Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
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ESSAIS DE MONTAIGNE
ESSAIS DE MONTAIGNE
(Self-édition *)
TEXTE ORIGINAL, ACCOMPAGNÉ DE LA TRADUCTION EN LANGAGE DE NOS JOURS,
PAR
le Général MICHAUD.
PREMIER VOLUME
PARIS
LIBRAIRIE FIRMIN-DIDOT ET Cie, ÉDITEURS 56, rue Jacob, 56
1907
* Édition se suffisant à elle-même
Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant:
1er VOLUME.--Avertissement, table générale des chapitres, texte et traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.
2e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II au chapitre 35 inclus de ce même livre.
3e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à la fin.
4e VOLUME*.--Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des Essais, variantes, notes, lexique, etc.
ILLUSTRATIONS:
1er vol.--Portrait de l'auteur, armoiries et signature.
2e vol.--Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.
3e vol.--Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.
4e vol.--Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.
Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième volume, en tête des Notes.
* Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa contexture d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition des Essais ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de concordance de pagination facile à établir soi-même.
AVERTISSEMENT.
La présente édition des =Essais de Montaigne= (self-édition) comprend: le texte original de cet ouvrage d'après l'édition de 1595 et sa traduction en langage de nos jours, avec sommaires intercalés; un ensemble de ces mêmes sommaires, les citations classées par ordre alphabétique, de très nombreuses notes hors texte inédites et autres; un glossaire; un lexique des noms propres, avec index analytique des principales matières, etc.; enfin, une notice sur l'auteur et sur son œuvre.
Montaigne se distingue entre tous par le sujet qu'il traite et la forme simple et humoristique qu'il y emploie: «Il a cela pour lui, dit Pascal, qu'un homme bête ne le comprendra jamais»; de son côté, Laboulaye le tient «comme le seul moraliste qu'on lise avec plaisir, quand on n'a plus quarante ans»; et il ajoute: «On peut ouvrir les Essais au hasard, toute page en est sérieuse et donne à réfléchir.»
Son sujet, c'est l'homme, qu'il étudie dans sa réalité, avec ses besoins, ses passions et les conditions en lesquelles il se trouve pour y satisfaire; et, pour plus de vérité, c'est lui-même qu'il analyse. Mais s'il parle de lui, c'est de manière à nous occuper de nous; et qui le lit, s'y reconnaît aujourd'hui comme il y a trois siècles, au temps où l'auteur écrivait, parce que ce qu'il a peint, ce n'est pas la société humaine qui, elle, change constamment, mais l'homme lui-même lequel, pour si «ondoyant et divers» qu'il soit, au fond demeure toujours le même.
Certainement Montaigne a vieilli; il émet bien des assertions qui, avec le progrès des mœurs, le développement des sciences, les idées nouvelles, les événements accomplis, ne sont plus exactes; sa lecture n'en demeure pas moins intéressante et profitable, parce que ces assertions, accompagnées d'observations sur la nature humaine, qui sont et seront toujours vraies, présentées d'une manière saisissante, éveillent en nous un retour inconscient sur nous-mêmes; l'humanité peut continuer à progresser, les Essais seront toujours d'actualité; et à qui, en ce siècle essentiellement utilitaire, demanderait à quoi aujourd'hui peut encore servir cette lecture, on peut, en toute assurance, répondre que nulle n'est plus propre à nous garder d'une présomption exagérée, à nous inspirer de l'indulgence pour autrui, nous maintenir en possession de nous-mêmes, amener en nous la résignation contre la souffrance ou la mauvaise fortune, et, quoi qu'il advienne, faire le calme en nos âmes.
Mais il n'en est pas de même de la langue que parle leur auteur; plus on s'éloigne de l'époque où il écrivait, moins elle demeure facilement intelligible, en raison des mots et des tournures de phrase hors d'usage qui s'y rencontrent parfois en grand nombre, surtout quand il disserte, au lieu de raconter. Déjà, en 1790, un de ses éditeurs disait, sans cependant le réaliser, «qu'il fallait mettre les Essais à la portée de ceux auxquels manque le loisir de les déchiffrer». Ce qui était déjà vrai alors, l'est plus encore maintenant, où moins de gens qu'autrefois sont inoccupés, où les occupations de chacun se sont multipliées, et où le nombre de ceux qui s'adonnent aux études littéraires va diminuant constamment. C'est en raison de cet état de choses que la présente édition a été entreprise; son but est de faire que la lecture de cet ouvrage, si foncièrement profitable à quiconque vit ou a vécu tant soit peu de la vie agitée de ce monde, devienne aussi facile et intéressante aujourd'hui pour tous qu'elle l'était autrefois pour quelques-uns.
Les érudits y trouveront, conforme à l'édition de 1595, d'Abel Langelier, la meilleure qui ait été publiée, un texte auquel ils pourront s'en tenir. S'ils veulent pousser plus loin, les relevés des variantes de l'exemplaire manuscrit de Bordeaux et de l'édition de 1588 satisferont leur légitime désir, en même temps que la table des citations leur donnera possibilité de se reporter aisément à telle édition que ce soit. De plus, les sommaires placés en regard aideront leurs recherches et même leurs lectures, en précisant l'idée que le texte développe, aidant ainsi à sa compréhension, parfois difficile dans tout ouvrage philosophique, et même dans Montaigne, si peu semblable qu'il soit à cet égard à tous autres qui se sont occupés de ces questions.--Dans les passages les laissant indécis, ils auront encore la ressource de consulter la traduction en langage de nos jours qui accompagne le texte original; ils y trouveront une interprétation qu'ils seront toujours libres de ne pas accepter et même de critiquer.
Je crois cependant devoir faire observer à ceux chez lesquels cette prédisposition existe, que la différence est grande entre l'attention passagère permettant de relever les imperfections que, de-ci, de-là, peuvent présenter quelques membres de phrase et le travail de longue haleine qu'est l'expression, dans leur intégralité de la totalité des idées contenues dans un ouvrage aussi considérable; et que, de fait, une traduction de Montaigne présente de très réelles difficultés pour arriver à lui conserver, dans la mesure du possible, la concision et la délicatesse des nuances qui abondent en lui et rendre d'une façon compréhensible certains passages obscurs ou ambigus. Cette difficulté n'apparaît pas de prime abord: mais, pour s'en rendre compte, il suffit d'en lire à haute voix un fragment de quelque étendue, une page entière par exemple, la première venue; on verra de suite combien elle est aujourd'hui difficilement lisible et parfois même peu compréhensible; et si, ensuite, la plume à la main, on s'essaie à traduire cette même page, de manière que la lecture à haute voix en soit courante et nettement saisissable, on constatera combien malaisément on est arrivé à un résultat satisfaisant; c'est une épreuve à laquelle je convie nos critiques, avant qu'ils ne formulent leurs appréciations. Pourront-elles, du reste, être plus sévères que celles émises par anticipation par Naigeon, il y a cent ans passés: «Le projet de récrire les Essais dans notre langue, peut passer comme tant d'autres idées par la tête d'un ignorant et d'un sot, mais n'entrera jamais dans celle d'un lecteur judicieux, instruit et d'un goût délicat et sûr»; j'ai indiqué ci-dessus les raisons qui, nonobstant, nous ont fait passer outre. Du reste, envisageant cette traduction non plus au point de vue esthétique, mais sous le rapport utilitaire, G. Guizot n'a-t-il pas dit: «Pour bien saisir les idées de Montaigne et les juger à leur valeur, il faut se résigner à un travail déplaisant; il faut les dépouiller de leur forme ancienne et originale et les traduire en langage d'aujourd'hui.»
Ceux auxquels le vieux français est moins familier, ne seront plus absolument privés d'entrer en connaissance de cette œuvre si pleine d'intérêt et d'originalité. La traduction, qui serre d'assez près le texte, leur procurera cette satisfaction, en même temps que les notes et le lexique leur donneront tous les renseignements qu'une curiosité, qui naîtra d'elle-même, leur fera désirer quand le temps ne les pressera pas trop.
Si exacte que puisse être une traduction de Montaigne, et le proverbe italien est ici, comme ailleurs, de toute vérité: «Traduttore traditore», elle ne saurait pourtant rendre «la précision, l'énergie, la hardiesse de son style, le naturel, qui en font un de ses principaux charmes et donnent à son ouvrage un caractère si particulier et si piquant; son parler en effet a une grâce qui ne se peut égaler en langage moderne». Pour suppléer à cette infériorité et ne pas faire tort à l'auteur, que notre intention est de vulgariser et non d'amoindrir, texte et traduction ont été juxtaposés: juxtaposition que nous tenons comme tellement juste et indispensable, que nous nous ferions un véritable scrupule de consentir, aujourd'hui et plus tard, à ce que cette traduction, dont du reste elle permet de juger de la fidélité, soit publiée séparément.
Dans les Essais, les en-tête des chapitres n'ont que rarement un rapport tel avec les sujets si divers qui y sont traités, qu'ils renseignent suffisamment; la table qui en a été faite et son annexe constituent un fil conducteur simple et utile, pour s'orienter dans ce fouillis inextricable par lui-même.--L'ensemble des sommaires ajoute à cette première facilité et la complète en faisant ressortir la liaison, toujours si difficile à saisir dans ce pêle-mêle de pensées ingénieuses, mais jetées le plus souvent sans ordre et au hasard; il rend possible à tous de se faire une idée précise de l'ouvrage et de s'y reconnaître à coup sûr; aussi sera-t-il fréquemment consulté, d'autant que des renvois, établis paragraphe par paragraphe, reportent, sans hésitation, au texte lui-même.
Il a semblé également intéressant de donner un relevé des passages des Essais les plus fréquemment cités, avec indication de l'endroit du texte où ils se trouvent; pouvant ainsi les replacer dans le cadre d'où ils ont été tirés, on sera à même, le cas échéant, de leur restituer leur véritable sens dont, assez souvent, ils sont détournés.
En outre des mots et locutions hors d'usage dont nous avons déjà parlé, des faits historiques peu connus, des allusions à des événements de l'époque, des indications à préciser, des erreurs même se rencontrent fréquemment dans Montaigne. Les notes qui accompagnent cette édition sont de toutes sortes; elles ont pour objet d'élucider ces divers points, et aussi de renseigner succinctement sur les principaux personnages mis en cause, signaler certains emprunts faits à notre auteur, ainsi que quelques-unes des appréciations émises par ses commentateurs, les sources où lui-même a puisé, enfin de consigner des rapprochements que la lecture de l'ouvrage fait naître spontanément.
C'est cet ensemble qui, donnant possibilité à chacun de lire les Essais avec intérêt et de les méditer à sa convenance, suivant l'instruction qu'il possède et le temps dont il dispose, fait que la présente édition justifie d'être à la portée de tous.
De ces diverses parties, seule la traduction en langage de nos jours qui, à la vérité, en dehors du texte original, en constitue le gros œuvre, est uniquement de nous; et encore y avons-nous inséré, à peu près telles quelles, les traductions des citations latines, grecques, etc., auxquelles ont successivement collaboré tous les éditeurs de Montaigne, depuis Mademoiselle de Gournay à laquelle en est due la presque totalité.
Les sommaires ont été relevés dans Amaury Duval; généralement, on s'est borné à les transcrire sans y rien changer, parfois cependant ils ont été complétés: dans les derniers chapitres notamment, modifications et additions sont assez fréquentes.
Les notes, toujours trop nombreuses pour les érudits, jamais assez pour les autres, ont, en raison de leur multiplicité et pour conserver au texte sa physionomie, été groupées dans un volume séparé. Pour la plupart d'entre elles, tous ceux qui jusqu'ici se sont particulièrement occupés de Montaigne, les Coste, Naigeon, Jamet, Leclerc, G. Guizot, Payen, Margerie, Bonnefon et autres, ainsi que les auteurs dont il s'est principalement inspiré: Hérodote, Cicéron, Sénèque, Pline, Tite-Live, Plutarque, Diogène Laerce, etc..., ont été largement mis à contribution; du reste la part contributive de chacun est mentionnée partout où elle s'est exercée.
Le lexique comprend tous les noms propres qui se rencontrent dans le texte.
L'index analytique des principales matières a été établi en s'aidant des éditions antérieures comme, du reste, toutes en ont agi avec celles qui les ont précédées.
Notes et lexique ont reçu une très notable extension, en vue de faire que l'ouvrage se suffise à lui-même.
Pour donner satisfaction à certains, il a été joint un glossaire que d'autres considèrent presque comme une superfétation, la traduction et les notes permettant en effet, la plupart du temps, de s'en passer.
Ce faisant, nous croyons avoir, avec l'aide de nos devanciers, ajouté à leur œuvre, sans nous dissimuler que les Essais se prêtent à tant de dissertations et de commentaires, que beaucoup demeure qui pourrait être fait; touchant même ce qui est, peut-être devrions-nous, avant de le livrer à la publicité, maintes fois encore «sur le métier remettre notre ouvrage», mais l'âge nous gagne.
Général M.
Montgeron, août 1906.
TABLE GÉNÉRALE DES CHAPITRES
ET
ANNEXE ALPHABÉTIQUE
=Nota.=--Les en-tête des chapitres sont ceux du texte original; la traduction ne suit que si elle en diffère. Les indications entre parenthèses sont celles de l'idée principale qui est traitée dans le chapitre: elle n'est mentionnée que lorsque l'en-tête même ne la fait pas ressortir suffisamment; ces mêmes indications, classées par ordre alphabétique, sont reproduites après la présente table, dans une annexe.
Les chiffres romains indiquent le volume, à la table particulière duquel il y a lieu de se reporter pour avoir la page.
Volume
AV LECTEVR.--L'auteur au lecteur I
LIVRE PREMIER
Ch. 1.--=Par diuers moyens l'on arriue à pareille fin.= --(Moyens divers d'obtenir la commisération de ses ennemis). I
Ch. 2.--=De la tristesse.= I
Ch. 3.--=Nos affections s'emportent au delà de nous.=--Nous prolongeons nos affections et nos haines au delà de notre propre durée (Préoccupations continues que nous avons de ce qui peut advenir, après notre mort, des choses auxquelles nous nous intéressons pendant la vie; dans quelle mesure nous devons aux rois notre obéissance et notre estime; du soin de nos funérailles). I
Ch. 4.--=Comme l'ame descharge les passions sur les obiects faux, quand les vrais luy deffaillent.=--L'âme exerce ses passions sur des objets auxquels elle s'attaque sans raison, quand ceux, cause de son délire, échappent à son action. I
Ch. 5.--=Si le chef d'vne place assiégée doit sortir pour parlementer.=--Le commandant d'une place assiégée doit-il sortir de sa place pour parlementer? (Sur la bonne foi et la loyauté à la guerre; du danger que court le commandant d'une place assiégée, en sortant pour parlementer). I
Ch. 6.--=L'heure des Parlements dangereuse.=--Le temps durant lequel on parlemente, est un moment dangereux (Pendant qu'on traite des conditions d'une capitulation, il faut être sur ses gardes et redoubler de vigilance). I
Ch. 7.--=Que l'intention iuge nos actions.=--Nos actions sont à apprécier d'après nos intentions (Nos obligations s'étendent au delà de la mort). I
Ch. 8.--=De l'oisiueté.= I
Ch. 9.--=Des menteurs.=--(Sur la mémoire et le mensonge) I
Ch. 10.--=Du parler prompt ou tardif.=--De ceux prompts à parler de prime saut et de ceux auxquels un certain temps est nécessaire pour s'y préparer (Sur l'éloquence). I
Ch. 11.--=Des prognostications.=--Des pronostics (Sur l'astrologie et la prédiction de l'avenir). I
Ch. 12.--=De la constance.=--(Du courage et de ses limites). I
Ch. 13.--=Cérémonie de l'entreueue des Rois.=--Cérémonial dans les entrevues des rois (Sur la civilité, en particulier dans les visites des souverains). I
Ch. 14.--=On est puny pour s'opiniastrer à vne place sans raison.=--On est punissable, quand on s'opiniâtre à défendre une place au delà de ce qui est raisonnable. I
Ch. 15.--=De la punition de la couardise.=--Punition à infliger aux lâches. I
Ch. 16.--=Vn traict de quelques Ambassadeurs.=--Façon de faire de quelques ambassadeurs (De l'obéissance à ses supérieurs; utilité de se renfermer dans ses aptitudes). I
Ch. 17.--=De la peur.= I
Ch. 18.--=Qu'il ne faut iuger de nostre heur qu'apres la mort.=--Ce n'est qu'après la mort, qu'on peut apprécier si, durant la vie, on a été heureux ou malheureux (Sur l'inconstance de la fortune). I
Ch. 19.--=Que philosopher c'est apprendre à mourir.= I
Ch. 20.--=De la force de l'imagination.=--(Des esprits forts). I
Ch. 21.--=Le profit de l'vn est dommage de l'autre.=--Ce qui est profit pour l'un est dommage pour l'autre (Impossibilité de concilier les intérêts de tous). I
Ch. 22.--=De la coustume et de ne changer aysément une loy receue.=--Des coutumes et de la circonspection à apporter dans les modifications à faire subir aux lois en vigueur (De la force de l'habitude; inconvénients de l'instabilité des lois). I
Ch. 23.--=Diuers euenemens de mesme conseil.=--Une même ligne de conduite peut aboutir à des résultats dissemblables (Sur la clémence; part du hasard dans les événements humains). I
Ch. 24.--=Du pedantisme= (ou faux savoir). I
Ch. 25.--=De l'institution des enfans.=--De l'éducation des enfants. I
Ch. 26.--=C'est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance.=--C'est folie de juger du vrai et du faux avec notre seule raison (Degré de croyance qu'on peut accorder aux récits extraordinaires). I
Ch. 27.--=De l'amitié.=--(Éloge d'Étienne de la Boëtie). I
Ch. 28.--=Vint neuf sonnets d'Estienne de la Boetie.= I
Ch. 29.--=De la moderation.=--(De la modération dans l'exercice même de la vertu et les jouissances des plaisirs licites). I
Ch. 30.--=Des Cannibales.=--(Sur l'état des hommes vivant en dehors de la civilisation). I
Ch. 31.--=Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines.=--Il faut beaucoup de circonspection, quand on se mêle d'émettre un jugement sur les décrets de la Providence. I
Ch. 32.--=De fuir les voluptez, au prix de la vie.=--Les voluptés sont à fuir, même au prix de la vie. I
Ch. 33.--=La fortune se rencontre souuent au train de la raison.=--La fortune marche souvent de pair avec la raison (Part de la fortune dans les événements humains). I
Ch. 34.--=D'vn defaut de nos polices.=--Une lacune de notre administration. I
Ch. 35.--=De l'vsage de se vestir.=--(Sur l'usage des vêtements et la force de l'habitude). I
Ch. 36.--=Du ieune Caton.=--Sur Caton le jeune ou d'Utique (Intérêts de nature à porter à des actes de vertu). I
Ch. 37.--=Comme nous pleurons et rions d'vne mesme chose.=--(Sentiments opposés qui nous portent à pleurer et à rire d'une même chose). I
Ch. 38.--=De la solitude.= I
Ch. 39.--=Considération sur Cicéron.=--(Qualités qui conviennent à un homme du monde.) I
Ch. 40.--=Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l'opinion que nous en auons.=--Le bien et le mal qui nous arrivent ne sont souvent tels que par l'idée que nous nous en faisons. I
Ch. 41.--=De ne communiquer sa gloire.=--L'homme n'est pas porté à abandonner à d'autres la gloire qu'il a acquise. I
Ch. 42.--=De l'inegalité qui est entre nous.=--(Inégalités résultant des conditions de l'ordre social, différences entre les qualités de chacun; des soucis de la royauté). I
Ch. 43.--=Des loix somptuaires.=--(Danger des innovations dans un état). I
Ch. 44.--=Du dormir.=--(Sur la tranquillité d'âme dans les circonstances graves). I
Ch. 45.--=De la battaille de Dreux.=--(Sur la conduite d'un général dans une bataille). I
Ch. 46.--=Des noms.=--(De leur influence dans la vie). I
Ch. 47.--=De l'incertitude de nostre iugement.=--(Sur l'art de la guerre; part de la fortune dans les événements). I
Ch. 48.--=Des destriers.=--Des chevaux d'armes (Sur l'équitation et l'art de la guerre). I
Ch. 49.--=Des coustumes anciennes.=--Des coutumes des anciens. I
Ch. 50.--=De Democritus et Heraclitus.=--(De l'usage à faire des diverses qualités de l'esprit). I
Ch. 51.--=De la vanité des parolles.= I
Ch. 52.--=De la parsimonie des anciens.= I
Ch. 53.--=D'vn mot de Cæsar.=--(Du souverain bien; des désirs insatiables de l'homme). I
Ch. 54.--=Des vaines subtilitez.=--Inanité de certaines subtilités. I
Ch. 55.--=Des senteurs.=--Des odeurs. I
Ch. 56.--=Des prieres.= I
Ch. 57.--=De l'aage.=--(De la jeunesse, de la vieillesse; sur l'époque de la maturité de l'esprit). I
LIVRE DEUXIEME
Ch. 1.--=De l'inconstance de nos actions.=--(Variations dans le caractère et la conduite chez un même homme). I
Ch. 2.--=De l'iurongnerie.=--(De l'ivrognerie et de l'enthousiasme). I
Ch. 3.--=Coustume de l'Isle de Cea.=--(Sur le suicide). I
Ch. 4.--=A demain les affaires.=--(Sur l'exactitude à apporter dans le maniement des affaires). I
Ch. 5.--=De la conscience.=--(De la bonne conscience; sur le remords, la torture). I
Ch. 6.--=De l'exercitation.=--De l'exercice (Sur le moyen de se familiariser avec la mort; sur la nécessité de se connaître). I
Ch. 7.--=Des recompenses d'honneur.=--Des récompenses honorifiques. II
Ch. 8.--=De l'affection des peres aux enfants.=--(Conduite à tenir à leur égard; situation de fortune à leur donner; affection que nous portons aux productions de notre esprit). II
Ch. 9.--=Des armes des Parthes.= II
Ch. 10.--=Des liures.=--(Jugement porté sur quelques auteurs de toutes époques). II
Ch. 11.--=De la cruauté.=--(La difficulté est inhérente à la pratique de la vertu). II
Ch. 12.--=Apologie de Raimond de Sebonde.=--(Sur les fondements de la foi chrétienne; l'instinct des animaux; les sectes philosophiques des anciens; la Divinité; l'âme humaine; l'incertitude des connaissances de l'homme, celle de ses sens; tout soumettre à l'examen de la raison conduit à bien des erreurs, notamment dans les questions de religion). II
Ch. 13.--=De iuger de la mort d'autruy.=--(Réserve à apporter, quand nous jugeons de la mort d'autrui; sur le suicide). II
Ch. 14.--=Comme nostre esprit s'empesche soy-mesme.=--(Par sa faiblesse, l'esprit humain se crée à lui-même bien des difficultés). II
Ch. 15.--=Que nostre desir s'accroist par la malaisance.=--(Nos désirs s'accroissent par la difficulté de les satisfaire). II
Ch. 16.--=De la gloire.= II
Ch. 17.--=De la presumption.=--(Opinion de Montaigne sur lui-même; quelques appréciations sur les autres). II
Ch. 18.--=Du dementir.=--Du fait de donner ou recevoir des démentis (Sur le mensonge, le point d'honneur). II
Ch. 19.--=De la liberté de conscience.=--(Du zèle pour la religion; apologie de l'empereur Julien). II
Ch. 20.--=Nous ne goustons rien de pur.=--(Mélange constant du bien et du mal). II
Ch. 21.--=Contre la faineantise.=--(Considérations sur le but de la vie; activité nécessaire à un souverain). II
Ch. 22.--=Des postes.= II
Ch. 23.--=Des mauuais moyens employez à bonne fin.= II
Ch. 24.--=De la grandeur Romaine.= II
Ch. 25.--=De ne contrefaire le malade.=--(De la force de l'imagination). II
Ch. 26.--=Des poulces.= II
Ch. 27.--=Couardise mere de cruauté.=--La poltronnerie est mère de la cruauté (Du duel; des sévices exercés sur les suppliciés après leur mort). II
Ch. 28.--=Toutes choses ont leur saison.=--Chaque chose en son temps (Sur la vieillesse). II
Ch. 29.--=De la vertu.= II
Ch. 30.--=D'vn enfant monstrueux.= II
Ch. 31.--=De la colere.= II
Ch. 32.--=Deffence de Seneque et de Plutarque.= II
Ch. 33.--=L'Histoire de Spurina.=--(Le rôle essentiel de l'âme est de maîtriser les passions; particularités afférentes à Jules César). II
Ch. 34.--=Obseruations sur les moyens de faire la guerre de Iulius Cæsar.= II
Ch. 35.--=De trois bonnes femmes.=--(Sur le mariage et l'affection conjugale). II
Ch. 36.--=Des plus excellents hommes.=--(Sur Homère, Alexandre et Epaminondas). III
Ch. 37.--=De la ressemblance des enfants aux peres.=--(Sur les maux de la vieillesse, sur la médecine). III
LIVRE TROISIEME
Ch. 1.--=De l'vtile et de l'honneste.= III
Ch. 2.--=Du repentir.= III
Ch. 3.--=De trois commerces.=--(De la société des hommes, des femmes et de celle des livres). III
Ch. 4.--=De la diuersion.= III
Ch. 5.--=Sur des Vers de Virgile.=--(De l'amour, de la jalousie; en ces matières, les reproches que s'adressent réciproquement les deux sexes se valent). III
Ch. 6.--=Des coches.=--(Meilleur emploi à faire, par un roi, de ses richesses; sur le peu d'étendue des connaissances humaines). III
Ch. 7.--=De l'incommodité de la grandeur.= III
Ch. 8.--=Sur l'art de conferer.=--(La conversation forme le caractère, apprend à supporter la contradiction; difficulté de juger à bon escient, de discerner chez un auteur ce qui lui appartient en propre). III
Ch. 9.--=De la vanité.=--(Danger des changements dans le gouvernement d'un état; des voyages; des soins du ménage). III
Ch. 10.--=De mesnager sa volonté.=--Il faut contenir sa volonté (Réserve à apporter dans les services qu'on est tenté de rendre à autrui). III
Ch. 11.--=Des boyteux.=--(Tendance de l'esprit humain pour le merveilleux). III
Ch. 12.--=De la physionomie.=--(Combien mieux que tous les enseignements de la philosophie, la nature nous porte à la résignation). III
Ch. 13.--=De l'expérience.=--(Sur l'obscurité et le peu d'équité des lois; l'incertitude de la médecine; le régime convenant le mieux à la santé; le meilleur usage de la vie, des plaisirs; sur la doctrine d'Épicure). III
ANNEXE.
CLASSIFICATION DES CHAPITRES D'APRÈS L'ORDRE ALPHABÉTIQUE DES PRINCIPAUX SUJETS QUI EN FONT L'OBJET.
Des deux nombres entre parenthèses, le premier en chiffres romains marque le livre; le second en chiffres arabes, le chapitre; celui, en chiffres romains, qui suit en dehors de la parenthèse, indique le volume:
=Actions= (De l'inconstance de nos),--(II, 1), =I=.
=Administration publique= (Lacune que présente notre),--(I, 34), =I=.
=Affaires= (Sur l'exactitude à apporter dans le maniement des affaires),--(II, 4), =I=.
=Affection conjugale= (Sur l'),--(II, 35), =II=.
=Age= (De l'),--(I, 57), =I=.
=Aide= mutuelle que les hommes se doivent,--(I, 34), =I=.
=Alexandre le Grand= (Sur),--(II, 34), =II=.
=Ambassadeurs= (Sur certains actes de quelques),--(I, 16), =I=.
=Ame= (De l'),--(II, 12), II. --(Son rôle essentiel est de maîtriser nos passions), --(II, 33), =II=.
=Amitié= (De l'),--(I, 27), =I=.
=Amour= (Sur l'),--(III, 5), =III=.
=Animaux= (Instinct des),--(II, 12), =II=.
=Aptitudes= (De l'utilité de se renfermer dans ses),--(I, 16), =I=.
=Armes= (Des) des Parthes,--(II, 9), =II=.
=Astrologie= (Sur l') et la prédiction de l'avenir,--(I, 11), =I=.
=Auteurs= (Jugements portés sur quelques auteurs de toutes époques), --(II, 10), =II=. --(Difficulté d'apprécier ce qui leur appartient en propre), --(III, 8), =III=.
=Avarice= (Sur l'),--(I, 40), =I=.
=Bien= (Du) et du mal, leur mélange constant en toutes choses, --(II, 20), =II=. --(Sur le souverain),--(I, 53), =I=.
=Biens= (Les) et les maux ne sont souvent tels que par l'opinion que nous en avons,--(I, 40), =I=.
=Boiteux= (Des),--(III, 11), =III=.
=Caractère= (Sur les variations dans le) chez un même homme, --(II, 1), =I=.
=Caton le jeune= ou d'Utique,--(I, 36), =I=.
=Céa= (Coutume de l'île de),--(II, 3), =I=.
=César= (Particularités afférentes à),--(II, 33), =II=. --(Observations sur la manière de faire la guerre de), --(II, 34), =II=. --(A propos d'un mot de),--(I, 53), =I=.
=Choses= (Toutes) ont leur saison,--(II, 28), =II=.
=Cicéron= (Considérations sur),--(I, 39), =I=.
=Civilisation= (Sur l'état des hommes vivant en dehors de la), --(I, 30), =I=.
=Civilité= (Sur la), en particulier dans les visites de souverains, --(I, 13), =I=.
=Clémence= (Sur la),--(I, 23), =I=.
=Coches= (Des),--(III, 6), =III=.
=Colère= (De la),--(II, 31), =II=.
=Commerces= (Des trois): les hommes, les femmes et les livres, --(III, 3), =III=.
=Commisération=, moyens divers de l'obtenir de ses ennemis, --(I,1), =I=.
=Conduite= (Sur les variations dans la) chez un même homme, --(II, 1), =I=.
=Connaissances humaines= (Incertitude des),--(II, 12), =II=. --(Sur le peu d'étendue des),--(III, 6), =III=.
=Conscience= (De la),--(II, 5), =I=. --(De la bonne),--(II, 5), =I=.
=Contradiction=. Il faut s'appliquer à savoir la supporter, --(III, 8), =III=.
=Conversation= (Sur l'art de la),--(III, 8), =III=.
=Couardise= (La), mère de la cruauté,--(II, 11), =II=.
=Courage= (Sur le véritable) et ses limites,--(I, 12), =I=.
=Coutumes=. Circonspection à apporter dans les modifications qu'on veut y introduire,--(I, 22), =I=.
=Coutumes= (Des) des anciens,--(I, 49), =I=.
=Cruauté= (De la),--(II, 11), =II=.
=Démentis= (Des),--(II, 18), =II=.
=Démocrite= (Sur) et Héraclite,--(I, 50), =I=.
=Désirs= insatiables de l'homme,--(I, 53), =I=. --(Nos) s'accroissent par la difficulté de les satisfaire, --(II, 15), =II=.
=Destriers= (Des) ou chevaux d'armes,--(I, 48), =I=.
=Diversion= (De la),--(III, 4), =III=.
=Divinité= (De la),--(II, 12), =II=.
=Dormir= (Du),--(I, 44), =I=.
=Douleur= (Sur la),--(I, 40), =I=.
=Dreux= (De la bataille de),--(I, 45), =I=.
=Duel= (Du),--(II, 27), =II=.
=Éducation des enfants= (Sur l'),--(I, 25), =I=.
=Éloquence= (Sur l'),--(I, 10), =I=.
=Enfant= monstrueux (Au sujet d'un),--(II, 30), =II=.
=Enfants= (De l'affection des pères pour leurs),--(II, 8), =II=. --(Rapports des pères avec leurs),--(II, 8), =II=. --(Situation de fortune à leur donner),--(II, 8), =II=. --(Sur la ressemblance des) aux pères,--(II, 37), =III=.
=Enthousiasme= (Sur l'),--(II, 2), =I=.
=Epaminondas= (Sur),--(II, 36), =II=.
=Épicure= (Sur la doctrine d'),--(III, 13), =III=.
=Équitation= (Sur l'),--(I, 48), =I=.
=Esprit= (Affection que nous portons aux productions de notre), --(II, 8), =II=. --(De l'usage à faire des facultés de l'),--(I, 50), =I=. --(Sur l'époque de la maturité de l'),--(I, 57), =I=.
=Esprit humain=; par sa faiblesse, il est souvent un obstacle à lui-même,--(II, 14), =II=.
=Événements= (Part du hasard dans les),--(I, 23), =I=. --résultats opposés de déterminations semblables,--(I, 33), =I=.
=Exercice= (De l'),--(II, 6), =I=.
=Expérience= (De l'),--(III, 13), =III=.
=Fainéantise= (Sur la),--(I, 8), =I=. --(Contre la),--(II, 21), II.
=Faux= (Du vrai et du), difficulté d'en juger,--(I, 26), =I=.
=Femmes= (Trois bonnes),--(II, 35), =II=.
=Fin= (Des mauvais moyens employés à bonne),--(II, 23), =II=.
=Foi= chrétienne (Sur les fondements de la),--(II, 12), =II=.
=Fortune= (Sur l'inconstance de la),--(I, 18; 33), =I=. --(Part de la) dans les événements,--(I, 47), =I=.
=Fréquentation= (Sur la) des hommes,--(III, 3), =III=. --(Sur la) des femmes,--(III, 3), =III=.
=Funérailles= (Du soin de nos),--(I, 3), =I=.
=Général= (Sur la conduite d'un) dans une bataille,--(I, 45), =I=.
=Gloire=, souci que l'on a de faire qu'elle ne soit pas partagée par autrui,--(I, 41), =I=. --(De la),--(II, 16), =II=.
=Gouvernement= d'un état (Danger des changements dans le), --(III, 9), =III=.
=Grandeur= (De l'incommodité de la),--(III, 7), =III=.
=Guerre= (Sur la bonne foi et la loyauté à la),--(I, 5), =I=. --(Sur l'art de la),--(I, 47; 48), =I=. --(Sur la manière de César de faire la),--(II, 34), =II=.
=Habitude= (Sur la force de l'),--(I, 22; 35), =I=.
=Hasard= (Part du) dans les événements,--(I, 23), =I=. --résultats opposés de déterminations semblables,--(I, 33), =I=.
=Héraclite= (Sur) et Démocrite,--(I, 50), =I=.
=Homère= (Sur),--(II, 36), =III=.
=Homme du monde= (Qualités convenables à un),--(I, 39), =I=.
=Hommes= (Différence entre les qualités des),--(I, 42), =I=. --(Des plus excellents),--(II, 36), =III=.
=Honnête= (De l') et de l'utile,--(III, 1), =III=.
=Honneur= (Sur le point d'),--(II, 18), =II=.
=Imagination= (De la force de l'), des esprits forts, --(I, 20), =I=. --(De la force de l'),--(II, 25), =II=.
=Inégalités= existant chez les hommes du fait des conditions de l'état social,--(I, 42), =I=.
=Innovations= (Danger des) dans un état,--(I, 43), =I=.
=Intérêts particuliers= de chacun, impossibilité de les concilier, --(I, 51), =I=.
=Ivrognerie= (De l'),--(II, 2), =I=.
=Jalousie= (Sur la),--(III, 5), =III=.
=Jeunesse= (Sur la),--(I, 57), =I=.
=Jugement= (Incertitude de notre),--(I, 47), =I=.
=Julien= (Apologie de l'empereur),--(II, 19), =II=.
=La Boëtie= (Éloge de),--(I, 27), =I=.
=Lâcheté= (Sur la),--(I, 15), =I=.
=Lecteur= (Au),--(»), =I=.
=Lecture= (Sur la),--(III, 3), =III=.
=Liberté de conscience= (De la),--(II, 19), =II=.
=Libre arbitre= (Sur le),--(II, 14), =II=.
=Livres= (Des),--(II, 10), =II=.
=Lois=, inconvénients de leur instabilité,--(I, 22), =I=. --(Obscurité et peu d'équité des),--(III, 13), =III=. --somptuaires (Des),--(I, 43), =I=.
=Luxe= (Sur le),--(I, 43), =I=.
=Mal= (Du bien et du), leur mélange constant,--(II, 20), =II=.
=Malade= (De ne contrefaire le),--(II, 25), =II=.
=Mariage= (Sur le),--(II, 35), =II=.
=Maux= (Les biens et les) ne sont souvent tels que par l'opinion que nous en avons,--(I, 40), =I=.
=Médecine= (Sur la),--(II, 37), =III=. --(Sur l'incertitude de la),--(III, 13), =III=.
=Mémoire= (Sur la) et le mensonge,--(I, 9), =I=.
=Ménage= (Sur les soins du),--(III, 9), =III=.
=Mensonge= (Sur le),--(II, 18), =II=.
=Menteurs= (Des),--(I, 9), =I=.
=Merveilleux= (Tendance de l'esprit humain pour le), --(III, 11), =III=.
=Modération= (De la) dans l'exercice même de la vertu et les jouissances des plaisirs licites,--(I, 29), =I=.
=Montaigne= (Opinion de) sur lui-même,--(II, 17), =II=.
=Mort= (Sur nos obligations au delà de la mort),--(I, 7), =I=. --(Ce n'est qu'après notre) qu'on peut juger du degré de félicité que nous avons eu durant notre vie,--(I, 28), =I=. --(La) est-elle un bien ou un mal?--(I, 40), =I=. --(Sur le moyen de se familiariser avec la),--(II, 6), =I=. --d'autrui (Réserve à apporter quand nous jugeons de la), --(II, 13), =I=.
=Moyens= (Des mauvais) employés à bonne fin,--(II, 23), =II=.
=Noms= (Des), de leur influence dans la vie,--(I, 46), =I=.
=Obéissance= (De l') à ses supérieurs,--(I, 46), =I=.
=Oisiveté= (Sur l'),--(I, 8), I;--(II, 21), =II=.
=Parcimonie= (De la) des anciens,--(I, 52), =I=.
=Parlementer= (Du danger que court le commandant d'une place assiégée, en sortant pour),--(I, 5), =I=. --est toujours un moment dangereux pour une place assiégée, --(I, 6), =I=.
=Paroles= (De la vanité des),--(I, 51), =I=.
=Pédantisme= (Sur le), ou faux savoir,--(I, 24), =I=.
=Peur= (De la),--(I, 17), =I=.
=Philosopher=, c'est apprendre à mourir,--(I, 19), =I=.
=Philosophiques= (Sectes) des anciens,--(II, 12), =III=.
=Physionomie= (De la),--(III, 12), =III=.
=Place de guerre=, danger pour le commandant d'une place assiégée d'en sortir pour parlementer,--(I, 5), =I=. --le moment où l'on traite de la capitulation d'une place assiégée est toujours un moment dangereux,--(I, 6), =I=. --Sur trop d'opiniâtreté dans la défense d'une place assiégée, --(I, 14), =I=.
=Plaisirs= (Sur le meilleur usage des),--(III, 13), =III=.
=Plutarque= (Défense de Sénèque et de),--(II, 32), =II=.
=Postes= (Des),--(II, 22), =II=.
=Pouces= (Des),--(II, 26), =II=.
=Prédiction= de l'avenir (Sur la) et l'astrologie,--(I, 11), =I=.
=Préoccupations= (Sur les) de ce qui peut survenir après nous, en ce qui touche ce qui nous intéresse notre vie durant, --(I, 3), =I=.
=Présomption= (De la),--(II, 17), =II=.
=Prières= (Des),--(I, 56), =I=.
=Providence= (Sur la) et ses desseins,--(I, 31), =I=.
=Pur= (Nous ne goûtons rien de),--(II, 20), =II=.
=Raison= (Tout soumettre à l'examen de la) conduit à bien des erreurs,--(II, 12), =II=.
=Récits extraordinaires= (Sur le peu de croyance qu'on peut accorder aux),--(I, 26), =I=.
=Récompenses honorifiques= (Des),--(II, 7), =II=.
=Régime= (Sur le) qui convient le mieux à la santé, --(III, 13), =III=.
=Religion= (Erreurs auxquelles conduit le libre examen dans les questions de),--(II, 12), =II=. --(Du zèle pour la),--(II, 19), =II=.
=Raimond de Sebonde= (Apologie de),--(II, 12), =II=.
=Remords= (Sur le),--(II, 5), =I=.
=Repentir= (Du),--(III, 2), =III=.
=Résignation=; la nature nous y porte, mieux que tous les enseignements philosophiques,--(III, 12), =II=.
=Roi=; du meilleur emploi à faire de ses richesses, --(III, 6), =III=.
=Rois=; dans quelle mesure nous leur devons notre obéissance et notre affection,--(I, 3), =I=.
=Romaine= (De la grandeur),--(II, 24), =II=.
=Royauté= (Sur les soucis de la),--(I, 42), =I=.
=Se connaître= (Sur la nécessité de bien),--(II, 6), =I=.
=Sénèque= (Défense de Plutarque et de),--(II, 32), =II=.
=Sens= (Incertitude des) de l'homme,--(II, 12), =II=.
=Senteurs= (Des) ou odeurs,--(I, 55), =I=.
=Sentiments= opposés qui nous portent à pleurer et à rire tout à la fois d'une même chose,--(I, 37), =I=.
=Services= (Réserve à apporter dans les) qu'on rend à autrui, --(III, 10), =III=.
=Société= (Sur la manière d'être en),--(III, 8), =III=.
=Solitude= (De la),--(I, 38), =I=.
=Sonnets= (Vingt-neuf) de la Boétie,--(I, 28), =I=.
=Souverain= (Activité nécessaire à un),--(II, 21), =II=.
=Spurina= (Histoire de),--(II, 33), =II=.
=Subtilités= (Des vaines),--(I, 54), =I=.
=Suicide= (Sur le),--(II, 3), I;--(II, 13), =II=.
=Suppliciés=; des sévices exercés sur eux après leur mort, --(II, 27), =II=.
=Torture= (Sur la),--(II, 5), =I=.
=Tranquillité d'âme= (Sur la) dans les circonstances graves, --(I, 44), =I=.
=Tristesse= (De la),--(I, 2), =I=.
=Utile= (De l'honnête et de l'),--(III, 1), =III=.
=Vanité= (De la),--(II, 17), II;--(III, 9), =III=.
=Vertu= (Intérêts de nature à porter à des actes de), --(I, 36), =I=. --(La difficulté est inhérente à la pratique de la), --(II, 11), =II=. --(De la),--(II, 29), =II=.
=Vêtements= (Sur l'usage des),--(I, 35), =I=.
=Vie= (Considérations sur le but de la),--(II, 21), =II=. --(Sur le meilleur usage de la),--(III, 13), =III=.
=Vieillesse= (Sur la),--(I, 57), I;--(II, 26), =II=. --(Sur les maux de la),--(II, 37), =III=.
=Virgile= (Sur des vers de),--(III, 5), =III=.
=Volonté= (Il faut ménager sa),--(III, 10), =III=.
=Voluptés= à fuir, même au prix de la vie,--(I, 32), =I=.
=Voyages= (Sur les),--(III, 9), =III=.
=Vrai= (Du) et du faux, difficulté d'en juger,--(I, 26), =I=.
ESSAIS
DE
MICHEL SEIGNEVR
DE MONTAIGNE
CIƆ IƆ XCV
TEXTE ET TRADUCTION
AV LECTEVR
C'est icy vn Liure de bonne foy, Lecteur. Il t'aduertit dés l'entree, que ie ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et priuee: ie n'y ay eu nulle consideration de ton seruice, ny de ma gloire: mes forces ne sont pas capables d'vn tel dessein. Ie l'ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis: à ce que m'ayans perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouuer aucuns traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifue la connoissance qu'ils ont eu de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faueur du monde, ie me fusse mieus paré et me presanterois en vne marche estudiee. Ie veux qu'on m'y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contantion et artifice: car c'est moy que ie peins. Mes defauts s'y liront au vif et ma forme naifue, autant que la reuerence publique me l'a permis. Que si i'eusse esté entre ces nations qu'on dit viure encore souz la douce liberté des premieres loix de nature, ie t'asseure que ie m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, Lecteur, ie suis moy-mesme la matiere de mon liure, ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en vn subiect si friuole et si vain. A Dieu donq. De Montaigne, ce premier de mars, mille cinq cens quattre vins.
=Nota.=--Ce texte a été collationné sur l'exemplaire de l'édition de 1595 (éditée à Paris, à cette date, par Abel Langelier), appartenant à la Bibliothèque nationale, nº 15 de la collection Payen.--En ce qui concerne spécialement l'avis au lecteur ci-dessus, se reporter aux Notes, =I=, 14, AV LECTEVR.
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE I.
Par diuers moyens on arrive à pareille fin.
LA plus commune façon d'amollir les cœurs de ceux qu'on a offencez, lors qu'ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à leur mercy, c'est de les esmouuoir par submission, à commiseration et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance, et la resolution, moyens tous contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme effect. Edouard Prince de Galles, celuy qui regenta si long temps nostre Guienne: personnage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur; ayant esté bien fort offencé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfans abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se iettans à ses pieds: iusqu'à ce que passant tousiours outre dans la ville, il apperçeut trois Gentilshommes François, qui d'vne hardiesse incroyable soustenoient seuls l'effort de son armee victorieuse. La consideration et le respect d'vne si notable vertu, reboucha premierement la pointe de sa cholere: et commença par ces trois, à faire misericorde à tous les autres habitans de la ville. Scanderberch, Prince de l'Epire, suyuant vn soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espece d'humilité et de supplication de l'appaiser, se resolut à toute extremité de l'attendre l'espee au poing: cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui pour luy auoir veu prendre vn si honorable party, le reçeut en grace. Cet exemple pourra souffrir autre interpretation de ceux, qui n'auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce Prince là. L'Empereur Conrad troisiesme, ayant assiegé Guelphe Duc de Bauieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy offrist, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoient assiegees auec le Duc, de sortir leur honneur sauue, à pied, auec ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles d'vn cœur magnanime, s'aduiserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans, et le Duc mesme. L'Empereur print si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il auoit portee contre ce Duc: et dés lors en auant traita humainement luy et les siens.
L'vn et l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aysement: car i'ay vne merueilleuse lascheté vers la misericorde et mansuetude: tant y a, qu'à mon aduis, ie serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu'à l'estimation. Si est la pitié passion vitieuse aux Stoiques: ils veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas qu'on flechisse et compatisse auec eux. Or ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on voit ces ames assaillies et essayees par ces deux moyens, en soustenir l'vn sans s'esbranler, et courber sous l'autre. Il se peut dire, que de rompre son cœur à la commiseration, c'est l'effet de la facilité, debonnaireté, et mollesse: d'où il aduient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire, y sont plus subiettes: mais ayant eu à desdaing les larmes et les pleurs, de se rendre à la seule reuerence de la saincte image de la vertu, que c'est l'effect d'vne ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur vne vigueur masle, et obstinee. Toutesfois és ames moins genereuses, l'estonnement et l'admiration peuuent faire naistre vn pareil effect: tesmoin le peuple Thebain, lequel ayant mis en Iustice d'accusation capitale, ses Capitaines, pour auoir continué leur charge outre le temps qui leur auoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles obiections, et n'employoit à se garantir que requestes et supplications: et au contraire Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple d'vne façon fiere et arrogante, il n'eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main, et se departit: l'assemblee louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, apres des longueurs et difficultés extremes, ayant prins la ville de Rege, et en icelle le Capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l'auoit si obstinéement defendue, voulut en tirer vn tragique exemple de vengeance. Il luy dict premierement, comment le iour auant, il auoit faict noyer son fils, et tous ceux de sa parenté. A quoy Phyton respondit seulement, qu'ils en estoient d'vn iour plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller, et saisir à des Bourreaux, et le trainer par la ville, en le fouëttant tres ignominieusement et cruellement: et en outre le chargeant de felonnes parolles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousiours constant, sans se perdre. Et d'vn visage ferme, alloit au contraire ramenteuant à haute voix, l'honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n'auoir voulu rendre son païs entre les mains d'vn tyran: le menaçant d'vne prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeux de la commune de son armee, qu'au lieu de s'animer des brauades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur chef, et de son triomphe, elle alloit s'amollissant par l'estonnement d'vne si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, et mesmes d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergens, feit cesser ce martyre: et à cachettes l'enuoya noyer en la mer. Certes c'est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que l'homme: il est malaisé d'y fonder iugement constant et vniforme. Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faute publique, et ne requeroit autre grace que d'en porter seul la peine. Et l'hoste de Sylla, ayant vsé en la ville de Peruse de semblable vertu, n'y gaigna rien, ny pour soy, ny pour les autres.
Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gratieux aux vaincus Alexandre, forçant apres beaucoup de grandes difficultez la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il auoit, pendant ce siege, senty des preuues merueilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecees, tout couuert de sang et de playes, combatant encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient de toutes parts: et luy dit, tout piqué d'vne si chere victoire: car entre autres dommages, il auoit receu deux fresches blessures sur sa personne: Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis: fais estat qu'il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui se pourront inuenter contre un captif. L'autre, d'vne mine non seulement asseuree, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre voyant l'obstination à se taire: A il flechy vn genouil? luy est-il eschappé quelque voix suppliante? Vrayement ie vainqueray ce silence: et si ie n'en puis arracher parole, i'en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa cholere en rage, commanda qu'on luy perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d'vne charrette. Seroit-ce que la force de courage luy fust si naturelle et commune, que pour ne l'admirer point, il la respectast moins? ou qu'il l'estimast si proprement sienne, qu'en cette hauteur il ne peust souffrir de la veoir en vn autre, sans le despit d'vne passion enuieuse? ou que l'impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable d'opposition? De vray, si elle eust receu bride, il est à croire, qu'en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle l'eust receue: à veoir cruellement mettre au fil de l'espee tant de vaillans hommes, perdus, et n'ayans plus moyen de defence publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu ny fuiant, ny demandant mercy: au rebours cerchans, qui çà, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux: les prouoquans à les faire mourir d'vne mort honorable. Nul ne fut veu, qui n'essaiast en son dernier souspir, de se venger encores: et à tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemy. Si ne trouua l'affliction de leur vertu aucune pitié: et ne suffit la longueur d'vn iour à assouuir sa vengeance. Ce carnage dura iusques à la derniere goute de sang espandable: et ne s'arresta qu'aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente mille esclaues.
CHAPITRE II.
De la tristesse.
IE suis des plus exempts de cette passion, et ne l'ayme ny l'estime: quoy que le monde ayt entrepris, comme à prix faict, de l'honorer de faueur particuliere. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement. Les Italiens ont plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c'est vne qualité tousiours nuisible, tousiours folle: et comme tousiours couarde et basse, les Stoïciens en defendent le sentiment à leurs sages. Mais le conte dit que Psammenitus Roy d'Ægypte, ayant esté deffait et pris par Cambysez Roy de Perse, voyant passer deuant luy sa fille prisonniere habillee en seruante, qu'on enuoyoit puiser de l'eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre: et voyant encore tantost qu'on menoit son fils à la mort, se maintint en cette mesme contenance: mais qu'ayant apperçeu vn de ses domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa teste, et mener vn dueil extreme. Cecy se pourroit apparier à ce qu'on vid dernierement d'vn Prince des nostres, qui ayant ouy à Trente, où il estoit, nouuelles de la mort de son frere aisné, mais vn frere en qui consistoit l'appuy et l'honneur de toute sa maison, et bien tost apres d'vn puisné, sa seconde esperance, et ayant soustenu ces deux charges d'vne constance exemplaire, comme quelques iours apres vn de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter à ce dernier accident; et quitant sa resolution, s'abandonna au dueil et aux regrets; en maniere qu'aucuns en prindrene argument, qu'il n'auoit esté touché au vif que de cette derniere secousse: mais à la verité ce fut, qu'estant d'ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les barrieres de la patience. Il s'en pourroit, di-ie, autant iuger de nostre histoire, n'estoit qu'elle adiouste, que Cambyses s'enquerant à Psammenitus, pourquoy ne s'estant esmeu au malheur de son filz et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy de ses amis: C'est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen de se pouuoir exprimer. A l'auenture reuiendroit à ce propos l'inuention de cet ancien peintre, lequel ayant à representer au sacrifice de Iphigenia le dueil des assistans, selon les degrez de l'interest que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente, ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand ce vint au pere de la vierge, il le peignit le visage couuert, comme si nulle contenance ne pouuoit rapporter ce degré de dueil. Voyla pourquoy les Poëtes feignent cette miserable mere Niobé, ayant perdu premierement sept filz, et puis de suite autant de filles, sur-chargee de pertes, auoir esté en fin transmuee en rocher,
diriguisse malis:
pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité, qui nous transsit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre portee. De vray, l'effort d'vn desplaisir, pour estre extreme, doit estonner toute l'ame, et luy empescher la liberté de ses actions: comme il nous aduient à la chaude alarme d'vne bien mauuaise nouuelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous mouuemens: de façon que l'ame se relaschant apres aux larmes et aux plaintes, semble se desprendre, se desmeller, et se mettre plus au large, et à son aise.
Et via vix tandem voci laxata dolore est.
En la guerre que le Roy Ferdinand mena contre la veufue du Roy Iean de Hongrie, autour de Bude, vn gendarme fut particulierement remerqué de chacun, pour auoir excessiuement bien faict de sa personne, en certaine meslee: et incognu, hautement loué, et plaint y estant demeuré: mais de nul tant que de Raiscïac Seigneur Allemand, esprins d'vne si rare vertu: le corps estant rapporté, cetuicy d'vne commune curiosité, s'approcha pour voir qui c'estoit: et les armes ostees au trespassé, il reconut son fils. Cela augmenta la compassion aux assistans: luy seul, sans rien dire, sans siller les yeux, se tint debout, contemplant fixement le corps de son fils: iusques à ce que la vehemence de la tristesse, aiant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre.
Chi puo dir com' egli arde è in picciol fuoco,
disent les amoureux, qui veulent representer vne passion insupportable.
_misero quod omnes Eripit sensu mihi. Nam simul te Lesbia aspexi, nihil est superîm Quod loquar amens. Lingua sed torpet, tenuis sub artus Flamma dimanat, sonitu suopte Tinniunt aures, gemina teguntur Lumina nocte._
Aussi n'est ce pas en la viue, et plus cuysante chaleur de l'accés, que nous sommes propres à desployer nos plaintes et nos persuasions: l'ame est lors aggrauee de profondes pensees, et le corps abbatu et languissant d'amour: et de là s'engendre par fois la defaillance fortuite, qui surprent les amoureux si hors de saison; et cette glace qui les saisit par la force d'vne ardeur extreme, au giron mesme de la iouïssance. Toutes passions qui se laissent gouster, et digerer, ne sont que mediocres,
Curæ leues loquuntur, ingentes stupent.
La surprise d'un plaisir inesperé nous estonne de mesme.
_Vt me conspexit venientem, et Troïa circum Arma amens vidit, magnis exterrita monstris, Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit, Labitur, et longo vix tandem tempore fatur._
Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d'aise de voir son fils reuenu de la routte de Cannes: Sophocles et Denis le Tyran, qui trespasserent d'aise: et Talua qui mourut en Corsegue, lisant les nouuelles des honneurs que le Senat de Rome luy auoit decernez; nous tenons en nostre siecle, que le Pape Leon dixiesme ayant esté aduerty de la prinse de Milan, qu'il auoit extremement souhaittee, entra en tel excez de ioye, que la fieure l'en print, et en mourut. Et pour vn plus notable tesmoignage de l'imbecillité humaine, il a esté remerqué par les anciens, que Diodorus le Dialecticien mourut sur le champ, espris d'vne extreme passion de honte, pour en son escole, et en public, ne se pouuoir desuelopper d'vn argument qu'on luy auoit faict. Ie suis peu en prise de ces violentes passions: i'ay l'apprehension naturellement dure; et l'encrouste et espessis tous les iours par discours.
CHAPITRE III.
Nos affections s'emportent au delà de nous.
CEVX qui accusent les hommes d'aller tousiours beant apres les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens, et nous rassoir en ceux-là, comme n'ayants aucune prise sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n'auons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs: s'ils osent appeller erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine pour le seruice de la continuation de son ouurage, nous imprimant, comme assez d'autres, cette imagination fausse, plus ialouse de nostre action, que de nostre science. Nous ne sommes iamais chez nous, nous sommes tousiours au delà. La crainte, le desir, l'esperance, nous eslancent vers l'aduenir: et nous desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Calamitosus est animus futuri anxius. Ce grand precepte est souuent allegué en Platon, Fay ton faict, et te congnoy. Chascun de ces deux membres enueloppe generallement tout nostre deuoir: et semblablement enueloppe son compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c'est cognoistre ce qu'il est, et ce qui luy est propre. Et qui se cognoist, ne prend plus l'estranger faict pour le sien: s'ayme, et se cultiue auant toute autre chose: refuse les occupations superflues, et les pensees, et propositions inutiles. Comme la folie quand on luy octroyera ce qu'elle desire, ne sera pas contente: aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se desplait iamais de soy. Epicurus dispense son sage de la preuoyance et soucy de l'aduenir. Entre les loix qui regardent les trespassez, celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des Princes à estre examinees apres leur mort: ils sont compagnons, sinon maistres des loix: ce que la Iustice n'a peu sur leurs testes, c'est raison qu'elle l'ayt sur leur reputation, et biens de leurs successeurs: choses que souuent nous preferons à la vie. C'est vne vsance qui apporte des commoditez singulieres aux nations où elle est obseruee, et desirable à tous bons Princes: qui ont à se plaindre de ce, qu'on traitte la memoire des meschants comme la leur. Nous deuons la subiection et obeïssance egalement à tous Rois: car elle regarde leur office: mais l'estimation, non plus que l'affection, nous ne la deuons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre politique de les souffrir patiemment, indignes: de celer leurs vices: d'aider de nostre recommandation leurs actions indifferentes, pendant que leur auctorité a besoin de nostre appuy. Mais nostre commerce finy, ce n'est pas raison de refuser à la Iustice, et à nostre liberté, l'expression de noz vrays ressentiments: et nommément de refuser aux bons subiects, la gloire d'auoir reueremment et fidellement serui vn maistre, les imperfections duquel leur estoient si bien cognues: frustrant la posterité d'vn si vtile exemple. Et ceux, qui, par respect de quelque obligation priuee espousent iniquement la memoire d'vn Prince mesloüable, font iustice particuliere aux despends de la Iustice publique. Titus Liuius dict vray, que le langage des hommes nourris sous la Royauté, est tousiours plein de vaines ostentations et faux tesmoignages: chascun esleuant indifferemment son Roy, à l'extreme ligne de valeur et grandeur souueraine. On peult reprouuer la magnanimité de ces deux soldats, qui respondirent à Neron, à sa barbe, l'vn enquis de luy, pourquoy il luy vouloit mal: Ie t'aimoy quand tu le valois: mais despuis que tu és deuenu parricide, boutefeu, basteleur, cochier, ie te hay, comme tu merites. L'autre, pourquoy il le vouloit tuer; Par ce que ie ne trouue autre remede à tes continuels malefices. Mais les publics et vniuersels tesmoignages, qui apres sa mort ont esté rendus, et le seront à tout iamais, à luy, et à tous meschans comme luy, de ses tiranniques et vilains deportements, qui de sain entendement les peut reprouuer? Il me desplaist, qu'en vne si saincte police que la Lacedemonienne, se fust meslée vne si feinte ceremonie à la mort des Roys. Tous les confederez et voysins, et tous les Ilotes, hommes, femmes, pesle-mesle, se descoupoient le front, pour tesmoignage de deuil: et disoient en leurs cris et lamentations, Que celuy la, quel qu'il eust esté, estoit le meilleur Roy de tous les leurs: attribuants au reng, le los qui appartenoit au merite; et, qui appartient au premier merite, au postreme et dernier reng. Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert sur le mot de Solon, Que nul auant mourir ne peut estre dict heureux, Si celuy la mesme, qui a vescu, et qui est mort à souhait, peut estre dict, heureux, si sa renommee va mal, si sa posterité est miserable. Pendant que nous nous remuons, nous nous portons par preoccupation où il nous plaist: mais estant hors de l'estre, nous n'auons aucune communication auec ce qui est. Et seroit meilleur de dire à Solon, que iamais homme n'est donc heureux, puis qu'il ne l'est qu'apres qu'il n'est plus.
_quisquam Vix radicitus è vita se tollit, et eiicit: Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse, Nec remouet satis à proiecto corpore sese, et Vindicat._
Bertrand du Glesquin mourut au siege du Chasteau de Rancon, pres du Puy en Auuergne: les assiegez s'estans rendus apres, furent obligez de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé. Barthelemy d'Aluiane, General de l'armee des Venitiens, estant mort au seruice de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant esté rapporté à Venise par le Veronois, terre ennemie; la pluspart de ceux de l'armee estoient d'aduis, qu'on demandast sauf-conduit pour le passage à ceux de Veronne: mais Theodore Triuulce y contredit; et choisit plustost de le passer par viue force, au hazard du combat: N'estant conuenable, disoit-il, que celuy qui en sa vie n'auoit iamais eu peur de ses ennemis, estant mort fist demonstration de les craindre. De vray, en chose voisine, par les loix Grecques, celuy qui demandoit à l'ennemy vn corps pour l'inhumer, renonçoit à la victoire, et ne lui estoit plus loisible d'en dresser trophee: à celuy qui en estoit requis, c'estoit tiltre de gain. Ainsi perdit Nicias l'auantage qu'il auoit nettement gaigné sur les Corinthiens: et au rebours, Agesilaus asseura celuy qui luy estoit bien doubteusement acquis sur les Bœotiens. Ces traits se pourroient trouuer estranges, s'il n'estoit receu de tout temps, non seulement d'estendre le soing de nous, au delà cette vie, mais encore de croire, que bien souuent les faueurs celestes nous accompaignent au tombeau, et continuent à nos reliques. Dequoy il y a tant d'exemples anciens, laissant à part les nostres, qu'il n'est besoing que ie m'y estende. Edouard premier Roy d'Angleterre, ayant essayé aux longues guerres d'entre luy et Robert Roy d'Escosse, combien sa presence donnoit d'aduantage à ses affaires, rapportant tousiours la victoire de ce qu'il entreprenoit en personne; mourant, obligea son fils par solennel serment, à ce qu'estant trespassé, il fist bouillir son corps pour desprendre sa chair d'auec les os, laquelle il fit enterrer: et quant aux os, qu'il les reseruast pour les porter auec luy, et en son armee, toutes les fois qu'il luy aduiendroit d'auoir guerre contre les Escossois: comme si la destinee auoit fatalement attaché la victoire à ses membres. Iean Zischa, qui troubla la Boheme pour la deffence des erreurs de VViclef, voulut qu'on l'escorchast apres sa mort, et de sa peau qu'on fist vn tabourin à porter à la guerre contre ses ennemis: estimant que cela ayderoit à continuer les aduantages qu'il auoit eus aux guerres, par luy conduictes contre eux. Certains Indiens portoient ainsin au combat contre les Espaignols, les ossemens d'vn de leurs Capitaines, en consideration de l'heur qu'il auoit eu en viuant. Et d'autres peuples en ce mesme monde, trainent à la guerre les corps des vaillans hommes, qui sont morts en leurs batailles, pour leur seruir de bonne fortune et d'encouragement. Les premiers exemples ne reseruent au tombeau, que la reputation acquise par leurs actions passees: mais ceux-cy y veulent encore mesler la puissance d'agir. Le faict du Capitaine Bayard est de meilleure composition, lequel se sentant blessé à mort d'vne harquebusade dans le corps, conseillé de se retirer de la meslee, respondit qu'il ne commenceroit point sur sa fin à tourner le dos à l'ennemy: et ayant combatu autant qu'il eut de force, se sentant defaillir, et eschapper du cheual, commanda à son maistre d'hostel, de le coucher au pied d'vn arbre: mais que ce fust en façon qu'il mourust le visage tourné vers l'ennemy: comme il fit. Il me faut adiouster cet autre exemple aussi remarquable pour cette consideration, que nul des precedens. L'Empereur Maximilian bisayeul du Roy Philippes, qui est à present, estoit Prince doué de tout plein de grandes qualitez, et entre autres d'vne beauté de corps singuliere: mais parmy ces humeurs, il auoit ceste cy bien contraire à celle des Princes, qui pour despescher les plus importants affaires, font leur throsne de leur chaire percee: c'est qu'il n'eut iamais valet de chambre, si priué, à qui il permist de le voir en sa garderobbe: il se desroboit pour tomber de l'eau, aussi religieux qu'vne pucelle à ne descouurir ny à Medecin ny à qui que ce fust les parties qu'on a accoustumé de tenir cachees. Moy qui ay la bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette honte: si ce n'est à vne grande suasion de la necessité ou de la volupté, ie ne communique gueres aux yeux de personne, les membres et actions, que nostre coustume ordonne estre couuertes: i'y souffre plus de contrainte que ie n'estime bien seant à vn homme, et sur tout à vn homme de ma profession: mais luy en vint à telle superstition, qu'il ordonna par parolles expresses de son testament, qu'on luy attachast des calessons, quand il seroit mort. Il deuoit adiouster par codicille, que celuy qui les luy monteroit eust les yeux bandez. L'ordonnance que Cyrus faict à ses enfans, que ny eux, ny autre, ne voye et touche son corps, apres que l'ame en sera separee: ie l'attribue à quelque sienne deuotion: car et son Historien et luy, entre leurs grandes qualitez, ont semé par tout le cours de leur vie, vn singulier soin et reuerence à la religion. Ce conte me despleut, qu'vn grand me fit d'vn mien allié, homme assez cogneu et en paix et en guerre. C'est que mourant bien vieil en sa cour, tourmenté de douleurs extremes de la pierre, il amusa toutes ses heures dernieres auec vn soing vehement, à disposer l'honneur et la ceremonie de son enterrement: et somma toute la noblesse qui le visitoit, de luy donner parolle d'assister à son conuoy. A ce Prince mesme, qui le vid sur ces derniers traits, il fit vne instante supplication que sa maison fust commandee de s'y trouuer; employant plusieurs exemples et raisons, à prouuer que c'estoit chose qui appartenoit à vn homme de sa sorte: et sembla expirer content ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la distribution, et ordre de sa montre. Ie n'ay guere veu de vanité si perseuerante. Cette autre curiosité contraire, en laquelle ie n'ay point aussi faute d'exemple domestique, me semble germaine à ceste-cy: d'aller se soignant et passionnant à ce dernier poinct, à regler son conuoy, à quelque particuliere et inusitee parsimonie, à vn seruiteur et vne lanterne. Ie voy louer cett'humeur, et l'ordonnance de Marcus Æmylius Lepidus, qui deffendit à ses heritiers d'employer pour luy les ceremonies qu'on auoit accoustumé en telles choses. Est-ce encore temperance et frugalité, d'euiter la despence et la volupté, desquelles l'vsage et la cognoissance nous est imperceptible? Voila vne aisee reformation et de peu de coust. S'il estoit besoin d'en ordonner, ie seroy d'aduis, qu'en celle là, comme en toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regle, au degré de sa fortune. Et le Philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis, de mettre son corps où ils aduiseront pour le mieux: et quant aux funerailles, de les faire ny superflues ny mechaniques. Ie lairrois purement la coustume ordonner de cette ceremonie, et m'en remettray à la discretion des premiers à qui ie tomberay en charge. Totus hic locus est contemnendus in nobis, non negligendus in nostris. Et est sainctement dict à vn sainct: Curatio funeris, conditio sepulturæ, pompa exequiarum, magis sunt viuorum solatia, quàm subsidia mortuorum. Pourtant Socrates à Criton, qui sur l'heure de sa fin luy demande, comment il veut estre enterré: Comme vous voudrez, respond-il. Si i'auois à m'en empescher plus auant, ie trouuerois plus galand, d'imiter ceux qui entreprennent viuans et respirans, iouyr de l'ordre et honneur de leur sepulture: et qui se plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux qui sachent resiouyr et gratifier leur sens par l'insensibilité, et viure de leur mort! A peu, que ie n'entre en haine irreconciliable contre toute domination populaire: quoy qu'elle me semble la plus naturelle et equitable: quand il me souuient de cette inhumaine iniustice du peuple Athenien: de faire mourir sans remission, et sans les vouloir seulement ouïr en leurs defenses, ces braues Capitaines, venants de gaigner contre les Lacedemoniens la bataille naualle pres les Isles Arginenses: la plus contestee, la plus forte bataille, que les Grecs aient onques donnee en mer de leurs forces: par ce qu'apres la victoire, ils auoient suiuy les occasions que la loy de la guerre leur presentoit, plustost que de s'arrester à recueillir et inhumer leurs morts. Et rend cette execution plus odieuse, le faict de Diomedon. Cettuy cy est l'vn des condamnez, homme de notable vertu, et militaire et politique: lequel se tirant auant pour parler, apres auoir ouy l'arrest de leur condemnation, et trouuant seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s'en seruir au bien de sa cause, et à descouurir l'euidente iniquité d'vne si cruelle conclusion, ne representa qu'vn soin de la conseruation de ses iuges: priant les Dieux de tourner ce iugement à leur bien: et à fin que, par faute de rendre les vœux que luy et ses compagnons auoient voué, en recognoissance d'vne si illustre fortune, ils n'attirassent l'ire des Dieux sur eux, les aduertissant quels vœux c'estoient. Et sans dire autre chose, et sans marchander, s'achemina de ce pas courageusement au supplice. La fortune quelques annees apres les punit de mesme pain souppe. Car Chabrias Capitaine general de leur armee de mer, ayant eu le dessus du combat contre Pollis Admiral de Sparte, en l'isle de Naxe, perdit le fruict tout net et content de sa victoire, tres-important à leurs affaires, pour n'encourir le malheur de cet exemple, et pour ne perdre peu de corps morts de ses amis, qui flottoyent en mer, laissa voguer en sauueté vn monde d'ennemis viuants, qui depuis leur feirent bien acheter cette importune superstition.
_Quæris, quo iaceas, post obitum, loco? Quo non nata iacent._
Cet autre redonne le sentiment du repos, à vn corps sans ame,
_Neque sepulcrum, quo recipiat, habeat portum corporis: Vbi, remissa humana vita, corpus requiescat à malis._
Tout ainsi que nature nous faict voir, que plusieurs choses mortes ont encore des relations occultes à la vie. Le vin s'altere aux caues, selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de venaison change d'estat aux saloirs et de goust, selon les loix de la chair viue, à ce qu'on dit.
CHAPITRE IIII.
Comme l'ame descharge ses passions sur des obiects faux, quand les vrais luy defaillent.
VN Gentil-homme des nostres merueilleusement subiect à la goutte, estant pressé par les Medecins de laisser du tout l'vsage des viandes salees, auoit accoustumé de respondre plaisamment, que sur les efforts et tourments du mal, il vouloit auoir à qui s'en prendre; et que s'escriant et maudissant tantost le ceruelat, tantost la langue de bœuf et le iambon, il s'en sentoit d'autant allegé.
Mais en bon escient, comme le bras estant haussé pour frapper, il nous deult si le coup ne rencontre, et qu'il aille au vent: aussi que pour rendre vne veuë plaisante, il ne faut pas qu'elle soit perduë et escartee dans le vague de l'air, ains qu'elle ayt butte pour la soustenir à raisonnable distance.
_Ventus vt amittit vires, nisi robore densæ Occurrant siluæ spatio diffusus inani._
De mesme il semble que l'ame esbranlee et esmeuë se perde en soy-mesme, si on ne luy donne prinse: et faut tousiours luy fournir d'obiect où elle s'abutte et agisse. Plutarque dit à propos de ceux qui s'affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie amoureuse qui est en nous, à faute de prise legitime, plustost que de demeurer en vain, s'en forge ainsin vne faulce et friuole. Et nous voyons que l'ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n'agir contre quelque chose. Ainsin emporte les bestes leur rage à s'attaquer à la pierre et au fer, qui les a blessees: et à se venger à belles dents sur soy-mesmes du mal qu'elles sentent.
_Pannonis haud aliter post ictum sæuior vrsa Cui iaculum parua Lybis amentauit habena, Se rotat in vulnus, telumque irata receptum Impetit, et secum fugientem circuit hastam._
Quelles causes n'inuentons nous des malheurs qui nous aduiennent? à quoy ne nous prenons nous à tort ou à droit, pour auoir où nous escrimer? Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu deschires, ny la blancheur de cette poictrine, que despitée tu bats si cruellement, qui ont perdu d'vn malheureux plomb ce frere bien aymé: prens t'en ailleurs. Liuius parlant de l'armee Romaine en Espaigne, apres la perte des deux freres ses grands Capitaines, Flere omnes repente, et offensare capita: c'est vn vsage commun. Et le Philosophe Bion, de ce Roy, qui de dueil s'arrachoit le poil, fut plaisant, Cetuy-cy pense-il que la pelade soulage le dueil? Qui n'a veu mascher et engloutir les cartes, se gorger d'vne bale de dez, pour auoir où se venger de la perte de son argent? Xerxes foita la mer, et escriuit vn cartel de deffi au mont Athos: et Cyrus amusa toute vne armee plusieurs iours à se venger de la riuiere de Gyndus, pour la peur qu'il auoit eu en la passant: et Caligula ruina vne tresbelle maison, pour le plaisir que sa mere y auoit eu.
Le peuple disoit en ma ieunesse, qu'vn Roy de noz voysins, ayant receu de Dieu vne bastonade, iura de s'en venger: ordonnant que de dix ans on ne le priast, ny parlast de luy, ny autant qu'il estoit en son auctorité, qu'on ne creust en luy. Par où on vouloit peindre non tant la sottise, que la gloire naturelle à la nation, dequoy estoit le compte. Ce sont vices tousiours conioincts: mais telles actions tiennent, à la verité, vn peu plus encore d'outrecuidance, que de bestise. Augustus Cesar ayant esté battu de la tempeste sur mer, se print à deffier le Dieu Neptunus, et en la pompe des ieux Circenses fist oster son image du reng où elle estoit parmy les autres Dieux, pour se venger de luy. Enquoy il est encore moins excusable, que les precedens, et moins qu'il ne fut depuis, lors qu'ayant perdu vne bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il alloit de colere et de desespoir, choquant sa teste contre la muraille, en s'escriant, Varus rens moy mes soldats: car ceux la surpassent toute follie, d'autant que l'impieté y est ioincte, qui s'en adressent à Dieu mesmes, ou à la fortune, comme si elle auoit des oreilles subiectes à nostre batterie. A l'exemple des Thraces, qui, quand il tonne ou esclaire, se mettent à tirer contre le ciel d'vne vengeance Titanienne, pour renger Dieu à raison, à coups de fleche. Or, comme dit cet ancien Poëte chez Plutarque,
_Point ne se faut courroucer aux affaires. Il ne leur chaut de toutes nos choleres._
Mais nous ne dirons iamais assez d'iniures au desreglement de nostre esprit.
CHAPITRE V.
Si le chef d'vne place assiegee, doit sortir pour parlementer.
LVCIVS Marcius Legat des Romains, en la guerre contre Perseus Roy de Macedoine, voulant gaigner le temps qu'il luy falloit encore à mettre en point son armee, sema des entregets d'accord, desquels le Roy endormy accorda trefue pour quelques iours: fournissant par ce moyen son ennemy d'opportunité et loisir pour s'armer: d'où le Roy encourut sa derniere ruine. Si est-ce, que les vieux du Senat, memoratifs des mœurs de leurs Peres, accuserent cette prattique, comme ennemie de leur stile ancien: qui fut, disoient-ils, combattre de vertu, non de finesse, ny par surprinses et rencontres de nuict, ny par fuittes apostees, et recharges inopinees: n'entreprenans guerre, qu'apres l'auoir denoncee, et souuent apres auoir assigné l'heure et lieu de la bataille. De cette conscience ils renuoierent à Pyrrhus son traistre Medecin, et aux Phalisques leur desloyal maistre d'escole. C'estoient les formes vrayement Romaines, non de la Grecque subtilité et astuce Punique, où le vaincre par force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peut seruir pour le coup: mais celuy seul se tient pour surmonté, qui scait l'auoir esté ny par ruse, ny de sort, mais par vaillance de troupe à troupe, en vne franche et iuste guerre. Il appert bien par ce langage de ces bonnes gents, qu'ils n'auoient encore receu cette belle sentence,
dolus an virtus quis in hoste requirat?
Les Achaïens, dit Polybe, detestoient toute voye de tromperie en leurs guerres, n'estimants victoire, sinon où les courages des ennemis sont abbatus. Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam, quæ salua fide, et integra dignitate parabitur, dit vn autre:
_Vos ne velit, an me regnare hera: quidue ferat fors Virtute experiamur._
Au Royaume de Ternate, parmy ces nations que si à pleine bouche nous appelons Barbares, la coustume porte, qu'ils n'entreprennent guerre sans l'auoir denoncee: y adioustans ample declaration des moiens qu'ils ont à y emploier, quels, combien d'hommes, quelles munitions, quelles armes, offensiues et defensiues. Mais aussi cela faict, ils se donnent loy de se seruir à leur guerre, sans reproche, de tout ce qui aide à vaincre. Les anciens Florentins estoient si esloignés de vouloir gaigner aduantage sur leurs ennemis par surprise, qu'ils les aduertissoient vn mois auant que de mettre leur exercite aux champs, par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient, Martinella. Quant à nous moins superstitieux, qui tenons celuy auoir l'honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui apres Lysander, disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut coudre vn lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions de surprise se tirent de cette praticque: et n'est heure, disons nous, où vn chef doiue auoir plus l'œil au guet, que celle des parlemens et traités d'accord. Et pour cette cause, c'est vne regle en la bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps, Qu'il ne faut iamais que le Gouuerneur en vne place assiegee sorte luy mesmes pour parlementer. Du temps de nos peres cela fut reproché aux Seigneurs de Montmord et de l'Assigni, deffendans Mouson contre le Comte de Nansau. Mais aussi à ce conte, celuy la seroit excusable, qui sortiroit en telle façon, que la seureté et l'audantage demeurast de son costé: comme fit en la ville de Regge, le Comte Guy de Rangon (s'il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit que ce fut luy mesmes) lors que le Seigneur de l'Escut s'en approcha pour parlementer: car il abandonna de si peu son fort, qu'vn trouble s'estant esmeu pendant ce parlement, non seulement Monsieur de l'Escut et sa trouppe, qui estoit approchee auec luy, se trouua le plus foible, de façon qu'Alexandre Triuulce y fut tué, mais luy mesme fut contrainct, pour le plus seur, de suiure le Comte, et se ietter sur sa foy à l'abri des coups dans la ville. Eumenes en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l'assiegeoit, de sortir pour luy parler, alleguant que c'estoit raison qu'il vinst deuers luy, attendu qu'il estoit le plus grand et le plus fort: apres auoir faict cette noble responce: Ie n'estimeray iamais homme plus grand que moy, tant que i'auray mon espee en ma puissance, n'y consentit, qu'Antigonus ne luy eust donné Ptolemæus son propre nepueu ostage, comme il demandoit. Si est ce qu'encores en y a-il, qui se sont tresbien trouuez de sortir sur la parole de l'assaillant: tesmoing Henry de Vaux, Cheualier Champenois, lequel estant assiegé dans le Chasteau de Commercy par les Anglois, et Barthelemy de Bonnes, qui commandoit au siege, ayant par dehors faict sapper la plus part du Chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour accabler les assiegez sous les ruines, somma ledit Henry de sortir à parlementer pour son profict, comme il fit luy quatriesme; et son euidente ruyne luy ayant esté montree à l'œil, il s'en sentit singulierement obligé à l'ennemy: à la discretion duquel apres qu'il se fut rendu et sa trouppe, le feu estant mis à la mine, les estansons de bois venus à faillir, le Chasteau fut emporté de fons en comble.
Ie me fie aysement à la foy d'autruy: mais mal-aysement le feroi-ie, lors que ie donrois à iuger l'auoir plustost faict par desespoir et faute de cœur, que par franchise et fiance de sa loyauté.
CHAPITRE VI.
L'heure des parlemens dangereuse.
TOVTES-FOIS ie vis dernierement en mon voysinage de Mussidan, que ceux qui en furent délogez à force par nostre armee, et autres de leur party, crioyent comme de trahison, de ce que pendant les entremises d'accord, et le traicté se continuant encores, on les auoit surpris et mis en pieces. Chose qui eust eu à l'auanture apparence en autre siecle; mais, comme ie viens de dire, nos façons sont entierement esloignées de ces regles: et ne se doit attendre fiance des vns aux autres, que le dernier seau d'obligation n'y soit passé: encores y a il lors assés affaire. Et a tousiours esté conseil hazardeux, de fier à la licence d'vne armee victorieuse l'obseruation de la foy, qu'on a donnee à vne ville, qui vient de se rendre par douce et fauorable composition, et d'en laisser sur la chaude, l'entree libre aux soldats. L. Æmylius Regillus Preteur Romain, ayant perdu son temps à essayer de prendre la ville de Phocees à force, pour la singuliere proüesse des habitants à se bien defendre, feit pache auec eux, de les receuoir pour amis du peuple Romain, et d'y entrer comme en ville confederee: leur ostant toute crainte d'action hostile. Mais y ayant quand et luy introduict son armee, pour s'y faire voir en plus de pompe, il ne fut en sa puissance, quelque effort qu'il y employast, de tenir la bride à ses gents: et veit deuant ses yeux fourrager bonne partie de la ville: les droicts de l'auarice et de la vengeance suppeditant ceux de son autorité et de la discipline militaire. Cleomenes disoit, Que quelque mal qu'on peust faire aux ennemis en guerre, cela estoit par-dessus la Iustice, et non subiect à icelle, tant enuers les Dieux, qu'enuers les hommes: et ayant faict treue auec les Argiens pour sept iours, la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis, et les défict, alleguant qu'en sa treue il n'auoit pas esté parlé des nuicts: mais les Dieux vengerent ceste perfide subtilité. Pendant le parlement, et qu'ils musoient sur leurs seurtez, la ville de Casilinum fust saisie par surprinse. Et cela pourtant au siecle et des plus iustes Capitaines et de la plus parfaicte milice Romaine: car il n'est pas dict, qu'en temps et lieu il ne soit permis de nous preualoir de la sottise de noz ennemis, comme nous faisons de leur lascheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de priuileges raisonnables au preiudice de la raison. Et icy faut la regle, neminem id agere, vt ex alterius prædetur inscitia. Mais ie m'estonne de l'estendue que Xenophon leur donne, et par les propos, et par diuers exploicts de son parfaict Empereur: autheur de merueilleux poids en telles choses, comme grand Capitaine et Philosophe des premiers disciples de Socrates; et ne consens pas à la mesure de sa dispense en tout et par tout. Monsieur d'Aubigny assiegeant Cappoüe, et apres y auoir fait vne furieuse baterie, le Seigneur Fabrice Colonne, Capitaine de la ville, ayant commencé à parlementer de dessus vn bastion, et ses gens faisants plus molle garde, les nostres s'en emparerent, et mirent tout en pieces. Et de plus fresche memoire à Yuoy, le Seigneur Iulian Rommero, ayant fait ce pas de clerc de sortir pour parlementer auec Monsieur le Connestable, trouua au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne nous en allions pas sans reuanche, le Marquis de Pesquaire assiegeant Genes, où le Duc Octauian Fregose commandoit soubs nostre protection, et l'accord entre eux ayant esté poussé si auant, qu'on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols s'estans coullés dedans, en vserent comme en vne victoire planiere: et depuis à Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne commandoit, l'Empereur l'ayant assiegé en personne, et Bertheuille Lieutenant dudict Comte estant sorty pour parlementer, pendant le parlement la ville se trouue saisie.
_Fù il vincer sempre mai laudabil cosa, Vinca si ò per fortuna ò per ingegno,_
disent-ils: mais le Philosophe Chrysippus n'eust pas esté de cet aduis: et moy aussi peu. Car il disoit que ceux qui courent à l'enuy, doiuent bien employer toutes leurs forces à la vistesse, mais il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur leur aduersaire pour l'arrester: ny de luy tendre la iambe, pour le faire cheoir. Et plus genereusement encore ce grand Alexandre, à Polypercon, qui luy suadoit de se seruir de l'auantage que l'obscurité de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius: Point, dit-il, ce n'est pas à moy de chercher des victoires desrobees: malo me fortunæ pœniteat, quàm victoriæ pudeat.
_Atque idem fugientem haud est dignatus Orodem Sternere, nec iacta cæcum dare cuspide vulnus: Obuius, aduersóque occurrit, séque viro vir Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis._
CHAPITRE VII.
Que l'intention iuge nos actions.
LA mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I'en sçay qui l'ont prins en diuerse façon. Henry septiesme Roy d'Angleterre fit composition auec Dom Philippe fils de l'Empereur Maximilian, ou pour le confronter plus honnorablement, pere de l'Empereur Charles cinquiesme, que ledict Philippe remettoit entre ses mains le Duc de Suffolc de la Rose blanche, son ennemy, lequel s'en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu'il promettoit de n'attenter rien sur la vie dudict Duc: toutesfois venant à mourir, il commanda par son testament à son fils, de le faire mourir, soudain apres qu'il seroit decedé. Dernierement en cette tragedie que le Duc d'Albe nous fit voir à Bruxelles és Contes de Horne et d'Aiguemond, il y eut tout plein de choses remerquables: et entre autres que ledict Comte d'Aiguemond, soubs la foy et asseurance duquel le Comte de Horne s'estoit venu rendre au Duc d'Albe, requit auec grande instance, qu'on le fist mourir le premier: affin que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il auoit audict Comte de Horne. Il semble que la mort n'ayt point deschargé le premier de sa foy donnee, et que le second en estoit quitte, mesmes sans mourir. Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance, et qu'il n'y a rien en bon escient en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité et s'establissent toutes les regles du deuoir de l'homme. Par ainsi le Comte d'Aiguemond tenant son ame et volonté endebtee à sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne fust pas en ses mains, estoit sans doute absous de son deuoir, quand il eust suruescu le Comte de Horne. Mais le Roy d'Angleterre faillant à sa parolle par son intention, ne se peut excuser pour auoir retardé iusques apres sa mort l'execution de sa desloyauté: non plus que le masson de Herodote, lequel ayant loyallement conserué durant sa vie le secret des thresors du Roy d'Egypte son maistre, mourant les descouurit à ses enfans. I'ay veu plusieurs de mon temps conuaincus par leur conscience retenir de l'autruy, se disposer à y satisfaire par leur testament, et apres leur decés. Ils ne font rien qui vaille. Ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir restablir vne iniure auec si peu de leur ressentiment et interest. Ils doiuent du plus leur. Et d'autant qu'ils payent plus poisamment, et incommodéement: d'autant en est leur satisfaction plus iuste et meritoire. La penitence demande à charger. Ceux la font encore pis, qui reseruent la declaration de quelque haineuse volonté enuers le proche à leur derniere volonté, l'ayants cachee pendant la vie. Et monstrent auoir peu de soin du propre honneur, irritans l'offencé à l'encontre de leur memoire: et moins de leur conscience, n'ayants pour le respect de la mort mesme, sceu faire mourir leur maltalent: et en estendant la vie outre la leur. Iniques iuges, qui remettent à iuger alors qu'ils n'ont plus cognoissance de cause. Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die chose, que ma vie n'ayt premierement dit et apertement.
CHAPITRE VIII.
De l'oysiueté.
COMME nous voyons des terres oysiues, si elles sont grasses et fertilles, foisonner en cent mille sortes d'herbes sauuages et inutiles et que pour les tenir en office, il les faut assubiectir et employer à certaines semences, pour nostre seruice. Et comme nous voyons, que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces de chair informes, mais que pour faire vne generation bonne et naturelle, il les faut embesongner d'vne autre semence: ainsin est-il des esprits; si on ne les occupe à certain subiect, qui les bride et contraigne, ils se iettent desreiglez, par-cy par-là, dans le vague champ des imaginations.
_Sicut aquæ tremulum labris vbi lumen ahenis Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunæ, Omnia peruolitat latè loca, iámque sub auras Erigitur, summique ferit laquearia tecti._
Et n'est folie ny réuerie, qu'ils ne produisent en cette agitation,
_velut ægri somnia, vanæ Finguntur species._
L'ame qui n'a point de but estably, elle se perd: Car comme on dit, c'est n'estre en aucun lieu, que d'estre par tout.
Quisquis vbique habitat, Maxime, nusquam habitat.
Dernierement que ie me retiray chez moy, deliberé autant que ie pourroy, ne me mesler d'autre chose, que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie, il me sembloit ne pouuoir faire plus grande faueur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiueté, s'entretenir soy-mesmes, et s'arrester et rasseoir en soy: ce que i'esperois qu'il peust meshuy faire plus aysément, deuenu auec le temps, plus poisant, et plus meur; mais ie trouue,
variam semper dant otia mentem,
qu'au rebours faisant le cheual eschappé, il se donne cent fois plus de carriere à soy-mesmes, qu'il ne prenoit pour autruy: et m'enfante tant de chimeres et monstres fantasques les vns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon ayse l'ineptie et l'estrangeté, i'ay commencé de les mettre en rolle: esperant auec le temps, luy en faire honte à luy mesmes.
CHAPITRE IX.
Des menteurs.
IL n'est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire. Car ie n'en recognoy quasi trace en moy: et ne pense qu'il y en ayt au monde, vne autre si merueilleuse en defaillance. I'ay toutes mes autres parties viles et communes, mais en cette-là ie pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner nom et reputation. Outre l'inconuenient naturel que i'en souffre: car certes, veu sa necessité, Platon a raison de la nommer vne grande et puissante deesse: si en mon pays on veut dire qu'vn homme n'a point de sens, ils disent, qu'il n'a point de memoire: et quand ie me plains du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme si ie m'accusois d'estre insensé: ils ne voyent pas de chois entre memoire et entendement. C'est bien empirer mon marché: mais ils me font tort: car il se voit par experience plustost au rebours, que les memoires excellentes se ioignent volontiers aux iugemens debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire qu'estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie, representent l'ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire, et d'vn defaut naturel, on en fait vn defaut de conscience. Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse: il ne se souuient point de ses amys: il ne s'est point souuenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l'amour de moy. Certes ie puis aysément oublier: mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m'a donnee, ie ne le fay pas. Qu'on se contente de ma misere, sans en faire vne espece de malice: et de la malice autant ennemye de mon humeur. Ie me console aucunement. Premierement sur ce, que c'est vn mal duquel principallement i'ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l'ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s'empestre des negotiations du monde. Que comme disent plusieurs pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié d'autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s'est affoiblie, et irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon iugement, sur les traces d'autruy, sans exercer leurs propres forces, si les inuentions et opinions estrangieres m'estoient presentes par le benefice de la memoire. Que mon parler en est plus court: car le magasin de la memoire, est volontiers plus fourny de matiere, que n'est celuy de l'inuention. Si elle m'eust tenu bon, i'eusse assourdi tous mes amys de babil: les subiects esueillans cette telle quelle faculté que i'ay de les manier et employer, eschauffant et attirant mes discours. C'est pitié: ie l'essaye par la preuue d'aucuns de mes priuez amys: à mesure que la memoire leur fournit la chose entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en estouffent la bonté: s'il ne l'est pas, vous estes à maudire ou l'heur de leur memoire, ou le malheur de leur iugement. Et c'est chose difficile, de fermer vn propos, et de le coupper despuis qu'on est arroutté. Et n'est rien, où la force d'vn cheual se cognoisse plus, qu'à faire vn arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes, i'en voy qui veulent et ne se peuuent deffaire de leur course. Ce pendant qu'ils cerchent le point de clorre le pas, ils s'en vont baliuernant et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse. Sur tout les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance des choses passees demeure, et ont perdu la souuenance de leurs redites. I'ay veu des recits bien plaisants, deuenir tres-ennuyeux, en la bouche d'vn Seigneur, chascun de l'assistance en ayant esté abbreuué cent fois. Secondement qu'il me souuient moins des offences receuës, ainsi que disoit cet ancien: il me faudroit vn protocolle, comme Darius, pour n'oublier l'offense qu'il auoit receue des Atheniens, faisoit qu'vn page à touts les coups qu'il se mettoit à table, luy vinst rechanter par trois fois à l'oreille, Sire, souuienne vous des Atheniens: et que les lieux et les liures que ie reuoy, me rient tousiours d'vne fresche nouuelleté. Ce n'est pas sans raison qu'on dit, que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d'estre menteur. Ie sçay bien que les grammairiens font difference, entre dire mensonge, et mentir: et disent que dire mensonge, c'est dire chose fausse, mais qu'on a pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin, d'où nostre François est party, porte autant comme aller contre sa conscience: et que par consequent cela ne touche que ceux qui disent contre ce qu'ils sçauent, desquels ie parle. Or ceux icy, ou ils inuentent marc et tout, ou ils déguisent et alterent vn fons veritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre souuent en ce mesme conte, il est mal-aisé qu'ils ne se desferrent: par ce que la chose, comme elle est, s'estant logée la premiere dans la memoire, et s'y estant empreincte, par la voye de la connoissance et de la science, il est mal-aisé qu'elle ne se represente à l'imagination, délogeant la fausceté, qui n'y peut auoir le pied si ferme, ny si rassis: et que les circonstances du premier aprentissage, se coulant à tous coups dans l'esprit, ne facent perdre le souuenir des pieces raportées faulses ou abastardies. En ce qu'ils inuentent tout à faict, d'autant qu'il n'y a nulle impression contraire, qui choque leur fausceté, ils semblent auoir d'autant moins à craindre de se mesconter. Toutefois encore cecy, par ce que c'est vn corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si elle n'est bien asseuree. Dequoy i'ay souuent veu l'experience, et plaisamment, aux despens de ceux qui font profession de ne former autrement leur parole, que selon qu'il sert aux affaires qu'ils negotient, et qu'il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances à quoy ils veulent asseruir leur foy et leur conscience, estans subiettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se diuersifie quand et quand: d'où il aduient que de mesme chose, ils disent, tantost gris, tantost iaune: à tel homme d'vne sorte, à tel d'vne autre: et si par fortune ces hommes rapportent en butin leurs instructions si contraires, que deuient ce bel art? Outre ce qu'imprudemment ils se desferrent eux-mesmes si souuent: car quelle memoire leur pourroit suffire à se souuenir de tant de diuerses formes, qu'ils ont forgées en vn mesme subiect? I'ay veu plusieurs de mon temps, enuier la reputation de cette belle sorte de prudence: qui ne voyent pas, que si la reputation y est, l'effect n'y peut estre. En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la parole. Si nous en connoissions l'horreur et le poids, nous le poursuiurions à feu, plus iustement que d'autres crimes. Ie trouue qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes, tres mal à propos, et qu'on les tourmente pour des actions temeraires, qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule, et vn peu au dessous, l'opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles croissent quand et eux: et depuis qu'on a donné ce faux train à la langue, c'est merueille combien il est impossible de l'en retirer. Par où il aduient, que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs, y estre subiects et asseruis. I'ay vn bon garçon de tailleur, à qui ie n'ouy iamais dire vne verité, non pas quand elle s'offre pour luy seruir vtilement. Si comme la verité, le mensonge n'auoit qu'vn visage, nous serions en meilleurs termes: car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le reuers de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny. Les Pythagoriens font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille routtes desuoyent du blanc: vne y va. Certes ie ne m'asseure pas, que ie peusse venir à bout de moy, à guarentir vn danger euident et extresme, par vne effrontee et solenne mensonge. Vn ancien pere dit, que nous sommes mieux en la compagnie d'vn chien cognu, qu'en celle d'vn homme, duquel le langage nous est inconnu. Vt externus alieno non sit hominis vice. Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence? Le Roy François premier, se vantoit d'auoir mis au rouet par ce moyen, Francisque Tauerna, Ambassadeur de François Sforce Duc de Milan, homme tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy auoit esté despesché pour excuser son maistre enuers sa Maiesté, d'vn fait de grande consequence; qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousiours quelques intelligences en Italie, d'où il auoit esté dernierement chassé, mesme au Duché de Milan, auoit aduisé d'y tenir pres du Duc vn Gentilhomme de sa part, Ambassadeur par effect, mais par apparence homme priué, qui fist la mine d'y estre pour ses affaires particulieres: d'autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus de l'Empereur, lors principallement qu'il estoit en traicté de mariage auec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present douairiere de Lorraine, ne pouuoit descouurir auoir aucune praticque et conference auecques nous, sans son grand interest. A cette commission, se trouua propre vn Gentil-homme Milannois, escuyer d'escurie chez le Roy, nommé Merueille. Cettuy-cy despesché auecques lettres secrettes de creance, et instructions d'Ambassadeur, et auec d'autres lettres de recommendation enuers le Duc, en faueur de ses affaires particulieres, pour le masque et la montre, fut si long temps aupres du Duc, qu'il en vint quelque ressentiment à l'Empereur: qui donna cause à ce qui s'ensuiuit apres, comme nous pensons: ce fut, que soubs couleur de quelque meurtre, voila le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et son proces faict en deux iours. Messire Francisque estant venu prest d'vne longue deduction contrefaicte de cette histoire; car le Roy s'en estoit adressé, pour demander raison, à tous les Princes de Chrestienté, et au Duc mesmes: fut ouy aux affaires du matin, et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette fin, plusieurs belles apparences du faict: Que son maistre n'auoit iamais pris nostre homme, que pour Gentil-homme priué, et sien subiect, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n'auoit iamais vescu là soubs autre visage: desaduouant mesme auoir sçeu qu'il fust en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s'en faut qu'il le prist pour Ambassadeur. Le Roy à son tour le pressant de diuerses obiections et demandes, et le chargeant de toutes pars, l'acculla en fin sur le point de l'execution faicte de nuict, et comme à la desrobée. A quoy le pauure homme embarrassé, respondit, pour faire l'honneste, que pour le respect de sa Maiesté, le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fust faicte de iour. Chacun peut penser, comme il fut releué, s'estant si lourdement couppé, à l'endroit d'vn tel nez que celuy du Roy François.
Le Pape Iulle second, ayant enuoyé vn Ambassadeur vers le Roy d'Angleterre, pour l'animer contre le Roy François, l'Ambassadeur ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d'Angleterre s'estant arresté en sa response, aux difficultez qu'il trouuoit à dresser les preparatifs qu'il faudroit pour combattre vn Roy si puissant, et en alleguant quelques raisons: l'Ambassadeur repliqua mal à propos, qu'il les auoit aussi considerées de sa part, et les auoit bien dictes au Pape. De cette parole si esloignée de sa proposition, qui estoit de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d'Angleterre print le premier argument de ce qu'il trouua depuis par effect, que cet Ambassadeur, de son intention particuliere pendoit du costé de France, et en ayant aduerty son maistre, ses biens furent confisquez, et ne tint à guere qu'il n'en perdist la vie.
CHAPITRE X.
Du parler prompt ou tardif.
ONC ne furent à tous toutes graces données.
Aussi voyons nous qu'au don d'eloquence, les vns ont la facilité et la promptitude, et ce qu'on dit, le boutehors si aisé, qu'à chasque bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent iamais rien qu'elabouré et premedité. Comme on donne des regles aux dames de prendre les ieux et les exercices du corps, selon l'auantage de ce qu'elles ont le plus beau. Si i'auois à conseiller de mesmes, en ces deux diuers aduantages de l'eloquence, de laquelle il semble en nostre siecle, que les Prescheurs et les Aduocats facent principalle profession, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble, et l'autre mieux Aduocat: par ce que la charge de celuy-là luy donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se preparer; et puis sa carriere se passe d'vn fil et d'vne suite, sans interruption: là où les commoditez de l'Aduocat le pressent à toute heure de se mettre en lice: et les responces improuueuës de sa partie aduerse, le reiettent de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouueau party. Si est-ce qu'à l'entreueuë du Pape Clement et du Roy François à Marseille, il aduint tout au rebours, que Monsieur Poyet, homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant charge de faire la harangue au Pape, et l'ayant de longue main pourpensee, voire, à ce qu'on dict, apportée de Paris toute preste, le iour mesme qu'elle deuoit estre prononcée, le Pape se craignant qu'on luy tinst propos qui peust offenser les Ambassadeurs des autres Princes qui estoyent autour de luy, manda au Roy l'argument qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune, tout autre que celuy, sur lequel Monsieur Poyet s'estoit trauaillé: de façon que sa harengue demeuroit inutile, et luy en falloit promptement refaire vne autre. Mais s'en sentant incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en prinst la charge. La part de l'Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur: et nous trouuons pourtant ce m'est aduis plus de passables Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l'esprit, d'auoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du iugement, de l'auoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer, et celuy aussi, à qui le loisir ne donne aduantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d'estrangeté. On recite de Seuerus Cassius, qu'il disoit mieux sans y auoir pensé: qu'il deuoit plus à la fortune qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à proufit d'estre troublé en parlant: et que ses aduersaires craignoyent de le picquer, de peur que la colere ne luy fist redoubler son eloquence. Ie cognois par experience cette condition de nature, qui ne peut soustenir vne vehemente premeditation et laborieuse: si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aucuns ouurages qu'ils puent à l'huyle et à la lampe, pour certaine aspreté et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l'empesche, ainsi qu'il aduient à l'eau, qui par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouuer yssue en vn goulet ouuert. En cette condition de nature, dequoy ie parle, il y a quant et quant aussi cela, qu'elle demande à estre non pas esbranlée et picquée par ces passions fortes, comme la colere de Cassius, car ce mouuement seroit trop aspre: elle veut estre non pas secoüée, mais sollicitée: elle veut estre eschauffée et resueillée par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que trainer et languir: l'agitation est sa vie et sa grace. Ie ne me tiens pas bien en ma possession et disposition: le hazard y a plus de droit que moy: l'occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que ie n'y trouue lors que ie le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escrits, s'il y peut auoir chois où il n'y a point de prix. Cecy m'aduient aussi, que ie ne me trouue pas où ie me cherche: et me trouue plus par rencontre, que par l'inquisition de mon iugement. I'auray eslancé quelque subtilité en escriuant. I'entens bien, mornée pour vn autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force. Ie l'ay si bien perdue que ie ne sçay ce que i'ay voulu dire: et l'a l'estranger descouuerte par fois auant moy. Si ie portoy le rasoir par tout où cela m'aduient, ie me desferoy tout. Le rencontre m'en offrira le iour quelque autre fois, plus apparent que celuy du midy: et me fera estonner de ma hesitation.
CHAPITRE XI.
Des prognostications.
QVANT aux oracles, il est certain que bonne piece auant la venue de Iesus Christ, ils auoyent commencé à perdre leur credit: car nous voyons que Cicero se met en peine de trouuer la cause de leur defaillance. Et ces mots sont à luy: Cur isto modo iam oracula Delphis non eduntur, non modò nostra ætate, sed iamdiu, vt nihil possit esse contemptius? Mais quant aux autres prognostiques, qui se tiroyent de l'anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue en partie la constitution naturelle des membres internes d'icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, Aues quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus, des fouldres, du tournoyement des riuieres, Multa cernunt aruspices: multa augures prouident: multa oraculis declarantur: multa vaticinationibus: multa somniis: multa portentis, et autres sur lesquels l'ancienneté appuyoit la pluspart des entreprises, tant publicques que priuées; nostre Religion les a abolies. Et encore qu'il reste entre nous quelques moyens de diuination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs: notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s'amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n'auoit pas assez affaire à digerer les presentes:
_cur hanc tibi rector Olympi Sollicitis visum mortalibus addere curam, Noscant venturas vt dira per omina clades? Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri Mens hominum fati, liceat sperare timenti:_
Ne vtile quidem est scire quid futurum sit: Miserum est enim nihil proficientem angi: si est-ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité. Voylà pourquoy l'exemple de François Marquis de Sallusse m'a semblé remerquable: car Lieutenant du Roy François en son armée delà les monts, infiniment fauorisé de nostre cour, et obligé au Roy du Marquisat mesmes, qui auoit esté confisqué de son frere: au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espouuanter, comme il a esté adueré, aux belles prognostications qu'on faisoit lors courir de tous costez à l'aduantage de l'Empereur Charles cinquiesme, et à nostre desauantage (mesmes en Italie, où ces folles propheties auoyent trouué tant de place, qu'à Rome fut baillée grande somme d'argent au change, pour cette opinion de nostre ruine) qu'apres s'estre souuent condolu à ses priuez, des maux qu'il voyoit ineuitablement preparez à la couronne de France, et aux amis qu'il y auoit, se reuolta, et changea de party: à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu'il y eust. Mais il s'y conduisit en homme combatu de diuerses passions: car ayant et villes et forces en sa main, l'armee ennemie soubs Antoine de Leue à trois pas de luy, et nous sans soupçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu'il ne fit. Car pour sa trahison nous ne perdismes ny homme, ny ville que Fossan: encore apres l'auoir long temps contestee.
_Prudens futuri temporis exitum Caliginosa nocte premit Deus, Ridétque si mortalis vltra Fas trepidat. Ille potens sui Lætúsque deget, cui licet in diem Dixisse, vixi; cras vel atra Nube polum pater occupato, Vel sole puro._
_Lætus in præsens animus, quod vltra est, Oderit curare._
Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort. Ista sic reciprocantur, vt et si diuinatio sit, dij sint: et si dij sint, sit diuinatio. Beaucoup plus sagement Pacuuius,
_Nam istis qui linguam auium intelligunt, Plúsque ex alieno iecore sapiunt, quàm ex suo, Magis audiendum quàm auscultandum censeo._
Cette tant celebree art de deuiner des Toscans nasquit ainsin. Vn laboureur perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages demi-dieu, d'vn visage enfantin, mais de senile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conseruee à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens de cette art. Naissance conforme à son progrez. I'aymerois bien mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes. Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part d'auctorité au sort. Platon en la police qu'il forge à discretion, luy attribue la decision de plusieurs effects d'importance, et veut entre autres choses, que les mariages se facent par sort entre les bons. Et donne si grand poids à cette election fortuite, que les enfans qui en naissent, il ordonne qu'ils soyent nourris au païs: ceux qui naissent des mauuais, en soyent mis hors: toutesfois si quelqu'vn de ces bannis venoit par cas d'aduenture à montrer en croissant quelque bonne esperance de soy, qu'on le puisse rappeller, et exiler aussi celuy d'entre les retenus, qui montrera peu d'esperance de son adolescence. I'en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et nous en alleguent l'authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu'ils dient et la verité et le mensonge. Quis est enim, qui totum diem iaculans, non aliquando conlineet? Ie ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre. Ce seroit plus de certitude s'il y auoit regle et verité à mentir tousiours. Ioint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis: et fait-on valoir leurs diuinations de ce qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras, qui fut surnommé l'Athee, estant en la Samothrace, à celuy qui en luy montrant au Temple force vœuz et tableaux de ceux qui auoyent eschapé le naufrage, luy dit: Et bien vous, qui pensez que les Dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dittes vous de tant d'hommes sauuez par leur grace? Il se fait ainsi, respondit-il: ceux là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez, en bien plus grand nombre. Cicero dit, que le seul Xenophanes Colophonien entre tous les Philosophes, qui ont aduoué les Dieux, a essayé de desraciner toute sorte de diuination. D'autant est-il moins de merueille, si nous auons veu par fois à leur dommage, aucunes de nos ames principesques s'arrester à ces vanitez. Ie voudrois bien auoir reconnu de mes yeux ces deux merueilles, du liure de Ioachim Abbé Calabrois, qui predisoit tous les Papes futurs; leurs noms et formes; et celuy de Leon l'Empereur qui predisoit les Empereurs et Patriarches de Grece. Cecy ay-ie reconnu de mes yeux, qu'és confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune, se vont reiettant, comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leur malheur: et y sont si estrangement heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé, qu'ainsi que c'est vn amusement d'esprits aiguz et oisifs, ceux qui sont duicts à ceste subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous escrits capables de trouuer tout ce qu'ils y demandent. Mais sur tout leur preste beau ieu, le parler obscur, ambigu et fantastique du iargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu'il luy plaira. Le demon de Socrates estoit à l'aduanture certaine impulsion de volonté, qui se presentoit à luy sans le conseil de son discours. En vne ame bien espuree, comme la sienne, et preparee par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vray-semblable que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent tousiours importantes et dignes d'estre suiuies. Chacun sent en soy quelque image de telles agitations d'vne opinion prompte, vehemente et fortuite. C'est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion, qui estoit plus ordinaire à Socrates, ausquelles ie me laissay emporter si vtilement et heureusement, qu'elles pourroyent estre iugees tenir quelque chose d'inspiration diuine.
CHAPITRE XII.
De la constance.
LA loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous deuions couurir, autant qu'il est en nostre puissance, des maux et inconueniens qui nous menassent, ny par consequent d'auoir peur qu'ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis, mais louables. Et le ieu de la constance se iouë principalement à porter de pied ferme, les inconueniens où il n'y a point de remede. De maniere qu'il n'y a soupplesse de corps, ny mouuement aux armes de main, que nous trouuions mauuais, s'il sert à nous garantir du coup qu'on nous rue. Plusieurs nations tresbelliqueuses se seruoyent en leurs faits d'armes, de la fuite, pour aduantage principal, et montroyent le dos à l'ennemy plus dangereusement que leur visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon se mocque de Laches, qui auoit definy la fortitude, se tenir ferme en son reng contre les ennemis. Quoy, feit-il, seroit ce donc lascheté de les battre en leur faisant place? Et luy allegue Homere, qui louë en Æneas la science de fuir. Et par ce que Laches se r'aduisant, aduouë cet vsage aux Scythes, et en fin generallement à tous gens de cheual: il luy allegue encore l'exemple des gens de pied Lacedemoniens (nation sur toutes duitte à combatre de pied ferme) qui en la iournee de Platees, ne pouuant ouurir la phalange Persienne, s'aduiserent de s'escarter et sier arriere: pour, par l'opinion de leur fuitte, faire rompre et dissoudre cette masse, en les poursuiuant. Par où ils se donnerent la victoire. Touchant les Scythes, on dit d'eux, quand Darius alla pour les subiuger, qu'il manda à leur Roy force reproches, pour le voir tousiours reculant deuant luy, et gauchissant la meslee. A quoy Indathyrsez, car ainsi se nommoit-il, fit responce, que ce n'estoit pour auoir peur de luy, ny d'homme viuant: mais que c'estoit la façon de marcher de sa nation: n'ayant ny terre cultiuee, ny ville, ny maison à deffendre, et à craindre que l'ennemy en peust faire profit. Mais s'il auoit si grand faim d'en manger, qu'il approchast pour voir le lieu de leurs anciennes sepultures, et que là il trouueroit à qui parler tout son saoul. Toutes-fois aux canonnades, depuis qu'on leur est planté en butte, comme les occasions de la guerre portent souuent, il est messeant de s'esbranler pour la menace du coup: d'autant que par sa violence et vitesse nous le tenons ineuitable: et en y a meint vn qui pour auoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en a pour le moins appresté à rire à ses compagnons. Si est-ce qu'au voyage que l'Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en Prouence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la ville d'Arle, et s'estant ietté hors du couuert d'vn moulin à vent, à la faueur duquel il s'estoit approché, fut apperceu par les Seigneurs de Bonneual et Seneschal d'Agenois, qui se promenoyent sus le theatre aux arenes: lesquels l'ayant montré au Seigneur de Villiers Commissaire de l'artillerie, il braqua si à propos vne couleurine, que sans ce que ledict Marquis voyant mettre le feu se lança à quartier, il fut tenu qu'il en auoit dans le corps. Et de mesmes quelques annees auparavant, Laurent de Medicis, Duc d'Vrbin, pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place d'Italie, aux terres qu'on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu à vne piece qui le regardoit, bien luy seruit de faire la cane: car autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy donnoit sans doute dans l'estomach. Pour en dire le vray, ie ne croy pas que ces mouuements se fissent auecques discours: car quel iugement pouuez-vous faire de la mire haute ou basse en chose si soudaine? et est bien plus aisé à croire, que la fortune fauorisa leur frayeur: et que ce seroit moyen vne autre fois aussi bien pour se ietter dans le coup, que pour l'euiter. Ie ne me puis deffendre si le bruit esclatant d'vne harquebusade vient à me fraper les oreilles à l'improuueu, en lieu où ie ne le deusse pas attendre, que ie n'en tressaille: ce que i'ay veu encores aduenir à d'autres qui valent mieux que moy. Ny n'entendent les Stoiciens, que l'ame de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy suruiennent: ains comme à vne subiection naturelle consentent qu'il cede au grand bruit du ciel, ou d'vne ruine, pour exemple, iusques à la palleur et contraction: ainsin aux autres passions, pourueu que son opinion demeure sauue et entiere, et que l'assiette de son discours n'en souffre atteinte ny alteration quelconque, et qu'il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. De celuy, qui n'est pas sage, il en va de mesmes en la premiere partie, mais tout autrement en la seconde. Car l'impression des passions ne demeure pas en luy superficielle: ains va penetrant iusques au siege de sa raison, l'infectant et la corrompant. Il iuge selon icelles, et s'y conforme. Voyez bien disertement et plainement l'estat du sage Stoique:
Mens immota manet, lacrymæ voluuntur inanes.
Le sage Peripateticien ne s'exempte pas des perturbations, mais il les modere.
CHAPITRE XIII.
Ceremonie de l'entreueuë des rois.
IL n'est subiect si vain, qui ne merite vn rang en cette rapsodie. A nos regles communes, ce seroit vne notable discourtoisie et à l'endroit d'vn pareil, et plus à l'endroit d'vn grand, de faillir à vous trouuer chez vous, quand il vous auroit aduerty d'y deuoir venir: Voire adioustoit la Royne de Nauarre Marguerite à ce propos, que c'estoit inciuilité à vn Gentil-homme de partir de sa maison, comme il se faict le plus souuent, pour aller au deuant de celuy qui le vient trouuer, pour grand qu'il soit: et qu'il est plus respectueux et ciuil de l'attendre, pour le receuoir, ne fust que de peur de faillir sa route: et qu'il suffit de l'accompagner à son partement. Pour moy i'oublie souuent l'vn et l'autre de ces vains offices: comme ie retranche en ma maison autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu'vn s'en offence: qu'y ferois-ie? Il vaut mieux que ie l'offence pour vne fois, que moy tous les iours: ce seroit vne subiection continuelle. A quoy faire fuit-on la seruitude des cours, si on l'entraine iusques en sa taniere? C'est aussi vne regle commune en toutes assemblees, qu'il touche aux moindres de se trouuer les premiers à l'assignation, d'autant qu'il est mieux deu aux plus apparans de se faire attendre. Toutesfois à l'entreueuë qui se dressa du Pape Clement, et du Roy François à Marseille, le Roy y ayant ordonné les apprests necessaires, s'esloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou trois iours pour son entree et refreschissement, auant qu'il le vinst trouuer. Et de mesmes à l'entree aussi du Pape et de l'Empereur à Bouloigne, l'Empereur donna moyen au Pape d'y estre le premier et y suruint apres luy. C'est, disent-ils, vne cerimonie ordinaire aux abouchemens de tels Princes, que le plus grand soit auant les autres au lieu assigné, voire auant celuy chez qui se fait l'assemblee: et le prennent de ce biais, que c'est afin que cette apparence tesmoigne, que c'est le plus grand que les moindres vont trouuer, et le recherchent, non pas luy eux. Non seulement chasque païs, mais chasque cité et chasque vacation a sa ciuilité particuliere. I'y ay esté assez soigneusement dressé en mon enfance, et ay vescu en assez bonne compaignie, pour n'ignorer pas les loix de la nostre Françoise: et en tiendrois eschole. I'aime à les ensuiure, mais non pas si couardement, que ma vie en demeure contraincte. Elles ont quelques formes penibles, lesquelles pourueu qu'on oublie par discretion, non par erreur, on n'en a pas moins de grace. I'ay veu souuent des hommes inciuils par trop de ciuilité, et importuns de courtoisie. C'est au demeurant vne tres-vtile science que la science de l'entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la societé et familiarité: et par consequent nous ouure la porte à nous instruire par les exemples d'autruy, et à exploitter et produire nostre exemple, s'il a quelque chose d'instruisant et communicable.
CHAPITRE XIIII.
On est puny pour s'opiniastrer en vne place sans raison.
LA vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels franchis, on se trouue dans le train du vice: en maniere que par chez elle on se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui n'en sçait bien les bornes, malaisez en verité à choisir sur leurs confins. De cette consideration est nee la coustume que nous auons aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s'opiniastrent à defendre vne place, qui par les regles militaires ne peut estre soustenue. Autrement soubs l'esperance de l'impunité il n'y auroit poullier qui n'arrestast vne armee. Monsieur le Connestable de Mommorency au siege de Pauie, ayant esté commis pour passer le Tesin, et se loger aux fauxbourgs S. Antoine, estant empesché d'vne tour au bout du pont, qui s'opiniastra iusques à se faire batre, feit pendre tout ce qui estoit dedans: et encore depuis accompagnant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts, ayant prins par force le Chasteau de Villane, et tout ce qui estoit dedans ayant esté mis en pieces par la furie des soldats, horsmis le Capitaine et l'enseigne, il les fit pendre et estrangler pour cette mesme raison: comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay lors Gouuerneur de Turin, en cette mesme contree, le Capitaine de S. Bony: le reste de ses gens ayant esté massacré à la prinse de la place. Mais d'autant que le iugement de la valeur et foiblesse du lieu, se prend par l'estimation et contrepois des forces qui l'assaillent (car tel s'opiniastreroit iustement contre deux couleurines, qui feroit l'enragé d'attendre trente canons) ou se met encore en conte la grandeur du Prince conquerant, sa reputation, le respect qu'on luy doit: il y a danger qu'on presse vn peu la balance de ce costé là. Et en aduient par ces mesmes termes, que tels ont si grande opinion d'eux et de leurs moyens, que ne leur semblant raisonnable qu'il y ait rien digne de leur faire teste, ilz passent le cousteau par tout où ils trouuent resistance, autant que fortune leur dure: comme il se voit par les formes de sommation et deffi, que les Princes d'Orient et leurs successeurs, qui sont encores, ont en vsage, fiere, hautaine et pleine d'vn commandement barbaresque. Et au quartier par où les Portugaiz escornerent les Indes, ils trouuerent des estats auec cette loy vniuerselle et inuiolable, que tout ennemy vaincu par le Roy en presence, ou par son Lieutenant est hors de composition de rançon et de mercy.
Ainsi sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les mains d'vn Iuge ennemy, victorieux et armé.
CHAPITRE XV.
De la punition de la couardise.
I'OVY autrefois tenir à vn Prince, et tresgrand Capitaine, que pour lascheté de cœur vn soldat ne pouuoit estre condamné à mort: luy estant à table fait recit du proces du Seigneur de Veruins, qui fut condamné à mort pour auoir rendu Bouloigne. A la verité c'est raison qu'on face grande difference entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance. De maniere que prou de gens ont pensé qu'on ne se pouuoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre conscience: et sur cette regle est en partie fondee l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans: et celle qui establit qu'vn Aduocat et vn Iuge ne puissent estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge.
Mais quant à la coüardise, il est certain que la plus commune façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que cette regle a esté premierement mise en vsage par le legislateur Charondas: et qu'auant luy les loix de Grece punissoyent de mort ceux qui s'en estoyent fuis d'vne bataille: là où il ordonna seulement qu'ils fussent par trois iours assis emmy la place publicque, vestus de robe de femme: esperant encores s'en pouuoir seruir, leur ayant fait reuenir le courage par cette honte. Suffundere malis hominis sanguinem quàm effundere. Il semble aussi que les loix Romaines punissoyent anciennement de mort, ceux qui auoyent fuy. Car Ammianus Marcellinus dit que l'Empereur Iulien condemna dix de ses soldats, qui auoyent tourné le dos à vne charge contre les Parthes, à estre degradez, et apres à souffrir mort, suyuant, dit-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour vne pareille faute il en condemne d'autres, seulement à se tenir parmy les prisonniers sous l'enseigne du bagage. L'aspre chastiement du peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes, et en cette mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cn. Fuluius en sa deffaitte, ne vint pas à la mort. Si est-il à craindre que la honte les desespere, et les rende non froids amis seulement, mais ennemis.
Du temps de nos Peres le Seigneur de Franget, iadis Lieutenant de la compaignie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant par Monsieur le Mareschal de Chabannes esté mis Gouuerneur de Fontarabie au lieu de Monsieur du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols, fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que sa posterité declaré roturier, taillable et incapable de porter armes: et fut cette rude sentence executee à Lyon. Depuis souffrirent pareille punition tous les Gentils-hommes qui se trouuerent dans Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra: et autres encore depuis. Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparante ou ignorance ou couardise, qu'elle surpassast toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle.
CHAPITRE XVI.
Vn traict de quelques ambassadeurs.
I'OBSERVE en mes voyages cette practique, pour apprendre tousiours quelque chose, par la communication d'autruy, qui est vne des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux, auec qui ie confere, aux propos des choses qu'ils sçauent le mieux.
_Basti al nocchiero ragionar de' venti, Al bifolco dei tori, et le sue piaghe Conti 'l guerrier, conti 'l pastor gli armenti._
Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit plustost à discourir du mestier d'vn autre que du sien: estimant que c'est autant de nouuelle reputation acquise: tesmoing le reproche qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire d'vn bon Medecin, pour acquerir celle de mauuais Poëte. Voyez combien Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inuentions à bastir ponts et engins: et combien au prix il va se serrant, où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduite de sa milice. Ses exploicts le verifient assez Capitaine excellent: il se veut faire cognoistre excellent Ingenieur; qualité aucunement estrangere. Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il conuenoit à sa fortune: mais il se trauailloit à donner principale recommendation de soy, par la poësie: et si n'y sçauoit guere. Vn homme de vacation iuridique, mené ces iours passez voir vne estude fournie de toutes sortes de liures de son mestier, et de tout autre mestier, n'y trouua nulle occasion de s'entretenir: mais il s'arresta à gloser rudement et magistralement vne barricade logee sur la vis de l'estude, que cent Capitaines et soldats recognoissent tous les iours, sans remerque et sans offense.
Optat ephippia bos piger, optat arare caballus.
Par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut trauailler de reietter tousiours l'architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste chacun à son gibier. Et à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le subiet de toutes gens, i'ay accoustumé de considerer qui en sont les escriuains: si ce sont personnes, qui ne facent autre profession que de lettres, i'en apren principalement le stile et le langage: si ce sont Medecins, ie les croy plus volontiers en ce qu'ils nous disent de la temperature de l'air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies: si Iurisconsultes, il en faut prendre les controuerses des droicts, les loix, l'establissement des polices, et choses pareilles: si Theologiens, les affaires de l'Eglise, censures Ecclesiastiques, dispences et mariages: si courtisans, les meurs et les cerimonies: si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits où ils se sont trouuez en personne: si Ambassadeurs, les menees, intelligences, et praticques, et maniere de les conduire. A cette cause, ce que i'eusse passé à vn autre, sans m'y arrester, ie l'ay poisé et remarqué en l'histoire du Seigneur de Langey, tres entendu en telles choses. C'est qu'apres auoir conté ces belles remonstrances de l'Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome, present l'Euesque de Macon, et le Seigneur du Velly nos Ambassadeurs, où il auoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous; et entre autres, que si ses Capitaines et soldats n'estoient d'autre fidelité et suffisance en l'art militaire, que ceux du Roy, tout sur l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde. Et de cecy il semble qu'il en creust quelque chose: car deux ou trois fois en sa vie depuis il luy aduint de redire ces mesmes mots. Aussi qu'il défia le Roy de le combatre en chemise auec l'espee et le poignard, dans vn batteau. Ledit Seigneur de Langey suiuant son histoire, adiouste que lesdicts Ambassadeurs faisans vne despesche au Roy de ces choses, luy en dissimulerent la plus grande partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or i'ay trouué bien estrange, qu'il fust en la puissance d'vn Ambassadeur de dispenser sur les aduertissemens qu'il doit faire à son maistre, mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dits en si grand'assemblee. Et m'eust semblé l'office du seruiteur estre, de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont aduenuës: afin que la liberté d'ordonner, iuger, et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu'il ne la preigne autrement qu'il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d'eschole, non à celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, ie ne voudroy pas estre seruy de cette façon en mon petit faict. Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu'au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple et naifue obeissance. On corrompt l'office du commander, quand on y obeit par discretion, non par subiection. Et P. Crassus, celuy que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu'il estoit en Asie Consul, ayant mandé à vn Ingenieur Grec, de luy faire mener le plus grand des deux mas de nauire, qu'il auoit veu à Athenes, pour quelque engin de batterie, qu'il en vouloit faire: celuy cy sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena le plus petit, et selon la raison de art, le plus commode. Crassus, ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet: estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouurage.
D'autre part pourtant on pourroit aussi considerer, que cette obeïssance si contreinte, n'appartient qu'aux commandements precis et prefix. Les Ambassadeurs ont vne charge plus libre, qui en plusieurs parties depend souuerainement de leur disposition. Ils n'executent pas simplement, mais forment aussi, et dressent par leur conseil, la volonté du maistre. I'ay veu en mon temps des personnes de commandement, reprins d'auoir plustost obey aux paroles des lettres du Roy, qu'à l'occasion des affaires qui estoient pres d'eux. Les hommes d'entendement accusent encore auiourd'huy, l'vsage des Roys de Perse, de tailler les morceaux si courts à leurs agents et lieutenans, qu'aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance. Ce delay, en vne si longue estendue de domination, ayant souuent apporté des notables dommages à leurs affaires. Et Crassus, escriuant à vn homme du mestier, et luy donnant aduis de l'vsage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference de sa deliberation, et le conuier à interposer son decret?
CHAPITRE XVII.
De la peur.
OBSTVPVI, steterúntque comæ, et vox faucibus hæsit.
Ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne sçai guiere par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c'est vne estrange passion: et disent les Medecins qu'il n'en est aucune, qui emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete. De vray, i'ay veu beaucoup de gens deuenus insensez de peur: et au plus rassis il est certain pendant que son accés dure, qu'elle engendre de terribles esblouissemens. Ie laisse à part le vulgaire, à qui elle represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau enueloppez en leur suaire, tantost des Loups-garoups, des Lutins, et des Chimeres. Mais parmy les soldats mesme, où elle deuroit trouuer moins de place, combien de fois a elle changé vn troupeau de brebis en esquadron de corselets? des roseaux et des cannes en gens-darmes et lanciers? nos amis en nos ennemis? et la croix blanche à la rouge? Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, vn port'enseigne, qui estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi de tel effroy à la premiere alarme, que par le trou d'vne ruine il se ietta, l'enseigne au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville; et à peine en fin voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fust vne sortie que ceux de la ville fissent, il se recogneut, et tournant teste r'entra par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty, plus de trois cens pas auant en la campaigne. Il n'en aduint pas du tout si heureusement à l'enseigne du Capitaine Iulle, lors que Sainct Paul fut pris sur nous par le Comte de Bures et Monsieur du Reu. Car estant si fort esperdu de frayeur, que de se ietter à tout son enseigne hors de la ville, par vne canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et au mesme siege, fut memorable la peur qui serra, saisit, et glaça si fort le cœur d'vn Gentil-homme, qu'il en tomba roide mort par terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille rage pousse par fois toute vne multitude. En l'vne des rencontres de Germanicus contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d'effroy deux routes opposites, l'vne fuyoit d'où l'autre partoit. Tantost elle nous donne des aisles aux talons, comme aux deux premiers: tantost elle nous cloüe les pieds, et les entraue: comme on lit de l'Empereur Theophile, lequel en vne bataille qu'il perdit contre les Agarenes, deuint si estonné et si transi, qu'il ne pouuoit prendre party de s'enfuyr: adeò pauor etiam auxilia formidat: iusques à ce que Manuel l'vn des principaux chefs de son armee, l'ayant tirassé et secoüé, comme pour l'esueiller d'vn profond somme, luy dit: Si vous ne me suiuez ie vous tueray: car il vaut mieux que vous perdiez la vie, que si estant prisonnier vous veniez à perdre l'Empire.
Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son seruice elle nous reiette à la vaillance, qu'elle a soustraitte à nostre deuoir et à nostre honneur. En la premiere iuste bataille que les Romains perdirent contre Hannibal, sous le Consul Sempronius, vne troupe de bien dix mille hommes de pied, qui print l'espouuante, ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lascheté, s'alla ietter au trauers le gros des ennemis: lequel elle perça d'un merueilleux effort, auec grand meurtre de Carthaginois: achetant vne honteuse fuite, au mesme prix qu'elle eust eu vne glorieuse victoire. C'est ce dequoy i'ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus aspre et plus iuste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient en son nauire, spectateurs de cet horrible massacre? Si est-ce que la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher, l'estouffa de maniere, qu'on a remerqué, qu'ils ne s'amuserent qu'à haster les mariniers de diligenter, et de se sauuer à coups d'auiron; iusques à ce qu'arriuez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy de tourner leur pensee à la perte qu'ils venoient de faire, et lascher la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte passion auoit suspendües.
Tum pauor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat.
Ceux qui auront esté bien frottés en quelque estour de guerre, tous blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d'estre exilez, d'estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le boire, le manger, et le repos. Là où les pauures, les bannis, les serfs, viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Et tant de gens, qui de l'impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encores plus importune et plus insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent vne autre espece, qui est outre l'erreur de nostre discours: venant, disent-ils, sans cause apparente, et d'vne impulsion celeste. Des peuples entiers s'en voyent souuent frappez, et des armees entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage vne merueilleuse desolation. On n'y oyoit que cris et voix effrayees: on voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l'alarme; et se charger, blesser et entretuer les vns les autres, comme si ce fussent ennemis, qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit en desordre, et en fureur: iusques à ce que par oraisons et sacrifices, ils eussent appaisé l'ire des dieux. Ils nomment cela terreurs Paniques.
CHAPITRE XVIII.
Qu'il ne faut iuger de nostre heur, qu'après la mort.
_Scilicet vltima semper Expectanda dies homini est, dicique beatus Ante obitum nemo supremáque funera debet._
Les enfans sçauent le conte du Roy Crœsus à ce propos: lequel ayant esté pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de l'execution, il s'escria, O Solon, Solon: cela rapporté à Cyrus, et s'estant enquis que c'estoit à dire, il luy fit entendre, qu'il verifioit lors à ses despends l'aduertissement qu'autrefois luy auoit donné Solon: que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face, ne se peuuent appeller heureux, iusques à ce qu'on leur ayt veu passer le dernier iour de leur vie, pour l'incertitude et varieté des choses humaines, qui d'vn bien leger mouuement se changent d'vn estat en autre tout diuers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu'vn qui disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu'il estoit venu fort ieune à vn si puissant estat: Ouy-mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas malheureux. Tantost des Roys de Macedoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s'en faict des menuysiers et greffiers à Rome: des tyrans de Sicile, des pedants à Corinthe: d'vn conquerant de la moitié du monde, et Empereur de tant d'armees, il s'en faict vn miserable suppliant des belitres officiers d'vn Roy d'Ægypte: tant cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et du temps de nos Peres ce Ludouic Sforce dixiesme Duc de Milan, soubs qui auoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a veu mourir prisonnier à Loches: mais apres y auoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, vefue du plus grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par la main d'vn Bourreau? indigne et barbare cruauté! Et mille tels exemples. Car il semble que comme les orages et tempestes se piquent contre l'orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ayt aussi là haut des esprits enuieux des grandeurs de ça bas.
_Vsque adeò res humanas vis abdita quædam Obterit, et pulchros fasces sæuásque secures Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur._
Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser en vn moment ce qu'elle auoit basty en longues annees; et nous fait crier apres Laberius, Nimirum hac die vna plus vixi mihi, quàm viuendum fuit. Ainsi se peut prendre auec raison, ce bon aduis de Solon. Mais d'autant que c'est vn Philosophe, à l'endroit desquels les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny d'heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente, ie trouue vray-semblable, qu'il ayt regardé plus auant; et voulu dire que ce mesme bon-heur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'vn esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'vne ame reglee ne se doiue iamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy ayt veu ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile.
En tout le reste il y peut auoir du masque: ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidens ne nous essayant pas iusques au vif, nous donnent loisir de maintenir tousiours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François; il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.
_Nam veræ voces tum demum pectore ab imo Eiiciuntur, et eripitur persona, manet res._
Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre iour, c'est le iour iuge de tous les autres: c'est le iour, dict vn ancien, qui doit iuger de toutes mes années passées. Ie remets à la mort l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur. I'ay veu plusieurs donner par leur mort reputation en bien ou en mal, à toute leur vie. Scipion beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauuaise opinion qu'on auoit eu de luy iusques alors. Epaminondas interrogé lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soy-mesme: Il nous faut voir mourir, fit-il, auant que d'en pouuoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy là, qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu l'a voulu comme il luy a pleu: mais en mon temps trois les plus execrables personnes, que ie cogneusse en toute abomination de vie, et les plus infames, ont eu des morts reglées, et en toute circonstance composées iusques à la perfection. Il est des morts braues et fortunées. Ie luy ay veu trancher le fil d'vn progrez de merueilleux auancement, et dans la fleur de son croist, à quelqu'vn, d'vne fin si pompeuse, qu'à mon aduis ses ambitieux et courageux desseins n'auoient rien de si hault que fut leur interruption. Il arriua sans y aller, où il pretendoit, plus grandement et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et deuança par sa cheute, le pouuoir et le nom, où il aspiroit par sa course. Au iugement de la vie d'autruy, ie regarde tousiours comment s'en est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c'est qu'il se porte bien, c'est à dire quietement et sourdement.
CHAPITRE XIX.
Que philosopher, c'est apprendre à mourir.
CICERO dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort: ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu'à nostre contentement, et tout son trauail tendre en somme à nous faire bien viure, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu'elles en prennent diuers moyens; autrement on les chasseroit d'arriuée. Car qui escouteroit celuy, qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des sectes Philosophiques en ce cas, sont verbales. Transcurramus solertissimas nugas. Il y a plus d'opiniastreté et de picoterie, qu'il n'appartient à vne si saincte profession. Mais quelque personnage que l'homme entrepreigne, il iouë tousiours le sien parmy.
Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visee, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce mot, qui leur est si fort à contrecœur: et s'il signifie quelque supreme plaisir, et excessif contentement, il est mieux deu à l'assistance de la vertu, qu'à nulle autre assistance. Cette volupté pour estre plus gaillarde, nerueuse, robuste, virile, n'en est que plus serieusement voluptueuse. Et luy deuions donner le nom du plaisir, plus fauorable, plus doux et naturel: non celuy de la vigueur, duquel nous l'auons denommee. Cette autre volupté plus basse, si elle meritoit ce beau nom: ce deuoit estre en concurrence, non par priuilege. Ie la trouue moins pure d'incommoditez et de trauerses, que n'est la vertu. Outre que son goust est plus momentanee, fluide et caduque, elle a ses veilles, ses ieusnes, et ses trauaux, et la sueur et le sang. Et en outre particulierement, ses passions trenchantes de tant de sortes; et à son costé vne satieté si lourde, qu'elle equipolle à penitence. Nous auons grand tort d'estimer que ses incommoditez luy seruent d'aiguillon et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire se viuifie par son contraire: et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l'accablent, la rendent austere et inacessible. Là où beaucoup plus proprement qu'à la volupté, elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir diuin et parfaict, qu'elle nous moienne. Celuy la est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict: et n'en cognoist ny les graces ny l'vsage. Ceux qui nous vont instruisant, que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa iouïssance agréable: que nous disent-ils par là, sinon qu'elle est tousiours desagreable? Car quel moien humain arriua iamais à sa iouïssance? Les plus parfaits se sont bien contentez d'y aspirer, et de l'approcher, sans la posseder. Mais ils se trompent; veu que de tous les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante. L'entreprise se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde: car c'est vne bonne portion de l'effect, et consubstancielle. L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses appartenances et auenues, iusques à la premiere entree et extreme barriere. Or des principaux bienfaicts de la vertu, c'est le mepris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d'vne molle tranquillité, et nous en donne le goust pur et amiable: sans qui toute autre volupté est esteinte. Voyla pourquoy toutes les regles se rencontrent et conuiennent à cet article. Et combien qu'elles nous conduisent aussi toutes d'vn commun accord à mespriser la douleur, la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est subiecte, ce n'est pas d'vn pareil soing: tant par ce que ces accidens ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien, qui vescut cent et six ans d'vne entiere santé: qu'aussi d'autant qu'au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconuenients. Mais quant à la mort, elle est ineuitable.
_Omnes eodem cogimur, omnium Versatur vrna, serius ocius Sors exitura, et nos in æter- Num exitium impositura cymbæ._
Et par consequent, si elle nous faict peur, c'est vn subiect continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouuons tourner sans cesse la teste çà et là, comme en pays suspect: quæ quasi saxum Tantalo semper impendet. Nos parlemens renuoyent souuent executer les criminels au lieu où le crime est commis: durant le chemin, promenez les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chere, qu'il vous plaira,
_non Siculæ dapes Dulcem elaborabunt saporem, Non auium, cytharæque cantus Somnum reducent._
Pensez vous qu'ils s'en puissent resiouir? et que la finale intention de leur voyage leur estant ordinairement deuant les yeux, ne leur ayt alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez?
_Audit iter, numerátque dies, spatiòque viarum Metitur vitam, torquetur peste futura._
Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'obiect necessaire de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si grossier aueuglement? Il luy faut faire brider l'asne par la queuë,
Qui capite ipse suo instituit vestigia retro.
Ce n'est pas de merueille s'il est si souuent pris au piege. On fait peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main, que le Medecin ne leur ayt donné l'extreme sentence. Et Dieu sçait lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon iugement ils vous le patissent. Par ce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les Romains auoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au lieu de dire, il est mort; il a cessé de viure, disent-ils, il a vescu. Pourueu que ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en auons emprunté, nostre feu Maistre-Iehan. A l'aduenture est-ce, que comme on dict, le terme vaut l'argent. Ie nasquis entre vnze heures et midi le dernier iour de Feburier, mil cinq cens trente trois: comme nous contons à cette heure, commençant l'an en Ianuier. Il n'y a iustement que quinze iours que i'ay franchy trente neuf ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant s'empescher du pensement de chose si esloignee, ce seroit folie. Mais quoy? les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n'en sort autrement que si tout presentement il y entroit, ioinct qu'il n'est homme si décrepite tant qu'il voit Mathusalem deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps. D'auantage, pauure fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie? Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faueur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de viure: et qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort auant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint: et de ceux mesme qui ont annobli leur vie par renommee, fais en registre, et l'entreray en gageure d'en trouuer plus qui sont morts, auant, qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison, et de pieté, de prendre exemple de l'humanité mesme de Iesus-Christ. Or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort de façons de surprise?
_Quid quisque vitet, nunquam homini satis Cautum est in horas._
Ie laisse à part les fiebures et les pleuresies. Qui eust iamais pensé qu'vn Duc de Bretaigne deust estre estouffé de la presse, comme fut celuy là à l'entree du Pape Clement mon voisin, à Lyon? N'as tu pas veu tuer vn de nos Roys en se iouant? et vn de ses ancestres mourut il pas choqué par vn pourceau? Æschylus menassé de la cheute d'vne maison, a beau se tenir à l'airte, le voyla assommé d'vn toict de tortue, qui eschappa des pattes d'vn aigle en l'air: l'autre mourut d'vn grain de raisin: vn Empereur de l'egratigneure d'vn peigne en se testonnant: Æmylius Lepidus pour auoir heurté du pied contre le seuil de son huis: et Aufidius pour auoir choqué en entrant contre la porte de la chambre du conseil. Et entre les cuisses des femmes Cornelius Gallus Preteur, Tigillinus Capitaine du guet à Rome, Ludouic fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoüe. Et d'vn encore pire exemple, Speusippus Philosophe Platonicien, et l'vn de nos Papes. Le pauure Bebius, Iuge, cependant qu'il donne delay de huictaine à vne partie, le voyla saisi, le sien de viure estant expiré: et Caius Iulius Medecin gressant les yeux d'vn patient, voyla la mort qui clost les siens. Et s'il m'y faut mesler, vn mien frere le Capitaine S. Martin, aagé de vingt trois ans, qui auoit desia faict assez bonne preuue de sa valeur, iouant à la paume, reçeut vn coup d'esteuf, qui l'assena vn peu au dessus de l'oreille droitte, sans aucune apparence de contusion, ny de blessure: il ne s'en assit, n'y reposa: mais cinq ou six heures apres il mourut d'vne Apoplexie que ce coup luy causa. Ces exemples si frequents et si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible qu'on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu'à chasque instant il ne nous semble qu'elle nous tienne au collet? Qu'importe-il, me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu'on ne s'en donne point de peine? Ie suis de cet aduis: et en quelque maniere qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fust ce soubs la peau d'vn veau, ie ne suis pas homme qui y reculast: car il me suffit de passer à mon aise, et le meilleur ieu que ie me puisse donner, ie le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.
_prætulerim delirus inérsque videri, Dum mea delectent mala me, vel denique fallant, Quàm sapere et ringi._
Mais c'est folie d'y penser arriuer par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouuelles. Tout cela est beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourmens, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d'vn homme d'entendement, ce que ie trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees. Si c'estoit ennemy qui se peust euiter, ie conseillerois d'emprunter les armes de la coüardise: mais puis qu'il ne se peut; puis qu'il vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honeste homme,
_Nempe et fugacem persequitur virum, Nec parcit imbellis iuuentæ Poplitibus, timidoque tergo._
et que nulle trampe de cuirasse vous couure,
_Ille licet ferro cautus se condat in ære, Mors tamen inclusum protrahet inde caput._
aprenons à le soustenir de pied ferme, et à le combatre: Et pour commencer à luy oster son plus grand aduantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l'estrangeté, pratiquons le, accoustumons le, n'ayons rien si souuent en la teste que la mort: à tous instans representons la à nostre imagination et en tous visages. Au broncher d'vn cheual, à la cheute d'vne tuille, à la moindre piqueure d'espeingle, remachons soudain, Et bien quand ce seroit la mort mesme? et là dessus, roidissons nous, et nous efforçons. Parmy les festes et la ioye, ayons tousiours ce refrein de la souuenance de nostre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la memoire, en combien de sortes cette nostre allegresse est en butte à la mort, et de combien de prinses elle la menasse. Ainsi faisoient les Egyptiens, qui au milieu de leurs festins et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l'Anatomie seche d'vn homme, pour seruir d'auertissement aux conuiez.
_Omnem crede diem tibi diluxisse supremum, Grata superueniet, quæ non sperabitur hora._
Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à seruir. Il n'y a rien de mal en la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la priuation de la vie n'est pas mal. Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection et contraincte. Paulus Æmylius respondit à celuy, que ce miserable Roy de Macedoine son prisonnier luy enuoyoit, pour le prier de ne le mener pas en son triomphe, Qu'il en face la requeste à soy mesme. A la verité en toutes choses si nature ne preste vn peu, il est mal-aysé que l'art et l'industrie aillent guiere auant. Ie suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux: il n'est rien dequoy ie me soye des tousiours plus entretenu que des imaginations de la mort; voire en la saison la plus licentieuse de mon aage,
Iucundum cùm ætas florida ver ageret.
Parmy les dames et les ieux, tel me pensoit empesché à digerer à part moy quelque ialousie, ou l'incertitude de quelque esperance, cependant que ie m'entretenois de ie ne sçay qui surpris les iours precedens d'vne fieure chaude, et de sa fin au partir d'vne feste pareille, et la teste pleine d'oisiueté, d'amour et de bon temps, comme moy: et qu'autant m'en pendoit à l'oreille.
Iam fuerit, nec post vnquam reuocare licebit.
Ie ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d'vn autre.
Il est impossible que d'arriuee nous ne sentions des piqueures de telles imaginations: mais en les maniant et repassant, au long aller, on les appriuoise sans doubte: autrement de ma part ie fusse en continuelle frayeur et frenesie: car iamais homme ne se défia tant de sa vie, iamais homme ne feit moins d'estat de sa duree. Ny la santé, que i'ay iouy iusques à present tresuigoureuse et peu souuent interrompue, ne m'en alonge l'esperance, ny les maladies ne me l'acourcissent. A chaque minute il me semble que ie m'eschappe. Et me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn autre iour, le peut estre auiourd'huy. De vray les hazards et dangiers nous approchent peu ou rien de nostre fin: et si nous pensons, combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser le plus, de millions d'autres sur nos testes, nous trouuerons que gaillars et fieureux, en la mer et en nos maisons, en la bataille et en repos elle nous est égallement pres. Nemo altero fragilior est: nemo in crastinum sui certior. Ce que i'ay affaire auant mourir, pour l'acheuer tout loisir me semble court, fust ce d'vne heure. Quelcun feuilletant l'autre iour mes tablettes, trouua vn memoire de quelque chose, que ie vouloys estre faite apres ma mort: ie luy dy, comme il estoit vray, que n'estant qu'à vne lieuë de ma maison, et sain et gaillard, ie m'estoy hasté de l'escrire là, pour ne m'asseurer point d'arriuer iusques chez moy. Comme celuy, qui continuellement me couue de mes pensees, et les couche en moy: ie suis à toute heure preparé enuiron ce que ie le puis estre: et ne m'aduertira de rien de nouueau la suruenance de la mort. Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que en nous est, et sur tout se garder qu'on n'aye lors affaire qu'à soy.
_Quid breui fortes iaculamur æuo Multa?_
Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcrois. L'vn se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'vne belle victoire: l'autre qu'il luy faut desloger auant qu'auoir marié sa fille, ou contrerolé l'institution de ses enfans: l'vn pleint la compagnie de sa femme, l'autre de son fils, comme commoditez principales de son estre. Ie suis pour cette heure en tel estat, Dieu mercy, que ie puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose quelconque: ie me desnoue par tout: mes adieux sont tantost prins de chascun, sauf de moy. Iamais homme ne se prepara à quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en desprint plus vniuersellement que ie m'attens de faire. Les plus mortes morts sont les plus saines.
_miser ô miser (aiunt) omnia ademit Vna dies infesta mihi tot præmia vitæ:_
et le bastisseur,
manent (dict-il) _opera interrupta, minæque Murorum ingentes_.
Il ne faut rien designer de si longue haleine, ou au moins auec telle intention de se passionner pour en voir la fin. Nous sommes nés pour agir:
Cùm moriar, medium soluar et inter opus.
Ie veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie, tant qu'on peut: et que la mort me treuue plantant mes choux; mais nonchallant d'elle, et encore plus de mon iardin imparfait. I'en vis mourir vn, qui estant à l'extremité se pleignoit incessamment, dequoy sa destinee coupoit le fil de l'histoire qu'il auoit en main, sur le quinziesme ou seixiesme de nos Roys.
_Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum Iam desiderium rerum super insidet vna._
Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout ainsi qu'on a planté nos cimetieres ioignant les Eglises, et aux lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans à ne s'effaroucher point de voir vn homme mort: et affin que ce continuel spectacle d'ossemens, de tombeaux, et de conuois nous aduertisse de nostre condition.
_Quin etiam exhilarare viris conuiuia cæde Mos olim, et miscere epulis spectacula dira Certantum ferro, sæpe et super ipsa cadentum Pocula, respersis non parco sanguine mensis._
Et comme les Egyptiens apres leurs festins, faisoient presenter aux assistans vne grande image de la mort, par vn qui leur crioit: Boy, et t'esiouy, car mort tu seras tel: aussi ay-ie pris en coustume, d'auoir non seulement en l'imagination, mais continuellement la mort en la bouche. Et n'est rien dequoy ie m'informe si volontiers, que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque si attentifuement. Il y paroist, à la farcissure de mes exemples: et que i'ay en particuliere affection cette matiere. Si i'estoy faiseur de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure. Dicearchus en feit vn de pareil titre, mais d'autre et moins vtile fin. On me dira, que l'effect surmonte de si loing la pensee, qu'il n'y a si belle escrime, qui ne se perde, quand on en vient là: laissez les dire; le premediter donne sans doubte grand auantage: et puis n'est-ce rien, d'aller au moins iusques là sans alteration et sans fiéure? Il y a plus: nature mesme nous preste la main, et nous donne courage. Si c'est vne mort courte et violente, nous n'avons pas loisir de la craindre: si elle est autre, ie m'apperçois qu'à mesure que ie m'engage dans la maladie, i'entre naturellement en quelque desdain de la vie. Ie trouue que i'ay bien plus affaire à digerer cette resolution de mourir, quand ie suis en santé, que ie n'ay quand ie suis en fiéure: d'autant que ie ne tiens plus si fort aux commoditez de la vie, à raison que ie commance à en perdre l'vsage et le plaisir, i'en voy la mort d'vne veuë beaucoup moins effrayee. Cela me faict esperer, que plus ie m'eslongneray de celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aysément i'entreray en composition de leur eschange. Tout ainsi que i'ay essayé en plusieurs autres occurrences, ce que dit Cesar, que les choses nous paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i'ay trouué que sain i'auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que ie les ay senties. L'alegresse où ie suis, le plaisir et la force, me font paroistre l'autre estat si disproportionné à celuy-là, que par imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules. I'espere qu'il m'en aduiendra ainsi de la mort. Voyons à ces mutations et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous desrobe la veuë de nostre perte et empirement. Que reste-il à vn vieillard de la vigueur de sa ieunesse, et de sa vie passee?
Heu senibus vitæ portio quanta manet!
Cesar à vn soldat de sa garde recreu et cassé, qui vint en la ruë, luy demander congé de se faire mourir: regardant son maintien decrepite, respondit plaisamment: Tu penses donc estre en vie.
Qui y tomberoit tout à vn coup, ie ne crois pas que nous fussions capables de porter vn tel changement: mais conduicts par sa main, d'vne douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y appriuoise. Si que nous ne sentons aucune secousse, quand la ieunesse meurt en nous: qui est en essence et en verité, vne mort plus dure, que n'est la mort entiere d'vne vie languissante; et que n'est la mort de la vieillesse: d'autant que le sault n'est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d'vn estre doux et fleurissant, à vn estre penible et douloureux. Le corps courbe et plié a moins de force à soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut dresser et esleuer contre l'effort de cet aduersaire. Car comme il est impossible, qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint: si elle s'en asseure aussi, elle se peut vanter, qui est chose comme surpassant l'humaine condition, qu'il est impossible que l'inquietude, le tourment, et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle.
_Non vultus instantis tyranni Mente quatit solida, neque Auster Dux inquieti turbidus Adriæ, Nec fulminantis magna Iouis manus._
Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences; maistresse de l'indigence, de la honte, de la pauureté, et de toutes autres iniures de fortune. Gagnons cet aduantage qui pourra: c'est icy la vraye et souueraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue à la force, et à l'iniustice, et nous moquer des prisons et des fers.
_in manicis, et Compedibus, sæuo te sub custode tenebo. Ipse Deus simul atque volam, me soluet: opinor, Hoc sentit, moriar: mors vltima linea rerum est._
Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre vne chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? mais aussi puis que nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir vne? Que chaut-il, quand ce soit, puis qu'elle est ineuitable? A celuy qui disoit à Socrates; Les trente tyrans t'ont condamné à la mort: Et nature, eux, respondit-il. Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l'exemption de toute peine? Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine d'vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'vne fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu tout vn par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit, qu'il y a des petites bestes sur la riuiere Hypanis, qui ne viuent qu'vn iour. Celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en ieunesse: celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se mocque de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur, ce moment de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à l'eternité, ou encores à la duree des montaignes, des riuieres, des estoilles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la mort. Vostre mort est vne des pieces de l'ordre de l'vniuers, c'est vne piece de la vie du monde.
_inter se mortales mutua viuunt, Et quasi cursores vitaï lampada tradunt._
Changeray-ie pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est la condition de vostre creation; c'est vne partie de vous que la mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous iouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure.
_Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit. Nascentes morimur, finisque ab origine pendet._
Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c'est à ses despens. Le continuel ouurage de vostre vie, c'est bastir la mort. Vous estes en la mort, pendant que vous estes en vie: car vous estes apres la mort, quand vous n'estes plus en vie. Ou, si vous l'aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie: mais pendant la vie, vous estes mourant: et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus viuement et essentiellement. Si vous auez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict.
Cur non vt plenus vitæ conuiua recedis?
Si vous n'en auez sçeu vser, si elle vous estoit inutile, que vous chaut-il de l'auoir perduë? à quoy faire la voulez vous encores?
_cur amplius addere quæris Rursum quod pereat malè, et ingratum occidat omne?_
La vie n'est de soy ny bien ny mal: c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes. Et si vous auez vescu vn iour, vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n'y a point d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux.
_Non alium videre patres: aliumve nepotes Aspicient._
Et au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n'y sçait autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme.
_versamur ibidem, atque insumus vsque, Atque in se sua per vestigia voluitur annus._
Ie ne suis pas deliberée de vous forger autres nouueaux passetemps.
_Nam tibi præterea quod machiner, inueniámque Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper._
Faictes place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'equalité est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous n'en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c'est pour neant; aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez, comme si vous estiez mort en nourrisse:
_licet, quod vis, viuendo vincere secla, Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit._
Et si vous mettray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement.
_In vera nescis nullum fore morte alium te, Qui possit viuus tibi te lugere peremptum, Stánsque iacentem._
Ny ne desirerez la vie que vous plaignez tant.
_Nec sibi enim quisquam tum se vitámque requirit, Nec desiderium nostri nos afficit vllum._
La mort est moins à craindre que rien, s'il y auoit quelque chose de moins, que rien.
_multo mortem minus ad nos esse putandum, Si minus esse potest quàm quod nihil esse videmus._
Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes: mort, par ce que vous n'estes plus. D'auantage nul ne meurt auant son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre, que celuy qui s'est passé auant vostre naissance: et ne vous touche non plus.
_Respice enim quàm nil ad nos antè acta vetustas Temporis æterni fuerit._
Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'vtilité du viure n'est pas en l'espace: elle est en l'vsage. Tel a vescu long temps, qui a peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu. Pensiez vous iamais n'arriuer là, où vous alliez sans cesse? encore n'y a-il chemin qui n'aye son issuë. Et si la compagnie vous peut soulager, le monde ne va-il pas mesme train que vous allez?
omnia te vita perfuncta sequentur.
Tout ne branle-il pas vostre branle? y a-il chose qui ne vieillisse quant et vous? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures meurent en ce mesme instant que vous mourez.
_Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est, Quæ non audierit mistos vagitibus ægris Ploratus mortis comites et funeris atri._
A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouuez tirer arriere? Vous en auez assez veu qui se sont bien trouués de mourir, escheuant par là des grandes miseres. Mais quelqu'vn qui s'en soit mal trouué, en auez vous veu? Si est-ce grande simplesse, de condamner chose que vous n'auez esprouuée ny par vous ny par autre. Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée? Te faisons nous tort? Est-ce à toy de nous gouuerner, ou à nous toy? Encore que ton aage ne soit pas acheué, ta vie l'est. Vn petit homme est homme entier comme vn grand. Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à l'aune. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle, par le Dieu mesme du temps, et de la durée, Saturne son pere. Imaginez de vray, combien seroit vne vie perdurable, moins supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que ie luy ay donnée. Si vous n'auiez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en auoir priué. I'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume, pour vous empescher, voyant la commodité de son vsage, de l'embrasser trop auidement et indiscretement. Pour vous loger en cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que ie demande de vous; i'ay temperé l'vne et l'autre entre la douceur et l'aigreur. I'apprins à Thales le premier de voz sages, que le viure et le mourir estoit indifferent: par où, à celuy qui luy demanda, pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tressagement, Pour ce qu'il est indifferent. L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie, qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la mort: le dernier y arriue. Voila les bons aduertissemens de nostre mere Nature. Or i'ay pensé souuent d'où venoit cela, qu'aux guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos maisons: autrement ce seroit vne armée de medecins et de pleurars: et elle estant tousiours vne, qu'il y ait toutes-fois beaucoup plus d'asseurance parmy les gens de village et de basse condition qu'és autres. Ie croy à la verité que ce sont ces mines et appareils effroyables, dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur qu'elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des femmes, et des enfans: la visitation de personnes estonnees, et transies: l'assistance d'vn nombre de valets pasles et éplorés: vne chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes. Osté qu'il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que cette mesme mort, qu'vn valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage!
CHAPITRE XX.
De la force de l'imagination.
FORTIS imaginatio generat casum, disent les clercs. Ie suis de ceux qui sentent tresgrand effort de l'imagination. Chacun en est heurté, mais aucuns en sont renuersez. Son impression me perse; et mon art est de luy eschapper, par faute de force à luy resister. Ie viuroye de la seule assistance de personnes saines et gaies. La veuë des angoisses d'autruy m'angoisse materiellement: et a mon sentiment souuent vsurpé le sentiment d'vn tiers. Vn tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gosier. Ie visite plus mal volontiers les malades, ausquels le deuoir m'interesse, que ceux ausquels ie m'attens moins, et que ie considere moins. Ie saisis le mal, que i'estudie, et le couche en moy. Ie ne trouue pas estrange qu'elle donne et les fieures, et la mort, à ceux qui la laissent faire, et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit vn grand medecin de son temps. Il me souuient que me rencontrant vn iour à Thoulouse chez vn riche vieillard pulmonique, et traittant auec luy des moyens de sa guarison, il luy dist, que c'en estoit l'vn, de me donner occasion de me plaire en sa compagnie: et que fichant ses yeux sur la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur, qui regorgeoit de mon adolescence: et remplissant tous ses sens de cet estat florissant en quoy i'estoy lors, son habitude s'en pourroit amender: mais il oublioit à dire, que la mienne s'en pourroit empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame, à comprendre l'essence et les mouuemens de la folie, qu'il emporta son iugement hors de son siege, si qu'onques puis il ne l'y peut remettre: et se pouuoit vanter d'estre deuenu fol par sagesse. Il y en a, qui de frayeur anticipent la main du bourreau; et celuy qu'on debandoit pour luy lire sa grace, se trouua roide mort sur l'eschaffaut du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations; et renuersez dans la plume sentons nostre corps agité à leur bransle, quelques-fois iusques à en expirer. Et la ieunesse bouillante s'eschauffe si auant en son harnois toute endormie, qu'elle assouuit en songe ses amoureux desirs.
_Vt quasi transactis sæpe omnibus rebu' profundant Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent._
Et encore qu'il ne soit pas nouueau de voir croistre la nuict des cornes à tel, qui ne les auoit pas en se couchant: toutesfois l'euenement de Cyppus Roy d'Italie est memorable, lequel pour auoir assisté le iour auec grande affection au combat des taureaux, et avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit en son front par la force de l'imagination. La passion donna au fils de Crœsus la voix, que nature luy auoit refusée. Et Antiochus print la fieure, par la beauté de Stratonicé trop viuement empreinte en son ame. Pline dit auoir veu Lucius Cossitius, de femme changé en homme le iour de ses nopces. Pontanus et d'autres racontent pareilles metamorphoses aduenuës en Italie ces siecles passez: et par vehement desir de luy et de sa mere,
Vota puer soluit, quæ fæmina vouerat Iphis.
Passant à Vitry le François ie peu voir vn homme que l'Euesque de Soissons auoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans de là ont cogneu, et veu fille, iusques à l'aage de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en saultant, ses membres virils se produisirent: et est encore en vsage entre les filles de là, vne chanson, par laquelle elles s'entraduertissent de ne faire point de grandes eniambees, de peur de deuenir garçons, comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merueille que cette sorte d'accident se rencontre frequent: car si l'imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce subiect, que pour n'auoir si souuent à rechoir en mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d'incorporer, vne fois pour toutes, cette virile partie aux filles. Les vns attribuent à la force de l'imagination les cicatrices du Roy Dagobert et de Sainct François. On dit que les corps s'en-enleuent telle fois de leur place. Et Celsus recite d'vn Prestre, qui rauissoit son ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme vn autre, à qui il ne falloit que faire ouïr des cris lamentables et plaintifs: soudain il defailloit, et s'emportoit si viuement hors de soy, qu'on auoit beau le tempester, et hurler, et le pincer, et le griller, iusques à ce qu'il fust resuscité: lors il disoit auoir ouy des voix, mais comme venant de loing: et s'aperceuoit de ses eschaudures et meurtrisseures. Et que ce ne fust vne obstination apostée contre son sentiment, cela le montroit, qu'il n'auoit ce pendant ny poulx ny haleine. Il est vraysemblable, que le principal credit des visions, des enchantemens, et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l'imagination, agissant principalement contre les ames du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu'ils pensent voir ce qu'ils ne voyent pas. Ie suis encore en ce doubte, que ces plaisantes liaisons dequoy nostre monde se voit si entraué qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'apprehension et de la crainte. Car ie sçay par experience, que tel de qui ie puis respondre, comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit choir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne defaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point qu'il en auoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il en courut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y renchoir: ce villain souuenir de son inconuenient le gourmandant et tyrannisant. Il trouua quelque remede à cette resuerie, par vne autre resuerie. C'est qu'aduouant luy mesme, et preschant auant la main, cette sienne subiection, la contention de son ame se soulageoit, sur ce, qu'apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit, et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son chois (sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouuant en son deu) de le faire lors premierement tenter, saisir, et surprendre à la cognoissance d'autruy, il s'est guari tout net. A qui on a esté vne fois capable, on n'est plus incapable, sinon par iuste foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprinses, où nostre ame se trouue outre mesure tendue de desir et de respect; et notamment où les commoditez se rencontrent improuueues et pressantes. On n'a pas moyen de se rauoir de ce trouble. I'en sçay, à qui il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs, pour endormir l'ardeur de cette fureur, et qui par l'aage, se trouue moins impuissant, de ce qu'il est moins puissant: et tel autre, à qui il a serui aussi qu'vn amy l'ayt asseuré d'estre fourni d'vne contrebatterie d'enchantemens certains, à le preseruer. Il vaut mieux, que ie die comment ce fut. Vn Comte de tresbon lieu, de qui i'estoye fort priué, se mariant auec vne belle dame, qui auoit esté poursuiuie de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grande peine ses amis: et nommément vne vieille dame sa parente, qui presidoit à ces nopces, et les faisoit chez elle, craintiue de ces sorcelleries: ce qu'elle me fit entendre. Ie la priay s'en reposer sur moy. I'auoye de fortune en mes coffres, certaine petite piece d'or platte, où estoient grauées quelques figures celestes, contre le coup du Soleil, et pour oster la douleur de teste, la logeant à point, sur la cousture du test: et pour l'y tenir, elle estoit cousuë à vn ruban propre à rattacher souz le menton. Resuerie germaine à celle dequoy nous parlons. Iacques Peletier, viuant chez moy, m'auoit faict ce present singulier. I'aduisay d'en tirer quelque vsage, et dis au Comte, qu'il pourroit courre fortune comme les autres, y ayant là des hommes pour luy en vouloir prester vne; mais que hardiment il s'allast coucher: que ie luy feroy vn tour d'amy: et n'espargneroys à son besoin, vn miracle, qui estoit en ma puissance: pourueu que sur son honneur, il me promist de le tenir tresfidelement secret. Seulement, comme sur la nuict on iroit luy porter le resueillon, s'il luy estoit mal allé, il me fist vn tel signe. Il avoit eu l'ame et les oreilles si battues, qu'il se trouua lié du trouble de son imagination: et me feit son signe à l'heure susditte. Ie luy dis lors à l'oreille, qu'il se leuast, souz couleur de nous chasser, et prinst en se iouant la robbe de nuict, que i'auoye sur moy (nous estions de taille fort voisine) et s'en vestist, tant qu'il auroit executé mon ordonnance, qui fut; Quand nous serions sortis, qu'il se retirast à tomber de l'eaue: dist trois fois telles parolles: et fist tels mouuements. Qu'à chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban, que ie luy mettoys en main, et couchast bien soigneusement la medaille qui y estoit attachée, sur ses roignons: la figure en telle posture. Cela faict, ayant à la derniere fois bien estreint ce ruban, pour qu'il ne se peust ny desnouer, ny mouuoir de sa place, qu'en toute asseurance il s'en retournast à son prix faict: et n'oubliast de reietter ma robbe sur son lict, en maniere qu'elle les abriast tous deux. Ces singeries sont le principal de l'effect. Nostre pensée ne se pouuant desmesler, que moyens si estranges ne viennent de quelque abstruse science. Leur inanité leur donne poids et reuerence. Somme il fut certain, que mes characteres se trouuerent plus Veneriens que Solaires, plus en action qu'en prohibition. Ce fut vne humeur prompte et curieuse, qui me conuia à tel effect, esloigné de ma nature. Ie suis ennemy des actions subtiles et feintes: et hay la finesse, en mes mains, non seulement recreatiue, mais aussi profitable. Si l'action n'est vicieuse, la routte l'est. Amasis Roy d'Ægypte, espousa Laodice tresbelle fille Grecque: et luy, qui se montroit gentil compagnon par tout ailleurs, se trouua court à iouïr d'elle: et menaça de la tuer, estimant que ce fust quelque sorcerie. Comme és choses qui consistent en fantasie, elle le reietta à la deuotion: et ayant faict ses vœus et promesses à Venus, il se trouua diuinement remis, dés la premiere nuict, d'apres ses oblations et sacrifices. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras, disoit, que la femme qui se couche auec vn homme, doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte. L'ame de l'assaillant troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd aisement. Et à qui l'imagination a faict vne fois souffrir cette honte (et elle ne la fait souffrir qu'aux premieres accointances, d'autant qu'elles sont plus ardantes et aspres; et aussi qu'en cette premiere cognoissance qu'on donne de soy, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il entre en fieure et despit de cet accident, qui luy dure aux occasions suiuantes. Les mariez, le temps estant tout leur, ne doiuent ny presser ny taster leur entreprinse, s'ils ne sont prests. Et vault mieux faillir indecemment, à estreiner la couche nuptiale, pleine d'agitation et de fieure, attendant vne et vne autre commodité plus priuée et moins allarmée, que de tomber en vne perpetuelle misere, pour s'estre estonné et desesperé du premier refus. Auant la possession prinse, le patient se doibt à saillies et diuers temps, legerement essayer et offrir, sans se piquer et opiniastrer, à se conuaincre definitiuement soy-mesme. Ceux qui sçauent leurs membres de nature dociles, qu'ils se soignent seulement de contre-pipper leur fantasie. On a raison de remarquer l'indocile liberté de ce membre, s'ingerant si importunément lors que nous n'en auons que faire, et defaillant si importunément lors que nous en auons le plus affaire: et contestant de l'authorité, si imperieusement, auec nostre volonté, refusant auec tant de fierté et d'obstination noz solicitations et mentales et manuelles. Si toutesfois en ce qu'on gourmande sa rebellion, et qu'on en tire preuue de sa condemnation, il m'auoit payé pour plaider sa cause: à l'aduenture mettroy-ie en souspeçon noz autres membres ses compagnons, de luy estre allé dresser par belle enuie, de l'importance et douceur de son vsage, cette querelle apostée, et auoir par complot, armé le monde à l'encontre de luy, le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car ie vous donne à penser, s'il y a vne seule des parties de nostre corps, qui ne refuse à nostre volonté souuent son operation, et qui souuent ne s'exerce contre nostre volonté: elles ont chacune des passions propres, qui les esueillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouuements forcez de nostre visage, les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants? Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu, le cœur, le poulmon, et le pouls: la veue d'vn obiect agreable, respandant imperceptiblement en nous la flamme d'vne emotion fieureuse. N'y a-il que ces muscles et ces veines, qui s'eleuent et se couchent, sans l'adueu non seulement de nostre volonté, mais aussi de notre pensée? Nous ne commandons pas à noz cheueux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souuent où nous ne l'enuoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que n'ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l'appetit de manger et de boire ne laisse pas d'emouuoir les parties, qui luy sont subiettes, ny plus ny moins que cet autre appetit: et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble.
Les vtils qui seruent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre aduis, comme ceux-cy destinés à descharger les roignons. Et ce que pour autorizer la puissance de nostre volonté, Sainct Augustin allegue auoir veu quelqu'vn, qui commandoit à son derriere autant de pets qu'il en vouloit: et que Viues encherit d'vn autre exemple de son temps, de pets organizez, suiuants le ton des voix qu'on leur prononçoit, ne suppose non plus pure l'obeissance de ce membre. Car en est-il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire? Ioint que i'en cognoy vn, si turbulent et reuesche, qu'il y a quarante ans, qu'il tient son maistre à peter d'vne haleine et d'vne obligation constante et irremittente, et le menne ainsin à la mort. Et pleust à Dieu, que ie ne le sceusse que par les histoires, combien de fois nostre ventre par le refus d'vn seul pet, nous menne iusques aux portes d'vne mort tres-angoisseuse: et que l'Empereur qui nous donna liberté de peter par tout, nous en eust donné le pouuoir. Mais nostre volonté, pour les droits de qui nous mettons en auant ce reproche, combien plus vray-semblablement la pouuons nous marquer de rebellion et sedition, par son des-reglement et desobeissance? Veut elle tousiours ce que nous voudrions qu'elle voulsist? Ne veut elle pas souuent ce que nous luy prohibons de vouloir; et à nostre euident dommage? se laisse elle non plus mener aux conclusions de nostre raison? En fin, ie diroy pour monsieur ma partie, que plaise à considerer, qu'en ce fait sa cause estant inseparablement coniointe à vn consort, et indistinctement, on ne s'adresse pourtant qu'à luy, et par les arguments et charges qui ne peuuent appartenir à sondit consort. Car l'effect d'iceluy est bien de conuier inopportunement par fois, mais refuser, iamais: et de conuier encore tacitement et quietement. Partant se void l'animosité et illegalité manifeste des accusateurs. Quoy qu'il en soit, protestant, que les Aduocats et Iuges ont beau quereller et sentencier: nature tirera cependant son train: qui n'auroit faict que raison, quand elle auroit doüé ce membre de quelque particulier priuilege. Autheur du seul ouurage immortel, des mortels. Ouurage diuin selon Socrates: et Amour desir d'immortalité, et Dæmon immortel luy mesmes. Tel à l'aduenture par cet effect de l'imagination, laisse icy les escrouëlles, que son compagnon reporte en Espaigne. Voyla pourquoy en telles choses l'on a accoustumé de demander vne ame preparée. Pourquoy praticquent les Medecins auant main, la creance de leur patient, auec tant de fausses promesses de sa guerison: si ce n'est afin que l'effect de l'imagination supplee l'imposture de leur aposéme? Ils sçauent qu'vn des maistres de ce mestier leur a laissé par escrit, qu'il s'est trouué des hommes à qui la seule veuë de la medecine faisoit l'operation. Et tout ce caprice m'est tombé presentement en main, sur le conte que me faisoit vn domestique apotiquaire de feu mon pere, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongiere: d'auoir cogneu long temps vn marchand à Toulouse maladif et subiect à la pierre qui auoit, souuent besoing de clysteres, et se les faisoit diuersement ordonner aux Medecins, selon l'occurrence de son mal: apportez qu'ils estoyent, il n'y auoit rien obmis des formes accoustumées: souuent il tastoit s'ils estoyent trop chauds: le voyla couché, renuersé, et toutes les approches faictes, sauf qu'il ne s'y faisoit aucune iniection. L'apotiquaire retiré apres cette ceremonie, le patient accommodé, comme s'il auoit veritablement pris le clystere, il en sentoit pareil effect à ceux qui les prennent. Et si le Medecin n'en trouuoit l'operation suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de mesme forme. Mon tesmoin iure, que pour espargner la despence, car il les payoit, comme s'il les eut receus, la femme de ce malade ayant quelquefois essayé d'y faire seulement mettre de l'eau tiede, l'effect en descouurit la fourbe; et pour auoir trouué ceux-la inutiles, qu'il faulsit reuenir à la premiere façon. Vne femme pensant auoir aualé vne espingle auec son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant vne douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée: mais par ce qu'il n'y auoit ny enfleure ny alteration par le dehors, vn habil'homme ayant iugé que ce n'estoit que fantasie et opinion, prise de quelque morceau de pain qui l'auoit picquée en passant, la fit vomir, et ietta à la desrobée dans ce qu'elle rendit, vne espingle tortue. Cette femme cuidant l'auoir rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur. Ie sçay qu'vn Gentil'homme ayant traicté chez luy vne bonne compagnie, se vanta trois ou quatre iours apres par maniere de ieu, car il n'en estoit rien, de leur auoir faict manger vn chat en paste: dequoy vne damoyselle de la troupe print telle horreur, qu'en estant tombée en vn grand déuoyement d'estomac et fieure, il fut impossible de la sauuer. Les bestes mesmes se voyent comme nous, subiectes à la force de l'imagination: tesmoings les chiens, qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres: nous les voyons aussi iapper et tremousser en songe, hannir les cheuaux et se debatre. Mais tout cecy se peut rapporter à l'estroite cousture de l'esprit et du corps s'entre-communiquants leurs fortunes. C'est autre chose; que l'imagination agisse quelque fois, non contre son corps seulement, mais contre le corps d'autruy. Et tout ainsi qu'vn corps reiette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la verolle, et au mal des yeux, qui se chargent de l'vn à l'autre:
_Dum spectant oculi læsos, læduntur et ipsi: Multáque corporibus transitione nocent._
pareillement l'imagination esbranlée auecques vehemence, eslance des traits, qui puissent offencer l'obiect estrangier. L'ancienneté a tenu de certaines femmes en Scythie, qu'animées et courroussées contre quelqu'vn, elles le tuoient du seul regard. Les tortues, et les autruches couuent leurs œufs de la seule veuë, signe qu'ils y ont quelque vertu eiaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit auoir des yeux offensifs et nuisans.
Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.
Ce sont pour moy mauuais respondans que magiciens. Tant y a que nous voyons par experience, les femmes enuoyer aux corps des enfans, qu'elles portent au ventre, des marques de leurs fantasies: tesmoin celle qui engendra le More. Et il fut presenté à Charles Roy de Boheme et Empereur, vne fille d'aupres de Pise toute velue et herissée, que sa mere disoit auoir esté ainsi conceuë, à cause d'vn' image de Sainct Iean Baptiste pendue en son lict.
Des animaux il en est de mesmes: tesmoing les brebis de Iacob, et les perdris et lieures, que la neige blanchit aux montaignes. On vit dernierement chez moy vn chat guestant vn oyseau au hault d'vn arbre, et s'estans fichez la veuë ferme l'vn contre l'autre, quelque espace de temps, l'oyseau s'estre laissé choir comme mort entre les pates du chat, ou enyuré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force attractiue du chat. Ceux qui ayment la volerie ont ouy faire le conte du fauconnier, qui arrestant obstinément sa veuë contre vn milan en l'air, gageoit, de la seule force de sa veuë le ramener contrebas: et le faisoit, à ce qu'on dit. Car les histoires que i'emprunte, ie les renuoye sur la conscience de ceux de qui ie les prens. Les discours sont à moy, et se tiennent par la preuue de la raison, non de l'experience; chacun y peut ioindre ses exemples: et qui n'en a point, qu'il ne laisse pas de croire qu'il en est assez, veu le nombre et varieté des accidens. Si ie ne comme bien, qu'vn autre comme pour moy. Aussi en l'estude que ie traitte, de noz mœurs et mouuements, les tesmoignages fabuleux, pourueu qu'ils soient possibles, y seruent comme les vrais. Aduenu ou non aduenu, à Rome ou à Paris, à Iean ou à Pierre, c'est tousiours vn tour de l'humaine capacité: duquel ie suis vtilement aduisé par ce recit. Ie le voy, et en fay mon profit, egalement en vmbre qu'en corps. Et aux diuerses leçons, qu'ont souuent les histoires, ie prens à me seruir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c'est dire les euenements. La mienne, si i'y scauoye aduenir, seroit dire sur ce qui peut aduenir. Il est justement permis aux Escholes, de supposer des similitudes, quand ilz n'en ont point. Ie n'en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là, en religion superstitieuse, toute foy historiale. Aux exemples que ie tire ceans, de ce que i'ay leu, ouï, faict, ou dict, ie me suis defendu d'oser alterer iusques aux plus legeres et inutiles circonstances, ma conscience ne falsifie pas vn iota, mon inscience ie ne sçay. Sur ce propos, i'entre par fois en pensée, qu'il puisse asses bien conuenir à vn Theologien, à vn Philosophe, et telles gens d'exquise et exacte conscience et prudence, d'escrire l'histoire. Comment peuuent-ils engager leur foy sur vne foy populaire? comment respondre des pensées de personnes incognues; et donner pour argent contant leurs coniectures? Des actions à diuers membres, qui se passent en leur presence, ils refuseroient d'en rendre tesmoignage, assermentez par vn iuge. Et n'ont homme si familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. Ie tien moins hazardeux d'escrire les choses passées, que presentes: d'autant que l'escriuain n'a à rendre compte que d'vne verité empruntée. Aucuns me conuient d'escrire les affaires de mon temps: estimants que ie les voy d'vne veuë moins blessée de passion, qu'vn autre, et de plus pres, pour l'accés que fortune m'a donné aux chefs de diuers partis. Mais ils ne disent pas, que pour la gloire de Salluste ie n'en prendroys pas la peine: ennemy iuré d'obligation, d'assiduité, de constance: qu'il n'est rien si contraire à mon stile, qu'vne narration estendue. Ie me recouppe si souuent, à faute d'haleine. Ie n'ay ny composition ny explication, qui vaille. Ignorant au delà d'vn enfant, des frases et vocables, qui seruent aux choses plus communes. Pourtant ay-ie prins à dire ce que ie sçay dire: accommodant la matiere à ma force. Si i'en prenois qui me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne. Que ma liberté, estant si libre, i'eusse publié des iugements, à mon gré mesme, et selon raison, illegitimes et punissables. Plutarche nous diroit volontiers de ce qu'il en a faict, que c'est l'ouurage d'autruy, que ses exemples soient en tout et par tout veritables: qu'ils soient vtiles à la posterité, et presentez d'vn lustre, qui nous esclaire à la vertu, que c'est son ouurage. Il n'est pas dangereux, comme en vne drogue medicinale, en vn compte ancien, qu'il soit ainsin ou ainsi.
CHAPITRE XXI.
Le profit de l'vn est dommage de l'autre.
DEMADES Athenien condemna vn homme de sa ville, qui faisoit mestier de vendre les choses necessaires aux enterremens, soubs tiltre de ce qu'il en demandoit trop de profit, et que ce profit ne luy pouuoit venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce iugement semble estre mal pris; d'autant qu'il ne se faict aucun profit qu'au dommage d'autruy, et qu'à ce compte il faudroit condamner toute sorte de guain. Le marchand ne faict bien ses affaires, qu'à la débauche de la ieunesse: le laboureur à la cherté des bleds: l'architecte à la ruine des maisons: les officiers de la Iustice aux procez et querelles des hommes: l'honneur mesme et pratique des Ministres de la religion se tire de nostre mort et de noz vices. Nul Medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l'ancien Comique Grec; ny soldat à la paix de sa ville: ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouuera que nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d'autruy. Ce que considerant, il m'est venu en fantasie, comme nature ne se dement point en cela de sa generale police: car les Physiciens tiennent, que la naissance, nourrissement et, augmentation de chasque chose, est l'alteration et corruption d'vn' autre.
_Nam quodcunque suis mutatum finibus exit, Continuó hoc mors est illius, quod fuit antè._
CHAPITRE XXII.
De la coustume, et de ne changer aisément vne loy receüe.
CELVY me semble auoir tres-bien conceu la force de la coustume, qui premier forgea ce compte, qu'vne femme de village ayant appris de caresser et porter entre ses bras vn veau des l'heure de sa naissance, et continuant tousiours à ce faire, gaigna cela par l'accoustumance, que tout grand beuf qu'il estoit, elle le portoit encore. Car c'est à la verité vne violente et traistresse maistresse d'escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son authorité: mais par ce doux et humble commencement, l'ayant rassis et planté auec l'ayde du temps, elle nous descouure tantost vn furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n'auons plus la liberté de hausser seulement les yeux. Nous luy voyons forcer tous les coups les regles de nature: Vsus efficacissimus rerum omnium magister. I'en croy l'antre de Platon en sa republique, et les Medecins, qui quittent si souuent à son authorité les raisons de leur art: et ce Roy qui par son moyen rangea son estomac à se nourrir de poison: et la fille qu'Albert recite s'estre accoustumée à viure d'araignées: et en ce monde des Indes nouuelles on trouua des grands peuples, et en fort diuers climats, qui en viuoient, en faisoient prouision, et les appastoient: comme aussi des sauterelles, formiz, laizards, chauuesouriz, et fut vn crapault vendu six escus en vne necessité de viures: ils les cuisent et apprestent à diuerses sauces. Il en fut trouué d'autres ausquels noz chairs et noz viandes estoyent mortelles et venimeuses. Consuetudinis magna vis est. Pernoctant venatores in niue: in montibus vri se patiuntur: Pugiles, cœstibus contusi, ne ingemiscunt quidem. Ces exemples estrangers ne sont pas estranges, si nous considerons ce que nous essayons ordinairement; combien l'accoustumance hebete noz sens. Il ne nous faut pas aller cercher ce qu'on dit des voisins des cataractes du Nil: et ce que les Philosophes estiment de la musicque celeste; que les corps de ces cercles, estants solides, polis, et venants à se lescher et frotter l'vn à l'autre en roullant, ne peuuent faillir de produire vne merueilleuse harmonie: aux couppures et muances de laquelle se manient les contours et changements des caroles des astres. Mais qu'vniuersellement les ouïes des creatures de çà bas, endormies, comme celles des Ægyptiens, par la continuation de ce son, ne le peuuent apperceuoir, pour grand qu'il soit. Les mareschaux, meulniers, armuriers, ne sçauroient demeurer au bruit, qui les frappe, s'il les perçoit comme nous. Mon collet de fleurs sert à mon nez: mais apres que ie m'en suis vestu trois iours de suitte, il ne sert qu'aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que, nonobstant les longs interualles et intermissions, l'accoustumance puisse ioindre et establir l'effect de son impression sur noz sens: comme essayent les voysins des clochiers. Ie loge chez moy en vne tour, où à la diane et à la retraitte vne forte grosse cloche sonne tous les iours l'Aué Maria. Ce tintamarre estonne ma tour mesme: et aux premiers iours me semblant insupportable, en peu de temps m'appriuoise de maniere que ie l'oy sans offense, et souuent sans m'en esueiller. Platon tansa vn enfant, qui iouoit aux noix. Il luy respondit: Tu me tanses de peu de chose. L'accoustumance, repliqua Platon, n'est pas chose de peu. Ie trouue que noz plus grands vices prennent leur ply des nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices. C'est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn poulet, et s'esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est si sot, de prendre à bon augure d'vne ame martiale, quand il voit son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson. Elles se germent là, et s'esleuent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est vne tres-dangereuse institution, d'excuser ces villaines inclinations, par la foiblesse de l'aage, et legereté du subiect. Premierement c'est nature qui parle; de qui la voix est lors plus pure et plus naifue, qu'elle est plus gresle et plus neufue. Secondement, la laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz aux espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puis qu'il trompe aux espingles? que, comme ils font; Ce n'est qu'aux espingles: il n'auroit garde de le faire aux escutz. Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu'ils les fuient non en leur action seulement, mais sur tout en leur cœur: que la pensee mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu'ils portent. Ie sçay bien, que pour m'estre duict en ma puerilité, de marcher tousiours mon grand et plain chemin, et auoir eu à contrecœur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes ieux enfantins, (comme de vray il faut noter, que les ieux des enfants ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux, comme leurs plus serieuses actions) il n'est passetemps si leger, où ie n'apporte du dedans, et d'vne propension naturelle, et sans estude, vne extreme contradiction à tromper. Ie manie les chartes pour les doubles, et tien compte, comme pour les doubles doublons, lors que le gaigner et le perdre, contre ma femme et ma fille, m'est indifferent, comme lors qu'il va de bon. En tout et par tout, il y a assés de mes yeux à me tenir en office: il n'y en a point, qui me veillent de si pres, ny que ie respecte plus. Ie viens de voir chez moy vn petit homme natif de Nantes, né sans bras, qui a si bien façonné ses pieds, au seruice que luy deuoient les mains, qu'ils en ont à la verité à demy oublié leur office naturel. Au demourant il les nomme ses mains, il trenche, il charge vn pistolet et le lasche, il enfille son eguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il iouë aux cartes et aux dez, et les remue auec autant de dexterité que sçauroit faire quelqu'autre: l'argent que luy ay donné, il l'a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main. I'en vy vn autre estant enfant, qui manioit vn' espee à deux mains, et vn' hallebarde, du ply du col à faute de mains, les iettoit en l'air et les reprenoit, lançoit vne dague, et faisoit craqueter vn fouët aussi bien que charretier de France. Mais on descouure bien mieux ses effets aux estranges impressions, qu'elle faict en nos ames, où elle ne trouue pas tant de resistance. Que ne peut elle en nos iugemens et en nos creances? y a il opinion si bizarre: ie laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant de grandes nations, et tant de suffisants personnages se sont veuz enyurez: car cette partie estant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s'y perdre, à qui n'y est extraordinairement esclairé par faueur diuine: mais d'autres opinions y en a il de si estranges, qu'elle n'aye planté et estably par loix és regions que bon luy a semblé? Et est tres-iuste cette ancienne exclamation: Non pudet physicum, id est speculatorem venatorémque naturæ, ab animis consuetudine imbutis quærere testimonium veritatis?
I'estime qu'il ne tombe en l'imagination humaine aucune fantasie si forcenee qui ne rencontre l'exemple de quelque vsage public, et par consequent que nostre raison n'estaye et ne fonde. Il est des peuples où on tourne le doz à celuy qu'on saluë, et ne regarde l'on iamais celuy qu'on veut honorer. Il en est où quand le Roy crache, la plus fauorie des dames de sa Cour tend la main: et en autre nation les plus apparents qui sont autour de luy se baissent à terre, pour amasser en du linge son ordure. Desrobons icy la place d'vn compte. Vn Gentil-homme François se mouchoit tousiours de sa main, chose tres-ennemie de nostre vsage, defendant là dessus son faict: et estoit fameux en bonnes rencontres. Il me demanda, quel priuilege auoit ce salle excrement, que nous allassions luy apprestant vn beau linge delicat à le receuoir; et puis, qui plus est, à l'empaqueter et serrer soigneusement sur nous. Que cela deuoit faire plus de mal au cœur, que de le voir verser où que ce fust: comme nous faisons toutes nos autres ordures. Ie trouuay, qu'il ne parloit pas du tout sans raison: et m'auoit la coustume osté l'apperceuance de cette estrangeté, laquelle pourtant nous trouuons si hideuse, quand elle est recitee d'vn autre païs. Les miracles sont, selon l'ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l'estre de la nature. L'assuefaction endort la veuë de nostre iugement. Les Barbares ne nous sont de rien plus merueilleux que nous sommes à eux: ny auec plus d'occasion, comme chascun aduoüeroit, si chascun sçauoit, apres s'estre promené par ces loingtains exemples, se coucher sur les propres, et les conferer sainement. La raison humaine est vne teinture infuse enuiron de pareil pois à toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu'elles soient: infinie en matiere, infinie en diuersité. Ie m'en retourne. Il est des peuples, où sauf sa femme et ses enfans aucun ne parle au Roy que par sarbatane. En vne mesme nation et les vierges montrent à decouuert leurs parties honteuses, et les mariees les couurent et cachent soigneusement. A quoy cette autre coustume qui est ailleurs a quelque relation: la chasteté n'y est en prix que pour le seruice du mariage: car les filles se peuuent abandonner à leur poste, et engroissees se faire auorter par medicamens propres, au veu d'vn chascun. Et ailleurs si c'est vn marchant qui se marie, tous les marchans conuiez à la nopce, couchent auec l'espousee auant luy: et plus il y en a, plus a elle d'honneur et de recommandation de fermeté et de capacité: si vn officier se marie, il en va de mesme; de mesme si c'est vn noble; et ainsi des autres: sauf si c'est vn laboureur ou quelqu'vn du bas peuple: car lors c'est au Seigneur à faire: et si on ne laisse pas d'y recommander estroitement la loyauté, pendant le mariage. Il en est, où il se void des bordeaux publics de masles, voire et des mariages: où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement. Où non seulement les bagues se portent au nez, aux leures, aux ioues, et aux orteils des pieds: mais des verges d'or bien poisantes au trauers des tetins et des fesses. Où en mangeant on s'essuye les doigts aux cuisses, et à la bourse des genitoires, et à la plante des pieds. Où les enfans ne sont pas heritiers, ce sont les freres et nepueux: et ailleurs les nepueux seulement: sauf en la succession du Prince. Où pour regler la communauté des biens, qui s'y obserue, certains Magistrats souuerains ont charge vniuerselle de la culture des terres, et de la distribution des fruicts, selon le besoing d'vn chacun. Où l'on pleure la mort des enfans, et festoye l'on celle des vieillarts. Où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble auec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente, se peuuent remarier, les autres non. Où l'on estime si mal de la condition des femmes, que l'on y tuë les femelles qui y naissent, et achepte l'on des voisins, des femmes pour le besoing. Où les maris peuuent repudier sans alleguer aucune cause, les femmes non pour cause quelconque. Où les maris ont loy de les vendre, si elles sont steriles. Où ils font cuire le corps du trespassé, et puis piler, iusques à ce qu'il se forme comme en bouillie, laquelle ils meslent à leur vin, et la boiuent. Où la plus desirable sepulture est d'estre mangé des chiens: ailleurs des oyseaux. Où l'on croit que les ames heureuses viuent en toute liberté, en des champs plaisans, fournis de toutes commoditez: et que ce sont elles qui font cet echo que nous oyons. Où ils combattent en l'eau, et tirent seurement de leurs arcs en nageant. Où pour signe de subiection il faut hausser les espaules, et baisser la teste: et deschausser ses souliers quand on entre au logis du Roy. Où les unuques qui ont les femmes religieuses en garde, ont encore le nez et leures à dire, pour ne pouuoir estre aymez: et les prestres se creuent les yeux pour accointer les demons, et prendre les oracles. Où chacun faict vn Dieu de ce qu'il luy plaist, le chasseur d'vn lyon ou d'vn renard, le pescheur de certain poisson: et des idoles de chaque action ou passion humaine: le soleil, la lune, et la terre, sont les Dieux principaux: la forme de iurer, c'est toucher la terre regardant le soleil: et y mange l'on la chair et le poisson crud. Où le grand serment, c'est iurer le nom de quelque homme trespassé, qui a esté en bonne reputation au païs, touchant de la main sa tumbe. Où les estrenes que le Roy enuoye aux Princes ses vassaux, tous les ans, c'est du feu, lequel apporté, tout le vieil feu est esteint: et de ce nouueau sont tenus les peuples voisins venir puiser chacun pour soy, sur peine de crime de leze maiesté. Où, quand le Roy pour s'adonner du tout à la deuotion, se retire de sa charge, ce qui auient souuent, son premier successeur est obligé d'en faire autant: et passe le droict du Royaume au troisiéme successeur. Où lon diuersifie la forme de la police, selon que les affaires semblent le requerir: on depose le Roy quand il semble bon: et luy substitue lon des anciens à prendre le gouuernail de l'Estat: et le laisse lon par fois aussi és mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis, et pareillement baptisés. Où le soldat, qui en vn ou diuers combats, est arriué à presenter à son Roy sept testes d'ennemis, est faict noble. Où lon vit soubs cette opinion si rare et insociable de la mortalité des ames. Où les femmes s'accouchent sans pleincte et sans effroy. Où les femmes en l'vne et l'autre iambe portent des greues de cuiure: et si vn pouil les mord, sont tenues par deuoir de magnanimité de le remordre: et n'osent espouser, qu'elles n'ayent offert à leur Roy, s'il le veut, leur pucellage. Où l'on saluë mettant le doigt à terre: et puis le haussant vers le ciel. Où les hommes portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules: elles pissent debout, les hommes, accroupis. Où ils enuoient de leur sang en signe d'amitié, et encensent comme les Dieux, les hommes qu'ils veulent honnorer. Où non seulement iusques au quatriesme degré, mais en aucun plus esloigné, la parenté n'est soufferte aux mariages. Où les enfans sont quatre ans à nourrisse, et souuent douze: et là mesme il est estimé mortel de donner à l'enfant à tetter tout le premier iour. Où les peres ont charge du chastiment des masles, et les meres à part, des femelles: et est le chastiment de les fumer pendus par les pieds. Où on faict circoncire les femmes. Où lon mange toute sorte d'herbes sans autre discretion, que de refuser celles qui leur semblent auoir mauuaise senteur. Où tout est ouuert: et les maisons pour belles et riches qu'elles soyent sans porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme: et sont les larrons doublement punis qu'ailleurs. Où ils tuent les pouils auec les dents comme les Magots, et trouuent horrible de les voir escacher soubs les ongles. Où lon ne couppe en toute la vie ny poil ny ongle: ailleurs où lon ne couppe que les ongles de la droicte, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse. Où ils nourrissent tout le poil du costé droict, tant qu'il peut croistre: et tiennent raz le poil de l'autre cousté. Et en voisines prouinces, celle icy nourrit le poil de deuant, celle là le poil de derriere: et rasent l'oposite. Où les peres prestent leurs enfans, les maris leurs femmes, à iouyr aux hostes, en payant. Où on peut honnestement faire des enfans à sa mere, les peres se mesler à leurs filles, et à leurs fils. Où aux assemblees des festins ils s'entreprestent sans distinction de parenté les enfans les vns aux autres. Icy on vit de chair humaine: là c'est office de pieté de tuer son pere en certain aage: ailleurs les peres ordonnent des enfans encore au ventre des meres, ceux qu'ils veulent estre nourriz et conseruez, et ceux qu'ils veulent estre abandonnez et tuez: ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes à la ieunesse pour s'en seruir: et ailleurs elles sont communes sans peché: voire en tel païs portent pour marque d'honneur autant de belles houpes frangees au bord de leurs robes, qu'elles ont accointé de masles. N'a pas faict la coustume encore vne chose publique de femmes à part? leur a elle pas mis les armes à la main? faict dresser des armees, et liurer des batailles? Et ce que toute la philosophie ne peut planter en la teste des plus sages, ne l'apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire? car nous sçauons des nations entieres, où non seulement la mort estoit mesprisee, mais festoyee: où les enfans de sept ans souffroient à estre foüettez iusques à la mort, sans changer de visage: où la richesse estoit en tel mespris, que le plus chetif citoyen de la ville n'eust daigné baisser le bras pour amasser vne bource d'escus. Et sçauons des regions tres-fertiles en toutes façons de viures, où toutesfois les plus ordinaires més et les plus sauoureux, c'estoient du pain, du nasitort et de l'eau. Fit elle pas encore ce miracle en Cio, qu'il s'y passa sept cens ans, sans memoire que femme ny fille y eust faict faute à son honneur? Et somme, à ma fantasie, il n'est rien qu'elle ne face, ou qu'elle ne puisse: et auec raison l'appelle Pindarus, à ce qu'on m'a dict, la Royne et Emperiere du monde. Celuy qu'on rencontra battant son pere, respondit, que c'estoit la coustume de sa maison: que son pere auoit ainsi batu son ayeul; son ayeul son bisayeul: et montrant son fils: Cettuy cy me battra quand il sera venu au terme de l'aage où ie suis. Et le pere que le fils tirassoit et sabouloit emmy la ruë, luy commanda de s'arrester à certain huis; car luy, n'auoit trainé son pere que iusques là: que c'estoit la borne des iniurieux traittements hereditaires, que les enfants auoient en vsage faire aux peres en leur famille. Par coustume, dit Aristote, aussi souuent que par maladie, des femmes s'arrachent le poil, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre: et plus par coustume que par nature les masles se meslent aux masles. Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume: chacun ayant en veneration interne les opinions et mœurs approuuees et receuës autour de luy, ne s'en peut desprendre sans remors, ny s'y appliquer sans applaudissement. Quand ceux de Crete vouloient au temps passé maudire quelqu'vn, ils prioient les Dieux de l'engager en quelque mauuaise coustume. Mais le principal effect de sa puissance, c'est de nous saisir et empieter de telle sorte, qu'à peine soit-il en nous, de nous r'auoir de sa prinse, et de r'entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray, parce que nous les humons auec le laict de nostre naissance, et que le visage du monde se presente en cet estat à nostre premiere veuë, il semble que nous soyons naiz à la condition de suyure ce train. Et les communes imaginations, que nous trouuons en credit autour de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il semble que ce soyent les generalles et naturelles. Par où il aduient, que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croid hors les gonds de la raison: Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souuent. Si comme nous, qui nous estudions, auons apprins de faire, chascun qui oid vne iuste sentence, regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre: chascun trouueroit, que cette cy n'est pas tant vn bon mot comme vn bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son iugement. Mais on reçoit les aduis de la verité et ses preceptes, comme adressés au peuple, non iamais à soy: et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa memoire, tres-sottement et tres-inutilement. Reuenons à l'empire de la coustume. Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu'ils se sont auec grandes difficultez deffaitz de l'importunité d'vn maistre, ils courent à en replanter vn nouueau auec pareilles difficultez, pour ne se pouuoir resoudre de prendre en haine la maistrise. C'est par l'entremise de la coustume que chascun est contant du lieu où nature l'a planté: et les sauuages d'Escosse n'ont que faire de la Touraine, ny les Scythes de la Thessalie. Darius demandoit à quelques Grecs, pour combien ils voudroient prendre la coustume des Indes, de manger leurs peres trespassez (car c'estoit leur forme, estimans ne leur pouuoir donner plus fauorable sepulture, que dans eux-mesmes) ils luy respondirent que pour chose du monde ils ne le feroient: mais s'estant aussi essayé de persuader aux Indiens de laisser leur façon, et prendre celle de Grece, qui estoit de brusler les corps de leurs peres, il leur fit encore plus d'horreur. Chacun en fait ainsi, d'autant que l'vsage nous desrobbe le vray visage des choses.
_Nil adeo magnum, nec tam mirabile quicquam Principio, quod non minuant mirarier omnes Paulatim._
Autrefois ayant à faire valoir quelqu'vne de nos obseruations, et receuë auec resoluë authorité bien loing autour de nous: et ne voulant point, comme il se fait, l'establir seulement par la force des loix et des exemples, mais questant tousiours iusques à son origine, i'y trouuay le fondement si foible, qu'à peine que ie ne m'en degoustasse, moy, qui auois à la confirmer en autruy. C'est cette recepte, par laquelle Platon entreprend de chasser les des-naturees et preposteres amours de son temps: qu'il estime souueraine et principale: assauoir, que l'opinion publique les condamne: que les Poëtes, que chacun en face de mauuais comptes. Recepte, par le moyen de laquelle, les plus belles filles n'attirent plus l'amour des peres, ny les freres plus excellents en beauté, l'amour des sœurs. Les fables mesmes de Thyestes, d'Oedipus, de Macareus, ayant, auec le plaisir de leur chant, infus cette vtile creance, en la tendre ceruelle des enfants. De vray, la pudicité est vne belle vertu, et de laquelle l'vtilité est assez connuë: mais de la traitter et faire valoir selon nature, il est autant mal-aysé, comme il est aysé de la faire valoir selon l'vsage, les loix, et les preceptes. Les premieres et vniuerselles raisons sont de difficile perscrutation. Et les passent noz maistres en escumant, ou en ne les osant pas seulement taster, se iettent d'abordee dans la franchise de la coustume: là ils s'enflent, et triomphent à bon compte. Ceux qui ne se veulent laisser tirer hors cette originelle source, faillent encore plus: et s'obligent à des opinions sauuages, tesmoin Chrysippus: qui sema en tant de lieux de ses escrits, le peu de compte en quoy il tenoit les conionctions incestueuses, quelles qu'elles fussent. Qui voudra se deffaire de ce violent preiudice de la coustume, il trouuera plusieurs choses receuës d'vne resolution indubitable, qui n'ont appuy qu'en la barbe chenüe et rides de l'vsage, qui les accompaigne: mais ce masque arraché, rapportant les choses à la verité et à la raison, il sentira son iugement, comme tout bouleuersé, et remis pourtant en bien plus seur estat. Pour exemple, ie luy demanderay lors, quelle chose peut estre plus estrange, que de voir vn peuple obligé à suiure des loix qu'il n'entendit oncques: attaché en tous ses affaires domesticques, mariages, donations, testaments, ventes, et achapts, à des regles qu'il ne peut sçauoir, n'estans escrites ny publiees en sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l'interpretation et l'vsage. Non selon l'ingenieuse opinion d'Isocrates, qui conseille à son Roy de rendre les trafiques et negociations de ses subiects libres, franches, et lucratiues; et leurs debats et querelles, onereuses, chargees de poisans subsides: mais selon vne opinion prodigieuse, de mettre en trafique, la raison mesme, et donner aux loix cours de marchandise. Ie sçay bon gré à la fortune, dequoy, comme disent nos historiens, ce fut vn Gentil-homme Gascon et de mon pays, qui le premier s'opposa à Charlemaigne, nous voulant donner les loix Latines et imperiales. Qu'est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime coustume la charge de iuger se vende; et les iugements soyent payez à purs deniers contans; et où legitimement la iustice soit refusee à qui n'a dequoy la payer: et aye cette marchandise si grand credit, qu'il se face en vne police vn quatriéme estat, de gens manians les procés, pour le ioindre aux trois anciens, de l'Église, de la Noblesse, et du Peuple: lequel estat ayant la charge des loix et souueraine authorité des biens et des vies, face vn corps à part de celuy de la noblesse: d'où il aduienne qu'il y ayt doubles loix, celles de l'honneur, et celles de la iustice, en plusieurs choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché: par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d'honneur et de noblesse qui souffre vn' iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui s'en venge encoure vne peine capitale? qui s'adresse aux loix pour auoir raison d'vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore: et qui ne s'y adresse, il en est puny et chastié par les loix: et de ces deux pieces si diuerses, se rapportans toutesfois à vn seul chef, ceux-là ayent la paix, ceux-cy la guerre en charge: ceux-là ayent le gaing, ceux-cy l'honneur: ceux-là le sçauoir, ceux-cy la vertu: ceux-là la parole, ceux-cy l'action: ceux-là la iustice, ceux-cy la vaillance: ceux-là la raison, ceux-cy la force: ceux-là la robbe longue, ceux-cy la courte en partage. Quant aux choses indifferentes, comme vestemens, qui les voudra ramener à leur vraye fin, qui est le seruice et commodité du corps, d'où depend leur grace et bien-seance originelle, pour les plus fantasticques à mon gré qui se puissent imaginer, ie luy donray entre autres nos bonnets carrez: cette longue queuë de veloux plissé, qui pend aux testes de nos femmes, auec son attirail bigarré: et ce vain modelle et inutile, d'vn membre que nous ne pouuons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public.
Ces considerations ne destournent pourtant pas vn homme d'entendement de suiure le stile commun. Ains au rebours, il me semble que toutes façons escartees et particulieres partent plustost de folie, ou d'affectation ambitieuse, que de vraye raison: et que le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance de iuger librement des choses: mais quant au dehors, qu'il doit suiure entierement les façons et formes receuës. La societé publique n'a que faire de nos pensees: mais le demeurant, comme nos actions, nostre trauail, nos fortunes et nostre vie, il la faut prester et abandonner à son seruice et aux opinions communes: comme ce bon et grand Socrates refusa de sauuer sa vie par la desobeissance du magistrat, voire d'vn magistrat tres-iniuste et tres-inique. Car c'est la regle des regles, et generale loy des loix, que chacun obserue celles du lieu où il est: νομοις ἑπεσθαι τοισιν εγχωριοις καλον. En voicy d'vne autre cuuee. Il y a grand doute, s'il se peut trouuer si euident profit au changement d'vne loy receüe telle qu'elle soit, qu'il y a de mal à la remuer: d'autant qu'vne police, c'est comme vn bastiment de diuerses pieces ioinctes ensemble d'vne telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranler vne que tout le corps ne s'en sente. Le legislateur des Thuriens ordonna, que quiconque voudroit ou abolir vne des vieilles loix, ou en establir vne nouuelle, se presenteroit au peuple la corde au col: afin que si la nouuelleté n'estoit approuuee d'vn chacun, il fust incontinent estranglé. Et celuy de Lacedemone employa sa vie pour tirer de ses citoyens vne promesse asseuree, de n'enfraindre aucune de ses ordonnances. L'Ephore qui coupa si rudement les deux cordes que Phrinys auoit adiousté à la musique, ne s'esmoie pas, si elle en vaut mieux, ou si les accords en sont mieux remplis: il luy suffit pour les condamner, que ce soit vne alteration de la vieille façon. C'est ce que signifioit cette espee rouillee de la Iustice de Marseille. Ie suis desgousté de la nouuelleté, quelque visage qu'elle porte; et ay raison, car i'en ay veu des effets tres-dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d'ans, elle n'a pas tout exploicté: mais on peut dire auec apparence, que par accident, elle a tout produict et engendré; voire et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle: c'est à elle à s'en prendre au nez,
Heu patior telis vulnera facta meis!
Ceux qui donnent le branle à vn Estat, sont volontiers les premiers absorbez en sa ruine. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l'a esmeu; il bat et brouille l'eaue pour d'autres pescheurs. La liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bastiment, ayant esté desmis et dissout, notamment sur ses vieux ans par elle, donne tant qu'on veut d'ouuerture et d'entree à pareilles iniures. La maiesté royalle s'auale plus difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se precipite du milieu à fons. Mais si les inuenteurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se ietter en des exemples, desquels ils ont senti et puni l'horreur et le mal. Et s'il y a quelque degré d'honneur, mesmes au mal faire, ceux cy doiuent aux autres, la gloire de l'inuention, et le courage du premier effort. Toutes sortes de nouuelle desbauche puysent heureusement en cette premiere et fœconde source, les images et patrons à troubler nostre police. On lit en nos loix mesmes, faictes pour le remede de ce premier mal, l'apprentissage et l'excuse de toutes sortes de mauuaises entreprises. Et nous aduient ce que Thucydides dit des guerres ciuiles de son temps, qu'en faueur des vices publiques, on les battisoit de mots nouueaux plus doux pour leur excuse, abastardissant et amollissant leurs vrais titres. C'est pourtant, pour reformer nos consciences et nos creances, honesta oratio est. Mais le meilleur pretexte de nouuelleté est tres-dangereux.
Adeo nihil motum ex antiquo probabile est.
Si me semble-il, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de soy et presomption, d'estimer ses opinions iusques-là, que pour les establir, il faille renuerser vne paix publique, et introduire tant de maux ineuitables, et vne si horrible corruption de mœurs que les guerres ciuiles apportent, et les mutations d'Estat, en chose de tel pois, et les introduire en son pays propre. Est-ce pas mal mesnagé, d'aduancer tant de vices certains et cognus, pour combattre des erreurs contestees et debatables? Est-il quelque pire espece de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance? Le Senat osa donner en payement cette deffaitte, sur le different d'entre luy et le peuple, pour le ministere de leur religion: Ad deos, id magis quàm ad se pertinere, ipsos visuros, ne sacra sua polluantur: conformément à ce que respondit l'oracle à ceux de Delphes, en la guerre Medoise, craignans l'inuasion des Perses. Ils demanderent au Dieu, ce qu'ils auoient à faire des tresors sacrez de son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur respondit, qu'ils ne bougeassent rien, qu'ils se souciassent d'eux: qu'il estoit suffisant pour prouuoir à ce qui luy estoit propre. La religion Chrestienne a toutes les marques d'extreme iustice et vtilité: mais nulle plus apparente, que l'exacte recommandation de l'obeïssance du magistrat, et manutention des polices. Quel merueilleux exemple nous en a laissé la sapience diuine; qui pour establir le salut du genre humain, et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le peché, ne l'a voulu faire qu'à la mercy de nostre ordre politique: et a soubsmis son progrez et la conduicte d'vn si haut effet et si salutaire, à l'aueuglement et iniustice de nos obseruations et vsances: y laissant courir le sang innocent de tant d'esleuz ses fauoriz, et souffrant vne longue perte d'années à meurir ce fruict inestimable? Il y a grand à dire entre la cause de celuy qui suit les formes et les loix de son pays, et celuy qui entreprend de les regenter et changer. Celuy là allegue pour son excuse, la simplicité, l'obeissance et l'exemple: quoy qu'il face ce ne peut estre malice, c'est pour le plus malheur. Quis est enim, quem non moueat clarissimis monimentis testata consignatàque antiquitas? Outre ce que dit Isocrates, que la defectuosité a plus de part à la moderation, que n'a l'exces. L'autre est en bien plus rude party. Car qui se mesle de choisir et de changer, vsurpe l'authorité de iuger: et se doit faire fort, de voir la faute de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduit. Cette si vulgaire consideration m'a fermy en mon siege: et tenu ma ieunesse mesme, plus temeraire, en bride: de ne charger mes espaules d'vn si lourd faix, que de me rendre respondant d'vne science de telle importance. Et oser en cette cy, ce qu'en sain iugement, ie ne pourroy oser en la plus facile de celles ausquelles on m'auoit instruit, et ausquelles la temerité de iuger est de nul preiudice. Me semblant tres-inique, de vouloir sousmettre les constitutions et obseruances publiques et immobiles, à l'instabilité d'vne priuée fantasie (la raison priuée n'a qu'vne iurisdiction priuée) et entreprendre sur les loix diuines, ce que nulle police ne supporteroit aux ciuiles. Ausquelles, encore que l'humaine raison aye beaucoup plus de commerce, si sont elles souuerainement iuges de leurs iuges: et l'extreme suffisance sert à expliquer et estendre l'vsage, qui en est receu, non à le destourner et innouer. Si quelques fois la prouidence diuine a passé par dessus les regles, ausquelles elle nous a necessairement astreints: ce n'est pas pour nous en dispenser. Ce sont coups de sa main diuine: qu'il nous faut, non pas imiter, mais admirer: et exemples extraordinaires, marques d'vn expres et particulier adueu: du genre des miracles, qu'elle nous offre, pour tesmoignage de sa toute puissance, au dessus de noz ordres et de noz forces: qu'il est folie et impieté d'essayer à representer: et que nous ne deuons pas suiure, mais contempler auec estonnement. Actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta proteste bien opportunément: Quum de religione agitur, T. Coruncanum, P. Scipionem, P. Scæuolam, pontifices maximos, non Zenonem, aut Cleanthem, aut Chrysippum, sequor. Dieu le sçache en nostre presente querelle, où il y a cent articles à oster et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d'auoir exactement recogneu les raisons et fondements de l'vn et l'autre party. C'est vn nombre, si c'est nombre, qui n'auroit pas grand moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse où va elle? soubs quelle enseigne se iette elle à quartier? Il aduient de la leur, comme des autres medecines foibles et mal appliquees: les humeurs qu'elle vouloit purger en nous, elle les a eschauffées, exasperees et aigries par le conflit, et si nous est demeurée dans le corps. Elle n'a sçeu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis: en maniere que nous ne la pouuons vuider non plus, et ne receuons de son operation que des douleurs longues et intestines. Si est-ce que la fortune reseruant tousiours son authorité au dessus de nos discours, nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente, qu'il est besoin que les loix luy facent quelque place. Et quand on resiste à l'accroissance d'vne innouation qui vient par violence à s'introduire, de se tenir en tout et par tout en bride et en regle contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut auancer leur dessein, qui n'ont ny loy ny ordre que de suiure leur aduantage, c'est vne dangereuse obligation et inequalité. Aditum nocendi perfido præstat fides. D'autant que la discipline ordinaire d'vn Estat qui est en sa santé, ne pouruoit pas à ces accidens extraordinaires: elle presuppose vn corps qui se tient en ses principaux membres et offices, et vn commun consentement à son obseruation et obeissance. L'aller legitime, est vn aller froid, poisant et contraint: et n'est pas pour tenir bon, à vn aller licencieux et effrené. On sçait qu'il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octauius et Caton, aux guerres ciuiles, l'vn de Sylla, l'autre de Cæsar, d'auoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Car à la verité en ces dernieres necessitez, où il n'y a plus que tenir, il seroit à l'auanture plus sagement fait, de baisser la teste et prester vn peu au coup, que s'ahurtant outre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de fouler tout aux pieds: et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu'elles peuuent, puis qu'elles ne peuuent ce qu'elles veulent. Ainsi fit celuy qui ordonna qu'elles dormissent vingt quatre heures: et celuy qui remua pour cette fois vn iour du calendrier: et cet autre qui du mois de Iuin fit le second May. Les Lacedemoniens mesmes, tant religieux obseruateurs des ordonnances de leur païs, estans pressez de leur loy, qui deffendoit d'eslire par deux fois Admiral vn mesme personnage, et de l'autre part leurs affaires requerans de toute necessité, que Lysander prinst de rechef cette charge, ils firent bien vn Aracus Admiral, mais Lysander surintendant de la marine. Et de mesme subtilité, vn de leurs Ambassadeurs estant enuoyé vers les Atheniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance, et Pericles luy alleguant qu'il estoit deffendu d'oster le tableau, où vne loy estoit vne fois posée, luy conseilla de le tourner seulement, d'autant que cela n'estoit pas deffendu. C'est ce dequoy Plutarque loüe Philopœmen, qu'estant né pour commander, il sçauoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la necessité publique le requeroit.
CHAPITRE XXIII.
Diuers euenemens de mesme Conseil.
IAQVES Amiot, grand Aumosnier de France, me recita vn iour cette histoire à l'honneur d'vn Prince des nostres (et nostre estoit-il à tres-bonnes enseignes, encore que son origine fust estrangere) que durant nos premiers troubles au siege de Roüan, ce Prince ayant esté aduerti par la Royne mere du Roy d'vne entreprise qu'on faisoit sur sa vie, et instruit particulierement par ses lettres, de celuy qui la deuoit conduire à chef, qui estoit vn Gentil-homme Angeuin ou Manceau, frequentant lors ordinairement pour cet effet, la maison de ce Prince: il ne communiqua à personne cet aduertissement: mais se promenant l'endemain au mont saincte Catherine, d'où se faisoit nostre baterie à Rouan (car c'estoit au temps que nous la tenions assiegee) ayant à ses costez ledit Seigneur grand Aumosnier et vn autre Euesque, il apperçeut ce Gentil-homme, qui luy auoit esté remarqué, et le fit appeller. Comme il fut en sa presence, il luy dit ainsi le voyant desia pallir et fremir des alarmes de sa conscience: Monsieur de tel lieu, vous vous doutez bien de ce que ie vous veux, et vostre visage le montre: vous n'auez rien à me cacher: car ie suis instruict de vostre affaire si auant, que vous ne feriez qu'empirer vostre marché, d'essayer à le couurir. Vous sçauez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans des plus secretes pieces de cette menee) ne faillez sur vostre vie à me confesser la verité de tout ce dessein. Quand ce pauure homme se trouua pris et conuaincu, car le tout auoit esté descouuert à la Royne par l'vn des complices, il n'eut qu'à ioindre les mains et requerir la grace et misericorde de ce Prince; aux pieds duquel il se voulut ietter, mais il l'en garda, suyuant ainsi son propos: Venez çà, vous ay-ie autre-fois fait desplaisir? ay-ie offencé quelqu'vn des vostres par haine particuliere? Il n'y a pas trois semaines que ie vous cognois, quelle raison vous a peu mouuoir à entreprendre ma mort? Le Gentil-homme respondit à cela d'vne voix tremblante, que ce n'estoit aucune occasion particuliere qu'il en eust, mais l'interest de la cause generale de son party, et qu'aucuns luy auoient persuadé que ce seroit vne execution pleine de pieté, d'extirper en quelque maniere que ce fust, vn si puissant ennemy de leur religion. Or, suiuit ce Prince, ie vous veux montrer, combien la religion que ie tiens est plus douce, que celle dequoy vous faictes profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans m'ouir, n'ayant receu de moy aucune offence; et la mienne me commande que ie vous pardonne, tout conuaincu que vous estes de m'auoir voulu tuer sans raison. Allez vous en, retirez vous, que ie ne vous voye plus icy: et si vous estes sage, prenez doresnauant en voz entreprises des conseillers plus gens de bien que ceux là. L'empereur Auguste estant en la Gaule, reçeut certain auertissement d'vne coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis: mais la nuict d'entre-deux il la passa auec grande inquietude, considerant qu'il auoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison, et neueu du grand Pompeius: et produisoit en se pleignant plusieurs diuers discours. Quoy donq, faisoit-il, sera-il dict que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se pourmener cependant à son ayse? S'en ira-il quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauuée de tant de guerres ciuiles, de tant de batailles, par mer et par terre? et apres auoir estably la paix vniuerselle du monde, sera-il absouz, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier? Car la coniuration estoit faicte de le tuer, comme il feroit quelque sacrifice. Apres cela s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommençoit d'vne voix plus forte, et s'en prenoit à soy-mesme: Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gens que tu meures? n'y aura-il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vaut-elle que tant de dommage se face pour la conseruer? Liuia sa femme le sentant en ces angoisses: Et les conseils des femmes y seront-ils receuz, luy dit elle? Fais ce que font les medecins, quand les receptes accoustumees ne peuuent seruir, ils en essayent de contraires. Par seuerité tu n'as iusques à cette heure rien profité: Lepidus a suiuy Sauidienus, Murena Lepidus, Cæpio Murena, Egnatius Cæpio. Commence à experimenter comment te succederont la douceur et la clemence. Cinna est conuaincu, pardonne luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et profitera à ta gloire. Auguste fut bien ayse d'auoir trouué vn aduocat de son humeur, et ayant remercié sa femme et contremandé ses amis, qu'il auoit assignez au Conseil, commanda qu'on fist venir à luy Cinna tout seul. Et ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, et fait donner vn siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: En premier lieu ie te demande Cinna, paisible audience: n'interromps pas mon parler, ie te donray temps et loysir d'y respondre. Tu sçais Cinna que t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, mais estant né tel, ie te sauuay; ie te mis entre mains tous tes biens, et t'ay en fin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont enuieux de la condition du vaincu: l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'ottroiay, l'ayant refusé à d'autres, desquels les peres auoyent tousiours combatu auec moy: t'ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. A quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloigné d'vne si meschante pensee: Tu ne me tiens pas Cinna ce que tu m'auois promis, suyuit Auguste: tu m'auois asseuré que ie ne serois pas interrompu: ouy, tu as entrepris de me tuer, en tel lieu, tel iour, en telle compagnie, et de telle façon: et le voyant transi de ces nouuelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience: Pourquoy, adiousta il, le fais tu? Est-ce pour estre Empereur? Vrayment il va bien mal à la chose publique, s'il n'y a que moy, qui t'empesche d'arriuer à l'Empire. Tu ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement vn procés par la faueur d'vn simple libertin. Quoy? n'as tu pas moyen ny pouuoir en autre chose qu'à entreprendre Cæsar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses-tu, que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Seruiliens te souffrent? et vne si grande trouppe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent leur noblesse? Apres plusieurs autres propos, car il parla à luy plus de deux heures entieres, Or va, luy dit-il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay autres-fois à ennemy: que l'amitié commence de ce iourd'huy entre nous: essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receuë. Et se despartit d'auec luy en cette maniere. Quelque temps apres il luy donna le consulat, se pleignant dequoy il ne le luy auoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort amy, et fut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui aduint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprise contre luy, et reçeut vne iuste recompense de cette sienne clemence. Mais il n'en aduint pas de mesmes au nostre: car sa douceur ne le sceut garentir, qu'il ne cheust depuis aux lacs de pareille trahison. Tant c'est chose vaine et friuole que l'humaine prudence: et au trauers de tous nos proiects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousiours la possession des euenemens. Nous appellons les medecins heureux, quand ils arriuent à quelque bonne fin: comme s'il n'y auoit que leur art, qui ne se peust maintenir d'elle mesme, et qui eust les fondemens trop frailes, pour s'appuyer de sa propre force: et comme s'il n'y auoit qu'elle, qui ayt besoin que la fortune preste la main à ses operations. Ie croy d'elle tout le pis ou le mieux qu'on voudra: car nous n'auons, Dieu mercy, nul commerce ensemble. Ie suis au rebours des autres: car ie la mesprise bien tousiours, mais quand ie suis malade, au lieu d'entrer en composition, ie commence encore à la haïr et à la craindre: et respons à ceux qui me pressent de prendre medecine, qu'ils attendent au moins que ie sois rendu à mes forces et à ma santé, pour auoir plus de moyen de soustenir l'effort et le hazart de leur breuuage. Ie laisse faire nature, et presuppose qu'elle se soit pourueue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaux qui luy viennent, et pour maintenir cette contexture, dequoy elle fuit la dissolution. Ie crain au lieu de l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien estroites et bien iointes auec la maladie, qu'on secoure son aduersaire au lieu d'elle, et qu'on la recharge de nouueaux affaires. Or ie dy que non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part. Les saillies poëtiques, qui emportent leur autheur, et le rauissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur, puis qu'il confesse luy mesme qu'elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les recognoit venir d'ailleurs que de soy, et ne les auoir aucunement en sa puissance: non plus que les orateurs ne disent auoir en la leur ces mouuemens et agitations extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein? Il en est de mesmes en la peinture, qu'il eschappe par fois des traits de la main du peintre surpassans sa conception et sa science, qui le tirent luy mesmes en admiration, et qui l'estonnent. Mais la fortune montre bien encores plus euidemment, la part qu'elle a en tous ces ouurages, par les graces et beautez qui s'y treuuent, non seulement sans l'intention, mais sans la cognoissance mesme de l'ouurier. Vn suffisant lecteur descouure souuent és escrits d'autruy, des perfections autres que celles que l'autheur y a mises et apperceuës, et y preste des sens et des visages plus riches. Quant aux entreprises militaires, chacun void comment la fortune y a bonne part. En nos conseils mesmes et en nos deliberations, il faut certes qu'il y ayt du sort et du bonheur meslé parmy: car tout ce que nostre sagesse peut, ce n'est pas grandchose. Plus elle est aigue et viue, plus elle trouue en soy de foiblesse, et se deffie d'autant plus d'elle mesme. Ie suis de l'aduis de Sylla: et quand ie me prens garde de pres aux plus glorieux exploicts de la guerre, ie voy, ce me semble, que ceux qui les conduisent, n'y employent la deliberation et le conseil, que par acquit; et que la meilleure part de l'entreprinse, ils l'abandonnent à la fortune; et sur la fiance qu'ils ont à son secours, passent à tous les coups au delà des bornes de tout discours. Il suruient des allegresses fortuites, et des fureurs estrangeres parmy leurs deliberations, qui les poussent le plus souuent à prendre le party le moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au dessus de la raison. D'où il est aduenu à plusieurs grands Capitaines anciens, pour donner credit à ces conseils temeraires, d'alleguer à leurs gens, qu'ils y estoyent conuiez par quelque inspiration, par quelque signe et prognostique. Voyla pourquoy en cette incertitude et perplexité, que nous apporte l'impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les diuers accidens et circonstances de chaque chose tirent: le plus seur, quand autre consideration ne nous y conuieroit, est à mon aduis de se reietter au party, où il y a plus d'honnesteté et de iustice: et puis qu'on est en doute du plus court chemin, tenir tousiours le droit. Comme en ces deux exemples, que ie vien de proposer, il n'y a point de doubte, qu'il ne fust plus beau et plus genereux à celuy qui auoit receu l'offence, de la pardonner, que s'il eust fait autrement. S'il en est mes-aduenu au premier, il ne s'en faut pas prendre à ce sien bon dessein: et ne sçait on, quand il eust pris le party contraire, s'il eust eschapé la fin, à laquelle son destin l'appelloit; et si eust perdu la gloire d'vne telle humanité. Il se void dans les histoires, force gens, en cette crainte; d'où la plus part ont suiuy le chemin de courir au deuant des coniurations, qu'on faisoit contre eux, par vengeance et par supplices: mais i'en voy fort peu ausquels ce remede ayt seruy; tesmoing tant d'Empereurs Romains. Celuy qui se trouue en ce danger, ne doit pas beaucoup esperer ny de sa force, ny de sa vigilance. Car combien est-il mal aisé de se garentir d'vn ennemy, qui est couuert du visage du plus officieux amy que nous ayons? et de cognoistre les volontez et pensemens interieurs de ceux qui nous assistent? Il a beau employer des nations estrangeres pour sa garde, et estre tousiours ceint d'vne haye d'hommes armez: Quiconque aura sa vie à mespris, se rendra tousiours maistre de celle d'autruy. Et puis ce continuel soupçon, qui met le Prince en doute de tout le monde, luy doit seruir d'vn merueilleux tourment. Pourtant Dion estant aduerty que Callippus espioit les moyens de le faire mourir, n'eut iamais le cœur d'en informer, disant qu'il aymoit mieux mourir que viure en cette misere, d'auoir à se garder non de ses ennemys seulement, mais aussi de ses amis. Ce qu'Alexandre representa bien plus viuement par effect, et plus roidement, quand ayant eu aduis par vne lettre de Parmenion, que Philippus son plus cher medecin estoit corrompu par l'argent de Darius pour l'empoisonner; en mesme temps qu'il donnoit à lire sa lettre à Philippus, il auala le bruuage qu'il luy auoit presenté. Fut-ce pas exprimer cette resolution, que si ses amis le vouloient tuer, il consentoit qu'ils le peussent faire? Ce Prince est le souuerain patron des actes hazardeux: mais ie ne sçay s'il y a traict en sa vie, qui ayt plus de fermeté que cestui-cy, ny vne beauté illustre par tant de visages. Ceux qui preschent aux Princes la deffiance si attentiue, soubs couleur de leur prescher leur seurté, leur preschent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se faict sans hazard. I'en sçay vn de courage tres-martial de sa complexion et entreprenant, de qui tous les iours on corrompt la bonne fortune par telles persuasions: Qu'il se resserre entre les siens, qu'il n'entende à aucune reconciliation de ses anciens ennemys, se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes, quelque promesse qu'on luy face, quelque vtilité qu'il y voye. I'en sçay vn autre, qui a inesperément auancé sa fortune, pour auoir pris conseil tout contraire. La hardiesse dequoy ils cerchent si auidement la gloire, se represente, quand il est besoin, aussi magnifiquement en pourpoint qu'en armes: en vn cabinet, qu'en vn camp: le bras pendant, que le bras leué. La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye des hautes executions. Scipion sceut, pour pratiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et abandonnant l'Espaigne, douteuse encore sous sa nouuelle conqueste, passer en Afrique, dans deux simples vaisseaux, pour se commettre en terre ennemie, à la puissance d'vn Roy barbare, à vne foy incogneue, sans obligation, sans hostage, sous la seule seureté de la grandeur de son propre courage, de son bon heur, et de la promesse de ses hautes esperances. Habita fides ipsam plerumque fidem obligat. A vne vie ambitieuse et fameuse, il faut au rebours, prester peu, et porter la bride courte aux souspeçons. La crainte et la deffiance attirent l'offence et la conuient. La plus deffiant de nos Roys establit ses affaires, principalement pour auoir volontairement abandonné et commis sa vie, et sa liberté, entre les mains de ses ennemis: montrant auoir entiere fiance d'eux, afin qu'ils la prinssent de luy. A ses legions mutinées et armées contre luy, Cæsar opposoit seulement l'authorité de son visage, et la fierté de ses paroles; et se fioit tant à soy et à sa fortune, qu'il ne craingnoit point de l'abandonner et commettre à vne armée seditieuse et rebelle;
_Stetit aggere fultus Cespitis, intrepidus vultu, meruitque timeri Nil metuens._
Mais il est bien vray, que cette forte asseurance ne se peut presenter bien entiere, et naifue, que par ceux ausquels l'imagination de la mort, et du pis qui peut aduenir apres tout, ne donne point d'effroy; car de la representer tremblante encore, doubteuse et incertaine, pour le seruice d'vne importante reconciliation, ce n'est rien faire qui vaille. C'est vn excellent moyen de gaigner le cœur et volonté d'autruy, de s'y aller soubsmettre et fier, pourueu que ce soit librement, et sans contrainte d'aucune necessité, et que ce soit en condition, qu'on y porte vne fiance pure et nette; le front au moins deschargé de tout scrupule. Ie vis en mon enfance, vn Gentil-homme commandant à vne grande ville empressé à l'esmotion d'vn peuple furieux. Pour esteindre ce commencement du trouble, il print party de sortir d'vn lieu tres-asseuré où il estoit, et se rendre à cette tourbe mutine: d'où mal luy print, et y fut miserablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faute fust tant d'estre sorty, ainsi qu'ordinairement on le reproche à sa memoire, comme ce fut d'auoir pris vne voye de soubsmission et de mollesse: et d'auoir voulu endormir cette rage, plustost en suiuant qu'en guidant, et en requerant plustost qu'en remontrant: et estime que vne gracieuse seuerité, auec vn commandement militaire, plein de securité, et de confiance, conuenable à son rang, et à la dignité de sa charge, luy eust mieux succedé, au moins auec plus d'honneur, et de bien-seance. Il n'est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité, que l'humanité et la douceur, il receura bien plustost la reuerance et la crainte. Ie luy reprocherois aussi, qu'ayant pris vne resolution plustost braue à mon gré, que temeraire, de se ietter foible et en pourpoint, emmy cette mer tempestueuse d'hommes insensez, il la deuoit aualler toute, et n'abandonner ce personnage. Là où il luy aduint apres auoir recogneu le danger de pres, de saigner du nez: et d'alterer encore depuis cette contenance démise et flatteuse, qu'il auoit entreprinse, en vne contenance effraiee: chargeant sa voix et ses yeux d'estonnement et de penitence: cerchant à conniller et à se desrober, il les enflamma et appella sur soy. On deliberoit de faire vne montre generalle de diuerses trouppes en armes, (c'est le lieu des vengeances secrettes, et n'est point où en plus grande seureté on les puisse exercer) il y auoit publiques et notoires apparences, qu'il n'y faisoit pas fort bon pour aucuns, ausquels touchoit la principalle et necessaire charge de les recognoistre. Il s'y proposa diuers conseils, comme en chose difficile, et qui auoit beaucoup de poids et de suitte. Le mien fut, qu'on euitast sur tout de donner aucun tesmoignage de ce doubte, et qu'on s'y trouuast et meslast parmy les files, la teste droicte, et le visage ouuert, et qu'au lieu d'en retrancher aucune chose, à quoy les autres opinions visoient le plus, au contraire, l'on sollicitast les Capitaines d'aduertir les soldats de faire leurs salues belles et gaillardes en l'honneur des assistans, et n'espargner leur poudre. Cela seruit de gratification enuers ces trouppes suspectes, et engendra dés lors en auant vne mutuelle et vtile confidence. La voye qu'y tint Iulius Cæsar, ie trouue que c'est la plus belle, qu'on y puisse prendre. Premierement il essaya par clemence, à se faire aymer de ses ennemis mesmes, se contentant aux coniurations qui luy estoient descouuertes, de declarer simplement qu'il en estoit aduerti. Cela faict, il print vne tres-noble resolution, d'attendre sans effroy et sans solicitude, ce qui luy en pourroit aduenir, s'abandonnant et se remettant à la garde des Dieux et de la fortune. Car certainement c'est l'estat où il estoit quand il fut tué. Vn estranger ayant dict et publié par tout qu'il pourroit instruire Dionysius Tyran de Syracuse, d'vn moyen de sentir et descouurir en toute certitude, les parties que ses subiets machineroient contre luy, s'il luy vouloit donner vne bonne piece d'argent, Dionysius en estant aduerty, le fit appeller à soy, pour s'esclaircir d'vn art si necessaire à sa conseruation; cet estranger luy dict, qu'il n'y auoit pas d'autre art, sinon qu'il luy fist deliurer vn talent, et se ventast d'auoir apris de luy vn singulier secret. Dionysius trouua cette inuention bonne, et luy fit compter six cens escus. Il n'estoit pas vray-semblable, qu'il eust donné si grande somme à vn homme incogneu, qu'en recompense d'vn tres-vtile apprentissage, et seruoit cette reputation à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les Princes sagement publient les aduis qu'ils reçoiuent des menées qu'on dresse contre leur vie; pour faire croire qu'ilz sont bien aduertis, et qu'il ne se peut rien entreprendre dequoy ils ne sentent le vent. Le Duc d'Athenes fit plusieurs sottises en l'establissement de sa fresche tyrannie sur Florence: mais cette-cy la plus notable, qu'ayant receu le premier aduis des monopoles que ce peuple dressoit contre luy, par Mattheo dit Morozo, complice d'icelles, il le fit mourir, pour supprimer cet aduertissement, et ne faire sentir, qu'aucun en la ville s'ennuïast de sa domination. Il me souuient auoir leu autrefois l'histoire de quelque Romain, personnage de dignité, lequel fuyant la tyrannie du Triumuirat, auoit eschappé mille fois les mains de ceux qui le poursuiuoyent, par la subtilité de ses inuentions. Il aduint vn iour, qu'vne troupe de gens de cheual, qui auoit charge de le prendre, passa tout ioignant vn halier, où il s'estoit tapy, et faillit de le descouurir. Mais luy sur ce point là, considerant la peine et les difficultez, ausquelles il auoit desia si long temps duré, pour se sauuer des continuelles et curieuses recherches, qu'on faisoit de luy par tout, le peu de plaisir qu'il pouuoit esperer d'vne telle vie, et combien il luy valoit mieux passer vne fois le pas, que demeurer tousiours en cette transe, luy-mesme les r'appella, et leur trahit sa cachette, s'abandonnant volontairement à leur cruauté, pour oster eux et luy d'vne plus longue peine. D'appeller les mains ennemies, c'est vn conseil vn peu gaillard: si croy-ie, qu'encore vaudroit-il mieux le prendre, que de demeurer en la fieure continuelle d'vn accident, qui n'a point de remede. Mais puis que les prouisions qu'on y peut apporter sont pleines d'inquietude, et d'incertitude, il vaut mieux d'vne belle asseurance se preparer à tout ce qui en pourra aduenir; et tirer quelque consolation de ce qu'on n'est pas asseuré qu'il aduienne.
CHAPITRE XXIIII.
Du Pedantisme.
IE me suis souuent despité en mon enfance, de voir és comedies Italiennes, tousiours vn pedante pour badin, et le surnom de magister, n'auoir guere plus honorable signification parmi nous. Car leur estant donné en gouuernement, que pouuois-ie moins faire que d'estre ialoux de leur reputation? Ie cherchois bien de les excuser par la disconuenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire, et les personnes rares et excellentes en iugement, et en sçauoir: d'autant qu'ils vont vn train entierement contraire les vns des autres. Mais en cecy perdois-ie mon latin: que les plus galans hommes c'estoient ceux qui les auoyent le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Bellay:
Mais ie hay par sur tout vn sçauoir pedantesque.
Et est cette coustume ancienne: car Plutarque dit que Grec et Escolier, estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris. Depuis auec l'aage i'ay trouué qu'on auoit vne grandissime raison, et que magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes. Mais d'où il puisse aduenir qu'vne ame riche de la cognoissance de tant de choses, n'en deuienne pas plus viue, et plus esueillée; et qu'vn esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans s'amender, les discours et les iugemens des plus excellens esprits, que le monde ait porté, i'en suis encore en doute. A receuoir tant de ceruelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est necessaire, me disoit vne fille, la premiere de nos Princesses, parlant de quelqu'vn, que la sienne se foule, se contraigne et rappetisse, pour faire place aux autres. Ie dirois volontiers, que comme les plantes s'estouffent de trop d'humeur, et les lampes de trop d'huile, aussi faict l'action de l'esprit par trop d'estude et de matiere: lequel occupé et embarassé d'vne grande diuersité de choses, perde le moyen de se demesler. Et que cette charge le tienne courbe et croupy. Mais il en va autrement; car nostre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle se remplit. Et aux exemples des vieux temps, il se voit tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des choses publiques, des grands Capitaines, et grands conseillers aux affaires d'Estat, auoir esté ensemble tressçauans. Et quant aux Philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi quelque fois à la verité mesprisez, par la liberté Comique de leur temps, leurs opinions et façons les rendans ridicules. Les voulez vous faire iuges des droits d'vn procés, des actions d'vn homme? Ils en sont bien prests! Ils cerchent encore s'il y a vie, s'il y a mouuement, si l'homme est autre chose qu'vn bœuf: que c'est qu'agir et souffrir, quelles bestes ce sont, que loix et iustice. Parlent-ils du magistrat, ou parlent-ils à luy? c'est d'vne liberté irreuerente et inciuile. Oyent-ils louer vn Prince ou vn Roy? c'est vn pastre pour eux, oisif comme vn pastre, occupé à pressurer et tondre ses bestes: mais bien plus rudement. En estimez vous quelqu'vn plus grand, pour posseder deux mille arpents de terre? eux s'en moquent, accoustumés d'embrasser tout le monde, comme leur possession. Vous ventez vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeulx riches? ils vous estiment de peu, ne conceuant l'image vniuerselle de nature, et combien chascun de nous a eu de predecesseurs, riches, pauures, Roys, valets, Grecs, Barbares. Et quand vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouuent vain, de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les desdeignoit le vulgaire, comme ignorants les premieres choses et communes, et comme presomptueux et insolents. Mais cette peinture Platonique est bien esloignée de celle qu'il faut à noz hommes. On enuioit ceux-là comme estans au dessus de la commune façon, comme mesprisans les actions publiques, comme ayans dressé vne vie particuliere et inimitable, reglée à certains discours hautains et hors d'vsage: ceux-cy on les desdeigne, comme estans au dessoubs de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme trainans vne vie et des meurs basses et viles apres le vulgaire. Odi homines ignaua opera, Philosopha sententia. Quant à ces Philosophes, dis-ie, comme ils estoient grands en science, ils estoient encore plus grands en toute action. Et tout ainsi qu'on dit de ce Geometrien de Syracuse, lequel ayant esté destourné de sa contemplation, pour en mettre quelque chose en pratique, à la deffence de son païs, qu'il mit soudain en train des engins espouuentables, et des effects surpassans toute creance humaine; desdaignant toutefois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant en cela auoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouurages n'estoient que l'apprentissage et le iouet. Aussi eux, si quelquefois on les a mis à la preuue de l'action, on les a veu voler d'vne aisle si haulte, qu'il paroissoit bien, leur cœur et leur ame s'estre merueilleusement grossie et enrichie par l'intelligence des choses. Mais aucuns voyants la place du gouuernement politique saisie par hommes incapables, s'en sont reculés. Et celuy qui demanda à Crates, iusques à quand il faudroit philosopher, en receut cette responce: Iusques à tant que ce ne soient plus des asniers, qui conduisent noz armées. Heraclitus resigna la Royauté à son frere. Et aux Ephesiens, qui luy reprochoient, qu'il passoit son temps à ioüer auec les enfans deuant le temple: Vaut-il pas mieux faire cecy, que gouuerner les affaires en vostre compagnie? D'autres ayans leur imagination logée au dessus de la fortune et du monde, trouuerent les sieges de la iustice, et les thrones mesmes des Roys, bas et viles. Et refusa Empedocles la royauté, que les Agrigentins luy offrirent. Thales accusant quelquefois le soing du mesnage et de s'enrichir, on luy reprocha que c'estoit à la mode du renard, pour n'y pouuoir aduenir. Il luy print enuie par passe-temps d'en montrer l'experience, et ayant pour ce coup raualé son sçauoir au seruice du proffit et du gain, dressa vne trafique, qui dans vn an rapporta telles richesses, qu'à peine en toute leur vie, les plus experimentez de ce mestier là, en pouuoient faire de pareilles. Ce qu'Aristote recite d'aucuns, qui appelloyent et celuy là et Anaxagoras, et leurs semblables, sages et non prudents, pour n'auoir assez de soin des choses plus vtiles: outre ce que ie ne digere pas bien cette difference de mots, cela ne sert point d'excuse à mes gents, et à voir la basse et necessiteuse fortune, dequoy ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer tous les deux, qu'ils sont, et non sages, et non prudents. Ie quitte cette premiere raison, et croy qu'il vaut mieux dire, que ce mal vienne de leur mauuaise façon de se prendre aux sciences: et qu'à la mode dequoy nous sommes instruicts, il n'est pas merueille, si ny les escoliers, ny les maistres n'en deuiennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y facent plus doctes. De vray le soing et la despence de nos peres, ne vise qu'à nous meubler la teste de science: du iugement et de la vertu, peu de nouuelles. Criez d'vn passant à nostre peuple: O le sçauant homme! Et d'vn autre, O le bon homme! Il ne faudra pas à destourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit vn tiers crieur: O les lourdes testes! Nous nous enquerons volontiers, Sçait-il du Grec ou du Latin? escrit-il en vers ou en prose? mais, s'il est deuenu meilleur ou plus aduisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derriere. Il falloit s'enquerir qui est mieux sçauant, non qui est plus sçauant. Nous ne trauaillons qu'à remplir la memoire, et laissons l'entendement et la conscience vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste du grain, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechée à leurs petits: ainsi nos pedantes vont pillotans la science dans les liures, et ne la logent qu'au bout de leurs léures, pour la dégorger seulement, et mettre au vent. C'est merueille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme, ce que ie fay en la plus part de cette composition? Ie m'en vay escornifflant par-cy par-là, des liures, les sentences qui me plaisent; non pour les garder, car ie n'ay point de gardoire, mais pour les transporter en cettuy-cy; où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes, qu'en leur premiere place. Nous ne sommes, ce croy-ie, sçauants, que de la science presente: non de la passée, aussi peu que de la future. Mais qui pis est, leurs escoliers et leurs petits ne s'en nourrissent et alimentent non plus, ains elle passe de main en main, pour cette seule fin, d'en faire parade, d'en entretenir autruy, et d'en faire des comptes, comme vne vaine monnoye inutile à tout autre vsage et emploite, qu'à compter et ietter. Apud alios loqui didicerunt, non ipsi secum. Non est loquendum, sed gubernandum. Nature, pour montrer qu'il n'y a rien de sauuage en ce qu'elle conduit, faict naistre souuent és nations moins cultiuées par art, des productions d'esprit, qui luittent les plus artistes productions. Comme sur mon propos, le prouerbe Gascon tiré d'vne chalemie, est-il delicat, Bouha prou bouha, mas à remuda lous dits qu'em. Souffler prou souffler, mais à remuer les doits, nous en sommes là. Nous sçauons dire, Cicero dit ainsi, voila les meurs de Platon, ce sont les mots mesmes d'Aristote: mais nous que disons nous nous mesmes? que faisons nous? que iugeons nous? Autant en diroit bien vn perroquet.
Cette façon me faict souuenir de ce riche Romain, qui auoit esté soigneux à fort grande despence, de recouurer des hommes suffisans en tout genre de science, qu'il tenoit continuellement autour de luy, affin que quand il escheoit entre ses amis, quelque occasion de parler d'vne chose ou d'autre, ils suppleassent en sa place, et fussent tous prests à luy fournir, qui d'vn discours, qui d'vn vers d'Homere, chacun selon son gibier: et pensoit ce sçauoir estre sien, par ce qu'il estoit en la teste de ses gens. Et comme font aussi ceux, desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies. I'en cognoy, à qui quand ie demande ce qu'il sçait, il me demande vn liure pour le montrer: et n'oseroit me dire, qu'il a le derriere galeux, s'il ne va sur le champ estudier en son lexicon que c'est que galeux, et que c'est que derriere. Nous prenons en garde les opinions et le sçauoir d'autruy, et puis c'est tout: il les faut faire nostres. Nous semblons proprement celuy, qui ayant besoing de feu, en iroit querir chez son voisin, et y en ayant trouué vn beau et grand, s'arresteroit là à se chauffer, sans plus se souuenir d'en raporter chez soy. Que nous sert-il d'auoir la panse pleine de viande, si elle ne se digere, si elle ne se transforme en nous? si elle ne nous augmente et fortifie? Pensons nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formerent si grand capitaine sans experience, les eust prises à nostre mode? Nous nous laissons si fort aller sur les bras d'autruy, que nous aneantissons nos forces. Me veux-ie armer contre la crainte de la mort? c'est aux despens de Seneca. Veux-ie tirer de la consolation pour moy, ou pour vn autre? ie l'emprunte de Cicero: ie l'eusse prise en moy-mesme, si on m'y eust exercé. Ie n'ayme point cette suffisance relatiue et mendiée. Quand bien nous pourrions estre sçauans du sçauoir d'autruy, au moins sages ne pouuons nous estre que de nostre propre sagesse.
μισω σοφιστην, ὁστις ουχ αυτω σοφος.
Ex quo Ennius: Nequidquam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse non quiret.
_si cupidus, si Vanus, et Euganea quantumuis vilior agna._
Non enim paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est. Dionysius se moquoit des Grammariens, qui ont soin de s'enquerir des maux d'Vlysses, et ignorent les propres: des musiciens, qui accordent leurs fleutes, et n'accordent pas leurs mœurs: des orateurs qui estudient à dire iustice, non à la faire. Si nostre ame n'en va vn meilleur bransle, si nous n'en auons le iugement plus sain, i'aymerois aussi cher que mon escolier eut passé le temps à ioüer à la paume, au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez le reuenir de là, apres quinze ou seize ans employez, il n'est rien si mal propre à mettre en besongne, tout ce que vous y recognoissez d'auantage, c'est que son Latin et son Grec l'ont rendu plus sot et presumptueux qu'il n'estoit party de la maison. Il en deuoit rapporter l'ame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie: et l'a seulement enflée, en lieu de la grossir. Ces maistres icy, comme Platon dit des Sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes, ceux qui promettent d'estre les plus vtiles aux hommes, et seuls entre tous les hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on leur commet, comme faict vn charpentier et vn masson: mais l'empirent, et se font payer de l'auoir empiré. Si la loy que Protagoras proposoit à ses disciples, estoit suiuie: ou qu'ils le payassent selon son mot, ou qu'ils iurassent au temple, combien ils estimoient le profit qu'ils auoient receu de sa discipline, et selon iceluy satisfissent sa peine: mes pedagogues se trouueroient chouez, s'estans remis au serment de mon experience. Mon vulgaire Perigordin appelle fort plaisamment Lettre ferits, ces sçauanteaux, comme si vous disiez Lettre-ferus, ausquels les lettres ont donné vn coup de marteau, comme on dit. De vray le plus souuent ils semblent estre raualez, mesmes du sens commun. Car le païsant et le cordonnier vous leur voyez aller simplement et naïuement leur train, parlant de ce qu'ils sçauent: ceux-cy pour se vouloir esleuer et gendarmer de ce sçauoir, qui nage en la superficie de leur ceruelle, vont s'embarrassant, et empetrant sans cesse. Il leur eschappe de belles parolles, mais qu'vn autre les accommode: ils cognoissent bien Galien, mais nullement le malade: ils vous ont des-ia rempli la teste de loix, et si n'ont encore conçeu le neud de la cause: ils sçauent la Theorique de toutes choses, cherchez qui la mette en practique. I'ay veu chez moy vn mien amy, par maniere de passetemps, ayant affaire à vn de ceux-cy, contrefaire vn iargon de Galimatias, propos sans suitte, tissu de pieces rapportées, sauf qu'il estoit souuent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout vn iour ce sot à debattre, pensant tousiours respondre aux obiections qu'on luy faisoit. Et si estoit homme de lettres et de reputation, et qui auoit vne belle robbe.
_Vos ô patritius sanguis quos viuere par est Occipiti cæco, posticæ occurrite sannæ._
Qui regardera de bien pres à ce genre de gens, qui s'estend bien loing, il trouuera comme moy, que le plus souuent ils ne s'entendent, ny autruy, et qu'ils ont la souuenance assez pleine, mais le iugement entierement creux: sinon que leur nature d'elle mesme le leur ait autrement façonné. Comme i'ay veu Adrianus Turnebus, qui n'ayant faict autre profession que de lettres, en laquelle c'estoit, à mon opinion, le plus grand homme, qui fust il y a mil ans, n'ayant toutesfois rien de pedantesque que le port de sa robbe, et quelque façon externe, qui pouuoit n'estre pas ciuilisée à la courtisane: qui sont choses de neant. Et hay nos gens qui supportent plus mal-aysement vne robbe qu'vne ame de trauers: et regardent à sa reuerence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est. Car au dedans c'estoit l'ame la plus polie du monde. Ie l'ay souuent à mon escient ietté en propos eslongnez de son vsage, il y voyoit si cler, d'vne apprehension si prompte, d'vn iugement si sain, qu'il sembloit, qu'il n'eust iamais faict autre mestier que la guerre, et affaires d'Estat. Ce sont natures belles et fortes:
_queis arte benigna Et meliore luto finxit præcordia Titan,_
qui se maintiennent au trauers d'vne mauuaise institution. Or ce n'est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu'elle nous change en mieux. Il y a aucuns de noz Parlemens, quand ils ont à receuoir des officiers, qui les examinent seulement sur la science: les autres y adioustent encores l'essay du sens, en leur presentant le iugement de quelque cause. Ceux-cy me semblent auoir vn beaucoup meilleur stile. Et encore que ces deux pieces soyent necessaires, et qu'il faille qu'elles s'y trouuent toutes deux: si est-ce qu'à la verité celle du sçauoir est moins prisable, que celle du iugement; cette-cy se peut passer de l'autre, et non l'autre de cette cy. Car comme dict ce vers Grec,
ως ουδεν ἡ μαθησις, ην μη νους παρη.
A quoy faire la science, si l'entendement n'y est? Pleust à Dieu que pour le bien de nostre iustice ces compagnies là se trouuassent aussi bien fournies d'entendement et de conscience, comme elles sont encore de science. Non vitæ, sed scholæ discimus. Or il ne faut pas attacher le sçauoir à l'ame, il l'y faut incorporer: il ne l'en faut pas arrouser, il l'en faut teindre; et s'il ne la change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C'est vn dangereux glaiue, et qui empesche et offence son maistre s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'vsage: vt fuerit melius non didicisse. A l'aduenture est ce la cause, que et nous, et la Theologie ne requerons pas beaucoup de science aux femmes, et que François Duc de Bretaigne filz de Iean V. comme on luy parla de son mariage auec Isabeau fille d'Escosse, et qu'on luy adiousta qu'elle auoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres, respondit, qu'il l'en aymoit mieux, et qu'vne femme estoit assez sçauante, quand elle sçauoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary. Aussi ce n'est pas si grande merueille, comme on crie, que nos ancestres n'ayent pas faict grand estat des lettres, et qu'encores auiourd'huy elles ne se trouuent que par rencontre aux principaux conseils de nos Roys: et si cette fin de s'en enrichir, qui seule nous est auiourd'huy proposée par le moyen de la Iurisprudence, de la Medecine, du pedantisme, et de la Theologie encore, ne les tenoit en credit, vous les verriez sans doubte aussi marmiteuses qu'elles furent onques. Quel dommage, si elles ne nous apprennent ny à bien penser, ny à bien faire? Postquam docti prodierunt, boni desunt. Toute autre science, est dommageable à celuy qui n'a la science de la bonté. Mais la raison que ie cherchoys tantost, seroit elle point aussi de là, que nostre estude en France n'ayant quasi autre but que le proufit, moins de ceux que nature a faict naistre à plus genereux offices que lucratifs, s'adonnants aux lettres, ou si courtement (retirez auant que d'en auoir pris appetit, à vne profession qui n'a rien de commun auec les liures) il ne reste plus ordinairement, pour s'engager tout à faict à l'estude, que les gents de basse fortune, qui y questent des moyens à viure? Et de ces gents-là, les ames estans et par nature, et par institution domestique et exemple, du plus bas aloy, rapportent faucement le fruit de la science. Car elle n'est pas pour donner iour à l'ame qui n'en a point: ny pour faire voir vn aueugle. Son mestier est, non de luy fournir de veuë, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures, pourueu qu'elle aye de soy les pieds, et les iambes droites et capables. C'est vne bonne drogue que la science, mais nulle drogue n'est assés forte, pour se preseruer sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l'estuye. Tel a la veuë claire, qui ne l'a pas droitte: et par consequent void le bien, et ne le suit pas: et void la science, et ne s'en sert pas. La principale ordonnance de Platon en sa republique, c'est donner à ses citoyens selon leur nature, leur charge. Nature peut tout, et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices de l'esprit les ames boiteuses. Les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. Quand nous voyons vn homme mal chaussé, nous disons que ce n'est pas merueille, s'il est chaussetier. De mesme il semble, que l'experience nous offre souuent, vn medecin plus mal medeciné, vn Theologien moins reformé, et coustumierement vn sçauant moins suffisant qu'vn autre. Aristo Chius auoit anciennement raison de dire, que les philosophes nuisoient aux auditeurs: d'autant que la plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal: ασωτους ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire. En cette belle institution que Xenophon preste aux Perses, nous trouuons qu'ils apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font les lettres. Platon dit que le fils aisné en leur succession royale, estoit ainsi nourry. Apres sa naissance, on le donnoit, non à des femmes, mais à des eunuches de la premiere authorité autour des Roys, à cause de leur vertu. Ceux-cy prenoient charge de luy rendre le corps beau et sain: et apres sept ans le duisoient à monter à cheual, et aller à la chasse. Quand il estoit arriué au quatorziesme, ils le deposoient entre les mains de quatre: le plus sage, le plus iuste, le plus temperant, le plus vaillant de la nation. Le premier luy apprenoit la religion: le second, à estre tousiours veritable: le tiers, à se rendre maistre des cupidités: le quart, à ne rien craindre. C'est chose digne de tres-grande consideration, que en cette excellente police de Lycurgus, et à la verité monstrueuse par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture des enfans, comme de sa principale charge, et au giste mesmes des Muses, il s'y face si peu de mention de la doctrine: comme si cette genereuse ieunesse desdaignant tout autre ioug que de la vertu, on luy aye deu fournir, au lieu de nos maistres de science, seulement des maistres de vaillance, prudence et iustice. Exemple que Platon a suiuy en ses loix. La façon de leur discipline, c'estoit leur faire des questions sur le iugement des hommes, et de leurs actions: et s'ils condamnoient et loüoient, ou ce personnage, ou ce faict, il falloit raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisoient ensemble leur entendement, et apprenoient le droit. Astyages en Xenophon, demande à Cyrus compte de sa derniere leçon; C'est, dit-il, qu'en nostre escole vn grand garçon ayant vn petit saye, le donna à l'vn de ses compagnons de plus petite taille, et luy osta son saye qui estoit plus grand: nostre precepteur m'ayant fait iuge de ce different, ie iugeay qu'il falloit laisser les choses en cet estat, et que l'vn et l'autre sembloit estre mieux accommodé en ce point: sur quoy il me remontra que i'auois mal fait: car ie m'estois arresté à considerer la bien seance, et il falloit premierement auoir proueu à la iustice, qui vouloit que nul ne fust forcé en ce qui luy appartenoit. Et dit qu'il en fut fouëté, tout ainsi que nous sommes en nos villages, pour auoir oublié le premier aoriste de τυπτω. Mon regent me feroit vne belle harangue in genere demonstratiuo, auant qu'il me persuadast que son escole vaut cette-là. Ils ont voulu coupper chemin: et puis qu'il est ainsi que les sciences, lors mesmes qu'on les prent de droit fil, ne peuuent que nous enseigner la prudence, la preud'hommie et la resolution, ils ont voulu d'arriuée mettre leurs enfans au propre des effects, et les instruire non par ouïr dire, mais par l'essay de l'action, en les formant et moulant vifuement, non seulement de preceptes et parolles, mais principalement d'exemples et d'œuures: afin que ce ne fust pas vne science en leur ame, mais sa complexion et habitude: que ce ne fust pas vn acquest, mais vne naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus ce qu'il seroit d'aduis, que les enfans apprinsent: Ce qu'ils doiuent faire estans hommes, respondit-il. Ce n'est pas merueille, si vne telle institution a produit des effects si admirables. On alloit, dit-on, aux autres villes de Grece chercher des Rhetoriciens, des Peintres, et des Musiciens: mais en Lacedemone des legislateurs, des magistrats, et Empereurs d'armée: à Athenes on aprenoit à bien dire, et icy à bien faire: là à se desmesler d'vn argument sophistique, et à rabattre l'imposture des mots captieusement entrelassez; icy à se desmesler des appats de la volupté, et à rabattre d'vn grand courage les menasses de la fortune et de la mort: ceux-là s'embesongnoient apres les parolles, ceux-cy apres les choses: là c'estoit vne continuelle exercitation de la langue, icy vne continuelle exercitation de l'ame. Parquoy il n'est pas estrange, si Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages, ils respondirent tout au rebours de ce que nous ferions, qu'ils aymoient mieux donner deux fois autant d'hommes faicts; tant ils estimoient la perte de l'education de leur pays. Quand Agesilaus conuie Xenophon d'enuoyer nourrir ses enfans à Sparte, ce n'est pas pour y apprendre la Rhetorique, ou Dialectique: mais pour apprendre, ce dit-il, la plus belle science qui soit, asçauoir la science d'obeir et de commander. Il est tres-plaisant, de voir Socrates, à sa mode se moquant de Hippias, qui luy recite, comment il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d'argent, à regenter: et qu'à Sparte il n'a gaigné pas vn sol. Que ce sont gents idiots, qui ne sçauent ny mesurer ny compter: ne font estat ny de Grammaire ny de rythme: s'amusans seulement à sçauoir la suitte des Roys, establissement et decadence des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela, Socrates luy faisant aduouër par le menu, l'excellence de leur forme de gouuernement publique, l'heur et vertu de leur vie priuée, luy laisse deuiner la conclusion de l'inutilité de ses arts. Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police, et en toutes ses semblables, que l'estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat, qui paroisse pour le present au monde, est celuy des Turcs, peuples egalement duicts à l'estimation des armes, et mespris des lettres. Ie trouue Rome plus vaillante auant qu'elle fust sçauante. Les plus belliqueuses nations en nos iours, sont les plus grossieres et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamburlan, nous seruent à cette preuue. Quand les Gots rauagerent la Grece, ce qui sauua toutes les librairies d'estre passées au feu, ce fut vn d'entre eux, qui sema cette opinion, qu'il failloit laisser ce meuble entier aux ennemis: propre à les destourner de l'exercice militaire, et amuser à des occupations sedentaires et oysiues. Quand nostre Roy, Charles huictieme, quasi sans tirer l'espee du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples, et d'vne bonne partie de la Toscane, les Seigneurs de sa suitte, attribuerent cette inesperee facilité de conqueste, à ce que les Princes et la noblesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingenieux et sçauans, que vigoureux et guerriers.
CHAPITRE XXV.
_De l'Institution des enfans,
à Madame Diane de Foix, Contesse de Gurson._
IE ne vis iamais pere, pour bossé ou teigneux que fust son fils, qui laissast de l'aduoüer: non pourtant, s'il n'est du tout enyuré de cet' affection, qu'il ne s'apperçoiue de sa defaillance: mais tant y a qu'il est sien. Aussi moy, ie voy mieux que tout autre, que ce ne sont icy que resueries d'homme, qui n'a gousté des sciences que la crouste premiere en son enfance, et n'en a retenu qu'vn general et informe visage: vn peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise. Car en somme, ie sçay qu'il y a vne Medecine, vne Iurisprudence, quatre parties en la Mathematique, et grossierement ce à quoy elles visent. Et à l'aduenture encore sçay-ie la pretention des sciences en general, au seruice de nostre vie: mais d'y enfoncer plus auant, de m'estre rongé les ongles à l'estude d'Aristote monarque de la doctrine moderne, ou opiniatré apres quelque science, ie ne l'ay iamais faict: ny n'est art dequoy ie peusse peindre seulement les premiers lineaments. Et n'est enfant des classes moyennes, qui ne se puisse dire plus sçauant que moy: qui n'ay seulement pas dequoy l'examiner sur sa premiere leçon. Et si l'on m'y force, ie suis contraint assez ineptement, d'en tirer quelque matiere de propos vniuersel, sur quoy i'examine son iugement naturel: leçon, qui leur est autant incognue, comme à moy la leur. Ie n'ay dressé commerce auec aucun liure solide, sinon Plutarche et Seneque, où ie puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. I'en attache quelque chose à ce papier, à moy, si peu que rien. L'histoire, c'est mon gibier en matiere de liures, ou la poësie, que i'ayme d'vne particuliere inclination: car, comme disoit Cleanthes, tout ainsi que la voix contrainte dans l'étroit canal d'vne trompette sort plus aigue et plus forte: ainsi me semble il que la sentence pressee aux pieds nombreux de la poësie, s'eslance bien plus brusquement, et me fiert d'vne plus viue secousse. Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, ie les sens flechir sous la charge: mes conceptions et mon iugement ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant: et quand ie suis allé le plus auant que ie puis, si ne me suis-ie aucunement satisfaict. Ie voy encore du païs au delà: mais d'vne veüe trouble, et en nuage, que ie ne puis demesler. Et entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantasie, et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'aduient, comme il faict souuent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes lieux, que i'ay entrepris de traiter, comme ie vien de faire chez Plutarque tout presentement, son discours de la force de l'imagination: à me recognoistre au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, ie me fay pitié, ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-ie de cecy, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souuent aux leurs, et que ie vays au moins de loing apres, disant que voire. Aussi que i'ay cela, que chacun n'a pas, de cognoistre l'extreme difference d'entre-eux et moy: et laisse ce neant-moins courir mes inuentions ainsi foibles et basses, comme ie les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m'y a descouuert. Il faut auoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front auec ces gens là. Les escriuains indiscrets de nostre siecle, qui parmy leurs ouurages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett' infinie dissemblance de lustres rend vn visage si pasle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent. C'estoient deux contraires fantasies. Le Philosophe Chrysippus mesloit à ses liures, non les passages seulement, mais des ouurages entiers d'autres autheurs: et en vn la Medee d'Eurypides: et disoit Apollodorus, que, qui en retrancheroit ce qu'il y auoit d'estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'auoit pas mis vne seule allegation. Il m'aduint l'autre iour de tomber sur vn tel passage: I'auois trainé languissant apres des parolles Françoises, si exangues, si descharnees, et si vuides de matiere et de sens, que ce n'estoient voirement que parolles Françoises: au bout d'vn long et ennuyeux chemin, ie vins à rencontrer vne piece haute, riche et esleuee iusques aux nües: si i'eusse trouué la pente douce, et la montee vn peu alongee, cela eust esté excusable: c'estoit vn precipice si droit et si coupé que des six premieres parolles ie cogneuz que ie m'enuolois en l'autre monde: de là ie descouuris la fondriere d'où ie venois, si basse et si profonde, que ie n'eus oncques puis le cœur de m'y raualer. Si i'estoffois l'vn de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres. Reprendre en autruy mes propres fautes, ne me semble non plus incompatible, que de reprendre, comme ie fay souuent, celles d'autruy en moy. Il les faut accuser par tout, et leur oster tout lieu de franchise. Si sçay ie, combien audacieusement i'entreprens moy-mesmes à tous coups, de m'egaler à mes larrecins, d'aller pair à pair quand et eux: non sans vne temeraire esperance, que ie puisse tromper les yeux des iuges à les discerner. Mais c'est autant par le benefice de mon application, que par le benefice de mon inuention et de ma force. Et puis, ie ne luitte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps: c'est par reprinses, menues et legeres attaintes. Ie ne m'y aheurte pas: ie ne fay que les taster: et ne vay point tant, comme ie marchande d'aller. Si ie leur pouuoy tenir palot, ie serois honneste homme: car ie ne les entreprens, que par où ils sont les plus roides. De faire ce que i'ay decouuert d'aucuns, se couurir des armes d'autruy, iusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts: conduire son dessein (comme il est aysé aux sçauans en vne matiere commune) sous les inuentions anciennes, rappiecees par cy par là: à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c'est premierement iniustice et lascheté, que n'ayans rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à se presenter par vne valeur purement estrangere: et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquerir l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier enuers les gents d'entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntee: desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que ie vueille moins faire. Ie ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire. Cecy ne touche pas les centons, qui se publient pour centons: et i'en ay veu de tres-ingenieux en mon temps: entre-autres vn, sous le nom de Capilupus: outre les anciens. Ce sont des esprits, qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques. Quoy qu'il en soit, veux-ie dire, et quelles que soient ces inepties, ie n'ay pas deliberé de les cacher, non plus qu'vn mien pourtraict chauue et grisonnant, où le peintre auroit mis non vn visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont icy mes humeurs et opinions: ie les donne, pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Ie ne vise icy qu'à decouurir moy-mesmes, qui seray par aduenture autre demain, si nouuel apprentissage me change. Ie n'ay point l'authorité d'estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy. Quelcun doncq' ayant veu l'article precedant, me disoit chez moy l'autre iour, que ie me deuoys estre vn petit estendu sur le discours de l'institution des enfans. Or Madame si i'auoy quelque suffisance en ce subiect, ie ne pourroy la mieux employer que d'en faire vn present à ce petit homme, qui vous menasse de faire tantost vne belle sortie de chez vous (vous estes trop genereuse pour commencer autrement que par vn masle). Car ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, i'ay quelque droit et interest à la grandeur et prosperité de tout ce qui en viendra: outre ce que l'ancienne possession que vous auez sur ma seruitude, m'oblige assez à desirer honneur, bien et aduantage à tout ce qui vous touche. Mais à la verité ie n'y entens sinon cela, que la plus grande difficulté et importance de l'humaine science semble estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution des enfans. Tout ainsi qu'en l'agriculture, les façons, qui vont deuant le planter, sont certaines et aysees, et le planter mesme. Mais depuis que ce qui est planté, vient à prendre vie: à l'esleuer, il y a vne grande varieté de façons, et difficulté: pareillement aux hommes, il y a peu d'industrie à les planter: mais depuis qu'ils sont naiz, on se charge d'vn soing diuers, plein d'embesoignement et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage, et si obscure, les promesses si incertaines et fauces, qu'il est mal-aisé d'y establir aucun solide iugement. Voyez Cimon, voyez Themistocles et mille autres, combien ils se sont disconuenuz à eux mesmes. Les petits des ours, et des chiens, montrent leur inclination naturelle; mais les hommes se iettans incontinent en des accoustumances, en des opinions, en des loix, se changent ou se deguisent facilement. Si est-il difficile de forcer les propensions naturelles. D'où il aduient que par faute d'auoir bien choisi leur route, pour neant se trauaille on souuent, et employe lon beaucoup d'aage, à dresser des enfans aux choses, ausquelles ils ne peuuent prendre pied. Toutesfois en cette difficulté mon opinion est, de les acheminer tousiours aux meilleures choses et plus profitables; et qu'on se doit peu appliquer à ces legeres diuinations et prognostiques, que nous prenons des mouuemens de leur enfance. Platon en sa republique, me semble leur donner trop d'autorité. Madame c'est vn grand ornement que la science, et vn vtil de merueilleux seruice, notamment aux personnes esleuees en tel degré de fortune, comme vous estes. A la verité elle n'a point son vray vsage en mains viles et basses. Elle est bien plus fiere, de prester ses moyens à conduire vne guerre, à commander vn peuple, à pratiquer l'amitié d'vn Prince, ou d'vne nation estrangere, qu'à dresser vn argument dialectique, ou à plaider vn appel, ou ordonner vne masse de pillules. Ainsi Madame, par ce que ie croy que vous n'oublierez pas cette partie en l'institution des vostres, vous qui en auez sauouré la douceur, et qui estes d'vne race lettree (car nous auons encore les escrits de ces anciens Comtes de Foix, d'où Monsieur le Comte vostre mary et vous, estes descendus: et François Monsieur de Candale, vostre oncle, en faict naistre tous les iours d'autres, qui estendront la cognoissance de cette qualité de vostre famille, à plusieurs siecles) ie vous veux dire là dessus vne seule fantasie, que i'ay contraire au commun vsage. C'est tout ce que ie puis conferer à vostre seruice en cela. La charge du gouuerneur, que vous luy donrez, du chois duquel depend tout l'effect de son institution, elle a plusieurs autres grandes parties, mais ie n'y touche point, pour n'y sçauoir rien apporter qui vaille: et de cet article, sur lequel ie me mesle de luy donner aduis, il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A vn enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing (car vne fin si abiecte, est indigne de la grace et faueur des Muses, et puis elle regarde et depend d'autruy) ny tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost enuie d'en reussir habil'homme, qu'homme sçauant, ie voudrois aussi qu'on fust soigneux de luy choisir vn conducteur, qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine: et qu'on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science: et qu'il se conduisist en sa charge d'vne nouuelle maniere. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans vn antonnoir; et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dit. Ie voudrois qu'il corrigeast cette partie; et que de belle arriuee, selon la portee de l'ame, qu'il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d'elle mesme. Quelquefois luy ouurant le chemin, quelquefois le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas qu'il inuente, et parle seul: ie veux qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. Obest plerumque ijs, qui discere volunt, auctoritas eorum, qui docent. Il est bon qu'il le face trotter deuant luy, pour iuger de son train: et iuger iusques à quel point il se doibt raualler, pour s'accommoder à sa force. A faute de cette proportion, nous gastons tout. Et de la sçauoir choisir, et s'y conduire bien mesurément, c'est vne des plus ardues besongnes que ie sache. Et est l'effect d'vne haute ame et bien forte, sçauoir condescendre à ses allures pueriles, et les guider. Ie marche plus ferme et plus seur, à mont qu'à val. Ceux qui, comme nostre vsage porte, entreprenent d'vne mesme leçon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses mesures et formes: ce n'est pas merueille, si en tout vn peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque iuste fruit de leur discipline. Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu'il iuge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de diuers subiets, pour voir s'il l'a encore bien pris et bien faict sien, prenant l'instruction à son progrez, des paidagogismes de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l'a auallee: l'estomach n'a pas faict son operation, s'il n'a faict changer la façon et la forme, à ce qu'on luy auoit donné à cuire. Nostre ame ne branle qu'à credit, liee et contrainte à l'appetit des fantasies d'autruy, serue et captiuee soubs l'authorité de leur leçon. On nous a tant assubiectis aux cordes, que nous n'auons plus de franches alleures: nostre vigueur et liberté est esteinte.
Nunquam tutelæ suæ fiunt.
Ie vy priuément à Pise vn honneste homme, mais si Aristotelicien, que le plus general de ses dogmes est: Que la touche et regle de toutes imaginations solides, et de toute verité, c'est la conformité à la doctrine d'Aristote: que hors de là, ce ne sont que chimeres et inanité: qu'il a tout veu et tout dict. Cette sienne proposition, pour auoir esté vn peu trop largement et iniquement interpretee, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition à Rome. Qu'il luy face tout passer par l'estamine, et ne loge rien en sa teste par simple authorité, et à credit. Les principes d'Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des Stoiciens ou Epicuriens. Qu'on luy propose cette diuersité de iugemens, il choisira s'il peut: sinon il en demeurera en doubte.
Che non men che saper dubbiar m'aggrada.
Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne cerche rien. Non sumus sub rege, sibi quisque se vindicet. Qu'il sache, qu'il sçait, au moins. Il faut qu'il imboiue leurs humeurs, non qu'il apprenne leurs preceptes. Et qu'il oublie hardiment s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il se les sache approprier. La verité et la raison sont communes à vn chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu'à qui les dit apres. Ce n'est non plus selon Platon, que selon moy: puis que luy et moy l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin, ny mariolaine. Ainsi les pieces empruntees d'autruy, il les transformera et confondra, pour en faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement, son institution, son trauail et estude ne vise qu'à le former. Qu'il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les espices d'vn homme de parlement: vous voyez les alliances qu'il a gaignees, et honneurs à ses enfants. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest.
Le guain de nostre estude, c'est en estre deuenu meilleur et plus sage. C'est, disoit Epicharmus, l'entendement qui voyt et qui oyt: c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne: toutes autres choses sont aueugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons seruile et coüard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda iamais à son disciple ce qu'il luy semble de la Rhetorique et de la Grammaire, de telle ou telle sentence de Ciceron? On nous les placque en la memoire toutes empennees, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçauoir par cœur n'est pas sçauoir: c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa memoire. Ce qu'on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son liure. Fascheuse suffisance, qu'vne suffisance pure liuresque! Ie m'attens qu'elle serue d'ornement, non de fondement: suiuant l'aduis de Platon, qui dit, la fermeté, la foy, la sincerité, estre la vraye philosophie: les autres sciences, et qui visent ailleurs, n'estre que fard. Ie voudrois que le Paluël ou Pompee, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-cy veulent instruire nostre entendement, sans l'esbranler: ou qu'on nous apprinst à manier vn cheual, ou vne pique, ou vn luth, ou la voix, sans nous y exercer: comme ceux icy nous veulent apprendre à bien iuger, et à bien parler, sans nous exercer à parler ny à iuger. Or à cet apprentissage tout ce qui se presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d'vn page, la sottise d'vn valet, vn propos de table, ce sont autant de nouuelles matieres. A cette cause le commerce des hommes y est merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers: non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa rotonda, ou la richesse de calessons de la Signora Liuia, ou comme d'autres, combien le visage de Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large, que celuy de quelque pareille medaille. Mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons: et pour frotter et limer nostre ceruelle contre celle d'autruy, ie voudrois qu'on commençast à le promener dés sa tendre enfance: et premierement, pour faire d'vne pierre deux coups, par les nations voisines, où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel si vous ne la formez de bon'heure, la langue ne se peut plier. Aussi bien est-ce vne opinion receuë d'vn chacun, que ce n'est pas raison de nourrir vn enfant au giron de ses parens. Cette amour naturelle les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages: ils ne sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir nourry grossierement comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sçauroient souffrir reuenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ny le voir sur vn cheual rebours, ny contre vn rude tireur le floret au poing, ou la premiere harquebuse. Car il n'y a remede, qui en veut faire vn homme de bien, sans doubte il ne le faut espargner en cette ieunesse: et faut souuent choquer les regles de la medecine:
_Vitámque sub dio et trepidis agat In rebus._
Ce n'est pas assez de luy roidir l'ame, il luy faut aussi roidir les muscles; elle est trop pressee, si elle n'est secondee; et a trop à faire, de seule fournir à deux offices. Ie sçay combien ahanne la mienne en compagnie d'vn corps si tendre, si sensible, qui se laisse si fort aller sur elle. Et apperçoy souuent en ma leçon, qu'en leurs escrits, mes maistres font valoir pour magnanimité et force de courage, des exemples, qui tiennent volontiers plus de l'espessissure de la peau et durté des os. I'ay veu des hommes, des femmes et des enfans, ainsi nays, qu'une bastonade leur est moins qu'à moy vne chiquenaude; qui ne remuent ny langue ny sourcil, aux coups qu'on leur donne. Quand les athletes contrefont les Philosophes en patience, c'est plustost vigueur de nerfs que de cœur. Or l'accoustumance à porter le trauail, est accoustumance à porter la douleur: labor collum obducit dolori. Il le faut rompre à la peine, et aspreté des exercices, pour le dresser à la peine, et aspreté de la dislocation, de la colique, du caustere: et de la geaule aussi, et de la torture. Car de ces derniers icy, encore peut-il estre en prinse, qui regardent les bons, selon le temps, comme les meschants. Nous en sommes à l'espreuue. Quiconque combat les loix, menace les gents de bien d'escourgees et de la corde. Et puis, l'authorité du gouuerneur, qui doit estre souueraine sur luy, s'interrompt et s'empesche par la presence des parents. Ioint que ce respect que la famille luy porte, la cognoissance des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont à mon opinion pas legeres incommoditez en cet aage. En cette escole du commerce des hommes, i'ay souuent remarqué ce vice, qu'au lieu de prendre cognoissance d'autruy, nous ne trauaillons qu'à la donner de nous: et sommes plus en peine d'emploiter nostre marchandise, que d'en acquerir de nouuelle. Le silence et la modestie sont qualitez tres-commodes à la conuersation. On dressera cet enfant à estre espargnant et mesnager de sa suffisance, quand il l'aura acquise, à ne se formalizer point des sottises et fables qui se diront en sa presence: car c'est vne inciuile importunité de choquer tout ce qui n'est pas de nostre appetit. Qu'il se contente de se corriger soy mesme. Et ne semble pas reprocher à autruy, tout ce qu'il refuse à faire: ny contraster aux mœurs publiques. Licet sapere sine pompa, sine inuidia. Fuie ces images regenteuses du monde, et inciuiles: et cette puerile ambition, de vouloir paroistre plus fin, pour estre autre; et comme si ce fust marchandise malaizee, que reprehensions et nouuelletez, vouloir tirer de là, nom de quelque peculiere valeur. Comme il n'affiert qu'aux grands Poëtes, d'vser des licences de l'art: aussi n'est-il supportable, qu'aux grandes ames et illustres de se priuilegier au dessus de la coustume. Si quid Socrates et Aristippus contra morem et consuetudinem fecerunt, idem sibi ne arbitretur licere: magnis enim illi et diuinis bonis hanc licentiam assequebantur. On luy apprendra de n'entrer en discours et contestation, que là où il verra vn champion digne de sa lute: et là mesmes à n'emploier pas tous les tours qui luy peuuent seruir, mais ceux-là seulement qui luy peuuent le plus seruir. Qu'on le rende delicat au chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence, et par consequent la briefueté. Qu'on l'instruise sur tout à se rendre, et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu'il l'apperceura: soit qu'elle naisse és mains de son aduersaire, soit qu'elle naisse en luy-mesmes par quelque rauisement. Car il ne sera pas mis en chaise pour dire vn rolle prescript, il n'est engagé à aucune cause, que par ce qu'il l'appreuue. Ny ne sera du mestier, où se vend à purs deniers contans, la liberté de se pouuoir repentir et recognoistre. Neque, vt omnia, quæ præscripta et imperata sint, defendat, necessitate vlla cogitur. Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre tres-loyal seruiteur de son Prince, et tres-affectionné, et tres-courageux: mais il luy refroidira l'enuie de s'y attacher autrement que par vn deuoir publique. Outre plusieurs autres inconuenients, qui blessent nostre liberté, par ces obligations particulieres, le iugement d'vn homme gagé et achetté, ou il est moins entier et moins libre, ou il est taché et d'imprudence et d'ingratitude. Vn pur courtisan ne peut auoir ny loy ny volonté, de dire et penser que fauorablement d'vn maistre, qui parmi tant de milliers d'autres subiects, l'a choisi pour le nourrir et eleuer de sa main. Cette faueur et vtilité corrompent non sans quelque raison, sa franchise, et l'esblouissent. Pourtant void on coustumierement, le langage de ces gens là, diuers à tout autre langage, en vn estat, et de peu de foy en telle matiere. Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n'ayent que la raison pour conduite. Qu'on luy face entendre, que de confesser la faute qu'il descouurira en son propre discours, encore qu'elle ne soit apperceuë que par luy, c'est vn effet de iugement et de sincerité, qui sont les principales parties qu'il cherche. Que l'opiniatrer et contester, sont qualitez communes: plus apparentes aux plus basses ames. Que se r'aduiser et se corriger, abandonner vn mauuais party, sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes, et philosophiques. On l'aduertira, estant en compagnie, d'auoir les yeux par tout: car ie trouue que les premiers sieges sont communement saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs de fortune ne se trouuent gueres meslees à la suffisance. I'ay veu ce pendant qu'on s'entretenoit au bout d'vne table, de la beauté d'vne tapisserie, ou du goust de la maluoisie, se perdre beaucoup de beaux traicts à l'autre bout. Il sondera la portee d'vn chacun: vn bouuier, un masson, vn passant, il faut tout mettre en besongne, et emprunter chacun selon sa marchandise: car tout sert en mesnage: la sottise mesmes, et foiblesse d'autruy luy sera instruction. A contreroller les graces et façons d'vn chacun, il s'engendrera enuie des bonnes, et mespris des mauuaises. Qu'on luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s'enquerir de toutes choses: tout ce qu'il y aura de singulier autour de luy, il le verra: vn bastiment, vne fontaine, vn homme, le lieu d'vne bataille ancienne, le passage de Cæsar ou de Charlemaigne.
_Quæ tellus sit lenta gelu, quæ putris ab æstu, Ventus in Italiam quis bene vela ferat._
Il s'enquerra des mœurs, des moyens et des alliances de ce Prince, et de celuy-là. Ce sont choses tres-plaisantes à apprendre, et tres-vtiles à sçauoir. En cette practique des hommes, i'entens y comprendre, et principalement, ceux qui ne viuent qu'en la memoire des liures. Il praticquera par le moyen des histoires, ces grandes ames des meilleurs siecles. C'est vn vain estude qui veut: mais qui veut aussi c'est vn estude de fruit estimable: et le seul estude, comme dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reserué à leur part. Quel profit ne fera-il en cette part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque? Mais que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion: ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son deuoir, qu'il mourust là. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu'à en iuger. C'est à mon gré, entre toutes, la matiere à laquelle nos esprits s'appliquent de plus diuerse mesure. I'ay leu en Tite Liue cent choses que tel n'y a pas leu. Plutarche y en a leu cent; outre ce que i'y ay sçeu lire: et à l'aduenture outre ce que l'autheur y auoit mis. A d'aucuns c'est vn pur estude grammairien: à d'autres, l'anatomie de la Philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de nostre nature se penetrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estendus tres-dignes d'estre sçeus: car à mon gré c'est le maistre ouurier de telle besongne: mais il y en a mille qu'il n'a que touché simplement: il guigne seulement du doigt par où nous irons, s'il nous plaist, et se contente quelquefois de ne donner qu'vne atteinte dans le plus vif d'vn propos. Il les faut arracher de là, et mettre en place marchande. Comme ce sien mot, Que les habitans d'Asie seruoient à vn seul, pour ne sçauoir prononcer vne seule syllable, qui est, Non, donna peut estre, la matiere, et l'occasion à la Boœtie, de sa Seruitude volontaire. Cela mesme de luy voir trier vne legiere action en la vie d'vn homme, ou vn mot, qui semble ne porter pas cela, c'est vn discours. C'est dommage que les gens d'entendement, ayment tant la briefueté: sans doubte leur reputation en vaut mieux, mais nous en valons moins. Plutarque ayme mieux que nous le vantions de son iugement, que de son sçauoir: il ayme mieux nous laisser desir de soy, que satieté. Il sçauoit qu'és choses bonnes mesmes on peut trop dire, et que Alexandridas reprocha iustement, à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs: O estranger, tu dis ce qu'il faut, autrement qu'il ne faut. Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d'embourrures: ceux qui ont la matiere exile, l'enflent de paroles. Il se tire vne merueilleuse clarté pour le iugement humain, de la frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et auons la veuë racourcie à la longueur de nostre nez. On demandoit à Socrates d'où il estoit, il ne respondit pas, d'Athenes, mais, du monde. Luy qui auoit l'imagination plus plaine et plus estanduë, embrassoit l'vniuers, comme sa ville, iettoit ses cognoissances, sa societé et ses affections à tout le genre humain: non pas comme nous, qui ne regardons que sous nous. Quand les vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l'ire de Dieu sur la race humaine, et iuge que la pepie en tienne des-ia les Cannibales. A voir nos guerres ciuiles, qui ne crie que cette machine se bouleuerse, et que le iour du iugement nous prent au collet: sans s'auiser que plusieurs pires choses se sont veuës, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant? Moy, selon leur licence et impunité, admire de les voir si douces et molles. A qui il gresle sur la teste, tout l'hemisphere semble estre en tempeste et orage. Et disoit le Sauoïard, que si ce sot de Roy de France, eut sçeu bien conduire sa fortune, il estoit homme pour deuenir maistre d'hostel de son Duc. Son imagination ne conceuoit autre plus esleuee grandeur, que celle de son maistre. Nous sommes insensiblement touts en cette erreur: erreur de grande suitte et preiudice. Mais qui se presente comme dans vn tableau, cette grande image de nostre mere nature, en son entiere maiesté: qui lit en son visage, vne si generale et constante varieté: qui se remarque là dedans, et non soy, mais tout vn royaume, comme vn traict d'vne pointe tres-delicate, celuy-là seul estime les choses selon leur iuste grandeur. Ce grand monde, que les vns multiplient encore comme especes soubs vn genre, c'est le miroüer, où il nous faut regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme ie veux que ce soit le liure de mon escolier. Tant d'humeurs, de sectes, de iugemens, d'opinions, de loix, et de coustumes, nous apprennent à iuger sainement des nostres, et apprennent nostre iugement à recognoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse: qui n'est pas vn legier apprentissage. Tant de remuements d'estat, et changements de fortune publique, nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes enseuelies soubs l'oubliance, rendent ridicule l'esperance d'eterniser nostre nom par la prise de dix argoulets, et d'vn pouillier, qui n'est cognu que de sa cheute. L'orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangeres, la maiesté si enflee de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la veüe, à soustenir l'esclat des nostres, sans siller les yeux. Tant de milliasses d'hommes enterrez auant nous, nous encouragent à ne craindre d'aller trouuer si bonne compagnie en l'autre monde: ainsi du reste. Nostre vie, disoit Pythagoras, retire à la grande et populeuse assemblee des ieux Olympiques. Les vns exercent le corps, pour en acquerir la gloire des ieux: d'autres y portent des marchandises à vendre, pour le gain. Il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels n'y cherchent aucun fruict, que de regarder comment et pourquoy chasque chose se faict: et estre spectateurs de la vie des autres hommes, pour en iuger et regler la leur. Aux exemples se pourront proprement assortir tous les plus profitables discours de la philosophie, à laquelle se doiuent toucher les actions humaines, comme à leur regle. On luy dira,
_quid fas optare, quid asper Vtile nummus habet, patriæ charisque propinquis Quantum elargiri deceat, quem te Deus esse Iussit, et humana qua parte locatus es in re, Quid sumus, aut quidnam victuri gignimur:_
Que c'est que scauoir et ignorer, qui doit estre le but de l'estude: que c'est que vaillance, temperance, et iustice: ce qu'il y a à dire entre l'ambition et l'auarice: la seruitude et la subiection, la licence et la liberté: à quelles marques on congnoit le vray et solide contentement: iusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte.
Et quo quemque modo fugiátque ferátque laborem.
Quels ressors nous meuuent, et le moyen de tant diuers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours, dequoy on luy doit abreuuer l'entendement, ce doiuent estre ceux, qui reglent ses mœurs et son sens, qui luy apprendront à se cognoistre, et à sçauoir bien mourir et bien viure. Entre les arts liberaux, commençons par l'art qui nous faict libres. Elles seruent toutes voirement en quelque maniere à l'instruction de nostre vie, et à son vsage: comme toutes autres choses y seruent en quelque maniere aussi. Mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement. Si nous sçauions restraindre les appartenances de nostre vie à leurs iustes et naturels limites, nous trouuerions, que la meilleure part des sciences, qui sont en vsage, est hors de nostre vsage. Et en celles mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et enfonceures tres-inutiles, que nous ferions mieux de laisser là: et suiuant l'institution de Socrates, borner le cours de nostre estude en icelles, où faut l'vtilité.
_sapere aude, Incipe: Viuendi qui rectè prorogat horam, Rusticus expectat dum defluat amnis, at ille Labitur, et labetur in omne volubilis æuum._
C'est vne grande simplesse d'aprendre à nos enfans,
_Quid moueant pisces, animosáque signa leonis, Lotus et Hesperia quid capricornus aqua;_
la science des astres et le mouuement de la huictiesme sphere, auant que les leurs propres.
τι πλειαδεσσι καμοι, τι δ'αστρασιν βοωτεω.
Anaximenes escriuant à Pythagoras: De quel sens puis ie m'amuser aux secrets des estoilles, ayant la mort ou la seruitude touiours presente aux yeux? Car lors les Roys de Perse preparoient la guerre contre son pays. Chacun doit dire ainsin. Estant battu d'ambition, d'auarice, de temerité, de superstition: et ayant au dedans tels autres ennemis de la vie: iray-ie songer au bransle du monde?
Apres qu'on luy aura appris ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que Logique, Physique, Geometrie, Rhetorique: et la science qu'il choisira, ayant desia le iugement formé, il en viendra bien tost à bout. Sa leçon se fera tantost par deuis, tantost par liure: tantost son gouuerneur luy fournira de l'autheur mesme propre à cette fin de son institution: tantost il luy en donnera la moelle, et la substance toute maschee. Et si de soy mesme il n'est assez familier des liures, pour y trouuer tant de beaux discours qui y sont, pour l'effect de son dessein, on luy pourra ioindre quelque homme de lettres, qui à chaque besoing fournisse les munitions qu'il faudra, pour les distribuer et dispenser à son nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aisee, et naturelle que celle de Gaza, qui y peut faire doute? Ce sont là preceptes espineux et mal plaisans, et des mots vains et descharnez, où il n'y a point de prise, rien qui vous esueille l'esprit: en cette cy l'ame trouue où mordre, où se paistre. Ce fruict est plus grand sans comparaison, et si sera plustost meury. C'est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie soit iusques aux gens d'entendement, vn nom vain et fantastique, qui se treuue de nul vsage, et de nul pris par opinion et par effect. Ie croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses auenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d'vn visage renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l'a masquee de ce faux visage pasle et hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus enioué, et à peu que ie ne die follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Vne mine triste et transie, montre que ce n'est pas là son giste. Demetrius le Grammairien rencontrant dans le temple de Delphes vne troupe de Philosophes assis ensemble, il leur dit: Ou ie me trompe, ou à vous voir la contenance si paisible et si gaye, vous n'estes pas en grand discours entre vous. A quoy l'vn d'eux, Heracleon le Megarien, respondit: C'est à faire à ceux qui cherchent si le futur du verbe βαλλω a double λ, ou qui cherchent la deriuation des comparatifs χειρον et βελτιον, et des superlatifs χειριστον et βελτιστον, qu'il faut rider le front s'entretenant de leur science: mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoustumé d'esgayer et resiouïr ceux qui les traictent, non les renfroigner et contrister.
_Deprendas animi tormenta latentis in ægro Corpore, deprendas et gaudia, sumit vtrumque Inde habitum facies._
L'ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps: elle doit faire luyre iusques au dehors son repos, et son aise: doit former à son moule le port exterieur, et l'armer par consequent d'vne gratieuse fierté, d'vn maintien actif, et allaigre, et d'vne contenance contante et debonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est vne esiouissance constante: son estat est comme des choses au dessus de la lune, tousiours serein. C'est Baroco et Baralipton, qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumez; ce n'est pas elle, ils ne la cognoissent que par ouyr dire. Comment? elle faict estat de sereiner les tempestes de l'ame, et d'apprendre la faim et les fiebures à rire: non par quelques Epicycles imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables. Elle a pour son but, la vertu: qui n'est pas, comme dit l'eschole, plantée à la teste d'vn mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l'ont approchée, la tiennent au rebours, logée dans vne belle plaine fertile et fleurissante: d'où elle void bien souz soy toutes choses; mais si peut on y arriuer, qui en sçait l'addresse, par des routtes ombrageuses, gazonnées, et doux fleurantes; plaisamment, et d'vne pante facile et polie, comme est celle des voutes celestes. Pour n'auoir hanté cette vertu supreme, belle, triumphante, amoureuse, delicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irreconciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte, et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes: ils sont allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur vn rocher à l'escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents. Mon gouuerneur qui cognoist deuoir remplir la volonté de son disciple, autant ou plus d'affection, que de reuerence enuers la vertu, luy sçaura dire, que les poëtes suiuent les humeurs communes: et luy faire toucher au doigt, que les Dieux ont mis plustost la sueur aux aduenues des cabinetz de Venus que de Pallas. Et quand il commencera de se sentir, luy presentant Bradamant ou Angelique, pour maistresse à ioüir: et d'vne beauté naïue, actiue, genereuse, non hommasse, mais virile, au prix d'vne beauté molle, affettée, delicate, artificielle; l'vne trauestie en garçon, coiffée d'vn morrion luisant: l'autre vestue en garce, coiffée d'vn attiffet emperlé: il iugera masle son amour mesme, s'il choisit tout diuersement à cet effeminé pasteur de Phrygie. Il luy fera cette nouuelle leçon, que le prix et hauteur de la vraye vertu, est en la facilité, vtilité et plaisir de son exercice: si esloigné de difficulté, que les enfans y peuuent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement c'est son vtil, non pas la force. Socrates son premier mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïueté et aisance de son progrés. C'est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant iustes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux qu'elle refuse, elle nous aiguise enuers ceux qu'elle nous laisse: et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature: et iusques à la satieté, sinon iusques à la lasseté; maternellement: si d'aduenture nous ne voulons dire, que le regime, qui arreste le beuueur auant l'yuresse, le mangeur auant la crudité, le paillard auant la pelade, soit ennemy de noz plaisirs. Si la fortune commune luy faut, elle luy eschappe; ou elle s'en passe, et s'en forge vne autre toute sienne: non plus flottante et roulante: elle sçait estre riche, et puissante, et sçauante, et coucher en des matelats musquez. Elle aime la vie, elle aime la beauté, la gloire, et la santé. Mais son office propre et particulier, c'est sçauoir vser de ces biens là regléement, et les sçauoir perdre constamment: office bien plus noble qu'aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent et difforme: et y peut-on iustement attacher ces escueils, ces haliers, et ces monstres. Si ce disciple se rencontre de si diuerse condition, qu'il aime mieux ouyr vne fable, que la narration d'vn beau voyage, ou vn sage propos, quand il l'entendra. Qui au son du tabourin, qui arme la ieune ardeur de ses compagnons, se destourne à vn autre, qui l'appelle au ieu des batteleurs. Qui par souhait ne trouue plus plaisant et plus doux, reuenir poudreux et victorieux d'un combat, que de la paulme ou du bal, auec le prix de cet exercice: ie n'y trouue autre remede, sinon qu'on le mette patissier dans quelque bonne ville: fust il fils d'vn Duc: suiuant le precepte de Platon, qu'il faut colloquer les enfans, non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame. Puis que la Philosophie est celle qui nous instruict à viure, et que l'enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique lon?
_Vdum et molle lutum est, nunc nunc properandus, et acri Fingendus sine fine rota._
On nous apprent à viure, quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle auant que d'estre arriuez à leur leçon d'Aristote de la temperance. Cicero disoit, que quand il viuroit la vie de deux hommes, il ne prendroit pas le loisir d'estudier les Poëtes Lyriques. Et ie trouue ces ergotistes plus tristement encores inutiles. Nostre enfant est bien plus pressé: il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie: le demeurant est deu à l'action. Employons vn temps si court aux instructions necessaires. Ce sont abus, ostez toutes ces subtilitez espineuses de la Dialectique, dequoy nostre vie ne se peut amender, prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point, ils sont plus aisez à conceuoir qu'vn conte de Boccace. Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d'apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes, comme pour la decrepitude. Ie suis de l'aduis de Plutarque, qu'Aristote n'amusa pas tant son grand disciple à l'artifice de composer syllogismes, ou aux principes de Geometrie, comme à l'instruire des bons preceptes, touchant la vaillance, proüesse, la magnanimité et temperance, et l'asseurance de ne rien craindre: et auec cette munition, il l'enuoya encores enfant subiuguer l'empire du monde à tout 30000. hommes de pied, 4000. cheuaulx, et quarante deux mille escuz seulement. Les autres arts et sciences, dit-il, Alexandre les honoroit bien, et loüoit leur excellence et gentilesse, mais pour plaisir qu'il y prist, il n'estoit pas facile à se laisser surprendre à l'affection de les vouloir exercer.
_Petite hinc iuuenésque senésque Finem animo certum, miserique viatica canis._
C'est ce que disoit Epicurus au commencement de sa lettre à Meniceus: Ny le plus ieune refuie à philosopher, ny le plus vieil s'y lasse. Qui fait autrement, il semble dire, ou qu'il n'est pas encores saison d'heureusement viure: ou qu'il n'en est plus saison. Pour tout cecy, ie ne veux pas qu'on emprisonne ce garçon, ie ne veux pas qu'on l'abandonne à la colere et humeur melancholique d'vn furieux maistre d'escole: ie ne veux pas corrompre son esprit, à le tenir à la gehenne et au trauail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par iour, comme vn portefaiz. Ny ne trouueroys bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique, on le verroit adonné d'vne application trop indiscrette à l'estude des liures, qu'on la luy nourrist. Cela les rend ineptes à la conuersation ciuile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay-ie veu de mon temps, d'hommes abestis, par temeraire auidité de science? Carneades s'en trouua si affollé, qu'il n'eut plus le loisir de se faire le poil et les ongles. Ny ne veux gaster ses meurs genereuses par l'inciuilité et barbarie d'autruy. La sagesse Françoise a esté anciennement en prouerbe, pour vne sagesse qui prenoit de bon'heure, et n'auoit gueres de tenue. A la verité nous voyons encores qu'il n'est rien si gentil que les petits enfans en France: mais ordinairement ils trompent l'esperance qu'on en a conceuë, et hommes faicts, on n'y voit aucune excellence. I'ay ouy tenir à gens d'entendement, que ces colleges où on les enuoie, dequoy ils ont foison, les abrutissent ainsin. Au nostre, vn cabinet, vn iardin, la table, et le lict, la solitude, la compagnie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront vnes: toutes places luy seront estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des iugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se mesler par tout. Isocrates l'orateur estant prié en vn festin de parler de son art, chacun trouue qu'il eut raison de respondre: Il n'est pas maintenant temps, de ce que ie sçay faire, et ce dequoy il est maintenant temps, ie ne le sçay pas faire. Car de presenter des harangues ou des disputes de rhetorique, à vne compagnie assemblée pour rire et faire bonne chere, ce seroit vn meslange de trop mauuais accord. Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres sciences. Mais quant à la philosophie, en la partie où elle traicte de l'homme et de ses deuoirs et offices, ç'a esté le iugement commun de tous les sages, que pour la douceur de sa conuersation, elle ne deuoit estre refusée, ny aux festins, ny aux ieux. Et Platon l'ayant inuitée à son conuiue, nous voyons comme elle entretient l'assistence d'vne façon molle, et accommodée au temps et au lieu, quoy que ce soit de ses plus hauts discours et plus salutaires.
_Æquè pauperibus prodest, locupletibus æquè, Et neglecta æquè pueris senibúsque nocebit._
Ainsi sans doubte il choumera moins, que les autres. Mais comme les pas que nous employons à nous promener dans vne galerie, quoy qu'il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas, comme ceux que nous mettons à quelque chemin dessigné: aussi nostre leçon se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à toutes noz actions, se coulera sans se faire sentir. Les ieux mesmes et les exercices seront vne bonne partie de l'estude: la course, la lucte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des cheuaux et des armes. Ie veux que la bien-seance exterieure, et l'entre-gent, et la disposition de la personne se façonne quant et quant l'ame. Ce n'est pas vne ame, ce n'est pas vn corps qu'on dresse, c'est vn homme, il n'en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l'vn sans l'autre, mais les conduire également, comme vne couple de cheuaux attelez à mesme timon. Et à l'oüir semble il pas prester plus de temps et de solicitude, aux exercices du corps: et estimer que l'esprit s'en exerce quant et quant, et non au contraire? Au demeurant, cette institution se doit conduire par vne seuere douceur, non comme il se fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur presente à la verité, qu'horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force; il n'est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si fort vne nature bien née. Si vous auez enuie qu'il craigne la honte et le chastiement, ne l'y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu'il luy faut mespriser. Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn beau garçon et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux. Enfant, homme, vieil, i'ay tousiours creu et iugé de mesme. Mais entre autres choses, cette police de la plus part de noz colleges, m'a tousiours despleu. On eust failly à l'aduenture moins dommageablement, s'inclinant vers l'indulgence. C'est vne vraye geaule de ieunesse captiue. On la rend desbauchée, l'en punissant auant qu'elle le soit. Arriuez y sur le point de leur office; vous n'oyez que cris, et d'enfans suppliciez, et de maistres enyurez en leur cholere. Quelle maniere, pour esueiller l'appetit enuers leur leçon, à ces tendres ames, et craintiues, de les y guider d'vne troigne effroyable, les mains armées de fouets? Inique et pernicieuse forme. Ioint ce que Quintilian en a tres-bien remarqué, que cette imperieuse authorité, tire des suittes perilleuses: et nommément à nostre façon de chastiement. Combien leurs classes seroient plus decemment ionchées de fleurs et de feuillées, que de tronçons d'osiers sanglants? l'y feroy pourtraire la ioye, l'allegresse, et Flora, et les Graces: comme fit en son eschole le philosophe Speusippus. Où est leur profit, que là fust aussi leur esbat. On doit ensucrer les viandes salubres à l'enfant: et enfieller celles qui luy sont nuisibles. C'est merueille combien Platon se montre soigneux en ses loix, de la gayeté et passetemps de la ieunesse de sa cité: et combien il s'arreste à leurs courses, ieux, chansons, saults et danses: desquelles il dit, que l'antiquité a donné la conduitte et le patronnage aux Dieux mesmes, Apollon, aux Muses et Minerue. Il s'estend à mille preceptes pour ses gymnases. Pour les sciences lettrées, il s'y amuse fort peu: et semble ne recommander particulierement la poësie, que pour la musique. Toute estrangeté et particularité en noz mœurs et conditions est euitable, comme ennemie de societé. Qui ne s'estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d'hostel d'Alexandre, qui suoit à l'ombre, et trembloit au soleil? I'en ay veu fuir la senteur des pommes, plus que les harquebuzades; d'autres s'effrayer pour vne souris: d'autres rendre la gorge à voir de la cresme: d'autres à voir brasser vn lict de plume: comme Germanicus ne pouuoit souffrir ny la veuë ny le chant des cocqs. Il y peut auoir à l'aduanture à cela quelque proprieté occulte, mais on l'esteindroit, à mon aduis, qui s'y prendroit de bon'heure. L'institution a gaigné cela sur moy, il est vray que ce n'a point esté sans quelque soing, que sauf la biere, mon appetit est accommodable indifferemment à toutes choses, dequoy on se paist. Le corps est encore souple, on le doit à cette cause plier à toutes façons et coustumes: et pourueu qu'on puisse tenir l'appetit, et la volonté soubs boucle, qu'on rende hardiment vn ieune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au desreglement et aux excés, si besoing est. Son exercitation suiue l'vsage. Qu'il puisse faire toutes choses, et n'ayme à faire que les bonnes. Les philosophes mesmes ne trouuent pas louable en Callisthenes, d'auoir perdu la bonne grace du grand Alexandre son maistre, pour n'auoir voulu boire d'autant à luy. Il rira, il follastrera, il se desbauchera auec son Prince. Ie veux qu'en la desbauche mesme, il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons, et qu'il ne laisse à faire le mal, ny à faute de force ny de science, mais à faute de volonté. Multum interest, vtrum peccare quis nolit, aut nesciat. Ie pensois faire honneur à vn Seigneur aussi eslongné de ces debordemens, qu'il en soit en France, de m'enquerir à luy en bonne compagnie, combien de fois en sa vie il s'estoit enyuré, pour la necessité des affaires du Roy en Allemaigne: il le print de cette façon, et me respondit que c'estoit trois fois, lesquelles il recita. I'en sçay, qui à faute de cette faculté, se sont mis en grand peine, ayans à pratiquer cette nation. I'ay souuent remarqué auec grande admiration la merueilleuse nature d'Alcibiades, de se transformer si aisément à façons si diuerses, sans interest de sa santé; surpassant tantost la sumptuosité et pompe Persienne, tantost l'austerité et frugalité Lacedemonienne; autant reformé en Sparte, comme voluptueux en Ionie.
Omnis Aristippum decuit color, et status et res.
Tel voudrois-ie former mon disciple,
_Quem duplici panno patientia velat, Mirabor, vitæ via si conuersa decebit, Personamque feret non inconcinnus vtramque._
Voicy mes leçons: Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui les sçait. Si vous le voyez, vous l'oyez: si vous l'oyez, vous le voyez. Ia à Dieu ne plaise, dit quelqu'vn en Platon, que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses, et traitter les arts. Hanc amplissimam omnium artium bene viuendi disciplinam, vita magis quàm literis persequuti sunt. Leon Prince des Phliasiens, s'enquerant à Heraclides Ponticus, de quelle science, de quelle art il faisoit profession: Ie ne sçay, dit-il, ny art, ny science: mais ie suis Philosophe. On reprochoit à Diogenes, comment, estant ignorant, il se mesloit de la Philosophie: Ie m'en mesle, dit-il, d'autant mieux à propos. Hegesias le prioit de luy lire quelque liure: Vous estes plaisant, luy respondit il: vous choisissés les figues vrayes et naturelles, non peintes: que ne choisissez vous aussi les exercitations naturelles, vrayes, et non escrites? Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s'il y a de la prudence en ses entreprises: s'il y a de la bonté, de la iustice en ses deportements: s'il a du iugement et de la grace en son parler: de la vigueur en ses maladies: de la modestie en ses ieux: de la temperance en ses voluptez: de l'ordre en son œconomie: de l'indifference en son goust, soit chair, poisson, vin ou eau. Qui disciplinam suam non ostentationem scientiæ, sed legem vitæ putet: quique obtemperet ipse sibi, et decretis pareat. Le vray miroir de nos discours, est le cours de nos vies. Zeuxidamus respondit à vn qui luy demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient par escrit les ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs ieunes gens; que c'estoit parce qu'ils les vouloient accoustumer aux faits, non pas aux parolles. Comparez au bout de 15. ou 16. ans, à cettuy-cy, vn de ces latineurs de college, qui aura mis autant de temps à n'apprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil, et ne vis iamais homme, qui ne die plustost plus, que moins qu'il ne doit: toutesfois la moitié de nostre aage s'en va là. On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses, encores autant à en proportionner vn grand corps estendu en quatre ou cinq parties, autres cinq pour le moins à les sçauoir brefuement mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Laissons le à ceux qui en font profession expresse. Allant vn iour à Orleans, ie trouuay dans cette plaine au deça de Clery, deux regents qui venoyent à Bourdeaux, enuiron à cinquante pas l'vn de l'autre: plus loing derriere eux, ie voyois vne trouppe, et vn maistre en teste, qui estoit feu Monsieur le Comte de la Rochefoucaut: vn de mes gens s'enquit au premier de ces regents, qui estoit ce Gentil'homme qui venoit apres luy: luy qui n'auoit pas veu ce train qui le suiuoit, et qui pensoit qu'on luy parlast de son compagnon, respondit plaisamment, Il n'est pas Gentil'homme, c'est vn grammairien, et ie suis logicien. Or nous qui cherchons icy au rebours, de former non vn grammairien ou logicien, mais vn Gentil'homme, laissons les abuser de leur loisir: nous auons affaire ailleurs. Mais que notre disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne suiuront que trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I'en oy qui s'excusent de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d'auoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d'eloquence, ne les pouuoir mettre en euidence: c'est vne baye. Sçauez vous à mon aduis que c'est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuuent démesler et esclarcir au dedans, ny par consequent produire au dehors. Ils ne s'entendent pas encore eux mesmes: et voyez les vn peu begayer sur le point de l'enfanter, vous iugez que leur trauail n'est point à l'accouchement, mais à la conception, et qu'ils ne font que lecher encores cette matiere imparfaicte. De ma part, ie tiens, et Socrates ordonne, que qui a dans l'esprit vne viue imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s'il est muet:
Verbâque præuisam rem non inuita sequentur.
Et comme disoit celuy-là, aussi poëtiquement en sa prose, cùm res animum occupauere, verba ambiunt. Et cest autre: ipsæ res verba rapiunt. Il ne sçait pas ablatif, coniunctif, substantif, ny la grammaire; ne faict pas son laquais, ou vne harangere de Petit pont: et si vous entretiendront tout vostre soul, si vous en auez enuie, et se desferreront aussi peu, à l'aduenture, aux regles de leur langage, que le meilleur maistre és arts de France. Il ne sçait pas la rhetorique, ny pour auant-jeu capter la beneuolence du candide lecteur, ny ne luy chaut de le sçauoir. De vray, toute cette belle peinture s'efface aisément par le lustre d'vne verité simple et naifue. Ces gentilesses ne seruent que pour amuser le vulgaire, incapable de prendre la viande plus massiue et plus ferme; comme Afer montre bien clairement chez Tacitus. Les Ambassadeurs de Samos estoyent venus à Cleomenes Roy de Sparte, preparez d'vne belle et longue oraison, pour l'esmouuoir à la guerre contre le tyran Polycrates: apres qu'il les eut bien laissez dire, il leur respondit: Quant à vostre commencement, et exorde, il ne m'en souuient plus, ny par consequent du milieu; et quant à vostre conclusion, ie n'en veux rien faire. Voila vne belle responce, ce me semble, et des harangueurs bien camus. Et quoy cet autre? Les Atheniens estoient à choisir de deux architectes, à conduire vne grande fabrique; le premier plus affeté, se presenta auec vn beau discours premedité sur le subiect de cette besongne, et tiroit le iugement du peuple à sa faueur: mais l'autre en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que cettuy a dict, ie le feray. Au fort de l'eloquence de Cicero, plusieurs en entroient en admiration, mais Caton n'en faisant que rire: Nous auons, disoit-il, vn plaisant Consul. Aille deuant ou apres: vne vtile sentence, vn beau traict est tousiours de saison. S'il n'est pas bien à ce qui va deuant, ny à ce qui vient apres, il est bien en soy. Ie ne suis pas de ceux qui pensent la bonne rythme faire le bon poëme: laissez luy allonger vne courte syllabe s'il veut, pour cela non force; si les inuentions y rient, si l'esprit et le iugement y ont bien faict leur office: voyla vn bon poëte, diray-ie, mais vn mauuais versificateur,
Emunctæ naris, durus componere versus.
Qu'on face, dit Horace, perdre à son ouurage toutes ses coustures et mesures,
_Tempora certa modósque, et quod prius ordine verbum est, Posterius facias, præponens vltima primis, Inuenias etiam disiecti membra poetæ:_
il ne se dementira point pour cela: les pieces mesmes en seront belles. C'est ce que respondit Menander, comme on le tensast, approchant le iour, auquel il auoit promis vne comedie, dequoy il n'y auoit encore mis la main: elle est composée et preste, il ne reste qu'à y adiouster les vers. Ayant les choses et la matiere disposée en l'ame, il mettoit en peu de compte le demeurant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné credit à nostre poësie Françoise, ie ne vois si petit apprenti, qui n'enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu pres, comme eux. Plus sonat quàm valet. Pour le vulgaire, il ne fut iamais tant de poëtes: mais comme il leur a esté bien aisé de representer leurs rythmes, ils demeurent bien aussi court à imiter les riches descriptions de l'vn, et les délicates inuentions de l'autre. Voire mais que fera-il, si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme? Le iambon fait boire, le boire desaltere, parquoi le iambon desaltere. Qu'il s'en mocque. Il est plus subtil de s'en mocquer, que d'y respondre. Qu'il emprunte d'Aristippus cette plaisante contrefinesse: Pourquoy le deslieray-ie, puis que tout lié il m'empesche? Quelqu'vn proposoit contre Cleanthes des finesses dialectiques: à qui Chrysippus dit, Iouë toy de ces battelages auec les enfans, et ne destourne à cela les pensées serieuses d'vn homme d'aage. Si ces sottes arguties, contorta et aculeata sophismata, luy doiuent persuader vne mensonge, cela est dangereux: mais si elles demeurent sans effect, et ne l'esmeuuent qu'à rire, ie ne voy pas pourquoy il s'en doiue donner garde. Il en est de si sots, qu'ils se destournent de leur voye vn quart de lieuë, pour courir apres vn beau mot: aut qui non verba rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conueniant. Et l'autre: Qui alicuius verbi decore placentis vocentur ad id quod non proposuerant scribere. Ie tors bien plus volontiers vne belle sentence, pour la coudre sur moy, que ie ne destors mon fil, pour l'aller querir. Au rebours, c'est aux paroles à seruir et à suiure, et que le Gascon y arriue, si le François n'y peut aller. Ie veux que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune souuenance des mots. Le parler que i'ayme, c'est vn parler simple et naif, tel sur le papier qu'à la bouche: vn parler succulent et nerueux, court et serré, non tant delicat et peigné, comme vehement et brusque.
Hæc demum sapiet dictio, quæ feriet.
Plustost difficile qu'ennuieux, esloigné d'affectation: desreglé, descousu, et hardy: chaque loppin y face son corps: non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Iulius Cæsar. Et si ne sens pas bien, pourquoy il l'en appelle. I'ay volontiers imité cette desbauche qui se voit en nostre ieunesse, au port de leurs vestemens. Vn manteau en escharpe, la cape sur vne espaule, vn bas mal tendu, qui represente vne fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers, et nonchallante de l'art: mais ie la trouue encore mieux employée en la forme du parler. Toute affectation, nommément en la gayeté et liberté Françoise, est mesaduenante au courtisan. Et en vne Monarchie, tout Gentil'homme doit estre dressé au port d'vn courtisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir vn peu sur le naif et mesprisant. Ie n'ayme point de tissure, où les liaisons et les coustures paroissent: tout ainsi qu'en vn beau corps, il ne faut qu'on y puisse compter les os et les veines. Quæ veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex. Quis accuratè loquitur, nisi qui vult putidè loqui? L'eloquence faict iniure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustremens, c'est pusillanimité, de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitée. De mesme au langage, la recherche des frases nouuelles, et des mots peu cogneuz, vient d'vne ambition scholastique et puerile. Peusse-ie ne me seruir que de ceux qui seruent aux hales à Paris! Aristophanes le Grammairien n'y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots: et la fin de son art oratoire, qui estoit, perspicuité de langage seulement. L'imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout vn peuple. L'imitation du iuger, de l'inuenter, ne va pas si viste. La plus part des lecteurs, pour auoir trouué vne pareille robbe, pensent tresfaucement tenir vn pareil corps. La force et les nerfs, ne s'empruntent point: les atours et le manteau s'empruntent. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de mesmes les Essais: mais ie ne sçay, s'ils pensent de mesmes. Les Atheniens, dit Platon, ont pour leur part, le soing de l'abondance et elegance du parler, les Lacedemoniens de la briefueté, et ceux de Crete, de la fecundité des conceptions, plus que du langage: ceux-cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu'il auoit deux sortes de disciples: les vns qu'il nommoit φιλολóγους, curieux d'apprendre les choses, qui estoient ses mignons: les autres λογοφιλους, qui n'auoyent soing que du langage. Ce n'est pas à dire que ce ne soit vne belle et bonne chose que le bien dire: mais non pas si bonne qu'on la faict, et suis despit dequoy nostre vie s'embesongne toute à cela. Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes voisins, où i'ay plus ordinaire commerce. C'est vn bel et grand agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l'achepte trop cher. Ie diray icy vne façon d'en auoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moy-mesmes; s'en seruira qui voudra. Feu mon pere, ayant faict toutes les recherches qu'homme peut faire, parmy les gens sçauans et d'entendement, d'vne forme d'institution exquise; fut aduisé de cet inconuenient, qui estoit en vsage: et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur coustoient rien, est la seule cause, pourquoy nous ne pouuons arriuer à la grandeur d'ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Ie ne croy pas que c'en soit la seule cause. Tant y a que l'expedient que mon pere y trouua, ce fut qu'en nourrice, et auant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à vn Allemand, qui depuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tresbien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu'il auoit fait venir expres, et qui estoit bien cherement gagé, m'auoit continuellement entre les bras. Il en eut aussi auec luy deux autres moindres en sçauoir, pour me suiure, et soulager le premier: ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c'estoit vne regle inuiolable, que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloient en ma compagnie, qu'autant de mots de Latin, que chacun auoit appris pour iargonner auec moy. C'est merueille du fruict que chacun y fit: mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance, pour s'en seruir à la necessité, comme firent aussi les autres domestiques, qui estoient plus attachez à mon seruice. Somme, nous nous latinizames tant, qu'il en regorgea iusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l'vsage, plusieurs appellations Latines d'artisans et d'vtils. Quant à moy, i'auois plus de six ans, auant que i'entendisse non plus de François ou de Perigordin, que d'Arabesque: et sans art, sans liure, sans grammaire ou precepte, sans fouet, et sans larmes, i'auois appris du Latin, tout aussi pur que mon maistre d'escole le sçauoit: car ie ne le pouuois auoir meslé ny alteré. Si par essay on me vouloit donner vn theme, à la mode des colleges; on le donne aux autres en François, mais à moy il me le falloit donner en mauuais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Grouchi, qui a escript de comitiis Romanorum, Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan, ce grand poëte Escossois, Marc Antoine Muret, que la France et l'Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs domestiques, m'ont dit souuent, que i'auois ce langage en mon enfance, si prest et si à main, qu'ils craignoient à m'accoster. Bucanan, que ie vis depuis à la suitte de feu Monsieur le Mareschal de Brissac, me dit, qu'il estoit apres à escrire de l'institution des enfans: et qu'il prenoit l'exemplaire de la mienne: car il auoit lors en charge ce Comte de Brissac, que nous auons veu depuis si valeureux et si braue. Quant au Grec, duquel ie n'ay quasi du tout point d'intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art. Mais d'vne voie nouuelle, par forme d'ébat et d'exercice: nous pelotions nos declinaisons, à la maniere de ceux qui par certains ieux de tablier apprennent l'Arithmetique et la Geometrie. Car entre autres choses, il auoit esté conseillé de me faire gouster la science et le deuoir, par vne volonté non forcée, et de mon propre desir; et d'esleuer mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Ie dis iusques à telle superstition, que par ce qu'aucuns tiennent, que cela trouble la ceruelle tendre des enfans, de les esueiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup, et par violence, il me faisoit esueiller par le son de quelque instrument, et ne fus iamais sans homme qui m'en seruist. Cet exemple suffira pour en iuger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l'affection d'vn si bon pere: auquel il ne se faut prendre, s'il n'a recueilly aucuns fruits respondans à vne si exquise culture. Deux choses en furent cause: en premier, le champ sterile et incommode. Car quoy que i'eusse la santé ferme et entiere, et quant et quant vn naturel doux et traitable, i'estois parmy cela si poisant, mol et endormy, qu'on ne me pouuoit arracher de l'oisiueté, non pas pour me faire iouer. Ce que ie voyois, ie le voyois bien; et souz cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies, et des opinions au dessus de mon aage. L'esprit, ie l'auois lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit: l'apprehension tardiue, l'inuention lasche, et apres tout vn incroyable defaut de memoire. De tout cela il n'est pas merueille, s'il ne sceut rien tirer qui vaille. Secondement, comme ceux que presse vn furieux desir de guerison, se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu'il auoit tant à cœur, se laissa en fin emporter à l'opinion commune, qui suit tousiours ceux qui vont deuant, comme les gruës; et se rengea à la coustume, n'ayant plus autour de luy ceux qui luy auoient donné ces premieres institutions, qu'il auoit apportées d'Italie: et m'enuoya enuiron mes six ans au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le meilleur de France. Et là, il n'est possible de rien adiouster au soing qu'il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture; en laquelle il reserua plusieurs façons particulieres, contre l'vsage des colleges: mais tant y a que c'estoit tousiours college. Mon Latin s'abastardit incontinent, duquel depuis par desaccoustumance i'ay perdu tout vsage. Et ne me seruit cette mienne inaccoustumée institution, que de me faire eniamber d'arriuée aux premieres classes. Car à treize ans, que ie sortis du college, i'auois acheué mon cours (qu'ils appellent) et à la verité sans aucun fruit, que ie peusse à present mettre en compte. Le premier goust que i'euz aux liures, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d'Ouide. Car enuiron l'aage de 7. ou 8. ans, ie me desrobois de tout autre plaisir, pour les lire: d'autant que cette langue estoit la mienne maternelle; et que c'estoit le plus aisé liure, que ie cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage, à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaux, et tels fatras de liures, à quoy l'enfance s'amuse, ie n'en cognoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps: tant exacte estoit ma discipline. Ie m'en rendois plus nonchalant à l'estude de mes autres leçons prescrites. Là il me vint singulierement à propos, d'auoir affaire à vn homme d'entendement de precepteur, qui sceust dextrement conniuer à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car par là, i'enfilay tout d'vn train Vergile en l'Æneide, et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes, leurré tousiours par la douceur du subiect. S'il eust esté si fol de rompre ce train, i'estime que ie n'eusse rapporté du college que la haine des liures, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s'y gouuerna ingenieusement, faisant semblant de n'en voir rien. Il aiguisoit ma faim, ne me laissant qu'à la desrobée gourmander ces liures, et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c'estoit la debonnaireté et facilité de complexion. Aussi n'auoit la mienne autre vice, que langueur et paresse. Le danger n'estoit pas que ie fisse mal, mais que ie ne fisse rien. Nul ne prognostiquoit que ie deusse deuenir mauuais, mais inutile: on y preuoyoit de la faineantise, non pas de la malice. Ie sens qu'il en est aduenu comme cela. Les plaintes qui me cornent aux oreilles, sont telles: Il est oisif, froid aux offices d'amitié, et de parenté: et aux offices publiques, trop particulier, trop desdaigneux. Les plus iniurieux mesmes ne disent pas, Pourquoy a il prins, pourquoy n'a-il payé? mais, Pourquoy ne quitte-il, pourquoy ne donne-il? Ie receuroy à faueur, qu'on ne desirast en moy que tels effects de supererogation. Mais ils sont iniustes, d'exiger ce que ie ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup, qu'ils n'exigent d'eux ce qu'ils doiuent. En m'y condemnant, ils effacent la gratification de l'action, et la gratitude qui m'en seroit deuë. Là où le bien faire actif, deuroit plus peser de ma main, en consideration de ce que ie n'en ay de passif nul qui soit. Ie puis d'autant plus librement disposer de ma fortune, qu'elle est plus mienne: et de moy, que ie suis plus mien. Toutesfois si i'estoy grand enlumineur de mes actions, à l'aduenture rembarrerois-ie bien ces reproches; et à quelques-vns apprendrois, qu'ils ne sont pas si offensez que ie ne face pas assez: que dequoy ie puisse faire assez plus que ie ne fay. Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d'auoir à part soy des remuements fermes: et des iugements seurs et ouuerts autour des obiects qu'elle cognoissoit: et les digeroit seule, sans aucune communication. Et entre autres choses ie croy à la verité qu'elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence. Mettray-ie en compte cette faculté de mon enfance, vne asseurance de visage, et soupplesse de voix et de geste, à m'appliquer aux rolles que i'entreprenois? Car auant l'aage,
Alter ab vndecimo tum me vix ceperat annus:
i'ay soustenu les premiers personnages, és tragedies latines de Bucanan, de Guerente, et de Muret, qui se representerent en nostre college de Guienne auec dignité. En cela, Andreas Goueanus nostre principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans comparaison le plus grand principal de France; et m'en tenoit-on maistre ouurier. C'est vn exercice, que ie ne meslouë point aux ieunes enfans de maison; et ay veu nos Princes s'y addonner depuis, en personne, à l'exemple d'aucuns des anciens, honnestement et louablement. Il estoit loisible, mesme d'en faire mestier, aux gents d'honneur et en Grece, Aristoni tragico actori rem aperit: huic et genus et fortuna honesta erant: nec ars, quia nihil tale apud Græcos pudori est, ea deformabat. Car i'ay tousiours accusé d'impertinence, ceux qui condemnent ces esbatemens: et d'iniustice, ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes aux comediens qui le valent, et enuient au peuple ces plaisirs publiques. Les bonnes polices prennent soing d'assembler les citoyens, et les r'allier, comme aux offices serieux de la deuotion, aussi aux exercices et ieux. La societé et amitié s'en augmente, et puis on ne leur sçauroit conceder des passetemps plus reglez, que ceux qui se font en presence d'vn chacun, et à la veuë mesme du magistrat: et trouuerois raisonnable que le Prince à ses despens en gratifiast quelquefois la commune, d'vne affection et bonté comme paternelle: et qu'aux villes populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces spectacles: quelque diuertissement de pires actions et occultes.
Pour reuenir à mon propos, il n'y a tel, que d'allecher l'appetit et l'affection, autrement on ne fait que des asnes chargez de liures: on leur donne à coups de foüet en garde leur pochette pleine de science. Laquelle pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soy, il la faut espouser.
CHAPITRE XXVI.
C'est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance.
CE n'est pas à l'aduenture sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader. Car il me semble auoir appris autrefois, que la creance estoit comme vne impression, qui se faisoit en nostre ame; et à mesure qu'elle se trouuoit plus molle et de moindre resistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose. Vt necesse est lancem in libra ponderibus impositis deprimi: sic animum perspicuis cedere. D'autant que l'ame est plus vuide, et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion. Voylà pourquoy les enfans, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus suiets à estre menez par les oreilles. Mais aussi de l'autre part, c'est vne sotte presomption, d'aller desdeignant et condamnant pour faux, ce qui ne nous semble pas vray-semblable: qui est vn vice ordinaire de ceux qui pensent auoir quelque suffisance, outre la commune. I'en faisoy ainsin autrefois, et si i'oyois parler ou des esprits qui reuiennent, ou du prognostique des choses futures, des enchantemens, des sorcelleries, ou faire quelque autre conte, où ie ne peusse pas mordre,
_Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, Nocturnos lemures, portentáque Thessala:_
il me venoit compassion du pauure peuple abusé de ces folies. Et à present ie treuue, que i'estoy pour le moins autant à plaindre moy mesme. Non que l'experience m'aye depuis rien faict voir, au dessus de mes premieres creances; et si n'a pas tenu à ma curiosité: mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi resolument vne chose pour fausse, et impossible, c'est se donner l'aduantage d'auoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appelons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en presente il continuellement à nostre veuë? Considerons au trauers de quels nuages, et comment à tastons on nous meine à la cognoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains: certes nous trouuerons que c'est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste l'estrangeté:
_Iam nemo fessus saturúsque videndi, Suspicere in cœli dignatur lucida templa:_
et que ces choses là, si elles nous estoyent presentees de nouueau, nous les trouuerions autant ou plus incroyables qu'aucunes autres.
_Si nunc primùm morialibus adsint Ex improuiso, ceu sint obiecta repente, Nil magis his rebus poterat mirabile dici, Aut minus antè quod auderent fore credere gentes._
Celuy qui n'auoit iamais veu de riuiere, à la premiere qu'il rencontra, il pensa que ce fust l'Ocean: et les choses qui sont à nostre cognoissance les plus grandes, nous les iugeons estre les extremes que nature face en ce genre.
_Scilicet et fluuius qui non est maximus, ei est Qui non antè aliquem maiorem vidit, et ingens Arbor homòque videtur, et omnia de genere omni Maxima quæ vidit quisque, hæc ingentia fingit._
Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum, quas semper vident. La nouuelleté des choses nous incite plus que leur grandeur, à en rechercher les causes. Il faut iuger auec plus de reuerence de cette infinie puissance de nature, et plus de recognoissance de nostre ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouuons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens: car de les condamner impossibles, c'est se faire fort, par vne temeraire presumption, de sçauoir iusques où va la possibilité. Si lon entendoit bien la difference qu'il y a entre l'impossible et l'inusité; et entre ce qui est contre l'ordre du cours de nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement: on obserueroit la regle de Rien trop, commandee par Chilon. Quand on trouue dans Froissard, que le Conte de Foix sçeut en Bearn la defaicte du Roy Iean de Castille à Iuberoth, le lendemain qu'elle fut aduenue, et les moyens qu'il en allegue, on s'en peut moquer: et de ce mesme que nos Annales disent, que le Pape Honorius le propre iour que le Roy Philippe Auguste mourut à Mante, fit faire ses funerailles publiques, et les manda faire par toute l'Italie. Car l'authorité de ces tesmoings n'a pas à l'aduenture assez de rang pour nous tenir en bride. Mais quoy? si Plutarque outre plusieurs exemples, qu'il allegue de l'antiquité, dit sçauoir de certaine science, que du temps de Domitian, la nouuelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne à plusieurs iournees de là, fut publiee à Rome, et semee par tout le monde le mesme iour qu'elle auoit esté perduë: et si Cæsar tient, qu'il est souuent aduenu que la renommee a deuancé l'accident: dirons-nous pas que ces simples gens là, se sont laissez piper apres le vulgaire, pour n'estre pas clair-voyans comme nous? Est-il rien plus delicat, plus net, et plus vif, que le iugement de Pline, quand il luy plaist de le mettre en ieu? rien plus esloigné de vanité? ie laisse à part l'excellence de son sçauoir, quand ie fay moins de conte: en quelle partie de ces deux là le surpassons nous? toutesfois il n'est si petit escolier, qui ne le conuainque de mensonge, et qui ne luy vueille faire leçon sur le progrez des ouurages de nature. Quand nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques de Sainct Hilaire: passe: son credit n'est pas assez grand pour nous oster la licence d'y contredire: mais de condamner d'vn train toutes pareilles histoires, me semble singuliere impudence. Ce grand Sainct Augustin tesmoigne auoir veu sur les reliques Sainct Geruais et Protaise à Milan, vn enfant aueugle recouurer la veuë: vne femme à Carthage estre guerie d'vn cancer par le signe de la croix, qu'vne femme nouuellement baptisee luy fit: Hesperius, vn sien familier auoir chassé les esprits qui infestoient sa maison, auec vn peu de terre du Sepulchre de nostre Seigneur: et cette terre depuis transportee à l'Eglise, vn paralytique en auoir esté soudain guery: vne femme en vne procession ayant touché à la chasse S. Estienne, d'vn bouquet, et de ce bouquet s'estant frottée les yeux, auoir recouuré la veuë pieça perduë: et plusieurs autres miracles, où il dit luy mesmes auoir assisté. Dequoy accuserons nous et luy et deux S. Euesques Aurelius et Maximinus, qu'il appelle pour ses recors? sera-ce d'ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et imposture? Est-il homme en nostre siecle si impudent, qui pense leur estre comparable, suit en vertu et piété, soit en sçauoir, iugement et suffisance?
Qui vt rationem nullam afferrent, ipsa autoritate me frangerent.
C'est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre l'absurde temerité qu'elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne conceuons pas. Car apres que selon vostre bel entendement, vous auez estably les limites de la verité et de la mensonge, et qu'il se treuue que vous auez necessairement à croire des choses où il y a encores plus d'estrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous estes des-ia obligé de les abandonner. Or ce qui me semble apporter autant de desordre en nos consciences en ces troubles où nous sommes, de la Religion, c'est cette dispensation que les Catholiques font de leur creance. Il leur semble faire bien les moderez et les entenduz, quand ils quittent aux aduersaires aucuns articles de ceux qui sont en debat. Mais outre ce, qu'ils ne voyent pas quel aduantage c'est à celuy qui vous charge, de commancer à luy ceder, et vous tirer arriere, et combien cela l'anime à poursuiure sa pointe: ces articles là qu'ils choisissent pour les plus legers, sont aucunefois tres-importans. Ou il faut se submettre du tout à l'authorité de nostre police ecclesiastique, ou du tout s'en dispenser. Ce n'est pas à nous à establir la part que nous luy deuons d'obeissance. Et d'auantage, ie le puis dire pour l'auoir essayé, ayant autrefois vsé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de l'obseruance de nostre Eglise, qui semblent auoir vn visage ou plus vain, ou plus estrange, venant à en communiquer aux hommes sçauans, i'ay trouué que ces choses là ont vn fondement massif et tressolide: et que ce n'est que bestise et ignorance, qui nous fait les receuoir auec moindre reuerence que le reste. Que ne nous souuient il combien nous sentons de contradiction en nostre iugement mesmes? combien de choses nous seruoyent hyer d'articles de foy, qui nous sont fables auiourd'huy? La gloire et la curiosité, sont les fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defend de rien laisser irresolu et indecis.
CHAPITRE XXVII.
De l'Amitié.
CONSIDERANT la conduite de la besongne d'vn peintre que i'ay, il m'a pris enuie de l'ensuiure. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger vn tableau élabouré de toute sa suffisance; et le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques: qui sont peintures fantasques, n'ayans grace qu'en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi à la verité que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de diuers membres, sans certaine figure, n'ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite?
Desinit in piscem mulier formosa supernè.
Ie vay bien iusques à ce second point, auec mon peintre: mais ie demeure court en l'autre, et meilleure partie: car ma suffisance ne va pas si auant, que d'oser entreprendre vn tableau riche, poly et formé selon l'art. Ie me suis aduisé d'en emprunter vn d'Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C'est vn discours auquel il donna nom: La Seruitude volontaire: mais ceux qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement depuis rebatisé, le Contre-vn. Il l'escriuit par maniere d'essay, en sa premiere ieunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d'entendement, non sans bien grande et meritee recommandation: car il est gentil, et plein ce qu'il est possible. Si y a il bien à dire, que ce ne soit le mieux qu'il peust faire: et si en l'aage que ie l'ay cogneu plus auancé, il eust pris vn tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nous approcheroient bien pres de l'honneur de l'antiquité: car notamment en cette partie des dons de nature, ie n'en cognois point qui luy soit comparable. Mais il n'est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu'il ne le veit oncques depuis qu'il luy eschappa: et quelques memoires sur cet edict de Ianuier fameux par nos guerres ciuiles, qui trouueront encores ailleurs peut estre leur place. C'est tout ce que i'ay peu recouurer de ses reliques (moy qu'il laissa d'vne si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, heritier de sa bibliotheque et de ses papiers) outre le liuret de ses œuures que i'ay faict mettre en lumiere. Et si suis obligé particulierement à cette piece, d'autant qu'elle a seruy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montree longue espace auant que ie l'eusse veu; et me donna la premiere cognoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié, que nous auons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaicte, que certainement il ne s'en lit guere de pareilles: et entre nos hommes il ne s'en voit aucune trace en vsage. Il faut tant de rencontre à la bastir, que c'est beaucoup si la fortune y arriue vne fois en trois siecles. Il n'est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu'à la societé. Et dit Aristote, que les bons legislateurs ont eu plus de soing de l'amitié, que de la iustice. Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car en general toutes celles que la volupté, ou le profit, le besoin publique ou priué, forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et genereuses, et d'autant moins amitiez, qu'elles meslent autre cause et but et fruit en l'amitié qu'elle mesme. Ny ces quatre especes anciennes, naturelle, sociale, hospitaliere, venerienne, particulierement n'y conuiennent, ny coniointement. Des enfans aux peres, c'est plustost respect. L'amitié se nourrit de communication, qui ne peut se trouuer entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l'aduenture les deuoirs de nature: car ny toutes les secrettes pensees des peres ne se peuuent communiquer aux enfans, pour n'y engendrer vne messeante priuauté: ny les aduertissemens et corrections, qui est vn des premiers offices d'amitié, ne se pourroient exercer des enfans aux peres. Il s'est trouué des nations, où par vsage les enfans tuoyent leurs peres: et d'autres, où les peres tuoyent leurs enfans, pour euiter l'empeschement qu'ils se peuuent quelquesfois entreporter: et naturellement l'vn depend de la ruine de l'autre. Il s'est trouué des philosophes desdaignans cette cousture naturelle, tesmoing Aristippus qui quand on le pressoit de l'affection qu'il deuoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant, que cela en estoit aussi bien sorty: que nous engendrions bien des pouz et des vers. Et cet autre que Plutarque vouloit induire à s'accorder auec son frere: Ie n'en fais pas, dit-il, plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. C'est à la verité vn beau nom, et plein de dilection que le nom de frere, et à cette cause en fismes nous luy et moy nostre alliance: mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l'vn soit la pauureté de l'autre, cela detrampe merueilleusement et relasche cette soudure fraternelle. Les freres ayants à conduire le progrez de leur auancement, en mesme sentier et mesme train, il est force qu'ils se heurtent et choquent souuent. D'auantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouuera elle en ceux cy? Le pere et le fils peuuent estre de complexion entierement eslongnee, et les freres aussi. C'est mon fils, c'est mon parent: mais c'est vn homme farouche, vn meschant, ou vn sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de notre choix et liberté volontaire: et nostre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne, que celle de l'affection et amitié. Ce n'est pas que ie n'aye essayé de ce costé là, tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent, iusques à son extreme vieillesse: et estant d'vne famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle:
_et ipse Notus in fratres animi paterni._
D'y comparer l'affection enuers les femmes, quoy qu'elle naisse de nostre choix, on ne peut: ny la loger en ce rolle. Son feu, ie le confesse,
_neque enim est dea nescia nostri Quæ dulcem curis miscet amaritiem,_
est plus actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c'est vn feu temeraire et volage, ondoyant et diuers, feu de fiebure, subiect à accez et remises, et qui ne nous tient qu'à vn coing. En l'amitié, c'est vne chaleur generale et vniuerselle, temperee au demeurant et égale, vne chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure, qui n'a rien d'aspre et de poignant. Qui plus est en l'amour ce n'est qu'vn desir forcené apres ce qui nous fuit,
_Come segue la lepre il cacciatore Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito, Ne piu l'estima poi, che presa vede, E sol dietro à chi fugge affreta il piede._
Aussi tost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est à dire en la conuenance des volontez, il s'esuanouist et s'alanguist: la iouïssance le perd, comme ayant la fin corporelle et suiette à sacieté. L'amitié au rebours, est iouye à mesure qu'elle est desiree, ne s'esleue, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la iouyssance, comme estant spirituelle, et l'ame s'affinant par l'vsage. Sous cette parfaicte amitié, ces affections volages ont autresfois trouué place chez moy, affin que ie ne parle de luy, qui n'en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrees chez moy en cognoissance l'vne de l'autre, mais en comparaison iamais: la premiere maintenant sa route d'vn vol hautain et superbe, et regardant desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d'elle. Quant au mariage, outre ce que c'est vn marché qui n'a que l'entree libre, sa duree estant contrainte et forcee, dependant d'ailleurs que de nostre vouloir: et marché, qui ordinairement se fait à autres fins: il y suruient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'vne viue affection: là où en l'amitié, il n'y a affaire ny commerce que d'elle mesme. Ioint qu'à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes, n'est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte cousture: ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l'estreinte d'vn neud si pressé, et si durable. Et certes sans cela, s'il se pouuoit dresser vne telle accointance libre et volontaire, où non seulement les ames eussent cette entiere iouyssance, mais encores où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fust engagé tout entier: il est certain que l'amitié en seroit plus pleine et plus comble: mais ce sexe par nul exemple n'y est encore peu arriuer, et par les escholes anciennes en est reietté.
Et cette autre licence Grecque est iustement abhorree par nos mœurs. Laquelle pourtant, pour auoir selon leur vsage, vne si necessaire disparité d'aages, et difference d'offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte vnion et conuenance qu'icy nous demandons. Quis est enim iste amor amicitiæ? cur neque deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem? Car la peinture mesme qu'en faict l'Academie ne me desaduoüera pas, comme ie pense, de dire ainsi de sa part: Que cette premiere fureur, inspiree par le fils de Venus au cœur de l'amant, sur l'obiect de la fleur d'vne tendre ieunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnez efforts, que peut produire vne ardeur immoderee, estoit simplement fondee en vne beauté externe: fauce image de la generation corporelle. Car en l'esprit elle ne pouuoit, duquel la montre estoit encore cachee: qui n'estoit qu'en sa naissance, et auant l'aage de germer. Que si cette fureur saisissoit vn bas courage, les moyens de sa poursuitte c'estoient richesses, presents, faueur à l'auancement des dignitez: et telle autre basse marchandise, qu'ils reprouuent. Si elle tomboit en vn courage plus genereux, les entremises estoient genereuses de mesmes: Instructions philosophiques, enseignements à reuerer la religion, obeïr aux loix, mourir pour le bien de son païs: exemples de vaillance, prudence, iustice. S'estudiant l'amant de se rendre acceptable par la bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça fanée: et esperant par cette societé mentale, establir vn marché plus ferme et durable. Quand cette poursuitte arriuoit à l'effect, en sa saison (car ce qu'ils ne requierent point en l'amant, qu'il apportast loysir et discretion en son entreprise; ils le requierent exactement en l'aimé: d'autant qu'il luy falloit iuger d'vne beauté interne, de difficile cognoissance, et abstruse descouuerte) lors naissoit en l'aymé le desir d'vne conception spirituelle, par l'entremise d'vne spirituelle beauté. Cette cy estoit icy principale: la corporelle, accidentale et seconde: tout le rebours de l'amant. A cette cause preferent ils l'aymé: et verifient, que les Dieux aussi le preferent: et tansent grandement le poëte Aischylus, d'auoir en l'amour d'Achilles et de Patroclus, donné la part de l'amant à Achilles, qui estoit en la premiere et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Apres cette communauté generale, la maistresse et plus digne partie d'icelle, exerçant ses offices, et predominant: ils disent, qu'il en prouenoit des fruicts tres-vtiles au priué et au public. Que c'estoit la force des païs, qui en receuoient l'vsage: et la principale defense de l'equité et de la liberté. Tesmoin les salutaires amours de Hermodius et d'Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacree et diuine, et n'est à leur compte, que la violence des tyrans, et lascheté des peuples, qui luy soit aduersaire: en fin, tout ce qu'on peut donner à la faueur de l'Academie, c'est dire, que c'estoit vn amour se terminant en amitié: chose qui ne se rapporte pas mal à la definition Stoique de l'amour: Amorem conatum esse amicitiæ faciendæ ex pulchritudinis specie. Ie reuien à ma description, de façon plus equitable et plus equable. Omnino amicitiæ, corroboratis iam confirmatisque et ingeniis, et ætatibus, iudicandæ sunt. Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié dequoy ie parle, elles se meslent et confondent l'vne en l'autre, d'vn meslange si vniuersel, qu'elles effacent, et ne retrouuent plus la cousture qui les a ioinctes. Si on me presse de dire pourquoy ie l'aymoys, ie sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant: Par ce que c'estoit luy, par ce que c'estoit moy. Il y a au delà de tout mon discours, et de ce que i'en puis dire particulierement, ie ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette vnion. Nous nous cherchions auant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l'vn de l'autre: qui faisoient en nostre affection plus d'effort, que ne porte la raison des rapports: ie croy par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en vne grande feste et compagnie de ville, nous nous trouuasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche, que l'vn à l'autre. Il escriuit vne Satyre Latine excellente, qui est publiee: par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement paruenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions tous deux hommes faicts: et luy plus de quelque annee) elle n'auoit point à perdre temps. Et n'auoit à se regler au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il faut tant de precautions de longue et preallable conuersation. Cette cy n'a point d'autre idee que d'elle mesme, et ne se peut rapporter qu'à soy. Ce n'est pas vne speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille: c'est ie ne sçay quelle quinte-essence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne: d'vne faim, d'vne concurrence pareille. Ie dis perdre à la verité, ne nous reseruant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien ou mien. Quand Lælius en presence des Consuls Romains, lesquels apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuiuoient tous ceux qui auoient esté de son intelligence, vint à s'enquerir de Caius Blosius, qui estoit le principal de ses amis, combien il eust voulu faire pour luy, et qu'il eust respondu: Toutes choses. Comment toutes choses? suiuit-il, et quoy, s'il t'eust commandé de mettre le feu en nos temples? Il ne me l'eust iamais commandé, repliqua Blosius. Mais s'il l'eust fait? adiousta Lælius: I'y eusse obey, respondit-il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n'auoit que faire d'offenser les Consuls par cette derniere et hardie confession: et ne se deuoit departir de l'asseurance qu'il auoit de la volonté de Gracchus. Mais toutesfois ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n'entendent pas bien ce mystere: et ne presupposent pas comme il est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par cognoissance. Ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis ou que ennemis de leur païs, qu'amis d'ambition et de trouble. S'estans parfaittement commis, l'vn à l'autre, ils tenoient parfaittement les renes de l'inclination l'vn de l'autre: et faictes guider cet harnois, par la vertu et conduitte de la raison (comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sans cela) la responce de Blosius est telle, qu'elle deuoit estre. Si leurs actions se demancherent, ils n'estoient ny amis, selon ma mesure, l'vn de l'autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant cette response ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s'enquerroit à moy de cette façon: Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez vous? et que ie l'accordasse: car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire: par ce que ie ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'vn tel amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde, de me desloger de la certitude, que i'ay des intentions et iugemens du mien: aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentee, quelque visage qu'elle eust, que ie n'en trouuasse incontinent le ressort. Nos ames ont charié si vniment ensemble: elles se sont considerees d'vne si ardante affection, et de pareille affection descouuertes iusques au fin fond des entrailles l'vne à l'autre: que non seulement ie cognoissoy la sienne comme la mienne, mais ie me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy.
Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiez communes: i'en ay autant de cognoissance qu'vn autre, et des plus parfaictes de leur genre. Mais ie ne conseille pas qu'on confonde leurs regles, on s'y tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez, la bride à la main, auec prudence et precaution: la liaison n'est pas nouée en maniere, qu'on n'ait aucunement à s'en deffier. Aymez le, disoit Chilon, comme ayant quelque iour à le haïr: haïssez le, comme ayant à l'aymer. Ce precepte qui est si abominable en cette souueraine et maistresse amitié, il est salubre en l'vsage des amitiez ordinaires et coustumieres: à l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote auoit tres familier, O mes amys, il n'y a nul amy. En ce noble commerce, les offices et les bien-faicts nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d'estre mis en compte: cette confusion si pleine de nos volontez en est cause: car tout ainsi que l'amitié que ie me porte, ne reçoit point augmentation, pour le secours que ie me donne au besoin, quoy que dient les Stoiciens: et comme ie ne me sçay aucun gré du seruice que ie me fay: aussi l'vnion de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels deuoirs, et haïr et chasser d'entre eux, ces mots de diuision et de difference, bien-faict, obligation, recognoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens, iugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie: et leur conuenance n'estant qu'vne ame en deux corps, selon la tres-propre definition d'Aristote, ils ne se peuuent ny prester ny donner rien. Voila pourquoy les faiseurs de loix, pour honnorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette diuine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme. Voulans inferer par là, que tout doit estre à chacun d'eux, et qu'ils n'ont rien à diuiser et partir ensemble. Si en l'amitié dequoy ie parle, l'vn pouuoit donner à l'autre, ce seroit celuy qui receuroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l'vn et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bien faire, celuy qui en preste la matiere et l'occasion, est celuy là qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy, d'effectuer en son endroit ce qu'il desire le plus. Quand le Philosophe Diogenes auoit faute d'argent, il disoit, qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit. Et pour montrer comment cela se pratique par effect, i'en reciteray vn ancien exemple singulier. Eudamidas Corinthien auoit deux amis, Charixenus Sycionien, et Aretheus Corinthien: venant à mourir estant pauure, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament: Ie legue à Aretheus de nourrir ma mere, et l'entretenir en sa vieillesse: à Charixenus de marier ma fille, et luy donner le doüaire le plus grand qu'il pourra: et au cas que l'vn d'eux vienne à defaillir, ie substitue en sa part celuy, qui suruiura. Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquerent: mais ses heritiers en ayants esté aduertis, l'accepterent auec vn singulier contentement. Et l'vn d'eux, Charixenus, estant trespassé cinq iours apres, la substitution estant ouuerte en faueur d'Aretheus, il nourrit curieusement cette mere, et de cinq talens qu'il auoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à vne sienne fille vnique, et deux et demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme iour. Cet exemple est bien plein: si vne condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis. Car cette parfaicte amitié, dequoy ie parle, est indiuisible: chacun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à departir ailleurs: au rebours il est marry qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs ames et plusieurs volontez, pour les conferer toutes à ce subiet. Les amitiez communes on les peut départir, on peut aymer en cestuy-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l'autre la liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste: mais cette amitié, qui possede l'ame, et la regente en toute souueraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous? S'ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouueriez vous? Si l'vn commettoit à vostre silence chose qui fust vtile à l'autre de sçauoir, comment vous en desmeleriez vous? L'vnique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que i'ay iuré ne deceller à vn autre, ie le puis sans pariure, communiquer à celuy, qui n'est pas autre, c'est moy. C'est vn assez grand miracle de se doubler: et n'en cognoissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux i'en aime autant l'vn que l'autre, et qu'ils s'entr'aiment, et m'aiment autant que ie les aime: il multiplie en confrairie, la chose la plus vne et vnie, et dequoy vne seule est encore la plus rare à trouuer au monde. Le demeurant de cette histoire conuient tres-bien à ce que ie disois: car Eudamidas donne pour grace et pour faueur à ses amis de les employer à son besoin: il les laisse heritiers de cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bien-faire. Et sans doubte, la force de l'amitié se montre bien plus richement en son fait, qu'en celuy d'Aretheus. Somme, ce sont effects inimaginables, à qui n'en a gousté: et qui me font honnorer à merueilles la responce de ce ieune soldat, à Cyrus, s'enquerant à luy, pour combien il voudroit donner vn cheual, par le moyen duquel il venoit de gaigner le prix de la course: et s'il le voudroit eschanger à vn royaume: Non certes, Sire: mais bien le lairroy ie volontiers, pour en aquerir vn amy, Si ie trouuoy homme digne de telle alliance. Il ne disoit pas mal, Si ie trouuoy. Car on trouue facilement des hommes propres à vne superficielle accointance: mais en cettecy, en laquelle on negotie du fin fons de son courage, qui ne fait rien de reste: il est besoin, que tous les ressorts soyent nets et seurs parfaictement. Aux confederations, qui ne tiennent que par vn bout, on n'a à prouuoir qu'aux imperfections, qui particulierement interessent ce bout là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon medecin, et mon aduocat; cette consideration n'a rien de commun auec les offices de l'amitié, qu'ils ne doiuent. Et en l'accointance domestique, que dressent auec moy ceux qui me seruent i'en fay de mesmes: et m'enquiers peu d'vn laquay, s'il est chaste, ie cherche s'il est diligent: et ne crains pas tant vn muletier ioueur qu'imbecille: ny vn cuisinier iureur, qu'ignorant. Ie ne me mesle pas de dire ce qu'il faut faire au monde: d'autres assés s'en meslent: mais ce que i'y fay,
Mihi sic vsus est: tibi, vt opus est facto, face.
A la familiarité de la table, i'associe le plaisant, non le prudent: au lict, la beauté auant la bonté: et en la societé du discours, la suffisance, voire sans la preud'hommie, pareillement ailleurs. Tout ainsi que cil qui fut rencontré à cheuauchons sur vn baton, se iouant auec ses enfans, pria l'homme qui l'y surprint, de n'en rien dire, iusques à ce qu'il fust pere luy-mesme, estimant que la passion qui luy naistroit lors en l'ame, le rendroit iuge equitable d'vne telle action. Ie souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que ie dis: mais sçachant combien c'est chose esloignee du commun vsage qu'vne telle amitié, et combien elle est rare, ie ne m'attens pas d'en trouuer aucun bon iuge. Car les discours mesmes que l'antiquité nous a laissé sur ce subiect, me semblent lasches au prix du sentiment que i'en ay. Et en ce poinct les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie.
Nil ego contulerim iucundo sanus amico.
L'ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui auoit peu rencontrer seulement l'ombre d'vn amy: il auoit certes raison de le dire, mesmes s'il en auoit tasté. Car à la verité si ie compare tout le reste de ma vie, quoy qu'auec la grace de Dieu ie l'aye passee douce, aisee, et sauf la perte d'vn tel amy, exempte d'affliction poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles, sans en rechercher d'autres: si ie la compare, dis-ie, toute, aux quatre annees, qu'il m'a esté donné de iouyr de la douce compagnie et societé de ce personnage, ce n'est que fumee, ce n'est qu'vne nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le iour que ie le perdy,
_quem semper acerbum, Semper honoratum (sic, Dii, voluistis!) habebo,_
ie ne fay que trainer languissant: et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout: il me semble que ie luy desrobe sa part,
_Nec fas esse vlla me voluptate hic frui Decreui, tantisper dum ille abest meus particeps._
I'estois desia si faict et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy.
_Illam meæ si partem animæ tulit Maturior vis, quid moror altera? Nec charus æquè nec superstes Integer? Ille dies vtramque Duxit ruinam._
Il n'est action ou imagination, où ie ne le trouue à dire, comme si eust-il bien faict à moy: car de mesme qu'il me surpassoit d'vne distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au deuoir de l'amitié.
_Quis desiderio sit pudor aut modus Tam chari capitis?_
_O misero frater adempte mihi! Omnia tecum vnà perierunt gaudia nostra, Quæ tuus in vita dulcis alebat amor._
_Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater; Tecum vna tota est nostra sepulta anima, Cuius ego interitu tota de mente fugaui Hæc studia, atque omnes delicias animi._
_Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem? Nunquam ego te, vita frater amabilior, Aspiciam posthac? at certè semper amabo._
Mais oyons vn peu parler ce garson de seize ans.
Parce que i'ay trouué que cet ouurage a esté depuis mis en lumiere, et à mauuaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l'estat de nostre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont meslé à d'autres escrits de leur farine, ie me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l'autheur n'en soit interessee en l'endroit de ceux qui n'ont peu cognoistre de pres ses opinions et ses actions: ie les aduise que ce subiect fut traicté par luy en son enfance, par maniere d'exercitation seulement, comme subiect vulgaire et tracassé en mil endroits des liures. Ie ne fay nul doubte qu'il ne creust ce qu'il escriuoit: car il estoit assez conscientieux, pour ne mentir pas mesmes en se iouant: et sçay d'auantage que s'il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu'à Sarlac; et auec raison. Mais il auoit vn' autre maxime souuerainement empreinte en son ame, d'obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix, sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut iamais vn meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuëments et nouuelletez de son temps: il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, qu'à leur fournir dequoy les émouuoir d'auantage: il auoit son esprit moulé au patron d'autres siecles que ceux-cy. Or en eschange de cest ouurage serieux i'en substitueray vn autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enioué.
CHAPITRE XXVIII.
_Vingt et neuf sonnets d'Estienne de la Bœtie,
à Madame de Grammont Contesse de Guissen._
MADAME ie ne vous offre rien du mien, ou par ce qu'il est desia vostre, ou pour ce que ie n'y trouue rien digne de vous. Mais i'ay voulu que ces vers en quelque lieu qu'ils se vissent, portassent vostre nom en teste, pour l'honneur que ce leur sera d'auoir pour guide cette grande Corisande d'Andoins. Ce present m'a semblé vous estre propre, d'autant qu'il est peu de dames en France, qui iugent mieux, et se seruent plus à propos que vous, de la poësie: et puis qu'il n'en est point qui la puissent rendre viue et animee, comme vous faites par ces beaux et riches accords, dequoy parmy vn milion d'autres beautez, nature vous a estrenee: Madame ces vers meritent que vous les cherissiez: car vous serez de mon aduis, qu'il n'en est point sorty de Gascongne, qui eussent plus d'inuention et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d'vne plus riche main. Et n'entrez pas en ialousie, dequoy vous n'auez que le reste de ce que pieça i'en ay faict imprimer sous le nom de Monsieur de Foix, vostre bon parent: car certes ceux-cy ont ie ne sçay quoy de plus vif et de plus bouillant: comme il les fit en sa plus verte ieunesse, et eschauffé d'vne belle et noble ardeur que ie vous diray, Madame, vn iour à l'oreille. Les autres furent faits depuis, comme il estoit à la poursuitte de son mariage, en faueur de sa femme, et sentant desia ie ne sçay quelle froideur maritale. Et moy ie suis de ceux qui tiennent, que la poësie ne rid point ailleurs, comme elle faict en vn subiect folatre et desreglé.
SONNETS
I
Pardon amour, pardon, ô Seigneur ie te voüe Le reste de mes ans, ma voix et mes escris, Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris: Rien, rien tenir d'aucun, que de toy ie n'aduoue.
Helas comment de moy, ma fortune se ioue. De toy n'a pas long temps, amour, ie me suis ris. I'ay failly, ie le voy, ie me rends, ie suis pris. I'ay trop gardé mon cœur, or ie le desaduoüe.
Si i'ay pour le garder retardé ta victoire, Ne l'en traitte plus mal, plus grande en est ta gloire. Et si du premier coup tu ne m'as abbatu,
Pense qu'vn bon vainqueur et nay pour estre grand, Son nouueau prisonnier, quand vn coup il se rend, Il prise et l'ayme mieux, s'il a bien combattu.
II
C'est amour c'est amour, c'est luy seul, ie le sens; Mais le plus vif amour, la poison la plus forte, A qui onq pauure cœur ait ouuerte la porte. Ce cruel n'a pas mis vn de ses traitz perçans,
Mais arc, traits et carquois, et luy tout dans mes sens. Encor vn mois n'a pas, que ma franchise est morte, Que ce venin mortel dans mes veines ie porte, Et des-ja i'ay perdu, et le cœur et le sens.
Et quoy? si cest amour à mesure croissoit, Qui en si grand tourment dedans moy se conçoit? O croistz, si tu peuz croistre, et amende en croissant.
Tu te nourris de pleurs; des pleurs ie te prometz, Et pour te refreschir, des souspirs pour iamais. Mais que le plus grand mal soit au moings en naissant.
III
C'est faict mon cœur, quitons la liberté. Dequoy meshuy seruiroit la deffence, Que d'agrandir et la peine et l'offence? Plus ne suis fort, ainsi que i'ay esté.
La raison fust vn temps de mon costé, Or reuoltée elle veut que ie pense Qu'il faut seruir, et prendre en recompence Qu'oncq d'vn tel neud nul ne fust arresté.
S'il se faut rendre, alors il est saison, Quand on n'a plus deuers soy la raison. Je voy qu'amour, sans que ie le deserue,
Sans aucun droict, se vient saisir de moy? Et voy qu'encor il faut à ce grand Roy Quand il a tort, que la raison luy serue.
IIII
C'estoit alors, quand les chaleurs passées, Le sale Automne aux cuues va foulant, Le raisin gras dessoubz le pied coulant, Que mes douleurs furent encommencées.
Le paisan bat ses gerbes amassées, Et aux caueaux ses bouillans muis roulant, Et des fruitiers son automne croulant, Se vange lors des peines aduancées.
Seroit ce point vn presage donné Que mon espoir est des-ja moissonné? Non certes, non. Mais pour certain ie pense,
I'auray, si bien à deuiner i'entends, Si l'on peut rien prognostiquer du temps, Quelque grand fruict de ma longue esperance.
V
I'ay veu ses yeux perçans, i'ay veu sa face claire: (Nul iamais sans son dam ne regarde les dieux) Froit, sans cœur me laissa son œil victorieux, Tout estourdy du coup de sa forte lumiere.
Comme vn surpris de nuit aux champs quand il esclaire Estonné, se pallist si la fleche des cieux Sifflant luy passe contre, et luy serre les yeux, Il tremble, et veoit, transi, Iupiter en colere.
Dy moy Madame, au vray, dy moy si tes yeux vertz Ne sont pas ceux qu'on dit que l'amour tient couuertz? Tu les auois, ie croy, la fois que ie t'ay veüe,
Au moins il me souuient, qu'il me fust lors aduis Qu'amour, tout à vn coup, quand premier ie te vis, Desbanda dessus moy, et son arc, et sa veüe.
VI
Ce dit maint vn de moy, de quoy se plaint il tant, Perdant ses ans meilleurs en chose si legiere? Qu'a il tant à crier, si encore il espere? Et s'il n'espere rien, pourquoy n'est il content?
Quand i'estois libre et sain i'en disois bien autant. Mais certes celuy là n'a la raison entiere, Ains a le cœur gasté de quelque rigueur fiere, S'il se plaint de ma plainte, et mon mal il n'entend.
Amour tout à vn coup de cent douleurs me point, Et puis l'on m'aduertit que ie ne crie point. Si vain ie ne suis pas que mon mal i'agrandisse
A force de parler: s'on m'en peut exempter, Ie quitte les sonnetz, ie quitte le chanter. Qui me deffend le deuil, celuy là me guerisse.
VII
Quant à chanter ton los, par fois ie m'aduenture, Sans oser ton grand nom, dans mes vers exprimer, Sondant le moins profond de cette large mer, Ie tremble de m'y perdre, et aux riues m'asseure.
Ie crains en loüant mal, que ie te face iniure. Mais le peuple estonné d'ouir tant t'estimer, Ardant de te connoistre, essaie à te nommer, Et cherchant ton sainct nom ainsi à l'aduenture,
Esbloui n'attaint pas à veoir chose si claire, Et ne te trouue point ce grossier populaire, Qui n'ayant qu'vn moyen, ne voit pas celuy là:
C'est que s'il peut trier, la comparaison faicte Des parfaictes du monde, vne la plus parfaicte, Lors s'il a voix, qu'il crie hardimant la voyla.
VIII
Quand viendra ce iour la, que ton nom au vray passe Par France, dans mes vers? combien et quantes fois S'en empresse mon cœur, s'en demangent mes doits? Souuent dans mes escrits de soy mesme il prend place.
Maugré moy ie t'escris, maugré moy ie t'efface. Quand astrée viendroit et la foy et le droit, Alors ioyeux ton nom au monde se rendroit. Ores c'est à ce temps, que cacher il te face,
C'est à ce temps maling vne grande vergogne Donc Madame tandis tu seras ma Dourdouigne. Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre,
Ayez pitié du temps, si au iour ie te metz, Si le temps ce cognoist, lors ie te le prometz, Lors il sera doré, s'il le doit iamais estre.
IX
O entre tes beautez, que ta constance est belle. C'est ce cœur asseuré, ce courage constant, C'est parmy tes vertus, ce que l'on prise tant: Aussi qu'est-il plus beau, qu'vne amitié fidelle?
Or ne charge donc rien de ta sœur infidele, De Vesere ta sœur: elle va s'escartant Tousiours flotant mal seure en son cours inconstant. Voy tu comme à leur gré les vens se ioüent d'elle?
Et ne te repens point pour droict de ton aisnage D'auoir des-ia choisi la constance en partage. Mesme race porta l'amitié souueraine
Des bons iumeaux, desquels l'vn à l'autre despart Du ciel et de l'enfer la moitié de sa part, Et l'amour diffamé de la trop belle Heleine.
X
Ie voy bien, ma Dourdouigne encore humble tu vas: De te monstrer Gasconne en France, tu as honte. Si du ruisseau de Sorgue, on fait ores grand conte, Si a il bien esté quelquefois aussi bas.
Voys tu le petit Loir comme il haste le pas? Comme des-ia parmy les plus grands il se conte? Comme il marche hautain d'vne course plus prompte Tout à costé du Mince, et il ne s'en plaint pas?
Un seul Oliuier d'Arne enté au bord de Loire, Le faict courir plus braue et luy donne sa gloire. Laisse, laisse moy faire. Et vn iour ma Dourdouigne,
Si ie deuine bien, on te cognoistra mieux: Et Garonne, et le Rhone, et ces autres grands Dieux En auront quelque enuie, et possible vergoigne.
XI
Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux Si mes larmes apart toutes miennes ie verse, Si mon amour ne suit en sa douleur diuerse Du Florentin transi les regrets languoreux,
Ny de Catulle aussi, le folastre amoureux, Qui le cœur de sa dame en chatouillant luy perce, Ny le sçauant amour du migregeois Properce Ils n'ayment pas pour moy, ie n'ayme pas pour eux.
Qui pourra sur autruy ses douleurs limiter, Celuy pourra d'autruy les plaintes imiter: Chacun sent son tourment, et sçait ce qu'il endure.
Chacun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit. Ie dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dict. Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure.
XII
Quoy? qu'est-ce? ô vens, ô nues, ô l'orage! A point nommé, quand d'elle m'aprochant Les bois, les monts, les baisses vois tranchant Sur moy d'aguest vous poussez vostre rage.
Ores mon cœur s'embrase d'auantage. Allez, allez faire peur au marchant, Qui dans la mer les thresors va cherchant: Ce n'est ainsi, qu'on m'abbat le courage.
Quand i'oy les vents, leur tempeste et leurs cris, De leur malice, en mon cœur ie me ris. Me pensent ils pour cela faire rendre?
Face le ciel du pire, et l'air aussi: Ie veux, ie veux, et le declaire ainsi S'il faut mourir, mourir comme Leandre.
XIII
Vous qui aimer encore ne sçauez, Ores m'oyant parler de mon Leandre, Ou iamais non, vous y debuez aprendre, Si rien de bon dans le cœur vous auez.
Il oza bien branlant ses bras lauez, Armé d'amour, contre l'eau se deffendre, Qui pour tribut la fille voulut prendre, Ayant le frere et le mouton sauuez.
Vn soir vaincu par les flos rigoureux, Voyant des-ia, ce vaillant amoureux, Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne:
Parlant aux flos, leur iecta cette voix: Pardonnez moy maintenant que i'y veois, Et gardez moy la mort, quand ie retourne.
XIIII
O cœur leger, ô courage mal seur, Penses-tu plus que souffrir ie te puisse? O bontez creuze, ô couuerte malice, Traitre beauté, venimeuse douceur,
Tu estois donc tousiours sœur de ta sœur? Et moy trop simple il falloit que i'en fisse L'essay sur moy? et que tard i'entendisse Ton parler double et tes chants de chasseur?
Depuis le iour que i'ay prins à t'aimer, I'eusse vaincu les vagues de la mer. Qu'est-ce meshuy que ie pourrais attendre?
Comment de toy pourrais i'estre content? Qui apprendra ton cœur d'estre constant, Puis que le mien ne le luy peut aprendre?
XV
Ce n'est pas moy que l'on abuse ainsi: Qu'à quelque enfant ses ruses on employe, Qui n'a nul goust, qui n'entend rien qu'il oye: Ie sçay aymer, ie sçay hayr aussi.
Contente toy de m'auoir iusqu'icy Fermé les yeux, il est temps que i'y voye: Et que mes-huy, las et honteux ie soye D'auoir mal mis mon temps et mon soucy,
Oserois tu m'ayant ainsi traicté Parler à moy iamais de fermeté? Tu prens plaisir à ma douleur extreme:
Tu me deffends de sentir mon tourment: Et si veux bien que ie meure en t'aimant. Si ie ne sens, comment veux-tu que i'ayme?
XVI
O l'ay ie dict? helas l'ay ie songé? Ou si pour vray i'ay dict blaspheme telle? S'a fauce langue, il faut que l'honneur d'elle De moy, par moy, desus moy, soit vangé,
Mon cœur chez toy, ô madame, est logé: Là donne luy quelque geene nouuelle: Fais luy souffrir quelque peine cruelle: Fais, fais luy tout, fors luy donner congé.
Or seras tu (ie le sçay) trop humaine, Et ne pourras longuement voir ma peine. Mais vn tel faict, faut il qu'il se pardonne?
A tout le moins haut ie me desdiray De mes sonnets, et me desmentiray, Pour ces deux faux, cinq cent vrais ie t'en donne.
XVII
Si ma raison en moy s'est peu remettre, Si recouurer astheure ie me puis, Si i'ay du sens, si plus homme ie suis Ie t'en mercie, ô bien heureuse lettre.
Qui m'eust (helas) qui m'eust sçeu recognoistre Lors qu'enragé vaincu de mes ennuys, En blasphemant madame ie poursuis? De loing, honteux, ie te vis lors paroistre
O sainct papier, alors ie me reuins, Et deuers toy deuotement ie vins. Ie te donrois vn autel pour ce faict,
Qu'on vist les traicts de cette main diuine. Mais de les voir aucun homme n'est digne, Ny moy aussi, s'elle ne m'en eust faict.
XVIII
I'estois prest d'encourir pour iamais quelque blasme. De colere eschauffé mon courage brusloit, Ma fole voix au gré de ma fureur branloit, Ie despitois les dieux, et encore ma dame.
Lors qu'elle de loing iette vn breuet dans ma flamme Ie le sentis soudain comme il me rabilloit, Qu'aussi tost deuant luy ma fureur s'en alloit, Qu'il me rendoit, vainqueur, en sa place mon ame.
Entre vous, qui de moy, ces merueilles oyez, Que me dites vous d'elle? et ie vous prie voyez, S'ainsi comme ie fais, adorer ie la dois?
Quels miracles en moy, pensez vous qu'elle fasse De son œil tout puissant, ou d'vn ray de sa face. Puis qu'en moy firent tant les traces de ses doigts.
XIX
Ie tremblois deuant elle, et attendois, transi, Pour venger mon forfaict quelque iuste sentence, A moy mesme consent du poids de mon offence, Lors qu'elle me dict, va, ie te prens à mercy.
Que mon loz desormais par tout soit esclarcy: Employe là tes ans: et sans plus, mes-huy pense D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France, Couure de vers ta faute, et paye moy ainsi.
Sus donc ma plume, il faut, pour iouyr de ma peine Courir par sa grandeur, d'vne plus large veine. Mais regarde à son œil, qu'il ne nous abandonne.
Sans ses yeux, nos esprits se mourroient languissants. Ils nous donnent le cœur, ils nous donnent le sens. Pour se payer de moy, il faut qu'elle me donne.
XX
O vous maudits sonnets, vous qui printes l'audace De toucher à madame: ô malings et peruers, Des Muses le reproche, et honte de mes vers: Si ie vous feis iamais, s'il faut que ie me fasse
Ce tort de confesser vous tenir de ma race, Lors pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouuerts D'Appollon le doré, des muses aux yeux verts, Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.
Si i'ay oncq quelque part à la postérité Ie veux que l'vn et l'autre en soit desherité. Et si au feu vangeur des or ie ne vous donne,
C'est pour vous diffamer, viuez chetifs, viuez, Viuez aux yeux de tous, de tout honneur priuez Car c'est pour vous punir, qu'ores ie vous pardonne.
XXI
N'ayez plus mes amis, n'ayez plus cette enuie Que ie cesse d'aimer, laissez moy obstiné, Viure et mourir ainsi, puis qu'il est ordonné, Mon amour c'est le fil, auquel se tient ma vie.
Ainsi me dict la fée, ainsi en Æagrie Elle feit Meleagre à l'amour destiné, Et alluma sa souche à l'heure qu'il fust né, Et dict, toy, et ce feu, tenez vous compaignie.
Elle le dict ainsi, et la fin ordonnée Suyuit apres le fil de cette destinée, La souche (ce dict lon) au feu fut consommée,
Et deslors (grand miracle) en vn mesme moment On veid tout à vn coup, du miserable amant La vie et le tison, s'en aller en fumée.
XXII
Quand tes yeux conquerans estonné ie regarde, I'y veoy dedans à clair tout mon espoir escript, I'y veoy dedans amour, luy mesme qui me rit, Et m'y monstre mignard le bon heur qu'il me garde.
Mais quand de te parler par fois ie me hazarde, C'est lors que mon espoir desseiché se tarit. Et d'aduouer iamais ton œil, qui me nourrit, D'vn seul mot de saueur, cruelle tu n'as garde.
Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que ie dis, Ce sont ceux-là, sans plus, à qui ie me rendis. Mon Dieu quelle querelle en toy mesme se dresse,
Si ta bouche et tes yeux se veulent desmentir. Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les departir, Et que ie prenne au mot de tes yeux la promesse.
XXIII
Ce sont tes yeux tranchans qui me font le courage Ie veoy saulter dedans la gaye liberté, Et mon petit archer, qui mene à son costé La belle gaillardise et plaisir le volage.
Mais apres, la rigueur de ton triste langage Me montre dans ton cœur la fiere honnesteté Et condamné ie veoy la dure chasteté, Là grauement assise et la vertu sauuage,
Ainsi mon temps diuers par ces vagues se passe. Ores son œil m'appelle, or sa bouche me chasse. Helas, en cest estrif, combien ay i'enduré.
Et puis qu'on pense auoir d'amour quelque asseurance, Sans cesse nuict et iour à la seruir ie pense, Ny encor de mon mal, ne puis estre asseuré.
XXIIII
Or dis-ie bien, mon esperance est morte. Or est-ce faict de mon aise et mon bien. Mon mal est clair: maintenant ie veoy bien, I'ay espousé la douleur que ie porte.
Tout me court sus, rien ne me reconforte, Tout m'abandonne et d'elle ie n'ay rien, Sinon tousiours quelque nouueau soustien, Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.
Ce que i'attends, c'est vn iour d'obtenir Quelques soupirs des gens de l'aduenir: Quelqu'vn dira dessus moy par pitié:
Sa dame et luy nasquirent destinez, Egalement de mourir obstinez, L'vn en rigueur, et l'autre en amitié.
XXV
I'ay tant vescu, chetif, en ma langueur, Qu'or i'ay veu rompre, et suis encor en vie, Mon esperance auant mes yeux rauie, Contre l'escueil de sa fiere rigueur.
Que m'a seruy de tant d'ans la longueur? Elle n'est pas de ma peine assouuie: Elle s'en rit, et n'a point d'autre enuie, Que de tenir mon mal en sa vigueur.
Donques i'auray, mal'heureux en aimant Tousiours vn cœur, tousiours nouueau tourment. Ie me sens bien que i'en suis hors d'halaine,
Prest à laisser la vie soubs le faix: Qu'y feroit-on sinon ce que ie fais? Piqué du mal, ie m'obstine en ma peine.
XXVI
Puis qu'ainsi sont mes dures destinées, I'en saouleray, si ie puis, mon soucy. Si i'ay du mal, elle le veut aussi. I'accompliray mes peines ordonnées.
Nymphes des bois qui auez estonnées, De mes douleurs, ie croy quelque mercy, Qu'en pensez vous? puis-ie durer ainsi, Si à mes maux trefues ne sont donnees?
Or si quelqu'vne à m'escouter s'encline, Oyez pour Dieu ce qu'ores ie deuine. Le iour est pres que mes forces ia vaines
Ne pourront plus fournir à mon tourment. C'est mon espoir, si ie meurs en aymant, A donc, ie croy, failliray-ie à mes peines.
XXVII
Lors que lasse est, de me lasser ma peine, Amour d'vn bien mon mal refreschissant, Flate au cœur mort ma playe languissant, Nourrit mon mal, et luy faict prendre alaine,
Lors ie conçoy quelque esperance vaine: Mais aussi tost, ce dur tyran, s'il sent Que mon espoir se renforce en croissant, Pour l'estoufer, cent tourmens il m'ameine
Encor tous frez: lors ie me veois blasmant D'auoir esté rebelle à mon tourmant. Viue le mal, ô dieux, qui me deuore,
Viue à son gré mon tourmant rigoureux. O bien-heureux, et bien-heureux encore Qui sans relasche est tousiours mal'heureux.
XXVIII
Si contre amour ie n'ay autre deffence Ie m'en plaindray, mes vers le maudiront, Et apres moy les roches rediront Le tort qu'il faict à ma dure constance.
Puis que de luy i'endure cette offence, Au moings tout haut, mes rithmes le diront, Et nos neueus, alors qu'ils me liront, En l'outrageant, m'en feront la vengeance.
Ayant perdu tout l'aise que i'auois, Ce sera peu que de perdre ma voix. S'on sçait l'aigreur de mon triste soucy,
Et fut celuy qui m'a faict cette playe, Il en aura, pour si dur cœur qu'il aye, Quelque pitié, mais non pas de mercy.
XXIX
Ia reluisoit la benoiste iournée Que la nature au monde te deuoit, Quand des thresors qu'elle te reseruoit Sa grande clef, te fust abandonnée.
Tu prins la grace à toy seule ordonnée, Tu pillas tant de beautez qu'elle auoit: Tant qu'elle, fiere, alors qu'elle te veoit En est par fois, elle mesme estonnée.
Ta main de prendre en fin se contenta: Mais la nature encor te presenta, Pour t'enrichir cette terre ou nous sommes.
Tu n'en prins rien: mais en toy tu t'en ris, Te sentant bien en auoir assez pris Pour estre icy royne du cœur des hommes.
CHAPITRE XXIX.
De la Moderation.
COMME si nous auions l'attouchement infect, nous corrompons par nostre maniement les choses qui d'elles mesmes sont belles et bonnes. Nous pouuons saisir la vertu, de façon qu'elle en deuiendra vicieuse: si nous l'embrassons d'vn desir trop aspre et violant. Ceux qui disent qu'il n'y a iamais d'exces en la vertu, d'autant que ce n'est plus vertu, si l'exces y est, se iouent des paroles.
_Insani sapiens nomen ferat, æquus iniqui, Vltra quàm satis est, virtutem si petat ipsam._
C'est vne subtile consideration de la philosophie. On peut et trop aymer la vertu, et se porter excessiuement en vne action iuste. A ce biaiz s'accommode la voix diuine, Ne soyez pas plus sages qu'il ne faut, mais soyez sobrement sages. I'ay veu tel grand, blesser la reputation de sa religion, pour se montrer religieux outre tout exemple des hommes de sa sorte. I'ayme des natures temperees et moyennes. L'immoderation vers le bien mesme, si elle ne m'offense, elle m'estonne, et me met en peine de la baptizer. Ny la mere de Pausanias, qui donna la premiere instruction, et porta la premiere pierre à la mort de son fils: ny le dictateur Posthumius, qui feit mourir le sien, que l'ardeur de ieunesse auoit heureusement poussé sur les ennemis, vn peu auant son reng, ne me semble si iuste, comme estrange. Et n'ayme ny à conseiller, ny à suiure vne vertu si sauuage et si chere. L'archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n'y arriue pas. Et les yeux me troublent à monter à coup, vers vne grande lumiere également comme à deualler à l'ombre.
Calliclez en Platon dit, l'extremité de la philosophie estre dommageable: et conseille de ne s'y enfoncer outre les bornes du profit: que prinse auec moderation, elle est plaisante et commode: mais qu'en fin elle rend vn homme sauuage et vicieux: desdaigneux des religions, et loix communes: ennemy de la conuersation ciuile: ennemy des voluptez humaines: incapable de toute administration politique, et de secourir autruy, et de se secourir soy-mesme: propre à estre impunement souffletté. Il dit vray: car en son exces, elle esclaue nostre naturelle franchise: et nous desuoye par vne importune subtilité, du beau et plain chemin, que nature nous trace. L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est tres-legitime: la Theologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la restraindre. Il me semble auoir leu autresfois chez S. Thomas, en vn endroit où il condamne les mariages des parans és degrez deffendus, cette raison parmy les autres: Qu'il y a danger que l'amitié qu'on porte à vne telle femme soit immoderée: car si l'affection maritale s'y trouue entiere et parfaicte, comme elle doit; et qu'on la surcharge encore de celle qu'on doit à la parentele, il n'y a point de doubte, que ce surcroist n'emporte vn tel mary hors les barrieres de la raison. Les sciences qui reglent les mœurs des hommes, comme la Theologie et la Philosophie, elles se meslent de tout. Il n'est action si priuée et secrette, qui se desrobbe de leur cognoissance et iurisdiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu'on veut leurs pieces à garçonner: à medeciner, la honte le deffend. Ie veux donc de leur part apprendre cecy aux maris, s'il s'en trouue encore qui y soient trop acharnez: c'est que les plaisirs mesmes qu'ils ont à l'accointance de leurs femmes, sont reprouuez, si la moderation n'y est obseruée: et qu'il y a dequoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là, comme en vn subiect illegitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce ieu, sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez enuers noz femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au moins d'vne autre main. Elles sont tousiours assés esueillées pour nostre besoing. Ie ne m'y suis seruy que de l'instruction naturelle et simple. C'est vne religieuse liaison et deuote que le mariage: voyla pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doit estre vn plaisir retenu, serieux et meslé à quelque seuerité: ce doit estre vne volupté aucunement prudente et consciencieuse. Et par ce que sa principale fin c'est la generation, il y en a qui mettent en doubte, si lors que nous sommes sans l'esperance de ce fruict, comme quand elles sont hors d'aage, ou enceintes, il est permis d'en rechercher l'embrassement. C'est vn homicide à la mode de Platon. Certaines nations, et entre autres la Mahumetane, abominent la conionction auec les femmes enceintes. Plusieurs aussi auec celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne receuoit son mary que pour vne charge; et cela fait elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer: braue et genereux exemple de mariage. C'est de quelque poëte disetteux et affamé de ce deduit, que Platon emprunta cette narration: Que Iuppiter fit à sa femme vne si chaleureuse charge vn iour, que ne pouuant auoir patience qu'elle eust gaigné son lict, il la versa sur le plancher: et par la vehemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes, qu'il venoit de prendre auec les autres Dieux en sa cour celeste: se ventant qu'il l'auoit trouué aussi bon ce coup là, que lors que premierement il la depucella à cachette de leurs parents. Les Roys de Perse appelloient leurs femmes à la compagnie de leurs festins, mais quand le vin venoit à les eschauffer en bon escient, et qu'il falloit tout à fait, lascher la bride à la volupté, ils les r'enuoioient en leur priué; pour ne les faire participantes de leurs appetits immoderez; et faisoient venir en leur lieu, des femmes, ausquelles ils n'eussent point cette obligation de respect. Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens. Epaminondas auoit fait emprisonner vn garçon desbauché; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faueur; il l'en refusa, et l'accorda à vne sienne garse, qui aussi l'en pria: disant, que c'estoit vne gratification deuë à vne amie, non à vn Capitaine. Sophocles estant compagnon en la Preture auec Pericles, voyant de cas de fortune passer vn beau garçon: O le beau garçon que voyla! feit-il à Pericles. Cela seroit bon à vn autre qu'à vn Preteur, luy dit Pericles; qui doit auoir non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes. Ælius Verus l'Empereur respondit à sa femme comme elle se plaignoit, dequoy il se laissoit aller à l'amour d'autres femmes; qu'il le faisoit par occasion consciencieuse, d'autant que le mariage estoit vn nom d'honneur et dignité, non de folastre et lasciue concupiscence. Et nostre histoire Ecclesiastique a conserué auec honneur la memoire de cette femme, qui repudia son mary, pour ne vouloir seconder et soustenir ses attouchemens trop insolens et desbordez. Il n'est en somme aucune si iuste volupté, en laquelle l'excez et l'intemperance ne nous soit reprochable. Mais à parler en bon escient, est-ce pas vn miserable animal que l'homme? A peine est-il en son pouuoir par sa condition naturelle, de gouster vn seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours: il n'est pas assez chetif, si par art et par estude il n'augmente sa misere,
Fortunæ miseras auximus arte vias.
La sagesse humaine faict bien sottement l'ingenieuse, de s'exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent: comme elle faict fauorablement et industrieusement, d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger le sentiment. Si i'eusse esté chef de part, i'eusse prins autre voye plus naturelle: qui est à dire, vraye, commode et saincte: et me fusse peut estre rendu assez fort pour la borner. Quoy que noz medecins spirituels et corporels, comme par complot faict entre eux, ne trouuent aucune voye à la guerison, ny remede aux maladies du corps et de l'ame, que par le tourment, la douleur et la peine. Les veilles, les ieusnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpetuelles, les verges et autres afflictions, ont esté introduites pour cela. Mais en telle condition, que ce soyent veritablement afflictions, et qu'il y ait de l'aigreur poignante: et qu'il n'en aduienne point comme à vn Gallio, lequel ayant esté enuoyé en exil en l'isle de Lesbos, on fut aduerty à Rome qu'il s'y donnoit du bon temps, et que ce qu'on luy auoit enioint pour peine, luy tournoit à commodité. Parquoy ils se rauiserent de le r'appeler pres de sa femme, et en sa maison; et luy ordonnerent de s'y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le ieune aiguiseroit la santé et l'allegresse, à qui le poisson seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire: non plus qu'en l'autre medecine, les drogues n'ont point d'effect à l'endroit de celuy qui les prent auec appetit et plaisir. L'amertume et la difficulté sont circonstances seruants à leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l'vsage: il faut que ce soit chose qui blesse nostre estomac pour le guerir: et icy faut la regle commune, que les choses se guerissent par leurs contraires: car le mal y guerit le mal. Cette impression se rapporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui fut vniuersellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de noz peres, Amurat en la prinse de l'Isthme, immola six cens ieunes hommes Grecs à l'ame de son pere: afin que ce sang seruist de propitiation à l'expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouuelles terres descouuertes en nostre aage, pures encore et vierges au prix des nostres, l'vsage en est aucunement receu par tout. Toutes leurs Idoles s'abreuuent de sang humain, non sans diuers exemples d'horrible cruauté. On les brule vifs, et demy rostis on les retire du brasier, pour leur arracher le cœur et les entrailles. A d'autres, voire aux femmes, on les escorche vifues, et de leur peau ainsi sanglante en reuest on et masque d'autres. Et non moins d'exemples de constance et resolution. Car ces pauures gens sacrifiables, vieillars, femmes, enfans, vont quelques iours auant, questans eux mesmes les aumosnes pour l'offrande de leur sacrifice, et se presentent à la boucherie chantans et dançans auec les assistans. Les ambassadeurs du Roy de Mexico, faisans entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre; apres luy auoir dict, qu'il auoit trente vassaux, desquels chacun pouuoit assembler cent mille combatans, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fust soubs le Ciel, luy adiousterent, qu'il auoit à sacrifier aux Dieux cinquante mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre auec certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice de la ieunesse du païs, mais principallement pour auoir dequoy fournir à ses sacrifices, par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bien-venue dudit Cortez, ils sacrifierent cinquante hommes tout à la fois. Ie diray encore ce compte: Aucuns de ces peuples ayants esté battuz par luy, enuoyerent le recognoistre et rechercher d'amitié: les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en cette maniere: Seigneur voyla cinq esclaues: si tu és vn Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons d'auantage: si tu és vn Dieu debonnaire, voyla de l'encens et des plumes: si tu és homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy.
CHAPITRE XXX.
Des Cannibales.
QVAND le Roy Pyrrhus passa en Italie, apres qu'il eut recongneu l'ordonnance de l'armée que les Romains luy enuoyoient au deuant; Ie ne sçay, dit-il, quels barbares sont ceux-cy (car les Grecs appelloyent ainsi toutes les nations estrangeres) mais la disposition de cette armée que ie voy, n'est aucunement barbare. Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur païs: et Philippus voyant d'vn tertre, l'ordre et distribution du camp Romain, en son Royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voilà comment il se faut garder de s'attacher aux opinions vulgaires, et les faut iuger par la voye de la raison, non par la voix commune. I'ay eu long temps auec moy vn homme qui auoit demeuré dix ou douze ans en cet autre monde, qui a esté descouuert en nostre siecle, en l'endroit où Vilegaignon print terre, qu'il surnomma la France Antartique. Cette descouuerte d'vn païs infiny, semble de grande consideration. Ie ne sçay si ie me puis respondre, qu'il ne s'en face à l'aduenir quelqu'autre, tant de personnages plus grands que nous ayans esté trompez en cette-cy. I'ay peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité, que nous n'auons de capacité. Nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent. Platon introduit Solon racontant auoir appris des Prestres de la ville de Saïs en Ægypte, que iadis et auant le deluge, il y auoit vne grande Isle nommée Atlantide, droict à la bouche du destroit de Gibaltar, qui tenoit plus de païs que l'Afrique et l'Asie toutes deux ensemble: et que les Roys de cette contrée là, qui ne possedoient pas seulement cette Isle, mais s'estoyent estendus dans la terre ferme si auant, qu'ils tenoyent de la largeur d'Afrique, iusques en Ægypte, et de la largeur de l'Europe, iusques en la Toscane, entreprindrent d'eniamber iusques sur l'Asie, et subiuguer toutes les nations qui bordent la mer Mediterranée, iusques au golfe de la mer Maiour: et pour cet effect, trauerserent les Espaignes, la Gaule, l'Italie iusques en la Grece, où les Atheniens les soustindrent: mais que quelque temps apres, et les Atheniens et eux et leur Isle furent engloutis par le deluge. Il est bien vray-semblable, que cet extreme rauage d'eau ait faict des changemens estranges aux habitations de la terre: comme on tient que la mer a retranché la Sicile d'auec l'Italie:
_Hæc loca vi quondam, et vasta conuulsa ruina Dissiluisse ferunt, cùm protinus vtraque tellus Vna foret;_
Chypre d'auec la Surie; l'Isle de Negrepont, de la terre ferme de la Bœoce: et ioint ailleurs les terres qui estoient diuisées, comblant de limon et de sable les fosses d'entre-deux.
_Sterilisque diu palus aptáque remis Vicinas vrbes alit, et graue sentit aratrum._
Mais il n'y a pas grande apparence, que cette Isle soit ce monde nouueau, que nous venons de descouurir: car elle touchoit quasi l'Espaigne, et ce seroit vn effect incroyable d'inundation, de l'en auoir reculée comme elle est, de plus de douze cens lieuës. Outre ce que les nauigations des modernes ont des-ia presque descouuert, que ce n'est point vne isle, ains terre ferme, et continente auec l'Inde Orientale d'vn costé, et auec les terres, qui sont soubs les deux poles d'autre part: ou si elle en est separée, que c'est d'vn si petit destroit et interualle, qu'elle ne mérite pas d'estre nommée Isle, pour cela. Il semble qu'il y aye des mouuemens naturels les vns, les autres fieureux en ces grands corps, comme aux nostres. Quand ie considere l'impression que ma riuiere de Dordoigne faict de mon temps, vers la riue droicte de sa descente; et qu'en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bastimens, ie vois bien que c'est vne agitation extraordinaire: car si elle fust tousiours allée ce train, ou deust aller à l'aduenir, la figure du monde seroit renuersée. Mais il leur prend des changements. Tantost elles s'espandent d'vn costé, tantost d'vn autre, tantost elles se contiennent. Ie ne parle pas des soudaines inondations dequoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere Sieur d'Arsac, voit vne sienne terre, enseuelie soubs les sables, que la mer vomit deuant elle: le feste d'aucuns bastimens paroist encore: ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages bien maigres. Les habitans disent que depuis quelque temps, la mer se pousse si fort vers eux, qu'ils ont perdu quatre lieuës de terre. Ces sables sont ses fourriers. Et voyons de grandes montioies d'arenes mouuantes, qui marchent vne demie lieuë deuant elle, et gaignent païs. L'autre tesmoignage de l'antiquité, auquel on veut rapporter cette descouuerte, est dans Aristote, au moins si ce petit liuret des merueilles inouyes est à luy. Il raconte là, que certains Carthaginois s'estants iettez au trauers de la mer Atlantique, hors le destroit de Gibaltar, et nauigé long temps, auoient descouuert en fin vne grande isle fertile, toute reuestuë de bois, et arrousée de grandes et profondes riuieres, fort esloignée de toutes terres fermes: et qu'eux, et autres depuis, attirez par la bonté et fertilité du terroir, s'y en allerent auec leurs femmes et enfans, et commencerent à s'y habituer. Les Seigneurs de Carthage, voyans que leur pays se dépeuploit peu à peu, firent deffence expresse sur peine de mort, que nul n'eust plus à aller là, et en chasserent ces nouueaux habitans, craignants, à ce qu'on dit, que par succession de temps ils ne vinsent à multiplier tellement qu'ils les supplantassent eux mesmes, et ruinassent leur estat. Cette narration d'Aristote n'a non plus d'accord auec nos terres neufues. Cet homme que i'auoy, estoit homme simple et grossier, qui est vne condition propre à rendre veritable tesmoignage. Car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent: et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuuent garder d'alterer vn peu l'Histoire: ils ne vous representent iamais les choses pures; ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu: et pour donner credit à leur iugement, et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut vn homme tres-fidelle, ou si simple, qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vraysemblance à des inuentions fauces; et qui n'ait rien espousé. Le mien estoit tel: et outre cela il m'a faict voir à diuerses fois plusieurs mattelots et marchans, qu'il auoit cogneuz en ce voyage. Ainsi ie me contente de cette information, sans m'enquerir de ce que les Cosmographes en disent. Il nous faudroit des topographes, qui nous fissent narration particuliere des endroits où ils ont esté. Mais pour auoir cet auantage sur nous, d'auoir veu la Palestine, ils veulent iouïr du priuilege de nous conter nouuelles de tout le demeurant du monde. Ie voudroye que chacun escriuist ce qu'il sçait, et autant qu'il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects. Car tel peut auoir quelque particuliere science ou experience de la nature d'vne riuiere, ou d'vne fontaine, qui ne sçait au reste, que ce que chacun sçait: il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d'escrire toute la Physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommoditez. Or ie trouue, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauuage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté: sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son vsage. Comme de vray nous n'auons autre mire de la verité, et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et vsances du païs où nous sommes. Là est tousiours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply vsage de toutes choses. Ils sont sauuages de mesmes que nous appellons sauuages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts: là où à la verité ce sont ceux que nous auons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous deurions appeller plustost sauuages. En ceux là sont viues et vigoureuses, les vrayes, et plus vtiles et naturelles, vertus et proprietez; lesquelles nous auons abbastardies en ceux-cy, les accommodant au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant la saueur mesme et delicatesse se trouue à nostre goust mesme excellente à l'enui des nostres, en diuers fruits de ces contrées là, sans culture: ce n'est pas raison que l'art gaigne le poinct d'honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous auons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouurages par noz inuentions, que nous l'auons du tout estouffée. Si est-ce que par tout où sa pureté reluit, elle fait vne merueilleuse honte à noz vaines et friuoles entreprinses.
_Et veniunt hederæ sponte sua melius, Surgit et in solis formosior arbutus antris, Et volucres nulla dulcius arte canunt._
Tous nos efforts ne peuuent seulement arriuer à representer le nid du moindre oyselet, sa contexture, sa beauté, et l'vtilité de son vsage: non pas la tissure de la chetiue araignée. Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l'art. Les plus grandes et plus belles par l'vne ou l'autre des deux premieres: les moindres et imparfaictes par la derniere. Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour auoir receu fort peu de façon de l'esprit humain, et estre encore fort voisines de leur naifueté originelle. Les loix naturelles leur commandent encores, fort peu abbastardies par les nostres. Mais c'est en telle pureté, qu'il me prend quelque fois desplaisir, dequoy la cognoissance n'en soit venuë plustost, du temps qu'il y auoit des hommes qui en eussent sçeu mieux iuger que nous. Il me desplaist que Lycurgus et Platon ne l'ayent euë: car il me semble que ce que nous voyons par experience en ces nations là, surpasse non seulement toutes les peintures dequoy la poësie a embelly l'aage doré, et toutes ses inuentions à feindre vne heureuse condition d'hommes: mais encore la conception et le desir mesme de la philosophie. Ils n'ont peu imaginer vne naifueté si pure et simple, comme nous la voyons par experience: ny n'ont peu croire que nostre societé se peust maintenir auec si peu d'artifice, et de soudeure humaine. C'est vne nation, diroy-ie à Platon, en laquelle il n'y a aucune espece de trafique; nulle cognoissance de lettres; nulle science de nombres; nul nom de magistrat, ny de superiorité politique; nul vsage de seruice, de richesse, ou de pauureté; nuls contrats; nulles successions; nuls partages; nulles occupations, qu'oysiues; nul respect de parenté, que commun; nuls vestemens; nulle agriculture; nul metal; nul vsage de vin ou de bled. Les paroles mesmes, qui signifient la mensonge, la trahison, la dissimulation, l'auarice, l'enuie, la detraction, le pardon, inouyes. Combien trouueroit il la republique qu'il a imaginée, esloignée de cette perfection?
Hos natura modos primúm dedit.
Au demeurant, ils viuent en vne contrée de païs tres-plaisante, et bien temperée: de façon qu'à ce que m'ont dit mes tesmoings, il est rare d'y voir vn homme malade: et m'ont asseuré, n'en y auoir veu aucun tremblant, chassieux, edenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermez du costé de la terre, de grandes et hautes montaignes, ayans entre-deux, cent lieuës ou enuiron d'estendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs, qui n'ont aucune ressemblance aux nostres; et les mangent sans autre artifice, que de les cuire. Le premier qui y mena vn cheual, quoy qu'il les eust pratiquez à plusieurs autres voyages, leur fit tant d'horreur en cette assiette, qu'ils le tuerent à coups de traict, auant que le pouuoir recognoistre. Leurs bastimens sont fort longs, et capables de deux ou trois cents ames, estoffez d'escorse de grands arbres, tenans à terre par vn bout, et se soustenans et appuyans l'vn contre l'autre par le feste, à la mode d'aucunes de noz granges, desquelles la couuerture pend iusques à terre, et sert de flanq. Ils ont du bois si dur qu'ils en coupent et en font leurs espées, et des grils à cuire leur viande. Leurs licts sont d'vn tissu de cotton, suspenduz contre le toict, comme ceux de noz nauires, à chacun le sien: car les femmes couchent à part des maris. Ils se leuent auec le Soleil, et mangent soudain apres s'estre leuez, pour toute la iournée: car ils ne font autre repas que celuy-là. Ils ne boiuent pas lors, comme Suidas dit, de quelques autres peuples d'Orient, qui beuuoient hors du manger: ils boiuent à plusieurs fois sur iour, et d'autant. Leur breuuage est faict de quelque racine, et est de la couleur de noz vins clairets. Ils ne le boiuent que tiede. Ce breuuage ne se conserue que deux ou trois iours: il a le goust vn peu picquant, nullement fumeux, salutaire à l'estomach, et laxatif à ceux qui ne l'ont accoustumé: c'est vne boisson tres-aggreable à qui y est duit. Au lieu du pain ils vsent d'vne certaine matiere blanche, comme du coriandre confit. I'en ay tasté, le goust en est doux et vn peu fade. Toute la iournée se passe à dancer. Les plus ieunes vont à la chasse des bestes, à tout des arcs. Vne partie des femmes s'amusent cependant à chauffer leur breuuage, qui est leur principal office. Il y a quelqu'vn des vieillards, qui le matin auant qu'ils se mettent à manger, presche en commun toute la grangée, en se promenant d'vn bout à autre, et redisant vne mesme clause à plusieurs fois, iusques à ce qu'il ayt acheué le tour, car ce sont bastimens qui ont bien cent pas de longueur; il ne leur recommande que deux choses, la vaillance contre les ennemis, et l'amitié à leurs femmes. Et ne faillent iamais de remarquer cette obligation, pour leur refrein, que ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiede et assaisonnée. Il se void en plusieurs lieux, et entre autres chez moy, la forme de leurs lits, de leurs cordons, de leurs espées, et brasselets de bois, dequoy ils couurent leurs poignets aux combats, et des grandes cannes ouuertes par vn bout, par le son desquelles ils soustiennent la cadance en leur dance. Ils sont raz par tout, et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasouër que de bois, ou de pierre. Ils croyent les ames eternelles; et celles qui ont bien merité des Dieux, estre logées à l'endroit du ciel où le Soleil se leue: les maudites, du costé de l'Occident. Ils ont ie ne sçay quels Prestres et Prophetes, qui se presentent bien rarement au peuple, ayans leur demeure aux montaignes. A leur arriuée, il se faict vne grande feste et assemblée solennelle de plusieurs villages; chaque grange, comme ie l'ay descrite, faict vn village, et sont enuiron à vne lieuë Françoise l'vne de l'autre. Ce Prophete parle à eux en public, les exhortant à la vertu et à leur deuoir: mais toute leur science ethique ne contient que ces deux articles de la resolution à la guerre, et affection à leurs femmes. Cettuy-cy leur prognostique les choses à venir, et les euenemens qu'ils doiuent esperer de leurs entreprinses: les achemine ou destourne de la guerre: mais c'est par tel si que où il faut à bien deuiner, et s'il leur aduient autrement qu'il ne leur a predit, il est haché en mille pieces, s'ils l'attrapent, et condamné pour faux Prophete. A cette cause celuy qui s'est vne fois mesconté, on ne le void plus. C'est don de Dieu, que la diuination: voyla pourquoy ce deuroit estre vne imposture punissable d'en abuser. Entre les Scythes, quand les deuins auoient failly de rencontre, on les couchoit enforgez de pieds et de mains, sur des charriotes pleines de bruyere, tirées par des bœufs, en quoy on les faisoit brusler. Ceux qui manient les choses subiettes à la conduitte de l'humaine suffisance, sont excusables d'y faire ce qu'ils peuuent. Mais ces autres, qui nous viennent pipant des asseurances d'vne faculté extraordinaire, qui est hors de nostre cognoissance: faut-il pas les punir, de ce qu'ils ne maintiennent l'effect de leur promesse, et de la temerité de leur imposture? Ils ont leurs guerres contre les nations, qui sont au delà de leurs montaignes, plus auant en la terre ferme, ausquelles ils vont tous nuds, n'ayants autres armes que des arcs ou des espées de bois, appointées par vn bout, à la mode des langues de noz espieuz. C'est chose esmerueillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent iamais que par meurtre et effusion de sang: car de routes et d'effroy, ils ne sçauent que c'est. Chacun rapporte pour son trophée la teste de l'ennemy qu'il a tué, et l'attache à l'entrée de son logis. Apres auoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuuent aduiser, celuy qui en est le maistre, faict vne grande assemblée de ses cognoissans. Il attache une corde à l'vn des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l'autre bras à tenir de mesme; et eux deux en presence de toute l'assemblée l'assomment à coups d'espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en enuoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c'est pour representer vne extreme vengeance. Et qu'il soit ainsin, ayans apperceu que les Portugais, qui s'estoient r'alliez à leurs aduersaires, vsoient d'vne autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient; qui estoit, de les enterrer iusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres: ils penserent que ces gens icy de l'autre monde (comme ceux qui auoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eux en toute sorte de malice) ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu'elle deuoit estre plus aigre que la leur, dont ils commencerent de quitter leur façon ancienne, pour suiure cette-cy. Ie ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en vne telle action, mais ouy bien dequoy iugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aueuglez aux nostres. Ie pense qu'il y a plus de barbarie à manger vn homme viuant, qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, vn corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l'auons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé. Chrysippus et Zenon chefs de la secte Stoicque, ont bien pensé qu'il n'y auoit aucun mal de se seruir de nostre charoigne, à quoy que ce fust, pour nostre besoin, et d'en tirer de la nourriture: comme nos ancestres estans assiegez par Cæsar en la ville d'Alexia, se resolurent de soustenir la faim de ce siege par les corps des vieillars, des femmes, et autres personnes inutiles au combat.
_Vascones, fama est, alimentis talibus vsi Produxere animas._
Et les medecins ne craignent pas de s'en seruir à toute sorte d'vsage, pour nostre santé; soit pour l'appliquer au dedans, ou au dehors. Mais il ne se trouua iamais aucune opinion si desreglée, qui excusast la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont noz fautes ordinaires. Nous les pouuons donc bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.
Leur guerre est toute noble et genereuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut receuoir: elle n'a autre fondement parmy eux, que la seule ialousie de la vertu. Ils ne sont pas en debat de la conqueste de nouuelles terres: car ils iouyssent encore de cette vberté naturelle, qui les fournit sans trauail et sans peine, de toutes choses necessaires, en telle abondance, qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne desirer qu'autant que leurs necessitez naturelles leur ordonnent: tout ce qui est au delà, est superflu pour eux. Ils s'entr'appellent generallement ceux de mesme aage freres: enfans, ceux qui sont au dessouz; et les vieillards sont peres à tous les autres. Ceux-cy laissent à leurs heritiers en commun, cette pleine possession de biens par indiuis, sans autre titre, que celuy tout pur, que nature donne à ses creatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montaignes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eux, l'acquest du victorieux, c'est la gloire, et l'auantage d'estre demeuré maistre en valeur et en vertu: car autrement ils n'ont que faire des biens des vaincus, et s'en retournent à leurs pays, où ils n'ont faute d'aucune chose necessaire; ny faute encore de cette grande partie, de sçauoir heureusement iouir de leur condition, et s'en contenter. Autant en font ceux-cy à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers, autre rançon que la confession et recognoissance d'estre vaincus. Mais il ne s'en trouue pas vn en tout vn siecle, qui n'ayme mieux la mort, que de relascher, ny par contenance, ny de parole, vn seul point d'vne grandeur de courage inuincible. Il ne s'en void aucun, qui n'ayme mieux estre tué et mangé, que de requerir seulement de ne l'estre pas. Ils les traictent en toute liberté, afin que la vie leur soit d'autant plus chere: et les entretiennent communément des menasses de leur mort future, des tourmens qu'ils y auront à souffrir, des apprests qu'on dresse pour cet effect, du detranchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs despens. Tout cela se faict pour cette seule fin, d'arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner enuie de s'en fuyr; pour gaigner cet auantage de les auoir espouuantez, et d'auoir faict force à leur constance. Car aussi à le bien prendre, c'est en ce seul point que consiste la vraye victoire:
_victoria nulla est, Quàm quæ confessos animo quoque subiugat hostes._
Les Hongres tres-belliqueux combattants, ne poursuiuoient iadis leur pointe outre auoir rendu l'ennemy à leur mercy. Car en ayant arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans offense, sans rançon; sauf pour le plus d'en tirer parole de ne s'armer des lors en auant contre eux. Assez d'auantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont auantages empruntez, non pas nostres. C'est la qualité d'vn porte-faix, non de la vertu, d'auoir les bras et les iambes plus roides: c'est vne qualité morte et corporelle, que la disposition: c'est vn coup de la fortune, de faire broncher nostre ennemy, et de luy esblouyr les yeux par la lumiere du Soleil: c'est vn tour d'art et de science, et qui peut tomber en vne personne lasche et de neant, d'estre suffisant à l'escrime. L'estimation et le prix d'vn homme consiste au cœur et en la volonté: c'est là où gist son vray honneur: la vaillance c'est la fermeté, non pas des iambes et des bras, mais du courage et de l'ame: elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheual, ny de noz armes, mais en la nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage, si succiderit, de genu pugnat. Qui pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aucun point de son asseurance, qui regarde encores en rendant l'ame, son ennemy d'vne veuë ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune: il est tué, non pas vaincu: les plus vaillans sont par fois les plus infortunez. Aussi y a-il des pertes triomphantes à l'enui des victoires. Ny ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le Soleil aye onques veu de ses yeux, de Salamine, de Platées, de Mycale, de Sicile, n'oserent onques opposer toute leur gloire ensemble, à la gloire de la desconfiture du Roy Leonidas et des siens au pas de Thermopyles, Qui courut iamais d'vne plus glorieuse enuie, et plus ambitieuse au gain du combat, que le Capitaine Ischolas à la perte? Qui plus ingenieusement et curieusement s'est asseuré de son salut, que luy de sa ruine? Il estoit commis à deffendre certain passage du Peloponnese, contre les Arcadiens; pour quoy faire, se trouuant du tout incapable, veu la nature du lieu, et inegalité des forces: et se resoluant que tout ce qui se presenteroit aux ennemis, auroit de necessité à y demeurer: d'autre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité, et du nom Lacedemonien, de faillir à sa charge: il print entre ces deux extremités, vn moyen party, de telle sorte: Les plus ieunes et dispos de sa troupe, il les conserua à la tuition et seruice de leur païs, et les y renuoya: et auec ceux desquels le defaut estoit moindre, il delibera de soustenir ce pas: et par leur mort en faire achetter aux ennemis l'entrée la plus chere, qu'il luy seroit possible: comme il aduint. Car estant tantost enuironné de toutes parts par les Arcadiens: apres en auoir faict vne grande boucherie, luy et les siens furent tous mis au fil de l'espée. Est-il quelque trophée assigné pour les veincueurs, qui ne soit mieux deu à ces veincus? Le vray veincre a pour son roolle l'estour, non pas le salut: et consiste l'honneur de la vertu, à combattre, non à battre. Pour reuenir à nostre histoire, il s'en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu'on leur fait, qu'au rebours pendant ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils portent vne contenance gaye, ils pressent leurs maistres de se haster de les mettre en cette espreuue, ils les deffient, les iniurient, leur reprochent leur lascheté, et le nombre des battailles perduës contre les leurs. I'ay vne chanson faicte par vn prisonnier, où il y a ce traict: Qu'ils viennent hardiment trétous, et s'assemblent pour disner de luy, car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeulx, qui ont seruy d'aliment et de nourriture à son corps: ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauure fols que vous estes: vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s'y tient encore: sauourez les bien, vous y trouuerez le goust de vostre propre chair: inuention, qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourans, et qui representent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier, crachant au visage de ceux qui le tuent, et leur faisant la mouë. De vray ils ne cessent iusques au dernier souspir, de les brauer et deffier de parole et de contenance. Sans mentir, au prix de nous, voila des hommes bien sauuages: car ou il faut qu'ils le soyent bien à bon escient, ou que nous le soyons: il y a vne merueilleuse distance entre leur forme et la nostre. Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d'autant plus grand nombre, qu'ils sont en meilleure reputation de vaillance. C'est vne beauté remarquable en leurs mariages, que la mesme ialousie que nos femmes ont pour nous empescher de l'amitié et bien-vueillance d'autres femmes, les leurs l'ont toute pareille pour la leur acquerir. Estans plus soigneuses de l'honneur de leurs maris, que de toute autre chose, elles cherchent et mettent leur solicitude à auoir le plus de compaignes qu'elles peuuent, d'autant que c'est vn tesmoignage de la vertu du mary. Les nostres crieront au miracle: ce ne l'est pas. C'est vne vertu proprement matrimoniale: mais du plus haut estage. Et en la Bible, Lea, Rachel, Sara et les femmes de Iacob fournirent leurs belles seruantes à leurs maris, et Liuia seconda les appetits d'Auguste, à son interest: et la femme du Roy Deiotarus Stratonique, presta non seulement à l'vsage de son mary, vne fort belle ieune fille de chambre, qui la seruoit, mais en nourrit soigneusement les enfants: et leur feit espaule à succeder aux estats de leur pere. Et afin qu'on ne pense point que tout cecy se face par vne simple et seruile obligation à leur vsance, et par l'impression de l'authorité de leur ancienne coustume, sans discours et sans iugement, et pour auoir l'ame si stupide, que de ne pouuoir prendre autre party, il faut alleguer quelques traits de leur suffisance. Outre celuy que ie vien de reciter de l'vne de leurs chansons guerrieres, i'en ay vn' autre amoureuse, qui commence en ce sens: Couleuure arreste toy, arreste toy couleuure, afin que ma sœur tire sur le patron de ta peinture, la façon et l'ouurage d'vn riche cordon, que ie puisse donner à m'amie: ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition preferée à tous les autres serpens. Ce premier couplet, c'est le refrein de la chanson. Or i'ay assez de commerce auec la poësie pour iuger cecy, que non seulement il n'y a rien de barbarie en cette imagination, mais qu'elle est tout à faict Anacreontique. Leur langage au demeurant, c'est vn langage doux, et qui a le son aggreable, retirant aux terminaisons Grecques. Trois d'entre eux, ignorans combien couttera vn iour à leur repos, et à leur bon heur, la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme ie presuppose qu'elle soit des-ia auancée (bien miserables de s'estre laissez pipper au desir de la nouuelleté, et auoir quitté la douceur de leur ciel, pour venir voir le nostre) furent à Roüan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit: le Roy parla à eux long temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'vne belle ville: apres cela, quelqu'vn en demanda leur aduis, et voulut sçauoir d'eux, ce qu'ils y auoient trouué de plus admirable: ils respondirent trois choses, dont i'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry; mais i'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouuoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se soubmissent à obeir à vn enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'vn d'entre eux pour commander. Secondement (ils ont vne façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les vns des autres) qu'ils auoyent apperceu qu'il y auoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauureté; et trouuoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses, pouuoient souffrir vne telle iniustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Ie parlay à l'vn d'eux fort long temps, mais i'auois vn truchement qui me suiuoit si mal, et qui estoit si empesché à receuoir mes imaginations par sa bestise, que ie n'en peus tirer rien qui vaille. Sur ce que ie luy demanday quel fruit il receuoit de la superiorité qu'il auoit parmy les siens, car c'estoit vn Capitaine, et noz matelots le nommoient Roy, il me dit, que c'estoit, marcher le premier à la guerre: De combien d'hommes il estoit suiuy; il me montra vne espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en vne telle espace, ce pouuoit estre quatre ou cinq mille hommes: Si hors la guerre toute son authorité estoit expirée; il dit qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui dépendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au trauers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'aise. Tout cela ne va pas trop mal: mais quoy? ils ne portent point de haut de chausses.
CHAPITRE XXXI.
Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines.
LE vray champ et subiect de l'imposture, sont les choses inconnües: d'autant qu'en premier lieu l'estrangeté mesme donne credit, et puis n'estants point subiectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes: par ce que l'ignorance des auditeurs preste vne belle et large carriere, et toute liberté, au maniement d'vne matiere cachee. Il aduient de là, qu'il n'est rien creu si fermement, que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs, Iudiciaires, Chiromantiens, Medecins, id genus omne. Ausquels ie ioindrois volontiers, si i'osois, vn tas de gens, interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de trouuer les causes de chasque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté diuine, les motifs incomprehensibles de ses œuures. Et quoy que la varieté et discordance continuelle des euenemens, les reiette de coin en coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suiure pourtant leur esteuf, et de mesme creon peindre le blanc et le noir.
En vne nation Indienne il y a cette loüable obseruance, quand il leur mes-aduient en quelque rencontre ou bataille, ils en demandent publiquement pardon au Soleil, qui est leur Dieu, comme d'vne action iniuste: rapportant leur heur ou malheur à la raison diuine, et luy submettant leur iugement et discours. Suffit à vn Chrestien croire toutes choses venir de Dieu: les receuoir auec recognoissance de sa diuine et inscrutable sapience: pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient enuoyees. Mais ie trouue mauuais ce que ie voy en vsage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises. Nostre creance a assez d'autres fondemens, sans l'authoriser par les euenemens. Car le peuple accoustumé à ces argumens plausibles, et proprement de son goust, il est danger, quand les euenemens viennent à leur tour contraires et des-auantageux, qu'il en esbranle sa foi. Comme aux guerres où nous sommes pour la Religion, ceux qui eurent l'auantage au rencontre de la Rochelabeille, faisans grand feste de cet accident, et se seruans de cette fortune, pour certaine approbation de leur party: quand ils viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de Iarnac, sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s'ils n'ont vn peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément sentir que c'est prendre d'vn sac deux moultures, et de mesme bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudroit mieux l'entretenir des vrays fondemens de la verité. C'est une belle bataille nauale qui s'est gaignee ces mois passez contre les Turcs, sous la conduite de dom Ioan d'Austria: mais il a bien pleu à Dieu en faire autres fois voir d'autres telles à nos despens. Somme, il est mal-aisé de ramener les choses diuines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent du deschet. Et qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon son Pape, chefs principaux de cette heresie, moururent en diuers temps, de morts si pareilles et si estranges (car retirez de la dispute par douleur de ventre à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l'ame) et exaggerer cette vengeance diuine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adiouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en vn retraict. Mais quoy? Irenee se trouue engagé en mesme fortune. Dieu nous voulant apprendre, que les bons ont autre chose à esperer: et les mauuais autre chose à craindre, que les fortunes ou infortunes de ce monde: il les manie et applique selon sa disposition occulte: et nous oste le moyen d'en faire sottement nostre profit. Et se moquent ceux qui s'en veulent preualoir selon l'humaine raison. Ils n'en donnent iamais vne touche, qu'ils n'en reçoiuent deux. Sainct Augustin en fait vne belle preuue sur ses aduersaires. C'est vn conflict, qui se decide par les armes de la memoire, plus que par celles de la raison. Il se faut contenter de la lumiere qu'il plaist au Soleil nous communiquer par ses rayons, et qui esleuera ses yeux pour en prendre vne plus grande dans son corps mesme, qu'il ne trouue pas estrange, si pour la peine de son outrecuidance il y perd la veuë. Quis hominum potest scire consilium Dei? aut quis poterit cogitare, quid velit Dominus?
CHAPITRE XXXII.
De fuir les voluptez au pris de la vie.
I'AVOIS bien veu conuenir en cecy la pluspart des anciennes opinions: Qu'il est heure de mourir lorsqu'il y a plus de mal que de bien à viure: et que de conseruer nostre vie à nostre tourment et incommodité, c'est choquer les regles mesmes de nature, comme disent ces vieilles regles,
Η ζην αλυπως, η θανειν ευδαιμονως. Καλον το θνησκειν οις hυβριν το ζην φερει. Κρεισσον το μη ζην εστιν, η ζην αθλιως.
Mais de pousser le mespris de la mort iusques à tel degré, que de l'employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs, et autres faueurs et biens que nous appellons de la fortune; comme si la raison n'auoit pas assez affaire à nous persuader de les abandonner, sans y adiouster cette nouuelle recharge, ie ne l'auois veu ny commander, ny pratiquer: iusques lors que ce passage de Seneca me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage puissant et de grande authorité autour de l'Empereur, de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde, à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique: sur quoy Lucilius alleguoit quelques difficultez: Ie suis d'aduis, dit-il, que tu quites cette vie là, ou la vie tout à faict: bien te conseille-ie de suiure la plus douce voye, et de destacher plustost que de rompre ce que tu as mal noüé, pourueu que s'il ne se peut autrement destacher, tu le rompes. Il n'y a homme si coüard qui n'ayme mieux tomber vne fois, que de demeurer tousiours en bransle. I'eusse trouué ce conseil sortable à la rudesse Stoïque: mais il est plus estrange qu'il soit emprunté d'Epicurus, qui escrit à ce propos, choses toutes pareilles à Idomeneus. Si est-ce que ie pense auoir remarqué quelque traict semblable parmy nos gens, mais auec la moderation Chrestienne. Sainct Hilaire Euesque de Poitiers, ce fameux ennemy de l'heresie Arrienne, estant en Syrie fut aduerty qu'Abra sa fille vnique, qu'il auoit laissee pardeça auec sa mere, estoit poursuyuie en mariage par les plus apparens Seigneurs du païs, comme fille tres-bien nourrie, belle, riche, et en la fleur de son aage: il luy escriuit, comme nous voyons, qu'elle ostast son affection de tous ces plaisirs et aduantages qu'on luy presentoit: qu'il luy auoit trouué en son voyage vn party bien plus grand et plus digne, d'vn mary de bien autre pouuoir et magnificence, qui luy feroit presens de robes et de ioyaux, de prix inestimable. Son dessein estoit de luy faire perdre l'appetit et l'vsage des plaisirs mondains, pour la ioindre toute à Dieu. Mais à cela, le plus court et plus certain moyen luy semblant estre la mort de sa fille, il ne cessa par vœux, prieres, et oraisons, de faire requeste à Dieu de l'oster de ce monde, et de l'appeller à soy: comme il aduint: car bien-tost apres son retour, elle luy mourut, dequoy il montra vne singuliere ioye. Cettuy-cy semble encherir sur les autres, de ce qu'il s'adresse à ce moyen de prime face, lequel ils ne prennent que subsidiairement, et puis que c'est à l'endroit de sa fille vnique. Mais ie ne veux obmettre le bout de cette histoire, encore qu'il ne soit pas de mon propos. La femme de Sainct Hilaire ayant entendu par luy, comme la mort de leur fille s'estoit conduite par son dessein et volonté, et combien elle auoit plus d'heur d'estre deslogee de ce monde, que d'y estre, print vne si viue apprehension de la beatitude eternelle et celeste, qu'elle solicita son mary auec extreme instance, d'en faire autant pour elle. Et Dieu à leurs prieres communes, l'ayant retiree à soy, bien tost apres, ce fut vne mort embrassée auec singulier contentement commun.
CHAPITRE XXXIII.
La fortune se rencontre souuent au train de la raison.
L'INCONSTANCE du bransle diuers de la fortune, fait qu'elle nous doiue presenter toute espece de visages. Y a il action de iustice plus expresse que celle cy? Le Duc de Valentinois ayant resolu d'empoisonner Adrian Cardinal de Cornete, chez qui le Pape Alexandre sixiesme son pere, et luy alloyent soupper au Vatican: enuoya deuant, quelque bouteille de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu'il la gardast bien soigneusement: le Pape y estant arriué auant le fils, et ayant demandé à boire, ce sommelier, qui pensoit ce vin ne luy auoir esté recommandé que pour sa bonté, en seruit au Pape, et le Duc mesme y arriuant sur le point de la collation, et se fiant qu'on n'auroit pas touché à sa bouteille, en prit à son tour; en maniere que le Pere en mourut soudain, et le fils apres auoir esté longuement tourmenté de maladie, fut reserué à vn' autre pire fortune. Quelquefois il semble à point nommé qu'elle se ioüe à nous. Le Seigneur d'Estree, lors guidon de Monsieur de Vandosme, et le Seigneur de Liques, Lieutenant de la compagnie du Duc d'Ascot, estans tous deux seruiteurs de la sœur du Sieur de Foungueselles, quoi que de diuers partis (comme il aduient aux voisins de la frontiere) le Sieur de Licques l'emporta: mais le mesme iour des nopces, et qui pis est, auant le coucher, le marié ayant enuie de rompre vn bois en faueur de sa nouuelle espouse, sortit à l'escarmouche pres de S. Omer, où le Sieur d'Estree se trouuant le plus fort, le feit son prisonnier: et pour faire valoir son aduantage, encore fallut-il que la Damoiselle,
_Coniugis antè coacta noui dimittere collum, Quàm veniens vna atque altera rursus hyems Noctibus in longis auidum saturasset amorem,_
luy fist elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier: comme il fit, la noblesse Françoise, ne refusant iamais rien aux Dames. Semble-il pas que ce soit vn sort artiste? Constantin fils d'Helene fonda l'Empire de Constantinople: et tant de siecles apres Constantin fils d'Helene le finit. Quelquefois il luy plaist enuier sur nos miracles. Nous tenons que le Roy Clouis assiegeant Angoulesme, les murailles cheurent d'elles mesmes par faueur diuine. Et Bouchet emprunte de quelqu'autheur, que le Roy Robert assiegeant vne ville, et s'estant desrobé du siege, pour aller à Orleans solemnizer la feste Sainct Aignan, comme il estoit en deuotion, sur certain point de la Messe, les murailles de la ville assiegee, s'en allerent sans aucun effort en ruine. Elle fit tout à contrepoil en nos guerres de Milan: car le Capitaine Rense assiegeant pour nous la ville d'Eronne, et ayant faict mettre la mine soubs vn grand pan de mur, et le mur en estant brusquement enleué hors de terre, recheut toutes-fois tout empenné, si droit dans son fondement, que les assiegez n'en vausirent pas moins.
Quelquefois elle fait la medecine. Iason Phereus estant abandonné des medecins, pour vne aposteme, qu'il auoit dans la poitrine, ayant enuie de s'en défaire, au moins par la mort, se ietta en vne bataille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il fut blessé à trauers le corps, si à point, que son aposteme en creua, et guerit. Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de son art? Cettuy-cy ayant parfaict l'image d'vn chien las et recreu, à son contentement en toutes les autres parties, mais ne pouuant representer à son gré l'escume et la baue, despité contre sa besongne, prit son esponge, et comme elle estoit abreuuee de diuerses peintures, la ietta contre, pour tout effacer: la fortune porta tout à propos le coup à l'endroit de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoy l'art n'auoit peu attaindre. N'adresse elle pas quelquefois nos conseils, et les corrige? Isabel Royne d'Angleterre, ayant à repasser de Zelande en son Royaume, auec vne armee, en faueur de son fils contre son mary, estoit perdue, si elle fust arriuee au port qu'elle auoit proietté, y estant attendue par ses ennemis: mais la fortune la ietta contre son vouloir ailleurs, où elle print terre en toute seureté. Et cet ancien qui ruant la pierre à vn chien, en assena et tua sa marastre, eut-il pas raison de prononcer ce vers:
Ταυτοματον ἡμων καλλιω βουλευεται;
La fortune a meilleur aduis que nous. Icetes auoit prattiqué deux soldats, pour tuer Timoleon, seiournant à Adrane en la Sicile. Ils prindrent heure, sur le point qu'il feroit quelque sacrifice. Et se meslans parmy la multitude, comme ils se guignoyent l'vn l'autre, que l'occasion estoit propre à leur besoigne: voicy vn tiers, qui d'vn grand coup d'espee, en assene l'vn par la teste, et le rue mort par terre, et s'en fuit. Le compagnon se tenant pour descouuert et perdu, recourut à l'autel, requerant franchise, auec promesse de dire toute la verité. Ainsi qu'il faisoit le compte de la coniuration, voicy le tiers qui auoit esté attrapé, lequel comme meurtrier, le peuple pousse et saboule au trauers la presse, vers Timoleon, et les plus apparents de l'assemblee. Là il crie mercy: et dit auoir justement tué l'assassin de son pere: verifiant sur le champ, par des tesmoings que son bon sort luy fournit, tout à propos, qu'en la ville des Leontins son pere, de vray, auoit esté tué par celuy sur lequel il s'estoit vengé. On luy ordonna dix mines Attiques, pour auoir eu cet heur, prenant raison de la mort de son pere, de retirer de mort le pere commun des Siciliens. Cette fortune surpasse en reglement, les regles de l'humaine prudence.
Pour la fin: en ce faict icy, se descouure il pas vne bien expresse application de sa faueur, de bonté et pieté singuliere? Ignatius Pere et fils, proscripts par les Triumuirs à Rome, se resolurent à ce genereux office, de rendre leurs vies, entre les mains l'vn de l'autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans: ils se coururent sus, l'espee au poing: elle en dressa les pointes, et en fit deux coups esgalement mortels: et donna à l'honneur d'vne si belle amitié, qu'ils eussent iustement la force de retirer encore des playes leurs bras sanglants et armés, pour s'entrembrasser en cet estat, d'vne si forte estrainte, que les bourreaux couperent ensemble leurs deux testes, laissans les corps tousiours pris en ce noble neud; et les playes iointes, humans amoureusement, le sang et les restes de la vie, l'vne de l'autre.
CHAPITRE XXXIIII.
D'vn defaut de nos polices.
FEV mon pere, homme pour n'estre aydé que de l'experience et du naturel, d'vn iugement bien net, m'a dict autrefois, qu'il auoit desiré mettre en train, qu'il y eust és villes certain lieu designé, auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose, se peussent rendre, et faire enregistrer leur affaire à vn officier estably pour cet effect: comme, ie cherche à vendre des perles: ie cherche des perles à vendre; tel veut compagnie pour aller à Paris; tel s'enquiert d'vn seruiteur de telle qualité, tel d'vn maistre; tel demande vn ouurier: qui cecy, qui cela, chacun selon son besoing. Et semble que ce moyen de nous entr'aduertir, apporteroit non legere commodité au commerce publique. Car à tous coups, il y a des conditions, qui s'entrecherchent, et pour ne s'entr'entendre, laissent les hommes en extreme necessité. I'entens auec vne grande honte de nostre siecle, qu'à nostre veuë, deux tres-excellens personnages en sçauoir, sont morts en estat de n'auoir pas leur saoul à manger: Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus Castalio en Allemaigne. Et croy qu'il y a mil'hommes qui les eussent appellez auec tres-aduantageuses conditions, ou secourus où ils estoient s'ils l'eussent sçeu. Le monde n'est pas si generalement corrompu, que ie ne sçache tel homme, qui souhaitteroit de bien grande affection, que les moyens que les siens luy ont mis en main, se peussent employer tant qu'il plaira à la fortune qu'il en iouisse, à mettre à l'abry de la necessité, les personnages rares et remarquables en quelque espece de valeur, que le mal-heur combat quelquefois iusques à l'extremité: et qui les mettroit pour le moins en tel estat, qu'il ne tiendroit qu'à faute de bon discours, s'ils n'estoyent contens. En la police œconomique mon pere auoit cet ordre, que ie sçay loüer, mais nullement ensuiure. C'est qu'outre le registre des negoces du mesnage, où se logent les menus comptes, payements, marchés, qui ne requierent la main du Notaire, lequel registre, vn Receueur a en charge: il ordonnoit à celuy de ses gents, qui luy seruoit à escrire, vn papier iournal, à inserer toutes les suruenances de quelque remarque, et iour par iour les memoires de l'histoire de sa maison: tres-plaisante à veoir, quand le temps commence à en effacer la souuenance, et tres à propos pour nous oster souuent de peine. Quand fut entamee telle besoigne, quand acheuee: quels trains y ont passé, combien arresté: noz voyages, noz absences, mariages, morts: la reception des heureuses ou malencontreuses nouuelles: changement des seruiteurs principaux: telles matieres. Vsage ancien, que ie trouue bon à rafraichir, chacun en sa chacuniere: et me trouue vn sot d'y auoir failly.
CHAPITRE XXXV.
De l'vsage de se vestir.
OV que ie vueille donner, il me faut forcer quelque barriere de la coustume, tant ell'a soigneusement bridé toutes nos auenues. Ie deuisoy en cette saison frilleuse, si la façon d'aller tout nud de ces nations dernierement trouuees, est vne façon forcee par la chaude temperature de l'air, comme nous disons des Indiens, et des Mores, ou si c'est l'originelle des hommes. Les gens d'entendement, d'autant que tout ce qui est soubs le ciel, comme dit la saincte Parole, est subiect à mesmes loix, ont accoustumé en pareilles considerations à celles icy, où il faut distinguer les loix naturelles des controuuees, de recourir à la generale police du monde, où il n'y peut auoir rien de contrefaict. Or tout estant exactement fourny ailleurs de filet et d'éguille, pour maintenir son estre, il est mécreable, que nous soyons seuls produits en estat deffectueux et indigent, et en estat qui ne se puisse maintenir sans secours estranger. Ainsi ie tiens que comme les plantes, arbres, animaux, et tout ce qui vit, se treuue naturellement equippé de suffisante couuerture, pour se deffendre de l'iniure du temps,
_Proptereáque ferè res omnes, aut corio sunt, Aut seta, aut conchis, aut callo, aut cortice, tectæ,_
aussi estions nous: mais comme ceux qui esteignent par artificielle lumiere celle du iour, nous auons esteint nos propres moyens, par les moyens empruntez. Et est aisé à voir que c'est la coustume qui nous fait impossible ce qui ne l'est pas. Car de ces nations qui n'ont aucune cognoissance de vestemens, il s'en trouue d'assises enuiron soubs mesme ciel, que le nostre, et soubs bien plus rude ciel que le nostre. Et puis la plus delicate partie de nous est celle qui se tient tousiours descouuerte: les yeux, la bouche, le nez, les oreilles; à noz contadins, comme à noz ayeulx, la partie pectorale et le ventre. Si nous fussions nez auec condition de cotillons et de greguesques, il ne faut faire doubte, que nature n'eust armé d'vne peau plus espoisse ce qu'elle eust abandonné à la baterie des saisons, comme elle a faict le bout des doigts et plante des pieds. Pourquoy semble il difficile à croire? entre ma façon d'estre vestu, et celle du païsan de mon païs, ie trouue bien plus de distance, qu'il n'y a de sa façon, à celle d'vn homme, qui n'est vestu que de sa peau. Combien d'hommes, et en Turchie sur tout, vont nuds par deuotion? Ie ne sçay qui demandoit à vn de nos gueux, qu'il voyoit en chemise en plein hyuer, aussi scarbillat que tel qui se tient ammitonné dans les martes iusques aux oreilles, comme il pouuoit auoir patience: Et vous monsieur, respondit-il, vous auez bien la face descouuerte: or moy ie suis tout face. Les Italiens content du fol du Duc de Florence, ce me semble, que son maistre s'enquerant comment ainsi mal vestu, il pouuoit porter le froid, à quoy il estoit bien empesché luy-mesme: Suiuez, dit-il, ma recepte de charger sur vous tous vos accoustrements, comme ie fay les miens, vous n'en souffrirez non plus que moy. Le Roy Massinissa iusques à l'extreme vieillesse, ne peut estre induit à aller la teste couuerte par froid, orage, et pluye qu'il fist, ce qu'on dit aussi de l'Empereur Seuerus. Aux batailles donnees entre les Ægyptiens et les Perses, Herodote dit auoir esté remarqué et par d'autres, et par luy, que de ceux qui y demeuroient morts, le test estoit sans comparaison plus dur aux Ægyptiens qu'aux Perses: à raison que ceux cy portent tousiours leurs testes couuertes de beguins, et puis de turbans: ceux la rases des l'enfance et descouuertes. Et le Roy Agesilaus obserua iusques à sa decrepitude, de porter pareille vesture en hyuer qu'en esté. Cæsar, dit Suetone, marchoit tousiours deuant sa troupe, et le plus souuent à pied, la teste descouuerte, soit qu'il fist Soleil, ou qu'il pleust, et autant en dit-on de Hannibal,
_tum vertice nudo Excipere insanos imbres, cælique ruinam._
Vn Venitien, qui s'y est tenu long temps, et qui ne fait que d'en venir, escrit qu'au Royaume du Pegu, les autres parties du corps vestues, les hommes et les femmes vont tousiours les pieds nuds, mesme à cheual. Et Platon conseille merueilleusement pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste autre couuerture, que celle que nature y a mise. Celuy que les Polonnois ont choisi pour leur Roy, apres le nostre, qui est à la verité l'vn des plus grands Princes de nostre siecle, ne porte iamais gands, ny ne change pour hyuer et temps qu'il face, le mesme bonnet qu'il porte au couuert. Comme ie ne puis souffrir d'aller deboutonné et destaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiroient entrauez de l'estre. Varro tient, que quand on ordonna que nous tinsions la teste descouuerte, en presence des Dieux ou du Magistrat, on le fit plus pour nostre santé, et nous fermir contre les iniures du temps, que pour compte de la reuerence. Et puis que nous sommes sur le froid, et François accoustumez à nous biguarrer, (non pas moy, car ie ne m'habille guiere que de noir ou de blanc, à l'imitation de mon pere) adioustons d'vne autre piece, que le Capitaine Martin du Bellay recite, au voyage de Luxembourg, auoir veu les gelees si aspres, que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et de coignee, se debitoit aux soldats par poix, et qu'ils l'emportoient dans des panniers: et Ouide,
_Nudáque consistunt, formam seruantia testæ, Vina; nec hausta meri, sed data frusta, bibunt._
Les gelees sont si aspres en l'emboucheure des Palus Mæotides, qu'en la mesme place où le Lieutenant de Mithridates auoit liuré bataille aux ennemis à pied sec, et les y auoit desfaicts, l'esté venu, il y gaigna contre eux encore vne bataille naualle. Les Romains souffrirent grand desaduantage au combat qu'ils eurent contre les Carthaginois pres de Plaisance, de ce qu'ils allerent à la charge, le sang figé, et les membres contreints de froid: là où Hannibal auoit faict espandre du feu par tout son ost, pour eschaufer ses soldats: et distribuer de l'huyle par les bandes, afin que s'oignants, ils rendissent leurs nerfs plus souples et desgourdis, et encroustassent les pores contre les coups de l'air et du vent gelé, qui couroit lors. La retraitte des Grecs, de Babylone en leurs païs, est fameuse des difficultez et mesaises, qu'ils eurent à surmonter. Cette cy en fut, qu'accueillis aux montaignes d'Armenie d'vn horrible rauage de neiges, ils en perdirent la cognoissance du païs et des chemins: et en estants assiegés tout court, furent vn iour et vne nuict, sans boire et sans manger, la plus part de leurs bestes mortes: d'entre eux plusieurs morts, plusieurs aueugles du coup du gresil, et lueur de la neige: plusieurs estropiés par les extremitez: plusieurs roides transis et immobiles de froid, ayants encore le sens entier. Alexandre veit vne nation en laquelle on enterre les arbres fruitiers en hyuer pour les defendre de la gelee: et nous en pouuons aussi voir.
Sur le subiect de vestir, le Roy de la Mexique changeoit quatre fois par iour d'accoustremens, iamais ne les reiteroit, employant sa desferre à ses continuelles liberalitez et recompenses: comme aussi ny pot, ny plat, ny vtensile de sa cuisine, et de sa table, ne luy estoient seruis à deux fois.
CHAPITRE XXXVI.
Du ieune Caton.
IE n'ay point cette erreur commune, de iuger d'vn autre selon que ie suis. I'en croy aysément des choses diuerses à moy. Pour me sentir engagé à vne forme, ie n'y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous. Ie descharge tant qu'on veut, vn autre estre, de mes conditions et principes: et le considere simplement en luy mesme, sans relation, l'estoffant sur son propre modelle. Pour n'estre continent, ie ne laisse d'aduoüer sincerement, la continence des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouuer l'air de leur train. Ie m'insinue par imagination fort bien en leur place: et les ayme et les honore d'autant plus, qu'ils sont autres que moy. Ie desire singulierement, qu'on nous iuge chascun à part soy: et qu'on ne me tire en consequence des communs exemples. Ma foiblesse n'altere aucunement les opinions que ie dois auoir de la force et vigueur de ceux qui le méritent. Sunt, qui nihil suadent, quàm quod se imitari posse confidunt. Rampant au limon de la terre, ie ne laisse pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur inimitable d'aucunes ames heroïques. C'est beaucoup pour moy d'auoir le iugement reglé, si les effects ne le peuuent estre, et maintenir au moins cette maistresse partie, exempte de corruption. C'est quelque chose d'auoir la volonté bonne, quand les iambes me faillent. Ce siecle, auquel nous viuons, au moins pour nostre climat, est si plombé, que ie ne dis pas l'execution, mais l'imagination mesme de la vertu en est à dire: et semble que ce ne soit autre chose qu'vn iargon de college.
_Virtutem verba putant, vt Lucum ligna;_
quam vereri deberent, etiam si percipere non possent. C'est vn affiquet à pendre en vn cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout de l'oreille, pour parement. Il ne se recognoist plus d'action vertueuse: celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant l'essence: car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance, et autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La iustice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles peuuent estre ainsi nommees, pour la consideration d'autruy, et du visage qu'elles portent en public: mais chez l'ouurier, ce n'est aucunement vertu. Il y a vne autre fin proposee, autre cause mouuante. Or la vertu n'aduoüe rien, que ce qui se faict par elle, et pour elle seule. En cette grande bataille de Potidee, que les Grecs sous Pausanias gaignerent contre Mardonius, et les Perses: les victorieux suiuant leur coustume, venants à partir entre eux la gloire de l'exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence de valeur en ce combat. Les Spartiates excellents iuges de la vertu, quand ils vindrent à decider, à quel particulier de leur nation debuoit demeurer l'honneur d'auoir le mieux faict en cette iournee, trouuerent qu'Aristodemus s'estoit le plus courageusement hasardé: mais pourtant ils ne luy en donnerent point de prix, par ce que sa vertu auoit esté incitee du desir de se purger du reproche, qu'il auoit encouru au faict des Thermopyles: et d'vn appetit de mourir courageusement, pour garantir sa honte passee. Nos iugemens sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos mœurs. Ie voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions et des causes vaines. Grande subtilité. Qu'on me donne l'action la plus excellente et pure, ie m'en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses intentions. Dieu sçait, à qui les veut estendre, quelle diuersité d'images ne souffre nostre interne volonté. Ils ne font pas tant malitieusement, que lourdement et grossierement, les ingenieux, à tout leur mesdisance. La mesme peine, qu'on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence, ie la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d'espaule pour les hausser. Ces rares figures, et triees pour l'exemple du monde, par le consentement des sages, ie ne me feindroy pas de les recharger d'honneur, autant que mon inuention pourroit, en interpretation et fauorable circonstance. Et il faut croire, que les efforts de nostre inuention sont loing au dessous de leur merite. C'est l'office des gents de bien, de peindre la vertu la plus belle qui se puisse. Et ne messieroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faueur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener leur creance à leur portee, dequoy ie viens de parler: ou comme ie pense plustost, pour n'auoir pas la veuë assez forte et assez nette ny dressee à conceuoir la splendeur de la vertu en sa pureté naifue. Comme Plutarque dit, que de son temps, aucuns attribuoient la cause de la mort du ieune Caton, à la crainte qu'il auoit eu de Cæsar: dequoy il se picque auecques raison: et peut on iuger par là, combien il se fust encore plus offencé de ceux qui l'ont attribuee à l'ambition. Sottes gents. Il eust bien faict vne belle action, genereuse et iuste plustost auec ignominie, que pour la gloire. Ce personnage là fut veritablement vn patron, que nature choisit, pour montrer iusques où l'humaine vertu et fermeté pouuoit atteindre.
Mais ie ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument. Ie veux seulement faire luiter ensemble, les traicts de cinq poëtes Latins, sur la louange de Caton, et pour l'interest de Caton: et par incident, pour le leur aussi. Or deura l'enfant bien nourry, trouuer au prix des autres, les deux premiers trainants. Le troisiesme, plus verd: mais qui s'est abattu par l'extrauagance de sa force. Il estimera que là il y auroit place à vn ou deux degrez d'inuention encore, pour arriuer au quatriesme, sur le point duquel il ioindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de quelque espace: mais laquelle espace, il iurera ne pouuoir estre remplie par nul esprit humain, il s'estonnera, il se transira. Voicy merueilles. Nous auons bien plus de poëtes, que de iuges et interpretes de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre. A certaine mesure basse, on la peut iuger par les preceptes et par art. Mais la bonne, la supreme, la diuine, est au dessus des regles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté, d'vne veuë ferme et rassise, il ne la void pas: non plus que la splendeur d'vn esclair. Elle ne pratique point nostre iugement: elle le rauit et rauage. La fureur, qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores vn tiers, à la luy ouyr traitter et reciter. Comme l'aymant attire non seulement vne aiguille, mais infond encores en icelle, sa faculté d'en attirer d'autres: et il se void plus clairement aux theatres, que l'inspiration sacree des muses, ayant premierement agité le poëte à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy, où elles veulent, frappe encore par le poëte, l'acteur, et par l'acteur, consecutiuement tout vn peuple. C'est l'enfileure de noz aiguilles, suspendues l'vne de l'autre. Dés ma premiere enfance, la poësie a eu cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien vif, qui est naturellement en moy, a esté diuersement manié, par diuersité de formes, non tant, plus hautes et plus basses, car c'estoient tousiours des plus hautes en chasque espece, comme differentes en couleur. Premierement, vne fluidité gaye et ingenieuse: depuis vne subtilité aiguë et releuee. En fin, vne force meure et constante. L'exemple le dira mieux. Ouide, Lucain, Vergile. Mais voyla nos gens sur la carriere.
Sit Cato, dum viuit, sanè vel Cæsare maior,
dit l'vn:
Et inuictum, deuicta morte, Catonem,
dit l'autre. Et l'autre, parlant des guerres ciuiles d'entre Cæsar et Pompeius,
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.
Et le quatriesme sur les louanges de Cæsar:
_Et cuncta terrarum subacta, Præter atrocem animun Catonis._
Et le maistre du cœur, apres auoir étalé les noms des plus grands Romains en sa peinture, finit en cette maniere:
His dantem iura Catonem.
CHAPITRE XXXVII.
Comme nous pleurons et rions d'vne mesme chose.
QVAND nous rencontrons dans les histoires, qu'Antigonus sçeut tres-mauuais gré à son fils de luy auoir presenté la teste du Roy Pyrrhus son ennemy, qui venoit sur l'heure mesme d'estre tué combatant contre luy: et que l'ayant veuë il se print bien fort à pleurer: et que le Duc René de Lorraine, pleingnit aussi la mort du Duc Charles de Bourgoigne, qu'il venoit de deffaire, et en porta le deuil en son enterrement: et qu'en la bataille d'Auroy (que le Comte de Montfort gaigna contre Charles de Blois sa partie, pour le Duché de Bretaigne) le victorieux rencontrant le corps de son ennemy trespassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s'escrier soudain,
_Et cosi auen che l'animo ciascuna Sua passion sotto el contrario manto Ricopre, con la vista hor' chiara, hor bruna._
Quand on presenta à Cæsar la teste de Pompeius, les histoires disent qu'il en destourna sa veuë, comme d'vn vilain et mal plaisant spectacle. Il y auoit eu entr'eux vne si longue intelligence, et societé au maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes, tant d'offices reciproques et d'alliance, qu'il ne faut pas croire que cette contenance fust toute fauce et contrefaicte, comme estime cet autre:
_Tutúmque putauit Iam bonus esse socer, lacrymas non sponte cadentes Effudit, gemitúsque expressit pectore læto_.
Car bien qu'à la verité la pluspart de nos actions ne soient que masque et fard, et qu'il puisse quelquefois estre vray,
Heredis fletus sub persona risus est.
si est-ce qu'au iugement de ces accidens, il faut considerer, comme nos ames se trouuent souuent agitees de diuerses passions. Et tout ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a vne assemblee de diuerses humeurs, desquelles celle là est maistresse, qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions: aussi en nostre ame, bien qu'il y ait diuers mouuements, qui l'agitent, si faut-il qu'il y en ayt vn à qui le champ demeure. Mais ce n'est pas auec si entier auantage, que pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, et ne facent vne courte charge à leur tour. D'où nous voyons non seulement les enfans, qui vont tout naifuement apres la nature, pleurer et rire souuent de mesme chose: mais nul d'entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu'il face à son souhait, qu'encore au départir de sa famille, et de ses amis, il ne se sente frissonner le courage: et si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le pied à l'estrié d'vn visage morne et contristé. Et quelque gentille flamme qui eschauffe le cœur des filles bien nees, encore les despend on à force du col de leurs meres, pour les rendre à leur espoux: quoy que die ce bon compagnon,
_Estne nouis nuptis odio Venus, ánne parentum Frustrantur falsis gaudia lacrymulis, Vbertim thalami quas intra limina fundunt? Non, ita me diui, vera gemunt, iuuerint._
Ainsin il n'est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu'on ne voudroit aucunement estre en vie. Quand ie tance auec mon valet, ie tance du meilleur courage que i'aye: ce sont vrayes et non feintes imprecations: mais cette fumee passee, qu'il ayt besoing de moy, ie luy bien-feray volontiers, ie tourne à l'instant le fueillet. Quand ie l'appelle vn badin, vn veau: ie n'entrepren pas de luy coudre à iamais ces titres: ny ne pense me desdire, pour le nommer honeste homme tantost apres. Nulle qualité nous embrasse purement et vniuersellement. Si ce n'estoit la contenance d'vn fol, de parler seul, il n'est iour ny heure à peine, en laquelle on ne m'ouist gronder en moy-mesme, et contre moy, Bren du fat: et si n'enten pas, que ce soit ma definition. Qui pour me voir vne mine tantost froide, tantost amoureuse enuers ma femme, estime que l'vne ou l'autre soit feinte, il est vn sot. Neron prenant congé de sa mere, qu'il enuoioit noyer, sentit toutefois l'émotion de cet adieu maternel: et en eust horreur et pitié. On dit que la lumiere du Soleil, n'est pas d'vne piece continuë: mais qu'il nous élance si dru sans cesse nouueaux rayons les vns sur les autres, que nous n'en pouuons apperceuoir l'entre deux.
_Largus enim liquidi fons luminis, ætherius sol Inrigat assiduè cœlum candore recenti, Suppeditátque nouo confestim lumine lumen:_
ainsin eslance nostre ame ses pointes diuersement et imperceptiblement. Artabanus surprint Xerxes son nepueu, et le tança de la mutation soudaine de sa contenance. Il estoit à considerer la grandeur desmesurée de ses forces, au passage de l'Hellespont, pour l'entreprinse de la Grece. Il luy print premierement vn tressaillement d'aise, à veoir tant de milliers d'hommes à son seruice, et le tesmoigna par l'allegresse et feste de son visage. Et tout soudain en mesme instant, sa pensée luy suggerant, comme tant de vies auoient à defaillir au plus loing, dans vn siecle, il refroigna son front, et s'attrista iusques aux larmes. Nous auons poursuiuy auec resoluë volonté la vengeance d'vne iniure, et ressenty vn singulier contentement de la victoire; nous en pleurons pourtant: ce n'est pas de cela que nous pleurons: il n'y a rien de changé; mais nostre ame regarde la chose d'vn autre œil, et se la represente par vn autre visage: car chasque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres. La parenté, les anciennes accointances et amitiez, saisissent nostre imagination, et la passionnent pour l'heure, selon leur condition; mais le contour en est si brusque, qu'il nous eschappe.
_Nil adeo fieri celeri ratione videtur, Quàm si mens fieri proponit, et inchoat ipsa Ocius ergo animus, quàm res se perciet vlla, Ante oculos quarum in promptu natura videtur._
Et à cette cause, voulans de toute cette suitte continuer vn corps, nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu'il auoit commis d'vne si meure et genereuse deliberation, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais il pleure son frere. L'vne partie de son deuoir est iouée, laissons luy en iouer l'autre.
CHAPITRE XXXVIII.
De la solitude.
LAISSONS à part cette longue comparaison de la vie solitaire à l'actiue. Et quant à ce beau mot, dequoy se couure l'ambition et l'auarice, Que nous ne sommes pas naiz pour nostre particulier, ains pour le publicq; rapportons nous en hardiment à ceux qui sont en la danse; et qu'ils se battent la conscience, si au contraire, les estats, les charges, et cette tracasserie du monde, ne se recherche plustost, pour tirer du publicq son profit particulier. Les mauuais moyens par où on s'y pousse en nostre siecle, montrent bien que la fin n'en vaut gueres. Respondons à l'ambition que c'est elle mesme qui nous donne goust de la solitude. Car que fuit elle tant que la societé? que cherche elle tant que ses coudées franches? Il y a dequoy bien et mal faire par tout. Toutesfois si le mot de Bias est vray, que la pire part c'est la plus grande, ou ce que dit l'Ecclesiastique, que de mille il n'en est pas vn bon:
_Rari quippe boni: numero vix sunt totidem quot Thebarum portæ, vel diuitis ostia Nili:_
la contagion est tres-dangereuse en la presse. Il faut ou imiter les vitieux, ou les haïr. Tous les deux sont dangereux; et de leur ressembler, par ce qu'ils sont beaucoup, et d'en haïr beaucoup par ce qu'ils sont dissemblables. Et les marchands, qui vont en mer, ont raison de regarder, que ceux qui se mettent en mesme vaisseau, ne soyent dissolus, blasphemateurs, meschans: estimants telle societé infortunée. Parquoy Bias plaisamment, à ceux qui passoient auec luy le danger d'vne grande tourmente, et appelloient le secours des Dieux: Taisez vous, feit-il, qu'ils ne sentent point que vous soyez icy auec moy. Et d'vn plus pressant exemple: Albuquerque Vice-Roy en l'Inde, pour Emanuel Roy de Portugal, en vn extreme peril de fortune de mer, print sur ses espaules vn ieune garçon pour cette seule fin, qu'en la societé de leur peril, son innocence luy seruist de garant, et de recommandation enuers la faueur diuine, pour le mettre à bord. Ce n'est pas que le sage ne puisse par tout viure content, voire et seul, en la foule d'vn palais: mais s'il est à choisir, il en fuira, dit-il, mesmes la veue. Il portera s'il est besoing cela, mais s'il est en luy, il eslira cecy. Il ne luy semble point suffisamment s'estre desfait des vices, s'il faut encores qu'il conteste auec ceux d'autruy. Charondas chastioit pour mauuais ceux qui estoient conuaincus de hanter mauuaise compagnie. Il n'est rien si dissociable et sociable que l'homme: l'vn par son vice, l'autre par sa nature. Et Antisthenes ne me semble auoir satisfait à celuy, qui luy reprochoit sa conuersation auec les meschants, en disant, que les medecins viuent bien entre les malades. Car s'ils seruent à la santé des malades, ils deteriorent la leur, par la contagion, la veuë continuelle, et pratique des maladies. Or la fin, ce crois-ie, en est tout'vne, d'en viure plus à loisir et à son aise. Mais on n'en cherche pas tousiours bien le chemin. Souuent on pense auoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il n'y a guere moins de tourment au gouuernement d'vne famille que d'vn estat entier. Où que l'ame soit empeschée, elle y est toute. Et pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins importunes. D'auantage, pour nous estre deffaicts de la Cour et du marché, nous ne sommes pas deffaits des principaux tourmens de nostre vie.
_Ratio et prudentia curas, Non locus effusi latè maris arbiter, aufert._
L'ambition, l'auarice, l'irresolution, la peur et les concupiscences, ne nous abandonnent point pour changer de contrée:
Et post equitem sedet atra cura.
Elles nous suiuent souuent iusques dans les cloistres, et dans les escoles de Philosophie. Ny les desers, ny les rochers creusez, ny la here, ny les ieusnes, ne nous en démeslent:
Hæret lateri lethalis arundo.
On disoit à Socrates, que quelqu'vn ne s'estoit aucunement amendé en son voyage: Ie croy bien, dit-il, il s'estoit emporté auecques soy.
_Quid terras alio calentes Sole mutamus? patria quis exsul Se quoque fugit?_
Si on ne se descharge premierement et son ame, du faix qui la presse, le remuement la fera fouler dauantage; comme en vn nauire, les charges empeschent moins, quand elles sont rassises. Vous faictes plus de mal que de bien au malade de luy faire changer de place. Vous ensachez le mal en le remuant: comme les pals s'enfoncent plus auant, et s'affermissent en les branslant et secouant. Parquoy ce n'est pas assez de s'estre escarté du peuple; ce n'est pas assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires, qui sont en nous: il se faut sequestrer et r'auoir de soy.
_Rupi iam vincula, dicas: Nam luctata canis nodum arripit; attamen illa Cùm fugit, à collo trahitur pars longa catenæ._
Nous emportons nos fers quand et nous. Ce n'est pas vne entiere liberté, nous tous tournons encore la veuë vers ce que nous auons laissé; nous en auons la fantasie pleine.
_Nisi purgatum est pectus, quæ prælia nobis Atque pericula tunc ingratis insinuandum? Quantæ conscindunt hominem cuppedinis acres Sollicitum curæ? quantique perinde timores? Quidue superbia, spurcitia, ac petulantia, quantas Efficiunt clades? quid luxus desidiésque?_
Nostre mal nous tient en l'ame: or elle ne se peut eschapper à elle mesme,
In culpa est animus, qui se non effugit vnquam,
Ainsin il la faut ramener et retirer en soy. C'est la vraye solitude, et qui se peut ioüir au milieu des villes et des cours des Roys; mais elle se iouyt plus commodément à part. Or puis que nous entreprenons de viure seuls, et de nous passer de compagnie, faisons que nostre contentement despende de nous: desprenons nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy: gaignons sur nous, de pouuoir à bon escient viure seuls, et y viure à nostr'aise. Stilpon estant eschappé de l'embrasement de sa ville, où il auoit perdu femme, enfans, et cheuance; Demetrius Poliorcetes, le voyant en vne si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, luy demanda, s'il n'auoit pas eu du dommage; il respondit que non, et qu'il n'y auoit Dieu mercy rien perdu de sien. C'est ce que le Philosophe Antisthenes disoit plaisamment, Que l'homme se deuoit pourueoir de munitions, qui flottassent sur l'eau, et peussent à nage auec luy eschapper du naufrage. Certes l'homme d'entendement n'a rien perdu, s'il a soy mesme. Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulinus qui en estoit Euesque, y ayant tout perdu, et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu; Seigneur garde moy de sentir cette perte: car tu sçais qu'ils n'ont encore rien touché de ce qui est à moy. Les richesses qui le faisoyent riche, et les biens qui le faisoient bon, estoyent encore en leur entier. Voyla que c'est de bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l'iniure: et de les cacher en lieu, où personne n'aille, et lequel ne puisse estre trahi que par nous mesmes. Il faut auoir femmes, enfans, biens, et sur tout de la santé, qui peut, mais non pas s'y attacher en maniere que nostre heur en despende. Il se faut reseruer vne arriere-boutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien, de nous à nous mesmes, et si priué, que nulle accointance ou communication de chose estrangere y trouue place: discourir et y rire, comme sans femme, sans enfans, et sans biens, sans train, et sans valetz: afin que quand l'occasion aduiendra de leur perte, il ne nous soit pas nouueau de nous en passer. Nous auons vne ame contournable en soy mesme; elle se peut faire compagnie, elle a dequoy assaillir et dequoy deffendre, dequoy receuoir, et dequoy donner: ne craignons pas en cette solitude, nous croupir d'oisiueté ennuyeuse,
In solis sis tibi turba locis.
La vertu se contente de soy: sans discipline, sans paroles, sans effects. En noz actions accoustumees, de mille il n'en est pas vne qui nous regarde. Celuy que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soy, en bute de tant de harquebuzades: et cet autre tout cicatricé, transi et pasle de faim, deliberé de creuer plustost que de luy ouurir la porte; penses-tu qu'ils y soyent pour eux? pour tel à l'aduenture, qu'ils ne virent onques, et qui ne se donne aucune peine de leur faict, plongé cependant en l'oysiueté et aux delices. Cettuy-cy tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir apres minuict d'vn estude, penses-tu qu'il cherche parmy les liures, comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage? nulles nouuelles. Il y mourra, ou il apprendra à la posterité la mesure des vers de Plaute, et la vraye orthographe d'vn mot Latin. Qui ne contre-change volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre vsage. Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons nous encores de celle de nos femmes, de noz enfans, et de nos gens. Noz affaires ne nous donnoyent pas assez de peine, prenons encores à nous tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz voisins et amis.
_Vah! quemquámne hominem in animum instituere, aut Parare, quod sit charius, quàm ipse est sibi?_
La solitude me semble auoir plus d'apparence, et de raison, à ceux qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, à l'exemple de Thales. C'est assez vescu pour autruy, viuons pour nous au moins ce bout de vie: ramenons à nous, et à nostre aise nos pensées et nos intentions. Ce n'est pas vne legere partie que de faire seurement sa retraicte; elle nous empesche assez sans y mesler d'autres entreprinses. Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de notre deslogement; preparons nous y; plions bagage; prenons de bon'heure congé de la compagnie; despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous.
Il faut desnoüer ces obligations si fortes: et meshuy aymer cecy et cela, mais n'espouser rien que soy. C'est à dire, le reste soit à nous: mais non pas ioint et colé en façon, qu'on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du nostre. La plus grande chose du monde c'est de sçauoir estre à soy. Il est temps de nous desnoüer de la societé, puis que nous n'y pouuons rien apporter. Et qui ne peut prester, qu'il se deffende d'emprunter. Nos forces nous faillent: retirons les, et resserrons en nous. Qui peut renuerser et confondre en soy les offices de tant d'amitiez, et de la compagnie, qu'il le face. En cette cheute, qui le rend inutile, poisant, et importun aux autres, qu'il se garde d'estre importun à soy mesme, et poisant et inutile. Qu'il se flatte et caresse, et sur tout se regente, respectant et craignant sa raison et sa conscience: si qu'il ne puisse sans honte, broncher en leur presence. Rarum est enim, vt satis se quisque vereatur. Socrates dit, que les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes s'exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation ciuile et militaire, viuants à leur discretion, sans obligation à certain office. Il y a des complexions plus propres à ces preceptes de la retraite les vnes que les autres. Celles qui ont l'apprehension molle et lasche, et vn' affection et volonté delicate, et qui ne s'asseruit et ne s'employe pas aysément, desquels ie suis, et par naturelle condition et par discours, ils se plieront mieux à ce conseil, que les ames actiues et occupées, qui embrassent tout, et s'engagent par tout, qui se passionnent de toutes choses: qui s'offrent, qui se presentent, et qui se donnent à toutes occasions. Il se faut seruir de ces commoditez accidentales et hors de nous, en tant qu'elles nous sont plaisantes; mais sans en faire nostre principal fondement. Ce ne l'est pas; ny la raison, ny la nature ne le veulent. Pourquoy contre ses loix asseruirons nous nostre contentement à la puissance d'autruy? D'anticiper aussi les accidens de fortune, se priuer des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par deuotion, et quelques Philosophes par discours, se seruir soy-mesmes, coucher sur la dure, se creuer les yeux, ietter ses richesses emmy la riuiere, rechercher la douleur (ceux-là pour par le tourment de cette vie, en acquerir la beatitude d'vne autre: ceux-cy pour s'estans logez en la plus basse marche, se mettre en seureté de nouuelle cheute) c'est l'action d'vne vertu excessiue. Les natures plus roides et plus fortes facent leur cachette mesmes, glorieuse et exemplaire.
_Tuta et paruula laudo, Cúm res deficiunt, satis inter vilia fortis: Verùm, vbi quid melius contingit et vnctius, idem Hos sapere, et solos aio benè viuere, quorum Conspicitur nitidis fundata pecunia villis._
Il y a pour moy assez affaire sans aller si auant. Il me suffit souz la faueur de la fortune, me preparer à sa défaueur; et me representer estant à mon aise, le mal aduenir, autant que l'imagination y peut attaindre: tout ainsi que nous nous accoustumons aux iouxtes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix. Ie n'estime point Arcesilaus le Philosophe moins reformé, pour le sçauoir auoir vsé d'vtensiles d'or et d'argent, selon que la condition de sa fortune le luy permettoit: et l'estime mieux, que s'il s'en fust demis, de ce qu'il en vsoit moderément et liberalement. Ie voy iusques à quels limites va la necessité naturelle: et considerant le pauure mendiant à ma porte, souuent plus enioué et plus sain que moy, ie me plante en sa place: i'essaye de chausser mon ame à son biaiz. Et courant ainsi par les autres exemples, quoy que ie pense la mort, la pauureté, le mespris, et la maladie à mes talons, ie me resous aisément de n'entrer en effroy, de ce qu'vn moindre que moy prend auec telle patience. Et ne veux croire que la bassesse de l'entendement, puisse plus que la vigueur, ou que les effects du discours, ne puissent arriuer aux effects de l'accoustumance. Et cognoissant combien ces commoditez accessoires tiennent à peu, ie ne laisse pas en pleine iouyssance, de supplier Dieu pour ma souueraine requeste, qu'il me rende content de moy-mesme, et des biens qui naissent de moy. Ie voy des ieunes hommes gaillards, qui portent nonobstant dans leurs coffres vne masse de pillules, pour s'en seruir quand le rhume les pressera; lequel ils craignent d'autant moins, qu'ils en pensent auoir le remede en main. Ainsi faut il faire: et encore si on se sent subiect à quelque maladie plus forte, se garnir de ces medicamens qui assoupissent et endorment la partie. L'occupation qu'il faut choisir à vne telle vie, ce doit estre vne occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour neant ferions nous estat d'y estre venuz chercher le seiour. Cela depend du goust particulier d'vn chacun. Le mien ne s'accommode aucunement au ménage. Ceux qui l'aiment, ils s'y doiuent addonner auec moderation,
Conentur sibi res, non se submittere rebus.
C'est autrement vn office seruile que la mesnagerie, comme le nomme Saluste. Elle a des parties plus excusables, comme le soing des iardinages que Xenophon attribue à Cyrus. Et se peut trouuer vn moyen, entre ce bas et vil soing, tendu et plein de solicitude, qu'on voit aux hommes qui s'y plongent du tout; et cette profonde et extreme nonchalance laissant tout aller à l'abandon, qu'on voit en d'autres:
_Democriti pecus edit agellos Cultáque, dum peregrè est animus sine corpore velox._
Mais oyons le conseil que donne le ieune Pline à Cornelius Rufus son amy, sur ce propos de la solitude: Ie te conseille en cette pleine et grasse retraicte, où tu es, de quitter à tes gens ce bas et abiect soing du mesnage, et t'addonner à l'estude des lettres, pour en tirer quelque chose qui soit toute tienne. Il entend la reputation: d'vne pareille humeur à celle de Cicero, qui dit vouloir employer sa solitude et seiour des affaires publiques, à s'en acquerir par ses escrits vne vie immortelle.
_Vsque adeóne Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc, sciat alter?_
Il semble, que ce soit raison, puis qu'on parle de se retirer du monde, qu'on regarde hors de luy. Ceux-cy ne le font qu'à demy. Ils dressent bien leur partie, pour quand ils n'y seront plus: mais le fruit de leur dessein, ils pretendent le tirer encore lors, du monde, absens, par vne ridicule contradiction. L'imagination de ceux qui par deuotion, cerchent la solitude, remplissants leur courage, de la certitude des promesses diuines, en l'autre vie, est bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, obiect infini en bonté et en puissance. L'ame a dequoy y rassasier ses desirs, en toute liberté. Les afflictions, les douleurs, leur viennent à profit, employées à l'acquest d'vne santé et resiouyssance eternelle. La mort, à souhait: passage à vn si parfaict estat. L'aspreté de leurs regles est incontinent applanie par l'accoustumance: et les appetits charnels, rebutez et endormis par leur refus: car rien ne les entretient que l'vsage et l'exercice. Cette seule fin, d'vne autre vie heureusement immortelle, merite loyalement que nous abandonnions les commoditez et douceurs de cette vie nostre. Et qui peut embraser son ame de l'ardeur de cette viue foy et esperance, reellement et constamment, il se bastit en la solitude, vne vie voluptueuse et delicieuse, au delà de toute autre sorte de vie. Ny la fin donc ny le moyen de ce conseil ne me contente: nous retombons tousiours de fieure en chaud mal. Cette occupation des liures, est aussi penible que toute autre; et autant ennemie de la santé, qui doit estre principalement considerée. Et ne se faut point laisser endormir au plaisir qu'on y prend: c'est ce mesme plaisir qui perd le mesnager, l'auaricieux, le voluptueux, et l'ambitieux. Les sages nous apprennent assez, à nous garder de la trahison de noz appetits; et à discerner les vrays plaisirs et entiers, des plaisirs meslez et bigarrez de plus de peine. Car la pluspart des plaisirs, disent ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, comme faisoyent les larrons que les Ægyptiens appelloyent Philistas: et si la douleur de teste nous venoit auant l'yuresse, nous nous garderions de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche deuant, et nous cache sa suitte. Les liures sont plaisans: mais si de leur frequentation nous en perdons en fin la gayeté et la santé, nos meilleures pieces, quittons les. Ie suis de ceux qui pensent leur fruit ne pouuoir contrepeser cette perte. Comme les hommes qui se sentent de long temps affoiblis par quelque indisposition, se rengent à la fin à la mercy de la medecine; et se font desseigner par art certaines regles de viure, pour ne les plus outrepasser: aussi celuy qui se retire ennuié et desgousté de la vie commune, doit former cette-cy, aux regles de la raison; l'ordonner et renger par premeditation et discours. Il doit auoir prins congé de toute espece de trauail, quelque visage qu'il porte; et fuïr en general les passions, qui empeschent la tranquillité du corps et de l'ame; et choisir la route qui est plus selon son humeur:
Vnusquisque sua nouerit ire via.
Au mesnage, à l'estude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de s'engager plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy. Il faut reseruer d'embesoignement et d'occupation, autant seulement, qu'il en est besoing, pour nous tenir en haleine, et pour nous garantir des incommoditez que tire apres soy l'autre extremité d'vne lasche oysiueté et assoupie. Il y a des sciences steriles et épineuses, et la plus part forgées pour la presse: il les faut laisser à ceux qui sont au seruice du monde. Ie n'ayme pour moy, que des liures ou plaisans et faciles; qui me chatouillent; ou ceux qui me consolent, et conseillent à regler ma vie et ma mort.
_Tacitum syluas inter reptare salubres, Curantem quidquid dignum sapiente bonòque est._
Les gens plus sages peuuent se forger vn repos tout spirituel, ayant l'ame forte et vigoureuse. Moy qui l'ay commune, il faut que i'ayde à me soustenir par les commoditez corporelles. Et l'aage m'ayant tantost desrobé celles qui estoient plus à ma fantasie, i'instruis et aiguise mon appetit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison. Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes, l'vsage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings, les vns apres les autres:
_Carpamus dulcia, nostrum est Quod viuis, cinis et manes et fabula fies._
Or quant à la fin que Pline et Cicero nous proposent, de la gloire, c'est bien loing de mon conte. La plus contraire humeur à la retraicte, c'est l'ambition. La gloire et le repos sont choses qui ne peuuent loger en mesme giste: à ce que ie voy, ceux-cy n'ont que les bras et les iambes hors de la presse; leur ame, leur intention y demeure engagée plus que iamais.
Tun', vetule, auriculis alienis colligis escas?
Ils se sont seulement reculez pour mieux sauter, et pour d'vn plus fort mouuement faire vne plus viue faucée dans la trouppe. Vous plaist-il voir comme ils tirent court d'vn grain? Mettons au contrepoix, l'aduis de deux philosophes, et de deux sectes tres-differentes, escriuans l'vn à Idomeneus, l'autre à Lucilius leurs amis, pour du maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude. Vous auez, disent-ils, vescu nageant et flottant iusques à present, venez vous en mourir au port. Vous auez donné le reste de vostre vie à la lumiere, donnez cecy à l'ombre. Il est impossible de quitter les occupations, si vous n'en quittez le fruit; à cette cause desfaictes vous de tout soing de nom et de gloire. Il est danger que la lueur de voz actions passées, ne vous esclaire que trop, et vous suiue iusques dans vostre taniere. Quittez auecq les autres voluptez, celle qui vient de l'approbation d'autruy. Et quant à vostre science et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effect, si vous en valez mieux vous mesme. Souuienne vous de celuy, à qui comme on demandast, à quoy faire il se pénoit si fort en vn art, qui ne pouuoit venir à la cognoissance de guere de gens: I'en ay assez de peu, respondit-il, i'en ay assez d'vn, i'en ay assez de pas vn. Il disoit vray: vous et vn compagnon estes assez suffisant theatre l'vn à l'autre, ou vous à vous-mesmes. Que le peuple vous soit vn, et vn vous soit tout le peuple. C'est vne lâche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiueté, et de sa cachette. Il faut faire comme les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur taniere. Ce n'est plus ce qu'il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous-mesmes. Retirez vous en vous, mais preparez vous premierement de vous y receuoir: ce seroit folie de vous fier à vous mesmes, si vous ne vous sçauez gouuerner. Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compagnie: iusques à ce que vous vous soyez rendu tel, deuant qui vous n'osiez clocher, et iusques à ce que vous ayez honte et respect de vous mesmes, obuersentur species honestæ animo: presentez vous tousiours en l'imagination Caton, Phocion, et Aristides, en la presence desquels les fols mesme cacheroient leurs fautes, et establissez les contrerolleurs de toutes vos intentions. Si elles se detraquent, leur reuerence vous remettra en train: ils vous contiendront en cette voye, de vous contenter de vous mesmes, de n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en certaines et limitées cogitations, où elle se puisse plaire: et ayant entendu les vrays biens, desquels on iouyt à mesure qu'on les entend, s'en contenter, sans desir de prolongement de vie ny de nom. Voyla le conseil de la vraye et naifue philosophie, non d'vne philosophie ostentatrice et parliere, comme est celle des deux premiers.
CHAPITRE XXXIX.
Consideration sur Ciceron.
ENCOR' vn traict à la comparaison de ces couples. Il se tire des escrits de Cicero, et de ce Pline peu retirant, à mon aduis, aux humeurs de son oncle, infinis tesmoignages de nature outre mesure ambitieuse: entre autres qu'ils sollicitent au sceu de tout le monde, les historiens de leur temps, de ne les oublier en leurs registres: et la fortune comme par despit, a faict durer iusques à nous la vanité de ces requestes, et pieça faict perdre ces histoires. Mais cecy surpasse toute bassesse de cœur, en personnes de tel rang, d'auoir voulu tirer quelque principale gloire du cacquet, et de la parlerie, iusques à y employer les lettres priuées escriptes à leurs amis: en maniere, que aucunes ayans failly leur saison pour estre enuoyées, ils les font ce neantmoins publier auec cette digne excuse, qu'ils n'ont pas voulu perdre leur trauail et veillées. Sied-il pas bien à deux consuls Romains, souuerains magistrats de la chose publique emperiere du monde, d'employer leur loisir, à ordonner et fagotter gentiment vne belle missiue, pour en tirer la reputation, de bien entendre le langage de leur nourrisse? Que feroit pis vn simple maistre d'escole qui en gaignast sa vie? Si les gestes de Xenophon et de Cæsar, n'eussent de bien loing surpassé leur eloquence, ie ne croy pas qu'ils les eussent iamais escrits. Ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Et si la perfection du bien parler pouuoit apporter quelque gloire sortable à vn grand personnage, certainement Scipion et Lælius n'eussent pas resigné l'honneur de leurs comedies, et toutes les mignardises et delices du langage Latin, à vn serf Afriquain. Car que cet ouurage soit leur, sa beauté et son excellence le maintient assez, et Terence l'aduoüe luy mesme: et me feroit on desplaisir de me desloger de cette creance. C'est vne espece de mocquerie et d'iniure, de vouloir faire valoir vn homme, par des qualitez mes-aduenantes à son rang; quoy qu'elles soient autrement loüables; et par les qualitez aussi qui ne doiuent pas estre les siennes principales. Comme qui loüeroit vn Roy d'estre bon peintre, ou bon architecte, ou encore bon arquebuzier, ou bon coureur de bague. Ces loüanges ne font honneur, si elles ne sont presentées en foule, et à la suitte de celles qui luy sont propres: à sçauoir de la iustice, et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre. De cette façon faict honneur à Cyrus l'agriculture, et à Charlemaigne l'eloquence, et cognoissance des bonnes lettres. I'ay veu de mon temps, en plus forts termes, des personnages, qui tiroient d'escrire, et leurs tiltres, et leur vocation, desaduoüer leur apprentissage, corrompre leur plume, et affecter l'ignorance de qualité si vulgaire, et que nostre peuple tient, ne se rencontrer guere en mains sçauantes: et prendre souci, de se recommander par meilleures qualitez. Les compagnons de Demosthenes en l'ambassade vers Philippus, loüoyent ce Prince d'estre beau, eloquent, et bon beuueur: Demosthenes disoit que c'estoient louanges qui appartenoient mieux à vne femme, à vn Aduocat, à vne esponge, qu'à vn Roy.
_Imperet bellante prior, iacentem Lenis in hostem._
Ce n'est pas sa profession de sçauoir, ou bien chasser, ou bien dancer,
_Orabunt causas alij, cœlique mea us Describent radio, et fulgentia, sidera dicent, Hic regere imperio populos sciat._
Plutarque dit d'auantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c'est produire contre soy le tesmoignage d'auoir mal dispencé son loisir, et l'estude, qui deuoit estre employé à choses plus necessaires et vtiles. De façon que Philippus Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre son fils, chanter en vn festin, à l'enui des meilleurs musiciens; N'as-tu pas honte, luy dit-il, de chanter si bien? Et à ce mesme Philippus, vn musicien contre lequel il debattoit de son art; Ia à Dieu ne plaise Sire, dit-il, qu'il t'aduienne iamais tant de mal, que tu entendes ces choses là, mieux que moy. Vn Roy doit pouuoir respondre, comme Iphicrates respondit à l'orateur qui le pressoit en son inuectiue de cette maniere: Et bien qu'es-tu, pour faire tant le braue? es-tu homme d'armes, es-tu archer, es-tu piquier? Ie ne suis rien de tout cela, mais ie suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là. Et Antisthenes print pour argument de peu de valeur en Ismenias, dequoy on le vantoit d'estre excellent ioüeur de flustes. Ie sçay bien, quand i'oy quelqu'vn, qui s'arreste au langage des Essais, que i'aimeroye mieux, qu'il s'en teust. Ce n'est pas tant esleuer les mots, comme deprimer le sens: d'autant plus picquamment, que plus obliquement. Si suis-ie trompé si guere d'autres donnent plus à prendre en la matiere: et comment que ce soit, mal ou bien, si nul escriuain l'a semée, ny guere plus materielle, ny au moins plus drue, en son papier. Pour en ranger d'auantage, ie n'en entasse que les testes. Que i'y attache leur suitte, ie multiplieray plusieurs fois ce volume. Et combien y ay-ie espandu d'histoires, qui ne disent mot, lesquelles qui voudra esplucher vn peu plus curieusement, en produira infinis Essais? Ny elles, ny mes allegations, ne seruent pas tousiours simplement d'exemple, d'authorité ou d'ornement. Ie ne les regarde pas seulement par l'vsage, que i'en tire. Elles portent souuent, hors de mon propos, la semence d'vne matiere plus riche et plus hardie: et souuent à gauche, vn ton plus delicat, et pour moy, qui n'en veux en ce lieu exprimer d'auantage, et pour ceux qui rencontreront mon air. Retournant à la vertu parliere, ie ne trouue pas grand choix, entre ne sçauoir dire que mal, on ne sçauoir rien que bien dire. Non est ornamentum virile, concinnitas. Les Sages disent, que pour le regard du sçauoir, il n'est que la philosophie, et pour le regard des effects, que la vertu, qui generalement soit propre à tous degrez, et à tous ordres. Il y a quelque chose de pareil en ces autres deux philosophes: car ils promettent aussi eternité aux lettres qu'ils escriuent à leurs amis. Mais c'est d'autre façon, et s'accommodans pour vne bonne fin, à la vanité d'autruy. Car ils leur mandent, que si le soing de se faire cognoistre aux siecles aduenir, et de la renommée les arreste encore au maniement des affaires, et leur fait craindre la solitude et la retraite, où ils les veulent appeller; qu'ils ne s'en donnent plus de peine: d'autant qu'ils ont assez de credit auec la posterité, pour leur respondre, que ne fust que par les lettres qu'ils leur escriuent, ils rendront leur nom aussi cogneu et fameux que pourroient faire leurs actions publiques. Et outre cette difference; encore ne sont-ce pas lettres vuides et descharnées, qui ne se soustiennent que par vn delicat chois de mots, entassez et rangez à vne iuste cadence; ains farcies et pleines de beaux discours de sapience, par lesquelles on se rend non plus eloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent non à bien dire, mais à bien faire. Fy de l'eloquence qui nous laisse enuie de soy, non des choses. Si ce n'est qu'on die que celle de Cicero, estant en si extreme perfection, se donne corps elle mesme. I'adiousteray encore vn compte que nous lisons de luy, à ce propos, pour nous faire toucher au doigt son naturel. Il auoit à orer en public, et estoit vn peu pressé du temps, pour se preparer à son aise: Eros, l'vn de ses serfs, le vint aduertir, que l'audience estoit remise au lendemain: il en fut si aise, qu'il luy donna liberté pour cette bonne nouuelle. Sur ce subiect de lettres, ie veux dire ce mot; que c'est vn ouurage, auquel mes amis tiennent, que ie puis quelque chose. Et eusse prins plus volontiers cette forme à publier mes verues, si i'eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme ie l'ay eu autrefois, vn certain commerce, qui m'attirast, qui me soustinst, et sousleuast. Car de negocier au vent, comme d'autres, ie ne sçauroy, que de songe: ny forger des vains noms à entretenir, en chose serieuse: ennemy iuré de toute espece de falsification. I'eusse esté plus attentif, et plus seur, ayant vne addresse forte et amie, que regardant les diuers visages d'vn peuple: et suis deçeu, s'il ne m'eust mieux succedé. I'ay naturellement vn stile comique et priué. Mais c'est d'vne forme mienne, inepte aux negotiations publiques, comme en toutes façons est mon langage, trop serré, desordonné, couppé, particulier. Et ne m'entens pas en lettres ceremonieuses, qui n'ont autre substance, que d'vne belle enfileure de paroles courtoises. Ie n'ay ny la faculté, ny le goust de ces longues offres d'affection et de seruice. Ie n'en crois pas tant; et me desplaist d'en dire guere, outre ce que i'en crois. C'est bien loing de l'vsage present: car il ne fut iamais si abiecte et seruile prostitution de presentations: la vie, l'ame, deuotion, adoration, serf, esclaue, tous ces mots y courent si vulgairement, que quand ils veulent faire sentir vne plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n'ont plus de maniere pour l'exprimer. Ie hay à mort de sentir au flateur. Qui faict que ie me iette naturellement à vn parler sec, rond et cru, qui tire à qui ne me cognoit d'ailleurs, vn peu vers le desdaigneux. I'honnore le plus ceux que i'honnore le moins: et où mon ame marche d'vne grande allegresse, i'oublie les pas de la contenance: et m'offre maigrement et fierement, à ceux à qui ie suis: et me presente moins, à qui ie me suis le plus donné. Il me semble qu'ils le doiuent lire en mon cœur, et que l'expression de mes paroles, fait tort à ma conception. A bienuienner, à prendre congé, à remercier, à salüer, à presenter mon seruice, et tels compliments verbeux des loix ceremonieuses de nostre ciuilité, ie ne cognois personne si sottement sterile de langage que moy. Et n'ay iamais esté employé à faire des lettres de faueur et recommendation, que celuy pour qui c'estoit, n'aye trouuées seches et lasches. Ce sont grands imprimeurs de lettres, que les Italiens, i'en ay, ce crois-ie, cent diuers volumes. Celles de Annibale Caro me semblent les meilleures. Si tout le papier que i'ay autresfois barbouillé pour les dames, estoit en nature, lors que ma main estoit veritablement emportée par ma passion, il s'en trouueroit à l'aduenture quelque page digne d'estre communiquée à la ieunesse oysiue, embabouinée de cette fureur. I'escrits mes lettres tousiours en poste, et si precipiteusement, que quoy que ie peigne insupportablement mal, i'ayme mieux escrire de ma main, que d'y en employer vn' autre, car ie n'en trouue point qui me puisse suiure, et ne les transcrits iamais. I'ay accoustumé les grands, qui me cognoissent, à y supporter des litures et des trasseures, et vn papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus, sont celles qui valent le moins. Depuis que ie les traine, c'est signe que ie n'y suis pas. Ie commence volontiers sans proiect; le premier traict produit le second. Les lettres de ce temps, sont plus en bordures et prefaces, qu'en matiere. Comme i'ayme mieux composer deux lettres, que d'en clorre et plier vne; et resigne tousiours cette commission à quelque autre: de mesme quand la matiere est acheuée, ie donrois volontiers à quelqu'vn la charge d'y adiouster ces longues harangues, offres, et prieres, que nous logeons sur la fin, et desire que quelque nouuel vsage nous en descharge. Comme aussi de les inscrire d'vne legende de qualitez et tiltres, pour ausquels ne broncher, i'ay maintesfois laissé d'escrire, et notamment à gens de iustice et de finance. Tant d'innouations d'offices, vne si difficile dispensation et ordonnance de diuers noms d'honneur; lesquels estans si cherement achetez, ne peuuent estre eschangez, ou oubliez sans offence. Ie trouue pareillement de mauuaise grace, d'en charger le front et inscription des liures, que nous faisons imprimer.
CHAPITRE XL.
Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l'opinion que nous en auons.
LES hommes, dit vne sentence Grecque ancienne, sont tourmentez par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes. Il y auroit vn grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre miserable condition humaine, qui pourroit establir cette proposition vraye tout par tout. Car si les maux n'ont entrée en nous, que par nostre iugement, il semble qu'il soit en nostre pouuoir de les mespriser ou contourner à bien. Si les choses se rendent à nostre mercy, pourquoy n'en cheuirons nous, ou ne les accommoderons nous à nostre aduantage? Si ce que nous appellons mal et tourment, n'est ny mal ny tourment de soy, ains seulement que nostre fantasie luy donne cette qualité, il est en nous de la changer: et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes estrangement fols de nous bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux: et de donner aux maladies, à l'indigence et au mespris vn aigre et mauuais goust, si nous le leur pouuons donner bon: et si la fortune fournissant simplement de matiere, c'est à nous de luy donner la forme. Or que ce que nous appellons mal, ne le soit pas de soy, ou au moins tel qu'il soit, qu'il depende de nous de luy donner autre saueur, et autre visage, car tout reuient à vn, voyons s'il se peut maintenir.
Si l'estre originel de ces choses que nous craignons, auoit credit de se loger en nous de son authorité, il logeroit pareil et semblable en tous: car les hommes sont tous d'vne espece: et sauf le plus et le moins, se trouuent garnis de pareils outils et instruments pour conceuoir et iuger. Mais la diuersité des opinions, que nous auons de ces choses là, montre clairement qu'elles n'entrent en nous que par composition. Tel à l'aduenture les loge chez soy en leur vray estre, mais mille autres leur donnent vn estre nouueau et contraire chez eux. Nous tenons la mort, la pauureté et la douleur pour nos principales parties. Or cette mort que les vns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d'autres la nomment l'vnique port des tourmens de cette vie? le souuerain bien de nature? seul appuy de nostre liberté? et commune et prompte recepte à tous maux? Et comme les vns l'attendent tremblans et effrayez, d'autres la supportent plus aysement que la vie. Celuy-là se plaint de sa facilité:
_Mors, vtinam pauidos vitæ subducere nolles, Sed virtus te sola daret!_
Or laissons ces glorieux courages: Theodorus respondit à Lysimachus menaçant de le tuer: Tu feras vn grand coup d'arriuer à la force d'vne cantharide. La plus part des Philosophes se trouuent auoir ou preuenu par dessein, ou hasté et secouru leur mort. Combien voit-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à vne mort simple, mais meslee de honte, et quelquefois de griefs tourmens, y apporter vne telle asseurance, qui par opiniatreté, qui par simplesse naturelle, qu'on n'y apperçoit rien de changé de leur estat ordinaire: establissans leurs affaires domestiques, se recommandans à leurs amis, chantans, preschans et entretenans le peuple: voire y meslans quelquefois des mots pour rire, et beuuans à leurs cognoissans, aussi bien que Socrates? Vn qu'on menoit au gibet, disoit que ce ne fust pas par telle ruë, car il y auoit danger qu'vn marchant luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'vn vieux debte. Vn autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux: l'autre respondit à son confesseur, qui luy promettoit qu'il soupperoit ce iour là auec nostre Seigneur, Allez vous y en vous, car de ma part ie ieusne. Vn autre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dit ne vouloir boire apres luy, de peur de prendre la verolle. Chacun a ouy faire le conte du Picard, auquel estant à l'eschelle on presente vne garse, et que, comme nostre iustice permet quelquefois, s'il la vouloit espouser, on luy sauueroit la vie: luy l'ayant vn peu contemplee, et apperçeu qu'elle boittoit: Attache, attache, dit-il, elle cloche. Et on dit de mesmes qu'en Dannemarc vn homme condamné à auoir la teste tranchee, estant sur l'eschaffaut, comme on luy presenta vne pareille condition, la refusa, par ce que la fille qu'on luy offrit, auoit les iouës auallees, et le nez trop pointu. Vn valet à Thoulouse accusé d'heresie, pour toute raison de sa creance, se rapportoit à celle de son maistre, ieune escolier prisonnier avec luy, et ayma mieux mourir, que se laisser persuader que son maistre peust errer. Nous lisons de ceux de la ville d'Arras, lors que le Roy Loys vnziesme la print, qu'il s'en trouua bon nombre parmy le peuple qui se laisserent pendre, plustost que de dire, Viue le Roy. Et de ces viles ames de bouffons, il s'en est trouué qui n'ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuy à qui le bourreau donnoit le branle, s'escria, Vogue la gallee, qui estoit son refrain ordinaire. Et l'autre qu'on auoit couché sur le point de rendre sa vie le long du foier sur vne paillasse, à qui le medecin demandant où le mal le tenoit; Entre le banc et le feu, respondit-il. Et le prestre, pour luy donner l'extreme onction, cherchant ses pieds, qu'il auoit reserrez et contraints par la maladie: Vous les trouuerez, dit-il, au bout de mes iambes. A l'homme qui l'exhortoit de se recommander à Dieu, Qui y va? demanda-il: et l'autre respondant, Ce sera tantost vous mesmes, s'il luy plaist: Y fusse-ie bien demain au soir, repliqua-il: Recommandez vous seulement à luy, suiuit l'autre, vous y serez bien tost: Il vaut donc mieux, adiousta-il, que ie luy porte mes recommandations moy-mesmes. Au Royaume de Narsingue encores auiourd'huy, les femmes de leurs prestres sont viues enseuelies avec le corps de leurs maris. Toutes autres femmes sont bruslees aux funerailles des leurs: non constamment seulement, mais gaïement. A la mort du Roy, ses femmes et concubines, ses mignons et tous ses officiers et seruiteurs, qui sont vn peuple, se presentent si allegrement au feu où son corps est bruslé, qu'ils montrent prendre à grand honneur d'y accompaigner leur maistre. Pendant nos dernieres guerres de Milan, et tant de prises et récousses, le peuple impatient de si diuers changemens de fortune, print telle resolution à la mort, que i'ay ouy dire à mon pere, qu'il y veit tenir comte de bien vingt et cinq maistres de maison, qui s'estoient deffaits eux-mesmes en vne sepmaine. Accident approchant à celuy des Xanthiens, lesquels assiegez par Brutus se precipiterent pesle mesle hommes, femmes, et enfans à vn si furieux appetit de mourir, qu'on ne fait rien pour fuir la mort, que ceux-cy ne fissent pour fuir la vie: en maniere qu'à peine peut Brutus en sauuer vn bien petit nombre. Toute opinion est assez forte, pour se faire espouser au prix de la vie. Le premier article de ce courageux serment, que la Grece iura, et maintint, en la guerre Medoise, ce fut, que chacun changeroit plustost la mort à la vie, que les loix Persiennes aux leurs. Combien void on de monde en la guerre des Turcs et des Grecs, accepter plustost la mort tres-aspre, que de se descirconcire pour se baptizer? Exemple dequoy nulle sorte de religion est incapable. Les Roys de Castille ayants banni de leur terre, les Iuifs, le Roy Iehan de Portugal leur vendit à huict escus pour teste, la retraicte aux siennes pour vn certain temps: à condition, que iceluy venu, ils auroient à les vuider: et leur promettoit fournir de vaisseaux à les traiecter en Afrique. Le iour arriue, lequel passé il estoit dit, que ceux qui n'auroient obeï, demeureroient esclaues: les vaisseaux leur furent fournis escharcement: et ceux qui s'y embarquerent, rudement et villainement traittez par les passagers: qui outre plusieurs autres indignitez les amuserent sur mer, tantost auant, tantost arriere, iusques à ce qu'ils eussent consumé leurs victuailles, et contreints d'en acheter d'eux si cherement et si longuement, qu'on ne les mit à bord, qu'ils ne fussent du tout en chemise. La nouuelle de cette inhumanité, rapportee à ceux qui estoient en terre, la plus part se resolurent à la seruitude: aucuns firent contenance de changer de religion. Emmanuel successeur de Iehan, venu à la couronne, les meit premierement en liberté, et changeant d'aduis depuis, leur ordonna de sortir de ses païs, assignant trois ports à leur passage. Il esperoit, dit l'Euesque Osorius, non mesprisable historien Latin, de noz siecles: que la faueur de la liberté, qu'il leur auoit rendue, aiant failli de les conuertir au Christianisme, la difficulté de se commettre à la volerie des mariniers, d'abandonner vn païs, où ils estoient habituez, auec grandes richesses, pour s'aller ietter en region incognue et estrangere, les y rameineroit. Mais se voyant decheu de son esperance, et eux tous deliberez au passage: il retrancha deux des ports, qu'il leur auoit promis: affin que la longueur et incommodité du traiect en reduisist aucuns: ou qu'il eust moien de les amonceller tous à vn lieu, pour vne plus grande commodité de l'execution qu'il auoit destinée. Ce fut, qu'il ordonna qu'on arrachast d'entre les mains des peres et des meres, tous les enfans au dessous de quatorze ans, pour les transporter hors de leur veüe et conuersation, en lieu où ils fussent instruits à nostre religion. Il dit que cet effect produisit vn horrible spectacle: la naturelle affection d'entre les peres et enfants, et de plus, le zele à leur ancienne creance, combattant à l'encontre de cette violente ordonnance. Il fut veu communement des peres et meres se deffaisants eux mesmes: et d'vn plus rude exemple encore, precipitants par amour et compassion, leurs ieunes enfans dans des puits, pour fuir à la loy. Au demeurant le terme qu'il leur auoit prefix expiré, par faute de moiens, ils se remirent en seruitude. Quelques vns se feirent Chrestiens: de la foy desquels, ou de leur race, encore auiourd'huy, cent ans apres, peu de Portugais s'asseurent: quoy que la coustume et la longueur du temps, soient bien plus fortes conseilleres à telles mutations, que toute autre contreinte. En la ville de Castelnau Darry, cinquante Albigeois heretiques, souffrirent à la fois, d'vn courage determiné, d'estre bruslez vifs en vn feu, auant desaduouer leurs opinions. Quoties non modò ductores nostri, dit Cicero, sed vniuersi etiam exercitus, ad non dubiam mortem concurrerunt? I'ay veu quelqu'vn de mes intimes amis courre la mort à force, d'vne vraye affection, et enracinee en son cœur par diuers visages de discours, que ie ne luy sçeu rabatre: et à la premiere qui s'offrit coiffee d'vn lustre d'honneur, s'y precipiter hors de toute apparence, d'vne fin aspre et ardente. Nous auons plusieurs exemples en nostre temps de ceux, iusques aux enfans, qui de craincte de quelque legere incommodité, se sont donnez à la mort. Et à ce propos, que ne craindrons nous, dit vn ancien, si nous craignons ce que la couardise mesme a choisi pour sa retraitte? D'enfiler icy vn grand rolle de ceux de tous sexes et conditions, et de toutes sectes, és siecles plus heureux, qui ont ou attendu la mort constamment, ou recerchee volontairement: et recherchee non seulement pour fuir les maux de cette vie, mais aucuns pour fuir simplement la satieté de viure: et d'autres pour l'esperance d'vne meilleure condition ailleurs, ie n'auroy iamais fait. Et en est le nombre si infini, qu'à la verité i'auroy meilleur marché de mettre en compte ceux qui l'ont crainte. Cecy seulement. Pyrrho le Philosophe se trouuant vn iour de grande tourmente dans vn batteau, montroit à ceux qu'il voyoit les plus effrayez autour de luy, et les encourageoit par l'exemple d'vn pourceau, qui y estoit, nullement soucieux de cet orage. Oserons nous donc dire que cet aduantage de la raison, dequoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistre et Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous, pour nostre tourment? A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en deuenons plus lasches? si nous en perdons le repos et la tranquilité, où nous serions sans cela? et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Pyrrho? L'intelligence qui nous a esté donnée pour nostre plus grand bien, l'employerons nous à nostre ruine; combatans le dessein de nature, et l'vniuersel ordre des choses, qui porte que chacun vse de ses vtils et moyens pour sa commodité? Bien, me dira lon, vostre regle serue à la mort; mais que direz vous de l'indigence? que direz vous encor de la douleur, qu'Aristippus, Hieronymus et la pluspart des sages, ont estimé le dernier mal: et ceux qui le nioient de parole, le confessoient par effect? Possidonius estant extremement tourmenté d'vne maladie aigüe et douloureuse, Pompeius le fut voir, et s'excusa d'auoir prins heure si importune pour l'ouyr deuiser de la Philosophie: Ia à Dieu ne plaise, luy dit Possidonius, que la douleur gaigne tant sur moy, qu'elle m'empesche d'en discourir: et se ietta sur ce mesme propos du mespris de la douleur. Mais ce pendant elle ioüoit son rolle, et le pressoit incessamment. A quoy il s'escrioit: Tu as beau faire douleur, si ne diray-ie pas, que tu sois mal. Ce comte qu'ils font tant valoir, que porte-il pour le mespris de la douleur? il ne debat que du mot. Et ce pendant si ces pointures ne l'esmeuuent, pourquoy en rompt-il son propos? pourquoy pense-il faire beaucoup de ne l'appeller pas mal? Icy tout ne consiste pas en l'imagination. Nous opinons du reste; c'est icy la certaine science, qui iouë son rolle, nos sens mesmes en sont iuges:
Qui nisi sunt veri, ratio quoque falsa sit omnis.
Ferons nous accroire à nostre peau, que les coups d'estriuiere la chatoüillent? et à nostre goust que l'aloé soit du vin de Graues? Le pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot. Il est bien sans effroy à la mort: mais si on le bat, il crie et se tourmente. Forcerons nous la generale loy de nature, qui se voit en tout ce qui est viuant sous le ciel, de trembler sous la douleur? Les arbres mesmes semblent gemir aux offences. La mort ne se sent que par le discours, d'autant que c'est le mouuement d'vn instant.
_Aut fuit, aut veniet; nihil est præsentis in illa. Morsque minus pœnæ, quàm mora mortis habet._
Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés. Aussi ce que nous disons craindre principalement en la mort, c'est la douleur son auant-coureuse coustumiere. Toutesfois, s'il en faut croire vn saint pere, malam mortem non facit, nisi quod sequitur mortem. Et ie diroy encore plus vraysemblablement, que ny ce qui va deuant, ny ce qui vient apres, n'est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. Et ie trouue par experience, que c'est plustost l'impatience de l'imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur: et que nous la sentons doublement grieue, de ce qu'elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté, de craindre chose si soudaine, si ineuitable, si insensible, nous prenons cet autre pretexte plus excusable. Tous les maux qui n'ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger. Celuy des dents, ou de la goutte, pour grief qu'il soit, d'autant qu'il n'est pas homicide, qui le met en conte de maladie? Or bien presupposons le, qu'en la mort nous regardons principalement la douleur. Comme aussi la pauureté n'a rien à craindre, que cela, qu'elle nous iette entre ses bras par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu'elle nous fait souffrir. Ainsi n'ayons affaire qu'à la douleur. Ie leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre: et volontiers. Car ie suis l'homme du monde qui luy veux autant de mal, et qui la fuis autant, pour iusques à present n'auoir pas eu, Dieu mercy, grand commerce auec elle; mais il est en nous, sinon de l'aneantir, au moins de l'amoindrir par patience: et quand bien le corps s'en esmouueroit, de maintenir ce neant-moins l'ame et la raison en bonne trampe. Et s'il ne l'estoit, qui auroit mis en credit, la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution? où iouëroyent elles leur rolle, s'il n'y a plus de douleur à deffier? Auida est periculi virtus. S'il ne faut coucher sur la dure, soustenir armé de toutes pieces la chaleur du midy, se paistre d'vn cheual, et d'vn asne, se voir detailler en pieces, et arracher vne balle d'entre les os, se souffrir recoudre, cauterizer et sonder, par où s'acquerra l'aduantage que nous voulons auoir sur le vulgaire? C'est bien loing de fuir le mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions égallement bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, où il y a plus de peine. Non enim hilaritate, nec lasciuia, nec risu aut ioco comite leuitatis, sed sæpe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati. Et à cette cause il a esté impossible de persuader à nos peres, que les conquestes faites par viue force, au hazard de la guerre, ne fussent plus aduantageuses, que celles qu'on fait en toute seureté par pratiques et menees.
Lætius est, quoties magno sibi constat honestum.
D'auantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte: si elle est longue, elle est legere: si grauis, breuis: si longus, leuis. Tu ne la sentiras guere long temps, si tu la sens trop: elle mettra fin à soy, ou à toy: l'vn et l'autre reuient à vn. Si tu ne la portes, elle t'emportera. Memineris maximos morte finiri; paruos multa habere interualla requietis, mediocrium nos esse dominos: vt si tolerabiles sint, feramus: sin minus, è vita, quum ea non placeat, tanquàm è theatro exeamus. Ce qui nous fait souffrir auec tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre pas accoustumez de prendre nostre principal contentement en l'ame, de ne nous attendre point assez à elle, qui est seule et souueraine maistresse de nostre condition. Le corps n'a, sauf le plus et le moins, qu'vn train et qu'vn pli. Elle est variable en toute sorte de formes, et renge à soy, et à son estat, quel qu'il soit, les sentiments du corps, et tous autres accidents. Pourtant la faut il estudier, et enquerir; et esueiller en elle ses ressorts tout-puissants. Il n'y a raison, ny prescription, ny force, qui vaille contre son inclination et son chois. De tant de milliers de biais, qu'elle a en sa disposition, donnons luy en vn, propre à nostre repos et conseruation: nous voyla non couuerts seulement de toute offense, mais gratifiez mesmes et flattez, si bon luy semble, des offenses et des maux. Elle faict son profit indifferemment de tout. L'erreur, les songes, luy seruent vtilement, comme vne loyale matiere, à nous mettre à garant, et en contentement. Il est aisé à voir, que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c'est la pointe de nostre esprit. Les bestes, qui le tiennent sous boucle, laissent aux corps leurs sentiments libres et naifs: et par consequent vns, à peu pres, en chasque espece, ainsi qu'elles montrent par la semblable application de leurs mouuements. Si nous ne troublions en noz membres, la iurisdiction qui leur appartient en cela: il est à croire, que nous en serions mieux, et que nature leur a donné vn iuste et moderé temperament, enuers la volupté et enuers la douleur. Et ne peut faillir d'estre iuste, estant egal et commun. Mais puis que nous nous sommes emancipez de ses regles, pour nous abandonner à la vagabonde liberté de noz fantasies: au moins aydons nous à les plier du costé le plus aggreable. Platon craint nostre engagement aspre à la douleur et à la volupté, d'autant qu'il oblige et attache par trop l'ame au corps: moy plustost au rebours, d'autant qu'il l'en desprent et desclouë. Tout ainsi que l'ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi s'enorgueillit la douleur, à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition, à qui luy fera teste: il se faut opposer et bander contre. En nous acculant et tirant arriere, nous appellons à nous et attirons la ruyne, qui nous menasse. Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant: ainsin est l'ame. Mais venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gens foibles de reins, comme moy: où nous trouuerons qu'il va de la douleur, comme des pierres qui prennent couleur, ou plus haute, ou plus morne, selon la feuille où lon les couche, et qu'elle ne tient qu'autant de place en nous, que nous luy en faisons. Tantum doluerunt, quantum doloribus se inseruerunt. Nous sentons plus vn coup de rasoir du Chirurgien, que dix coups d'espee en la chaleur du combat. Les douleurs de l'enfantement, par les Medecins, et par Dieu mesme estimees grandes, et que nous passons auec tant de ceremonies, il y a des nations entieres, qui n'en font nul compte. Ie laisse à part les femmes Lacedemoniennes: mais aux Souisses parmi nos gens de pied, quel changement y trouuez vous? sinon que trottans apres leurs maris, vous leur voyez auiourd'huy porter au col l'enfant, qu'elles auoient hyer au ventre: et ces Ægyptiennes contre-faictes ramassées d'entre nous, vont elles mesmes lauer les leurs, qui viennent de naistre, et prennent leur baing en la plus prochaine riuiere. Outre tant de garces qui desrobent tous les iours leurs enfants en la generation comme en la conception, cette belle et noble femme de Sabinus Patricien Romain, pour l'interest d'autruy porta seule et sans secours et sans voix et gemissemens l'enfantement de deux iumeaux. Vn simple garçonnet de Lacedemone, ayant derobé vn renard (car ils craignoient encore plus la honte de leur sottise au larecin, que nous ne craignons la peine de nostre malice) et l'ayant mis souz sa cappe, endura plustost qu'il luy eust rongé le ventre, que de se descouurir. Et vn autre, donnant de l'encens à vn sacrifice, se laissa brusler iusques à l'os, par vn charbon tombé dans sa manche, pour ne troubler le mystere. Et s'en est veu vn grand nombre pour le seul essay de vertu, suiuant leur institution, qui ont souffert en l'aage de sept ans, d'estre foüettez iusques à la mort, sans alterer leur visage. Et Cicero les a veuz se battre à trouppes: de poings, de pieds, et de dents, iusques à s'euanouir auant que d'aduoüer estre vaincus. Nunquam naturam mos vinceret: est enim ea semper inuicta; sed nos vmbris, deliciis, otio, languore, desidia, animum infecimus; opinionibus malóque more delinitum molliuimus. Chacun sçait l'histoire de Sceuola, qui s'estant coulé dans le camp ennemy, pour en tuer le chef, et ayant failly d'attaincte, pour reprendre son effect d'vne plus estrange inuention, et descharger sa patrie, confessa à Porsenna, qui estoit le Roy qu'il vouloit tuer, non seulement son desseing, mais adiousta qu'il auoit en son camp vn grand nombre de Romains complices de son entreprise tels que luy. Et pour montrer quel il estoit, s'estant faict apporter vn brasier, veit et souffrit griller et rostir son bras, iusques à ce que l'ennemy mesme en ayant horreur, commanda oster le brasier. Quoy, celuy qui ne daigna interrompre la lecture de son liure pendant qu'on l'incisoit? Et celuy, qui s'obstina à se mocquer et à rire à l'enuy des maux, qu'on luy faisoit: de façon que la cruauté irritée des bourreaux qui le tenoyent, et toutes les inuentions des tourmens redoublez les vns sur les autres luy donnerent gaigné? Mais c'estoit vn Philosophe. Quoy? vn gladiateur de Cæsar, endura tousiours riant qu'on luy sondast et detaillast ses playes. Quis mediocris gladiator ingemuit? quis vultum mutauit vnquam? Quis non modò stetit, verùm etiam decubuit turpiter? Quis cùm decubuisset, ferrum recipere iussus, collum contraxit? Meslons y les femmes. Qui n'a ouy parler à Paris de celle, qui se fit escorcher pour seulement en acquerir le teint plus frais d'vne nouuelle peau? y en a qui se sont fait arracher des dents viues et saines, pour en former la voix plus molle, et plus grasse, ou pour les ranger en meilleur ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur auons nous en ce genre? Que ne peuuent elles? Que craignent elles, pour peu qu'il y ait d'agencement à esperer en leur beauté?
_Vellere queis cura est albos à stirpe capillos, Et faciem dempta pelle referre nouam._