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Vingt ans après (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Dumas, Alexandre, Maquet, Auguste · Public domain text

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Contents (4)

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Vingt ans après (part 3 of 4)

-- Venez, Laporte, dit la reine.

-- Comment, Madame! dit le valet de chambre, dans le même carrosse que Vos Majestés?

-- Il ne s'agit pas ce soir de l'étiquette royale, mais du salut du roi. Montez, Laporte!

Laporte obéit.

-- Fermez les mantelets, dit d'Artagnan.

-- Mais cela n'inspirera-t-il pas de la défiance, monsieur? demanda la reine.

-- Que Votre Majesté soit tranquille, dit d'Artagnan, j'ai ma réponse prête.

On ferma les mantelets et on partit au galop par la rue de Richelieu. En arrivant à la porte, le chef du poste s'avança à la tête d'une douzaine d'hommes et tenant une lanterne à la main.

D'Artagnan lui fit signe d'approcher.

-- Reconnaissez-vous la voiture? dit-il au sergent.

-- Non, répondit celui-ci.

-- Regardez les armes.

Le sergent approcha sa lanterne du panneau.

-- Ce sont celles de M. le coadjuteur! dit-il.

-- Chut! il est en bonne fortune avec madame de Guéménée.

Le sergent se mit à rire.

-- Ouvrez la porte, dit-il, je sais ce que c'est.

Puis, s'approchant du mantelet baissé:

-- Bien du plaisir, Monseigneur! dit-il.

-- Indiscret! cria d'Artagnan, vous me ferez chasser.

La barrière cria sur ses gonds; et d'Artagnan, voyant le chemin ouvert, fouetta vigoureusement ses chevaux qui partirent au grand trot.

Cinq minutes après on avait rejoint le carrosse du cardinal.

-- Mousqueton, cria d'Artagnan, relevez les mantelets du carrosse de Sa Majesté.

-- C'est lui, dit Porthos.

-- En cocher! s'écria Mazarin.

-- Et avec le carrosse du coadjuteur! dit la reine.

-- Corpo di Dio! monsou d'Artagnan, dit Mazarin, vous valez votre pesant d'or!

LVI. Comment d'Artagnan et Porthos gagnèrent, l'un deux cent dix- neuf, et l'autre deux cent quinze louis, à vendre de la paille

Mazarin voulait partir à l'instant même pour Saint-Germain, mais la reine déclara qu'elle attendrait les personnes auxquelles elle avait donné rendez-vous. Seulement, elle offrit au cardinal la place de Laporte. Le cardinal accepta et passa d'une voiture dans l'autre.

Ce n'était pas sans raison que le bruit s'était répandu que le roi devait quitter Paris dans la nuit: dix ou douze personnes étaient dans le secret de cette fuite depuis six heures du soir, et, si discrètes qu'elles eussent été, elles n'avaient pu donner leurs ordres de départ sans que la chose transpirât quelque peu. D'ailleurs, chacune de ces personnes en avait une ou deux autres auxquelles elle s'intéressait; et comme on ne doutait point que la reine ne quittât Paris avec de terribles projets de vengeance, chacun avait averti ses amis ou ses parents; de sorte que la rumeur de ce départ courut comme une traînée de poudre par les rues de la ville.

Le premier carrosse qui arriva après celui de la reine fut le carrosse de M. le Prince; il contenait M. de Condé, madame la princesse et madame la princesse douairière. Toutes deux avaient été réveillées au milieu de la nuit et ne savaient pas de quoi il était question.

Le second contenait M. le duc d'Orléans, madame la duchesse, la grande Mademoiselle et l'abbé de La Rivière, favori inséparable et conseiller intime du prince.

Le troisième contenait M. de Longueville et M. le prince de Conti, frère et beau-frère de M. le Prince. Ils mirent pied à terre, s'approchèrent du carrosse du roi et de la reine, et présentèrent leurs hommages à Sa Majesté.

La reine plongea son regard jusqu'au fond du carrosse, dont la portière était restée ouverte, et vit qu'il était vide.

-- Mais où est donc madame de Longueville? dit-elle.

-- En effet, où est donc ma soeur? demanda M. le Prince.

-- Madame de Longueville est souffrante, madame, répondit le duc, et elle m'a chargé de l'excuser près de Votre Majesté.

Anne lança un coup d'oeil rapide à Mazarin, qui répondit par un signe imperceptible de tête.

-- Qu'en dites-vous? demanda la reine.

-- Je dis que c'est un otage pour les Parisiens, répondit le cardinal.

-- Pourquoi n'est-elle pas venue? demanda tout bas M. le Prince à son frère.

-- Silence! répondit celui-ci; sans doute elle a ses raisons.

-- Elle nous perd, murmura le prince.

-- Elle nous sauve, dit Conti.

Les voitures arrivaient en foule. Le maréchal de La Meilleraie, le maréchal de Villeroy, Guitaut, Villequier, Comminges, vinrent à la file; les deux mousquetaires arrivèrent à leur tour, tenant les chevaux de d'Artagnan et de Porthos en main. D'Artagnan et Porthos se mirent en selle. Le cocher de Porthos remplaça d'Artagnan sur le siège du carrosse royal, Mousqueton remplaça le cocher, conduisant debout, pour raison à lui connue, et pareil à l'Automédon antique.

La reine, bien qu'occupée de mille détails, cherchait des yeux d'Artagnan, mais le Gascon s'était déjà replongé dans la foule avec sa prudence accoutumée.

-- Faisons l'avant-garde, dit-il à Porthos, et ménageons-nous de bons logements à Saint-Germain, car personne ne songera à nous. Je me sens fort fatigué.

-- Moi, dit Porthos, je tombe véritablement de sommeil. Dire que nous n'avons pas eu la moindre bataille. Décidément les Parisiens sont bien sots.

-- Ne serait-ce pas plutôt que nous sommes bien habiles? dit d'Artagnan.

-- Peut-être.

-- Et votre poignet, comment va-t-il?

-- Mieux; mais croyez-vous que nous les tenons cette fois-ci?

-- Quoi?

-- Vous, votre grade; et moi, mon titre?

-- Ma foi! oui, je parierais presque. D'ailleurs, s'ils ne se souviennent pas, je les ferai souvenir.

-- On entend la voix de la reine, dit Porthos. Je crois qu'elle demande à monter à cheval.

-- Oh! elle le voudrait bien, elle; mais...

-- Mais quoi?

-- Mais le cardinal ne veut pas, lui. Messieurs, continua d'Artagnan s'adressant aux deux mousquetaires, accompagnez le carrosse de la reine, et ne quittez pas les portières. Nous allons faire préparer les logis.

Et d'Artagnan piqua vers Saint-Germain accompagné de Porthos.

-- Partons, messieurs! dit la reine.

Et le carrosse royal se mit en route, suivi de tous les autres carrosses et de plus de cinquante cavaliers.

On arriva à Saint-Germain sans accident; en descendant du marchepied, la reine trouva M. le Prince qui attendait debout et découvert pour lui offrir la main.

-- Quel réveil pour les Parisiens! dit Anne d'Autriche radieuse.

-- C'est la guerre, dit le prince.

-- Eh bien! la guerre, soit. N'avons-nous pas avec nous le vainqueur de Rocroy, de Nordlingen et de Lens?

Le prince s'inclina en signe de remerciement.

Il était trois heures du matin. La reine entra la première dans le château; tout le monde la suivit: deux cents personnes à peu près l'avaient accompagnée dans sa fuite.

-- Messieurs, dit la reine en riant, logez-vous dans le château, il est vaste et la place ne vous manquera point; mais, comme on ne comptait pas y venir, on me prévient qu'il n'y a en tout que trois lits, un pour le roi, un pour moi...

-- Et un pour Mazarin, dit tout bas M. le Prince.

-- Et moi, je coucherai donc sur le plancher? dit Gaston d'Orléans avec un sourire très inquiet...

-- Non, Monseigneur, dit Mazarin, car le troisième lit est destiné à Votre Altesse.

-- Mais vous? demanda le prince.

-- Moi, je ne me coucherai pas, dit Mazarin, j'ai à travailler.

Gaston se fit indiquer la chambre où était le lit, sans s'inquiéter de quelle façon se logeraient sa femme et sa fille.

-- Eh bien, moi, je me coucherai, dit d'Artagnan. Venez avec moi, Porthos.

Porthos suivit d'Artagnan avec cette profonde confiance qu'il avait dans l'intellect de son ami.

Ils marchaient l'un à côté de l'autre sur la place du château, Porthos regardant avec des yeux ébahis d'Artagnan, qui calculait sur ses doigts.

-- Quatre cents à une pistole la pièce, quatre cents pistoles.

-- Oui, disait Porthos, quatre cents pistoles; mais qu'est-ce qui fait quatre cents pistoles?

-- Une pistole n'est pas assez, continua d'Artagnan; cela vaut un louis.

-- Qu'est-ce qui vaut un louis?

-- Quatre cents, à un louis, font quatre cents louis.

-- Quatre cents? dit Porthos.

-- Oui, ils sont deux cents; et il en faut au moins deux par personne. À deux par personne, cela fait quatre cents.

-- Mais quatre cents quoi?

-- Écoutez, dit d'Artagnan.

Et comme il y avait là toutes sortes de gens qui regardaient dans l'ébahissement l'arrivée de la cour, il acheva sa phrase tout bas à l'oreille de Porthos.

-- Je comprends, dit Porthos, je comprends à merveille, par ma foi! Deux cents louis chacun, c'est joli; mais que dira-t-on?

-- On dira ce qu'on voudra; d'ailleurs saura-t-on que c'est nous?

-- Mais qui se chargera de la distribution?

-- Mousqueton n'est-il pas là?

-- Et ma livrée! dit Porthos, on reconnaîtra ma livrée.

-- Il retournera son habit.

-- Vous avez toujours raison, mon cher, s'écria Porthos, mais où diable puisez-vous donc toutes les idées que vous avez?

D'Artagnan sourit.

Les deux amis prirent la première rue qu'ils rencontrèrent; Porthos frappa à la porte de la maison de droite, tandis que d'Artagnan frappait à la porte de la maison de gauche.

-- De la paille! dirent-ils.

-- Monsieur, nous n'en avons pas, répondirent les gens qui vinrent ouvrir, mais adressez-vous au marchand de fourrages.

-- Et où est-il, le marchand de fourrages?

-- La dernière grand'porte de la rue.

-- À droite ou à gauche?

-- À gauche.

-- Et y a-t-il encore à Saint-Germain d'autres gens chez lesquels on en pourrait trouver?

-- Il y a l'aubergiste du Mouton-Couronné, et Gros-Louis le fermier.

-- Où demeurent-ils?

-- Rue des Ursulines.

-- Tous deux?

-- Oui.

-- Très bien.

Les deux amis se firent indiquer la seconde et la troisième adresse aussi exactement qu'ils s'étaient fait indiquer la première; puis d'Artagnan se rendit chez le marchand de fourrages et traita avec lui de cent cinquante bottes de paille qu'il possédait, moyennant la somme de trois pistoles. Il se rendit ensuite chez l'aubergiste, où il trouva Porthos qui venait de traiter de deux cents bottes pour une somme à peu près pareille. Enfin le fermier Louis en mit cent quatre-vingts à leur disposition. Cela faisait un total de quatre cent trente.

Saint-Germain n'en avait pas davantage.

Toute cette rafle ne leur prit pas plus d'une demi-heure. Mousqueton, dûment éduqué, fut mis à la tête de ce commerce improvisé. On lui recommanda de ne pas laisser sortir de ses mains un fétu de paille au-dessous d'un louis la botte; on lui en confiait pour quatre cent trente louis.

Mousqueton secouait la tête et ne comprenait rien à la spéculation des deux amis.

D'Artagnan, portant trois bottes de paille, s'en retourna au château, où chacun, grelottant de froid et tombant de sommeil, regardait envieusement le roi, la reine et Monsieur sur leurs lits de camp.

L'entrée de d'Artagnan dans la grande salle produisit un éclat de rire universel; mais d'Artagnan n'eut pas même l'air de s'apercevoir qu'il était l'objet de l'attention générale et se mit à disposer avec tant d'habileté, d'adresse et de gaieté sa couche de paille que l'eau en venait à la bouche à tous ces pauvres endormis qui ne pouvaient dormir.

-- De la paille! s'écrièrent-ils, de la paille! où trouve-t-on de la paille?

-- Je vais vous conduire, dit Porthos.

Et il conduisit les amateurs à Mousqueton, qui distribuait généreusement les bottes à un louis la pièce. On trouva bien que c'était un peu cher; mais quand on a bien envie de dormir, qui est-ce qui ne paierait pas deux ou trois louis quelques heures de bon sommeil?

D'Artagnan cédait à chacun son lit, qu'il recommença dix fois de suite; et comme il était censé avoir payé comme les autres sa botte de paille un louis, il empocha ainsi une trentaine de louis en moins d'une demi-heure. À cinq heures du matin, la paille valait quatre-vingts livres la botte, et encore n'en trouvait-on plus.

D'Artagnan avait eu le soin d'en mettre quatre bottes de côté pour lui. Il prit dans sa poche la clef du cabinet où il les avait cachées, et, accompagné de Porthos, s'en retourna compter avec Mousqueton, qui, naïvement et comme un digne intendant qu'il était, leur remit quatre cent trente louis et garda encore cent louis pour lui.

Mousqueton, qui ne savait rien de ce qui s'était passé au château, ne comprenait pas comment l'idée de vendre de la paille ne lui était pas venue plus tôt.

D'Artagnan mit l'or dans son chapeau, et tout en revenant fit son compte avec Porthos. Il leur revenait à chacun deux cent quinze louis.

Porthos alors seulement s'aperçut qu'il n'avait pas de paille pour son compte, il retourna auprès de Mousqueton; mais Mousqueton avait vendu jusqu'à son dernier fétu, ne gardant rien pour lui- même.

Il revint alors trouver d'Artagnan, lequel, grâce à ses quatre bottes de paille, était en train de confectionner, et en le savourant d'avance avec délices, un lit si moelleux, si bien rembourré à la tête, si bien couvert au pied, que ce lit eût fait envie au roi lui-même, si le roi n'eût si bien dormi dans le sien.

D'Artagnan, à aucun prix, ne voulut déranger son lit pour Porthos; mais moyennant quatre louis que celui-ci lui compta, il consentit à ce que Porthos couchât avec lui.

Il rangea son épée à son chevet, posa ses pistolets à son côté, étendit son manteau à ses pieds, plaça son feutre sur son manteau, et s'étendit voluptueusement sur la paille qui craquait. Déjà il caressait les doux rêves qu'engendre la possession de deux cent dix-neuf louis gagnés en un quart d'heure, quand une voix retentit à la porte de la salle et le fit bondir.

-- Monsieur d'Artagnan! criait-elle, monsieur d'Artagnan!

-- Ici, dit Porthos, ici!

Porthos comprenait que si d'Artagnan s'en allait, le lit lui resterait à lui tout seul.

Un officier s'approcha.

D'Artagnan se souleva sur son coude.

-- C'est vous qui êtes monsieur d'Artagnan? dit-il.

-- Oui, monsieur; que me voulez-vous?

-- Je viens vous chercher.

-- De quelle part?

-- De la part de Son Éminence.

-- Dites à Monseigneur que je vais dormir et que je lui conseille en ami d'en faire autant.

-- Son Éminence ne s'est pas couchée et ne se couchera pas, et elle vous demande à l'instant même.

-- La peste étouffe le Mazarin, qui ne sait pas dormir à propos! murmura d'Artagnan. Que me veut-il? Est-ce pour me faire capitaine? En ce cas je lui pardonne.

Et le mousquetaire se leva tout en grommelant, prit son épée, son chapeau, ses pistolets et son manteau, puis suivit l'officier, tandis que Porthos, resté seul unique possesseur du lit, essayait d'imiter les belles dispositions de son ami.

-- Monsou d'Artagnan, dit le cardinal en apercevant celui qu'il venait d'envoyer chercher si mal à propos, je n'ai point oublié avec quel zèle vous m'avez servi, et je vais vous en donner une preuve.

-- Bon! pensa d'Artagnan, cela s'annonce bien.

Mazarin regardait le mousquetaire et vit sa figure s'épanouir.

-- Ah! Monseigneur...

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, avez-vous bien envie d'être capitaine?

-- Oui, Monseigneur.

-- Et votre ami désire-t-il toujours être baron?

-- En ce moment-ci, Monseigneur, il rêve qu'il l'est!

-- Alors, dit Mazarin, tirant d'un portefeuille la lettre qu'il avait déjà montrée à d'Artagnan, prenez cette dépêche et portez-la en Angleterre.

D'Artagnan regarda l'enveloppe: il n'y avait point d'adresse.

-- Ne puis-je savoir à qui je dois la remettre?

-- En arrivant à Londres, vous le saurez; à Londres seulement vous déchirerez la double enveloppe.

-- Et quelles sont mes instructions?

-- D'obéir en tout point à celui à qui cette lettre est adressée.

D'Artagnan allait faire de nouvelles questions, lorsque Mazarin ajouta:

-- Vous partez pour Boulogne; vous trouverez, aux Armes d'Angleterre, un jeune gentilhomme nommé M. Mordaunt.

-- Oui, Monseigneur, et que dois-je faire de ce gentilhomme?

-- Le suivre jusqu'où il vous mènera.

D'Artagnan regarda le cardinal d'un air stupéfait.

-- Vous voilà renseigné, dit Mazarin; allez!

-- Allez! c'est bien facile à dire, reprit d'Artagnan; mais pour aller il faut de l'argent et je n'en ai pas.

-- Ah! dit Mazarin en se grattant l'oreille, vous dites que vous n'avez pas d'argent?

-- Non, Monseigneur.

-- Mais ce diamant que je vous donnai hier soir?

-- Je désire le conserver comme un souvenir de votre Éminence.

Mazarin soupira.

-- Il fait cher vivre en Angleterre, Monseigneur, et surtout comme envoyé extraordinaire.

-- Hein! fit Mazarin, c'est un pays fort sobre et qui vit de simplicité depuis la révolution; mais n'importe.

Il ouvrit un tiroir et prit une bourse.

-- Que dites-vous de ces mille écus?

D'Artagnan avança la lèvre inférieure d'une façon démesurée.

-- Je dis, Monseigneur, que c'est peu, car je ne partirai certainement pas seul.

-- J'y compte bien, répondit Mazarin, M. du Vallon vous accompagnera, le digne gentilhomme; car, après vous, mon cher monsou d'Artagnan, c'est bien certainement l'homme de France que j'aime et estime le plus.

-- Alors, Monseigneur, dit d'Artagnan en montrant la bourse que Mazarin n'avait point lâchée; alors, si vous l'aimez et l'estimez tant, vous comprenez...

-- Soit! à sa considération, j'ajouterai deux cents écus.

-- Ladre! murmura d'Artagnan... Mais à notre retour, au moins, ajouta-t-il tout haut, nous pourrons compter, n'est-ce pas, M. Porthos sur sa baronnie et moi sur mon grade?

-- Foi de Mazarin!

-- J'aimerais mieux un autre serment, se dit tout bas d'Artagnan; puis tout haut: Ne puis-je, dit-il, présenter mes respects à Sa Majesté la reine?

-- Sa Majesté dort, répondit vivement Mazarin, et il faut que vous partiez sans délai; allez donc, monsieur.

-- Encore un mot, Monseigneur: si on se bat où je vais, me battrai-je?

-- Vous ferez ce que vous ordonnera la personne à laquelle je vous adresse.

-- C'est bien, Monseigneur, dit d'Artagnan en allongeant la main pour recevoir le sac, et je vous présente tous mes respects.

D'Artagnan mit lentement le sac dans sa large poche et, se retournant vers l'officier:

-- Monsieur, lui dit-il, voulez-vous bien aller réveiller à son tour M. du Vallon de la part de Son Éminence et lui dire que je l'attends aux écuries?

L'officier partit aussitôt avec un empressement qui parut à d'Artagnan avoir quelque chose d'intéressé.

Porthos venait de s'étendre à son tour dans son lit, et il commençait à ronfler harmonieusement, selon son habitude, lorsqu'il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule.

Il crut que c'était d'Artagnan et ne bougea point.

-- De la part du cardinal, dit l'officier.

-- Hein! dit Porthos en ouvrant de grands yeux, que dites-vous?

-- Je dis que Son Éminence vous envoie en Angleterre, et que M. d'Artagnan vous attend aux écuries.

Porthos poussa un profond soupir, se leva, prit son feutre, ses pistolets, son épée et son manteau, et sortit en jetant un regard de regret sur le lit dans lequel il s'était promis de si bien dormir.

À peine avait-il tourné le dos que l'officier y était installé, et il n'avait point passé le seuil de la porte que son successeur, à son tour, ronflait à tout rompre. C'était bien naturel, il était seul dans toute cette assemblée, avec le roi, la reine et Monseigneur Gaston d'Orléans, qui dormît gratis.

LVII. On a des nouvelles d'Aramis

D'Artagnan s'était rendu droit aux écuries. Le jour venait de paraître; il reconnut son cheval et celui de Porthos attachés au râtelier, mais au râtelier vide. Il eut pitié de ces pauvres animaux, et s'achemina vers un coin de l'écurie où il voyait reluire un peu de paille échappée sans doute à la razzia de la nuit; mais en rassemblant cette paille avec le pied, le bout de sa botte rencontra un corps rond qui, touché sans doute à un endroit sensible, poussa un cri et se releva sur ses genoux en se frottant les yeux. C'était Mousqueton, qui, n'ayant plus de paille pour lui-même, s'était accommodé de celle des chevaux.

-- Mousqueton, dit d'Artagnan, allons, en route! en route!

Mousqueton, en reconnaissant la voix de l'ami de son maître, se leva précipitamment, et en se levant laissa choir quelques-uns des louis gagnés illégalement pendant la nuit.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan en ramassant un louis et en le flairant, voilà de l'or qui a une drôle d'odeur, il sent la paille.

Mousqueton rougit si honnêtement et parut si fort embarrassé, que le Gascon se mit à rire et lui dit:

-- Porthos se mettrait en colère, mon cher monsieur Mousqueton, mais moi je vous pardonne; seulement rappelons-nous que cet or doit nous servir de topique pour notre blessure, et soyons gai, allons!

Mousqueton prit à l'instant même une figure des plus hilares, sella avec activité le cheval de son maître et monta sur le sien sans trop faire de grimace. Sur ces entrefaites, Porthos arriva avec une figure fort maussade, et fut on ne peut plus étonné de trouver d'Artagnan résigné et Mousqueton presque joyeux.

-- Ah, çà, dit-il, nous avons donc, vous votre grade, et moi ma baronnie?

-- Nous allons en chercher les brevets, dit d'Artagnan, et à notre retour maître Mazarini les signera.

-- Et où allons-nous? demanda Porthos.

-- À Paris d'abord, répondit d'Artagnan; j'y veux régler quelques affaires.

-- Allons à Paris, dit Porthos.

Et tous deux partirent pour Paris.

En arrivant aux portes ils furent étonnés de voir l'attitude menaçante de la capitale. Autour d'un carrosse brisé en morceaux le peuple vociférait des imprécations, tandis que les personnes qui avaient voulu fuir étaient prisonnières, c'est-à-dire un vieillard et deux femmes.

Lorsque au contraire d'Artagnan et Porthos demandèrent l'entrée, il n'est sortes de caresses qu'on ne leur fît. On les prenait pour des déserteurs du parti royaliste, et on voulait se les attacher.

-- Que fait le roi? demanda-t-on.

-- Il dort.

-- Et l'espagnole?

-- Elle rêve.

-- Et l'italien maudit?

-- Il veille. Ainsi tenez-vous fermes; car s'ils sont partis, c'est bien certainement pour quelque chose. Mais comme, au bout du compte, vous êtes les plus forts, continua d'Artagnan, ne vous acharnez pas après des femmes et des vieillards, et prenez-vous-en aux causes véritables.

Le peuple entendit ces paroles avec plaisir et laissa aller les dames, qui remercièrent d'Artagnan par un éloquent regard.

-- Maintenant, en avant! dit d'Artagnan.

Et ils continuèrent leur chemin, traversant les barricades, enjambant les chaînes, poussés, interrogés, interrogeant.

À la place du Palais-Royal, d'Artagnan vit un sergent qui faisait faire l'exercice à cinq ou six cents bourgeois: c'était Planchet qui utilisait au profit de la milice urbaine ses souvenirs du régiment de Piémont.

En passant devant d'Artagnan, il reconnut son ancien maître.

-- Bonjour, monsieur d'Artagnan, dit Planchet d'un air fier.

-- Bonjour, monsieur Dulaurier, répondit d'Artagnan.

Planchet s'arrêta court, fixant sur d'Artagnan de grands yeux ébahis; le premier rang, voyant son chef s'arrêter, s'arrêta à son tour, ainsi de suite jusqu'au dernier.

-- Ces bourgeois sont affreusement ridicules, dit d'Artagnan à Porthos.

Et il continua son chemin.

Cinq minutes après, il mettait pied à terre à l'hôtel de_ La Chevrette._

La belle Madeleine se précipita au-devant de d'Artagnan.

-- Ma chère madame Turquaine, dit d'Artagnan, si vous avez de l'argent, enfouissez-le vite, si vous avez des bijoux, cachez-les promptement, si vous avez des débiteurs, faites-vous payer; si vous avez des créanciers, ne les payez pas.

-- Pourquoi cela? demanda Madeleine.

-- Parce que Paris va être réduit en cendres ni plus ni moins que Babylone, dont vous avez sans doute entendu parler.

-- Et vous me quittez dans un pareil moment?

-- À l'instant même, dit d'Artagnan.

-- Et où allez-vous?

-- Ah! si vous pouvez me le dire, vous me rendrez un véritable service.

-- Ah! mon Dieu! mon Dieu!

-- Avez-vous des lettres pour moi? demanda d'Artagnan en faisant signe de la main à son hôtesse qu'elle devait s'épargner les lamentations, attendu que les lamentations seraient superflues.

-- Il y en a une qui vient justement d'arriver.

Et elle donna la lettre à d'Artagnan.

-- D'Athos! s'écria d'Artagnan en reconnaissant l'écriture ferme et allongée de leur ami.

-- Ah! fit Porthos, voyons un peu quelles choses il dit.

D'Artagnan ouvrit la lettre et lut:

«Cher d'Artagnan, cher du Vallon, mes bons amis, peut-être recevez-vous de mes nouvelles pour la dernière fois. Aramis et moi nous sommes bien malheureux; mais Dieu, notre courage et le souvenir de notre amitié nous soutiennent. Pensez bien à Raoul. Je vous recommande les papiers qui sont à Blois, et dans deux mois et demi, si vous n'avez pas reçu de nos nouvelles, prenez-en connaissance. Embrassez le vicomte de tout votre coeur pour votre ami dévoué,

«ATHOS.»

-- Je le crois pardieu bien, que je l'embrasserai, dit d'Artagnan, avec cela qu'il est sur notre route, et s'il a le malheur de perdre notre pauvre Athos, de ce jour, il devient mon fils.

-- Et moi, dit Porthos, je le fais mon légataire universel.

-- Voyons, que dit encore Athos?

«Si vous rencontrez par les routes un M. Mordaunt, défiez-vous-en. Je ne puis vous en dire davantage dans ma lettre.»

-- M. Mordaunt! dit avec surprise d'Artagnan.

-- M. Mordaunt, c'est bon, dit Porthos, on s'en souviendra. Mais voyez donc, il y a un post-scriptum d'Aramis.

-- En effet, dit d'Artagnan.

Et il lut:

«Nous vous cachons le lieu de notre séjour, chers amis, connaissant votre dévouement fraternel, et sachant bien que vous viendriez mourir avec nous.»

-- Sacrebleu! interrompit Porthos avec une explosion de colère qui fit bondir Mousqueton à l'autre bout de la chambre, sont-ils donc en danger de mort?

D'Artagnan continua:

«Athos vous lègue Raoul, et moi je vous lègue une vengeance. Si vous mettez par bonheur la main sur un certain Mordaunt, dites à Porthos de l'emmener dans un coin et de lui tordre le cou. Je n'ose vous en dire davantage dans une lettre.

«ARAMIS.»

-- Si ce n'est que cela, dit Porthos, c'est facile à faire.

-- Au contraire, dit d'Artagnan d'un air sombre, c'est impossible.

-- Et pourquoi cela?

-- C'est justement ce M. Mordaunt que nous allons rejoindre à Boulogne et avec lequel nous passons en Angleterre.

-- Eh bien! si au lieu d'aller rejoindre ce M. Mordaunt, nous allions rejoindre nos amis? dit Porthos avec un geste capable d'épouvanter une armée.

-- J'y ai bien pensé, dit d'Artagnan; mais la lettre n'a ni date ni timbre.

-- C'est juste, dit Porthos.

Et il se mit à errer dans la chambre comme un homme égaré, gesticulant et tirant à tout moment son épée au tiers du fourreau.

Quant à d'Artagnan, il restait debout comme un homme consterné, et la plus profonde affliction se peignait sur son visage.

-- Ah! c'est mal, disait-il; Athos nous insulte; il veut mourir seul, c'est mal.

Mousqueton, voyant ces deux grands désespoirs, fondait en larmes dans son coin.

-- Allons, dit d'Artagnan, tout cela ne mène à rien. Partons, allons embrasser Raoul comme nous avons dit, et peut-être aura-t- il reçu des nouvelles d'Athos.

-- Tiens, c'est une idée, dit Porthos; en vérité, mon cher d'Artagnan, je ne sais pas comment vous faites, mais vous êtes plein d'idées. Allons embrasser Raoul.

-- Gare à celui qui regarderait mon maître de travers en ce moment, dit Mousqueton, je ne donnerais pas un denier de sa peau.

On monta à cheval et l'on partit. En arrivant à la rue Saint- Denis, les amis trouvèrent un grand concours de peuple. C'était M. de Beaufort qui venait d'arriver du Vendômois et que le coadjuteur montrait aux Parisiens émerveillés et joyeux.

Avec M. de Beaufort, ils se regardaient désormais comme invincibles.

Les deux amis prirent par une petite rue pour ne pas rencontrer le prince et gagnèrent la barrière Saint-Denis.

-- Est-il vrai, dirent les gardes aux deux cavaliers, que M. de Beaufort est arrivé dans Paris?

-- Rien de plus vrai, dit d'Artagnan et la preuve, c'est qu'il nous envoie au-devant de M. de Vendôme, son père, qui va arriver à son tour.

-- Vive M. de Beaufort! crièrent les gardes.

Et ils s'écartèrent respectueusement pour laisser passer les envoyés du grand prince.

Une fois hors barrière, la route fut dévorée par ces gens qui ne connaissaient ni fatigue ni découragement; leurs chevaux volaient, et eux ne cessaient de parler d'Athos et d'Aramis.

Mousqueton souffrait tous les tourments imaginables, mais l'excellent serviteur se consolait en pensant que ses deux maîtres éprouvaient bien d'autres souffrances. Car il était arrivé à regarder d'Artagnan comme son second maître et lui obéissait même plus promptement et plus correctement qu'à Porthos.

Le camp était entre Saint-Omer et Lambres; les deux amis firent un crochet jusqu'au camp et apprirent en détail à l'armée la nouvelle de la fuite du roi et de la reine, qui était arrivée sourdement jusque-là. Ils trouvèrent Raoul près de sa tente, couché sur une botte de foin dont son cheval tirait quelques bribes à la dérobée. Le jeune homme avait les yeux rouges et semblait abattu. Le maréchal de Grammont et le comte de Guiche étaient revenus à Paris, et le pauvre enfant se trouvait isolé.

Au bout d'un instant Raoul leva les yeux et vit les deux cavaliers qui le regardaient; il les reconnut et courut à eux les bras ouverts.

-- Oh! c'est vous, chers amis! s'écria-t-il, me venez-vous chercher? m'emmenez-vous avec vous? m'apportez-vous des nouvelles de mon tuteur?

-- N'en avez-vous donc point reçu? demanda d'Artagnan au jeune homme.

-- Hélas! non, monsieur, et je ne sais en vérité ce qu'il est devenu. De sorte, oh! de sorte que je suis inquiet à en pleurer.

Et effectivement deux grosses larmes roulaient sur les joues brunies du jeune homme.

Porthos détourna la tête pour ne pas laisser voir sur sa bonne grosse figure ce qui se passait dans son coeur.

-- Que diable! dit d'Artagnan plus remué qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps, ne vous désespérez point, mon ami; si vous n'avez point reçu de lettres du comte, nous avons reçu, nous... une...

-- Oh! vraiment? s'écria Raoul.

-- Et bien rassurante même, dit d'Artagnan en voyant la joie que cette nouvelle causait au jeune homme.

-- L'avez-vous? demanda Raoul.

-- Oui; c'est-à-dire je l'avais, dit d'Artagnan en faisant semblant de chercher; attendez, elle doit être là, dans ma poche; il me parle de son retour, n'est-ce pas, Porthos?

Tout Gascon qu'il était, d'Artagnan ne voulait pas prendre à lui seul le fardeau de ce mensonge.

-- Oui, dit Porthos en toussant.

-- Oh! donnez-la-moi, dit le jeune homme.

-- Eh! je la lisais encore tantôt. Est-ce que je l'aurai perdue! Ah! pécaïre, ma poche est percée.

-- Oh! oui, monsieur Raoul, dit Mousqueton, et la lettre était même très consolante; ces messieurs me l'ont lue et j'en ai pleuré de joie.

-- Mais au moins, monsieur d'Artagnan, vous savez où il est? demanda Raoul à moitié rasséréné.

-- Ah! voilà, dit d'Artagnan, certainement que je le sais, pardieu! mais c'est un mystère.

-- Pas pour moi, je l'espère.

-- Non, pas pour vous, aussi je vais vous dire où il est.

Porthos regardait d'Artagnan avec ses gros yeux étonnés.

-- Où diable vais-je dire qu'il est pour qu'il n'essaye pas d'aller le rejoindre? murmurait d'Artagnan.

-- Eh bien! où est-il, monsieur? demanda Raoul de sa voix douce et caressante.

-- Il est à Constantinople!

-- Chez les Turcs! s'écria Raoul effrayé. Bon dieu! que me dites- vous là?

-- Eh bien! cela vous fait peur? dit d'Artagnan. Bah! qu'est-ce que les Turcs pour des hommes comme le comte de La Fère et l'abbé d'Herblay?

-- Ah! son ami est avec lui? dit Raoul, cela me rassure un peu.

-- A-t-il de l'esprit, ce démon de d'Artagnan! disait Porthos tout émerveillé de la ruse de son ami.

-- Maintenant, dit d'Artagnan pressé de changer le sujet de la conversation, voilà cinquante pistoles que M. le comte vous envoyait par le même courrier. Je présume que vous n'avez plus d'argent et qu'elles sont les bienvenues.

-- J'ai encore vingt pistoles, monsieur.

-- Eh bien! prenez toujours, cela vous en fera soixante-dix.

-- Et si vous en voulez davantage... dit Porthos mettant la main à son gousset.

-- Merci, dit Raoul en rougissant, merci mille fois, monsieur.

En ce moment, Olivain parut à l'horizon.

-- À propos, dit d'Artagnan de manière que le laquais l'entendît, êtes-vous content d'Olivain?

-- Oui, assez comme cela.

Olivain fit semblant de n'avoir rien entendu et entra dans la tente.

-- Que lui reprochez-vous, à ce drôle-là?

-- Il est gourmand, dit Raoul.

-- Oh! monsieur! dit Olivain reparaissant à cette accusation.

-- Il est un peu voleur.

-- Oh! monsieur, oh!

-- Et surtout il est fort poltron.

-- Oh! oh! oh! monsieur, vous me déshonorez, dit Olivain.

-- Peste! dit d'Artagnan, apprenez, maître Olivain, que des gens tels que nous ne se font pas servir par des poltrons. Volez votre maître, mangez ses confitures et buvez son vin, mais, cap de Diou! ne soyez pas poltron, ou je vous coupe les oreilles. Regardez monsieur Mousqueton, dites-lui de vous montrer les blessures honorables qu'il a reçues, et voyez ce que sa bravoure habituelle a mis de dignité sur son visage.

Mousqueton était au troisième ciel et eût embrassé d'Artagnan s'il l'eût osé; en attendant, il se promettait de se faire tuer pour lui si l'occasion s'en présentait jamais.

-- Renvoyez ce drôle, Raoul, dit d'Artagnan, car s'il est poltron, il se déshonorera quelque jour.

-- Monsieur dit que je suis poltron, s'écria Olivain, parce qu'il a voulu se battre l'autre jour avec un cornette du régiment de Grammont, et que j'ai refusé de l'accompagner.

-- Monsieur Olivain, un laquais ne doit jamais désobéir, dit sévèrement d'Artagnan.

Et le tirant à l'écart:

-- Tu as bien fait, dit-il, si ton maître avait tort, et voici un écu pour toi; mais s'il est jamais insulté et que tu ne te fasses pas couper en quartiers près de lui, je te coupe la langue et je t'en balaye la figure. Retiens bien ceci.

Olivain s'inclina et mit l'écu dans sa poche.

-- Et maintenant, ami Raoul, dit d'Artagnan, nous partons, M. du Vallon et moi, comme ambassadeurs. Je ne puis vous dire dans quel but, je n'en sais rien moi-même; mais si vous avez besoin de quelque chose, écrivez à madame Madelon Turquaine, à la Chevrette, rue Tiquetonne, et tirez sur cette caisse comme sur celle d'un banquier: avec ménagement toutefois, car je vous préviens qu'elle n'est pas tout à fait si bien garnie que celle de M. d'Emery.

Et ayant embrassé son pupille par intérim, il le passa aux robustes bras de Porthos, qui l'enlevèrent de terre et le tinrent un moment suspendu sur le noble coeur du redoutable géant.

-- Allons, dit d'Artagnan, en route.

Et ils repartirent pour Boulogne, où vers le soir ils arrêtèrent leurs chevaux trempés de sueur et blancs d'écume.

À dix pas de l'endroit où ils faisaient halte avant d'entrer en ville était un jeune homme vêtu de noir qui paraissait attendre quelqu'un, et qui, du moment où il les avait vus paraître, n'avait point cessé d'avoir les yeux fixés sur eux.

D'Artagnan s'approcha de lui, et voyant que son regard ne le quittait pas:

-- Hé! dit-il, l'ami, je n'aime pas qu'on me toise.

-- Monsieur, dit le jeune homme sans répondre à l'interpellation de d'Artagnan, ne venez-vous pas de Paris, s'il vous plaît?

D'Artagnan pensa que c'était un curieux qui désirait avoir des nouvelles de la capitale.

-- Oui, monsieur, dit-il d'un ton plus radouci.

-- Ne devez-vous pas loger aux Armes d'Angleterre?

-- Oui, monsieur.

-- N'êtes-vous pas chargé d'une mission de la part de Son Éminence M. le cardinal de Mazarin?

-- Oui, monsieur.

-- En ce cas, dit le jeune homme, c'est à moi que vous avez affaire, je suis M. Mordaunt.

Ah! dit tout bas d'Artagnan, celui dont Athos me dit de me méfier.

-- Ah! murmura Porthos, celui qu'Aramis veut que j'étrangle.

Tous deux regardèrent attentivement le jeune homme.

Celui-ci se trompa à l'expression de leur regard.

-- Douteriez-vous de ma parole? dit-il; en ce cas je suis prêt à vous donner toute preuve.

-- Non, monsieur, dit d'Artagnan, et nous nous mettons à votre disposition.

-- Eh bien! messieurs, dit Mordaunt, nous partirons sans retard; car c'est aujourd'hui le dernier jour de délai que m'avait demandé le cardinal. Mon bâtiment est prêt; et, si vous n'étiez venus, j'allais partir sans vous, car le général Olivier Cromwell doit attendre mon retour avec impatience.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, c'est donc au général Olivier Cromwell que nous sommes dépêchés?

-- N'avez-vous donc pas une lettre pour lui? demanda le jeune homme.

-- J'ai une lettre dont je ne devais rompre la double enveloppe qu'à Londres; mais puisque vous me dites à qui elle est adressée, il est inutile que j'attende jusque-là.

D'Artagnan déchira l'enveloppe de la lettre. Elle était en effet adressée:

«À monsieur Olivier Cromwell, général des troupes de la nation anglaise.»

-- Ah! fit d'Artagnan, singulière commission!

-- Qu'est-ce que ce M. Olivier Cromwell? demanda tout bas Porthos.

-- Un ancien brasseur, répondit d'Artagnan.

-- Est-ce que le Mazarin voudrait faire une spéculation sur la bière comme nous en avons fait sur la paille? demanda Porthos.

-- Allons, allons, messieurs, dit Mordaunt impatient, partons.

-- Oh! oh! dit Porthos, sans souper? Est-ce que M. Cromwell ne peut pas bien attendre un peu?

-- Oui, mais moi? dit Mordaunt.

-- Eh bien! vous, dit Porthos, après?

-- Moi, je suis pressé.

-- Oh! si c'est pour vous, dit Porthos, la chose ne me regarde pas, et je souperai avec votre permission ou sans votre permission.

Le regard vague du jeune homme s'enflamma et parut prêt à jeter un éclair, mais il se contint.

-- Monsieur, continua d'Artagnan, il faut excuser des voyageurs affamés. D'ailleurs notre souper ne vous retardera pas beaucoup, nous allons piquer jusqu'à l'auberge. Allez à pied jusqu'au port, nous mangeons un morceau et nous y sommes en même temps que vous.

-- Tout ce qu'il vous plaira, messieurs, pourvu que nous partions, dit Mordaunt.

-- C'est bien heureux, murmura Porthos.

-- Le nom du bâtiment? demanda d'Artagnan.

-- Le Standard.

-- C'est bien. Dans une demi-heure nous serons à bord.

Et tous deux, donnant de l'éperon à leurs chevaux, piquèrent vers l'hôtel des Armes d'Angleterre.

-- Que dites-vous de ce jeune homme? demanda d'Artagnan tout en courant.

-- Je dis qu'il ne me revient pas du tout, dit Porthos, et que je me suis senti une rude démangeaison de suivre le conseil d'Aramis.

-- Gardez-vous-en, mon cher Porthos, cet homme est un envoyé du général Cromwell, et ce serait une façon de nous faire pauvrement recevoir, je crois que de lui annoncer que nous avons tordu le cou à son confident.

-- C'est égal, dit Porthos, j'ai toujours remarqué qu'Aramis était homme de bon conseil.

-- Écoutez, dit d'Artagnan, quand notre ambassade sera finie...

-- Après?

-- S'il nous reconduit en France...

-- Eh bien?

-- Eh bien! nous verrons.

Les deux amis arrivèrent sur ce à l'hôtel des _Armes d'Angleterre, _où ils soupèrent de grand appétit; puis, incontinent, ils se rendirent sur le port. Un brick était prêt à mettre à la voile; et, sur le pont de ce brick, ils reconnurent Mordaunt, qui se promenait avec impatience.

-- C'est incroyable, disait d'Artagnan, tandis que la barque le conduisait à bord du Standard, c'est étonnant comme ce jeune homme ressemble à quelqu'un que j'ai connu, mais je ne puis dire à qui.

Ils arrivèrent à l'escalier, et, un instant après, ils furent embarqués.

Mais l'embarquement des chevaux fut plus long que celui des hommes, et le brick ne put lever l'ancre qu'à huit heures du soir.

Le jeune homme trépignait d'impatience et commandait que l'on couvrit les mâts de voiles.

Porthos, éreinté de trois nuits sans sommeil et d'une route de soixante-dix lieues faite à cheval, s'était retiré dans sa cabine et dormait.

D'Artagnan, surmontant sa répugnance pour Mordaunt, se promenait avec lui sur le pont et faisait cent contes pour le forcer à parler.

Mousqueton avait le mal de mer.

LVIII. L'Écossais, parjure à sa foi, pour un denier vendit son roi

Et, maintenant, il faut que nos lecteurs laissent voguer tranquillement le Standard, non pas vers Londres, où d'Artagnan et Porthos croient aller, mais vers Durham, où des lettres reçues d'Angleterre pendant son séjour à Boulogne avaient ordonné à Mordaunt de se rendre, et nous suivent au camp royaliste, situé en deçà de la Tyne, auprès de la ville de Newcastle.

C'est là, placées entre deux rivières, sur la frontière d'Écosse, mais sur le sol d'Angleterre, que s'étalent les tentes d'une petite armée. Il est minuit. Des hommes qu'on peut reconnaître à leurs jambes nues, à leurs jupes courtes, à leurs plaids bariolés et à la plume qui décore leur bonnet pour des highlanders, veillent nonchalamment. La lune, qui glisse entre deux gros nuages, éclaire à chaque intervalle qu'elle trouve sur sa route les mousquets des sentinelles et découpe en vigueur les murailles, les toits et les clochers de la ville que Charles Ier vient de rendre aux troupes du parlement ainsi qu'Oxford et Newark, qui tenaient encore pour lui, dans l'espoir d'un accommodement.

À l'une des extrémités du camp, près d'une tente immense, pleine d'officiers écossais tenant une espèce de conseil présidé par le vieux comte de Loewen, leur chef, un homme, vêtu en cavalier, dort couché sur le gazon et la main droite étendue sur son épée.

À cinquante pas de là, un autre homme, vêtu aussi en cavalier, cause avec une sentinelle écossaise; et grâce à l'habitude qu'il paraît avoir, quoique étranger, de la langue anglaise, il parvient à comprendre les réponses que son interlocuteur lui fait dans le patois du comté de Perth.

Comme une heure du matin sonnait à la ville de Newcastle, le dormeur s'éveilla; et après avoir fait tous les gestes d'un homme qui ouvre les yeux après un profond sommeil, il regarda attentivement autour de lui: voyant qu'il était seul il se leva, et, faisant un détour, alla passer près du cavalier qui causait avec la sentinelle. Celui-ci avait sans doute fini ses interrogations, car après un instant il prit congé de cet homme et suivit sans affectation la même route que le premier cavalier que nous avons vu passer.

À l'ombre d'une tente placée sur le chemin, l'autre l'attendait.

-- Eh bien, mon cher ami? lui dit-il dans le plus pur français qui ait jamais été parlé de Rouen à Tours.

-- Eh bien, mon ami, il n'y a pas de temps à perdre, et il faut prévenir le roi.

-- Que se passe-t-il donc?

-- Ce serait trop long à vous dire; d'ailleurs, vous l'entendrez tout à l'heure. Puis le moindre mot prononcé ici peut tout perdre. Allons trouver milord de Winter.

Et tous deux s'acheminèrent vers l'extrémité opposée du camp; mais comme le camp ne couvrait pas une surface de plus de cinq cents pas carrés, ils furent bientôt arrivés à la tente de celui qu'ils cherchaient.

-- Votre maître dort-il, Tony? dit en anglais l'un des deux cavaliers à un domestique couché dans un premier compartiment qui servait d'antichambre.

-- Non, monsieur le comte, répondit le laquais, je ne crois pas, ou ce serait depuis bien peu de temps, car il a marché pendant plus de deux heures après avoir quitté le roi, et le bruit de ses pas a cessé à peine depuis dix minutes; d'ailleurs, ajouta le laquais en levant la portière de la tente, vous pouvez le voir.

En effet, de Winter était assis devant une ouverture, pratiquée comme une fenêtre, qui laissait pénétrer l'air de la nuit, et à travers laquelle il suivait mélancoliquement des yeux la lune, perdue, comme nous l'avons dit tout à l'heure, au milieu de gros nuages noirs.

Les deux amis s'approchèrent de de Winter, qui, la tête appuyée sur sa main, regardait le ciel; il ne les entendit pas venir et resta dans la même attitude, jusqu'au moment où il sentit qu'on lui posait la main sur l'épaule. Alors il se retourna, reconnut Athos et Aramis, et leur tendit la main.

-- Avez-vous remarqué, leur dit-il, comme la lune est ce soir couleur de sang?

-- Non, dit Athos, elle m'a semblé comme à l'ordinaire.

-- Regardez, chevalier, dit de Winter.

-- Je vous avoue, dit Aramis, que je suis comme le comte de La Fère, et que je n'y vois rien de particulier.

-- Comte, dit Athos, dans une position aussi précaire que la nôtre, c'est la terre qu'il faut examiner, et non le ciel. Avez- vous étudié nos Écossais et en êtes-vous sûr?

-- Les Écossais? demanda de Winter; quels Écossais?

-- Eh! les nôtres, pardieu! dit Athos; ceux auxquels le roi s'est confié, les Écossais du comte de Loewen.

-- Non, dit de Winter. Puis il ajouta: Ainsi, dites-moi, vous ne voyez pas comme moi cette teinte rougeâtre qui couvre le ciel?

-- Pas le moins du monde, dirent ensemble Athos et Aramis.

-- Dites-moi, continua de Winter toujours préoccupé de la même idée, n'est-ce pas une tradition en France, que, la veille du jour où il fut assassiné, Henri IV, qui jouait aux échecs avec M. de Bassompierre, vit des taches de sang sur l'échiquier?

-- Oui, dit Athos et le maréchal me l'a raconté maintes fois à moi-même.

-- C'est cela, murmura de Winter, et le lendemain Henri IV fut tué.

-- Mais quel rapport cette vision de Henri IV a-t-elle avec vous, comte? demanda Aramis.

-- Aucune, messieurs, et en vérité je suis fou de vous entretenir de pareilles choses, quand votre entrée à cette heure dans ma tente m'annonce que vous êtes porteurs de quelque nouvelle importante.

-- Oui, milord, dit Athos, je voudrais parler au roi.

-- Au roi? mais le roi dort.

-- J'ai à lui révéler des choses de conséquence.

-- Ces choses ne peuvent-elles être remises à demain?

-- Il faut qu'il les sache à l'instant même, et peut-être est-il déjà trop tard.

-- Entrons, messieurs, dit de Winter.

La tente de de Winter était posée à côté de la tente royale, une espèce de corridor communiquait de l'une à l'autre. Ce corridor était gardé non par une sentinelle, mais par un valet de confiance de Charles Ier, afin qu'en cas urgent le roi pût à l'instant même communiquer avec son fidèle serviteur.

-- Ces messieurs sont avec moi, dit de Winter.

Le laquais s'inclina et laissa passer.

En effet, sur un lit de camp, vêtu de son pourpoint noir, chaussé de ses bottes longues, la ceinture lâche et son feutre près de lui, le roi Charles, cédant à un besoin irrésistible de sommeil, s'était endormi. Les hommes s'avancèrent, et Athos, qui marchait le premier, considéra un instant en silence cette noble figure si pâle, encadrée de ses longs cheveux noirs que collait à ses tempes la sueur d'un mauvais sommeil et que marbraient de grosses veines bleues, qui semblaient gonflées de larmes sous ses yeux fatigués.

Athos poussa un profond soupir; ce soupir réveilla le roi, tant il dormait d'un faible sommeil.

Il ouvrit les yeux.

-- Ah? dit-il en se soulevant sur son coude, c'est vous, comte de La Fère?

-- Oui, sire, répondit Athos.

-- Vous veillez tandis que je dors, et vous venez m'apporter quelque nouvelle?

-- Hélas! sire, répondit Athos, Votre Majesté a deviné juste.

-- Alors, la nouvelle est mauvaise? dit le roi en souriant avec mélancolie.

-- Oui, sire.

-- N'importe, le messager est le bienvenu, et vous ne pouvez entrer chez moi sans me faire toujours plaisir. Vous dont le dévouement ne connaît ni patrie, ni malheur, vous m'êtes envoyé par Henriette; quelle que soit la nouvelle que vous m'apportez, parlez donc avec assurance.

-- Sire, M. Cromwell est arrivé cette nuit à Newcastle.

-- Ah! fit le roi, pour me combattre?

-- Non, sire, pour vous acheter.

-- Que dites-vous?

-- Je dis, sire, qu'il est dû à l'armée écossaise quatre cent mille livres sterling.

-- Pour solde arriérée; oui, je le sais. Depuis près d'un an mes braves et fidèles Écossais se battent pour l'honneur.

Athos sourit.

-- Eh bien! sire, quoique l'honneur soit une belle chose, il se sont lassés de se battre pour lui, et, cette nuit, ils vous ont vendu pour deux cent mille livres, c'est-à-dire pour la moitié de ce qui leur était dû.

-- Impossible! s'écria le roi, les Écossais vendre leur roi pour deux cent mille livres!

-- Les Juifs ont bien vendu leur Dieu pour trente deniers.

-- Et quel est le Judas qui a fait ce marché infâme?

-- Le comte de Loewen.

-- En êtes-vous sûr, monsieur?

-- Je l'ai entendu de mes propres oreilles.

Le roi poussa un soupir profond, comme si son coeur se brisait, et laissa tomber sa tête entre ses mains.

-- Oh! les Écossais! dit-il, les Écossais! que j'appelais mes fidèles; les Écossais! à qui je m'étais confié, quand je pouvais fuir à Oxford; les Écossais! mes compatriotes; les Écossais! mes frères! Mais en êtes-vous bien sûr, monsieur?

-- Couché derrière la tente du comte de Loewen, dont j'avais soulevé la toile, j'ai tout vu, tout entendu.

-- Et quand doit se consommer cet odieux marché?

-- Aujourd'hui, dans la matinée. Comme le voit Votre Majesté, il n'y a pas de temps à perdre.

-- Pour quoi faire, puisque vous dites que je suis vendu?

-- Pour traverser la Tyne, pour gagner l'Écosse, pour rejoindre lord Montrose, qui ne vous vendra pas, lui.

-- Et que ferais-je en Écosse? une guerre de partisans? une pareille guerre est indigne d'un roi.

-- L'exemple de Robert Bruce est là pour vous absoudre, sire.

-- Non, non! il y a trop longtemps que je lutte; s'ils m'ont vendu, qu'ils me livrent, et que la honte éternelle de leur trahison retombe sur eux.

-- Sire, dit Athos, peut-être est-ce ainsi que doit agir un roi, mais ce n'est point ainsi que doit agir un époux et un père. Je suis venu au nom de votre femme et de votre fille, et, au nom de votre femme et de votre fille et des deux autres enfants que vous avez encore à Londres, je vous dis: Vivez, sire, Dieu le veut!

Le roi se leva, resserra sa ceinture, ceignit son épée, et essuyant d'un mouchoir son front mouillé de sueur:

-- Eh bien! dit-il, que faut-il faire?

-- Sire, avez-vous dans toute l'armée un régiment sur lequel vous puissiez compter?

-- De Winter, dit le roi, croyez-vous à la fidélité du vôtre?

-- Sire, ce ne sont que des hommes, et les hommes sont devenus bien faibles ou bien méchants. Je crois à leur fidélité, mais je n'en réponds pas; je leur confierais ma vie, mais j'hésite à leur confier celle de Votre Majesté.

-- Eh bien! dit Athos, à défaut de régiment, nous sommes trois hommes dévoués, nous suffirons. Que Votre Majesté monte à cheval, qu'elle se place au milieu de nous, nous traversons la Tyne, nous gagnons Écosse, et nous sommes sauvés.

-- Est-ce votre avis, de Winter? demanda le roi.

-- Oui, sire.

-- Est-ce le vôtre, monsieur d'Herblay?

-- Oui, sire.

-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le voulez. De Winter, donnez les ordres.

De Winter sortit; pendant ce temps, le roi acheva sa toilette. Les premiers rayons du jour commençaient à filtrer à travers les ouvertures de la tente lorsque de Winter entra.

-- Tout est prêt, sire, dit-il.

-- Et nous? demanda Athos.

-- Grimaud et Blaisois vous tiennent vos chevaux tout sellés.

-- En ce cas, dit Athos, ne perdons pas un instant et partons.

-- Partons, dit le roi.

-- Sire, dit Aramis, Votre Majesté ne prévient-elle pas ses amis?

-- Mes amis, dit Charles Ier en secouant tristement la tête, je n'en ai plus d'autres que vous trois. Un ami de vingt ans qui ne m'a jamais oublié; deux amis de huit jours que je n'oublierai jamais. Venez, messieurs, venez.

Le roi sortit de sa tente et trouva effectivement son cheval prêt. C'était un cheval isabelle qu'il montait depuis trois ans et qu'il affectionnait beaucoup.

Le cheval en le voyant hennit de plaisir.

-- Ah! dit le roi, j'étais injuste, et voilà encore, sinon un ami, du moins un être qui m'aime. Toi, tu me seras fidèle, n'est-ce pas, Arthus?

Et comme s'il eût entendu ces paroles, le cheval approcha ses naseaux fumants du visage du roi, en relevant ses lèvres et en montrant joyeusement ses dents blanches.

-- Oui, oui, dit le roi en le flattant de la main; oui, c'est bien, Arthus, et je suis content de toi.

Et avec cette légèreté qui faisait du roi un des meilleurs cavaliers de l'Europe, Charles se mit en selle, et, se retournant vers Athos, Aramis et de Winter:

-- Eh bien! messieurs, dit-il, je vous attends.

Mais Athos était debout, immobile, les yeux fixés et la main tendue vers une ligne noire, qui suivait le rivage de la Tyne et qui s'étendait sur une longueur double de celle du camp.

-- Qu'est-ce que cette ligne? dit Athos, auquel les dernières ténèbres de la nuit, luttant avec les premiers rayons du jour, ne permettaient pas bien de distinguer encore. Qu'est-ce que cette ligne? je ne l'ai pas vue hier.

-- C'est sans doute le brouillard qui s'élève de la rivière, dit le roi.

-- Sire, c'est quelque chose de plus compact qu'une vapeur.

-- En effet, je vois comme une barrière rougeâtre, dit de Winter.

-- C'est l'ennemi qui sort de Newcastle et qui nous enveloppe, s'écria Athos.

-- L'ennemi! dit le roi.

-- Oui, l'ennemi. Il est trop tard. Tenez! tenez! sous ce rayon de soleil, là, du côté de la ville, voyez-vous reluire les côtes de fer?

On appelait ainsi les cuirassiers dont Cromwell avait fait ses gardes.

-- Ah! dit le roi, nous allons savoir s'il est vrai que mes Écossais me trahissent.

-- Qu'allez-vous faire? s'écria Athos.

-- Leur donner l'ordre de charger et passer avec eux sur le ventre de ces misérables rebelles.

Et le roi, piquant son cheval, s'élança vers la tente du comte de Loewen.

-- Suivons-le, dit Athos.

-- Allons, dit Aramis.

-- Est-ce que le roi serait blessé? dit de Winter. Je vois à terre des taches de sang.

Et il s'élança sur la trace des deux amis. Athos l'arrêta.

-- Allez rassembler votre régiment, dit-il, je prévois que nous en aurons besoin tout à l'heure.

De Winter tourna bride, et les deux amis continuèrent leur route. En deux secondes le roi était arrivé à la tente du général en chef de l'armée écossaise. Il sauta à terre et entra.

Le général était au milieu des principaux chefs.

-- Le roi! s'écrièrent-ils en se levant et en se regardant avec stupéfaction.

En effet, Charles était debout devant eux, le chapeau sur la tête, les sourcils froncés, et fouettant sa botte avec la cravache.

-- Oui, messieurs, dit-il, le roi en personne; le roi qui vient vous demander compte de ce qui se passe.

-- Qu'y a-t-il donc, sire? demanda le comte de Loewen.

-- Il y a, monsieur, dit le roi, se laissant emporter par la colère, que le général Cromwell est arrivé cette nuit à Newcastle; que vous le savez et que je n'en suis pas averti; il y a que l'ennemi sort de la ville et nous ferme le passage de la Tyne, que vos sentinelles ont dû voir ce mouvement, et que je n'en suis pas averti; il y a que vous m'avez, par un infâme traité, vendu deux cent mille livres sterling au parlement, mais que de ce traité au moins j'en suis averti. Voici ce qu'il y a, messieurs; répondez ou disculpez-vous, car je vous accuse.

-- Sire, balbutia le comte de Loewen, sire, Votre Majesté aura été trompée par quelque faux rapport.

-- J'ai vu de mes yeux l'armée ennemie s'étendre entre moi et Écosse, dit Charles, et je puis presque dire: J'ai entendu de mes propres oreilles débattre les clauses du marché.

Les chefs écossais se regardèrent en fronçant le sourcil à leur tour.

-- Sire, murmura le comte de Loewen courbé sous le poids de la honte, sire, nous sommes prêts à vous donner toutes preuves.

-- Je n'en demande qu'une seule, dit le roi. Mettez l'armée en bataille et marchons à l'ennemi.

-- Cela ne se peut pas, sire, dit le comte.

-- Comment! cela ne se peut pas! et qui empêche que cela se puisse? s'écria Charles Ier.

-- Votre Majesté sait bien qu'il y a trêve entre nous et l'armée anglaise, répondit le comte.

-- S'il y a trêve, l'armée anglaise l'a rompue en sortant de la ville, contre les conventions qui l'y tenaient enfermée; or, je vous le dis, il faut passer avec moi à travers cette armée et rentrer en Écosse, et si vous ne le faites pas, eh bien! choisissez entre les deux noms qui font les hommes en mépris et en exécration aux autres hommes: ou vous êtes des lâches, ou vous êtes des traîtres!

Les yeux des Écossais flamboyèrent, et, comme cela arrive souvent en pareille occasion, ils passèrent de l'extrême honte à l'extrême impudence, et deux chefs de clan s'avançant de chaque côté du roi:

-- Eh bien, oui, dirent-ils, nous avons promis de délivrer Écosse et l'Angleterre de celui qui depuis vingt-cinq ans boit le sang et l'or de l'Angleterre et de Écosse Nous avons promis, et nous tenons nos promesses. Roi Charles Stuart, vous êtes notre prisonnier.

Et tous deux étendirent en même temps la main pour saisir le roi; mais avant que le bout de leurs doigts touchât sa personne, tous deux étaient tombés, l'un évanoui et l'autre mort.

Athos avait assommé l'un avec le pommeau de son pistolet, et Aramis avait passé son épée au travers du corps de l'autre.

Puis, comme le comte de Loewen et les autres chefs reculaient devant ce secours inattendu qui semblait tomber du ciel à celui qu'ils croyaient déjà leur prisonnier, Athos et Aramis entraînèrent le roi hors de la tente parjure, où il s'était si imprudemment aventuré, et sautant sur les chevaux que les laquais tenaient préparés, tous trois reprirent au galop le chemin de la tente royale.

En passant ils aperçurent de Winter qui accourait à la tête de son régiment. Le roi lui fit signe de les accompagner.

LIX. Le vengeur

Tous quatre entrèrent dans la tente; il n'y avait point de plan de fait, il fallait en arrêter un.

Le roi se laissa tomber sur un fauteuil.

-- Je suis perdu, dit-il.

-- Non, sire, répondit Athos, vous êtes seulement trahi.

Le roi poussa un profond soupir.

-- Trahi, trahi par les Écossais, au milieu desquels je suis né, que j'ai toujours préférés aux Anglais! Oh! les misérables!

-- Sire, dit Athos, ce n'est point l'heure des récriminations, mais le moment de montrer que vous êtes roi et gentilhomme. Debout, sire, debout! car vous avez du moins ici trois hommes qui ne vous trahiront pas, vous pouvez être tranquille. Ah! si seulement nous étions cinq! murmura Athos en pensant à d'Artagnan et à Porthos.

-- Que dites-vous? demanda Charles en se levant.

-- Je dis, sire, qu'il n'y a plus qu'un moyen. Milord de Winter répond de son régiment ou à peu près, ne chicanons pas sur les mots: il se met à la tête de ses hommes; nous nous mettons, nous, aux côtés de Sa Majesté, nous faisons une trouée dans l'armée de Cromwell et nous gagnons l'Écosse.

-- Il y a encore un moyen, dit Aramis, c'est que l'un de nous prenne le costume et le cheval du roi: tandis qu'on s'acharnerait après celui-là, le roi passerait peut-être.

-- L'avis est bon, dit Athos, et si Sa Majesté veut faire à l'un de nous cet honneur, nous lui en serons bien reconnaissants.

-- Que pensez-vous de ce conseil, de Winter? dit le roi, regardant avec admiration ces deux hommes, dont l'unique préoccupation était d'amasser sur leur tête les dangers qui le menaçaient.

-- Je pense, sire, que s'il y a un moyen de sauver votre Majesté, monsieur d'Herblay vient de le proposer. Je supplie donc bien humblement Votre Majesté de faire promptement son choix, car nous n'avons pas de temps à perdre.

-- Mais si j'accepte, c'est la mort, c'est tout au moins la prison pour celui qui prendra ma place.

-- C'est l'honneur d'avoir sauvé son roi! s'écria de Winter.

Le roi regarda son vieil ami les larmes aux yeux, détacha le cordon du Saint-Esprit, qu'il portait pour faire honneur aux deux Français qui l'accompagnaient, et le passa au cou de de Winter, qui reçut à genoux cette terrible marque de l'amitié et de la confiance de son souverain.

-- C'est juste, dit Athos: il y a plus longtemps qu'il sert que nous.

Le roi entendit ces mots et se retourna les larmes aux yeux.

-- Messieurs, dit-il, attendez un instant, j'ai aussi un cordon à donner à chacun de vous.

Puis il alla à une armoire où étaient renfermés ses propres ordres, et prit deux Cordons de la Jarretière.

-- Ces ordres ne peuvent être pour nous, dit Athos.

-- Et Pourquoi cela, monsieur? demanda Charles.

-- Ces ordres sont presque royaux, et nous ne sommes que de simples gentilshommes.

-- Passez-moi en revue tous les trônes de la terre, dit le roi, et trouvez-moi de plus grands coeurs que les vôtres.

Non, non, vous ne vous rendez pas justice, messieurs, mais je suis là pour vous la rendre, moi. À genoux, comte.

Athos s'agenouilla, le roi lui passa le cordon de gauche à droite comme d'habitude, et levant son épée, au lieu de la formule habituelle: Je vous fais chevalier, soyez brave, fidèle et loyal, il dit:

-- Vous êtes brave fidèle et loyal, je vous fais chevalier, monsieur le comte.

Puis se retournant vers Aramis:

-- À votre tour, monsieur le chevalier, dit-il.

Et la même cérémonie recommença avec les mêmes paroles, tandis que de Winter, aidé des écuyers, détachait sa cuirasse de cuivre pour être mieux pris pour le roi.

Puis, lorsque Charles en eut fini avec Aramis comme il avait fini avec Athos, il les embrassa tous deux.

-- Sire, dit de Winter, qui, en face d'un grand dévouement, avait repris toute sa force et tout son courage, nous sommes prêts.

Le roi regarda les trois gentilshommes.

-- Ainsi donc il faut fuir? dit-il.

-- Fuir à travers une armée, sire, dit Athos, dans tous les pays du monde s'appelle charger.

-- Je mourrai donc l'épée à la main, dit Charles. Monsieur le comte, monsieur le chevalier, si jamais je suis roi...

-- Sire, vous nous avez déjà honorés plus qu'il n'appartenait à de simples gentilshommes; ainsi la reconnaissance vient de nous. Mais ne perdons pas de temps, car nous n'en avons déjà que trop perdu.

Le roi leur tendit une dernière fois la main à tous les trois, échangea son chapeau avec celui de de Winter et sortit.

Le régiment de de Winter était rangé sur une plate-forme qui dominait le camp; le roi, suivi des trois amis, se dirigea vers la plate-forme.

Le camp écossais semblait être éveillé enfin; les hommes étaient sortis de leurs tentes et avaient pris leur rang comme pour la bataille.

-- Voyez-vous, dit le roi, peut-être se repentent-ils et sont-ils prêts à marcher.

-- S'ils se repentent, sire, répondit Athos, ils nous suivront.

-- Bien! dit le roi, que faisons-nous?

-- Examinons l'armée ennemie, dit Athos.

Les yeux du petit groupe se fixèrent à l'instant même sur cette ligne qu'à l'aube du jour on avait prise pour du brouillard, et que les premiers rayons du soleil dénonçaient maintenant pour une armée rangée en bataille. L'air était pur et limpide comme il est d'ordinaire à cette heure de la matinée. On distinguait parfaitement les régiments, les étendards et jusqu'à la couleur des uniformes et des chevaux.

Alors on vit sur une petite colline, un peu en avant du front ennemi, apparaître un homme petit, trapu et lourd; cet homme était entouré de quelques officiers. Il dirigea une lunette sur le groupe dont le roi faisait partie.

-- Cet homme connaît-il personnellement Votre Majesté? demanda Aramis.

Charles sourit.

-- Cet homme, c'est Cromwell, dit-il.

-- Alors, abaissez votre chapeau, sire, qu'il ne s'aperçoive pas de la substitution.

-- Ah! dit Athos, nous avons perdu bien du temps.

-- Alors, dit le roi, en avant! et partons.

-- Le donnez-vous, sire? demanda Athos.

-- Non, je vous nomme mon lieutenant général, dit le roi.

-- Écoutez alors, milord de Winter, dit Athos; éloignez-vous, Sire, je vous prie; ce que nous allons dire ne regarde pas Votre Majesté.

Le roi fit en souriant trois pas en arrière.

-- Voici ce que je propose, continua Athos. Nous divisons notre régiment en deux escadrons; vous vous mettez à la tête du premier; Sa Majesté et nous à la tête du second; si rien ne vient nous barrer le passage, nous chargeons tous ensemble pour forcer la ligne ennemie et nous jeter dans la Tyne, que nous traversons, soit à gué, soit à la nage; si au contraire on nous pousse quelque obstacle sur le chemin, vous et vos hommes vous vous faites tuer jusqu'au dernier, nous et le roi nous continuons notre route: une fois arrivés au bord de la rivière, fussent-ils sur trois rangs d'épaisseur, si votre escadron fait son devoir, cela nous regarde.

-- À cheval! dit de Winter.

-- À cheval! dit Athos, tout est prévu et décidé.

-- Alors, messieurs, dit le roi, en avant! rallions-nous à l'ancien cri de France: Montjoie et Saint-Denis! Le cri de l'Angleterre est répété maintenant par trop de traîtres.

On monta à cheval, le roi sur le cheval de de Winter, de Winter sur le cheval du roi; puis de Winter se mit au premier rang du premier escadron, et le roi, ayant Athos à sa droite et Aramis à sa gauche, au premier rang du second.

Toute l'armée écossaise regardait ces préparatifs avec l'immobilité et le silence de la honte.

On vit quelques chefs sortir des rangs et briser leurs épées.

-- Allons, dit le roi, cela me console, ils ne sont pas tous des traîtres.

En ce moment la voix de de Winter retentit:

-- En avant! criait-il.

Le premier escadron s'ébranla, le second le suivit et descendit de la plate-forme. Un régiment de cuirassiers à peu près égal en nombre se développait derrière la colline et venait ventre à terre au-devant de lui.

Le roi montra à Athos et à Aramis ce qui se passait.

-- Sire, dit Athos, le cas est prévu, et si les hommes de de Winter font leur devoir, cet événement nous sauve au lieu de nous perdre.

En ce moment on entendit, par-dessus tout le bruit que faisaient les chevaux en galopant et hennissant, de Winter qui criait:

-- Sabre en main!

Tous les sabres à ce commandement sortirent du fourreau et parurent comme des éclairs.

-- Allons, messieurs, cria le roi à son tour, enivré par le bruit et par la vue, allons, messieurs, sabre en main!

Mais à ce commandement, dont le roi donna l'exemple, Athos et Aramis seuls obéirent.

-- Nous sommes trahis, dit tout bas le roi.

-- Attendons encore, dit Athos, peut-être n'ont-ils pas reconnu la voix de Votre Majesté, et attendent-ils l'ordre de leur chef d'escadron.

-- N'ont-ils pas entendu celui de leur colonel! Mais voyez! s'écria le roi, arrêtant son cheval d'une secousse qui le fit plier sur ses jarrets, et saisissant la bride du cheval d'Athos.

-- Ah! lâches! ah! misérables! ah! traîtres! criait de Winter, dont on entendait la voix, tandis que ses hommes, quittant leurs rangs, s'éparpillaient dans la plaine.

Une quinzaine d'hommes à peine étaient groupés autour de lui et attendaient la charge des cuirassiers de Cromwell.

-- Allons mourir avec eux! dit le roi.

-- Allons mourir! dirent Athos et Aramis.

-- À moi tous les coeurs fidèles! cria de Winter. Cette voix arriva jusqu'aux deux amis, qui partirent au galop.

-- Pas de quartier! cria en français, et répondant à la voix de de Winter, une voix qui les fit tressaillir.

Quant à de Winter, au son de cette voix il demeura pâle et comme pétrifié.

Cette voix, c'était celle d'un cavalier monté sur un magnifique cheval noir, et qui chargeait en tête du régiment anglais que, dans son ardeur, il devançait de dix pas.

-- C'est lui! murmura de Winter les yeux fixes et laissant pendre son épée à ses côtés.

-- Le roi! le roi! crièrent plusieurs voix se trompant au cordon bleu et au cheval isabelle de de Winter; prenez-le vivant!

-- Non, ce n'est pas le roi! s'écria le cavalier; ne vous y trompez pas. N'est-ce pas, milord de Winter, que vous n'êtes pas le roi? n'est-ce pas que vous êtes mon oncle?

Et en même temps, Mordaunt, car c'était lui, dirigea le canon d'un pistolet contre de Winter. Le coup partit; la balle traversa la poitrine du vieux gentilhomme, qui fit un bond sur sa selle et retomba entre les bras d'Athos en murmurant:

-- Le vengeur!

-- Souviens-toi de ma mère, hurla Mordaunt en passant outre, emporté qu'il était par le galop furieux de son cheval.

-- Misérable! cria Aramis en lui lâchant un coup de pistolet presque à bout portant et comme il passait à côté de lui; mais l'amorce seule prit feu et le coup ne partit point.

En ce moment le régiment tout entier tomba sur les quelques hommes qui avaient tenu, et les deux Français furent entourés, pressés, enveloppés. Athos, après s'être assuré que de Winter était mort, lâcha le cadavre, et tirant son épée:

-- Allons, Aramis, pour l'honneur de la France.

Et les deux Anglais qui se trouvaient les plus proches des deux gentilshommes tombèrent tous deux frappés mortellement.

Au même instant un hourra terrible retentit et trente lames étincelèrent au-dessus de leurs têtes.

Tout à coup un homme s'élance du milieu des rangs anglais, qu'il bouleverse, bondit sur Athos, l'enlace de ses bras nerveux, lui arrache son épée en lui disant à l'oreille:

-- Silence! rendez-vous. Vous rendre à moi, ce n'est pas vous rendre.

Un géant a aussi saisi les deux poignets d'Aramis, qui essaie en vain de se soustraire à sa formidable étreinte.

-- Rendez-vous, lui dit-il en le regardant fixement.

Aramis lève la tête, Athos se retourne.

-- D'Art..., s'écria Athos dont le Gascon ferma la bouche avec la main.

-- Je me rends, dit Aramis en tendant son épée à Porthos.

-- Feu! feu! criait Mordaunt en revenant sur le groupe où étaient les deux amis.

-- Et pourquoi feu? dit le colonel, tout le monde s'est rendu.

-- C'est le fils de Milady, dit Athos à d'Artagnan.

-- Je l'ai reconnu.

-- C'est le moine, dit Porthos à Aramis.

-- Je le sais.

En même temps les rangs commencèrent à s'ouvrir. D'Artagnan tenait la bride du cheval d'Athos, Porthos celle du cheval d'Aramis. Chacun deux essayait d'entraîner son prisonnier loin du champ de bataille.

Ce mouvement découvrit l'endroit où était tombé le corps de de Winter. Avec l'instinct de la haine, Mordaunt l'avait retrouvé, et le regardait, penché sur son cheval, avec un sourire hideux.

Athos, tout calme qu'il était, mit la main à ses fontes encore garnies de pistolets.

-- Que faites-vous? dit d'Artagnan.

-- Laissez-moi le tuer.

-- Pas un geste qui puisse faire croire que vous le connaissez, ou nous sommes perdus tous quatre.

Puis se retournant vers le jeune homme:

-- Bonne prise! s'écria-t-il, bonne prise! ami Mordaunt. Nous avons chacun le nôtre, M. du Vallon et moi: des chevaliers de la jarretière, rien que cela.

-- Mais, s'écria Mordaunt, regardant Athos et Aramis avec des yeux sanglants, mais ce sont des Français, ce me semble?

-- Je n'en sais ma foi rien. Êtes-vous Français, monsieur? demanda-t-il à Athos.

-- Je le suis, répondit gravement celui-ci.

-- Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà prisonnier d'un compatriote.

-- Mais le roi? dit Athos avec angoisse, le roi?

D'Artagnan serra vigoureusement la main de son prisonnier et lui dit:

-- Eh! nous le tenons, le roi!

-- Oui, dit Aramis, par une trahison infâme.

Porthos broya le poignet de son ami et lui dit avec un sourire:

-- Eh! monsieur! la guerre se fait autant par l'adresse que par la force: regardez!

En effet on vit en ce moment l'escadron qui devait protéger la retraite de Charles s'avancer à la rencontre du régiment anglais, enveloppant le roi, qui marchait seul à pied dans un grand espace vide. Le prince était calme en apparence, mais on voyait ce qu'il devait souffrir pour paraître calme; ainsi la sueur coulait de son front, et il s'essuyait les tempes et les lèvres avec un mouchoir qui chaque fois s'éloignait de sa bouche teint de sang.

-- Voilà Nabuchodonosor, s'écria un des cuirassiers de Cromwell, vieux puritain, dont les yeux s'enflammèrent à l'aspect de celui qu'on appelait le tyran.

-- Que dites-vous donc, Nabuchodonosor? dit Mordaunt avec un sourire effrayant. Non, c'est le roi Charles Ier, le bon roi Charles qui dépouille ses sujets pour en hériter.

Charles leva les yeux vers l'insolent qui parlait ainsi, mais il ne le reconnut point. Cependant la majesté calme et religieuse de son visage fit baisser le regard de Mordaunt.

-- Bonjour, messieurs, dit le roi aux deux gentilshommes qu'il vit, l'un aux mains de d'Artagnan, l'autre aux mains de Porthos. La journée a été malheureuse, mais ce n'est point votre faute, Dieu merci! Où est mon vieux de Winter!

Les deux gentilshommes tournèrent la tête et gardèrent le silence.

-- Cherche où est Strafford, dit la voix stridente de Mordaunt.

Charles tressaillit: le démon avait frappé juste. Strafford, c'était son remords éternel, l'ombre de ses jours, le fantôme de ses nuits.

Le roi regarda autour de lui et vit un cadavre à ses pieds. C'était celui de de Winter.

Charles ne jeta pas un cri, ne versa pas une larme, seulement une pâleur plus livide s'étendit sur son visage; il mit un genou en terre, souleva la tête de de Winter, l'embrassa au front, et reprenant le cordon du Saint-Esprit qu'il lui avait passé au cou, il le mit religieusement sur sa poitrine.

-- De Winter est donc tué? demanda d'Artagnan en fixant ses yeux sur le cadavre.

-- Oui, dit Athos, et par son neveu.

-- Allons! c'est le premier de nous qui s'en va, murmura d'Artagnan; qu'il dorme en paix, c'était un brave.

-- Charles Stuart, dit alors le colonel du régiment anglais en s'avançant vers le roi qui venait de reprendre les insignes de la royauté, vous rendez-vous notre prisonnier?

-- Colonel Thomlison, dit Charles, le roi ne se rend point; l'homme cède à la force, voilà tout.

-- Votre épée.

Le roi tira son épée et la brisa sur son genou.

En ce moment un cheval sans cavalier, ruisselant d'écume, l'oeil en flamme, les naseaux ouverts, accourut, et reconnaissant son maître, s'arrêta près de lui en hennissant de joie: c'était Arthus.

Le roi sourit, le flatta de la main et se mit légèrement en selle.

-- Allons, messieurs, dit-il, conduisez-moi où vous voudrez.

Puis se retournant vivement:

-- Attendez, dit-il; il m'a semblé voir remuer de Winter; s'il vit encore, par ce que vous avez de plus sacré, n'abandonnez pas ce noble gentilhomme.

-- Oh! soyez tranquille, roi Charles, dit Mordaunt, la balle a traversé le coeur.

-- Ne soufflez pas un mot, ne faites pas un geste, ne risquez pas un regard pour moi ni pour Porthos, dit d'Artagnan à Athos et à Aramis, car Milady n'est pas morte, et son âme vit dans le corps de ce démon!

Et le détachement s'achemina vers la ville, emmenant sa royale capture; mais à moitié chemin, un aide de camp du général Cromwell apporta l'ordre au colonel Thomlison de conduire le roi à Holdenby-Castle.

En même temps les courriers partaient dans toutes les directions pour annoncer à l'Angleterre et à toute l'Europe que le roi Charles Stuart était prisonnier du général Olivier Cromwell.

LX. Olivier Cromwell

-- Venez-vous chez le général? dit Mordaunt à d'Artagnan et à Porthos, vous savez qu'il vous a mandés après l'action.

-- Nous allons d'abord mettre nos prisonniers en lieu de sûreté, dit d'Artagnan à Mordaunt. Savez-vous, monsieur, que ces gentilshommes valent chacun quinze cents pistoles?

-- Oh! soyez tranquilles, dit Mordaunt en les regardant d'un oeil dont il essayait en vain de réprimer la férocité, mes cavaliers les garderont, et les garderont bien; je vous réponds d'eux.

-- Je les garderai encore mieux moi-même, reprit d'Artagnan; d'ailleurs, que faut-il? une bonne chambre avec des sentinelles, ou leur simple parole qu'ils ne chercheront pas à fuir. Je vais mettre ordre à cela, puis nous aurons l'honneur de nous présenter chez le général et de lui demander ses ordres pour Son Éminence.

-- Vous comptez donc partir bientôt? demanda Mordaunt.

-- Notre mission est finie et rien ne nous arrête plus en Angleterre que le bon plaisir du grand homme près duquel nous avons été envoyés.

Le jeune homme se mordit les lèvres, et se penchant à l'oreille du sergent:

-- Vous suivrez ces hommes, lui dit-il, vous ne les perdrez pas de vue; et quand vous saurez où ils sont logés, vous reviendrez m'attendre à la porte de la ville.

Le sergent fit signe qu'il serait obéi.

Alors, au lieu de suivre le gros des prisonniers qu'on ramenait dans la ville, Mordaunt se dirigea vers la colline d'où Cromwell avait regardé la bataille et où il venait de faire dresser sa tente.

Cromwell avait défendu qu'on laissât pénétrer personne près de lui: mais la sentinelle, qui connaissait Mordaunt pour un des confidents les plus intimes du général, pensa que la défense ne regardait point le jeune homme.

Mordaunt écarta donc la toile de la tente et vit Cromwell assis devant une table, la tête cachée entre ses deux mains; en outre, il lui tournait le dos.

Soit qu'il entendît ou non le bruit que fit Mordaunt en entrant, Cromwell ne se retourna point.

Mordaunt resta debout près de la porte.

Enfin, au bout d'un instant, Cromwell releva son front appesanti, et, comme s'il eût senti instinctivement que quelqu'un était là, il tourna lentement la tête.

-- J'avais dit que je voulais être seul! s'écria-t-il en voyant le jeune homme.

-- On n'a pas cru que cette défense me regardât, monsieur, dit Mordaunt; cependant, si vous l'ordonnez, je suis prêt à sortir.

-- Ah! c'est vous, Mordaunt! dit Cromwell, éclaircissant, comme par la force de sa volonté, le voile qui couvrait ses yeux; puisque vous voilà, c'est bien, restez.

-- Je vous apporte mes félicitations.

-- Vos félicitations! et de quoi?

-- De la prise de Charles Stuart. Vous êtes le maître de l'Angleterre maintenant.

-- Je l'étais bien mieux il y a deux heures, dit Cromwell.

-- Comment cela, général?

-- L'Angleterre avait besoin de moi pour prendre le tyran, maintenant le tyran est pris. L'avez-vous vu?

-- Oui, monsieur, dit Mordaunt.

-- Quelle attitude a-t-il?

Mordaunt hésita, mais la vérité sembla sortir de force de ses lèvres.

-- Calme et digne, dit-il.

-- Qu'a-t-il dit?

-- Quelques paroles d'adieu à ses amis.

-- À ses amis! murmura Cromwell; il a donc des amis, lui?

Puis tout haut:

-- S'est-il défendu?

-- Non, monsieur, il a été abandonné de tous, excepté de trois ou quatre hommes; il n'y avait donc pas moyen de se défendre.

-- À qui a-t-il rendu son épée?

-- Il ne l'a pas rendue, il l'a brisée.

-- Il a bien fait; mais au lieu de la briser il eût mieux fait encore de s'en servir avec plus d'avantage.

Il y eut un instant de silence.

-- Le colonel du régiment qui servait d'escorte au roi, à Charles, a été tué, ce me semble? dit Cromwell en regardant fixement Mordaunt.

-- Oui, monsieur.

-- Par qui? demanda Cromwell.

-- Par moi.

-- Comment se nommait-il?

-- Lord de Winter.

-- Votre oncle? s'écria Cromwell.

-- Mon oncle! reprit Mordaunt; les traîtres à l'Angleterre ne sont pas de ma famille.

Cromwell resta un instant pensif, regardant ce jeune homme; puis, avec cette profonde mélancolie que peint si bien Shakespeare:

-- Mordaunt, lui dit-il, vous êtes un terrible serviteur.

-- Quand le Seigneur ordonne, dit Mordaunt, il n'y a pas à marchander avec ses ordres. Abraham a levé le couteau sur Isaac, et Isaac était son fils.

-- Oui, dit Cromwell, mais le Seigneur n'a pas laissé s'accomplir le sacrifice.

-- J'ai regardé autour de moi, dit Mordaunt, et je n'ai vu ni bouc ni chevreau arrêté dans les buissons de la plaine.

Cromwell s'inclina.

-- Vous êtes fort parmi les forts, Mordaunt, dit-il. Et les Français, comment se sont-ils conduits?

-- En gens de coeur, monsieur, dit Mordaunt.

-- Oui, oui, murmura Cromwell, les Français se battent bien; et, en effet, si ma lunette est bonne, il me semble que je les ai vus au premier rang.

-- Ils y étaient, dit Mordaunt.

-- Après vous, cependant, dit Cromwell.

-- C'est la faute de leurs chevaux et non la leur.

Il se fit encore un moment de silence.

-- Et les Écossais? demanda Cromwell.

-- Ils ont tenu leur parole, dit Mordaunt, et n'ont pas bougé.

-- Les misérables! murmura Cromwell.

-- Leurs officiers demandent à vous voir, monsieur.

-- Je n'ai pas le temps. Les a-t-on payés?

-- Cette nuit.

-- Qu'ils partent alors, qu'ils retournent dans leurs montagnes, qu'ils y cachent leur honte, si leurs montagnes sont assez hautes pour cela; je n'ai plus affaire à eux, ni eux à moi. Et maintenant, allez, Mordaunt.

-- Avant de m'en aller, dit Mordaunt, j'ai quelques questions à vous adresser, monsieur, et une demande à vous faire, mon maître.

-- À moi?

Mordaunt s'inclina:

-- Je viens à vous, mon héros, mon protecteur, mon père, et je vous dis: Maître, êtes-vous content de moi?

Cromwell le regarda avec étonnement.

Le jeune homme demeura impassible.

-- Oui, dit Cromwell; vous avez fait, depuis que je vous connais, non seulement votre devoir, mais encore plus que votre devoir, vous avez été fidèle ami, adroit négociateur, bon soldat.

-- Avez-vous souvenir, monsieur, que c'est moi qui ai eu la première idée de traiter avec les Écossais de l'abandon de leur roi?

-- Oui, la pensée vient de vous, c'est vrai; je ne poussais pas encore le mépris des hommes jusque-là.

-- Ai-je été bon ambassadeur en France?

-- Oui, et vous avez obtenu de Mazarin ce que je demandais.

-- Ai-je combattu toujours ardemment pour votre gloire et vos intérêts?

-- Trop ardemment peut-être, c'est ce que je vous reprochais tout à l'heure. Mais où voulez-vous en venir avec toutes vos questions?

-- À vous dire, milord, que le moment est venu où vous pouvez d'un mot récompenser tous mes services.

-- Ah! fit Olivier avec un léger mouvement de dédain; c'est vrai, j'oubliais que tout service mérite sa récompense, que vous m'avez servi et que vous n'êtes pas encore récompensé.

-- Monsieur, je puis l'être à l'instant même et au-delà de mes souhaits.

-- Comment cela?

-- J'ai le prix sous la main et je le tiens presque.

-- Et quel est ce prix? demanda Cromwell. Vous a-t-on offert de l'or? Demandez-vous un grade? Désirez-vous un gouvernement?

-- Monsieur, m'accorderez-vous ma demande?

-- Voyons ce qu'elle est d'abord.

-- Monsieur, lorsque vous m'avez dit: Vous allez accomplir un ordre, vous ai-je jamais répondu: Voyons cet ordre?

-- Si cependant votre désir était impossible à réaliser.

-- Lorsque vous avez eu un désir et que vous m'avez chargé de son accomplissement, vous ai-je jamais répondu: C'est impossible?

-- Mais une demande formulée avec tant de préparation...

-- Ah! soyez tranquille, monsieur, dit Mordaunt avec une simple expression, elle ne vous minera pas.

-- Eh bien donc, dit Cromwell, je vous promets de faire droit à votre demande autant que la chose sera en mon pouvoir; demandez.

-- Monsieur, répondit Mordaunt, on a fait ce matin deux prisonniers, je vous les demande.

-- Ils ont donc offert une rançon considérable? dit Cromwell.

-- Je les crois pauvres, au contraire, monsieur.

-- Mais ce sont donc des amis à vous?

-- Oui, monsieur, s'écria Mordaunt, ce sont des amis à moi, de chers amis, et je donnerais ma vie pour la leur.

-- Bien, Mordaunt, dit Cromwell, reprenant, avec un certain mouvement de joie, une meilleure opinion du jeune homme; bien, je te les donne, je ne veux même pas savoir qui ils sont; fais-en ce que tu voudras.

-- Merci, monsieur, s'écria Mordaunt, merci! ma vie est désormais à vous, et en la perdant je vous serai encore redevable; merci, vous venez de me payer magnifiquement de mes services.

Et il se jeta aux genoux de Cromwell, et, malgré les efforts du général puritain, qui ne voulait pas ou qui faisait semblant de ne pas vouloir se laisser rendre cet hommage presque royal, il prit sa main qu'il baisa.

-- Quoi! dit Cromwell, l'arrêtant à son tour au moment où il se relevait, pas d'autres récompenses? Pas d'or? Pas de grade?

-- Vous m'avez donné tout ce que vous pouviez me donner, milord, et de ce jour je vous tiens quitte du reste.

Et Mordaunt s'élança hors de la tente du général avec, une joie qui débordait de son coeur et de ses yeux.

Cromwell le suivit du regard.

-- Il a tué son oncle! murmura-t-il; hélas! quels sont donc mes serviteurs? Peut-être celui-ci, qui ne me réclame rien ou qui semble ne rien réclamer, a-t-il plus demandé devant Dieu que ceux qui viendront réclamer l'or des provinces et le pain des malheureux; personne ne me sert pour rien, Charles, qui est mon prisonnier, a peut-être encore des amis, et moi je n'en ai pas.

Et il reprit en soupirant sa rêverie interrompue par Mordaunt.

LXI. Les gentilshommes

Pendant que Mordaunt s'acheminait vers la tente de Cromwell, d'Artagnan et Porthos ramenaient leurs prisonniers dans la maison qui leur avait été assignée pour logement à Newcastle.

La recommandation faite par Mordaunt au sergent n'avait point échappé au Gascon; aussi avait-il recommandé de l'oeil à Athos et à Aramis la plus sévère prudence. Aramis et Athos avaient en conséquence marché silencieux près de leurs vainqueurs; ce qui ne leur avait pas été difficile, chacun ayant assez à faire de répondre à ses propres pensées.

Si jamais homme fut étonné, ce fut Mousqueton, lorsque du seuil de la porte il vit s'avancer les quatre amis suivis du sergent et d'une dizaine d'hommes. Il se frotta les yeux, ne pouvant se décider à reconnaître Athos et Aramis, mais enfin force lui fut de se rendre à l'évidence. Aussi allait-il se confondre en exclamations, lorsque Porthos lui imposa silence d'un de ces coups d'oeil qui n'admettent pas de discussion.

Mousqueton resta collé le long de la porte, attendant l'explication d'une chose si étrange; ce qui le bouleversait surtout, c'est que les quatre amis avaient l'air de ne plus se reconnaître.

La maison dans laquelle d'Artagnan et Porthos conduisirent Athos et Aramis était celle qu'ils habitaient depuis la veille et qui leur avait été donnée par le général Cromwell: elle faisait l'angle d'une rue, avait une espèce de jardin et des écuries en retour sur la rue voisine.

Les fenêtres du rez-de-chaussée, comme cela arrive souvent dans les petites villes de province, étaient grillées, de sorte qu'elles ressemblaient fort à celles d'une prison.

Les deux amis firent entrer les prisonniers devant eux et se tinrent sur le seuil après avoir ordonné à Mousqueton de conduire les quatre chevaux à l'écurie.

-- Pourquoi n'entrons-nous pas avec eux? dit Porthos.

-- Parce que, auparavant, répondit d'Artagnan, il faut voir ce que nous veulent ce sergent et les huit ou dix hommes qui l'accompagnent.

Le sergent et les huit ou dix hommes s'établirent dans le petit jardin.

D'Artagnan leur demanda ce qu'ils désiraient et pourquoi ils se tenaient là.

-- Nous avons reçu l'ordre, dit le sergent, de vous aider à garder vos prisonniers.

Il n'y avait rien à dire à cela, c'était au contraire une attention délicate dont il fallait avoir l'air de savoir gré à celui qui l'avait eue. D'Artagnan remercia le sergent et lui donna une couronne pour boire à la santé du général Cromwell.

Le sergent répondit que les puritains ne buvaient point et mit la couronne dans sa poche.

-- Ah! dit Porthos, quelle affreuse journée, mon cher d'Artagnan!

-- Que dites-vous là, Porthos, vous appelez une affreuse journée celle dans laquelle nous avons retrouvé nos amis!

-- Oui, mais dans quelle circonstance!

Il est vrai que la conjoncture est embarrassante, dit d'Artagnan; mais n'importe, entrons chez eux, et tâchons de voir clair un peu dans notre position.

-- Elle est fort embrouillée, dit Porthos, et je comprends maintenant pourquoi Aramis me recommandait si fort d'étrangler cet affreux Mordaunt.

-- Silence donc! dit d'Artagnan, ne prononcez pas ce nom.

-- Mais, dit Porthos, puisque je parle français et qu'ils sont anglais!

D'Artagnan regarda Porthos avec cet air d'admiration qu'un homme raisonnable ne peut refuser aux énormités de tout genre.

Puis, comme Porthos de son côté le regardait sans rien comprendre à son étonnement, d'Artagnan le poussa en lui disant:

-- Entrons.

Porthos entra le premier, d'Artagnan le second; d'Artagnan referma soigneusement la porte et serra successivement les deux amis dans ses bras.

Athos était d'une tristesse mortelle. Aramis regardait successivement Porthos et d'Artagnan sans rien dire, mais son regard était si expressif, que d'Artagnan le comprit.

-- Vous voulez savoir comment il se fait que nous sommes ici? Eh! mon Dieu! c'est bien facile à deviner, Mazarin nous a chargés d'apporter une lettre au général Cromwell.

-- Mais comment vous trouvez-vous à côté de Mordaunt? dit Athos, de Mordaunt, dont je vous avais dit de vous défier, d'Artagnan.

-- Et que je vous avais recommandé d'étrangler, Porthos, dit Aramis.

-- Toujours Mazarin. Cromwell l'avait envoyé à Mazarin; Mazarin nous a envoyés à Cromwell. Il y a de la fatalité dans tout cela.

-- Oui, vous avez raison, d'Artagnan, une fatalité qui nous divise et qui nous perd. Ainsi, mon cher Aramis, n'en parlons plus et préparons-nous à subir notre sort.

-- Sang-Diou! parlons-en, au contraire, car il a été convenu une fois pour toutes, que nous sommes toujours ensemble, quoique dans des causes opposées.

-- Oh! oui, bien opposées, dit en souriant Athos; car ici, je vous le demande, quelle cause servez-vous? Ah! d'Artagnan, voyez à quoi le misérable Mazarin vous emploie. Savez-vous de quel crime vous vous êtes rendu coupable aujourd'hui? De la prise du roi, de son ignominie, de sa mort.

-- Oh! oh! dit Porthos, croyez-vous?

-- Vous exagérez, Athos, dit d'Artagnan, nous n'en sommes pas là.

-- Eh, mon Dieu! nous y touchons, au contraire. Pourquoi arrête-t- on un roi? Quand on veut le respecter comme un maître, on ne l'achète pas comme un esclave. Croyez-vous que ce soit pour le remettre sur le trône que Cromwell l'a payé deux cent mille livres sterling? Amis, ils le tueront, soyez-en sûrs, et c'est encore le moindre crime qu'ils puissent commettre. Mieux vaut décapiter que souffleter un roi.

-- Je ne vous dis pas non, et c'est possible après tout, dit d'Artagnan; mais que nous fait tout cela? Je suis ici, moi, parce que je suis soldat, parce que je sers mes maîtres, c'est-à-dire ceux qui me payent ma solde. J'ai fait serment d'obéir et j'obéis; mais vous qui n'avez pas fait de serment, pourquoi êtes-vous ici, et quelle cause y servez-vous?

-- La cause la plus sacrée qu'il y ait au monde, dit Athos; celle du malheur, de la royauté et de la religion. Un ami, une épouse, une fille, nous ont fait l'honneur de nous appeler à leur aide. Nous les avons servis selon nos faibles moyens, et Dieu nous tiendra compte de la volonté à défaut du pouvoir. Vous pouvez penser d'une autre façon, d'Artagnan, envisager les choses d'une autre manière, mon ami; je ne vous en détourne pas, mais je vous blâme.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, et que me fait au bout du compte que M. Cromwell, qui est Anglais, se révolte contre son roi, qui est Écossais? Je suis Français, moi, toutes ces choses ne me regardent pas. Pourquoi donc voudriez-vous m'en rendre responsable?

-- Au fait, dit Porthos.

-- Parce que tous les gentilshommes sont frères, parce que vous êtes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les premiers entre les gentilshommes, parce que la plèbe aveugle, ingrate et bête prend toujours plaisir à abaisser ce qui lui est supérieur; et c'est vous, vous, d'Artagnan, l'homme de la vieille seigneurie, l'homme au beau nom, l'homme à la bonne épée, qui avez contribué à livrer un roi à des marchands de bière, à des tailleurs, à des charretiers! Ah! d'Artagnan, comme soldat, peut- être avez-vous fait votre devoir, mais comme gentilhomme, vous êtes coupable, je vous le dis.

D'Artagnan mâchonnait une tige de fleur, ne répondait pas et se sentait mal à l'aise; car lorsqu'il détournait son regard de celui d'Athos, il rencontrait celui d'Aramis.

-- Et vous, Porthos, continua le comte comme s'il eût eu pitié de l'embarras de d'Artagnan; vous, le meilleur coeur, le meilleur ami, le meilleur soldat que je connaisse; vous que votre âme faisait digne de naître sur les degrés d'un trône, et qui tôt ou tard serez récompensé par un roi intelligent; vous, mon cher Porthos, vous, gentilhomme par les moeurs, par les goûts et par le courage, vous êtes aussi coupable que d'Artagnan.

Porthos rougit, mais de plaisir plutôt que de confusion, et cependant, baissant la tête comme s'il était humilié:

-- Oui, oui, dit-il, je crois que vous avez raison, mon cher comte.

Athos se leva.

-- Allons, dit-il en marchant à d'Artagnan et en lui tendant la main; allons, ne bougez pas, mon cher fils, car tout ce que je vous ai dit, je vous l'ai dit sinon avec la voix, du moins avec le coeur d'un père. Il m'eût été plus facile, croyez-moi, de vous remercier de m'avoir sauvé la vie et de ne pas vous toucher un seul mot de mes sentiments.

-- Sans doute, sans doute, Athos, répondit d'Artagnan en lui serrant la main à son tour; mais c'est qu'aussi vous avez de diables de sentiments que tout le monde ne peut avoir. Qui va s'imaginer qu'un homme raisonnable va quitter sa maison, la France, son pupille, un jeune homme charmant, car nous l'avons vu au camp, pour courir où? Au secours d'une royauté pourrie et vermoulue qui va crouler un de ces matins comme une vieille baraque. Le sentiment que vous dites est beau, sans doute, si beau qu'il est surhumain.

-- Quel qu'il soit, d'Artagnan, répondit Athos sans donner dans le piège qu'avec son adresse gasconne son ami tendait à son affection paternelle pour Raoul, quel qu'il soit, vous savez bien au fond du coeur qu'il est juste; mais j'ai tort de discuter avec mon mettre. D'Artagnan, je suis votre prisonnier, traitez-moi donc comme tel.

-- Ah! pardieu! dit d'Artagnan, vous savez bien que vous ne le serez pas longtemps, mon prisonnier.

-- Non, dit Aramis, on nous traitera sans doute comme ceux qui furent faits à Philip-Haugh.

-- Et comment les a-t-on traités? demanda d'Artagnan.

-- Mais, dit Aramis, on en a pendu une moitié et l'on a fusillé l'autre.

-- Eh bien! moi, dit d'Artagnan, je vous réponds que tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines, vous ne serez ni pendus ni fusillés. Sang-Diou! qu'ils y viennent! D'ailleurs, voyez-vous cette porte, Athos?

-- Eh bien?

-- Eh bien! vous passerez par cette porte quand vous voudrez; car, à partir de ce moment, vous et Aramis, vous êtes libres comme l'air.

-- Je vous reconnais bien là, mon brave d'Artagnan, répondit Athos, mais vous n'êtes plus maîtres de nous: cette porte est gardée, d'Artagnan, vous le savez bien.

-- Eh bien, vous la forcerez, dit Porthos. Qu'y a-t-il là? dix hommes tout au plus.

-- Ce ne serait rien pour nous quatre, c'est trop pour nous deux. Non, tenez, divisés comme nous sommes maintenant, il faut que nous périssions. Voyez l'exemple fatal: sur la route du Vendômois, d'Artagnan, vous si brave, Porthos, vous si vaillant et si fort, vous avez été battus; aujourd'hui Aramis et moi nous le sommes, c'est notre tour. Or, jamais cela ne nous était arrivé lorsque nous étions tous quatre réunis; mourons donc comme est mort de Winter; quant à moi, je le déclare, je ne consens à fuir que tous quatre ensemble.

-- Impossible, dit d'Artagnan, nous sommes sous les ordres de Mazarin.

-- Je le sais, et ne vous presse point davantage; mes raisonnements n'ont rien produit; sans doute ils étaient mauvais, puisqu'ils n'ont point eu d'empire sur des esprits aussi justes que les vôtres.

-- D'ailleurs eussent-ils fait effet, dit Aramis, le meilleur est de ne pas compromettre deux excellents amis comme sont d'Artagnan et Porthos. Soyez tranquilles, messieurs, nous vous ferons honneur en mourant; quant à moi, je me sens tout fier d'aller au-devant des balles et même de la corde avec vous, Athos, car vous ne m'avez jamais paru si grand qu'aujourd'hui.

D'Artagnan ne disait rien, mais, après avoir rongé la tige de sa fleur, il se rongeait les doigts.

-- Vous figurez-vous, reprit-il enfin, que l'on va vous tuer? Et pourquoi faire? Qui a intérêt à votre mort? D'ailleurs, vous êtes nos prisonniers.

-- Fou, triple fou! dit Aramis, ne connais-tu donc pas Mordaunt? Eh bien! moi, je n'ai échangé qu'un regard avec lui, et j'ai vu dans ce regard que nous étions condamnés.

-- Le fait est que je suis fâché de ne pas l'avoir étranglé comme vous me l'aviez dit, Aramis, reprit Porthos.

-- Eh! je me moque pas mal de Mordaunt! s'écria d'Artagnan; cap de Diou! s'il me chatouille de trop près, je l'écraserai, cet insecte! Ne vous sauvez donc pas, c'est inutile, car, je vous le jure, vous êtes ici aussi en sûreté que vous l'étiez il y a vingt ans, vous, Athos, dans la rue Férou, et vous, Aramis, rue de Vaugirard.

-- Tenez, dit Athos en étendant la main vers une des deux fenêtres grillées qui éclairaient la chambre, vous saurez tout à l'heure à quoi vous en tenir, car le voilà qui accourt.

-- Qui?

-- Mordaunt.

En effet, en suivant la direction qu'indiquait la main d'Athos, d'Artagnan vit un cavalier qui accourait au galop.

C'était en effet Mordaunt.

D'Artagnan s'élança hors de la chambre.

Porthos voulut le suivre.

-- Restez, dit d'Artagnan, et ne venez que lorsque vous m'entendrez battre le tambour avec les doigts contre la porte.

LXII. Jésus Seigneur

Lorsque Mordaunt arriva en face de la maison, il vit d'Artagnan sur le seuil et les soldats couchés çà et là avec leurs armes, sur le gazon du jardin.

-- Holà! cria-t-il d'une voix étranglée par la précipitation de sa course, les prisonniers sont-ils toujours là?

-- Oui, monsieur, dit le sergent en se levant vivement ainsi que ses hommes, qui portèrent vivement comme lui la main à leur chapeau.

-- Bien. Quatre hommes pour les prendre et les mener à l'instant même à mon logement.

Quatre hommes s'apprêtèrent.

-- Plaît-il? dit d'Artagnan avec cet air goguenard que nos lecteurs ont dû lui voir bien des fois depuis qu'ils le connaissent. Qu'y a-t-il, s'il vous plaît?

-- Il y a, monsieur, dit Mordaunt, que j'ordonnais à quatre hommes de prendre les prisonniers que nous avons faits ce matin et de les conduire à mon logement.

-- Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan. Pardon de la curiosité; mais vous comprenez que je désire être édifié à ce sujet.

-- Parce que les prisonniers sont à moi maintenant, répondit Mordaunt avec hauteur, et que j'en dispose à ma fantaisie.

-- Permettez, permettez, mon jeune monsieur, dit d'Artagnan, vous faites erreur, ce me semble; les prisonniers sont d'habitude à ceux qui les ont pris et non à ceux qui les ont regardé prendre. Vous pouviez prendre milord de Winter, qui était votre oncle, à ce que l'on dit; vous avez préféré le tuer, c'est bien; nous pouvions, M. du Vallon et moi, tuer ces deux gentilshommes, nous avons préféré les prendre, chacun son goût.

Les lèvres de Mordaunt devinrent blanches.

D'Artagnan comprit que les choses ne tarderaient pas à se gâter, et se mit à tambouriner la marche des gardes sur la porte.

À la première mesure, Porthos sortit et vint se placer de l'autre côté de la porte, dont ses pieds touchaient le seuil et son front le faîte.

La manoeuvre n'échappa point à Mordaunt.

-- Monsieur, dit-il avec une colère qui commençait à poindre, vous feriez une résistance inutile, ces prisonniers viennent de m'être donnés à l'instant même par le général en chef mon illustre patron, par M. Olivier Cromwell.

D'Artagnan fut frappé de ces paroles comme d'un coup de foudre. Le sang lui monta aux tempes, un nuage passa devant ses yeux, il comprit l'espérance féroce du jeune homme; et sa main descendit par un mouvement instinctif à la garde de son épée.

Quant à Porthos, il regardait d'Artagnan pour savoir ce qu'il devait faire et régler ses mouvements sur les siens.

Ce regard de Porthos inquiéta plus qu'il ne rassura d'Artagnan, et il commença à se reprocher d'avoir appelé la force brutale de Porthos dans une affaire qui lui semblait surtout devoir être menée par la ruse.

«La Violence, se disait-il tout bas, nous perdrait tous; d'Artagnan, mon ami, prouve à ce jeune serpenteau que tu es non seulement plus fort, mais encore plus fin que lui.»

-- Ah! dit-il en faisant un profond salut, que ne commenciez-vous par dire cela, monsieur Mordaunt! Comment! vous venez de la part de M. Olivier Cromwell, le plus illustre capitaine de ces temps- ci?

-- Je le quitte, monsieur, dit Mordaunt en mettant pied à terre et en donnant son cheval à tenir à l'un de ses soldats, je le quitte à l'instant même.

-- Que ne disiez-vous donc cela tout de suite, mon cher monsieur! continua d'Artagnan; toute l'Angleterre est à M. Cromwell, et puisque vous venez me demander mes prisonniers en son nom, je m'incline, monsieur, ils sont à vous, prenez-les.

Mordaunt s'avança radieux, et Porthos, anéanti et regardant d'Artagnan avec une stupeur profonde, ouvrait la bouche pour parler.

D'Artagnan marcha sur la botte de Porthos, qui comprit alors que c'était un jeu que son ami jouait.

Mordaunt posa le pied sur le premier degré de la porte, et le chapeau à la main, s'apprêta à passer entre les deux amis, en faisant signe à ses quatre hommes de le suivre.

-- Mais, pardon, dit d'Artagnan avec le plus charmant sourire et en posant la main sur l'épaule du jeune homme, si l'illustre général Olivier Cromwell a disposé de nos prisonniers en votre faveur, il vous a sans doute fait par écrit cet acte de donation.

Mordaunt s'arrêta court.

-- Il vous a donné quelque petite lettre pour moi, le moindre chiffon de papier, enfin, qui atteste que vous venez en son nom. Veuillez me confier ce chiffon pour que j'excuse au moins par un prétexte l'abandon de mes compatriotes. Autrement, vous comprenez, quoique je sois sûr que le général Olivier Cromwell ne peut leur vouloir de mal, ce serait d'un mauvais effet.

Mordaunt recula, et sentant le coup, lança un terrible regard à d'Artagnan; mais celui-ci répondit par la mine la plus aimable et la plus amicale qui ait jamais épanoui un visage.

-- Lorsque je vous dis une chose, monsieur, dit Mordaunt, me faites-vous l'injure d'en douter?

-- Moi! s'écria d'Artagnan, moi! douter de ce que vous dites! Dieu m'en préserve, mon cher monsieur Mordaunt! je vous tiens au contraire pour un digne et accompli gentilhomme, suivant les apparences; et puis, monsieur, voulez-vous que je vous parle franc? continua d'Artagnan avec sa mine ouverte.

-- Parlez, monsieur, dit Mordaunt.

-- Monsieur du Vallon que voilà est riche, il a quarante mille livres de rente, et par conséquent ne tient point à l'argent; je ne parle donc pas pour lui, mais pour moi.

-- Après, monsieur?

-- Eh bien, moi, je ne suis pas riche; en Gascogne ce n'est pas un déshonneur, monsieur; personne ne l'est, et Henri IV, de glorieuse mémoire, qui était le roi des Gascons, comme Sa Majesté Philippe IV est le roi de toutes les Espagnes, n'avait jamais le sou dans sa poche.

-- Achevez, monsieur, dit Mordaunt; je vois où vous voulez en venir, et si c'est ce que je pense qui vous retient, on pourra lever cette difficulté-là.

-- Ah! je savais bien, dit d'Artagnan, que vous étiez un garçon d'esprit. Eh bien! voilà le fait, voilà où le bât me blesse, comme nous disons, nous autres Français; je suis un officier de fortune, pas autre chose; je n'ai que ce que me rapporte mon épée, c'est-à- dire plus de coups que de bank-notes. Or, en prenant ce matin deux Français qui me paraissent de grande naissance, deux chevaliers de la Jarretière, enfin, je me disais: Ma fortune est faite. Je dis deux, parce que, en pareille circonstance, M. du Vallon, qui est riche, me cède toujours ses prisonniers.

Mordaunt, complètement abusé par la verbeuse bonhomie de d'Artagnan, sourit en homme qui comprend à merveille les raisons qu'on lui donne, et répondit avec douceur:

-- J'aurai l'ordre signé tout à l'heure, monsieur, et avec cet ordre deux mille pistoles; mais en attendant, monsieur, laissez- moi emmener ces hommes.

-- Non, dit d'Artagnan; que vous importe un retard d'une demi- heure? je suis homme d'ordre, monsieur, faisons les choses dans les règles.

-- Cependant, reprit Mordaunt, je pourrais vous forcer, monsieur, je commande ici.

-- Ah! monsieur, dit d'Artagnan en souriant agréablement, on voit bien que, quoique nous ayons eu l'honneur de voyager, M. du Vallon et moi, en votre compagnie, vous ne nous connaissez pas. Nous sommes gentilshommes, nous sommes capables, à nous deux, de vous tuer, vous et vos huit hommes. Pour Dieu! monsieur Mordaunt, ne faites pas l'obstiné, car lorsque l'on s'obstine je m'obstine aussi, et alors je deviens d'un entêtement féroce; et voilà monsieur, continua d'Artagnan, qui, dans ce cas-là, est bien plus entêté encore et bien plus féroce que moi: sans compter que nous sommes envoyés par M. le cardinal Mazarin, lequel représente le roi de France. Il en résulte que, dans ce moment-ci, nous représentons le roi et le cardinal, ce qui fait qu'en notre qualité d'ambassadeurs nous sommes inviolables, chose que M. Olivier Cromwell, aussi grand politique certainement qu'il est grand général, est tout à fait homme à comprendre. Demandez-lui donc l'ordre écrit. Qu'est-ce que cela vous coûte, mon cher monsieur Mordaunt?

-- Oui, l'ordre écrit, dit Porthos, qui commençait à comprendre l'intention de d'Artagnan; on ne vous demande que cela.

Si bonne envie que Mordaunt eût d'avoir recours à la violence, il était homme à très bien reconnaître pour bonnes les raisons que lui donnait d'Artagnan. D'ailleurs sa réputation lui imposait, et, ce qu'il lui avait vu faire le matin venant en aide à sa réputation, il réfléchit. Puis, ignorant complètement les relations de profonde amitié qui existaient entre les quatre Français, toutes ses inquiétudes avaient disparu devant le motif, fort plausible d'ailleurs, de la rançon.

Il résolut donc d'aller non seulement chercher l'ordre, mais encore les deux mille pistoles auxquelles il avait estimé lui-même les deux prisonniers.

Mordaunt remonta donc à cheval, et, après avoir recommandé au sergent de faire bonne garde, il tourna bride et disparut.

-- Bon! dit d'Artagnan, un quart d'heure pour aller à la tente, un quart d'heure pour revenir, c'est plus qu'il ne nous en faut.

Puis, revenant à Porthos, sans que son visage exprimât le moindre changement, de sorte que ceux qui l'épiaient eussent pu croire qu'il continuait la même conversation:

-- Ami Porthos, lui dit-il en le regardant en face, écoutez bien ceci... D'abord, pas un seul mot à nos amis de ce que vous venez d'entendre; il est inutile qu'ils sachent le service que nous leur rendons.

-- Bien, dit Porthos, je comprends.

-- Allez-vous-en à l'écurie, vous y trouverez Mousqueton, vous sellerez les chevaux, vous leur mettrez les pistolets dans les fontes, vous les ferez sortir, et vous les conduirez dans la rue d'en bas, afin qu'il n'y ait plus qu'à monter dessus; le reste me regarde.

Porthos ne fit pas la moindre observation, et obéit avec cette sublime confiance qu'il avait en son ami.

-- J'y vais, dit-il; seulement, entrerai-je dans la chambre où sont ces messieurs?

-- Non, c'est inutile.

-- Eh bien! faites-moi le plaisir d'y prendre ma bourse que j'ai laissée sur la cheminée.

-- Soyez tranquille.

Porthos s'achemina de son pas calme et tranquille vers l'écurie, et passa au milieu des soldats qui ne purent, tout Français qu'il était, s'empêcher d'admirer sa haute taille et ses membres vigoureux. À l'angle de la rue, il rencontra Mousqueton, qu'il emmena avec lui.

Alors d'Artagnan rentra tout en sifflotant un petit air qu'il avait commencé au départ de Porthos.

-- Mon cher Athos, je viens de réfléchir à vos raisonnements, et ils m'ont convaincu; décidément je regrette de m'être trouvé à toute cette affaire. Vous l'avez dit, Mazarin est un cuistre. Je suis donc résolu de fuir avec vous. Pas de réflexions, tenez-vous prêts; vos deux épées sont dans le coin, ne les oubliez pas, c'est un outil qui, dans les circonstances où nous nous trouvons, peut être fort utile; cela me rappelle la bourse de Porthos. Bon! la voilà.

Et d'Artagnan mit la bourse dans sa poche. Les deux amis le regardaient faire avec stupéfaction.

-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'étonnant? dit d'Artagnan, je vous le demande. J'étais aveugle: Athos m'a fait voir clair, voilà tout. Venez ici.

Les deux amis s'approchèrent.

-- Voyez-vous cette rue? dit d'Artagnan, c'est là que seront les chevaux; vous sortirez par la porte, vous tournerez à gauche, vous sauterez en selle, et tout sera dit; ne vous inquiétez de rien que de bien écouter le signal. Ce signal sera quand je crierai: «Jésus Seigneur!»

-- Mais, vous, votre parole que vous viendrez, d'Artagnan! dit Athos.

-- Sur Dieu, je vous le jure!

-- C'est dit, s'écria Aramis. Au cri de: «Jésus Seigneur!» nous sortons, nous renversons tout ce qui s'oppose à notre passage, nous courons à nos chevaux, nous sautons en selle, et nous piquons; est-ce cela?

-- À merveille!

-- Voyez, Aramis, dit Athos, je vous le dis toujours, d'Artagnan est le meilleur de nous tous.

-- Bon! dit d'Artagnan, des compliments, je me sauve. Adieu.

-- Et vous fuyez avec nous, n'est-ce pas?

Je le crois bien. N'oubliez pas le signal: «Jésus Seigneur!»

Et il sortit du même pas qu'il était entré, en reprenant l'air qu'il sifflotait en entrant à l'endroit où il l'avait interrompu.

Les soldats jouaient ou dormaient; deux chantaient faux dans un coin le psaume: Super flumina Babylonis.

D'Artagnan appela le sergent.

-- Mon cher monsieur, lui dit-il, le général Cromwell m'a fait demander par M. Mordaunt; veillez bien, je vous prie, sur les prisonniers.

Le sergent fit signe qu'il ne comprenait pas le français.

Alors d'Artagnan essaya de lui faire comprendre par gestes ce qu'il n'avait pu comprendre par paroles.

Le sergent fit signe que c'était bien.

D'Artagnan descendit vers l'écurie: il trouva les cinq chevaux sellés, le sien comme les autres.

-- Prenez chacun un cheval en main, dit-il à Porthos et à Mousqueton, tournez à gauche de façon qu'Athos et Aramis vous voient bien de leur fenêtre.

-- Ils vont venir alors? dit Porthos.

-- Dans un instant.

-- Vous n'avez pas oublié ma bourse?

-- Non, soyez tranquille.

-- Bon.

Et Porthos et Mousqueton, tenant chacun un cheval en main, se rendirent à leur poste.

Alors d'Artagnan, resté seul, battit le briquet, alluma un morceau d'amadou deux fois grand comme une lentille, monta à cheval, et vint s'arrêter tout au milieu des soldats, en face de la porte.

Là, tout en flattant l'animal de la main, il lui introduisit le petit morceau d'amadou dans l'oreille.

Il fallait être aussi bon cavalier que l'était d'Artagnan pour risquer un pareil moyen, car à peine l'animal eut-il senti la brûlure ardente qu'il jeta un cri de douleur, se cabra et bondit comme s'il devenait fou.

Les soldats, qu'il menaçait d'écraser, s'éloignèrent précipitamment.

-- À moi! à moi! criait d'Artagnan. Arrêtez! arrêtez! mon cheval a le vertige.

En effet, en un instant, le sang parut lui sortir des yeux et il devint blanc d'écume.

-- À moi! criait toujours d'Artagnan sans que les soldats osassent venir à son aide. À moi! me laisserez-vous tuer? Jésus Seigneur!

À peine d'Artagnan avait-il poussé ce cri, que la porte s'ouvrit, et qu'Athos et Aramis l'épée à la main s'élancèrent. Mais grâce à la ruse de d'Artagnan, le chemin était libre.

-- Les prisonniers qui se sauvent! les prisonniers qui se sauvent! cria le sergent.

-- Arrête! arrête! cria d'Artagnan en lâchant la bride à son cheval furieux, qui s'élança renversant deux ou trois hommes.

-- Stop! stop! crièrent les soldats en courant à leurs armes.

Mais les prisonniers étaient déjà en selle, et une fois en selle ils ne perdirent pas de temps, s'élançant vers la porte la plus prochaine. Au milieu de la rue ils aperçurent Grimaud et Blaisois, qui revenaient cherchant leurs maîtres.

D'un signe Athos fit tout comprendre à Grimaud, lequel se mit à la suite de la petite troupe qui semblait un tourbillon et que d'Artagnan, qui venait par derrière, aiguillonnait encore de la voix. Ils passèrent sous la porte comme des ombres, sans que les gardiens songeassent seulement à les arrêter, et se trouvèrent en rase campagne.

Pendant ce temps, les soldats criaient toujours: Stop! stop! et le sergent, qui commençait à s'apercevoir qu'il avait été dupe d'une ruse, s'arrachait les cheveux.

Sur ces entrefaites, on vit arriver un cavalier au galop et tenant un papier à la main.

C'était Mordaunt, qui revenait avec l'ordre.

-- Les prisonniers? cria-t-il en sautant à bas de son cheval.

Le sergent n'eut pas la force de lui répondre, il lui montra la porte béante et la chambre vide. Mordaunt s'élança vers les degrés, comprit tout, poussa un cri comme si on lui eût déchiré les entrailles, et tomba évanoui sur la pierre.

LXIII. Où il est prouvé que dans les positions les plus difficiles les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons estomacs l'appétit

La petite troupe, sans échanger une parole, sans regarder en arrière, courut ainsi au grand galop, traversant une petite rivière, dont personne ne savait le nom, et laissant à sa gauche une ville qu'Athos prétendit être Durham.

Enfin on aperçut un petit bois, et l'on donna un dernier coup d'éperon aux chevaux en les dirigeant de ce côté.

Dès qu'ils eurent disparu derrière un rideau de verdure assez épais pour les dérober aux regards de ceux qui pouvaient les poursuivre, ils s'arrêtèrent pour tenir conseil; on donna les chevaux à deux laquais, afin qu'ils soufflassent sans être dessellés ni débridés, et l'on plaça Grimaud en sentinelle.

-- Venez d'abord, que je vous embrasse, mon ami, dit Athos à d'Artagnan, vous notre sauveur, vous qui êtes le vrai héros parmi nous!

-- Athos a raison et je vous admire, dit à son tour Aramis en le serrant dans ses bras; à quoi ne devriez-vous pas prétendre avec un maître intelligent, oeil infaillible, bras d'acier, esprit vainqueur!

-- Maintenant, dit le Gascon, ça va bien, j'accepte tout pour moi et pour Porthos, embrassades et remerciements: nous avons du temps à perdre, allez, allez.

Les deux amis, rappelés par d'Artagnan à ce qu'ils devaient aussi à Porthos, lui serrèrent à son tour la main.

-- Maintenant, dit Athos, il s'agirait de ne point courir au hasard et comme des insensés, mais d'arrêter un plan. Qu'allons- nous faire?

-- Ce que nous allons faire, mordious! Ce n'est point difficile à dire.

-- Dites donc alors, d'Artagnan.

-- Nous allons gagner le port de mer le plus proche, réunir toutes nos petites ressources, fréter un bâtiment et passer en France. Quant à moi, j'y mettrai jusqu'à mon dernier sou. Le premier trésor, c'est la vie, et la nôtre, il faut le dire, ne tient qu'à un fil.

-- Qu'en dites-vous, du Vallon? demanda Athos.

-- Moi, dit Porthos, je suis absolument de l'avis de d'Artagnan; c'est un vilain pays que cette Angleterre.

-- Vous êtes bien décidé à la quitter, alors? demanda Athos à d'Artagnan.

-- Sang-Diou, dit d'Artagnan, je ne vois pas ce qui m'y retiendrait.

Athos échangea un regard avec Aramis.

-- Allez donc, mes amis, dit-il en soupirant.

-- Comment! allez? dit d'Artagnan. Allons, ce me semble!

-- Non, mon ami, dit Athos; il faut nous quitter.

-- Vous quitter! dit d'Artagnan tout étourdi de cette nouvelle inattendue.

-- Bah! fit Porthos; pourquoi donc nous quitter, puisque nous sommes ensemble?

-- Parce que votre mission est remplie, à vous, et que vous pouvez, et que vous devez même retourner en France, mais la nôtre ne l'est pas, à nous.

-- Votre mission n'est pas accomplie? dit d'Artagnan en regardant Athos avec surprise.

-- Non, mon ami, répondit Athos de sa voix si douce et si ferme à la fois. Nous sommes venus ici pour défendre le roi Charles, nous l'avons mal défendu, il nous reste à le sauver.

-- Sauver le roi! fit d'Artagnan en regardant Aramis comme il avait regardé Athos.

Aramis se contenta de faire un signe de tête.

Le visage de d'Artagnan prit un air de profonde compassion; il commença à croire qu'il avait affaire à deux insensés.

-- Il ne se peut pas que vous parliez sérieusement, Athos, dit d'Artagnan; le roi est au milieu d'une armée qui le conduit à Londres. Cette armée est commandée par un boucher, ou un fils de boucher, peu importe, le colonel Harrison. Le procès de Sa Majesté va être fait à son arrivée à Londres, je vous en réponds; j'en ai entendu sortir assez sur ce sujet de la bouche de M. Olivier Cromwell pour savoir à quoi m'en tenir.

Athos et Aramis échangèrent un second regard.

-- Et son procès fait, le jugement ne tardera pas à être mis à exécution, continua d'Artagnan. Oh! ce sont des gens qui vont vite en besogne que messieurs les puritains.

-- Et à quelle peine pensez-vous que le roi soit condamné? demanda Athos.

-- Je crains bien que ce ne soit à la peine de mort; ils en ont trop fait contre lui pour qu'il leur pardonne, ils n'ont plus qu'un moyen: c'est de le tuer. Ne connaissez-vous donc pas le mot de M. Olivier Cromwell quand il est venu à Paris et qu'on lui a montré le donjon de Vincennes, où était enfermé M. de Vendôme?

-- Quel est ce mot? demanda Porthos.

-- Il ne faut toucher les princes qu'à la tête.

-- Je le connaissais, dit Athos.

-- Et vous croyez qu'il ne mettra point sa maxime à exécution, maintenant qu'il tient le roi?

-- Si fait, j'en suis sûr même, mais raison de plus pour ne point abandonner l'auguste tête menacée.

-- Athos, vous devenez fou.

-- Non, mon ami, répondit doucement le gentilhomme, mais de Winter est venu nous chercher en France, il nous a conduits à Madame Henriette; Sa Majesté nous a fait l'honneur, à M. d'Herblay et à moi, de nous demander notre aide pour son époux; nous lui avons engagé notre parole, notre parole renfermait tout. C'était notre force, c'était notre intelligence, c'était notre vie, enfin, que nous lui engagions; il nous reste à tenir notre parole. Est-ce votre avis, d'Herblay?

-- Oui, dit Aramis, nous avons promis.

-- Puis, continua Athos, nous avons une autre raison, et la voici; écoutez bien. Tout est pauvre et mesquin en France en ce moment. Nous avons un roi de dix ans qui ne sait pas encore ce qu'il veut; nous avons une reine qu'une passion tardive rend aveugle; nous avons un ministre qui régit la France comme il ferait d'une vaste ferme, c'est-à-dire ne se préoccupant que de ce qu'il peut y pousser d'or en la labourant avec l'intrigue et l'astuce italiennes; nous avons des princes qui font de l'opposition personnelle et égoïste, qui n'arriveront à rien qu'à tirer des mains de Mazarin quelques lingots d'or, quelques bribes de puissance. Je les ai servis, non par enthousiasme, Dieu sait que je les estime à ce qu'ils valent, et qu'ils ne sont pas bien haut dans mon estime, mais par principe. Aujourd'hui c'est autre chose; aujourd'hui je rencontre sur ma route une haute infortune, une infortune royale, une infortune européenne, je m'y attache. Si nous parvenons à sauver le roi, ce sera beau: si nous mourons pour lui, ce sera grand!

-- Ainsi, d'avance, vous savez que vous y périrez, dit d'Artagnan.

-- Nous le craignons, et notre seule douleur est de mourir loin de vous.

-- Qu'allez-vous faire dans un pays étranger, ennemi?

-- Jeune, j'ai voyagé en Angleterre, je parle anglais comme un Anglais, et de son côté Aramis a quelque connaissance de la langue. Ah! si nous vous avions, mes amis! Avec vous, d'Artagnan, avec vous, Porthos, tous quatre, et réunis pour la première fois depuis vingt ans, nous tiendrions tête non seulement à l'Angleterre, mais aux trois royaumes!

-- Et avez-vous promis à cette reine, reprit d'Artagnan avec humeur, de forcer la Tour de Londres, de tuer cent mille soldats, de lutter victorieusement contre le voeu d'une nation et l'ambition d'un homme, quand cet homme s'appelle Cromwell? Vous ne l'avez pas vu, cet homme, vous, Athos, vous, Aramis. Eh bien! c'est un homme de génie, qui m'a fort rappelé notre cardinal, l'autre, le grand! vous savez bien. Ne vous exagérez donc pas vos devoirs. Au nom du ciel, mon cher Athos, ne faites pas du dévouement inutile! Quand je vous regarde, en vérité, il me semble que je vois un homme raisonnable; quand vous me répondez, il me semble que j'ai affaire à un fou. Voyons, Porthos, joignez-vous donc à moi. Que pensez-vous de cette affaire, dites franchement?

-- Rien de bon, répondit Porthos.

-- Voyons, continua d'Artagnan, impatienté de ce qu'au lieu de l'écouter Athos semblait écouter une voix qui parlait en lui-même, jamais vous ne vous êtes mal trouvé de mes conseils; eh bien! croyez-moi, Athos, votre mission est terminée, terminée noblement; revenez en France avec nous.

-- Ami, dit Athos, notre résolution est inébranlable.

-- Mais vous avez quelque autre motif que nous ne connaissons pas?

Athos sourit.

D'Artagnan frappa sur sa cuisse avec colère et murmura les raisons les plus convaincantes qu'il put trouver; mais à toutes ces raisons, Athos se contenta de répondre par un sourire calme et doux, et Aramis par des signes de tête.

-- Eh bien! s'écria enfin d'Artagnan furieux, eh bien! puisque vous le voulez, laissons donc nos os dans ce gredin de pays, où il fait froid toujours, où le beau temps est du brouillard, le brouillard de la pluie, la pluie du déluge; où le soleil ressemble à la lune, et la lune à un fromage à la crème. Au fait, mourir là ou mourir ailleurs, puisqu'il faut mourir, peu nous importe.

-- Seulement, songez-y, dit Athos, cher ami, c'est mourir plus tôt.

-- Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard, cela ne vaut pas la peine de chicaner.

-- Si je m'étonne de quelque chose, dit sentencieusement Porthos, c'est que ce ne soit pas déjà fait.

-- Oh! cela se fera, soyez tranquille, Porthos, dit d'Artagnan. Ainsi, c'est convenu, continua le Gascon, et si Porthos ne s'y oppose pas...

-- Moi, dit Porthos, je ferai ce que vous voudrez. D'ailleurs je trouve très beau ce qu'a dit tout à l'heure le comte de La Fère.

-- Mais votre avenir, d'Artagnan? vos ambitions, Porthos?

-- Notre avenir, nos ambitions! dit d'Artagnan avec une volubilité fiévreuse; avons-nous besoin de nous occuper de cela, puisque nous sauvons le roi? Le roi sauvé, nous rassemblons ses amis, nous battons les puritains, nous reconquérons l'Angleterre, nous rentrons dans Londres avec lui, nous le reposons bien carrément sur son trône...

-- Et il nous fait ducs et pairs, dit Porthos, dont les yeux étincelaient de joie, même en voyant cet avenir à travers une fable.

-- Ou il nous oublie, dit d'Artagnan.

-- Oh! fit Porthos.

-- Dame! cela s'est vu, ami Porthos; et il me semble que nous avons autrefois rendu à la reine Anne d'Autriche un service qui ne le cédait pas de beaucoup à celui que nous voulons rendre aujourd'hui à Charles Ier, ce qui n'a point empêché la reine Anne d'Autriche de nous oublier pendant près de vingt ans.

-- Eh bien, malgré cela, d'Artagnan, dit Athos, êtes-vous fâché de lui avoir rendu service?

-- Non, ma foi, dit d'Artagnan, et j'avoue même que dans mes moments de plus mauvaise humeur, eh bien! j'ai trouvé une consolation dans ce souvenir.

-- Vous voyez bien, d'Artagnan; que les princes sont ingrats souvent, mais que Dieu ne l'est jamais.

-- Tenez, Athos, dit d'Artagnan, je crois que si vous rencontriez le diable sur la terre, vous feriez si bien, que vous le ramèneriez avec vous au ciel.

-- Ainsi donc? dit Athos en tendant la main à d'Artagnan.

-- Ainsi donc, c'est convenu, dit d'Artagnan, je trouve l'Angleterre un pays charmant, et j'y reste, mais à une condition.

-- Laquelle?

-- C'est qu'on ne me forcera pas d'apprendre l'anglais.

-- Eh bien? maintenant, dit Athos triomphant, je vous le jure, mon ami, par ce Dieu qui nous entend, par mon nom que je crois sans tache, je crois qu'il y a une puissance qui veille sur nous, et j'ai l'espoir que nous reverrons tous quatre la France.

-- Soit, dit d'Artagnan; mais moi j'avoue que j'ai la conviction toute contraire.

-- Ce cher d'Artagnan! dit Aramis, il représente au milieu de nous l'opposition des parlements, qui disent toujours non et qui font toujours oui.

-- Oui, mais qui, en attendant, sauvent la patrie, dit Athos.

-- Eh bien! maintenant que tout est arrêté, dit Porthos en se frottant les mains, si nous pensions à dîner! il me semble que, dans les situations les plus critiques de notre vie, nous avons dîné toujours.

-- Ah! oui, parlez donc de dîner dans un pays où l'on mange pour tout festin du mouton cuit à l'eau, et où, pour tout régal, on boit de la bière! Comment diable êtes-vous venu dans un pays pareil, Athos? Ah! pardon, ajouta-t-il en souriant, j'oubliais que vous n'êtes plus Athos. Mais, n'importe, voyons votre plan pour dîner, Porthos.

-- Mon plan!

-- Oui, avez-vous un plan?

-- Non, j'ai faim, voilà tout.

-- Pardieu! si ce n'est que cela, moi aussi j'ai faim; mais ce n'est pas le tout que d'avoir faim, il faut trouver à manger, et à moins que de brouter l'herbe comme nos chevaux...

-- Ah! fit Aramis, qui n'était pas tout à fait si détaché des choses de la terre qu'Athos, quand nous étions au Parpaillot, vous rappelez-vous les belles huîtres que nous mangions?

-- Et ces gigots de mouton des marais salants! fit Porthos en passant sa langue sur ses lèvres.

-- Mais, dit d'Artagnan, n'avons-nous pas notre ami Mousqueton, qui vous faisait si bien vivre à Chantilly, Porthos?

-- En effet, dit Porthos, nous avons Mousqueton, mais depuis qu'il est intendant, il s'est fort alourdi; n'importe, appelons-le.

Et pour être sûr qu'il répondît agréablement:

-- Eh! Mouston! fit Porthos.

Mouston parut; il avait la figure fort piteuse.

-- Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur Mouston? dit d'Artagnan; seriez-vous malade?

-- Monsieur, j'ai très faim, répondit Mousqueton.

-- Eh bien! c'est justement pour cela que nous vous faisons venir, mon cher monsieur Mouston. Ne pourriez-vous donc pas vous procurer au collet quelques-uns de ces gentils lapins et quelques-unes de ces charmantes perdrix dont vous faisiez des gibelottes et des salmis à l'hôtel de... ma foi, je ne me rappelle plus le nom de l'hôtel?

-- À l'hôtel de... dit Porthos. Ma foi, je ne me rappelle pas non plus.

-- Peu importe; et au lasso quelques-unes de ces bouteilles de vieux vin de Bourgogne qui ont si vivement guéri, votre maître de sa foulure.

-- Hélas! monsieur, dit Mousqueton, je crains bien que tout ce que vous me demandez là ne soit fort rare dans cet affreux pays, et je crois que nous ferons mieux d'aller demander l'hospitalité au maître d'une petite maison que l'on aperçoit de la lisière du bois.

-- Comment! il y a une maison aux environs? demanda d'Artagnan.

-- Oui monsieur, répondit Mousqueton.

-- Eh bien! comme vous le dites, mon ami, allons demander à dîner au maître de cette maison. Messieurs, qu'en pensez-vous, et le conseil de M. Mouston ne vous paraît-il pas plein de sens?

-- Eh! eh! dit Aramis, si le maître est puritain?...

-- Tant mieux, mordioux! dit d'Artagnan: s'il est puritain, nous lui apprendrons la prise du roi, et en l'honneur de cette nouvelle, il nous donnera ses poules blanches.

-- Mais s'il est cavalier? dit Porthos.

-- Dans ce cas, nous prendrons un air de deuil, et nous plumerons ses poules noires.

-- Vous êtes bien heureux, dit Athos en souriant malgré lui de la saillie de l'indomptable Gascon, car vous voyez toute chose en riant.

-- Que voulez-vous? dit d'Artagnan, je suis d'un pays où il n'y a pas un nuage au ciel.

-- Ce n'est pas comme dans celui-ci, dit Porthos en étendant la main pour s'assurer si un sentiment de fraîcheur qu'il venait de ressentir sur la joue était bien réellement causé par une goutte de pluie.

-- Allons, allons, dit d'Artagnan, raison de plus pour nous mettre en route... Holà, Grimaud!

Grimaud apparut.

-- Eh bien, Grimaud, mon ami, avez-vous vu quelque chose? demanda d'Artagnan.

-- Rien, répondit Grimaud.

-- Ces imbéciles, dit Porthos, ils ne nous ont même pas poursuivis. Oh! si nous eussions été à leur place!

-- Eh! ils ont eu tort, dit d'Artagnan; je dirais volontiers deux mots au Mordaunt dans cette petite Thébaïde. Voyez la jolie place pour coucher proprement un homme à terre.

-- Décidément, dit Aramis, je crois, messieurs, que le fils n'est pas de la force de la mère.

-- Eh! cher ami, répondit Athos, attendez donc, nous le quittons depuis deux heures à peine, il ne sait pas encore de quel côté nous nous dirigeons, il ignore où nous sommes. Nous dirons qu'il est moins fort que sa mère en mettant le pied sur la terre de France, si d'ici là nous ne sommes ni tués, ni empoisonnés.

-- Dînons toujours en attendant, dit Porthos.

-- Ma foi, oui, dit Athos, car j'ai grand'faim.

-- Gare aux poules noires! dit Aramis.

Et les quatre amis, conduits par Mousqueton, s'acheminèrent vers la maison, déjà presque rendus à leur insouciance première, car ils étaient maintenant tous les quatre unis et d'accord, comme l'avait dit Athos.

LXIV. Salut à la Majesté tombée

À mesure qu'ils approchaient de la maison, nos fugitifs voyaient la terre écorchée comme si une troupe considérable de cavaliers les eût précédés; devant la porte les traces étaient encore plus visibles; cette troupe, quelle qu'elle fût, avait fait là une halte.

-- Pardieu! dit d'Artagnan, la chose est claire, le roi et son escorte ont passé par ici.

-- Diable! dit Porthos, en ce cas ils auront tout dévoré.

-- Bah! dit d'Artagnan, ils auront bien laissé une poule. Et il sauta à bas de son cheval et frappa à la porte; mais personne ne répondit.

Il poussa la porte qui n'était pas fermée, et vit que la première chambre était vide et déserte.

-- Eh bien? demanda Porthos.

-- Je ne vois personne, dit d'Artagnan. Ah! ah!

-- Quoi?

-- Du sang!

À ce mot, les trois amis sautèrent à bas de leurs chevaux et entrèrent dans la première chambre; mais d'Artagnan avait déjà poussé la porte de la seconde, et à l'expression de son visage, il était clair qu'il y voyait quelque objet extraordinaire.

Les trois amis s'approchèrent et aperçurent un homme encore jeune étendu à terre et baigné dans une mare de sang.

On voyait qu'il avait voulu gagner son lit, mais il n'en avait pas eu la force, il était tombé auparavant.

Athos fut le premier qui se rapprocha de ce malheureux: il avait cru lui voir faire un mouvement.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien! dit Athos, s'il est mort, il n'y a pas longtemps car il est chaud encore. Mais non, son coeur bat. Eh! mon ami!

Le blessé poussa un soupir; d'Artagnan prit de l'eau dans le creux de sa main et la lui jeta au visage.

L'homme rouvrit les yeux, fit un mouvement pour relever sa tête et retomba.

Athos alors essaya de la lui porter sur son genou, mais il s'aperçut que la blessure était un peu au-dessus du cervelet et lui fendait le crâne; le sang s'en échappait avec abondance.

Aramis trempa une serviette dans l'eau et l'appliqua sur la plaie; la fraîcheur rappela le blessé à lui, il rouvrit une seconde fois les yeux.

Il regarda avec étonnement ces hommes qui paraissaient le plaindre, et qui, autant qu'il était en leur pouvoir, essayaient de lui porter secours.

-- Vous êtes avec des amis, dit Athos en anglais, rassurez-vous donc, et, si vous en avez la force, racontez-nous ce qui est arrivé.

-- Le roi, murmura le blessé, le roi est prisonnier.

-- Vous l'avez vu? demanda Aramis dans la même langue.

L'homme ne répondit pas.

-- Soyez tranquille, reprit Athos, nous sommes de fidèles serviteurs de Sa Majesté.

-- Est-ce vrai ce que vous me dites là? demanda le blessé.

-- Sur notre honneur de gentilshommes.

-- Alors je puis donc vous dire?

-- Dites.

-- Je suis le frère de Parry, le valet de chambre de Sa Majesté.

Athos et Aramis se rappelèrent que c'était de ce nom que de Winter avait appelé le laquais qu'ils avaient trouvé dans le corridor de la tente royale.

-- Nous le connaissons, dit Athos; il ne quittait jamais le roi!

-- Oui, c'est cela, dit le blessé. Eh bien! voyant le roi pris, il songea à moi; on passait devant la maison, il demanda au nom du roi qu'on s'y arrêtât. La demande fut accordée. Le roi, disait-on, avait faim; on le fit entrer dans la chambre où je suis, afin qu'il y prit son repas, et l'on plaça des sentinelles aux portes et aux fenêtres. Parry connaissait cette chambre, car plusieurs fois, tandis que Sa Majesté était à Newcastle, il était venu me voir. Il savait que dans cette chambre il y avait une trappe, que cette trappe conduisait à la cave, et que de cette cave on pouvait gagner le verger. Il me fit un signe. Je le compris. Mais sans doute ce signe fut intercepté par les gardiens du roi et les mit en défiance. Ignorant qu'on se doutait de quelque chose, je n'eus plus qu'un désir, celui de sauver Sa Majesté. Je fis donc semblant de sortir pour aller chercher du bois, en pensant qu'il n'y avait pas de temps à perdre. J'entrai dans le passage souterrain qui conduisait à la cave à laquelle cette trappe correspondait. Je levai la planche avec ma tête; et tandis que Parry poussait doucement le verrou de la porte, je fis signe au roi de me suivre. Hélas! il ne le voulait pas; on eût dit que cette fuite lui répugnait. Mais Parry joignit les mains en le suppliant; je l'implorai aussi de mon côté pour qu'il ne perdit pas une pareille occasion. Enfin il se décida à me suivre. Je marchai devant par bonheur; le roi venait à quelques pas derrière moi, lorsque tout à coup, dans le passage souterrain, je vis se dresser comme une grande ombre. Je voulus crier pour avertir le roi, mais je n'en eus pas le temps. Je sentis un coup comme si la maison s'écroulait sur ma tête, et je tombai évanoui.

-- Bon et loyal Anglais! fidèle serviteur! dit Athos.

-- Quand je revins à moi, j'étais étendu à la même place. Je me traînai jusque dans la cour; le roi et son escorte étaient partis. Je mis une heure peut-être à venir de la cour ici; mais les forces me manquèrent, et je m'évanouis pour la seconde fois.

-- Et à cette heure, comment vous sentez-vous?

-- Bien mal, dit le blessé.

-- Pouvons-nous quelque chose pour vous? demanda Athos.

-- Aidez-moi à me mettre sur le lit; cela me soulagera, il me semble.

-- Aurez-vous quelqu'un qui vous porte secours?

-- Ma femme est à Durham, et va revenir d'un moment à l'autre. Mais vous-mêmes, n'avez-vous besoin de rien, ne désirez-vous rien?

-- Nous étions venus dans l'intention de vous demander à manger.

-- Hélas! ils ont tout pris, il ne reste pas un morceau de pain dans la maison.

-- Vous entendez, d'Artagnan? dit Athos, il nous faut aller chercher notre dîner ailleurs.

-- Cela m'est bien égal, maintenant, dit d'Artagnan; je n'ai plus faim.

-- Ma foi, ni moi non plus, dit Porthos.

Et ils transportèrent l'homme sur son lit. On fit venir Grimaud, qui pansa sa blessure. Grimaud avait, au service des quatre amis, eu tant de fois l'occasion de faire de la charpie et des compresses, qu'il avait pris une certaine teinte de chirurgie.

Pendant ce temps, les fugitifs étaient revenus dans la première chambre et tenaient conseil.

-- Maintenant, dit Aramis, nous savons à quoi nous en tenir: c'est bien le roi et son escorte qui sont passés par ici; il faut prendre du côté opposé. Est-ce votre avis, Athos?

Athos ne répondit pas, il réfléchissait.

-- Oui, dit Porthos, prenons du côté opposé. Si nous suivons l'escorte, nous trouverons tout dévoré et nous finirons par mourir de faim; quel maudit pays que cette Angleterre! c'est la première fois que j'aurai manqué à dîner. Le dîner est mon meilleur repas, à moi.

-- Que pensez-vous, d'Artagnan? dit Athos, êtes-vous de l'avis d'Aramis?

-- Non point, dit d'Artagnan, je suis au contraire de l'avis tout opposé.

-- Comment! vous voulez suivre l'escorte? dit Porthos effrayé.

-- Non, mais faire route avec elle.

Les yeux d'Athos brillèrent de joie.

-- Faire route avec l'escorte! s'écria Aramis.

-- Laissez dire d'Artagnan, vous savez que c'est l'homme aux bons conseils, dit Athos.

-- Sans doute, dit d'Artagnan, il faut aller où l'on ne nous cherchera pas. Or, on se gardera bien de nous chercher parmi les puritains; allons donc parmi les puritains.

-- Bien, ami, bien! excellent conseil, dit Athos, j'allais le donner quand vous m'avez devancé.

-- C'est donc aussi votre avis? demanda Aramis.

-- Oui. On croira que nous voulons quitter l'Angleterre, on nous cherchera dans les ports; pendant ce temps nous arriverons à Londres avec le roi; une fois à Londres, nous sommes introuvables; au milieu d'un million d'hommes, il n'est pas difficile de se cacher; sans compter, continua Athos en jetant un regard à Aramis, les chances que nous offre ce voyage.

-- Oui, dit Aramis, je comprends.

-- Moi, je ne comprends pas, dit Porthos, mais n'importe; puisque cet avis est à la fois celui de d'Artagnan et d'Athos, ce doit être le meilleur.

-- Mais, dit Aramis, ne paraîtrons-nous point suspects au colonel Harrison?

-- Eh! mordioux! dit d'Artagnan, c'est justement sur lui que je compte; le colonel Harrison est de nos amis; nous l'avons vu deux fois chez le général Cromwell; il sait que nous lui avons été envoyés de France par mons Mazarini: il nous regardera comme des frères. D'ailleurs, n'est-ce pas le fils d'un boucher? Oui, n'est- ce pas? Eh bien! Porthos lui montrera comment on assomme un boeuf d'un coup de poing, et moi comment on renverse un taureau en le prenant par les cornes; cela captera sa confiance.

Athos sourit.

Vous êtes le meilleur compagnon que je connaisse, d'Artagnan, dit- il en tendant la main au Gascon, et je suis bien heureux de vous avoir retrouvé, mon cher fils.

C'était, comme on le sait, le nom qu'Athos donnait à d'Artagnan dans ses grandes effusions de coeur.

En ce moment Grimaud sortit de la chambre. Le blessé était pansé et se trouvait mieux.

Les quatre amis prirent congé de lui et lui demandèrent s'il n'avait pas quelque commission à leur donner pour son frère.

-- Dites-lui, répondit le brave homme, qu'il fasse savoir au roi qu'ils ne m'ont pas tué tout à fait; si peu que je sois, je suis sûr que Sa Majesté me regrette et se reproche ma mort.

-- Soyez tranquille, dit d'Artagnan, il le saura avant ce soir.

La petite troupe se remit en marche; il n'y avait point à se tromper de chemin; celui qu'il voulait suivre était visiblement tracé à travers la plaine.

Au bout de deux heures de marche silencieuse, d'Artagnan, qui tenait la tête, s'arrêta au tournant d'un chemin.

-- Ah! ah! dit-il, voici nos gens.

En effet, une troupe considérable de cavaliers apparaissait à une demi-lieue de là environ.

-- Mes chers amis, dit d'Artagnan, donnez vos épées à M. Mouston, qui vous les remettra en temps et lieu, et n'oubliez point que vous êtes nos prisonniers.

Puis on mit au trot les chevaux qui commençaient à se fatiguer, et l'on eut bientôt rejoint l'escorte.

Le roi, placé en tête, entouré d'une partie du régiment du colonel Harrison, cheminait impassible, toujours digne et avec une sorte de bonne volonté.

En apercevant Athos et Aramis, auxquels on ne lui avait pas même laissé le temps de dire adieu, et en lisant dans les regards de ces deux gentilshommes qu'il avait encore des amis à quelques pas de lui, quoiqu'il crût ces amis prisonniers, une rougeur de plaisir monta aux joues pâlies du roi.

D'Artagnan gagna la tête de la colonne, et, laissant ses amis sous la garde de Porthos, il alla droit à Harrison, qui le reconnut effectivement pour l'avoir vu chez Cromwell, et qui l'accueillit aussi poliment qu'un homme de cette condition et de ce caractère pouvait accueillir quelqu'un. Ce qu'avait prévu d'Artagnan arriva: le colonel n'avait et ne pouvait avoir aucun soupçon.

On s'arrêta: c'était à cette halte que devait dîner le roi. Seulement cette fois les précautions furent prises pour qu'il ne tentât pas de s'échapper. Dans la grande chambre de l'hôtellerie, une petite table fut placée pour lui, et une grande table pour les officiers.

-- Dînez-vous avec moi? demanda Harrison à d'Artagnan.

-- Diable! dit d'Artagnan, cela me ferait grand plaisir, mais j'ai mon compagnon, M. du Vallon, et mes deux prisonniers que je ne puis quitter et qui encombreraient votre table. Mais faisons mieux: faites dresser une table dans un coin, et envoyez-nous ce que bon vous semblera de la vôtre, car, sans cela, nous courrons grand risque de mourir de faim. Ce sera toujours dîner ensemble, puisque nous dînerons dans la même chambre.

-- Soit, dit Harrison.

La chose fut arrangée comme le désirait d'Artagnan, et lorsqu'il revint près du colonel il trouva le roi déjà assis à sa petite table et servi par Parry, Harrison et ses officiers attablés en communauté, et dans un coin les places réservées pour lui et ses compagnons.

La table à laquelle étaient assis les officiers puritains était ronde, et, soit par hasard, soit grossier calcul, Harrison tournait le dos au roi.

Le roi vit entrer les quatre gentilshommes, mais il ne parut faire aucune attention à eux.

Ils allèrent s'asseoir à la table qui leur était réservée et se placèrent pour ne tourner le dos à personne. Ils avaient en face d'eux la table des officiers et celle du roi.

Harrison, pour faire honneur à ses hôtes, leur envoyait les meilleurs plats de sa table; malheureusement pour les quatre amis, le vin manquait. La chose paraissait complètement indifférente à Athos, mais d'Artagnan, Porthos et Aramis faisaient la grimace chaque fois qu'il leur fallait avaler la bière, cette boisson puritaine.

-- Ma foi, colonel, dit d'Artagnan, nous vous sommes bien reconnaissants de votre gracieuse invitation, car, sans vous, nous courions le risque de nous passer de dîner, comme nous nous sommes passés de déjeuner; et voilà mon ami, M. du Vallon, qui partage ma reconnaissance, car il avait grand'faim.

-- J'ai faim encore, dit Porthos en saluant le colonel Harrison.

-- Et comment ce grave événement vous est-il donc arrivé, de vous passer de déjeuner? demanda le colonel en riant.

-- Par une raison bien simple, colonel, dit d'Artagnan. J'avais hâte de vous rejoindre, et, pour arriver à ce résultat, j'avais pris la même route que vous, ce que n'aurait pas dû faire un vieux fourrier comme moi, qui doit savoir que là où a passé un bon et brave régiment comme le vôtre, il ne reste rien à glaner. Aussi, vous comprenez notre déception lorsqu'en arrivant à une jolie petite maison située à la lisière d'un bois, et qui, de loin, avec son toit rouge et ses contrevents verts, avait un petit air de fête qui faisait plaisir à voir, au lieu d'y trouver les poules que nous nous apprêtions à faire rôtir, et les jambons que nous comptions faire griller, nous ne vîmes qu'un pauvre diable baigné... Ah! mordioux! colonel, faites mon compliment à celui de vos officiers qui a donné ce coup-là, il était bien donné, si bien donné, qu'il a fait l'admiration de M. du Vallon, mon ami, qui les donne gentiment aussi, les coups.

-- Oui, dit Harrison en riant et en s'adressant des yeux à un officier assis à sa table, quand Groslow se charge de cette besogne, il n'y a pas besoin de revenir après lui.

-- Ah! c'est monsieur, dit d'Artagnan en saluant l'officier; je regrette que monsieur ne parle pas français, pour lui faire mon compliment.

-- Je suis prêt à le recevoir et à vous le rendre, monsieur, dit l'officier en assez bon français, car j'ai habité trois ans Paris.

-- Eh bien! monsieur, je m'empresse de vous dire, continua d'Artagnan, que le coup était si bien appliqué, que vous avez presque tué votre homme.

-- Je croyais l'avoir tué tout à fait, dit Groslow.

-- Non. Il ne s'en est pas fallu grand'chose, c'est vrai, mais il n'est pas mort.

Et en disant ces mots, d'Artagnan jeta un regard sur Parry, qui se tenait debout devant le roi, la pâleur de la mort au front, pour lui indiquer que cette nouvelle était à son adresse.

Quant au roi, il avait écouté toute cette conversation le coeur serré d'une indicible angoisse, car il ne savait pas où l'officier français en voulait venir et ces détails cruels, cachés sous une apparence insoucieuse, le révoltaient.

Aux derniers mots qu'il prononça seulement, il respira avec liberté.

-- Ah diable! dit Groslow, je croyais avoir mieux réussi. S'il n'y avait pas si loin d'ici à la maison de ce misérable, je retournerais pour l'achever.

-- Et vous feriez bien, si vous avez peur qu'il en revienne, dit d'Artagnan, car vous le savez, quand les blessures à la tête ne tuent pas sur le coup, au bout de huit jours elles sont guéries.

Et d'Artagnan lança un second regard à Parry, sur la figure duquel se répandit une telle expression de joie, que Charles lui tendit la main en souriant.

Parry s'inclina sur la main de son maître et la baisa avec respect.

-- En vérité, d'Artagnan, dit Athos, vous êtes à la fois homme de parole et d'esprit. Mais que dites-vous du roi?

-- Sa physionomie me revient tout à fait, dit d'Artagnan; il a l'air à la fois noble et bon.

-- Oui, mais il se laisse prendre, dit Porthos, c'est un tort.

-- J'ai bien envie de boire à la santé du roi, dit Athos.

-- Alors, laissez-moi porter la santé, dit d'Artagnan.

-- Faites, dit Aramis.

Porthos regardait d'Artagnan, tout étourdi des ressources que son esprit gascon fournissait incessamment à son camarade.

D'Artagnan prit son gobelet d'étain, l'emplit et se leva.

-- Messieurs, dit-il à ses compagnons, buvons, s'il vous plaît, à celui qui préside le repas. À notre colonel, et qu'il sache que nous sommes bien à son service jusqu'à Londres et au-delà.

Et comme, en disant ces paroles, d'Artagnan regardait Harrison, Harrison crut que le toast était pour lui, se leva et salua les quatre amis, qui, les yeux attachés sur le roi Charles, burent ensemble, tandis que Harrison, de son côté, vidait son verre sans aucune défiance.

Charles, à son tour, tendit son verre à Parry, qui y versa quelques gouttes de bière, car le roi était au régime de tout le monde; et le portant à ses lèvres, en regardant à son tour les quatre gentilshommes, il but avec un sourire plein de noblesse et de reconnaissance.

-- Allons, messieurs, s'écria Harrison en reposant son verre et sans aucun égard pour l'illustre prisonnier qu'il conduisait, en route!

-- Où couchons-nous, colonel?

-- À Tirsk, répondit Harrison.

-- Parry, dit le roi en se levant à son tour et en se retournant vers son valet, mon cheval. Je veux aller à Tirsk.

-- Ma foi, dit d'Artagnan à Athos, votre roi m'a véritablement séduit et je suis tout à fait à son service.

-- Si ce que vous me dites là est sincère, répondit Athos, il n'arrivera pas jusqu'à Londres.

-- Comment cela?

-- Oui, car avant ce moment nous l'aurons enlevé.

-- Ah! pour cette fois, Athos, dit d'Artagnan, ma parole d'honneur, vous êtes fou.

-- Avez-vous donc quelque projet arrêté? demanda Aramis.

-- Eh! dit Porthos, la chose ne serait pas impossible si on avait un bon projet.

-- Je n'en ai pas, dit Athos; mais d'Artagnan en trouvera un.

D'Artagnan haussa les épaules, et on se mit en route.

LXV. D'Artagnan trouve un projet

Athos connaissait d'Artagnan mieux peut-être que d'Artagnan ne se connaissait lui-même. Il savait que, dans un esprit aventureux comme l'était celui du Gascon, il s'agit de laisser tomber une pensée, comme dans une terre riche et vigoureuse il s'agit seulement de laisser tomber une graine.

Il avait donc laissé tranquillement son ami hausser les épaules, et il avait continué son chemin en lui parlant de Raoul, conversation qu'il avait, dans une autre circonstance, complètement laissée tomber, on se le rappelle.

À la nuit fermée on arriva à Tirsk. Les quatre amis parurent complètement étrangers et indifférents aux mesures de précaution que l'on prenait pour s'assurer de la personne du roi. Ils se retirèrent dans une maison particulière, et, comme ils avaient d'un moment à l'autre à craindre pour eux-mêmes, ils s'établirent dans une seule chambre en se ménageant une issue en cas d'attaque. Les valets furent distribués à des postes différents; Grimaud coucha sur une botte de paille en travers de la porte.

D'Artagnan était pensif, et semblait avoir momentanément perdu sa loquacité ordinaire. Il ne disait pas mot, sifflotant sans cesse, allant de son lit à la croisée. Porthos, qui ne voyait jamais rien que les choses extérieures, lui, parlait comme d'habitude. D'Artagnan répondait par monosyllabes. Athos et Aramis se regardaient en souriant.

La journée avait été fatigante, et cependant, à l'exception de Porthos, dont le sommeil était aussi inflexible que l'appétit, les amis dormirent mal.

Le lendemain matin, d'Artagnan fut le premier debout. Il était descendu aux écuries, il avait déjà visité les chevaux, il avait déjà donné tous les ordres nécessaires à la journée qu'Athos et Aramis n'étaient point levés, et que Porthos ronflait encore.

À huit heures du matin, on se mit en marche dans le même ordre que la veille. Seulement d'Artagnan laissa ses amis cheminer de leur côté, et alla renouer avec M. Groslow la connaissance entamée la veille.

Celui-ci, que ses éloges avaient doucement caressé au coeur, le reçut avec un gracieux sourire.

-- En vérité, monsieur, lui dit d'Artagnan, je suis heureux de trouver quelqu'un avec qui parler ma pauvre langue.

M. du Vallon, mon ami, est d'un caractère fort mélancolique, de sorte qu'on ne saurait lui tirer quatre paroles par jour; quant à nos deux prisonniers, vous comprenez qu'ils sont peu en train de faire la conversation.

-- Ce sont des royalistes enragés, dit Groslow.

-- Raison de plus pour qu'ils nous boudent d'avoir pris le Stuart, à qui, je l'espère bien, vous allez faire un bel et bon procès.

-- Dame! dit Groslow, nous le conduisons à Londres pour cela.

-- Et vous ne le perdez pas de vue, je présume?

-- Peste! je le crois bien! Vous le voyez, ajouta l'officier en riant, il a une escorte vraiment royale.

-- Oui, le jour, il n'y a pas de danger qu'il vous échappe; mais la nuit...

-- La nuit, les précautions redoublent.

-- Et quel mode de surveillance employez-vous?

-- Huit hommes demeurent constamment dans sa chambre.

-- Diable! fit d'Artagnan, il est bien gardé. Mais, outre ces huit hommes, vous placez sans doute une garde dehors? On ne peut prendre trop de précaution contre un pareil prisonnier.

-- Oh! non. Pensez donc: que voulez-vous que fassent deux hommes sans armes contre huit hommes armés?

-- Comment, deux hommes?

-- Oui, le roi et son valet de chambre.

-- On a donc permis à son valet de chambre de ne pas le quitter?

-- Oui, Stuart a demandé qu'on lui accordât cette grâce, et le colonel Harrison y a consenti. Sous prétexte qu'il est roi, il paraît qu'il ne peut pas s'habiller ni se déshabiller tout seul.

-- En vérité, capitaine, dit d'Artagnan décidé à continuer à l'endroit de l'officier anglais le système laudatif qui lui avait si bien réussi, plus je vous écoute, plus je m'étonne de la manière facile et élégante avec laquelle vous parlez le français. Vous avez habité Paris trois ans, c'est bien; mais j'habiterais Londres toute ma vie que je n'arriverais pas, j'en suis sûr, au degré où vous en êtes. Que faisiez-vous donc à Paris?

-- Mon père, qui est commerçant, m'avait placé chez son correspondant, qui, de son côté, avait envoyé son fils chez mon père; c'est l'habitude entre négociants de faire de pareils échanges.

-- Et Paris vous a-t-il plu, monsieur?

-- Oui, mais vous auriez grand besoin d'une révolution dans le genre de la nôtre; non pas contre votre roi, qui n'est qu'un enfant, mais contre ce ladre d'italien qui est l'amant de votre reine.

-- Ah! je suis bien de votre avis, monsieur, et que ce serait bientôt fait, si nous avions seulement douze officiers comme vous, sans préjugés, vigilants, intraitables! Ah! nous viendrions bien vite à bout du Mazarin, et nous lui ferions un bon petit procès comme celui que vous allez faire à votre roi.

-- Mais, dit l'officier, je croyais que vous étiez à son service, et que c'était lui qui vous avait envoyé au général Cromwell?

-- C'est-à-dire que je suis au service du roi, et que, sachant qu'il devait envoyer quelqu'un en Angleterre, j'ai sollicité cette mission, tant était grand mon désir de connaître l'homme de génie qui commande à cette heure aux trois royaumes. Aussi, quand il nous a proposé, à M. du Vallon et à moi, de tirer l'épée en l'honneur de la vieille Angleterre, vous avez vu comme nous avons mordu à la proposition.

-- Oui, je sais que vous avez chargé aux côtés de M. Mordaunt.

-- À sa droite et à sa gauche, monsieur. Peste, encore un brave et excellent jeune homme que celui-là. Comme il vous a décousu monsieur son oncle! avez-vous vu?

-- Le connaissez-vous? demanda l'officier.

-- Beaucoup; je puis même dire que nous sommes fort liés: M. du Vallon et moi sommes venus avec lui de France.

-- Il paraît même que vous l'avez fait attendre fort longtemps à Boulogne.

-- Que voulez-vous, dit d'Artagnan, j'étais comme vous, j'avais un roi en garde.

-- Ah! ah! dit Groslow, et quel roi?

-- Le nôtre, pardieu! le petit king, Louis le quatorzième.

Et d'Artagnan ôta son chapeau. L'Anglais en fit autant par politesse.

-- Et combien de temps l'avez-vous gardé?

-- Trois nuits, et, par ma foi, je me rappellerai toujours ces trois nuits avec plaisir.

-- Le jeune roi est donc bien aimable?

-- Le roi! il dormait les poings fermés.

-- Mais alors, que voulez-vous dire?

-- Je veux dire que mes amis les officiers aux gardes et aux mousquetaires me venaient tenir compagnie, et que nous passions nos nuits à boire et à jouer.

-- Ah! oui, dit l'Anglais avec un soupir, c'est vrai, vous êtes joyeux compagnons, vous autres Français.

-- Ne jouez-vous donc pas aussi, quand vous êtes de garde?

-- Jamais, dit l'Anglais.

-- En ce cas vous devez fort vous ennuyer et je vous plains, dit d'Artagnan.

-- Le fait est, reprit l'officier, que je vois arriver mon tour avec une certaine terreur. C'est fort long, une nuit tout entière à veiller.

-- Oui, quand on veille seul ou avec des soldats stupides; mais quand on veille avec un joyeux partner, quand on fait rouler l'or et les dés sur une table, la nuit passe comme un rêve. N'aimez-vous donc pas le jeu?

-- Au contraire.

-- Le lansquenet, par exemple?

-- J'en suis fou, je le jouais presque tous les soirs en France.

-- Et depuis que vous êtes en Angleterre?

-- Je n'ai pas tenu un cornet ni une carte.

-- Je vous plains, dit d'Artagnan d'un air de compassion profonde.

-- Écoutez, dit l'Anglais, faites une chose.

-- Laquelle?

-- Demain je suis de garde.

-- Près du Stuart?

-- Oui. Venez passer la nuit avec moi.

-- Impossible.

-- Impossible?

-- De toute impossibilité.

-- Comment cela?

-- Chaque nuit je fais la partie de M. du Vallon. Quelquefois nous ne nous couchons pas... Ce matin, par exemple, au jour nous jouions encore.

-- Eh bien?

-- Eh bien! il s'ennuierait si je ne faisais pas sa partie.

-- Il est beau joueur?

-- Je lui ai vu perdre jusqu'à deux mille pistoles en riant aux larmes.

-- Amenez-le alors.

-- Comment voulez-vous? Et nos prisonniers?

-- Ah diable! c'est vrai, dit l'officier. Mais faites-les garder par vos laquais.

-- Oui, pour qu'ils se sauvent! dit d'Artagnan, je n'ai garde.

-- Ce sont donc des hommes de condition, que vous y tenez tant?

Peste! l'un est un riche seigneur de la Touraine; l'autre est un chevalier de Malte de grande maison. Nous avons traité de leur rançon à chacun: deux mille livres sterling en arrivant en France. Nous ne voulons donc pas quitter un seul instant des hommes que nos laquais savent des millionnaires. Nous les avons bien un peu fouillés en les prenant et je vous avouerai même que c'est leur bourse que nous nous tiraillons chaque nuit, M. du Vallon et moi; mais ils peuvent nous avoir caché quelque pierre précieuse, quelque diamant de prix, de sorte que nous sommes comme les avares, qui ne quittent pas leur trésor; nous nous sommes constitués gardiens permanents de nos hommes, et quand je dors, M. du Vallon veille.

-- Ah! ah! fit Groslow.

-- Vous comprenez donc maintenant ce qui me force de refuser votre politesse, à laquelle au reste je suis d'autant plus sensible, que rien n'est plus ennuyeux que de jouer toujours avec la même personne; les chances se compensent éternellement, et au bout d'un mois on trouve qu'on ne s'est fait ni bien ni mal.

-- Ah! dit Groslow avec un soupir, il y a quelque chose de plus ennuyeux encore, c'est de ne pas jouer du tout.

-- Je comprends cela, dit d'Artagnan.

-- Mais voyons, reprit l'Anglais, sont-ce des hommes dangereux que vos hommes?

-- Sous quel rapport?

-- Sont-ils capables de tenter un coup de main?

D'Artagnan éclata de rire.

-- Jésus Dieu! s'écria-t-il; l'un des deux tremble la fièvre, ne pouvant pas se faire au charmant pays que vous habitez; l'autre est un chevalier de Malte, timide comme une jeune fille; et, pour plus grande sécurité, nous leur avons ôté jusqu'à leurs couteaux fermants et leurs ciseaux de poche.

-- Eh bien, dit Groslow, amenez-les.

-- Comment, vous voulez! dit d'Artagnan.

-- Oui, j'ai huit hommes.

-- Eh bien?

-- Quatre les garderont, quatre garderont le roi.

-- Au fait, dit d'Artagnan, la chose peut s'arranger ainsi, quoique ce soit un grand embarras que je vous donne.

-- Bah! venez toujours; vous verrez comment j'arrangerai la chose.

-- Oh! je ne m'en inquiète pas, dit d'Artagnan; à un homme comme vous, je me livre les yeux fermés.

Cette dernière flatterie tira de l'officier un de ces petits rires de satisfaction qui font les gens amis de celui qui les provoque, car ils sont une évaporation de la vanité caressée.

-- Mais, dit d'Artagnan, j'y pense, qui nous empêche de commencer ce soir?

-- Quoi?

-- Notre partie.

-- Rien au monde, dit Groslow.

-- En effet, venez ce soir chez nous, et demain nous irons vous rendre votre visite. Si quelque chose vous inquiète dans nos hommes, qui, comme vous le savez, sont des royalistes enragés, eh bien! il n'y aura rien de dit, et ce sera toujours une bonne nuit de passée.

-- À merveille! Ce soir chez vous, demain chez Stuart, après- demain chez moi.

-- Et les autres jours à Londres. Eh mordioux! dit d'Artagnan, vous voyez bien qu'on peut mener joyeuse vie partout.

-- Oui, quand on rencontre des Français, et des Français comme vous, dit Groslow.

-- Et comme M. du Vallon; vous verrez bien quel gaillard! un frondeur enragé, un homme qui a failli tuer Mazarin entre deux portes; on l'emploie parce qu'on en a peur.

-- Oui, dit Groslow, il a une bonne figure, et sans que je le connaisse, il me revient tout à fait.

-- Ce sera bien autre chose quand vous le connaîtrez. Eh! tenez, le voilà qui m'appelle. Pardon, nous sommes tellement liés qu'il ne peut se passer de moi. Vous m'excusez?

-- Comment donc!

-- À ce soir.

-- Chez vous?

-- Chez moi.

Les deux hommes échangèrent un salut, et d'Artagnan revint vers ses compagnons.

-- Que diable pouviez-vous dire à ce bouledogue? dit Porthos.

-- Mon cher ami, ne parlez point ainsi de M. Groslow, c'est un de mes amis intimes.

-- Un de vos amis, dit Porthos, ce massacreur de paysans.

-- Chut! mon cher Porthos. Eh bien! oui, M. Groslow est un peu vif, c'est vrai, mais au fond, je lui ai découvert deux bonnes qualités: il est bête et orgueilleux.

Porthos ouvrit de grands yeux stupéfaits, Athos et Aramis se regardèrent avec un sourire; ils connaissaient d'Artagnan et savaient qu'il ne faisait rien sans but.

-- Mais, continua d'Artagnan, vous l'apprécierez vous-même.

-- Comment cela?

-- Je vous le présente ce soir, il vient jouer avec nous.

-- Oh! oh! dit Porthos, dont les yeux s'allumèrent à ce mot, et il est riche?

-- C'est le fils d'un des plus forts négociants de Londres.

-- Et il connaît le lansquenet?

-- Il l'adore.

-- La bassette?

-- C'est sa folie.

-- Le biribi?

-- Il y raffine.

-- Bon, dit Porthos, nous passerons une agréable nuit.

-- D'autant plus agréable qu'elle nous promettra une nuit meilleure.

-- Comment cela?

-- Oui, nous lui donnons à jouer ce soir; lui, donne à jouer demain.

-- Où cela?

-- Je vous le dirai. Maintenant ne nous occupons que d'une chose: c'est de recevoir dignement l'honneur que nous fait M. Groslow. Nous nous arrêtons ce soir à Derby: que Mousqueton prenne les devants, et s'il y a une bouteille de vin dans toute la ville, qu'il l'achète. Il n'y aura pas de mal non plus qu'il préparât un petit souper, auquel vous ne prendrez point part, vous, Athos, parce que vous avez la fièvre, et vous, Aramis, parce que vous êtes chevalier de Malte, et que les propos de soudards comme nous vous déplaisent et vous font rougir. Entendez-vous bien cela?

-- Oui, dit Porthos; mais le diable m'emporte si je comprends.

-- Porthos, mon ami, vous savez que je descends des prophètes par mon père, et des sibylles par ma mère, que je ne parle que par paraboles et par énigmes; que ceux qui ont des oreilles écoutent, et que ceux qui ont des yeux regardent, je n'en puis pas dire davantage pour le moment.

-- Faites, mon ami, dit Athos, je suis sûr que ce que vous faites est bien fait.

-- Et vous, Aramis, êtes-vous dans la même opinion?

-- Tout à fait, mon cher d'Artagnan.

-- À la bonne heure, dit d'Artagnan, voilà de vrais croyants, et il y a plaisir d'essayer des miracles pour eux; ce n'est pas comme cet incrédule de Porthos, qui veut toujours voir et toucher pour croire.

-- Le fait est, dit Porthos d'un air fin, que je suis très incrédule.

D'Artagnan lui donna une claque sur l'épaule, et, comme on arrivait à la station du déjeuner, la conversation en resta là.

Vers les cinq heures du soir, comme la chose était convenue, on fit partir Mousqueton en avant. Mousqueton ne parlait pas anglais, mais, depuis qu'il était en Angleterre, il avait remarqué une chose, c'est que Grimaud, par l'habitude du geste, avait parfaitement remplacé la parole. Il s'était donc mis à étudier le geste avec Grimaud, et en quelques leçons, grâce à la supériorité du maître, il était arrivé à une certaine force. Blaisois l'accompagna.

Les quatre amis, en traversant la principale rue de Derby, aperçurent Blaisois debout sur le seuil d'une maison de belle apparence; c'est là que leur logement était préparé.

De toute la journée, ils ne s'étaient pas approchés du roi, de peur de donner des soupçons, et au lieu de dîner à la table du colonel Harrison, comme ils l'avaient fait la veille, ils avaient dîné entre eux.

À l'heure convenue, Groslow vint. D'Artagnan le reçut comme il eût reçu un ami de vingt ans. Porthos le toisa des pieds à la tête et sourit en reconnaissant que malgré le coup remarquable qu'il avait donné au frère de Parry, il n'était pas de sa force. Athos et Aramis firent ce qu'ils purent pour cacher le dégoût que leur inspirait cette nature brutale et grossière.

En somme, Groslow parut content de la réception.

Athos et Aramis se tinrent dans leur rôle. À minuit ils se retirèrent dans leur chambre, dont on laissa, sous prétexte de surveillance, la porte ouverte. En outre, d'Artagnan les y accompagna, laissant Porthos aux prises avec Groslow.

Porthos gagna cinquante pistoles à Groslow, et trouva, lorsqu'il se fut retiré, qu'il était d'une compagnie plus agréable qu'il ne l'avait cru d'abord.

Quant à Groslow, il se promit de réparer le lendemain sur d'Artagnan l'échec qu'il avait éprouvé avec Porthos, et quitta le Gascon en lui rappelant le rendez-vous du soir.

Nous disons du soir, car les joueurs se quittèrent à quatre heures du matin.

La journée se passa comme d'habitude; d'Artagnan allait du capitaine Groslow au colonel Harrison et du colonel Harrison à ses amis. Pour quelqu'un qui ne connaissait pas d'Artagnan, il paraissait être dans son assiette ordinaire; pour ses amis, c'est- à-dire pour Athos et Aramis, sa gaieté était de la fièvre.

-- Que peut-il machiner? disait Aramis.

-- Attendons, disait Athos.

Porthos ne disait rien, seulement il comptait l'une après l'autre, dans son gousset, avec un air de satisfaction qui se trahissait à l'extérieur, les cinquante pistoles qu'il avait gagnées à Groslow.

En arrivant le soir à Ryston, d'Artagnan rassembla ses amis. Sa figure avait perdu ce caractère de gaieté insoucieuse qu'il avait porté comme un masque toute la journée; Athos serra la main à Aramis.

-- Le moment approche, dit-il.

-- Oui, dit d'Artagnan qui avait entendu, oui, le moment approche: cette nuit, messieurs, nous sauvons le roi.

Athos tressaillit, ses yeux s'enflammèrent.

-- D'Artagnan, dit-il, doutant après avoir espéré, ce n'est point une plaisanterie, n'est-ce pas? elle me ferait trop grand mal!

-- Vous êtes étrange, Athos, dit d'Artagnan, de douter ainsi de moi. Où et quand m'avez-vous vu plaisanter avec le coeur d'un ami et la vie d'un roi? Je vous ai dit et je vous répète que cette nuit nous sauvons Charles Ier. Vous vous en êtes rapporté à moi de trouver un moyen, le moyen est trouvé.

Porthos regardait d'Artagnan avec un sentiment d'admiration profonde. Aramis souriait en homme qui espère.

Athos était pâle comme la mort et tremblait de tous ses membres.

-- Parlez, dit Athos.

Porthos ouvrit ses gros yeux, Aramis se pendit pour ainsi dire aux lèvres de d'Artagnan.

-- Nous sommes invités à passer la nuit chez M. Groslow, vous savez cela?

-- Oui, répondit Porthos, il nous a fait promettre de lui donner sa revanche.

-- Bien. Mais savez-vous où nous lui donnons sa revanche?

-- Non.

-- Chez le roi.

-- Chez le roi! s'écria Athos.

-- Oui, messieurs, chez le roi. M. Groslow est de garde ce soir près de Sa Majesté, et, pour se distraire dans sa faction, il nous invite à aller lui tenir compagnie.

-- Tous quatre? demanda Athos.

-- Pardieu! certainement, tous quatre; est-ce que nous quittons nos prisonniers!

-- Ah! ah! fit Aramis.

-- Voyons, dit Athos palpitant.

-- Nous allons donc chez Groslow, nous avec nos épées, vous avec des poignards; à nous quatre nous nous rendons maîtres de ces huit imbéciles et de leur stupide commandant. Monsieur Porthos, qu'en dites-vous?

-- Je dis que c'est facile, dit Porthos.

-- Nous habillons le roi en Groslow; Mousqueton, Grimaud et Blaisois nous tiennent des chevaux tout sellés au détour de la première rue, nous sautons dessus, et avant le jour nous sommes à vingt lieues d'ici! est-ce tramé cela, Athos?

Athos posa ses deux mains sur les épaules de d'Artagnan et le regarda avec son calme et doux sourire.

-- Je déclare, ami, dit-il, qu'il n'y a pas de créature sous le ciel qui vous égale en noblesse et en courage; pendant que nous vous croyions indifférent à nos douleurs que vous pouviez sans crime ne point partager, vous seul d'entre nous trouvez ce que nous cherchions vainement. Je te le répète donc, d'Artagnan, tu es le meilleur de nous, et je te bénis et je t'aime, mon cher fils.

-- Dire que je n'ai point trouvé cela, dit Porthos en se frappant sur le front, c'est si simple!

-- Mais, dit Aramis, si j'ai bien compris, nous tuerons tout, n'est-ce pas?

Athos frissonna et devint fort pâle.

-- Mordioux! dit d'Artagnan, il le faudra bien. J'ai cherché longtemps s'il n'y avait pas moyen d'éluder la chose, mais j'avoue que je n'en ai pas pu trouver.

-- Voyons, dit Aramis, il ne s'agit pas ici de marchander avec la situation; comment procédons-nous?

-- J'ai fait un double plan, répondit d'Artagnan.

-- Voyons le premier, dit Aramis.

-- Si nous sommes tous les quatre réunis, à mon signal, et ce signal sera le mot enfin, vous plongez chacun un poignard dans le coeur du soldat qui est le plus proche de vous, nous en faisons autant de notre côté; voilà d'abord quatre hommes morts; la partie devient donc égale, puisque nous nous trouvons quatre contre cinq; ces cinq-là se rendent, et on les bâillonne, ou ils se défendent et on les tue; si par hasard notre amphitryon change d'avis et ne reçoit à sa partie que Porthos et moi, dame! il faudra prendre les grands moyens en frappant double; ce sera un peu plus long et un peu bruyant, mais vous vous tiendrez dehors avec des épées et vous accourrez au bruit.

-- Mais si l'on vous frappait vous-mêmes? dit Athos.

-- Impossible! dit d'Artagnan, ces buveurs de bière sont trop lourds et trop maladroits; d'ailleurs vous frapperez à la gorge, Porthos, cela tue aussi vite et empêche de crier ceux que l'on tue.

-- Très bien! dit Porthos, ce sera un joli petit égorgement.

-- Affreux! affreux! dit Athos.

-- Bah! monsieur l'homme sensible, dit d'Artagnan, vous en feriez bien d'autres dans une bataille. D'ailleurs, ami, continua-t-il, si vous trouvez que la vie du roi ne vaille pas ce qu'elle doit coûter, rien n'est dit, et je vais prévenir M. Groslow que je suis malade.

-- Non, dit Athos, j'ai tort, mon ami, et c'est vous qui avez raison, pardonnez-moi.

En ce moment la porte s'ouvrit et un soldat parut.

-- M. le capitaine Groslow, dit-il en mauvais français, fait prévenir monsieur d'Artagnan et monsieur du Vallon qu'il les attend.

-- Où cela?

-- Où cela? demanda d'Artagnan.

-- Dans la chambre du Nabuchodonosor anglais, répondit le soldat, puritain renforcé.

-- C'est bien, répondit en excellent anglais Athos, à qui le rouge était monté au visage à cette insulte faite à la majesté royale, c'est bien; dites au capitaine Groslow que nous y allons.

Puis le puritain sortit; l'ordre avait été donné aux laquais de seller huit chevaux, et d'aller attendre, sans se séparer les uns des autres ni sans mettre pied à terre, au coin d'une rue située à vingt pas à peu près de la maison où était logé le roi.

LXVI. La partie de lansquenet

En effet, il était neuf heures du soir; les postes avaient été relevés à huit, et depuis une heure la garde du capitaine Groslow avait commencé.

D'Artagnan et Porthos armés de leurs épées, et Athos et Aramis ayant chacun un poignard caché dans la poitrine, s'avancèrent vers la maison qui ce soir-là servait de prison à Charles Stuart. Ces deux derniers suivaient leurs vainqueurs, humbles et désarmés en apparence, comme des captifs.

-- Ma foi, dit Groslow en les apercevant, je ne comptais presque plus sur vous.

D'Artagnan s'approcha de celui-ci et lui dit tout bas:

-- En effet, nous avons hésité un instant, M. du Vallon et moi.

-- Et pourquoi? demanda Groslow.

D'Artagnan lui montra de l'oeil Athos et Aramis.

-- Ah! ah! dit Groslow, à cause des opinions? peu importe. Au contraire, ajouta-t-il en riant; s'ils veulent voir leur Stuart, ils le verront.

-- Passons-nous la nuit dans la chambre du roi? demanda d'Artagnan.

-- Non, mais dans la chambre voisine; et comme la porte restera ouverte, c'est exactement comme si nous demeurions dans sa chambre même. Vous êtes-vous munis d'argent? Je vous déclare que je compte jouer ce soir un jeu d'enfer.

-- Entendez-vous? dit d'Artagnan en faisant sonner l'or dans ses poches.

-- Very good! dit Groslow, et il ouvrit la porte de la chambre. C'est pour vous montrer le chemin, messieurs, dit-il.

Et il entra le premier.

D'Artagnan se retourna vers ses amis. Porthos était insoucieux comme s'il s'agissait d'une partie ordinaire; Athos était pâle, mais résolu; Aramis essuyait avec un mouchoir son front mouillé d'une légère sueur.

Les huit gardes étaient à leur poste: quatre étaient dans la chambre du roi, deux à la porte de communication, deux à la porte par laquelle entraient les quatre amis. À la vue des épées nues, Athos sourit; ce n'était donc plus une boucherie, mais un combat.

À partir de ce moment toute sa bonne humeur parut revenue.

Charles, que l'on apercevait à travers une porte ouverte, était sur son lit tout habillé: seulement une couverture de laine était rejetée sur lui.

À son chevet, Parry était assis lisant à voix basse, et cependant assez haute pour que Charles, qui l'écoutait les yeux fermés, l'entendît, un chapitre dans une Bible catholique.

Une chandelle de suif grossier, placée sur une table noire, éclairait le visage résigné du roi et le visage infiniment moins calme de son fidèle serviteur.

De temps en temps Parry s'interrompait, croyant que le roi dormait visiblement; mais alors le roi rouvrait les yeux et lui disait en souriant:

-- Continue, mon bon Parry, j'écoute.

Groslow s'avança jusqu'au seuil de la chambre du roi, remit avec affectation sur sa tête le chapeau qu'il avait tenu à la main pour recevoir ses hôtes, regarda un instant avec mépris ce tableau simple et touchant d'un vieux serviteur lisant la Bible à son roi prisonnier, s'assura que chaque homme était bien au poste qu'il lui avait assigné, et, se retournant vers d'Artagnan, il regarda triomphalement le Français comme pour mendier un éloge sur sa tactique.

-- À merveille, dit le Gascon; cap de Diou! vous ferez un général un peu distingué.

-- Et croyez-vous, demanda Groslow, que ce sera tant que je serai de garde près de lui que le Stuart se sauvera?

-- Non, certes, répondit d'Artagnan. À moins qu'il ne lui pleuve des amis du ciel.

Le visage de Groslow s'épanouit.

Comme Charles Stuart avait gardé pendant cette scène ses yeux constamment fermés, on ne peut dire s'il s'était aperçu ou non de l'insolence du capitaine puritain. Mais malgré lui, dès qu'il entendit le timbre accentué de la voix de d'Artagnan, ses paupières se rouvrirent.

Parry, de son côté, tressaillit et interrompit la lecture.

-- À quoi songes-tu donc de t'interrompre? dit le roi, continue, mon bon Parry; à moins que tu ne sois fatigué, toutefois.

-- Non, sire, dit le valet de chambre.

Et il reprit sa lecture.

Une table était préparée dans la première chambre, et sur cette table, couverte d'un tapis, étaient deux chandelles allumées, des cartes, deux cornets et des dés.

-- Messieurs, dit Groslow, asseyez-vous, je vous prie, moi, en face du Stuart, que j'aime tant à voir, surtout où il est; vous, monsieur d'Artagnan, en face de moi.

Athos rougit de colère, d'Artagnan le regarda en fronçant le sourcil.

-- C'est cela, dit d'Artagnan; vous, monsieur le comte de La Fère, à la droite de monsieur Groslow; vous, monsieur le chevalier d'Herblay, à sa gauche; vous, du Vallon, près de moi. Vous pariez pour moi, et ces messieurs pour monsieur Groslow.

D'Artagnan les avait ainsi: Porthos à sa gauche, et il lui parlait du genou; Athos et Aramis en face de lui, et il les tenait sous son regard.

Aux noms du comte de La Fère et du chevalier d'Herblay, Charles rouvrit les yeux, et malgré lui, relevant sa noble tête, embrassa d'un regard tous les acteurs de cette scène.

En ce moment Parry tourna quelques feuillets de sa Bible et lut tout haut ce verset de Jérémie:

«Dieu dit: Écoutez les paroles des prophètes, mes serviteurs, que je vous ai envoyés avec grand soin, et que j'ai conduits vers vous.»

Les quatre amis échangèrent un regard. Les paroles que venait de dire Parry leur indiquaient que leur présence était attribuée par le roi à son véritable motif.

Les yeux de d'Artagnan pétillèrent de joie.

-- Vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais en fonds? dit d'Artagnan en mettant une vingtaine de pistoles sur la table.

-- Oui, dit Groslow.

-- Eh bien, reprit d'Artagnan, à mon tour je vous dis. Tenez bien votre trésor, mon cher monsieur Groslow, car je vous réponds que nous ne sortirons d'ici qu'en vous l'enlevant.

-- Ce ne sera pas sans que je le défende, dit Groslow.

-- Tant mieux, dit d'Artagnan. Bataille, mon cher capitaine, bataille! Vous savez ou vous ne savez pas que c'est ce que nous demandons.

-- Ah! oui, je sais bien, dit Groslow en éclatant de son gros rire, vous ne cherchez que plaies et bosses, vous autres Français.

En effet, Charles avait tout entendu, tout compris. Une légère rougeur monta à son visage. Les soldats qui le gardaient le virent donc peu à peu étendre ses membres fatigués, et, sous prétexte d'une excessive chaleur, provoquée par un poêle chauffé à blanc, rejeter peu à peu la couverture écossaise sous laquelle, nous l'avons dit, il était couché tout vêtu.

Athos et Aramis tressaillirent de joie en voyant que le roi était couché habillé.

La partie commença. Ce soir-là la veine avait tourné et était pour Groslow, il tenait tout et gagnait toujours. Une centaine de pistoles passa ainsi d'un côté de la table à l'autre. Groslow était d'une gaieté folle.

Porthos, qui avait reperdu les cinquante pistoles qu'il avait gagnées la veille, et en outre une trentaine de pistoles à lui, était fort maussade et interrogeait d'Artagnan du genou, comme pour lui demander s'il n'était pas bientôt temps de passer à un autre jeu; de leur côté, Athos et Aramis le regardaient d'un oeil scrutateur, mais d'Artagnan restait impassible.

Dix heures sonnèrent. On entendit la ronde qui passait.

-- Combien faites-vous de rondes comme celle-là? dit d'Artagnan en tirant de nouvelles pistoles de sa poche.

-- Cinq, dit Groslow, une toutes les deux heures.

-- Bien, dit d'Artagnan, c'est prudent.

Et à son tour, il lança un coup d'oeil à Athos et à Aramis. On entendit les pas de la patrouille qui s'éloignait.

D'Artagnan répondit pour la première fois au coup de genou de Porthos par un coup de genou pareil.

Cependant, attirés par cet attrait du jeu et par la vue de l'or, si puissante chez tous les hommes, les soldats, dont la consigne était de rester dans la chambre du roi, s'étaient peu à peu rapprochés de la porte, et là, en se haussant sur la pointe du pied, ils regardaient par-dessus l'épaule de d'Artagnan et de Porthos; ceux de la porte s'étaient rapprochés aussi, secondant de cette façon les désirs des quatre amis, qui aimaient mieux les avoir sous la main que d'être obligés de courir à eux aux quatre coins de la chambre. Les deux sentinelles de la porte avaient toujours l'épée nue, seulement elles s'appuyaient sur la pointe, et regardaient les joueurs.

Athos semblait se calmer à mesure que le moment approchait; ses deux mains blanches et aristocratiques jouaient avec des louis, qu'il tordait et redressait avec autant de facilité que si l'or eût été de l'étain; moins maître de lui, Aramis fouillait continuellement sa poitrine; impatient de perdre toujours, Porthos jouait du genou à tout rompre.

D'Artagnan se retourna, regardant machinalement en arrière, et vit entre deux soldats Parry debout, et Charles appuyé sur son coude, joignant les mains et paraissant adresser à Dieu une fervente prière. D'Artagnan comprit que le moment était venu, que chacun était à son poste et qu'on n'attendait plus que le mot: «Enfin!» qui, on se le rappelle, devait servir de signal.

Il lança un coup d'oeil préparatoire à Athos et à Aramis, et tous deux reculèrent légèrement leur chaise pour avoir la liberté du mouvement.

Il donna un second coup de genou à Porthos, et celui-ci se leva comme pour se dégourdir les jambes; seulement en se levant il s'assura que son épée pouvait sortir facilement du fourreau.

-- Sacrebleu! dit d'Artagnan, encore vingt pistoles de perdues! En vérité, capitaine Groslow, vous avez trop de bonheur, cela ne peut durer.

Et il tira vingt autres pistoles de sa poche.

-- Un dernier coup, capitaine. Ces vingt pistoles sur un coup, sur un seul, sur le dernier.

-- Va pour vingt pistoles, dit Groslow.

Et il retourna deux cartes comme c'est l'habitude, un roi pour d'Artagnan, un as pour lui.

-- Un roi, dit d'Artagnan, c'est de bon augure. Maître Groslow, ajouta-t-il, prenez garde au roi.

Et, malgré sa puissance sur lui-même, il y avait dans la voix de d'Artagnan une vibration étrange qui fit tressaillir son partner.

Groslow commença à retourner les cartes les unes après les autres. S'il retournait un as d'abord, il avait gagné; s'il retournait un roi, il avait perdu.

Il retourna un roi.

-- Enfin! dit d'Artagnan.

À ce mot, Athos et Aramis se levèrent, Porthos recula d'un pas.

Poignards et épées allaient briller, mais soudain la porte s'ouvrit, et Harrison parut sur le seuil, accompagné d'un homme enveloppé dans un manteau.

Derrière cet homme, on voyait briller les mousquets de cinq ou six soldats.

Groslow se leva vivement, honteux d'être surpris au milieu du vin, des cartes et des dés. Mais Harrison ne fit point attention à lui, et, entrant dans la chambre du roi suivi de son compagnon:

-- Charles Stuart, dit-il, l'ordre arrive de vous conduire à Londres sans s'arrêter ni jour ni nuit. Apprêtez-vous donc à partir à l'instant même.

-- Et de quelle part cet ordre est-il donné? demanda le roi, de la part du général Olivier Cromwell?

-- Oui, dit Harrison, et voici monsieur Mordaunt qui l'apporte à l'instant même et qui a charge de le faire exécuter.

-- Mordaunt! murmurèrent les quatre amis en échangeant un regard.

D'Artagnan rafla sur la table tout l'argent que lui et Porthos avaient perdu et l'engouffra dans sa vaste poche; Athos et Aramis se rangèrent derrière lui. À ce mouvement Mordaunt se retourna, les reconnut et poussa une exclamation de joie sauvage.

-- Je crois que nous sommes pris, dit tout bas d'Artagnan à ses amis.

-- Pas encore, dit Porthos.

-- Colonel! colonel! dit Mordaunt, faites entourer cette chambre, vous êtes trahis. Ces quatre Français se sont sauvés de Newcastle et veulent sans doute enlever le roi. Qu'on les arrête.

-- Oh! jeune homme, dit d'Artagnan en tirant son épée, voici un ordre plus facile à dire qu'à exécuter.

Puis, décrivant autour de lui un moulinet terrible:

-- En retraite, amis, cria-t-il, en retraite!

En même temps il s'élança vers la porte, renversa deux des soldats qui la gardaient avant qu'ils eussent eu le temps d'armer leurs mousquets; Athos et Aramis le suivirent; Porthos fit l'arrière- garde, et avant que soldats, officiers, colonel, eussent eu le temps de se reconnaître, ils étaient tous quatre dans la rue.

-- Feu! cria Mordaunt, feu sur eux!

Deux ou trois coups de mousquet partirent effectivement, mais n'eurent d'autre effet que de montrer les quatre fugitifs tournant sains et saufs l'angle de la rue.

Les chevaux étaient à l'endroit désigné; les valets n'eurent qu'à jeter la bride à leurs maîtres, qui se trouvèrent en selle avec la légèreté de cavaliers consommés.

-- En avant! dit d'Artagnan, de l'éperon, ferme!

Ils coururent ainsi suivant d'Artagnan et reprenant la route qu'ils avaient déjà faite dans la journée, c'est-à-dire se dirigeant vers l'Écosse. Le bourg n'avait ni portes ni murailles, ils en sortirent donc sans difficulté.

À cinquante pas de la dernière maison, d'Artagnan s'arrêta.

-- Halte! dit-il.

-- Comment, halte? s'écria Porthos. Ventre à terre, vous voulez dire?

-- Pas du tout, répondit d'Artagnan. Cette fois-ci on va nous poursuivre, laissons-les sortir du bourg et courir après nous sur la route Écosse; et quand nous les aurons vus passer au galop, suivons la route opposée.

À quelques pas de là passait un ruisseau, un pont était jeté sur le ruisseau; d'Artagnan conduisit son cheval sous l'arche de ce pont; ses amis le suivirent.

Ils n'y étaient pas depuis dix minutes qu'ils entendirent approcher le galop rapide d'une troupe de cavaliers. Cinq minutes après, cette troupe passait sur leur tête, bien loin de se douter que ceux qu'ils cherchaient n'étaient séparés d'eux que par l'épaisseur de la voûte du pont.

LXVII. Londres

Lorsque le bruit des chevaux se fut perdu dans le lointain, d'Artagnan regagna le bord de la rivière, et se mit à arpenter la plaine en s'orientant autant que possible sur Londres. Ses trois amis le suivirent en silence, jusqu'à ce qu'à l'aide d'un large demi-cercle ils eussent laissé la ville loin derrière eux.

-- Pour cette fois, dit d'Artagnan lorsqu'il se crut enfin assez loin du point de départ pour passer du galop au trot, je crois bien que décidément tout est perdu, et que ce que nous avons de mieux à faire est de gagner la France. Que dites-vous de la proposition, Athos? ne la trouvez-vous point raisonnable?

-- Oui, cher ami, répondit Athos; mais vous avez prononcé l'autre jour une parole plus que raisonnable, une parole noble et généreuse, vous avez dit: «Nous mourrons ici!» Je vous rappellerai votre parole.

-- Oh! dit Porthos, la mort n'est rien, et ce n'est pas la mort qui doit nous inquiéter, puisque nous ne savons pas ce que c'est; mais c'est l'idée d'une défaite qui me tourmente. À la façon dont les choses tournent, je vois qu'il nous faudra livrer bataille à Londres, aux provinces, à toute l'Angleterre, et en vérité nous ne pouvons à la fin manquer d'être battus.

-- Nous devons assister à cette grande tragédie jusqu'à la fin, dit Athos; quel qu'il soit, ne quittons l'Angleterre qu'après le dénouement. Pensez-vous comme moi, Aramis?

-- En tout point, mon cher comte; puis je vous avoue que je ne serais pas fâché de retrouver le Mordaunt; il me semble que nous avons un compte à régler avec lui, et que ce n'est pas notre habitude de quitter les pays sans payer ces sortes de dettes.

-- Ah! ceci est autre chose, dit d'Artagnan, et voilà une raison qui me paraît plausible. J'avoue, quant à moi, que, pour retrouver le Mordaunt en question, je resterai s'il le faut un an à Londres. Seulement logeons-nous chez un homme sûr et de façon à n'éveiller aucun soupçon, car à cette heure, M. Cromwell doit nous faire chercher, et autant que j'en ai pu juger, il ne plaisante pas, M. Cromwell. Athos, connaissez-vous dans toute la ville une auberge où l'on trouve des draps blancs, du rosbif raisonnablement cuit et du vin qui ne soit pas fait avec du houblon ou du genièvre?

-- Je crois que j'ai votre affaire, dit Athos. De Winter nous a conduits chez un homme qu'il disait être un ancien Espagnol naturalisé Anglais de par les guinées de ses nouveaux compatriotes. Qu'en dites-vous Aramis?

-- Mais le projet de nous arrêter chez el señor Perez me paraît des plus raisonnables, je l'adopte donc pour mon compte. Nous invoquerons le souvenir de ce pauvre de Winter, pour lequel il paraissait avoir une grande vénération; nous lui dirons que nous venons en amateurs pour voir ce qui se passe; nous dépenserons chez lui chacun une guinée par jour, et je crois que, moyennant toutes ces précautions, nous pourrons demeurer assez tranquilles.

-- Vous en oubliez une, Aramis, et une précaution assez importante même.

-- Laquelle?

-- Celle de changer d'habits.

-- Bah! dit Porthos, pourquoi faire, changer d'habits? nous sommes si bien à notre aise dans ceux-ci!

-- Pour ne pas être reconnus, dit d'Artagnan. Nos habits ont une coupe et presque une couleur uniforme qui dénonce leur Frenchman à la première vue. Or, je ne tiens pas assez à la coupe de mon pourpoint ou à la couleur de mes chausses pour risquer, par amour pour elles, d'être pendu à Tyburn ou d'aller faire un tour aux Indes. Je vais m'acheter un habit marron. J'ai remarqué que tous ces imbéciles de puritains raffolaient de cette couleur.

-- Mais retrouverez-vous votre homme? dit Aramis.

-- Oh! certainement, il demeurait Green-Hall street_, Bedford's Tavern;_ d'ailleurs j'irais dans la cité les yeux fermés.

-- Je voudrais déjà y être, dit d'Artagnan, et mon avis serait d'arriver à Londres avant le jour, dussions-nous crever nos chevaux.

-- Allons donc, dit Athos, car si je ne me trompe pas dans mes calculs, nous ne devons guère en être éloignés que de huit ou dix lieues.

Les amis pressèrent leurs chevaux, et effectivement ils arrivèrent vers les cinq heures du matin. À la porte par laquelle ils se présentèrent, un poste les arrêta; mais Athos répondit en excellent anglais qu'ils étaient envoyés par le colonel Harrison pour prévenir son collègue, M. Pride, de l'arrivée prochaine du roi. Cette réponse amena quelques questions sur la prise du roi, et Athos donna des détails si précis et si positifs, que si les gardiens des portes avaient quelques soupçons, ces soupçons s'évanouirent complètement. Le passage fut donc livré aux quatre amis avec toutes sortes de congratulations puritaines.

Athos avait dit vrai; il alla droit à Bedford's Tavern et se fit reconnaître de l'hôte, qui fut si fort enchanté de le voir revenir en si nombreuse et si belle compagnie, qu'il fit préparer à l'instant même ses plus belles chambres.

Quoiqu'il ne fît pas jour encore, nos quatre voyageurs, en arrivant à Londres, avaient trouvé toute la ville en rumeur. Le bruit que le roi, ramené par le colonel Harrison, s'acheminait vers la capitale, s'était répandu dès la veille, et beaucoup ne s'étaient point couchés de peur que le Stuart, comme ils l'appelaient, n'arrivât dans la nuit et qu'ils ne manquassent son entrée.

Le projet de changement d'habits avait été adopté à l'unanimité, on se le rappelle, moins la légère opposition de Porthos. On s'occupa donc de le mettre à exécution. L'hôte se fit apporter des vêtements de toute sorte comme s'il voulait remonter sa garde- robe. Athos prit un habit noir qui lui donnait l'air d'un honnête bourgeois; Aramis, qui ne voulait pas quitter l'épée, choisit un habit foncé de coupe militaire; Porthos fut séduit par un pourpoint rouge et par des chausses vertes; d'Artagnan, dont la couleur était arrêtée d'avance, n'eut qu'à s'occuper de la nuance, et, sous l'habit marron qu'il convoitait, représenta assez exactement un marchand de sucre retiré.

Quant à Grimaud et à Mousqueton, qui ne portaient pas de livrée, ils se trouvèrent tout déguisés; Grimaud, d'ailleurs, offrait le type calme, sec et raide de l'Anglais circonspect; Mousqueton, celui de l'Anglais ventru, bouffi et flâneur.

-- Maintenant, dit d'Artagnan, passons au principal; coupons-nous les cheveux afin de n'être point insultés par la populace. N'étant plus gentilshommes par l'épée, soyons puritains par la coiffure. C'est, vous le savez, le point important qui sépare le covenantaire du cavalier.

Sur ce point important, d'Artagnan trouva Aramis fort insoumis; il voulait à toute force garder sa chevelure, qu'il avait fort belle et dont il prenait le plus grand soin, et il fallut qu'Athos, à qui toutes ces questions étaient indifférentes, lui donnât l'exemple. Porthos livra sans difficulté son chef à Mousqueton, qui tailla à pleins ciseaux dans l'épaisse et rude chevelure. D'Artagnan se découpa lui-même une tête de fantaisie qui ne ressemblait pas mal à une médaille du temps de François Ier ou de Charles IX.

-- Nous sommes affreux, dit Athos.

-- Et il me semble que nous puons le puritain à faire frémir, dit Aramis.

-- J'ai froid à la tête, dit Porthos.

-- Et moi, je me sens envie de prêcher, dit d'Artagnan.

-- Maintenant, dit Athos, que nous ne nous reconnaissons pas nous- mêmes et que nous n'avons point par conséquent la crainte que les autres nous reconnaissent, allons voir entrer le roi; s'il a marché toute la nuit, il ne doit pas être loin de Londres.

En effet, les quatre amis n'étaient pas mêlés depuis deux heures à la foule que de grands cris et un grand mouvement annoncèrent que Charles arrivait. On avait envoyé un carrosse au-devant de lui, et de loin le gigantesque Porthos, qui dépassait de la tête toutes les têtes, annonça qu'il voyait venir le carrosse royal. D'Artagnan se dressa sur la pointe des pieds, tandis qu'Athos et Aramis écoutaient pour tâcher de se rendre compte eux-mêmes de l'opinion générale. Le carrosse passa, et d'Artagnan reconnut Harrison à une portière et Mordaunt à l'autre. Quant au peuple, dont Athos et Aramis étudiaient les impressions, il lançait force imprécations contre Charles.

Athos rentra désespéré.

-- Mon cher, lui dit d'Artagnan, vous vous entêtez inutilement, et je vous proteste, moi, que la position est mauvaise. Pour mon compte je ne m'y attache qu'à cause de vous et par un certain intérêt d'artiste en politique à la mousquetaire; je trouve qu'il serait très plaisant d'arracher leur proie à tous ces hurleurs et de se moquer d'eux. J'y songerai.

Dès le lendemain, en se mettant à sa fenêtre qui donnait sur les quartiers les plus populeux de la Cité, Athos entendit crier le bill du parlement qui traduisait à la barre l'ex-roi Charles Ier, coupable présumé de trahison et d'abus de pouvoir.

D'Artagnan était près de lui. Aramis consultait une carte, Porthos était absorbé dans les dernières délices d'un succulent déjeuner.

-- Le parlement! s'écria Athos, il n'est pas possible que le parlement ait rendu un pareil bill.

-- Écoutez, dit d'Artagnan, je comprends peu l'anglais; mais, comme l'anglais n'est que du français mal prononcé, voici ce que j'entends: Parliament's bill; ce qui veut dire bill du parlement, ou Dieu me damne, comme ils disent ici.

En ce moment l'hôte entrait; Athos lui fit signe de venir.

-- Le parlement a rendu ce bill? lui demanda Athos en anglais.

-- Oui milord, le parlement pur.

-- Comment, le parlement pur! il y a donc deux parlements?

-- Mon ami, interrompit d'Artagnan, comme je n'entends pas l'anglais, mais que nous entendons tous l'espagnol, faites-nous le plaisir de nous entretenir dans cette langue, qui est la vôtre, et que, par conséquent, vous devez parler avec plaisir quand vous en retrouvez l'occasion.

-- Ah! parfait, dit Aramis.

Quant à Porthos, nous l'avons dit, toute son attention était concentrée sur un os de côtelette qu'il était occupé à dépouiller de son enveloppe charnue.

-- Vous demandiez donc? dit l'hôte en espagnol.

-- Je demandais, reprit Athos dans la même langue, s'il y avait deux parlements, un pur et un impur.

-- Oh! que c'est bizarre! dit Porthos en levant lentement la tête et en regardant ses amis d'un air étonné, je comprends donc maintenant l'anglais? j'entends ce que vous dites.

-- C'est que nous parlons espagnol, cher ami, dit Athos avec son sang-froid ordinaire.

-- Ah! diable! dit Porthos, j'en suis fâché, cela m'aurait fait une langue de plus.

-- Quand je dis le parlement pur, señor, reprit l'hôte, je parle de celui que M. le colonel Pride a épuré.

-- Ah! vraiment, dit d'Artagnan, ces gens-ci sont bien ingénieux; il faudra qu'en revenant en France je donne ce moyen à M. de Mazarin et à M. le coadjuteur. L'un épurera au nom de la cour, l'autre au nom du peuple, de sorte qu'il n'y aura plus de parlement du tout.

-- Qu'est-ce que le colonel Pride? demanda Aramis, et de quelle façon s'y est-il pris pour épurer le parlement?

-- Le colonel Pride, dit l'espagnol, est un ancien charretier, homme de beaucoup d'esprit, qui avait remarqué une chose en conduisant sa charrette: c'est que lorsqu'une pierre se trouvait sur sa route, il était plus court d'enlever la pierre que d'essayer de faire passer la roue par-dessus. Or, sur deux cent cinquante et un membres dont se composait le parlement, cent quatre-vingt-onze le gênaient et auraient pu faire verser sa charrette politique. Il les a pris comme autrefois il prenait les pierres, et les a jetés hors de là Chambre.

-- Joli! dit d'Artagnan, qui, homme d'esprit surtout, estimait fort l'esprit partout où il le rencontrait.

-- Et tous ces expulsés étaient stuartistes? demanda Athos.

-- Sans aucun doute, señor, et vous comprenez qu'ils eussent sauvé le roi.

-- Pardieu! dit majestueusement Porthos, ils faisaient majorité.

-- Et vous pensez, dit Aramis, qu'il consentira à paraître devant un tel tribunal?

-- Il le faudra bien, répondit l'espagnol; s'il essayait d'un refus, le peuple l'y contraindrait.

-- Merci, maître Perez, dit Athos; maintenant je suis suffisamment renseigné.

-- Commencez-vous à croire enfin que c'est une cause perdue, Athos, dit d'Artagnan, et qu'avec les Harrison, les Joyce, les Pride et les Cromwell, nous ne serons jamais à la hauteur?

-- Le roi sera délivré au tribunal, dit Athos; le silence même de ses partisans indique un complot.

D'Artagnan haussa les épaules.

-- Mais, dit Aramis, s'ils osent condamner leur roi, ils le condamneront à l'exil ou à la prison, voilà tout.

D'Artagnan siffla d'un petit air d'incrédulité.

-- Nous le verrons bien, dit Athos; car nous irons aux séances, je le présume.

-- Vous n'aurez pas longtemps à attendre, dit l'hôte, car elles commencent demain.

-- Ah çà! répondit Athos, la procédure était donc instruite avant que le roi eût été pris?

-- Sans doute, dit d'Artagnan, on l'a commencée du jour où il a été acheté.

-- Vous savez, dit Aramis, que c'est notre ami Mordaunt qui a fait, sinon le marché, du moins les premières ouvertures de cette petite affaire.

-- Vous savez, dit d'Artagnan, que partout où il me tombe sous la main, je le tue, M. Mordaunt.

-- Fi donc! dit Athos, un pareil misérable!

-- Mais c'est justement parce que c'est un misérable que je le tue, reprit d'Artagnan. Ah! cher ami, je fais assez vos volontés pour que vous soyez indulgent aux miennes; d'ailleurs, cette fois, que cela vous plaise ou non, je vous déclare que ce Mordaunt ne sera tué que par moi.

-- Et par moi, dit Porthos.

-- Et par moi, dit Aramis.

Touchante unanimité, s'écria d'Artagnan, et qui convient bien à de bons bourgeois que nous sommes. Allons faire un tour par la ville; ce Mordaunt lui-même ne nous reconnaîtrait point à quatre pas avec le brouillard qu'il fait.

Allons boire un peu de brouillard.

-- Oui, dit Porthos, cela nous changera de la bière.

Et les quatre amis sortirent en effet pour prendre, comme on le dit vulgairement, l'air du pays.

LXVIII. Le procès

Le lendemain une garde nombreuse conduisait Charles Ier devant la haute cour qui devait le juger.

La foule envahissait les rues et les maisons voisines du palais; aussi, dès les premiers pas que firent les quatre amis, ils furent arrêtés par l'obstacle presque infranchissable de ce mur vivant; quelques hommes du peuple, robustes et hargneux, repoussèrent même Aramis si rudement, que Porthos leva son poing formidable et le laissa retomber sur la face farineuse d'un boulanger, laquelle changea immédiatement de couleur et se couvrit de sang, écachée qu'elle était comme une grappe de raisins mûrs. La chose fit grande rumeur; trois hommes voulurent s'élancer sur Porthos; mais Athos en écarta un, d'Artagnan l'autre, et Porthos jeta le troisième par-dessus sa tête. Quelques Anglais amateurs de pugilat apprécièrent la façon rapide et facile avec laquelle avait été exécutée cette manoeuvre, et battirent des mains. Peu s'en fallut alors qu'au lieu d'être assommés, comme ils commençaient à le craindre, Porthos et ses amis ne fussent portés en triomphe; mais nos quatre voyageurs, qui craignaient tout ce qui pouvait les mettre en lumière, parvinrent à se soustraire à l'ovation. Cependant ils gagnèrent une chose à cette démonstration herculéenne, c'est que la foule s'ouvrit devant eux et qu'ils parvinrent au résultat qui un instant auparavant leur avait paru impossible, c'est-à-dire à aborder le palais.

Tout Londres se pressait aux portes des tribunes; aussi, lorsque les quatre amis réussirent à pénétrer dans une d'elles, trouvèrent-ils les trois premiers bancs occupés. Ce n'était que demi-mal pour des gens qui désiraient ne pas être reconnus; ils prirent donc leurs places, fort satisfaits d'en être arrivés là, à l'exception de Porthos, qui désirait montrer son pourpoint rouge et ses chausses vertes, et qui regrettait de ne pas être au premier rang.

Les bancs étaient disposés en amphithéâtre, et de leur place les quatre amis dominaient toute l'assemblée. Le hasard avait fait justement qu'ils étaient entrés dans la tribune du milieu et qu'ils se trouvaient juste en face du fauteuil préparé pour Charles Ier.

Vers onze heures du matin le roi parut sur le seuil de la salle. Il entra environné de gardes, mais couvert et l'air calme, et promena de tous côtés un regard plein d'assurance, comme s'il venait présider une assemblée de sujets soumis, et non répondre aux accusations d'une cour rebelle.

Les juges, fiers d'avoir un roi à humilier, se préparaient visiblement à user de ce droit qu'ils s'étaient arrogé. En conséquence, un huissier vint dire à Charles Ier que l'usage était que l'accusé se découvrît devant lui.

Charles, sans répondre un seul mot, enfonça son feutre sur sa tête, qu'il tourna d'un autre côté; puis, lorsque l'huissier se fut éloigné, il s'assit sur le fauteuil préparé en face du président, fouettant sa botte avec un petit jonc qu'il portait à la main.

Parry, qui l'accompagnait, se tint debout derrière lui.

D'Artagnan, au lieu de regarder tout ce cérémonial, regardait Athos, dont le visage reflétait toutes les émotions que le roi, à force de puissance sur lui-même, parvenait à chasser du sien. Cette agitation d'Athos, l'homme froid et calme, l'effraya.

-- J'espère bien, lui dit-il en se penchant à son oreille, que vous allez prendre exemple de Sa Majesté et ne pas vous faire sottement tuer dans cette cage?

-- Soyez tranquille, dit Athos.

-- Ah! ah! continua d'Artagnan, il paraît que l'on craint quelque chose, car voici les postes qui se doublent; nous n'avions que des pertuisanes, voici des mousquets. Il y en a maintenant pour tout le monde: les pertuisanes regardent les auditeurs du parquet, les mousquets sont à notre intention.

-- Trente, quarante, cinquante, soixante-dix hommes, dit Porthos en comptant les nouveaux venus.

-- Eh! dit Aramis, vous oubliez l'officier, Porthos, il vaut cependant, ce me semble, bien la peine d'être compté.

-- Oui-da! dit d'Artagnan.

Et il devint pâle de colère, car il avait reconnu Mordaunt qui, l'épée nue, conduisait les mousquetaires derrière le roi, c'est-à- dire en face des tribunes.

-- Nous aurait-il reconnus? continua d'Artagnan; c'est que, dans ce cas, je battrais très promptement en retraite. Je ne me soucie aucunement qu'on m'impose un genre de mort, et désire fort mourir à mon choix. Or, je ne choisis pas d'être fusillé dans une boîte.

-- Non, dit Aramis, il ne nous a pas vus. Il ne voit que le roi. Mordieu! avec quels yeux il le regarde, l'insolent! Est-ce qu'il haïrait Sa Majesté autant qu'il nous hait nous-mêmes?

-- Pardieu! dit Athos, nous ne lui avons enlevé que sa mère, nous, et le roi l'a dépouillé de son nom et de sa fortune.

-- C'est juste, dit Aramis; mais, silence! voici le président qui parle au roi.

En effet, le président Bradshaw interpellait l'auguste accusé.

-- Stuart, lui dit-il, écoutez l'appel nominal de vos juges, et adressez au tribunal les observations que vous aurez à faire.

Le roi, comme si ces paroles ne s'adressaient point à lui, tourna la tête d'un autre côté.

Le président attendit, et comme aucune réponse ne vint, il se fit un instant de silence.

Sur cent soixante-trois membres désignés, soixante-treize seulement pouvaient répondre car les autres, effrayés de la complicité d'un pareil acte, s'étaient abstenus.

-- Je procède à l'appel, dit Bradshaw sans paraître remarquer l'absence des trois cinquièmes de l'assemblée.

Et il commença à nommer les uns après les autres les membres présents et absents. Les présents répondaient d'une voix forte ou faible, selon qu'ils avaient ou non le courage de leur opinion. Un court silence suivait le nom des absents, répétés deux fois.

Le nom du colonel Fairfax vint à son tour, et fut suivi d'un de ces silences courts mais solennels qui dénonçaient l'absence des membres qui n'avaient pas voulu personnellement prendre part à ce jugement.

-- Le colonel Fairfax? répéta Bradshaw.

-- Fairfax? répondit une voix moqueuse, qu'à son timbre argentin on reconnut pour une voix de femme, il a trop d'esprit pour être ici.

Un immense éclat de rire accueillit ces paroles prononcées avec cette audace que les femmes puisent dans leur propre faiblesse, faiblesse qui les soustrait à toute vengeance.

-- C'est une voix de femme, s'écria Aramis. Ah! par ma foi, je donnerais beaucoup pour qu'elle fût jeune et jolie.

Et il monta sur le gradin pour tâcher de voir dans la tribune d'où la voix était partie.

-- Sur mon âme, dit Aramis, elle est charmante! regardez donc, d'Artagnan, tout le monde la regarde, et malgré le regard de Bradshaw, elle n'a point pâli.

-- C'est lady Fairfax elle-même, dit d'Artagnan; vous la rappelez- vous, Porthos? nous l'avons vue avec son mari chez le général Cromwell.

Au bout d'un instant le calme troublé par cet étrange épisode se rétablit, et l'appel continua.

-- Ces drôles vont lever la séance, quand ils s'apercevront qu'ils ne sont pas en nombre suffisant, dit le comte de La Fère.

-- Vous ne les connaissez pas, Athos; remarquez donc le sourire de Mordaunt, voyez comme il regarde le roi. Ce regard est-il celui d'un homme qui craint que sa victime lui échappe? Non, non, c'est le sourire de la haine satisfaite, de la vengeance sûre de s'assouvir. Ah! basilic maudit, ce sera un heureux jour pour moi que celui où je croiserai avec toi autre chose que le regard!

-- Le roi est véritablement beau, dit Porthos; et puis voyez, tout prisonnier qu'il est, comme il est vêtu avec soin.

La plume de son chapeau vaut au moins cinquante pistoles, regardez-la donc, Aramis.

L'appel achevé, le président donna ordre de passer à la lecture de l'acte d'accusation.

Athos, pâlit: il était trompé encore une fois dans son attente. Quoique les juges fussent en nombre insuffisant, le procès allait s'instruire, le roi était donc condamné d'avance.

-- Je vous l'avais dit, Athos, fit d'Artagnan en haussant les épaules. Mais vous doutez toujours. Maintenant prenez votre courage à deux mains et écoutez, sans vous faire trop de mauvais sang, je vous prie, les petites horreurs que ce monsieur en noir va dire de son roi avec licence et privilège.

En effet, jamais plus brutale accusation, jamais injures plus basses, jamais plus sanglant réquisitoire n'avaient encore flétri la majesté royale. Jusque-là on s'était contenté d'assassiner les rois, mais ce n'était du moins qu'à leurs cadavres qu'on avait prodigué l'insulte.

Charles Ier écoutait le discours de l'accusateur avec une attention toute particulière, laissant passer les injures, retenant les griefs, et, quand la haine débordait par trop, quand l'accusateur se faisait bourreau par avance, il répondait par un sourire de mépris. C'était, après tout, une oeuvre capitale et terrible que celle où ce malheureux roi retrouvait toutes ses imprudences changées en guet-apens, ses erreurs transformées en crimes.

D'Artagnan, qui laissait couler ce torrent d'injures avec tout le dédain qu'elles méritaient, arrêta cependant son esprit judicieux sur quelques-unes des inculpations de l'accusateur.

-- Le fait est, dit-il, que si l'on punit pour imprudence et légèreté, ce pauvre roi mérite punition; mais il me semble que celle qu'il subit en ce moment est assez cruelle.

-- En tout cas, répondit Aramis, la punition ne saurait atteindre le roi, mais ses ministres, puisque la première loi de la constitution est: Le roi ne peut faillir.

Pour moi, pensait Porthos en regardant Mordaunt et ne s'occupant que de lui, si ce n'était troubler la majesté de la situation, je sauterais de la tribune en bas, je tomberais en trois bonds sur M. Mordaunt, que j'étranglerais; je le prendrais par les pieds et j'en assommerais tous ces mauvais mousquetaires qui parodient les mousquetaires de France. Pendant ce temps-là, d'Artagnan, qui est plein d'esprit et d'à-propos, trouverait peut-être un moyen de sauver le roi. Il faudra que je lui en parle.

Quant à Athos, le feu au visage, les poings crispés, les lèvres ensanglantées par ses propres morsures, il écumait sur son banc, furieux de cette éternelle insulte parlementaire et de cette longue patience royale, et ce bras inflexible, ce coeur inébranlable s'étaient changés en une main tremblante et un corps frissonnant.

À ce moment l'accusateur terminait son office par ces mots:

«La présente accusation est portée par nous au nom du peuple anglais.»

Il y eut à ces paroles un murmure dans les tribunes, et une autre voix, non pas une voix de femme, mais une voix d'homme, mâle et furieuse, tonna derrière d'Artagnan.

-- Tu mens! s'écria cette voix, et les neuf dixièmes du peuple anglais ont horreur de ce que tu dis!

Cette voix était celle d'Athos, qui, hors de lui, debout, le bras étendu, interpellait ainsi l'accusateur public.

À cette apostrophe, roi, juges, spectateurs, tout le monde tourna les yeux vers la tribune où étaient les quatre amis. Mordaunt fit comme les autres et reconnut le gentilhomme autour duquel s'étaient levés les trois autres Français, pâles et menaçants. Ses yeux flamboyèrent de joie, il venait de retrouver ceux à la recherche et à la mort desquels il avait voué sa vie. Un mouvement furieux appela près de lui vingt de ses mousquetaires, et montrant du doigt la tribune où étaient ses ennemis:

-- Feu sur cette tribune! dit-il.

Mais alors, rapides comme la pensée, d'Artagnan saisissant Athos par le milieu du corps, Porthos emportant Aramis, sautèrent à bas des gradins, s'élancèrent dans les corridors, descendirent rapidement les escaliers et se perdirent dans la foule; tandis qu'à l'intérieur de la salle les mousquets abaissés menaçaient trois mille spectateurs, dont les cris de miséricorde et les bruyantes terreurs arrêtèrent l'élan déjà donné au carnage.

Charles avait aussi reconnu les quatre Français; il mit une main sur son coeur pour en comprimer les battements, l'autre sur ses yeux pour ne pas voir égorger ses fidèles amis.

Mordaunt, pâle et tremblant de rage, se précipita hors de la salle, l'épée nue à la main, avec dix hallebardiers, fouillant la foule, interrogeant, haletant, puis il revint sans avoir rien trouvé.

Le trouble était inexprimable. Plus d'une demi-heure se passa sans que personne pût se faire entendre. Les juges croyaient chaque tribune prête à tonner. Les tribunes voyaient les mousquets dirigés sur elles, et, partagées entre la crainte et la curiosité, demeuraient tumultueuses et agitées.

Enfin le calme se rétablit.

-- Qu'avez-vous à dire pour votre défense? demanda Bradshaw au roi.

Alors, du ton d'un juge et non de celui d'un accusé, la tête toujours couverte, se levant, non point par humilité, mais par domination:

-- Avant de m'interroger, dit Charles, répondez-moi. J'étais libre à Newcastle, j'y avais conclu un traité avec les deux chambres. Au lieu d'accomplir de votre part ce traité que j'accomplissais de la mienne, vous m'avez acheté aux Écossais, pas cher, je le sais, et cela fait honneur à l'économie de votre gouvernement. Mais pour m'avoir payé le prix d'un esclave, espérez-vous que j'aie cessé d'être votre roi? Non pas. Vous répondre serait l'oublier. Je ne vous répondrai donc que lorsque vous m'aurez justifié de vos droits à m'interroger. Vous répondre serait vous reconnaître pour mes juges, et je ne vous reconnais que pour mes bourreaux.

Et au milieu d'un silence de mort, Charles, calme, hautain et toujours couvert, se rassit sur son fauteuil.

-- Que ne sont-ils là, les Français! murmura Charles avec orgueil et en tournant les yeux vers la tribune où ils étaient apparus un instant, ils verraient que leur ami, vivant, est digne d'être défendu; mort, d'être pleuré.

Mais il eut beau sonder les profondeurs de la foule, et demander en quelque sorte à Dieu ces douces et consolantes présences, il ne vit rien que des physionomies hébétées et craintives; il se sentit aux prises avec la haine et la férocité.

-- Eh bien, dit le président voyant Charles décidé à se taire invinciblement, soit, nous vous jugerons malgré votre silence; vous êtes accusé de trahison, d'abus de pouvoir et d'assassinat. Les témoins feront foi. Allez, et une prochaine séance accomplira ce que vous vous refusez à faire dans celle-ci.

Charles se leva, et se retournant vers Parry, qu'il voyait pâle et les tempes mouillées de sueur:

-- Eh bien! mon cher Parry, lui dit-il, qu'as-tu donc et qui peut t'agiter ainsi?

-- Oh! sire, dit Parry les larmes aux yeux et d'une voix suppliante, sire, en sortant de la salle, ne regardez pas à votre gauche.

-- Pourquoi cela, Parry?

-- Ne regardez pas, je vous en supplie, mon roi!

-- Mais qu'y a-t-il? parle donc, dit Charles en essayant de voir à travers la haie de gardes qui se tenaient derrière lui.

-- Il y a; mais vous ne regarderez point, sire, n'est-ce pas? Il y a que, sur une table, ils ont fait apporter la hache avec laquelle on exécute les criminels. Cette vue est hideuse; ne regardez pas, sire, je vous en supplie.

-- Les sots! dit Charles, me croient-ils donc un lâche comme eux? Tu fais bien de m'avoir prévenu; merci, Parry.

Et comme le moment était venu de se retirer, le roi sortit suivant ses gardes.

À gauche de la porte, en effet, brillait d'un reflet sinistre, celui du tapis rouge sur lequel elle était déposée, la hache blanche, au long manche poli par la main de l'exécuteur.

Arrivé en face d'elle, Charles s'arrêta; et se tournant avec un sourire:

-- Ah! ah! dit-il en riant, la hache! Épouvantail ingénieux et bien digne de ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'un gentilhomme; tu ne me fais pas peur, hache du bourreau, ajouta-t- il en la fouettant du jonc mince et flexible qu'il tenait à la main, et je te frappe, en attendant patiemment et chrétiennement que tu me le rendes.

Et haussant les épaules avec un royal dédain, il continua sa route, laissant stupéfaits ceux qui s'étaient pressés en foule autour de cette table pour voir quelle figure ferait le roi en voyant cette hache qui devait séparer sa tête de son corps.

-- En vérité, Parry, continua le roi en s'éloignant, tous ces gens-là me prennent, Dieu me pardonne! pour un marchand de coton des Indes, et non pour un gentilhomme accoutumé à voir briller le fer; pensent-ils donc que je ne vaux pas bien un boucher!

Comme il disait ces mots, il arriva à la porte. Une longue file de peuple était accourue, qui, n'ayant pu trouver place dans les tribunes, voulait au moins jouir de la fin du spectacle dont la plus intéressante partie lui était échappée. Cette multitude innombrable, dont les rangs étaient semés de physionomies menaçantes, arracha un léger soupir au roi.

-- Que de gens, pensa-t-il, et pas un ami dévoué!

Et comme il disait ces paroles de doute et de découragement en lui-même, une voix répondant à ces paroles dit près de lui:

-- Salut à la majesté tombée!

Le roi se retourna vivement, les larmes aux yeux et au coeur.

C'était un vieux soldat de ses gardes qui n'avait pas voulu voir passer devant lui son roi captif sans lui rendre ce dernier hommage.

Mais au même instant le malheureux fut presque assommé à coups de pommeau d'épée.

Parmi les assommeurs, le roi reconnut le capitaine Groslow.

-- Hélas! dit Charles, voici un bien grand châtiment pour une bien petite faute.

Puis, le coeur serré, il continua son chemin, mais il n'avait pas fait cent pas, qu'un furieux, se penchant entre deux soldats de la haie, cracha au visage du roi, comme jadis un Juif infâme et maudit avait craché au visage de Jésus le Nazaréen.

De grands éclats de rire et de sombres murmures retentirent tout ensemble: la foule s'écarta, se rapprocha, ondula comme une mer tempétueuse, et il sembla au roi qu'il voyait reluire au milieu de la vague vivante les yeux étincelants d'Athos.

Charles s'essuya le visage et dit avec un triste sourire:

-- Le malheureux! pour une demi-couronne il en ferait autant à son père.

Le roi ne s'était pas trompé; il avait vu en effet Athos et ses amis, qui, mêlés de nouveau dans les groupes, escortaient d'un dernier regard le roi martyr.

Quand le soldat salua Charles, le coeur d'Athos se fondit de joie; et lorsque ce malheureux revint à lui, il put trouver dans sa poche dix guinées qu'y avait glissées le gentilhomme français. Mais quand le lâche insulteur cracha au visage du roi prisonnier, Athos porta la main à son poignard.

Mais d'Artagnan arrêta cette main, et d'une voix rauque:

-- Attends! dit-il.

Jamais d'Artagnan n'avait tutoyé ni Athos ni le comte de La Fère.

Athos s'arrêta.

D'Artagnan s'appuya sur Athos, fit signe à Porthos et à Aramis de ne pas s'éloigner, et vint se placer derrière l'homme aux bras nus, qui riait encore de son infâme plaisanterie et que félicitaient quelques autres furieux.

Cet homme s'achemina vers la Cité. D'Artagnan, toujours appuyé sur Athos, le suivit en faisant signe à Porthos et à Aramis de les suivre eux-mêmes.

L'homme aux bras nus, qui semblait un garçon boucher, descendit avec deux compagnons par une petite rue rapide et isolée qui donnait sur la rivière.

D'Artagnan avait quitté le bras d'Athos et marchait derrière l'insulteur.

Arrivés près de l'eau, ces trois hommes s'aperçurent qu'ils étaient suivis, s'arrêtèrent, et, regardant insolemment les Français, échangèrent quelques lazzi entre eux.

-- Je ne sais pas l'anglais, Athos, dit d'Artagnan, mais vous le savez, vous, et vous m'allez servir d'interprète.

Et à ces mots, doublant le pas, ils dépassèrent les trois hommes. Mais se retournant tout à coup, d'Artagnan marcha droit au garçon boucher, qui s'arrêta, et le touchant à la poitrine du bout de son index:

-- Répétez-lui ceci, Athos, dit-il à son ami: «Tu as été lâche, tu as insulté un homme sans défense, tu as souillé la face de ton roi, tu vas mourir!...»

Athos, pâle comme un spectre et que d'Artagnan tenait par le poignet, traduisit ces étranges paroles à l'homme, qui, voyant ces préparatifs sinistres et l'oeil terrible de d'Artagnan, voulut se mettre en défense. Aramis, à ce mouvement, porta la main à son épée.

-- Non, pas de fer, pas de fer! dit d'Artagnan, le fer est pour les gentilshommes.

Et, saisissant le boucher à la gorge:

-- Porthos, dit d'Artagnan, assommez-moi ce misérable d'un seul coup de poing.

Porthos leva son bras terrible, le fit siffler en l'air comme la branche d'une fronde, et la masse pesante s'abattit avec un bruit sourd sur le crâne du lâche, qu'elle brisa.

L'homme tomba comme tombe un boeuf sous le marteau.

Ses compagnons voulurent crier, voulurent fuir, mais la voix manqua à leur bouche, et leurs jambes tremblantes se dérobèrent sous eux.

-- Dites-leur encore ceci, Athos, continua d'Artagnan: «Ainsi mourront tous ceux qui oublient qu'un homme enchaîné est une tête sacrée, qu'un roi captif est deux fois le représentant du Seigneur.»

Athos répéta les paroles de d'Artagnan.

Les deux hommes, muets et les cheveux hérissés, regardèrent le corps de leur compagnon qui nageait dans des flots de sang noir; puis, retrouvant à la fois la voix et les forces, ils s'enfuirent avec un cri et en joignant les mains.

-- Justice est faite! dit Porthos en s'essuyant le front.

-- Et maintenant, dit d'Artagnan à Athos, ne doutez point de moi et tenez-vous tranquille, je me charge de tout ce qui regarde le roi.

LXIX. White-Hall

Le parlement condamna Charles Stuart à mort, comme il était facile de le prévoir. Les jugements politiques sont toujours de vaines formalités, car les mêmes passions qui font accuser font condamner aussi. Telle est la terrible logique des révolutions.

Quoique nos amis s'attendissent à cette condamnation, elle les remplit de douleur. D'Artagnan, dont l'esprit n'avait jamais plus de ressources que dans les moments extrêmes, jura de nouveau qu'il tenterait tout au monde pour empêcher le dénouement de la sanglante tragédie. Mais par quels moyens? C'est ce qu'il n'entrevoyait que vaguement encore. Tout dépendrait de la nature des circonstances. En attendant qu'un plan complet pût être arrêté, il fallait à tout prix, pour gagner du temps, mettre obstacle à ce que l'exécution eût lieu le lendemain ainsi que les juges en avaient décidé. Le seul moyen, c'était de faire disparaître le bourreau de Londres.

Le bourreau disparu, la sentence ne pouvait être exécutée. Sans doute on enverrait chercher celui de la ville la plus voisine de Londres, mais cela faisait gagner au moins un jour, et un jour en pareil cas, c'est le salut peut-être! D'Artagnan se chargea de cette tâche plus que difficile.

Une chose non moins essentielle, c'était de prévenir Charles Stuart qu'on allait tenter de le sauver, afin qu'il secondât autant que possible ses défenseurs, ou que du moins il ne fit rien qui pût contrarier leurs efforts. Aramis se chargea de ce soin périlleux. Charles Stuart avait demandé qu'il fût permis à l'évêque Juxon de le visiter dans sa prison de White-Hall. Mordaunt était venu chez l'évêque ce soir-là même pour lui faire connaître le désir religieux exprimé par le roi, ainsi que l'autorisation de Cromwell. Aramis résolut d'obtenir de l'évêque, soit par la terreur, soit par la persuasion, qu'il le laissât pénétrer à sa place et revêtu de ses insignes sacerdotaux, dans le palais de White-Hall.

Enfin, Athos se chargea de préparer, à tout événement, les moyens de quitter l'Angleterre en cas d'insuccès comme en cas de réussite.

La nuit étant venue, on se donna rendez-vous à l'hôtel à onze heures, et chacun se mit en route pour exécuter sa dangereuse mission.

Le palais de White-Hall était gardé par trois régiments de cavalerie et surtout par les inquiétudes incessantes de Cromwell, qui allait, venait, envoyait ses généraux ou ses agents.

Seul et dans sa chambre habituelle, éclairée par la lueur de deux bougies, le monarque condamné à mort regardait tristement le luxe de sa grandeur passée, comme on voit à la dernière heure l'image de la vie plus brillante et plus suave que jamais.

Parry n'avait point quitté son maître, et depuis sa condamnation n'avait point cessé de pleurer.

Charles Stuart, accoudé sur une table, regardait un médaillon sur lequel étaient, près l'un de l'autre, les portraits de sa femme et de sa fille. Il attendait d'abord Juxon; puis après Juxon, le martyre.

Quelquefois sa pensée s'arrêtait sur ces braves gentilshommes français qui déjà lui paraissaient éloignés de cent lieues, fabuleux, chimériques, et pareils à ces figures que l'on voit en rêve et qui disparaissent au réveil.

C'est qu'en effet parfois Charles se demandait si tout ce qui venait de lui arriver n'était pas un rêve ou tout au moins le délire de la fièvre.

À cette pensée, il se levait, faisait quelques pas comme pour sortir de sa torpeur, allait jusqu'à la fenêtre; mais aussitôt au- dessous de la fenêtre il voyait reluire les mousquets des gardes. Alors il était forcé de s'avouer qu'il était bien réveillé et que son rêve sanglant était bien réel.

Charles revenait silencieux à son fauteuil, s'accoudait de nouveau à la table, laissait retomber sa tête sur sa main, et songeait.

-- Hélas! disait-il en lui-même, si j'avais au moins pour confesseur une de ces lumières de l'Église dont l'âme a sondé tous les mystères de la vie, toutes les petitesses de la grandeur, peut-être sa voix étoufferait-elle la voix qui se lamente dans mon âme! Mais j'aurai un prêtre à l'esprit vulgaire, dont j'ai brisé, par mon malheur, la carrière et la fortune. Il me parlera de Dieu et de la mort comme il en a parlé à d'autres mourants, sans comprendre que ce mourant royal laisse un trône à l'usurpateur quand ses enfants n'ont plus de pain.

Puis, approchant le portrait de ses lèvres, il murmurait tour à tour et l'un après l'autre le nom de chacun de ses enfants.

Il faisait, comme nous l'avons dit, une nuit brumeuse et sombre. L'heure sonnait lentement à l'horloge de l'église voisine. Les pâles clartés des deux bougies semaient dans cette grande et haute chambre des fantômes éclairés d'étranges reflets. Ces fantômes c'étaient les aïeux du roi Charles qui se détachaient de leurs cadres d'or; ces reflets c'étaient les dernières lueurs bleuâtres et miroitantes d'un feu de charbon qui s'éteignait.

Une immense tristesse s'empara de Charles. Il ensevelit son front entre ses deux mains, songea au monde si beau lorsqu'on le quitte ou plutôt lorsqu'il nous quitte, aux caresses des enfants si suaves et si douces, surtout quand on est séparé de ses enfants pour ne plus les revoir; puis à sa femme, noble et courageuse créature qui l'avait soutenu jusqu'au dernier moment. Il tira de sa poitrine la croix de diamants et la plaque de la Jarretière qu'elle lui avait envoyées par ces généreux Français, et les baisa; puis, songeant qu'elle ne reverrait ces objets que lorsqu'il serait couché froid et mutilé dans une tombe, il sentit passer en lui un de ces frissons glacés que la mort nous jette comme son premier manteau.

Alors dans cette chambre qui lui rappelait tant de souvenirs royaux, où avaient passé tant de courtisans et tant de flatteries, seul avec un serviteur désolé dont l'âme faible ne pouvait soutenir son âme, le roi laissa tomber son courage au niveau de cette faiblesse, de ces ténèbres, de ce froid d'hiver; et, le dira-t-on, ce roi qui mourut si grand, si sublime, avec le sourire de la résignation sur les lèvres, essuya dans l'ombre une larme qui était tombée sur la table et qui tremblait sur le tapis brodé d'or.

Soudain on entendit des pas dans les corridors, la porte s'ouvrit, des torches emplirent la chambre d'une lumière fumeuse, et un ecclésiastique, revêtu des habits épiscopaux, entra suivi de deux gardes auxquels Charles fit de la main un geste impérieux.

Ces deux gardes se retirèrent; la chambre rentra dans son obscurité.

-- Juxon! s'écria Charles, Juxon! Merci, mon dernier ami, vous arrivez à propos.

L'évêque jeta un regard oblique et inquiet sur cet homme qui sanglotait dans l'angle du foyer.

-- Allons, Parry, dit le roi, ne pleure plus, voici Dieu qui vient à nous.

-- Si c'est Parry, dit l'évêque, je n'ai plus rien à craindre; mais, sire, permettez-moi de saluer Votre Majesté et de lui dire qui je suis et pour quelle chose je viens.

À cette vue, à cette voix, Charles allait s'écrier sans doute, mais Aramis mit un doigt sur ses lèvres, et salua profondément le roi d'Angleterre.

-- Le chevalier, murmura Charles.

-- Oui, sire, interrompit Aramis en élevant la voix, oui, l'évêque Juxon, fidèle chevalier du Christ, et qui se rend aux voeux de Votre Majesté.

Charles joignit les mains; il avait reconnu d'Herblay, il restait stupéfait, anéanti, devant ces hommes qui, étrangers, sans aucun mobile qu'un devoir imposé par leur propre conscience, luttaient ainsi contre la volonté d'un peuple et contre la destinée d'un roi.

-- Vous, dit-il, vous! comment êtes-vous parvenu jusqu'ici? Mon Dieu, s'ils vous reconnaissaient, vous seriez perdu.

Parry était debout, toute sa personne exprimait le sentiment d'une naïve et profonde admiration.

-- Ne songez pas à moi, sire, dit Aramis en recommandant toujours du geste le silence au roi, ne songez qu'à vous; vos amis veillent, vous le voyez; ce que nous ferons, je ne sais pas encore; mais quatre hommes déterminés peuvent faire beaucoup. En attendant, ne fermez pas l'oeil de la nuit, ne vous étonnez de rien et attendez-vous à tout.

Charles secoua la tête.

-- Ami, dit-il, savez-vous que vous n'avez pas de temps à perdre et que si vous voulez agir, il faut vous presser? Savez-vous que c'est demain à dix heures que je dois mourir?

-- Sire, quelque chose se passera d'ici là qui rendra l'exécution impossible.

Le roi regarda Aramis avec étonnement.

En ce moment même il se fit, au-dessous de la fenêtre du roi, un bruit étrange et comme ferait celui d'une charrette de bois qu'on décharge.

-- Entendez-vous? dit le roi.

Ce bruit fut suivi d'un cri de douleur.

-- J'écoute, dit Aramis, mais je ne comprends pas quel est ce bruit, et surtout ce cri.

-- Ce cri, j'ignore qui a pu le pousser, dit le roi, mais ce bruit, je vais vous en rendre compte. Savez-vous que je dois être exécuté en dehors de cette fenêtre? ajouta Charles en étendant la main vers la place sombre et déserte, peuplée seulement de soldats et de sentinelles.

-- Oui, sire, dit Aramis, je le sais.

-- Eh bien! ces bois qu'on apporte sont les poutres et les charpentes avec lesquelles on va construire mon échafaud. Quelque ouvrier se sera blessé en les déchargeant.

Aramis frissonna malgré lui.

-- Vous voyez bien, dit Charles, qu'il est inutile que vous vous obstiniez davantage; je suis condamné, laissez-moi subir mon sort.

-- Sire, dit Aramis en reprenant sa tranquillité un instant troublée, ils peuvent bien dresser un échafaud, mais ils ne pourront pas trouver un exécuteur.

-- Que voulez-vous dire? demanda le roi.

-- Je veux dire qu'à cette heure, sire, le bourreau est enlevé ou séduit; demain, l'échafaud sera prêt, mais le bourreau manquera, on remettra alors l'exécution à après-demain.

-- Eh bien? dit le roi.

-- Eh bien? dit Aramis, demain dans la nuit nous vous enlevons.

-- Comment cela? s'écria le roi, dont le visage s'illumina malgré lui d'un éclair de joie.

-- Oh! monsieur, murmura Parry les mains jointes, soyez bénis, vous et les vôtres.

-- Comment cela? répéta le roi; il faut que je le sache, afin que je vous seconde s'il en est besoin.

-- Je n'en sais rien, sire, dit Aramis; mais le plus adroit, le plus brave, le plus dévoué de nous quatre m'a dit en me quittant: «Chevalier, dites au roi que demain à dix heures du soir nous l'enlevons.» Puisqu'il l'a dit, il le fera.

-- Dites-moi le nom de ce généreux ami, dit le roi, pour que je lui en garde une reconnaissance éternelle, qu'il réussisse ou non.

-- D'Artagnan, sire, le même qui a failli vous sauver quand le colonel Harrison est entré si mal à propos.

-- Vous êtes en vérité des hommes merveilleux! dit le roi, et l'on m'eût raconté de pareilles choses que je ne les eusse pas crues.

-- Maintenant, sire, reprit Aramis, écoutez-moi. N'oubliez pas un seul instant que nous veillons pour votre salut; le moindre geste, le moindre chant, le moindre signe de ceux qui s'approcheront de vous, épiez tout, écoutez tout, commentez tout.

-- Oh! chevalier! s'écria le roi, que puis-je vous dire? aucune parole, vînt-elle du plus profond de mon coeur, n'exprimerait ma reconnaissance. Si vous réussissez, je ne vous dirai pas que vous sauvez un roi; non, vue de l'échafaud comme je la vois, la royauté, je vous le jure, est bien peu de chose; mais vous conserverez un mari à sa femme, un père à ses enfants. Chevalier, touchez ma main, c'est celle d'un ami qui vous aimera jusqu'au dernier soupir.

Aramis voulut baiser la main du roi, mais le roi saisit la sienne et l'appuya contre son coeur.

En ce moment un homme entra sans même frapper à la porte; Aramis voulut retirer sa main, le roi la retint.

Celui qui entrait était un de ces puritains demi-prêtres, demi- soldats, comme il en pullulait près de Cromwell.

-- Que voulez-vous, monsieur? lui dit le roi.

-- Je désire savoir si la confession de Charles Stuart est terminée, dit le nouveau venu.

-- Que vous importe? dit le roi, nous ne sommes pas de la même religion.

-- Tous les hommes sont frères, dit le puritain. Un de mes frères va mourir, et je viens l'exhorter à la mort.

-- Assez, dit Parry, le roi n'a que faire de vos exhortations.

-- Sire, dit tout bas Aramis, ménagez-le, c'est sans doute quelque espion.

-- Après le révérend docteur évêque, dit le roi, je vous entendrai avec plaisir, monsieur.

L'homme au regard louche se retira, non sans avoir observé Juxon avec une attention qui n'échappa point au roi.

-- Chevalier, dit-il quand la porte fut refermée, je crois que vous aviez raison et que cet homme est venu ici avec des intentions mauvaises; prenez garde en vous retirant qu'il ne vous arrive malheur.

-- Sire, dit Aramis, je remercie Votre Majesté; mais qu'elle se tranquillise, sous cette robe j'ai une cotte de mailles et un poignard.

-- Allez donc, monsieur, et que Dieu vous ait dans sa sainte garde, comme je disais du temps que j'étais roi.

Aramis sortit; Charles le reconduisit jusqu'au seuil. Aramis lança sa bénédiction, qui fit incliner les gardes, passa majestueusement à travers les antichambres pleines de soldats, remonta dans son carrosse, où le suivirent ses deux gardiens, et se fit ramener à l'évêché, où ils le quittèrent.

Juxon attendait avec anxiété.

-- Eh bien? dit-il en apercevant Aramis.

-- Eh bien! dit celui-ci, tout a réussi selon mes souhaits; espions, gardes, satellites m'ont pris pour vous, et le roi vous bénit en attendant que vous le bénissiez.

-- Dieu vous protège, mon fils, car votre exemple m'a donné à la fois espoir et courage.

Aramis reprit ses habits et son manteau, et sortit en prévenant Juxon qu'il aurait encore une fois recours à lui.

À peine eut-il fait dix pas dans la rue qu'il s'aperçut qu'il était suivi par un homme enveloppé dans un grand manteau; il mit la main sur son poignard et s'arrêta. L'homme vint droit à lui. C'était Porthos.

-- Ce cher ami! dit Aramis en lui tendant la main.

-- Vous le voyez, mon cher, dit Porthos, chacun de nous avait sa mission; la mienne était de vous garder, et je vous gardais. Avez- vous vu le roi?

-- Oui, et tout va bien. Maintenant, nos amis, où sont-ils?

-- Nous avons rendez-vous à onze heures à l'hôtel.

-- Il n'y a pas de temps à perdre alors, dit Aramis.

En effet, dix heures et demie sonnaient à l'église Saint-Paul.

Cependant, comme les deux amis firent diligence, ils arrivèrent, les premiers.

Après eux, Athos entra.

-- Tout va bien, dit-il avant que ses amis eussent eu le temps de l'interroger.

-- Qu'avez-vous fait? dit Aramis.

J'ai loué une petite felouque, étroite comme une pirogue, légère comme une hirondelle; elle nous attend à Greenwich, en face de l'île des Chiens; elle est montée d'un patron et de quatre hommes, qui, moyennant cinquante livres sterling, se tiendront tout à notre disposition trois nuits de suite. Une fois à bord avec le roi, nous profitons de la marée, nous descendons la Tamise, et en deux heures nous sommes en pleine mer. Alors, en vrais pirates, nous suivons les côtes, nous nichons sur les falaises, ou si la mer est libre, nous mettons le cap sur Boulogne. Si j'étais tué, le patron se nomme le capitaine Roger, et la felouque l'Éclair. Avec ces renseignements, vous les retrouverez l'un et l'autre. Un mouchoir noué aux quatre coins est le signe de reconnaissance.

Un instant après, d'Artagnan rentra à son tour.

-- Videz vos poches, dit-il, jusqu'à concurrence de cent livres sterling, car, quant aux miennes...

Et d'Artagnan retourna ses poches absolument vides.

La somme fut faite à la seconde; d'Artagnan sortit et rentra un instant après.

-- Là! dit-il, c'est fini. Ouf! ce n'est pas sans peine.

-- Le bourreau a quitté Londres? demanda Athos.

-- Ah bien, oui! ce n'était pas assez sûr, cela. Il pouvait sortir par une porte et rentrer par l'autre.

-- Et où est-il? demanda Athos.

-- Dans la cave.

-- Dans quelle cave?

-- Dans la cave de notre hôte! Mousqueton est assis sur le seuil, et voici la clef.

-- Bravo! dit Aramis. Mais comment avez-vous décidé cet homme à disparaître?

-- Comme on décide tout en ce monde, avec de l'argent; cela m'a coûté cher, mais il y a consenti.

-- Et combien cela vous a-t-il coûté, ami? dit Athos; car, vous le comprenez, maintenant que nous ne sommes plus tout à fait de pauvres mousquetaires sans feu ni lieu, toutes dépenses doivent être communes.

-- Cela m'a coûté douze mille livres, dit d'Artagnan.

-- Et où les avez-vous trouvées? demanda Athos; possédiez-vous donc cette somme?

-- Et le fameux diamant de la reine! dit d'Artagnan avec un soupir.

-- Ah! c'est vrai, dit Aramis, je l'avais reconnu à votre doigt.

-- Vous l'avez donc racheté à M. des Essarts? demanda Porthos.

-- Eh! mon Dieu, oui, dit d'Artagnan; mais il est écrit là-haut que je ne pourrai pas le garder. Que voulez-vous! les diamants, à ce qu'il faut croire, ont leurs sympathies et leurs antipathies comme les hommes; il paraît que celui-là me déteste.

-- Mais, dit Athos, voilà qui va bien pour le bourreau; malheureusement tout bourreau a son aide, son valet, que sais-je moi.

-- Aussi celui-là avait-il le sien; mais nous jouons de bonheur.

-- Comment cela?

-- Au moment où je croyais que j'allais avoir une seconde affaire à traiter, on a rapporté mon gaillard avec une cuisse cassée. Par excès de zèle, il a accompagné jusque sous les fenêtres du roi la charrette qui portait les poutres et les charpentes; une de ces poutres lui est tombée sur la jambe et la lui a brisée.

-- Ah! dit Aramis, c'est donc lui qui a poussé le cri que j'ai entendu de la chambre du roi?

-- C'est probable, dit d'Artagnan; mais comme c'est un homme bien pensant, il a promis en se retirant d'envoyer en son lieu et place quatre ouvriers experts et habiles pour aider ceux qui sont déjà à la besogne, et en rentrant chez son patron, tout blessé qu'il était, il a écrit à l'instant même à maître Tom Low, garçon charpentier de ses amis, de se rendre à White-Hall pour accomplir sa promesse. Voici la lettre qu'il envoyait par un exprès qui devait la porter pour dix pence et qui me l'a vendue un louis.

-- Et que diable voulez-vous faire de cette lettre? demanda Athos.

-- Vous ne devinez pas? dit d'Artagnan avec ses yeux brillants d'intelligence.

-- Non, sur mon âme!

-- Eh bien! mon cher Athos, vous qui parlez anglais comme John Bull lui-même, vous êtes maître Tom Low, et nous sommes, nous, vos trois compagnons; comprenez-vous maintenant?

Athos poussa un cri de joie et d'admiration, courut à un cabinet, en tira des habits d'ouvrier, que revêtirent aussitôt les quatre amis; après quoi ils sortirent de l'hôtel, Athos portant une scie, Porthos une pince, Aramis une hache, et d'Artagnan un marteau et des clous.

La lettre du valet de l'exécuteur faisait foi près du maître charpentier que c'était bien eux que l'on attendait.

LXX. Les ouvriers

Vers le milieu de la nuit, Charles entendit un grand fracas au- dessous de sa fenêtre: c'étaient des coups de marteau et de hache, des morsures de pince et des cris de scie.

Comme il s'était jeté tout habillé sur son lit et qu'il commençait à s'endormir, ce bruit l'éveilla en sursaut; et comme, outre son retentissement matériel, ce bruit avait un écho moral et terrible dans son âme, les pensées affreuses de la veille vinrent l'assaillir de nouveau. Seul en face des ténèbres et de l'isolement, il n'eut pas la force de soutenir cette nouvelle torture, qui n'était pas dans le programme de son supplice, et il envoya Parry dire à la sentinelle de prier les ouvriers de frapper moins fort et d'avoir pitié du dernier sommeil de celui qui avait été leur roi.

La sentinelle ne voulut point quitter son poste, mais laissa passer Parry.

Arrivé près de la fenêtre, après avoir fait le tour du palais, Parry aperçut de plain-pied avec le balcon, dont on avait descellé la grille, un large échafaud inachevé, mais sur lequel on commençait à clouer une tenture de serge noire.

Cet échafaud, élevé à la hauteur de la fenêtre, c'est-à-dire à près de vingt pieds, avait deux étages inférieurs. Parry, si odieuse que lui fût cette vue, chercha parmi huit ou dix ouvriers qui bâtissaient la sombre machine ceux dont le bruit devait être le plus fatigant pour le roi, et sur le second plancher il aperçut deux hommes qui descellaient à l'aide d'une pince les dernières fiches du balcon de fer; l'un d'eux, véritable colosse, faisait l'office du bélier antique chargé de renverser les murailles. À chaque coup de son instrument la pierre volait en éclats. L'autre, qui se tenait à genoux tirait à lui les pierres ébranlées.

Il était évident que c'étaient ceux-là qui faisaient le bruit dont se plaignait le roi.

Parry monta à l'échelle et vint à eux.

-- Mes amis, dit-il, voulez-vous travailler un peu plus doucement, je vous prie? Le roi dort, et il a besoin de sommeil.

L'homme qui frappait avec sa pince arrêta son mouvement et se tourna à demi; mais comme il était debout, Parry ne put voir son visage perdu dans les ténèbres qui s'épaississaient près du plancher.

L'homme qui était à genoux se retourna aussi; et comme, plus bas que son compagnon, il avait le visage éclairé par la lanterne, Parry put le voir.

Cet homme le regarda fixement et porta un doigt à sa bouche.

Parry recula stupéfait.

-- C'est bien, c'est bien, dit l'ouvrier en excellent anglais, retourne dire au roi que s'il dort mal cette nuit-ci, il dormira mieux la nuit prochaine.

Ces rudes paroles, qui, en les prenant au pied de la lettre, avaient un sens si terrible, furent accueillies des ouvriers qui travaillaient sur les côtés et à l'étage inférieur avec une explosion d'affreuse joie.

Parry se retira, croyant qu'il faisait un rêve.

Charles l'attendait avec impatience.

Au moment où il rentra, la sentinelle qui veillait à la porte passa curieusement sa tête par l'ouverture pour voir ce que faisait le roi.

Le roi était accoudé sur son lit.

Parry ferma la porte, et, allant au roi le visage rayonnant de joie:

-- Sire, dit-il à voix basse, savez-vous quels sont ces ouvriers qui font tant de bruit?

-- Non, dit Charles en secouant mélancoliquement la tête; comment veux-tu que je sache cela? est-ce que je connais ces hommes?

-- Sire, dit Parry plus bas encore et en se penchant vers le lit de son maître, sire, c'est le comte de La Fère et son compagnon.

-- Qui dressent mon échafaud? dit le roi étonné.

-- Oui, et qui en le dressant font un trou à la muraille.

-- Chut! dit le roi en regardant avec terreur autour de lui. Tu les as vus?

-- Je leur ai parlé.

Le roi joignit les mains et leva les yeux au ciel; puis, après une courte et fervente prière, il se jeta à bas de son lit et alla à la fenêtre, dont il écarta les rideaux; les sentinelles du balcon y étaient toujours; puis au-delà du balcon s'étendait une sombre plate-forme sur laquelle elles passaient comme des ombres.

Charles ne put rien distinguer, mais il sentit sous ses pieds la commotion des coups que frappaient ses amis. Et chacun de ces coups maintenant lui répondait au coeur.

Parry ne s'était pas trompé, et il avait bien reconnu Athos. C'était lui, en effet, qui, aidé de Porthos, creusait un trou sur lequel devait poser une des charpentes transversales.

Ce trou communiquait dans une espèce de tambour pratiqué sous le plancher même de la chambre royale. Une fois dans ce tambour, qui ressemblait à un entre-sol fort bas, on pouvait, avec une pince et de bonnes épaules, et cela regardait Porthos, faire sauter une lame du parquet; le roi alors se glissait par cette ouverture, regagnait avec ses sauveurs un des compartiments de l'échafaud entièrement recouvert de drap noir, s'affublait à son tour d'un habit d'ouvrier qu'on lui avait préparé, et, sans affectation, sans crainte, il descendait avec les quatre compagnons.

Les sentinelles, sans soupçon, voyant des ouvriers qui venaient de travailler à l'échafaud, laissaient passer.

Comme nous l'avons dit, la felouque était toute prête.

Ce plan était large, simple et facile, comme toutes les choses qui naissent d'une résolution hardie.

Donc Athos déchirait ses belles mains si blanches et si fines à lever les pierres arrachées de leur base par Porthos. Déjà il pouvait passer la tête sous les ornements qui décoraient la crédence du balcon. Deux heures encore, il y passerait tout le corps. Avant le jour, le trou serait achevé et disparaîtrait sous les plis d'une tenture intérieure que poserait d'Artagnan. D'Artagnan s'était fait passer pour un ouvrier français et posait les clous avec la régularité du plus habile tapissier. Aramis coupait l'excédent de la serge, qui pendait jusqu'à terre et derrière laquelle se levait la charpente de l'échafaud.

Le jour parut au sommet des maisons. Un grand feu de tourbe et de charbon avait aidé les ouvriers à passer cette nuit si froide du 29 au 30 janvier; à tout moment les plus acharnés à leur ouvrage s'interrompaient pour aller se réchauffer. Athos et Porthos seuls n'avaient point quitté leur oeuvre. Aussi, aux premières lueurs du matin, le trou était-il achevé. Athos y entra, emportant avec lui les habits destinés au roi, enveloppés dans un coupon de serge noire. Porthos lui passa une pince; et d'Artagnan cloua, luxe bien grand mais fort utile, une tenture de serge intérieure, derrière laquelle le trou et celui qu'il cachait disparurent.

Athos n'avait plus que deux heures de travail pour pouvoir communiquer avec le roi; et, selon la prévision des quatre amis, ils avaient toute la journée devant eux, puisque, le bourreau manquant, on serait forcé d'aller chercher celui de Bristol.

D'Artagnan alla reprendre son habit marron, et Porthos son pourpoint rouge; quant à Aramis, il se rendit chez Juxon, afin de pénétrer, s'il était possible, avec lui jusqu'auprès du roi.

Tous trois avaient rendez-vous à midi sur la place de White-Hall pour voir ce qui s'y passerait.

Avant de quitter l'échafaud, Aramis s'était approché de l'ouverture où était caché Athos, afin de lui annoncer qu'il allait tâcher de revoir Charles.

-- Adieu donc et bon courage, dit Athos; rapportez au roi où en sont les choses; dites-lui que lorsqu'il sera seul il frappe au parquet, afin que je puisse continuer sûrement ma besogne. Si Parry pouvait m'aider en détachant d'avance la plaque inférieure de la cheminée, qui sans doute est une dalle de marbre, ce serait autant de fait. Vous, Aramis, tâchez de ne pas quitter le roi. Parlez haut, très haut, car on vous écoutera de la porte. S'il y a une sentinelle dans l'intérieur de l'appartement, tuez-la sans marchander; s'il y en a deux, que Parry en tue une et vous l'autre; s'il y en a trois, faites-vous tuer, mais sauvez le roi.

-- Soyez tranquille, dit Aramis, je prendrai deux poignards, afin d'en donner un à Parry. Est-ce tout?

-- Oui, allez; mais recommandez bien au roi de ne pas faire de fausse générosité. Pendant que vous vous battrez, s'il y a combat, qu'il fuie; la plaque une fois replacée sur sa tête, vous, mort ou vivant sur cette plaque, on sera dix minutes au moins à retrouver le trou par lequel il aura fui. Pendant ces dix minutes nous aurons fait du chemin et le roi sera sauvé.

-- Il sera fait comme vous le dites, Athos. Votre main, car peut- être ne nous reverrons-nous plus.

Athos passa ses bras autour du cou d'Aramis et l'embrassa:

-- Pour vous, dit-il. Maintenant, si je meurs, dites à d'Artagnan que je l'aime comme un enfant, et embrassez-le pour moi. Embrassez aussi notre bon et brave Porthos. Adieu.

-- Adieu, dit Aramis. Je suis aussi sûr maintenant que le roi se sauvera que je suis sûr de tenir et de serrer la plus loyale main qui soit au monde.

Aramis quitta Athos, descendit de l'échafaud à son tour et regagna l'hôtel en sifflotant l'air d'une chanson à la louange de Cromwell. Il trouva ses deux autres amis attablés près d'un bon feu, buvant une bouteille de vin de Porto et dévorant un poulet froid. Porthos mangeait, tout en maugréant force injures sur ces infâmes parlementaires; d'Artagnan mangeait en silence, mais en bâtissant dans sa pensée les plans les plus audacieux.

Aramis lui conta tout ce qui était convenu; d'Artagnan approuva de la tête et Porthos de la voix.

-- Bravo! dit-il; d'ailleurs nous serons là au moment de sa fuite: on est très bien caché sous cet échafaud, et nous pouvons nous y tenir. Entre d'Artagnan, moi, Grimaud et Mousqueton, nous en tuerons bien huit: je ne parle pas de Blaisois, il n'est bon qu'à garder les chevaux. À deux minutes par homme, c'est quatre minutes; Mousqueton en perdra une, c'est cinq, pendant ces cinq minutes-là vous pouvez avoir fait un quart de lieue.

Aramis mangea rapidement un morceau, but un verre de vin et changea d'habits.

-- Maintenant, dit-il, je, me rends chez Sa Grandeur. Chargez-vous de préparer les armes, Porthos; surveillez bien votre bourreau, d'Artagnan.

-- Soyez tranquille, Grimaud a relevé Mousqueton, et il a le pied dessus.

-- N'importe, redoublez de surveillance et ne demeurez pas un instant inactif.

-- Inactif! Mon cher, demandez à Porthos: je ne vis pas, je suis sans cesse sur mes jambes, j'ai l'air d'un danseur. Mordioux! que j'aime la France en ce moment, et qu'il est bon d'avoir une patrie à soi, quand on est si mal dans celle des autres.

Aramis les quitta comme il avait quitté Athos, c'est-à-dire en les embrassant; puis il se rendit chez l'évêque Juxon, auquel il transmit sa requête. Juxon consentit d'autant plus facilement à emmener Aramis, qu'il avait déjà prévenu qu'il aurait besoin d'un prêtre, au cas certain où le roi voudrait communier, et surtout au cas probable où le roi désirerait entendre une messe.

Vêtu comme Aramis l'était la veille, l'évêque monta dans sa voiture. Aramis, plus déguisé encore par sa pâleur et sa tristesse que par son costume de diacre, monta près de lui. La voiture s'arrêta à la porte de White-Hall; il était neuf heures du matin à peu près. Rien ne semblait changé; les antichambres et les corridors, comme la veille, étaient pleins de gardes. Deux sentinelles veillaient à la porte du roi, deux autres se promenaient devant le balcon sur la plate-forme de l'échafaud, où le billot était déjà posé.

Le roi était plein d'espérance; en revoyant Aramis, cette espérance se changea en joie. Il embrassa Juxon, il serra la main d'Aramis. L'évêque affecta de parler haut et devant tout le monde de leur entrevue de la veille. Le roi lui répondit que les paroles qu'il lui avait dites dans cette entrevue avaient porté leur fruit, et qu'il désirait encore un entretien pareil. Juxon se retourna vers les assistants et les pria de le laisser seul avec le roi. Tout le monde se retira.

Dès que la porte se fut refermée:

-- Sire, dit Aramis avec rapidité, vous êtes sauvé! Le bourreau de Londres a disparu; son aide s'est cassé la cuisse hier sous les fenêtres de Votre Majesté. Ce cri que nous avons entendu, c'était le sien. Sans doute on s'est déjà aperçu de la disparition de l'exécuteur; mais il n'y a de bourreau qu'à Bristol, et il faut le temps de l'aller chercher. Nous avons donc au moins jusqu'à demain.

-- Mais le comte de La Fère? demanda le roi.

-- À deux pieds de vous, sire. Prenez le poker du brasier et frappez trois coups, vous allez l'entendre vous répondre.

Le roi, d'une main tremblante, prit l'instrument et frappa trois coups à intervalles égaux. Aussitôt des coups sourds et ménagés, répondant au signal donné, retentirent sous le parquet.

-- Ainsi, dit le roi, celui qui me répond là...

-- Est le comte de La Fère, sire, dit Aramis. Il prépare la voie par laquelle Votre Majesté pourra fuir. Parry, de son côté, soulèvera cette dalle de marbre, et un passage sera tout ouvert.

-- Mais, dit Parry, je n'ai aucun instrument.

-- Prenez ce poignard, dit Aramis; seulement prenez garde de le trop émousser, car vous pourrez bien en avoir besoin pour creuser autre chose que la pierre.

-- Oh! Juxon, dit Charles, se retournant vers l'évêque et lui prenant les deux mains, Juxon, retenez la prière de celui qui fut votre roi...

-- Qui l'est encore et qui le sera toujours, dit Juxon en baisant la main du prince.

-- Priez toute votre vie pour ce gentilhomme que vous voyez, pour cet autre que vous entendez sous nos pieds, pour deux autres encore qui, quelque part qu'ils soient, veillent, j'en suis sûr, à mon salut.

-- Sire répondit Juxon, vous serez obéi. Chaque jour il y aura, tant que je vivrai, une prière offerte à Dieu pour ces fidèles amis de Votre Majesté.

Le mineur continua quelque temps encore son travail, qu'on sentait incessamment se rapprocher. Mais tout à coup un bruit inattendu retentit dans la galerie. Aramis saisit le poker et donna le signal de l'interruption.

Ce bruit se rapprochait: c'était celui d'un certain nombre de pas égaux et réguliers. Les quatre hommes restèrent immobiles; tous les yeux se fixèrent sur la porte, qui s'ouvrit lentement et avec une sorte de solennité.

Des gardes étaient formés en haie dans la chambre qui précédait celle du roi. Un commissaire du parlement, vêtu de noir et plein d'une gravité de mauvais augure, entra, salua le roi, et déployant un parchemin, lui lut son arrêt comme on a l'habitude de le faire aux condamnés qui vont marcher à l'échafaud.

-- Que signifie cela? demanda Aramis à Juxon.

Juxon fit un signe qui voulait dire qu'il était en tout point aussi ignorant que lui.

-- C'est donc pour aujourd'hui? demanda le roi avec une émotion perceptible seulement pour Juxon et Aramis.

-- N'étiez-vous point prévenu, sire, que c'était pour ce matin? répondit l'homme vêtu de noir.

-- Et, dit le roi, je dois périr comme un criminel ordinaire, de la main du bourreau de Londres?

-- Le bourreau de Londres a disparu, sire, dit le commissaire du parlement; mais à sa place un homme s'est offert. L'exécution ne sera donc retardée que du temps seulement que vous demanderez pour mettre ordre à vos affaires temporelles et spirituelles.

Une légère sueur qui perla à la racine des cheveux de Charles fut la seule trace d'émotion qu'il donna en apprenant cette nouvelle.

Mais Aramis devint livide. Son coeur ne battait plus: il ferma les yeux et appuya sa main sur une table. En voyant cette profonde douleur, Charles parut oublier la sienne.

Il alla à lui, lui prit la main et l'embrassa.

-- Allons, ami, dit-il avec un doux et triste sourire, du courage.

Puis se retournant vers le commissaire:

-- Monsieur, dit-il, je suis prêt. Vous le voyez, je ne désire que deux choses qui ne vous retarderont pas beaucoup, je crois: la première, de communier; la seconde, d'embrasser mes enfants et de leur dire adieu pour la dernière fois; cela me sera-t-il permis?

-- Oui, sire, répondit le commissaire du parlement.

Et il sortit.

Aramis, rappelé à lui, s'enfonçait les ongles dans la chair, un immense gémissement sortit de sa poitrine.

-- Oh! Monseigneur, s'écria-t-il en saisissant les mains de Juxon, où est Dieu? où est Dieu?

-- Mon fils, dit avec fermeté l'évêque, vous ne le voyez point, parce que les passions de la terre le cachent.

-- Mon enfant, dit le roi à Aramis, ne te désole pas ainsi. Tu demandes ce que fait Dieu? Dieu regarde ton dévouement et mon martyre, et, crois-moi, l'un et l'autre auront leur récompense; prends-t'en donc de ce qui arrive aux hommes, et non à Dieu. Ce sont les hommes qui me font mourir, ce sont les hommes qui te font pleurer.

-- Oui, sire, dit Aramis, oui, vous avez raison; c'est aux hommes qu'il faut que je m'en prenne, et c'est à eux que je m'en prendrai.

-- Asseyez-vous, Juxon, dit le roi en tombant à genoux, car il vous reste à m'entendre, et il me reste à me confesser. Restez, monsieur, dit-il à Aramis qui faisait un mouvement pour se retirer; restez, Parry, je n'ai rien à dire, même dans le secret de la pénitence, qui ne puisse se dire en face de tous; restez, et je n'ai qu'un regret, c'est que le monde entier ne puisse pas m'entendre comme vous et avec vous.

Juxon s'assit, et le roi, agenouillé devant lui comme le plus humble des fidèles, commença sa confession.

LXXI. Remember

La confession royale achevée, Charles communia, puis il demanda à voir ses enfants. Dix heures sonnaient; comme l'avait dit le roi, ce n'était donc pas un grand retard.

Cependant le peuple était déjà prêt; il savait que dix heures étaient le moment fixé pour l'exécution, il s'entassait dans les rues adjacentes au palais, et le roi commençait à distinguer ce bruit lointain que font la foule et la mer, quand l'une est agitée par ses passions, l'autre par ses tempêtes.

Les enfants du roi arrivèrent: c'était d'abord la princesse Charlotte, puis le duc de Glocester, c'est-à-dire une petite fille blonde, belle et les yeux mouillés de larmes, puis un jeune garçon de huit à neuf ans, dont l'oeil sec et la lèvre dédaigneusement relevée accusaient la fierté naissante. L'enfant avait pleuré toute la nuit, mais devant tout ce monde il ne pleurait pas.

Charles sentit son coeur se fondre à l'aspect de ces deux enfants qu'il n'avait pas vus depuis deux ans, et qu'il ne revoyait qu'au moment de mourir. Une larme vint à ses yeux et il se retourna pour l'essuyer, car il voulait être fort devant ceux à qui il léguait un si lourd héritage de souffrance et de malheur.

Il parla à la jeune fille d'abord; l'attirant à lui, il lui recommanda la piété, la résignation et l'amour filial; puis, passant de l'un à l'autre, il prit le jeune duc de Glocester, et l'asseyant sur son genou pour qu'à la fois il pût le presser sur son coeur et baiser son visage:

-- Mon fils, lui dit-il, vous avez vu par les rues et dans les antichambres beaucoup de gens en venant ici; ces gens vont couper la tête à votre père, ne l'oubliez jamais. Peut-être un jour, vous voyant près d'eux et vous ayant en leur pouvoir, voudront-ils vous faire roi à l'exclusion du prince de Galles ou du duc d'York, vos frères aînés qui sont, l'un en France, l'autre je ne sais où; mais vous n'êtes pas le roi, mon fils, et vous ne pouvez le devenir que par leur mort. Jurez-moi donc de ne pas vous laisser mettre la couronne sur la tête, que vous n'ayez légitimement droit à cette couronne; car un jour, écoutez bien, mon fils, si vous faisiez cela, tête et couronne, ils abattraient tout, et ce jour-là vous ne pourriez mourir calme et sans remords, comme je meurs. Jurez, mon fils.

L'enfant étendit sa petite main dans celle de son père, et dit.

-- Sire, je jure à Votre Majesté...

Charles l'interrompit.

-- Henri, dit-il, appelle-moi ton père.

-- Mon père, reprit l'enfant, je vous jure qu'ils me tueront avant de me faire roi.

-- Bien, mon fils, dit Charles. Maintenant embrassez-moi, et vous aussi, Charlotte, et ne m'oubliez point.

-- Oh! non, jamais! jamais! s'écrièrent les deux enfants en lançant leurs bras au cou du roi.

-- Adieu, dit Charles; adieu, mes enfants. Emmenez-les, Juxon; leurs larmes m'ôteraient le courage de mourir.

Juxon arracha les pauvres enfants des bras de leur père et les remit à ceux qui les avaient amenés.

Derrière eux les portes s'ouvrirent, et tout le monde put entrer.

Le roi, se voyant seul au milieu de la foule des gardes et des curieux qui commençaient à envahir la chambre, se rappela que le comte de La Fère était là bien près, sous le parquet de l'appartement, ne le pouvant voir et espérant peut-être toujours.

Il tremblait que le moindre bruit ne semblât un signal pour Athos, et que celui-ci, en se remettant au travail, ne se trahit lui- même. Il affecta donc l'immobilité et contint par son exemple tous les assistants dans le repos.

Le roi ne se trompait point, Athos était réellement sous ses pieds: il écoutait, il se désespérait de ne pas entendre le signal; il commençait parfois, dans son impatience, à déchiqueter de nouveau la pierre; mais, craignant d'être entendu, il s'arrêtait aussitôt.

Cette horrible inaction dura deux heures. Un silence de mort régnait dans la chambre royale.

Alors Athos se décida à chercher la cause de cette sombre et muette tranquillité que troublait seule l'immense rumeur de la foule. Il entr'ouvrit la tenture qui cachait le trou de la crevasse, et descendit sur le premier étage de l'échafaud. Au- dessus de sa tête, à quatre pouces à peine, était le plancher qui s'étendait au niveau de la plate-forme et qui faisait l'échafaud.

Ce bruit qu'il n'avait entendu que sourdement jusque-là et qui dès lors parvint à lui, sombre et menaçant, le fit bondir de terreur. Il alla jusqu'au bord de l'échafaud, entr'ouvrit le drap noir à la hauteur de son oeil et vit les cavaliers acculés à la terrible machine; au-delà des cavaliers, une rangée de pertuisaniers; au- delà des pertuisaniers, des mousquetaires; et au-delà des mousquetaires les premières files du peuple, qui, pareil à un sombre océan, bouillonnait et mugissait.

-- Qu'est-il donc arrivé? se demanda Athos plus tremblant que le drap dont il froissait les plis. Le peuple se presse, les soldats sont sous les armes, et parmi les spectateurs, qui tous ont les yeux fixés sur la fenêtre, j'aperçois d'Artagnan! Qu'attend-il? Que regarde-t-il? Grand Dieu auraient-ils laissé échapper le bourreau!

Tout à coup le tambour roula sourd et funèbre sur la place; un bruit de pas pesants et prolongés retentit au-dessus de sa tête. Il lui sembla que quelque chose de pareil à une procession immense foulait les parquets de White-Hall; bientôt il entendit craquer les planches mêmes de l'échafaud. Il jeta un dernier regard sur la place, et l'attitude des spectateurs lui apprit ce qu'une dernière espérance restée au fond de son coeur l'empêchait encore de deviner.

Le murmure de la place avait cessé entièrement. Tous les yeux étaient fixés sur la fenêtre de White-Hall, les bouches entr'ouvertes et les haleines suspendues indiquaient l'attente de quelque terrible spectacle.

Ce bruit de pas que, de la place qu'il occupait alors sous le parquet de l'appartement du roi, Athos avait entendu au-dessus de sa tête se reproduisit sur l'échafaud, qui plia sous le poids, de façon à ce que les planches touchèrent presque la tête du malheureux gentilhomme. C'était évidemment deux files de soldats qui prenaient leur place.

Au même instant une voix bien connue du gentilhomme, une noble voix prononça ces paroles au-dessus de sa tête:

-- Monsieur le colonel, je désire parler au peuple.

Athos frissonna des pieds à la tête: c'était bien le roi qui parlait sur l'échafaud.

En effet, après avoir bu quelques gouttes de vin et rompu un pain, Charles, las d'attendre la mort, s'était tout à coup décidé à aller au-devant d'elle et avait donné le signal de la marche.

Alors on avait ouvert à deux battants la fenêtre donnant sur la place, et du fond de la vaste chambre, le peuple avait pu voir s'avancer silencieusement d'abord un homme masqué, qu'à la hache qu'il tenait à la main il avait reconnu pour le bourreau. Cet homme s'était approché du billot et y avait déposé sa hache.

C'était le premier bruit qu'Athos avait entendu.

Puis, derrière cet homme, pâle sans doute, mais calme et marchant d'un pas ferme, Charles Stuart, lequel s'avançait entre deux prêtres suivis de quelques officiers supérieurs, chargés de présider à l'exécution, et escorté de deux files de pertuisaniers, qui se rangèrent aux deux côtés de l'échafaud.

La vue de l'homme masqué avait provoqué une longue rumeur. Chacun était plein de curiosité pour savoir quel était ce bourreau inconnu qui s'était présenté si à point pour que le terrible spectacle promis au peuple pût avoir lieu, quand le peuple avait cru que ce spectacle était remis au lendemain. Chacun l'avait donc dévoré des yeux; mais tout ce qu'on avait pu voir, c'est que c'était un homme de moyenne taille, vêtu tout en noir, et qui paraissait déjà d'un certain âge, car l'extrémité d'une barbe grisonnante dépassait le bas du masque qui lui couvrait le visage.

Mais à la vue du roi si calme, si noble, si digne, le silence s'était à l'instant même rétabli, de sorte que chacun put entendre le désir qu'il avait manifesté de parler au peuple.

À cette demande, celui à qui elle était adressée avait sans doute répondu par un signe affirmatif, car d'une voix ferme et sonore, et qui vibra jusqu'au fond du coeur d'Athos, le roi commença de parler.

Il expliquait sa conduite au peuple et lui donnait des conseils pour le bien de l'Angleterre.

-- Oh! se disait Athos en lui-même, est-il bien possible que j'entende ce que j'entends et que je voie ce que je vois? Est-il bien possible que Dieu ait abandonné son représentant sur la terre à ce point qu'il le laisse mourir si misérablement!... Et moi qui ne l'ai pas vu! moi qui ne lui ai pas dit adieu!

Un bruit pareil à celui qu'aurait fait l'instrument de mort remué sur le billot se fit entendre.

Le roi s'interrompit.

-- Ne touchez pas à la hache, dit-il.

Et il reprit son discours où il l'avait laissé.

Le discours fini, un silence de glace s'établit sur la tête du comte. Il avait la main à son front, et entre sa main et son front ruisselaient des gouttes de sueur, quoique l'air fût glacé.

Ce silence indiquait les derniers préparatifs.

Le discours terminé, le roi avait promené sur la foule un regard plein de miséricorde; et détachant l'ordre qu'il portait, et qui était cette même plaque en diamants que la reine lui avait envoyée, il la remit au prêtre qui accompagnait Juxon. Puis il tira de sa poitrine une petite croix en diamants aussi. Celle-là, comme la plaque, venait de Madame Henriette.

-- Monsieur, dit-il en s'adressant au prêtre qui accompagnait Juxon, je garderai cette croix dans ma main jusqu'au dernier moment; vous me la reprendrez quand je serai mort.

-- Oui, sire, dit une voix qu'Athos reconnut pour celle d'Aramis.

Alors Charles, qui jusque-là s'était tenu la tête couverte, prit son chapeau et le jeta près de lui; puis un à un il défit tous les boutons de son pourpoint, se dévêtit et le jeta près de son chapeau. Alors, comme il faisait froid, il demanda sa robe de chambre, qu'on lui donna.

Tous ces préparatifs avaient été faits avec un calme effrayant.

On eût dit que le roi allait se coucher dans son lit et non dans son cercueil.

Enfin, relevant ses cheveux avec la main:

-- Vous gêneront-ils, monsieur? dit-il au bourreau. En ce cas on pourrait les retenir avec un cordon.

Charles accompagna ces paroles d'un regard qui semblait vouloir pénétrer sous le masque de l'inconnu. Ce regard si noble, si calme et si assuré força cet homme à détourner la tête. Mais derrière le regard profond du roi il trouva le regard ardent d'Aramis.

Le roi, voyant qu'il ne répondait pas, répéta sa question.

-- Il suffira, répondit l'homme d'une voix sourde, que vous les écartiez sur le cou.

Le roi sépara ses cheveux avec les deux mains, et regardant le billot:

-- Ce billot est bien bas, dit-il, n'y en aurait-il point de plus élevé?

-- C'est le billot ordinaire, répondit l'homme masqué.

-- Croyez-vous me couper la tête d'un seul coup? demanda le roi.

-- Je l'espère, répondit l'exécuteur.

Il y avait dans ces deux mots: Je l'espère, une si étrange intonation, que tout le monde frissonna, excepté le roi.

-- C'est bien, dit le roi; et maintenant, bourreau, écoute.

L'homme masqué fit un pas vers le roi et s'appuya sur sa hache.

-- Je ne veux pas que tu me surprennes, lui dit Charles. Je m'agenouillerai pour prier, alors ne frappe pas encore.

-- Et quand frapperai-je? demanda l'homme masqué.

-- Quand je poserai le cou sur le billot et que je tendrai les bras en disant: Remember, alors frappe hardiment.

L'homme masqué s'inclina légèrement.

-- Voici le moment de quitter le monde, dit le roi à ceux qui l'entouraient. Messieurs, je vous laisse au milieu de la tempête et vous précède dans cette patrie qui ne connaît pas d'orage. Adieu.

Il regarda Aramis et lui fit un signe de tête particulier.

-- Maintenant, continua-t-il, éloignez-vous et laissez-moi faire tout bas ma prière, je vous prie. Éloigne-toi aussi, dit-il à l'homme masqué; ce n'est que pour un instant, et je sais que je t'appartiens; mais souviens-toi de ne frapper qu'à mon signal.

Alors Charles s'agenouilla, fit le signe de la croix, approcha sa bouche des planches comme s'il eût voulu baiser la plate-forme; puis s'appuyant d'une main sur le plancher et de l'autre sur le billot:

-- Comte de La Fère, dit-il en français, êtes-vous là et puis-je parler?

Cette voix frappa droit au coeur d'Athos et le perça comme un fer glacé.

-- Oui, Majesté, dit-il en tremblant.

-- Ami fidèle, coeur généreux, dit le roi, je n'ai pu être sauvé je ne devais pas l'être. Maintenant, dussé-je commettre un sacrilège, je te dirai: Oui, j'ai parlé aux hommes, j'ai parlé à Dieu, je te parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que j'ai crue sacrée, j'ai perdu le trône de mes pères et diverti l'héritage de mes enfants. Un million en or me reste, je l'ai enterré dans les caves du château de Newcastle au moment où j'ai quitté cette ville. Cet argent, toi seul sais qu'il existe, fais- en usage quand tu croiras qu'il en sera temps pour le plus grand bien de mon fils aîné; et maintenant, comte de La Fère, dites-moi adieu.

-- Adieu, Majesté sainte et martyre, balbutia Athos glacé de terreur.

Il se fit alors un instant de silence, pendant lequel il sembla à Athos que le roi se relevait et changeait de position.

Puis d'une voix pleine et sonore, de manière qu'on l'entendît non seulement sur l'échafaud, mais encore sur la place:

-- Remember, dit le roi.

Il achevait à peine ce mot qu'un coup terrible ébranla le plancher de l'échafaud; la poussière s'échappa du drap et aveugla le malheureux gentilhomme. Puis soudain, comme par un mouvement machinal il levait les yeux et la tête, une goutte chaude tomba sur son front. Athos recula avec un frisson d'épouvante, et au même instant, les gouttes se changèrent en une noire cascade, qui rejaillit sur le plancher.

Athos, tombé lui-même à genoux, demeura pendant quelques instants comme frappé de folie et d'impuissance. Bientôt, à son murmure décroissant, il s'aperçut que la foule s'éloignait; il demeura encore un instant immobile, muet et consterné. Alors se retournant, il alla tremper le bout de son mouchoir dans le sang du roi martyr; puis, comme la foule s'éloignait de plus en plus, il descendit, fendit le drap, et se glissa entre deux chevaux, se mêla au peuple dont il portait le vêtement, et arriva le premier à la taverne.

Monté à sa chambre, il se regarda dans une glace, vit son front marqué d'une large tache rouge, porta la main à son front, la retira pleine du sang du roi et s'évanouit.

LXXII. L'homme masqué

Quoiqu'il ne fût que quatre heures du soir, il faisait nuit close; la neige tombait épaisse et glacée. Aramis rentra à son tour et trouva Athos, sinon sans connaissance, du moins anéanti.

Aux premiers mots de son ami, le comte sortit de l'espèce de léthargie où il était tombé.

-- Eh bien! dit Aramis, vaincus par la fatalité.

-- Vaincus! dit Athos. Noble et malheureux roi!

-- Êtes-vous donc blessé? demanda Aramis.

-- Non, ce sang est le sien.

Le comte s'essuya le front.

-- Où étiez-vous donc?

-- Où vous m'aviez laissé, sous l'échafaud.

-- Et vous avez tout vu?

-- Non, mais tout entendu; Dieu me garde d'une autre heure pareille à celle que je viens de passer! N'ai-je point les cheveux blancs?

-- Alors vous savez que je ne l'ai point quitté?

-- J'ai entendu votre voix jusqu'au dernier moment.

-- Voici la plaque qu'il m'a donnée, dit Aramis, voici la croix que j'ai retirée de sa main; il désirait qu'elles fussent remises à la reine.

-- Et voilà un mouchoir pour les envelopper, dit Athos.

Et il tira de sa poche le mouchoir qu'il avait trempé dans le sang du roi.

-- Maintenant, demanda Athos, qu'a-t-on fait de ce pauvre cadavre?

-- Par ordre de Cromwell, les honneurs royaux lui seront rendus. Nous avons placé le corps dans un cercueil de plomb; les médecins s'occupent d'embaumer ces malheureux restes, et, leur oeuvre finie, le roi sera déposé dans une chapelle ardente.

-- Dérision! murmura sombrement Athos; les honneurs royaux à celui qu'ils ont assassiné!

-- Cela prouve, dit Aramis, que le roi meurt, mais que la royauté ne meurt pas.

-- Hélas! dit Athos, c'est peut-être le dernier roi chevalier qu'aura eu le monde.

-- Allons, ne vous désolez pas, comte, dit une grosse voix dans l'escalier, où retentissaient les larges pas de Porthos, nous sommes tous mortels, mes pauvres amis.

-- Vous arrivez tard, mon cher Porthos, dit le comte de La Fère.

-- Oui, dit Porthos, il y avait des gens sur ma route qui m'ont retardé. Ils dansaient, les misérables! J'en ai pris un par le cou et je crois l'avoir un peu étranglé. Juste en ce moment une patrouille est venue. Heureusement, celui à qui j'avais eu particulièrement affaire a été quelques minutes sans pouvoir parler. J'ai profité de cela pour me jeter dans une petite rue. Cette petite rue m'a conduit dans une autre plus petite encore. Alors je me suis perdu. Je ne connais pas Londres, je ne sais pas l'anglais, j'ai cru que je ne me retrouverais jamais; enfin me voilà.

-- Mais d'Artagnan, dit Aramis, ne l'avez-vous point vu et ne lui serait-il rien arrivé?

-- Nous avons été séparés par la foule, dit Porthos, et, quelques efforts que j'aie faits, je n'ai pas pu le rejoindre.

-- Oh! dit Athos avec amertume, je l'ai vu, moi; il était au premier rang de la foule, admirablement placé pour ne rien perdre; et comme, à tout prendre, le spectacle était curieux, il aura voulu voir jusqu'au bout.

-- Oh! comte de La Fère, dit une voix calme, quoique étouffée par la précipitation de la course, est-ce bien vous qui calomniez les absents?

Ce reproche atteignit Athos au coeur. Cependant, comme l'impression que lui avait produite d'Artagnan aux premiers rangs de ce peuple stupide et féroce était profonde, il se contenta de répondre:

-- Je ne vous calomnie pas, mon ami. On était inquiet de vous ici, et j'ai dit où vous étiez. Vous ne connaissiez pas le roi Charles, ce n'était qu'un étranger pour vous, et vous n'étiez pas forcé de l'aimer.

Et en disant ces mots il tendit la main à son ami. Mais d'Artagnan fit semblant de ne point voir le geste d'Athos et garda sa main sous son manteau.

Athos laissa retomber lentement la sienne près de lui.

-- Ouf! je suis las, dit d'Artagnan, et il s'assit.

-- Buvez un verre de porto, dit Aramis en prenant une bouteille sur une table et en remplissant un verre; buvez, cela vous remettra.

-- Oui, buvons, dit Athos, qui, sensible au mécontentement du Gascon, voulait choquer son verre contre le sien, buvons et quittons cet abominable pays. La felouque nous attend, vous le savez; partons ce soir, nous n'avons plus rien à faire ici.

-- Vous êtes bien pressé, monsieur le comte, dit d'Artagnan.

-- Ce sol sanglant me brûle les pieds, dit Athos.

-- La neige ne me fait pas cet effet, à moi, dit tranquillement le Gascon.

-- Mais que voulez-vous donc que nous fassions, dit Athos, maintenant que le roi est mort?

-- Ainsi, monsieur le comte, dit d'Artagnan avec négligence, vous ne voyez point qu'il vous reste quelque chose à faire en Angleterre?

-- Rien, rien, dit Athos, qu'à douter de la bonté divine et à mépriser mes propres forces.

-- Eh bien! moi, dit d'Artagnan, moi chétif, moi badaud sanguinaire, qui suis allé me placer à trente pas de l'échafaud pour mieux voir tomber la tête de ce roi que je ne connaissais pas, et qui, à ce qu'il paraît, m'était indifférent, je pense autrement que monsieur le comte... je reste!

Athos pâlit extrêmement; chaque reproche de son ami vibrait jusqu'au plus profond de son coeur.

-- Ah! vous restez à Londres? dit Porthos à d'Artagnan.

-- Oui, dit celui-ci. Et vous?

-- Dame! dit Porthos un peu embarrassé vis-à-vis d'Athos et d'Aramis, dame! si vous restez, comme je suis venu avec vous, je ne m'en irai qu'avec vous; je ne vous laisserai pas seul dans cet abominable pays.

-- Merci, mon excellent ami. Alors j'ai une petite entreprise à vous proposer, et que nous mettrons à exécution ensemble quand monsieur le comte sera parti, et dont l'idée m'est venue pendant que je regardais le spectacle que vous savez.

-- Laquelle? dit Porthos.

-- C'est de savoir quel est cet homme masqué qui s'est offert si obligeamment pour couper le cou du roi.

-- Un homme masqué! s'écria Athos, vous n'avez donc pas laissé fuir le bourreau?

-- Le bourreau? dit d'Artagnan, il est toujours dans la cave, où je présume qu'il dit deux mots aux bouteilles de notre hôte. Mais vous m'y faites penser...

Il alla à la porte.

-- Mousqueton! dit-il.

-- Monsieur? répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la terre.

-- Lâchez votre prisonnier, dit d'Artagnan, tout est fini.

-- Mais, dit Athos, quel est donc le misérable qui a porté la main sur son roi?

-- Un bourreau amateur, qui, du reste, manie la hache avec facilité, car, ainsi qu'il l'espérait, dit Aramis, il ne lui a fallu qu'un coup.

-- N'avez-vous point vu son visage? demanda Athos.

-- Il avait un masque, dit d'Artagnan.

-- Mais vous qui étiez près de lui, Aramis?

-- Je n'ai vu qu'une barbe grisonnante qui passait sous le masque.

-- C'est donc un homme d'un certain âge? demanda Athos.

-- Oh! dit d'Artagnan, cela ne signifie rien. Quand on met un masque, on peut bien mettre une barbe.

-- Je suis fâché de ne pas l'avoir suivi, dit Porthos.

-- Eh bien! mon cher Porthos, dit d'Artagnan, voilà justement l'idée qui m'est venue, à moi.

Athos comprit tout; il se leva.

-- Pardonne-moi, d'Artagnan, dit-il; j'ai douté de Dieu, je pouvais bien douter de toi. Pardonne-moi, ami.

-- Nous verrons cela tout à l'heure, dit d'Artagnan avec un demi- sourire.

-- Eh bien? dit Aramis.

-- Eh bien, reprit d'Artagnan, tandis que je regardais, non pas le roi, comme le pense monsieur le comte, car je sais ce que c'est qu'un homme qui va mourir, et, quoique je dusse être habitué à ces sortes de choses, elles me font toujours mal, mais bien le bourreau masqué, cette idée me vint, ainsi que je vous l'ai dit, de savoir qui il était. Or, comme nous avons l'habitude de nous compléter les uns par les autres, et de nous appeler à l'aide, comme on appelle sa seconde main au secours de la première, je regardai machinalement autour de moi pour voir si Porthos ne serait pas là; car je vous avais reconnu près du roi, Aramis, et vous, comte, je savais que vous deviez être sous l'échafaud. Ce qui fait que je vous pardonne, ajouta-t-il en tendant la main à Athos, car vous avez bien dû souffrir. Je regardais donc autour de moi quand je vis à ma droite une tête qui avait été fendue, et qui, tant bien que mal, s'était raccommodée avec du taffetas noir. «Parbleu! me dis-je, il me semble que voilà une couture de ma façon, et que j'ai recousu ce crâne-là quelque part.» En effet, c'était ce malheureux Écossais, le frère de Parry, vous savez, celui sur lequel Groslow s'est amusé à essayer ses forces, et qui n'avait plus qu'une moitié de tête quand nous le rencontrâmes.

-- Parfaitement, dit Porthos, l'homme aux poules noires.

-- Vous l'avez dit, lui-même; il faisait des signes à un autre homme qui se trouvait à ma gauche; je me retournai, et je reconnus l'honnête Grimaud, tout occupé comme moi à dévorer des yeux mon bourreau masqué.

«-- Oh! lui fis-je. Or, comme cette syllabe est l'abréviation dont se sert M. le comte les jours où il lui parle, Grimaud comprit que c'était lui qu'on appelait, et se retourna comme mû par un ressort; il me reconnut à son tour, alors, allongeant le doigt vers l'homme masqué:

«-- Hein? dit-il. Ce qui voulait dire: avez-vous vu?

«-- Parbleu! répondis-je.

«Nous nous étions parfaitement compris.

«Je me retournai vers notre Écossais; celui-là aussi avait des regards parlants.

«Bref, tout finit, vous savez comment, d'une façon fort lugubre. Le peuple s'éloigna; peu à peu le soir venait; je m'étais retiré dans un coin de la place avec Grimaud et l'Écossais, auquel j'avais fait signe de demeurer avec nous, et je regardais de là le bourreau, qui, rentré dans la chambre royale, changeait d'habit; le sien était ensanglanté sans doute. Après quoi il mit un chapeau noir sur sa tête, s'enveloppa d'un manteau et disparut. Je devinai qu'il allait sortir et je courus en face de la porte. En effet, cinq minutes après nous le vîmes descendre l'escalier.

-- Vous l'avez suivi? s'écria Athos.

-- Parbleu! dit d'Artagnan; mais ce n'est pas sans peine, allez! À chaque instant il se retournait; alors nous étions obligés de nous cacher ou de prendre des airs indifférents. J'aurais été à lui et je l'aurais bien tué; mais je ne suis pas égoïste, moi, et c'était un régal que je vous ménageais, à Aramis et à vous, Athos, pour vous consoler un peu. Enfin, après une demi-heure de marche à travers les rues les plus tortueuses de la Cité, il arriva à une petite maison isolée, où pas un bruit, pas une lumière n'annonçaient la présence de l'homme.

«Grimaud tira de ses larges chausses un pistolet.

«-- Hein? dit-il en le montrant.

«-- Non pas, lui dis-je. Et je lui arrêtai le bras.

«Je vous l'ai dit, j'avais mon idée.

«L'homme masqué s'arrêta devant une porte basse et tira une clef; mais avant de la mettre dans la serrure, il se retourna pour voir s'il n'avait pas été suivi. J'étais blotti derrière un arbre; Grimaud derrière une borne; l'Écossais, qui n'avait rien pour se cacher, se jeta à plat ventre sur le chemin.

«Sans doute celui que nous poursuivons se crut bien seul, car j'entendis le grincement de la clef; la porte s'ouvrit et il disparut.

-- Le misérable! dit Aramis, pendant que vous êtes revenu, il aura fui, et nous ne le retrouverons pas.

-- Allons donc, Aramis, dit d'Artagnan, vous me prenez pour un autre.

-- Cependant, dit Athos, en votre absence...

-- Eh bien, en mon absence, n'avais-je pas pour me remplacer Grimaud et l'Écossais? Avant qu'il eût le temps de faire dix pas dans l'intérieur j'avais fait le tour de la maison, moi. À l'une des portes, celle par laquelle il était entré, j'ai mis notre Écossais en lui faisant signe que si l'homme au masque noir sortait, il fallait le suivre où il allait, tandis que Grimaud le suivrait lui-même et reviendrait nous attendre où nous étions. Enfin, j'ai mis Grimaud à la seconde issue, en lui faisant la même recommandation, et me voilà. La bête est cernée; maintenant, qui veut voir l'hallali?

Athos se précipita dans les bras de d'Artagnan, qui s'essuyait le front.

-- Ami, dit-il, en vérité vous avez été trop bon de me pardonner; j'ai tort, cent fois tort, je devrais vous connaître pourtant; mais il y a au fond de nous quelque chose de méchant qui doute sans cesse.

-- Hum! dit Porthos, est-ce que le bourreau ne serait point par hasard M. Cromwell, qui pour être sûr que sa besogne fût bien faite, aurait voulu la faire lui-même!

-- Ah bien oui! M. Cromwell est gros et court, et celui-là mince, élancé et plutôt grand que petit.

-- Quelque soldat condamné auquel on aura offert sa grâce à ce prix, dit Athos, comme on a fait pour le malheureux Chalais.

-- Non, non, continua d'Artagnan, ce n'est point la marche mesurée d'un fantassin; ce n'est point non plus le pas écarté d'un homme de cheval. Il y a dans tout cela une jambe fine, une allure distinguée. Ou je me trompe fort, ou nous avons affaire à un gentilhomme.

-- Un gentilhomme! s'écria Athos, impossible! ce serait un déshonneur pour toute la seigneurie.

-- Belle chasse! dit Porthos avec un rire qui fit trembler les vitres; belle chasse, mordieu!

-- Partez-vous toujours, Athos? demanda d'Artagnan.

-- Non, je reste, répondit le gentilhomme avec un geste de menace qui ne promettait rien de bon à celui à qui ce geste était adressé.

-- Alors, les épées! dit Aramis, les épées! et ne perdons pas un instant.

Les quatre amis reprirent promptement leurs habits de gentilshommes, ceignirent leurs épées, firent monter Mousqueton, Blaisois, et leur ordonnèrent de régler la dépense avec l'hôte et de tenir tout prêt pour leur départ, les probabilités étant que l'on quitterait Londres la nuit même.

La nuit s'était assombrie encore, la neige continuait de tomber et semblait un vaste linceul étendu sur la ville régicide; il était sept heures du soir à peu près, à peine voyait-on quelques passants dans les rues, chacun s'entretenait en famille et tout bas des événements terribles de la journée.

Les quatre amis, enveloppés de leurs manteaux, traversèrent toutes les places et les rues de la Cité, si fréquentées le jour, et si désertes cette nuit-là. D'Artagnan les conduisait, essayant de reconnaître de temps en temps des croix qu'il avait faites avec son poignard sur les murailles; mais la nuit était si sombre que les vestiges indicateurs avaient grand'peine à être reconnus. Cependant d'Artagnan avait si bien incrusté dans sa tête chaque borne, chaque fontaine, chaque enseigne, qu'au bout d'une demi- heure de marche il parvint, avec ses trois compagnons, en vue de la maison isolée.

D'Artagnan crut un instant que le frère de Parry avait disparu; il se trompait: le robuste Écossais, accoutumé aux glaces de ses montagnes, s'était étendu contre une borne, et comme une statue abattue de sa base, insensible aux intempéries de la saison, s'était laissé recouvrir de neige; mais à l'approche des quatre hommes il se leva.

-- Allons, dit Athos, voici encore un bon serviteur. Vrai Dieu! les braves gens sont moins rares qu'on ne le croit; cela encourage.

-- Ne nous pressons pas de tresser des couronnes pour notre Écossais, dit d'Artagnan; je crois que le drôle est ici pour son propre compte. J'ai entendu dire que ces messieurs qui ont vu le jour de l'autre côté de la Tweed sont fort rancuniers. Gare à maître Groslow! il pourra bien passer un mauvais quart d'heure s'il le rencontre.

En se détachant de ses amis il s'approcha de l'Écossais et se fit reconnaître. Puis il fit signe aux autres de venir.

-- Eh bien? dit Athos en anglais.

-- Personne n'est sorti, répondit le frère de Parry.

-- Bien, restez avec cet homme, Porthos, et vous aussi, Aramis. D'Artagnan va me conduire à Grimaud.

Grimaud, non moins habile que l'Écossais, était collé contre un saule creux dont il s'était fait une guérite. Un instant, comme il l'avait craint pour l'autre sentinelle, d'Artagnan crut que l'homme masqué était sorti et que Grimaud l'avait suivi.

Tout à coup une tête apparut et fit entendre un léger sifflement.

-- Oh! dit Athos.

-- Oui, répondit Grimaud.

Ils se rapprochèrent du saule.

-- Eh bien, demanda d'Artagnan, quelqu'un est-il sorti?

-- Non, mais quelqu'un est entré, dit Grimaud.

-- Un homme ou une femme?

-- Un homme.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan; ils sont deux, alors.

-- Je voudrais qu'ils fussent quatre, dit Athos, au moins la partie serait égale.

-- Peut-être sont-ils quatre, dit d'Artagnan.

-- Comment cela?

-- D'autres hommes ne pouvaient-ils pas être dans cette maison avant eux et les y attendre?

-- On peut voir, dit Grimaud en montrant une fenêtre à travers les contrevents de laquelle filtraient quelques rayons de lumière.

-- C'est juste, dit d'Artagnan, appelons les autres.

Et ils tournèrent autour de la maison pour faire signe à Porthos et à Aramis de venir.

Ceux-ci accoururent empressés.

-- Avez-vous vu quelque chose? dirent-ils.

-- Non, mais nous allons voir, répondit d'Artagnan en montrant Grimaud, qui, en s'accrochant aux aspérités de la muraille, était déjà parvenu à cinq ou six pieds de la terre.

Tous quatre se rapprochèrent. Grimaud continuait son ascension avec l'adresse d'un chat; enfin il parvint à saisir un de ces crochets qui servent à maintenir les contrevents quand ils sont ouverts; en même temps son pied trouva une moulure qui parut lui présenter un point d'appui suffisant, car il fit un signe qui indiquait qu'il était arrivé à son but. Alors il approcha son oeil de la fente du volet.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

Grimaud montra sa main fermée avec deux doigts ouverts seulement.

-- Parle, dit Athos, on ne voit pas tes signes. Combien sont-ils?

Grimaud fit un effort sur lui-même.

-- Deux, dit-il, l'un est en face de moi; l'autre me tourne le dos.

-- Bien. Et quel est celui qui est en face de toi?

-- L'homme que j'ai vu passer.

-- Le connais-tu?

-- J'ai cru le reconnaître et je ne me trompais pas; gros et court.

-- Qui est-ce? demandèrent ensemble et à voix basse les quatre amis.

-- Le général Olivier Cromwell.

Les quatre amis se regardèrent.

-- Et l'autre? demanda Athos.

-- Maigre et élancé.

-- C'est le bourreau, dirent à la fois d'Artagnan et Aramis.

-- Je ne vois que son dos, reprit Grimaud; mais attendez, il fait un mouvement, il se retourne; et s'il a déposé son masque, je pourrai voir... Ah!

Grimaud, comme s'il eût été frappé au coeur, lâcha le crochet de fer et se rejeta en arrière en poussant un gémissement sourd. Porthos le retint dans ses bras.

-- L'as-tu vu? dirent les quatre amis.

-- Oui, dit Grimaud les cheveux hérissés et la sueur au front.

-- L'homme maigre et élancé? dit d'Artagnan.

-- Oui.

-- Le bourreau, enfin? demanda Aramis.

-- Oui.

-- Et qui est-ce? dit Porthos.

-- Lui! lui! balbutia Grimaud pâle comme un mort et saisissant de ses mains tremblantes la main de son maître.

-- Qui, lui? demanda Athos.

-- Mordaunt! ... répondit Grimaud.

D'Artagnan, Porthos et Aramis poussèrent une exclamation de joie.

Athos fit un pas en arrière et passa la main sur son front:

-- Fatalité! murmura-t-il.

LXXIII. La maison de Cromwell

C'était effectivement Mordaunt que d'Artagnan avait suivi sans le reconnaître.

En entrant dans la maison il avait ôté son masque, enlevé la barbe grisonnante qu'il avait mise pour se déguiser, avait monté l'escalier, avait ouvert une porte, et, dans une chambre éclairée par la lueur d'une lampe et tendue d'une tenture de couleur sombre, s'était trouvé en face d'un homme assis devant un bureau et écrivant.

Cet homme, c'était Cromwell.

Cromwell avait dans Londres, on le sait, deux ou trois de ces retraites inconnues même au commun de ses amis, et dont il ne livrait le secret qu'à ses plus intimes. Or, Mordaunt, on se le rappelle, pouvait être compté au nombre de ces derniers.

Lorsqu'il entra, Cromwell leva la tête.

-- C'est vous, Mordaunt, lui dit-il, vous venez tard.

-- Général, répondit Mordaunt, j'ai voulu voir la cérémonie jusqu'au bout, cela m'a retardé.

-- Ah! dit Cromwell, je ne vous croyais pas d'ordinaire aussi curieux que cela.

-- Je suis toujours curieux de voir la chute d'un des ennemis de Votre Honneur, et celui-là n'était pas compté au nombre des plus petits. Mais vous, général, n'étiez-vous pas à White-Hall?

-- Non, dit Cromwell.

Il y eut un moment de silence.

-- Avez-vous eu des détails? demanda Mordaunt.

-- Aucun. Je suis ici depuis le matin. Je sais seulement qu'il y avait un complot pour sauver le roi.

-- Ah! vous saviez cela? dit Mordaunt.

-- Peu importe. Quatre hommes déguisés en ouvriers devaient tirer le roi de prison et le conduire à Greenwich, où une barque l'attendait.

-- Et sachant tout cela, Votre Honneur se tenait ici, loin de la Cité, tranquille et inactif!

-- Tranquille, oui, répondit Cromwell; mais qui vous dit inactif?

-- Cependant, si le complot avait réussi?

-- Je l'eusse désiré.

-- Je pensais que Votre Honneur regardait la mort de Charles Ier comme un malheur nécessaire au bien de l'Angleterre.

-- Eh bien! dit Cromwell, c'est toujours mon avis. Mais, pourvu qu'il mourût, c'était tout ce qu'il fallait; mieux eût valu, peut- être, que ce ne fût point sur un échafaud.

-- Pourquoi cela, Votre Honneur?

Cromwell sourit.

-- Pardon, dit Mordaunt, mais vous savez, général, que je suis un apprenti politique, et je désire profiter en toutes circonstances des leçons que veut bien me donner mon maître.

-- Parce qu'on eût dit que je l'avais fait condamner par justice, et que je l'avais laissé fuir par miséricorde.

-- Mais s'il avait fui effectivement?

-- Impossible.

-- Impossible?

-- Oui, mes précautions étaient prises.

-- Et Votre Honneur connaît-il les quatre hommes qui avaient entrepris de sauver le roi?

-- Ce sont ces quatre Français dont deux ont été envoyés par Madame Henriette à son mari, et deux par Mazarin à moi.

-- Et croyez-vous, monsieur, que Mazarin les ait chargés de faire ce qu'ils ont fait?

-- C'est possible, mais il les désavouera.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sûr.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'ils ont échoué.

-- Votre Honneur m'avait donné deux de ces Français alors qu'ils n'étaient coupables que d'avoir porté les armes en faveur de Charles Ier. Maintenant qu'ils sont coupables de complot contre l'Angleterre, Votre Honneur veut-il me les donner tous les quatre?

-- Prenez-les, dit Cromwell.

Mordaunt s'inclina avec un sourire de triomphale férocité.

-- Mais, dit Cromwell, voyant que Mordaunt s'apprêtait à le remercier, revenons, s'il vous plaît, à ce malheureux Charles. A- t-on crié parmi le peuple?

-- Fort peu, si ce n'est: «Vive Cromwell!»

-- Où étiez-vous placé?

Mordaunt regarda un instant le général pour essayer de lire dans ses yeux s'il faisait une question inutile et s'il savait tout.

Mais le regard ardent de Mordaunt ne put pénétrer dans les sombres profondeurs du regard de Cromwell.

-- J'étais placé de manière à tout voir et à tout entendre, répondit Mordaunt.

Ce fut au tour de Cromwell de regarder fixement Mordaunt et au tour de Mordaunt de se rendre impénétrable. Après quelques secondes d'examen, il détourna les yeux avec indifférence.

-- Il paraît, dit Cromwell, que le bourreau improvisé a fort bien fait son devoir. Le coup, à ce qu'on m'a rapporté du moins, a été appliqué de main de maître.

Mordaunt se rappela que Cromwell lui avait dit n'avoir aucun détail, et il fut dès lors convaincu que le général avait assisté à l'exécution, caché derrière quelque rideau ou quelque jalousie.

-- En effet, dit Mordaunt d'une voix calme et avec un visage impassible, un seul coup a suffi.

-- Peut-être, dit Cromwell, était-ce un homme du métier.

-- Le croyez-vous, monsieur?

-- Pourquoi pas?

-- Cet homme n'avait pas l'air d'un bourreau.

-- Et quel autre qu'un bourreau, demanda Cromwell, eût voulu exercer cet affreux métier?

-- Mais, dit Mordaunt, peut-être quelque ennemi personnel du roi Charles, qui aura fait voeu de vengeance et qui aura accompli ce voeu, peut-être quelque gentilhomme qui avait de graves raisons de haïr le roi déchu, et qui, sachant qu'il allait fuir et lui échapper, s'est placé ainsi sur sa route, le front masqué et la hache à la main, non plus comme suppléant du bourreau, mais comme mandataire de la fatalité.

-- C'est possible, dit Cromwell.

-- Et si cela était ainsi, dit Mordaunt, Votre Honneur condamnerait-il son action?

-- Ce n'est point à moi de juger, dit Cromwell. C'est une affaire entre lui et Dieu.

-- Mais si Votre Honneur connaissait ce gentilhomme?

-- Je ne le connais pas, monsieur, répondit Cromwell, et ne veux pas le connaître. Que m'importe à moi que ce soit celui-là ou un autre? Du moment où Charles était condamné, ce n'est point un homme qui a tranché la tête, c'est une hache.

-- Et cependant, sans cet homme, dit Mordaunt, le roi était sauvé.

Cromwell sourit.

-- Sans doute, vous l'avez dit vous-même, on l'enlevait.

-- On l'enlevait jusqu'à Greenwich. Là il s'embarquait sur une felouque avec ses quatre sauveurs. Mais sur la felouque étaient quatre hommes à moi, et cinq tonneaux de poudre à la nation. En mer, les quatre hommes descendaient dans la chaloupe, et vous êtes déjà trop habile politique, Mordaunt, pour que je vous explique le reste.

-- Oui, en mer ils sautaient tous.

-- Justement. L'explosion faisait ce que la hache n'avait pas voulu faire. Le roi Charles disparaissait anéanti. On disait qu'échappé à la justice humaine, il avait été poursuivi et atteint par la vengeance céleste; nous n'étions plus que ses juges et c'était Dieu qui était son bourreau. Voilà ce que m'a fait perdre votre gentilhomme masqué, Mordaunt. Vous voyez donc bien que j'avais raison quand je ne voulais pas le connaître; car, en vérité, malgré ses excellentes intentions, je ne saurais lui être reconnaissant de ce qu'il a fait.

-- Monsieur, dit Mordaunt, comme toujours je m'incline et m'humilie devant vous; vous êtes un profond penseur, et, continua- t-il, votre idée de la felouque minée est sublime.

-- Absurde, dit Cromwell, puisqu'elle est devenue inutile. Il n'y a d'idée sublime en politique que celle qui porte ses fruits; toute idée qui avorte est folle et aride. Vous irez donc ce soir à Greenwich, Mordaunt, dit Cromwell en se levant; vous demanderez le patron de la felouque l'Éclair, vous lui montrerez un mouchoir blanc noué par les quatre bouts, c'était le signe convenu; vous direz aux gens de reprendre terre, et vous ferez reporter la poudre à l'arsenal, à moins que...

-- À moins que... répondit Mordaunt, dont le visage s'était illuminé d'une joie sauvage pendant que Cromwell parlait.

-- À moins que cette felouque telle qu'elle est ne puisse servir à vos projets personnels.

-- Ah! milord, milord! s'écria Mordaunt, Dieu, en vous faisant son élu, vous a donné son regard, auquel rien ne peut échapper.

-- Je crois que vous m'appelez milord! dit Cromwell en riant. C'est bien, parce que nous sommes entre nous, mais il faudrait faire attention qu'une pareille parole ne vous échappât devant nos imbéciles de puritains.

-- N'est-ce pas ainsi que Votre Honneur sera appelé bientôt?

-- Je l'espère du moins, dit Cromwell, mais il n'est pas encore temps.

Cromwell se leva et prit son manteau.

-- Vous vous retirez, monsieur, demanda Mordaunt.

-- Oui, dit Cromwell, j'ai couché ici hier et avant-hier, et vous savez que ce n'est pas mon habitude de coucher trois fois dans le même lit.

-- Ainsi, dit Mordaunt, Votre Honneur me donne toute liberté pour la nuit?

Et même pour la journée de demain si besoin est, dit Cromwell. Depuis hier soir, ajouta-t-il en souriant, vous avez assez fait pour mon service, et si vous avez quelques affaires personnelles à régler, il est juste que je vous laisse votre temps.

-- Merci, monsieur; il sera bien employé, je l'espère.

Cromwell fit à Mordaunt un signe de la tête; puis, se retournant:

-- Êtes-vous armé? demanda-t-il.

-- J'ai mon épée, dit Mordaunt.

-- Et personne qui vous attende à la porte?

-- Personne.

-- Alors vous devriez venir avec moi, Mordaunt.

-- Merci, monsieur; les détours que vous êtes obligé de faire en passant par le souterrain me prendraient du temps, et, d'après ce que vous venez de me dire, je n'en ai peut-être que trop perdu. Je sortirai par l'autre porte.

-- Allez donc, dit Cromwell.

Et posant la main sur un bouton caché, il fit ouvrir une porte si bien perdue dans la tapisserie qu'il était impossible à l'oeil le plus exercé de la reconnaître.

Cette porte, mue par un ressort d'acier, se referma sur lui.

C'était une de ces issues secrètes comme l'histoire nous dit qu'il en existait dans toutes les mystérieuses maisons qu'habitait Cromwell.

Celle-là passait sous la rue déserte et allait s'ouvrir au fond d'une grotte, dans le jardin d'une autre maison située à cent pas de celle que le futur protecteur venait de quitter.

C'était pendant cette dernière partie de la scène, que, par l'ouverture que laissait un pan du rideau mal tiré, Grimaud avait aperçu les deux hommes et avait successivement reconnu Cromwell et Mordaunt.

On a vu l'effet qu'avait produit la nouvelle sur les quatre amis.

D'Artagnan fut le premier qui reprit la plénitude de ses facultés.

-- Mordaunt, dit-il; ah! par le ciel! c'est Dieu lui-même qui nous l'envoie.

-- Oui, dit Porthos, enfonçons la porte et tombons sur lui.

-- Au contraire, dit d'Artagnan, n'enfonçons rien, pas de bruit, le bruit appelle du monde; car, s'il est, comme le dit Grimaud, avec son digne maître, il doit y avoir, caché à une cinquantaine de pas d'ici, quelque poste des côtes de fer. Holà! Grimaud, venez ici, et tâchez de vous tenir sur vos jambes.

Grimaud s'approcha. La fureur lui était revenue avec le sentiment, mais il était ferme.

-- Bien, continua d'Artagnan. Maintenant montez de nouveau à ce balcon, et dites-nous si le Mordaunt est encore en compagnie, s'il s'apprête à sortir ou à se coucher; s'il est en compagnie, nous attendrons qu'il soit seul; s'il sort, nous le prendrons à la sortie; s'il reste, nous enfoncerons la fenêtre. C'est toujours moins bruyant et moins difficile qu'une porte.

Grimaud commença à escalader silencieusement la fenêtre.

-- Gardez l'autre issue, Athos et Aramis; nous restons ici avec Porthos.

Les deux amis obéirent.

-- Eh bien! Grimaud! demanda d'Artagnan.

-- Il est seul, dit Grimaud.

-- Tu en es sûr?

-- Oui.

-- Nous n'avons pas vu sortir son compagnon.

-- Peut-être est-il sorti par l'autre porte.

-- Que fait-il?

-- Il s'enveloppe de son manteau et met ses gants.

-- À nous! murmura d'Artagnan.

Porthos mit la main à son poignard, qu'il tira machinalement du fourreau.

-- Rengaine, ami Porthos, dit d'Artagnan, il ne s'agit point ici de frapper d'abord. Nous le tenons, procédons avec ordre. Nous avons quelques explications mutuelles à nous demander, et ceci est un pendant de la scène d'Armentières; seulement, espérons que celui-ci n'aura point de progéniture, et que, si nous l'écrasons, tout sera bien écrasé avec lui.

-- Chut! dit Grimaud; le voilà qui s'apprête à sortir. Il s'approche de la lampe. Il la souffle. Je ne vois plus rien.

-- À terre, alors, à terre!

Grimaud sauta en arrière et tomba sur ses pieds. La neige assourdissait le bruit. On n'entendit rien.

-- Va prévenir Athos et Aramis qu'ils se placent de chaque côté de la porte, comme nous allons faire Porthos et moi; qu'ils frappent dans leurs mains s'ils le tiennent, nous frapperons dans les nôtres si nous le tenons.

Grimaud disparut.

-- Porthos, Porthos, dit d'Artagnan, effacez mieux vos larges épaules, cher ami; il faut qu'il sorte sans rien voir.

-- Pourvu qu'il sorte par ici!

-- Chut! dit d'Artagnan.

Porthos se colla contre le mur à croire qu'il y voulait rentrer. D'Artagnan en fit autant.

On entendit alors retentir le pas de Mordaunt dans l'escalier sonore. Un guichet inaperçu glissa en grinçant dans son coulisseau. Mordaunt regarda, et, grâce aux précautions prises par les deux amis, il ne vit rien. Alors il introduisit la clef dans la serrure; la porte s'ouvrit et il parut sur le seuil.

Au même instant, il se trouva face à face avec d'Artagnan.

Il voulut repousser la porte. Porthos s'élança sur le bouton et la rouvrit toute grande.

Porthos frappa trois fois dans ses mains. Athos et Aramis accoururent.

Mordaunt devint livide, mais il ne poussa point un cri, mais n'appela point au secours.

D'Artagnan marcha droit sur Mordaunt, et, le repoussant pour ainsi dire avec sa poitrine, lui fit remonter à reculons tout l'escalier, éclairé par une lampe qui permettait au Gascon de ne pas perdre de vue les mains de Mordaunt; mais Mordaunt comprit que, d'Artagnan tué, il lui resterait encore à se défaite de ses trois autres ennemis. Il ne fit donc pas un seul mouvement de défense, pas un seul geste de menace. Arrivé à la porte, Mordaunt se sentit acculé contre elle, et sans doute il crut que c'était là que tout allait finir pour lui; mais il se trompait, d'Artagnan étendit la main et ouvrit la porte. Mordaunt et lui se trouvèrent donc dans la chambre où dix minutes auparavant le jeune homme causait avec Cromwell.

Porthos entra derrière lui; il avait étendu le bras et décroché la lampe du plafond; à l'aide de cette première lampe il alluma la seconde.

Athos et Aramis parurent à la porte, qu'ils refermèrent à clef.

-- Prenez donc la peine de vous asseoir, dit d'Artagnan en présentant un siège au jeune homme.

Celui-ci prit la chaise des mains de d'Artagnan et s'assit, pâle mais calme. À trois pas de lui, Aramis approcha trois sièges pour lui, d'Artagnan et Porthos.

Athos alla s'asseoir dans un coin, à l'angle le plus éloigné de la chambre, paraissant résolu de rester spectateur immobile de ce qui allait se passer.

Porthos s'assit à la gauche et Aramis à la droite de d'Artagnan.

Athos paraissait accablé. Porthos se frottait les paumes des mains avec une impatience fiévreuse.

Aramis se mordait, tout en souriant, les lèvres jusqu'au sang.

D'Artagnan seul se modérait, du moins en apparence.

-- Monsieur Mordaunt, dit-il au jeune homme, puisque, après tant de jours perdus à courir les uns après les autres, le hasard nous rassemble enfin, causons un peu, s'il vous plaît.

LXXIV. Conversation

Mordaunt avait été surpris si inopinément, il avait monté les degrés sous l'impression d'un sentiment si confus encore, que sa réflexion n'avait pu être complète; ce qu'il y avait de réel, c'est que son premier sentiment avait été tout entier à l'émotion, à la surprise et à l'invincible terreur qui saisit tout homme dont un ennemi mortel et supérieur en force étreint le bras au moment même où il croit cet ennemi dans un autre lieu et occupé d'autres soins.

Mais une fois assis, mais du moment qu'il s'aperçut qu'un sursis lui était accordé, n'importe dans quelle intention, il concentra toutes ses idées et rappela toutes ses forces.

Le feu du regard de d'Artagnan, au lieu de l'intimider, l'électrisa pour ainsi dire, car ce regard, tout brûlant de menace qu'il se répandît sur lui, était franc dans sa haine et dans sa colère. Mordaunt, prêt à saisir toute occasion qui lui serait offerte de se tirer d'affaire, soit par la force, soit par la ruse, se ramassa donc sur lui-même, comme fait l'ours acculé dans sa tanière, et qui suit d'un oeil en apparence immobile tous les gestes du chasseur qui l'a traqué.

Cependant cet oeil, par un mouvement rapide, se porta sur l'épée longue et forte qui battait sur sa hanche; il posa sans affectation sa main gauche sur la poignée, la ramena à la portée de la main droite et s'assit, comme l'en priait d'Artagnan.

Ce dernier attendait sans doute quelque parole agressive pour entamer une de ces conversations railleuses ou terribles comme il les soutenait si bien. Aramis se disait tout bas: «Nous allons entendre des banalités.» Porthos mordait sa moustache en murmurant: «Voilà bien des façons, mordieu! pour écraser ce serpenteau!» Athos s'effaçait dans l'angle de la chambre, immobile et pâle comme un bas-relief de marbre, et sentant malgré son immobilité son front se mouiller de sueur.

Mordaunt ne disait rien; seulement lorsqu'il se fut bien assuré que son épée était toujours à sa disposition, il croisa imperturbablement les jambes et attendit.

Ce silence ne pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule; d'Artagnan le comprit; et comme il avait invité Mordaunt à s'asseoir pour causer, il pensa que c'était à lui de commencer la conversation.

-- Il me paraît, monsieur, dit-il avec sa mortelle politesse, que vous changez de costume presque aussi rapidement que je l'ai vu faire aux mimes italiens que M. le cardinal Mazarin fit venir de Bergame, et qu'il vous a sans doute mené voir pendant votre voyage en France.

Mordaunt ne répondit rien.

-- Tout à l'heure, continua d'Artagnan, vous étiez déguisé, je veux dire habillé en assassin, et maintenant...

-- Et maintenant, au contraire, j'ai tout l'air d'être dans l'habit d'un homme qu'on va assassiner, n'est-ce pas? répondit Mordaunt de sa voix calme et brève.

-- Oh! monsieur, répondit d'Artagnan, comment pouvez-vous dire de ces choses-là, quand vous êtes en compagnie de gentilshommes et que vous avez une si bonne épée au côté!

-- Il n'y a pas si bonne épée monsieur, qui vaille quatre épées et quatre poignards; sans compter les épées et les poignards de vos acolytes qui vous attendent à la porte.

-- Pardon, monsieur, reprit d'Artagnan, vous faites erreur, ceux qui nous attendent à la porte ne sont point nos acolytes, mais nos laquais. Je tiens à rétablir les choses dans leur plus scrupuleuse vérité.

Mordaunt ne répondit que par un sourire qui crispa ironiquement ses lèvres.

-- Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, reprit d'Artagnan, et j'en reviens à ma question. Je me faisais donc l'honneur de vous demander, monsieur, pourquoi vous aviez changé d'extérieur. Le masque vous était assez commode, ce me semble; la barbe grise vous seyait à merveille, et quant à cette hache dont vous avez fourni un si illustre coup, je crois qu'elle ne vous irait pas mal non plus dans ce moment. Pourquoi donc vous en êtes-vous dessaisi?

-- Parce qu'en me rappelant la scène d'Armentières, j'ai pensé que je trouverais quatre haches pour une, puisque j'allais me trouver entre quatre bourreaux.

-- Monsieur, répondit d'Artagnan avec le plus grand calme, bien qu'un léger mouvement de ses sourcils annonçât qu'il commençait à s'échauffer, monsieur, quoique profondément vicieux et corrompu, vous êtes excessivement jeune, ce qui fait que je ne m'arrêterai pas à vos discours frivoles. Oui frivoles, car ce que vous venez de dire à propos d'Armentières n'a pas le moindre rapport avec la situation présente. En effet, nous ne pouvions pas offrir une épée à madame votre mère et la prier de s'escrimer contre nous; mais à vous, monsieur, à un jeune cavalier qui joue du poignard et du pistolet comme nous vous avons vu faire, et qui porte une épée de la taille de celle-ci, il n'y a personne qui n'ait le droit de demander la faveur d'une rencontre.

-- Ah! ah! dit Mordaunt, c'est donc un duel que vous voulez?

Et il se leva, l'oeil étincelant, comme s'il était disposé à répondre à l'instant même à la provocation.

Porthos se leva aussi, prêt comme toujours à ces sortes d'aventures.

-- Pardon, pardon, dit d'Artagnan avec le même sang-froid; ne nous pressons pas, car chacun de nous doit désirer que les choses se passent dans toutes les règles. Rasseyez-vous donc, cher Porthos, et vous, monsieur Mordaunt, veuillez demeurer tranquille. Nous allons régler au mieux cette affaire, et je vais être franc avec vous. Avouez, monsieur Mordaunt, que vous avez bien envie de nous tuer les uns ou les autres?

-- Les uns et les autres, répondit Mordaunt.

D'Artagnan se retourna vers Aramis et lui dit:

-- C'est un bien grand bonheur, convenez-en, cher Aramis, que M. Mordaunt connaisse si bien les finesses de la langue française; au moins il n'y aura pas de malentendu entre nous, et nous allons tout régler merveilleusement.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Cher monsieur Mordaunt, continua-t-il, je vous dirai que ces messieurs payent de retour vos bons sentiments à leur égard, et seraient charmés de vous tuer aussi. Je vous dirai plus, c'est qu'ils vous tueront probablement; toutefois, ce sera en gentilshommes loyaux, et la meilleure preuve que l'on puisse fournir, la voici.

Et ce disant, d'Artagnan jeta son chapeau sur le tapis, recula sa chaise contre la muraille, fit signe à ses amis d'en faire autant, et saluant Mordaunt avec une grâce toute française:

-- À vos ordres, monsieur, continua-t-il; car si vous n'avez rien à dire contre l'honneur que je réclame, c'est moi qui commencerai, s'il vous plaît. Mon épée est plus courte que la vôtre, c'est vrai, mais bast! j'espère que le bras suppléera à l'épée.

-- Halte-là! dit Porthos en s'avançant; je commence, moi, et sans rhétorique.

-- Permettez, Porthos, dit Aramis.

Athos ne fit pas un mouvement; on eût dit d'une statue; sa respiration même semblait arrêtée.

-- Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, soyez tranquilles, vous aurez votre tour. Regardez donc les yeux de monsieur, et lisez-y la haine bienheureuse que nous lui inspirons; voyez comme il a habilement dégainé; admirez avec quelle circonspection il cherche tout autour de lui s'il ne rencontrera pas quelque obstacle qui l'empêche de rompre. Eh bien! tout cela ne vous prouve-t-il pas que M. Mordaunt est une fine lame et que vous me succéderez avant peu, pourvu que je le laisse faire? Demeurez donc à votre place comme Athos, dont je ne puis trop vous recommander le calme, et laissez-moi l'initiative que j'ai prise. D'ailleurs, continua-t-il tirant son épée avec un geste terrible, j'ai particulièrement affaire à monsieur, et je commencerai. Je le désire, je le veux.

C'était la première fois que d'Artagnan prononçait ce mot en parlant à ses amis. Jusque-là, il s'était contenté de le penser.

Porthos recula, Aramis mit son épée sous son bras; Athos demeura immobile dans l'angle obscur où il se tenait, non pas calme, comme le disait d'Artagnan, mais suffoqué, mais haletant.

-- Remettez votre épée au fourreau, chevalier, dit d'Artagnan à Aramis, monsieur pourrait croire à des intentions que vous n'avez pas.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Monsieur, lui dit-il, je vous attends.

-- Et moi, messieurs, je vous admire. Vous discutez à qui commencera de se battre contre moi, et vous ne me consultez pas là-dessus, moi que la chose regarde un peu, ce me semble. Je vous hais tous quatre, c'est vrai, mais à des degrés différents. J'espère vous tuer tous quatre, mais j'ai plus de chance de tuer le premier que le second, le second que le troisième, le troisième que le dernier. Je réclame donc le droit de choisir mon adversaire. Si vous me déniez ce droit, tuez-moi, je ne me battrai pas.

Les quatre amis se regardèrent.

-- C'est juste, dirent Porthos et Aramis, qui espéraient que le choix tomberait sur eux.

Athos ni d'Artagnan ne dirent rien; mais leur silence même était un assentiment.

-- Eh bien! dit Mordaunt au milieu du silence profond et solennel qui régnait dans cette mystérieuse maison; eh bien! je choisis pour mon premier adversaire celui de vous qui, ne se croyant plus digne de se nommer le comte de La Fère, s'est fait appeler Athos!

Athos se leva de sa chaise comme si un ressort l'eût mis sur ses pieds; mais au grand étonnement de ses amis, après un moment d'immobilité et de silence:

-- Monsieur Mordaunt, dit-il en secouant la tête, tout duel entre nous deux est impossible, faites à quelque autre l'honneur que vous me destiniez.

Et il se rassit.

-- Ah! dit Mordaunt, en voilà déjà un qui a peur.

-- Mille tonnerres, s'écria d'Artagnan en bondissant vers le jeune homme, qui a dit ici qu'Athos avait peur?

-- Laissez dire, d'Artagnan, reprit Athos avec un sourire plein de tristesse et de mépris.

-- C'est votre décision, Athos? reprit le Gascon.

-- Irrévocable.

-- C'est bien, n'en parlons plus.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Vous l'avez entendu, monsieur, dit-il, le comte de La Fère ne veut pas vous faire l'honneur de se battre avec vous. Choisissez parmi nous quelqu'un qui le remplace.

-- Du moment que je ne me bats pas avec lui, dit Mordaunt, peu m'importe avec qui je me batte. Mettez vos noms dans un chapeau, et je tirerai au hasard.

-- Voilà une idée, dit d'Artagnan.

-- En effet, ce moyen concilie tout, dit Aramis.

-- Je n'y eusse point songé, dit Porthos, et cependant c'est bien simple.

-- Voyons, Aramis, dit d'Artagnan, écrivez-nous cela de cette jolie petite écriture avec laquelle vous écriviez à Marie Michon pour la prévenir que la mère de monsieur voulait faire assassiner milord Buckingham.

Mordaunt supporta cette nouvelle attaque sans sourciller; il était debout, les bras croisés, et paraissait aussi calme qu'un homme peut l'être en pareille circonstance. Si ce n'était pas du courage, c'était du moins de l'orgueil, ce qui y ressemble beaucoup.

Aramis s'approcha du bureau de Cromwell, déchira trois morceaux de papier d'égale grandeur, écrivit sur le premier son nom à lui et sur les deux autres les noms de ses compagnons, les présenta tout ouverts à Mordaunt, qui, sans les lire, fit un signe de tête qui voulait dire qu'il s'en rapportait parfaitement à lui; puis, les ayant roulés, il les mit dans un chapeau et les présenta au jeune homme.

Celui-ci plongea la main dans le chapeau et en tira un de trois papiers, qu'il laissa dédaigneusement retomber, sans le lire, sur la table.

-- Ah! serpenteau! murmura d'Artagnan, je donnerais toutes mes chances au grade de capitaine des mousquetaires pour que ce bulletin portât mon nom!

Aramis ouvrit le papier; mais, quelque calme et quelque froideur qu'il affectât, on voyait que sa voix tremblait de haine et de désir.

-- D'Artagnan! lut-il à haute voix.

D'Artagnan jeta un cri de joie.

-- Ah! dit-il, il y a donc une justice au ciel!

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- J'espère, monsieur, dit-il, que vous n'avez aucune objection à faire?

-- Aucune, monsieur, dit Mordaunt en tirant à son tour son épée et en appuyant la pointe sur sa botte.

Du moment que d'Artagnan fut sûr que son désir était exaucé et que son homme ne lui échapperait point, il reprit toute sa tranquillité, tout son calme et même toute la lenteur qu'il avait l'habitude de mettre aux préparatifs de cette grave affaire qu'on appelle un duel. Il releva promptement ses manchettes, frotta la semelle de son pied droit sur le parquet, ce qui ne l'empêcha pas de remarquer que, pour la seconde fois, Mordaunt lançait autour de lui le singulier regard qu'une fois déjà il avait saisi au passage.

-- Êtes-vous prêt, monsieur? dit-il enfin.

-- C'est moi qui vous attends, monsieur, répondit Mordaunt en relevant la tête et en regardant d'Artagnan avec un regard dont il serait impossible de rendre l'expression.

-- Alors, prenez garde à vous, monsieur, dit le Gascon, car je tire assez bien l'épée.

-- Et moi aussi, dit Mordaunt.

-- Tant mieux; cela met ma conscience en repos. En garde!

-- Un moment, dit le jeune homme, engagez-moi votre parole, messieurs, que vous ne me chargerez que les uns après les autres.

-- C'est pour avoir le plaisir de nous insulter que tu nous demandes cela, petit serpent! dit Porthos.

-- Non, c'est pour avoir, comme disait monsieur tout à l'heure, la conscience tranquille.

-- Ce doit être pour autre chose, murmura d'Artagnan en secouant la tête et en regardant avec une certaine inquiétude autour de lui.

-- Foi de gentilhomme! dirent ensemble Aramis et Porthos.

-- En ce cas, messieurs, dit Mordaunt, rangez-vous dans quelque coin, comme a fait M. le comte de La Fère, qui, s'il ne veut point se battre, me paraît connaître au moins les règles du combat, et livrez-nous de l'espace; nous allons en avoir besoin.

-- Soit, dit Aramis.

-- Voilà bien des embarras! dit Porthos.

-- Rangez-vous, messieurs, dit d'Artagnan; il ne faut pas laisser à monsieur le plus petit prétexte de se mal conduire, ce dont, sauf le respect que je lui dois, il me semble avoir grande envie.

Cette nouvelle raillerie alla s'émousser sur la face impassible de Mordaunt.

Porthos et Aramis se rangèrent dans le coin parallèle à celui où se tenait Athos, de sorte que les deux champions se trouvèrent occuper le milieu de la chambre, c'est-à-dire qu'ils étaient placés en pleine lumière, les deux lampes qui éclairaient la scène étant posées sur le bureau de Cromwell. Il va sans dire que la lumière s'affaiblissait à mesure qu'on s'éloignait du centre de son rayonnement.

-- Allons, dit d'Artagnan, êtes-vous enfin prêt, monsieur?

-- Je le suis, dit Mordaunt.

Tous deux firent en même temps un pas en avant, et grâce à ce seul et même mouvement, les fers furent engagés.

D'Artagnan était une lame trop distinguée pour s'amuser, comme on dit en termes d'académie, à tâter son adversaire. Il fit une feinte brillante et rapide; la feinte fut parée par Mordaunt.

-- Ah! ah! fit-il avec un sourire de satisfaction.

Et, sans perdre de temps, croyant voir une ouverture, il allongea un coup droit, rapide et flamboyant comme l'éclair.

Mordaunt para un contre de quarte si serré qu'il ne fût pas sorti de l'anneau d'une jeune fille.

-- Je commence à croire que nous allons nous amuser, dit d'Artagnan.

-- Oui, murmura Aramis, mais en vous amusant, jouez serré.

-- Sangdieu! mon ami, faites attention, dit Porthos.

Mordaunt sourit à son tour.

-- Ah! monsieur, dit d'Artagnan, que vous avez un vilain sourire! C'est le diable qui vous a appris à sourire ainsi, n'est-ce pas?

Mordaunt ne répondit qu'en essayant de lier l'épée de d'Artagnan avec une force que le Gascon ne s'attendait pas à trouver dans ce corps débile en apparence; mais, grâce à une parade non moins habile que celle que venait d'exécuter son adversaire, il rencontra à temps le fer de Mordaunt, qui glissa le long du sien sans rencontrer sa poitrine.

Mordaunt fit rapidement un pas en arrière.

-- Ah! vous rompez, dit d'Artagnan, vous tournez? comme il vous plaira, j'y gagne même quelque chose: je ne vois plus votre méchant sourire. Me voilà tout à fait dans l'ombre; tant mieux. Vous n'avez pas idée comme vous avez le regard faux, monsieur, surtout lorsque vous avez peur. Regardez un peu mes yeux, et vous verrez une chose que votre miroir ne vous montrera jamais, c'est- à-dire un regard loyal et franc.

Mordaunt, à ce flux de paroles, qui n'était peut-être pas de très bon goût, mais qui était habituel à d'Artagnan, lequel avait pour principe de préoccuper son adversaire, ne répondit pas un seul mot; mais il rompait, et, tournant toujours, il parvint ainsi à changer de place avec d'Artagnan.

Il souriait de plus en plus. Ce sourire commença d'inquiéter le Gascon.

-- Allons, allons, il faut en finir, dit d'Artagnan, le drôle a des jarrets de fer, en avant les grands coups!

Et à son tour il pressa Mordaunt, qui continua de rompre, mais évidemment par tactique, sans faire une faute dont d'Artagnan pût profiter, sans que son épée s'écartât un instant de la ligne. Cependant, comme le combat avait lieu dans une chambre et que l'espace manquait aux combattants, bientôt le pied de Mordaunt toucha la muraille, à laquelle il appuya sa main gauche.

-- Ah! fit d'Artagnan, pour cette fois vous ne romprez plus, mon bel ami! Messieurs, continua-t-il en serrant les lèvres et en fronçant le sourcil, avez-vous jamais vu un scorpion cloué à un mur? Non. Eh bien! vous allez le voir...

Et, en une seconde, d'Artagnan porta trois coups terribles à Mordaunt. Tous trois le touchèrent, mais en l'effleurant. D'Artagnan ne comprenait rien à cette puissance. Les trois amis regardaient haletants, la sueur au front.

Enfin d'Artagnan, engagé de trop près, fit à son tour un pas en arrière pour préparer un quatrième coup, ou plutôt pour l'exécuter; car, pour d'Artagnan, les armes comme les échecs étaient une vaste combinaison dont tous les détails s'enchaînaient les uns aux autres. Mais au moment où, après une feinte rapide et serrée, il attaquait prompt comme l'éclair, la muraille sembla se fendre; Mordaunt disparut par l'ouverture béante, et l'épée de d'Artagnan, prise entre les deux panneaux, se brisa comme si elle eût été de verre.

D'Artagnan fit un pas en arrière. La muraille se referma.

Mordaunt avait manoeuvré, tout en se défendant, de manière à venir s'adosser à la porte secrète par laquelle nous avons vu sortir Cromwell. Arrivé là, il avait de la main gauche cherché et poussé le bouton; puis il avait disparu comme disparaissent au théâtre ces mauvais génies qui ont le don de passer à travers les murailles.

Le Gascon poussa une imprécation furieuse, à laquelle, de l'autre côté du panneau de fer, répondit un rire sauvage, rire funèbre qui fit passer un frisson jusque dans les veines du sceptique Aramis.

-- À moi, messieurs! cria d'Artagnan, enfonçons cette porte.

-- C'est le démon en personne! dit Aramis en accourant à l'appel de son ami.

-- Il nous échappe, sangdieu! il nous échappe, hurla Porthos en appuyant sa large épaule contre la cloison, qui, retenue par quelque ressort secret, ne bougea point.

-- Tant mieux, murmura sourdement Athos.

-- Je m'en doutais, mordioux! dit d'Artagnan en s'épuisant en efforts inutiles, je m'en doutais; quand le misérable a tourné autour de la chambre, je prévoyais quelque infâme manoeuvre, je devinais qu'il tramait quelque chose; mais qui pouvait se douter de cela?

-- C'est un affreux malheur que nous envoie le diable son ami! s'écria Aramis.

-- C'est un bonheur manifeste que nous envoie Dieu! dit Athos avec une joie évidente.

-- En vérité, répondit d'Artagnan en haussant les épaules et en abandonnant la porte qui décidément ne voulait pas s'ouvrir, vous baissez, Athos! Comment pouvez-vous dire des choses pareilles à des gens comme nous, mordioux! Vous ne comprenez donc pas la situation?

-- Quoi donc? quelle situation? demanda Porthos.

-- À ce jeu-là, quiconque ne tue pas est tué, reprit d'Artagnan. Voyons maintenant, mon cher, entre-t-il dans vos jérémiades expiatoires que M. Mordaunt nous sacrifie à sa piété filiale? Si c'est votre avis dites-le franchement.

-- Oh! d'Artagnan, mon ami!

-- C'est qu'en vérité, c'est pitié que de voir les choses à ce point de vue! Le misérable va nous envoyer cent côtes de fer qui nous pileront comme grains dans ce mortier de M. Cromwell. Allons! allons! en route! si nous demeurons cinq minutes seulement ici, c'est fait de nous.

-- Oui, vous avez raison, en route! reprirent Athos et Aramis.

-- Et où allons-nous? demanda Porthos.

-- À l'hôtel, cher ami, prendre nos hardes et nos chevaux; puis de là, s'il plaît à Dieu, en France, où, du moins, je connais l'architecture des maisons. Notre bateau nous attend; ma foi, c'est encore heureux.

Et d'Artagnan, joignant l'exemple au précepte, remit au fourreau son tronçon d'épée, ramassa son chapeau, ouvrit la porte de l'escalier et descendit rapidement suivi de ses trois compagnons.

À la porte les fugitifs retrouvèrent leurs laquais et leur demandèrent des nouvelles de Mordaunt; mais ils n'avaient vu sortir personne.

LXXV. La felouque «L'Éclair»

D'Artagnan avait deviné juste: Mordaunt n'avait pas de temps à perdre et n'en avait pas perdu. Il connaissait la rapidité de décision et d'action de ses ennemis, il résolut donc d'agir en conséquence. Cette fois les mousquetaires avaient trouvé un adversaire digne d'eux.

Après avoir refermé avec soin la porte derrière lui, Mordaunt se glissa dans le souterrain, tout en remettant au fourreau son épée inutile, et, gagnant la maison voisine, il s'arrêta pour se tâter et reprendre haleine.

-- Bon! dit-il, rien, presque rien: des égratignures, voilà tout; deux au bras, l'autre à la poitrine. Les blessures que je fais sont meilleures, moi! Qu'on demande au bourreau de Béthune, à mon oncle de Winter et au roi Charles! Maintenant pas une seconde à perdre, car une seconde de perdue les sauve peut-être, et il faut qu'ils meurent tous quatre ensemble, d'un seul coup, dévorés par la foudre des hommes à défaut de celle de Dieu. Il faut qu'ils disparaissent brisés, anéantis, dispersés. Courons donc jusqu'à ce que mes jambes ne puissent plus me porter, jusqu'à ce que mon coeur se gonfle dans ma poitrine, mais arrivons avant eux.

Et Mordaunt se mit à marcher d'un pas rapide mais plus égal vers la première caserne de cavalerie, distante d'un quart de lieue à peu près. Il fit ce quart de lieue en quatre ou cinq minutes.

Arrivé à la caserne, il se fit reconnaître, prit le meilleur cheval de l'écurie, sauta dessus et gagna la route. Un quart d'heure après, il était à Greenwich.

-- Voilà le port, murmura-t-il; ce point sombre là-bas, c'est l'île des Chiens. Bon! j'ai une demi-heure d'avance sur eux... une heure, peut-être. Niais que j'étais! j'ai failli m'asphyxier par ma précipitation insensée. Maintenant, ajouta-t-il en se dressant sur ses étriers comme pour voir au loin parmi tous ces cordages, parmi tous ces mâts, l'Éclair, où est l'Éclair?

Au moment où il prononçait mentalement ces paroles, comme pour répondre à sa pensée un homme couché sur un rouleau de câbles se leva et fit quelques pas vers Mordaunt.

Mordaunt tira un mouchoir de sa poche et le fit flotter un instant en l'air. L'homme parut attentif, mais demeura à la même place sans faire un pas en avant ni en arrière.

Mordaunt fit un noeud à chacun des coins de son mouchoir; l'homme s'avança jusqu'à lui. C'était, on se le rappelle, le signal convenu. Le marin était enveloppé d'un large caban de laine qui cachait sa taille et lui voilait le visage.

-- Monsieur, dit le marin, ne viendrait-il pas par hasard de Londres pour faire une promenade sur mer?

-- Tout exprès, répondit Mordaunt, du côté de l'île des Chiens.

-- C'est cela. Et sans doute monsieur a une préférence quelconque? Il aimerait mieux un bâtiment qu'un autre? Il voudrait un bâtiment marcheur, un bâtiment rapide?...

-- Comme l'éclair, répondit Mordaunt.

-- Bien, alors, c'est mon bâtiment que monsieur cherche, je suis le patron qu'il lui faut.

-- Je commence à le croire, dit Mordaunt, surtout si vous n'avez pas oublié certain signe de reconnaissance.

-- Le voilà, monsieur, dit le marin en tirant de la poche de son caban un mouchoir noué aux quatre coins.

-- Bon! bon! s'écria Mordaunt en sautant à bas de son cheval. Maintenant il n'y a pas de temps à perdre. Faites conduire mon cheval à la première auberge et menez-moi à votre bâtiment.

-- Mais vos compagnons? dit le marin; je croyais que vous étiez quatre, sans compter les laquais.

-- Écoutez, dit Mordaunt en se rapprochant du marin, je ne suis pas celui que vous attendez, comme vous n'êtes pas celui qu'ils espèrent trouver. Vous avez pris la place du capitaine Roggers, n'est-ce pas? vous êtes ici par l'ordre du général Cromwell, et moi je viens de sa part.

-- En effet, dit le patron, je vous reconnais, vous êtes le capitaine Mordaunt.

Mordaunt tressaillit.

-- Oh! ne craignez rien, dit le patron en abaissant son capuchon et en découvrant sa tête, je suis un ami.

-- Le capitaine Groslow! s'écria Mordaunt.

-- Lui-même. Le général s'est souvenu que j'avais été autrefois officier de marine, et il m'a chargé de cette expédition. Y a-t-il donc quelque chose de changé?

-- Non, rien. Tout demeure dans le même état, au contraire.

-- C'est qu'un instant j'avais pensé que la mort du roi...

-- La mort du roi n'a fait que hâter leur fuite; dans un quart d'heure, dans dix minutes ils seront ici peut-être.

-- Alors, que venez-vous faire?

-- M'embarquer avec vous.

-- Ah! ah! le général douterait-il de mon zèle?

-- Non; mais je veux assister moi-même à ma vengeance. N'avez-vous point quelqu'un qui puisse me débarrasser de mon cheval?

Groslow siffla, un marin parut.

-- Patrick, dit Groslow, conduisez ce cheval à l'écurie de l'auberge la plus proche. Si l'on vous demande à qui il appartient, vous direz que c'est à un seigneur irlandais.

Le marin s'éloigna sans faire une observation.

-- Maintenant, dit Mordaunt, ne craignez-vous point qu'ils vous reconnaissent?

-- Il n'y a pas de danger sous ce costume, enveloppé de ce caban, par cette nuit sombre; d'ailleurs vous ne m'avez pas reconnu, vous; eux, à plus forte raison, ne me reconnaîtront point.

-- C'est vrai, dit Mordaunt; d'ailleurs ils seront loin de songer à vous. Tout est prêt, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- La cargaison est chargée?

-- Oui.

-- Cinq tonneaux pleins?

-- Et cinquante vides.

-- C'est cela.

-- Nous conduisons du porto à Anvers.

-- À merveille. Maintenant menez-moi à bord et revenez prendre votre poste, car ils ne tarderont pas à arriver.

-- Je suis prêt.

-- Il est important qu'aucun de vos gens ne me voie entrer.

-- Je n'ai qu'un homme à bord, et je suis sûr de lui comme de moi- même. D'ailleurs, cet homme ne vous connaît pas, et, comme ses compagnons, il est prêt à obéir à nos ordres, mais il ignore tout.

-- C'est bien. Allons.

Ils descendirent alors vers la Tamise. Une petite barque était amarrée au rivage par une chaîne de fer fixée à un pieu. Groslow tira la barque à lui, l'assura tandis que Mordaunt descendait dedans, puis il sauta à son tour, et, presque aussitôt saisissant les avirons, il se mit à ramer de manière à prouver à Mordaunt la vérité de ce qu'il avait avancé, c'est-à-dire qu'il n'avait pas oublié son métier de marin.

Au bout de cinq minutes on fut dégagé de ce monde de bâtiments qui, à cette époque déjà, encombraient les approches de Londres, et Mordaunt put voir, comme un point sombre, la petite felouque se balançant à l'ancre à quatre ou cinq encablures de l'île des Chiens.

En approchant de l'Éclair, Groslow siffla d'une certaine façon, et vit la tête d'un homme apparaître au-dessus de la muraille.

-- Est-ce vous, capitaine? demanda cet homme.

-- Oui, jette l'échelle.

Et Groslow, passant léger et rapide comme une hirondelle sous le beaupré, vint se ranger bord à bord avec lui.

-- Montez, dit Groslow à son compagnon.

Mordaunt, sans répondre, saisit la corde et grimpa le long des flancs du navire avec une agilité et un aplomb peu ordinaires aux gens de terre; mais son désir de vengeance lui tenait lieu d'habitude et le rendait apte à tout.

Comme l'avait prévu Groslow, le matelot de garde à bord de l'Éclair ne parut pas même remarquer que son patron revenait accompagné.

Mordaunt et Groslow s'avancèrent vers la chambre du capitaine. C'était une espèce de cabine provisoire bâtie en planches sur le pont.

L'appartement d'honneur avait été cédé par le capitaine Roggers à ses passagers.

-- Et eux, demanda Mordaunt, où sont-ils?

-- À l'autre extrémité du bâtiment, répondit Groslow.

-- Et ils n'ont rien à faire de ce côté?

-- Rien absolument.

-- À merveille! Je me tiens caché chez vous. Retournez à Greenwich et ramenez-les. Vous avez une chaloupe?

-- Celle dans laquelle nous sommes venus.

-- Elle m'a paru légère et bien taillée.

-- Une véritable pirogue.

-- Amarrez-la à la poupe avec une liasse de chanvre, mettez-y les avirons afin qu'elle suive dans le sillage et qu'il n'y ait que la corde à couper. Munissez-la de rhum et de biscuits. Si par hasard la mer était mauvaise, vos hommes ne seraient pas fâchés de trouver sous leur main de quoi se réconforter.

-- Il sera fait comme vous dites. Voulez-vous visiter la sainte- barbe!

-- Non, à votre retour. Je veux placer la mèche moi-même, pour être sûr qu'elle ne fera pas long feu. Surtout cachez bien votre visage, qu'ils ne vous reconnaissent pas.

-- Soyez donc tranquille.

-- Allez, voilà dix heures qui sonnent à Greenwich.

En effet, les vibrations d'une cloche dix fois répétées traversèrent tristement l'air chargé de gros nuages qui roulaient au ciel pareils à des vagues silencieuses.

Groslow repoussa la porte, que Mordaunt ferma en dedans, et, après avoir donné au matelot de garde l'ordre de veiller avec la plus grande attention, il descendit dans sa barque, qui s'éloigna rapidement, écumant le flot de son double aviron.

Le vent était froid et la jetée déserte lorsque Groslow aborda à Greenwich; plusieurs barques venaient de partir à la marée pleine. Au moment où Groslow prit terre, il entendit comme un galop de chevaux sur le chemin pavé de galets.

-- Oh! oh! dit-il, Mordaunt avait raison de me presser. Il n'y avait pas de temps de perdre; les voici.

En effet, c'étaient nos amis ou plutôt leur avant-garde composée de d'Artagnan et d'Athos. Arrivés en face de l'endroit où se tenait Groslow, ils s'arrêtèrent comme s'ils eussent deviné que celui à qui ils avaient affaire était là. Athos mit pied à terre et déroula tranquillement un mouchoir dont les quatre coins étaient noués, et qu'il fit flotter au vent, tandis que d'Artagnan, toujours prudent, restait à demi penché sur son cheval, une main enfoncée dans les fontes.

Groslow, qui, dans le doute où il était que les cavaliers fussent bien ceux qu'il attendait, s'était accroupi derrière un de ces canons plantés dans le sol et qui servent à enrouler les câbles, se leva alors, en voyant le signal convenu, et marcha droit aux gentilshommes. Il était tellement encapuchonné dans son caban, qu'il était impossible de voir sa figure. D'ailleurs la nuit était si sombre, que cette précaution était superflue.

Cependant l'oeil perçant d'Athos devina, malgré l'obscurité, que ce n'était pas Roggers qui était devant lui.

-- Que voulez-vous? dit-il à Groslow en faisant un pas en arrière.

-- Je veux vous dire, milord, répondit Groslow en affectant l'accent irlandais, que vous cherchez le patron Roggers, mais que vous cherchez vainement.

-- Comment cela? demanda Athos.

-- Parce que ce matin il est tombé d'un mât de hune et qu'il s'est cassé la jambe. Mais je suis son cousin; il m'a conté toute l'affaire et m'a chargé de reconnaître pour lui et de conduire à sa place, partout où ils le désireraient, les gentilshommes qui m'apporteraient un mouchoir noué aux quatre coins comme celui que vous tenez à la main et comme celui que j'ai dans ma poche.

Et à ces mots Groslow tira de sa poche le mouchoir qu'il avait déjà montré à Mordaunt.

-- Est-ce tout? demanda Athos.

-- Non pas, milord; car il y a encore soixante-quinze livres promises si je vous débarque sains et saufs à Boulogne ou sur tout autre point de la France que vous m'indiquerez.

-- Que dites-vous de cela, d'Artagnan? demanda Athos en français.

-- Que dit-il, d'abord? répondit celui-ci.

-- Ah! c'est vrai, dit Athos; j'oubliais que vous n'entendez pas l'anglais.

Et il redit à d'Artagnan la conversation qu'il venait d'avoir avec le patron.

-- Cela me paraît assez vraisemblable, dit le Gascon.

-- Et à moi aussi, répondit Athos.

-- D'ailleurs, reprit d'Artagnan, si cet homme nous trompe, nous pourrons toujours lui brûler la cervelle.

-- Et qui nous conduira?

-- Vous, Athos; vous savez tant de choses, que je ne doute pas que vous ne sachiez conduire un bâtiment.

-- Ma foi, dit Athos avec un sourire, tout en plaisantant, ami, vous avez presque rencontré juste; j'étais destiné par mon père à servir dans la marine, et j'ai quelques vagues notions du pilotage.

-- Voyez-vous! s'écria d'Artagnan.

-- Allez donc chercher nos amis, d'Artagnan, et revenez, il est onze heures, nous n'avons pas de temps à perdre.

D'Artagnan s'avança vers deux cavaliers qui, le pistolet au poing, se tenaient en vedette aux premières maisons de la ville, attendant et surveillant sur le revers de la route et rangés contre une espèce de hangar; trois autres cavaliers faisaient le guet et semblaient attendre aussi.

Les deux vedettes du milieu de la route étaient Porthos et Aramis.

Les trois cavaliers du hangar étaient Mousqueton, Blaisois et Grimaud; seulement ce dernier, en y regardant de plus près, était double, car il avait en croupe Parry, qui devait ramener à Londres les chevaux des gentilshommes et de leurs gens, vendus à l'hôte pour payer les dettes qu'ils avaient faites chez lui. Grâce à ce coup de commerce, les quatre amis avaient pu emporter avec eux une somme sinon considérable, du moins suffisante pour faire face aux retards et aux éventualités.

D'Artagnan transmit à Porthos et à Aramis l'invitation de le suivre, et ceux-ci firent signe à leurs gens de mettre pied à terre et de détacher leurs porte-manteaux.

Parry se sépara, non sans regret, de ses amis; on lui avait proposé de venir en France, mais il avait opiniâtrement refusé.

-- C'est tout simple, avait dit Mousqueton, il a son idée à l'endroit de Groslow.

On se rappelle que c'était le capitaine Groslow qui lui avait cassé la tête.

La petite troupe rejoignit Athos. Mais déjà d'Artagnan avait repris sa méfiance naturelle; il trouvait le quai trop désert, la nuit trop noire, le patron trop facile.

Il avait raconté à Aramis l'incident que nous avons dit, et Aramis, non moins défiant que lui, n'avait pas peu contribué à augmenter ses soupçons.

Un petit claquement de la langue contre ses dents traduisit à Athos les inquiétudes du Gascon.

-- Nous n'avons pas le temps d'être défiants, dit Athos, la barque nous attend, entrons.

-- D'ailleurs, dit, Aramis, qui nous empêche d'être défiants et d'entrer tout de même? on surveillera le patron.

-- Et s'il ne marche pas droit, je l'assommerai. Voilà tout.

-- Bien dit, Porthos, reprit d'Artagnan. Entrons donc. Passe, Mousqueton.

Et d'Artagnan arrêta ses amis, faisant passer les valets les premiers afin qu'ils essayassent la planche qui conduisait de la jetée à la barque.

Les trois valets passèrent sans accident.

Athos les suivit, puis Porthos, puis Aramis. D'Artagnan passa le dernier, tout en continuant de secouer la tête.

-- Que diable avez-vous donc, mon ami? dit Porthos; sur ma parole, vous feriez peur à César.

-- J'ai, répondit d'Artagnan, que je ne vois sur ce port ni inspecteur, ni sentinelle, ni gabelou.

-- Plaignez-vous donc! dit Porthos, tout va comme sur une pente fleurie.

-- Tout va trop bien, Porthos. Enfin, n'importe, à la grâce de Dieu.

Aussitôt que la planche fut retirée, le patron s'assit au gouvernail et fit signe à l'un de ses matelots, qui, armé d'une gaffe, commença à manoeuvrer pour sortir du dédale de bâtiments au milieu duquel la petite barque était engagée.

L'autre matelot se tenait déjà à bâbord, son aviron à la main.

Lorsqu'on put se servir des rames, son compagnon vint le rejoindre, et la barque commença de filer plus rapidement.

-- Enfin, nous partons! dit Porthos.

-- Hélas! répondit le comte de La Fère, nous partons seuls!

-- Oui; mais nous partons tous quatre ensemble, et sans une égratignure; c'est une consolation.

-- Nous ne sommes pas encore arrivés, dit d'Artagnan; gare les rencontres!

-- Eh! mon cher, dit Porthos, vous êtes comme les corbeaux, vous! vous chantez toujours malheur. Qui peut nous rencontrer par cette nuit sombre, où l'on ne voit pas à vingt pas de distance?

-- Oui, mais demain matin? dit d'Artagnan.

-- Demain matin nous serons à Boulogne.

-- Je le souhaite de tout mon coeur, dit le Gascon, et j'avoue ma faiblesse. Tenez, Athos, vous allez rire! mais tant que nous avons été à portée de fusil de la jetée ou des bâtiments qui la bordaient, je me suis attendu à quelque effroyable mousquetade qui nous écrasait tous.

-- Mais, dit Porthos avec un gros bon sens, c'était chose impossible, car on eût tué en même temps le patron et les matelots.

-- Bah! voilà une belle affaire pour M. Mordaunt croyez-vous qu'il y regarde de si près?

-- Enfin, dit Porthos, je suis bien aise que d'Artagnan avoue qu'il ait eu peur.

-- Non seulement je l'avoue, mais je m'en vante. Je ne suis pas un rhinocéros comme vous. Ohé! qu'est-ce que cela?

-- L'Éclair, dit le patron.

-- Nous sommes donc arrivés? demanda Athos en anglais.

-- Nous arrivons, dit le capitaine.

En effet, après trois coups de rame, on se trouvait côte à côte avec le petit bâtiment.

Le matelot attendait, l'échelle était préparée; il avait reconnu la barque.

Athos monta le premier avec une habileté toute marine; Aramis, avec l'habitude qu'il avait depuis longtemps des échelles de corde et des autres moyens plus ou moins ingénieux qui existent pour traverser les espaces défendus; d'Artagnan comme un chasseur d'isard et de chamois; Porthos, avec ce développement de force qui chez lui suppléait à tout.

Chez les valets l'opération fut plus difficile; non pas pour Grimaud, espèce de chat de gouttière, maigre et effilé, qui trouvait toujours moyen de se hisser partout, mais pour Mousqueton et pour Blaisois, que les matelots furent obligés de soulever dans leurs bras à la portée de la main de Porthos, qui les empoigna par le collet de leur justaucorps et les déposa tout debout sur le pont du bâtiment.

Le capitaine conduisit ses passagers à l'appartement qui leur était préparé, et qui se composait d'une seule pièce qu'ils devaient habiter en communauté; puis il essaya de s'éloigner sous le prétexte de donner quelques ordres.

-- Un instant, dit d'Artagnan; combien d'hommes avez-vous à bord, patron?

-- Je ne comprends pas, répondit celui-ci en anglais.

-- Demandez-lui cela dans sa langue, Athos.

Athos fit la question que désirait d'Artagnan.

-- Trois, répondit Groslow, sans me compter, bien entendu.

D'Artagnan comprit, car en répondant le patron avait levé trois doigts.

-- Oh! dit d'Artagnan, trois, je commence à me rassurer. N'importe, pendant que vous vous installerez, moi, je vais faire un tour dans le bâtiment.

-- Et moi, dit Porthos, je vais m'occuper du souper.

-- Ce projet est beau et généreux, Porthos, mettez-le à exécution. Vous, Athos, prêtez-moi Grimaud, qui, dans la compagnie de son ami Parry, a appris à baragouiner un peu d'anglais; il me servira d'interprète.

-- Allez, Grimaud, dit Athos.

Une lanterne était sur le pont, d'Artagnan la souleva d'une main, prit un pistolet de l'autre et dit au patron:

-- Come.

C'était, avec Goddam, tout ce qu'il avait pu retenir de la langue anglaise.

D'Artagnan gagna l'écoutille et descendit dans l'entrepont.

L'entrepont était divisé en trois compartiments: celui dans lequel d'Artagnan descendait et qui pouvait s'étendre du troisième mâtereau à l'extrémité de la poupe, et qui par conséquent était recouvert par le plancher de la chambre dans laquelle Athos, Porthos et Aramis se préparaient à passer la nuit; le second, qui occupait le milieu du bâtiment, et qui était destiné au logement des domestiques; le troisième qui s'allongeait sous la proue, c'est-à-dire sous la cabine improvisée par le capitaine et dans laquelle Mordaunt se trouvait caché.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, descendant l'escalier de l'écoutille et se faisant précéder de sa lanterne, qu'il tenait étendue de toute la longueur du bras, que de tonneaux! on dirait la caverne d'Ali- Baba.

Les Mille et Une Nuits venaient d'être traduites pour la première fois et étaient fort à la mode à cette époque.

-- Que dites-vous? demanda en anglais le capitaine.

D'Artagnan comprit à l'intonation de la voix.

-- Je désire savoir ce qu'il y a dans ces tonneaux? demanda d'Artagnan en posant sa lanterne sur l'une des futailles.

Le patron fit un mouvement pour remonter l'échelle, mais il se contint.

-- Porto, répondit-il.

-- Ah! du vin de Porto? dit d'Artagnan, c'est toujours une tranquillité, nous ne mourrons pas de soif.

Puis se retournant vers Groslow, qui essuyait sur son front de grosses gouttes de sueur:

-- Et elles sont pleines? demanda-t-il.

Grimaud traduisit la question.

Les unes pleines, les autres vides, dit Groslow d'une voix dans laquelle, malgré ses efforts, se trahissait son inquiétude.

D'Artagnan frappa du doigt sur les tonneaux, reconnut cinq tonneaux pleins et les autres vides; puis il introduisit, toujours à la grande terreur de l'Anglais, sa lanterne dans les intervalles des barriques, et reconnaissant que ces intervalles étaient inoccupés:

-- Allons, passons, dit-il, et il s'avança vers la porte qui donnait dans le second compartiment.

-- Attendez, dit l'Anglais, qui était resté derrière, toujours en proie à cette émotion que nous avons indiquée; attendez, c'est moi qui ai la clef de cette porte.

Et, passant rapidement devant d'Artagnan et Grimaud, il introduisit d'une main tremblante la clef dans la serrure et l'on se trouva dans le second compartiment, où Mousqueton et Blaisois s'apprêtaient à souper.

Dans celui-là ne se trouvait évidemment rien à chercher ni à reprendre: on en voyait tous les coins et tous les recoins à la lueur de la lampe qui éclairait ces dignes compagnons.

On passa donc rapidement et l'on visita le troisième compartiment.

Celui-là était la chambre des matelots.

Trois ou quatre hamacs pendus au plafond, une table soutenue par une double corde passée à chacune de ses extrémités, deux bancs vermoulus et boiteux en formaient tout l'ameublement. D'Artagnan alla soulever deux ou trois vieilles voiles pendantes contre les parois, et, ne voyant encore rien de suspect, regagna par l'écoutille le pont du bâtiment.

-- Et cette chambre? demanda d'Artagnan.

Grimaud traduisit à l'Anglais les paroles du mousquetaire.

-- Cette chambre est la mienne, dit le patron; y voulez-vous entrer?

-- Ouvrez la porte, dit d'Artagnan.

L'Anglais obéit: d'Artagnan allongea son bras armé de la lanterne, passa la tête par la porte entrebâillée, et voyant que cette chambre était un véritable réduit:

-- Bon, dit-il, s'il y a une armée à bord, ce n'est point ici qu'elle sera cachée. Allons voir si Porthos a trouvé de quoi souper.

En remerciant le patron d'un signe de tête, il regagna la chambre d'honneur, où étaient ses amis.

Porthos n'avait rien trouvé, à ce qu'il paraît, ou, s'il avait trouvé quelque chose, la fatigue l'avait emporté sur la faim, et, couché dans son manteau, il dormait profondément lorsque d'Artagnan rentra.

Athos et Aramis, bercés par les mouvements moelleux des premières vagues de la mer, commençaient de leur côté à fermer les yeux; ils les rouvrirent au bruit que fit leur compagnon.

-- Eh bien? fit Aramis.

-- Tout va bien, dit d'Artagnan, et nous pouvons dormir tranquilles.

Sur cette assurance, Aramis laissa retomber sa tête; Athos fit de la sienne un signe affectueux; et d'Artagnan, qui, comme Porthos, avait encore plus besoin de dormir que de manger, congédia Grimaud, et se coucha dans son manteau l'épée nue, de telle façon que son corps barrait le passage et qu'il était impossible d'entrer dans la chambre sans le heurter.

LXXVI. Le vin de Porto

Au bout de dix minutes, les maîtres dormaient, mais il n'en était pas ainsi des valets, affamés et surtout altérés.

Blaisois et Mousqueton s'apprêtaient à préparer leur lit, qui consistait en une planche et une valise, tandis que sur une table suspendue comme celle de la chambre voisine se balançaient, au roulis de la mer, un pot de bière et trois verres.

-- Maudit roulis! disait Blaisois. Je sens que cela va me reprendre comme en venant.

-- Et n'avoir pour combattre le mal de mer, répondit Mousqueton, que du pain d'orge et du vin de houblon! pouah!

-- Mais votre bouteille d'osier, monsieur Mousqueton, demanda Blaisois, qui venait d'achever la préparation de sa couche et qui s'approchait en trébuchant de la table devant laquelle Mousqueton était déjà assis et où il parvint à s'asseoir; mais votre bouteille d'osier, l'avez-vous perdue?

-- Non pas, dit Mousqueton, mais Parry l'a gardée. Ces diables d'Écossais ont toujours soif. Et vous, Grimaud, demanda Mousqueton à son compagnon, qui venait de rentrer après avoir accompagné d'Artagnan dans sa tournée, avez-vous soif?

-- Comme un Écossais, répondit laconiquement Grimaud.

Et il s'assit près de Blaisois et de Mousqueton, tira un carnet de sa poche et se mit à faire les comptes de la société, dont il était l'économe.

-- Oh! là, là! dit Blaisois, voilà mon coeur qui s'embrouille!

-- S'il en est ainsi, dit Mousqueton d'un ton doctoral, prenez un peu de nourriture.

-- Vous appelez cela de la nourriture? dit Blaisois en accompagnant d'une mine piteuse le doigt dédaigneux dont il montrait le pain d'orge et le pot de bière.

-- Blaisois, reprit Mousqueton, souvenez-vous que le pain est la vraie nourriture du Français; encore le Français n'en a-t-il pas toujours, demandez à Grimaud.

-- Oui, mais la bière, reprit Blaisois avec une promptitude qui faisait honneur à la vivacité de son esprit de repartie, mais la bière, est-ce là sa vraie boisson?

-- Pour ceci, dit Mousqueton, pris par le dilemme et assez embarrassé d'y répondre, je dois avouer que non, et que la bière lui est aussi antipathique que le vin l'est aux Anglais.

-- Comment, monsieur Mouston, dit Blaisois, qui cette fois doutait des profondes connaissances de Mousqueton, pour lesquelles, dans les circonstances ordinaires de la vie, il avait cependant l'admiration la plus entière; comment: monsieur Mouston, les Anglais n'aiment pas le vin?

-- Ils le détestent.

-- Mais je leur en ai vu boire, cependant.

-- Par pénitence; et la preuve, continua Mousqueton en se rengorgeant, c'est qu'un prince anglais est mort un jour parce qu'on l'avait mis dans un tonneau de malvoisie. J'ai entendu raconter le fait à M. l'abbé d'Herblay.

-- L'imbécile! dit Blaisois, je voudrais bien être à sa place!

-- Tu le peux, dit Grimaud tout en alignant ses chiffres.

-- Comment cela, dit Blaisois, je le peux?

-- Oui, continua Grimaud tout en retenant quatre et en reportant ce nombre à la colonne suivante.

-- Je le peux? expliquez-vous, monsieur Grimaud.

Mousqueton gardait le silence pendant les interrogations de Blaisois, mais il était facile de voir à l'expression de son visage que ce n'était point par indifférence.

Grimaud continua son calcul et posa son total.

-- Porto, dit-il alors en étendant la main dans la direction du premier compartiment visité par d'Artagnan et lui en compagnie du patron.

-- Comment! ces tonneaux que j'ai aperçus à travers la porte entr'ouverte?

-- Porto, répéta Grimaud, qui recommença une nouvelle opération arithmétique.

-- J'ai entendu dire, reprit Blaisois en s'adressant à Mousqueton, que le porto est un excellent vin d'Espagne.

-- Excellent, dit Mousqueton en passant le bout de sa langue sur ses lèvres, excellent. Il y en a dans la cave de M. le baron de Bracieux.

-- Si nous priions ces Anglais de nous en vendre une bouteille? demanda l'honnête Blaisois.

-- Vendre! dit Mousqueton amené à ses anciens instincts de marauderie. On voit bien, jeune homme, que vous n'avez pas encore l'expérience des choses de la vie. Pourquoi donc acheter quand on peut prendre?

-- Prendre, dit Blaisois, convoiter le bien du prochain! la chose est défendue, ce me semble.

-- Où cela? demanda Mousqueton.

-- Dans les commandements de Dieu ou de l'Église, je ne sais plus lesquels. Mais ce que je sais, c'est qu'il y a:

_Bien d'autrui ne convoiteras, _

Ni son épouse mêmement.

-- Voilà encore une raison d'enfant, monsieur Blaisois, dit de son ton le plus protecteur Mousqueton. Oui, d'enfant, je répète le mot. Où avez-vous vu dans les écritures, je vous le demande, que les Anglais fussent votre prochain?

-- Ce n'est nulle part, la chose est vraie, dit Blaisois, du moins je ne me le rappelle pas.

-- Raison d'enfant, je le répète, reprit Mousqueton. Si vous aviez fait dix ans la guerre comme Grimaud et moi, mon cher Blaisois, vous sauriez faire la différence qu'il y a entre le bien d'autrui et le bien de l'ennemi. Or, un Anglais est un ennemi, je pense, et ce vin de Porto appartient aux Anglais. Donc il nous appartient, puisque nous sommes Français. Ne connaissez-vous pas le proverbe: Autant de pris sur l'ennemi?

Cette faconde, appuyée de toute l'autorité que puisait Mousqueton dans sa longue expérience, stupéfia Blaisois. Il baissa la tête comme pour se recueillir, et tout à coup relevant le front en homme armé d'un argument irrésistible:

-- Et les maîtres, dit-il, seront-ils de votre avis, monsieur Mouston?

Mousqueton sourit avec dédain.

-- Il faudrait peut-être, dit-il, que j'allasse troubler le sommeil de ces illustres seigneurs pour leur dire: «Messieurs, votre serviteur Mousqueton a soif, voulez-vous lui permettre de boire?» Qu'importe, je vous le demande, à M. de Bracieux que j'aie soif ou non?

-- C'est du vin bien cher, dit Blaisois en secouant la tête.

-- Fût-ce de l'or potable, monsieur Blaisois, dit Mousqueton, nos maîtres ne s'en priveraient pas. Apprenez que M. le baron de Bracieux est à lui seul assez riche pour boire une tonne de porto, fût-il obligé de la payer une pistole la goutte. Or, je ne vois pas, continua Mousqueton de plus en plus magnifique dans son orgueil, puisque les maîtres ne s'en priveraient pas, pourquoi les valets s'en priveraient.

Et Mousqueton, se levant, prit le pot de bière qu'il vida par un sabord jusqu'à la dernière goutte, et s'avança majestueusement vers la porte qui donnait dans le compartiment.

-- Ah! ah! fermée, dit-il. Ces diables d'Anglais, comme ils sont défiants!

-- Fermée! dit Blaisois d'un ton non moins désappointé que celui de Mousqueton. Ah! peste! c'est malheureux; avec cela que je sens mon coeur qui se barbouille de plus en plus.

Mousqueton se retourna vers Blaisois avec un visage si piteux, qu'il était évident qu'il partageait à un haut degré le désappointement du brave garçon.

-- Fermée! répéta-t-il.

-- Mais, hasarda Blaisois, je vous ai entendu raconter, monsieur Mouston, qu'une fois dans votre jeunesse, à Chantilly, je crois, vous avez nourri votre maître et vous-même en prenant des perdrix au collet, des carpes à la ligne et des bouteilles au lacet.

-- Sans doute, répondit Mousqueton, c'est l'exacte vérité, et voilà Grimaud qui peut vous le dire. Mais il y avait un soupirail à la cave, et le vin était en bouteilles. Je ne puis pas jeter le lacet à travers cette cloison, ni tirer avec une ficelle une pièce de vin qui pèse peut-être deux quintaux.

-- Non, mais vous pouvez lever deux ou trois planches de la cloison, dit Blaisois, et faire à l'un des tonneaux un trou avec une vrille.

Mousqueton écarquilla démesurément ses yeux ronds et regardant Blaisois en homme émerveillé de rencontrer dans un autre homme des qualités qu'il ne soupçonnait pas:

-- C'est vrai, dit-il, cela se peut; mais un ciseau pour faire sauter les planches, une vrille pour percer le tonneau?

-- La trousse, dit Grimaud tout en établissant la balance de ses comptes.

-- Ah! oui, la trousse, dit Mousqueton, et moi qui n'y pensais pas!

Grimaud, en effet, était non seulement l'économe de la troupe, mais encore son armurier; outre un registre il avait une trousse. Or, comme Grimaud était homme de suprême précaution, cette trousse, soigneusement roulée dans sa valise, était garnie de tous les instruments de première nécessité.

Elle contenait donc une vrille d'une raisonnable grosseur.

Mousqueton s'en empara.

Quant au ciseau, il n'eut point à le chercher bien loin, le poignard qu'il portait à sa ceinture pouvait le remplacer avantageusement. Mousqueton chercha un coin où les planches fussent disjointes, ce qu'il n'eut pas de peine à trouver, et se mit immédiatement à l'oeuvre.

Blaisois le regardait faire avec une admiration mêlée d'impatience, hasardant de temps en temps sur la façon de faire sauter un clou ou de pratiquer une pesée des observations pleines d'intelligence et de lucidité.

Au bout d'un instant, Mousqueton avait fait sauter trois planches.

-- Là, dit Blaisois.

Mousqueton était le contraire de la grenouille de la fable qui se croyait plus grosse qu'elle n'était. Malheureusement, s'il était parvenu à diminuer son nom d'un tiers, il n'en était pas de même de son ventre. Il essaya de passer par l'ouverture pratiquée et vit avec douleur qu'il lui faudrait encore enlever deux ou trois planches au moins pour que l'ouverture fût à sa taille.

Il poussa un soupir et se retira pour se remettre à l'oeuvre.

Mais Grimaud, qui avait fini ses comptes, s'était levé, et, avec un intérêt profond pour l'opération qui s'exécutait, il s'était approché de ses deux compagnons et avait vu les efforts inutiles tentés par Mousqueton pour atteindre la terre promise.

-- Moi, dit Grimaud.

Ce mot valait à lui seul tout un sonnet, qui vaut à lui seul, comme on le sait, tout un poème.

Mousqueton se retourna.

-- Quoi, vous? demanda-t-il.

-- Moi, je passerai.

-- C'est vrai, dit Mousqueton en jetant un regard sur le corps long et mince de son ami, vous passerez, vous, et même facilement.

-- C'est juste, il connaît les tonneaux pleins, dit Blaisois, puisqu'il a déjà été dans la cave avec M. le chevalier d'Artagnan. Laissez passer M. Grimaud, monsieur Mouston.

-- J'y serais passé aussi bien que Grimaud, dit Mousqueton un peu piqué.

-- Oui, mais ce serait plus long, et j'ai bien soif. Je sens mon coeur qui se barbouille de plus en plus.

-- Passez donc, Grimaud, dit Mousqueton en donnant à celui qui allait tenter l'expédition à sa place le pot de bière et la vrille.

-- Rincez les verres, dit Grimaud.

Puis il fit un geste amical à Mousqueton, afin que celui-ci lui pardonnât d'achever une expédition si brillamment commencée par un autre, et comme une couleuvre il se glissa par l'ouverture béante et disparut.

Blaisois semblait ravi, en extase. De tous les exploits accomplis depuis leur arrivée en Angleterre par les hommes extraordinaires auxquels ils avaient le bonheur d'être adjoint, celui-là lui semblait sans contredit le plus miraculeux.

-- Vous allez voir, dit alors Mousqueton en regardant Blaisois avec une supériorité à laquelle celui-ci n'essaya même point de se soustraire, vous allez voir, Blaisois, comment, nous autres anciens soldats, nous buvons quand nous avons soif.

-- Le manteau, dit Grimaud du fond de la cave.

-- C'est juste, dit Mousqueton.

-- Que désire-t-il? demanda Blaisois.

-- Qu'on bouche l'ouverture avec un manteau.

-- Pourquoi faire? demande Blaisois.

-- Innocent! dit Mousqueton, et si quelqu'un entrait?

-- Ah! c'est vrai! s'écria Blaisois avec une admiration de plus en plus visible. Mais il n'y verra pas clair.

-- Grimaud voit toujours clair, répondit Mousqueton, la nuit comme le jour.

-- Il est bien heureux, dit Blaisois; quand je n'ai pas de chandelle, je ne puis pas faire deux pas sans me cogner, moi.

-- C'est que vous n'avez pas servi, dit Mousqueton; sans cela vous auriez appris à ramasser une aiguille dans un four. Mais silence! On vient, ce me semble.

Mousqueton fit entendre un petit sifflement d'alarme qui était familier aux laquais aux jours de leur jeunesse, reprit sa place à table et fit signe à Blaisois d'en faire autant.

Blaisois obéit.

La porte s'ouvrit. Deux hommes enveloppés dans leurs manteaux parurent.

-- Oh! oh! dit l'un d'eux, pas encore couchés à onze heures et un quart? c'est contre les règles. Que dans un quart d'heure tout soit éteint et que tout le monde ronfle.

Les deux hommes s'acheminèrent vers la porte du compartiment dans lequel s'était glissé Grimaud, ouvrirent cette porte, entrèrent et la refermèrent derrière eux.

-- Ah! dit Blaisois frémissant, il est perdu!

-- C'est un bien fin renard que Grimaud, murmura Mousqueton.

Et ils attendirent, l'oreille au guet et l'haleine suspendue.

Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles on n'entendit aucun bruit qui pût faire soupçonner que Grimaud fût découvert.

Ce temps écoulé, Mousqueton et Blaisois virent la porte se rouvrir, les deux hommes en manteau sortirent, refermèrent la porte avec la même précaution qu'ils avaient fait en entrant et ils s'éloignèrent en renouvelant l'ordre de se coucher et d'éteindre les lumières.

-- Obéirons-nous? demanda Blaisois; tout cela me semble louche.

-- Ils ont dit un quart d'heure; nous avons encore cinq minutes, reprit Mousqueton.

-- Si nous prévenions les maîtres?

-- Attendons Grimaud.

-- Mais s'ils l'ont tué?

-- Grimaud eût crié.

-- Vous savez qu'il est presque muet.

-- Nous eussions entendu le coup, alors.

-- Mais s'il ne revient pas?

-- Le voici.

En effet, au moment même Grimaud écartait le manteau qui cachait l'ouverture et passait à travers cette ouverture une tête livide dont les yeux arrondis par l'effroi laissaient voir une petite prunelle dans un large cercle blanc. Il tenait à la main le pot de bière plein d'une substance quelconque, l'approcha du rayon de lumière qu'envoyait la lampe fumeuse, et murmura ce simple monosyllabe: Oh! avec une expression de si profonde terreur, que Mousqueton recula épouvanté et que Blaisois pensa s'évanouir.

Tous deux jetèrent néanmoins un regard curieux dans le pot à bière: il était plein de poudre.

Une fois convaincu que le bâtiment était chargé de poudre au lieu de l'être de vin, Grimaud s'élança vers l'écoutille et ne fit qu'on bond jusqu'à la chambre où dormaient les quatre amis. Arrivé à cette chambre, il repoussa doucement la porte, laquelle en s'ouvrant réveilla immédiatement d'Artagnan couché derrière elle.

À peine eut-il vu la figure décomposée de Grimaud, qu'il comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire et voulut s'écrier; mais Grimaud, d'un geste plus rapide que la parole elle- même, mit un doigt sur ses lèvres, et, d'un souffle qu'on n'eût pas soupçonné dans un corps si frêle, il éteignit la petite veilleuse à trois pas.

D'Artagnan se souleva sur le coude, Grimaud mit un genou en terre, et là, le cou tendu, tous les sens surexcités, il lui glissa dans l'oreille un récit qui, à la rigueur, était assez dramatique pour se passer du geste et du jeu de physionomie.

Pendant ce récit, Athos, Porthos et Aramis dormaient comme des hommes qui n'ont pas dormi depuis huit jours, et dans l'entrepont, Mousqueton nouait par précaution ses aiguillettes, tandis que Blaisois, saisi d'horreur, les cheveux hérissés sur sa tête, essayait d'en faire autant.

Voici ce qui s'était passé.

À peine Grimaud eut-il disparu par l'ouverture et se trouva-t-il dans le premier compartiment, qu'il se mit en quête et qu'il rencontra un tonneau. Il frappa dessus: le tonneau était vide. Il passa à un autre, il était vide encore; mais le troisième sur lequel il répéta l'expérience rendit un son si mat qu'il n'y avait point à s'y tromper. Grimaud reconnut qu'il était plein.

Il s'arrêta à celui-ci, chercha une place convenable pour le percer avec sa vrille, et, en cherchant cet endroit, mit la main sur un robinet.

-- Bon! dit Grimaud, voilà qui m'épargne de la besogne.

Et il approcha son pot à bière, tourna le robinet et sentit que le contenu passait tout doucement d'un récipient dans l'autre.

Grimaud, après avoir préalablement pris la précaution de fermer le robinet, allait porter le pot à ses lèvres, trop consciencieux qu'il était pour apporter à ses compagnons une liqueur dont il n'eût pas pu leur répondre, lorsqu'il entendit le signal de l'alarme que lui donnait Mousqueton; il se douta de quelque ronde de nuit, se glissa dans l'intervalle de deux tonneaux et se cacha derrière une futaille.

En effet, un instant après, la porte s'ouvrit et se referma après avoir donné passage aux deux hommes à manteau que nous avons vus passer et repasser devant Blaisois et Mousqueton en donnant l'ordre d'éteindre les lumières.

L'un des deux portait une lanterne garnie de vitres, soigneusement fermée et d'une telle hauteur que la flamme ne pouvait atteindre à son sommet. De plus, les vitres elles-mêmes étaient recouvertes d'une feuille de papier blanc qui adoucissait ou plutôt absorbait la lumière et la chaleur.

Cet homme était Groslow.

L'autre tenait à la main quelque chose de long, de flexible et de roulé comme une corde blanchâtre. Son visage était recouvert d'un chapeau à larges bords. Grimaud, croyant que le même sentiment que le sien les attirait dans le caveau, et que, comme lui, ils venaient faire une visite au vin de Porto, se blottit de plus en plus derrière sa futaille, se disant qu'au reste, s'il était découvert, le crime n'était pas bien grand.

Arrivés au tonneau derrière lequel Grimaud était caché, les deux hommes s'arrêtèrent.

-- Avez-vous la mèche? demanda en anglais celui qui portait le falot.

-- La voici, dit l'autre.

À la voix du dernier, Grimaud tressaillit et sentit un frisson lui passer dans la moelle des os; il se souleva lentement, jusqu'à ce que sa tête dépassât le cercle de bois, et sous le large chapeau il reconnut la pâle figure de Mordaunt.

-- Combien de temps peut durer cette mèche? demanda-t-il.

-- Mais... cinq minutes à peu près, dit le patron.

Cette voix, non plus, n'était pas étrangère à Grimaud. Ses regards passèrent de l'un à l'autre, et après Mordaunt il reconnut Groslow.

-- Alors, dit Mordaunt, vous allez prévenir vos hommes de se tenir prêts, sans leur dire à quoi. La chaloupe suit-elle le bâtiment?

-- Comme un chien suit son maître au bout d'une laisse de chanvre.

-- Alors, quand la pendule piquera le quart après minuit vous réunirez vos hommes, vous descendrez sans bruit dans la chaloupe...

-- Après avoir mis le feu à la mèche?

-- Ce soin me regarde. Je veux être sûr de ma vengeance. Les rames sont dans le canot?

-- Tout est préparé.

-- Bien.

-- C'est entendu, alors.

Mordaunt s'agenouilla et assura un bout de sa mèche au robinet, pour n'avoir plus qu'à mettre le feu à l'extrémité opposée.

Puis, cette opération achevée, il tira sa montre.

-- Vous avez entendu? au quart d'heure après minuit, dit-il en se relevant, c'est-à-dire...

Il regarda sa montre.

-- Dans vingt minutes.

-- Parfaitement, monsieur, répondit Groslow; seulement, je dois vous faire observer une dernière fois qu'il y a quelque danger pour la mission que vous vous réservez, et qu'il vaudrait mieux charger un de nos hommes de mettre le feu à l'artifice.

-- Mon cher Groslow, dit Mordaunt, vous connaissez le proverbe français: On n'est bien servi que par soi-même. Je le mettrai en pratique.

Grimaud avait tout écouté, sinon tout entendu; mais la vue suppléait chez lui au défaut de compréhension parfaite de la langue; il avait vu et reconnu les deux mortels ennemis des mousquetaires; il avait vu Mordaunt disposer la mèche; il avait entendu le proverbe, que pour sa plus grande facilité Mordaunt avait dit en français. Enfin il palpait et repalpait le contenu du cruchon qu'il tenait à la main, et, au lieu du liquide qu'attendaient Mousqueton et Blaisois, criaient et s'écrasaient sous ses doigts les grains d'une poudre grossière.

Mordaunt s'éloigna avec le patron. À la porte il s'arrêta, écoutant.

-- Entendez-vous comme ils dorment? dit-il.

En effet, on entendait ronfler Porthos à travers le plancher.

-- C'est Dieu qui nous les livre, dit Groslow.

-- Et cette fois, dit Mordaunt, le diable ne les sauverait pas!

Et tous deux sortirent.

LXXVII. Le vin de Porto (Suite)

Grimaud attendit qu'il eût entendu grincer le pêne de la porte dans la serrure, et quand il se fut assuré qu'il était seul, il se dressa lentement le long de la muraille.

-- Ah! fit-il en essuyant avec sa manche de larges gouttes de sueur qui perlaient sur son front; comme c'est heureux que Mousqueton ait eu soif!

Il se hâta de passer par son trou, croyant encore rêver; mais la vue de la poudre dans le pot de bière lui prouva que ce rêve était un cauchemar mortel.

D'Artagnan, comme on le pense, écouta tous ces détails avec un intérêt croissant, et, sans attendre que Grimaud eût fini, il se leva sans secousse, et approchant sa bouche de l'oreille d'Aramis, qui dormait à sa gauche, et lui touchant l'épaule en même temps pour prévenir tout mouvement brusque:

-- Chevalier, lui dit-il, levez-vous, et ne faites pas le moindre bruit.

Aramis s'éveilla. D'Artagnan lui répéta son invitation en lui serrant la main. Aramis obéit.

-- Vous avez Athos à votre gauche, dit-il, prévenez-le comme je vous ai prévenu.

Aramis réveilla facilement Athos, dont le sommeil était léger comme l'est ordinairement celui de toutes les natures fines et nerveuses; mais on eut plus de difficulté pour réveiller Porthos. Il allait demander les causes et les raisons de cette interruption de son sommeil, qui lui paraissait fort déplaisante, lorsque d'Artagnan, pour toute explication, lui appliqua la main sur la bouche.

Alors notre Gascon, allongeant ses bras et les ramenant à lui, enferma dans leur cercle les trois têtes de ses amis, de façon qu'elles se touchassent pour ainsi dire.

-- Amis, dit-il, nous allons immédiatement quitter ce bateau, ou nous sommes tous morts.

-- Bah! dit Athos, encore?

-- Savez-vous quel était le capitaine du bateau?

-- Non.

-- Le capitaine Groslow.

Un frémissement des trois mousquetaires apprit à d'Artagnan que son discours commençait à faire quelque impression sur ses amis.

-- Groslow! fit Aramis, diable!

-- Qu'est-ce que c'est que cela, Groslow? demanda Porthos, je ne me le rappelle plus.

-- Celui qui a cassé la tête à Parry et qui s'apprête en ce moment à casser les nôtres.

-- Oh! oh!

-- Et son lieutenant, savez-vous qui c'est?

-- Son lieutenant? il n'en a pas, dit Athos. On n'a pas de lieutenant dans une felouque montée par quatre hommes.

-- Oui, mais M. Groslow n'est pas un capitaine comme un autre; il a un lieutenant, lui, et ce lieutenant est M. Mordaunt.

Cette fois ce fut plus qu'un frémissement parmi les mousquetaires, ce fut presque un cri. Ces hommes invincibles étaient soumis à l'influence mystérieuse et fatale qu'exerçait ce nom sur eux, et ressentaient de la terreur à l'entendre seulement prononcer.

-- Que faire? dit Athos.

-- Nous emparer de la felouque, dit Aramis.

-- Et le tuer, dit Porthos.

-- La felouque est minée, dit d'Artagnan. Ces tonneaux que j'ai pris pour des futailles pleines de porto sont des tonneaux de poudre. Quand Mordaunt se verra découvert, il fera tout sauter, amis et ennemis, et ma foi c'est un monsieur de trop mauvaise compagnie pour que j'aie le désir de me présenter en sa société, soit au ciel, soit à l'enfer.

-- Vous avez donc un plan? demanda Athos.

-- Oui.

-- Lequel?

-- Avez-vous confiance en moi?

-- Ordonnez, dirent ensemble les trois mousquetaires.

-- Eh bien, venez!

D'Artagnan alla à une fenêtre basse comme un dalot, mais qui suffisait pour donner passage à un homme; il la fit glisser doucement sur sa charnière.

-- Voilà le chemin, dit-il.

-- Diable! dit Aramis, il fait bien froid, cher ami!

-- Restez si vous voulez ici, mais je vous préviens qu'il y fera chaud tout à l'heure.

-- Mais nous ne pouvons gagner la terre à la nage.

-- La chaloupe suit en laisse, nous gagnerons la chaloupe et nous couperons la laisse. Voilà tout. Allons, messieurs.

-- Un instant, dit Athos; les laquais?

-- Nous voici, dirent Mousqueton et Blaisois, que Grimaud avait été chercher pour concentrer toutes les forces dans la cabine, et qui, par l'écoutille qui touchait presque à la porte, étaient entrés sans être vus.

Cependant les trois amis étaient restés immobiles devant le terrible spectacle que leur avait découvert d'Artagnan en soulevant le volet et qu'ils voyaient par cette étroite ouverture.

En effet, quiconque a vu ce spectacle une fois sait que rien n'est plus profondément saisissant qu'une mer houleuse, roulant avec de sourds murmures ses vagues noires à la pâle clarté d'une lune d'hiver.

-- Cordieu! dit d'Artagnan, nous hésitons, ce me semble! Si nous hésitons, nous, que feront donc les laquais?

-- Je n'hésite pas, moi, dit Grimaud.

-- Monsieur, dit Blaisois, je ne sais nager que dans les rivières, je vous en préviens.

-- Et moi, je ne sais pas nager du tout, dit Mousqueton.

Pendant ce temps, d'Artagnan s'était glissé par l'ouverture.

-- Vous êtes donc décidé, ami? dit Athos.

-- Oui, répondit le Gascon. Allons, Athos, vous qui êtes l'homme parfait, dites à l'esprit de dominer la matière. Vous, Aramis, donnez le mot aux laquais. Vous, Porthos, tuez tout ce qui nous fera obstacle.

Et d'Artagnan, après avoir serré la main d'Athos, choisit le moment où par un mouvement de tangage la felouque plongeait de l'arrière; de sorte qu'il n'eut qu'à se laisser glisser dans l'eau, qui l'enveloppait déjà jusqu'à la ceinture.

Athos le suivit avant même que la felouque fût relevée; après Athos elle se releva, et l'on vit se tendre et sortir de l'eau le câble qui attachait la chaloupe.

D'Artagnan nagea vers ce câble et l'atteignit.

Là il attendit suspendu à ce câble par une main et la tête seule à fleur d'eau.

Au bout d'une seconde, Athos le rejoignit.

Puis l'on vit au tournant de la felouque poindre deux autres têtes. C'étaient celle d'Aramis et de Grimaud.

-- Blaisois m'inquiète, dit Athos. N'avez-vous pas entendu, d'Artagnan, qu'il a dit qu'il ne savait nager que dans les rivières?

-- Quand on sait nager, on nage partout, dit d'Artagnan; à la barque! à la barque!

-- Mais Porthos? je ne le vois pas.

-- Porthos va venir, soyez tranquille, il nage comme Léviathan lui-même.

En effet Porthos ne paraissait point; car une scène, moitié burlesque, moitié dramatique, se passait entre lui, Mousqueton et Blaisois.

Ceux-ci, épouvantés par le bruit de l'eau, par le sifflement du vent, effarés par la vue de cette eau noire bouillonnant dans le gouffre, reculaient au lieu d'avancer.

-- Allons! allons! dit Porthos, à l'eau!

-- Mais, monsieur, disait Mousqueton, je ne sais pas nager, laissez-moi ici.

-- Et moi aussi, monsieur, disait Blaisois.

-- Je vous assure que je vous embarrasserai dans cette petite barque, reprit Mousqueton.

-- Et moi je me noierai bien sûr avant que d'y arriver, continuait Blaisois.

-- Ah çà, je vous étrangle tous deux si vous ne sortez pas, dit Porthos en les saisissant à la gorge. En avant, Blaisois!

Un gémissement étouffé par la main de fer de Porthos fut toute la réponse de Blaisois, car le géant, le tenant par le cou et par les pieds, le fit glisser comme une planche par la fenêtre et l'envoya dans la mer tête en bas.

-- Maintenant, Mouston, dit Porthos, j'espère que vous n'abandonnerez pas votre maître.

-- Ah! monsieur, dit Mousqueton les larmes aux yeux, pourquoi avez-vous repris du service? nous étions si bien au château de Pierrefonds!

Et sans autre reproche, devenu pensif et obéissant, soit par dévouement réel, soit par l'exemple donné à l'égard de Blaisois, Mousqueton donna tête baissée dans la mer.

Action sublime en tout cas, car Mousqueton se croyait mort.

Mais Porthos n'était pas homme à abandonner ainsi son fidèle compagnon. Le maître suivit de si près son valet, que la chute des deux corps ne fit qu'un seul et même bruit; de sorte que lorsque Mousqueton revint sur l'eau tout aveuglé, il se trouva retenu par la large main de Porthos, et put, sans avoir besoin de faire aucun mouvement, s'avancer vers la corde avec la majesté d'un dieu marin.

Au même instant, Porthos vit tourbillonner quelque chose à la portée de son bras. Il saisit ce quelque chose par la chevelure: c'était Blaisois, au-devant duquel venait déjà Athos.

-- Allez, allez, comte, dit Porthos, je n'ai pas besoin de vous.

Et en effet, d'un coup de jarret vigoureux, Porthos se dressa comme le géant Adamastor au-dessus de la lame, et en trois élans il se trouva avoir rejoint ses compagnons.

D'Artagnan, Aramis et Grimaud aidèrent Mousqueton et Blaisois à monter; puis vint le tour de Porthos, qui, en enjambant par-dessus le bord, manqua de faire chavirer la petite embarcation.

-- Et Athos? demanda d'Artagnan.

-- Me voici! dit Athos, qui, comme un général soutenant la retraite, n'avait voulu monter que le dernier et se tenait au rebord de la barque. Êtes-vous tous réunis?

-- Tous, dit d'Artagnan. Et vous, Athos, avez-vous votre poignard?

-- Oui.

-- Alors coupez le câble et venez.

Athos tira un poignard acéré de sa ceinture et coupa la corde; la felouque s'éloigna; la barque resta stationnaire, sans autre mouvement que celui que lui imprimaient les vagues.

-- Venez, Athos! dit d'Artagnan.

Et il tendit la main au comte de La Fère, qui prit à son tour place dans le bateau.

-- Il était temps, dit le Gascon, et vous allez voir quelque chose de curieux.

LXXVIII. Fatality

En effet, d'Artagnan achevait à peine ces paroles qu'un coup de sifflet retentit sur la felouque, qui commençait à s'enfoncer dans la brume et dans l'obscurité.

-- Ceci, comme vous le comprenez bien, reprit le Gascon, veut dire quelque chose.

En ce moment on vit un falot apparaître sur le pont et dessiner des ombres à l'arrière.

Soudain un cri terrible, un cri de désespoir traversa l'espace; et comme si ce cri eût chassé les nuages, le voile qui cachait la lune s'écarta, et l'on vit se dessiner sur le ciel, argenté d'une pâle lumière, la voilure grise et les cordages noirs de la felouque.

Des ombres couraient éperdues sur le navire, et des cris lamentables accompagnaient ces promenades insensées.

Au milieu de ces cris, on vit apparaître, sur le couronnement de la poupe, Mordaunt, une torche à la main.

Ces ombres qui couraient éperdues sur le navire, c'était Groslow qui, à l'heure indiquée par Mordaunt, avait rassemblé ses hommes; tandis que celui-ci, après avoir écouté à la porte de la cabine si les mousquetaires dormaient toujours, était descendu dans la cale, rassuré par le silence.

En effet, qui eût pu soupçonner ce qui venait de se passer?

Mordaunt avait en conséquence ouvert la porte et couru à la mèche; ardent comme un homme altéré de vengeance et sûr de lui comme ceux que Dieu aveugle, il avait mis le feu au soufre.

Pendant ce temps, Groslow et ses matelots s'étaient réunis à l'arrière.

-- Halez la corde, dit Groslow, et attirez la chaloupe à nous.

Un des matelots enjamba la muraille du navire, saisit le câble et tira; le câble vint à lui sans résistance aucune.

-- Le câble est coupé! s'écria le marin: plus de canot!

-- Comment! plus de canot! dit Groslow en s'élançant à son tour sur le bastingage, c'est impossible!

-- Cela est cependant, dit le marin, voyez plutôt; rien dans le sillage, et d'ailleurs voilà le bout du câble.

C'était alors que Groslow avait poussé ce rugissement que les mousquetaires avaient entendu.

-- Qu'y a-t-il? s'écria Mordaunt, qui, sortant de l'écoutille, s'élança à son tour vers l'arrière sa torche à la main.

-- Il y a que nos ennemis nous échappent; il y a qu'ils ont coupé la corde et qu'ils fuient avec le canot.

Mordaunt ne fit qu'un bond jusqu'à la cabine, dont il enfonça la porte d'un coup de pied.

-- Vide! s'écria-t-il. Oh! les démons!

-- Nous allons les poursuivre, dit Groslow; ils ne peuvent être loin, et nous les coulerons en passant sur eux.

-- Oui, mais le feu! dit Mordaunt, j'ai mis le feu!

-- À quoi?

-- À la mèche!

-- Mille tonnerres! hurla Groslow en se précipitant vers l'écoutille. Peut-être est-il encore temps.

Mordaunt ne répondit que par un rire terrible; et, les traits bouleversés par la haine plus encore que par la terreur, cherchant le ciel de ses yeux hagards pour lui lancer un dernier blasphème, il jeta d'abord sa torche dans la mer, puis il s'y précipita lui- même.

Au même instant et comme Groslow mettait le pied sur l'escalier de l'écoutille, le navire s'ouvrit comme le cratère d'un volcan; un jet de feu s'élança vers le ciel avec une explosion pareille à celle de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois; l'air s'embrasa tout sillonné de débris embrasés eux-mêmes, puis l'effroyable éclair disparut, les débris tombèrent l'un après l'autre, frémissant dans l'abîme, où ils s'éteignirent, et, à l'exception d'une vibration dans l'air, au bout d'un instant on eût cru qu'il ne s'était rien passé.

Seulement la felouque avait disparu de la surface de la mer, et Groslow et ses trois hommes étaient anéantis.

Les quatre amis avaient tout vu, aucun des détails de ce terrible drame ne leur avait échappé. Un instant inondés de cette lumière éclatante qui avait éclairé la mer à plus d'une lieue, on aurait pu les voir chacun dans une attitude diverse, exprimant l'effroi que, malgré leurs coeurs de bronze, ils ne pouvaient s'empêcher de ressentir. Bientôt la pluie de flammes retomba tout autour d'eux; puis enfin le volcan s'éteignit comme nous l'avons raconté, et tout rentra dans l'obscurité, barque flottante et océan houleux.

Ils demeurèrent un instant silencieux et abattus. Porthos et d'Artagnan, qui avaient pris chacun une rame, la soutenaient machinalement au-dessus de l'eau en pesant dessus de tout leur corps et en l'étreignant de leurs mains crispées.

-- Ma foi, dit Aramis rompant le premier ce silence de mort, pour cette fois je crois que tout est fini.

-- À moi, milords! à l'aide! au secours! cria une voix lamentable dont les accents parvinrent aux quatre amis, et pareille à celle de quelque esprit de la mer.

Tous se regardèrent. Athos lui-même tressaillit.

-- C'est lui, c'est sa voix! dit-il.

Tous gardèrent le silence, car tous avaient, comme Athos, reconnu cette voix. Seulement leurs regards aux prunelles dilatées se tournèrent dans la direction où avait disparu le bâtiment, faisant des efforts inouïs pour percer l'obscurité.

Au bout d'un instant on commença de distinguer un homme; il s'approchait nageant avec vigueur.

Athos étendit lentement le bras vers lui, le montrant du doigt à ses compagnons.

-- Oui, oui, dit d'Artagnan, je le vois bien.

-- Encore lui! dit Porthos en respirant comme un soufflet de forge. Ah çà, mais il est donc de fer?

-- O mon Dieu! murmura Athos.

Aramis et d'Artagnan se parlaient à l'oreille.

Mordaunt fit encore quelques brassées, et, levant en signe de détresse une main au-dessus de la mer:

-- Pitié! messieurs, pitié, au nom du ciel! je sens mes forces qui m'abandonnent, je vais mourir!

La voix qui implorait secours était si vibrante, qu'elle alla éveiller la compassion au fond du coeur d'Athos.

-- Le malheureux! murmura-t-il.

-- Bon! dit d'Artagnan, il ne vous manque plus que de le plaindre! En vérité, je crois qu'il nage vers nous. Pense-t-il donc que nous allons le prendre? Ramez, Porthos, ramez!

Et donnant l'exemple, d'Artagnan plongea sa rame dans la mer, deux coups d'aviron éloignèrent la barque de vingt brasses.

-- Oh! vous ne m'abandonnerez pas! vous ne me laisserez pas périr! vous ne serez pas sans pitié! s'écria Mordaunt.

-- Ah! ah! dit Porthos à Mordaunt, je crois que nous vous tenons, enfin, mon brave, et que vous n'avez pour vous sauver d'ici d'autres portes que celles de l'enfer!

-- Oh! Porthos! murmura le comte de La Fère.

-- Laissez-moi tranquille, Athos; en vérité vous devenez ridicule avec vos éternelles générosités! D'abord, s'il approche à dix pieds de la barque, je vous déclare que je lui fends la tête d'un coup d'aviron.

-- Oh! de grâce... ne me fuyez pas, messieurs... de grâce... ayez pitié de moi! cria le jeune homme, dont la respiration haletante faisait parfois, quand sa tête disparaissait sous la vague, bouillonner l'eau glacée.

D'Artagnan, qui tout en suivant de l'oeil chaque mouvement de Mordaunt, avait terminé son colloque avec Aramis, se leva:

-- Monsieur, dit-il en s'adressant au nageur, éloignez-vous, s'il vous plaît. Votre repentir est de trop fraîche date pour que nous y ayons une bien grande confiance; faites attention que le bateau dans lequel vous avez voulu nous griller fume encore à quelques pieds sous l'eau, et que la situation dans laquelle vous êtes est un lit de roses en comparaison de celle où vous vouliez nous mettre et où vous avez mis M. Groslow et ses compagnons.

-- Messieurs, reprit Mordaunt avec un accent plus désespéré, je vous jure que mon repentir est véritable. Messieurs, je suis si jeune, j'ai vingt-trois ans à peine! messieurs, j'ai été entraîné par un ressentiment bien naturel, j'ai voulu venger ma mère, et vous eussiez tous fait ce que j'ai fait.

-- Peuh! fit d'Artagnan, voyant qu'Athos s'attendrissait de plus en plus; c'est selon.

Mordaunt n'avait plus que trois ou quatre brassées à faire pour atteindre la barque, car l'approche de la mort semblait lui donner une vigueur surnaturelle.

-- Hélas! reprit-il, je vais donc mourir! vous allez donc tuer le fils comme vous avez tué la mère! Et cependant je n'étais pas coupable; selon toutes les lois divines et humaines, un fils doit venger sa mère. D'ailleurs, ajouta-t-il en joignant les mains, si c'est un crime, puisque je m'en repens, puisque j'en demande pardon, je dois être pardonné.

Alors, comme si les forces lui manquaient, il sembla ne plus pouvoir se soutenir sur l'eau, et une vague passa sur sa tête, qui éteignit sa voix.

-- Oh! cela me déchire! dit Athos.

Mordaunt reparut.

-- Et moi, répondit d'Artagnan, je dis qu'il faut en finir; monsieur l'assassin de votre oncle, monsieur le bourreau du roi Charles, monsieur l'incendiaire, je vous engage à vous laisser couler à fond; ou, si vous approchez encore de la barque d'une seule brasse, je vous casse la tête avec mon aviron.

Mordaunt, comme au désespoir, fit une brassée. D'Artagnan prit sa rame à deux mains, Athos se leva.

-- D'Artagnan! d'Artagnan! s'écria-t-il; d'Artagnan! mon fils, je vous en supplie. Le malheureux va mourir, et c'est affreux de laisser mourir un homme sans lui tendre la main, quand on n'a qu'à lui tendre la main pour le sauver. Oh! mon coeur me défend une pareille action; je ne puis y résister, il faut qu'il vive!

-- Mordieu! répliqua d'Artagnan, pourquoi ne vous livrez-vous pas tout de suite pieds et poings liés à ce misérable? Ce sera plus tôt fait. Ah! comte de La Fère, vous voulez périr par lui; eh bien! moi, votre fils, comme vous m'appelez, je ne le veux pas.

C'était la première fois que d'Artagnan résistait à une prière qu'Athos faisait en l'appelant son fils.

Aramis tira froidement son épée, qu'il avait emportée entre ses dents à la nage.

-- S'il pose la main sur le bordage, dit-il, je la lui coupe comme à un régicide qu'il est.

-- Et moi, dit Porthos, attendez...

-- Qu'allez-vous faire? demanda Aramis.

-- Je vais me jeter à l'eau et je l'étranglerai.

-- Oh! messieurs, s'écria Athos avec un sentiment irrésistible, soyons hommes, soyons chrétiens!

D'Artagnan poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement, Aramis abaissa son épée, Porthos se rassit.

-- Voyez, continua Athos, voyez, la mort se peint sur son visage; ses forces sont à bout, une minute encore, et il coule au fond de l'abîme. Ah! ne me donnez pas cet horrible remords, ne me forcez pas à mourir de honte à mon tour; mes amis, accordez-moi la vie de ce malheureux, je vous bénirai, je vous...

-- Je me meurs! murmura Mordaunt; à moi!... à moi!...

-- Gagnons une minute, dit Aramis en se penchant à gauche et en s'adressant à d'Artagnan. Un coup d'aviron, ajouta-t-il en se penchant à droite vers Porthos.

D'Artagnan ne répondit ni du geste ni de la parole; il commençait d'être ému, moitié des supplications d'Athos, moitié par le spectacle qu'il avait sous les yeux. Porthos seul donna un coup de rame, et, comme ce coup n'avait pas de contre-poids, la barque tourna seulement sur elle-même et ce mouvement rapprocha Athos du moribond.

-- Monsieur le comte de La Fère! s'écria Mordaunt, monsieur le comte de La Fère! C'est à vous que je m'adresse, c'est vous que je supplie, ayez pitié de moi... Où êtes-vous, monsieur le comte de La Fère? Je n'y vois plus... Je me meurs!... À moi! à moi!

-- Me voici, monsieur, dit Athos en se penchant et en étendant le bras vers Mordaunt avec cet air de noblesse et de dignité qui lui était habituel, me voici; prenez ma main, et entrez dans notre embarcation.

-- J'aime mieux ne pas regarder, dit d'Artagnan, cette faiblesse me répugne.

Il se retourna vers les deux amis, qui, de leur côté, se pressaient au fond de la barque comme s'ils eussent craint de toucher celui auquel Athos ne craignait pas de tendre la main.

Mordaunt fit un effort suprême, se souleva, saisit cette main qui se tendait vers lui et s'y cramponna avec la véhémence du dernier espoir.

-- Bien! dit Athos, mettez votre autre main ici.

Et il lui offrait son épaule comme second point d'appui, de sorte que sa tête touchait presque la tête de Mordaunt, et que ces deux ennemis mortels se tenaient embrassés comme deux frères.

Mordaunt étreignit de ses doigts crispés le collet d'Athos.

-- Bien, monsieur, dit le comte, maintenant vous voilà sauvé, tranquillisez-vous.

-- Ah! ma mère, s'écria Mordaunt avec un regard flamboyant et avec un accent de haine impossible à décrire, je ne peux t'offrir qu'une victime, mais ce sera du moins celle que tu eusses choisie!

Et tandis que d'Artagnan poussait un cri, que Porthos levait l'aviron, qu'Aramis cherchait une place pour frapper, une effrayante secousse donnée à la barque entraîna Athos dans l'eau, tandis que Mordaunt, poussant un cri de triomphe, serrait le cou de sa victime et enveloppait, pour paralyser ses mouvements, ses jambes et les siennes comme aurait pu le faire un serpent.

Un instant, sans pousser un cri, sans appeler à son aide, Athos essaya de se maintenir à la surface de la mer, mais le poids l'entraînant, il disparut peu à peu; bientôt on ne vit plus que ses longs cheveux flottants; puis tout disparut, et un large bouillonnement, qui s'effaça à son tour, indiqua seul l'endroit où tous deux s'étaient engloutis.

Muets d'horreur, immobiles, suffoqués par l'indignation et l'épouvante, les trois amis étaient restés la bouche béante, les yeux dilatés, les bras tendus; ils semblaient des statues et cependant, malgré leur immobilité, on entendait battre leur coeur. Porthos le premier revint à lui, et s'arrachant les cheveux à pleines mains:

-- Oh! s'écria-t-il avec un sanglot déchirant chez un pareil homme surtout, oh! Athos, Athos! noble coeur! malheur! malheur sur nous qui t'avons laissé mourir!

-- Oh! oui, répéta d'Artagnan, malheur!

-- Malheur! murmura Aramis.

En ce moment, au milieu du vaste cercle illuminé des rayons de la lune, à quatre ou cinq brasses de la barque, le même tourbillonnement qui avait annoncé l'absorption se renouvela, et l'on vit reparaître d'abord des cheveux, puis un visage pâle aux yeux ouverts mais cependant morts, puis un corps qui, après s'être dressé jusqu'au buste au-dessus de la mer, se renversa mollement sur le dos, selon le caprice de la vague.

Dans la poitrine du cadavre était enfoncé un poignard dont le pommeau d'or étincelait.

-- Mordaunt! Mordaunt! Mordaunt! s'écrièrent les trois amis, c'est Mordaunt!

-- Mais Athos? dit d'Artagnan.

Tout à coup la barque pencha à gauche sous un poids nouveau et inattendu, et Grimaud poussa un hurlement de joie; tous se retournèrent, et l'on vit Athos, livide, l'oeil éteint et la main tremblante, se reposer en s'appuyant sur le bord du canot. Huit bras nerveux l'enlevèrent aussitôt et le déposèrent dans la barque, où dans un instant Athos se sentit réchauffé, ranimé, renaissant sous les caresses et dans les étreintes de ses amis ivres de joie.

-- Vous n'êtes pas blessé, au moins? demanda d'Artagnan.

-- Non, répondit Athos... Et lui?

-- Oh! lui, cette fois, Dieu merci! il est bien mort. Tenez!

Et d'Artagnan, forçant Athos de regarder dans la direction qu'il lui indiquait, lui montra le corps de Mordaunt flottant sur le dos des lames, et qui, tantôt submergé, tantôt relevé, semblait encore poursuivre les quatre amis d'un regard chargé d'insulte et de haine mortelle.

Enfin il s'abîma. Athos l'avait suivi d'un oeil empreint de mélancolie et de pitié.

-- Bravo, Athos! dit Aramis avec une effusion bien rare chez lui.

-- Le beau coup! s'écria Porthos.

-- J'avais un fils, dit Athos, j'ai voulu vivre.

-- Enfin, dit d'Artagnan, voilà où Dieu a parlé.

-- Ce n'est pas moi qui l'ai tué, murmura Athos, c'est le destin.

LXXIX. Où, après avoir manqué d'être rôti, Mousqueton manqua d'être mangé

Un profond silence régna longtemps dans le canot après la scène terrible que nous venons de raconter. La lune, qui s'était montrée un instant comme si Dieu eût voulu qu'aucun détail de cet événement ne restât caché aux yeux des spectateurs, disparut derrière les nuages; tout rentra dans cette obscurité si effrayante dans tous les déserts et surtout dans ce désert liquide qu'on appelle l'Océan, et l'on n'entendit plus que le sifflement du vent d'ouest dans la crête des lames.

Porthos rompit le premier le silence.

-- J'ai vu bien des choses, dit-il, mais aucune ne m'a ému comme celle que je viens de voir. Cependant, tout troublé que je suis, je vous déclare que je me sens excessivement heureux. J'ai cent livres de moins sur la poitrine, et je respire enfin librement.

En effet, Porthos respira avec un bruit qui faisait honneur au jeu puissant de ses poumons.

-- Pour moi, dit Aramis, je n'en dirai pas autant que vous, Porthos; je suis encore épouvanté. C'est au point que je n'en crois pas mes yeux, que je doute de ce que j'ai vu, que je cherche tout autour du canot, et que je m'attends à chaque minute à voir reparaître ce misérable tenant à la main le poignard qu'il avait dans le coeur.

-- Oh! moi, je suis tranquille, reprit Porthos; le coup lui a été porté vers la sixième côte et enfoncé jusqu'à la garde. Je ne vous en fais pas un reproche, Athos, au contraire. Quand on frappe, c'est comme cela qu'il faut frapper. Aussi je vis à présent, je respire, je suis joyeux.

-- Ne vous hâtez pas de chanter victoire, Porthos! dit d'Artagnan. Jamais nous n'avons couru un danger plus grand qu'à cette heure; car un homme vient à bout d'un homme, mais non pas d'un élément. Or, nous sommes en mer la nuit, sans guide, dans une frêle barque; qu'un coup de vent fasse chavirer le canot, et nous sommes perdus.

Mousqueton poussa un profond soupir.

-- Vous êtes ingrat, d'Artagnan, dit Athos; oui, ingrat de douter de la Providence au moment où elle vient de nous sauver tous d'une façon si miraculeuse. Croyez-vous qu'elle nous ait fait passer, en nous guidant par la main, à travers tant de périls, pour nous abandonner ensuite? Non pas. Nous sommes partis par un vent d'ouest, ce vent souffle toujours. Athos s'orienta sur l'étoile polaire. Voici le Chariot, par conséquent là est la France. Laissons-nous aller au vent, et tant qu'il ne changera point il nous poussera vers les côtes de Calais ou de Boulogne. Si la barque chavire, nous sommes assez forts et assez bons nageurs, à nous cinq du moins, pour la retourner, ou pour nous attacher à elle si cet effort est au-dessus de nos forces. Or, nous nous trouvons sur la route de tous les vaisseaux qui vont de Douvres à Calais et de Portsmouth à Boulogne; si l'eau conservait leurs traces, leur sillage eût creusé une vallée à l'endroit même où nous sommes. Il est donc impossible qu'au jour nous ne rencontrions pas quelque barque de pêcheur qui nous recueillera.

-- Mais si nous n'en rencontrions point, par exemple, et que le vent tournât au nord!

-- Alors, dit Athos, c'est autre chose, nous ne retrouverions la terre que de l'autre côté de l'Atlantique.

-- Ce qui veut dire que nous mourrions de faim, reprit Aramis.

-- C'est plus que probable, dit le comte de La Fère.

Mousqueton poussa un second soupir plus douloureux encore que le premier.

-- Ah! çà! Mouston, demanda Porthos, qu'avez-vous donc à gémir toujours ainsi? cela devient fastidieux!

-- J'ai que j'ai froid, monsieur, dit Mousqueton.

-- C'est impossible, dit Porthos.

-- Impossible? dit Mousqueton étonné.

-- Certainement. Vous avez le corps couvert d'une couche de graisse qui le rend impénétrable à l'air. Il y a autre chose, parlez franchement.

-- Eh bien, oui, monsieur, et c'est même cette couche de graisse, dont vous me glorifiez, qui m'épouvante, moi!

-- Et pourquoi cela, Mouston? parlez hardiment, ces messieurs vous le permettent.

-- Parce que, monsieur, je me rappelais que dans la bibliothèque du château de Bracieux il y a une foule de livres de voyages, et parmi ces livres de voyages ceux de Jean Mocquet, le fameux voyageur du roi Henri IV.

-- Après?

-- Eh bien! monsieur, dit Mousqueton, dans ces livres il est fort parlé d'aventures maritimes et d'événements semblables à celui qui nous menace en ce moment!

-- Continuez, Mouston, dit Porthos, cette analogie est pleine d'intérêt.

-- Eh bien, monsieur, en pareil cas, les voyageurs affamés, dit Jean Mocquet, ont l'habitude affreuse de se manger les uns les autres et de commencer par...

-- Par le plus gras! s'écria d'Artagnan ne pouvant s'empêcher de rire, malgré la gravité de la situation.

-- Oui, monsieur, répondit Mousqueton, un peu abasourdi de cette hilarité, et permettez-moi de vous dire que je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de risible là-dedans.

-- C'est le dévouement personnifié que ce brave Mousqueton! reprit Porthos. Gageons que tu te voyais déjà dépecé et mangé par ton maître?

-- Oui, monsieur, quoique cette joie que vous devinez en moi ne soit pas, je vous l'avoue, sans quelque mélange de tristesse. Cependant je ne me regretterais pas trop, monsieur, si en mourant j'avais la certitude de vous être utile encore.

-- Mouston, dit Porthos attendri, si nous revoyons jamais mon château de Pierrefonds, vous aurez, en toute propriété, pour vous et vos descendants, le clos de vignes qui surmonte la ferme.

--Et vous le nommerez la vigne du Dévouement, Mouston, dit Aramis, pour transmettre aux derniers âges le souvenir de votre sacrifice.

-- Chevalier, dit d'Artagnan en riant à son tour, vous eussiez mangé du Mouston sans trop de répugnance, n'est-ce pas, surtout après deux ou trois jours de diète?

-- Oh! ma foi, non, reprit Aramis, j'eusse mieux aimé Blaisois: il y a moins longtemps que nous le connaissons.

On conçoit que pendant cet échange de plaisanteries, qui avaient pour but surtout d'écarter de l'esprit d'Athos la scène qui venait de se passer, à l'exception de Grimaud, qui savait qu'en tout cas le danger, quel qu'il fût, passerait au-dessus de sa tête, les valets ne fussent point tranquilles.

Aussi Grimaud, sans prendre aucune part à la conversation, et muet, selon son habitude, s'escrimait-il de son mieux, un aviron de chaque main.

-- Tu rames donc, toi? dit Athos.

Grimaud fit signe que oui.

-- Pourquoi rames-tu?

-- Pour avoir chaud.

En effet, tandis que les autres naufragés grelottaient de froid, le silencieux Grimaud suait à grosses gouttes.

Tout à coup Mousqueton poussa un cri de joie en élevant au-dessus de sa tête sa main armée d'une bouteille.

-- Oh! dit-il en passant la bouteille à Porthos, oh! monsieur, nous sommes sauvés! la barque est garnie de vivres.

Et fouillant vivement sous le banc d'où il avait déjà tiré le précieux spécimen, il amena successivement une douzaine de bouteilles pareilles, du pain et un morceau de boeuf salé.

Il est inutile de dire que cette trouvaille rendit la gaieté à tous, excepté à Athos.

-- Mordieu! dit Porthos, qui, on se le rappelle, avait déjà faim en mettant le pied sur la felouque, c'est étonnant comme les émotions creusent l'estomac!

Et il avala une bouteille d'un coup et mangea à lui seul un bon tiers du pain et du boeuf salé.

-- Maintenant, dit Athos, dormez ou tâchez de dormir, messieurs; moi, je veillerai.

Pour d'autres hommes que pour nos hardis aventuriers une pareille proposition eût été dérisoire. En effet, ils étaient mouillés jusqu'aux os, il faisait un vent glacial, et les émotions qu'ils venaient d'éprouver semblaient leur défendre de fermer l'oeil; mais pour ces natures d'élite, pour ces tempéraments de fer, pour ces corps brisés à toutes les fatigues, le sommeil, dans toutes les circonstances, arrivait à son heure sans jamais manquer à l'appel.

Aussi au bout d'un instant chacun, plein de confiance dans le pilote, se fut-il accoudé à sa façon, et eut-il essayé de profiter du conseil donné par Athos, qui, assis au gouvernail et les yeux fixés sur le ciel, où sans doute il cherchait non seulement le chemin de la France, mais encore le visage de Dieu, demeura seul, comme il l'avait promis, pensif et éveillé, dirigeant la petite barque dans la voie qu'elle devait suivre.

Après quelques heures de sommeil, les voyageurs furent réveillés par Athos.

Les premières lueurs du jour venaient de blanchir la mer bleuâtre, et à dix portées de mousquet à peu près vers l'avant on apercevait une masse noire au-dessus de laquelle se déployait une voile triangulaire fine et allongée comme l'aile d'une hirondelle.

-- Une barque! dirent d'une même voix les quatre amis, tandis que les laquais, de leur côté, exprimaient aussi leur joie sur des tons différents.

C'était en effet une flûte dunkerquoise qui faisait voile vers Boulogne.

Les quatre maîtres, Blaisois et Mousqueton unirent leurs voix en un seul cri qui vibra sur la surface élastique des flots, tandis que Grimaud, sans rien dire, mettait son chapeau au bout de sa rame pour attirer les regards de ceux qu'allait frapper le son de la voix.

Un quart d'heure après, le canot de cette flûte les remorquait; ils mettaient le pied sur le pont du petit bâtiment. Grimaud offrait vingt guinées au patron de la part de son maître, et à neuf heures du matin, par un bon vent, nos Français mettaient le pied sur le sol de la patrie.

-- Mordieu! qu'on est fort là-dessus! dit Porthos en enfonçant ses larges pieds dans le sable. Qu'on vienne me chercher noise maintenant, me regarder de travers ou me chatouiller, et l'on verra à qui l'on a affaire! Morbleu! je défierais tout un royaume!

-- Et moi, dit d'Artagnan, je vous engage à ne pas faire sonner ce défi trop haut, Porthos; car il me semble qu'on nous regarde beaucoup par ici.

-- Pardieu! dit Porthos, on nous admire.

-- Eh bien, moi, répondit d'Artagnan, je n'y mets point d'amour- propre, je vous jure, Porthos! Seulement j'aperçois des hommes en robe noire, et dans notre situation les hommes en robe noire m'épouvantent, je l'avoue.

-- Ce sont les greffiers des marchandises du port, dit Aramis.

-- Sous l'autre cardinal, sous le grand, dit Athos, on eût plus fait attention à nous qu'aux marchandises. Mais sous celui-ci, tranquillisez-vous, amis, on fera plus attention aux marchandises qu'à nous.

-- Je ne m'y fie pas, dit d'Artagnan, et je gagne les dunes.

-- Pourquoi pas la ville? dit Porthos. J'aimerais mieux une bonne auberge que ces affreux déserts de sable que Dieu a créés pour les lapins seulement. D'ailleurs j'ai faim, moi.

-- Faites comme vous voudrez, Porthos! dit d'Artagnan; mais, quant à moi, je suis convaincu que ce qu'il y a de plus sûr pour des hommes dans notre situation, c'est la rase campagne.

Et d'Artagnan, certain de réunir la majorité, s'enfonça dans les dunes sans attendre la réponse de Porthos.

La petite troupe le suivit et disparut bientôt avec lui derrière les monticules de sable, sans avoir attiré sur elle l'attention publique.

-- Maintenant, dit Aramis quand on eut fait un quart de lieue à peu près, causons.

-- Non pas, dit d'Artagnan, fuyons. Nous avons échappé à Cromwell, à Mordaunt, à la mer, trois abîmes qui voulaient nous dévorer; nous n'échapperons pas au sieur Mazarin.

-- Vous avez raison, d'Artagnan, dit Aramis, et mon avis est que, pour plus de sécurité même, nous nous séparions.

-- Oui, oui, Aramis, dit d'Artagnan, séparons-nous.

Porthos voulut parler pour s'opposer à cette résolution, mais d'Artagnan lui fit comprendre, en lui serrant la main, qu'il devait se taire. Porthos était fort obéissant à ces signes de son compagnon, dont avec sa bonhomie ordinaire il reconnaissait la supériorité intellectuelle. Il renfonça donc les paroles qui allaient sortir de sa bouche.

-- Mais pourquoi nous séparer? dit Athos.

-- Parce que, dit d'Artagnan, nous avons été envoyés à Cromwell par M. de Mazarin, Porthos et moi, et qu'au lieu de servir Cromwell nous avons servi le roi Charles Ier, ce qui n'est pas du tout la même chose. En revenant avec messieurs de La Fère et d'Herblay, notre crime est avéré; en revenant seuls, notre crime demeure à l'état de doute, et avec le doute on mène les hommes très loin. Or, je veux faire voir du pays à M. de Mazarin, moi.

-- Tiens, dit Porthos, c'est vrai!

-- Vous oubliez, dit Athos, que nous sommes vos prisonniers, que nous ne nous regardons pas du tout comme dégagés de notre parole envers vous, et qu'en nous ramenant prisonniers à Paris...

-- En vérité, Athos, interrompit d'Artagnan, je suis fâché qu'un homme d'esprit comme vous dise toujours des pauvretés dont rougiraient des écoliers de troisième. Chevalier, continua d'Artagnan en s'adressant à Aramis, qui, campé fièrement sur son épée, semblait, quoiqu'il eût d'abord émis une opinion contraire, s'être au premier mot rallié à celle de son compagnon, chevalier, comprenez donc qu'ici comme toujours mon caractère défiant exagère. Porthos et moi ne risquons rien, au bout du compte. Mais si par hasard cependant on essayait de nous arrêter devant vous, eh bien! on n'arrêterait pas sept hommes comme on en arrête trois; les épées verraient le soleil, et l'affaire, mauvaise pour tout le monde, deviendrait une énormité qui nous perdrait tous quatre. D'ailleurs, si malheur arrive à deux de nous, ne vaut-il pas mieux que les deux autres soient en liberté pour tirer ceux-là d'affaire, pour ramper, miner, saper, les délivrer enfin? Et puis, qui sait si nous n'obtiendrons pas séparément, vous de la reine, nous de Mazarin, un pardon qu'on nous refuserait réunis? Allons, Athos et Aramis, tirez à droite; vous, Porthos, venez à gauche avec moi; laissez ces messieurs filer sur la Normandie, et nous, par la route la plus courte, gagnons Paris.

-- Mais si l'on nous enlève en route, comment nous prévenir mutuellement de cette catastrophe? demanda Aramis.

-- Rien de plus facile, répondit d'Artagnan; convenons d'un itinéraire dont nous ne nous écarterons pas. Gagnez Saint-Valery, puis Dieppe, puis suivez la route droite de Dieppe à Paris; nous, nous allons prendre par Abbeville, Amiens, Péronne, Compiègne et Senlis, et dans chaque auberge, dans chaque maison où nous nous arrêterons, nous écrirons sur la muraille avec la pointe du couteau, ou sur la vitre avec le tranchant d'un diamant, un renseignement qui puisse guider les recherches de ceux qui seraient libres.

-- Ah! mon ami, dit Athos, comme j'admirerais les ressources de votre tête, si je ne m'arrêtais pas, pour les adorer, à celles de votre coeur.

Et il tendit la main à d'Artagnan.

-- Est-ce que le renard a du génie, Athos? dit le Gascon avec un mouvement d'épaules. Non, il sait croquer les poules, dépister les chasseurs et retrouver son chemin le jour comme la nuit, voilà tout. Eh bien, est-ce dit?

-- C'est dit.

-- Alors, partageons l'argent, reprit d'Artagnan, il doit rester environ deux cents pistoles. Combien reste-t-il, Grimaud?

-- Cent quatre-vingts demi-louis, monsieur.

-- C'est cela. Ah! vivat! voilà le soleil! Bonjour, ami soleil! Quoique tu ne sois pas le même que celui de la Gascogne, je te reconnais ou je fais semblant de te reconnaître. Bonjour. Il y avait bien longtemps que je ne t'avais vu.

-- Allons, allons, d'Artagnan, dit Athos, ne faites pas l'esprit fort, vous avez les larmes aux yeux. Soyons toujours francs entre nous, cette franchise dût-elle laisser voir nos bonnes qualités.

-- Eh mais, dit d'Artagnan, est-ce que vous croyez, Athos, qu'on quitte de sang-froid et dans un moment qui n'est pas sans danger deux amis comme vous et Aramis?

-- Non, dit Athos; aussi venez dans mes bras, mon fils!

-- Mordieu! dit Porthos en sanglotant, je crois que je pleure; comme c'est bête!

Et les quatre amis se jetèrent en un seul groupe dans les bras les uns des autres. Ces quatre hommes, réunis par l'étreinte fraternelle, n'eurent certes qu'une âme en ce moment.

Blaisois et Grimaud devaient suivre Athos et Aramis.

Mousqueton suffisait à Porthos et à d'Artagnan.

On partagea, comme on avait toujours fait, l'argent avec une fraternelle régularité; puis après s'être individuellement serré la main et s'être mutuellement réitéré l'assurance d'une amitié éternelle, les quatre gentilshommes se séparèrent pour prendre chacun la route convenue, non sans se retourner, non sans se renvoyer encore d'affectueuses paroles que répétaient les échos de la dune.

Enfin ils se perdirent de vue.

-- Sacrebleu! d'Artagnan, dit Porthos, il faut que je vous dise cela tout de suite, car je ne saurais jamais garder sur le coeur quelque chose contre vous, je ne vous ai pas reconnu dans cette circonstance!

-- Pourquoi? demanda d'Artagnan avec son fin sourire.

-- Parce que si, comme vous le dites, Athos et Aramis courent un véritable danger, ce n'est pas le moment de les abandonner. Moi, je vous avoue que j'étais tout prêt à les suivre et que je le suis encore à les rejoindre malgré tous les Mazarins de la terre.

-- Vous auriez raison, Porthos, s'il en était ainsi, dit d'Artagnan; mais apprenez une toute petite chose, qui cependant, toute petite qu'elle est, va changer le cours de vos idées: c'est que ce ne sont pas ces messieurs qui courent le plus grave danger, c'est nous; c'est que ce n'est point pour les abandonner que nous les quittons, mais pour ne pas les compromettre.

-- Vrai? dit Porthos en ouvrant de grands yeux étonnés.

-- Eh! sans doute: qu'ils soient arrêtés, il y va pour eux de la Bastille tout simplement; que nous le soyons, nous, il y va de la place de Grève.

-- Oh! oh! dit Porthos, il y a loin de là à cette couronne de baron que vous me promettiez, d'Artagnan!

-- Bah! pas si loin que vous le croyez, peut-être, Porthos, vous connaissez le proverbe: «Tout chemin mène à Rome.»

-- Mais pourquoi courons-nous des dangers plus grands que ceux que courent Athos et Aramis? demanda Porthos.

-- Parce qu'ils n'ont fait, eux, que de suivre la mission qu'ils avaient reçue de la reine Henriette, et que nous avons trahi, nous, celle que nous avons reçue de Mazarin; parce que, partis comme messagers à Cromwell, nous sommes devenus partisans du roi Charles; parce que, au lieu de concourir à faire tomber sa tête royale condamnée par ces cuistres qu'on appelle MM. Mazarin, Cromwell, Joyce, Pride, Fairfax, etc., nous avons failli le sauver.

-- C'est, ma foi, vrai, dit Porthos; mais comment voulez-vous, mon cher ami, qu'au milieu de ces grandes préoccupations le général Cromwell ait eu le temps de penser...

-- Cromwell pense à tout, Cromwell a du temps pour tout; et, croyez-moi, cher ami, ne perdons pas le nôtre, il est précieux. Nous ne serons en sûreté qu'après avoir vu Mazarin, et encore...

-- Diable! dit Porthos, et que lui dirons-nous à Mazarin?

-- Laissez-moi faire, j'ai mon plan; rira bien qui rira le dernier. M. Cromwell est bien fort; M. Mazarin est bien rusé, mais j'aime encore mieux faire de la diplomatie contre eux que contre feu M. Mordaunt.

-- Tiens! dit Porthos, c'est agréable de dire feu monsieur Mordaunt.

-- Ma foi, oui! dit d'Artagnan; mais en route!

Et tous deux, sans perdre un instant, se dirigèrent à vue de pays vers la route de Paris, suivis de Mousqueton, qui, après avoir eu trop froid toute la nuit, avait déjà trop chaud au bout d'un quart d'heure.

LXXX. Retour

Athos et Aramis avaient pris l'itinéraire que leur avait indiqué d'Artagnan et avaient cheminé aussi vite qu'ils avaient pu. Il leur semblait qu'il serait plus avantageux pour eux d'être arrêtés près de Paris que loin.

Tous les soirs, dans la crainte d'être arrêtés pendant la nuit, ils traçaient soit sur la muraille, soit sur les vitres, le signe de reconnaissance convenu; mais tous les matins ils se réveillaient libres, à leur grand étonnement.

À mesure qu'ils avançaient vers Paris, les grands événements auxquels ils avaient assisté et qui venaient de bouleverser l'Angleterre s'évanouissaient comme des songes; tandis qu'au contraire ceux qui pendant leur absence avaient remué Paris et la province venaient au-devant d'eux.

Pendant ces six semaines d'absence, il s'était passé en France tant de petites choses qu'elles avaient presque composé un grand événement. Les Parisiens, en se réveillant le matin sans reine, sans roi, furent fort tourmentés de cet abandon; et l'absence de Mazarin, si vivement désirée, ne compensa point celle des deux augustes fugitifs.

Le premier sentiment qui remua Paris lorsqu'il apprit la fuite à Saint-Germain, fuite à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, fut donc cette espèce d'effroi qui saisit les enfants lorsqu'ils se réveillent dans la nuit ou dans la solitude. Le parlement s'émut, et il fut décidé qu'une députation irait trouver la reine, pour la prier de ne pas plus longtemps priver Paris de sa royale présence.

Mais la reine était encore sous la double impression du triomphe de Lens et de l'orgueil de sa fuite si heureusement exécutée. Les députés non seulement n'eurent pas l'honneur d'être reçus par elle, mais encore on les fit attendre sur le grand chemin, où le chancelier, ce même chancelier Séguier que nous avons vu dans la première partie de cet ouvrage poursuivre si obstinément une lettre jusque dans le corset de la reine, vint leur remettre l'ultimatum de la cour, portant que si le parlement ne s'humiliait pas devant la majesté royale en passant condamnation sur toutes les questions qui avaient amené la querelle qui les divisait, Paris serait assiégé le lendemain; que même déjà, dans la prévision de ce siège, le duc d'Orléans occupait le pont de Saint- Cloud, et que M. le Prince, tout resplendissant encore de sa victoire de Lens, tenait Charenton et Saint-Denis.

Malheureusement pour la cour, à qui une réponse modérée eût rendu peut-être bon nombre de partisans, cette réponse menaçante produisit un effet contraire de celui qui était attendu. Elle blessa l'orgueil du parlement, qui, se sentant vigoureusement appuyé par la bourgeoisie, à qui la grâce de Broussel avait donné la mesure de sa force, répondit à ces lettres patentes en déclarant que le cardinal Mazarin étant notoirement l'auteur de tous les désordres, il le déclarait ennemi du roi et de l'État, et lui ordonnait de se retirer de la cour le jour même, et de la France sous huit jours, et, après ce délai expiré, s'il n'obéissait pas, enjoignait à tous les sujets du roi de lui courir sus.

Cette réponse énergique, à laquelle la cour avait été loin de s'attendre, mettait à la fois Paris et Mazarin hors la loi. Restait à savoir seulement qui l'emporterait du parlement ou de la cour.

La cour fit alors ses préparatifs d'attaque, et Paris ses préparatifs de défense. Les bourgeois étaient donc occupés à l'oeuvre ordinaire des bourgeois en temps d'émeute, c'est-à-dire à tendre des chaînes et à dépaver les rues, lorsqu'ils virent arriver à leur aide, conduits par le coadjuteur, M. le prince de Conti, frère de M. le prince de Condé, et M. le duc de Longueville, son beau-frère. Dès lors ils furent rassurés, car ils avaient pour eux deux princes du sang, et de plus l'avantage du nombre. C'était le 10 janvier que ce secours inespéré était venu aux Parisiens.

Après une discussion orageuse, M. le prince de Conti fut nommé généralissime des armées du roi hors Paris, avec MM. les ducs d'Elbeuf et de Bouillon et le maréchal de La Mothe pour lieutenants généraux. Le duc de Longueville, sans charge et sans titre, se contentait de l'emploi d'assister son beau-frère.

Quant à M. de Beaufort, il était arrivé, lui, du Vendômois apportant, dit la chronique, sa haute mine, de beaux et longs cheveux et cette popularité qui lui valut la royauté des Halles.

L'armée parisienne s'était alors organisée avec cette promptitude que les bourgeois mettent à se déguiser en soldats, lorsqu'ils sont poussés à cette transformation par un sentiment quelconque. Le 19, l'armée improvisée avait tenté une sortie, plutôt pour s'assurer et assurer les autres de sa propre existence que pour tenter quelque chose de sérieux, faisant flotter au-dessus de sa tête un drapeau, sur lequel on lisait cette singulière devise: Nous cherchons notre roi.

Les jours suivants furent occupés à quelques petites opérations partielles qui n'eurent d'autre résultat que l'enlèvement de quelques troupeaux et l'incendie de deux ou trois maisons.

On gagna ainsi les premiers jours de février, et c'était le 1er de ce mois que nos quatre compagnons avaient abordé à Boulogne et avaient pris leur course vers Paris chacun de son côté.

Vers la fin du quatrième jour de marche ils évitaient Nanterre avec précaution, afin de ne pas tomber dans quelque parti de la reine.

C'était bien à contre-coeur qu'Athos prenait toutes ces précautions, mais Aramis lui avait très judicieusement fait observer qu'ils n'avaient pas le droit d'être imprudents, qu'ils étaient chargés, de la part du roi Charles, d'une mission suprême et sacrée, et que cette mission reçue au pied de l'échafaud ne s'achèverait qu'aux pieds de la reine.

Athos céda donc.

Aux faubourgs, nos voyageurs trouvèrent bonne garde, tout Paris était armé. La sentinelle refusa de laisser passer les deux gentilshommes, et appela son sergent.

Le sergent sortit aussitôt, et prenant toute l'importance qu'ont l'habitude de prendre les bourgeois lorsqu'ils ont le bonheur d'être revêtus d'une dignité militaire:

-- Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-il.

-- Deux gentilshommes, répondit Athos.

-- D'où venez-vous?

-- De Londres.

-- Que venez-vous faire à Paris?

-- Accomplir une mission près de Sa Majesté la reine d'Angleterre.

-- Ah çà! tout le monde va donc aujourd'hui chez la reine d'Angleterre! répliqua le sergent. Nous avons déjà au poste trois gentilshommes dont on visite les passes et qui vont chez Sa Majesté. Où sont les vôtres?

-- Nous n'en avons point.

-- Comment! vous n'en avez point?

-- Non, nous arrivons d'Angleterre, comme nous vous l'avons dit; nous ignorons complètement où en sont les affaires politiques, ayant quitté Paris avant le départ du roi.

-- Ah! dit le sergent d'un air fin, vous êtes des mazarins qui voudriez bien entrer chez nous pour nous espionner.

-- Mon cher ami, dit Athos, qui avait jusque-là laissé à Aramis le soin de répondre, si nous étions des mazarins, nous aurions au contraire tous les passes possibles. Dans la situation où vous êtes, défiez-vous avant tout, croyez-moi, de ceux qui sont parfaitement en règle.

-- Entrez au corps de garde, dit le sergent; vous exposerez vos raisons au chef du poste.

Il fit un signe à la sentinelle, elle se rangea; le sergent passa le premier, les deux gentilshommes le suivirent au corps de garde.

Ce corps de garde était entièrement occupé par des bourgeois et des gens du peuple; les uns jouaient, les autres buvaient, les autres péroraient.

Dans un coin et presque gardés à vue, étaient les trois gentilshommes arrivés les premiers et dont l'officier visitait les passes. Cet officier était dans la chambre voisine, l'importance de son grade lui concédant l'honneur d'un logement particulier.

Le premier mouvement des nouveaux venus et des premiers arrivés fut, des deux extrémités du corps de garde, de jeter un regard rapide et investigateur les uns sur les autres. Les premiers venus étaient couverts de longs manteaux dans les plis desquels ils étaient soigneusement enveloppés. L'un d'eux, moins grand que ses compagnons, se tenait en arrière dans l'ombre.

À l'annonce que fit en entrant le sergent, que selon, toute probabilité, il amenait deux mazarins, les trois gentilshommes dressèrent l'oreille et prêtèrent attention. Le plus petit des trois, qui avait fait deux pas en avant, en fit un en arrière et se retrouva dans l'ombre.

Sur l'annonce que les nouveaux venus n'avaient point de passes, l'avis unanime du corps de garde parut être qu'ils n'entreraient pas.

-- Si fait, dit Athos, il est probable au contraire que nous entrerons, car nous paraissons avoir affaire à des gens raisonnables. Or, il y aura une chose bien simple à faire: ce sera de faire passer nos noms à Sa Majesté la reine d'Angleterre; et si elle répond de nous, j'espère que vous ne verrez plus aucun inconvénient à nous laisser le passage libre.

À ces mots l'attention du gentilhomme caché dans l'ombre redoubla et fut même accompagnée d'un mouvement de surprise tel, que son chapeau, repoussé par le manteau dont il s'enveloppait plus soigneusement encore qu'auparavant, tomba; il se baissa et le ramassa vivement.

-- Oh! mon Dieu! dit Aramis poussant Athos du coude, avez-vous vu?

-- Quoi? demanda Athos.

-- La figure du plus petit des trois gentilshommes?

-- Non.

-- C'est qu'il m'a semblé... mais c'est chose impossible...

En ce moment le sergent, qui était allé dans la chambre particulière prendre des ordres de l'officier du poste, sortit, et désignant les trois gentilshommes, auxquels il remit un papier:

-- Les passes sont en règle, dit-il, laissez passer ces trois messieurs.

Les trois gentilshommes firent un signe de tête et s'empressèrent de profiter de la permission et du chemin qui, sur l'ordre du sergent, s'ouvrait devant eux.

Aramis les suivit des yeux; et au moment où le plus petit passait devant lui, il serra vivement la main d'Athos.

-- Qu'avez-vous, mon cher? demanda celui-ci.

-- J'ai... c'est une vision sans doute.

Puis, s'adressant au sergent:

-- Dites-moi, monsieur, ajouta-t-il, connaissez-vous les trois gentilshommes qui viennent de sortir d'ici?

-- Je les connais d'après leur passe: ce sont MM. de Flamarens, de Châtillon et de Bruy, trois gentilshommes frondeurs qui vont rejoindre M. le duc de Longueville.

-- C'est étrange, dit Aramis répondant à sa propre pensée plutôt qu'au sergent, j'avais cru reconnaître le Mazarin lui-même.

Le sergent éclata de rire.

-- Lui, dit-il, se hasarder ainsi chez nous, pour être pendu; pas si bête!

-- Ah! murmura Aramis, je puis bien m'être trompé, je n'ai pas l'oeil infaillible de d'Artagnan.

-- Qui parle ici de d'Artagnan? demanda l'officier, qui, en ce moment même, apparaissait sur le seuil de sa chambre.

-- Oh! fit Grimaud en écarquillant les yeux.

-- Quoi? demandèrent à la fois Aramis et Athos.

-- Planchet! reprit Grimaud; Planchet avec le hausse-col!

-- Messieurs de La Fère et d'Herblay, s'écria l'officier, de retour à Paris! Oh! quelle joie pour moi, messieurs! car sans doute vous venez vous joindre à MM. les princes!

-- Comme tu vois, mon cher Planchet, dit Aramis, tandis qu'Athos souriait en voyant le grade important qu'occupait dans la milice bourgeoise l'ancien camarade de Mousqueton, de Bazin et de Grimaud.

-- Et M. d'Artagnan dont vous parliez tout à l'heure, monsieur d'Herblay, oserai-je vous demander si vous avez de ses nouvelles?

-- Nous l'avons quitté il y a quatre jours, mon cher ami, et tout nous portait à croire qu'il nous avait précédés à Paris.

-- Non, monsieur, j'ai la certitude qu'il n'est point rentré dans la capitale; après cela, peut-être est-il resté à Saint-Germain.

-- Je ne crois pas, nous avons rendez-vous à La Chevrette.

-- J'y suis passé aujourd'hui même.

-- Et la belle Madeleine n'avait pas de ses nouvelles? demanda Aramis en souriant.

-- Non, monsieur, je ne vous cacherai même point qu'elle paraissait fort inquiète.

Au fait, dit Aramis, il n'y a point de temps de perdu, et nous avons fait grande diligence. Permettez donc, mon cher Athos, sans que je m'informe davantage de notre ami, que je fasse mes compliments à M. Planchet.

-- Ah! monsieur le chevalier! dit Planchet en s'inclinant.

-- Lieutenant! dit Aramis.

-- Lieutenant, et promesse pour être capitaine.

-- C'est fort beau, dit Aramis; et comment tous ces honneurs sont- ils venus à vous?

-- D'abord vous savez, messieurs, que c'est moi qui ai fait sauver M. de Rochefort?

-- Oui, pardieu! il nous a conté cela.

-- J'ai à cette occasion failli être pendu par le Mazarin, ce qui m'a rendu naturellement plus populaire encore que je n'étais.

-- Et grâce à cette popularité...

-- Non, grâce à quelque chose de mieux. Vous savez d'ailleurs, messieurs, que j'ai servi dans le régiment de Piémont, où j'avais l'honneur d'être sergent.

-- Oui.

-- Eh bien! un jour que personne ne pouvait mettre en rang une foule de bourgeois armés qui partaient les uns du pied gauche et les autres du pied droit, je suis parvenu, moi, à les faire partir tous du même pied, et l'on m'a fait lieutenant sur le champ de... manoeuvre.

-- Voilà l'explication, dit Aramis.

-- De sorte, dit Athos, que vous avez une foule de noblesse avec vous?

-- Certes! Nous avons d'abord, comme vous le savez sans doute, M. le prince de Conti, M. le duc de Longueville, M. le duc de Beaufort, M. le duc d'Elbeuf, le duc de Bouillon, le duc de Chevreuse, M. de Brissac, le maréchal de La Mothe, M. de Luynes, le marquis de Vitry, le prince de Marcillac, le marquis de Noirmoutiers, le comte de Fiesque, le marquis de Laigues, le comte de Montrésor, le marquis de Sévigné, que sais-je encore, moi.

-- Et M. Raoul de Bragelonne? demanda Athos d'une voix émue; d'Artagnan m'a dit qu'il vous l'avait recommandé en partant, mon bon Planchet.

-- Oui, monsieur le comte, comme si c'était son propre fils, et je dois dire que je ne l'ai pas perdu de vue un seul instant.

-- Alors, reprit Athos d'une voix altérée par la joie, il se porte bien? aucun accident ne lui est arrivé?

-- Aucun, monsieur.

-- Et il demeure?

-- Au_ Grand-Charlemagne_ toujours.

-- Il passe ses journées?...

-- Tantôt chez la reine d'Angleterre, tantôt chez madame de Chevreuse. Lui et le comte de Guiche ne se quittent point.

-- Merci, Planchet, merci! dit Athos en lui tendant la main.

-- Oh! monsieur le comte, dit Planchet en touchant cette main du bout des doigts.

-- Eh bien! que faites-vous donc, comte? à un ancien laquais! dit Aramis.

-- Ami, dit Athos, il me donne des nouvelles de Raoul.

-- Et maintenant, messieurs, demanda Planchet qui n'avait point entendu l'observation, que comptez-vous faire?

-- Rentrer dans Paris, si toutefois vous nous en donnez la permission, mon cher monsieur Planchet, dit Athos.

-- Comment! si je vous en donnerai la permission! vous vous moquez de moi, monsieur le comte; je ne suis pas autre chose que votre serviteur.

Et il s'inclina.

Puis, se retournant vers ses hommes:

-- Laissez passer ces messieurs, dit-il, je les connais, ce sont des amis de M. de Beaufort.

-- Vive M. de Beaufort! cria tout le poste d'une seule voix en ouvrant un chemin à Athos et à Aramis.

Le sergent seul s'approcha de Planchet:

-- Quoi! sans passeport? murmura-t-il.

-- Sans passeport, dit Planchet.

-- Faites attention, capitaine, continua-t-il en donnant d'avance à Planchet le titre qui lui était promis, faites attention qu'un des trois hommes qui sont sortis tout à l'heure m'a dit tout bas de me défier de ces messieurs.

-- Et moi, dit Planchet avec majesté, je les connais et j'en réponds.

Cela dit, il serra la main de Grimaud, qui parut fort honoré de cette distinction.

-- Au revoir donc, capitaine, reprit Aramis de son ton goguenard; s'il nous arrivait quelque chose, nous nous réclamerions de vous.

-- Monsieur, dit Planchet, en cela comme en toutes choses, je suis bien votre valet.

-- Le drôle a de l'esprit, et beaucoup, dit Aramis en montant à cheval.

-- Et comment n'en aurait-il pas, dit Athos en se mettant en selle à son tour, après avoir si longtemps brossé les chapeaux de son maître?

LXXXI. Les ambassadeurs

Les deux amis se mirent aussitôt en route, descendant la pente rapide du faubourg; mais arrivés au bas de cette pente, ils virent avec un grand étonnement que les rues de Paris étaient changées en rivières et les places en lacs. À la suite de grandes pluies qui avaient eu lieu pendant le mois de janvier, la Seine avait débordé et la rivière avait fini par envahir la moitié de la capitale.

Athos et Aramis entrèrent bravement dans cette inondation avec leurs chevaux; mais bientôt les pauvres animaux en eurent jusqu'au poitrail, et il fallut que les deux gentilshommes se décidassent à les quitter et à prendre une barque: ce qu'ils firent après avoir recommandé aux laquais d'aller les attendre aux Halles.

Ce fut donc en bateau qu'ils abordèrent le Louvre. Il était nuit close, et Paris, vu ainsi à la lueur de quelques pâles falots tremblotants parmi tous ces étangs, avec ses barques chargées de patrouilles aux armes étincelantes, avec tous ces cris de veille échangés la nuit entre les postes, Paris présentait un aspect dont fut ébloui Aramis, l'homme le plus accessible aux sentiments belliqueux qu'il fût possible de rencontrer.

On arriva chez la reine; mais force fut de faire antichambre, Sa Majesté donnant en ce moment même audience à des gentilshommes qui apportaient des nouvelles d'Angleterre.

-- Et nous aussi, dit Athos au serviteur qui lui faisait cette réponse, nous aussi, non seulement nous apportons des nouvelles d'Angleterre, mais encore nous en arrivons.

-- Comment donc vous nommez-vous, messieurs? demanda le serviteur.

-- M. le comte de La Fère et M. le chevalier d'Herblay, dit Aramis.

-- Ah! en ce cas, messieurs, dit le serviteur en entendant ces noms que tant de fois la reine avait prononcés dans son espoir, en ce cas c'est autre chose, et je crois que Sa Majesté ne me pardonnerait pas de vous avoir fait attendre un seul instant. Suivez-moi, je vous prie.

Et il marcha devant, suivi d'Athos et d'Aramis.

Arrivés à la chambre où se tenait la reine, il leur fit signe d'attendre; et ouvrant la porte:

-- Madame, dit-il, j'espère que Votre Majesté me pardonnera d'avoir désobéi à ses ordres, quand elle saura que ceux que je viens lui annoncer sont messieurs le comte de La Fère et le chevalier d'Herblay.

À ces deux noms, la reine poussa un cri de joie que les deux gentilshommes entendirent de l'endroit où ils s'étaient arrêtés.

-- Pauvre reine! murmura Athos.

-- Oh! qu'ils entrent! qu'ils entrent! s'écria à son tour la jeune princesse en s'élançant vers la porte.

La pauvre enfant ne quittait point sa mère et essayait de lui faire oublier par ses soins filiaux l'absence de ses deux frères et de sa soeur.

-- Entrez, entrez, messieurs, dit-elle en ouvrant elle-même la porte.

Athos et Aramis se présentèrent. La reine était assise dans un fauteuil, et devant elle se tenaient debout deux des trois gentilshommes qu'ils avaient rencontrés dans le corps de garde.

C'étaient MM. de Flamarens et Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, frère de celui qui avait été tué sept ou huit ans auparavant dans un duel sur la place Royale, duel qui avait eu lieu à propos de madame de Longueville.

À l'annonce des deux amis, ils reculèrent d'un pas et échangèrent avec inquiétude quelques paroles à voix basse.

-- Eh bien! messieurs? s'écria la reine d'Angleterre en apercevant Athos et Aramis. Vous voilà enfin, amis fidèles, mais les courriers État vont encore plus vite que vous. La cour a été instruite des affaires de Londres au moment où vous touchiez les portes de Paris, et voilà messieurs de Flamarens et de Châtillon qui m'apportent de la part de Sa Majesté la reine Anne d'Autriche les plus récentes informations.

Aramis et Athos se regardèrent; cette tranquillité, cette joie même, qui brillaient dans les regards de la reine, les comblaient de stupéfaction.

-- Veuillez continuer, dit-elle, en s'adressant à MM. de Flamarens et de Châtillon; vous disiez donc que Sa Majesté Charles Ier', mon auguste maître, avait été condamné à mort malgré le voeu de la majorité des sujets anglais?

-- Oui, madame, balbutia Châtillon.

Athos et Aramis se regardaient de plus en plus étonnés.

-- Et que, conduit à l'échafaud, continua la reine, à l'échafaud! ô mon seigneur! ô mon roi!... et que, conduit à l'échafaud, il avait été sauvé par le peuple indigné?

-- Oui, madame, répondit Châtillon d'une voix si basse, que ce fut à peine si les deux gentilshommes, cependant fort attentifs, purent entendre cette affirmation.

La reine joignit les mains avec une généreuse reconnaissance, tandis que sa fille passait un bras autour du cou de sa mère et l'embrassait les yeux baignés de larmes de joie.

-- Maintenant, il ne nous reste plus qu'à présenter à Votre Majesté nos humbles respects, dit Châtillon, à qui ce rôle semblait peser et qui rougissait à vue d'oeil sous le regard fixe et perçant d'Athos.

-- Un moment encore, messieurs, dit la reine en les retenant d'un signe. Un moment, de grâce! car voici messieurs de La Fère et d'Herblay qui, ainsi que vous avez pu l'entendre, arrivent de Londres et qui vous donneront peut-être, comme témoins oculaires, des détails que vous ne connaissez pas. Vous porterez ces détails à la reine, ma bonne soeur. Parlez, messieurs, parlez, je vous écoute. Ne me cachez rien; ne ménagez rien. Dès que Sa Majesté vit encore et que l'honneur royal est sauf, tout le reste m'est indifférent.

Athos pâlit et porta la main sur son coeur.

-- Eh bien! dit la reine, qui vit ce mouvement et cette pâleur, parlez donc, monsieur, je vous en prie.

-- Pardon, madame, dit Athos; mais je ne veux rien ajouter au récit de ces messieurs avant qu'ils aient reconnu que peut-être ils se sont trompés.

-- Trompés! s'écria la reine presque suffoquée; trompés!... Qu'y a-t-il donc? ô mon Dieu!

-- Monsieur, dit M. de Flamarens à Athos, si nous nous sommes trompés, c'est de la part de la reine que vient l'erreur, et vous n'avez pas, je suppose, la prétention de la rectifier, car ce serait donner un démenti à Sa Majesté.

-- De la reine, monsieur? reprit Athos de sa voix calme et vibrante.

-- Oui, murmura Flamarens en baissant les yeux.

Athos soupira tristement.

-- Ne serait-ce pas plutôt de la part de celui qui vous accompagnait, et que nous avons vu avec vous au corps de garde de la barrière du Roule, que viendrait cette erreur? dit Aramis avec sa politesse insultante. Car, si nous ne nous sommes trompés, le comte de La Fère et moi, vous étiez trois en entrant dans Paris.

Châtillon et Flamarens tressaillirent.

-- Mais expliquez-vous, comte! s'écria la reine dont l'angoisse croissait de moment en moment; sur votre front je lis le désespoir, votre bouche hésite à m'annoncer quelque nouvelle terrible, vos mains tremblent... Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-il donc arrivé?

-- Seigneur! dit la jeune princesse en tombant à genoux près de sa mère, ayez pitié de nous!

-- Monsieur, dit Châtillon, si vous portez une nouvelle funeste, vous agissez en homme cruel lorsque vous annoncez cette nouvelle à la reine.

Aramis s'approcha de Châtillon presque à le toucher.

-- Monsieur, lui dit-il les lèvres pincées et le regard étincelant, vous n'avez pas, je le suppose, la prétention d'apprendre à M. le comte de La Fère et à moi ce que nous avons à dire ici?

Pendant cette courte altercation, Athos, toujours la main sur son coeur et la tête inclinée, s'était approché de la reine, et d'une voix émue:

-- Madame, lui dit-il, les princes, qui, par leur nature, sont au- dessus des autres hommes, ont reçu du ciel un coeur fait pour supporter de plus grandes infortunes que celles du vulgaire; car leur coeur participe de leur supériorité. On ne doit donc pas, ce me semble, en agir avec une grande reine comme Votre Majesté de la même façon qu'avec une femme de notre état. Reine, destinée à tous les martyres sur cette terre, voici le résultat de la mission dont vous nous avez honorés.

Et Athos, s'agenouillant devant la reine palpitante et glacée, tira de son sein, enfermés dans la même boîte, l'ordre en diamants qu'avant son départ la reine avait remis à lord de Winter, et l'anneau nuptial qu'avant sa mort Charles avait remis à Aramis; depuis qu'il les avait reçus, ces deux objets n'avaient point quitté Athos.

Il ouvrit la boîte et les tendit à la reine avec une muette et profonde douleur.

La reine avança la main, saisit l'anneau, le porta convulsivement à ses lèvres, et sans pouvoir pousser un soupir, sans pouvoir particulier un sanglot, elle étendit les bras, pâlit et tomba sans connaissance dans ceux de ses femmes et de sa fille.

Athos baisa le bas de la robe de la malheureuse veuve, et se relevant avec une majesté qui fit sur les assistants une impression profonde:

-- Moi, comte de La Fère, dit-il, gentilhomme qui n'a jamais menti, je jure devant Dieu d'abord, et ensuite devant cette pauvre reine, que tout ce qu'il était possible de faire pour sauver le roi, nous l'avons fait sur le sol d'Angleterre. Maintenant, chevalier, ajouta-t-il en se tournant vers d'Herblay, partons, notre devoir est accompli.

-- Pas encore, dit Aramis; il nous reste un mot à dire à ces messieurs.

Et se retournant vers Châtillon:

-- Monsieur, lui dit-il, ne vous plairait-il pas de sortir, ne fût-ce qu'un instant, pour entendre ce mot que je ne puis dire devant la reine?

Châtillon s'inclina sans répondre en signe d'assentiment; Athos et Aramis passèrent les premiers, Châtillon et Flamarens les suivirent; ils traversèrent sans mot dire le vestibule; mais arrivés à une terrasse de plain-pied avec une fenêtre, Aramis prit le chemin de cette terrasse, tout à fait solitaire; à la fenêtre il s'arrêta, et se retournant vers le duc de Châtillon:

-- Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes permis tout à l'heure, ce me semble, de nous traiter bien cavalièrement. Cela n'était point convenable en aucun cas, moins encore de la part de gens qui venaient apporter à la reine le message d'un menteur.

-- Monsieur! s'écria Châtillon.

-- Qu'avez-vous donc fait de M. de Bruy? demanda ironiquement Aramis. Ne serait-il point par hasard allé changer sa figure qui ressemble trop à celle de M. Mazarin? On sait qu'il y a au Palais- Royal bon nombre de masques italiens de rechange, depuis celui d'Arlequin jusqu'à celui de Pantalon.

-- Mais vous nous provoquez, je crois! dit Flamarens.

-- Ah! vous ne faites que le croire, messieurs?

-- Chevalier! chevalier! dit Athos.

-- Eh! laissez-moi donc faire, dit Aramis avec humeur, vous savez bien que je n'aime pas les choses qui restent en chemin.

-- Achevez donc, monsieur, dit Châtillon avec une hauteur qui ne le cédait en rien à celle d'Aramis.

Aramis s'inclina.

-- Messieurs, dit-il, un autre que moi ou M. le comte de La Fère vous ferait arrêter, car nous avons quelques amis à Paris; mais nous vous offrons un moyen de partir sans être inquiétés. Venez causer cinq minutes l'épée à la main avec nous sur cette terrasse abandonnée.

-- Volontiers, dit Châtillon.

-- Un moment, messieurs, s'écria Flamarens. Je sais bien que la proposition est tentante, mais à cette heure il est impossible de l'accepter.

-- Et pourquoi cela? dit Aramis de son ton goguenard; est-ce donc le voisinage de Mazarin qui vous rend si prudents?

-- Oh! vous entendez, Flamarens, dit Châtillon, ne pas répondre serait une tache à mon nom et à mon honneur.

-- C'est mon avis, dit Aramis.

-- Vous ne répondrez pas, cependant, et ces messieurs tout à l'heure seront, j'en suis sûr, de mon avis.

Aramis secoua la tête avec un geste d'incroyable insolence.

Châtillon vit ce geste et porta la main à son épée.

-- Duc, dit Flamarens, vous oubliez que demain vous commandez une expédition de la plus haute importance, et que, désigné par M. le Prince, agréé par la reine, jusqu'à demain soir vous ne vous appartenez pas.

-- Soit. À après-demain matin donc, dit Aramis.

-- À après-demain matin, dit Châtillon, c'est bien long, messieurs.

-- Ce n'est pas moi, dit Aramis, qui fixe ce terme, et qui demande ce délai, d'autant plus, ce me semble, ajouta-t-il, qu'on pourrait se retrouver à cette expédition.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, s'écria Châtillon, et avec grand plaisir, si vous voulez prendre la peine de venir jusqu'aux portes de Charenton.

-- Comment donc, monsieur! pour avoir l'honneur de vous rencontrer j'irais au bout du monde, à plus forte raison ferai-je dans ce but une ou deux lieues.

-- Eh bien! à demain, monsieur.

-- J'y compte. Allez-vous-en donc rejoindre votre cardinal. Mais auparavant jurez sur l'honneur que vous ne le préviendrez pas de notre retour.

-- Des conditions!

-- Pourquoi pas?

-- Parce que c'est aux vainqueurs à en faire, et que vous ne l'êtes pas, messieurs.

--Alors, dégainons sur-le-champ. Cela nous est égal, à nous qui ne commandons pas l'expédition de demain.

Châtillon et Flamarens se regardèrent; il y avait tant d'ironie dans la parole et dans le geste d'Aramis, que Châtillon surtout avait grand'peine de tenir en bride sa colère. Mais sur un mot de Flamarens il se contint.

-- Eh bien! soit, dit-il, notre compagnon, quel qu'il soit, ne saura rien de ce qui s'est passé. Mais vous me promettez bien, monsieur, de vous trouver demain à Charenton, n'est-ce pas?

-- Ah! dit Aramis, soyez tranquilles, messieurs.

Les quatre gentilshommes se saluèrent, mais cette fois ce furent Châtillon et Flamarens qui sortirent du Louvre les premiers, et Athos en Aramis qui les suivirent.

-- À qui donc en avez-vous avec toute cette fureur, Aramis? demanda Athos.

-- Eh pardieu! j'en ai à ceux à qui je m'en suis pris.

-- Que vous ont-il fait?

-- Ils m'ont fait... Vous n'avez donc pas vu?

-- Non.

-- Ils ont ricané quand nous avons juré que nous avions fait notre devoir en Angleterre. Or, ils l'ont cru ou ne l'ont pas cru; s'ils l'ont cru, c'était pour nous insulter qu'ils ricanaient; s'ils ne l'ont pas cru, ils nous insultaient encore, et il est urgent de leur prouver que nous sommes bons à quelque chose. Au reste, je ne suis pas fâché qu'ils aient remis la chose à demain, je crois que nous avons ce soir quelque chose de mieux à faire que de tirer l'épée.

-- Qu'avons-nous à faire?

-- Eh pardieu! nous avons à faire prendre le Mazarin.

Athos allongea dédaigneusement les lèvres.

-- Ces expéditions ne me vont pas, vous le savez, Aramis.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'elles ressemblent à des surprises.

-- En vérité, Athos, vous seriez un singulier général d'armée; vous ne vous battriez qu'au grand jour; vous feriez prévenir votre adversaire de l'heure à laquelle vous l'attaqueriez, et vous vous garderiez bien de rien tenter la nuit contre lui, de peur qu'il ne vous accusât d'avoir profité de l'obscurité.

Athos sourit.

-- Vous savez qu'on ne peut pas changer sa nature, dit-il; d'ailleurs, savez-vous où nous en sommes, et si l'arrestation du Mazarin ne serait pas plutôt un mal qu'un bien, un embarras qu'un triomphe?

-- Dites, Athos, que vous désapprouvez ma proposition.

-- Non pas, je crois au contraire qu'elle est de bonne guerre; cependant...

-- Cependant, quoi?

-- Je crois que vous n'auriez pas dû faire jurer à ces messieurs de ne rien dire au Mazarin; car en leur faisant jurer cela, vous avez presque pris l'engagement de ne rien faire.

-- Je n'ai pris aucun engagement, je vous jure; je me regarde comme parfaitement libre. Allons, allons, Athos! allons!

-- Où?

-- Chez M. de Beaufort ou chez M. de Bouillon; nous leur dirons ce qu'il en est.

-- Oui, mais à une condition: c'est que nous commencerons par le coadjuteur. C'est un prêtre; il est savant sur les cas de conscience, et nous lui conterons le nôtre.

-- Ah! fit Aramis, il va tout gâter, tout s'approprier; finissons par lui au lieu de commencer.

Athos sourit. On voyait qu'il avait au fond du coeur une pensée qu'il ne disait pas.

-- Eh bien! soit, dit-il; par lequel commençons-nous?

-- Par M. de Bouillon, si vous voulez bien; c'est celui qui se présente le premier sur notre chemin.

-- Maintenant vous me permettrez une chose, n'est-ce pas?

-- Laquelle?

-- C'est que je passe à l'hôtel du Grand-Roi-Charlemagne pour embrasser Raoul.

-- Comment donc! j'y vais avec vous, nous l'embrasserons ensemble.

Tous deux avaient repris le bateau qui les avait amenés et s'étaient fait conduire aux Halles. Ils y trouvèrent Grimaud et Blaisois, qui leur tenaient leurs chevaux, et tous quatre s'acheminèrent vers la rue Guénégaud.

Mais Raoul n'était point à l'hôtel du Grand-Roi; il avait reçu dans la journée un message de M. le Prince et était parti avec Olivain aussitôt après l'avoir reçu.

LXXXII. Les trois lieutenants du généralissime

Selon qu'il avait été convenu et dans l'ordre arrêté entre eux, Athos et Aramis, en sortant de l'auberge du _Grand-Roi- Charlemagne, _s'acheminèrent vers l'hôtel de M. le duc de Bouillon.

La nuit était noire, et, quoique s'avançant vers les heures silencieuses et solitaires, elle continuait de retentir de ces mille bruits qui réveillent en sursaut une ville assiégée. À chaque pas on rencontrait des barricades, à chaque détour des rues des chaînes tendues, à chaque carrefour des bivouacs; les patrouilles se croisaient, échangeant les mots d'ordre; les messagers expédiés par les différents chefs sillonnaient les places; enfin, des dialogues animés, et qui indiquaient l'agitation des esprits, s'établissaient entre les habitants pacifiques qui se tenaient aux fenêtres et leurs concitoyens plus belliqueux qui couraient les rues la pertuisane sur l'épaule ou l'arquebuse au bras.

Athos et Aramis n'avaient pas fait cent pas sans être arrêtés par les sentinelles placées aux barricades, qui leur avaient demandé le mot d'ordre; mais ils avaient répondu qu'ils allaient chez M. de Bouillon pour lui annoncer une nouvelle d'importance, et l'on s'était contenté de leur donner un guide qui, sous prétexte de les accompagner et de leur faciliter les passages, était chargé de veiller sur eux. Celui-ci était parti les précédant et chantant:

Ce brave monsieur de Bouillon Est incommodé de la goutte.

C'était un triolet des plus nouveaux et qui se composait de je ne sais combien de couplets où chacun avait sa part.

En arrivant aux environs de l'hôtel de Bouillon, on croisa une petite troupe de trois cavaliers qui avaient tous les mots du monde, car ils marchaient sans guide et sans escorte, et en arrivant aux barricades n'avaient qu'à échanger avec ceux qui les gardaient quelques paroles pour qu'on les laissât passer avec toutes les déférences qui sans doute étaient dues à leur rang. À leur aspect, Athos et Aramis s'arrêtèrent.

-- Oh! oh! dit Aramis, voyez-vous, comte?

-- Oui, dit Athos.

-- Que vous semble de ces trois cavaliers?

-- Et à vous Aramis?

-- Mais que ce sont nos hommes.

-- Vous ne vous êtes pas trompé, j'ai parfaitement reconnu M. de Flamarens.

-- Et moi, M. de Châtillon.

-- Quant au cavalier au manteau brun...

-- C'est le cardinal.

-- En personne.

-- Comment diable se hasardent-ils ainsi dans le voisinage de l'hôtel de Bouillon? demanda Aramis.

Athos sourit, mais il ne répondit point. Cinq minutes après ils frappaient à la porte du prince.

La porte était gardée par une sentinelle, comme c'est l'habitude pour les gens revêtus de grades supérieurs; un petit poste se tenait même dans la cour, prêt à obéir aux ordres du lieutenant de M. le prince de Conti.

Comme le disait la chanson, M. le duc de Bouillon avait la goutte et se tenait au lit; mais malgré cette grave indisposition, qui l'empêchait de monter à cheval depuis un mois, c'est-à-dire depuis que Paris était assiégé, il n'en fit pas moins dire qu'il était prêt à recevoir MM. le comte de La Fère et le chevalier d'Herblay.

Les deux amis furent introduits près de M. le duc de Bouillon. Le malade était dans sa chambre, couché, mais entouré de l'appareil le plus militaire qui se pût voir. Ce n'étaient partout, pendus aux murailles, qu'épées, pistolets, cuirasses et arquebuses, et il était facile de voir que, dès qu'il n'aurait plus la goutte, M. de Bouillon donnerait un joli peloton de fil à retordre aux ennemis du parlement. En attendant, à son grand regret, disait-il, il était forcé de se tenir au lit.

-- Ah! messieurs, s'écria-t-il en apercevant les deux visiteurs et en faisant pour se soulever sur son lit un effort qui lui arracha une grimace de douleur, vous êtes bien heureux, vous; vous pouvez monter à cheval, aller, venir, combattre pour la cause du peuple. Mais moi, vous le voyez, je suis cloué sur mon lit. Ah! diable de goutte! fit-il en grimaçant de nouveau. Diable de goutte!

-- Monseigneur, dit Athos, nous arrivons d'Angleterre, et notre premier soin en touchant à Paris a été de venir prendre des nouvelles de votre santé.

-- Grand merci, messieurs, grand merci! reprit le duc. Mauvaise, comme vous le voyez, ma santé... Diable de goutte! Ah! vous arrivez d'Angleterre? et le roi Charles se porte bien, à ce que je viens d'apprendre?

-- Il est mort, Monseigneur, dit Aramis.

-- Bah! fit le duc étonné.

-- Mort sur un échafaud, condamné par le parlement.

-- Impossible!

-- Et exécuté en notre présence.

-- Que me disait donc M. de Flamarens?

-- M. de Flamarens? fit Aramis.

-- Oui, il sort d'ici.

Athos sourit.

-- Avec deux compagnons? dit-il.

-- Avec deux compagnons, oui, reprit le duc; puis il ajouta avec quelque inquiétude: Les auriez-vous rencontrés?

-- Mais oui, dans la rue ce me semble, dit Athos.

Et il regarda en souriant Aramis, qui, de son côté, le regarda d'un air quelque peu étonné.

-- Diable de goutte! s'écria M. de Bouillon évidemment mal à son aise.

-- Monseigneur, dit Athos, en vérité il faut tout votre dévouement à la cause parisienne pour rester, souffrant comme vous l'êtes, à la tête des armées, et cette persévérance cause en vérité notre admiration, à M. d'Herblay et à moi.

-- Que voulez-vous, messieurs! il faut bien, et vous en êtes un exemple, vous si braves et si dévoués, vous à qui mon cher collègue le duc de Beaufort doit la liberté et peut-être la vie, il faut bien se sacrifier à la chose publique. Aussi vous le voyez, je me sacrifie; mais, je l'avoue, je suis au bout de ma force. Le coeur est bon, la tête est bonne; mais cette diable de goutte me tue, et j'avoue que si la cour faisait droit à mes demandes, demandes bien justes, puisque je ne fais que demander une indemnité promise par l'ancien cardinal lui-même lorsqu'on m'a enlevé ma principauté de Sedan, oui, je l'avoue, si l'on me donnait des domaines de la même valeur, si l'on m'indemnisait de la non-jouissance de cette propriété depuis qu'elle m'a été enlevée, c'est-à-dire depuis huit ans; si le titre de prince était accordé à ceux de ma maison, et si mon frère de Turenne était réintégré dans son commandement, je me retirerais immédiatement dans mes terres et laisserais la cour et le parlement s'arranger entre eux comme ils l'entendraient.

-- Et vous auriez bien raison, Monseigneur, dit Athos.

-- C'est votre avis, n'est-ce pas, monsieur le comte de La Fère?

-- Tout à fait.

-- Et à vous aussi, monsieur le chevalier d'Herblay?

-- Parfaitement.

-- Eh bien! je vous assure, messieurs, reprit le duc, que selon toute probabilité, c'est celui que j'adopterai. La cour me fait des ouvertures en ce moment; il ne tient qu'à moi de les accepter. Je les avais repoussées jusqu'à cette heure, mais puisque des hommes comme vous me disent que j'ai tort, mais puisque surtout cette diable de goutte me met dans l'impossibilité de rendre aucun service à la cause parisienne, ma foi, j'ai bien envie de suivre votre conseil et d'accepter la proposition que vient de me faire M. de Châtillon.

-- Acceptez, prince, dit Aramis, acceptez.

-- Ma foi, oui. Je suis même fâché, ce soir, de l'avoir presque repoussée... mais il y a conférence demain, et nous verrons.

Les deux amis saluèrent le duc.

-- Allez, messieurs, leur dit celui-ci, allez, vous devez être bien fatigués du voyage. Pauvre roi Charles! Mais enfin, il y a bien un peu de sa faute dans tout cela, et ce qui doit nous consoler c'est que la France n'a rien à se reprocher dans cette occasion, et qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour le sauver.

-- Oh! quant à cela, dit Aramis, nous en sommes témoins, M. de Mazarin surtout....

-- Eh bien! voyez-vous, je suis bien aise que vous lui rendiez ce témoignage; il a du bon au fond, le cardinal, et s'il n'était pas étranger... eh bien! on lui rendrait justice. Aïe! diable de goutte!

Athos et Aramis sortirent, mais jusque dans l'antichambre les cris de M. de Bouillon les accompagnèrent; il était évident que le pauvre prince souffrait comme un damné.

Arrivés à la porte de la rue:

-- Eh bien! demanda Aramis à Athos, que pensez-vous?

-- De qui?

-- De M. de Bouillon, pardieu!

-- Mon ami, j'en pense ce qu'en pense le triolet de notre guide, reprit Athos:

Ce pauvre monsieur de Bouillon Est incommodé de la goutte.

-- Aussi, dit Aramis, vous voyez que je ne lui ai pas soufflé mot de l'objet qui nous amenait.

-- Et vous avez agi prudemment, vous lui eussiez redonné un accès. Allons chez M. de Beaufort.

Et les deux amis s'acheminèrent vers l'hôtel de Vendôme.

Dix heures sonnaient comme ils arrivaient.

L'hôtel de Vendôme était non moins bien gardé et présentait un aspect non moins belliqueux que celui de Bouillon. Il y avait sentinelles, poste dans la cour, armes aux faisceaux, chevaux tout sellés aux anneaux. Deux cavaliers, sortant comme Athos et Aramis entraient, furent obligés de faire faire un pas en arrière à leurs montures pour laisser passer ceux-ci.

-- Ah! ah! messieurs, dit Aramis, c'est décidément la nuit aux rencontres, j'avoue que nous serions bien malheureux, après nous être si souvent rencontrés ce soir, si nous allions ne point parvenir à nous rencontrer demain.

-- Oh! quant à cela, monsieur, repartit Châtillon (car c'était lui-même qui sortait avec Flamarens de chez le duc de Beaufort), vous pouvez être tranquille; si nous nous rencontrons la nuit sans nous chercher, à plus forte raison nous rencontrerons-nous le jour en nous cherchant.

-- Je l'espère, monsieur, dit Aramis.

-- Et moi, j'en suis sûr, dit le duc.

MM. de Flamarens et de Châtillon continuèrent leur chemin, et Athos et Aramis mirent pied à terre.

À peine avaient-ils passé la bride de leurs chevaux aux bras de leurs laquais et s'étaient-ils débarrassés de leurs manteaux, qu'un homme s'approcha d'eux, et après les avoir regardés un instant à la douteuse clarté d'une lanterne suspendue au milieu de la cour, poussa un cri de surprise et vint se jeter dans leurs bras.

-- Comte de La Fère, s'écria cet homme, chevalier d'Herblay! comment êtes-vous ici, à Paris?

-- Rochefort! dirent ensemble les deux amis.

-- Oui, sans doute. Nous sommes arrivés, comme vous l'avez su, du Vendômois, il y a quatre ou cinq jours, et nous nous apprêtons à donner de la besogne au Mazarin. Vous êtes toujours des nôtres, je présume?

-- Plus que jamais. Et le duc?

-- Il est enragé contre le cardinal. Vous savez ses succès, à notre cher duc! c'est le véritable roi de Paris, il ne peut pas sortir sans risquer qu'on l'étouffe.

-- Ah! tant mieux, dit Aramis; mais dites-moi, n'est-ce pas MM. de Flamarens et de Châtillon qui sortent d'ici?

-- Oui, ils viennent d'avoir audience du duc; ils venaient de la part du Mazarin sans doute, mais ils auront trouvé à qui parler, je vous en réponds.

-- À la bonne heure! dit Athos. Et ne pourrait-on avoir l'honneur de voir Son Altesse?

-- Comment donc! à l'instant même. Vous savez que pour vous elle est toujours visible. Suivez-moi, je réclame l'honneur de vous présenter.

Rochefort marcha devant. Toutes les portes s'ouvrirent devant lui et devant les deux amis. Ils trouvèrent M. de Beaufort près de se mettre à table. Les mille occupations de la soirée avaient retardé son souper jusqu'à ce moment-là; mais, malgré la gravité de la circonstance, le prince n'eut pas plus tôt entendu les deux noms que lui annonçait Rochefort, qu'il se leva de la chaise qu'il était en train d'approcher de la table, et que s'avançant vivement au-devant des deux amis:

-- Ah! pardieu, dit-il, soyez les bienvenus, messieurs.

Vous venez prendre votre part de mon souper, n'est-ce pas? Boisjoli, préviens Noirmont que j'ai deux convives. Vous connaissez Noirmont, n'est-ce pas, messieurs? c'est mon maître d'hôtel, le successeur du père Marteau, qui confectionne les excellents pâtés que vous savez. Boisjoli, qu'il envoie un de sa façon, mais pas dans le genre de celui qu'il avait fait pour La Ramée. Dieu merci! nous n'avons plus besoin d'échelles de corde, de poignards ni de poires d'angoisse.

-- Monseigneur, dit Athos, ne dérangez pas pour nous votre illustre maître d'hôtel, dont nous connaissons les talents nombreux et variés. Ce soir, avec la permission de Votre Altesse, nous aurons seulement l'honneur de lui demander des nouvelles de sa santé et de prendre ses ordres.

-- Oh! quant à ma santé, vous voyez, messieurs, excellente. Une santé qui a résisté à cinq ans de Vincennes accompagnés de M. de Chavigny est capable de tout. Quant à mes ordres, ma foi, j'avoue que je serais fort embarrassé de vous en donner, attendu que chacun donne les siens de son côté, et que je finirai, si cela continue, par n'en pas donner du tout.

-- Vraiment? dit Athos, je croyais cependant que c'était sur votre union que le parlement comptait.

-- Ah! oui, notre union! elle est belle! Avec le duc de Bouillon, ça va encore, il a la goutte et ne quitte pas son lit, il y a moyen de s'entendre; mais avec M. d'Elbeuf et ses éléphants de fils... Vous connaissez le triolet sur le duc d'Elbeuf, messieurs?

-- Non, Monseigneur.

-- Vraiment!

Le duc se mit à chanter:

Monsieur d'Elbeuf et ses enfants Font rage à la place Royale. Ils vont tous quatre piaffant, Monsieur d'Elbeuf et ses enfants. Mais sitôt qu'il faut battre aux champs, Adieu leur humeur martiale. Monsieur d'Elbeuf et ses enfants Font rage à la place Royale

-- Mais, reprit Athos, il n'en est pas ainsi avec le coadjuteur, j'espère?

-- Ah! bien oui! avec le coadjuteur, c'est pis encore. Dieu vous garde des prélats brouillons, surtout quand ils portent une cuirasse sous leur simarre! Au lieu de se tenir tranquille dans son évêché à chanter des Te Deum pour les victoires que nous ne remportons pas, ou pour les victoires où nous sommes battus, savez-vous ce qu'il fait?

-- Non.

-- Il lève un régiment auquel il donne son nom, le régiment de Corinthe. Il fait des lieutenants et des capitaines ni plus ni moins qu'un maréchal de France, et des colonels comme le roi.

-- Oui, dit Aramis; mais lorsqu'il faut se battre, j'espère qu'il se tient à son archevêché?

-- Eh bien! pas du tout, voilà ce qui vous trompe, mon cher d'Herblay! Lorsqu'il faut se battre, il se bat; de sorte que comme la mort de son oncle lui a donné siège au parlement, maintenant on l'a sans cesse dans les jambes; au parlement, au conseil, au combat. Le prince de Conti est général en peinture, et quelle peinture! Un prince bossu! Ah! tout cela va bien mal, messieurs, tout cela va bien mal!

-- De sorte, Monseigneur, que Votre Altesse est mécontente? dit Athos en échangeant un regard avec Aramis.

-- Mécontente, comte! dites que Mon Altesse est furieuse. C'est au point, tenez, je le dis à vous, je ne le dirais point à d'autres, c'est au point que si la reine, reconnaissant ses torts envers moi, rappelait ma mère exilée et me donnait la survivance de l'amirauté, qui est à monsieur mon père et qui m'a été promise à sa mort, eh bien! je ne serais pas bien éloigné de dresser des chiens à qui j'apprendrais à dire qu'il y a encore en France de plus grands voleurs que M. de Mazarin.

Ce ne fut plus un regard seulement, ce furent un regard et un sourire qu'échangèrent Athos et Aramis; et ne les eussent-ils pas rencontrés, ils eussent deviné que MM. de Châtillon et de Flamarens avaient passé par là. Aussi ne soufflèrent-ils pas mot de la présence à Paris de M. de Mazarin.

-- Monseigneur, dit Athos, nous voilà satisfaits. Nous n'avions, en venant à cette heure chez Votre Altesse, d'autre but que de faire preuve de notre dévouement, et de lui dire que nous nous tenions à sa disposition comme ses plus fidèles serviteurs.

-- Comme mes plus fidèles amis, messieurs, comme mes plus fidèles amis! vous l'avez prouvé; et si jamais je me raccommode avec la cour, je vous prouverai, je l'espère, que moi aussi je suis resté votre ami ainsi que celui de ces messieurs; comment diable les appelez-vous, d'Artagnan et Porthos?

-- D'Artagnan et Porthos.

-- Ah! oui, c'est cela. Ainsi donc, vous comprenez, comte de La Fère, vous comprenez, chevalier d'Herblay, tout et toujours à vous.

Athos et Aramis s'inclinèrent et sortirent.

-- Mon cher Athos, dit Aramis, je crois que vous n'avez consenti à m'accompagner, Dieu me pardonne! que pour me donner une leçon?

-- Attendez donc, mon cher, dit Athos, il sera temps de vous en apercevoir quand nous sortirons de chez le coadjuteur.

-- Allons donc à l'archevêché, dit Aramis.

Et tous deux s'acheminèrent vers la Cité.

En se rapprochant du berceau de Paris, Athos et Aramis trouvèrent les rues inondées, et il fallut reprendre une barque.

Il était onze heures passées, mais on savait qu'il n'y avait pas d'heure pour se présenter chez le coadjuteur; son incroyable activité faisait, selon les besoins, de la nuit le jour, et du jour la nuit.

Le palais archiépiscopal sortait du sein de l'eau, et on eût dit, au nombre des barques amarrées de tous côtés autour de ce palais, qu'on était, non à Paris, mais à Venise. Ces barques allaient, venaient, se croisaient en tous sens, s'enfonçant dans le dédale des rues de la Cité, ou s'éloignant dans la direction de l'Arsenal ou du quai Saint-Victor, et alors nageaient comme sur un lac. De ces barques les unes étaient muettes et mystérieuses, les autres étaient bruyantes et éclairées. Les deux amis glissèrent au milieu de ce monde d'embarcations et abordèrent à leur tour.

Tout le rez-de-chaussée de l'archevêché était inondé, mais des espèces d'escaliers avaient été adaptés aux murailles; et tout le changement qui était résulté de l'inondation, c'est qu'au lieu d'entrer par les portes on entrait par les fenêtres.

Ce fut ainsi qu'Athos et Aramis abordèrent dans l'antichambre du prélat. Cette antichambre était encombrée de laquais, car une douzaine de seigneurs étaient entassés dans le salon d'attente.

-- Mon Dieu! dit Aramis, regardez donc, Athos! est-ce que ce fat de coadjuteur va se donner le plaisir de nous faire faire antichambre?

Athos sourit.

-- Mon cher ami, lui dit-il, il faut prendre les gens avec tous les inconvénients de leur position; le coadjuteur est en ce moment un des sept ou huit rois qui règnent à Paris, il a une cour.

-- Oui, dit Aramis; mais nous ne sommes pas des courtisans, nous.

-- Aussi allons-nous lui faire passer nos noms, et s'il ne fait pas en les voyant une réponse convenable, eh bien! nous le laisserons aux affaires de la France et aux siennes. Il ne s'agit que d'appeler un laquais et de lui mettre une demi-pistole dans la main.

-- Eh! justement, s'écria Aramis, je ne me trompe pas... oui... non... si fait, Bazin; venez ici, drôle!

Bazin, qui dans ce moment traversait l'antichambre, majestueusement revêtu de ses habits d'église, se retourna, le sourcil froncé, pour voir quel était l'impertinent qui l'apostrophait de cette manière. Mais à peine eut-il reconnu Aramis, que le tigre se fit agneau, et que s'approchant des deux gentilshommes:

-- Comment! dit-il, c'est vous, monsieur le chevalier! c'est vous, monsieur le comte! Vous voilà tous deux au moment où nous étions si inquiets de vous! Oh! que je suis heureux de vous revoir!

-- C'est bien, c'est bien, maître Bazin, dit Aramis; trêve de compliments. Nous venons pour voir M. le coadjuteur, mais nous sommes pressés, et il faut que nous le voyions à l'instant même.

-- Comment donc! dit Bazin, à l'instant même, sans doute; ce n'est point à des seigneurs de votre sorte qu'on fait faire antichambre. Seulement en ce moment il est en conférence secrète avec un M. de Bruy.

-- De Bruy! s'écrièrent ensemble Athos et Aramis.

-- Oui! c'est moi qui l'ai annoncé, et je me rappelle parfaitement son nom. Le connaissez-vous, monsieur? ajouta Bazin en se retournant vers Aramis.

-- Je crois le connaître.

-- Je n'en dirai pas autant, moi, reprit Bazin, car il était si bien enveloppé dans son manteau, que, quelque persistance que j'y aie mise, je n'ai pas pu voir le plus petit coin de son visage. Mais je vais entrer pour annoncer, et cette fois peut-être serai- je plus heureux.

-- Inutile, dit Aramis, nous renonçons à voir M. le coadjuteur pour ce soir, n'est-ce pas, Athos?

-- Comme vous voudrez, dit le comte.

-- Oui, il a de trop grandes affaires à traiter avec ce M. de Bruy.

-- Et lui annoncerai-je que ces messieurs étaient venus à l'archevêché?

-- Non, ce n'est pas la peine, dit Aramis; venez, Athos.

Et les deux amis, fendant la foule des laquais, sortirent de l'archevêché suivis de Bazin, qui témoignait de leur importance en leur prodiguant les salutations.

-- Eh bien! demanda Athos lorsque Aramis et lui furent dans la barque, commencez-vous à croire, mon ami, que nous aurions joué un bien mauvais tour à tous ces gens-là en arrêtant M. de Mazarin?

-- Vous êtes la sagesse incarnée, Athos, répondit Aramis.

Ce qui avait surtout frappé les deux amis, c'était le peu d'importance qu'avaient pris à la cour de France les événements terribles qui s'étaient passés en Angleterre et qui leur semblaient, à eux, devoir occuper l'attention de toute l'Europe.

En effet, à part une pauvre veuve et une orpheline royale qui pleuraient dans un coin du Louvre, personne ne paraissait savoir qu'il eût existé un roi Charles Ier et que ce roi venait de mourir sur un échafaud.

Les deux amis s'étaient donné rendez-vous pour le lendemain matin à dix heures, car, quoique la nuit fût fort avancée lorsqu'ils étaient arrivés à la porte de l'hôtel, Aramis avait prétendu qu'il avait encore quelques visites d'importance à faire et avait laissé Athos entrer seul.

Le lendemain à dix heures sonnantes ils étaient réunis. Depuis six heures du matin Athos était sorti de son côté.

-- Eh bien! avez-vous eu quelques nouvelles? demanda Athos.

-- Aucune; on n'a vu d'Artagnan nulle part, et Porthos n'a pas encore paru. Et chez vous?

-- Rien.

-- Diable! fit Aramis.

-- En effet, dit Athos, ce retard n'est point naturel; ils ont pris la route la plus directe, et par conséquent ils auraient dû arriver avant nous.

-- Ajoutez à cela, dit Aramis, que nous connaissons d'Artagnan pour la rapidité de ses manoeuvres, et qu'il n'est pas homme à avoir perdu une heure, sachant que nous l'attendons...

-- Il comptait, si vous vous rappelez, être ici le cinq.

-- Et nous voilà au neuf. C'est ce soir qu'expire le délai.

-- Que comptez-vous faire, demanda Athos, si ce soir nous n'avons pas de nouvelles?

-- Pardieu! nous mettre à sa recherche.

-- Bien, dit Athos.

-- Mais Raoul? demanda Aramis.

Un léger nuage passa sur le front du comte.

-- Raoul me donne beaucoup d'inquiétude, dit-il, il a reçu hier un message du prince de Condé, il est allé le rejoindre à Saint-Cloud et n'est pas revenu.

-- N'avez-vous point vu madame de Chevreuse?

-- Elle n'était point chez elle. Et vous, Aramis, vous deviez passer, je crois, chez madame de Longueville?

-- J'y ai passé en effet.

-- Eh bien?

-- Elle n'était point chez elle non plus, mais au moins elle avait laissé l'adresse de son nouveau logement.

-- Où était-elle?

-- Devinez, je vous le donne en mille.

-- Comment voulez-vous que je devine où est à minuit, car je présume que c'est en me quittant que vous vous êtes présenté chez elle, comment, dis-je, voulez-vous que je devine où est à minuit la plus belle et la plus active de toutes les frondeuses?

-- À l'Hôtel de Ville! mon cher!

-- Comment, à l'Hôtel de Ville! Est-elle donc nommée prévôt des marchands?

-- Non, mais elle s'est faite reine de Paris par intérim, et comme elle n'a pas osé de prime abord aller s'établir au Palais-Royal ou aux Tuileries, elle s'est installée à l'Hôtel de Ville, où elle va donner incessamment un héritier ou une héritière à ce cher duc.

-- Vous ne m'aviez pas fait part de cette circonstance, Aramis, dit Athos.

-- Bah! vraiment! C'est un oubli alors, excusez-moi.

-- Maintenant, demanda Athos, qu'allons-nous faire d'ici à ce soir? Nous voici fort désoeuvrés, ce me semble.

-- Vous oubliez, mon ami, que nous avons de la besogne toute taillée.

-- Où cela?

-- Du côté de Charenton, morbleu! J'ai l'espérance, d'après sa promesse, de rencontrer là un certain M. de Châtillon que je déteste depuis longtemps.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce qu'il est frère d'un certain M. de Coligny.

-- Ah! c'est vrai, j'oubliais... lequel a prétendu à l'honneur d'être votre rival. Il a été bien cruellement puni de cette audace, mon cher, et, en vérité, cela devrait vous suffire.

-- Oui; mais que voulez-vous! cela ne me suffit point. Je suis rancunier; c'est le seul point par lequel je tienne à l'Église Après cela, vous comprenez, Athos, vous n'êtes aucunement forcé de me suivre.

-- Allons donc, dit Athos, vous plaisantez!

-- En ce cas, mon cher, si vous êtes décidé à m'accompagner, il n'y a point de temps à perdre. Le tambour a battu, j'ai rencontré les canons qui partaient, j'ai vu les bourgeois qui se rangeaient en bataille sur la place de l'Hôtel-de-Ville; on va bien certainement se battre vers Charenton, comme l'a dit hier le duc de Châtillon.

-- J'aurais cru, dit Athos, que les conférences de cette nuit avaient changé quelque chose à ces dispositions belliqueuses.

-- Oui sans doute, mais on ne s'en battra pas moins, ne fût-ce que pour mieux masquer ces conférences.

-- Pauvres gens! dit Athos, qui vont se faire tuer pour qu'on rende Sedan à M. de Bouillon, pour qu'on donne la survivance de l'amirauté à M. de Beaufort, et pour que le coadjuteur soit cardinal!

-- Allons! allons! mon cher, dit Aramis, convenez que vous ne seriez pas si philosophe si votre Raoul ne se devait point trouver à toute cette bagarre.

-- Peut-être dites-vous vrai, Aramis.

-- Eh bien! allons donc où l'on se bat, c'est un moyen sûr de retrouver d'Artagnan, Porthos, et peut-être même Raoul.

-- Hélas! dit Athos.

-- Mon bon ami, dit Aramis, maintenant que nous sommes à Paris, il vous faut, croyez-moi, perdre cette habitude de soupirer sans cesse. À la, guerre, morbleu! comme à la guerre, Athos! N'êtes- vous plus homme d'épée, et vous êtes-vous fait Église, voyons! Tenez, voilà de beaux bourgeois qui passent; c'est engageant, tudieu! Et ce capitaine, voyez donc, ça vous a presque une tournure militaire!

-- Ils sortent de la rue du Mouton.

-- Tambour en tête, comme de vrais soldats! Mais voyez donc ce gaillard-là, comme il se balance, comme il se cambre!

-- Heu! fit Grimaud.

-- Quoi? demanda Athos.

-- Planchet, monsieur.

-- Lieutenant hier, dit Aramis, capitaine aujourd'hui, colonel sans doute demain; dans huit jours le gaillard sera maréchal de France.

-- Demandons-lui quelques renseignements, dit Athos.

Et les deux amis s'approchèrent de Planchet, qui, plus fier que jamais d'être vu en fonctions, daigna expliquer aux deux gentilshommes qu'il avait ordre de prendre position sur la place Royale avec deux cents hommes formant l'arrière-garde de l'armée parisienne, et de se diriger de là vers Charenton quand besoin serait.

Comme Athos et Aramis allaient du même côté, ils escortèrent Planchet jusque sur son terrain.

Planchet fit assez adroitement manoeuvrer ses hommes sur la place Royale, et les échelonna derrière une longue file de bourgeois placée rue et faubourg Saint-Antoine, en attendant le signal du combat.

-- La journée sera chaude, dit Planchet d'un ton belliqueux.

-- Oui, sans doute, répondit Aramis; mais il y a loin d'ici à l'ennemi.

-- Monsieur, on rapprochera la distance, répondit un dizainier.

Aramis salua, puis se retournant vers Athos:

-- Je ne me soucie pas de camper place Royale avec tous ces gens- là, dit-il; voulez-vous que nous marchions en avant? nous verrons mieux les choses.

-- Et puis M. de Châtillon ne viendrait point vous chercher place Royale, n'est-ce pas? Allons donc en avant, mon ami.

-- N'avez-vous pas deux mots à dire de votre côté à M. de Flamarens?

-- Ami, dit Athos, j'ai pris une résolution, c'est de ne plus tirer l'épée que je n'y sois forcé absolument.

-- Et depuis quand cela?

-- Depuis que j'ai tiré le poignard.

-- Ah bon! encore un souvenir de M. Mordaunt! Eh bien! mon cher, il ne vous manquerait plus que d'éprouver des remords d'avoir tué celui-là!

-- Chut! dit Athos en mettant un doigt sur sa bouche avec ce sourire triste qui n'appartenait qu'à lui, ne parlons plus de Mordaunt, cela nous porterait malheur.

Et Athos piqua vers Charenton, longeant le faubourg, puis la vallée de Fécamp, toute noire de bourgeois armés. Il va sans dire qu'Aramis le suivait d'une demi-longueur de cheval.

LXXXIII. Le combat de Charenton

À mesure qu'Athos et Aramis avançaient, et qu'en avançant ils dépassaient les différents corps échelonnés sur la route, ils voyaient les cuirasses fourbies et éclatantes succéder aux armes rouillées, et les mousquets étincelants aux pertuisanes bigarrées.

-- Je crois que c'est ici le vrai champ de bataille, dit Aramis; voyez-vous ce corps de cavalerie qui se tient en avant du pont, le pistolet au poing? Eh! prenez garde, voici du canon qui arrive.

-- Ah ça! mon cher, dit Athos, où nous avez-vous menés? Il me semble que je vois tout autour de nous des figures appartenant à des officiers de l'armée royale. N'est-ce pas M. de Châtillon lui- même qui s'avance avec ces deux brigadiers?

Et Athos mit l'épée à la main, tandis qu'Aramis, croyant qu'en effet il avait dépassé les limites du camp parisien, portait la main à ses fontes.

-- Bonjour, messieurs, dit le duc en s'approchant, je vois que vous ne comprenez rien à ce qui se passe, mais un mot vous expliquera tout. Nous sommes pour le moment en trêve; il y a conférence: M. le Prince, M. de Retz, M. de Beaufort et M. de Bouillon causent en ce moment politique. Or, de deux choses l'une: ou les affaires ne s'arrangeront pas, et nous nous retrouverons, chevalier; ou elles s'arrangeront, et, comme je serai débarrassé de mon commandement, nous nous retrouverons encore.

-- Monsieur, dit Aramis, vous parlez à merveille. Permettez-moi donc de vous adresser une question.

-- Faites, monsieur.

-- Où sont les plénipotentiaires?

-- À Charenton même, dans la seconde maison à droite en entrant du côté de Paris.

-- Et cette conférence n'était pas prévue!

-- Non, messieurs. Elle est, à ce qu'il paraît, le résultat de nouvelles propositions que M. de Mazarin a fait faire hier soir aux Parisiens.

Athos et Aramis se regardèrent en riant; ils savaient mieux que personne quelles étaient ces propositions, à qui elles avaient été faites et qui les avait faites.

-- Et cette maison où sont les plénipotentiaires, demanda Athos, appartient...?

-- À M. de Chanleu, qui commande vos troupes à Charenton. Je dis vos troupes, parce que je présume que ces messieurs sont frondeurs.

-- Mais... à peu près, dit Aramis.

-- Comment à peu près?

-- Eh! sans doute, monsieur; vous le savez mieux que personne, dans ce temps-ci on ne peut pas dire bien précisément ce qu'on est.

-- Nous sommes pour le roi et MM. les princes, dit Athos.

-- Il faut cependant nous entendre, dit Châtillon: le roi est avec nous, et il a pour généralissimes MM. d'Orléans et de Condé.

-- Oui, dit Athos, mais sa place est dans nos rangs avec MM. de Conti, de Beaufort, d'Elbeuf et de Bouillon.

-- Cela peut être, dit Châtillon, et l'on sait que pour mon compte j'ai assez peu de sympathie pour M. de Mazarin; mes intérêts mêmes sont à Paris: j'ai là un grand procès d'où dépend toute ma fortune, et, tel que vous me voyez, je viens de consulter mon avocat...

-- À Paris?

-- Non pas, à Charenton... M. Viole, que vous connaissez de nom, un excellent homme, un peu têtu; mais il n'est pas du parlement pour rien. Je comptais le voir hier soir, mais notre rencontre m'a empêché de m'occuper de mes affaires. Or, comme il faut que les affaires se fassent, j'ai profité de la trêve, et voilà comment je me trouve au milieu de vous.

-- M. Viole donne donc ses consultations en plein vent? demanda Aramis en riant.

-- Oui, monsieur, et à cheval même. Il commande cinq cents pistoliers pour aujourd'hui, et je lui ai rendu visite accompagné, pour lui faire honneur, de ces deux petites pièces de canon, en tête desquelles vous avez paru si étonnés de me voir. Je ne le reconnaissais pas d'abord, je dois l'avouer; il a une longue épée sur sa robe et des pistolets à sa ceinture, ce qui lui donne un air formidable qui vous ferait plaisir, si vous aviez le bonheur de le rencontrer.

-- S'il est si curieux à voir, on peut se donner la peine de le chercher tout exprès, dit Aramis.

-- Il faudrait vous hâter, monsieur, car les conférences ne peuvent durer longtemps encore.

-- Et si elles sont rompues sans amener de résultat, dit Athos, vous allez tenter d'enlever Charenton?

-- C'est mon ordre; je commande les troupes d'attaque, et je ferai de mon mieux pour réussir.

-- Monsieur, dit Athos, puisque vous commandez la cavalerie...

-- Pardon! je commande en chef.

-- Mieux encore!... Vous devez connaître tous vos officiers, j'entends tous ceux qui sont de distinction.

-- Mais oui, à peu près.

-- Soyez assez bon pour me dire alors si vous n'avez pas sous vos ordres M. le chevalier d'Artagnan, lieutenant aux mousquetaires.

-- Non, monsieur, il n'est pas avec nous; depuis plus de six semaines il a quitté Paris, et il est, dit-on, en mission en Angleterre.

-- Je savais cela, mais je le croyais de retour.

-- Non, monsieur, et je ne sache point que personne l'ait revu. Je puis d'autant mieux vous répondre à ce sujet que les mousquetaires sont des nôtres, et que c'est M. de Cambon qui, par intérim, tient la place de M. d'Artagnan.

Les deux amis se regardèrent.

-- Vous voyez, dit Athos.

-- C'est étrange, dit Aramis.

-- Il faut absolument qu'il leur soit arrivé malheur en route.

-- Nous sommes aujourd'hui le huit, c'est ce soir qu'expire le délai fixé. Si ce soir nous n'avons point de nouvelles, demain matin nous partirons.

Athos fit de la tête un signe affirmatif, puis se retournant:

-- Et M. de Bragelonne, un jeune homme de quinze ans, attaché à M. le Prince, demanda Athos presque embarrassé de laisser percer ainsi devant le sceptique Aramis ses préoccupations paternelles, a-t-il l'honneur d'être connu de vous, monsieur le duc?

-- Oui, certainement, répondit Châtillon, il nous est arrivé ce matin avec M. le Prince. Un charmant jeune homme! il est de vos amis, monsieur le comte?

-- Oui, monsieur, répliqua Athos doucement ému; à telle enseigne, que j'aurais même le désir de le voir. Est-ce possible?

-- Très possible, monsieur. Veuillez m'accompagner et je vous conduirai au quartier général.

-- Holà! dit Aramis en se retournant, voilà bien du bruit derrière nous, ce me semble.

-- En effet, un gros de cavaliers vient à nous! fit Châtillon.

-- Je reconnais M. le coadjuteur à son chapeau de la fronde.

-- Et moi, M. de Beaufort à ses plumes blanches.

-- Ils viennent au galop. M. le Prince est avec eux. Ah! voilà qu'il les quitte.

-- On bat le rappel, s'écria Châtillon. Entendez-vous? Il faut nous informer.

En effet, on voyait les soldats courir à leurs armes, les cavaliers qui étaient à pied se remettre en selle, les trompettes sonnaient, les tambours battaient; M. de Beaufort tira l'épée.

De son côté, M. le Prince fit un signe de rappel, et tous les officiers de l'armée royale, mêlés momentanément aux troupes parisiennes, coururent à lui.

-- Messieurs, dit Châtillon, la trêve est rompue, c'est évident; on va se battre. Rentrez donc dans Charenton, car j'attaquerai sous peu. Voilà le signal que M. le Prince me donne.

En effet, une cornette élevait par trois fois en l'air le guidon de M. le Prince.

-- Au revoir, monsieur le chevalier! cria Châtillon.

Et il partit au galop pour rejoindre son escorte.

Athos et Aramis tournèrent bride de leur côté et vinrent saluer le coadjuteur et M. de Beaufort. Quant à M. de Bouillon, il avait eu vers la fin de la conférence un si terrible accès de goutte, qu'on avait été obligé de le reconduire à Paris en litière.

En échange, M. le duc d'Elbeuf, entouré de ses quatre fils comme d'un état-major, parcourait les rangs de l'armée parisienne.

Pendant ce temps, entre Charenton et l'armée royale se formait un long espace blanc qui semblait se préparer pour servir de dernière couche aux cadavres.

-- Ce Mazarin est véritablement une honte pour la France, dit le coadjuteur en resserrant le ceinturon de son épée qu'il portait, à la mode des anciens prélats militaires, sur sa simarre archiépiscopale. C'est un cuistre qui voudrait gouverner la France comme une métairie. Aussi la France ne peut-elle espérer de bonheur et de tranquillité que lorsqu'il en sera sorti.

-- Il paraît que l'on ne s'est pas entendu sur la couleur du chapeau, dit Aramis.

Au même instant, M. de Beaufort leva son épée.

-- Messieurs, dit-il, nous avons fait de la diplomatie inutile; nous voulions nous débarrasser de ce pleutre de Mazarini; mais la reine, qui en est embéguinée, le veut absolument garder pour ministre, de sorte qu'il ne nous reste plus qu'une ressource, c'est de le battre congrûment.

-- Bon! dit le coadjuteur, voilà l'éloquence accoutumée de M. de Beaufort.

-- Heureusement, dit Aramis, qu'il corrige ses fautes de français avec la pointe de son épée.

-- Peuh! fit le coadjuteur avec mépris, je vous jure que dans toute cette guerre il est bien pâle.

Et il tira son épée à son tour.

-- Messieurs, dit-il, voilà l'ennemi qui vient à nous; nous lui épargnerons bien, je l'espère, la moitié du chemin.

Et sans s'inquiéter s'il était suivi ou non, il partit. Son régiment, qui portait le nom de régiment de Corinthe, du nom de son archevêché, s'ébranla derrière lui et commença la mêlée.

De son côté, M. de Beaufort lançait sa cavalerie, sous la conduite de M. de Noirmoutiers, vers Étampes, où elle devait rencontrer un convoi de vivres impatiemment attendu par les Parisiens. M. de Beaufort s'apprêtait à le soutenir.

M. de Clanleu, qui commandait la place, se tenait, avec le plus fort de ses troupes, prêt à résister à l'assaut, et même, au cas où l'ennemi serait repoussé, à tenter une sortie.

Au bout d'une demi-heure le combat était engagé sur tous les points. Le coadjuteur, que la réputation de courage de M. de Beaufort exaspérait, s'était jeté en avant et faisait personnellement des merveilles de courage. Sa vocation, on le sait, était l'épée, et il était heureux chaque fois qu'il la pouvait tirer du fourreau, n'importe pour qui ou pour quoi. Mais dans cette circonstance, s'il avait bien fait son métier de soldat, il avait mal fait celui de colonel. Avec sept ou huit cents hommes il était allé heurter trois mille hommes, lesquels, à leur tour, s'étaient ébranlés tout d'une masse et ramenaient tambour battant les soldats du coadjuteur, qui arrivèrent en désordre aux remparts. Mais le feu de l'artillerie de Clanleu arrêta court l'armée royale, qui parut un instant ébranlée. Cependant cela dura peu, et elle alla se reformer derrière un groupe de maisons et un petit bois.

Clanleu crut que le moment était venu; il s'élança à la tête de deux régiments pour poursuivre l'armée royale; mais, comme nous l'avons dit, elle s'était reformée et revenait à la charge, guidée par M. de Châtillon en personne. La charge fut si rude et si habilement conduite, que Clanleu et ses hommes se trouvèrent presque entourés. Clanleu ordonna la retraite, qui commença de s'exécuter pied à pied, pas à pas. Malheureusement, au bout d'un instant, Clanleu tomba mortellement frappé.

M. de Châtillon le vit tomber et annonça tout haut cette mort, qui redoubla le courage de l'armée royale et démoralisa complètement les deux régiments avec lesquels Clanleu avait fait sa sortie. En conséquence, chacun songea à son salut et ne s'occupa plus que de regagner les retranchements, au pied desquels le coadjuteur essayait de reformer son régiment écharpé.

Tout à coup un escadron de cavalerie vint à la rencontre des vainqueurs, qui entraient pêle-mêle avec les fugitifs dans les retranchements. Athos et Aramis chargeaient en tête, Aramis l'épée et le pistolet à la main, Athos l'épée au fourreau, le pistolet aux fontes. Athos était calme et froid comme dans une parade, seulement son beau et noble regard s'attristait en voyant s'entr'égorger tant d'hommes que sacrifiaient d'un côté l'entêtement royal, et de l'autre côté la rancune des princes. Aramis, au contraire, tuait et s'enivrait peu à peu, selon son habitude. Ses yeux vifs devenaient ardents; sa bouche, si finement découpée, souriait d'un sourire lugubre; ses narines ouvertes aspiraient l'odeur du sang; chacun de ses coups d'épée frappait juste, et le pommeau de son pistolet achevait, assommait le blessé qui essayait de se relever.

Du côté opposé, et dans les rangs de l'armée royale, deux cavaliers, l'un couvert d'une cuirasse dorée, l'autre d'un simple buffle duquel sortaient les manches d'un justaucorps de velours bleu, chargeaient au premier rang. Le cavalier à la cuirasse dorée vint heurter Aramis et lui porta un coup d'épée qu'Aramis para avec son habileté ordinaire.

-- Ah! c'est vous, monsieur de Châtillon! s'écria le chevalier; soyez le bienvenu, je vous attendais!

-- J'espère ne vous avoir pas trop fait attendre, monsieur, dit le duc; en tout cas, me voici.

-- Monsieur de Châtillon, dit Aramis en tirant de ses fontes un second pistolet qu'il avait réservé pour cette occasion, je crois que si votre pistolet est déchargé vous êtes un homme mort.

-- Dieu merci, dit Châtillon, il ne l'est pas!

Et le duc, levant son pistolet sur Aramis, l'ajusta et fit feu. Mais Aramis courba la tête au moment où il vit le duc appuyer le doigt sur la gâchette, et la balle passa, sans l'atteindre, au- dessus de lui.

-- Oh! vous m'avez manqué, dit Aramis. Mais moi, j'en jure Dieu, je ne vous manquerai pas.

-- Si je vous en laisse le temps! s'écria M. de Châtillon en piquant son cheval et en bondissant sur lui l'épée haute.

Aramis l'attendit avec ce sourire terrible qui lui était propre en pareille occasion; et Athos, qui voyait M. de Châtillon s'avancer sur Aramis avec la rapidité de l'éclair, ouvrait la bouche pour crier: «Tirez! mais tirez donc!» quand le coup partit. M. de Châtillon ouvrit les bras et se renversa sur la croupe de son cheval.

La balle lui était entrée dans la poitrine par l'échancrure de la cuirasse.

-- Je suis mort! murmura le duc.

Et il glissa de son cheval à terre.

-- Je vous l'avais dit, monsieur, et je suis fâché maintenant d'avoir si bien tenu ma parole. Puis-je vous être bon à quelque chose?

Châtillon fit un signe de la main; et Aramis s'apprêtait à descendre, quand tout à coup il reçut un choc violent dans le côté: c'était un coup d'épée, mais la cuirasse para le coup.

Il se tourna vivement, saisit ce nouvel antagoniste par le poignet, quand deux cris partirent en même temps, l'un poussé par lui, l'autre par Athos:

-- Raoul!

Le jeune homme reconnut à la fois la figure du chevalier d'Herblay et la voix de son père, et laissa tomber son épée. Plusieurs cavaliers de l'armée parisienne s'élancèrent en ce moment sur Raoul, mais Aramis le couvrit de son épée.

-- Prisonnier à moi! Passez donc au large! cria-t-il.

Athos, pendant ce temps, prenait le cheval de son fils par la bride et l'entraînait hors de la mêlée.

En ce moment M. le Prince, qui soutenait M. de Châtillon en seconde ligne, apparut au milieu de la mêlée; on vit briller son oeil d'aigle et on le reconnut à ses coups.

À sa vue, le régiment de l'archevêque de Corinthe, que le coadjuteur, malgré tous ses efforts, n'avait pu réorganiser, se jeta au milieu des troupes parisiennes, renversa tout et rentra en fuyant dans Charenton, qu'il traversa sans s'arrêter. Le coadjuteur, entraîné par lui, repassa près du groupe formé par Athos, par Aramis et Raoul.

-- Ah! ah! dit Aramis, qui ne pouvait, dans sa jalousie, ne pas se réjouir de l'échec arrivé au coadjuteur, en votre qualité d'archevêque, Monseigneur, vous devez connaître les Écritures.

-- Et qu'ont de commun les Écritures avec ce qui m'arrive? demanda le coadjuteur.

-- Que M. le Prince vous traite aujourd'hui comme saint Paul, la première aux Corinthiens.

-- Allons! allons! dit Athos, le mot est joli, mais il ne faut pas attendre ici les compliments. En avant, en avant, ou plutôt en arrière, car la bataille m'a bien l'air d'être perdue pour les frondeurs.

-- Cela m'est bien égal! dit Aramis, je ne venais ici que pour rencontrer M. de Châtillon. Je l'ai rencontré, je suis content; un duel avec un Châtillon, c'est flatteur!

-- Et de plus un prisonnier, dit Athos en montrant Raoul.

Les trois cavaliers continuèrent la route au galop.

Le jeune homme avait ressenti un frisson de joie en retrouvant son père. Ils galopaient l'un à côté de l'autre, la main gauche du jeune homme dans la main droite d'Athos.

Quand ils furent loin du champ de bataille:

-- Qu'alliez-vous donc faire si avant dans la mêlée, mon ami? demanda Athos au jeune homme; ce n'était point là votre place, ce me semble, n'étant pas mieux armé pour le combat.

-- Aussi ne devais-je point me battre aujourd'hui, monsieur. J'étais chargé d'une mission pour le cardinal, et je partais pour Rueil, quand, voyant charger M. de Châtillon, l'envie me prit de charger à ses côtés. C'est alors qu'il me dit que deux cavaliers de l'armée parisienne me cherchaient, et qu'il me nomma le comte de La Fère.

-- Comment! vous saviez que nous étions là, et vous avez voulu tuer votre ami le chevalier?

-- Je n'avais point reconnu M. le chevalier sous son armure, dit en rougissant Raoul, mais j'aurais dû le reconnaître à son adresse et à son sang-froid.

-- Merci du compliment, mon jeune ami, dit Aramis, et l'on voit qui vous a donné des leçons de courtoisie. Mais vous allez à Rueil, dites-vous?

-- Oui.

-- Chez le cardinal?

-- Sans doute. J'ai une dépêche de M. le Prince pour Son Éminence.

-- Il faut la porter, dit Athos.

-- Oh! pour cela, un instant, pas de fausse générosité, comte. Que diable! notre sort, et, ce qui est plus important, le sort de nos amis, est peut-être dans cette dépêche.

-- Mais il ne faut pas que ce jeune homme manque à son devoir, dit Athos.

-- D'abord, comte, ce jeune homme est prisonnier, vous l'oubliez. Ce que nous faisons là est de bonne guerre. D'ailleurs, des vaincus ne doivent pas être difficiles sur le choix des moyens. Donnez cette dépêche, Raoul.

Raoul hésita, regardant Athos comme pour chercher une règle de conduite dans ses yeux.

-- Donnez la dépêche, Raoul, dit Athos, vous êtes le prisonnier du chevalier d'Herblay.

Raoul céda avec répugnance, mais Aramis, moins scrupuleux que le comte de La Fère, saisit la dépêche avec empressement, la parcourut, et la rendant à Athos:

-- Vous, dit-il, qui êtes croyant, lisez et voyez, en y réfléchissant, dans cette lettre, quelque chose que la Providence juge important que nous sachions.

Athos prit la lettre tout en fronçant son beau sourcil, mais l'idée qu'il était question, dans la lettre, de d'Artagnan l'aida à vaincre le dégoût qu'il éprouvait à la lire.

Voici ce qu'il y avait dans la lettre:

«Monseigneur, j'enverrai ce soir à Votre Éminence, pour renforcer la troupe de M. de Comminges, les dix hommes que vous demandez. Ce sont de bons soldats, propres à maintenir les deux rudes adversaires dont Votre Éminence craint l'adresse et la résolution.»

-- Oh! oh! dit Athos.

-- Eh bien! demanda Aramis, que vous semble de deux adversaires qu'il faut, outre la troupe de Comminges, dix bons soldats pour garder? cela ne ressemble-t-il pas comme deux gouttes d'eau à d'Artagnan et à Porthos?

-- Nous allons battre Paris toute la journée, dit Athos, et si nous n'avons pas de nouvelles ce soir, nous reprendrons le chemin de la Picardie, et je réponds, grâce à l'imagination de d'Artagnan, que nous ne tarderons pas à trouver quelque indication qui nous enlèvera tous nos doutes.

-- Battons donc Paris, et informons-nous, à Planchet surtout, s'il n'aura point entendu parler de son ancien maître.

-- Ce pauvre Planchet! vous en parlez bien à votre aise, Aramis, il est massacré sans doute. Tous ces belliqueux bourgeois seront sortis, et l'on aura fait un massacre.

Comme c'était assez probable, ce fut avec un sentiment d'inquiétude que les deux amis rentrèrent à Paris par la porte du Temple, et qu'ils se dirigèrent vers la place Royale où ils comptaient avoir des nouvelles de ces pauvres bourgeois. Mais l'étonnement des deux amis fut grand lorsqu'ils les trouvèrent buvant et goguenardant, eux et leur capitaine, toujours campés place Royale et pleurés sans doute par leurs familles qui entendaient le bruit du canon de Charenton et les croyaient au feu.

Athos et Aramis s'informèrent de nouveau à Planchet; mais il n'avait rien su de d'Artagnan., Ils voulurent l'emmener, il leur déclara qu'il ne pouvait quitter son poste sans ordre supérieur.

À cinq heures seulement ils rentrèrent chez eux en disant qu'ils revenaient de la bataille; ils n'avaient pas perdu de vue le cheval de bronze de Louis XIII.

-- Mille tonnerres! dit Planchet en rentrant dans sa boutique de la rue des Lombards, nous avons été battus à plate couture. Je ne m'en consolerai jamais!

LXXXIV. La route de Picardie

Athos et Aramis, fort en sûreté dans Paris, ne se dissimulaient pas qu'à peine auraient-ils mis le pied dehors ils courraient les plus grands dangers; mais on sait ce qu'était la question de danger pour de pareils hommes. D'ailleurs ils sentaient que le dénouement de cette seconde odyssée approchait, et qu'il n'y avait plus, comme on dit, qu'un coup de collier à donner.

Au reste, Paris lui-même n'était pas tranquille; les vivres commençaient à manquer, et selon que quelqu'un des généraux de M. le prince de Conti avait besoin de reprendre son influence, il se faisait une petite émeute qu'il calmait et qui lui donnait un instant la supériorité sur ses collègues.

Dans une de ces émeutes, M. de Beaufort avait fait piller la maison et la bibliothèque de M. de Mazarin pour donner, disait-il, quelque chose à ronger à ce pauvre peuple.

Athos et Aramis quittèrent Paris sur ce coup État, qui avait eu lieu dans la soirée même du jour où les Parisiens avaient été battus à Charenton.

Tous deux laissaient Paris dans la misère et touchant presque à la famine, agité par la crainte, déchiré par les factions. Parisiens et frondeurs, ils s'attendaient à trouver même misère, mêmes craintes, mêmes intrigues dans le camp ennemi. Leur surprise fut donc grande lorsque, en passant à Saint-Denis, ils apprirent qu'à Saint-Germain on riait, on chansonnait et l'on menait joyeuse vie.

Les deux gentilshommes prirent des chemins détournés, d'abord pour ne pas tomber aux mains des mazarins épars dans l'Île-de-France, ensuite, pour échapper aux frondeurs qui tenaient la Normandie, et qui n'eussent pas manqué de les conduire à M. de Longueville pour que M. de Longueville reconnût en eux des amis ou des ennemis. Une fois échappés à ces deux dangers, ils rejoignirent le chemin de Boulogne à Abbeville, et le suivirent pas à pas, trace à trace.

Cependant ils furent quelque temps indécis; deux ou trois aubergistes avaient été interrogés, sans qu'un seul indice vînt éclairer leurs doutes ou guider leurs recherches, lorsqu'à Montreuil Athos sentit sur la table quelque chose de rude au toucher de ses doigts délicats. Il leva la nappe, et lut sur le bois ces hiéroglyphes creusés profondément avec la lame d'un couteau:

Port... -- d'Art... -- 2 février.

-- À merveille, dit Athos en faisant voir l'inscription à Aramis; nous voulions coucher ici, mais c'est inutile. Allons plus loin.

Ils remontèrent à cheval et gagnèrent Abbeville. Là ils s'arrêtèrent fort perplexes à cause de la grande quantité d'hôtelleries. On ne pouvait pas les visiter toutes. Comment deviner dans laquelle avaient logé ceux que l'on cherchait?

-- Croyez-moi, Athos, dit Aramis, ne songeons pas à rien trouver à Abbeville. Si nous sommes embarrassés, nos amis l'ont été aussi. S'il n'y avait que Porthos, Porthos eût été loger à la plus magnifique hôtellerie, et, nous la faisant indiquer, nous serions sûrs de retrouver trace de son passage. Mais d'Artagnan n'a point de ces faiblesses-là; Porthos aura eu beau lui faire observer qu'il mourait de faim, il aura continué sa route, inexorable comme le destin, et c'est ailleurs qu'il faut le chercher.

Ils continuèrent donc leur route, mais rien ne se présenta. C'était une tâche des plus pénibles et surtout des plus fastidieuses qu'avaient entreprise là Athos et Aramis, et sans ce triple mobile de l'honneur, de l'amitié et de la reconnaissance incrusté dans leur âme, nos deux voyageurs eussent cent fois renoncé à fouiller le sable, à interroger les passants, à commenter les signes, à épier les visages.

Ils allèrent ainsi jusqu'à Péronne.

Athos commençait à désespérer. Cette noble et intéressante nature se reprochait cette obscurité dans laquelle Aramis et lui se trouvaient. Sans doute ils avaient mal cherché; sans doute ils n'avaient pas mis dans leurs questions assez de persistance, dans leurs investigations assez de perspicacité. Ils étaient prêts à retourner sur leurs pas, lorsqu'en traversant le faubourg qui conduisait aux portes de la ville, sur un mur blanc qui faisait l'angle d'une rue tournant autour du rempart, Athos jeta les yeux sur un dessin de pierre noire qui représentait, avec la naïveté des premières tentatives d'un enfant, deux cavaliers galopant avec frénésie; l'un des deux cavaliers tenait à la main une pancarte où étaient écrits en espagnol ces mots:

«On nous suit.»

-- Oh! oh! dit Athos, voilà qui est clair comme le jour. Tout suivi qu'il était, d'Artagnan se sera arrêté cinq minutes ici; cela prouve au reste qu'il n'était pas suivi de bien près; peut- être sera-t-il parvenu à s'échapper.

Aramis secoua la tête.

-- S'il était échappé, nous l'aurions revu ou nous en aurions au moins entendu parler.

-- Vous avez raison, Aramis, continuons.

Dire l'inquiétude et l'impatience des deux gentilshommes serait chose impossible. L'inquiétude était pour le coeur tendre et amical d'Athos; l'impatience était pour l'esprit nerveux et si facile à égarer d'Aramis. Aussi galopèrent-ils tous deux pendant trois ou quatre heures avec la frénésie des deux cavaliers de la muraille. Tout à coup, dans une gorge étroite, resserrée entre deux talus, ils virent la route à moitié barrée par une énorme pierre. Sa place primitive était indiquée sur un des côtés du talus, et l'espèce d'alvéole qu'elle y avait laissé, par suite de l'extraction, prouvait qu'elle n'avait pu rouler toute seule, tandis que sa pesanteur indiquait qu'il avait fallu, pour la faire mouvoir, le bras d'un Encelade ou d'un Briarée.

Aramis s'arrêta.

-- Oh! dit-il en regardant la pierre, il y a là-dedans de l'Ajax de Télamon ou du Porthos. Descendons, s'il vous plaît, comte, et examinons ce rocher.

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