais tresclair-voyante, quand elle est illuminée par la prudence. Dionysius le fils, eut bonne grace. On l'aduertit que l'vn de ses Syracusains auoit caché dans terre vn thresor; il luy manda de le luy apporter; ce qu'il fit, s'en reseruant à la desrobbée quelque partie; auec laquelle il s'en alla en vne autre ville, où ayant perdu cet appetit de thesaurizer, il se mit à viure plus liberalement. Ce qu'entendant Dionysius, luy fit rendre le demeurant de son thresor; disant que puis qu'il auoit appris à en sçauoir vser, il le luy rendoit volontiers. Ie fus quelques années en ce point. Ie ne sçay quel bon dæmon m'en ietta hors tres-vtilement, comme le Syracusain; et m'enuoya toute cette conserue à l'abandon: le plaisir de certain voyage de grande despence, ayant mis au pied cette sotte imagination. Par où ie suis retombé à vne tierce sorte de vie, ie dis ce que i'en sens, certes plus plaisante beaucoup et plus reglée. C'est que ie fais courir ma despence quand et quand ma recepte; tantost l'vne deuance, tantost l'autre: mais c'est de peu qu'elles s'abandonnent. Ie vis du iour à la iournée, et me contente d'auoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires: aux extraordinaires toutes les prouisions du monde n'y sçauroyent suffire. Et est follie de s'attendre que fortune elle mesmes nous arme iamais suffisamment contre soy. C'est de noz armes qu'il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict. Si i'amasse, ce n'est que pour l'esperance de quelque voisine emploite; et non pour acheter des terres, dequoy ie n'ay que faire, mais pour acheter du plaisir. Non esse cupidum, pecunia est; non esse emacem, vectigal est. Ie n'ay ny guere peur que bien me faille, ny nul desir qu'il m'augmente. Diuitiarum fructus est in copia; copiam declarat satietas. Et me gratifie singulierement que cette correction me soit arriuée en vn aage naturellement enclin à l'auarice, et que ie me vois desfaict de cette folie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies. Feraulez, qui auoit passé par les deux fortunes, et trouué que l'accroist de cheuance, n'estoit pas accroist d'appetit, au boire, manger, dormir, et embrasser sa femme: et qui d'autre part, sentoit poiser sur ses espaules l'importunité de l'œconomie, ainsi qu'elle faict à moy; delibera de contenter vn ieune homme pauure, son fidele amy, abboyant apres les richesses; et luy feit present de toutes les siennes, grandes et excessiues, et de celles encor qu'il estoit en train d'accumuler tous les iours par la liberalité de Cyrus son bon maistre, et par la guerre: moyennant qu'il prinst la charge de l'entretenir et nourrir honnestement, comme son hoste et son amy. Ils vescurent ainsi depuis tres-heureusement: et esgalement contents du changement de leur condition. Voyla vn tour que i'imiterois de grand courage. Et louë grandement la fortune d'vn vieil Prelat, que ie voy s'estre si purement demis de sa bourse, et de sa recepte, et de sa mise, tantost à vn seruiteur choisi, tantost à vn autre, qu'il a coulé vn long espace d'années, autant ignorant cette sorte d'affaires de son mesnage, comme vn estranger. La fiance de la bonté d'autruy, est un non leger tesmoignage de la bonté propre: partant la fauorise Dieu volontiers. Et pour son regard, ie ne voy point d'ordre de maison, ny plus dignement ny plus constamment conduit que le sien. Heureux, qui ait reglé à si iuste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement: et sans que leur dispensation ou assemblage, interrompe d'autres occupations, qu'il suit, plus conuenables, plus tranquilles, et selon son cœur. L'aisance donc et l'indigence despendent de l'opinion d'vn chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n'ont qu'autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal, selon qu'il s'en trouue. Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content: et en cella seul la creance se donne essence et verité. La fortune ne nous fait ny bien ny mal: elle nous en offre seulement la matiere et la semence: laquelle nostre ame, plus puissante qu'elle, tourne et applique comme il luy plaist: seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse. Les accessions externes prennent saueur et couleur de l'interne constitution: comme les accoustrements nous eschauffent non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à couuer et nourrir: qui en abrieroit vn corps froid, il en tireroit mesme seruice pour la froideur? ainsi se conserue la neige et la glace. Certes tout en la maniere qu'à vn faineant l'estude sert de tourment, à vn yurongne l'abstinence du vin, la frugalité est supplice au luxurieux, et l'exercice gehenne à vn homme delicat et oisif: ainsin en est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloureuses, ny difficiles d'elles mesmes: mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles. Pour iuger des choses grandes et haultes, il faut un' ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice, qui est le nostre. Vn auiron droit semble courbe en l'eau. Il n'importe pas seulement qu'on voye la chose, mais comment on la voye.
Or sus, pourquoy de tant de discours, qui persuadent diuersement les hommes de mespriser la mort, et de porter la douleur, n'en trouuons nous quelcun qui face pour nous? Et de tant d'especes d'imaginations qui l'ont persuadé à autruy, que chacun n'en applique il à soy vn le plus selon son humeur? S'il ne peut digerer la drogue forte et abstersiue, pour desraciner le mal, au moins qu'il la prenne lenitiue pour le soulager. Opinio est quædam effeminata ac leuis: nec in dolore magis, quàm eadem in voluptate: qua, quum liquescimus fluimusque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre non possumus... Totum in eo est, vt tibi imperes. Au demeurant on n'eschappe pas à la philosophie, pour faire valoir outre mesure l'aspreté des douleurs, et humaine foiblesse. Car on la contraint de se reietter à ces inuincibles repliques: S'il est mauuais de viure en necessité, au moins de viure en necessité, il n'est aucune necessité. Nul n'est mal long temps qu'à sa faute. Qui n'a le cœur de souffrir ny la mort ny la vie; qui ne veut ny resister ni fuir, que luy feroit-on?
CHAPITRE XLI.
De ne communiquer sa gloire.
DE toutes les resueries du monde, la plus receuë et plus vniuerselle, est le soing de la reputation et de la gloire, que nous espousons iusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suyure cette vaine image, et cette simple voix, qui n'a ny corps ny prise:
_La fama ch'inuaghisce a vn dolce suono Gli superbi mortali, et par' si bella, E vn echo, vn sogno, anzi d'vn sogno vn' ombra Ch' ad ogni vento si delegua et sgombra._
Et des humeurs des-raisonnables des hommes, il semble que les philosophes mesmes se défacent plus tard et plus enuis de cette-cy que de nulle autre: c'est la plus reuesche et opiniastre. Quia etiam bene proficientes animos tentare non cessat. Il n'en est guiere de laquelle la raison accuse si clairement la vanité: mais elle a ses racines si vifues en nous, que ie ne sçay si iamais aucun s'en est peu nettement descharger. Apres que vous auez tout dict et tout creu, pour la desaduouer, elle produict contre vostre discours vne inclination si intestine, que vous auez peu que tenir à l'encontre. Car comme dit Cicero, ceux mesmes qui la combatent, encores veulent-ils, que les liures, qu'ils en escriuent, portent au front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu'ils ont mesprisé la gloire. Toutes autres choses tombent en commerce. Nous prestons nos biens et nos vies au besoin de nos amis: mais de communiquer son honneur, et d'estrener autruy de sa gloire, il ne se voit gueres. Catulus Luctatius en la guerre contre les Cymbres, ayant faict tous efforts pour arrester ses soldats qui fuioient deuant les ennemis, se mit luy-mesmes entre les fuyards, et contrefit le coüard, affin qu'ils semblassent plustost suiure leur Capitaine, que fuyr l'ennemy: c'estoit abandonner sa reputation, pour couurir la honte d'autruy. Quand Charles cinquiesme passa en Prouence, l'an mil cinq cens trente sept, on tient que Antoine de Leue voyant l'Empereur resolu de ce voyage, et l'estimant luy estre merueilleusement glorieux, opinoit toutesfois le contraire, et le desconseilloit, à cette fin que toute la gloire et honneur de ce conseil, en fust attribué à son maistre: et qu'il fust dict, son bon aduis et sa preuoyance auoit esté telle, que contre l'opinion de tous, il eust mis à fin vne si belle entreprinse: qui estoit l'honorer à ses despens. Les Ambassadeurs Thraciens, consolans Archileonide mere de Brasidas, de la mort de son fils, et le haut-louans, iusques à dire, qu'il n'auoit point laissé son pareil: elle refusa cette louange priuee et particuliere, pour la rendre au public: Ne me dites pas cela, fit-elle, ie sçay que la ville de Sparte a plusieurs citoyens plus grands et plus vaillans qu'il n'estoit. En la bataille de Crecy, le Prince de Gales, encores fort ieune, auoit l'auant-garde à conduire: le principal effort du rencontre, fust en cet endroit: les Seigneurs qui l'accompagnoient se trouuans en dur party d'armes, manderent au Roy Edoüard de s'approcher, pour les secourir: il s'enquit de l'estat de son fils, et luy ayant esté respondu, qu'il estoit viuant et à cheual: Ie luy ferois, dit-il, tort de luy aller maintenant desrober l'honneur de la victoire de ce combat, qu'il a si long temps soustenu: quelque hazard qu'il y ait, elle sera toute sienne: et n'y voulut aller ny enuoyer: sçachant s'il y fust allé, qu'on eust dit que tout estoit perdu sans son secours, et qu'on luy eust attribué l'aduantage de cet exploit. Semper enim quod postremum adiectum est, id rem totam videtur traxisse. Plusieurs estimoient à Rome, et se disoit communément que les principaux beaux-faits de Scipion estoient en partie deuz à Lælius, qui toutesfois alla tousiours promouuant et secondant la grandeur et gloire de Scipion, sans aucun soing de la sienne. Et Theopompus Roy de Sparte à celuy qui luy disoit que la chose publique demeuroit sur ses pieds, pour autant qu'il sçauoit bien commander: C'est plustost, dit-il, parce que le peuple sçait bien obeyr.
Comme les femmes, qui succedoient aux pairries, auoient, nonobstant leur sexe, droit d'assister et opiner aux causes, qui appartiennent à la iurisdiction des pairs: aussi les pairs ecclesiastiques, nonobstant leur profession, estoient tenus d'assister nos Roys en leurs guerres, non seulement de leurs amis et seruiteurs, mais de leur personne. Aussi l'Euesque de Beauuais, se trouuant auec Philippe Auguste en la bataille de Bouuines, participoit bien fort courageusement à l'effect: mais il luy sembloit, ne deuoir toucher au fruit et gloire de cet exercice sanglant et violent. Il mena de sa main plusieurs des ennemis à raison, ce iour là, et les donnoit au premier Gentilhomme qu'il trouuoit, à esgosiller, ou prendre prisonniers, luy en resignant toute l'execution. Et le feit ainsi de Guillaume Comte de Salsberi à messire Iean de Nesle. D'vne pareille subtilité de conscience, à cet autre: il vouloit bien assommer, mais non pas blesser: et pourtant ne combattoit que de masse. Quelcun en mes iours, estant reproché par le Roy d'auoir mis les mains sur vn prestre, le nioit fort et ferme: c'estoit qu'il l'auoit battu et foulé aux pieds.
CHAPITRE XLII.
De l'inegualité qui est entre nous.
PLVTARQVE dit en quelque lieu, qu'il ne trouue point si grande distance de beste à beste, comme il trouue d'homme à homme. Il parle de la suffisance de l'ame et qualitez internes. A la verité ie trouue si loing d'Epaminundas, comme ie l'imagine, iusques à tel que ie cognois, ie dy capable de sens commun, que i'encherirois volontiers sur Plutarque: et dirois qu'il y a plus de distance de tel à tel homme, qu'il n'y a de tel homme à telle beste:
Hem! vir viro quid præstat!
et qu'il y a autant de degrez d'esprits, qu'il y a d'icy au ciel de brasses, et autant innumerables. Mais à propos de l'estimation des hommes, c'est merueille que sauf nous, aucune chose ne s'estime que par ses propres qualitez. Nous loüons vn cheual de ce qu'il est vigoureux et adroit,
_Volucrem Sic laudamus equum, facili cui plurima palma Feruet, et exultat rauco victoria circo,_
non de son harnois: vn leurier, de sa vistesse, non de son colier: vn oyseau, de son aile, non de ses longes et sonnettes. Pourquoy de mesmes n'estimons nous vn homme par ce qui est sien? Il a vn grand train, vn beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est autour de luy, non en luy. Vous n'achetez pas vn chat en poche: si vous marchandez vn cheual, vous luy ostez ses bardes, vous le voyez nud et à descouuert. Ou s'il est couuert, comme on les presentoit anciennement aux Princes à vendre, c'est par les parties moins necessaires, à fin que vous ne vous amusiez pas à la beauté de son poil, ou largeur de sa croupe, et que vous vous arrestiez principalement à considerer les iambes, les yeux, et le pied, qui sont les membres les plus vtiles,
_Regibus hic mos est: vbi equos mercantur, opertos Inspiciunt; ne si facies, vt sæpe, decora Molli fulta pede est, emptorem inducat hiantem, Quôd pulchræ clunes, breue quôd caput, ardua ceruix._
Pourquoy estimant vn homme l'estimez vous tout enueloppé et empacqueté? Il ne nous faict montre que des parties, qui ne sont aucunement siennes: et nous cache celles, par lesquelles seules on peut vrayement iuger de son estimation. C'est le prix de l'espée que vous cerchez, non de la guaine: vous n'en donnerez à l'aduenture pas vn quatrain, si vous l'auez despouillée. Il le faut iuger par luy mesme, non par ses atours. Et comme dit tres-plaisamment vn ancien: Sçauez vous pourquoy vous l'estimez grand? vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n'est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces. Qu'il mette à part ses richesses et honneurs, qu'il se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Quelle ame a il? Est elle belle, capable, et heureusement pourueue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l'autruy? La fortune n'y a elle que voir? Si les yeux ouuerts elle attend les espées traites: s'il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche, ou par le gosier: si elle est rassise, equable et contente: c'est ce qu'il faut veoir, et iuger par là les extremes differences qui sont entre nous. Est-il
_sapiens, sibique imperiosus; Quem neque pauperies, neque mors, neque vincula terrent; Responsare cupidinibus, contemnere honores Fortis; et in seipso totus teres atque rotundus, Externi ne quid valeat per læue morari, In quem manca ruit semper fortuna?_
Vn tel homme est cinq cens brasses au dessus des Royaumes et des Duchez: il est luy mesmes à soy son empire.
Sapiens, pol! ipse fingit fortunam sibi.
Que luy reste il à desirer?
_Nónne videmus, Nil aliud sibi naturam latrare, nisi vt quoi Corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur Iucundo sensu, cura semotus metúque?_
Comparez luy la tourbe de nos hommes, stupide, basse, seruile, instable, et continuellement flotante en l'orage des passions diuerses, qui la poussent et repoussent, pendant toute d'autruy: il y a plus d'esloignement que du ciel à la terre: et toutefois l'aueuglement de nostre vsage est tel, que nous en faisons peu ou point d'estat. Là où, si nous considerons vn paisan et vn Roy, vn noble et vn villain, vn magistrat et vn homme priué, vn riche et vn pauure, il se presente soudain à nos yeux vn' extreme disparité, qui ne sont differents par maniere de dire qu'en leurs chausses. En Thrace, le Roy estoit distingué de son peuple d'vne plaisante maniere, et bien r'encherie. Il auoit vne religion à part: vn Dieu tout à luy, qu'il n'appartenoit à ses subiects d'adorer: c'estoit Mercure. Et luy, dedaignoit les leurs, Mars, Bacchus, Diane. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les ioüeurs de comedie, vous les voyez sur l'eschaffaut faire vne mine de Duc et d'Empereur, mais tantost apres, les voyla deuenuz valets et crocheteurs miserables, qui est leur nayfue et originelle condition: aussi l'Empereur, duquel la pompe vous esblouit en public:
_Scilicet et grandes viridi cum luce smaragdi Auro includuntur, teritúrque thalassina vestis Assiduè, et Veneris sudorem exercita potat,_
voyez le derriere le rideau, ce n'est rien qu'vn homme commun, et à l'aduenture plus vil que le moindre de ses subiects. Ille beatus introrsum est: istius bracteata felicitas est. La coüardise, l'irresolution, l'ambition, le despit et l'enuie l'agitent comme vn autre:
_Non enim gazæ, neque consularis Summouet lictor miseros tumultus Mentis et curas laqueata circum Tecta volantes:_
et le soing et la crainte le tiennent à la gorge au milieu de ses armées.
_Re veráque metus hominum, curæque sequaces, Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela, Audactérque inter reges, rerúmque potentes Versantur, neque fulgorem reuerentur ab auro._
La fieubre, la migraine et la goutte l'espargnent elles non plus que nous? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archers de sa garde l'en deschargeront ils? Quand la frayeur de la mort le transira, se r'asseurera il par l'assistance des Gentils-hommes de sa chambre? Quand il sera en ialousie et caprice, nos bonnettades le remettront elles? Ce ciel de lict tout enflé d'or et de perles, n'a aucune vertu à rappaiser les tranchées d'vne verte colique.
_Nec calidæ citius decedunt corpore febres, Textilibus si in picturis ostróque rubenti Iacteris, quàm si plebeia in veste cubandum est._
Les flateurs du grand Alexandre, luy faisoyent à croire qu'il estoit fils de Iupiter: vn iour estant blessé, regardant escouler le sang de sa playe: Et bien qu'en dites vous? fit-il: est-ce pas icy vn sang vermeil, et purement humain? il n'est pas de la trampe de celuy que Homere fait escouler de la playe des Dieux. Hermodorus le poëte auoit fait des vers en l'honneur d'Antigonus, où il l'appelloit fils du Soleil: et luy au contraire: Celuy, dit-il, qui vuide ma chaize percée, sçait bien qu'il n'en est rien. C'est vn homme pour tous potages. Et si de soy-mesmes c'est vn homme mal né, l'empire de l'vniuers ne le sçauroit rabiller.
_Puellæ Hunc rapiant; quicquid calcauerit hic, rosa fiat._
Quoy pour cela, si c'est vne ame grossiere et stupide? la volupté mesme et le bon heur, ne s'apperçoiuent point sans vigueur et sans esprit.
_Hæc perinde sunt, vt illius animus, qui ea possidet, Qui vti scit, ei bona; illi qui non vtitur rectè, mala._
Les biens de la fortune tous tels qu'ils sont, encores faut il auoir le sentiment propre à les sauourer. C'est le iouïr, non le posseder, qui nous rend heureux.
_Non domus et fundus, non æris aceruus et auri, Ægroto domini deduxit corpore febres, Non animo curas; valeat possessor oportet, Qui comportatis rebus benè cogitat vti. Qui cupit, aut metuit, iuuat illum sic domus aut res, Vt lippum pictæ tabulæ, fomenta podagram._
Il est vn sot, son goust est mousse et hebeté; il n'en iouït non plus qu'vn morfondu de la douceur du vin Grec, ou qu'vn cheual de la richesse du harnois, duquel on l'a paré. Tout ainsi comme Platon dit, que la santé, la beauté, la force, les richesses, et tout ce qui s'appelle bien, est egalement mal à l'iniuste, comme bien au iuste, et le mal au rebours. Et puis, où le corps et l'ame sont en mauuais estat, à quoy faire ces commoditez externes? veu que la moindre picqueure d'espingle, et passion de l'ame, est suffisante à nous oster le plaisir de la monarchie du monde. A la premiere strette que luy donne la goutte, il a beau estre Sire et Majesté,
Totus et argento conflatus, totus et auro,
perd il pas le souuenir de ses palais et de ses grandeurs? S'il est en colere, sa principauté le garde elle de rougir, de paslir, de grincer les dents comme vn fol? Or si c'est vn habile homme et bien né, la royauté adiouste peu à son bon heur:
_Si ventri bene, si lateri est, pedibúsque tuis, nil Diuitiæ poterunt regales addere maius:_
il voit que ce n'est que biffe et piperie. Oui à l'aduenture il sera de l'aduis du Roy Seleucus, Que qui sçauroit le poix d'vn sceptre, ne daigneroit l'amasser quand il le trouueroit à terre: il le disoit pour les grandes et penibles charges, qui touchent vn bon Roy. Certes ce n'est pas peu de chose que d'auoir à regler autruy, puis qu'à regler nous mesmes, il se presente tant de difficultez. Quant au commander, qui semble estre si doux; considerant l'imbecillité du iugement humain, et la difficulté du chois és choses nouuelles et doubteuses, ie suis fort de cet aduis, qu'il est bien plus aisé et plus plaisant de suiure, que de guider: et que c'est vn grand seiour d'esprit de n'auoir à tenir qu'vne voye tracée, et à respondre que de soy:
_Vt satiùs multo iam sit, parere quietum, Quàm regere imperio res velle._
Ioint que Cyrus disoit, qu'il n'appartenoit de commander à homme, qui ne vaille mieux que ceux à qui il commande. Mais le Roy Hieron en Xenophon dict d'auantage, qu'à la iouyssance des voluptez mesmes, ils sont de pire condition que les priuez: d'autant que l'aysance et la facilité, leur oste l'aigredouce pointe que nous y trouuons.
_Pinguis amor nimiùmque potens, in tædia nobis Vertitur, et, stomacho dulcis vt esca, nocet._
Pensons nous que les enfans de cœur prennent grand plaisir à la musique? La sacieté la leur rend plustost ennuyeuse. Les festins, les danses, les masquarades, les tournois reiouyssent ceux qui ne les voyent pas souuent, et qui ont desiré de les voir: mais à qui en faict ordinaire, le goust en deuient fade et mal plaisant: ny les dames ne chatouillent celuy qui en iouyt à cœur saoul. Qui ne se donne loisir d'auoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire. Les farces des bateleurs nous res-iouissent, mais aux ioüeurs elles seruent de coruée. Et qu'il soit ainsi, ce sont delices aux Princes, c'est leur feste, de se pouuoir quelque fois trauestir, et démettre à la façon de viure basse et populaire.
_Plerumque gratæ principibus vices, Mundæque paruo sub lare pauperum Cœnæ, sine aulæis et ostro, Solicitam explicuere frontem._
Il n'est rien si empeschant, si desgouté que l'abondance. Quel appetit ne se rebuteroit, à veoir trois cents femmes à sa merci, comme les a le grand Seigneur en son serrail? Et quel appetit et visage de chasse, s'estoit reserué celuy de ses ancestres, qui n'alloit iamais aux champs, à moins de sept mille fauconniers? Et outre cela, ie croy, que ce lustre de grandeur, apporte non legeres incommoditez à la iouyssance des plaisirs plus doux: ils sont trop esclairez et trop en butte. Et ie ne sçay comment on requiert plus d'eux de cacher et couurir leur faute. Car ce qui est à nous indiscretion, à eux le peuple iuge que ce soit tyrannie, mespris, et desdain des loix. Et outre l'inclination au vice, il semble qu'ils y adioustent encore le plaisir de gourmander, et sousmettre à leurs pieds les obseruances publiques. De vray Platon en son Gorgias, definit tyran celuy qui a licence en vne cité d'y faire tout ce qui luy plaist. Et souuent à cette cause, la montre et publication de leur vice, blesse plus que le vice mesme. Chacun craint à estre espié et contrerollé: ils le sont iusques à leurs contenances et à leurs pensees; tout le peuple estimant auoir droict et interest d'en iuger. Outre ce que les taches s'agrandissent selon l'eminence et clarté du lieu, où elles sont assises: et qu'vn seing et vne verrue au front, paroissent plus que ne faict ailleurs vne balafre. Voyla pourquoy les poëtes feignent les amours de Iupiter conduites soubs autre visage que le sien: et de tant de practiques amoureuses qu'ils luy attribuent, il n'en est qu'vne seule, ce me semble, où il se trouue en sa grandeur et Maiesté. Mais reuenons à Hieron: il recite aussi combien il sent d'incommoditez en sa royauté, pour ne pouuoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son païs: et qu'en toutes ses actions il se trouue enueloppé d'vne facheuse presse. De vray, à voir les nostres tous seuls à table, assiegez de tant de parleurs et regardans inconnuz, i'en ay eu souuent plus de piété que d'enuie. Le Roy Alphonse disoit que les asnes estoyent en cela de meilleure condition que les Roys: leurs maistres les laissent paistre à leur aise, là où les Roys ne peuuent pas obtenir cela de leurs seruiteurs. Et ne m'est iamais tombé en fantasie, que ce fust quelque notable commodité à la vie d'vn homme d'entendement, d'auoir vne vingtaine de contrerolleurs à sa chaise percée: ny que les seruices d'vn homme qui a dix mille liures de rente, ou qui a pris Casal, ou defendu Siene, luy soyent plus commodes et acceptables, que d'vn bon valet et bien experimenté. Les auantages principesques sont quasi auantages imaginaires. Chaque degré de fortune a quelque image de principauté. Cæsar appelle Roytelets, tous les Seigneurs ayans iustice en France de son temps. De vray, sauf le nom de Sire, on va bien auant auec nos Roys. Et voyez aux Prouinces esloingnées de la Cour, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subiects, les officiers, les occupations, le seruice et cerimonie d'vn Seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets; et voyez aussi le vol de son imagination, il n'est rien plus royal: il oyt parler de son maistre vne fois l'an, comme du Roy de Perse: et ne le recognoit, que par quelque vieux cousinage, que son secretaire tient en registre. A la verité nos loix sont libres assez; et le pois de la souueraineté ne touche vn Gentil-homme François, à peine deux fois en sa vie. La subiection essentielle et effectuelle, ne regarde d'entre nous, que ceux qui s'y conuient, et qui ayment à s'honnorer et enrichir par tel seruice: car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle, et sans procés, il est aussi libre que le Duc de Venise. Paucos seruitus, plures seruitutem tenent. Mais sur tout Hieron faict cas, dequoy il se voit priué de toute amitié et societé mutuelle: en laquelle consiste le plus parfait et doux fruict de la vie humaine. Car quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté, puis-ie tirer de celuy, qui me doit, vueille il ou non, tout ce qu'il peut? Puis-ie faire estat de son humble parler et courtoise reuerence, veu qu'il n'est pas en luy de me la refuser? L'honneur que nous receuons de ceux qui nous craignent, ce n'est pas honneur: ces respects se doiuent à la Royauté, non à moy.
_Maximum hoc regni bonum est, Quod facta domini cogitur populus sui Quâm ferre, tam laudare._
Vois-ie pas que le meschant, le bon Roy, celuy qu'on haït, celuy qu'on ayme, autant en a l'vn que l'autre: de mesmes apparences, de mesme ceremonie, estoit seruy mon predecesseur, et le sera mon successeur. Si mes subiects ne m'offencent pas, ce n'est tesmoignage d'aucune bonne affection: pourquoy le prendray-ie en cette part-là, puis qu'ils ne pourroient quand ils voudroient? Nul ne me suit pour l'amitié, qui soit entre luy et moy: car il ne s'y sçauroit coudre amitié, où il y a si peu de relation et de correspondance. Ma hauteur m'a mis hors du commerce des hommes: il y a trop de disparité et de disproportion. Ils me suiuent par contenance et par coustume, ou plus tost que moy ma fortune, pour en accroistre la leur. Tout ce qu'ils me dient, et font, ce n'est que fard, leur liberté estant bridée de toutes parts par la grande puissance que i'ay sur eux: ie ne voy rien autour de moy que couuert et masqué. Ses courtisans loüoient vn iour Iulian l'Empereur de faire bonne iustice: Ie m'enorgueillirois volontiers, dit-il, de ces loüanges, si elles venoient de personnes, qui ozassent accuser ou mesloüer mes actions contraires, quand elles y seroient. Toutes les vraies commoditez qu'ont les Princes, leurs sont communes auec les hommes de moyenne fortune. C'est à faire aux Dieux, de monter des cheuaux aislez, et se paistre d'Ambrosie: ils n'ont point d'autre sommeil et d'autre appetit que le nostre: leur acier n'est pas de meilleure trempe, que celuy dequoy nous nous armons; leur couronne ne les couure ny du soleil, ny de la pluie. Diocletian qui en portoit vne si reuerée et si fortunée, la resigna pour se retirer au plaisir d'vne vie priuée: et quelque temps apres, la necessité des affaires publiques, requerant qu'il reuinst à prendre la charge, il respondit à ceux qui l'en prioient: Vous n'entreprendriez pas de me persuader cela, si vous auiez veu le bel ordre des arbres, que i'ay moymesme planté chez moy, et les beaux melons que i'y ay semez. A l'aduis d'Anacharsis le plus heureux estat d'vne police, seroit où toutes autres choses estants esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice.
Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cyneas son sage conseiller luy voulant faire sentir la vanité de son ambition: Et bien Sire, luy demanda-il, à quelle fin dressez vous cette grande entreprinse? Pour me faire maistre de l'Italie, respondit-il soudain: Et puis, suyuit Cyneas, cela faict? Ie passeray, dit l'autre, en Gaule et en Espaigne: Et apres? Ie m'en iray subiuguer l'Afrique, et en fin, quand i'auray mis le monde en ma subiection, ie me reposeray et viuray content et à mon aise. Pour Dieu, Sire, rechargea lors Cyneas, dictes moy, à quoy il tient que vous ne soyez des à present, si vous voulez, en cet estat? Pourquoy ne vous logez vous des cette heure, où vous dites aspirer, et vous espargnez tant de trauail et de hazard, que vous iettez entre deux?
_Nimirum quia non bene norat quæ esset habendi Finis, et omnino quoad crescat vera voluptas._
Ie m'en vais clorre ce pas par vn verset ancien, que ie trouue singulierement beau à ce propos:
Mores cuique sui fingunt fortunam.
CHAPITRE XLIII.
Des lois somptuaires.
LA façon dequoy nos loix essayent à regler les foles et vaines despences des tables, et vestemens, semble estre contraire à sa fin. Le vray moyen, ce seroit d'engendrer aux hommes le mespris de l'or et de la soye, comme de choses vaines et inutiles: et nous leur augmentons l'honneur et le prix, qui est vne bien inepte façon pour en dégouster les hommes. Car dire ainsi, Qu'il n'y aura que les Princes qui mangent du turbot, qui puissent porter du velours et de la tresse d'or, et l'interdire au peuple, qu'est-ce autre chose que mettre en credit ces choses là, et faire croistre l'enuie à chacun d'en vser? Que les Roys quittent hardiment ces marques de grandeur, ils en ont assez d'autres; tels excez sont plus excusables à tout autre qu'à vn Prince. Par l'exemple de plusieurs nations, nous pouuons apprendre assez de meilleures façons de nous distinguer exterieurement, et nos degrez (ce que i'estime à la verité, estre bien requis en vn Estat) sans nourrir pour cet effect, cette corruption et incommodité si apparente. C'est merueille comme la coustume en ces choses indifferentes plante aisément et soudain le pied de son authorité. A peine fusmes nous vn an, pour le dueil du Roy Henry second, à porter du drap à la Cour, il est certain que desia à l'opinion d'vn chacun, les soyes estoient venuës à telle vilité, que si vous en voyiez quelqu'vn vestu, vous en faisiez incontinent quelque homme de ville. Elles estoient demeurées en partage aux medecins et aux chirurgiens: et quoy qu'vn chacun fust à peu pres vestu de mesme, si y auoit-il d'ailleurs assez de distinctions apparentes, des qualitez des hommes. Combien soudainement viennent en honneur parmy nos armées, les pourpoins crasseux de chamois et de toille; et la pollisseure et richesse des vestements à reproche et à mespris? Que les Roys commencent à quitter ces despences, ce sera faict en vn mois sans edict, et sans ordonnance; nous irons tous apres. La loy deuroit dire au rebours, Que le cramoisy et l'orfeuerie est defenduë à toute espece de gens, sauf aux basteleurs et aux courtisanes. De pareille inuention corrigea Zeleucus, les meurs corrompuës des Locriens. Ses ordonnances estoient telles: Que la femme de condition libre, ne puisse mener apres elle plus d'vne chambriere, sinon lors qu'elle sera yure: ny ne puisse sortir hors la ville de nuict, ny porter ioyaux d'or à l'entour de sa personne, ny robbe enrichie de broderie, si elle n'est publique et putain: que sauf les ruffiens, à homme ne loise porter en son doigt anneau d'or, ny robbe delicate, comme sont celles des draps tissus en la ville de Milet. Et ainsi par ces exceptions honteuses, il diuertissoit ingenieusement ses citoyens des superfluitez et delices pernicieuses. C'estoit vne tres-vtile maniere d'attirer par honneur et ambition, les hommes à leur deuoir et à l'obeissance.
Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur inclination y sert de loy. Quicquid principes faciunt, præcipere videntur. Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour. Qu'ils se desplaisent de cette vilaine chaussure, qui montre si à descouuert nos membres occultes: ce lourd grossissement de pourpoins, qui nous faict tous autres que nous ne sommes, si incommode à s'armer: ces longues tresses de poil effeminees: cet vsage de baiser ce que nous presentons à nos compaignons, et nos mains en les saluant: ceremonie deuë autresfois aux seuls Princes: et qu'vn Gentil-homme se trouue en lieu de respect, sans espée à son costé, tout esbraillé, et destaché, comme s'il venoit de la garde-robbe: et que contre la forme de nos peres, et la particuliere liberté de la Noblesse de ce Royaume, nous nous tenons descouuerts bien loing autour d'eux, en quelque lieu qu'ils soyent: et comme autour d'eux, autour de cent autres; tant nous auons de tiercelets et quartelets de Roys: et ainsi d'autres pareilles introductions nouuelles et vitieuses: elles se verront incontinent esuanouyes et descriées. Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauuais prognostique: et sommes aduertis que le massif se desment, quand nous voyons fendiller l'enduict, et la crouste de nos parois. Platon en ses loix, n'estime peste au monde plus dommageable à sa cité, que de laisser prendre liberté à la ieunesse, de changer en accoustrements, en gestes, en danses, en exercices et en chansons, d'vne forme à vne autre: remuant son iugement, tantost en cette assiette, tantost en cette la: courant apres les nouuelletez, honorant leurs inuenteurs: par où les mœurs se corrompent, et les anciennes institutions, viennent à desdein et à mesprix. En toutes choses, sauf simplement aux mauuaises, la mutation est à craindre: la mutation des saisons, des vents, des viures, des humeurs. Et nulles loix ne sont en leur vray credit, que celles ausquelles Dieu a donné quelque ancienne durée: de mode, que personne ne sçache leur naissance, ny qu'elles ayent iamais esté autres.
CHAPITRE XLIIII.
Du dormir.
LA raison nous ordonne bien d'aller tousiours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train. Et ores que le sage ne doiue donner aux passions humaines, de se fouruoyer de la droicte carriere, il peut bien sans interest de son deuoir, leur quitter aussi, d'en haster ou retarder son pas, et ne se planter comme vn colosse immobile et impassible. Quand la vertu mesme seroit incarnée, ie croy que le poux luy battroit plus fort allant à l'assaut, qu'allant disner: voire il est necessaire qu'elle s'eschauffe et s'esmeuue. A cette cause i'ay remarqué pour chose rare, de voir quelquefois les grands personnages, aux plus hautes entreprinses et importans affaires, se tenir si entiers en leur assiette, que de n'en accourcir pas seulement leur sommeil. Alexandre le grand, le iour assigné à cette furieuse bataille contre Darius, dormit si profondement, et si haute matinée, que Parmenion fut contraint d'entrer en sa chambre, et approchant de son lict, l'appeler deux ou trois fois par son nom, pour l'esueiller, le temps d'aller au combat le pressant. L'Empereur Othon ayant resolu de se tuer, cette mesme nuit, apres auoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent à ses seruiteurs, et affilé le tranchant d'vne espée dequoy il se vouloit donner, n'attendant plus qu'à sçauoir si chacun de ses amis s'estoit retiré en seureté, se print si profondement à dormir, que ses valets de chambre l'entendoient ronfler. La mort de cet Empereur a beaucoup de choses pareilles à celle du grand Caton, et mesmes cecy: car Caton estant prest à se deffaire, cependant qu'il attendoit qu'on luy rapportast nouuelles si les Senateurs qu'il faisoit retirer, s'estoient eslargis du port d'Vtique, se mit si fort à dormir, qu'on l'oyoit souffler de la chambre voisine: et celuy qu'il auoit enuoyé vers le port, l'ayant esueillé, pour luy dire que la tourmente empeschoit les Senateurs de faire voile à leur aise, il y en renuoya encore vn autre, et se r'enfonçant dans le lict, se remit encore à sommeiller, iusques à ce que ce dernier l'asseura de leur partement. Encore auons nous dequoy le comparer au faict d'Alexandre, en ce grand et dangereux orage, qui le menassoit, par la sedition du Tribun Metellus, voulant publier le decret du rappel de Pompeius dans la ville auecques son armée, lors de l'émotion de Catilina: auquel decret Caton seul insistoit, et en auoient eu Metellus et luy, de grosses paroles et grandes menasses au Senat: mais c'estoit au lendemain en la place, qu'il falloit venir à l'execution; où Metellus, outre la faueur du peuple et de Cæsar conspirant lors aux aduantages de Pompeius, se deuoit trouuer, accompagné de force esclaues estrangers, et escrimeurs à outrance, et Caton fortifié de sa seule constance: de sorte que ses parens, ses domestiques, et beaucoup de gens de bien, en estoyent en grand soucy: et en y eut qui passerent la nuict ensemble, sans vouloir reposer, ny boire, ny manger, pour le danger qu'ils luy voyoient preparé: mesme sa femme, et ses sœurs ne faisoyent que pleurer et se tourmenter en sa maison: là où luy au contraire, reconfortoit tout le monde: et apres auoir souppé comme de coustume, s'en alla coucher et dormir de fort profond sommeil, iusques au matin, que l'vn de ses compagnons au Tribunat, le vint esueiller pour aller à l'escarmouche. La connoissance, que nous auons de la grandeur de courage, de cet homme, par le reste de sa vie, nous peut faire iuger en toute seureté, que cecy luy partoit d'vne ame si loing esleuée au dessus de tels accidents, qu'il n'en daignoit entrer en ceruelle, non plus que d'accidens ordinaires. En la bataille nauale qu'Augustus gaigna contre Sextus Pompeius en Sicile, sur le point d'aller au combat, il se trouua pressé d'vn si profond sommeil, qu'il fallut que ses amis l'esueillassent, pour donner le signe de la bataille. Cela donna occasion à M. Antonius de luy reprocher depuis, qu'il n'auoit pas eu le cœur, seulement de regarder les yeux ouuerts, l'ordonnance de son armée; et de n'auoir osé se presenter aux soldats, iusques à ce qu'Agrippa luy vint annoncer la nouuelle de la victoire, qu'il auoit eu sur ses ennemis. Mais quant au ieune Marius, qui fit encore pis (car le iour de sa derniere iournée contre Sylla, apres auoir ordonné son armée, et donné le mot et signe de la bataille, il se coucha dessoubs vn arbre à l'ombre, pour se reposer, et s'endormit si serré, qu'à peine se peut-il esueiller de la route et fuitte de ses gens, n'ayant rien veu du combat) ils disent que ce fut pour estre si extremement aggraué de trauail, et de faute de dormir, que nature n'en pouuoit plus. Et à ce propos les medecins aduiseront si le dormir est si necessaire, que nostre vie en dépende; car nous trouuons bien, qu'on fit mourir le Roy Perseus de Macedoine prisonnier à Rome, luy empeschant le sommeil, mais Pline en allegue, qui ont vescu long temps sans dormir. Chez Herodote, il y a des nations, ausquelles les hommes dorment et veillent par demy années. Et ceux qui escriuent la vie du sage Epimenides, disent qu'il dormit cinquante sept ans de suitte.
CHAPITRE XLV.
De la battaille de Dreux.
IL y eut tout plein de rares accidens en nostre battaille de Dreux: mais ceux qui ne fauorisent pas fort la reputation de M. de Guyse, mettent volontiers en auant, qu'il ne se peut excuser d'auoir faict alte, et temporisé auec les forces qu'il commandoit, cependant qu'on enfonçoit Monsieur le Connestable chef de l'armée, auecques l'artillerie: et qu'il valoit mieux se hazarder, prenant l'ennemy par flanc, qu'attendant l'aduantage de le voir en queuë, souffrir vne si lourde perte. Mais outre ce, que l'issuë en tesmoigna, qui en debattra sans passion, me confessera aisément, à mon aduis, que le but et la visée, non seulement d'vn Capitaine, mais de chasque soldat, doit regarder la victoire en gros; et que nulles occurrences particulieres, quelque interest qu'il y ayt, ne le doiuent diuertir de ce point là. Philopœmen en vne rencontre de Machanidas, ayant enuoyé deuant pour attaquer l'escarmouche, bonne trouppe d'archers et gens de traict: et l'ennemy apres les auoir renuersez, s'amusant à les poursuiure à toute bride, et coulant apres sa victoire le long de la battaille où estoit Philopœmen, quoy que ses soldats s'en esmeussent, il ne fut d'aduis de bouger de sa place, ny de se presenter à l'ennemy, pour secourir ses gens: ains les ayant laissé chasser et mettre en pieces à sa veue, commença la charge sur les ennemis au battaillon de leurs gens de pied, lorsqu'il les vid tout à fait abandonnez de leurs gens de cheual: et bien que ce fussent Lacedemoniens, d'autant qu'il les prit à l'heure, que pour tenir tout gaigné, ils commençoient à se desordonner, il en vint aisément à bout, et cela fait se mit à poursuiure Machanidas. Ce cas est germain à celuy de Monsieur de Guise. En cette aspre battaille d'Agesilaus contre les Bœotiens, que Xenophon qui y estoit, dit estre la plus rude qu'il eust oncques veu, Agesilaus refusa l'auantage que fortune luy presentoit, de laisser passer le bataillon des Bœotiens, et les charger en queuë, quelque certaine victoire qu'il en preuist, estimant qu'il y auoit plus d'art que de vaillance; et pour montrer sa prouësse d'vne merueilleuse ardeur de courage, choisit plustost de leur donner en teste: mais aussi fut-il bien battu et blessé, et contraint en fin de se demesler, et prendre le party qu'il auoit refusé au commencement, faisant ouurir ses gens, pour donner passage à ce torrent de Bœotiens: puis quand ils furent passez, prenant garde qu'ils marcheoyent en desordre, comme ceux qui cuidoyent bien estre hors de tout danger, il les fit suiure, et charger par les flancs: mais pour cela ne les peut-il tourner en fuitte à val de route; ains se retirerent le petit pas, montrants tousiours les dents, iusques à ce qu'ils se furent rendus à sauueté.
CHAPITRE XLVI.
Des noms.
QVELQVE diuersité d'herbes qu'il y ait, tout s'enueloppe sous le nom de salade. De mesme, sous la consideration des noms, ie m'en voy faire icy vne galimafrée de diuers articles. Chaque nation a quelques noms qui se prennent, ie ne sçay comment, en mauuaise part: et à nous Iehan, Guillaume, Benoist. Item, il semble y auoir en la genealogie des Princes, certains noms fatalement affectez: comme des Ptolomées à ceux d'Ægypte, des Henrys en Angleterre, Charles en France, Baudoins en Flandres, et en nostre ancienne Aquitaine des Guillaumes, d'où lon dit que le nom de Guienne est venu: par vn froid rencontre, s'il n'en y auoit d'aussi cruds dans Platon mesme. Item, c'est vne chose legere, mais toutefois digne de memoire pour son estrangeté, et escripte par tesmoin oculaire, que Henry Duc de Normandie, fils de Henry second Roy d'Angleterre, faisant vn festin en France, l'assemblée de la Noblesse y fut si grande, que pour passe-temps, s'estant diuisée en bandes par la ressemblance des noms: en la premiere troupe qui fut des Guillaumes, il se trouua cent dix Cheualiers assis à table portans ce nom, sans mettre en comte les simples Gentils-hommes et seruiteurs. Il est autant plaisant de distribuer les tables par les noms des assistans, comme il estoit à l'Empereur Geta, de faire distribuer le seruice de ses mets, par la consideration des premieres lettres du nom des viandes: on seruoit celles qui se commençoient par m: mouton, marcassin, merlus, marsoin, ainsi des autres.
Item, il se dit qu'il fait bon auoir bon nom, c'est à dire credit et reputation: mais encore à la verité est-il commode, d'auoir vn nom qui aisément se puisse prononcer et mettre en memoire: car les Roys et les grands nous en cognoissent plus aisément, et oublient plus mal volontiers; et de ceux mesmes qui nous seruent, nous commandons plus ordinairement et employons ceux, desquels les noms se presentent le plus facilement à la langue. I'ay veu le Roy Henry second, ne pouuoir nommer à droit vn Gentil-homme de ce quartier de Gascongne; et à vne fille de la Royne, il fut luy mesme d'aduis de donner le nom general de la race, par ce que celuy de la maison paternelle luy sembla trop diuers. Et Socrates estime digne du soing paternel, de donner vn beau nom aux enfants. Item, on dit que la fondation de nostre Dame la grand' à Poitiers, prit origine de ce qu'vn ieune homme desbauché, logé en cet endroit, ayant recouuré vne garce, et luy ayant d'arriuée demandé son nom, qui estoit Marie, se sentit si viuement espris de religion et de respect de ce nom sacrosainct de la Vierge mere de nostre Sauueur, que non seulement il la chassa soudain, mais en amanda tout le reste de sa vie: et qu'en consideration de ce miracle, il fut basty en la place, où estoit la maison de ce ieune homme, vne chapelle au nom de nostre Dame, et depuis l'eglise que nous y voyons. Cette correction voyelle et auriculaire, deuotieuse, tira droit à l'ame: cette autre suiuante, de mesme genre, s'insinüa par les sens corporels. Pythagoras estant en compagnie de ieunes hommes, lesquels il sentit complotter, eschauffez de la feste, d'aller violer vne maison pudique, commanda à la menestriere, de changer de ton: et par vne musique poisante, seuere, et spondaïque, enchanta tout doucement leur ardeur, et l'endormit. Item, ne dira pas la posterité, que nostre reformation d'auiourd'huy ait esté delicate et exacte, de n'auoir pas seulement combattu les erreurs, et les vices, et rempli le monde de deuotion, d'humilité, d'obeissance, de paix, et de toute espece de vertu; mais d'auoir passé iusques à combattre ces anciens noms de nos baptesmes, Charles, Loys, François, pour peupler le monde de Mathusalem, Ezechiel, Malachie, beaucoup mieux sentans de la foy? Vn Gentil-homme mien voisin, estimant les commoditez du vieux temps au prix du notre, n'oublioit pas de mettre en compte, la fierté et magnificence des noms de la Noblesse de ce temps là, Dom Grumedan, Quedragan, Agesilan, et qu'à les ouïr seulement sonner, il se sentoit qu'ils auoyent esté bien autres gens, que Pierre, Guillot, et Michel. Item, ie sçay bon gré à Iacques Amiot d'auoir laissé dans le cours d'vn' oraison Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer, pour leur donner vne cadence Françoise. Cela sembloit vn peu rude au commencement: mais des-ja l'vsage par le credit de son Plutarque, nous en a osté toute l'estrangeté. I'ay souhaité souuent, que ceux qui escriuent les histoires en Latin, nous laissassent nos noms tous tels qu'ils sont: car en faisant de Vaudemont, Vallemontanus, et les metamorphosant, pour les garber à la Grecque ou à la Romaine, nous ne sçauons où nous en sommes, et en perdons la cognoissance. Pour clorre nostre compte; c'est vn vilain vsage et de tres-mauuaise consequence en nostre France, d'appeller chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde, qui faict plus mesler et mescognoistre les races. Vn cadet de bonne maison, ayant eu pour son appanage vne terre, sous le nom de laquelle il a esté cognu et honnoré, ne peut honnestement l'abandonner: dix ans apres sa mort, la terre s'en va à vn estranger, qui en fait de mesmes: deuinez où nous sommes, de la cognoissance de ces hommes. Il ne faut pas aller querir d'autres exemples, que de nostre maison Royalle, où autant de partages, autant de surnoms: cependant l'originel de la tige nous est eschappé. Il y a tant de liberté en ces mutations, que de mon temps ie n'ay veu personne esleué par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n'ait attaché incontinent des tiltres genealogiques, nouueaux et ignorez à son pere, et qu'on n'ait anté en quelque illustre tige. Et de bonne fortune les plus obscures familles, sont plus idoynes à falsification. Combien auons nous de Gentils-hommes en France, qui sont de Royalle race selon leurs comptes? plus ce crois-ie que d'autres. Fut-il pas dict de bonne grace par vn de mes amis? Ils estoyent plusieurs assemblez pour la querelle d'vn Seigneur, contre vn autre; lequel autre, auoit à la verité quelque prerogatiue de tiltres et d'alliances, esleuées au dessus de la commune Noblesse. Sur le propos de cette prerogatiue, chacun cherchant à s'esgaler à luy, alleguoit, qui vn' origine, qui vn' autre, qui la ressemblance du nom, qui des armes, qui vne vieille pancharte domestique: et le moindre se trouuoit arriere-fils de quelque Roy d'outremer. Comme ce fut à disner, cettuy-cy, au lieu de prendre sa place, se recula en profondes reuerences, suppliant l'assistance de l'excuser, de ce que par temerité il auoit iusques lors vescu auec eux en compagnon: mais qu'ayant esté nouuellement informé de leurs vieilles qualitez, il commençoit à les honnorer selon leurs degrez, et qu'il ne luy appartenoit pas de se soir parmy tant de Princes. Apres sa farce, il leur dit mille iniures: Contentez vous de par Dieu, de ce dequoy nos peres se sont contentez: et de ce que nous sommes; nous sommes assez si nous le sçauons bien maintenir: ne desaduouons pas la fortune et condition de noz ayeulx, et ostons ces sottes imaginations, qui ne peuuent faillir à quiconque a l'impudence de les alleguer. Les armoiries n'ont de seurté, non plus que les surnoms. Ie porte d'azur semé de trefles d'or, à vne pate de lyon de mesme, armée de gueules, mise en face. Quel priuilege a cette figure, pour demeurer particulierement en ma maison? vn gendre la transportera en vne autre famille; quelque chetif acheteur en fera ses premieres armes: il n'est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion. Mais cette consideration me tire par force à vn autre champ. Sondons vn peu de pres, et pour Dieu regardons, à quel fondement nous attachons cette gloire et reputation, pour laquelle se boulleuerse le monde: où asseons nous cette renommée, que nous allons questant auec si grand'peine? C'est en somme Pierre ou Guillaume, qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche. O la courageuse faculté que l'esperance: qui en vn subiect mortel, et en vn moment, va vsurpant l'infinité, l'immensité, et remplissant l'indigence de son maistre, de la possession de toutes les choses qu'il peut imaginer et desirer, autant qu'elle veut! Nature nous a là donné, vn plaisant iouët. Et ce Pierre ou Guillaume, qu'est-ce qu'vne voix pour tous potages? ou trois ou quatre traicts de plume, premierement si aisez à varier, que ie demanderois volontiers à qui touche l'honneur de tant de victoires, à Guesquin, à Glesquin, ou à Gueaquin? Il y auroit bien plus d'apparence icy, qu'en Lucien que Σ. mit Τ. en procez, car
_Non leuia aut ludicra petuntur Præmia:_
Il y va de bon; il est question laquelle de ces lettres doit estre payée de tant de sieges, battailles, blessures, prisons et seruices faits à la couronne de France, par ce sien fameux Connestable.
Nicolas Denisot n'a eu soing que des lettres de son nom, et en a changé toute la contexture, pour en bastir le Conte d'Alsinois qu'il a estrené de la gloire de sa poësie et peinture. Et l'historien Suetone n'a aymé que le sens du sien, et en ayant priué Lénis, qui estoit le surnom de son pere, a laissé Tranquillus successeur de la reputation de ses escrits. Qui croiroit que le Capitaine Bayard n'eust honneur, que celuy qu'il a emprunté des faicts de Pierre Terrail? et qu'Antoine Escalin se laisse voler à sa veuë tant de nauigations et charges par mer et par terre au Capitaine Poulin, et au Baron de la Garde? Secondement ce sont traits de plume communs à mill'hommes. Combien y a-il en toutes les races, de personnes de mesme nom et surnom? Et en diuerses races, siecles et païs, combien? L'histoire a cognu trois Socrates, cinq Platons, huict Aristotes, sept Xenophons, vingt Demetrius, vingt Theodores: et pensez combien elle n'en a pas cognu. Qui empesche mon palefrenier de s'appeller Pompée le grand? Mais apres tout, quels moyens, quels ressors y a il qui attachent à mon palefrenier trespassé, ou à cet autre homme qui eut la teste tranchée en Ægypte, et qui ioignent à eux, cette voix glorifiée, et ces traits de plume, ainsin honnorez, affin qu'ils s'en aduantagent?
Id cinerem et manes credis curare sepultos?
Quel ressentiment ont les deux compagnons en principale valeur entre les hommes: Epaminondas de ce glorieux vers, qui court tant de siecles pour luy en nos bouches,
Consiliis nostris laus est attrita Laconum;
et Africanus de cet autre,
_A sole exoriente, supra Mæotis paludes Nemo est, qui factis me æquiparare queat?_
Les suruiuants se chatouillent de la douceur de ces voix: et par icelles solicitez de ialousie et desir, transmettent inconsiderément par fantasie aux trespassez cettuy leur propre ressentiment: et d'vne pipeuse esperance se donnent à croire d'en estre capables à leur tour. Dieu le sçait. Toutesfois,
_ad hæc se Romanus Graiúsque et Barbarus Induperator Erexit; causas discriminis atque laboris Inde habuit, tanto maior famæ sitis est, quàm Virtutis._
CHAPITRE XLVII.
De l'incertitude de nostre iugement.
C'EST bien ce que dit ce vers,
Επεων δε πολυς νομος ενθα και ενθα.
il y a prou de loy de parler par tout, et pour et contre. Pour exemple:
_Vince Hannibal, et non seppe vsar' poi Ben la vittoriosa sua ventura._
Qui voudra estre de ce party, et faire valoir auecques nos gens, la faute de n'auoir dernierement poursuiuy nostre pointe à Moncontour; ou qui voudra accuser le Roy d'Espaigne, de n'auoir sçeu se seruir de l'aduantage qu'il eut contre nous à Sainct Quentin; il pourra dire cette faute partir d'vne ame enyurée de sa bonne fortune, et d'vn courage, lequel plein et gorgé de ce commencement de bon heur, perd le goust de l'accroistre, des-ja par trop empesché à digerer ce qu'il en a: il en a sa brassée toute comble, il n'en peut saisir dauantage: indigne que la fortune luy aye mis vn tel bien entre mains: car quel profit en sent-il, si neantmoins il donne à son ennemy moyen de se remettre sus? Quell' esperance peut-on auoir qu'il ose vn' autre fois attaquer ceux-cy ralliez et remis, et de nouueau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sçeu poursuiure tous rompus et effrayez?
Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror?
Mais en fin, que peut-il attendre de mieux, que ce qu'il vient de perdre? Ce n'est pas comme à l'escrime, où le nombre des touches donne gain: tant que l'ennemy est en pieds, c'est à recommencer de plus belle: ce n'est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En cette escarmouche où Cæsar eut du pire pres la ville d'Oricum, il reprochoit aux soldats de Pompeius, qu'il eust esté perdu, si leur Capitaine eust sçeu vaincre: et luy chaussa bien autrement les esperons, quand ce fut à son tour. Mais pourquoy ne dira-on aussi au contraire? que c'est l'effect d'vn esprit precipiteux et insatiable, de ne sçauoir mettre fin à sa conuoitise: que c'est abuser des faueurs de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu'il leur a prescripte: et que de se reietter au danger apres la victoire, c'est la remettre encore vn coup à la mercy de la fortune: que l'vne des plus grandes sagesses en l'art militaire, c'est de ne pousser son ennemy au desespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayans défaict les Marses, en voyans encore vne trouppe de reste, qui par desespoir se reuenoient ietter à eux, comme bestes furieuses, ne furent pas d'aduis de les attendre. Si l'ardeur de Monsieur de Foix ne l'eust emporté à poursuiure trop asprement les restes de la victoire de Rauenne, il ne l'eust pas souillée de sa mort. Toutesfois encore seruit la recente memoire de son exemple, à conseruer Monsieur d'Anguien de pareil inconuenient, à Serisoles. Il fait dangereux assaillir vn homme, à qui vous auez osté tout autre moyen d'eschapper que par les armes: car c'est vne violente maistresse d'escole que la necessité: grauissimi sunt morsus irritatæ necessitatis.
Vincitur haud gratis, iugulo qui prouocat hostem.
Voyla pourquoy Pharax empescha le Roy de Lacedemone, qui venoit de gaigner la iournée contre les Mantineens, de n'aller affronter mille Argiens, qui estoient eschappez entiers, de la desconfiture: ains les laisser couler en liberté, pour ne venir à essayer la vertu picquée et despittée par le malheur. Clodomire Roy d'Aquitaine, apres sa victoire, poursuiuant Gondemar Roy de Bourgongne vaincu et fuyant, le força de tourner teste, mais son opiniastreté luy osta le fruict de sa victoire, car il y mourut. Pareillement qui auroit à choisir ou de tenir ses soldats richement et somptueusement armez, ou armez seulement pour la necessité: il se presenteroit en faueur du premier party, duquel estoit Sertorius, Philopœmen, Brutus, Cæsar, et autres, que c'est tousiours vn éguillon d'honneur et de gloire au soldat de se voir paré, et vn' occasion de se rendre plus obstiné au combat, ayant à sauuer ses armes, comme ses biens et heritages. Raison, dit Xenophon, pourquoy les Asiatiques menoyent en leurs guerres, femmes, concubines, auec leurs ioyaux et richesses plus cheres. Mais il s'offriroit aussi de l'autre part, qu'on doit plustost oster au soldat le soing de se conseruer, que de le luy accroistre: qu'il craindra par ce moyen doublement à se hazarder: ioint que c'est augmenter à l'ennemy l'enuie de la victoire, par ces riches despouilles: et a lon remarqué que d'autres fois cela encouragea merueilleusement les Romains à l'encontre des Samnites. Antiochus montrant à Hannibal l'armée qu'il preparoit contr' eux pompeuse et magnifique en toute sorte d'equippage, et luy demandant. Les Romains se contenteront-ils de cette armée? S'ils s'en contenteront? respondit-il, vrayement ouy, pour auares qu'ils soyent. Lycurgus deffendoit aux siens non seulement la sumptuosité en leur equippage, mais encore de despouiller leurs ennemis vaincus, voulant, disoit-il, que la pauureté et frugalité reluisist auec le reste de la battaille. Aux sieges et ailleurs, où l'occasion nous approche de l'ennemy, nous donnons volontiers licence aux soldats de le brauer, desdaigner, et iniurier de toutes façons de reproches: et non sans apparence de raison. Car ce n'est pas faire peu, de leur oster toute esperance de grace et de composition, en leur representant qu'il n'y a plus ordre de l'attendre de celuy, qu'ils ont si fort outragé, et qu'il ne reste remede que de la victoire. Si est-ce qu'il en mesprit à Vitellius: car ayant affaire à Othon, plus foible en valeur de soldats, des-accoustumez de longue main du faict de la guerre, et amollis par les délices de la ville, il les agassa tant en fin, par ses paroles picquantes, leur reprochant leur pusillanimité, et le regret des Dames et festes, qu'ils venoient de laisser à Rome, qu'il leur remit par ce moyen le cœur au ventre, ce que nuls enhortemens n'auoient sçeu faire: et les attira luy-mesme sur ses bras, où lon ne les pouuoit pousser. Et de vray, quand ce sont iniures qui touchent au vif, elles peuuent faire aisément, que celuy qui alloit laschement à la besongne pour la querelle de son Roy, y aille d'vne autre affection pour la sienne propre.
A considerer de combien d'importance est la conseruation d'vn chef en vn' armée, et que la visée de l'ennemy regarde principalement cette teste, à laquelle tiennent toutes les autres, et en dependent: il semble qu'on ne puisse mettre en doubte ce conseil, que nous voyons auoir esté pris par plusieurs grands chefs, de se trauestir et desguiser sur le point de la meslée. Toutesfois l'inconuenient qu'on encourt par ce moyen, n'est pas moindre que celuy qu'on pense fuir: car le Capitaine venant à estre mescognu des siens, le courage qu'ils prennent de son exemple et de sa presence, vient aussi quant et quant à leur faillir; et perdant la veuë de ses marques et enseignes accoustumées, ils le iugent ou mort, ou s'estre desrobé desesperant de l'affaire. Et quant à l'experience, nous luy voyons fauoriser tantost l'vn tantost l'autre party. L'accident de Pyrrhus en la battaille qu'il eut contre le consul Leuinus en Italie, nous sert à l'vn et l'autre visage: car pour s'estre voulu cacher sous les armes de Demogacles, et luy auoir donné les siennes, il sauua bien sans doute sa vie, mais aussi il en cuida encourir l'autre inconuenient de perdre la iournée. Alexandre, Cæsar, Lucullus, aimoient à se marquer au combat par des accoustremens et armes riches, de couleur reluisante et particuliere: Agis, Agesilaus, et ce grand Gilippus au rebours, alloyent à la guerre obscurement couuerts, et sans attour imperial. A la battaille de Pharsale entre autres reproches qu'on donne à Pompeius, c'est d'auoir arresté son armée pied coy attendant l'ennemy: pour autant que cela (ie desroberay icy les mots mesmes de Plutarque, qui valent mieux que les miens) affoiblit la violence, que le courir donne aux premiers coups, et quant et quant oste l'eslancement des combattans les vns contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d'impetuosité, et de fureur, plus qu'autre chose, quand ils viennent à s'entrechocquer de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course: et rend la chaleur des soldats en maniere de dire refroidie et figée. Voyla ce qu'il dit pour ce rolle. Mais si Cæsar eust perdu, qui n'eust peu aussi bien dire, qu'au contraire, la plus forte et roide assiette, est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing, sa force en soy-mesmes, a grand aduantage contre celuy qui est esbranlé, et qui a desia consommé à la course la moitié de son haleine? outre ce que l'armée estant vn corps de tant de diuerses pieces, il est impossible qu'elle s'esmeuue en cette furie, d'vn mouuement si iuste, qu'elle n'en altere ou rompe son ordonnance: et que le plus dispost ne soit aux prises, auant que son compagnon le secoure. En cette villaine battaille des deux freres Perses, Clearchus, Lacedemonien, qui commandoit les Grecs du party de Cyrus, les mena tout bellement à la charge, sans se haster: mais à cinquante pas pres, il les mit à la course: esperant par la brieueté de l'espace, mesnager et leur ordre, et leur haleine: leur donnant cependant l'auantage de l'impetuosité, pour leurs personnes, et pour leurs armes à trait. D'autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere: Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy: s'ils vous attendent de pied coy, courez leur sus. Au passage que l'Empereur Charles cinquiesme fit en Prouence, le Roy François fut au propre d'eslire, ou de luy aller au deuant en Italie, ou de l'attendre en ses terres: et bien qu'il considerast combien c'est d'auantage, de conseruer sa maison pure et nette des troubles de la guerre, afin qu'entiere en ses forces, elle puisse continuellement fournir deniers, et secours au besoing: que la necessité des guerres porte à tous les coups, de faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si doucement ce rauage de ceux de son party, que de l'ennemy, en maniere qu'il s'en peut aysément allumer des seditions, et des troubles parmy nous: que la licence de desrober et piller, qui ne peut estre permise en son païs, est vn grand support aux ennuis de la guerre: et qui n'a autre esperance de gain que sa solde, il est mal aisé qu'il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et de sa retraicte: que celuy qui met la nappe, tombe tousiours des despens: qu'il y a plus d'allegresse à assaillir qu'à deffendre: et que la secousse de la perte d'vne battaille dans nos entrailles, est si violente, qu'il est malaisé qu'elle ne croulle tout le corps, attendu qu'il n'est passion contagieuse, comme celle de la peur, ny qui se prenne si aisément à credit, et qui s'espande plus brusquement: et que les villes qui auront ouy l'esclat de cette tempeste à leurs portes, qui auront recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore, et hors d'haleine, il est dangereux sur la chaude, qu'ils ne se iettent à quelque mauuais party: Si est-ce qu'il choisit de r'appeller les forces qu'il auoit delà les monts, et de voir venir l'ennemy. Car il peut imaginer au contraire, qu'estant chez luy et entre ses amis, il ne pouuoit faillir d'auoir planté de toutes commoditez, les riuieres, les passages à sa deuotion, luy conduiroient et viures et deniers, en toute seureté et sans besoing d'escorte: qu'il auroit ses subiects d'autant plus affectionnez, qu'ils auroient le danger plus pres: qu'ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, ce seroit à luy de donner loy au combat, selon son opportunité et aduantage: et s'il luy plaisoit de temporiser, qu'à l'abry et à son aise, il pourroit voir morfondre son ennemy, et se deffaire soy mesme, par les difficultez qui le combattroyent engagé en vne terre contraire, où il n'auroit deuant ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fist guerre: nul moyen de rafraichir ou d'eslargir son armée, si les maladies s'y mettoient, ny de loger à couuert ses blessez; nuls deniers, nuls viures, qu'à pointe de lance; nul loisir de se reposer et prendre haleine; nulle science de lieux, ny de pays, qui le sçeust deffendre d'embusches et surprises: et s'il venoit à la perte d'vne bataille, aucun moyen d'en sauuer les reliques. Et n'auoit pas faute d'exemples pour l'vn et pour l'autre party. Scipion trouua bien meilleur d'aller assaillir les terres de son ennemy en Afrique, que de deffendre les siennes, et le combatre en Italie où il estoit; d'où bien luy print. Mais au rebours Hannibal en cette mesme guerre, se ruina, d'auoir abandonné la conqueste d'vn pays estranger, pour aller deffendre le sien. Les Atheniens ayans laissé l'ennemy en leurs terres, pour passer en la Sicile, eurent la fortune contraire: mais Agathocles Roy de Syracuse l'eut fauorable, ayant passé en Afrique, et laissé la guerre chez soy. Ainsi nous auons bien accoustumé de dire auec raison, que les euenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune: laquelle ne se veut pas renger et assuiettir à nostre discours et prudence, comme disent ces vers.
_Et malè consultis pretium est prudentia fallax; Nec fortuna probat causas sequitúrque merentes, Sed vaga per cunctos nullo descrimine fertur. Scilicet est aliud quod nos cogátque regátque Maius, et in proprias ducat mortalia leges._
Mais à le bien prendre, il semble que nos conseils et deliberations en despendent bien autant; et que la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours. Nous raisonnons hazardeusement et temerairement, dit Timæus en Platon, par ce que, comme nous, noz discours ont grande participation à la temerité du hazard.
CHAPITRE XLVIII.
Des Destriers.
ME voicy deuenu grammairien, moy qui n'apprins iamais langue, que par routine; et qui ne sçay encore que c'est d'adiectif, coniunctif, et d'ablatif. Il me semble auoir ouy dire que les Romains auoient des cheuaux qu'ils appelloient funales ou dextrarios, qui se menoient à dextre ou à relais, pour les prendre tous fraiz au besoin: et de là vient que nous appellons destriers les cheuaux de seruice. Et noz romans disent ordinairement, adestrer, pour accompagner. Ils appelloyent aussi desultorios equos, des cheuaux qui estoient dressez de façon que courans de toute leur roideur, accouplez coste à coste l'vn de l'autre, sans bride, sans selle, les Gentils-hommes Romains, voire tous armez, au milieu de la course se iettoient et reiettoient de l'vn à l'autre. Les Numides gendarmes menoient en main vn second cheual, pour changer au plus chaud de la meslée: quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter acerrimam sæpe pugnam, in recentem equum, ex fesso, armatis transsultare mos erat. Tanta velocitas ipsis, támque docile equorum genus!
Il se trouue plusieurs cheuaux dressez à secourir leur maistre, courir sus à qui leur presente vne espée nue; se ietter des pieds et des dents sur ceux qui les attaquent et affrontent: mais il leur aduient plus souuent de nuire aux amis, qu'aux ennemis. Ioint que vous ne les desprenez pas à vostre poste quand ils se sont vne fois harpez; et demeurez à la misericorde de leur combat. Il mesprint lourdement à Artibius general de l'armée de Perse combattant contre Onesilus Roy de Salamine, de personne à personne; d'estre monté sur vn cheual façonné en cette escole: car il fut cause de sa mort, le coustillier d'Onesilus l'ayant accueilly d'vne faulx, entre les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre. Et ce que les Italiens disent, qu'en la battaille de Fornuoue, le cheual du Roy Charles se deschargea à ruades et pennades des ennemis qui le pressoyent, qu'il estoit perdu sans cela: ce fut vn grand coup de hazard, s'il est vray. Les Mammelus se vantent, d'auoir les plus adroits cheuaux, de gensdarmes du monde. Que par nature, et par coustume, ils sont faits à cognoistre et distinguer l'ennemy, sur qui il faut qu'ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe qu'on leur fait. Et pareillement, à releuer de la bouche les lances et dards emmy la place, et les offrir au maistre, selon qu'il le commande. On dit de Cæsar, et aussi du grand Pompeius, que parmy leurs autres excellentes qualitez, ils estoient fort bons hommes de cheual: et de Cæsar, qu'en sa ieunesse monté à dos sur vn cheual, et sans bride, il luy faisoit prendre carriere les mains tournées derriere le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage et d'Alexandre deux miracles en l'art militaire, vous diriez qu'elle s'est aussi efforcée à les armer extraordinairement: car chacun sçait, du cheual d'Alexandre Bucefal, qu'il auoit la teste retirant à celle d'vn toreau, qu'il ne se souffroit monter à personne qu'à son maistre, ne peut estre dressé que par luy mesme, fut honoré apres sa mort, et vne ville bastie en son nom. Cæsar en auoit aussi vn autre qui auoit les pieds de deuant comme vn homme, ayant l'ongle coupée en forme de doigts, lequel ne peut estre monté ny dressé que par Cæsar, qui dedia son image apres sa mort à la deesse Venus.
Ie ne demonte pas volontiers quand ie suis à cheual: car c'est l'assiette, en laquelle ie me trouue le mieux et sain et malade. Platon la recommande pour la santé: aussi dit Pline qu'elle est salutaire à l'estomach et aux iointures. Poursuiuons donc, puis que nous y sommes. On lit en Xenophon la loy deffendant de voyager à pied, à homme qui eust cheual. Trogus et Iustinus disent que les Parthes auoient accoustumé de faire à cheual, non seulement la guerre, mais aussi tous leurs affaires publiques et priuez, marchander, parlementer, s'entretenir, et se promener: et que la plus notable difference des libres, et des serfs parmy eux, c'est que les vns vont à cheual, les autres à pied: institution née du Roy Cyrus.
Il y a plusieurs exemples en l'histoire Romaine, et Suetone le remarque plus particulierement de Cæsar, des Capitaines qui commandoient à leurs gens de cheual de mettre pied à terre, quand ils se trouuoient pressez de l'occasion, pour oster aux soldats toute esperance de fuite, et pour l'aduantage qu'ils esperoient en cette sorte de combat: quo, haud dubiè, superat Romanus, dit Tite Liue. Si est-il, que la premiere prouision, dequoy ils se seruoient à brider la rebellion des peuples de nouuelle conqueste, c'estoit leur oster armes et cheuaux. Pourtant voyons nous si souuent en Cæsar: arma proferri, iumenta produci, obsides dari iubet. Le grand Seigneur ne permet auiourd'huy ny à Chrestien, ny à Iuif, d'auoir cheual à soy, sous son empire. Noz ancestres, et notamment du temps de la guerre des Anglois, és combats solennels et iournées assignées, se mettoient la plus part du temps tous à pied, pour ne se fier à autre chose qu'à leur force propre, et vigueur de leur courage, et de leurs membres, de chose si chere que l'honneur et la vie. Vous engagez, quoy qu'en die Chrysanthes en Xenophon, vostre valeur et vostre fortune, à celle de vostre cheual, ses playes et sa mort tirent la vostre en consequence, son effray ou sa fougue vous rendent ou temeraire ou lasche: s'il a faute de bouche ou d'esperon, c'est à vostre honneur à en respondre. A cette cause ie ne trouue pas estrange, que ces combats là fussent plus fermes, et plus furieux que ceux qui se font à cheual,
_cædebant paritér, paritérque ruebant Victores victique, neque his fuga nota, neque illis._
Leurs battailles se voyent bien mieux contestées: ce ne sont à cette heure que routes: primus clamor atque impetus rem decernit. Et chose que nous appellons à la societé d'vn si grand hazard, doit estre en nostre puissance le plus qu'il se peut. Comme ie conseilleroy de choisir les armes les plus courtes, et celles dequoy nous nous pouuons le mieux respondre. Il est bien plus apparent de s'asseurer d'vne espée que nous tenons au poing, que du boulet qui eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a plusieurs pieces, la poudre, la pierre, le rouët, desquelles la moindre qui vienne à faillir, vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le coup, que l'air vous conduict,
_Et, quò ferre velint, permittere vulnera ventis: Ensis habet vires, et gens quæcunque virorum est, Bella gerit gladiis._
Mais quant à cett'arme-là, i'en parleray plus amplement, où ie feray comparaison des armes anciennes aux nostres: et sauf l'estonnement des oreilles, à quoy desormais chacun est appriuoisé, ie croy que c'est vn' arme de fort peu d'effect, et espere que nous en quitterons vn iour l'vsage. Celle dequoy les Italiens se seruoient de iet, et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient Phalarica, vne certaine espece de iaueline, armée par le bout, d'vn fer de trois pieds, affin qu'il peust percer d'outre en outre vn homme armé: et se lançoit tantost de la main, en la campagne, tantost à tout des engins pour deffendre les lieux assiegez: la hante reuestue d'estouppe empoixée et huilée, s'enflammoit de sa course: et s'attachant au corps, ou au bouclier, ostoit tout vsage d'armes et de membres. Toutesfois il me semble que pour venir au ioindre, elle portast aussi empeschement à l'assaillant, et que le champ ionché de ces tronçons bruslants, produisist en la meslée vne commune incommodité.
_Magnum stridens contorta Phalarica venit, Fulminis acta modo._
Ils auoyent d'autres moyens, à quoy l'vsage les dressoit, et qui nous semblent incroyables par inexperience: par où ils suppleoyent au deffaut de nostre poudre et de noz boulets. Ils dardoyent leurs piles, de telle roideur, que souuent ils en enfiloyent deux boucliers et deux hommes armés, et les cousoyent. Les coups de leurs fondes n'estoient pas moins certains et loingtains: saxis globosis funda, mare apertum incessentes: coronas modici circuli, magno ex interuallo loci, assueti traijcere: non capita modó hostium vulnerabant, sed quem locum destinassent. Leurs pieces de batterie representoient, comme l'effect, aussi le tintamarre des nostres: ad ictus mænium cum terribili sonitu editos, pauor et trepidatio cæpit. Les Gaulois noz cousins en Asie, haïssoyent ces armes traistresses, et volantes: duits à combattre main à main auec plus de courage. Non tam patentibus plagis mouentur, vbi latior quàm altior plaga est, etiam gloriosius se pugnare putant: ijdem quum aculeus sagittæ aut glandis abditæ introrsus tenui vulnere in speciem vrit: tum, in rabiem et pudorem tam paruæ perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi. Peinture bien voisine d'vne arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue et fameuse retraitte, rencontrerent vne nation, qui les endommagea merueilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes si longues, qu'à les reprendre à la main on les pouuoit reietter à la mode d'vn dard, et perçoient de part en part vn bouclier et vn homme armé. Les engeins que Dionysius inuenta à Syracuse, à tirer des gros traits massifs, et des pierres d'horrible grandeur, d'vne si longue volée et impetuosité, representoient de bien pres nos inuentions. Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu'auoit sur sa mule vn maistre Pierre Pol Docteur en Theologie, que Monstrelet recite auoir accoustumé se promener par la ville de Paris, assis de costé comme les femmes. Il dit aussi ailleurs, que les Gascons auoient des cheuaux terribles, accoustumez de virer en courant, dequoy les François, Picards, Flamands, et Brabançons, faisoyent grand miracle, pour n'auoir accoustumé de les voir: ce sont ses mots. Cæsar parlant de ceux de Suede: Aux rencontres qui se font à cheual, dit-il, ils se iettent souuent à terre pour combattre à pied, ayant accoustumé leurs cheuaux de ne bouger ce pendant de la place, ausquels ils recourent promptement, s'il en est besoin, et selon leur coustume, il n'est rien si vilain et si lasche que d'vser de selles et bardelles, et mesprisent ceux qui en vsent: de maniere que fort peu en nombre, ils ne craignent pas d'en assaillir plusieurs. Ce que i'ay admiré autresfois, de voir vn cheual dressé à se manier à toutes mains, auec vne baguette, la bride auallée sur ses oreilles, estoit ordinaire aux Massiliens, qui se seruoient de leurs cheuaux sans selle et sans bride.
_Et gens, quæ nudo residens Massilia dorso, Ora leui flectit, frænorum nescia, virga.
Et Numidæ infræni cingunt._
Equi sine frænis, deformis ipse cursus, rigida ceruice et extento capite currentium. Le Roy Alphonce, celuy qui dressa en Espaigne l'ordre des Cheualiers de la Bande, ou de l'Escharpe, leur donna entre autres regles, de ne monter ny mule ny mulet, sur peine d'vn marc d'argent d'amende: comme ie viens d'apprendre dans les lettres de Gueuara, desquelles ceux qui les ont appellées Dorées, faisoient iugement bien autre que celuy que i'en fay. Le Courtisan dit, qu'auant son temps c'estoit reproche à vn Gentilhomme d'en cheuaucher. Les Abyssins au rebours: à mesure qu'ils sont les plus aduancez pres le Pretteian leur Prince, affectent pour la dignité et pompe, de monter des grandes mules. Xenophon recite que les Assyriens tenoient tousiours leurs cheuaux entrauez au logis, tant ils estoient fascheux et farouches: et qu'il falloit tant de temps à les destacher et harnacher, que, pour que cette longueur ne leur apportast dommage s'ils venoient à estre en desordre surprins par les ennemis, ils ne logeoient iamais en camp, qui ne fust fossoyé et remparé. Son Cyrus, si grand maistre au faict de cheualerie, mettoit les cheuaux de son escot: et ne leur faisoit bailler à manger, qu'ils ne l'eussent gaigné par la sueur de quelque exercice. Les Scythes, où la necessité les pressoit en la guerre, tiroient du sang de leurs cheuaux, et s'en abbreuuoient et nourrissoient,
Venit et epoto Sarmata pastus equo.
Ceux de Crotte assiegez par Metellus, se trouuerent en telle disette de tout autre breuuage, qu'ils eurent à se seruir de l'vrine de leurs chenaux. Pour verifier, combien les armées Turquesques se conduisent et maintiennent à meilleure raison, que les nostres: ils disent, qu'outre ce que les soldats ne boiuent que de l'eau, et ne mangent que riz et de la chair salée mise en poudre, dequoy chacun porte aisément sur soy prouision pour vn moys, ils sçauent aussi viure du sang de leurs cheuaux, comme les Tartares et Moscouites, et le salent. Ces nouueaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arriuerent, estimerent tant des hommes que des cheuaux, que ce fussent, ou Dieux ou animaux, en noblesse au dessus de leur nature. Aucuns apres auoir esté vaincus, venans demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l'or et des viandes, ne faillirent d'en aller autant offrir aux cheuaux, auec vne toute pareille harangue à celle des hommes, prenans leur hannissement, pour langage de composition et de trefue. Aux Indes de deçà, c'estoit anciennement le principal et royal honneur de cheuaucher vn elephant, le second d'aller en coche, trainé à quatre cheuaux, le tiers de monter vn chameau, le dernier et plus vil degré, d'estre porté ou charrié par vn cheual seul. Quelcun de nostre temps, escrit auoir veu en ce climat là, des païs, où on cheuauche les bœufs, auec bastines, estriers et brides, et s'estre bien trouué de leur porture.
Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant que ses gents de cheual à trois ou quatre charges auoient failly d'enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil: qu'ils debridassent leurs cheuaux, et brochassent à toute force des esperons: si que rien ne les pouuant arrester, au trauers des armes et des hommes renuersez, ils ouurirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent vne tres-sanglante deffaitte. Autant en commanda Quintus Fuluius Flaccus, contre les Celtiberiens: Id cum maiore vi equorum facietis, si effrænatos in hostes equos immittitis: quod sæpe Romanos equites cum laude fecisse sua, memoriæ proditum est. Detractisque frænis bis vltrò citróque cum magna strage hostium, infractis omnibus hastis, transcurrerunt. Le Duc de Moscouie deuoit anciennement cette reuerence aux Tartares, quand ils enuoioyent vers luy des Ambassadeurs, qu'il leur alloit au deuant à pied, et leur presentoit vn gobeau de lait de iument, breuuage qui leur est en delices, et si en beuuant quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs cheuaux, il estoit tenu de la lecher auec la langue. En Russie, l'armée que l'Empereur Baiazet y auoit enuoyée, fut accablée d'vn si horrible rauage de neiges, que pour s'en mettre à couuert, et sauuer du froid, plusieurs s'aduiserent de tuer et euentrer leurs cheuaux, pour se getter dedans, et iouyr de cette chaleur vitale. Baiazet apres cest aspre estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauuoit belle erre sur vne jument Arabesque, s'il n'eust esté contrainct de la laisser boire son saoul, au passage d'vn ruisseau: ce qui la rendit si flacque et refroidie, qu'il fut bien aisément apres acconsuiuy par ceux qui le poursuiuoyent. On dit bien qu'on les lasche, les laissant pisser: mais le boire, i'eusse plustost estimé qu'il l'eust renforcée. Crœsus passant le long de la ville de Sardis, y trouua des pastis, où il y auoit grande quantité de serpents, desquels les cheuaux de son armée mangeoient de bon appetit: qui fut vn mauuais prodige à ses affaires, dit Herodote. Nous appellons vn cheual entier qui a crin et oreille, et ne passent les autres à la montre. Les Lacedemoniens ayant desfait les Atheniens, en la Sicile, retournans de la victoire en pompe en la ville de Syracuse, entre autres brauades, firent tondre les cheuaux vaincus, et les menerent ainsin en triomphe. Alexandre combatit vne nation, Dahas, ils alloyent deux à deux armez à cheual à la guerre, mais en la meslée l'vn descendoit à terre, et combatoient ore à pied, ore à cheual, l'vn apres l'autre. Ie n'estime point, qu'en suffisance, et en grace à cheual, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheual, à l'vsage de nostre parler, semble plus regarder au courage qu'à l'addresse. Le plus sçauant, le plus seur, le mieux aduenant à mener vn cheual à raison, que i'aye cognu, fut à mon gré Monsieur de Carneualet, qui en seruoit nostre Roy Henry second. I'ay veu homme donner carriere à deux pieds sur sa selle, demonter sa selle, et au retour la releuer, reaccommoder, et s'y rasseoir, fuyant tousiours à bride auallée: ayant passé par dessus vn bonnet, y tirer par derriere de bons coups de son arc: amasser ce qu'il vouloit, se iettant d'vn pied à terre, tenant l'autre en l'estrier; et autres pareilles singeries, dequoy il viuoit. On a veu de mon temps à Constantinople, deux hommes sur vn cheual, lesquels en sa plus roide course, se reiettoyent à tours, à terre, et puis sur la selle, Et vn, qui seulement des dents, bridoit et harnachoit son cheual. Vn autre, qui entre deux cheuaux, vn pied sur vne selle, l'autre sur l'autre, portant vn second sur ses bras, piquoit à toute bride: ce second tout debout, sur luy, tirant en la course, des coups bien certains de son arc. Plusieurs, qui les iambes contre-mont, donnoient carriere, la teste plantee sur leurs selles, entre les pointes des simeterres attachez au harnois. En mon enfance le Prince de Sulmone à Naples, maniant vn rude cheual, de toute sorte de maniemens, tenoit soubz ses genouz et soubs ses orteils des reales: comme si elles y eussent esté clouées: pour montrer la fermeté de son assiette.
CHAPITRE XLIX.
Des coustumes anciennes.
I'EXCVSEROIS volontiers en nostre peuple de n'auoir autre patron et regle de perfection, que ses propres meurs et vsances: car c'est vn commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous hommes, d'auoir leur visée et leur arrest, sur le train auquel ils sont nais. Ie suis content, quand il verra Fabritius ou Lælius, qu'il leur trouue la contenance et le port barbare, puis qu'ils ne sont ni vestus ny façonnez à nostre mode. Mais ie me plains de sa particuliere indiscretion, de se laisser si fort piper et aueugler à l'authorité de l'vsage present, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'aduis tous les mois, s'il plaist à la coustume: et qu'il iuge si diuersement de soy-mesme. Quand il portoit le busc de son pourpoint entre les mammelles, il maintenoit par viues raisons qu'il estoit en son vray lieu: quelques années apres le voyla aualé iusques entre les cuisses, il se moque de son autre vsage, le trouue inepte et insupportable. La façon de se vestir presente, luy fait incontinent condamner l'ancienne, d'vne resolution si grande, et d'vn consentement si vniuersel, que vous diriez que c'est quelque espece de manie, qui luy tourneboule ainsi l'entendement. Par ce que nostre changement est si subit et si prompt en cela, que l'inuention de tous les tailleurs du monde ne sçauroit fournir assez de nouuelletez, il est force que bien souuent les formes mesprisées reuiennent en credit, et celles là mesmes tombent en mespris tantost apres; et qu'vn mesme iugement prenne en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diuerses seulement, mais contraires opinions, d'vne inconstance et legereté incroyable. Il n'y a si fin entre nous, qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction, et esbloüyr tant les yeux internes, que les externes insensiblement. Ie veux icy entasser aucunes façons anciennes, que i'ay en memoire: les vnes de mesme les nostres, les autres differentes: à fin qu'ayant en l'imagination cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le iugement plus esclaircy et plus ferme. Ce que nous disons de combatre à l'espée et la cape, il s'vsoit encores entre les Romains, ce dit Cæsar, sinistras sagis inuoluunt, gladiósque distringunt. Et remarque dés lors en nostre nation ce vice, qui y est encore d'arrester les passans que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de nous dire qui ils sont, et de receuoir à iniure et occasion de querelle, s'ils refusent de nous respondre. Aux bains que les anciens prenoyent tous les iours auant le repas; et les prenoyent aussi ordinairement que nous faisons de l'eau à lauer les mains, ils ne se lauoyent du commencement que les bras et les iambes, mais depuis, et d'vne coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des nations du monde, ils se lauoyent tous nudz, d'eau mixtionnée et perfumée: de maniere, qu'ils tenoient pour tesmoignage de grande simplicité de se lauer d'eau simple. Les plus affetez et delicatz se perfumoyent tout le corps bien trois ou quatre fois par iour. Ils se faisoyent souuent pinceter tout le poil, comme les femmes Françoises ont pris en vsage depuis quelque temps, de faire leur front,
Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis,
quoy qu'ils eussent des oignemens propres à cela.
Psilothro nitet, aut acida latet abdita creta.
Ils aymoient à se coucher mollement, et alleguent pour preuue de patience, de coucher sur le matelats. Ils mangeoyent couchez sur des lits, à peu pres en mesme assiette que les Turcs de nostre temps.
Inde toro pater Æneas sic orsus ab alto.
Et dit on du ieune Caton que depuis la bataille de Pharsale, estant entré en dueil du mauuais estat des affaires publiques, il mangea tousiours assis, prenant vn train de vie austere. Ils baisoyent les mains aux grands pour les honnorer et caresser. Et entre les amis, ils s'entrebaisoyent en se saluant, comme font les Venitiens.
Gratatúsque darem cum dulcibus oscula verbis.
Et touchoyent aux genoux, pour requerir et saluer vn grand. Pasiclez le Philosophe, frere de Crates, au lieu de porter la main au genouil, la porta aux genitoires. Celuy à qui il s'addressoit, l'ayant rudement repoussé, Comment, dit-il, cette partie n'est elle pas vostre, aussi bien que l'autre? Ils mangeoyent comme nous, le fruict à l'yssue de la table. Ils se torchoyent le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des parolles) auec vne esponge: voyla pourquoy spongia est vn mot obscœne en Latin: et estoit cette esponge attachée au bout d'vn baston: comme tesmoigne l'histoire de celuy qu'on menoit pour estre presenté aux bestes, deuant le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires, et n'ayant autre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier, et s'en estouffa. Ils s'essuyoient le catze de laine perfumée, quand ils en auoyent faict,
At tibi nil faciam, sed lota mentula lana.
Il y auoit aux carrefours à Rome, des vaisseaux et demy-cuues, pour y apprester à pisser aux passans:
_Pusi sæpe lacum propter se ac dolia curta, Somno deuincti, credunt extollere vestem._
Ils faisoyent collation entre les repas. Et y auoit en esté, des vendeurs de nege pour refréchir le vin: et en y auoit qui se seruoyent de nege en hyuer, ne trouuans pas le vin encore lors assez froid. Les grands auoyent leurs eschançons et trenchans; et leurs fols, pour leur donner du plaisir. On leur seruoit en hyuer la viande sur les fouyers qui se portoyent sur la table: et auoyent des cuysines portatiues, comme i'en ay veu, dans lesquelles tout leur seruice se trainoit apres eux.
_Has vobis epulas habete lauti, Nos offendimur ambulante cœna._
Et en esté ils faisoyent souuent en leurs sales basses, couler de l'eau fresche et claire, dans des canaux au dessous d'eux, où il y auoit force poisson en vie, que les assistans choisissoyent et prenoyent en la main, pour le faire aprester, chacun à sa poste. Le poisson a tousiours eu ce priuilege, comme il a encores, que les grans se meslent de le sçauoir apprester: aussi en est le goust beaucoup plus exquis, que de la chair, aumoins pour moy. Mais en toute sorte de magnificence, desbauche, et d'inuentions voluptueuses, de mollesse et de sumptuosité, nous faisons à la verité ce que nous pouuons pour les égaler: car nostre volonté est bien aussi gastée que la leur, mais nostre suffisance n'y peut arriuer: nos forces ne sont non plus capables de les ioindre, en ces parties là vitieuses, qu'aux vertueuses: car les vnes et les autres partent d'vne vigueur d'esprit, qui estoit sans comparaison plus grande en eux qu'en nous. Et les ames à mesure qu'elles sont moins fortes, elles ont d'autant moins de moyen de faire ny fort bien, ny fort mal. Le haut bout d'entre eux, c'estoit le milieu. Le deuant et derriere n'auoient en escriuant et parlant aucune signification de grandeur, comme il se voit euidemment par leurs escris: ils diront Oppius et Cæsar, aussi volontiers que Cæsar et Oppius: et diront moy et toy indifferemment, comme toy et moy. Voyla pourquoy i'ay autrefois remarqué en la vie de Flaminius de Plutarque François, vn endroit, où il semble que l'autheur parlant de la ialousie de gloire, qui estoit entre les Ætoliens et les Romains, pour le gain d'vne bataille qu'ils auoyent obtenu en commun, face quelque poix de ce qu'aux chansons Grecques, on nommoit les Ætoliens auant les Romains, s'il n'y a de l'amphibologie aux mots François. Les Dames estans aux estuues, y receuoyent quant et quant des hommes, et se seruoyent là mesme de leurs valets à les frotter et oindre.
_Inguina succinctus nigra tibi seruus aluta Stat, quoties calidis nuda fouêris aquis._
Elles se saupoudroyent de quelque poudre, pour reprimer les sueurs.
Les anciens Gaulois, dit Sidonius Apollinaris, portoyent le poil long par le deuant, et le derriere de la teste tondu, qui est cette façon qui vient à estre renouuellée par l'vsage effeminé et lasche de ce siecle. Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers, pour leur naulage dez l'entrée du bateau, ce que nous faisons apres estre rendus à port.
_Dum as exigitur, dum mula ligatur, Tota abit hora._
Les femmes couchoyent au lict du costé de la ruelle: voyla pourquoy on appelloit Cæsar, spondam Regis Nicomedis. Ils prenoyent aleine en beuuant. Ils baptisoient le vin,
_Quis puer ocius Restinguet ardentis falerni Pocula prætereunte lympha?_
Et ces champisses contenances de nos laquais y estoyent aussi.
_O Iane! à tergo quem nulla ciconia pinsit, Nec manus auriculas imitata est mobilis albas, Nec linguæ quantum sitiet canis Apula tantum._
Les Dames Argiennes et Romaines portoyent le deuil blanc, comme les nostres auoient accoustumé, et deuroient continuer de faire, si i'en estois creu. Mais il y a des liures entiers faits sur cet argument.
CHAPITRE L.
De Democritus et Heraclitus.
LE iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout. A cette cause aux Essais que i'en fay icy, i'y employe toute sorte d'occasion. Si c'est vn subiect que ie n'entende point, à cela mesme ie l'essaye, sondant le gué de bien loing, et puis le trouuant trop profond pour ma taille, ie me tiens à la riue. Et cette reconnoissance de ne pouuoir passer outre, c'est vn traict de son effect, ouy de ceux, dont il se vante le plus. Tantost à vn subiect vain et de neant, i'essaye voir s'il trouuera dequoy luy donner corps, et dequoy l'appuyer et l'estançonner. Tantost ie le promene à vn subiect noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouuer de soy, le chemin en estant si frayé, qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autruy. Là il fait son ieu à eslire la route qui luy semble la meilleure: et de mille sentiers, il dit que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux choisi. Ie prends de la fortune le premier argument: ils me sont egalement bons: et ne desseigne iamais de les traicter entiers. Car ie ne voy le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire veoir. De cent membres et visages, qu'à chasque chose i'en prens vn, tantost à lecher seulement, tantost à effleurer: et par fois à pincer iusqu'à l'os. I'y donne vne poincte, non pas le plus largement, mais le plus profondement que ie sçay. Et aime plus souuent à les saisir par quelque lustre inusité. Ie me hazarderoy de traitter à fons quelque matiere, si ie me connoissoy moins, et me trompois en mon impuissance. Semant icy vn mot, icy vn autre, eschantillons dépris de leur piece, escartez, sans dessein, sans promesse: ie ne suis pas tenu d'en faire bon, ny de m'y tenir moy-mesme, sans varier, quand il me plaist, et me rendre au doubte et incertitude, et à ma maistresse forme, qui est l'ignorance. Tout mouuement nous descouure. Cette mesme ame de Cæsar, qui se fait voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi voir à dresser des parties oysiues et amoureuses. On iuge vn cheual, non seulement à le voir manier sur vne carriere, mais encore à luy voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l'estable. Entre les functions de l'ame, il en est de basses. Qui ne la void encor par là, n'acheue pas de la connoistre. Et à l'aduenture la remarque lon mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent plus en ses hautes assiettes, ioint qu'elle se couche entiere sur chasque matiere et s'y exerce entiere; et n'en traitte iamais plus d'vne à la fois: et la traitte non selon elle, mais selon soy. Les choses à part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et conditions: mais au dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l'entend. La mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton, indifferente à Socrates. La santé, la conscience, l'authorité, la science, la richesse, la beauté, et leurs contraires, se despouillent à l'entrée, et reçoiuent de l'ame nouuelle vesture, et de la teinture qu'il luy plaist: brune, claire, verte, obscure: aigre, douce, profonde, superficielle: et qu'il plaist à chacune d'elles. Car elles n'ont pas verifié en commun leurs stiles, regles et formes: chacune est Royne en son estat. Parquoy ne prenons plus excuse des externes qualitez des choses: c'est à nous, à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre mal ne tient qu'à nous. Offrons y nos offrandes et nos vœus, non pas à la fortune: elle ne peut rien sur nos mœurs: au rebours, elles l'entrainent à leur suitte, et la moulent à leur forme. Pourquoy ne iugeray-ie d'Alexandre à table deuisant et beuuant d'autant? Ou s'il manioit des eschecs, quelle corde de son esprit, ne touche et n'employe ce niais et puerile ieu? Ie le hay et fuy, de ce qu'il n'est pas assez ieu, et qu'il nous esbat trop serieusement; ayant honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose. Il ne fut pas plus embesoigné à dresser son glorieux passage aux Indes: ny cet autre à desnouër vn passage, duquel depend le salut du genre humain. Voyez combien nostre ame trouble cet amusement ridicule, si touts ses nerfs ne bandent. Combien amplement elle donne loy à chacun en cela, de se connoistre, et iuger droittement de soy. Ie ne me voy et retaste, plus vniuersellement, en nulle autre posture. Quelle passion ne nous y exerce? la cholere, le despit, la hayne, l'impatience: et vne vehemente ambition de vaincre, en chose, en laquelle il seroit plus excusable d'estre ambitieux d'estre vaincu. Car la precellence rare et au dessus du commun, messied à vn homme d'honneur, en chose friuole. Ce que ie dy en cet exemple, se peut dire en touts autres. Chasque parcelle, chasque occupation de l'homme, l'accuse, et le montre egalement qu'vn autre. Democritus et Heraclitus ont esté deux philosophes, desquels le premier trouuant vaine et ridicule l'humaine condition, ne sortoit en public, qu'auec vn vsage moqueur et riant: Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit le visage continuellement triste, et les yeux chargez de larmes.
_Alter Ridebat quoties à limine mouerat vnum Protulerátque pedem, flebat contrarius alter._
I'ayme mieux la premiere humeur, non par ce qu'il est plus plaisant de rire que de pleurer: mais par ce qu'elle est plus desdaigneuse, et qu'elle nous condamne plus que l'autre: et il me semble, que nous ne pouuons iamais estre assez mesprisez selon nostre merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation de la chose qu'on plaint: les choses dequoy on se moque, on les estime sans prix. Ie ne pense point qu'il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d'inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils. Ainsi Diogenes, qui baguenaudoit apart soy, roulant son tonneau, et hochant du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches, ou des vessies pleines de vent, estoit bien iuge plus aigre et plus poingnant, et par consequent, plus iuste à mon humeur que Timon, celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu'on hait, on le prend à cœur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné du desir de nostre ruine, fuioit nostre conuersation comme dangereuse, de meschans, et de nature deprauée: l'autre nous estimoit si peu, que nous ne pourrions ny le troubler, ny l'alterer par nostre contagion, nous laissoit de compagnie, non pour la crainte, mais pour le desdain de nostre commerce: il ne nous estimoit capables ny de bien ny de mal faire. De mesme marque fut la response de Statilius, auquel Brutus parla pour le ioindre à la conspiration contre Cæsar: il trouua l'entreprinse iuste, mais il ne trouua pas les hommes dignes, pour lesquels on se mist aucunement en peine: conformément à la discipline de Hegesias, qui disoit, le sage ne deuoir rien faire que pour soy: d'autant que, seul il est digne, pour qui on face. Et à celle de Theodorus, que c'est iniustice, que le sage se hazarde pour le bien de son païs, et qu'il mette en peril la sagesse pour des fols. Nostre propre condition est autant ridicule, que risible.
CHAPITRE LI.
De la vanité des paroles.
VN rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouuer grandes. C'est vn cordonnier qui sçait faire de grands souliers à vn petit pied. On luy eust faict donner le fouët en Sparte, de faire profession d'vn' art piperesse et mensongere: et croy qu'Archidamus qui en estoit Roy, n'ouit pas sans estonnement la response de Thucydidez, auquel il s'enqueroit, qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy: Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier: car quand ie l'ay porté par terre en luictant, il persuade à ceux qui l'ont veu, qu'il n'est pas tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes, font moins de mal: car c'est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel: là où ceux-cy font estat de tromper, non pas nos yeux, mais nostre iugement, et d'abastardir et corrompre l'essence des choses. Les republiques qui se sont maintenuës en vn estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne, elles n'ont pas faict grand compte d'orateurs. Ariston definit sagement la rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon, art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale description le verifient par tout, en leurs preceptes. Les Mahometans en defendent l'instruction à leurs enfants, pour son inutilité. Et les Atheniens, s'aperceuants combien son vsage, qui auoit tout credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent, que sa principale partie, qui est, esmouuoir les affections, fust ostée, ensemble les exordes et perorations. C'est vn vtil inuenté pour manier et agiter vne tourbe, et vne commune desreglée: et est vtil qui ne s'employe qu'aux Estats malades, comme la medecine. En ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d'Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et à la verité, il se void peu de personnages en ces republiques là, qui se soient poussez en grand credit sans le secours de l'eloquence: Pompeius, Cæsar, Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus, ont pris de là, leur grand appuy à se monter à cette grandeur d'authorité, où ils sont en fin arriuez: et s'en sont aydez plus que des armes, contre l'opinion des meilleurs temps. Car L. Volumnius parlant en public en faueur de l'election au Consulat, faitte des personnes de Q. Fabius et P. Decius: Ce sont gents nays à la guerre, grands aux effects: au combat du babil, rudes: esprits vrayement consulaires. Les subtils, eloquents et sçauants, sont bons pour la ville, Preteurs à faire iustice, dit-il. L'eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires ont esté en plus mauuais estat, et que l'orage des guerres ciuiles les agitoit; comme vn champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d'vn Monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et facilité, qui se trouue en la commune, et qui la rend subiecte à estre maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de raison; cette facilité, dis-ie, ne se trouue pas si aisément en vn seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil, de l'impression de cette poison. On n'a pas veu sortir de Macedoine ny de Perse, aucun orateur de renom. I'en ay dit ce mot, sur le subiect d'vn Italien, que ie vien d'entretenir, qui a seruy le feu Cardinal Caraffe de maistre d'hostel iusques à sa mort. Ie luy faisoy compter de sa charge. Il m'a fait vn discours de cette science de gueule, auec vne grauité et contenance magistrale, comme s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de theologie. Il m'a dechifré vne difference d'appetits: celuy qu'on a à ieun, qu'on a apres le second et tiers seruice: les moyens tantost de luy plaire simplement, tantost de l'eueiller et picquer: la police de ses sauces; premierement en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens, et leurs effects: les differences des salades selon leur saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre seruie froide, la façon de les orner et embellir, pour les rendre encores plaisantes à la veuë. Apres cela il est entré sur l'ordre du seruice, plein de belles et importantes considerations.
_Nec minimo sanè discrimine refert Quo gestu lepores, et quo gallina secetur._
Et tout cela enflé de riches et magnifiques parolles: et celles mesmes qu'on employe à traiter du gouuernement d'vn Empire. Il m'est souuenu de mon homme,
_Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum; Illud rectè, iterum sic memento; sedulò Moneo quæ possum pro mea sapientia. Postremo tanquam in speculum, in patinas, Demea, Inspicere iubeo, et moneo quid facto vsus sit._
Si est-ce que les Grecs mesmes louërent grandement l'ordre et la disposition que Paulus Æmylius obserua au festin, qu'il leur fit au retour de Macedoine: mais ie ne parle point icy des effects, ie parle des mots. Ie ne sçay s'il en aduient aux autres comme à moy: mais ie ne me puis garder quand i'oy nos architectes, s'enfler de ces gros mots de pilastres, architraues, corniches d'ouurage Corinthien, et Dorique, et semblables de leur iargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d'Apollidon, et par effect ie trouue que ce sont les chetiues pieces de la porte de ma cuisine.
Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-il pas qu'on signifie quelque forme de langage rare et pellegrin? ce sont titres qui touchent le babil de vostre chambriere. C'est vne piperie voisine à cette-cy, d'appeller les offices de nostre Estat, par les titres superbes des Romains, encore qu'ils n'ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins d'authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui seruira, à mon aduis, vn iour de reproche à nostre siecle, d'employer indignement à qui bon nous semble les surnoms les plus glorieux, dequoy l'ancienneté ait honoré vn ou deux personnages en plusieurs siecles. Platon a emporté ce surnom de diuin, par vn consentement vniuersel, qu'aucun n'a essayé luy enuier: et les Italiens qui se vantent, et auecques raison, d'auoir communément l'esprit plus esueillé, et le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent d'estrener l'Aretin: auquel, sauf vne façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la verité, mais recherchées de loing, et fantastiques, et outre l'eloquence en fin, telle qu'elle puisse estre, ie ne voy pas qu'il y ait rien au dessus des communs autheurs de son siecle: tant s'en faut qu'il approche de cette diuinité ancienne. Et le surnom de Grand, nous l'attachons à des Princes, qui n'ont rien au dessus de la grandeur populaire.
CHAPITRE LII.
De la parsimonie des anciens.
ATTILIVS Regulus, general de l'armée Romaine en Afrique, au milieu de sa gloire et de ses victoires contre les Carthaginois, escriuit à la chose publique, qu'vn valet de labourage, qu'il auoit laissé seul au gouuernement de son bien, qui estoit en tout sept arpents de terre, s'en estoit enfuy, ayant desrobé ses vtils de labourage, et demandoit congé pour s'en retourner et y pouruoir, de peur que sa femme, et ses enfans n'en eussent à souffrir. Le Senat pourueut à commettre vn autre à la conduite de ses biens, et luy fit restablir ce qui luy auoit esté desrobé, et ordonna que sa femme et enfans seroient nourris aux despens du public. Le vieux Caton reuenant d'Espaigne Consul, vendit son cheual de seruice pour espargner l'argent qu'il eust cousté à le ramener par mer en Italie: et estant au gouuernement de Sardaigne, faisoit ses visitations à pied, n'ayant auec luy autre suite qu'vn officier de la chose publique, qui luy portoit sa robbe, et vn vase à faire des sacrifices: et le plus souuent il portoit sa male luy mesme. Il se vantoit de n'auoir iamais eu robbe qui eust cousté plus de dix escus; ny auoir enuoyé au marché plus de dix sols pour vn iour: et de ses maisons aux champs, qu'il n'en auoit aucune qui fust crepie et enduite par dehors. Scipion Æmylianus apres deux triomphes et deux Consulats, alla en legation auec sept seruiteurs seulement. On tient qu'Homere n'en eut iamais qu'vn, Platon trois; Zenon le chef de la secte Stoique, pas vn. Il ne fut taxé que cinq sols et demy pour iour, à Tyberius Gracchus, allant en commission pour la chose publique, estant lors le premier homme des Romains.
CHAPITRE LIII.
D'vn mot de Cæsar.
SI nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l'employissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes. N'est-ce pas vn singulier tesmoignage d'imperfection, ne pouuoir r'assoir nostre contentement en aucune chose, et que par desir mesme et imagination il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu'il nous faut? Dequoy porte bon tesmoignage cette grande dispute, qui a tousiours esté entre les Philosophes, pour trouuer le souuerain bien de l'homme, et qui dure encores et durera eternellement, sans resolution et sans accord.
_Dum abest quod auemus, id exsuperare videtur Cætera; post aliud, cùm contigit, illud auemus, Et sitis æqua tenet._
Quoy que ce soit qui tombe en nostre connoissance et iouïssance, nous sentons qu'il ne nous satisfait pas, et allons beant apres les choses aduenir et inconnuës, d'autant que les presentes ne nous soulent point. Non pas à mon aduis qu'elles n'ayent assez dequoy nous souler, mais c'est que nous les saisissons d'vne prise malade et desreglée.
_Nam cùm vidit hic ad vsum quæ flagitat vsus, Omnia iam fermè mortalibus esse parata; Diuitiis homines et honore et laude potentes Affluere, atque bona natorum excellere fama; Nec minus esse domi, cuiquam tamen anxia corda, Atque animum infestis cogi seruire querelis: Intellexit ibi vitium vas facere ipsum, Omniáque, illius vitio, corrumpier intus Quæ collata foris et commoda quæque venirent._
Nostre appetit est irresolu et incertain: il ne sçait rien tenir, ny rien iouyr de bonne façon. L'homme estimant que ce soit le vice de ces choses qu'il tient, se remplit et se paist d'autres choses qu'il ne sçait point, et qu'il ne cognoist point, où il applique ses desirs et ses esperances, les prend en honneur et reuerence: comme dit Cæsar, Communi fit vitio naturæ, vt inuisis, latitantibus atque incognitis rebus magis confidamus, vehementiùsque exterreamur.
CHAPITRE LIIII.
Des vaines subtilitez.
IL est de ces subtilitez friuoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cerchent quelquefois de la recommandation: comme les poëtes, qui font des ouurages entiers de vers commençans par vne mesme lettre: nous voyons des œufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs, auec la mesure de leurs vers, en les alongeant ou accoursissant, en maniere qu'ils viennent à representer telle, ou telle figure. Telle estoit la science de celuy qui s'amusa à compter en combien de sortes se pouuoient renger les lettres de l'alphabet, et y en trouua ce nombre incroyable, qui se void dans Plutarque. Ie trouue bonne l'opinion de celuy, à qui on presenta vn homme, apris à ietter de la main vn grain de mil, auec telle industrie, que sans faillir, il le passoit tousiours dans le trou d'vne esguille, et luy demanda lon apres quelque present pour loyer d'vne si rare suffisance: surquoy il ordonna bien plaisamment et iustement à mon aduis, qu'on fist donner à cet ouurier deux ou trois minots de mil, affin qu'vn si bel art ne demeurast sans exercice. C'est vn tesmoignage merueilleux de la foiblesse de nostre iugement, qu'il recommande les choses par la rareté ou nouuelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et vtilité n'y sont ioinctes. Nous venons presentement de nous iouër chez moy, à qui pourroit trouuer plus de choses qui se tinsent par les deux bouts extremes, comme, Sire, c'est vn tiltre qui se donne à la plus esleuée personne de nostre Estat, qui est le Roy, et se donne aussi au vulgaire, comme aux marchans, et ne touche point ceux d'entre deux. Les femmes de qualité, on les nomme Dames, les moyennes Damoiselles, et Dames encore celles de la plus basse marche. Les daiz qu'on estend sur les tables, ne sont permis qu'aux maisons des Princes et aux tauernes. Democritus disoit, que les Dieux et les bestes auoient les sentimens plus aiguz que les hommes, qui sont au moyen estage. Les Romains portoient mesme accoutrement les iours de dueil et les iours de feste. Il est certain que la peur extreme, et l'extreme ardeur de courage troublent également le ventre, et le laschent. Le saubriquet de Tremblant, duquel le XII. Roy de Nauarre Sancho fut surnommé, aprend que la hardiesse aussi bien que la peur engendrent du tremoussement aux membres. Ceux qui armoient ou luy ou quelque autre de pareille nature, à qui la peau frissonoit, essayerent à le rasseurer; appetissans le danger auquel il s'alloit ietter: Vous me cognoissez mal, leur dit-il: si ma chair sçauoit iusques où mon courage la portera tantost, elle se transiroit tout à plat. La foiblesse qui nous vient de froideur, et desgoutement aux exercices de Venus, elle nous vient aussi d'vn appetit trop vehement, et d'vne chaleur desreglée. L'extreme froideur et l'extreme chaleur cuisent et rotissent. Aristote dit que les cueux de plomb se fondent, et coulent de froid, et de la rigueur de l'hyuer, comme d'vne chaleur vehemente. Le desir et la satieté remplissent de douleur les sieges au dessus et au dessous de la volupté. La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l'ignorent: ceux-cy sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà: lesquels apres en auoir bien poisé et consideré les qualitez, les auoir mesurez et iugez tels qu'ils sont, s'eslancent au dessus, par la force d'vn vigoureux courage. Ils les desdaignent et foulent aux pieds, ayans vne ame forte et solide, contre laquelle les traicts de la fortune venans à donner, il est force qu'ils reialissent et s'esmoussent, trouuans vn corps dans lequel ils ne peuuent faire impression: l'ordinaire et moyenne condition des hommes, loge entre ces deux extremitez: qui est de ceux qui apperçoiuent les maux, les sentent, et ne les peuuent supporter. L'enfance et la decrepitude se rencontrent en imbecillité de cerueau. L'auarice et la profusion en pareil desir d'attirer et d'acquerir. Il se peut dire auec apparence, qu'il y a ignorance abecedaire, qui va deuant la science: vne autre doctorale, qui vient apres la science: ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle deffait et destruit la premiere. Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s'en fait de bons Chrestiens, qui par reuerence et obeissance, croyent simplement, et se maintiennent sous les loix. En la moyenne vigueur des esprits, et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions: ils suiuent l'apparence du premier sens: et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien train, regardans à nous, qui n'y sommes pas instruits par estude. Les grands esprits plus rassis et clairuoyans, font vn autre genre de bien croyans: lesquels par longue et religieuse inuestigation, penetrent vne plus profonde et abstruse lumiere, és escritures, et sentent le mysterieux et diuin secret de nostre police ecclesiastique. Pourtant en voyons nous aucuns estre arriuez à ce dernier estage, par le second, auec merueilleux fruit, et confirmation: comme à l'extreme limite de la chrestienne intelligence: et iouyr de leur victoire auec consolation, action de graces, reformation de mœurs, et grande modestie. Et en ce rang n'entens-ie pas loger ces autres, qui pour se purger du soupçon de leur erreur passé, et pour nous asseurer d'eux, se rendent extremes, indiscrets, et iniustes, à la conduicte de nostre cause, et la tachent d'infinis reproches de violence. Les païsants simples, sont honnestes gents: et honnestes gents les Philosophes: ou, selon que nostre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d'vne large instruction de sciences vtiles. Les mestis, qui ont dedaigné le premier siege de l'ignorance des lettres, et n'ont peu ioindre l'autre, le cul entre deux selles (desquels ie suis, et tant d'autres) sont dangereux, ineptes, importuns: ceux-cy troublent le monde. Pourtant de ma part, ie me recule tant que ie puis, dans le premier et naturel siege, d'où ie me suis pour neant essayé de partir. La poësie populaire et purement naturelle, a des naïuetés et graces, par où elle se compare à la principale beauté de la poësie parfaitte selon l'art: comme il se void és villanelles de Gascongne et aux chansons, qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aucune science, ny mesme d'escriture. La poësie mediocre, qui s'arreste entre deux, est desdaignée, sans honneur, et sans prix. Mais par ce qu'apres que le pas a esté ouuert à l'esprit, i'ay trouué, comme il aduient ordinairement, que nous auions pris pour vn exercice malaisé et d'vn rare subiect, ce qui ne l'est aucunement, et qu'apres que nostre inuention a esté eschauffée, elle descouure vn nombre infiny de pareils exemples, ie n'en adiousteray que cettuy-cy: que si ces Essays estoient dignes, qu'on en iugeast, il en pourroit aduenir à mon aduis, qu'ils ne plairoient guere aux esprits communs et vulgaires, ny guere aux singuliers et excellens: ceux-là n'y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop: ils pourroient viuoter en la moyenne region.
CHAPITRE LV.
Des Senteurs.
IL se dit d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur espandoit vn' odeur souefue, par quelque rare et extraordinaire complexion: dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps est au contraire: et la meilleure condition qu'ils ayent, c'est d'estre exempts de senteur. La douceur mesme des haleines plus pures, n'a rien de plus parfaict, que d'estre sans aucune odeur, qui nous offence: comme sont celles des enfans bien sains. Voyla pourquoy dit Plaute,
Mulier tum benè olet, vbi nihil olet.
La plus exquise senteur d'vne femme, c'est ne sentir rien. Et les bonnes senteurs estrangeres, on a raison de les tenir pour suspectes, à ceux qui s'en seruent, et d'estimer qu'elles soyent employées pour couurir quelque defaut naturel de ce costé-là. D'où naissent ces rencontres des poëtes anciens, c'est puïr que sentir bon.
_Rides nos, Coracine, nil olentes: Malo quàm benè olere, nil olere._
Et ailleurs,
Posthume, non benè olet, qui benè semper olet.
I'ayme pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes senteurs, et hay outre mesure les mauuaises, que ie tire de plus loing que toute autre:
_Namque sagacius vnus odoror, Polypus, an grauis hirsutis cubet hircus in alis, Quàm canis acer vbi lateat sus._
Les senteurs plus simples et naturelles, me semblent plus aggreables.
Et touche ce soing principalement les dames. En la plus espesse barbarie, les femmes Scythes, apres s'estre lauées, se saupoudrent et encroustent tout le corps et le visage, de certaine drogue, qui naist en leur terroir, odoriferante. Et pour approcher les hommes, ayans osté ce fard, elles s'en trouuent et polies et parfumées. Quelque odeur que ce soit, c'est merueille combien elle s'attache à moy, et combien i'ay la peau propre à s'en abreuuer. Celuy qui se plaint de nature dequoy elle a laissé l'homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort: car elles se portent elles mesmes. Mais à moy particulierement, les moustaches que i'ay pleines, m'en seruent: si i'en approche mes gans, ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra tout vn iour: elles accusent le lieu d'où ie viens: les estroits baisers de la ieunesse, sauoureux, gloutons et gluans, s'y colloient autrefois, et s'y tenoient plusieurs heures apres. Et si pourtant ie me trouue peu subiect aux maladies populaires, qui se chargent par la conuersation, et qui naissent de la contagion de l'air; et me suis sauué de celles de mon temps, dequoy il y en a eu plusieurs sortes en nos villes, et en noz armées. On lit de Socrates, que n'estant iamais party d'Athenes pendant plusieurs recheutes de peste, qui la tourmenterent tant de fois, luy seul ne s'en trouua iamais plus mal. Les medecins pourroient, ce crois-ie, tirer des odeurs, plus d'vsage qu'ils ne font: car i'ay souuent apperçeu qu'elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu'elles sont. Qui me fait approuuer ce qu'on dit, que l'inuention des encens et parfuns aux Eglises, si ancienne et espandue en toutes nations et religions, regarde à cela, de nous resiouir, esueiller et purifier le sens, pour nous rendre plus propres à la contemplation. Ie voudrois bien pour en iuger, auoir eu ma part de l'ouurage de ces cuisiniers, qui sçauent assaisonner les odeurs estrangeres, auec la saueur des viandes. Comme on remarqua singulierement au seruice du Roy de Thunes, qui de nostre aage print terre à Naples, pour s'aboucher auec l'Empereur Charles. On farcissoit ses viandes de drogues odoriferantes, en telle somptuosité, qu'vn Paon, et deux Faisans, se trouuerent sur ses parties, reuenir à cent ducats, pour les apprester selon leur maniere. Et quand on les despeçoit, non la salle seulement, mais toutes les chambres de son Palais, et les rues d'autour, estoient remplies d'vne tres-soüefue vapeur, qui ne s'esuanouissoit pas si soudain. Le principal soing que i'aye à me loger, c'est de fuir l'air puant et pesant. Ces belles villes, Venise et Paris, alterent la faueur que ie leur porte, par l'aigre senteur, l'vne de son maraits, l'autre de sa boue.
CHAPITRE LVI.
Des prieres.
IE propose des fantasies informes et irresolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles: non pour establir la verité, mais pour la chercher. Et les soubmets au iugement de ceux, à qui il touche de regler non seulement mes actions et mes escrits, mais encore mes pensées. Esgalement m'en sera acceptable et vtile la condemnation, comme l'approbation, tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre ignoramment ou inaduertamment couché en cette rapsodie contraire aux sainctes resolutions et prescriptions de l'Eglise Catholique Apostolique et Romaine, en laquelle ie meurs, et en laquelle ie suis nay. Et pourtant me remettant tousiours à l'authorité de leur censure, qui peut tout sur moy, ie me mesle ainsi temerairement à toute sorte de propos: comme icy. Ie ne sçay si ie me trompe: mais puis que par vne faueur particuliere de la bonté diuine, certaine façon de priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m'a tousiours semblé que nous en deuions auoir l'vsage plus ordinaire, que nous n'auons. Et si i'en estoy creu, à l'entrée et à l'issue de noz tables, à nostre leuer et coucher, et à toutes actions particulieres, ausquelles on a accoustumé de mesler des prieres, ie voudroy que ce fust le patenostre, que les Chrestiens y employassent, sinon seulement, au moins tousiours. L'Eglise peut estendre et diuersifier les prieres selon le besoin de nostre instruction: car ie sçay bien que c'est tousiours mesme substance, et mesme chose. Mais on deuoit donner à celle là ce priuilege, que le peuple l'eust continuellement en la bouche: car il est certain qu'elle dit tout ce qu'il faut, et qu'elle est trespropre à toutes occasions. C'est l'vnique priere, dequoy ie me sers par tout, et la repete au lieu d'en changer. D'où il aduient, que ie n'en ay aussi bien en memoire, que cette là. I'auoy presentement en la pensée, d'où nous venoit cett' erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l'appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de l'aide, sans considerer si l'occasion est iuste ou iniuste; et d'escrier son nom, et sa puissance, en quelque estat, et action que nous soyons, pour vitieuse qu'elle soit. Il est bien nostre seul et vnique protecteur, et peut toutes choses à nous ayder: mais encore qu'il daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant autant iuste, comme il est bon, et comme il est puissant: mais il vse bien plus souuent de sa iustice, que de son pouuoir, et nous fauorise selon la raison d'icelle, non selon noz demandes. Platon en ses loix fait trois sortes d'iniurieuse creance des Dieux, Qu'il n'y en ayt point, Qu'ils ne se meslent pas de noz affaires, Qu'ils ne refusent rien à noz vœux, offrandes et sacrifices. La premiere erreur, selon son aduis, ne dura iamais immuable en homme, depuis son enfance, iusques à sa vieillesse. Les deux suiuantes peuuent souffrir de la constance.
Sa iustice et sa puissance sont inseparables. Pour neant implorons nous sa force en vne mauuaise cause. Il faut auoir l'ame nette, au moins en ce moment, auquel nous le prions, et deschargée de passions vitieuses: autrement nous luy presentons nous mesmes les verges, dequoy nous chastier. Au lieu de rabiller nostre faute, nous la redoublons; presentans à celuy, à qui nous auons à demander pardon, vne affection pleine d'irreuerence et de haine. Voyla pourquoy ie ne louë pas volontiers ceux, que ie voy prier Dieu plus souuent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere, ne me tesmoignent quelque amendement et reformation.
_Si nocturnus adulter, Tempora sanctonico velas adoperta cucullo._
Et l'assiette d'vn homme meslant à vne vie execrable la deuotion, semble estre aucunement plus condemnable, que celle d'vn homme conforme à soy, et dissolu par tout. Pourtant refuse nostre Eglise tous les iours, la faueur de son entrée et societé, aux mœurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par vsage et par coustume: ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons noz prieres: ce n'est en fin que mine. Et me desplaist de voir faire trois signes de croix au Benedicite, autant à Graces (et plus m'en desplait-il de ce que c'est vn signe que i'ay en reuerence et continuel vsage, mesmement quand ie baaille) et cependant toutes les autres heures du iour, les voir occupées à la haine, l'auarice, l'iniustice. Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C'est miracle, de voir continuer des actions si diuerses d'vne si pareille teneur, qu'il ne s'y sente point d'interruption et d'alteration aux confins mesmes, et passage de l'vne à l'autre. Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en mesme giste, d'vne societé si accordante et si paisible, le crime et le iuge? Vn homme, de qui la paillardise, sans cesse regente la teste, et qui la iuge tres-odieuse à la veuë diuine, que dit-il à Dieu, quand il luy en parle? Il se rameine, mais soudain il rechoit. Si l'obiect de la diuine iustice, et sa presence frappoient, comme il dit, et chastioient son ame, pour courte qu'en fust la penitence, la crainte mesme y reietteroit si souuent sa pensée, qu'incontinent il se verroit maistre de ces vices, qui sont habitués et acharnés en luy. Mais quoy! ceux qui couchent vne vie entiere, sur le fruit et emolument du peché, qu'ils sçauent mortel? Combien auons nous de mestiers et vacations receuës, dequoy l'essence est vicieuse? Et celuy qui se confessant à moy, me recitoit, auoir tout vn aage faict profession et les effects d'une religion damnable selon luy, et contradictoire à celle qu'il auoit en son cœur, pour ne perdre son credit et l'honneur de ses charges: comment patissoit-il ce discours en son courage? De quel langage entretiennent ils sur ce subiect, la iustice diuine? Leur repentance consistant en visible et maniable reparation, ils perdent et enuers Dieu, et enuers nous, le moyen de l'alleguer. Sont-ils si hardis de demander pardon, sans satisfaction et sans repentance? Ie tien que de ces premiers il en va, comme de ceux-cy: mais l'obstination n'y est pas si aisée à conuaincre. Cette contrarieté et volubilité d'opinion si soudaine, si violente, qu'ils nous feignent, sent pour moy son miracle. Ils nous representent l'estat d'vne indigestible agonie. Que l'imagination me sembloit fantastique, de ceux qui ces années passées, auoient en vsage de reprocher tout chascun, en qui il reluisoit quelque clarté d'esprit, professant la religion Catholique, que c'estoit à feinte: et tenoient mesme, pour luy faire honneur, quoy qu'il dist par apparence, qu'il ne pouuoit faillir au dedans, d'auoir sa creance reformée à leur pied. Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu'on se persuade, qu'il ne se puisse croire au contraire: et plus fascheuse encore, qu'on se persuade d'vn tel esprit, qu'il prefere ie ne sçay quelle disparité de fortune presente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! Ils m'en peuuent croire: Si rien eust deu tenter ma ieunesse, l'ambition du hazard et difficulté, qui suiuoient cette recente entreprinse, y eust eu bonne part. Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'Eglise deffend l'vsage promiscue, temeraire et indiscret des sainctes et diuines chansons, que le Sainct Esprit a dicté en Dauid. Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu'auecque reuerence et attention pleine d'honneur et de respect. Cette voix est trop diuine, pour n'auoir autre vsage que d'exercer les poulmons, et plaire à nos oreilles. C'est de la conscience qu'elle doit estre produite, et non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'vn garçon de boutique parmy ses vains et friuoles pensemens, s'en entretienne et s'en iouë. Ny n'est certes raison de voir tracasser par vne sale, et par vne cuysine, le Sainct liure des sacrez mysteres de nostre creance. C'estoyent autrefois mysteres, ce sont à present desduits et esbats. Ce n'est pas en passant, et tumultuairement, qu'il faut manier vn estude si serieux et venerable. Ce doit estre vne action destinée, et rassise, à laquelle on doit tousiours adiouster cette preface de nostre office, sursum corda, et y apporter le corps mesme disposé en contenance, qui tesmoigne vne particuliere attention et reuerence. Ce n'est pas l'estude de tout le monde: c'est l'estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les meschans, les ignorants s'y empirent. Ce n'est pas vne histoire à compter: c'est vne histoire à reuerer, craindre et adorer. Plaisantes gents, qui pensent l'auoir rendue maniable au peuple, pour l'auoir mise en langage populaire. Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouuent par escrit? Diray-ie plus? Pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent. L'ignorance pure, et remise toute en autruy, estoit bien plus salutaire et plus sçauante, que n'est cette science verbale, et vaine, nourrice de presomption et de temerité. Ie croy aussi que la liberté à chacun de dissiper vne parole si religieuse et importante, à tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de danger que d'vtilité. Les Iuifs, les Mahometans, et quasi tous autres, ont espousé, et reuerent le langage, auquel originellement leurs mysteres auoient esté conceuz, et en est deffendue l'alteration et changement; non sans apparence. Sçauons nous bien qu'en Basque, et en Bretaigne, il y ayt des Iuges assez, pour establir cette traduction faicte en leur langue? L'Eglise vniuerselle n'a point de iugement plus ardu à faire, et plus solemne. En preschant et parlant, l'interpretation est vague, libre, muable, et d'vne parcelle: ainsi ce n'est pas de mesme. L'vn de noz historiens Grecs accuse iustement son siecle, de ce que les secrets de la religion Chrestienne, estoient espandus emmy la place, és mains des moindres artisans: que chacun en pouuoit debattre et dire selon son sens. Et que ce nous deuoit estre grande honte, nous qui par la grace de Dieu, iouïssons des purs mysteres de la pieté, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, veu que les Gentils interdisoient à Socrates, à Platon, et aux plus sages, de s'enquerir et parler des choses commises aux Prestres de Delphes. Dit aussi, que les factions des Princes, sur le subiect de la Theologie, sont armées non de zele, mais de cholere. Que le zele tient de la diuine raison et iustice, se conduisant ordonnément et moderément: mais qu'il se change en haine et enuie: et produit au lieu du froment et du raisin, de l'yuroye et des orties, quand il est conduit d'vne passion humaine. Et iustement aussi, cet autre, conseillant l'Empereur Theodose, disoit, les disputes n'endormir pas tant les schismes de l'Eglise, que les esueiller, et animer les heresies. Que pourtant il faloit fuïr toutes contentions et argumentations Dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foy, establies par les anciens. Et l'Empereur Andronicus, ayant rencontré en son palais, des principaux hommes, aux prises de parole, contre Lapodius, sur vn de noz points de grande importance, les tança, iusques à menacer de les ietter en la riuiere, s'ils continuoyent. Les enfants et les femmes, en noz iours, regentent les hommes plus vieux et experimentez, sur les loix Ecclesiastiques: là où la premiere de celles de Platon leur deffend de s'enquerir seulement de la raison des loix ciuiles, qui doiuent tenir lieu d'ordonnances diuines. Et permettant aux vieux, d'en communiquer entre eux, et auec le Magistrat: il adiouste, pourueu que ce ne soit en presence des ieunes, et personnes profanes. Vn Euesque a laissé par escrit, qu'en l'autre bout du monde, il y a vne Isle, que les anciens nommoient Dioscoride: commode en fertilité de toutes sortes d'arbres et fruits, et salubrité d'air: de laquelle le peuple est Chrestien, ayant des Eglises et des Autels, qui ne sont parez que de croix, sans autres images: grand obseruateur de ieusnes et de festes: exacte païeur de dismes aux Prestres: et si chaste, que nul d'eux ne peut cognoistre qu'vne femme en sa vie. Au demeurant, si contant de sa fortune, qu'au milieu de la mer, il ignore l'vsage des nauires: et si simple, que de la religion qu'il obserue si songneusement, il n'en entend vn seul mot. Chose incroyable, à qui ne sçauroit, les Payens si deuots idolatres, ne cognoistre de leurs Dieux, que simplement le nom et la statue. L'ancien commencement de Menalippe, tragedie d'Euripides, portoit ainsi.
_O Iuppiter, car de toy rien sinon Ie ne cognois seulement que le nom._
I'ay veu aussi de mon temps, faire plainte d'aucuns escrits, de ce qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de Theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison; Que la doctrine diuine tient mieux son rang à part, comme Royne et dominatrice: Qu'elle doit estre principale par tout, point suffragante et subsidiaire: Et qu'à l'auenture se prendroient les exemples à la Grammaire, Rhetorique, Logique, plus sortablement d'ailleurs que d'vne si sainte matiere; comme aussi les arguments des Theatres, ieux et spectacles publiques. Que les raisons diuines se considerent plus venerablement et reueremment seules, et en leur stile, qu'appariées aux discours humains. Qu'il se voit plus souuent cette faute, que les Theologiens escriuent trop humainement, que cett'autre, que les humanistes escriuent trop peu theologalement. La Philosophie, dit Sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole saincte, comme seruante inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant de l'entrée, le sacraire des saincts Thresors de la doctrine celeste. Que le dire humain a ses formes plus basses, et ne se doit seruir de la dignité, majesté, regence, du parler diuin. Ie luy laisse pour moy, dire, verbis indisciplinatis, fortune, destinée, accident, heur, et malheur, et les Dieux, et autres frases, selon sa mode. Ie propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies, et separement considerées: non comme arrestées et reglées par l'ordonnance celeste, incapable de doubte et d'altercation. Matiere d'opinion, non matiere de foy. Ce que ie discours selon moy, non ce que ie croy selon Dieu, d'vne façon laïque, non clericale: mais tousiours tres-religieuse. Comme les enfants proposent leurs essays, instruisables, non instruisants. Et ne diroit-on pas aussi sans apparence, que l'ordonnance de ne s'entremettre que bien reseruément d'escrire de la Religion, à tous autres qu'à ceux qui en font expresse profession, n'auroit pas faute de quelque image d'vtilité et de iustice; et à moy auec, peut estre de m'en taire. On m'a dict que ceux mesmes, qui ne sont pas des nostres, deffendent pourtant entre eux l'vsage du nom de Dieu, en leurs propos communs. Ils ne veulent pas qu'on s'en serue par vne maniere d'interiection, ou d'exclamation, ny pour tesmoignage, ny pour comparaison: en quoy ie trouue qu'ils ont raison. Et en quelque maniere que ce soit, que nous appelons Dieu à notre commerce et societé, il faut que ce soit serieusement, et religieusement.
Il y a, ce me semble, en Xenophon vn tel discours, où il montre que nous deuons plus rarement prier Dieu: d'autant qu'il n'est pas aisé, que nous puissions si souuent remettre nostre ame, en cette assiette reglée, reformée, et deuotieuse, où il faut qu'elle soit pour ce faire: autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là, sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune? Toutesfois nous inuoquons Dieu et son ayde, au complot de noz fautes, et le conuions à l'iniustice.
Quæ, nisi seductis, nequeas committere diuis.
L'auaricieux le prie pour la conseruation vaine et superflue de ses thresors: l'ambitieux pour ses victoires, et conduite de sa fortune: le voleur l'employe à son ayde, pour franchir le hazard et les difficultez, qui s'opposent à l'execution de ses meschantes entreprinses: ou le remercie de l'aisance qu'il a trouué à desgosiller vn passant. Au pied de la maison, qu'ils vont escheller ou petarder, ils font leurs prieres, l'intention et l'esperance pleine de cruauté, de luxure, et d'auarice.
_Hoc ipsum, quo tu Iouis aurem impellere tentas, Dic agedum Staio: proh Iuppiter! ô bone, clamet, Iuppiter! at sese non clamet Iuppiter ipse._
La Royne de Nauarre Margueritte, recite d'vn ieune Prince, et encore qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur l'a rendu cognoissable assez, qu'allant à vne assignation amoureuse, et coucher auec la femme d'vn Aduocat de Paris, son chemin s'addonnant au trauers d'vne Eglise, il ne passoit iamais en ce lieu sainct, allant ou retournant de son entreprinse, qu'il ne fist ses prieres et oraisons. Ie vous laisse à iuger, l'ame pleine de ce beau pensement, à quoy il employoit la faueur diuine. Toutesfois elle allegue cela pour vn tesmoignage de singuliere deuotion. Mais ce n'est pas par cette preuue seulement qu'on pourroit verifier que les femmes ne sont gueres propres à traiter les matieres de la Theologie. Vne vraye priere, et vne religieuse reconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en vne ame impure et soubsmise, lors mesmes, à la domination de Satan. Celuy qui appelle Dieu à son assistance, pendant qu'il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse, qui appelleroit la iustice à son ayde; ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge.
_Tacito mala vota susurro Concipimus._
Il est peu d'hommes qui ozassent mettre en euidence les requestes secrettes qu'ils font à Dieu.
_Haud cuiuis promptum est, murmérque humilésque susurros Tollere de templis, et aperto viuere voto._
Voyla pourquoy les Pythagoriens vouloyent qu'elles fussent publiques, et ouyes d'vn chacun; afin qu'on ne le requist de chose indecente et iniuste, comme celuy-là:
_Clarè cùm dixit: Apollo! Labra mouet, metuens audiri: Pulchra Lauerna, Da mihi fallere, da iustum sanctúmque videri; Noctem peccatis, et fraudibus obiice nubem._
Les Dieux punirent grieuement les iniques vœux d'Oedipus en les luy ottroyant. Il auoit prié, que ses enfants vuidassent entre eux par armes la succession de son Estat, il fut si miserable, de se voir pris au mot. Il ne faut pas demander, que toutes choses suiuent nostre volonté, mais qu'elles suiuent la prudence. Il semble, à la verité, que nous nous seruons de nos prieres, comme d'vn iargon, et comme ceux qui employent les paroles sainctes et diuines à des sorcelleries et effects magiciens: et que nous facions nostre compte que ce soit de la contexture, ou son, ou suitte des motz, ou de nostre contenance, que depende leur effect. Car ayans l'ame pleine de concupiscence, non touchée de repentance, ny d'aucune nouuelle reconciliation enuers Dieu, nous luy allons presenter ces parolles que la memoire preste à nostre langue: et esperons en tirer vne expiation de nos fautes. Il n'est rien si aisé, si doux, et si fauorable que la loy diuine: elle nous appelle à soy, ainsi fautiers et detestables comme nous sommes: elle nous tend les bras, et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords, et bourbeux, que nous soyons, et que nous ayons à estre à l'aduenir. Mais encore en recompense, la faut-il regarder de bon œil: encore faut-il receuoir ce pardon auec action de graces: et au moins pour cet instant que nous nous addressons à elle, auoir l'ame desplaisante de ses fautes, et ennemie des passions qui nous ont poussé à l'offencer. Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n'acceptent le present d'vn meschant.
_Immunis aram si tetigit manus, Non sumptuosa blandior hostia Molliuit auersos Penates, Farre pio et saliente mica._
CHAPITRE LVII.
De l'Aage.
IE ne puis receuoir la façon, dequoy nous establissons la durée de nostre vie. Ie voy que les sages l'accoursissent bien fort au prix de la commune opinion. Comment, dit le ieune Caton, à ceux qui le vouloyent empescher de se tuer, suis-ie à cette heure en aage, où lon me puisse reprocher d'abandonner trop tost la vie? Si n'auoit-il que quarante et huict ans. Il estimoit cet aage là bien meur et bien auancé, considerant combien peu d'hommes y arriuent. Et ceux qui s'entretiennent de ce que ie ne sçay quel cours qu'ils nomment naturel, promet quelques années au delà, ils le pourroient faire, s'ils auoient priuilege qui les exemptast d'vn si grand nombre d'accidens, ausquels chacun de nous est en bute par vne naturelle subiection, qui peuuent interrompre ce cours qu'ils se promettent. Quelle resuerie est-ce de s'attendre de mourir d'vne defaillance de forces, que l'extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée: veu que c'est l'espece de mort la plus rare de toutes, et la moins en vsage? Nous l'appellons seule naturelle, comme si c'estoit contre nature, de voir vn homme se rompre le col d'vne cheute, s'estoufer d'vn naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à vne pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconuenients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots: on doit à l'auenture appeler plustost naturel, ce qui est general, commun, et vniuersel. Mourir de vieillesse, c'est vne mort rare, singuliere et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les autres: c'est la derniere et extreme sorte de mourir: plus elle est esloignée de nous, d'autant est elle moins esperable: c'est bien la borne, au delà de laquelle nous n'irons pas, et que la loy de Nature a prescript, pour n'estre point outre-passée: mais c'est vn sien rare priuilege de nous faire durer iusques là. C'est vne exemption qu'elle donne par faueur particuliere, à vn seul, en l'espace de deux ou trois siecles, le deschargeant des trauerses et difficultez qu'elle a ietté entre deux, en cette longue carriere. Par ainsi mon opinion est, de regarder que l'aage auquel nous sommes arriuez, c'est vn aage auquel peu de gens arriuent. Puis que d'vn train ordinaire les hommes ne viennent pas iusques là, c'est signe que nous sommes bien auant. Et puis que nous auons passé les limites accoustumez, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne deuons esperer d'aller guere outre. Ayant eschappé tant d'occasions de mourir, où nous voyons tresbucher le monde, nous deuons recognoistre qu'vne fortune extraordinaire, comme celle-là qui nous maintient, et hors de l'vsage commun, ne nous doibt guere durer.
C'est vn vice des loix mesmes, d'auoir cette fauce imagination: elles ne veulent pas qu'vn homme soit capable du maniement de ses biens, qu'il n'ait vingt et cinq ans, et à peine conseruera-il iusques lors le maniment de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances Romaines, et declara qu'il suffisoit à ceux qui prenoient charge de iudicature, d'auoir trente ans. Seruius Tullius dispensa les Cheualiers qui auoient passé quarante sept ans des coruées de la guerre: Auguste les remit à quarante et cinq. De renuoyer les hommes au seiour auant cinquante cinq ou soixante ans, il me semble n'y auoir pas grande apparence. Ie serois d'aduis qu'on estendist nostre vacation et occupation autant qu'on pourroit, pour la commodité publique: mais ie trouue la faute en l'autre costé, de ne nous y embesongner pas assez tost. Cettuy-cy auoit esté iuge vniuersel du monde à dixneuf ans, et veut que pour iuger de la place d'vne goutiere on en ait trente. Quant à moy i'estime que nos ames sont desnoüées à vingt ans, ce qu'elles doiuent estre, et qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront. Iamais ame qui n'ait donné en cet aage là, arre bien euidente de sa force, n'en donna depuis la preuue. Les qualitez et vertus naturelles produisent dans ce terme là, ou iamais, ce qu'elles ont de vigoureux et de beau.
_Si l'espine nou picque quand nai, A pene que pique iamai,_
disent-ils en Daulphiné. De toutes les belles actions humaines, qui sont venues à ma cognoissance, de quelque sorte qu'elles soyent, ie penserois en auoir plus grande part, à nombrer celles qui ont esté produites et aux siecles anciens et au nostre, auant l'aage de trente ans, qu'apres. Ouy, en la vie de mesmes hommes souuent. Ne le puis-ie pas dire en toute seureté, de celles de Hannibal et de Scipion son grand aduersaire? La belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur ieunesse: grands hommes depuis au prix de touts autres, mais nullement au prix d'eux-mesmes. Quant à moy ie tien pour certain que depuis cet aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué, qu'augmenté, et plus reculé, qu'auancé. Il est possible qu'à ceux qui employent bien le temps, la science, et l'experience croissent auec la vie: mais la viuacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s'allanguissent.
_Vbi iam validis quassatum est viribus æui Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus, Claudicat ingenium, delirat linguáque ménsque._
Tantost c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par fois aussi c'est l'ame: et en ay assez veu, qui ont eu la ceruelle affoiblie, auant l'estomach et les iambes. Et d'autant que c'est vn mal peu sensible à qui le souffre, et d'vne obscure montre, d'autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, ie me plains des loix, non pas dequoy elles nous laissent trop tard à la besogne, mais dequoy elles nous y employent trop tard. Il me semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d'escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en deuroit pas faire si grande part à la naissance, à l'oisiueté et à l'apprentissage.
FIN DV PREMIER LIVRE.
LIVRE SECOND.
CHAPITRE I.
De l'inconstance de nos actions.
CEVX qui s'exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouuent en aucune partie si empeschez, qu'à les r'apiesser et mettre à mesme lustre: car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de mesme boutique. Le ieune Marius se trouue tantost fils de Mars, tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huictiesme, entra, dit-on, en sa charge comme vn renard, s'y porta comme vn lion, et mourut comme vn chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraye image de cruauté, comme on luy presentast à signer, suyuant le stile, la sentence d'vn criminel condamné, qui eust respondu: Pleust à Dieu que ie n'eusse iamais sceu escrire: tant le cœur luy serroit de condamner vn homme à mort? Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que ie trouue estrange, de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir ces pieces: veu que l'irresolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature; tesmoing ce fameux verset de Publius le farseur,
Malum consilium est, quod mutari non potest.
Il y a quelque apparence de faire iugement d'vn homme, par les plus communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m'a semblé souuent que les bons autheurs mesmes ont tort de s'opiniastrer à former de nous vne constante et solide contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant cette image, vont rangeant et interpretant toutes les actions d'vn personnage, et s'ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent à la dissimulation. Auguste leur est eschappé: car il se trouue en cet homme vne varieté d'actions si apparente, soudaine, et continuelle, tout le cours de sa vie, qu'il s'est faict lâcher entier et indecis, aux plus hardis iuges. Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l'inconstance. Qui en iugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souuent à dire vray. En toute l'ancienneté il est malaisé de choisir vne douzaine d'hommes, qui ayent dressé leur vie à vn certain et asseuré train, qui est le principal but de la sagesse. Car pour la comprendre tout en vn mot, dit vn ancien, et pour embrasser en vne toutes les regles de nostre vie, c'est vouloir, et ne vouloir pas tousiours mesme chose: Ie ne daignerois, dit-il, adiouster, pourueu que la volonté soit iuste: car si elle n'est iuste, il est impossible qu'elle soit tousiours vne. De vray, i'ay autrefois appris, que le vice, n'est que des-reglement et faute de mesure; et par consequent, il est impossible d'y attacher la constance. C'est vn mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute vertu, c'est consultation et deliberation, et la fin et perfection, constance. Si par discours nous entreprenions certaine voye, nous la prendrions la plus belle, mais nul n'y a pensé,
_Quod petiit, spernit; repetit quod nuper omisit; Æstuat, et vitæ disconuenit ordine toto._
Nostre façon ordinaire c'est d'aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contremont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons: et changeons comme cet animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous auons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas: ce n'est que branle et inconstance:
Ducimur vt neruis alienis mobile lignum.
Nous n'allons pas, on nous emporte: comme les choses qui flottent, ores doucement, ores auecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse.
_Nonne videmus Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper; Commutare locum, quasi onus deponere possit?_
Chaque iour nouuelle fantasie, et se meuuent nos humeurs auecques les mouuements du temps.
_Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Iuppiter auctifero lustrauit lumine terras._
Nous flottons entre diuers aduis: nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment. A qui auroit prescript et estably certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions tout par tout en sa vie reluire vne equalité de mœurs, vn ordre, et vne relation infallible des vnes choses aux autres. (Empedocles remarquoit cette difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonnoyent aux delices, comme s'ils auoyent l'endemain à mourir: et bastissoyent, comme si iamais ils ne deuoyent mourir.) Le discours en seroit bien aisé à faire. Comme il se voit du ieune Caton: qui en a touché vne marche, a tout touché: c'est vne harmonie de sons tres-accordans, qui ne se peut démentir. A nous au rebours, autant d'actions, autant faut-il de iugemens particuliers. Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence. Pendant les débauches de nostre pauure Estat, on me rapporta, qu'vne fille de bien pres de là où i'estoy, s'estoit precipitée du haut d'vne fenestre, pour éuiter la force d'vn belitre de soldat son hoste: elle ne s'estoit pas tuée à la cheute, et pour redoubler son entreprise, s'estoit voulu donner d'vn cousteau par la gorge, mais on l'en auoit empeschée: toutefois apres s'y estre bien fort blessée, elle mesme confessoit que le soldat ne l'auoit encore pressée que de requestes, sollicitations, et presens, mais qu'elle auoit eu peur, qu'en fin il en vinst à la contrainte: et là dessus les parolles, la contenance, et ce sang tesmoing de sa vertu, à la vraye façon d'vne autre Lucrece. Or i'ay sçeu à la verité, qu'auant et depuis ell'auoit esté garse de non si difficile composition. Comme dit le compte, tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre pointe, n'en concluez pas incontinent vne chasteté inuiolable en vostre maistresse: ce n'est pas à dire que le muletier n'y trouue son heure. Antigonus ayant pris en affection vn de ses soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses medecins de le penser d'une maladie longue et interieure, qui l'auoit tourmenté long temps: et s'apperceuant apres sa guerison, qu'il alloit beaucoup plus froidement aux affaires, luy demanda qui l'auoit ainsi changé et encoüardy: Vous mesmes, Sire, luy respondit-il, m'ayant deschargé des maux, pour lesquels ie ne tenois compte de ma vie.
Le soldat de Lucullus ayant esté déualisé par les ennemis, fit sur eux pour se reuencher vne belle entreprise: quand il se fut remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris en bonne opinion, l'emploioit à quelque exploict hazardeux, par toutes les plus belles remonstrances, dequoy il se pouuoit aduiser:
Verbis quæ timido quoque possent addere mentem;
Employez y, respondit-il, quelque miserable soldat déualisé:
_Quantumuis rusticus: Ibit, Ibit eò, quò vis, qui zonam perdidit, inquit;_
et refuse resoluëment d'y aller. Quand nous lisons, que Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Ianissaires, de ce qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres, et luy se porter laschement au combat, Chasan alla pour toute response se ruer furieusement seul en l'estat qu'il estoit, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se presenta, où il fut soudain englouti: ce n'est à l'aduenture pas tant iustification, que raduisement: ny tant prouësse naturelle, qu'vn nouueau despit. Celuy que vous vistes hier si auantureux, ne trouuez pas estrange de le voir aussi poltron le lendemain: ou la cholere, ou la necessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d'vne trompette, luy auoit mis le cœur au ventre, ce n'est pas vn cœur ainsi formé par discours: ces circonstances le luy ont fermy: ce n'est pas merueille, si le voyla deuenu autre par autres circonstances contraires. Cette variation et contradiction qui se void en nous, si souple, a faict qu'aucuns nous songent deux ames, d'autres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent chacune à sa mode, vers le bien l'vne, l'autre vers le mal: vne si brusque diuersité ne se pouuant bien assortir à vn subiet simple. Non seulement le vent des accidens me remue selon son inclination: mais en outre, ie me remue et trouble moy mesme par l'instabilité de ma posture; et qui y regarde primement, ne se trouue guere deux fois en mesme estat. Ie donne à mon ame tantost vn visage, tantost vn autre, selon le costé où ie la couche. Si ie parle diuersement de moy, c'est que ie me regarde diuersement. Toutes les contrarietez s'y trouuent, selon quelque tour, et en quelque façon: Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bauard, taciturne, laborieux, delicat, ingenieux, hebeté, chagrin, debonnaire, menteur, veritable, sçauant, ignorant, et liberal et auare et prodigue: tout cela ie le vois en moy aucunement, selon que ie me vire: et quiconque s'estudie bien attentifuement, trouue en soy, voire et en son iugement mesme, cette volubilité et discordance. Ie n'ay rien à dire de moy, entierement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en vn mot. Distinguo, est le plus vniuersel membre de ma Logique. Encore que ie sois tousiours d'aduis de dire du bien le bien, et d'interpreter plustost en bonne part les choses qui le peuuent estre, si est-ce que l'estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souuent par le vice mesme poussez à bien faire, si le bien faire ne se iugeoit par la seule intention. Parquoy vn fait courageux ne doit pas conclurre vn homme vaillant: celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit tousiours, et à toutes occasions. Si c'estoit vne habitude de vertu, et non vne saillie, elle rendroit vn homme pareillement resolu à tous accidens: tel seul, qu'en compagnie: tel en camp clos, qu'en vne bataille: car quoy qu'on die, il n'y a pas autre vaillance sur le paué et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il vne maladie en son lict, qu'vne blessure au camp: et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu'en vn assaut. Nous ne verrions pas vn mesme homme, donner dans la bresche d'vne braue asseurance, et se tourmenter apres, comme vne femme, de la perte d'vn procez ou d'vn fils. Quand estant lasche à l'infamie, il est ferme à la pauureté: quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouue roide contre les espées des aduersaires: l'action est loüable, non pas l'homme. Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuuent veoir les ennemis, et se trouuent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtiberiens tout au rebours. Nihil enim potest esse æquabile, quod non à certa ratione proficiscatur. Il n'est point de vaillance plus extreme en son espece, que celle d'Alexandre: mais elle n'est qu'en espece, ny assez pleine par tout, et vniuerselle. Toute incomparable qu'elle est, si a elle encores ses taches. Qui faict que nous le voyons se troubler si esperduement aux plus legers soupçons qu'il prent des machinations des siens contre sa vie: et se porter en cette recherche, d'vne si vehemente et indiscrete iniustice, et d'vne crainte qui subuertit sa raison naturelle. La superstition aussi dequoy il estoit si fort attaint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'exces de la penitence, qu'il fit, du meurtre de Clytus, est aussi tesmoignage de l'inegalité de son courage. Nostre faict ce ne sont que pieces rapportées, et voulons acquerir vn honneur à fauces enseignes. La vertu ne veut estre suyuie que pour elle mesme; et si on emprunte par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi tost du visage. C'est vne viue et forte teinture, quand l'ame en est vue fois abbreuuée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la piece. Voyla pourquoy pour iuger d'vn homme, il faut suiure longuement et curieusement sa trace: si la constance ne s'y maintient de son seul fondement, cui viuendi via considerata atque prouisa est, si la varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye: car le pas s'en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre: celuy là s'en va auau le vent, comme dict la deuise de nostre Talebot. Ce n'est pas merueille, dict vn ancien, que le hazard puisse tant sur nous, puis que nous viuons par hazard. A qui n'a dressé en gros sa vie à vne certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulieres. Il est impossible de renger les pieces, à qui n'a vne forme du total en sa teste. A quoy faire la prouision des couleurs, à qui ne sçay ce qu'il a à peindre? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n'en deliberons qu'à parcelles. L'archer doit premierement sçauoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flesche, et les mouuemens. Nos conseils fouruoyent, par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celuy qui n'a point de port destiné. Ie ne suis pas d'aduis de ce iugement qu'on fit pour Sophocles, de l'auoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour auoir veu l'vne de ses tragedies. Ny ne trouue la coniecture des Pariens enuoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la consequence qu'ils en tirerent. Visitants l'isle, ils remarquoyent les terres mieux cultiuees, et maisons champestres mieux gouuernées. Et ayants enregistré le nom des maistres d'icelles, comme ils eurent faict l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommerent ces maistres là, pour nouueaux gouuerneurs et magistrats: iugeants que soigneux de leurs affaires priuées, ils le seroyent des publiques. Nous sommes tous de lopins, et d'vne contexture si informe et diuerse, que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy. Magnam rem puta, vnum hominem agere. Puis que l'ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la temperance, et la liberalité, voire et la iustice: puis que l'auarice peut planter au courage d'vn garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oysiueté, l'asseurance de se ietter si loing du foyer domestique, à la mercy des vagues et de Neptune courroucé dans vn fraile bateau, et qu'elle apprend encore la discretion et la prudence: et que Venus mesme fournit de resolution et de hardiesse la ieunesse encore soubs la discipline et la verge; et gendarme le tendre cœur des pucelles au giron de leurs meres:
_Hac duce, custodes furtim transgressa iacentes, Ad iuuenem tenebris sola puella venit;_
ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu'au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle. Mais d'autant que c'est vne hazardeuse et haute entreprinse, ie voudrois que moins de gens s'en meslassent.
CHAPITRE II.
De l'yurongnerie.
LE monde n'est que varieté et dissemblance. Les vices sont tous pareils en ce qu'ils sont tous vices: et de cette façon l'entendent à l'aduenture les Stoiciens: mais encore qu'ils soyent également vices, ils ne sont pas égaux vices. Et que celuy qui a franchi de cent pas les limites,
Quos vltra, citráque nequit consistere rectum,
ne soit pas de pire condition, que celuy qui n'en est qu'à dix pas, il n'est pas croyable: et que le sacrilege ne soit pire que le larrecin d'vn chou de nostre iardin:
_Nec vincet ratio, tantumdem vt peccet, idémque, Qui teneros caules alieni fregerit horti, Et qui nocturnus diuûm sacra legerit._
Il y a autant en cela de diuersité qu'en aucune autre chose. La confusion de l'ordre et mesure des pechez, est dangereuse. Les meurtriers, les traistres, les tyrans, y ont trop d'acquest: ce n'est pas raison que leur conscience se soulage, sur ce que tel autre ou est oisif, ou est lascif, ou moins assidu à la deuotion. Chacun poise sur le peché de son compagnon, et esleue le sien. Les instructeurs mesmes les rangent souuent mal à mon gré. Comme Socrates disoit, que le principal office de la sagesse estoit, distinguer les biens et les maux. Nous autres, à qui le meilleur est tousiours en vice, deuons dire de mesme de la science de distinguer les vices: sans laquelle, bien exacte, le vertueux et le meschant demeurent meslez et incognus. Or l'yurongnerie entre les autres, me semble vn vice grossier et brutal. L'esprit a plus de part ailleurs: et il y a des vices, qui ont ie ne sçay quoy de genereux, s'il le faut ainsi dire. Il y en a où la science se mesle, la diligence, la vaillance, la prudence, l'addresse et la finesse: cestuy-cy est tout corporel et terrestre. Aussi la plus grossiere nation de celles qui sont auiourd'huy, c'est celle là seule qui le tient en credit. Les autres vices alterent l'entendement, cestuy-cy le renuerse, et estonne le corps.
_Cùm vini vis penetrauit, Consequitur grauitas membrorum, præpediuntur Crura vacillanti, tardescit lingua, madet mens, Nant oculi; clamor, singultus iurgia gliscunt._
Le pire estat de l'homme, c'est où il pert la connoissance et gouuernement de soy. Et en dit on entre autres choses, que comme le moust bouillant dans vn vaisseau, pousse à mont tout ce qu'il y a dans le fonds, aussi le vin faict desbonder les plus intimes secrets, à ceux qui en ont pris outre mesure.
_Tu sapientium Curas, et arcanum iocoso Consilium retegis Lyæo._
Iosephe recite qu'il tira le ver du nez à vn certain ambassadeur que les ennemis luy auoient enuoyé, l'ayant fait boire d'autant. Toutesfois Auguste s'estant fié à Lucius Piso, qui conquit la Thrace, des plus priuez affaires qu'il eust, ne s'en trouua iamais mesconté: ny Tyberius de Cossus, à qui il se deschargeoit de tous ses conseils: quoy que nous les sçachions auoir esté si fort subiects au vin, qu'il en a fallu rapporter souuent du Senat, et l'vn et l'autre yure,
Hesterno inflatum venas, de more, Lyæo.
Et commit on aussi fidelement qu'à Cassius beuueur d'eauë, à Cimber le dessein de tuer Cesar: quoy qu'il s'enyurast souuent: d'où il respondit plaisamment, Que ie portasse vn tyran, moy, qui ne puis porter le vin! Nous voyons nos Allemans noyez dans le vin, se souuenir de leur quartier, du mot, et de leur rang.
_Nec facilis victoria de madidis, et Blæsis, atque mero titubantibus._
Ie n'eusse pas creu d'yuresse si profonde, estoufée, et enseuelie, si ie n'eusse leu cecy dans les histoires: Qu'Attalus ayant conuié à souper pour luy faire vne notable indignité, ce Pausanias, qui sur ce mesme subiect, tua depuis Philippus Roy de Macedoine (Roy portant par ses belles qualitez tesmoignage de la nourriture, qu'il auoit prinse en la maison et compagnie d'Epaminondas) il le fit tant boire, qu'il peust abandonner sa beauté, insensiblement, comme le corps d'vne putain buissonniere, aux muletiers et nombre d'abiects seruiteurs de sa maison. Et ce que m'aprint vne dame que i'honnore et prise fort, que pres de Bordeaux, vers Castres, où est sa maison, vne femme de village, veufue, de chaste reputation, sentant des premiers ombrages de grossesse, disoit à ses voisines, qu'elle penseroit estre enceinte si ell'auoit vn mary. Mais du iour à la iournee, croissant l'occasion de ce soupçon, et en fin iusques à l'euidence, ell'en vint là, de faire declarer au prosne de son eglise, que qui seroit consent de ce faict, en l'aduoüant, elle promettoit de le luy pardonner, et s'il le trouuoit bon, de l'espouser. Vn sien ieune valet de labourage, enhardy de cette proclamation, declara l'auoir trouuée vn iour de feste, ayant bien largement prins son vin, endormie en son foyer si profondement et si indecemment, qu'il s'en peut seruir sans l'esueiller. Ils viuent encore mariez ensemble.
Il est certain que l'antiquité n'a pas fort descrié ce vice: les escris mesmes de plusieurs Philosophes en parlent bien mollement: et iusques aux Stoïciens il y en a qui conseillent de se dispenser quelquefois à boire d'autant, et de s'enyurer pour relascher l'ame.
_Hoc quoque virtutum quondam certamine magnum Socratem palmam promeruisse ferunt._
Ce censeur et correcteur des autres Caton, a esté reproché de bien boire.
_Narratur et prisci Catonis Sæpe mero caluisse virtus._
Cyrus Roy tant renommé, allegue entre ses autres loüanges, pour se preferer à son frere Artaxerxes, qu'il sçauoit beaucoup mieux boire que luy. Et és nations les mieux reglées, et policées; cet essay de boire d'autant, estoit fort en vsage. I'ay ouy dire à Siluius excellent medecin de Paris, que pour garder que les forces de nostre estomac ne s'apparessent, il est bon vne fois le mois, les esueiller par cet excez, et les picquer pour les garder de s'engourdir. Et escrit-on que les Perses apres le vin consultoient de leurs principaux affaires.
Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice, que mon discours. Car outre ce que ie captiue aysément mes creances soubs l'authorité des opinions anciennes, ie le trouue bien vn vice lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique. Et si nous ne nous pouuons donner du plaisir, qu'il ne nous couste quelque chose, comme ils tiennent, ie trouue que ce vice couste moins à nostre conscience que les autres: outre ce qu'il n'est point de difficile apprest, ny malaisé à trouuer: consideration non mesprisable. Vn homme auancé en dignité et en aage, entre trois principales commoditez, qu'il me disoit luy rester, en la vie, comptoit ceste-cy, et où les veut on trouuer plus iustement qu'entre les naturelles? Mais il la prenoit mal. La delicatesse y est à fuyr, et le soigneux triage du vin. Si vous fondez vostre volupté à le boire friand, vous vous obligez à la douleur de le boire autre. Il faut auoir le goust plus lasche et plus libre. Pour estre bon beuueur, il ne faut le palais si tendre. Les Allemans boiuent quasi esgalement de tout vin auec plaisir. Leur fin c'est l'aualler, plus que le gouster. Ils en ont bien meilleur marché. Leur volupté est bien plus plantureuse et plus en main. Secondement, boire à la Françoise à deux repas, et moderéement, c'est trop restreindre les faueurs de ce Dieu. Il y faut plus de temps et de constance. Les anciens franchissoyent des nuicts entieres à cet exercice, et y attachoyent souuent les iours. Et si faut dresser son ordinaire plus large et plus ferme. I'ay veu vn grand Seigneur de mon temps, personnage de hautes entreprinses, et fameux succez, qui sans effort, et au train de ses repas communs, ne beuuoit guere moins de cinq lots de vin: et ne se montroit au partir de là, que trop sage et aduisé aux despens de noz affaires. Le plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de nostre vie, doit en employer plus d'espace. Il faudroit, comme des garçons de boutique, et gents de trauail, ne refuser nulle occasion de boire, et auoir ce desir tousiours en teste. Il semble que touts les iours nous racourcissons l'vsage de cestuy-cy: et qu'en noz maisons, comme i'ay veu en mon enfance, les desiuners, les ressiners, et les collations fussent plus frequentes et ordinaires, qu'à present. Seroit ce qu'en quelque chose nous allassions vers l'amendement? Vrayement non. Mais ce peut estre que nous nous sommes beaucoup plus iettez à la paillardise, que noz peres. Ce sont deux occupations, qui s'entrempeschent en leur vigueur. Elle a affoibli nostre estomach d'vne part: et d'autre part la sobrieté sert à nous rendre plus coints, plus damerets pour l'exercice de l'amour. C'est merueille des comptes que i'ay ouy faire à mon pere de la chasteté de son siecle. C'estoit à luy d'en dire, estant tres aduenant et par art et par nature à l'vsage des dames. Il parloit peu et bien, et si mesloit son langage de quelque ornement des liures vulgaires, sur tout Espaignols: et entre les Espaignols, luy estoit ordinaire celuy qu'ils nomment Marc Aurele. Le port, il l'auoit d'vne grauité douce, humble, et tres modeste. Singulier soing de l'honnesteté et decence de sa personne, et de ses habits, soit à pied, soit à cheual. Monstrueuse foy en ses paroles: et vne conscience et religion en general, penchant plustost vers la superstition que vers l'autre bout. Pour vn homme de petite taille, plein de vigueur, et d'vne stature droitte et bien proportionnée, d'vn visage aggreable, tirant sur le brun: adroit et exquis en touts nobles exercices. I'ay veu encore des cannes farcies de plomb, desquelles on dit qu'il s'exerçoit les bras pour se preparer à ruer la barre, ou la pierre, ou à l'escrime: et des souliers aux semelles plombées, pour s'alleger au courir et à sauter. Du prim-saut il a laissé en memoire de petits miracles. Ie l'ay veu pardelà soixante ans se moquer de noz alaigresses: se ietter auec sa robbe fourrée sur vn cheual; faire le tour de la table sur son pouce, ne monter guere en sa chambre, sans s'eslancer trois ou quatre degrez à la fois. Sur mon propos il disoit, qu'en toute vne prouince à peine y auoit il vne femme de qualité, qui fust mal nommée. Recitoit des estranges priuautez, nommément siennes, auec des honnestes femmes, sans soupçon quelconque. Et de soy, iuroit sainctement estre venu vierge à son mariage, et si c'estoit apres auoir eu longue part aux guerres delà les monts: desquelles il nous a laissé vn papier iournal de sa main suyuant poinct par poinct ce qui s'y passa, et pour le publiq et pour son priué. Aussi se maria il bien auant en aage l'an M. D. XXVIII, qui estoit son trentetroisiesme, sur le chemin de son retour d'Italie. Reuenons à noz bouteilles. Les incommoditez de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refreschissement, pourroyent m'engendrer auecq raison desir de cette faculté: car c'est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous desrobe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se prent premierement aux pieds: celle là touche l'enfance. De-là elle monte à la moyenne region, où elle se plante long temps, et y produit, selon moy, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle. Les autres voluptez dorment au prix. Sur la fin, à la mode d'vne vapeur qui va montant et s'exhalant, ell'arriue au gosier, où elle fait sa derniere pose. Ie ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l'imagination vn appetit artificiel, et contre nature. Mon estomach n'iroit pas iusques là: il est assez empesché à venir à bout de ce qu'il prend pour son besoing. Ma constitution est, ne faire cas du boire que pour la suitte du manger: et boy à cette cause le dernier coup tousiours le plus grand. Et par ce qu'en la vieillesse, nous apportons le palais encrassé de reume, ou alteré par quelque autre mauuaise constitution, le vin nous semble meilleur, à mesme que nous auons ouuert et laué noz pores. Aumoins il ne m'aduient guere, que pour la premiere fois i'en prenne bien le goust, Anacharsis s'estonnoit que les Grecs beussent sur la fin du repas en plus grands verres qu'au commencement. C'estoit, comme ie pense, pour la mesme raison que les Alemans le font, qui commencent lors le combat à boire d'autant. Platon defend aux enfants de boire vin auant dixhuict ans, et auant quarante de s'enyurer. Mais à ceux qui ont passé les quarante, il pardonne de s'y plaire, et de mesler vn peu largement en leurs conuiues l'influence de Dionysus: ce bon Dieu, qui redonne aux hommes la gayeté, et la ieunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l'ame, comme le fer s'amollit par le feu, et en ses loix, trouue telles assemblées à boire (pourueu qu'il y aye vn chef de bande, à les contenir et regler) vtiles: l'yuresse estant vne bonne espreuue et certaine de la nature d'vn chascun: et quand et quand propre à donner aux personnes d'aage le courage de s'esbaudir en danses, et en la musique: choses vtiles, et qu'ils n'osent entreprendre en sens rassis. Que le vin est capable de fournir à l'ame de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois ces restrictions, en partie empruntées des Carthaginois, luy plaisent. Qu'on s'en espargne en expedition de guerre. Que tout magistrat et tout iuge s'en abstienne sur le point d'executer sa charge, et de consulter des affaires publiques. Qu'on n'y employe le iour, temps deu à d'autres occupations: ny celle nuict, qu'on destine à faire des enfants. Ils disent, que le Philosophe Stilpon aggraué de vieillesse, hasta sa fin à escient, par le breuuage de vin pur. Pareille cause, mais non du propre dessein, suffoqua aussi les forces abbatuës par l'aage du Philosophe Arcesilaüs. Mais c'est vne vieille et plaisante question, si l'ame du sage seroit pour se rendre à la force du vin,
Si munitæ adhibet vim sapientiæ.
A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous auons de nous? la plus reglée ame du monde, et la plus parfaicte, n'a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s'emporter par terre de sa propre foiblesse. De mille il n'en est pas vne qui soit droite et rassise vn instant de sa vie: et se pourroit mettre en doubte, si selon sa naturelle condition elle y peut iamais estre. Mais d'y ioindre la constance, c'est sa derniere perfection: ie dis quand rien ne la choqueroit: ce que mille accidens peuuent faire. Lucrece, ce grand Poëte, a beau philosopher et se bander, le voyla rendu insensé par vn breuuage amoureux. Pensent ils qu'vne apoplexie n'estourdisse aussi bien Socrates, qu'vn portefaix? Les vns ont oublié leur nom mesme par la force d'vne maladie, et vne legere blessure a renuersé le iugement à d'autres. Tant sage qu'il voudra, mais en fin c'est vn homme: qu'est il plus caduque, plus miserable, et plus de neant? La sagesse ne force pas nos conditions naturelles.
_Sudores itaque et pallorem existere toto Corpore, et infringi linguam, vocémque aboriri, Caligare oculos, sonere aures, succidere artus, Denique concidere, ex animi terrore, videmus._
Il faut qu'il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu'il fremisse planté au bord d'vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d'vne voix desesperée et esclatante, au moins d'vne voix cassée et enroüée.
Humani à se nihil alienum putet.
Les Poëtes qui feignent tout à leur poste, n'osent pas descharger seulement des larmes, leurs heros:
Sic fatur lacrymans, classique immittit habenas.
Luy suffise de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n'est pas en luy. Cestuy mesme nostre Plutarque, si parfaict et excellent iuge des actions humaines, à voir Brutus et Torquatus tuer leurs enfans, est entré en doubte, si la vertu pouuoit donner iusques là: et si ces personnages n'auoyent pas esté plustost agitez par quelque autre passion. Toutes actions hors les bornes ordinaires sont subiectes à sinistre interpretation: d'autant que nostre goust n'aduient non plus à ce qui est au dessus de luy, qu'à ce qui est au dessous. Laissons cette autre secte, faisant expresse profession de fierté. Mais quand en la secte mesme estimée la plus molle, nous oyons ces ventances de Metrodorus: Occupaui te, Fortuna, atque cepi; omnésque aditus tuos interclusi, vt ad me aspirare non posses. Quand Anaxarchus, par l'ordonnance de Nicocreon tyran de Cypre, couché dans vn vaisseau de pierre, et assommé à coups de mail de fer, ne cesse de dire, Frappez, rompez, ce n'est pas Anaxarchus: c'est son estuy que vous pilez. Quand nous oyons nos martyrs, crier au Tyran au milieu de la flamme, C'est assez rosti de ce costé là, hache le, mange le, il est cuit, recommence de l'autre. Quand nous oyons en Iosephe cet enfant tout deschiré de tenailles mordantes, et persé des aleines d'Antiochus, le deffier encore, criant d'vne voix ferme et asseurée: Tyran, tu pers temps, me voicy tousiours à mon aise: où est cette douleur, où sont ces tourmens, dequoy tu me menassois? n'y sçais tu que cecy? ma constance te donne plus de peine, que ie n'en sens de ta cruauté: ô lasche belistre tu te rens, et ie me renforce: fay moy pleindre, fay moy flechir, fay moy rendre si tu peux: donne courage à tes satellites, et à tes bourreaux: les voyla defaillis de cœur, ils n'en peuuent plus: arme les, acharne les. Certes il faut confesser qu'en ces ames là, il y a quelque alteration, et quelque fureur, tant sainte soit elle. Quand nous arriuons à ces saillies Stoïques, i'ayme mieux estre furieux que voluptueux: mot d'Antisthenez. Μανειειν μαλλον η ἡσθειειν. Quand Sextius nous dit, qu'il ayme mieux estre enferré de la douleur que de la volupté: quand Epicurus entreprend de se faire mignarder à la goutte, et refusant le repos et la santé, que de gayeté de cœur il deffie les maux: et mesprisant les douleurs moins aspres, dedaignant les luiter, et les combattre, qu'il en appelle et desire des fortes, poignantes, et dignes de luy:
_Spumantémque dari, pecora inter inertia, votis Optat aprum, aut fuluum descendere monte leonem:_
qui ne iuge que ce sont boutées d'vn courage eslancé hors de son giste? Nostre ame ne sçauroit de son siege atteindre si haut: il faut qu'elle le quitte, et s'esleue, et prenant le frein aux dents, qu'elle emporte, et rauisse son homme, si loing, qu'apres il s'estonne luy-mesme de son faict. Comme aux exploicts de la guerre, la chaleur du combat pousse les soldats genereux souuent à franchir des pas si hazardeux, qu'estans reuenuz à eux, ils en transissent d'estonnement les premiers. Comme aussi les Poëtes sont épris souuent d'admiration de leurs propres ouurages, et ne reconnoissent plus la trace, par où ils ont passé vne si belle carriere. C'est ce qu'on appelle aussi en eux ardeur et manie. Et comme Platon dict, que pour neant hurte à la porte de la poësie, vn homme rassis: aussi dit Aristote qu'aucune ame excellente, n'est exempte de meslange de folie. Et a raison d'appeller folie tout eslancement, tant loüable soit-il, qui surpasse nostre propre iugement et discours. D'autant que la sagesse est vn maniment reglé de nostre ame, et qu'elle conduit auec mesure et proportion, et s'en respond. Platon argumente ainsi, que la faculté de prophetizer est au dessus de nous: qu'il faut estre hors de nous, quand nous la traittons: il faut que nostre prudence soit offusquée ou par le sommeil, ou par quelque maladie, ou enleuée de sa place par vn rauissement celeste.
CHAPITRE III.
Coustume de l'Isle de Cea.
SI philosopher c'est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme ie fais, doit estre doubter: car c'est aux apprentifs à enquerir et à debatre, et au cathedrant de resoudre. Mon cathedrant, c'est l'authorité de la volonté diuine qui nous regle sans contredit, et qui a son rang au dessus de ces humaines et vaines contestations. Philippus estant entré à main armée au Peloponese, quelcun disoit à Damidas, que les Lacedemoniens auroient beaucoup à souffrir, s'ils ne se remettoient en sa grace: Et poltron, respondit-il, que peuuent souffrir ceux qui ne craignent point la mort? On demandoit aussi à Agis, comment vn homme pourroit viure libre, Mesprisant, dit-il, le mourir. Ces propositions et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent euidemment quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand elle nous vient: car il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir que la mort mesme: tesmoing cet enfant Lacedemonien, pris par Antigonus, et vendu pour serf, lequel pressé par son maistre de s'employer à quelque seruice abiect, Tu verras, dit-il, qui tu as acheté, ce me seroit honte de seruir, ayant la liberté si à main: et ce disant, se precipita du haut de la maison. Antipater menassant asprement les Lacedemoniens, pour les renger à certaine sienne demande: Si tu nous menasses de pis que la mort, respondirent-ils, nous mourrons plus volontiers. Et à Philippus leur ayant escrit, qu'il empescheroit toutes leurs entreprinses, Quoy? nous empescheras tu aussi de mourir? C'est ce qu'on dit, que le sage vit tant qu'il doit, non pas tant qu'il peut; et que le present que Nature nous ait faict le plus fauorable, et qui nous oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c'est de nous auoir laissé la clef des champs. Elle n'a ordonné qu'vne entrée à la vie, et cent mille yssuës. Nous pouuons auoir faute de terre pour y viure, mais de terre pour y mourir, nous n'en pouuons auoir faute, comme respondit Boiocatus aux Romains. Pourquoy te plains tu de ce monde? il ne te tient pas: si tu vis en peine, ta lascheté en est cause: A mourir il ne reste que le vouloir.
_Vbique mors est: optimè hoc cauit Deus. Eripere vitam nemo non homini potest, At nemo mortem: mille ad hanc aditus patent._
Et ce n'est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la recepte à tous maux. C'est vn port tresasseuré, qui n'est iamais à craindre, et souuent à rechercher: tout reuient à vn, que l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre, qu'il coure au deuant de son iour, ou qu'il l'attende. D'où qu'il vienne c'est tousiours le sien. En quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c'est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La vie despend de la volonté d'autruy, la mort de la nostre. En aucune chose nous ne deuons tant nous accommoder à nos humeurs, qu'en celle-là. La reputation ne touche pas vne telle entreprise, c'est folie d'en auoir respect. Le viure, c'est seruir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guerison se conduit aux despens de la vie: on nous incise, on nous cauterise, on nous detranche les membres, on nous soustrait l'aliment, et le sang: vn pas plus outre, nous voyla gueris tout à faict. Pourquoy n'est la veine du gosier autant à nostre commandement que la mediane? Aux plus fortes maladies les plus forts remedes. Seruius le Grammairien ayant la goutte, n'y trouua meilleur conseil, que de s'appliquer du poison à tuer ses iambes: qu'elles fussent podagres à leur poste, pourueu qu'elles fussent insensibles. Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat, que le viure nous est pire que le mourir. C'est foiblesse de ceder aux maux, mais c'est folie de les nourrir. Les Stoiciens disent, que c'est viure conuenablement à Nature, pour le sage, de se departir de la vie, encore qu'il soit en plein heur, s'il le faict opportunément: et au fol de maintenir sa vie, encore qu'il soit miserable, pourueu qu'il soit en la plus grande part des choses, qu'ils disent estre selon Nature. Comme ie n'offense les loix, qui sont faictes contre les larrons, quand i'emporte le mien, et que ie coupe ma bourse: ny des boutefeuz, quand ie brusle mon bois: aussi ne suis ie tenu aux loix faictes contre les meurtriers, pour m'auoir osté ma vie. Hegesias disoit, que comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort deuoit dependre de nostre eslection. Et Diogenes rencontrant le Philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se faisant porter en littiere: qui luy escria, Le bon salut, Diogenes: A toy, point de salut, respondit-il, qui souffres le viure estant en tel estat. De vray quelque temps apres Speusippus se fit mourir, ennuié d'vne si penible condition de vie. Mais cecy ne s'en va pas sans contraste. Car plusieurs tiennent, que nous ne pouuons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres de celuy, qui nous y a mis; et que c'est à Dieu, qui nous a icy enuoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et seruice d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre: que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre païs: les loix nous redemandent compte de nous, pour leur interest, et ont action d'homicide contre nous. Autrement comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'autre monde,
_Proxima deinde tenent mœsti loca, qui sibi lethum Insontes peperere manu, lucémque perosi Proiecere animas._
Il y a bien plus de constance à vser la chaine qui nous tient, qu'à la rompre: et plus d'espreuue de fermeté en Regulus qu'en Caton. C'est l'indiscretion et l'impatience, qui nous haste le pas. Nuls accidens ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les maux et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehennes, et les bourreaux, l'animent et la viuifient.
_Duris vt ilex tonsa bipennibus Nigræ feraci frondis in Algido Per damna, per cædes, ab ipso Ducit opes animúmque ferro._
Et comme dict l'autre:
_Non est vt putas virtus, pater, Timere vitam, sed malis ingentibus Obstare, nec se vertere ac retro dare_.
_Rebus in aduersis facile est contemnere mortem, Fortius ille facit, qui miser esse potest._
C'est le rolle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir dans vn creux, souz vne tombe massiue, pour euiter les coups de la Fortune. Elle ne rompt son chemin et son train, pour orage qu'il face:
_Si fractus illabatur orbis, Impauidam ferient ruinæ_.
Le plus communement, la fuitte d'autres inconueniens, nous pousse à cettuy-cy. Voire quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous y courons:
Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori?
Comme ceux qui de peur du precipice s'y lancent eux-mesmes.
_Multos in summa pericula misit Venturi timor ipse mali: fortissimus ille est, Qui promptus metuenda pati, si cominus instent, Et differre potest._
_Vsque adeo, mortis formidine, vitæ Percipit humanos odium, lucisque videndæ, Vt sibi consciscant mærenti pectore lethum, Obliti fontem curarum hunc esse timorem._
Platon en ses loix ordonne sepulture ignominieuse à celuy qui a priué son plus proche et plus amy, sçauoir est soy mesme, et de la vie, et du cours des destinées, non contraint par iugement publique, ny par quelque triste et ineuitable accident de la Fortune, ny par vne honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'vne ame craintiue. Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule. Car en fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont vn estre plus noble et plus riche, peuuent accuser le nostre: mais c'est contre Nature, que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir; c'est vne maladie particuliere, et qui ne se voit en aucune autre creature, de se hayr et desdaigner. C'est de pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que nous sommes. Le fruict d'vn tel desir ne nous touche pas, d'autant qu'il se contredit et s'empesche en soy: celuy qui desire d'estre faict d'vn homme ange, il ne faict rien pour luy. Il n'en vaudroit de rien mieux, car n'estant plus, qui se resiouyra et ressentira de cet amendement pour luy?
_Debet enim, miserè cui fortè ægréque futurum est, Ipse quoque esse in eo tum tempore, cum male possit Accidere._
La securité, l'indolence, l'impassibilité, la priuation des maux de cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte aucune commodité. Pour neant euite la guerre, celuy qui ne peut iouyr de la paix, et pour neant fuit la peine qui n'a de quoy sauourer le repos. Entre ceux du premier aduis, il y a eu grand doubte sur ce, quelles occasions sont assez iustes, pour faire entrer vn homme en ce party de se tuer: ils appellent cela, ευλογον εξαγωγην. Car quoy qu'ils dient, qu'il faut souuent mourir pour causes legeres, puis que celles qui nous tiennent en vie, ne sont gueres fortes, si y faut-il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers seulement, mais des peuples à se deffaire. I'en ay allegué par cy deuant des exemples: et nous lisons en outre, des vierges Milesienes, que par vne conspiration furieuse, elles se pendoient les vnes apres les autres, iusques à ce que le magistrat y pourueust, ordonnant que celles qui se trouueroyent ainsi penduës, fussent trainées du mesme licol toutes nuës par la ville. Quand Threicion presche Cleomenes de se tuer, pour le mauuais estat de ses affaires, et ayant fuy la mort plus honorable en la bataille qu'il venoit de perdre, d'accepter cette autre, qui luy est seconde en honneur, et ne donner point loisir au victorieux de luy faire souffrir ou vne mort, ou vne vie honteuse: Cleomenes d'vn courage Lacedemonien et Stoique, refuse ce conseil comme lasche et effeminé: C'est vne recepte, dit-il, qui ne me peut iamais manquer, et de laquelle il ne se faut seruir tant qu'il y a vn doigt d'esperance de reste: que le viure est quelquefois constance et vaillance: qu'il veut que sa mort mesme serue à son païs, et en veut faire vn acte d'honneur et de vertu. Threicion se creut dés lors, et se tua. Cleomenes en fit aussi autant depuis, mais ce fut apres auoir essaié le dernier point de la Fortune. Tous les inconueniens ne valent pas qu'on vueille mourir pour les euiter. Et puis y ayant tant de soudains changemens aux choses humaines, il est malaisé à iuger, à quel poinct nous sommes iustement au bout de nostre esperance:
_Sperat et in sæua victus gladiator arena, Sit licet infesto pollice turba minax._
Toutes choses, disoit vn mot ancien, sont esperables à vn homme pendant qu'il vit. Ouy mais, respond Seneca, pourquoy auray-ie plustost en la teste cela, que la Fortune peut toutes choses pour celuy qui est viuant; que cecy, que Fortune ne peut rien sur celuy qui sçait mourir? On voit Iosephe engagé en vn si apparent danger et si prochain, tout vn peuple s'estant esleué contre luy, que par discours il n'y pouuoit auoir aucune resource: toutefois estant, comme il dit, conseillé sur ce point, par vn de ses amis de se deffaire, bien luy seruit de s'opiniastrer encore en l'esperance: car la Fortune contourna outre toute raison humaine cet accident, si qu'il s'en veid deliuré sans aucun inconuenient. Et Cassius et Brutus au contraire, acheuerent de perdre les reliques de la Romaine liberté, de laquelle ils estoient protecteurs, par la precipitation et temerité, dequoy ils se tuerent auant le temps et l'occasion. A la iournée de Serisolles Monsieur d'Anguien essaïa deux fois de se donner de l'espée dans la gorge, desesperé de la fortune du combat, qui se porta mal en l'endroit où il estoit: et cuida par precipitation se priuer de la iouyssance d'vne si belle victoire. I'ay veu cent lieures se sauuer sous les dents des leuriers: Aliquis carnifici suo superstes fuit.
_Multa dies variúsque labor mutabilis æui Rettulit in melius; multos alterna reuisens Lusit, et in solido rursus fortuna locauit._
Pline dit qu'il n'y a que trois sortes de maladie, pour lesquelles euiter on aye droit de se tuer. La plus aspre de toutes, c'est la pierre à la vessie, quand l'vrine en est retenuë. Seneque, celles seulement, qui esbranlent pour long temps les offices de l'ame. Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d'aduis de la prendre à leur poste. Damocritus chef des Ætoliens mené prisonnier à Rome, trouua moyen de nuict d'eschapper. Mais suiuy par ses gardes, auant que se laisser reprendre, il se donna de l'espee au trauers le corps. Antinoüs et Theodotus, leur ville d'Epire reduitte à l'extremité par les Romains, furent d'aduis au peuple de se tuer tous. Mais le conseil de se rendre plustost, ayant gaigné, ils allerent chercher la mort, se ruants sur les ennemis, en intention de frapper, non de se couurir. L'isle de Goze forcée par les Turcs, il y a quelques années, vn Sicilien qui auoit deux belles filles prestes à marier, les tua de sa main, et leur mere apres, qui accourut à leur mort. Cela faict, sortant en ruë auec vne arbaleste et vne arquebouze, de deux coups il en tua les deux premiers Turcs, qui s'approcherent de sa porte: et puis mettant l'espée au poing, s'alla mesler furieusement, où il fut soudain enuelopé et mis en pieces: se sauuant ainsi du seruage, apres en auoir deliuré les siens. Les femmes Iuifues apres auoir faict circoncire leurs enfans, s'alloient precipiter quant et eux, fuyant la cruauté d'Antiochus. On m'a compté qu'vn prisonnier de qualité, estant en nos conciergeries, ses parens aduertis qu'il seroit certainement condamné, pour euiter la honte de telle mort, aposterent vn prestre pour luy dire, que le souuerain remede de sa deliurance, estoit qu'il se recommandast à tel sainct, auec tel et tel vœu, et qu'il fust huict iours sans prendre aucun aliment, quelque deffaillance et foiblesse qu'il sentist en soy. Il l'en creut, et par ce moyen se deffit sans y penser de sa vie et du danger. Scribonia conseillant Libo son nepueu de se tuer, plustost que d'attendre la main de la Iustice, luy disoit que c'estoit proprement faire l'affaire d'autruy que de conseruer sa vie, pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendroient chercher trois ou quatre iours apres; et que c'estoit seruir ses ennemis, de garder son sang pour leur en faire curée. Il se lict dans la Bible, que Nicanor persecuteur de la Loy de Dieu, ayant enuoyé ses satellites pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l'honneur de sa vertu, le Pere aux Iuifs, comme ce bon homme n'y veist plus d'ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant de mourir genereusement, plustost que de venir entre les mains des meschans, et de se laisser mastiner contre l'honneur de son rang, qu'il se frappa de son espée: mais le coup pour la haste, n'ayant pas esté bien assené, il courut se precipiter du haut d'vn mur, au trauers de la trouppe, laquelle s'escartant et luy faisant place, il cheut droictement sur la teste. Ce neantmoins se sentant encore quelque reste de vie, il ralluma son courage, et s'esleuant en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et fauçant la presse donna iusques à certain rocher couppé et precipiteux, où n'en pouuant plus, il print par l'vne de ses playes à deux mains ses entrailles, les deschirant et froissant, et les ietta à trauers les poursuiuans, appellant sur eux et attestant la vengeance diuine. Des violences qui se font à la conscience, la plus à euiter à mon aduis, c'est celle qui se faict à la chasteté des femmes; d'autant qu'il y a quelque plaisir corporel, naturellement meslé parmy: et à cette cause, le dissentement n'y peut estre assez entier; et semble que la force soit meslée à quelque volonté. L'histoire Ecclesiastique a en reuerence plusieurs tels exemples de personnes deuotes qui appelerent la mort à garant contre les outrages que les tyrans preparoient à leur religion et conscience. Pelagia et Sophronia, toutes deux canonisées, celle-là se precipita dans la riuiere auec sa mere et ses sœurs, pour euiter la force de quelques soldats: et cette-cy se tua aussi pour euiter la force de Maxentius l'Empereur. Il nous sera à l'aduenture honnorable aux siecles aduenir, qu'vn sçauant autheur de ce temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux Dames de nostre siecle, de prendre plustost tout autre party, que d'entrer en l'horrible conseil d'vn tel desespoir. Ie suis marry qu'il n'a sceu, pour mesler à ses comptes, le bon mot que i'apprins à Toulouse d'vne femme, passée par les mains de quelques soldats: Dieu soit loüé, disoit-elle, qu'au moins vne fois en ma vie, ie m'en suis soulée sans peché. A la verité ces cruautez ne sont pas dignes de la douceur Françoise. Aussi Dieu mercy nostre air s'en voit infiniment purgé depuis ce bon aduertissement. Suffit qu'elles dient Nenny, en le faisant, suyuant la regle du bon Marot. L'Histoire est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort vne vie peneuse. Lucius Aruntius se tua, pour, disoit-il, fuir et l'aduenir et le passé. Granius Siluanus et Statius Proximus, apres estre pardonnez par Neron, se tuerent: ou pour ne viure de la grace d'vn si meschant homme, ou pour n'estre en peine vne autre fois d'vn second pardon: veu sa facilité aux soupçons et accusations, à l'encontre des gents de bien. Spargapizés fils de la Royne Tomyris, prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la premiere faueur, que Cyrus luy fit de le faire destacher: n'ayant pretendu autre fruit de sa liberté, que de venger sur soy la honte de sa prinse. Bogez gouuerneur en Eione de la part du Roy Xerxes, assiegé par l'armée des Atheniens sous la conduitte de Cimon, refusa la composition de s'en retourner seurement en Asie à tout sa cheuance, impatient de suruiure à la perte de ce que son maistre luy auoit donné en garde: et apres auoir deffendu iusqu'à l'extremité sa ville, n'y restant plus que manger, iecta premierement en la riuiere de Strymon tout l'or, et tout ce dequoy il luy sembla l'ennemy pouuoir faire plus de butin. Et puis ayant ordonné allumer vn grand bucher, et d'esgosiller femmes, enfants, concubines et seruiteurs, les meit dans le feu, et puis soy-mesme. Ninachetuen seigneur Indois, ayant senty le premier vent de la deliberation du vice-Roy Portugais, de le deposseder, sans aucune cause apparante, de la charge qu'il auoit en Malaca, pour la donner au Roy de Campar: print à part soy, cette resolution. Il fit dresser vn eschaffault plus long que large, appuyé sur des colomnes, royallement tapissé, et orné de fleurs, et de parfuns en abondance. Et puis, s'estant vestu d'vne robbe de drap d'or chargée de quantité de pierreries de hault prix, sortit en ruë: et par des degrez monta sur l'eschaffault en vn coing duquel il y auoit vn bucher de bois aromatiques allumé. Le monde accourut voir, à quelle fin ces preparatifs inaccoustumés. Ninachetuen remontra d'vn visage hardy et mal contant, l'obligation que la nation Portugaloise luy auoit: combien fidelement il auoit versé en sa charge: qu'ayant si souuent tesmoigné pour autruy, les armes à la main, que l'honneur luy estoit de beaucoup plus cher que la vie, il n'estoit pas pour en abandonner le soing pour soy mesme: que Fortune luy refusant tout moyen de s'opposer à l'iniure qu'on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit de s'en oster le sentiment: et de ne seruir de fable au peuple, et de triomphe, à des personnes qui valoient moins que luy. Ce disant il se iecta dans le feu. Sextilia femme de Scaurus, et Paxea femme de Labeo, pour encourager leurs maris à euiter les dangers, qui les pressoient, ausquels elles n'auoyent part, que par l'interest de l'affection coniugale, engagerent volontairement la vie pour leur seruir en cette extreme necessité, d'exemple et de compagnie. Ce qu'elles firent pour leurs maris, Cocceius Nerua le fit pour sa patrie, moins vtilement, mais de pareil amour. Ce grand Iurisconsulte, fleurissant en santé, en richesses, en reputation, en credit, pres de l'Empereur, n'eut autre cause de se tuer, que la compassion du miserable estat de la chose publique Romaine. Il ne se peut rien adiouster à la delicatesse de la mort de la femme de Fuluius, familier d'Auguste. Auguste ayant descouuert, qu'il auoit esuenté vn secret important qu'il luy auoit fié: vn matin qu'il le vint voir, luy en fit vne maigre mine. Il s'en retourne au logis plain de desespoir, et dict tout piteusement à sa femme, qu'estant tombé en ce malheur, il estoit resolu de se tuer. Elle tout franchement, Tu ne feras que raison, veu qu'ayant assez souuent experimenté l'incontinance de ma langue, tu ne t'en és point donné de garde. Mais laisse, que ie me tue la premiere: et sans autrement marchander, se donna d'vne espée dans le corps. Vibius Virius desesperé du salut de sa ville assiegée par les Romains, et de leur misericorde, en la derniere deliberation de leur Senat, apres plusieurs remonstrances employées à cette fin, conclud que le plus beau estoit d'eschapper à la Fortune par leurs propres mains. Les ennemis les en auroient en honneur, et Hannibal sentiroit de combien fideles amis il auroit abandonnés. Conuiant ceux qui approuueroient son aduis, d'aller prendre vn bon souper, qu'on auoit dressé chez luy, où apres auoir fait bonne chere, ils boiroyent ensemble de ce qu'on luy presenteroit; breuuage qui deliurera noz corps des tourments, noz ames des iniures, noz yeux et noz oreilles du sentiment de tant de villains maux, que les vaincus ont à souffrir des vainqueurs tres cruels et offencez. I'ay, disoit-il, mis ordre qu'il y aura personnes propres à nous ietter dans vn bucher au deuant de mon huis, quand nous serons expirez. Assez approuuerent cette haute resolution: peu l'imiterent. Vingt sept Senateurs le suiuirent: et apres auoir essayé d'estouffer dans le vin cette fascheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel mets: et s'entre-embrassans apres auoir en commun deploré le malheur de leur païs: les vns se retirerent en leurs maisons, les autres s'arresterent, pour estre enterrez dans le feu de Vibius auec luy: et eurent tous la mort si longue, la vapeur du vin ayant occupé les veines, et retardant l'effect du poison, qu'aucuns furent à vne heure pres de veoir les ennemis dans Capouë, qui fut emportée le lendemain, et d'encourir les miseres qu'ils auoyent si cherement fuy. Taurea Iubellius, vn autre citoyen de là, le Consul Fuluius retournant de cette honteuse boucherie qu'il auoit faicte de deux cents vingtcinq Senateurs, le rappella fierement par son nom, et l'ayant arresté: Commande, fit-il, qu'on me massacre aussi apres tant d'autres, afin que tu te puisses vanter d'auoir tué vn beaucoup plus vaillant homme que toy. Fuluius le desdaignant, comme insensé: aussi que sur l'heure il venoit de receuoir lettres de Rome contraires à l'inhumanité de son execution, qui luy lioient les mains: Iubellius continua: Puis que mon païs prins, mes amis morts, et ayant occis de ma main ma femme et mes enfants, pour les soustraire à la desolation de cette ruine, il m'est interdict de mourir de la mort de mes concitoyens: empruntons de la vertu la vengeance de cette vie odieuse. Et tirant vn glaiue, qu'il auoit caché, s'en donna au trauers la poictrine, tumbant renuersé, mourant aux pieds du Consul. Alexandre assiegeoit vne ville aux Indes, ceux de dedans se trouuans pressez, se resolurent vigoureusement à le priuer du plaisir de cette victoire, et s'embraiserent vniuersellement tous, quand et leur ville, en despit de son humanité. Nouuelle guerre, les ennemis combattoient pour les sauuer, eux pour se perdre, et faisoient pour garentir leur mort, toutes les choses qu'on fait pour garentir sa vie. Astapa ville d'Espaigne se trouuant foible de murs et de deffenses, pour soustenir les Romains, les habitans firent amas de leurs richesses et meubles en la place, et ayants rengé au dessus de ce monceau les femmes et les enfants, et l'ayants entouré de bois et matiere propre à prendre feu soudainement et laissé cinquante ieunes hommes d'entre eux pour l'execution de leur resolution, feirent vne sortie, où suiuant leur vœu, à faute de pouuoir vaincre, ils se feirent tous tuer. Les cinquante, apres auoir massacré toute ame viuante esparse par leur ville, et mis le feu en ce monceau, s'y lancerent aussi, finissants leur genereuse liberté en un estat insensible plus tost, que douloureux et honteux: et montrant aux ennemis, que si Fortune l'eust voulu, ils eussent eu aussi bien le courage de leur oster la victoire, comme ils auoient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et mortelle à ceux, qui amorsez par la lueur de l'or coulant en cette flamme, s'en estants approchez en bon nombre, y furent suffoquez et bruslez: le reculer leur estant interdict par la foulle, qui les suiuoit. Les Abydeens pressez par Philippus, se resolurent de mesmes: mais estans prins de trop court, le Roy qui eut horreur de voir la precipitation temeraire de cette execution (les thresors et les meubles, qu'ils auoyent diuersement condamnez au feu et au naufrage, saisis) retirant ses soldats, leur conceda trois iours à se tuer, auec plus d'ordre et plus à l'aise: lesquels ils remplirent de sang et de meurtre au delà de toute hostile cruauté: et ne s'en sauua vne seule personne, qui eust pouuoir sur soy. Il y a infinis exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus aspres, d'autant que l'effect en est plus vniuersel. Elles le sont moins que separées. Ce que le discours ne feroit en chacun, il le fait en tous: l'ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements.
Les condamnez qui attendoyent l'execution, du temps de Tibere, perdoyent leurs biens, et estoyent priuez de sepulture: ceux qui l'anticipoyent en se tuants eux mesmes, estoyens enterrez, et pouuoyent faire testament. Mais on desire aussi quelquefois la mort, pour l'esperance d'vn plus grand bien. Ie desire, dict Sainct Paul, estre dissoult, pour estre auec Iesus Christ: et, Qui me desprendra de ces liens? Cleombrotus Ambraciota ayant leu le Phædon de Platon, entra en si grand appetit de la vie aduenir, que sans autre occasion il s'alla precipiter en la mer. Par où il appert combien improprement nous appellons desespoir cette dissolution volontaire, à laquelle la chaleur de l'espoir nous porte souuent, et souuent vne tranquille et rassise inclination de iugement. Iacques du Chastel Euesque de Soissons, au voyage d'outremer que fit Sainct Loys, voyant le Roy et toute l'armée en train de reuenir en France, laissant les affaires de la religion imparfaictes, print resolution de s'en aller plus tost en Paradis; et ayant dict à Dieu à ses amis, donna seul à la veuë d'vn chacun, dans l'armée des ennemis, où il fut mis en pieces. En certain Royaume de ces nouuelles terres, au iour d'vne solemne procession, auquel l'idole qu'ils adorent, est promenée en publicq, sur vn char de merueilleuse grandeur: outre ce qu'il se void plusieurs se detaillants les morceaux de leur chair viue, à luy offrir: il s'en void nombre d'autres, se prosternants emmy la place, qui se font mouldre et briser souz les rouës, pour en acquerir apres leur mort, veneration de saincteté, qui leur est rendue. La mort de cet Euesque les armes au poing, a de la generosité plus, et moins de sentiment: l'ardeur du combat en amusant vne partie. Il y a des polices qui se sont meslées de regler la iustice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille il se gardoit au temps passé du venin preparé à tout de la cigue, aux despens publics, pour ceux qui voudroient haster leurs iours; ayants premierement approuué aux six cens, qui estoit leur Senat, les raisons de leur entreprise: et n'estoit loisible autrement que par congé du magistrat, et par occasions legitimes, de mettre la main sur soy. Cette loy estoit encor' ailleurs. Sextus Pompeius allant en Asie, passa par l'Isle de Cea de Negrepont; il aduint de fortune pendant qu'il y estoit, comme nous l'apprend l'vn de ceux de sa compagnie, qu'vne femme de grande authorité, ayant rendu compte à ses citoyens, pourquoy elle estoit resolue de finir sa vie, pria Pompeius d'assister à sa mort, pour la rendre plus honorable: ce qu'il fit, et ayant long temps essayé pour neant, à force d'eloquence, [qui luy estoit merueilleusement à main] et de persuasion, de la destourner de ce dessein, souffrit en fin qu'elle se contentast. Elle auoit passé quatre vingts dix ans, en tres-heureux estat d'esprit et de corps, mais lors couchée sur son lict, mieux paré que de coustume, et appuyée sur le coude: Les Dieux, dit elle, ô Sextus Pompeius, et plustost ceux que ie laisse, que ceux que ie vay trouuer, te sçachent gré dequoy tu n'as desdaigné d'estre et conseiller de ma vie, et tesmoing de ma mort. De ma part, ayant tousiours essayé le fauorable visage de Fortune, de peur que l'enuie de trop viure ne m'en face voir vn contraire, ie m'en vay d'vne heureuse fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux filles et vne legion de nepueux. Cela faict, ayant presché et enhorté les siens à l'vnion et à la paix, leur ayant departy ses biens, et recommandé les Dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d'vne main asseurée la coupe, où estoit le venin, et ayant faict ses vœux à Mercure, et les prieres de la conduire en quelque heureux siege en l'autre monde, auala brusquement ce mortel breuuage. Or entretint elle la compagnie, du progrez de son operation: et comme les parties de son corps se sentoyent saisies de froid l'vne apres l'autre: iusques à ce qu'ayant dict en fin qu'il arriuoit au cœur et aux entrailles, elle appella ses filles pour luy faire le dernier office, et luy clorre les yeux. Pline recite de certaine nation Hyperborée, qu'en icelle, pour la douce temperature de l'air, les vies ne se finissent communément que par la propre volonté des habitans; mais qu'estans las et saouls de viure, ils ont en coustume au bout d'vn long aage, apres auoir faict bonne chere, se precipiter en la mer, du hault d'un certain rocher, destiné à ce seruice. La douleur, et vne pire mort, me semblent les plus excusables incitations.
CHAPITRE IIII.
A demain les affaires.
IE donne auec raison, ce me semble, la palme à Iacques Amiot, sur tous noz escriuains François; non seulement pour la naïfueté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la constance d'vn si long trauail, ny pour la profondeur de son sçauoir, ayant peu deuelopper si heureusement vn autheur si espineux et ferré: car on m'en dira ce qu'on voudra, ie n'entens rien au Grec, mais ie voy vn sens si bien ioint et entretenu, par tout en sa traduction, que ou il a certainement entendu l'imagination vraye de l'autheur, ou ayant par longue conuersation, planté viuement dans son ame, vne generale idée de celle de Plutarque, il ne luy a aumoins rien presté qui le desmente, ou qui le desdie: mais sur tout, ie luy sçay bon gré, d'auoir sçeu trier et choisir vn liure si digne et si à propos, pour en faire present à son païs. Nous autres ignorans estions perdus, si ce liure ne nous eust releué du bourbier: sa mercy nous osons à cett'heure et parler et escrire: les dames en regentent les maistres d'escole: c'est nostre breuiaire. Si ce bon homme vit, ie luy resigne Xenophon pour en faire autant. C'est vn' occupation plus aisée, et d'autant plus propre à sa vieillesse. Et puis, ie ne sçay comment il me semble, quoy qu'il se desmesle bien brusquement et nettement d'vn mauuais pas, que toutefois son stile est plus chez soy, quand il n'est pas pressé, et qu'il roulle à son aise. I'estois à cett'heure sur ce passage, où Plutarque dit de soy-mesmes, que Rusticus assistant à vne sienne declamation à Rome, y receut vn pacquet de la part de l'Empereur, et temporisa de l'ouurir, iusques à ce que tout fust faict: En quoy, dit-il, toute l'assistance loua singulierement la grauité de ce personnage. De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette passion auide et gourmande de nouuelles, qui nous fait auec tant d'indiscretion et d'impatience abandonner toutes choses, pour entretenir vn nouueau venu, et perdre tout respect et contenance, pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu'on nous apporte: il a eu raison de louër la grauité de Rusticus: et pouuoit encor y ioindre la louange de sa ciuilité et courtoisie, de n'auoir voulu interrompre le cours de sa declamation. Mais ie fay doubte qu'on le peust louër de prudence: car receuant à l'improueu lettres, et notamment d'vn Empereur, il pouuoit bien aduenir que le differer à les lire, eust esté d'vn grand preiudice. Le vice contraire à la curiosité, c'est la nonchalance: vers laquelle ie panche euidemment de ma complexion; et en laquelle i'ay veu plusieurs hommes si extremes, que trois ou quatre iours apres, on retrouuoit encores en leur pochette les lettres toutes closes, qu'on leur auoit enuoyées. Ie n'en ouuris iamais, non seulement de celles, qu'on m'eust commises: mais de celles mesmes que la Fortune m'eust faict passer par les mains. Et fais conscience si mes yeux desrobent par mesgarde, quelque cognoissance des lettres d'importance qu'il lit, quand ie suis à costé d'vn grand. Iamais homme ne s'enquit moins, et ne fureta moins és affaires d'autruy. Du temps de noz peres Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin, pour, estant en bonne compagnie à soupper, auoir remis à lire vn aduertissement qu'on luy donnoit des trahisons qui se dressoient contre cette ville, où il commandoit. Et ce mesme Plutarque m'a appris que Iulius Cæsar se fust sauué, si allant au Senat, le iour qu'il y fut tué par les coniurez, il eust leu vn memoire qu'on luy presenta. Et fait aussi le compte d'Archias Tyran de Thebes, que le soir auant l'execution de l'entreprise que Pelopidas auoit faicte de le tuer, pour remettre son païs en liberté, il luy fut escrit par vn autre Archias Athenien de poinct en poinct, ce qu'on luy preparoit: et que ce pacquet luy ayant esté rendu pendant son soupper, il remit à l'ouurir, disant ce mot, qui depuis passa en prouerbe en Grece: A demain les affaires. Vn sage homme peut à mon opinion pour l'interest d'autruy, comme pour ne rompre indecemment compagnie ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer vn autre affaire d'importance, remettre à entendre ce qu'on luy apporte de nouueau: mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s'il est homme ayant charge publique; pour ne rompre son disner, voyre ny son sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement estoit à Rome la place Consulaire, qu'ils appelloyent, la plus honorable à table, pour estre plus à deliure, et plus accessible à ceux qui suruiendroyent, pour entretenir celuy qui y seroit assis. Tesmoignage, que pour estre à table, ils ne se departoyent pas de l'entremise d'autres affaires et suruenances. Mais quand tout est dict, il est malaisé és actions humaines, de donner regle si iuste par discours de raison, que la Fortune n'y maintienne son droict.
CHAPITRE V.
De la Conscience.
VOYAGEANT vn iour, mon frere Sieur de la Brousse et moy, durant noz guerres ciuiles, nous rencontrasmes vn Gentilhomme de bonne façon: il estoit du party contraire au nostre, mais ie n'en sçauois rien, car il se contrefaisoit autre. Et le pis de ces guerres, c'est, que les chartes sont si meslées, vostre ennemy n'estant distingué d'auec vous d'aucune marque apparente, ny de langage, ny de port, nourry en mesmes loix, mœurs et mesme air, qu'il est mal-aisé d'y euiter confusion et desordre. Cela me faisoit craindre à moy-mesme de r'encontrer nos trouppes, en lieu où ie ne fusse cogneu, pour n'estre en peine de dire mon nom, et de pis à l'aduanture. Comme il m'estoit autrefois aduenu: car en vn tel mescompte, ie perdis et hommes et cheuaux, et m'y tua lon miserablement, entre autres, vn page Gentil-homme Italien, que ie nourrissois soigneusement; et fut estainte en luy vne tresbelle enfance, et pleine de grande esperance. Mais cettuy-cy en auoit vne frayeur si esperduë, et ie le voyois si mort à chasque rencontre d'hommes à cheual, et passage de villes, qui tenoient pour le Roy, que ie deuinay en fin que c'estoient alarmes que sa conscience luy donnoit. Il sembloit à ce pauure homme qu'au trauers de son masque et des croix de sa cazaque on iroit lire iusques dans son cœur, ses secrettes intentions. Tant est merueilleux l'effort de la conscience. Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous,
Occultum quatiens animo tortore flagellum.
Ce conte est en la bouche des enfans. Bessus Pœnien reproché d'auoir de gayeté de cœur abbatu vn nid de moineaux, et les auoir tuez: disoit auoir eu raison, par ce que ces oysillons ne cessoient de l'accuser faucement du meurtre de son pere. Ce parricide iusques lors auoit esté occulte et inconnu: mais les furies vengeresses de la conscience, le firent mettre hors à celuy mesmes qui en deuoit porter la penitence. Hesiode corrige le dire de Platon, que la peine suit de bien pres le peché: car il dit qu'elle naist en l'instant et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la souffre, et quiconque l'a meritée, l'attend. La meschanceté fabrique des tourmens contre soy.
Malum consilium consultori pessimum.
Comme la mouche guespe picque et offence autruy, mais plus soy-mesme, car elle y perd son esguillon et sa force pour iamais;
Vitásque in vulnere ponunt.
Les cantharides ont en elles quelque partie qui sert contre leur poison de contrepoison, par vne contrarieté de nature. Aussi à mesme qu'on prend le plaisir au vice, il s'engendre vn desplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations penibles, veillans et dormans,
_Quippe vbi se multi, per somnia sæpe loquentes, Aut morbo delirantes, procraxe ferantur, Et celata diu in medium peccata dedisse._
Apollodorus songeoit qu'il se voyoit escorcher par les Scythes, et puis bouillir dedans vne marmitte, et que son cœur murmuroit en disant; Ie te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu'ils ne se peuuent asseurer d'estre cachez, la conscience les descouurant à eux mesmes,
_Prima est hæc vltio, quòd se Iudice nemo nocens absoluitur._
Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d'asseurance et de confiance. Et ie puis dire auoir marché en plusieurs hazards, d'vn pas bien plus ferme, en consideration de la secrette science que i'auois de ma volonté et innocence de mes desseins.
_Conscia mens vt cuique sua est, ita concipit intra Pectora pro facto spémque metúmque suo._
Il y en a mille exemples: il suffira d'en alleguer trois de mesme personnage. Scipion estant vn iour accusé deuant le peuple Romain d'vne accusation importante, au lieu de s'excuser ou de flatter ses iuges: Il vous siera bien, leur dit-il, de vouloir entreprendre de iuger de la teste de celuy, par le moyen duquel vous auez l'authorité de iuger de tout le monde. Et vn' sautre fois, pour toute responce aux imputations que luy mettoit sus vn Tribun du peuple, au lieu de plaider sa cause: Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre graces aux Dieux de la victoire qu'ils me donnerent contre les Carthaginois en pareil iour que cettuy-cy. Et se mettant à marcher deuant vers le temple, voylà toute l'assemblée, et son accusateur mesmes à sa suitte. Et Petilius ayant esté suscité par Caton pour luy demander compte de l'argent manié en la prouince d'Antioche, Scipion estant venu au Senat pour cet effect, produisit le liure des raisons qu'il auoit dessoubs sa robbe, et dit, que ce liure en contenoit au vray la recepte et la mise: mais comme on le luy demanda pour le mettre au greffe, il le refusa, disant, ne se vouloir pas faire cette honte à soy-mesme: et de ses mains en la presence du Senat le deschira et mit en pieces. Ie ne croy pas qu'vne ame cauterizée sçeust contrefaire vne telle asseurance: il auoit le cœur trop gros de nature, et accoustumé à trop haute fortune, dit Tite Liue, pour sçauoir estre criminel, et se demettre à la bassesse de deffendre son innocence. C'est vne dangereuse inuention que celle des gehennes, et semble que ce soit plustost vn essay de patience que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire ce qui n'est pas? Et au rebours, si celuy qui n'a pas faict ce dequoy on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy ne le sera celuy qui l'a faict, vn si beau guerdon, que de la vie, luy estant proposé? Ie pense que le fondement de cette inuention, vient de la consideration de l'effort de la conscience. Car au coulpable il semble qu'elle aide à la torture pour luy faire confesser sa faute, et qu'elle l'affoiblisse: et de l'autre part qu'elle fortifie l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est vn moyen plein d'incertitude et de danger. Que ne diroit on, que ne feroit on pour fuyr à si griefues douleurs?
Etiam innocentes cogit mentiri dolor.
D'où il aduient, que celuy que le iuge a gehenné pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et mille en ont chargé leur teste de faulces confessions. Entre lesquels ie loge Philotas, considerant les circonstances du procez qu'Alexandre luy fit, et le progrez de sa gehenne. Mais tant y a que c'est, dit-on, le moins mal que l'humaine foiblesse aye peu inuenter: bien inhumainement pourtant, et bien inutilement à mon aduis.
Plusieurs nations moins barbares en cela que la Grecque et la Romaine, qui les appellent ainsin, estiment horrible et cruel de tourmenter et desrompre vn homme, de la faute duquel vous estes encore en doubte. Que peut il mais de vostre ignorance? Estes vous pas iniustes, qui pour ne le tuer sans occasion, luy faites pis que le tuer? Qu'il soit ainsi, voyez combien de fois il ayme mieux mourir sans raison, que de passer par cette information plus penible que le supplice, et qui souuent par son aspreté deuance le supplice, et l'execute. Ie ne sçay d'où ie tiens ce conte, mais il rapporte exactement la conscience de nostre iustice. Vne femme de village accusoit deuant le General d'armée, grand justicier, vn soldat, pour auoir arraché à ses petits enfants ce peu de bouillie qui luy restoit à les substanter, cette armée ayant tout rauagé. De preuue il n'y en auoit point. Le General apres auoir sommé la femme, de regarder bien à ce qu'elle disoit, d'autant qu'elle seroit coulpable de son accusation, si elle mentoit: et elle persistant, il fit ouurir le ventre au soldat, pour s'esclaircir de la verité du faict: et la femme se trouua auoir raison. Condemnation instructiue.
CHAPITRE VI.
De l'exercitation.
IL est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre creance s'y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous acheminer iusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s'y trouuera sans doute empeschée. Voylà pourquoy parmy les Philosophes, ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence, ne se sont pas contentez d'attendre à couuert et en repos les rigueurs de la Fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexperimentez et nouueaux au combat: ains ils luy sont allez au deuant, et se sont iettez à escient à la preuue des difficultez. Les vns en ont abandonné les richesses, pour s'exercer à vne pauureté volontaire: les autres ont recherché le labeur, et vne austerité de vie penible, pour se durcir au mal et au trauail: d'autres se sont priuez des parties du corps les plus cheres, comme de la veuë et des membres propres à la generation, de peur que leur seruice trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte, l'indigence; et tels autres accidents: mais quant à la mort, nous ne la pouuons essayer qu'vne fois: nous y sommes tous apprentifs, quand nous y venons. Il s'est trouué anciennement des hommes si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort mesme, de la gouster et sauourer: et ont bandé leur esprit, pour voir que c'estoit de ce passage: mais ils ne sont pas reuenus nous en dire les nouuelles.
_Nemo expergitus extat, Frigida quem semel est vitaï pausa sequuta._
Canius Iulius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant esté condamné à la mort par ce marault de Caligula: outre plusieurs merueilleuses preuues qu'il donna de sa resolution, comme il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, vn Philosophe son amy luy demanda: Et bien Canius, en quelle démarche est à cette heure vostre ame? que fait elle? en quels pensemens estes vous? Ie pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et si brief, ie pourray apperceuoir quelque deslogement de l'ame, et si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si i'en aprens quelque chose, en reuenir donner apres, si ie puis, aduertissement à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement iusqu'à la mort, mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle fierté de courage, de vouloir que sa mort luy seruist de leçon, et auoir loisir de penser ailleurs en vn si grand affaire?
Ius hoc animi morientis habebat.
Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous appriuoiser à elle, et de l'essayer aucunement. Nous en pouuons auoir experience, sinon entiere et parfaicte: aumoins telle qu'elle ne soit pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne la pouuons ioindre, nous la pouuons approcher, nous la pouuons reconnoistre: et si nous ne donnons iusques à son fort, aumoins verrons nous et en pratiquerons les aduenuës. Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir, auec combien peu d'interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous! A l'aduenture pourroit sembler inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue de toute action et de tout sentiment, n'estoit que par iceluy Nature nous instruict, quelle nous a pareillement faicts pour mourir, que pour viure, et dés la vie nous presente l'eternel estat qu'elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte. Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident en defaillance de cœur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là à mon aduis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage. Car quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre, qu'il porte auec soy aucun trauail ou desplaisir: d'autant que nous ne pouuons auoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort, qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches que nous auons à craindre: et celles-là peuuent tomber en experience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect. I'ay passé vne bonne partie de mon aage en vne parfaite et entiere santé: ie dy non seulement entiere, mais encore allegre et bouillante. Cet estat plein de verdeur et de feste, me faisoit trouuer si horrible la consideration des maladies, que quand ie suis venu à les experimenter, i'ay trouué leurs pointures molles et lasches au prix de ma crainte. Voicy que i'espreuue tous les iours: Suis-ie à couuert chaudement dans vne bonne sale, pendant qu'il se passe vne nuict orageuse et tempesteuse: ie m'estonne et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne: y suis-ie moy-mesme, ie ne desire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul, d'estre tousiours enfermé dans vne chambre, me sembloit insupportable: ie fus incontinent dressé à y estre vne semaine, et vn mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse: et ay trouué que lors de ma santé, ie plaignois les malades beaucoup plus, que ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i'en suis; et que la force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et verité de la chose. I'espere qu'il m'en aduiendra de mesme de la mort: et qu'elle ne vaut pas la peine que ie prens à tant d'apprests que ie dresse, et tant de secours que i'appelle et assemble pour en soustenir l'effort. Mais à toutes aduantures nous ne pouuons nous donner trop d'auantage. Pendant nos troisiesmes troubles, ou deuxiesmes, il ne me souuient pas bien de cela, m'estant allé vn iour promener à vne lieuë de chez moy, qui suis assis dans le moiau de tout le trouble des guerres ciuiles de France; estimant estre en toute seureté, et si voisin de ma retraicte, que ie n'auoy, point besoin de meilleur equipage, i'auoy pris vn cheual bien aisé, mais non guere ferme. A mon retour, vne occasion soudaine s'estant presentée de m'aider de ce cheual à vn seruice, qui n'estoit pas bien de son vsage, vn de mes gens grand et fort, monté sur vn puissant roussin, qui auoit vne bouche desesperée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardy et deuancer ses compaignons, vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme vn colosse sur le petit homme et petit cheual, et le foudroyer de sa roideur et de sa pesanteur, nous enuoyant l'vn et l'autre les pieds contre-mont: si que voila le cheual abbatu et couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, estendu à la renuerse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que i'auoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces, n'ayant ny mouuement, ny sentiment, non plus qu'vne souche. C'est le seul esuanouissement que i'aye senty, iusques à cette heure. Ceux qui estoient auec moy, apres auoir essayé par tous les moyens qu'ils peurent, de me faire reuenir, me tenans pour mort, me prindrent entre leurs bras, et m'emportoient auec beaucoup de difficulté en ma maison, qui estoit loing de là, enuiron vne demy lieuë Françoise. Sur le chemin, et apres auoir esté plus de deux grosses heures tenu pour trespassé, ie commençay à me mouuoir et respirer: car il estoit tombé si grande abondance de sang dans mon estomach, que pour l'en descharger, Nature eut besoin de resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où ie rendy vn plein seau de bouillons de sang pur: et plusieurs fois par le chemin, il m'en falut faire de même. Par là ie commençay à reprendre vn peu de vie, mais ce fut par les menus, et par vn si long traict de temps, que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans de la mort que de la vie.
_Perchè, dubbiosa anchor del suo ritorno, Non s'assecura attonita la mente._
Cette recordation que i'en ay fort empreinte en mon ame, me representant son visage et son idée si pres du naturel, me concilie aucunement à elle. Quand ie commençay à y voir, ce fut d'vne veuë si trouble, si foible, et si morte, que ie ne discernois encores rien que la lumiere,
_--come quel ch'or apre, or chiude Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto._
Quant aux functions de l'ame, elles naissoient auec mesme progrez, que celles du corps. Ie me vy tout sanglant: car mon pourpoinct estoit taché par tout du sang que i'auoy rendu. La premiere pensée qui me vint, ce fut que i'auoy vne harquebusade en la teste: de vray en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des léures: ie fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors, et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit vne imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible que tout le reste: mais à la verité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur, que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Ie croy que c'est ce mesme estat, où se trouuent ceux qu'on void défaillans de foiblesse, en l'agonie de la mort: et tiens que nous les plaignons sans cause, estimans qu'ils soyent agitez de griéues douleurs, ou auoir l'ame pressée de cogitations penibles. Ç'a esté tousiours mon aduis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis aux approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par accident d'vne apoplexie, ou mal caduc,
_(vi morbi sæpe coactus Ante oculos aliquis nostros, vt fulminis ictu, Concidit, et spumas agit: ingemit, et fremit artus, Desipit, extentat neruos, torquetur, anhelat, Inconstanter et in iactando membra fatigat.)_
ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller, et rendre par fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes, par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et quelques mouuemens que nous leur voyons faire du corps: i'ay tousiours pensé, dis-ie, qu'ils auoient et l'ame et le corps enseueli, et endormy.
Viuit, et est vitæ nescius ipse suæ.
Et ne pouuois croire qu'à vn si grand estonnement de membres, et si grande défaillance des sens, l'ame peust maintenir aucune force au dedans pour se recognoistre: et que par ainsin ils n'auoient aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n'estoient pas fort à plaindre. Ie n'imagine aucun estat pour moy si insupportable et horrible, que d'auoir l'ame vifue, et affligée, sans moyen de se declarer. Comme ie dirois de ceux qu'on enuoye au supplice, leur ayant couppé la langue: si ce n'estoit qu'en cette sorte de mort, la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée d'vn ferme visage et graue. Et comme ces miserables prisonniers qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement, pour les contraindre à quelque rançon excessiue et impossible: tenus cependant en condition et en lieu, où ils n'ont moyen quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur misere. Les Poëtes ont feint quelques Dieux fauorables à la deliurance de ceux qui trainoient ainsin vne mort languissante:
_Hunc ego Diti Sacrum iussa fero, téque isto corpore soluo._
Et les voix et responses courtes et descousues, qu'on leur arrache quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempester, ou des mouuemens qui semblent auoir quelque consentement à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils viuent pourtant, au moins vne vie entiere. Il nous aduient ainsi sur le beguayement du sommeil, auant qu'il nous ait du tout saisis, de sentir comme en songe, ce qui se faict autour de nous, et suyure les voix, d'vne ouye trouble et incertaine, qui semble ne donner qu'aux bords de l'ame: et faisons des responses à la suitte des dernieres paroles, qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de sens. Or à present que ie l'ay essayé par effect, ie ne fay nul doubte que ie n'en aye bien iugé iusques à cette heure. Car premierement estant tout esuanouy, ie me trauaillois d'entr'ouurir mon pourpoinct à beaux ongles, car i'estoy desarmé, et si sçay que ie ne sentois en l'imagination rien qui me blessast. Car il y a plusieurs mouuemens en nous, qui ne partent pas de nostre ordonnance.
Semianimésque micant digiti, ferrúmque retractant.
Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au deuant de leur cheute, par vne naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prestent des offices, et ont des agitations à part de nostre discours:
_Falciferos memorant currus abscindere membra, Vt tremere in terra videatur ab artubus, id quod Decidit abscissum, cùm mens tamen atque hominis vis Mobilitate mali, non quit sentire dolorem_.
I'auoy mon estomach pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient d'elles-memes, comme elles font souuent, où il nous demange, contre l'aduis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu'il a des parties qui se branslent, dressent et couchent souuent sans son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse, ne se peuuent dire nostres. Pour les faire nostres, il faut que l'homme y soit engagé tout entier: et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.
Comme i'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute auoit desia couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré, auec les cris accoustumez en telles choses: non seulement ie respondois quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils disent que ie m'aduisay de commander qu'on donnast vn cheual à ma femme, que ie voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin, qui est montueux et mal-aisé. Il semble que cette consideration deust partir d'vne ame esueillée; si est-ce que ie n'y estois aucunement: c'estoyent des pensemens vains en nuë, qui estoyent esmeuz par les sens des yeux et des oreilles: ils ne venoyent pas de chez moy. Ie ne sçauoy pourtant ny d'où ie venoy, ny où i'aloy, ny ne pouuois poiser et considerer ce qu'on me demandoit: ce sont de legers effects, que les sens produysoyent d'eux mesmes, comme d'vn vsage: ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle impression des sens. Cependant mon assiette estoit à la verité tres-douce et paisible: ie n'auoy affliction ny pour autruy ny pour moy: c'estoit vne langueur et vne extreme foiblesse, sans aucune douleur. Ie vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eut couché, ie senty vne infinie douceur à ce repos: car i'auoy esté vilainement tirassé par ces pauures gens, qui auoyent pris la peine de me porter sur leurs bras, par vn long et tres-mauuais chemin, et s'y estoient lassez deux ou trois fois les vns apres les autres. On me presenta force remedes, dequoy ie n'en receuz aucun, tenant pour certain, que i'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans mentir vne mort bien heureuse: car la foiblesse de mon discours me gardoit d'en rien iuger, et celle du corps d'en rien sentir. Ie me laissoy couler si doucement, et d'vne façon si molle et si aisée, que ie ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit.
Quand ie vins à reuiure, et à reprendre mes forces,
Vt tandem sensus conualuere mei,
qui fut deux ou trois heures apres, ie me senty tout d'vn train rengager aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de ma cheute, et en fus si mal deux ou trois nuits apres, que i'en cuiday remourir encore vn coup: mais d'vne mort plus vifue, et me sens encore de la secousse de cette froissure. Ie ne veux pas oublier cecy, que la derniere chose en quoy ie me peuz remettre, ce fut la souuenance de cet accident: et me fis redire plusieurs fois, où i'aloy, d'où ie venoy, à quelle heure cela m'estoit aduenu, auant que de le pouuoir conceuoir. Quant à la façon de ma cheute, on me la cachoit, en faueur de celuy, qui en auoit esté cause, et m'en forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand ma memoire vint à s'entr'ouurir, et me representer l'estat, où ie m'estoy trouué en l'instant que i'auoy aperçeu ce cheual fondant sur moy (car ie l'auoy veu à mes talons, et me tins pour mort: mais ce pensement auoit esté si soudain, que la peur n'eut pas loisir de s'y engendrer) il me sembla que c'estoit vn esclair qui me frapoit l'ame de secousse, et que ie reuenoy de l'autre monde. Ce conte d'vn euénement si leger, est assez vain, n'estoit l'instruction que i'en ay tirée pour moy: car à la verité pour s'apriuoiser à la mort, ie trouue qu'il n'y a que de s'en auoisiner. Or, comme dit Pline, chacun est à soy-mesmes vne tres bonne discipline, pourueu qu'il ait la suffisance de s'espier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est mon estude: et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne. Et ne me doibt on pourtant sçauoir mauuais gré, si ie la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident seruir à vn autre. Au demeurant, ie ne gaste rien, ie n'vse que du mien. Et si ie fay le fol, c'est à mes despends, et sans l'interest de personne: car c'est en follie, qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'auons nouuelles que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin: et si ne pouuons dire, si c'est du tout en pareille maniere à cette-cy, n'en connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est ietté sur leur trace. C'est vne espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyure vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations: et est vn amusement nouueau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde: ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que ie n'ay que moy pour visée à mes pensées, que ie ne contrerolle et n'estudie que moy. Et si i'estudie autre chose, c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres sciences, sans comparaison moins vtiles, ie fay part de ce que i'ay apprins en cette cy: quoy que ie ne me contente guere du progrez que i'y ay faict. Il n'est description pareille en difficulté, à la description de soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en place. Or ie me pare sans cesse: car ie me descris sans cesse.
La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu'on doit moucher l'enfant, cela s'appelle l'enaser,
In vicium ducit culpæ fuga.
Ie trouue plus de mal que de bien à ce remede. Mais quand il seroit vray, que ce fust necessairement, presomption, d'entretenir le peuple de soy: ie ne doy pas suyuant mon general dessein, refuser vne action qui publie cette maladiue qualité, puis qu'elle est en moy: et ne doy cacher cette faute, que i'ay non seulement en vsage, mais en profession. Toutesfois à dire ce que i'en croy, cette coustume a tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyurent. On ne peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de cette regle, qu'elle ne regarde que la populaire defaillance. Ce sont brides à veaux, desquelles ny les Saincts, que nous oyons si hautement parler d'eux, ny les Philosophes, ny les Theologiens ne se brident. Ne fay-ie moy, quoy que ie soye aussi peu l'vn que l'autre. S'ils n'en escriuent à point nommé, aumoins, quand l'occasion les y porte, ne feignent ils pas de se ietter bien auant sur le trottoir. Dequoy traitte Socrates plus largement que de soy? A quoy achemine il plus souuient les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la leçon de leur liure, mais de l'estre et branle de leur ame? Nous nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on, que les accusations. Nous disons donc tout: car nostre vertu mesme est fautiere et repentable. Mon mestier et mon art, c'est viure. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et vsage: qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastiments non selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'vn autre, non selon la sienne. Si c'est gloire, de soy-mesme publier ses valeurs, que ne met Cicero en auant l'eloquence de Hortense; Hortense celle de Cicero? A l'aduenture entendent ils que ie tesmoigne de moy par ouurage et effects, non nuement par des paroles. Ie peins principalement mes cogitations, subiect informe, qui ne peut tomber en production ouuragere. A toute peine le puis ie coucher en ce corps aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus deuots, ont vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la Fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien, si ce n'est coniecturalement et incertainement. Eschantillons d'vne montre particuliere. Ie m'estalle entier: c'est vn skeletos, où d'vne veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece en son siege. L'effect de la toux en produisoit vne partie: l'effect de la palleur ou battement de cœur vn' autre, et doubteusement. Ce ne sont mes gestes que i'escris; c'est moy, c'est mon essence. Ie tien qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment. Si ie me sembloy bon et sage tout à fait, ie l'entonneroy à pleine teste. De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie: se payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté: et la verité n'est iamais matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est pas tousiours presomption, c'est encore souuent sottise. Se complaire outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy indiscrete, est à mon aduis la substance de ce vice. Le supreme remede à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent, qui en défendant le parler de soy, defendent par consequent encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée: la langue n'y peut auoir qu'vne bien legere part. De s'amuser à soy, il leur semble que c'est se plaire en soy: de se hanter et prattiquer, que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires, qui appellent resuerie et oysiueté de s'entretenir de soy, et s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne: s'estimants chose tierce et estrangere à eux mesmes. Si quelcun s'enyure de sa science, regardant souz soy: qu'il tourne les yeux au dessus vers les siecles passez, il baissera les cornes, y trouuant tant de milliers d'esprits, qui le foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoiue les vies de Scipion, d'Epaminondas, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgueillira celuy, qui mettra quand et quand en compte, tant d'imparfaittes et foibles qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l'humaine condition. Parce que Socrates auoit seul mordu à certes au precepte de son Dieu, de se connoistre, et par cet estude estoit arriué à se mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.
L'AUTEUR AU LECTEUR
Ce livre, lecteur, est un livre de bonne foi.
Il t'avertit, dès le début, que je ne l'ai écrit que pour moi et quelques intimes, sans me préoccuper qu'il pût être pour toi de quelque intérêt, ou passer à la postérité; de si hautes visées sont au-dessus de ce dont je suis capable. Je le destine particulièrement à mes parents et à mes amis, afin que lorsque je ne serai plus, ce qui ne peut tarder, ils y retrouvent quelques traces de mon caractère et de mes idées et, par là, conservent encore plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont de moi. Si je m'étais proposé de rechercher la faveur du public, je me serais mieux attifé et me présenterais sous une forme étudiée pour produire meilleur effet; je tiens, au contraire, à ce qu'on m'y voie en toute simplicité, tel que je suis d'habitude, au naturel, sans que mon maintien soit composé ou que j'use d'artifice, car c'est moi que je dépeins. Mes défauts s'y montreront au vif et l'on m'y verra dans toute mon ingénuité, tant au physique qu'au moral, autant du moins que les convenances le permettent. Si j'étais né parmi ces populations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des lois primitives de la nature, je me serais très volontiers, je t'assure, peint tout entier et dans la plus complète nudité.
Ainsi, lecteur, c'est moi-même qui fais l'objet de mon livre; peut-être n'est-ce pas là une raison suffisante pour que tu emploies tes loisirs à un sujet aussi peu sérieux et de si minime importance.
Sur ce, à la grâce de Dieu.
A Montaigne, ce 1er mars 1580.
=Nota.=--Cette traduction a été faite d'après l'édition de 1595, en tenant compte toutefois de quelques variantes du manuscrit de Bordeaux, complétant ou accentuant la pensée de l'auteur.--Ces variantes, dont le relevé est donné dans le quatrième volume, sont pour la plupart de très minime importance: elles portent en très grand nombre sur l'orthographe; de-ci, de-là, constituent des additions ou des suppressions de mots ou encore des substitutions d'un mot à un autre, soit pour éviter des répétitions, soit pour préciser; et parfois, mais rarement, de légères modifications dans la construction de membres de phrase; dans la quantité, il n'en est pas une qui modifie sensiblement le sens. Celles dont il a été tenu compte sont signalées par un astérisque (*).
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER.
Divers moyens mènent à même fin.
=La soumission vous concilie d'ordinaire ceux que vous avez offensés; parfois une attitude résolue produit le même résultat.=--La façon la plus ordinaire d'attendrir les cœurs de ceux que nous avons offensés, quand, leur vengeance en main, nous sommes à leur merci, c'est de les émouvoir par notre soumission, en leur inspirant commisération et pitié; toutefois la bravoure, la constance et la résolution, qui sont des moyens tout contraires, ont quelquefois produit le même résultat.
Edouard, prince de Galles, celui-là même qui, si longtemps, fut régent de notre province de Guyenne, personnage dont les actes et la fortune ont maintes fois témoigné de beaucoup de grandeur d'âme, s'étant emparé de vive force de Limoges, avait ordonné le massacre de ses habitants qui l'avaient gravement offensé. Il cheminait à travers la ville, et les cris de ceux, hommes, femmes et enfants, ainsi voués à la mort, qui, prosternés à ses pieds, imploraient merci, n'avaient pu attendrir son âme; quand s'offrirent à sa vue trois gentilshommes français, qui, avec une hardiesse incroyable, tenaient tête, à eux seuls, à son armée victorieuse. Un tel courage lui inspira une considération et un respect qui calmèrent subitement sa colère; sur-le-champ il leur fit grâce, et cette grâce, il l'étendit à tous les autres habitants de la ville.
Scanderberg, prince d'Epire, poursuivait avec l'intention de le tuer, un de ses soldats; celui-ci, après avoir essayé en vain de l'apaiser par des protestations de toutes sortes et les plus humbles supplications, se résolut, en désespoir de cause, à l'attendre l'épée à la main. Cet acte de résolution arrêta net l'exaspération de son maître qui, en le voyant prendre un si honorable parti, lui fit grâce. Ce fait est susceptible d'être interprété autrement que je ne le fais, mais par ceux-là seulement qui ignorent la force prodigieuse et le courage dont ce prince était doué.
L'empereur Conrad III, assiégeant Guelphe, duc de Bavière, n'avait consenti à ne laisser sortir de la ville que les femmes des gentilshommes qui s'y trouvaient enfermées avec son ennemi, s'engageant à respecter leur honneur, mais ne leur accordant de sortir qu'à pied, en n'emportant que ce qu'elles pourraient porter elles-mêmes; et il s'était refusé à adoucir ces conditions, quelques autres satisfactions qu'on lui offrît, si humiliantes qu'elles fussent. N'écoutant que leur grand cœur, ces femmes s'avisèrent alors de charger sur leurs épaules leurs maris, leurs enfants et le duc lui-même. L'empereur fut tellement saisi de cette touchante marque de courage, qu'il en pleura d'attendrissement; la haine mortelle qu'il avait vouée au duc, dont il voulait la perte, en devint moins ardente; et, à partir de ce moment, il le traita lui et les siens avec humanité.
=Comment s'explique que ces deux sentiments contraires produisent le même effet.=--L'un et l'autre de ces deux moyens réussiraient aisément auprès de moi, car j'ai une grande propension à la miséricorde et à la bienveillance; cependant j'estime que je céderais encore plus facilement à la compassion qu'à l'admiration, bien que la pitié soit considérée comme une passion condamnable par les stoïciens, qui concèdent bien qu'on secoure les affligés, mais non qu'on s'attendrisse et qu'on compatisse à leurs souffrances. Les exemples qui précèdent me semblent rentrer davantage dans la réalité des choses; ils nous montrent l'âme aux prises avec ces deux sentiments contraires: résister à l'un sans fléchir, et céder à l'autre. Cela peut s'expliquer en admettant que se laisser gagner par la pitié, est plus facile et le propre des cœurs débonnaires et peu énergiques; d'où il résulte que les êtres les plus faibles, comme les femmes, les enfants et les gens du commun y sont plus particulièrement portés; tandis que ne pas se laisser attendrir par les larmes et les prières, et finir par se rendre seulement devant les signes manifestes d'un courage incontestable, est le fait d'une âme forte et bien trempée, aimant et honorant les caractères énergiques et tenaces.
Et cependant, l'étonnement et l'admiration peuvent produire ces mêmes effets sur des natures moins généreuses; témoin le peuple thébain qui, appelé à prononcer dans une accusation capitale intentée contre les capitaines de son armée, pour s'être maintenus en charge au delà du temps durant lequel ils devaient l'exercer, acquitta à grand'peine Pélopidas qui, accablé de cette mise en jugement, ne sut, pour se défendre, que gémir et supplier; tandis qu'au contraire, à l'égard d'Epaminondas qui, après avoir exposé en termes magnifiques les actes de son commandement, la tête haute, la parole sarcastique, se mit à reprocher au peuple son ingratitude, l'assemblée, pénétrée d'admiration vis-à-vis de cet homme d'un si grand courage, se dispersa sans même oser aller au scrutin.
=Cruauté obstinée de Denys l'ancien, tyran de Syracuse.=--Denys l'ancien, s'étant emparé, après un siège très long et très difficile, de la ville de Reggium, et avec elle de Phyton, homme de grande vertu, qui y commandait et avait dirigé cette défense opiniâtre, voulut en tirer une vengeance éclatante qui servît d'exemple. Tout d'abord, il lui apprit que la veille, il avait fait noyer son fils et tous ses autres parents; à quoi Phyton se borna à répondre: «Qu'ils en étaient d'un jour plus heureux que lui.» Puis il le livra aux bourreaux qui le dépouillèrent de ses vêtements et le traînèrent à travers la ville, le fouettant ignominieusement à coups redoublés, l'accablant en outre des plus brutales et cruelles injures. Phyton, conservant toute sa présence d'esprit et son courage, ne faiblit pas; ne cessant de se targuer à haute voix de l'honorable et glorieuse défense qu'il avait faite et qui était cause de sa mort, n'ayant pas voulu livrer sa patrie aux mains d'un tyran, le menaçant lui-même d'une prochaine punition des dieux. Lisant dans les yeux de la plupart de ses soldats qu'au lieu d'être excités par ses bravades contre cet ennemi vaincu, qui les provoquait au mépris de leur chef et dépréciait son triomphe, étonnés d'un tel courage, ils s'en laissaient attendrir et commençaient à murmurer, parlant même d'arracher Phyton des mains de ses bourreaux, Denys mit fin à ce martyr et, à la dérobée, l'envoya noyer à la mer.
=L'homme est ondoyant et divers; conduite opposée de Sylla et de Pompée dans des circonstances analogues.=--En vérité, l'homme est de nature bien peu définie et étrangement ondoyant et divers; il est malaisé de porter sur lui un jugement ferme et uniforme. Ainsi, voilà Pompée qui pardonne à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il était fort animé, en considération de la vertu et de la grandeur d'âme de Zénon l'un de leurs concitoyens qui, se donnant comme l'unique coupable de leur conduite envers lui, demandait en grâce d'en porter seul la peine; tandis qu'à Pérouse, en semblable circonstance, un citoyen de cette ville, également distingué par ses vertus, dont Sylla avait été l'hôte, par un dévouement pareil, n'en obtient rien ni pour lui-même, ni pour les autres.
=Cruauté d'Alexandre le Grand envers des ennemis dont la valeur méritait mieux.=--A l'encontre des premiers exemples que j'ai cités, nous voyons Alexandre, l'homme le plus hardi qui fut jamais, d'ordinaire si généreux à l'égard des vaincus, devenu maître, après de nombreuses et grandes difficultés, de la ville de Gaza, en agir tout autrement à l'égard de Bétis qui commandait cette place et qui, pendant le siège, avait donné les preuves d'une éclatante valeur. Le rencontrant seul, abandonné des siens, ses armes brisées, couvert de sang et de plaies et combattant encore au milieu d'un groupe de Macédoniens qui le harcelaient de toutes parts, Alexandre, vivement affecté d'une victoire si chèrement achetée (entre autres dommages, lui-même venait d'y recevoir deux blessures), lui dit: «Tu ne mourras pas comme tu le souhaites, Bétis; sois certain qu'avant, il te faudra souffrir les plus cruels tourments qui se puissent imaginer contre un captif.» A cette menace, Bétis ne répondant rien et, au plus grand calme, joignant une attitude hautaine et pleine de défi, Alexandre, devant * ce silence fier et obstiné, s'écria: «A-t-il seulement fléchi le genou! s'est-il laissé aller à quelques supplications! ah vraiment, je vaincrai ce mutisme; et si je ne puis lui arracher une parole, j'arriverai bien à lui arracher quelque gémissement.» Et, passant de la colère à la rage, il lui fit percer les talons et, encore plein de vie, attacher à l'arrière d'un char et traîner ainsi jusqu'à ce que, mis en pièces, les membres rompus, il rendît le dernier soupir. Quel peut avoir été le mobile de tant de cruauté chez Alexandre? Serait-ce qu'à lui-même, courageux au delà de toute expression, cette vertu semblait tellement naturelle, que non seulement elle ne le transportait pas d'admiration, mais encore qu'il en faisait peu de cas; ou bien que, la considérant comme son apanage exclusif, il ne pouvait la supporter à un aussi haut degré chez les autres, sans en être jaloux; ou enfin, est-ce qu'il était hors d'état de se modérer dans ses transports de colère?--Certainement, s'il eût été capable de se maîtriser, il est à croire que lors de la prise et du sac de Thèbes, il se fût contenu à la vue de tant de vaillants guerriers, dont la résistance était désorganisée et qui furent passés au fil de l'épée; car il en périt bien ainsi six mille, dont pas un ne fut vu cherchant à prendre la fuite ou demandant merci; bien au contraire, ils allaient de ci, de là, à travers les rues, affrontant les vainqueurs, les provoquant à leur donner la mort dans des conditions honorables. On n'en vit aucun, si criblé qu'il fût de blessures, qui, jusqu'à son dernier soupir, n'essayât encore de se venger; dans leur désespoir, ils faisaient arme de tout, se consolant de leur propre mort par celle de quelqu'un de leurs ennemis. Ce courage malheureux n'éveilla cependant chez Alexandre aucune pitié; tout un long jour de carnage ne suffit pas pour assouvir sa vengeance; le massacre ne prit fin que lorsque les victimes firent défaut; seules, les personnes hors d'état de porter les armes, vieillards, femmes et enfants, furent épargnés, et, au nombre de trente mille, réduits en esclavage.
CHAPITRE II.
De la tristesse.
=La tristesse est une disposition d'esprit des plus déplaisantes.=--La tristesse est une disposition d'esprit dont je suis à peu près exempt; je ne l'aime, ni ne l'estime; bien qu'assez généralement, comme de parti pris, on l'ait en certaine considération et qu'on en pare la sagesse, la vertu, la conscience, c'est un sot et vilain ornement. Les Italiens ont, avec plus d'à propos, appelé de ce nom la méchanceté, car elle est toujours nuisible, toujours insensée; toujours aussi, elle est le propre d'une âme poltronne et basse; les stoïciens l'interdisent au sage.
=Effet des grandes douleurs en diverses circonstances; tout sentiment excessif ne se peut exprimer.=--L'histoire rapporte que Psamménitus, roi d'Égypte, défait et pris par Cambyse, roi de Perse, voyant passer sa fille, captive comme lui, habillée en servante, qu'on envoyait puiser de l'eau, demeura sans mot dire, les yeux fixés à terre, tandis qu'autour de lui, tous ses amis pleuraient et se lamentaient. Voyant, peu après, son fils qu'on menait à la mort, il garda cette même contenance; tandis qu'à la vue d'un de ses familiers conduit au milieu d'autres prisonniers, il se frappa la tête, témoignant d'une douleur extrême.
On peut rapprocher ce trait de ce qui s'est vu récemment chez un de nos princes qui, étant à Trente, y reçut la nouvelle de la mort de son frère aîné, le soutien et l'honneur de sa maison; bientôt après, il apprenait la perte de son frère puîné sur lequel, depuis la mort du premier, reposaient toutes ses espérances. Ces deux malheurs, il les avait supportés avec un courage exemplaire; quand, quelques jours plus tard, un homme de sa suite vint à mourir. A ce dernier accident, il ne sut plus se contenir, sa résolution l'abandonna, il se répandit en larmes et en lamentations, au point que certains en vinrent à dire qu'il n'avait été réellement sensible qu'à cette dernière secousse. La vérité est que la mesure était comble, et qu'un rien suffit pour abattre son énergie et amener ce débordement de tristesse. On pourrait, je crois, expliquer de même l'attitude de Psamménitus, si l'histoire n'ajoutait que Cambyse, s'étant enquis auprès de lui du motif pour lequel, après s'être montré si peu touché du malheur de son fils et de sa fille, il était si affecté de celui * d'un de ses amis, n'en eût reçu cette réponse: «C'est que ce dernier chagrin, seul, peut s'exprimer par les larmes; tandis que la douleur ressentie pour les deux premiers, est de beaucoup au delà de toute expression.»
A ce propos, me revient à l'idée le fait de ce peintre ancien qui, dans le sacrifice d'Iphigénie, ayant à représenter la douleur de ses divers personnages, d'après le degré d'intérêt que chacun portait à la mort de cette belle et innocente jeune fille; ayant à cet effet, quand il en arriva au père de la vierge, déjà épuisé toutes les ressources de son art; devant l'impossibilité de lui donner une contenance en rapport avec l'intensité de sa douleur, il le peignit le visage couvert. C'est aussi pour cela qu'à l'égard de Niobé, cette malheureuse mère, qui, après avoir perdu d'abord ses sept fils, perdit ensuite ses sept filles; les poètes ont imaginé qu'écrasée par une telle succession de malheurs, elle finit elle-même par être métamorphosée en rocher, «pétrifiée par la douleur (Ovide)», marquant de la sorte ce morne, muet et sourd hébétement qui s'empare de nous, lorsque les accidents qui nous accablent, dépassent ce que nous en pouvons supporter. Et, en effet, un chagrin excessif, pour être tel, doit stupéfier l'âme au point de lui enlever toute sa liberté d'action, ainsi qu'il arrive, au premier moment, sous le coup d'une très mauvaise nouvelle: nous sommes saisis d'étonnement, pénétrés d'effroi ou d'affliction et comme perclus en tous nos mouvements, jusqu'à ce qu'à cette prostration, succède la détente; alors les larmes et les plaintes se font jour, l'âme semble se dégager de son étreinte, renaître et peu à peu être plus au large et rentrer en possession d'elle-même: «C'est avec peine qu'enfin il recouvre la voix et peut exprimer sa douleur (Virgile).»
Pendant la guerre, autour de Bude, du roi Ferdinand contre la veuve du roi Jean de Hongrie, un homme d'armes se fit particulièrement remarquer dans un des combats qui se livrèrent, par sa valeur absolument hors ligne. Nul ne l'avait reconnu, et chacun le louait à qui mieux mieux et le plaignait, car il avait succombé; mais personne plus qu'un certain de Raïsciac, seigneur allemand, réellement enthousiasmé d'un courage aussi rare. Son corps ayant été rapporté, de Raïsciac s'approcha comme tout le monde, pour voir qui il était; et lorsqu'on l'eut débarrassé de son armure, il reconnut son fils. L'émotion des assistants s'en accrut d'autant; de Raïsciac, seul, demeura impassible; sans mot dire, sans un cillement d'yeux, debout, contemplant fixement ce corps, jusqu'à ce que la violence de son chagrin atteignant le principe même de la vie, il tomba raide mort.
«Qui peut dire à quel point il brûle, ne brûle que d'un petit feu (Pétrarque)», disent les amoureux qui veulent exprimer une passion qu'ils ne peuvent plus contenir: «Misérable que je suis! l'amour trouble mes sens. A ta vue, ô Lesbie, je suis hors de moi; il est au-dessus de mes forces de parler; ma langue s'embarrasse, une flamme subtile court dans mes veines, mes oreilles résonnent de mille bruits confus et le voile de la nuit s'étend sur mes yeux (Catulle).» Aussi, n'est-ce pas au plus fort de nos transports, quand notre sang bouillonne dans nos veines, que nous sommes le plus à même de trouver des accents qui apitoyent et qui persuadent; dans ces moments, l'âme est trop absorbée dans ses pensées, le corps trop abattu et languissant d'amour; de là parfois, l'impuissance inattendue en laquelle tombent, si hors de propos, les amoureux que paralyse leur ardeur extrême, au siège même de la jouissance. Toute passion qui se raisonne, qui se peut goûter et savourer avec calme, mérite à peine ce nom: «Les soucis légers sont loquaces, les grandes passions sont silencieuses (Sénèque).»
=Saisissement causé par la joie, la honte, etc.=--La surprise d'un plaisir inespéré nous cause un saisissement semblable: «Dès qu'elle me voit venir, dès qu'elle aperçoit de tous côtés les armes troyennes, hors d'elle-même, frappée comme d'une vision effrayante, elle demeure immobile; son sang se glace, elle tombe et ce n'est que longtemps après, qu'elle peut enfin parler (Virgile).» Outre cette Romaine qui mourut de joie en voyant son fils échappé à la déroute de Cannes; Sophocle et Denys le tyran qui, également, trépassèrent d'aise en recevant une heureuse nouvelle; Thalna qui, de même, mourut en Corse à l'annonce des honneurs que le Sénat de Rome lui avait décernés; n'avons-nous pas vu, en ce siècle, le pape Léon X, apprenant la prise de Milan, qu'il avait ardemment désirée, en éprouver un tel excès de joie, que la fièvre le prit et qu'il en mourut. Un témoignage encore plus probant de la faiblesse humaine, relevé par les anciens: Diodore le dialecticien s'étant, en son école et en public, trouvé à court pour développer un argument qu'on lui avait posé, en ressentit une telle honte, qu'il en mourut du coup. Pour moi, je suis peu prédisposé à ces violentes passions; par nature, je ne m'émeus pas aisément; et je me raisonne tous les jours, pour m'affirmer davantage en cette disposition.
CHAPITRE III.
Nous prolongeons nos affections et nos haines au delà de notre propre durée.
=L'homme se préoccupe trop de l'avenir.=--Ceux qui reprochent aux hommes de toujours aller se préoccupant des choses futures, et nous engagent à jouir des biens présents et à nous en contenter, observant que nous n'avons pas prise sur ce qui est à venir, que nous en avons même moins que sur ce qui est passé, s'attaquent à la plus répandue des erreurs humaines; si on peut appeler erreur, un penchant qui, bien que nous y soyons convié par la nature elle-même, en vue de la continuation de son œuvre, fausse, comme tant d'autres choses, notre imagination, chez laquelle l'action est un besoin, alors même que nous ne savons pas où cela nous mène. Nous ne sommes jamais en nous, nous sommes toujours au delà; la crainte, le désir, l'espérance nous relancent constamment vers l'avenir, nous dérobant le sentiment et l'examen de ce qui est, pour nous amuser de ce qui sera; bien qu'à ce moment nous ne serons plus: «Tout esprit inquiet de l'avenir, est malheureux (Sénèque).»
=Son premier devoir est de chercher à se bien connaître.=--«Fais ce pourquoi tu es fait et connais-toi toi-même», est un grand précepte souvent cité dans Platon. Chacun des deux membres de cette proposition, pris séparément, nous trace notre devoir dans son entier, l'un complète l'autre. Qui s'appliquerait à faire ce pourquoi il est fait, s'apercevrait qu'il lui faut tout d'abord acquérir cette connaissance de lui-même et de ce à quoi il est propre; et celui qui se connaît, ne fait pas erreur sur ce dont il est capable; il s'aime, et tendant avant tout à améliorer sa condition, il écarte les occupations superflues, les pensées et les projets inutiles. De même que la folie n'est jamais satisfaite lors même qu'on cède à ses désirs, la sagesse, toujours satisfaite du présent, n'est jamais mécontente d'elle-même; au point qu'Épicure estime que ni la prévoyance, ni le souci de l'avenir ne sont de nécessité pour le sage.
=On doit obéissance aux rois, mais l'estime et l'affection ne sont dues qu'a leurs vertus.=--Parmi les lois qui ont été établies, concernant l'homme après sa mort, celle qui soumettait les actions des princes à un jugement posthume, me semble des mieux fondées. Les princes sont, en effet, soumis aux lois et non au-dessus d'elles; et, par ce fait même que la justice, de leur vivant, a été impuissante contre eux, il est équitable que, lorsqu'ils ne sont plus, elle ait action sur leur réputation et sur les biens qu'ils laissent à leurs successeurs, choses que souvent nous préférons à la vie. C'est un usage qui procure de sérieux avantages aux nations qui le pratiquent; et les bons princes, qui ont sujet de se plaindre, quand on traite la mémoire des méchants comme la leur, doivent le désirer.--Nous devons soumission et obéissance à tous les rois, qu'ils soient bons ou mauvais, cela est indispensable pour leur permettre de remplir leur charge; mais notre estime et notre affection, nous ne les leur devons que s'ils les méritent. Admettons que les nécessités de la politique nous obligent à les supporter patiemment, si indignes qu'ils puissent être; à dissimuler leurs vices, à appuyer autant qu'il est en notre pouvoir, leurs actes quels qu'ils soient, quand cet appui est nécessaire à leur autorité; mais ce devoir rempli, ce n'est pas une raison pour que nous refusions à la justice et que nous n'ayons pas la liberté d'exprimer à leur endroit nos ressentiments, si nous en avons de fondés; et en particulier, que nous nous refusions à honorer ces bons serviteurs qui, bien que connaissant les imperfections du maître, l'ont servi avec respect et fidélité, exemple qu'il y a utilité à transmettre à la postérité.--Ceux qui, par les obligations personnelles qu'ils lui ont, défendent à tort la mémoire d'un prince qui en est indigne, font, en agissant ainsi, acte de justice privée, aux dépens de la justice publique. Tite Live dit vrai, quand il écrit que le langage des hommes inféodés à la royauté, est toujours plein de vaines ostentations et de faux témoignages; chacun faisant de son roi, quels que soient ses mérites, un souverain dont la valeur et la grandeur ne sauraient être dépassées. On peut désapprouver la magnanimité de ces deux soldats, répondant en pleine face à Néron, qui leur demandait: à l'un, pourquoi il lui voulait du mal: «Je t'aimais, quand tu en étais digne; mais depuis que tu es devenu parricide, incendiaire, histrion, cocher, je te hais, comme tu le mérites»; à l'autre, pourquoi il voulait le tuer: «Parce que je ne vois pas d'autre remède à tes continuels méfaits»; mais quel homme de bon sens peut trouver à redire aux témoignages publics et universels qui, après sa mort, ont été portés contre ce prince, pour ses tyranniques et odieux débordements, et qui l'ont stigmatisé à tout jamais, et, avec lui, tout méchant comme lui.
Je regrette que, dans les usages et coutumes si sages de Lacédémone, ait été introduite cette cérémonie si empreinte de fausseté: A la mort des rois, tous les confédérés et peuples voisins, ainsi que tous les Ilotes, hommes et femmes, allaient pêle-mêle, se tailladant le front en signe de deuil, disant dans leurs cris et lamentations que le défunt, quel qu'il eût été, était le meilleur de tous les rois qu'ils avaient eus; donnant ainsi à la situation les louanges qui auraient dû revenir au mérite et reléguant au dernier rang ce qui le constitue et lui assigne le premier.
=Réflexions sur ce mot de Solon, que nul, avant sa mort, ne peut être dit heureux.=--Aristote, qui traite tous les sujets, recherche à propos de ce mot de Solon: «Que nul, avant sa mort, ne peut être dit heureux», si celui-là même qui a vécu et a eu une mort telle qu'on peut la souhaiter, peut être qualifié d'heureux, s'il laisse une mauvaise renommée ou sa postérité dans le malheur. Tant que nous vivons, nous avons la faculté de faire que notre pensée se reporte où nous voulons; quand nous avons cessé d'exister, nous n'avons plus aucune communication avec le monde vivant, c'est pourquoi Solon eût été mieux fondé à dire que jamais l'homme n'est heureux, puisqu'il ne peut l'être qu'après sa mort: «On trouve à peine un sage qui s'arrache totalement à la vie et la rejette; ignorant de l'avenir, l'homme s'imagine qu'une partie de son être lui survit, et il ne peut s'affranchir de ce corps qui périt et tombe (Lucrèce).»
=Honneurs rendus et influence prêtée à certains, après leur mort.=--Bertrand du Guesclin mourut au siège du château de Randon, près du Puy, en Auvergne; les assiégés ayant capitulé après sa mort, furent contraints d'aller déposer les clefs de la place sur son cadavre.--Barthélemy d'Alviane, général de l'armée vénitienne, étant mort en guerroyant autour de Brescia, il fallait, pour ramener son corps à Venise, traverser le territoire ennemi de Vérone; la plupart des chefs vénitiens étaient d'avis qu'on demandât un sauf-conduit aux Véronais, pour le passage dans leur état; Théodore Trivulce s'y opposa, préférant passer de vive force, dut-on combattre: «N'étant pas convenable, dit-il, que celui qui, en sa vie, n'avait jamais eu peur de ses ennemis, semblât les redouter après sa mort.»--Les lois grecques nous présentent quelque chose d'analogue: celui qui demandait un corps à l'ennemi, pour lui rendre les honneurs de la sépulture, renonçait par cela même à la victoire, et il ne pouvait plus la consacrer par un trophée; celui auquel la demande était faite, était réputé vainqueur. Nicias perdit ainsi l'avantage, qu'il avait cependant nettement gagné sur les Corinthiens; et inversement, Agésilas assura de la sorte un succès des plus douteux remporté sur les Béotiens.
Ces faits pourraient paraître étranges si, de tous temps, à la préoccupation de lui-même au delà de cette vie, l'homme n'avait joint la croyance que bien souvent les faveurs célestes nous accompagnent au tombeau et s'étendent à nos restes; les exemples sur ce point abondent tellement, chez les anciens comme chez nous, qu'il ne m'est pas besoin d'insister.--Édouard premier, roi d'Angleterre, ayant constaté dans ses longues guerres contre Robert, roi d'Écosse, combien sa présence contribuait à ses succès, la victoire lui demeurant partout où il se trouvait en personne; sur le point de rendre le dernier soupir, obligea son fils, par un serment solennel, à faire, une fois mort, bouillir son corps; pour que, les chairs se séparant des os, il enterrât celles-là et transportât ceux-ci avec lui à l'armée, chaque fois qu'il marcherait contre les Écossais; comme si la destinée avait fatalement attaché la victoire à la présence de ses ossements.--Jean Ghiska, qui troubla la Bohême pour la défense des erreurs de Wiclef, voulut qu'après sa mort, on l'écorchât; et que, de sa peau, on fît un tambour, que l'on emporterait, lorsqu'on prendrait les armes contre ses ennemis; estimant aider ainsi à la continuation des avantages qu'il avait obtenus, dans les guerres qu'il avait dirigées contre eux.--Certaines tribus indiennes portaient de même au combat contre les Espagnols, les ossements d'un de leurs chefs, en raison des chances heureuses qu'il avait eues en son vivant; d'autres peuplades, sur ce même continent, traînent avec elles, lorsqu'elles vont en guerre, les corps de ceux de leurs guerriers qui se sont distingués par leur vaillance et ont péri dans les combats, comme susceptibles de leur porter bonheur et de servir d'encouragement.--Des exemples qui précèdent, les premiers montrent le souvenir de nos hauts faits, nous suivant au tombeau; les derniers attribuent, en outre, à ce souvenir, une action effective.
=Fermeté de Bayard sur le point d'expirer.=--Le cas de Bayard est plus admissible: ce capitaine, se sentant blessé à mort d'une arquebusade dans le corps, pressé de se retirer du combat, répondit que ce n'était pas au moment où il touchait à sa fin, qu'il commencerait à tourner le dos à l'ennemi; et il continua à combattre, tant que ses forces le lui permirent; jusqu'à ce que se sentant défaillir et ne pouvant plus tenir à cheval, il commanda à son écuyer de le coucher au pied d'un arbre, mais de telle façon qu'il mourût le visage tourné vers l'ennemi; et ainsi fut fait.
=Particularités afférentes à l'empereur Maximilien et à Cyrus.=--J'ajouterai cet autre exemple, comme aussi remarquable en son genre que les précédents: l'empereur Maximilien, bisaïeul du roi Philippe actuellement régnant, était un prince doué de nombreuses et éminentes qualités, et remarquable entre autres par sa beauté physique. Parmi ses singularités, il avait celle-ci qui ne ressemble guère à celle de ces princes qui, trônant sur leur chaise percée, y traitent les affaires les plus importantes, c'est que jamais il n'eut de valet de chambre avec lequel il fût familier, au point de se laisser voir par lui à la garde robe; il se cachait pour uriner, aussi pudibond qu'une pucelle, pour ne découvrir à qui que ce fût, pas même à son médecin, les parties du corps qu'on a coutume de tenir cachées. Moi, qui ai un langage si libre, je suis cependant, par tempérament, également enclin à semblable retenue; et, à moins que je n'y sois amené par nécessité ou par volupté, je n'expose guère, aux yeux de personne, les parties de mon corps ou les actes intimes que nos mœurs nous font une loi de dérober à la vue; et je m'en fais une obligation plus grande, qu'à mon sens il ne convient à un homme, surtout à un homme de ma profession. L'empereur Maximilien en était arrivé à une telle exagération, qu'il ordonna expressément dans son testament, qu'on lui mît un caleçon quand il serait mort; il eût dû ajouter aussi, par codicille, que celui qui le lui mettrait, le ferait les yeux bandés.--La volonté qu'exprima Cyrus à ses enfants, que ni eux, ni personne ne touchât à son corps après sa mort, vient, j'imagine, de quelque pratique de dévotion qui devait lui être propre; et, ce qui me porte à le croire, c'est que son historien et lui-même, entre autres grandes qualités, ont manifesté dans tout le cours de leur vie, un soin et un respect tout particuliers pour la religion.
=Nos funérailles doivent être en rapport avec notre situation, et n'être ni d'une pompe exagérée ni mesquines.=--Le fait suivant ne me plaît guère; il m'a été conté par un homme de haut rang et s'applique à une personne qui me touche de près, assez connue par les situations qu'elle a occupées pendant la paix comme durant la guerre. Cette personne, qui mourut à sa cour à un âge avancé, souffrant cruellement de la pierre, passa ses dernières heures, uniquement occupée à régler avec un soin exagéré la cérémonie de son enterrement, s'appliquant à ce qu'elle eût le plus de relief possible. Il demandait à toute la noblesse qui le visitait, d'engager sa parole d'assister à son convoi; au prince lui-même, de qui je tiens le fait et qui le vit à ses derniers moments, il demanda avec instance d'y faire assister sa maison, citant des exemples, donnant des raisons pour prouver que cela était dû à un homme de sa condition; et, en ayant obtenu la promesse et arrêté, selon ses idées, la distribution et l'ordre de cette parade, il sembla expirer satisfait. Je n'ai guère vu de vanité plus persistante.
S'ingénier à régler son service funèbre, soit d'une façon bizarre, soit avec une parcimonie peu ordinaire; le réduire par exemple à un serviteur se bornant à porter une lanterne est une singularité inverse de la précédente, quoique sa proche parente, et dont aussi je trouverais aisément des exemples dans ma famille. Il en est cependant qui l'approuvent; de même qu'ils approuvent la défense que fit Marcus Lepidus à ses héritiers, d'employer à son égard le cérémonial accoutumé en pareil cas. Si en agissant ainsi, on croit faire acte de tempérance et d'austérité, en évitant une dépense et une satisfaction dont nous ne serons plus à même d'être témoin ni de jouir, c'est là une réforme aisée et peu coûteuse. S'il me fallait décider sur ce point; je serais d'avis que dans cette circonstance, comme dans toutes les actions de la vie, chacun doit se régler sur sa situation dans la société; et que le philosophe Lycon fit acte de sagesse, quand il prescrivit à ses amis de l'enterrer là où ils trouveraient que ce serait pour le mieux et de lui faire des funérailles ni exagérées, ni mesquines. En ce qui me touche, qu'on se conforme simplement à ce qui sera dans les usages; je m'en remets à la discrétion de ceux à la charge desquels je me trouverai à ce moment: «C'est un soin qu'il faut mépriser pour soi-même et ne pas négliger pour les siens (Cicéron).» Saint Augustin parle un langage digne de lui, quand il dit: «Le soin des funérailles, le choix de la sépulture, la pompe des obsèques, sont moins nécessaires à la tranquillité des morts, qu'à la consolation des vivants.» C'est dans ce même esprit que Socrates répondait à Criton lui demandant, au moment de sa mort, comment il voulait être enterré: «Comme vous voudrez.» Si j'étais amené à m'en occuper complètement, il me plairait assez d'imiter ceux qui, de leur vivant et en pleine possession d'eux-mêmes, entreprennent de jouir par avance des honneurs funèbres qui leur seront rendus et se délectent à voir leur effigie reproduite sur le marbre de leur tombeau. Heureux ceux pour lesquels voir ce qu'ils seront, quand ils ne seront plus, est une jouissance et qui vivent de leur propre mort.
=Cruelle et dangereuse superstition des Athéniens sur la sépulture à donner aux morts.=--Bien que je tienne la souveraineté du peuple comme la plus naturelle et la plus rationnelle, peu s'en faut que je n'en devienne un adversaire irréconciliable tant j'éprouve d'aversion contre elle, lorsque je me remémore l'injustice et l'inhumanité du peuple d'Athènes, condamnant à mort, sans même vouloir les entendre dans leur défense, et ordonnant l'exécution immédiate de ces vaillants capitaines qui venaient de vaincre les Lacédémoniens, près des îles Argineuses, dans la bataille navale la plus disputée et la plus considérable que les Grecs aient jamais livrée sur mer, par l'importance des forces, entièrement composées de navires grecs, qui se trouvaient en présence. Et pourquoi cette condamnation? Parce que ces chefs, après la victoire, s'étaient appliqués, conformément aux principes de l'art de la guerre, à poursuivre les résultats qu'elle pouvait leur procurer, au lieu de s'attarder à recueillir leurs morts et à leur rendre les derniers devoirs. L'odieux de cette exécution est encore accru par l'attitude de Diomédon, l'un des condamnés, soldat et homme politique de haut mérite. Après le prononcé de la sentence, le calme s'étant rétabli dans l'assemblée, et se trouvant seulement alors, avoir possibilité de prendre la parole, Diomédon, au lieu d'en user pour le bien de sa cause, de faire ressortir l'évidente iniquité d'un si cruel verdict, n'a souci que de ses juges; il prie les dieux que ce jugement tourne à leur avantage, et leur fait connaître les vœux que ses compagnons et lui ont faits à la Divinité, en reconnaissance de l'éclatant succès qu'ils ont obtenu, afin que faute de les tenir, ils ne s'attirent la colère céleste; puis, sans rien ajouter autre, sans faire entendre aucune récrimination, il marche courageusement au supplice.
Quelques années après, la Fortune punit les Athéniens par là même où ils avaient péché: Chabrias, capitaine général de leur flotte, ayant battu, près de l'île de Naxos, Pollis amiral de Sparte, perdit, par la crainte d'un sort semblable, tout le fruit immédiat d'une victoire qui était pour eux d'une importance capitale. Pour ne pas laisser sans sépulture les corps de quelques-uns des siens qui surnageaient sur les flots, il laissa échapper un nombre considérable d'ennemis qui, mis à nouveau en ligne contre lui, lui firent, depuis, payer cher l'observation si inopportune de cette superstition.--«Tu voudrais savoir où tu seras après ta mort? Tu iras où sont les choses encore à naître (Sénèque).» Une autre école, au contraire, concède en principe le repos au corps que l'âme abandonne: «Qu'il n'ait pas de tombeau pour le recevoir et où, déchargé du poids de la vie, son corps puisse reposer en paix (Ennius).» Tout nous porte à croire que la mort n'est pas notre fin dernière; et la nature elle-même nous fournit des exemples de relations mystérieuses entre ce qui n'est plus et ce qui vit encore: le vin ne subit-il pas dans la cave des modifications correspondant à celles que les saisons impriment à la vigne; ne dit-on pas aussi que les viandes provenant des animaux tués à la chasse conservées dans les saloirs, se modifient et que leur goût change, comme il arrive de la chair ces mêmes animaux encore vivants.
CHAPITRE IV.
L'âme exerce ses passions sur des objets auxquels elle s'attaque sans raison, quand ceux, cause de son délire, échappent à son action.
=Il faut à l'âme en proie à une passion, des objets sur lesquels, à tort ou à raison, elle l'exerce.=--Un gentilhomme de notre société, sujet à de très forts accès de goutte, avait coutume de répondre en plaisantant, à ses médecins, quand ils le pressaient de renoncer à l'usage des viandes salées, que, lorsqu'il était aux prises avec son mal, et qu'il en souffrait, il voulait avoir à qui s'en prendre; et que c'était un soulagement à sa douleur, que de pouvoir en rejeter la cause, tantôt sur le cervelas, tantôt sur la langue de bœuf ou le jambon qu'il avait pu manger et de les vouer au diable.
De fait, de même que le bras levé pour frapper, nous fait mal si le coup vient à ne pas porter et à n'atteindre que le vide; de même que pour faire ressortir un paysage, il ne faut pas qu'il soit en quelque sorte perdu et isolé dans l'espace, mais qu'il apparaisse, à distance convenable, sur un fond approprié; «de même que le vent, si d'épaisses forêts ne viennent lui faire obstacle, perd ses forces et se dissipe dans l'immensité (Lucain)»; de même aussi, il semble que l'âme, troublée et agitée, s'égare quand un but lui fait défaut; dans ses transports, il lui faut toujours à qui s'en prendre et contre qui agir.
Plutarque dit, à propos de personnes qui affectionnent plus particulièrement les guenons et les petits chiens, que le besoin d'aimer qui est en nous, quand il n'a pas possibilité de s'exercer légitimement, plutôt que de demeurer inassouvi, se donne carrière sur des objets illicites ou qui n'en sont pas dignes. Nous voyons pareillement l'âme, aux prises avec la passion, plutôt que de ne pas s'y abandonner, se leurrer elle-même, et, tout en ayant conscience de son erreur, s'attaquer souvent de façon étrange à ce qui n'en peut mais. C'est ainsi que les animaux blessés s'en prennent avec rage à la pierre ou au fer qui a causé leur blessure, ou encore se déchirent eux-mêmes à belles dents, pour se venger de la douleur qu'ils ressentent: «Ainsi l'ourse de Pannonie devient plus féroce, quand elle a été atteinte du javelot que retient la mince courroie de Libye; furieuse, elle veut mordre le trait qui la déchire et poursuit le fer qui tourne avec elle (Lucain).»
=Souvent en pareil cas, nous nous en prenons même a des objets inanimés.=--Quelles causes n'imaginons-nous pas aux malheurs qui nous adviennent? A qui, à quoi, à tort ou à raison, ne nous en prenons-nous pas, pour avoir contre qui nous escrimer?--«Dans ta douleur, tu arraches tes tresses blondes, tu te déchires la poitrine, au point que le sang en macule la blancheur; sont-elles donc cause de la mort de ce frère bien-aimé, qu'une balle mortelle a si malheureusement frappé? Non, eh bien! prends-t'en donc à d'autres.»--A propos de l'armée romaine qui, en Espagne, venait de perdre ses deux chefs Publius et Cneius Scipion, deux frères, tous deux grands hommes de guerre, Tite Live dit: «Dans l'armée entière, chacun se mit aussitôt à verser des larmes et à se frapper la tête.» N'est-ce pas là une coutume généralement répandue?--Le philosophe Bion n'était-il pas dans le vrai, quand, en parlant de ce roi qui, dans les transports de sa douleur, s'arrachait la barbe et les cheveux, il disait plaisamment: «Pense-t-il donc que la pelade adoucisse le chagrin que nous cause la perte des nôtres?»--Qui n'a vu des joueurs déchirer et mâcher les cartes, avaler les dés, dans leur dépit d'avoir perdu leur argent.--Xercès fit fouetter la mer * de l'Hellespont, la fit charger de fers, et accabler d'insultes, et envoya un cartel de défi au mont Athos.--Cyrus se donna en spectacle à son armée, pendant plusieurs jours, par la vengeance qu'il prétendait tirer de la rivière du Gyndus, pour la peur qu'il avait eue en la franchissant.--Caligula ne détruisit-il pas un magnifique palais, pour le déplaisir qu'y avait éprouvé sa mère, qui y avait été enfermée.
=Folie d'un roi voulant se venger de Dieu lui-même, d'Auguste contre Neptune, des Thraces contre le ciel en temps d'orage.=--Dans ma jeunesse, il se contait dans le peuple qu'un roi de nos voisins, châtié par Dieu, jura de s'en venger. Pour ce faire, il ordonna que pendant dix ans, on ne le priât pas, on ne parlât pas de lui, ni même, autant qu'il pouvait l'obtenir, qu'on ne crût pas en lui. Et ce n'était pas tant la sottise de cet acte, que ce conte avait pour objet de faire ressortir, que la gloire de la nation, dont le souverain en agissait ainsi vis-à-vis de Dieu. L'outrecuidance et la bêtise vont toujours de pair; mais de tels faits tiennent plus encore du premier de ces défauts que du second.--L'empereur Auguste, ayant éprouvé sur mer une violente tempête, se mit à défier Neptune, et, pour se venger de lui, fit, dans les jeux solennels du cirque, ôter la statue de ce dieu d'avec celles des autres divinités, extravagance encore moins excusable que les précédentes. Il le fut davantage plus tard, quand, après la défaite en Allemagne de son lieutenant Quintilius Varus, de colère et de désespoir il allait, se heurtant la tête contre les murailles, en criant: «Varus, Varus, rends-moi mes légions.» De semblables insanités sont plus que de la folie, surtout quand l'impiété s'y joint et qu'elles s'attaquent à Dieu même, ou simplement à la Fortune, comme si elle pouvait nous voir et nous entendre. C'est agir à la façon des Thraces qui, pendant les orages, quand il tonne ou qu'il fait des éclairs, à l'instar des Titans, pensent amener les dieux à composition en les intimidant, et lancent des flèches contre le ciel.--Un ancien poète, rapporte Plutarque, dit «qu'il ne faut point nous emporter contre la marche des affaires qui, elles, n'ont pas souci de nos colères»; nous ne saurions en effet assez condamner cette sorte de déréglement de notre esprit.
CHAPITRE V.
Le commandant d'une place assiégée doit-il sortir de sa place pour parlementer?
=Jadis on réprouvait la ruse contre un ennemi.=--Lucius Marcius qui commandait les Romains, lors de leur guerre contre Persée, roi de Macédoine, voulant gagner le temps qui lui était encore nécessaire pour que son armée fût complètement sur pied, fit au roi des propositions de paix qui endormirent sa prudence et l'amenèrent à accorder une trêve de quelques jours, dont son ennemi profita pour compléter à loisir ses armements; ce qui fut cause de la défaite de ce prince et lui coûta le trône et la vie. A Rome, quelques vieux sénateurs, imbus des mœurs de leurs ancêtres, condamnèrent ce procédé, comme contraire à ce qui jadis était de règle. «Alors, disaient-ils, on faisait assaut de courage et non d'astuce; on n'avait recours ni aux surprises, ni aux attaques de nuit, non plus qu'aux fuites simulées suivies de retours inopinés; la guerre ne commençait qu'après avoir été déclarée, souvent même après qu'eussent été assignés le lieu et l'heure où les armées en viendraient aux mains. C'est à ce sentiment d'honnêteté que nos pères obéissaient, en livrant à Pyrrhus son médecin qui le trahissait, et aux Phalisques leur si pervers maître d'école. En cela, ils agissaient vraiment en Romains, et non comme d'astucieux Carthaginois, ou des Grecs, qui, dans leur subtilité d'esprit, attachent plus de gloire au succès acquis par des moyens frauduleux que par la force des armes. Tromper l'ennemi est un résultat du moment; mais un adversaire n'est réellement dompté que s'il a été vaincu non par ruse, ni par un coup du sort, mais dans une guerre * loyale et juste, où les deux armées étant en présence, la victoire est demeurée au plus vaillant.» Les sénateurs qui tenaient ce langage honnête, ne connaissaient évidemment pas encore cette belle maxime émise plus tard par Virgile: «Ruse ou valeur, qu'importe contre un ennemi!»
L'emploi à la guerre de toute ruse ou stratagème, dit Polybe, répugnait aux Achéens; une victoire n'était telle, suivant eux, qu'autant que toute confiance en ses forces était anéantie chez l'ennemi. «L'homme sage et vertueux, dit Florus, doit savoir que la seule véritable victoire est celle que peuvent avouer la bonne foi et l'honneur.» «Que notre valeur décide, lisons-nous dans Ennius, si c'est à vous ou à moi que la Fortune, maîtresse des événements, destine l'empire.»
=Chez certains peuples, de ceux même que nous qualifions de barbares, les hostilités étaient toujours précédées d'une déclaration de guerre.=--Au royaume de Ternate, l'une de ces peuplades que nous qualifions sans hésitation de barbares, on a coutume de ne commencer les hostilités qu'après avoir au préalable fait une déclaration de guerre, y ajoutant l'énumération précise des moyens qu'on se propose d'employer: le nombre d'hommes qui seront mis en ligne, la nature des armes (offensives et défensives) et des munitions dont il sera fait usage; mais, par contre, cela fait, si l'adversaire ne se décide pas à entrer en composition, ils se considèrent dès lors comme libres d'user sans scrupule, pour obtenir le succès, de tous les moyens qui peuvent y aider.
Jadis, à Florence, on était si peu porté à chercher à vaincre par surprise qu'on prévenait l'ennemi, un mois avant d'entrer en campagne, sonnant continuellement à cet effet un beffroi, appelé Martinella.
=Aujourd'hui, nous admettons comme licite tout ce qui peut conduire au succès; aussi est-il de principe que le gouverneur d'une place assiégée n'en doit pas sortir pour parlementer.=--Quant à nous, moins scrupuleux, nous tenons comme ayant les honneurs de la guerre, celui qui en a le profit, et, après Lysandre, estimons que «là où la peau du lion ne peut suffire, il faut y coudre un morceau de celle du renard». Or, comme c'est pendant qu'on parlemente et qu'on semble prêts à tomber d'accord, que les surprises se pratiquent le plus ordinairement; nous reconnaissons que c'est surtout dans ces moments, qu'un chef doit particulièrement avoir l'œil au guet; et c'est pour cela qu'il est de règle, chez tous les hommes de guerre de notre temps, «que le gouverneur d'une place assiégée n'en sorte jamais pour parlementer».
Nos pères ont fait reproche aux seigneurs de Montmord et de l'Assigny, défendant Pont-à-Mousson contre le comte de Nassau, d'avoir contrevenu à ce principe.--Par contre, celui-là serait excusable qui sortirait de sa place pour parlementer, mais seulement après avoir pris ses mesures pour, le cas échéant, n'avoir rien à redouter, et que tout incident pouvant se produire, tourne à son avantage.--Ainsi fit le comte Guy de Rangon, qui défendait la ville de Reggium: le seigneur de l'Ecut s'étant présenté pour parlementer, Guy de Rangon s'éloigna si peu de la place, qu'une échauffourée s'étant produite pendant les pourparlers, non seulement M. de l'Ecut et son escorte, dont était Alexandre Trivulce qui y fut tué, eurent le dessous, mais lui-même, pour sa propre sûreté, fut dans l'obligation d'entrer en ville avec le comte qui le prit sous sa sauvegarde. Ce fait est attribué par du Bellay au comte de Rangon; Guicciardin, qui le rapporte également, se l'attribue à lui-même.
Antigone assiégeant Eumènes dans Nora et le pressant d'en sortir pour venir, en personne, parlementer avec lui, alléguant que c'était à lui, Eumènes, à venir le trouver, parce que lui, Antigone, était plus puissant et de rang plus élevé, s'attira cette noble réponse: «Je ne reconnaîtrai personne au-dessus de moi, tant que j'aurai la faculté d'user de mon épée.» Et il ne consentit à aller à lui que lorsque Antigone lui eut donné en otage Ptolémée, son propre neveu.
=Exemple d'un cas où le gouverneur d'une place s'est bien trouvé de se fier a son adversaire.=--Et cependant, il y en a qui se sont très bien trouvés, en pareille occurrence, d'être sortis en se fiant à la parole de leur adversaire; témoin Henry de Vaux, chevalier de Champagne, qui était assiégé par les Anglais dans le château de Commercy. Barthélemy de Bonnes, qui les commandait, ayant, de l'extérieur, réussi à saper la majeure partie du château, et n'ayant plus qu'à y mettre le feu pour accabler les assiégés sous ses ruines, manda à Henry de Vaux, qui déjà lui avait envoyé trois parlementaires, de venir de sa personne, dans son propre intérêt. Celui-ci vint, et, ayant constaté par lui-même l'imminence de la catastrophe à laquelle il ne pouvait échapper, en sut profondément gré à son ennemi et se rendit à discrétion, lui et sa troupe; le feu ayant alors été mis à la mine, les bois qui étançonnaient les murailles cédèrent et le château croula, ruiné de fond en comble.
Pour moi, j'ai assez facilement foi en autrui; cependant je m'y fierais difficilement, si cela pouvait donner à supposer que c'est, de ma part, un acte de faiblesse ou de lâcheté, et non parce que je suis franc et crois à la loyauté de mon adversaire.
CHAPITRE VI.
Le temps durant lequel on parlemente est un moment dangereux.
=La parole des gens de guerre, même sans que cela dépende d'eux, est sujette à caution.=--Dernièrement, non loin de chez moi, à Mussidan, un détachement ennemi qui occupait cette ville, contraint par les nôtres de se retirer, criait à la trahison, et avec lui tous autres de son parti, parce qu'on l'avait surpris et battu pendant des pourparlers et avant que rien ne fût conclu. Ces récriminations auraient pu se comprendre dans un autre siècle; mais comme je l'ai dit dans le chapitre précédent, nos procédés actuels sont tout autres, et on ne saurait trop se méfier tant que la signature définitive n'est pas donnée, sans compter qu'à ce moment même, tout n'est pas encore fini.
Il a été de tous temps bien hasardeux, et c'est toujours courir risque de ne pouvoir tenir la parole donnée et exposer aux excès d'une armée victorieuse une ville qui vient de se rendre et à laquelle ont été faites des conditions douces et avantageuses, que d'en permettre l'entrée aux soldats, aussitôt la reddition obtenue.--L. Emilius Reggius, préteur romain, retenu depuis longtemps devant la ville de Phocée, dont il ne parvenait pas à s'emparer, en raison de l'ardeur que les habitants mettaient à se défendre, convint avec eux de les admettre comme amis du peuple romain; et, les ayant complètement convaincus de ses intentions pacifiques, obtint d'entrer dans leur ville, comme il l'eût fait dans toute autre ville alliée. Mais, dès que lui et son armée, dont il s'était fait suivre pour donner plus de solennité à son entrée, s'y trouvèrent, il ne fut plus en son pouvoir, quoi qu'il fît, de contenir ses gens qui, sous ses yeux, pillèrent plusieurs quartiers, l'amour du butin, l'esprit de vengeance l'emportant sur le respect de son autorité et l'observation de la discipline militaire.
Cléomènes prétendait que le droit de la guerre, en ce qui concerne le mal qu'on peut faire à l'ennemi, est au-dessus des lois de la justice divine, comme de celles de la justice humaine, et ne relève pas d'elles. Ayant conclu une trêve de sept jours avec les Argiens, trois jours après, il les attaquait de nuit pendant leur sommeil et les taillait en pièces, prétendant justifier cette trahison en disant que, dans la convention passée, il n'avait pas été question des nuits; quelque temps après, les dieux le punirent de cette subtilité de mauvaise foi.
=C'est souvent pendant les conférences en vue de la capitulation d'une place, que l'ennemi s'en rend maître.=--Étant en pourparlers, et ses défenseurs s'étant départis de leur vigilance, la ville de Casilinum fut emportée par surprise; et cela, en des temps où Rome avait une armée parfaitement disciplinée et des chefs chez lesquels régnait le sentiment de la justice. C'est qu'aussi on ne peut blâmer que, dans certaines circonstances, nous profitions des fautes de l'ennemi, tout comme, le cas échéant, nous profitons de sa lâcheté. La guerre admet en effet comme licites, beaucoup de pratiques condamnables en dehors d'elle; et le principe que «personne ne doit chercher à faire son profit de la sottise d'autrui (Cicéron)», est ici en défaut. Néanmoins Xénophon, auteur si compétent en pareille matière, lui-même grand capitaine et philosophe, disciple des plus distingués de Socrates, dans les propos qu'il fait tenir et les exploits qu'il prête à son héros, dans le portrait qu'il trace de son parfait général d'armée, donne à ces prérogatives une extension pour ainsi dire sans limite, qui m'étonne de sa part et que je ne puis admettre en tout et partout.
M. d'Aubigny assiégeait Capoue où commandait le seigneur Fabrice Colonna. Celui-ci, après un combat sanglant livré sous les murs de la place, dans lequel il avait été battu, engagea, du haut d'un bastion, des pourparlers durant lesquels ses gens s'étant relâchés de leur surveillance, les nôtres pénétrèrent dans la ville et la mirent à feu et à sang.--Plus récemment, à Yvoy, le seigneur Julian Romméro, ayant commis ce pas de clerc, de sortir de la ville pour parlementer avec M. le Connétable, trouva à son retour la place au pouvoir de l'ennemi.--Mais nous-mêmes, n'avons pas été exempts de semblables déconvenues: le marquis de Pescaire assiégeant Gênes où commandait le duc Octavian Fregose, que nous soutenions, l'accord entre eux était considéré comme fait, la convention à intervenir était arrêtée, quand, au moment où elle allait être signée, les Espagnols qui avaient réussi à s'introduire dans la ville, en agirent comme s'ils l'avaient emportée d'assaut.--Depuis, à Ligny, en Barrois, où commandait le comte de Brienne et qu'assiégeait l'empereur Charles-Quint en personne, Bertheville lieutenant du comte étant sorti pour parlementer, la ville fut prise pendant qu'il négociait.
=La victoire devrait toujours être loyalement disputée.=--«Il est toujours glorieux de vaincre, que la victoire soit due au hasard ou à l'habileté (Arioste)», disent les Italiens. Le philosophe Chrysippe n'eût pas été de leur avis, et je partage sa façon de penser. Ceux qui, disait-il, prennent part à une course, doivent bien employer toutes leurs forces à gagner de vitesse leurs adversaires; mais il ne leur est pourtant pas permis de porter la main sur eux pour les arrêter, ni de leur donner des crocs en jambe pour les faire tomber.--Alexandre le Grand en agissait d'une façon encore plus chevaleresque, quand Polypercon, cherchant à le persuader des avantages d'une nuit obscure pour tomber sur Darius, il lui répondait: Non, il n'est pas de ma dignité de chercher à vaincre à la dérobée, «j'aime mieux avoir à me plaindre de la fortune, qu'à rougir de ma victoire (Quinte-Curce).» Comme dit Virgile: «Il (Mezence) dédaigne de frapper Orode dans sa fuite, de lui lancer un trait qui le blesserait par derrière; il court à lui, et c'est de front, d'homme à homme, qu'il l'attaque; il veut vaincre, non par surprise, mais par la seule force des armes.»
CHAPITRE VII.
Nos actions sont à apprécier d'après nos intentions.
=Il n'est pas toujours vrai que la mort nous libère de toutes nos obligations.=--La mort, dit-on, nous libère de toutes nos obligations. J'en sais qui ont interprété cette maxime de singulière façon. Henri VII, roi d'Angleterre, s'était engagé vis-à-vis de Dom Philippe, fils de l'empereur Maximilien, ou, pour le désigner plus honorablement encore, père de l'empereur Charles-Quint, à ne pas attenter à la vie de son ennemi le duc de Suffolk, chef du parti de la Rose blanche, qui s'était enfui d'Angleterre, avait gagné les Pays-Bas, où Dom Philippe l'avait fait arrêter et livré au roi sous cette condition. Se sentant près de sa fin, le roi, dans son testament, ordonna à son fils de faire mettre le duc à mort, aussitôt que lui-même serait décédé.--Tout récemment, les événements tragiques qui, à Bruxelles, amenèrent le supplice des comtes de Horn et d'Egmont, ordonné par le duc d'Albe, donnèrent lieu à des particularités qui méritent d'être relevées, celle-ci entre autres: le comte d'Egmont, sur la foi et les assurances duquel le comte de Horn s'était livré au duc d'Albe, revendiqua avec instance qu'on le fît mourir le premier, afin que sa mort l'affranchît de l'obligation qu'il avait contractée vis-à-vis du comte de Horn.--Il semble que, dans ces deux cas, la mort ne dégageait pas le roi de sa parole, et que le comte d'Egmont, même vivant, ne manquait pas à la sienne. Nos obligations sont limitées par nos forces et les moyens dont nous disposons; l'exécution et les conséquences de nos actes ne dépendent pas de nous; seule, notre volonté en dépend réellement. De ce principe, fondé sur ce que nécessité fait loi, dérivent les règles qui fixent nos devoirs; c'est pourquoi le comte d'Egmont, qui se considérait comme engagé par sa promesse, bien qu'il ne fût pas en son pouvoir de la tenir, ne l'était pas, alors même qu'il eût survécu au comte de Horn; tandis que le roi d'Angleterre, manquant intentionnellement à la sienne, n'en était pas dégagé par le fait d'avoir retardé, jusqu'à sa mort, l'acte déloyal qu'il a ordonné.--C'est le même cas que celui du maçon d'Hérodote qui, ayant loyalement gardé, sa vie durant, le secret sur l'endroit où étaient déposés les trésors du roi d'Egypte, son maître, le révéla, à sa mort, à ses enfants.
=Il est trop tard de ne réparer ses torts qu'à sa mort, et odieux de remettre à ce moment de se venger.=--J'ai vu, de mon temps, nombre de gens, auxquels leur conscience reprochant de s'être approprié le bien d'autrui, insérer dans leur testament des dispositions pour que restitution en soit faite après leur mort. Ce n'est pas se conduire honorablement, que d'ajourner ainsi une restitution qui devrait être immédiate et de réparer ses torts dans des conditions où il vous en coûte si peu. Ils auraient dû y ajouter de ce qui leur appartenait en propre; la réparation de leur faute eût été d'autant plus conforme à la justice et d'autant plus méritoire, que les sacrifices qu'ils se seraient ainsi imposés, auraient été plus lourds et plus pénibles; faire pénitence, demande d'aller au delà de la stricte réparation du dommage causé.--Ceux qui attendent d'être passés de vie à trépas pour, dans leurs dernières volontés, manifester vis-à-vis du prochain les mauvais sentiments qu'ils lui portent et qu'ils n'ont osé lui déclarer de leur vivant, font encore pis. Ils montrent qu'ils ont peu de souci de leur honneur, ne regardant pas à soulever contre leur mémoire l'irritation de ceux qu'ils offensent; ils font encore moins preuve de conscience, ne respectant pas la mort elle-même, en laissant leur malignité leur survivre et se prolonger au delà d'eux-mêmes; tels des juges prévaricateurs qui remettent à juger, alors qu'ils n'auront plus la cause en main. Autant qu'il sera en mon pouvoir, j'espère me garder de rien dire après ma mort, que je n'aie déjà dit ouvertement pendant ma vie.
CHAPITRE VIII.
De l'oisiveté.
=L'esprit est une terre qu'il faut sans cesse cultiver et ensemencer; l'oisiveté la rend ou stérile ou fantasque.=--De même que nous voyons des terres non cultivées, si elles sont grasses et fertiles, produire à foison des milliers d'herbes sauvages et inutiles, et que, pour les remettre en état, il faut les travailler et les ensemencer suivant ce que nous en voulons tirer; de même que chez la femme se produisent d'eux-mêmes des flux périodiques de substances sans consistance, qui ne concourent à la génération dans des conditions favorables et naturelles qu'autant que, par l'intervention d'un germe étranger, la fécondation se produit; de même l'esprit, qui n'a pas d'occupations qui le contiennent et l'absorbent, va, de-ci, de-là, à l'aventure, se perdant dans le vague de l'imagination: «Ainsi, lorsque dans un vase d'airain une onde agitée réfléchit les rayons du soleil ou l'image adoucie de la lune, la lumière voltigeant incertaine de tous côtés, à droite, à gauche, monte, descend, frappant les lambris de ses reflets mobiles (Virgile)»; et, en cet état, il n'est ni rêve, ni folie qu'il ne soit capable de concevoir, «se forgeant de vaines illusions, semblables aux songes d'un malade (Horace)». L'âme sans but précis, s'égare; ne dit-on pas, en effet: «C'est n'être nulle part, ô Maxime, que d'être partout (Martial).»
En ces temps derniers, je me retirais dans mon domaine, résolu, autant que cela me serait possible, à ne me mêler de rien, à passer à l'écart et au repos les quelques jours qui me restent encore à vivre. Il me semblait que je ne pouvais me donner plus grande satisfaction, que de laisser mon esprit absolument inactif, vivant avec lui-même, en dehors de toute impression étrangère et se recueillant. J'espérais qu'il pourrait en être ainsi désormais, cette partie de moi-même ayant acquis, avec l'âge, plus de poids et de maturité; mais je m'aperçois que «dans l'oisiveté, l'esprit s'égare en mille pensées diverses (Lucain)»; et qu'au contraire de ce que je m'imaginais, vagabondant comme un cheval échappé, il se crée de lui-même cent fois plus de préoccupations, que lorsqu'il avait un but défini qui ne lui était pas personnel; et il m'enfante les unes sur les autres, sans ordre ni à propos, tant de chimères, tant d'idées bizarres, que pour me rendre compte plus aisément de leur ineptie et de leur étrangeté, je les ai consignées par écrit, espérant, avec le temps, lui en faire honte à lui-même.
CHAPITRE IX.
Des menteurs.
=Montaigne déclare qu'il manque de mémoire; inconvénients qu'il en éprouve.=--Il n'est homme à qui il convienne, moins qu'à moi, de parler de mémoire. Cette faculté me fait pour ainsi dire complètement défaut; et je ne crois pas qu'il y ait au monde quelqu'un d'aussi mal partagé que moi à cet égard. Sous tous autres rapports, je n'offre rien de particulier et suis comme tout le monde; mais sur ce point, mon cas, singulier et très rare, mérite d'être signalé et remarqué.--Outre l'inconvénient qui en résulte naturellement dans la vie ordinaire (et certes, vu son importance, Platon a bien raison de la qualifier de grande et puissante déesse), comme dans mon pays on dit de quelqu'un qui manque de bon sens, qu'il n'a pas de mémoire, quand je me plains de la mienne, c'est comme si je me disais atteint de folie; on ne me croit pas, on conteste mon dire, ne faisant pas de distinction entre la mémoire et le jugement, ce qui aggrave singulièrement mon affaire. En cela on me fait tort; d'autant plus, et c'est là un fait d'observation, qu'on trouve très fréquemment, au contraire, une excellente mémoire jointe à peu de jugement. Cette confusion des gens sur ce point, m'est également préjudiciable, en ce qu'à l'égard de mes amis, que j'affectionne cependant par-dessus tout, ce qui est ma qualité maîtresse, mon défaut de mémoire devient à leurs yeux de l'ingratitude; on m'impute ses défaillances comme des manques d'affection, et, au lieu d'y voir un défaut purement physique, on incrimine ma conscience: «Il a oublié, dit-on, telle prière, telle promesse; il ne se souvient pas de ses amis; son affection pour moi n'a pu le déterminer à dire, à faire ou à taire telle ou telle chose». Certes, oui, je commets facilement des oublis, mais je n'ai garde de négliger, de propos délibéré, une démarche dont mon ami m'a chargé. C'est bien assez d'avoir une semblable infirmité, sans qu'encore on la transforme en une sorte de mauvaise volonté, constituant un manque de franchise, absolument opposé à mon caractère.
=Avantages qu'il en retire.=--Je m'en console du reste quelque peu. D'abord, parce que je dois à ce mal d'avoir été préservé d'avoir de l'ambition, mal plus grand encore, qui aurait eu facilement prise sur moi; une bonne mémoire est en effet indispensable à qui veut se mêler des affaires publiques. J'y gagne que mes autres facultés, ainsi qu'on en trouve des exemples dans la nature, se sont accrues dans la mesure où celle-ci s'est trouvée amoindrie; si j'eusse eu constamment présent à la mémoire tout ce que les autres ont dit ou fait, au lieu de juger par moi-même, je me serais facilement laissé aller, * comme cela a lieu d'ordinaire, à ce que mon esprit et mon jugement s'en rapportent paresseusement aux appréciations portées par autrui.--Une autre conséquence, c'est que je cause plus brièvement; parce que d'ordinaire la mémoire est plus abondamment fournie que l'imagination. Si j'avais été mieux doué sous ce rapport, j'eusse étourdi mes amis par mon verbiage, tout sujet de causerie, par la grande facilité avec laquelle je m'en saisis et le traite, provoquant, et excitant déjà trop ma verve. C'est, en effet, pitié de voir, ainsi que je l'ai constaté chez certains de mes amis particuliers, nombre de personnes, lorsqu'elles ont la parole, faire remonter leurs récits de plus en plus haut, au fur et à mesure que leur mémoire leur en fournit matière, les accompagnant d'une foule de détails qui n'ont pas raison de se produire, si bien que si la question était par elle-même intéressante, elle cesse de l'être, et que, si elle est sans intérêt, vous vous prenez à maudire la trop grande mémoire du narrateur ou son peu de jugement. Et c'est chose difficile que de clore convenablement un discours ou de l'interrompre à propos, une fois qu'il est en train; il en est de cela comme de la vigueur d'un cheval, qui apparaît surtout quand, dans un tournant, il peut s'arrêter net. Même parmi les gens le plus en possession de leur sujet, j'en connais qui voudraient et ne peuvent s'arrêter dans leur débit; ils cherchent comment s'y prendre et vont poursuivant leurs discours en des phrases oiseuses et insignifiantes, comme s'ils tombaient en pâmoison. Cela s'accentue particulièrement chez les vieillards, qui conservent le souvenir du passé et ne se souviennent pas de leurs redites; j'ai vu des récits fort agréables, devenir très ennuyeux dans la bouche d'un haut personnage de qui chacun, dans l'assistance, les avait déjà entendus cent fois.
En second lieu, la faiblesse de ma mémoire fait, ainsi que le disait un sage de l'antiquité, que je conserve moins souvenance des offenses qui me sont faites. Il me faudrait quelqu'un chargé de me les rappeler, comme en agissait Darius; qui, pour ne pas oublier l'offense qu'il avait reçue des Athéniens, avait commis un de ses pages pour lui répéter par trois fois, à l'oreille, chaque fois qu'il se mettait à table: «Seigneur, souvenez-vous des Athéniens!»--J'y trouve enfin cet avantage que tous les sites que je revois, tous les livres que je relis, me charment constamment par leur incessante nouveauté.
=Un menteur doit avoir bonne mémoire.=--Ce n'est pas sans raison que l'on dit que celui qui n'a pas de mémoire ne doit pas se permettre d'être menteur. On sait que les grammairiens établissent une différence entre dire un mensonge et mentir; dire un mensonge, d'après eux, c'est avancer une chose fausse, que l'on croit vraie; tandis que dans la langue latine, d'où la nôtre est dérivée, mentir est synonyme de parler contre sa conscience; ce que je dis ici, ne s'applique donc qu'à ceux qui parlent contrairement à ce qu'ils savent. Ces gens-là, ou inventent tout ce qu'ils disent, le fond et les détails, ou se bornent à déguiser et altérer un fond de vérité. Lorsqu'ils racontent souvent une même affaire en l'altérant, il leur est difficile de ne pas se contredire, parce que la chose s'étant tout d'abord logée dans leur mémoire, telle qu'on la leur a rapportée ou qu'ils l'ont vue eux-mêmes, il ne leur est guère possible, après l'avoir racontée à diverses reprises, et chaque fois avec plus ou moins d'inexactitude, de se remémorer, quand elle leur revient à l'idée, toutes les altérations qu'ils lui ont fait subir, tandis que l'impression première demeure et, sans cesse présente à leur esprit, efface de leur mémoire le souvenir de toutes les faussetés qu'ils ont greffées sur la vérité. Lorsqu'ils inventent leurs récits de toutes pièces, aucune impression première n'existant qui puisse troubler leurs dires, il semble qu'ils sont moins exposés à des mécomptes; et cependant, une chose qui n'existe pas, que rien ne fixe, à moins qu'on ne soit bien maître de soi, échappe facilement à la mémoire. J'en ai vu bien des exemples, parfois très plaisants et pas toujours à leur avantage, chez ces gens dont la profession est de toujours parler soit dans un sens, soit dans un autre, suivant l'intérêt qu'ils ont dans l'affaire, ou suivant ce qui plaît aux grands de ce monde auxquels ils parlent. Les circonstances où ils ont à aller ainsi contre la vérité et leur conscience sont si variables, il leur faut si souvent modifier chaque fois leur langage, qu'ils en arrivent à dire d'une même chose tantôt gris, tantôt jaune; à l'un, d'une façon; à l'autre, d'une autre; et, si par hasard leurs auditeurs viennent à se rapporter les uns aux autres ces dires, leurs contradictions apparaissent; que résulte-t-il alors de leur talent d'imagination! Outre ce que, par imprudence, ils peuvent laisser échapper et qui si souvent les trahit, quelle mémoire suffirait à ce qu'ils se rappellent les formes si diverses de leurs inventions, sous lesquelles ils ont présenté un même sujet. J'ai vu des personnes envier cette réputation d'homme adroit, toujours prêt à conformer son langage aux circonstances; elles ne voyaient pas qu'une fois cette réputation faite, le profit que cette adresse a pu procurer, cesse.
=Mentir est un vice exécrable; l'altération de la vérité est, avec l'entêtement, a combattre dès le début, chez l'enfant.=--En vérité, mentir est un vice odieux. N'est-ce pas la parole qui fait que nous sommes des hommes, au lieu d'être des animaux; et n'est-ce pas elle qui nous met en relations les uns avec les autres? Si nous nous faisions une juste idée de l'horreur que doit nous inspirer le mensonge et de l'importance qu'il peut avoir, nous réclamerions contre lui le supplice du feu, qu'on applique pour d'autres crimes qui le justifient moins.--M'est avis que d'ordinaire on s'occupe de châtier très mal à propos les enfants, pour des fautes dont ils ne se rendent pas compte, ou on leur adresse des reproches pour des actes inconsidérés, dont ils ne gardent aucune impression et sont sans conséquences; tandis que la menterie, cette altération de la vérité dans les choses les plus insignifiantes, et, ce qui est un peu moins grave, l'entêtement, sont, ce me semble, à combattre chez eux avec le plus grand soin, pour en arrêter les débuts et les progrès. Ces défauts croissent avec eux; et il est vraiment étonnant combien, quand ils sont passés à l'état d'habitude, il devient impossible de les leur faire perdre; c'est ce qui fait que nous voyons des hommes, honnêtes à tous autres égards, s'y abandonner et en être esclave. J'ai un tailleur qui est un bon garçon; jamais je ne lui ai entendu dire la vérité, pas même quand elle pouvait lui être utile. Si, comme la vérité, le mensonge n'avait qu'une face, je m'en accommoderais encore; nous en serions quittes pour tenir comme certain le contraire de ce que nous dirait un menteur; mais il y a cent mille manières d'exprimer le contraire de la vérité et le champ d'action du mensonge est sans limites. Les Pythagoriciens tenaient le bien comme chose certaine et nettement définie; le mal, comme infini et incertain. Mille chemins détournent du but, un seul y conduit. Toutefois, je ne garantis pas avoir sur moi assez d'empire, pour ne pas me laisser aller à faire un mensonge effronté et solennel, si c'était le seul moyen à ma disposition pour échapper à un péril extrême et dont j'aurais la certitude.--Un ancien Père de l'Église dit que la compagnie d'un chien qui nous est connu, est préférable à celle d'un homme dont nous ne connaissons pas le langage, «de sorte que deux hommes de nations différentes, ne sont point hommes, l'un à l'égard de l'autre (Pline)». Combien, pour vivre en société, la compagnie de qui garde le silence n'est-elle pas préférable à celle de qui la langue est menteuse!
=Mésaventures de deux ambassadeurs.=--Le roi François Ier se vantait d'avoir, à force de le presser, contraint dans ses derniers retranchements Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforza, duc de Milan, homme qui passait pour parfaitement manier la parole et qui lui avait été envoyé pour justifier son maître, au sujet d'un fait d'une haute gravité. Le roi, pour se ménager constamment des intelligences en Italie d'où il venait d'être chassé, et précisément dans ce duché de Milan, avait imaginé de placer auprès du duc un de ses gentilshommes, en réalité son ambassadeur, mais en apparence simple particulier, ayant l'air de s'y trouver pour ses propres affaires. Le duc avait, du reste, lui-même grand intérêt à ne pas paraître être en relations avec nous, étant beaucoup plus sous la dépendance de l'empereur que sous la nôtre, surtout à ce moment, où il négociait son mariage avec la nièce de ce souverain, fille du roi de Danemark, laquelle est actuellement duchesse douairière de Lorraine. Pour cela, le roi fit choix d'un nommé Merveille, gentilhomme milanais, écuyer de ses écuries. Merveille partit avec des instructions et des lettres secrètes l'accréditant comme ambassadeur, auxquelles en furent jointes d'autres le recommandant au duc à propos de ses affaires personnelles, ces dernières lettres destinées à être produites en public et à dissimuler sa mission. Mais Merveille demeura si longtemps près du duc, que l'empereur eut des soupçons, ce qui, croyons-nous, fut cause de ce qui suivit. Sous prétexte de meurtre, le duc lui fit, une belle nuit, trancher la tête, après un procès expédié en deux jours. Le roi, pour avoir raison de cet acte, s'adressa à tous les princes de la chrétienté et au duc lui-même, et Messire Francisque, envoyé pour exposer l'affaire dûment dénaturée pour les besoins de la cause, fut admis à une des audiences du matin. Comme base de son plaidoyer, après avoir présenté le fait en mettant toutes les apparences de son côté, il dit que son maître avait toujours considéré Merveille comme un simple gentilhomme, son propre sujet, venu à Milan pour ses affaires et jamais autrement; niant même avoir su qu'il fît partie de la maison du roi, que le roi le connût, et par suite n'avoir jamais eu l'idée de le considérer comme son ambassadeur. Le roi, à son tour, le pressa de questions et d'objections, les multipliant sur tous les points; et, en arrivant enfin à l'exécution, il lui demanda pourquoi elle avait été faite de nuit et en quelque sorte à la dérobée? Sur quoi, le pauvre homme embarrassé, pensant faire acte de courtoisie, répondit que, par respect pour Sa Majesté, le duc eût été bien au regret qu'elle eût été faite de jour. On peut penser comme le roi le releva, après qu'il se fut à son nez si maladroitement coupé, au nez de François Ier!
Le pape Jules II avait envoyé un ambassadeur au roi d'Angleterre, pour le presser d'agir contre ce même roi de France. Cet ambassadeur ayant exposé sa mission, le roi d'Angleterre lui objecta les difficultés qu'il éprouvait à réunir les forces et faire les préparatifs nécessaires pour combattre un adversaire si puissant, lui en détaillant les raisons. A quoi l'ambassadeur répliqua, assez mal à propos, que ces raisons lui étaient également venues à l'esprit et qu'il les avait soumises au Pape. Cette parole, si peu en rapport avec la mission qu'il avait de pousser le roi d'Angleterre à entrer immédiatement en campagne, donna à penser à celui-ci, ce qui par la suite fut reconnu exact, que cet ambassadeur, en son for intérieur, penchait pour la France; il en avertit son maître; ses biens furent confisqués et peu s'en fallut qu'il ne perdît la vie.
CHAPITRE X.
De ceux prompts à parler et de ceux auxquels un certain temps est nécessaire pour s'y préparer.
=Certaines gens ayant à parler en public, ont besoin de préparer ce qu'ils ont à dire; d'autres n'ont pas besoin de préparation.=--Jamais il n'a été donné à personne de réunir tous les dons de la nature; aussi, parmi ceux qui ont reçu celui de l'éloquence, en voyons-nous avoir la parole facile et prompte, et, quoi qu'on leur dise, avoir la repartie si vive, qu'à tous moments ils sont prêts; et d'autres, moins prompts, ne parlant qu'après avoir longuement élaboré leur sujet arrêté à l'avance.
=La première de ces qualités est le propre du prédicateur, la seconde convient à l'avocat.=--On conseille aux dames de se livrer de préférence aux jeux et aux exercices du corps qui font le plus valoir leurs grâces; je ferais de même, si j'avais à émettre un avis sur les avantages de ces deux genres d'éloquence qui semblent, en notre siècle, la spécialité des prédicateurs et des avocats; ne pas se hâter convient mieux aux premiers, l'opposé aux seconds. Le prédicateur peut prendre, pour se préparer, autant de temps qu'il lui plaît; et quand il prêche, c'est tout d'un trait et sans qu'on l'interrompe. L'avocat, lui, doit, à tout moment, être prêt à entrer en lice; les réponses imprévues de la partie adverse le tiennent toujours en suspens, et l'obligent à modifier, à tout bout de champ, ses dispositions premières.
C'est cependant le contraire qui se produisit, lors de l'entrevue, à Marseille, du pape Clément et du roi François Ier. M. Poyet, qui avait passé sa vie dans le barreau et y était en grande réputation, fut chargé de haranguer sa Sainteté; il s'y était préparé de longue main, avait même, dit-on, apporté de Paris son discours complètement achevé. Le jour où il devait le prononcer, le Pape, craignant de voir aborder des sujets dont pourraient se froisser les ambassadeurs des autres princes qui l'accompagnaient, manda au roi le thème qui lui paraissait le mieux approprié au moment et au lieu, et qui se trouva malencontreusement être tout autre que celui sur lequel avait travaillé M. Poyet; si bien que la harangue qu'il avait composée ne pouvant être utilisée, il lui fallait en refaire promptement une autre; il s'en sentit incapable, et ce fut M. le cardinal du Bellay qui dut s'en charger.--La tâche de l'avocat est plus difficile que celle du prédicateur; et m'est avis que nous trouvons pourtant, du moins en France, plus de bons avocats que de bons prédicateurs. On dirait que la promptitude et la soudaineté sont le propre de l'esprit, tandis que le jugement va lentement et posément. Quant à celui qui demeure complètement muet, s'il n'a été à même de préparer ce qu'il a à dire, c'est un cas tout aussi particulier que celui de qui, pouvant y penser à loisir, n'arrive pas à mieux dire.
=Parmi les avocats, il en est chez lesquels la contradiction stimule le talent oratoire; beaucoup de personnes parlent mieux qu'elles n'écrivent.=--On rapporte que Sévérus Cassius parlait d'autant mieux qu'il n'y était pas préparé; qu'il était redevable de son talent plus à la nature qu'au travail. Les interruptions, quand il pérorait, le servaient si bien, que ses adversaires regardaient à l'exciter, de peur que la colère n'accrût son éloquence. Je connais, par expérience, ce genre particulier de talent oratoire, qui n'a que faire d'une étude préalable et approfondie, et qui, s'il ne peut aller bon train et en toute liberté, ne donne rien qui vaille. Il est des discours dont on dit qu'ils sentent l'huile et la lampe, quand ils affectent un certain caractère d'âpreté et de rudesse que leur imprime le travail, quand il y a eu une trop grande part. Mais en outre, la préoccupation de bien faire, une trop grande contention de l'esprit en gestation, * la harassent, l'entravent, souvent même arrêtent son essor; effet analogue à ce qui se produit pour l'eau qui, sous une trop forte pression, par la violence et l'abondance avec lesquelles elle arrive, ne peut s'écouler par un goulet étroit, alors même que l'orifice en est ouvert. Il arrive aussi que les talents oratoires de cette nature, ce ne sont pas les passions violentes qui les ébranlent et les excitent, comme le faisait la colère chez Cassius (la colère produit de trop vives excitations); la violence est sans action sur eux; ce qu'il leur faut pour qu'ils s'échauffent et s'éveillent, c'est d'y être sollicités par les incidents inattendus qui se produisent sur le moment même. Que rien ne les arrête, leur parole se traîne et languit; mais que le milieu où elle se fait entendre soit un peu agité, elle se ranime et acquiert toute sa grâce.
A cet égard, je ne suis pas absolument maître de moi; le hasard influe beaucoup sur les dispositions en lesquelles je puis être; l'occasion, la société, le feu même de ma parole ont beaucoup d'action sur mon esprit, qui donne alors beaucoup plus que lorsque, seul à seul avec lui, je le consulte et le fais travailler. Aussi mes paroles valent-elles mieux que mes écrits, si toutefois on peut faire un choix entre des choses qui n'ont pas de valeur. Il en résulte également que je ne me retrouve pas, quand je fais un retour sur moi-même; ou, si je me retrouve, c'est fortuitement, plutôt qu'en faisant appel à mon jugement. Si, en écrivant, je me suis laissé aller à quelque trait d'esprit (bien entendu insignifiant pour autrui et plein de subtilité pour moi; mais à quoi bon tant de façons, chacun, de fait, en agit suivant ses moyens), il m'arrive de le perdre si bien de vue, que je ne sais plus trop, en le relisant, ce que j'ai voulu dire et que d'autres en découvrent parfois le sens avant moi; et si je grattais tous les passages de mes écrits où il en est ainsi, tout y passerait. Une autre fois au contraire, il m'arrivera d'en saisir le sens, qui m'apparaît plus clair que le soleil en plein midi, et je m'étonne alors de mon hésitation.
CHAPITRE XI.
Des pronostics.
=Les anciens oracles avaient déjà perdu tout crédit, avant l'établissement de la religion chrétienne.=--Pour ce qui est des oracles, il est certain que, depuis longtemps déjà avant la venue de Jésus-Christ, ils avaient commencé à perdre de leur crédit; car nous voyons Cicéron se mettre en peine de rechercher la cause de leur défaveur, et ces mots sont de lui: «D'où vient que de nos jours, et même depuis longtemps, Delphes ne rend plus de tels oracles? d'où vient que rien n'est si méprisé?» Quant aux autres pronostics qui se tiraient de l'anatomie des animaux offerts en sacrifice, dont l'organisation physique, d'après Platon, a été en partie déterminée par le Créateur en vue de ce genre d'observations; à ceux tirés du trépignement des poulets, du vol des oiseaux, «nous croyons qu'il est des oiseaux qui naissent exprès pour servir à l'art des augures (Cicéron)»; de la foudre, des remous de rivière, «les aruspices voient quantité de choses; les augures en prévoient beaucoup; nombre d'événements sont annoncés par les oracles, quantité par les devins, d'autres par les songes, d'autres encore par les prodiges (Cicéron)»; et autres qui, dans l'antiquité, intervenaient dans la plupart des entreprises publiques et privées, notre religion y a mis fin.
=On croit encore, cependant, à certains pronostics; origine de l'art de la divination chez les Toscans, art vain et dangereux qui ne rencontre la vérité que par l'effet du hasard.=--Cependant nous pratiquons encore quelques moyens de divination, notamment par les astres, les esprits, les lignes de notre corps, les songes, etc., témoignages irrécusables de la curiosité forcenée qui est en nous et fait que nous allons perdant notre temps à nous préoccuper des choses futures, comme si nous n'avions pas assez à faire avec les incidents de la vie de chaque jour: «Pourquoi, maître de l'Olympe, lorsque les pauvres mortels sont en butte à tant de maux présents, leur faire connaître encore, par de cruels présages, leurs malheurs futurs?... Si tes destins doivent s'accomplir, fais qu'ils restent cachés et nous frappent à l'improviste! qu'il nous soit permis au moins d'espérer en tremblant (Lucain)!»
«On ne gagne rien à connaître l'avenir et c'est malheureux de se tourmenter en vain (Cicéron)»; toujours est-il que la divination est de bien moins grande autorité de nos jours; voilà pourquoi l'exemple de François, marquis de Saluces, me paraît digne de remarque. Ce marquis commandait, au delà des Alpes, l'armée de François Ier; il était très bien en cour et même redevable au roi de son marquisat qui avait été confisqué à son frère. N'ayant aucune raison d'agir comme il le fit, agissant même contre ses propres affections, il se laissa néanmoins si fort impressionner, ainsi que cela a été reconnu, par les belles prophéties qu'on faisait courir de tous côtés, à l'avantage de l'empereur Charles-Quint et à notre détriment (en Italie, ces prophéties furent tellement prises au sérieux, qu'à Rome, l'agiotage s'en mêla et que, spéculant sur notre ruine, de très fortes sommes d'argent furent engagées), que le dit marquis, qui avait souvent témoigné à ses familiers son chagrin des malheurs qu'il voyait inévitablement devoir fondre sur la France et les amis qu'il y avait, nous abandonna et passa à l'ennemi; et ce, à son grand dommage, quelle qu'ait été la constellation sous l'influence de laquelle il agit. En prenant cette détermination, il se conduisit comme un homme en proie aux sentiments les plus opposés; car, disposant des villes et des forces que nous avions, l'armée ennemie sous les ordres d'Antoine de Lèves étant tout proche et personne ne le soupçonnant, il pouvait nous faire beaucoup plus de mal qu'il ne nous en fit, puisque, du fait de sa trahison, nous ne perdîmes pas un homme, pas une ville, sauf Fossano, et encore fut-elle longtemps disputée.
«Un dieu prudent nous a caché d'une nuit épaisse les événements de l'avenir, et se rit du mortel qui s'inquiète du destin plus qu'il ne doit.... Celui-là est maître de lui-même et passe heureusement la vie, qui peut dire chaque jour: «J'ai vécu». Qu'importe que demain, Jupiter obscurcisse l'air de sombres nuages ou nous donne un ciel serein; satisfaits du présent, gardons-nous de nous inquiéter de l'avenir (Horace).»
«Il en est qui raisonnent ainsi: s'il y a divination, il y a des dieux; et s'il y a des dieux, il y a divination (Cicéron)»; ceux-là ont tort qui se rangent à cet aphorisme, contraire à notre thèse. Pacuvius dit beaucoup plus sagement: «Quant à ceux qui entendent le langage des oiseaux et consultent le foie d'un animal plutôt que leur raison, je tiens qu'il vaut mieux les écouter que les croire.»
On prête l'origine suivante à cet art de la divination chez les Toscans qui y acquirent tant de célébrité: Un paysan labourait son champ; le fer de la charrue pénétrant profondément dans la terre, fit apparaître Tagès, ce demi-dieu des devins qui joint au visage d'un enfant, la prudence d'un vieillard. Chacun accourut; ses paroles et sa science, renfermant les principes et les pratiques de cet art, aussi merveilleux par ses progrès que par sa naissance, furent avidement recueillies et se transmirent de siècle en siècle. Quant à moi, pour le règlement de mes propres affaires, je préférerais m'en rapporter au sort des dés, plus qu'à l'interprétation des songes. De fait, dans tous les gouvernements, on a toujours laissé une bonne part d'autorité au hasard. Dans celui qu'il organise de toutes pièces et à son idée, Platon s'en remet à lui pour décider dans plusieurs actes importants; entre autres, il propose que les mariages entre gens de bien aient lieu par voie du sort; et il attache tant d'importance aux unions ainsi faites, qu'il veut que les enfants qui en naissent soient élevés dans le pays; ceux, au contraire, nés d'unions contractées par les mauvaises gens, seraient bannis. Toutefois si, par extraordinaire, quelqu'un de ces derniers semblait, en grandissant, devoir bien faire, on pourrait le rappeler; inversement, on aurait la possibilité d'exiler quiconque, tout d'abord conservé sur le sol natal, semblerait, en prenant de l'âge, ne pas devoir réaliser les espérances qu'on avait conçues de lui.
J'en vois qui étudient et commentent leurs almanachs, faisant ressortir l'exactitude de leurs prévisions appliquées à ce qui se passe actuellement. A force de dire, il faut bien que vérités et mensonges s'y rencontrent: «Quel est celui qui tirant à la cible toute la journée, n'atteindra pas quelquefois le but (Cicéron)?» De ce que parfois ils tombent juste, je n'en fais pas pour cela plus de cas; ils seraient de plus d'utilité, s'il était de règle que toujours ce qui arrive soit le contraire de ce qu'ils prédisent. Comme personne ne prend note de leurs erreurs, d'autant qu'elles sont en nombre infini et constituent le cas le plus ordinaire, on a beau jeu à faire valoir ceux de leurs pronostics, rares, incroyables, prodigieux, qui par hasard viennent à se réaliser. C'est le sens de la réponse que fit Diagoras, surnommé l'athée, à quelqu'un qui, dans l'île de Samothrace, lui montrant un temple où se trouvaient en quantité des ex-voto et des tableaux commémoratifs provenant de personnes échappées à des naufrages, lui disait: «Eh bien! vous qui croyez que les dieux se désintéressent des choses humaines, que dites-vous de ce grand nombre de gens sauvés par leur protection?»--«Oui, répondit-il; mais ceux qui ont péri, n'ont consacré aucun tableau, et ils sont en bien plus grand nombre.»
Cicéron dit que Xénophanes de Colophon, seul de tous les philosophes qui ont admis l'existence des dieux, s'est appliqué à combattre toutes espèces de divination; il est d'autant moins surprenant que ce soit une exception, que nous avons vu certains esprits d'élite donner parfois, à leur grand dommage, dans ces idées folles. Il est deux merveilles en ce genre, que j'aurais bien voulu voir: le livre de Joachim, abbé de la Calabre, qui prédisait tous les papes futurs, donnant leurs noms et leurs signalements; et celui de l'empereur Léon, qui prédisait tous les empereurs et tous les patriarches grecs. Mais ce que j'ai vu, vu de mes yeux, c'est dans les troubles publics, certaines personnes, étonnées de ce qui leur arrivait, se livrer à des pratiques tenant absolument de la superstition, et rechercher dans l'observation des astres, des signes précurseurs des malheurs qui leur étaient arrivés et leur en révélant les causes; et ils s'en trouvent si étrangement heureux, que je suis persuadé que c'est là un passe-temps amusant pour des esprits subtils et inoccupés, et que ceux qui ont acquis la dextérité d'esprit convenable pour découvrir et interpréter ces pronostics, seraient capables de trouver dans n'importe quel écrit tout ce qu'ils voudraient lui faire dire. Ce qui leur donne surtout beau jeu à cet égard, c'est le langage obscur, ambigu, fantastique du jargon prophétique; d'autant que ceux qui l'emploient, ont garde de s'y exprimer clairement, afin que la postérité puisse l'appliquer dans tel sens qu'il lui plaira.
=Ce que pouvait bien être le démon familier de Socrates.=--Le démon familier de Socrates était probablement certaines inspirations qui, en dehors de sa raison, se présentaient à lui. Dans une âme aussi pure que la sienne, tout entière à la sagesse et à la vertu, il est vraisemblable que ces inspirations, quoique hardies et peu précises, étaient toujours de grande conséquence et méritaient d'être écoutées. Chacun ressent parfois en lui-même semblable obsession d'idées, qui se produit subitement, avec force et sans cause appréciable; c'est affaire à nous de leur donner ou non de la consistance, en dépit de ce que commanderait la prudence que nous écoutons si peu; j'en ai eu de pareilles, ne pouvant raisonnablement se soutenir et cependant agissant si fort en moi, soit pour, soit contre (ce qui était un cas fréquent chez Socrates), que je me laissais entraîner quand même à les suivre; et je m'en suis si bien trouvé, que je pourrais presque les attribuer à quelque chose comme des inspirations divines.
CHAPITRE XII.
De la constance.
=En quoi consistent la résolution et la constance.=--Avoir de la résolution et de la constance, ne comporte pas que nous ne nous gardions pas, autant que cela nous est possible, des maux et des inconvénients qui peuvent nous menacer, ni par conséquent d'appréhender qu'ils nous arrivent. Bien au contraire, tout moyen honnête de nous garantir d'un mal, non seulement est licite, mais louable. La constance consiste surtout à supporter avec résignation les incommodités auxquelles on ne peut apporter remède; c'est ce qui fait qu'il n'y a pas de mouvement d'agilité corporelle, ou que nous permette notre science en escrime, que nous trouvions mauvais, du moment qu'il sert à nous préserver des coups qu'on nous porte.
=Il est parfois utile de céder devant l'ennemi, quand c'est pour le mieux combattre.=--Chez plusieurs nations très belliqueuses la fuite était un des principaux procédés de combat, et l'ennemi, auquel elles tournaient le dos, avait alors plus à les redouter que lorsqu'elles lui faisaient face; c'est un peu ce que pratiquent encore les Turcs.--Socrates, d'après Platon, critiquait Lachès, qui définissait le courage: «Tenir ferme à sa place, quand on est aux prises avec l'ennemi.» «Quoi, disait Socrates, y a-t-il donc lâcheté à battre un ennemi, en lui cédant du terrain?» Et, à l'appui de son dire, il citait Homère qui loue dans Enée sa science à simuler une fuite. A Lachès qui, se contredisant, reconnaît que ce procédé est pratiqué par les Scythes, et en général par tous les peuples combattant à cheval, il cite encore les guerriers à pied de Lacédémone, dressés plus que tous autres à combattre de pied ferme; qui, dans la journée de Platée, ne pouvant entamer la phalange des Perses, eurent l'idée de céder et de se reporter en arrière, afin que les croyant en fuite et n'avoir plus qu'à les poursuivre, cette masse se rompît et se désagrégeât d'elle-même, stratagème qui leur procura la victoire.
Pour en revenir aux Scythes, lorsque Darius marcha contre eux avec le dessein de les subjuguer, il manda, dit-on, à leur roi force reproches, de ce qu'il se retirait toujours devant lui, refusant le combat. A quoi Indathyrsès, c'était son nom, répondit: «Que ce n'était pas parce qu'il avait peur de lui, pas plus que de tout autre homme vivant; mais que c'était la façon de combattre de sa nation, n'ayant ni terres cultivées, ni maisons, ni villes à défendre et dont ils pouvaient craindre que l'ennemi ne profitât; toutefois, s'il avait si grande hâte d'en venir aux mains, il n'avait qu'à s'approcher jusqu'au lieu de sépulture de leurs ancêtres; et que là, il trouverait à qui parler, autant qu'il voudrait.»
=Chercher à se soustraire à l'effet du canon quand on est à découvert, est bien inutile par suite de la soudaineté du coup.=--Devant le canon, quand il est pointé sur nous, ainsi que cela arrive dans diverses circonstances de guerre, il ne convient pas de s'émouvoir par la seule crainte du coup, d'autant que par sa soudaineté et sa vitesse, il est à peu près inévitable; aussi combien ont, pour le moins, prêté à rire à leurs compagnons, pour avoir, en pareille occurrence, levé la main ou baissé la tête pour parer ou éviter le projectile.--Et cependant, lors de l'invasion de la Provence par l'empereur Charles-Quint, le marquis du Guast, en reconnaissance devant la ville d'Arles, s'étant montré en dehors de l'abri que lui constituait un moulin à vent, à la faveur duquel il s'était approché, fut aperçu par le seigneur de Bonneval et le sénéchal d'Agénois, qui se promenaient sur le théâtre des arènes. Ils le signalèrent au sieur de Villiers, commandant de l'artillerie, qui pointa sur lui, avec tant de justesse, une couleuvrine, que si le marquis, y voyant mettre le feu, ne se fût jeté de côté, il était atteint en plein corps.--De même, quelques années auparavant, Laurent de Médicis, duc d'Urbin, père de la reine Catherine, mère de notre roi, assiégeant Mondolphe, place d'Italie située dans la région dite du Vicariat, voyant mettre le feu à une pièce dirigée contre lui, se baissa; et bien lui en prit, autrement le coup, qui lui effleura le sommet de la tête, l'atteignait sûrement à l'estomac. Pour dire vrai, je ne crois pas que ces mouvements aient été raisonnés, car comment apprécier, en chose si soudaine, si l'arme est pointée haut ou bas? Il est bien plus judicieux de croire que le hasard servit leur frayeur, et qu'en une autre circonstance ce serait au contraire aller au-devant du coup, que de chercher à l'éviter.--Je ne puis me défendre de tressaillir, quand le bruit éclatant d'une arquebusade retentit à l'improviste à mon oreille, dans un endroit où il ne me semblait pas devoir se produire; et cette même impression, je l'ai vue également éprouvée par d'autres valant mieux que moi.
=Les stoïciens ne dénient pas au sage d'être, sur le premier moment, troublé par un choc inattendu; mais sa conduite ne doit pas en être influencée.=--Les stoïciens ne prétendent pas que l'âme du sage tel qu'ils le conçoivent, ne puisse, de prime abord, demeurer insensible aux sensations et aux apparitions qui le surprennent. Ils admettent, comme étant un effet de notre nature, qu'elle soit impressionnée, par exemple, par un bruit considérable pouvant provenir soit du ciel, soit d'une construction qui s'écroulerait; qu'il peut en pâlir, ses traits se contracter, comme sous l'empire de toute autre émotion; mais qu'il doit conserver saine et entière sa lucidité d'esprit, et sa raison ne pas s'en ressentir, ne pas en être, en quoi que ce soit, altérée; de telle sorte qu'il ne cède de son plein consentement ni à l'effroi, ni à la douleur. Celui qui n'est point un sage, se comportera de même sur le premier point, mais bien différemment sur le second. L'impression de l'émotion ne sera pas chez lui seulement superficielle, elle pénétrera jusqu'au siège de la raison, l'infectera, la corrompra; et c'est avec cette faculté ainsi viciée, qu'il jugera ce qui lui arrive et qu'il se conduira. «Il pleure, mais son cœur demeure inébranlable (Virgile)»; tel est bien, dit nettement et en bons termes, l'état d'âme que les stoïciens veulent au sage.--A ce même sage, les Péripatéticiens ne demandent pas de demeurer insensible aux émotions qu'il éprouve, mais de les modérer.
CHAPITRE XIII.
Cérémonial des entrevues des rois.
Il n'est pas de sujet si futile, qui ne mérite de prendre place dans ces Essais, faits de pièces et de morceaux.
=Attendre chez soi un grand personnage dont la visite est annoncée, est plus régulier que d'aller au-devant de lui, ce qui expose à le manquer.=--Dans nos usages, ce serait un grave manque de courtoisie vis-à-vis d'un égal, et à plus forte raison vis-à-vis d'un grand, de ne pas nous trouver chez nous, quand il nous a prévenu qu'il doit y venir. Marguerite, reine de Navarre, ajoutait même à ce propos que pour un gentilhomme c'est une atteinte à la politesse, de quitter sa demeure, comme cela se fait le plus souvent, pour aller au-devant de la personne qui vient chez lui, quel que soit le rang de cette personne; qu'il est plus respectueux et plus poli de l'attendre chez soi pour la recevoir, ne fût-ce que par peur de la manquer en chemin et qu'il suffit de l'accompagner seulement quand elle vous quitte. M'affranchissant chez moi, le plus possible, de toute cérémonie, j'oublie souvent l'une et l'autre de ces futiles obligations; il en est qui s'en offensent, qu'y faire? Il vaut mieux que je l'offense, lui, une unique fois, que d'avoir à en souffrir moi-même tous les jours; ce deviendrait une contrainte continue. A quoi servirait d'avoir fui la servitude des cours, si elle vous suit jusque dans votre retraite?--Il est également dans les usages qu'à toute réunion, les personnes de moindre importance soient les premières rendues; comme faire attendre, est du meilleur genre pour les personnages en vue.
=Dans les entrevues des souverains, on fait en sorte que celui qui a la prééminence se trouve le premier au lieu désigné.=--Toutefois à l'entrevue qui eut lieu à Marseille entre le pape Clément VII et le roi François Ier, le roi, après avoir ordonné les préparatifs nécessaires, s'éloigna de la ville et laissa au pape, avant de le venir voir, deux ou trois jours pour faire son entrée et se reposer.--De même, à l'entrevue, à Bologne, de ce même pape et de l'empereur Charles-Quint, celui-ci fit en sorte que le pape y arrivât le premier, et lui-même n'y vint qu'après lui.--C'est, dit-on, le cérémonial spécial aux entrevues de tels princes, qui veut que le plus élevé en dignité, arrive le premier au lieu assigné comme rendez-vous, avant même celui dans les États duquel ce lieu se trouve situé; moyen détourné de faire que celui auquel appartient la préséance, paraisse recevoir ceux de rang moins élevé qui, de la sorte, ont l'air d'aller à lui, au lieu que ce soit lui qui vienne à eux.
=Il est toujours utile de connaître les formes de la civilité, mais il faut se garder de s'en rendre esclave et de les exagérer.=--Non seulement chaque pays, mais chaque ville et même chaque profession ont, sous le rapport de la civilité, leurs usages particuliers. J'y ai été assez soigneusement dressé en mon enfance, et ai assez vécu en bonne compagnie, pour ne pas ignorer ceux qui se pratiquent en France; je pourrais les enseigner aux autres. J'aime à les suivre, mais non pas avec une servilité telle que ma vie en soit entravée. Quelques-uns de ces usages sont gênants; et on ne cesse pas de faire montre de bonne éducation si, par discrétion et non par ignorance, on vient à les omettre. J'ai vu souvent des personnes manquer à la politesse, en l'exagérant au point d'en être importunes.
Au demeurant, c'est une très utile science, que celle de savoir se conduire dans le monde. Comme la grâce et la beauté, elle vous ouvre les portes de la société et de l'intimité; elle nous donne, par suite, occasion de nous instruire par ce que nous voyons faire à autrui; et ce que nous faisons nous-mêmes est mis à profit par les autres, quand cela est bon à retenir et qu'ils peuvent se l'assimiler.
CHAPITRE XIV.
On est punissable, quand on s'opiniâtre à défendre une place au delà de ce qui est raisonnable.
=La vaillance a ses limites; et qui s'obstine à défendre à outrance une place trop faible, est punissable.=--La vaillance a ses limites, comme toute autre vertu; ces limites outrepassées, on peut être entraîné jusqu'au crime. Cela peut devenir de la témérité, de l'obstination, de la folie, chez qui en ignore les bornes, fort malaisées, en vérité, à définir quand on approche de la limite. C'est de cette considération qu'est née, à la guerre, la coutume de punir, même de mort, ceux qui s'opiniâtrent à défendre une place qui, d'après les règles de l'art militaire, ne peut plus être défendue. Autrement, comptant sur l'impunité, il n'y a pas de bicoque qui n'arrêterait une armée.
M. le connétable de Montmorency, au siège de Pavie, ayant reçu mission de passer le Tessin et de s'établir dans le faubourg Saint-Antoine, s'en trouva empêché par une tour, située à l'extrémité du pont, à la défense de laquelle la garnison s'opiniâtra au point qu'il fallut l'enlever d'assaut; le connétable fit pendre tous ceux qui y furent pris.--Plus tard, accompagnant M. le Dauphin en campagne par delà les monts, et s'étant emparé de vive force du château de Villane, tout ce qui était dedans fut tué par les soldats exaspérés, hormis le capitaine et l'enseigne, que pour punir de la résistance qu'ils lui avaient opposée, il fit étrangler et pendre tous deux.--Le capitaine Martin du Bellay en agit de même à l'égard du capitaine de St-Bony, gouverneur de Turin, dont tous les gens avaient été massacrés, au moment même de la prise de la place.
=L'appréciation du degré de résistance et de faiblesse d'une place est difficile; et l'assiégeant qui s'en rend maître, est souvent disposé à trouver que la défense a été trop prolongée.=--L'appréciation du degré de résistance ou de faiblesse d'une place résulte des forces de l'assaillant et de la comparaison de ses moyens d'action; tel en effet, qui s'opiniâtre avec juste raison à résister contre deux couleuvrines, serait insensé de prétendre lutter contre trente canons; il y a aussi à considérer la grandeur que donnent à un prince, que l'on a pour adversaire, les conquêtes qu'il a déjà faites, sa réputation, le respect qu'on lui doit. Mais il y a danger à tenir par trop compte de ces dernières considérations qui, en ces mêmes termes, peuvent être de valeur bien différente; car il en est qui ont une si grande opinion d'eux-mêmes et des moyens dont ils disposent, qu'ils n'admettent pas qu'on ait la folie de leur tenir tête; et, autant que la fortune leur est favorable, ils égorgent tout ce qui leur fait résistance. Cela apparaît notamment dans les expressions en lesquelles sont conçues les sommations et défis des anciens princes de l'Orient et même de leurs successeurs; dans leur langage fier et hautain, se répètent encore aujourd'hui les injonctions les plus barbares.--Dans la région par laquelle les Portugais entamèrent la conquête des Indes, ils trouvèrent des peuples chez lesquels c'est une loi générale, d'application constante, que tout ennemi vaincu par le roi en personne, ou par son lieutenant, n'est ni admis à payer rançon, ni reçu à merci; autrement dit, est toujours mis à mort.
Comme conclusion: qui en a la possibilité, doit surtout se garder de tomber entre les mains d'un ennemi en armes, qui est victorieux et a pouvoir de décider de votre sort.
CHAPITRE XV.
Punition à infliger aux lâches.
=La lâcheté ne devrait pas être punie de mort chez un soldat, à moins qu'elle ne soit le fait de mauvais desseins.=--J'ai entendu dire autrefois à un prince, très grand capitaine, qui, à table, vint à nous faire le récit du procès du seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort pour avoir rendu Boulogne, qu'un soldat ne devrait pas être puni de mort pour un acte de lâcheté, provenant de sa pusillanimité. Je conviens qu'il est juste qu'on fasse une grande différence entre une faute due à notre faiblesse de caractère et une provenant du fait de nos mauvais sentiments. Ici, nous agissons en pleine connaissance de cause, contre ce que nous dicte la raison que la nature a mise en nous pour diriger nos actions; là, il semble que nous pouvons invoquer en notre faveur cette même nature, de laquelle nous tenons cette imperfection, cause de notre faiblesse. C'est ce raisonnement qui conduit beaucoup de gens à penser qu'on ne peut nous rendre responsable que de ce que nous faisons à l'encontre de notre conscience; c'est même sur lui que se basent en partie les personnes qui prononcent la peine capitale contre les hérétiques et les infidèles; c'est aussi pour cela que juge et avocat ne peuvent être rendus responsables lorsque, par ignorance des faits de la cause, ils ont failli à leur devoir.
=Les peuples anciens et modernes ont souvent varié dans leur manière de sévir contre la poltronnerie.=--Pour ce qui est de la lâcheté, il est certain que la honte et l'ignominie sont les châtiments qui lui sont le plus ordinairement infligés; le législateur Charondas passe pour avoir été le premier qui les lui ait appliqués. Avant lui, les Grecs punissaient de mort ceux qui, au combat, avaient lâché pied. Charondas se borna à ordonner que, vêtus de robes de femme, ils demeurassent pendant trois jours, exposés au milieu de la place publique; il espérait de la sorte que, cette honte rappelant leur courage, ils pourraient reparaître dans les rangs de l'armée: «Songez plutôt à faire rougir le coupable, qu'à répandre son sang (Tertullien).»--Il semble que les lois romaines punissaient également de mort ceux qui avaient pris la fuite; car Ammien Marcellin cite l'empereur Julien comme ayant condamné dix de ses soldats, qui avaient tourné le dos dans une charge contre les Parthes, à être dégradés, puis mis à mort, conformément, dit-il, aux lois anciennes. Toutefois, en d'autres circonstances, pour semblable faute, il se borna à en condamner d'autres à marcher aux bagages avec les prisonniers.--Le rude châtiment infligé par le peuple romain aux soldats échappés au désastre de Cannes, et, dans cette même guerre, contre ceux qui accompagnaient Cneius Fulvius dans sa défaite, n'alla pas jusqu'à la mort. En pareil cas, il est à craindre que la honte n'engendre le désespoir et que ceux ainsi frappés, non seulement ne se rallient pas à nous de bon cœur, mais nous deviennent même hostiles.
Du temps de nos pères, le seigneur de Franget, alors lieutenant de la compagnie de M. le Maréchal de Châtillon, mis par M. le Maréchal de Chabannes comme gouverneur de Fontarabie, en remplacement de M. du Lude, rendit cette place aux Espagnols. Il fut condamné à être dégradé de sa noblesse, tant lui que sa postérité, et déclaré roturier, taillable (soumis à l'impôt personnel), et incapable de porter les armes; cette sentence rigoureuse reçut son exécution à Lyon.--Plus tard, cette même peine fut infligée à tous les gentilshommes qui se trouvaient dans la ville de Guise, lorsque le comte de Nassau s'en empara; et depuis, à d'autres encore. Cependant, quand la faute dénote une si grossière et évidente ignorance ou lâcheté qu'elle sort de l'ordinaire, il serait rationnel de la considérer comme un acte de perversité, provenant de mauvais sentiments, et de la punir comme telle.
CHAPITRE XVI.
Façon de faire de quelques ambassadeurs.
=Les hommes aiment à faire parade de toute science autre que celle objet de leur spécialité.=--Pour toujours apprendre quelque chose dans mes relations avec autrui (ce qui est un des meilleurs moyens de s'instruire), j'ai attention, dans mes voyages, d'amener constamment les personnes avec lesquelles je m'entretiens, sur les sujets qu'elles connaissent le mieux: «Que le pilote se contente de parler des vents, le laboureur de ses taureaux, le guerrier de ses blessures et le berger de ses troupeaux (d'après Properce).» Le plus souvent, c'est le contraire qui a lieu; chacun préfère parler d'un métier autre que le sien, croyant accroître ainsi sa réputation; témoin le reproche adressé par Archidamus à Périandre, d'abandonner la gloire d'être un bon médecin, pour acquérir celle de mauvais poète.--Voyez combien César se dépense largement, pour nous faire admirer son talent à construire des ponts et autres engins de guerre; et combien relativement il s'étend peu, quand il parle de ses faits et gestes comme soldat, de sa vaillance, de la conduite de ses armées. Ses exploits témoignent hautement que c'est un grand capitaine; il veut se révéler comme excellent ingénieur, qualité qu'il possède à un bien moindre degré.--Denys l'Ancien était, à la guerre, un très bon général, ainsi qu'il convenait à sa situation; eh bien, il se tourmentait pour en arriver à ce que l'on prisât surtout en lui son talent pour la poésie, qui était fort médiocre.--Un personnage appartenant à l'ordre judiciaire, auquel ces jours-ci on faisait visiter une bibliothèque abondamment pourvue d'ouvrages, tant de droit, ce qui était sa profession, que sur toutes les autres branches des connaissances humaines, n'y trouva pas matière à conversation; mais il s'arrêta longuement à entrer dans des explications doctorales sur une barricade, * sujet auquel il ne connaissait rien, élevée près de l'entrée de cette bibliothèque, et que cent capitaines et soldats voyaient tous les jours, sans qu'elle donnât lieu à remarque ou à critique de leur part. «Le bœuf pesant voudrait porter la selle, et le cheval tirer la charrue (Horace).» En en agissant ainsi, vous ne faites jamais rien qui vaille; efforçons-nous donc de toujours ramener l'architecte, le peintre, le cordonnier et tous autres, à ce qui est le propre de leur métier.
=Pour juger de la valeur d'un historien, il importe de connaître sa profession.=--Et à ce propos, quand je lis des chroniques, genre que tant de gens abordent aujourd'hui, j'ai coutume de considérer tout d'abord ce qu'en sont les auteurs. Si ce sont des personnes qui ne s'occupent que de lettres, je m'attache principalement au style et au langage; si ce sont des médecins, je les crois surtout quand ils traitent de la température de l'air, de la santé, de la constitution physique des princes, des blessures et des maladies; des jurisconsultes, je porte particulièrement mon attention sur les discussions afférentes au droit, aux lois, à la confection des règlements et autres sujets analogues; des théologiens, sur les affaires de l'Église, les censures ecclésiastiques, les dispenses et les mariages; si ce sont des courtisans, sur les mœurs et les cérémonies qu'ils dépeignent; des gens de guerre, sur ce qui les touche, et principalement sur les déductions qu'ils tirent des actions auxquelles ils ont assisté; des ambassadeurs, sur les menées, les intelligences et les pratiques du ressort de la diplomatie et la manière de les conduire.
=Les ambassadeurs d'un prince ne doivent rien lui cacher.=--C'est ce qui m'a porté à remarquer et à lire avec intérêt le passage suivant des chroniques du seigneur de Langey, très entendu en ces sortes de choses et que j'eusse laissé passer sans m'y arrêter, s'il eût été de tout autre. Il conte les fameuses remontrances faites à Rome, par l'empereur Charles-Quint, en plein consistoire, auquel assistaient nos ambassadeurs, l'évêque de Mâcon et le seigneur de Velly. Après quelques paroles offensantes pour nous, qu'il y avait glissées entre autres que si ses capitaines, ses soldats * et ses sujets n'avaient pas plus de fidélité à leurs devoirs, ni plus de connaissances militaires que ceux du roi de France, sur l'heure, il irait, la corde au cou, lui demander miséricorde (et il y a lieu de croire que c'était bien un peu le fond de sa pensée, car depuis, deux ou trois fois dans sa vie, il a tenu le même langage); l'empereur dit aussi qu'il défiait le roi en combat singulier, en chemise, avec l'épée et le poignard, en pleine rivière, sur un bateau et de la sorte dans l'impossibilité de lâcher pied. Le seigneur de Langey termine en disant qu'en rendant compte au roi de cette séance, ses ambassadeurs lui en dissimulèrent la plus grande partie et omirent même les deux particularités qui précèdent. Or, je trouve bien étrange qu'un ambassadeur puisse se dispenser de rapporter de tels propos, dans les comptes rendus qu'il adresse à son souverain; surtout quand ils sont de telle importance, qu'ils émanent d'un personnage comme l'empereur et qu'ils ont été tenus en si grande assemblée. Il me semble que le devoir du serviteur est de reproduire fidèlement toutes choses, comme elles se sont présentées, afin que le maître ait toute liberté d'ordonner, apprécier et choisir. Lui altérer ou lui cacher la vérité, de peur qu'il ne la prenne autrement qu'il ne le doit, et que cela ne l'amène à prendre un mauvais parti, et, pour cette raison, lui laisser ignorer ce qui l'intéresse, c'est, à mon sens, intervertir les rôles; celui qui commande, le peut; celui qui obéit, ne le doit pas. Cela appartient au tuteur et au maître d'école et non à celui qui, dans sa situation *, non seulement est inférieur en autorité, mais doit aussi s'estimer tel, sous le rapport de l'expérience et de la prudence; quoi qu'il en soit, dans ma petite sphère, je ne voudrais pas être servi de cette façon.
=Rien de la part des subordonnés n'est apprécié par un supérieur, comme leur obéissance pure et simple.=--Nous nous soustrayons si volontiers au commandement, sous n'importe quel prétexte, usurpant les prérogatives de ceux qui ont le pouvoir; chacun aspire si naturellement à avoir les coudées franches et donner des ordres, que rien ne doit être plus utile au supérieur et plus précieux, que de trouver chez ceux qui le servent une obéissance pure et simple. Ne pas obéir entièrement à un ordre donné, le faire avec réticence, c'est manquer au commandement.--Publius Crassus, qualifié cinq fois heureux par les Romains, avait mandé à un ingénieur grec, alors que consul, lui-même était en Asie, de lui faire amener le plus grand de deux mâts de navire qu'il avait remarqués à Athènes et qu'il voulait employer à la construction d'une machine de guerre. Cet ingénieur, de par ses connaissances spéciales, prit sur lui de modifier les instructions qu'il avait reçues et amena le plus petit de ces mâts qui, dit-il, au point de vue technique, convenait mieux. Crassus écouta ses explications sans l'interrompre, puis lui fit donner quand même le fouet, estimant que l'intérêt de la discipline importait plus que le travail exécuté dans des conditions plus ou moins bonnes.
=Une certaine latitude doit cependant être laissée à des ambassadeurs.=--Il y a lieu toutefois d'observer qu'une semblable obéissance passive n'est à apporter qu'à l'exécution d'ordres précis, portant sur des objets nettement déterminés. Les ambassadeurs ont plus de latitude, et, sur certains points, peuvent en agir entièrement comme bon leur semble; parce que leur mission n'est pas simplement d'exécuter, mais encore d'éclairer et de fixer par leurs conseils la volonté du maître. J'ai vu, en mon temps, des personnes investies du commandement, auxquelles il a été fait reproche d'avoir obéi à la lettre même d'instructions émanant du roi, au lieu de s'inspirer de l'état de choses qu'ils pouvaient constater par eux-mêmes. C'est ainsi que * les hommes de jugement condamnent les errements des rois de Perse, tenant de si court leurs agents et leurs lieutenants, que, pour les moindres choses, il leur fallait recourir à l'autorité royale; ce qui, étant donnée l'immense étendue de leur empire, occasionnait des pertes de temps qui furent souvent, pour les affaires, cause de préjudice sérieux. Quant à Crassus, écrivant à un homme du métier et lui donnant avis de l'usage auquel il destinait le mât qu'il lui demandait, ne l'incitait-il pas à examiner l'affaire avec lui et ne le conviait-il pas à agir suivant ce qu'il croirait convenir?
CHAPITRE XVII.
De la peur.
=La peur est la plus étrange de toutes les passions.=--«Je demeurai frappé de stupeur, les cheveux hérissés et sans voix (Virgile).»--Je ne suis pas très versé dans l'étude de la nature humaine, suivant l'expression consacrée, et ne sais guère par quels moyens la peur agit en nous; ce qu'il y a de certain, c'est que c'est une étrange passion; aucune, disent les médecins, ne nous jette aussi précipitamment en dehors du bon sens. De fait, j'ai vu beaucoup de gens rendus insensés par la peur; même chez les plus pondérés, il est certain que lorsqu'ils y sont en proie, elle occasionne de terribles troubles d'esprit.
=Les soldats eux-mêmes en sont atteints.=--Je mets de côté les gens du commun, auxquels elle fait voir tantôt des aïeux sortis du tombeau, enveloppés de leurs suaires; tantôt des loups-garous, des lutins, des chimères; mais même chez les soldats, où elle devrait avoir moins de prise, combien de fois n'a-t-elle pas transformé à leurs yeux un troupeau de moutons en un escadron de piquiers portant cuirasse; des roseaux, des bâtons, en gendarmes, en lanciers; n'a-t-elle pas fait prendre nos ennemis pour des amis, et croix rouge pour croix blanche?--Lorsque M. de Bourbon prit Rome, le porte-enseigne de la troupe préposée à la garde du faubourg Saint-Pierre, fut saisi d'un tel effroi, à la première alarme, que passant au travers d'un trou, dans un mur en ruine, il sortit de la ville portant son enseigne et marcha droit à l'ennemi, croyant se diriger vers l'intérieur de la place. Apercevant les troupes de M. de Bourbon se ranger en bataille pour résister, croyant que c'étaient les défenseurs qui opéraient une sortie, il revient à lui, et, faisant face en arrière, rentre en ville par le même trou par lequel il était sorti et s'était avancé de plus de trois cents pas dans la campagne.--L'enseigne du capitaine * Juille ne s'en tira pas si heureusement, lorsque le comte de Bures et M. du Reu nous enlevèrent saint Paul; il fut si éperdu de frayeur, que s'élançant hors ville par l'embrasure d'un canon, son enseigne à la main, il alla donner tête baissée contre les assaillants qui le mirent en pièces. A ce même siège, se produisit un cas extraordinaire: se trouvant sur la brèche, un gentilhomme fut saisi d'une telle peur, qui l'étreignit si fort, paralysant les mouvements du cœur, qu'il en tomba raide mort, sans avoir la moindre blessure.--Pareille inconscience furibonde s'empare parfois des multitudes: dans une rencontre de Germanicus contre les Allemands, deux grosses fractions de ses troupes, postées en des points différents, prises d'effroi, s'enfuirent dans la direction l'une de l'autre et vinrent se heurter l'une contre l'autre.
=Elle a souvent des résultats tout contraires, elle nous rend immobile ou nous donne des ailes.=--La peur nous donne tantôt des ailes aux talons, comme à ces deux enseignes; tantôt elle nous cloue au sol et nous immobilise, ainsi qu'il arriva à l'empereur Théophile. Battu dans une bataille qu'il livrait aux Agarènes, il demeurait si stupéfait, si transi, qu'il ne pouvait se décider à fuir, «tant la peur s'effraie, même de ce qui pourrait lui venir en aide (Quinte Curce)»; jusqu'à ce que Manuel, un des principaux chefs de son armée, l'ayant tiraillé et secoué comme pour l'éveiller d'un profond sommeil, lui dit: «Si vous ne me suivez pas, je vous tue; car mieux vaut que vous perdiez la vie, que d'être fait prisonnier et courir risque de perdre l'empire.»
=Quelquefois elle a déterminé des actions d'éclat.=--C'est surtout quand, sous son influence, nous recouvrons la vaillance qu'elle nous a enlevée, contre ce que le devoir et l'honneur nous commandaient, que la peur manifeste son action la plus intensive. A la première bataille sérieuse que les Romains, sous le consul Sempronius, perdirent contre Annibal, une troupe de bien dix mille fantassins, saisie d'épouvante, se débandant, et dans sa lâcheté ne trouvant pas où passer ailleurs, se jeta au travers du gros des ennemis; elle fit si bien, tuant un si grand nombre de Carthaginois, qu'elle perça leur ligne, achetant une fuite honteuse au prix des mêmes efforts qu'il lui eût fallu faire pour remporter une victoire glorieuse.
=Elle domine toutes les autres passions et, plus qu'aucune autre, nous démoralise.=--La peur est la chose du monde dont j'ai le plus peur; elle dépasse par les incidents aigus qu'elle nous cause, tout autre genre d'accident. Quelle affliction peut être plus pénible et plus justifiée que celle des amis de Pompée, témoins sur son propre navire de l'horrible guet-apens dans lequel il fut assassiné? Et cependant la peur que leur causa l'approche des voiles égyptiennes étouffa en eux ce sentiment; au point qu'on a remarqué qu'ils ne songèrent qu'à presser les matelots, pour qu'ils fissent diligence et force de rames pour hâter leur fuite, jusqu'à ce qu'arrivés à Tyr, délivrés de toute crainte, ils eurent le loisir de penser à la perte qu'ils venaient de faire et donner libre cours à leurs lamentations et à leurs larmes, que la peur, plus forte que leur douleur, avait paralysées: «L'effroi, de mon cœur, chasse alors toute sagesse (Ennius).» Ceux qui ont été fortement éprouvés dans une action de guerre, qui y ont été blessés et dont les blessures sont encore saignantes, on peut encore dès le lendemain les ramener au combat; mais ceux qui ont eu une forte peur de l'ennemi, vous ne le leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui ont sérieusement sujet de craindre de perdre leurs biens, d'être exilés, subjugués, vivent dans une angoisse continue; ils en perdent le boire, le manger et aussi le repos; tandis que dans les mêmes circonstances, les pauvres, les bannis, les serfs mènent, pour la plupart, aussi joyeuse vie qu'en d'autres temps. Combien de gens, harcelés par les transes poignantes de la peur, se sont pendus, noyés, jetés dans des précipices, nous montrant bien qu'elle est encore plus importune et insupportable que la mort.
=Terreurs paniques.=--Les Grecs reconnaissent une autre sorte de peur, qui ne provient pas d'erreur de notre jugement et survient, disent-ils, sans cause apparente et uniquement par la volonté des dieux; des peuples entiers s'en voient souvent frappés, des armées entières l'éprouvent. Telle fut celle qui produisit à Carthage une si prodigieuse désolation. On n'entendait que des cris d'effroi; les habitants se précipitaient hors de leurs maisons, comme si l'alarme avait été donnée: se chargeant, se blessant, s'entretuant les uns les autres, comme s'ils eussent été l'ennemi pénétrant dans la ville. Le désordre et * le tumulte étaient partout; et, cela ne prit fin que lorsque, par des prières et des sacrifices, ils eurent apaisé la colère des dieux. C'est ce que les Grecs nomment les «terreurs paniques».
CHAPITRE XVIII.
Ce n'est qu'après la mort qu'on peut apprécier si durant la vie on a été heureux ou malheureux.
=Ce n'est qu'après notre mort, qu'on peut dire si nous avons été heureux ou non; incertitude et instabilité des choses humaines.=--«Il ne faut jamais perdre de vue le dernier jour de l'homme, et ne déclarer personne heureux, qu'il ne soit mort et réduit en cendres (Ovide).»--Les enfants connaissent sur ce sujet l'histoire du roi Crésus: Crésus, fait prisonnier par Cyrus, était condamné à mort; aux approches du supplice, il s'écria: «O Solon! Solon!» Cette exclamation rapportée à Cyrus, celui-ci s'enquit de sa signification, et Crésus lui apprit qu'à son grand détriment, il confirmait la vérité d'une maxime qu'autrefois Solon lui avait exprimée: «Que les hommes, quelles que soient les faveurs dont la Fortune les comble, ne peuvent être réputés heureux, tant qu'on n'a pas vu s'achever le dernier jour de leur vie»; et cela, en raison de l'incertitude et de l'instabilité des choses humaines, qu'un rien suffit à changer du tout au tout.--Dans ce même ordre d'idées, Agésilas répondait à quelqu'un qui trouvait un roi de Perse heureux d'être, fort jeune, maître d'un si puissant État: «Oui, mais Priam, à son âge, n'avait pas encore été atteint par le malheur.»--N'a-t-on pas vu des rois de Macédoine, successeurs d'Alexandre le Grand, aller finir à Rome, comme menuisiers et comme greffiers; des tyrans de Sicile devenir maîtres d'école à Corinthe; un conquérant de la moitié du monde, chef suprême de tant d'armées, en être réduit à ce degré d'humiliation, de devoir supplier des hommes de rien, officiers du roi d'Égypte! c'est pourtant ce que coûtèrent au grand Pompée les cinq ou six derniers mois de sa vie.--Du temps de nos pères, on a vu Ludovic Sforza, dixième duc de Milan, qui avait si longtemps agité toute l'Italie, mourir captif à Loches; et ce qui a été le pire de son malheur, après y avoir été détenu pendant dix ans.--La plus belle des reines, veuve du plus grand roi de la Chrétienté, ne vient-elle pas, indigne et barbare cruauté! de mourir par la main du bourreau?--Ces exemples existent par milliers; car, de même que les orages et les tempêtes s'acharnent jalousement contre ceux de nos plus beaux édifices, se distinguant par leur élévation, il semble qu'il y ait aussi là haut des esprits envieux des grandeurs d'ici-bas: «Tant il est vrai qu'une force secrète renverse les choses humaines et se fait un jeu de fouler aux pieds l'orgueil des faisceaux et briser les haches consulaires (Lucrèce)!» On dirait que quelquefois la Fortune guette, à point nommé, le dernier jour de notre vie, pour nous faire sentir le pouvoir qu'elle a de renverser en un moment ce qu'elle a mis de longues années à édifier, et nous amener à crier avec Laberius: «Ah! ce jour! c'est un jour en trop de ce que j'aurais du vivre (Macrobe)!»
=En quoi consiste le bonheur en ce monde.=--Aussi peut-on admettre avec raison la maxime si juste de Solon; mais, comme c'est un philosophe pour lequel les faveurs et les disgrâces de la Fortune ne comptent ni comme chose heureuse, ni comme chose malheureuse, qu'il tient la grandeur et la puissance comme des accidents à peu près sans importance dans notre vie, il est vraisemblable qu'il voyait plus loin encore, et qu'il a voulu dire par là que ce bonheur de notre existence, qui dépend de la tranquillité et du contentement d'un esprit juste, de la résolution et de la fermeté d'une âme maîtresse d'elle-même, ne doit jamais être considéré comme acquis à l'homme, qu'on ne lui ait vu jouer le dernier acte, indubitablement le plus difficile, de la comédie qu'est notre existence en ce monde.
=Le jour de notre mort est le seul qui permette d'émettre un jugement sur tous les autres jours de notre vie.=--Pour tout le reste, nous pouvons dissimuler; tenir, en philosophes, de beaux discours de pure forme; avoir la possibilité de conserver la sérénité de nos traits en présence d'accidents qui nous atteignent, sans nous frapper au cœur; mais à cette dernière scène entre la mort et nous, il n'y a plus à feindre, il faut s'expliquer nettement en bon français, et montrer ce qu'il y a de réel et de bon au fond de nous-mêmes. «Alors la nécessité nous arrache des paroles sincères, alors le masque tombe, et l'homme reste (Lucrèce).» Voilà pourquoi, à ce dernier moment, se rapportent tous les autres actes de notre vie, dont il est la pierre de touche; c'est le maître jour, celui duquel relèvent tous les autres; en ce jour, dit un ancien, se jugera tout mon passé. Je remets à la mort de prononcer sur ce qu'ont été mes actions; par elle, on verra si mes discours partent de la bouche ou du cœur.
=Il en est qui terminent par une mort honorable des existences passées dans le mal.=--Combien ont dû à la mort, la réputation d'avoir bien ou mal vécu!--Scipion, beau-père de Pompée, releva par une belle mort la mauvaise opinion qu'il avait donnée de lui, sa vie durant.--Epaminondas, auquel on demandait qui des trois il estimait le plus, de Chabrias, d'Iphicrates ou de lui-même, répondit: «Pour se prononcer, il faut d'abord voir ce que sera notre mort»; et, quant à lui, ce serait lui faire grand tort, que de le juger sans tenir compte de sa mort si honorable et si pleine de grandeur.--Dieu en agit comme il lui plaît; mais de mon temps, trois personnes des plus exécrables que j'ai connues, dont la vie n'avait été qu'une suite d'abominations et d'infamies, ont eu des morts convenables; telles sous tous rapports, qu'en aucune circonstance on ne peut désirer mieux. Il est des fins glorieuses, on peut même dire heureuses: j'ai vu la mort interrompre, à la fleur de l'âge, une existence appelée aux plus brillantes destinées et qui y marchait à grands pas; cette existence a pris fin dans des conditions telles, qu'à mon avis, la réalisation même des desseins que son ambition et son courage pouvaient légitimement lui faire concevoir, ne pouvait la porter aussi haut qu'elle l'a été du fait même de sa mort. Elle l'éleva, sans qu'il le réalisât, au but qu'il avait convoité, et cela plus glorieusement qu'il ne pouvait le désirer et l'espérer; il dépassa en mourant le haut rang et l'illustration qui avaient été l'objet de toutes ses aspirations.--Quand il s'agit de porter un jugement sur la vie d'autrui, je regarde toujours comment elle s'est terminée; quant à la mienne, je me suis surtout appliqué à ce qu'elle s'achève bien, c'est-à-dire tranquillement et sans éclat.
CHAPITRE XIX.
Philosopher, c'est apprendre à mourir.
=Qu'est-ce que philosopher?=--Cicéron dit que philosopher, n'est autre chose que se préparer à la mort. Peut-être est-ce parce que l'étude et le recueillement reportent en quelque sorte notre âme en dehors de nous, et la dégagent du corps; ce qui est un peu ce qui advient quand la mort nous atteint, et en est comme l'apprentissage; ou encore, parce que toute la sagesse et la raison humaines aboutissent finalement à ce résultat, de nous apprendre à ne pas appréhender de mourir. A dire vrai, ou notre raison est en défaut, ou son but unique doit être notre propre satisfaction, et tout son travail tendre à nous faire vivre bien et à notre aise, ainsi qu'il est dit dans les saintes Écritures.--Toutes les opinions émises, quel que soit celui qui les émet, concluent à ce que le plaisir est le but de la vie; mais elles diffèrent sur les moyens d'y atteindre. S'il n'en était pas ainsi, elles seraient écartées aussitôt que produites; car qui écouterait quelqu'un se proposant de nous démontrer que nous ne sommes en ce monde que pour peiner et souffrir? Les discussions, sur ce point, des sectes philosophiques sont toutes en paroles: «Laissons là ces subtilités (Sénèque)»; il y entre plus d'obstination et de dispositions à ergoter, qu'il ne convient à une science aussi respectable que la philosophie; mais quelque personnage que l'homme entreprenne de jouer, il y mêle toujours un peu de lui-même.
=Le plaisir est le seul but de la vie; c'est surtout par la vertu qu'on se le procure.=--Quoi qu'en disent les philosophes, même dans la pratique de la vertu, le but de nos aspirations est la volupté.--La volupté, il me plaît de répéter sans cesse à leurs oreilles ce mot qu'ils ne prononcent qu'à contre-cœur; il sert à exprimer le plaisir suprême portant au paroxysme le contentement que nous pouvons ressentir; il conviendrait mieux aux satisfactions que nous peut procurer la vertu, qu'à celles provenant de toute autre cause. La volupté qui découle de la vertu, pour être plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n'en est que plus sérieusement voluptueuse; nous la qualifions de force d'âme, nous devrions plutôt l'appeler un plaisir; cette appellation serait plus heureuse, plus juste et éveillerait des idées moins sévères.--Quant à la volupté d'ordre moins relevé (celle qui nous vient par les sens), si on croit qu'elle mérite ce beau nom, qu'on le lui maintienne, mais qu'il ne lui soit pas spécial. Plus que la vertu, elle a ses inconvénients et ses moments difficiles; outre que les sensations qu'elle nous fait éprouver sont plus éphémères, qu'il n'en demeure rien, qu'elles s'éteignent rapidement, elle a ses moments de veille, d'abstinence, de labeur; la fatigue et la santé ont action sur elle, et plus encore, les passions de toutes sortes dont elle est obsédée; de plus, elle aboutit à une satiété si pénible, qu'elle équivaut à une pénitence qui nous serait imposée. Aussi est-ce bien à tort que, diversifiant l'application de cette loi de nature qui fait que toute chose s'accroît par les résistances qui lui font obstacle, on vient dire que ces inconvénients, quand il s'agit de la volupté sensuelle, sont des stimulants qui ajoutent au plaisir que nous pouvons éprouver, et, lorsqu'il est question de la vertu, que les difficultés qu'elle présente la rendent austère et inaccessible.
=Les difficultés ajoutent aux satisfactions que nous cause la vertu.=--A l'encontre de ce qui se produit pour la volupté, ces difficultés, qui accompagnent la pratique de la vertu, anoblissent, affinent et rehaussent le plaisir divin et parfait qu'elle nous procure. Celui-là est certes bien indigne de la ressentir, qui met en balance ce qu'elle coûte et ce qu'elle rapporte; il ne sait en user et est hors d'état d'en apprécier les beautés. Ceux qui vont nous enseignant que si sa possession est agréable, sa recherche est pénible et laborieuse, que veulent-ils dire par là, si ce n'est que la vertu est toujours une chose désagréable? car quel est l'homme qui y ait jamais atteint? les plus parfaits ont dû se contenter d'y aspirer, d'en approcher, sans jamais arriver à la posséder. Mais ils se trompent, ceux qui parlent ainsi; attendu qu'il n'est pas un plaisir, parmi ceux que nous connaissons, dont la recherche ne soit déjà par elle-même une satisfaction; elle se ressent du but poursuivi et entre pour beaucoup dans l'effet qu'il nous produit et dont elle participe essentiellement. Là où règne la vertu, le bonheur et la béatitude dont elle resplendit, emplissent le corps de logis et les avenues, depuis la première porte qui y donne accès, jusqu'à la barrière qui limite l'étendue du domaine.
=Le mépris de la mort est l'un des plus grands bienfaits que nous devons à la vertu.=--Un des principaux bienfaits de la vertu est de nous inspirer le mépris de la mort, ce qui nous permet de vivre dans une douce quiétude, et fait que notre existence s'écoule agréablement et dégagée de toute préoccupation; sans ce sentiment, toute volupté est sans charme. Voilà pourquoi tous les systèmes de philosophie convergent et sont d'accord sur ce point. Bien que tous s'entendent également pour nous amener à mépriser la douleur, la pauvreté et autres accidents auxquels la vie humaine est sujette, tous n'y apportent pas le même soin, soit parce que ces accidents ne nous atteignent pas fatalement (la plupart des hommes passent leur vie, sans avoir à souffrir de la pauvreté, et il en est, comme Xénophilus le musicien qui vécut cent six ans en parfaite santé, qui ne connaissent ni la douleur, ni la maladie), soit parce qu'au pis aller, la mort peut, quand il nous plaît, mettre fin et couper court à tous nos maux. Mais elle-même est inévitable: «Nous marchons tous à la mort, notre sort s'agite dans l'urne; un peu plus tôt, un peu plus tard, le nom de chacun doit en sortir, et la barque fatale nous emporter tous dans un éternel exil (Horace).» Par conséquent, si elle nous fait peur, elle nous est un sujet continu de tourments, auxquels rien ne peut apporter de soulagement. Il n'est pas de lieu où nous en soyons à l'abri; partant, nous pouvons, comme en pays suspect, jeter nos regards de côté et d'autre, «elle est toujours menaçante, comme le rocher de Tantale (Cicéron)».--Nos parlements ordonnent souvent l'exécution des criminels sur le lieu même où le crime a été commis; pendant qu'on les mène au supplice, faites-les passer par un chemin où s'élèvent de beaux édifices, faites-leur faire aussi bonne chère qu'il vous plaira, «les mets les plus exquis ne pourront chatouiller leur palais; ni le chant des oiseaux, ni les accords de la lyre ne leur rendront le sommeil (Horace)»; pensez-vous qu'ils y seront sensibles et que le but final de leur voyage, constamment devant leurs yeux, ne gâtera pas et ne leur fera pas prendre en dégoût toutes ces délicates attentions? «Il s'inquiète du chemin, il compte les jours, il mesure sa vie sur la longueur de la route, tourmenté sans cesse par l'idée du supplice qui l'attend (Claudien).»
=La mort est le but essentiel de la vie.=--Le but de notre existence, c'est la mort; c'est l'objectif fatal auquel nous tendons; si elle nous effraie, comment pouvons-nous faire un pas en avant sans en avoir la fièvre? Le vulgaire échappe à cette obsession, en n'y pensant pas; faut-il que sa sottise soit grande pour être, à un tel degré, frappé d'aveuglement! Il faut lui faire brider son âne par la queue, «puisqu'il s'est mis dans la tête d'avancer à reculons (Lucrèce).» Ce n'est pas étonnant s'il est souvent pris au dépourvu. Les gens ont peur, rien qu'en entendant prononcer son nom; la mort! à ce seul mot, la plupart font le signe de la croix, comme s'ils entendaient évoquer le diable. Et parce qu'il en est question dans les testaments, ils ne se décident à faire le leur que lorsque le médecin les a condamnés; et Dieu sait alors en quel état d'esprit ils le font, sous l'étreinte de la douleur et de la frayeur.
=Le mot en était désagréable aux Romains.=--Parce que ce mot résonnait trop durement à leurs oreilles et leur semblait de mauvais augure, les Romains en étaient arrivés à l'adoucir et à user de périphrases. Au lieu de dire: «Il est mort», ils disaient: «Il a cessé de vivre, il a vécu»; pourvu qu'il y fût question de vie, fût-elle passée, cela leur suffisait. Nous leur avons emprunté ces euphémismes, et nous disons: «Feu maître Jean.»--Si d'aventure le dicton «terme vaut argent» était ici applicable, comme je suis né entre onze heures et midi, le dernier jour de février de l'an mil cinq cent trente-trois, comme on compte maintenant, l'année commençant en janvier, il y a exactement quinze jours que j'ai accompli ma trente-neuvième année; j'aurais donc le droit d'espérer vivre encore au moins une fois autant, et me tourmenter en songeant à une éventualité si éloignée serait folie; mais voilà, jeunes et vieux ne quittent-ils pas la vie dans les mêmes conditions? Nul n'en sort autrement que s'il ne faisait que d'y entrer; sans compter qu'il n'est homme si décrépit, si vieux, si cassé qui n'ait en tête la longévité de Mathusalem et ne pense avoir encore vingt ans de vie devant lui! Je dirai plus: qui donc, pauvre fou que tu es, a fixé la durée de ton existence? Tu t'en rapportes à ce que content les médecins, au lieu de regarder ce qui se passe et de juger par expérience. Au train dont vont d'ordinaire les choses, depuis longtemps tu ne vis que par faveur exceptionnelle; tu as déjà franchi la durée habituelle de la vie. Tu peux t'en assurer en comptant combien plus, parmi les personnes de ta connaissance, sont mortes avant cet âge, qu'il n'y en a qui l'ont atteint. Relève les noms de ceux qui, par l'éclat de leur vie, ont acquis une certaine renommée; je parie en trouver parmi eux davantage qui sont morts avant trente-cinq ans, qu'après. C'est faire acte de raison et de piété que de prendre exemple sur l'humanité de Jésus-Christ; or, sa vie sur la terre a pris fin à trente-trois ans. Le plus grand homme du monde, homme et non Dieu, Alexandre, est aussi mort à cet âge.
=La mort nous surprend inopinément de bien des façons.=--Que de façons diverses la mort a de nous surprendre: «L'homme ne peut jamais arriver à prévoir tous les dangers qui le menacent à chaque heure (Horace).» Je laisse de côté les maladies, les fièvres, les pleurésies: Qui eût jamais pensé qu'un duc de Bretagne périrait étouffé dans une foule, comme il arriva à l'un d'eux, lors de l'entrée à Lyon du pape Clément, mon compatriote! N'avons-nous pas vu un de nos rois, tué en se jouant? un autre, de ses ancêtres, ne l'a-t-il pas été du choc d'un pourceau? Eschyle, averti par l'oracle qu'il périrait écrasé par la chute d'une maison, a beau coucher sur une aire à dépiquer le blé, il est assommé par la chute d'une tortue échappée, dans les airs, des serres d'un aigle. Tel autre est mort d'avoir avalé un grain de raisin; un empereur, d'une écorchure qu'il s'est faite avec son peigne, en procédant à sa toilette; Emilius Lepidus, d'avoir heurté du pied le seuil de sa porte; Aufidius, de s'être choqué la tête contre la porte, en entrant dans la chambre du conseil. Et combien entre les cuisses des femmes: le préteur Cornélius Gallus; Tigellinus, capitaine du guet à Rome; Ludovic, fils de Guy de Gonzague, marquis de Mantoue; et, ce qui est d'un plus mauvais exemple, Speusippus, un philosophe platonicien; et même un pape de notre époque. Le pauvre Bebius, qui était juge, tandis qu'il ajourne une cause à huitaine, meurt subitement; son heure à lui était venue. Le médecin Caïus Julius soignant les yeux d'un malade, la mort clôt à jamais les siens. Et s'il faut me mêler à cette énumération: un de mes frères, le capitaine Saint-Martin, âgé de vingt-trois ans, qui déjà avait donné assez de preuves de sa valeur, atteint, en jouant à la paume, au-dessous de l'oreille droite par une balle, qui ne laisse trace ni de contusion, ni de blessure, ne s'assied pas, n'interrompt même pas son jeu; et cependant cinq ou six heures après, il est frappé d'apoplexie, causée par le coup qu'il a reçu.
Ces exemples sont si fréquents, se répètent si souvent sous nos yeux, qu'il ne semble pas possible d'éviter que notre pensée ne se reporte vers la mort, ni de nier qu'à chaque instant elle nous menace. Qu'importe, direz-vous, ce qui peut arriver, si nous ne nous en mettons point en peine? C'est aussi mon avis, et s'il est un moyen de se mettre à l'abri de ses coups, fût-ce sous la peau d'un veau, je ne suis pas homme à n'en pas user; car il me suffit de vivre commodément, et ce qui peut le mieux faire qu'il en soit ainsi, je le pratique, si peu glorieux ou exemplaire que ce puisse être: «Je préfère passer pour un fou, un impertinent, si mon erreur me plaît ou que je ne m'en aperçoive pas, plutôt que d'être sage et d'en souffrir (Horace).»
=Il faut toujours être prêt à mourir.=--Mais c'est folie que d'espérer se dérober de la sorte à cette idée. On va, on vient, on trotte, on danse; de la mort, pas de nouvelles, que tout cela est beau. Mais aussi quand elle s'abat sur nous, sur nos femmes, nos enfants ou sur nos amis, que le coup soit soudain ou attendu, quels tourments, quels cris, quelle rage, quel désespoir! Vîtes-vous jamais personne si humilié, si changé, si confus? Il faut s'en préoccuper plus à l'avance; sans quoi une telle nonchalance qui nous rapproche de la bête, alors même qu'elle pourrait se concilier en nous avec le bon sens, ce que je considère comme absolument impossible, nous fait payer trop cher les illusions dont elle nous berce. Si la mort était un ennemi qu'on puisse éviter, je conseillerais d'en agir vis-à-vis d'elle, comme un lâche devant le danger; mais, puisque cela ne se peut, qu'elle atteint immanquablement les fuyards, qu'ils soient poltrons ou honnêtes gens: «Elle poursuit l'homme dans sa fuite et n'épargne pas davantage la timide jeunesse qui cherche à lui échapper (Horace)», que nulle cuirasse, si bien trempée soit-elle, ne peut nous protéger: «Couvrez-vous de fer et d'airain, la mort vous frappera encore sous votre armure (Properce)», apprenons à l'attendre de pied ferme et à lutter contre elle.
=Que l'idée de la mort soit souvent présente à notre esprit.=--Pour commencer, ne lui laissons pas le plus grand avantage qu'elle ait sur nous; et pour cela, agissons absolument à l'inverse de ce qui se fait d'ordinaire; enlevons-lui son caractère étrange; n'en fuyons pas l'idée, accoutumons-nous-y, ne pensons à rien plus souvent qu'à la mort; ayons-la, à tout instant, présente à notre pensée et sous toutes les formes. Quand un cheval bronche, qu'une tuile tombe, à la moindre piqûre d'épingle, redisons-nous: «Eh! si c'était la mort,» et faisons effort pour réagir contre l'appréhension que cette réflexion peut amener. Au milieu des fêtes et des réjouissances, souvenons-nous sans cesse que nous sommes mortels et ne nous laissons si fort entraîner au plaisir que, de temps à autre, il ne nous revienne à la mémoire que de mille façons notre allégresse peut aboutir à la mort, et en combien de circonstances elle peut inopinément survenir. C'est ce que faisaient les Égyptiens, lorsque au milieu de leurs festins, alors qu'ils étaient tout aux plaisirs de la table, on apportait un squelette humain, pour rappeler aux convives la fragilité de leur vie: «Imagine-toi que chaque jour est ton jour suprême, et tu accepteras avec reconnaissance celui que tu n'espérais plus (Horace).»
Nous ne savons où la mort nous attend, attendons-la partout. Méditer sur la mort, c'est méditer sur la liberté; qui a appris à mourir, a désappris la servitude; aucun mal ne peut, dans le cours de la vie, atteindre celui qui comprend bien que la privation de la vie n'est pas un mal; savoir mourir, nous affranchit de toute sujétion et de toute contrainte. Paul Emile, allant recevoir les honneurs du triomphe, répondait au messager que lui envoyait ce malheureux roi de Macédoine, son prisonnier, pour supplier de ne pas l'y traîner à sa suite: «Qu'il s'adresse sa requête à lui-même.»
A la vérité, en toutes choses, il est difficile que l'art et l'industrie progressent dans les œuvres qu'ils produisent, si la nature ne s'y prête. Je ne suis pas mélancolique, je suis rêveur; il n'est rien sur quoi mon imagination se soit plus souvent reportée que sur cette idée de la mort, et cela depuis toujours, même à l'époque de ma vie où j'étais le plus enclin aux plaisirs, «alors que j'étais à la fleur de l'âge (Catulle)». En compagnie des dames, en pleine fête, en me voyant pensif, on s'imaginait que j'étais préoccupé de quelque sujet de jalousie, ou par l'attente de quelque bonne fortune; tandis que ma pensée se reportait vers je ne sais plus qui, lequel, quelques jours avant, au sortir d'une fête semblable où, tout comme moi, il était tout entier à l'oisiveté, à l'amour et au bon temps, avait été pris d'un accès de fièvre chaude et en était mort; et je songeais qu'autant m'en pendait à l'oreille: «Bientôt le temps présent ne sera plus, et nous ne pourrons le rappeler (Lucrèce)»; mais pas plus qu'autre pensée d'ordre quelconque, celle-ci ne se décelait sur mon visage.
Il est impossible qu'au début, cette idée ne nous cause pas une impression pénible; mais en y revenant, en l'envisageant en tous sens, à la longue, on finit sans doute par s'y accoutumer; autrement j'en eusse été continuellement agité et effrayé, car jamais personne plus que moi n'a été autant en défiance du fond que nous pouvons faire sur la vie et ne compte moins sur sa durée. Ma santé, qui jusqu'à présent a été excellente, à peine troublée par quelques indispositions, ne me donne pas plus l'espérance d'une grande longévité, que les maladies ne me font craindre d'en voir interrompre le cours; à chaque minute il me semble que je touche à ma dernière heure, et je me répète sans cesse: «Ce qui arrivera fatalement un jour, peut arriver aujourd'hui.» En fait, les hasards comme les dangers auxquels nous sommes exposés, ne nous rapprochent guère, ne nous rapprochent pour ainsi dire pas de notre fin; car pour un qui est imminent, combien de millions d'autres sont suspendus sur nos têtes. Songeons-y, et nous reconnaîtrons que, bien portants ou malades, en mer comme dans nos propres demeures, dans les combats comme dans le repos le plus absolu, la mort est toujours près de nous: «Aucun homme n'est plus fragile qu'un autre, aucun plus assuré du lendemain (Sénèque).»
Pour ce que je puis avoir à faire avant de mourir, je crains toujours que le temps ne vienne à me manquer, cela ne demanderait-il qu'une heure. Quelqu'un, l'autre jour, feuilletant mes tablettes, y trouva mention de quelque chose que je voulais qui soit fait après ma mort. Je dis à cette personne, ce qui était vrai, que lorsque j'inscrivais cette note, je n'étais qu'à une lieue de ma demeure; et que, quoique bien portant et alerte, je m'étais hâté de l'écrire, parce que je n'étais pas certain de ne pas mourir avant de rentrer chez moi. La venue de la mort ne sera pas chose qui me surprendra; j'y suis, à toute heure, préparé autant que je puis l'être; elle est continuellement mêlée à mes pensées et s'y grave. Autant qu'il est en nous, il faut toujours être botté et prêt à nous mettre en route; et surtout, n'avoir plus, pour ce moment, d'affaires à régler qu'avec soi-même: «Pourquoi, dans une vie si courte, former tant de projets? (Horace).» Ce règlement avec nous-mêmes, au moment du départ, nous donnera assez de soucis, sans que nous nous en embarrassions d'autres.
Obligés de quitter ce monde, l'un se plaint, plus que de la mort elle-même, de ce qu'elle l'interrompt dans le cours d'une belle victoire; l'autre, qu'avant, il n'a pu marier sa fille ou établir ses enfants; l'un regrette de laisser sa femme, l'autre son fils, ce qui était ce à quoi ils tenaient le plus au monde. Je suis à cette heure, Dieu merci, en tel état que je puis disparaître quand il lui plaira, sans que je regrette quoi que ce soit *, si ce n'est la vie elle-même, si sa perte doit m'être pénible; je suis en règle en toutes choses, mes adieux à chacun seront bientôt faits, je n'aurai plus à prendre congé que de moi-même. Jamais homme n'a été mieux préparé à quitter la vie à point nommé et sans moins d'arrière-pensée; nul n'en a été plus complètement détaché, que je m'attends à l'être. Plus on se désintéresse de ce qui se passera après nous, mieux cela vaut: «Malheur, malheur! disent les uns, un seul jour néfaste suffit pour empoisonner tous les bonheurs de la vie (Lucrèce).»--«Je n'achèverai donc pas mon œuvre, dit l'architecte, je laisserai donc imparfaits ces superbes remparts (Virgile).» Il ne faut rien entreprendre de si longue haleine, ou tout au moins n'y pas apporter un trop ardent désir de le mener à terme.
Nous sommes nés pour agir: «Je veux que la mort me surprenne au milieu de mon travail (Ovide).» Agissons donc, et autant que nous le pouvons; prolongeons nos travaux tant que dure notre vie. Je veux, quant à moi, que la mort me trouve plantant mes choux, indifférent à sa venue, et plus encore à l'obligation dans laquelle elle me mettra de laisser mon jardinage inachevé.--J'ai vu mourir quelqu'un qui, étant à la dernière extrémité, ne cessait de se plaindre de ce que sa mort interrompait, alors qu'il n'en était qu'au quinzième ou au seizième de nos rois, une histoire qu'il était occupé à écrire: «Ils ne songent pas que la mort nous enlève le regret des choses les plus chères (Lucrèce).»
Il ne faut pas s'embarrasser de ces préoccupations vulgaires et importunes. Si on a planté nos cimetières près des temples et des lieux les plus fréquentés de la ville, c'est, disait Lycurgue, pour habituer le bas peuple, les femmes, les enfants, à ne pas s'affaroucher de la vue d'un homme mort; et que ce continuel spectacle d'ossements, de tombeaux, de convois funèbres, nous avertisse de ce qui nous attend: «C'était jadis la coutume d'égayer les festins par le meurtre et d'y donner en spectacle des combats de gladiateurs; ceux-ci tombaient souvent parmi les coupes et inondaient de sang les tables du banquet (Silius Italicus).»
Les Égyptiens, pendant leurs festins, faisaient apparaître aux yeux des convives une image de la mort de grande dimension, tandis qu'une voix leur criait: «Bois, réjouis-toi, car tu seras ainsi quand tu seras mort!» Chez moi aussi, il est passé à l'état d'habitude non seulement d'avoir constamment présente à la pensée cette idée de la mort, mais encore d'en parler continuellement. Il n'est rien dont je m'informe davantage que de la mort des gens: «Quelles paroles ont-ils prononcées; quelle figure, quelle attitude avaient-ils?» Dans les histoires que je lis, les passages y relatifs sont ceux qui captivent le plus mon attention; le goût particulier que j'en ai se manifeste, dans cet ouvrage, par la nature des sujets dont je fais choix. Si j'étais auteur, je ferais un relevé des morts qui m'ont frappé, avec un commentaire des circonstances dans lesquelles elles se sont produites; qui apprendrait aux hommes à mourir, leur apprendrait à vivre. Dicearchus donne ce titre à un livre qu'il a écrit, mais dans lequel il poursuit un but tout autre et moins utile que le mien.
=Intérêt que nous avons à y reporter fréquemment notre pensée.=--On me dira que dans sa réalité, la mort est bien autre chose que tout ce qu'on en peut concevoir; qu'on a beau s'y préparer, ce ne sert de rien quand on en vient là. Laissons dire, il est hors de doute que cette préparation a de grands avantages; et puis, n'est-ce rien que d'aller jusque-là sans appréhension, ni fièvre? Il y a plus, la nature elle-même nous vient en aide en cette occurrence et nous donne le courage qui pourrait nous manquer. Si notre mort est subite et violente, nous n'avons pas le temps de l'appréhender; si elle est autre, au fur et à mesure que la maladie empire, nous en venons tout naturellement à tenir de moins en moins à la vie. J'ai beaucoup plus de peine à me faire à l'idée de mourir, quand je suis en bonne santé, que lorsque j'ai la fièvre. Quand je ne suis pas bien portant, les agréments de la vie, dont je ne suis plus autant à même d'user ni de jouir, ont moins de prix, et la mort m'apparaît moins effrayante; j'en conclus que plus je me détacherai de la vie, plus j'approcherai de la mort et plus facilement je me ferai au passage de l'une à l'autre.
Ainsi que le dit César, et comme je l'ai constaté en plusieurs autres circonstances, les choses nous font plus d'effet de loin que de près; c'est ainsi que je redoute beaucoup plus les maladies lorsque je suis en parfaite santé que lorsque je suis aux prises avec elles. Bien portant, le bien-être que j'éprouve, le plaisir, la force établissent une telle disproportion avec l'état dans lequel je tombe quand je suis malade, que mon imagination accroît de moitié les incommodités que j'en conçois et me les montre plus lourdes que lorsque j'ai réellement à en souffrir. J'espère qu'il en sera de même de la mort.
Les fluctuations auxquelles notre santé est sujette, l'affaiblissement graduel que nous subissons, sont des moyens que la nature emploie pour nous dissimuler à nous-mêmes l'approche de notre fin et notre dépérissement. Que reste-t-il à un vieillard de la vigueur de sa jeunesse et de sa vie passée? «Ha! qu'il reste peu de chose de la vie aux vieillards (Pseudo-Gallus)!»--César, auquel un soldat de sa garde, vieux et cassé, venait, en pleine rue, demander l'autorisation de se tuer, considérant sa mine si décrépite, lui répondit en plaisantant: «Tu penses donc être encore en vie.»
Nous ne serions pas capables, je crois, de supporter un tel changement, si nous venions à tomber tout d'un coup en pareil état. Mais la nature, nous conduisant comme par la main, nous y amène par une pente douce, presque insensible, peu à peu et par degré, nous familiarise avec lui; si bien que, sans secousse, notre jeunesse s'éteint sans que nous nous apercevions de cette fin, en vérité plus pénible que celle de notre être tout entier, quand il lui faut quitter une vie devenue languissante, ainsi qu'il arrive quand nous mourons de vieillesse. Le saut qu'il nous faut faire pour passer d'une existence misérable à la fin de cette existence n'est pas si sensible que celui qui sépare une vie douce et épanouie, d'une vie pénible et douloureuse. Le corps à demi ployé a moins de force pour porter un fardeau; il en est de même de l'âme qu'il est nécessaire de dresser et de mettre en état de résister à l'accablement que lui cause l'appréhension de la mort. Comme il est impossible qu'elle trouve le calme quand elle est sous le coup de cette crainte, si elle parvenait à la surmonter complètement, ce qui est au-dessus des forces humaines, elle serait assurée que l'inquiétude, l'anxiété, la peur, tout ce qui peut le plus nous affecter, n'auraient aucune prise sur elle: «Ni le visage cruel d'un tyran, ni la tempête déchaînée qui bouleverse l'Adriatique, rien ne peut ébranler sa fermeté; rien, pas même Jupiter lançant ses foudres (Horace).» L'âme deviendrait alors maîtresse de ses passions, comme de ses désirs les plus ardents; ni l'indigence, ni la honte, ni la pauvreté, aucune adversité ne sauraient l'atteindre; efforçons-nous donc, dans la mesure du possible, d'en arriver là. C'est en cela que consiste la véritable et souveraine liberté qui nous met à même de défier la violence et l'injustice, de braver la prison et les fers: «Je te chargerai de chaînes aux pieds et aux mains, je te livrerai à un geôlier cruel.--Un dieu me délivrera, dès que je le voudrai.--Ce dieu, je pense, c'est la mort, la mort est le dernier terme de toutes choses (Horace).»
=Le mépris de la vie est le fondement le plus assuré de la religion.=--Notre religion n'a pas, chez l'homme, de base plus assurée que le mépris de la vie; non seulement la raison nous y amène, car pourquoi appréhenderions-nous de perdre une chose qu'une fois perdue, nous ne sommes plus en état de pouvoir regretter? Et, puisque la mort nous menace sans cesse sous tant de formes, n'est-il pas plus désagréable d'être toujours à les redouter toutes que d'être, par avance, résigné quand une bonne fois elle se présente? Pourquoi avoir souci de sa venue, puisqu'elle est inévitable?--A quelqu'un disant à Socrate: «Les trente tyrans t'ont condamné à mort», le philosophe répondit: «Eux, le sont par la nature.»--Quelle sottise de nous affliger au moment même où nous allons être délivrés de tous maux.--Notre venue en ce monde a été pour nous la venue de toutes choses; notre mort sera de même pour nous la mort de tout. Regretter de n'être plus dans cent ans, est aussi fou que si nous regrettions de n'être pas né cent ans plus tôt. Mourir, c'est renaître à une autre vie; nous sommes nés dans les larmes, il nous en a coûté d'entrer dans la vie actuelle; en passant à une vie nouvelle, nous nous dépouillons de ce que nous avons été dans celle qui l'a précédée.--Une chose qui ne peut arriver qu'une fois ne peut être d'une gravité excessive; est-il raisonnable d'appréhender si longtemps à l'avance un accident de si courte durée?--Par le fait de la mort vivre longtemps ou peu, c'est tout un, parce que ce qui n'est plus n'est ni long, ni court.--Aristote dit qu'il y a sur la rivière Hypanis des insectes qui ne vivent qu'un jour: ceux qui meurent à huit heures du matin, meurent jeunes; ceux qui meurent à cinq heures du soir, meurent de vieillesse. Qui de nous ne trouverait plaisant qu'une si minime différence dans la durée de ces existences si éphémères, puisse les faire taxer d'heureuses? Pareille appréciation sur la durée de l'existence humaine est aussi ridicule, si nous la comparons à l'éternité, ou encore à celle des montagnes, des rivières, des étoiles, des arbres et même à celle de certains animaux.
=La mort fait partie de l'ordre universel des choses.=--Quoi qu'il en soit, il en est ainsi du fait même de la Nature: «Sortez de ce monde, nous dit-elle, comme vous y êtes entrés. Vous êtes passés de la mort à la vie, sans que ce soit un effet de votre volonté et sans en être effrayés; faites de même pour passer de la vie à la mort; votre mort rentre dans l'organisation même de l'univers, c'est un fait qui a sa place marquée dans le cours des siècles: «Les mortels se prêtent mutuellement la vie...; c'est le flambeau qu'on se passe de main en main comme aux courses sacrées (Lucrèce).» Croyez-vous que, pour vous, je vais changer cet admirable agencement? Mourir est la condition même de votre création; la mort est partie intégrante de vous-même, sans cesse vous allez vous dérobant à vous-même. L'existence dont vous jouissez, tient à la fois de la vie et de la mort; du jour de votre naissance, vous vous acheminez tout à la fois et dans la vie et vers la mort. «La première heure de votre vie, est une heure de moins que vous avez à vivre (Sénèque).»--«Naître, c'est commencer de mourir; le dernier moment de notre vie, est la conséquence du premier (Manilius).» Tout le temps que vous vivez, vous le dérobez à la vie et la diminuez d'autant. Votre vie a pour effet continu de vous conduire à la mort. Alors que vous êtes en vie, vous êtes constamment sous le coup de la mort, puisqu'une fois mort, vous n'êtes plus en vie; ou, si vous le préférez, la mort succède à la vie, donc votre vie durant, vous êtes moribond; et la mort, quand elle prépare son œuvre, a une action autrement dure, énergique, considérable, que lorsqu'elle l'a accompli.
=La vie n'est en soi ni un bien, ni un mal.=--«Si vous avez su user de la vie, en ayant joui autant qu'il se pouvait, allez-vous-en et déclarez-vous satisfait: «Pourquoi ne pas sortir du banquet de la vie, comme un convive rassasié (Lucrèce)?» Si vous n'avez pas su en user, si elle vous a été inutile, que vous importe de la perdre; si elle se continuait, à quoi l'emploieriez-vous bien? «A quoi bon prolonger des jours, dont on ne saurait faire meilleur usage que par le passé (Lucrèce)!» La vie, par elle-même, n'est ni un bien, ni un mal; elle devient un bien ou un mal, suivant ce que vous en agissez.--Si vous avez vécu un seul jour, vous avez tout vu, chaque jour étant la répétition de tous les autres. La lumière est une, la nuit est une; ce soleil, cette lune, ces étoiles, cet ensemble dont vous avez joui, sont les mêmes que du temps de vos aïeux; ce sont les mêmes que connaîtront vos arrière-neveux: «Vos neveux ne verront rien de plus que ce qu'ont vu leurs pères (Manilius).»--Tout au plus peut-on dire que la totalité des actes divers que comporte la comédie à laquelle je vous ai convié, s'accomplit dans le cours d'une année, dont les quatre saisons, si vous y avez prêté attention, embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité et la vieillesse de tout ce qui existe. Cette marche est constante, le jeu n'en varie jamais; sans autre malice, sans cesse il se renouvelle; et il en sera toujours ainsi: «Nous tournons toujours dans le même cercle (Lucrèce)»; «et l'année recommence sans cesse la route qu'elle a parcourue (Virgile).» Il n'entre pas dans mes projets d'innover pour vous un autre ordre de choses: «Je ne puis rien imaginer, rien inventer de nouveau pour vous plaire; c'est, ce sera toujours la répétition des mêmes tableaux (Lucrèce).»--Faites place à d'autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'égalité est la première condition de l'équité. Qui peut se plaindre d'une mesure qui s'étend à tous? Vous avez beau prolonger votre vie; quoi que vous fassiez, vous ne réduirez en rien le temps durant lequel vous serez mort; si longue qu'elle soit, votre vie n'est rien, et cet état qui lui succédera, que vous semblez si fort redouter, aura la même durée que si vous étiez mort en nourrice: «Vivez autant de siècles que vous voudrez, la mort n'en sera pas moins éternelle (Lucrèce).»
«En cet état où je vous mettrai, vous n'aurez pas sujet d'être mécontent: «Ignorez-vous qu'il ne vous survivra pas un autre vous-même qui, vivant, puisse vous pleurer mort et gémir sur votre cadavre (Lucrèce)?» et cette vie que vous regrettez tant, vous ne la désirerez plus: «Nous n'aurons plus alors à nous inquiéter ni de nous-mêmes, ni de la vie..., et nous n'aurons aucun regret de l'existence (Lucrèce).»
«La mort est moins que rien, si tant est que cela puisse être: La mort est moins à craindre que rien, s'il existe quelque chose qui soit moins que rien (Lucrèce).» Mort ou vivant vous lui échappez: vivant, parce que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus. Bien plus, nul ne meurt avant son heure. Le temps que vous ne vivez plus, ne vous appartient pas plus que celui qui a précédé votre naissance; vous êtes étranger à l'un comme à l'autre: «Considérez en effet que les siècles sans nombre, déjà écoulés, sont pour nous comme s'ils n'avaient jamais été (Lucrèce).»
«Quelle que soit la durée de votre vie, elle forme un tout complet. Elle est utile, non par sa durée, mais par l'usage qui en est fait. Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. Songez-y pendant que vous le pouvez, il dépend de vous et non du nombre de vos années que vous ayez assez vécu. Pensiez-vous donc ne jamais arriver au point vers lequel vous n'avez jamais cessé de marcher. Existe-t-il un chemin qui ne prenne fin? Si avoir des compagnons peut être pour vous de quelque soulagement, le monde tout entier ne va-t-il pas du même train que vous? «Les races futures vous suivront à leur tour (Lucrèce).»
«Tout obéit à la même impulsion que celle à laquelle vous obéissez. Y a-t-il quelque chose qui ne vieillisse pas, comme vous-même vieillissez? Des milliers d'hommes, des milliers d'animaux, des milliers de créatures autres, meurent au même instant où vous mourez vous-mêmes: «Il n'est pas une seule nuit, pas un jour, où l'on n'entende, mêlés aux vagissements du nouveau-né, les cris de douleur poussés autour d'un cercueil (Lucrèce).»
«Pourquoi essayer de reculer, puisque vous ne pouvez revenir en arrière? Vous en avez vu qui se sont bien trouvés de mourir, échappant par là à de grandes misères; avez-vous vu quelqu'un qui s'en soit mal trouvé? et n'est-ce pas une bien grande niaiserie que de condamner une chose que vous ne connaissez ni par vous-mêmes, ni par d'autres?--Pourquoi te plaindre de moi et de la destinée? Te faisons-nous tort? Est-ce à toi de nous gouverner, ou est-ce toi qui relèves de nous? Si peu avancé en âge que tu sois, ta vie est arrivée à son terme; un homme de petite taille est aussi complet qu'un homme de haute taille; ni la taille de l'homme, ni sa vie, n'ont de mesure déterminée.
=L'immortalité n'est pas désirable.=--«Chiron refusa l'immortalité, lorsque Saturne son père, le dieu même du temps et de la durée, lui en eut révélé les conditions. Imaginez-vous combien, en vérité, une vie sans fin serait moins tolérable et beaucoup plus pénible pour l'homme que celle que je lui ai donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privés.
=Pourquoi la mort est mêlée d'amertume.=--«C'est à dessein que j'y ai mêlé quelque peu d'amertume, pour empêcher qu'en raison de la commodité de son usage, vous ne la recherchiez avec trop d'avidité et en dépassant la mesure. Pour vous amener à cette modération que je réclame de vous, de ne pas abréger la vie et de ne pas chercher à esquiver la mort, j'ai tempéré l'une et l'autre par les sensations plus ou moins douces, plus ou moins pénibles, qu'elles sont à même de vous procurer.
«J'ai appris à Thalès, le premier de vos sages, que vivre et mourir sont choses également indifférentes; ce qui l'amena à répondre très sagement à quelqu'un qui lui demandait pourquoi alors il ne se donnait pas la mort: «Parce que cela m'est indifférent.»--L'eau, la terre, l'air, le feu et tout ce qui constitue mon domaine et contribue à ta vie, n'y contribuent pas plus qu'ils ne contribuent à ta mort. Pourquoi redoutes-tu ton dernier jour? Il ne te livre pas plus à la mort que ne l'a fait chacun de ceux qui l'ont précédé. Le dernier pas que nous faisons n'est pas celui qui cause notre fatigue, il ne fait que la déterminer. Tous les jours mènent à la mort, le dernier seul y arrive.» Voilà les sages avertissements que nous donne la Nature, notre mère.
=Pourquoi la mort nous paraît autre à la guerre que dans nos foyers; pourquoi elle est accueillie avec plus de calme par les gens du commun que par les personnes des classes plus élevées.=--Je me suis souvent demandé d'où vient qu'à la guerre, la perspective, la vue de la mort, qu'il s'agisse de nous ou des autres, nous impressionnent, sans comparaison, beaucoup moins que dans nos demeures; s'il en était autrement, une armée ne se composerait que de médecins et de gens continuellement en pleurs. Je m'étonne également que la mort étant la même pour tous, elle soit cependant accueillie avec plus de calme par les gens de la campagne et de basse extraction que par les autres. Je crois en vérité que ces figures de circonstance et cet appareil lugubre dont nous l'entourons, nous impressionnent plus qu'elle-même. Quand elle approche, c'est une transformation complète de notre vie journalière: mères, femmes, enfants, crient à qui mieux mieux; quantité de personnes font visite, consternées et transies; les gens de la maison sont là, pâles et éplorés; l'obscurité règne dans la chambre; des cierges sont allumés; à notre chevet, se tiennent prêtres et médecins; en somme tout, autour de nous, est disposé pour inspirer l'horreur et l'effroi; nous n'avons pas encore rendu le dernier soupir, que déjà nous sommes ensevelis et enterrés. Les enfants ont peur, même des personnes qu'ils affectionnent, quand elles leur apparaissent masquées, c'est ce qui nous arrive à cette heure; enlevons les masques aux choses comme aux personnes, et dessous nous y verrons tout simplement la mort; la même, au sein de laquelle s'en sont allés hier, sans plus en avoir peur, tel valet ou telle petite femme de chambre. C'est une mort heureuse, que celle qui nous surprend sans donner le temps à de pareils apprêts.
CHAPITRE XX.
De la force de l'imagination.
=Des effets de l'imagination.=--«Une imagination fortement préoccupée d'un événement, peut l'amener (Sénèque)», disent les gens d'expérience.
Je suis de ceux sur lesquels l'imagination a beaucoup d'empire; chacun l'éprouve plus ou moins, mais il en est chez lesquels son action est prépondérante; je suis de ceux-là, elle s'impose à moi; aussi je m'efforce de lui échapper, faute de pouvoir lui résister. Je passerais volontiers ma vie en compagnie de personnes bien portantes et d'humeur gaie; la vue des angoisses des autres agit matériellement sur moi d'une façon pénible, et souvent j'ai souffert de sentir qu'un autre souffrait. Quelqu'un qui tousse continuellement, amène cette même irritation dans mes poumons et dans mes bronches. Je suis moins porté à visiter les malades auxquels, par devoir, je porte intérêt, que ceux près desquels je suis appelé sans m'y attendre et pour lesquels je n'ai pas grande considération. Je me pénètre d'une maladie sur laquelle je porte particulièrement mon attention, et en prends le germe. Je ne trouve pas étonnant qu'à ceux qui laissent faire leur imagination, elle puisse, s'ils n'y prennent garde, communiquer la fièvre et même amener la mort.--Simon Thomas était un grand médecin en son temps. Il me souvient que me rencontrant un jour avec lui, à Toulouse, chez un vieillard qui avait de la fortune et était malade de la poitrine, Simon Thomas, dans sa consultation, lui dit qu'entre autres moyens de guérison, il lui conseillait de chercher à faire que je me plaise en sa compagnie, et qu'en s'appliquant à contempler la fraîcheur de mon visage, en concentrant sa pensée sur l'allégresse et la vigueur qui rayonnaient de tout mon être alors en pleine adolescence, qu'en imprégnant tous ses sens de cette exubérance de santé qui était en moi, il pourrait en améliorer son état habituel; il omettait de dire que, par contre, le mien pourrait bien aussi s'en fâcheusement ressentir.--Gallus Vibius s'appliqua si fort à étudier les causes et les effets de la folie, qu'il en perdit la raison et ne put la recouvrer; en voici un qui pouvait se vanter d'être devenu fou par excès de sagesse.--Chez quelques condamnés, la frayeur devance l'action du bourreau, témoin celui auquel, sur l'échafaud, on débanda les yeux pour lui donner lecture de sa grâce et qui était déjà mort foudroyé, par le seul effet de son imagination. Son action suffit pour nous mettre en nage, nous donner le frisson, nous faire pâlir, rougir; sur notre lit de plume, notre corps s'agite sous ses excitations, au point de parfois nous faire rendre l'âme; et la bouillante jeunesse s'en échauffe à tel point qu'il lui arrive, pendant le sommeil, d'aller, sous l'influence d'un rêve, jusqu'à assouvir ses amoureux désirs.
=Des émotions violentes peuvent occasionner des modifications radicales dans notre organisme.=--Bien qu'il ne soit pas rare de voir, pendant la nuit, les cornes pousser à tel qui n'en avait pas en se couchant, le cas de Cippus, roi d'Italie, est particulièrement remarquable. Il avait assisté dans la journée à un combat de taureaux et s'y était si vivement intéressé que, toute la nuit, il avait rêvé qu'il lui venait des cornes sur la tête, ce qui, par la force de l'imagination, se produisit effectivement.--L'amour filial donna au fils de Crésus la voix que la nature lui avait refusée.--Antiochus contracta la fièvre, par suite de l'impression excessive que lui avait fait éprouver la beauté de Stratonice.--Pline dit avoir vu Lucius Cossitius de femme changé en homme, le jour de ses noces.--Pontanus et d'autres rapportent de pareilles métamorphoses advenues en Italie, dans les siècles passés; et, par suite d'un violent désir, conçu par lui et par sa mère, «Iphis paya garçon, les vœux qu'il avait faits étant fille (Ovide)».
Étant de passage à Vitry le Français, il me fut donné de voir un homme qui, en raison du fait, avait reçu de l'évêque de Soissons le nom de Germain, et que tous les gens de la localité avaient connu et vu fille, jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, sous le nom de Marie. A l'époque où je le vis, il était déjà âgé, portait une forte barbe et n'était pas marié; il expliquait son cas, par un effort qu'il s'était donné en sautant, qui avait déterminé dans ses organes génitaux une transformation qui avait changé son sexe. On chante encore dans ce pays une chanson où les filles s'avertissent de ne pas faire de trop grandes enjambées, de peur de devenir garçon, comme Marie Germain.--Ce n'est pas là du reste un fait extraordinaire; ce genre d'accident se rencontre assez fréquemment. On peut pourtant observer que si, en pareil cas, l'imagination y est pour quelque chose, c'est un point sur lequel elle est surexcitée avec une telle continuité et une telle violence, que pour ne pas avoir à retomber si souvent dans cette pensée obsédante, dans ce désir effréné, la nature aurait meilleur compte de doter, une fois pour toutes, les filles d'un organe masculin.
=L'imagination peut produire des extases, des visions, des défaillances considérées jadis comme le fait d'enchantements.=--Il en est qui attribuent à un effet de l'imagination les stigmates du roi Dagobert et de saint François.--On dit que sous cette même influence, le corps humain peut se soulever de la place qu'il occupe.--Celsus raconte qu'un prêtre parvenait à produire en lui-même une telle extase que, durant un assez long temps, le cours de sa respiration en était arrêté et son corps insensible.--Saint Augustin en cite un autre, auquel il suffisait de faire entendre des cris lamentables et plaintifs, pour le voir tout à coup tomber en faiblesse et perdre le sentiment, au point qu'on avait beau le secouer, hurler, le pincer, le brûler, il ne ressentait rien, tant qu'il n'avait pas repris connaissance. Revenu à lui, il disait avoir entendu des voix semblant venir de loin, et s'apercevait alors seulement de ses brûlures et de ses meurtrissures; comme pendant tout ce temps il était demeuré sans pouls ni haleine, cela indiquait bien que cette insensibilité n'était pas, de sa part, le fait d'une volonté arrêtée.--Il est vraisemblable que c'est surtout par un effet de l'imagination, agissant principalement sur les âmes des gens du peuple plus enclins à la crédulité, que les visions, * les miracles, les enchantements et tous les faits surnaturels de même ordre, trouvent créance; on les a si bien endoctrinés, qu'ils en arrivent à croire qu'ils voient des choses qu'ils ne voient réellement pas.
Je * crois aussi que ces défaillances singulières dans la consommation du mariage, qui réduisent tant de personnes à une impuissance momentanée, qu'on ne s'entretient que de cela, sont tout simplement un effet de l'appréhension et de la crainte. Je sais de source certaine qu'une personne dont je puis répondre comme de moi-même, qu'on ne peut soupçonner ni de faiblesse, ni de croyance aux enchantements, ayant entendu un de ses compagnons raconter la défaillance extraordinaire qui lui était survenue au moment même où elle était le plus hors de saison, ce récit lui revenant à la mémoire, il en éprouva, en pareille circonstance, une telle appréhension et son imagination en fut tellement frappée que même infortune lui arriva cette fois et d'autres encore, ce désagréable souvenir de sa mésaventure le poursuivant et l'obsédant sans cesse. Pour remédier à cette singulière situation, il imagina un moyen non moins singulier. Prenant les devants, avant toute chose, il avouait de lui-même ce à quoi il était sujet; il trouvait un soulagement à la contention d'esprit à laquelle il était en proie, par l'annonce de ce qui pouvait arriver; il lui semblait être tenu à moins et en était moins préoccupé. Quand alors sa compagne, dûment avertie, en vint à se livrer complaisamment à lui, lui concédant toute latitude d'essayer, de s'y reprendre en usant d'elle à son gré, son esprit se trouvant de la sorte dégagé de l'obsession qui l'étreignait, il fut radicalement guéri. Du reste avec qui on a fait une fois acte de virilité, l'impuissance n'est plus à redouter, sauf dans les cas où elle s'explique par notre épuisement. Pareil accident n'est d'ordinaire à craindre que dans les circonstances où on est surexcité par un désir immodéré contenu par le respect, particulièrement lorsque les rencontres sont imprévues et que l'on est pressé par le temps; notre trouble alors nous empêche de nous ressaisir. Je connais une personne, à demi blasée il est vrai sur les plaisirs de ce genre, à laquelle le contact de la femme suffit pour calmer l'ardeur qui le possède, et qui doit à cette impuissance d'avoir, malgré son âge, conservé ses facultés à cet égard; j'en sais une autre, à laquelle il a suffi qu'un ami l'ait assuré posséder un préservatif certain contre ces enchantements, pour le garantir de ces faiblesses; la chose vaut la peine d'être contée.
Un comte, de très bonne famille, avec lequel j'étais fort lié, se mariant avec une très belle personne, qui avait été l'objet des assiduités de quelqu'un qui assistait au mariage, inquiétait fort ses amis, et en particulier une vieille dame sa parente, qui présidait à ses noces qui avaient lieu chez elle; elle croyait à ces sorcelleries et me fit part qu'on redoutait fort que le quidam n'en usât contre lui. Je lui répondis que j'étais à même de prévenir ces maléfices et la priai de s'en reposer sur moi. J'avais par hasard, dans un coffre, une petite pièce d'or de peu d'épaisseur, dont m'avait fait présent Jacques Pelletier, lorsqu'il demeurait chez moi; sur cette pièce étaient gravés quelques signes du zodiaque, dans le but de constituer un préservatif contre les coups de soleil et guérir les maux de tête. On la plaçait, à cet effet, exactement sur la suture du crâne, l'y maintenant à l'aide d'un ruban auquel elle était fixée et qui s'attachait sous le menton, bizarrerie cousine germaine de celle dont nous parlons. L'idée me vint d'en tirer parti, et je dis au comte que, bien que menacé de la même infortune que les autres, ayant des ennemis qui s'employaient à la lui faire arriver, il pouvait néanmoins s'aller coucher sans crainte, que j'étais à même de lui rendre un vrai service d'ami et, au besoin, de faire un miracle en sa faveur, pourvu que, sur son honneur, il s'engageât à en garder très fidèlement le secret. Il devait simplement, pendant la nuit, lorsqu'on irait lui porter le réveillon, si les choses allaient mal pour lui, me faire à ce moment un signe dont nous convînmes. Il avait eu l'esprit et les oreilles si rabattus de tout ce qui s'était dit à ce propos que, son imagination aidant, ce qu'il redoutait arriva; et, à l'heure dite, il me fit le signe convenu. Je lui glissai alors à l'oreille de se lever comme pour nous mettre dehors, de s'emparer en manière de plaisanterie de la robe de nuit que je portais, de la mettre (nous étions à peu près de la même taille), et de la conserver jusqu'à ce qu'il eût exécuté le reste de mon ordonnance, qui fut que, lorsque nous serions sortis, il se retirât comme pour tomber de l'eau, prononçât trois fois telles paroles et fît tels mouvements que je lui indiquai. A chaque fois, il devait ceindre le ruban que je lui remis, en appliquant soigneusement sur les reins la médaille qui y était attachée, ayant bien soin finalement de l'assujettir, de telle sorte qu'il ne puisse ni se dénouer, ni se déranger; et retourner alors en toute assurance à sa besogne, sans omettre d'étendre ma robe sur le lit, de façon qu'elle les couvrît tous deux, elle et lui. Ces singeries constituaient la chose capitale de l'affaire; de si étranges moyens nous semblent en effet ne pouvoir procéder que d'une science difficile à pénétrer, et par leur insanité même, ils acquièrent importance et considération. En somme il est certain qu'en la circonstance, mon talisman agit plus en secondant l'œuvre de Vénus qu'en combattant celle du soleil, poussant plus à l'action que remplissant un rôle de protection. En cette occasion, je cédai à un mouvement de jovialité et de curiosité qui n'est pas dans ma nature; je suis au contraire ennemi de ces simagrées qui n'ont pas le sens commun; c'est un genre que je n'aime pas, bien que cette fois j'en aie usé d'une façon récréative et profitable; mais si le fait n'est pas par lui-même à réprouver, il rentre dans un ordre d'idées qu'on ne peut approuver.
Amasis, roi d'Égypte, avait épousé Laodice, une très belle fille grecque; et lui qui, en pareil cas, était toujours un aimable compagnon, se trouva à court quand il voulut jouir d'elle. Attribuant le fait à ce qu'elle lui avait jeté un sort, il menaça de la tuer. Comme il arrive à propos de tout ce qui est du ressort de l'imagination, elle le pressa, pour faire cesser cet état de choses, de recourir à la dévotion. Il fit à Vénus force vœux et promesses; et, dès la première nuit qui suivit ses offrandes et ses sacrifices, il recouvrit, comme par l'intervention de la divinité, la plénitude de ses moyens; cela montre combien les femmes ont tort, lorsqu'elles nous accueillent en prenant vis-à-vis de nous des attitudes compassées, querelleuses, faisant mine de nous repousser; en en agissant ainsi, elles éteignent nos ardeurs, tout en les excitant. La bru de Pythagore disait que la femme qui couche avec un homme, doit, en même temps qu'elle ôte sa jupe, se départir de toute pudeur, et n'y revenir qu'en la revêtant.--L'homme qui, dans ses rapports avec les femmes, a eu à souffrir plusieurs mésaventures semblables, perd aisément confiance. Celui qui, victime une première fois de son imagination, subit cette honte (et elle ne se produit * guère qu'aux débuts d'une liaison, alors que les désirs sont le plus vifs et le plus ardents et qu'en cette première rencontre, tenant à donner bonne opinion de soi, on redoute d'autant plus de faillir), ayant mal commencé, éprouve de cet accident un dépit qui le met dans un état d'agitation tel, qu'il court grand risque de ne pas mieux se montrer dans les rencontres qui suivent.
=Comment les mariés doivent se comporter dans la couche nuptiale.=--Les gens mariés se trouvant avoir tout leur temps, ne doivent ni se presser, ni même tenter d'entrer en rapport, s'ils ne sont entièrement prêts; il est préférable, dans l'état d'agitation et de fièvre où l'on est en pareil moment, de différer d'étrenner la couche nuptiale, si déplaisant que ce soit, et d'attendre patiemment un moment où l'on soit plus dispos et plus calme, que de s'exposer à de continuels mécomptes, pour s'être laissé surprendre et se désespérer d'un premier échec. Avant d'entrer en possession l'un de l'autre, celui qui a sujet de douter de lui-même, doit inopinément, à des moments divers, essayer en se jouant, provoquant sa belle sans s'opiniâtrer, de manière à arriver à connaître si, oui ou non, il peut ou ne peut pas. Que ceux, au contraire, qui savent qu'en eux les moyens sont toujours à hauteur de leurs désirs, se gardent pourtant d'en arriver à l'impuissance, en cédant par trop à leur fantaisie.
=Nos organes sont sujets à aller à l'encontre de notre volonté, qui elle-même échappe parfois à toute direction.=--C'est avec raison qu'on remarque combien cet organe est indépendant de nous-mêmes; nous sollicitant souvent fort importunément quand nous n'en avons que faire; nous faisant défaut parfois tout aussi mal à propos, alors qu'il nous serait de toute nécessité; se mettant en opposition directe avec notre volonté, se refusant nettement et obstinément à toutes les sollicitations, soit de notre imagination, soit par attouchements. Si cependant on arguait de cette indépendance de sa part, pour demander sa condamnation, et que j'ai charge de défendre sa cause, je hasarderais que cette querelle doit venir du fait de nos autres organes, ses compagnons, qui, jaloux de son importance et de la douceur de son usage, ont dû comploter et soulever le monde contre lui, imputant méchamment à lui seul une faute qu'eux-mêmes commettent tout comme lui. Car enfin, réfléchissez: est-il une seule partie de notre corps qui ne se refuse souvent à ce qui lui incombe et qui, souvent aussi, n'agisse contre notre volonté? Chacune d'elles obéit à des impulsions qui lui sont propres, qui l'éveillent et l'endorment en dehors de notre consentement. Que de fois les mouvements involontaires de notre visage révèlent des pensées que nous voudrions tenir secrètes et les livrent à ceux qui nous approchent. La cause qui fait que cet organe a des mouvements indépendants de nous, exerce une action semblable sur le cœur, les poumons et le pouls; l'émotion fiévreuse que produit en nous la vue d'un objet agréable, nous pénètre tout entier de ses feux, sans même que nous nous en apercevions. N'y a-t-il que ces muscles et ces veines qui se tendent et se distendent, non seulement sans que nous le voulions, mais même sans que ce soit un effet de notre pensée. Nous ne commandons pas à nos cheveux de se hérisser, à notre peau de tressaillir de désir ou de crainte; la main fait souvent des mouvements inconscients; la langue se paralyse, la voix se fige à certains moments. Alors même que nous n'avons rien à manger et à boire, et que par suite nous nous passerions bien d'y être incités, l'appétit ne sollicite-t-il pas en nous l'envie de boire et de manger et les organes qui s'y emploient, ni plus ni moins que fait cet autre appétit qui sollicite cette partie de nous-mêmes qui se trouve incriminée et qui, comme le premier, s'éteint aussi sans raison, quand bon lui semble?
Les organes par lesquels se décharge le ventre, n'ont-ils pas des mouvements de rétraction et de dilatation qui se produisent spontanément et malgré nous, tout comme ceux qui concourent au fonctionnement des organes génitaux? Pour démontrer la puissance de notre volonté, saint Augustin cite avoir vu quelqu'un qui avait possibilité de produire, quand il le voulait, une évacuation sonore de gaz intestinaux; Vivès, glossateur de saint Augustin, renchérit sur cette citation par l'exemple d'un individu de son temps qui, à cette possibilité, joignait celle de donner à ces bruits une sonorité proportionnée au ton de voix plus ou moins élevé sur lequel on le lui demandait; ce ne sont pas là cependant des preuves irréfutables d'une obéissance absolue de cette partie de notre corps qui, d'ordinaire, est plus indiscrète et moins ordonnée dans ses manifestations parfois indisciplinées. Je connais une personne chez qui cette partie d'elle-même est si turbulente et si peu traitable que, depuis quarante ans, elle est tourmentée par cette infirmité de ne pouvoir se contenir; cette évacuation est chez elle, pour ainsi dire, continue, sans accalmie, et paraît devoir demeurer telle jusqu'à sa mort. Combien de fois l'impossibilité de se soulager de la sorte, n'a-t-elle pas été cause de souffrances qui nous torturent comme les approches d'une mort des plus douloureuses; en ce qui me touche, que n'a-t-il plu à Dieu que je ne le sache que par ouï dire; et pourquoi l'empereur Claude, en octroyant à chacun la liberté de donner, sur ce point, libre cours à la nature, en quelque endroit que nous nous trouvions, n'a-t-il pu aussi nous en donner la possibilité!
Mais notre volonté elle-même, dont nous revendiquons ici l'autorité méconnue, combien n'avons-nous pas, à bon droit, encore plus sujet de lui reprocher de son esprit d'opposition et de rébellion, en raison de ses déréglements et de ses désobéissances! Veut-elle toujours ce que nous voudrions qu'elle voulût? Ne veut-elle pas souvent, alors qu'il est évident que nous en serons lésés, ce que nous lui défendons de vouloir? Se laisse-t-elle toujours conduire par les conseils judicieux de notre raison?
Enfin, pour la défense de cet organe dont je suis l'avocat, je demande que l'on considère qu'en ce qui touche ce qui lui est reproché, sa cause est inséparablement liée à celle d'un autre, son associé; les deux causes se confondent et pourtant mon client est le seul qu'on incrimine, parce qu'il est contre lui des arguments et des méfaits dont on ne saurait faire reproche à son complice, auquel on peut bien imputer ses provocations parfois inopportunes, mais jamais de se refuser; encore ses provocations sont-elles discrètes et d'allure tranquille. On peut juger par là de l'animosité et du mal-fondé manifestes de l'accusation.--Quoi qu'il en soit, avocats et juges auront beau discuter et rendre des sentences, la nature n'en continuera pas moins son train; si elle a doté cet organe de quelque privilège particulier, c'est avec juste raison, attendu que seul il perpétue l'immortalité chez les mortels, œuvre divine au dire de Socrates, et que lui-même est amour, désir d'immortalité, démon immortel.
=Du seul fait de l'imagination, les maladies peuvent se guérir ou s'aggraver.=--De deux compagnons affligés d'écrouelles, venus ensemble d'Espagne pour en obtenir la guérison, l'un croit aux pratiques qui doivent la produire et laisse son mal en France, l'autre le remporte avec lui; l'imagination, en pareille matière, joue un tel rôle, que c'est pour cela qu'on n'opère que sur des sujets qui témoignent de dispositions à cet effet. Pourquoi les médecins, avant d'agir, s'appliquent-ils à mettre leurs malades en confiance, en leur donnant des assurances auxquelles eux-mêmes ne croient pas, si ce n'est pour que leur imagination supplée à l'inefficacité prévue de leurs remèdes? ils n'ont garde d'oublier ce qu'a écrit un des maîtres dans leur art, que certains malades se sont trouvés délivrés de leur mal, par la seule vue des apprêts de l'opération.--Je trouve confirmation de cet effet de l'imagination, dans ce fait que m'a conté un garçon apothicaire qu'employait feu mon père. Ce garçon, à l'esprit simple, était de nationalité suisse, nation où les gens sont sérieux et peu enclins au mensonge. Il avait, pendant de longues années, eu affaire avec un marchand de Toulouse qui était maladif, atteint de la pierre et avait fréquemment besoin de lavements, pour lesquels il se faisait délivrer par les médecins des ordonnances appropriées à son mal du moment. On les lui apportait avec le cérémonial d'habitude; souvent il s'assurait au préalable qu'ils n'étaient pas trop chauds, puis il se couchait, se mettait sur le côté et on opérait comme il est de règle, sauf que l'injection du liquide n'était pas faite. L'apothicaire se retirait alors et le patient, accommodé comme si le lavement avait été effectivement administré, en ressentait le même effet qu'on éprouve en pareil cas; si le médecin ne trouvait pas cet effet suffisant, on en administrait deux ou trois autres, toujours de la même façon. Mon témoin m'affirmait sur serment que, pour réduire la dépense, car le malade payait ces clystères comme s'il les avait reçus, la femme de ce client avait quelquefois essayé d'y faire mettre simplement de l'eau tiède; mais chaque fois le résultat avait révélé la supercherie, l'effet n'avait pas été tel qu'il était attendu et il avait fallu en revenir à la première manière.
Une femme, croyant, en mangeant du pain, avoir avalé une épingle, criait et se démenait, disant éprouver une douleur insupportable dans le gosier où elle s'imaginait sentir l'épingle arrêtée. Comme il n'y avait ni enflure, ni quoi que ce soit de manifeste au dehors, une personne avisée jugea que c'était un effet d'imagination provenant de ce qu'elle avait dû avoir la gorge éraflée au passage par un morceau de son pain. Elle la fit vomir, et dans ce qu'elle rendit, jeta à la dérobée une épingle tordue. La femme se figurant que c'était son épingle qu'elle avait rendue, la douleur qu'elle ressentait disparut subitement.--Je sais un gentilhomme qui, trois ou quatre jours après avoir traité chez lui bonne compagnie, se vanta, en manière de plaisanterie, de lui avoir fait manger un chat en pâté, ce qui n'était pas. Une demoiselle, qui était du nombre des convives, en conçut une telle horreur, qu'elle en eut la fièvre et un si grand dérangement d'estomac, qu'on ne put la sauver.
=Les bêtes elles-mêmes peuvent en ressentir les effets.=--Les bêtes elles-mêmes sont, comme nous, sujettes aux effets de l'imagination, témoin les chiens qui se laissent mourir de chagrin, lorsqu'ils perdent leur maître. C'est un effet analogue qui les fait japper et se trémousser sous l'influence d'un songe, pendant leur sommeil; et aussi que, tout en dormant, les chevaux hennissent et se débattent.
=Notre imagination est susceptible d'agir même sur d'autres que sur nous.=--Tout ce qui précède, peut être attribué à la liaison intime qui règne entre le corps et l'âme et amène entre eux un échange d'impressions. Il n'en est plus ainsi quand notre imagination agit, non plus seulement sur nous-mêmes, mais sur autrui. De même que la maladie d'un corps se transmet à un autre corps, ainsi qu'il arrive dans le cas de la peste, de la vérole, de maux d'yeux où le mal va de l'un à l'autre: «En regardant des yeux malades, les yeux le deviennent eux-mêmes; beaucoup de maux se communiquent ainsi, souvent d'un corps à un autre (Ovide)»; de même l'imagination, vivement excitée, peut produire des émanations ayant action sur un autre être.--L'antiquité nous a transmis le souvenir de femmes de la Scythie qui, animées et courroucées contre quelqu'un, le tuaient par la seule force de leur regard.--Les tortues et les autruches couvent leurs œufs simplement en les regardant, ce qui suppose que leurs yeux possèdent à un certain degré la faculté d'émettre et de propulser un fluide quelconque.--Les sorciers passent pour avoir le mauvais œil: «Je ne sais quel œil fascine mes tendres agneaux (Virgile)»; pour moi, je n'ai aucune croyance dans le pouvoir de ceux qui se disent magiciens.--Quoi qu'il en soit, nous voyons ce fait de femmes enceintes imprimant aux enfants qu'elles portent dans leur sein des marques des écarts de leur imagination ou des fantaisies qu'elles peuvent avoir; témoin celle qui engendra Ludovic le More. Il a été présenté au roi Charles, roi de Bohême et empereur, une fille des environs de Pise, toute velue, aux poils hérissés, ce que sa mère attribuait à ce qu'elle l'avait conçue, ayant sous les yeux, appendue près de son lit, une image de saint Jean-Baptiste.
Il en est de même des animaux, comme nous le voyons par les brebis de Jacob, par les perdrix et les lièvres que, dans les montagnes, la neige fait tourner à la couleur blanche.--On a vu dernièrement chez moi, un chat guettant un oiseau perché au haut d'un arbre; ils se regardèrent fixement avec intensité pendant quelques moments, puis l'oiseau se laissa tomber comme mort, entre les pattes du chat, soit qu'il ait été fasciné par un effet de son imagination, soit qu'il ait cédé à quelque force attractive émanant du chat.
=Montaigne cite les faits qui arrivent à sa connaissance, sans se préoccuper de leur exactitude; il se borne à en prendre texte pour ses réflexions.=--Ceux qui s'occupent de chasse au faucon, connaissent ce conte d'un fauconnier qui pariait qu'en fixant avec persistance les yeux sur un milan planant dans l'air, il l'amènerait, par la seule puissance de son regard, à abaisser son vol au ras de terre et qui y parvenait, dit-on; car je ne le garantis pas, laissant à ceux auxquels je les emprunte, la responsabilité des histoires que je rapporte. Les réflexions que j'émets sont de moi; elles s'appuient sur la raison, non sur les faits; chacun peut y joindre les exemples qu'il juge à propos; quant à celui qui n'en a pas à ajouter, qu'il se garde de croire que ceux-ci soient les seuls, tant ce qui arrive est en toutes choses nombreux et varié; du reste si je n'appareille pas suffisamment mes exemples, qu'un autre leur en substitue d'autres qui conviennent mieux; quant à moi, * j'estime qu'en procédant comme je le fais, je réponds bien au but que je me propose. C'est ce qui fait que dans l'étude à laquelle je me livre, de nos mœurs et de nos passions, les témoignages les plus extraordinaires, pourvu qu'ils soient possibles, me servent comme s'ils étaient vrais; que ce soit arrivé à Rome ou à Paris, à Jean ou à Pierre, ils nous montrent toujours une façon de ce que peut la nature humaine et cela suffit pour attirer utilement mon attention. J'en ai connaissance, et en fais mon profit, que ce soit fiction ou réalité; et, parmi les divers enseignements que souvent l'on peut tirer d'une même histoire, je retiens, pour m'en servir, celui qui se présente comme le plus rare et le plus remarquable. Il y a des auteurs qui s'appliquent surtout à faire connaître les événements; pour moi, si je pouvais, je viserais plutôt à chercher à en déduire les conséquences qui peuvent en advenir. Il est, avec juste raison, permis dans les écoles; d'admettre la similitude des faits là même où il n'y en a pas; ce n'est pourtant pas ainsi que j'en agis, et plus scrupuleux encore à cet égard que je ne le serais si c'était de l'histoire que j'écrivais, je me suis interdit d'altérer dans les exemples que je donne ici, tirés de ce que j'ai lu, entendu, fait ou dit, jusqu'aux plus petites et plus insignifiantes circonstances; je me suis fait un cas de conscience de ne pas y changer un iota; cela peut arriver du fait de mon ignorance, c'est alors à mon insu.
=Le rôle de chroniqueur ne convient guère à un philosophe ni à un théologien; pourquoi lui-même s'est refusé à écrire la chronique de son temps.=--A cet égard, je me prends parfois à penser comment un théologien, un philosophe et autres, joignant une conscience scrupuleuse à une grande prudence, peuvent se résoudre au rôle de chroniqueur. Comment peuvent-ils certifier des faits qui ne reposent que sur des rumeurs publiques, répondre des pensées de personnages qui leur sont inconnus et donner leurs conjectures pour argent comptant, alors qu'ils hésiteraient à affirmer sur la foi du serment, devant la justice, des actes auxquels seraient mêlés divers individus, lors même que ces actes se seraient passés en leur présence, et qu'il n'est personne avec qui ils seraient intimement liés, dont ils accepteraient de se porter garants d'une façon absolue. Je considère du reste comme moins hasardeux d'écrire sur le passé que sur le présent, parce que dans le premier cas l'écrivain ne fait que relater des événements de l'authenticité desquels d'autres sont responsables.
Quelques personnes me pressent d'écrire sur les affaires de mon temps, estimant que plus qu'un autre je puis le faire sans passion et que je les connais pour les avoir vues de plus près, ayant approché les chefs des divers partis. Mais elles ignorent que je ne saurais m'en donner la peine, alors que je devrais en retirer autant de gloire que Salluste, étant ennemi juré de tout ce qui est obligation et demande assiduité et constance. Rien n'est si contraire à mon style, qu'une narration suivie et étendue; j'ai l'haleine courte et, pour tout ce que je fais, il faut m'y reprendre à plusieurs fois. Je ne sais ni dresser le plan d'un ouvrage, ni le développer; je suis plus ignorant qu'un enfant des locutions et des expressions afférentes aux choses les plus ordinaires; et cependant je me suis mis à écrire ce que je suis en mesure de dire, mais je le fais à ma manière; si je prenais modèle sur un auteur quelconque, il pourrait arriver que je ne sois pas de taille à l'imiter; et puis, libre comme je le suis par nature, j'eusse certainement porté sur les choses et les personnes des jugements que, moi-même et selon toute raison, j'aurais estimé dépasser les bornes et être punissables.
Plutarque pourrait dire que si les faits qu'il rapporte dans ses ouvrages sont tous et en tous points conformes à la vérité, le mérite en revient à ceux qui les lui ont fournis; mais que s'ils sont utiles à la postérité et présentés de manière à mettre la vertu en relief, c'est à lui-même qu'il le doit. Peu importe qu'un fait remontant à une époque éloignée, soit raconté d'une façon ou d'une autre; c'est moins dangereux qu'une erreur dans une ordonnance médicale.
CHAPITRE XXI.
Ce qui est profit pour l'un est dommage pour l'autre.
=Dans toute profession, on ne fait bien ses affaires qu'aux dépens d'autrui.=--Demades, d'Athènes, prononça une condamnation contre un homme de cette ville qui faisait commerce des choses nécessaires aux enterrements, lui reprochant d'en tirer un trop grand profit, qui ne pouvait se produire sans la mort de beaucoup de gens. Ce jugement ne me semble pas équitable, parce qu'il n'y a profit pour personne, sans que ce ne soit aux dépens d'autrui, et qu'à ce compte, tout gain de toute nature serait condamnable.
Le marchand ne fait bien ses affaires que parce que la jeunesse aime le plaisir; le laboureur, que lorsque le blé est cher; l'architecte, quand les maisons tombent en ruine; tout ce qui tient à la magistrature, vit de nos procès et de nos querelles; les ministres de la religion eux-mêmes tirent honneur et profit de notre mort et de nos faiblesses qu'il nous faut racheter; aucun médecin, ainsi que le dit le comique grec de l'antiquité, ne voit avec satisfaction ses amis eux-mêmes se bien porter; non plus que le soldat, son pays en paix avec les peuples voisins; et ainsi du reste. Et, qui pis est, chacun qui regarde en lui-même, y voit que la plupart des souhaits qu'il fait au plus profond de son cœur, ne se réalisent qu'aux dépens d'autrui qu'ils ont pour point de départ. En y réfléchissant, il me paraît qu'en cela la nature ne se départit pas de son principe essentiel, car les physiciens admettent que toute chose ne naît, ne se développe et croît que par l'altération et la transformation d'une autre: «Dès qu'une chose quelconque change de manière d'être, il en résulte aussitôt la mort de ce qu'elle était auparavant (Lucrèce).»
CHAPITRE XXII.
Des coutumes et de la circonspection à apporter dans les modifications à faire subir aux lois en vigueur.
=De la force de l'habitude.=--Celui-là me paraît avoir très bien apprécié la force de l'habitude auquel est due l'invention de ce conte d'une femme de la campagne qui, ayant coutume de caresser et de porter dans ses bras un veau depuis sa naissance et le faisant chaque jour, en arriva, par habitude, à le porter encore, alors qu'il fut devenu un bœuf de grande taille; car la coutume, en vérité, est une impérieuse et perfide maîtresse d'école. Peu à peu, à la dérobée, elle prend autorité sur nous; ses commencements sont doux et humbles; avec le temps, elle s'implante et s'affermit, et en arrive à nous montrer un visage absolu et tyrannique, vers lequel nous n'osons même plus lever les yeux. Nous la voyons violenter la nature, dans ses accidents comme dans ses règles: «L'usage est le plus sûr guide en toutes choses (Pline).» Je me range à cet égard à l'idée qu'exprime l'antre qu'a imaginé Platon dans sa République et conçois que, bien souvent, les médecins soient amenés à lui subordonner les traitements que leur art leur indique d'ordonner; c'est par elle que le roi Mithridate parvint à faire supporter le poison à son estomac; que la fille citée par Albert en était arrivée à vivre d'araignées; que dans les nouvelles Indes des peuples, d'assez d'importance, ont été trouvés, sous des climats divers, qui les mangent, en font provision, s'en nourrissent, et font de même des sauterelles, fourmis, lézards, chauves-souris, qu'ils font cuire et apprêtent à des sauces variées; un crapaud, en temps de disette, s'y est vendu six écus. Pour d'autres peuplades, nos aliments et nos viandes seraient mortels et vénéneux: «Grande est la force de l'habitude; par elle, le chasseur passe la nuit dans la neige ou se brûle au soleil de la montagne; l'athlète, meurtri du ceste, ne pousse pas même un gémissement (Cicéron).»
Ces exemples que nous trouvons à l'étranger, ne sont pas si étranges qu'ils paraissent, si nous considérons ce que nous sommes à même de constater journellement, combien l'habitude atrophie nos sens. Pas n'est besoin pour cela de citer ce que l'on dit des gens qui habitent près des cataractes du Nil; non plus que la théorie émise par les philosophes sur la musique céleste que produisent, en s'effleurant dans le cours de leurs révolutions, les astres, corps solides et polis, dont le léger frottement des uns contre les autres doit certainement occasionner une merveilleuse harmonie, aux accents et au rythme de laquelle leurs contours et leurs orbites se modifient. De cette musique, si intense qu'elle soit, personne ne s'aperçoit ici-bas, en raison de sa continuité qui fait que notre ouïe y est habituée et ne la perçoit plus, tout comme les Égyptiens qui n'entendent pas le bruit des cataractes, si considérable qu'il soit. Il suffit d'observer les maréchaux ferrants, les meuniers, les armuriers, qui ne résisteraient pas au vacarme qu'ils font continuellement, s'ils le percevaient, comme nous le percevons nous-mêmes.--Mon collet de fleurs flatte mon odorat quand je commence à le porter; mais, au bout de trois jours, ceux qui m'approchent sont seuls à s'apercevoir de la bonne odeur qu'il répand.--Ce qui est plus étonnant encore, c'est que malgré des intervalles et des interruptions de longue durée, l'habitude puisse continuer l'effet des impressions qu'elle a produit sur nos sens, ainsi qu'il arrive à ceux qui habitent près des clochers. Chez moi, je loge dans une tour où, matin et soir, une fort grosse cloche sonne l'Ave Maria. Ce tintamarre va jusqu'à ébranler la tour; dans les premiers jours il m'est insupportable; mais en peu de temps je m'y fais, au point que je l'entends sans qu'il me gêne et que souvent il ne m'éveille même plus.
=Les vices prennent pied chez l'enfant dès le bas âge et devraient être combattus dès ce moment.=--Platon grondait un enfant qui jouait aux noix; l'enfant lui répondit: «Tu me grondes pour bien peu de chose.» «L'habitude, répliqua Platon, n'est pas une chose de peu.»--J'estime que nos plus grands vices s'implantent en nous dès notre plus jeune enfance, et que la partie principale de notre éducation est entre les mains de nos nourrices. Il est des mères pour lesquelles c'est un passe-temps que de voir leur enfant tordre le cou à un poulet, s'amuser à martyriser un chien ou un chat; et des pères assez sots pour, lorsque leur fils frappe ou injurie un paysan ou un laquais qui ne se défend pas, y voir le signe précurseur d'une âme martiale; ou des dispositions à la gentillesse, en le voyant jouer adroitement, à un camarade, un méchant tour ou quelque malicieuse perfidie. Ce sont pourtant là le point de départ et des indices certains de la cruauté, de la tyrannie et de la trahison; ces vices y sont en germe, se développent graduellement et d'autant plus qu'ils passent dans les habitudes. Il est très dangereux d'excuser ces vilains penchants, en arguant de la jeunesse de l'enfant et du peu d'importance de l'acte; premièrement, parce que c'est la nature qui parle en lui, et elle s'y montre d'autant plus sous son vrai jour, qu'il est plus jeune et que ce sont ses débuts; secondement, parce que la laideur d'une mauvaise action ne dépend pas du dommage causé, de la différence des écus aux épingles, elle est en elle-même. Je ne trouve pas judicieux de dire: «Ce n'est qu'une épingle qu'il a volée; il ne l'eût pas fait, s'il se fût agi d'écus»; ce qu'il faut dire, c'est: «Il a volé une épingle, il est capable de voler des écus.» Apprenons soigneusement aux enfants à haïr les vices auxquels ils sont enclins; faisons-en ressortir à leurs yeux la laideur naturelle et amenons-les, non seulement à éviter de s'y abandonner, mais surtout à les détester du fond du cœur; que l'idée même qui peut leur en venir leur fasse horreur, sous quelque masque qu'ils se présentent.
Je sais bien que pour avoir été, dans mon enfance, élevé à aller toujours droit devant moi, sans me détourner des grands chemins battus et n'avoir jamais été porté à mêler à mes jeux d'enfant de petites intrigues ou de la tromperie (les jeux d'enfant sont-ils des jeux et ne faut-il pas y voir ce qui, chez eux, constitue leurs actes les plus sérieux?), il n'est passe-temps si futile où je n'apporte de moi-même, par le seul effet de ma nature et sans effort, une extrême répugnance à tromper. Quand je manie les cartes, que l'enjeu soit monnaie de cuivre ou monnaie d'or, que je gagne ou que je perde, que je joue contre ma femme et ma fille, peu m'importe, ma manière de jouer est la même que si c'était pour de bon. En tout et partout, mes propres yeux suffisent à me tenir en garde contre moi-même; il n'y en a pas qui me surveillent de si près, ni que je redoute davantage de scandaliser.
=Habileté à laquelle on peut atteindre par l'habitude.=--Je viens de voir chez moi un homme de petite taille, né à Nantes, venu au monde sans bras, qui a si bien exercé ses pieds à faire ce que d'autres font avec les mains, qu'ils en ont presque oublié leur office naturel. Au demeurant, il les appelle ses mains et en use pour tailler, charger un pistolet et le faire partir, enfiler une aiguille, coudre, écrire, ôter son bonnet, se peigner, jouer aux cartes et aux dés qu'il mêle et agite avec autant de dextérité que pas un. L'argent que je lui ai donné * (car il gagne sa vie à se faire voir), il l'a pris avec son pied, comme nous avec la main.--J'en ai vu un autre, encore enfant, qui, n'ayant pas de mains, maniait avec un repli de son cou une épée à deux mains, une hallebarde, les jetant en l'air, les rattrapant; lançait une dague et faisait claquer un fouet, aussi bien que n'importe quel charretier de France.
=Puissance de la coutume sur les opinions, elle est cause de la diversité des institutions humaines.=--Mais où l'on juge bien mieux des effets de l'habitude, c'est par les étranges impressions qu'elle produit sur nos âmes, où elle trouve moins de résistance. Quelle action n'est-elle pas susceptible d'exercer sur nos jugements et nos croyances. Laissons de côté la question religieuse à laquelle se trouvent mêlées tant d'impostures dont tant de grandes nations et tant d'hommes capables ont été imbus, question tellement en dehors de notre pauvre raison humaine, qu'on est bien excusable de s'y perdre, si, par faveur divine, on n'a pas été tout particulièrement éclairé; sur toute autre question, y a-t-il une opinion, si bizarre soit-elle, que l'habitude n'ait introduite et fait sanctionner par les lois, partout où elle l'a jugé à propos; et combien est juste cette exclamation, que nous trouvons dans un auteur latin: «Quelle honte pour un physicien, qui doit poursuivre sans relâche les secrets de la nature, d'alléguer la coutume, pour preuve de la vérité (Cicéron).»
=Coutumes bizarres de certains peuples.=--Il ne vient à l'imagination humaine aucune fantaisie si dépourvue de sens, dont on ne trouve des exemples dans quelque usage passé dans les mœurs d'un pays ou d'un autre et que par suite notre raison n'admette et n'explique.--Il est des peuples où on tourne le dos à qui l'on salue et où on ne regarde jamais qui l'on veut honorer.--Il en est où quand le roi crache, la dame de la cour la plus en faveur tend la main; chez un autre, ce sont en pareil cas les plus haut placés de son entourage qui se baissent et, avec un linge, ramassent sur le sol ce qui l'a souillé.--A ce propos, une anecdote:
Un gentilhomme français, réputé pour ses reparties, se mouchait toujours avec les doigts, chose fort contraire à nos usages. Défendant sa manière de faire, il me demanda pour quel motif ce sale produit de nos humeurs était à ce point privilégié, que nous préparons un beau linge bien fin pour le recevoir; et pourquoi, ce qui est pis, nous l'empaquetons ensuite et le serrons si précieusement sur nous; qu'il y avait là de quoi donner mal au cœur, beaucoup plus que de voir s'en débarrasser n'importe où, comme nous agissons de toute chose malpropre. Je trouvai que son observation n'était pas complétement déraisonnable; l'habitude m'avait empêché jusqu'alors de m'apercevoir de cette étrangeté, qui nous répugnerait profondément, si elle nous était présentée comme pratiquée dans un pays autre que le nôtre.--Les miracles résultent de notre ignorance des lois de la nature et ne vont pas à l'encontre; mais l'habitude enlève à notre jugement la saine appréciation des choses. Les Barbares ne sont pas pour nous un sujet d'étonnement plus grand que nous ne le sommes pour eux, ni en moins d'occasions; chacun en conviendrait si, après avoir réfléchi à tous ces exemples que nous présentent les temps passés et les pays lointains, il savait méditer sur ceux qu'il trouve dans son propre milieu et en raisonner judicieusement. La raison humaine est un mélange confus, où toutes les opinions, toutes les coutumes, de quelque nature qu'elles soient, trouvent également place; elle embrasse une infinité de matières, sous un nombre infini de formes diverses.--Je reviens maintenant à mon sujet.
Il est des peuples où, sauf sa femme et ses enfants, personne ne parle au roi que par intermédiaires.--Chez une nation, les vierges montrent à découvert les parties du corps que la pudeur commande de dérober à la vue; tandis que là même, les femmes mariées les couvrent et les cachent avec soin.--Ailleurs, on a la coutume, qui n'est pas sans rapport avec la précédente, de ne considérer la chasteté comme obligatoire que dans le mariage. Les filles peuvent se donner à leur gré; se faire avorter au moyen de drogues spéciales, si elles deviennent enceintes, et cela au vu et au su de tout le monde.--Ailleurs, lorsqu'un marchand se marie, tous les marchands invités à la noce, couchent avec la mariée, avant le mari; et, plus il y en a, plus il en résulte pour elle d'honneur et de considération pour son courage et son endurance. Il en est de même, si c'est un officier qui se marie, si c'est un noble, et ainsi des autres; toutefois, si c'est un laboureur ou quelqu'un du bas peuple, c'est au seigneur qu'il appartient de coucher avec elle; et ce faisant, chacun l'exhorte, à qui mieux mieux, à garder fidélité à son mari.--Dans certains pays, on trouve des maisons publiques de débauche où les hommes remplacent les femmes et où se pratiquent des mariages.--On en voit où les femmes vont à la guerre en même temps que leurs maris, et non seulement prennent part au combat, mais encore à l'exercice du commandement;--où on ne porte pas seulement des bagues au nez, aux lèvres, aux joues, aux orteils des pieds, mais aussi des tiges d'or, parfois assez lourdes, qui se portent transperçant les extrémités des seins et les fesses;--où, en mangeant, on s'essuie les doigts aux cuisses, aux bourses des organes génitaux, à la plante des pieds.--Il en existe où les enfants n'héritent pas, ce sont les frères et les neveux; ailleurs, ce sont les neveux seulement, sauf lorsqu'il s'agit de la succession du prince.--Nous voyons, dans d'autres pays, les biens être en commun; et des magistrats, dont les actes sont sans appel, être préposés à la culture des terres, sur toute l'étendue du territoire, et à la répartition des produits, suivant les besoins de chacun;--les enfants qui meurent, être pleurés, et la mort des vieillards être fêtée par des réjouissances;--les hommes et les femmes coucher pêle-mêle, par dix ou douze, dans un même lit;--les femmes qui ont perdu leur mari de mort violente, pouvoir se remarier; les autres ne le pouvoir pas;--être fait si peu de cas de la femme, qu'on tue à leur naissance les enfants du sexe féminin, sauf à aller acheter des femmes dans les pays voisins, quand besoin en est;--les maris avoir possibilité de répudier leurs femmes, sans qu'ils aient à donner de raison; et cette possibilité refusée aux femmes, quels que soient les motifs qu'elles pourraient avoir à alléguer;--les maris être en droit de les vendre, si elles sont stériles.--Il en est où, quand une personne meurt, on fait cuire son corps, puis on le pile jusqu'à ce qu'il soit réduit en bouillie; et cette bouillie, on la mêle au vin et on la boit.--La sépulture la plus enviée est, chez certains, d'être mangé par des chiens; chez d'autres, par des oiseaux.--On croit ailleurs que les âmes qui, après la mort, ont mérité d'être heureuses, demeurent en pleine liberté, dans des lieux pleins de délices, où elles jouissent de tout ce qui peut être agréable; et que, lorsque résonne un écho, ce sont elles que nous entendons.--Il y a des peuples qui combattent dans l'eau, et qui, tout en nageant, se servent avec adresse de leur arc.--Chez certains, hausser les épaules et baisser la tête sont le signe de la sujétion; et en entrant dans la demeure du roi, on ôte sa chaussure.--Il en est où des eunuques sont chargés de la garde des femmes vouées à la vie religieuse; et pour empêcher qu'elles ne conçoivent de l'amour pour eux, on mutile à leurs gardiens le nez et les lèvres; chez les mêmes les prêtres se crèvent les yeux, pour avoir plus de facilité d'approcher les démons et recueillir leurs oracles;--où chacun fait un dieu de ce qui lui plaît: le chasseur, d'un lion ou d'un renard; le pêcheur, de certains poissons; où des idoles sont élevées à toute action ou passion humaine, et où le soleil, la lune, la terre sont les divinités principales; le serment y consiste à toucher la terre, en regardant le soleil; la viande et le poisson s'y mangent crus;--où les serments les plus solennels se prêtent en jurant par le nom de quelque personne trépassée, dont la mémoire est en vénération, et posant la main sur sa tombe;--où * chaque année, comme cadeau de nouvel an, le roi envoie du feu aux princes, ses vassaux; quand ce feu est apporté, tout autre qui se trouve être allumé * dans la maison est éteint; et, sous peine de se rendre coupable de lèse-majesté, les serfs de chacun de ces princes, doivent venir s'en procurer à nouveau chez lui;--où quand le roi, pour se consacrer aux pratiques religieuses, abdique, ce qui arrive souvent, son héritier immédiat est également obligé d'abdiquer et le pouvoir passe à celui qui venait en troisième ligne;--où on change de forme de gouvernement aussi fréquemment que les affaires * le comportent; on y dépose le roi quand cela semble à propos; et en son lieu et place, on confie le pouvoir à quelques anciens ou on le laisse au peuple;--où hommes et femmes sont circoncis, et les uns et les autres baptisés;--où le soldat qui, en un ou plusieurs combats, est arrivé à présenter au roi sept têtes d'ennemis tués par lui, est fait noble;--où, chose rare et peu conforme aux principes sociaux, on n'admet pas l'immortalité de l'âme;--où les femmes accouchent sans appréhension et sans se plaindre;--où elles font usage de jambières de cuivre qu'elles portent à chaque jambe; dans ces mêmes contrées, mordues par un pou, il est bienséant qu'elles le détruisent avec les dents; et, elles n'oseraient se marier, sans avoir au préalable offert au roi leur pucelage;--où on salue en touchant la terre du doigt, l'élevant ensuite vers le ciel;--où les hommes, transportant des fardeaux, les portent sur la tête; les femmes sur les épaules; là encore les femmes pissent debout et les hommes accroupis;--où en signe d'amitié, on envoie de son sang aux personnes que l'on affectionne; et les hommes que l'on veut honorer, y sont encensés, comme cela se pratique vis-à-vis des dieux;--où les mariages ne peuvent se contracter, non seulement entre parents au quatrième degré, mais ne sont pas admis, quel que soit le degré de parenté, si éloigné qu'il soit;--où les enfants sont laissés en nourrice jusqu'à quatre ans, et même jusqu'à douze; et chez les mêmes, on considère comme pouvant entraîner la mort de l'enfant qui vient de naître, de lui donner à téter avant un jour révolu;--où les pères ont charge de châtier les individus du sexe masculin, et les mères, en dehors de tout regard indiscret, les personnes de leur sexe, et où existe ce châtiment de pendre le patient par les pieds et l'enfumer;--où on circoncit les femmes;--où toute herbe est utilisée pour la consommation, sauf celles exhalant une mauvaise odeur;--où rien n'est clos; les habitations si belles et si riches qu'elles soient, n'y ont ni porte, ni fenêtre; il n'y a pas de coffres qui ferment et les voleurs y sont punis beaucoup plus sévèrement qu'ailleurs;--où on tue les poux avec les dents, comme font les singes, et trouve dégoûtant de les écraser avec les ongles;--où dans tout le cours de la vie, on ne se coupe jamais ni les cheveux, ni la barbe, ni les ongles.--Il en est où on ne coupe que les ongles de la main droite, conservant intacts par coquetterie ceux de la main gauche;--où on laisse croître les cheveux et la barbe du côté droit, quelle que soit la longueur qu'ils peuvent atteindre, et rase ceux de l'autre côté.--Dans des pays voisins les uns des autres: ici, c'est par devant qu'on laisse croître les cheveux tandis qu'on rase ceux de derrière; là, c'est l'inverse.--Il s'en trouve où les pères prêtent pour en jouir, moyennant paiement, leurs enfants à leurs hôtes; les maris leur prêtent leurs femmes;--où il n'est pas deshonnête de faire des enfants à sa mère; pas plus que les pères s'unir à leurs filles et caresser leurs fils;--où dans les réunions qui accompagnent les festins, on use des enfants, et, sans distinction de parenté, on se les repasse les uns aux autres.--Il est des pays où on mange de la chair humaine.--Ici, c'est un devoir de piété de tuer son père arrivé à un certain âge; ailleurs le père décide du sort des enfants encore dans le sein de leur mère, désignant ceux qu'il veut conserver et élever, et ceux qu'il voue à l'abandon et à la mort.--Dans des contrées, les maris qui sont vieux, prêtent, pour en user, leurs femmes à de plus jeunes; dans d'autres, les femmes sont en commun, et cela sans que la moindre réprobation y soit attachée; il en est même, où les femmes se font honneur d'orner le bord de leurs robes de belles touffes de laine ou de soie, dont le nombre marque celui des hommes qui les ont possédées.--N'est-ce pas par un effet de l'habitude que s'est constitué un état uniquement composé de femmes qui s'exercent au maniement des armes, s'organisent en armées et livrent bataille?--N'est-ce pas elle qui, par le fait même des choses, apprend aux gens des dernières classes de la société ce dont les plus sages, avec toute leur philosophie, n'arrivent pas à se persuader? nous savons en effet que des peuples ont existé, où non seulement tous avaient le dédain de la mort, mais qui fêtaient sa venue; où les enfants, dès l'âge de sept ans, supportaient d'être fouettés jusqu'à en mourir, sans que leur visage reflétât la douleur qu'ils pouvaient ressentir; où la richesse était à tel point méprisée, que le plus misérable habitant de la ville n'eût pas daigné se baisser pour ramasser une bourse pleine d'écus.--Nous connaissons des pays très fertiles, offrant toutes ressources pour faire bonne chère, où le pain, le cresson et l'eau étaient les mets les plus délicats dont il était fait ordinairement usage.--N'est-ce pas encore un fait d'habitude que ce miracle que, dans l'île de Chio, en sept cents ans, on ne cite pas une femme ou fille dont l'honneur ait été entaché?
En somme, j'estime qu'il n'est rien que la coutume ne fasse ou qu'elle ne puisse faire; et c'est avec raison que Pindare, m'a-t-on dit, l'appelle «la reine et l'impératrice du monde».--Un quidam, rencontré battant son père, répondait que c'était la coutume de sa maison; que son père avait de même battu son aïeul; son aïeul son bisaïeul; et, montrant son fils, il ajoutait: «Celui-ci me battra à mon tour, quand il sera arrivé à mon âge.»--Ce père, que son fils tiraillait et houspillait tout le long du chemin, arrivé à une certaine porte, lui intima de cesser, car, disait-il, lui-même n'avait traîné son père que jusque-là; c'était la limite où prenaient fin les mauvais traitements dont, par tradition, les fils, dans la famille, usaient à l'égard des pères.--C'est aussi souvent par habitude, dit Aristote, que du fait qu'elles sont malades, des femmes s'arrachent les cheveux, rongent leurs ongles, mangent du charbon et de la terre; et plus par coutume que par penchant naturel, que les mâles se mêlent aux mâles.
=Les lois de la conscience dérivent plus des coutumes que de la nature; notre attachement au gouvernement, au pays=, =est notamment un fait d'habitude=.--Les lois de la conscience que nous disons relever de la nature, ont leur origine dans les coutumes. Chacun respecte en son for intérieur les opinions et les mœurs pratiquées et admises autour de lui; il ne peut s'en affranchir sans remords; leur application lui vaut l'approbation générale; quand, aux temps passés, les Crétois voulaient du mal à quelqu'un, ils priaient les dieux de lui faire contracter quelque mauvaise habitude. Son principal effet, qui constitue sa force, c'est de nous circonvenir et de s'emparer de nous, au point que nous pouvons à peine nous ressaisir et rentrer en nous-mêmes pour réfléchir et raisonner les actes auxquels elle nous entraîne. En vérité, parce que, dès notre naissance, nous humons avec notre premier lait ce qui est habitudes et coutumes et que le monde nous apparaît d'une certaine façon quand nous le voyons pour la première fois, il semble que nous ne sommes nés que sous condition de nous y soumettre à notre tour et que les idées, en cours autour de nous, que nos pères nous ont infusées en nous donnant la vie, soient absolues et édictées par la nature. Il en résulte qu'on s'imagine que ce qui est en dehors des coutumes, est en dehors de la raison, et Dieu sait combien, à cet égard, nous sommes le plus souvent dans l'erreur.
Si comme nous, qui nous étudions, avons appris à le faire, chacun qui entend émettre une judicieuse sentence, s'en faisait aussitôt application en ce qui peut le toucher, il verrait que ce n'est pas tant un bon mot, qu'un coup de fouet cinglant violemment la bêtise ordinaire de son jugement. Mais les avertissements et les préceptes émanant de la vérité, nous les considérons toujours comme s'adressant aux autres et jamais à nous; et, au lieu de les mettre à profit pour améliorer nos mœurs, nous nous bornons à les classer très sottement et très inutilement dans notre mémoire.--Continuons maintenant à nous occuper de l'empire que la coutume exerce sur nous.
Les peuples, faits à la liberté, habitués à se gouverner eux-mêmes, tiennent toute autre forme de gouvernement pour monstrueuse et contraire à la nature; ceux qui sont accoutumés à la monarchie, pensent de même. Ces derniers, quelle que soit la possibilité d'en changer que leur offre la fortune, alors même qu'ils ont eu de grandes difficultés à se débarrasser d'un maître qui ne leur convenait pas, ne pouvant se résoudre à prendre en haine d'en avoir un, se hâtent de s'en donner un nouveau, avec lequel ils éprouvent les mêmes difficultés.--C'est par un effet de l'habitude, que chacun est satisfait du lieu où la nature l'a placé; les populations sauvages de l'Écosse n'ont que faire de la Touraine, pas plus que les Scythes de la Thessalie.--Darius demandait à des Grecs s'ils se sentaient portés à faire comme dans l'Inde, où il est dans les coutumes de manger les parents qui viennent à mourir, dans l'idée qui y règne qu'on ne saurait leur donner plus honorable sépulture que son propre corps; à quoi les Grecs répondirent que pour rien au monde, ils ne se plieraient à cet usage. S'étant aussi de même adressé aux Indiens, pour tenter de leur persuader l'abandon de cette coutume et l'adoption de celle des Grecs qui brûlaient les corps de leurs pères, ce prince vit sa proposition soulever une plus grande horreur encore. Chacun en agit ainsi, d'autant que l'habitude fait que nous ne voyons pas les choses sous leur vrai jour: «Il n'est rien de si grand, de si admirable au premier abord que, peu à peu, on ne regarde avec moins d'admiration (Lucrèce).»
=L'habitude est aussi la source de grands abus, entre autres la vénalité et l'administration de la justice et en fait de choses de moindre importance, le grotesque des vêtements de notre époque; difficulté d'aller à l'encontre.=--Autrefois, ayant eu à justifier un des usages que nous pratiquons, admis avec une autorité incontestée chez nous et assez au loin, et ne voulant pas, comme il se fait souvent, me borner à l'appuyer de ce qu'il est écrit dans nos lois et à en citer des exemples, j'essayai de remonter à son origine. La cause première à laquelle je fus ainsi amené, prêtait tellement à la controverse, qu'à peine je pouvais l'admettre, moi qui avais charge d'en convaincre les autres.--Reste le moyen auquel Platon avait recours et qu'il tenait comme souverain et de premier ordre, pour faire cesser les amours hors nature et à contre-sens qui se pratiquaient de son temps. Il s'appliquait à les faire condamner par l'opinion publique, et incitait les poètes et chacun à les combattre par des récits les flétrissant. C'est par là qu'il espérait en arriver à ce que, si belle qu'elle fût, une fille n'éveillât plus l'amour chez son père; et que les sœurs ne recherchassent pas les caresses de leurs frères, plus faits encore, par leur beauté, pour les séduire; agissant ainsi à l'instar des fables de Thyeste, d'Œdipe, de Macaréus qui, chantées aux jeunes enfants, en même temps qu'elles les amusaient, gravaient dans leur esprit d'utiles leçons de morale.--Certes la pudeur est une belle vertu et son utilité n'est pas contestée; cependant il est aussi malaisé de la régenter et de chercher dans la nature des raisons en sa faveur, qu'il est facile de faire valoir à l'appui l'usage, les lois et les préceptes.--Les causes premières qui ont fait adopter par tous telle manière de faire, sont difficiles à découvrir, si minutieuses que soient les recherches et ceux qui s'y livrent, passent sans s'y arrêter, n'osant même pas essayer de les élucider; ils se rejettent tout d'abord sur ce que telle est la coutume; ils s'étendent à perte de vue sur ce thème et, de la sorte, triomphent à bon compte. Ceux qui ne veulent pas se soustraire à cette recherche des causes premières, errent encore davantage et en arrivent à des conclusions extravagantes; témoin Chrysippe qui, en maints endroits dans ses écrits, laisse entendre le peu d'importance qu'il attache aux unions incestueuses, quelles qu'elles soient.
Qui voudra détruire le préjudice excessif qui résulte de certaines coutumes, en trouvera qui, indubitablement, sont susceptibles d'être abandonnées et ne reposent que sur l'antiquité atteinte de décrépitude à laquelle elles remontent. Cela mis à part, les examinant au seul point de vue de la vérité et de la raison, ce qu'il découvrira l'étonnera, au point qu'il se demandera s'il est bien dans son bon sens, alors que jamais il ne lui aura moins fait défaut.--Que peut-il, par exemple, y avoir de plus extraordinaire qu'un peuple soumis à des lois dont il n'a jamais entendu parler; astreint dans les questions relatives à ses affaires privées, mariages, donations, testaments, ventes et achats, à des règles qu'il ne peut connaître, parce qu'elles ne sont ni écrites, ni publiées en sa langue, et dont il ne peut se procurer qu'à prix d'argent la traduction et des renseignements sur leur mode d'application; non dans les conditions où le proposait si ingénieusement Isocrates, qui conseillait à son roi de rendre libres et dégrevés de tous droits, tous trafics et négoces auxquels se livraient ses sujets, de manière à ce qu'ils soient suffisamment rémunérateurs, et de leur rendre au contraire très onéreux les querelles et les procès, en les grevant de frais énormes; mais dans les conditions incroyables qui nous régissent; où tout se vend, même les conseils, et où le recours aux lois se paie à l'égal d'une marchandise. Je rends grâce à la fortune de ce qu'au dire de nos historiens, ce fut un gentilhomme gascon, de mon pays, qui, le premier, protesta, quand Charlemagne voulut étendre à la Gaule les lois qui régissaient l'empire romain.
Qu'y a-t-il de plus contraire aux conditions naturelles de la société que de voir, une nation où il est dans les coutumes et sanctionné par la loi que l'office de juge soit vénal, que les jugements rendus soient payés en beaux derniers comptants; où il est légal que celui qui ne peut la payer, ne puisse s'adresser à la justice et que cette marchandise soit en si grand crédit, que les gens chargés d'instruire et de régler les procès, constituent dans l'État un quatrième ordre s'ajoutant aux trois autres déjà existants, le clergé, la noblesse et le peuple? Ce quatrième ordre ayant charge des lois et autorité souveraine sur nos biens et nos vies, et formant une classe distincte de la noblesse, il en résulte une législation double comprenant: l'une, les lois qui régissent les questions d'honneur; l'autre, celles relatives à l'administration de la justice, dans certains cas en opposition les unes avec les autres. Les premières condamnent aussi sévèrement celui qui souffre un démenti, que les secondes punissent celui qui en châtie l'auteur; le devoir militaire veut que celui qui ne demande pas réparation d'une injure reçue, soit dégradé et déchu de ses titres de noblesse; le devoir civil le menace de la peine capitale, s'il s'en venge; qui s'adresse aux lois pour obtenir raison d'une offense faite à son honneur, se déshonore; qui se fait justice lui-même, est atteint et frappé par la loi.--Que penser de ces deux parties d'un même tout et pourtant si différentes: ceux-là ont charge de la paix, ceux-ci de la guerre; ceux-là ont le gain en partage, ceux-ci l'honneur; ceux-là la science, ceux-ci la vertu; ceux-là la parole, ceux-ci l'action; ceux-là la justice, ceux-ci la vaillance; ceux-là la raison, ceux-ci la force; ceux-là portent la robe longue, ceux-ci sont gens de robe courte.
Quant aux choses de moindre importance, les vêtements par exemple, à qui voudra les ramener à leur objet essentiel, qui est d'être utiles et commodes et de s'adapter aux formes du corps, ce qui seul leur donne de la grâce et satisfait aux convenances qui ont été leur raison d'être, je signalerai entre autres, comme atteignant, selon moi, la limite du grotesque, nos bonnets carrés; cette longue queue de velours plissé avec ajustements de toutes formes et de toutes couleurs qui, chez les femmes, se porte de la tête aux pieds; et aussi nos culottes qui si sottement et si inutilement moulent un membre que nous ne pouvons seulement pas honnêtement nommer, et que de la sorte nous montrons en faisant parade en public.
=Il n'en faut pas moins se conformer aux usages et, sauf le cas d'absolue nécessité, se garder de toute innovation dans toutes les institutions publiques; ébranlement causé en France par l'introduction de la Réforme.=--Ces considérations ne doivent cependant pas détourner un homme de jugement d'en agir comme tout le monde; bien au contraire, avoir des façons à soi et s'écartant de l'ordinaire, témoigneraient à mon sens de la folie ou de l'affectation de se faire remarquer, plutôt que du bon sens; le sage qui doit se recueillir en lui-même et laisser à son esprit toute liberté et faculté de porter tels jugements que ce qu'il voit peut lui suggérer, n'en doit au dehors rien laisser paraître, et ses faits et gestes être, en tous points, conformes à ce qui est généralement admis.--La société n'a que faire de ce que nous pouvons penser; ce qui importe, c'est que nous lui apportions le concours de nos actions, de notre travail, de notre fortune, de notre vie * même, et qu'elle puisse en user, suivant les idées prédominantes en elle.--C'est pour obéir à ce principe que Socrate, si bon et si grand, refusa de sauver sa vie par la fuite; c'eût été désobéir aux magistrats qui l'avaient condamné; il ne le voulut pas, bien que la sentence fût souverainement injuste et inique. Observer les lois du pays où l'on est, est la première de toutes les règles, c'est une loi qui prime toutes les autres: «Il est beau d'obéir aux lois de son pays (maxime tirée des tragiques grecs, d'après Grotius).»
Envisageons la question à un autre point de vue. Il est bien douteux que l'avantage qu'il peut y avoir à modifier une loi quelle qu'elle soit, qui est passée dans les mœurs, l'emporte incontestablement sur le mal qui résulterait de ce changement; d'autant que les us et coutumes d'un peuple sont comme un bâtiment formé de pièces diverses, assemblées de telle sorte qu'il est impossible d'en ébranler une, sans que l'ébranlement ne se communique à l'ensemble.--Le législateur des Thuriens avait ordonné que quiconque voudrait proposer l'abolition d'une loi existante ou l'établissement d'une loi nouvelle, se présentât devant le peuple, la corde au cou, afin que si son innovation n'était pas approuvée de tous, il fût étranglé séance tenante.--Celui de Lacédemone sacrifia sa vie pour obtenir de ses concitoyens la promesse de ne modifier aucune de ses ordonnances.--L'éphore qui coupa si brutalement les deux cordes que Phrynis avait ajoutées à la cythare, ne se mit pas en peine de savoir si l'instrument en valait mieux ou non, si les accords qu'il rendait en étaient plus ou moins parfaits; il lui suffit, pour les condamner, que cela constituât une modification à ce qui était depuis longtemps déjà. C'est la même signification qu'avait l'épée, rongée par la rouille, qui, à Marseille, figurait dans les attributs de la justice.
La nouveauté, sous quelque forme qu'elle se présente, me dégoûte profondément, parce que j'en ai vu des effets éminemment désastreux. Celle qui, en France, nous agite depuis tant d'années, la Réforme, n'a pas encore produit toutes ses conséquences; et cependant on peut dire, suivant toute apparence, que directement ou indirectement elle a touché à tout et est la cause première de bien des malheurs; les maux et les ruines qui s'accumulent depuis son apparition, qu'elle y semble étrangère et même qu'elle en pâtisse, sont son œuvre; c'est à elle, à elle seule qu'elle doit s'en prendre: «Ah! c'est de moi que vient tout le mal que j'endure (Ovide).» Ceux qui mettent le trouble dans un état, en sont d'ordinaire les premières victimes: rarement celui qui a levé l'étendard en profite; il agite et trouble l'eau, d'autres pêcheurs prennent le poisson.--La Réforme a ébranlé et disjoint les vieilles institutions de notre monarchie et par elle ce grand bâtiment a perdu son aplomb et s'entr'ouvre, sur ses vieux ans, donnant accès, par les fissures qui se produisent, à toutes les calamités qui l'assaillent; la majesté royale offre au début, * dit un ancien, plus de résistance que lorsque déjà elle est ébranlée et sa chute alors va s'accélérant.--Si le dommage est surtout imputable aux Huguenots, qui ont eu l'initiative du mouvement, les partisans de la Ligue qui les imitent sont plus criminels encore, se livrant aux mêmes actes dont ils ont pu apprécier l'horreur et le mal et à la répression desquels ils ont même prêté leur concours. Si, comme l'honneur, le mal a ses degrés, les premiers ont sur les autres le mérite de l'invention et d'avoir eu tout d'abord le courage d'entrer en lice. Les fauteurs de troubles, qui veulent porter le désordre dans l'état, peuvent facilement choisir un modèle chez les uns comme chez les autres; ils leur en offrent de toutes sortes; nos lois elles-mêmes, faites en vue de remédier au mal initial, leur fournissent moyens et excuses pour se livrer à leurs mauvais desseins quels qu'ils soient. Il nous advient aujourd'hui ce que Thucydide dit des guerres civiles de son temps; on se sert d'euphémismes pour qualifier les pires passions politiques, pour les présenter sous un jour favorable, faire excuser leurs agissements, dénaturer et atténuer les idées qu'elles eussent éveillées, si on se fût servi du nom qui leur est propre; et tout cela, soi-disant pour réformer nos consciences et nos croyances, «le prétexte est honnête (Térence)».
Mais, si excellent qu'il puisse être, tout prétexte invoqué pour introduire une nouveauté est essentiellement dangereux, «à ce point, que nous ne devrions jamais rien changer aux institutions de nos pères (Tite Live)»; et à dire franchement, il me semble que c'est avoir un extrême amour-propre et beaucoup de présomption que d'estimer ses opinions, au point d'aller, pour les faire triompher, jusqu'à, dans son propre pays, renverser la paix publique, donner accès à tant de maux inévitables, à la corruption des mœurs si profonde qu'entraînent les guerres civiles, sans préjudice des bouleversements d'importance capitale que cela peut amener dans les pouvoirs publics. N'est-ce pas mal calculer, que de s'exposer à tant de malheurs certains et connus, pour combattre des erreurs contestées et discutables; et de tous les attentats dont nous pouvons être victimes, en est-il de pire que ceux qui vont à l'encontre de nos consciences et d'un ordre de choses établi et reconnu?--Le sénat romain, en discussion avec le peuple, sur le point de savoir à qui appartiendrait l'exercice du culte, n'hésita pas à tourner la difficulté, en répondant «que cela intéressait les dieux plus qu'eux-mêmes, et qu'ils sauraient bien en empêcher toute profanation (Tite Live)»: réponse analogue à celle que l'oracle de Delphes, à l'époque des guerres médiques, lorsqu'on craignait l'invasion des Perses, fit à ceux qui demandaient au dieu ce qu'il fallait faire du trésor sacré de son temple, le cacher ou l'emporter, et auxquels il répondit de laisser les choses en l'état, de ne songer qu'à eux-mêmes, qu'il était suffisamment capable de pourvoir lui-même à ses propres affaires.
=L'obéissance aux lois est un principe de la religion chrétienne; quant aux dogmes mêmes de celle-ci, ils sont hors de toute discussion.=--La religion chrétienne est conçue dans un esprit éminemment juste et utilitaire; elle ne recommande rien d'une manière plus expresse qu'une entière obéissance aux magistrats et de veiller à la conservation des pouvoirs publics. Quel merveilleux exemple nous donne là la sagesse divine qui, pour assurer le salut du genre humain et parfaire sa victoire si glorieuse et qui est si bien sienne, sur la mort et le péché, a voulu qu'elle ne s'accomplît que par l'intermédiaire de l'ordre politique qui nous régit, et n'a pas voulu soustraire ses progrès et la réalisation du but si élevé, si salutaire qu'elle poursuit, aux effets de l'aveuglement et de l'injustice de nos institutions et de nos usages, bien qu'il dût en résulter de voir répandre à flots le sang des meilleurs de ses élus et de longues années de retard pour le triomphe de son inestimable doctrine!--Il y a beaucoup à dire, si on veut comparer celui qui respecte les lois et la forme de gouvernement de son pays et celui qui entreprend de les assujettir à ses vues et de les modifier. Le premier a pour lui, que sa ligne de conduite est simple; il n'a qu'à obéir et à faire ce que tout le monde fait; quoi qu'il fasse, il n'agira pas méchamment; le pire qu'il puisse en éprouver, c'est qu'à lui personnellement il arrive malheur: «Qui pourrait en effet ne pas respecter une antiquité qui nous a été conservée et transmise par les plus éclatants témoignages (Cicéron)?» Quant au second, il est en situation bien plus difficile; outre que, comme dit Isocrate, ceux qui ne donnent pas dans les excès, sont plus modérés que ceux qui s'y adonnent, celui qui se mêle de changer ce qui est et d'y substituer ses préférences, usurpe une autorité qu'il n'a pas et se doit de faire ressortir ce que présente de défectueux ce qu'il élimine, et en quoi est préférable ce qu'il introduit.
Cette considération si simple m'a retenu, même en ma jeunesse, âge où l'on est cependant plus téméraire, et m'a affermi dans ma résolution de ne pas me charger d'un fardeau aussi lourd que de me faire le défenseur d'une science d'une telle importance, et d'oser à son égard ce que raisonnablement je ne pourrais même pas faire pour la plus facile de celles qui m'ont été enseignées et sur lesquelles on peut se prononcer sans qu'il en résulte de graves conséquences.--J'estime en effet souverainement inique de vouloir subordonner les constitutions et les coutumes publiques, lesquelles sont fixes, aux conceptions variables de chacun de nous (la raison d'un seul ne saurait avoir qu'une action limitée), et d'entreprendre contre les lois divines ce que nul gouvernement ne tolérerait contre ses lois civiles. Bien que la raison humaine ait sur ces dernières beaucoup plus d'action, celles-ci n'en régissent pas moins ceux-là mêmes qui prétendent les juger; et notre intelligence, si grande qu'elle puisse être, ne saurait servir qu'à les expliquer, à en étendre l'usage déjà existant, et non à les dénaturer et à innover. Si parfois la Providence passe outre aux règles auxquelles elle nous a astreints, sans que nous puissions nous y soustraire, ce n'est pas pour nous en affranchir; ce sont des effets de la volonté divine, que nous devons admirer, sans chercher à les imiter; et les exemples extraordinaires, empreints de marques particulières et manifestes qui les font tenir du miracle, qu'elle nous donne en témoignage de sa toute-puissance, sont si fort au-dessus de tout ce que nous pouvons faire et ordonner, qu'il y a folie et impiété à essayer de les reproduire; nous ne devons pas le tenter et seulement nous borner à les contempler avec l'étonnement qu'ils provoquent en nous; ce sont des actes de son ressort et non du nôtre, et Cotta parle avec une grande sagesse, quand il dit: «En matière de religion, j'écoute T. Coruncanus, P. Scipion, P. Scevola qui sont souverains pontifes, et non Zénon, Cleanthe ou Chrysippe (Cicéron).»
En ce qui fait le sujet de la grande querelle qui nous divise actuellement, cent articles y figurent dont on poursuit la disparition ou que l'on veut introduire et tous sur des points de première importance; et cependant, Dieu sait combien, parmi ceux qui se mêlent de la question, s'en trouvent qui peuvent se vanter d'avoir étudié les raisons essentielles que chaque parti fait valoir pour et contre; le nombre de ces gens scrupuleux est limité, si seulement il y en a, et n'est pas fait pour nous troubler. Mais en dehors d'eux, toute cette foule où va-t-elle et de quel côté se range-t-elle? La Réforme produit l'effet de toute médecine de peu d'efficacité et mal appliquée; les humeurs dont elle veut nous débarrasser, n'ont été que mises en mouvement, surchauffées, aigries par les discussions, et demeurent en nous; impuissante, elle n'a pu produire l'effet attendu, mais elle nous a affaiblis; nous ne pouvons davantage nous en débarrasser et nous ne retirons de son action que d'éprouver des douleurs internes sans fin.
Quoi qu'il en soit, la fortune pouvant toujours déjouer notre jugement, nous met parfois en présence de nécessités si absolues qu'il faut que les lois en tiennent compte; et résister à admettre une innovation qui parvient à s'imposer par la violence, est une obligation dangereuse pour celui qui veut en tout et pour tout s'en tenir à son devoir et demeurer dans la règle; elle le place dans une situation désavantageuse vis-à-vis de qui se donne toute liberté d'action, considère comme permis tout ce qui peut servir ses desseins, ne connaît pas de frein et n'a de loi que de faire ce qu'il croit avantageux. «Se fier à un perfide, c'est lui donner les moyens de nuire (Sénèque)», d'autant que les lois ordinaires d'un gouvernement à l'état normal, ne prévoient pas ces accidents extraordinaires; faites pour un corps dont chacun des membres principaux satisfait à ses devoirs, elles supposent que tous, d'un commun accord, sont disposés à les respecter et à leur obéir; leur fonctionnement naturel s'applique à un ordre de choses calme, grave, où chacun s'observe; il est impuissant là où une licence et une violence effrénées se donnent carrière.
=Cas où l'absolue nécessité semble imposer des modifications a l'ordre de choses existant.=--On reproche encore maintenant à ces deux grands personnages de Rome, Octavius et Caton, d'avoir, lors des guerres civiles suscitées, l'une par Sylla, l'autre par César, exposé leur patrie à en arriver aux dernières extrémités, plutôt que de la secourir aux dépens de ses lois et de n'avoir rien changé à leur cours ordinaire. Dans ces cas d'absolue nécessité, où on ne peut que se maintenir, il serait en effet souvent plus sage de courber la tête et de céder un peu aux circonstances, plutôt que de s'obstiner à ne faire aucune concession; en les déclarant toutes impossibles, on donne occasion à la violence de tout fouler aux pieds; quand les lois ne peuvent ce qu'elles sont en droit d'exiger, mieux vaut qu'elles n'exigent que ce qu'elles sont en mesure d'obtenir.--C'est ce qu'ont fait celui qui ordonna qu'elles dormissent vingt-quatre heures; cet autre qui prescrivit que pour cette fois, tel jour du calendrier serait considéré comme non avenu; et aussi celui qui, du mois de juin, fit un second mois de mai.--Les Lacédémoniens eux-mêmes, pourtant si fidèles observateurs des lois de leur pays, gênés de ce qu'elles leur défendaient d'élire par deux fois, pour amiral, un même personnage, et la situation nécessitant que Lysandre fût maintenu dans cette charge, élurent amiral un certain Aracus, mais firent Lysandre surintendant, de la marine.--Usant d'une subtilité semblable, un de leurs ambassadeurs, envoyé à Athènes, pour obtenir qu'une ordonnance fût modifiée et auquel Periclès objectait qu'il était interdit d'ôter, après inscription faite, le tableau promulguant une loi, lui conseilla alors de simplement le retourner, observant que cela n'était pas défendu.--C'est une chose dont Plutarque loue Philopœmen; né pour commander, il savait non seulement commander selon les lois, mais aux lois elles-mêmes, quand le salut public en faisait une nécessité.
CHAPITRE XXIII.
Une même ligne de conduite peut aboutir à des résultats dissemblables.
=Magnanimité du duc de Guise à l'égard de qui méditait de l'assassiner.=--Jacques Amyot, grand aumônier de France, me contait un jour le fait suivant, tout à l'honneur d'un de nos princes d'entre les plus hauts en dignité, bien que d'origine étrangère. Au commencement de nos troubles, au siège de Rouen, il fut averti par la reine, mère du roi, d'un complot formé contre sa vie. Les lettres de la reine mentionnaient spécialement celui qui en était le chef, un gentilhomme angevin ou manceau qui, en ce moment et pour en arriver à ses fins, fréquentait d'une façon assez suivie la maison du Prince. Celui-ci ne communiqua à personne cet avis; le lendemain, se promenant au mont Sainte-Catherine, où étaient établis les canons qui battaient la ville qu'alors nous assiégions, ayant près de lui le grand aumônier de qui je tiens le fait et un autre évêque, il aperçut le gentilhomme qui lui avait été signalé et le fit appeler. Quand celui-ci fut en sa présence, le voyant pâlir et trembler parce qu'il n'avait pas la conscience tranquille, il lui dit: «Monsieur un tel, vous vous doutez bien de ce que je vous veux, votre visage l'indique. N'essayez pas de me rien cacher; je suis complètement au courant de vos intentions; vous ne feriez qu'empirer votre cas, en cherchant à le pallier. Vous connaissez ceci, cela (c'était la teneur même des pièces les plus secrètes ayant trait au complot); sur votre vie, confessez-moi donc tout, sans réticence aucune.» Quand le pauvre homme se vit pris et convaincu (car tout avait été révélé à la reine par un de ses complices), il n'eut plus qu'à joindre les mains et à demander grâce et miséricorde au prince, aux pieds duquel il voulut se jeter. Le prince l'en empêcha et continuant: «Voyons, vous ai-je autrefois, en quelque occasion, causé quelque déplaisir? ai-je offensé quelqu'un des vôtres par haine personnelle? Il n'y a pas trois semaines que je vous connais, quelle raison vous a déterminé à vouloir m'assassiner?» Le gentilhomme répondit d'une voix tremblante que ce n'était pas par animosité particulière contre lui, mais pour servir l'intérêt général de son parti; qu'on lui avait persuadé que ce serait œuvre pie que de se débarrasser, de quelque manière que ce fût, d'un aussi puissant ennemi de la religion réformée. «Hé bien, poursuivit le prince, je veux vous montrer combien ma religion est plus tolérante que celle que vous pratiquez; la vôtre vous a poussé à me tuer, sans m'entendre, alors que je ne vous ai point offensé; la mienne me commande de vous pardonner, alors que vous êtes convaincu d'avoir voulu, sans raison, attenter à ma vie. Allez-vous en, retirez-vous, que je ne vous voie plus ici; ce sera sage à vous de ne prendre dorénavant pour conseil, en vos entreprises, que des gens qui soient plus hommes de bien que ceux auxquels vous vous êtes adressé en cette circonstance.
=Clémence d'Auguste envers Cinna en semblable circonstance.=--L'empereur Auguste, étant en Gaule, averti d'une conjuration que tramait contre lui L. Cinna, résolut de sévir et convoqua à cet effet ses amis en conseil pour le lendemain. Dans la nuit, en proie à une grande agitation, songeant qu'il lui fallait punir de mort un jeune homme de bonne famille, neveu du grand Pompée, les perplexités qu'il en ressentait, se reflétaient dans l'expression des pensées de toutes sortes qui l'occupaient: «Hé quoi, faisait-il, sera-t-il dit que je vivrai constamment dans la crainte et dans de continuelles alarmes, tandis que mon meurtrier sera libre d'aller et de venir à son gré? Le laisserai-je indemne, lui qui a attenté à mes jours qui si souvent ont échappé aux périls de tant de guerres civiles, de tant de batailles livrées et sur terre et sur mer, alors que je suis parvenu à doter le monde de la paix universelle? Puis-je l'absoudre, quand il a voulu non seulement m'assassiner, mais me sacrifier (les conjurés avaient projeté de le tuer pendant un sacrifice qu'il devait accomplir)?» Puis s'étant tu quelques instants, il reprit à haute voix, s'en prenant cette fois à lui-même: «Pourquoi vis-tu, se disait-il, puisque tant de gens ont intérêt à ta mort? Tes vengeances et tes cruautés n'auront-elles donc pas de fin? Ta vie vaut-elle tant de rigueurs pour la défendre?» Livie, sa femme, voyant ses angoisses, lui dit: «Accepteras-tu les conseils d'une femme? Que ne fais-tu comme les médecins; quand les remèdes dont ils usent d'habitude sont sans effet, ils essaient ceux qui produisent des effets contraires. Jusqu'ici la sévérité n'a donné aucun résultat; les conjurations ont succédé les unes aux autres: Lépidus a suivi Savidianus; Muréna; Lépidus; Cæpio, Muréna; Egnatius, Cæpio; essaie ce que produiront la douceur et la clémence. La culpabilité de Cinna est prouvée, pardonne-lui, il sera mis de la sorte dans l'impossibilité de te nuire et cela ajoutera à ta gloire.» Auguste, satisfait d'avoir trouvé en sa femme un écho des sentiments que lui-même éprouvait, la remercia, contremanda le conseil auquel il avait convoqué ses amis et ordonna qu'on fît venir Cinna et qu'il vînt seul. Quand celui-ci se présenta, Auguste fit sortir tout le monde de sa chambre, lui fit prendre un siège et lui parla en ces termes: «Tout d'abord, Cinna, je te demande de demeurer tranquille; écoute-moi sans m'interrompre, je te donnerai ensuite tout le temps et le loisir de me répondre. Tu le sais, Cinna, tu as été pris dans le camp de mes ennemis et je t'ai épargné alors que non seulement tu avais embrassé leur cause, mais encore quand, par le fait de ta naissance, tu étais des leurs; je te remis en possession de tous tes biens et t'ai en somme si bien traité, si haut placé, que les vainqueurs envient le sort du vaincu. La charge du sacerdoce que tu m'as demandée, je te l'ai accordée, alors que je l'avais refusée à d'autres dont les pères ont toujours combattu pour moi; et, m'ayant de telles obligations, tu as formé le projet de m'assassiner.» Sur quoi Cinna s'étant récrié qu'il était bien éloigné d'avoir de si méchantes pensées, Auguste poursuivit: «Tu ne me tiens pas, Cinna, la promesse que tu m'as faite; tu t'étais engagé à ne pas m'interrompre. Oui, tu as entrepris de me tuer en tel lieu, tel jour, en telle compagnie et de telle façon.» Et, le voyant atterré par ces renseignements donnés d'une façon si précise, gardant le silence, non plus parce qu'il l'avait promis, mais sous l'effet des reproches de sa conscience: «A quel mobile obéis-tu donc? continua Auguste. Est-ce pour être empereur? Ce serait vraiment par trop malheureux pour les affaires publiques, qu'il n'y eût que moi pour être un empêchement à ton accession à l'empire; tu ne parviens pas seulement à défendre ta propre maison, et dernièrement encore tu as perdu un procès engagé contre un simple affranchi! Devenir César, est-ce donc là tout ce que tu sais faire, tout ce dont tu es capable? s'il n'y a que moi qui fasse obstacle à la réalisation de tes espérances, je suis prêt à abdiquer. Mais penses-tu que Paulus, que Fabius, que les Cosséens et les Serviliens t'acceptent, eux et tous ces nobles en si grand nombre, nobles par leurs noms et aussi par leurs vertus qui rehaussent leur noblesse?» Après plusieurs autres propos se rapportant à la situation (car il l'entretint pendant plus de deux heures): «Va, Cinna, lui dit-il, je te donne à nouveau la vie que, comme traître et parricide, tu mérites de perdre; je te la donne comme autrefois je te la donnai, alors qu'étant mon ennemi, elle était entre mes mains. A dater de ce jour, soyons amis et voyons qui de nous deux sera de meilleure foi, de moi qui te fais grâce, ou de toi qui la reçois.» Sur ces mots, il le congédia. Quelque temps après, il lui donna le consulat, lui reprochant de n'avoir pas osé le lui demander. Auguste reçut la juste récompense de sa clémence en cette occasion; Cinna lui demeura depuis profondément attaché, et, à sa mort, le fit le seul héritier de tous ses biens; à partir de cet événement qui arriva dans sa quarantième année, aucune conjuration, aucun complot ne se formèrent plus contre lui.--Il n'en fut pas de même de celui de nos princes dont il a été question plus haut; sa magnanimité ne l'a pas empêché de succomber depuis, à un attentat pareil à celui auquel il avait échappé une première fois, tant la prudence humaine est chose vaine et sur laquelle il est difficile de faire fond! Quels que soient nos projets, les conseils auxquels nous recourons, les précautions que nous prenons, la fortune est toujours là qui tient en ses mains les événements.
=La médecine n'est pas le seul art où la fortune ait une large part dans le succès; les beaux-arts, les lettres, les entreprises militaires sont dans le même cas.=--Nous disons des médecins qu'ils sont heureux, quand ils obtiennent un bon résultat, comme s'il n'y avait que leur art qui ne puisse se suffire à lui-même, qu'il soit le seul dont les bases sur lesquelles il repose soient si faibles qu'elles ne puissent le soutenir; comme si enfin il n'y avait que lui qui ne puisse atteindre au succès sans l'assistance de la fortune. Sur la médecine, je crois à tout le bien et à tout le mal qu'on en peut dire, car, Dieu merci, je n'en use pas. J'en agis avec elle au rebours des autres; en tous temps je n'en fais aucun cas; mais quand je suis malade, au lieu de compter sur elle, je la prends en grippe et la redoute; à ceux qui me pressent d'avoir recours à ses drogues, je réponds d'attendre au moins que mes forces soient revenues et que je sois rétabli, afin d'être plus à même d'en supporter l'effet et les chances que j'en vais courir. Je préfère laisser agir la nature, pensant bien qu'elle a bec et ongles pour se défendre contre les assauts auxquels elle est en butte, et protéger notre organisme des atteintes dont elle a charge de nous garantir. Je crains qu'en voulant lui porter secours, alors qu'elle est aux prises immédiates avec la maladie, qu'elle fait corps avec elle, je ne vienne en aide à celle-ci, au lieu de lui venir en aide à elle-même, et de lui mettre ainsi de nouvelles affaires sur les bras.
Or, je prétends que la part de la fortune est grande, non seulement dans le cas de la médecine, mais dans celui de nombre de branches des connaissances humaines qui semblent en être plus indépendantes. Les inspirations poétiques par exemple, qui s'emparent d'un auteur, le ravissent hors de lui; pourquoi ne pas les attribuer à sa bonne chance? Lui-même confesse qu'elles dépassent ce dont il est capable, qu'elles ne viennent pas de lui, qu'il ne saurait atteindre à pareille hauteur; ainsi du reste que les orateurs, lorsqu'ils ont de ces mouvements, de ces envolées extraordinaires qui les emportent au delà de tout ce qu'ils avaient conçu. De même dans la peinture, le peintre n'arrive-t-il pas parfois à des effets bien supérieurs à ce que son imagination et son talent lui faisaient concevoir, qui le transportent d'imagination et l'étonnent lui-même. Mais la part qu'a la fortune en toutes choses, qui se manifeste déjà par la grâce et la beauté que présentent certaines œuvres sans que l'auteur ait visé semblable effet, apparaît d'une façon bien plus évidente encore quand ces mêmes qualités se rencontrent à son insu. Certains lecteurs, particulièrement doués, ne découvrent-ils pas souvent dans un ouvrage, des beautés qui leur semblent atteindre la perfection, que l'auteur n'a pas conscience d'y avoir mises, qu'il n'y a pas aperçues? ces lecteurs, du fait de leur imagination, ajoutent à la forme et au sens, qui leur apparaissent ainsi beaucoup plus riches.
Quant aux entreprises militaires, chacun sait combien la fortune y a large part; même en dehors de l'exécution, dans les conseils que nous tenons et les résolutions que nous prenons, la chance et la malchance y ont place, et ce que peut notre habileté est peu de chose; plus elle est perspicace et vive, plus elle est faible et a sujet de se défier d'elle-même. Je suis de l'avis de Sylla; quand j'examine attentivement les faits de guerre les plus glorieux, il m'apparaît, ce me semble, que ceux qui les ont accomplis, n'ont pris conseil et délibéré sur la conduite à tenir que par acquit de conscience, et qu'en engageant l'affaire, ils se sont surtout abandonnés à leur bonne fortune; confiants qu'elle leur viendrait en aide, ils se sont, en maintes circonstances, laissé entraîner au delà des bornes de la raison. Leur résolution présente parfois l'empreinte d'une confiance excessive ou d'un désespoir inexplicable qui les poussent le plus souvent à prendre le parti le moins rationnel en apparence et grandit leur courage à un degré surnaturel. C'est ce qui a conduit plusieurs grands capitaines de l'antiquité, pour faire accepter par leurs soldats leurs résolutions téméraires, à répandre la croyance qu'elles leur étaient inspirées par un génie familier, et le succès prédit par des signes précurseurs.
=Parti à prendre lorsque ce qui peut s'ensuivre donne lieu à incertitude.=--Voilà pourquoi dans l'incertitude et la perplexité où nous met l'impuissance dans laquelle nous sommes de discerner et de choisir ce qui convient le mieux, en raison des difficultés et accidents inhérents à chaque chose, le plus sûr, quand d'autres considérations ne nous y amèneraient pas, est, à mon avis, de se rejeter sur le parti qui se présente comme le plus honnête et le plus juste; et, puisqu'on est en doute sur le plus court chemin, de toujours suivre la voie droite. C'est ainsi que dans les deux exemples que j'ai donnés plus haut, il n'y a pas de doute que pardonner l'offense reçue, était plus beau et plus généreux que d'en agir différemment. Si cela n'a pas réussi au premier, il ne faut pas en accuser la noble conduite qu'il a tenue; peut-on savoir, s'il s'était arrêté au parti contraire, s'il eût échappé à la mort que le destin lui réservait? en tout cas, il eut perdu la gloire que lui a value son acte * de bonté si remarquable.
=Il n'est pas avantageux de s'attacher à prévenir les conjurations par la rigueur.=--L'histoire mentionne force gens en proie à la crainte d'attentats ourdis contre eux, et la plupart se sont appliqués à les déjouer en les prévenant et recourant aux supplices; j'en vois fort peu auxquels ce système ait réussi, témoin tant d'empereurs romains. Celui que menace un semblable danger, ne doit compter beaucoup ni sur sa puissance, ni sur sa vigilance, car il est bien malaisé de se garantir d'un ennemi qui se dissimule, en feignant d'être de nos meilleurs amis et de connaître les desseins et pensées intimes de ceux qui nous approchent. Il aura beau se constituer une garde recrutée à l'étranger et s'entourer constamment d'hommes armés, quiconque ne tient pas à la vie, sera toujours maître de celle d'autrui; et puis, cette suspicion continuelle qui le met en doute contre tout le monde, doit être un tourment excessif.--Dion, averti que Calipsus guettait une occasion de le frapper, n'eut pas le courage d'éclaircir le fait, préférant mourir, dit-il, que d'être dans la triste obligation d'avoir à se garder non seulement de ses ennemis, mais aussi de ses amis.--Cette même idée, Alexandre le Grand la traduisit en fait, d'une façon bien plus nette et plus énergique: avisé par une lettre de Parménion que Philippe, son médecin préféré, avait été corrompu à prix d'argent par Darius pour l'empoisonner, en même temps qu'il donnait la lettre à lire à Philippe, il avalait le breuvage que celui-ci venait de lui présenter. Voulut-il par là montrer que si ses amis voulaient attenter à ses jours, il renonçait à sa défendre contre eux? Personne ne s'est plus confié à la fortune que ce prince, mais je ne sais rien de sa vie qui témoigne plus de fermeté que cet acte, ni qui soit si beau, sous quelque aspect qu'on l'envisage.
=Triste état d'un prince en proie à la défiance.=--Ceux qui prêchent aux princes d'être constamment en défiance, sous prétexte d'assurer leur sûreté, les poussent à leur perte et à leur honte; car rien de noble ne se fait sans risques à courir. J'en connais un, très brave et entreprenant par nature, auquel on a fait perdre toutes les belles occasions de s'illustrer, en lui répétant sans cesse: «Qu'il demeure à l'abri au milieu des siens; ne se prête à aucune réconciliation avec ses anciens ennemis; se tienne à part, sans se confier à plus puissant que lui, quelques promesses qui lui soient faites, quelques avantages que cela semble présenter.» J'en sais au contraire un autre qui, en suivant le conseil opposé, a avancé sa fortune d'une manière inespérée.
=La hardiesse permet seule de réaliser de grandes choses.=--De la hardiesse qui procure la gloire dont les princes sont si avides, on peut aussi magnifiquement faire preuve, qu'on soit en pourpoint ou armé de pied en cap, dans un cabinet que dans les camps, que l'on reste calme ou que l'on soit menaçant; la prudence, si pleine d'attention, si circonspecte, est l'ennemie mortelle des grandes choses. Scipion, pour gagner la bonne volonté de Syphax, n'hésita pas à quitter son armée, abandonnant l'Espagne nouvellement conquise et dont la soumission pouvait encore être douteuse, pour passer en Afrique, avec simplement deux navires, se remettant, en pays ennemi, au pouvoir d'un roi barbare, sur la bonne foi duquel il n'était pas fixé, sans garantie, sans otages, se confiant seulement à son grand courage, à sa bonne fortune et dans la pensée de voir se réaliser les hautes espérances qu'il avait conçues: «La confiance que nous accordons à un autre, nous gagne souvent la sienne (Tite Live).»--Qui a de l'ambition et vise à la célébrité doit, au contraire, se garder d'une prudence exagérée, ne pas prêter aux soupçons, non plus que s'y laisser trop entraîner soi-même; la crainte et la défiance font naître l'offense et la provoquent. Le plus défiant de nos rois rétablit ses affaires, surtout en se confiant de son propre mouvement à ses ennemis, au risque de sa vie et de sa liberté, montrant par là la pleine confiance qu'il avait en eux, afin de les amener à en avoir en lui.--A ses légions mutinées, César opposa uniquement l'attitude qui convient à qui exerce l'autorité et un langage élevé; il avait une telle confiance en lui-même et en sa fortune, qu'il ne craignit pas de s'abandonner et de s'exposer à une armée séditieuse et rebelle: «Il parut sur un tertre de gazon, debout, le visage impassible; sans crainte pour lui-même, il sut l'inspirer aux autres (Lucain).»
=Conduite à tenir en cas d'émeute; la confiance qu'on montre doit, pour porter fruit, être ou paraître exempte de crainte.=--Mais il est certain qu'une semblable assurance qui procure un si grand ascendant, n'est naturelle et ne peut avoir tout son effet que chez ceux auxquels la perspective de la mort et de ce qui peut arriver de pire sous tous rapports, ne cause pas d'effroi; une attitude quelque peu tremblante, qui semble douter et être incertaine du résultat, chez celui qui poursuit l'apaisement, ne peut aboutir à rien qui vaille, pour peu que la situation soit grave. C'est un excellent moyen de gagner les cœurs et la bonne volonté des gens, que de se présenter à eux fier et confiant, sous condition que ce soit de son propre mouvement, sans y être contraint par la nécessité et que le sentiment qui nous anime soit sincère et franc, ou tout au moins qu'on ne semble pas avoir d'inquiétude.--J'ai vu dans mon enfance un gentilhomme, commandant d'une ville importante, aux prises avec un violent mouvement d'effervescence populaire. Pour apaiser ces troubles à leur début, il prit le parti de sortir du lieu où il se trouvait et était en parfaite sûreté et d'aller aux mutins; mal lui en prit, ils le massacrèrent. Sa faute en cette circonstance ne fut pas tant, à mon avis, de sortir, comme on en fait d'ordinaire reproche à sa mémoire, que d'être entré dans la voie des concessions et d'avoir manqué d'énergie; d'avoir cherché à calmer ces forcenés, plutôt en se mettant à leur remorque qu'en les éclairant sur leur faute; de les avoir priés, au lieu de les réprimander; j'estime qu'une sévérité mitigée, unie à un commandement sûr de lui-même appuyé des troupes sous ses ordres, convenait davantage à son rang et aux devoirs de sa charge, lui eût mieux réussi, ou tout au moins lui eût fait plus d'honneur et eût été plus digne. Contre les fureurs populaires, il n'y a rien à espérer de l'emploi de l'humanité et de la douceur; ce qui inspire le respect et la crainte a plus de chances de réussite. Je ferai également reproche à ce gentilhomme, qu'ayant pris une résolution que j'estime brave plutôt que téméraire en allant, sans armure et sans escorte suffisante, se jeter au milieu de cette mer, démontée par la tempête, d'hommes atteints de folie, il ne l'ait pas suivie jusqu'au bout. Au lieu de cela, s'apercevant du danger, il faiblit; et sa contenance, de pacifique et conciliatrice qu'elle était déjà, se ressentit de la frayeur qui s'empara de lui; sa voix s'altéra, en son regard se peignirent l'effroi et le regret de s'être aussi inconsidérément avancé; il chercha à s'esquiver et à disparaître; ce spectacle n'en surexcita que davantage la foule en delire, qui en vint aux pires excès avec lui.
J'assistais à une délibération relative à une grande parade de troupes de toute nature, que l'on projetait (occasion souvent choisie par ceux qui méditent de mauvais coups, parce que c'est là qu'ils peuvent s'exécuter avec le moins de danger). Il y avait de fortes apparences, d'après les bruits publics, pour ceux auxquels leurs fonctions imposaient le maintien de l'ordre, que des tentatives de cette nature pourraient bien s'y produire. Divers conseils furent émis à ce sujet, comme il arrive dans les cas difficiles, et, dans le nombre, quelques-uns très sensés et méritant d'être pris en considération. J'opinai, quant à moi, pour qu'on évitât tout ce qui pourrait témoigner de la crainte où l'on était; pour qu'on s'y rendit, qu'on se mêlât à la troupe la tête haute, le visage ne reflétant aucune appréhension; et, qu'au lieu de la restreindre (comme les autres le proposaient), on donnât, au contraire, à cette prise d'armes, tout le développement dont elle était susceptible, recommandant aux capitaines d'avertir leurs soldats de faire, bien nourries et avec ensemble, les salves de mousqueterie tirées à titre d'honneurs rendus au personnage qui les passait en revue et de ne pas épargner la poudre. Ainsi fut fait; ces troupes, dont la fidélité était suspecte, en reçurent un encouragement qui amena, pour l'avenir, une mutuelle et utile confiance.
=Confiance de César en sa fortune.=--La conduite de Jules César, dans les circonstances de cette nature, me paraît belle, au point de ne pouvoir être surpassée. Par sa clémence * et sa douceur, il chercha tout d'abord à gagner l'affection de ses ennemis eux-mêmes, se contentant, quand des conjurations lui étaient dénoncées, de déclarer simplement qu'il en était averti; puis, par un sentiment plein de noblesse, il attendait sans effroi et sans s'en préoccuper davantage, ce qui pourrait advenir, s'abandonnant et s'en remettant à la garde des dieux et à sa fortune; il était certainement dans cet état d'âme, lorsqu'il fut tué.
=Conseil donné à un tyran, pour se mettre à couvert des complots qu'on pouvait former contre lui.=--Un étranger ayant dit et répandu partout qu'il était à même, moyennant une forte somme d'argent, d'indiquer à Denys, tyran de Syracuse, un moyen infaillible de pressentir et de découvrir à coup sûr les complots que ses sujets pouvaient organiser contre lui, Denys, auquel le propos fut rapporté, le fit appeler pour se renseigner sur ce procédé qui pouvait être si utile à sa sûreté. L'étranger lui dit qu'il n'était autre que de lui faire donner un talent, et de se vanter d'avoir appris de lui ce singulier secret. Denys trouva l'idée bonne et lui fit compter six cents écus. Aux yeux de tous, il n'était pas vraisemblable que le tyran eût gratifié un inconnu d'une aussi forte somme, si ce n'était en récompense d'un important service rendu; et cette croyance contribua à rendre ses ennemis circonspects. C'est qu'en effet, les princes qui ébruitent les avis qu'ils reçoivent des attentats médités contre eux, agissent sagement; ils font croire que leur police est bien faite et que rien ne peut être entrepris contre eux, dont ils n'aient vent.--Le duc d'Athènes commit plusieurs maladresses au début de sa récente domination sur Florence; la plus grande fut que, prévenu de conciliabules tenus contre lui par les mécontents, il fit mourir Matteo di Morozo, qui était l'un des leurs et le premier les lui avait dénoncés, dans la pensée que personne ne connaîtrait ces réunions et ne serait ainsi porté à croire que sa domination fût impatiemment supportée par quelques-uns.
=Mourir vaut mieux parfois que d'être sous la menace continue d'une fin tragique.=--Je me souviens avoir lu autrefois l'histoire d'un haut personnage Romain qui, proscrit par les triumvirs, avait été assez habile pour échapper nombre de fois à ceux lancés à sa poursuite. Un jour, une troupe de cavaliers envoyés pour s'emparer de lui, passa, sans le découvrir, près d'un épais buisson où il était caché. Mais lui, en ce moment, songeant à la peine et aux difficultés qu'il avait, depuis si longtemps, pour se dérober aux recherches continues et minutieuses dont il était partout l'objet, au peu de plaisir qu'il pouvait espérer d'une pareille vie, se prit à penser qu'il était préférable d'en finir une bonne fois, que de demeurer toujours dans ces transes; et sortant de sa cachette, lui-même rappela les cavaliers qui le cherchaient et se livra volontairement à leur merci, pour se débarrasser, eux et lui, de plus longs tracas. Se livrer soi-même à ses ennemis, est un parti un peu excessif; je crois cependant qu'il vaut encore mieux en agir ainsi, que de demeurer constamment sous l'appréhension fiévreuse d'un accident inévitable. Toutefois, l'inquiétude et l'incertitude étant au fond de toutes les précautions que l'on peut prendre, le mieux encore est de se préparer courageusement à tout ce qui peut arriver et de tirer quelque consolation de ce que l'on n'est pas certain que cela arrivera.
CHAPITRE XXIV.
Du pédantisme.
=Les pédants sont et ont été de tous temps méprisés et ridiculisés malgré leur savoir.=--J'ai souvent souffert, en mon enfance, de toujours voir le pédant qui instruit la jeunesse, jouer dans les comédies italiennes un rôle grotesque, et le surnom de Magister ne pas avoir une signification beaucoup plus honorable chez nous; du moment que nous leur sommes confiés, je ne pouvais moins faire que d'être affligé d'une telle réputation. Je cherchais bien à me l'expliquer par l'inégalité naturelle qui existe entre le vulgaire et les personnes, en petit nombre, se distinguant par le jugement et le savoir, d'autant que le genre de vie des uns et des autres est tout à fait différent; mais ce qui me déconcertait, c'est que les hommes les plus éclairés sont précisément ceux qui les ont le moins en estime; témoin notre bon du Bellay: «Mais, par-dessus tout, dit-il, je hais un savoir pédantesque.» Et cela remonte fort loin, car Plutarque indique que chez les Romains, grec et écolier étaient des termes de mépris, dont on usait pour faire reproche. Depuis, en avançant en âge, j'ai trouvé que ce sentiment public est on ne peut plus justifié, et que «les plus grands clercs ne sont pas les plus fins (Rabelais)».--Mais comment peut-il se faire qu'une âme, riche de tant de connaissances, n'en devienne pas plus vive et plus éveillée; et qu'un esprit grossier et vulgaire puisse retenir, sans s'en améliorer, les œuvres et les jugements émanant des meilleurs esprits que le monde ait produits; c'est ce dont je m'étonne encore.--Pour recevoir les conceptions si grandes et si fortes de tant de cerveaux étrangers, il est nécessaire, me disait en parlant de quelqu'un une demoiselle qui occupait le premier rang parmi nos princesses, que le sien se foule, se resserre, se comprime pour faire place à ce qu'il reçoit des autres; je penserais volontiers, ajoutait-elle, que ce qui arrive pour les plantes qui s'étouffent parce qu'elles ont trop de sève, ou les lampes qui s'éteignent quand on y met trop d'huile, se produit également pour l'esprit bourré de trop d'étude et de science; occupé et embarrassé de trop de choses diverses, il devient hors d'état de les démêler, et sous ce faix ploie et croupit.--M'est avis que la raison est autre, car plus notre âme s'emplit, plus elle se distend; et les temps anciens nous montrent des exemples où, tout au contraire, on voit des hommes aptes à la conduite des affaires publiques, de grands capitaines et de grands hommes d'État, avoir été aussi de très grands savants.
=Les philosophes de l'antiquité étaient au contraire estimés, parce que sous leur originalité existait une science profonde, ce qui constitue une grande différence avec les pédants de nos jours.=--Les philosophes qui se désintéressaient de toutes fonctions publiques, ont été aussi autrefois, à la vérité, très ridiculisés par les auteurs comiques de leur temps qui avaient toute liberté; leurs opinions et leurs façons s'y prêtaient souvent. «Voulez-vous les faire juges soit du bon droit dans un procès, soit des actes de quelqu'un? comptez donc sur eux! Ils sont encore occupés à chercher si la vie, le mouvement existent réellement; si l'homme et le bœuf ne sont pas même chose; ce que c'est qu'agir; ce que c'est que souffrir; quelles sortes de bêtes sont les lois et la justice. Parlent-ils d'un magistrat ou s'entretiennent-ils avec lui? c'est avec une liberté de langage irrévérencieuse et incivile. Entendent-ils louer * leur prince ou un roi? pour eux, ce n'est qu'un pâtre, oisif comme sont les pâtres, son occupation est comme la leur de pressurer et de tondre, leur troupeau, mais avec des ménagements bien moindres que n'en prennent les pâtres. Vous faites cas d'un tel, parce qu'il possède deux mille arpents de terre? ils s'en moquent, eux qui sont habitués à considérer le monde entier comme leur appartenant. Vous vous enorgueillissez de votre noblesse, de ce que vous avez sept de vos aïeux qui se sont distingués; c'est à leurs yeux vous prévaloir de peu, parce qu'eux, ne s'occupant de ce qui existe que pris dans son ensemble, supputent par combien de riches et de pauvres, de rois et de valets, de Grecs et de Barbares, tous tant que nous sommes avons été précédés ici-bas; seriez-vous le cinquantième descendant d'Hercule, ils trouveraient que c'est de votre part acte de vanité que de faire valoir cette faveur de la fortune.» Aussi le vulgaire les dédaignait-il, comme ignorant les choses essentielles de la vie que tout le monde connaît et les taxait-il de présomption et d'insolence.
Cette peinture, tirée de Platon, est bien loin d'être applicable aux pédants. Les philosophes, on les enviait parce qu'ils étaient au-dessus du commun des mortels, en raison du dédain en lequel ils avaient les affaires publiques, de la vie spéciale qu'ils s'étaient imposée qui n'était pas à la portée de tout le monde et avait pour règle des principes supérieurs qui ne sont pas habituellement ceux que l'on applique; tandis que les pédants, on les considère comme au-dessous du commun, incapables des charges publiques, menant une vie misérable, de mœurs basses et viles qui les relèguent au dernier rang: «Je hais ces hommes incapables d'agir, dont la philosophie est toute en paroles (Pacuvius).»
Les philosophes, eux, grands par leur savoir, étaient plus grands encore quand ils en venaient à l'action; c'est ainsi qu'on cite ce géomètre de Syracuse qui, distrait de la vie contemplative pour employer son génie inventif à la défense de son pays, imagina immédiatement des engins formidables qui produisaient des effets dépassant tout ce que pouvait concevoir l'esprit humain; inventions qui, grâce à sa science, n'étaient pour lui qu'un jeu tout au plus digne d'un débutant, et dont personnellement il faisait peu de cas, regrettant d'avoir, pour elles, dérogé à ce que ses études ont de noble tant qu'elles restent dans le domaine spéculatif. Aussi chaque fois qu'ils ont été mis en demeure de passer de la théorie à la pratique, ils se sont élevés si haut, qu'il était évident que leur cœur et leur âme s'étaient prodigieusement développés et enrichis par l'étude de toutes choses. Il en est qui, voyant la direction de leur pays en des mains incapables, s'en sont mis à l'écart, témoin cette réponse que fit Cratès à quelqu'un qui lui demandait jusqu'à quel moment il fallait s'adonner à la philosophie: «Jusqu'à ce que ce ne soit plus des âniers qui soient à la tête de nos armées.»--Héraclite abdiqua la royauté en faveur de son frère; et aux Ephésiens qui lui reprochaient de passer son temps à jouer avec les enfants, devant le temple, il répondait: «Ne vaut-il pas mieux en agir ainsi, que de gérer les affaires publiques en votre compagnie?»--D'autres, comme Empédocle qui refusa la royauté que les Agrigentins lui offraient, planant en imagination au-dessus de la fortune et du monde, trouvaient les sièges des magistrats, les trônes mêmes des rois, bien bas et bien vils.--Thalès blâmant parfois ses concitoyens de trop se préoccuper de leurs intérêts personnels et de trop chercher à s'enrichir, ils lui répondirent, en lui reprochant d'agir comme le renard de la fable et de ne parler de la sorte que parce que lui-même était incapable d'en faire autant; là-dessus, il eut l'idée, en manière de passe-temps, de tenter l'aventure. Pour ce faire, humiliant son savoir en le mettant au service d'intérêts matériels qui devaient lui procurer gains et profits, il prit un métier qui, dans une seule année, lui rapporta tant, qu'à peine en toute leur vie les plus experts en la partie pouvaient-ils gagner autant.--Aristote conte que certains disaient de ce Thalès, d'Anaxagoras et de leurs semblables, qu'ils étaient sages mais n'étaient pas prudents, parce qu'ils ne se préoccupaient pas suffisamment des choses utiles; outre que je ne saisis pas bien la différence entre ces deux mots, ceux qui parlaient ainsi n'étaient pas dans le vrai; et à voir la fortune si péniblement acquise et si modique dont ces critiques se contentaient, nous serions plutôt fondés à dire, en employant les mêmes expressions que celles dont ils se servaient eux-mêmes, qu'ils n'étaient, eux, ni sages ni prudents.
=Ceux-ci ne s'occupent que de meubler leur mémoire et d'en faire parade, sans faire bénéficier de ce qu'ils apprennent ni leur jugement, ni leur conscience.=--Laissons donc là cette raison du peu de considération qu'on accorde aux pédants; je crois qu'il est plus juste de l'attribuer à la façon défectueuse dont ils en agissent vis-à-vis de la science. Avec la manière dont nous est donnée l'instruction, il n'est pas étonnant que maîtres et écoliers n'en acquièrent pas plus de valeur, quoique acquérant plus de connaissances. Nos pères ne s'appliquent en vérité qu'à nous mettre science en tête; de cela, ils se mettent en frais; mais de jugement, de vertu, il n'en est pas question. Indiquez un passant aux gens du peuple, en criant: «Oh! ce savant!» indiquez-leur-en un autre, en vous écriant: «Oh! cet homme de bien!» tous ces gens ne manqueront pas de porter leurs regards sur le premier et de lui témoigner du respect. Ne mériteraient-ils pas que, les montrant du doigt à leur tour, quelqu'un criât: «Oh! ces lourdauds!» Nous nous enquérons volontiers de quelqu'un «s'il sait le grec et le latin; s'il écrit en vers ou en prose»; mais de savoir s'il est devenu meilleur ou si son esprit s'est développé, ce qui est le principal, c'est la dernière chose dont on s'inquiète. Il faut s'enquérir de qui fait le meilleur usage de la science, et non de celui qui en a le plus.
Nous ne nous appliquons qu'à garnir la mémoire, et laissons dégarnis le jugement et la conscience. Les oiseaux se mettent parfois en quête de graines qu'ils emportent dans leur bec, sans plus y goûter autrement, pour les donner en becquée à leurs petits; ainsi font nos pédants; ils vont pillant çà et là la science dans les livres et la conservent uniquement sur le bord de leurs lèvres, pour simplement la restituer en la jetant à tous vents. C'est merveilleux combien sot est l'exemple que je choisis; car n'est-ce pas là précisément ce que je fais moi-même, en majeure partie, pour la composition du présent ouvrage? Je m'en vais grappillant de ci de là dans les livres les idées qui me plaisent; non pour les garder, mon esprit n'en est pas capable, mais pour les transporter des livres des autres dans le mien, où, à vrai dire, elles ne sont pas plus de mon cru qu'à la place où je les ai prises.--Notre science, je crois, se réduit à celle du moment; celle du passé nous est aussi étrangère que l'est celle de l'avenir; mais ce qu'il y a de pire, c'est que les écoliers et aussi ceux auxquels ils enseigneront à leur tour, reçoivent de ces maîtres, sans se l'assimiler davantage, la science qui passe ainsi de main en main, à seule fin d'en faire parade, d'en entretenir les autres et d'en user tout comme on fait d'une monnaie qui n'a plus cours et qui n'est bonne qu'à servir de jetons pour calculer: «Ils ont appris à parler aux autres, mais non à eux-mêmes (Cicéron).» «Il ne s'agit pas de pérorer, mais de diriger le navire (Sénèque).»--La nature, pour montrer qu'il n'y a rien de barbare dans son œuvre, permet souvent que surgissent chez les nations où les arts sont le moins avancés, des productions de l'esprit qui défient les plus remarquables en leur genre. Le proverbe gascon, qui se dit des joueurs de cornemuse, et se trouve dans une de ces chansons qu'ils répètent en s'accompagnant de leur instrument: «Souffle peu ou beaucoup, qu'importe; pourvu que tu remues les doigts, tout est là!» s'applique parfaitement à ma thèse. Nous savons dire: «Cicéron parle ainsi»: «Platon avait coutume»: «Ce sont les propres termes qu'emploie Aristote»; mais nous, que disons-nous nous-mêmes? que pensons-nous? que faisons-nous? Un perroquet suffirait très bien à tenir notre place.
=Exemple de ce Romain qui se croyait savant, parce qu'il avait des savants à ses gages.=--Cette façon de faire me rappelle ce Romain, possesseur d'une grande fortune, qui s'était appliqué à recruter, et cela lui avait coûté fort cher, des personnes expertes en toutes les branches de la science; il les avait continuellement près de lui; et lorsque, se trouvant avec ses amis, il avait occasion de parler d'une chose ou d'une autre, ils suppléaient à ce qui lui faisait défaut, et étaient constamment prêts à lui fournir, l'un, une réplique, un autre, un vers d'Horace, chacun suivant sa spécialité. Il en était venu à croire que leur savoir était le sien, parce qu'il le tirait de gens à lui, comme font aussi ceux dont tout ce qu'ils savent est dans les bibliothèques somptueuses qu'ils possèdent.--Je connais quelqu'un qui, lorsque je lui demande quelque chose qu'il est réputé savoir, va immédiatement quérir un livre, pour me l'y montrer, et qui n'oserait me dire qu'il a le derrière galeux, si, sur-le-champ, il n'allait chercher au préalable, dans son dictionnaire, ce que c'est que galeux, et ce que c'est que derrière.
=La science n'est utile qu'autant qu'elle nous devient propre.=--Nous prenons en garde les opinions et le savoir d'autrui, mais c'est tout; il faudrait en plus les faire nôtres. En cela, nous ressemblons exactement à qui, ayant besoin de feu, en irait chercher chez son voisin et qui, y trouvant un beau et grand brasier, demeurerait là à se chauffer, sans se souvenir d'en rapporter chez lui. Que nous sert-il d'avoir l'estomac plein d'aliments, s'il ne les digère pas et ne les transforme, pour que notre corps se développe et se fortifie? Pense-t-on que Lucullus, qui dut aux lettres de s'être formé et d'être devenu un si grand capitaine avant d'avoir exercé un commandement effectif, avait étudié à notre façon? Nous nous abandonnons tellement au bras d'autrui, que nous y perdons toutes nos forces. Ai-je le désir de me fortifier contre la crainte de la mort, j'ai recours à Sénèque! Ai-je l'intention de rechercher des consolations pour moi, ou pour un autre, je m'adresse à Cicéron! J'aurais tiré tout cela de moi-même, si on m'y eût exercé. Je n'aime pas cette instruction toute relative et que nous allons mendier; quand bien même nous pourrions être savants par le savoir d'autrui, nous ne pouvons être sages que du fait de notre sagesse: «Je hais le sage qui n'est pas sage par lui-même (Euripide).» Ennius a dit dans le même sens: «La sagesse est vaine, si elle n'est utile au sage»; «s'il est avare, vantard, efféminé comme l'agneau qui vient de naître (Juvénal)». «Il ne suffit pas d'acquérir la sagesse, il faut en user (Cicéron)».
Diogène se moquait des grammairiens qui ont souci de connaître les maux d'Ulysse et ignorent les leurs, des musiciens qui accordent leurs instruments et n'accordent pas leurs mœurs avec la morale, des orateurs qui étudient pour discuter de la justice et ne la pratiquent pas. Si son âme n'en devient pas meilleure et son jugement plus sain, j'aimerais autant que l'écolier eût passé son temps à jouer à la paume; son corps au moins en serait devenu plus souple. Voyez-le de retour de chez son maître où il est demeuré quinze à seize ans, on ne peut être moins bon à quoi que ce soit; mais il saute aux yeux que son latin et son grec l'ont rendu plus sot et plus fat qu'il n'était au départ de la maison paternelle; il devait y revenir l'âme pleine, elle n'est que bouffie; elle est gonflée, mais vide.
=Caractères distinctifs des vrais et des faux savants.=--Ces maîtres qui enseignent la jeunesse sont, comme le dit Platon des sophistes leurs proches parents, ceux qui, de tous les hommes, semblent devoir être les plus utiles à l'humanité; et seuls, entre tous, non seulement ils n'améliorent pas la matière première qui leur est confiée comme font le charpentier et le maçon, mais ils la rendent pire qu'elle n'était et se font payer pour l'avoir gâtée. Si, selon la convention que proposait Protagoras à ses disciples: «de le payer ce qu'il leur demandait ou de se rendre au temple où ils jureraient à combien ils estiment le profit qu'ils ont retiré de ses leçons et de le payer en conséquence de sa peine», mes pédagogues s'en remettaient à ce même serment, combien se trouveraient déçus, si je jurais d'après l'expérience que j'en ai actuellement.--Dans notre patois périgourdin, on appelle en plaisantant ces savants de pacotille du nom de Lettres-férits, c'est comme qui dirait qu'ils sont «Lettres-férus»; c'est-à-dire gens auxquels les lettres ont donné un coup de marteau, dont elles ont dérangé le cerveau, suivant une expression usitée. Et de fait, le plus souvent ils semblent être descendus si bas, qu'ils n'ont même plus le sens commun; le paysan, le cordonnier vont tout simplement, tout naïvement leur train, ne parlant que de ce qu'ils savent; eux, constamment préoccupés de se grandir, de se targuer de leur savoir qui, tout superficiel, n'a pas pénétré dans leur cervelle, vont s'embarrassant et s'empêtrant sans cesse. Il leur échappe de belles paroles, mais il faut que ce soit un autre qui en fasse une judicieuse application; ils connaissent bien Galien, mais pas du tout le malade; ils vous ont déjà abasourdi, en vous citant force textes de loi, alors qu'ils n'ont pas encore saisi ce qui est en cause; ils savent toutes choses en théorie, trouvez-en un en état de les mettre en pratique.
Chez moi, j'ai vu un de mes amis, ayant affaire à un individu de cette espèce, lui débiter, par manière de passe-temps, en un jargon plein de galimatias, un tas de propos faits de citations rapportées, sans suite aucune, sauf qu'ils étaient entremêlés de mots ayant rapport à la question; et s'amuser à tenir de la sorte, toute une journée, ce sot qui avait pris la chose au sérieux et se battait les flancs pour trouver quoi répondre aux objections qui lui étaient faites; et cependant, cet individu était un homme de lettres, jouissant d'une certaine réputation et portant une belle robe: «Nobles patriciens, qui n'avez pas le don de voir ce qui se passe derrière vous, prenez garde que ceux auxquels vous tournez le dos, ne rient à vos dépens (Perse).»--Qui regardera de très près cette sorte de gens qui se trouve un peu partout, trouvera, comme moi, que le plus souvent eux-mêmes ne se comprennent pas, pas plus qu'ils ne comprennent les autres; ils ont le souvenir assez bien garni, mais le jugement absolument creux, sauf quand, par les qualités qu'ils ont reçues de la nature, ils font exception.--Au nombre de ces derniers, je mettrai Adrien Turnebus, que j'ai connu; il n'avait jamais exercé d'autre profession que celle d'homme de lettres, parmi lesquels, depuis mille ans, aucun, à mon sens, n'a mieux mérité que lui le premier rang; et cependant il n'avait rien de pédantesque, en dehors de la manière dont il portait sa robe et de certaines façons d'être en société qui n'avaient pas le raffinement de celles qu'on pratique à la cour, chose sans importance, détestant, pour ma part, de voir qu'une robe portée de travers produise plus mauvais effet qu'un esprit mal équilibré, aux yeux de la foule qui juge un homme à sa manière de saluer, à son attitude, à la coupe de ses vêtements. Adrien Turnebus avait en lui l'âme la plus honnête qui se puisse voir; je l'ai souvent, avec intention, mis sur des sujets absolument étrangers à ceux qu'il traitait d'habitude; il y voyait si clair, les saisissait si vite, les appréciait si judicieusement, qu'on eût cru qu'il ne s'était jamais occupé que de guerre et d'affaires d'état. Ce sont de belles et fortes natures «que, par grâce particulière, Prométhée a formées d'un meilleur limon et douées d'un plus heureux génie (Juvénal)», que celles qui se maintiennent quand même, au milieu d'institutions défectueuses. Or, il ne suffit pas que nos institutions ne rendent pas plus mauvais, il faut qu'elles nous rendent meilleurs.
=La science, sans le jugement, ne saurait porter fruit; peut-être est-ce là le motif pour lequel nous la tenons comme une superfétation chez la femme.=--Quelques-uns de nos parlements, quand ils ont à pourvoir aux offices de leur ressort, n'examinent ceux qui s'y présentent, que sous le rapport de la science qu'ils possèdent. Les autres les examinent en outre sur le bon sens dont ils peuvent être doués, en leur donnant des affaires à apprécier. Ces derniers me paraissent en agir beaucoup mieux; le savoir et le jugement sont deux qualités nécessaires, et il faut que celui qui sollicite une charge au parlement, les possède toutes deux; mais le savoir est certainement de moindre prix que le jugement, lequel suffit à défaut de savoir, tandis que l'inverse n'est pas ainsi que l'exprime ce vers grec: «A quoi sert la science, si le jugement fait défaut (d'après Stobée)?»--Plût à Dieu, pour le bien de la justice, que nos parlements soient aussi riches sous le rapport du bon sens et de la conscience, qu'ils le sont sous celui de la science; malheureusement: «Nous n'apprenons pas à vivre, mais à discuter (Sénèque)». Le savoir ne doit pas se juxtaposer à l'âme, il faut l'y incorporer; il ne faut pas l'en arroser, il faut l'en imprégner; s'il n'en modifie, n'en améliore pas l'état imparfait, il est certainement préférable de ne pas l'acquérir. C'est une arme dangereuse qui gêne et peut blesser celui qui la manie si elle est en main faible qui n'en connaisse pas l'usage, «si bien que mieux vaudrait n'avoir rien appris (Cicéron)».
Peut-être est-ce là le motif pour lequel, nous, et avec nous la théologie, ne demandons pas aux femmes d'avoir une grande science; et que François, duc de Bretagne, fils de Jean V, quand il fut question de son mariage avec Isabeau, fille de la maison royale d'Écosse, répondait à qui lui disait qu'elle avait été élevée simplement et n'avait aucune notion des belles-lettres: qu'il préférait qu'il en fût ainsi, une femme en sachant toujours assez, quand elle sait faire la différence entre la chemise et le pourpoint de son mari.
=Nos pères n'en faisaient pas grand cas; et chez ceux auxquels les dispositions naturelles pour en bénéficier font défaut, elle est plus dangereuse qu'utile; la plupart des pédants de notre époque sont dans ce cas, ne s'étant adonnés à la science que pour en tirer des moyens d'existence.=--Aussi, n'est-il pas si extraordinaire qu'on va le répétant sans cesse, que nos ancêtres n'aient pas fait grand cas des lettres, et qu'aujourd'hui encore on ne les trouve qu'exceptionnellement cultivées même par ceux qui siègent aux principaux conseils de nos rois. Si elles n'étaient en faveur par la jurisprudence, la médecine, la pédagogie et même la théologie qui nous mettent à même de nous enrichir, ce qui, en ces temps-ci, est la seule fin que nous nous proposions, nous les verrions indubitablement aussi délaissées que jadis. Quel dommage y aurait-il à ce qu'il en soit ainsi, si elles ne nous apprennent ni à bien penser, ni à bien agir? «Depuis que l'on voit tant de savants, il n'y a plus de gens de bien (Sénèque).» A qui n'a pas la science de la bonté, toute autre science est préjudiciable.
Cette raison que je cherchais plus haut, ne proviendrait-elle pas également de ce qu'en France, l'étude telle que nous la pratiquons, n'ayant guère d'autre but que le profit que nous comptons en retirer, si nous défalquons ceux qui, par tempérament, préférant les charges honorifiques aux charges lucratives, s'adonnent aux lettres, et ceux qui les abandonnent au bout de peu de temps, y renonçant avant d'y avoir pris goût, pour exercer une profession qui n'a rien de commun avec les livres, il ne reste pour ainsi dire plus alors, pour se livrer uniquement à ces études, que les gens sans fortune, qui y cherchent des moyens d'existence? Ces gens, tant par leur nature que par leur éducation première et les exemples qu'ils ont eus, ont l'âme du plus bas aloi et font mauvais usage de la science, laquelle ne peut ni éclairer une âme qui n'en est pas susceptible ni rendre la vue à celle qui n'y voit pas. Son objet n'est pas de se substituer à elle, mais de la dresser, de régler ses allures, et cela ne peut se faire que si elle est d'aplomb sur ses pieds et sur ses jambes et qu'ils soient capables de la porter.--La science est une drogue qui est bonne; mais il n'est pas de drogue à même de résister à l'altération et à la corruption, si le vase qui la renferme est contaminé. Celui qui moralement a la vue claire, mais qui louche, voit le bien, mais passe à côté; il voit la science et n'en use pas.--L'ordonnance la plus importante de Platon, dans sa République, est de «répartir les charges entre les citoyens, à chacun suivant sa nature». La nature peut tout et ce qu'elle fait est de tous genres. Les boiteux sont impropres aux exercices du corps; les âmes boiteuses, à ceux de l'esprit; la philosophie est inaccessible aux âmes bâtardes et vulgaires. Quand nous voyons un homme mal chaussé, si c'est un cordonnier, nous disons que ce n'est pas étonnant; il semble que de même nous voyons fréquemment des médecins qui, malades, suivent des traitements qui ne conviennent pas; des théologiens n'être pas de mœurs irréprochables; et, ce qui est à l'état d'habitude, des savants plus ignorants que le commun des mortels.--Ariston de Chio avait raison quand, anciennement, il disait que les philosophes sont nuisibles à ceux qui les écoutent, parce que la plupart des âmes ne sont pas susceptibles de tirer profit de semblables leçons qui, si elles ne font pas de bien, font du mal: «de l'école d'Aristippe, disait-il, il sort des débauchés; de celle de Zénon, des sauvages (Cicéron)».
=Les Perses s'appliquaient à apprendre la vertu à leurs enfants; les Lacédémoniens, à les mettre en présence de la réalité, les instruisant par l'exemple de ce qu'ils auraient à faire quand ils seraient devenus des hommes.=--Dans le mode d'éducation si remarquable que Xénophon prête aux Perses, nous trouvons qu'ils apprenaient la vertu à leurs enfants, comme chez les autres nations on leur apprend les lettres. Platon dit que le fils aîné du roi, héritier du pouvoir, y était élevé de la manière suivante: Dès sa naissance, on le remettait, non entre les mains des femmes, mais à des eunuques occupant, à la cour, les premières situations en raison de leur vertu; ils avaient charge de développer en lui les qualités physiques propres à le rendre beau et de vigoureuse constitution. A sept ans révolus, ils lui apprenaient à monter à cheval et à chasser. A quatorze ans, on le confiait à quatre personnages choisis: le plus sage, le plus juste, le plus tempérant et le plus vaillant de la nation; le premier lui enseignait la religion; le second, à être toujours sincère; le troisième, à dominer ses passions; le quatrième, à ne rien craindre.
Il est très remarquable que dans le gouvernement si excellent, fondé par Lycurgue, si étonnant par sa perfection, particulièrement attentif à l'éducation des enfants qu'il considère comme devant primer tout, dans la patrie même des Muses, on s'occupe si peu de l'érudition. On dirait qu'à cette jeunesse, aux sentiments généreux, qui dédaignait tout autre joug que celui de la vertu, on a dû ne donner, au lieu de maîtres lui enseignant la science comme cela a lieu chez nous, que des maîtres lui enseignant la vaillance, la prudence et la justice; exemple que Platon a suivi en ses Lois. Leur enseignement consistait comme chez les Perses à demander aux enfants d'émettre des appréciations sur les hommes et sur leurs actions; et qu'ils blâmassent ou qu'ils louassent tel personnage, ou tel acte, il leur fallait justifier leur manière de voir; de la sorte ils exerçaient leur jugement, et en même temps apprenaient le droit.
Astyages, dans Xénophon, demande à Cyrus de lui rendre compte de sa dernière leçon: «Elle a consisté, dit Cyrus, en ce qu'à l'école, un grand garçon, qui avait un manteau trop court, l'a donné à un de ses camarades plus petit que lui et a pris le sien qui était plus long. Le maître m'a fait juge du différend. J'ai apprécié qu'il y avait lieu de laisser les choses en l'état, chacun semblant se trouver mieux d'avoir un manteau à sa taille. Mon maître m'a alors montré qu'en prononçant ainsi, j'avais mal jugé parce que je m'étais arrêté à ne consulter que la convenance et qu'il eût fallu tenir compte en premier lieu de la question de justice, qui veut que nul ne soit violenté dans la possession de ce qui lui appartient»; et Cyrus ajoute que pour cette faute de jugement, il fut fouetté, tout comme en France, dans nos villages, il nous arrive à nous-mêmes, quand nous nous trompons sur un des temps d'un verbe grec. Mon régent me ferait un bien beau discours du genre démonstratif, avant de pouvoir me persuader que son école vaut celle-là.
Les Lacédémoniens ont voulu aller au plus court; et puisque les sciences, lors même qu'on les étudie sérieusement, ne peuvent que nous donner des théories sur la prudence, la sagesse dans la conduite et l'esprit de décision, sans nous les faire pratiquer, ils ont voulu mettre d'emblée leurs enfants en présence de la réalité et les instruire, non par ce qu'ils entendent dire, mais par les faits eux-mêmes; les formant et les imprégnant fortement, non seulement de préceptes et de paroles, mais surtout d'exemples et d'actions, afin que ce ne soit pas une science qui prenne simplement place en leur âme, mais que cette science s'y incorpore d'une façon intime et devienne chez eux une habitude, qu'elle ne soit pas une acquisition faite après coup, mais que dès le début ils en aient la pleine possession comme s'ils la tenaient de la nature.--On demandait à Agésilas ce qu'il était d'avis que les enfants apprissent: «Ce qu'ils devront faire quand ce seront des hommes, répondit-il.» Il n'est pas étonnant qu'une pareille éducation ait produit de si admirables effets.
=Différence entre l'instruction que recevaient les Spartiates et celle que recevaient les Athéniens.=--On allait, dit-on, dans les autres villes de la Grèce, quand on voulait se procurer des rhétoriciens, des peintres et des musiciens; mais on allait à Lacédémone, quand on voulait avoir des législateurs, des magistrats, des généraux d'armée. A Athènes on apprenait à bien dire, ici à bien faire; là à discuter dans des controverses de sophistes et à pénétrer le véritable sens de phrases artificieusement construites, ici à se défendre des tentations de la volupté et à envisager avec courage les revers de fortune ou la mort qui nous menacent; discourir était la principale occupation de ceux-là, ceux-ci se préoccupaient d'agir; là c'était un exercice continu de la langue, ici c'était l'âme qu'on exerçait sans relâche. Aussi, n'est-ce pas étrange d'entendre les Lacédémoniens, auxquels Antipater demandait cinquante enfants en otage, lui répondre, au rebours de ce que nous ferions nous-mêmes, qu'ils préféraient lui donner des hommes faits en nombre double, tant ils attachaient de prix à l'éducation telle qu'ils la donnaient chez eux.--Quand Agésilas convie Xénophon à envoyer ses enfants à Sparte pour y être élevés, ce n'est pas pour y apprendre la rhétorique ou la dialectique, mais «pour qu'ils y apprennent, dit-il, la plus belle de toutes les sciences, celle de savoir obéir et savoir commander».
=Comment Socrate se joue d'un sophiste se plaignant de n'avoir rien gagné à Sparte.=--Il est très plaisant de voir Socrate se moquer, à sa manière, d'Hippias qui lui raconte comment, en enseignant, il a gagné, particulièrement dans certaines petites bourgades de la Sicile, une bonne somme d'argent, tandis qu'à Sparte il n'a pas récolté un sou. «Ces Spartiates, dit Hippias, sont des idiots qui ne savent ni faire des vers, ni compter; ils ne sont à même d'apprécier à leur valeur, ni la grammaire, ni le rythme, ne s'intéressant qu'à l'ordre de succession des rois, au développement et à la décadence des États et à un tas de sornettes pareilles.» Quand il eut achevé, Socrate l'amena peu à peu à convenir de l'excellence de la forme de leur gouvernement, de leurs vertus domestiques et du bonheur de leur vie privée; lui laissant deviner, comme conclusion, l'inutilité des arts qu'il enseignait.
=Les sciences amollissent et efféminent les courages.=--De nombreux exemples nous apprennent, par ce qui se produisit dans ce gouvernement si bien organisé pour la guerre, comme dans tous autres établis sur le même principe, que l'étude des sciences amollit et effémine les courages, plutôt qu'elle ne les affermit et les aguerrit.--L'État le plus puissant du monde en ce moment, semble être celui des Turcs qui, eux aussi, sont dressés à priser fort la carrière des armes et à mépriser les lettres. Rome était plus vaillante avant d'être devenue savante. Les nations les plus belliqueuses de nos jours, sont les plus grossières et les plus ignorantes; comme preuve, je citerai les Scythes, les Parthes, Tamerlan.--Quand les Goths ravagèrent la Grèce, ce qui sauva les bibliothèques d'être livrées au feu, ce fut que l'un des leurs émit l'avis de les laisser intactes à leurs ennemis, qui pour se distraire y trouveraient des occupations sédentaires et oisives qui les détourneraient des exercices militaires.--Quand notre roi Charles VIII se fut emparé, sans presque avoir à tirer l'épée du fourreau, du royaume de Naples et d'une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite attribuèrent cette conquête, faite avec une facilité inespérée, à ce que les princes et la noblesse d'Italie passaient leur temps dans les travaux de l'esprit et l'étude de la science, plutôt qu'ils ne s'appliquaient à devenir vigoureux et guerriers.
CHAPITRE XXV.
De l'éducation des enfants.
A Madame Diane de Foix, comtesse de Gurson.
=Montaigne déclare n'avoir que des données assez vagues sur les sciences; néanmoins, tout en traitant des sujets sur lesquels il n'a que des connaissances superficielles, il se gardera d'imiter ces trop nombreux écrivains qui empruntent dans une large mesure aux auteurs anciens, croyant en imposer ainsi à leurs lecteurs.=--Je n'ai jamais vu un père, pour si bossu ou teigneux que soit son fils, qui se laissât aller à en convenir; non que, sauf le cas où son affection l'aveugle complètement, il ne s'en aperçoive pas, mais parce que son fils provient de lui. Je suis de même; je vois mieux que tout autre que les idées que j'émets dans mon ouvrage, ne sont que les rêveries d'un homme qui, dans son enfance, n'a goûté qu'à la première enveloppe des sciences, et n'en a retenu qu'une conception générale et non encore formée, un peu de chaque chose, ou même rien du tout, comme cela se passe en France. En somme, je sais que la médecine, la jurisprudence existent, que les mathématiques se divisent en quatre branches, et sais assez superficiellement ce dont elles traitent. Par hasard, je sais encore que, d'une façon générale, les sciences prétendent améliorer les conditions de notre existence; mais je n'ai jamais été plus avant et ne me suis jamais mis martel en tête pour approfondir Aristote, ce roi de la doctrine moderne; je n'ai pâli sur l'étude d'aucune science, et n'ai aucune idée qui me permette d'en exposer seulement les notions les plus élémentaires. Il n'est pas un enfant des classes moyennes qui ne puisse se dire plus savant que moi, qui ne suis seulement pas à même de le questionner, serait-ce sur la première leçon * du moins de cette nature. S'il est absolument nécessaire que je l'interroge, je suis dans l'obligation, assez honteuse pour moi, de m'en tenir à quelques questions d'ordre général, qui me permettent d'apprécier son bon sens naturel; et ce que je lui demande, il l'ignore au même degré que ce qu'il sait m'est étranger à moi-même.
Aucun ouvrage sérieux ne m'est familier, sauf Plutarque et Sénèque, où, à l'instar des Danaïdes, je puise sans cesse, déversant immédiatement ce que j'en retire; mon ouvrage en retient quelques bribes, et moi si peu que rien. En fait de livres, l'histoire a * davantage mes préférences; j'ai aussi un goût particulier pour la poésie. Cléanthe disait que la voix, resserrée dans l'étroit tuyau d'une trompette, en sort plus aiguë et avec plus de portée; il semble que de même la pensée, soumise dans son expression aux exigences de la poésie, en sorte plus nette et frappe plus vivement.
Mes facultés naturelles qu'en écrivant je mets ici à l'épreuve, me semblent fléchir sous la charge que je leur impose; aussi ne vais-je qu'à tâtons dans les idées que je conçois et les jugements que je porte. Ma marche est chancelante; à chaque instant je me heurte ou fais un faux pas; et quand de la sorte je suis parvenu aussi loin que je le puis, je n'en suis pas plus satisfait, parce qu'au delà m'apparaissent encore, à travers la brume, des horizons que le trouble de ma vue ne me permet pas de démêler.--En entreprenant de parler indifféremment de tout ce dont il me prend fantaisie, en n'y employant que les moyens qui me sont propres et tels que je les reçus de la nature, si ma bonne fortune veut, comme cela arrive souvent, que je rencontre déjà traités par de bons auteurs ces mêmes sujets que j'entreprends de traiter moi aussi, je me trouve, ainsi que cela s'est produit tout récemment, en lisant dans Plutarque un passage de son ouvrage relatif à la puissance de l'imagination, si faible et si chétif, si lourd et si endormi vis-à-vis de ces maîtres, que je me fais pitié à moi-même et me prends à dédain. Pourtant, je suis assez heureux pour constater que souvent ma manière de voir a le mérite de se rencontrer avec la leur, et que, bien que demeurant fort en arrière, je marche cependant sur leurs traces. Je me concède aussi cet avantage que tout le monde n'a pas, de connaître l'extrême différence qu'il y a entre eux et moi; et nonobstant, je laisse subsister les productions de mon imagination, telles qu'elles sont sorties de ma tête, si faibles, si inférieures soient-elles, sans en masquer ni en corriger les défauts que ce rapprochement avec les mêmes sujets, traités par ces auteurs, a pu me révéler.
Il faut être bien sûr de soi, pour marcher de pair avec ces gens-là. Les écrivains de nos jours qui, sans scrupule, insèrent dans leurs ouvrages sans valeur, des passages entiers de ces auteurs anciens pour se faire honneur, arrivent à un résultat tout opposé; l'éclat de leurs emprunts établit une telle différence avec ce qui leur est propre qui en devient si pâle, si terne et si laid, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gagnent. Chez les anciens, ces deux manières de faire, si opposées l'une à l'autre, tout tirer de son propre fond ou exploiter celui d'autrui, se pratiquaient déjà: Chrysippe le philosophe intercalait dans ses livres non seulement des fragments, mais des ouvrages entiers d'autres auteurs; dans l'un entre autres, se trouve reproduite in extenso la Médée d'Euripide; si bien qu'Apollodore disait de lui que si on retranchait de ses œuvres ce qui ne lui appartenait pas, il ne resterait que du papier blanc. Épicure, au contraire, dans les trois cents volumes qu'il a laissés, n'a pas inséré une seule citation.