← Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Scene III

Part 4 of 4 · Pierre Corneille · Public domain text

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Contents (5)
  1. Opening about 2 h 43 min
  2. I. AU LECTEUR[197] about 2 min
  3. II. AU LECTEUR[200] about 3 min
  4. III. AU LECTEUR[203] about 3 h 52 min
  5. Scene III about 5 h 15 min

Continue:

Scene III

TIRCIS.

Tu fuis, perfide, et ta légèreté, T'ayant fait criminel, te met en sûreté! 870 Reviens, reviens défendre une place usurpée: Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée. Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi, A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi; Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme 875 Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme. Crois-tu qu'on la mérite à force de courir? Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]? O lettres, ô faveurs indignement placées, A ma discrétion honteusement laissées! 880 O gages qu'il néglige ainsi que superflus! Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653]; Je ne sais qui des trois doit rougir davantage; Car vous nous apprenez qu'elle est une volage, Son amant un parjure, et moi sans jugement, 885 De n'avoir rien prévu de leur déguisement. Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle, Changeant d'affection, prît un traître comme elle, Et que le digne amant qu'elle a su rechercher A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. 890 Cependant j'en croyois cette fausse apparence Dont elle repaissoit ma frivole espérance; J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour, Étoient de la partie en un si lâche tour. O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, 895 Que tout l'extérieur ne fût que tromperie? Non, non, il n'en est rien: une telle beauté Ne fut jamais sujette à la déloyauté. Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche, Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. 900 Mélite me chérit, elle me l'a juré: Son oracle reçu, je m'en tiens assuré[654]. Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables? Caractères trompeurs, vous me contez des fables, Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]: 905 Sa parole a laissé son coeur entre mes mains. A ce doux souvenir ma flamme se rallume; Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume: L'un et l'autre en effet n'ont rien que de léger; Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. 910 Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère[656]! Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère[657]; La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air[658], Et ces traits de sa plume osent encor parler[659], Et laissent en mes mains une honteuse image, 915 Où son coeur peint au vif remplit le mien de rage. Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés[660] D'un excès de douleur se trouvent accablés[661]; Un si cruel tourment me gêne et me déchire, Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]: 920 Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins Ce faux soulagement, en mourant sans témoins, Que mon trépas secret empêche l'infidèle D'avoir la vanité que je sois mort pour elle.

SCÈNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

CLORIS.

Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. 925 Dis-moi la vérité: tu ne me cherchois pas? Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connoître? O Dieux! en quel état te vois-je ici paroître! Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards S'élancent incertains presque de toutes parts! 930 Tu manques à la fois de couleur et d'haleine[663]! Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine! Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664]

TIRCIS.

Puisque tu veux savoir le mal que je ressens, Avant que d'assouvir l'inexorable envie 935 De mon sort rigoureux qui demande ma vie, Je vais t'assassiner d'un fatal entretien, Et te dire en deux mots mon malheur et le tien. En nos chastes amours de tous deux on se moque[665] Philandre.... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque. Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler[666] Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler[667].

CLORIS.

Ne m'échappe donc pas.

TIRCIS.

Ma soeur, je te supplie....

CLORIS.

Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie? Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668], 945 Et nous aviserons à te laisser courir.

TIRCIS.

Hélas! quelle injustice!

CLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données[669].

Est-ce là tout, fantasque? Quoi! si la déloyale enfin lève le masque, Oses-tu te fâcher d'être désabusé? Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; 950 Apprends que les discours des filles bien sensées[670] Découvrent rarement le fond de leurs pensées, Et que les yeux aidant à ce déguisement, Notre sexe a le don de tromper finement. Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, 955 Que Mélite n'est pas une pièce si rare, Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671]; Assez d'autres objets y sauront te ravir[672]. Ne t'inquiète point pour une écervelée Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, 960 Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés[673] Ont assez de malheur pour en être écoutés. Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte[674]; Éraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte[675]; Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours; 965 Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours, Et peut-être déjà (tant elle aime le change[676]!) Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge. Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677]; Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais; 970 Les infidélités font ses jeux ordinaires; Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires, Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien.

TIRCIS.

Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures[678]? 975 Que ce soient vérités, que ce soient impostures, Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir. Adieu: rien que la mort ne peut me secourir.

SCÈNE V.

CLORIS.

Mon frère.... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte: Me préserve le ciel d'en user de la sorte! 980 Un volage me quitte, et je le quitte aussi: Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci. Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent; Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux, 985 Et la fît-on à faux éclater par les yeux, C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance[679] Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance. Que Philandre à son gré rende ses voeux contents; S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. 990 Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose; Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose. Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement M'avoit fait bonne part de son aveuglement. On enchérit pourtant sur ma faute passée: 995 Dans la même folie une autre embarrassée[680] Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi, Pour se donner l'honneur de faillir après moi. Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde[681] Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde. 1000 A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer, La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer, Et sur cette croyance elle en a pris envie: Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie! Si Mélite a failli me l'ayant débauché, 1005 Dieux, par là seulement punissez son péché! Elle verra bientôt que sa digne conquête[682] N'est pas une aventure à me rompre la tête. Un si plaisant malheur m'en console à l'instant. Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant[683], 1010 Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire! Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire, Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret. Je me veux toutefois en venger par malice, 1015 Me divertir une heure à m'en faire justice: Ces lettres fourniront assez d'occasion D'un peu de défiance et de division. Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière A les jouer tous deux d'une belle manière. 1020 En voici déjà l'un qui craint de m'aborder.

SCÈNE VI.

PHILANDRE, CLORIS.

CLORIS.

Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder?

PHILANDRE.

Pardonne-moi, de grâce: une affaire importune M'empêche de jouir de ma bonne fortune, Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, 1025 Me remplissoit l'esprit jusqu'à ne te voir pas.

CLORIS.

J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime: Je ne pense qu'à toi, j'en parlois en moi-même.

PHILANDRE.

Me veux-tu quelque chose?

CLORIS.

Il t'ennuie avec moi; Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi, 1030 Je ne m'alarme point. N'étoit ce qui te presse, Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse, Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis. Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684] 1035 Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore; Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685] Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux....

PHILANDRE.

Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure; Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure 1040 S'osera dispenser.

CLORIS.

Aussi tu me promets, Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais; Autrement, ne crois pas....

PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686].

Cela s'en va sans dire: Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire: Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. 1045

CLORIS, les resserrant[687].

Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends; Quelques[688] hautes faveurs que ton mérite obtienne, Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne: Je les garderai mieux, tu peux en assurer La belle qui pour toi daigne se parjurer[689]. 1050

PHILANDRE.

Un homme doit souffrir d'une fille en colère; Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère: Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien....

CLORIS.

Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien! Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre; Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre, Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir, Quand tu l'aurois tué, pourroit n'en pas mourir.

PHILANDRE.

L'effet en fera foi, s'il en a le courage. Adieu: j'en perds le temps à parler davantage. 1060 Tremble.

CLORIS.

J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu: Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[623] Var. Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est plus possible D'être à tant de faveurs désormais insensible. (1633-57)

[624] Var. Ont charmé tous mes sens de leurs douces promesses. (1633-60)

[625] Var. Un portrait que je veux tellement effacer. (1660)

[626] Var. [Qu'elle puisse gagner au change autant que moi.] Dites-lui de ma part que depuis que le monde Du milieu du chaos tira sa forme ronde, C'est la première fois que ces vieux ennemis, Le change et la raison, sont devenus amis; [Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse.] (1633)

[627] Var. Tu me fais trop d'honneur en cette confidence. (1633-60)

[628] Var. [Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage,] Je ne croirai jamais qu'à force de rêver Au sujet de ta joie, on le puisse trouver: [Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.] (1633-57)

[629] Var. Belle, honnête, gentille, et dont l'esprit charmant. (1633-57)

[630] Var. Je ne crains pas cela du côté de Mélite. (1633-57)

[631] Var. Dont le feu, gourmandé par une adroite feinte. (1633)

[632] Qui se laisse prendre à.... tromper par....

[633] Var. Fussent d'intelligence avecque le visage. (1633-60)

[634] Peut-être cette prononciation était-elle en usage lorsque la pièce fut représentée pour la première fois, mais elle était certainement abandonnée lorsque Corneille publiait les dernières éditions de son théâtre. Voyez le Lexique.

[635] Var. Doncques, si ta raison ne se trouve déçue. (1633-57)

[636] Var. Et qui te fait juger son amour si parfaite. TIRS. Une parfaite amour a trop de truchements. (1633-57)

[637] Var. Un clin d'oeil, un soupir.... (1633)

[638] Var. Ces choses ridicules Ne servent qu'à piper des âmes trop crédules. (1633-57)

[639] Var. Les douceurs que la belle, à tout autre[639-a] farouche, T'a laissé dérober sur ses yeux, sur sa bouche, Sur sa gorge, où, que sais-je? TIRS. Ah! ne présume pas Que ma témérité profane ses appas, Et quand bien j'aurois eu tant d'heur, ou d'insolence, Ce secret, étouffé dans la nuit du silence, N'échapperoit jamais à ma discrétion. PHIL. Quelques lettres du moins pleines d'affection Témoignent son ardeur? TIRS. Ces foibles témoignages D'une vraie amitié sont d'inutiles gages; Je n'en veux et n'en ai point d'autre que sa foi[639-b]. PHIL. Je sais donc bien quelqu'un plus avancé que toi. TIRS. Plus avancé que moi? j'entends qui tu veux dire, Mais il n'a garde d'être en état de me nuire: Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'Éraste a son congé. PHIL. Celui dont je te parle est bien mieux partagé. TIRS. Je ne sache que lui qui soupire pour elle. (1633-57)

[639-a] On lit dans toutes les éditions indiquées: toute autre, pour tout autre.

[639-b] Je n'en veux et n'en ai point d'autres que sa foi. (1644-57)

[640] Var. J'en connois donc quelqu'un plus avancé que toi. (1663)

[641] Tenir en cervelle, inquiéter, tenir dans l'inquiétude. Voyez le Lexique.

[642] Var. Aussi la pauvre Mélite ne la croit posséder que par faveur. (1633-57)

[643] Affronter, tromper avec audace.

[644] Var. Et par un gentil trait il t'a pris pour moi-même, D'autant que ce n'est qu'un de deux parfaits amis. (1633-57)

[645] Var. Et pour ton intérêt dextrement te méprendre. (1633-57)

[646] Var. C'est par là qu'il t'en plaît? oui-da; j'en ai reçu Encore une, qu'il faut que je te restitue. TIRS. Dépêche, ta longueur importune me tue. (1633-57)

[647] Var. Crois-tu que celle-là s'adresse encore à toi? (1633-57)

[648] Var. Qu'à tes suasions Mélite osant manquer A ce qu'elle a promis, ne s'en fait que moquer? Qu'oubliant tes serments, déloyal tu subornes [Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?] (1633-57)

[649] Suborner, séduire, appliqué ainsi aux passions, aux sentiments, est fréquent dans Corneille. Voyez le Lexique.

[650] Var. Avise à te défendre; un affront si cruel Ne peut se réparer à moins que d'un duel: [Il faut que pour tous deux ta tête me réponde.] (1633-57)

[651] Var. [Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher:] Il me faudroit après, par une prompte fuite, Éloigner trop longtemps les beaux yeux de Mélite. TIRS. Ce discours de bouffon ne me satisfait pas: Nous sommes seuls ici; dépêchons, pourpoint bas[651-a]. PHIL. Vivons plutôt amis, et parlons d'autre chose. TIRS. Tu n'oserois, je pense. PHIL. Il est tout vrai, je n'ose Ni mon sang ni ma vie en péril exposer. Ils ne sont plus à moi: je n'en puis disposer. Adieu: celle qui veut qu'à présent je la serve Mérite que pour elle ainsi je me conserve.

SCÈNE III.

TIRSIS.

Quoi! tu t'enfuis, perfide, et ta légèreté. (1633-57)

[651-a] Voyez p. 161, note [542].

[652] Var. [Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir?] Si de les plus garder ton peu d'esprit se lasse, Viens me dire du moins ce qu'il faut que j'en fasse. Ne t'en veux-tu servir qu'à me désabuser? N'ont-elles point d'effet qui soit plus à priser? [O lettres, ô faveurs indignement placées.] (1633)

[653] Var. Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus, De moi, de ce perfide, ou bien de sa maîtresse; Car vous nous apprenez qu'elle est une traîtresse, Son amant un poltron, et moi sans jugement, De n'avoir rien prévu de son déguisement. Mais que par ses transports ma raison est surprise! Pour ce manque de coeur qu'à tort je le méprise! (Hélas! à mes dépens je le puis bien savoir) Quand on a vu Mélite on n'en peut plus avoir[653-a]. Fuis donc, homme sans coeur, va dire à ta volage Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage, Et que ton pied léger ne laisse à ma valeur Que les vains mouvements d'une juste douleur. Ce lâche naturel qu'elle fait reconnoître Ne t'aimera pas moins étant poltron que traître. Traître et poltron! voilà les belles qualités Qui retiennent les sens de Mélite enchantés. Aussi le falloit-il que cette âme infidèle, [Changeant d'affection, prît un traître comme elle,] Et la jeune rusée a bien su rechercher[653-b] Un qui n'eût sur ce point rien à lui reprocher, Cependant que, leurré d'une fausse apparence, Je repaissois de vent ma frivole espérance. Mais je le méritois, et ma facilité Tentoit trop puissamment son infidélité[653-c]. Je croyois à ses yeux, à sa mine embrasée[653-d], A ces petits larcins pris d'une force aisée. Hélas! et se peut-il que ces marques d'amour Fussent de la partie en un si lâche tour? Auroit-on jamais vu tant de supercherie, Que tout l'extérieur ne fût que piperie? [Non, non, il n'en est rien: une telle beauté.] (1633-57)

[653-a] Ces quatre vers: «Mais que par, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

[653-b] Et cette humeur légère a bien su rechercher. (1644-57)

[653-c] Ces quatre vers: «Cependant que, leurré, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

[653-d] Cependant je croyois à sa mine embrasée. (1644-57)

[654] Var. Son oracle reçu, je m'en tins assuré. (1633)

[655] Var. Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser: J'ai sa parole en gage et de plus un baiser. (1633-57)

[656] Var. C'est en vain que mon feu ces doutes me suggère. (1633-57)

[657] Var. Je vois très-clairement qu'elle est la plus légère. (1648-57)

[658] Var. Les serments que j'en ai s'en vont au vent jetés, Et ces traits de sa plume ici me sont restés, Qui dépeignant au vif son perfide courage, Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage. (1633-57)

[659] Var. Et ces traits de sa plume, osant encor parler, Laissent entre mes mains une honteuse image. (1660)

[660] Var. Oui, j'enrage, je crève, et tous mes sens troublés. (1633)

[661] Var. D'un excès de douleur succombent accablés. (1633-60)

[662] Var. [Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre:] Aussi ma prompte mort le va bientôt finir; Déjà mon coeur outré ne cherchant qu'à bannir Cet amour qui l'a fait si lourdement méprendre, Pour lui donner passage, est tout prêt de se fendre[662-a]; Mon âme par dépit tâche d'abandonner Un corps que sa raison sut si mal gouverner. Mes yeux, jusqu'à présent couverts de mille nues, S'en vont les distiller en larmes continues, Larmes qui donneront pour juste châtiment A leur aveugle erreur un autre aveuglement; Et mes pieds, qui savoient sans eux, sans leur conduite, Comme insensiblement me porter chez Mélite, Me porteront sans eux en quelque lieu désert, En quelque lieu sauvage à peine découvert, Où ma main, d'un poignard, achèvera le reste, Où pour suivre l'arrêt de mon destin funeste, Je répandrai mon sang, et j'aurai pour le moins Ce foible et vain soulas en mourant sans témoins, Que mon trépas secret fera que l'infidèle Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle. (1633-57)

[662-a] Ces quatre vers: «Aussi ma prompte mort, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

[663] Var. Tu manques à la fois de poumon et d'haleine. (1633-60)

[664] Var. Quel accident nouveau te brouille ainsi les sens? (1633-57)

[665] Var. En nos chastes amours de nous deux on se moque. (1633-60)

[666] Var. Adieu, ma soeur, adieu; je ne peux plus parler. (1633)

[667] Var. Lis, puis, si tu le peux, tâche à te consoler. (1633-57)

[668] Var. Non, non, quand j'aurai su ce qui te fait mourir, Si bon me semble alors, je te lairrai courir. (1633-57)

[669] Var. Elle lit les lettres que Tirsis lui avoit données. (1633, en marge.)--Elle lit les lettres qu'il lui a données. (1663, en marge.)

[670] Var. Apprends que les discours des filles mieux sensées. (1633-60)

[671] Qui vaille la servir, qui vaille qu'on la serve.

[672] Var. Tant d'autres te sauront en sa place ravir, Avec trop plus d'attraits que cette écervelée. (1633-57)

[673] Var. Par les premiers venus qui flattant ses beautés. (1633-57)

[674] Var. Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Géronte; Éraste après deux ans n'en a pas meilleur conte. (1633-57)

[675] Voyez ci-dessus, p. 150, la note [497) relative à la première variante.

[676] Var. Et peut-être demain (tant elle aime le change!). (1633-57)

[677] Var. Ce n'est qu'une coquette, une tête à l'évent, Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent, A qui les trahisons deviennent ordinaires, Et dont tous les appas sont tellement vulgaires. (1633-57)

[678] Var. Penses-tu, m'amusant avecque des sottises, Par tes détractions rompre mes entreprises? Non, non, ces traits de langue épandus vainement Ne m'arrêteroient pas encore un seul moment. (1633-57)

[679] Var. C'est toujours témoigner que leur vaine inconstance Est pour nous émouvoir de trop peu d'importance. Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller, Et si d'autres que moi ne le vont rappeler, Il usera ses jours à courtiser Mélite; Outre que l'infidèle a si peu de mérite, Que l'amour qui pour lui m'éprit si follement. (1633-57)

[680] Var. Dans la même sottise une autre embarrassée. (1633-57)

[681] Var. Je meure, s'il n'est vrai que la plupart du monde. (1633)

[682] Var. Elle verra bientôt, quoi qu'elle se propose, Qu'elle n'a pas gagné, ni moi perdu grand'chose. Ma perte me console, et m'égaye à l'instant. (1633-57)

[683] Voyez au Complément des variantes, p. 251.

[684] Var. Je les viens de surprendre, et j'y pourrois encore. (1660)

[685] Var. Mais tu n'as pas loisir. Toutefois si tu veux. (1660-64)

[686] Var. Il reconnoît les lettres. (1663, en marge.)[686-a]

[686-a] Voyez plus loin, p. 252 et 253, quelle est la variante de ce jeu de scène dans l'édition de 1633, et celle du jeu de scène suivant dans les éditions de 1644-57.

[687] Var. Elle les resserre. (1663, en marge.)

[688] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Voyez le Lexique.

[689] Un des personnages de la Veuve (acte III, sc. III, note [1443]) parle de la comédie de Mélite et mentionne

Le discours de Cloris quand Philandre la quitte.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉLITE, LA NOURRICE.

LA NOURRICE.

Cette obstination à faire la secrète M'accuse injustement d'être trop peu discrète[690].

MÉLITE.

Ton importunité n'est pas à supporter: 1065 Ce que je ne sais point, te le puis-je conter?

LA NOURRICE.

Les visites d'Éraste un peu moins assidues Témoignent quelque ennui de ses peines perdues, Et ce qu'on voit par là de refroidissement Ne fait que trop juger son mécontentement. 1070 Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère; Mais je pourrois enfin en croire ma colère, Et pour punition te priver des avis Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis.

MÉLITE.

C'est à moi de trembler après cette menace, 1075 Et toute autre du moins trembleroit en ma place.

LA NOURRICE.

Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeuré (Je parle sans reproche, et tout considéré) Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine: Apprends-moi ce que c'est.

MÉLITE.

Veux-tu que je devine? 1080 Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien, Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.

LA NOURRICE.

Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie D'une chose deux ans ardemment poursuivie: D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; 1085 Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer. Une fille qui voit et que voit la jeunesse Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse; Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert, Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. 1090 Une heure de froideur, à propos ménagée, Peut rembraser une âme à demi dégagée[691], Qu'un traitement trop doux dispense à[692] des mépris D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693]. Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, 1095 Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde[694], Et sans embarrasser son coeur de leurs amours, Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695]. Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence, Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696]; 1100 Que tout l'extérieur de son visage égal Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival; Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre, Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre; Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, 1105 Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri, Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède[697], A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède. Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon, Ton Éraste avec toi vivroit d'autre façon. 1110

MÉLITE.

Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage: Il croit que mes regards soient son propre héritage, Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui.

LA NOURRICE.

J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie 1115 Promptement le motif de cette maladie[698].

MÉLITE.

Si tu m'avois, Nourrice, entendue à demi, Tu saurois que Tircis....

LA NOURRICE.

Quoi? son meilleur ami! N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?

MÉLITE.

Il voudroit que le jour en fût encore à naître; 1120 Et si d'auprès de moi je l'avois écarté[699], Tu verrois tout à l'heure Éraste à mon côté.

LA NOURRICE.

J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde; Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde, Éraste n'est pas homme à laisser échapper; 1125 Un semblable pigeon ne se peut rattraper: Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.

MÉLITE.

Le bien ne touche point un généreux courage.

LA NOURRICE.

Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir.

MÉLITE.

Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. 1130

LA NOURRICE.

Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite[700].

MÉLITE.

Tu le places[701] au rang qui n'est dû qu'au mérite.

LA NOURRICE.

On a trop de mérite étant riche à ce point.

MÉLITE.

Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point?

LA NOURRICE.

Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. 1135

MÉLITE.

Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable: Un homme dont les biens font toutes les vertus Ne peut être estimé que des coeurs abattus.

LA NOURRICE.

Est-il quelques défauts que les biens ne réparent?

MÉLITE.

Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent? 1140 Étant riche, on méprise assez communément Des belles qualités le solide ornement, Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702] Souvent par l'abondance aux vices nous convie.

LA NOURRICE.

Enfin je reconnois....

MÉLITE.

Qu'avec tout ce grand bien[703] 1145 Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien.

LA NOURRICE.

Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête. Si ta mère le sait....

MÉLITE.

Laisse-moi ces soucis, Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis[704] 1150

LA NOURRICE.

Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.

MÉLITE.

Ta curiosité te met trop en cervelle[705]. Rentre sans t'informer de ce qu'elle prétend; Un meilleur entretien avec elle m'attend.

SCÈNE II.

CLORIS, MÉLITE.

CLORIS.

Je chéris tellement celles de votre sorte, 1155 Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe, Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir[706], Ni même en rien savoir sans les en avertir. Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue, Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue, 1160 Je viens vous faire voir que votre affection N'a pas été fort juste en son élection.

MÉLITE.

Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office, Mettre quelque autre en peine avec cet artifice; Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix[707]: 1165 Je renonce à choisir une seconde fois, Et mon affection ne s'est point arrêtée Que chez un cavalier qui l'a trop méritée.

CLORIS.

Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins, C'est l'homme qui de tous la mérite le moins[708]. 1170

MÉLITE.

Si je n'avois de lui qu'une foible assurance, Vous me feriez entrer en quelque défiance; Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer[709], Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer.

CLORIS.

Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime 1175 Plus que je ne faisois auparavant son crime. Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir, Et vous pouvez juger si je le puis haïr[710], Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage[711] Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage. 1180

MÉLITE.

Le pousser à me faire une infidélité[712], C'est assez mal user de cette autorité.

CLORIS.

Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige? C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige.

MÉLITE.

Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons[713]? 1185

CLORIS.

Quand il n'en auroit point de plus justes raisons, La parole donnée, il faut que l'on la tienne.

MÉLITE.

Cela fait contre vous: il m'a donné la sienne.

CLORIS.

Oui; mais ayant déjà reçu mon amitié, Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié[714], 1190 Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre?

MÉLITE.

De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre, Et c'étoit à Cloris que je croyois parler.

CLORIS.

Vous ne vous trompez pas.

MÉLITE.

Donc, pour mieux me railler[715], La soeur de mon amant contrefait ma rivale? 1195

CLORIS.

Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale[716] Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez Que je ne sais que trop ce que vous me cachez. Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime; Mais sortant d'avec vous, il me conte lui-même 1200 Jusqu'aux moindres discours dont votre passion Tâche de suborner[717] son inclination.

MÉLITE.

Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire!

CLORIS.

La pure vérité.

MÉLITE.

Vraiment, en voulant rire, Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît. 1205 Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est.

CLORIS.

Vous en croirez[718] du moins votre propre écriture[719]. Tenez, voyez, lisez.

MÉLITE.

Ah, Dieux! quelle imposture! Jamais un de ces traits ne partit de ma main.

CLORIS.

Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain, 1210 Que vous persisteriez dans la méconnoissance: Je les vous laisse. Adieu.

MÉLITE.

Tout beau, mon innocence Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur[720], Pour faire retomber l'affront sur son auteur.

CLORIS.

Vous pensez me duper, et perdez votre peine. 1215 Que sert le désaveu quand la preuve est certaine? A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...?

MÉLITE.

Ne vous obstinez point à me calomnier; Je veux que, si jamais j'ai dit mot à Philandre....

CLORIS.

Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre; C'est le brave Lisis, qui semble sur le front[721] Porter empreints les traits d'un déplaisir profond.

SCÈNE III.

LISIS, MÉLITE, CLORIS.

LISIS, à Cloris.

Préparez vos soupirs à la triste nouvelle[722] Du malheur où nous plonge un esprit infidèle; Quittez son entretien, et venez avec moi 1225 Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi.

MÉLITE.

Quoi! son frère au cercueil!

LISIS.

Oui, Tircis, plein de rage De voir que votre change indignement l'outrage, Maudissant mille fois le détestable jour Que votre bon accueil lui donna de l'amour, 1230 Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme[723], Et mes yeux désolés....

MÉLITE.

Je n'en puis plus; je pâme.

CLORIS.

Au secours! au secours!

SCÈNE IV.

CLITON, LA NOURRICE, MÉLITE, LISIS, CLORIS.

CLITON.

D'où provient cette voix?

LA NOURRICE.

Qu'avez-vous, mes enfants?

CLORIS.

Mélite que tu vois....

LA NOURRICE.

Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface; 1235 Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace.

LISIS, à Cliton.

Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter.

CLITON, à Lisis[724].

Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter[725].

CLORIS[726].

Aidez mes foibles pas; les forces me défaillent, Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent[727]. 1240

SCÈNE V.

ÉRASTE.

A la fin je triomphe, et les destins amis M'ont donné le succès que je m'étois promis. Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse; Et comme si c'étoit trop peu pour me venger, 1245 Philandre et sa Cloris courent même danger. Mais par quelle raison leurs âmes désunies[728] Pour les crimes d'autrui seront-elles punies? Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords? Fuyez de ma pensée, inutiles remords[729]; 1250 La joie y veut régner, cessez de m'en distraire. Cloris m'offense trop d'être soeur d'un tel frère, Et Philandre, si prompt à l'infidélité, N'a que la peine due à sa crédulité[730]. Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mélite? 1255

SCÈNE VI.

ÉRASTE, CLITON.

CLITON.

Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite, Dont je fus à regret le damnable instrument, A couché de douleur Tircis au monument.

ÉRASTE.

Courage! tout va bien, le traître m'a fait place; Le seul qui me rendoit son courage de glace, 1260 D'un favorable coup la mort me l'a ravi.

CLITON.

Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi.

ÉRASTE.

Mélite l'a suivi! que dis-tu, misérable?

CLITON.

Monsieur, il est trop vrai: le moment déplorable[731] Qu'elle a su son trépas a terminé ses jours. 1265

ÉRASTE.

Ah ciel! s'il est ainsi....

CLITON.

Laissez là ces discours, Et vantez-vous plutôt que par votre imposture Ces malheureux amants trouvent la sépulture[732], Et que votre artifice a mis dans le tombeau Ce que le monde avoit de parfait et de beau. 1270

ÉRASTE.

Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes[733] Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes? Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi? Achève tout d'un coup: dis que maîtresse, ami[734], Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme 1275 Sut jamais allumer une pudique flamme, Tout ce que l'amitié me rendit précieux, Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux[735]; Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes, Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes; Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné, Falsifié, trahi, séduit, assassiné[736]: Tu n'en diras encor que la moindre partie. Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie! Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour, 1285 Que vous relevassiez de l'empire d'Amour; J'ignorois qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes, Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames[737]. Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui Que vous êtes pour nous aveugles comme lui! 1290 Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares! Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur, Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur. Hélas! et falloit-il que ma supercherie 1295 Tournât si lâchement tant d'amour en furie? Inutiles regrets, repentirs superflus, Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus; Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre: Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. 1300 Il faut que de mon sang je lui fasse raison, Et de ma jalousie, et de ma trahison, Et que de ma main propre une âme si fidèle[738] Reçoive.... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? 1305 Que de pointes de feu se perdent parmi l'air! Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre; Leur foudre décoché vient de fendre la terre, Et pour leur obéir son sein me recevant M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. 1310 Je vous entends, grands Dieux: c'est là-bas que leurs âmes Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes; C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang: La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc, Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage; 1315 Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage. Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux, Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux[739], N'entre point en courroux contre mon insolence, Si j'ose avec mes cris violer ton silence; 1320 Je ne te veux qu'un mot: Tircis est-il passé? Mélite est-elle ici? Mais qu'attends-je? insensé! Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire, Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire. Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux, Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux, A qui Charon cent ans refuse sa nacelle, Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle? Parlez, et je promets d'employer mon crédit[740] A vous faciliter ce passage interdit. 1330

CLITON.

Monsieur, que faites-vous? Votre raison troublée[741] Par l'effort des douleurs dont elle est accablée Figure à votre vue....

ÉRASTE.

Ah! te voilà, Charon; Dépêche promptement, et d'un coup d'aviron Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage. 1335

CLITON.

Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage[742]: Reconnoissez Cliton.

ÉRASTE.

Dépêche, vieux nocher, Avant que ces esprits nous puissent approcher. Ton bateau de leur poids fondroit[743] dans les abîmes; Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes[744]. 1340 Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi? Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.

(Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le théâtre[745].)

SCÈNE VII.

PHILANDRE.

Présomptueux rival, dont l'absence importune[746] Retarde le succès de ma bonne fortune[747], As-tu sitôt perdu cette ombre de valeur 1345 Que te prêtoit tantôt l'effort de ta douleur? Que devient à présent cette bouillante envie De punir ta volage aux dépens de ma vie? Il ne tient plus qu'à toi[748] que tu ne sois content: Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend. 1350 Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite Se rit impunément de ma vaine poursuite. Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta soeur, En demeurer toujours l'injuste possesseur, Ou que ma patience, à la fin échappée 1355 (Puisque tu ne veux pas le débattre à l'épée), Oubliant le respect du sexe et tout devoir, Ne laisse point sur elle agir mon désespoir?

SCÈNE VIII.

ÉRASTE, PHILANDRE.

ÉRASTE.

Détacher Ixion pour me mettre en sa place! Mégères, c'est à vous une indiscrète audace. 1360 Ai-je avec même front que cet ambitieux[749] Attenté sur le lit du monarque des cieux? Vous travaillez en vain, barbares Euménides[750]; Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides. Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains 1365 Essayons d'écarter ces monstres inhumains. A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines; Écrasons leurs serpents; chargeons-les de vos chaînes. Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants.

PHILANDRE.

Il semble à ce discours qu'il ait perdu le sens[751]. 1370 Éraste, cher ami, quelle mélancolie Te met dans le cerveau cet excès de folie?

ÉRASTE.

Équitable Minos, grand juge des enfers, Voyez qu'injustement on m'apprête des fers. Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre, 1375 Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre. Il est vrai que Tircis en est mort de douleur, Que Mélite après lui redouble ce malheur, Que Cloris sans amant ne sait à qui s'en prendre; Mais la faute n'en est qu'au crédule Philandre; 1380 Lui seul en est la cause, et son esprit léger, Qui trop facilement résolut de changer; Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mérites[752], La main que vous voyez les a toutes écrites.

PHILANDRE.

Je te laisse impuni, traître: de tels remords[753] 1385 Te donnent des tourments pires que mille morts; Je t'obligerois trop de t'arracher la vie, Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie Par les folles horreurs de cette illusion. Ah! grands Dieux, que je suis plein de confusion! 1390

SCÈNE IX.

ÉRASTE.

Tu t'enfuis donc, barbare, et me laissant en proie A ces cruelles soeurs, tu les combles de joie? Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton, Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton: Vous me connoissez mal; dans le corps d'un perfide 1395 Je porte le courage et les forces d'Alcide. Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs, Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs. Une seconde fois le triple chien Cerbère Vomira l'aconit en voyant la lumière; 1400 J'irai du fond d'enfer dégager les Titans, Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends, Passant dessus le ventre à sa troupe mutine, J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine[754].

SCÈNE X.

LISIS, CLORIS.

LISIS.

N'en doute plus, Cloris, ton frère n'est point mort[755]; 1405 Mais ayant su de lui son déplorable sort, Je voulois éprouver par cette triste feinte Si celle qu'il adore, aucunement atteinte[756], Deviendroit plus sensible aux traits de la pitié Qu'aux sincères ardeurs d'une sainte amitié. 1410 Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse, Afin que nous puissions découvrir cette ruse, Et que Tircis en soit de tout point éclairci, Sois sûre que dans peu je te le rends ici. Ma parole sera d'un prompt effet suivie: 1415 Tu reverras bientôt ce frère plein de vie; C'est assez que je passe une fois pour trompeur.

CLORIS.

Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur? Le coeur me le disoit: je sentois que mes larmes Refusoient de couler pour de fausses alarmes, 1420 Dont les plus dangereux et plus rudes assauts[757] Avoient beaucoup de peine à m'émouvoir à faux; Et je n'étudiai cette douleur menteuse Qu'à cause qu'en effet j'étois un peu honteuse[758] Qu'une autre en témoignât plus de ressentiment[759]. 1425

LISIS.

Après tout, entre nous, confesse franchement[760] Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frère unique, Jusques au désespoir fort rarement se pique: Ce beau nom d'héritière a de telles douceurs, Qu'il devient souverain à consoler des soeurs. 1430

CLORIS.

Adieu, railleur, adieu: son intérêt me presse D'aller rendre d'un mot la vie à sa maîtresse[761]; Autrement je saurois t'apprendre à discourir.

LISIS.

Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[690] Var. [M'accuse injustement d'être trop peu discrète.] MÉL. Vraiment tu me poursuis avec trop de rigueur: Que te puis-je conter, n'ayant rien sur le coeur? LA NOURR. Un chacun fait à l'oeil des remarques aisées, Qu'Éraste, abandonnant ses premières brisées, Pour te mieux témoigner son refroidissement, Cherche sa guérison dans un bannissement. Tu m'en veux cependant ôter la connoissance; Mais si jamais sur toi j'eus aucune puissance, Par ce que tous les jours en tes affections Tu reçois de profit de mes instructions[690-a], Apprends-moi ce que c'est. MÉL. Et que sais-je, Nourrice, Des fantasques ressorts qui meuvent son caprice? Ennuyé d'un esprit si grossier que le mien, [Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.] (1633-57)

[690-a] Dans l'édition de 1657, probablement par erreur:

Parce que tous les jours, en tes affections, Tu reçois du profit de mes instructions.

[691] Var. Rembrase assez souvent une âme dégagée. (1633-57)

[692] Dispenser à.... accorder la dispense, la permission nécessaire pour faire quelque chose, autoriser à....

[693] Var. D'un bien dont un dédain fait mieux savoir le prix. (1633-57)

[694] Var. Faire qu'aux voeux de tous son visage réponde. (1633-57)

[695] Var. Leur faire bonne mine, et souffrir leur discours. (1633, 44 et 52-57) Var. Leur montrer bonne mine, et souffrir leur discours. (1648)

[696] Var. [Et paroissent ensemble entrer en concurrence:] Ainsi lorsque plusieurs te parlent à la fois, En répondant à l'un, serre à l'autre les doigts, Et si l'un te dérobe un baiser par surprise, Qu'à l'autre incontinent il soit en belle prise; Que l'un et l'autre juge, à ton visage égal, Que tu caches ta flamme aux yeux de son rival. Partage bien les tiens, et surtout sache feindre, De sorte que pas un n'ait sujet de se plaindre. (1633-57)

[697] Var. Tiens bon, et cède enfin, puisqu'il faut que tu cèdes, A qui paiera le mieux le bien que tu possèdes. (1633-57)

[698] Var. [Promptement le motif de cette maladie.] MÉL. Tirsis est ce motif. LA NOURR. Ce jeune cavalier! Son ami plus intime et son plus familier! [N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?] (1633-57)

[699] Var. Et si dans ce jourd'hui je l'avois écarté, Tu verrois dès demain Éraste à mon côté. LA NOURR. J'ai regret que tu sois la pomme de discorde. (1633-57)

[700] Var. Auprès de sa splendeur toute autre est trop petite. (1633-57)

[701] On lit dans l'édition de 1633: tu te places, pour tu le places; mais c'est évidemment une faute d'impression.

[702] L'édition de 1633 porte, mais ce doit être aussi une faute:

Et d'un riche honteux la richesse suivie.

[703] Var. Qu'avecque tout son bien Un jaloux dessus moi n'obtiendra jamais rien.(1633-60)

[704] Var. [Et rentre, que je parle à la soeur de Tirsis:] Je la vois qui de loin me fait signe et m'appelle. [LA NOURR. Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.] MÉL. [Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prétend.] (1633-57)

[705] Mettre en cervelle, inquiéter. Voyez plus haut, p. 192, note [641].

[706] Var. Qu'aux fourbes qu'on leur fait je ne puis consentir. (1633-57)

[707] Var. Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop beau choix. (1633-60)

[708] La leçon de 1657:

C'est l'homme qui de tous l'a mérité le moins,

est certainement une faute d'impression.

[709] Var. Mais je m'étonne fort que vous l'osez blâmer, Vu que pour votre honneur vous devez l'estimer. (1633-57)

[710] Var. Après cela jugez si je le peux haïr. (1633) Var. Jugez après cela si je le puis haïr. (1644-57)

[711] Var. Puisque sa trahison m'est un grand témoignage. (1633-57)

[712] Var. Vraiment c'est un pouvoir dont vous usez fort mal, Le poussant à me faire un tour si déloyal. (1633-57)

[713] Var. Quoi! son devoir l'oblige à l'infidélité! CLOR. N'allons point rechercher tant de subtilité. (1633-57)

[714] Var. Sur un serment commun d'être un jour sa moitié. (1633-57)

[715] Var. Doncques, pour me railler. (1633-57)

[716] Var. Doncques, pour m'éblouir, une âme déloyale. (1633-57)

[717] Voyez plus haut, p. 194, note [649].

[718] L'édition de 1664 donne: vous croiriez, pour vous croirez, ce qui est sans doute une faute d'impression.

[719] Var. Vous en voulez bien croire au moins votre écriture. (1633-57)

[720] Var. Veut savoir par avant le nom de l'imposteur, Afin que cet affront retombe sur l'auteur. CLOR. Vous voulez m'affiner; mais c'est peine perdue: Mélite, que vous sert de faire l'entendue? La chose étant si claire, à quoi bon la nier? (1633-57)

[721] Var. C'est le brave Lisis, qui tout triste et pensif, A ce qu'on peut juger, montre un deuil excessif. (1633-57)

[722] Var. Pouvez-vous demeurer auprès d'une personne Digne pour ses forfaits que chacun l'abandonne? Quittez cette infidèle, et venez avec moi. (1633-57)

[723] Var. Dedans ce désespoir a rendu sa belle âme. MÉL. Hélas! soutenez-moi; je n'en puis plus, je pâme. (1633-57)

[724] Les mots: à Lisis, manquent dans les éditions de 1633-60.

[725] Var. Si proche du logis, il vaut mieux l'y porter. (1657)

[726] On lit en marge, dans l'exemplaire de l'édition de 1633 dont il a été parlé à la note [612] de la page 183: Cliton et la Nourrice emportent Mélite pâmée en son logis, où Cloris les suit, appuyée sur Lisis.

[727] Var. CLORIS, à Lisis. (1633, dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale, cité à la note précédente, et 1644-60.)

[728] Var. Mais à quelle raison leurs âmes désunies. (1633-63)

[729] Var. Fuyez de mon penser, inutiles remords; J'en ai trop de sujet de leur être contraire: Cloris m'offense trop, étant soeur d'un tel frère. (1633-57)

[730] Var. [N'a que la peine due à sa crédulité.] Allons donc sans scrupule, allons voir cette belle; Faisons tous nos efforts à nous rapprocher d'elle, Et tâchons de rentrer en son affection, Avant qu'elle ait rien su de notre invention[730-a]. Cliton sort de chez elle.

SCÈNE VI.

ÉRASTE, CLITON.

ÉR. Eh bien! que fait Mélite? [CLIT. Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite.] (1633-57)

[730-a] Avant qu'elle ait rien su de notre intention. (1654)

[731] Var. Monsieur, il est tout vrai: le moment déplorable. (1633-60)

[732] Var. Ce pair d'amants sans pair est sous la sépulture. (1633-57) Var. Ces malheureux amants treuvent la sépulture. (1660)

[733] Var. Tu m'oses donc flatter, et ta sottise estime M'obliger en taisant la moitié de mon crime? (1633-57)

[734] Var. Achève tout d'un trait: dis que maîtresse, ami. (1633-57)

[735] Var. Par ma fraude a perdu la lumière des cieux. (1633-57)

[736] Var. [Falsifié, trahi, séduit, assassiné,] Que j'ai toute une ville en larmes convertie: [Tu n'en diras encor que la moindre partie.] Mais quel ressentiment! quel puissant déplaisir! Grands Dieux! et peuvent-ils jusque-là nous saisir, Qu'un pauvre amant en meure, et qu'une âpre tristesse Réduise au même point après lui sa maîtresse? CLIT. Tous ces discours ne font.... ÉR. Laisse agir ma douleur, Traître, si tu ne veux attirer ton malheur: Interrompre son cours, c'est n'aimer pas ta vie. La mort de son Tirsis me l'a doncques ravie! [Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour.] (1633-57)

[737] Var. [Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames;] J'ignorois que, pour être exemptes de ses coups, Vous souffrissiez qu'il prît un tel pouvoir sur vous. [Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares] Tranchent comme il lui plaît les choses les plus rares! Vous en relevez donc, et pour le flatter mieux Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux! Mais je m'en prends à vous, et ma funeste ruse, Vous imputant ces maux, se bâtit une excuse; J'ose vous en charger, et j'en suis l'inventeur, Et seul de ces malheurs[737-a] le détestable auteur. Mon courage, au besoin se trouvant trop timide Pour attaquer Tirsis autrement qu'en perfide, Je fis à mon défaut combattre son ennui, Son deuil, son désespoir, sa rage, contre lui. Hélas! et falloit-il que ma supercherie Tournât si lâchement son amour en furie? Falloit-il, l'aveuglant d'une indiscrète erreur, Contre une âme innocente allumer sa fureur? Falloit-il le forcer à dépeindre Mélite Des infâmes couleurs d'une fille hypocrite[737-b]? [Inutiles regrets, repentirs superflus.] (1633-57)

[737-a] Les éditions de 1633 et de 1644 donnent, mais par erreur sans doute: «ses malheurs,» pour «ces malheurs.»

[737-b] Les quatre derniers vers, depuis: «Falloit-il, l'aveuglant, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

[738] Var. Et que par ma main propre un juste sacrifice De mon coupable chef venge mon artifice[738-a]. Avançons donc, allons sur cet aimable corps Éprouver, s'il se peut, à la fois mille morts. D'où vient qu'au premier pas je tremble, je chancelle? Mon pied, qui me dédit, contre moi se rebelle. [Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler?] (1633-57)

[738-a] Ces deux vers, ainsi que les vers 1301 et 1302 du texte, manquent dans les éditions de 1644-57.

[739] Var. Et dont les neuf remplis ceignent ces tristes lieux, Ne te colère point contre mon insolence, [Si j'ose avec mes cris violer ton silence.] Ce n'est pas que je veuille, en buvant de ton eau, Avec mon souvenir étouffer mon bourreau; Non, je ne prétends pas une faveur si grande; Réponds-moi seulement, réponds à ma demande: As-tu vu ces amants? Tirsis est-il passé? Mélite est-elle ici? Mais que dis-je? insensé! Le père de l'oubli, dessous cette onde noire, Pourroit-il conserver tant soit peu de mémoire? Mais de rechef que dis-je? Imprudent! je confonds Le Léthé pêle-mêle et ces gouffres profonds; Le Styx, de qui l'oubli ne prit jamais naissance, De tout ce qui se passe a tant de connoissance, Que les Dieux n'oseroient vers lui s'être mépris. Mais le traître se tait, et tenant ces esprits Pour le plus grand trésor de son funeste empire, De crainte de les perdre, il n'en ose rien dire. Vous donc, esprits légers, qui, faute de tombeaux. (1633-57)

[740] Var. Dites, et je promets d'employer mon crédit. (1633-60)

[741] Var. Monsieur, que faites-vous? Votre raison s'égare: Voyez qu'il n'est ici de Styx ni de Ténare; Revenez à vous-même. [ÉR. Ah! te voilà, Charon.] (1633-57)

[742] Var. Monsieur, rentrez en vous, contemplez mon visage. (1633-57)

[743] Fondre, aller au fond, s'engloutir.

[744] Var. [Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes][744-a]. CLIT. Il vaut mieux esquiver, car avecque des fous[744-b] Souvent on ne rencontre à gagner que des coups: Si jamais un amant fut dans l'extravagance, Il s'en peut bien vanter avec toute assurance. ÉRASTE, se jetant sur ses épaules[744-c]. Tu veux donc échapper à l'autre bord sans moi? [Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.] (1633-57)

[744-a] Il n'en aura que trop d'Éraste, de ses crimes. (1657)

[744-b] Il vaut mieux se tirer, car avecque des fous. (1644-57)

[744-c] Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte du théâtre. (1633, en marge.)

[745] Ce jeu de scène est omis dans l'édition de 1660; dans celle de 1664, il est placé entre les deux derniers vers de la scène. Voyez p. 223, note [744-c].

[746] Var. Rival injurieux, dont l'absence importune. (1633-57)

[747] Var. [Retarde le succès de ma bonne fortune,] Et qui, sachant combien m'importe ton retour, De peur de m'obliger n'oserois voir le jour, As-tu sitôt perdu cette ombre de courage Que te prêtoient jadis les transports de ta rage? Ce brusque mouvement d'un esprit forcené Relâche-t-il sitôt ton coeur efféminé? [Que devient à présent cette bouillante envie.] (1633)

[748] On lit dans l'édition de 1654: «Il ne tient plus à toi,» pour «qu'à toi.» C'est évidemment une faute, ainsi qu'à la page suivante, la leçon de 1657 v. 1359: «Détachez Ixion;» et au vers 1360 le singulier mégère, pour mégères, dans les éditions de 1660-64.

[749] Var. Ai-je, prenant le front de cet audacieux. (1633-57) Var. Ai-je, prenant le front de cet ambitieux. (1660-64)

[750] Var. Vous travaillez en vain, bourrelles Euménides. (1633-60)

[751] Var. Il semble à ces discours qu'il ait perdu le sens. (1633-57)

[752] Var. Car des lettres qu'il a de la part de Mélite, Autre que cette main n'en a pas une écrite. (1633-57)

[753] Var. Je te laisse impuni, perfide, tes remords. (1633) Var. Je te laisse impuni, traître, car tes remords. (1644-57) Var. Je te laisse impuni, de si cuisants remords. (1660)

[754] Bien que Claveret ne conteste pas à Corneille l'invention de la frénésie d'Éraste (voyez plus haut, p. 128), on pourrait être tenté de croire que notre poëte en a pris l'idée dans la Climène de C. S. sieur de la Croix, représentée, suivant les frères Parfait, en 1628 (Histoire du théâtre françois, tome IV, p. 401). Le berger Liridas, pensant que Climène est morte, devient fou de chagrin; dans son délire, il veut obliger un magicien, qu'il prend pour Pluton, à rendre la vie à son amante, et lui dit:

Toi seul dedans ces lieux sentiras les tourments, Sans pouvoir prendre part à nos contentements; J'épouserai Climène, et pour ma concubine Je prendrai, s'il me plaît, ta femme Proserpine.

[755] Var. N'en doute aucunement, ton frère n'est point mort. (1633-57)

[756] Var. Si ce coeur, recevant quelque légère atteinte. (1633)

[757] Var. Dont les plus furieux et plus rudes assauts Avoient bien de la peine à m'émouvoir à faux. (1633-57)

[758] Var. Qu'à cause que j'étois parfaitement honteuse. (1633-57)

[759] Var. Qu'un autre[759-a] en témoignât plus de ressentiment. (1633-60)

[759-a] Il y a plus loin un semblable emploi du masculin dans le vers 1387 de Clitandre. Voyez le Lexique; voyez aussi la première variante de la p. 241 (note [796]) et la huitième de la p. 363 (note [1214]).

[760] Var. Mais avec tout cela confesse franchement. (1633-57)

[761] Var. D'aller vite d'un mot ranimer sa maîtresse; Autrement je saurois te rendre ton paquet. LIS. Et moi pareillement rabattre ton caquet. (1633-57)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

CLITON, LA NOURRICE.

CLITON.

Je ne t'ai rien celé: tu sais toute l'affaire. 1435

LA NOURRICE.

Tu m'en as bien conté; mais se pourroit-il faire Qu'Éraste eût des remords si vifs et si pressants Que de violenter sa raison et ses sens?

CLITON.

Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage, Se figurer Charon des traits de mon visage, 1440 Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier, Me payer à bons coups des droits de son denier?

LA NOURRICE.

Plaisante illusion!

CLITON.

Mais funeste à ma tête, Sur qui se déchargeoit une telle tempête, Que je tiens maintenant à miracle évident 1445 Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent.

LA NOURRICE.

C'étoit mal reconnoître un si rare service.

ÉRASTE, derrière le théâtre[762].

Arrêtez, arrêtez, poltrons!

CLITON.

Adieu, Nourrice: Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix; Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois. 1450

LA NOURRICE.

Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine[763], Je veux voir à quel point sa fureur le domine.

CLITON.

Contente à tes périls ton curieux desir[764].

LA NOURRICE.

Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir.

SCÈNE II.

ÉRASTE, LA NOURRICE.

ÉRASTE[765].

En vain je les rappelle, en vain pour se défendre 1455 La honte et le devoir leur parlent de m'attendre[766]; Ces lâches escadrons de fantômes affreux Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux, Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre, Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre. Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi[767], La peur saisit si bien les ombres et leur roi, Que se précipitant à de promptes retraites, Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes. Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, 1465 Pour les favoriser ne roule plus de feux; Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère, Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière[768]; Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux, Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, 1470 Charon, les bras croisés, dans sa barque s'étonne De ce qu'après Éraste il n'a passé personne[769]. Trop heureux accident, s'il avoit prévenu Le déplorable coup du malheur avenu[770]! Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte 1475 Avant ce jour fatal eût consenti ma perte, Et si ce que le ciel me donne ici d'accès Eût de ma trahison devancé le succès! Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre! N'étoit-ce pas assez pour me réduire en poudre 1480 Que le simple dessein d'un si lâche forfait? Injustes, deviez-vous en attendre l'effet? Ah Mélite! ah Tircis! leur cruelle justice Aux dépens de vos jours me choisit un supplice[771]. Ils doutoient que l'enfer eût de quoi me punir 1485 Sans le triste secours de ce dur souvenir[772]. Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes[773], Ne sont auprès de lui que de légères peines; On reçoit d'Alecton un plus doux traitement. Souvenir rigoureux, trêve, trêve un moment[774]! 1490 Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres! Use après, si tu veux, de toute ta rigueur, Et si pour m'achever tu manques de vigueur,

(Il met la main sur son épée[775].)

Voici qui t'aidera: mais derechef, de grâce, 1495 Cesse de me gêner durant ce peu d'espace. Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici L'ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici: C'est Éraste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie: 1500 Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux.

LA NOURRICE.

Pourquoi permettez-vous que cette frénésie Règne si puissamment sur votre fantaisie? L'enfer voit-il jamais une telle clarté? 1505

ÉRASTE.

Aussi ne la tient-il que de votre beauté; Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière.

LA NOURRICE.

Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière, Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat.

ÉRASTE.

Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat; 1510 Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge: Je ne reconnois plus aucun de vos attraits. Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits, Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, 1515 Le poil ainsi grison. O Dieux! c'est elle-même. Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi[776]? Y viens-tu rechercher Mélite comme moi?

LA NOURRICE.

Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte[777] Que la voyant si pâle il la crut être morte; 1520 Cet étourdi trompé vous trompa comme lui. Au reste, elle est vivante, et peut-être aujourd'hui Tircis, de qui la mort n'étoit qu'imaginaire, De sa fidélité recevra le salaire.

ÉRASTE.

Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; 1525 En vain pour les trouver je rends tant de combats.

LA NOURRICE.

Votre douleur vous trouble, et forme des nuages Qui séduisent vos sens par de fausses images: Cet enfer, ces combats ne sont qu'illusions[778].

ÉRASTE.

Je ne m'abuse point de fausses visions: 1530 Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite, Et Pluton de frayeur en quitter la conduite.

LA NOURRICE.

Peut-être que chacun s'enfuyoit devant vous, Craignant votre fureur et le poids de vos coups; Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place: 1535 Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face? Le logis de Mélite et celui de Cliton Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton? Quoi? n'y remarquez-vous aucune différence?

ÉRASTE.

De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence[779]. 1540 Nourrice, prends pitié d'un esprit égaré Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé: Ma guérison dépend de parler à Mélite.

LA NOURRICE.

Différez pour le mieux un peu cette visite, Tant que, maître absolu de votre jugement, 1545 Vous soyez en état de faire un compliment. Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage; Donnez-vous le loisir de changer de visage[780]: Un moment de repos que vous prendrez chez vous....

ÉRASTE.

Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux, Et ma foible raison, de guide dépourvue, Va de nouveau se perdre en te perdant de vue.

LA NOURRICE.

Si je vous suis utile, allons je ne veux pas Pour un si bon sujet vous épargner mes pas.

SCÈNE III.

CLORIS, PHILANDRE.

CLORIS.

Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie; 1555 Me rapaiser jamais passe ton industrie. Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser; Tes protestations ne font que m'offenser: Savante à mes dépens de leur peu de durée, Je ne veux point en gage un foi parjurée, 1560 Un coeur que d'autres yeux peuvent sitôt brûler[781], Qu'un billet supposé peut sitôt ébranler.

PHILANDRE.

Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire L'indigne souvenir d'une action si noire, Et pour rendre à jamais nos premiers voeux contents, Étouffez l'ennemi du pardon que j'attends. Mon crime est ans égal; mais enfin, ma chère âme[782]....

CLORIS.

Laisse là désormais ces petits mots de flamme, Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé. 1570

PHILANDRE.

De grâce, redonnez à l'amitié passée Le rang que je tenois dedans votre pensée. Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens, Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens[783], Par ce que votre foi me permettoit d'attendre.... 1575

CLORIS.

C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre. Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien Qu'un visage commun, et fait comme le mien, N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte, Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. 1580 Mélite a des attraits qui savent tout dompter; Mais elle ne pourroit qu'à peine t'arrêter: Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale. C'est en vain, que vers moi ton amour se ravale; Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs: 1585 Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs.

PHILANDRE.

Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place; Une autre affection vous rend pour moi de glace.

CLORIS.

Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé[784]; Mais je te changerai pour le premier trouvé. 1590

PHILANDRE.

C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance. Adieu; je ne veux plus avoir d'autre espérance, Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir De tant de cruautés le juste repentir.

CLORIS.

Adieu: Mélite et moi nous aurons de quoi rire[785] 1595 De tous les beaux discours que tu me viens de dire. Que lui veux-tu mander?

PHILANDRE.

Va, dis-lui de ma part Qu'elle, ton frère et toi, reconnoîtrez trop tard Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte[786].

CLORIS.

Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte: 1600 Tu nous ferois trembler plus d'un quart d'heure ou deux.

PHILANDRE.

Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux: Je sais trop comme on venge une flamme outragée.

CLORIS.

Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée? Par où t'y prendras-tu? de quel air?

PHILANDRE.

Il suffit: 1605 Je sais comme on se venge.

CLORIS.

Et moi comme on s'en rit.

SCÈNE IV.

TIRCIS, MÉLITE.

TIRCIS.

Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, Comble notre espérance et dissipe nos craintes, Que nos contentements ne sont plus traversés Que par le souvenir de nos malheurs passés[787], 1610 Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses, Et d'un commun accord chérissons nos ennuis, Dont nous voyons sortir de si précieux fruits. Adorables regards, fidèles interprètes 1615 Par qui nous expliquions nos passions secrètes, Doux truchements du coeur, qui déjà tant de fois M'avez si bien appris ce que n'osoit la voix, Nous n'avons plus besoin de votre confidence: L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, 1620 Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur. Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème, La bouche est impuissante où l'amour est extrême: Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler; 1625 Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller. Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage, Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage. Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis T'obligent à te taire auprès de ton Tircis? 1630

MÉLITE.

Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent.

TIRCIS.

Ah! mon heur, il est vrai, si tes desirs secondent Cet amour qui paroît et brille dans tes yeux, Je n'ai rien désormais à demander aux Dieux.

MÉLITE.

Tu t'en peux assurer: mes yeux si pleins de flamme 1635 Suivent l'instruction des mouvements de l'âme. On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort A fait sur tous mes sens un véritable effort[788]; On en a vu l'effet, quand te sachant en vie, De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie[789]; 1640 On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs, Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée, Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée[790], Si bien qu'à ton retour ta chaste affection 1645 Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention[791]. Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire Te sut persuader tellement le contraire, Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu, Jaloux et furieux tu partis de ce lieu[792]. 1650

TIRCIS.

J'en rougis, mais apprends qu'il n'étoit pas possible D'aimer comme j'aimois, et d'être moins sensible; Qu'un juste déplaisir ne sauroit écouter La raison qui s'efforce à le violenter[793]; Et qu'après des transports de telle promptitude, 1655 Ma flamme ne te laisse aucune incertitude.

MÉLITE.

Tout cela seroit peu, n'étoit que ma bonté[794] T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité, Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable.

TIRCIS.

Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable, 1660 Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir, Et qu'on me récompense au lieu de me punir. J'en aimerai l'auteur de cette perfidie[795], Et si jamais je sais quelle main si hardie....

SCÈNE V.

CLORIS, TIRCIS, MÉLITE.

CLORIS.

Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, 1665 Cependant qu'une soeur ne se peut consoler, Et que le triste ennui d'une attente incertaine Touchant votre retour la tient encore en peine.

TIRCIS.

L'amour a fait au sang un peu de trahison[796]; Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. 1670 Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte, Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte?

CLORIS.

L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments. Tant d'offres, tant de voeux, et tant de compliments, Mêlés de repentir....

MÉLITE.

Qu'à la fin exorable, 1675 Vous l'avez regardé d'un oeil plus favorable.

CLORIS.

Vous devinez fort mal.

TIRCIS.

Quoi, tu l'as dédaigné?

CLORIS.

Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné[797].

MÉLITE.

Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine?

CLORIS.

Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: 1680 Pour la première fois, il me dupe qui veut; Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut.

MÉLITE.

C'est-à-dire, en un mot....

CLORIS.

Que son humeur volage[798] Ne me tient pas deux fois en un même passage; En vain dessous mes lois il revient se ranger. 1685 Il m'est avantageux de l'avoir vu changer, Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799], M'attachant avec lui, me rendît misérable[800]. Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. 1690

MÉLITE.

Mais le peu qu'il voulut me rendre de service Ne lui doit pas porter un si grand préjudice.

CLORIS.

Après un tel faux bond, un change si soudain, A volage, volage, et dédain pour dédain.

MÉLITE.

Ma soeur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire 1695

CLORIS.

Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire.

MÉLITE.

Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez.

CLORIS.

Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez.

MÉLITE.

Que vous êtes mauvaise!

CLORIS.

Un peu plus qu'il ne semble.

MÉLITE.

Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801]. 1700

CLORIS.

Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout[802] Votre dextérité n'en viendroit pas à bout.

SCÈNE VI.

TIRCIS, LA NOURRICE[803], ÉRASTE, MÉLITE, CLORIS.

TIRCIS.

De grâce, mon souci, laissons cette causeuse[804]: Qu'elle soit à son choix facile ou rigoureuse, L'excès de mon ardeur ne sauroit consentir 1705 Que ces frivoles soins te viennent divertir: Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes[805], A ce noeud qui me rend le plus heureux des hommes, Et ma fidélité, qu'il va récompenser....

LA NOURRICE[806].

Vous donnera bientôt autre chose à penser. 1710 Votre rival vous cherche, et la main à l'épée Vient demander raison de sa place usurpée.

ÉRASTE, à Mélite.

Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel, A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel Rend le jour odieux, et fait naître l'envie 1715 De sortir de sa gêne en sortant de la vie[807]. Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon; La mort lui sera douce à l'égal du pardon. Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, 1720 Et de qui l'imposture avec de faux écrits A dérobé Philandre aux voeux de sa Cloris.

MÉLITE.

Éclaircis du seul point qui nous tenoit en doute, Que serois-tu d'avis de lui répondre?

TIRCIS.

Écoute Quatre mots à quartier[808].

ÉRASTE.

Que vous avez de tort 1725 De prolonger ma peine en différant ma mort! De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice[809], Ou ma main préviendra votre lente justice.

MÉLITE.

Voyez comme le ciel a de secrets ressorts Pour se faire obéir malgré nos vains efforts: 1730 Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire, Avance nos amours au lieu de les détruire; De son fâcheux succès, dont nous devions périr, Le sort tire un remède afin de nous guérir. Donc pour nous revancher de la faveur reçue, 1735 Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue, Obligés désormais de ce que tour à tour Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour, Et de ce que l'excès de ma douleur sincère[811] A mis tant de pitié dans le coeur de ma mère, 1740 Que cette occasion prise comme aux cheveux, Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses voeux; Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime; Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime, Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli, 1745 Par où votre repos sera mieux établi.

ÉRASTE.

Tout confus et honteux de tant de courtoisie, Je veux dorénavant chérir ma jalousie, Et puisque c'est de là que vos félicités....

LA NOURRICE, à Éraste.

Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mérités: 1750 Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance Ils tiennent le passé dans quelque indifférence[812], N'osant se hasarder à des ressentiments Qui donneroient du trouble à leurs contentements. Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne, 1755 Et seule intéressée, à ce que je soupçonne, Saura bien se venger sur vous à l'avenir D'un amant échappé qu'elle pensoit tenir.

ÉRASTE, à Cloris.

Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce Celui qui l'en tira pût occuper sa place[813], 1760 Éraste, qu'un pardon purge de son forfait[814], Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait. Mélite répondra de ma persévérance: Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance; Encore avez-vous vu mon amour irrité 1765 Mettre tout en usage en cette extrémité; Et c'est avec raison que ma flamme contrainte De réduire ses feux dans une amitié sainte, Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815] Tournent vers la beauté qu'elle chérit le [ajouté à ma main) «plus»] 1770

TIRCIS.

Que t'en semble, ma soeur?

CLORIS.

Mais toi-même, mon frère?

TIRCIS.

Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire.

CLORIS.

Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi Que mon affection voulut prendre la loi.

TIRCIS.

Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816] 1775 Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent. Parlons donc pour la forme. Oui, ma soeur, j'y consens[817], Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens. Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818] Il ne reste entre nous aucune défiance, 1780 Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en soeur, Nos ans puissent couler avec plus de douceur!

ÉRASTE.

Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie; Mais ma félicité ne peut être accomplie Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis[819] 1785 D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis.

CLORIS.

Aimez-moi seulement, et pour la récompense On me donnera bien le loisir que j'y pense.

TIRCIS.

Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820] Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour[821]. 1790

CLORIS.

Vous prodiguez en vain vos foibles artifices; Je n'ai reçu de lui ni devoirs ni services.

MÉLITE.

C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus, Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus. Ma soeur, acquitte-moi d'une reconnoissance 1795 Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]: Accorde cette grâce à nos justes desirs.

TIRCIS.

Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs[823].

ÉRASTE[824].

Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières, Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; 1800 Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825], Laissez-les disposer de votre sentiment.

CLORIS[826].

En vain en ta faveur chacun me sollicite, J'en croirai seulement la mère de Mélite: Son avis m'ôtera la peur du repentir[827], 1805 Et ton mérite alors m'y fera consentir.

TIRCIS.

Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre, Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre[828].

LA NOURRICE.

(Tous rentrent, et elle demeure seule[829].)

Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps D'aussi beaux fils que vous étoient assez contents, 1810 Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire. A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils Qui répandoient partout des rayons nompareils; Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle; 1815 Un seul mot de ma part leur étoit un oracle.... Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci? Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]! Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831], On ne se moque point des femmes de ma sorte, 1820 Et je ferai bien voir à vos feux empressés Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[762] Var. Derrière la tapisserie. (1633-57)--Il est derrière le théâtre. (1663 en marge.)

[763] Var. Et moi, quand je devrois passer pour Proserpine. (1633-63)

[764] Var. Adieu; soûle à ton dam ton curieux desir. (1633-57)

[765] Var. ÉRASTE, l'épée au poing. (1633-57)--L'épée à la main. (1660)

[766] Var. La honte et le devoir leur parle de m'attendre. (1657)

[767] Var. La peur renverse tout, et dans ce désarroi Elle saisit si bien les ombres et leur roi. (1633-57)

[768] Var. De leurs flambeaux puants ont éteint la lumière. Et tiré de leur chef les serpents d'alentour, De crainte que leurs yeux fissent quelque faux jour, Dont la foible lueur, éclairant ma poursuite, A travers ces horreurs me pût trahir leur fuite. Éaque épouvanté se croit trop en danger, Et fuit son criminel au lieu de le juger; Clothon même et ses soeurs, à l'aspect de ma lame, De peur de tarder trop n'osant couper ma trame, A peine ont eu loisir d'emporter leurs fuseaux, Si bien qu'en ce désordre oubliant leurs ciseaux. (1633-57)

[769] Var. D'où vient qu'après Éraste il n'a passé personne. (1633-60)

[770] Var. Le déplorable coup du malheur advenu. (1633-60)

[771] Var. Aux dépens de vos jours aggrave mon supplice. (1633-57)

[772] Var. [Sans le triste secours de ce dur souvenir.] Souvenir rigoureux de qui l'âpre torture Devient plus violente et croît plus on l'endure, Implacable bourreau, tu vas seul étouffer Celui dont le courage a dompté tout l'enfer. Qu'il m'eût bien mieux valu céder à ses furies! Qu'il m'eût bien mieux valu souffrir ses barbaries, Et de gré me soumettre, en acceptant sa loi, A tout ce que sa rage eût ordonné de moi! Tout ce qu'il a de fers, de feux, de fouets, de chaînes, Ne sont auprès de toi que de légères peines. (1633)

[773] Var. Oui, ce qu'ont les enfers, de feux, de fouets, de chaînes. (1644-63)

[774] Var. De grâce, un peu de trêve, un moment, un moment. (1633)

[775] Var. Il montre son épée. (1633, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué dans les éditions de 1644-60.

[776] Var. Nourrice, et qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi? (1633-60)

[777] Var. Cliton la vit pâmer, et se troubla de sorte. (1660)

[778] Var. Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusion. ÉR. Je ne m'abuse point; j'ai vu sans fiction Ces monstres terrassés se sauver à la fuite. (1633-57)

[779] Var. [De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence.] Depuis ce que j'ai su de Mélite et Tirsis, Je sens que tout à coup mes regrets adoucis Laissent en liberté les ressorts de mon âme; Ma raison par ta bouche a reçu son dictame. Nourrice, prends le soin d'un esprit égaré, Qui s'est d'avecque moi si longtemps séparé: [Ma guérison dépend de parler à Mélite.] (1633-57)

[780] Var. [Donnez-vous le loisir de changer de visage;] Nous pourvoirons après au reste en sa saison. ÉR. Viens donc m'accompagner jusques en ma maison; Car si je te perdois un seul moment de vue, Ma raison, aussitôt de guide dépourvue, M'échapperoit encor. LA NOURR. Allons, je ne veux pas. (1533-57)

[781] Var. Je ne veux point d'un coeur qu'un billet aposté Peut résoudre aussitôt à la déloyauté. (1633)

[782] Var. Ma maîtresse, mon heur, mon souci, ma chère âme. (1633-57)

[783] Var. [Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens,] Par mes flammes jadis si bien récompensées, Par ces mains si souvent dans les miennes pressées, Par ces chastes baisers qu'un amour vertueux Accordoit au desir d'un coeur respectueux, [Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....] (1633-57)

[784] Var. Aucun jusqu'à ce point n'est encor parvenu; Mais je te changerai pour le premier venu. PHIL. Tes dédains outrageux épuisent ma souffrance. (1633-57)

[785] Var. Adieu: Mélite et moi nous avons de quoi rire. (1644-64)

[786] Var. Ce que c'est que d'aigrir un homme de courage. CLOR. Sois sûr de ton côté que ta fougue et ta rage, Et tout ce que jamais nous entendrons de toi, Fournira de risée, elle, mon frère et moi[786-a]. (1633-57)

[786-a] C'est la fin de la scène III dans les éditions indiquées.

[787] Var. Que par le souvenir de nos travaux passés, Chassons-le, ma chère âme, à force de caresses; Ne parlons plus d'ennuis, de tourments, de tristesses Et changeons en baisers ces traits d'oeil langoureux Qui ne font qu'irriter nos desirs amoureux. [Adorables regards, fidèles interprètes Par qui nous expliquions nos passions secrètes,] Je ne puis plus chérir votre foible entretien: Plus heureux, je soupire après un plus grand bien. Vous étiez bons jadis, quand nos flammes naissantes Prisoient, faute de mieux, vos douceurs impuissantes; Mais au point où je suis, ce ne sont que rêveurs Qui vous peuvent tenir pour exquises faveurs: Il faut un aliment plus solide à nos flammes, Par où nous unissions nos bouches et nos âmes. [Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis.] (1633-57)

[788] Var. Fit dessus tous mes sens un véritable effort. (1633-57)

[789] Var. De revivre avec toi je pris aussi l'envie. (1633-57)

[790] Var. Lui faisant consentir notre heureux hyménée. (1633-57)

[791] Var. Nous trouve toutes deux à sa dévotion; Et cependant l'abord[791-a] des lettres d'un faussaire. (1633-57) Var. Ne trouve plus d'obstacle à ta prétention; Et le premier aspect des lettres d'un faussaire. (1660)

[791-a] L'édition de 1657 donne, par erreur, d'abord, pour l'abord.

[792] Var. Furieux, enragé, tu partis de ce lieu. TIRS. Mon coeur, j'en suis honteux, mais songe que possible, Si j'eusse moins aimé, j'eusse été moins sensible. (1633-57)

[793] Var. La voix de la raison qui vient pour le dompter. (1633-57)

[794] Var. Foible excuse pourtant, n'étoit que ma bonté. (1633-57)

[795] Var. MÉL. Mais apprends-moi l'auteur de cette perfidie. TIRS. Je ne sais quelle main pût être assez hardie. (1633-57)

[796] Var. [L'amour a fait au sang un peu de trahison;] Mais deux ou trois baisers t'en feront la raison. Que ce soit toutefois, mon coeur, sans te déplaire. CLOR. Les baisers d'une soeur satisfont mal un frère: Adresse mieux les tiens vers l'objet que je voi[796-a]. TIRS. De la part de ma soeur reçois donc ce renvoi. MÉL. Recevoir le refus d'un autre[796-b]! à Dieu ne plaise! TIRS. Refus d'un autre, ou non, il faut que je te baise, Et que dessus ta bouche un prompt redoublement Me venge des longueurs de ce retardement. CLOR. A force de baiser vous m'en feriez envie: Trêve. TIRS. Si notre exemple à baiser te convie, Va trouver ton Philandre, avec qui tu prendras De ces chastes plaisirs autant que tu voudras. CLOR. A propos, je venois pour vous en faire un conte. Sachez donc que, sitôt qu'il a vu son méconte, [L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1633-57)

[796-a] Dans les éditions de 1644-57; le morceau qui suit remplace les douze vers précédents: «Adresse mieux les tiens, etc.,» qui ne sont que dans celle de 1633:

TIRS. Autant que ceux d'un frère une soeur, et je croi Que tu baiserois mieux ton Philandre que moi. CLOR. Mon Philandre, il se trouve assez loin de son conte. TIRS. Un change si soudain lui donne un peu de honte, [CLOR. L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1644-57)

[796-b] Il y a le masculin: d'un autre, à ce vers et au suivant, dans l'édition de 1633, qui seule donne ces deux vers. Voyez la variante du vers 1425 de Mélite.

[797] Var. Au moins tous ses discours n'ont encor rien gagné. (1633-57)

[798] Var. Qu'inférez-vous par-là? [CLOR. Que son humeur volage] (1633-57)

[799] Var. Paravant que l'hymen, d'un joug inséparable. (1633) Var. Avant que de l'hymen le joug inséparable. (1644-57)

[800] Var. Me soumettant à lui, me rendit misérable. Qu'il cherche femme ailleurs, et pour moi, de ma part. (1633-57)

[801] Var. Si vous veux-je pourtant remettre bien ensemble. (1633-57)

[802] Var. Ne l'entreprenez pas, possible qu'après tout. (1633-44 et 52-57)

[803] Il y a NOURRICE, sans article, dans les éditions de 1633-52.

[804] En marge, dans l'édition de 1633: La Nourrice paroît à l'autre bout du théâtre, avec Éraste, l'épée nue à la main, et ayant parlé à lui quelque temps à l'oreille, elle le laisse à quartier (voyez p. 93, note [382]), et s'avance vers Tirsis.

[805] Var. Tous nos pensers sont dus à ces chastes délices Dont le ciel se prépare à borner nos supplices: Le terme en est si proche, il n'attend que la nuit. Vois qu'en notre faveur déjà le jour s'enfuit, Que déjà le soleil, en cédant à la brune, Dérobe tant qu'il peut sa lumière importune, Et que pour lui donner mêmes contentements Thétis court au-devant de ses embrassements. LA NOURR. Vois toi-même un rival qui, la main à l'épée, Vient quereller sa place à faux titre occupée, Et ne peut endurer qu'on enlève son bien, Sans l'acheter au prix de son sang ou du tien. MÉL. Retirons-nous, mon coeur. TIRS. Es-tu lassé de vivre? CLOR. Mon frère, arrêtez-vous. TIRS. Voici qui t'en délivre: Parle, tu n'as qu'à dire. ÉRASTE, à Mélite. Un pauvre criminel, [A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel.] (1633-57)

[806] Var. LA NOURRICE, montrant Éraste. (1644-57)

[807] Var. De sortir de torture en sortant de la vie, Vous apporte aujourd'hui sa tête à l'abandon, Souhaitant le trépas à l'égal du pardon. Tenez donc, vengez-vous de ce traître adversaire, Vengez-vous de celui dont la plume faussaire Désunit d'un seul trait Mélite de Tirsis, Cloris d'avec Philandre. MÉL. à Tirsis. A ce compte, éclaircis Du principal sujet qui nous mettoit en doute, Qu'es-tu d'avis, mon coeur, de lui répondre? (1633-57)

[808] A quartier, à l'écart: voyez la note [612] de la p. 93.

[809] Var. Vite, dépêchez-vous d'abréger mon supplice. (1633)

[810] Toutes les éditions portent: «Nous nous sommes rendus.» Voyez l'introduction du Lexique.

[811] Var. Et de ce que l'excès de ma douleur amère. (1633-57)

[812] Var. Ils tiennent le passé dedans l'indifférence. (1633-57)

[813] Var. Celui qui l'en tira pût entrer en sa place. (1633-60)

[814] Var. Éraste, qu'un pardon purge de tous forfaits, Est prêt de réparer les torts qu'il vous a faits. Mélite répondra de sa persévérance: Il ne l'a pu quitter qu'en perdant l'espérance; Encore avez-vous vu son amour irrité Faire d'étranges coups en cette extrémité; Et c'est avec raison que sa flamme contrainte. (1633-57)

[815] Var. Ses amoureux desirs, vers elle superflus. (1633-57)

[816] Var. Bien que dedans tes yeux tes sentiments se lisent. (1633-57)

[817] Var. Excusable pudeur, soit donc, je le consens, Trop sûr que mon avis s'accommode à ton sens. (1633-57)

[818] En marge, dans l'édition de 1633: Il parle à Éraste et lui baille la main de Cloris.

[819] Var. Jusqu'à ce que ma belle après vous m'ait permis. (1633-57)

[820] Var. Oui, jusqu'à cette nuit, qu'ensemble, ainsi que nous, Vous goûterez d'Hymen les plaisirs les plus doux. CLOR. Ne le présumez pas, je veux après Philandre[820-a] L'éprouver tout du long de peur de me méprendre. LA NOURR.[820-b] Mais de peur qu'il n'en fasse autant que l'autre a fait, Attache-le d'un noeud qui jamais ne défait. [CLOR. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices.] (1633-57)

[820-a] Ne le présumes (sic) pas, je veux après Philandre. (1633)

[820-b] LA NOURRICE, à Cloris. (1648)

[821] Var. Vous vous rendrez sensible à son naissant amour. (1660)

[822] Var. Dont un destin meilleur m'a mise en impuissance. (1633-57)

[823] Var. LA NOURR.[823-a] Tu ferois mieux de dire: A ses propres plaisirs. (1633-57)

[823-a] LA NOURRICE, à Mélite. (1648)

[824] Var. ÉRASTE, à Cloris. (1648)

[825] Var. Et dans un point où gît tout mon contentement, Comme partout ailleurs, suivez leur jugement. (1633-57)

[826] Var. CLORIS, à Éraste. (1648)

[827] Var. Ayant eu son avis, sans craindre un repentir, Ton mérite et sa foi m'y feront consentir. (1633-57)

[828] Var. Nourrice, va t'offrir pour nourrice à Philandre. (1633)

[829] Cette indication manque dans les éditions de 1633-60.

[830] Var. Vous êtes bien pressés de me laisser ainsi. (1633-48) Var. Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi. (1664 et 68)

[831] Var. Allez, je vais vous faire à ce soir telle niche, Qu'au lieu de labourer, vous lairrez tout en friche[831-a]. (1633-48)

[831-a] Ces deux vers terminent la pièce dans les éditions indiquées.

COMPLÉMENT

DES VARIANTES.

1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,] Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite! Si je puis découvrir le lieu de sa retraite, Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux, Nous passerons le temps à ne rire que d'eux. Je la ferai rougir, cette jeune éventée, Lorsque, son écriture à ses yeux présentée Mettant au jour un crime estimé si secret, Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret. Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense, Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence, Me fait des contes d'elle et de tous les discours Qui servent d'aliment à ses vaines amours; Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833], Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre. La preuve captieuse et faite en même temps Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends.

SCÈNE VI.

PHILANDRE.

Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine, Il me faudra souffrir une éternelle peine, Et payer désormais avecque tant d'ennui Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui? Vit-on jamais amant dont la jeune insolence Malmenât un rival avec tant d'imprudence? Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion Fût de tel préjudice à son affection? Les lettres de Mélite en ses mains demeurées, En ses mains, autant vaut, à jamais égarées, Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur, Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur. Mon trop de vanité tout au rebours succède: J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède, Et cet amant trahi convaincra sa beauté Par des signes si clairs de sa déloyauté. C'est mal avec Mélite être d'intelligence D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance; Me pourra-t-elle après regarder de bon oeil? M'oserois-je en promettre un gracieux accueil? Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834], Et laver de son sang cette honteuse tache[835]. De force ou d'amitié, j'en aurai la raison: Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836], Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure, En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure.

SCÈNE VII.

PHILANDRE, CLORIS.

PHILANDRE, frappant à la porte de Tirsis[837]. Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi, Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi: Nous avons entre nous quelque affaire qui presse. CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse? PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément; Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement, Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle. PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838]. Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir. CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir De voir quelques papiers que je viens de surprendre? PHIL. Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]? CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux. PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure: Ma curiosité pour un demi-quart d'heure Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien. Promets-le-moi, sinon.... [PHILANDRE, reconnoissant les lettres[840]. Cela s'en va sans dire. Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire, Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.] CLORIS, resserrant les lettres[841]. [Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;] Assure, assure-toi que Cloris te dépite De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842], A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours, La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843].

SCÈNE DERNIÈRE[844].

PHILANDRE.

Confus, désespéré, que faut-il que je fasse? J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce. On diroit que le ciel, ami de l'équité, Prend le soin de punir mon infidélité. Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine, Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine: Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux Qu'un duel accepté les mette entre nous deux; Et si je suis alors encore ce Philandre, Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre, Elles demeureront, le laissant abusé, Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57)

[832] Le chiffre placé au commencement d'une variante marque à quel vers du texte elle se rapporte.

[833] Si bien qu'il en reçoit à grand'peine une lettre. (1644-57)

[834] Non, il les faut avoir des mains de ce bravache. (1648)

[835] Et laver dans son sang cette honteuse tache. (1644-57)

[836] Je le vais quereller jusque dans sa maison. (1644-57)

[837] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1633.

[838] Je m'en vais de ce pas le voir chez cette belle. (1644-57)

[839] Qu'est-ce que par leur vue ils me pourroient apprendre? (1644-57)

[840] _Il reconnoît les lettres et tâche de s'en saisir, mais Cloris les resserre._ (1633, en marge.)

[841] Ce jeu de scène n'est pas indiqué dans l'édition de 1633.

[842] De les avoir jamais que des mains de Mélite. (1648)

[843] En marge, dans l'édition de 1633: Elle lui ferme la porte au nez.

[844] Dans les éditions de 1644-57: SCÈNE VIII.

[845] Ici finit le IIIe acte.

FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.

CLITANDRE

TRAGÉDIE

1632

NOTICE.

Cette pièce, publiée en 1632, passe généralement pour avoir été représentée en 1630. On a cru pouvoir se fonder, pour fixer cette date, sur les premières lignes de l'Examen, où Corneille nous apprend que c'est après avoir fait un voyage à Paris «pour voir le succès de Mélite,» qu'il entreprit de composer cette seconde pièce; mais entreprendre et exécuter, et surtout achever, ne sont pas même chose. Puis, il est dit dans la Dedicace que Clitandre est venu conter «il y a quelque temps» au duc de Longueville «une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés.» Ces mots «il y a quelque temps» ne s'appliqueraient guère bien, ce nous semble, à une communication faite au duc de Longueville deux ans auparavant; d'ailleurs, il ne s'agit pas du poëme tout entier, mais de deux actes, et encore de deux actes seulement ébauchés. C'est là sans doute ce qui a déterminé les frères Parfait à porter à l'année 1632 la représentation de cet ouvrage: ils en placent l'analyse à cette date dans leur Histoire du théâtre françois (tome IV, p. 541).

Voici le titre exact de la première édition:

CLITANDRE, OV L'INNOCENCE DELIVRÉE, TRAGI-COMEDIE. DEDIÉE A MONSEIGNEVR LE DVC DE LONGVEVILLE. A Paris, chez François Targa.... M.DC.XXXII. Auec Priuilege du Roy.

Le privilége est daté du 8 mars 1632, et l'achevé d'imprimer du 20 du même mois. A la page 121 on trouve un frontispice qui porte: MESLANGES POETIQVES DV MESME, avec l'adresse de Targa. La pièce et les mélanges forment ensemble un volume in-8{o} de 159 pages. Nous n'avons point à nous étendre ici sur ces petites pièces de vers, que nous réimprimerons en tête des Poésies diverses; nous nous contenterons de reproduire la phrase suivante de l'Avis au lecteur dont elles sont précédées: «Je ne crois pas cette tragi-comédie si mauvaise que je me tienne obligé de te récompenser par trois ou quatre bons sonnets.» Si l'on rapproche de ce passage la préface de Clitandre, et si l'on considère que Corneille le publia avant Mélite, on se convaincra qu'il ne lui déplaisait point quand il parut. Plus tard le poëte, parvenu à la maturité de son génie, changea d'opinion. Lorsqu'il écrit dans l'Examen de Clitandre: «Pour la justifier (Mélite) contre cette censure par une espèce de bravade.... j'entrepris d'en faire une (une pièce) régulière, c'est-à-dire dans les vingt et quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis parfaitement,» il est clair qu'il cherche un biais qui lui permette de ne point traiter d'une manière sérieuse une pièce qui lui semblait alors indigne de lui.

En 1644 le sous-titre (ou l'Innocence délivrée) disparut, et en 1660 cette pièce reçut le nom de tragédie, au lieu de celui de tragi-comédie qu'elle avait porté jusqu'alors.

On n'a pas de renseignements précis sur le théâtre où furent jouées les pièces que nous allons passer en revue; mais tout porte à croire que Corneille, reconnaissant envers le directeur qui avait si favorablement accueilli Melite, les donna toutes à la troupe de Mondory qui eut, nous le savons, la gloire de jouer le Cid. Ce qui doit nous confirmer dans cette opinion, c'est que, même après la retraite de Mondory et le départ de Baron, de la Villiers et de Jodelet pour l'hôtel de Bourgogne, Corneille conservait à l'égard du théâtre du Marais, une prédilection très-marquée. Tallemant des Réaux la constate, en l'attribuant, comme c'est assez sa coutume, à un motif peu honorable: «D'Orgemont et Floridor, avec la Beaupré, soutinrent, dit-il, la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût deux troupes.» (Historiettes, t. VII, p. 174.) Le cardinal de Richelieu avait dessein de réunir les deux troupes en une seule.

A MONSEIGNEUR

LE DUC DE LONGUEVILLE[846].

MONSEIGNEUR,

Je prends avantage de ma témérité, et quelque défiance que j'aye de Clitandre, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais, après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les bonnes, qu'on fait paroître plus de manque de jugement à vous les présenter qu'à les concevoir[847]. Cette vérité est si généralement reconnue, qu'il faudroit n'être pas du monde pour ignorer que votre condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur étoit dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter au Roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre grandeur sur la seule reconnoissance de vos vertus. Aussi, MONSEIGNEUR, ces considérations m'auroient intimidé, et ce cavalier n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part[848], si votre permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous étoit pas tout à fait inconnu. C'est le même qui par vos commandements vous fut conter, il y a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutoit point encore son innocence, et ses contentements devoient être en un haut degré, puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui rendoient la possession de sa maîtresse presque infaillible: ses faveurs toutefois ne lui étoient point si chères que celles qu'il recevoit de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il espère que vous le garantirez des autres, et que comme il l'arracha du supplice qui l'alloit perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont vous supplie très-humblement celui qui n'est pas moins par la force de son inclination que par les obligations de son devoir,

MONSEIGNEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CORNEILLE.

[846] Henri II, duc de Longueville, né en 1595, se maria à vingt et un ans à Louise (fille de Charles de Bourbon Soissons), qui mourut en 1637. Ce fut seulement en 1642 qu'il épousa la soeur du grand Condé, dont Villefore a esquissé la vie et que M. Cousin nous a si bien fait connaître. «M. le duc de Longueville, dit Segrais, faisoit pension aux gens de lettres et particulièrement aux habiles généalogistes, comme à M. de Sainte-Marthe et M. du Bouchet.» (OEuvres, tome II, Mémoires anecdotes, p. 53.) Il mourut à Rouen en 1663--L'Épître dédicatoire figure dans toutes les impressions antérieures à 1660: nous nous conformons au texte de l'édition de 1632; c'est la seule qui donne la Préface et l'Argument.

[847] VAR. (édit. de 1644-1657): qu'à les produire.

[848] Les mots: «de ma part» ne sont que dans l'édition de 1632.

PRÉFACE.

Pour peu de souvenir qu'on ait de Mélite, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce poëme, que peut-être jamais deux pièces ne partirent d'une même main, plus différentes et d'invention et de style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en déduire un petit; et si je m'étois aussi dignement acquitté de celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerois avoir en quelque façon approché de ce que demande Horace au poëte qu'il instruit, quand il veut qu'il possède tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par eux[849]. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d'intriques et de rencontres n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de reconnoître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter Clitandre qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s'égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent: pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connoître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer que m'étant proposé de suivre la règle des anciens, j'ai renversé leur ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns; et quiconque voudra bien peser l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne trouvera pas étrange que j'aye mieux aimé divertir les yeux qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de cette méthode, j'en aye pris la beauté, sans tomber dans les incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su d'ordinaire ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque sorte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont jamais à leur période[850], il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver. J'honore les modernes sans les envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit[851] à tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en avoit su venir à bout[852]; mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me coûtât ici qu'à nommer[853]. Si mon sujet est véritable, j'ai raison de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire, d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume? Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt; je n'en détermine ni la province ni le royaume: où vous l'aurez une fois placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences[854] dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai point laissé que j'aye connues, et j'ai toujours cru que pour belle que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'état que je donne cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici.

[849] Dans l'Art poétique, où les mots «au poëte qu'il instruit» nous invitent à chercher cette citation, il n'y a guère qu'un passage qui ait quelque rapport avec la pensée exprimée ici; c'est l'hémistiche: cui lecta potenter erit res, qui, d'après plusieurs commentateurs, signifie que le sujet doit être choisi de manière à ne pas surpasser les forces de l'auteur et à pouvoir être gouverné, dominé par lui. Mais n'est-il pas possible que cette fois encore Corneille ait cité de mémoire et que confondant une idée toute morale avec un précepte littéraire, il ait eu en vue ce vers bien connu de la 1re épître du 1er livre d'Horace (v. 19):

Et mihi res, non me rebus subjungere conor?

[850] Période, employé d'une manière absolue, dans le sens de la locution ordinaire: le plus haut période.

[851] Appliquer l'esprit.

[852] Valère Maxime (livre VIII, chap. II) ne nomme pas le peintre. Pline (livre XXXV, chap. XL) attribue le fait à Néalcès; Sextus Empiricus (Hypotyposes pyrrhoniennes, livre I, chap. XII), à Apelle.

[853] A partir de l'édition de 1644, Corneille a déterminé le lieu de la scène en faisant du Roi, dans la liste des acteurs, un roi d'Écosse.

[854] Concurrences, rencontres, ici rencontres d'idées, d'expressions.

ARGUMENT.

Rosidor, favori du Roi, étoit si passionnément aimé de deux des filles de la Reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignoit Pymante, et celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n'étoient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n'eût point eu d'obstacle sans Clitandre. Ce cavalier étoit le mignon du Prince, fils unique du Roi, qui pouvoit tout sur la Reine sa mère, dont cette fille dépendoit; et de là procédoient les refus de la Reine toutes les fois que Rosidor la supplioit d'agréer leur mariage. Ces deux damoiselles, bien que rivales, ne laissoient pas d'être amies, d'autant que Dorise feignoit que son amour n'étoit que par galanterie, et comme pour avoir de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle entroit dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue auprès d'elle, elle se donnoit plus de moyen de voir Rosidor, qui ne s'en éloignoit que le moins qu'il lui étoit possible. Cependant la jalousie la rongeoit au dedans, et excitoit en son âme autant de véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendoit de feints témoignages d'amitié. Un jour que le Roi, avec toute sa cour, s'étoit retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra par hasard une épée: c'étoit celle d'un cavalier nommé Arimant, demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avoit été tué en duel, disputant sa maîtresse Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans sa profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avoient rendez-vous dans le bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux dernières faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de se défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchoit d'être aimé de Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur auprès du Roi, dont il n'eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils avoient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés en paysans. L'heure étoit la même que Dorise avoit donnée à Caliste, à cause que l'un et l'autre vouloit être assez tôt de retour pour se rendre au lever du Roi et de la Reine après le coup exécuté. Les lieux mêmes n'étoient pas fort éloignés; de sorte que Rosidor, poursuivi par ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise avoit l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste. Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si malheureusement, que retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnoître, il la lui arrache, passe tout d'un temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d'un poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant désarmée par Rosidor; et Caliste, sitôt qu'elle l'a reconnu, se pâme d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu qu'ils sont ses domestiques et qu'il étoit venu dans ce bois sur un cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en foiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entr'aidant l'un à l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui alloit rechercher les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avoit jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque échappatoire; mais s'étant aperçu à ses discours qu'elle avoit vu son crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'étoit elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de son forfait, en ce lieu où il étoit assuré de retrouver son épée. Sur le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui étoit demeuré dans les cheveux, il la reconnoît, et se fait connoître à elle: ses offres de service sont aussi mal reçues que par le passé; elle persiste toujours à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué[855]; elle entre en furie, qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse fille lui crève un oeil de son poinçon; et comme la douleur lui fait y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tournée en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et de venger cette injure par sa mort et d'étouffer ensemble l'indice de son crime. Rosidor cependant n'avoit pu se dérober si secrètement qu'il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé Cléon, dont il apprend que Clitandre venoit de monter à cheval avec le Prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude; et ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie en avertir le Roi. Le Roi, qui ne vouloit pas perdre ces cavaliers, envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que, si Clitandre s'étoit échappé d'auprès du Prince pour aller joindre son rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au Roi par la moitié de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang qui le mène jusques au lieu où Rosidor et Caliste s'étoient retirés. La vue de ces corps fait soupçonner au Roi quelque supercherie de la part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dît même le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au Roi le cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu par son page: si bien que le Roi, ne doutant plus de son crime, le fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s'il attendoit son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle; et redoutant que le Prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier qu'il affectionnoit, il le va chercher encore une fois à la chasse pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend le Prince à la chasse; ses gens, effrayés de la violence des foudres et des orages, qui çà qui là cherchent où se cacher: si bien que, demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivoit l'épée à la main (c'étoit Pymante et Dorise). Il étoit déjà terrassé, et près de recevoir le coup de la mort; mais le Prince, ne pouvant souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat. Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa mort. Dorise reconnoît le Prince, et s'entrelace tellement dans les jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le Prince saute aussitôt sur lui, et le désarme; l'ayant désarmé, il crie ses gens, et enfin deux veneurs paroissent chargés des vrais habits de Pymante, Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet extraordinaire du foudre, qui avoit consommé trois corps, à ce qu'ils s'imaginoient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise prend occasion de se faire connoître au Prince, et de lui déclarer tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le Prince étonné commande à ses veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en même temps Cléon arrive, qui fait le récit au Prince du péril de Clitandre, et du sujet qui l'avoit réduit en l'extrémité où il étoit. Cela lui fait reconnoître Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au Roi avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après lui. Le Roi venoit de conclure avec la Reine le mariage de Rosidor et de Caliste, sitôt qu'il seroit guéri, dont Caliste étoit allée porter la nouvelle au blessé; et après que le Prince lui eut fait connoître l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avoit pensé faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant voir par là de quelle façon ses sujets vengeroient un attentat fait sur leur prince. Le Prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui avoit assuré la vie; et la voulant désormais favoriser, en propose le mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste viennent remercier le Roi, qui les réconcilie avec Clitandre et Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de s'entr'aimer, puisque lui et le Prince le desirent, leur donnant jusques à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,

Afin de voir alors cueillir en même jour A deux couples d'amants les fruits de leur amour[856].

[855] Dans l'édition de 1632 on lit: «qu'il la tue.» C'est une faute d'impression: voyez la scène VII de l'acte III.

[856] Ce sont, à peu près, les deux vers qui terminent la pièce:

Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour, etc.

EXAMEN.

Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de Mélite m'apprit qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre[857] heures: c'étoit l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du métier la blâmoient de peu d'effets, et de ce que le style en étoit[858] trop familier. Pour la justifier contre cette censure par une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avoit les vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière (c'est-à-dire dans ces vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis parfaitement[859]. Le style en est véritablement plus fort que celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de supportable. Il est mêlé[860] de pointes comme dans cette première; mais ce n'étoit pas alors un si grand vice dans le choix des pensées, que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution, elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paroissent le plus par l'avantage de leur caractère et de leur amour mutuel; mais leur action finit dès le premier acte avec leur péril; et ce qu'ils disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages, attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de qui semble tourner le noeud de la pièce, puisque les premières actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier, n'en peut être qu'un héros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le cinquième acte languit comme celui de Mélite après la conclusion des épisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on devine tout ce qui doit arriver[861], hormis le mariage de Clitandre avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d'Éraste, et dont on n'a garde de se défier.

[857] VAR. (édit. de 1660): vingt-quatre. De même six lignes plus bas.

[858] VAR. (édit, de 1660): de ce que le style étoit.

[859] Voyez la Notice, p. 258.

[860] VAR. (édit. de 1660): il est encor mêlé.

[861] VAR. (édit. de 1660-1668): tout ce qui doit y arriver.

Le Roi et le Prince son fils y paroissent dans un emploi fort au-dessous de leur dignité: l'un n'y est que comme juge, et l'autre comme confident de son favori. Ce défaut n'a pas accoutumé de passer pour défaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me suis fait[862] une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable, bien que nouvelle.

Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un héritier de la couronne, un gouverneur de province, et généralement un homme d'autorité, peut paroître sur le théâtre en trois façons: comme roi, comme homme, et comme juge; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec toutes les trois ensemble. Il paroît comme roi seulement quand il n'a intérêt qu'à la conservation de son trône, ou de sa vie, qu'on attaque pour changer l'État, sans avoir l'esprit agité d'aucune passion particulière; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans Cinna, et Phocas dans Héraclius. Il paroît comme homme seulement quand il n'a que l'intérêt d'une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour son État; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de Pertharite, et les deux reines dans Don Sanche. Il ne paroît enfin que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son État, ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour régler celui des autres, comme dans ce poëme et dans le Cid; et on ne peut[863] désavouer qu'en cette dernière posture il remplit assez mal la dignité d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien éloigné de l'éclat des deux autres manières. Aussi on[864] ne le donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième ordre. Il peut paroître comme roi et comme homme tout à la fois quand il a un grand intérêt d'État et une forte passion tout ensemble à soutenir, comme Antiochus dans Rodogune, et Nicomède dans la tragédie qui porte son nom; et c'est, à mon avis, la plus digne manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action à eux, et ne manquent jamais d'être représentés par les premiers acteurs. Il ne me vient point d'exemple en la mémoire où un roi paroisse comme homme et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de régler ceux des autres sans aucun péril pour son État; mais pour voir les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les deux gouverneurs d'Arménie et de Syrie, que j'ai introduits, l'un dans Polyeucte et l'autre dans Théodore. Je dis aucunement, parce que la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui est ce qui les fait paroître comme hommes, agit si foiblement, qu'elle semble étouffée sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa dignité, dont ils font tous deux leur capital[865]; et qu'ainsi on peut dire en rigueur qu'ils ne paroissent que comme gouverneurs qui craignent de se perdre, et comme juges qui par cette crainte dominante condamnent ou plutôt s'immolent ce qu'ils voudroient conserver.

[862] VAR. (édit. de 1660-1668): dont je me fais.

[863] VAR. (édit. de 1660-1664): et l'on ne peut pas.

[864] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.

[865] Capital, substantivement, affaire principale, principal intérêt.

Les monologues[866] sont trop longs et trop fréquents en cette pièce; c'étoit une beauté en ce temps-là: les comédiens les souhaitoient, et croyoient y paroître avec plus d'avantage. La mode a si bien changé, que la plupart de mes derniers ouvrages n'en ont aucun; et vous n'en trouverez point dans Pompée, la Suite du Menteur, Théodore et Pertharite[867], ni dans Héraclius, Andromède, OEdipe et la Toison d'or, à la réserve des stances.

[866] VAR. (édit. de 1660-1664): monoloques.

[867] VAR. (édit. de 1660): Théodore, Nicomède et Pertharite.--Corneille avait d'abord compris Nicomède dans cette énumération, parce qu'il oubliait le court monologue qui termine le IVe acte.

Pour le lieu, il a encore plus d'étendue, ou, si vous voulez souffrir ce mot, plus de libertinage ici que dans Mélite: il comprend un château d'un roi avec une forêt voisine, comme pourroit être celui de Saint-Germain, et est bien éloigné de l'exactitude que les sévères critiques y demandent.

ACTEURS.

ALCANDRE, roi d'Écosse. FLORIDAN, fils du Roi[868]. ROSIDOR, favori du Roi et amant de Caliste. CLITANDRE, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné. PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné. CALISTE, maîtresse de Rosidor et de Clitandre. DORISE, maîtresse de Pymante. LYSARQUE, écuyer de Rosidor. GÉRONTE, écuyer de Clitandre. CLÉON, gentilhomme suivant la cour. LYCASTE, page de Clitandre. Le GEÔLIER. Trois ARCHERS. Trois VENEURS.

La scène est en un château du Roi, proche d'une forêt[869].

CLITANDRE.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

CALISTE[870].

N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite[871], Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte: Dorise m'en a dit le secret rendez-vous Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous; Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, 5 Sitôt que le soleil commencera de luire. Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver[872]! La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever. Toutefois sans raison j'accuse sa paresse: La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse; 10 Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour, Ont troublé mon repos avant le point du jour; Mais elle, qui n'en fait aucune expérience, Étant sans intérêt, est sans impatience. Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci[873], 15 Ne tarde plus, volage, à te montrer ici; Viens en hâte affermir ton indigne victoire; Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire; Viens signaler ton nom par ton manque de foi; Le jour s'en va paroître; affronteur, hâte-toi. 20 Mais, hélas! cher ingrat, adorable parjure, Ma timide voix tremble à te dire une injure; Si j'écoute l'amour, il devient si puissant Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent: Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, 25 Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route. Je crains ce que je cherche, et je ne connois pas De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas. Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices[874] A mon coeur amoureux firent de bons services, 30 Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir: Le moyen de me plaire est de me décevoir; Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires, Vous êtes de mon heur les cruels adversaires[875]. Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, 35 Dissiper une erreur si chère à mon amour, Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate, Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte. Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais[876] A déjà reblanchi le haut de ces forêts. 40 Si je puis me fier à sa lumière sombre[877], Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre[878], J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui, Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui[879]. Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte[880] 45 Que tu puisses l'entendre à travers cette porte.

SCÈNE II.

ROSIDOR, LYSARQUE[881].

ROSIDOR.

Ce devoir, ou plutôt cette importunité, Au lieu de m'assurer de ta fidélité, Marque trop clairement ton peu d'obéissance[882]. Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance; 50 Que retiré du monde et du bruit de la cour, Je puisse dans ces bois consulter mon amour[883]; Que là Caliste seule occupe mes pensées, Et par le souvenir de ses faveurs passées Assure mon espoir de celles que j'attends; 55 Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps M'instruise des moyens de plaire à cette belle, Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle: Enfin, sans persister dans l'obstination, Laisse-moi suivre ici mon inclination. 60

LYSARQUE.

Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène[884], A me la déguiser vous donne trop de peine. Il ne faut point, Monsieur, beaucoup l'examiner: L'heure et le lieu suspects font assez deviner Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame.... Vous m'entendez assez.

ROSIDOR.

Juge mieux de ma flamme, Et ne présume point que je manque de foi[885] A celle que j'adore, et qui brûle pour moi. J'aime mieux contenter ton humeur curieuse, Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse. 70 Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas[886], Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas: J'y vais.... Mais pourrois-tu le savoir et le taire?

LYSARQUE.

Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire[887]?

ROSIDOR.

Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su, 75 Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu[888] De la part d'un rival....

LYSARQUE.

Vous le nommez?

ROSIDOR.

Clitandre. Au pied du grand rocher il me doit seul attendre[889]; Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux Mérite d'embraser Caliste de ses feux. 80

LYSARQUE.

De sorte qu'un second....

ROSIDOR.

Sans me faire une offense, Ne peut se présenter à prendre ma défense: Nous devons seul à seul vider notre débat.

LYSARQUE.

Ne pensez pas sans moi terminer ce combat: L'écuyer de Clitandre est homme de courage; 85 Il sera trop heureux que mon défi l'engage A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir, Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.

ROSIDOR.

Ta volonté suffit; va-t'en donc et désiste De plus m'offrir une aide à mériter Caliste[890]. 90

LYSARQUE est seul[891].

Vous obéir ici me coûteroit trop cher, Et je serois honteux qu'on me pût reprocher D'avoir su le sujet d'une telle sortie, Sans trouver les moyens d'être de la partie[892].

SCÈNE III.

CALISTE[893].

Qu'il s'en est bien défait! qu'avec dextérité 95 Le fourbe se prévaut de son autorité[894]! Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes[895]! Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes! Il y va cependant, le perfide qu'il est; Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît; 100 Et ses lâches desirs l'emportent où l'appelle[896] Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.

SCÈNE IV.

CALISTE, DORISE.

CALISTE.

Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé[897] Ne tient plus le parti de ce coeur déguisé. Allons, ma chère soeur, allons à la vengeance; 105 Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance; Allons, et sans te mettre en peine de m'aider, Ne prends aucun souci que de me regarder. Pour en venir à bout, il suffit de ma rage; D'elle j'aurai la force ainsi que le courage; 110 Et déjà dépouillant tout naturel humain, Je laisse à ses transports à gouverner ma main. Vois-tu comme suivant de si furieux guides Elle cherche déjà les yeux de ces perfides, Et comme de fureur tous mes sens animés 115 Menacent les appas qui les avoient charmés?

DORISE.

Modère ces bouillons d'une âme colérée, Ils sont trop violents pour être de durée; Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin. Réserve ton courroux tout entier au besoin; 120 Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles, Ses résolutions en deviennent plus molles: En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit.

CALISTE.

Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit[898]. Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume, 125 Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume[899], Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter A ce que ma colère a droit d'exécuter[900].

DORISE, seule[901].

Si ma ruse est enfin de son effet suivie, Cette aveugle chaleur te va coûter la vie[902]: 130 Un fer caché me donne en ces lieux écartés La vengeance des maux que me font tes beautés. Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme: Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme; Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, 135 J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner[903].

SCÈNE V.

PYMANTE, GÉRONTE, sortants d'une grotte[904], déguisés en paysans.

GÉRONTE.

En ce déguisement on ne peut nous connoître, Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel[905], Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. 140 Vos voeux si mal reçus de l'ingrate Dorise, Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise[906], Ne rencontreront plus aucun empêchement. Mais je m'étonne fort de son aveuglement, Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice[907] 145 Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice. Vos rares qualités....

PYMANTE.

Au lieu de me flatter, Voyons si le projet ne sauroit avorter, Si la supercherie....

GÉRONTE.

Elle est si bien tissue, Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue. 150 Clitandre aime Caliste, et comme son rival Il a trop de sujet de lui vouloir du mal. Moi que depuis dix ans il tient à son service, D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice[908]; Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main[909], 155 A son dépit jaloux s'imputera soudain.

PYMANTE.

Que ton subtil esprit a de grands avantages Mais le nom du porteur?

GÉRONTE.

Lycaste, un de ses pages.

PYMANTE.

Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous?

GÉRONTE.

Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous: 160 A force de courir il s'est mis hors d'haleine.

SCÈNE VI.

PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, aussi déguisé en paysan[910].

PYMANTE.

Eh bien, est-il venu?

LYCASTE.

N'en soyez plus en peine; Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil Il n'y pense à rien moins qu'à son propre cercueil[911].

PYMANTE.

Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées[912]! 165

(Lycaste les va querir dans la grotte d'où ils sont sortis[913].)

Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées, Elles ne me font voir à mes pieds étendu Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû! Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre[914]! Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre[915]? 170

LYCASTE leur présente à chacun un masque et une épée, et porte leurs habits[916].

Pour notre sûreté, portons-les avec nous, De peur que, cependant que nous serons aux coups, Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure, Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture[917]. Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, 175 Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.

PYMANTE.

Prends-en donc même soin après la chose faite.

LYCASTE.

Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite[918].

PYMANTE.

Sus donc! chacun déjà devroit être masqué. Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué[919]. 180

SCÈNE VII.

CLÉON, LYSARQUE.

CLÉON.

Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage[920] Qui rend de ta valeur un si grand témoignage. Ce duel que tu dis ne se peut concevoir. Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir[921] Que notre jeune prince enlevoit à la chasse. 185

LYSARQUE.

Tu les as vus passer?

CLÉON.

Par cette même place[922]. Sans doute que ton maître a quelque occasion Qui le fait t'éblouir par cette illusion[923].

LYSARQUE.

Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.

CLÉON.

S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise 190 Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu[924], Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu.

LYSARQUE.

A présent il n'a point d'ennemis que je sache[925]; Mais quelque événement que le destin nous cache, Si tu veux m'obliger, viens de grâce avec moi, 195 Que nous donnions ensemble avis de tout au Roi[926].

SCÈNE VIII.

CALISTE, DORISE.

CALISTE, cependant que Dorise s'arrête à chercher derrière un buisson[927].

Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons à peine, Si nous ne retournons, au lever de la Reine. Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus.

DORISE, tirant une épée de derrière ce buisson, et saisissant Caliste par le bras[928].

Voici qui va trancher tes soucis superflus[929]; 200 Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie, Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie.

CALISTE.

Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'épouvanter; Mais je te connois trop pour m'en inquiéter[930]. Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie[931], 205 A les trouver bientôt toute notre industrie.

DORISE.

Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours, Dont le récit n'étoit qu'une embûche à tes jours[932]: Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. 210

CALISTE.

Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain....

DORISE.

Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main.

CALISTE.

Le reproche honteux d'une action si noire[933]....

DORISE.

Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.

CALISTE.

T'ai-je donc pu, ma soeur, déplaire en quelque point? 215

DORISE.

Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point; C'est assez m'offenser que d'être ma rivale.

SCÈNE IX.

ROSIDOR, PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, CALISTE, DORISE.

Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paroît tout en sang, poursuivi par ces trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle[934] que tient Dorise; et sans la reconnoître, il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restoit de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.

ROSIDOR.

Meurs, brigand. Ah! malheur! cette branche fatale A rompu mon épée. Assassins.... Toutefois, J'ai de quoi me défendre une seconde fois. 220

DORISE, s'enfuyant[935].

N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes? Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes[936]! Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.

CALISTE.

C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah! je pâme! 225 Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme. Adieu, mon cher espoir.

ROSIDOR, après avoir tué Géronte.

Cettui-ci dépêché, C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché. Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance[937] Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance? 230 Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi: Je ne cours point après des lâches comme toi[938]. Il suffit de ces deux. Mais qui pourroient-ils être? Ah ciel! le masque ôté me les fait trop connoître[939]. Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs; 235 Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs[940]; Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime[941]; Et ces deux reconnus, je douterois en vain[942] De celui que sa fuite a sauvé de ma main. 240 Trop indigne rival, crois-tu que ton absence Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence, Et qu'après avoir vu renverser ton dessein, Un désaveu démente et tes gens et ton seing? Ne le présume pas; sans autre conjecture, 245 Je te rends convaincu de ta seule écriture, Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au Roi. Mais quel piteux objet se vient offrir à moi[943]? Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage, Attendant Rosidor, l'essai de votre rage? 250 C'est Caliste elle-même! Ah Dieux, injustes Dieux[944]! Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux, Votre faveur barbare a conservé ma vie[945]! Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie: La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, 255 Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait, Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres. Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres[946]; Je ne veux point devoir mes déplorables jours A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. 260 O vous qui me restez d'une troupe ennemie Pour marques de ma gloire et de son infamie, Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux[947], Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux! Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, 265 De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles. Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur, Avoit-il seul le droit de me blesser au coeur? Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage, L'ayant si mal traité, respecte son image? 270 Noires divinités, qui tournez mon fuseau, Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau? Insensé que je suis! en ce malheur extrême, Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même; Aveugle! je m'arrête à supplier en vain, 275 Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main. Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée; C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée; Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs, C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. 280 Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée[948], Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée; Et sa lame, timide à procurer mon bien, Au sang des assassins n'ose mêler le mien. Ma foiblesse importune à mon trépas s'oppose; 285 En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose; Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer; J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer: L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste. Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste[949], 290 Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur, Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur. Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie L'amour lui sait donner la moitié de ma vie, Qu'une âme désormais suffit à deux amants. 295

CALISTE.

Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments? Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde[950]?

ROSIDOR.

O merveilleux effet d'une amour sans seconde[951]!

CALISTE.

Exécrable assassin, qui rougis de son sang[952], Dépêche comme à lui de me percer le flanc, 300 Prends de lui ce qui reste.

ROSIDOR.

Adorable cruelle[953], Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle?

CALISTE.

Ne m'en fais point un crime: encor pleine d'effroi, Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi. J'avois si bien gravé là dedans ton image[954], 305 Qu'elle ne vouloit pas céder à ton visage. Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir, Envioit à mes yeux le bonheur de te voir[955]. Mais quel secours propice a trompé mes alarmes? Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes? 310

ROSIDOR.

Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux, Où je te vois mourir et revivre à mes yeux?

CALISTE.

Quand l'amour une fois règne sur un courage.... Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village, Où ces bouillons de sang se puissent arrêter; 315 Là j'aurai tout loisir de te le raconter, Aux charges qu'à[956] mon tour aussi l'on m'entretienne.

ROSIDOR.

Allons; ma volonté n'a de loi que la tienne; Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant, Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. 320

CALISTE.

Il donne en même temps une aide à ta foiblesse[957], Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse, Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui[958] A tes pas chancelants pourra servir d'appui.

FIN DU PREMIER ACTE.

[868] L'édition de 1663 est la première qui donne les noms propres Alcandre et Floridan. Dans l'édition de 1632, on lit simplement: le Roi; dans celles de 1644-1660: le Roi d'Écosse. Pour le second personnage, les éditions de 1632-1660 portent: le Prince, fils du Roi.

[869] Cette indication paraît pour la première fois dans l'édition de 1644.

[870] Var. CALISTE, regardant derrière elle. (1632)

[871] Var. Je ne suis point suivie, et sans être entendue, Mon pas lent et craintif en ces lieux m'a rendue. Tout le monde au château, plongé dans le sommeil, Loin de savoir ma fuite, ignore mon réveil; Un silence profond mon dessein favorise. Heureuse entièrement si j'avois ma Dorise, Ma fidèle compagne, en qui seule aujourd'hui Mon amour affronté rencontre quelque appui[871-a]. C'est d'elle que j'ai su qu'un amant hypocrite, [Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte;] D'elle j'ai su les lieux où l'amour qui les joint Ce matin doit passer jusques au dernier point, Et pour m'obliger mieux elle m'y doit conduire[871-b]. (1632-57)

[871-a] Mon amour qu'on trahit rencontre quelque appui. (1644-57)

[871-b] [Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire.] (1644-57)

[872] Var. Mais qu'elle est paresseuse à me venir treuver! (1632)

[873] Var. Toi que l'oeil qui te blesse attend pour te guérir, Éveille-toi, brigand, hâte-toi d'acquérir Sur l'honneur d'Hippolyte une infâme victoire, Et de m'avoir trompée une honteuse gloire; Hâte-toi, déloyal, de me fausser ta foi. (1632-57) Var. Toi par qui ma rivale a de quoi me braver, Ne tarde plus, volage, à la venir trouver, Hâte-toi d'affermir ton indigne victoire, De s'assurer l'éclat de cette infâme gloire, De signaler ton nom par ton manque de foi. (1660)

[874] Var. Ah, mes yeux! si jamais vos naturels offices. (1632)

[875] Var. [Vous êtes de mon heur les cruels adversaires.] Un infidèle encor régnant sur mon penser. Votre fidélité ne peut que m'offenser. Apprenez, apprenez par le traître que j'aime Qu'il vous faut me trahir pour être aimé de même. Et toi, père du jour, dont le flambeau naissant Va chasser mon erreur avecque le croissant, S'il est vrai que Thétis te reçoit dans sa couche, Prends, soleil, prends encor deux baisers sur sa bouche. Ton retour me va perdre, et retrancher ton bien: Prolonge, en l'arrêtant, mon bonheur et le tien. [Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate.] (1632-57)

[876] Var. Las! il ne m'entend point, et l'aube de ses rais[876-a]. (1632-57)

[876-a] Rais, rayons. Voyez le Lexique.

[877] Var. Si je me peux fier à sa lumière sombre. (1632) Var. Si je me puis fier à sa lumière sombre, (1644-60)

[878] Var. Dont l'éclat impuissant dispute avecque l'ombre. (1632-57)

[879] En marge, dans l'édition de 1632: Rosidor et Lysandre entrent.

[880] Var. Rentre, pauvre Caliste, et te cache de sorte. (1632-57)

[881] Var. LYSARQUE, son écuyer. (1632)

[882] Var. Me prouve évidemment ta désobéissance. (1632-57)

[883] Var. Je puisse dans le bois consulter mon amour. (1632)

[884] Var. Cette inclination secrète qui vous mène. (1632-57)

[885] Var. On ne verra jamais que je manque de foi. A celle que j'adore et qui n'aime que moi. LYS. Bien que vous en ayez une entière assurance, Vous pouvez vous lasser de vivre d'espérance. Et tandis que l'attente amuse vos desirs, Prendre ailleurs quelquefois de solides plaisirs. ROS. Purge, purge d'erreur ton âme curieuse, [Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse.] (1632-57)

[886] Voyez la note [485] relative au vers 96 de Mélite.

[887] Var. Monsieur, pour en douter que vous ai-je pu faire? (1632-57)

[888] Var. Avise à ta retraite. Hier le cartel reçu. (1657)

[889] Var. LYS. Et ce cartel contient? ROS. Que seul il doit m'attendre Près du chêne sacré, pour voir qui de nous deux. (1632-57)

[890] Var. De plus m'offrir un aide à mériter Caliste. (1652-57)

[891] Var. LYSARQUE, seul. (1632-60).

[892] Var. Sans treuver les moyens d'être de la partie. (1632)

[893] Dans l'édition de 1632, les scènes III et IV n'en forment qu'une, qui porte en tête: CALISTE, DORISE, et au-dessous: CALISTE, seule.

[894] Var. Sa fourbe se prévaut de son autorité. (1632)

[895] Var. Qu'il treuve un beau prétexte en ses flammes éteintes! (1632-54)

[896] Var. Et ses traîtres desirs l'emportent où l'appelle Le cartel amoureux d'une beauté nouvelle. (1632-57)

[897] En marge, dans l'édition de 1632: Dorise entre.

[898] Var. Mais c'est à faute d'air que le feu s'amortit. (1632-57)

[899] Var. Que par là ma douleur accroît son amertume. (1632-57)

[900] Var. Aux desseins enragés qu'il veut exécuter. (1632-57)

[901] Caliste va toujours devant, et Dorise demeure seule. (1632, en marge.)

[902] Var. Ces desseins enragés te vont coûter la vie: Un fer caché me donne en ces lieux sans secours La fin de mes malheurs dans celle de tes jours; Et lors ce Rosidor qui possède mon âme, Cet ingrat qui t'adore et néglige ma flamme, Que mes affections n'ont encor su gagner, Toi morte, n'aura plus pour qui me dédaigner. (1632-57)

[903] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle va rejoindre Caliste._

[904] Var. D'une caverne. (1644-60)--Ils sortent d'une grotte, déguisés en paysans. (1663, en marge.)--Dans l'édition de 1632, les scènes V et VI sont réunies en une seule, en tête de laquelle on lit: PYMANTE, GÉRONTE, écuyer de Clitandre; LYCASTE, page de Clitandre. A la marge, auprès des premiers vers de la scène: Pymante et Géronte sortent d'une caverne, seuls et déguisés en paysans.

[905] Var. Amène Rosidor, séduit d'un faux cartel. (1632-57)

[906] Var. Qui le caresse autant comme elle vous méprise. (1632)

[907] Var. Et ne puis deviner quelle raison l'oblige[907-a] A dédaigner vos feux pour un qui la néglige. Vous qui valez.... PYM. Géronte, au lieu de me flatter, Parlons du principal. Ne peut-il éventer Notre supercherie? (1632-57)

[907-a] Et ne puis deviner par quel charme surprise Elle fuit qui l'adore et suit qui la méprise, Vu que votre mérite.... PYM. Au lieu de me flatter. (1644-57)

[908] Var. J'ai contrefait son seing, et par cet artifice. (1632-57)

[909] Var. Ce faux cartel, encor que de ma main écrit, Est présumé de lui. PYM. Que ton subtil esprit Sur tous ceux des mortels a de grands avantages! Mais qui fut le porteur? (1632) Var. J'ai fait que ce cartel, par un des siens porté, A nul autre qu'à lui ne peut être imputé. [PYM. Que ton subtil esprit a de grands avantages!] (1644-57)

[910] Cette indication manque, en tête de cette scène, dans les éditions de 1632 et de 1663. A la place, on lit en marge, dans l'édition de 1632, auprès des derniers vers de notre scène V: Lycaste arrive déguisé comme eux; et dans l'édition de 1663, auprès des premiers vers de la scène VI: Lycaste est déguisé comme eux en paysan.

[911] Var. Ne s'attend à rien moins qu'à son proche cercueil[911-a]. (1632-54)

[911-a] On lit propre cercueil, pour proche cercueil, dans les éditions de 1657 et de 1682; mais c'est très-vraisemblablement une faute d'impression. Toutes les autres éditions donnent proche.

[912] Var. N'usons plus de discours. Nos masques, nos épées! (1632-60)

[913] Ces mots manquent dans les éditions de 1644-60; à la place, on lit en marge dans celle de 1632: Lycaste les va querir dans la caverne, où tous trois s'étoient déjà déguisés.

[914] Var. Ah! qu'il va bien treuver d'autres gens que Clitandre! (1632-52)

[915] En marge, dans l'édition de 1632: Lycaste revient, et avec leurs masques et leurs épées, rapporte encore leurs vrais habits.

[916] Var. LYCASTE, en leur baillant chacun un masque et une épée (1632).--Les éditions de 1644-57 ajoutent à ce jeu de scène de 1632: et portant leurs habits.--En marge, dans l'édition de 1663: Il leur présente à chacun, etc. La leçon de 1660 est: En leur présentant à chacun.... et portant, etc.

[917] Var. Les prenant ne nous mette en mauvaise posture. (1632-57)

[918] Var. Je n'ai garde sans eux de faire ma retraite. (1632-57)

[919] En marge, dans l'édition de 1632: Ils se masquent tous trois.

[920] Var. Réserve à d'autres fois cette ardeur de courage. (1632-57)

[921] Var. Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir Que notre jeune prince amenoit à la chasse. (1632-57)

[922] Var. LYS. En es-tu bien certain? CLÉON. Je l'ai vu face à face, Sans doute qu'il en baille à ton maître à garder. LYS. Il est trop généreux pour si mal procéder. CLÉON. Je sais bien que l'honneur tout autrement ordonne; Mais qui le retiendroit? Toutefois je soupçonne.... LYS. Quoi? que soupçonnes-tu? CLÉON. Que ton maître rusé Avec un faux cartel t'auroit bien abusé. [LYS. Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.] (1632)

[923] Var. Qui le fait t'éblouir par quelque illusion. (1657)

[924] Var. Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-57)

[925] Var. A présent il n'a point d'ennemi que je sache. (1657)

[926] Var. Qu'ensemble nous donnions avis de tout au Roi. (1632)

[927] Var. Dorise s'arrête à chercher, etc. (1663, en marge.)

[928] Var. Elle tire, etc. (1663, en marge.)--Les mots par le bras manquent dans les éditions de 1632-60.

[929] Var. Voici qui va trancher tels soucis superflus; Voici dont je vais rendre, en te privant de vie, Ma flamme bien heureuse et ma haine assouvie. (1632-57)

[930] Var. DOR. Dis que dedans ton sang je me veux contenter. (1632) Var. DOR. Dis qu'avecque ta mort je me veux contenter. (1644-57)

[931] Var. CAL. Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie. (1632-57)

[932] Var. Dont le récit n'étoit qu'un embûche à tes jours. (1654 et 60)

[933] Var. Le reproche éternel d'une action si lâche.... DOR. Agréable toujours, n'aura rien qui me fâche. (1632-57)

[934] Var. Il voit l'épée. (1632)

[935] Var. Laissant Caliste, et s'enfuyant. (1632)--Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1663.

[936] Var. Las! qu'il me va causer de périls et de larmes! (1632-57)

[937] En marge, dans les éditions de 1632 et de 1663: Pymante fuit.

[938] Var. Je ne cours point après de tels coquins que toi. (1632-57)

[939] En marge, dans l'édition de 1632: Il les démasque.

[940] Var. Cettui-ci fut toujours couvert de ses couleurs. (1654)

[941] Var. Moins de traits de la mort que l'horreur de son crime. (1657)

[942] Var. Et j'ose présumer avec juste raison Que le tiers est sans doute encor de sa maison. Traître, traître rival, crois-tu que ton absence. (1632-57)

[943] En marge, dans l'édition de 1632: Il voit Caliste pâmée et la croit morte.

[944] Var. C'est ma chère Caliste! Ah! Dieux, injustes Dieux! (1632-57)

[945] Var. Votre faveur cruelle a conservé ma vie. (1632-57)

[946] Var. [Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres,] Sachez que Rosidor maudit votre secours: Vous ne méritez pas qu'il vous doive ses jours. Unique déité qu'à présent je réclame, Belle âme, viens aider à sortir à mon âme; Reçois-la sur les bords de ce pâle coral; Fais qu'en dépit des Dieux, qui nous traitent si mal, Nos esprits, rassemblés hors de leur tyrannie, Goûtent là-bas un bien qu'ici l'on nous dénie. Tristes embrassements, baisers mal répondus, Pour la première fois donnés et non rendus, Hélas! quand mes douleurs me l'ont presque ravie, Tous glacés et tous morts, vous me rendez la vie. Cruels, n'abusez plus de l'absolu pouvoir Que dessus tous mes sens l'amour vous fait avoir; N'employez qu'à ma mort ce souverain empire, Ou bien, me refusant le trépas où j'aspire, Laissez faire à mes maux, ils me viennent l'offrir; Ne me redonnez plus de force à les souffrir. Caliste, auprès de toi la mort m'est interdite[946-a]; Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte: Adieu, pour un moment, consens à ce départ. Sus, ma douleur, achève, ici que de sa part Je n'ai plus de secours, ni toi plus de contraintes, Porte-moi dans le coeur tes plus vives atteintes, Et pour la bien punir de m'avoir ranimé, Déchire son portrait que j'y tiens enfermé; Et vous, qui me restez d'une troupe ennemie. (1632-57)

[946-a] En marge, dans l'édition de 1632: Il se relève d'auprès d'elle, et laisse cette garde d'épée rompue.

[947] Var. Blessures, dépêchez d'élargir vos canaux. (1632)

[948] En marge, dans l'édition de 1632: Il tombe de foiblesse; et son épée tombe aussi de l'autre côté, et lui insensiblement se traîne auprès de Caliste.

[949] Var. Mais insensiblement je retrouve Caliste; Ma langueur m'y reporte, et mes genoux tremblants Y conduisent l'erreur de mes pas chancelants. Adorable sujet de mes flammes pudiques, Dont je trouve en mourant les aimables reliques, Cesse de me prêter un secours inhumain, Ou ne donne du moins des forces qu'à ma main, Qui m'arrache aux tourments que ton malheur me livre; Donne-m'en pour mourir comme tu fais pour vivre. Quel miracle succède à mes tristes clameurs[949-a]! Caliste se ranime autant que je me meurs[949-b]. [Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie.] (1632-57)

[949-a] En marge, dans l'édition de 1632: Elle revient de pâmoison.

[949-b] Caliste se ranime à même que je meurs. (1644-57)

[950] Var. Rosidor n'étant plus, qu'ai-je à faire en ce monde? (1632)

[951] On lit dans l'édition de 1657: d'un amour, pour d'une amour; mais la fin du vers: sans seconde, prouve que c'est une faute d'impression.

[952] En marge, dans l'édition de 1632: Elle regarde Rosidor, et le prend pour un des assassins.

[953] Var. Prends de lui ce qui reste, achève. ROS. Quoi! ma belle, Contrefais-tu l'aveugle afin d'être cruelle? CAL.[953-a] Pardonne-moi, mon coeur: encor pleine d'effroi. (1632-57)

[953-a] En marge, dans l'édition de 1632: Elle se jette à son col.

[954] Var. J'avois si bien logé là dedans ton image. (1632-57)

[955] Var. [Envioit à mes yeux le bonheur de te voir.] ROS. Puisqu'un si doux appas se treuve en tes rudesses[955-a], Que feront tes faveurs, que feront tes caresses? Tu me fais un outrage à force de m'aimer, Dont la douce rigueur ne sert qu'à m'enflammer. Mais si tu peux souffrir qu'avec toi, ma chère âme, Je tienne des discours autres que de ma flamme, Permets que, t'ayant vue en cette extrémité, Mon amour laisse agir ma curiosité, Pour savoir quel malheur te met en ce bocage. CAL. Allons premièrement jusqu'au prochain village, Où ces bouillons de sang se puissent étancher, Et là je te promets de ne te rien cacher, [Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne.] (1632-57)

[955-a] Puisqu'un si doux appas se trouve en tes rudesses. (1652-57)

[956] Aux charges que, à la charge que, à condition que.

[957] Var. Il forme tout d'un temps un aide à ta foiblesse. (1632-48) Var. Il forme tout d'un temps une aide à ta foiblesse. (1652-57)

[958] Var. Si bien que la bravant ta maîtresse aujourd'hui N'aura que trop de force à te servir d'appui. (1632-57)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, masqué[959].

Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 325 Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960], Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]! Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante? Fournissez de raison, destins, qui me démente[962]; 330 Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963] A partager si mal entre eux votre pouvoir. Lui rendre contre moi l'impossible possible[964] Pour rompre le succès d'un dessein infaillible, C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 335 Pour conserver son sang au péril de mes jours. Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite; A peine en m'y jetant moi-même je l'évite; Loin de laisser la vie, il a su l'arracher; Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: 340 Toute votre faveur, à son aide occupée, Trouve à le mieux armer en rompant son épée, Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard, L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard. O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]! 345 Ainsi donc un rival pris à mon avantage Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer! Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967], Lui donne sur mes gens une prompte victoire, Et fait de son péril un sujet de sa gloire! 350 Retournons animés d'un courage plus fort, Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. Sortez de vos cachots, infernales Furies; Apportez à m'aider toutes vos barbaries; Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968], 355 Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein. J'avois de point en point l'entreprise tramée, Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée; Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain N'a que de la foiblesse; il y faut votre main. 360 En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle; En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]: La terre vous refuse un passage à sortir. Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir; N'attends pas que Mercure avec son caducée 365 M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970]; N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité, Ajoute l'infamie à tant de lâcheté; Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice Aux projets avortés d'un si noir artifice. 370 Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit. Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit: La terre n'entend point la douleur qui me presse; Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse. Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971] 375 Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux. Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même; Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972]. Passe pour villageois dans un lieu si fatal; Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 380 Fais que d'un même habit la trompeuse apparence, Qui le mit en péril, te mette en assurance. Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973] Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher. Ce damnable instrument de mon traître artifice, 385 Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice; Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974], Que ma fureur jalouse avoit armée en vain, Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 390

(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].)

Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976]. Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte, Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, Tant que....

SCÈNE II.

LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS[977].

LYSARQUE.

Mon grand ami!

PYMANTE.

Monsieur?

LYSARQUE.

Viens çà, dis-nous, N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ou l'un d'eux se sauver à la fuite?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ni passer dedans ces bois sans suite?

PYMANTE.

Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....

LYSARQUE.

Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; 400 Réponds précisément.

PYMANTE.

Pour aujourd'hui, je pense[979].... Toutefois, si la chose étoit de conséquence, Dans le prochain village on sauroit aisément....

LYSARQUE.

Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.

PYMANTE, seul.

Ce départ favorable enfin me rend la vie, 405 Que tant de questions m'avoient presque ravie. Cette troupe d'archers, aveugles en ce point, Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981]; Bien que leur conducteur donne assez à connoître Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 410 J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982]. Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983] Promettoit un orage et se tourne en bonace, Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 415 Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler! Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée, J'ai leur crédulité sous ces habits trompée! De sorte qu'à présent deux corps désanimés Termineront l'exploit de tant de gens armés, 420 Corps qui gardent tous deux un naturel si traître, Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître, Et le faire l'auteur de cette lâcheté, Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté! Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984], 425 Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque; Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985], Où je verrai tantôt avec effronterie Clitandre convaincu de ma supercherie. 430

SCÈNE III.

LYSARQUE, ARCHERS[986].

LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987].

Cela ne suffit pas; il faut chercher encor, Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor. Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie Des soupçons que j'avois touchant cette partie, Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 435

PREMIER ARCHER[988].

Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus Font trop voir le succès de toute l'entreprise.

LYSARQUE.

Et qu'en présumes-tu?

PREMIER ARCHER.

Que malgré leur surprise, Leur nombre avantageux et leur déguisement, Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 440

LYSARQUE.

Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures; Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989], Et présume plutôt que son bras valeureux Avant que de mourir s'est immolé ces deux.

PREMIER ARCHER.

Mais où seroit son corps?

LYSARQUE.

Au creux de quelque roche, 445 Où les traîtres, voyant notre troupe si proche, N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci, De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990].

SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues de l'épée de Rosidor[991].

Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?

LYSARQUE.

Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 450 Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.

SECOND ARCHER.

Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992].

LYSARQUE.

Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 455 Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.

(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)

SCÈNE IV.

FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[994].

FLORIDAN, parlant à son page[995].

Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse; Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place, A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés, Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 460 Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées, Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées; Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement, Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.

(Le Page rentre[996]).

Achève maintenant l'histoire commencée 465 De ton affection si mal récompensée.

CLITANDRE.

Ce récit ennuyeux de ma triste langueur, Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur; J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste Dans ses cruels mépris incessamment persiste; 470 C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi, Cependant qu'un rival, ses plus chères délices, Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

FLORIDAN.

Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 475 Ton courage demeure insensible aux mépris; Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.

CLITANDRE.

Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs Étouffent en naissant la révolte des coeurs; 480 Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose, Murmurant de son mal, en adore la cause.

FLORIDAN.

Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir, Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997], Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine 485 Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine; Mais son commandement dans peu, si tu le veux, Te met, à ma prière, au comble de tes voeux. Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.

CLITANDRE.

Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 490 Dont un autre a charmé les inclinations, J'ai toujours du respect pour ses perfections[998], Et je serois marri qu'aucune violence....

FLORIDAN.

L'amour sur le respect emporte la balance.

CLITANDRE.

Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 495 Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999]; Je ne la veux gagner qu'à force de services.

FLORIDAN.

Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices?

CLITANDRE.

Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 500 A la longue ennuyés, la moindre négligence Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence; Un temps bien pris alors me donne en un moment Ce que depuis trois ans je poursuis vainement. Mon prince, trouvez bon[1000]....

FLORIDAN.

N'en dis pas davantage; Cettui-ci qui me vient faire quelque message Apprendroit malgré toi l'état de tes amours.

SCÈNE V.

FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON.

CLÉON.

Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001]; C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne, Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 510

FLORIDAN.

Qui?

CLÉON.

Clitandre, seigneur.

FLORIDAN.

Et que lui veut le Roi[1002]?

CLÉON.

De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi[1003].

FLORIDAN.

Je n'en sais que penser; et la cause incertaine De ce commandement tient mon esprit en peine. Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[1004] 515 Sans savoir les motifs qui te font rappeler?

CLITANDRE.

C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise, Dont l'exécution à moi seul est remise; Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer, C'est à moi d'obéir sans rien examiner. 520

FLORIDAN.

J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne[1005] Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne, Et si tu veux m'ôter de cette anxiété, Que j'en sache au plus tôt toute la vérité. Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prête 525 N'attend que ma présence à relancer la bête.

SCÈNE VI.

DORISE, achevant de vêtir l'habit de Géronte, qu'elle avoit trouvé dans le bois[1007].

Achève, malheureuse, achève de vêtir Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. Si de tes trahisons la jalouse impuissance Sut donner un faux crime à la même innocence, 530 Recherche maintenant, par un plus juste effet, Une fausse innocence à cacher ton forfait. Quelle honte importune au visage te monte Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte? Il t'abhorre lui-même, et ce déguisement, 535 En le désavouant, l'oblige pleinement[1008]. Après avoir perdu sa douceur naturelle, Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle; Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau, Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. 540 Si tu veux empêcher ta perte inévitable, Deviens plus criminelle, et parois moins coupable. Par une fausseté tu tombes en danger, Par une fausseté sache t'en dégager. Fausseté détestable, où me viens-tu réduire? 545 Honteux déguisement, où me vas-tu conduire? Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur, Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur[1009]: L'image de Caliste à ma fureur soustraite Y brave fièrement ma timide retraite. 550 Encor si son trépas secondant mon desir Mêloit à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir! Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime[1010], Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime; Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, 555 J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit; Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie Sert à croître sa gloire avec mon infamie. N'importe, Rosidor de mes cruels destins[1011] Tient de quoi repousser ses lâches assassins. 560 Sa valeur, inutile en sa main désarmée, Sans moi ne vivroit plus que chez la renommée. Ainsi rien désormais ne pourroit m'enflammer; N'ayant plus que haïr, je n'aurois plus qu'aimer. Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, 565 Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. Ces contraires succès, demeurant sans effet, Font naître mon malheur de mon heur imparfait. Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire[1012]: 570 Il m'en est redevable, et peut-être à son tour Cette obligation produira quelque amour. Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale! S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale. N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part; 575 L'offense vint de toi, le secours du hasard. Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse, Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse; Ce péril mutuel qui conserve leurs jours D'un contre-coup égal va croître leurs amours. 580 Heureux couple d'amants que le destin assemble, Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble!

SCÈNE VII.

PYMANTE, DORISE.

PYMANTE, la prenant pour Géronte, et l'embrassant[1013].

O Dieux! voici Géronte, et je le croyois mort. Malheureux compagnon de mon funeste sort....

DORISE, croyant qu'il[1014] la prend pour Rosidor, et qu'en l'embrassant il la poignarde.

Ton oeil t'abuse. Hélas! misérable, regarde 585 Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

PYMANTE.

Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident, Je te connois assez, je suis.... Mais imprudent, Où m'alloit engager mon erreur indiscrète?

Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. 590 Un berger d'ici près a quitté ses brebis Pour s'en aller au camp presque en pareils habits; Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade, Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade. Ne craignez point au reste un pauvre villageois 595 Qui seul et désarmé court à travers ces bois[1015]. D'un ordre assez précis l'heure presque expirée Me défend des discours de plus longue durée. A mon empressement pardonnez cet adieu; Je perdrois trop, Monsieur, à tarder en ce lieu. 600

DORISE.

Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible A la compassion peut se rendre accessible, Un jeune gentilhomme implore ton secours: Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours[1016]; Durant ce peu de temps, accorde une retraite 605 Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète: D'un ennemi puissant la haine me poursuit, Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit....

PYMANTE.

L'affaire qui me presse est assez importante Pour ne pouvoir, Monsieur, répondre à votre attente; 610 Mais si vous me donniez le loisir d'un moment, Je vous assurerois d'être ici promptement; Et j'estime qu'alors il me seroit facile Contre cet ennemi de vous faire un asile.

DORISE.

Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal 615 M'exposoit par malheur aux yeux de ce brutal, Et que l'emportement de son humeur altière....

PYMANTE.

Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.

DORISE.

Souffre que je te suive, et que mes tristes pas....

PYMANTE.

J'ai des secrets, Monsieur, qui ne le souffrent pas, 620 Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre: Avisez au parti que vous avez à prendre.

DORISE.

Va donc, je t'attendrai.

PYMANTE.

Cette touffe d'ormeaux Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.

SCÈNE VIII.

PYMANTE.

Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire[1017], 625 Je puis seul aviser à ce que je dois faire. Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué, Et sait assurément que nous l'avons manqué: N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre, Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre 630 Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir. Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir, Par quelque grand effet de vengeance divine, En ce foible témoin l'auteur de ma ruine: Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, 635 N'éclaircira que trop mon forfait à la cour. Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne[1018], Et je puis éviter ma perte par la sienne! Et mêmes on diroit qu'un antre tout exprès Me garde mon épée au fond de ces forêts: 640 C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire; C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire. Je ne m'y puis résoudre: un reste de pitié[1019] Violente mon coeur à des traits d'amitié; En vain je lui résiste, et tâche à me défendre 645 D'un secret mouvement que je ne puis comprendre: Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien, Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien; Et l'air de son visage a quelque mignardise Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. 650 Ah! que tant de malheurs m'auroient favorisé, Si c'étoit elle-même en habit déguisé! J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie[1020] Abandonne le soin du reste de ma vie. Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser 655 A quoi l'occasion me pourroit dispenser[1021]. Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble, Je porte du respect à ce qui lui ressemble. Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds! Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, 660 Étouffe ce témoin pour assurer ta tête: S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête, Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port, Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[1022]. Modère-toi, cruel, et plutôt examine[1023] 665 Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine: Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt; Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.

FIN DU SECOND ACTE.

[959] Le mot masqué manque dans l'édition de 1632.--En marge, dans l'édition de 1663: Il est encor masqué.

[960] Var. C'est donc moi, sans raison, qu'attaquent vos malices. (1632)

[961] Var. Pour mieux frapper leur coup des chemins inconnus. (1632)

[962] C'est-à-dire douez de raison un être quelconque, afin qu'il me démente.

[963] Var. Dites ce qu'ils ont fait qui vous peut émouvoir. (1632-57)

[964] Var. [Lui rendre contre moi l'impossible possible,] C'est le favoriser par miracle visible, Tandis que votre haine a pour moi tant d'excès, Qu'un dessein infaillible avorte sans succès. Sans succès! c'est trop peu: vous avez voulu faire Qu'un dessein infaillible eût un succès contraire. Dieux! vous présidez donc à leur ordre fatal, Et vous leur permettez ce mouvement brutal! Je ne veux plus vous rendre aucune obéissance: Si vous avez là-haut quelque toute-puissance, Je suis seul contre qui vous vouliez l'exercer. Vous ne vous en servez que pour me traverser. Je peux en sûreté désormais vous déplaire: Comment me puniroit votre vaine colère? Vous m'avez fait sentir tant de malheurs divers Que le sort épuisé n'a plus aucun revers! Rosidor nous a vus, et n'a pas pris la fuite; A grand'peine, en fuyant, moi-même je l'évite[964-a]. (1632)

[964-a] Les trois premiers et les deux derniers vers de cette variante sont dans les éditions de 1644-57.

[965] Ressaisit ses mains, c'est-à-dire arme de nouveau ses mains, l'une de, etc.

[966] Var. O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage! (1632-57)

[967] Var. Son bonheur qui me brave et l'en vient retirer. (1632)

[968] Var. Qu'avec vous tout l'enfer m'assiste en ce dessein. (1632-60)

[969] Var. La terre vous défend d'embrasser ma querelle, Et son flanc vous refuse un passage à sortir. Terre, crève-toi donc afin de m'engloutir. (1632-57)

[970] Var. Me fasse de ton sein l'ouverture forcée; N'attends pas qu'un supplice, avec ses cruautés, Ajoute l'infamie à tant de lâchetés: Détourne de mon chef ce comble de misère; Rends-moi, le prévenant, un office de mère. [Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.] (1632-57)

[971] Var. Affronte-les, Pymante, et malgré leurs complots, Conserve ton vaisseau dans la rage des flots. Accablé de malheurs et réduit à l'extrême, [Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même.] Passe pour villageois dedans ce lieu fatal. (1632-57)

[972] Var. Mais si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême. (1660-68)

[973] En marge, dans l'édition de 1632: Il tire son masque.

[974] Var. Et ce fer, qui tantôt, inutile en mon poing, Ainsi que ma valeur me faillant au besoin. (1632)

[975] Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1660.

[976] Var. [N'en produisez non plus de soupçons que d'effets.] Cessez de m'accuser: vous doit-il pas suffire De m'avoir mal servi? c'est trop que de me nuire. Allez, retirez-vous dans ces obscurités; (Il jette son masque et son épée dans la caverne.) Ainsi je pourrai voir le jour que vous quittez; [Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte.] (1632-57)

[977] Var. TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

[978] Ce mot est ainsi orthographié dans toutes les éditions de Corneille publiées de son vivant. Voyez le Lexique.

[979] Var. [Réponds précisément.] PYM. J'arrive tout à l'heure, Et de peur que ma femme en son travail ne meure, Je cherche.... 1er ARCHER. Allons, Monsieur, donnons jusques au lieu, Nous perdons notre temps.... LYS. Adieu, compère, adieu. PYMANTE, seul. Cet adieu favorable enfin me rend la vie. (1632-57)

[980] C'est-à-dire, allons jusqu'à cet endroit, poussons jusque-là.

[981] Var. Treuve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point. (1632-52 et 57)

[982] Var. D'aussi près de la mort comme je l'étois d'eux, (1632-68)

[983] Var. Que j'aime ce péril, dont la douce menace. (1632)

[984] Var. Je n'ai dans mes forfaits rien à craindre, et Lysarque, Sans trouver mes habits n'en peut avoir de marque. Que s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi. (1632-57)

[985] Var. Eux repris, je retourne aussitôt vers le Roi, Où je veux regarder avec effronterie. (1632) Var. Je n'ai qu'à me ranger promptement chez le Roi. (1644-57)

[986] Var. TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

[987] Var. Ils regardent les corps, etc. (1632, en marge.)--Regardant les corps, etc. (1644-60)--Il regarde les corps, etc. (1663, en marge.)

[988] Tout ce qui, dans cette scène, est dit par le premier archer, est dit par le second dans l'édition de 1632, et réciproquement.

[989] Var. [Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures.] 2e ARCHER. Et quels? LYS. Qu'avant mourir, par un vaillant effort, Il en aura fait deux compagnons de sa mort. (1632-57)

[990] Var. De qui l'aspect nous rend tout le crime éclairci. (1632-57)

[991] Var. Il revient de chercher d'un autre coté, et rapporte les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor. (1632, en marge.)--Lui présentant les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor. (1644-60)--Il lui présente les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor. (1663, en marge.)

[992] Var. [Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte,] Dont les traces vont loin. LYS. Suivons à tous hasards; Vous autres, enlevez les corps de ces pendards. (1632-57)

[993] Var. Lysarque et ce premier archer rentrent, etc. (1632 en marge.)

[994] Var. PAGE DU PRINCE. (1632)--L'édition de 1632 ajoute aux personnages CLÉON; les scènes IV et V y sont réunies en une seule. Voyez la note [1000] de la page 305.

[995] Var. Il parle à son page, qui tient en main une bride et fait paroître la tête d'un cheval. (1632, en marge.)--Il parle à son page. (1663, en marge.)

[996] Var. Le Page s'en va, et le Prince commence à parler à Clitandre. (1632, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué dans les éditions de 1644-60.

[997] Var. Ranime tes ardeurs, qu'il dût faire mourir. (1632-57)

[998] Var. Le respect que je porte à ses perfections M'empêche d'employer aucune violence. (1632-57)

[999] Var. Je ne le veux devoir qu'à mes chastes ardeurs. (1632-57)

[1000] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: Cléon entre, et, comme nous l'avons dit, il n'y a point de division de scène après le vers 507.

[1001] Var. Pardonnez, Monseigneur, si je romps vos discours. (1632-57)

[1002] Var. LE PR. Clitandre? CLÉON. Oui, Monseigneur. LE PR. [Et que lui veut le Roi?] (1632-57)

[1003] Var. Monseigneur, ses secrets ne s'ouvrent pas à moi. (1632)

[1004] Var. Le moyen, cher ami, que je te laisse aller. (1632-57)

[1005] Var. [J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne] Combien le Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne[1005-a], Que j'en sache aussitôt toute la vérité: Jusque-là mon esprit n'est qu'en perplexité. (1632-57)

[1005-a] Combien ton Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne. (1644-57)

[1006] En marge, dans l'édition de 1632: On sonne du cor derrière le théâtre.

[1007] Var. Elle entre demi-vêtue de l'habit de Géronte, qu'elle avoit trouvé dans le bois, avec celui de Pymante et de Lycaste. (1632, en marge.)--Elle sort demi-vêtue de l'habit de Géronte, qu'elle avoit trouvé dans le bois. (1663, en marge.)

[1008] Var. En le désavouant l'oblige infiniment. (1632-57)

[1009] Var. Et je suis à moi-même une nouvelle horreur: Cet insolent objet de Caliste échappée Tient et brave toujours ma mémoire occupée. (1632-57)

[1010] Var. Mais, hélas! dans l'excès du malheur qui m'opprime, Il ne m'est point permis de jouir de mon crime[1010-a]. Mon jaloux aiguillon, de sa rage séduit, En mérite la peine et n'en a pas le fruit. Le ciel, qui contre moi soutient mon ennemie, Augmente son honneur dedans mon infamie. (1632-57)

[1010-a] Il ne m'est pas permis de jouir de mon crime. (1644)

[1011] Var. N'importe, Rosidor de mon dessein failli A de quoi malmener ceux qui l'ont assailli. (1632) Var. N'importe, Rosidor de mon dessein manqué, A de quoi malmener ceux qui l'ont attaqué. (1644-57)

[1012] Var. D'un autre que de moi ne tient l'air qu'il respire: Il m'en est redevable, et peut-être qu'un jour. (1632-60)

[1013] Var. Il prend Dorise pour Géronte, et court l'embrasser. (1632, en marge.)--Il la prend pour Géronte dont elle a vêtu l'habit, et court l'embrasser. (1663, en marge.)

[1014] Var. Elle croit qu'il, etc. (1632, en marge.)--Elle croit qu'il la prend pour Rosidor, et qu'il l'embrasse pour la poignarder. (1663, en marge.)

[1015] Var. Qui seul et désarmé cherche dedans ces bois Un boeuf piqué du taon, qui, brisant nos closages, Hier, sur le chaud du jour, s'enfuit des pâturages: M'en apprendrez-vous rien, Monsieur? j'ose penser Que par quelque hasard vous l'aurez vu passer. DOR. Non, je ne te saurois rien dire de ta bête. PYM. Monsieur, excusez donc mon incivile enquête: Je vais d'autre côté tâcher à la revoir; Disposez librement de mon petit pouvoir[1015-a]. [DOR. Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible] A la compassion se peut rendre accessible. (1632-57)

[1015-a] C'est le vers 646 de Mélite.

[1016] Var. Prends pitié de mes maux, et durant quelques jours Tiens-moi dans ta cabane, où bornant ma retraite, Je rencontre un asile à ma fuite secrète. PYM. Tout lourdaud que je suis en ma rusticité, Je vois bien quand on rit de ma simplicité. Je vais chercher mon boeuf: laissez-moi, je vous prie, Et ne vous moquez plus de mon peu d'industrie. DOR. Hélas! et plût aux Dieux que mon affliction Fût seulement l'effet de quelque fiction! Mon grand ami, de grâce, accorde ma prière. PYM. Il faudroit donc un peu vous cacher là derrière: Quelques mugissements entendus de là-bas Me font en ce vallon hasarder quelques pas: J'y cours et vous rejoins. DOR. Souffre que je te suive. PYM. Vous me retarderiez, Monsieur: homme qui vive Ne peut à mon égal brosser dans ces buissons. DOR. Non, non, je courrai trop. PYM. Que voilà de façons! Monsieur, résolvez-vous, choisissez l'un ou l'autre: Ou faites ma demande, ou j'éconduis la vôtre. DOR. Bien donc, je t'attendrai. PYM. Cette touffe d'ormeaux Aisément vous pourra couvrir de ses rameaux. (1632-57)

[1017] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: Il est seul, et il n'y a point de distinction de scène.

[1018] Var. Simple! J'ai peur encor que ce malheur m'advienne. (1652, 57 et 60)

[1019] Var. Je ne m'y peux résoudre: un reste de pitié. (1632)

[1020] Var. J'en pâme déjà d'aise, et mon âme ravie. (1632-60)

[1021] Voyez plus haut, p. 208, note [692].

[1022] Var. Fais qu'en cette caverne il rencontre sa mort. (1632-60)

[1023] Var. Modère-toi, Pymante, et plutôt examine. (1632-57)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

ALCANDRE, ROSIDOR, CALISTE, UN PRÉVÔT.

ALCANDRE.

L'admirable rencontre à mon âme ravie[1024], De voir que deux amants s'entre-doivent la vie, 670 De voir que ton péril la tire de danger, Que le sien te fournit de quoi t'en dégager, Qu'à deux desseins divers la même heure choisie[1025] Assemble en même lieu pareille jalousie, Et que l'heureux malheur qui vous a menacés 675 Avec tant de justesse a ses temps compassés!

ROSIDOR.

Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence: Sur deux amants il verse une même influence; Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver, IL semble l'un pour l'autre exprès nous conserver. 680

ALCANDRE.

Je t'entends, Rosidor: par là tu me veux dire Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire, Et ne s'oppose pas à ses justes décrets, Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets. Eh bien! je veux moi-même en parler à la Reine; 685 Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine. Achève seulement de me rendre raison De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison.

ROSIDOR.

Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste.

Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste 690 Se laissèrent conduire aux traces de mon sang, Qui durant le chemin me dégouttoit du flanc; Et me trouvant enfin dessous un toit rustique, Ranimé par les soins de son amour pudique[1026], Leurs bras officieux m'ont ici rapporté, 695 Pour en faire ma plainte à Votre Majesté. Non pas que je soupire après une vengeance, Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance[1027]: Le Prince aime Clitandre, et mon respect consent Que son affection le déclare innocent; 700 Mais si quelque pitié d'une telle infortune Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune[1028], Otant par un hymen l'espoir à mes rivaux, Sire, vous taririez la source de nos maux[1029].

ALCANDRE.

Tu fuis à te venger: l'objet de ta maîtresse 705 Fait qu'un tel desir cède à l'amour qui te presse[1030]; Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits, Et de montrer à tous par de puissants effets Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre à moi-même: Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime! 710 Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour Auroit eu pour objet le moindre de ma cour, Je devrois au public, par un honteux supplice, De telles trahisons l'exemplaire justice. Mais Rosidor, surpris et blessé comme il l'est[1031], 715 Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt[1032]. Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre, Quelque part que le Prince y puisse ou veuille prendre[1033], Combien mal à propos sa folle vanité[1034] Croyoit dans sa faveur trouver l'impunité. 720 Je tiens cet assassin: un soupçon véritable[1035], Que m'ont donné les corps d'un couple détestable, De son lâche attentat m'avoit si bien instruit[1036], Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit.

Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, 725 Tu te peux assurer que, Dorise trouvée, Comme ils avoient choisi même heure à votre mort, En même heure tous deux auront un même sort.

CALISTE.

Sire, ne songez pas à cette misérable; Rosidor garanti me rend sa redevable[1037], 730 Et je me sens forcée à lui vouloir du bien D'avoir à votre État conservé ce soutien.

ALCANDRE.

Le généreux orgueil des âmes magnanimes Par un noble dédain sait pardonner les crimes; Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments, 735 Dont je ne puis cacher les justes mouvements; Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère[1038], Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire[1039].

ROSIDOR.

Mais, Sire, que sait-on? peut-être ce rival, Qui m'a fait après tout plus de bien que de mal[1040], 740 Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense, Saura de ce forfait purger son innocence.

ALCANDRE.

Et par où la purger? Sa main d'un trait mortel A signé son arrêt en signant ce cartel[1041]. Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage[1042], 745 Envoyé de sa part, et rendu par son page? Peut-il désavouer que ses gens déguisés De son commandement ne soient autorisés? Les deux, tous morts qu'ils sont, qu'on les traîne à la boue[1043], L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue[1044]; 750 Et pour le scélérat que je tiens prisonnier, Ce jour que nous voyons lui sera le dernier. Qu'on l'amène au conseil; par forme il faut l'entendre[1045], Et voir par quelle adresse il pourra se défendre. Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux 755 Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux: Sans doute qu'aussitôt qu'il se feroit paroître, Ton sang rejailliroit au visage du traître.

ROSIDOR.

L'apparence déçoit, et souvent on a vu Sortir la vérité d'un moyen imprévu[1046], 760 Bien que la conjecture y fût encor plus forte; Du moins, Sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte; Que l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis, Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis.

ALCANDRE.

Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies. 765 Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies; Douter de ce forfait, c'est manquer de raison. Derechef, ne prends soin que de ta guérison[1047].

SCÈNE II.

ROSIDOR, CALISTE.

ROSIDOR.

Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige!

CALISTE.

C'est ainsi que le Roi, te refusant, t'oblige[1048]: 770 Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit, Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit. On voit dans ces refus une marque certaine[1049] Que contre Rosidor toute prière est vaine. Ses violents transports sont d'assurés témoins 775 Qu'il t'écouteroit mieux s'il te chérissoit moins. Mais un plus long séjour pourroit ici te nuire[1050]: Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire[1051] Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend, Et montre désormais un esprit plus content. 780

ROSIDOR.

Si près de te quitter....

CALISTE.

N'achève pas ta plainte. Tous deux nous ressentons cette commune atteinte; Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi M'appelle chez la Reine et m'éloigne de toi. Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise, 785 Excuser mon absence en accusant Dorise; Et lui dire comment, par un cruel destin[1052], Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin.

ROSIDOR.

Va donc, et quand son âme, après la chose sue, Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue, 790 Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est, Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt.

CALISTE.

Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie[1053]; Répare seulement ta vigueur affoiblie: Sache bien te servir de la faveur du Roi, 795 Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi[1054].

SCÈNE III.

CLITANDRE, en prison[1055].

Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie A mes sens endormis fait quelque tromperie; Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion, Que je ne prenne tout pour une illusion. 800 Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable, Ni de ce foible jour l'incertaine clarté, Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté: Je les sens, je les vois; mais mon âme innocente 805 Dément tous les objets que mon oeil lui présente, Et le désavouant, défend à ma raison De me persuader que je sois en prison. Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme[1056] N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme; 810 Et je suis retenu dans ces funestes lieux! Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux[1057]; J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages, J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages, Que de m'imaginer, sous un si juste roi, 815 Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi. Cependant je m'y trouve; et bien que ma pensée[1058] Recherche à la rigueur ma conduite passée[1059], Mon exacte censure a beau l'examiner, Le crime qui me perd ne se peut deviner; 820 Et quelque grand effort que fasse ma mémoire, Elle ne me fournit que des sujets de gloire. Ah! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous. Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, 825 Comme une liberté d'attenter sur ma vie. Le coeur vous le disoit, et je ne sais comment Mon destin me poussa dans cet aveuglement, De rejeter l'avis de mon Dieu tutélaire: C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, 830 C'en est le châtiment que je reçois ici. On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi; Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense[1060], Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense. Les perfides auteurs de ce complot maudit, 835 Qu'à me persécuter votre absence enhardit, A votre heureux retour verront que ces tempêtes, Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes. Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur, Par son visage affreux redouble ma terreur[1061]. 840

SCÈNE IV.

CLITANDRE, LE GEÔLIER.

LE GEÔLIER.

Permettez que ma main de ces fers vous détache.

CLITANDRE.

Suis-je libre déjà?

LE GEÔLIER.

Non encor, que je sache.

CLITANDRE.

Quoi! ta seule pitié s'y hasarde pour moi?

LE GEÔLIER.

Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au Roi.

CLITANDRE.

Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute, 845 Et quel lâche imposteur ainsi me persécute?

LE GEÔLIER.

Descendons: un prévôt, qui vous attend là-bas, Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.

SCÈNE V.

PYMANTE, DORISE.

PYMANTE, regardant une aiguille qu'elle avoit laissée par mégarde dans ses cheveux en se déguisant[1062].

En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse, Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse; 850 Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux: Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux; N'est-il pas vrai, Monsieur? et même cette aiguille Sent assez les faveurs de quelque belle fille[1063]: Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi[1064]. 855

DORISE.

O malheureuse aiguille! Hélas! c'est fait de moi.

PYMANTE.

Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte. Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte? Vous auroit-elle bien pour un autre quitté[1065], Et payé vos ardeurs d'une infidélité? 860 Vous ne répondez point; cette rougeur confuse, Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse. Brisons là: ce discours vous fâcheroit enfin, Et c'étoit pour tromper la longueur du chemin, Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire[1066], J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire, Et de quoi fort souvent on aime mieux parler Que de perdre son temps à des propos[1067] en l'air[1068].

DORISE.

Ami, ne porte plus la sonde en mon courage: Ton entretien commun me charme davantage; 870 Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est[1069]; Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît. Ta conversation est tellement civile, Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile; Tu n'as de villageois que l'habit et le rang; 875 Tes rares qualités te font d'un autre sang; Même, plus je te vois, plus en toi je remarque Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque: Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port Ont avec tous les siens un merveilleux rapport[1070]. 880

PYMANTE.

J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise Votre rencontre autant que celle de Dorise, Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur, Me faisoit maintenant un présent de son coeur.

DORISE.

Qui nommes-tu Dorise?

PYMANTE.

Une jeune cruelle 885 Qui me fuit pour un autre.

DORISE.

Et ce rival s'appelle?

PYMANTE.

Le berger Rosidor.

DORISE.

Ami, ce nom si beau Chez vous donc se profane à garder un troupeau?

PYMANTE.

Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise[1071] Que sous ces faux habits il reconnoît Dorise. 890 Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois[1072] Ne passer à vos yeux que pour un villageois; Votre haine pour moi fut toujours assez forte Pour déférer sans peine à l'habit que je porte. Cette fausse apparence aide et suit vos mépris; 895 Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris; Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage De tant de raretés qu'à votre seul visage: Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos Dieux; 900 Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnoître En vous prenant pour tel que vous vouliez paroître, Admirez mon amour, dont la discrétion Rendoit à vos desirs cette submission, Et disposez de moi, qui borne mon envie 905 A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie.

DORISE.

Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'état où je suis Tes importunités augmentent mes ennuis? Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste, 910 Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu N'ose plus espérer de n'être pas connu?

PYMANTE.

Voyez comme le ciel égale nos fortunes, Et comme, pour les faire entre nous deux communes, Nous réduisant ensemble à ces déguisements, 915 Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.

DORISE.

Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages; Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages; Et ces masques trompeurs de nos conditions Cachent, sans les changer, nos inclinations[1073]. 920

PYMANTE.

Me négliger toujours! et pour qui vous néglige!

DORISE.

Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige; J'y trouve malgré moi je ne sais quel appas[1074], Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas.

PYMANTE.

Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole[1075] 925 Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole[1076]?

DORISE.

Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi. Rosidor une idole! ah! perfide, c'est toi, Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre; Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre[1077], 930 Avantagé du nombre, et vêtu de façon Que ce rustique habit effaçoit tout soupçon: Ton embûche a surpris une valeur si rare.

PYMANTE.

Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare, De cet heureux ingrat, si cruel envers vous[1078], 935 Qui maintenant par terre et percé de mes coups, Éprouve par sa mort comme un amant fidèle Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle.

DORISE.

Monstre de la nature, exécrable bourreau, Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, 940 D'un compliment railleur ta malice me flatte[1079]! Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate. Ces mains, ces foibles mains, que vont armer les Dieux, N'auront que trop de force à t'arracher les yeux, Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage 945 En mille traits de sang les marques de ma rage.

PYMANTE.

Le courroux d'une femme, impétueux d'abord[1080], Promet tout ce qu'il ose à son premier transport; Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance, A force de grossir il meurt en sa naissance; 950 Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit.

DORISE.

Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse[1081]: Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse; Le reste des humains ne sauroit inventer 955 De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter[1082]. Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes; Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes: Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent; Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant. 960 Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête De quiconque à ma haine exposera ta tête, De quiconque mettra ma vengeance en mon choix[1083]. Adieu: j'en perds le temps à crier dans ce bois[1084]; Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, 965 Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose.

PYMANTE.

J'aime tant cette ardeur à me faire périr, Que je veux bien moi-même avec vous y courir.

DORISE.

Traître, ne me suis point.

PYMANTE.

Prendre seule la fuite! Vous vous égareriez à marcher sans conduite; 970 Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien, Peut avoir du mystère aussi bien que le mien. L'asile dont tantôt vous faisiez la demande Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende; Et mon devoir vers vous seroit mal acquitté, 975 S'il ne vous avoit mise en lieu de sûreté. Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne; Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne. L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois, Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois. 980

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[1024] Nous avons cru devoir conserver cette leçon, qui nous a paru conforme aux habitudes de style de Corneille. Cependant les éditions de 1632 et de 1657 sont les seules où ce monosyllabe soit accentué comme une préposition (à). Dans toutes les autres, jusqu'à celle de 1682, et même encore dans l'édition de 1692, publiée par Thomas Corneille, on lit a (verbe, sans accent).

[1025] Var. Qu'en deux desseins divers pareille jalousie Même lieu contre vous, et même heure a choisie. (1632-64)

[1026] Var. Admirèrent l'effet d'une amitié pudique, Me voyant appliquer par ce jeune soleil D'un peu d'huile et de vin le premier appareil; Enfin quand, pour bander ma dernière blessure, La belle eut prodigué jusques à sa coiffure, [Leurs bras officieux m'ont ici rapporté.] (1632)

[1027] Var. Qui ne me peut donner qu'une fausse allégeance. (1632-57)

[1028] Var. Vous touche, et peut souffrir que je vous importune. (1632)

[1029] Var. Sire, vous tarirez la source de nos maux. (1657)

[1030] Var. Fait qu'un seul desir cède à l'amour qui te presse. (1657)

[1031] Var. Mais Rosidor, surpris et blessé comme il est. (1632-60)

[1032] Var. A mon devoir de roi joint mon propre intérêt. (1632-57)

[1033] Var. Quelque part que mon fils y puisse ou veuille prendre. (1632-60)

[1034] Var. Combien mal à propos sa sotte vanité. (1632-57)

[1035] Var. Je le tiens, l'affronteur: un soupçon véritable. (1632)

[1036] Var. M'avoit si bien instruit de son perfide tour, Qu'il s'est vu mis aux fers sitôt que de retour. (1632-57)

[1037] Var. Quelque dessein qu'elle eût, je lui suis redevable, Et lui voudrai du bien le reste de mes jours De m'avoir conservé l'objet de mes amours. LE ROI. L'un et l'autre attentat plus que vous deux me touche: Vous avez bien, de vrai, la clémence en la bouche; [Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments;] Vous voyant, je ne puis cacher mes mouvements. (1632-57)

[1038] Var. Votre pâleur de teint me rougit de colère. (1632)

[1039] Var. Et vouloir m'adoucir, ce n'est que me déplaire. (1632-57)

[1040] Var. Qui m'a fait en tout cas plus de bien que de mal, Lorsqu'en votre conseil vous orrez sa défense. (1632-57)

[1041] En marge, dans l'édition de 1632: Il montre un cartel qu'il avoit reçu de Rosidor avant que d'entrer.

[1042] Var. [Envoyé de sa part, et rendu par son page,] Peut-il désavouer ce funeste message? [Peut-il désavouer que ses gens déguisés.] (1632-57)

[1043] C'est ce qu'on appelait traîner sur la claie. Les cadavres de ceux qui avaient subi ce châtiment après leur mort étaient d'ordinaire jetés à la voirie.

[1044] Var. L'autre, aussitôt que pris, se mettra sur la roue. (1632-57)

[1045] Var. Qu'on l'amène au conseil, seulement pour entendre Le genre de sa mort, et non pour se défendre[1045-a]. Toi, va te mettre au lit, et crois que pour le mieux. (1632-57)

[1045-a] En marge, dans l'édition de 1632: Le Prévôt sort, et va querir Clitandre.

[1046] Var. Sortir la vérité d'un moyen impourvu. (1632)

[1047] En marge, dans l'édition de 1632: Il sort.--Il n'y a pas de distinction de scène.

[1048] Var. Mon coeur, ainsi le Roi, te refusant, t'oblige. (1632-57)

[1049] Var. Vois dedans ces refus une marque certaine. (1632-57)

[1050] Var. Mais un plus long séjour ici te pourroit nuire. (1632-60)

[1051] Var. Viens donc, mon cher souci, laisse-moi te conduire. (1632-57)

[1052] Var. Et l'informer comment, par un cruel destin. (1632-64)

[1053] Var. Ne crains pas, mon souci, que mon amour s'oublie. (1632-57)

[1054] Var. Et tu peux du surplus te reposer sur moi. (1632-57)

[1055] Var. Il parle en prison. (1663, en marge.)--Dans l'édition de 1632, on lit en tête de la scène: CLITANDRE, en prison, LE GEÔLIER, et au-dessous de ces noms: CLITANDRE, seul.

[1056] Var. Doncques aucun forfait, aucun dessein infâme N'a jamais pu souiller ni ma main ni mon âme. (1632-57)

[1057] Var. [Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux;] Vous aviez autrefois des ressorts infaillibles Qui portoient en mon coeur les espèces visibles[1057-a]; Mais mon coeur en prison vous renvoie à son tour L'image et le rapport de son triste séjour. Triste séjour! que dis-je? Osai-je appeler triste L'adorable prison où me retient Caliste? En vain dorénavant mon esprit irrité Se plaindra d'un cachot qu'il a trop mérité; Puisque d'un tel blasphème il s'est rendu capable, D'innocent que j'entrai, j'y demeure coupable. Folles raisons d'amour, mouvements égarés, Qu'à vous suivre mes sens se trouvent préparés! Et que vous vous jouez d'un esprit en balance Qui veut croire plutôt la même extravagance, Que de s'imaginer, sous un si juste roi. (1632-57)

[1057-a] Qui portoient dans mon coeur les espèces visibles. (1644)

[1058] Var. M'y voilà cependant, et bien que ma pensée. (1632-57)

[1059] Var. Épluche à la rigueur ma conduite passée. (1632)

[1060] Var. Mais vous montrerez bien, embrassant ma défense, Que qui vous venge ainsi lui-même vous offense. Les damnables auteurs de ce complot maudit. (1632-57)

[1061] Var. De son visage affreux redouble ma terreur[1061-a]. Parle, que me veux-tu? LE GEÔL. Vous ôter cette chaîne. CLIT. Se repent-on déjà de m'avoir mis en peine? LE GEÔL. Non pas que l'on m'ait dit. CLIT. Quoi! ta seule bonté Me détache ces fers? LE GEÔL. Non, c'est Sa Majesté Qui vous mande au conseil. CLIT. Ne peux-tu rien m'apprendre Du crime qu'on impose au malheureux Clitandre? [LE GEÔL. Descendons: un prévôt, qui vous[1061-b] attend là-bas.] (1632-57)

[1061-a] En marge, dans l'édition de 1632: Le Geôlier ouvre la prison.--Il n'y a pas de distinction de scène.

[1061-b] L'édition de 1632, au lieu de vous, porte ici nous, ce qui pourrait bien être une faute d'impression.

[1062] Var. Il regarde une aiguille que Dorise avoit, etc. (1663, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué ici dans l'édition de 1632, mais on lit en marge, aux derniers vers du premier couplet: Il lui montre une aiguille que par mégarde elle avoit laissée dans ses cheveux en se déguisant.

[1063] Var. Ressent fort les faveurs de quelque belle fille. (1632-57)

[1064] Var. Qui vous l'aura donnée en gage de sa foi[1064-a]. (1632-60)

[1064-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, en garde, pour en gage.

[1065] Var. Ou payant vos ardeurs d'une infidélité, [Vous auroit-elle bien pour un autre quitté?] Vous ne me dites mot; cette rougeur confuse. (1632-57)

[1066] Var. Qu'après plusieurs devis, n'ayant plus où me prendre, J'ai touché par hasard une chose si tendre, Dont beaucoup toutefois aiment bien mieux parler. (1632-57)

[1067] Dans les éditions de 1668 et de 1682, il y a en des propos; mais ce pourrait bien être une faute: toutes les autres donnent à des propos.

[1068] Var. Que de perdre leur temps à des propos en l'air. (1632-63)

[1069] Var. Il ne me peut lasser, indifférent qu'il est. (1632-60)

[1070] Var. Ont avecque les siens un merveilleux rapport. (1632-60)

[1071] Var. Ma belle, il ne faut plus que mon feu vous déguise. (1632)

[1072] Var. Ce n'est pas sans raison qu'à vos yeux cette fois Je passe pour quelqu'un d'entre nos villageois; M'ayant traité toujours en homme de leur sorte, Vous croyez aisément à l'habit que je porte, Dont la fausse apparence aide et suit vos mépris. (1632-57)

[1073] Var. [Cachent sans les changer nos inclinations.] PYM. Pardonnez-moi, ma reine, ils ont changé mon âme, Puisque mes feux plus vifs y redoublent leur flamme. DOR. Aussi font bien les miens, mais c'est pour Rosidor. PYM. Trop cruelle beauté, persistez-vous encor A dédaigner mes voeux pour un qui vous néglige? (1632-57)

[1074] Var. J'y trouve, malgré lui, je ne sais quel appas. (1632-57)

[1075] Var. Qu'espérez-vous enfin de cette amour frivole. (1632-57)

[1076] Var. Envers un qui n'est plus peut-être qu'une idole? (1632) Var. Vers un homme qui n'est peut-être qu'une idole? (1644-57)

[1077] Var. Je t'ai vu dans ces bois moi-même le poursuivre. (1632-57)

[1078] Var. De ce tigre jadis si cruel envers vous. (1632-57)

[1079] Var. D'un compliment moqueur ta malice me flatte! (1632-57)

[1080] Var. L'impétueux bouillon d'un courroux féminin, Qui s'échappe sur l'heure et jette son venin, Comme il est animé de la seule impuissance, A force de grossir, se crève en sa naissance. (1632-57)

[1081] Var. Traître, ne prétends pas que le mien s'adoucisse. (1632-57)

[1082] Voyez au Complément des variantes, p. 365.

[1083] Dans ce passage, qui paraît pour la première fois en 1660, Dorise exprime la même confiance qu'Émilie:

Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, Mille autres à l'envi recevroient cette loi, S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi.

(Cinna, acte III, sc. IV.)

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.

(Ibid., acte V, sc. II.)

[1084] Var. Adieu: j'en perds le temps à crier dans ces bois. (1660-64)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, DORISE[1085].

DORISE.

Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre; Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre: Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.

PYMANTE.

Prenez à votre tour quelque pitié des miens, Madame, et tarissez ce déluge de larmes[1086]: 985 Pour rappeler un mort ce sont de foibles armes; Et quoi que vous conseille un inutile ennui, Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui.

DORISE.

Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie, Du moins par eux mon âme y trouvera la voie[1087]: 990 S'il lui faut un passage afin de s'envoler, Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air. Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses: Pour un tel désespoir vous les avez trop douces; Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. 995

PYMANTE.

Ne songez plus, Madame, à rejoindre les morts[1088]; Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie[1089] Que d'employer pour vous le reste de leur vie; Pensez plutôt à ceux dont le service offert Accepté vous conserve, et refusé vous perd. 1000

DORISE.

Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime? Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime? A ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir, Ta noire perfidie obtiendroit ce pouvoir[1090]? Je chérirois en toi la qualité de traître, 1005 Et mon affection commenceroit à naître Lorsque tout l'univers a droit de te haïr?

PYMANTE.

Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir, Si pour vous posséder mon esprit, tout de flamme, N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme, 1010 Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur: Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.

DORISE.

Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine, N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine. Ainsi ce que j'avois pour toi d'aversion 1015 Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination: C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide.

PYMANTE.

Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux, Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux, 1020 Et ployant dessous moi, permet à mon envie De recueillir les fruits de vous avoir servie. Il me faut des faveurs malgré vos cruautés[1091].

DORISE.

Exécrable! ainsi donc tes desirs effrontés Voudroient sur ma foiblesse user de violence[1092]? 1025

PYMANTE.

Je ris de vos refus, et sais trop la licence Que me donne l'amour en cette occasion.

DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille[1093].

Traître, ce ne sera qu'à ta confusion.

PYMANTE, portant les mains à son oeil crevé[1094]

Ah, cruelle!

DORISE[1095].

Ah! brigand[1096]!

PYMANTE.

Ah! que viens-tu de faire?

DORISE[1097].

De punir l'attentat d'un infâme corsaire[1098]. 1030

PYMANTE, prenant son épée dans la caverne, où il l'avoit jetée au second acte[1099].

Ton sang m'en répondra; tu m'auras beau prier, Tu mourras.

DORISE.

Fuis, Dorise, et laisse-le crier.

SCÈNE II.

PYMANTE.

Où s'est-elle cachée? où l'emporte sa fuite? Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite? La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair, 1035 En me frappant les yeux, elle se perd en l'air; Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile; L'un s'offusque du sang qui de l'autre distile. Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs,[1100] Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs: 1040 Ne verser désormais que des larmes communes, C'est pleurer lâchement de telles infortunes. Je vois de tous côtés mon supplice approcher; N'osant me découvrir, je ne me puis cacher. Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce[1101], 1045 Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace. Miraculeux effet! Pour traître que je sois, Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise, De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. 1050 O toi qui, secondant son courage inhumain[1102], Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main, Exécrable instrument de sa brutale rage, Tu devois[1103] pour le moins respecter son image: Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux, 1055 Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux, Quoi que te commandât une âme si cruelle[1104], Devoit être adoré de ta pointe rebelle. Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau! Quoi! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau[1105]? Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage; Reviens, mais reviens seule animer mon courage[1106]; Tu n'as plus à débattre avec mes passions L'empire souverain dessus mes actions; L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes[1107] 1065 Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes. Dorise ne tient plus dedans mon souvenir Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir[1108]: Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie. Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie, 1070 Si votre haine encor s'obstine à mes tourments[1109], Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments, Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine, Par un nouveau forfait, une nouvelle peine; Et ne me traitez pas avec tant de rigueur, 1075 Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur. Mais ma fureur se joue, et demi-languissante, S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante. Recourons aux effets, cherchons de toutes parts; Prenons dorénavant pour guides les hasards[1110]. 1080 Quiconque ne pourra me montrer la cruelle[1111], Que son sang aussitôt me réponde pour elle; Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur, Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur.

(Une tempête survient.)

Mes menaces déjà font trembler tout le monde: 1085 Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde; L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir, N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir; Cent nuages épais se distillant en larmes, A force de pitié, veulent m'ôter les armes; 1090 La nature étonnée embrasse mon courroux[1112], Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups. Tout est de mon parti: le ciel même n'envoie Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie. Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants[1113], 1095 Ils sont entrecoupés de mille gros torrents. Que je serois heureux, si cet éclat de foudre[1114], Pour m'en faire raison, l'avoit réduite en poudre! Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains, Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. 1100 Destins, soyez enfin de mon intelligence, Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance!

SCÈNE III.

FLORIDAN.

Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal! Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval, Et consumant sur lui toute sa violence, 1105 Il m'a porté respect parmi son insolence. Tous mes gens, écartés par un subit effroi, Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi, Ou déjà dispersés par l'ardeur de la chasse, Ont dérobé leur tête à sa fière menace. 1110 Cependant seul, à pied, je pense à tous moments Voir le dernier débris de tous les éléments, Dont l'obstination à se faire la guerre Met toute la nature au pouvoir du tonnerre. Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, 1115 De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous? La perte m'est égale, et la même tempête Qui l'auroit accablé tomberoit sur ma tête. Pour le moins, justes Dieux, s'il court quelque danger[1115], Souffrez que je le puisse avec lui partager. 1120 J'en découvre à la fin quelque meilleur présage; L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage; Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux, En ont tari la source et séché les ruisseaux; Et déjà le soleil de ses rayons essuie 1125 Sur ces moites rameaux le reste de la pluie. Au lieu du bruit affreux des foudres décochés, Les petits oisillons, encor demi-cachés[1116].... Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite: Je le juge à ce bruit.

SCÈNE IV.

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE[1117].

PYMANTE saisit Dorise qui le fuyoit[1118].

Enfin, malgré ta fuite, 1130 Je te retiens, barbare.

DORISE.

Hélas!

PYMANTE.

Songe à mourir; Tout l'univers ici ne te peut secourir.

FLORIDAN.

L'égorger à ma vue! ô l'indigne spectacle! Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle. Arrête, scélérat!

PYMANTE.

Téméraire, où vas-tu? 1135

FLORIDAN.

Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu.

DORISE.

Traître, n'avance pas; c'est le Prince.

PYMANTE, tenant Dorise d'une main, et se battant de l'autre[1119].

N'importe[1120]; Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte.

FLORIDAN.

Est-ce là le respect que tu dois à mon rang?

PYMANTE.

Je ne connois ici ni qualités ni sang: 1140 Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne[1121], Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.

DORISE.

S'il me demeure encor quelque peu de vigueur, Si mon débile bras ne dédit point mon coeur, J'arrêterai le tien.

PYMANTE.

Que fais-tu, misérable? 1145

DORISE[1122].

Je détourne le coup d'un forfait exécrable.

PYMANTE.

Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher[1123]?

FLORIDAN.

Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher. Assassin, rends l'épée[1124].

SCÈNE V.

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE, TROIS VENEURS, portant en leurs mains les vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise[1125].

PREMIER VENEUR.

Écoute, il est fort proche: C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche, 1150 Et c'est lui que tantôt nous avions entendu.

FLORIDAN désarme Pymante, et en donne l'épée à garder à Dorise[1126].

Prends ce fer en ta main.

PYMANTE.

Ah cieux! je suis perdu.

SECOND VENEUR.

Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange[1127], Quel malheureux destin en cet état vous range?

FLORIDAN.

Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens 1155 Vous y pourront servir, faute d'autres liens. Je veux qu'à mon retour une prompte justice Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice[1128], Sans armer contre lui que les lois de l'État, Que m'attaquer n'est pas un léger attentat. 1160 Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes.

PREMIER VENEUR.

Si nous manquons, Seigneur, les voilà toutes prêtes[1129]. Admirez cependant le foudre et ses efforts, Qui dans cette forêt ont consumé trois corps[1130]: En voici les habits, qui sans aucun dommage 1165 Semblent avoir bravé la fureur de l'orage.

FLORIDAN.

Tu montres à mes yeux de merveilleux effets[1131].

DORISE.

Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits. Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre[1132], Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre: 1170 Connoissez-les, grand prince, et voyez devant vous[1133] Pymante prisonnier, et Dorise à genoux.

FLORIDAN.

Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise!

DORISE.

Quelques étonnements qu'une telle surprise Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu, 1175 D'autres le saisiront quand vous aurez tout su. La honte de paroître en un tel équipage Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage; Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois[1134] Avec mes vêtements l'usage de la voix, 1180 Pour vous conter le reste en habit plus sortable.

FLORIDAN.

Cette honte me plaît: ta prière équitable, En faveur de ton sexe et du secours prêté, Suspendra jusqu'alors ma curiosité. Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place, 1185 Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse; Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher[1135], Gardez-le cependant au pied de ce rocher.

(Le Prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise, et les autres mènent[1136] Pymante d'un autre côté.)

SCÈNE VI.

CLITANDRE, LE GEÔLIER.

CLITANDRE, en prison[1137].

Dans ces funestes lieux où la seule inclémence D'un rigoureux destin réduit mon innocence, 1190 Je n'attends désormais du reste des humains Ni faveur ni secours, si ce n'est par tes mains.

LE GEÔLIER.

Je ne connois que trop où tend ce préambule[1138]. Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule: Tous, dans cette prison, dont je porte les clés[1139], 1195 Se disent comme vous du malheur accablés[1140], Et la justice à tous est injuste de sorte Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte; Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir: Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir; 1200 Le Roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde. Il me suffit: le reste en rien ne me regarde[1141].

CLITANDRE.

Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas. Je tiens l'éloignement pire que le trépas, Et la terre n'a point de si douce province 1205 Où le jour m'agréât loin des yeux de mon Prince. Hélas! si tu voulois l'envoyer avertir[1142] Du péril dont sans lui je ne saurois sortir, Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre, De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre 1210 Que son retour soudain des plus riches te rend: Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant; Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche.

LE GEÔLIER.

Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche, Et pour me suborner promesses ni présents 1215 N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants. C'est de quoi je vous donne une entière assurance: Perdez-en le dessein avecque l'espérance: Et puisque vous dressez des piéges à ma foi, Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi[1143]. 1220

SCÈNE VII.

CLITANDRE.

Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable[1144]! Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable. Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur Peut seule aux innocents imprimer la terreur[1145]: Ton visage déjà commençoit mon supplice; 1225 Et mon injuste sort, dont tu te fais complice, Ne t'envoyoit ici que pour m'épouvanter, Ne t'envoyoit ici que pour me tourmenter. Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre D'une accusation que je ne puis comprendre? 1230 A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel? Mes gens assassinés me rendent criminel; L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie; On le comble d'honneur et moi d'ignominie; L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, 1235 C'est par où de ce meurtre on me fait la raison. Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne: Jamais un bon dessein ne déguisa personne; Leur masque les condamne, et mon seing contrefait, M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. 1240 Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore, Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore; Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport, Ne voit rien de certain que ma honteuse mort. Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, 1245 Le ciel te garde encore un destin plus tragique. N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers Auront pour ton supplice encor de pires fers[1146]. Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes; Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, 1250 Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir, Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir[1147]. Et vous, que désormais je n'ose plus attendre, Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre, Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur[1148], 1255 Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur, Que le prétexte faux d'une action si noire Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire[1149], Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir, Dure sans infamie en votre souvenir; 1260 Ne vous repentez point de vos faveurs passées, Comme chez un perfide indignement placées: J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité Paroîtra toute nue à la postérité, Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, 1265 Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine; Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret La prépare à sortir avec moins de regret.

SCÈNE VIII.

FLORIDAN, PYMANTE, CLÉON, DORISE, en habit de femme; TROIS VENEURS[1150].

FLORIDAN, à Dorise et Cléon[1151].

Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures. Ah! Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures 1270 T'accablent, malheureux, sous le courroux du Roi[1152]! Ce funeste récit me met tout hors de moi.

CLÉON.

Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure[1153] Que vous arriverez auparavant qu'il meure.

FLORIDAN.

Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas 1275 A son ombre immolé ne me suffira pas. C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes; Innocent, il aura d'innocentes victimes. Où que soit Rosidor, il le suivra de près, Et je saurai changer ses myrtes en cyprès[1154]. 1280

DORISE.

Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence!

FLORIDAN.

Mon déplaisir m'en donne une entière licence. J'en veux, comme le Roi, faire autant à mon tour; Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour, Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre[1155]? 1285 Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre; La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval, Je préviendrai le coup de son malheur fatal; Il suffit de Cléon[1156] pour ramener Dorise. Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise; 1290 Un supplice l'attend, qui doit faire trembler Quiconque désormais voudroit lui ressembler.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[1085] Var. PYMANTE, DORISE dans une caverne. (1632-57)

[1086] Var. Tarissez désormais ce déluge de larmes[1086-a]. (1632-57)

[1086-a] Le IVe acte commence à ce vers dans les éditions de 1632-57.

[1087] Var. Au moins par eux mon âme y trouvera la voie. (1632-57)

[1088] Var. Belle, ne songez plus à rejoindre les morts. (1632) Var. Ne songez plus, Dorise, à rejoindre les morts. (1644-57)

[1089] Var. Pensez plutôt à ceux qui vivants n'ont envie. (1632-57)

[1090] Var. Ton perfide attentat obtiendroit ce pouvoir? (1632-57)

[1091] Var. Il me faut un baiser malgré vos cruautés[1091-a]. (1632-57)

[1091-a] En marge, dans l'édition de 1632: Il veut user de force.

[1092] Var. Veulent sur ma foiblesse user de violence. PYM. Que sert d'y résister? je sais trop la licence. (1632-57)

[1093] Var. Elle lui crève un oeil du poinçon qui lui étoit demeuré dans les cheveux. (1632, en marge.)--Elle lui crève l'oeil de son aiguille. (1663, en marge.)

[1094] Var. Il porte les mains à son oeil crevé. (1663, en marge.)

[1095] Var. DORISE, en s'échappant de lui. (1632-1657)

[1096] Var. Ah! infâme! (1632)

[1097] Var. DORISE, sortie de la caverne.

[1098] Var. De tirer mon honneur des efforts d'un corsaire[1098-a]. PYMANTE, ramassant son épée. Barbare, je t'aurai. DORISE, se cachant. Fuyons, il va sortir. Qu'à propos ce buisson s'offre à me garantir! PYMANTE, sorti. Ne crois pas m'échapper: quoi que ta ruse fasse, J'ai ta mort en ma main. DORISE, cachée. Dieux! le voilà qui passe. PYMANTE passe de l'autre côté du théâtre[1098-b]. Tigresse! DORISE, revenant sur le théâtre[1098-c]. Il est passé, je suis hors de danger. Ainsi dorénavant mon sort puisse changer! Ainsi dorénavant le ciel plus favorable Me prête en ces malheurs une main secourable! Cependant, pour loyer de sa lubricité[1098-d], Son oeil m'a répondu de sa pudicité, Et dedans son cristal mon aiguille enfoncée, Attirant ses deux mains, m'a désembarrassée. Aussi le falloit-il que ce même poinçon, Qui premier de mon sexe engendra ce soupçon, Fût l'auteur de ma prise et de ma délivrance, Et qu'après mon péril il fît mon assurance[1098-e]. Va donc, monstre bouffi de luxure et d'orgueil, Venge sur ces rameaux la perte de ton oeil, Fais servir si tu veux, dans ta forcenerie, Les feuilles et le vent d'objets à ta furie: Dorise, qui s'en moque et fuit d'autre côté, En s'éloignant de toi se met en sûreté.

SCÈNE II[1098-f].

PYM. Qu'est-elle devenue? Ainsi donc l'inhumaine Après un tel affront rend ma poursuite vaine! Ainsi donc la cruelle, à guise d'un éclair, En me frappant les yeux est disparue en l'air! [Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile.] (1632-57)

[1098-a] De sauver mon honneur des efforts d'un corsaire. (1644-57)

[1098-b] PYMANTE, passé de l'autre côté du théâtre. (1644-57)

[1098-c] Ici commence la scène II dans les éditions de 1644-57.

[1098-d] Pour peine cependant de sa lubricité. (1644-57)

[1098-e] Ces quatre vers, à partir de: «Aussi le falloit-il, etc.,» manquent dans les éditions de 1644-57.

[1098-f] SCÈNE III. (1644-57)

[1099] Var. Il prend son épée dans la grotte où il l'avoit jetée au second acte. (1663, en marge.)

[1100] Var. Coule, coule, mon sang: dans de si grands malheurs. (1632-57)

[1101] Var. Mon forfait évident se lit dans ma disgrâce. (1632-57)

[1102] Var. Bourreau qui, secondant son courage inhumain[1102-a], Au lieu d'orner son poil, déshonorez (sic) sa main. (1632)

[1102-a] En marge: Il tient à la main le poinçon que Dorise lui avoit laissé dans l'oeil.

[1103] On lit tu devrois dans l'édition de 1632, mais c'est probablement une faute d'impression.

[1104] Var. Quoi que te commandât son âme courroucée, Devoit être adoré de ta pointe émoussée; Quelque secret instinct te devoit figurer Que se prendre à mon oeil c'étoit le déchirer. Et toi, belle, reviens, reviens, cruelle ingrate, Vois comme encor l'amour en ta faveur me flatte. Ce poinçon qu'à mon heur j'éprouve si fatal, Ce n'est qu'à ton sujet que je lui veux du mal: Vois dans ces vains propos, par où mon coeur se venge, Moins de blâme pour lui que pour toi de louange[1104-a]. Tu n'as dans ta colère usé que de tes droits, Et ma vie et ma mort dépendant de tes lois, Il t'étoit libre encor de m'être plus funeste, Et c'est de ta pitié que j'en tiens ce qui reste. Reviens, belle, reviens, que j'offre tout blessé A tes ressentiments ce que tu m'as laissé. Lâche et honteux retour de ma flamme insensée! Il semble que déjà ma fureur soit passée, Et tous mes sens, brouillés d'un désordre nouveau, Au lieu de ma maîtresse adorent mon bourreau. (1632-57)

[1104-a] Ces quatre vers, à partir de: «Ce poinçon qu'à mon heur, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1632.

[1105] Var. Pourrois-je en ma maîtresse adorer mon bourreau. (1660)

[1106] Var. Seule je te permets d'occuper mon courage. (1632-57)

[1107] Var. L'amour vient d'expirer, et ses flammes dernières S'éteignant ont jeté leurs plus vives lumières. (1632-57)

[1108] Var. Que ce qu'il faut de place aux soins de la punir: Je n'ai plus de penser qui n'en veuille à sa vie. (1632-57)

[1109] Var. Implacable pour moi, s'obstine à mes tourments, Si vous me réservez à d'autres châtiments. (1632-57)

[1110] Var. Prenons dorénavant pour guide les hasards. (1644-57)

[1111] Var. Quiconque rencontré n'en saura de nouvelle. (1632 et 48) Var. Quiconque rencontré n'en saura la nouvelle. (1644 et 52-57)

[1112] Var. L'univers, n'ayant pas de force à m'opposer, Me vient offrir Dorise afin de m'apaiser. (1632-57)

[1113] Var. Quelque part où la peur porte ses pas errants. (1632-57)

[1114] Var. O suprême faveur! Ce grand éclat de foudre, Décoché sur son chef, le vient de mettre en poudre. Ce fer, s'il est ainsi, me va tomber des mains; Ce coup aura sauvé le reste des humains. Satisfait par sa mort, mon esprit se modère, Et va sur sa charogne achever sa colère[1114-a].

SCÈNE III[1114-b].

LE PRINCE. Que d'heur en ce péril! sans me faire aucun mal, [Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,] Et consommant sur lui toute sa violence[1114-c], M'a montré son respect parmi son insolence. Holà! quelqu'un à moi! Tous mes gens écartés, Loin de me secourir, suivent de tous côtés L'effroi de la tempête ou l'ardeur de la chasse. Cette ardeur les emporte ou la frayeur les glace. [Cependant seul, à pied, je pense à tous moments.] (1632-57)

[1114-a] Et va par ce spectacle assouvir sa colère. (1644-57)

[1114-b] SCÈNE IV. (1644-57)

[1114-c] [Et consumant sur lui toute sa violence.] (1648-57)

[1115] Var. Pour le moins, Dieux, s'il court quelque danger fatal, Qu'il en ait comme moi plus de peur que de mal. (1632-57)

[1116] Var. [Les petits oisillons, encor demi-cachés,] Poussent en tremblotant, et hasardent à peine Leur voix, qui se dérobe à la peur incertaine Qui tient encor leur âme et ne leur permet pas De se croire du tout préservés du trépas. J'aurai bientôt ici quelques-uns de ma suite. (1632-57)

[1117] Var. LE PRINCE, PYMANTE, DORISE, DEUX VENEURS. (1632)

[1118] Var. PYMANTE, terrassant Dorise. (1632-60)--Il saisit Dorise qui le fuyoit. (1663, en marge.)

[1119] Var. PYMANTE, tenant Dorise d'une main, se bat de l'autre contre le Prince. (1632)--Il tient Dorise d'une main, et se bat de l'autre. (1663, en marge.)

[1120] Var. C'est le Prince, tout beau! PYM. Prince ou non, ne m'importe. (1632-57)

[1121] Var. Quelque respect ailleurs que ton grade s'obtienne. (1632-57)

[1122] Var. DORISE, le faisant trébucher. (1644-60 et 64)--Elle fait trébucher Pymante. (1663, en marge.)

[1123] En marge, dans l'édition de 1632: Dorise, s'embarrassant dans ses jambes, le fait trébucher.

[1124] En marge, dans l'édition de 1632: Il saute sur Pymante, et deux veneurs paroissent, chargés des vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise.--Il n'y a point de distinction de scène.

[1125] Var. Ils portent en leurs mains les vrais habits, etc. (1663, en marge.)

[1126] Var. LE PRINCE, à Dorise. (1632-60)--Il désarme Pymante, etc. (1663, en marge.)

[1127] Var. Le voilà, Monseigneur, quelle aventure étrange, Et quel mauvais destin en cet état vous range? LE PRINCE. Garrottez ce maraud; faute d'autres liens, Employez-y plutôt les couples de vos chiens. (1632-57)

[1128] Var. Lui fasse ressentir par un cruel supplice. (1632-57) Var. Lui fasse ressentir par un juste supplice. (1660)

[1129] Var. En ce cas, Monseigneur, les voilà toutes prêtes. (1632-57)

[1130] Var. Qui dans cette forêt ont consommé trois corps. (1632)

[1131] Var. Tu me montres vraiment de merveilleux effets. (1632-57)

[1132] Var. Ces habits que n'a point approché (sic) le tonnerre. (1632-57)

[1133] Var. Connoissez-les, mon prince, et voyez devant vous. (1632-60)

[1134] Var. Souffrez que je reprenne en un coin de ces bois. (1632-64)

[1135] Var. Tu l'y ramèneras. Toi, s'il ne veut marcher, Garde-le cependant au pied de ce rocher.

SCÈNE V.

CLÉON et encore UN VENEUR[1135-a].

CLÉON. Tes avis, qui n'ont rien que de l'incertitude, N'ôtent point mon esprit de son inquiétude, Et ne me font pas voir le Prince en ce besoin. 3e VENEUR. Assurez-vous sur moi qu'il ne peut être loin: La mort de son cheval, étendu sur la terre, Et tout fumant encor d'un éclat de tonnerre, L'ayant réduit à pied, ne lui permettra pas En si peu de loisir d'en éloigner ses pas. CLÉON. Ta foible conjecture a bien peu d'apparence, Et flatte vainement ma débile espérance: Le moyen que le Prince, aussitôt remonté, De ce funeste lieu ne se soit écarté. 3e VENEUR. Chacun, plein de frayeur au bruit de la tempête, Qui çà, qui là, cherchoit où garantir sa tête; Si bien que, séparé possible de son train, Il n'aura trouvé lors d'autre cheval en main[1135-b]; Joint à cela que l'oeil, au sentier où nous sommes, N'en remarque aucuns pas mêlés à ceux des hommes. CLÉON. Poursuivons; mais je crois que, pour le rencontrer, Il faudroit quelque Dieu qui nous le vînt montrer. (1632-57)

[1135-a] SCÈNE VII. CLÉON et un autre VENEUR. (1644-57)

[1135-b] Il n'aura pas trouvé d'autre cheval en main. (1644-57)

[1136] Var. Et l'autre mène. (1632-57)

[1137] Dans les éditions de 1632-60 les mots en prison ne sont pas placés ici, mais à la ligne précédente: CLITANDRE, en prison, LE GEÔLIER.--En marge, dans l'édition de 1663: Il parle en prison.

[1138] Var. A d'autres: je vois trop où tend ce préambule. (1632)

[1139] Var. Tous, dedans ces cachots, dont je porte les clés. (1632-57)

[1140] Var. Se disent comme vous de malheur accablés. (1632)

[1141] Var. Il suffit: le surplus en rien ne me regarde. (1632)

[1142] Var. Hélas! si tu voulois envoyer l'avertir. (1632)

[1143] En marge, dans l'édition de 1632: Il sort.--Il n'y a pas de distinction de scène.

[1144] Var. Va, tigre! va, cruel, barbare impitoyable[1144-a]! (1652-57)

[1144-a] Les éditions indiquées n'ont point de virgule entre les deux derniers mots du vers.

[1145] Var. Seule aux coeurs innocents imprime la terreur. (1652-57)

[1146] Var. Auront pour ton supplice encor des pires fers. (1632 et 57)

[1147] Var. Vengent les innocents par delà leur espoir. (1632-57)

[1148] Var. Et dont l'éloignement fut mon plus grand malheur. (1632-57)

[1149] Var. N'aille laisser de moi qu'une sale mémoire. (1632-57)

[1150] Var. LE PRINCE, DORISE, en son habit de femme; PYMANTE, garrotté et conduit par trois VENEURS; CLÉON. (1632)--Les mots en habit de femme manquent dans l'édition de 1663.

[1151] Les mots à Dorise et Cléon ne se trouvent pas dans les éditions de 1632 et de 1663.

[1152] Var. T'accablent malheureux[1152-a] sous le courroux du Roi! (1632-57)

[1152-a] L'omission des deux virgules modifie le sens, mais c'est probablement une faute, commune aux éditions indiquées.

[1153] Var. Hâtant un peu de pas, quelque espoir me demeure. (1632)

[1154] Var. Ses myrtes prétendus tourneront en cyprès. (1632-57)

[1155] En marge, dans l'édition de 1632: On sonne du cor derrière.

[1156] L'édition de 1632 porte: Il suffit que Cléon; toutes les autres: Il suffit de Cléon.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

FLORIDAN, CLITANDRE, un Prévôt, CLÉON.

FLORIDAN, parlant au prévôt[1157].

Dites vous-même au Roi qu'une telle innocence[1158] Légitime en ce point ma désobéissance, Et qu'un homme sans crime avoit bien mérité 1295 Que j'usasse pour lui de quelque autorité. Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême, Ami, que je chéris à l'égal de moi-même[1159], D'avoir su justement venir à ton secours Lorsqu'un infâme glaive alloit trancher tes jours, 1300 Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle, Apprêtoit de ta tête un indigne spectacle!

CLITANDRE.

Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers, Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers[1160]; Et moi dorénavant j'arrête mon envie 1305 A ne servir qu'un prince à qui je dois la vie.

FLORIDAN.

Réserve pour Caliste une part de tes soins.

CLITANDRE.

C'est à quoi désormais je veux penser le moins[1161].

FLORIDAN.

Le moins! Quoi! désormais Caliste en ta pensée N'auroit plus que le rang d'une image effacée? 1310

CLITANDRE.

J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché De son ardeur pour vous ait souvent relâché[1162], Ait souvent pour le sien quitté votre service: C'est par là que j'avois mérité mon supplice; Et pour m'en faire naître un juste repentir, 1315 Il semble que les Dieux y vouloient consentir; Mais votre heureux retour a calmé cet orage.

FLORIDAN.

Tu me fais assez lire au fond de ton courage[1163]: La crainte de la mort en chasse des appas Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas, 1320 Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue[1164] Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue; Ou peut-être à présent tes desirs amoureux Tournent vers des objets un peu moins rigoureux[1165].

CLITANDRE.

Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. 1325

FLORIDAN.

L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche; C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi: Tu ne connois encor ses forces qu'à demi; Ta résolution, un peu trop violente, N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. 1330 Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé[1166]? Pymante de vos mains se seroit-il sauvé?

CLÉON.

Non, Seigneur: acquittés de la charge commise[1167], Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise; Et je viens seulement prendre un ordre nouveau[1168]. 1335

FLORIDAN.

Qu'on m'attende avec eux aux portes du château. Allons, allons au Roi montrer ton innocence[1169]; Les auteurs des forfaits sont en notre puissance; Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect, Ne te laissera plus aucunement suspect. 1340

SCÈNE II.

ROSIDOR, sur son lit[1170].

Amants les mieux payés de votre longue peine, Vous de qui l'espérance est la moins incertaine, Et qui vous figurez, après tant de longueurs, Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs, En est-il parmi vous de qui l'âme contente 1345 Goûte plus de plaisir que moi dans son attente? En est-il parmi vous de qui l'heur à venir D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir? Mon esprit, que captive un objet adorable, Ne l'éprouva jamais autre que favorable. 1350 J'ignorerois encor ce que c'est que mépris, Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris[1171]. Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère. Tes desseins par l'effet n'étoient que trop punis[1172]; 1355 Nous voulant séparer, tu nous as réunis. Il ne te falloit point de plus cruels supplices Que de te voir toi-même auteur de nos délices, Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour[1173], Que le Prince ose plus traverser notre amour. 1360 Ton crime t'a rendu désormais trop infâme Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme: On devient ton complice à te favoriser. Mais, hélas! mes pensers, qui vous vient diviser[1174]? Quel plaisir de vengeance à présent vous engage? 1365 Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage? Retournez, retournez vers mon unique bien: Que seul dorénavant il soit votre entretien; Ne vous repaissez plus que de sa seule idée; Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. 1370 Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, C'est par où mon esprit est le moins enchanté; Elle servit d'amorce à mes desirs avides; Mais ils ont su trouver des objets plus solides[1175]: Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, 1375 S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour. Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne, J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne: L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler; L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler; 1380 Et sa timidité lui donna la prudence De n'admettre que nous en notre confidence: Ainsi nos passions se déroboient à tous; Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux[1176].... Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries? 1385

SCÈNE III.

ROSIDOR, CALISTE.

CALISTE.

Celle qui voudroit voir tes blessures guéries, Celle....

ROSIDOR.

Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrois sur moi De pardonner ce crime à tout autre[1177] qu'à toi. De notre amour naissant la douceur et la gloire De leur charmante idée occupoient ma mémoire: 1390 Je flattois ton image, elle me reflattoit; Je lui faisois des voeux, elle les acceptoit; Je formois des desirs, elle en aimoit l'hommage. La désavoueras-tu, cette flatteuse image? Voudras-tu démentir notre entretien secret? 1395 Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait?

CALISTE.

Tu pourrois de sa part te faire tant promettre, Que je ne voudrois pas tout à fait m'y remettre; Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien En quoi je dédirois ce secret entretien, 1400 Si ta pleine santé me donnoit lieu de dire Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire. Prends soin de te guérir, et les miens plus contents.... Mais je te le dirai quand il en sera temps.

ROSIDOR. Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude 1405 Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude, Et si j'ose entrevoir dans son obscurité, Ma guérison importe à plus qu'à ma santé. Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine, Et te die à mon tour ce que je m'imagine. 1410

CALISTE.

Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas, Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas, Et ne point m'envier un moment de délices Que fait goûter l'amour en ces petits supplices. Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné 1415 D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné; Tremble sans craindre trop; hésite, mais aspire[1178]; Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire, Et sans en concevoir d'espoir trop affermi, N'espère qu'à demi, quand je parle à demi. 1420

ROSIDOR.

Tu parles à demi, mais un secret langage Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage, Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements, Ou rien plus ne s'oppose à nos contentements.

CALISTE.

Je l'avois bien prévu, que ton impatience 1425 Porteroit ton espoir à trop de confiance, Que pour craindre trop peu tu devinerois mal.

ROSIDOR.

Quoi! la Reine ose encor soutenir mon rival? Et sans avoir d'horreur d'une action si noire....

CALISTE.

Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire 1430 Pour ne pas s'accorder aux volontés du Roi, Qui d'un heureux hymen récompense ta foi....

ROSIDOR.

Si notre heureux malheur a produit ce miracle, Qui peut à nos desirs mettre encor quelque obstacle?

CALISTE.

Tes blessures.

ROSIDOR.

Allons, je suis déjà guéri. 1435

CALISTE.

Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari, Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde Un bien que de ton roi la prudence retarde. Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait, Et crois que tes desirs....

ROSIDOR.

N'auront aucun effet. 1440

CALISTE.

N'auront aucun effet! qui te le persuade?

ROSIDOR.

Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade?

CALISTE.

Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur; Mais je sais le remède aux blessures du coeur. Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, 1445 Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites: Je me rends désormais assidue à te voir.

ROSIDOR.

Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne[1179] D'humbles grâces au Roi du bonheur qu'il nous donne.

CALISTE.

Je me charge pour toi de ce remercîment. Toutefois qui sauroit que pour ce compliment Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire[1180], Je voudrois en ce cas moi-même t'y conduire, Et j'aimerois mieux être un peu plus tard à toi, 1455 Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi[1181].

ROSIDOR.

Mes blessures n'ont point, dans leurs foibles atteintes, Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.

CALISTE.

Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux, En le remerciant parle au nom de tous deux. 1460

SCÈNE IV.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLITANDRE, PYMANTE, DORISE, CLÉON, PRÉVÔT, TROIS VENEURS.

ALCANDRE.

Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence[1182], Règle ses mouvements avec peu d'assurance! Qu'il est peu de lumière en nos entendements, Et que d'incertitude en nos raisonnements[1183]! Qui voudra désormais se fie[1184] aux impostures 1465 Qu'en notre jugement forment les conjectures: Tu suffis pour apprendre à la postérité Combien la vraisemblance a peu de vérité. Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute[1185]; 1470 Jamais, par des soupçons si faux et si pressants, On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents. J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse De trop de promptitude en soi-même s'accuse. Un roi doit se donner, quand il est irrité, 1475 Ou plus de retenue, ou moins d'autorité. Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure.

CLITANDRE.

Que Votre Majesté, Sire, n'estime pas Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas. 1480 L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire, Et je perdrois le mien, si quelqu'un pouvoit croire Que mon devoir penchât au refroidissement, Sans le flatteur espoir d'un agrandissement. Vous n'avez exercé qu'une juste colère: 1485 On est trop criminel quand on peut vous déplaire[1186], Et tout chargé de fers, ma plus forte douleur Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur.

FLORIDAN.

Seigneur, moi qui connois le fond de son courage[1187], Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage, 1490 Je tiendrois à bonheur que Votre Majesté M'acceptât pour garant de sa fidélité.

ALCANDRE.

Ne nous arrêtons plus sur la reconnoissance Et de mon injustice, et de son innocence: Passons aux criminels. Toi dont la trahison 1495 A fait si lourdement trébucher ma raison[1188], Approche, scélérat. Un homme de courage Se met avec honneur en un tel équipage[1189]? Attaque, le plus fort, un rival plus heureux? Et présumant encor cet exploit dangereux, 1500 A force de présents et d'infâmes pratiques, D'un autre cavalier corrompt les domestiques? Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing, Afin qu'exécutant son perfide dessein, Sur un homme innocent tombent les conjectures? 1505 Parle, parle, confesse, et préviens les tortures.

PYMANTE.

Sire, écoutez-en donc la pure vérité. Votre seule faveur a fait ma lâcheté, Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte[1190]. L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte; 1510 Mais recherchant la mort de qui vous est si cher[1191], Pour en avoir le fruit il me falloit cacher: Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise, Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise?

ALCANDRE.

Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor[1192] 1515 L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor; Car je ne touche point à Dorise outragée; Chacun, en te voyant, la voit assez vengée, Et coupable elle-même, elle a bien mérité L'affront qu'elle a reçu de ta témérité. 1520

PYMANTE.

Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice, On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice, De paroître innocent à force de forfaits. Je ne suis criminel sinon manque d'effets, Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente, 1525 Vous pleureriez le Prince et souffririez Pymante. Mais que tardez-vous plus? j'ai tout dit: punissez.

ALCANDRE.

Est-ce là le regret de tes crimes passés? Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte Que de tant de forfaits il tient si peu de conte[1193]. 1530 Dites à mon conseil que, pour le châtiment, J'en laisse à ses avis le libre jugement; Mais qu'après son arrêt je saurai reconnoître L'amour que vers son prince il aura fait paroître. Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté[1194], 1535 Qui joins l'assassinat à la déloyauté[1195], Détestable Alecton, que la Reine déçue Avoit naguère au rang de ses filles reçue! Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer Se rendit ton complice et te donna ce fer[1196]? 1540

DORISE.

L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure[1197], Sire, il donna sujet à toute l'imposture; Mille jaloux serpents qui me rongeoient le sein Sur cette occasion formèrent mon dessein: Je le cachai dès lors.

FLORIDAN.

Il est tout manifeste 1545 Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste[1198] Du malheureux duel où le triste Arimant Laissa son corps sans âme et Daphné sans amant. Mais quant à son forfait, un ver de jalousie Jette souvent notre âme en telle frénésie, 1550 Que la raison, qu'aveugle un plein emportement[1199], Laisse notre conduite à son déréglement; Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse.

ALCANDRE.

De si foibles raisons mon esprit ne s'abuse.

FLORIDAN.

Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend[1200] 1555 Sous votre bon plaisir sa défense entreprend: Innocente ou coupable, elle assura ma vie.

ALCANDRE.

Ma justice en ce cas la donne à ton envie; Ta prière obtient même avant que demander Ce qu'aucune raison ne pouvoit t'accorder. 1560 Le pardon t'est acquis, relève-toi, Dorise, Et va dire partout, en liberté remise, Que le Prince aujourd'hui te préserve à la fois Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

DORISE.

Après une bonté tellement excessive, 1565 Puisque votre clémence ordonne que je vive, Permettez désormais, Sire, que mes desseins Prennent des mouvements plus réglés et plus sains: Souffrez que pour pleurer mes actions brutales, Je fasse ma retraite avecque les Vestales, 1570 Et qu'une criminelle indigne d'être au jour[1201] Se puisse renfermer en leur sacré séjour.

FLORIDAN.

Te bannir de la cour après m'être obligée, Ce seroit trop montrer ma faveur négligée.

DORISE.

N'arrêtez point au monde un objet odieux[1202], 1575 De qui chacun d'horreur détourneroit les yeux.

FLORIDAN.

Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, Ma faveur te va rendre assez considérable Pour t'acquérir ici mille inclinations[1203]. Outre l'attrait puissant de tes perfections, 1580 Mon respect à l'amour tout le monde convie Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton desir[1204] Du côté que ton prince a voulu te choisir: Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise. 1585

CLITANDRE.

Mais par cette union mon esprit se divise, Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous.

FLORIDAN.

Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées, 1590 Que je lui veux céder ce qui m'en appartient.

ALCANDRE.

Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient.

SCÈNE V.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLÉON[1205], CLITANDRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE.

ALCANDRE.

Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage, N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage?

ROSIDOR.

L'apprendre de vous, Sire, et pour remercîments 1595 Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements[1206].

ALCANDRE.

Si mon commandement peut sur toi quelque chose, Et si ma volonté de la tienne dispose, Embrasse un cavalier indigne des liens Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens. 1600 Le Prince heureusement l'a sauvé du supplice, Et ces deux[1207] que ton bras dérobe à ma justice, Corrompus par Pymante, avoient juré ta mort. Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort, Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, 1605 Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence.

ROSIDOR[1208].

Sire, vous le savez, le coeur me l'avoit dit, Et si peu que j'avois près de vous de crédit[1209], Je l'employai dès lors contre votre colère.

(A Clitandre[1210].)

En moi dorénavant faites état d'un frère. 1610

CLITANDRE, à Rosidor[1211].

En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû[1212].

DORISE, à Caliste.

Si le pardon du Roi me peut donner le vôtre, Si mon crime....

CALISTE[1213].

Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre[1214], Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir[1215]. 1615

ALCANDRE.

Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir Où Rosidor guéri termine un hyménée[1216]. Clitandre, en attendant cette heureuse journée, Tâchera d'allumer en son âme des feux Pour celle que mon fils desire, et que je veux; 1620 A qui, pour réparer sa faute criminelle, Je défends désormais de se montrer cruelle; Et nous verrons alors cueillir en même jour[1217] A deux couples d'amants les fruits de leur amour.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[1157] Var. Il parle au prévôt. (1663, en marge.)

[1158] Var. Allez toujours au Roi dire qu'une innocence. (1632) Var. Allez devant au Roi dire qu'une innocence. (1644-57)

[1159] Var. Cher ami, que je tiens comme un autre moi-même. (1632-57)

[1160] Var. Vous m'avez, autant vaut, retiré des enfers. (1632-57)

[1161] Var. C'est à quoi désormais je veux songer le moins. (1632-60)

[1162] Var. Ait son ardeur vers vous si souvent relâché, Si souvent pour le sien quitté votre service. (1632-57)

[1163] Var. Je devine à peu près le fond de ton courage. (1632-57)

[1164] Var. Vu que sans cette amour la fourbe mal conçue. (1632-60)

[1165] Var. Se cherchent des objets un peu moins rigoureux. (1632-57)

[1166] En marge, dans l'édition de 1632: Cléon entre.

[1167] Var. Grâce aux Dieux, acquittés de la charge commise. (1632-57)

[1168] Var. Et je viens, Monseigneur, prendre un ordre nouveau. (1632-57)

[1169] En marge, dans l'édition de 1632: Cléon s'en va.

[1170] Var. ROSIDOR, dans son lit. (1632-57)--Il est sur son lit. (1663, en marge.)

[1171] Var. [Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris.] Les flammes de Caliste à mes flammes répondent, Je ne fais point de voeux que les siens ne secondent; Il n'est point de souhaits qui ne m'en soient permis, Ni de contentements qui ne m'en soient promis. Clitandre, qui jamais n'attira que sa haine, Ne peut plus m'opposer le Prince, ni la Reine; Si mon heur de sa part avoit quelque défaut, Avec sa tête on va l'ôter sur l'échafaud. [Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère.] (1632-57)

[1172] Var. Tes desseins du succès étoient assez punis. (1632-57)

[1173] Var. Vu qu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour. (1632-57)

[1174] Var. Mais hélas! mes pensées (sic) qui vous veut diviser? (1657)

[1175] Var. Mais il leur faut depuis des objets plus solides. (1632-57)

[1176] Voyez au Complément des variantes, p. 367.

[1177] Il y a tout autre, au masculin, dans toutes les éditions qui ont ce texte. Voyez ci-dessus, p. 228, note [759-a}.

[1178] Var. Espère, mais hésite; hésite, mais aspire. (1660 et 63) Var. Doute dans ton espoir; hésite, mais aspire. (1664)

[1179] Var. Que sans plus différer je m'en aille en personne Remercier le Roi du bonheur qu'il nous donne. (1632-57)

[1180] Var. Une heure hors du lit ne te pût beaucoup nuire. (1632-57)

[1181] Var. Que tes humbles devoirs manquassent vers ton roi. ROS. Mes blessures n'ont pas, en leurs foibles atteintes, [Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.] CAL. Reprends donc tes habits. ROS. Ne sors pas de ce lieu. CAL. Je rentre incontinent. ROS. Adieu donc, sans adieu. (1632-57)

[1182] Var. Que souvent notre esprit, trompé de l'apparence. (1632)

[1183] L'exemplaire de l'édition de 1632 qui appartient à la Bibliothèque impériale porte ici mes raisonnements; deux autres, que nous avons pu comparer, donnent nos raisonnements, comme notre texte.

[1184] L'édition de 1682, au lieu de se fie, qui est dans toutes les autres, donne se fier. C'est évidemment une faute.

[1185] Var. N'a conçu tant d'erreur avecque moins de doute. (1632-57)

[1186] Var. On est trop criminel quand on vous peut déplaire. (1632-57)

[1187] Var. Monsieur, moi qui connois le fond de son courage. (1632-57)

[1188] Var. A fait si lourdement chopper notre raison. (1632-57)

[1189] Var. Se met souvent, non pas? en un tel équipage. (1632-57)

[1190] Var. Vous, dis-je, et cet objet dont l'amour me consomme. Je sais ce que l'honneur vouloit d'un gentilhomme; Mais recherchant la mort d'un qui nous[1190-a] est si cher, Pour en avoir les fruits il me falloit cacher. (1632)

[1190-a] C'est évidemment vous qu'il faut lire.

[1191] Var. Mais recherchant la mort d'un qui vous est si cher. (1644-57)

[1192] Var. Va plus outre, impudent, pousse, et m'impute encor. (1632-57)

[1193] Voyez plus haut, p. 150, la note [759] relative à la variante du vers 134 de Mélite.

[1194] En marge, dans l'édition de 1632: Pymante sort, et le Roi fait approcher Dorise.

[1195] Var. Qui veux joindre le meurtre à la déloyauté. (1632-64)

[1196] Var. Se rendit ton complice et te bailla ce fer? (1632-57)

[1197] Var. L'autre jour, dans ces bois trouvé par aventure. (1632-64)

[1198] Var. Que ce fer n'est sinon un misérable reste Du malheureux duel où le pauvre Arimant. (1632-57)

[1199] Var. Que la raison, tombée en un aveuglement. (1632-57)

[1200] Var. Monsieur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend. (1632-57)

[1201] Var. Et qu'ainsi je renferme en leur sacré séjour Une qui ne dût pas seulement voir le jour. (1632-57)

[1202] Var. N'arrêtez point au monde un sujet odieux. (1632-57)

[1203] Var. Pour te faire l'objet de mille affections. (1632-57)

[1204] Var. Fais-le voir, mon Clitandre, et tourne ton desir. (1632-57)

[1205] Dans l'édition de 1632, LE PRINCE (Floridan) et CLÉON ne figurent point parmi les acteurs de cette scène.

[1206] Var. Offrir encor ma vie à vos commandements. (1632-57)

[1207] Lycaste et Géronte. Voyez la scène IX du Ier acte.

[1208] Var. ROSIDOR, au Roi. (1648)

[1209] Var. Et si peu que j'avois envers vous de crédit. (1632-64)

[1210] Les mots à Clitandre manquent dans les éditions de 1632, 44 et 52-60.

[1211] Var. CLITANDRE, embrassant Rosidor. (1644-60)--En marge, dans l'édition de 1632: Il embrasse Clitandre; mais ce nom est là par erreur pour Rosidor.

[1212] Var. Ne vous querelle plus un prix qui vous est dû. (1632-57)

[1213] Var. CALISTE, en l'embrassant. (1632-60)

[1214] Var. Ah! ma soeur, tu me prends pour un autre[1214-a]. (1632-60)

[1214-a] Voyez ci-dessus, p. 228, la variante du vers 1425 de Mélite, et la note [759-a] qui s'y rapporte.

[1215] Var. Si tu crois que je veuille encor m'en souvenir. (1632)

[1216] Var. Que Rosidor guéri termine un hyménée. (1632-60)

[1217] Var. Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour. (1632-57)

COMPLÉMENT DES VARIANTES.

956 [De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.] Sus d'ongles et de dents! PYM. Et que voulez-vous faire? Dorise, arrêtez-vous. DOR. Je me veux satisfaire[1218], Te déchirant le coeur[1219]. PYM. Vouloir ainsi ma mort! Il faudroit paravant que j'en fusse d'accord, Et que ma patience aidât votre foiblesse. Que d'heur! je tiens ici captive ma maîtresse. (Il lui prend les mains et les lui baise.)[1220] Elle reçoit mes lois, et je puis disposer De ses mains qu'à mon aise on me laisse baiser. DOR. Cieux cruels! ainsi donc votre injustice avoue Qu'un perfide plus fort de ma fureur se joue, Et contre ce brigand votre inique rigueur Me donne un tel courage, et si peu de vigueur. Ah sort injurieux! maudite destinée! Malheurs trop redoublés! détestable journée! PYM. Enfin vos cris aigus nous pourroient déceler: Voici tout proche un lieu plus commode à parler; Belle Dorise, entrons dedans cette caverne, Qu'un peu plus à loisir Pymante vous gouverne. DOR. Que plutôt ce moment puisse achever mes jours! PYMANTE. (Il l'enlève dans la caverne.)[1221] Non, non, il faut venir. DOR. A la force, au secours!

[1218] Je veux me satisfaire. (1652-57)

[1219] Te déchirer le coeur. (1644-57)

[1220] Lui prenant les mains. (1652-57)

[1221] PYMANTE, l'enlevant dans la caverne. (1644-57)

SCÈNE VI[1222].

LYSARQUE, CLÉON.

LYS. Je t'ai dit en deux mots ce qu'on fera du traître, Et c'est comme le Roi l'a promis à mon maître, Dont il prend l'intérêt extrêmement à coeur. CLÉON. Tu me viens de conter des excès de rigueur. Bien que ce cavalier soit atteint de ce crime, On dût considérer que le Prince l'estime[1223]. LYS. Et c'est ce qui le perd: de peur de son retour, On hâte le supplice avant la fin du jour; Le Roi, qui ne pourroit refuser sa requête, Lui veut à son desçu[1224] faire couper la tête. De vrai, tout le conseil, d'un sentiment plus doux, Essayant d'adoucir l'aigreur de son courroux, Vu ce tiers échappé, lui propose d'attendre Que le pendard repris ait convaincu Clitandre[1225]; Mais il ne reçoit point d'autre avis que le sien. CLÉON. L'accusé cependant coupable ne dit rien? LYS. En vain le malheureux proteste d'innocence, Le Roi dans sa colère use de sa puissance, Et l'on n'a su gagner qu'avec un grand effort Quatre heures qu'il lui donne à songer à la mort. C'est dont je vais porter la nouvelle à mon maître. CLÉON. S'il n'est content, au moins il a sujet de l'être. Mais dis-moi si ses coups le mettent en danger. LYS. Il ne s'en trouve aucun qui ne soit fort léger; Un seul du genou droit offense la jointure, Dont il faut que le lit facilite la cure; Le reste ne l'oblige à garder la maison, Et quelque écharpe au bras en feroit la raison. Adieu, fais, je te prie, état de mon service, Et crois qu'il n'est pour toi chose que je ne fisse. CLÉON. Et moi pareillement je suis ton serviteur.

(Il est seul.)[1226]

Me voilà de sa mort le véritable auteur: Sur mes premiers soupçons le Roi mis en cervelle Devint préoccupé d'une haine mortelle, Et depuis, sous l'appas d'un mandement caché, Je l'ai d'entre les bras de son prince arraché. Que sera-ce de moi s'il en a connoissance? Rien ne me garantit qu'une éternelle absence; Après qu'il l'aura su, me montrer à la cour, C'est m'offrir librement à la perte du jour. Faisons mieux toutefois: avant que l'heure passe, Allons encor un coup le trouver à la chasse, Et s'il ne peut venir à temps pour le sauver[1227], Par une prompte fuite il faudra s'esquiver. (1632-57)

[1222] SCÈNE IV. (1632)

[1223] Ne se souvient-on point que le prince l'estime? LYS. C'est là ce qui le perd: de peur de son retour. (1644-57)

[1224] A son desçu. à son insu. Voyez plus haut, p. 180, note [598].

[1225] Que l'assassin repris ait convaincu Clitandre. (1644-57)

[1226] Une nouvelle scène (SCÈNE VII) commence après ce vers dans les éditions de 1644-57.--Les mots: Il est seul, y manquent.

[1227] Et s'il ne vient à temps pour rabattre les coups, Par une prompte fuite évitons son courroux. (1644-57)

1384 Ainsi nos feux secrets n'avoient point de jaloux, Tant que leur sainte ardeur, plus forte devenue, Voulut un peu de mal à tant de retenue. Lors on nous vit quitter ces ridicules soins, Et nos petits larcins souffrirent les témoins. Si je voulois baiser ou tes yeux ou ta bouche, Tu savois dextrement faire un peu la farouche, Et me laissant toujours de quoi me prévaloir, Montrer également le craindre et le vouloir. Depuis avec le temps l'amour s'est fait le maître; Sans aucune contrainte il a voulu paroître: Si bien que plus nos coeurs perdoient de liberté, Et plus on en voyoit en notre privauté. Ainsi dorénavant, après la foi donnée, Nous ne respirons plus qu'un heureux hyménée, Et, ne touchant encor ses droits que du penser, Nos feux à tout le reste osent se dispenser; Hors ce point, tout est libre à l'ardeur qui nous presse[1228].

[1228] En marge, dans l'édition de 1632: CALISTE entre et s'assied sur son lit.

SCÈNE III.

CALISTE, ROSIDOR[1229].

CAL. Que diras-tu, mon coeur, de voir que ta maîtresse Te vient effrontément trouver jusques au lit? ROS. Que dirai-je, sinon que pour un tel délit, On ne m'échappe à moins de trois baisers d'amende? CAL. La gentille façon d'en faire la demande! ROS. Mon regret, dans ce lit qu'on m'oblige à garder, C'est de ne pouvoir plus prendre sans demander: Autrement, mon souci, tu sais comme j'en use. CAL. En effet, il est vrai, de peur qu'on te refuse, Sans rien dire souvent et par force tu prends. ROS. Ce que, forcée ou non, de bon coeur tu me rends. CAL. Tout beau: si quelquefois je souffre et je pardonne Le trop de liberté que ta flamme se donne, C'est sous condition de n'y plus revenir. ROS. Si tu me rencontrois d'humeur à la tenir, Tu chercherois bientôt moyen de t'en dédire. Ton sexe, qui défend ce que plus il desire, Voit fort à contre-coeur.... CAL. Qu'on lui désobéit, Et que notre foiblesse au plus fort le trahit. ROS. Ne dissimulons point: est-il quelque avantage Qu'avec nous au baiser ton sexe ne partage? CAL. Vos importunités le font assez juger. ROS. Nous ne nous en servons que pour vous obliger: C'est par où notre ardeur supplée à votre honte; Mais l'un et l'autre y trouve également son conte, Et toutes vous dussiez prendre en un jeu si doux, Comme même plaisir, même intérêt que nous. CAL. Ne pouvant le gagner contre toi de paroles, J'opposerai l'effet à tes raisons frivoles, Et saurai désormais si bien te refuser, Que tu verras le goût que je prends à baiser: Aussi bien ton orgueil en devient trop extrême. ROS. Simple, pour le punir, tu te punis toi-même: Ce dessein mal conçu te venge à tes dépens. Déjà n'est-il pas vrai, mon heur, tu t'en repens? Et déjà la rigueur d'une telle contrainte Dans tes yeux languissants met une douce plainte; L'amour par tes regards murmure de ce tort, Et semble m'avouer d'un agréable effort. CAL. Quoi qu'il en soit, Caliste au moins t'en désavoue. ROS. Ce vermillon nouveau qui colore ta joue M'invite expressément à me licencier. CAL. Voilà le vrai chemin de te disgracier. ROS. Ces refus attrayants ne font que des remises. CAL. Lorsque tu te verras ces privautés permises, Tu pourras t'assurer que nos contentements Ne redouteront plus aucuns empêchements. ROS. Vienne cet heureux jour! mais jusque-là, mauvaise, N'avoir point de baisers à rafraîchir ma braise! Dussai-je être impudent autant comme importun[1230], A tel prix que ce soit, sache qu'il m'en faut un[1231]. Dégoûtée, ainsi donc ta menace s'exerce? CAL. Aussi n'est-il plus rien, mon coeur, qui nous traverse, Aussi n'est-il plus rien qui s'oppose à nos voeux: La Reine, qui toujours fut contraire à nos feux, Soit du piteux récit de nos hasards touchée, Soit de trop de faveur vers un traître fâchée, A la fin s'accommode aux volontés du Roi, [Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.] ROS. Qu'un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles! Ah mon heur! pour le port de si bonnes nouvelles, C'est trop peu d'un baiser. CAL. Et pour moi c'est assez. ROS. Ils n'en sont que plus doux étant un peu forcés. Je ne m'étonne plus de te voir si privée, Te mettre sur mon lit aussitôt qu'arrivée: Tu prends possession déjà de la moitié, Comme étant toute acquise à ta chaste amitié. Mais à quand ce beau jour qui nous doit tout permettre? CAL. Jusqu'à ta guérison on l'a voulu remettre. ROS. Allons, allons, mon coeur, je suis déjà guéri.

[1229] ROSIDOR, CALISTE. (1644-57)

[1230] Dussai-je être insolent autant comme importun. (1648)

[1231] En marge, dans l'édition de 1632: Il la baise sans résistance.

[CAL. Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari.] Tout beau: j'aurois regret, ta santé hasardée, Si tu m'allois quitter sitôt que possédée. Retiens un peu la bride à tes bouillants desirs, Et pour les mieux goûter assure nos plaisirs. ROS. Que le sort a pour moi de subtiles malices! Ce lit doit être un jour le champ de mes délices, Et recule lui seul ce qu'il doit terminer; Lui seul il m'interdit ce qu'il me doit donner. CAL. L'attente n'est pas longue, et son peu de durée.... ROS. N'augmente que la soif de mon âme altérée. CAL. Cette soif s'éteindra: ta prompte guérison Paravant qu'il soit peu t'en fera la raison. ROS. A ce compte, tu veux que je me persuade Qu'un corps puisse guérir dont le coeur est malade. CAL. N'use point avec moi de ce discours moqueur: On sait bien ce que c'est des blessures du coeur. Les tiennes, attendant l'heure que tu souhaites. (1632-57)

FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.

LA VEUVE

COMÉDIE

1633

NOTICE.

Le Privilége de cette comédie est daté du 9 mars 1634, et suivant la plupart des éditeurs de Corneille, elle a été représentée au commencement de la même année.

Cela nous paraît peu probable. En effet, voici comment Corneille s'exprime dans sa Dédicace: «Madame, le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier.» A la vérité, l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une lecture, mais le poëte ajoute: «Elle espère que vous ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettoit en son jour.» Enfin, parmi les nombreux hommages poétiques qui précèdent la pièce, un sonnet: A la Veuve de Monsieur Corneille, commence ainsi:

Clarice, un temps si long sans te montrer au jour M'a fait appréhender que le deuil du veuvage Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour;

ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pièce s'est fait beaucoup attendre.

Il semble donc prudent de se ranger à l'opinion des frères Parfait, qui, dans leur Histoire du théâtre françois (tome V, p. 43), placent l'ouvrage à l'année 1633.

L'édition originale a pour titre:

LA VEFVE OU LE TRAISTRE TRAHY, COMEDIE, à Paris, chez François Targa.... M.DC.XXXIV. Auec priuilege du Roy. Le second titre (ou le Traître trahi) a été supprimé à partir de 1644.

Le volume, de format in-8{o}, se compose de 20 feuillets non chiffrés et de 144 pages. On lit au bas du privilége: «Acheué d'imprimer le treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.»

ÉPÎTRE.

A MADAME DE LA MAISONFORT[1232].

MADAME,

Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre protection. Étant exposée aux coups de l'envie et de la médisance, elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espère que vous ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente, et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se présenter devant vous, dont les perfections la feront paroître d'autant plus imparfaite; mais quand elle considère qu'elles sont en un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des priviléges tous particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des forces de la nature: en effet, MADAME, quelque difficulté que vous fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en vous-même, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici les éloges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si relevées. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut: c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma vie,

MADAME,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CORNEILLE.

[1232] Cette dédicace a été réimprimée dans les éditions de 1644-1657. Au moment où Corneille l'écrivait, Élisabeth d'Estampes était veuve de Louis de la Châtre, baron de la Maisonfort, maréchal de France, mort en octobre 1630; mais ce n'était pas une jeune veuve comme l'héroïne de notre poëte: elle avait cinquante-deux ans. Elle mourut à Coubert en Brie, le 14 septembre 1654, âgée de soixante-douze ans.

[1233] VAR. (édit. de 1644-1657): les grâces de la représentation la mettoient en son jour.

AU LECTEUR[1234]

Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la subtilité de l'intrique, je ne t'invite point à la lecture de cette pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut que les sujets en fassent naître les occasions: autrement c'est en faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poëte, perdre celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diroient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poëte parle qu'il faut parler en poëte: Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez industrieuse. Tu y reconnoîtras trois sortes d'amours aussi extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris avec Florange, qui ne paroît point. Le plus beau de leurs entretiens est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop ordinaire sur le théâtre françois: l'une est trop rarement capable de beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son abandon, messéant à toute sorte de poëme, et particulièrement aux dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y seroient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité; mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces de théâtre qui me sont échappées[1235], en ayant réduit trois dans la contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode: et la première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je l'ai poussée dans le Clitandre jusques aux lieux où l'on peut aller dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles, j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières[1236]; mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface n'est déjà que trop longue pour une comédie.

[1234] Cet avis Au lecteur, et les hommages poétiques adressés à Corneille, au sujet de sa comédie de la Veuve, par divers poëtes contemporains, ne se trouvent, ainsi que l'Argument, que dans l'édition de 1634.

[1235] Corneille a ici en vue, outre la Veuve, Mélite et Clitandre, déjà imprimés, la Galerie du Palais et la Suivante, qui furent jouées dans le courant de l'année 1634, et la Place Royale, qui ne fut représentée qu'au commencement de 1635. Ce passage nous apprend que Corneille avait terminé ces trois dernières pièces avant le 13 mars 1634, date de l'achevé d'imprimer de la Veuve.

[1236] Voyez ci-dessus, p. 117.

HOMMAGES

ADRESSÉS A CORNEILLE, AU SUJET DE LA VEUVE, PAR DIVERS POËTES CONTEMPORAINS.

POUR LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE.

AUX DAMES.

Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles; Remarquez son éclat à travers de ses voiles; Petits feux de la nuit qui luisez en ces lieux, Souffrez le même affront que les autres[1237] des cieux. Orgueilleuses beautés que tout le monde estime, Qui prenez un pouvoir qui n'est pas légitime, Clarice vient au jour; votre lustre s'éteint; Il faut céder la place à celui de son teint, Et voir dedans ces vers une double merveille: La beauté de la Veuve, et l'esprit de Corneille.

DE SCUDÉRY[1238]

[1237] Ainsi dans l'édition de 1634, qui seule, comme nous l'avons dit, renferme ces hommages poétiques. Serait-ce une faute, et faut-il lire les astres?

[1238] Georges de Scudéry, né au Havre vers 1601. Après avoir servi quelque temps dans le régiment des gardes (voyez p. 129), il s'adonna entièrement à la littérature et à la poésie. L'hommage qu'il rend ici à Corneille n'est que le remercîment dû à une politesse du même genre. En effet, en 1631, lors de la publication de Ligdamon, notre poëte lui avait adressé un quatrain, signalé dans ces derniers temps par M. Triçotel, et qui sera placé pour la première fois dans la présente édition, parmi les poésies diverses de Corneille. On trouvera dans notre Notice sur le Cid le récit des différends que le succès de cet ouvrage fit naître entre les deux amis. Scudéry mourut en 1667.

A MONSIEUR CORNEILLE, POËTE COMIQUE, SUR SA VEUVE.

ÉPIGRAMME.

Rare écrivain de notre France, Qui le premier des beaux esprits As fait revivre en tes écrits L'esprit de Plaute et de Térence, Sans rien dérober des douceurs De Mélite ni de ses soeurs, O Dieu! que ta Clarice est belle, Et que de veuves à Paris Souhaiteroient d'être comme elle, Pour ne manquer pas de maris!

MAIRET[1239].

[1239] Jean Mairet, né à Besançon en 1604, mort en 1686, est au nombre des amis de Corneille dont l'affection ne sut pas résister au succès du Cid; il est longuement question de lui dans la Notice sur cet ouvrage.

A MONSIEUR CORNEILLE, SUR SA CLARICE.

Corneille, que ta Veuve a des charmes puissants! Ses yeux remplis d'amour, ses discours innocents, Joints à sa majesté plus divine qu'humaine, Paroissent au théâtre avec tant de splendeur, Que Mélite, admirant cette belle germaine[1240], Confesse qu'elle doit l'hommage à sa grandeur. Mais ce n'est pas assez: sa parlante peinture A tant de ressemblance avecque la nature, Qu'en lisant tes écrits l'on croit voir des amants Dont la mourante voix naïvement propose Ou l'extrême bonheur ou les rudes tourments Qui furent le sujet de leur métamorphose. Fais-la donc imprimer, fais que sa déité Jour et nuit entretienne avecque privauté Ceux qui n'ont le moyen de la voir au théâtre; Car si Mélite a plu pour ses divins appas, Tout le monde sera de Clarice idolâtre, Qui jouit de beautés que Mélite n'a pas.

GUÉRENTE.

[1240] Germaine, soeur.

MADRIGAL POUR LA COMÉDIE DE LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE.

A CLARICE.

Clarice, la plus douce veine Qui sache le métier des vers Donne un portrait à l'univers De tes beautés et de ta peine; Et les traits du pinceau qui te font admirer Te dépeignent au vif si constante et si belle, Que ce divin portrait, bien que tu sois mortelle, Demande des autels pour te faire adorer.

I. G. A. E. P.

A MONSIEUR CORNEILLE.

ÉLÉGIE.

Pour te rendre justice autant que pour te plaire, Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire. Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal, Par la confession de ton propre rival. Pour un même sujet, même desir nous presse; Nous poursuivons tous deux une même maîtresse La gloire, cet objet des belles volontés, Préside également dessus nos libertés; Comme toi je la sers, et personne ne doute Des veilles et des soins que cette ardeur me coûte. Mon espoir toutefois est décru chaque jour Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour. Je n'ai point le trésor de ces douces paroles Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles; Je vois que ton esprit, unique de son art, A des naïvetés plus belles que le fard, Que tes inventions ont des charmes étranges, Que leur moindre incident attire des louanges, Que par toute la France on parle de ton nom, Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom. Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie; Une jalouse peur l'a longtemps refroidie, Et depuis, cher rival, je serois rebuté De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté, Si cet ange mortel qui fait tant de miracles, Et dont tous les discours passent pour des oracles, Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers, N'aimoit ce que je fais et n'écoutoit mes vers. Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire; La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire, Et lui seul réveillant mon génie endormi Est cause qu'il te reste un si foible ennemi. Mais la gloire n'est pas de ces chastes maîtresses Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses; Cet objet de nos voeux nous peut obliger tous, Et faire mille amants sans en faire un jaloux. Tel je te sais connoître et te rendre justice, Tel on me voit partout adorer ta Clarice. Aussi rien n'est égal à ses moindres attraits; Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits; Toute veuve qu'elle est, de quoi que tu l'habilles, Elle ternit l'éclat de nos plus belles filles. J'ai vu trembler Silvie, Amaranthe et Filis, Célimène a changé, ses attraits sont pâlis[1241]; Et tant d'autres beautés que l'on a tant vantées Sitôt qu'elle a paru se sont épouvantées. Adieu; fais-nous souvent des enfants si parfaits, Et que ta bonne humeur ne se lasse jamais.

DE ROTROU[1242].

[1241] Ces noms sont ceux des héroïnes des pièces de théâtre qui avaient eu le plus de succès dans les années précédentes: la Silvie, tragi-comédie-pastorale de Mairet, fut représentée en 1621; l'Amaranthe, pastorale de Jean Ogier de Gombaud, en 1625; la Filis de Scire, comédie-pastorale du sieur Pichou, en 1630; enfin, en citant la Célimène, Rotrou avoue sa propre défaite, car ce titre est celui d'une comédie qu'il fit représenter en 1625. (Voyez Histoire du théâtre françois, tome IV, p. 352, 377 et 500, et tome V, p. 7.)

[1242] Jean Rotrou, né à Dreux en 1609, mort en 1650, est le seul auteur dramatique lié avec Corneille que le succès du Cid n'ait pas brouillé avec lui.

A MONSIEUR CORNEILLE.

De mille adorateurs Mélite est poursuivie; Ces autres belles soeurs le sont également; Clarice, quoique veuve, a surmonté l'envie Et fait de tout le monde un parti seulement.

C. B.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE

ÉPIGRAMME.

Ta veuve s'est assez cachée, Ne crains point de la mettre au jour; Tu sais bien qu'elle est recherchée Par les mieux sensés de la cour. Déjà des plus grands de la France, Dont elle est l'heureuse espérance, Les coeurs lui sont assujettis, Et leur amour est une preuve Qu'une si glorieuse Veuve Ne peut manquer de bons partis.

DU RYER, Parisien[1243].

[1243] Pierre du Ryer, né en 1605, mort en 1658, a fait un grand nombre de traductions et dix-huit pièces de théâtre. Il a été secrétaire de César, duc de Vendôme.

AU MÊME, PAR LE MÊME.

Que pour louer ta belle Veuve Chacun de son esprit donne une riche preuve, Qu'on voye en cent façons ses mérites tracés: Pour moi, je pense dire assez Quand je dis de cette merveille Qu'elle est soeur de Mélite et fille de Corneille.

A MONSIEUR CORNEILLE.

Belle Veuve adorée, Tu n'es pas demeurée Sans supports et sans gloire en la fleur de tes ans: Puisque ton cher Corneille A ta conduite veille, Tu ne peux redouter les traits des médisants.

BOIS-ROBERT[1244].

[1244] François le Métel, sieur de Boisrobert, abbé et poëte, né à Caen vers 1592, mort en 1662, fut le favori du cardinal de Richelieu, et un des cinq auteurs qu'il chargeait de la rédaction de ses pièces. Voyez les Notices sur la Comédie des Tuileries et sur le Cid.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE.

Cette belle Clarice à qui l'on porte envie Peut-elle être ta Veuve et que tu sois en vie? Quel accident étrange à ton bonheur est joint? Si jamais un auteur a vécu par son livre, En dépit de l'envie elle te fera vivre, Elle sera ta Veuve et tu ne mourras point.

D'OUVILLE[1245].

[1245] Antoine le Métel, sieur d'Ouville, frère de l'abbé de Boisrobert, plus connu par ses contes que par ses oeuvres dramatiques, a écrit neuf ou dix pièces de théâtre, que les frères Parfait placent entre 1637 et 1650. L'époque de sa naissance et celle de sa mort sont ignorées. Voyez Histoire du théâtre françois, tome V, p. 357.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE.

ÉPIGRAMME.

La Renommée est si ravie Des mignardises de tes vers, Qu'elle chante par l'univers L'immortalité de ta vie. Mais elle se trompe en un point, Et voici comme je l'épreuve: Un homme qui ne mourra point Ne peut jamais faire une Veuve. Quoique chacun en soit d'accord, Il faut bien que du ciel ce beau renom te vienne, Car je sais que tu n'es pas mort, Et toutefois j'adore et recherche la tienne.

CLAVERET[1246].

[1246] Un des rivaux les plus acharnés de Corneille, après le succès du Cid. Voyez notre Notice sur cette tragédie.

MADRIGAL DU MÊME.

Philiste en ses[1247] amours a dû craindre un rival, Puisque ta Veuve est la copie De ce charmant original A qui ta plume la dédie. Ton bel art nous peint l'une adorable à la cour; La nature a fait l'autre un miracle d'amour. Je sais bien que l'on nous figure L'art moins parfait que la nature; Mais laissant ces raisons à part, Je ne sais qui l'emporte, ou la nature ou l'art. Ta Veuve toutefois par sa douceur extrême Sait si bien celui de charmer, Qu'à la voir on la peut nommer Un original elle-même, Et toutes deux des ravissants accords[1248] D'un bel esprit et d'un beau corps.

CLAVERET.

[1247] Il y a ces pour ses dans l'édition originale.

[1248] On lit ainsi (des, et non de) dans l'édition originale.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR L'IMPRESSION DE SA VEUVE.

La veuve qui n'a d'autres soins Que de se tenir renfermée Et de qui l'on parle le moins, Est plus chaste et plus estimée; Mais celle que tu mets au jour Accroît son lustre et notre amour, Alors qu'elle se communique: Bien loin de se faire blâmer, Tant plus elle se rend publique Plus elle se fait estimer.

J. COLLARDEAU[1249].

[1249] Julien Collardeau, procureur du Roi à Fontenay-le-Comte, auteur de diverses poésies latines et françaises, et notamment de quatre petits poëmes intitulés: Tableaux des victoires du Roi, Paris, J. Quesnel, 1630, in-8{o}.

POUR LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE.

Bien que les amours des filles Soient vives et sans fard, florissantes, gentilles, Et que le pucelage ait des goûts si charmants, Cette Veuve, en dépit d'elles, Va posséder plus d'amants Qu'un million de pucelles.

L. M. P.

A MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

Tous ces présomptueux dont les foibles esprits S'efforcent vainement de te suivre à la trace, Se trouvent à la fin des corneilles d'Horace[1250], Quand ils mettent au jour leurs comiques écrits.

Ce style familier non encore entrepris, Ni connu de personne, a de si bonne grâce Du théâtre françois changé la vieille face, Que la scène tragique en a perdu le prix.

Saint-Amant[1251], ne crains plus d'avouer ta patrie, Puisque ce Dieu des vers est né dans la Neustrie, Qui pour se rendre illustre à la postérité,

Accomplit en nos jours l'incroyable merveille De cet oiseau fameux parmi l'antiquité, Nous donnant un Phénix sous le nom de Corneille.

DU PETIT-VAL[1252].

[1250] Allusion à ces vers d'Horace:

_Ne si forte suas repetitum venerit olim Grex avium plumas, moveat cornicula risum, Furtivis nudata coloribus._

(Épîtres, liv. I, ép. III, v. 18-20.)

[1251] Le poëte Saint-Amant était né à Rouen, comme Corneille.

[1252] Raphaël du Petit-Val, libraire et poëte de Rouen, dont on trouve des vers en tête de plusieurs ouvrages de Béroalde de Verville.

A MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

Mélite, qu'un miracle a fait venir des cieux, Les coeurs charmés à soi comme l'aimant attire; Mais c'est avec raison que tout le monde admire La Veuve qui n'a pas moins d'attraits dans les yeux.

Faire parler les rois le langage des Dieux, Faire régner l'amour, accroître son empire, Peindre avec tant d'adresse un gracieux martyre, Fermer si puissamment la bouche aux envieux;

Faire honneur à son temps, enseigner à notre âge A polir doucement son vers et son langage[1253], Corneille, c'est assez pour avoir des lauriers.

Dessus le mont sacré, toujours tranquille et calme; Mais pour dire en un mot, de venir des derniers Et les surpasser tous, c'est emporter la palme.

[1253] Ce vers est étrangement défiguré dans l'édition originale:

A polie (sic) doucement son voeu (sic) et son langage.

A MONSIEUR CORNEILLE.

SIXAIN.

Ce n'est rien d'avoir peint une vierge beauté, Mélite, vrai portrait de la divinité. La grâce de l'objet embellit la peinture Et conduit le pinceau qui ne s'égare pas; Mais de peindre une Veuve avec autant d'appas, C'est un effet de l'art qui passe la nature.

PILLASTRE, avocat en parlement.

A MONSIEUR CORNEILLE.

ÉPIGRAMME.

Toi que le Parnasse idolâtre, Et dont le vers doux et coulant Ne fait point voir sur le théâtre Les effets d'un bras violent, Esprit de qui les rares veilles Tous les ans font voir des merveilles Au-dessus de l'humain pouvoir, Reçois ces vers dont Villeneuve[1254], Ravi des beautés de ta Veuve, A fait hommage à ton savoir.

[1254] Ce poëte était en relation avec Guillaume Colletet. Voyez les Divertissements de Colletet, 1631, p. 38.

A MONSIEUR CORNEILLE.

Corneille, je suis amoureux De ta Veuve et de ta Mélite, Et leurs beautés et leur mérite Font naître tes vers et mes feux. Je veux que l'une soit pucelle; L'autre ici me semble si belle Qu'elle captive mes esprits, Et ce qui m'en plaît davantage, C'est que les traits de son visage Viennent de ceux de tes écrits.

DE MARBEUF[1255].

[1255] Il était maître des forêts à Pont-de-l'Arche. On a un Recueil des vers de M. de Marbeuf, Rouen, David du Petit-Val, 1628, in-8{o}.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE

SIXAIN.

On vante les exploits de ces mains valeureuses Qui font dans les combats des veuves malheureuses; Mais j'estime, pour moi, qu'il t'est plus glorieux D'avoir fait en nos cours une Veuve sans larmes, Et que l'on ne sauroit, sans t'être injurieux, Donner moins de lauriers à tes vers qu'à leurs armes.

DE CANON.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE.

SONNET.

Corneille, que ta Veuve est pleine de beauté! Que tu l'as d'ornements et de grâce pourvue! Le plaisir de la voir tous mes sens diminue, Et trahir tant d'appas ce seroit lâcheté[1256].

Quoi que puisse à nos yeux offrir la nouveauté, Rien ne les peut toucher à l'égal de sa vue; Il n'est point de mortel, après l'avoir connue, Qui se puisse vanter de voir sa liberté[1257].

Admire le pouvoir qu'elle a sur mon esprit, Ne cherche point le nom de celui qui t'écrit, Qui jamais ne connut Apollon ni sa lyre.

Ton mérite l'oblige à te donner ces vers, Et la douceur des tiens le force de te dire Qu'il n'est rien de si beau dedans tout l'univers.

L. N.

[1256] Dans l'édition de 1634 il y a le non-sens que voici:

Et traîne (sic) tant d'appas ce seroit la cheté (sic).

[1257] Tel est le texte de l'édition originale; peut-être faut-il lire: «d'avoir sa liberté.»

A MONSIEUR CORNEILLE EN FAVEUR DE SA VEUVE.

Corneille, que ton chant est doux! Que ta plume a trouvé de gloire! Il n'est plus d'esprit parmi nous Dont tu n'emportes la victoire. Ce que tu feins a tant d'attraits Que les ouvrages plus parfaits N'ont rien d'égal à ton mérite[1258]; Et la Veuve que tu fais voir, Plus ravissante que Mélite, Montre l'excès de ton savoir.

BURNEL.

[1258] Dans l'édition originale: «à son mérite.»

A MONSIEUR CORNEILLE.

Clarice est sans doute si belle Que Philiste n'a le pouvoir De goûter le bien de la voir, Sans devenir amoureux d'elle. Ses discours me font estimer Qu'on a plus de gloire à l'aimer[1259] Que de raison à s'en défendre, Et que les argus les plus grands, Pour y trouver de quoi reprendre, N'ont point d'yeux assez pénétrants.

Apollon, qui par ses oracles A plus d'éclat qu'il n'eut jamais, Tient sur les deux sacrés sommets Tes vers pour autant de miracles; Et les plaisirs que ces neuf soeurs Trouvent dans les rares douceurs Que parfaitement tu leur donnes, Sont purs témoignages de foi Qu'au partage de leurs couronnes La plus digne sera pour toi.

MARCEL.

[1259] Dans l'édition originale: «de l'aimer.»

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE.

STANCES.

Divin esprit, puissant génie, Tu vas produire en moi des miracles divers; Je n'ai jamais donné de louange infinie, Et je ne croyois plus pouvoir faire de vers.

Il te falloit, pour m'y contraindre, Faire une belle Veuve et lui donner des traits Dont mon coeur amoureux peut[1260] se laisser atteindre; L'amour me fait rimer et louer ses attraits.

Digne sujet de mille flammes, Incomparable Veuve, ornement de ce temps, Tu vas mettre du trouble et du feu dans les âmes, Faisant moins d'ennemis que de coeurs inconstants.

Qui vit jamais tant de merveilles? Mes sens sont aujourd'hui l'un de l'autre envieux; Ton discours me ravit l'âme par les oreilles, Et ta beauté la veut arracher par les yeux.

Quand on te voit, les plus barbares A tes charmes sans fard et tes naïfs appas Donneroient mille coeurs, et des choses plus rares S'ils en pouvoient avoir, pour ne te perdre pas.

Lorsqu'on t'entend, les plus critiques Remarquent tes discours et font tous un serment De les faire observer pour des lois authentiques, Et de condamner ceux qui parlent autrement.

Cher ami, pardon si ma Muse, Pour plaire à mon amour manque à notre amitié; Donnant tout à ta fille, elle a bien cette ruse De juger que tu dois en avoir la moitié.

Prends donc en gré tant de franchise, Et ne t'étonne pas si ceci ne vaut rien. Par son désordre seul tu sauras ma surprise: Un coeur qui sait aimer ne s'exprime pas bien.

Il me suffit que je me treuve Dans ce rang qui n'est pas à tout chacun permis, Des humbles serviteurs de ton aimable Veuve, Et de ceux que tu tiens pour tes meilleurs amis.

VOILLE.

[1260] Ainsi dans la première édition; mais c'est sans doute peust, c'est-à-dire pût, qu'il faut lire.

STANCES SUR LES OEUVRES DE MONSIEUR CORNEILLE.

Corneille, occupant nos esprits, Fait voir par ces divins écrits Que nous vivions dans l'ignorance, Et je crois que tout l'univers Saura bientôt que notre France N'a que lui seul qui fait des vers.

La nature tout à loisir A pris un extrême plaisir A créer ta veine animée, Et parlant ainsi que les Dieux, Le temps veut que la renommée T'aille publier en tous lieux.

Apollon forma ton esprit, Et d'un soin merveilleux t'apprit Le moyen de charmer des hommes[1261]; Il t'a rendu par son métier L'oracle du siècle où nous sommes, Comme son unique héritier.

BEAULIEU.

[1261] Tel est le texte de 1634. Peut-être faudrait-il lire les hommes.

A LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

Clarice, un temps si long sans te montrer au jour M'a fait appréhender que le deuil du veuvage, Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour.

Mais tant de grands esprits, ravis de ton amour, Parlent de tes appas dans un tel avantage Qu'après eux tout l'orgueil des beautés de cet âge Doit tirer vanité de te faire la cour.

Parois donc librement, sans craindre que tes charmes Te suscitent encor de nouvelles alarmes, Exposée aux efforts d'un second ravisseur;

Puisque de la façon que tu te fais paroître, Chacun sans t'offenser peut se rendre ton maître, Comme depuis un an chacun l'est de ta soeur[1262].

A. C.

[1262] L'impression de Mélite fut achevée, comme nous l'avons dit, au mois de février 1633, et celle de la Veuve au mois de mars 1634.

ARGUMENT.

Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint d'aimer sa soeur Doris[1263], qui ne s'abusant point par ses caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisoit ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris et rendre Clarice à son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de Clarice, qui avoit toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui avoit même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à quitter le parti de ce perfide: de sorte que ramenant Clarice à Philiste, il obtient de lui en récompense sa soeur Doris.

[1263] Le texte de cette phrase, tel que nous le donnons ici, est parfaitement conforme à celui de l'édition de 1634. Nous croyons devoir en avertir, parce qu'en voyant l'embarras de la construction et l'emploi irrégulier d'aperçût pour aperçoive, on pourrait être tenté de supposer ici quelque faute d'impression.

EXAMEN.

Cette comédie n'est pas plus régulière que Mélite en ce qui regarde l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique, avec cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus de justesse dans celle-ci que celui d'Éraste avec Cloris dans l'autre. Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui n'est pas si vague que dans Mélite, et a ses intervalles mieux porportionnés par cinq jours consécutifs. C'étoit un tempérament que je croyois lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre heures et cette étendue libertine qui n'avoit aucunes bornes. Mais elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte, que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paroît en la dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir consumé toute l'après-dînée, ou du moins la meilleure partie. La même chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la nourrice, qu'il n'oseroit voir de jour, de peur de faire soupçonner l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont il ignore le retour. Il ne pouvoit être qu'environ midi quand il en a formé le dessein, puisque Célidan venoit de ramener Clarice (ce que vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt d'amour qui le pressoit[1264] de lui rendre ce service en faveur de son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui va rendre. L'excuse qu'on pourroit y donner, aussi bien qu'à ce que j'ai remarqué de Tircis dans Mélite, c'est qu'il n'y a point de liaison de scènes, et par conséquent point de continuité d'action. Aussi on[1265] pourroit dire que ces scènes détachées qui sont placées l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant que l'autre finit.

[1264] VAR. (édit. de 1660): qui le presse.

[1265] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.

Cette comédie peut faire connoître[1266] l'aversion naturelle que j'ai toujours eue pour les a parte. Elle m'en donnoit de belles occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois obligés par des considérations particulières de s'en rendre des témoignages mutuels. C'étoit un beau jeu pour ces discours à part, si fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues; cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble commencer par ces a parte, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur très-vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle aye lieu de croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le vouloit prendre lui-même pour dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.

[1266] VAR. (édit. de 1660-1668): reconnoître.

Le style n'est pas plus élevé ici que dans Mélite, mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement. L'intrique y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe qu'Éraste de la sienne[1267].

[1267] Voyez, comme complément de cet examen, ce qui est dit plus haut, p. 28, 29 et 43.

ACTEURS.

PHILISTE, amant de Clarice. ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris. CÉLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris. CLARICE, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste. CHRYSANTE, mère de Doris. DORIS, soeur de Philiste. La NOURRICE de Clarice. GÉRON, agent de Florange, amoureux de Doris[1268]. LYCAS, domestique de Philiste. POLIMAS, } DORASTE, } domestiques de Clarice. LISTOR, }

La scène est à Paris[1269].

LA VEUVE.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE, ALCIDON.

ALCIDON.

J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode[1270]; Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]: Mon coeur ne pourroit pas conserver tant de feu, S'il falloit que ma bouche en témoignât si peu. Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice, 5 Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice. Il semble qu'à languir tes desirs sont contents, Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps. Quel fruit espères-tu de ta persévérance A la traiter toujours avec indifférence? 10 Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour, Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour?

PHILISTE.

Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine[1272].

ALCIDON.

Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]: Clarice avec raison prend pour stupidité 15 Ce ridicule effet de ta timidité.

PHILISTE.

Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie, Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie, Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi, Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? 20 Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274], Apprends comme l'amour doit régler sa conduite. Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits, Offrir notre service au hasard d'un mépris, Et nous abandonnant à nos brusques saillies[1275], 25 Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies, Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant: Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant. Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare. Notre submission à l'orgueil la prépare. 30 Lui dire incontinent son pouvoir souverain, C'est mettre à sa rigueur les armes à la main. Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice, Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276]; Réglons sur son humeur toutes nos actions, 35 Réglons tous nos desseins sur ses intentions[1277], Tant que par la douceur d'une longue hantise Comme insensiblement elle se trouve prise. C'est par là que l'on sème aux dames des appas[1278], Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. 40 Leur haine envers l'amour pourroit être un prodige, Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279].

ALCIDON.

Suive qui le voudra ce procédé nouveau[1280]: Mon feu me déplairoit caché sous ce rideau. Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie 45 Des fantasques raisons de ta philosophie: Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps, D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281], Qu'un cavalier regarde un autre de travers, Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]! Change, pauvre abusé, change de batterie, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas 55 A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283].

PHILISTE.

Je les aurois perdus auprès de ma maîtresse, Si je n'eusse employé que la commune adresse, Puisqu'inégal de biens et de condition, Je ne pouvois prétendre à son affection. 60

ALCIDON.

Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle, Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284], Et que ton froid silence et l'inégalité S'opposent tout ensemble à ta témérité.

PHILISTE.

Crois que de la façon dont j'ai su me conduire 65 Mon silence n'est pas en état de me nuire: Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[1285], Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi. Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286] Par où son coeur au mien à tous moments s'engage[1287]: 70 Des coups d'oeil languissants, des souris ajustés, Des penchements de tête à demi concertés, Et mille autres douceurs aux seuls amants connues Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues, Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour.... 75

ALCIDON.

Tout cela cependant sans lui parler d'amour?

PHILISTE.

Sans lui parler d'amour.

ALCIDON.

J'estime ta science; Mais j'aurois à l'épreuve un peu d'impatience.

PHILISTE.

Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[1288], A tes feux et les miens prudemment assortis; 80 Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile, Il te donne en ma soeur un naturel facile, Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289], Après m'avoir donné par où m'en faire aimer.

ALCIDON.

Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. 85

PHILISTE.

C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage: Cette vieille subtile a mille inventions Pour m'avancer au but de mes intentions; Elle m'avertira du temps que je dois prendre; Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: 90 Adieu.

ALCIDON.

La confidence avec un bon ami Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi.

PHILISTE.

Un intérêt d'amour me prescrit ces limites: Ma maîtresse m'attend pour faire des visites Où je lui promis hier de lui prêter la main. 95

ALCIDON.

Adieu donc, cher Philiste.

PHILISTE.

Adieu, jusqu'à demain.

SCÈNE II.

ALCIDON, LA NOURRICE.

ALCIDON, seul[1290].

Vit-on jamais amant de pareille imprudence Faire avec son rival entière confidence[1291]? Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; 100 Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice. Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, Nourrice?

LA NOURRICE.

Tu le peux bien jurer.

ALCIDON.

Et notre ami rival[1292]?

LA NOURRICE.

Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal.

ALCIDON.

Tu lui promets pourtant.

LA NOURRICE.

C'est par où je l'amuse, 105 Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse[1293].

ALCIDON.

Je viens de le quitter[1294].

LA NOURRICE.

Eh bien! que t'a-t-il dit?

ALCIDON.

Que tu veux employer pour lui tout ton crédit, Et que rendant toujours quelque petit service, Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. 110

LA NOURRICE.

Moindre qu'il ne présume. Et toi?

ALCIDON.

Je l'ai poussé A s'enhardir un peu plus que par le passé, Et découvrir son mal à celle qui le cause.

LA NOURRICE.

Pourquoi?

ALCIDON.

Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement[1295]; 115 L'autre, que ta maîtresse après ce compliment Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire.

LA NOURRICE.

Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296] Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît; Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297], 120 Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce[1298].

ALCIDON.

Et lors?

LA NOURRICE.

Je te réponds de ce que tu chéris. Cependant continue à caresser Doris; Que son frère, ébloui par cette accorte feinte[1299], 125 De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte[1300].

ALCIDON.

A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon[1301] N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon: Tu rirois trop de voir comme je la cajole.

LA NOURRICE.

Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? 130

ALCIDON.

Cette jeune étourdie est si folle de moi, Quelle prend chaque mot pour article de foi; Et son frère, pipé du fard de mon langage, Qui croit que je soupire après son mariage, Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; 135 Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours; Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble, J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble; Tantôt il faut du temps pour le consentement D'un oncle dont j'espère un haut avancement[1302]; 140 Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.

LA NOURRICE.

Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle[1303], S'il avoit découvert un si long entretien. Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.

ALCIDON.

Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. 145

LA NOURRICE.

Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare.

ALCIDON.

Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.

LA NOURRICE.

Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304].

SCÈNE III.

CHRYSANTE, DORIS.

CHRYSANTE.

C'est trop désavouer une si belle flamme, Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: 150 Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur; Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur. Ne vous entr'appeler que «mon âme et ma vie,» C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie, Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. 155

DORIS.

Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez. Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse. Je me fais, comme lui, souvent toute de feux; Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux, 160 Toujours libre, et qui garde une amitié sincère A celui qui voudra me prescrire une mère.

CHRYSANTE.

Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit.

DORIS.

Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit! Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. 165

CHRYSANTE.

Ne crains pas que je veuille user de ma puissance: Je croirois en produire un trop cruel effet, Si je te séparois d'un amant si parfait.

DORIS.

Vous le connoissez mal: son âme a deux visages, Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. 170 Il a beau m'accabler de protestations, Je démêle aisément toutes ses fictions; Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[1305]: Nous nous entre-payons d'une même monnoie; Et malgré nos discours, mon vertueux desir 175 Attend toujours celui que vous voudrez choisir: Votre vouloir du mien absolument dispose.

CHRYSANTE.

L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose. Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés, Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. 180

DORIS.

Oui, Madame: Alindor en vouloit à Célie; Lysandre, à Célidée; Oronte, à Rosélie.

CHRYSANTE.

Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306] Qu'un certain t'entretint assez paisiblement.

DORIS.

Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange? 185

CHRYSANTE.

Lui-même.

DORIS.

Ah! Dieu, que c'est un cajoleur étrange! Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint. Soit que quelque raison en secret le retînt[1307], Soit que son bel esprit me jugeât incapable De lui pouvoir fournir un entretien sortable, 190 Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos A peine en plus d'une heure étoient de quatre mots[1308]; Il me mena danser deux fois sans me rien dire.

CHRYSANTE.

Mais ensuite[1309]?

DORIS.

La suite est digne qu'on l'admire[1310]. Mon baladin muet se retranche en un coin, 195 Pour faire mieux jouer la prunelle de loin; Après m'avoir de là longtemps considérée, Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment: «Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant.» 200 (Il pensoit m'avoir dit le meilleur mot du monde.) Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir: «Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir.» Ce grand mot étouffa tout ce qu'il vouloit dire[1311], 205 Et pour toute réplique il se mit à sourire. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts; Et retrouvant un peu l'usage de la voix, Il prit un de mes gants: «La mode en est nouvelle, Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; 210 Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré[1312]; Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré; L'amour, je vous assure, est une belle chose; Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose; La ville est en hiver tout autre que les champs; 215 Les charges à présent n'ont que trop de marchands; On n'en peut approcher.»

CHRYSANTE.

Mais enfin que t'en semble?

DORIS.

Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble, Ni qui mêle en discours tant de diversités.

CHRYSANTE.

Il est nouveau venu des universités, 220 Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père[1313], Sans deux successions que de plus il espère, Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui Qui ne lui rie au nez et n'ait dessein sur lui.

DORIS.

Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. 225

CHRYSANTE.

Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage?

DORIS.

Je douterois plutôt si je serois au sien.

CHRYSANTE.

Je sais qu'assurément il te veut force bien; Mais il te le faudroit, en fille plus accorte[1314], Recevoir désormais un peu d'une autre sorte. 230

DORIS.

Commandez seulement, Madame, et mon devoir Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir.

CHRYSANTE.

Ma fille, te voilà telle que je souhaite. Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite. Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, 235 Au desçu[1315] d'un chacun a traité ces amours; Et puisqu'à mes desirs je te vois résolue, Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue. Au regard d'Alcidon tu dois continuer, Et de ton beau semblant ne rien diminuer[1316]: 240 Il faut jouer au fin contre un esprit si double.

DORIS.

Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble.

CHRYSANTE.

Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout.

DORIS.

Madame, avisez-y: je vous remets le tout.

CHRYSANTE.

Rentre: voici Géron, de qui la conférence 245 Doit rompre, ou nous donner une entière assurance.

SCÈNE IV.

CHRYSANTE, GÉRON.

CHRYSANTE.

Ils se sont vus enfin.

GÉRON.

Je l'avois déjà su, Madame, et les effets ne m'en ont point déçu[1317], Du moins quant à Florange.

CHRYSANTE.

Eh bien! mais qu'est-ce encore? Que dit-il de ma fille?

GÉRON.

Ah! Madame, il l'adore! 250 Il n'a point encor vu de miracles pareils: Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils; L'enflure de son sein, un double petit monde; C'est le seul ornement de la machine ronde. L'amour à ses regards allume son flambeau, 255 Et souvent pour la voir il ôte son bandeau; Diane n'eut jamais une si belle taille; Auprès d'elle Vénus ne seroit rien qui vaille; Ce ne sont rien que lis et roses que son teint; Enfin de ses beautés il est si fort atteint.... 260

CHRYSANTE.

Atteint! Ah! mon ami, tant de badinerie[1318] Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie.

GÉRON.

Madame, je vous jure, il pèche innocemment, Et s'il savoit mieux dire, il diroit autrement. C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse? Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce[1319], Plus favorablement de son intention; Et pour mieux vous montrer où va sa passion, Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie, Vous ne lui direz pas cette supercherie).... 270

CHRYSANTE.

Non, non.

GÉRON.

Vous savez donc les deux difficultés Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés[1320]?

CHRYSANTE.

Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre.

GÉRON.

«Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre, Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, 275 Accorde tout plutôt que de plus différer. Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue, Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue.» Mais qu'en dit votre fille?

CHRYSANTE.

Elle suivra mon choix[1321], Et montre une âme prête à recevoir mes lois; 280 Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte: Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte, Et qu'elle s'accommode aux solides raisons Qui forment à présent les meilleures maisons.

GÉRON.

A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne[1322] Dégager ma parole, et vous donner la sienne?

CHRYSANTE.

Deux jours me suffiront, ménagés dextrement, Pour disposer mon fils à son contentement[1323]. Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse, Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse: 290 Assez d'occasions s'offrent aux amoureux.

GÉRON.

Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux[1324]!

SCÈNE V.

PHILISTE, CLARICE.

PHILISTE.

Le bonheur aujourd'hui conduisoit vos visites[1325], Et sembloit rendre hommage à vos rares mérites: Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. 295

CLARICE.

Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez De vous dire, à présent que nous faisons retraite, Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite.

PHILISTE.

Madame, toutefois elle a fait son pouvoir, Du moins en apparence, à vous bien recevoir[1326]. 300

CLARICE.

Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle.

PHILISTE.

Sa compagnie étoit, ce me semble, assez belle.

CLARICE.

Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien! Deux filles possédoient seules ton entretien[1327]; Et leur orgueil, enflé par cette préférence, 305 De ce qu'elles valoient tiroit pleine assurance.

PHILISTE.

Ce reproche obligeant me laisse tout surpris: Avec tant de beautés, et tant de bons esprits, Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire[1328].

CLARICE.

Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre[1329]: 310 Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu.

PHILISTE.

Celui que nous tenions me plaisoit à merveilles.

CLARICE.

Tes yeux s'y plaisoient bien autant que tes oreilles.

PHILISTE.

Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous[1330], 315 Sur les vôtres mes yeux se portoient à tous coups, Et s'en alloient chercher sur un si beau visage[1331] Mille et mille raisons d'un éternel hommage.

CLARICE.

O la subtile ruse! et l'excellent détour[1332]! Sans doute une des deux te donne de l'amour; 320 Mais tu le veux cacher.

PHILISTE.

Que dites-vous, Madame[1333]? Un de ces deux objets captiveroit mon âme! Jugez-en mieux, de grâce, et croyez que mon coeur Choisiroit pour se rendre un plus puissant vainqueur.

CLARICE.

Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite 325 Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite, Elles dont les beautés captivent mille amants?

PHILISTE.

Tout autre trouveroit leurs visages charmants[1334], Et j'en ferois état, si le ciel m'eût fait naître D'un malheur assez grand pour ne vous pas connoître; Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez, Fait que je n'y remarque aucunes raretés[1335], Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible.

CLARICE.

On ne m'éblouit pas à force de flatter: 335 Revenons au propos que tu veux éviter[1336]. Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse; Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse....

PHILISTE.

Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux, N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux. 340 Si blessé des regards de quelque beau visage, Mon coeur de sa franchise avoit perdu l'usage....

CLARICE.

Tu serois assez fin pour bien cacher ton jeu.

PHILISTE.

C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu, Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. 345 Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime[1337], Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est: Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît; A tout autre propos qu'à celui de sa flamme, Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme, 350 Son oeil semble à regret nous donner ses regards, Et les jette à la fois souvent de toutes parts, Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée[1338] Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée; Mais auprès de l'objet qui possède son coeur, 355 Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur: Gai, complaisant, actif....

CLARICE.

Enfin que veux-tu dire?

PHILISTE.

Que par ces actions que je viens de décrire, Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher, Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher[1339]. 360

CLARICE.

Pour faire un jugement d'une telle importance, Il faudrait plus de temps. Adieu: la nuit s'avance. Te verra-t-on demain?

PHILISTE.

Madame, en doutez-vous? Jamais commandements ne me furent si doux: Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie[1340]; 365 Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie[1341]: Un chagrin invincible accable tous mes sens[1342].

CLARICE.

Si, comme tu le dis, dans le coeur des absents C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse, Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse[1343]. 370

PHILISTE.

Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour Pour un sujet si haut les effets de l'amour.

SCÈNE VI.

CLARICE.

Las! il m'en dit assez, si je l'osois entendre, Et ses desirs aux miens se font assez comprendre; Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, 375 L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur. Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune, Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune! Égale à mon Philiste, il m'offriroit ses voeux, Je m'entendrois nommer le sujet de ses feux, 380 Et ses discours pourroient forcer ma modestie A l'assurer bientôt de notre sympathie; Mais le peu de rapport de nos conditions Ote le nom d'amour à ses submissions; Et sous l'injuste loi de cette retenue, 385 Le remède me manque, et mon mal continue. Il me sert en esclave, et non pas en amant, Tant son respect s'oppose à mon contentement[1344]! Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire? Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire? 390 Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux, Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux.

FIN DU PREMIER ACTE.

[1268] Dans les éditions de 1634-1668: «amoureux de Doris, qui ne paroît point.»

[1269] Ces mots manquent dans l'édition de 1634.

[1270] Var. Dis ce que tu voudras, chacun a sa méthode. (1634-57)

[1271] Var. Mais la tienne pour moi seroit fort incommode. (1634-68)

[1272] Var. Non pas, mais pour le moins je veux qu'elle devine. (1634-57)

[1273] Var. C'en est trop présumer, cette beauté divine Avec juste raison prend pour stupidité Ce qui n'est qu'un effet de ta timidité. PHIL. Mais as-tu remarqué que Clarice me fuie? (1634-60)

[1274] Var. Sans te mettre en souci du feu qui me consomme, Apprends comme l'amour se traite en honnête homme: Aussitôt qu'une dame en ses rets nous a pris. (1634-57)

[1275] Var. Et nous laissant conduire à nos brusques saillies Au lieu de notre amour lui montrer nos folies, Qu'un superbe dédain punisse au même instant. (1634-57)

[1276] Var. Sans en rien protester, rendons-lui du service. (1634)

[1277] Var. Ajustons nos desseins à ses intentions. (1634-57)

[1278] Voyez plus haut, p. 148, le vers 96 de Mélite, et la note [485] qui s'y rapporte.

[1279] C'est-à-dire, leur haine contre l'amour aurait beau être extrême, prodigieuse, elle ne tomberait jamais que sur le nom, et non pas sur la chose.

[1280] Var. Suive qui le voudra ce nouveau procédé: Mon feu me déplairoit d'être ainsi gourmandé. (1634-57)

[1281] On appelle eau d'ange «une eau d'une odeur très-agréable, faite de fleurs d'orange, musc, cannelle, et autres choses odoriférantes.» (Dictionnaire de l'Académie de 1694.)

[1282] Var. Qu'un tel dedans le mois d'une telle s'accorde! Touche, pauvre abusé, touche la grosse corde. (1634)

[1283] Var. A perdre sottement tes discours et tes pas. (1634-57)

[1284] Var. Vu que par là ton feu rencontre un double obstacle, Et qu'ainsi ton silence et l'inégalité S'opposent à la fois à ta témérité. PHIL. Crois que de la façon que j'ai su me conduire. (1634-57)

[1285] Var. Mille petits devoirs ont trop parlé pour moi; Ses regards chaque jour m'assurent de sa foi. (1634-57)

[1286] Var. Ses soupirs et les miens font un secret langage. (1634-60)

[1287] Var. [Par où son coeur au mien à tous moments s'engage;] Nos voeux, quoique muets, s'entendent aisément, Et quand quelques baisers sont dus par compliment.... ALC. Je m'imagine alors qu'elle ne t'en dénie? PHIL. Mais ils tiennent bien peu de la cérémonie: Parmi la bienséance, il m'est aisé de voir Que l'amour me les donne autant que le devoir. En cette occasion, c'est un plaisir extrême, Lorsque de part et d'autre un couple qui s'entr'aime, Abuse dextrement de cette liberté Que permettent les lois de la civilité, Et que le peu souvent que ce bonheur arrive, Piquant notre appétit, rend sa pointe plus vive: Notre flamme irritée en croît de jour en jour. [ALC. Tout cela cependant sans lui parler d'amour?] (1634-57)

[1288] Var. Le ciel, qui bien souvent nous choisit des partis. (1634-57) Var. Cet ordre qui du ciel nous choisit des partis. (1660)

[1289] Var. Ainsi pour cette veuve il voulut m'enflammer. (1634-60)

[1290] Ce mot manque dans l'édition de 1634.

[1291] Var. Avecque son rival traiter de confidence. (1634-57)

[1292] Var. LA NOURR. La belle question! Quoi? ALC. Que Philiste.... LA NOURR. Eh bien? ALC. C'est en toi qu'il espère. LA NOURR. Oui, mais il ne tient rien. [ALC. Tu lui promets pourtant. (1634-57)]

[1293] Var. Tant que tes bons succès lui découvrent ma ruse. (1634-64)

[1294] Var. Je le viens de quitter. (1634-60)

[1295] Var. Ce qu'il a sur le coeur beaucoup plus librement. (1634)

[1296] Var. Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur du contraire. (1634-57)

[1297] Var. Ce rival, d'assurance, est bien dans son esprit. (1634-57)

[1298] Var. Nous ne le sachions mettre en sa mauvaise grâce. (1634-57)

[1299] Var. Qui, son frère ébloui par cette accorte feinte. (1663 et 64)

[1300] Var. De ce que nous brassons n'ait ni soupçon, ni crainte. (1634)

[1301] Quand Corneille écrivait la Veuve, il y avait une vingtaine d'années qu'avait paru le roman où figure ce modèle des amants: c'est en 1610 que d'Urfé a publié la première partie de l'Astrée.

[1302] Var. D'un oncle dont j'espère un bon avancement. (1634-57)

[1303] Voyez plus haut, p. 192, note [641].

[1304] La leçon de 1644:

Ce sera donc pour plus que vous pour votre argent,

est évidemment une faute d'impression.

[1305] Var. Ainsi qu'il me les baille, ainsi je les renvoie. (1634-57)

[1306] Var. En nommant celles-ci, tu caches finement. (1634-57)

[1307] Var. Soit que quelque raison secrète le retint. (1634-57)

[1308] Var. A grand'peine en une heure étoient de quatre mots. (1634-57)

[1309] Var. CHRYS. Oui, mais après? DOR. Après? C'est bien le mot pour rire. Mon baladin muet se retire en un coin, Content de m'envoyer des oeillades de loin; Enfin, après m'avoir longtemps considérée Après m'avoir de l'oeil mille fois mesurée. (1634-57)

[1310] Var. Le reste est digne qu'on l'admire. (1660-64)

[1311] Var. Après cette réponse, il eut don de silence, Surpris, comme je crois, par quelque défaillance. [Depuis il s'avisa de me serrer les doigts.] (1634-57)

[1312] Var. Vous portez sur le sein un mouchoir fort carré. (1634-57)

[1313] Var. Au demeurant fort riche, et que la mort d'un père, Sans deux successions encore qu'il espère. (1634-57)

[1314] Var. Mais il te le faudroit, plus sage et plus accorte. (1634-57)

[1315] Voyez p. 180, note [598].

[1316] Var. [Et de ton beau semblant ne rien diminuer.] DOR. Mon frère, qui croira sa poursuite abusée, Sans doute en sa faveur brouillera la fusée. (1634)

[1317] Var. Madame, et les effets ne m'en ont pas déçu, Au moins quant à Florange. (1634-57)

[1318] Var. Atteint! Ah! mon ami, ce sont des rêveries; Il s'en moque en disant de telles niaiseries. (1634-57)

[1319] Var. Il dit ce qu'il a lu. Jugez, pour Dieu, de grâce. (1634-57)

[1320] Var. Qui jusqu'à maintenant nous tiennent arrêtés. (1634)

[1321] Var. CHRYS. Ainsi que je voulois, Elle se montre prête à recevoir mes lois. (1634-63)

[1322] Var. A ce compte, c'est fait. Quand voulez-vous qu'il vienne. (1634-57)

[1323] Var. Pour disposer mon fils à mon contentement. (1634-57)

[1324] Var. Madame, que d'un mot je le vais rendre heureux. (1634-57)

[1325] Var. Le bonheur conduisoit aujourd'hui nos visites. (1634 et 57) Var. Le bonheur conduisoit aujourd'hui vos visites. (1644-54 et 60)

[1326] Var. Au moins en apparence, à vous bien recevoir. CLAR. Aussi ne pensez pas que je me plaigne d'elle. (1634-57)

[1327] Var. [Deux filles possédoient seules ton entretien;] Et ce que nous étions de femmes méprisées, Nous servions cependant d'objets à vos risées. PHIL. C'est maintenant, Madame, aux vôtres que j'en sers; Avec tant de beautés, et tant d'esprits divers, [Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire.] (1634-57)

[1328] Trouver à dire, trouver qu'il manque quelque chose ou quelqu'un. Voyez le Lexique.

[1329] Var. Avec ces beaux esprits je n'étois qu'en martyre. (1634)

L'édition de 1634 porte:

Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre;

mais il y a dans Les plus notables fautes survenues en l'impression: «Lisez beaux esprits.» Néanmoins Corneille n'a tenu compte de cette correction dans aucune des éditions suivantes. Dans les unes, de 1644 à 1657, on lit, comme l'on voit, bons esprits, une fois, au vers 310; dans les autres, de 1660 à 1682, deux fois, aux vers 308 et 310.

[1330] Var. Je ne le peux nier, puisqu'en parlant de vous. (1634)

[1331] Var. Et s'en alloient chercher sur ce visage d'ange Mille sujets nouveaux d'éternelle louange. (1634-57)

[1332] Var. O la subtile ruse! ô l'excellent détour! (1634-68)

[1333] Var. De l'amour! moi, Madame, Que pour une des deux l'amour m'entrât dans l'âme! Croyez-moi, s'il vous plaît, que mon affection Voudroit, pour s'enflammer, plus de perfection. (1634-57)

[1334] Var. Quelque autre trouveroit leurs visages charmants. (1634-57)

[1335] Var. [Fait que je n'y remarque aucunes raretés,] Vu que ce qui seroit de soi-même admirable, A peine auprès de vous demeure supportable. (1634-57)

[1336] Var. Revenons aux propos que tu veux éviter. (1634-57)

[1337] Var. L'esprit d'un amoureux, absent de ce qu'il aime. (1634-57)

[1338] Var. Qu'ainsi sa fonction confuse et mal guidée. (1634-57)

[1339] Var. Jugiez pour quels objets l'amour m'a su toucher. (1634-60)

[1340] Var. Puisque loin de vos yeux je n'ai rien qui me plaise. (1634-57) Var. Éloigné de vos yeux, je n'ai rien qui me plaise. (1660-68)

[1341] Var. Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à mon aise. (1634-68)

[1342] Var. Un chagrin éternel triomphe de mes sens. CLAR. Si, comme tu disois, dans le coeur des absents. (1634-57)

[1343] Var. Ce compliment n'est bon que vers une maîtresse. (1634-57) Var. Ce compliment n'est bon qu'auprès une maîtresse. (1660)

[1344] Var. Tant mon grade s'oppose à mon contentement. (1634-64)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE[1345].

Secrets tyrans de ma pensée, Respect, amour, de qui les lois D'un juste et fâcheux contre-poids 395 La tiennent toujours balancée, Que vos mouvements opposés[1346], Vos traits, l'un par l'autre brisés, Sont puissants à s'entre-détruire! Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur! 400 Et tandis que tous deux tâchent à me séduire, Que leur combat est rude au milieu de mon coeur!

Moi-même je fais mon supplice A force de leur obéir[1347]; Mais le moyen de les haïr? 405 Ils viennent tous deux de Clarice; Ils m'en entretiennent tous deux, Et forment ma crainte et mes voeux[1348] Pour ce bel oeil qui les fait naître; Et de deux flots divers mon esprit agité, 410 Plein de glace, et d'un feu qui n'oseroit paroître, Blâme sa retenue et sa témérité.

Mon âme, dans cet esclavage, Fait des voeux qu'elle n'ose offrir; J'aime seulement pour souffrir; 415 J'ai trop et trop peu de courage: Je vois bien que je suis aimé, Et que l'objet qui m'a charmé Vit en de pareilles contraintes. Mon silence à ses feux fait tant de trahison, 420 Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes, Pour accroître son mal, je fuis ma guérison.

Elle brûle, et par quelque signe Que son coeur s'explique avec moi[1349], Je doute de ce que je voi[1350], 425 Parce que je m'en trouve indigne. Espoir, adieu; c'est trop flatté: Ne crois pas que cette beauté Daigne avouer de telles flammes[1351]; Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, 430 Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes, Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher.

Pauvre amant, vois par son silence Qu'elle t'en commande un égal, Et que le récit de ton mal 435 Te convaincroit d'une insolence. Quel fantasque raisonnement! Et qu'au milieu de mon tourment Je deviens subtil à ma peine! Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux 440 Par un contraire effet change l'amour en haine[1352], Et malgré mon bonheur me rendre malheureux?

Mais j'aperçois Clarice. O Dieux! si cette belle Parloit autant de moi que je m'entretiens d'elle! Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, 445 C'est de moi qu'à présent doit être leur discours. Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte[1353] A me couler sans bruit derrière cette porte[1354], Pour écouter de là, sans en être aperçu, En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. 450 Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure[1355]: Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure, Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer[1356].

SCÈNE II.

CLARICE, LA NOURRICE.

CLARICE.

Tu me veux détourner d'une seconde flamme, 455 Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme. Être veuve à mon âge, et toujours déplorer[1357] La perte d'un mari que je puis réparer[1358]! Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse! N'avoir que des mépris pour les voeux qu'il m'adresse! 460 Le voir toujours languir dessous ma dure loi! Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi.

LA NOURRICE.

Madame, mon avis au vôtre ne résiste Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste[1359]. Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois, 465 Qu'un lieu digne de vous arrête votre choix.

CLARICE.

Brise là ce discours dont mon amour s'irrite: Philiste n'en voit point qui le passe en mérite.

LA NOURRICE.

Je ne remarque en lui rien que de fort commun, Sinon que plus qu'un autre il se rend importun[1360]. 470

CLARICE.

Que ton aveuglement en ce point est extrême! Et que tu connois mal et Philiste et moi-même, Si tu crois que l'excès de sa civilité Passe jamais chez moi pour importunité!

LA NOURRICE.

Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiége, 475 A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piége.

CLARICE.

Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur, A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur.

LA NOURRICE.

Il aime votre bien, et non votre personne.

CLARICE.

Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne: 480 Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux, Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts.

LA NOURRICE.

La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse, Voudroient un successeur de plus haute noblesse.

CLARICE.

S'il précéda Philiste en vaines dignités[1361], 485 Philiste le devance en rares qualités; Il est né gentilhomme, et sa vertu répare Tout ce dont la fortune envers lui fut avare: Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir[1362].

LA NOURRICE.

Si vous pouviez, Madame, un peu vous refroidir 490 Pour le considérer avec indifférence, Sans prendre pour mérite une fausse apparence, La raison feroit voir à vos yeux insensés Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez. Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde[1363], 495 J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde: Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur[1364], Faites en son absence essai d'une autre humeur[1365]; Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée; 500 Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien, Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien.

CLARICE.

Exercer contre moi de si noirs artifices! Donner à mon amour de si cruels supplices! Trahir tous mes desirs! éteindre un feu si beau[1366]! 505 Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau. Fais venir cet amant: dussé-je la première[1367] Lui faire de mon coeur une ouverture entière, Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi[1368] Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi. 510

LA NOURRICE.

Ne précipitez point ce que le temps ménage; Vous pourrez à loisir éprouver son courage.

CLARICE.

Ne m'importune plus de tes conseils maudits, Et sans me répliquer fais ce que je te dis.

SCÈNE III.

PHILISTE, LA NOURRICE.

PHILISTE.

Je te ferai cracher cette langue traîtresse. 515 Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse, Détestable sorcière?

LA NOURRICE.

Eh bien, quoi? qu'ai-je fait?

PHILISTE.

Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait[1369]?

LA NOURRICE.

Quel forfait?

PHILISTE.

Peut-on voir lâcheté plus hardie? Joindre encor l'impudence à tant de perfidie! 520

LA NOURRICE.

Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison?

PHILISTE.

Est-ce ainsi qu'on le tient?

LA NOURRICE.

Parlons avec raison: Que t'avois-je promis?

PHILISTE.

Que de tout ton possible Tu rendrois ta maîtresse à mes desirs sensible, Et la disposerois à recevoir mes voeux. 525

LA NOURRICE. Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux[1370]?

PHILISTE.

Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite.

LA NOURRICE.

Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite, Jeune et simple novice en matière d'amour, Qui ne saurois comprendre encore un si bon tour. 530 Flatter de nos discours les passions des dames[1371], C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes; C'est traiter lourdement un délicat effet; C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait[1372]: Moi, qui de ce métier ai la haute science, 535 Et qui pour te servir brûle d'impatience, Par un chemin plus court qu'un propos complaisant, J'ai su croître sa flamme en la contredisant; J'ai su faire éclater, mais avec violence[1373], Un amour étouffé sous un honteux silence, 540 Et n'ai pas tant choqué que piqué ses desirs, Dont la soif irritée avance tes plaisirs.

PHILISTE.

A croire ton babil, la ruse est merveilleuse[1374]; Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse.

LA NOURRICE.

Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. 545 La raison et l'amour sont ennemis jurés; Et lorsque ce dernier dans un esprit commande, Il ne peut endurer que l'autre le gourmande: Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit; Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit. 550 Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles[1375] Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles: Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus? Entrez, on vous attend; ces discours superflus Reculent votre bien, et font languir Clarice. 555 Allez, allez cueillir les fruits de mon service: Usez bien de votre heur et de l'occasion.

PHILISTE.

Soit une vérité, soit une illusion Que ton esprit adroit emploie à ta défense[1376], Le mien de tes discours plus outre ne s'offense, 560 Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait, Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet[1377].

LA NOURRICE.

Que de propos perdus! Voyez l'impatiente Qui ne peut plus souffrir une si longue attente.

SCÈNE IV.

CLARICE, PHILISTE, LA NOURRICE.

CLARICE.

Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, 565 Devinez la façon dont je veux vous punir.

PHILISTE.

M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue?

CLARICE.

Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue: Vous bannir de mes yeux! une si dure loi Feroit trop retomber le châtiment sur moi, 570 Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même.

PHILISTE.

L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime.

CLARICE.

Aussi, que savez-vous si vos perfections Ne vous ont rien acquis sur mes affections?

PHILISTE.

Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnoître 575 Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître.

CLARICE.

N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés, Pour vous priser de bouche autant que vous valez? Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites? Demeurez avec moi d'accord de vos mérites; 580 Laissez-moi me flatter de cette vanité, Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté, Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible, Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible: Une si douce erreur tâche à s'autoriser; 585 Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser?

PHILISTE.

Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, Madame, Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme. Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets Se donnent leur supplice en demeurant secrets. 590 Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire[1378]; Mais si j'ose brûler, je sais aussi me taire; Et près de votre objet, mon unique vainqueur, Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon coeur. En vain j'avois appris que la seule espérance[1379] 595 Entretenoit l'amour dans la persévérance: J'aime sans espérer, et mon coeur enflammé[1380] A pour but de vous plaire, et non pas d'être aimé. L'amour devient servile, alors qu'il se dispense A n'allumer ses feux que pour la récompense. 600 Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer, Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer.

CLARICE.

Et celui d'être aimé, sans que tu le prétendes, Préviendra tes desirs et tes justes demandes. Ne déguisons plus rien, cher Philiste: il est temps[1381] 605 Qu'un aveu mutuel rende nos voeux contents. Donnons-leur, je te prie, une entière assurance; Vengeons-nous à loisir de notre indifférence, Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs Où sa fausse couleur avoit réduit nos coeurs. 610

PHILISTE.

Vous me jouez, Madame, et cette accorte feinte Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte[1382].

CLARICE.

Quelle façon étrange! En me voyant brûler, Tu t'obstines encore à le dissimuler; Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte[1383] 615 De te dire à quel point l'amour pour toi me dompte: Tu le vois cependant avec pleine clarté[1384], Et veux douter encor de cette vérité?

PHILISTE.

Oui, j'en doute, et l'excès du bonheur qui m'accable[1385] Me surprend, me confond, me paroît incroyable. 620 Madame, est-il possible? et me puis-je assurer D'un bien à quoi mes voeux n'oseroient aspirer?

CLARICE.

Cesse de me tuer par cette défiance. Qui pourroit des mortels troubler notre alliance? Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions, 625 Dont j'aye à prendre l'ordre en mes affections[1386]? Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne, Ne puis-je disposer de ce que je te donne[1387]?

PHILISTE.

N'ayant jamais été digne d'un tel honneur, J'ai de la peine encore à croire mon bonheur. 630

CLARICE.

Pour t'obliger enfin à changer de langage, Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage, Un bracelet, exprès tissu de mes cheveux, T'attend pour enchaîner et ton bras et tes voeux; Viens le querir, et prendre avec moi la journée 635 Qui termine bientôt notre heureux hyménée[1388].

PHILISTE.

C'est dont vos seuls avis se doivent consulter: Trop heureux, quant à moi, de les exécuter!

LA NOURRICE, seule.

Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre. 640 De vos prétentions Alcidon averti[1389] Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti[1390]. Je lui vais bien donner de plus sûres adresses Que d'amuser Doris par de fausses caresses; Aussi bien, m'a-t-on dit, à beau jeu beau retour: 645 Au lieu de la duper avec ce feint-amour, Elle-même le dupe, et lui rendant son change[1391], Lui promet un amour qu'elle garde à Florange[1392]: Ainsi, de tous côtés primé par un rival, Ses affaires sans moi se porteroient fort mal. 650

SCÈNE V.

ALCIDON, DORIS.

ALCIDON.

Adieu, mon cher souci, sois sûre que mon âme Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme.

DORIS.

Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu. Tu ne fais que d'entrer; à peine t'ai-je vu: C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence. 655 De grâce, oblige-moi d'un peu de complaisance[1393], Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir.

ALCIDON.

Je t'explique si mal le feu qui me consume[1394], Qu'il me force à rougir d'autant plus qu'il s'allume. 660 Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit; Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit: J'en hais les vains efforts de ma langue grossière, Qui manquent de justesse en si belle matière, Et ne répondant point aux mouvements du coeur, 665 Te découvrent si peu le fond de ma langueur. Doris, si tu pouvois lire dans ma pensée, Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée[1395], Tu verrois un brasier bien autre et bien plus grand[1396] Qu'en ces foibles devoirs que ma bouche te rend. 670

DORIS.

Si tu pouvois aussi pénétrer mon courage, Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage[1397], Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs Ne te sembleroit plus que de tristes froideurs. Ton amour et le mien ont faute de paroles. 675 Par un malheur égal ainsi tu me consoles; Et de mille défauts me sentant accabler, Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler.

ALCIDON.

Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne, Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne, 680 Et tu ne m'aimes pas de la même façon.

DORIS.

Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupçon[1398]; Tu douterois à tort d'une chose trop claire; L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire. Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour 685 Qui te montre quel est envers toi mon amour; Ma mère en ma faveur brûle de même envie.

ALCIDON.

Hélas! ma volonté sous un autre asservie[1399], Dont je ne puis encore à mon gré disposer, Fait que d'un tel bonheur je ne saurois user. 690 Je dépends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise, Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise[1400]; Tu sais que tout son bien ne regarde que moi, Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi. Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte 695 Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte: Un peu de temps fait tout.

DORIS.

Ne précipite rien. Je connois ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien. Conserve ce vieillard; pourquoi te mettre en peine, A force de m'aimer, de t'acquérir sa haine? 700 Ce qui te plaît m'agrée; et ce retardement, Parce qu'il vient de toi, m'oblige infiniment.

ALCIDON.

De moi! C'est offenser une pure innocence. Si l'effet de mes voeux n'est pas en ma puissance[1401], Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi. 705

DORIS.

C'est prendre mal mon sens; je sais quelle est ta foi.

ALCIDON.

En veux-tu par écrit une entière assurance[1402]?

DORIS.

Elle m'assure assez de ta persévérance; Et je lui ferois tort d'en recevoir d'ailleurs Une preuve plus ample ou des garants meilleurs[1403]. 710

ALCIDON.

Je l'apporte demain, pour mieux faire connoître....

DORIS.

J'en crois si fortement ce que j'en vois paroître, Que c'est perdre du temps que de plus en parler. Adieu; va désormais où tu voulois aller. Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite, 715 Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte[1404].

ALCIDON[1405].

Ce brusque adieu m'étonne, et je n'entends pas bien....

SCÈNE VI.

LA NOURRICE, ALCIDON.

LA NOURRICE.

Je te prends au sortir d'un plaisant entretien.

ALCIDON.

Plaisant, de vérité, vu que mon artifice Lui raconte les voeux que j'envoie à Clarice; 720 Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin, Elle se croit l'objet, et n'en est que témoin.

LA NOURRICE.

Ainsi ton feu se joue?

ALCIDON.

Ainsi quand je soupire, Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre[1406]; Et sa réponse, au point que je puis souhaiter[1407], 725 Dans cette illusion a droit de me flatter.

LA NOURRICE.

Elle t'aime?

ALCIDON.

Et de plus, un discours équivoque Lui fait aisément croire un amour réciproque. Elle se pense belle, et cette vanité L'assure imprudemment de ma captivité; 730 Et comme si j'étois des amants ordinaires, Elle prend sur mon coeur des droits imaginaires, Cependant que le sien sent tout ce que je feins[1408], Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains.

LA NOURRICE.

Je te réponds que non. Si tu n'y mets remède, 735 Avant qu'il soit trois jours Florange la possède[1409].

ALCIDON.

Et qui t'en a tant dit?

LA NOURRICE.

Géron m'a tout conté; C'est lui qui sourdement a conduit ce traité[1410].

ALCIDON.

C'est ce qu'en mots obscurs son adieu vouloit dire. Elle a cru me braver, mais je n'en fais que rire; 740 Et comme j'étois las de me contraindre tant, La coquette qu'elle est m'oblige en me quittant. Ne m'apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse?

LA NOURRICE.

Elle met ton agente au bout de sa finesse. Philiste assurément tient son esprit charmé: 745 Je n'aurois jamais cru qu'elle l'eût tant aimé[1411].

ALCIDON.

C'est à faire à du temps.

LA NOURRICE.

Quitte cette espérance: Ils ont pris l'un de l'autre une entière assurance, Jusqu'à s'entre-donner la parole et la foi.

ALCIDON.

Que tu demeures froide en te moquant de moi! 750

LA NOURRICE.

Il n'est rien de si vrai; ce n'est point raillerie.

ALCIDON.

C'est donc fait d'Alcidon! Nourrice, je te prie....

LA NOURRICE.

Rien ne sert de prier; mon esprit épuisé[1412] Pour divertir[1413] ce coup n'est point assez rusé. Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire[1414]. 755

ALCIDON.

Dépêche, ta longueur m'est un second martyre.

LA NOURRICE.

Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours, Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours.

ALCIDON.

Et qu'a cela de propre à reculer ma perte?

LA NOURRICE.

Je te puis en tenir la fausse porte ouverte[1415]. 760 Aurois-tu du courage assez pour l'enlever?

ALCIDON.

Oui, mais il faut retraite après où me sauver[1416]; Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire Que d'être partisan d'une action si noire. Si j'avois un prétexte, alors je ne dis pas 765 Que quelqu'un abusé n'accompagnât mes pas.

LA NOURRICE.

On te vole Doris, et ta feinte colère[1417] Manqueroit de prétexte à quereller son frère! Fais-en sonner partout un faux ressentiment: Tu verras trop d'amis s'offrir aveuglément, 770 Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme, Vouloir venger l'affront qu'aura reçu ta flamme. Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien....

ALCIDON.

Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien.

LA NOURRICE.

Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, 775 Ne faisons plus ensemble aucune conférence, Et viens quand tu pourras: je t'attends dès demain.

ALCIDON.

Adieu; je tiens le coup, autant vaut, dans ma main.

FIN DU SECOND ACTE.

[1345] Dans l'édition de 1634, au-dessous du nom de PHILISTE, on lit en titre: STANCES.

[1346] Var. Vos mouvements irrésolus Ont trop de flux et de reflus[1346-a], L'un m'élève et l'autre m'atterre; L'un nourrit mon espoir, et l'autre ma langueur. N'avez-vous point ailleurs où vous faire la guerre, Sans ainsi vous combattre aux dépens de mon coeur? (1634)

[1346-a] Reflus paraît avoir été écrit ainsi pour la rime; car dans ce même vers le mot simple flux se termine régulièrement par un x.

[1347] Var. A force de vous obéir; Mais le moyen de vous haïr? Vous venez tous deux de Clarice; Vous m'en entretenez tous deux, Et formez ma crainte et mes voeux Pour ce bel oeil qui vous fait naître. (1634)

[1348] Var. Et formant ma crainte et mes voeux [Pour ce bel oeil qui les fait naître,] De deux contraires flots mon esprit agité. (1648)

[1349] Var. Qu'elle me découvre son coeur, Je le prends pour un trait moqueur, D'autant que je m'en trouve indigne. (1634-57)

[1350] Il ne faut pas voir ici une licence poétique destinée à faciliter la rime. Cette orthographe est partout celle de Corneille et de ses contemporains.

[1351] Var. Avouât des flammes si basses; Et par le soin exact qu'elle a de les cacher, Apprends que si Philiste est en ses bonnes grâces, [Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher.] (1634-57) Var. Avouât de si basses flammes. (1660-64)

[1352] Var. Par un contraire effet change un amour en haine. (1634-60)

[1353] Var. Je ne sais quelle humeur curieuse m'emporte. (1634-68)

[1354] Var. A me couler sans bruit dans la prochaine porte. (1634-57)

[1355] Var. Suivrons-nous cette ardeur? Suivons, à la bonne heure. (1634-57)

[1356] Var. Celle que notre amour cherche à se déclarer. (1634-57)

[1357] Var. Être veuve à mon âge, et toujours soupirer. (1634-57)

[1358] Var. La perte d'un mari que je peux réparer. (1634)

[1359] Var. Qu'en tant que votre ardeur se porte vers Philiste. (1634-57)

[1360] Var. Sinon qu'il est un peu plus qu'un autre importun. (1634-57)

[1361] Var. Il précéda Philiste en vaines dignités, Et Philiste le passe en rares qualités. (1634-57)

[1362] Var. Elle et moi, nous avons trop de quoi l'agrandir. LA NOURR. Hélas! si vous pouviez un peu vous refroidir. (1634-57)

[1363] Var. Madame, croyez-moi; j'ai vieilli dans le monde. (1634-57)

[1364] Var. Éloignez, s'il vous plaît, quelque temps ce charmeur. (1634-57)

[1365] Var. Faites en son absence essai d'un autre humeur. (1634, 44 et 48)

[1366] Var. Trahir ainsi mon aise! éteindre un feu si beau! (1634-57)

[1367] Var. Va querir mon amant: dussé-je la première. (1634-64)

[1368] Var. Je ne permettrai pas qu'il sorte d'avec moi. (1634-57)

[1369] Var. [Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait?] Monstre de trahisons, horreur de la nature, Viens çà que je t'étrangle. LA NOURR. Ah! ah! PHIL. Crache, parjure, Ton âme abominable et que l'enfer attend. LA NOURR. De grâce, quatre mots, et tu seras content. PHIL. Et je serai content! qui te fait si hardie D'ajouter l'impudence à tant de perfidie? (1634-57)

[1370] Var. Et quoi? n'est-elle pas au point où tu la veux? (1634-60)

[1371] Var. Flatter de vos discours les passions des dames. (1660)

[1372] Var. C'est n'y savoir enfin que ce qu'un chacun sait. (1654)

[1373] Var. J'ai su faire éclater avecque violence. (1634-57)

[1374] Var. Qui croira ton babil, la ruse est merveilleuse. (1634-57)

[1375] Var. Mais je vous parle en vain, vos yeux et vos oreilles Vous sont de bons témoins de toutes ces merveilles. (1634-57)

[1376] Var. Que ton subtil esprit emploie à ta défense. (1634-57)

[1377] Var. Si d'un mauvais dessein il tire un bon effet. (1634-57)

[1378] Var. Je reçois sans contrainte un amour téméraire; Mais si j'ose brûler, aussi sais-je me taire. (1634-57)

[1379] Var. En vain j'aurois appris que la seule espérance (1657)

[1380] Var. J'aime sans espérer, et je ne me promets Aucun loyer d'un feu qu'on n'éteindra jamais. L'amour devient servile, alors qu'il se propose Le seul espoir d'un prix pour son but et sa cause. (1634)

[1381] Var. Ne déguisons plus rien, mon Philiste, il est temps Qu'un aveu mutuel rende nos feux contents. (1634-57)

[1382] Var. Ne donne à mes amours qu'une moqueuse atteinte[1382-a]. (1634-54) Var. Ne donne à mes amours qu'une railleuse atteinte. (1660 et 63)

[1382-a] Dans l'édition de 1657, il y a moqueuse feinte, au lieu de moqueuse atteinte; mais c'est sans doute une faute d'impression.

[1383] Var. Tu veux qu'encore un coup je devienne effrontée, Pour te dire à quel point mon ardeur est montée: Tu la vois cependant en son extrémité, Et tu doutes encor de cette vérité? (1634-57)

[1384] Var. Tu le vois cependant en son extrémité. (1660)

[1385] Var. Oui, j'en doute, et l'excès de ma béatitude Est le seul fondement de mon incertitude. Ma reine, est-il possible, et me puis-je assurer. (1634)

[1386] Var. Qui prescrive une règle à mes affections. (1634-60)

[1387] Var. Puis-je pas disposer de ce que je te donne? (1634-57)

[1388] Var. Que termine bientôt notre heureux hyménée. (1663)

[1389] Var. Alcidon, averti de ce que vous brassez, Va rendre en un moment vos desseins renversés. (1634)

[1390] Var. Vous fera, s'il me croit, un dangereux parti. (1644-57)

[1391] Var. Elle-même le dupe, et par un contre-échange. (1634) Var. Elle-même le dupe, et par un contre-change. (1644-57)

[1392] Var. En écoutant ses voeux reçoit ceux de Florange. (1634-57)

[1393] Var. Eh! de grâce, ma vie, un peu de complaisance: Tandis que je te tiens, souffre qu'avec loisir. (1634-57)

[1394] Var. En peux-tu recevoir de l'entretien d'un homme Qui t'explique si mal le feu qui le consomme, Dont le discours est plat, et pour tout compliment N'a jamais que ce mot: «Je t'aime infiniment?» J'ai honte auprès de toi que ma langue grossière Manque d'expressions et non pas de matière. (1634-57)

[1395] Var. Et voir tous les ressorts de mon âme blessée. (1634-60)

[1396] Var. Que tu verrois un feu bien autre et bien plus grand. (1634-57)

[1397] Var. Pour y voir comme quoi ma passion m'engage. (1634) Var. Pour voir, jusqu'à quel point ma passion m'engage. (1644-60)

[1398] Var. Quitte, mon cher souci, quitte ce faux soupçon: Tu douterois à tort d'une chose si claire. (1634-57)

[1399] Var. Hélas! ma volonté sous une autre asservie. (1652-57)

[1400] Var. Je te fais vainement un don de ma franchise; Tu sais que ses grands biens ne regardent que moi. (1634-57)

[1401] Var. Si l'effet de mes voeux est hors de ma puissance. (1634-57)

[1402] Var. Qu'un baiser de nouveau t'en donne l'assurance. (1634-57)

[1403] Var. [Une preuve plus ample ou des garants meilleurs.] ALC. Que cette feinte est belle et qu'elle a d'industrie! DOR. On a les yeux sur nous, laisse-moi, je te prie. ALC. Crains-tu que cette vieille en ose babiller[1403-a]? DOR. Adieu, va maintenant où tu voulois aller. (1634-57)

[1403-a] Crains-tu que...? DOR. Cette vieille auroit de quoi parler. (1644-57)

[1404] Var. Qu'il te souvienne au moins que c'est moi qui te quitte. ALC. Quoi donc, sans un baiser? Je m'en passerai bien. (1634-57)

[1405] Var. ALCIDON, seul. (1660)

[1406] Var. Je la prends pour un autre et lui dis mon martyre. (1634, 48, 52 et 57)

[1407] Var. Et sa réponse, au point que je peux souhaiter. (1634)

[1408] Var. Cependant que le sien ressent ce que je feins. (1634-57)

[1409] Var. Paravant qu'il soit peu, Florange la possède. (1634-57)

[1410] Var. [C'est lui qui sourdement a conduit ce traité.] ALC. Ce n'est pas grand dommage: aussi bien tant de feintes M'alloient bientôt donner d'ennuyeuses contraintes. Ils peuvent achever quand ils trouveront bon: Rien ne les troublera du côté d'Alcidon. Cependant apprends-moi ce que fait ta maîtresse. LA NOURR. Elle met la nourrice au bout de sa finesse. (1634-57)

[1411] Var. Je n'eusse jamais cru qu'elle l'eût tant aimé. (1634-60)

[1412] Var. Tu m'as beau supplier; mon esprit épuisé. (1634-60)

[1413] Divertir, détourner.

[1414] Var. Je ne sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire. (1634-60)

[1415] Var. Je te peux en tenir la fausse porte ouverte. (1634)

[1416] Var. Que trop, mais je ne sache après où me sauver. (1634-57)

[1417] Var. Tu n'en saurois manquer, aveugle, considère Qu'on t'enlève Doris: va quereller son frère, Fais éclater partout un faux ressentiment. Trop d'amis s'offriront à venger promptement L'affront qu'en apparence aura reçu ta flamme, Et lors (mais sans ouvrir les secrets de ton âme) Tâche à te servir d'eux. ALC. Ainsi tout ira bien. [Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien.] (1634-57) Var. On t'enlève Doris, et ta feinte colère. (1660)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

CÉLIDAN, ALCIDON.

CÉLIDAN.

Ce n'est pas que j'excuse ou la soeur, ou le frère, Dont l'infidélité fait naître ta colère; 780 Mais, à ne point mentir, ton dessein à l'abord N'a gagné mon esprit qu'avec un peu d'effort. Lorsque tu m'as parlé d'enlever sa maîtresse, L'honneur a quelque temps combattu ma promesse: Ce mot d'enlèvement me faisoit de l'horreur; 785 Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur, N'avoient plus la raison de leur intelligence. En plaignant ton malheur, je blâmois ta vengeance, Et l'ombre d'un forfait, amusant ma pitié, Retardoit les effets dus à notre amitié [1418]. 790 Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète; Prends mon bras pour second, mon château pour retraite. Le déloyal Philiste, en te volant ton bien, N'a que trop mérité qu'on le prive du sien: Après son action la tienne est légitime; 795 Et l'on venge sans honte un crime par un crime[1419].

ALCIDON.

Tu vois comme il me trompe, et me promet sa soeur Pour en faire sous main Florange possesseur[1420]. Ah ciel! fut-il jamais un si noir artifice? Il lui fait recevoir mes offres de service; 800 Cette belle m'accepte, et fier de son aveu[1421], Je me vante partout du bonheur de mon feu. Cependant il me l'ôte, et par cette pratique, Plus mon amour est su, plus ma honte est publique.

CÉLIDAN.

Après sa trahison, vois ma fidélité: 805 Il t'enlève un objet que je t'avois quitté. Ta Doris fut toujours la reine de mon âme; J'ai toujours eu pour elle une secrète flamme, Sans jamais témoigner que j'en étois épris, Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix; 810 Mais je te l'ai quittée, et non pas à Florange. Quand je t'aurai vengé, contre lui je me venge, Et je lui fais savoir que jusqu'à mon trépas[1422], Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas.

ALCIDON.

Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue! 815 Que je te veux de mal[1423] de cette retenue! Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à coeur ouvert?

CÉLIDAN.

Mon feu, qui t'offensoit, est demeuré couvert; Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître, J'ai su pour ton respect l'empêcher de paroître. 820

ALCIDON.

Hélas! tu m'as perdu, me voulant obliger; Notre vieille amitié m'en eût fait dégager[1424]. Je souffre maintenant la honte de sa perte, Et j'aurois eu l'honneur de te l'avoir offerte, De te l'avoir cédée, et réduit mes desirs 825 Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs. Faites, Dieux tout-puissants, que Philiste se change[1425], Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange, Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour Je sais pour un ami contraindre mon amour[1426]. 830

CÉLIDAN.

Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire; Doris sur ton esprit reprendroit son empire: Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous.

ALCIDON.

Si j'y manquois, grands Dieux! je vous conjure tous D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. 835

CÉLIDAN.

Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses; Il n'y va pas de tant; résolvons seulement Du jour et des moyens de cet enlèvement.

ALCIDON.

Mon secret n'a besoin que de ton assistance. Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance[1427]: 840 La beauté dont mon traître adore les attraits[1428] Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais; J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte; Étant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte. Allons-y dès ce soir: le plus tôt vaut le mieux; 845 Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux, Et de nous, et du coup, l'entière connoissance.

CÉLIDAN.

Si Clarice une fois est en notre puissance, Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord, Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort[1429]. 850 Mais pour la sûreté d'une telle surprise[1430], Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise, Retournons sur nos pas, et soudain effaçons Ce que pourroit l'absence engendrer de soupçons.

ALCIDON.

Ton salutaire avis est la même prudence; 855 Et déjà je prépare une froide impudence A m'informer demain, avec étonnement, De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement.

CÉLIDAN.

Adieu; j'y vais mettre ordre.

ALCIDON.

Estime qu'en revanche Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche. 860

SCÈNE II.

ALCIDON[1431].

Bons Dieux! que d'innocence et de simplicité! Ou pour la mieux nommer, que de stupidité, Dont le manque de sens se cache et se déguise Sous le front spécieux d'une sotte franchise! Que Célidan est bon! que j'aime sa candeur! 865 Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur! Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode, Et qui nous font souvent cent protestations, Et contre les effets ont mille inventions! 870 Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue, Et l'attente déjà de me servir le tue. J'admire cependant par quel secret ressort Sa fortune et la mienne ont cela de rapport, Que celle qu'un ami nomme ou tient sa maîtresse 875 Est l'objet qui tous deux au fond du coeur nous blesse, Et qu'ayant comme moi caché sa passion, Nous n'avons différé que de l'intention, Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière[1432], Et pour moi....

SCÈNE III.

PHILISTE, ALCIDON.

PHILISTE.

Je t'y prends, rêveur.

ALCIDON.

Oui, par derrière. C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font.

PHILISTE.

Je te vois accablé d'un chagrin si profond, Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue. Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue? Quelque penser fâcheux te servoit d'entretien? 885

ALCIDON.

Je revois que le monde en l'âme ne vaut rien, Du moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes[1433] A bien dissimuler met la vertu des hommes; Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper[1434] Sans quelque double sens afin de nous tromper; 890 Et que souvent de bouche un dessein se propose, Cependant que l'esprit songe à toute autre chose.

PHILISTE.

Et cela t'affligeoit? Laissons courir le temps, Et malgré ses abus, vivons toujours contents[1435]. Le monde est un chaos, et son désordre excède 895 Tout ce qu'on y voudroit apporter de remède. N'ayons l'oeil, cher ami, que sur nos actions; Aussi, bien, s'offenser de ses corruptions, A des gens comme nous ce n'est qu'une folie. Mais pour te retirer de ta mélancolie[1436], 900 Je te veux faire part de mes contentements. Si l'on peut en amour s'assurer aux serments, Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange, Clarice est à Philiste.

ALCIDON.

Et Doris, à Florange.

PHILISTE.

Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit[1437]; 905 J'aurai perdu la vie avant que cela soit.

ALCIDON.

Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce: Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe.

PHILISTE.

Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos[1438], Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots. 910 Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire De régler sur les biens une pareille affaire[1439]: Un si honteux motif leur fait tout décider, Et l'or qui les aveugle a droit de les guider: Mais comme son éclat n'éblouit point mon âme[1440], 915 Que je vois d'un autre oeil ton mérite et ta flamme, Je lui fis bien savoir que mon consentement Ne dépendroit jamais de son aveuglement, Et que jusqu'au tombeau, quant à cet hyménée, Je maintiendrois la foi que je t'avois donnée. 920 Ma soeur accortement feignoit de l'écouter; Non pas que son amour n'osât lui résister, Mais elle vouloit bien qu'un peu de jalousie[1441] Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie: Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, 925 Réveille puissamment un amour languissant.

ALCIDON.

Fais à qui tu voudras ce conte ridicule. Soit que ta soeur l'accepte, ou qu'elle dissimule, Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher[1442]. Rien de mes sentiments ne sauroit approcher 930 Comme alors qu'au théâtre on nous fait voir Mélite, Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte[1443]: Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta soeur, Et je la veux traiter avec même douceur. Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change, 935 Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge[1444]; Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi[1445], Ne posséda jamais la raison qu'à demi. J'aurois tort de vouloir qu'elle en eût davantage; Sa foiblesse la force à devenir volage. 940 Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi; Et mon courroux entier se réserve pour toi, Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître, Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître, Et que tes lâchetés tirent de leur excès[1446], 945 Par ce damnable appas, un facile succès. Déloyal! ainsi donc de ta vaine promesse Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse; Et ton perfide coeur, masqué jusqu'à ce jour, Pour assouvir ta haine alluma mon amour! 950

PHILISTE.

Ces soupçons dissipés par des effets contraires, Nous renouerons bientôt une amitié de frères. Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux Ce qu'a de plus mortel la colère des cieux, Si jamais ton rival a ma soeur sans ma vie! 955 A cause de son bien ma mère en meurt d'envie[1447]; Mais malgré....

ALCIDON.

Laisse là ces propos superflus: Ces protestations ne m'éblouissent plus; Et ma simplicité, lasse d'être dupée, N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée. 960

PHILISTE.

Étrange impression d'une jalouse erreur, Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur! Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne; Ce courroux insensé qui dans ton coeur bouillonne, Contente-le par là, pousse, mais n'attends pas 965 Que par le tien je veuille éviter mon trépas. Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire, Je le veux tout donner au seul bien de te plaire. Toujours à ces défis j'ai couru sans effroi[1448]; Mais je n'ai point d'épée à tirer contre toi. 970

ALCIDON.

Voilà bien déguiser un manque[1449] de courage[1450].

PHILISTE.

C'est presser un peu trop qu'aller jusqu'à l'outrage. On n'a point encor vu que ce manque de coeur M'ait rendu le dernier où vont les gens d'honneur. Je te veux bien ôter tout sujet de colère; 975 Et quoi que de ma soeur ait résolu ma mère, Dût mon peu de respect irriter tous les Dieux, J'affronterai Géron et Florange à ses yeux. Mais après les efforts de cette déférence[1451], Si tu gardes encor la même violence, 980 Peut-être saurons-nous apaiser autrement Les obstinations de ton emportement.

ALCIDON, seul.

Je crains son amitié plus que cette menace: Sans doute il va chasser Florange de ma place. Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins[1452]: 985 Dieux! qu'il m'obligeroit de m'aimer un peu moins!

SCÈNE IV.

CHRYSANTE, DORIS.

CHRYSANTE.

Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable! Et ta dextérité me semble incomparable: Tu mérites de vivre après un si beau tour[1453].

DORIS.

Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour; 990 Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire[1454]. Je me tuois moi-même à tous coups de lui dire Que mon âme pour lui n'a que de la froideur, Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur Ne s'explique à tous deux point du tout par la bouche[1455]; Enfin que je le quitte.

CHRYSANTE.

Il est donc une souche, S'il ne peut rien comprendre à ces naïvetés. Peut-être y mêlois-tu quelques obscurités?

DORIS.

Pas une; en mots exprès je lui rendois son change[1456], Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange[1457]. 1000

CHRYSANTE.

De Florange! et comment en osois-tu parler?

DORIS.

Je ne me trouvois pas d'humeur à rien celer; Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque.

CHRYSANTE.

Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque, Que le moqué toujours sorte fort satisfait[1458]; 1005 Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait, Qui souvent malgré nous se termine en querelle.

DORIS.

Je lui prépare encore une ruse nouvelle[1459] Pour la première fois qu'il m'en viendra conter.

CHRYSANTE.

Mais pour en dire trop tu pourras tout gâter[1460]. 1010

DORIS.

N'en ayez pas de peur.

CHRYSANTE.

Quoi que l'on se propose, Assez souvent l'issue....

DORIS.

On vous veut quelque chose, Madame, je vous laisse.

CHRYSANTE.

Oui, va-t'en; il vaut mieux Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux.

SCÈNE V.

CHRYSANTE, GÉRON.

CHRYSANTE.

Je devine à peu près le sujet qui t'amène; 1015 Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine, Et s'emporte si fort en faveur d'un ami, Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi. Encore une remise; et que tandis Florange Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change[1461]; 1020 Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui (Le croirois-tu, Géron?) a de l'amour pour lui.

GÉRON.

Florange, impatient de n'avoir pas encore L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore, Ne pourra consentir à ce retardement. 1025

CHRYSANTE.

Le tout en ira mieux pour son contentement. Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse, Si mon fils ne l'y voit que d'un oeil de rudesse, Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler[1462], Ou ne lui parle enfin que pour le quereller? 1030

GÉRON.

Madame, il ne faut point tant de discours frivoles; Je ne fus jamais homme à porter des paroles, Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir; Si monsieur votre fils....

CHRYSANTE.

Je l'aperçois venir.

GÉRON.

Tant mieux. Nous allons voir s'il dédira sa mère. 1035

CHRYSANTE.

Sauve-toi; ses regards ne sont que de colère.

SCÈNE VI.

CHRYSANTE, PHILISTE, GÉRON, LYCAS[1463].

PHILISTE.

Te voilà donc ici, peste du bien public, Qui réduis les amours en un sale trafic! Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes. Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes. 1040

GÉRON.

Vous me prenez à tort pour quelque suborneur[1464]? Je ne sortis jamais des termes de l'honneur; Et Madame elle-même a choisi cette voie[1465].

PHILISTE, lui donnant des coups de plat d'épée.

Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie; Ceux-ci seront pour toi.

SCÈNE VII.

CHRYSANTE, PHILISTE, LYCAS.

CHRYSANTE.

Mon fils, qu'avez-vous fait? 1045

PHILISTE.

J'ai mis, grâces aux Dieux, ma promesse en effet.

CHRYSANTE.

Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne.

PHILISTE.

Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne; Mais si jamais je trouve ici ce courratier[1466], Je lui saurai, Madame, apprendre son métier. 1050

CHRYSANTE.

Il vient sous mon aveu.

PHILISTE.

Votre aveu ne m'importe; C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte[1467]: Autrement, il saura ce que pèsent mes coups.

CHRYSANTE.

Est-ce là le respect que j'attendois de vous?

PHILISTE.

Commandez que le coeur à vos yeux je m'arrache, 1055 Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache: Je suis prêt d'expier avec mille tourments Ce que je mets d'obstacle à vos contentements.

CHRYSANTE.

Souffrez que la raison règle votre courage; Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, 1060 L'affaire qui se traite apporte à votre soeur. Le bien est en ce siècle une grande douceur: Étant riche, on est tout[1468]; ajoutez qu'elle-même N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime. Quoi! voulez-vous forcer son inclination? 1065

PHILISTE.

Vous la forcez vous-même à cette élection: Je suis de ses amours le témoin oculaire.

CHRYSANTE.

Elle se contraignoit seulement pour vous plaire.

PHILISTE.

Elle doit donc encor se contraindre pour moi.

CHRYSANTE.

Et pourquoi lui prescrire une si dure loi? 1070

PHILISTE.

Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine.

CHRYSANTE.

Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine?

PHILISTE.

Je veux tenir parole à mes meilleurs amis, Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis.

CHRYSANTE.

Mais elle ne vous doit aucune obéissance. 1075

PHILISTE.

Sa promesse me donne une entière puissance.

CHRYSANTE.

Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger.

PHILISTE.

Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager?

CHRYSANTE.

Il la faut révoquer, comme elle sa promesse.

PHILISTE.

Il faudroit donc, comme elle, avoir l'âme traîtresse. 1080 Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part[1469]....

CHRYSANTE.

Quel violent esprit!

PHILISTE.

Que s'il ne se départ D'une place chez nous par surprise occupée, Je ne le trouve point sans une bonne épée.

CHRYSANTE.

Attends un peu. Mon fils....

PHILISTE, à Lycas[1470].

Marche, mais promptement.

CHRYSANTE, seule.

Dieux! que cet emporté me donne de tourment[1471]! Que je te plains, ma fille! Hélas! pour ta misère Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère. Déplorable! le ciel te veut favoriser D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. 1090 Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage, Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage.

SCÈNE VIII.

CLARICE, dans son jardin[1472].

Chers confidents de mes desirs, Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude, Ce n'est plus avec des soupirs 1095 Que je viens abuser de votre solitude; Mes tourments sont passés, Mes voeux sont exaucés, La joie aux maux succède[1473]: Mon sort en ma faveur change sa dure loi, 1100 Et pour dire en un mot le bien que je possède, Mon Philiste est à moi.

En vain nos inégalités M'avoient avantagée à mon désavantage. L'amour confond nos qualités, 1105 Et nous réduit tous deux sous un même esclavage. L'aveugle outrecuidé Se croiroit mal guidé Par l'aveugle fortune; Et son aveuglement par miracle fait voir 1110 Que quand il nous saisit, l'autre nous importune, Et n'a plus de pouvoir.

Cher Philiste, à présent tes yeux, Que j'entendois si bien sans les vouloir entendre, Et tes propos mystérieux, 1115 Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre. Notre libre entretien Ne dissimule rien; Et ces respects farouches N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, 1120 L'amour est maintenant le maître de nos bouches Ainsi que de nos coeurs.

Qu'il fait bon avoir enduré! Que le plaisir se goûte au sortir des supplices! Et qu'après avoir tant duré, 1125 La peine qui n'est plus augmente nos délices! Qu'un si doux souvenir M'apprête à l'avenir D'amoureuses tendresses! Que mes malheurs finis auront de volupté! 1130 Et que j'estimerai chèrement ces caresses Qui m'auront tant coûté!

Mon heur me semble sans pareil[1474]; Depuis qu'en liberté notre amour m'en assure[1475], Je ne crois pas que le soleil.... 1135

SCÈNE IX.

CÉLIDAN, ALCIDON, CLARICE. LA NOURRICE.

CÉLIDAN dit ces mots derrière le théâtre[1476].

Cocher, attends-nous là.

CLARICE.

D'où provient ce murmure?

ALCIDON.

Il est temps d'avancer; baissons le tapabord[1477]; Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort.

CLARICE.

Aux voleurs! au secours!

LA NOURRICE.

Quoi! des voleurs, Madame?

CLARICE.

Oui, des voleurs, Nourrice.

LA NOURRICE embrasse les genoux de Clarice, et l'empêche de fuir[1478].

Ah! de frayeur je pâme. 1140

CLARICE.

Laisse-moi, misérable.

CÉLIDAN.

Allons, il faut marcher, Madame; vous viendrez.

CLARICE.

(Célidan lui met la main sur la bouche[1479].)

Aux vo...[1480].

CÉLIDAN.

(Il dit ces mots derrière le théâtre[1481].)

Touche, cocher.

SCÈNE X.

LA NOURRICE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.

LA NOURRICE, seule.

Sortons de pâmoison, reprenons la parole; Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle. Ou je n'y connois rien, ou j'ai bien pris mon temps: 1145 Ils n'en seront pas tous également contents[1482]; Et Philiste demain, cette nouvelle sue, Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue. Mais par où vont nos gens? Voyons, qu'en sûreté Je fasse aller après par un autre côté. 1150 A présent il est temps que ma voix s'évertue. Aux armes! aux voleurs! on m'égorge, on me tue, On enlève Madame! amis, secourez-nous; A la force! aux brigands! au meurtre! accourez tous, Doraste, Polymas, Listor.

POLYMAS.

Qu'as-tu, Nourrice? 1155

LA NOURRICE.

Des voleurs....

POLYMAS.

Qu'ont-ils fait?

LA NOURRICE.

Ils ont ravi Clarice.

POLYMAS.

Comment? ravi Clarice?

LA NOURRICE.

Oui; suivez promptement. Bons Dieux! que j'ai reçu de coups en un moment!

DORASTE.

Suivons-les; mais dis-nous la route qu'ils ont prise.

LA NOURRICE.

Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise! 1160

(Elle est seule[1483].)

Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait; Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait. Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde, Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde. Quant à nous cependant subornons quelques pleurs[1484] 1165 Qui servent de témoins à nos fausses douleurs.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[1418] Var. [Retardoit les effets dus à notre amitié.] ALC. Voilà grossièrement chercher à te dédire: Avec leurs trahisons ta lâcheté conspire[1418-a], Puisque tu sais leur crime et consens leur bonheur. Mais c'est trop désormais survivre à mon honneur; C'est trop porter en vain par leur perfide trame La rougeur sur le front et la fureur en l'âme: Va, va, n'empêche plus mon désespoir d'agir; Souffre qu'après mon front ce flanc puisse en rougir, Et qu'un bras impuissant à venger cet outrage Reporte dans mon coeur les effets de ma rage. CÉL. Bien loin de révoquer ce que je t'ai promis, Je t'offre avec mon bras celui de cent amis. Prends, puisque tu le veux, ma maison pour retraite; Dispose absolument d'une amitié parfaite: Je vois trop que Philiste en te volant ton bien. (1634-57)

[1418-a] Avec leurs trahisons ton amitié conspire. (1644-57)

[1419] Var. On venge honnêtement un crime par un crime. (1634-57)

[1420] Var. Dont il fait sourdement Florange possesseur. (1634-57)

[1421] Var. Cette belle m'accepte, et dessous cet aveu. (1634-57)

[1422] Var. Et je lui fais savoir que devant mon trépas. (1634-57)

[1423] L'édition de 1682 a seule du mal, pour de mal.

[1424] Var. Vu que notre amitié m'en eût fait dégager. (1634-57)

[1425] Var. Mais faites que l'humeur de Philiste se change, Grands Dieux, et l'inspirant de rompre avec Florange. (1634-57)

[1426] Var. Pour un ami je sais étouffer mon amour. (1634-57)

[1427] Var. Vu que je ne puis craindre aucune résistance. (1634-57)

[1428] Var. La belle dont mon traître adore les attraits. (1634-60)

[1429] Var. Et rendre, en ce faisant, ton parti le plus fort. (1634)

[1430] Var. Mais pour la sûreté d'une telle entreprise. (1634-68)

[1431] Var. ALCIDON, seul. (1634)

[1432] Var. Vu qu'il met pour autrui son bonheur en arrière. (1634-57)

[1433] Var. Au moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes. (1634-57)

[1434] Var. Qu'à grand'peine deux mots se peuvent échapper. (1634-57)

[1435] Var. Et malgré les abus vivons toujours contents. (1634)

[1436] Var. Or pour te retirer de la mélancolie. (1634 et 52-57) Var. Or pour te retirer de ta mélancolie. (1644 et 48) Var. Mais pour te retirer de la mélancolie. (1660 et 63)

[1437] Var. Quelque soupçon frivole en ce cas te déçoit. (1634)

[1438] Var. Ma mère en a reçu, de vrai, quelques propos. (1634-57)

[1439] Var. De ne régler qu'aux biens une pareille affaire. (1634)

[1440] Var. Moi dont ce faux éclat n'éblouit jamais l'âme, Qui connois ton mérite autant comme ta flamme. (1634-57)

[1441] Var. Mais fine, elle vouloit qu'un ver de jalousie. (1634-57) Var. Mais elle vouloit bien qu'un ver de jalousie. (1660)

[1442] Var. Le peu que j'y perdrai ne vaut pas s'en fâcher. (1657)

[1443] Mélite, acte III, sc. V, p. 202. Les poëtes dramatiques du dix-septième siècle aimaient à placer ainsi dans la bouche de leurs personnages des allusions à leurs ouvrages antérieurs. Voyez la note sur le vers 702 de la Place Royale. Molière dit dans le Misanthrope (acte I, sc. I):

Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous même soin nourris, Les deux frères que peint l'École des maris.

[1444] Var. Le choix de ce lourdaud la punit et me venge. (1634-57)

[1445] Var. Et ce sexe imparfait, de son mieux ennemi. (1634-60)

[1446] Var. Et que tes lâchetés tirent de leurs excès. (1634-57)

[1447] Var. A cause de ses biens ma mère en meurt d'envie. (1634-60)

[1448] Var. Toujours pour les duels l'on m'a vu sans effroi, Mais je n'ai point de lame à trancher contre toi. (1634) Var. Toujours pour les duels on m'a vu sans effroi. (1644-57)

[1449] Dans l'édition de 1682, on lit masque, au lieu de manque; mais le sens prouve, ainsi que le texte des impressions antérieures, que c'est une faute d'impression.

[1450] Var. [Voilà bien déguiser un manque de courage.] PHIL. Si jamais quelque part ton intérêt m'engage, Tu pourras voir alors si je suis un moqueur, Et si pour te servir j'aurai manqué de coeur; Mais pour te mieux ôter tout sujet de colère, Sitôt que j'aurai pu me rendre chez ma mère, Dût mon peu de respect offenser tous les Dieux. (1634-57)

[1451] Var. Je souffre jusque-là ton humeur violente; Mais, ces devoirs rendus, si rien ne te contente, Sache alors que voici de quoi nous apaisons Quiconque ne veut pas se payer de raisons. (1634-57)

[1452] Var. Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ses soins. (1664 et 68)

[1453] Var. Tu mérites de vivre après un si bon tour. (1634-68)

[1454] Var. Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous tenir de rire. (1634-57)

[1455] Var. Ne s'explique à tous deux nullement par la bouche. (1634-57)

[1456] Rendre le change à quelqu'un, lui donner son change, c'est, suivant Furetière, lui répliquer fortement, lui rendre la pareille. Voyez le Lexique.

[1457] Au regard de Florange, en ce qui regarde Florange, dans ce que je lui ai dit de Florange.

[1458] Var. Que le moqué toujours reste fort satisfait. (1634)

[1459] Var. Je lui présente encore une ruse nouvelle. (1634)

[1460] Var. Mais pour en dire trop tu pourrois tout gâter. (1634-60)

[1461] Donner, non pas comme plus haut son change, mais le change à quelqu'un, c'est le tromper; cette expression est empruntée au vocabulaire de la vénerie.

[1462] Var. Si sa mauvaise humeur refuse à lui parler. (1634-57)

[1463] Le nom de LYCAS manque en tête de cette scène dans l'édition de 1634.

[1464] Var. Monsieur, vous m'offensez: loin d'être un suborneur. (1634-57)

[1465] Var. Madame a trouvé bon de prendre cette voie. (1634-57)

[1466] Courtier. Voyez le Lexique.

[1467] Var. C'est un fou, me voyant, s'il ne gagne la porte. (1634-57)

[1468] Quiconque est riche est tout.

(Boileau, Satire VIII.)

[1469] Var. N'en parlons plus. Lycas. LYC. Monsieur? PHIL. Sus, de ma part Va Florange avertir que s'il ne se départ. (1634)

[1470] Cette indication manque dans l'édition de 1663.

[1471] Var. Dieux! que cet obstiné me donne de tourment! (1634-57)

[1472] Dans l'édition de 1634, on lit en titre, au-dessous du nom de CLARICE: STANCES.

[1473] Var. L'aise à mes maux succède. (1634-68)

[1474] Var. Mon heur me semble nompareil. (1634)

[1475] Var. Depuis que notre amour déclaré m'en assure. (1634-57)

[1476] Var. CÉLIDAN, derrière le théâtre. (1634-60)

[1477] Bonnet à l'anglaise, qui, lorsqu'on veut, se rabat sur les épaules. On peut voir la représentation de cette sorte de coiffure dans une gravure faite pour l'édition de 1660 et qui accompagne aussi d'ordinaire celle de 1664.

[1478] Pour ce jeu de scène, la leçon de 1634 est, en tenant compte de la correction contenue dans l'errata: LA NOURRICE, se jetant à ses genoux.--Dans les éditions de 1644-60: embrassant ses genoux.

[1479] Var. CLARICE, à qui Célidan met la main sur la bouche. (1634-60)

[1480] Ce mot interrompu nous semble d'un effet bizarre, mais il serait facile de trouver dans les oeuvres dramatiques des prédécesseurs de Corneille plus d'un exemple de ce genre. Le plus connu, et le plus souvent cité peut-être, est celui qu'on rencontre au Ve acte du Daire (Darius) de Jacques de la Taille (voyez sur ce poëte l'Histoire du théâtre françois, tome III, p. 337 et suivantes):

Ma femme et mes enfants aye en recommanda.... Il ne put achever, car la mort l'en garda.

[1481] Var. CÉLIDAN, derrière le théâtre. (1634-60)--Il dit ces deux mots derrière le théâtre. (1663, en marge.)

[1482] Var. Tous n'en resteront pas également contents. (1634)

[1483] Cette indication ne se trouve que dans les éditions de 1663-82.

[1484] C'est-à-dire versons quelques larmes feintes. Voyez plus haut, sur un autre emploi de suborner, p. 184, note [614].

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE, LYCAS.

PHILISTE.

Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice! Quelle preuve en as-tu? quel témoin? quel indice? Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit.

LYCAS.

Je n'en suis par les yeux, hélas! que trop instruit; 1170 Les cris de sa nourrice en sa maison déserte M'ont trop suffisamment assuré de sa perte; Seule en ce grand logis, elle court haut et bas, Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas, Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnoître; 1175 A peine devant elle oseroit-on paroître: De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit[1485] Que le désespoir forme, et que la rage suit; Et parmi ses transports, son hurlement farouche Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. 1180

PHILISTE.

Ne t'a-t-elle rien dit?

LYCAS.

Soudain qu'elle m'a vu, Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu[1486]: «Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre;» Et puis incontinent, me prenant pour un autre, Elle m'alloit traiter en auteur du forfait; 1185 Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet.

PHILISTE.

Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne?

LYCAS.

Ses confuses clameurs n'en accusent personne, Et même les voisins n'en savent que juger.

PHILISTE.

Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, 1190 Traître, sans que je sache où pour mon allégeance Adresser ma poursuite et porter ma vengeance. Tu fais bien d'échapper; dessus toi ma douleur, Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur: Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée 1195 Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours, Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours: Foible soulagement en un coup si funeste[1487]; Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. 1200 Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants; Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue, Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue; Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs 1205 Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. Clarice, unique objet qui me tiens en servage, Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage[1488]: Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, Et par mon désespoir juge de mon amour. 1210 Hélas! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte[1489] Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte; Et ton amour, qui doute encor de mes serments, Cherche à m'en assurer par mes ressentiments. Soupçonneuse beauté, contente ton envie, 1215 Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs Reçois ensemble et perds l'effet de tes desirs. Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée[1490]; 1220 Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter[1491], Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter. Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même! Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime[1492]! Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer[1493] 1225 Que ma mort, à son tour, le fera soupirer! Simple, qu'espères-tu? Sa perte volontaire Ne veut que te punir d'un amour téméraire; Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments Lui sembleroient pour toi de légers châtiments. 1230 Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine; Elle pâme de joie au récit de ta peine[1494], Et choisit pour objet de son affection Un amant plus sortable à sa condition. Pauvre désespéré, que ta raison s'égare! 1235 Et que tu traites mal une amitié si rare! Après tant de serments de n'aimer rien que toi, Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi; Tu veux seul avoir part à la douleur commune; Tu veux seul te charger de toute l'infortune, 1240 Comme si tu pouvois en croissant tes malheurs Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs. N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme A mis en son pouvoir la reine de ton âme, Et peut-être déjà ce corsaire effronté 1245 Triomphe insolemment de sa fidélité[1495]. Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue!

SCÈNE II.

PHILISTE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.

PHILISTE.

Mais voici de ses gens. Qu'est-elle devenue? Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouvé Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé? 1250

DORASTE.

Nous avons fait, Monsieur, une vaine poursuite.

PHILISTE.

Du moins vous avez vu des marques de leur fuite.

DORASTE.

Si nous avions pu voir les traces de leurs pas, Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas; Mais, hélas! quelque soin et quelque diligence.... 1255

PHILISTE.

Ce sont là des effets de votre intelligence, Traîtres; ces feints hélas ne sauroient m'abuser.

POLYMAS.

Vous n'avez point, Monsieur, de quoi nous accuser[1496].

PHILISTE.

Perfides, vous prêtez épaule à[1497] leur retraite[1498], Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète. 1260 Mais voici.... Vous fuyez! vous avez beau courir, Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir.

DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste les cherche derrière le théâtre[1499].

Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage.

POLYMAS.

Ne nous présentons plus aux transports de sa rage; Mais plutôt derechef, allons si bien chercher, 1265 Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher.

LISTOR, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant avec ses compagnons.

Le voilà.

PHILISTE, l'épée à la main, et seul[1500].

Qui les ôte à ma juste colère? Venez de vos forfaits recevoir le salaire, Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous[1501]? Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. 1270

SCÈNE III.

ALCIDON, CÉLIDAN, PHILISTE.

ALCIDON met l'épée à la main[1502].

Philiste, à la bonne heure, un miracle visible T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible, Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main. J'admire avec plaisir ce changement soudain[1503], Et vais....

CÉLIDAN.

Ne pense pas ainsi....

ALCIDON.

Laisse-nous faire; 1275 C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire[1504]. Crains-tu d'être témoin d'une bonne action[1505]?

PHILISTE.

Dieux! ce comble manquoit à mon affliction. Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle! Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. 1280

ALCIDON.

Ta maîtresse perdue!

PHILISTE.

Hélas! hier, des voleurs....

ALCIDON.

Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs; Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître[1506]; Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connoître[1507] Que son juste courroux a soin de me venger[1508]. 1285

PHILISTE.

Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager? Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte; Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte. Ne me presse donc plus dans un tel désespoir[1509]: J'ai déjà fait pour toi par delà mon devoir. 1290 Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée[1510]? J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée; J'ai menacé Florange, et rompu les accords[1511] Qui t'avoient su causer ces violents transports.

ALCIDON.

Entre des cavaliers une offense reçue 1295 Ne se contente point d'une si lâche issue; Va m'attendre....

CÉLIDAN.

Arrêtez, je ne permettrai pas Qu'un si funeste mot termine vos débats.

PHILISTE.

Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare[1512], C'est montrer un esprit lâche autant que barbare. 1300 Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver; Et si le coeur t'en dit, au lieu de tant braver, J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles. Mon honneur souffriroit des taches éternelles A craindre encor de perdre une telle amitié. 1305

SCÈNE IV.

CÉLIDAN, ALCIDON.

CÉLIDAN.

Mon coeur à ses douleurs s'attendrit de pitié[1513]; Il montre une franchise ici trop naturelle, Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle. L'affaire se traitoit sans doute à son desçu, Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu. 1310 Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice.

ALCIDON.

Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice, A ce piége, qu'il dresse afin de me duper[1514]?

CÉLIDAN.

Romproit-il ces accords à dessein de tromper? Que vois-tu là qui sente une supercherie? 1315

ALCIDON.

Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie, Qu'un lâche désaveu de cette trahison[1515], De peur d'être obligé de m'en faire raison. Je l'en pressai dès hier; mais son peu de courage Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, 1320 Par où m'éblouissant il pût un de ces jours Renouer sourdement ces muettes amours. Il en donne en secret des avis à Florange: Tu ne le connois pas; c'est un esprit étrange.

CÉLIDAN.

Quelque étrange qu'il soit, si tu prends bien ton temps, Malgré lui tes desirs se trouveront contents. Ses offres acceptés[1516], que rien ne se diffère; Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire[1517].

ALCIDON.

Cet ordre est infaillible à procurer mon bien; Mais ton contentement m'est plus cher que le mien. 1330 Longtemps à mon sujet tes passions contraintes Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes; Il me faut à mon tour en faire autant pour toi: Hier devant tous les Dieux je t'en donnai ma foi, Et pour la maintenir tout me sera possible[1518]. 1335

CÉLIDAN.

Ta perte en mon bonheur me seroit trop sensible[1519]; Et je m'en haïrois, si j'avois consenti[1520] Que mon hymen laissât Alcidon sans parti.

ALCIDON.

Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), 1340 J'épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort, Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse, C'est là que par devoir il faut que je m'adresse. Philiste est un parjure, et moi ton obligé[1521]: 1345 Il m'a fait un affront, et tu m'en as vengé. Balancer un tel choix avec inquiétude[1522], Ce seroit me noircir de trop d'ingratitude.

CÉLIDAN.

Mais te priver pour moi de ce que tu chéris!

ALCIDON.

C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, 1350 Et me venger d'un traître, épousant sa Clarice. Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice. Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit, Employer vers Doris mon reste de crédit; Si je la puis gagner, je te réponds du frère, 1355 Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère!

CÉLIDAN.

C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement; Vois ce que je pourrai pour ton contentement.

ALCIDON.

L'affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée, Si Clarice apprenoit une mort supposée.... 1360

CÉLIDAN.

De qui? de son amant? Va, tiens pour assuré Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré.

ALCIDON.

Quand elle en aura su la nouvelle funeste, Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste. On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés, 1365 Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés.

SCÈNE V.

CÉLIDAN.

Il me cède à mon gré Doris de bon courage; Et ce nouveau dessein d'un autre mariage, Pour être fait sur l'heure, et tout nonchalamment, Est conduit, ce me semble, assez accortement[1523]. 1370 Qu'il en sait les moyens! qu'il a ses raisons prêtes! Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes Pour ne point rapprocher[1524] de son premier amour! Plus j'y porte la vue, et moins j'y vois de jour[1525]. M'auroit-il bien caché le fond de sa pensée? 1375 Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée; Il se venge en parole, et s'oblige en effet. On ne le voit que trop, rien ne le satisfait[1526]: Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage. Je jouerois, à ce compte, un joli personnage! 1380 Il s'en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain, Tandis que le succès est encore en ma main: Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connoître Que je ne suis pas homme à seconder un traître[1527]. Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin[1528], 1385 Et qui me veut duper en doit craindre la fin. Il ne vouloit que moi pour lui servir d'escorte, Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte; Nous étions attendus, on secondoit nos coups: La nourrice parut en même temps que nous, 1390 Et se pâma soudain avec tant de justesse, Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse. Qui lui pourroit un peu tirer les vers du nez, Que nous verrions demain des gens bien étonnés!

SCÈNE VI.

CÉLIDAN, LA NOURRICE.

LA NOURRICE.

Ah!

CÉLIDAN.

J'entends des soupirs.

LA NOURRICE.

Destins!

CÉLIDAN.

C'est la nourrice; Qu'elle vient à propos!

LA NOURRICE.

Ou rendez-moi Clarice....

CÉLIDAN.

Il la faut aborder.

LA NOURRICE.

Ou me donnez la mort.

CÉLIDAN.

Qu'est-ce? qu'as-tu, Nourrice, à t'affliger si fort? Quel funeste accident? quelle perte arrivée?

LA NOURRICE.

Perfide! c'est donc toi qui me l'as enlevée? 1400 En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait?

CÉLIDAN.

Ta douleur sans raison m'impute ce forfait[1529]; Car enfin je t'entends, tu cherches ta maîtresse?

LA NOURRICE.

Oui, je te la demande, âme double et traîtresse.

CÉLIDAN.

Je n'ai point eu de part en cet enlèvement[1530]; 1405 Mais je t'en dirai bien l'heureux événement. Il ne faut plus avoir un visage si triste, Elle est en bonne main.

LA NOURRICE.

De qui?

CÉLIDAN.

De son Philiste.

LA NOURRICE.

Le coeur me le disoit, que ce rusé flatteur Devoit être du coup le véritable auteur. 1410

CÉLIDAN.

Je ne dis pas cela, Nourrice; du contraire, Sa rencontre à Clarice étoit fort nécessaire.

LA NOURRICE.

Quoi? l'a-t-il délivrée?

CÉLIDAN.

Oui.

LA NOURRICE.

Bons Dieux!

CÉLIDAN.

Sa valeur Ote ensemble la vie et Clarice au voleur.

LA NOURRICE.

Vous ne parlez que d'un.

CÉLIDAN.

L'autre ayant pris la fuite, 1415 Philiste a négligé d'en faire la poursuite.

LA NOURRICE.

Leur carrosse roulant, comme est-il avenu[1531]....

CÉLIDAN.

Tu m'en veux informer[1532] en vain par le menu. Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre, Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; 1420 Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer, Comme eux et ta maîtresse étoient prêts d'y rentrer.

LA NOURRICE.

Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. Mais le nom de celui qu'il a privé de vie?

CÉLIDAN.

C'est.... je l'aurois nommé mille fois en un jour: 1425 Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour! C'est un des bons amis que Philiste eût au monde. Rêve un peu comme moi, Nourrice, et me seconde.

LA NOURRICE.

Donnez-m'en quelque adresse[1533].

CÉLIDAN.

Il se termine en don. C'est.... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est....

LA NOURRICE.

Alcidon?

CÉLIDAN.

T'y voilà justement.

LA NOURRICE.

Est-ce lui? Quel dommage Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge.... Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité, Et grâces aux bons Dieux, son dessein avorté.... Mais du moins, en mourant, il nomma son complice? 1435

CÉLIDAN.

C'est là le pis pour toi.

LA NOURRICE.

Pour moi!

CÉLIDAN.

Pour toi, Nourrice.

LA NOURRICE.

Ah, le traître!

CÉLIDAN.

Sans doute il te vouloit du mal.

LA NOURRICE.

Et m'en pourroit-il faire?

CÉLIDAN.

Oui, son rapport fatal....

LA NOURRICE.

Ne peut rien contenir que je ne le dénie.

CÉLIDAN.

En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. 1440 Écoute cependant: il a dit qu'à ton su Ce malheureux dessein avoit été conçu; Et que pour empêcher la fuite de Clarice Ta feinte pâmoison lui fit un bon office; Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert. 1445

LA NOURRICE.

De quels damnables tours cet imposteur se sert! Non, Monsieur, à présent il faut que je le die, Le ciel ne vit jamais de telle perfidie. Ce traître aimoit Clarice, et brûlant de ce feu, Il n'amusoit Doris que pour couvrir son jeu[1534]; 1450 Depuis près de six mois il a tâché sans cesse D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse: Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir; Mais me voyant toujours ferme dans le devoir, Et que pour moi ses dons n'avoient aucune amorce, 1455 Enfin il a voulu recourir à la force. Vous savez le surplus, vous voyez son effort A se venger de moi pour le moins en sa mort: Piqué de mes refus, il me fait criminelle, Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. 1460 Mais, Monsieur, le croit-on?

CÉLIDAN.

N'en doute aucunement. Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment.

LA NOURRICE.

Las! que me dites-vous?

CÉLIDAN.

Ta maîtresse en colère Jure que tes forfaits recevront leur salaire; Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. 1465 Si tu veux éviter une infâme prison, N'attends pas son retour.

LA NOURRICE.

Où me vois-je réduite, Si mon salut dépend d'une soudaine fuite[1535], Et mon esprit confus ne sait où l'adresser[1536]?

CÉLIDAN.

J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser: 1470 Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite[1537]; Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète.

LA NOURRICE.

Oserois-je espérer que la compassion....

CÉLIDAN.

Je prends ton innocence en ma protection. Va, ne perds point de temps: être ici davantage 1475 Ne pourroit à la fin tourner qu'à ton dommage. Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encor rien, Comme après je saurai m'employer pour ton bien: Durant l'éloignement ta paix se pourra faire.

LA NOURRICE.

Vous me serez, Monsieur, comme un Dieu tutélaire. 1480

CÉLIDAN.

Trêve, pour le présent, de ces remercîments; Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments.

SCÈNE VII.

CÉLIDAN.

Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée. Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée: Je la croyois plus fine, et n'eusse pas pensé 1485 Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé, Dont la suite non plus n'alloit qu'à l'aventure, Pût donner à son âme une telle torture, La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts; Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. 1490 Le cuisant souvenir d'une action méchante Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante. Mettons-la cependant en lieu de sûreté, D'où nous ne craignions rien de sa subtilité[1538]; Après, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire 1495 Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire, Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami, Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi.

SCÈNE VIII.

ALCIDON, DORIS.

DORIS.

C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme Allume à ta prière une nouvelle flamme? 1500

ALCIDON.

Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer.

DORIS.

A ce coup, Alcidon, voilà te déclarer; Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées, M'est un aveu bien clair de tes feintes passées.

ALCIDON.

Ne parle point de feinte; il n'appartient qu'à toi 1505 D'être dissimulée et de manquer de foi; L'effet l'a trop montré.

DORIS.

L'effet a dû t'apprendre, Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre. Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit Afin qu'après un autre en recueille le fruit; 1510 Et c'est à ce dessein que ta fausse colère Abuse insolemment de l'esprit de mon frère?

ALCIDON.

Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments Apporte seul du trouble à tes contentements[1539]; Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change 1515 Qui t'a fait sans raison me préférer Florange[1540], Je n'ose plus t'offrir un service odieux.

DORIS.

Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux, Puisque tu reconnois ma véritable haine, De moi ni de mon choix ne te mets point en peine. 1520 C'est trop manquer de sens; je te prie, est-ce à toi, A l'objet de ma haine, à disposer de moi?

ALCIDON.

Non; mais puisque je vois à mon peu de mérite De ta possession l'espérance interdite, Je sentirois mon mal puissamment soulagé[1541], 1525 Si du moins un ami m'en étoit obligé. Ce cavalier, au reste, a tous les avantages Que l'on peut remarquer aux plus braves courages, Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux, Et surtout de Doris à l'extrême amoureux. 1530

DORIS.

Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise, Mais il en a de plus une autre fort mauvaise, C'est qu'il est ton ami: cette seule raison Me le feroit haïr, si j'en savois le nom.

ALCIDON.

Donc pour le bien servir il faut ici le taire[1542]? 1535

DORIS.

Et de plus lui donner cet avis salutaire, Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé, Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nommé; Qu'il n'espère autrement de réponse que triste. J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste, 1540 Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis.

ALCIDON.

Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis. Adieu: quoi qu'il en soit, souviens-toi, dédaigneuse[1543], Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse.

DORIS.

Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main. 1545

SCÈNE IX.

DORIS.

Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain! Que leur condition se trouve déplorable[1544]! Une mère aveuglée, un frère inexorable, Chacun de son côté, prennent sur mon devoir[1545] Et sur mes volontés un absolu pouvoir. 1550 Chacun me veut forcer à suivre son caprice: L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice. Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon; Dans leurs divisions mon coeur à l'abandon N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre. Je n'ose qu'espérer, et je ne sais que craindre, Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien; Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien. Dure sujétion! étrange tyrannie! Toute liberté donc à mon choix se dénie! 1560 On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon coeur, Et par force un amant n'a de moi que rigueur. Cependant il y va du reste de ma vie[1546], Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie; Il faut que mes desirs, toujours indifférents, 1565 Aillent sans résistance au gré de mes parents, Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage: Et puis cela s'appelle une fille bien sage! Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux[1547], Prends pitié d'un devoir qui m'est si rigoureux! 1570

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[1485] Var. De furie elle écume, et fait toujours un bruit. (1634-57)

[1486] Var. Ces mots ont éclaté d'un transport impourvu. (1634)

[1487] Var. Vain et foible soulas en un coup si funeste. (1634-57)

[1488] Var. Reçois donc de mes feux ce dernier témoignage. (1634-57)

[1489] Var. Aussi pour en juger peut-être est-ce ta feinte. (1634-57)

[1490] Var. Tu lui voudras du mal pour t'avoir trop aimée. (1634) Var. Tu lui voudras du mal de t'avoir tant aimée. (1644-57)

[1491] Var. Et sûre de sa foi, tu viendras regretter Sur sa tombe le temps et le bien d'en douter. (1634-57)

[1492] Var. Qu'il m'est doux en mourant de penser qu'elle m'aime! (1634-60)

[1493] Var. Et dans ce désespoir que causent mes malheurs, Espérer que ma mort lui coûtera des pleurs! Simple, qu'espères-tu? sa perte est volontaire, Et pour mieux te punir d'un amour téméraire, Elle veut tes regrets, tous autres châtiments Ne lui semblent pour toi que de légers tourments. (1634-57)

[1494] Var. Elle se pâme d'aise au récit de ta peine. (1634-68)

[1495] Var. Triomphe insolemment de sa pudicité. Hélas! qu'à ce penser ma vigueur diminue! (1634-57)

[1496] Var. Vous ne devez, Monsieur, en rien nous accuser. (1634) Var. Vous n'avez point, Monsieur, lieu de nous accuser. (1644-57)

[1497] Prêter épaule à, seconder, favoriser.

[1498] Var. Perfides, vous prêtez l'épaule à leur retraite. (1634-57)

[1499] Var. DORASTE, cependant que Philiste est derrière le théâtre. (1634-57)

[1500] Var. Il a l'épée à la main. (1663, en marge.)

[1501] Var. Infâmes, scélérats, venez, qu'espérez-vous? (1634)

[1502] Var. ALCIDON, mettant l'épée à la main. (1634-60)--Il met aussi l'épée à la main. (1663, en marge.)

[1503] Var. Quoi! ta poltronnerie a changé bien soudain! CÉL. Modère cet ardeur[1503-a], tout beau. ALC. Laisse-nous faire. (1634-57)

[1503-a] Tel est ici le texte de toutes les éditions indiquées; mais elles font ardeur du féminin dans les autres endroits de la Veuve où ce mot se trouve.

[1504] Var. C'est en homme de bien qu'il me va satisfaire. (1634-60)

[1505] Var. Veux-tu rompre le coup d'une bonne action? (1634-57)

[1506] Var. Je ne prends plus de part aux intérêts d'un traître. (1634-57)

[1507] Var. Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien paroître. (1634-60)

[1508] Var. Que son juste courroux a voulu me venger. (1634)

[1509] Var. Ne me presse donc plus dedans mon désespoir. (1634-60)

[1510] Var. Te peux-tu plaindre encor de ta place occupée? (1634-57)

[1511] Var. J'ai menacé Florange, et rompu des accords Qui te causoient jadis ces violents transports. (1634-57)

[1512] Var. Faire ici du fendant alors qu'on nous sépare. (1634-60)

[1513] Var. Le coeur à ses douleurs me saigne de pitié. (1634-60)

[1514] Var. A ce piége qu'il dresse afin de m'attraper. (1634-57)

[1515] Var. Un lâche désaveu de cette trahison. (1648)

[1516] Tel est le texte de toutes les éditions. Voyez au sujet du genre du mot: offre, l'introduction grammaticale en tête du Lexique.

[1517] Mettre quelqu'un au pis, à pis faire «se dit par manière de défi, pour marquer à un homme que quelque volonté qu'il ait de nuire, on ne le craint point.» (Dictionnaire de l'Académie de 1694.)

[1518] Var. Et pour la maintenir j'éteindrai bien ma braise. CÉL. Mais je ne veux point d'heur aux dépens de ton aise. (1634)

[1519] Var. Ta perte en mon bonheur te seroit trop sensible. (1644-60)

[1520] Var. Et j'aurois un regret trop sensible de voir[1520-a] Que mon hymen laissât Alcidon à pourvoir. (1634-57)

[1520-a] Et moi-même j'aurois trop de regret de voir. (1644-57)

[1521] Var. Philiste m'est parjure, et moi ton obligé. (1634-63)

[1522] Var. Ma raison en ce choix n'a point d'incertitude, Puisque l'un est justice et l'autre ingratitude. (1634-57)

[1523] Var. Ne me semble conduit que trop accortement. (1634-57)

[1524] L'édition de 1682 porte t'approcher, qui ne donne point de signification raisonnable; la leçon que nous avons suivie (rapprocher, dans le sens neutre, pour se rapprocher) se trouve dans toutes les autres impressions.

[1525] Var. Quant à moi, plus j'y songe, et moins j'y vois de jour. (1634-57)

[1526] Var. Cela se juge à l'oeil, rien ne le satisfait. (1634-57)

[1527] Var. Que je ne fus jamais homme à servir un traître. (1634-57)

[1528] Var. Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire le fin. (1634-60)

[1529] Var. C'est à tort que tu veux m'imputer un forfait. LA NOURR. Où l'as-tu mise enfin? CÉL. Tu cherches ta maîtresse? (1634-57)

[1530] Var. Je ne trempai jamais en cet enlèvement. (1634-57)

[1531] Var. Leur carrosse roulant, comme est-il advenu.... (1634-60)

[1532] Interroger, demander. Voyez le Lexique.

[1533] Var. Donne-m'en quelque adresse. (1644-57)

Dans l'édition de 1634 il y a donnes, qui est très-probablement pour donnez. Voyez plus haut, p. 248, note [820-a].

[1534] Var. Ne caressoit Doris que pour couvrir son jeu. (1634-57)

[1535] Var. Mon salut dépend donc d'une soudaine fuite, Et mon esprit confus ne peut où l'adresser! (1634)

[1536] C'est-à-dire ne sait de quel côté diriger ma fuite.

[1537] Var. Nourrice, j'ai chez moi, si tu veux, ta retraite. (1634)

[1538] Var. D'où nous ne craignons rien de sa subtilité. (1652 et 57)

[1539] Var. Seul apporte du trouble à tes contentements. (1634-57)

[1540] Var. Où tu m'as préféré ce lourdaud de Florange. (1634-57)

[1541] Var. Je sentirois mon mal de beaucoup soulagé. (1634-57)

[1542] Var. Donc, pour le bien servir, il me le faudroit taire? (1634) Var. Donc, pour le bien servir, il me faut vous le taire? (1644-57)

[1543] Var. Je m'en vais: cependant souviens-toi, rigoureuse. (1634-57)

[1544] Var. Que leur condition me semble déplorable! (1634-57)

[1545] Var. Chacun de leur côté, prennent sur mon devoir. (1634-57)

[1546] Var. Il y va cependant du reste de ma vie. (1634-60)

[1547] Var. Ciel, qui vois ma misère et qui sais mon besoin, Pour le moins, par pitié, prends de moi quelque soin! (1634-57)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

CÉLIDAN, CLARICE.

CÉLIDAN.

N'espérez pas, Madame, avec cet artifice Apprendre du forfait l'auteur ni le complice: Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis De conserver l'honneur de mes plus chers amis[1548]. L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme 1575 A ravir la beauté qui lui ravissoit l'âme; Et l'autre l'assista par importunité: C'est ce que vous saurez de leur témérité.

CLARICE.

Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente De voir qu'un bon succès a trompé leur attente[1549]; 1580 Et me résolvant même à perdre à l'avenir De toute ma douleur l'odieux souvenir[1550], J'estime que la perte en sera plus aisée, Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée. C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours 1585 Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[1551]. Philiste autant que moi vous en est redevable; S'il a su mon malheur, il est inconsolable; Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. 1590 Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre[1552]; Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre; Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir Que nos maux en plaisirs se doivent convertir[1553]. La douleur trop longtemps règne sur son courage. 1595

CÉLIDAN.

C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message; Mon secours, sans cela, comme de nul effet, Ne vous auroit rendu qu'un service imparfait.

CLARICE.

Après avoir rompu les fers d'une captive, C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, 1600 Et l'obligation que j'en vais vous avoir Met la revanche hors de mon peu de pouvoir. Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte[1554], Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate.

CÉLIDAN.

En quoi que mon service oblige votre amour, 1605 Vos seuls remercîments me mettent à retour[1555].

SCÈNE II.

CÉLIDAN.

Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice, Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice, Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur, Qu'il querelle Philiste, et néglige sa soeur, 1610 Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse, Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse: Son artifice m'aide, et succède si bien, Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien. Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, 1615 Et que Philiste après une faveur si grande N'ose me refuser celle dont ses transports Et ses faux mouvements font rompre les accords. Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise; Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; 1620 Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi: Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi. Mais pour voir ces effets allons trouver le frère: Notre heur s'accorde mal avecque sa misère[1556], Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. 1625

SCÈNE III.

ALCIDON, CÉLIDAN.

CÉLIDAN.

Ah! je cherchois une heure avec toi d'entretien; Ta rencontre jamais ne fut plus opportune.

ALCIDON.

En quel point as-tu mis l'état de ma fortune?

CÉLIDAN.

Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvoit pas Avec plus de succès supposer un trépas; 1630 Clarice au désespoir croit Philiste sans vie.

ALCIDON.

Et l'auteur de ce coup?

CÉLIDAN.

Celui qui l'a ravie, Un amant inconnu dont je lui fais parler.

ALCIDON.

Elle a donc bien jeté des injures en l'air?

CÉLIDAN.

Cela s'en va sans dire.

ALCIDON.

Ainsi rien ne l'apaise[1557]? 1635

CÉLIDAN.

Si je te disois tout, tu mourrais de trop d'aise.

ALCIDON.

Je n'en veux point qui porte une si dure loi.

CÉLIDAN.

Dans ce grand désespoir elle parle de toi[1558].

ALCIDON.

Elle parle de moi!

CÉLIDAN.

«J'ai perdu ce que j'aime, Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même, 1640 Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici[1559]!»

ALCIDON.

Tout de bon?

CÉLIDAN.

Son esprit en paroît adouci.

ALCIDON.

Je ne me pensois pas si fort dans sa mémoire[1560]. Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire.

CÉLIDAN.

Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité[1561]. 1645

ALCIDON.

J'accepte le parti par curiosité: Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite.

CÉLIDAN.

Tu verras à quel point elle met ton mérite.

ALCIDON.

Si l'occasion s'offre, on peut la disposer, Mais comme sans dessein....

CÉLIDAN.

J'entends, à t'épouser. 1650

ALCIDON.

Nous pourrons feindre alors que par ma diligence Le concierge, rendu de mon intelligence, Me donne un accès libre aux lieux de sa prison[1562]; Que déjà quelque argent m'en a fait la raison; Et que s'il en faut croire une juste espérance, 1655 Les pistoles dans peu feront sa délivrance, Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes desirs.

CÉLIDAN.

Que cette invention t'assure de plaisirs! Une subtilité si dextrement tissue Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. 1660

ALCIDON.

Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir.

CÉLIDAN.

Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir; N'y manque pas. Adieu; j'ai quelque affaire en ville[1563].

ALCIDON, seul.

O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile! Pouvois-je faire un choix plus commode pour moi? 1665 Je trompe tout le monde avec sa bonne foi; Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine, C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine: Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu Si la coquette agrée ou néglige son feu. 1670 Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[1564] Laisse en perplexité ma chère confidente; Avant que de partir, il faudra sur le tard De nos heureux succès lui faire quelque part[1565].

SCÈNE IV.

CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS.

CHRYSANTE.

Je ne le puis celer: bien que j'y compatisse, 1675 Je trouve en ton malheur quelque peu de justice: Le ciel venge ta soeur; ton fol emportement[1566] A rompu sa fortune, et chassé son amant, Et tu vois aussitôt la tienne renversée, Ta maîtresse par force en d'autres mains passée[1567]. 1680 Cependant Alcidon, que tu crois rappeler, Toujours de plus en plus s'obstine à quereller.

PHILISTE.

Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre. D'un si honteux affront le cuisant souvenir 1685 Éteint toute autre ardeur que celle de punir. Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice; Mais du reste accusez votre seule avarice. Madame, nous perdons par votre aveuglement Votre fils, un ami; votre fille, un amant. 1690

DORIS.

Otez ce nom d'amant: le fard de son langage Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage; Et nous étions tous deux semblables en ce point, Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point.

PHILISTE.

Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée[1568], 1695 Falloit-il donc souffrir d'en être cajolée?

DORIS.

Il le falloit souffrir, ou vous désobliger.

PHILISTE.

Dites qu'il vous falloit un esprit moins léger[1569].

CHRYSANTE.

Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence, Et du moins à ses yeux cache ta violence. 1700

SCÈNE V.

PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.

PHILISTE, à Célidan[1570].

Eh bien! que dit, que fait notre amant irrité? Persiste-t-il encor dans sa brutalité?

CÉLIDAN.

Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles; J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles: Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. 1705

PHILISTE.

Ami, que me dis-tu?

CÉLIDAN.

Ce que je viens de voir.

PHILISTE.

Et, de grâce, où voit-on le sujet que j'adore? Dis-moi le lieu.

CÉLIDAN.

Le lieu ne se dit pas encore. Celui qui te la rend te veut faire une loi....

PHILISTE.

Après cette faveur, qu'il dispose de moi: 1710 Mon possible est à lui.

CÉLIDAN.

Donc, sous cette promesse, Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse: Ambassadeur exprès....

SCÈNE VI.

CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.

CHRYSANTE.

Son feu précipité Lui fait faire envers vous une incivilité[1571]: Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte 1715 Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte.

CÉLIDAN.

C'est comme doit agir un véritable amour: Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour; Et nous voyons assez par cette expérience Que le sien est égal à son impatience. 1720 Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants, Et que tout se dispose à vos contentements, Pour m'avancer aux miens, oserois-je, Madame, Offrir à tant d'appas un coeur qui n'est que flamme[1572], Un coeur sur qui ses yeux de tout temps absolus 1725 Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus? J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle Unissoit les esprits et d'Alcidon et d'elle, Et qu'en ce cavalier son desir arrêté Prendroit tous autres voeux pour importunité. 1730 Cette seule raison m'obligeant à me taire, Je trahissois mon feu de peur de lui déplaire; Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu[1573] Me fait voir clairement combien j'étois déçu, Je ne condamne plus mon amour au silence, 1735 Et viens faire éclater toute sa violence[1574]. Souffrez que mes desirs, si longtemps retenus, Rendent à sa beauté des voeux qui lui sont dus; Et du moins par pitié d'un si cruel martyre Permettez quelque espoir à ce coeur qui soupire. 1740

CHRYSANTE.

Votre amour pour Doris est un si grand bonheur Que je voudrois sur l'heure en accepter l'honneur; Mais vous voyez le point où me réduit Philiste, Et comme son caprice à mes souhaits résiste[1575]. Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups 1745 Pour un fourbe insolent qui se moque de nous. Honteuse qu'il me force à manquer de promesse, Je n'ose vous donner une réponse expresse, Tant je crains de sa part un désordre nouveau.

CÉLIDAN.

Vous me tuez, Madame, et cachez le couteau: 1750 Sous ce détour discret un refus se colore.

CHRYSANTE.

Non, Monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore: Aussi dans le refus j'aurois peu de raison: Je connois votre bien, je sais votre maison. Votre père jadis (hélas! que cette histoire 1755 Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!), Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi: J'étois son cher objet; et maintenant je voi Que comme par un droit successif de famille L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille. S'il m'aimoit, je l'aimois; et les seules rigueurs De ses cruels parents divisèrent nos coeurs: On l'éloigna de moi par ce maudit usage[1576] Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage; Et son père jamais ne souffrit son retour 1765 Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour. En vain à cet hymen j'opposai ma constance; La volonté des miens vainquit ma résistance. Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits[1577] De ses perfections les plus aimables traits. 1770 Afin de vous ôter désormais toute crainte Que dessous mes discours se cache aucune feinte, Allons trouver Philiste, et vous verrez alors Comme en votre faveur je ferai mes efforts.

CÉLIDAN.

Si de ce cher objet j'avois même assurance[1578], 1775 Rien ne pourroit jamais troubler mon espérance.

DORIS.

Je ne sais qu'obéir, et n'ai point de vouloir.

CÉLIDAN.

Employer contre vous un absolu pouvoir! Ma flamme d'y penser se tiendroit criminelle.

CHRYSANTE.

Je connois bien ma fille, et je vous réponds d'elle. 1780 Dépêchons seulement d'aller vers ces amants.

CÉLIDAN.

Allons: mon heur dépend de vos commandements.

SCÈNE VII.

PHILISTE, CLARICE.

PHILISTE.

Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie, Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie; Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer 1785 Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer. Mon âme en est ensemble et ravie et confuse: D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse, Et votre liberté me reproche aujourd'hui Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. 1790 Elle me comble d'aise et m'accable de honte: Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte; Un coup si glorieux n'appartenoit qu'à moi.

CLARICE.

Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi? Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, 1795 Et dispensent ta bouche[1579] à ce fâcheux langage? Ton amour et tes soins trompés par mon malheur, Ma prison inconnue a bravé ta valeur. Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre, Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, 1800 Et que d'un tel orage en bonace réduit Célidan a la peine, et Philiste le fruit?

PHILISTE.

Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige C'est la reconnoissance où l'honneur vous oblige: Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir 1805 Lui garder en votre âme un peu de souvenir[1580]. La mienne en est jalouse, et trouve ce partage, Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage: Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux[1581] Ne devroient, à mon gré, parler que de nos feux; 1810 Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.

CLARICE.

Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique: Penses-tu que je veuille un amant si jaloux?

PHILISTE.

Je tâche d'imiter ce que je vois en vous: Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, 1815 Fait de vos actions sa règle souveraine.

CLARICE.

Je ne puis endurer ces propos outrageux: Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux[1582]?

PHILISTE.

Quoi? ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? 1820

CLARICE.

Ne me reproche point l'excès de mon amour.

PHILISTE.

Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour: Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable?

CLARICE.

Encor pour un jaloux tu seras fort traitable, Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens[1583], 1825 D'accuser mes défauts pour excuser les tiens; Par cette liberté tu me fais bien paroître Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître, Puisque laissant les voeux et les submissions, Tu me dis seulement mes imperfections. 1830 Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance, Et prendre avant le temps un peu trop de licence. Nous avions notre hymen à demain arrêté; Mais pour te bien punir de cette liberté, De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève[1584]. 1835

PHILISTE.

Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève, Avez-vous sûreté que pour votre secours[1585] Le même Célidan se rencontre toujours?

CLARICE.

Il faut savoir de lui s'il prendroit cette peine. Vois ta mère et ta soeur que vers nous il amène. 1840 Sa réponse rendra nos débats terminés.

PHILISTE.

Ah! mère, soeur, ami, que vous m'importunez!

SCÈNE VIII.

CHRYSANTE, DORIS, CÉLIDAN, CLARICE, PHILISTE.

CHRYSANTE, à Clarice.

Je viens après mon fils vous rendre une assurance De la part que je prends en votre délivrance; Et mon coeur tout à vous ne sauroit endurer[1586] 1845 Que mes humbles devoirs osent se différer.

CLARICE, à Chrysante.

N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie Est de vous obéir le reste de sa vie, Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous. Ce brave cavalier accepté pour époux, 1850 C'est à moi désormais, entrant dans sa famille, A vous rendre un devoir de servante et de fille; Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[1587] Ne vous empêche point d'excuser mes défauts, Et si votre bonté d'un tel choix se contente! 1855

CHRYSANTE, à Clarice.

Dans ce bien excessif qui passe mon attente, Je soupçonne mes sens d'une infidélité, Tant ma raison s'oppose à ma crédulité[1588]. Surprise que je suis d'une telle merveille, Mon esprit tout confus doute encor si je veille[1589]; 1860 Mon âme en est ravie, et ces ravissements M'ôtent la liberté de tous remercîments.

DORIS, à Clarice.

Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse[1590] A vous offrir, Madame, un fidèle service.

CLARICE, à Doris.

Et moi, sans compliment qui vous farde mon coeur, 1865 Je vous offre et demande une amitié de soeur.

PHILISTE, à Célidan.

Toi, sans qui mon malheur étoit inconsolable, Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable, Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis, Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, 1870 Cesse de me tenir dedans l'incertitude: Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude; Donne-moi le moyen, après un tel bienfait, De réduire pour toi ma parole en effet.

CÉLIDAN, à Philiste.

S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice 1875 Doivent leur bonne issue à mon peu de service, Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos voeux, J'ose t'en demander un pareil à mes feux. J'ose te demander, sous l'aveu de Madame, Ce digne et seul objet de ma secrète flamme[1591], 1880 Cette soeur que j'adore, et qui pour faire un choix Attend de ton vouloir les favorables lois.

PHILISTE, à Célidan.

Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse. Sur ton meilleur ami tu brigues cette place, Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. 1885

CHRYSANTE, à Philiste.

Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui, Ne te fais point ingrat pour une âme si double.

PHILISTE, à Célidan.

Mon esprit divisé de plus en plus se trouble; Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[1592], 1890 Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible; Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible; Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir.

CHRYSANTE, à Philiste.

Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; 1895 Et juge, en regardant cette belle maîtresse, Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur N'a pas bien mérité l'échange de ta soeur.

CLARICE, à Chrysante.

Je ne saurois souffrir qu'en ma présence on die Qu'il doive m'acquérir par une perfidie: 1900 Et pour un tel ami lui voir si peu de foi Me feroit redouter qu'il en eût moins pour moi. Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime[1593].

SCÈNE IX.

CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.

CLARICE, à Alcidon.

Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; 1905 Tu me croyois sans doute encor dans le malheur: Voici qui m'en délivre; et n'étoit que Philiste A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste, Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris T'auroit pour récompense enlevé ta Doris. 1910

ALCIDON.

Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage[1594] N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage. Je forcène[1595] de voir que sur votre retour Ce traître assure ainsi ma perte et son amour[1596]. Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses? 1915 Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses?

CÉLIDAN, à Alcidon.

Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés, Et tu m'oses couvrir de ces indignités! Cesse de m'outrager, ou le respect des dames N'est plus pour contenir celui que tu diffames. 1920

PHILISTE, à Alcidon.

Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré Que je sais maintenir ce que je t'ai juré: Pour t'enlever ma soeur, il faut m'arracher l'âme.

ALCIDON, à Philiste.

Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme. Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu[1597] 1925 Que si mon coeur brûloit, c'étoit d'un autre feu. Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice: Voici l'auteur du coup, et voilà le complice. Adieu: ce mot lâché, je te suis en horreur.

SCÈNE X.

CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CÉLIDAN, DORIS.

CHRYSANTE, à Philiste.

Eh bien! rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur? 1930

CÉLIDAN, à Philiste.

Puisque son désespoir vous découvre un mystère Que ma discrétion vous avoit voulu taire, C'est à moi de montrer quel étoit mon dessein. Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main: La peur que j'eus alors qu'après ma résistance 1935 Il ne trouvât ailleurs trop fidèle[1598] assistance....

PHILISTE, à Célidan.

Quittons là ce discours, puisqu'en cette action La fin m'éclaircit trop de ton intention, Et ta sincérité se fait assez connoître. Je m'obstinois tantôt dans le parti d'un traître; 1940 Mais au lieu d'affoiblir vers toi mon amitié, Un tel aveuglement te doit faire pitié. Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise, Qu'un ami déloyal a tellement surprise; Vois par là comme j'aime, et ne te souviens plus[1599] 1945 Que j'ai voulu te faire un injuste refus. Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère; Ne punis point la soeur de la faute du frère; Et reçois de ma main celle que ton desir, Avant mon imprudence, avoit daigné choisir[1600]. 1950

CLARICE, à Célidan.

Une pareille erreur me rend toute confuse; Mais ici mon amour me servira d'excuse: Il serre nos esprits d'un trop étroit lien Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien.

CÉLIDAN.

Si vous croyez encor que cette erreur me touche, 1955 Un mot me satisfait de cette belle bouche; Mais, hélas! quel espoir ose rien présumer[1601], Quand on n'a pu servir, et qu'on n'a fait qu'aimer?

DORIS.

Réunir les esprits d'une mère et d'un frère, Du choix qu'ils m'avoient fait avoir su me défaire, 1960 M'arracher à Florange et m'ôter Alcidon, Et d'un coeur généreux me faire l'heureux don, C'est avoir su me rendre un assez grand service Pour espérer beaucoup avec quelque justice. Et puisqu'on me l'ordonne, on peut vous assurer 1965 Qu'alors que j'obéis, c'est sans en murmurer.

CÉLIDAN.

A ces mots enchanteurs tout mon coeur se déploie, Et s'ouvre tout entier à l'excès de ma joie.

CHRYSANTE.

Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans Le favorable ciel me fait de doux présents! 1970 Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange! Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange! Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes voeux[1602] Qu'une éternelle paix suive de si beaux noeuds, Et rendre par les fruits de ce double hyménée 1975 Ma dernière vieillesse à jamais fortunée!

CLARICE, à Chrysante.

Cependant pour ce soir ne me refusez pas L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas, Afin qu'à ce qui reste ensemble on se prépare[1603], Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare. 1980

CHRYSANTE, à Clarice.

Nous éloigner de vous avant ce doux moment[1604], Ce seroit me priver de tout contentement.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[1548] Var. De conserver l'honneur de mes meilleurs amis. (1634-57)

[1549] Var. De voir qu'un bon succès ait trompé mon attente. (1634-60)

[1550] Var. De mon affliction le triste souvenir. (1634-60) Var. De toute ma douleur le triste souvenir[1550-a]. (1663)

[1550-a] Nous donnons ce vers tel qu'il est corrigé dans l'errata. Voici comme il est imprimé dans le texte de 1663:

De cet enlèvement le triste souvenir.

[1551] Var. Je dois ma liberté, mon honneur, mes amours. (1634-57)

[1552] Var. Disposez de tous deux, et ce que l'un et l'autre Auront en leur pouvoir, tenez-le comme au vôtre; Tandis permettez-moi de le faire avertir Qu'il lui faut en plaisirs ses douleurs convertir. CÉL. [C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message,] Trop heureux en ce point de vous servir de page; [Mon secours, sans cela, comme de nul effet.] (1634-57)

[1553] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1682.

[1554] Var. Si bien que désormais, quelque espoir qui me flatte. (1634-57)

[1555] Me mettent à retour, font que je vous dois du retour.

[1556] Var. Notre heur, incompatible avecque sa misère, Ne se peut avancer qu'en lui disant le sien. (1634-57)

[1557] Var. CÉL. Mais dedans sa fureur quoique rien ne l'apaise, Si je t'avois tout dit, c'est pour en mourir d'aise. (1634-57)

[1558] Var. Dedans son désespoir elle parle de toi. (1634-60)

[1559] Var. [Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici,] Qu'en le voyant mon mal deviendroit adouci! (1634-57)

[1560] Var. Je ne me pensois pas si fort en sa mémoire. (1634-60)

[1561] Var. Il ne tiendra qu'à toi d'en voir la vérité. ALC. Quand? CÉL. Même avant demain. ALC. Ma curiosité Accepte ce parti: ce soir, si bon te semble, Nous nous déroberons pour l'aller voir ensemble, Et, comme sans dessein, de loin la disposer, Puisque Philiste est mort.... [CÉL. J'entends, à t'épouser.] (1634-57)

[1562] Var. Me donne un libre accès aux lieux de sa prison. (1634-60)

[1563] Var. Adieu, pour le présent j'ai quelque affaire en ville. (1634-57)

[1564] Var. Mais je ne songe pas que mon aise imprudente. (1634-57)

[1565] Var. De mes contentements lui faire quelque part. (1634-57)

[1566] Var. Le ciel venge ta soeur; ton brusque aveuglement. (1634-57)

[1567] Var. Ta maîtresse ravie et peut-être forcée. Cependant Alcidon te querelle toujours, Au lieu de renouer ses premières amours. PHIL. Madame, c'est sur vous qu'en tombe le reproche: Le moyen que jamais Alcidon en rapproche! L'affront qu'il a reçu ne lui peut plus laisser De souvenir de nous que pour nous offenser. [Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice.] (1634-57)

[1568] Var. Ce que vous n'aimiez point! Petite écervelée. (1634-57)

[1569] Var. Mais dis qu'il te falloit un esprit moins léger. (1634-57)

[1570] Les mots à Célidan manquent dans l'édition de 1663.

[1571] Var. Lui fait faire envers nous une incivilité: Excusez, s'il vous plaît, sa passion trop forte. (1634-57)

[1572] Var. Offrir à cette belle un coeur qui n'est que flamme. (1634-57)

[1573] Var. Mais à présent qu'un autre en sa place reçu [Me fait voir clairement combien j'étois déçu,] Et que ce malheureux l'a si peu conservée, Mon âme, que ses yeux ont toujours captivée, Dans le malheur d'autrui vient chercher son bonheur. CHRYS. Votre offre avantageux nous fait beaucoup d'honneur. (1634-57)

[1574] Var. J'en viens faire éclater toute la violence. (1660-64)

[1575] Var. Et comme sa boutade à mes souhaits résiste. Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte aujourd'hui Pour un qui nous méprise et se moque de lui. (1634-57)

[1576] Var. On l'éloigna de moi, vu le peu d'avantage Qui se trouva pour lui dedans mon mariage, Et jamais le retour ne lui fut accordé Qu'ils ne vissent mon lit d'Acaste possédé. (1634-57)

[1577] Portraire, peindre, tracer.

[1578] Var. Il faudroit de ma belle une même assurance, Et rien ne pourroit plus troubler mon espérance. DOR. Monsieur, où Madame est je n'ai point de vouloir. CÉL. Employer contre vous son absolu pouvoir! Ma flamme d'y penser deviendroit criminelle. (1634-57)

[1579] Voyez p. 208, note [692].

[1580] Var. Lui garder en votre âme un petit souvenir. (1634-60)

[1581] Var. Je ne le puis souffrir. Nos pensers à tous deux. (1634-57)

[1582] Var. Où m'as-tu vu jalouse, afin d'être ombrageux? PHIL. Ce fut, vous le savez, l'autre jour qu'en visite. (1634-60)

[1583] Var. Et tu sais dextrement dedans nos entretiens Accuser mes défauts en excusant les tiens. (1634-57)

[1584] Var. Tu peux compter huit jours paravant qu'il s'achève. (1634-57)

[1585] Var. Pensez-vous, mon souci, que pour votre secours. (1634-57)

[1586] Var. L'aise que j'en reçois ne savoit endurer Que mes humbles devoirs se pussent différer. (1634-57)

[1587] Var. Pourvu qu'en mes défauts j'aye tant de bonheur Que vous me réputiez digne d'un tel honneur, Et que sa passion en ce choix vous contente. (1634-57)

[1588] Var. Tant la raison s'oppose à ma crédulité. (1634)

[1589] Var. Mon esprit tout confus fait doute si je veille. (1634)

[1590] Var. Souffrez qu'en ce bonheur mon aise m'enhardisse. (1634-64)

[1591] Var. Celle qui de tout temps a possédé mon âme, Une soeur qui, reçue en mon lit pour moitié[1591-a], D'un lien plus étroit serre notre amitié. (1634-57)

[1591-a] Une soeur qui, reçue à mon lit pour moitié. (1654 et 57)

[1592] Var. Ce colère Alcidon tient en gage ma foi. CÉLIDAN, à Philiste. Voilà de ta parole un manque trop visible. PHILISTE, à Célidan. Je t'ai bien tout promis ce qui m'étoit possible, Mais une autre promesse ôte de mon pouvoir Ce qu'aux plaisirs reçus je me sais trop devoir. (1634-57)

[1593] Var. Disputer maintenant contre vous ce qu'il aime. (1634-57) Var. Contre votre faveur disputer ce qu'il aime. (1660)

[1594] Var. Le désordre qu'on lit en mon âme étourdie Vient moins de votre aspect que de sa perfidie. (1634-57)

[1595] Je forcène, c'est-à-dire j'enrage.

[1596] Var. [Ce traître assure ainsi ma perte et son amour.] O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage! Qui venez à l'envi déchirer mon courage, Au lieu de vous combattre, unissez vos efforts Afin de désunir mon âme de mon corps. Je tiens les plus cruels pour les plus favorables. Mais pourquoi vous prier de m'être secourables? Je mourrai bien sans vous: dans cette trahison, Mon coeur n'a, par les yeux, que trop pris de poison. Perfide, à mes dépens tu soûles donc ta braise[1596-a], Et mon honneur perdu contribue à ton aise? CÉLIDAN, à Alcidon. Traître, jusques ici j'ai caché tes défauts, Et pour remercîment tu m'en donnes de faux? [Cesse de m'outrager, ou le respect des dames.] (1634-57)

[1596-a] Ce vers et le suivant ne se trouvent sous cette forme que dans l'édition de 1634; dans celles de 1644-57, ils sont semblables aux vers 1915 et 1916 de notre texte.

[1597] Var. Il faut lever le masque, il faut te confesser Qu'une toute autre ardeur occupoit mon penser. (1634-57)

[1598] On lit foible dans l'édition de 1682, mais c'est une faute typographique qui mérite à peine d'être relevée.

[1599] Var. Vois par là comme j'aime, et perds le souvenir Qu'un traître contre toi tu m'as vu maintenir. Bien que ma flamme, au point d'avoir sa récompense, De me venger de lui pour l'heure me dispense, Il jouira fort peu de cette vanité D'avoir su m'offenser avec impunité. [Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère.] (1634-57)

[1600] Var. Paravant cette offense, avoit voulu choisir. (1634-57)

[1601] Var. Mais hélas! mon souci, je n'ose avoir pensé Que sans avoir servi je sois récompensé. DORIS, à Célidan. Ici votre mérite est joint à leur puissance, Et la raison s'accorde à mon obéissance. En secondant vos feux, je fais par jugement Ce qu'ailleurs je ferois par leur commandement. CÉL. A ces mots enchanteurs mon martyre s'apaise, Et je ne conçois rien de pareil à mon aise[1601-a], Pourvu que ce propos soit suivi d'un baiser. CHRYSANTE, à Doris. Ma fille, ton devoir ne le peut refuser. PHILISTE, à Clarice. Leur exemple, mon coeur, t'oblige à la pareille. CLARICE, à Philiste. Mais je n'ai point de mère ici qui me conseille. Tu prends toujours d'avance. CHRYS. Oh! que sur mes vieux ans[1601-b] Le pitoyable ciel me fait de doux présents! (1634-57)

[1601-a] Et je n'en conçois rien de pareil à mon aise. (1654 et 57)

[1601-b] Ces cinq vers depuis: «Pourvu que......» ne sont que dans l'édition de 1634. Après mon aise, celles de 1644-57 portent:

[Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans] Le pitoyable ciel me fait de doux présents!

[1602] Var. Ainsi me donne-t-il, pour comble de mes voeux, Bientôt des deux côtés quelques petits neveux[1602-a], Rendant par les doux fruits de ce double hyménée Ma débile vieillesse à jamais fortunée! (1634-57)

[1602-a] Bientôt de deux côtés quelques petits neveux. (1657)

[1603] Var. Afin qu'à ces plaisirs ensemble on se prépare. (1634-57)

[1604] Var. Vous quitter paravant ce bienheureux moment. (1634-57)

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

AVERTISSEMENT I

Notice biographique sur Corneille XVII

Avertissements placés par Corneille en tête des divers recueils de ses pièces 1

Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique 13

Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire 52

Discours des trois unités, d'action, de jour et de lieu 98

MÉLITE, comédie 123

Notice 125

A Monsieur de Liancour 134

Au lecteur 135

Argument 136

Examen 137

MÉLITE 143

Complément des variantes 251

CLITANDRE, tragédie 255

Notice 257

A Monseigneur le duc de Longueville 259

Préface 261

Argument 264

Examen 270

CLITANDRE 275

Complément des variantes 365

LA VEUVE, comédie 371

Notice 373

A Madame de la Maisonfort 375

Au lecteur 376

Hommages adressés à Corneille, au sujet de la Veuve, par divers poëtes contemporains 379

Argument 393

Examen 394

LA VEUVE 399

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

Rue de Fleurus, 9

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