Vingt ans après (part 4 of 4)
Tous deux descendirent. La pierre avait été apportée dans le but évident de barrer le chemin à des cavaliers. Elle avait donc été placée d'abord en travers; puis les cavaliers avaient trouvé cet obstacle, étaient descendus et l'avaient écarté.
Les deux amis examinèrent la pierre de tous les côtés exposés à la lumière: elle n'offrait rien d'extraordinaire. Ils appelèrent alors Blaisois et Grimaud. À eux quatre, ils parvinrent à retourner le rocher. Sur le côté qui touchait la terre était écrit:
«Huit chevau-légers nous poursuivent. Si nous arrivons jusqu'à Compiègne, nous nous arrêterons au Paon-Couronné; l'hôte est de nos amis.»
-- Voilà quelque chose de positif, dit Athos, et dans l'un ou l'autre cas nous saurons à quoi nous en tenir. Allons donc au_ Paon-Couronné._
-- Oui, dit Aramis; mais si nous voulons y arriver, donnons quelque relâche à nos chevaux; ils sont presque fourbus.
Aramis disait vrai. On s'arrêta au premier bouchon; on fit avaler à chaque cheval double mesure d'avoine détrempée dans du vin, on leur donna trois heures de repos et l'on se remit en route. Les hommes eux-mêmes étaient écrasés de fatigue, mais l'espérance les soutenait.
Six heures après, Athos et Aramis entraient à Compiègne et s'informaient du Paon-Couronné. On leur montra une enseigne représentant le dieu Pan avec une couronne sur la tête.
Les deux amis descendirent de cheval sans s'arrêter autrement à la prétention de l'enseigne, que, dans un autre temps, Aramis eût fort critiquée. Ils trouvèrent un brave homme d'hôtelier, chauve et pansu comme un magot de la Chine, auquel ils demandèrent s'il n'avait pas logé plus ou moins longtemps deux gentilshommes poursuivis par des chevau-légers. L'hôte, sans rien répondre, alla chercher dans un bahut une moitié de lame de rapière.
-- Connaissez-vous cela? dit-il.
Athos ne fit que jeter un coup d'oeil sur cette lame.
-- C'est l'épée de d'Artagnan, dit-il.
-- Du grand ou du petit? demanda l'hôte.
-- Du petit, répondit Athos.
-- Je vois que vous êtes des amis de ces messieurs.
-- Eh bien! que leur est-il arrivé?
-- Qu'ils sont entrés dans ma cour avec des chevaux fourbus, et qu'avant qu'ils aient eu le temps de refermer la grande porte huit chevau-légers qui les poursuivaient sont entrés après eux.
-- Huit! dit Aramis, cela m'étonne bien que d'Artagnan et Porthos, deux vaillants de cette nature, se soient laissé arrêter par huit hommes.
-- Sans doute, monsieur, et les huit hommes n'en seraient pas venus à bout s'ils n'eussent recruté par la ville une vingtaine de soldats du régiment de Royal-Italien, en garnison dans cette ville, de sorte que vos deux amis ont été littéralement accablés par le nombre.
-- Arrêtés! dit Athos, et sait-on pourquoi?
-- Non, monsieur, on les a emmenés tout de suite, et ils n'ont eu le temps de me rien dire; seulement, quand ils ont été partis, j'ai trouvé ce fragment d'épée sur le champ de bataille en aidant à ramasser deux morts et cinq ou six blessés.
-- Et à eux, demanda Aramis, ne leur est-il rien arrivé?
-- Non, monsieur, je ne crois pas.
-- Allons, dit Aramis, c'est toujours une consolation.
-- Et savez-vous où on les a conduits? demanda Athos.
-- Du côté de Louvres.
-- Laissons Blaisois et Grimaud ici, dit Athos, ils reviendront demain à Paris avec les chevaux, qui aujourd'hui nous laisseraient en route, et prenons la poste.
-- Prenons la poste, dit Aramis.
On envoya chercher des chevaux. Pendant ce temps, les deux amis dînèrent à la hâte; ils voulaient, s'ils trouvaient à Louvres quelques renseignements, pouvoir continuer leur route.
Ils arrivèrent à Louvres. Il n'y avait qu'une auberge. On y buvait une liqueur qui a conservé de nos jours sa réputation, et qui s'y fabriquait déjà à cette époque.
-- Descendons ici, dit Athos, d'Artagnan n'aura pas manqué cette occasion, non pas de boire un verre de liqueur, mais de nous laisser un indice.
Ils entrèrent et demandèrent deux verres de liqueur sur le comptoir, comme avaient dû les demander d'Artagnan et Porthos. Le comptoir sur lequel on buvait d'habitude était recouvert d'une plaque d'étain. Sur cette plaque on avait écrit avec la pointe d'une grosse épingle: «Rueil, D.»
-- Ils sont à Rueil! dit Aramis, que cette inscription frappa le premier.
-- Allons donc à Rueil, dit Athos.
-- C'est nous jeter dans la gueule du loup, dit Aramis.
-- Si j'eusse été l'ami de Jonas comme je suis celui de d'Artagnan, dit Athos, je l'eusse suivi jusque dans le ventre de la baleine et vous en feriez autant que moi, Aramis.
-- Décidément, mon cher comte, je crois que vous me faites meilleur que je ne suis. Si j'étais seul, je ne sais pas si j'irais ainsi à Rueil sans de grandes précautions; mais où vous irez, j'irai.
Ils prirent des chevaux et partirent pour Rueil.
Athos, sans s'en douter, avait donné à Aramis le meilleur conseil qui pût être suivi. Les députés du parlement venaient d'arriver à Rueil pour ces fameuses conférences qui devaient durer trois semaines et amener cette paix boiteuse à la suite de laquelle M. le Prince fut arrêté. Rueil était encombré, de la part des Parisiens, d'avocats, de présidents, de conseillers, de robins de toute espèce; et enfin, de la part de la cour, de gentilshommes, d'officiers et de gardes; il était donc facile, au milieu de cette confusion, de demeurer aussi inconnu qu'on désirait l'être. D'ailleurs, les conférences avaient amené une trêve, et arrêter deux gentilshommes en ce moment, fussent-ils frondeurs au premier chef, c'était porter atteinte au droit des gens.
Les deux amis croyaient tout le monde occupé de la pensée qui les tourmentait. Ils se mêlèrent aux groupes, croyant qu'ils entendraient dire quelque chose de d'Artagnan et de Porthos; mais chacun n'était occupé que d'articles et d'amendements. Athos opinait pour qu'on allât droit au ministre.
-- Mon ami, objecta Aramis, ce que vous dites là est bien beau, mais, prenez-y garde, notre sécurité vient de notre obscurité. Si nous nous faisons connaître d'une façon ou d'une autre, nous irons immédiatement rejoindre nos amis dans quelque cul-de-basse-fosse d'où le diable ne nous tirera pas. Tâchons de ne pas les retrouver par accident, mais bien à notre fantaisie. Arrêtés à Compiègne, ils ont été amenés à Rueil, comme nous en avons acquis la certitude à Louvres; conduits à Rueil, ils ont été interrogés par le cardinal, qui, après cet interrogatoire, les a gardés près de lui ou les a envoyés à Saint-Germain. Quant à la Bastille ils n'y sont point, puisque la Bastille est aux frondeurs et que le fils de Broussel y commande. Ils ne sont pas morts, car la mort de d'Artagnan serait bruyante. Quant à Porthos, je le crois éternel comme Dieu, quoiqu'il soit moins patient. Ne désespérons pas, attendons, et restons à Rueil, car ma conviction est qu'ils sont à Rueil. Mais qu'avez-vous donc? vous pâlissez!
-- J'ai, dit Athos d'une voix presque tremblante, que je me souviens qu'au château de Rueil M. de Richelieu avait fait fabriquer une affreuse oubliette...
-- Oh! soyez tranquille, dit Aramis, M. de Richelieu était un gentilhomme, notre égal à tous par la naissance, notre supérieur par la position. Il pouvait, comme un roi, toucher les plus grands de nous à la tête et, en les touchant, faire vaciller cette tête sur les épaules. Mais M. de Mazarin est un cuistre qui peut tout au plus nous prendre au collet comme un archer. Rassurez-vous donc, ami, je persiste à dire que d'Artagnan et Porthos sont à Rueil, vivants et bien vivants.
-- N'importe, dit Athos, il nous faudrait obtenir du coadjuteur d'être des conférences, et ainsi nous entrerions à Rueil.
-- Avec tous ces affreux robins! y pensez-vous, mon cher? et croyez-vous qu'il y sera le moins du monde discuté de la liberté et de la prison de d'Artagnan et de Porthos? Non, je suis d'avis que nous cherchions quelque autre moyen.
-- Eh bien! reprit Athos, j'en reviens à ma première pensée; je ne connais point de meilleur moyen que d'agir franchement et loyalement. J'irai trouver non pas Mazarin, mais la reine, et je lui dirai: «Madame, rendez-nous vos deux serviteurs et nos deux amis.»
Aramis secoua la tête.
-- C'est une dernière ressource dont vous serez toujours libre d'user, Athos; mais croyez-moi, n'en usez qu'à l'extrémité; il sera toujours temps d'en venir là. En attendant, continuons nos recherches.
Ils continuèrent donc de chercher, et prirent tant d'informations, firent, sous mille prétextes plus ingénieux les uns que les autres, causer tant de personnes, qu'ils finirent par trouver un chevau-léger qui leur avoua avoir fait partie de l'escorte qui avait amené d'Artagnan et Porthos de Compiègne à Rueil. Sans les chevau-légers, on n'aurait pas même su qu'ils y étaient rentrés.
Athos en revenait éternellement à son idée de voir la reine.
-- Pour voir la reine, disait Aramis, il faut d'abord voir le cardinal, et à peine aurons-nous vu le cardinal, rappelez-vous ce que je vous dis, Athos, que nous serons réunis à nos amis, mais point de la façon que nous l'entendons. Or, cette façon d'être réunis à eux me sourit assez peu, je l'avoue. Agissons en liberté pour agir bien et vite.
-- Je verrai la reine, dit Athos.
-- Eh bien, mon ami, si vous êtes décidé à faire cette folie, prévenez-moi, je vous prie, un jour à l'avance.
-- Pourquoi cela?
-- Parce que je profiterai de la circonstance pour aller faire une visite à Paris.
-- À qui?
-- Dame? que sais-je! peut-être bien à madame de Longueville. Elle est toute-puissante là-bas; elle m'aidera. Seulement faites-moi dire par quelqu'un si vous êtes arrêté, alors je me retournerai de mon mieux.
-- Pourquoi ne risquez-vous point l'arrestation avec moi, Aramis? dit Athos.
-- Non merci.
-- Arrêtés à quatre et réunis, je crois que nous ne risquons plus rien. Au bout de vingt-quatre heures nous sommes tous quatre dehors.
-- Mon cher, depuis que j'ai tué Châtillon, l'adoration des dames de Saint-Germain, j'ai trop d'éclat autour de ma personne pour ne pas craindre doublement la prison. La reine serait capable de suivre les conseils de Mazarin en cette occasion, et le conseil que lui donnerait Mazarin serait de me faire juger.
-- Mais pensez-vous donc, Aramis, qu'elle aime cet Italien au point qu'on le dit?
-- Elle a bien aimé un Anglais.
-- Eh! mon cher, elle est femme!
-- Non pas; vous vous trompez, Athos, elle est reine!
-- Cher ami, je me dévoue et vais demander audience à Anne d'Autriche.
-- Adieu, Athos, je vais lever une armée.
-- Pour quoi faire?
-- Pour revenir assiéger Rueil.
-- Où nous retrouverons-nous?
-- Au pied de la potence du cardinal.
Et les deux amis se séparèrent, Aramis pour retourner à Paris, Athos pour s'ouvrir par quelques démarches préparatoires un chemin jusqu'à la reine.
LXXXV. La reconnaissance d'Anne d'Autriche
Athos éprouva beaucoup moins de difficulté qu'il ne s'y était attendu à pénétrer près d'Anne d'Autriche; à la première démarche, tout s'aplanit, au contraire, et l'audience qu'il désirait lui fut accordée pour le lendemain, à la suite du lever, auquel sa naissance lui donnait le droit d'assister.
Une grande foule emplissait les appartements de Saint-Germain; jamais au Louvre ou au Palais-Royal Anne d'Autriche n'avait eu plus grand nombre de courtisans; seulement, un mouvement s'était fait parmi cette foule qui appartenait à la noblesse secondaire, tandis que tous les premiers gentilshommes de France étaient près de M. de Conti, de M. de Beaufort et du coadjuteur.
Au reste, une grande gaieté régnait dans cette cour. Le caractère particulier de cette guerre fut qu'il y eut plus de couplets faits que de coups de canon tirés. La cour chansonnait les Parisiens, qui chansonnaient la cour, et les blessures, pour n'être pas mortelles, n'en étaient pas moins douloureuses, faites qu'elles étaient avec l'arme du ridicule.
Mais au milieu de cette hilarité générale et de cette futilité apparente, une grande préoccupation vivait au fond de toutes les pensées, Mazarin resterait-il ministre ou favori, ou Mazarin, venu du Midi comme un nuage, s'en irait-il emporté par le vent qui l'avait apporté? Tout le monde l'espérait, tout le monde le désirait; de sorte que le ministre sentait qu'autour de lui tous les hommages, toutes les courtisaneries recouvraient un fond de haine mal déguisée sous la crainte et sous l'intérêt. Il se sentait mal à l'aise, ne sachant sur quoi faire compte ni sur qui s'appuyer.
M. le Prince lui-même, qui combattait pour lui, ne manquait jamais une occasion ou de le railler ou de l'humilier; et, à deux ou trois reprises, Mazarin ayant voulu, devant le vainqueur de Rocroy, faire acte de volonté, celui-ci l'avait regardé de manière à lui faire comprendre que, s'il le défendait, ce n'était ni par conviction ni par enthousiasme.
Alors le cardinal se rejetait vers la reine, son seul appui. Mais à deux ou trois reprises il lui avait semblé sentir cet appui vaciller sous sa main.
L'heure de l'audience arrivée, on annonça au comte de La Fère qu'elle aurait toujours lieu, mais qu'il devait attendre quelques instants, la reine ayant conseil à tenir avec le ministre.
C'était la vérité. Paris venait d'envoyer une nouvelle députation qui devait tâcher de donner enfin quelque tournure aux affaires, et la reine se consultait avec Mazarin sur l'accueil à faire à ces députés.
La préoccupation était grande parmi les hauts personnages de l'État Athos ne pouvait donc choisir un plus mauvais moment pour parler de ses amis, pauvres atomes perdus dans ce tourbillon déchaîné.
Mais Athos était un homme inflexible qui ne marchandait pas avec une décision prise, quand cette décision lui paraissait émanée de sa conscience et dictée par son devoir; il insista pour être introduit, en disant que, quoiqu'il ne fût député ni de M. de Conti, ni de M. de Beaufort, ni de M. de Bouillon, ni de M. d'Elbeuf, ni du coadjuteur, ni de madame de Longueville, ni de Broussel, ni du parlement, et qu'il vînt pour son propre compte il n'en avait pas moins les choses les plus importantes à dire à Sa Majesté.
La conférence finie, la reine le fit appeler dans son cabinet.
Athos fut introduit et se nomma. C'était un nom qui avait trop de fois retenti aux oreilles de Sa Majesté et trop de fois vibré dans son coeur, pour qu'Anne d'Autriche ne le reconnût point; cependant elle demeura impassible, se contentant de regarder ce gentilhomme avec cette fixité qui n'est permise qu'aux femmes reines soit par la beauté, soit par le sang.
-- C'est donc un service que vous offrez de nous rendre, comte? demanda Anne d'Autriche après un instant de silence.
-- Oui, Madame, encore un service, dit Athos, choqué de ce que la reine ne paraissait point le reconnaître.
C'était un grand coeur qu'Athos, et par conséquent un bien pauvre courtisan.
Anne fronça le sourcil. Mazarin, qui, assis devant une table, feuilletait des papiers comme eût pu le faire un simple secrétaire État, leva la tête.
-- Parlez, dit la reine.
Mazarin se remit à feuilleter ses papiers.
-- Madame, reprit Athos, deux de nos amis, deux des plus intrépides serviteurs de Votre Majesté, M. d'Artagnan et M. du Vallon, envoyés en Angleterre par M. le cardinal, ont disparu tout à coup au moment où ils mettaient le pied sur la terre de France, et l'on ne sait ce qu'ils sont devenus.
-- Eh bien? dit la reine.
-- Eh bien! dit Athos, je m'adresse à la bienveillance de Votre Majesté pour savoir ce que sont devenus ces deux gentilshommes, me réservant, s'il le faut ensuite, de m'adresser à sa justice.
-- Monsieur, répondit Anne d'Autriche avec cette hauteur qui, vis- à-vis de certains hommes, devenait de l'impertinence, voilà donc pourquoi vous nous troublez au milieu des grandes préoccupations qui nous agitent? Une affaire de police! Eh! monsieur, vous savez bien, ou vous devez bien le savoir, que nous n'avons plus de police depuis que nous ne sommes plus à Paris.
-- Je crois que Votre Majesté, dit Athos en s'inclinant avec un froid respect, n'aurait pas besoin de s'informer à la police pour savoir ce que sont devenus MM. d'Artagnan et du Vallon; et que si elle voulait bien interroger M. le cardinal à l'endroit de ces deux gentilshommes, M. le cardinal pourrait lui répondre sans interroger autre chose que ses propres souvenirs.
-- Mais, Dieu me pardonne! dit Anne d'Autriche avec ce dédaigneux mouvement des lèvres qui lui était particulier, je crois que vous interrogez vous-même.
-- Oui, Madame, et j'en ai presque le droit, car il s'agit de M. d'Artagnan, de M. d'Artagnan, entendez-vous bien, Madame? dit- il de manière à courber sous les souvenirs de la femme le front de la reine.
Mazarin comprit qu'il était temps de venir au secours d'Anne d'Autriche.
-- Monsou le comte, dit-il, je veux bien vous apprendre une chose qu'ignore Sa Majesté, c'est ce que sont devenus ces deux gentilshommes. Ils ont désobéi, et ils sont aux arrêts.
-- Je supplie donc Votre Majesté, dit Athos toujours impassible et sans répondre à Mazarin, de lever ces arrêts en faveur de MM. d'Artagnan et du Vallon.
-- Ce que vous me demandez est une affaire de discipline et ne me regarde point, monsieur, répondit la reine.
-- M. d'Artagnan n'a jamais répondu cela lorsqu'il s'est agi du service de Votre Majesté, dit Athos en saluant avec dignité.
Et il fit deux pas en arrière pour regagner la porte, Mazarin l'arrêta.
-- Vous venez aussi d'Angleterre, monsieur? dit-il en faisant un signe à la reine, qui pâlissait visiblement et s'apprêtait à donner un ordre rigoureux.
-- Et j'ai assisté aux derniers moments du roi Charles Ier, dit Athos. Pauvre roi! coupable tout au plus de faiblesse, et que ses sujets ont puni bien sévèrement; car les trônes sont bien ébranlés à cette heure, et il ne fait pas bon, pour les coeurs dévoués, de servir les intérêts des princes. C'était la seconde fois que M. d'Artagnan allait en Angleterre: la première, c'était pour l'honneur d'une grande reine; la seconde, c'était pour la vie d'un grand roi.
-- Monsieur, dit Anne d'Autriche à Mazarin avec un accent dont toute son habitude de dissimuler n'avait pu chasser la véritable expression, voyez si l'on peut faire quelque chose pour ces gentilshommes.
-- Madame, dit Mazarin, je ferai tout ce qu'il plaira à Votre Majesté.
-- Faites ce que demande M. le comte de La Fère. N'est-ce pas comme cela que vous vous appelez, monsieur?
-- J'ai encore un autre nom, Madame; je me nomme Athos.
-- Madame, dit Mazarin avec un sourire qui indiquait avec quelle facilité il comprenait à demi-mot, vous pouvez être tranquille, vos désirs seront accomplis.
-- Vous avez entendu, monsieur? dit la reine.
-- Oui, Madame, et je n'attendais rien moins de la justice de Votre Majesté. Ainsi, je vais revoir mes amis; n'est-ce pas, Madame? c'est bien ainsi que Votre Majesté l'entend?
-- Vous allez les revoir, oui, monsieur. Mais, à propos, vous êtes de la Fronde, n'est-ce pas?
-- Madame, je sers le roi.
-- Oui, à votre manière.
-- Ma manière est celle de tous les vrais gentilshommes, et je n'en connais pas deux, répondit Athos avec hauteur.
-- Allez donc, monsieur, dit la reine en congédiant Athos du geste; vous avez obtenu ce que vous désiriez obtenir, et nous savons tout ce que nous désirions savoir.
Puis s'adressant à Mazarin, quand la portière fut retombée derrière lui:
-- Cardinal, dit-elle, faites arrêter cet insolent gentilhomme avant qu'il soit sorti de la cour.
-- J'y pensais, dit Mazarin, et je suis heureux que Votre Majesté me donne un ordre que j'allais solliciter d'elle. Ces casse-bras qui apportent dans notre époque les traditions de l'autre règne nous gênent fort; et puisqu'il y en a déjà deux de pris, joignons- y le troisième.
Athos n'avait pas été entièrement dupe de la reine. Il y avait dans son accent quelque chose qui l'avait frappé et qui lui semblait menacer tout en promettant. Mais il n'était pas homme à s'éloigner sur un simple soupçon, surtout quand on lui avait dit clairement qu'il allait revoir ses amis. Il attendit donc, dans une des chambres attenantes au cabinet où il avait eu audience, qu'on amenât vers lui d'Artagnan et Porthos, ou qu'on le vînt chercher pour le conduire vers eux.
Dans cette attente, il s'était approché de la fenêtre et regardait machinalement dans la cour. Il y vit entrer la députation des Parisiens, qui venait pour régler le lieu définitif des conférences et saluer la reine. Il y avait des conseillers au parlement, des présidents, des avocats, parmi lesquels étaient perdus quelques hommes d'épée. Une escorte imposante les attendait hors des grilles.
Athos regardait avec plus d'attention, car au milieu de cette foule il avait cru reconnaître quelqu'un, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait légèrement l'épaule.
Il se retourna.
-- Ah! monsieur de Comminges! dit-il.
-- Oui, monsieur le comte, moi-même, et chargé d'une mission pour laquelle je vous prie d'agréer toutes mes excuses.
-- Laquelle, monsieur? demanda Athos.
-- Veuillez me rendre votre épée, comte.
Athos sourit, et ouvrant la fenêtre:
-- Aramis! cria-t-il.
Un gentilhomme se retourna: c'était celui qu'avait cru reconnaître Athos. Ce gentilhomme, C'était Aramis. Il salua amicalement le comte.
-- Aramis, dit Athos, on m'arrête.
-- Bien, répondit flegmatiquement Aramis.
-- Monsieur, dit Athos en se retournant vers Comminges et en lui présentant avec politesse son épée par la poignée, voici mon épée; veuillez me la garder avec soin pour me la rendre quand je sortirai de prison. J'y tiens, elle a été donnée par le roi François Ier à mon aïeul. Dans son temps on armait les gentilshommes, on ne les désarmait pas. Maintenant, où me conduisez-vous?
-- Mais... dans ma chambre d'abord, dit Comminges. La reine fixera le lieu de votre domicile ultérieurement.
Athos suivit Comminges sans ajouter un seul mot.
LXXXVI. La royauté de M. de Mazarin
L'arrestation n'avait fait aucun bruit, causé aucun scandale et était même restée à peu près inconnue. Elle n'avait donc en rien entravé la marche des événements, et la députation envoyée par la ville de Paris fut avertie solennellement qu'elle allait paraître devant la reine.
La reine la reçut, muette et superbe comme toujours; elle écouta les doléances et les supplications des députés; mais, lorsqu'ils eurent fini leurs discours, nul n'aurait pu dire, tant le visage d'Anne d'Autriche était resté indifférent, si elle les avait entendus.
En revanche, Mazarin, présent à cette audience entendait très bien ce que ces députés demandaient: c'était son renvoi en termes clairs et précis, purement et simplement.
Les discours finis, la reine restant muette:
-- Messieurs, dit Mazarin, je me joindrai à vous pour supplier la reine de mettre un terme aux maux de ses sujets. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les adoucir, et cependant la croyance publique, dites-vous, est qu'ils viennent de moi, pauvre étranger qui n'ai pu réussir à plaire aux Français. Hélas! on ne m'a point compris, et c'était raison: je succédais à l'homme le plus sublime qui eût encore soutenu le sceptre des rois de France. Les souvenirs de M. de Richelieu m'écrasent. En vain, si j'étais ambitieux, lutterais-je contre ces souvenirs; mais je ne le suis pas, et j'en veux donner une preuve. Je me déclare vaincu. Je ferai ce que demande le peuple. Si les Parisiens ont quelques torts, et qui n'en a pas, messieurs? Paris est assez puni; assez de sang a coulé, assez de misère accable une ville privée de son roi et de la justice. Ce n'est pas à moi, simple particulier, de prendre tant d'importance que de diviser une reine avec son royaume. Puisque vous exigez que je me retire, eh bien! je me retirerai.
-- Alors, dit Aramis à l'oreille de son voisin, la paix est faite et les conférences sont inutiles. Il n'y a plus qu'à envoyer sous bonne garde M. Mazarini à la frontière la plus éloignée, et à veiller à ce qu'il ne rentre ni par celle-là, ni par les autres.
-- Un instant, monsieur, un instant, dit l'homme de robe auquel Aramis s'adressait. Peste! comme vous y allez! On voit bien que vous êtes des hommes d'épée. Il y a le chapitre des rémunérations et des indemnités à mettre au net.
-- Monsieur le chancelier, dit la reine en se tournant vers ce même Séguier, notre ancienne connaissance, vous ouvrirez les conférences; elles auront lieu à Rueil. M. le cardinal a dit des choses qui m'ont fort émue. Voilà pourquoi je ne vous réponds pas plus longuement. Quant à ce qui est de rester ou de partir, j'ai trop de reconnaissance à M. le cardinal pour ne pas le laisser libre en tous points de ses actions. M. le cardinal fera ce qu'il voudra.
Une pâleur fugitive nuança le visage intelligent du premier ministre. Il regarda la reine avec inquiétude. Son visage était tellement impassible, qu'il en était, comme les autres, à ne pouvoir lire ce qui se passait dans son coeur.
-- Mais, ajouta la reine, en attendant la décision de M. de Mazarin, qu'il ne soit, je vous prie, question que du roi.
Les députés s'inclinèrent et sortirent.
-- Eh quoi! dit la reine quand le dernier d'entre eux eut quitté la chambre, vous céderiez à ces robins et à ces avocats!
-- Pour le bonheur de Votre Majesté, Madame, dit Mazarin en fixant sur la reine son oeil perçant, il n'y a point de sacrifice que je ne sois prêt à m'imposer.
Anne baissa la tête et tomba dans une de ces rêveries qui lui étaient si habituelles. Le souvenir d'Athos lui revint à l'esprit. La tournure hardie du gentilhomme, sa parole ferme et digne à la fois, les fantômes qu'il avait évoqués d'un mot, lui rappelaient tout un passé d'une poésie enivrante: la jeunesse, la beauté, l'éclat des amours de vingt ans, et les rudes combats de ses soutiens, et la fin sanglante de Buckingham, le seul homme qu'elle eût aimé réellement, et l'héroïsme de ses obscurs défenseurs qui l'avaient sauvée de la double haine de Richelieu et du roi.
Mazarin la regardait, et maintenant qu'elle se croyait seule et qu'elle n'avait plus tout un monde d'ennemis pour l'épier, il suivait ses pensées sur son visage, comme on voit dans les lacs transparents passer les nuages, reflets du ciel comme les pensées.
-- Il faudrait donc, murmura Anne d'Autriche, céder à l'orage, acheter la paix, attendre patiemment et religieusement des temps meilleurs?
Mazarin sourit amèrement à cette proposition, qui annonçait qu'elle avait pris la proposition du ministre au sérieux.
Anne avait la tête inclinée et ne vit pas ce sourire; mais remarquant que sa demande n'obtenait aucune réponse, elle releva le front.
-- Eh bien! vous ne me répondez point, cardinal; que pensez-vous?
-- Je pense, Madame, que cet insolent gentilhomme que nous avons fait arrêter par Comminges a fait allusion à M. de Buckingham, que vous laissâtes assassiner; à madame de Chevreuse, que vous laissâtes exiler; à M. de Beaufort, que vous fîtes emprisonner. Mais s'il a fait allusion à moi, c'est qu'il ne sait pas ce que je suis pour vous.
Anne d'Autriche tressaillit comme elle faisait lorsqu'on la frappait dans son orgueil; elle rougit et enfonça, pour ne pas répondre, ses ongles acérés dans ses belles mains.
-- Il est homme de bon conseil, d'honneur et d'esprit, sans compter qu'il est homme de résolution. Vous en savez quelque chose, n'est-ce pas, Madame? Je veux donc lui dire, c'est une grâce personnelle que je lui fais, en quoi il s'est trompé à mon égard. C'est que, vraiment, ce qu'on me propose, c'est presque une abdication, et une abdication mérite qu'on y réfléchisse.
-- Une abdication! dit Anne; je croyais, monsieur, qu'il n'y avait que les rois qui abdiquaient.
-- Eh bien! reprit Mazarin, ne suis-je pas presque roi, et roi de France même? Jetée sur le pied d'un lit royal, je vous assure, Madame, que ma simarre de ministre ressemble fort, la nuit, à un manteau royal.
C'était là une des humiliations que lui faisait le plus souvent subir Mazarin, et sous lesquelles elle courbait constamment la tête. Il n'y eut qu'Élisabeth et Catherine II qui restèrent à la fois maîtresses et reines pour leurs amants.
Anne d'Autriche regarda donc avec une sorte de terreur la physionomie menaçante du cardinal, qui, dans ces moments-là, ne manquait pas d'une certaine grandeur.
-- Monsieur, dit-elle, n'ai-je point dit, et n'avez-vous point entendu que j'ai dit à ces gens-là que vous feriez ce qu'il vous plairait?
-- En ce cas, dit Mazarin, je crois qu'il doit me plaire de demeurer. C'est non seulement mon intérêt, mais encore j'ose dire que c'est votre salut.
-- Demeurez donc, monsieur, je ne désire pas autre chose, mais alors ne me laissez pas insulter.
-- Vous voulez parler des prétentions des révoltés et du ton dont ils les expriment? Patience! Ils ont choisi un terrain sur lequel je suis général plus habile qu'eux, les conférences. Nous les battrons rien qu'en temporisant. Ils ont déjà faim; ce sera bien pis dans huit jours.
-- Eh! mon Dieu! oui, monsieur, je sais que nous finirons par là. Mais ce n'est pas d'eux seulement qu'il s'agit; ce n'est pas eux qui m'adressent les injures les plus blessantes pour moi.
-- Ah! je vous comprends. Vous voulez parler des souvenirs qu'évoquent perpétuellement ces trois ou quatre gentilshommes. Mais nous les tenons prisonniers, et ils sont juste assez coupables pour que nous les laissions en captivité tout le temps qu'il nous conviendra; un seul est encore hors de notre pouvoir et nous brave. Mais, que diable! nous parviendrons bien à le joindre à ses compagnons. Nous avons fait des choses plus difficiles que cela, ce me semble. J'ai d'abord et par précaution fait enfermer à Rueil, c'est-à-dire près de moi, c'est-à-dire sous mes yeux, à la portée de ma main, les deux plus intraitables. Aujourd'hui même le troisième les y rejoindra.
-- Tant qu'ils seront prisonniers, ce sera bien, dit Anne d'Autriche, mais ils sortiront un jour.
-- Oui, si Votre Majesté les met en liberté.
-- Ah! continua Anne d'Autriche répondant à sa propre pensée, c'est ici qu'on regrette Paris!
-- Et pourquoi donc?
-- Pour la Bastille, monsieur, qui est si forte et si discrète.
-- Madame, avec les conférences nous avons la paix; avec la paix nous avons Paris; avec Paris nous avons la Bastille! nos quatre matamores y pourriront.
Anne d'Autriche fronça légèrement le sourcil, tandis que Mazarin lui baisait la main pour prendre congé d'elle.
Mazarin sortit après cet acte moitié humble, moitié galant. Anne d'Autriche le suivit du regard, et à mesure qu'il s'éloignait on eût pu voir un dédaigneux sourire se dessiner sur ses lèvres.
-- J'ai méprisé, murmura-t-elle, l'amour d'un cardinal qui ne disait jamais «Je ferai», mais «J'ai fait». Celui-là connaissait des retraites plus sûres que Rueil, plus sombres et plus muettes encore que la Bastille. Oh! le monde dégénère!
LXXXVII. Précautions
Après avoir quitté Anne d'Autriche, Mazarin reprit le chemin de Rueil, où était sa maison. Mazarin marchait fort accompagné, par ces temps de trouble, et souvent même il marchait déguisé. Le cardinal, nous l'avons déjà, dit, sous les habits d'un homme d'épée, était un fort beau gentilhomme.
Dans la cour du vieux château, il monta en carrosse et gagna la Seine à Chatou. M. le Prince lui avait fourni cinquante chevau- légers d'escorte, non pas tant pour le garder encore que pour montrer aux députés combien les généraux de la reine disposaient facilement de leurs troupes et les pouvaient disséminer selon leur caprice.
Athos, gardé à vue par Comminges, à cheval et sans épée, suivait le cardinal sans dire un seul mot. Grimaud, laissé à la porte du château par son maître, avait entendu la nouvelle de son arrestation quand Athos l'avait criée à Aramis, et, sur un signe du comte, il était allé, sans dire un seul mot, prendre rang près d'Aramis, comme s'il ne se fût rien passé.
Il est vrai que Grimaud, depuis vingt-deux ans qu'il servait son maître, avait vu celui-ci se tirer de tant d'aventures, que rien ne l'inquiétait plus.
Les députés, aussitôt après leur audience, avaient repris le chemin de Paris, c'est-à-dire qu'ils précédaient le cardinal d'environ cinq cents pas. Athos pouvait donc, en regardant devant lui, voir le dos d'Aramis, dont le ceinturon doré et la tournure fière fixèrent ses regards parmi cette foule, tout autant que l'espoir de la délivrance qu'il avait mis en lui, l'habitude, la fréquentation et l'espèce d'attraction qui résulte de toute amitié.
Aramis, au contraire, ne paraissait pas s'inquiéter le moins du monde s'il était suivi par Athos. Une seule fois il se retourna; il est vrai que ce fut en arrivant au château. Il supposait que Mazarin laisserait peut-être là son nouveau prisonnier dans le petit château fort, sentinelle qui gardait le pont et qu'un capitaine gouvernait pour la reine. Mais il n'en fut point ainsi. Athos passa Chatou à la suite du cardinal.
À l'embranchement du chemin de Paris à Rueil, Aramis se retourna. Cette fois ses prévisions ne l'avaient pas trompé. Mazarin prit à droite, et Aramis put voir le prisonnier disparaître au tournant des arbres. Athos, au même instant, mû par une pensée identique, regarda aussi en arrière. Les deux amis échangèrent un simple signe de tête, et Aramis porta son doigt à son chapeau comme pour saluer. Athos seul comprit que son compagnon lui faisait signe qu'il avait une pensée.
Dix minutes après, Mazarin rentrait dans la cour du château, que le cardinal son prédécesseur avait fait disposer pour lui à Rueil.
Au moment où il mettait pied à terre au bas du perron, Comminges s'approcha de lui.
-- Monseigneur, demanda-t-il, où plairait-il à Votre Éminence que nous logions M. de La Fère?
-- Mais au pavillon de l'orangerie, en face du pavillon où est le poste. Je veux qu'on fasse honneur à M. le comte de La Fère, bien qu'il soit prisonnier de Sa Majesté la reine.
-- Monseigneur, hasarda Comminges, il demande la faveur d'être conduit près de M. d'Artagnan, qui occupe, ainsi que Votre Éminence l'a ordonné, le pavillon de chasse en face de l'orangerie.
Mazarin réfléchit un instant.
Comminges vit qu'il se consultait.
-- C'est un poste très fort, ajouta-t-il; quarante hommes sûrs, des soldats éprouvés, presque tous Allemands, et par conséquent n'ayant aucune relation avec les frondeurs ni aucun intérêt dans la Fronde.
-- Si nous mettions ces trois hommes ensemble, monsou de Comminges, dit Mazarin, il nous faudrait doubler le poste et nous ne sommes pas assez riches en défenseurs pour faire de ces prodigalités-là.
Comminges sourit. Mazarin vit ce sourire et le comprit.
-- Vous ne les connaissez pas, monsou Comminges, mais moi je les connais, par eux-mêmes d'abord, puis par tradition. Je les avais chargés de porter secours au roi Charles, et ils ont fait pour le sauver des choses miraculeuses; il a fallu que la destinée s'en mêlât pour que ce cher roi Charles ne soit pas à cette heure en sûreté au milieu de nous.
-- Mais s'ils ont si bien servi Votre Éminence, pourquoi donc Votre Éminence les tient-elle en prison?
-- En prison! dit Mazarin; et depuis quand Rueil est-il une prison?
-- Depuis qu'il y a des prisonniers, dit Comminges.
-- Ces messieurs ne sont pas mes prisonniers, Comminges, dit Mazarin en souriant de son sourire narquois, ce sont mes hôtes; hôtes si précieux, que j'ai fait griller les fenêtres et mettre des verrous aux portes des appartements qu'ils habitent, tant je crains qu'ils ne se lassent de me tenir compagnie. Mais tant il y a que, tout prisonniers qu'ils semblent être au premier abord, je les estime grandement; et la preuve, c'est que je désire rendre visite à M. de La Fère pour causer avec lui en tête à tête. Donc, pour que nous ne soyons pas dérangés dans cette causerie, vous le conduirez, comme je vous l'ai déjà dit, dans le pavillon de l'orangerie; vous savez que c'est ma promenade habituelle; eh bien! en faisant ma promenade, j'entrerai chez lui et nous causerons. Tout mon ennemi qu'on prétend qu'il est, j'ai de la sympathie pour lui, et, s'il est raisonnable, peut-être en ferons- nous quelque chose.
Comminges s'inclina et revint vers Athos, qui attendait, avec un calme apparent, mais avec une inquiétude réelle, le résultat de la conférence.
-- Eh bien? demanda-t-il au lieutenant des gardes.
-- Monsieur, répondit Comminges, il paraît que c'est impossible.
-- Monsieur de Comminges, dit Athos, j'ai toute ma vie été soldat, je sais donc ce que c'est qu'une consigne; mais en dehors de cette consigne vous pourriez me rendre un service.
-- Je le veux de grand coeur, monsieur, répondit Comminges, depuis que je sais qui vous êtes et quels services vous avez rendus autrefois à Sa Majesté; depuis que je sais combien vous touche ce jeune homme qui est si vaillamment venu à mon secours le jour de l'arrestation de ce vieux drôle de Broussel, je me déclare tout vôtre, sauf cependant la consigne.
-- Merci, monsieur, je n'en désire pas davantage et je vais vous demander une chose qui ne vous compromettra aucunement.
-- Si elle ne me compromet qu'un peu, monsieur, dit en souriant M. de Comminges, demandez toujours. Je n'aime pas beaucoup plus que vous M. Mazarini: je sers la reine, ce qui m'entraîne tout naturellement à servir le cardinal; mais je sers l'une avec joie et l'autre à contrecoeur. Parlez donc, je vous prie; j'attends et j'écoute.
-- Puisqu'il n'y a aucun inconvénient, dit Athos, que je sache que M. d'Artagnan est ici, il n'y en a pas davantage, je présume, à ce qu'il sache que j'y suis moi-même?
-- Je n'ai reçu aucun ordre à cet endroit, monsieur.
-- Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui présenter mes civilités et de lui dire que je suis son voisin. Vous lui annoncerez en même temps ce que vous m'annonciez tout à l'heure, c'est-à-dire que M. de Mazarin m'a placé dans le pavillon de l'orangerie pour me pouvoir faire visite, et vous lui direz que je profiterai de cet honneur qu'il me veut bien accorder, pour obtenir quelque adoucissement à notre captivité.
-- Qui ne peut durer, ajouta Comminges; M. le cardinal me le disait lui-même, il n'y a point ici de prison.
-- Il y a des oubliettes, dit en souriant Athos.
-- Oh! ceci est autre chose, dit Comminges. Oui, je sais qu'il y a des traditions à ce sujet; mais un homme de petite naissance comme l'est le cardinal, un Italien qui est venu chercher fortune en France, n'oserait se porter à de pareils excès envers des hommes comme vous; ce serait une énormité. C'était bon du temps de l'autre cardinal, qui était un grand seigneur; mais mons Mazarin! allons donc! les oubliettes sont vengeances royales et auxquelles ne doit pas toucher un pleutre comme lui. On sait votre arrestation, on saura bientôt celle de vos amis, monsieur, et toute la noblesse de France lui demanderait compte de votre disparition. Non, non, tranquillisez-vous, les oubliettes de Rueil sont devenues, depuis dix ans, des traditions à l'usage des enfants. Demeurez donc sans inquiétude à cet endroit. De mon côté, je préviendrai M. d'Artagnan de votre arrivée ici. Qui sait si dans quinze jours vous ne me rendrez pas quelque service analogue!
-- Moi, monsieur?
-- Eh! sans doute; ne puis-je pas à mon tour être prisonnier de M. le coadjuteur?
-- Croyez bien que dans ce cas, monsieur, dit Athos en s'inclinant, je m'efforcerais de vous plaire.
-- Me ferez-vous l'honneur de souper avec moi, monsieur le comte? demanda Comminges.
-- Merci, monsieur, je suis de sombre humeur et je vous ferais passer la soirée triste. Merci.
Comminges alors conduisit le comte dans une chambre du rez-de- chaussée d'un pavillon faisant suite à l'orangerie et de plain- pied avec elle. On arrivait à cette orangerie par une grande cour peuplée de soldats et de courtisans. Cette cour, qui formait le fer à cheval, avait à son centre les appartements habités par M. de Mazarin, et à chacune de ses ailes le pavillon de chasse, où était d'Artagnan, et le pavillon de l'orangerie, où venait d'entrer Athos. Derrière l'extrémité de ces deux ailes s'étendait le parc.
Athos, en arrivant dans la chambre qu'il devait habiter, aperçut à travers sa fenêtre, soigneusement grillée, des murs et des toits.
-- Qu'est-ce que ce bâtiment? dit-il.
-- Le derrière du pavillon de chasse où vos amis sont détenus, dit Comminges. Malheureusement, les fenêtres qui donnent de ce côté ont été bouchées du temps de l'autre cardinal, car plus d'une fois les bâtiments ont servi de prison, et M. de Mazarin, en vous y enfermant, ne fait que les rendre à leur destination première. Si ces fenêtres n'étaient pas bouchées, vous auriez eu la consolation de correspondre par signes avec vos amis.
-- Et vous êtes sûr, monsieur de Comminges, dit Athos, que le cardinal me fera l'honneur de me visiter?
-- Il me l'a assuré, du moins, monsieur.
Athos soupira en regardant ses fenêtres grillées.
-- Oui, c'est vrai, dit Comminges, c'est presque une prison, rien n'y manque, pas même les barreaux. Mais aussi quelle singulière idée vous a-t-il pris, à vous qui êtes une fleur de noblesse, d'aller épanouir votre bravoure et votre loyauté parmi tous ces champignons de la Fronde! Vraiment, comte, si j'eusse jamais cru avoir quelque ami dans les rangs de l'armée royale, c'est à vous que j'eusse pensé. Un frondeur, vous, le comte de La Fère, du parti d'un Broussel, d'un Blancmesnil, d'un Viole! Fi donc! cela ferait croire que madame votre mère était quelque petite robine. Vous êtes un frondeur!
-- Ma foi, mon cher monsieur, dit Athos, il fallait être mazarin ou frondeur. J'ai longtemps fait résonner ces deux noms à mon oreille, et je me suis prononcé pour le dernier; c'est un nom français, au moins. Et puis, je suis frondeur, non pas avec M. Broussel, avec M. Blancmesnil et avec M. Viole, mais avec M. de Beaufort, M. de Bouillon et M. d'Elbeuf, avec des princes et non avec des présidents, des conseillers, des robins. D'ailleurs, l'agréable résultat que de servir M. le cardinal! Regardez ce mur sans fenêtres, monsieur de Comminges, il vous en dira de belles sur la reconnaissance mazarine.
-- Oui, reprit en riant Comminges, et surtout s'il répète ce que M. d'Artagnan lui lance depuis huit jours de malédictions.
-- Pauvre d'Artagnan! dit Athos avec cette mélancolie charmante qui faisait une des faces de son caractère, un homme si brave, si bon, si terrible à ceux qui n'aiment pas ceux qu'il aime! Vous avez là deux rudes prisonniers, monsieur de Comminges, et je vous plains si l'on a mis sous votre responsabilité ces deux hommes indomptables.
-- Indomptables! dit en souriant à son tour Comminges, eh! monsieur, vous voulez me faire peur.
Le premier jour de son emprisonnement, M. d'Artagnan a provoqué tous les soldats et tous les bas officiers, sans doute afin d'avoir une épée; cela a duré le lendemain, s'est étendu même jusqu'au surlendemain, mais ensuite il est devenu calme et doux comme un agneau. À présent il chante des chansons gasconnes qui nous font mourir de rire.
-- Et M. du Vallon? demanda Athos.
-- Ah! celui-là, c'est autre chose. J'avoue que c'est un gentilhomme effrayant. Le premier jour, il a enfoncé toutes les portes d'un seul coup d'épaule, et je m'attendais à le voir sortir de Rueil comme Samson est sorti de Gaza. Mais son humeur a suivi la même marche que celle de M. d'Artagnan. Maintenant, non seulement il s'accoutume à sa captivité, mais encore il en plaisante.
-- Tant mieux, dit Athos, tant mieux.
-- En attendiez-vous donc autre chose? demanda Comminges, qui, rapprochant ce qu'avait dit Mazarin de ses prisonniers avec ce qu'en disait le comte de La Fère, commençait à concevoir quelques inquiétudes.
De son côté, Athos réfléchissait que très certainement cette amélioration dans le moral de ses amis naissait de quelque plan formé par d'Artagnan. Il ne voulut donc pas leur nuire pour trop les exalter.
-- Eux? dit-il, ce sont des têtes inflammables; l'un est Gascon, l'autre Picard; tous deux s'allument facilement, mais s'éteignent vite. Vous en avez la preuve, et ce que vous venez de me raconter tout à l'heure fait foi de ce que je vous dis maintenant.
C'était l'opinion de Comminges; aussi se retira-t-il plus rassuré, et Athos demeura seul dans la vaste chambre, où, suivant l'ordre du cardinal, il fut traité avec les égards dus à un gentilhomme.
Il attendait, au reste, pour se faire une idée précise de sa situation, cette fameuse visite promise par Mazarin lui-même.
LXXXVIII. L'esprit et le bras
Maintenant passons de l'orangerie au pavillon de chasse.
Au fond de la cour, où, par un portique fermé de colonnes ioniennes, on découvrait les chenils, s'élevait un bâtiment oblong qui semblait s'étendre comme un bras au-devant de cet autre bras, le pavillon de l'orangerie, demi-cercle enserrant la cour d'honneur.
C'est dans ce pavillon, au rez-de-chaussée, qu'étaient renfermés Porthos et d'Artagnan, partageant les longues heures d'une captivité antipathique à ces deux tempéraments.
D'Artagnan se promenait comme un tigre, l'oeil fixe, et rugissant parfois sourdement le long des barreaux d'une large fenêtre donnant sur la cour de service.
Porthos ruminait en silence un excellent dîner dont on venait de desservir les restes.
L'un semblait privé de raison, et il méditait; l'autre semblait méditer profondément, et il dormait. Seulement, son sommeil était un cauchemar, ce qui pouvait se deviner à la manière incohérente et entrecoupée dont il ronflait.
-- Voilà, dit d'Artagnan, le jour qui baisse. Il doit être quatre heures à peu près. Il y a tantôt cent quatre-vingt-trois heures que nous sommes là-dedans.
-- Hum! fit Porthos pour avoir l'air de répondre.
-- Entendez-vous, éternel dormeur? dit d'Artagnan, impatienté qu'un autre pût se livrer au sommeil le jour, quand il avait, lui, toutes les peines du monde à dormir la nuit.
-- Quoi? dit Porthos.
-- Ce que je dis?
-- Que dites-vous?
-- Je dis, reprit d'Artagnan, que voilà tantôt cent quatre-vingt- trois heures que nous sommes ici.
-- C'est votre faute, dit Porthos.
-- Comment! c'est ma faute?...
-- Oui, je vous ai offert de nous en aller.
-- En descellant un barreau ou en enfonçant une porte?
-- Sans doute.
-- Porthos, des gens comme nous ne s'en vont pas purement et simplement.
-- Ma foi, dit Porthos, moi je m'en irais avec cette pureté et cette simplicité que vous me semblez dédaigner par trop.
D'Artagnan haussa les épaules.
-- Et puis, dit-il, ce n'est pas le tout que de sortir de cette chambre.
-- Cher ami, dit Porthos, vous me semblez aujourd'hui d'un peu meilleure humeur qu'hier. Expliquez-moi comment ce n'est pas le tout que de sortir de cette chambre.
-- Ce n'est pas le tout, parce que n'ayant ni armes ni mot de passe, nous ne ferons pas cinquante pas dans la cour sans heurter une sentinelle.
-- Eh bien! dit Porthos, nous assommerons la sentinelle et nous aurons ses armes.
-- Oui, mais avant d'être assommée tout à fait, cela a la vie dure, un Suisse, elle poussera un cri ou tout au moins un gémissement qui fera sortir le poste; nous serons traqués et pris comme des renards, nous qui sommes des lions, et l'on nous jettera dans quelque cul-de-basse-fosse où nous n'aurons pas même la consolation de voir cet affreux ciel gris de Rueil, qui ne ressemble pas plus au ciel de Tarbes que la lune ne ressemble au soleil. Mordioux! si nous avions quelqu'un au dehors, quelqu'un qui pût nous donner des renseignements sur la topographie morale et physique de ce château, sur ce que César appelait les moeurs et les lieux, à ce qu'on m'a dit, du moins... Eh! quand on pense que durant vingt ans, pendant lesquels je ne savais que faire, je n'ai pas eu l'idée d'occuper une de ces heures-là à venir étudier Rueil.
-- Qu'est-ce que ça fait? dit Porthos, allons-nous-en toujours.
-- Mon cher, dit d'Artagnan, savez-vous pourquoi les maîtres pâtissiers ne travaillent jamais de leurs mains?
-- Non, dit Porthos; mais je serais flatté de le savoir.
-- C'est que devant leurs élèves ils craindraient de faire quelques tartes trop rôties ou quelques crèmes tournées.
-- Après?
-- Après, on se moquerait d'eux, et il ne faut jamais qu'on se moque des maîtres pâtissiers.
-- Et pourquoi les maîtres pâtissiers à propos de nous?
-- Parce que nous devons, en fait d'aventures, jamais n'avoir d'échec ni prêter à rire de nous. En Angleterre dernièrement nous avons échoué, nous avons été battus, et c'est une tache à notre réputation.
-- Par qui donc avons-nous été battus? demanda Porthos.
-- Par Mordaunt.
-- Oui, mais nous avons noyé M. Mordaunt.
-- Je le sais bien, et cela nous réhabilitera un peu dans l'esprit de la postérité, si toutefois la postérité s'occupe de nous. Mais écoutez-moi, Porthos; quoique M. Mordaunt ne fût pas à mépriser, M. Mazarin me paraît bien autrement fort que M. Mordaunt, et nous ne le noierons pas aussi facilement. Observons-nous donc bien et jouons serré; car, ajouta d'Artagnan avec un soupir, à nous deux, nous en valons huit autres peut-être, mais nous ne valons pas les quatre que vous savez.
-- C'est vrai, dit Porthos en correspondant par un soupir au soupir de d'Artagnan.
-- Eh bien! Porthos, faites comme moi, promenez-vous de long en large jusqu'à ce qu'une nouvelle de nos amis nous arrive ou qu'une bonne idée nous vienne; mais ne dormez pas toujours comme vous le faites, il n'y a rien qui alourdisse l'esprit comme le sommeil. Quant à ce qui nous attend, c'est peut-être moins grave que nous ne le pensions d'abord. Je ne crois pas que M. de Mazarin songe à nous faire couper la tête, parce qu'on ne nous couperait pas la tête sans procès, que le procès ferait du bruit, que le bruit attirerait nos amis, et qu'alors ils ne laisseraient pas faire M. de Mazarin.
-- Que vous raisonnez bien! dit Porthos avec admiration.
-- Mais oui, pas mal, dit d'Artagnan. Et puis, voyez-vous, si l'on ne nous fait pas notre procès, si l'on ne nous coupe pas la tête, il faut qu'on nous garde ici ou qu'on nous transporte ailleurs.
-- Oui, il le faut nécessairement, dit Porthos.
-- Eh bien! il est impossible que maître Aramis, ce fin limier, et qu'Athos, ce sage gentilhomme, ne découvrent pas notre retraite; alors, ma foi, il sera temps.
-- Oui, d'autant plus qu'on n'est pas absolument mal ici; à l'exception d'une chose, cependant.
-- De laquelle?
-- Avez-vous remarqué, d'Artagnan, qu'on nous a donné du mouton braisé trois jours de suite?
-- Non, mais s'il s'en présente une quatrième fois, je m'en plaindrai, soyez tranquille.
-- Et puis quelquefois ma maison me manque; il y a bien longtemps que je n'ai visité mes châteaux.
-- Bah! oubliez-les momentanément; nous les retrouverons, à moins que M. de Mazarin ne les ait fait raser.
-- Croyez-vous qu'il se soit permis cette tyrannie? demanda Porthos avec inquiétude.
-- Non; c'était bon pour l'autre cardinal, ces résolutions-là. Le nôtre est trop mesquin pour risquer de pareilles choses.
-- Vous me tranquillisez, d'Artagnan.
-- Eh bien! alors faites bon visage comme je le fais; plaisantons avec les gardiens; intéressons les soldats, puisque nous ne pouvons les corrompre; cajolez-les plus que vous ne faites, Porthos, quand ils viendront sous nos barreaux. Jusqu'à présent vous n'avez fait que leur montrer le poing, et plus votre poing est respectable, Porthos, moins il est attirant. Ah! je donnerais beaucoup pour avoir cinq cents louis seulement.
-- Et moi aussi, dit Porthos, qui ne voulait pas demeurer en reste de générosité avec d'Artagnan, je donnerais bien cent pistoles.
Les deux prisonniers en étaient là de leur conversation, quand Comminges entra, précédé d'un sergent et de deux hommes qui portaient le souper dans une manne remplie de bassins et de plats.
LXXXIX. L'esprit et le bras (Suite)
-- Bon! dit Porthos, encore du mouton!
-- Mon cher monsieur de Comminges, dit d'Artagnan, vous saurez que mon ami, M. du Vallon, est décidé à se porter aux plus dures extrémités, si M. de Mazarin s'obstine à le nourrir de cette sorte de viande.
-- Je déclare même, dit Porthos, que je ne mangerai de rien autre chose si on ne l'emporte pas.
-- Emportez le mouton, dit Comminges, je veux que M. du Vallon soupe agréablement, d'autant plus que j'ai à lui annoncer une nouvelle qui, j'en suis sûr, va lui donner de l'appétit.
-- M. de Mazarin serait-il trépassé? demanda Porthos.
-- Non, j'ai même le regret de vous annoncer qu'il se porte à merveille.
-- Tant pis, dit Porthos.
-- Et quelle est cette nouvelle? demanda d'Artagnan. C'est du fruit si rare qu'une nouvelle en prison, que vous excuserez, je l'espère, mon impatience, n'est-ce pas, monsieur de Comminges? d'autant plus que vous nous avez laissé entendre que la nouvelle était bonne.
-- Seriez-vous aise de savoir que M. le comte de La Fère se porte bien? répondit Comminges.
Les petits yeux de d'Artagnan s'ouvrirent démesurément.
-- Si j'en serais aise! s'écria-t-il, j'en serais plus qu'aise, j'en serais heureux.
-- Eh bien! je suis chargé par lui-même de vous présenter tous ses compliments et de vous dire qu'il est en bonne santé.
D'Artagnan faillit bondir de joie. Un coup d'oeil rapide traduisit à Porthos sa pensée: «Si Athos sait où nous sommes, disait ce regard, s'il nous fait parler, avant peu Athos agira.»
Porthos n'était pas très habile à comprendre les coups d'oeil; mais cette fois, comme il avait, au nom d'Athos, éprouvé la même impression que d'Artagnan, il comprit.
-- Mais, demanda timidement le Gascon, M. le comte de La Fère, dites-vous, vous a chargé de tous ses compliments pour M. du Vallon et moi?
-- Oui, monsieur.
-- Vous l'avez donc vu?
-- Sans doute.
-- Où cela? sans indiscrétion.
-- Bien près d'ici, répondit Comminges en souriant.
-- Bien près d'ici! répéta d'Artagnan, dont les yeux étincelèrent.
-- Si près, que si les fenêtres qui donnent dans l'orangerie n'étaient pas bouchées, vous pourriez le voir de la place où vous êtes.
Il rôde aux environs du château, pensa d'Artagnan. Puis tout haut:
-- Vous l'avez rencontré à la chasse, dit-il, dans le parc peut- être?
-- Non pas, plus près, plus près encore. Tenez, derrière ce mur, dit Comminges en frappant contre ce mur.
-- Derrière ce mur? Qu'y a-t-il donc derrière ce mur? On m'a amené ici de nuit, de sorte que le diable m'emporte si je sais où je suis.
-- Eh bien! dit Comminges, supposez une chose.
-- Je supposerai tout ce que vous voudrez.
-- Supposez qu'il y ait une fenêtre à ce mur.
-- Eh bien?
-- Eh bien! de cette fenêtre vous verriez M. de La Fère à la sienne.
-- M. de La Fère est donc logé au château?
-- Oui.
-- À quel titre?
-- Au même titre que vous.
-- Athos est prisonnier?
-- Vous savez bien, dit en riant Comminges, qu'il n'y a pas de prisonniers à Rueil, puisqu'il n'y a pas de prison.
-- Ne jouons pas sur les mots, monsieur; Athos a été arrêté?
-- Hier, à Saint-Germain, en sortant de chez la reine.
Les bras de d'Artagnan retombèrent inertes à son côté. On eût dit qu'il était foudroyé.
La pâleur courut comme un nuage blanc sur son teint bruni, mais disparut presque aussitôt.
-- Prisonnier! répéta-t-il.
-- Prisonnier! répéta après lui Porthos abattu.
Tout à coup d'Artagnan releva la tête et on vit luire en ses yeux un éclair imperceptible pour Porthos lui-même. Puis, le même abattement qui l'avait précédé suivit cette fugitive lueur.
-- Allons, allons, dit Comminges, qui avait un sentiment réel d'affection pour d'Artagnan depuis le service signalé que celui-ci lui avait rendu le jour de l'arrestation de Broussel en le tirant des mains des Parisiens; allons, ne vous désolez pas, je n'ai pas prétendu vous apporter une triste nouvelle, tant s'en faut. Par la guerre qui court, nous sommes tous des êtres incertains. Riez donc du hasard qui rapproche votre ami de vous et de M. du Vallon, au lieu de vous désespérer.
Mais cette invitation n'eut aucune influence sur d'Artagnan, qui conserva son air lugubre.
-- Et quelle mine faisait-il? demanda Porthos, qui, voyant que d'Artagnan laissait tomber la conversation, en profita pour placer son mot.
-- Mais fort bonne mine, dit Comminges. D'abord, comme vous, il avait paru assez désespéré; mais quand il a su que M. le cardinal devait lui faire une visite ce soir même...
-- Ah! fit d'Artagnan, M. le cardinal doit faire visite au comte de La Fère?
-- Oui, il l'en a fait prévenir, et M. le comte de La Fère, en apprenant cette nouvelle, m'a chargé de vous dire, à vous, qu'il profiterait de cette faveur que lui faisait le cardinal pour plaider votre cause et la sienne.
-- Ah! ce cher comte! dit d'Artagnan.
-- Belle affaire, grogna Porthos, grande faveur! Pardieu! M. le comte de La Fère, dont la famille a été alliée aux Montmorency et aux Rohan, vaut bien M. de Mazarin.
-- N'importe, dit, d'Artagnan avec son ton le plus câlin, en y réfléchissant, mon cher du Vallon, c'est beaucoup d'honneur pour M. le comte de La Fère, c'est surtout beaucoup d'espérance à concevoir, une visite! et même, à mon avis, c'est un honneur si grand pour un prisonnier, que je crois que M. de Comminges se trompe.
-- Comment! je me trompe!
-- Ce sera non pas M. de Mazarin qui ira visiter le comte de La Fère, mais M. le comte de La Fère qui sera appelé par M. de Mazarin?
-- Non, non, non, dit Comminges, qui tenait à rétablir les faits dans toute leur exactitude. J'ai parfaitement entendu ce que m'a dit le cardinal. Ce sera lui qui ira visiter le comte de La Fère.
D'Artagnan essaya de surprendre un des regards de l'importance de cette visite, mais Porthos ne regardait pas même de son côté.
-- C'est donc l'habitude de M. le cardinal de se promener dans son orangerie? demanda d'Artagnan.
-- Chaque soir il s'y enferme, dit Comminges. Il paraît que c'est là qu'il médite sur les affaires de l'État.
-- Alors, dit d'Artagnan, je commence à croire que M. de La Fère recevra la visite de Son Éminence; d'ailleurs, il se fera accompagner, sans doute.
-- Oui, par deux soldats.
-- Et il causera ainsi d'affaires devant deux étrangers?
-- Les soldats sont des Suisses des petits cantons et ne parlent qu'allemand. D'ailleurs, selon toute probabilité, ils attendront à la porte.
D'Artagnan s'enfonçait les ongles dans les paumes des mains pour que son visage n'exprimât pas autre chose que ce qu'il voulait lui permettre d'exprimer.
-- Que M. de Mazarin prenne garde d'entrer ainsi seul chez M. le comte de La Fère, dit d'Artagnan, car le comte de La Fère doit être furieux.
Comminges se mit à rire.
-- Ah çà! mais, en vérité, on dirait que vous êtes des anthropophages! M. de La Fère est courtois, il n'a point d'armes, d'ailleurs; au premier cri de Son Éminence, les deux soldats qui l'accompagnent toujours accourraient.
-- Deux soldats, dit d'Artagnan paraissant rappeler ses souvenirs, deux soldats, oui; c'est donc cela que j'entends appeler deux hommes chaque soir, et que je les vois se promener pendant une demi-heure quelquefois sous ma fenêtre.
-- C'est cela, ils attendent le cardinal, ou plutôt Bernouin, qui vient les appeler quand le cardinal sort.
-- Beaux hommes, ma foi! dit d'Artagnan.
-- C'est le régiment qui était à Lens, et que M. le Prince a donné au cardinal pour lui faire honneur.
-- Ah! monsieur, dit d'Artagnan comme pour résumer en un mot toute cette longue conversation, pourvu que Son Éminence s'adoucisse et accorde notre liberté à M. de La Fère.
-- Je le désire de tout mon coeur, dit Comminges.
-- Alors, s'il oubliait cette visite, vous ne verriez aucun inconvénient à la lui rappeler?
-- Aucun, au contraire.
-- Ah! voilà qui me tranquillise un peu.
Cet habile changement de conversation eût paru une manoeuvre sublime à quiconque eût pu lire dans l'âme du Gascon.
-- Maintenant, continua-t-il, une dernière grâce, je vous prie, mon cher monsieur de Comminges.
-- Tout à votre service, monsieur.
-- Vous reverrez M. le comte de La Fère?
-- Demain matin.
-- Voulez-vous lui souhaiter le bonjour pour nous, et lui dire qu'il sollicite pour moi la même faveur qu'il aura obtenue?
-- Vous désirez que M. le cardinal vienne ici?
-- Non; je me connais et ne suis point si exigeant. Que Son Éminence me fasse l'honneur de m'entendre, c'est tout ce que je désire.
-- Oh! murmura Porthos en secouant la tête, je n'aurais jamais cru cela de sa part. Comme l'infortune vous abat un homme!
-- Cela sera fait, dit Comminges.
-- Assurez aussi le comte que je me porte à merveille, et que vous m'avez vu triste, mais résigné.
-- Vous me plaisez, monsieur, en disant cela.
-- Vous direz la même chose pour M. du Vallon.
-- Pour moi, non pas! s'écria Porthos. Moi, je ne suis pas résigné du tout.
-- Mais vous vous résignerez, mon ami.
-- Jamais!
-- Il se résignera, monsieur de Comminges. Je le connais mieux qu'il ne se connaît lui-même, et je lui sais mille excellentes qualités qu'il ne se soupçonne même pas. Taisez-vous, cher du Vallon, et résignez-vous.
-- Adieu, messieurs, dit Comminges. Bonne nuit!
-- Nous y tâcherons.
Comminges salua et sortit. D'Artagnan le suivit des yeux dans la même posture humble et avec le même visage résigné. Mais à peine la porte fut-elle refermée sur le capitaine des gardes, que, s'élançant vers Porthos, il le serra dans ses bras avec une expression de joie sur laquelle il n'y avait pas à se tromper.
-- Oh! oh! dit Porthos, qu'y a-t-il donc? est-ce que vous devenez fou, mon pauvre ami?
-- Il y a, dit d'Artagnan, que nous sommes sauvés!
-- Je ne vois pas cela le moins du monde, dit Porthos; je vois au contraire que nous sommes tous pris, à l'exception d'Aramis, et que nos chances de sortir sont diminuées depuis qu'un de plus est entré dans la souricière de M. de Mazarin.
-- Pas du tout, Porthos, mon ami, cette souricière était suffisante pour deux; elle devient trop faible pour trois.
-- Je ne comprends pas du tout, dit Porthos.
-- Inutile, dit d'Artagnan, mettons-nous à table et prenons des forces, nous en aurons besoin pour la nuit.
-- Que ferons-nous donc cette nuit? demanda Porthos de plus en plus intrigué.
-- Nous voyagerons probablement.
-- Mais...
-- Mettons-nous à table, cher ami, les idées me viennent en mangeant. Après le souper, quand mes idées seront au grand complet, je vous les communiquerai.
Quelque désir qu'eût Porthos d'être mis au courant du projet de d'Artagnan, comme il connaissait les façons de faire de ce dernier, il se mit à table sans insister davantage et mangea avec un appétit qui faisait honneur à la confiance que lui inspirait l'imaginative de d'Artagnan.
XC. Le bras et l'esprit
Le souper fut silencieux, mais non pas triste; car de temps en temps un de ces fins sourires qui lui étaient habituels dans ses moments de bonne humeur illuminait le visage de d'Artagnan. Porthos ne perdait pas un de ces sourires, et à chacun d'eux il poussait quelque exclamation qui indiquait à son ami que, quoiqu'il ne la comprît pas, il n'abandonnait pas davantage la pensée qui bouillonnait dans son cerveau.
Au dessert, d'Artagnan se coucha sur sa chaise, croisa une jambe sur l'autre, et se dandina de l'air d'un homme parfaitement satisfait de lui-même.
Porthos appuya son menton sur ses deux mains, posa ses deux coudes sur la table et regarda d'Artagnan avec ce regard confiant qui donnait à ce colosse une si admirable expression de bonhomie.
-- Eh bien? fit d'Artagnan au bout d'un instant.
-- Eh bien? répéta Porthos.
-- Vous disiez donc, cher ami?...
-- Moi! je ne disais rien.
-- Si fait, vous disiez que vous aviez envie de vous en aller d'ici.
-- Ah! pour cela, oui, ce n'est point l'envie qui me manque.
-- Et vous ajoutiez que, pour vous en aller d'ici, il ne s'agissait que de desceller une porte ou une muraille.
-- C'est vrai, je disais cela, et même je le dis encore.
-- Et moi je vous répondais, Porthos, que c'était un mauvais moyen, et que nous ne ferions point cent pas sans être repris et assommés, à moins que nous n'eussions des habits pour nous déguiser et des armes pour nous défendre.
-- C'est vrai, il nous faudrait des habits et des armes.
-- Eh bien! dit d'Artagnan en se levant, nous les avons, ami Porthos, et même quelque chose de mieux.
-- Bah! dit Porthos en regardant autour de lui.
-- Ne cherchez pas, c'est inutile, tout cela viendra nous trouver au moment voulu. À quelle heure à peu près avons-nous vu se promener hier les deux gardes suisses?
-- Une heure, je crois, après que la nuit fut tombée.
-- S'ils sortent aujourd'hui comme hier, nous ne serons donc pas un quart d'heure à attendre le plaisir de les voir.
-- Le fait est que nous serons un quart d'heure tout au plus.
-- Vous avez toujours le bras assez bon, n'est-ce pas, Porthos?
Porthos déboutonna sa manche, releva sa chemise, et regarda avec complaisance ses bras nerveux, gros comme la cuisse d'un homme ordinaire.
-- Mais oui, dit-il, assez bon.
-- De sorte que vous feriez, sans trop vous gêner, un cerceau de cette pincette et un tire-bouchon de cette pelle?
-- Certainement, dit Porthos.
-- Voyons, dit d'Artagnan.
Le géant prit les deux objets désignés et opéra avec la plus grande facilité et sans aucun effort apparent les deux métamorphoses désirées par son compagnon.
-- Voilà! dit-il.
-- Magnifique! dit d'Artagnan, et véritablement vous êtes doué, Porthos.
-- J'ai entendu parler, dit Porthos, d'un certain Milon de Crotone qui faisait des choses fort extraordinaires, comme de serrer son front avec une corde et de la faire éclater, de tuer un boeuf d'un coup de poing et de l'emporter chez lui sur ses épaules, d'arrêter un cheval par les pieds de derrière, etc., etc. Je me suis fait raconter toutes ses prouesses, là-bas à Pierrefonds, et j'ai fait tout ce qu'il faisait, excepté de briser une corde en enflant mes tempes.
-- C'est que votre force n'est pas dans votre tête, Porthos, dit d'Artagnan.
-- Non, elle est dans mes bras et dans mes épaules, répondit naïvement Porthos.
-- Eh bien! mon ami, approchons de la fenêtre et servez-vous de votre force pour desceller un barreau. Attendez que j'éteigne la lampe.
XCI. Le bras et l'esprit (Suite)
Porthos s'approcha de la fenêtre, prit un barreau à deux mains, s'y cramponna, l'attira vers lui et le fit plier comme un arc, si bien que les deux bouts sortirent de l'alvéole de pierre où depuis trente ans le ciment les tenait scellés.
-- Eh bien! mon ami, dit d'Artagnan, voilà ce que n'aurait jamais pu faire le cardinal, tout homme de génie qu'il est.
-- Faut-il en arracher d'autres? demanda Porthos.
-- Non pas, celui-ci nous suffira; un homme peut passer maintenant.
Porthos essaya et sortit son torse tout entier.
-- Oui, dit-il.
-- En effet, c'est une assez jolie ouverture. Maintenant passez votre bras.
-- Par où?
-- Par cette ouverture.
-- Pourquoi faire?
-- Vous le saurez tout à l'heure. Passez toujours.
Porthos obéit, docile comme un soldat, et passa son bras à travers les barreaux.
-- À merveille! dit d'Artagnan.
-- Il paraît que cela marche?
-- Sur des roulettes, cher ami.
-- Bon. Maintenant que faut-il que je fasse?
-- Rien.
-- C'est donc fini?
-- Pas encore.
-- Je voudrais cependant bien comprendre, dit Porthos.
-- Écoutez, mon cher ami, et en deux mots vous serez au fait. La porte du poste s'ouvre, comme vous voyez.
-- Oui, je vois.
-- On va envoyer dans notre cour, que traverse M. de Mazarin pour se rendre à l'orangerie, les deux gardes qui l'accompagnent.
-- Les voilà qui sortent.
-- Pourvu qu'ils referment la porte du poste. Bon! ils la referment.
-- Après?
-- Silence! ils pourraient nous entendre.
-- Je ne saurai rien, alors.
-- Si fait, car à mesure que vous exécuterez vous comprendrez.
-- Cependant, j'aurais préféré...
-- Vous aurez le plaisir de la surprise.
-- Tiens, c'est vrai, dit Porthos.
-- Chut!
Porthos demeura muet et immobile.
En effet, les deux soldats s'avançaient du côté de la fenêtre en se frottant les mains, car on était, comme nous l'avons dit, au mois de février, et il faisait froid.
En ce moment la porte du corps de garde s'ouvrait et l'on rappela un des soldats. Le soldat quitta son camarade et rentra dans le corps de garde.
-- Cela va donc toujours? dit Porthos.
-- Mieux que jamais, répondit d'Artagnan. Maintenant, écoutez. Je vais appeler ce soldat et causer avec lui, comme j'ai fait hier avec un de ses camarades, vous rappelez-vous?
-- Oui; seulement je n'ai pas entendu un mot de ce qu'il disait.
-- Le fait est qu'il avait un accent un peu prononcé. Mais ne perdez pas un mot de ce que je vais vous dire; tout est dans l'exécution, Porthos.
-- Bon, l'exécution, c'est mon fort.
-- Je le sais pardieu bien; aussi je compte sur vous.
-- Dites.
-- Je vais donc appeler le soldat et causer avec lui.
-- Vous l'avez déjà dit.
-- Je me tournerai à gauche, de sorte qu'il sera placé, lui, à votre droite au moment où il montera sur le banc.
-- Mais s'il n'y monte pas!
-- Il y montera, soyez tranquille. Au moment où il montera sur le banc, vous allongerez votre bras formidable et le saisirez au cou. Puis, l'enlevant comme Tobie enleva le poisson par les ouïes, vous l'introduirez dans notre chambre, en ayant soin de serrer assez fort pour l'empêcher de crier.
-- Oui, dit Porthos; mais si je l'étrangle?
-- D'abord ce ne sera qu'un Suisse de moins; mais vous ne l'étranglerez pas, je l'espère. Vous le déposerez tout doucement ici et nous le bâillonnerons, et l'attacherons, peu importe où, quelque part enfin. Cela nous fera d'abord un habit d'uniforme et une épée.
-- Merveilleux! dit Porthos en regardant d'Artagnan avec la plus profonde admiration.
-- Hein! fit le Gascon.
-- Oui, reprit Porthos en se ravisant; mais un habit d'uniforme et une épée, ce n'est pas assez pour deux.
-- Eh bien! est-ce qu'il n'a pas son camarade?
-- C'est juste, dit Porthos.
-- Donc, quand je tousserai, allongez le bras, il sera temps.
-- Bon!
Les deux amis prirent chacun le poste indiqué. Placé comme il était, Porthos se trouvait entièrement caché dans l'angle de la fenêtre.
-- Bonsoir, camarade, dit d'Artagnan de sa voix la plus charmante et de son diapason le plus modéré.
-- Ponsoir, monsir, répondit le soldat.
-- Il ne fait pas trop chaud à se promener, dit d'Artagnan.
-- Brrrrrrroun, fit le soldat.
-- Et je crois qu'un verre de vin ne vous serait pas désagréable?
-- Un ferre de fin, il serait le bienfenu.
-- Le poisson mord! le poisson mord! murmura d'Artagnan à Porthos.
-- Je comprends, dit Porthos.
-- J'en ai là une bouteille, dit d'Artagnan.
-- Une pouteille!
-- Oui.
-- Une pouteille bleine?
-- Tout entière, et elle est à vous si vous voulez la boire à ma santé.
-- Ehé! moi fouloir pien, dit le soldat en s'approchant.
-- Allons, venez la prendre, mon ami, dit le Gascon.
-- Pien folontiers. Ché grois qu'il y a un panc.
-- Oh! mon Dieu, on dirait qu'il a été placé exprès là.
Montez dessus... Là, bien, c'est cela, mon ami.
Et d'Artagnan toussa.
Au même moment, le bras de Porthos s'abattit; son poignet d'acier mordit, rapide comme l'éclair et ferme comme une tenaille, le cou du soldat, l'enleva en l'étouffant, l'attira à lui par l'ouverture au risque de l'écorcher en passant, et le déposa sur le parquet, où d'Artagnan, en lui laissant tout juste le temps de reprendre sa respiration, le bâillonna avec son écharpe, et, aussitôt bâillonné, se mit à le déshabiller avec la promptitude et la dextérité d'un homme qui a appris son métier sur le champ de bataille.
Puis le soldat garrotté et bâillonné fut porté dans l'âtre, dont nos amis avaient préalablement éteint la flamme.
-- Voici toujours une épée et un habit, dit Porthos.
-- Je les prends, dit d'Artagnan. Si vous voulez un autre habit et une autre épée, il faut recommencer le tour. Attention! Je vois justement l'autre soldat qui sort du corps de garde et qui vient de ce côté.
-- Je crois, dit Porthos, qu'il serait imprudent de recommencer pareille manoeuvre. On ne réussit pas deux fois, à ce qu'on assure, par le même moyen. Si je le manquais, tout serait perdu. Je vais descendre, le saisir au moment où il ne se défiera pas, et je vous l'offrirai tout bâillonné.
-- C'est mieux, répondit le Gascon.
-- Tenez-vous prêt, dit Porthos en se laissant glisser par l'ouverture.
La chose s'effectua comme Porthos l'avait promis. Le géant se cacha sur son chemin, et, lorsque le soldat passa devant lui, il le saisit au cou, le bâillonna, le poussa pareil à une momie à travers les barreaux élargis de la fenêtre et rentra derrière lui.
On déshabilla le second prisonnier comme on avait déshabillé l'autre. On le coucha sur le lit, on l'assujettit avec des sangles; et comme le lit était de chêne massif et que les sangles étaient doublées, on fut non moins tranquille sur celui-là que sur le premier.
-- Là, dit d'Artagnan, voici qui va à merveille. Maintenant, essayez-moi l'habit de ce gaillard-là, Porthos, je doute qu'il vous aille; mais s'il vous est par trop étroit, ne vous inquiétez point, le baudrier vous suffira, et surtout le chapeau à plumes rouges.
Il se trouva par hasard que le second était un Suisse gigantesque, de sorte qu'à l'exception de quelques points qui craquèrent dans les coutures tout alla le mieux du monde.
Pendant quelque temps on n'entendit que le froissement du drap, Porthos et d'Artagnan s'habillant à la hâte.
-- C'est fait, dirent-ils en même temps. Quant à vous, compagnons, ajoutèrent-ils en se retournant vers les deux soldats, il ne vous arrivera rien si vous êtes bien gentils; mais si vous bougez, vous êtes morts.
Les soldats se tinrent cois. Ils avaient compris au poignet de Porthos que la chose était des plus sérieuses et qu'il n'était pas le moins du monde question de plaisanter.
-- Maintenant, dit d'Artagnan, vous ne seriez pas fâché de comprendre, n'est-ce pas Porthos?
-- Mais oui, pas mal.
-- Eh bien, nous descendons dans la cour.
-- Oui.
-- Nous prenons la place de ces deux gaillards-là.
-- Bien.
-- Nous nous promenons de long en large.
-- Et ce sera bien vu, attendu qu'il ne fait pas chaud.
-- Dans un instant le valet de chambre appelle comme hier et avant-hier le service.
-- Nous répondons?
-- Non, nous ne répondons pas, au contraire.
-- Comme vous voudrez. Je ne tiens pas à répondre.
-- Nous ne répondons donc pas; nous enfonçons seulement notre chapeau sur notre tête et nous escortons Son Éminence
-- Où cela?
-- Où elle va, chez Athos. Croyez-vous qu'il sera fâché de nous voir?
-- Oh! s'écria Porthos, oh! je comprends!
-- Attendez pour vous écrier, Porthos; car, sur ma parole, vous n'êtes pas au bout, dit le Gascon tout goguenard.
-- Que va-t-il donc arriver? dit Porthos.
-- Suivez-moi, répondit d'Artagnan. Qui vivra verra.
Et passant par l'ouverture, il se laissa légèrement glisser dans la cour. Porthos le suivit par le même chemin, quoique avec plus de peine et moins de diligence.
On entendait frissonner de peur les deux soldats liés dans la chambre.
À peine d'Artagnan et Porthos eurent-ils touché terre, qu'une porte s'ouvrit et que la voix du valet de chambre cria:
-- Le service!
En même temps le poste s'ouvrit à son tour et une voix cria:
-- La Bruyère et du Barthois, partez!
-- Il paraît que je m'appelle La Bruyère, dit d'Artagnan.
-- Et moi du Barthois, dit Porthos.
-- Où êtes-vous? demanda le valet de chambre, dont les yeux éblouis par la lumière ne pouvaient sans doute distinguer nos deux héros dans l'obscurité.
-- Nous voici, dit d'Artagnan.
Puis, se tournant vers Porthos:
-- Que dites-vous de cela, monsieur du Vallon?
-- Ma foi, pourvu que cela dure, je dis que c'est joli!
Les deux soldats improvisés marchèrent gravement derrière le valet de chambre; il leur ouvrit une porte du vestibule, puis une autre qui semblait être celle d'un salon d'attente, et leur montrant deux tabourets:
-- La consigne est bien simple, leur dit-il, ne laissez entrer qu'une personne ici, une seule, entendez-vous bien? pas davantage; à cette personne obéissez en tout. Quant au retour, il n'y a pas à vous tromper, vous attendrez que je vous relève.
D'Artagnan était fort connu de ce valet de chambre, qui n'était autre que Bernouin, qui, depuis six ou huit mois, l'avait introduit une dizaine de fois près du cardinal. Il se contenta donc, au lieu de répondre, de grommeler le_ ia_ le moins gascon et le plus allemand possible.
Quant à Porthos, d'Artagnan avait exigé et obtenu de lui la promesse qu'en aucun cas il ne parlerait. S'il était poussé à bout, il lui était permis de proférer pour toute réponse le tarteifle proverbial et solennel.
Bernouin s'éloigna en fermant la porte.
-- Oh! oh! dit Porthos en entendant la clef de la serrure, il paraît qu'ici c'est de mode d'enfermer les gens. Nous n'avons fait, ce me semble, que de troquer de prison: seulement, au lieu d'être prisonniers là-bas, nous le sommes dans l'orangerie. Je ne sais pas si nous y avons gagné.
-- Porthos, mon ami, dit tout bas d'Artagnan, ne doutez pas de la Providence, et laissez-moi méditer et réfléchir.
-- Méditez et réfléchissez donc, dit Porthos de mauvaise humeur en voyant que les choses tournaient ainsi au lieu de tourner autrement.
-- Nous avons marché quatre-vingts pas, murmura d'Artagnan, nous avons monté six marches, c'est donc ici, comme l'a dit tout à l'heure mon illustre ami du Vallon, cet autre pavillon parallèle au nôtre et qu'on désigne sous le nom de pavillon de l'orangerie. Le comte de La Fère ne doit pas être loin; seulement les portes sont fermées.
-- Voilà une belle difficulté! dit Porthos, et avec un coup d'épaule...
-- Pour Dieu! Porthos, mon ami, dit d'Artagnan, ménagez vos tours de force, ou ils n'auront plus, dans l'occasion, toute la valeur qu'ils méritent; n'avez-vous pas entendu qu'il va venir ici quelqu'un?
-- Si fait.
-- Eh bien! ce quelqu'un nous ouvrira les portes.
-- Mais, mon cher, dit Porthos, si ce quelqu'un nous reconnaît, si ce quelqu'un en nous reconnaissant se met à crier, nous sommes perdus; car enfin vous n'avez pas le dessein, j'imagine, de me faire assommer ou étrangler cet homme Église. Ces manières-là sont bonnes envers les Anglais et les Allemands.
-- Oh! Dieu m'en préserve et vous aussi! dit d'Artagnan. Le jeune roi nous en aurait peut-être quelque reconnaissance; mais la reine ne nous le pardonnerait pas, et c'est elle qu'il faut ménager; puis d'ailleurs, du sang inutile! jamais! au grand jamais! J'ai mon plan. Laissez-moi donc faire et nous allons rire.
-- Tant mieux, dit Porthos, j'en éprouve le besoin.
-- Chut! dit d'Artagnan, voici le quelqu'un annoncé.
On entendit alors dans la salle précédente, c'est-à-dire dans le vestibule, le retentissement d'un pas léger. Les gonds de la porte crièrent et un homme parut en habit de cavalier, enveloppé d'un manteau brun, un large feutre rabattu sur ses yeux et une lanterne à la main.
Porthos s'effaça contre la muraille, mais il ne put tellement se rendre invisible que l'homme au manteau ne l'aperçût; il lui présenta sa lanterne et lui dit:
-- Allumez la lampe du plafond.
Puis s'adressant à d'Artagnan:
-- Vous connaissez la consigne, dit-il.
-- Ia, répliqua le Gascon, déterminé à se borner à cet échantillon de la langue allemande.
-- Tedesco, fit le cavalier, va bene.
Et s'avançant vers la porte située en face de celle par laquelle il était entré, il l'ouvrit et disparut derrière elle en la refermant.
-- Et maintenant, dit Porthos, que ferons-nous?
-- Maintenant, nous nous servirons de votre épaule si cette porte est fermée, ami Porthos. Chaque chose en son temps, et tout vient à propos à qui sait attendre. Mais d'abord barricadons la première porte d'une façon convenable, ensuite nous suivrons le cavalier.
Les deux amis se mirent aussitôt à la besogne et embarrassèrent la porte de tous les meubles qui se trouvèrent dans la salle, embarras qui rendait le passage d'autant plus impraticable que la porte s'ouvrait en dedans.
-- Là, dit d'Artagnan, nous voilà sûrs de ne pas être surpris par derrière. Allons, en avant.
XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin
On arriva à la porte par laquelle avait disparu Mazarin; elle était fermée; d'Artagnan tenta inutilement de l'ouvrir.
-- Voilà où il s'agit de placer votre coup d'épaule, dit d'Artagnan. Poussez, ami Porthos, mais doucement, sans bruit; n'enfoncez rien, disjoignez les battants, voilà tout.
Porthos appuya sa robuste épaule contre un des panneaux, qui plia, et d'Artagnan introduisit alors la pointe de son épée entre le pêne et la gâche de la serrure. Le pêne, taillé en biseau, céda, et la porte s'ouvrit.
-- Quand je vous disais, ami Porthos, qu'on obtenait tout des femmes et des portes en les prenant par la douceur.
-- Le fait est, dit Porthos, que vous êtes un grand moraliste.
-- Entrons, dit d'Artagnan.
Ils entrèrent. Derrière un vitrage, à la lueur de la lanterne du cardinal, posée à terre au milieu de la galerie, on voyait les orangers et les grenadiers du château de Rueil alignés en longues files formant une grande allée et deux allées latérales plus petites.
-- Pas de cardinal, dit d'Artagnan, mais sa lampe seule; où diable est-il donc?
Et comme il explorait une des ailes latérales, après avoir fait signe à Porthos d'explorer l'autre, il vit tout à coup à sa gauche une caisse écartée de son rang, et, à la place de cette caisse un trou béant.
Dix hommes eussent eu de la peine à faire mouvoir cette caisse, mais, par un mécanisme quelconque, elle avait tourné avec la dalle qui la supportait.
D'Artagnan, comme nous l'avons dit, vit un trou à cette place, et, dans ce trou, les degrés de l'escalier tournant.
Il appela Porthos de la main et lui montra le trou et les degrés.
Les deux hommes se regardèrent avec une mine effarée.
-- Si nous ne voulions que de l'or, dit tout bas d'Artagnan, nous aurions trouvé notre affaire et nous serions riches à tout jamais.
-- Comment cela?
-- Ne comprenez-vous pas, Porthos, qu'au bas de cet escalier est, selon toute probabilité, ce fameux trésor du cardinal, dont on parle tant, et que nous n'aurions qu'à descendre, vider une caisse, enfermer dedans le cardinal à double tour, nous en aller en emportant ce que nous pourrions traîner d'or, remettre à sa place cet oranger, et que personne au monde ne viendrait nous demander d'où nous vient notre fortune, pas même le cardinal?
-- Ce serait un beau coup pour des manants, dit Porthos, mais indigne, ce me semble, de deux gentilshommes.
-- C'est mon avis, dit d'Artagnan; aussi ai-je dit: «Si nous ne voulions que de l'or...» mais nous voulons autre chose.
Au même instant, et comme d'Artagnan penchait la tête vers le caveau pour écouter, un son métallique et sec comme celui d'un sac d'or qu'on remue vint frapper son oreille; il tressaillit. Aussitôt une porte se referma et les premiers reflets d'une lumière parurent dans l'escalier.
Mazarin avait laissé sa lampe dans l'orangerie pour faire croire qu'il se promenait. Mais il avait une bougie de cire pour explorer son mystérieux coffre-fort.
-- Hé! dit-il en italien, tandis qu'il remontait les marches en examinant un sac de réaux à la panse arrondie; hé! voilà de quoi payer cinq conseillers au parlement et deux généraux de Paris. Moi aussi je suis un grand capitaine; seulement je fais la guerre à ma façon...
D'Artagnan et Porthos s'étaient tapis chacun dans une allée latérale, derrière une caisse, et attendaient.
Mazarin vint, à trois pas de d'Artagnan, pousser un ressort caché dans le mur. La dalle tourna, et l'oranger supporté par elle revint de lui-même prendre sa place.
Alors le cardinal éteignit sa bougie, qu'il remit dans sa poche; et, reprenant sa lampe:
-- Allons voir M. de La Fère, dit-il.
-- Bon, c'est notre chemin, pensa d'Artagnan, nous irons ensemble.
Tous trois se mirent en marche. M. de Mazarin suivant l'allée du milieu, et Porthos et d'Artagnan les allées parallèles. Ces deux derniers évitaient avec soin ces longues lignes lumineuses que traçait à chaque pas entre les caisses la lampe du cardinal.
Celui-ci arriva à une seconde porte vitrée sans s'être aperçu qu'il était suivi, le sable mou amortissant le bruit des pas de ses deux accompagnateurs.
Puis il tourna sur la gauche, prit un corridor auquel Porthos et d'Artagnan n'avaient pas encore fait attention; mais au moment d'en ouvrir la porte, il s'arrêta pensif.
-- Ah! diavolo! dit-il, j'oubliais la recommandation de Comminges. Il me faut prendre les soldats et les placer à cette porte, afin de ne pas me mettre à la merci de ce diable à quatre. Allons.
Et, avec un mouvement d'impatience, il se retourna pour revenir sur ses pas.
-- Ne vous donnez pas la peine, Monseigneur, dit d'Artagnan le pied en avant, le feutre à la main et la figure gracieuse, nous avons suivi Votre Éminence pas à pas, et nous voici.
-- Oui, nous voici, dit Porthos.
Et il fit le même geste d'agréable salutation.
Mazarin porta ses yeux effarés de l'un à l'autre, les reconnut tous deux, et laissa échapper sa lanterne en poussant un gémissement d'épouvante.
D'Artagnan la ramassa; par bonheur elle ne s'était pas éteinte dans la chute.
-- Oh! quelle imprudence, Monseigneur! dit d'Artagnan; il ne fait pas bon à aller ici sans lumière! Votre Éminence pourrait se cogner contre quelque caisse ou tomber dans quelque trou.
-- Monsieur d'Artagnan! murmura Mazarin, qui ne pouvait revenir de son étonnement.
-- Oui, Monseigneur, moi-même, et j'ai l'honneur de vous présenter M. du Vallon, cet excellent ami à moi, auquel Votre Éminence a eu la bonté de s'intéresser si vivement autrefois.
Et d'Artagnan dirigea la lumière de la lampe vers le visage joyeux de Porthos, qui commençait à comprendre et qui en était tout fier.
-- Vous alliez chez M. de La Fère, continua d'Artagnan. Que nous ne vous gênions pas, Monseigneur. Veuillez nous montrer le chemin, et nous vous suivrons.
Mazarin reprenait peu à peu ses esprits.
-- Y a-t-il longtemps que vous êtes dans l'orangerie, messieurs? demanda-t-il d'une voix tremblante en songeant à la visite qu'il venait de faire à son trésor.
Porthos ouvrit la bouche pour répondre, d'Artagnan lui fit un signe, et la bouche de Porthos, demeurée muette, se referma graduellement.
-- Nous arrivons à l'instant même, Monseigneur, dit d'Artagnan.
Mazarin respira: il ne craignait plus pour son trésor; il ne craignait que pour lui-même. Une espèce de sourire passa sur ses lèvres.
-- Allons, dit-il, vous m'avez pris au piège, messieurs, et je me déclare vaincu. Vous voulez me demander votre liberté, n'est-ce pas? Je vous la donne.
-- Oh! Monseigneur, dit d'Artagnan, vous êtes bien bon; mais notre liberté, nous l'avons, et nous aimerions autant vous demander autre chose.
-- Vous avez votre liberté? dit Mazarin tout effrayé.
-- Sans doute, et c'est au contraire vous, Monseigneur, qui avez perdu la vôtre, et maintenant, que voulez-vous, Monseigneur, c'est la loi de la guerre, il s'agit de la racheter.
Mazarin se sentit frissonner jusqu'au fond du coeur. Son regard si perçant se fixa en vain sur la face moqueuse du Gascon et sur le visage impassible de Porthos. Tous deux étaient cachés dans l'ombre, et la sibylle de Cumes elle-même n'aurait pas su y lire.
-- Racheter ma liberté! répéta Mazarin.
-- Oui, Monseigneur.
-- Et combien cela me coûtera-t-il, monsieur d'Artagnan?
-- Dame, Monseigneur, je ne sais pas encore. Nous allons demander cela au comte de La Fère, si Votre Éminence veut bien le permettre. Que Votre Éminence daigne donc ouvrir la porte qui mène chez lui, et dans dix minutes elle sera fixée.
Mazarin tressaillit.
-- Monseigneur, dit d'Artagnan, Votre Éminence voit combien nous y mettons de formes, mais cependant nous sommes obligés de la prévenir que nous n'avons pas de temps à perdre; ouvrez donc, Monseigneur, s'il vous plaît, et veuillez vous souvenir, une fois pour toutes, qu'au moindre mouvement que vous feriez pour fuir, au moindre en que vous pousseriez pour échapper, notre position étant tout exceptionnelle, il ne faudrait pas nous en vouloir si nous nous portions à quelque extrémité.
-- Soyez tranquilles, messieurs, dit Mazarin, je ne tenterai rien, je vous en donne ma parole d'honneur.
D'Artagnan fit un signe à Porthos de redoubler de surveillance, puis, se retournant vers Mazarin:
-- Maintenant, Monseigneur, entrons, s'il vous plaît.
XCIII. Conférences
Mazarin fit jouer le verrou d'une double porte, sur le seuil de laquelle se trouva Athos tout prêt à recevoir son illustre visiteur, selon l'avis que Comminges lui avait donné.
En apercevant Mazarin il s'inclina.
-- Votre Éminence, dit-il, pouvait se dispenser de se faire accompagner; l'honneur que je reçois est trop grand pour que je l'oublie.
-- Aussi, mon cher comte, dit d'Artagnan, Son Éminence ne voulait- elle pas absolument de nous; c'est du Vallon et moi qui avons insisté, d'une façon inconvenante peut-être, tant nous avions grand désir de vous voir.
À cette voix, à son accent railleur, à ce geste si connu qui accompagnait cet accent et cette voix, Athos fit un bond de surprise.
-- D'Artagnan! Porthos! s'écria-t-il.
-- En personne, cher ami.
-- En personne, répéta Porthos.
-- Que veut dire ceci? demanda le comte.
-- Ceci veut dire, répondit Mazarin, en essayant, comme il l'avait déjà fait, de sourire, et en se mordant les lèvres en souriant, cela veut dire que les rôles ont changé, et qu'au lieu que ces messieurs soient mes prisonniers, c'est moi qui suis le prisonnier de ces messieurs, si bien que vous me voyez forcé de recevoir ici la loi au lieu de la faire. Mais, messieurs, je vous en préviens, à moins que vous ne m'égorgiez, votre victoire sera de peu de durée; j'aurai mon tour, on viendra...
-- Ah! Monseigneur, dit d'Artagnan, ne menacez point; c'est d'un mauvais exemple. Nous sommes si doux et si charmants avec Votre Éminence! Voyons, mettons de côté toute mauvaise humeur, écartons toute rancune, et causons gentiment.
-- Je ne demande pas mieux, messieurs, dit Mazarin; mais au moment de discuter ma rançon, je ne veux pas que vous teniez votre position pour meilleure qu'elle n'est; en me prenant au piège, vous vous êtes pris avec moi. Comment sortirez-vous d'ici? Voyez les grilles, voyez les portes, voyez ou plutôt devinez les sentinelles qui veillent derrière ces portes et ces grilles, les soldats qui encombrent ces cours, et composons. Tenez, je vais vous montrer que je suis loyal.
-- Bon! pensa d'Artagnan, tenons-nous bien, il va nous jouer un tour.
-- Je vous offrais votre liberté, continua le ministre, je vous l'offre encore. En voulez-vous? Avant une heure vous serez découverts, arrêtés, forcés de me tuer, ce qui serait un crime horrible et tout à fait indigne de loyaux gentilshommes comme vous.
-- Il a raison, pensa Athos.
Et comme toute raison qui passait dans cette âme qui n'avait que de nobles pensées, sa pensée se refléta dans ses yeux.
-- Aussi, dit d'Artagnan pour corriger l'espoir que l'adhésion tacite d'Athos avait donné à Mazarin, ne nous porterons-nous à cette violence qu'à la dernière extrémité.
-- Si au contraire, continua Mazarin, vous me laissez aller en acceptant votre liberté...
-- Comment, interrompit d'Artagnan, voulez-vous que nous acceptions notre liberté, puisque vous pouvez nous la reprendre, vous le dites vous-même, cinq minutes après nous l'avoir donnée? Et, ajouta d'Artagnan, tel que je vous connais, Monseigneur, vous nous la reprendriez.
-- Non, foi de cardinal... Vous ne me croyez pas?
-- Monseigneur, je ne crois pas aux cardinaux qui ne sont pas prêtres.
-- Eh bien! foi de ministre!
-- Vous ne l'êtes plus, Monseigneur, vous êtes prisonnier.
-- Alors, foi de Mazarin! Je le suis et le serai toujours, je l'espère.
-- Hum! fit d'Artagnan, j'ai entendu parler d'un Mazarin qui avait peu de religion pour ses serments, et j'ai peur que ce ne soit un des ancêtres de Votre Éminence.
-- Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin, vous avez beaucoup d'esprit, et je suis tout à fait fâché de m'être brouillé avec vous.
-- Monseigneur, raccommodons-nous, je ne demande pas mieux.
-- Eh bien! dit Mazarin, si je vous mets en sûreté d'une façon évidente, palpable?...
-- Ah! c'est autre chose, dit Porthos.
-- Voyons, dit Athos.
-- Voyons, dit d'Artagnan.
-- D'abord, acceptez-vous? demanda le cardinal.
-- Expliquez-nous votre plan, Monseigneur, et nous verrons.
-- Faites attention que vous êtes enfermés, pris.
-- Vous savez bien, Monseigneur, dit d'Artagnan, qu'il nous reste toujours une dernière ressource.
-- Laquelle?
-- Celle de mourir ensemble.
Mazarin frissonna.
-- Tenez, dit-il, au bout du corridor est une porte dont j'ai la clef; cette porte donne dans le parc. Partez avec cette clef. Vous êtes alertes, vous êtes vigoureux, vous êtes armés. À cent pas, en tournant à gauche, vous rencontrerez le mur du parc; vous le franchirez, et en trois bonds vous serez sur la route et libres. Maintenant je vous connais assez pour savoir que si l'on vous attaque, ce ne sera point un obstacle à votre fuite.
-- Ah! pardieu! Monseigneur, dit d'Artagnan, à la bonne heure, voilà qui est parlé. Où est cette clef que vous voulez bien nous offrir?
-- La voici.
-- Ah! Monseigneur, dit d'Artagnan, vous nous conduirez bien vous- même jusqu'à cette porte.
-- Très volontiers, dit le ministre, s'il vous faut cela pour vous tranquilliser.
Mazarin, qui n'espérait pas en être quitte à si bon marché, se dirigea tout radieux vers le corridor et ouvrit la porte.
Elle donnait bien sur le parc, et les trois fugitifs s'en aperçurent au vent de la nuit qui s'engouffra dans le corridor et leur fit voler la neige au visage.
-- Diable! diable! dit d'Artagnan, il fait une nuit horrible, Monseigneur. Nous ne connaissons pas les localités, et jamais nous ne trouverons notre chemin. Puisque Votre Éminence a tant fait que de venir jusqu'ici, quelques pas encore, Monseigneur... conduisez- nous au mur.
-- Soit, dit le cardinal.
Et coupant en ligne droite, il marcha d'un pas rapide vers le mur, au pied duquel tous quatre furent en un instant.
-- Êtes-vous contents, messieurs? demanda Mazarin.
-- Je crois bien! nous serions difficiles! Peste! quel honneur! trois pauvres gentilshommes escortés par un prince de l'Église! Ah! à propos, Monseigneur, vous disiez tout à l'heure que nous étions braves, alertes et armés?
-- Oui.
-- Vous vous trompez: il n'y a d'armés que M. du Vallon et moi; M. le comte ne l'est pas, et si nous étions rencontrés par quelque patrouille, il faut que nous puissions nous défendre.
-- C'est trop juste.
-- Mais où trouverons-nous une épée? demanda Porthos.
-- Monseigneur, dit d'Artagnan, prêtera au comte la sienne qui lui est inutile.
-- Bien volontiers, dit le cardinal; je prierai même M. le comte de vouloir bien la garder en souvenir de moi.
-- J'espère que voilà qui est galant, comte! dit d'Artagnan.
-- Aussi, répondit Athos, je promets à Monseigneur de ne jamais m'en séparer.
-- Bien, dit d'Artagnan, échange de procédés, comme c'est touchant! N'en avez-vous point les larmes aux yeux, Porthos?
-- Oui, dit Porthos; mais je ne sais si c'est cela ou si c'est le vent qui me fait pleurer. Je crois que c'est le vent.
-- Maintenant montez, Athos, fit d'Artagnan, et faites vite.
Athos, aidé de Porthos, qui l'enleva comme une plume, arriva sur le perron.
-- Maintenant sautez, Athos.
Athos sauta et disparut de l'autre côté du mur.
-- Êtes-vous à terre? demanda d'Artagnan.
-- Oui.
-- Sans accident?
-- Parfaitement sain et sauf.
-- Porthos, observez M. le cardinal tandis que je vais monter; non, je n'ai pas besoin de vous, je monterai bien tout seul. Observez M. le cardinal, voilà tout.
-- J'observe, dit Porthos. Eh bien?...
-- Vous avez raison, c'est plus difficile que je ne croyais, prêtez-moi votre dos, mais sans lâcher M. le cardinal.
-- Je ne le lâche pas.
Porthos prêta son dos à d'Artagnan, qui en un instant, grâce à cet appui, fut à cheval sur le couronnement du mur.
Mazarin affectait de rire.
-- Y êtes-vous? demanda Porthos.
-- Oui, mon ami, et maintenant...
-- Maintenant, quoi?
-- Maintenant, passez-moi M. le cardinal, et au moindre cri qu'il poussera, étouffez-le.
Mazarin voulut s'écrier; mais Porthos l'étreignit de ses deux mains et l'éleva jusqu'à d'Artagnan, qui, à son tour, le saisit au collet et l'assit près de lui. Puis d'un ton menaçant:
-- Monsieur, sautez à l'instant même en bas, près de M. de La Fère, ou je vous tue, foi de gentilhomme!
-- Monsou, monsou, s'écria Mazarin, vous manquez à la foi promise.
-- Moi! Où vous ai-je promis quelque chose, Mon seigneur?
Mazarin poussa un gémissement.
-- Vous êtes libre par moi, monsieur, dit-il, votre liberté c'était ma rançon.
-- D'accord; mais la rançon de cet immense trésor enfoui dans la galerie et près duquel on descend en poussant un ressort caché dans la muraille, lequel fait tourner une caisse qui, en tournant, découvre un escalier, ne faut-il pas aussi en parler un peu, dites, Monseigneur?
-- Jésous! dit Mazarin presque suffoqué et en joignant les mains, Jésous mon Diou! Je suis un homme perdu.
Mais, sans s'arrêter à ses plaintes, d'Artagnan le prit par- dessous le bras et le fit glisser doucement aux mains d'Athos, qui était demeuré impassible au bas de la muraille.
Alors, se retournant vers Porthos:
-- Prenez ma main, dit d'Artagnan; je me tiens au mur.
Porthos fit un effort qui ébranla la muraille, et à son tour il arriva au sommet.
-- Je n'avais pas compris tout à fait, dit-il, mais je comprends maintenant; c'est très drôle.
-- Trouvez-vous? dit d'Artagnan; tant mieux! Mais pour que ce soit drôle jusqu'au bout, ne perdons pas de temps.
Et il sauta au bas du mur.
Porthos en fit autant.
-- Accompagnez M. le cardinal, messieurs, dit d'Artagnan, moi, je sonde le terrain.
Le Gascon tira son épée et marcha à l'avant-garde.
-- Monseigneur, dit-il, par où faut-il tourner pour gagner la grande route? Réfléchissez bien avant de répondre; car si Votre Éminence se trompait, cela pourrait avoir de graves inconvénients, non seulement pour nous, mais encore pour elle.
-- Longez le mur, monsieur, dit Mazarin, et vous ne risquez pas de vous perdre.
Les trois amis doublèrent le pas, mais au bout de quelques instants ils furent obligés de ralentir leur marche; quoiqu'il y mît toute la bonne volonté possible, le cardinal ne pouvait les suivre.
Tout à coup d'Artagnan se heurta à quelque chose de tiède qui fit un mouvement.
-- Tiens! un cheval! dit-il; je viens de trouver un cheval, messieurs!
-- Et moi aussi! dit Athos.
-- Et moi aussi! dit Porthos, qui, fidèle à la consigne, tenait toujours le cardinal par le bras.
-- Voilà ce qui s'appelle de la chance, Monseigneur, dit d'Artagnan, juste au moment où Votre Éminence se plaignait d'être obligée d'aller à pied...
Mais au moment où il prononçait ces mots, un canon de pistolet s'abaissa sur sa poitrine; il entendit ces mots prononcés gravement:
-- Touchez pas!
-- Grimaud! s'écria-t-il, Grimaud! que fais-tu là? Est-ce le ciel qui t'envoie?
-- Non, monsieur, dit l'honnête domestique, c'est M. Aramis qui m'a dit de garder les chevaux.
-- Aramis est donc ici?
-- Oui, monsieur, depuis hier.
-- Et que faites-vous?
-- Nous guettons.
-- Quoi! Aramis est ici? répéta Athos.
-- À la petite porte du château. C'était là son poste.
-- Vous êtes donc nombreux?
-- Nous sommes soixante.
-- Fais-le prévenir.
-- À l'instant même, monsieur.
Et pensant que personne ne ferait mieux la commission que lui, Grimaud partit à toutes jambes, tandis que, venant d'être enfin réunis, les trois amis attendaient.
Il n'y avait dans tout le groupe que M. de Mazarin qui fût de fort mauvaise humeur.
XCIV. Où l'on commence à croire que Porthos sera enfin baron et d'Artagnan capitaine
Au bout de dix minutes Aramis arriva accompagné de Grimaud et de huit ou dix gentilshommes. Il était tout radieux, et se jeta au cou de ses amis.
-- Vous êtes donc libres, frères! libres sans mon aide! je n'aurai donc rien pu faire pour vous malgré tous mes efforts!
-- Ne vous désolez pas, cher ami. Ce qui est différé n'est pas perdu. Si vous n'avez pas pu faire, vous ferez.
-- J'avais cependant bien pris mes mesures, dit Aramis. J'ai obtenu soixante hommes de M. le coadjuteur; vingt gardent les murs du parc, vingt la route de Rueil à Saint-Germain, vingt sont disséminés dans les bois. J'ai intercepté ainsi, et grâce à ces dispositions stratégiques, deux courriers de Mazarin à la reine.
Mazarin dressa les oreilles.
-- Mais, dit d'Artagnan, vous les avez honnêtement, je l'espère, renvoyés à M. le cardinal?
-- Ah! oui, dit Aramis, c'est bien avec lui que je me piquerais de semblable délicatesse! Dans l'une de ces dépêches, le cardinal déclare à la reine que les coffres sont vides et que Sa Majesté n'a plus d'argent; dans l'autre, il annonce qu'il va faire transporter ses prisonniers à Melun, Rueil ne lui paraissant pas une localité assez sûre. Vous comprenez, cher ami, que cette dernière lettre m'a donné bon espoir. Je me suis embusqué avec mes soixante hommes, j'ai cerné le château, j'ai fait préparer des chevaux de main que j'ai confiés à l'intelligent Grimaud, et j'ai attendu votre sortie; je n'y comptais guère que pour demain matin, et je n'espérais pas vous délivrer sans escarmouche. Vous êtes libres ce soir, libres sans combat, tant mieux! Comment avez-vous fait pour échapper à ce pleutre de Mazarin? vous devez avoir eu fort à vous en plaindre.
-- Mais pas trop, dit d'Artagnan.
-- Vraiment!
-- Je dirai même plus, nous avons eu à nous louer de lui.
-- Impossible!
-- Si fait, en vérité; c'est grâce à lui que nous sommes libres.
-- Grâce à lui?
-- Oui, il nous a fait conduire dans l'orangerie par M. Bernouin, son valet de chambre, puis de là nous l'avons suivi jusque chez le comte de La Fère. Alors il nous a offert de nous rendre notre liberté, nous avons accepté, et il a poussé la complaisance jusqu'à nous montrer le chemin et nous conduire au mur du parc, que nous venions d'escalader avec le plus grand bonheur, quand nous avons rencontré Grimaud.
-- Ah! bien, dit Aramis, voici qui me raccommode avec lui, et je voudrais qu'il fût là pour lui dire que je ne le croyais pas capable d'une si belle action.
-- Monseigneur, dit d'Artagnan incapable de se contenir plus longtemps, permettez que je vous présente M. le chevalier d'Herblay, qui désire offrir, comme vous avez pu l'entendre, ses félicitations respectueuses à Votre Éminence.
Et il se retira, démasquant Mazarin confus aux regards effarés d'Aramis.
-- Oh! oh! fit celui-ci, le cardinal? Belle prise! Holà! holà! amis! les chevaux! les chevaux!
Quelques cavaliers accoururent.
-- Pardieu! dit Aramis, j'aurai donc été utile à quelque chose. Monseigneur, daigne Votre Éminence recevoir tous mes hommages! Je parie que c'est ce saint Christophe de Porthos qui a encore fait ce coup-là? À propos, j'oubliais...
Et il donna tout bas un ordre à un cavalier.
-- Je crois qu'il serait prudent de partir, dit d'Artagnan.
-- Oui, mais j'attends quelqu'un... un ami d'Athos.
-- Un ami? dit le comte.
-- Et tenez, le voilà qui arrive au galop à travers les broussailles.
-- Monsieur le comte! monsieur le comte! cria une jeune voix qui fit tressaillir Athos.
-- Raoul! Raoul! s'écria le comte de La Fère.
Un instant le jeune homme oublia son respect habituel; il se jeta au cou de son père.
-- Voyez, monsieur le cardinal, n'eût-ce pas été dommage de séparer des gens qui s'aiment comme nous nous aimons! Messieurs, continua Aramis en s'adressant aux cavaliers qui se réunissaient plus nombreux à chaque instant, messieurs, entourez Son Éminence pour lui faire honneur; elle veut bien nous accorder la faveur de sa compagnie; vous lui en serez reconnaissants, je l'espère. Porthos, ne perdez pas de vue Son Éminence.
Et Aramis se réunit à d'Artagnan et à Athos, qui délibéraient, et délibéra avec eux.
-- Allons, dit d'Artagnan après cinq minutes de conférence, en route!
-- Et où allons-nous? demanda Porthos.
-- Chez vous, cher ami, à Pierrefonds; votre beau château est digne d'offrir son hospitalité seigneuriale à Son Éminence. Et puis, très bien situé, ni trop près ni trop loin de Paris; on pourra de là établir des communications faciles avec la capitale. Venez, Monseigneur, vous serez là comme un prince, que vous êtes.
-- Prince déchu, dit piteusement Mazarin.
-- La guerre a ses chances, Monseigneur, répondit Athos, mais soyez assuré que nous n'en abuserons point.
-- Non, mais nous en userons, dit d'Artagnan.
Tout le reste de la nuit, les ravisseurs coururent avec cette rapidité infatigable d'autrefois; Mazarin, sombre et pensif, se laissait entraîner au milieu de cette course de fantômes.
À l'aube, on avait fait douze lieues d'une seule traite; la moitié de l'escorte était harassée, quelques chevaux tombèrent.
-- Les chevaux d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'autrefois, dit Porthos, tout dégénère.
-- J'ai envoyé Grimaud à Dammartin, dit Aramis; il doit nous ramener cinq chevaux frais, un pour son Éminence, quatre pour nous. Le principal est que nous ne quittions pas Monseigneur; le reste de l'escorte nous rejoindra plus tard; une fois Saint-Denis passé, nous n'avons plus rien à craindre.
Grimaud ramena effectivement cinq chevaux; le Seigneur auquel il s'était adressé, étant un ami de Porthos, s'était empressé, non pas de les vendre, comme on le lui avait proposé, mais de les offrir. Dix minutes après, l'escorte s'arrêtait à Ermenonville; mais les quatre amis couraient avec une ardeur nouvelle, escortant M. de Mazarin.
À midi on entrait dans l'avenue du château de Porthos.
-- Ah! fit Mousqueton, qui était placé près de d'Artagnan et qui n'avait pas soufflé un seul mot pendant toute la route; ah! vous me croirez si vous voulez, monsieur, mais voilà la première fois que je respire depuis mon départ de Pierrefonds.
Et il mit son cheval au galop pour annoncer aux autres serviteurs l'arrivée de M. du Vallon et de ses amis.
-- Nous sommes quatre, dit d'Artagnan à ses amis; nous nous relayons pour garder Monseigneur, et chacun de nous veillera trois heures. Athos va visiter le château, qu'il s'agit de rendre imprenable en cas de siège, Porthos veillera aux approvisionnements, et Aramis aux entrées des garnisons; c'est-à- dire qu'Athos sera ingénieur en chef, Porthos munitionnaire général, et Aramis gouverneur de la place.
En attendant, on installa Mazarin dans le plus bel appartement du château.
-- Messieurs, dit-il quand cette installation fut faite, vous ne comptez pas, je présume, me garder ici longtemps incognito?
-- Non, Monseigneur, répondit d'Artagnan, et, tout au contraire, comptons-nous publier bien vite que nous vous tenons.
-- Alors on vous assiégera.
-- Nous y comptons bien.
-- Et que ferez-vous?
-- Nous nous défendrons. Si feu M. le cardinal de Richelieu vivait encore, il vous raconterait une certaine histoire d'un bastion Saint-Gervais, où nous avons tenu à nous quatre, avec nos quatre laquais et douze morts, contre toute une armée.
-- Ces prouesses-là se font une fois, monsieur, et ne se renouvellent pas.
-- Aussi, aujourd'hui, n'aurons-nous pas besoin d'être si héroïques; demain l'armée parisienne sera prévenue, après-demain, elle sera ici. La bataille, au lieu de se livrer à Saint-Denis ou à Charenton, se livrera donc vers Compiègne ou Villers-Cotterêts.
-- M. le Prince vous battra, comme il vous a toujours battus.
-- C'est possible, Monseigneur; mais avant la bataille nous ferons filer Votre Éminence sur un autre château de notre ami du Vallon, et il en a trois comme celui-ci. Nous ne voulons pas exposer Votre Éminence aux hasards de la guerre.
-- Allons, dit Mazarin, je vois qu'il faudra capituler.
-- Avant le siège?
-- Oui, les conditions seront peut-être meilleures.
-- Ah! Monseigneur, pour ce qui est des conditions, vous verrez comme nous sommes raisonnables.
-- Voyons, quelles sont-elles, vos conditions?
-- Reposez-vous d'abord, Monseigneur, et nous, nous allons réfléchir.
-- Je n'ai pas besoin de repos, messieurs, j'ai besoin de savoir si je suis entre des mains amies ou ennemies.
-- Amies, Monseigneur. Amies!
-- Eh bien, alors, dites-moi tout de suite ce que vous voulez, afin que je voie si un arrangement est possible entre nous. Parlez, monsieur le comte de La Fère.
-- Monseigneur, dit Athos, je n'ai rien à demander pour moi et j'aurais trop à demander pour la France. Je me récuse donc et passe la parole à M. le chevalier d'Herblay.
Athos, s'inclinant, fit un pas en arrière et demeura debout, appuyé contre la cheminée, en simple spectateur de la conférence.
-- Parlez donc, monsieur le chevalier d'Herblay, dit le cardinal. Que désirez-vous? Pas d'ambages, pas d'ambiguïtés. Soyez clair, court et précis.
-- Moi, Monseigneur, je jouerai cartes sur table.
-- Abattez donc votre jeu.
-- J'ai dans ma poche, dit Aramis, le programme des conditions qu'est venue vous imposer avant-hier à Saint-Germain la députation dont je faisais partie. Respectons d'abord les droits anciens; les demandes qui seront portées au programme seront accordées.
--Nous étions presque d'accord sur celles-là, dit Mazarin, passons donc aux conditions particulières.
-- Vous croyez donc qu'il y en aura? dit en souriant Aramis.
-- Je crois que vous n'aurez pas tous le même désintéressement que M. le comte de La Fère, dit Mazarin en se retournant vers Athos en le saluant.
-- Ah? Monseigneur, vous avez raison, dit Aramis, et je suis heureux de voir que vous rendez enfin justice au comte. M. de La Fère est un esprit supérieur qui plane au-dessus des désirs vulgaires et des passions humaines; c'est une âme antique et fière. M. le comte est un homme à part. Vous avez raison, Monseigneur, nous ne le valons pas, et nous sommes les premiers à le confesser avec vous.
-- Aramis, dit Athos, raillez-vous?
-- Non, mon cher comte, non, je dis ce que nous pensons et ce que pensent tous ceux qui vous connaissent. Mais vous avez raison, ce n'est pas de vous qu'il s'agit, c'est de Monseigneur et de son indigne serviteur le chevalier d'Herblay.
-- Eh bien! que désirez-vous, monsieur, outre les conditions générales sur lesquelles nous reviendrons?
-- Je désire, Monseigneur, qu'on donne la Normandie à madame de Longueville, avec l'absolution pleine et entière, et cinq cent mille livres. Je désire que Sa Majesté le roi daigne être le parrain du fils dont elle vient d'accoucher; puis que Monseigneur, après avoir assisté au baptême, aille présenter ses hommages à notre saint-père le pape.
-- C'est-à-dire que vous voulez que je me démette de mes fonctions de ministre, que je quitte la France, que je m'exile?
-- Je veux que Monseigneur soit pape à la première vacance, me réservant alors de lui demander des indulgences plénières pour moi et mes amis.
Mazarin fit une grimace intraduisible.
-- Et vous, monsieur? demanda-t-il à d'Artagnan.
-- Moi, Monseigneur, dit le Gascon, je suis en tout point du même avis que M. le chevalier d'Herblay, excepté sur le dernier article, sur lequel je diffère entièrement de lui. Loin de vouloir que Monseigneur quitte la France, je veux qu'il demeure premier ministre, car Monseigneur est un grand politique. Je tâcherai même, autant qu'il dépendra de moi, qu'il ait le dé sur la Fronde tout entière; mais à la condition qu'il se souviendra quelque peu des fidèles serviteurs du roi, et qu'il donnera la première compagnie de mousquetaires à quelqu'un que je désignerai. Et vous, du Vallon?
-- Oui, à votre tour, monsieur, dit Mazarin, parlez.
-- Moi, dit Porthos, je voudrais que monsieur le cardinal, pour honorer ma maison qui lui a donné asile, voulût bien, en mémoire de cette aventure, ériger ma terre en baronnie, avec promesse de l'ordre pour un de mes amis à la première promotion que fera Sa Majesté.
-- Vous savez, monsieur, que pour recevoir l'ordre il faut faire ses preuves.
-- Cet ami les fera. D'ailleurs, s'il le fallait absolument, Monseigneur lui dirait comment on évite cette formalité.
Mazarin se mordit les lèvres, le coup était direct, et il reprit assez sèchement:
-- Tout cela se concilie fort mal, ce me semble, messieurs; car si je satisfais les uns, je mécontente nécessairement les autres. Si je reste à Paris, je ne puis aller à Rome, si je deviens pape, je ne puis rester ministre, et si je ne suis pas ministre, je ne puis pas faire M. d'Artagnan capitaine et M. du Vallon baron.
-- C'est vrai, dit Aramis. Aussi, comme je fais minorité, je retire ma proposition en ce qui est du voyage de Rome et de la démission de Monseigneur.
-- Je demeure donc ministre? dit Mazarin.
-- Vous demeurez ministre, c'est entendu, Monseigneur, dit d'Artagnan; la France a besoin de vous.
-- Et moi je me désiste de mes prétentions, reprit Aramis, Son Éminence restera premier ministre, et même favori de Sa Majesté, si elle veut m'accorder, à moi et à mes amis, ce que nous demandons pour la France et pour nous.
-- Occupez-vous de vous, messieurs, et laissez la France s'arranger avec moi comme elle l'entendra, dit Mazarin.
-- Non pas! non pas! reprit Aramis, il faut un traité aux frondeurs, et Votre Éminence voudra bien le rédiger et le signer devant nous, en s'engageant par le même traité à obtenir la ratification de la reine.
-- Je ne puis répondre que de moi, dit Mazarin, je ne puis répondre de la reine. Et si Sa Majesté refuse?
-- Oh! dit d'Artagnan, Monseigneur sait bien que Sa Majesté n'a rien à lui refuser.
-- Tenez, Monseigneur, dit Aramis, voici le traité proposé par la députation des frondeurs; plaise à Votre Éminence de le lire et de l'examiner.
-- Je le connais, dit Mazarin.
-- Alors, signez-le donc.
-- Réfléchissez, messieurs, qu'une signature donnée dans les circonstances où nous sommes pourrait être considérée comme arrachée par la violence.
-- Monseigneur sera là pour dire qu'elle a été donnée volontairement.
-- Mais enfin, si je refuse?
-- Alors, Monseigneur, dit d'Artagnan, Votre Éminence ne pourra s'en prendre qu'à elle des conséquences de son refus.
-- Vous oseriez porter la main sur un cardinal?
-- Vous l'avez bien portée, Monseigneur, sur des mousquetaires de Sa Majesté!
-- La reine me vengera, messieurs!
-- Je n'en crois rien, quoique je ne pense pas que la bonne envie lui en manque; mais nous irons à Paris avec Votre Éminence, et les Parisiens sont gens à nous défendre...
-- Comme on doit être inquiet en ce moment à Rueil et à Saint- Germain! dit Aramis; comme on doit se demander où est le cardinal, ce qu'est devenu le ministre, où est passé le favori! comme on doit chercher Monseigneur dans tous les coins et recoins! comme on doit faire des commentaires, et si la Fronde sait la disparition de Monseigneur, comme la Fronde doit triompher!
-- C'est affreux, murmura Mazarin.
-- Signez donc le traité, Monseigneur, dit Aramis.
-- Mais si je le signe et que la reine refuse de le ratifier?
-- Je me charge d'aller voir Sa Majesté, dit d'Artagnan, et d'obtenir sa signature.
-- Prenez garde, dit Mazarin, de ne pas recevoir à Saint-Germain l'accueil que vous croyez avoir le droit d'attendre.
-- Ah bah! dit d'Artagnan, je m'arrangerai de manière à être le bienvenu; je sais un moyen.
-- Lequel?
-- Je porterai à Sa Majesté la lettre par laquelle Monseigneur lui annonce le complet épuisement des finances.
-- Ensuite? dit Mazarin pâlissant.
-- Ensuite, quand je verrai Sa Majesté au comble de l'embarras, je la mènerai à Rueil, je la ferai entrer dans l'orangerie, et je lui indiquerai certain ressort qui fait mouvoir une caisse.
-- Assez, monsieur, murmura le cardinal, assez! Où est le traité?
-- Le voici, dit Aramis.
-- Vous voyez que nous sommes généreux, dit d'Artagnan, car nous pouvions faire bien des choses avec un pareil secret.
-- Donc, signez, dit Aramis en lui présentant la plume.
Mazarin se leva, se promena quelques instants, plutôt rêveur qu'abattu. Puis s'arrêtant tout à coup:
-- Et quand j'aurai signé, messieurs, quelle sera ma garantie?
-- Ma parole d'honneur, monsieur, dit Athos.
Mazarin tressaillit, se retourna vers le comte de La Fère, examina un instant ce visage noble et loyal, et prenant la plume:
-- Cela me suffit, monsieur le comte, dit-il.
Et il signa.
-- Et maintenant, monsieur d'Artagnan, ajouta-t-il, préparez-vous à partir pour Saint-Germain et à porter une lettre de moi à la reine.
XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et mieux qu'avec l'épée et du dévouement
D'Artagnan connaissait sa mythologie: il savait que l'occasion n'a qu'une touffe de cheveux par laquelle on puisse la saisir, et il n'était pas homme à la laisser passer sans l'arrêter par le toupet. Il organisa un système de voyage prompt et sûr en envoyant d'avance des chevaux de relais à Chantilly, de façon qu'il pouvait être à Paris en cinq ou six heures. Mais avant de partir, il réfléchit que, pour un garçon d'esprit et d'expérience, c'était une singulière position que de marcher à l'incertain en laissant le certain derrière soi.
-- En effet, se dit-il au moment de monter à cheval pour remplir sa dangereuse mission, Athos est un héros de roman pour la générosité; Porthos, une nature excellente, mais facile à influencer; Aramis, un visage hiéroglyphique, c'est-à-dire toujours illisible. Que produiront ces trois éléments quand je ne serai plus là pour les relier entre eux?... la délivrance du cardinal peut-être. Or, la délivrance du cardinal, c'est la ruine de nos espérances, et nos espérances sont jusqu'à présent l'unique récompense de vingt ans de travaux près desquels ceux d'Hercule sont des oeuvres de pygmée.
Il alla trouver Aramis.
-- Vous êtes, vous, mon cher chevalier d'Herblay, lui dit-il, la Fronde incarnée. Méfiez-vous donc d'Athos, qui ne veut faire les affaires de personne, pas même les siennes. Méfiez-vous surtout de Porthos, qui, pour plaire au comte, qu'il regarde comme la Divinité sur la terre, l'aidera à faire évader Mazarin, si Mazarin a seulement l'esprit de pleurer ou de faire de la chevalerie.
Aramis sourit de son sourire fin et résolu à la fois.
-- Ne craignez rien, dit-il, j'ai mes conditions à poser. Je ne travaille pas pour moi, mais pour les autres. Il faut que ma petite ambition aboutisse au profit de qui de droit.
-- Bon, pensa d'Artagnan, de ce côté je suis tranquille.
Il serra la main d'Aramis et alla trouver Porthos.
-- Ami, lui dit-il, vous avez tant travaillé avec moi à édifier notre fortune, jusqu'au moment où nous sommes sur le point de recueillir le fruit de nos travaux, ce serait une duperie ridicule à vous que de vous laisser dominer par Aramis, dont vous connaissez la finesse, finesse qui, nous pouvons le dire entre nous, n'est pas toujours exempte d'égoïsme; ou par Athos, homme noble et désintéressé, mais aussi homme blasé, qui, ne désirant plus rien pour lui-même, ne comprend pas que les autres aient des désirs. Que diriez-vous si l'un ou l'autre de nos deux amis vous proposait de laisser aller Mazarin?
-- Mais je dirais que nous avons eu trop de mal à le prendre pour le lâcher ainsi.
-- Bravo! Porthos, et vous auriez raison, mon ami; car avec lui vous lâcheriez votre baronnie, que vous tenez entre vos mains; sans compter qu'une fois hors d'ici Mazarin vous ferait pendre.
-- Bon! vous croyez?
-- J'en suis sûr.
-- Alors je tuerais plutôt tout que de le laisser échapper.
-- Et vous auriez raison. Il ne s'agit pas, vous comprenez, quand nous avons cru faire nos affaires, d'avoir fait celles des frondeurs, qui d'ailleurs n'entendent pas les questions politiques comme nous, qui sommes de vieux soldats.
-- N'ayez pas peur, cher ami, dit Porthos, je vous regarde par la fenêtre monter à cheval, je vous suis des yeux jusqu'à ce que vous ayez disparu, puis je reviens m'installer à la porte du cardinal, à une porte vitrée qui donne dans la chambre. De là je verrai tout, et au moindre geste suspect j'extermine.
-- Bravo! pensa d'Artagnan, de ce côté, je crois, le cardinal sera bien gardé.
Et il serra la main du seigneur de Pierrefonds et alla trouver Athos.
-- Mon cher Athos, dit-il, je pars. Je n'ai qu'une chose à vous dire: vous connaissez Anne d'Autriche, la captivité de M. de Mazarin garantit seule ma vie; si vous le lâchez, je suis mort.
-- Il ne me fallait rien moins qu'une telle considération, mon cher d'Artagnan, pour me décider à faire le métier de geôlier. Je vous donne ma parole que vous retrouverez le cardinal où vous le laissez.
-- Voilà qui me rassure plus que toutes les signatures royales, pensa d'Artagnan. Maintenant que j'ai la parole d'Athos, je puis partir.
D'Artagnan partit effectivement seul, sans autre escorte que son épée et avec un simple laissez-passer de Mazarin pour parvenir près de la reine.
Six heures après son départ de Pierrefonds, il était à Saint- Germain.
La disparition de Mazarin était encore ignorée; Anne d'Autriche seule la savait et cachait son inquiétude à ses plus intimes. On avait retrouvé dans la chambre de d'Artagnan et de Porthos les deux soldats garrottés et bâillonnés. On leur avait immédiatement rendu l'usage des membres et de la parole; mais ils n'avaient rien autre chose à dire que ce qu'ils savaient, c'est-à-dire comme ils avaient été harponnés, liés et dépouillés. Mais de ce qu'avaient fait Porthos et d'Artagnan une fois sortis, par où les soldats étaient entrés, c'est ce dont ils étaient aussi ignorants que tous les habitants du château.
Bernouin seul en savait un peu plus que les autres.
Bernouin, ne voyant pas revenir son maître et entendant sonner minuit, avait pris sur lui de pénétrer dans l'orangerie. La première porte, barricadée avec les meubles, lui avait déjà donné quelques soupçons; mais cependant il n'avait voulu faire part de ses soupçons à personne, et avait patiemment frayé son passage au milieu de tout ce déménagement. Puis il était arrivé au corridor, dont il avait trouvé toutes les portes ouvertes. Il en était de même de la porte de la chambre d'Athos et de celle du parc. Arrivé là, il lui fut facile de suivre les pas sur la neige. Il vit que ces pas aboutissaient au mur; de l'autre côté, il retrouva la même trace, puis des piétinements de chevaux, puis les vestiges d'une troupe de cavalerie tout entière qui s'était éloignée dans la direction d'Enghien. Dès lors il n'avait plus conservé aucun doute que le cardinal eût été enlevé par les trois prisonniers, puisque les prisonniers étaient disparus avec lui, et il avait couru à Saint-Germain pour prévenir la reine de cette disparition.
Anne d'Autriche lui avait recommandé le silence, et Bernouin l'avait scrupuleusement gardé; seulement elle avait fait prévenir M. le Prince, auquel elle avait tout dit, et M. le Prince avait aussitôt mis en campagne cinq ou six cents cavaliers, avec ordre de fouiller tous les environs et de ramener à Saint-Germain toute troupe suspecte qui s'éloignerait de Rueil, dans quelque direction que ce fût.
Or, comme d'Artagnan ne formait pas une troupe, puisqu'il était seul, puisqu'il ne s'éloignait pas de Rueil, puisqu'il allait à Saint-Germain, personne ne fit attention à lui, et son voyage ne fut aucunement entravé.
En entrant dans la cour du vieux château, la première personne que vit notre ambassadeur fut maître Bernouin en personne, qui, debout sur le seuil, attendait des nouvelles de son maître disparu.
À la vue de d'Artagnan, qui entrait à cheval dans la cour d'honneur, Bernouin se frotta les yeux et crut se tromper. Mais d'Artagnan lui fit de la tête un petit signe amical, mit pied à terre, et, jetant la bride de son cheval au bras d'un laquais qui passait, il s'avança vers le valet de chambre, qu'il aborda le sourire sur les lèvres.
-- Monsieur d'Artagnan! s'écria celui-ci, pareil à un homme qui a le cauchemar et qui parle en dormant; monsieur d'Artagnan!
-- Lui-même, monsieur Bernouin.
-- Et que venez-vous faire ici?
-- Apporter des nouvelles de M. de Mazarin, et des plus fraîches même.
-- Et qu'est-il donc devenu?
-- Il se porte comme vous et moi.
-- Il ne lui est donc rien arrivé de fâcheux?
-- Rien absolument. Il a seulement éprouvé le besoin de faire une course dans l'Île-de-France, et nous a priés, M. le comte de La Fère, M. du Vallon et moi, de l'accompagner. Nous étions trop ses serviteurs pour lui refuser une pareille demande. Nous sommes partis hier soir, et nous voilà.
-- Vous voilà.
-- Son Éminence avait quelque chose à faire dire à Sa Majesté, quelque chose de secret et d'intime, une mission qui ne pouvait être confiée qu'à un homme sûr, de sorte qu'elle m'a envoyé à Saint-Germain. Ainsi donc, mon cher monsieur Bernouin, si vous voulez faire quelque chose qui soit agréable à votre maître, prévenez Sa Majesté que j'arrive et dites-lui dans quel but.
Qu'il parlât sérieusement ou que son discours ne fût qu'une plaisanterie, comme il était évident que d'Artagnan était, dans les circonstances présentes, le seul homme qui pût tirer Anne d'Autriche d'inquiétude, Bernouin ne fit aucune difficulté d'aller la prévenir de cette singulière ambassade, et comme il l'avait prévu, la reine lui donna l'ordre d'introduire à l'instant même M. d'Artagnan.
D'Artagnan s'approcha de sa souveraine avec toutes les marques du plus profond respect.
Arrivé à trois pas d'elle, il mit un genou en terre et lui présenta la lettre.
C'était, comme nous l'avons dit, une simple lettre, moitié d'introduction, moitié de créance. La reine la lut, reconnut parfaitement l'écriture du cardinal, quoiqu'elle fût un peu tremblée; et comme cette lettre ne lui disait rien de ce qui s'était passé, elle demanda des détails.
D'Artagnan lui raconta tout avec cet air naïf et simple qu'il savait si bien prendre dans certaines circonstances.
La reine, à mesure qu'il parlait, le regardait avec un étonnement progressif; elle ne comprenait pas qu'un homme osât concevoir une telle entreprise, et encore moins qu'il eût l'audace de la raconter à celle dont l'intérêt et presque le devoir était de la punir.
-- Comment, monsieur! s'écria, quand d'Artagnan eut terminé son récit, la reine rouge d'indignation, vous osez m'avouer votre crime! me raconter votre trahison!
-- Pardon, Madame, mais il me semble, ou que je me suis mal expliqué, ou que Votre Majesté m'a mal compris; il n'y a là-dedans ni crime ni trahison. M. de Mazarin nous tenait en prison, M. du Vallon et moi, parce que nous n'avons pu croire qu'il nous ait envoyés en Angleterre pour voir tranquillement couper le cou au roi Charles Ier, le beau-frère du feu roi votre mari, l'époux de Madame Henriette, votre soeur et votre hôte, et que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour sauver la vie du martyr royal. Nous étions donc convaincus, mon ami et moi, qu'il y avait là- dessous quelque erreur dont nous étions victimes, et qu'une explication entre nous et Son Éminence était nécessaire. Or, pour qu'une explication porte ses fruits, il faut qu'elle se fasse tranquillement, loin du bruit des importuns. Nous avons en conséquence emmené M. le cardinal dans le château de mon ami, et là nous nous sommes expliqués. Eh bien! Madame, ce que nous avions prévu est arrivé, il y avait erreur. M. de Mazarin avait pensé que nous avions servi le général Cromwell, au lieu d'avoir servi le roi Charles, ce qui eût été une honte qui eût rejailli de nous à lui, de lui à Votre Majesté, une lâcheté qui eût taché à sa tige la royauté de votre illustre fils. Or, nous lui avons donné la preuve du contraire et cette preuve, nous sommes prêts à la donner à Votre Majesté elle-même, en en appelant à l'auguste veuve qui pleure dans ce Louvre où l'a logée votre royale munificence. Cette preuve l'a si bien satisfait, qu'en signe de satisfaction il m'a envoyé, comme Votre Majesté peut le voir, pour causer avec elle des réparations naturellement dues à des gentilshommes mal appréciés et persécutés à tort.
Je vous écoute et vous admire, monsieur, dit Anne d'Autriche. En vérité, j'ai rarement vu un pareil excès d'impudence.
-- Allons, dit d'Artagnan, voici Votre Majesté qui, à son tour, se trompe sur nos intentions comme avait fait M. de Mazarin.
-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur, dit la reine, et je me trompe si peu, que dans dix minutes vous serez arrêté et que dans une heure je partirai pour aller délivrer mon ministre à la tête de mon armée.
-- Je suis sûr que Votre Majesté ne commettra point une pareille imprudence, dit d'Artagnan, d'abord parce qu'elle serait inutile et qu'elle amènerait les plus graves résultats. Avant d'être délivré, M. le cardinal serait mort, et Son Éminence est si bien convaincue de la vérité de ce que je dis qu'elle m'a au contraire prié, dans le cas où je verrais Votre Majesté dans ces dispositions, de faire tout ce que je pourrais pour obtenir qu'elle change de projet.
-- Eh bien! je me contenterai donc de vous faire arrêter.
-- Pas davantage, Madame, car le cas de mon arrestation est aussi bien prévu que celui de la délivrance du cardinal. Si demain, à une heure fixe, je ne suis pas revenu, après-demain matin M. le cardinal sera conduit à Paris.
-- On voit bien, monsieur, que vous vivez, par votre position, loin des hommes et des choses; car autrement vous sauriez que M. le cardinal a été cinq ou six fois à Paris, et cela depuis que nous en sommes sortis, et qu'il y a vu M. de Beaufort, M. de Bouillon, M. le coadjuteur, M. d'Elbeuf, et que pas un n'a eu l'idée de le faire arrêter.
-- Pardon, Madame, je sais tout cela; aussi n'est-ce ni à M. de Beaufort, ni à M. de Bouillon, ni à M. le coadjuteur, ni à M. d'Elbeuf, que mes amis conduiront M. le cardinal, attendu que ces messieurs font la guerre pour leur propre compte, et qu'en leur accordant ce qu'ils désirent M. le cardinal en aurait bon marché; mais bien au parlement, qu'on peut acheter en détail sans doute, mais que M. de Mazarin lui-même n'est pas assez riche pour acheter en masse.
-- Je crois, dit Anne d'Autriche en fixant son regard, qui, dédaigneux chez une femme, devenait terrible chez une reine, je crois que vous menacez la mère de votre roi.
-- Madame, dit d'Artagnan, je menace parce qu'on m'y force. Je me grandis parce qu'il faut que je me place à la hauteur des événements et des personnes. Mais croyez bien une chose, Madame, aussi vrai qu'il y a un coeur qui bat pour vous dans cette poitrine, croyez bien que vous avez été l'idole constante de notre vie, que nous avons, vous le savez bien, mon Dieu, risquée vingt fois pour Votre Majesté. Voyons, Madame, est-ce que Votre Majesté n'aura pas pitié de ses serviteurs, qui ont depuis vingt ans végété dans l'ombre, sans laisser échapper dans un seul soupir les secrets saints et solennels qu'ils avaient eu le bonheur de partager avec vous? Regardez-moi, moi qui vous parle, Madame, moi que vous accusez d'élever la voix et de prendre un ton menaçant. Que suis-je? un pauvre officier sans fortune, sans abri, sans avenir, si le regard de ma reine, que j'ai si longtemps cherché, ne se fixe pas un moment sur moi. Regardez M. le comte de La Fère, un type de noblesse, une fleur de la chevalerie; il a pris parti contre sa reine, ou plutôt, non pas, il a pris parti contre son ministre, et celui-là n'a pas d'exigences, que je crois. Voyez enfin M. du Vallon, cette âme fidèle, ce bras d'acier, il attend depuis vingt ans de votre bouche un mot qui le fasse par le blason ce qu'il est par le sentiment et par la valeur. Voyez enfin votre peuple, qui est bien quelque chose pour une reine, votre peuple qui vous aime et qui cependant souffre, que vous aimez et qui cependant a faim, qui ne demande pas mieux que de vous bénir et qui cependant vous... Non, j'ai tort; jamais votre peuple ne vous maudira, Madame. Eh bien! dites un mot, et tout est fini, et la paix succède à la guerre, la joie aux larmes, le bonheur aux calamités.
Anne d'Autriche regarda avec un certain étonnement le visage martial de d'Artagnan, sur lequel on pouvait lire une expression singulière d'attendrissement.
-- Que n'avez-vous dit tout cela avant d'agir! dit-elle.
-- Parce que, Madame, il s'agissait de prouver à Votre Majesté une chose dont elle doutait, ce me semble: c'est que nous avons encore quelque valeur, et qu'il est juste qu'on fasse quelque cas de nous.
-- Et cette valeur ne reculerait devant rien, à ce que je vois? dit Anne d'Autriche.
-- Elle n'a reculé devant rien dans le passé, dit d'Artagnan; pourquoi donc ferait-elle moins dans l'avenir?
-- Et cette valeur, en cas de refus, et par conséquent en cas de lutte, irait jusqu'à m'enlever moi-même au milieu de ma cour pour me livrer à la Fronde, comme vous voulez livrer mon ministre?
Nous n'y avons jamais songé, Madame, dit d'Artagnan avec cette forfanterie gasconne qui n'était chez lui que de la naïveté; mais si nous l'avions résolu entre nous quatre, nous le ferions bien certainement.
-- Je devais le savoir, murmura Anne d'Autriche, ce sont des hommes de fer.
-- Hélas! Madame, dit d'Artagnan, cela me prouve que c'est seulement d'aujourd'hui que Votre Majesté a une juste idée de nous.
-- Bien, dit Anne, mais cette idée, si je l'ai enfin...
-- Votre Majesté nous rendra justice. Nous rendant justice, elle ne nous traitera plus comme des hommes vulgaires. Elle verra en moi un ambassadeur digne des hauts intérêts qu'il est chargé de discuter avec vous.
-- Où est le traité?
-- Le voici.
XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et mieux qu'avec l'épée et du dévouement (Suite)
Anne d'Autriche jeta les yeux, sur le traité que lui présentait d'Artagnan.
-- Je n'y vois, dit-elle, que des conditions générales. Les intérêts de M. de Conti, de M. de Beaufort, de M. de Bouillon, de M. d'Elbeuf et de M. le coadjuteur y sont établis. Mais les vôtres?
-- Nous nous rendons justice, Madame, tout en nous plaçant à notre hauteur. Nous avons pensé que nos noms n'étaient pas dignes de figurer près de ces grands noms.
-- Mais vous, vous n'avez pas renoncé, je présume, à m'exposer vos prétentions de vive voix?
-- Je crois que vous êtes une grande et puissante reine, Madame, et qu'il serait indigne de votre grandeur et de votre puissance de ne pas récompenser dignement les bras qui ramèneront Son Éminence à Saint-Germain.
-- C'est mon intention, dit la reine; voyons, parlez.
-- Celui qui a traité l'affaire (pardon si je commence par moi, mais il faut bien que je m'accorde l'importance, non pas que j'ai prise, mais qu'on m'a donnée), celui qui a traité l'affaire du rachat de M. le cardinal doit être, ce me semble, pour que la récompense ne soit pas au-dessous de Votre Majesté, celui-là doit être fait chef des gardes, quelque chose comme capitaine des mousquetaires.
-- C'est la place de M. de Tréville que vous me demandez là!
-- La place est vacante, Madame, et depuis un an que M. de Tréville l'a quittée, il n'a point été remplacé.
-- Mais c'est une des premières charges militaires de la maison du roi!
-- M. de Tréville était un simple cadet de Gascogne comme moi, Madame, et il a occupé cette charge vingt ans.
-- Vous avez réponse à tout, monsieur, dit Anne d'Autriche.
Et elle prit sur un bureau un brevet qu'elle remplit et signa.
Certes, Madame, dit d'Artagnan en prenant le brevet et en s'inclinant, voilà une belle et noble récompense; mais les choses de ce monde sont pleines d'instabilité, et un homme qui tomberait dans la disgrâce de Votre Majesté perdrait cette charge demain.
-- Que voulez-vous donc alors? dit la reine, rougissant d'être pénétrée par cet esprit aussi subtil que le sien.
Cent mille livres pour ce pauvre capitaine des mousquetaires, payables le jour où ses services n'agréeront plus à Votre Majesté.
Anne hésita.
-- Et dire que les Parisiens, reprit d'Artagnan, offraient l'autre jour, par arrêt du parlement, six cent mille livres à qui leur livrerait le cardinal mort ou vivant; vivant pour le pendre, mort pour le traîner à la voirie!
-- Allons, dit Anne d'Autriche, c'est raisonnable, puisque vous ne demandez à une reine que le sixième de ce que proposait le parlement.
Et elle signa une promesse de cent mille livres.
-- Après? dit-elle.
-- Madame, mon ami du Vallon est riche, et n'a par conséquent rien à désirer comme fortune; mais je crois me rappeler qu'il a été question entre lui et M. de Mazarin d'ériger sa terre en baronnie. C'est même, autant que je puis me le rappeler, une chose promise.
-- Un croquant! dit Anne d'Autriche. On en rira.
-- Soit, dit d'Artagnan. Mais je suis sûr d'une chose, c'est que ceux qui en riront devant lui ne riront pas deux fois.
-- Va pour la baronnie, dit Anne d'Autriche, et elle signa.
-- Maintenant, reste le chevalier ou l'abbé d'Herblay, comme Votre Majesté voudra.
-- Il veut être évêque?
-- Non pas, Madame, il désire une chose plus facile.
-- Laquelle?
-- C'est que le roi daigne être le parrain du fils de madame de Longueville.
La reine sourit.
-- M. de Longueville est de race royale, Madame, dit d'Artagnan.
-- Oui, dit la reine; mais son fils?
-- Son fils, Madame... doit en être, puisque le mari de sa mère en est.
-- Et votre ami n'a rien à demander de plus pour madame de Longueville?
-- Non, Madame; car il présume que Sa Majesté le roi, daignant être le parrain de son enfant, ne peut pas faire à la mère, pour les relevailles, un cadeau de moins de cinq cent mille livres, en conservant, bien entendu, au père le gouvernement de la Normandie.
-- Quant au gouvernement de la Normandie, je crois pouvoir m'engager, dit la reine; mais quant aux cinq cent mille livres, M. le cardinal ne cesse de me répéter qu'il n'y a plus d'argent dans les coffres de l'État.
-- Nous en chercherons ensemble, Madame, si Votre Majesté le permet, et nous en trouverons.
-- Après?
-- Après, Madame?...
-- Oui.
-- C'est tout.
-- N'avez-vous donc pas un quatrième compagnon?
-- Si fait, Madame; M. le comte de La Fère.
-- Que demande-t-il?
-- Il ne demande rien.
-- Rien?
-- Non.
-- Il y a au monde un homme qui, pouvant demander, ne demande pas?
-- Il y a M. le comte de La Fère, Madame; M. le comte de La Fère n'est pas un homme.
-- Qu'est-ce donc?
-- M. le comte de La Fère est un demi-dieu.
-- N'a-t-il pas un fils, un jeune homme, un parent, un neveu, dont Comminges m'a parlé comme d'un brave enfant, et qui a rapporté avec M. de Châtillon les drapeaux de Lens?
-- Il a, comme Votre Majesté le dit, un pupille qui s'appelle le vicomte de Bragelonne.
-- Si on donnait à ce jeune homme un régiment, que dirait son tuteur?
-- Peut-être accepterait-il.
-- Peut-être!
-- Oui, si Votre Majesté elle-même le priait d'accepter.
-- Vous l'avez dit, monsieur, voilà un singulier homme. Eh bien, nous y réfléchirons, et nous le prierons peut-être. Êtes-vous content, monsieur?
-- Oui, Votre Majesté. Mais il y a une chose que la reine n'a pas signée.
-- Laquelle?
-- Et cette chose est la plus, importante.
-- L'acquiescement au traité?
-- Oui.
-- À quoi bon? je signe le traité demain.
-- Il y a une chose que je crois pouvoir affirmer à Votre Majesté, dit d'Artagnan: c'est que si Votre Majesté ne signe pas cet acquiescement aujourd'hui, elle ne trouvera pas le temps de signer plus tard. Veuillez donc, je vous en supplie, écrire au bas de ce programme, tout entier de la main de M. de Mazarin, comme vous le voyez:
«Je consens à ratifier le traité proposé par les Parisiens.»
Anne était prise, elle ne pouvait reculer, elle signa. Mais à peine eut-elle signé que l'orgueil éclata en elle comme une tempête, et qu'elle se prit à pleurer. D'Artagnan tressaillit en voyant ces larmes. Dès ce temps les reines pleuraient comme de simples femmes.
Le Gascon secoua la tête. Ces larmes royales semblaient lui brûler le coeur.
-- Madame, dit-il en s'agenouillant, regardez le malheureux gentilhomme qui est à vos pieds, il vous prie de croire que sur un geste de Votre Majesté tout lui serait possible. Il a foi en lui- même, il a foi en ses amis, il veut aussi avoir foi en sa reine; et la preuve qu'il ne craint rien, qu'il ne spécule sur rien, c'est qu'il ramènera M. de Mazarin à Votre Majesté sans conditions. Tenez, Madame, voici les signatures sacrées de Votre Majesté; si vous croyez devoir me les rendre, vous le ferez. Mais, à partir de ce moment, elles ne vous engagent plus à rien.
Et d'Artagnan, toujours à genoux, avec un regard flamboyant d'orgueil et de mâle intrépidité, remit en masse à Anne d'Autriche ces papiers qu'il avait arrachés un à un et avec tant de peine.
Il y a des moments, car si tout n'est pas bon, tout n'est pas mauvais dans ce monde, il y a des moments où, dans les coeurs les plus secs et les plus froids, germe, arrosé par les larmes d'une émotion extrême, un sentiment généreux, que le calcul et l'orgueil étouffent si un autre sentiment ne s'en empare pas à sa naissance. Anne était dans un de ces moments-là. D'Artagnan, en cédant à sa propre émotion, en harmonie avec celle de la reine, avait accompli l'oeuvre d'une profonde diplomatie; il fut donc immédiatement récompensé de son adresse ou de son désintéressement, selon qu'on voudra faire honneur à son esprit ou à son coeur de la raison qui le fit agir.
-- Vous aviez raison, monsieur, dit Anne, je vous avais méconnu. Voici les actes signés que je vous rends librement; allez et ramenez-moi au plus vite le cardinal.
-- Madame, dit d'Artagnan, il y a vingt ans, j'ai bonne mémoire, que j'ai eu l'honneur, derrière une tapisserie de l'Hôtel de Ville, de baiser une de ces belles mains.
-- Voici l'autre, dit la reine, et pour que la gauche ne soit pas moins libérale que la droite (elle tira de son doigt un diamant à peu près pareil au premier), prenez et gardez cette bague en mémoire de moi.
-- Madame, dit d'Artagnan en se relevant, je n'ai plus qu'un désir, c'est que la première chose que vous me demandiez, ce soit ma vie.
Et, avec cette allure qui n'appartenait qu'à lui, il se releva et sortit.
-- J'ai méconnu ces hommes, dit Anne d'Autriche en regardant s'éloigner d'Artagnan, et maintenant il est trop tard pour que je les utilise: dans un an le roi sera majeur!
Quinze heures après, d'Artagnan et Porthos ramenaient Mazarin à la reine, et recevaient, l'un son brevet de lieutenant-capitaine des mousquetaires, l'autre son diplôme de baron.
-- Eh bien! êtes-vous contents? demanda Anne d'Autriche.
D'Artagnan s'inclina. Porthos tourna et retourna son diplôme entre ses doigts en regardant Mazarin.
-- Qu'y a-t-il donc encore? demanda le ministre.
-- Il y a, Monseigneur, qu'il avait été question d'une promesse de chevalier de l'ordre à la première promotion.
-- Mais, dit Mazarin, vous savez, monsieur le baron, qu'on ne peut être chevalier de l'ordre sans faire ses preuves.
-- Oh! dit Porthos, ce n'est pas pour moi, Monseigneur, que j'ai demandé le cordon bleu.
-- Et pour qui donc? demanda Mazarin.
-- Pour mon ami, M. le comte de La Fère.
-- Oh! celui-là, dit la reine, c'est autre chose: les preuves sont faites.
-- Il l'aura?
-- Il l'a.
Le même jour le traité de Paris était signé, et l'on proclamait partout que le cardinal s'était enfermé pendant trois jours pour l'élaborer avec plus de soin.
Voici ce que chacun gagnait à ce traité:
M. de Conti avait Damvilliers, et, ayant fait ses preuves comme général, il obtenait de rester homme d'épée et de ne pas devenir cardinal. De plus, on avait lâché quelques mots d'un mariage avec une nièce de Mazarin; ces quelques mots avaient été accueillis avec faveur par le prince, à qui il importait peu avec qui on le marierait, pourvu qu'on le mariât.
M. le duc de Beaufort faisait son entrée à la cour avec toutes les réparations dues aux offenses qui lui avaient été faites et tous les honneurs qu'avait droit de réclamer son rang. On lui accordait la grâce pleine et entière de ceux qui l'avaient aidé dans sa fuite, la survivance de l'amirauté que tenait le duc de Vendôme son père, et une indemnité pour ses maisons et châteaux que le parlement de Bretagne avait fait démolir.
Le duc de Bouillon recevait des domaines d'une égale valeur à sa principauté de Sedan, une indemnité pour les huit ans de non- jouissance de cette principauté, et le titre de prince accordé à lui et à ceux de sa maison.
M. le duc de Longueville, le gouvernement du Pont-de-l'Arche, cinq cent mille livres pour sa femme et l'honneur de voir son fils tenu sur les fonts de baptême par le jeune roi et la jeune Henriette d'Angleterre.
Aramis stipula que ce serait Bazin qui officierait à cette solennité et que ce serait Planchet qui fournirait les dragées.
Le duc d'Elbeuf obtint le paiement de certaines sommes dues à sa femme, cent mille livres pour l'aîné de ses fils et vingt-cinq mille pour chacun des trois autres.
Il n'y eut que le coadjuteur qui n'obtint rien; on lui promit bien de négocier l'affaire de son chapeau avec le pape; mais il savait quel fonds il fallait faire sur de pareilles promesses venant de la reine et de Mazarin. Tout au contraire de M. de Conti, ne pouvant devenir cardinal, il était forcé de demeurer homme d'épée.
Aussi, quand tout Paris se réjouissait de la rentrée du roi, fixée au surlendemain, Gondy seul, au milieu de l'allégresse générale, était-il de si mauvaise humeur, qu'il envoya chercher à l'instant deux hommes qu'il avait l'habitude de faire appeler quand il était dans cette disposition d'esprit.
Ces deux hommes étaient, l'un le comte de Rochefort, l'autre le mendiant de Saint-Eustache.
Ils vinrent avec leur ponctualité ordinaire, et le coadjuteur passa une partie de la nuit avec eux.
XCVII. Où il est prouvé qu'il est quelquefois plus difficile aux rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
Pendant que d'Artagnan et Porthos étaient allés conduire le cardinal à Saint-Germain, Athos et Aramis, qui les avaient quittés à Saint-Denis, étaient rentrés à Paris.
Chacun d'eux avait sa visite à faire.
À peine débotté, Aramis courut à l'Hôtel de Ville, où était madame de Longueville. À la première nouvelle de la paix la belle duchesse jeta les hauts cris. La guerre la faisait reine, la paix amenait son abdication; elle déclara qu'elle ne signerait jamais au traité et qu'elle voulait une guerre éternelle.
Mais lorsque Aramis lui eut présenté cette paix sous son véritable jour, c'est-à-dire avec tous ses avantages, lorsqu'il lui eut montré, en échange de sa royauté précaire et contestée de Paris, la vice-royauté de Pont-de-l'Arche, c'est-à-dire de la Normandie tout entière, lorsqu'il eut fait sonner à ses oreilles les cinq cent mille livres promises par le cardinal, lorsqu'il eut fait briller à ses yeux l'honneur que lui ferait le roi en tenant son enfant sur les fonts de baptême, madame de Longueville ne contesta plus que par l'habitude qu'ont les jolies femmes de contester, et ne se défendit plus que pour se rendre.
Aramis fit semblant de croire à la réalité de son opposition, et ne voulut pas à ses propres yeux s'ôter le mérite de l'avoir persuadée.
-- Madame, lui dit-il, vous avez voulu battre une bonne fois M. le Prince votre frère, c'est-à-dire le plus grand capitaine de l'époque, et lorsque les femmes de génie le veulent, elles réussissent toujours. Vous avez réussi, M. le prince est battu, puisqu'il ne peut plus faire la guerre. Maintenant, attirez-le à notre parti. Détachez-le tout doucement de la reine, qu'il n'aime pas, et de M. de Mazarin, qu'il méprise. La Fronde est une comédie dont nous n'avons encore joué que le premier acte. Attendons M. de Mazarin au dénouement, c'est-à-dire au jour où M. le Prince, grâce à vous, sera tourné contre la cour.
Madame de Longueville fut persuadée. Elle était si bien convaincue du pouvoir de ses beaux yeux, la frondeuse duchesse, qu'elle ne douta point de leur influence, même sur M. de Condé, et la chronique scandaleuse du temps dit qu'elle n'avait pas trop présumé.
Athos, en quittant Aramis à la place Royale, s'était rendu chez madame de Chevreuse. C'était encore une frondeuse à persuader, mais celle-là était plus difficile à convaincre que sa jeune rivale; il n'avait été stipulé aucune condition en sa faveur. M. de Chevreuse n'était nommé gouverneur d'aucune province, et si la reine consentait à être marraine, ce ne pouvait être que de son petit-fils ou de sa petite-fille.
Aussi, au premier mot de paix, madame de Chevreuse fronça-t-elle le sourcil, et malgré toute la logique d'Athos pour lui montrer qu'une plus longue guerre était impossible, elle insista en faveur des hostilités.
-- Belle amie, dit Athos, permettez-moi de vous dire que tout le monde est las de la guerre; qu'excepté vous et M. le coadjuteur peut-être, tout le monde désire la paix. Vous vous ferez exiler comme du temps du roi Louis XIII. Croyez-moi, nous avons passé l'âge des succès en intrigue, et vos beaux yeux ne sont pas destinés à s'éteindre en pleurant Paris, où il y aura toujours deux reines tant que vous y serez.
-- Oh! dit la duchesse, je ne puis faire la guerre toute seule, mais je puis me venger de cette reine ingrate et de cet ambitieux favori, et... foi de duchesse! je me vengerai.
-- Madame, dit Athos, je vous en supplie, ne faites pas un avenir mauvais à M. de Bragelonne; le voilà lancé, M. le Prince lui veut du bien, il est jeune, laissons un jeune roi s'établir! Hélas! excusez ma faiblesse, madame, il vient un moment où l'homme revit et rajeunit dans ses enfants.
La duchesse sourit, moitié tendrement, moitié ironiquement.
-- Comte, dit-elle, vous êtes, j'en ai bien peur, gagné au parti de la cour. N'avez-vous pas quelque cordon bleu dans votre poche?
-- Oui, madame, dit Athos, j'ai celui de la Jarretière, que le roi Charles Ier, m'a donné quelques jours avant sa mort.
Le comte disait vrai; il ignorait la demande de Porthos et ne savait pas qu'il en eût un autre que celui-là.
-- Allons! il faut devenir vieille femme, dit la duchesse rêveuse.
Athos lui prit la main et la lui baisa. Elle soupira en le regardant.
-- Comte, dit-elle, ce doit être une charmante habitation que Bragelonne. Vous êtes homme de goût; vous devez avoir de l'eau, des bois, des fleurs.
Elle soupira de nouveau, et elle appuya sa tête charmante sur sa main coquettement recourbée et toujours admirable de forme et de blancheur.
-- Madame, répliqua le comte, que disiez-vous donc tout à l'heure? Jamais je ne vous ai vue si jeune, jamais je ne vous ai vue plus belle.
La duchesse secoua la tête.
-- M. de Bragelonne reste-t-il à Paris? dit-elle.
-- Qu'en pensez-vous? demanda Athos.
-- Laissez-le-moi, reprit la duchesse.
-- Non pas, madame, si vous avez oublié l'histoire d'Oedipe, moi, je m'en souviens.
-- En vérité, vous êtes charmant, comte, et j'aimerais à vivre un mois à Bragelonne.
-- N'avez-vous pas peur de me faire bien des envieux, duchesse? répondit galamment Athos.
-- Non, j'irai incognito, comte, sous le nom de Marie Michon.
-- Vous êtes adorable, madame.
-- Mais Raoul, ne le laissez pas près de vous.
-- Pourquoi cela?
-- Parce qu'il est amoureux.
-- Lui, un enfant!
-- Aussi est-ce une enfant qu'il aime!
Athos devant rêveur.
-- Vous avez raison, duchesse, cet amour singulier pour une enfant de sept ans peut le rendre bien malheureux un jour; on va se battre en Flandre, il ira.
-- Puis à son tour vous me l'enverrez, je le cuirasserai contre l'amour.
-- Hélas! madame, dit Athos, aujourd'hui l'amour est comme la guerre, et la cuirasse y est devenue inutile.
En ce moment Raoul entra; il venait annoncer au comte et à la duchesse que le comte de Guiche, son ami, l'avait prévenu que l'entrée solennelle du roi, de la reine et du ministre devait avoir lieu le lendemain.
Le lendemain, en effet, dès la pointe du jour, la cour fit tous ses préparatifs pour quitter Saint-Germain.
La reine, dès la veille au soir, avait fait venir d'Artagnan.
-- Monsieur, lui avait-elle dit, on m'assure que Paris n'est pas tranquille. J'aurais peur pour le roi; mettez-vous à la portière de droite.
-- Que Votre Majesté soit tranquille, dit d'Artagnan; je réponds du roi.
Et saluant la reine, il sortit.
En sortant de chez la reine, Bernouin vint dire à d'Artagnan que le cardinal l'attendait pour des choses importantes.
Il se rendit aussitôt chez le cardinal.
-- Monsieur, lui dit-il, on parle d'émeute à Paris. Je me trouverai à la gauche du roi, et, comme je serai principalement menacé, tenez-vous à la portière de gauche.
-- Que Votre Éminence se rassure, dit d'Artagnan, on ne touchera pas à un cheveu de sa tête.
-- Diable! fit-il une fois dans l'antichambre, comment me tirer de là? je ne puis cependant pas être à la fois à la portière de gauche et à celle de droite. Ah bah! je garderai le roi, et Porthos gardera le cardinal.
Cet arrangement convint à tout le monde, ce qui est assez rare. La reine avait confiance dans le courage de d'Artagnan qu'elle connaissait, et le cardinal, dans la force de Porthos qu'il avait éprouvée.
Le cortège se mit en route pour Paris dans un ordre arrêté d'avance; Guitaut et Comminges, en tête des gardes, marchaient les premiers; puis venait la voiture royale, ayant à l'une de ses portières d'Artagnan, à l'autre Porthos; puis les mousquetaires, les vieux amis de d'Artagnan depuis vingt-deux ans, leur lieutenant depuis vingt, leur capitaine depuis la veille.
En arrivant à la barrière, la voiture fut saluée par de grands cris de: «Vive le roi!» et de: «Vive la reine!» Quelques cris de: «Vive Mazarin!» s'y mêlèrent, mais n'eurent point d'échos.
On se rendait à Notre-Dame, où devait être chanté un Te Deum.
Tout le peuple de Paris était dans les rues. On avait échelonné les Suisses sur toute la longueur de la route; mais, comme la route était longue, ils n'étaient placés qu'à six ou huit pas de distance, et sur un seul homme de hauteur. Le rempart était donc tout à fait insuffisant, et de temps en temps la digue rompue par un flot de peuple avait toutes les peines du monde à se reformer.
À chaque rupture, toute bienveillante d'ailleurs, puisqu'elle tenait au désir qu'avaient les Parisiens de revoir leur roi et leur reine, dont ils étaient privés depuis une année, Anne d'Autriche regardait d'Artagnan avec inquiétude, et celui-ci la rassurait avec un sourire.
Mazarin, qui avait dépensé un millier de louis pour faire crier «Vive Mazarin!» et qui n'avait pas estimé les cris qu'il avait entendus à vingt pistoles, regardait aussi avec inquiétude Porthos; mais le gigantesque garde du corps répondait à ce regard avec une si belle voix de basse: «Soyez tranquille, Monseigneur», qu'en effet Mazarin se tranquillisa de plus en plus.
En arrivant au Palais-Royal, on trouva la foule plus grande encore; elle avait afflué sur cette place par toutes les rues adjacentes, et l'on voyait, comme une large rivière houleuse, tout ce flot populaire venant au-devant de la voiture, et roulant tumultueusement dans la rue Saint-Honoré.
Lorsqu'on arriva sur la place, de grands cris de «Vivent Leurs Majestés!» retentirent. Mazarin se pencha à la portière. Deux ou trois cris de: «Vive le cardinal!» saluèrent son apparition; mais presque aussitôt des sifflets et des huées les étouffèrent impitoyablement. Mazarin pâlit et se jeta précipitamment en arrière.
-- Canailles! murmura Porthos.
D'Artagnan ne dit rien, mais frisa sa moustache avec un geste particulier qui indiquait que sa belle humeur gasconne commençait à s'échauffer.
Anne d'Autriche se pencha à l'oreille du jeune roi et lui dit tout bas:
-- Faites un geste gracieux, et adressez quelques mots à M. d'Artagnan, mon fils.
Le jeune roi se pencha à la portière.
-- Je ne vous ai pas encore souhaité le bonjour, monsieur d'Artagnan, dit-il, et cependant je vous ai bien reconnu. C'est vous qui étiez derrière les courtines de mon lit, cette nuit où les Parisiens ont voulu me voir dormir.
-- Et si le roi le permet, dit d'Artagnan, c'est moi qui serai près de lui toutes les fois qu'il y aura un danger à courir.
-- Monsieur, dit Mazarin à Porthos, que feriez-vous si toute la foule se ruait sur nous?
-- J'en tuerais le plus que je pourrais, Monseigneur, dit Porthos.
-- Hum! fit Mazarin, tout brave et tout vigoureux que vous êtes, vous ne pourriez pas tout tuer.
-- C'est vrai, dit Porthos en se haussant sur ses étriers pour mieux découvrir les immensités de la foule, c'est vrai, il y en a beaucoup.
-- Je crois que j'aimerais mieux l'autre, dit Mazarin.
Et il se rejeta dans le fond du carrosse.
La reine et son ministre avaient raison d'éprouver quelque inquiétude, du moins le dernier. La foule, tout en conservant les apparences du respect et même de l'affection pour le roi et la régente, commençait à s'agiter tumultueusement. On entendait courir de ces rumeurs sourdes qui, quand elles rasent les flots, indiquent la tempête, et qui, lorsqu'elles rasent la multitude, présagent l'émeute.
D'Artagnan se retourna vers les mousquetaires et fit, en clignant de l'oeil, un signe imperceptible pour la foule, mais très compréhensible pour cette brave élite.
Les rangs des chevaux se resserrèrent, et un léger frémissement courut parmi les hommes.
À la barrière des Sergents on fut obligé de faire halte; Comminges quitta la tête de l'escorte qu'il tenait, et vint au carrosse de la reine. La reine interrogea d'Artagnan du regard; d'Artagnan lui répondit dans le même langage.
-- Allez en avant, dit la reine.
Comminges regagna son poste. On fit un effort, et la barrière vivante fut rompue violemment.
Quelques murmures s'élevèrent de la foule, qui, cette fois, s'adressaient aussi bien au roi qu'au ministre.
-- En avant! cria d'Artagnan à pleine voix.
-- En avant! répéta Porthos.
Mais, comme si la multitude n'eût attendu que cette démonstration pour éclater, tous les sentiments d'hostilité qu'elle renfermait éclatèrent à la fois. Les cris: «À bas le Mazarin! À mort le cardinal!» retentirent de tous côtés.
En même temps, par les rues de Grenelle-Saint-Honoré et du Coq, un double flot se rua qui rompit la faible haie des gardes suisses, et s'en vint tourbillonner jusqu'aux jambes des chevaux de d'Artagnan et de Porthos.
Cette nouvelle irruption était plus dangereuse que les autres, car elle se composait de gens armés, et mieux armés même que ne le sont les hommes du peuple en pareil cas. On voyait que ce dernier mouvement n'était par l'effet du hasard qui aurait réuni un certain nombre de mécontents sur le même point, mais la combinaison d'un esprit hostile qui avait organisé une attaque.
Ces deux masses étaient conduites chacune par un chef, l'un qui semblait appartenir, non pas au peuple, mais même à l'honorable corporation des mendiants; l'autre que, malgré son affectation à imiter les airs du peuple, il était facile de reconnaître pour un gentilhomme.
Tous deux agissaient évidemment poussés par une même impulsion.
Il y eut une vive secousse qui retentit jusque dans la voiture royale; puis des milliers de cris, formant une vraie clameur, se firent entendre, entrecoupés de deux ou trois coups de feu.
-- À moi les mousquetaires! s'écria d'Artagnan.
L'escorte se sépara en deux files; l'une passa à droite du carrosse, l'autre à gauche; l'une vint au secours de d'Artagnan, l'autre de Porthos.
Alors une mêlée s'engagea, d'autant plus terrible qu'elle n'avait pas de but, d'autant plus funeste qu'on ne savait ni pourquoi ni pour qui on se battait.
XCVIII. Où il est prouvé qu'il est quelquefois plus difficile aux rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir (Suite)
Comme tous les mouvements de la populace, le choc de cette foule fut terrible; les mousquetaires, peu nombreux, mal alignés, ne pouvant, au milieu de cette multitude, faire circuler leurs chevaux, commencèrent par être entamés.
D'Artagnan avait voulu faire baisser les mantelets de la voiture, mais le jeune roi avait étendu le bras en disant:
-- Non, monsieur d'Artagnan, je veux voir.
-- Si Votre Majesté veut voir, dit d'Artagnan, eh bien, qu'elle regarde!
Et se retournant avec cette furie qui le rendait si terrible, d'Artagnan bondit vers le chef des émeutiers, qui, un pistolet d'une main, une large épée de l'autre, essayait de se frayer un passage jusqu'à la portière, en luttant avec deux mousquetaires.
-- Place, mordioux! cria d'Artagnan, place!
À cette voix, l'homme au pistolet et à la large épée leva la tête; mais il était déjà trop tard: le coup de d'Artagnan était porté; la rapière lui avait traversé la poitrine.
-- Ah! ventre-saint-gris! cria d'Artagnan, essayant trop tard de retenir le coup, que diable veniez-vous faire ici, comte?
-- Accomplir ma destinée, dit Rochefort en tombant sur un genou. Je me suis déjà relevé de trois de vos coups d'épée; mais je ne me relèverai pas du quatrième.
-- Comte, dit d'Artagnan avec une certaine émotion, j'ai frappé sans savoir que ce fût vous. Je serais fâché, si vous mouriez, que vous mourussiez avec des sentiments de haine contre moi.
Rochefort tendit la main à d'Artagnan. D'Artagnan la lui prit. Le comte voulut parler, mais une gorgée de sang étouffa sa parole, il se raidit dans une dernière convulsion et expira.
-- Arrière, canaille! cria d'Artagnan. Votre chef est mort, et vous n'avez plus rien à faire ici.
En effet, comme si le comte de Rochefort eût été l'âme de l'attaque qui se portait de ce côté du carrosse du roi, toute la foule qui l'avait suivi et qui lui obéissait prit la fuite en le voyant tomber. D'Artagnan poussa une charge avec une vingtaine de mousquetaires dans la rue du Coq et cette partie de l'émeute disparut comme une fumée, en s'éparpillant sur la place de Saint- Germain-l'Auxerrois et en se dirigeant vers les quais.
D'Artagnan revint pour porter secours à Porthos, si Porthos en avait besoin; mais Porthos, de son côté, avait fait son oeuvre avec la même conscience que d'Artagnan. La gauche du carrosse était non moins bien déblayée que la droite, et l'on relevait le mantelet de la portière que Mazarin, moins belliqueux que le roi, avait pris la précaution de faire baisser.
Porthos avait l'air fort mélancolique.
-- Quelle diable de mine faites-vous donc là, Porthos? et quel singulier air vous avez pour un victorieux!
-- Mais vous-même, dit Porthos, vous me semblez tout ému!
-- Il y a de quoi, mordioux! je viens de tuer un ancien ami.
-- Vraiment! dit Porthos. Qui donc?
-- Ce pauvre comte de Rochefort!...
-- Eh bien! c'est comme moi, je viens de tuer un homme dont la figure ne m'est pas inconnue; malheureusement je l'ai frappé à la tête, et en un instant il a eu le visage plein de sang.
-- Et il n'a rien dit en tombant?
-- Si fait, il a dit... Ouf!
-- Je comprends, dit d'Artagnan ne pouvant s'empêcher de rire, que, s'il n'a pas dit autre chose, cela n'a pas dû vous éclairer beaucoup.
-- Eh bien, monsieur? demanda la reine.
-- Madame, dit d'Artagnan, la route est parfaitement libre, et Votre Majesté peut continuer son chemin.
En effet, tout le cortège arriva sans autre accident dans l'église Notre-Dame, sous le portail de laquelle tout le clergé, le coadjuteur en tête, attendait le roi, la reine et le ministre, pour la bienheureuse rentrée desquels on allait chanter le Te Deum.
Pendant le service et vers le moment où il tirait à sa fin, un gamin tout effaré entra dans l'église, courut à la sacristie, s'habilla rapidement en enfant de choeur, et fendant, grâce au respectable uniforme dont il venait de se couvrir, la foule qui encombrait le temple, il s'approcha de Bazin, qui, revêtu de sa robe bleue et sa baleine garnie d'argent à la main, se tenait gravement placé en face du Suisse à l'entrée du choeur.
Bazin sentit qu'on le tirait par sa manche. Il abaissa vers la terre ses yeux béatement levés vers le ciel, et reconnut Friquet.
-- Eh bien! drôle, qu'y a-t-il, que vous osez me déranger dans l'exercice de mes fonctions? demanda le bedeau.
-- Il y a, monsieur Bazin, dit Friquet, que M. Maillard, vous savez bien, le donneur d'eau bénite à Saint-Eustache...
-- Oui, après?...
-- Eh bien! il a reçu dans la bagarre un coup d'épée sur la tête; c'est ce grand géant qui est là, vous voyez, brodé sur toutes les coutures, qui le lui a donné.
-- Oui? en ce cas, dit Bazin, il doit être bien malade.
-- Si malade qu'il se meurt, et qu'il voudrait, avant de mourir, se confesser à M. le coadjuteur, qui a pouvoir, à ce qu'on dit, de remettre les gros péchés.
-- Et il se figure que M. le coadjuteur se dérangera pour lui?
-- Oui, certainement, car il paraît que M. le coadjuteur le lui a promis.
-- Et qui t'a dit cela?
-- M. Maillard lui-même.
-- Tu l'as donc vu?
-- Certainement, j'étais là quand il est tombé.
-- Et que faisais-tu là?
-- Tiens! je criais: «À bas Mazarin! à mort le cardinal! à la potence l'italien!» N'est-ce pas cela que vous m'aviez dit de crier?
-- Veux-tu te taire, petit drôle! dit Bazin en regardant avec inquiétude autour de lui.
-- De sorte qu'il m'a dit, ce pauvre M. Maillard: «Va chercher M. le coadjuteur, Friquet, et si tu me l'amènes, je te fais mon héritier.» Dites donc, père Bazin, l'héritier de M. Maillard, le donneur d'eau bénite à Saint-Eustache! hein! je n'ai plus qu'à me croiser les bras! C'est égal, je voudrais bien lui rendre ce service-là, qu'en dites-vous?
-- Je vais prévenir M. le coadjuteur, dit Bazin.
En effet, il s'approcha respectueusement et lentement du prélat, lui dit à l'oreille quelques mots, auxquels celui-ci répondit par un signe affirmatif, et revenant du même pas qu'il était allé:
-- Va dire au moribond qu'il prenne patience, Monseigneur sera chez lui dans une heure.
-- Bon, dit Friquet, voilà ma fortune faite.
-- À propos, dit Bazin, où s'est-il fait porter?
-- À la tour Saint-Jacques-la-Boucherie.
Et, enchanté du succès de son ambassade, Friquet, sans quitter son costume d'enfant de choeur, qui d'ailleurs lui donnait une plus grande facilité de parcours, sortit de la basilique et prit, avec toute la rapidité dont il était capable, la route de la tour Saint-Jacques-la-Boucherie.
En effet, aussitôt le Te Deum achevé, le coadjuteur, comme il l'avait promis, et sans même quitter ses habits sacerdotaux, s'achemina à son tour vers la vieille tour qu'il connaissait si bien.
Il arrivait à temps. Quoique plus bas de moment en moment, le blessé n'était pas encore mort.
On lui ouvrit la porte de la pièce où agonisait le mendiant.
Un instant après Friquet sortit en tenant à la main un gros sac de cuir qu'il ouvrit aussitôt qu'il fut hors de la chambre, et qu'à son grand étonnement il trouva plein d'or.
Le mendiant lui avait tenu parole et l'avait fait son héritier.
-- Ah! mère Nanette, s'écria Friquet suffoqué, ah! mère Nanette!
Il n'en put dire davantage; mais la force qui lui manquait pour parler lui resta pour agir. Il prit vers la rue une course désespérée, et, comme le Grec de Marathon tombant sur la place d'Athènes son laurier à la main, Friquet arriva sur le seuil du conseiller Broussel, et tomba en arrivant, éparpillant sur le parquet les louis qui dégorgeaient de son sac.
La mère Nanette commença par ramasser les louis, et ensuite ramassa Friquet.
Pendant ce temps, le cortège rentrait au Palais-Royal.
-- C'est un bien vaillant homme, ma mère, que ce M. d'Artagnan, dit le jeune roi.
-- Oui, mon fils, et qui a rendu de bien grands services à votre père. Ménagez-le donc pour l'avenir.
Monsieur le capitaine, dit en descendant de voiture le jeune roi à d'Artagnan, Madame la reine me charge de vous inviter à dîner pour aujourd'hui, vous et votre ami le baron du Vallon.
C'était un grand honneur pour d'Artagnan et pour Porthos; aussi Porthos était-il transporté. Cependant, pendant toute la durée du repas, le digne gentilhomme parut tout préoccupé.
-- Mais qu'aviez-vous donc, baron? lui dit d'Artagnan en descendant l'escalier du Palais-Royal; vous aviez l'air tout soucieux pendant le dîner.
-- Je cherchais, dit Porthos, à me rappeler où j'ai vu ce mendiant que je dois avoir tué.
-- Et vous ne pouvez en venir à bout?
-- Non.
-- Eh bien! cherchez, mon ami, cherchez; quand vous l'aurez trouvé, vous me le direz, n'est-ce pas?
-- Pardieu! fit Porthos.
Conclusion
En rentrant chez eux, les deux amis trouvèrent une lettre d'Athos qui leur donnait rendez-vous au Grand-Charlemagne pour le lendemain matin.
Tous deux se couchèrent de bonne heure, mais ni l'un ni l'autre ne dormit. On n'arrive pas ainsi au but de tous ses désirs sans que ce but atteint n'ait l'influence de chasser le sommeil, au moins pendant la première nuit.
Le lendemain, à l'heure indiquée, tous deux se rendirent chez Athos. Ils trouvèrent le comte et Aramis en habits de voyage.
-- Tiens! dit Porthos, nous partons donc tous? Moi aussi j'ai fait mes apprêts ce matin.
-- Oh! mon Dieu, oui, dit Aramis, il n'y a plus rien à faire à Paris du moment où il n'y a plus de Fronde.
Madame de Longueville m'a invité à aller passer quelques jours en Normandie, et m'a chargé, tandis qu'on baptiserait son fils, d'aller lui faire préparer ses logements à Rouen. Je vais m'acquitter de cette commission; puis, s'il n'y a rien de nouveau, je retournerai m'ensevelir dans mon couvent de Noisy-le-Sec.
-- Et moi, dit Athos, je retourne à Bragelonne. Vous le savez, mon cher d'Artagnan, je ne suis plus qu'un bon et brave campagnard. Raoul n'a d'autre fortune que ma fortune, pauvre enfant! et il faut que je veille sur elle, puisque je ne suis en quelque sorte qu'un prête-nom.
-- Et Raoul, qu'en faites-vous?
-- Je vous le laisse, mon ami. On va faire la guerre en Flandre, vous l'emmènerez; j'ai peur que le séjour de Blois ne soit dangereux à sa jeune tête. Emmenez-le et apprenez-lui à être brave et loyal comme vous.
-- Et moi, dit d'Artagnan, je ne vous aurai plus, Athos, mais au moins je l'aurai, cette chère tête blonde; et, quoique ce ne soit qu'un enfant, comme votre âme tout entière revit en lui, cher Athos, je croirai toujours que vous êtes là près de moi, m'accompagnant et me soutenant.
Les quatre amis s'embrassèrent les larmes aux yeux.
Puis ils se séparèrent sans savoir s'ils se reverraient jamais.
D'Artagnan revint rue Tiquetonne avec Porthos, toujours préoccupé et toujours cherchant quel était cet homme qu'il avait tué. En arrivant devant l'hôtel de La Chevrette, on trouva les équipages du baron prêts et Mousqueton en selle.
-- Tenez, d'Artagnan, dit Porthos, quittez l'épée et venez avec moi à Pierrefonds, à Bracieux ou au Vallon; nous vieillirons ensemble en parlant de nos compagnons.
-- Non pas! dit d'Artagnan. Peste! on va ouvrir la campagne, et je veux en être; j'espère bien y gagner quelque chose!
-- Et qu'espérez-vous donc devenir?
-- Maréchal de France, pardieu!
-- Ah! ah! fit Porthos en regardant d'Artagnan, aux gasconnades duquel il n'avait jamais pu se faire entièrement.
-- Venez avec moi, Porthos, dit d'Artagnan, je vous ferai duc.
-- Non, dit Porthos, Mouston ne veut plus faire la guerre. D'ailleurs on m'a ménagé une entrée solennelle chez moi, qui va faire crever de pitié tous mes voisins.
-- À ceci, je n'ai rien à répondre, dit d'Artagnan qui connaissait la vanité du nouveau baron. Au revoir donc, mon ami.
-- Au revoir, cher capitaine, dit Porthos. Vous savez que lorsque vous me voudrez venir voir, vous serez toujours le bienvenu dans ma baronnie.
-- Oui, dit d'Artagnan, au retour de la campagne j'irai.
-- Les équipages de M. le baron attendent, dit Mousqueton.
Et les deux amis se séparèrent après s'être serré la main. D'Artagnan resta sur la porte, suivant d'un oeil mélancolique Porthos qui s'éloignait.
Mais au bout de vingt pas, Porthos s'arrêta tout court, se frappa le front et revint.
-- Je me rappelle, dit-il.
-- Quoi? demanda d'Artagnan.
-- Quel est ce mendiant que j'ai tué.
-- Ah vraiment! qui est-ce?
-- C'est cette canaille de Bonacieux.
Et Porthos, enchanté d'avoir l'esprit libre, rejoignit Mousqueton, avec lequel il disparut au coin de la rue.
D'Artagnan demeura un instant immobile et pensif puis, en se retournant il aperçut la belle Madeleine, qui, inquiète des nouvelles grandeurs de d'Artagnan, se tenait debout sur le seuil de la porte.
-- Madeleine, dit le Gascon, donnez-moi l'appartement du premier; je suis obligé de représenter, maintenant que je suis capitaine des mousquetaires. Mais gardez-moi toujours la chambre du cinquième; on ne sait ce qui peut arriver.
FIN