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Robert Burns. Vol. 1, La Vie (part 3 of 3)

Part 3 of 3 · Auguste Angellier · Public domain text

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Robert Burns. Vol. 1, La Vie (part 3 of 3)

À part ce nuage et cet éclair d'une passion qui semblait éloignée pour jamais, rien ne troubla la paix de ces quelques mois. Les biographes de Burns se plaisent à se l'imaginer continuant à vivre ainsi. Ils le voient occupé et non absorbé par ses travaux agricoles, conversant avec la nature, dans un des endroits de son pays où elle est le plus aimable, ajoutant de temps en temps à ses productions immortelles, avançant en années et en gloire, heureux, vénéré, glorifiant les champs qui auraient été la scène d'une pareille vie. «La plaine de Bannockburn, s'écrie Lockhart, n'aurait pas été un sol plus sacré[995]!» Rêves vains! Pouvait-il changer sa nature, et son passé et les circonstances? Il avait en lui sa destinée, et ce moment de bonheur n'est qu'un arrêt sur le bord de jours, de nouveau tourmentés et plus sombres.

[Note 995: Lockhart, Life of Burns, p. 195.]

* * * * *

Au mois d'août de 1789, la maison fut prête. Elle n'était pas très grande, mais elle était pittoresquement située, si près du bord que, dans l'après-midi, son ombre, traversant la rivière, s'allongeait dans les champs de l'autre rive. Les fenêtres donnaient sur l'eau; le jardin était à une petite distance de la maison; un joli sentier suivait la berge, et, à mi-chemin de la descente, une source fournissait une eau claire et fraîche. Burns, qui aimait les vieilles coutumes, fit son entrée dans sa demeure selon le cérémonial d'usage: il fit prendre à sa jeune servante la grosse Bible familiale et une coupe pleine de sel, lui dit de les poser l'une sur l'autre, et lui ordonna d'entrer ainsi sous le nouveau toit, afin de porter bonheur à ceux qui l'habiteraient. Lui-même, sa femme à son bras, suivit la petite Betty, la Bible et le bol de sel. Quoiqu'il fit cela en souriant, ces anciennes superstitions le prenaient par ses souvenirs d'enfance et son imagination[996].

[Note 996: R. Chambers, tom. III, p. 51.]

La condition d'un fermier écossais, à cette époque, était loin d'être ce qu'elle devint un peu plus tard. La guerre, qui éclata quelques années après, en réclamant pour les armées et la marine d'immenses approvisionnements, haussa le prix des denrées. Les progrès de l'agriculture, en étendant la surface productive du sol et en augmentant le produit de la même surface, continuèrent la prospérité ainsi commencée. Le bien-être et même le luxe entrèrent dans les fermes, et le fermier, cessant d'être un paysan, devint une sorte de gentilhomme campagnard. «Sa maison, dit Allan Cunningham, eut un toit d'ardoises et des fenêtres à guillotine; des tapis furent étendus sur le plancher, des instruments de musique placés dans le salon. Il cessa de porter un habit de drap fait à la maison, de s'asseoir à ses repas avec ses domestiques; les dévotions de famille furent abandonnées comme une chose hors de mode; il devint une espèce de gentilhomme campagnard, qui montait un cheval de sang et s'en revenait chez lui, les soirs de marché, au grand galop, au péril de son cou et à la terreur des humbles piétons. Ses fils furent élevés au collège et entrèrent au barreau ou achetèrent des commissions dans l'armée; ses filles changèrent leurs robes de tiretaine pour des robes de soie[997].» Burns venait quelques années trop tôt pour profiter de ce revirement et pour être soutenu par ce flot subit de richesse. À l'époque de son arrivée à Ellisland, le cultivateur était un paysan comme ses ouvriers. Sa maison, couverte de chaume, avait un plancher d'argile; ses meubles étaient fabriqués par le charpentier ou le charron du village. Il prenait ses repas avec ses domestiques[997]; quelquefois une ligne à la craie tracée sur le bois, quelquefois la lourde salière, marquaient la séparation entre le haut et le bas de la table[998]. La nourriture était simple et presque grossière. Elle consistait presque uniquement en farine d'avoine, qui reparaissait sous toutes les formes. On l'appelle porridge, quand elle est bouillie dans de l'eau, sur le feu, jusqu'à prendre une certaine consistance; et brose, quand elle est mélangée; dans le plat même où on la mange, avec un peu d'eau chaude et de beurre. Les repas du matin et du soir consistaient en porridge et en brose. Celui du midi consistait en kail, c'est-à-dire une soupe aux choux[999]. «On ne cultivait aucun légume, dit M. Léonce de Lavergne, à l'exception de quelques choux d'Écosse, qui formaient avec du lard et de la farine d'avoine toute la nourriture de la population[1000].» Des gâteaux d'orge et du fromage complétaient la nourriture. On buvait de la bière brassée à la maison, home brewed ale. La viande de boucherie paraissait rarement. On mangeait avec des cuillers de corne dans des écuelles de bois ou d'étain[1001].

[Note 997: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 94.]

[Note 998: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 79.]

[Note 999: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 81.]

[Note 1000: Léonce de Lavergne. Essai sur l'Économie rurale de l'Angleterre, de l'Écosse et de l'Irlande, p. 329.]

[Note 1001: Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 80.]

Cette existence chétive n'avait rien de surprenant. On obtenait à peine de quoi vivre, d'une terre stérile et mal cultivée. Le sol était mauvais; il était à peu près à l'état sauvage. «Le pays tout entier, sauf quelques exceptions négligeables, était sans clôture; il n'y avait pas de drainage artificiel; ce qu'il y avait de labourage était restreint à ce qu'il y avait de terrain naturellement sec; les parties creuses étaient pleines de marais, de marécages et d'étangs stagnants[1002]».--«Les prairies étaient des marécages où de mauvaises herbes poussaient naturellement, mêlées à des roseaux et d'autres plantes aquatiques, et ce terrain revêche et humide non-seulement restait sans être drainé, mais semblait avoir plus de valeur d'après l'abondance avec laquelle il fournissait ce fourrage grossier[1003].» Les terres arables s'étendaient en tranches étroites, séparées par des espaces pierreux, semblables aux moraines des glaciers[1004]. La culture était pire que le sol. Les terres d'une ferme étaient partagées en deux parties: l'infield et l'outfield[1005]. La première comprenait les moins mauvais terrains, grossièrement cultivés; on y jetait le fumier de la ferme, sans les purger des mauvaises herbes qui absorbaient l'engrais et n'en pullulaient qu'avec plus d'aise[1006]; on y semait sans repos de l'avoine et de l'orge tant qu'ils pouvaient rendre un peu plus que les semailles. L'assolement ou, pour employer l'expression anglaise, la rotation des moissons, était inconnue. Quand la terre épuisée refusait de rien porter, on la laissait reposer en jachère, c'est-à-dire se couvrir de mauvaises herbes[1007]. «On demandait au même champ des récoltes successives d'avoine sur avoine, tant qu'il pouvait fournir un excédent sur la semence; après quoi, il restait dans un état absolu de stérilité, jusqu'à ce qu'il revînt de nouveau en état de donner une misérable récolte[1008].» La seconde partie, l'outfield, n'était guère que des terrains sauvages où les troupeaux paissaient. Les instruments étaient primitifs: la charrue était encore sur le vieux modèle écossais, il fallait plusieurs paires de boeufs pour la traîner; les herses étaient garnies de dents de bois, les chariots étaient lourds et bas de roues; on vannait le blé à l'aide du vent entre les deux portes de la grange[1009]. Avec cela, de mauvaises routes et guère de chemins[1010]. Les fermiers étaient trop ignorants pour songer à améliorer leur mode de culture et trop pauvres pour l'essayer. «Aucun fermier ne possédait l'argent nécessaire pour améliorer cet état de choses[1011].» Aussi ils parvenaient péniblement à contraindre la terre à payer sa rente. Leur vie était aussi précaire que misérable. Une seule mauvaise saison suffisait pour les mettre en retard. Alors commençait, contre la descente graduelle vers la misère et la ruine, la lutte désespérée, dans laquelle avait succombé le père de Burns, dans laquelle Gilbert venait d'être sauvé par son frère, dans laquelle celui-ci allait être vaincu à son tour. Telle était, du moins, dans ses conditions matérielles, l'existence que Burns pouvait mener.

[Note 1002: Ces détails sont empruntés à un travail de John Wilson, intitulé Farming of the East and North Eastern districts, et à celui de James Drennan, Farming of the West and South Western Districts. Ces deux études se trouvent dans le Report on the Present State of the Agriculture of Scotland, présenté au Congrès international d'Agriculture tenu à Paris en 1878.]

[Note 1003: Northern rural Life in the XVIIIth century by the Author of Johnny Gibb of Gushetneuk.]

[Note 1004: Northern rural Life in the XVIIIth Century, chap. IV, p. 19.]

[Note 1005: Voir, sur l'infield et l'outfield, John Wilson, au commencement de son étude,--Ch. Rogers, Scotland social, etc., p. 88.]

[Note 1006: Northern rural Life in the XVIIIth Century, p. 22.]

[Note 1007: Northern rural Life in the XVIIIth Century, p. 21.]

[Note 1008: Léonce de Lavergne. Essai sur l'Économie rurale, etc., p. 329.]

[Note 1009: Voir les détails sur les outils de la ferme, dans le chap. VI de Northern rural Life in the XVIIIth Century, qui leur est consacré.--Voir aussi ailleurs les détails donnés par Allan Cunningham à Lockhart. Life of Burns, p. 199.]

[Note 1010: Voir John Wilson, ouvrage cité.--Rural Life in the XVIIIth Century, p. 2 et le chap. XII.]

[Note 1011: Léonce de Lavergne, p. 329.]

C'est une question qui n'est pas sans intérêt, de savoir quelle sorte de fermier était Burns et comment il gouvernait sa maison. Il avait deux domestiques mâles et deux filles de ferme. Son bétail comptait neuf ou dix vaches à lait, quelques veaux, quatre chevaux, et des brebis dont quelques-unes étaient ses favorites. C'était un bon maître et indulgent pour ses serviteurs. Il était familier et amical avec eux. Quand quelque chose le fâchait, il était un peu vif, mais l'orage était vite passé. Un vieillard, qui avait été garçon de ferme chez lui, disait qu'il ne l'avait vu réellement en colère qu'une fois, lorsqu'une des filles avait donné, sans les couper en assez petits morceaux, des pommes de terre à une vache qui étouffait. Ses regards, ses gestes, sa voix étaient terribles; il avait hérité ces colères de son père. C'était un bon laboureur. Souvent aussi, passant sur ses épaules le drap plein de grain, il semait le matin le champ que ses ouvriers devaient herser dans la journée[1012]. Il est probable que son intérieur était un peu plus soigné que celui de la plupart des autres fermiers. Si on se le représente vaquant à ces occupations dans le costume ordinaire: le large béret bleu écossais, un habit à longs pans de drap bleu ou marron, des culottes de velours de coton à côtes, des bas bleu foncé[1013], et, pendant les froids, un plaid blanc et noir autour des épaules, on aura complété cet aperçu de la routine de vie, sur laquelle éclataient ses instants de génie. C'est un tableau qui ne manque pas de dignité.

[Note 1012: R. Chambers, tom. III, p. 132, d'après les souvenirs de William Clarke qui avait travaillé chez Burns.]

[Note 1013: Ch. Rogers, Scotland social, etc., p. 83.]

Malgré ses accès de courage, malgré son intelligence, il ne semble pas qu'il eût les qualités nécessaires pour réussir, dans les conditions difficiles où il était. Quelques-uns de ses biographes essaient de soutenir qu'il était aussi bon fermier qu'un autre. C'est aller contre les témoignages des gens du métier et, on peut le dire, contre la vraisemblance. Un vieux fermier sagace, dont les terres touchaient à celles d'Ellisland, disait: «Sur ma foi, comment pouvait-il ne pas échouer, quand les domestiques mangeaient le pain aussi vite qu'il cuisait? Je ne parle pas figurativement, mais à la lettre. Considérez un peu. À cette époque, une étroite économie était nécessaire pour réaliser un bénéfice de 20 livres par an, sur Ellisland. Or, il ne pouvait être question du propre travail de Burns; il ne labourait, ni ne semait, ni ne moissonnait; pas, du moins, comme un fermier attaché à sa besogne. En outre, il avait une ribambelle de domestiques qu'il avait amenés d'Ayrshire. Les filles ne faisaient rien que cuire le pain, et les gars étaient assis près du feu et le mangeaient tout chaud avec de l'ale. La perte de temps et le gaspillage de nourritures atteignaient bien vite 20 livres par an[1014]». Il y a peut-être un peu d'exagération et de sévérité, dans ce jugement d'un homme qui ne semble pas avoir permis à ses domestiques de manger le pain aussi chaud; mais il y a sans doute quelque chose de vrai. Avec un maître comme Burns, souvent absent et préoccupé, et une maîtresse qui n'avait pas été élevée dans les choses d'une ferme, la surveillance devait être parfois négligée ou inefficace. Le père d'Allan Cunningham lui racontait que Burns avait l'air d'un homme inquiet et sans but précis. «Il était toujours en mouvement, soit à pied, soit à cheval. Dans la même journée, on pouvait le voir tenir la charrue, pêcher dans la rivière, flâner, les mains derrière le dos, sur la rive, contempler l'eau fuyante, à quoi il prenait grand plaisir, se promener autour de ses bâtiments ou dans ses champs, et, si on le perdait de vue pendant une heure, on le voyait revenir de Friars-Carse ou pousser son cheval à travers la Nith pour aller passer la soirée avec quelques amis éloignés[1015].» Il est difficile de tout détruire dans ces témoignages de gens qui l'ont bien connu et qui l'ont aimé. Était-il possible qu'il en fût autrement? Était-il possible que Burns, avec sa largeur de nature et les absences poétiques de son esprit, fût capable de cette attention serrée aux moindres choses, de cette surveillance inquiète de toutes les minutes, de cette parcimonie, presque de cette avarice, qui sont nécessaires, même dans les fermes en meilleure condition que n'était la sienne. Si la marge des bénéfices avait été plus large, il aurait pu tenir: il aurait mis quelques livres de côté en moins à la fin de l'année, et ceux qui travaillaient avec lui auraient été plus heureux. Mais, avec un écart aussi faible entre la réussite et la ruine, la partie était bien compromise. Et puis, son coeur n'était plus à cette besogne, ou n'y était plus que par moments[1016].

[Note 1014: Lockhart, Life of Burns, p. 158, d'après une lettre d'Allan Cunningham.]

[Note 1015: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 83.]

[Note 1016: Le Principal Shairp est tout à fait de cet avis. Voir son étude sur Burns dans les English Men of Letters, p. 132-33.]

* * * * *

Cette vie de fermier n'allait pas sans ses excès. Ceux-ci en étaient alors une partie obligée. Burns y était plus entraîné que d'autres, étant recherché non-seulement par les fermiers, mais par les propriétaires et les nobles des environs. On a, pendant cette année de 1789, deux exemples des coups de boisson qui prenaient place, le plus naturellement du monde, dans cette existence. Le premier est une chanson qui fut composée dans des circonstances que Burns rapporte lui-même: «L'air est de Allan Masterton, la chanson est de moi. L'occasion qui la fit naître est celle-ci: M. William Nicol, de la High-School d'Édimbourg, étant à Moffat pendant ses vacances d'été, l'honnête Allan, qui était en ce moment en visite à Dalswinton, et moi, allâmes le voir. Nous eûmes une si joyeuse réunion, que M. Masterton et moi convînmes, chacun sur notre terrain, de célébrer l'affaire[1017].» Or, voici ce qu'était cette affaire:

[Note 1017: Glenriddell Manuscript.]

Ô! Willie a brassé un demi boisseau de malt, Et Rob et Allan vinrent le goûter: Pendant toute cette nuit, trois coeurs plus joyeux Vous ne les auriez pas trouvés dans la chrétienté.

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris, Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil; Le coq peut chanter, le jour peut se montrer, Toujours nous goûtons la liqueur d'orge.

Nous voici réunis, trois joyeux gars, Trois joyeux gars sommes-nous; Et mainte nuit nous avons été gais, Et mainte encore nous espérons l'être.

C'est la lune, je reconnais sa corne, Qui luit là-haut dans le ciel; Elle brille si clair pour nous conduire chez nous; Mais, ma parole, elle attendra un peu!

Celui qui se lève le premier pour s'en aller, C'est un cocu, un lâche, un maroufle! Celui qui le premier tombera près de sa chaise Celui-là est le roi de nous trois!

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris, Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil; Le coq peut chanter, le jour peut se montrer, Toujours nous goûtons la liqueur d'orge[1018].

[Note 1018: O Willie brew'd a peck o' maut.]

En publiant cette chanson, dix ans plus tard, Currie mit en note ces simples mots: «Ces trois honnêtes garçons--tous les trois hommes de talents remarquables--sont maintenant tous les trois sous le gazon[1019].»

[Note 1019: Currie, Burn's Poems, p. 106.]

La seconde histoire est plus originale. Si elle ne s'applique pas aussi directement à un acte de Burns lui-même, elle est plus caractéristique de la vie qui se menait autour de lui et dans laquelle il ne pouvait manquer d'être emporté. Burns était lié avec un gentleman du voisinage, Robert Riddel. Ce gentleman possédait un sifflet, and thereby hangs a tale, comme dit Shakspeare[1020]. C'était un sifflet illustre, autour duquel il s'est fait plus de bruit qu'il n'a jamais pu en sortir de lui. Le poète s'est fait l'historiographe de ce précieux objet. «Dans la suite d'Anne de Danemark, lorsqu'elle vint en Écosse, avec notre James VI, se trouvait un gentilhomme danois, de stature gigantesque, de grande prouesse, champion sans égal de Bacchus. Il avait un petit sifflet d'ébène qu'il plaçait sur la table au commencement des orgies. Celui qui serait capable de le faire siffler, quand tout le monde serait désemparé par la puissance de la bouteille, devait l'emporter comme trophée de sa victoire. Le Danois exhibait des témoignages de ses triomphes, sans une seule défaite, aux cours de Copenhague, de Stockholm, de Moscou, de Varsovie et à diverses des petites cours d'Allemagne. Il défia les buveurs écossais et les réduisit à l'alternative de reconnaître ses exploits ou de confesser leur infériorité. Maints Écossais furent vaincus. Enfin le Danois se rencontra avec sir Robert Laurie de Maxwelton, ancêtre du digne baronnet actuel de ce nom, qui, après une rude lutte de trois jours et de trois nuits, laissa le Scandinave sous la table,

Et siffla sur le sifflet son requiem aigu.

[Note 1020: Othello. Act. III, sc. I.]

Sir Walter, fils du susdit sir Robert, perdit plus tard le sifflet contre Walter Riddel de Glenriddel qui avait épousé une soeur de sir Walter[1021]». Ce sifflet était maintenant en la possession du voisin de Burns. Il fut convenu entre lui et deux autres descendants de l'ancêtre glorieux: Ferguson de Craigdarroch et sir Robert Laurie de Maxwelton, alors membre du Parlement pour Dumfries, qu'il y avait lieu de recourir à un nouveau tournoi, pour savoir à qui reviendrait le sifflet d'ébène, le sifflet du géant danois. L'endroit et le jour furent fixés: c'était à Friars-Carse, résidence de Robert Riddel, le seizième jour du mois d'octobre de l'an 1789, que la rencontre devait avoir lieu. Des juges de camp et des arbitres furent désignés, et Robert Burns devait célébrer le vainqueur par une ode triomphale.

[Note 1021: Notice de Burns en tête de la chanson.]

Un barde fut choisi pour assister au combat, Et dire aux âges futurs les exploits de cette journée; Un barde gui détestait la tristesse et l'ennui Et souhaitait que le Parnasse fût un vignoble.

Enfin, le jour solennel arriva. «Plein de la pensée de ce jour important pour Friars-Carse, j'ai guetté les éléments et les deux, dans la pleine persuasion qu'ils l'annonceraient, au monde étonné, par des phénomènes d'une terrible signification. Hier soir, jusqu'à une heure très tardive, j'ai attendu, avec une horreur anxieuse, l'apparition de quelque comète enflammant la moitié du ciel, ou d'armées aériennes de scandinaves sanguinaires, traversant les cieux épouvantés, rapides comme l'éclair fourchu, et terribles comme ces convulsions de la nature qui ensevelissent les nations. Les éléments, cependant, semblent prendre la chose très tranquillement; ils n'ont pas même introduit ce matin-ci avec un triple soleil et une pluie de sang, symboles des trois puissants héros et du grand épanchement de vin d'aujourd'hui[1022].»

[Note 1022: To Captain Riddel, 16th Oct. 1789.]

Le dîner préliminaire achevé, les adversaires en vinrent aux mains. Ils s'installèrent et se mirent au claret. Le gai Plaisir s'excitait, s'affolait, à mesure que les verres passaient. Le brillant Phoebus, qui n'avait pas depuis longtemps assisté à une scène si digne du travail de ses rayons, était triste de les quitter; mais Cynthie lui dit à l'oreille qu'il les retrouverait le lendemain matin.

Six bouteilles chacun avaient à peu près épuisé la nuit, Quand le vaillant sir Robert, pour finir le combat, Vida en une seule rasade une bouteille de vin rouge, Et jura que c'était ainsi que faisaient leurs ancêtres.

À ce point-là, Glenriddel, «prudent et sage», jugea que c'était assez, et se retira du combat. Les deux autres continuèrent.

Le vaillant sir Robert lutta dur jusqu'à la fin; Mais qui peut résister au destin et à des rasades d'une bouteille? Cependant le Destin a dit: «un héros doit tomber à la lumière»; Donc, le brillant Phoebus se leva, et le chevalier s'abattit.

Alors se leva notre barde, comme un prophète de beuverie: «Craigdarroch, tu planeras quand la création s'écroulera! Mais, si tu veux fleurir immortellement dans mes vers Allons, une bouteille encore, et sois sublime!

«Ta lignée, qui a lutté pour la Liberté avec Bruce, Produira à jamais des héros et des patriotes! Ainsi, à toi soit le laurier, et à moi soit la baie; Tu as gagné la journée, par le brillant dieu du jour qui point là-bas!»

Le vainqueur était donc sir Robert Laurie. Chambers ajoute: «J'ai appris par un parent de sir Robert Laurie qu'il ne se remit jamais complètement des suites de cette joute extraordinaire décrite par Burns, bien qu'il ait pu, quelques années après, prendre une part active aux guerres de la Révolution française, et qu'il ait survécu jusqu'en 1804[1023].» Cette scène est propre à marquer les habitudes des gentilshommes campagnards dont les résidences entouraient la ferme de Burns.

[Note 1023: R. Chambers, tome III, p. 62.]

* * * * *

Mais quelles fluctuations il y a dans ces âmes de poètes! On les croit ici, et, d'un coup d'aile, elles sont là-bas, au loin, bien haut. Fort peu de jours après cette olympique de la bouteille, Burns composa une pièce qui tient dans son oeuvre et dans sa vie une autre place.

En sortant d'être le Pindare de cette burlesque victoire, il entra dans un état d'âme grave et presque religieux. On a remarqué que, depuis 1786, à l'époque où, selon ses propres expressions, «l'Automne passe à l'Hiver, la pâle année,» quand les forêts sont sans feuilles et les prairies sont brunes, une mélancolie tombait sur lui, comme au retour d'un anniversaire douloureux et secret. C'était vers la fin de la moisson, au temps où Mary Campbell était morte. Cette année-ci, dans le vide de sa vie, le souvenir de la douce fille disparue lui revint avec plus de netteté. Depuis le moment où la nouvelle funeste était arrivée à la ferme de Mossgiel, depuis trois pleines années déjà, c'était le premier automne où il vivait hors du bruit, dans la solitude qui plaît aux souvenirs, et dans l'amertume du coeur où l'on comprend tout le prix des affections passées. Un jour, vers le milieu d'octobre, après avoir travaillé comme à l'ordinaire à la moisson, il parut, lorsque tomba le crépuscule, avoir quelque chose qui le rendait triste. Il sortit et erra dans la cour de la grange où sa femme, qui craignait pour sa santé, le suivit, lui faisant remarquer que la gelée était venue et lui demandant de rentrer. Il le lui promit, mais continua à se promener lentement de long en large, contemplant le ciel qui était singulièrement clair et étoilé. Il resta dehors presque toute la nuit[1024]. À la fin, Mrs Burns revint de nouveau vers lui. Il était étendu sur un tas de paille, les yeux fixés sur une belle planète «qui brillait comme une autre lune[1025].» Elle obtint de lui qu'il rentrât. Aussitôt dans la maison, il demanda son pupitre et écrivit d'un trait les touchantes et pures strophes à Mary dans le Ciel.

[Note 1024: Cromek, Reliques of Burns, p. 238.]

[Note 1025: Voir sur ces détails Cromek, Reliques of Burns, p. 238; Lockhart, Life of Burns, p. 190.]

Ô étoile tardive, qui d'un rayon diminué Aimes à saluer la première aube, Voici que tu ramènes le jour Où ma Mary fut arrachée à mon âme. Ô Mary, chère ombre disparue! Où est ta place de repos bienheureux? Vois-tu ton amant ici-bas prosterné? Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?

Puis-je oublier cette heure sacrée, Puis-je oublier ce bosquet sanctifié, Où, sur les bords de l'Ayr sinueux, nous nous rencontrâmes, Pour vivre un jour d'adieux et d'amour! L'éternité n'effacera pas La chère souvenance des transports passés, Ni ton image dans notre dernière étreinte, Ah! nous pensions peu que c'était la dernière!

L'Ayr, murmurant, baisait sa rive caillouteuse, Sur lui se penchaient des bois sauvages, des verdures épaisses: Le bouleau parfumé et l'aubépine blanche S'enlaçaient amoureusement autour de cette scène de ravissement Les fleurs jaillissaient désireuses d'être pressées, Les oiseaux chantaient l'amour sur chaque rameau, Jusqu'à ce que trop, trop tôt, l'ouest en feu Proclama la fuite du jour ailé.

Sur ces scènes ma mémoire reste éveillée, Et les chérit tendrement avec un soin avare; Le Temps n'en rend que plus forte l'empreinte, Comme les ruisseaux creusent plus profond leur lit. Mary, chère ombre disparue! Où est la place de repos bienheureux? Vois-tu ton amant ici-bas prosterné? Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?[1026]

[Note 1026: To Mary in Heaven.]

Ainsi, après trois années, et quelles années, l'image de Mary Campbell sortait du passé où elle semblait effacée et perdue. Tout revivait; tous les détails de ce second dimanche de mai, avec sa lumière tranquille, sa solennité et ses adieux; le paysage resplendissait et embaumait comme alors, plein d'amour lui-même. Et la douce apparition revenait avec sa grâce sérieuse et son regard plein de reproches. Car, dans les sanglots de Burns, il n'y avait pas que des regrets, et dans cet appel passionné à la chère ombre disparue, il y a comme une douloureuse et fervente demande de pardon. Elle revenait prendre possession d'un coeur, où d'autres avaient passé, mais où elle seule devait rester comme la plus pure et la plus aimée. Et ce retour ne fut pas une de ces crises de souvenir violentes et passagères, dont l'âme est parfois saisie. Ce fut quelque chose de profond et de durable, qui s'associa aux suprêmes espérances de Burns et qui, peut-être, les fit naître. À partir de ce moment, l'idée de retrouver, dans un autre monde, sa chère et mélancolique Marie des Hautes-Terres, fut pour lui une consolation, une pensée de refuge, un degré de religion. C'est ce souvenir qui le conduisit le plus près du ciel. Deux mois après cette mémorable soirée, il écrivait à Mrs Dunlop:

Là, je retrouverais un père âgé, maintenant à l'abri des coups d'un monde mauvais, contre lequel il a si longtemps et si bravement lutté. Là, je retrouverais l'ami, l'ami désintéressé de ma jeune vie, l'homme qui se réjouissait de me voir parce qu'il m'aimait et pouvait m'être utile. Ô Muir! tes faiblesses étaient les erreurs de la nature humaine, mais ton coeur brillait de tout ce qui est généreux, viril et noble; et si jamais une émanation de l'Être tout Bon a dessiné une forme humaine, ce fut la tienne! Là, avec une angoisse muette d'extase, je reconnaîtrais ma Mary perdue, ma toujours chère Mary, dont le coeur était chargé de vérité, d'honneur, de constance et d'amour.

Ma Mary, chère ombre disparue! Où est ta place de repos céleste? Vois-tu ton amant ici-bas prosterné? Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine[1027]?

[Note 1027: To Mrs Dunlop, 13th Dec. 1789.]

Et Jane Armour? On peut dire qu'elle est oubliée et quittée! On voit maintenant combien était périssable la passion qu'elle avait inspirée. Ce n'est pas elle que son mari souhaite revoir, quand les relations temporaires de cette vie seront dénouées et remplacées par des unions éternelles. Il l'a prise et il la laisse ici-bas. Cet amour, tout d'attrait physique, ardent et passager comme la jeunesse, devait mourir avec elle et s'éloigner devant un amour plus spiritualisé. La pauvre Mary a pris sa revanche de celle à qui jadis elle fut sacrifiée.

II.

L'EXCISE. -- LE SACRIFICE. -- LES FATIGUES.

Au commencement d'août 1789, Burns reçut l'avis officiel qu'il était nommé employé de l'Excise, dans la division rurale au centre de laquelle se trouvait sa ferme. C'était ce qu'il avait demandé. Il croyait pouvoir ainsi combiner ses deux métiers d'employé et de fermier. Il écrivit à sir Robert Graham, à qui il devait cette nomination, un sonnet de fervente gratitude.

Toi astre du jour! toi autre lumière plus pâle! Et vous, nombreuses étoiles brillantes de la nuit! Si jamais rien efface de ma pensée le bienfaiteur, Ou si je fais jamais honte à son bienfait, Ne roulez plus dans vos sphères errantes Que pour me compter les années d'un misérable! Je pose ma main sur ma poitrine gonflée, Et je voudrais, mais je ne sais pas, exprimer le reste[1028].

[Note 1028: Sonnet on Receiving a Favour, 10th Aug. 1789.]

Toutefois, sous cette explosion de reconnaissance, s'agitaient d'autres sentiments. S'il remerciait avec sincérité celui qui lui assurait du pain, ce pain ne laissait pas de lui être amer. Tant que cet emploi avait été distant, il n'en avait aperçu que les avantages. Maintenant que la nomination était là, sur sa table; que la besogne allait être là, entre ses mains, il éprouvait une humiliation. Son coeur se soulevait; et, en même temps qu'il adressait à son protecteur ces vers exaltés, il composait, pour son propre usage, un impromptu d'un autre ton:

Fouiller des barils de vieilles femmes! Hélas! faut-il! hélas! Que de la sale levure souille mes lauriers? Mais... que dire? Ces choses touchantes appelées femme et bébés Émouvraient des coeurs de pierre![1029]

[Note 1029: Extemporaneous Effusion on being appointed to an Excise Division.]

Il est clair qu'une défaveur frappait le métier dans lequel il allait s'engager. «Il y a une certaine flétrissure attachée à la profession d'officier de l'Excise, mais je n'ai pas dessein de recevoir honneur de ma profession; et, bien que le salaire soit comparativement petit, c'est du luxe comparé à tout ce que la première partie de ma vie m'avait appris à espérer[1030].» Ailleurs il en parle avec plus de franchise encore: «Quant à l'ignominie de la profession, j'ai l'encouragement que j'entendis un jour un sergent de recrutement donner à une nombreuse, sinon respectable, audience, dans les rues de Kilmarnock: «Messieurs, pour vous encourager encore mieux, je puis vous assurer que notre régiment est le corps le plus canaille qui appartienne à la couronne, et, par conséquent, chez nous, un honnête garçon a les chances les plus sûres d'avancement[1031].» Et il n'y avait pas à hausser les épaules, à prétendre que c'était là un avis de sots, un dire d'imbéciles. N'était-ce pas lui-même qui, au temps où il en parlait à son aise, avait écrit ces vers?

[Note 1030: To John Geddes, 3rd Feb. 1789.]

[Note 1031: To Robert Ainslie, 1st Nov. 1789.]

Ces maudites sangsues de l'Excise, Qui saisissent les alambics à whiskey, Lève la main, démon! un, deux, trois! Va, saisis cette racaille, Et cuis-les dans des pâtés de soufre Pour les pauvres buveurs damnés[1032].

[Note 1032: Scotch Drink.]

On peut imaginer combien il devait être sensible à cette animadversion. Sa fierté si chatouilleuse frémissait à la pensée de ce discrédit. De plus, lui qui était accoutumé à être accueilli par des rires et de la belle humeur, souffrait à l'idée d'être un objet de défiance, de voir les visages s'assombrir à son approche. Quand il serait dans un marché, dans une auberge, on ne rirait plus de si franche façon. Il serait le publicain suspect. Cela blessait son sentiment de cordialité.

Et puis, que d'autres choses pénibles dont les parties généreuses de son coeur se détournaient! Tracasser, pourchasser, traquer de pauvres diables, les surprendre, les saisir! Le laid métier! Voir leurs larmes, entendre leurs lamentations! Quelquefois, frapper, sévir, quand, à côté des conditions d'évidence réglementaires et imposées, il y a place pour des doutes ou pour des excuses, dont on n'a pas le droit de tenir compte! La cruelle contrainte! Être inexorable, se boucher les oreilles, se durcir le coeur, cacher la pitié qui va vers ces chétifs, feindre la colère, l'impatience, l'inflexibilité! Assister tous les jours au spectacle douloureux des écrasements, que les lourdes roues de la machine politique accomplissent sur les fonds de la société, frapper ces misérables éperdus pour qui un peu de fraude, un peu d'esprit distillé est la ressource, qui ne comprennent pas les impôts et maudissent ces mains infatigables et insatiables qui leur arrachent le prix d'un pain ou d'un vêtement! La haïssable besogne! Il faut, semble-t-il, de la coercition pour faire aller le monde; mais il est odieux d'en être l'instrument. On a la preuve que, dans l'exercice de ses fonctions, Burns éprouva toutes ces révoltes; il était trop clairvoyant pour ne pas prévoir qu'il les éprouverait. Et quel homme, un peu actif de coeur, ne se tourmenterait pas ainsi?

Enfin, une inquiétude qui lui était particulière, pesait sur sa résolution. Il craignait que ce nouveau métier ne fût défavorable à sa vie poétique. Si, à la vérité, il n'y a pas grande différence apparente entre décharger une charretée de paille et visiter des barils de brasseurs, il y a une grande différence intérieure. Le fermier qui envoie ses fourchées est libre d'esprit, et, tandis que ses bras travaillent, sa pensée peut se reposer sur des objets beaux et nobles. Mais l'employé, pour atteindre la fraude, est obligé d'exercer et de plier son esprit au même travail que celui du fraudeur; il faut qu'il dépiste les ruses, débrouille les détours, suive les manèges, évente les supercheries; il faut qu'il joue au plus fin, se fasse astucieux et serre de près toutes les manoeuvres subreptices. Ce peut être un métier attrayant et instructif pour des esprits positifs et fureteurs; un sentiment de discipline sociale et de devoir professionnel peut, comme il arrive souvent, le rehausser. Mais cette préoccupation, qui toujours en quête des bassesses d'autrui va flairant, le nez sur des roueries, n'est pas propice à la poésie, laquelle veut être libre et vit d'air pur. Et puis, il y a, dans ces métiers élémentaires de laboureur et de matelot, une largeur et une simplicité, un commerce avec la nature, un éloignement des mesquineries, une absence de mal, un caractère de bienfait, qui donnent à l'âme de la hauteur, du repos et de la beauté. Il semblait à Burns qu'il était sur le bord d'une déchéance et d'un péril, que c'était une chute que de tomber, de son noble et franc métier, à ce métier décrié et sournois de rat de cave, de maltôtier. Toutes ces pensées fermentaient en lui et empoisonnaient sa joie.

Ces amertumes faisaient précisément le mérite du sacrifice qu'il accomplissait. Il prit son parti hardiment comme il faisait toute chose. Il n'essaya pas de dissimuler aux amis auxquels il pouvait s'ouvrir, ses répugnances et ses craintes. Il leur exposait, en même temps, quels motifs pressants et quels devoirs le déterminaient à une résolution qui devait les étonner. Ces confidences sont les échos de ses débats et de sa victoire intimes. Il fallait pourvoir à la famille; elle allait encore augmenter. «Je sais, écrivait-il, comment le mot d'employé d'Excise, ou celui encore plus outrageant de «jaugeur» sonneront à vos oreilles. Moi aussi j'ai vu le jour où mes nerfs auditifs auraient été très sensibles et très susceptibles à ce sujet; mais une femme et des enfants sont merveilleusement puissants pour émousser ce genre de sensation[1033].» Dans une épître au Dr Blacklock, il révèle comment cette même considération a triomphé d'angoisses plus profondes et plus secrètes: celles qui portaient sur le sort de son inspiration poétique. La façon dont il supplie ses anciennes amies les Muses de lui pardonner montre combien il craignait que les fières déesses ne l'abandonnassent:

[Note 1033: To Rob. Ainslie. 1st Nov. 1789.]

Que dites-vous, mon fidèle ami, Me voici devenu jaugeur.--La Paix là dessus! Fillettes du Parnasse, je crains, je crains, Que vous ne me dédaigniez maintenant! Et alors mes cinquante livres par an Me seront faible gain.

Vous, folâtres, joyeuses, délicates demoiselles, Qui, près des rivulets sinueux de Castalie, Sautez, chantez et lavez vos membres jolis, Vous savez, vous savez Que la forte nécessité est suprême Parmi les fils des hommes.

J'ai une femme et deux petits garçonnets; Il faut qu'ils aient de la soupe et des guenilles; Vous savez vous-mêmes combien mon coeur est fier, Je n'ai pas besoin de me vanter; Mais je couperai des balais, je tresserai des corbeilles de saule, Plutôt qu'il leur manque quelque chose.

Le Seigneur m'aide à travers ce monde de soucis! J'en ai lassitude et dégoût, soir et matin! Non que je n'aie une part plus riche Que maint autre; Mais pourquoi un homme a-t-il meilleure chère, Quand tous les hommes sont frères?

Viens, ferme volonté, prends l'avant-garde, Toi tige de lin mâle dans l'homme! Songeons que faible coeur jamais ne gagna Belle dame: Qui fait le plus qu'il peut Un jour fera davantage.

Mais pour conclure ma pauvre rime, (J'ai peu de vers et peu de temps), Faire une heureuse atmosphère de foyer, Pour les petits et pour la femme, Là est la vérité pathétique et sublime De la vie humaine[1034].

[Note 1034: Epistle to Dr Blacklock.]

C'est noblement exprimé et virilement. Ces strophes sont belles: elles ont des entrailles. Elles contiennent l'essence de tous ces dévoûments secrets, par lesquels tant d'hommes font l'oblation de leur espérance et de leur talent, offrent le meilleur de ce qu'ils portent en eux et le meilleur de ce qu'ils attendaient de la vie, pour faire la maison moins froide. C'est peut-être l'acte dans lequel Burns s'est le plus rapproché de ce qui lui faisait défaut: l'effacement, le sacrifice de soi-même. Ce n'était que le devoir, mais le devoir accepté en homme de coeur. Il avait le droit d'écrire cette phrase fière, qui est la vérité sur sa présence dans l'Excise:

Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent de l'ignominie de l'Excise, cinquante livres par an nourriront ma femme et mes enfants et me rendront indépendant du monde; j'aime beaucoup mieux qu'on dise que ma profession reçoit du crédit de moi que moi de ma profession[1035].

[Note 1035: To lady Glencairn, Dec. 1789.]

Il se mit courageusement à la besogne. Il semble avoir été, du premier coup, un employé excellent: actif, énergique, sachant la juste mesure entre la sévérité et la bonté. Il y avait chez lui des qualités qui eussent été à la hauteur des premières charges du pays, quoi d'étonnant qu'il ait pu faire un commis des droits réunis? Dès sa première année, il accrut le nombre des contraventions dans des proportions assez considérables pour doubler presque son traitement.

Du reste, il sut trouver la véritable ligne de conduite. Avec les fraudeurs de profession, il était sévère et inflexible. Avec les autres, au contraire, avec les pauvres débitants qui distillaient un peu de whiskey, avec les pauvres femmes qui cachaient un peu de tabac, avec tout ce chétif monde qu'une amende aurait ruiné, il savait fermer les yeux, parfois même, prévenir d'un mot les coupables. Les anecdotes, à ce sujet, ne manquent pas. Un jour, avec un de ses compagnons d'Excise nommé Lewars, il entre dans la boutique d'une veuve et fait saisie de tabac de contrebande: «Jenny, lui dit-il, je pensais bien que cela finirait ainsi. Venez, Lewars, notez le nombre des rouleaux pendant que je les compterai.» Et l'appelant par la forme familière et amicale de son prénom: «Dites-moi, Jock, avez-vous jamais entendu les vieilles femmes compter leurs fils, avant que les bobines à arrêt fussent inventées?» «Tu comptes, comptes pas; tu comptes, comptes pas.» Et poursuivant sa plaisanterie, de deux paquets il en jetait l'un dans le giron de la pauvre femme, lui sauvant ainsi la moitié de sa prise[1036]. Le professeur Gillespie, qui enseigna à l'Université de St.-Andrews, retrouve dans ses souvenirs de gamin l'histoire suivante, qui montre Burns dans une situation analogue et indique, en même temps, de quelle curiosité il était l'objet partout où il allait.

[Note 1036: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 90.]

«On peut deviner avec quel intérêt j'entendis dire, un jour de foire à Thornhill, que Burns allait visiter le marché! Tout gamin que j'étais, l'intérêt qu'éveillait en moi cet homme extraordinaire fut suffisant, ajouté aux attractions ordinaires d'une foire de village, pour me faire aller au marché. Burns entra dans la foire, vers midi; et hommes, femmes et filles, tous étaient en émoi pour apercevoir le laboureur d'Ayrshire. Je le suivis comme un chien, de baraque en baraque et de porte en porte. On avait dénoncé une pauvre veuve du nom de Kate Watson, qui s'était risquée à donner, à quelques-uns de ses vieux amis de la campagne, un coup d'ale sans licence, et un filet de whiskey, à l'occasion de la fête de village. Je le vis entrer à sa porte; et je ne m'attendais à rien moins qu'à la saisie immédiate d'une certaine jarre de terre et d'un baril qui, à ma connaissance, contenaient les objets de contrebande, à la recherche desquels était le barde. Un signe de tête, accompagné d'un geste de l'index, fit arriver Kate à l'entrée; j'étais assez près pour entendre distinctement les mots suivants: «Kate, êtes-vous folle? Savez-vous que le contrôleur et moi nous allons vous arriver dans quarante minutes? au revoir, pour à présent.» Burns fut dans la rue, au milieu de la foule, en un moment; et j'appris que son avis n'avait pas été négligé. Il avait épargné à une pauvre veuve délaissée une amende de plusieurs livres[1037].

[Note 1037: Scott Douglas, tom. V, p. 403. Cette anecdote du professeur Gillespie parut dans l'Edinburgh Literary Journal, 1829.]

Lorsqu'il fallait absolument saisir ces malheureux, il ne les abandonnait pas. Devant les juges, il les excusait; il priait la cour de réserver sa sévérité pour les coupables endurcis.

J'ai pris, je l'imagine, une façon assez nouvelle de traiter mes fraudes. Je verbalisais contre tous les délinquants, mais, devant la cour, j'implorais moi-même la grâce des pauvres gens incapables de payer. Cette apparence d'impartialité m'a donné tant de crédit près du Tribunal que, avec de grandes félicitations, ils m'ont si bien accordé ample revanche sur le reste que mon droit d'amendes est double de ce à quoi il monte dans n'importe quelle division du district[1038].

[Note 1038: To Rob Graham of Fintry, 4th Sept. 1790.]

Il semble donc qu'il ait eu auprès de la cour une influence particulière. C'était peu étonnant d'ailleurs. Il est vraisemblable que quelques-uns de ces plaidoyers ou de ces réquisitoires d'employé subalterne prenaient, quand il parlait, des allures de discours éloquents, forts d'énergie et d'émotion. On aurait pu compter sur les doigts les avocats du barreau écossais dont la parole n'eût pas été éclipsée et éteinte par la sienne.

* * * * *

Cependant, quels qu'aient été les mérites moraux de sa décision, il est impossible de ne pas regarder l'entrée de Burns dans l'Excise comme un malheur. Qu'on laisse de côté les amertumes intimes et ce sentiment de vie abaissée, dont les dégâts dans un homme sont incalculables, il venait d'entreprendre une besogne à laquelle une santé robuste aurait eu peine à résister.

Rien que les fatigues et les tracas de ses fonctions nouvelles suffisaient pour occuper les forces d'un homme. C'était, en vérité, un dur métier. La division à laquelle il avait été nommé était très considérable; elle couvrait dix paroisses fort éloignées les unes des autres, dans ce temps de population clairsemée. «La pire circonstance est que la division d'Excise qui m'est tombée en lot, est si étendue... pas moins de dix paroisses, à travers lesquelles il faut chevaucher; elle abonde, en outre, en tant d'affaires, que je puis à peine dérober un instant[1039].» Il fallait les visiter chaque semaine, par tous les temps, par tous les chemins. C'était, au bas mot, deux cents milles à faire à cheval; «outre les affaires de ma ferme, je fais à cheval, pour mes affaires de l'Excise, au moins deux cents milles chaque semaine[1040].» Longues courses désolées, dans les pluies si fréquentes sur la vallée supérieure de la Nith, dans les pénétrants brouillards écossais, dans la neige, à travers les plaines semées de fondrières et de tourbières, les bruyères marécageuses et les ruisseaux qu'on passait alors à gué, faute de ponts. Il arrivait dans des endroits perdus, ruisselant d'eau, percé jusqu'aux moelles. «Maintefois, j'ai vu Burns entrer dans la maison de mon père, par une nuit froide et pluvieuse, après une longue course à cheval à travers nos tristes moors. En ces occasions-là, quelqu'un de la famille prêtait la main pour le débarrasser de son caban et de ses bottes, tandis que les autres lui apportaient une paire de pantoufles et lui faisaient une tasse de thé chaud[1041].» Mais ces réceptions n'étaient pas communes. Il devait le plus souvent se contenter de l'abri d'une auberge de village et faire sécher sur son corps ses vêtements mouillés.

[Note 1039: To Richard Brown, 4th Nov. 1789.]

[Note 1040: To William Dunbar, 14th Jan. 1790.]

[Note 1041: R. Chambers, tom. III, p. 87. Souvenirs de Miss Jeffrey.]

Tandis que je suis assis ici, triste et solitaire, près du feu, dans une petite auberge de campagne, en train de faire sécher mes vêtements mouillés, entre un pauvre diable de soldat qui me dit qu'il s'en va à Ayr. Par les cieux, me dis-je, avec un flux de joie que la magie de ce son «la vieille ville d'Ayr» a fait monter en moi, je vais envoyer ma dernière chanson à M. Ballantine. La voici:

Ô rives fleuries du joli Doon, Comment pouvez-vous fleurir si joliment? Comment pouvez-vous chanter, petits oiseaux, Quand je suis si plein de soucis?[1042]»

[Note 1042: To John Ballantine, March 1791.]

Il fallait arriver à toute heure, à l'improviste, mesurer les tonneaux, visiter les caves, découvrir les cachettes de tabac, surprendre le moment où clandestinement on distillait du whiskey. Il tombait précisément dans un des districts et à une époque où la contrebande était le plus active. Toute cette contrée de l'ouest était inondée de marchandises prohibées, jetées sur la côte par les smugglers, dont le refuge était l'île de Man, alors un véritable repaire. D'un autre côté, l'augmentation récente des droits sur les liqueurs fermentées avait développé dans de grandes proportions la fabrication illicite de la bière et la distillation du whiskey[1043].

[Note 1043: Northern rural Life in the XVIIIth century, p. 184.]

À cette surveillance s'ajoutaient les cent petites besognes qui en dépendaient: les rapports, les procès-verbaux, toute une correspondance. Il fallait se rendre, les jours de versement, au bureau à Dumfries. C'étaient des journées affairées où il trouvait à peine quelques bribes de repos. On en a un aperçu dans une lettre qu'il écrivait au Dr Moore.

«En venant dans cette ville ce matin, pour remplir mes fonctions dans ce bureau, aujourd'hui étant jour de collecte, j'ai rencontré un gentleman qui me dit qu'il est en route pour Londres; je saisis l'occasion de vous écrire. J'aurai quelques lambeaux de loisir dans la journée, au milieu de notre horrible affairement et de notre agitation, et je tâcherai de les élargir, mais si ma lettre est aussi stupide que..., aussi bigarrée qu'un journal, aussi brève que les grâces d'un homme affamé avant le repas, ou aussi longue qu'un dossier du procès Douglas, aussi mal épelée que le billet doux d'un John campagnard, aussi affreusement écrite que la réponse qu'y fait Betty traie-vache, j'espère que, eu égard aux circonstances, vous me pardonnerez[1044].»

[Note 1044: To Dr Moore, 14th July 1790.]

À d'autres moments c'était la cour de justice qui, faisant son circuit, arrivait. Ces journées-là ne valaient pas mieux. Il fallait se présenter devant le tribunal, faire office de ministère public, comme le font encore nos officiers des eaux et forêts, exposer les circonstances des cas jugés, insister pour ou contre.

«La très bonne lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m'est arrivée, juste comme je me plongeais dans le gouffre d'une Cour pour fraudes d'Excise. J'émerge à l'instant du tourbillon et, Dieu le sait, dans une condition peu propre à rendre convenablement les mouvements de mon coeur quand je m'assieds pour écrire à

l'ami de ma vie, le vrai protecteur de mes vers[1045].»

[Note 1045: To Robert Graham of Fintry, 4th Sept. 1790.]

Une complicité générale s'étendait sur tout le pays, protégeait les délinquants contre les recherches ou les défendait contre les poursuites. Les paysans favorisaient les contrebandiers; les propriétaires usaient de leur influence en faveur des paysans pris à distiller le whiskey. C'étaient alors des tracas, des démarches pour déjouer les recommandations et les influences. La lettre suivante donne une idée, non seulement des fatigues, mais des difficultés du métier de Burns, et de la façon dont il le comprenait et le pratiquait. Elle est adressée à son supérieur, le collecteur Mitchell:

«Monsieur, je ne manquerai pas d'aller voir le capitaine Riddell ce soir. Je désire et je prie que la déesse de la justice en personne puisse apparaître parmi nos honorables juges, simplement pour leur dire un mot à l'oreille: que la compassion pour le voleur est une injustice envers l'honnête homme. Je trouve que chaque délinquant a tant de gros personnages pour prendre son parti, que je ne serais pas surpris si demain j'étais enfermé dans les donjons de la loi, pour insolence envers les chers amis des gentilshommes du pays[1046].»

[Note 1046: To Collector Mitchell, Sept. 1790.]

Oui! Un dur et ingrat métier! Et la besogne était d'autant plus difficile que la division avait été pendant longtemps négligée![1047] À ces fatigues, à ces tracas plus incompatibles encore avec sa nature, qu'on ajoute ses fatigues et ses tracas de fermier, la direction du travail, les ventes, les cassements de tête de tout genre. Il est douteux qu'il y eût suffi, même si, après ses courses et en dehors de son travail, il avait trouvé le repos d'esprit complet et immédiat. Sous cette existence harassante s'agitaient et se heurtaient encore ses préoccupations poétiques, l'impatience, la colère, le découragement de ne pas avoir de loisirs.

[Note 1047: Voir la lettre to Robert Graham, 4th Sept. 1790.]

Il était exténué par tout cela. Dès ses débuts dans l'Excise, dès les premiers jours, il se plaint d'être épuisé par ce terrible métier. Ses lettres deviennent la lamentable litanie d'une irrémédiable lassitude. On sent un homme, qui, entassant fatigue sur fatigue, sans que jamais un repos lui permette de s'en défaire, va grevant sa force de résistance, et fait chaque jour des emprunts d'énergie. C'est l'angoisse, l'indicible, l'incurable angoisse de tant de pauvres hommes, employés, ouvriers, qui sentent leur réserve d'action décroître, qui traînent, avec des forces diminuées, une vie plus pesante, qui sentent expirer en eux l'espoir, la pensée même de sortir d'une pareille lassitude, et qui marchent toujours. C'est une des plus épouvantables tristesses qui puissent ronger l'âme humaine, une des plus injustes, des plus odieuses, des plus criminelles, des plus exécrables cruautés de la vie, une des infamies du destin.

«Je vous aurais écrit plus tôt, mais je suis tellement bousculé et fatigué par mes affaires de l'Excise que je puis à peine rassembler assez de résolution pour faire l'effort d'écrire à qui que ce soit[1048].»

[Note 1048: To William Burns, 10th Nov. 1789.]

«Je suis harassé de fatigue à en mourir. Ces deux on trois derniers mois je n'ai pas fait moins de 200 milles à cheval par semaine en moyenne. J'ai fait peu de chose en fait de poésie[1049].»

[Note 1049: To Nicol, 9th Feb. 1790.]

«Non! je ne dirai pas un mot d'apologie ou d'excuse pour ne pas vous avoir écrit. Je suis un pauvre diable de jaugeur, misérable et maudit, condamné à galoper au moins 200 milles toutes les semaines, à inspecter de sales réservoirs et des barils couverts d'écume. Où trouverais-je le temps d'écrire et le moyen d'intéresser qui que ce soit[1050].»

[Note 1050: To Peter Hill, 2nd Feb. 1790.]

Les mêmes allusions reviennent constamment et se continuent.

«C'est à cause de la presse sans trêve de mes occupations que je ne vous ai pas écrit, Madame, depuis longtemps....[1051]»

[Note 1051: To Mrs Dunlop, 25th Jan. 1790.]

«Après une longue journée de labeur, de tourment et de souci je m'assieds pour vous écrire[1052].»

[Note 1052: To Mrs Dunlop, 8th Aug. 1790.]

«Pardonnez-moi, mon jadis cher et toujours cher ami, mon semblant de négligence. Vous ne pouvez pas, assis chez vous, vous imaginer la vie affairée que je mène.... J'ai déposé ma plume d'oie et battu ma cervelle pour y trouver une comparaison; j'ai pensé à une commère de campagne, un jour de baptême; à une promise, le jour de marché qui précède son mariage; à un clergyman orthodoxe, le jour de la communion de Paisley; à une putain d'Édimbourg, un samedi soir; à un tavernier, le jour d'un dîner d'élection, etc., etc., mais la comparaison qui flatte le plus ma fantaisie est celle de ce gredin, de ce chenapan de Satan qui, comme nous dit l'Écriture-Sainte, circule ça et là comme un lion rugissant, cherchant, guettant qui il dévorera[1053].»

[Note 1053: To Alex. Cunningham, 8th Aug. 1790.]

Ce qu'il y avait de plus redoutable pour lui n'étaient pas les fatigues et les tracas qu'il rencontrait dans ses fonctions. On sait à quelles prévenances et sollicitations sont exposés, surtout dans les campagnes, les employés des services publics. Les compagnons d'Excise, avec lesquels Burns faisait souvent ses tournées, étaient des hommes qui, pour la plupart, avaient la grossière capacité de boisson de l'époque. Quand ils arrivaient le soir à l'auberge, fatigués et mouillés, on ne connaissait pas de meilleur remède pour chasser le brouillard que les vapeurs d'un grog de whiskey. Burns eût sans doute pu résister à cet entraînement du métier, s'il avait été un employé ordinaire. Mais, partout où il arrivait, il était attendu, accueilli et fêté. On l'arrêtait au passage. «Du château au cottage, dit un de ceux qui l'accompagnèrent souvent dans ses excursions, chaque porte s'ouvrait à son approche, et le vieux système d'hospitalité à outrance, qui prévalait alors, rendait presque impossible à un invité, aussi sobrement qu'il fût disposé, de se lever de table dans le même état qu'il s'y était assis. Si Burns passait sur une grand'route, le fermier abandonnait ses moissonneurs et trottait à côté de Jenny Geddes, jusqu'à ce qu'il eût persuadé au poète que le jour était assez chaud pour demander quelque rafraîchissement. S'il arrivait dans une auberge à minuit quand tout le monde était couché, la nouvelle de son arrivée circulait de la cave au grenier et, en moins de dix minutes, l'aubergiste et ses hôtes étaient assemblés autour du feu, on apportait le plus large bol et on chantait:

«Que cette nuit soit à nous, qui sait ce qui vient demain[1054]!»

[Note 1054: Lockhart. Life of Burns, p. 204.]

En même temps, de toutes parts, de tous les coins de sa vie, sortaient des embarras et des tristesses qui le dévoraient. Ses appréhensions à propos de sa ferme étaient devenues une certitude. «J'ai fait mention à my lord de mes craintes concernant ma ferme. Ces craintes étaient en vérité trop réelles; c'est un marché qui m'aurait ruiné sans cette heureuse circonstance que j'ai obtenu un poste dans l'Excise[1055].» Il n'y avait plus à douter, plus à espérer. C'était de ce côté-là une partie perdue. Et comment aurait-il pu en être autrement? Même quand il se donnait tout entier à ses devoirs de fermier, l'entreprise ne prospérait guère. Depuis que son emploi nouveau l'emmenait tous les jours loin de chez lui, les choses allaient à l'abandon. Qu'est-ce qu'une ferme sans l'oeil du maître, et d'un maître vigilant? Jane n'était pas femme à faire marcher la maison, en l'absence de son mari. «Sa ferme, dit Currie, fut en grande partie abandonnée aux domestiques. On pouvait, à la vérité, le voir pendant le printemps conduire la charrue, travail auquel il excellait, ou avec un drap blanc, contenant ses semences de blé, passé sur l'épaule, marcher à pas longs et mesurés le long de ses sillons ouverts et répandre le grain dans la terre. Mais sa ferme avait cessé d'occuper la plus grande partie de ses soins ou de ses pensées. Ce n'était plus à Ellisland qu'on pouvait généralement le trouver[1056].» Il perdait ainsi d'un côté une grande partie de ce qu'il gagnait de l'autre. De cette ferme, d'où ne sortait plus de joie et où n'était plus son travail, venaient des tracas et des tourments.

[Note 1055: To lady Glencairn, Dec. 1789.]

[Note 1056: Currie. Life of Burns, p. 46.]

III.

MISÈRE, TRISTESSE, FAUTES.

Naturellement la gêne arrivait. Il y avait quelque temps qu'elle rôdait autour de la maison. De sa main décharnée elle ouvrit la porte et entra. Hélas! elle ne devait plus ressortir. Déjà au commencement de l'année, il disait à un de ses amis, pour s'excuser de lui écrire sur du papier grossier: «Quand je serai plus riche, je vous écrirai sur du papier à tranches dorées, pour racheter cette feuille-ci. Pour le moment chaque guinée doit faire la besogne de cinq chez votre fidèle, pauvre, mais honnête ami[1057].» Maintenant les embarras d'argent devenaient plus fréquents, plus pressants. Alors commence cette sourde lutte, la lutte quotidienne, incessante, odieuse, qui use l'esprit par des préoccupations, des exaspérations sans trêve; les discussions avec les besoins, les marchandages pied à pied avec chaque dépense, les débats avec les nécessités journalières auxquelles il faut faire prendre patience, les emportements contre les nécessités brutales qui se montrent au dépourvu, une attention énervante à déjouer la fuite sournoise de l'argent, les agacements à propos des petites privations, les colères contre les grosses, la maussaderie des semaines besoigneuses, l'attente fiévreuse du jour de traitement, la contrainte, l'irritabilité d'une parcimonie constante, toutes les difficultés, les humeurs, les acrimonies que la pauvreté apporte dans son maigre giron. S'il y avait un homme à qui ces tiraillements dussent être intolérables, c'était à Burns. Il s'y ronge et s'y dévore.

[Note 1057: To Peter Hill, 2nd April 1789.]

Je pourrais vous écrire à propos de fermage, de constructions, de marchés, mais mon pauvre esprit perdu est si déchiré, si harassé, si torturé, si excédé, par cette tâche des superlativement damnés de faire faire à une guinée l'ouvrage de trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot «d'affaires». Il me donne des attaques de nerfs[1058].

[Note 1058: To Provost Maxwell, 20th Dec. 1789.]

Parfois l'humiliation plus lourde d'une dette le met dans un état terrible. Il s'exaspère, il s'emporte et exhale sa fureur en imprécations qui s'en prennent à l'ordre social.

Prenez ces trois guinées-ci et mettez-les en face de ce maudit compte que j'ai chez vous, et qui, depuis cinq ou six mois, me bâillonne la bouche. Il m'est aussi difficile d'écrire un chef-d'oeuvre que d'écrire des excuses à un homme à qui je dois de l'argent. Ô la suprême malédiction de forcer trois guinées à faire l'office de cinq! Non! tous les travaux d'Hercule, non! les trois siècles de servitude des Hébreux en Égypte, n'étaient pas une chose aussi insurmontable, une tâche aussi infernale.

Pauvreté! toi demi-soeur de la Mort, toi cousine germaine de l'Enfer! Où trouverai-je une énergie d'exécration égale à tes démérites? À cause de toi, le vieillard vénérable, quoique dans cette perfide obscurité il ait blanchi dans la pratique de toutes les vertus qu'enveloppent les cieux, maintenant chargé d'ans et de misère, implore un peu d'aide pour soutenir son existence, auprès d'un fils de Mammon, au coeur de pierre, dont la prospérité a été un soleil sans nuage; et il ne trouve que refus et anxiété. À cause de toi, l'homme sensible, dont le coeur est ardent d'indépendance et tendre de sensibilité, languit intérieurement d'être négligé, ou se tord, dans l'amertume de son âme, sous le mépris de la richesse arrogante et dure. À cause de toi, l'homme de génie, que sa mauvaise étoile et son ambition font asseoir à la table des gens distingués et relevés, doit voir, dans un silence douloureux, ses observations négligées, sa personne dédaignée, tandis que la grandeur imbécile, dans ses essais idiots pour faire de l'esprit, trouve la faveur et l'applaudissement[1059].

[Note 1059: To Peter Hill, 17th Jan. 1791.]

Avec cette défiance et presque cette pusillanimité que la pauvreté finit par jeter dans les âmes les plus robustes, la vie lui semblait perfide et dangereuse. Jugeant d'après lui-même, il songeait tristement à ce que serait la vie de ses enfants et cette pensée accroissait encore sa détresse.

Quel chaos d'agitation, de changements et de hasards est ce monde-ci, quand on y réfléchit de sang-froid. Pour un père, qui connaît lui-même le monde, la pensée qu'il aura des fils à y laisser doit le remplir de terreur; mais s'il a des filles, cette perspective, dans ces moments pensifs, est capable de le frapper d'épouvante[1060].

[Note 1060: To William Dunbar, 14th Jan. 1790.]

Ainsi il voyait tout sombre autour de lui et devant lui.

* * * * *

Les fatigues excessives qu'il subissait ne tardèrent pas à disloquer sa santé. Il semble qu'il ait été pris d'un grand épuisement, d'un abattement, où son système nerveux, trop surmené, se vengeait et le torturait. Dès le milieu de décembre 1789, il écrivait à Mrs Dunlop une lettre pleine de ses souffrances.

«Je pousse des gémissements dans les souffrances d'un système nerveux délabré...; depuis près de trois semaines, je suis si malade d'une migraine nerveuse, que j'ai été obligé de renoncer à mes livres de l'Excise, étant à peine capable de soulever la tête, encore moins de parcourir à cheval, une fois par semaine, dix paroisses perdues dans des moors. Qu'est-ce donc que l'homme? Aujourd'hui, dans une santé luxuriante, s'enivrant de la jouissance de la vie; dans quelques jours, peut-être dans quelques heures, accablé sous le pénible sentiment d'exister, comptant les pas lents des moments pesants par des répercussions d'angoisse, sans vouloir accepter ou sans pouvoir obtenir quelqu'un qui le console. Le jour succède à la nuit, et la nuit au jour, lui ramenant, comme une malédiction, cette vie qui ne lui donne aucun plaisir; et cependant le terme terrible et sombre de cette vie est quelque chose devant quoi il recule.

Dites-nous, ô morts! Est-ce qu'aucun de vous, par pitié, ne révélera le secret De ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt? Il n'importe!--un temps court Nous fera aussi savants que vous et aussi muets[1061].

[Note 1061: To Mrs Dunlop, 13th Dec. 1789]

Et un peu plus loin dans la même lettre:

«Je suis assez enclin à penser comme ceux qui soutiennent que ce qu'on appelle des affections nerveuses sont en réalité des maladies de l'esprit. Je suis incapable de raisonner, incapable de penser et, sauf à vous, je n'oserais rien écrire qui dépasse une commande à un savetier. Vous avez trop éprouvé des maux de la vie pour ne pas avoir de sympathie avec un misérable malade, qui est privé de plus de la moitié des facultés qu'il possédait. Votre bonté excusera ce griffonnage incohérent, que l'écrivain ose à peine relire et qu'il jetterait dans le feu, s'il était capable d'écrire quelque chose de mieux, ou même d'écrire quoi que ce soit.

Si vous avez une minute de loisir, prenez votre plume, par pitié pour le pauvre misérable[1062].

[Note 1062: En français.]

À une autre correspondante, lady Glencairn, il écrivait, vers la même époque, ces lignes si tristes:

«L'honneur que vous avez fait à votre pauvre poète en lui écrivant une lettre si obligeante, et le plaisir que les beaux vers qu'elle renfermait lui ont causé, sont venus bien à propos à son aide, dans le triste assombrissement et le découragement profond de nerfs malades et d'un temps de Décembre[1063].»

[Note 1063: To lady Glencairn, Dec. 1789.]

Cet hiver de 1789-90 fut véritablement lugubre. Ces jours étreints par les ténèbres, ces jours où une pâle lumière souffrante ne sert qu'à marquer les progrès des ombres, étaient l'emblème de sa vie intérieure. Il y avait en lui quelque chose qui répondait aux désolations, aux lamentations des vents. La neige qui couvrait la campagne ne tombait pas en flocons plus mornes que les lourds désespoirs qui étouffaient son âme. Les premiers jours de Janvier 1790, au moment où l'année nouvelle apporte aux plus découragés un instant d'espérance, il écrivait à Gilbert ces aveux navrants:

«Cher frère, je veux profiter de l'affranchissement du port, bien que, dans mon présent état d'esprit, je n'aie pas grand goût pour faire l'effort d'écrire. Mes nerfs sont dans un état maudit; je sens cette horrible hypocondrie prendre chaque atome de mon corps et de mon âme. Cette ferme a détruit tout plaisir en moi. C'est, à tous les points de vue, une affaire ruineuse. Mais qu'elle aille à l'enfer! Je tiendrai bon et je lutterai jusqu'au bout[1064].»

[Note 1064: To Gilbert Burns, 11th Jan. 1790.]

Et après avoir essayé d'écrire quelques lignes de nouvelles banales, il interrompt brusquement sa lettre et jette sa plume avec un geste de découragement.

Je n'en puis plus.... Si seulement j'étais délivré de cette ferme maudite, je respirerais plus à l'aise[1064].

Un an, juste un an, et déjà si loin! si loin de cette journée confiante par laquelle s'était ouverte l'année! si loin de cette belle lettre radieuse et bonne qui l'avait comme illuminée! Quelle descente rapide! Dans quel lieu sombre, humide et douloureux sommes-nous donc? Les rayons nous ont-ils si vite abandonnés?

* * * * *

Cette tristesse opérait en lui un désastreux travail. Tout se désorganisait de ce qui tient une âme ensemble: l'espérance, l'ambition, les motifs d'efforts. De l'espérance, il n'en était plus guère question. Mais l'ambition est encore un des ressorts de la vie à sa maturité, dans les âmes où le dévouement ne réside pas. Lorsque l'allégresse et la spontanéité de la jeunesse ont cessé et que la vie est pour ainsi dire étale, une ambition haute est une lumière qui conduit l'homme jusqu'au terme. Burns pouvait en avoir une. Elle eût été une force. Il semblait en avoir le dégoût.

Je crois qu'une grande source de cette erreur de conduite est due à un certain aiguillon que nous portons en nous, appelé l'ambition, qui nous pique et nous fait gravir la colline de la vie, non pas comme nous gravissons d'autres éminences, pour la louable curiosité d'apercevoir un paysage plus étendu, mais plutôt pour l'orgueil malhonnête de regarder en bas vers nos semblables et de les apercevoir diminués, dans une situation plus humble[1065].»

[Note 1065: To Alex. Cunningham, 18th Feb. 1790.]

La vie tout entière lui paraissait mal faite, mal combinée. C'est une idée qui revient, dès lors, à mainte reprise, que ceux qui sont trop sensibles, trop honnêtes ou doués d'une intelligence trop fine sont mal pourvus pour être aux prises avec elle. Cela ne sert à rien qu'à être pour eux une cause d'infériorité et de souffrance.

Ne pensez-vous pas, Madame, que, chez les quelques-uns qui ont été favorisés du ciel dans la structure de leur esprit, (car il y en a certainement), il peut y avoir une pureté, une tendresse, une dignité, une élégance d'âme, qui ne sont d'aucune utilité, bien plus! qui rendent un homme incapable de cette affaire véritablement importante de faire son chemin dans la vie?[1066]

[Note 1066: To Mrs Dunlop, 10th April 1790.]

Il dit encore avec plus de force:

Cependant il faut reconnaître que, si vous enlevez à l'homme l'idée d'une existence au-delà du tombeau, alors la véritable mesure de la conduite humaine est: le convenable et le malséant. La vertu et le vice, en tant que dispositions du coeur, ont, en ce cas, à peine la même conséquence et la même valeur pour le monde en général, que l'harmonie et la dissonance dans les modifications du son. Un sens délicat de l'honneur, comme une oreille délicate pour la musique, peuvent quelquefois procurer à qui les possède des délices inconnues aux organes plus grossiers de la multitude. Cependant si on considère les âpres grincements et les inharmoniques discordances de celte existence mal accordée, il y a beaucoup à parier que cet individu serait aussi heureux et qu'il serait assurément aussi respecté par les vrais juges de la société telle qu'elle serait alors, sans une oreille juste ou un bon coeur[1066].»

Il en était donc à ce degré de découragement de ne plus considérer sa supériorité comme un moyen de lutte, mais comme une cause de souffrance. C'est une défaite douloureuse lorsqu'on fait ainsi de ses propres qualités, non des instruments d'effort, mais des armes qu'on retourne contre soi et dont on se blesse. Quel abandon n'est-ce pas quand on sait mauvais gré au destin des avantages qu'il nous a départis? C'est s'avouer vaincu, passer de l'état d'entreprise à celui de résignation. On sent, par le même fait, qu'il perd peu à peu la position vraie et si virile qu'il avait prise, d'affirmer qu'un homme est ce qu'il vaut en dedans, que faire son chemin dans la vie est peu de chose, à condition qu'on progresse en soi. C'est presque le contre-pied des conseils de la Vision.

Il en arrivait à se demander, lui qui avait jusque-là conduit ses passions comme une charge furibonde à travers tout, s'il ne fallait pas traiter la vie empiriquement, y appliquer une méthode pratique et, par un tour de main habile, en tirer ce qu'elle peut offrir de bon.

Quels étranges êtres nous sommes! Puisque nous avons une portion d'existence consciente, également capable de goûter le plaisir, le bonheur et l'enthousiasme, ou de souffrir la douleur, le chagrin et la misère, il vaut sûrement la peine de rechercher s'il n'y a pas quelque chose comme une science de la vie, s'il n'y a pas une méthode, une économie et une fertilité d'expédients applicables à la jouissance, ou s'il n'y a pas un manque de dextérité dans le plaisir, qui diminue encore notre petit lot de bonheur, et un excès, une ivresse de félicité qui mènent à la satiété, au dégoût et à la haine de soi-même[1067].

[Note 1067: To Alex. Cunningham, Dec. 1789 (dans la lettre du 13 Février 1790).]

Il y a, dans ces quelques lignes, des mots bien forts. Nous ne pensons pas qu'on ait jamais caractérisé par des termes plus décisifs cette manipulation adroite de la vie. La sagesse des philosophes pratiques, des plus fins connaisseurs, des amateurs les plus délicats, les plus raffinés et les plus sceptiques de l'existence, n'a pas trouvé de formule plus heureuse. Ne croirait-on pas entendre Montaigne quand il expose qu'il n'est «science si ardue que de bien savoir vivre cette vie»; qu'il faut puiser à la volupté «par soif, mais non jusqu'à l'ivresse»; que «la mesure de la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y mettons»; qu'il y a «mesurage à jouir» la vie et «si la faut-il étudier, savourer et ruminer[1068]»? Ce sont presque les mêmes expressions. Mais cette mesure et les calculs, naturels en un modéré comme Montaigne, sont nouveaux chez un fougueux comme Burns. Ils indiquent un abaissement de vitalité qui fait regarder du côté de la sagesse. Et c'était encore une autre façon de revenir à cette idée qui s'établissait en lui, que la vie est indépendante de nous, en dehors de notre création intérieure, que c'est quelque chose avec quoi il faut compter, dont il faut être bon ménager, à quoi il faut, en quelque manière, se soumettre.

[Note 1068: Montaigne. Essais, livre III, chap. XIII, de l'Expérience.]

Tous ces traits, sur lesquels on n'a peut-être pas jeté assez de lumière, sont importants. Ils marquent la lente désorganisation d'une âme, la fatigue, l'abaissement, qui prennent peu à peu possession, non pas d'elle tout entière, mais de certaines parties précieuses, un découragement par lequel s'expliquent bien des abandons, des insouciances et des fautes, le laisser-aller d'un homme qui n'a plus rien à perdre et se livre à la dérive. Ils marquent encore ce changement important dans les relations d'une âme avec l'existence, l'instant où cette figure fragile «du monde qui passe», souple et malléable tant que notre force idéale a été intense, durcit son écorce et agit plus sur nous, à mesure que la flamme intérieure qui la pénétrait se ralentit et se perd en nous-mêmes.

Par instants, il regimbait contre cette pression des choses. Il se redressait; il rejetait ces pensées de sagesse; il voulait rester ce qu'il avait été, l'être généreux et imprudent. Il lui semblait qu'il aurait perdu quelque chose à cesser de l'être; et il avait raison.

J'ai perdu toute patience avec ce vil monde, à cause d'une chose. Les hommes sont par nature des créatures bienveillantes, sauf quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice des biens que nous nous trouvons posséder soit née avec nous; mais nous sommes placés ici au milieu de tant de nudité et de faim, de pauvreté et de besoin, que nous sommes réduits à la maudite nécessité d'étudier l'égoïsme afin de pouvoir exister.

Cependant, il y a dans tout siècle, quelques âmes que tous les besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu'à l'égoïsme, auxquelles ils ne peuvent même donner l'alliage nécessaire de précaution et de prudence. Si jamais je suis en danger de vanité, c'est lorsque je me regarde du côté de cette disposition de caractère[1069].

[Note 1069: To Peter Hill, 2nd March 1790.]

Mais c'étaient là des révoltes qui révélaient le poids contre lequel elles se redressaient. Il ne tirait plus ni confiance, ni joie de ces qualités qu'il se promettait de conserver. Il les gardait par respect pour l'homme qu'il avait été jusqu'ici et qu'il ne consentait pas à cesser d'être.

Dans cet accablement dont nous abat la maladie, souvent naît un profond besoin de soutien et de tendresse. La dépendance où l'on est des autres amortit la personnalité et mate cet égoïsme, ce quelque chose d'absolu, qui fréquemment tient à la vigueur de la nature. Parfois même, tout l'être se complaît à une sorte de soumission; les caractères autoritaires y trouvent un baume, un délassement. Dans cette rémission de l'individualité, les aspérités s'effacent; les petites obstinations d'amour-propre, les susceptibilités, les rancunes, toute la mauvaise poussière dont la vie ternit l'âme, tombent. Les anciennes affections reparaissent. Souvent c'est l'instant des pardons et des réconciliations. Le coeur, travaillé de supplications silencieuses, se tourne vers ceux qui nous ont aimés et, de préférence, vers ceux qui nous ont aimés dans notre force: un peu de leur affection semble nous rendre un peu de notre ancien nous-même; ce que nous étions continue à vivre en eux. C'est ainsi que les malades prennent douceur à contempler, par les fenêtres, les paysages lointains qu'ils ont parcourus. Il faut songer à ces altérations intérieures pour comprendre une lettre de Burns à Clarinda écrite à cette époque. Si on la compare à celle qu'il lui écrivait sur le même sujet, juste un an auparavant, on est étonné du changement de ton. Ce n'est plus la défense cassante, impatiente et irritée, la justification presque impérieuse de sa conduite. Celle-ci est douce, soumise, presque humble et contrite. Il y confesse qu'il a eu tort; il laisse entendre qu'il s'en repent, et ces aveux, qui tiennent du remords et du regret, ont quelque chose qui demande le pardon. Cette lettre fut en effet un pas vers la réconciliation des deux amants.

J'ai été en réalité malade, Madame, pendant tout l'hiver. Un mal de tête incessant, un abattement, toutes les conséquences véritablement misérables d'un système nerveux détraqué, ont fait un terrible carnage de ma santé et de ma paix. Ajoutez à tout cela qu'une carrière nouvelle, dans laquelle je suis récemment entré, m'oblige à faire à cheval, en moyenne, deux cents milles par semaine. Cependant, grâce au ciel, je suis maintenant en meilleure santé.

Il m'était impossible de répondre à votre avant-dernière lettre. Quand vous dites à un homme que vous considérez ses lettres avec un sourire de mépris, dans quel langage, Madame, peut-il vous répondre? Quand bien même j'aurais conscience d'avoir eu tort--et j'ai conscience d'avoir eu tort--cependant je ne pouvais accepter d'être amené au repentir par des insultes.

Je ne puis pas, je ne veux pas plaider les circonstances atténuantes; je pourrais vous montrer comment ma conduite imprudente, fougueuse, irréfléchie, s'est jointe à une conjoncture d'événements malheureux, pour me jeter hors de la possibilité de garder le sentier de la rectitude, pour m'affliger d'une guerre irréconciliable entre mon devoir et mes souhaits les plus chers, et pour me condamner à n'avoir de choix qu'entre différentes espèces d'erreur et de culpabilité.

Je n'ose pas m'abandonner plus longtemps à ce sujet[1070].

[Note 1070: To Mrs Mac Lehose. Feb. 1790.]

N'est-il pas clair que l'âme orgueilleuse de Burns devait être bien abattue pour être devenue si soumise? Son amour-propre, si fou à s'enflammer, était presque mort en lui. Qui n'a pas vu des hommes indomptables, réduits par la faiblesse, s'attendrir et devenir doucement implorants, ne sentira pas combien cette lettre est touchante et que de tristesse elle révèle. Chose singulière, il joignait à cette lettre la pièce qu'il avait composée sur Mary Campbell. Il n'est pas jusqu'à ce souvenir de Mary qui ne raconte aussi ces retours vers le passé d'une âme qui a pris le présent en dégoût.

* * * * *

Au commencement de l'année 1791, apparaît dans ses lettres une poussée d'amertume plus âpre que jamais. Tantôt ce sont des traces de dissatisfaction contre lui-même.

«J'ai une telle armée de peccadilles, de fautes, de folies, de chutes, (tout autre que moi pourrait peut-être leur donner un nom plus dur) qu'afin de rétablir un peu la balance, si peu que ce soit, je suis disposé à faire à l'égard d'un semblable le peu de bien qui est en mon faible pouvoir, dans le but égoïste d'éclaircir un peu la perspective quand je jette mes regards en arrière[1071].»

[Note 1071: To the Rev. G. H. Baird, Feb. 1791.]

Tantôt ce sont, contre la société et ses jugements injustes, des emportements qui tiennent de la frénésie; s'attaquant à la Pauvreté, il éclate tout à coup:

Et ce n'est pas seulement la race des Vertueux qui a motif de se plaindre de toi: les enfants de la Folie et du Vice, bien qu'ils soient comme toi les fils du Mal, gémissent aussi sous ta baguette. À cause de toi, l'homme de dispositions malheureuses et d'une éducation négligée est condamné, jugé comme un sot pour ses dissipations, méprisé et repoussé comme un misérable indigent, quand ses folies, comme d'habitude, l'ont conduit à la ruine; et quand, perdant tout principe, ses besoins le poussent à des pratiques déshonnêtes, il est abhorré comme un manant et périt par la justice de son pays.

Tout différent est le sort de l'homme de famille et de fortune. Pour lui, ses jeunes extravagances et ses folies sont de la flamme et du tempérament; pour lui, les besoins qui en résultent sont les embarras d'un brave garçon; et quand, pour raccommoder ses affaires, il part avec une commission légale qui lui permet de piller des provinces lointaines et de massacrer des nations paisibles, quand il revient chargé des dépouilles de la rapine et du meurtre, il vit méchant et respecté; il meurt, scélérat et lord. Bien plus! chose pire que toutes! malheur à la femme sans ressources! la pauvre malheureuse, qui grelotte au coin d'une rue, attendant pour gagner les gages de la prostitution passagère, est écrasée par les roues de la voiture qui emporte à un rendez-vous adultère la catin à blason, celle qui sans pouvoir invoquer les mêmes nécessités, se livre toutes les nuits au même commerce coupable!!!

Allons! les curés peuvent en dire ce qu'ils veulent, mais je soutiens qu'une bonne bouffée d'exécration est à l'esprit ce que l'ouverture d'une veine est au corps: dans l'un et l'autre les écluses trop chargées sont merveilleusement soulagées par leurs évacuations respectives. Je me sens bien plus à l'aise que lorsque j'ai commencé ma lettre et je puis maintenant me mettre au travail[1072].

[Note 1072: To Peter Hill, 17th Jan. 1791.]

Quelle acrimonie s'amassait donc en son coeur pour qu'il fallût de pareilles débâcles avant qu'il se sentit soulagé? De quelle plaie secrète venait ce fiel? Ce n'était pas là le ton ordinaire d'une critique de la société, c'était un cri de souffrance et presque de haine.

C'est qu'un drame, plus terrible, plus accablant que tous les autres, se prépare lentement. C'est un drame qui va saccager son existence et celles qui l'entourent. L'instant où il doit éclater peut être prévu; chaque jour le rapproche. Hélas! les germes de destruction, cachés aux débuts de son mariage, ont fait leur oeuvre. L'entente profonde et bienfaisante, l'accord tutélaire qui protège des faiblesses ne s'est pas établi. L'âme de l'existence commune s'en est allée. Cette union, à laquelle ne restait plus que la routine des intérêts quotidiens et du commerce subalterne des corps, est désagrégée. Cette maintenance dans le devoir par le bonheur manquant, tout du même coup manquait à Burns. Les bonnes résolutions avaient disparu comme des bornes enlevées par des malfaiteurs nocturnes. Un jour il s'était trouvé sans défense et prêt pour la faute. Quand nous en sommes là, nous ne durons pas longtemps. Il passe constamment autour de nous mille fautes comme mille maladies inaperçues. C'est notre santé qui les écarte. Dès que nous sommes délabrés, la première qui se présente nous prend. Cela arriva à Burns.

Cette vie, qui l'éloignait de chez lui, offrait des occasions de dissipations. Son «repaire» favori, lorsqu'il allait à Dumfries, était une petite auberge qu'on appelait le Globe. Une nièce de l'aubergiste, nommée Anna Park, y servait les clients. Il ne tarda pas à avoir des relations avec elle. Il ne semble pas qu'elle eût rien de remarquable, ni qu'elle fût au-dessus d'une servante ordinaire. «Elle était considérée comme jolie par les clients de l'auberge, dit Allan Cunningham, quand le vin les rendait tolérants en matière de goût; et, comme on peut le supposer d'après la chanson, elle avait d'autres jolies façons de se rendre agréable aux clients qu'en leur servant du vin[1073].» Mais la faculté de découvrir chez les femmes des charmes invisibles aux autres, qui à Lochlea déjà étonnait le froid Gilbert, n'avait pas vieilli en Burns. Et puis, car il faut aller jusqu'au bout et ne rien dissimuler, il menait un genre de vie dans laquelle on finit par prendre goût aux aventures d'auberge. Il descendait dans la nature et le choix de ses passions. La délicate idéalisation, qui n'exclut rien mais qui embellit tout et rend un amour complet, s'épaississait et s'affaissait jusqu'à toucher l'élément inférieur et grossier. Ce dernier était ici presque seul au jeu; il ne restait plus dans le fond du verre que le fond de l'ivresse. Burns allait la même voie que Musset.

[Note 1073: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 107 et 431.--Scott Douglas, tom. II, p. 294.]

Hier j'ai bu une pinte de vin, Là où personne ne m'a vu; Hier, ici, sur ma poitrine, reposaient Les boucles d'or d'Anna.

Le juif affamé dans le désert Goûtant avec joie sa manne, Ce n'était rien près du miel de bonheur Que je goûtais sur les lèvres d'Anna.

Vous autres, monarques, prenez l'Est et l'Ouest, De l'Indus à la Savane, Donnez-moi, dans mon étreinte serrée, Le beau corps souple d'Anna.

Alors je mépriserai tes charmes impérieux, Impératrice ou sultane, Près des extases mourantes que dans ses bras Je donne et je reçois, avec Anna.

Va-t-en, toi éclatant Dieu du jour, Va-t-en, toi pâle Diane, Vous toutes étoiles, allez cacher vos rais scintillants, Quand je dois retrouver mon Anna!

Viens, dans ton plumage de corbeau, ô nuit, (Soleil, Lune, Étoiles, retirez-vous tous) Et apporte-moi une plume d'ange pour écrire Mes transports avec Anna.

Post-scriptum.

L'Église et l'État peuvent s'unir pour dire Que je ne dois pas faire ces choses-là; L'Église et l'État peuvent aller au diable, Et moi, j'irai à mon Anna.

Elle est la lumière de mon oeil, Vivre sans elle, je ne le puis; N'aurais-je sur terre que trois souhaits, Le premier serait mon Anna[1074].

[ Note 1074: The Gowden Locks of Anna.]

Qui ne sent, dans ces dernières strophes, le défi, la bravade agressive de l'homme qui essaie de prendre les devants et de bafouer ce qu'il redoute: le blâme qui se prépare contre lui? Et tout le reste de la pièce, avec son âcre et brutale luxure, sans un mot qui ne relève des sens, n'est-il pas un témoignage de cette dégradation d'amour qui s'était faite en lui? Plus encore! on y sent ce besoin vengeur de s'enfermer dans sa faute et d'y chercher les voluptés qui engourdissent le malaise qu'elle fait naître. Il en était à ce point où l'on s'enivre pour abolir le dégoût de l'ivresse, et où on cherche à étouffer, par l'assouvissement d'un vice, l'angoisse de ce vice même. Redoutable empirance où le soulagement d'un instant se transforme en souffrance, qui exige à son tour pour être pansée une blessure plus profonde, jusqu'à ce que le mal ronge et pénètre au fond de l'être. Que de poètes ont ainsi souffert!

Faut-il se demander comment il en était venu là? Par quel besoin intellectuel de roman s'était-il laissé attirer? Par quelle surprise de désir, peut-être par quelle poussée de sang échauffé par la boisson--car il faut descendre à tout--y avait-il été brutalement jeté? Par quelle suite de prétextes, par quels degrés de dialectique pernicieuse et perverse avait-il accoutumé son esprit à cette pensée? Quelle habitude invétérée de jouer avec un coeur de femme, fût-il d'argile grossière? Quel don de poésie capable de suspendre des rêveries à une aventure banale et qui explique la vulgarité de tant de délicates amours de poètes? Quelle lassitude de joug et de régularité? Quel besoin d'oublier les laideurs de la vie qu'il menait? Quel égarement irrésistible, quelle lente approche, quel consentement libre l'y avaient conduit? Peut-être y avait-il un peu de tout cela dans la minute irréparable qui livrait sa vie au désordre.

Il est probable qu'il eut avec lui des débats, qu'il se plaida des circonstances atténuantes. On a de lui une lettre bien curieuse, qui, d'après un rapprochement facile de dates, doit coïncider avec les débuts de cette aventure: elle est du mois d'août 1790. Il est impossible de ne pas remarquer avec quel sophisme subtil il confond les désavantages de la poésie avec ceux des faiblesses, et avec quelle adresse il les fait sortir tous du tempérament poétique.

Il n'y a pas, parmi tous les martyrologes qui furent jamais écrits, une histoire aussi lamentable que les vies des poètes. Lorsqu'on compare entre eux les misérables, le criterium n'est pas ce qu'ils sont condamnés à souffrir, mais comme ils sont formés pour supporter. Prenez un être de notre espèce; donnez-lui une imagination plus forte et une sensibilité plus délicate qui, à elles deux, engendreront une lignée plus ingouvernable de passions que celles qui sont d'ordinaire le lot de l'homme; implantez en lui une impulsion irrésistible vers de vaines fantaisies, telles que d'arranger les fleurs sauvages en bizarres bouquets, découvrir la cachette du grillon, au moyen de sa chanson bruissante, guetter les jeux des petits vairons dans l'étang ensoleillé, ou poursuivre les intrigues des capricieux papillons; en un mot, envoyez-le à la dérive après quelque poursuite qui le détournera éternellement des voies du gain;--et cependant donnez-lui, comme malédiction, un goût plus vif qu'à tout autre homme pour les plaisirs que le gain peut acheter; enfin remplissez la mesure de ses maux en lui inspirant un sentiment hautain de sa propre dignité; vous aurez ainsi créé un être presque aussi misérable qu'un poète. Ce n'est pas à vous, Madame, que j'ai besoin d'énumérer les plaisirs féeriques que la muse accorde pour contrebalancer ce catalogue d'infortunes. La séduisante poésie est comme la séduisante femme; elle a été de tous temps accusée d'égarer les hommes loin des avis des sages et des sentiers de la prudence, de les entraîner dans les difficultés, de les tourmenter par la pauvreté, de les marquer d'infamie, de les plonger dans le tourbillon dévorant de la ruine. Cependant où est l'homme qui n'est pas obligé d'avouer que tout notre bonheur sur la terre ne mérite pas ce nom,--que même la perspective solitaire d'une félicité paradisiaque qui hante le saint hermite n'est que la lueur d'un soleil septentrional se levant sur des régions glacées, en comparaison des nombreux plaisirs, des extases indicibles que nous devons à l'aimable Reine du coeur de l'Homme[1075].

[Note 1075: To Miss H. Craik, Aug. 1798.]

Ces lourdes voluptés furent secouées par un cruel réveil. Quel déchaînement de remords et de terreurs hurla tout à coup en lui le jour où il apprit qu'Anna Park était enceinte! Il le connaissait ce drame-là. Cette fois il le voyait plus redoutable encore. Les parents d'Anna n'étaient peut-être pas très difficiles à apaiser, car Burns continua à fréquenter l'auberge et à y être bien reçu. Le barde y amenait des amis, et quand il était là, la dépense roulait. Mais si la chose était divulguée! Il était marié; il était fonctionnaire. Quel scandale! C'était la ruine! Il fallait à tout prix que l'accouchement fût secret, si l'on voulait éviter la censure ecclésiastique. Anna Park partit pour Édimbourg, où elle fut reçue chez une soeur mariée[1076]. Le 31 mars 1791, elle y accoucha d'une fille. Comment élever l'enfant, soutenir la mère, détourner l'argent des maigres revenus? Quels tracas, et que les heures de l'auberge du Globe coûtaient cher! Mais les coups se succédaient rapidement, terribles! Il paraît prouvé qu'Anna Park mourut en donnant le jour à son enfant. Que faire, que faire de cette orpheline? Le vieux toit de Mauchline fut encore le refuge; la vieille mère dut recevoir encore les confidences de Robert, et verser des larmes plus amères que toutes celles d'avant. Le bébé y fut soigné pendant quelques jours. Chose affreuse et faite comme à dessein pour donner à ce drame toute sa cruauté! Jane Armour était elle-même au terme d'une grossesse. Elle accoucha le 9 avril, dix jours après, d'un fils. Attendit-on, pour lui causer cette souffrance, que la crise fût passée, et la joie d'un fils né d'elle fut-elle empoisonnée par cette nouvelle? ou bien savait-elle tout auparavant et dut-elle traverser les douleurs de l'enfantement avec une âme saignante?

[Note 1076: Scott Douglas, tom. II, p. 294.]

Jane Armour fut admirable. Elle agit comme une femme d'un grand coeur. Elle se fit apporter la fille, et sur la même poitrine, du même lait, nourrit les deux enfants. Lorsque son père, qui était venu la voir, lui demanda, en les apercevant dans le même berceau, si elle avait encore des jumeaux, elle lui répondit qu'elle soignait l'enfant d'une amie malade. Elle éleva la fille d'Anna Park, au milieu de ses fils, avec des soins maternels, jusqu'au moment où le mariage l'éloigna de la maison. Par ce trait de clémence héroïque et dévouée, sa mémoire demeure adorable. Quelles qu'aient été ses défaillances dans les commencements de sa liaison avec Burns, tout disparaît dans la beauté, dans la splendeur, dans la grâce de ce pardon[1077].

[Note 1077: R. Chambers, tom. III, p. 254.]

Jane Armour ne fut pas sans sa récompense. Burns, éclairé par cette générosité, eut vers elle, vers cette âme qu'il n'avait pas connue tout entière jusque-là, un élan de vraie et haute tendresse. On a de lui une lettre écrite le 11 avril, à Mrs Dunlop, dans laquelle il exprime pour sa femme des sentiments presque nouveaux. Il avait parlé d'elle avec plus de passion; jamais encore avec cette affection, cette place accordée aux qualités morales et cette sorte de respect. La reconnaissance y perce pour «la simplicité d'âme» et «la douceur toujours prête à céder», qui semblent avoir été les principes de la belle action de Jane. Cet éloge a comme un enthousiasme contenu. Ce n'était plus la femme qu'il adorait mais ce coeur modeste, dont il venait, à sa confusion, d'avoir la révélation.

Samedi dernier, au matin, Mrs Burns m'a fait présent d'un beau garçon, plutôt plus gros mais pas si joli que votre filleul l'était au même moment de sa vie.... Mrs Burns reprend des forces et s'est mise aujourd'hui à son déjeuner, comme un moissonneur qui revient des champs. C'est le privilège particulier et le bonheur de nos filles saines et vivaces, qui sont nourries parmi les foins et les bruyères. Nous ne pouvons pas espérer cet esprit hautement poli, cette charmante délicatesse d'âme, qu'on trouve dans le monde féminin, parmi les rangs plus élevés de la vie, et qui est certainement et de beaucoup le charme le plus captivant de la fameuse ceinture de Vénus. C'est véritablement un trésor si inestimable que, lorsqu'on peut le posséder dans sa céleste pureté native, sans la tache de quelqu'une des maintes nuances d'affectation, sans l'alliage de quelqu'une des maintes sortes de caprice, je le déclare devant le ciel, je pense que ce trésor serait acheté bon marché au prix de tous les autres biens terrestres. Mais comme cette créature angélique est, j'en ai peur, extrêmement rare dans toutes les conditions et rangs de la vie, et qu'elle est tout à fait refusée aux miens, nous autres chétifs mortels devons nous contenter de ce qui vient immédiatement après dans l'excellence féminine. Nous pouvons fournir un corps et un visage aussi beaux que n'importe quel rang de vie, une grâce rustique et naturelle, une modestie sans affectation et une pureté sans souillure, un esprit naturel et les rudiments du goût, une simplicité d'âme qui ne soupçonne pas, parce qu'elle ne les connaît pas, les voies obliques d'un monde égoïste, intéressé et fourbe, et le plus grand charme de tout, une douceur de caractère toujours prête à céder et une généreuse chaleur de coeur, reconnaissante de l'amour que nous donnons et, en retour, brûlant d'une ardeur plus qu'égale; toutes ces qualités avec un corps sain, une constitution solide et vigoureuse, tels que vos rangs élevés peuvent à peine espérer l'avoir, sont les charmes adorables de la femme dans mon humble sphère de vie[1078].

[Note 1078: To Mrs Dunlop, 14th April 1791.]

On aime à imaginer que ces mots ne sont que l'écho affaibli d'autres mots qu'il versa devant elle, avec ferveur et avec larmes, avec de solennelles promesses. Si jamais elle fut près d'être aimée par lui d'un amour de coeur, ce fut alors. La pauvre fille, ordinaire et faible, s'était développée en une noble femme. Elle n'avait pas les dons de surface et ces localisations partielles et rapides d'individualité qui font l'intelligence, l'esprit, tout ce qui saisit les choses par un point précis. Mais elle avait un fond de bonté élémentaire, instinctive, ingénue, qui est plus profonde que cela et supporte la vie entière. Au contact de cet homme supérieur qu'elle aimait à sa manière, d'une manière superbe, avec soumission, avec acceptation, avec abandon et oubli d'elle-même; par les souffrances mêmes qu'elle avait reçues de lui, elle s'était ennoblie. Elle avait mérité de lui cet hommage qui restera sa couronne. Elle était désormais son égale. C'est trop peu dire! Sa générosité la plaçait au-dessus de lui; c'était à lui maintenant à faire effort pour atteindre jusqu'à elle. Pauvre Burns! Que le génie lui-même est peu de chose en face de la bonté! Celle-ci est plus divine que tout.

Malgré ce rayon, cette lamentable histoire n'en était pas moins une calamité dans l'existence des deux époux. Pour Jane c'était le renversement de son modeste rêve; c'était la foi mutuelle rompue, la confiance perdue, et ce je ne sais quoi d'étranger d'introduit dans le mystère du foyer, qui ressemble à une souillure. Il n'y avait pas jusqu'à la simultanéité de deux naissances qui ne dût lui être une pensée affreuse. Si elle tentait de la chasser, les deux bébés sur sa poitrine la lui rappelaient sans cesse. Son chagrin s'alimentait à son dévoûment même. Cependant il est probable qu'elle fut encore la moins à plaindre des deux. Peut-être lui arriva-t-il ce qui arrive aux âmes d'une bonté parfaite: leur douceur gagne jusqu'aux douleurs qui les pénètrent. Le pardon commence son bienfait en celui qui pardonne. La naïve mansuétude de Jane mit son baume aux blessures mêmes par lesquelles elle coulait.

Les plus désastreux effets se produisirent dans Burns. Son âme entière était un chaos de remords, de honte et de colère. Il était bon et le mal qu'il causait devait le torturer. Par sa faute, les larmes étaient entrées dans la maison; un surcroît de gêne s'ajoutait à celle dont ils souffraient déjà. Il portait en lui l'expression résignée de Jane; l'enfant dont elle avait soin lui était un reproche continuel. Et quelle horreur plus affreuse devait l'envahir, quand il pensait à la pauvre fille enterrée à Édimbourg! Quelles agonies de remords, quels déchirements lui torturaient le coeur, quand il songeait à ce malheur, presque égal à un crime, si les fautes se mesurent aux souffrances qu'elles répandent! Sans relâche, il devait être poursuivi par cette idée. Elle est redoutable et vengeresse. Ce n'était peut-être là que la meilleure partie de sa souffrance. Il était impossible que des désordres plus pernicieux ne minassent pas sa personnalité. C'est une fatigue accablante que cette réprobation intérieure qui sourd de nous-même. Elle empoisonne nos meilleurs moments; elle lasse la pensée par un bourdonnement incessant. Nous essayons d'étouffer cette petite voix; nous nous emportons; mais, quand nos emportements fatigués baissent, elle redit les mêmes choses. Après quelque temps une âme en est excédée. À cette fatigue s'ajoute celle d'un travail continuel et vain, toujours repris comme celui d'un problème insoluble qui s'est emparé de nous, l'obsédante fatigue de se forger des excuses, et la perplexité, le harassant vacillement de l'esprit entre ses sophismes et ses reproches. Et puis encore--et c'était peut-être le dernier cercle de l'enfer qu'il portait en lui--il y avait l'humiliation qu'il ne pouvait manquer d'éprouver. Si bonne que fût Jane, bien plus, à cause de cette bonté même, il devait courber le front. Il était amoindri chez lui, à son propre foyer. Peut-être jamais un mot n'exprima cette confusion. Le silence même la rendait plus écrasante. Entre toutes les douleurs c'était celle-là dont son esprit souffrait le plus. Toutes ces choses fermentaient en lui, aigrissaient son orgueil, mordaient son énergie, épuisaient et délabraient son âme, poussaient en tous sens de profonds ravages.

Par instants, quand il y tombait du dehors un reproche, une allusion, toutes ces rancoeurs entraient en effervescence, bouillonnaient, remplissaient son âme de vapeurs noires et âcres, et débordaient en colères, en imprécations, et, terme terrible, en une sorte de haine farouche.

Dieu aide les fils de la Pauvreté! Haïs et persécutés par leurs ennemis, et trop souvent (hélas! presque sans exception toujours) reçus par leurs amis avec un manque de respect insultant et des reproches qui percent le coeur, sous le mince déguisement d'une froide politesse et de conseils humiliants. Oh! être un vigoureux sauvage traversant, dans l'orgueil de son indépendance, les solitudes sauvages de ses déserts, plutôt que d'être dans la vie civilisée et d'attendre en tremblant une subsistance, précaire comme le caprice d'un semblable! Chaque homme a ses vertus, et pas un homme n'est sans fautes. Maudits soient le privilège et la franchise de l'amitié qui, à l'heure de ma calamité, ne peut me tendre une main secourable sans désigner en même temps mes fautes et assigner leur part dans ma détresse présente. Mes amis, car c'est ainsi que le monde vous nomme, et c'est ce que vous-mêmes pensez être, omettez mes vertus, si cela vous plaît, mais aussi épargnez mes folies: les premières porteront dans mon sein témoignage d'elles-mêmes; les secondes tortureront assez un coeur sincère, sans vous. Puisque dévier plus ou moins des sentiers de la convenance et de la droiture est fatalement une chose inhérente à la nature humaine, ô Fortune, mets en mon pouvoir de payer toujours de ma propre poche, la pénalité de mes erreurs! Je n'ai pas besoin d'être indépendant afin de pécher; mais je veux être indépendant dans mon péché[1079].

[Note 1079: To Alex. Cunningham. 11th June 1791.]

En même temps sa haine pour son métier allait s'accroissant. Il s'exaspérait contre ce que ses fonctions avaient de cruel. Il les accomplissait, malgré lui, avec répugnance. Le dégoût qu'il avait prévu était bien là. Il écrivait des lettres comme celle-ci qui, avec son épigraphe, montre la part que son bon coeur avait dans l'horreur qu'il éprouvait pour ses fonctions.

Béni celui qui avec bonté Considère le cas du pauvre.

Je vous ai cherché par toute la ville, bon Monsieur, pour savoir ce que vous avez fait ou ce qui peut être fait pour le pauvre Robie Gordon. L'heure est venue où il me faut assumer l'exécrable office de rabatteur vers les limiers de la Justice et lâcher les fils de charogne... sur le pauvre Robie. Je pense que vous pouvez faire quelque chose pour sauver le malheureux et je suis sûr que si vous le pouvez vous le voudrez[1080].

[Note 1080: To Alex. Fergusson. Sept. 1790.]

Et encore cette autre imprécation:

Je suis un misérable diable, harassé, usé jusqu'à la moelle par le frottement de tenir les nez des pauvres cabaretiers sur la meule de l'Excise. Comme le Satan de Milton, pour des raisons particulières, je suis forcé

De faire ce que, bien que damné, j'abhorrerais[1081],

et n'était qu'un couplet ou deux d'honnête exécration....

[Note 1081: To Dr James Anderson. Aug. 1790.]

Par là encore sa vie était en désarroi et désajustée. Des accidents corporels vinrent mettre la dernière main à cette cruelle situation. Toute l'année 1791 ne fut pour le pauvre poète qu'une suite de chutes de cheval, de membres meurtris ou brisés. Au mois de janvier, il tomba une première fois; il écrit à Mrs Dunlop, le 7 février:

Quand je vous aurai dit, Madame, que par suite d'une chute, non de mon cheval, mais avec mon cheval, j'ai été estropié quelque temps et que c'est aujourd'hui la première fois que je puis me servir de mon bras et de ma main pour écrire, vous conviendrez que c'est une trop valable excuse pour un silence qui semblait de l'ingratitude. Je commence maintenant à aller mieux et je suis capable de rimer un peu, ce qui implique un peu d'aise et de soulagement, car je ne puis penser que l'esprit le plus poétique soit capable de composer sur le chevalet[1082].

[Note 1082: To Mrs Dunlop. 7th Feb 1791.]

Vers la fin de mars, il fit une nouvelle chute et cette fois se cassa le bras. Il écrit en avril:

Un jour ou deux après avoir reçu votre lettre, mon cheval tomba avec moi et me fractura le bras droit. Comme ceci est le premier service que mon bras me rend depuis mon accident, je suis incapable de vous remercier de votre protection et de votre amitié autrement qu'en termes généraux[1083].

[Note 1083: To Alexander Fraser Tytler. April 1791.]

Vers la fin de l'été ou le commencement de l'automne, il tomba de nouveau et se meurtrit la jambe. Il semble avoir souffert beaucoup de ce dernier accident. Il disait à Peter Hill, le libraire:

Je n'ai jamais été plus incapable d'écrire. Un pauvre diable, cloué sur un fauteuil, qui se tord dans la souffrance, avec une jambe meurtrie sur un escabeau devant lui, est vraiment en bonne situation pour dire des choses brillantes[1084].

[Note 1084: To Peter Hill. Oct. 1791.]

Et à un autre correspondant il envoyait à propos de la même blessure «plein ma feuille de gémissements qui me sont arrachés dans mon fauteuil[1085]».

[Note 1085: To Robert Graham of Fintry. Oct. 1791.]

On croirait qu'il faisait des courses furibondes, qu'il poussait sa monture comme un forcené. Presque toutes ces chutes sont, en effet, faites avec le cheval. La pauvre bête surmenée galopait tant qu'elle tombât. Encore ne sont-ce là que les chutes qui marquaient. Il lui en arrivait d'autres à chaque instant.

Pour ma part, j'ai galopé sur mes dix paroisses, pendant les quatre derniers jours, jusqu'à ce moment, où je viens de descendre de cheval, ou plutôt, où mon pauvre squelette d'âne de cheval vient de me déposer à terre, car le pauvre diable s'est mis une dizaine de fois à genoux, pendant les vingt derniers milles, me disant à sa façon: «Vois, ne suis-je pas ta fidèle rosse de cheval, sur lequel tu as chevauché tant d'années....» Bref, Monsieur, j'ai fourbu mon cheval et je me suis presque rompu le cou, sans compter quelques dommages à une partie que je ne nommerai pas, grâce à une selle qui a le coeur dur comme une pierre[1086].

[Note 1086: To Collector Mitchell. Sept. 1790.]

Il galopait à se rompre le cou. Était-ce la nécessité de faire vite sa besogne? Était-ce cet âpre besoin de mouvement et d'étourdissement par lequel on espère fuir ces soucis sombres qui sont assis derrière le cavalier? Étaient-ce de ces furieuses chevauchées d'ivresse, comme celle qui avait failli lui être funeste dans les Hautes-Terres?

* * * * *

Enfin, pour compléter ce chaos, vers le milieu de cette même année, au mois d'août 1791, on trouve une lettre à Clarinda qui, à la suite de leur demi réconciliation, lui avait envoyé des vers sur La Sympathie. Il lui disait:

J'ai lu votre très beau mais très pathétique poème--ne me demandez pas combien de fois et avec quelles émotions. Vous savez que «j'ose pécher mais non pas mentir!» Vos vers arrachent cette confession du plus profond de mon âme--je le dirai, répétez-le si vous le voulez--que j'ai plus d'une fois été la victime d'une conjoncture maudite de circonstances et que pour moi vous devez être à jamais

Chère comme la lumière qui visite ces tristes yeux[1087].

[Note 1087: To Mrs Mac Lehose. Aug. 1791. Ce vers a déjà été cité dans sa correspondance avec Clarinda.]

Il lui envoyait sa pièce sur Marie Stuart et il y ajoutait ces mots qui étaient redevenus de tendresse.

Telles furent, ma chère Nancy, les paroles de l'aimable mais malheureuse Mary. L'infortune semble prendre un plaisir particulier à darder ses flèches contre «les honnêtes hommes et les jolies fillettes». De cela vous aussi vous n'êtes que trop la preuve; puisse votre destinée future faire une brillante exception à cette remarque! Dans les mots d'Hamlet:

Adieu, adieu, adieu! Souviens-toi de moi![1088]

[Note 1088: Shakspeare. Hamlet, act. I, sc. 5.]

IV.

LA VIE PROFONDE, LA PRODUCTION.

Lorsqu'on suit les phases attristantes de l'histoire de Burns, c'est un devoir de se souvenir que, devant nos jugements sociaux, quelques instants de faiblesse ruinent tout un fonds d'honnêteté, de travail, de bonté. Quelques écueils suffisent au mauvais renom d'une mer. Cependant elle remplit ses fonctions dans le jeu universel: elle contribue au flux; elle fournit aux nuées sa part d'averses fécondantes; elle nourrit des milliers d'êtres qui grandissent dans son sein, s'accouplent, se reproduisent, perpétuent et modifient les espèces; elle forme des dépôts qui seront plus tard des continents propres à des plantes nouvelles; elle a mille utilités plus profondes et encore indiscernées; ses bienfaits sont nombreux. Mais elle a deux ou trois récifs sur lesquels se sont brisées des galères, peut-être chargées de soldats; elle a quelques bas-fonds où s'est enlisé un navire qui portait peut-être de l'alcool ou de l'opium; quelquefois elle a des tempêtes. Alors, au jugement court des hommes, elle devient une mer malfaisante et redoutée. Ils ne pénètrent pas dans son oeuvre continue; ils ignorent qu'il sort d'elle plus d'avantages que de désastres, même pour eux; et ils oublient que d'ailleurs leur mesure des choses est à leur taille. Hélas! il en est de même des vies humaines. Quelques fautes, quelques heures d'oubli, de faiblesse, de colère ou de passion, qui sont comme des écueils à la surface, gâtent une existence entière. Cependant, elle aussi accomplit ses fonctions profondes: elle est composée dans son ensemble de bonté, d'efforts, d'aspirations vers le mieux; elle a, même en ses erreurs, des désirs de bien, à ce point que parfois--mystère fait pour troubler!--le désir du bien a été la cause de l'erreur; elle contient de l'amour, du sacrifice, des dévoûments; elle contribue à la continuation physique et au progrès intellectuel du monde. Et tous ces services sont oubliés ou ignorés ou méconnus, à cause des quelques désordres à la superficie, des quelques remous où l'eau est trouble. Sous d'inexcusables torts la vie de Burns était une vie de droiture, de travail et de bonté. Il accomplissait mieux que la plupart, mieux que beaucoup qui se sont tenus purs de faiblesses, il accomplissait avec une rare efficacité les tâches essentielles par lesquelles l'homme vaut ici-bas. Et c'est une question qui est encore à décider de savoir si les insuffisances d'action n'égalent pas les excès de passion, et si, tout compte fait, ceux qui ont commis quelque mal mais travaillé au bien avec énergie, ne valent pas mieux que ceux qui n'ont fait ni mal, ni bien.

Il avait un vrai coeur de père. C'est plaisir, dans sa correspondance, de l'entendre parler de ses enfants, de voir ses jolis croquis de bébés, pleins de complaisance et de tendresse paternelles, mais aussi de perspicacité. Il avait, de Jane Armour, trois fils. L'aîné Robert avait environ cinq ans; le second François Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, était né le 24 août 1789; et le troisième William Nicol, nommé d'après le compagnon du voyage des Hautes-Terres, était venu au monde le 9 avril 1791. Il les contemplait, les étudiait; ces petits êtres, encore si indécis, prennent sous son regard pénétrant une personnalité. De son aîné, il disait:

«J'ai l'intention de l'élever pour l'église et, d'après une dextérité innée qu'il a pour faire le mal et une certaine gravité hypocrite avec laquelle il en considère les conséquences, j'ai de belles espérances à son sujet, dans la carrière épiscopale[1089].»

[Note 1089: To Alex. Cunningham. 27th July 1788.]

De son dernier, William Nicol, il disait:

«J'ai ramassé un petit gars que, pour la force, la grosseur, la forme, et la hauteur de la voix, je mettrais en regard de n'importe quel gamin de Nithsdale, d'Annandale ou n'importe quel autre dale[1090]».

[Note 1090: To John Somerville. 11th May 1791.]

Celui dont il semblait le plus satisfait était le petit Frank, le filleul de Mrs Dunlop. Il le représente toujours comme un petit gaillard solide.

«Je compte qu'il ne discréditera pas le glorieux nom de Wallace, car il a une jolie figure mâle et un corps qui ferait honneur à un garçonnet de deux mois; il a aussi un très bon caractère, bien qu'il ait, lorsque cela lui plaît, un flageolet à peine moins sonore que le cor dont son immortel homonyme sonna pour donner le signal d'enlever le boulon du pont de Sterling[1091].»

[Note 1091: To Mrs Dunlop. 6th Sept. 1789.]

Ce petit Frank apparaît vraiment comme un beau bébé et qui donnait à son père des moments d'orgueil.

«Je ne puis m'empêcher de vous féliciter sur sa bonne mine et sa vitalité. Tous ceux qui le voient conviennent que c'est le plus joli, le plus bel enfant qu'ils ont jamais vu. Moi-même je suis enchanté du bombement viril de sa petite poitrine et d'une certaine dignité en miniature, qu'il a dans le port de la tête et dans le regard de son bel oeil noir; cela promet le courage indomptable d'une âme indépendante.[1092]»

[Note 1092: To Mrs Dunlop. 25th Jan. 1790.]

Et ailleurs encore:

«En vérité, je considère que votre petit filleul est mon chef-d'oeuvre dans ce genre de manufacture, comme je crois que Tam de Shanter est ma meilleure production en fait de poésie. Il est vrai que l'un aussi bien que l'autre trahissent un assaisonnement de friponnerie malicieuse dont on aurait bien pu se passer peut-être; mais aussi ils montrent, selon moi, une force d'originalité, un fini et un poli que je désespère de surpasser.[1093]»

[Note 1093: To Mrs Dunlop. 11th April 1791.]

La clairvoyance avec laquelle Burns discernait ces caractères encore en embryon est curieuse. Ce petit Frank était bien ce qu'il avait deviné, un petit gars dur, énergique. Il n'avait pas deux ans qu'il avait réduit son aîné en servitude, car à dix-huit mois de là son père écrivait à son sujet:

À propos, votre petit filleul pousse d'une façon charmante, mais c'est un vrai diable. Bien qu'il soit de deux ans plus jeune, il a complètement maîtrisé son frère. Robert est à la vérité la plus douce et la plus tranquille créature que j'ai jamais vu. Il a une mémoire très surprenante et il est tout à fait l'orgueil de son maître[1094].

[Note 1094: To Mrs Dunlop. 24th Sept. 1792.]

Son pronostic du caractère de Robert n'était pas moins juste, ainsi que la vie de celui-ci le montra. N'est-il pas vrai qu'on sent bien dans ces passages les longues contemplations de petits corps nus, les longs aguets pour voir s'ébaucher les premiers sourires de la bouche ou des yeux; et aussi ces secrètes satisfactions paternelles qui éclatent au fond du coeur et l'inondent pendant un instant d'un délice adorable qu'on ne révèle jamais entier?

* * * * *

D'autres fois il se laissait aller à ces flatteuses imaginations où les pères, même fatigués et déçus par la vie, revivent, pour leurs enfants, leurs meilleurs et leurs plus magnifiques états d'âme. Ils redeviennent purs et confiants en ces jeunes âmes, et l'on peut dire que c'est une des vertus salutaires de la paternité que ces moments d'innocence restitués à des esprits qui autrement ne les auraient jamais plus connus. Ce sentiment apparaît dans la très belle lettre suivante:

Je ne me rappelle pas, mon cher Cunningham, que vous et moi ayons jamais causé sur le sujet de la Religion. J'en connais plusieurs qui en rient comme d'une duperie par laquelle les Quelques-uns rusés mènent l'ignorante Multitude; ou qui tout au plus la considèrent comme une obscurité incertaine dont les hommes ne peuvent jamais rien savoir et dont ils seraient sots de s'occuper beaucoup. Je ne voudrais pas chercher querelle à un homme pour son irréligion, pas plus que pour un manque d'oreille musicale. Je regretterais qu'il soit exclu de ce qui, pour moi et pour d'autres, a été des sources supérieures de jouissance. C'est à ce point de vue et pour cette raison que je veillerai à ce que l'âme de tous mes enfants soit imbue de Religion. Si mon fils est un homme de sentiment, de sensibilité et de goût, j'augmenterai ainsi beaucoup ses joies. Laissez-moi me flatter de la pensée que ce doux petit être qui, en ce moment, est en train de courir çà et là autour de mon pupitre, sera un homme d'un coeur tendre, ardent et brûlant, d'une imagination qui goûtera des délices avec les peintres et des ravissements avec les poètes. Laissez-moi me le figurer errant dans la campagne, dans la douceur du crépuscule, pour aspirer la brise embaumée et jouir de la poussée luxuriante du printemps, pendant que lui-même est dans la jeunesse fleurissante de la vie. Il jette ses regards sur toute la nature et à travers la nature, plus haut, vers le Dieu de la nature; son âme, par de rapides gradations de délices, est entraînée au-dessus de cette sphère terrestre, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus rester silencieux et qu'il éclate dans le glorieux enthousiasme de Thomson:

Les choses, dans leurs changements, ô Père Tout Puissant, ces choses Ne sont que des aspects de Dieu, l'année qui se déroule Est pleine de Toi.

et ainsi de suite dans toute l'ardeur et l'enthousiasme de cet hymne charmant.

Ce ne sont pas là des plaisirs imaginaires, ce sont des joies réelles, et je demande quelles joies parmi les fils des hommes sont supérieures à celles-là. Et elles ont ce surcroît immense et précieux que la vertu, consciente d'elle-même, les réclame pour siennes, et s'en saisit pour paraître en la présence d'un Dieu qui voit, juge et approuve[1095]».

[Note 1095: To Alex. Cunningham. 25th Feb. 1794.]

C'est, presque dans les mêmes termes, le rêve que faisait Coleridge, sur le berceau de son fils, lorsque par cette nuit de gel silencieux, et si calme que la mince flamme bleue ne tremblait pas sur le feu, il voyait aussi «le cher bébé» «errer comme une brise» près des lacs, sur les grèves sablonneuses et sous les rocs d'antiques montagnes.

Ainsi tu verras et entendras Les formes belles et les sons intelligibles de cet éternel langage que ton Dieu Profère, qui, depuis toute éternité, enseigne Lui-même en tout, et toutes choses en lui-même[1096].

[Note 1096: Frost at Midnight.]

C'est la poésie et le roman des pères.

* * * * *

À côté de ces fiertés on voit passer les tortures dont les maladies des enfants font trembler l'âme des parents.

«J'attends chaque jour le docteur qui doit inoculer la petite vérole à votre petit filleul. Elle règne beaucoup cette année et je tremble pour sa vie...[1097]

[Note 1097: To Mrs Dunlop. 25th Jan. 1790.]

Le pauvre petit Frank est maintenant au plus fort de la petite vérole. Je l'ai fait inoculer et j'espère qu'elle est en bonne voie[1098].»

[Note 1098: To William Burns. 10th Feb. 1790.]

Il connaissait les angoisses dont, même dans des circonstances favorables, un esprit réfléchi doit souffrir, lorsqu'il prévoit les épreuves réservées à ces chers êtres ignorants. Quel père n'a pas essayé de pénétrer les temps qui arrivent, et même de démêler les événements historiques, les guerres, les fluctuations sociales qui se préparent, le front penché sur un berceau? Lequel, faisant retour sur lui-même, n'a redouté les périls, les embûches, les chocs, dont il lui semble que seule sa bonne étoile l'a sauvé? Ces pensées-là sont la rançon des joies paternelles.

De petits enfants qui attendent de vous une protection paternelle sont une lourde charge. J'ai déjà deux beaux gaillards, bien venants et forts; je voudrais les mettre en bonne lumière. J'ai mille rêveries et mille plans à propos d'eux et de leur destinée future. Ce n'est pas que je sois un utopiste dans mes projets en ces matières; je suis résolu à ne jamais destiner un de mes fils aux professions libérales. Je connais la valeur de l'indépendance; puisque je ne puis donner à mes fils une fortune indépendante, je leur donnerai sûrement une ligne de vie indépendante. Quel chaos de tumulte, de hasard et de vicissitudes est ce monde, lorsqu'on se met à y réfléchir sérieusement! Pour un père qui connaît lui-même le monde, la pensée des fils qu'il aura à y laisser doit le remplir de crainte; mais s'il a des filles, cette perspective, dans ces moments pensifs, est capable de le frapper d'épouvante[1099].

[Note 1099: To William Dunbar. 14th Jan. 1790.]

Ces angoisses étaient pour lui plus vives que pour la plupart. Sa vie et celle des siens l'avaient rendu défiant; l'avenir était un sol maigre et désolé. Il y avait, entre ses chétives ressources et les ambitions que sa richesse cérébrale devait naturellement lui inspirer pour ses fils, une telle distance! C'est un plus lourd chagrin pour un homme distingué d'esprit de penser que l'éducation de ses enfants sera insuffisante que de savoir qu'ils seront pauvres.

Malgré tout, grâce au ciel, je puis vivre et rimer tel que je suis; quant à mes garçons, pauvres petits gars! puisque je ne puis les placer à un degré aussi élevé de la vie que je voudrais, je les établirai, si l'ordonnateur des événements m'accorde la faveur de voir cette époque-là, sur une base aussi large et aussi indépendante que possible. Parmi les nombreux sages proverbes qui ont été recueillis par nos ancêtres écossais, un des meilleurs est celui-ci: «Mieux vaut la tête de la roture que la queue de la gentry»[1100].

[Note 1100: To Dr Moore. 27th Feb. 1791.]

Il était également bon frère. On a vu qu'il avait partagé avec Gilbert les profits de son volume. Carlyle l'en loue beaucoup. Ce qu'on n'a pas assez indiqué c'est que ce sacrifice fut probablement la cause de son entrée dans l'Excise. Cet argent lui aurait permis de franchir les premières mauvaises années, les années des vaches maigres, et d'attendre que le vent tournât. Ce serait lui faire injure que de croire un instant qu'il fut capable de songer à le réclamer.

J'aurais pu avoir de l'argent pour suppléer au déficit de ces années maigres, mais j'ai, dans une ferme en Ayrshire, un frère plus jeune et trois soeurs. Tout le surplus de ce que j'estimais nécessaire pour mon capital de fermage a été pris pour sauver, d'une ruine imminente, non seulement le confort mais l'existence même de ce foyer. Ceci était fait avant que je prisse cette ferme-ci; plutôt que d'enlever mon argent à mon frère--ce qui le ruinerait--j'abandonnerai ma ferme et j'entrerai immédiatement au service de vos Honneurs[1101].

[Note 1101: To Robert Graham of Fintry. 10th Sept. 1788.]

Son plus jeune frère, Williams Burns, découragé sans doute de se faire fermier, par l'exemple de ses deux aînés, avait appris le métier de sellier. Il s'était mis en route pour trouver du travail. Cela ne semble pas avoir été chose facile. Après avoir erré en plusieurs endroits, il s'était installé à Newcastle. Pendant toutes ses pérégrinations, Robert le suit avec une sollicitude paternelle; il lui donne des conseils, lui écrit des lettres pleines de sages avis pratiques, l'encourage, le soutient. Tout cela en paroles cordiales et dignes.

Si mes conseils peuvent vous être utiles (c'est-à-dire si vous pouvez vous résoudre à prendre l'habitude non seulement d'examiner votre conduite, vos façons, etc., mais aussi celle de mettre en pratique les résolutions que cet examen fera naître d'améliorer vos défauts), mes petites connaissances et mon expérience du monde sont cordialement à votre service. J'avais l'intention de vous écrire plein une feuille de conseils, mais quelque affaire m'en a empêché. En un mot, apprenez la Taciturnité. Que cela soit votre devise. Quand vous auriez la sagesse de Newton ou l'esprit de Swift, le bavardage vous rabaisserait aux yeux de vos semblables[1102].

[Note 1102: To William Burns. 2nd March 1789.]

Toutes ses lettres contiennent des conseils bien choisis:

Vous êtes au moment de la vie où l'on prend des habitudes; vous ne pouvez éviter cela, quand vous le voudriez, et ces habitudes vous demeureront attachées jusqu'à la fin de votre sablier. Plus tard, même lorsqu'on est aussi peu avancé en années que moi, on peut avoir une vue très pénétrante de ses défauts et de ses faiblesses habituelles, mais les arracher ou même les amender est tout autre chose. Acquis d'abord par accident, ils commencent bientôt à devenir commodes, et avec le temps ils deviennent une portion nécessaire de notre existence[1103].

[Note 1103: To William Burns. March 10th, 1789.]

Il lui envoie de l'argent:

Je mets deux billets d'une guinée de la banque d'Écosse qui, j'espère, viendront à propos. Il ne m'est pas tout à fait aussi commode que naguère de distraire un peu d'argent, mais je connais votre situation et, je puis le dire, à quelques égards votre mérite[1104].

[Note 1104: To William Burns. 14th Aug. 1789.]

Il lui répète sans cesse de ne pas se décourager et s'il ne réussit pas, de songer au toit de son frère.

Si vous ne réussissez pas dans vos pérégrinations, ne vous découragez pas, ne faites pas de coup de tête, revenez vers nous en ce cas et nous attendrons une meilleure humeur de la Fortune. Rappelez-vous ceci, je vous en prie[1105].

[Note 1105: To William Burns. 25th March 1789.]

Et ailleurs encore:

Ma maison sera la maison où vous serez le bienvenu et comme je connais votre prudence (plût au ciel que votre résolution fût égale à votre prudence) si, quelque part loin de vos amis, vous étiez en besoin d'argent, vous avez mon adresse par la poste[1106].

[Note 1106: To William Burns. 15th April 1789.]

Williams semble avoir été un garçon timide et doux; ses lettres à son frère, fort bien écrites du reste, sont touchantes par quelque chose de triste et de modeste. Il n'avait pas la virilité de ses deux aînés. Cependant il se hasarda à pousser jusqu'à Londres, espérant y trouver du travail. Au moment où il va partir, Robert lui donne de ces clairs avis qu'un père ne doit pas hésiter de donner à son fils, lorsque celui-ci va se risquer dans la fournaise d'une grande ville. Et il ajoute:

Écrivez-moi avant de quitter Newcastle et aussitôt que vous arriverez à Londres. En un mot, si jamais vous vous trouvez, comme peut-être vous pourrez l'être, en peine pour un peu d'argent, vous savez où je suis. Il ne sera pas dit que je vous verrai vaincu, tant que vous lutterez comme un homme. Adieu! Dieu vous bénisse![1107]

[Note 1107: To William Burns. 18th Feb. 1790.]

En même temps, il écrivit à son vieil ami Murdoch, qui était établi à Londres, pour lui recommander son frère. Le pauvre Williams commença dans la grande ville l'existence d'un ouvrier qui cherche de la besogne et obtient, tantôt ici, tantôt là, quelques jours d'occupation. On le voit errant d'atelier en atelier. Il le raconte à son frère sur le ton doux et résigné qui lui est propre.

J'ai trouvé du travail le vendredi après mon arrivée dans la ville; je n'y ai travaillé que huit jours, leur entreprise étant terminée. J'ai retrouvé du travail dans une boutique du Strand, le lendemain du jour où j'ai quitté mon premier maître. Ce n'est qu'une place temporaire, mais j'espère être bientôt fixé dans une boutique à mon gré, bien que ce soit une affaire plus difficile que je ne l'imaginais, car il y a de tels essaims de nouveaux ouvriers arrivés récemment de la campagne que la ville en est remplie, et que, je le crains, à moins d'être particulièrement un bon ouvrier, (ce que vous savez je ne suis pas et ne serai jamais), il est dur de trouver une place. Cependant je ne désespère pas de redresser ma dérive et de pincer le vent.

L'encouragement ici n'est pas ce que j'attendais, les gages étant fort bas en proportion des dépenses de la vie. Cependant, si je mets de côté l'argent que les autres dépensent en dissipation et en débauche, j'espère bientôt vous renvoyer celui que je vous ai emprunté et vivre en outre confortablement[1108].

[Note 1108: William Burns to Robert Burns, 21st March 1790.]

Le brave garçon ne devait pas lutter longtemps. Il fut pris, quatre mois après son arrivée à Londres, d'une fièvre maligne et, seul dans l'immense foule, pensant peut-être à la ferme d'Ayrshire, mourut le 24 juillet 1790, sans que Murdoch fût prévenu[1109]. Robert prit pour lui les frais des funérailles. Il avait dignement remplacé le vieux père.

[Note 1109: Voir la lettre de Murdoch à Robert Burns, datée du 14th Sep. 1790.]

* * * * *

D'autres sentiments de noble race circulaient constamment dans sa vie: l'amitié, la reconnaissance. Un de ses premiers protecteurs à Édimbourg avait été le comte de Glencairn. C'est de tous les hommes celui qu'il paraît avoir le plus vénéré. Il l'admirait sans réserve, et il fallait qu'un caractère fût vraiment d'or fin pour résister à la pierre de touche de sa perspicacité. «Mon attachement reconnaissant était en vérité si fort qu'il remplissait toute mon âme et était tressé avec le fil de mon existence.[1110]» Le comte mourut à la fin de janvier 1791, dans sa 42e année, au retour d'un séjour d'hiver à Lisbonne. Ce fut pour Burns une douleur immense, il prit le deuil[1111]. Il écrivit à la mémoire de son protecteur une élégie qu'il envoya à un des amis de Glencairn avec les vers suivants:

[Note 1110: To Dr Moore, 27th Feb. 1791.]

[Note 1111: To Alex. Dalziel, March 19, 1791, et To lady Elisabeth Cunningham, March 1791.]

Je t'adresse cette offrande votive, Le tribut de larmes d'un coeur brisé, Tu estimais l'ami; moi, j'aimais le bienfaiteur; Son mérite, son honneur étaient de tous loués; Nous le pleurerons, jusqu'à ce que nous partions comme il est parti, Et que nous suivions le sentier spectral vers ce sombre monde inconnu[1112].

[Note 1112: Lines to Sir John Whitefoord.]

Cette élégie est d'un accent déchirant. Elle mérite de prendre place parmi la belle suite de poèmes que les plus grands des poètes anglais ont écrits à la mémoire d'amis disparus. On peut même dire que ni le Lycidas de Milton, ni l'Astrophel de Spencer, ni l'Adonaïs de Shelley n'ont le sanglot qui secoue ces strophes.

Le vent soufflait rauque des collines, Par intervalles, le rayon mourant du soleil Jetait un regard sur les bois jaunes et flétris Qui ondulaient au-dessus du cours sinueux du Lugar: Sous un escarpement rocheux, un Barde, Chargé d'années et de lourde peine, En haute lamentation, pleurait son seigneur Que le Trépas avait pris bien avant l'heure.

Il s'était appuyé contre un chêne antique, Dont le tronc s'effritait par les ans; Ses cheveux étaient blanchis par le temps, Sa joue ridée était mouillée de larmes; Et comme il touchait sa harpe tremblante, Et comme il chantait son chant douloureux, Les vents, se lamentant dans leurs cavernes, Vers l'Écho en emportaient les notes:

«Vous, oiseaux dispersés qui chantez faiblement, Débris du choeur printanier! Vous, bois qui répandez à tous les vents Les ornements de l'année déclinante! Quelques brefs mois et, joyeux et gais, Vous charmerez de nouveau l'oreille et le regard; Mais rien dans les cycles du temps Ne peut à moi me ramener la joie.

«Je suis un vieil arbre courbé, Qui longtemps résista au vent et à la pluie; Mais maintenant est venu une cruelle rafale, Et c'en est fait de ma dernière attache à la terre; Mes feuilles ne salueront plus le printemps, Le soleil d'été n'exaltera plus ma floraison; Il faut que je gise devant l'orage Et que d'autres poussent à ma place.

«J'ai vu mainte année changeante, Je suis devenu un étranger sur terre; J'erre au hasard dans les chemins des hommes, Je ne les connais plus, je leur suis inconnu; Sans écho, sans pitié, sans secours, Je porte seul mon fardeau de soucis, Car silencieux, bien bas, sur des lits de poussière, Dorment tous ceux qui partageraient mes chagrins.

«Enfin (comble de toutes mes douleurs!) Mon noble maître est couché dans l'argile; La fleur de tous nos hardis barons, L'orgueil de sa contrée, le soutien de sa contrée! Je languis maintenant dans une lasse existence, Car toute la vie de la vie est morte, Et l'espérance a fui mon regard vieilli, Sur ses ailes rapides à jamais envolée.

«Éveille, pour la dernière fois, ta triste voix, ma harpe, Une voix de détresse et de farouche désespoir; Éveille-toi, fais résonner ton dernier lai, Puis dors dans le silence pour toujours; Et toi, mon dernier, mon meilleur, mon seul ami, Qui remplis une tombe prématurée, Accepte ce tribut du Barde Que tu as retiré des plus noires ténèbres de la Fortune.

«Dans le vallon bas et nu de la Pauvreté, D'épais brouillards obscurs m'enveloppaient; Quoique je levasse souvent un oeil anxieux, Aucun rayon de renommée n'apparaissait; Tu m'as trouvé comme le soleil matinal Qui fond les brouillards en air limpide; Le Barde sans ami et sa chanson rustique Devinrent tous deux ton cher souci.

«Ô! pourquoi la vertu a-t-elle des jours si courts, Tandis que les gredins ont du temps pour mûrir, devenir gris? Faut-il que toi le noble, le généreux, le grand, Tu tombes dans la forte fleur de la hardie virilité! Pourquoi ai-je vécu pour voir ce jour-là, Un jour pour moi plein de détresse? Ô! que n'ai-je rencontré la flèche mortelle Qui a abattu mon bienfaiteur!

«Le fiancé peut oublier la fiancée Dont il a fait hier son épouse, sa femme; Le monarque peut oublier la couronne Qui est sur son front depuis une heure; La mère peut oublier l'enfant Qui sourit si doucement sur ses genoux; Mais je me souviendrai de toi, Glencairn, Et de tout ce que tu as fait pour moi.»

Toute la pièce est belle; il y règne un indicible accent de douleur inconsolable; surtout la dernière strophe est admirable de simplicité et d'émotion. C'est un chagrin qui avait vraiment pénétré au plus profond de sa vie. Il disait:

«Le deuil, que je me suis fait à moi-même l'honneur de porter en mémoire de sa seigneurie, n'a pas été «une contrefaçon de douleur». Et ma gratitude ne périra pas avec moi! Si parmi mes enfants, j'ai un fils qui ait du coeur, il transmettra à son enfant, comme une fierté de famille et une dette de famille, que je dois ce qui m'a été le plus cher dans l'existence à la noble maison de Glencairn[1113].»

[Note 1113: To lady Elisabeth Cunningham, March 1791.]

Près de quatre ans après, lorsqu'il lui vint un fils, il lui donna le nom de James Glencairn.

* * * * *

Sa générosité, qui était un des traits, disons mieux, un des éléments de son caractère, était toujours en éveil, toujours prête et prompte à agir, sans une seconde d'hésitation, par élan prime-sautier. Un délicat poète écossais, Michael Bruce, était mort à vingt-et-un ans[1114]. Ses amis résolurent de publier ses oeuvres, au bénéfice de sa vieille mère qui était dans la pauvreté. L'un d'eux, un jeune clergyman nommé Baird, qui devint professeur de langues orientales à l'Université d'Édimbourg et plus tard principal de l'Université, demanda à Burns l'appui de son nom et de sa plume. «Puis-je vous demander si vous voudrez prendre la peine de parcourir les manuscrits non publiés de Bruce qui sont en ma possession, de donner votre opinion et de suggérer les coupures, les changements ou les modifications qui vous sembleraient désirables? Et voulez-vous nous permettre de faire savoir que quelques lignes de vous seront ajoutées au volume?[1115]» Voici la lettre qu'il reçut en réponse:

[Note 1114: The Works of Michael Bruce, edited with memoir by Alex. Grosart.]

[Note 1115: Cité par Scott Douglas, tom. V, p. 347.]

Pourquoi m'avez-vous, cher Monsieur, écrit ces termes si hésitants à propos de l'affaire du pauvre Bruce? Ne connais-je pas et n'ai-je pas éprouvé les maux nombreux, les maux particuliers, qui sont le patrimoine de toute chair poétique? Vous pourrez faire votre choix de tous les poèmes inédits que je possède; et si votre lettre m'avait été adressée de façon à m'arriver plus tôt (je viens de la recevoir il y a un moment), je vous aurais aussitôt délivré de toute incertitude à ce sujet. Je vous demande seulement que quelque avertissement, dans la préface du livre, aussi bien que les feuilles de souscription, porte que la publication est uniquement pour le bénéfice de la mère de Bruce. Je ne veux pas que l'ignorance puisse supposer, ou la malignité insinuer que je me suis dévoué à cette oeuvre pour des motifs mercenaires. Et vous ne devez pas, pour ma participation à cette affaire, me faire honneur d'aucune générosité remarquable. J'ai une telle armée de peccadilles, de fautes, de folies et de chutes (tout autre que moi pourrait donner à quelques-unes d'entre elles un nom plus sévère), qu'afin de rétablir un peu, quoique bien légèrement, la balance pour mon compte, je suis disposé à faire envers un semblable tout bien qui se trouve en mon très humble pouvoir, rien que dans le but égoïste d'éclaircir un peu la perspective du passé[1116].

[Note 1116: To the Rev. G. H. Baird, Feb. 1791.]

Cette lettre à elle seule eût fait l'ornement du volume. Mais Burns offrait bien plus; il présentait à pleines mains tout ce qu'il possédait, et là dedans est son Tam de Shanter qu'il venait d'achever. C'était tous ses trésors; il les donnait sans une pensée pour lui-même. Nous comprenons la phrase qui termine cette lettre; noue savons quel aveu elle contient et à quelle faute il est probable qu'elle s'adressait. Elle est ici à sa vraie place, à côté de ce qui la rectifie. Les sentiments où elle est enclavée rétablissent l'équilibre; l'occasion même qui la fit écrire montre combien de qualités se mêlaient aux faiblesses de l'écrivain.

Pour tous ceux qui avaient recours à lui, il était prodigue de son temps, de ses démarches, toujours prêt à écrire, à mettre sa puissante rhétorique au service d'un pauvre diable dans l'embarras. La moindre injustice dont il voyait souffrir quelqu'un autour de lui le révoltait, le mettait en état d'éloquence. Un maître d'école de ses connaissances, de Moffat, nommé Clarke, avait eu des démêlés avec ses supérieurs. On lui faisait, semble-t-il, des reproches injustes. Aussitôt Burns rédige pour lui un plaidoyer habile et digne, adressé au lord prévost d'Édimbourg. Il écrit à un personnage influent pour le prier d'intervenir, en faveur de son protégé, auprès des magistrats et du conseil municipal de la cité, qui avaient en mains le patronage de l'école de Moffat. Sa recommandation est ardente.

Il est vrai, Monsieur, et je sens la force de cette observation, qu'un homme dans ma situation humble et chétive se méprend beaucoup sur lui-même et se méprend beaucoup sur les voies du monde, lorsqu'il a la présomption d'offrir son influence auprès d'un corps aussi hautement respectable que les patrons que j'ai mentionnés. À cela... que pouvais-je faire? Un homme de capacités, un homme de talent, un homme de vertu et mon ami... plutôt que de me tenir tranquille et silencieux et de le voir périr ainsi, je serais allé sur mes genoux vers les rochers et les montagnes pour les implorer de tomber sur ses persécuteurs et de les écraser, eux et leur méchanceté, dans une destruction méritée. Croyez-moi, Monsieur, c'est un homme envers qui on est grandement injuste[1117].

[Note 1117: To the Rev. William Moodie, vers Juin 1791.]

Son désir d'être utile ne se confinait pas à ses relations particulières. Il avait une bonne volonté plus générale. Elle s'était traduite par une entreprise bien curieuse pour cette époque. Avec un propriétaire voisin, le capitaine Riddell, l'héritier du sifflet, il avait créé, en pleine campagne et il y a cent ans, ce qui commence seulement à fonctionner chez nous: une bibliothèque populaire circulante[1118]. Il s'y était donné tout entier et il en était la cheville ouvrière. «Mr Burns a été assez bon pour prendre sur lui toute la charge de cette petite affaire. Il était le trésorier, le bibliothécaire et le censeur de cette petite société qui conservera longtemps le souvenir reconnaissant de son dévoûment public et de ses efforts pour ses progrès et son instruction[1119].» Lorsque sir John Sinclair entreprit son grand travail du Statistical Account of Scotland, Burns lui-même lui envoya un compte rendu de cette louable tentative. Il en ressort nettement que l'idée de la bibliothèque était inconnue et qu'il s'agissait bien d'une innovation. C'est d'ailleurs une belle lettre, claire, pratique, et par endroits éloquente. La haute intelligence de Burns avait anticipé un des moyens les plus actifs de l'éducation populaire; il en expose les avantages, sans déclamation, dans des termes dont la modération et la justesse ne sont pas moins remarquables que la hauteur. Sûrement, on ne dit pas mieux aujourd'hui sur ce sujet.

[Note 1118: To Peter Hill, 2nd April 1789.]

[Note 1119: Lettre de Robert Riddell à sir John Sinclair, publiée dans le Statistical Account of Scotland.]

Monsieur, la circonstance suivante a, je crois, été omise dans l'exposé statistique qui vous a été transmis de la paroisse de Dunscore en Nithsdale. Je vous demande la permission de vous l'envoyer, parce qu'elle est nouvelle et parce qu'elle peut être utile. Jusqu'à quel point elle mérite une place dans votre patriotique publication, vous en êtes le meilleur juge.

Garnir les esprits des classes inférieures de connaissances utiles est certainement d'une très grande importance, à la fois pour les individus qui les constituent et pour la société entière. Leur donner un goût pour la lecture et la réflexion, c'est leur donner une source d'amusement innocent et louable; et c'est en outre les élever à un degré de dignité plus haut dans l'échelle des êtres raisonnables. Frappé de cette idée, un gentleman de cette paroisse, Robert Riddell Esq. de Glenriddell, a établi une sorte de bibliothèque circulante, sur un plan si simple qu'il est pratiquable dans n'importe quel coin du pays, et si utile qu'il mérite l'intérêt de tout gentleman de campagne qui pense que l'amélioration de cette portion de son espèce, que le hasard a placée à l'humble rang de paysan et d'artisan, est un objet digne d'attention.

Mr Riddell persuada à un certain nombre de ses propres tenanciers et de fermiers voisins de former entre eux une société, dans le but d'avoir une bibliothèque commune. Ils prirent un engagement légal d'y rester pendant trois années, avec une ou deux clauses de résiliation, en cas d'éloignement ou de mort. Chaque membre, à son entrée, payait cinq shellings; et à chacune des réunions, qui avaient lieu le quatrième samedi de chaque mois, on ajoutait une somme de six pence. Avec cette première mise de fonds et le crédit qu'ils obtinrent, sous la garantie de leurs fonds futurs, ils établirent dès le début une provision fort passable de livres. Les auteurs qu'on devait acheter étaient toujours décidés par la majorité. À chaque réunion, tous les livres, sous peine d'amende ou de déchéance, en guise de sanction, devaient être produits. Les membres avaient choix, des volumes selon un roulement: celui dont le nom était le premier sur la liste, pour ce soir-là, pouvait choisir le volume qu'il voulait dans toute la collection; le second choisissait après le premier; le troisième après le second et ainsi de suite, jusqu'au dernier. À la réunion suivante, celui dont le nom avait été le premier sur la liste à la séance précédente, était le dernier; celui qui avait été le second était le premier, et ainsi successivement pendant les trois années. À l'expiration de l'engagement, les livres furent vendus aux enchères, mais seulement entre les membres de la société, et chacun d'eux eut sa part du fonds commun, en argent ou en livres, selon qu'il lui plut d'être acheteur ou non.

Lors de la dissolution de cette petite société, qui s'était formée sons le patronage de Mr Riddell, soit par les dons de livres qu'on avait reçus de lui, soit par les achats, on avait rassemblé plus de 150 volumes. On pense bien qu'on avait acheté pas mal de choses sans valeur. Cependant parmi les livres de cette petite bibliothèque se trouvaient: Les Sermons de Blair, l'Histoire d'Écosse de Robertson, l'Histoire des Stuarts de Hume, Le Spectateur, L'Oisif, L'Aventurier, Le Miroir, Le Flâneur, L'Observateur, L'Homme sensible, L'Homme du Monde, Chrysal, Don Quichotte, Joseph Andrews, etc. Un paysan qui peut lire et goûter de pareils livres est certainement un être au-dessus de son voisin qui chemine à côté de son attelage, très peu différent, si ce n'est pour la forme, des brutes qu'il conduit.

Souhaitant à vos efforts patriotiques le succès qu'ils méritent si bien, je suis, Monsieur, votre humble serviteur.

Un Paysan.[1120]

[Note 1120: To Sir John Sinclair, 1791.]

La portée d'intelligence dont cette lettre fait preuve n'est pas ce qui nous intéresse le plus en ce moment. Ce qu'il importe de retenir c'est qu'elle représente trois années d'actes louables, d'activité, d'assiduité, de surveillance, en un mot de dévoûment, mis au service d'une oeuvre qu'il estimait utile. Elle lui fait honneur aussi à cause de sa simplicité et de sa modestie. Qui imaginerait que l'anonyme qui parlait ainsi du mérite des autres était celui qui avait le plus contribué de son temps et de ses démarches à établir ce fragment de progrès?

Enfin, il y avait en lui de grandes ressources de bienveillance pour tous, un désir sincère et sans cesse en émoi que le malheur dont est pétrie la condition humaine diminuât, un état toujours ardent de souhait qu'un peu plus de bonheur fût répandu.

«Dieu sait que je ne suis pas un saint; j'ai une armée de folies et de péchés dont j'aurai à répondre; mais si je pouvais (et je crois que je le fais autant que je le peux), je voudrais «essuyer les larmes sur tous les yeux». Même les gredins qui m'ont fait tort, je voudrais les obliger; quoique, pour dire la vérité, ce serait plutôt par vengeance, pour leur montrer que je suis indépendant d'eux et au-dessus d'eux, plus que par un trop plein de bienveillance[1121].»

[Note 1121: To Peter Hill, 2nd March 1790.]

Sans doute, ces sentiments n'ont rien d'extraordinaire. Tout homme les éprouve; ils sont le pain quotidien de la vie. Mais ce pain est fait ici d'un froment riche et savoureux. Sans doute encore, ces actions n'ont rien d'héroïque; elles sont de bonne humanité courante. Mais elles ont ici une énergie et une chaleur singulières, une force de contagion. Il est indéniable que tout cela constitue les éléments d'une brave vie, respirant la droiture, animée de cordialité, accomplissant toutes ses fonctions familiales ou sociales, avec une franchise d'attaque et un bon vouloir constants. Et il convient de ne pas oublier que quelques passages de lettres ne sont que des révélations éparses et accidentelles d'un long déroulement.

Ne sont-ce pas là des déchirures par lesquelles se découvre toute une profondeur d'existence faite d'aspirations et d'actes méritoires? Il y pénètre un rayon de lumière qui, pendant une minute, en révèle la réelle substance, l'état continu et normal. Les fautes qui la tachent sont à coup sûr haïssables, puisqu'elles furent des sources de souffrance pour autrui; socialement, elles sont inexorables, chargées de reproches, de remords, de suites cruelles. Il est juste de les noter, d'abord parce qu'elles existent, et à cause de leurs dégâts. Mais il est équitable également de se rappeler qu'un instant suffit à une faiblesse, que celles-ci peuvent apparaître dans une nature saine et noble par ailleurs, et qu'il y avait en Burns un fonds et une permanence de bon travail et d'oeuvre utile, sur lesquels les fautes et, si l'on y tient, les scandales de sa vie ne sont rien davantage que des flocons d'écume passagers. C'est à cette condition seulement que notre jugement sera impartial, parce qu'il aura du moins fait un effort pour être complet.

* * * * *

Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'à travers ces labeurs et ces tourments, qui auraient usé ou amorti tout ressort dans la plupart des hommes, son activité et sa fraîcheur intellectuelles restaient intactes. Il trouvait du temps pour des lectures nombreuses et sérieuses. On le voit lire Smollett, Otway, Ben Jonson, Molière, Corneille, Racine et «Voltaire aussi[1122]». Il lit et relit le livre d'Adam Smith[1123]; les philosophes: Dugald Steward, Reid Alison[1124].

[Note 1122: To Peter Hill, 2nd March 1790.]

[Note 1123: To Robert Graham of Fintry, 9th Dec. 1789.]

[Note 1124: To the Rev. Archibald Alison, 14 Feb. 1791.]

Je vous envoie ici, par Johnnie Simpson, Deux sages philosophes à parcourir! Smith, avec sa sympathie de sentiment, Et Reid qui en appelle au sens commun. Les Philosophes ont lutté et combattu, Écrasé beaucoup de Latin et de Grec, Jusqu'à ce que fatigués de leur jargon de logique Et embourbés dans la profondeur de leur science, Ils en appellent maintenant au sens commun, À ce que les femmes et les tisserands voient et sentent. Mais écoutez, ami, je vous en prie strictement, Parcourez-les et renvoyez-les vitement[1125].

[Note 1125: Epistle to James Tennant of Glenconner.]

N'est-ce pas là une jolie et pénétrante définition de l'école écossaise? Sa correspondance était devenue très étendue. Il y mettait beaucoup de soin. Elle prenait parfois le ton et l'importance de véritables consultations, de critique, car de tous côtés on lui soumettait des poèmes, on lui demandait son avis.

Mais surtout sa production poétique demeure légère et vive. Il y avait en lui une alouette qui chantait bien au-dessus des sillons, des soucis et des souillures. Cependant sa direction poétique, pendant un instant, courut des dangers, et, sur quelques points, subit des modifications dont il convient de signaler les causes et la portée.

Édimbourg faillit avoir sur lui une aussi pernicieuse influence au point de vue littéraire qu'au point de vue moral. Ce long contact avec des esprits abstraits et généralisateurs, avec des oeuvres distinguées mais presque toutes froides et correctes, purs efforts d'intelligence dépouillée d'imagination et de passion, semble lui avoir fait concevoir un idéal littéraire situé à l'opposé de celui qu'impliquaient ses premières productions. Lui qui était si original, si concret, et qui n'avait eu d'autre maître que l'observation directe et la nature, il fut gagné et comme intimidé, par le bel appareil régulier et classique en faveur dans cette société de professeurs et de théologiens. Il se sentait porté vers l'imitation de ces ordonnances méthodiques.

D'autre part, il était éloigné de sa première manière par des considérations un peu futiles. Son éblouissant succès avait fait naître une quantité d'imitations inférieures. Il n'était rimeur de bourgade ou de village qui ne se mît en tête qu'il était un Burns. Ce fut probablement pour beaucoup d'eux leur plus bel effort d'imagination. De toutes parts, des listes de souscription circulaient annonçant des poèmes en dialecte écossais: il s'était imaginé que ce nom était en discrédit auprès du public.

Mon succès a encouragé un tel banc de mauvais fretin, de monstres, à se produire devant l'attention publique sous le titre de poètes écossais, que le seul terme de poésie écossaise touche au ridicule[1126].

[Note 1126: To Mrs Dunlop, 4th March 1789.]

Il en était tellement convaincu qu'il conseillait aux amis d'un pauvre poète écossais nommé Mylne, qui avaient entrepris de publier ses oeuvres, d'éviter de donner des poèmes en dialecte écossais.

Mon succès, où il entrait peut-être autant d'accident que de mérite, a amené une inondation de sottise sous le nom de Poésie écossaise. Les listes de souscription pour des poèmes écossais ont tellement assommé et ne cessent journellement de tant assommer le public, que le nom est en danger de mépris. Pour ces raisons, s'il est opportun de publier quelques-uns des poèmes de M. Mylne dans un magazine, ce ne doit pas, dans mon opinion, être un poème écossais[1127].

[Note 1127: To the Rev. Peter Carfrae, March 6th 1790.]

Il répudiait presque ce qui l'avait fait célèbre. Il y a là sans doute une explication partielle de son éloignement momentané de la poésie de son premier volume. Il oubliait qu'un artiste crée souvent le goût public, et que c'était lui-même qui avait enfanté cette passion pour la poésie écossaise dont il trouvait qu'on abusait maintenant.

C'était en lui une autre idée fausse, provenant des mêmes parages, que s'il donnait des oeuvres analogues à ses premières, elles seraient moins bien reçues.

Je sais bien que, lors même que je donnerais au monde des oeuvres supérieures à mes premiers ouvrages, si elles étaient du même genre que ceux-là, la comparaison des deux accueils me mortifierait[1128].

[Note 1128: To lady Glencairn, Dec. 1789.]

Il était certain qu'un nouveau volume de poèmes par Burns ne produirait plus, ne pouvait plus produire le coup d'étonnement du premier, et que l'acclamation, qui avait salué la publication de Kilmarnock, ne se renouvellerait pas. C'était cependant là, il faut le dire, une préoccupation infime, indigne du poète. Il ne s'occupait pas de la réception que le public ferait à ses vers, le jour où il écrivait ses strophes à la Souris, ou la Sainte Foire, ou la Vision. Il écrivait pour lui-même, par besoin d'exprimer un sentiment; ces jours-là il avait vécu, si on peut le dire, des heures d'admirable égoïsme. Ce souci du public est un des dangers du succès. Ce qu'on risque de perdre gêne la production.

Enfin, il était impossible que les changements moraux et intellectuels, produits par l'entrée dans l'âge mûr, n'eussent point de retentissement dans sa production. Là était peut-être le danger le plus réel, parce qu'il tenait à l'être lui-même. Burns pénétrait dans une période de vie moins spontanée, plus réfléchie, où l'on ressent moins, où l'on examine et analyse davantage. Il laissait moins travailler en lui l'inconscient. Cette belle production de Mauchline, si rapide qu'il l'oubliait presque, tendait à faire place à un labeur plus méthodique, à une préparation, à une possession plus consciente des moyens. Lui qui devait dire avec justesse de lui-même: «J'ai, deux ou trois fois dans ma vie, composé par volonté plutôt que par impulsion, mais je n'ai jamais réussi à faire rien de bon[1129]», il parlait de travail, d'application.

[Note 1129: To Alex. Cunningham, 11th March 1791.]

Je n'ai pas grande foi dans les prétentions vaniteuses à une justesse par intuition et à une élégance sans travail. Les matériaux frustes du talent d'écrire sont certainement le don du génie, mais je crois aussi fermement que l'habileté est due à l'effort réuni du travail, de l'attention et d'essais répétés[1130].

[Note 1130: To the Hon. Henry Erskine, 22nd Jan. 1789.]

Le caractère et l'emploi de poète étaient jadis mon plaisir, mais ils sont maintenant mon orgueil. Je sais qu'une grande part de mon éclat de naguère était dû à la singularité de ma situation et à un honorable préjugé des Écossais; mais, malgré tout, comme je l'ai dit dans la préface de ma première édition, je me considère comme tenant de la nature quelques prétentions au titre de poète. Je ne doute pas que le don, l'aptitude à apprendre le métier des muses ne soit un présent de celui qui «forme les secrets penchants de l'âme», mais je crois tout aussi fermement que l'excellence dans la profession est le fruit de l'activité, du travail, de l'attention, de la peine. Du moins je suis résolu à soumettre ma doctrine à l'épreuve de l'expérience. Je diffère une seconde apparition imprimée jusqu'à un jour très lointain, un jour qui peut ne jamais arriver. Mais je suis déterminé à poursuivre la poésie de toute ma vigueur[1131].

[Note 1131: To Dr Moore, 4th Jan. 1789.]

Ces considérations sont justes. Il n'y a rien à y reprendre, sinon qu'elles indiquent un état d'esprit plus critique, l'introduction de plus de sang-froid dans le travail, une façon plus raisonnée et plus volontaire de produire.

Toutes ces choses conspiraient à éloigner Burns de sa manière native et naturelle; elles le poussaient à l'imitation anglaise. Si, du moins, il s'était tourné vers les fruits récents. Déjà, depuis dix ans, Cowper avait émancipé la poésie, reconquis le naturel, donné des modèles délicieux de sincérité dans le sentiment et de liberté dans le vers. Burns le connaissait et c'est même un trait assez touchant que ce grand poète hésitant, faute de quelques shellings, à acheter les oeuvres du poète anglais. «J'oublie le prix des poèmes de Cowper, mais je crois qu'il faut que je les aie[1132].» À la rigueur, il aurait pu trouver de ce côté une forme souple, compatible avec son génie. Mais c'était un provincial. Il retardait et de presque un demi-siècle. On est étonné de le voir, passant par-dessus les efforts de Goldsmith et de Gray, remonter jusqu'à Pope, jusqu'à ce qu'il y a de plus froidement, de plus ingénieusement compassé dans la littérature anglaise. Naturellement cette imitation entraînait l'abandon de son dialecte natal, si savoureux, si preste, si pittoresque et plein d'effets inattendus. Il lui faut écrire en anglais pur, en anglais classique du XVIIIe siècle, pas celui de Fielding ou de Smollett, mais l'anglais le plus roide, le plus symétrique, le plus factice. Il lui faut aller tout droit aux défauts exactement opposés aux qualités qu'il possédait. On découvre là tout un nid de pièces dans le plus pur goût de 1740: Épître à Robert Graham, Sappho Rediviva, l'Esquisse en vers dédiée à Fox, les Prologues pour le théâtre de Dumfries, l'Épître d'Ésope à Maria, et jusqu'à un sonnet et une Ode sur le Bill de Régence, à propos de la maladie du roi. «J'ai fini une pièce dans la manière des Épîtres morales, de Pope», disait-il en parlant de son épître à Robert Graham[1133]. Il avait l'intention d'en écrire d'autres. «La pièce adressée à M. Graham est mon premier essai dans ce genre épistolaire et didactique[1134]». Et encore: «J'ai récemment, c'est-à-dire depuis que la moisson a commencé, écrit un poème non pas en imitation mais dans la manière des Épîtres morales de Pope. Ce n'est qu'un court essai, juste pour essayer la force des ailes de ma muse dans cette direction[1135]». Imagine-t-on l'auteur des épîtres de Mossgiel, ces petits chefs-d'oeuvre bondissants de vivacité, de vie et de fantaisie, s'emprisonnant dans les roides brancards du lent et pompeux carrosse de Pope? Cette aberration menaçait de pénétrer bien loin et de gâter ses inspirations les plus intéressantes. Il avait projeté un poème autobiographique intitulé The Poet's Progress. On se représente sans peine quelle admirable confession, quel récit touchant, audacieux et comique, quel tableau de la vie écossaise, quelle galerie de portraits d'hommes et de femmes, eût été ce poème écrit comme ses premières oeuvres. C'eût été un livre unique, plus curieux encore peut-être et à coup sûr plus varié que le Prélude de Wordsworth. Malheureusement il s'était mis dans l'esprit de l'écrire dans le même style que l'Épître à Robert Graham. «Ce poème est une espèce de composition nouvelle pour moi, mais je n'ai pas l'intention que ce soit mon dernier essai de ce genre, comme vous le verrez par le Poet's Progress. Ces fragments, si mon projet réussit, ne sont qu'une petite partie du tout projeté. Ce sera, dans ma pensée, l'oeuvre de mes plus grands efforts mûris par les années[1136]». On a quelques fragments de ce poème. Ce sont principalement deux portraits de Creech et de Smellie. Ils ressemblent aux portraits semés dans les oeuvres satiriques de Dryden et de Pope. Hormis l'intérêt biographique, on regrette peu que ce poème n'ait pas été achevé.

[Note 1132: To Peter Hill, 18th July 1788.]

[Note 1133: To Dr Blacklock, 15th Nov. 1788.]

[Note 1134: To the Hon. Henry Erskine, 22nd Jan. 1789.]

[Note 1135: To Miss Chalmers, 16th Sept. 1788.]

[Note 1136: To Dugald Stewart, 20th Jan. 1789.]

Outre ces imitations de poésie didactique, il y a, de ci de là, des traces d'autres influences purement littéraires: ses lignes sur l'Hermitage de Friar's Carse se rattachent à l'Hermite de Parnell, à l'Edwin et Angelina de Goldsmith, et aux vers sur l'Hermite de Beattie. Ses strophes au Hibou tiennent de la même origine. Dans bien des pièces, où l'on trouve des ruines, des apparitions fantastiques, des décors démodés, on sent le faux romantisme du XVIIIe siècle, et cela contraste avec le vigoureux réalisme de ses premières oeuvres. Parfois il pousse des tentatives assez hardies dans d'autres directions: ses vers sur Les ruines de l'abbaye de Lincluden vues le soir, ne sont pas déjà si loin du célèbre morceau de Walter Scott sur les ruines de l'abbaye de Melrose.

Il y eut donc un moment où son génie hésita entre deux directions et où l'on aurait pu craindre qu'il ne prît une fausse voie.

Sans doute, il était trop foncièrement sincère pour s'accommoder longtemps de cette contrainte. Sa personnalité était trop forte pour que la condition subalterne qu'impliqué l'imitation fût durable. Un jour ou l'autre cette écorce devait craquer et tomber. C'est ce qui arriva en effet. Cependant il conserva de cette crise un emploi plus fréquent de l'anglais pur. Beaucoup de ses pièces qui, pour l'inspiration, le sujet, les images, sont écossaises et se rapprochent de ses anciennes productions, sont écrites en langue littéraire. De ce nombre sont: la Lamentation de Marie, reine d'Écosse; l'Élégie sur miss Burnet, la charmante fille de lord Monboddo morte de phthisie, la Lamentation sur son protecteur James Glencairn, ses vers à Marie dans le ciel. Son maniement de l'anglais est parfait et quelques-uns de ses morceaux sont des chefs-d'oeuvre. Cependant si l'on veut voir ce que sa pensée perd quelquefois à abandonner sa langue natale, on peut comparer sa pièce sur Un Lièvre blessé, écrite en anglais, avec la pièce À la Souris. Malgré la beauté de certaines strophes de la première, il y a plus d'accent et de détail de vie dans la seconde.

Heureusement une circonstance le maintint dans l'emploi de sa langue maternelle. Pendant son séjour à Édimbourg, il avait fait la connaissance d'un graveur nommé James Johnson. Celui-ci avait formé le projet de publier une collection des chansons écossaises, en y joignant les airs avec accompagnement sur le piano. Burns, dévoué à l'ancienne poésie de son pays, lui promit son aide, soit pour réunir les chansons, soit pour les modifier de façon à les rendre présentables, soit pour en fournir de lui-même. Il se passionna pour cette entreprise et s'y donna tout entier, à ce point que le recueil de Johnson, dont les volumes paraissaient à intervalles éloignés, ne comprend pas moins de 180 chansons composées ou retouchées par lui. Jamais--et c'était une des formes les plus fières de son désintéressement--il ne voulut entendre parler de rémunération pécuniaire. Il se contenta de demander quelques exemplaires de chaque volume pour offrir à ses amis. Pendant son séjour à Ellisland, il est à chaque instant occupé à envoyer des chansons à Johnson. Elles comprennent quelques-unes de ses plus fameuses: Le Temps jadis, John Andersen, Eppie Adair, tout un groupe de chansons patriotiques et historiques comme la Bataille de Sherramuir, les Hauteurs de Killiecrankie, et une quantité considérable de chansons populaires, familières, narquoises, moitié comiques, moitié attendries, où il versa désormais, par gouttelettes, son humour et son observation de la vie. Cette contribution au recueil de Johnson marque un changement complet dans la production de Burns. On a vu que le volume de Kilmarnock ne comprenait, pour ainsi dire, que de petits poèmes populaires et pas de chansons. Désormais, Burns n'écrira plus guère que des chansons; elles seront presque exclusivement le produit de la seconde moitié de sa vie.

Il y eut pourtant à Ellisland, une exception, un moment qui rappelle ceux de Mossgiel, qui, en réalité, est un des moments de Mossgiel vécu en arrière. Ce fut celui où il composa son inimitable Tam de Shanter, son plus puissant éclat de rire, son chef-d'oeuvre au gré de tant de bons juges. C'était dans l'automne de 1790. Il passa une partie de la journée à se promener de long en large sur son sentier favori au bord de la rivière. Sa femme l'observait de loin: il gesticulait, il semblait se murmurer des paroles, il était pris par instants d'accès de fou rire[1137]. Il rentra le soir avec son étonnant poème, mais en réalité il venait de revivre une de ses journées d'Ayrshire: le sujet, les personnages, le paysage, tout était de là-bas.

[Note 1137: Lockhart. Life of Burns, p. 208.]

C'est qu'en réalité la terre d'Ellisland n'a jamais complètement pris Burns. Il n'a rien tiré d'elle directement: ni le paysage d'alentour, ni la vie rurale de cet endroit ne lui ont rien inspiré de bien considérable, de bien savoureux. Elle lui a été utile parce qu'elle l'a remis en face de la nature et dans son élément de production. Mais ce qu'il y a produit de plus fort était le fruit du terroir natal: Tam de Shanter est un moment de Mossgiel transplanté. Ellisland a donné à sa poésie un regain d'activité, elle ne lui a pas fait porter ses propres dons. Il ressemblait à un arbre dont la sève est déjà condensée en boutons et en fleurs, déjà nouée en fruits; un nouveau sol lui fournit ce qu'il faut de nourriture et d'air pour faire sortir ces fruits cachés; mais ils viennent de là-bas, ils ont la saveur du sol ancien.

V.

LE DÉPART DE LA FERME.

Cependant il était depuis longtemps évident aux yeux de Burns qu'il était urgent de se débarrasser de cette ferme malheureuse. Dès le mois de septembre 1790, il écrivait qu'il voulait en sortir à tout prix:

Je vais ou renoncer à ma ferme ou la sous-louer, le plus vite possible. Je n'ai pas le droit de la sous-louer; mais si mon propriétaire consent à me l'accorder, j'ai l'intention de la céder, aux termes où je la tiens moi-même, à un homme courageux, un de mes proches parents. Le fermage, dans le pays où je suis, serait juste un moyen de gagner sa vie pour un homme qui trimerait lui et sa famille; ce n'est donc pas la peine. Et vivre ici m'empêche d'acquérir ces connaissances dans l'Excise qu'il est absolument nécessaire pour moi de posséder[1138].

[Note 1138: To Robert Graham of Fintry, 4th Sept. 1790.]

Par bonheur il put s'entendre avec son propriétaire, M. Miller. En effet celui-ci trouva un acquéreur qui lui offrit 2000 livres pour ces terres dont Burns avait peine à retirer ses 70 livres de loyer[1139]. Il fut décidé qu'il ne ferait pas la moisson des semailles de 1791. Le personnel de la ferme fut renvoyé. Jane Armour s'en alla avec ses enfants passer en Ayrshire, peut-être à Mossgiel, peut-être chez son père, une partie de l'été[1140]. Burns resta seul dans la maison abandonnée et triste. Le rite du bol de sel et la Bible n'avait pas porté bonheur aux premiers habitants; ces cérémonies-là ne réussissent que si nous y mettons un peu du nôtre. Lorsque les grains furent mûris, dans la dernière semaine d'août 1791, Burns vendit ses moissons sur pied, aux enchères. Une lettre de lui donne le tableau de la fin de cette journée, qui ajoute encore à ce qu'on a vu des moeurs de ce temps. Cette vente fut suivie d'une soûlerie générale qui dégénéra en bagarre.

[Note 1139: R. Chambers, tom. III, p. 201.--Scott Douglas, tom. V, p. 405.]

[Note 1140: To Thomas Sloan, 1st Sept. 1791.]

J'ai vendu ma récolte, il y a en aujourd'hui une semaine et je l'ai bien vendue: une guinée l'acre, en moyenne, au-dessus de la valeur. Mais cette contrée n'avait guère jamais vu une pareille scène d'ivrognerie. Après que la vente fut terminée, environ trente individus se mirent à se battre, chacun pour soi, et ils se battirent pendant trois heures. La scène dans l'intérieur de la maison ne valait guère mieux. Pas de bataille, il est vrai, mais des gens étendus ivres sur le plancher et vomissant, si bien que nos chiens se grisèrent tellement en circulant parmi eux qu'ils ne pouvaient plus se tenir. Vous devinez aisément comment j'ai goûté la scène; car je n'étais pas plus parti que vous n'aviez l'habitude de me voir[1141].

[Note 1141: To Thomas Sloan, 1st Sept. 1791.]

Un peu plus tard, à la Saint-Martin, eut lieu la vente à la criée des outils et du matériel de la ferme. Dans son voyage des Borders, il avait assisté à un de ces encans qui sont le naufrage d'une famille, où les objets, arrachés à leur travail, ont un air désastreux d'épaves. Ce spectacle lui avait produit une telle impression qu'il l'avait notée: «Vais avec M. Hood, voir la vente d'un malheureux fermier. Préservez-moi, rigide économie et respectable activité, préservez-moi d'être le principal dramatis persona dans une telle scène d'horreur[1142].» Voici qu'un jour pareil était venu pour lui. Sans doute il avait refuge dans un autre état: mais, tout de même, c'était son vieux métier de fermier qui était brisé, dont les débris gisaient épars. Un profond chagrin dut saisir tout ce qui, en lui, venait du passé, quand il vit dans la cour ses instruments, sa charrue, la compagne de tant de rêveries, les faulx, ses vaillantes faulx qui menaient si rudement la moisson, le fléau qui rompait ses bras mais laissait son esprit alerte;

Le fléau monotone du batteur pendant toute la journée m'avait fatigué,

[Note 1142: Journal of the Border Tour, Friday 25th May 1787.]

avait-il dit en rentrant le soir où il composa la Vision. Ils étaient exposés, oisifs, ayant déjà perdu leur bon air de familiarité avec la main humaine, de collaboration, qu'ont les outils en train. Et ses bêtes auxquelles il était attaché, ses chevaux, ses brebis, ses vaches, celles que lui avait données Mrs Dunlop pour son mariage, ces animaux auxquels il parlait comme à des personnes; étonnés, effarés de ce remuement insolite, ils suivaient leur maître ou le cherchaient du regard[1143]. Comme on les aimait et qu'ils étaient bien traités, ils rapportèrent un bon prix, «Les vaches étaient belles et se vendirent très cher à la vente» racontait Mrs Burns[1144]. Mais que sont quelques pièces d'or à côté de la peine de perdre ces braves bêtes, de l'inquiétude de savoir entre quelles mains elles vont s'en aller? Il y avait pour la charrue un attelage de deux chevaux habitués l'un à l'autre. Ce fut un chagrin dans la famille de penser que ces deux compagnons allaient être séparés. Lui, qui avait écrit les vers à la pauvre Mailie et à la vieille Jument, ne put à coup sûr les voir partir, sans quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à des larmes.

[Note 1143: Voir ce qu'il dit sur sa brebis Mailie (The Death and Dying words of Poor Mailie):

Through a' the toun she trotted by him; A lang half-mile she could descry him.]

[Note 1144: Memoranda by Mr Mac Diarmid from Mrs Burns dictation. Hately Waddell, p. XXI.]

Et quelle tristesse suprême quand il chargea sur une charrette son pauvre mobilier, qu'il fallut s'éloigner de la maison qui lui avait donné la sensation d'un foyer, où il avait pensé être heureux! Il ne se peut que ce moment n'ait été pour lui d'une mélancolie presque solennelle. Il disait pour toujours adieu à la terre. Elle avait été dure pour lui: depuis son enfance, elle avait pris sa sueur pour une maigre récompense; elle lui avait accordé des gerbes chétives et un pain gagné péniblement; elle avait été pour lui et les siens fertile en épines et en ronces, en soucis, en peines, en détresses de toute sorte. Mais elle lui avait versé prodiguement des dons plus magnifiques: la senteur de ses blés verts, l'éclat de ses moissons plus précieux que les moissons elles-mêmes, ses mille spectacles, ses clartés; elle avait nourri son esprit de rêveries, de beauté, de mélancolie; elle lui avait inspiré ses moments les plus hauts de contemplation, de pitié, de tendresse, d'enthousiasme; elle lui avait donné rien que dans une petite fleur brisée plus que des récoltes qui eussent fait plier ses greniers. Adieu donc, ô Terre, non point marâtre mais maternelle et bienfaisante, douce parente des solitudes où l'âme s'élargit, et s'élève et s'épure, qui tiens dans ton giron les salubres endurances, les efforts salutaires et les gaîtés robustes! Ton fils, le poète que plus que tout autre tu as formé, ton fils te quitte pour aller vers les mesquines demeures des hommes. Il tourne son visage aux cités. Il va trouver là-bas une vie qui ne se présente plus par les aspects universels, mais par des fièvres changeantes, les petitesses, les vilenies humaines. Tandis qu'il s'éloigne, peut-être à son coeur confusément alarmé reviennent ces strophes d'autrefois qui lui disent toute sa perte:

Ô Nature! tous tes aspects, tes formes, Pour les coeurs sensibles, pensifs, ont des charmes! Soit que le bon été réchauffe tout De vie et de lumière, Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses, Toute la longue et sombre nuit.

La Muse, nul poète ne la trouva jamais, Tant qu'il n'apprit pas à errer seul, Le long des méandres d'un ruisseau trottant, Sans trouver longues les heures; Oh! il est doux de vaguer, de rêver, de méditer Une chanson que le coeur ressent![1145]

[Note 1145: Epistle to William Simpson.]

CHAPITRE VI.

DUMFRIES.

DÉCEMBRE 1791--JUILLET 1796.

Dumfries est située sur la rive gauche de la Nith, à huit milles au-dessus de l'endroit où cette rivière se jette dans le Solway-Frith. Elle est dans une plaine ovale, qui s'étend dans un amphithéâtre de collines boisées, derrière lesquelles se dressent plus au loin des montagnes. Ses constructions en grès rougeâtre se marient heureusement aux riches verdures dont elle est entourée et par endroits envahie. Un grand nombre de châteaux et de maisons de campagne parsèment ses alentours. Si l'on efface quelques améliorations; si l'on enlève quelques rues, deux ponts nouveaux, on peut se représenter ce qu'elle était au dernier siècle.

C'était une petite ville provinciale assez bien bâtie, pittoresquement étalée le long de sa rivière, avec son vieux pont unique de neuf arches «si large que deux carrosses peuvent y avancer de front[1146]». Elle en était fière parce qu'il a été construit par Devorgilla, mère de John Baliol, le fondateur de Baliol Collège à Oxford. Malgré qu'il ait été fait de belle pierre, il commençait cependant à être décrépit; on commençait à en bâtir un second, qui fut inauguré en 1795[1147]. Elle comptait environ cinq mille âmes, et elle avait un air d'aisance et de propreté que tous les voyageurs ne manquaient pas de remarquer. «Nous arrivons à Dumfries, dit Pennant, ville élégante et bien bâtie[1148].»

[Note 1146: A tour through the Island of Great Britain, originally begun by the celebrated Daniel de Foe, etc., tom. IV, p. 103.]

[Note 1147: The Visitor's Guide to Dumfries, by W. Mac Dowall, p. 60--et History of Dumfries, par le même, p. 583.]

[Note 1148: Pennant. First Tour in Scotland Performed in the year 1769.]

C'est qu'elle était vivante. Comme elle est située à l'endroit où la Nith commence à être navigable, elle avait son mouvement de navires. Les chemins de fer, en permettant de transporter facilement par tout le pays, les arrivages des contrées étrangères, ne les avaient pas encore centralisés dans quelques immenses métropoles de débarquement. Il fallait amener les denrées et les matériaux d'outre-mer le plus près des endroits où ils devaient être employés. Les arrivées se reparaissaient le long des côtes; les petits ports d'embouchure desservaient pour l'entrée et la sortie toute la région environnante. Oisifs et délaissés aujourd'hui, ils avaient alors leur activité. Dumfries avait la sienne. Il lui venait des navires d'Amérique, des Antilles, non pas en grand nombre, mais suffisants pour entretenir un peu de trafic. Elle avait, en outre, une fois par semaine, un important marché de bestiaux. «Ses marchés hebdomadaires de bétail noir sont d'un grand avantage»[1149], dit Pennant. Pendant longtemps il avait eu lieu le lundi. En 1659, pour empêcher le scandale d'y amener les bêtes le jour du sabbat, un acte du Parlement l'avait transféré au mercredi. Il y descendait surtout le bétail de Galloway, qui partait ensuite pour le Sud. Ce jour attirait une grande affluence de monde. «Arrivés à Dumfries, vers neuf heures, dit Dorothée Wordsworth, jour de marché, rencontré des foules de gens sur la route.... Nous fûmes heureux de quitter Dumfries, ce qui n'est guère un endroit agréable pour ceux qui n'aiment pas le bruit d'une ville, qui semble prospérer et devenir riche[1150].»

[Note 1149: Pennant. First Tour in Scotland, 1769.]

[Note 1150: Recollections of a Tour made in Scotland, première semaine.]

Ce n'était là qu'une partie de l'animation de Dumfries. Elle était en même temps une ville de plaisance et de plaisir. C'était la seule cité importante dans ce parage, et, en vertu du titre qui fait la royauté des borgnes, elle s'appelait «la reine du sud». C'était un lieu de résidence d'hiver pour la noblesse des environs. Il y avait des courses en octobre. Les clubs de chasseurs à courre, qu'on nomme des Hunts, s'y donnaient rendez-vous. Le Caledonian Hunt lui-même y venait d'Édimbourg. C'était une époque de chasses, de courses, de banquets, de bals, d'assemblées, de représentations théâtrales, de fêtes de tous genres et plantureuses. «Outre les banquets quotidiens dans les hôtels, le Caledonian Hunt et le Dumfries Hunt ont donné chacun un bal et un souper qui, pour le nombre et le rang distingué des invités, la splendeur des toilettes, l'élégance et la somptuosité de la réception, la richesse et les variétés des vins ont surpassé tout ce qu'on a jamais vu en ce genre.[1151]» Un voyageur, R. Heron, a conservé l'aspect de ces semaines de réjouissance dans un tableau plein de mouvement. «En ces occasions, tous les hôtels et les auberges regorgeaient de monde. Dans la matinée, les rues n'offraient qu'une scène affairée de coiffeurs, d'apprenties modistes, de grooms, de valets, de voitures, allant, se pressant de toutes parts. Dans l'après-midi, tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres, maîtres et domestiques, était dehors à suivre les chiens ou à regarder les courses. Quand la foule rentrait, on s'occupait avec le même affairement et la même animation ardente des intérêts de l'appétit. La bouteille, la chanson, la danse et la table à cartes occupaient la soirée, et donnaient au commerce social le pouvoir de retenir et de charmer jusqu'au retour du matin. Dumfries, par elle-même, ne pouvait offrir assez d'artisans de plaisir pour une si grande occasion. Il y arrivait des domestiques, des entremetteurs, des porteurs de chaises, des coiffeurs, des dames, les prêtres et les prêtresses de tous les séjours favoris où le Plaisir tient sa cour.... Naturellement les personnes gaies d'un sexe attiraient les personnes gaies et élégantes de l'autre[1152]». C'était donc une ville de dissipation. «C'est peut-être, disait encore Heron, une ville de plus de gaieté et d'élégance que n'importe quelle autre ville de même grandeur en Écosse[1152]». Il semble que Dumfries, par suite de son voisinage de la frontière, ressemblait davantage à une ville anglaise. La morosité presbytérienne y était tenue en échec par toutes ces distractions. Il y faisait meilleur vivre qu'en beaucoup d'autres endroits. C'était bien l'avis de Smollett: «Nous poursuivîmes notre voyage jusqu'à Dumfries, ville de commerce très élégante, près de la frontière anglaise. Nous y trouvâmes une abondance de bonnes provisions et d'excellent vin, à des prix très raisonnables, et une installation aussi bonne à tous égards que dans n'importe quelle partie du sud de l'Angleterre. Si j'étais confiné en Écosse a perpétuité, je choisirais Dumfries pour ma place de résidence.[1153]

[Note 1151: Extrait du Dumfries Journal du 30 oct. 1792, donné par Mac Dowall. History of Dumfries, p. 583.]

[Note 1152: Observations made in a journey through the Western Counties of Scotland by R. Heron, 1792, cité par Mac Dowall, p. 589.]

[Note 1153: Smollett, Humphry Clinker. Lettre de J. Melford, Sept. 12.]

Entre ces moments de fièvre, Dumfries retombait dans l'oisiveté et la torpeur des petites villes, surtout à une époque de rares et lentes communications. Ce désoeuvrement n'était coupé que par la routine des fréquentations et des conversations de tavernes. Chambers, qui avait connu cette vie, en fait le tableau suivant; c'est le pendant de celui qui précède. «Le fléau des villes de province est la paresse partielle ou complète d'une grande partie des habitants. Il y a toujours un noyau de personnes qui vivent de leurs rentes, et un nombre plus considérable de commerçants à qui leur boutique ne prend pas la moitié de leur temps. Jusqu'à une période très récente, la dissipation, plus ou moins intense, était la règle et non l'exception parmi ces hommes-là, et, à Dumfries, il y a soixante ans, cette règle était en vigueur. En ce temps-là, les plaisirs de taverne étaient en vogue parmi des personnes qui, aujourd'hui, ne rentrent pas dans un endroit public de plaisir une fois par an. Le monotone gaspillage de vitalité et d'énergie dans ces réunions boissonnantes du soir était déplorable. Des toasts insipides, des railleries mesquines, du bavardage vide sur des incidents futiles, des discussions interminables sur des petites questions de faits, là où un almanach ou un dictionnaire auraient tranché la question, tout cela relevé par une chanson quand on pouvait en avoir une, formait le fond de la vie conviviale telle que je me rappelle l'avoir vue dans ces villes, pendant ma jeunesse. C'était une vie sans progrès, ni profit, ni la moindre lueur d'une tendance vers l'élévation morale[1154].»

[Note 1154: R. Chambers, tom. III, p. 203.]

Tel était le milieu, bruyant ou torpide, mais toujours également grossier dans lequel Burns était transporté. C'était un séjour dangereux pour lui. Le plus évident péril était que cette ville de plaisirs fourmillait d'entraînements de tout genre auxquels il ne saurait pas résister. Un second était qu'il allait se trouver en contact avec l'aristocratie d'argent ou de naissance, dans les moments où elle déploie son luxe le plus offensant, et dans les jeux où elle fait parade de brutalité. Lui, si susceptible vis-à-vis de la véritable aristocratie du talent, devait se heurter à ce faste avec une sorte d'irritation. Les sentiments démocratiques latents en lui allaient en être excités. Il serait poussé à prendre une attitude irritée et agressive contre la société. Ce n'est pas que ces sentiments ne fussent naturels, ni même qu'ils fussent injustes. Mais la poésie ne vit pas bien de rancunes.

* * * * *

L'installation à Dumfries fut triste. L'appartement qu'ils occupaient était au premier étage d'une petite maison sise dans une des venelles qui descendent vers la rivière. Il consistait en trois étroites pièces, chacune avec une fenêtre sur la rue, et peut-être une cuisine en marteau. La chambre du milieu, environ de la grandeur d'une alcôve, était le seul endroit où Burns pouvait se retirer pour travailler. Au-dessous, au rez-de-chaussée, se trouvait le bureau du timbre, dont le distributeur, John Syme, était un ami de Burns; au-dessus habitait un honnête forgeron[1155]. Ce dut être, comme le remarque très bien Chambers, un dur changement pour la famille[1156]. Au lieu du logement primitif mais spacieux d'Ellisland, de la porte toujours ouverte par où les enfants vont jouer dehors, il fallait se loger au haut d'un escalier sombre, s'entasser dans quelques pièces étriquées, garder les enfants à la maison. Au lieu de l'abondance fruste des produits d'une ferme, il fallait acheter le pain, le lait, le beurre que les bonnes vaches fournissaient copieusement. Tous devaient ressentir cette sensation de gêne et presque d'oppression physique, qu'éprouvent les campagnards quand ils viennent demeurer à la ville.

[Note 1155: R. Chambers, tom. III, p. 259-60.]

[Note 1156: Id., p. 202.]

Pour Burns, la tristesse allait encore plus avant. Il sentait tout ce qu'il venait d'abandonner sans retour; son âme en était indiciblement affligée. Il entrait avec découragement dans cette vie mesquine et subordonnée de commis et de fonctionnaire. Il semble que, dès son arrivée, il ait demandé à la boisson l'oubli ou l'étourdissement. La première lettre qu'il ait écrite de Dumfries est lamentable.

Mon cher Ainslie, pouvez-vous secourir un esprit malade? Pouvez-vous, parmi les horreurs de la pénitence, du regret, du remords, de la migraine, de la nausée et de tous les autres chiens d'enfer acharnés après un pauvre malheureux qui a été coupable du péché d'ivresse;--pouvez-vous dire des mots calmants à une âme troublée?

Misérable perdu[1157] que je suis! J'ai essayé, tout ce qui d'habitude m'amusait, mais en vain. Il faut que je reste assis ici, comme un monument de la vengeance réservée aux méchants; me voici comptant chaque tic-tac de l'horloge, pendant que lentement, lentement, elle compte ces fainéantes coquines d'heures qui (maudites soient-elles!) s'étendent devant moi, chacune derrière sa voisine et chacune avec un fardeau d'angoisse sur le dos pour le déverser sur ma tête désignée. Et il n'y a personne pour me prendre eu pitié; ma femme me gourmande, mon métier me harasse et mes péchés viennent me regarder en plein visage, chacun d'eux racontant une histoire plus amère que son compagnon! Quand je vous dis que même (ici il y avait probablement un mot grossier qui a été supprimé) a perdu son pouvoir de me distraire, vous devinez quelque chose de l'enfer que j'ai en moi et tout autour de moi[1158].

[Note 1157: En français.]

[Note 1158: To Rob Ainslie, Dec. 1791.]

Cette lettre terrible est le prélude qui convient au dernier acte de cette destinée qui s'en va vers le pire. Entre ce moment-là et celui qui arrêtera sous son sceau funèbre toutes les agitations de ce coeur, quatre années et demi s'étendent. Années sans clartés, années de détresse, de désespoir, de débâcle, années de dilapidation physique, et, puisqu'il faut dire le mot, de déchéance morale. Toutes les tristesses d'une vie qui, au sommet de la colline, n'a pas su choisir, et qui descend vers son terme par les versants mauvais.

I.

FIN DE L'ÉPISODE DE CLARINDA.

Quelques semaines après l'arrivée de Burns à Dumfries, Clarinda rentra dans sa vie, pour un peu de temps, d'une façon inattendue. Il reçut d'elle, au mois de novembre, une lettre dont le contenu était cruel. C'était une de ses anciennes aventures, celle avec la fille de la Cowgate, qu'il pouvait croire engloutie dans le passé, et qui, par une voie détournée, le ressaisissait. La lettre de Clarinda lui parlait avec une amertume ironique qui perçait à travers la froideur affectée de la forme.

Je prends la liberté de vous adresser quelques lignes, en faveur de votre ancienne connaissance, Jenny Clow qui, selon toute apparence, est en ce moment mourante. Obligée, par tous les symptômes d'un dépérissement rapide, de quitter son service, elle a pris une chambre dépourvue des objets de nécessité commune; sans personne qui la soigne et la pleure. Dans des circonstances si affligeantes, vers qui peut-elle se tourner plus naturellement, pour implorer un peu d'aide, que vers le père de son enfant, vers l'homme pour l'amour de qui elle a souffert mainte nuit triste et anxieuse, séparée du monde, sans autre compagnon que le Péché et la Solitude? Vous avez maintenant une occasion de prouver que vous possédez réellement ces beaux sentiments que vous avez dépeints de façon à acquérir la juste admiration de votre pays. Je suis convaincue que je n'ai besoin de rien ajouter de plus pour vous persuader d'agir comme toutes les considérations d'humanité et de gratitude doivent le dicter. Je vous fais, Monsieur, mes sincères souhaits[1159].

[Note 1159: To Robert Burns, Nov. 1791.]

C'était là un de ces péchés qui sortaient du passé pour venir le regarder en plein visage et dont chacun racontait une histoire plus amère que son voisin. Il répondit à Clarinda que «l'histoire de la détresse de cette pauvre fille faisait pleurer du sang à son coeur». Il la priait d'envoyer à la mourante quelques secours, en attendant qu'il arrivât lui-même à Édimbourg où il devait aller pour affaires avec Creech. «Je n'aurai pas été deux heures dans la ville, que j'aurai vu la pauvre fille et essayé ce qu'on peut faire pour la soulager. Il y a longtemps que j'aurais pris mon fils avec moi, mais elle n'a jamais voulu y consentir». Il ajoutait qu'il irait voir Clarinda pour lui rembourser les avances qu'elle aurait faites[1160].

[Note 1160: To Mrs Mac Lehose, 23rd Nov. 1791.]

Au moment où Burns lui annonçait sa prochaine arrivée à Édimbourg, Clarinda se trouvait justement à une crise importante de sa vie. Elle avait pris la résolution d'aller aux Indes occidentales rejoindre son mari. Au mois d'août 1790, elle avait perdu le plus jeune de ses fils; il ne lui en restait plus qu'un, dont l'éducation la tourmentait, car ses ressources étaient faibles[1161]. Au mois d'août 1791, elle avait été surprise de recevoir une lettre de son mari, où il la chargeait de faire donner à leur fils la meilleure éducation, et où il l'invitait à venir le retrouver à la Jamaïque. Il ajoutait que, si elle s'y refusait, il donnerait aussitôt des ordres pour que son garçon fût envoyé à ses correspondants à Londres et reçût le reste de son éducation à l'École de Westminster ou au collège de l'Eton. C'était la séparation de la mère et de l'enfant[1162]. La pauvre Clarinda hésita. Son hésitation était naturelle. Il lui en coûtait d'aller reprendre, au bout du monde, la vie commune avec un homme qu'elle n'aimait pas. D'un autre côté, l'éducation de son fils dépendait de la bonne volonté du père; si une réconciliation se faisait, c'était l'enfant qui en profiterait. «Si je pars, j'ai la terreur de la mer et celle non moindre du climat; par dessus tout, l'horreur de retomber dans la misère, au milieu d'étrangers, et presque sans remède. Si je refuse, je dois dire à mon seul enfant (en qui toutes mes affections et mes espérances sont entièrement concentrées) adieu pour toujours; lutter seule et sans protection contre la pauvreté et la censure du monde[1163]». Elle espérait toutefois que le caractère jaloux de son mari était calmé par une plus grande connaissance du monde; elle disait, non sans mélancolie, «que le temps et ses malheurs, en altérant sa personne et sa vivacité, rendaient moins probable qu'elle serait exposée à ses soupçons[1163]». Elle prit finalement la résolution d'aller à la Jamaïque. Il est vraisemblable que, en dehors des considérations qu'elle exposait à ses amis, d'autres sentiments plus secrets avaient préparé son esprit à ce rapprochement. L'amour et l'abandon de Burns devaient y être pour quelque chose. Cet amour, en portant atteinte aux amitiés qui l'entouraient, l'avait plus isolée; cet abandon, avec sa dure leçon, l'avait assagie. Il n'est pas rare que l'amant, en tuant les illusions dans le coeur d'une femme, enlève l'obstacle qui empêchait celle-ci de vivre tranquillement avec son mari. La chute du rêve qui souvent éloigne les femmes de la réalité, les y ramène; les déceptions les réconcilient avec leur vie; elles la recommencent ayant perdu les prétentions qui la leur faisaient paraître odieuse; elles finissent par y prendre goût et y trouver quelque douceur. Il se produisait quelque chose de cet accommodement dans la nature pratique de Clarinda. Cette phrase-ci n'en a-t-elle pas le ton résigné: «Ceci me semble le choix préférable; c'est sûrement le sentier du devoir et, par conséquent, je puis espérer que la bénédiction de Dieu accompagnera mes efforts pour être heureuse avec celui qui a été l'époux de mon choix et le père de mes enfants?[1164]». Au mois d'octobre 1791, un peu avant la lettre à Burns, elle avait répondu à son mari qu'elle irait le rejoindre. Mais le navire qui devait l'emmener ne partait qu'au printemps[1165]. Elle était donc au moment des adieux quand Burns lui annonça qu'il allait arriver à Édimbourg. Elle ne put obtenir de son propre coeur le refus de le voir.

[Note 1161: Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson, p. 30-31.]

[Note 1162: Id., p. 81.]

[Note 1163: Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson, p. 34.]

[Note 1164: Id., p. 35.]

[Note 1165: Id., p. 38.]

Le 29 novembre 1791, pour la dernière fois de sa vie, Burns alla à Édimbourg, et les deux amants se retrouvèrent. Près de quatre années s'étaient écoulées depuis leur séparation, pendant lesquelles l'affection de Clarinda n'avait cessé d'errer autour de l'ingrat. Il avait vieilli: les fatigues et les excès avaient fatigué ses traits. Mais quand il reparut, obscur dans cette ville jadis émue de lui, il sembla à sa maîtresse qu'elle revivait dans la splendeur de ces mois anciens. Lui retrouva sans doute ses regards d'autrefois, ces mots qui savent rendre irrésistibles les excuses et charment les jalousies. Tout fut oublié jusqu'aux paroles amères qu'elle lui avait écrites. N'étaient-elles pas une preuve qu'elle avait souffert? L'ancienne passion, si longtemps contenue, monta comme un vin furieux. Il semble que la volonté de Clarinda en fut troublée et vaincue. Les coeurs longtemps sevrés de la tendresse qu'ils portent en eux et privés d'amour en proportion de l'amour qu'ils nourrissent, sont saisis de vertige lorsque, l'obstacle disparu, cette détresse s'assouvit de cette plénitude. Ils se précipitent vers leur rêve, avec un oubli et par suite avec un don entier d'eux-mêmes, et les dernières consommations de l'amour naissent souvent des premiers transports de ces surprises. Les deux amants restèrent ensemble une semaine, pendant laquelle ils se virent en secret.

Ô mai, ton matin jamais ne fut si doux Que la sombre nuit de décembre, Car étincelant était le vin rosé Et secrète était la chambre, Et chère était celle que je n'ose nommer Mais dont toujours je me souviendrai[1166].

[Note 1166: O May, thy morn was ne'er sae sweet.]

Ce fut une semaine de bonheur âpre et poignant, comme celui qu'on goûte à la veille des séparations, où deux coeurs sentent combien ils tiennent l'un à l'autre, par leur déchirement même. Ils s'efforcent de ramasser toutes les dernières joies mais prennent du même coup le commencement de la souffrance, et ils s'enivrent de délices navrées. La séparation se fit dans les larmes. Celles de Clarinda étaient sincères, quoique peut-être elle en eût versé de plus amères encore aux heures de son délaissement. Celles de Burns l'étaient aussi. Sa faculté d'éprouver des sentiments passagers, avec autant de violence que s'ils étaient durables, était surexcitée. Dans le moment, il souffrit peut-être autant que la pauvre femme. De cet arrachement sortit une admirable pièce, simple et émouvante comme ces paroles d'adieu, ordinaires par le sens mais palpitantes de soupirs et de sanglots.

Un tendre baiser et nous nous séparons; Un adieu et puis c'est pour toujours! Je boirai à toi, avec les larmes de mon coeur, Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots! Qui peut dire que la Fortune l'afflige Tant qu'elle lui laisse l'étoile de l'espérance? Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'éclaire; Le sombre désespoir m'enveloppe tout autour.

Je ne blâmerai jamais ma faiblesse et mon amour, Rien ne pouvait résister à ma Nancy; Rien que la voir c'était l'aimer, N'aimer qu'elle et l'aimer à toujours. Si nous n'avions jamais aimé si passionnément, Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais vus ou jamais quittés, Nous n'aurions jamais eu nos coeurs brisés.

Adieu donc, toi la première et la plus belle! Adieu donc, toi la meilleure et la plus chère! À toi soient toutes les joies, tous les trésors, La Paix, le Contentement, l'Amour et le Plaisir! Un tendre baiser et nous nous séparons! Un adieu, hélas! et c'est pour toujours! Je boirai a toi dans les larmes de mon coeur! Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots![1167]

[Note 1167: Parting song to Clarinda.]

Avec ces désespoirs, les deux amants s'arrachèrent aux bras l'un de l'autre. Burns rentra à Dumfries, dans le calme de sa maison et la routine de sa vie. Il resta quelque temps troublé de ces émotions. Dès le 15 du mois de décembre, on voit qu'il avait déjà écrit six lettres à Clarinda; presque une par jour[1168]. Ces lettres, comme la plupart de celles de cette époque, ont été perdues ou détruites. Son coeur s'en retournait à Édimbourg. Tantôt il voyait arriver le navire qui allait emporter son amie.

[Note 1168: To Mrs Mac Lehose, 15th Dec. 1791.]

Voici l'heure, le navire arrive! Ma bien-aimée Nancy, ô adieu! Séparé de toi, puis-je survivre? De toi que j'ai si bien aimée?

Sans fin et profonde sera ma douleur; Je ne verrai pas un rayon d'espoir, Sinon cette précieuse et chère croyance Que tu te souviendras toujours de moi.

Le long du rivage solitaire, Où les rapides oiseaux de mer crient autour de moi, Par-delà les flots roulants, bondissants, mugissants, Je tournerai vers l'ouest mon oeil pensif.

Heureux bosquets indiens, dirai-je, Où est le sentier de ma Nancy! Tandis qu'à travers vos parfums, elle passe, Ô dites-moi, songe-t-elle à moi?

Tantôt il saluait le mois dont le retour lui rappellera la scène des adieux.

Une fois de plus, je te salue, ô funèbre décembre, Une fois de plus, je te salue avec chagrin et souci; Triste était l'adieu que tu me rappelles, L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.

L'au revoir des amants épris est un plaisir doux et pénible, Car l'espoir brille doucement sur la tendre heure du départ; Mais, oh! le sentiment cruel que l'adieu pour toujours! Angoisse sans mélange et pure agonie!

Farouche comme l'hiver qui maintenant déchire la forêt, Jusqu'à ce que la dernière feuille de l'été soit envolée, Telle est la tempête qui a secoué mon sein, Jusqu'à ce que mon dernier espoir, mon dernier confort fussent partis.

Cependant comme je te salue, ô funèbre décembre, Ainsi je te saluerai toujours avec chagrin et souci, Car triste était l'adieu que tu me rappelles, L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.

On peut, sans forcer les choses, présumer que Jane Armour sentait entre elle et son mari de nouvelles influences inconnues mais devinées, qui la lui rendaient de plus en plus étrangère. Sans savoir précisément où ses préoccupations allaient, il était impossible qu'elle ne sentît point qu'il n'était pas avec elle et que ce n'était plus jamais «de l'ouest» que venait maintenant la brise qu'il préférait.

Clarinda s'embarqua, vers les derniers jours de janvier 1792, sur la Roselle, le même navire qui avait dû emporter Burns aux Indes occidentales. Avant de partir, elle lui écrivit afin de lui donner les derniers avis de celle «qui aurait pu vivre ou mourir avec lui[1169]». Devant l'inconnu solennel d'un long voyage, elle reprenait son ton de prédication religieuse; sa lettre a l'air d'un petit sermon parsemé de citations bibliques. On croirait à un retour d'influence du révérend... «Cherchez la faveur de Dieu, gardez ses commandements, soyez soucieux de vous préparer pour une éternité heureuse. Là, j'en ai l'espoir, nous serons réunis dans une félicité parfaite et éternelle[1169]». Son amour, qui avait épuisé les désenchantements terrestres, reportait ses espérances à un séjour futur d'où les larmes sont bannies. En attendant, elle se préparait à accepter de la vie le bonheur moyen, le seul dont celle-ci dispose. «Je suis sûre que vous serez heureux d'apprendre mon bonheur. Je compte que ce sera bientôt[1169]».

[Note 1169: Mrs Mac Lehose to Robert Burns, 25th Jan. 1792.]

Mais, de ce côté-là encore, la pauvre Clarinda devait rencontrer des déceptions. Quand elle arriva à la Jamaïque, son mari, qui lui avait peut-être imposé cette terrible épreuve dans l'espoir qu'elle se mettrait dans son tort en refusant, la reçut avec froideur. Sur le pont même du navire, il fit usage envers elle d'expressions rudes. La malheureuse femme épuisée par le voyage put à peine supporter ce nouveau coup. «La réception très froide que je reçus de M. Mac Lehose me donna un choc qui, joint au climat, dérangea mon esprit à tel point que je cessai d'être responsable de ce que je disais et faisais[1170].» Elle crut qu'elle allait perdre la raison. «La bienveillance que mon mari me montra ensuite ne put pas dissiper la complication de désordres nerveux qui me saisirent alors[1171].» Elle ne tarda pas à découvrir que M. Mac Lehose «comme la plupart des planteurs des Indes occidentales» avait toute une famille d'une maîtresse de couleur. Elle fut, selon le langage toujours convenable de Chambers «mortifiée de voir combien il lui avait été grossièrement infidèle pendant la période de leur séparation[1172].» C'était un brutal et violent qui se plaisait à battre et à injurier ses esclaves devant elle, quand il était saisi de ses fureurs. Perdue, isolée, révoltée de ces scènes, la malheureuse femme fut prise d'un désespoir, dont le souvenir hanta sa mémoire. «Je me rappelle que j'arrivai à la Jamaïque il y a aujourd'hui vingt-deux ans. Ce que j'ai souffert pendant les trois mois que je restai là! Dieu, donnez-moi de la gratitude pour la bonté que vous avez eue de me ramener à mon pays natal[1173].» Le médecin la prévint que, si elle ne s'en retournait, sa vie était en danger. Au mois de juin, elle quitta de nouveau son mari. «Notre séparation fut très affectueuse. De ma part ce fut avec un sincère regret que ma santé m'obligea à l'abandonner. De la sienne, il en fut de même, selon toute apparence. Nous nous séparâmes avec des promesses mutuelles de constance et de maintenir une correspondance régulière[1174].» Elle remonta sur le même navire qui l'avait amenée et rentra en Écosse vers la fin d'août 1792, six mois environ après en être partie. Il convient d'ajouter que son mari ne tint aucune des belles promesses qu'il avait faites à propos de l'éducation de son fils, pour l'avenir duquel elle avait affronté ce long voyage et s'était imposé le plus cruel des sacrifices, celui de retourner près de cet homme et peut-être celui de subir jusqu'au bout sa comédie odieuse.

[Note 1170: Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson, p. 40.]

[Note 1171: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 40]

[Note 1172: R. Chambers, tom. III, p. 261.]

[Note 1173: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 42.]

[Note 1174: Id., p. 41.]

Tandis que Clarinda voyageait ainsi, le chagrin de Burns, dans les heures où il pensait à elle, avait pris la forme d'une mélancolie pensive. On en peut suivre l'écho dans une chanson, composée plus tard, mais dont on a rattaché, avec vraisemblance, l'inspiration à cet épisode de sa vie. On y trouve une adaptation poétique d'un joli passage de la correspondance de Clarinda, dont il lui avait dit qu'il s'emparerait quelque jour.

Maintenant, de son manteau vert, la gaie Nature s'habille, Et écoute les agnelets qui bêlent sur les collines, Tandis que les oiseaux gazouillent des bienvenues dans tous les bois verts. Mais pour moi cela est sans délices,--ma Nannie est au loin.

Le perce-neige et la primevère parent nos bois, Et les violettes baignent dans la rosée du matin; Ils font peine à mon triste coeur, tant doucement ils fleurissent, Ils me font penser à Nanie et Nanie est au loin.

Alouette, toi qui t'élances des rosées des prairies, Pour avertir le berger de la ligne grise de l'aurore, Et toi moelleux mauvis qui salues la descente de la nuit, Cessez, par pitié,--ma Nanie est au loin.

Viens, Automne, si pensif, en jaune et en gris, Et apaise-moi en m'annonçant le déclin de la Nature; Le noir, le lugubre Hiver et la neige farouchement chassée Peuvent seuls me charmer,--maintenant que Nanie est au loin[1175].

[Note 1175: My Nanie's awa.]

Après son retour à Édimbourg, il est probable que Clarinda, épuisée par sa double traversée et ses pénibles commotions, resta pendant longtemps trop souffrante pour lui écrire. Peut-être aussi considérait-elle leurs adieux comme le scellement mis sur un amour, qui, pour être respecté, ne devait plus être rouvert; et sa courte réconciliation avec son mari comme une terre qui le recouvrait à jamais. Au mois de décembre 1792, six mois après le retour de Clarinda et juste un an après leur séparation, il ignorait qu'elle fût rentrée, ainsi que le prouve le billet qu'il écrivait à une des amies de sa maîtresse, à Édimbourg.

Chère Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse que j'avais pris la résolution de ne plus lever ma plume vers vous; mais ce jour mémorable, le six décembre, ramène à ma mémoire une telle scène! Ciel et terre! Quand je me rappelle une personne exilée au loin! mais pas un mot de plus à ce sujet, jusqu'à ce que j'apprenne de vous votre véritable adresse, et pourquoi mes lettres sont restées sans réponse, car celle-ci est la troisième que je vous envoie[1176].

[Note 1176: To Miss Mary Peacock. Dec. 6th, 1792.]

Il n'apprit qu'au commencement de l'année suivante que Clarinda était en Europe depuis plus de six mois. Sa colère éclata dans une lettre écrite probablement sous le coup de cette nouvelle et qui semble incohérente à force de violence. Elle est datée du mois de mars 1793.

Je suppose, ma chère Madame, qu'en négligeant de m'informer de votre arrivée en Europe--circonstance qui ne pouvait pas m'être indifférente, comme à vrai dire rien de ce qui vous concerne--je suppose que vous avez voulu me laisser deviner et voir qu'une correspondance, que j'eus naguère l'honneur et la félicité de goûter, ne doit plus jamais être. Hélas! quels sons lourds, écrasants sont ces mots: «jamais plus!» Le malheureux qui n'a jamais goûté le plaisir n'a jamais connu la détresse; ce qui pousse l'âme à la folie c'est le souvenir de joies qui ne seront «jamais plus». Ceci n'est pas le langage qu'il faut parler au monde; il ne le comprend pas. Mais vous autres, venez, les quelques-uns--les fils du Sentiment et de la Passion! vous dont les cordes du coeur tremblent et gémissent d'une angoisse indicible, quand le souvenir se précipite dans votre coeur!--vous qui êtes capables d'un attachement pénétrant comme la flèche de la mort, et puissant comme la vigueur de l'Être immortel--venez, et vos oreilles vont s'abreuver d'une histoire... mais, silence! Je ne dois pas, je ne puis pas la dire: une agonie est dans ce souvenir, la démence est dans ce récit!

Mais, Madame, laissons les sentiers qui mènent à la folie. Je félicite vos amis de votre retour, et j'espère que la précieuse santé qui, d'après ce que me dit Miss Peacock, a été si ébranlée, est rétablie ou en train de se rétablir....

Je vous présente un livre (c'était la dernière édition de ses poèmes), puis-je espérer que vous l'accepterez? Aurai-je de vos nouvelles? Mais d'abord, écoutez-moi. Pas de froid langage, pas d'avertissements de prudence; je méprise les conseils et dédaigne tout contrôle. Si vous ne devez pas m'écrire dans le langage, si vous ne devez pas m'exprimer les sentiments, que vous savez que je désire recevoir, et que je serai heureux de recevoir, je vous en conjure, par l'orgueil blessé! par la paix ruinée! par la passion frénétique et déçue! par tous ces maux nombreux qui composent cette suprême douleur humaine, un coeur brisé!! restez pour moi silencieuse à jamais. Si jamais vous m'insultez par les apophthegmes insensibles du sang-froid et de la prudence, puissent tous... mais assez! un démon ne pourrait exhaler un souhait malveillant sur la tête de mon ange! Rappelez-vous bien ce que je vous demande. Si vous m'envoyez une page baptisée aux fonds d'une sanctimonieuse prudence, par le ciel, la terre et l'enfer! je la déchire en atomes! Adieu! puissent toutes choses heureuses vous accompagner![1177]

[Note 1177: To Mrs Mac Lehose. March 1793.]

C'est la lettre d'un frénétique. À certains endroits, on croirait presque que c'est la lettre d'un homme excité de boisson, tant cela est en dehors de toutes bornes de raison.

Après cette lettre, une pleine année s'écoule sans trace de correspondance entre les deux amants. Il est probable, il est certain même qu'ils s'écrivirent: ils se comprenaient de moins en moins. Clarinda, ébranlée par ses dernières épreuves, fatiguée de corps et de coeur, gagnée d'ailleurs par l'âge, entrait dans une période plus apaisée. Comme son amour faisait réellement partie de sa vie, il se modifiait avec elle; il devenait plus calme parce qu'il était sincère et qu'il tenait à son âme. Elle comprenait de plus en plus leur liaison comme une amitié dévouée. Burns, en qui cet amour était uniquement une excitation d'imagination ou de sens, ne voulait pas comprendre qu'il pût changer. En sorte que c'était, ce qui arrive souvent, l'amour vrai qui devenait paisible et l'amour factice qui restait violent. Elle lui avait écrit pour lui parler d'amitié; il ne lui avait pas répondu; elle lui écrivit de nouveau et cette fois on a sa réponse, datée du 25 juin 1794. Cette lettre--la dernière--est écrite pendant une tournée d'Excise, sur une table d'auberge, en face d'une bouteille de vin. Il s'en échappe d'abord une tendresse d'anciens souvenirs. C'en est la meilleure partie. Mais que le reste est pénible! un accès de plaisanterie forcée, et quelque chose comme un souvenir d'ancienne bonne fortune, traîné dans des fins de dîners copieux et bruyants, je ne sais quelle fanfaronnade d'amour inconvenante.

Avant de me demander pourquoi je ne vous ai pas écrit, informez-moi d'abord comment je dois vous écrire. «En amitié», dites-vous. J'ai maintes fois pris la plume pour essayer de vous écrire une lettre «d'amitié». Mais c'est impossible; c'est Jupiter saisissant une sarbacane d'enfant après avoir manié le tonnerre. Quand je prends la plume, la souvenance m'accable. Ah! ma toujours très chère Clarinda! Clarinda! Quelle foule des plus tendres souvenirs se presse dans ma pensée, à ce mot! Mais je ne dois pas m'abandonner à ce sujet. Vous l'avez interdit.

Je suis extrêmement heureux d'apprendre que votre santé est rétablie, et que vous êtes de nouveau en état de goûter cette satisfaction en l'existence, que la santé seule peut nous donner.... Vous ririez si vous m'aperceviez où je suis en ce moment. Plût au ciel que vous fussiez ici pour rire avec moi, quoique, je le crains, notre première occupation serait de pleurer. Me voici établi ici, ermite solitaire, dans la salle solitaire d'une auberge solitaire, avec une solitaire bouteille de vin près de moi, aussi grave et stupide qu'un hibou, mais comme un hibou toujours fidèle à ma chanson. En preuve de quoi, ma chère Mrs Mac, voici à votre santé! Puissent les bénédictions les plus choisies du ciel bénir votre doux visage; et si un misérable regarde de travers votre bonheur, puisse le vieux chaudronnier de l'enfer l'empoigner pour marteler son coeur pourri! Amen.

Il faut que vous sachiez, ma très chère Madame, que, depuis bien des années, en quelque endroit, en quelque compagnie que je me trouve, chaque fois qu'on propose la santé d'une dame mariée, je propose toujours la vôtre. Mais comme votre nom n'a jamais franchi mes lèvres, même pour mon ami le plus intime, je propose votre santé sous le nom de «Mrs Mac». Cela est si bien connu parmi mes relations que, lorsqu'on propose une dame mariée, le directeur des toasts dit souvent: «Oh! nous n'avons pas besoin de lui demander a qui il boit: à la santé de Mrs Mac». J'ai aussi, parmi mes compagnons de réunions joyeuses, établi un tour de santés que j'appelle le tour des Bergères d'Arcadie, ce sont les santés de dames préférées qu'on porte sous des noms féminins célébrés dans les chansons anciennes; en ces occasions vous êtes ma «Clarinda». Donc, madame Clarinda, je consacre ce verre de vin au plus ardent souhait pour votre bonheur![1178]

[Note 1178: To Mrs Mac Lehose. 25th June 1794.]

Ainsi finit la correspondance de Sylvander et de Clarinda. Les protestations ardentes, les promesses éternelles, les rêves de réunion future, les appels à la divinité, cette magnifique rhétorique aboutit à cette rasade, bue à la santé de «Mrs Mac», avec une familiarité alourdie et un rire forcé. Il sort de cette lettre une odeur de trivialité. C'est l'abaissement d'une passion qui avait eu de hauts coups d'aile. À quelques mois de là il écrivait:

«Il y a dans le Museum, une chanson par une de mes ci-devant déesses qui n'est pas indigne de cet air! Elle commence ainsi:

«Ne parle pas d'amour, cela me fait souffrir»[1179].

[Note 1179: To George Thomson. 19th Oct. 1794.]

Il employait, en français, cette locution souillée qui avait traîné par les rues de Paris et qui contient je ne sais quelle goguenardise populacière et cruelle. La chanson dont il parlait était les jolis vers que Clarinda lui avait envoyés au début de leur liaison, quand il avait pour la première fois parlé d'amour[1180]. Il y a quelque chose de laid dans ce manque de respect pour un souvenir dont il aurait convenu de parler avec plus de réserve. Il pouvait du moins se taire. C'était la fin, on dirait presque la lie, de cet amour dans cette âme troublée.

[Note 1180: Dans la lettre du 9 Janvier 1788.]

Dans un des deux coeurs, heureusement, les beaux rêves d'autrefois se gardèrent respectés et inviolables. Clarinda survécut à Burns près d'un demi-siècle; elle mourut en 1841. Sa nature calme et saine reprit son équilibre; elle devint une vieille femme aimable et réconciliée avec la vie. On a d'elle un léger crayon qui la représente à l'âge de quatre-vingts ans, dans son salon où était suspendu un portrait du poète, toujours souriante et accueillant avec affabilité ses visiteurs. Elle demeura fidèle au souvenir de celui qu'elle avait aimée. Vingt ans après la mort de Burns elle écrivait dans son journal: «25 janvier 1815. Jour de naissance de Burns. Un grand banquet chez Oman. J'aimerais être là, invisible, pour entendre tout ce qu'on dira de ce grand génie[1181]». Et quarante ans après la semaine des adieux, quand elle était tout à l'extrémité de la vie, elle écrivait encore: «6 décembre 1831. Je ne pourrai jamais oublier ce jour-ci. Séparée de Burns en l'année 1791, pour ne jamais nous retrouver dans ce monde. Oh! puissions-nous nous retrouver dans le ciel[1181]». Il y a quelque chose de touchant dans ce souhait constant après tant d'années. Clarinda resta jusqu'au bout supérieure à Burns. Elle vivra parmi celles qui furent aimées par les poètes: non point parmi les cruelles et les décevantes qui les torturèrent, ni non plus parmi les sacrifiées qui languirent et moururent de leur chagrin; mais--et c'est là son originalité--comme une vaillante femme qui souffrit et sut vivre.

[Note 1181: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 53.]

II.

OPINIONS POLITIQUES, TRACAS.

C'est à Dumfries que Burns se trouva, pour la première fois, mêlé aux agitations de la politique. Jusque-là il avait vécu dans son isolement campagnard; l'écho des événements arrivait à lui comme ces roulements de tonnerre affaiblis, qui révèlent de très lointains orages. Il avait, dans ses vers et par quelques-uns de ses actes, fait preuve de Jacobitisme. Mais c'était là un sentiment romanesque, presque historique, qui ne tirait pas à conséquence et ne portait sur aucun intérêt présent. Il arriva dans les villes au moment où le puissant émoi de la Révolution Française agitait tous les esprits et excitait de toutes parts des enthousiasmes ou des colères. L'ébranlement du cataclysme gigantesque soulevait, en tous pays, des désirs, des projets, des tentatives de réforme ou de révolution; et aussi des résistances, des alarmes, des indignations. En sorte que les luttes particulières prenaient quelque chose de la gravité du drame de France, et que les discussions à son propos avaient l'âpreté de luttes immédiates. Les moindres remous dans la plus lointaine baie portaient le reflet au grand navire qui sombrait dans son incendie, et recevaient de lui un caractère tragique. Les passions publiques étaient exaltées, presque à leur paroxysme; la somme de haine que les hommes ont toujours à la disposition de leurs opinions, cessant d'être employée aux croyances religieuses, s'était précipitée dans les convictions politiques. Il fallait prendre parti pour ou contre la Révolution. Par ses origines plébéiennes, son éducation, son impatience de toute supériorité, sa colère contre les distinctions sociales, Burns devait fatalement aller au parti dont les tendances étaient démocratiques. Dans ces temps où il était dangereux, surtout pour un agent du Gouvernement, de manifester ses préférences, un autre aurait tenu les siennes secrètes ou ne les aurait manifestées qu'à bon escient. Mais il n'était pas homme à garder en lui ce qu'il ressentait. Les convictions prudentes et taciturnes n'étaient pas son fait. Par suite de sa nature, il était impossible que ses opinions n'éclatassent pas au dehors, et par suite de son génie, qu'elles le fissent sans quelque chose de frappant. Il était certain qu'un acte audacieux, quelque parole coupante de sarcasme ou brillante d'éloquence, attireraient l'attention sur lui. Il y a des hommes dont les discours sont éclatants comme des glaives. Cela ne tarda pas à arriver.

Un jour de la fin de février 1792, un brick aux allures suspectes fut signalé dans le Solway-Frith. Burns était un des employés qui furent envoyés pour surveiller ses mouvements. Le lendemain, le brick échoua sur un banc de sable et on put apercevoir que l'équipage était nombreux, bien armé, décidé à ne pas se rendre sans lutte. On dépêcha aussitôt un des excisemen, Lewars, à Dumfries, et un autre à Ecclefechan, pour en ramener un peloton de dragons. Burns fut laissé avec quelques hommes pour surveiller le navire et empêcher que la marchandise ne fût débarquée. Pendant qu'il se promenait de long en large sur les galets et les roseaux du rivage, «de méchante humeur que les renforts tardassent à venir», il composa une de ses amusantes chansons: Le diable a emporté l'exciseman. Quand Lewars revint avec les soldats, Burns se mettant à leur tête, l'épée à la main, marcha à travers l'eau et fut le premier à aborder le brick. L'équipage perdit courage bien que plus nombreux et se rendit. Le vaisseau fut saisi et vendu aux enchères, le lendemain, à Dumfries, avec toutes ses armes et toute sa cargaison. À cette vente, Burns dont la conduite avait été fort louée, acheta quatre caronades. C'est une emplette qui, à première vue, semble étrange. On en a l'explication lorsqu'on sait qu'il les envoya, selon Lockhart, à la Convention, avec une lettre où il priait cette assemblée de les accepter comme un témoignage de son admiration et de son estime. Le cadeau et l'envoi furent arrêtés à la douane de Douvres[1182].

[Note 1182: Lockhart. Life of Burns, p. 228-29. Voir aussi la lettre de M. Train dans l'édition de Burns, de Blackie, tom. I, p. CCXIIII.]

Lockhart, qui fut avec persistance un tory étroit, condamne lourdement cet acte de Burns, bien qu'il soit forcé de reconnaître que l'Angleterre n'était pas alors en guerre avec la France, «mais, dit-il, chacun sentait qu'elle ne tarderait pas à l'être[1182]». Chambers, qui a étudié de plus près cette question et qui a pris la peine de parcourir les journaux de l'époque, fait rentrer les faits dans de plus justes proportions. Il remarque que la Convention n'existait pas encore à la fin de Février 92; que, moins d'un mois auparavant, Georges III avait ouvert le parlement dans des termes où il se félicitait de la paix et de la prospérité du pays; que le trois pour cent était à 96; que l'ambassadeur anglais ne fut rappelé qu'au mois d'août; que la guerre ne fut déclarée qu'au mois de janvier suivant, et qu'une démonstration de sympathie envers le gouvernement français n'était nullement un acte d'hostilité contre le gouvernement anglais. Bien plus, les journaux et l'opinion de la contrée étaient favorables à la Révolution française, au point qu'à la fin de 1792, une souscription était ouverte à Glascow «pour aider les Français à continuer la guerre contre les princes émigrés et les pouvoirs étrangers, par qui ils pourraient être attaqués», et le journal annonçait que la souscription s'élevait déjà à 1200 livres sterling[1183]. Il est possible cependant que, par suite des délais de l'envoi et des lenteurs du trajet, les canons soient arrivés à Douvres seulement vers la fin d'avril, quand la guerre avait éclaté entre la France et l'Empereur; et que les autorités anglaises aient cru devoir intercepter un envoi d'armes, fait par un particulier à une nation en hostilité contre un souverain allié. C'était de la part de Burns un acte original, mais nullement irrégulier, et il est peu probable qu'il faille attribuer à cela les ennuis qui ne tardèrent pas à l'assaillir.

[Note 1183: R. Chambers, tom. III, p. 218-20.]

* * * * *

Ils devaient être causés par des actes, plus hardis et plus significatifs en eux-mêmes, mais dont la gravité tint aussi au changement qui s'était produit dans l'opinion publique et dans l'attitude du gouvernement. La première avait été affectée par l'emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre; la seconde, par le sentiment réel ou feint de la contagion révolutionnaire qui le menaçait. En effet, entre les premiers mois de 1792 et les derniers, des événements importants avaient eu lieu dans le pays. C'est l'année qui est marquée par la naissance et le développement des sociétés révolutionnaires anglaises et par une puissante fermentation des esprits.

Il existait bien, depuis 1780, des sociétés et des clubs, formés en vue d'obtenir une réforme parlementaire, jugée dès lors nécessaire et qui ne fut accomplie qu'en 1832[1184]. En 1780, une société d'Information Constitutionnelle avait été créée et avait répandu des quantités de pamphlets sur cette question. En 1782 et en 1785, Pitt lui-même avait proposé à la Chambre des Communes des motions ayant pour objet de modifier le système d'élection. En 1789, la réunion d'un club de whigs, connu sous le nom de Société de la Révolution[1185], et le célèbre sermon du Dr Price avaient motivé les fameuses Réflexions de Burke sur la Révolution française[1186]; celles-ci avaient fait sortir du sol toute une littérature de réponses, parmi lesquelles se distinguaient les Droits de l'Homme de Thomas Paine[1187]. Mais ces associations étaient isolées, avaient peu d'influence; leur programme se bornait à une réforme contenue dans les limites constitutionnelles; et les discussions sur la Révolution française semblaient porter sur une question étrangère aux pays et presque historique. Vers le commencement de 1792, les germes d'opposition, cachés jusque-là, se manifestèrent et se répandirent avec une singulière rapidité. Des sociétés politiques pullulèrent sur toute l'étendue du royaume. Le 25 de janvier, un cordonnier, nommé Thomas Hardy, écossais de naissance, établi à Londres, fonda, avec neuf amis, une association sous le nom de Société Correspondante de Londres. Son titre indique où était sa force. Elle devait se mettre en rapport avec les autres réunions analogues. Elle était habilement organisée en divisions de quarante-cinq membres, qui se constituaient au fur et à mesure que le nombre des membres augmentait; elles envoyaient un délégué au Comité central, lequel se réunissait tous les jeudis soir. Les affiliations se présentèrent bientôt en quantités considérables et, avant la fin de l'année, Hardy estimait qu'elles atteignaient vingt mille, «nombre qui dépasse de beaucoup le corps entier d'électeurs dont dépend une majorité à la Chambre des Communes[1188]». À la fin de mars, il se fonda la Société des Amis du Peuple composée des hommes du parti whig éminents par leur rang, leurs talents ou leur ascendant; Lord Daer, l'ancien protecteur de Burns, Thomas Erskine le célèbre avocat, plusieurs membres du Parlement en faisaient partie. De tous côtés, dans les comtés, en Irlande, et surtout en Écosse, des sociétés se formèrent sous ce dernier titre. En Février, Thomas Paine avait publié la seconde partie de ses Droits de l'Homme dont la vente fut si considérable que, dès l'été, il offrit, avec les profits, la somme de 25,000 francs à la Société d'Information Constitutionnelle[1189]. Après avoir demandé la réforme d'abus indéniables, le Programme de ces sociétés s'était accentué et réclamait le suffrage universel et des parlements annuels.

[Note 1184: Voir sur ces premières sociétés Lecky, History of England in the XVIIIth century, tom. V, chap. XXI, p. 448.]

[Note 1185: Sur l'action de cette société, Lecky, Id. p. 450.--Voir aussi The Story of the English Jacobins, by Edward Smith, chap. I.]

[Note 1186: Les Reflections on the Revolution of France sont de Novembre 1790.]

[Note 1187: The Rights of Man sont de 1791-92.]

[Note 1188: The Story of the English Jacobins, chap. II et chap. III, p. 43.]

[Note 1189: The Story of the English Jacobins, chap. II, p. 33.]

Au mois de novembre, la Société Correspondante de Londres, indignée du manifeste du Duc de Brunswick, avait, de concert avec d'autres sociétés, envoyé une adresse à la Convention, qui l'avait reçue et l'avait fait lire aux armées. On y trouvait des passages écrits dans le style de l'époque:

Bien que menacés par un oppressif système de contrôle, dont les empiétements graduels mais continus ont privé cette nation de presque toute la liberté dont elle était fière et nous a presque réduits à l'abject esclavage d'où vous venez de sortir, cinq mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent virilement en avant, pour sauver leur pays de l'opprobre attiré sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir. Ils considèrent que c'est le devoir des Bretons d'encourager et d'aider, autant qu'il est en leur pouvoir, les champions du bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan que vous avez adopté, une amitié inviolable. Que cette amitié soit désormais sacrée entre nous! Puisse une vengeance terrible saisir l'homme qui essayerait d'en causer la rupture.

Bien que nous paraissions être si peu à présent, soyez assurés, Français, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai que le bras menaçant et levé de l'autorité tient à présent les timides à l'écart--que des imposteurs actifs et partout répandus trompent constamment les crédules--et que l'intimité de la Cour avec des traîtres reconnus a quelque effet sur les naïfs et les ambitieux. Mais nous pouvons vous apprendre avec certitude, Amis et Hommes Libres, que la lumière a fait des progrès rapides parmi nous. La curiosité a pris possession de l'esprit public, le règne uni de l'Ignorance et du Despotisme disparaît. Les hommes maintenant se demandent entre eux: «Qu'est-ce que la Liberté? Quels sont nos Droits?» Français, vous êtes déjà libres, et les Anglais se préparent à le devenir[1190].

[Note 1190: Address to the French National Convention, from the following Societies united in one common cause, viz., the obtaining a fair, general, and impartial representation in Parliament, 27 Sept. 1792, reproduite dans The Story of the English Jacobins, chap. III.]

On trouvait dans ce même document, qui fut un peu plus tard publié par les journaux anglais, les phrases suivantes, dans lesquelles Georges III était directement visé:

Que les despotes allemands agissent comme il leur plaît. Nous nous réjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de leurs sujets esclaves. Nous espérons que cette tyrannie de leurs maîtres deviendra le moyen de rétablir dans la pleine jouissance de leurs Droits et de leurs Libertés des millions de nos semblables.

C'est donc avec indifférence que nous voyons l'électeur du Hanovre joindre ses troupes aux traîtres et aux brigands; mais le Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci n'est pas le Hanovre. S'il oubliait cette distinction, nous ne l'oublierions pas[1190].

Au même moment, la Société Constitutionnelle avait envoyé à la Convention deux délégués qui avaient échangé avec le président le baiser de la fraternité. Dans leur adresse, à la barre de l'Assemblée, ils annonçaient que «d'innombrables sociétés semblables à la leur, se formaient dans toutes les parties de l'Angleterre, de l'Écosse et de l'Irlande et qu'elles y éveillaient un esprit de recherche universelle dans les abus compliqués du gouvernement et s'enquéraient des moyens simples de réforme[1191]».

[Note 1191: The Society for Constitutional Information in London to the National Convention of France, November 28th 1792, cité dans The Story of the English Jacobins, chap. III.]

Cependant le roi, les ministres, particulièrement Pitt et Dundas qui était secrétaire pour l'Écosse, la majorité du parlement, les tories, ceux qu'on appelait les whigs alarmistes, s'étaient émus de cette agitation. Dès le mois de mars, Georges III l'avait visée dans une proclamation royale. En novembre, un magistrat nommé John Reeves forma une Association pour défendre la Liberté et la Propriété contre les Républicains et les Niveleurs[1192]. Des associations «loyales» se créèrent en face des associations révolutionnaires ou réformatrices. Tout ce qui, en Angleterre, était alarmé de l'avenir et satisfait du présent, y appartint ou les appuya. Le soutien du gouvernement leur donna de la force. On répandit des bruits de conspiration, d'anarchie, de pillage. On menaça les tavernes qui prêtaient leurs salles aux sociétés jacobines, de leur retirer leur licence; on inquiéta les vendeurs de journaux; on condamna les colleurs d'affiches[1193]. On sévit contre les moindres paroles. Un ministre dissident de Plymouth, le Rev. William Winterbotham, ayant dit dans un sermon que sa «majesté était placée sur le trône à condition d'observer certaines lois et règles et que, si elle ne les observait pas, elle n'avait pas plus de droits à la couronne que les Stuarts», était condamné à quatre années d'emprisonnement à Newgate[1194]. John Frost, avoué riche et estimé, ancien ami politique de Pitt, ami de Sheridan, fut accusé, d'après le témoignage d'un individu quelconque, d'avoir dit dans un café quelque chose sur «ce que l'égalité était un droit naturel de l'homme et sur ce qu'il avait une prédilection pour le républicanisme.» Il fut condamné à six mois de prison, une heure de pilori, à déposer caution de bonne conduite pour cinq années et fut rayé du rôle des attorneys[1194]. Lorsque, l'année suivante, le moment de lui appliquer la peine du pilori fut fixée, toute la ville fut en quelques instants couverte de petits placards annonçant le jour et l'heure de l'exécution. Le pilori fut immédiatement démoli par la foule et Frost libéré; mais il prit froidement le bras de Horne Tooke qu'il rencontra par hasard et s'en retourna à la prison[1195]. On condamna Thomas Paine qui était alors en France et ne revint jamais en Angleterre, malgré un admirable plaidoyer de Thomas Erskine, le frère du protecteur de Burns. Lorsque George III apprit que Thomas Erskine se chargeait de la défense de Paine, il contraignit le prince de Galles à écrire à l'illustre avocat une lettre qui amena sa démission immédiate comme attorney général près du Prince[1196]. Le lendemain du jugement de Paine, une nouvelle société fut créée sous la présidence d'Erskine: Les Amis de la Liberté de la Presse. Le 13 décembre, le parlement fut prématurément convoqué pour entendre un discours du trône, dans lequel il était parlé d'un dessein de tenter la destruction de la Constitution et la subversion de tout ordre et de tout gouvernement.

[Note 1192: The Story of the English Jacobins, chap. III, p. 55.]

[Note 1193: Id. p. 58.]

[Note 1194: Id. p. 64.]

[Note 1195: Id. p. 165]

[Note 1196: Voir Lord Erskine par Henri Duméril, p. 61, et les paroles de Thomas Erskine lui-même, citées au bas de la page 62.--Voir aussi Henry Erskine and His Times, par le lieutenant-colonel Alex. Fergusson, p. 345.]

En sorte que tout le pays était travaillé d'une formidable effervescence; la bataille faisait rage entre les sociétés libérales ou révolutionnaires d'un côté et les sociétés réactionnaires ou conservatrices de l'autre. Celles-ci employaient tous les moyens d'intimidation, jusqu'à la dénonciation. Le gouvernement avait pris parti dans la lutte et se considérait comme attaqué par les propositions de réforme. On voit combien la situation était, à la fin de 1792, changée de ce qu'elle avait été au commencement, et combien les mêmes actes qui, au mois de février, étaient simplement indifférents, seraient devenus significatifs au mois de novembre.

* * * * *

Ce double mouvement s'était produit en Écosse, mais avec plus de force dans chaque sens, et par conséquent plus de violence dans le choc. Les principes nouveaux trouvaient dans l'organisation essentiellement démocratique de l'Église calviniste un terrain favorable. Les sociétés se multiplièrent. Lorsqu'en 1793 on proposa un congrès des sociétés de Londres et des Provinces, ce fut à Édimbourg qu'il eut lieu[1197]; quarante-cinq sociétés écossaises y envoyèrent des délégués[1198]. D'un autre côté, le parti tory était là plus nombreux et plus puissant, en même temps que plus étroit et plus fanatique qu'ailleurs. Il comprenait presque entièrement «la richesse, le rang, l'administration du pays et les trois quarts de la population[1199].» L'impiété de la Révolution française assurait à cette réaction tout ce qui était pieux, ses excès tout ce qui était timide; tandis que la distribution des emplois achetait tout ce qui était vénal[1200]. Les conseils municipaux, qui étaient les principaux électeurs du Parlement, nommaient leurs successeurs, et par conséquent se renommaient indéfiniment eux-mêmes. Les personnes qui étaient envoyées comme jurés aux cours criminelles, étaient choisies par le shérif du comté et, lorsqu'elles étaient arrivées, subissaient un nouveau choix de la part des juges[1201]. Il n'y avait pas de libres institutions politiques, car le gouvernement parlementaire n'avait jamais fonctionné en Écosse. Le parti tory, maître des emplois, des tribunaux, des collèges, de l'Église, affectait de considérer les opposants comme des ennemis de toutes les institutions. Ce fut une véritable persécution. Pendant cette année de 1792, un jeune avocat de talent, nommé Thomas Muir, avait pris part, à Glascow, à la création d'une société nommée Les Amis de la Constitution et du Peuple; et un clergyman, le Rév. Thomas Palmer, fellow de Queen's collège à Cambridge, avait, à Dundee, aidé à la fondation d'une société semblable, La Société des Amis de la Liberté[1202]. Tous deux, accusés de sédition, furent déclarés coupables par des jurés influencés par l'opinion des juges. Lorsque les verdicts furent rendus, «la Cour avait à exercer son pouvoir discrétionnaire de fixer la sentence, qui pouvait aller d'une heure d'emprisonnement à la transportation à vie.[1203]». Cette dernière peine n'était pas et «n'avait jamais été employée en Angleterre pour le crime de sédition. C'était alors un châtiment terrible, impliquant un voyage de plusieurs mois, la misère dans une colonie nouvelle, plus de communication avec la terre natale et ceux qu'on y laissait, et de telles difficultés de retour qu'un homme transporté était considéré comme un homme qu'on ne reverrait plus[1203]». Muir fut condamné à quatorze années de transportation; Palmer à la même peine. Jeffrey, alors jeune homme, assistait au jugement avec sir Samuel Romilly. «Ni l'un ni l'autre, dit lord Cockburn, ne l'oublia jamais. Jeffrey n'en parlait jamais sans horreur[1204].» Lorsque, en 1793, le congrès des sociétés de réforme eut lieu à Édimbourg, sans le moindre trouble, les deux délégués de la Société Correspondante de Londres, Margarot et Gerrald, qui étaient étrangers, et le secrétaire général du congrès, Skirving, furent arrêtés, jugés, il est presque impossible de dire sur quelle accusation, et condamnés également à quatorze années de transportation. Le sort de ces victimes fut lamentable: Gerrald et Skirving moururent en arrivant à Botany-Bay; Palmer mourut en revenant à l'expiration de sa peine; Muir s'échappa, mais fut blessé et vint mourir à Chantilly; Margarot seul revint en Angleterre, âgé, brisé, et traîna quelque temps encore, grâce aux secours de ceux de ses anciens amis qui survivaient[1205]. «Pour retrouver l'esprit judiciaire de cette cour, dit Cockburn, il faut remonter aux jours de Lauderdale et de Dalzell.[1206]»

[Note 1197: The Story of the English Jacobins, chap. V, p. 80.]

[Note 1198: Id., p. 88.]

[Note 1199: Lord Cockburn. Memorials, p. 71.]

[Note 1200: Id., p. 75-76.]

[Note 1201: Lord Cockburn. Memorials, p. 76.]

[Note 1202: The Story of the English Jacobins, chap. V, p. 81.]

[Note 1203: Lord Cockburn. Memorials, p. 88.]

[Note 1204: Lord Cockburn. Life of Jeffrey, p. 55.]

[Note 1205: The Story of the English Jacobins, p. 91-92.]

[Note 1206: Lord Cockburn. Memorials, p. 88.]

Dans la société, la haine des tories contre toute tendance libérale se faisait sentir d'une façon plus violente encore qu'en Angleterre. Comme toutes les places et toute l'influence étaient entre leurs mains, ils frappaient de proscription ceux qui étaient connus pour leurs principes whigs ou qui étaient soupçonnés d'en avoir. Les jeunes gens qui entraient au barreau marqués de cette tache voyaient toutes les portes officielles se fermer devant eux; les juges leur étaient hostiles; les affaires s'éloignaient d'eux[1207]. Plusieurs furent contraints de s'exiler d'Édimbourg et d'aller à Londres. Même autour des avocats connus, le vide se faisait.

[Note 1207: Lord Cockburn. Memorials, p. 80.]

«Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint alarmé à un point extrême, et les atrocités commises en France par une faction sans principes, les pires ennemis de la liberté, produisirent une telle horreur en Écosse, spécialement dans les classes élevées, que tout homme était considéré comme un rebelle qui ne soutenait pas les mesures tory du gouvernement. Mr Fletcher néanmoins resta fidèle à ses principes whig.... À cette époque, et pendant plusieurs années plus tard, telle était en Écosse la terreur des principes libéraux, qu'aucun membre du barreau qui les professait ne pouvait espérer une clientèle. Comme il n'y avait pas de jury dans les affaires civiles, on croyait que les juges ne décideraient pas en faveur d'un plaideur qui aurait employé un conseil whig.... Nous fûmes souvent, à cette époque, réduits à notre dernière guinée; mais telle était ma sympathie pour les sentiments publics de mon mari, que je ne me rappelle aucune période de ma vie mariée qui ait été plus heureuse que celle où nous souffrions à cause de notre conscience.[1208]»

[Note 1208: Autobiography of Mrs Fletcher, p. 65.]

Il fallait, pour résister à cette conspiration, la vaillance et la gaîté de cette charmante femme. Un petit fait qui revient à sa mémoire indique jusqu'à quel point cette haine des Tories portait le trouble dans les existences particulières.

«Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour l'Amérique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui assaillait si sauvagement Mr. Millar. Il avait fait partie de la Société des Amis du Peuple. Il perdit son occupation professionnelle, bien que ce fût un homme très capable et très honorable; il éprouva un tel dégoût de l'état des affaires en Écosse qu'il prit la résolution d'aller chercher la paix et la liberté aux États-Unis d'Amérique. Je ressentis le départ de Mrs Millar comme une grave perte. Deux ans plus tard elle revint, veuve; et notre amitié dura jusqu'à sa mort.[1209]»

[Note 1209: Autobiography of Mrs Fletcher, p. 71.]

On n'imagine qu'à peine jusqu'où allait cette haine. «Le grand objet des Tories, dit Cockburn, était d'injurier tout le monde excepté eux-mêmes, et en particulier d'attribuer une soif de sang et d'anarchie, non seulement à leurs adversaires publics déclarés, mais à l'ensemble du peuple[1210].» Une sorte de réprobation s'attachait aux libéraux, à ce point que les enfants les regardaient avec terreur.

[Note 1210: Lord Cockburn. Memorials, p. 72.]

«Je puis mentionner ici que le signe distinctif de tous ceux qui soutenaient ces principes (les principes libéraux) était d'avoir les cheveux coupés courts et de donner ainsi le coup de grâce à la poudre et à la chevelure arrangée avec boucles et queue, laquelle était alors si universellement adoptée qu'aucune personne, occupant le rang de gentleman, ne pouvait paraître sans. Parmi les partisans les plus ardents et les plus en vue du citoyennat et du républicanisme était un noble lord de talent distingué. Je me souviens très bien, avec plusieurs de mes camarades, avoir regardé le citoyen comte, avec crainte et curiosité, pendant qu'il passait dans George Street habillé ou je devrais plutôt dire déshabillé dans un surtout grossier, fait de drap qu'on appelait «Gratte Canaille». Sa physionomie brune et sombre, pendant que nous avions les yeux fixés sur lui, fit que nos voix généralement bruyantes tombèrent à un murmure; nous nous dîmes (sotto voce): «Oh! comme il a l'air effrayant, on dit qu'il veut qu'on coupe la tête du roi.» Il s'appuyait sur le bras de l'honorable Harry Erskine, fameux pour son esprit, son talent et ses principes whiggistes, qui était le frère de l'avocat non moins célèbre et plus tard chancelier, Tom Erskine.»

Ce souvenir d'un enfant qui avait alors une dizaine d'années n'est-il pas bien probant et ne rend-il pas d'une façon saisissante le vide qui se faisait autour des hommes soupçonnés de libéralisme. Ce ne devait pas être un sectaire bien farouche pourtant que celui qui se promenait si familièrement avec Harry Erskine[1211].

[Note 1211: Nous avons trouvé cette anecdote dans un livre intitulé Reminiscences of a Scottish Gentleman, by Philo Scotus.]

* * * * *

Quelques avocats comme Henri Erskine et Archibald Fletcher; Malcolm Laing, l'historien; James Graham, l'auteur du poème écossais Le Sabbath; quelques médecins comme John Allen et John Thompson; quelques professeurs de l'Université comme Playfair, le mathématicien, Andrew Dalzel, l'humaniste, et Dugald Stewart, formaient un petit noyau d'opinion libérale[1212]. Est-il besoin de dire que ces hommes, en qui la vertu et la sagesse étaient égales et, chez quelques-uns, supérieures au talent, n'étaient point des révolutionnaires. C'était à coup sûr la fleur et le sel du pays. Et cependant, ils étaient soupçonnés, tenus à l'écart, entourés de méfiance, surveillés. Même Dugald Stewart, dont la vie et l'esprit étaient si purs, dont la parole était si exquise et si mesurée, dont l'enseignement était un charme et qui, selon l'expression de Mackintosh, avait inspiré l'amour de la vertu à des générations d'élèves, Dugald Stewart souffrit de cette implacable et stupide défiance des conservateurs.

[Note 1212: Lord Cockburn. Memorials, p. 74.]

Si les choses en étaient là à Édimbourg, foyer intellectuel du pays, où le nombre relatif et le talent supérieur des libéraux les rendaient plus difficiles à attaquer, que devaient-elles être dans les petites villes de province et dans la campagne? «Un gentilhomme campagnard, avec n'importe quel autre principe que le dévouement à Henry Dundas, était regardé comme une merveille ou plutôt une monstruosité[1213].» C'était aussi la croyance de presque tous les marchands, tous les employés amovibles, toutes les corporations publiques. Les conservateurs exerçaient un odieux despotisme social, et les hommes marqués de libéralisme, trop peu nombreux pour former une société entre eux, et trop humbles pour opposer l'autorité d'un nom, vivaient sous le coup d'une véritable excommunication. Lord Cockburn a dit avec raison:

[Note 1213: Lord Cockburn. Memorials, p. 75.]

«Les choses étaient assez mauvaises dans la capitale, mais bien plus terribles dans les petites localités qui étaient exposées sans ressource à la persécution. Si Dugald Stewart fut, pendant plusieurs années, reçu sans cordialité, dans une ville dont il était l'ornement, quelle dut être la position d'un homme ordinaire qui professait des opinions libérales, dans la campagne ou dans une petite ville, exposé à tous les opprobres et à tous les obstacles que l'insolence locale pouvait imaginer, et prive probablement du soutien d'amis partageant ses pensées? Il y avait partout des hommes de ce genre, mais ils étaient tous de position humble. Leur mérite était grand, par conséquent. Sous l'insulte, la froideur, la malveillance, des pertes personnelles constantes, ils restèrent fidèles à ce qu'ils croyaient juste durant maintes sombres années[1214].»

[Note 1214: Lord Cockburn. Memorials, p. 90.]

Et qu'on ne croie pas que ce soit là un des aspects de la situation, coloré et assombri par le ressentiment d'un de ceux qui en souffrirent et aidèrent à la détruire. Lockhart était conservateur, peut-être plus encore que Lord Cockburn n'était libéral, et il parle de l'épouvantable animosité de la vie quotidienne, dans des termes qui conservent plus encore l'horreur de ce temps de malveillance et de désaccord.

«Des scènes, plus pénibles à l'époque et plus pénibles dans le souvenir qui nous en reste que celles qui avaient, pendant des générations, affligé l'Écosse, furent le résultat de la violence et de la fermentation des sentiments de parti, des deux côtés. De vieux et chers liens d'amitié furent rompus, et la société fut, pendant un moment, ébranlée jusqu'à son centre. Dans les rêves les plus extravagants des Jacobites, il y avait beaucoup à respecter: un haut dévouement chevaleresque, le respect des vieilles affections, la loyauté héréditaire, une générosité romanesque. Dans cette nouvelle sorte d'hostilité, tout semblait vil autant que périlleux; elle excitait le mépris encore plus que la haine. Le nom seul suffisait à salir ce qui en approchait; des hommes qui s'étaient connus et aimés depuis l'enfance, se tenaient à distance, et cette influence se glissait entre eux comme si ç'avait été quelque hideuse pestilence[1215].»

[Note 1215: Lockhart. Life of Burns, p. 223.]

Il n'y a rien d'exagéré dans ces mots. Ils sont même instructifs parce qu'il y perce un écho de l'ancienne haine tory, qui laisse deviner ce qu'avait dû être le langage d'autrefois.

Il est nécessaire de connaître ces détails et il est utile aussi de savoir que, parmi les petites villes provinciales, Dumfries était une de celles où l'influence des tories était le plus forte[1216]. C'était la résidence d'hiver d'un grand nombre de familles nobles du sud de l'Écosse. Elles y apportaient leurs préjugés et une influence de richesse et de nom qui les rendait dangereux. Lorsqu'un cri s'éleva en faveur d'une réforme parlementaire, le conseil municipal vota des adresses au Roi pour le prier de s'y opposer[1217]. Dès le commencement de 1793, il se forma une de ces tyranniques associations conservatives, le Loyal Native Club, pour préserver la Paix, la Liberté et la Propriété, et pour soutenir les Lois et la Constitution du Pays. Elle comprenait les habitants les plus importants de la ville. Le Journal de Dumfries, rendant compte de la façon dont on célébrait la fête du Roi, permet de comprendre l'animosité qui là, comme ailleurs, se mêlait au sentiment tory.

[Note 1216: Lockhart. Life of Burns, p. 223.]

[Note 1217: History of Dumfries, by William Mac Dowall, p. 591.]

Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un déploiement inaccoutumé de loyalisme s'est manifesté très clairement dans tous les rangs des habitants de cette ville. En outre de ce que nous avons remarqué la semaine dernière, ce n'est que justice de noter le loyalisme ardent de nos jeunes gens. S'étant procuré deux effigies de Tom Paine, ils les ont promenées par les principales rues de notre cité et, à six heures du soir les ont jetées dans des feux de joie, aux applaudissements patriotiques de la foule qui les entourait[1218].

[Note 1218: Extrait du Dumfries Journal, cité par W. Mac Dowall, p. 592.]

Le matin de cette belle journée, des dames avaient apporté au président de l'association des écharpes de satin bleu sur lesquelles elles avaient brodé les mots: «Dieu sauve le Roi». Les membres du club, à qui ces insignes furent remis, les portèrent toute la journée autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts bien adaptés, et le quinzième fut «Dieu bénisse toutes les branches de la famille royale». Après quoi les membres de l'association, avec leurs bandes bleues, qu'ils portaient maintenant en écharpe depuis qu'ils avaient ôté leurs chapeaux, s'en allèrent à l'assemblée[1218]. Cette description de fête ne serait qu'un peu ridicule, si on ne savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de dénonciations, de mises à l'index, deux fois intolérables et dangereuses dans cette vie étroite de petite ville.

* * * * *

L'attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer inaperçue; il était plus que personne exposé aux regards. Sa célébrité, son don puissant de familiarité, la vigueur de sa déclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines. D'autre part, il suffisait qu'il y eût la moindre apparence de péril ou de menace pour qu'il se portât aussitôt du côté d'où ils venaient et commît quelque imprudence. Il ne tarda pas à être noté parmi les suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. Les Loyal Natives firent circuler contre eux quatre misérables vers:

Vous, fils de la Sédition, prêtez l'oreille à ma chanson, Laissez Syme, Burns et Maxwell se mêler à la foule, Avec Cracken l'attorney et Mundell le charlatan, Envoyez Willie, le marchand, en enfer à coups de fouet[1219].

[Note 1219: The Loyal Natives' Verses.]

À quoi Burns répondait quand ces vers lui furent communiqués:

Vous, vrais «Loyal Natives» écoutez ma chanson, En tapage et en débauche ébaudissez-vous toute la nuit; Votre bande est à l'abri de l'Envie et de la Haine, Mais où est votre bouclier contre les traits du mépris?

Voilà la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler cette animosité d'une classe de la population contre les partisans des nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du poète à Dumfries.

Il ne semble pas que Burns ait appartenu à aucune des sociétés libérales qui se formèrent, pendant ces années, en Écosse[1220]. Mais il commit d'autres imprudences. Un certain capitaine Johnstone avait créé un journal nommé Le Gazetier d'Édimbourg, dans le dessein de défendre la cause de la réforme. C'était un révolutionnaire déclaré. Il fut emprisonné quelques mois après; son successeur à la rédaction le fut également; et l'imprimeur, qui était un honnête Jacobite, racontait à Chambers que, par le fait d'avoir appartenue à ce journal pestiféré, son crédit fut arrêté dans les banques et lui-même regardé pendant longtemps comme un homme taré[1221]. Burns écrivait, au mois de novembre 1792, la lettre suivante au capitaine Johnstone:

[Note 1220: R. Chambers, tom. III, p. 263.]

[Note 1221: R. Chambers, tom. III, p. 258-64.]

Monsieur, je viens de lire votre prospectus du Gazetier d'Édimbourg. Si vous continuez, dans votre journal, avec le même courage, ce sera, sans aucune comparaison, la première publication de ce genre, en Europe. Je vous prie de m'inscrire comme souscripteur et, si vous avez déjà publié quelques numéros, veuillez me les envoyer à partir du commencement. Indiquez-moi votre façon de régler les paiements dans notre ville, ou bien je m'acquitterai envers vous par mon ami Peter Hill, libraire à Édimbourg.

Continuez, Monsieur! Découvrez, avec un coeur indompté et d'une main ferme, cette horrible masse de corruption qu'on appelle la politique et la science de gouvernement. Osez peindre, avec leurs couleurs naturelles, «ces misérables aux calmes pensées, qu'aucune foi ne peut enflammer», quel que soit le shibboleth du parti auquel ils prétendent appartenir. L'adresse à Dumfries trouvera, Monsieur, votre très humble serviteur. R. B.[1222]

[Note 1222: To Capt. Wm Johnstone, 13th Dec. 1792.]

Lorsqu'on sait que vingt-cinq ans plus tard, en 1817, les noms des souscripteurs du premier journal libéral qui ait pu paraître à Édimbourg depuis la disparition du Gazetier, furent recherchés par un émissaire du Lord Avocat[1223], on pense si, en 1792, à Dumfries, l'arrivée d'un journal radical devait être surveillée et les abonnés désignés.

[Note 1223: R. Chambers, tom. III, p. 264.]

En même temps, Burns composait et chantait des chansons comme celle-ci, dans laquelle «ceux qui sont au loin» désigne les représentants libéraux de l'Écosse, ennemis du ministère; où Charlie et Tammie désignent Charles Fox lui-même, et Thomas Erskine le défenseur de Thomas Paine. On sait que le chamois et le bleu étaient les couleurs de Fox et celles du parti whig.

À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; Qui ne veut pas souhaiter bonne chance à notre cause Puisse-t-il n'avoir jamais bonne chance! Il est bon d'être joyeux et sage, Il est bon d'être honnête et ferme; Il est bon de soutenir la cause de la Calédonie, Et de rester fidèle au chamois et au bleu.

À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; À la santé de Charlie, le chef du clan, Bien que sa troupe soit peu nombreuse! Puisse la Liberté rencontrer le succès! Puisse la Providence la défendre du mal! Puissent les tyrans et la tyrannie se perdre dans le brouillard, S'égarer en route, et aller au diable.

À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; À la santé de Tammie, notre gars du Nord, Qui vit dans le giron de la loi! À la liberté de ceux qui veulent lire, À la liberté de ceux qui veulent écrire, Personne n'a jamais craint la vérité Que ceux que la vérité accuserait[1224].

[Note 1224: Here's a Health to them that's awa'.]

C'étaient là, en somme, des indices d'opinions qu'il fallait aller chercher dans sa vie pour les connaître. Mais il ne s'en tint pas là, et à maintes reprises il fit des manifestations publiques de ses sentiments. Un jour, à un dîner, au moment où l'on propose la santé de Pitt, il se lève et demande la permission de boire à un plus grand et à un meilleur homme, le général Washington[1225]. Une autre fois, il porte un toast «au dernier verset du dernier chapitre du dernier Livre des Rois»[1226]. En octobre 1792, au théâtre de Dumfries, à la fin d'une représentation d'apparat, l'auditoire demande: «God save the king», et tous, selon la coutume anglaise, se tiennent debout et découverts. Au milieu de cette manifestation de loyauté, il reste assis, le chapeau sur la tête. Un grand tumulte s'ensuit; on crie: «À la porte!» Il fut ou mis dehors ou forcé de retirer son chapeau. On l'accusa même d'avoir demandé: «Ça ira!»[1227] Il est probable qu'il était gris ce soir-là. Mais on comprend que cet incident fut, le lendemain, le sujet des conversations de toute la ville. Et ce ne sont là que quelques faits saillants sauvés et recueillis par hasard. Ses conversations, ses toasts, lorsqu'il était animé par le vin, devaient être pleins de mots qu'on colportait avec une malveillance ou une admiration qui lui étaient également funestes.

[Note 1225: Lockhart. Life of Burns, p. 225.]

[Note 1226: R. Chambers, tom. III, p. 268.]

[Note 1227: Scott Douglas, tom. VI, p. 49.]

Dans l'état d'exaspération politique où vivait toute la ville, cela devait mal finir. Cela finit en effet par une dénonciation au Conseil de l'Excise. «Quelque démon méchant a soulevé des soupçons sur mes principes politiques» dit-il dans une lettre à Mrs Dunlop, et un peu plus loin il parle «du chenapan qui peut de propos délibéré comploter la destruction d'un honnête homme qui ne l'a jamais offensé et, avec un ricanement de satisfaction, voir le malheureux, sa fidèle femme et ses enfants bégayants, livrés à la mendicité et à la ruine»[1228]. On ne sut jamais, bien entendu, l'auteur de cette dénonciation. Le Conseil de l'Excise prescrivit une enquête. Ce coup de tonnerre éclata sur Burns sans qu'il s'y attendît. Il se vit perdu et écrivit à Mr Graham, un des commissaires de l'Excise et un de ses meilleurs protecteurs, une lettre affolée de terreur. C'était au commencement de décembre 1792.

[Note 1228: To Mrs Dunlop, 5th Jan. 1793.]

Monsieur, j'ai été surpris, confondu et éperdu lorsque M. Mitchell, le collecteur, m'a dit qu'il avait reçu l'ordre du Conseil de faire une enquête sur ma conduite politique et m'a blâmé d'être une personne hostile au gouvernement.

Monsieur, vous êtes époux et père. Vous savez ce que vous ressentiriez si vous deviez voir la femme bien aimée de votre coeur, et vos pauvres petits, dépourvus, parlant à peine, jetés à l'abandon dans le monde, déchus, tombés d'une situation dans laquelle ils étaient respectables et respectés, laissés presque sans le soutien nécessaire d'une misérable existence. Hélas, Monsieur, dois-je croire que ce sera bientôt mon sort? et cela à cause des maudites et noires insinuations de l'infernale et injuste Envie. Je crois, Monsieur, pouvoir affirmer, sous le regard de l'Omniscience, que je ne voudrais pas dire délibérément une fausseté, non! quand bien même des horreurs pires encore, s'il en existe, que celles que j'ai mentionnées, seraient suspendues sur ma tête, et je dis que cette allégation, quel que soit le misérable qui l'a faite, est un mensonge! La Constitution anglaise, sur les principes de la Révolution, est ce à quoi, après Dieu, je suis attaché avec le plus de dévoûment. Vous avez été, Monsieur, vraiment et généreusement mon ami. Le ciel sait avec quelle ardeur j'ai ressenti mon obligation et avec quelle reconnaissance je vous en ai remercié. La Fortune, Monsieur, vous a fait puissant et moi faible, elle vous a donné la protection et à moi la dépendance. Je ne voudrais pas, s'il ne s'agissait que de moi-même, faire appel à votre humanité; si j'étais seul et sans liens, je mépriserais la larme qui se forme dans mon oeil; je saurais braver le malheur, je saurais affronter la ruine; car après tout, «les mille portes de la mort sont ouvertes». Mais, ô Dieu bon! les tendres intérêts que j'ai mentionnés, les droits et les liens que je vois en ce moment, que je sens autour de moi, combien ils énervent le courage et affaiblissent la résolution! Vous m'avez accordé un titre à votre patronage, comme à un homme de quelque mérite; et votre estime, en tant qu'honnête homme, est, je le sais, mon droit. Permettez-moi, Monsieur, d'en appeler à ces deux sentiments; je vous adjure de me sauver de la misère qui menace de me détruire et que, je le dirai jusqu'à mon dernier soupir, je n'ai pas méritée[1229].»

[Note 1229: To Robert Graham of Fintry, Dec. 1792.]

Quelques-uns de ses plus sincères admirateurs ont blâmé cette lettre. Ils ont trouvé qu'elle manquait de dignité[1230]. Elle ne manque à nos yeux ni de fierté, ni d'éloquence. C'est le mouvement et le cri d'un homme dont la famille peut être le lendemain en face de la faim. C'est une lettre particulière, à celui qui s'était toujours montré son protecteur et son ami. Des situations à cette extrémité ne se mesurent pas par des formules de correspondance ordinaire. Trouve-t-on qu'un homme manque de dignité parce que sa voix tremble et que ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'il voit souffrir les siens?

[Note 1230: Voir Hately Waddell.]

D'ailleurs la lettre qui suit montre bien quelle fut son attitude dans cette malheureuse affaire. Il est facile de voir que M. Graham lui avait répondu pour le rassurer un peu et lui dire d'exposer sa défense dans une lettre qui serait transmise au Conseil. Burns lui renvoya, avec ses remercîments, l'exposé des faits et des opinions dont il était accusé. Il n'est guère possible de demander plus de franchise dans l'aveu de ses actes, plus de fermeté dans le maintien de ses opinions, plus de netteté et de dignité à la fois. Il écrivait le 5 janvier 1793:

«Monsieur, je suis à l'instant même honoré de votre lettre. Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels j'ai reçu cette nouvelle preuve de votre bonté.

J'arrive aux accusations que la malveillance et la calomnie ont portées contre moi. On a dit, semble-t-il, que non-seulement j'appartiens à un parti désaffectionné dans cette ville, mais encore que je suis à sa tête. Je n'ai connaissance ici d'aucun parti, ni républicain, ni réformiste, excepté d'un ancien parti en vue de la réforme des bourgs, avec lequel je n'ai jamais rien eu à faire. Des individus, républicains et réformistes, nous en avons ici, bien qu'en petit nombre, des deux côtés. Mais, s'ils se sont associés, c'est plus que je n'en sais; et s'il existe une association de ce genre, elle doit se composer d'individus si obscurs et si ignorés qu'il n'y a aucune possibilité que je leur sois connu, ou eux à moi.

J'étais au théâtre, un soir, quand on réclama: «Ça ira». J'étais au milieu du parterre et c'est du parterre que la clameur s'éleva. Un ou deux individus, avec lesquels je me trouve occasionnellement, faisaient partie du groupe; mais je n'ai pas eu connaissance de leur projet, je n'y ai pas pris part, je n'ai jamais ouvert les lèvres pour siffler ou acclamer ni celte chanson, ni aucune autre chanson politique. Je me suis considéré comme un homme beaucoup trop obscur pour avoir quelque poids dans la répression d'un désordre, et en même temps comme un homme trop respectable pour hurler aux clameurs d'une populace. Ce fut la conduite des premières personnes de la ville; et ces personnes savent et déclareront que ce fut aussi la mienne.

Je n'ai jamais prononcé d'invectives contre le roi. Sa valeur privée, il est absolument impossible qu'un homme tel que moi puisse l'apprécier. Mais, en sa capacité publique, c'est avec le plus solide loyalisme que j'ai toujours révéré et je révérerai toujours le monarque de la Grande-Bretagne, comme la clef de voûte sacrée de notre royale Constitution (pour parler maçonniquement).

Quant aux principes de Réforme, je considère la Constitution britannique, telle qu'elle a été fixée par la Révolution, comme la plus glorieuse Constitution qui existe, ou que peut-être l'esprit de l'homme puisse concevoir. En même temps, je pense, et vous savez quels hauts et remarquables personnages ont depuis quelque temps la même opinion, que nous avons considérablement dévié des principes originels de la Constitution, et particulièrement qu'un alarmant système de corruption a pénétré dans les rapports entre le Pouvoir Exécutif et la Chambre des Communes. Voilà la vérité et toute la vérité sur mes opinions réformistes, avec lesquelles j'ai joué imprudemment avant de connaître l'humeur de ces temps d'innovation. Je le vois maintenant, et à l'avenir je scellerai mes lèvres. Cependant je n'ai jamais eu aucune autorité dans aucune association politique, aucune correspondance, aucun rapport avec elles. Sauf ceci, lorsque les magistrats et les principaux habitants de cette ville s'assemblèrent pour déclarer leur attachement à la Constitution et leur horreur des émeutes, déclaration que vous pourriez trouver dans les journaux, je crus qu'il était de mon devoir, comme sujet du pays et comme citoyen de la ville, de souscrire à cette déclaration.

De Johnstone, l'éditeur du Gazetier d'Édimbourg, je ne sais rien. Un soir, en compagnie de cinq ou six amis, son prospectus nous tomba sous la main; il nous sembla viril et indépendant. Je lui écrivis de nous envoyer son journal. Si vous croyez qu'il y a quelque impropriété à ce que la publication arrive ici adressée à mon nom, je la décommanderai aussitôt. Jamais, j'en prends Dieu pour juge, je n'ai écrit de ma main une ligne de prose pour le Gazetier. Je lui ai envoyé une pièce de circonstance, dite par Miss Fontenelle, le soir de son bénéfice, intitulée Les Droits de la Femme, et quelques strophes improvisées sur la commémoration de Thompson. Je vous les envoie toutes deux pour que vous les lisiez. Vous verrez qu'ils n'ont absolument rien qui touche à la politique. Quand j'ai envoyé à Johnstone un de ces poèmes (j'oublie lequel des deux), j'y ai joint, à la demande de mon excellent et digne ami, Robert Riddell Esq., de Glenriddell, un essai en prose, signé Caton, écrit par lui et adressé aux délégués pour la Réforme des Comtés. Il est lui-même un de ces délégués pour ce Comté-ci. Avec les mérites et les démérites de cet essai, je n'ai rien eu à faire que de le transmettre sous la même enveloppe affranchie,--enveloppe qu'il m'avait procurée.

Pour la France, j'ai été son partisan enthousiaste au commencement des affaires. Lorsqu'elle en vint à montrer son ancienne avidité pour les conquêtes, en annexant la Savoie et en envahissant la Hollande, j'ai changé de sentiment. J'ai fait, sur la retraite du Prince de Brunswick, une ballade à chanter après boire. Je l'ai chantée à une soirée joyeuse. Je vous l'enverrai également, cachetée, parce qu'elle n'est pas faite pour être lue par tout le monde. Elle est indigne de votre attention, mais dans le cas où Mme la Renommée, ainsi qu'elle l'a déjà fait, userait ou abuserait de son vieux privilège de mentir, vous aurez en main le pour et le contre de mes écrits et de ma conduite politique.

Mon honoré Patron, ceci est tout. Je défie tout démenti de cet exposé. Des préjugés erronés ou la passion imprudente peuvent m'égarer et m'ont souvent égaré; mais lorsqu'on me demande de répondre de mes fautes, bien que, j'ose le dire, aucun homme ne ressente de plus perçante componction de ses erreurs, cependant, je crois que personne ne peut être plus que moi au-dessus d'un échappatoire ou d'une dissimulation[1231].

[Note 1231: To Robert Graham of Fintry, 5th Jan. 1793.]

C'est une fort belle lettre, où il s'excuse avec beaucoup d'habileté, sans rien abandonner de ses convictions. Son passage sur le roi est suffisamment transparent, et celui sur la nécessité d'une Réforme si net qu'il faillit avoir à s'en repentir. Sa défense manqua de lui être plus funeste que le reste. Le Conseil fut blessé de ses remarques sur la Constitution et chargea un des surveillants généraux, M. Corbet, de s'informer, sur les lieux, de sa conduite, et de lui faire savoir, selon ses propres termes «que mon affaire était d'agir et non de penser et que, quels que fussent les hommes ou les mesures, mon devoir était d'être silencieux et obéissant[1232].»

[Note 1232: To John Francis Erskine of Mar, 13th April 1793.]

On a essayé de diminuer le danger qui le menaça à ce moment, et on a prétendu qu'il se l'était exagéré,

Ses hérésies sur l'Église et sur l'État Pourraient bien lui valoir le sort de Muir et de Palmer[1233].

[Note 1233: Epistle from Esopus to Maria.]

Tout va à prouver, au contraire, que ce danger était sérieux. Le bruit s'était même répandu à Édimbourg qu'il avait été congédié de l'Excise, et John Erskine, comte de Mar, avait eu la pensée d'ouvrir, parmi les amis de la Liberté, une souscription qui aurait dédommagé le poète d'avoir souffert pour elle. Cette généreuse initiative lui valut de Burns une lettre aussi belle que celle qui précède, éloquente, et pleine des sentiments de liberté qui appartiennent aux citoyens d'un pays libre. Il faut la lire aussi, car elle complète l'étude des vrais principes politiques de Burns et elle le montre sous un de ses meilleurs aspects:

«La partialité de mes compatriotes m'a mis en évidence, comme un homme de quelque génie, et m'a donné un nom à maintenir. Comme poète, j'ai proclamé des sentiments virils et indépendants qui, je l'espère, se retrouveront dans l'homme. Des raisons d'un haut poids, qui n'étaient autres que le soutien d'une femme et d'enfants, m'ont désigné ma situation actuelle comme avantageuse, comme la seule que je pusse choisir. Néanmoins mon honnête renommée est ce qui m'est le plus cher, et mille fois j'ai tremblé à l'idée des épithètes dégradantes que la calomnie et la malveillance pourront attacher à mon nom. J'ai souvent, anticipant cruellement l'avenir, entendu quelque futur écrivailleur de magazine vénal, avec la lourde méchanceté d'une stupidité sauvage, déclarer avec joie, dans ses paragraphes payés, que «Burns, malgré la parade d'indépendance qui se trouve dans ses écrits et après avoir été produit au regard et à l'estime publics comme un homme de quelque talent, n'ayant pas en lui-même les ressources nécessaires pour supporter cette dignité empruntée, tomba à être un pauvre exciseman et passa humblement le reste de son insignifiante existence dans les occupations les plus communes, avec la plus vile classe du genre humain.»

Monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains illustres mon démenti le plus énergique, ma protestation contre ces calomnieuses faussetés. Burns fut un homme pauvre depuis sa naissance et devint exciseman par nécessité. Mais, je le dirai! la pauvreté n'a pu altérer la pureté de son honnêteté et l'indépendance britannique de son esprit. L'oppression a pu la plier, mais non la dompter. N'ai-je pas, dans la prospérité de ma contrée, un intérêt qui m'est plus précieux que le plus riche duché qu'elle contient? J'ai une nombreuse famille et la probabilité qu'elle s'accroîtra encore. J'ai trois fils qui, je le vois déjà, ont apporté dans ce monde des âmes peu faites pour habiter des corps d'esclaves.--Puis-je regarder tranquillement et contempler les machinations qui enlèveraient leurs droits à mes garçons? à ces petits Bretons libres, dans les veines de qui court mon propre sang? Non! je ne le saurais! Quand même le sang de mon coeur devrait ruisseler autour de mon effort pour l'empêcher.

Si quelqu'un me dit que mes faibles efforts ne sauraient être utiles et qu'il n'appartient pas à mon humble position de se mêler des intérêts d'un peuple, je lui répondrai que c'est sur des hommes comme moi qu'un pays se repose, pour trouver les mains qui soutiennent et les yeux qui comprennent. La multitude ignorante peut enfler la masse d'une nation; la foule clinquante, titrée et courtisane, peut lui servir de panache et d'ornement. Mais le nombre de ceux qui sont assez élevés dans la vie pour raisonner et réfléchir, et assez bas pour être à l'abri de la contagion vénale des cours, voilà où est la force d'une nation.

Une dernière requête. Quand vous aurez honoré cette lettre en la lisant, je vous prie de la jeter aux flammes. Burns, en faveur de qui vous vous êtes si généreusement intéressé, vient d'être peint par moi, en couleurs naturelles; mais si quelqu'une des personnes qui tiennent entre leurs mains le pain qu'il mange, venait à avoir quelque connaissance de ce portrait, cela ruinerait le pauvre barde pour toujours[1234]!...

[Note 1234: To John Francis Erskine of Mar.]

Comme on sent, lorsqu'il parle des jugements futurs qu'on portera sur sa vie, l'amertume et l'humiliation qu'il ressentait de sa position dans l'Excise. Il ne s'y réconcilia jamais: et dans le reste de la lettre bouillonne un esprit altier contre sa situation subalterne et contre un ordre de silence qu'il n'acceptait qu'en frémissant.

Grâce à l'amitié de Corbet et de Graham, l'orage qui l'avait menacé passa sans éclater. Il en garda cependant assez longtemps la pensée qu'il fallait renoncer à tout espoir d'avancement. Lockhart attribue au découragement que lui causa cette pensée sa fuite vers des excès qui abrégèrent sa vie[1235].

[Note 1235: Lockhart. Life of Burns, p. 283-84.]

Par une assez curieuse revanche, ce fut le nom de Burns qui, vingt-cinq ans plus tard, servit à réveiller l'opinion libérale et rompit le silence dont les whigs avaient été jusque-là accablés.

«Le printemps suivant, dit lord Cockburn, s'ouvrit par un dîner public en l'honneur de Burns, (22 Février 1819). Deux ou trois cents personnes y assistaient. John A. Murray présidait. De beaucoup la partie la plus intéressante de cette réunion fut les quelques mots dits par Henry Mackenzie, qui avait accueilli le poète avec bonté lors de la première visite de celui-ci à Édimbourg, environ trente ans auparavant, et qui avait été souvent récompensé en assistant à la gloire du génie qu'il avait si vite discerné et aidé. Ce dîner laissa un long souvenir, comme le premier dîner public auquel un des whigs d'Édimbourg ait pris la parole. Ce fut le premier qui leur montra quelle utilité on pouvait tirer de ces réunions, et ce fut la cause immédiate de dîners politiques qui bientôt après firent une si grande impression[1236]».

[Note 1236: Cockburn. Memorials, p. 306.]

Au moment de cette alerte, Burns s'était promis de sceller ses lèvres à propos de politique[1237]. Selon son habitude d'écrire sur les vitres, il avait même tracé cette épigramme sur une des fenêtres de sa taverne du Globe:

[Note 1237: To Mrs Dunlop, Dec. 31, 1792.]

Et si tu veux te mêler de Politique, Et si ta fortune est humble, Porte bien ceci dans l'esprit, sois sourd et aveugle, Laisse les grands entendre et voir[1238].

[Note 1238: In Politics if thou wouldst mix.]

Il lui fut impossible de se tenir longtemps; la vitre dura plus que ses résolutions. Il recommença bientôt ses discours et ses épigrammes. Il devenait du reste de plus en plus difficile, à un homme qui avait en lui le sang de Burns, de rester indifférent et silencieux. L'année de 1792 avait été, pour ainsi parler, une année d'agitation théorique et c'étaient des principes abstraits qu'on discutait. L'année de 1793 mit les plus humbles en contact avec les faits eux-mêmes et en amena le contre-coup à tous les foyers.

Les événements étaient devenus tragiques et se précipitaient. Dès le mois de janvier, l'exécution de Louis XVI avait répandu une stupeur qui avait pénétré partout. Le 24 janvier, Chauvelin, l'ambassadeur français, avait reçu l'ordre de quitter le pays avant huit jours. Le 27, la cour avait pris le deuil pour Louis XVI. Le 28, un message royal, délivré au Parlement, l'avait informé que le roi avait résolu d'augmenter ses forces «pour soutenir ses alliés et s'opposer aux vues d'agrandissement et d'ambition de la part des Français, vues toujours dangereuses pour les intérêts de l'Europe, mais plus encore lorsqu'elles étaient liées à la propagation de principes subversifs de la paix et de l'ordre de toute société civile». Le 1er février, la Convention avait déclaré la guerre à l'Angleterre. Le commerce était arrêté; les fortunes et encore plus les industries s'écroulaient de tous côtés; les ruines s'accumulaient; le nombre des banqueroutes avait quadruplé en Écosse[1239]. Burns écrivait à son ami Peter Hill, le libraire d'Édimbourg:

[Note 1239: R. Chambers, tom. IV, p. 1.]

«J'espère, j'ai confiance que cette rafale de désastres, par laquelle ont été renversés tant et tant de dignes personnages qui, il y a quelques mois, prévoyaient peu une pareille chose, épargnera mon ami.

Ah! puissent la colère et la malédiction du genre humain hanter et harceler ces mécréants turbulents et sans principe, qui ont entraîné un peuple dans cette ruineuse aventure.[1240]»

[Note 1240: To Peter Hill, April 1793.]

Lui-même souffrait de la difficulté des temps. La guerre avait arrêté l'importation et supprimé le surcroît de traitement qu'il en retirait. Il était obligé d'écrire une lettre comme celle-ci pour emprunter un peu d'argent:

«Ceci est une lettre pénible et désagréable, la première de ce genre que j'aie jamais écrite. Je suis vraiment en une sérieuse détresse faute de trois ou quatre guinées. Pouvez-vous, cher Monsieur, me les prêter? Ces moments maudits, en arrêtant l'importation, ont, pour cette année, du moins, retranché un gros tiers de mon revenu, et avec ma nombreuse famille, c'est pour moi une affaire malheureuse[1241].»

[Note 1241: To John Mac Murdo (lettre V).]

À ces causes toutes locales et personnelles s'ajoutaient l'agitation universelle, la fièvre que les échos et les grondements de catastrophes lointaines excitaient en tous, des tressaillements continuels que causaient des nouvelles grandioses et terribles, une sorte de tumulte qui s'était emparé de toutes les âmes et qui rendait possibles partout toutes les folies et tous les héroïsmes. Ce n'étaient pas des temps ordinaires; les esprits étaient hors de leurs gonds, un trouble puissant était dans l'air, et Burns, plus que tout autre, le ressentait. Aussi, malgré les avertissements qu'il avait reçus et le danger qui l'avait menacé, ne pouvait-il s'empêcher de laisser échapper des imprudences qu'il essayait de rattraper ensuite. Un jour, il offre à la bibliothèque populaire qu'il avait fondée, le livre de de Lolme sur la Constitution anglaise. Le lendemain matin, il accourt chez le prévost Thomson pour lui redemander à voir le livre, parce qu'il avait écrit quelque chose qui pourrait lui amener des ennuis; et il efface la phrase suivante: «M. Burns présente ce livre aux membres de la Bibliothèque et les prie de l'accepter comme une charte de la liberté anglaise, jusqu'à ce qu'ils en trouvent une meilleure[1242]». Un autre jour, pendant le révoltant procès de Thomas Muir, qui était poursuivi pour avoir acheté et distribué des copies des Droits de l'Homme de Paine, il est forcé de prier un brave forgeron de ses voisins de garder chez lui un exemplaire de l'ouvrage proscrit, parce que ce serait la ruine pour lui si on le savait en sa possession[1243]. Parfois, il rapportait de promenades solitaires parmi les ruines pittoresques de l'Abbaye de Lincluden, des pensées qu'il n'osait confier à ses vers, comme dans la pièce admirable qu'il nomme Une Vision.

[Note 1242: R. Chambers, tom. IV, p. 35.]

[Note 1243: Rob Chambers, tom. IV, p. 86.]

Comme j'étais debout près de cette tour sans toiture, Où la giroflée parfume l'air plein de rosée, Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre Et dit à la lune de minuit son souci;

Les vents étaient tombés et l'air était paisible, Des étoiles filantes traversaient le ciel; Le renard hurlait sur la colline, Et les échos lointains des gorges répondaient.

Le ruisseau, dans son sentier couvert de noisetiers, Se hâtait près des murs en ruines, Pour rejoindre, là-bas, dans la vallée, la rivière Dont le bruit distant monte et retombe.

Du nord froid et bleuâtre ruisselaient Des lueurs, avec un bruit sifflant, étrange; À travers le firmament elles jaillissaient et changeaient, Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.

Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux, Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant Se lever, un spectre austère et puissant, Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.

Eussé-je été une statue de pierre, Son aspect m'aurait fait frissonner; Et sur son bonnet était gravée clairement La devise sacrée: «Liberté».

Et de sa harpe coulaient des chants Qui auraient réveillé les morts endormis; Et, oh! c'était une histoire de détresse, Comme jamais l'oreille d'un anglais n'en connut de plus grande.

Avec joie, il chantait ses jours d'autrefois, Avec des pleurs, il gémissait sur les temps récents; Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jeu, Je ne le risquerai pas dans mes rimes[1244].

[Note 1244: A Vision.]

Cependant les destinées de la Révolution française tenaient le monde en suspens. En Angleterre, malgré la déclaration de guerre, un grand nombre d'âmes généreuses faisaient des voeux pour le peuple qui défendait sa liberté. Du premier coup, Burns se trouva parmi ceux qui prenaient parti contre leur propre patrie. Il ne s'en cachait pas. Il composait une épigramme contre une victoire de l'armée anglaise. Lorsque Dumourier passa à l'ennemi, il écrivit contre lui son Impromptu sur la Désertion du général Dumourier. Dans une Ode pour le jour de naissance du général Washington, il s'écriait:

Les nations opprimées forment-elles le haut dessein De faire saigner les tyrans détestés? Ton Angleterre prend en haine cet exploit glorieux! Sous les plis de ses bannières hostiles, Bravant les reproches de l'honneur, L'Angleterre tonne et s'écrie: «La cause du tyran est la mienne!» À cette heure maudite, les démons se sont réjouis, L'enfer, dans son étendue, poussa un cri de triomphe, À cette heure qui vit le nom généreux de l'Angleterre Associé à des actes maudits frappés de honte éternelle[1245].

[Note 1245: Ode for General Washington's Birthday.]

Chose remarquable! Là encore, ce paysan sans culture, perdu dans des fonctions infimes, au fond de l'Écosse, était à l'unisson avec les plus hauts esprits de son époque. Il avait le don suprême des poètes de sentir où est la parcelle de justice éternelle qui roule dans le désordre humain. Il l'avait deviné, comme ses frères en poésie, l'ardent Coleridge et le noble Wordsworth. Eux aussi avaient eu l'âme déchirée de ce conflit entre leur amour pour la contrée natale et leur enthousiasme pour la cause de l'humanité. Ils avaient eux aussi sacrifié le moindre de ces sentiments au plus grand. À ce moment, Coleridge, malgré ses amitiés et ses jeunes amours qui étaient du côté patriotique, prédisait la défaite à tous ceux qui bravaient la lance destructrice des tyrans, et bénissait «les pæans de la France délivrée», en courbant la tête et en pleurant au seul nom de l'Angleterre[1246]. À ce même moment, lorsqu'il entrait dans une église où l'on offrait des prières ou des actions de grâces pour les victoires de son pays, Wordsworth restait silencieux, «comme un hôte qu'on n'a pas invité»; et quand, sur le rivage paisible, à l'heure où le soleil descend dans la tranquillité de la nature, il voyait la flotte orgueilleuse «qui porte le pavillon à croix rouge et entendait le canon du soir», son coeur était plein de chagrin pour le genre humain[1247].

[Note 1246: Coleridge. France, an Ode.]

[Note 1247: Wordsworth. The Prelude, Book X.]

Chez Burns, cette souffrance ne pouvait pas prendre une forme purement intellectuelle, s'accumuler en profonde tristesse méditative comme chez Wordsworth, ou s'exhaler en emportement lyrique comme chez Coleridge. Les gens cultivés se font de leur esprit un sanctuaire reculé dont les joies et les colères sont plus loin de la vie, où ils se retirent parfois pour goûter leurs fiertés ou cacher leurs dégoûts. Burns n'avait pas ce refuge. La vie réelle était trop près de son esprit, il ne pouvait s'en éloigner et ses idées passaient aussitôt dans ses actes. Ce conflit ne produisit pas en lui, comme dans Wordsworth, un ébranlement moral, douloureux sans doute, mais qui restait restreint dans la vue spéculative des choses. Il causa en lui une irritabilité de chaque jour. Il avait pris en haine les officiers au point qu'il ne pouvait en supporter la présence. Il écrivait à Mrs Riddell qu'il avait vue la veille au théâtre: «J'avais l'intention de vous faire visite hier soir, mais, en approchant de la porte de votre loge, le premier objet qui frappa ma vue fut un de ces faquins habillés en homards, assis et gardant, comme un autre dragon, le fruit du jardin des Hespérides[1248].» Rencontrant un jour Mrs Basil Montague, qui lui demande de l'accompagner: «Volontiers, Madame, dit-il, mais je ne descendrai pas par le trottoir, de peur d'avoir à partager votre société avec un de ces faquins à épaulettes dont la rue est pleine[1249].» Cette antipathie s'étendait aux nobles et aux riches. Dans une excursion de quelques jours qu'il fit avec un de ses compagnons de l'Excise, il regardait, avec une sorte d'humeur farouche, le charmant paysage de l'Isle de Saint-Mary, parce que c'était la propriété d'un lord, et ce lord était le père de lord Daer, le libéral[1250]. Il est probable que son mécontentement politique, la sensation pénible d'être toujours surveillé, l'effort encore plus pénible pour lui de se contenir, l'espèce d'humiliation qu'il en ressentait, avaient aigri son caractère. Il était devenu plus sombre, plus amer. Il avait toujours dans ses vers revendiqué l'égalité des hommes, mais, maintenant il y apportait de l'âpreté et une sorte de dureté farouche. On verra ailleurs avec plus de détails quels furent ses sentiments vis-à-vis de la Révolution française. Il suffisait de les noter ici, en tant qu'ils eurent une influence matérielle ou morale sur sa vie.

[Note 1248: To Mrs Riddell. Nov. 1793.]

[Note 1249: R. Chambers, tom. IV, p. 47.]

[Note 1250: Récit d'un voyage dans le Galloway fait avec Burns et communiqué par Mr John Syme à Currie. Life of Burns, p. 47.]

Il est hors de doute que cette fièvre de discussions, de petites nouvelles, par lesquelles les grands aspects des faits sont cachés, de récriminations, de déclarations vaines, que cette folie de colères, de querelles, de haine, qui énervait et exaspérait toute l'Angleterre et sévissait fortement à Dumfries, furent pour le poète de mauvaises conditions de vie et de travail. Il eût mieux valu ressentir les nobles souffles qui passaient sur le monde dans le calme de la campagne et les recevoir purifiés de la paille et de la poussière des acrimonies humaines.

* * * * *

À travers toutes ces péripéties, il continuait son métier d'exciseman. Il le faisait sans goût, mais avec exactitude. Si on excepte l'admonestation relative à ses déclarations politiques, laquelle est tout à fait à part, on ne trouve, dans sa correspondance et dans le minutieux journal de son surveillant Findlater, que trois ou quatre allusions à des observations pour des faits de service. Elles portent sur des négligences futiles et, selon les expressions mêmes du rapport, sur des «inadvertances triviales[1251]». Dans les cas où on a ses explications, celles-ci paraissent probantes[1252]. Deux lettres, en forme de mémoire, adressées, l'une à David Staig[1253], prévost de Dumfries, l'autre à Mr Graham de Fintry[1254], dans lesquelles il propose des améliorations qui doivent conduire à une perception plus exacte de l'impôt ou à des économies, montrent qu'il s'occupait de son administration, en dehors de la routine de son service, et qu'il en connaissait bien le fonctionnement. Ce sont des exposés très courts mais très nets et, il semble, très justes, de points de détails. Ils marquent le jugement qu'il y avait en lui, et ce qu'il aurait pu faire, si sa position avait été plus élevée. Au point de vue strictement professionnel, il est certain que l'Excise ne devait pas compter beaucoup d'employés tels que lui, aussi actifs, aussi intelligents, aussi capables de tact et de fermeté. Il avait d'autant plus de mérite à apporter dans ses fonctions une régularité qui n'était pas dans sa nature, qu'elles lui étaient pénibles et odieuses. De temps en temps, quelques paroles échappées indiquent qu'il continuait à les subir, à son corps défendant, et laissent deviner la discordance qu'il y avait entre cette vie et ses désirs.

[Note 1251: Voir, dans Hately Waddell, Life of Burns, les renseignements et documents donnés dans l'appendice: Burns as an Excise officer.]

[Note 1252: Voir la lettre to Alex. Findlater superviser of the Excise. June 1791.]

[Note 1253: To David Staig, provost of Dumfries.]

[Note 1254: To Robert Graham of Fintry. Jan. 1794.]

«Dimanche clôt une période de notre maudite affaire du revenu. Il se peut que je sois tenu, occupé à écrire, jusqu'à midi. Jolie occupation pour la plume d'un poète! Il y a une partie du genre humain que j'appelle la classe des chevaux de manège. Quels animaux enviables ce sont! Ils tournent, ils tournent et ils tournent--le boeuf de Mundell, qui fait aller son moulin à coton, est leur prototype exact--sans une idée ou un désir au-delà de leur cercle, gras, luisants, stupides, patients, tranquilles et satisfaits; tandis que me voici assis tout novembreux, damné mélange de mauvaise humeur et de mélancolie, sans assez de la première pour m'emporter jusqu'à la colère, ni de la seconde pour me reposer dans la torpeur; mon âme se démenant et voletant autour de sa prison, comme un bouvreuil attrapé pendant les horreurs de l'hiver et nouvellement enfermé dans une cage. Je suis persuadé que c'est de moi que le sage Hébreu a prophétisé quand il a dit: «Et voyez, quelque chose à quoi cet homme applique son désir, elle ne prospérera pas.» Si mon ressentiment est éveillé, il est certain que c'est d'un côté où il n'ose pas piailler; et si.... Priez que la Sagesse et le Bonheur soient de plus fréquents visiteurs de R. B[1255].»

[Note 1255: To Mrs Riddell. Nov. 1793.]

Ces aveux sont rares. Il supporta jusqu'au bout, en se taisant, cette existence si peu faite pour lui, dans laquelle il voyait le soutien de sa famille.

* * * * *

Ce fut dans ces moments de trouble et d'irritation, vers la fin de l'année 1792, que passa dans son souvenir, pour la dernière fois, la chaste figure de Mary des Hautes-Terres. La même saison, la saison d'automne, l'évoqua encore. Elle semble revenir à intervalles égaux, trois ans après sa dernière apparition à Ellisland. Elle se tient sur le seuil des derniers jours, qui descendent, en s'assombrissant, vers un fond de vie où elle ne peut le suivre. Elle vient lui donner un adieu. On dirait que les nuages s'ouvrent un moment derrière elle, et laissent arriver jusqu'à lui, par cette échappée, le parfum des aubépines de l'Ayr, un rayon de ces dimanches de mai comme les années ne lui en apportent plus, des clartés d'autrefois. Il la salua d'adorables et tendres paroles dans lesquelles revit toute sa douleur. La douce Mary Campbell resta jusqu'au bout la maîtresse de ce coeur tourmenté. «Le sujet de cette chanson, écrivait-il à Thompson en la lui envoyant, est un des plus intéressants passages de mes jeunes jours; j'avoue que je serais heureux de voir les vers adaptés à un air qui leur assurerait la célébrité. Peut-être, après tout, est-ce la passion encore ardente de mon coeur qui jette un lustre emprunté sur les mérites de cette composition[1256].» Il se trompait. La pièce qu'il envoyait était, comme toutes celles que lui inspira Mary Campbell, parmi ses plus parfaites.

[Note 1256: To George Thomson. 14th Nov. 1792.]

Ô berges, rives et ruisseaux autour Du château de Montgomery, Verts soient vos bois, belles vos fleurs, Et vos ondes jamais troublées. Que là, l'Été déplie d'abord ses robes, Que là, il reste plus longtemps, Car là, je pris mon dernier adieu De ma douce Mary des Hautes-Terres.

Comme doucement fleurissait le bouleau vert et gai, Comme la floraison d'aubépine était riche, Quand sous leur ombrage parfumé Je la serrais sur ma poitrine! Les heures d'or, sur des ailes d'anges, Volaient par-dessus moi et ma chérie, Car chère, autant que la lumière et la vie, M'était ma douce Mary des Hautes-Terres.

Avec maints voeux et maints étroits embrassements, Nos adieux furent pleins de tendresse; Et nous jurant souvent de nous revoir Nous nous arrachâmes l'un à l'autre. Mais hélas, le gel de la mort arriva Qui tua ma fleur si hâtivement! Maintenant vert est le gazon et froide l'argile Qui enveloppent ma Mary des Hautes-Terres.

Ô pâles, pâles maintenant, ces lèvres roses, Que j'embrassai souvent si tendrement! Et fermé à jamais, ce regard brillant Qui s'arrêtait sur moi si doucement! Et retombé maintenant, en poussière silencieuse, Ce coeur qui m'aimait si chèrement! Mais toujours au fond de ma poitrine Vivra ma Mary des Hautes-Terres[1257].

[Note 1257: Highland Mary.]

La souffrance est aussi récente que dans les vers composés trois ans auparavant; ceux-ci ont une tristesse de plus. Il semble que la pensée d'une existence future se soit éloignée; la dissolution est l'idée maîtresse de cette pièce comme la survivance l'était de la précédente. Ce n'est plus à la Mary veillant dans le ciel qu'il s'adresse; mais à la Mary disparue sous la terre, pour jamais. Le sentiment de la séparation définitive a remplacé celui d'une réunion attendue; ses yeux ne la cherchent plus du côté des étoiles. Du reste, ce rêve d'une rencontre avec les êtres aimés, qui avait été pendant quelque temps sa croyance, ne reparaît plus dans sa correspondance. Pas même aux derniers moments, lorsque la pensée de la mort prochaine lui reviendra souvent, il ne s'en ressouviendra. Il y a une autre réflexion mélancolique dont il est impossible de se défendre en relisant ces vers. Certes l'homme qui les a écrits est aussi capable de poésie que jamais. Cependant c'est de plus en plus à des souvenirs que son génie s'applique; la vie présente ne lui fournit plus de ces émotions; il retravaille à celles du passé; il retourne à ce qu'il a ressenti. Quelle amertume ont ces divins moments d'autrefois, quand ils reviennent dans une âme qui ne saurait plus les éprouver et qui, peut-être, en a conscience!

III.

LES EXCÈS AUGMENTENT. -- MAUVAIS RENOM.

Dans cette vie de discussions âpres et de déclamations de cabaret, dans la routine d'un métier haï, dans le commerce de gentilshommes viveurs ou de bourgeois godailleurs, ses excès de boisson se rapprochent et s'alourdissent. Jusque-là ils avaient été intermittents et ils avaient eu comme contrepoids le travail corporel et le grand air de la campagne. Maintenant le danger devient quotidien et plus grave. Il était assailli constamment et de tous côtés. «À Dumfries, dit Heron, sa dissipation devint plus profonde et plus habituelle; il était plus exposé que dans la campagne à ce qu'on le sollicitât de partager la débauche des dissolus et des oisifs; de sots jeunes gens, tels que des clercs d'hommes de loi, de jeunes médecins, des commis de marchands et ses confrères de l'Excise, se pressaient avidement autour de lui et de temps en temps le poussaient à boire avec eux, afin de pouvoir jouir de son audacieux esprit»[1258]. D'un autre côté, lorsque les «Hunts» se réunissaient à Dumfries, «le poète était invité à partager leurs réunions et il n'hésitait pas à accepter l'invitation»[1259]. La flânerie des heures inoccupées par ses fonctions, le besoin de bavardage dont on tue le désoeuvrement d'une petite ville, les rencontres sur la place ou le long du quai, produisaient des occasions continuelles. La colère et l'emportement que la politique déchaînait en lui, comme chez les hommes du peuple qui n'ont pas appris de l'histoire à être calmes envers leur temps, les inquiétudes et les rages d'être observé ou réprimandé, étaient des excitations à boire et rendaient plus âpres les fumées de la boisson. Une vie sédentaire, mauvaise pour lui, empêchait sa constitution de se débarrasser de ces ivresses et les y accumulait lentement. Avec un peu de soin on assiste à l'envahissement et aux progrès de cette funeste faiblesse. On peut la suivre comme un mauvais filon dans sa correspondance.

[Note 1258: Heron. Life of Burns, p. 441.]

[Note 1259: Id., p. 442.]

Vers la fin de 1792, on entrevoit un coin de cette existence fiévreuse. Il s'excuse à Cunningham de ne lui avoir pas répondu.

Non! je ne tenterai pas de m'excuser! Au milieu de la bousculade de mon métier, écraser les visages des cabaretiers et des pécheurs sur les roues impitoyables de l'Excise, faire des ballades, puis boire et les chanter en buvant... j'aurais pu trouver cinq minutes à consacrer à un des premiers parmi mes amis et de mes semblables. J'aurais pu faire ce que je fais à présent, prendre une heure sur le bord «du temps ensorcelé de la nuit» et griffonner une page ou deux.... Eh bien donc voici à votre bonne santé! car j'ai mis une pinte de grog près de moi, en guise de charme pour tenir écarté le grand diable ou ses suppôts subalternes qui peuvent être en train de faire leurs rondes nocturnes[1260].

[Note 1260: To Alex. Cunningham, 10th Sept. 1792.]

Et plus loin, après deux pages de déclamations assez vagues:

Mais, un instant. (Voici encore à votre santé!) Ce rhum est du diablement bon Antigua, il ne faut donc pas le faire servir à délier la langue pour des médisances[1260].

Au mois de janvier de 1793, on trouve un autre aveu du même genre dans une lettre à Mrs Dunlop. On a là aussi un coup d'oeil attristant dans la vie qu'il menait.

Quant à moi, je suis mieux, bien que pas tout à fait délivré de ma maladie. Il ne faut pas penser, comme vous semblez l'insinuer, que dans ma façon de vivre je manque d'exercice. J'en ai bien assez. Mais ce qui, par moments, est le diable pour moi, c'est de boire trop dur. J'ai contre ce défaut mainte et mainte fois tourné ma résolution, et j'ai en grande partie réussi. J'ai complètement abandonné les cabarets; ce sont les réunions particulières, en famille, parmi les gentilshommes de ce pays-ci, rudes buveurs, qui me font le plus de mal,--mais même cela, j'y ai plus qu'à moitié renoncé[1261].

[Note 1261: To Mrs Dunlop, Jan. 2, 1794.]

C'étaient des résolutions et des espérances qui ne pouvaient pas tenir. Il y a, probablement à l'occasion des réunions dont il parle, un mot bien triste de lui, rapporté par Robert Bloomfield, le poète. À une dame qui lui faisait des remontrances sur le danger qui résultait de la boisson et des habitudes des gens qu'il fréquentait, il répondit: «Madame, ils ne me sauraient pas gré de ma compagnie, si je ne buvais pas avec eux. Il faut que je leur donne une tranche de ma constitution»[1262]. Il semble que, pendant l'année 1793, ce défaut ait redoutablement augmenté chez lui. À la fin de cette année et au commencement de la suivante, on trouve dans l'espace de moins de deux mois, une série de lettres qui sont une des choses les plus affligeantes qu'on puisse lire. Chacune d'elles commence par l'aveu d'excès de la veille et est écrite pour réparer quelque parole inconsidérée, prononcée dans l'inconscience de l'ivresse. Le 5 décembre, il écrivait:

[Note 1262: D'après une lettre de Bloomfield, le poète, au duc de Buchan, citée par Cromek. Reliques of Burns, p. 138. Bloomfield tenait le récit de la dame elle-même à qui Burns avait répondu.]

«Monsieur, échauffé par le vin comme je l'étais hier soir, j'ai pu paraître importun dans mon vif désir d'avoir l'honneur de votre connaissance. Vous me pardonnerez: c'était sous l'impulsion d'un respect sincère[1263].»

[Note 1263: To Captain ***. 5th Dec. 1793.]

Au mois de janvier 1794, il y a une autre lettre qui commence par ces mots:

«Mon cher Monsieur, je me rappelle quelque chose d'une promesse d'homme gris, faite hier soir, de déjeuner avec vous ce matin. J'ai grand regret que cela soit impossible. Je me souviens aussi que vous avez eu l'obligeance de me dire quelque chose sur votre intimité avec M. Corbet, notre Inspecteur général. Quelques-uns des membres du Conseil de l'Excise à Édimbourg avaient et ont peut-être encore une opinion défavorable sur moi, comme sur un individu adonné à l'ivresse et à la dissipation. Je pourrais être tout cela, vous le savez, et cependant être un honnête homme; mais vous savez que je suis un honnête homme et ne suis rien de tout cela[1264].

[Note 1264: To Samuel Clarke Junr. Jan. 1794.]

Cette lettre contient la preuve qu'il commençait à se faire autour de lui une réputation de buveur et même de quelque chose d'autre. Mais, c'est là peu de chose encore. Chez lui, l'ivresse devait entraîner des violences de parole ou d'action, en face desquelles il se retrouvait le lendemain avec un sentiment d'humiliation. Il y a des scènes qui sont réellement pénibles à retracer. Un soir, dans une compagnie où se trouvait un officier, un certain capitaine Dods, Burns, emporté par la boisson, lance le toast suivant dont le sens était facile à dégager, étant connues ses opinions, et dont sa voix devait accentuer le sarcasme: «Puisse notre succès dans la guerre être égal à la justice de notre cause.» C'étaient ses sentiments sur la Révolution française qui éclataient. Le capitaine Dods qui, peut-être, était ivre aussi, releva ces paroles comme une insulte; et il était en effet dur pour un officier de les entendre en face. Il s'ensuivit des mots trop vifs. Et le lendemain Burns, on peut deviner avec quel frémissement de honte et de colère, était obligé d'écrire la lettre qui suit:

«Cher Monsieur, j'étais, je le sais, ivre hier soir; mais je suis sobre ce matin. Après les expressions dont le capitaine Dods s'est servi envers moi, si je n'avais le souci de personne que de moi-même, nous en serions certainement venus, selon les règles du monde, à la nécessité de nous tuer pour cette affaire. Ces mots étaient de ceux qui, je crois, se terminent généralement par une paire de pistolets; mais j'ai la satisfaction de penser que je n'ai pas détruit la paix et le bien-être de ma femme et de ma famille d'enfants dans une bagarre de boisson. Vous savez, de plus, que des rapports qui m'attribuaient certaines opinions politiques m'ont une fois déjà conduit au bord de la ruine. Je crains que l'affaire de la nuit dernière ne puisse être mal représentée de la même façon. Je vous prie de prendre le soin de l'empêcher. Je m'adresse à votre désir de voir Mrs Burns heureuse, pour vous faire accepter la tâche d'aller voir, aussitôt que possible, chacun des messieurs qui étaient présents. Vous leur expliquerez ceci, ou si vous le désirez, vous leur montrerez cette lettre. Qu'était-ce, après tout, que ce toast si blâmable? «Puisse notre succès dans la guerre être égal a la justice de notre cause». C'est un toast auquel le loyalisme le plus rigoureux et le plus fanatique ne peut rien objecter. Je vous demande et vous prie de vouloir bien ce matin voir les personnes qui étaient présentes à cette sotte querelle. J'ajouterai seulement que je suis fâché qu'un homme que j'estimais aussi hautement que M. Dods m'ait traité de la façon dont je suppose qu'il l'a fait la nuit dernière.[1265]»

[Note 1265: To Samuel Clarke Junr, Sunday morning 1794.]

Cette lettre est de janvier 1794; avant que le mois fût achevé, une aventure plus pénible encore lui était arrivée. On peut refaire le tableau, car il est caractéristique des moeurs de l'époque. C'était chez M. Walter Riddell, un gentilhomme du voisinage, frère du capitaine Robert Riddell, à un de ces dîners écossais du XVIIIe siècle qui s'achevaient dans une ivresse générale. On croirait à peine avec quelle régularité fonctionnait un système implacable et compliqué de santés et de toasts, qui devait être un supplice pour les faibles et venir à bout des plus solides. Pendant le dîner, on ne pouvait boire un verre de vin à soi seul; il fallait désigner à haute voix une des personnes de la table, à la santé de qui on buvait et qui buvait à la vôtre. Après toutes ces gracieusetés particulières, quand la table était déblayée, l'hôte portait une santé à chacun des convives, et chacun de ceux-ci à chacun des autres convives et à l'hôte; «en sorte que là où il y avait dix personnes, il y avait quatre-vingt-dix santés de bues»[1266]. Ce supplice du dîner était déjà horrible; ce n'était rien auprès de ce qui suivait. Après le dîner et avant que les dames se retirassent, venaient «les rounds» de toasts, et les «sentiments». Dans les premiers, chaque gentleman nommait une dame absente et chaque dame, un gentleman absent[1266]. C'est à cette coutume que Burns fait allusion quand il écrit à Clarinda, dans la dernière et singulière lettre qui soit allée de lui à elle: «que chaque fois qu'on lui demandait la santé d'une dame mariée, il proposait Mrs Mac.» Les verres devaient être vidés et retournés en signe d'enthousiasme. Les «sentiments» étaient de courtes phrases épigrammatiques, des sortes de devises, qui exprimaient des sentiments moraux ou quelque pensée élégante. Les verres remplis, on demandait à un des convives un «sentiment»[1267]. Les sentiments favoris étaient dans le genre de ceux-ci: «Puissent les plaisirs du soir supporter les réflexions du matin» ou: «Puissent les amis de notre jeunesse être les compagnons de notre vieillesse» ou: «Délicats plaisirs aux âmes susceptibles». Personne n'échappait à l'obligation de donner son sentiment; et c'est ainsi qu'un pauvre pasteur, tout empêtré, ne sachant que dire, ayant beaucoup réfléchi, proposa un jour: «Le reflet de la lune sur la calme surface du lac»[1268]. On vendait des collections de «sentiments» tout faits; mais les gens d'esprit en improvisaient d'adaptés aux circonstances[1269]. On peut croire que ce devait être là un des succès de Burns, et que, malheureusement, on devait trop souvent lui en demander. Encore tout cela se passait-il quand les dames étaient là. Après qu'elles s'étaient retirées, les santés et les conversations continuaient. On voit où les choses en arrivaient. «La situation des dames, remarque le doyen Ramsay, devait fréquemment être très désagréable lorsque, par exemple, les messieurs remontaient dans un état peu fait pour une société féminine[1270].» À la fin du dîner, chez M. Riddell, une scène de ce genre se passa. Les hommes, excités par l'ivresse, firent irruption dans le salon où étaient les dames[1271], et, croyant faire une heureuse plaisanterie, donnèrent une représentation de l'enlèvement des Sabines. Burns saisit Mrs Riddell et l'embrassa. Il ne semble pas qu'il fut plus coupable que les autres; peut-être, emporté par son tempérament, alla-t-il plus loin encore. On devine l'effet produit par ce scandale. Le lendemain, le pauvre Burns écrivait encore une lettre d'excuses désespérée.

[Note 1266: Lord Cockburn, Memorials, p. 32.]

[Note 1267: Id. p 32.]

[Note 1268: Id. p. 33.]

[Note 1269: Voir une collection de ces «Sentiments» dans Dean Ramsay, Reminiscences of Scottish Life and Character, p. 59, et aussi des détails sur les livres ou les recueils où les gens sans imagination pouvaient puiser.]

[Note 1270: Dean Ramsay, id., page 48.]

[Note 1271: R. Chambers, IV, page 49.]

«Madame, j'ose dire que cette lettre est la première que vous ayiez jamais reçue du monde souterrain. Je vous écris des régions de l'enfer, parmi les horreurs des damnés. Quand et comment j'ai quitté votre terre, je ne le sais pas exactement, car je suis parti dans la chaleur d'une fièvre d'ivresse, contractée à votre trop hospitalière maison. Mais, en arrivant ici, j'ai été justement jugé et condamné à souffrir les tortures expiatoires de ce séjour infernal pendant l'espace de 99 ans 11 mois et 29 jours; tout cela à cause de l'inconvenance de ma conduite, hier soir, sous votre toit. Me voici étendu sur un lit d'impitoyables genêts, ma tête endolorie appuyée sur un oreiller de perçantes épines, tandis qu'un bourreau infernal, ridé et vieux et cruel, je crois que c'est le Souvenir, avec un fouet de scorpions, empêche la paix et le repos d'approcher de moi et tient mon angoisse sans cesse éveillée. Cependant, Madame, si je pouvais, en quelque mesure, reprendre ma place dans la bonne opinion du cercle aimable que ma conduite a tellement outragé, la nuit dernière, je crois que ce serait un soulagement à mes peines. C'est pour cette raison que je vous importune de cette lettre. Aux hommes de la société, je n'ai pas d'excuses à faire. Votre mari, qui a insisté pour me faire boire plus que je ne le voulais, n'a pas le droit de me blâmer, et les autres ont pris part à ma culpabilité. Mais à vous, Madame, j'ai beaucoup d'excuses à faire. J'estimais votre bonne opinion comme une des choses les plus précieuses que j'eusse sur la terre, et je fus vraiment une brute de la perdre. Il y avait aussi Miss J., une personne d'un délicat esprit, de douces et simples manières. Je vous en prie, faites-lui les meilleures excuses d'un maudit, malheureux, misérable. Une Mrs G., une dame charmante, m'a fait l'honneur d'être disposée en ma faveur: ceci me fait espérer que je ne l'ai pas outragée au-delà de tout pardon. À toutes les autres dames, présentez ma plus humble contrition et ma demande de leur gracieux pardon. Ô vous, Puissances de la Décence et de la Convenance, dites-leur que mes erreurs, bien que graves, étaient involontaires; qu'un homme ivre est la plus vile des bêtes; que ce n'était pas dans ma nature d'être brutal envers qui que ce soit; qu'être grossier envers une femme, quand j'étais dans mes sens, m'était impossible, mais....

Regret, Remords, Honte, vous trois chiens d'enfer qui suivez mes pas et aboyez à mes talons, épargnez-moi! épargnez-moi!

Pardonnez les offenses et plaignez le malheur, Madame, de votre humble esclave[1272].

[Note 1272: To Mrs Riddell, Jan. 1794.]

Mrs Riddell ne se laissa pas fléchir. Sous le coup du dépit, l'orgueil du poète le conseilla mal. Il écrivit contre cette jeune femme des satires, des épigrammes, indignes de lui et offensantes pour elle, qu'il laissa circuler[1273]. Les amis de la famille Riddell prirent justement parti contre lui. On a parfois regretté qu'il ait écrit des vers trop libres et grossiers. Si un véritable ami de Burns en avait le choix, ce ne sont pas ces vers-là qu'il supprimerait, mais ces méchancetés et ces insultes contre une femme qu'il avait offensée. Cependant une réconciliation eut lieu plus tard et par personne sa mémoire n'a été défendue avec plus de foi que par Mrs Riddell.

[Note 1273: Voir Monody on a Lady famed for her caprice; Pinned to Mrs Walter Riddell's carriage; Epitaph for Mr Walter Riddell; Epistle from Esopus to Maria.]

Ce ne sont plus là des excès accidentels, c'est l'habitude de l'ivresse. Par ces extraits, on sent qu'elle devient, non-seulement plus fréquente, mais plus brutale, plus lourde, plus agressive. Elle a encore des éclats d'esprit, mais d'un esprit plus rude et plus sombre, et elle n'a plus la gaîté. Quelquefois, un éclair revenait de l'ancienne belle humeur, de l'ancienne insouciance, de la sociabilité charmante de jadis. Mais ces moments d'ivresse claire et joyeuse étaient rares, maintenant; ce n'étaient plus les soirs de Mauchline, ni même ceux d'Édimbourg. Une sorte d'épaississement et d'alourdissement se sent sous ces excès. L'ivresse s'attristait en lui, symptôme grave; le lendemain de ces nuits trop fréquentes, arrivait le cortège des regrets, des remords, des dégoûts, des hontes, comme celles qu'on a vues, le mécontentement de lui-même, l'affaissement physique. Un matin d'été, en rentrant chez lui, il rencontre son voisin le forgeron qui s'était levé de meilleure heure que d'habitude. Quoique encore troublé par la boisson, il fut frappé du contraste: «Ô Georges, lui dit-il, vous êtes un homme heureux, vous venez de vous lever d'un sommeil rafraîchissant et vous avez quitté une femme et des enfants heureux, tandis que je retourne vers les miens, comme un misérable condamné par lui-même[1274].»

[Note 1274: R. Chambers, tom. III, p. 261.]

À la suite de sa scène chez M. Riddell, il fut pendant plusieurs semaines dans un état véritablement digne de compassion. Le chagrin qu'il ressentait de cette rupture, le scandale, la peine d'être abandonné par de fidèles amis, alors que tant d'autres le désertaient, la sensation du blâme silencieux qui l'environnait, d'autres causes qu'il indique, tout cela tendait son esprit jusqu'aux limites dernières du désespoir. Il écrivait le 25 février 1794, à Alexandre Cunningham:

«Peux-tu secourir un esprit malade? Ta parole peut-elle rendre la paix et le calme à une âme ballottée sur une mer de troubles, sans une étoile amicale pour guider sa course, et redoutant que la vague prochaine ne l'engloutisse? Peux-tu donner, à un être tremblant sous les tortures de l'incertitude, la stabilité et la dureté du roc qui brave la rafale? Si tu es impuissant de la moindre de ces choses, pourquoi viens-tu me troubler dans ma misère en l'informant de moi?...

Depuis deux mois, je suis incapable de soulever une plume. Ma constitution et mon corps ont été ab origine affligés d'une profonde et incurable infection d'hypocondrie, qui empoisonne mon existence. Dernièrement des ennuis domestiques, et une part pécuniaire dans la ruine de ces temps maudits, des pertes qui, bien que modiques, m'étaient cependant pénibles à subir, m'ont tellement irrité, que, par instants, le seul être qui puisse envier mes sentiments serait un esprit réprouvé entendant la sentence qui le condamne à la perdition.

Es-tu versé dans le langage de la consolation? J'ai épuisé, dans mes réflexions, tous les arguments qui peuvent réconforter. Un coeur à l'aise aurait été charmé de mes sentiments, de mes raisonnements; mais, vis-à-vis de moi-même, j'étais comme Judas Iscariot, prêchant l'Évangile; il pouvait fondre et façonner les coeurs de ceux qui l'entouraient; mais le sien conservait son incorrigibilité native[1275].

[Note 1275: To Alex. Cunningham, 25th Feb. 1784.]

De pareilles heures étaient impuissantes à tenir à l'écart celles qui les amenaient. Peut-être était-il dans ce cercle vicieux où, l'homme étant d'une nature trop élevée pour prendre son parti de ses fautes et trop faible pour s'en défaire, les remords n'ont d'autres résultats que de le pousser à les oublier, et le sentiment de ses faiblesses ne sert qu'à en préparer de nouvelles.

À ces excès s'ajoutèrent des erreurs d'un autre genre. Ses biographes n'en parlent qu'avec discrétion; mais leurs allusions en laissent deviner assez. On voit que, peu à peu, aux délicates amours où l'élément sentimental était prédominant, se substituaient des intrigues grossières où l'élément sensuel régnait seul. Dumfries, avec ses réunions de courses et de chasses, l'affluence de monde interlope qui, en tout pays, en est l'accompagnement, était de ce côté encore un endroit plein de péril pour lui. Il n'y sut pas résister. «Les moeurs de la ville, dit Heron, étaient déplorablement corrompues, en conséquence de ce qu'elle était un lieu d'amusement public; quoiqu'il fût époux et père, Burns n'évita point de souffrir de la contamination générale, d'une façon que je m'abstiens de décrire[1276].» Là encore, quelque chose de plus bas et de plus matériel l'envahissait. Les tumultes violents, orageux, déréglés, mais poétiques, que la passion avait si souvent déchaînés dans sa poitrine, ces élans de souffrance ou de joie qui lui avaient arraché ses cris les plus beaux, s'apaisaient. Une sorte de routine de sensualité vulgaire s'établissait en lui. C'était une descente. Des âmes comme la sienne, faites pour l'agitation, ont une beauté toute dramatique. Elles valent par leur emportement. Elles deviennent ordinaires dès qu'elles cessent d'être excessives. Le devoir seul supporte la régularité; la passion, comme l'orage, n'est belle que par ses violences. C'est pourquoi les poètes comme Burns, comme Byron et Musset, sont condamnés à mourir jeunes ou à se survivre; et il semble que Burns fût sur le chemin où Musset eut le temps d'aller plus loin que lui, et d'où il n'était guère possible qu'une aventure héroïque le sauvât comme Byron.

[Note 1276: R. Heron, Life of Burns, cité par R. Chambers, dans son appendice Nº 17, Reputation of Burns in his latter years, tom. IV, p. 301.]

* * * * *

En même temps, l'isolement se faisait autour de lui. À un moment où, selon l'expression de Chambers, tout homme qui ne voyait pas la perfection dans la Constitution britannique était traité comme quelque chose qui valait à peine mieux qu'un chien enragé, il n'est pas surprenant que les nobles tories de Dumfries et du Comté aient tenu à l'écart le plus éloquent et le plus sarcastique de leurs ennemis. Mais cela n'expliquerait pas qu'il se soit trouvé peu à peu abandonné de toutes parts. Une mauvaise réputation s'était formée autour de lui. La haine politique n'y était pas étrangère, sans doute, mais sa vie non plus. On le représentait comme un homme perdu, dangereux pour les jeunes gens, sans croyance et sans moralité. Un gentleman racontait à Allan Cunningham que, lorsqu'il était arrivé à Dumfries, plusieurs des habitants principaux du Comté l'avaient averti d'éviter la société de Burns[1277]. Un vieillard de quatre-vingts ans racontait au principal Shairp que son père lui avait défendu, ainsi qu'à ses frères, d'avoir rien à faire avec «Robbie Burns» dont le perçant oeil noir était resté dans sa mémoire[1278]. Cette réputation s'était si bien attachée à son nom et l'accompagnait si fidèlement partout, qu'elle pénétrait avec lui de l'autre côté du pays. Quand il mourut, les plus respectables des journaux d'Édimbourg s'en firent les interprètes. «Le public, à l'amusement de qui il a si largement contribué, apprendra avec regret que ses facultés extraordinaires étaient accompagnées de faiblesses qui les ont rendues inutiles pour lui et pour sa famille[1279].» Une sorte de discrédit l'entourait.

[Note 1277: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 45.]

[Note 1278: Shairp, Burns, p. 139.]

[Note 1279: Voir l'extrait donné par R. Chambers, tome IV, p. 301.]

Chose plus étrange et plus grave, ses anciennes amitiés se retiraient de lui. Son ami d'autrefois, Ainslie, son fidèle compagnon d'Édimbourg, le confident de ses amours avec Clarinda, le traitait avec une telle froideur que leurs relations en restèrent là. Ce n'était pas sans une douleur contenue qu'il écrivait:

Mon vieil ami Ainslie a été bon pour vous. J'ai eu une lettre de lui, il y a quelque temps; mais elle était si sèche, si réservée, si semblable à une carte à un de ses clients, que j'ai à peine le courage de la lire et que je ne lui ai pas encore répondu. C'est un bon et honnête garçon et il sait écrire une lettre amicale, capable de faire également honneur à sa tête et à son coeur, comme le témoigne tout un paquet de lettres que j'ai chez moi. Bien que la Renommée ne souffle plus dans sa trompette à mon approche, maintenant, comme elle le faisait alors, quand il m'honora d'abord de son amitié, cependant je suis aussi fier que jamais et, quand on me couchera dans ma tombe, je désire être étendu de toute ma longueur, afin que j'occupe chaque pouce de sol auquel j'ai droit[1280].»

[Note 1280: To Mrs Mac Lehose, 25th June 1794.]

Quant à sa vieille amie Mrs Dunlop, elle avait cessé toute correspondance. Ce dut être pour lui une des pires amertumes. Une de ses dernières et plus touchantes lettres sera pour lui dire adieu, malgré le long silence dont elle l'avait affligé.

Un fait révèle dans toute sa tristesse ce délaissement du poète. Un Mr Mac Culloch racontait à Lockhart qu'il avait rarement été plus peiné qu'un jour où, arrivant à cheval à Dumfries, par une belle soirée d'été, pour assister à un bal, il avait aperçu Burns. Celui-ci se promenait seul dans la principale rue, du côté qui était dans l'ombre, tandis que, sur le trottoir opposé, dans la lumière, passaient des groupes brillants d'hommes et de dames, dont pas un ne semblait le reconnaître. Mac Culloch mit pied à terre et rejoignit Burns qui, lorsqu'il lui proposa de traverser la rue, lui dit: «Non, non! mon jeune ami, tout cela est passé maintenant». Et après un moment de silence, il récita ces strophes d'une touchante ballade de Lady Grizel Baillie:

Son bonnet se tenait jadis tout fier sur son front, Et son vieux bonnet avait meilleur air que maint bonnet neuf. Maintenant, il le laisse pendre au hasard, Et il se laisse choir sur les gerbes de blé.

Oh! si nous étions jeunes comme nous le fûmes jadis, Nous serions à galoper sur ce gazon, Et à courir sur la pelouse que blanchissent les lis, Et si mon coeur n'était pas léger, je mourrais.

Lockhart remarque qu'il n'était pas dans le caractère de Burns de laisser ainsi échapper ses sentiments sur certains sujets. Aussitôt après avoir cité ces vers, il reprit un air de gaîté et, emmenant chez lui son jeune ami, il le garda jusqu'à l'heure du bal, en lui offrant un bol de son breuvage favori et en lui faisant chanter par sa femme des vers qu'il avait récemment composés[1281].

[Note 1281: Lockhart, Life of Burns, p. 224.]

On se demande avec étonnement d'où pouvait venir un pareil interdit? Quelque chute qu'il y eût pour un homme tel que lui à vivre comme il le faisait, il était au moins au niveau de ceux qui le tenaient à l'écart. Cette société de Dumfries, surtout la gentilhommerie campagnarde qui était la plus conservatrice, n'avait pas le droit de se montrer délicate. Les dissipations d'aucun genre n'étaient faites pour l'effaroucher. Il fallait donc qu'il y eût dans le cas de Burns quelques circonstances particulières. En réalité, c'était la forme plutôt que la nature même de ses excès qui froissait l'opinion. On les lui eût pardonnes s'il les avait dissimulés. Mais il les commettait ouvertement, peut-être même avec une sorte d'affectation, de hardiesse. Il avait toujours été dans sa nature de ne pas cacher ses fautes. À cette époque, avec son irascibilité contre la société, il exagérait sa franchise; ses façons prenaient une attitude de forfanterie et l'aspect agressif d'un défi. Il était disposé à faire étalage et parade de ses désordres, avec une insistance qui devait paraître de la provocation et du cynisme. Ce sentiment de répugnance à l'hypocrisie, qui se tourne en rébellion, est naturel et estimable; mais le monde ne le tolère pas; il n'aime guère ceux qui bravent les conventions dont il croit qu'il vit. La société, qui pardonne, à ceux qui dissimulent, les fautes qu'elle sait qu'ils commettent, mais qui s'effarouche et se fâche, surtout une société provinciale et étroite, dès qu'on s'insurge contre le grand complot d'hypocrisie dont elle se dupe elle-même, se montrait implacable pour ce paysan, qui ne consentait pas à respecter la vertu en masquant ses vices d'un vice de surcroît. Un autre aspect de la même question est celui-ci: Il importe souvent moins, devant l'opinion, de savoir quelles fautes on commet, que en quelle compagnie. Si Burns s'était borné à prendre part aux excès des gentilshommes des environs, qui ne différaient guère de ceux du peuple, il aurait vécu dans la respectabilité. Mais, par son passé, par le sans-gêne de ses façons, par un désir aussi d'être le maître absolu, par l'impatience de toute contrainte et de toute supériorité, par sympathie de classe, il se sentait plus à l'aise avec les gens du peuple. Et parmi eux, il préférait ces irréguliers qui vivent dans l'inattendu, sur les frontières de la bohême. C'était un faible qui datait de longtemps. Il était encore à Lochlea quand il écrivait:

«J'ai souvent recherché la connaissance de cette partie du genre humain, ordinairement désignée sous le terme commun de vauriens, quelquefois plus que cela n'était compatible avec la sûreté de ma réputation; de ceux qui, par une insouciante prodigalité ou des passions emportées, ont été poussés à la misère. Quoiqu'ils soient avilis par des folies et quelquefois souillés par le crime, j'ai trouvé souvent parmi eux quelques-unes des plus nobles vertus: la Magnanimité, la Générosité, le Désintéressement de l'amitié et même la Modestie, à leur plus haut degré.[1282]»

[Note 1282: Common-place Book, March 1784.]

Il y avait beaux jours qu'il avait frayé pour la première fois avec Les Joyeux Mendiants. Cette population était nombreuse, et, ce qui était pis, permanente à Dumfries. Burns en fit de plus en plus sa fréquentation. «Il essayait d'échapper à lui-même, dit Currie, dans une société souvent du genre le plus bas[1283]»; et Chambers, dont l'admiration pour lui n'est pas suspecte: «Burns arriva nécessairement en contact avec des personnes des deux sexes entièrement indignes de sa compagnie, et, en dernier lieu, il s'associa à des individus d'une telle espèce, que les admirateurs de son génie seraient étonnés si tout était révélé[1284].» Dans une petite ville comme Dumfries, on comprend le scandale que des fréquentations de ce genre devaient causer. Aux yeux de beaucoup, Burns était un homme qui se dégradait et s'encanaillait. Il se mêlait à la lie du peuple. Il devenait compromettant de se montrer avec lui. Et voilà comment, un jour de fête, les uns, par haine politique, les autres par pruderie, les autres par lâcheté, passaient près du pauvre poète, sans le reconnaître, sans que personne eût le courage de traverser la rue pour lui serrer la main. Sans aucun doute, il souffrit beaucoup, mais silencieusement, de cette stupide et cruelle condamnation. Il en conçut une humeur plus sombre et un surcroît de misanthropie.

[Note 1283: Currie, Life of Burns, p. 50.]

[Note 1284: Chambers, Appendice Nº 17, tom. IV, p. 305.]

Dans ce ramas de mauvais malaises qui s'accumulaient en lui, ce résidu de rancunes, de remords et de dégoûts, que laissent les débauches et qui peu à peu encrassent l'âme, passaient des angoisses de plus pure origine. Il songeait avec désespoir au dénûment des siens, s'il venait à leur manquer. Il devait y penser d'autant plus que tous ces excès n'allaient pas sans une sourde détérioration de santé, et que, par là, cette terreur tenait du remords. Il travaillait lui-même à rendre possible le malheur dont l'idée l'affolait.

Je suis dans une complète humeur de Décembre, ténébreuse, morne, stupide, telle que la divinité de la Sottise elle-même pourrait la souhaiter. Je ne veux pas allonger encore une lettre pesante par un grand nombre d'excuses plus pesantes de mon silence. Je n'en mentionne qu'une seule parce que je sais qu'elle aura votre sympathie: depuis quatre mois, une chère petite fille, mon plus jeune enfant, a été si malade que, chaque jour, il semblait qu'elle n'eût plus à vivre qu'une semaine. Il faut bien qu'il y ait de nombreuses douceurs attachées aux états d'époux et de père, car Dieu sait qu'ils possèdent en propre de nombreux tourments. Je ne puis vous décrire les heures anxieuses, sans sommeil, que ces liens m'ont souvent causées. Je vois une lignée de petits êtres; moi et mon travail leur seul soutien; et à quel fil fragile la vie de l'homme est suspendue! Si un ordre du destin m'enlève--et ces choses-là arrivent chaque jour--même dans la vigueur de la maturité où je me trouve--Dieu du ciel! que deviendra mon petit troupeau! C'est ici que j'envie vos gens de fortune. Un père, sur son lit de mort, disant un éternel adieu à ses enfants, éprouve, à la vérité, assez d'angoisse; mais l'homme dans l'aisance laisse à ses fils et filles l'indépendance et des amis; tandis que moi... mais je perdrai la raison si je réfléchis plus longtemps à ce sujet!

Pour cesser de parler si gravement de cette matière, je chanterai avec la vieille ballade écossaise.

Ô si je ne m'étais pas marié, Je n'aurais jamais eu de soucis; À présent j'ai une femme et des marmots Et ils crient toujours «à manger» À manger une fois, à manger deux fois, À manger trois fois par jour; Si vous continuez à manger, Vous allez manger toute ma farine[1285].

[Note 1285: To Mrs Dunlop. 15th Dec. 1793.]

Dans une âme en qui les énergies sont intactes, les ressorts nets, ce sont là des angoisses dont l'effet est salutaire, des aiguillons d'effort qui, au lieu de l'énerver, activent la volonté. Mais elles perdaient leur vertu en s'enfonçant parmi tant d'amertumes malsaines, de découragement. Elles ne faisaient qu'augmenter le trouble de cet esprit; éveillaient le regret que les choses fussent ainsi; elles aboutissaient au souhait dont sont harcelés les hommes incapables d'accepter, avec ses joies et ses tourments, la vie qu'ils ont choisie, le souhait que leur destinée ait été différente, encore qu'ils l'aient façonnée eux-mêmes.

* * * * *

Est-il besoin de remarquer que, au milieu de ces désordres, la pauvre Jane Armour disparaît de plus en plus? Dans ces dernières années, il n'en reste plus qu'une impression voilée d'acceptation, d'indulgence silencieuse. «Au milieu de toutes ses erreurs, dit Currie, Burns ne trouva dans son cercle domestique que douceur et pardon, sauf les morsures de sa propre conscience. Il avouait ses transgressions à la femme de son coeur, promettait de se corriger et recevait sans cesse le pardon de ses offenses. Mais, au fur et à mesure que ses forces physiques diminuaient, sa volonté devint plus faible et l'habitude prit une force prédominante[1286]». Heron rend à Jane le même témoignage: «Dans les intervalles entre ses différents accès d'intempérance, il souffrait sans trêve des angoisses les plus aiguës du remords et de pressentiments horriblement affligeants. Sa Jane se conduisait avec un degré de tendresse et de prudence maternelles et conjugales, qui faisaient qu'il ressentait plus amèrement la malfaisance de sa conduite, quoiqu'elles fussent incapables de le sauver[1287].» Ainsi, dans l'ombre où elle est rejetée, on voit la vaillante et bonne femme persévérer dans son oeuvre de douceur. Elle continue à grandir, sans le savoir. Elle soutient par un long dévoûment son action héroïque. Les chagrins de la vie révélaient jusqu'au bout la haute qualité de son âme.

[Note 1286: Currie. Life of Burns, p. 51.]

[Note 1287: Heron. Life of Burns, p. 442.]

IV.

DERNIERS JEUX DU COEUR. -- LES CHANSONS.

Il ne faut pas oublier que, sous les scories qui s'épaississent et menacent de l'ensevelir, persiste une vie intérieure, vivace et généreuse. De plus en plus recouverte par la pluie de cendres, elle fait toujours paraître, ça et là, des endroits verts et frais; ses sources d'inspiration ne furent jamais étouffées. L'ancienne éloquence est toujours là, l'indignation contre tout ce qui est vil, le sentiment d'indépendance, toute une poussée de nobles aspirations et de nobles haines. Les moments où elles éclatent sont plus rares, mais aussi flamboyants. Alors elles percent tout, la fatigue, la lassitude, l'ivresse même, de leurs éblouissantes clartés. L'alourdissement, qui commence à se former sur ce visage et à appesantir les traits, disparaît comme dans un coup de vent. L'ancienne face reparaît transfigurée, mobile, remuée par le passage de toutes les émotions. Ceux qui la voyaient une fois ne l'oubliaient plus. Longtemps après, en 1829, M. Syme écrivait:

«L'expression du poète variait continuellement selon l'idée qui prédominait dans son esprit, et il était beau de remarquer combien le jeu de ses lèvres indiquait bien le sentiment qu'il allait énoncer. Ses yeux et ses lèvres, les premiers remarquables pour leur feu, et les secondes pour leur flexibilité, formaient à n'importe quel moment un indice de son esprit, et, selon que le soleil ou l'ombre dominait sur ses traits, vous auriez pu dire, à priori, si la société serait favorisée d'une scintillation d'esprit, ou d'un sentiment de bienveillance, ou d'une explosion de brûlante indignation. Je suis cordialement d'accord avec ce que Sir Walter Scott dit des yeux du poète. Dans ses moments animés, et particulièrement lorsque sa colère était éveillée par des exemples de tergiversation, de bassesse ou de tyrannie, ils ressemblaient réellement à des charbons de feu vivant[1288].»

[Note 1288: R. Chambers, tom. IV, p. 155]

Dans ce coin du coeur où, paraît-il, l'on a toujours vingt ans et qui chez lui tenait presque toute la place, la faculté d'adorer la femme restait toujours fraîche et active. Jamais il ne lui arriva comme au fabuliste, dont le coeur plus paisible fut également insatiable, de se demander: «Ai-je passé le temps d'aimer?» Il avait conservé ce don de la jeunesse d'être émerveillé et séduit, de bâtir aussitôt des rêves sur ses admirations. L'amour continua à être l'atmosphère dans laquelle son esprit vivait. Elle était nécessaire à sa production poétique. Son imagination avait besoin, pour se mettre en mouvement, de cette chiquenaude que donne un sourire ou un regard féminins. Elle y resta délicatement sensible. Sans doute il n'était plus capable des désespoirs de Mauchline et son âme fatiguée était moins violemment remuée. Mais, si elle avait perdu la profondeur, elle avait conservé la facilité et la fraîcheur d'émotions qui lui étaient aussi indispensables pour chanter que le choc de la main à la harpe.

Pendant ces années de 1794 et 1795, c'est-à-dire pendant la période où sa vie est toute en proie aux chagrins et aux désordres, son culte pour la fille d'un fermier des environs de Dumfries, nommée Jane Lorimer, montre combien le pouvoir de s'éprendre s'était conservé intact en lui. Elle était la fille d'un homme qui vivait à Kemmishall, à deux milles de Dumfries, moitié fermier, moitié fraudeur, que, dès son entrée dans l'Excise, Burns avait eu à surveiller. C'était un paysan matois et retors, dont «la conduite, comme la grâce de Dieu, dépasse toute intelligence[1289]». La mère était une abominable ivrognesse[1290] qui se grisait à «réjouir tout l'enfer». La famille finit par la banqueroute. Dans l'aisance du moment, fleurissait et s'épanouissait précocement en femme, une fillette d'une grande beauté. C'était une enfant; elle avait seize ans quand Burns l'avait vue pour la première fois. Un de ses confrères, John Gillespie, s'était épris d'elle, peut-être en la rencontrant à Ellisland, et avait prié le poète de plaider sa cause. Celui-ci l'avait fait dans une petite pièce d'une très jolie insistance, mais un peu pressante et ardente pour être offerte à une aussi jeune fille.

[Note 1289: To Alex. Findlater. June 1791.]

[Note 1290: Voir les souvenirs de Mrs Burns recueillis par Mr Mac Diarmid]

Doucement se clôt le soir sur le bois de Craigieburn, Et joyeusement s'y éveille le matin; Mais la pompe du printemps sur le bois de Craigieburn Ne m'inspire rien que du chagrin.

Chorus.--Près de toi, chérie, près de toi, chérie, Ô être couché près de toi! Ô doucement, profondément heureux doit dormir, Celui qui est couché dans le lit près de toi!

Je vois les feuilles et les fleurs s'ouvrir, J'entends les oiseaux chanter; Mais ils n'ont aucun plaisir pour moi, Car le souci déchire mon coeur.

Je ne puis parler, je ne dois pas parler, Je n'ose pas de peur de vous fâcher; Mais l'amour secret brisera mon coeur, Si je le cèle plus longtemps.

Je te vois gracieuse, grande et droite, Je te vois douce et jolie; Mais, oh! que sera mon tourment, Si tu refuses ton Johnie!

Te voir dans les bras d'un autre, Vivre et languir dans l'amour, Serait ma mort, cela est certain, Et mon coeur éclaterait d'angoisse.

Mais, Jane, dis que tu seras à moi, Dis que tu n'aimes personne avant moi, Et tous les jours de ma vie future Avec reconnaissance, je t'adorerai!

Près de toi, chérie, près de toi, chérie, Ô être couché près de toi! Ô doucement, profondément heureux doit dormir, Celui qui est couché dans le lit près de toi![1291]

[Note 1291: Craigieburn Wood.]

Il faut espérer que Gillespie garda ces vers pour lui. C'est peut-être pourquoi sa cour fut sans succès. Quelque temps après, au commencement de 1793, selon Chambers, Jane Lorimer fut courtisée par un jeune gentilhomme fermier des environs, nommé Whelpdale, qui lui déclara qu'il se livrerait sur lui-même à quelque violence extrême si elle refusait de le suivre. Elle y consentit, après avoir longtemps hésité, poussée par la pitié, le goût du romanesque, et peut-être le besoin d'échapper à son entourage. Ils allèrent se marier à Gretna-Green. Quelques mois après, M. Whelpdale fut obligé, par ses dettes, de se sauver d'Écosse. Il abandonna sa jeune femme qui n'eut d'autre ressource que de revenir chez ses parents[1292].

[Note 1292: R. Chambers, tom. IV, p. 96.]

C'est alors que Burns semble s'être épris d'elle pour son propre compte. Ce n'est pas une de ses grandes héroïnes, dont la liste, sauf une attendrissante exception, est close maintenant. Elle n'apparaît qu'au second plan de sa vie et pour un moment; le sentiment qu'elle lui inspira était superficiel. Cependant cette aventure est intéressante, parce qu'elle montre comment il avait fait de l'amour un procédé littéraire, une sorte d'ivresse passagère et volontaire, qu'il se donnait pour s'inspirer. Ses révélations à ce sujet sont des plus curieuses et bien caractéristiques de l'homme. En envoyant à Thomson la pièce qu'il avait jadis écrite pour Gillespie, il lui écrivait:

«J'espère qu'il (un de ses amis) accomplira une chose qui me donnera haute satisfaction. C'est de vous persuader d'introduire Le bois de Craigieburn dans votre recueil; c'est une chanson favorite, pour lui et pour moi. La dame pour laquelle elle a été composée est une des plus jolies femmes d'Écosse, et, en réalité, (entre nous) elle m'est, en quelque manière, ce que l'Eliza de Sterne lui était, une maîtresse ou un ami, ou ce que vous voudrez, dans l'innocente simplicité de l'amour platonique. (Tâchez de ne faire à ce sujet aucune de vos méchantes suppositions et de ne faire aucun bavardage à ce propos, parmi vos connaissances.) Je vous assure que vous êtes redevable à ma charmante amie de mainte des meilleures chansons que vous avez reçues de moi. Pensez-vous que la tranquille routine de l'existence, dans son même manège, pourrait inspirer à un homme la vie, et l'amour, et la joie; pourrait l'enflammer d'enthousiasme, ou l'attendrir d'une émotion à la hauteur du mérite de votre livre? Non, non! Chaque fois que je désire m'élever dans mes chansons au-dessus de l'ordinaire, être en quelque degré digne des plus divins de vos airs, vous imaginez-vous que je jeûne et que j'implore par la prière une Visitation céleste? Tout au contraire![1293] J'ai une merveilleuse recette, celle-là même que le Dieu des Guérisons et de la Poésie avait inventée pour son propre usage, quand jadis il jouait de la flûte aux troupeaux d'Admète. Je me mets au régime d'admirer une jolie femme, et plus ses charmes sont adorables, plus vous trouvez de plaisir à mes vers. L'éclair de ses yeux est le Dieu du Parnasse et le charme de son sourire la divinité de l'Hélicon[1294].

[Note 1293: En français.]

[Note 1294: To George Thomson. 19th Oct. 1794.]

À quoi Thomson, entrant complaisamment dans les vues de Burns, lui répondait avec tranquillité et non sans esprit:

«Je n'ignore pas, mon cher ami, qu'un vrai poète ne peut pas davantage vivre sans maîtresse que sans viande. Je voudrais connaître l'adorable Elle, dont les yeux brillants et les sourires charmeurs ont si vivement transporté le barde écossais, afin de pouvoir boire sa douce santé, quand le toast fait son tour. Puisque c'est elle qui est le sujet de la chanson, Le bois de Craigieburn sera adopté dans ma famille. Mais, au nom de la décence, il faut que je vous demande un autre refrain. «Oh! être couché près de toi, chérie!» est peut-être une chose souhaitable, mais ne peut pas aller pour être chanté dans la société des dames[1295].»

[Note 1295: George Thomson, to Rob. Burns. 27th Oct. 1794.]

Cette bonhomie de Thomson lui valait de nouveaux détails sur le même sujet:

«Je vous aime de prendre intérêt, avec tant de franchise et de bienveillance, à l'histoire de ma chère amie[1296]. Je vous assure que je n'ai jamais été plus sérieux de ma vie que dans le récit de cette affaire que je vous envoyai dans ma dernière lettre. L'amour conjugal est une passion que je ressens profondément et que je vénère hautement; mais, je ne sais comment, il ne fait pas aussi bonne figure en poésie que cette autre espèce d'amour,

où l'amour est liberté, et la nature, la loi.

[Note 1296: En français.]

Pour parler en musicien, le premier est un instrument dont la gamme est pauvre et bornée, mais dont les tons sont ineffablement doux, tandis que le second a une étendue égale à la modulation intellectuelle tout entière de l'âme humaine. Néanmoins, je reste poète au milieu même de l'enthousiasme de ma passion. La tranquillité et le bonheur de la personne aimée est le premier et inviolable sentiment qui pénètre mon âme; quels que soient les plaisirs que je puisse désirer et quels que soient les transports qu'ils puissent me donner, s'ils doivent s'opposer et se heurter à ce principe qui passe avant tout, je trouve que c'est avoir ces plaisirs à un prix déshonnête; la Justice défend ce marché, de même que la Générosité le dédaigne. En ce qui concerne la foule du sexe qui n'est pas bonne à grand'chose d'autre ou qui n'est bonne qu'à cela, je n'ai pas pris d'engagement de ce genre vis-à-vis de moi-même. Mais là où la Passion est la vraie Divinité de l'amour, et lorsque les personnes sont capables de la ressentir, l'homme qui peut agir autrement est un gredin[1297].»

[Note 1297: To George Thomson. Nov. 1794]

On se demande ce qu'on doit penser de celle qui inspirait ce nouvel amour. C'était une fille remarquablement belle. Tous ceux qui l'ont vue ou entendu parler d'elle sont d'accord sur ce point. Elle avait des cheveux blonds, des yeux bleus, et surtout un corps d'une grâce achevée. «Sa forme était la symétrie même», dit le grave Chambers[1298]. «Elle était proportionnée comme une des plus parfaites productions d'un statuaire antique», dit Allan Cunningham, qui avait fait de la sculpture. Il ajoute, non sans quelque plaisir à s'arrêter sur ce sujet: «Ses cheveux, qu'elle portait longs et abondants, tombaient presque par brassées sur son cou rond et ses épaules blanches; ils étaient plutôt onduleux que frisés et d'une nuance plus foncée que l'épithète «couleur de lin» ne semble l'indiquer. Elle dansait et elle chantait avec beaucoup de grâce et de douceur. Cette minutie de détails, dit-il, sera pardonnée par ceux qui réfléchiront que nous devons à ses charmes quelques-unes des plus délicates poésies lyriques de notre langue[1299]». L'attrait singulier de son visage était formé par le contraste d'un regard gai et riant et d'un sourire de douceur lente. «Elle avait, dit encore Cunningham, une rare suavité dans son sourire et de la joyeuseté dans le regard vif de ses yeux[1300]», et ailleurs il marque mieux encore cette opposition: «Ses yeux étaient grands et brillants et riaient plus que ses lèvres lorsqu'elle prenait plaisir à quelque chose[1301]»; double expression dont le charme est puissant, parce qu'il possède ce qui frappe et ce qui retient. Burns a rendu ce trait dans le portrait qu'il a fait d'elle, portrait d'une précision charmante; il a aussi rendu cette grâce de démarche à laquelle il avait toujours été très sensible.

[Note 1298: R. Chambers, tom. IV, p. 97.]

[Note 1299: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 485-86, en note.]

[Note 1300: Id. p. 97.]

[Note 1301: Id. p. 486, en note.]

Ses cheveux bouclés étaient couleur de lin; Ses sourcils, d'une nuance plus sombre, S'arquaient d'un air ensorcelant au-dessus De deux yeux rieurs d'un bleu joli; Son sourire si enjôleur Aurait fait oublier à un malheureux son malheur; Quel plaisir, quel trésor De s'attacher à ces lèvres rosés! Telle était la jolie figure de ma Chloris Quand, pour la première fois, je vis sa jolie figure;

Comme une harmonie sont ses mouvements, Sa jolie cheville est un traître Et révèle une belle proportion Qui ferait oublier à un saint le ciel; Si enflammante, si charmante Sa forme impeccable et son air gracieux; Chaque trait,--la vieille Nature A déclaré qu'elle ne pouvait faire plus; À elle sont les charmes volontaires de l'amour, Par la loi souveraine de la Beauté conquérante[1302].

[Note 1302: She says she lo'es me best of a'.]

Ce dernier cri, qui est comme un salut à la force dominatrice et irrésistible de la Beauté en soi, est caractéristique de cet amour.

Il semble que l'expression, curieusement séduisante, de Jane Lorimer était une pure beauté physique, une heureuse réussite des traits. La femme elle-même était une âme ordinaire, bonne, non sans un peu de fadeur, se laissant vivre avec nonchalance dans sa beauté. Elle était moins dirigée par ses propres mouvements que par une absence de résistance, une sorte d'indifférence et de laisser-aller. Par faiblesse plutôt que par amour, elle avait suivi Whelpdale; quand il l'eut abandonnée, elle n'eut pas la force de le haïr. Elle ne paraît pas prendre grande part aux sentiments qu'elle inspire, se laissant aimer plutôt qu'aimant, enveloppée d'un attrait inconscient, qui est le fait de son corps plutôt que d'un désir ou d'un effort de son esprit. «Sa légèreté était au moins égale à sa beauté[1303]», dit Allan Cunningham, et c'est une note presque fausse. Le même Cunningham dit bien plus exactement: «Chloris était une de celles qui croient au pouvoir qu'a la beauté de se donner et que l'amour ne doit subir aucune contrainte. Burns pensait quelquefois de la même façon, et il n'est pas étonnant que le poète ait célébré les charmes d'une beauté généreuse qui était disposée à récompenser ses chants et qui lui donnait mainte occasion de s'inspirer de sa présence[1304]». Ceci est plus pénétrant. C'était une nature de grande courtisane, calme et d'accueil indifférent, parce qu'elle est certaine de son triomphe. Cependant Cunningham, qui parle d'elle d'après ce qu'elle devint plus tard, est trop sévère pour elle, à cette époque-ci de sa vie. Il oublie qu'elle avait dix-neuf ans et que Burns en avait trente-six.

[Note 1303: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 97.]

[Note 1304: Cité par Lockhart. Life of Burns, p. 261.]

La liaison entre Jane Lorimer et le poète est difficile et délicate à définir. Il est cependant de quelque conséquence qu'elle le soit, car elle complète les situations dans lesquelles Burns s'est placé vis-à-vis de la Femme. Ce qui accroît l'intérêt de cette question, c'est qu'il n'était plus alors dans l'ignorance de la vie comme à Mauchline; ou en face d'une femme, son égale par l'âge et les vicissitudes traversées, comme à Édimbourg; mais qu'il possédait l'expérience et la responsabilité des années mûres, et qu'il avait devant lui presque une enfant, ignorante de l'existence et plus étourdie qu'instruite par ses malheurs.

Il est clair qu'il y a eu d'un côté de la vanité flattée par les hommages d'un homme célèbre. «La dame n'est pas peu fière de figurer d'une façon si distinguée dans votre recueil, et je ne suis pas peu fier de pouvoir lui faire ce plaisir[1305]». De l'autre, se trouvait avec l'habitude d'aimer, l'admiration de cet épanouissement de splendide jeunesse. Mais ce sont là les éléments plutôt que les limites de ces rapports. Si l'on s'en rapportait à sa profession de foi à Thomson, que l'homme capable de jouer avec une passion sérieuse commet un acte méchant, la question ne supporterait pas de doute. Mais dans cette nature, si faible de contrôle sur elle-même, les meilleures résolutions étaient à deux pas des remords. Les cas ne sont pas rares où ses indignations reviennent le frapper, comme un fouet maladroitement manié. On peut cependant faire valoir en faveur de l'interprétation la plus indulgente de cet amour, un argument de plus de poids. Il donna à Jane Lorimer un exemplaire de la seconde édition de ses poèmes, avec une dédicace pleine de sages conseils d'amitié. Il aimait assez à moraliser auprès des femmes. Il envoya même une copie de cette dédicace à son ami Alexander Cunningham, avec ces lignes qui ont un peu trop la prétention d'écarter tout soupçon: «Écrite sur une feuille blanche d'un exemplaire de la dernière édition de mes poèmes, offert à la dame que, dans de si nombreuses rêveries imaginaires de passion, mais avec les plus ardents sentiments de réelle amitié, j'ai si souvent chantée sous le nom de «Chloris»[1306]. Voici ces vers assez faibles, du reste:

[Note 1305: To G. Thomson, Nov. 1794.]

[Note 1306: Scott Douglas, tom. VI, p. 293.]

Ceci est le gage de l'amitié, ma jeune, belle amie, Ne refuse pas ce don, Et n'écoute pas d'une oreille inattentive La muse qui moralise.

Puisque, assombrissant ton gai matin de vie, L'obscurité froide de la tempête est venue, (Et jamais le vent d'Est du malheur N'a brûlé plus belle fleur);

Puisque les scènes gaies de la vie ne peuvent plus te charmer, Cependant il te reste beaucoup, Tu as en réserve une plus noble richesse: Les consolations de l'esprit!

Tu as la claire approbation de toi-même, Dans le rôle conscient de l'Honneur; Et (le plus précieux don du ciel ici-bas) Le coeur fidèle de ton amitié.

Les joies raffinées de la Raison et du Goût, Pour errer avec toutes les Muses; Et doublement heureux serait le Poète S'il pouvait augmenter ces joies[1307].

[Note 1307: 'Tis Friendship's pledge, my young, fair Friend.]

Mais en réalité ce sont là des vers qui ne prouvent pas grand'chose. Ils étaient écrits sur un volume destiné à être vu et manié dans la famille. Les lignes à Cunningham n'ont pas beaucoup plus de valeur. Burns n'allait pas écrire à un ami d'autrefois, raisonnable et récemment marié, le dernier mot de ses folies. Tout au contraire faut-il plutôt y voir une façon d'expliquer et d'excuser les pièces à Chloris.

Il y a, d'autre part, des probabilités bien lourdes. On comprend que le poète se figure des rencontres, des situations, des dénouements, et brode sur un rien de flatteuses erreurs. Tous les hommes en sont là, dit-on; autant les sages que les fous. La seule différence qu'il y ait entre la multitude et lui, est qu'il crée pour ses songes une forme que les autres lui empruntent pour exprimer les leurs. Mais on comprend moins que la femme qui inspire ses fantaisies les accepte; si elle les approuve, elle est en quelque sorte sa complice. On n'est pas étonné de voir Burns s'imaginer des tableaux comme celui-ci:

Viens, laisse-moi te prendre sur mon coeur, Et dis que nous ne nous quitterons jamais; Et je mépriserai, comme une vile poussière, La richesse et les grandeurs du monde. Et si j'entends ma Jeanie avouer Que des transports semblables l'agitent, Je ne désire le bienfait de la vie Que pour vivre afin de l'aimer.

Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes, Je serre mon précieux trésor; Je ne demande, pour ma part du ciel, Que les délices d'un pareil moment. Et par tes yeux, si doux et bleus, Je jure que je suis tien pour toujours! Et sur tes lèvres je scelle mon voeu Et jamais je ne le briserai[1308].

[Note 1308: Come, let me take thee to my breast.]

On est surpris qu'une jeune femme ait accepté un pareil emploi, même poétique, de sa personne et s'en soit trouvée flattée. Or, il y a la preuve que ces pièces, qui ne laissent pas d'être un peu vives, lui étaient offertes, et que parfois elle insistait pour que l'introduction de son nom marquât bien que c'était d'elle qu'il s'agissait. À propos d'une de ces chansons, Burns écrit à Thomson le passage suivant qui est très clair:

Dans Siffles et je viendrai à vous, mon gars, la répétition de ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premières lignes de chaque strophe, telles qu'elles étaient primitivement, et ensuite ce qui à mes yeux est une amélioration:

Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars; Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars; Quand même père et mère et tous en seraient furieux; Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars.

À changer en:

Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars, Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars, Quand même père et mère et tous en seraient furieux; Ta Janie se risquera avec toi, mon gars.

De fait, une belle dame, à l'autel de laquelle, moi, le Prêtre des Neuf Soeurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les Grâces ont revêtue d'enchantement et que les Amours ont armée de l'éclair; une Belle, l'héroïne même de la chanson, insiste pour ce changement; refusez un peu ses ordres si vous l'osez[1309].

[Note 1309: To George Thomson. Aug. 2nd, 1795.]

Un autre indice, fort ténu à démêler, prend de l'importance lorsqu'on l'a dégagé. À travers ces pièces à Chloris reviennent, à plusieurs reprises, des allusions aux précautions qu'il faut prendre, à la crainte qu'elle a d'être compromise. Cela est curieux, parce qu'on saisit là un trait qui n'est pas de sentiment mais qui naît des circonstances. On sent quelque chose de la réalité, qui fait saillie sous ce qu'il peut y avoir d'imaginaire dans le reste. C'est un petit fait particulier qui perce la généralité du développement littéraire; il trahit un détail de situation, qui n'a pas été inventé mais qui exista. Une des chansons dit:

Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissent Combien elle me rend ma passion; Mais la prudence est toujours son refrain, Elle parle de rang et de convenance.

Ô qui peut penser à la prudence Avec une telle fille près de lui; Ô qui peut penser à la prudence En aimant comme j'aime[1310]?

[Note 1310: O Poortith cauld and restless Love.]

Et la chanson dont il changeait le refrain pour satisfaire une exigence de Chloris, roule toute entière sur la nécessité de ne pas se trahir.

Faites bien attention quand vous venez me faire la cour, Et ne venez que si la porte de derrière est entr'ouverte, Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie, Venez comme si vous ne veniez pas vers moi, Venez comme si vous ne veniez pas vers moi.

À l'église, au marché, partout où vous me rencontrez, Passez près de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche; Mais glissez-moi un regard de votre doux oeil noir; Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas, Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas.

Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi, Et quelquefois je vous permets de déprécier ma beauté un peu. Mais n'en courtisez pas d'autre, quoique en riant, De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi. De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi[1311].

[Note 1311: Whistle and I'll Come to you my Lad.]

Ne semble-t-il pas qu'il y ait eu entre eux une entente et presque une dissimulation? Que signifient ces paroles furtives et ces entrevues dérobées? Aussi innocentes que fussent ces relations, ce mystère seul suffirait pour leur donner l'apparence d'une faute. Il leur donnait même ce qu'il y a de culpabilité réelle dans une tromperie. C'était trop. Vis-à-vis d'une jeune fille comme Chloris et de la part d'un homme qui avait le double de son âge, c'était un jeu imprudent et blâmable, tel que peu de pères, j'imagine, le toléreraient. Ce n'était pas un sentiment assez pur pour ne pas prendre de précautions; encore moins l'était-il assez pour ignorer qu'il y a des précautions à prendre. Ce fut un marivaudage équivoque où il entra de la coquetterie d'un côté, de la convoitise de l'autre, et dans lequel Burns n'est pas aussi éloigné qu'il le pensait d'être atteint par sa propre condamnation. Il a d'ailleurs été frappé, sur ce point, par celle des autres. Allan Cunningham, qui parle de tout cet épisode avec sévérité, dit: «La beauté de Chloris a ajouté de nombreux charmes à la chanson écossaise, mais ce qui a accru la réputation du poète a diminué celle de l'homme». C'est une parole très dure.

Quoique, dans le tas d'autres caprices grossiers et anonymes, cette fantaisie fût une fleur encore embaumée de poésie, elle était bien au-dessous de ses précédentes aventures de coeur. Elle marquait un instant où inévitablement arrivent les hommes qui continuent à aimer par delà l'âge de l'amour. C'était un émoi uniquement fait de délectation, de désir, en face d'une éclosion de jeunesse, savoureuse dans sa grâce continue de mouvements et sa fraîcheur de carnation. C'est le goût d'un amateur friand devant un beau fruit luisant, velouté, rose, rougissant, virginalement somptueux, dans son lustre et son éclat premiers. Tandis que dans ses pièces à Clarinda, où l'amour est surtout d'imagination, tandis que dans ses pièces à Mary Campbell, où il fut surtout de sentiment, on ne trouve pas un seul trait qui puisse servir à reconstituer la physionomie de ces deux héroïnes, ses pièces à Jane Lorimer nous donnent son portrait avec une précision matérielle et un détail qui permettraient presque à un peintre de le rendre. Elles font un peu penser aux premières pièces à Jane Armour, mais elles sont plus matérielles encore; elles n'en ont pas l'emportement; elles ont plus d'analyse et de dilettantisme dans la contemplation. Elles sont toutes d'un coloris chaud, et chargées de termes de beauté physique et de caresses.

Ô Joli était cet églantier rosé, Qui fleurit si loin des maisons des hommes, Et jolie était celle, et oh! combien chère, Qu'il abritait du soleil couchant!

Ces boutons de roses, dans la rosée matinale, Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes; Mais plus pur était le voeu de l'amant Qu'ils entendirent hier sous leur ombrage.

Dans son bocage rude et épineux, Qu'elle est douce et belle cette rosé cramoisie; Mais l'amour est une fleur bien plus douce, Dans le sentier épineux et tortueux de la vie.

Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux, Et Chloris dans mes bras, soient à moi; Et je ne souhaite ni ne méprise le monde, Résignant également ses joies et ses chagrins[1312].

[Note 1312: O bonie was yon rosy brier.]

Il ne s'agit plus là de passion avec sa dépense d'énergie, l'exaltation de tout l'être et son élévation à un plus haut frémissement intellectuel et sensible. C'est quelque chose de beaucoup plus restreint, de plus matériel, et à coup sûr d'inférieur, la simple adoration, la simple possession d'une forme jeune et charmante. En réalité, c'était le goût, fréquent, dit-on, chez les hommes mûrs ou qui mûrissent, pour la beauté dans sa première fleur. C'était le commencement de ces amours inégaux, où l'homme, dépouillé des qualités de l'amant, désire plus qu'il n'inspire, implore et n'impose plus; où son voeu n'est pas d'être aimé, mais qu'on lui permette d'aimer; où il n'existe plus de réciprocité complète, mais, de sa part, une gratitude soumise qui mène vite aux dernières soumissions. Les hommes qui entrent dans cette faiblesse sont voués à un long supplice d'inquiétude et de vaines jalousies, à la torture de sentir qu'ils doivent leur instable joie, ou à la pitié, ou à l'intérêt, ou à l'amour-propre, ou à la vanité, ou à la crainte, ou même à l'admiration et à la reconnaissance, à tout, sauf au vrai amour. Burns n'en était pas encore là. Mais c'était un commencement. Chloris n'avait guère de passion pour lui. C'était une distraction de fille complaisante et coquette, dont la manière habile et maîtresse de soi apparaît bien dans ces strophes:

Elle est jolie, verdissante, droite et grande, Et depuis longtemps tient mon coeur en servage; Et toujours il charme le fond de mon âme Le tendre amour qui est dans son oeil.

Elle est friponne et maligne ma Jane, Pour dérober un regard invisible à tous; Mais prompts comme l'éclair sont les regards des amants, Lorsque le tendre amour est dans leur oeil.

Cela peut échapper aux petits maîtres de la cour, Cela peut échapper aux clercs très savants, Mais l'amoureux aux aguets remarque bien Le tendre amour qui est dans son oeil[1313].

[Note 1313: This is no my ain Lassie.]

Le poète était encore assez jeune pour jouer le même jeu. Ces passions d'homme âgé n'eurent pas le temps de pénétrer bien avant. Il évita ainsi les souffrances du drame qui a arraché à Shakspeare ses cris les plus cruels.

Le règne de Chloris dura du commencement de 1793 à la fin de 1795, à peu près. Il se termine brusquement, par un trait de plume irrité du poète, qui voudrait biffer ce nom des chansons où il l'a célébré. Au commencement de 1796, il écrit à Thomson:

«Dans mes chansons passées, il y a une chose qui me déplaît: c'est le nom de Chloris. Je l'avais employé comme le nom fictif d'une certaine dame; mais, en y réfléchissant, c'est une haute incongruité d'avoir une appellation grecque dans une ballade pastorale écossaise. J'ai d'autres modifications à vous proposer. Ce que vous m'avez dit de «boucles couleur de lin» est juste. Cela ne peut entrer dans une description élégante de beauté[1314]».

[Note 1314: To George Thomson. Feb. 1796.]

L'exécution était complète, non sans une colère secrète. Il semble qu'il y ait eu là comme le germe de la souffrance inévitablement attachée à ces amours disparates.

L'histoire de la pauvre Jane Lorimer est lamentable. Quelques années après ce moment de splendeur, où elle était rayonnante de beauté et fêtée dans les chansons du premier poète de son pays, son père fut ruiné. Son mari avait disparu. Elle fut obligée d'entrer dans une famille comme gouvernante. Elle vécut dans cette situation et d'autres analogues, pendant plusieurs années. Longtemps après, en 1816, elle apprit que son mari était à Brampton, où il mangeait sa quatrième ou cinquième fortune, héritée d'un parent. Elle le manqua de quelques heures. Peu après, elle fut informée qu'il était en prison pour dettes, à Carlisle. Elle désira le voir. Lorsqu'elle arriva, on lui montra le logement de Whelpdale, de l'autre côté d'un quadrangle entouré d'un cloître. En y allant, elle dépassa un homme, alourdi, légèrement paralysé et dont la marche était traînante. Au moment où elle approchait de la porte, elle entendit que cet homme prononçait son nom. «Jane», dit-il, et se reprenant aussitôt, avec un ton plus cérémonieux, «Mrs Whelpdale». C'était son époux de quelques mois, changé en cet homme caduc, brisé. Il y avait de la bonté dans Jane. Elle resta un mois à Carlisle, allant chaque jour à la prison rendre visite à son mari. Puis elle retourna en Écosse. Quelques mois après, il fut libéré, elle revint près de lui. Mais c'était un homme tellement perdu qu'une vie commune était impossible. Elle fut forcée de le quitter de nouveau et ne le revit plus. «Il est connu, dit Chambers, auquel ces détails sont empruntés, que cette pauvre femme sans appui fut enfin entraînée dans une faute qui lui perdit le respect de la société[1315].» Elle mena pendant quelque temps une sorte de vie errante, sur les frontières de la mendicité, ne parvenant pas à s'élever au-dessus de la position de domestique. Elle ne cessa jamais d'être élégante de tournure et belle de visage. Vers 1825, un gentleman charitable, à qui elle avait fait connaître sa détresse, s'occupa d'elle et parla d'elle dans les journaux, dans le but de lui procurer quelques secours. La dame de ce gentleman lui ayant envoyé les coupures des journaux où il était question d'elle, reçut ce billet, «dans lequel, dit Chambers, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'il y a quelque chose qui n'est pas indigne d'une héroïne poétique»:

[Note 1315: R. Chambers, tom. IV, p. 99.]

«La Chloris de Burns est infiniment obligée à Mrs .... pour l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de journaux; elle est heureuse et flattée qu'on dise et qu'on fasse tant pour elle.

Ruth fut traitée par Booz avec bonté et générosité; peut-être la Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le champ des hommes de talent et de vertu[1316].»

[Note 1316: R. Chambers, tom. IV, p. 100.]

La dame la vit plusieurs fois et prit plaisir à sa conversation qui indiquait une pénétration naturelle d'intelligence et un jeu séduisant d'esprit. Plus tard, Jane Lorimer trouva une situation comme gouvernante. Elle eut quelques années paisibles. Mais une affection de la poitrine ruina sa santé. Elle fut obligée de se retirer dans un pauvre logement, dans une des vieilles rues d'Édimbourg. Elle languit quelque temps, vivant d'un peu de secours que lui donnait son dernier maître. Elle mourut en 1831, misérable, délaissée, ignorée. Hélas! pauvre Chloris!

* * * * *

À travers ces tracas, ces débauches et ces remords, la production poétique de Burns continuait. Chose surprenante, dans les interstices de cette vie délabrée et en ruines, partout jaillissaient des fleurs. Pendant ces quatre années de Dumfries, il a écrit plus de deux cents morceaux dont cent cinquante sont précieux. Il ne s'y trouve plus de pièces capitales comme Tam de Shanter; plus même rien qui ressemble à la Sainte-Foire ou à la Vision; plus même de ces jolies épîtres comme à Mossgiel. Ce sont de courts morceaux, le plus souvent de petites chansons de quelques strophes seulement, ce qu'il pouvait composer dans les quarts d'heure de recueillement qui lui restaient au milieu de ce gaspillage de lui-même. Elles naissaient sans interruption, les unes sur les autres; elles étaient variées à l'infini, sentimentales, touchantes, malignes ou railleuses. Il n'y avait guère de semaine où il ne lui vint entre les mains un brin de poésie, un brin menu et léger de plantes du pays, une brindille de bruyère ou de thym, une fleur de chardon, quelques feuilles de houx piquant, et quelquefois, aux jours favorisés, un rameau d'églantier. Mais tous ces riens frais, verts et parfumés, forment, réunis ensemble, un gros bouquet et une part essentielle de son oeuvre.

Peut-être aurait-il moins produit, s'il avait été, comme à Mauchline, laissé à lui-même. L'impulsion intérieure était moins impérieuse; la montée de poésie moins débordante; ou tout au moins les conditions étaient moins favorables; le loisir manquait et la concentration. Il n'était plus dans cet isolement indéfini où le travail de l'inspiration a le temps de se faire, où rien ne le dérange, ne le distrait, où, dans le poète renfermé en lui-même, la tension poétique augmente jusqu'à ce qu'elle s'échappe irrésistiblement. Maintenant son corps était fatigué, son âme dispersée, son temps tiraillé et déchiré. Heureusement il vint du dehors des excitations qui ne le laissèrent pas s'oublier. Il continua sa collaboration au recueil de Johnson, lequel avançait lentement; mais surtout il se trouva engagé dans une autre entreprise du même genre qui réclama de lui plus d'activité. Au mois de septembre 1792, un nommé George Thomson, qui était commis près du Conseil de la Société pour l'Encouragement des Manufactures en Écosse, lui écrivit que, d'accord avec quelques amis comme lui épris de musique, il avait commencé à choisir et à collectionner les mélodies populaires, dans le but de les conserver et de les publier[1317]. Ils avaient engagé Pleyel «le plus agréable des compositeurs actuels», pour mettre des accompagnements à ces vieux thèmes, et pour composer, à chacun d'eux, un prélude et une conclusion, de façon à les rendre plus propres à être chantés dans les concerts. C'était donc, à la différence d'autres recueils, une entreprise avant tout musicale, une collection d'airs plutôt que de chansons. Mais certains de ces motifs n'avaient pas de paroles; d'autres en avaient d'insignifiantes, ou de grossières, ou d'indécentes. Il fallait retoucher les anciens vers ou en composer de nouveaux, là où cela était nécessaire. Thomson demandait à Burns de se charger de ce travail et de lui fournir de la poésie pour cette vieille musique[1318]. Burns accepta avec enthousiasme. Il se mit à l'oeuvre aussitôt et reprit, mais avec plus d'activité et de fécondité, le travail qu'il avait commencé pour Johnson. La nécessité de fournir aux demandes de Thomson lui servit d'aiguillon; sa collaboration a fait de ce recueil un des livres de la littérature écossaise.

[Note 1317: Voir R. Chambers, tom. III, p. 225.]

[Note 1318: George Thomson to Robert Burns. Sept. 1792.]

Pendant tout ce travail il fit preuve d'un désintéressement qui, dans les circonstances où il se trouvait, avait d'autant plus de mérite. Il était pauvre; quelques livres auraient fait une différence dans son budget et allongé les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne voulut cependant jamais entendre parler de rémunération. Il fut sur ce point inflexible. Dans la lettre où il lui demandait son concours, Thomson lui avait dit:

«Nous regarderons votre concours poétique comme une faveur particulière, outre que nous paierons n'importe quel prix raisonnable que vous demanderez pour nous le prêter. Le profit est pour nous une considération secondaire, et nous sommes résolus à n'épargner ni peines ni dépenses pour notre publication[1319].

[Note 1319: G. Thomson to Robert Burns. Sept. 1792.]

Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour réponse la phrase suivante:

Quant à une rémunération, vous êtes libre de regarder mes chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles seront absolument l'un ou l'autre. Dans l'honnête enthousiasme avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler d'argent, de gages, d'émoluments, de salaire, etc., serait une véritable prostitution d'esprit[1320].

[Note 1320: To George Thomson. 16th Sept. 1792.]

Les choses en restèrent là pour le moment. Burns prit en main la partie littéraire, fournit chansons sur chansons, n'épargna ni ses peines, ni ses recherches, ni ses dérangements, sans compter l'inestimable contribution de son génie. La publication, grâce à lui surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une rétribution, mais comme une part dans les bénéfices qui pouvaient provenir d'une oeuvre dont ses vers faisaient le succès. Il le lui proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils avaient de tact et étaient incapables d'offenser la susceptibilité la plus prompte.

L'affaire ne dépend plus maintenant que de moi seul, les messieurs, qui au début s'étaient entendus pour avoir une part dans la publication, ayant demandé à s'en désister. Cela importe peu; il est impossible que j'y perde. Le mérite supérieur de l'oeuvre fera naître une demande générale, aussitôt qu'elle sera suffisamment connue. Et quand bien même la vente en serait plus lente qu'elle ne promet de l'être, je trouverai une compensation à mon travail dans le plaisir que j'aurai pris à la musique. Je ne puis vous exprimer combien je vous suis obligé pour les exquises chansons nouvelles que vous m'envoyez; mais les remerciements, mon ami, sont un faible retour pour ce que vous avez fait. Comme je recueillerai les bénéfices de la publication, il faut que vous me permettiez de vous envoyer une légère marque de ma reconnaissance, et de la renouveler plus tard quand je le trouverai opportun. Ne me la renvoyez pas, par le Ciel! Si vous le faites, notre correspondance est finie. Cela, sans doute, ne serait pas une perte pour vous, mais cela ruinerait la publication qui, sous vos auspices, ne peut manquer d'être respectable et intéressante[1321].

[Note 1321: G. Thomson to Robert Burns. 1st July 1793.]

Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres. À coup sûr on ne pouvait offrir d'une manière plus délicate. Il reçut une réponse presque courroucée, où Burns lui déclarait péremptoirement qu'il ne voulait pas entendre parler d'argent.

Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment blessé avec votre envoi d'argent. Cela me dégrade à mes propres yeux. Toutefois, le retourner sentirait la pose et l'affectation; mais quant à continuer ce genre de trafic de débiteur à créancier, je vous le jure par l'HONNEUR qui couronne la statue droite de l'INTÉGRITÉ de ROBERT BURNS, au moindre mot à ce sujet, je repousserai avec indignation toutes nos relations passées, et je deviendrai, à partir de ce moment, un parfait étranger pour vous! La réputation de Burns pour la générosité de sentiment et l'indépendance d'esprit survivra, j'en ai confiance, à tous les besoins que le froid et dur métal peut satisfaire; du moins, je ferai tout pour qu'il mérite cette réputation[1322].

[Note 1322: To G. Thomson. July 1793.]

On s'est étonné de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il participât aux bénéfices que pouvait rapporter cette publication. On a fait remarquer, non sans justesse, qu'il n'y a pas de différence entre recevoir l'argent de Thomson et recevoir des souscriptions pour ses poèmes[1323]. Il serait plus exact de dire qu'il n'y a pas grande différence. Il y en a une légère. Ce n'est pas une même chose d'éditer, pour son propre compte, à ses périls, ses propres oeuvres, et de tirer profit de poèmes composés sans idée de gain; ou de recevoir un salaire pour les pièces qu'on apporte, et d'être payé comme un artisan en poésie. Il n'y a sans doute là rien de très éloigné du peintre qui vend son tableau, ou du sculpteur sa statue. Mais Burns n'avait pas l'idée de la carrière de l'homme de lettres. Il avait toujours composé pour lui-même, par impulsion; il lui semblait que c'était, comme il le dit, «prostituer» son génie que de s'en servir pour battre monnaie. Et ce sentiment était d'autant plus susceptible que, l'élan de production ayant un peu baissé en lui et ayant besoin d'être excité par le dehors, il fallait absolument que ce mobile fût désintéressé, pour ne pas ressembler à un mobile d'argent. Sa poésie c'était son âme qui s'envolait, il la donnait, il ne la vendait pas, pas plus qu'il n'eût songé à vendre son rire ou son éloquence. Et il y avait encore une autre raison qui lui fait honneur également. Il considérait l'entreprise de Thomson comme une oeuvre patriotique, désintéressée, destinée à préserver le trésor musical de l'Écosse. Il lui paraissait presque sacrilège de tirer profit de ce dévoûment à une des gloires de la patrie calédonienne. C'est comme si on voulait payer à un patriote son patriotisme, et estimer en espèces ses soins, ses démarches, ses discours, pour l'honneur du pays. C'était après tout une noble susceptibilité.

[Note 1323: R. Chambers, tom. III, p. 34.]

La qualité de cette production était toujours la même; on est surpris de la fraîcheur que les visions conservaient dans cette âme ternie par les chagrins et où les excès laissaient si souvent leurs dégoûts. Jamais sa poésie n'a eu plus d'éclat. Sa main d'ouvrier était alors d'une justesse et d'une précision achevées. À cette période appartiennent les dernières pièces à Clarinda, le groupe des pièces à Chloris, l'ode de Bruce à Bannockburn, le Retour du soldat, et tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'oeuvre. Il n'a rien écrit de plus délicat. S'il a produit des pièces de plus grande force et de plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un sentiment artistique plus sûr. Sans doute ce n'était plus la trombe de poésie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlèvement des choses; c'était la fin d'une pluie, éparse et calme, quand la lenteur de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur dispersion même, elles sont plus pénétrées de lumière, irisées, diamantées, étincelantes.

* * * * *

Cependant sa renommée continuait à grandir d'un double mouvement: à monter vers les plus hauts esprits et à pénétrer jusqu'aux plus humbles. Dans les rues, non seulement on chantait ses chansons, mais on mettait son nom à des chansons qui n'étaient pas de lui, pour les vendre. «J'ai vu même chanter, par les rues de Dumfries, une couple de ballades qui portaient mon nom en tête comme leur auteur, bien que ce fût la première fois que je les voyais[1324]». Sa gloire avait gagné les sommets intellectuels du pays. Son nom retentissait au Parlement, dans la bouche d'hommes qui étaient l'honneur de leur temps, comme celui d'un homme qui était l'honneur de son pays. En 1793, Curran, le grand orateur irlandais, s'écriait en parlant de l'Écosse «qu'elle était couronnée des dépouilles de tous les arts et parée de la richesse de toutes les muses, depuis les profondes et pénétrantes recherches de son Hume jusqu'à la moralité douce et plus simple, mais non moins sublime et pathétique de son Burns[1325]». Cet hommage, que nous n'avons vu relever dans aucune biographie de Burns, indique quel rang il avait insensiblement pris parmi les grands noms de son pays. Lockhart raconte qu'un peu plus tard, trop tard puisque Burns venait de mourir, Pitt disait à la table de lord Liverpool: «Je ne vois pas de vers, depuis Shakspeare, qui aient autant l'air de sortir doucement de la nature[1326]». Au moment où des pensions étaient accordées à des hommes de lettres, de talent moyen, on pouvait espérer que quelque chose se ferait pour un des plus surprenants génies de son époque. Quelques-uns de ses admirateurs s'y employèrent. Ce fut en vain. Allan Cunningham raconte que M. Addington rappela à Pitt les mérites de Burns; mais Pitt «passa la bouteille à lord Melville et ne fit rien[1327]». Pendant ce temps le poète se débattait contre sa pauvreté; sa production était gênée par l'inquiétude, faute d'un peu d'argent.

[Note 1324: To G. Thomson. Nov. 1794.]

[Note 1325: Quarterly Review, Nº 308. October 1882, p. 321.]

[Note 1326: Lockhart. Life of Burns, p. 238.]

[Note 1327: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 133.]

On dira que les opinions de Burns et la façon dont il les exprimait n'étaient pas pour lui concilier les bonnes grâces du Ministère. Cela serait vrai si la mesure envers lui avait eu besoin d'un appoint de faveur. Mais il avait un mérite qui dépassait les autres, indiscutable; les circonstances de sa vie l'augmentaient encore. Pour faire de son succès un exemple, il ne manquait que la récompense. Ses erreurs politiques, à les juger telles, disparaissaient à côté des indiscutables leçons plus hautes qu'il répandait. Il était incontestablement de ces hommes envers qui une nation est redevable, et que, par intérêt autant que par amour-propre, elle doit soutenir. Mais les ministères se ressemblent beaucoup, en tous temps, en tous lieux, parce que les hommes sont partout et toujours les mêmes, «Si Burns avait publié dans un journal quelques libelles sur Lepaux ou Carnot, ou un pamphlet vif «Sur l'État du Pays», on se serait peut-être plus occupé de lui pendant sa vie[1328]». Les hommes d'État qui n'ont pas su l'aider ont privé leur race d'oeuvres plus glorieuses et plus durables qu'une bataille gagnée ou une île conquise. Ils ont failli à leurs devoirs de bons ménagers des ressources de leur patrie. C'est avec raison que, lorsque le droit de propriété des oeuvres de Burns vint en discussion à la Chambre des Lords, en 1812, Earl Grey insista sur la faute d'avoir négligé un pareil génie et reprocha à lord Melville sa part dans le dénûment du poète[1329].

[Note 1328: Lockhart. Life of Burns, p. 238.]

[Note 1329: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 740, en note.]

V.

LES DERNIERS CHAGRINS, LES DERNIERS EXCÈS, LES DERNIÈRES LUEURS.

LA FIN.

Le dénouement n'est pas loin maintenant. Nous touchons à la fin de ce jour tourmenté, clos aux premières heures de l'après-midi, sans avoir connu les sérénités du soir qui apportent l'apaisement, ni l'élargissement étoilé de la nuit, qui ouvre des espaces à l'espoir. Burns finit en pleine amertume, au plus fort de ses regrets, de ses remords, et de ses angoisses pour sa famille. Si, du moins, il avait résisté un peu plus longtemps, la vie, qui souvent est charitable et se charge des petits enfants, lui aurait peut-être montré les siens, élevés et capables de porter leur nom. Elle s'en chargea bien quand ils furent orphelins. Cela l'aurait consolé, rassuré, réconcilié un peu avec lui-même. Mais le temps lui en fut refusé. Il fut implacablement frappé au moment le plus affreux que son esprit ait connu. Dans ses derniers mois, il n'existe pas de lui une parole plus gaie et plus légère, un mot moins découragé que les autres; tout y est d'une tristesse uniforme. Une même teinte morne assombrit chacun de ses instants. Et dans ses heures suprêmes, on ne trouve pas de signe d'une de ces lueurs qui éclairent parfois les fronts mourants et qui, vraies ou fausses, adoucissent les agonies. Il mourut enfermé dans l'étroite et ténébreuse prison de son désespoir. Jusqu'au dernier moment, la troupe impitoyable des soucis empêcha d'arriver jusqu'à lui une de ces visites d'anges qui, dans sa vie plus que dans toute autre, avaient été si rares et distantes entre elles, et dont sa pauvre âme avait tant besoin. C'est une navrante histoire que celle de ses dernières années.

Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est de penser que, par sa faute, la mort était la plus heureuse issue, peut-être la seule, hors de cette impasse où il avait conduit sa vie. Carlyle l'avait bien vu et l'a dit avec sa pénétration morale et sa saisissante éloquence: «Nous sommes ici arrivés à la crise de la vie de Burns; car les choses avaient pris pour lui une telle tournure qu'elles ne pouvaient pas durer longtemps. Si l'on ne devait pas espérer d'amélioration, la nature ne pouvait plus, que pour un temps limité, continuer cette lutte sombre et affolante contre le monde et contre elle-même. Nous n'avons pas de renseignements médicaux pour savoir si une continuation de vie était à cette époque, probable pour Burns, et si sa mort doit être considérée comme un événement en partie accidentel, ou seulement comme la conséquence naturelle d'une longue série d'événements qui l'avaient précédée. Cette dernière opinion paraît la plus vraisemblable, bien qu'elle ne soit nullement certaine. En tous cas, comme nous le disions, un changement ne pouvait pas être éloigné. Trois portes de délivrance, nous semble-t-il, étaient ouvertes à Burns: une claire activité poétique, la folie ou la mort. La première, avec une vie plus longue, était encore possible, bien qu'elle ne fût pas probable; car des causes physiques commençaient à agir; et cependant Burns avait une résolution de fer, si seulement il avait pu voir et sentir que non seulement sa plus haute gloire, mais son premier devoir et le vrai remède de tous ses chagrins se trouvaient là. La seconde était encore moins probable, car son esprit fut toujours parmi les plus clairs et les plus fermes. Ainsi la troisième porte, plus douce, s'ouvrait pour lui, et il passa, non pas doucement, cependant, rapidement, dans cette contrée tranquille, où les averses de grêle et les orages de feu n'arrivent pas, et où le voyageur le plus lourdement chargé dépose enfin son fardeau[1330].»

[Note 1330: Carlyle. Essay on Burns.]

Depuis longtemps déjà sa santé était ébranlée. Les privations de son enfance, ses fatigues de travail et d'amour, la continuité d'émotions d'une véhémence inouïe qui, sans merci, secouaient sa machine, avaient affaibli son corps d'une constitution robuste mais de fonctions désordonnées. Ses courses d'Excise par les nuits pluvieuses, ses tracas, ses excès de boissons, l'irritation sombre et ardente qui le dévorait, achevèrent de le délabrer. Dès le mois de juin 1794, il écrivait à Mrs Dunlop:

«J'ai bien peur d'être sur le point de souffrir des folies de ma jeunesse. Mes amis médecins me menacent d'une goutte volante, mais j'espère qu'ils se trompent[1331].»

[Note 1331: To Mrs Dunlop. 25th June 1794.]

Et six mois après, au commencement de 1795, il lui disait encore:

«Quelle chose pauvre est la vie! Tout récemment j'étais un enfant; l'autre jour encore, j'étais un jeune homme, et déjà je commence à sentir la fibre rigide et les jointures raides de l'âge s'emparer rapidement de mon corps[1332].»

[Note 1332: To Mrs Dunlop. Jan. 1st, 1795.]

Il n'avait que 36 ans! C'était la vieillesse anticipée, ou plutôt, c'étaient les symptômes de la maladie.

À l'assombrissement que cause chez l'homme la découverte des premiers signes de la décadence physique, s'ajouta, vers la fin de 1795, un grand chagrin. Il perdit une petite fille de trois ans qu'il aimait de toute la tendresse que les pères poètes ressentent pour leurs filles. L'enfant était chétive; on l'avait envoyée chez ses grands-parents, les Armour, pour changer d'air; à l'automne, elle y était morte. On l'avait enterrée dans le cimetière de là-bas, sans que son père pût l'embrasser. Ce fut pour lui un choc douloureux qui l'ébranla encore. Il écrivait à Mrs Dunlop dont le silence prolongé l'attristait:

«Hélas! Madame, je n'ai pas le moyen, en ce moment, qu'on me prive d'aucun des faibles restes de mes plaisirs. Je viens de boire profondément à la coupe de l'affliction. L'automne m'a enlevé ma seule fille et mon enfant chérie, et cela à une telle distance et en si peu de temps qu'il m'a été impossible de lui rendre les derniers devoirs[1333].»

[Note 1333: To Mrs Dunlop. 31st Jan. 1796.]

Son chagrin paraît dans toutes ses lettres. La petite Elisabeth fait penser à l'Adda de Byron, à la Julia de Lamartine et à la Léopoldine de Victor Hugo. Il semble que cette douleur ait été réservée aux grands poètes de notre temps.

Vers le mois d'octobre 1795, une maladie, demeurée assez mystérieuse, s'abattit sur lui. Lui-même en parle comme d'une forte fièvre rhumatismale. Currie qui, par ses études médicales, était plus à même de pénétrer dans cette partie de sa vie, et qui avait reçu les confidences du Dr Maxwell, par qui Burns avait été soigné, laisse entendre que le mal était d'une autre nature. Voici du reste sa déposition technique, dans toute sa précision et sa gravité. C'est en même temps ce qu'on sait de plus clair sur l'état physique de Burns.

Quoique naturellement d'une forme athlétique, Burns avait dans sa constitution les particularités et les délicatesses qui appartiennent au tempérament du génie. Il était exposé, depuis une période très jeune de sa vie, à cet arrêt dans le progrès de la digestion qui résulte d'une pensée profonde et anxieuse, et qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une dépression de vitalité. Lié à ce désordre de l'estomac, il avait une disposition aux migraines, qui affectait plus spécialement les tempes et le globe de l'oeil et qui était fréquemment accompagnée de mouvements du coeur violents et irréguliers. Doué par la nature d'une grande sensibilité de nerfs, Burns était, dans son système corporel aussi bien que mental, exposé à des impressions déréglées,--à la fièvre du corps aussi bien qu'à celle de l'esprit. Cette prédisposition à la maladie, qu'une stricte tempérance dans la diète, un exercice régulier, un sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifiée et enflammée par des habitudes d'une nature toute différente. Perpétuellement stimulée par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses formes, l'action désordonnée du système circulatoire devint à la fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir à la déperdition, et les pouvoirs vitaux commencèrent à faiblir.

Plus d'une année avant sa mort, il y avait un déclin évident dans l'apparence personnelle de notre poète, et quoique son appétit se maintint, il sentait lui-même que sa constitution s'abaissait. Dans ses moments de pensée, il réfléchissait avec le regret le plus profond à son fatal acheminement, prévoyant clairement la fin vers laquelle il se hâtait, sans avoir la force de volonté nécessaire pour arrêter ou même ralentir sa course. Son caractère devint plus irritable et plus sombre; il se sauvait de lui-même dans des sociétés, souvent de l'espèce la plus basse. Et dans cette compagnie, on franchissait vite ce moment des réunions joyeuses où le vin augmente la sensibilité et excite la bienveillance, pour arriver au moment qui est au delà et sur lequel régnait généralement la passion sans contrôle et sans frein. Celui qui souffre la pollution de l'ivresse, comment échappera-t-il à une autre pollution? Abstenons-nous de mentionner des erreurs sur lesquelles la délicatesse et l'humanité tirent un voile[1334].

[Note 1334: Currie. Life of Burns, p. 50.]

On a blâmé Currie d'avoir parlé. C'est à tort, puisque c'était la vérité. Personne ne peut le soupçonner de n'avoir pas aimé le pauvre poète. S'il a mentionné ce point délicat, avec la conscience de sa profession, il l'a, selon sa propre expression, «touché avec tendresse[1335]».Il a fait acte d'honnêteté et de pitié, comme un médecin qui connaît et plaint les misères humaines. C'est surtout dans une biographie comme celle de Burns, qu'il faut de la franchise; ceux qui, par des réticences ou des oublis, la défigurent, la mutilent ou la masquent, lui retirent une partie de son intérêt et de son enseignement. Ils appliquent le mensonge à la mémoire d'un homme qui le détesta et le méprisa par-dessus tout, et qui, avec toutes ses fautes, eut du moins la fierté de ne pas les dissimuler et le courage de les reconnaître. C'est une hypocrisie indigne de ce sincère esprit[1336].

[Note 1335: Lettre de Currie à un correspondant, citée par Scott Douglas, tom. VI, p. 175.]

[Note 1336: Voir sur ce sujet pénible les demi-aveux de Chambers, tom. IV, p. 105, qui corroborent les paroles de Currie et la note de Scott Douglas, tom. IV, p. 176.]

Quoi qu'il en soit de ce mal, qu'accompagna en effet une fièvre rhumatismale, ses ravages furent terribles. Pendant les derniers mois de 1795, la correspondance et les travaux de Burns furent interrompus. Il resta confiné à la chambre tout l'hiver et se releva brisé et vieilli. Au commencement de janvier 1796, il commençait à marcher un peu; il écrit:

Je commençais à peine à me remettre de la perte d'une fille unique, d'une enfant chérie, quand je suis devenu moi-même la victime d'une fièvre rhumatismale qui m'a amené sur les frontières de la tombe. Après maintes semaines de lit et de maladie, je commence seulement à me traîner ça et là[1337].

[Note 1337: To Robert Cleghorn. Jan. 1796.]

Et le 31 janvier, il écrivait à Mrs Dunlop, à peu près dans les mêmes termes:

Longtemps le dé a roulé indécis; enfin, après bien des semaines sur un lit de maladie, il semble avoir «tourné vie», et je commence à me traîner à travers ma chambre. Une fois même, j'ai été devant ma porte dans la rue[1338].

[Note 1338: To Mrs Dunlop. 31st Jan. 1796.]

Ces heures de confiance n'étaient pas bien solides; c'était l'espèce de confiance qu'on montre aux autres, pendant quelque temps encore après qu'elle est à peu près morte en soi-même; par moments, il désespérait de jamais se remettre complètement:

La santé que vous me souhaitez dans votre carte de ce matin, est, je le pense, envolée de moi pour toujours[1339].

[Note 1339: To Mrs Riddell. 29th Jan. 1796]

Et quelques jours après il écrivait à Mrs Riddel:

Je suis si malade que j'ai à peine la force de tenir cette misérable plume sur ce misérable papier.

On a retrouvé de lui, à cette époque, un portrait qui apporte à tous ces détails un saisissant commentaire. Quel changement avec celui d'Édimbourg; vingt années d'excès et de remords auraient-elles pu produire un tel contraste? Où est le visage ouvert, jeune et confiant, qui se détachait sur des verdures, des collines lointaines et un ciel pur? Par une sorte d'intuition, l'artiste à qui l'on doit cette seconde ressemblance, au lieu de ce riant horizon, a choisi un voile de nuages menaçants et rapprochés; sur ce fond funèbre, une face vieillie, épuisée, dure, amère, avec une expression ombrageuse et farouche dans les traits, tandis que le regard conserve dans sa tristesse un fond de douceur. Sur cet ensemble flotte un air de défiance et d'inquiétude, comme de quelqu'un qui se croit toujours menacé. L'expression de cette tête douloureuse est ineffaçable; elle vous hante impérieusement et chasse de l'esprit la figure charmante du premier portrait[1340].

[Note 1340: Voir sur ce portrait les deux lettres à Mrs Riddell, 29th Jan. 1796, et la suivante. Voir aussi dans l'édition de Hately Waddell la reproduction de ce portrait et l'exposé des circonstances qui l'ont placé entre les mains de l'éditeur. M. Hately Waddell nous a gracieusement permis de voir ce portrait.]

À la maladie, venait s'ajouter la gêne: ses souffrances se compliquaient de soucis. Vers la fin de 1795, il était obligé d'écrire au collecteur Mitchell une épître en vers, dont le manuscrit se vendrait aujourd'hui une somme considérable, pour lui emprunter une guinée.

Ami éprouvé et loyal du Poète Qui, sans toi, pourrait mendier ou voler, Hélas! hélas! le grand diable Et toutes ses sorcières Sont en train de danser gigues et reels Dans mes pauvres poches.

Je voudrais insinuer modestement Que j'ai cruellement besoin d'une guinée; Si vous voulez l'envoyer par la fillette, Ce serait très bon; Et tant que mon coeur battra de sang vivant, Je m'en souviendrai.

Puisse la vieille année s'éloigner, en maugréant De voir la nouvelle arriver gémissante Sous une double abondance de provisions, Pour toi et les tiens; Tandis que la paix et les joies domestiques couronnent Tout ce tableau.

POST-SCRIPTUM.

Vous avez appris comme j'ai été malmené, Et par la méchante mort presque emporté; Horrible mégère! elle m'avait pris par la ceinture Et m'a durement secoué; Mais par bonheur j'ai sauté un sautoir, Et tourné un coin.

Mais par cette santé, dont j'ai encore une part, Et par cette vie, dont on me promet encore un bout, De me tenir sain et entier j'aurai soin Un peu plus prudemment; Donc adieu folie, peau et poil, Une bonne fois et à toujours![1341]

[Note 1341: To Collector Mitchell.]

Hélas! les promesses! Il était donc perdu irrévocablement pour être, après une telle leçon, incapable de les tenir! Il en était donc au point où la volonté cesse d'agir et où, l'instrument de toute résolution étant lui-même atteint, la dernière ressource est brisée. C'est alors la fin d'un homme! Était-ce donc la fin du poète?

Il semble qu'il en était là. Il avait paru éprouver un mieux pendant les derniers jours de janvier 1796. Une de ses premières visites fut à son endroit favori, la Taverne du Globe. Il en ressortit vers trois heures du matin, en état d'ivresse[1342]. Le froid était intense; l'air glacial le saisit et l'étourdit. Il tomba sous un passage voûté qu'on montre encore, et s'y endormit. L'humidité de l'aube le surprit dans cet engourdissement où le corps n'a même plus la réaction involontaire de la souffrance, et le pénétra. Cet accident fut suivi d'une attaque de rhumatisme qui le retint au lit environ une semaine; après cette rechute, sa maladie renouvelée fit des progrès rapides. «Alors, dit Currie, son appétit commença à décliner, sa main trembla et sa voix faiblit à la moindre émotion ou au moindre effort. Son pouls devint plus faible et plus rapide, et des douleurs dans les articulations et dans les pieds et les mains le privèrent de goûter le rafraîchissant sommeil. Trop découragé et trop au courant de sa situation réelle pour nourrir quelque espérance de guérison, il songeait sans cesse à la désolation prochaine de sa famille, et son esprit tomba dans une continuelle tristesse.» Rien n'est pénible comme de suivre, dans les rares et courtes lettres de cette période, l'envahissement de cette pensée d'une fin inévitable et prochaine. Au mois d'avril, il écrivait à Thomson:

[Note 1342: Currie. Life of Burns, p. 51.]

«Hélas! mon cher Thomson, je crains qu'il ne s'écoule quelque temps avant que je n'accorde ma lyre de nouveau! «Près des fleuves de Babylone etc.» Presque sans cesse depuis ma dernière lettre, je n'ai connu l'existence que par la pression de la lourde main de la maladie, et j'ai compté le temps par les répercussions de la souffrance. Le rhumatisme, le froid et la fièvre ont formé pour moi une terrible Trinité dans l'Unité, qui fait que je ferme les yeux dans l'angoisse et que je les ouvre sans espérance. Je regarde ces jours printaniers et je dis avec le pauvre Fergusson:

«Dites pourquoi un ciel indulgent a-t-il donné La lumière aux désolés et aux malheureux?[1343]»

[Note 1343: To G. Thomson. April 1796.]

Vers le milieu de mai, il écrivait à Johnson:

«Vous devez probablement penser que, depuis quelque temps, je vous ai négligés vous et votre recueil, mais, hélas, la main de la souffrance, du chagrin et du souci s'est, pendant ces derniers mois, posée lourdement sur moi. L'affliction dans ma personne et dans ma famille a presque entièrement banni cette allégresse et cette vie avec lesquelles je courtisais jadis la muse rustique de l'Écosse.... Cette lente, longue et usante maladie, qui reste suspendue sur moi, j'en ai peur, mon toujours cher ami, arrêtera mon soleil avant qu'il ait atteint le milieu de sa carrière et fera passer le Poète à des sujets bien autres et plus importants que d'étudier l'éclat brillant de l'esprit et le pathétique du sentiment. Cependant, l'Espérance est le cordial du coeur humain et j'essaye de l'entretenir du mieux que je puis[1344].»

[Note 1344: To James Johnson. 18th May 1796.]

Il avait encore à cette époque des moments de confiance et, vers la même date il écrivait à Thomson qu'il avait l'espérance que la vivifiante influence de l'été qui approchait le remettrait. Mais un peu plus tard, la conscience de sa situation grandit en lui. Le 4 juin, il écrivait à Mrs Riddel, qui lui avait conseillé d'assister à un bal donné en l'honneur du jour de naissance du roi, pour montrer son loyalisme:

«Je suis dans un si misérable état de santé que je suis incapable de montrer mon loyalisme, en aucune manière. Torturé, comme je le suis, de rhumatismes, j'aborde tous les visages avec une salutation semblable à celle de Balak à Balaam: «Viens maudire Jacob! Viens détester Israël![1345]» Ainsi dirais-je: «Viens maudire ce vent d'est, viens détester ce vent du nord!» Je vous verrai peut-être samedi, mais je ne serai pas au bal. Pourquoi irais-je? «L'homme ne me plaît plus, ni la femme non plus[1346].» Pouvez-vous me procurer la chanson: Soyons tous malheureux ensemble? Si vous le pouvez, faites-le, et obligez le pauvre misérable[1347].

[Note 1345: Nombres. 23-7.]

[Note 1346: Shakspeare. Hamlet. Act. II, scène 2.]

[Note 1347: To Mrs Riddel. 4th June 1796. Les derniers mots en italique sont en français.]

Le 26 juin, à la fin du mois, il écrivait à son ami Clarke une des lettres les plus navrantes qu'il ait écrites et qu'il soit possible de lire:

«Mon cher Clarke,--toujours, toujours la victime de l'affliction! Si vous voyiez le corps émacié qui maintenant tient cette plume pour vous écrire, vous ne reconnaîtriez plus votre vieil ami. Si je dois jamais me rétablir, c'est le secret de Lui, le Grand Inconnu dont je suis la créature. Hélas! Clarke, je commence à redouter le pire. Pour moi-même, je suis tranquille,--je me mépriserais si je ne l'étais pas. Mais la pauvre veuve de Burns, mais cette demi-douzaine de chers petits orphelins abandonnés! Me voici faible comme une larme de femme! Assez de ceci! c'est la moitié de mon mal!

J'ai reçu votre dernière lettre contenant le billet de banque. Il arriva bien à point et je vous suis extrêmement obligé pour votre ponctualité. Il faut que je vous demande une seconde fois la même obligeance. Soyez assez bon pour m'envoyer un second billet par retour du courrier. J'espère que je puis vous le demander sans que vous en soyez gêné et cela m'obligera sérieusement. S'il faut que je m'en aille, je laisserai derrière moi quelques amis que je regretterai tant que la conscience me restera. Je sais que je vivrai dans leur souvenir.

Adieu, cher Clarke! Que je vous revoie jamais est, je le crains, hautement improbable[1348].

[Note 1348: To James Clarke. June 26th, 1796.]

On voit, d'après cette lettre, que la gêne n'était pas loin, puisqu'il n'y avait entre elle et la maison qu'une aussi faible somme. Par une règle cynique et barbare de l'Excise, le traitement des employés incapables de continuer le service était réduit de moitié[1349]. Burns ne devait plus maintenant avoir que 35 livres par an, au moment où sa maladie réclamait plus de dépenses. Pour achever le désarroi, sa femme se trouvait enceinte, sur le point de s'aliter, incapable de le soigner. Et cinq enfants dans cette maison, à travers laquelle se traînait le spectre voûté du poète. Quel tableau et comme on comprend ses cris d'angoisse!

[Note 1349: Currie. Life of Burns, p. 53.]

* * * * *

Dans cette misère, va et vient, attentive, active et silencieuse, une aimable figure, la dernière des figures de femmes que son souvenir évoquera. C'est une jeune fille de dix-huit ans, une orpheline, la soeur d'un des jeunes confrères de Burns[1350]. Elle s'appelait Jessy Lewars et son nom restera doucement harmonieux dans le langage écossais. Elle habitait presque en face, et voyant l'abandon de cette pauvre demeure, elle traversa la rue. Pendant tous ces longs mois, elle fut l'Ange de la maison. Elle soigna tout le monde avec un dévouement infatigable. Elle fut pour les enfants une soeur aînée, et pour la mère, une jeune soeur. Quant au poète lui-même, elle fut sa dernière vision de grâce et de jeunesse, une présence bienfaisante et consolatrice. Grâce à elle, les nuages menaçants qui l'enveloppaient de toutes parts, ne furent pas sans leur bordure argentée. Un biographe anglais l'a heureusement comparée à la petite fée «qui porta au lit également lamentable de Henri Heine quelques heures d'apaisement.»

[Note 1350: R. Chambers, tom. IV, p. 194.]

Et lui, dans sa gratitude, reprit sa plume que sa main avait peine à tenir et composa en son honneur ses dernières pièces, presque les seules de cette période. Mais, même pour cette pure enfant, son coeur ne sut pas perdre sa longue accoutumance de revêtir ses pensées de mots d'amour, et sa reconnaissance prit la forme d'une déclaration. On dirait qu'il ne connaissait pas d'autre façon d'enchaîner dans des vers un nom féminin. Il la prit pour rendre immortel celui de la jeune fille qui le soignait. Il faut se rendre compte de cette fiction poétique et dégager le sentiment de sa forme convenue, pour qu'en lisant ces pièces charmantes l'étonnement n'interrompe pas l'admiration.

Voici la santé de qui j'aime chèrement; Voici la santé de qui j'aime chèrement; Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux, Et tendre comme leur larme d'adieu, Jessy!

Bien que tu ne doives jamais être à moi, Bien que l'espoir même me soit refusé, Désespérer pour toi est plus doux Que tout le reste au monde,--Jessy.

Je suis triste dans ce jour gai et brillant, Car sans espoir, je songe à tes charmes; Mais bienvenu soit le rêve du doux sommeil, Car, alors, je suis bercé dans tes bras,--Jessy.

Je devine, par ton cher sourire angélique, Je devine par tes yeux où passe l'amour; Mais pourquoi exiger le tendre aveu Contre le dur, le cruel décret de la Fortune,--Jessy.

Voici la santé de qui j'aime chèrement! Voici la santé de qui j'aime chèrement! Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux, Et tendre comme leur larme d'adieu,--Jessy[1351].

[Note 1351: A Health to one I lo'e dear.]

Un matin, il lui dit que, si elle voulait lui jouer l'air qu'elle préférait, il lui mettrait des paroles. Elle s'assit à l'épinette et joua plusieurs fois un air de vieille chanson. Il l'écouta jusqu'à ce que son oreille en fut bien pénétrée, et quelques instants après il donna à Jessy les vers suivants. C'était une pensée délicate d'envelopper de mots grâce auxquels elle deviendrait immortelle, l'air naïf auquel son âme candide avait pris le plus souvent plaisir.

Si tu étais dans le vent froid, Sur cette plaine, sur cette plaine, Mon plaid contre l'air irrité T'abriterait, t'abriterait; Ou si le dur vent du malheur Soufflait sur toi, soufflait sur toi, Ton abri serait sur mon sein, Tout à toi seule, tout à toi seule.

Si j'étais dans la plus sauvage solitude, Si noire et nue, si noire et nue, Le désert serait un Paradis Si je t'avais, si je t'avais; Ou si j'étais monarque du globe, Roi près de toi, roi près de toi, Le plus pur joyau de ma couronne Serait ma reine, serait ma reine[1352].

[Note 1352: O wert thou in the cauld Blast.]

Avant de mourir, il voulut lui laisser un souvenir. À la fin de juin, il écrivit à Johnson pour lui demander les quatre volumes de sa collection. «Voulez-vous être assez obligeant pour me les faire parvenir par la première voiture, car je suis anxieux de les avoir bientôt!» Il les lui offrit avec ces vers:

Ils sont à toi ces volumes, douce Jessy, Et avec eux prends la prière du poète, Que le destin, sur sa plus belle page, Avec ses bienveillants et ses meilleurs présages D'avenir heureux, inscrive ton nom. Avec la bonté native, un nom sans tache, Un peu de défiance qui veille et qui n'ignore pas Que le mal existe et que l'homme est trompeur, Nous trouvons ici-bas toutes les joies innocentes, Et tous les trésors de l'esprit; Que ce soit là ta protection et ta récompense; Ainsi prie ton fidèle ami, le barde[1353].

[Note 1353: Inscription to Miss Jessy Lewars, on a copy of the Scots Musical Museum, presented to her by Burns.]

Jessy Lewars vécut jusqu'en 1855. Elle fut honorée à cause de sa bonté pour Burns. Quand elle mourut, elle fut enterrée tout auprès de lui et à l'ombre de son monument. Un voyageur qui visitait le cimetière de Dumfries, un jour de pluie, voyant toutes les tombes mouillées, excepté celle de Jessy Lewars que le mausolée du poète abritait, se rappela la strophe où il lui promettait de la protéger contre l'air irrité.

* * * * *

Ses amis rattachaient leur dernier espoir à un changement d'air. On lui conseilla les bains de mer, l'exercice dans la campagne. Il partit le 4 juillet pour Brow, hameau d'une douzaine de chaumières, sur les bords solitaires de l'estuaire de la Solway[1354]. On lui trouva une chambre dans la seule auberge du pays[1355], fréquentée surtout par les conducteurs de troupeaux qui descendent vers le sud. L'endroit est triste et écarté, au bord de longues grèves désertes, lavées par des marées troubles et jaunâtres. À l'autre extrémité de la vie, il revoyait cette mélancolie des embouchures de rivières qu'il avait connue à Irvine. Mais cette fois il n'y avait plus de révolte en lui contre la désolation des choses; sa propre tristesse était au delà de toutes celles que la nature peut présenter.

[Note 1354: Currie. Life of Burns, p. 51.]

[Note 1355: Mac Dowal. History of Dumfries, p. 609.]

Il se trouva que Mrs Riddel était dans les environs, pour raison de santé. Le lendemain de son arrivée, elle le pria de venir dîner avec elle. Elle lui envoya sa voiture, car il était incapable de marcher. Elle a laissé, dans une lettre citée par Currie, les impressions de cette dernière entrevue.

«Son aspect me frappa quand il entra dans la chambre. L'empreinte de la mort était marquée sur ses traits. Il semblait déjà toucher au bord de l'éternité. Son premier salut fut: «Eh bien, Madame, avez-vous quelque commission pour l'autre monde?» Je lui répondis que je ne savais lequel de nous deux y serait le plus tôt et que j'espérais qu'il vivrait encore pour écrire mon épitaphe, (j'étais alors dans un très faible état de santé). Il me regarda en face avec un air de grande bonté et exprima ce qu'il ressentait à me voir si malade, avec sa sensibilité habituelle. À table, il mangea peu ou rien et se plaignit que son estomac fût entièrement délabré. Nous eûmes une longue et sérieuse conversation sur sa situation présente et sur le terme prochain de toutes ses inquiétudes terrestres. Il parla de sa mort sans la moindre ostentation de philosophie, mais avec fermeté et émotion, comme d'un événement qui devait arriver très rapidement, et qui le préoccupait surtout parce qu'il laissait ses quatre jeunes enfants sans protection, abandonnés, et sa femme dans une situation si intéressante--elle s'attendait de jour en jour à accoucher du cinquième. Il mentionna, avec une fierté et une satisfaction visibles, les promesses de génie de son fils aîné et les marques flatteuses d'approbation qu'il avait reçues de ses maîtres. Il insista particulièrement sur les espérances qu'il concevait de la conduite et du mérite futurs de ce garçon. Son anxiété pour sa famille semblait peser lourdement sur lui. Elle était peut-être augmentée par la réflexion qu'il n'avait pas fait pour elle tout ce qu'il lui aurait été facile de faire.

Abandonnant ce sujet, il témoigna un grand souci de sa renommée littéraire et particulièrement de la publication de ses oeuvres posthumes. Il dit qu'il savait bien que sa mort ferait quelque bruit, et que le moindre fragment de ses écrits serait remis à la lumière, contre lui, au détriment de sa réputation future; que des lettres et des vers, écrits avec une liberté excessive et malséante et qu'il désirerait sérieusement voir ensevelis dans l'oubli, seraient passés de main en main, par une sotte vanité ou la malveillance, lorsque la crainte de son ressentiment ne serait plus là pour les retenir, pour empêcher les censures de la malignité ou les sarcasmes de l'envie de répandre leur poison sur son nom. Il regretta d'avoir écrit mainte épigramme sur des personnes contre lesquelles il ne nourrissait aucune inimitié et dont il serait affligé de blesser la réputation; et maintes pièces poétiques sans mérite qui, craignait-il, seraient lancées dans le monde, chargées de toutes leurs imperfections. À ce point de vue, il regretta d'avoir différé de mettre ses papiers en ordre. C'était maintenant un effort dont il était incapable.

Il soutint la conversation avec beaucoup de suite et d'animation. J'avais rarement vu son esprit plus puissant et plus calme. Il y avait fréquemment une vivacité considérable dans ses saillies, et il y en aurait eu davantage encore si l'inquiétude et la tristesse que je ne pouvais dissimuler n'avaient refroidi la veine de plaisanterie qu'il semblait disposé à suivre.

Nous nous quittâmes vers le coucher du soleil, le soir de cette journée (5 juillet). Je le revis le lendemain, et nous nous séparâmes pour ne plus nous rencontrer[1356].

[Note 1356: Currie. Life of Burns, p. 51.]

La misère le poursuivait dans cette dernière retraite de ses embarras et de ses humiliations. La seule nourriture qu'il supportât encore était une sorte de bouillie de farine d'avoine avec laquelle on lui faisait prendre du vin de Porto pour le soutenir. Sa provision de vin s'épuisa; l'aubergiste chez lequel il restait n'en vendait pas. Bien que marchant avec peine, il alla jusqu'à l'auberge du village voisin, et, posant une bouteille vide sur le comptoir, il en demanda une pleine. Quand on la lui eut apportée, il murmura à voix basse à l'hôtelier que «le diable était entré dans sa bourse et qu'il en était le seul locataire[1357].» Puis prenant le cachet de sa montre, il voulut le donner en gage. Le cachet vaudrait maintenant une fortune. Il l'avait fait faire exprès et sur ses indications, c'était un cachet de poète: sur un champ d'azur, un buisson de houx avec les pipeaux et la houlette de berger en sautoir. Une alouette des bois chantait au-dessus, perchée sur un rameau de laurier. Il y avait deux devises: l'une en chef: Notes agrestes des bois; l'autre, en base: Mieux vaut humble buisson que pas d'abri. C'était son blason de noblesse poétique et sa façon de dire qu'il buvait dans son verre[1358]. L'hôtelière, voyant qu'il se préparait à le détacher, frappa du pied avec indignation pour l'en empêcher, et le mari, entrant dans son sentiment de générosité, poussa avec douceur le pauvre poète vers la porte. De plus en plus, il voyait le dénûment s'approcher de lui. Il écrivait à son ami Cunningham:

[Note 1357: Mac Dowall. History of Dumfries, p. 611.]

[Note 1358: Voir pour ce cachet la lettre à Alex. Cunningham, 3rd March 1794.]

Hélas! mon ami, j'ai peur qu'avant peu la voix du barde ne soit plus entendue parmi vous! Ces huit ou dix derniers mois, j'ai été souffrant, quelquefois couché, quelquefois debout; mais pendant ces trois derniers mois, j'ai été torturé par un horrible rhumatisme qui m'a réduit presque à la dernière extrémité. Vous ne me reconnaîtriez pas si vous me voyiez maintenant. Pâle, émacié et si faible qu'il me faut parfois une aide pour me lever de ma chaise;... ma gaîté, partie! partie!... Mais je n'ai pas le courage de parler davantage à ce sujet. Les médecins me disent que ma dernière et ma seule chance est de prendre des bains de mer, la campagne et le cheval. Le diable de l'affaire est ceci: quand un employé de l'Excise est en inactivité, son salaire est réduit à 35 livres au lieu de 50. De quelle façon, au nom de l'économie, pourrais-je, avec 35 livres, me nourrir moi-même, et nourrir un cheval à la campagne avec une femme et cinq enfants à la maison? Je vous mentionne ceci parce que je voulais vous demander d'employer votre influence et celle de tous les amis que vous pourrez rassembler, afin d'obtenir des Commissaires de l'Excise qu'ils m'accordent mon traitement intégral. Je pense que vous les connaissez tous personnellement. S'ils ne m'accordent pas cela, il faudra que je dépose mes comptes et que je m'en aille véritablement en poète[1359]. Si je ne meurs pas de maladie, il faudra que je périsse de faim[1360].

[Note 1359: En français.]

[Note 1360: To Alex. Cunningham. 7th July 1796.]

Le Conseil de l'Excise décida que le poète conserverait son traitement intégral, mais il n'en fut pas informé à temps et cette angoisse ne lui fut pas épargnée[1361].

[Note 1361: Voir Lockhart, Life of Burns, p. 287.--Scott Douglas, tom. VI, p 197 en note, et l'extrait d'une lettre de l'Inspecteur Findlater adressée au Glascow Courier en 1834 et reproduite en partie par R. Chambers, tom. IV, p. 192.]

Les bains de mer apportèrent quelque soulagement à ses souffrances; il ne paraît pas cependant en avoir conçu grand espoir; les quelques lettres qui restent de lui sont de courts adieux ou quelques recommandations dernières. Le 10 juillet, il écrivait à son frère:

«Cher frère, ce sera une triste nouvelle pour vous d'apprendre que je suis dangereusement malade et qu'il n'est pas vraisemblable que j'aille mieux. Un rhumatisme invétéré m'a réduit à un tel état de faiblesse, et mon appétit est si complètement disparu, que je puis à peine me tenir sur mes jambes. Je suis depuis une semaine aux bains de mer et je resterai ici ou chez un ami à la campagne, pendant tout l'été. Que Dieu garde ma femme et mes enfants; si je leur suis enlevé, ils seront pauvres, en vérité. J'ai contracté une ou deux dettes sérieuses, en partie par suite de ma maladie qui dure depuis bien des mois, en partie par suite de dépenses irréfléchies, quand je suis venu en ville; cela leur enlèvera trop du peu que je leur laisse entre vos mains. Rappelez-moi à ma mère[1362].»

[Note 1362: To Gilbert Burns. 10th July 1796.]

C'était son dernier baiser à la pauvre vieille mère qui avait par lui connu de grands chagrins et une grande fierté. C'était son dernier adieu au bon Gilbert, au compagnon, au confident, au vrai ami de jadis. De ces deux frères qui s'étaient tant aimés, l'un d'eux, homme de génie, se mourait dans le dénûment; l'autre, homme d'honnêteté et de travail, luttait contre le besoin.

Il se préoccupait de la position de sa femme abandonnée à Dumfries et, le même jour, il écrivait à son beau-père, le maître-maçon de Mauchline:

«Au nom du ciel, si vous avez souci de la santé de votre fille et de ma femme, je vous en conjure, très cher Monsieur, écrivez à Fife, à Mrs Amour, de venir, si elle le peut; ma femme pense qu'elle a encore une quinzaine devant elle. Les médecins m'ordonnent, si je tiens à la vie, d'avoir recours aux bains de mer et au séjour à la campagne; il y a dix mille chances pour une que je serai à plus de douze milles d'elle quand l'heure viendra. Quelle situation pour elle, la pauvre fille, sans un ami près d'elle à un moment si sérieux.

Je suis depuis une semaine à la mer, et bien que je croie en avoir tiré quelque bien, j'ai cependant des craintes sérieuses que cette affaire sera dangereuse sinon fatale[1363].»

[Note 1363: To James Armour. July 10, 1796.]

Le 12, il écrivait à Mrs Dunlop, qui laissait maintenant ses lettres sans réponse, ces quelques lignes d'adieu, touchantes, sans amertume, sans un reproche et toutes pleines du souvenir d'une longue amitié:

«Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse, que je ne vous dérangerais plus, sans les circonstances dans lesquelles je me trouve. Une maladie qui a longtemps pesé sur moi, en toute probabilité, va bientôt m'envoyer au-delà «de cette frontière d'où aucun voyageur ne revient[1364].» L'amitié dont vous m'avez pendant de nombreuses années honoré était une amitié très chère à mon âme. Votre conversation et spécialement votre correspondance étaient pour moi hautement intéressantes et instructives. Avec quel plaisir j'avais coutume de déchirer le cachet! Ce souvenir ajoute une pulsation de plus à mon pauvre coeur palpitant!... Adieu!!![1365]»

[Note 1364: Shakspeare. Hamlet.]

[Note 1365: To Mrs Dunlop. 12th July 1796]

Il laissait paraître par des réflexions mélancoliques, mais très calmes, qu'il n'ignorait pas où il en était. Il était allé prendre le thé chez la veuve du ministre d'une paroisse voisine. Son aspect altéré avait produit un silence sympathique. Le soir était radieux, et, par la fenêtre, le soleil couchant entrait dans sa chambre. La fille du ministre, qui était grande admiratrice de Burns, craignant que cette lumière ne fût trop forte pour lui, se leva pour baisser les stores. Il devina ce qu'elle allait faire et, la regardant avec un air de grande douceur, il la remercia en ajoutant: «Oh! laissez-le briller, il ne brillera plus longtemps pour moi.»

* * * * *

Ce séjour dans cette solitude, sur une grève immense et nue, fut pour le poète comme une retraite, une préparation, avant la mort. Il savait que son arrêt était prononcé, que son heure était marquée et prochaine.

Il entrait dans ces jours solennels, pleins déjà d'éternité, qui relèvent plus de la mort que de la vie. Que celle-ci semble brève alors! C'était hier la maison du mont Oliphant et la dure jeunesse, le séjour à Irvine et la rencontre de Brown, les années d'apprentissage de Lochlea, les premières amours, les premières chansons, et Tarbolton avec ses réunions maçonniques! C'était hier Mossgiel, et ses mois lumineux, pour lesquels une reconnaissance vit au fond de son coeur, l'orage de Jane Armour et la fuite préparée, et le coup de soleil de gloire. C'était hier l'apothéose d'Édimbourg, la ville affolée de lui, la rencontre de Clarinda; puis une période pénible dont il ne se rend pas bien compte, mais où il sent que quelque chose aurait pu mieux tourner. C'est plus près encore, Ellisland, les revers, les joies et les tourments des nouveau-nés, les années amères de Dumfries. Et déjà le terme! Que tout cela tient peu de place! Cette vie qui, à l'autre extrémité, comme une tapisserie tendue, semblait si longue et si belle avec sa décoration de désirs et d'espoirs, est maintenant comme une tapisserie repliée, un tas petit et confus, sans signification, toutes ses scènes réduites et déformées, prêt à être enlevé. Oui, c'est déjà le terme! Avec cette promptitude, la nécessité désespérante de mourir est venue. Et pourtant il n'est qu'au bord de la maturité! Il n'a que 37 ans! Il aurait besoin de vivre pour les siens! Il porte encore tant de poésie en soi! Hélas! voici déjà les épaisses ténèbres, l'ombre de la mort est sur ses paupières, et le monde n'apparaît plus que comme un paysage qui blêmit et se fond dans un crépuscule.

Il est possible de pénétrer plus avant dans les méditations de ces dernières journées. Presque tous les hommes ont les mêmes pensées en ces suprêmes instants. Dans l'évanouissement de la vie, tant de choses jadis importantes et souhaitables sont à présent chétives, indifférentes. Tous ces désirs, ces inquiétudes, ces intérêts, ces entreprises, ces jouissances, ces attachements, ces ambitions, pour lesquels nous nous sommes montrés si diligents, tout ce tumulte, que cela est insignifiant! Nos passions, si ardentes jadis, sont comme les cendres de campements quittés, et leur suite ne sert plus qu'à marquer notre chemin vers cet endroit d'où elles semblent vaines. Tout a pâli, tout est décoloré, tout s'en va, tout est ombre et vanité! Et néanmoins, dans cette disparition, un sentiment longtemps subordonné sort de ce simulacre de notre existence, et prend de la force à mesure qu'elle s'efface, une inquiétude grandissante et forte, comment cette vanité a été employée. Ce doute finit par absorber la vie elle-même; il ne subsiste plus d'elle que cette anxiété. Étrange contradiction! L'usage de ce rien oblitéré nous devient redoutable. Ce qui faisait la vie est dissipé en fumée, en air invisible; mais le regret des actions mauvaises, le repentir des souffrances infligées, le douloureux étonnement d'avoir torturé d'autres âmes pour si peu, se lèvent. La substance de nos jours a disparu; il n'en existe plus que l'intention; elle seule semble constituer tout notre passé.

Son âme était bien faite pour éprouver fortement ces impressions. L'inanité de ce monde est le thème de la doctrine presbytérienne dont il avait, malgré tout, été nourri; et son robuste esprit, capable de s'emparer des choses, l'était aussi de les mesurer. Dans les instants où il ne s'enivrait pas d'elle, il avait toujours considéré la vie comme peu. Il y avait longtemps qu'il avait comparé l'homme à un petit faisceau de passions, d'appétits et de caprices[1366]. Le lien qui les retenait ensemble en lui allait se dénouer. Il n'en était pas davantage. D'ailleurs les joies sont si rapides! Il y avait longtemps aussi qu'il avait dit:

[Note 1366: The Author's Journal. 15th June 1788.]

Hélas! qui peut désirer de nombreuses années! qu'est-ce sinon traîner l'existence jusqu'à ce que nos joies expirent graduellement et nous laissent dans une nuit de détresse; comme les ténèbres qui effacent l'une après l'autre les étoiles, de la face de la nuit, et nous abandonnent, sans un rayon de consolation, dans le désert hurlant[1367].

[Note 1367: To Mrs Dunlop. Oct. 1792.]

S'il avait tout ce qu'il faut pour trouver méprisable l'affairement de nos quelques ans, il avait en même temps une sagacité et une susceptibilité morales qui devaient lui rendre cruel l'examen du passé. Il avait toujours eu, probablement par suite de l'éducation paternelle, un vif sentiment de ses fautes. Les cris de repentir éclatent à chaque instant dans ses lettres et sont déchirants. Sa conscience avait toujours été pour lui une torture.

Il n'y a rien, dans la fabrique de l'homme, qui semble aussi inexplicable que cette chose appelée conscience. Si ce chien, dont les glapissements sont si gênants, avait le pouvoir d'empêcher le mal, il pourrait être utile; mais, au début de l'acte, ses faibles efforts sont aux bouillonnements de la passion ce que les jeunes gelées d'un matin d'automne sont à l'ardeur sans nuage du soleil levant. Et les mouvements tumultueux de la mauvaise action ne sont pas plutôt passés, que, parmi les amères conséquences de notre folie, dans le tourbillon même de notre horreur, se dresse la conscience qui nous déchire avec les sentiments des maudits[1368].

[Note 1368: To Peter Stuart. Feb. 1787.]

Ces regrets, dont sa correspondance est semée, pour sincères qu'ils fussent, manquaient de quelque chose; ils étaient trop personnels. Il paraissait regretter ses égarements, pour lui plus que pour les autres. Mais les approches de la mort ne sont pas égoïstes. Dans le dépouillement progressif de notre individualité, la considération d'autrui prend du relief et s'avance vers nous. Burns put avoir alors le plein discernement des douleurs qu'il avait causées. Hélas! elles étaient nombreuses: les regards attristés de son père expirant, les larmes, à plusieurs reprises renouvelées, de sa mère, le chagrin installé à son propre foyer, des coeurs déchirés, des vies compromises ou perdues, Jenny Clow mourante dans une mansarde, Anna Clark chez sa soeur; par dessus tout l'image de la douce fille des Hautes-Terres, dont il n'avait eu le courage de confier l'histoire à personne. Ce secret surtout était sa blessure profonde. Était-il possible qu'il eût créé tant de douleurs! Est-ce lui qui avait causé ces afflictions? C'est l'instant où nous reviennent les amertumes que nous avons versées aux autres. C'est la défaite de l'homme par sa conscience. Dans la dissolution de son être, il sent clairement la méprise de la personnalité; il est plus près de l'existence commune; elle pénètre et gémit en lui, en sorte qu'il souffre des souffrances qu'il lui a faites. Lamentable aveuglement! C'est donc pour cette figure creuse et fugitive qu'il a infligé ces sacrifices! Et rien, ô coeur désabusé, ô coeur qui s'élargit dans la diminution de sa vie, rien pour compenser ces blessures et ces pleurs, que la poussière d'une bienveillance générale et des souhaits ineffectifs de bonheur universel!

Ses réflexions ne s'attardaient pas dans le passé; elles se tournaient vers le futur immédiat. Dans cette calme crainte, qui est en face de la mort la seule contenance d'une âme courageuse et réfléchie, qui peut empêcher sa pensée de prendre les devants, de le précéder vers ces ombres? Même dans les esprits les plus obscurs et les plus grossiers, même en ceux qui ne se sont jusque-là nourris que de bas réel, il se fait un effort pour rassembler un peu de clarté et de confiance. Ils éprouvent le besoin d'un viatique pour la ténébreuse aventure. Nul doute que, pendant les méditations de ces journées solennelles, Burns n'ait essayé de rassembler ce qu'il pouvait y avoir en lui de croyance éparse et d'en tirer une lumière. Eut-il, avant d'être entraîné, une conviction sur laquelle appuyer son départ de toute chose? Ces heures suprêmes que continrent-elles? la foi? ou une espérance plus vague, un peut-être optimiste? ou les troubles de l'anxiété? ou l'arrêt d'une négation?

Il avait, il le dit lui-même, été très loin dans le doute. Ensuite il s'était rapproché d'un sentiment religieux, qui néanmoins n'était pas la foi. Il ne semble pas avoir cru à la Révélation. Il parle du Christ avec révérence, mais sans adoration. Il le considère comme un intermédiaire d'origine divine. Il n'est pas très aisé de définir clairement comment il le concevait. C'est d'ailleurs une confusion qui existe chez tous ceux qui, sans trancher nettement pour l'humanité ou la divinité, essayent un compromis entre les deux et, substituant au mélange des deux natures, un mélange incompréhensible de termes divins et humains, remplacent la foi par du mysticisme philosophique. Ce n'était pas le cas chez Burns: son esprit était plus simple et moins exercé aux extases. Il est vraisemblable qu'il hésitait à aller jusqu'au bout. Il n'avait pas, du reste, les données du problème. La figure du Christ restait pour lui inexplicable, quoiqu'il lui reconnût quelque chose de surhumain.

L'Être suprême a placé l'administration immédiate de toutes ces choses, pour des fins sages et bonnes, connues de lui seul, entre les mains de Jésus-Christ, un grand personnage, dont nous ne pouvons comprendre la position envers lui, mais dont le rapport envers nous est celui d'un guide et d'un sauveur, et qui, si notre endurcissement et nos fautes n'y font obstacle, nous conduira tous, à la fin, par des voies diverses et des moyens divers, à la félicité[1369].

[Note 1369: To Clarinda. Jan. 8th, 1788.]

Et ailleurs il disait:

Jésus-Christ, toi le plus aimable des personnages! J'ai confiance que tu n'es pas un imposteur et que ta révélation de scènes heureuses d'existence, au-delà de la mort et de la tombe, n'est pas une des nombreuses duperies qui, coup sur coup, ont été pratiquées sur le crédule genre humain. J'ai confiance que, en toi, «toutes les familles de la terre seront bénies» parce qu'elles seront réunies dans un meilleur monde, dans lequel tous les liens qui ont attaché les coeurs entre eux, dans cet état présent d'existence, nous seront bien plus chers, chers au-delà de ce que nous pouvons concevoir[1370].

[Note 1370: To Mrs Dunlop. 13th Dec. 1789.]

Et encore ceci qui est peut-être plus probant:

J'irai plus loin et j'affirmerai que, d'après la sublimité, l'excellence, la pureté de sa doctrine et de ses préceptes, avec lesquels toute la sagesse et la science accumulées de nombreux siècles antérieurs ne sauraient entrer en parallèle, quoique, en apparence, il fut lui-même le plus obscur et le plus illettré de notre espèce, à cause de cette raison, Jésus-Christ émanait de Dieu[1371].

[Note 1371: To Mrs Dunlop. 21st June 1789.]

Manifestement ce ne sont pas là des paroles de croyant. Ce n'est pas ainsi qu'on approche le double mystère de la Trinité et de l'Incarnation, ces ineffables tabernacles de la Foi. Pour les fidèles, la relation du Christ, vis-à-vis du Dieu-Père, est définie, indiscutable comme une lumière, encore que l'intelligence ne comprenne pas comment cette lumière s'est produite. L'homme qui s'exprime ainsi sur Jésus-Christ n'est pas enveloppé du respect terrifiant du dogme; il ne se sent pas en présence du Fils de Dieu, du Sauveur prédit, du Médiateur, de la Victime céleste, de l'Agneau divin; il n'est pas en posture d'adoration. Encore est-il utile de remarquer que ces passages sont écrits à des femmes pieuses, dont il ne voulait pas offenser ouvertement la croyance: le premier à Clarinda, les deux autres à Mrs Dunlop. Ce sont les seuls passages où paraisse le nom du Christ, et ils datent de plusieurs années avant sa mort.

À défaut d'une foi assurée et précise, il s'était fait une religion à son usage. Il y avait été amené par des considérations à peu près exclusivement humaines, par l'autorité du consentement universel et l'unanimité de la race à imaginer un au-delà.

La Religion, ma chère Amie, est la vraie consolation! une solide croyance en un état futur d'existence; proposition si manifestement probable, que, en mettant la révélation de côté, toutes les nations et tous les peuples, aussi loin que les recherches ont pénétré, y ont cru fermement, d'une façon ou d'une autre, depuis 4000 ans.

En vain voudrions-nous raisonner et prétendre que nous doutons. Je l'ai fait moi-même jusqu'à un point très audacieux. Mais quand j'eus réfléchi que j'étais en opposition avec les plus ardents souhaits et les plus chères espérances des hommes bons, et que je rompais en visière avec la croyance humaine de tous les siècles, je fus honteux de ma propre conduite[1372].

[Note 1372: To Mrs Dunlop. 6th Sept. 1789.]

Et autre part, il semble moins être frappé de la vérité de la Religion que de son utilité. On dirait qu'il la considère surtout comme une façon de traverser la vie.

Cependant je suis tellement convaincu qu'une foi inébranlable dans les doctrines de la religion est nécessaire, non seulement en ce qu'elle fait de nous des hommes meilleurs, mais encore en ce qu'elle a fait des hommes plus heureux, que je prendrai bon soin que votre petit filleul et toutes les petites créatures qui me nommeront père les apprennent[1373].

[Note 1373: To Mrs Dunlop. 22nd Aug. 1792.]

De ces motifs s'était formée en lui une croyance vague, conjecturale, née d'aspirations plutôt que de raisonnements. C'était un déisme optimiste, à la façon de celui de Rousseau, moins solide pourtant. Il ne s'était pas organisé en lui: il n'était pas établi sur une analyse psychologique et édifié par une suite de déductions, comme la Profession de foi du Vicaire Savoyard. C'était quelque chose de moins logique, de moins cohérent, de mouvant. C'était un souhait qu'il prenait pour une conviction, sans y apporter de preuves, sans l'essayer même, et autour duquel flottaient par instants comme des lambeaux de la foi de son enfance. Le passage suivant, de beaucoup le plus explicite et le plus complet qu'il ait écrit sur ce sujet, peut être considéré comme l'exposé théorique de sa conception religieuse.

La Religion, mon honorée amie, est sûrement une chose simple, puisqu'elle concerne également les ignorants et les savants, les pauvres et les riches. Qu'il existe un Être suprême, incompréhensible, auquel je dois mon existence; que cet Être doive connaître intimement les opérations et le développement des ressorts intérieurs et la conduite extérieure, qui en est la conséquence, de cette Créature qu'il a faite, ce sont là, je pense, des propositions évidentes par elles-mêmes. Qu'il y ait une distinction réelle et éternelle entre le vice et la vertu, et partant que je sois une créature responsable, que, d'après la nature apparente de l'âme humaine aussi bien que d'après l'imperfection évidente, que dis-je? l'injustice certaine de l'administration des choses, à la fois dans le monde moral et matériel, il doive y avoir une scène d'existence rétributive au-delà de la tombe, ce sont là des vérités qui doivent, je pense, être reconnues par tous ceux qui se donnent un instant de réflexion[1374].

[Note 1374: To Mrs Dunlop. 21st June 1789.]

C'est, à première vue, une profession de foi suffisante pour guider dans la vie et soutenir devant la mort. En effet des hommes ont vécu et sont morts fortement avec ce credo. Mais une simple formule ne suffit pas; elle ne prend de consistance que par l'effort de démonstration, et d'étendue que par l'effort d'analyse, auxquels nous la soumettons; elle n'a d'action que par les convictions partielles et les applications quotidiennes que nous en tirons, par les combinaisons que nous en faisons avec les actes de notre vie. Une croyance ainsi obtenue peut avoir des soubassements défectueux; comme ils reposent sur la nature même de celui qui l'a édifiée, elle est pour lui irréfutable, et possède l'autorité et l'effet de la vérité. C'est ainsi qu'une vie peut s'appuyer sur une doctrine incomplète ou fausse et en recevoir son harmonie.

Mais la déclaration religieuse de Burns était loin de remplir ces conditions; elle n'était réellement qu'une formule. Elle manquait de solidité et de cohésion intellectuelles, car elle n'avait été l'objet d'aucun effort, elle n'était étayée sur aucune critique préalable, et soutenue par aucun raisonnement latéral. C'était en somme une idée acceptée par un procédé analogue à celui de la foi, de laquelle il avait élagué ce qui blessait sa raison ou gênait sa passion. Elle manquait d'efficacité morale, et c'était un autre effet de la même cause. N'ayant pas été détaillée, subdivisée, n'ayant subi aucun examen, ni personnel comme celui de certains philosophes, ni collectif et traditionnel comme celui d'une Église, elle restait à l'état nébuleux; elle n'était pas réglementée, pas codifiée; il n'en sortait rien de défini, rien d'impératif, pas un précepte positif, applicable. Elle ne fut jamais pour lui une source d'énergie morale, un livre de discipline, elle fut sans action sur sa vie. À aucune des crises où un contrôle supérieur peut nous soutenir ou nous réprimer, on ne la voit paraître. Elle ne semble pas avoir comporté à ses yeux de sanction bien nette. La sanction du châtiment n'y figure pas. La seule qu'il y introduise est une récompense, tenue en réserve pour ceux qui possédèrent pendant leur vie une bonté généreuse et une certaine disposition bienveillante envers toutes les créatures, quelles qu'aient d'ailleurs été les fautes qu'ils aient commises.

Pauvre Fergusson! s'il y a une vie au-delà de la tombe, ce qui existe, j'en ai la confiance, et s'il y a un Dieu qui gouverne toute la Nature, ce qui existe, j'en suis sûr, tu goûtes maintenant l'existence dans le monde glorieux, où le seul mérite du coeur est ce qui distingue l'homme; où les richesses, privées de leur puissance d'acheter le plaisir, retournent à la matière sordide d'où elles sont nées; où les titres et les honneurs ne sont plus que les rêveries abandonnées d'un songe vain; et où cette lourde vertu, qui est l'effet tout négatif d'une stupidité paisible, et ces folies imprudentes, quoique souvent désastreuses, qui sont les aberrations inévitables de la frêle nature humaine, seront jetées également dans l'oubli comme si elles n'avaient jamais existé[1375].

[Note 1375: To Peter Stuart. Aug. 1789.]

En réalité, c'était simplement une religion d'imagination, moins encore, une aspiration, un souhait. Il n'a fait que demander à un état futur la continuation de la vie présente, de ce mode de vie qui était tout pour lui: l'amour, et après celui-ci, l'amitié. Il avait besoin de croire que les tendresses et les affections d'ici-bas ne périraient pas, et, de ce rêve, il avait fait une religion, ou il avait créé une religion pour réaliser ce rêve. Le dogme principal et on peut dire le dogme unique était cette espérance dans une réunion céleste. Le passage suivant manifeste bien l'origine sentimentale et le champ très limité de cette foi:

Comme presque toutes mes opinions religieuses viennent de mon coeur, je suis merveilleusement séduit par l'idée que je pourrai conserver un tendre commerce avec l'ami chèrement aimé, et avec la maîtresse encore plus chèrement aimée qui s'en est allée pour le monde de l'esprit[1376].

[Note 1376: To Dr Moore. 28th Feb. 1791.]

Ce n'était guère qu'une façon de prolonger la vie actuelle, la vie terrestre qu'il vivait avec tant d'intensité. On a vu à propos de Mary Campbell combien cette rêverie lui était familière.

Il est trop évident qu'au moment des détresses, une religion de cette sorte ne pouvait être d'aucune utilité. Elle manquait trop de précision et de certitude; elle était trop distante et trop vague. Tant que les maux sont éloignés de nous, une foi flottante semble un remède suffisant: l'idée de la foi contrebalance l'idée du mal. Mais quand le mal prend corps, se manifeste en maux particuliers qui nous étreignent, il faut, pour qu'il naisse un soulagement, que cette foi s'exprime elle aussi en actes individuels, et qu'une suite de combats singuliers s'engage entre ses secours et nos souffrances. Cela est à ce point qu'on ne conçoit guère une religion protectrice, sans rite et sans prière. Une âme ne s'appuie pas sur de l'abstrait: elle a besoin d'invoquer quelqu'un. Il faut qu'à ses gémissements une voix réponde, et un écho, fût-il celui d'un monde, ne lui suffira jamais. Et, par ailleurs, il manquait à cette foi plus encore. Elle n'avait jamais eu d'exigence. Pour qu'une croyance fasse quelque chose pour nous, il faut que nous ayons fait quelque chose pour elle. C'est en nous contraignant à ses préceptes que nous avons pris conscience de sa puissance; plus nous lui avons offert, plus elle nous rassure; elle est forte de ce qu'elle a obtenu de nous, et elle nous rend en soutien ce que nous lui avons donné en sacrifice. La croyance de Burns ne lui avait imposé aucun devoir, elle ne pouvait lui fournir aucun refuge.

Encore si cette foi, telle quelle, avait été fixe, invariable. Mais elle était brisée par des fluctuations de doute. C'était une surface, une glace, qui se rompait par moments, quitte à se reformer ensuite.

J'ai tout le respect possible pour le monde d'outre-tombe dont on parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la vertu mérite puisse être une réalité[1377].

[Note 1377: To Robert Ainslie. June 30th 1788.]

Et ailleurs:

Peut-il être possible que, lorsque je me démettrai de cet être frêle et fiévreux, je me trouve encore dans un état d'existence consciente! Quand le dernier hoquet de l'agonie aura annoncé que je ne suis plus, à ceux qui m'ont connu et aux quelques-uns qui m'ont aimé; quand le cadavre froid, roide, inconscient, affreux, sera rendu à la terre pour être la proie de reptiles immondes et pour devenir avec le temps le sol qu'on foule aux pieds; serai-je encore tiède de vie, voyant et vu, chérissant et chéri? Ô vous, vénérables sages, et saints Flamines, y a-t-il de la probabilité dans vos conjectures, de la vérité dans vos histoires d'un autre monde au-delà de la mort; ou bien sont-elles toutes également des visions sans fondement et des fables fabriquées? S'il y a une autre vie, elle ne doit être que pour ceux qui furent justes, bienveillants, aimables, humains; quelle pensée flatteuse, alors, est un monde à venir! Plut à Dieu que je le crusse aussi fermement que je le souhaite ardemment![1378]

[Note 1378: To Mrs Dunlop. 13th Dec. 1789.]

N'est-ce pas là, à proprement parler, le doute? Quand l'affirmation n'est pas absolue, elle perd sa vertu de sécurité. Carlyle a dit: «Il n'a pas de Religion.... Son coeur, à la vérité, est animé d'un tremblement d'adoration, mais il n'y a pas de temple dans son entendement. Il vit dans l'obscurité et dans l'ombre du doute. Sa Religion, aux meilleurs moments, est un souhait anxieux; comme celle de Rabelais, «un grand Peut-être[1379]». À son dernier moment, il pouvait répéter avec la même angoisse son cri d'interrogation qui lui revenait souvent:

[Note 1379: Carlyle. Essay on Burns.]

Dites-nous, ô morts, Aucun de vous, par pitié, ne trahira-t-il le secret De ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?

Mille fois j'ai adressé cette apostrophe aux fils disparus des hommes, mais pas un seul n'a jugé convenable de répondre à la question. «Ô si quelque spectre courtois voulait parler!» Mais cela ne se peut: vous et moi, mon amie, devons faire l'expérience par nous-mêmes[1380].

[Note 1380: To Mrs Dunlop. 22nd Aug. 1792.]

Ainsi il ne pouvait attendre de ce qu'il avait de sentiments religieux ni consolation, ni révélation. Le mystère restait pour lui impénétrable; aucune voix ne lui avait révélé ce qui se cache de l'autre côté du voile obscur derrière lequel s'engouffrent tous les hommes. En face de la redoutable épreuve, il arrivait avec les seules ressources de la raison et de l'énergie humaine. Il se présentait stoïquement, avec ce dilemme, qui est comme un pis aller, et qui est le dernier mot de notre intelligence quand nous lui demandons de l'assurance pour nous offrir à la dissolution.

Vous et moi sommes souvent tombés d'accord que la vie en somme n'est pas un grand bienfait. La fin de la vie, aux yeux du raisonnement, est

Sombre comme fut le chaos, avant que le jeune soleil N'ait été ramassé en globe, ou avant qu'il ait essayé ses rayons À travers l'obscurité profonde.

Mais un honnête homme n'a rien à craindre. Si nous gisons dans la tombe, l'homme tout entier comme un morceau de mécanisme brisé, pour y pourrir avec les mottes de terre de la vallée, c'est bien; du moins c'est la fin de la peine, du souci, de l'angoisse et des besoins. Si cette partie de nous qu'on appelle l'Esprit survit à la destruction apparente de l'homme--loin de nous les préjugés et les contes de vieilles femmes! Chaque siècle et chaque nation a une collection différente d'histoires; et comme la multitude est toujours faible, elle a souvent, peut-être toujours, été trompée. Un homme qui a conscience d'avoir rempli un rôle honnête parmi ses semblables--même en admettant qu'il ait pu être par moments le jouet des passions et des instincts--cet homme s'en va vers un grand Être inconnu, qui n'a pu avoir d'autre dessein, en lui communiquant l'existence, que de le rendre heureux; qui lui a donné ces passions et ces instincts et qui en connaît bien la force[1381].

[Note 1381: To Robert Muir. 7th March 1788.]

Cette impression se confirme encore lorsque, en lisant ses dernières lettres, on remarque qu'elles sont toutes tournées du côté de la terre, qu'elles ne contiennent que des adieux et pas une lueur d'espérance. On dit qu'il avait emporté une Bible dans cette solitude. S'il l'ouvrit, son esprit ne porta pas vers les chapitres d'une tendre lumière où il est parlé du royaume des cieux; il s'arrêta plutôt au livre douloureux où Job entrevoit:

Le pays des ténèbres et de l'ombre de la mort, Pays d'une obscurité profonde, Où règnent l'ombre de la mort et la confusion, Et où la lumière est semblable aux ténèbres[1382].

[Note 1382: Job.]

Et ces derniers jours furent d'une infinie tristesse, devant ce vaste estuaire, où cette rivière, qui a été un ruisseau clair et bondissant, se meurt, lente et trouble, dans les vases et les sables, et disparaît dans l'immense océan, sur le sein duquel les soleils s'éteignent.

* * * * *

Cependant, sans autre soutien que le sentiment de sa dignité, on a vu qu'en présence de la mort, il fut vraiment, bravement et noblement un homme. Toute cette partie de sa vie, si elle est douloureuse à ce point qu'on ne peut la retracer sans émotion, est belle, en vérité. Ce qui frappe dans les souvenirs de ceux qui l'ont connu en ses derniers temps, c'est l'air de bonté avec lequel il regarde ces gens qui vont continuer à vivre. Il semble qu'une grande douceur fût descendue en lui, et que sa sympathie, qui avait toujours en quelque chose de fougueux et de capricieux, fût devenue plus calme et plus régulière. Et dans toutes ses lettres d'adieu, quelle noble et simple façon de prendre congé de la vie! Rien d'exagéré. Il ne dissimule pas la tristesse naturelle à l'homme qui voit arriver sa destruction. Mais la résignation et la fermeté à travers lesquelles elle se fait jour la rendent presque sereine. On voit ici ce qu'il avait de meilleur, le fond de haute humanité qui existait en lui. La souffrance l'avait épuré; la maladie, dépouillé de ses passions; le voisinage de la mort lui donnait un apaisement précurseur du grand repos; il était dans une de ces ombres que projettent devant eux les événements qui approchent. Même les aveux de ses fautes passées deviennent paisibles, comme s'il avait eu confiance dans la mesure qui se ferait entre ses erreurs, d'un côté, et de l'autre les efforts qu'il avait faits pour les éviter et les regrets qu'il avait ressentis de les avoir commises. La seule partie encore tourmentée dans son esprit était l'anxiété pour sa famille.

Sa vie se serait achevée dans cette tranquillité relative si un dernier accident n'en avait surexcité la fin. Il reçut d'un homme de loi de Dumfries une lettre réclamant le paiement de sept livres dix shellings qu'il devait à un marchand de draps pour son uniforme de volontaire. Il ne semble pas qu'elle contînt aucune menace de poursuites légales; on l'a du moins prétendu depuis. Mais, en Écosse, une lettre de ce genre est généralement considérée comme un commencement d'exécution de la part d'un créancier. Burns en fut extraordinairement affecté. La tristesse de son esprit, le sens d'impuissance que donne la maladie, la souffrance du dénûment dans lequel il se trouvait, tous les cauchemars de la misère, furent exaspérés par cette malheureuse communication. Son esprit malade se peupla de chimères encore plus noires que la réalité. Il perdit la tête, se vit saisi, emprisonné. Les deux lettres qu'il écrivit le même jour témoignent de son affolement. Il écrivait à Thomson:

«Après toutes mes fanfaronnades d'indépendance, la maudite nécessité m'oblige à implorer de vous la somme de cinq livres. Un cruel gredin de drapier, à qui je dois un compte, ayant mis dans sa tête que je suis mourant, a commencé une procédure et m'enverra infailliblement en prison. Envoyez-moi, au nom de Dieu! envoyez-moi cette somme, et cela, par le retour du courrier. Pardonnez-moi cette insistance, mais les horreurs de la prison me rendent à moitié fou. Je ne vous demande pas cela gratuitement, car lorsque la santé me reviendra, je vous fais la promesse et je prends l'engagement de vous fournir pour quinze livres du plus fin genre de chansons que vous ayez vu.... Pardonnez-moi! Pardonnez-moi!...[1383]

[Note 1383: To George Thomson. 12th July 1796.]

Et à son cousin James Burness de Montrose, il envoyait le même appel pathétique:

«Mon cher cousin, quand vous m'offrîtes une aide d'argent, je pensais peu que j'en aurais si tôt besoin. Un gredin de drapier, à qui je dois une note considérable, se mettant en tête que je suis mourant, a commencé une procédure contre moi et enverra infailliblement en prison mon corps émacié. Voulez-vous être assez bon pour me prêter, et cela par retour du courrier, dix livres? Ô James, si vous connaissiez la fierté de mon coeur, vous me plaindriez doublement. Hélas! je ne suis pas accoutumé à mendier! Le pire est que ma santé s'améliorait bien et le médecin m'assure que la tristesse et le découragement sont la moitié de mon mal. Devinez mes terreurs quand cette affaire est venue! Si elle était réglée, je serais, je le pense, aussi bien que possible. Quel langage emploierai-je avec vous? oh! ne me faites pas défaut! Mais l'ordre maudit de la puissante nécessité.... Pardonnez-moi de vous le rappeler encore une fois--par retour du courrier. Sauvez-moi des horreurs de la prison!... Je ne sais pas ce que j'ai écrit. Le sujet est trop horrible; je n'ose pas y jeter les yeux de nouveau.--Adieu![1384]

[Note 1384: To James Burness. July 12th, 1796.]

Ainsi, jusqu'au dernier moment, ces mots: «les horreurs de la prison» qui avaient si douloureusement résonné dans toute sa vie, le hantaient. Ils l'avaient terrifié à Lochlea; ils l'avaient poursuivi à Mossgiel; ils avaient résonné à Ellisland, et voici qu'ils le ressaisissaient jusque sous l'aile de la mort. Il fut tué par eux comme son père. Le choc de cette nouvelle détermina une recrudescence de fièvre, et, comme s'il renonçait à tout espoir de guérison, il voulut retourner à Dumfries. Il convient d'ajouter que son cousin James Burness et Thomson envoyèrent immédiatement les sommes qu'il demandait. Mais, quand l'argent arriva, il était au-delà de toutes les tribulations de ce monde, là où, enfin, «les méchants ne tourmentent plus personne et où les fatigués trouvent le repos[1385].»

[Note 1385: Job 3. 17.]

* * * * *

Il quitta Brow le lundi 18 juillet, dans une voiture qu'on lui avait prêtée. Quand il en descendit, à Dumfries, il fallut le soutenir pour qu'il pût faire le court chemin qui le séparait de sa maison[1386]. Sa femme fut tellement frappée du changement survenu en lui qu'elle demeura sans parole[1387]. Dans la ville, l'émotion était grande. Cunningham dit que Dumfries avait l'aspect d'une ville assiégée. On savait que le poète national était mourant, et l'anxiété, non seulement des riches et des gens instruits, mais encore celle des ouvriers et des paysans dépassait toute croyance. Quand deux ou trois personnes étaient réunies, la conversation n'était que de lui. On ne se souvenait plus que de ses qualités et de son génie[1387].

[Note 1386: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 125.]

[Note 1387: Memoranda of Mrs Burns, recueillis par Mr Mac Diarmid.]

Le jour de son retour, il eut encore le courage d'écrire à son beau-père, Mr Armour, un pressant appel:

«Cher Monsieur, au nom du ciel! envoyez Mrs Armour immédiatement ici. Ma femme s'attend d'heure en heure à s'aliter. Dieu bon! Quelle situation pour elle, pauvre fille, sans un ami! Je suis revenu des bains de mer aujourd'hui, et mes amis médecins voudraient presque me persuader que je vais mieux; mais, je pense et je sens que ma force est partie, que la maladie me sera fatale![1388]»

[Note 1388: To James Armour. 18th July 1796.]

Ce sont les derniers mots qu'il ait écrits. Il n'avait plus que quatre jours à souffrir. Un tremblement l'avait saisi; sa langue était desséchée; il tomba dans le délire[1389]. «Il avait conscience de cette infirmité, dit sa femme, et il me demanda de le rappeler à lui quand il divaguait[1390].» Pour assurer le repos nécessaire dans la maison, on avait envoyé les enfants chez Mr Lewars, en face. Jessy Lewars avait repris son poste de dévouement et de double charité. Quelques voisins, ses compagnons de l'Excise, le venaient voir. Le second jour, la fièvre augmenta. Le troisième, il appela son frère, et cria d'une voix forte et rapide: «Gilbert! Gilbert!»[1390] Le matin du jeudi 21 juillet, il devint visible qu'il touchait à sa fin. Le docteur Maxwell, qui fut admirable de dévouement, avait veillé une partie de la nuit et était parti. Il ne restait dans la chambre que deux voisins. On envoya chercher les enfants pour voir une dernière fois leur père. Les pauvres petits se tenaient rangés autour de son lit. L'aîné de ses fils conserva un souvenir distinct de cette scène, et il racontait que les derniers mots de son père avaient été une exécration murmurée contre l'homme de loi dont la lettre avait été, pour ses derniers moments, l'éponge trempée de fiel et de vinaigre[1391]. Puis graduellement et avec calme, il descendit dans son dernier repos.

[Note 1389: Currie. Life of Burns, p. 52.]

[Note 1390: Memoranda of Mrs Burns, recueillis par Mr Mac Diarmid.]

[Note 1391: R. Chambers, tom. IV, p. 210.]

Quand la nouvelle se répandit dans la ville, le deuil fut public[1392]. Les volontaires de Dumfries décidèrent qu'ils enterreraient leur illustre camarade avec les honneurs militaires. Le régiment de milice du comté d'Angus et le régiment de cavalerie des Cinque Ports, alors en garnison à Dumfries, offrirent leur coopération pour rendre le service plus solennel et plus imposant. Les principaux habitants de la cité et des environs résolurent de former une procession funèbre. Un vaste concours de peuple s'assembla, quelques-uns de très loin, pour assister aux obsèques du poète national[1393].

[Note 1392: Currie. Life of Burns, p. 58.]

[Note 1393: Mac Dowal. History of Dumfries, p. 615.]

Le corps resta exposé dans son cercueil dans la petite chambre où il avait rendu le dernier soupir. La maladie l'avait amaigri; mais la mort l'avait peu changé. Son front large et ouvert était pâle et serein; ses cheveux noirs étaient légèrement teintés de gris. On avait répandu autour de lui des herbes et des fleurs[1394]. Le dimanche soir, 24 juillet, le cercueil fut transporté à l'Hôtel-de-Ville. Le lendemain à midi, par un temps mêlé, comme la vie humaine, d'averses et de soleil[1395], le convoi funèbre se dirigea du côté du cimetière de Saint-Michel. Les rues étaient garnies de troupes, et les grosses cloches des églises tintaient par intervalles, pendant que la procession s'avançait. Elle était conduite par un peloton de vingt volontaires de la compagnie du poète, en grand uniforme et les armes renversées. Le cercueil était porté et entouré par des soldats de la même compagnie, un crêpe au bras gauche. Ensuite venaient les parents du poète et les notables de la ville et du Comté. Enfin, arrivaient le reste des volontaires et une escorte militaire. Le convoi avançait lentement aux sons majestueux de la marche funèbre de Saül. Quand on arriva à la porte du cimetière, le peloton d'honneur, selon l'ordonnance, forma la haie, la tête appuyée sur les fusils renversés. À travers cette double rangée, le cercueil fut porté. Quand il fut dans la terre, le peloton d'honneur se rangea le long de la fosse et tira trois volées. Toute la cérémonie fut grande et solennelle[1396].

[Note 1394: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 128.]

[Note 1395: From the Diary of the late Mr William Grurson, donné par Hately Waddell. Appendice, p. XLVI.]

[Note 1396: Voir pour les détails des funérailles de Burns: Currie, Life of Burns, p. 52.--Allan Cunningham, Life of Burns, p. 126.--Les extraits du Dumfries Journal du mardi 26 juillet 1796 donnés par Scott Douglas, tom. VI, p. 208.--Mac Dowal, History of Dumfries, p. 615.--Sur le monument de Burns dans le cimetière de Dumfries, voir les Memorials of St.-Michael's the old Parish churchyard of Dumfries, par Mr Mac Dowall, chap. VIII.]

Pendant que le service funèbre emplissait la ville de sa tristesse et que les cloches tintaient pour l'enterrement de son époux, Jane Armour mettait au monde un fils qui, usé avant de naître par les émotions de sa mère, mourut en bas-âge[1397].

[Note 1397: Currie. Life of Burns, p. 52.]

Ainsi le tumulte de ces jours tourmentés était abattu, et ce coeur agité en repos, pour toujours. Mais ce paysan était une figure qui devait vivre dans la mémoire des hommes, et sa vie reste un sujet d'étonnement et de réflexions. Elle est souvent mal jugée pour des motifs opposés: par excès d'indulgence ou excès de sévérité.

Certains biographes, soit par candeur naturelle, soit par préjugé national, soit par besoin de prédication, ont tenté de faire de Burns une créature inoffensive et sans souillure. Ils ignorent ou ils cachent ses mauvaises actions. Ils créent un homme vertueux et parfait dont la carrière est exemplaire. Comment n'a-t-on pas vu qu'on enlève ainsi au drame de sa vie sa tragique beauté, son intérêt, sa leçon et une partie de son mérite? Les candides qui veulent ainsi, en dépit de tout, innocenter ceux qu'ils admirent feront bien de ne pas s'approcher de cette existence. Dans un sentiment louable, ils la défigurent et la faussent. Ils se rendent coupables eux-mêmes d'une altération de la vérité.

Mais que d'autres s'en approchent encore moins; les rigoureux, les stricts, les sévères, les vigilants, les inflexibles, les indignés, les inexorables, les impeccables, les extérieurement exacts, les contrits, les irrépréhensibles, les partisans de la voie étroite, ceux qui «nettoient le dehors de la coupe et du plat, mais dont l'intérieur est plein de méchanceté[1398]», toute la race des pharisiens, les unco' good,

[Note 1398: Luc XI. 39.]

Ô vous qui êtes si bons vous-mêmes, Si pieux, et si saints, Vous n'avez rien à faire qu'à noter et raconter Les fautes et la folie de votre voisin[1399].

[Note 1399: Address to the Unco' Good or the Rigidly Rightuous.]

Comment pourraient-ils parler d'une existence comme celle-ci, pleine de défaillances, mais rachetées par des clartés qu'ils ne perçoivent pas? Elle ne saurait être pour les violents d'entre eux qu'une occasion de scandale, de réprobation et d'anathème; et pour les sournois qu'une occasion de fausse commisération et de fiel doucereux. D'ailleurs, à quelle vie humaine peuvent-ils toucher, puisqu'aucune n'est exempte de faute et qu'une faute aux yeux de ces purs suffit à gâter une vie? À quelle vie peuvent-ils toucher, puisqu'ils ne comprennent pas que le repentir efface et renouvelle tout, comme le printemps change en bourgeons les feuilles mortes amassées au pied des arbres? En vérité, ils ne peuvent parler de rien d'humain; car ce ne sont pas des hommes:

Celui qui n'est pas apaisé par le repentir, N'est ni du Ciel ni de la Terre[1400].

[Note 1400: Shakspeare.]

Qu'elles restent donc à l'écart ces âmes honorables qui font profession de n'excuser rien; ces âmes rigoureuses qui ont regardé partout, sauf en elles-mêmes, où elles auraient appris à redouter leur propre jugement; ces âmes gâtées de malveillance qui vont dans la vie, ramassant le mal d'autrui, pareilles à ces misérables courbés qui ne voient du travail et de l'activité des grand'routes que les ordures qu'ils emportent en leur panier! Qu'elles restent à l'écart ces âmes assez déchues pour ne jamais accueillir la Bonté, ou plutôt dont la Bonté se détourne! Leur châtiment, parce qu'elles ont fait du mal leur unique préoccupation et leur aliment, est que le mal devient leur substance, qu'elles meurent dans un empoisonnement, une décomposition morale, comme finiraient des êtres qui ne se seraient jamais repus que de pourritures. C'est pourquoi il a été dit qu'elles ressemblent à «des sépulcres blanchis qui paraissent beaux au dehors et au dedans sont pleins d'ossements de morts et de toute espèce d'impuretés[1401]». Et si ces paroles semblent trop vives, qu'on se souvienne que celui qui a été, pour notre occident, le créateur et le divin poète de la charité, a oublié sa mansuétude et pris un esprit de colère, pour parler de la race des hypocrites qui paient la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin et laissent ce qui est le plus important dans la loi: la justice, la miséricorde et la fidélité. Et qu'on se rappelle également qu'il trouvait leur crime plus abominable que tous les autres, et qu'il fit toujours paraître «plus d'indignation et un zèle plus amer contre cette prétendue sévérité pharisaïque que contre les désordres les plus énormes des publicains et des femmes prostituées de Jérusalem[1402]». Qu'ils restent donc à l'écart! Ils sont inaptes à juger le poète. Il les a abhorrés par dessus tout; il a été un de ceux qui les ont châtiés des lanières les plus coupantes. Sa poussière doit frémir de colère quand ils s'entretiennent de lui.

[Note 1401: Mathieu, XXIII. 27.]

[Note 1402: Bourdaloue. Sermon sur la Sévérité Évangélique.]

C'est dans d'autres conditions d'esprit qu'il faut apprécier une vie comme celle de Burns et, on peut le dire, toutes les vies. Il est nécessaire d'établir premièrement en soi cette conviction que l'histoire d'un caractère, comme celle d'un organisme ou celle d'un monde, n'est pas une page blanche, un repos de pureté, mais un équilibre oscillant de vie et de mort, un combat de bien et de mal, le pénible dégagement d'un peu de mieux hors de beaucoup de désordre, le mélange d'ombre et de rayons dont sont faites les années et où roule l'univers. Aucune vie, pas plus qu'aucune époque, ne réalise le bien. Elles ont rempli leur office lorsqu'elles ont conquis et légué quelque progrès; ce qui les juge n'est pas l'endroit où elles s'arrêtent, mais ce qu'elles ont fait de chemin. Le vrai jugement sur tout homme, c'est donc que le bien atténue et compense le mal; qu'une faute, plusieurs, ne ruinent pas une âme où les bons efforts dominent; qu'une vie est un ensemble dont il faut prendre l'effet général, l'intention et pour ainsi dire la moyenne.

Au-dessus de cette pensée, il est prudent d'asseoir encore cette réserve qu'une seule action est infinie et le noeud d'une multitude de choses tandis que notre vision est un pauvre instrument, une pince étroite et maladroite, qui accroche à peine deux ou trois fibres, dans cet écheveau, où par milliers se croisent et se mêlent les motifs, les intentions, les illusions, les ignorances, les aspirations, les insuffisances et les fatalités. Nous ignorons les profondeurs d'un acte, ignorées de celui même qui l'accomplit; à plus forte raison, les profondeurs d'une vie. Burns avait compris tout ce qui nous échappe dans la conduite des autres.

Jugez doucement votre frère, l'homme, Plus doucement encore la femme, votre soeur; Encore qu'ils puissent errer un peu, Se dévoyer est chose humaine; Un point reste toujours obscur: Le motif pourquoi ils ont agi; Et tout aussi impuissante êtes-vous à savoir Combien peut-être ils le regrettent.

Celui qui a fait le coeur, c'est lui seul Qui, définitivement, peut nous juger; Il connaît toutes les cordes--leurs sons divers, Tous les ressorts,--leurs poussées diverses. Soyons donc muets devant la balance, Nous ne pourrons jamais l'ajuster; Ce qui a été accompli, nous pouvons en partie le peser: Nous ne savons pas ce qui a été réprimé[1403].

[Note 1403: Address to the Unco' Good or the Rigidly Rightuous.]

Il est obligatoire d'apporter, devant un fait moral, au moins les mêmes précautions et les mêmes défiances que devant un fait physique. Dans le plus minuscule de ceux-ci, les dessous sont inscrutables, les racines innombrables. Ce sera peut-être un jour le bienfait spirituel de la science, et sa plus solide contribution à la morale, que d'enseigner au monde social les conditions d'évidence et la timidité d'affirmation.

Et après qu'on aura réfléchi de cette manière et placé son intelligence au véritable point d'où il est permis de considérer son semblable, il est encore au-dessus de tout cela de comprendre que l'indulgence est non-seulement notre plus sage maintien parce qu'il est le plus modeste; mais qu'elle est encore la plus haute position intellectuelle, parce qu'elle est la plus vaste, et que voir une faute dans un horizon de pardon, c'est respecter doublement la vérité, car c'est placer ce que nous savons dans sa relation avec ce qui s'étend ignoré de nous. Heureux et plus clairvoyants encore, et en réalité plus généralisateurs et plus synthétiques, sont ceux qui voient naturellement avec bonté, qui ont reçu la bienveillance comme un génie et une façon d'être, ainsi qu'à d'autres est échue la beauté! Ceux-là seuls sont proches de la vie, et leur discours de pardon est, au-dessus même de la prière, le plus noble des bruits humains actuels. C'est avec une telle préparation qu'il faut juger autrui, à moins d'être un méchant.

Celui qui reposait dans le cimetière de Dumfries avait été un homme dans le sens entier du mot, avec tout ce qu'il entraîne de qualités et de faiblesses. C'était une nature fougueuse, qui se précipitait dans le mal comme dans le bien, par générosité d'âme ou exigence d'instincts. Il avait une personnalité violente et impérieuse, dont le sentiment a eu la primauté sur toute sa vie. Elle se manifestait par deux traits caractéristiques, qu'il avait bien saisis lui-même en lui-même: l'orgueil et les passions, lesquelles furent les maîtresses et les conductrices de sa vie.

«Je suis, comme la plupart des gens de mon métier, un être étrangement capricieux comme un feu-follet; la victime, trop fréquemment, de beaucoup d'imprudence et de beaucoup de folies. Mes deux éléments sont l'orgueil et la passion. J'ai essayé d'humaniser le premier et de le changer en intégrité et en honneur; la seconde fait de moi, jusqu'au plus ardent degré d'enthousiasme, un fanatique en amour, en religion, en amitié--séparément ou tous ensemble selon l'inspiration[1404].»

[Note 1404: To Clarinda. 28th Dec. 1787.]

Cet orgueil fut la source en lui de beaucoup de bonnes et de mauvaises choses. Il lui inspira l'idée de sa force, une attitude noble en face du succès aussi bien que de la misère, le sentiment, par lui virilement chanté, qu'un homme ne vaut que sa valeur propre, une dignité et une fierté qui le sauvegardèrent toujours. D'un autre côté, comme il était frémissant et ombrageux, il le rendit péniblement sensible à une quantité de petits froissements, à de petites négligences, à de petites inégalités extérieures, qu'il eut dû dédaigner. En l'exaspérant sur ces riens, en lui faisant regarder la vie comme mal répartie, il le poussa à la dénigrer, à se placer en dehors d'elle, à la braver, à devenir mécontent et cynique. Quant à l'élément de passion, il était fait des emportements d'un tempérament ardent et des rêves d'une belle imagination. Il naissait de son corps et de son esprit. Quelques-uns de ses biographes le représentent comme conduit par ses sens et expliquent ses fautes par un conflit entre ses dons spirituels et une constitution charnelle et terrestre[1405]. C'est mal savoir de quoi sont faites les amours de poètes. Il y eut bien autre chose dans les passions de Burns; il y avait de la poésie et des jeux du coeur dans les aventures qui ont été les plus funestes à sa vie et qui sont les plus lourdes à son nom. Il était d'ailleurs violent et excessif en tout. Ses colères étaient terribles. Cette force d'impulsion le mena par saccades, devançant les réflexions, et précédant les remords. Mais il lui doit ce mérite qu'il fut toujours sincère et franc. C'est une qualité que ses ennemis même lui reconnaissaient et que lui reconnaissent encore ceux de ses biographes qui sont le moins disposés à l'indulgence envers lui. Avec ce mélange dangereux de qualités et de défauts, on pourrait lui appliquer les vers qu'il avait écrits sur un homme dont la nature n'était pas, à certains égards, sans ressemblance avec la sienne, sur Charles Fox:

[Note 1405: Principal Shairp. Burns, chap. VIII.]

Doué d'un savoir si vaste et d'un jugement si ferme, Qu'aucun homme, avec la moitié, ne pourrait aller de travers; Doué de passions si puissantes et de caprices si brillants, Qu'aucun homme, avec la moitié, ne pourrait aller droit[1406].

[Note 1406: Sketch inscribed to Charles James Fox.]

Pour modérer et diriger ces violences, il aurait fallu une solide discipline morale. Elle lui fit défaut entièrement: il n'eut pas de doctrine et il n'avait pas de volonté. Il fut constamment le jouet de ses passions. Il ne s'est pas une fois retourné contre elles, pour leur tenir tête. Il n'a jamais eu de consolidation de caractère. Il a été, en somme, une nature de réceptivité, avec des réactions très énergiques. Son coeur a été un carrefour où les vents de tous les horizons ont passé, se sont rencontrés et combattus. La ligne de sa vie est le tracé brisé d'une suite de hasards et d'accidents. La vivacité incomparable de la sensation actuelle, qui est la grande qualité de sa production littéraire, fut le grand vice de sa conduite. Il était saisi, entraîné par elle irrésistiblement. Les émotions, en passant par lui, l'emportaient. Il appartenait toujours tout entier au présent, sans souci de l'avenir et, quelquefois, sans assez de souvenir du passé. De là des moments où il semble qu'il ait eu l'oubli trop facile, des revirements brusques qui ont un air d'ingratitude, comme dans ses vers contre Mrs Riddell. Sa générosité elle-même n'existait que dans ce qu'elle a de spontané et d'impulsif. La générosité prolongée et réfléchie, le sacrifice, n'apparaît pas en lui. À peine peut-on dire qu'elle se fait jour dans son mariage avec Jane Armour. Encore fut-ce là un acte si soudain qu'il peut être considéré comme une impulsion: on sait d'ailleurs ce qu'il dura. Il a été comme un arbre qui jette son feuillage à toutes les rafales, faisant naître de lui-même des tourbillons, dans lesquels il est perdu et qui lui dérobent le ciel.

Comme sa personnalité était forte et dominatrice, cette soumission aux exigences des instincts ou des imaginations l'a souvent conduit dans ce qui fut le défaut de sa vie: l'égoïsme. C'était un généreux égoïste, un homme à tendances dévouées mais à conduite personnelle. Il lui a manqué l'oubli de soi-même, le sens, nous ne disons pas du dévouement, ni même de l'effacement, mais de la subordination de soi. Il n'a jamais su faire céder ses désirs, même légers et passagers, aux intérêts vitaux et durables des autres. Il n'a pas eu entre eux et lui de commune mesure. Et cette absence de préoccupation d'autrui est la cause de ce qui pèse le plus sur sa mémoire: des souffrances infligées. Un ermite, un stylite peuvent se désintéresser du prochain, isolés dans leur grotte ou sur leur colonne. Un homme plongé dans la vie ne le peut; Burns le pouvait moins que tout autre, à cause de l'ascendant qu'il exerçait sur ceux qui l'approchaient. Lui qui avait tant d'extériorité dans l'esprit, au point de créer des êtres, n'en avait pas dans le coeur; en certains cas décisifs, il n'eut pas assez conscience des existences en dehors de lui. Il vécut trop en lui-même et pour lui-même. Il a, il faut le dire, offert les tristesses et les angoisses d'autrui à son besoin de poésie, et nourri de pleurs humains les rêves dont il a fait ses oeuvres. Peu de poètes, à y regarder, furent exempts de cette cruauté; peut-être peu d'hommes le sont-ils. Et ceux-ci ne tournent pas à si rare usage les douleurs qu'ils créent, et ne changent point les larmes qu'ils font couler en perles à jamais pures, qu'ils mettent ensuite comme des colliers ou des diadèmes à celles qui les ont répandues. Il fut le premier de cette lignée de poètes modernes qui ont fait de l'amour l'occupation unique de leur vie. Il a été aussi le premier à faire de la passion l'excuse de ses mauvaises actions; et nous ne parlons pas ici d'influence ni même d'inspiration littéraires, mais seulement d'état moral. Là encore, il a devancé Byron et l'école de poètes continentaux sortis de celui-ci jusqu'à Musset et George Sand. On a vu, dans un passage cité à propos de la plus meurtrière de ses fautes, avec quelle subtilité il cherchait à rendre son don poétique solidaire de ses passions, et par conséquent à mettre ses erreurs à l'abri de ses oeuvres; à faire de ses fautes une condition de sa gloire et de sa gloire l'absolution de ses fautes.

Sa vie, c'est-à-dire la manifestation extérieure de sa nature aux prises avec les circonstances, en y comprenant cette lisière de terrain commun où les circonstances contribuent à former la nature, et la nature à créer les circonstances, sa vie fut le produit de cette âme tourmentée. Elle fut moralement livrée au hasard, on a vu avec quels résultats; il est inutile d'y revenir. Ce qui est douloureux, c'est qu'au point de vue de l'emploi de son génie et de sa gloire, il en alla de même façon. Elle est incomplète, irrégulière, interrompue et sans ensemble. Ce n'est pas assez de dire qu'il lui a manqué la régularité et la continuité du travail. Cette contrainte était incompatible avec sa fougue; il faut en prendre son parti. Il lui a manqué bien davantage. On n'y trouve pas même de moments de groupement, un dessein qui ait ramassé et concentré, pendant un peu de temps, en un effort un peu tenu, les énergies et les ressources d'un pareil esprit. Sa production n'a pas eu de direction, pas de persévérance; elle a vécu au jour le jour. Il n'y a presque rien dans son oeuvre qui lui ait demandé plus d'une demi-journée de travail. Tam de Shanter fut écrit en une après-midi; les Joyeux mendiants, en une soirée; il a lâché, avec ses chansons, une volière de pinsons et de fauvettes, de rossignols et de merles, dont le gazouillis est à jamais charmant, mais il lui suffisait d'ouvrir la cage. Ce n'est pas que ce qu'il a fourni ainsi ne soit de haute valeur et, en quelques points, de premier ordre. Mais on conçoit qu'avec un peu de concentration de travail, il eût pu produire de telle façon que ce qui le fait immortel n'eût été qu'un détail, un portail latéral de son oeuvre. Sans parler d'ouvrages de plus grande taille, de plus longue baleine et de plus haute visée, et à étendre seulement sa production telle qu'elle existe, quelle ne serait pas, dans la littérature anglaise, la place d'un homme qui aurait apporté un volume de contes comme Tam de Shanter, et un autre de scènes comme les Joyeux mendiants ou de tableaux comme la Foire sainte? Par manque de vouloir, il lui est arrivé, comme à Coleridge, que sa gloire n'est pas ce qu'elle aurait pu être. Que cette vie est loin de la belle architecture des vies de Milton, de Goethe ou d'Hugo, où la voûte s'achève et dont l'arcade est parfaite! Lui-même en avait conscience, et il l'a dit dans des termes frappants de vigueur et de beauté. «Ma vie m'a fait penser à un temple ruiné: quelle force, quelles proportions dans quelques parties; quelles brèches misérables, quelles ruines éparses dans d'autres![1407]» Hélas! ce n'était pas un temple ruiné; c'était un temple inachevé.

[Note 1407: To Clarinda, 19th Jan. 1788.]

Il s'était bien jugé lui-même. Dans une prière qu'il a intitulée l'Épitaphe d'un Poète, il a proclamé, avec sa franchise ordinaire, ses torts et ses égarements. C'est un résumé admirablement exact et, par là, touchant de sa destinée.

Existe-t-il un niais mené par des caprices, Trop vif pour réfléchir, trop ardent pour obéir, Trop timide pour chercher, trop fier pour flatter? Qu'il approche d'ici, Et que, sur ce tertre herbeux, il chante dolemment Et verse une larme.

Existe-t-il un poète de chanson rustique, Qui passe obscur dans la foule, Dont chaque semaine s'emplit ce cimetière? Oh! qu'il ne passe pas outre, Mais qu'avec un sentiment fort et fraternel, Il pousse ici un soupir.

Existe-t-il un homme dont le clair jugement Peut enseigner aux autres à diriger leur course, Et qui, lui-même, court follement la carrière de la vie, Effréné comme une vague? Qu'il s'arrête ici, et, à travers une larme naissante, Contemple cette tombe.

Le pauvre habitant ci-dessous Fut prompt à apprendre, sage pour connaître, Et profondément ressentit l'ardeur de l'amitié Et l'autre flamme plus douce; Mais d'imprudentes folies le ruinèrent Et souillèrent son nom.

Lecteur, écoute:--Soit que ton âme S'élance, du vol de la fantaisie, par delà le pôle, Ou défriche obscurément ce trou terrestre Dans de bas soucis; Sache que le contrôle sur soi-même, prudent et avisé. Est la racine de la sagesse[1408].

[Note 1408: A Bard's Epitaph.]

On ne peut mieux dire et plus juste. C'est un humble et noble aveu, mais dont l'humilité et le courage contiennent le plus éloquent des plaidoyers. Ces vers devraient être gravés sur sa tombe.

Toutefois ce n'est pas là une justice suffisante. Il lui revient davantage. Tous ses défauts, toutes ses fautes pesés, aussi lourdement pesés qu'on voudra, le plateau où est l'or pur l'emporte de beaucoup sur celui où est le plomb vil. L'admiration grandit à mesure qu'on examine ses qualités. Quand on songe à sa sincérité, à sa droiture, à sa bonté envers les gens et les bêtes, à son dédain pour toute bassesse, à sa haine pour les fourberies, qui, à elle seule, serait un honneur, à son désintéressement, à tant de beaux élans de coeur, de hautes inspirations d'esprit, à l'intensité d'idéalité qu'il lui a fallu pour maintenir son âme au-dessus de sa destinée; quand on songe que tous ces généreux sentiments, il les a éprouvés au point qu'ils ont été sa vie intellectuelle, qu'ils sont sortis de lui en joyaux, tant il les ressentait avec flamme et tant son âme était une fournaise où bouillonnaient des métaux précieux; on se dit que ce fut un homme de la plus noble élite humaine et de grande bonté. Quand on se rappelle ce qu'il a souffert, ce qu'il a surmonté et ce qu'il a accompli, contre quelle misère son génie s'est débattu pour naître et pour vivre, la persévérance de ses années d'apprentissage, ses exploits intellectuels, et après tout, sa gloire; on se dit que ce qu'il n'a pas réussi ou pas entrepris n'est rien à côté de ce qu'il a achevé, et que ce fut un homme de grand effort. Et que reste-t-il à penser sinon que l'argile dont il était fait était pétrie de diamants et que sa vie a été une des plus vaillantes et des plus fières qu'un poète ait vécues?

Enfin qui dira s'il n'y a pas, dans l'existence d'hommes tels que Burns, comme dans celles de Rousseau, de Byron, de Musset, de George Sand, et vraisemblablement, si nous les connaissions davantage, dans celle de Shakspeare et de Molière, une utilité profonde qui sort de leurs faiblesses? Elles remplissent une autre fonction qui est non moins indispensable que celles de Dante, de Milton et de Corneille. De celles-ci naissent un exemple austère et le noble plaidoyer du devoir. Mais des autres naissent peut-être des sentiments plus humains: la connaissance des misères des meilleurs d'entre nous, l'impuissance à leur refuser le pardon, et, par suite, la pratique de la pitié. Que ne perdrait point l'âme du genre humain, non pas en beauté et en délice d'art, mais en nécessaire bonté, si ces hommes ne lui avaient fait sentir, par leur séduction, la compassion pour leurs souffrances! Et comment l'auraient-ils fait pleinement, s'ils n'avaient pas, par les plus cruelles souffrances, c'est-à-dire celles qui résultent des fautes, inspiré la plus noble générosité, c'est-à-dire celle qui triomphe d'un blâme. Ce sont eux qui ont en partie donné un coeur miséricordieux à l'humanité. Par un métamorphisme mystérieux, admirable, leurs fautes, leurs souillures même se transforment en clémence, en un baume qui parfume le monde. Les orages particuliers qui ont ravagé leurs âmes retombent en rosée universelle, et c'est la rosée de la compassion. Personne ne fut plus fait que Burns pour contribuer à ce travail sacré. Aussi, malgré la sévérité qui atteint certains de ses actes, le jugement des hommes sera clément pour lui.

Quant à nous, après avoir vécu avec lui, pendant plusieurs années, après avoir suivi ses tracas, ses traverses, ses tourments et ses travaux, assisté à ses crises, sondé son coeur d'une main impartiale si elle est charitable, réfléchi à ses fautes, et pesé avec leurs conséquences leurs causes et leurs excuses, nous avons conçu pour lui une affection compatissante. Notre espoir, au bout de ce long effort pour faire revivre cette âme comme il nous semble qu'elle a vécu, est d'inspirer à ceux qui liront ce livre un peu de ces sentiments pour ce frère si véritablement humain.

* * * * *

Il est impossible d'abandonner l'histoire de Burns sans s'inquiéter de ce que devinrent ceux qui avaient vécu avec lui et les enfants pour lesquels il avait souffert tant d'anxiétés[1409].

[Note 1409: Les renseignements sur la famille de Burns se trouvent dans l'appendice au vol. IV de Chambers: Posthumous History of Burns, et dans l'Addenda Nº IV du tome VI de Scott Douglas. Voir aussi les Genealogical Memoirs of the Family of Robert Burns, par le Dr Charles Rogers.]

Sa vieille mère continua à résider avec Gilbert dont elle suivit la fortune et mourut en 1820, dans sa quatre-vingt-huitième année.

Gilbert resta sur la ferme de Mossgiel jusqu'en 1798. En 1791, il avait épousé une jeune fille de Kilmarnock dont il eut six fils et cinq filles. En quittant Mossgiel, il prit la ferme de Dinning dans la vallée de la Nith, où il resta jusqu'en 1804. Il devint à cette date agent des propriétés de lord Blantyre dans East-Lothian. Ce fut alors seulement qu'il connut un peu d'aisance et de tranquillité. Il avait aidé Currie dans sa biographie et son édition de Burns. En 1820, il revit lui-même cette édition. Il mourut en 1827, après avoir vu partir avant lui cinq de ses enfants.

Des trois soeurs de Burns, l'une, Agnes Burns, mourut en 1834; la seconde, Annabella, en 1832, et la troisième, Isabella, plus connue sous le nom de Mrs Begg et qui a donné quelques détails intéressants sur son frère, mourut en 1858, au milieu des préparatifs faits pour célébrer le centenaire de la naissance de son frère et fut enterrée dans le tombeau de son père, à l'ombre de l'église d'Alloway. Agnes et Isabella épousèrent des nommes qui devinrent gérants de propriétés. Annabella demeura fille et continua de vivre chez Gilbert avec sa vieille mère.

Burns laissait sa famille dans le dénûment. Aussitôt après sa mort, ses amis, John Syme, le distributeur du Timbre, et le Dr Maxwell qui l'avait soigné, auxquels se joignit Alexander Cunningham d'Édimbourg, prirent l'initiative d'une souscription en faveur de la femme et des enfants du poète. Cette souscription rapporta assez lentement 700 livres[1410]. On subvint ainsi aux premières nécessités. Pendant ce temps, il fut résolu qu'on publierait une édition des oeuvres complètes de Burns avec sa correspondance. C'était un travail considérable; il fallait réunir les poèmes, retrouver et rassembler les lettres. On pensa à Dugald Stewart, puis à Mrs Walter Riddell. Enfin le Dr Currie, alors médecin à Liverpool, grand admirateur de Burns, qui s'était employé activement pour la souscription, fut chargé de cette tâche. Il s'en acquitta admirablement, avec un soin, une générosité, une affection et un talent dignes de tous les éloges. Cette bonne oeuvre sauvegardera son nom. Les OEuvres de Robert Burns avec un Récit de sa Vie et une Critique de ses Écrits, par James Currie, M. D. parurent en Mai 1800. Le succès de cette publication fut grand. Quatre éditions, de 2000 exemplaires chaque, se vendirent en quatre ans. Les profits montèrent à 1400 livres. Cela permit à Jane Armour de vivre et de faire donner à ses enfants une éducation respectable. Le Dr Currie alla la voir en 1804. «Tout, autour d'elle, annonçait une aisance convenable et même le confort. Elle me montra la salle de travail et la petite bibliothèque de son mari, à peu près telles qu'ils les avait laissées. D'après tout ce que j'entends dire, elle se conduit irréprochablement[1411]».

[Note 1410: R. Chambers, tom. IV, p. 224-25.]

[Note 1411: R. Chambers, tom. IV, p. 230.]

Jane Armour, restée veuve à trente-et-un ans, fut fidèle à la mémoire de son mari. Elle supporta son veuvage, dont la célébrité de son nom et la curiosité dont elle était entourée faisaient une situation plus difficile, avec une dignité qui lui valut l'estime et l'affection de tous. Son esprit s'était formé et assis. Son bon sens et un grand sentiment de tact frappaient ceux qui l'approchaient. Elle avait pris, en vivant près de son poète et en admirant ses oeuvres, un goût de choses délicates et brillantes.

Son esprit était un de ces esprits bien pondérés qui s'attachent instinctivement au convenable et à la mesure, en toutes choses. Ceux qui l'ont connue, au commencement comme à la fin de sa vie, n'ont jamais remarqué de changement dans ses façons et ses habitudes, sauf peut-être plus d'attention à sa mise et plus de raffinements dans ses manières, qu'elle avait acquis insensiblement par de fréquents rapports avec des familles de la plus haute respectabilité. Dans ses goûts, elle était frugale, simple et pure; elle prenait grand plaisir à la musique, à la peinture et aux fleurs. Pendant le printemps et l'été, il était impossible de passer devant ses fenêtres sans être frappé de la beauté et de la richesse des fleurs qu'elles contenaient; si elle était capable d'extravagance excessive, c'était pour les racines et les plantes des plus belles espèces. Aimant beaucoup la société de la jeunesse, elle se mêlait volontiers à leurs plaisirs innocents et remplissait joyeusement pour eux «la coupe qui égaie et n'enivre pas». Bien qu'elle ne fût ni sentimentale ni «bas bleu», c'était une femme intelligente; elle avait une grande pénétration, discernait admirablement les caractères et faisait souvent des remarques pleines de sens[1412].

[Note 1412: Extrait d'un article du Dumfries Courrier, qui parut au moment de la mort de Mrs Burns et qui a été attribué à Mr Mac Diarmid. Cité dans l'édition d'Allan Cunningham, p. 746.]

Cette Jane Armour n'est pas tout à fait celle que nous avons vue. C'est celle que la vie bien vécue avait fini par faire. Le haut esprit, qu'elle avait compris, en l'aimant, avait, en récompense, rempli cet amour d'intelligence. Elle avait, par la vertu de sa sympathie, mis sa nature à l'unisson avec la sienne, et elle était devenue apte à recevoir toutes choses justes et fines. Elle prit naturellement les délicatesses. Mais cela était comme le fruit lointain de sa bonté et de son pouvoir d'affection. Elle ne quitta jamais la maison où son mari était mort. Son soin était de la tenir en grande propreté et de l'embellir autant que ses strictes ressources le lui permettaient. Là, pendant plus de trente ans, elle reçut, par milliers et milliers, tous ceux, pauvres et riches, qui venaient visiter la demeure du poète. Parfois, pendant les mois d'été, elle était fatiguée de ce défilé incessant. Elle le supportait avec patience. Il lui semblait qu'elle remplissait un devoir en tenant sa maison ouverte et en accueillant ceux qu'avait attirés la gloire de Burns[1412]. Elle conserva très longtemps son élégance de corps, sa démarche gracieuse, un pas léger, des yeux noirs comme le jais, clairs et brillants, et la voix souple et juste dont Burns était fier. Elle mourut le 26 mars 1834.

Au moment de sa mort, Burns avait six enfants vivants, quatre légitimes de Jane Armour, quatre fils; et deux illégitimes, deux filles: l'une Elisabeth, l'aînée de tous ses enfants, la fille d'Elisabeth Paton, née en 1784, qui était élevée à Mossgiel, et la seconde, nommée aussi Elisabeth, la fille d'Anna Park, que Jane Armour avait si généreusement recueillie.

L'aîné des fils, nommé Robert comme son père, après avoir commencé son éducation à la Grammar-School de Dumfries, suivit des cours à l'Université d'Édimbourg et à celle de Glascow. Son éducation faite, il obtint un modeste emploi à l'Administration du Timbre à Londres. Il mena une vie de petit employé, augmentant ses ressources en donnant des leçons de mathématiques et de langues classiques. Il était d'une grande intelligence, avec un don de parole remarquable. Il composa quelques poésies auxquelles le mérite ne manque pas. Il semble, par certains côtés de conduite, avoir ressemblé à son père, mais il n'avait pas son énergie. Ce que Burns avait diagnostiqué de lui se trouva vrai; il était fait pour une vie de prélature, nonchalante et aisée. En 1833, il prit sa retraite, avec une petite pension, et vécut à Dumfries où il mourut en 1857. Il avait eu en 1812 une fille, Eliza Burns, qui épousa en 1834 le chirurgien Everitt. De cette union naquit une fille, Martha Burns-Everitt qui ne se maria pas.

Le second, Francis-Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, celui dont son père était si orgueilleux, mourut en 1803, à l'âge de quatorze ans.

La destinée des deux derniers est plus intéressante. William-Nicol Burns, nommé d'après le Nicol d'Édimbourg, après avoir reçu son éducation à la Grammar-School de Dumfries, s'embarqua pour les Indes à l'âge de quinze ans, en qualité de midshipman. En 1811, il reçut une commission de cadet. Après trente-trois années de service comme officier dans le 7e régiment d'infanterie de Madras, dont il devint lieutenant-colonel, il prit sa retraite et revint en Angleterre en 1843. Il alla habiter la petite ville paisible de Cheltenham et y mourut presque de nos jours, le 21 février 1872. Il mourut sans enfants.

Le quatrième fils, James-Glencairn, nommé d'après le bienfaiteur de Burns, eut une carrière presque semblable. En 1811, il fut nommé cadet au service de la Compagnie des Indes-Orientales. Il rejoignit à Calcutta le 15e régiment d'infanterie indigène du Bengale. Lorsqu'il vint faire un séjour en Angleterre, en 1831, il fut l'hôte de Walter Scott à Abbotsford. À son retour dans les Indes, en 1833, il fut nommé Juge et Percepteur à Cachar. Il revint définitivement en 1839 avec le grade de major. Puis il alla vivre avec son frère à Cheltenham où il mourut en 1865. Il eut deux filles de deux mariages. La seconde, Anne-Becket Burns, qui ne s'est pas mariée, vivait encore à Cheltenham en 1883. L'aînée, Sarah Burns, épousa un docteur Hutchinson de qui elle eut un fils, Robert Burns-Hutchinson, et trois filles: Annie, Violet et Margaret. Robert Burns-Hutchinson est donc le seul descendant mâle légitime du poète. En 1877, il est parti pour Assam afin de se faire planteur de thé.

Des deux filles naturelles de Burns, l'aînée «la petite Bess» resta à Mossgiel avec Gilbert et la vieille mère jusqu'à l'âge de sa majorité. Elle reçut alors une dot de deux cents livres obtenues par une souscription publique. Elle épousa un nommé John Bishop et mourut à l'âge de trente-deux ans. La seconde continua à être élevée par Jane Armour avec ses propres enfants. À sa majorité, elle reçut également une somme de deux cents livres qui provenait de la même souscription. Elle épousa un nommé John Thomson, soldat retraité, qui travaillait près de Glascow à son métier de tisserand. En 1859, une nouvelle souscription lui assura trente livres de rente viagère. Elle mourut le 13 juin 1873.

Ainsi, plus ou moins largement, la gloire de Burns procura aux siens ce que sa prévoyance ne leur avait pas assuré. S'il avait pu le deviner, sa fin eût été moins cruelle.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

TABLE DES MATIÈRES

PAGES

DÉDICACE III

PRÉFACE V

PREMIÈRE PARTIE.

LA VIE.

CHAPITRE I.

ALLOWAY ET MONT-OLIPHANT.

1759--1777

I. Alloway. L'Enfance 3

II. Mont-Oliphant. L'Éducation. L'Adolescence 10

CHAPITRE II.

LOCHLEA

1777--1784.

I. La Jeunesse. Les premières amours 34

II. Le séjour à Irvine 50

III. Les années d'apprentissage. Les premières fautes. La mort du père. 55

CHAPITRE III.

MOSSGIEL ET MAUCHLINE.

Mars 1784--Novembre 1786.

I. La lutte contre le clergé 77

II. Le flot de poésie.--La Vision 109

III. Les orages du coeur.--Jane Armour.--Mary Campbell 125

IV. La renommée soudaine.--Le départ pour Édimbourg 162

CHAPITRE IV.

ÉDIMBOURG.

Novembre 1786--Février 1788.

Édimbourg en 1786 174

I. L'hiver de 1786-87:

Burns dans la société d'Édimbourg 195

Le triomphe 210

Le désaccord 234

Les tavernes d'Édimbourg 241

II. L'été de 1787:

Le voyage des Borders 254

Rentrée et séjour à Mossgiel.--Retour à Édimbourg 271

Voyage dans les Highlands.--Impressions historiques et patriotiques 285

III. L'hiver de 1787-88:

Incertitudes 319

L'épisode de Clarinda 323

Départ définitif d'Édimbourg 370

Le mariage 371

CHAPITRE V.

ELLISLAND.

Juin 1788--Novembre 1791.

I. Installation à Ellisland.--Bonnes résolutions 380

II. L'Excise. Le sacrifice. Les fatigues 414

III. Misère,--Tristesse,--Fautes 425

IV. La vie profonde, la production 441

V. Le départ de la ferme 461

CHAPITRE VI.

DUMFRIES.

Décembre 1791--Juillet 1796.

I. Fin de l'épisode de Clarinda 469

II. Opinions politiques.--Tracas 479

III. Les excès augmentent.--Mauvais renom 505

IV. Derniers jeux du coeur.--Les chansons 517

V. Les derniers chagrins, les derniers excès, les dernières lueurs. La fin 535

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