Robert Burns. Vol. 1, La Vie (part 2 of 3)
En même temps grandissaient, de tous côtés, dans les provinces, une légion d'enfants qui devaient venir se réunir à ce groupe d'Édimbourg. James Hogg, le plus grand poète populaire que l'Écosse ait produit après Burns et dont la vie est presque aussi remarquable que celle de Burns, était un grand garçon de seize ans, solitaire et triste, qui gardait des troupeaux dans la forêt d'Ettrick. À Glasgow Robert Stevenson, le grand ingénieur de phares, Mac Crie, l'historien de John Knox, avaient quatorze ans; James Mill, le père de Stuart Mill, l'auteur d'une Histoire de l'Inde, en avait treize; Tannahil, le doux chanteur, en avait douze et travaillait déjà dans sa pauvre famille de tisserands à Paisley; Alexander Murray, le philologue, en avait onze; il vivait dans une hutte, au bord du lac perdu de Palneur, où son père, pauvre berger, lui avait appris ses lettres avec un bout de bois charbonné. John Leyden, le charmant poète des Scènes d'Enfance avait onze ans; John Struthers, le poète du Sabbat du Pauvre, en avait dix et depuis deux ans déjà gardait les vaches; Thomas Campbell, l'impeccable et exquis poète, dont l'oeuvre comme une statuette d'ivoire est petite et parfaite, en avait neuf; ainsi que le futur sir John Ross dont le nom est lié à l'histoire des expéditions arctiques. Thomas Brown, le métaphysicien, John Thomson qui fut plus tard ministre et un véritable peintre, Andrew Ure, le chimiste, avaient huit ans; John Galt, le romancier, notre auteur des Annales de la Paroisse, en avait sept et grandissait à Irvine où nous avons vu Burns; Thomas Chalmers, le théologien, le puissant prédicateur, était âgé de sept ans; David Brewster, l'éminent écrivain scientifique, de cinq; William Tennant, le poète, de quatre ans. Enfin David Wilkie, le peintre, le Teniers anglais comme on l'a appelé, Allan Cunningham, le futur biographe de Burns, John Wilson, le célèbre Christopher North, le poète, l'essayiste, le critique, l'athlète dont les exploits physiques sont incroyables, l'auteur de l'Île des Palmes et des Noctes Ambrosianæ étaient des enfants «miaulant et piaillant dans les bras de leur nourrice», selon l'expression de Shakspeare. C'était, dans toute la longueur et la largeur de ce petit pays, un foisonnement intellectuel dont l'Écosse sera longtemps fière. Cette génération grandissante ne devait pas, comme celle qui la précédait, se grouper tout entière à Édimbourg et s'y attacher. Le «vorace Londres[525]» allait en dévorer une partie. Édimbourg, tout en continuant à produire des hommes de première valeur, ne les retiendra plus tous; on pourra inscrire sur cette puissante ruche:
[Note 525: Lord Cockburn. Memorials, p. 159.--Voir aussi p. 181-82.]
Sic vos non vobis mellificatis apes.
Mais en 1786, au moment où nous sommes, ce mouvement d'émigration vers Londres était à peine sensible, et la ville de Hume et d'Adam Smith, de Blair et de Robertson, de Hutton et de Black, de Dugald-Stewart et de Mackenzie, d'Erskine et de Fergusson, était encore la métropole intellectuelle de l'Écosse.
Cette vie intellectuelle si intense était encore activée, resserrée par une vie sociale tout à fait propre à Édimbourg. Tous ces hommes vivaient, pour ainsi parler, dans la même rue, les uns sur les autres. Ils se connaissaient et s'aimaient, se rencontraient tous les jours, allaient ensemble au Parlement ou à l'Université, se promenaient en causant sur les Prairies[526], discutaient, soupaient tous les soirs les uns chez les autres, ou, quand ils voulaient être entre eux, allaient à leur club ou à une taverne. «Au moyen des caddies, nous donnions rendez-vous à nos amis dans une taverne, à neuf heures; et c'était un beau temps où nous pouvions réunir David Hume, Adam Smith, Adam Ferguson, lord Elibank, les Drs Blair et Jardine en les prévenant une heure à l'avance[527].» Quand Hume, après son séjour à Londres, reprit en 1769 possession de son logement au troisième étage dans James's Court, il écrivait à son ami Adam Smith, retiré dans un village de l'autre côté du Forth, une phrase où se montre la charmante tendresse de coeur qui s'alliait à sa fermeté d'esprit: «Je suis heureux d'être à portée de regard de vous et d'avoir à mes fenêtres une vue de Kirkcaldy». L'auteur de l'Histoire d'Angleterre apercevant de chez lui la petite maison paisible où l'auteur de la Richesse des Nations poursuivait son grand ouvrage et lui donnant le bonjour est un fait caractéristique de la société littéraire d'Édimbourg à ce moment. Encore cela leur semblait-il loin; Hume ajoutait: «Je voudrais bien aussi pouvoir vous parler[528].» Tous ces hommes vivaient pour ainsi dire en famille.
[Note 526: Lord Cockburn. Memorials, p. 49-50.]
[Note 527: Dr Alex Carlyle. Autobiography, p. 275.]
[Note 528: Old and New Edinburgh, by J. Grant, tom. I, p. 98.]
Si l'on veut achever le tableau de la vie sociale d'Édimbourg dans les vingt dernières années du XVIIIe siècle, il faut ajouter à cette aristocratie de l'esprit et du savoir, puisée au plus profond du peuple, l'aristocratie de naissance et de fortune. Presque toutes les vieilles familles avaient leur hôtel ou leur maison à Édimbourg et y venaient résider l'hiver. Par suite de l'esprit familial qui anime l'organisation par clans, et de l'esprit démocratique qui domine dans le système presbytérien, la noblesse n'était pas très séparée des autres classes. Le haut du pavé appartenait peut-être à la distinction intellectuelle et en tout cas les savants étaient les égaux des nobles. «La supériorité d'Édimbourg, disait Jeffrey, est due en grande partie à la combinaison cordiale des deux aristocraties du sang et des lettres[529].» Des hommes comme Henry Erskine, Dugald Stewart, John Playfair, qui unissaient l'élégance des façons à la culture de l'esprit, et dont quelques-uns appartenaient à l'ancienne noblesse, servaient de traits d'union entre les deux classes et régnaient des deux côtés.
[Note 529: Extrait d'un article de Jeffrey sur Playfair, 1819--cité dans l'Edinburgh Review, Nº 321.]
Cette familiarité, cette communauté de vie tenait à la construction particulière d'Édimbourg. Tout le monde se connaissait, se voyait. Les familles restaient dans la même ruelle, souvent dans la même maison. On se parlait de fenêtre à fenêtre[530]. «Beaucoup des Erskines, des Stairs, des Dalrymples et autres parents vivaient en société, dans un cercle de cent yards de diamètre, et il était facile de rassembler une réunion de famille en quelques instants[531].» Ce qui se faisait entre les membres d'une même famille, se faisait entre familles amies. On se recevait beaucoup, sans grande dépense[532]. La causerie d'hommes instruits et éloquents était le grand charme de ces réunions. Il y avait donc une vie de conversation très développée et qui ressemblait un peu à la vie française. Mais au lieu de la parole légère, pétillante, brillante, pleine de bonds et de surprises, d'éclat, de fantaisie et d'esprit qui animait nos salons, c'était une conversation plus sérieuse, plus posée, qui se rapprochait plus de la discussion suivie et qui, avec peut-être autant de hardiesse ou de paradoxe, avait une allure plus mesurée et un ton plus dogmatique. L'esprit n'y manquait pas, ni le charme, ni l'élégance, mais ils s'exerçaient avec une sorte de discipline et de tenue professionnelles. Les maîtres de la conversation n'étaient pas, ainsi qu'à Paris, des hommes de lettres et des bohêmes comme Rousseau, Diderot, Duclos, Galiani, Beaumarchais; c'étaient des juges, des clergymen, des professeurs, des avocats, portant tous, plus ou moins, la dignité de professions graves et vêtues de noir, sans oublier l'atmosphère religieuse où tout ce monde se mouvait. Mais à part cette différence, Édimbourg était sûrement à cette époque, avec Paris, la ville d'Europe où la conversation était poussée au plus haut degré de perfection et était davantage un des éléments de la vie sociale.
[Note 530: Walter Scott. Provincial Antiquities of Scotland; General account of Edinburgh.]
[Note 531: H. Erskine and His Times, by Lieut-Colonel Alex Fergusson, p. 128.]
[Note 532: Walter Scott. Provincial Antiquities of Scotland. Id.]
* * * * *
Quel effet ce paysan récemment enlevé à sa charrue allait-il produire dans ces salons? Comment ce garçon, qui n'avait jamais eu d'autre compagnie que celle de laboureurs et d'ouvriers et, de temps en temps, quelques heures de conversation d'un homme de loi de bourgade ou d'un médecin de campagne, comment ce garçon allait-il se comporter dans ce monde difficile et raffiné? Comme toute les sociétés mondaines celle-ci était exercée à percevoir les moindres nuances de tenue, habile à saisir les moindres écarts, les moindres manquements; il s'y maniait une observation subtile et aiguë. On attendait ce phénomène avec curiosité; car s'il y a dans l'histoire littéraire des cas analogues, il n'y en a peut-être pas un de semblable, où la renommée ait été si brillante, la transition si brusque, l'épreuve si difficile. La chose fut bien vite réglée. La manière dont Burns se tira de ce pas est un des endroits les plus curieux de sa vie et qui révèle le mieux quelles ressources de tout genre il y avait en lui.
Il était arrivé à Édimbourg dans un costume qui ne différait guère de celui des autres villageois; «quel rustaud!» s'était écriée une dame à qui on l'avait désigné dans la rue[533]. S'il entendit ce jugement il dut y être péniblement sensible. Quelques semaines après son arrivée, il prit des vêtements plus appropriés à son nouveau milieu et se mit à la mode. Il adopta le costume que portaient alors volontiers les libéraux, lequel était aux couleurs de Fox. Cette transformation accomplie, il parut en habit bleu à boutons de métal, en gilet rayé de bleu et de jaune, en culottes de daim collantes et en bottes à revers qui venaient au-dessous du genou[534]. Sa cravate de batiste blanche était nettement arrangée; ses cheveux noirs, sans poudre à une époque où on en portait généralement, étaient noués par derrière et sur le devant couvraient son front[535]. Sa mise était toute changée, bien qu'elle conservât encore quelque chose de rustique qu'il aurait peut-être essayé vainement de faire disparaître. «Son costume, dit Dugald Stewart, était parfaitement approprié à sa condition, simple et sans prétentions, mais avec une attention suffisante à la netteté. Si j'ai bonne mémoire, il portait toujours des bottes; et quand il était particulièrement en cérémonie, des culottes de daim[535].» Un de ceux qui le virent le mieux à cette époque, Walker, dit qu'il était simplement mais convenablement vêtu, dans un genre qui tenait le milieu entre le costume de fête d'un fermier et celui de la compagnie à laquelle il était maintenant mêlé; «à tout prendre, d'après sa personne, sa physionomie et son vêtement, si je l'avais rencontré près d'un port de mer et qu'on m'eût demandé de deviner sa condition, j'aurais probablement conjecturé qu'il était un capitaine de navire marchand, de la classe la plus respectable[536].» C'était une preuve de tact parfait que d'avoir du premier coup, choisi ce costume indépendant, fait pour ses habitudes de tenue et néanmoins assez élégant.
[Note 533: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 44.]
[Note 534: Allan Cunningham. Id.--et Chambers, tom. II, p. 14.]
[Note 535: Walker. Life of Robert Burns, p. LXXII.]
[Note 536: Account of Burns, by Professer Dugald Stewart, Currie.]
[Note 537: Walker. Id. p. LXXII.]
La première fois qu'il entra dans un salon, on dut regarder avec curiosité ce jeune paysan, déjà un peu voûté par l'effort, comme le laboureur de Virgile qui pèse sur la charrue. Un de ceux qui l'examinèrent avec le plus d'intérêt a conservé l'impression de sa première apparition. «Sa personne, quoique forte et bien prise et de beaucoup supérieure à ce qu'on pouvait attendre chez un laboureur, était un peu lourde de dessin. Sa stature semblait moyenne bien qu'elle fût plus grande, parce qu'il ne se tenait pas droit. Son visage n'avait pas cette forme élégante qui est fréquente chez les classes supérieures; mais il était viril et intelligent, marqué par une gravité pensive qui s'assombrissait jusqu'à la dureté. C'est dans son large oeil noir qu'était la marque la plus frappante de son génie. Il était plein de pensée et donnait l'idée qu'il aurait été, s'il avait appartenu à quelqu'un qui s'en serait servi avec art, un puissant moyen d'expression[538]». C'était cet éloquent oeil noir qui frappait tout le monde. Quand on l'avait vu, il était impossible de l'oublier. «Il y avait sur tous ses traits une forte expression de bon sens et de pénétration, dit Walter Scott, l'oeil seul je crois, indiquait un caractère et un tempérament poétiques. Il était large et d'une teinte sombre qui flamboyait (je dis littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou intérêt[539]».
[Note 538: Walker. Life of Burns, p. LXXI.]
[Note 539: Walter Scott. Reminiscences of Burns, cité par Lockhart.]
Il se présenta sans timidité, sans gaucherie, sans cette lourdise qui fit tant souffrir J.-J. Rousseau, sans trop d'assurance, mais sans fausse modestie, et sans humilité excessive. Il n'essaya pas d'affecter des manières que son éducation ne lui avait pas données et que son physique ne lui permettait pas. Il arriva simplement, virilement, en homme qui est ferme sur ses jambes et peut regarder tout le monde en face. Sa rectitude d'esprit lui inspira ce qui était convenable; il avait du premier coup mis le doigt sur la note juste. Ce n'était ni un rustre ni un faux gentilhomme qui était là, c'était un homme dont l'esprit effaçait les dehors, et dont la dignité entendait se faire respecter partout. Et ce fut d'abord une approbation silencieuse.
Mais quand on l'entendit parler l'approbation se changea en étonnement. Ce jeune laboureur s'exprimait sur tous les sujets, avec une souplesse et une vigueur de pensée, avec un éclat et une pureté de langage dont ses auditeurs restaient confondus. Il semblait deviner les choses, les saisir, les pénétrer, à la façon des poètes, dans leur complexité vivante. C'est ainsi qu'il semble que Shakspeare dut tout comprendre. Il avait, avec cette rapidité d'esprit, un solide bon sens et une force de raisonnement qui frappa toujours ceux qui le connurent, et par laquelle il suppléait, dans les discussions, à ce qui lui manquait en connaissances. Tout cela venait en une parole nerveuse, originale, toujours mouvementée, sans cesse variée, pleine tantôt d'une large force comique, tantôt d'une énergie et d'une élévation supérieures, qui éblouissait et faisait taire tous ces orateurs surpris. Chose incroyable, le charme de Dugald Stewart, l'esprit d'Erskine, l'éloquence de Richardson, semblaient petits et factices à côté de ce discours neuf, jeune et chargé de sève. Quand il était quelque part, tous ces hommes illustres disparaissaient. C'était lui le vrai maître, devant qui les autres restaient silencieux, inquiets et presque respectueux, comme devant une force inexplicable que ni l'étude, ni la lecture, ni les veilles ne peuvent donner, et en présence de laquelle les talents restent interdits[540].
[Note 540: Voir Carlyle, Essay on Burns.]
Quelque surprenant que ce fait puisse paraître, il faut l'admettre, se rendre à l'évidence. Tous les témoignages s'accordent, venant des sources les plus diverses. Des esprits critiques, expérimentés dans l'appréciation des hommes, ne font que confirmer ce que nous avons déjà vu de la prodigieuse puissance de parole de Burns. Ils sont unanimes à le faire et, si cela est possible, ils enchérissent encore sur l'éloge. «Je me rappelle, dit Heron, que feu le Dr Robertson me fit un jour l'observation qu'il n'avait presque jamais rencontré d'homme dont la conversation révélât une plus grande vigueur et une plus grande activité d'esprit que celle de Burns[541].» Lockhart, qui avait vécu presque avec tous les personnages auxquels Burns avait été présenté, rapporte la même impression en termes plus affirmatifs encore. «La poésie de Burns aurait pu lui procurer accès dans ce monde, mais c'étaient les ressources extraordinaires qu'il déployait dans la conversation, la forte et vigoureuse sagacité de ses observations sur la vie, la splendeur de son esprit et la resplendissante énergie de son éloquence aux moments où ses sentiments étaient excités, qui le rendirent l'objet d'une admiration sérieuse parmi les maîtres expérimentés dans l'art de la causerie. Il s'en trouvait plusieurs parmi eux qui probablement adoptaient dans leur coeur l'opinion de Newton que «la poésie est une niaiserie ingénieuse». Adam Smith, par exemple, ne pouvait pas avoir beaucoup de respect, au service d'un travailleur aussi improductif qu'un faiseur de ballades écossaises; mais le plus imposant de ces philosophes avait assez à faire pour se maintenir en attitude d'égalité quand il était amené en contact personnel avec la gigantesque intelligence de Burns, et tous ceux dont les impressions sur ce sujet ont été recueillies s'accordent à dire que sa conversation était ce qu'il y a de plus remarquable en lui.[542]» Nous verrons s'ajouter à celles-ci d'autres attestations plus importantes peut-être et d'une telle autorité qu'il faut admettre, selon le mot de Chambers, «que le meilleur de Burns n'a pas été transmis et n'était pas de nature à être transmis à la postérité[543].»
[Note 541: R. Heron. Life of Burns.]
[Note 542: Lockhart. Life of Burns, p. 118-19.]
[Note 543: R. Chambers, tome I, p. 14.]
Bien que ce succès soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable. On peut démêler pourquoi sa conversation devait éclater dans ces salons comme une lumière merveilleuse et déconcertante. La conversation ordinaire, savante, correcte, formaliste, recherchant la forme littéraire des choses, les réunissait selon des rapports et des conflits de mots. Elle était un peu froide, empreinte d'une élégance abstraite. On y trouvait sans doute de l'observation et de l'humour, surtout, cela est probable, chez les juges, plus en contact avec la vie que les professeurs et plus dégagés de l'abondance de parole que les avocats. Mais, malgré tout, cette conversation avait une livrée livresque, comme dit Montaigne, elle sentait les livres, et les livres de cette époque, élégants et abstraits. Et voici tout à coup--et dans quelles circonstances de surprise!--un homme qui parlait, avec autant de netteté et autant de vigueur dans le raisonnement, que les plus solides et les plus précis de tous ces beaux discoureurs. Mais, dans cette trame serrée, entrait la substance des choses, entraient les choses elles-mêmes, reproduites dans leur vie. Il y avait surtout deux qualités par lesquelles cette parole tranchait sur toutes les causeries: l'énergie du pittoresque et l'ardeur de la passion personnelle, une couleur et une flamme nouvelles[544]. Quand il penchait du côté comique, il abondait en tableaux vivants, peints par touches serrées où entraient beaucoup de mots locaux expressifs et irrésistibles. Quand il discutait des idées ou décrivait des sentiments, son langage s'élevait, se châtiait, devenait purement anglais et prenait une ampleur et une splendeur oratoires dont ses lettres peuvent donner une idée. Une seule conversation en Angleterre aurait pu tenir tête à celle-là, c'était celle de Burke, avec plus d'éloquence et moins d'accent, plus magnifique et moins poignante. À Édimbourg, la seule exception à la régularité générale était la charmante fantaisie d'esprit et la légère gaîté d'Henry Erskine; mais c'était un pétillement bien blanc à côté du flot empourpré de l'éloquence de Burns. La forme elle-même était différente. Aux phrases lucides, faites d'expressions admises et de circulation reconnue, s'opposait un jaillissement impétueux d'inventions verbales, de trouvailles de langage, d'expressions créées, où les mots, chauffés et fondus ensemble dans ce souffle brûlant, s'accrochaient dans des sens inattendus et saisissants. C'était une conversation énergique, remuante, pleine de sève, de suc et de saveur. Ajoutez à cela des dons d'action, une voix profonde, le rayonnement et la mobilité de la physionomie, l'éclair noir du regard, la vigueur musculaire et la décision des gestes. Tout cela faisait quelque chose de nouveau, rude et fruste parfois, mais plus fort, plus ample, plus varié, plus mouvementé et surtout plus naturel. C'est comme, si dans un salon plein d'odeurs fines et du bruissement des bijoux et des soies, étaient entrés, par une fenêtre soudainement ouverte, les larges parfums des bois et des blés, et les voix profondes et dominatrices de la vie humaine.
[Note 544: Gilfillan a aperçu une de ces supériorités de la parole de Burns. C'est le côté sentiment qu'il nomme feeling.--Voir Life of Burns, p. XXXVII.]
Et, tandis que les hommes étaient ainsi frappés d'étonnement, les femmes écoutaient, émues, cette parole différente de toutes celles qu'elles avaient entendues. Elles ont moins que les hommes le respect étroit de la culture intellectuelle et, plus qu'eux, l'intuition large de la valeur générale et complète d'un homme. Elles sentaient que celui-ci, malgré son ignorance relative, avait été créé par la nature plus puissant que les autres, qu'il était le plus grand de tous ceux qui se trouvaient là. Elles sentaient surtout qu'il était plus capable de passion, qu'il avait souffert, et que peut-être il était destiné à souffrir davantage. Elles lui savaient gré de toucher en elles des tendresses et des pitiés plus profondes; elles l'admiraient avec une sorte de commisération et de sympathie. «C'est le seul homme, disait la duchesse de Gordon qui fut l'idole de Londres, dont la conversation m'ait fait perdre pied[545].» Il faut ajouter, point important, qu'elles sentaient leur puissance sur lui et qu'il les approchait avec un culte et une constante préoccupation d'elles, autrement flatteurs que les plus ingénieuses urbanités. Sa manière de leur parler était «pleine de déférence, toujours avec un tour soit vers le sentimental, soit vers l'humour, qui réveillait leur attention d'une façon toute spéciale.[546]» C'était encore la duchesse de Gordon qui disait cela et c'est là un fin jugement féminin. Avec la réserve qui lui était imposée, il abordait les grandes dames d'Édimbourg de la même façon que les filles de Mauchline. Il avait trouvé d'instinct ce mélange indéchiffrable de raillerie et de sérieux, qui est le dernier mot de la séduction et qui prend les femmes par ce qui en elles aime à être aimé, et ce qui sait gré d'être dominé.
[Note 545: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 41.]
[Note 546: Voir plus bas les souvenirs de Walter Scott sur Burns.]
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Aussi son succès fut éclatant. En quelques jours, il devint le héros, le lion de la saison. Partout il était recherché, invité, choyé, fêté. On ne parlait que de lui. On le montrait dans la rue. Le jeune Jeffrey, alors un écolier de treize ans, voyant passer un homme dont l'aspect l'avait frappé, s'était arrêté pour le regarder. Un marchand debout sur le seuil de sa boutique lui tapa sur l'épaule en lui disant: «Oui, gamin, tu peux bien regarder cet homme-là, c'est Robert Burns!» Et l'enfant s'éloigna pensif[547]. De tous côtés lui venaient des témoignages d'intérêt et d'admiration. Un jour c'était une main inconnue qui laissait chez le libraire 10 guinées pour le poète de l'Ayrshire[548]. Un autre jour dans une réunion de francs-maçons, il était acclamé. «Je suis allé hier soir à la Loge maçonnique, où le Révérend Grand-Maître Charteris et toute la grande Loge d'Écosse étaient présents. Le meeting était nombreux et élégant; toutes les différentes loges de la ville étaient présentées dans toute leur pompe. Le Grand-Maître, qui présidait avec grande solennité et d'une façon qui lui faisait honneur comme gentleman et comme maçon, parmi d'autres toasts, donne «La Calédonie et le barde de la Calédonie, frère Burns.» Ce toast retentit par toute l'assemblée avec nombreux honneurs et des acclamations répétées. Comme je n'avais pas la moindre idée que cela dût arriver, j'étais foudroyé et tremblant dans tous mes nerfs. Je répondis du mieux que je pus. Juste au moment où j'eus fini, un des grands officiers dit assez haut pour que je pusse l'entendre, sur un ton rassurant: «très bien, en vérité!» ce qui me remit un peu[549].» Dans la correspondance de Mrs Alison Cockburn, alors une vieille charmante femme, vive, spirituelle et d'un coeur printanier, on trouve des passages qui montrent jusqu'où allait l'enthousiasme pour le poète: «La ville est à présent tout sens dessus dessous avec le poète laboureur, qui reçoit l'adulation avec une dignité naturelle; il est l'image même de sa profession, fort et épais, mais il a un coeur enthousiaste et tout amour[550].» La bonne vieille dame avait l'oeil fin, et ce dernier trait légèrement indiqué montre bien par où Burns possédait la sympathie des femmes. Et dans une autre lettre, on saisit encore mieux l'émoi que causait la présence du poète, partout où il allait: «On gâtera cet homme, s'il y a moyen de le gâter, mais il conserve ses façons simples et demeure tout à fait calme. Sans doute, il sera au bal des chasseurs demain, ce qui tourne la tête à toutes les femmes et à toutes les modistes. Pas un bonnet de gaze à moins de deux guinées, beaucoup dix, douze guinées, etc.[550]» Six mois après avoir failli partir à la Jamaïque, faire monter le prix des coiffures de gaze à Édimbourg! Le bruit de son succès et de son triomphe était allé jusqu'à Londres. Un ami de Fergusson lui écrivait: «J'espère avoir le plaisir de vous voir à Édimbourg. Mais d'après tous les rapports, il sera difficile de vous avoir, à moins de vous retenir une semaine à l'avance. Il y a grande rumeur ici à propos de votre intimité avec la Duchesse (de Gordon) et autres dames de distinction. Sérieusement, on me dit que «les cartes d'invitation volent par milliers chaque soir.[551]» Il semblait même que la renommée de ses oeuvres fût en train de se répandre en Angleterre aussi rapidement qu'en Écosse. Le Dr Moore, l'auteur estimé de Zeluco, un roman maintenant délaissé mais alors célèbre, lui écrivait ses regrets de ne pouvoir lui procurer de souscripteurs, «mais je trouve que beaucoup de mes connaissances sont déjà sur la liste[552].» Bien plus, le docteur lui annonçait que les élèves du collège de Winchester traduisaient La Veillée de la Toussaint en vers latins[553]. Il devenait classique. Lui, qui regrettait tellement de ne savoir ni le grec ni le latin pour devenir poète, voici qu'on le mettait en grec et en latin.
[Note 547: Lord Cockburn, Life of Jeffrey, p. 7.]
[Note 548: To John Ballantine, 13th Dec. 1786.]
[Note 549: To John Ballantine, 13th Jan. 1786.--Voir aussi A Winter with Burns, avec le curieux dessin qui représente l'Installation de Robert Burns comme poète lauréat de la loge.]
[Note 550: The Songstresses of Scotland, by Sarah Tytler and J. L. Watson, tom. II, p. 180.]
[Note 551: Letter from Peter Stuart, éditeur du journal The Star, à Londres, dans Chambers, tom. II, p. 36.]
[Note 552: Letter from Dr Moore, January, 23th 1787, citée par Currie, tom. II, p. 18.]
[Note 553: Letter from Dr Moore, 28th Feb. 1787, Currie, tom. II, p. 19.]
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Il y avait là de quoi faire tourner les têtes les plus solides; d'autant plus que ces fumées de fortune venaient tout d'un coup, après la misère et une fuite ignominieuse. Il était dans l'état d'un homme à qui, après une longue inanition, un seul verre de vin est dangereux. Il était arrivé épuisé d'espoir, dans un dénûment de toute joie, et on lui versait à flots le vin le plus précieux, le plus capiteux, dans toutes les coupes de la flatterie. Qui n'aurait pas été grisé? Ses meilleurs amis, ceux qui avaient le plus confiance en lui, redoutaient qu'il ne le fût. Le bon Dr Lawrie, celui-là même qui lui avait communiqué la lettre du Dr Blacklock, se demandait s'il résisterait à ce passage trop brusque de tous les dénûments à toutes les abondances. Il lui écrivait sur un ton presque paternel: «Mon ami, un si rapide succès est très rare; pensez-vous que vous ne courrez pas risque de souffrir de ces applaudissements et de ce trop d'argent? Rappelez-vous l'avis de Salomon qui parlait par expérience: «Plus fort est celui qui dompte son propre esprit et...» J'espère que vous n'imaginez pas que je parle par soupçon ou mauvais bruit. Je vous assure que je parle par amitié, et bonne renommée, et bonne opinion, et par un fort désir de vous voir briller au grand soleil comme vous avez lutté dans l'ombre, dans la pratique comme dans la théorie de la vertu[554]». Tous ceux qui lui portaient intérêt étaient anxieux pour lui.
[Note 554: Letter of Dr Lawrie, 22nd Dec., dans Scott Douglas, tom. IV, p. 180.]
Il sortit admirablement de cette épreuve. Rien dans ce triomphe n'est plus surprenant que la façon dont il le soutint. Il accueillit toutes ces démonstrations avec gratitude, mais avec calme et dignité. Il ne semble pas même qu'il ait ressenti, au milieu des empressements dont il était l'objet, ni une très grande joie ni une très grande surprise. Il prit, dès l'abord, la juste place entre la fausse modestie et la vanité, et il s'y maintint rigoureusement. Il eut le bon goût de ne pas prétendre qu'il n'avait aucun titre à cet accueil, mais eut la clairvoyance de distinguer ce qui s'y trouvait d'adventice et il sut discerner la part d'engouement de la part de justice. «Vous penserez probablement, mon honoré ami, qu'une allusion à la nature dangereuse d'une vanité enivrée peut ne pas être inopportune, mais, hélas! vous vous trompez beaucoup. Un concours de diverses circonstances a élevé ma renommée de poète à une hauteur que, j'en suis certain, mes mérites ne peuvent pas soutenir; et je regarde dans l'avenir comme dans l'abîme sans fond[555]». Et il disait encore ces mots d'une belle franchise, et qui marquent nettement la part qu'il revendiquait pour lui et celle qu'il attribuait aux circonstances: «Je méprise l'affectation de fausse modestie qui cache la satisfaction de soi-même. Que j'aie quelque mérite, je ne le nie pas; mais je vois, avec de fréquentes angoisses de coeur, que la nouveauté de mon personnage et l'estimable préjugé national de mes compatriotes m'ont élevé à une hauteur tout à fait insoutenable par mes capacités[556]». Il voyait aussi clairement que cette faveur ne pouvait être durable; il discernait ce qu'elle avait d'éphémère et en envisageait la disparition avec sang-froid. Le 15 Janvier, six semaines après son arrivée, au moment le plus brillant de sa réception, il écrivait à Mrs Dunlop une lettre qui, par sa sincérité, sa dignité, et une assez triste prévision de l'avenir, est éloquente. Un homme qui, dans de pareilles circonstances, sentait ainsi, ne manquait pas de hauteur d'âme.
[Note 555: To Robert Aiken, 16th Dec. 1786.]
[Note 556: To Dr Moore, 15th Feb. 1787.]
Vous avez crainte que je ne sois grisé par mon succès comme poète; hélas! Madame, je me connais et je connais le monde trop bien. Je ne veux pas prendre des airs de modestie affectée; je suis disposé à croire que mes talents méritent quelque attention. Mais dans un âge, dans un pays très éclairés, très instruits, quand la poésie est et a été l'étude d'hommes du plus beau génie naturel, aidés de toutes les ressources du savoir, des livres, de la société polie,--être amené, produit à la pleine lumière d'une observation instruite et raffinée, et cela avec toutes les imperfections de ma gauche rusticité et mes rudes idées mal dégrossies sur les épaules,--je vous assure, Madame, que je ne feins pas lorsque je vous dis que j'en ai redouté les conséquences. La nouveauté d'un poète, placé dans ma situation obscure, dépourvu de tous les avantages que l'on considère comme nécessaires pour l'être, du moins à cette époque-ci, a excité un flot d'attention publique trop partiale, qui m'a porté à une hauteur à laquelle, j'en sais absolument, sincèrement convaincu, mes talents sont insuffisants pour me maintenir. Avec trop de certitude, j'aperçois le jour où ce même flot m'abandonnera et descendra peut-être aussi loin au-dessous du niveau de la vérité. Je ne parle pas ainsi dans une ridicule affectation de modestie et de dépréciation de moi-même. Je me suis étudié et je sais le terrain que je couvre, quelque grandement qu'un ami ou que le monde différent de moi sur ce point, je persiste dans ma propre opinion, silencieux, résolu, avec toute la ténacité de la conviction. Je vous mentionne ceci une fois pour toutes, pour décharger mon esprit, et je ne désire pas en entendre ou en dire davantage à ce sujet. Mais
Quand de la fière fortune le reflux reculera,
vous me rendrez témoignage que, lorsque ma bulle de renommée était au plus haut, je restai froid, la coupe enivrante dans ma main, regardant devant moi, avec une triste résolution, vers le moment rapproché, où le coup de la calomnie la brisera sur le sol, avec tout l'emportement de la vengeance triomphante[557].
[Note 557: To Mrs Dunlop, 15th Jan. 1787.]
Il y a déjà dans ces belles lignes un arrière-goût de tristesse. Trois semaines plus tard, au commencement de février, il écrit au DrLawrie, pour répondre aux recommandations faites par celui-ci et qu'on a vues plus haut. Ce sont les mêmes sentiments, la même certitude de sa valeur, avec un peu plus d'amertume peut-être, mais avec la même sagesse.
Je vous remercie, Monsieur, de vos allusions amicales, bien qu'elles ne me soient pas aussi nécessaires que mes amis sont portés à l'imaginer. Vous êtes ébloui par les compte-rendus des journaux et des rapports lointains, mais, en réalité, je n'ai pas grande tentation de me laisser griser par la coupe de la prospérité. La nouveauté peut attirer l'attention des hommes pendant quelque temps. C'est à elle que je dois mon éclat[558] présent: mais je vois le temps non éloigné où le flux de popularité, qui m'a porté à une hauteur dont je suis peut-être indigne, redescendra avec une vitesse silencieuse et me laissera sur une étendue de sables nus, où je pourrai retourner à loisir à ma première condition. Je ne dis pas ceci pour affecter la modestie; je vois que c'est une conséquence inévitable et j'y suis préparé. Je me suis donné beaucoup de mal pour former une estimation juste, impartiale de mon pouvoir intellectuel, avant de venir ici; depuis que je suis à Édimbourg, je n'y ai rien ajouté et j'espère que je la remporterai, sans un atome de moins, vers mes ombres, l'abri de mes obscures premières années[559].
[Note 558: En français.]
[Note 559: To the Rev. G. Lawrie. 5th Feb. 1787.]
Cette parfaite sagesse de Burns, l'effet tout puissant de sa conversation sont si extraordinaires qu'ils paraissent invraisemblables et qu'on est poussé à croire que ceux qui racontent sa vie exagèrent ou embellissent. Il se glisse dans l'esprit un peu d'incrédulité ou de défiance; on se défend mal d'une arrière-pensée que cela est trop beau pour être vrai tout à fait. On n'admet que sur preuve une chose si surprenante. Il y a sur ce point trois témoignages capitaux que tous les biographes de Burns ont cités et qu'il faudra toujours citer. Ils forment une démonstration aussi probante qu'il est possible d'en souhaiter dans les choses morales, et dont une biographie sérieuse de Burns ne saurait se passer à cet endroit délicat. D'ailleurs ils sont, par eux-mêmes, une lecture intéressante.
* * * * *
Voici d'abord celui de Walker. Il était alors précepteur dans la famille du duc d'Athole. Il devint plus tard professeur d'humanités à l'Université de Glasgow et publia quelques ouvrages de talent: la Défense de l'Ordre, la Vision de la Liberté et une bonne Vie de Burns. Ce n'était pas un homme à admirer le poète à la légère. Il était lui-même homme de poids, de mesure et de correction. Une haute taille droite, un lourd front massif sur des lunettes solennelles, des manières roides, un peu de préciosité pédante qui, si l'on tient compte de l'indulgence de l'ancien élève de qui est ce portrait, devait être proche cousine d'une cuistrerie prétentieuse, ne sont ni le physique, ni le moral d'un homme bâti pour être trop indulgent envers Burns[560]. Sa déposition, faite avec beaucoup de soin et où tout est bien pesé, n'en a que plus de valeur.
[Note 560: Voir Gilfillan, Life of Burns, p. XXIX. Gilfillan avait été élève de Walker à l'Université de Glasgow.]
À sa première apparition dans une société tellement au-dessus de celle à laquelle il avait été habitué, il fut également exempt d'une assurance choquante et d'une contrainte embarrassée. Il se conduisit avec une convenance et un calme, qui probablement étaient dus à la confiance dans le bon sens et la rapidité à discerner toutes les nuances de conduite qu'il savait qu'il possédait. Ceci lui fut grandement facilité par ce fait qu'il n'essaya jamais d'assumer des manières plus raffinées que celles qui lui étaient naturelles, et qu'il ne distrayait pas son attention en essayant d'attirer continuellement les bonnes grâces de ses nouveaux compagnons. Il avait trop de perspicacité pour éprouver beaucoup de satisfaction à être montré comme une curiosité intellectuelle; mais il était loin de tomber dans la fatuité de Congrève, en revendiquant, pour sa personne, le respect qu'il était évident qu'il devait uniquement à son génie. Avec un bonheur singulier, il sut prendre le juste milieu; il évita d'un côté de montrer par des efforts exagérés qu'il pensait toujours à ce qui le faisait distinguer; et il évita de l'autre côté de paraître, en supprimant tout effort, repousser l'admiration pour les qualités particulières que la nature lui avait accordées; ce qui eût enlevé ainsi à l'accueil de son hôte ce qu'il savait avoir été son objet principal. Bien qu'il prit sa pleine part à la conversation, non seulement parce qu'il comprenait que cela était attendu de lui, mais encore parce qu'il avait conscience de remplir cette attente, cependant il le faisait d'une façon digne et virile, également éloigné de la vanité pétulante, ou de la joie exagérée d'une importance si nouvelle pour lui. Son maintien était simple sans vulgarité; bien qu'il eût peu de douceur et laissât voir qu'il était prêt à repousser la moindre offense avec décision, pour le moins, sinon avec rudesse, cependant il devenait bien vite évident que ceux qui se conduisaient envers lui avec convenance n'avaient à craindre aucune impolitesse gratuite ou bourrue. Dans la société des femmes il était correct et se surveillait; mais quand elles s'étaient retirées, il lui arrivait parfois de se livrer à des traits d'esprit licencieux, dans lequel il avait trop ce qu'il fallait pour briller.
J'eus l'occasion de me trouver à Édimbourg et je fus invité par le Dr Blacklock à déjeuner dans la société de Burns.... En aucune partie de ses manières, il n'y avait le plus léger degré d'affectation, et il n'y avait rien, ni dans sa conduite ni dans sa conversation, par quoi une personne étrangère eût pu soupçonner qu'il était, depuis plusieurs mois, le favori des sociétés élégantes de la métropole.
Dans la conversation, il était puissant. Les pensées et leur expression avaient la même vigueur, et sur tous les sujets étaient aussi éloignées que possible du lieu commun. Bien qu'il fût un peu impératif, c'était d'une façon qui ne pouvait donner offense et qu'on attribuait aisément à son inexpérience dans l'art d'aplanir une contradiction et d'adoucir une assertion, qui est un trait important des manières élégantes. Après le déjeuner, je lui demandai de me communiquer quelques-unes de ses pièces inédites; il récita sa chanson d'adieu aux rivages de l'Ayr.... Je fis une attention toute particulière à sa récitation: elle était simple, lente, articulée, vigoureuse, mais sans éloquence et sans art. Il ne mettait pas toujours l'emphase avec propriété; il ne suivait pas le sentiment avec les variations de sa voix. Il était debout, pendant ce temps, le visage tourné vers la fenêtre, vers laquelle, et non vers ses auditeurs, il dirigeait ses yeux; se privant ainsi du surcroît d'effet que le langage de sa composition aurait pu emprunter au langage de sa physionomie. En ceci il ressemblait à la plupart des chanteurs amateurs qui, afin d'éviter le reproche d'affectation, retirent toute expression de leurs visages, et perdent l'avantage par lequel les chanteurs de théâtre augmentent l'impression de leur chant et donnent de l'énergie au sentiment qui est exprimé[561].
[Note 561: Walker. Life of Burns, p. LXIV, LXXII.]
Il y a dans cette page plus que Walker n'a cru y mettre. Le portrait, frappant du reste, de Burns récitant ses vers, la face détournée des auditeurs et d'une voix volontairement monotone, n'est pas seulement un portrait, c'est toute une révélation d'une certaine manière de sentir. Tandis que le professeur, qui voit en pédant et souhaiterait plus d'élocution, reproche à Burns de ne pas interpréter sa propre poésie, comme on sent ce trait et cette fierté de poète qui ne veut donner à ses vers que leur valeur propre, qui se garde de les réciter comme il réciterait ceux d'un autre. Pourquoi Walker n'a-t-il pas demandé à Burns de lui dire quelque pièce de Fergusson? Il aurait vu ce que pouvaient ce visage et cette voix. Le brave homme n'a pas compris le jeu intérieur de toute cette scène et son intérêt, mais sa critique ne fait que nous la rendre plus vivante.
Le second témoignage émane d'un homme de plus d'autorité encore que Walker, du grave et sage Dugald Stewart. On a vu qu'il avait remarqué Burns en Ayrshire, au tout premier début du poète et qu'il fut un de ceux qui l'introduisirent dans la haute société littéraire d'Édimbourg. Ses souvenirs ont un poids tout particulier à cause de la justesse et de la prudence de son esprit:
Les attentions dont il fut l'objet pendant son séjour dans la ville, de la part des personnes de tout rang et de toute espèce, étaient telles qu'elles auraient tourné toute autre tête que la sienne. Je ne puis pas dire que j'aie perçu le moindre effet défavorable laissé par elles sur son esprit. Il conserva la même simplicité de manières et d'apparence, qui m'avait frappé si fortement lorsque je l'avais vu pour la première fois à la campagne; et il ne semble pas que le nombre et le rang de ses nouvelles relations aient en rien augmenté son opinion de lui-même.
La variété de ses occupations, pendant qu'il était à Édimbourg, m'empêcha de le voir aussi souvent que je l'aurais désiré. Pendant le printemps, il vint me prendre une ou deux fois, à ma demande, de très bonne heure le matin, et vint se promener avec moi jusqu'aux collines de Braid, dans le voisinage de la ville. Dans ces occasions, il me charma encore plus par sa conversation particulière qu'il ne l'avait jamais fait dans le monde. Il était passionnément épris des beautés de la nature, et je me rappelle qu'un jour il me dit que la vue de tant de chaumières, avec leurs fumées, donnait à son âme un plaisir que personne ne pouvait comprendre, qui n'avait pas été comme lui témoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient.
Je ne me rappelle pas si les lettres que vous m'avez envoyées indiquent ou non que vous ayiez jamais vu Burns. Si vous l'avez vu, il est superflu que j'ajoute que l'idée que sa conversation inspirait des puissances de son intelligence dépassait, si cela est possible, celle qui était fournie par ses écrits. Parmi les poètes qu'il m'est arrivé de connaître, j'ai été frappé, en plus d'une occasion, de l'inexplicable disparate entre leurs talents généraux et les inspirations occasionnelles de leurs moments plus favorisés. Mais toutes les facultés de l'esprit de Burns étaient, autant que j'en ai pu juger, également vigoureuses; et sa prédilection pour la poésie était plutôt le résultat de son tempérament passionné et enthousiaste que d'un génie exclusivement propre à ce genre de composition. D'après sa conversation, j'aurais déclaré qu'il était capable d'exceller dans toutes les voies d'ambition où il lui aurait plu d'exercer ses capacités.
Parmi les sujets sur lesquels il s'arrêtait volontiers, les caractères des individus qu'il lui arrivait de rencontrer étaient évidemment un sujet favori. Les remarques qu'il faisait sur eux étaient toujours sagaces et pénétrantes, quoique souvent elles inclinassent trop au sarcasme. Sa louange de ceux qu'il aimait était parfois sans discrimination et excessive; mais ceci, je crois, provenait plutôt du caprice et de l'humeur du moment que du pouvoir de ses affections à aveugler son jugement. Ses traits d'esprit étaient vifs et portaient toujours la marque d'une vigoureuse intelligence; mais, à mon goût, ils n'étaient pas souvent agréables ou heureux. Ses tentatives d'épigrammes, dans ses oeuvres imprimées, sont les seules productions peut-être indignes de son génie.
Je ne dois pas oublier de mentionner, ce que j'ai toujours considéré comme caractéristique à un haut degré d'un véritable génie, l'extrême facilité et la bienveillance de son goût à juger les compositions des autres, quand il y avait de réels motifs d'éloge. Je lui répétai de nombreux passages de poésie anglaise qui lui étaient inconnus, et j'ai plus d'une fois été témoin des larmes d'admiration et d'enthousiasme avec lesquelles il les écoutait. La collection de chansons par le Dr Aiken, que je lui mis le premier entre les mains, fut lue par lui avec un plaisir sans mélange, malgré les essais qu'il avait déjà tentés lui-même dans ce genre difficile de production; je ne doute pas que cette lecture n'ait contribué à polir ses compositions ultérieures.
Pour juger de la prose, je ne pense pas que son goût fût également solide. Je lui lus une fois un passage ou deux des oeuvres de Franklin, que je trouvai très heureusement exécutés sur le modèle d'Addison; il ne sembla pas goûter ou pénétrer la beauté qu'ils devaient à leur exquise simplicité; et il en parlait avec indifférence par comparaison avec les pointes, les antithèses et la bizarrerie de Junius. L'influence de ce goût est très perceptible dans ses propres compositions en prose, quoique leurs grands et nombreux mérites fassent de quelques-unes d'entre elles des sujets d'étonnement à peine inférieurs à ses compositions poétiques. Feu le Dr Robertson avait l'habitude de dire que, si l'on considérait son éducation, les premières lui paraissaient les plus extraordinaires des deux[562].
[Note 562: Dugald Stewart's Letter respecting Burns. Currie, p. 33.]
Il est inutile de faire ressortir la bonne grâce et l'aménité de cette longue déposition; ce sont les qualités du noble honnête homme que fut Dugald Stewart. Il est moins étranger à notre préoccupation d'en faire remarquer la minutie, la finesse dans maint détail, le souci de l'exactitude marqué par des restrictions et les correctifs qui souvent découpent les affirmations sur l'étroite vérité. Cette marque de l'intelligence pondérée, précise et rompue aux nuances psychologiques de l'auteur de la Philosophie de l'Esprit humain, n'est pas ici indifférente. Elle démontre que Burns a été étudié de près par un oeil pénétrant, et qu'on peut se fier à ce portrait. Et, ici encore, ce n'est pas trop de dire que quelques-unes des critiques se retournent contre celui qui les a faites. On comprend que Dugald Stewart qui avait un «penchant pour l'humour paisible[563]» et dont on a dit que ses manières étaient comitate condita gravitas, n'ait pas goûté entièrement l'humour mouvementé, robuste et parfois violent de Burns. Ce qu'il dit sur les épigrammes du poète est juste d'ailleurs: Burns n'était pas l'homme des pointes verbales. Mais n'est-il pas clair aujourd'hui que, dans la discussion à propos de Franklin et de Junius, Burns avait dix fois raison. Il n'y a pas d'homme qui ne préfère les puissantes déclamations du second au bavardage bonhomme du premier, pour peu qu'il aime un style qui ait de la force et du sang. Aujourd'hui, Franklin n'est plus guère qu'un donneur de conseils excellents pour les jeunes gens; Junius reste un des maîtres de l'invective et de l'éloquence politiques; Junius est encore une lecture d'homme d'État; Franklin est une lecture pour les écoles primaires des États-Unis. C'était Burns qui avait raison contre Dugald Stewart et le goût du poète à juger les oeuvres de prose était beaucoup plus sûr que son juge ne le pensait. Ces détails rectifiés, c'est un joli épisode que ces deux hommes, si différents, causant dans leurs promenades matinales; et c'est un joli tableau que Dugald Stewart «le plus admirable liseur que j'aie jamais entendu[564]» lisant à Burns les poésies qu'il ignorait, jusqu'à ce que les larmes coulassent sur le visage hâlé du poète et que peut-être la voix tremblât un peu sur les lèvres du philosophe.
[Note 563: Lord Cockburn. Memorials, p. 20.]
[Note 564: Lord Cockburn. Memorials, p. 19.]
Enfin le troisième de ces témoignages est peut-être moins décisif et surtout moins serré, parce qu'il sort d'un esprit moins mûr et moins expérimenté, mais il est peut-être plus curieux. C'est l'impression faite par Burns sur Walter Scott, qui allait alors vers ses seize ans et qui depuis quelques mois était clerc dans l'étude de son père[565]. Il ne faut pas oublier toutefois que Walter Scott était un garçon d'une extraordinaire précocité d'esprit et d'une puissante mémoire. Il était, dès alors, très capable d'observer et de juger, et on peut être certain que son jugement a été conservé très exactement dans son souvenir. Il raconte lui-même dans quelles circonstances se produisit cette rencontre, avec l'aisance de récit un peu prolixe mais toujours très bien construit, qui lui est habituelle.
[Note 565: Lockhart. Memoirs of the Life of Walter Scott, chap. V.]
Quant à Burns, je puis dire vraiment: Virgilium vidi tantum. J'étais un gars de quinze ans en 1786-87, quand il vint pour la première fois à Édimbourg, toutefois je comprenais et je sentais assez pour m'intéresser à sa poésie et j'aurais donné tout au monde pour le connaître. Mais j'avais peu de connaissances dans le monde littéraire, et encore moins parmi la gentry des comtés de l'ouest: c'étaient les deux sociétés qu'il fréquentait le plus. M. Thomas Grierson était à cette époque clerc chez mon père. Il connaissait Burns et me promit de l'amener chez lui à dîner, mais il n'eut pas l'occasion de tenir sa promesse; autrement j'aurais pu voir davantage de cet homme éminent. Cependant, je le vis un jour, chez feu le vénérable professeur Ferguson, où il y avait plusieurs messieurs de réputation littéraire, parmi lesquels je me rappelle le célèbre Mr Dugald Stewart. Naturellement, nous autres gamins, nous restions assis silencieux, à regarder et à écouter. La seule chose que je me rappelle de remarquable, dans les manières de Burns, fut l'effet produit sur lui par une gravure de Bunbury, représentant un soldat étendu mort dans la neige, son chien se lamentant d'un côté et de l'autre sa veuve tenant un enfant dans les bras. Au-dessous étaient écrits ces vers:
Glacée, sur les collines canadiennes, ou sur la plaine de Minden, Peut-être cette mère a pleuré son soldat tué, Penchée sur son bébé, ses yeux noyés de pleurs, Dont les larges gouttes, qui se mêlaient au lait qu'il buvait, Étaient le triste présage de ses années futures, Pauvre enfant de misère baptisé dans les larmes.
Burns sembla très ému par la gravure, ou plutôt par les idées qu'elle éveillait dans son esprit. En vérité, il versait des larmes! Il demanda de qui étaient ces vers, et il se trouva que personne d'autre que moi ne se rappelait qu'ils se trouvent dans un poème à demi oublié de Langhorne, qui porte le titre peu séduisant de Le Juge de Paix. Je murmurai mon renseignement à un ami; il le communiqua à Burns, qui me remercia d'un regard et d'un mot que je reçus alors, et je me rappelle aujourd'hui, avec un très grand plaisir, bien qu'il fût de pure politesse.
Sa personne était forte et robuste; ses manières rustiques, non grossières; une sorte de sans façon plein de dignité et de simplicité, qui devait peut-être une partie de son effet à la connaissance qu'on avait de ses talents extraordinaires. Ses traits sont représentés dans le tableau de M. Nasmyth, mais pour moi cette peinture donne l'idée qu'ils sont rapetissés, comme s'ils étaient vus en éloignement. Je pense que sa contenance était plus massive qu'elle ne l'est dans aucun de ses portraits. Si je n'avais pas su qui il était, j'aurais pris le poète pour un très sagace campagnard, un fermier de l'ancienne école écossaise, c'est-à-dire non pas un de nos agriculteurs modernes qui ont des ouvriers pour faire leur gros travail, mais le bon fermier qui tenait sa propre charrue. Il y avait une forte expression de bon sens et de sagacité dans tous ses traits; l'oeil seul, je pense, indiquait le caractère et le tempérament poétiques. Il était large et d'une couleur sombre qui flamboyait (je dis littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou intérêt. Je n'ai jamais vu un autre oeil pareil à celui-là dans une tête humaine, bien que j'aie vu la plupart des hommes distingués de mon temps. Sa conversation exprimait une parfaite confiance en soi, sans la plus légère présomption. Parmi ces hommes qui étaient les plus savants de leur temps et de leur pays, il s'exprimait avec une parfaite fermeté, mais en même temps avec modestie. Je ne me rappelle aucun fragment de sa conversation assez distinctement pour le citer. Je ne le revis plus que dans la rue, où il ne me reconnut pas, et je ne pouvais pas m'attendre à ce qu'il me reconnût. Il était très choyé à Édimbourg, mais (si l'on considère ce que les émoluments littéraires ont été depuis cette époque) les efforts faits pour le secourir furent extrêmement mesquins.
Je me souviens que, dans la circonstance que je mentionne, je pensai que la connaissance que Burns avait de la Poésie anglaise était plutôt limitée, et aussi qu'ayant vingt fois les capacités d'Allan Ramsay et de Fergusson, il parlait d'eux avec trop d'humilité comme de ses modèles. Il y avait sans doute une certaine faiblesse nationale dans son jugement sur eux.
Voilà tout ce que j'ai à dire sur Burns. J'ai seulement à ajouter que son costume correspondait à ses façons. Il avait l'air d'un fermier habillé de son mieux pour aller dîner avec son propriétaire. Je ne parle pas in malam partem en disant que je n'ai jamais vu d'homme, dans la société de ses supérieurs en position et en connaissances, plus parfaitement exempt de tout embarras réel ou affecté. On m'a dit, mais je n'ai pas remarqué moi-même, que sa façon de s'adresser aux femmes était extrêmement pleine de déférence, et toujours avec un tour vers le pathétique ou l'humoristique, qui engageait tout particulièrement leur attention. J'ai entendu cette remarque faite par feue la duchesse de Gordon. Je ne vois rien que je puisse ajouter à ces souvenirs d'il y a quarante ans[566].
[Note 566: Lockhart. Life of Burns, p. 111-13.]
Les témoins de cette rencontre ont conservé le mot dont Walter Scott était fier. Burns s'était approché du jeune garçon, qui avait seul pu lui nommer l'auteur des vers, et, le regardant avec sérieux, lui avait dit: «Vous serez un homme un jour, monsieur.» N'est-ce pas une scène digne de celle de tout à l'heure et faite pour tenter un peintre écossais que le plus grand poète de l'Écosse donnant, suivant le mot de Chambers, une sorte d'investiture littéraire à celui qui allait en être le grand romancier?[567]
[Note 567: R. Chambers, tom. II, p. 58.]
* * * * *
À peine, une fois ou deux, a-t-on relevé contre lui un oubli, une imprudence de langage, qu'un homme plus habitué à la société eût évités. Ce sont de menus faits, sans autre valeur que de montrer avec quelle attention méticuleuse il était observé, et sous quel feu croisé d'examens silencieux il se mouvait. Le fait suivant est raconté par Walker. Il se passa chez le Dr Blair chez qui Burns déjeunait. Il faut, pour le comprendre, se rappeler que Blair était ministre de la High Church d'Édimbourg, qu'il passait pour le premier prédicateur d'Écosse et qu'il avait, dans la chaire même où il parlait, des émules.
On a souvent reproché aux hommes de génie une tendance à commettre des balourdises en compagnie, par suite de l'ignorance ou de la négligence des règles de la conversation, qu'on peut imputer à ce que leurs pensées sont absorbées dans un sujet favori, ou par suite du défaut de la pratique quotidienne des petites conventions de conduite, laquelle est incompatible avec une vie studieuse. D'excentricités de ce genre, Burns était remarquablement exempt; cependant, ce jour-là, il commit une faute plus lourde qu'aucune de celles qu'on raconte des poètes ou des mathématiciens les plus connus pour leur absence d'esprit. On lui demanda dans quel endroit public il avait éprouvé le plus de plaisir. Il nomma la High Church, mais il donna la préférence comme prédicateur au collègue de notre très digne hôte, dont la célébrité reposait sur son éloquence religieuse, d'un ton si net, si distinct, qu'il jeta toute la compagnie dans le plus sot embarras. Le Docteur, il est vrai, avec beaucoup de convenance et de sang-froid, essaya de soulager les autres en secondant cordialement l'éloge si inopportunément introduit. Mais ceci n'empêcha pas la conversation de souffrir de cet effort pénible; ce qui était inévitable, attendu que la pensée de tous était pleine du seul sujet sur lequel il fût inopportun de parler. Burns doit avoir instantanément compris sa faute, mais il montra qu'il avait repris son bon sens, en n'essayant pas de la réparer. Il en fut tellement mortifié en secret qu'il ne fit jamais mention de cette circonstance, sinon bien des années plus tard, où il m'avoua que son silence était dû à la souffrance qu'il éprouvait en se rappelant ce fait[568]».
[Note 568: Walker. Life of Burns, p. LXXV.]
On comprend ce qu'une faute de cette nature peut avoir de pénible pour un esprit susceptible, orgueilleux. Il en garde un long mécontentement envers soi-même, et un peu d'éloignement ou d'appréhension pour ces sociétés si délicates où le moindre mot maladroit éveille aussitôt un tel écho de gêne et de silence. Qu'on se rappelle une aventure analogue de J.-J. Rousseau, dont la situation dans le monde n'est pas sans ressemblance avec cette période de la vie de Burns. L'aveu de l'impression désagréable qu'il en conserva concorde avec celui-ci.
J'étais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut nommer, M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la chambre, et je m'efforçais de fournir quelques mots (Dieu sait quels!) à une conversation entre quatre personnes dont trois n'avaient assurément pas besoin de supplément. La maîtresse de la maison se fit apporter une opiate, dont elle prenait tous les jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire la grimace, lui dit en riant «Est-ce de l'opiate de Mr Tronchin?»--«Je ne crois pas» répondit sur le même ton la première--«Je crois qu'il ne vaut guère mieux» ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit, il n'échappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'après la conversation prit un autre tour. Vis-à-vis d'une autre, la balourdise eût pu n'être que plaisante; mais adressée à une femme trop aimable pour n'avoir pas fait un peu parler d'elle et qu'assurément je n'avais pas dessein d'offenser, elle était terrible; et je crois que les deux témoins, homme et femme, eurent bien de la peine à s'empêcher d'éclater. Voilà de ces traits d'esprit qui m'échappent, pour vouloir parler sans trouver rien à dire. J'oublierai difficilement celui-là[569].
[Note 569: Rousseau. Confessions, Livre III, p. 187.]
La seconde escapade est plus vive et un peu plus sérieuse parce qu'elle n'est pas un simple accident mais un trait de caractère. On a vu que le reproche principal qui ait été fait à Burns par tous ceux qui l'ont approché, était une certaine raideur, une impatience, en face de la contradiction, un ton péremptoire et trop affirmatif qui cassait toute résistance et qui pouvait emporter sa parole un peu loin. Un jour qu'il était à déjeuner dans une société littéraire d'Édimbourg, la conversation tomba sur les mérites poétiques et le pathétique de l'Élégie de Gray, poème qu'il admirait beaucoup. Un clergyman, qui faisait profession de paradoxe et d'excentricité dans les idées, s'avisa d'attaquer assez inopportunément le poème. Burns le défendit chaudement et généreusement. Comme les remarques du clergyman étaient plutôt générales que critiques, il lui demanda de citer les passages auxquels il trouvait à redire. L'autre fit plusieurs tentatives, mais toujours en dénaturant, en écorchant, en estropiant le texte. Pendant quelque temps, Burns endura tout en silence, mais à la fin exaspéré par cette mixture de critique maladroite et de bousillage, il se leva extrêmement courroucé, le regard flamboyant et lui cria: «Monsieur, je vois qu'un homme peut être un excellent juge de poésie, par règle et équerre, et n'être après tout qu'un sacré imbécile.» Cette fois c'était un peu roide. Il est vrai qu'il s'adressait à un clergyman et qu'il ne les aimait guère. Mais il dut y avoir là encore, un assez bon silence, qui lui resta moins peut-être sur le coeur que le premier[570].
[Note 570: Cromek. Reliques of Burns, p. 80.]
Ce n'étaient là après tout que des vétilles. On a beau les passer au crible, on voit que tous ces souvenirs, provenant d'esprits si divers, s'accordent parfaitement entre eux. Il ne peut y avoir aucun doute que tous ces commencements du séjour à Édimbourg aient été parfaits de mesure, de dignité. C'était pourtant un pas difficile. D'autres y ont échoué qui étaient mieux préparés à l'affronter. «Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris pour m'enhardir le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte, j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer[571].» On voit la distance qu'il y a entre la roideur et la gaucherie avec lesquelles Rousseau accueillit sa renommée soudaine et l'aisance et la simplicité avec lesquelles Burns reçut la sienne. Le premier s'était créé «un personnage[571]» selon sa propre expression; le second sut toujours rester lui-même.
[Note 571: J.-J. Rousseau. Confessions. Livre VIII (1750-1752).]
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Et lui, Burns que pensait-il? Comment jugeait-il, de son côté, cette société subitement étalée à ses yeux, car pendant qu'on l'observait, il observait lui-même. Ni la célébrité, ni la science des hommes ne semblent lui en avoir beaucoup imposé. Il avait l'habitude, quand il voulait juger quelqu'un, non seulement de le dévêtir de tous ses ornements extérieurs, mais de lui enlever même les acquisitions intellectuelles, les avantages de pur savoir, tant qu'ils peuvent encore se détacher de l'esprit, avant qu'ils n'aient passé dans sa substance et se soient perdus en lui en le fortifiant. Il s'appliquait à juger les esprits, non d'après les renseignements qu'on y a versés, mais d'après leurs facultés essentielles de saisir et de comprendre, tenant peu compte des objets auxquels elles s'appliquent, que ce fût une question d'histoire ou une question de culture. Il ne lui parut pas que les cerveaux de ces hommes fussent de plus haute qualité que ceux des hommes qu'il avait connus jusque-là.
Au contraire les femmes furent pour lui une révélation et une fête. On devine en effet quel ravissement il dut ressentir, lui qui avait su créer, avec des filles de ferme, un idéal féminin adorable, lorsqu'il découvrit la femme vêtue et entourée de toutes les élégances. Il voyait tout d'un coup ce que l'éclat des parures, la grâce et la précision des toilettes, la finesse des extrémités, la séduction des manières, la recherche du cadre, ajoutent à la simple beauté, et aussi ce que la distinction de l'esprit et de la parole ajoutent à ces tout puissants agréments. Il découvrait le charme, sûrement inconnu de lui jusqu'alors et qu'il n'avait peut-être jamais imaginé, le charme subtil que prend la culture dans une âme de femme, qui la rend, pour un esprit d'homme si fort et si sûr de lui-même qu'il soit, suggestive et reposante à la fois. C'était comme si on avait tiré un rideau et que ses rêves favoris eussent apparu, réalisés et dépassés, un spectacle enchanté, où des oiseaux resplendissants et d'un ramage plus doux faisaient oublier les humbles petites bergeronnettes grises qu'il avait connues. «Une des remarques du poète quand il arriva à Édimbourg fut que, entre les hommes d'existence rustique et ceux du monde poli, il observait peu de différence et que parmi les premiers, bien que non dégrossis par la mode et non éclairés par la science, il avait trouvé beaucoup d'observation et beaucoup d'intelligence. Mais une femme élégante et accomplie était une créature presque nouvelle pour lui et dont il n'avait formé qu'une idée inadéquate[572].» Dans cette admiration, il fut surtout frappé de la beauté et de la grâce de Miss Eliza Burnet, la fille de lord Monboddo. Tous ceux qui l'ont vue ont dit qu'elle était angélique. Elle lui apparut comme une créature supérieure, qu'on admire de si loin qu'on ne songe pas à l'aimer, et dont la beauté traverse la vie, insaisissable, irréalisable comme une musique. Il plaça son nom dans l'Adresse à Édimbourg. «La belle B est la céleste Miss Burnet, fille de lord Monboddo, chez qui j'ai eu l'honneur d'être reçu plus d'une fois. Il n'y a jamais rien eu qui ait, de loin, approché d'elle, dans toutes les combinaisons de Beauté, de Grâce et de Bonté que le grand créateur a formées, depuis l'Ève de Milton au premier jour de son existence[573]» Il ne cachait pas sa préférence; «sa favorite pour la beauté et les façons, écrivait Mrs Cockburn, est Bess Burnet--en vérité, ce n'est pas un mauvais juge[574].»
[Note 572: Cromek. Reliques of Burns, p. 68.]
[Note 573: To William Chalmers. Dec. 27, 1786.]
[Note 574: The Songstresses of Scotland, by Sarah Tytler and J.-L. Watson, tom. I, p. 180.]
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C'est à ce moment que Creech entreprit de faire faire le portrait de Burns, pour en mettre une gravure en tête de l'édition qu'il allait publier. L'Écosse avait vers cette époque une belle école de portraitistes, trop ignorée; malheureusement, aucun d'eux ne se trouvait alors à Édimbourg. Allan Ramsay, l'auteur de fins portraits du XVIIIe siècle, venait de mourir; Raeburn, le plus grand peintre de son pays, n'était pas encore revenu de Rome et n'avait pas encore commencé sa longue suite de portraits d'illustres Écossais; Romney, presque son égal, vivait à Londres. Il y avait cependant dans la ville, malgré ce que dit Chambers, un portraitiste de talent nommé Martin. Pour quelque raison inconnue, Creech ne s'adressa pas à lui. Il pria un jeune peintre de passage, nommé Nasmyth, qui avait exactement le même âge que Burns et qui était depuis peu rentré d'Italie, de reproduire les traits du poète. Nasmyth s'en chargea sans vouloir accepter aucune rémunération. Grâce à lui, nous avons l'idée de Burns, tel qu'il était alors. Le visage rasé, car il ne porta jamais de barbe, avec ses grands yeux noirs lumineux, son nez droit et sa bouche qu'on sent mobile et souriante, est jeune et charmant. Il frappe surtout par un air franc, ouvert et bon. On dirait qu'il regarde la vie sans soupçon. La tête est tout entière dans un ciel d'aurore, plutôt clair que bleu, plutôt plein de clarté que d'azur, sur lequel volent de petites nues blanches; plus bas, à la hauteur des épaules, des feuillages, des collines lointaines, au pied desquelles est une ruine et dont les pentes sont lumineuses; un horizon radieux, fait pour un poète champêtre. Ce jeune visage dans cette jeune atmosphère donne une impression de commencement léger de vie et de journée, d'attente heureuse. Le portrait est, paraît-il, le meilleur de ceux qu'on a de Nasmyth. La facture est ferme, simple, bien tenue et faite pour inspirer confiance[575]. On aimerait à croire que la ressemblance fut parfaite. Malheureusement, ce n'est là qu'un Burns incomplet. Nasmyth n'était pas homme de taille à peindre cette tête. La touche de Raeburn, lui-même, si sûre et si décidée, était trop calme, trop assise dans ses effets larges et amplifiés[576], pas assez subtile, pas assez chercheuse et pénétrante, pour rendre ce qu'il y avait là de complexe et de divers. La seule main, qui, en Angleterre, l'aurait pu était celle de Joshua Reynolds, la main qui a peint Le Banni.
[Note 575: Ce portrait se trouve dans la Galerie nationale d'Édimbourg.]
[Note 576: Voir ses beaux portraits de Mr Alex. Adam, lady Miller, Mrs Scott Montcriff, Mrs Kennedy à la Galerie nationale d'Édimbourg.]
Ainsi le portrait de Nasmyth n'est qu'une vision insuffisante de l'homme et de sa vie. Son expression pensive et mélancolique n'est pas rendue. Ses traits avaient quelque chose de plus robuste et de plus massif. Walter Scott dit que Nasmyth, tout en les reproduisant fidèlement, les avait amoindris et comme reculés[577]. Il devait y avoir sur ce visage des signes de puissance. Il est impossible que Burns fût alors cet adolescent presque candide; il avait déjà trop souffert et trop vécu. Il y avait en lui quelque chose de plus profond et de plus tragique. Et cependant on aimerait à croire que, pendant quelque temps du moins, cette ressemblance a été vraie. Sans doute, le portrait fut fait dans un moment heureux, quand les inquiétudes étaient loin et semblables aux légères nuées blanches du tableau; sans doute aussi le jeune peintre y mit la lueur des espérances qu'il concevait pour le jeune poète; car ils ne tardèrent pas à être deux amis, et souvent, après les séances ils allaient se promener sur le siège d'Arthur. Il leur arrivait même de passer la nuit, de se griser ensemble, et d'aller chercher sur les collines voisines l'air vif, excellent pour dissiper les restes d'ivresses et éclaircir les têtes encore confuses[578].
[Note 577: Voir le passage de Walter Scott cité plus haut.]
[Note 578: Chambers, tom. II, p. 32, d'après une communication de James Nasmyth, le fils du peintre.]
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On a de Burns, à ce moment, un de ces bons élans de coeur qui rachètent bien des faiblesses. Au milieu de son succès, il apprit que la tombe de Fergusson était au cimetière de la Canongate, abandonnée, dénuée de la pierre qui garde le nom des plus obscurs, et destinée à disparaître comme les tombes pauvres. Il avait toujours eu de l'admiration et de la tendresse pour la mémoire du malheureux et charmant jeune homme. Toute cette vie repassa devant son esprit: sa pauvreté, son travail aride, sa misère, cette pauvre tête égarée et se débattant contre la folie, cette mort à vingt-quatre ans dans une cellule d'aliénés, toute cette lutte lamentable du talent et de la misère. Les larmes lui vinrent, amenant comme souvent chez lui, la colère!
Malédiction sur l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir![579]
[Note 579: Verses under the Portrait of Fergusson.]
Faut-il que, pour comble d'ingratitude, on laisse maintenant les restes du poète se perdre dans la foule des ossements obscurs? Jamais, si cela dépend de lui! Et aussitôt, il écrit aux magistrats de la Canongate une lettre émue, pour leur demander la permission d'élever à ses frais une pierre sur cette tombe délaissée.
«Messieurs, je suis triste d'apprendre que les restes de Robert Fergusson, le poète si justement célèbre, un homme dont les talents feront honneur pendant des siècles à notre nom calédonien, reposent dans votre cimetière, ignorés et inconnus parmi les morts obscurs. Quelque mémorial pour guider les pas des amants de la poésie écossaise, lorsqu'ils désireront verser une larme sur l'étroite demeure du barde qui n'est plus, est assurément un tribut dû à la mémoire de Fergusson, un tribut que je désire avoir l'honneur de payer.
Je vous adresse donc la demande, Messieurs, de me permettre de placer sur ses cendres vénérées une pierre qui restera la propriété inaliénable de sa renommée immortelle.
J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très humble serviteur. R. B.
Les administrateurs du cimetière furent touchés de cette démarche. On le sent sous la raideur du procès-verbal qui contient l'accueil fait à sa lettre. «En considération de la motion louable et désintéressée de M. Burns et de la convenance de sa demande, ils lui accordent unanimement le pouvoir et la liberté d'ériger une pierre tumulaire sur la tombe de Robert Fergusson, de l'entretenir et de la conserver à sa mémoire, pour tout le temps à venir[580].» Une pierre, droite, grise et simple, marque maintenant le dernier grabat du poète. C'est peu de chose et Burns ne pouvait guère davantage. Cette simplicité même est touchante et délicate; elle fait penser aux aumônes des pauvres. Au-dessous du nom de Fergusson et des deux dates qui comprennent sa courte vie, sont ces quatre vers de Burns:
[Note 580: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 202.]
«Ici pas de marbre sculpté, ni de chant pompeux; Pas d'urne historiée, ni de buste animé[581]; Cette simple pierre guide les pas de la pâle Scotia, Pour venir répandre son chagrin sur la poussière du poète».
[Note 581: Ces deux premiers vers sont empruntés à l'Élégie de Gray.]
On ne les lit pas sans se rappeler ce mouvement généreux de Burns, pour la mémoire de celui qu'il appelait «on frère aîné en infortune, et de beaucoup son frère aîné en poésie». On songe qu'ils auraient pu se connaître; on est toujours prêt à croire qu'ils se seraient aimés, tant leurs noms ont pris, de cette double inscription, quelque chose de fraternel. Plus récemment, un autre don, inspiré par celui de Burns, a assuré des fleurs en toute saison à la tombe du pauvre Fergusson.
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Cette vie agitée et mélangée, avec ses moments utiles d'observation et ses heures perdues de dissipation, laissait peu au travail. Sa production littéraire pendant cet hiver est presque nulle. Les pièces qu'il composa sont presque toutes de circonstance, peu nombreuses et peu importantes. Dès son arrivée, il avait été présenté par le comte de Glencairn à Creech le libraire, et il avait été convenu qu'une nouvelle édition de ses poèmes paraîtrait par souscription. Le 14 décembre, Creech avait annoncé que les OEuvres poétiques de Robert Burns étaient «sous presse pour être publiées par souscription pour le seul bénéfice de l'auteur[582].» Le succès ne pouvait être douteux. L'impression prit une partie de l'hiver. Ce qui restait de temps, après tant de soirées dans les salons et aux clubs, de visites, de démarchés, fut surtout consacré à la révision des pièces qui devaient figurer dans la nouvelle édition. Il les soumettait au jugement des critiques qui l'entouraient. Il changeait un mot sur la suggestion du Dr Blair[583]; il admettait une remarque de Mrs Dunlop[584], et surtout il suivait implicitement les avis du comte de Glencairn en ce qui concernait les manques de propriété ou de délicatesse[585]. Mais les choses n'allaient pas toujours sans résistance de sa part.
[Note 582: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 178.]
[Note 583: Voir Scott Douglas, tom. I, p. 272.]
[Note 584: To Mrs Dunlop, 15th Jan. 1787.]
[Note 585: To the Hon. Henry Erskine, Lettre I--to Mrs Dunlop, 22nd March 1787.]
Ces appréciateurs, d'un goût si poli qu'il en était aminci, trouvaient des objections, discutaient les expressions, proposaient des réticences, des adoucissements, des retranchements. Lui, bondissait, se révoltait, discutait, défendait son terrain. «J'ai l'avis de quelques très judicieux amis parmi les litterati d'ici; mais, avec eux, je trouve parfois nécessaire de revendiquer le privilège de penser pour moi-même[586].» Quand il était trop pressé il se rendait, mais malgré lui, en murmurant tout bas. Un jour qu'il avait sacrifié deux de ses plus jolies chansons, il écrivait: «Je puis à peine m'empêcher de verser une larme sur la mémoire de deux chansons qui m'ont coûté quelque travail et que j'estimais assez; mais je dois me soumettre». Et deux lignes plus loin, après avoir parlé d'autre chose, il y revenait: «Mes pauvres infortunées chansons me repassent dans la mémoire. Maudit soit la pédante et frigide âme de la critique pour jamais et jamais[587]». Il est probable que, dans ces discussions avec ces connaisseurs trop raffinés, c'était lui qui avait raison le plus souvent. Cela semble ressortir de quelques passages de sa correspondance qui touchent à ce point. Son génie était trop vigoureux pour leur goût.
[Note 586: To Mrs Dunlop, 22nd March 1787.]
[Note 587: To Gavin Hamilton, 8th March 1787.]
Enfin, le 21 avril 1787, parut la seconde édition de ses poèmes, connue sous le nom de l'édition d'Édimbourg. C'était un volume in-octavo, du prix de cinq shellings. Il contenait un certain nombre de pièces qui n'avaient pas été insérées dans l'édition de Kilmarnock, comme La Mort et le Docteur Hornbock, l'Ordination et l'Adresse aux rigidement Vertueux, en même temps qu'un certain nombre d'autres qui avaient été écrites depuis, comme les Ponts d'Ayr, l'Élégie de Tam Samson et l'Adresse à Édimbourg. Il était précédé d'une préface et suivi d'une liste des souscripteurs qui ont toutes deux leur intérêt. La première est une dédicace de l'ouvrage, aux «Noblemen and gentlemen of the Caledonian Hunt». Elle ne manque ni d'élévation, ni de dignité; peut-être y a-t-il même une affirmation d'indépendance un peu affectée. Il est curieux de la rapprocher de la préface de l'édition de Kilmarnock, qui est plus simple et plus touchante.
«Mes Lords et Gentlemen,
«Un barde écossais, fier de ce nom, et dont la plus haute ambition est de chanter au service de sa contrée, où cherchera-t-il mieux un appui qu'auprès des noms illustres de sa terre natale, auprès de ceux qui portent les honneurs et ont hérité les vertus de leurs ancêtres? Le Génie poétique de mon pays m'a trouvé, comme le barde-prophète Élie trouva Élisée, à la charrue, et a jeté sur moi son manteau inspirateur. Il m'a ordonné de chanter les amours, les joies, les scènes champêtres, les plaisirs champêtres de mon sol natal, dans ma langue natale. J'ai accordé, comme il me l'a inspiré, mes notes agrestes et simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne métropole de la Calédonie et de mettre mes chansons sous votre protection honorée. J'obéis maintenant à ses ordres.
«Bien que je doive beaucoup à votre bonté, je ne m'approche pas de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des dédicaces, pour vous remercier de vos faveurs passées. Ce sentier est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnête rusticité en a honte. Je ne vous présente pas non plus cette adresse, avec l'âme vénale d'un auteur servile qui cherche la continuation de ces faveurs,--j'ai été élevé à la charrue et je suis indépendant. Je viens pour revendiquer ce nom écossais que je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour féliciter ma contrée de ce que le sang de ses anciens héros coule encore dans toute sa pureté, et que de votre courage, de votre savoir, de votre fermeté publique, elle peut attendre protection, richesse et liberté. En dernier lieu, je viens offrir mes plus ardents désirs, à la grande source de tout honneur, le Monarque de l'Univers, pour votre prospérité et votre bonheur.
«Quand vous partez pour éveiller les échos, dans l'ancien amusement favori de vos pères, puisse le plaisir toujours vous accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les cours ou dans les camps, vous êtes harassés du heurt des hommes méchants ou des funestes mesures, puisse l'honnête conscience de la dignité méconnue accompagner votre retour à vos demeures natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer devant la flamme indignée de votre regard! Puissent la tyrannie dans le chef et la licence dans le peuple trouver également en vous un inexorable ennemi.
«J'ai l'honneur d'être, avec la plus sincère gratitude et le plus haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre très dévoué et humble serviteur.
Robert BURNS.»
Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique qui se trouve dans la dernière partie.
Au volume était jointe la liste des souscripteurs, qui s'étendait à travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800 copies. C'était un succès qui ne s'était pas vu depuis l'Iliade de Pope et c'était un succès plus spontané et plus populaire. À côté des plus hauts noms de l'aristocratie écossaise se trouvaient ceux de simples fermiers. Ceux-ci étaient à coup sûr les plus sincères et les plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux à qui sa poésie apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaieté utile pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs lèvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout où il y avait des coeurs écossais, la renommée du nouveau poète avait déjà pénétré; et on est étonné de trouver parmi les souscripteurs le collège écossais de Valladolid, le collège écossais de Douai, le collège écossais de Paris, le monastère écossais de Bénédictins de Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du vieux pays leur arrivait.
La plupart des souscripteurs avaient envoyé plus que le prix du volume: une demi-guinée, une guinée, d'autres plus encore. Il était évident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si c'est peu à côté des somptueux revenus de certains poètes modernes, c'était une somme considérable pour un simple volume de vers, à cette époque. C'était une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-même, n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors une partie des sommes qui lui revenaient, mais le règlement définitif avec Creech ne devait se faire qu'ultérieurement et non sans des difficultés et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa vie.
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Malgré l'apparence heureuse des choses, si on considère plus avant, on voit que les rapports entre ces lettrés et ce paysan qui les dépassait tous, n'étaient pas aussi bien ajustés que d'abord ils le paraissaient. Cela était à présumer. On n'a guère d'exemple d'un plébéien impunément puissant dans une aristocratie. Toujours, par quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gênes ou des blessures. Et même lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a on ne sait quelle fêlure silencieuse qui s'y établit, s'y élargit et le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette fêlure dans les rapports entre Burns et la société d'Édimbourg, à la fin de ce même hiver.
Vis-à-vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrés, plus de curiosité que d'intérêt véritable. Ils examinaient, avec une attention sans doute bienveillante, le phénomène intellectuel qui éclatait au milieu d'eux. Ils étaient prêts à le recevoir, à souscrire pour son livre, à l'admettre à leurs soupers, mais il restait pour eux un objet d'étude et d'observation. On sentait que leur engouement ne survivrait pas à leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait être un paysan singulier, doué de certaines aptitudes, quelque chose comme ces pâtres qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant avec une condescendance familière et des encouragements protecteurs. C'étaient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il y avait là quelque chose qui les déconcertait dans leurs habitudes et, pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les troublait dans leur satisfaction d'eux-mêmes, dans leur sécurité, dans les allées de culture régulière où ils se promenaient. Cette éloquence inusitée qui passait à travers la conversation, comme une charrue, bouleversant toutes les idées, déchirant parfois les principes où elles ont racine, leur semblait brutale ou téméraire. Quelques-uns des plus distingués, comme Dugald Stewart dont la raison sérieuse ne s'offusquait de rien, Erskine dont la gaieté d'esprit se plaisait à tout, le Dr Gregory dont la fougueuse et puissante intelligence s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une sympathie vraie et durable. Mais, la nouveauté usée, l'indifférence ne devait pas tarder à venir chez beaucoup, accompagnée selon les cas, de quelque fatigue, de quelque défiance, et peut-être même, de quelque dépit. Lockhart, qui a vécu avec la plupart d'entre eux et recueilli leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun biographe de Burns ne peut espérer surpasser et que donne seul le contact direct des faits.
«Il n'y a pas besoin d'un effort d'imagination pour se représenter ce que les sensations d'une troupe isolée de savants (presque tous clergymen ou professeurs) durent être en présence de cet étranger aux larges os, au front noir, au teint bruni, avec ses grands yeux étincelants, qui s'étant d'un seul pas frayé son chemin parmi eux, en quittant le manche de sa charrue, manifestait, dans l'ensemble de ses manières et de sa conversation, une conviction parfaite que, dans la société des hommes les plus éminents de sa nation, il était exactement où il avait le droit d'être; qui daignait à peine les flatter en laissant voir de temps en temps qu'il était flatté de leur attention; qui, tour à tour, se mesurait tranquillement dans la discussion avec les esprits les plus cultivés de son temps; battait les bons mots des causeurs les plus célèbres par de larges flots de gaieté imprégnée de toute la vie brûlante du génie; étonnait des poitrines, habituellement enveloppées des triples plis de la réserve sociale, en les contraignant à trembler, que dis-je? à trembler visiblement sous la touche hardie d'un pathétique naturel; et tout cela sans indiquer la moindre disposition à être mis au rang de ceux qui font profession d'amuser et qui consentent à être payés en argent ou en sourires, pour faire ce que les auditeurs ou spectateurs auraient honte de faire eux-mêmes s'ils en avaient le pouvoir. Ce qui, en dernier lieu, était probablement pire que tout le reste, c'est qu'ils savaient qu'il avait l'habitude d'égayer des sociétés qu'ils auraient dédaigné d'approcher, plus fréquemment encore que la leur, par une éloquence non moins magnifique, un esprit selon toute vraisemblance encore plus hardi, un esprit qui souvent, comme les supérieurs qu'il rencontrait sans alarme auraient pu le deviner, dès le commencement, et comme ils n'eurent bientôt plus besoin de le deviner, était dirigé contre eux-mêmes[588]».
[Note 588: Lockhart. Life of Burns, p. 129-30.]
Quant à Burns, ses sentiments contenaient en suspension une quantité de petites désillusions et amertumes, imperceptibles en elles-mêmes, mais qui, en se déposant au fond de son âme, devaient y former une lie de mécontentement et d'irritation.
Il avait trop de perspicacité pour ne pas percer d'un regard l'attention extraordinaire dont il était entouré. Il se rendait compte que c'était là une chose fragile et passagère, destinée à disparaître avec la nouveauté qui la produisait. Ces accueils, ces invitations, ces empressements autour de lui, ne pouvaient, à coup sûr, durer. Et d'ailleurs valaient-ils la peine qu'on le souhaitât? Qu'y avait-il au fond de toute cette bienveillance? N'y avait-il pas plus de désir de le voir que de le servir, et plus de curiosité que d'intérêt? Lorsqu'on l'invitait, on semblait s'attendre à ce qu'il parlât, fût brillant. On a l'aveu qu'il en était souvent ainsi. «Le lendemain de ma première présentation à Burns, je soupai avec lui, chez le Dr Blair. Les autres hôtes étaient peu nombreux, et comme chacun d'eux avait été surtout invité pour avoir une occasion de se trouver avec le poète, le docteur essaya de le mettre en relief et de faire de lui la figure centrale du groupe. Quoique, en conséquence, il fournît la plus grande portion de la conversation, il ne fit rien de plus que ce qu'il vit évidemment qu'on attendait de lui[589]». C'était le même docteur Blair qui disait à ses amis, après l'exhibition d'un étranger remarquable: «Ne vous ai-je pas montré le lion très bien aujourd'hui[590]». Et ce qu'un homme de délicatesse et de mesure comme le Dr Blair faisait avec tact, combien d'autres devaient le faire avec plus d'étourderie et de lourdeur? Il était impossible que le fardeau, presque imposé, de toutes les conversations ne produisît pas en Burns de la fatigue; et cette continuelle attention des autres sur lui, de l'irritation. Il y a, à se sentir sans repos observé et comme épié, quelque chose qui, à la fin, exaspère. La causerie persistante n'est possible que devant des amis ou des disciples; il y faut de l'abandon ou de l'autorité, parler comme Addison à des gens tout prêts à être charmés, ou comme Johnson à des gens disposés à se laisser conduire. Autrement, cette attente et, pour ainsi dire, cette exigence continuelle de simples auditeurs indifférents devient une gêne. Puis, quand il avait parlé, été éloquent, écouté et admiré; quand son génie échauffé s'était élevé, éclatait et s'emportait; quand il sentait que sa voix maîtrisait ces esprits et qu'il avait la fière conscience de sa domination, un simple changement de salle, en détournant la conversation, brisait sa royauté. Brusquement, il redevenait l'humble paysan, protégé par tout ce beau monde. Il retombait à son rang, son prestige évanoui, se réveillant pour voir ses admirateurs, presque ses captifs de tout à l'heure, se faire courtisans autour de quelque imbécile de haute noblesse qui entrait «avec son cordon et son étoile».
[Note 589: Walker. Life of Burns, p. LXXIV.]
[Note 590: Dr Alex. Carlyle. Autobiography, p. 292.]
À ces blessures, s'en ajoutait une autre, plus secrète encore et en un endroit plus délicat de l'âme. Un des premiers il éprouva ce qui depuis a traversé le coeur de tant de poètes humbles, brusquement rapprochés d'une société de femmes trop haut ou trop loin placées pour eux, une impatience et un courroux amers. Peu d'hommes étaient plus faits que lui pour l'éprouver. On a vu que ce qu'il avait surtout admiré à son arrivée à Édimbourg, c'était cette société nouvelle et charmante pour lui de femmes raffinées, élégantes, gracieuses, dont la beauté était rehaussée par l'aisance des manières et l'éclat de la toilette. Il les avait charmées; elles l'avaient ébloui. Avec son imagination toujours portée à envelopper la beauté d'un cadre d'amour, à faire de la moindre rencontre un petit roman dont il était le héros, comme dans la soirée de Ballochmyle, il était impossible qu'au milieu de tant de séductions il ne se laissât pas aller à son illusion favorite. Son triomphe de parole devait l'y porter et lui rendre le rêve plus plausible. Mais s'il était admiré par ces hautes dames, il ne pouvait guère être aimé d'elles. Il en était séparé par une trop grande distance de position et, il faut le dire, par une trop grande différence de manières. L'idée d'égalité, à laquelle ses oeuvres et peut-être plus encore sa vie ont contribué dans son pays, n'avait pas encore pénétré partout, et désagrégé l'esprit de classes dans l'esprit même de ceux qui les composent. Les déclamations humanitaires, les productions romanesques, qui devaient exalter les ouvriers, les soldats, les prolétaires de tout genre, n'avaient pas encore troublé les coeurs féminins[591]. La jeune fille de Ballochmyle ne lui avait pas répondu. Aucune des patriciennes d'Édimbourg n'aurait songé à aimer ce paysan. La liberté des moeurs n'était pas assez grande pour qu'un caprice ou une curiosité s'aventurât jusqu'à lui. Tout se réunissait pour l'exclure: une grille infranchissable le séparait de ce jardin enchanté, le long duquel il errait comme un paria. Il éprouva donc, au milieu de tant d'attraits, le sentiment douloureux qu'ils lui étaient refusés, ce quelque chose de complexe, mais de farouche et d'amer, qui naît d'aveux non exprimés, d'ardeurs timides, de rêves brisés ou découragés par un mot indifférent, peut-être même par un mot aimable. Il s'en retournait de ces soirées, mécontent, agité, aigri, emportant un sentiment plus irrité de son obscurité, l'idée de l'injustice des naissances et de l'absurdité des distinctions humaines. Il y a peu de choses qui donnent plus d'amertume que la douce société des femmes quand on s'en sent exilé. Combien y a-t-il d'hommes à qui la gloire ne paraît souhaitable, que parce qu'elle amène l'amour? Il devait être particulièrement sensible à cette souffrance. Il ne faut pas oublier qu'il était arrivé à Édimbourg le coeur vide et encore meurtri. Dans cette vie nouvelle, il ne trouvait personne à aimer. Il y avait longtemps que pareille chose ne lui était arrivée. Il lui manquait quelque chose; un des rouages essentiels de son être ne fonctionnait plus, celui qui faisait chanter les autres et sonner l'horloge. Il en résultait un désoeuvrement intime, une inoccupation du coeur. S'il avait vécu plus longtemps dans ce monde, peut-être aurait-il enfin rencontré une influence violente ou douce qui aurait exaspéré son inspiration ou apaisé son existence. Sa destinée ne lui en donna pas le temps. Ce fut un malheur pour lui. Une femme aurait pu avoir une bienfaisante puissance sur sa vie. Il semble l'avoir senti; une seule fois, il aurait pu la rencontrer; mais les circonstances s'y refusèrent. L'influence, toutefois, bonne ou mauvaise, fut considérable. Il se trouva rejeté du côté de femmes qui, avec toutes leurs qualités, ne pouvaient plus répondre à l'idéal plus fin et plus délicat qu'il s'était formé à Édimbourg et qui le laissèrent mécontent et insatisfait[592].
[Note 591: Voir le Compagnon du Tour de France, de G. Sand; Alton Locke, de Charles Kingsley, encore que le héros ne soit pas aimé; Félix Holt, de George Eliot.]
[Note 592: Alexandre Smith a deviné un peu de ces sentiments confus, voir sa vie de Burns, Globe Edition, p. 20.]
Il est possible que tous ces griefs soient grossis dans l'analyse qui vient d'en être faite. C'est une nécessité de tout examen un peu microscopique. En les laissant retomber à leur grandeur réelle, mais en conservant l'idée de leur activité et de leurs blessures incessantes, on voit qu'il y avait là un sourd travail de souffrance et de mécontentement, qui ne pouvait pas tarder à se manifester.
Hélas! qui démêlera jamais la part de mal contenue dans les événements qui se présentent le plus heureusement et dont nous nous réjouissons le plus? Comment aurait-on imaginé que ce séjour à Édimbourg deviendrait pour Burns une source de déplaisirs, plus funestes que ses malheurs? Et pourtant, c'est un fait, à la fois curieux et pénible à constater. On voit une misanthropie secrète sortir de son succès comme ce «quelque chose d'amer» dont parle le poète, qui surgit des douceurs et les empoisonne. Il avait eu jusque-là des chagrins; mais un homme n'est pas aigri parce qu'il gémit dans la souffrance. Ici une sorte de désenchantement mystérieux et général semble naître en lui, y exciter la défiance et le mépris des autres. Il faut le remarquer, parce que, à partir de ce moment, cet assombrissement de la pensée ne le quittera plus; il subsistera sous les clartés et les éclats de son génie, derrière les gaîtés de sa vie, avec cette persistance tranquille des choses ténébreuses, qui semblent sûres que le dernier mot leur restera. On voit paraître les premières paroles chagrines, indices du travail secret et important qui s'est fait en lui, dans ce fameux journal d'Édimbourg, qu'on crut perdu pendant si longtemps, et qui a été retrouvé il y a seulement quelques années[593]. L'ironie du début est surprenante; lui en qui l'amitié était un sentiment si fort.
[Note 593: Ce journal a été publié pour la première fois dans le Macmillan Magazine de Mars, Avril, Mai, Juin et Juillet 1879.]
«Comme j'ai vu à Édimbourg beaucoup de vie humaine et un grand nombre de caractères nouveaux pour quelqu'un qui a été, comme moi, élevé dans les ombres de la vie, j'ai pris la résolution d'écrire mes remarques, à l'endroit même. Gray observe, dans une de ses lettres à Mr Palgrave, «qu'un demi-mot fixé sur place ou tout près vaut un tombereau de souvenirs». J'ignore comment il en va avec les autres, mais pour moi, faire des remarques ne saurait être un plaisir solitaire. Il me faut quelqu'un pour être grave avec moi, quelqu'un qui me plaise et aide ma sagacité de ses remarques, que ce soit un homme ou une femme, et qui, de temps en temps, je le confesse, admire ma perspicacité et ma pénétration. Les hommes sont tellement occupés de leurs recherches égoïstes, de leur ambition, vanité, intérêt ou plaisir, que bien peu songent à faire aucune observation sur ce qui se passe autour d'eux, excepté quand cette observation est un surgeon ou une branche de la plante favorite qu'ils élèvent dans leur esprit. En dépit de toutes les hautes sentimentalités des écrivains de romans et de la sage philosophie des moralistes, je me demande si nous sommes capables d'une alliance d'amitié assez intime et assez cordiale pour que l'un de nous puisse épancher son coeur, toutes ses pensées, chacune de ses fantaisies, le fond même de son âme, avec une confiance illimitée, sans courir le risque ou de perdre une partie de ce respect que l'homme exige de l'homme; ou, par suite des inévitables imperfections de la nature humaine, de regretter sa confiance.
Pour ces raisons, je suis déterminé à faire de ces pages mon confident[594]. J'esquisserai, aussi bien que je saurai l'observer et avec une justice inflexible, chaque caractère qui me frappera en quelque façon; j'inscrirai des anecdotes, je noterai des remarques, selon le vieux terme légal, sans haine ou faveur. Si je trouve quelque chose d'habile, mon propre applaudissement satisfera, en quelque mesure, ma vanité, et, j'en demande pardon à Patrocle et à Achate, j'estime qu'un cadenas et une serrure sont une sécurité au moins égale au coeur d'un ami quel qu'il soit.
[Note 594: En français.]
J'y mettrai également, à l'occasion, mon histoire intime, mes amours, mes excursions, les sourires et les humeurs de la Fortune à l'égard de ma personne de barde, mes poèmes et les fragments qui ne doivent jamais voir le jour. En un mot, jamais quatre shellings n'ont acheté autant d'amitié depuis que la Confiance est allée pour la première fois au marché ou que l'Honnêteté fut mise en vente.
À ces idées de l'amitié humaine, qui semblent odieuses mais qui ne sont que trop justes, je ferai joyeusement et vraiment une exception: les rapports entre deux personnes de sexe différent, quand leurs intérêts sont unis ou absorbés par le lien sacré de l'amour.
Quand la pensée rencontre la pensée avant qu'elle ait quitté les lèvres, Et que chaque ardent désir jaillit en même temps des deux coeurs.
Là, sans réserve, avec exubérance, «règne et se réjouit» une confiance, une confiance qui exalte davantage les amants dans l'opinion l'un de l'autre, qui les rend plus chers dans le coeur l'un de l'autre. Mais ceci n'est pas mon lot, et, dans ma situation, si je suis sage (ce que, soit dit en passant, je n'ai pas grande chance de devenir) mon destin doit être avec le passereau du Psalmiste «de veiller seul sur les toits des maisons»![595] Oh! quelle pitié!![596]
[Note 595: Psaume CII. 7.]
[Note 596: Edinburgh Journal. Début.]
Qui ne sent le goût amer de ces paroles? Ce sont là de singuliers sentiments et pleins d'une défiance qui n'était pas dans sa nature. Vers la fin, se trahit rapidement, par un mot, le sentiment pénible de son isolement parmi tant de femmes belles et qu'il admirait, entre lesquelles il rêva plus d'une fois sans doute de trouver une amitié comme celle qu'il décrit et qu'il n'est pas son «lot» de rencontrer.
Un peu plus loin se trouve un autre passage plus instructif parce qu'il est peut-être encore plus sincère. Il donne l'idée des froissements, des blessures, des irritations, des outrages, des colères sourdes, qui devaient constamment s'agiter dans son trop susceptible orgueil. Encore, le fait qui s'y trouve rapporté se passait-il chez le comte de Glencairn, c'est-à-dire chez le plus délicat et, en même temps, le plus vénéré de ses protecteurs. Que devait-ce être parfois, chez d'autres doués de moins de tact et inspirant moins de respect? Il y a là comme la rancune de mille affronts imaginaires, dévorés silencieusement, le frémissement de révoltes constantes, un germe de haine contre les distinctions sociales.
«Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus d'impatience et de chagrin que la comparaison de la façon dont est reçu un homme de talent, bien plus, d'un mérite reconnu partout, avec la réception qui attend un simple individu ordinaire, décoré des harnachements et des distinctions futiles de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le coeur brille d'un honnête orgueil, qui a la conscience que tous les hommes sont nés égaux et qui, cependant, rend «honneur à qui honneur est dû.» Il rencontre, à la table d'un grand, un Squire Quelque chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du coeur, le noble hôte lui accorde à lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus large part de ses bons souhaits que peut-être à aucune autre personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifié de voir un individu, dont les capacités auraient à peine fait un tailleur de quatre sous, et dont le coeur ne vaut pas trois liards, obtenir l'attention et l'intérêt qu'on oublie envers le fils du Génie et de la Pauvreté.
En cela, le noble Glencairn m'a blessé jusqu'à l'âme, parce que je l'estime, le respecte, et l'aime chèrement. Il montra un jour tant d'attention, une si exclusive attention au seul imbécile de la société, puisqu'il n'y avait que sa seigneurie, le sot et moi, que je fus à deux doigts de jeter mon gage de mépris et de défi. Mais il me serra la main et eut l'air si bienveillant, quand nous nous quittâmes; Dieu le bénisse! Quand bien même je ne devrais jamais le revoir, je l'aimerais jusqu'au jour de ma mort! Je suis satisfait de me sentir capable des tressaillements de la reconnaissance, car je manque misérablement de quelques autres vertus[597].»
[Note 597: Edinburgh Journal.]
Plus loin encore, il y a, sur le Dr Blair, un passage où se montre bien, avec la même susceptibilité qui éclate dans le passage précédent, l'indépendance avec laquelle il jugeait les plus illustres de ses patrons et le sentiment de l'égalité qui devait exister entre eux et lui:
Avec le Dr Blair, je suis plus à l'aise. Il ne m'arrive jamais de le respecter avec une humble vénération. Mais quand il s'intéresse bienveillamment à moi, ou mieux encore, quand il descend de son pinacle pour me rencontrer sur le terrain de l'égalité, mon coeur déborde de ce qu'on appelle affection. Quand il me néglige pour la simple carcasse de la grandeur ou quand son oeil mesure la différence de nos points d'élévation, je me dis, sans presque aucune émotion: «Que m'importent lui et sa pompe?[597]»
Ainsi, au-dessous de si belles apparences, il y avait une dissonance cachée, à peine sensible, mais réelle. Il y avait, selon une jolie expression anglaise, «une fente dans quelque endroit du luth». Ces sentiments étaient, de part et d'autre, inconscients ou fugitifs, et, à coup sûr, secrets. Mais ils ne pouvaient tarder à se déclarer, à devenir plus exigeants. Si l'accord ne s'est pas fait dans la force de la sympathie première, il ne se fera plus maintenant qu'elle est épuisée, et, de ce côté du moins, la partie est perdue.
* * * * *
Ce défaut d'entente contribua à éloigner insensiblement Burns d'un monde où il était gêné et le poussa vers des sociétés plus aisées, plus sans façon, plus plébéiennes, pour ainsi dire, et aussi plus en rapport avec ses goûts et ses propres manières. Malheureusement, il y avait de ce côté-là des dangers. Il allait se trouver jeté dans des habitudes de vie dont il faut connaître la puissance pour comprendre combien il était difficile d'y échapper. Il sera nécessaire de toujours les avoir à l'esprit pendant la vie du poète, pour ne pas oublier quelle part de ses excès revient aux moeurs de son temps. C'est, du reste, un tableau qui ne manque pas de saveur.
Une ivrognerie générale existait alors dans toute l'Angleterre et à tous les rangs. C'était le temps où Robert Walpole commandait à son fils Horace de se verser deux verres de vin pour chacun des siens, parce qu'il n'était pas convenable qu'un fils vît son père en état d'ivresse. C'était le temps où Fox venait au Parlement, la tête enveloppée de serviettes mouillées pour dissiper les effets du vin. Mais ce défaut était encore beaucoup plus marqué en Écosse. L'ivrognerie était un des traits caractéristiques du pays. Elle était, pour ainsi dire, universelle, régnant dans toutes les classes, s'attaquant à toutes les têtes, troublant en même temps les cervelles obscures des bergers et des paysans et les cerveaux les plus clairs des professeurs et des savants, brouillant, à de certaines heures, du haut en bas, toutes les idées du pays. Il ne faut calomnier personne, et on a quelque hésitation à être aussi affirmatif; nous ne voudrions toucher à ce point singulier qu'avec les témoignages et les aveux d'Écossais.
Ils viennent, s'offrent de toutes parts. On n'a qu'à prendre au hasard. Dean Ramsay dit: «Un autre changement dans les moeurs, qui s'est effectué à la mémoire de beaucoup de personnes actuellement vivantes, a rapport aux habitudes de convivialité, ou, pour parler plus clairement, au bannissement de l'ivrognerie de la société polie. C'est à la vérité un changement important et béni. Mais c'est un changement dont beaucoup de ceux qui vivent aujourd'hui ne peuvent guère imaginer l'étendue. Il est à peine possible de se figurer les scènes qui avaient lieu, il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou même moins[598].» Cockburn dit: «Deux vices qui, depuis longtemps, sont bannis de toute société respectable, étaient répandus, pour ne pas dire universels, parmi toutes les hautes classes: jurer et se griser. Rien n'était plus commun pour des gentlemen, qui avaient dîné avec des dames et qui se proposaient de les rejoindre, que de s'enivrer. S'enivrer dans une taverne semblait la conséquence naturelle sinon préméditée d'y être entré[599].» Chambers dit: «La dissipation dans les tavernes, maintenant si rare parmi les classes respectables, régnait auparavant à Édimbourg, à un degré remarquable, et absorbait les heures de loisir de tous les hommes de professions libérales, sans en excepter à peine les plus sévères et les plus austères. Aucun rang, aucune classe, aucune profession ne formait exception à cette règle[600].» Rogers dit: «L'ivrognerie n'était pas limitée à une classe particulière, tous buvaient, depuis le prince jusqu'au mendiant[601].»
[Note 598: Dean Ramsay, Reminiscences of Scottish Life and Character, p. 47.]
[Note 599: Lord Cockburn, Memorials, p. 28.]
[Note 600: R. Chambers, Traditions of Edinburgh, p. 152.]
[Note 601: Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 35.]
Mais ces témoignages, pour si affirmatifs qu'ils soient, ne donnent pas l'impression d'ivrognerie universelle, continuelle, normale, qui se dégage de mille détails. Elle sort de partout et il faut vraiment la rencontrer de tous côtés pour y ajouter foi. C'était, à la lettre, une habitude reconnue et presque exigée par les moeurs. Les dîners devaient se terminer par l'ivresse générale des hommes; ceux qui ne pouvaient pas boire restaient chez eux[602]. Quand les dames se retiraient, les hommes buvaient seuls[603]. On passait les vins. On portait des toasts auxquels personne ne pouvait se dérober. La plupart du temps, les convives étaient gris quand ils remontaient au salon[604]. Mainte fois, les invités roulaient à terre[605] et ces corps étendus donnaient à la salle l'aspect d'un bivouac. La chose était si bien convenue que toutes les précautions étaient prises. Dans certaines maisons, on avait deux highlanders, chargés de transporter les hôtes dans leurs chambres[606]. Ailleurs, c'était mieux encore. Mackenzie racontait l'incroyable histoire suivante. Il était un jour à un dîner et, ne voyant d'autre façon de s'échapper, il s'était laissé glisser sous la table, parmi les cadavres qui y étaient déjà; on en était réduit à ces subterfuges. Après un instant, il sent à sa gorge le tâtonnement de deux mains. Il demande ce que c'est, et on lui répond: «Monsieur, je suis le domestique qui vient dénouer les cravates[607].» Dans toutes les occasions, on buvait, aux baptêmes, aux mariages, en concluant les affaires, aux funérailles mêmes. Celles-ci donnaient lieu à de véritables orgies. Il arrivait souvent que ceux qui portaient le cercueil et ceux qui le suivaient trébuchaient; tout le cortège, y compris le mort, zigzaguait. Une fois même, devant la fosse, ils s'aperçurent qu'ils avaient laissé le cercueil, au bord de la route, près de l'auberge où ils s'étaient arrêtés pour boire[608].
[Note 602: Ch. Rogers, Id., p. 35.]
[Note 603: Ch. Rogers, Traits and Stories of the Scottish People, p. VI.]
[Note 604: Dean Ramsay. Reminiscences, p. 48.]
[Note 605: Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 36;--Traits and Stories, etc., p. VI.]
[Note 606: Dean Ramsay. Id., p. 62.]
[Note 607: Dean Ramsay. Reminiscences, p. 54.]
[Note 608: Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 34.--Dean Ramsay, p. 54-55.]
L'ivrognerie avait même une sorte de caractère officiel et une consécration, par suite de la position sociale de ceux qui s'y adonnaient ouvertement. C'étaient les juges surtout, ces vieux juges écossais, si clairs, si instruits, si intègres, dont les noms sont restés honorés, qui étaient les meilleurs soutiens, et, pour ainsi parler, les plus fermes piliers de la tradition. «Être soûl comme un juge» était un proverbe[609]. Leurs habitudes sembleraient incroyables, si elles n'étaient affirmées par des témoins comme Lord Cockburn. À Édimbourg, on plaçait, sur le tribunal même, des carafes d'eau, des verres et de bonnes bouteilles noires de vin de Porto. Les juges écoutaient les affaires en se versant à boire. Ceux qui avaient la tête solide y résistaient assez bien; mais les plus faibles s'en ressentaient. «Non pas, dit drôlement Lord Cockburn, que l'hermine fût jamais absolument grise, mais elle était certainement quelquefois émue.» Néanmoins rien n'était perceptible à distance; ils avaient tous acquis l'habitude de siéger et de conserver un air suffisamment judiciaire, même quand leurs flacons étaient tout à fait vides. Dans les circuits, cela prenait une autre forme. Les séances étaient coupées par de longs dîners, où juges, conseils, greffiers, jurés et prévost festoyaient ensemble. Après quoi, on retournait aux transportations et aux pendaisons. Quand, le soir, la cour s'en retournait, précédée de trompettes, on remarquait souvent «que le pas de la procession suivait moins bien la musique que le matin[610].» Le type le plus achevé de ces anciens juges était lord Hermand, un homme excellent, intègre et aimé de tous. «Les buveurs ordinaires, dit Cockburn, dans un charmant portrait de lui, tout plein de raillerie et de tendresse contenues, les buveurs ordinaires pensent que boire est un plaisir, mais pour Hermand, c'était une vertu. Il avait pour la boisson un respect sincère, en vérité, une haute approbation morale, avec une sérieuse compassion pour les malheureux qui ne pouvaient pas s'y livrer, et un juste mépris pour ceux qui le pouvaient et ne le faisaient pas.» Un jour, on jugeait à Glasgow, un jeune homme qui, à la suite d'une orgie et dans un jeu imprudent, avait légèrement, mais si malheureusement, frappé d'un couteau un de ses amis, que celui-ci avait expiré sur le coup. Les autres juges voyaient qu'il n'y avait guère de culpabilité. Mais Hermand, irrité du discrédit que ce fait jetait sur la boisson, demandait la transportation, et le tribunal entendait cette inoubliable conclusion: «On nous dit qu'il n'y avait pas de méchanceté et que le prisonnier était pris de boisson. Pris de boisson! Quoi! Il était ivre! et cependant il a assassiné l'homme qui avait bu avec lui! Ils avaient festoyé toute la nuit et cependant il l'a poignardé, après avoir bu toute une bouteille de rhum avec lui! Bon Dieu! mes Lords, s'il peut faire cela quand il est gris, que ne fera-t-il pas quand il est sobre?[611]» Le circuit dont il faisait partie était connu sous le nom de Daft Circuit, comme qui dirait le circuit gris[612]. Et cependant il mourut sans savoir ce que c'est qu'un mal de tête, à quatre-vingt-quatre ans[613]. Quand l'ébriété commença à déchoir dans le pays, la magistrature, qui en avait été la place forte, en fut le dernier refuge.
[Note 609: Ch. Rogers, Traits and Stories of the Scottish People, p. VII.]
[Note 610: Lord Cockburn, Memorials, p. 297.]
[Note 611: Lord Cockburn. Memorials, p. 123.]
[Note 612: Dean Ramsay. Reminiscences, p. 52.]
[Note 613: Lord Cockburn. Memorials, p. 115-18.]
Dire que l'ivrognerie était acceptée par les moeurs et consacrée par la magistrature, ce n'est pas encore donner une idée suffisante de son importance. Elle était devenue une des conditions de succès dans la vie. Sans elle, il était impossible de prendre part aux affaires, de se mêler aux hommes, de tenir sa place au milieu d'eux. Quelqu'un d'incapable de boire était impropre à la vie publique, quels que fussent son intelligence et son caractère. Il en était exclu, comme on peut l'être aujourd'hui par une santé débile. Et cela était aussi vrai des ecclésiastiques que des autres. Il y a peu de traits plus significatifs à cet égard que deux passages très tranquilles du Dr Carlyle. À ses yeux, ces choses étaient naturelles. Parlant du Dr Webster, un des hommes les plus remarquables et un des chefs du clergé écossais, il dit: «Son apparence de grande rigidité en religion, à laquelle il avait été habitué par son père, n'empêchant nullement son humeur conviviale, il était regardé comme d'excellente compagnie même par des gens de moeurs dissolues, et comme il était un homme de cinq bouteilles, il pouvait les mettre tous sous la table. Mais comme il ne se trouvait jamais pire pour avoir bu, au moins d'une façon indécente, et que l'amour du claret, à quelque degré qu'il fût, n'était pas estimé en ces jours-là un péché en Écosse, tous ses excès étaient pardonnes[614].» Et parlant d'un autre, il porte ce jugement, peut-être plus caractéristique encore: «Le Dr Patrick Cuming était, à cette époque, à la tête du parti modéré; et si son caractère avait été égal à ses talents, il aurait pu le rester longtemps, car il avait du savoir, de la sagacité, une conversation très agréable, avec une constitution capable de supporter la convivialité des temps[615].» Ainsi, la capacité de boire était une qualité indispensable pour être à la tête d'une des fractions du clergé. Il n'est guère possible de rencontrer un aveu qui dépasse celui-ci. On peut se faire, d'après la position sociale qu'occupait alors l'ivrognerie, quelque idée de son pouvoir. Ce n'est pas trop dire que se griser était un des attributs de l'homme, comme d'aller à la chasse ou de monter à cheval; on n'y prêtait pas d'autre importance et il ne s'y attachait aucun blâme.
[Note 614: Dr Alex. Carlyle. Autobiography, p. 240.]
[Note 615: Dr Alex. Carlyle. Autobiography, p. 257.]
Naturellement Édimbourg était la métropole de cette intempérance nationale. On y buvait du haut en bas de la société, depuis Dugald Stewart, qui était peut-être le plus parfait gentilhomme de la ville et un des hommes les plus purs qui aient vécu, jusqu'au dernier des caddies. C'était la ville des clubs et des tavernes.
Les premiers étaient innombrables. Il y en avait de tous genres, depuis le célèbre club du Tisonnier auquel appartenaient Hume, Ferguson, Carlyle, Richardson, Blair, jusqu'aux clubs infimes où les petits boutiquiers se réunissaient après avoir fermé leurs échoppes. Il y en avait de toutes les appellations et de tous les règlements. C'étaient le Club du Cap auquel avait appartenu le poète Fergusson; le Club Antemanum ainsi nommé parce qu'on réglait d'avance; le Club des Prodigues parce que la dépense était restreinte à neuf sous; le Club des Verrats; le Club du Feu d'Enfer, association de terribles débauchés; le Club sale où les membres n'avaient pas le droit de se présenter en linge propre; les Originaux où on écrivait son nom à l'envers; les Seigneurs du bonnet parce que les membres portaient des bonnets bleus; les Perruques noires[616]. Ils pullulaient de toutes parts, avec leurs titres énigmatiques dus à quelque plaisanterie goûtée des initiés et dont le sel est perdu, avec leurs rites bizarres et grotesques, où les graves citoyens semblaient prendre leur revanche de la monotonie de leur vie. Le même individu appartenait souvent à plusieurs clubs et alors chacune de ses soirées était prise. Le trait commun de toutes ces réunions, c'est qu'on y buvait lourdement. «Les clubs d'Edinburgh, dit le Dr Rogers, étaient les scènes d'une dissipation dans sa forme la plus révoltante. Le Poker Club était composé d'hommes de lettres dont les faiblesses sociales s'accordaient mal avec leurs goûts littéraires. En sortant de leurs clubs, les membres s'en allaient titubants, plus ou moins ivres[617].» Et c'était le club des premiers hommes du pays[618].
[Note 616: Pour les désignations de ces clubs voir R. Chambers. Traditions of Edinburgh, le chapitre intitulé Convivialia.]
[Note 617: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 36.]
[Note 618: Voir les détails sur la fondation de ce fameux club et son organisation, dans l'Autobiography du Dr Alex. Carlyle, p. 419-23.]
Et les tavernes, les vieilles tavernes d'Édimbourg, innombrables elles aussi! Perdues au fond des cours, éparses dans les étroites ruelles, blotties au pied de ces immenses maisons, ressemblant souvent à des caves, on les trouvait partout. N'ayant jamais un rayon de soleil, basses, sombres, sales, gluantes et puantes du relent des boissons, elles semblaient ainsi plus retirées et plus confortables[619]. Elles étaient un des organes de la vie publique. C'est là que se commentaient les nouvelles et que se faisaient toutes les affaires. Il n'y avait pas si longtemps que les médecins y donnaient leurs consultations. Les plus grands avocats et les plus grands légistes de l'époque y donnaient encore les leurs[620]. Il était inutile de chercher un homme de loi chez lui; on n'y songeait pas. Il fallait découvrir sa taverne où on le trouvait au milieu de papiers et de clients[621]. Quand une affaire était conclue, on faisait apporter à boire, comme aujourd'hui nos paysans aux francs-marchés. On y buvait du claret pris au tonneau, du porter, de l'ale d'Édimbourg, sorte de liquide épais et puissant dont on ne pouvait guère dépasser une bouteille[622], et du cappie ale, servie dans des coupes de bois et sur laquelle on mettait un petit chapeau d'eau-de-vie[623]. Le soir était le grand moment des tavernes. Ceux qui veulent en avoir une description fidèle n'ont qu'à relire les chapitres de Guy Mannering, consacrés à l'avocat Paul Pleydell.
[Note 619: R. Chambers. Traditions, p. 174, et aussi la description de la taverne dans Guy Mannering.]
[Note 620: Henry Erskine and His Times, by lieut.-col. Alex. Fergusson, p. 161; et Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 36.]
[Note 621: Voir l'ouvrage plein de curieux renseignements: Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott's Novels, chapitre sur Guy Mannering.]
[Note 622: R. Chambers. Traditions, p. 184.--Voir aussi sur cette forte bière, Erskine and his Times, p. 161.]
[Note 623: R. Chambers. Traditions, p. 158.]
Les dames, les dames elles-mêmes, je dis les dames de la haute société, n'échappaient pas à la contagion[624]. Toutes, sans doute, n'allaient pas aussi loin que les trois dont Chambers raconte l'histoire. Elles avaient eu dans une taverne, près de la Croix, une réunion joyeuse qui s'était prolongée tard. Quant elles en sortirent, il faisait beau clair de lune. Elles montèrent bravement la Grand'rue, jusqu'à l'endroit où le clocher de l'église de la Troon jetait en travers son ombre noire. Quel était cet obstacle? Elles s'imaginèrent que c'était une rivière. Les voilà assises sur la berge de l'ombre, retirant leurs chaussures et leurs bas. Puis, relevant leurs jupes, elles traversèrent, avec précaution, le flot sombre et, arrivées sur l'autre rive, se rassirent, remirent leurs souliers et continuèrent leur chemin, se réjouissant d'avoir si bien passé le gué[625]. Elles ne furent pas probablement les seules, car M. Charles Kirkpatrick Sharpe, un vieux gentilhomme très sec, très poli et très caustique, qui se promenait, au commencement de ce siècle, avec le costume du siècle dernier et savait, sur ses contemporains et leurs ancêtres, une foule de méchantes histoires, avait à ce sujet une chanson qu'il disait de sa voix aiguë[626]:
[Note 624: Voir sur l'ivrognerie chez les dames: Hill Burton, History of Scotland, tom. VII. p. 93.]
[Note 625: R. Chambers. Traditions, p. 159.]
[Note 626: Voir sur ce singulier personnage: Wilson, Reminiscences of Old Edinburgh, tom. I, p. 14-15.]
Il y avait quatre dames grises Qui sont restées ensemble, Depuis midi, un matin de mai, Jusqu'à dix heures sonnées du soir; Jusqu'à dix heures sonnées du soir; Alors, elles y renoncèrent. Et il y eut quatre dames grises Qui descendirent le Nether Bow[627].
[Note 627: Wilson. Reminiscences of Old Edinburgh, tom. I, p. 222.]
Cela fait au moins sept dames écossaises qui se grisèrent pendant le XVIIIe siècle. Sans doute il n'y en eut pas d'autres. Toutefois, c'était une coutume parmi celles de la plus haute société que de faire des parties dans les caves à huîtres, les oyster cellars. En hiver, après la tombée de la brune, on prenait rendez-vous avec quelques gentlemen, et on allait, en carrosse, passer sa soirée dans un de ces trous sordides qu'on appelait des basses boutiques[628]. On s'y régalait de porter, une bière très brune, et d'huîtres, placées dans de grands plats en bois sur des tables grossières éclairées par une chandelle. Il était convenu que la conversation y était plus libre, plus hardie et presque sans frein. Elle se délassait de la bienséance des salons. Quand on avait déblayé les tables, on apportait du cognac ou du punch au rhum, selon le goût des dames. On dansait ensuite. Dans ces parties élégantes il arrivait que les ladies faisaient danser avec elles les huîtrières, bien qu'elles eussent la pire réputation. Tout cela allait, dit Chambers, sous le nom commode d'escapade[629]. Plus de dix années après le séjour de Burns, lord Melville, qui était alors ministre de la guerre, et la duchesse de Gordon, notre connaissance, la protectrice du poète, se retrouvant à Édimbourg, firent une partie de cave à huîtres et consacrèrent une soirée à ce plaisir de leur jeunesse[630]. C'était la façon d'alors d'aller au cabaret.
[Note 628: R. Chambers. Traditions, p. 160.]
[Note 629: R. Chambers. Traditions, p. 161, en note.]
[Note 630: R. Chambers. Id., p. 161.]
Aussi quand la nuit tombait, une vie souterraine s'éveillait de toutes parts dans les entrailles de la vieille cité. On voyait les hommes les plus distingués s'enfoncer par groupes dans ces étroites ruelles, s'engloutir dans ces trous noirs, au fond desquels étaient les tavernes mal éclairées[631]. Comme les souvenirs classiques ne leur manquaient pas, ils les comparaient aux grottes de l'Averne, aux allées de l'Érèbe, aux antres du Cocyte, aux régions infernales et fuligineuses[632]. Accoudés à des tables grossières, ils étaient là pour toute la soirée et souvent pour toute la nuit. C'étaient des causeries, des discussions, des chansons. Une bonhomie, une jovialité, une camaraderie universelle faisaient le charme de ces réunions. C'était le délassement de la journée; ces esprits graves se récréaient, prenaient leurs ébats. On buvait amicalement d'interminables tournées de claret, de punch ou de whiskey.
[Note 631: Voir sur ce point le poème de Fergusson, Auld Reekie.]
Puis, vers les dernières heures de la nuit ou aux petites heures du jour, ils ressortaient souvent en état d'ivresse, s'en retournaient chez eux d'une marche désordonnée. «Ah! Docteur, si vos paroissiens vous voyaient, que diraient-ils?--Tut, homme! ils n'en croiraient pas leurs yeux[633].» C'était le Dr Webster qui rentrait chez lui. «Où reste John Clark?--Mais, vous êtes John Clark lui-même!» répond le vieux garde à qui on pose cette question. «Je ne te demande pas où est John Clark, mais où est sa maison». C'était, en effet, John Clark, un des premiers avocats du temps qui fut peu après nommé juge[634]. «Rien n'était plus commun le matin que de rencontrer des hommes de haut rang et de dignité officielle s'en retourner chez eux en titubant, en sortant d'une ruelle de la High Street où ils avaient passé la nuit à boire. Il n'était pas rare de voir deux ou trois des très honorables lords du Conseil et de la Session monter au tribunal le matin dans un état crapuleux[635].» Souvent, juges et avocats, en sortant de la séance, allaient souper ensemble, prolongeaient leurs potations jusqu'au jour et se levaient de table pour aller au Parlement reprendre l'affaire[636]. La grande rue d'Édimbourg a certainement vu tituber la plupart des célébrités de cette époque.
[Note 632: R. Chambers. Traditions, p. 174, 183.]
[Note 633: R. Chambers. Traditions, p. 30.]
[Note 634: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 36.]
[Note 635: R. Chambers. Traditions of Edinburgh, p. 153.]
[Note 636: Henry Erskine and his Times, by lieut.-col. Alex. Fergusson, p. 162.]
Chose étrange! Beaucoup de ces hommes étaient si solides et d'une telle résistance que leur santé n'était pas affectée par ces excès quotidiens, et que la lucidité de leur intelligence restait entière, au milieu des plus accablantes débauches[637]. Le célèbre avocat Hay estimait qu'il était plus propre à élucider une affaire quand il avait pris ses six bouteilles de claret, et un de ses clercs racontait qu'il lui avait dicté le meilleur de ses mémoires un jour qu'il les avait bues[638]. De lord Harmand, quelqu'un qui l'avait bien connu disait «qu'aucune orgie n'avait jamais ébranlé sa santé, car il ne fut jamais malade, ni diminué son goût pour la famille et la tranquillité, ni embrouillé sa tête; il n'en dormait que plus profondément, et s'en levait plus tôt et plus calme[639]». Après ces nuits terribles, la plupart rentraient chez eux, se baignaient la tête dans l'eau froide, secouaient l'ivresse comme un reste de sommeil, et s'en retournaient à leurs occupations très sûrs et très calmes[640]. Il fallait pour cela des constitutions d'une incroyable solidité, des constitutions indestructibles, telles qu'en fournit une race neuve, rude, récente du sol et pleine encore de la force des chênes et des rocs. Elle s'affaiblit maintenant et les plus robustes buveurs se plaignent que les coupes de leurs pères et de leurs oncles soient trop profondes pour eux. Mais, même alors, pour les natures protégées par une santé moins épaisse, ou dans laquelle il y avait un point faible, ce régime était fatal. Il l'était surtout pour les natures excitables, qui se dépensaient de plusieurs façons, et puisaient, dans des excès de boisson, de la fièvre pour des excès de travail ou de plaisir. Combien furent ainsi usés ou brisés prématurément!
[Note 637: Id.]
[Note 638: R. Chambers. Traditions of Edinburgh, p. 154.]
[Note 639: Lord Cockburn. Memorials, p. 118.]
[Note 640: R. Chambers. Traditions of Edinburgh p. 157.--Voir aussi Dean Ramsay, Reminiscences, p. 52.]
* * * * *
Burns fut bientôt lancé dans cette vie nocturne de tavernes où l'attendaient des excès de tous genres. Il y était poussé par la recherche du plaisir, naturelle en un homme de son âge; mais aussi par des causes plus intéressantes. Il y était accueilli et attiré par une classe d'hommes avec lesquels il se trouvait plus en sympathie et plus à l'aise. Ils n'étaient pas illustres comme ceux des hauts salons; ils leur cédaient par l'éducation, par un certain affinement de goût et de manières, et aussi par le ton moral ordinaire; mais ils leur étaient à peine inférieurs en savoir et en puissance intellectuelle. Il y avait des juges, des avocats, des professeurs, des écrivains, un peu au-dessous des premiers par la tenue et la conduite de la vie, plutôt que par le rang de l'esprit. N'étant pas contenue par le souci de la position, leur conversation avait peut-être plus de hardiesse, d'imprévu et d'originalité. Ils étaient moins cosmopolites, plus foncièrement écossais; ils avaient plus la saveur du terroir; ils étaient plus faits pour être charmés par Burns et pour lui plaire. Lui, de son côté, se trouvait plus à l'aise au milieu d'eux. Il y rencontrait une cordialité plus franche, des façons moins compliquées. Il était débarrassé de la convenance des salons qui lui était une contrainte. Peu à peu, il se sentit porté vers eux.
Il ne tarda pas à être un des habitués d'une des tavernes les plus connues de la ville, tenue par un certain Dawney Douglas. C'était un gaël très paisible, à qui on faisait chanter une chanson plaintive et superstitieuse des Hautes-Terres: la femme de Colin était morte et elle revenait traire les vaches au crépuscule. La chanson s'appelait Cra-Chalieis c'est-à-dire les bêtes à Colin. Vers l'époque où l'Écosse était agitée par l'établissement d'une milice et où se formaient de tous côtés des régiments de miliciens, la taverne était fréquentée par une réunion de bons vivants qui avaient pris le titre de Crochallan fencibles, comme s'ils avaient dit: les volontaires des vaches à Colin. C'était une société de rudes buveurs, tous hommes intelligents, mais plus rugueux et plus âpres, d'une jovialité parfois grossière. C'étaient Charles Hay, un des premiers avocats de son temps; Alexandre Cunningham, écrivain au signet qui devint plus tard bijoutier; William Dunbar, écrivain au signet; Smellie, l'imprimeur de Burns, auteur d'une Philosophie de l'Histoire naturelle, un esprit original et fort, une de ces têtes écossaises, si solides, hérissées de cheveux grisonnants; William Nicol, professeur de latin à la High School, un homme qui, en vigueur d'intelligence, en impétuosité de passion à la fois déréglée et généreuse, ressemblait à Burns, et qui, pour son habileté et sa facilité en composition latine, était peut-être sans rival en Europe, mais dont les vertus et le génie furent obscurcis par des habitudes d'excès bachiques. Il y avait aussi un des collègues de Nicol nommé Cruikshank. Burns fut enrôlé parmi les Crochallans. Presque tous devinrent ses amis et, de toutes ses connaissances d'Édimbourg, les noms qui reparaissent le plus souvent et persistent le plus longtemps dans sa correspondance sont ceux des habitués de la taverne de Dawney Douglas.
C'était une bonne fortune aux Crochallans quand Burns y apparaissait, et plus d'un soir, en sortant des salons, il dut venir s'y reposer de leur contrainte. On accueillait son entrée d'applaudissements, on lui faisait place, on s'apprêtait à l'écouter. Ces murs enfumés eurent assurément le meilleur du génie qu'il dépensa à Édimbourg. Il fut là plus spirituel et plus éloquent qu'ailleurs. Sa verve y était plus libre et plus fougueuse; son esprit se déployait plus franchement, s'échauffait, s'enflammait. Ses auditeurs le comprenaient mieux, le fêtaient, riaient plus bruyamment de ses mots, n'étaient pas offensés par une idée hardie ou par une expression leste. Au contraire, les rires augmentaient avec la vivacité des images et des termes. Il se grisait de ce bruit; chacune de ses saillies partait de l'endroit où ils avaient applaudi la dernière et allait plus loin. Le choc des verres, les chansons, les refrains repris en choeur, les bravos, l'excitaient; une pointe d'ivresse venait. Les dernières heures de la soirée passaient rapidement et celles de la nuit passaient inaperçues. Parfois même, lorsqu'on sortait, l'ombre était encore au pied des maisons et dans les ruelles, mais déjà «le matin de ses jolis sourires pourpres baisait le coq aérien de St.-Giles.»
C'était une vie qui n'allait pas sans ses détériorations et ses dangers, car les choses n'en restaient pas toujours là. Parfois l'ivresse devenait plus lourde et plus épaisse. Au lieu de s'arrêter de ce côté-ci de la gaîté, du côté léger et vif, elle la traversait, allait jusqu'à l'autre bord, où commencent la pesanteur et la brutalité. Comme Burns faisait tout avec emportement et une sorte de bravade, comme il s'y dépensait de mille manières, ces soirées devaient être très préjudiciables à sa santé physique. D'autres dangers, qui se tiennent à l'écart de l'homme de sang-froid mais assaillent l'homme échauffé et troublé par la boisson, l'attendaient au sortir de la taverne. Les tentations et les vices ne manquaient pas à Édimbourg, qui était comme toutes les grandes villes. Fergusson nous a montré, sous les réverbères, ces femmes aux yeux alourdis et au visage triste qui connurent la beauté, fredonnant aux passants des refrains vicieux et les lettres de Théophrastus se plaignent du nombre des maisons «d'accommodation civile[641]». Quelque grossières que fussent ces tentations, quelque hideuses même qu'elles apparaissent parfois quand le jour et la raison ont retrouvé leur clarté, dans la lueur douteuse de la nuit et de l'ivresse, elles sont toujours assez efficaces. Burns y fut conduit et s'y laissa prendre. L'ardeur de son tempérament et un peu aussi l'attrait, que l'éclat voyant et brutal dont se pare le vice exerce sur l'oeil novice d'un campagnard, l'entraînement, l'exemple agirent sur lui. Heron, qui le connut très bien pendant cette période, a fortement marqué ces dessous de sa vie d'Édimbourg:
[Note 641: Theophrastus' Letters. Letter II.]
Malheureusement il arriva ce qui était naturel dans les circonstances extraordinaires où Burns se trouva placé. Il ne sut pas assumer assez de froideur pour rejeter la familiarité de tous ceux qui, sans attachement sérieux pour lui, l'entouraient d'importunités, pour obtenir sa connaissance et son intimité. Il fut insensiblement conduit à s'associer, moins avec les hommes savants, austères et d'une tempérance rigoureuse, qu'avec les jeunes, avec les sectateurs de joies intempérantes, avec des personnes près de qui sa principale recommandation était son esprit licencieux, et qu'il ne pouvait fréquenter longtemps sans partager les excès de leurs débauches.... Les attraits du plaisir trop souvent énervent nos résolutions vertueuses, même pendant que nous avons l'air de les repousser d'un front sévère; nous résistons, nous résistons, nous résistons encore; mais, à la fin, nous nous retournons tout d'un coup et nous embrassons passionnément l'enchanteresse. Les élégants d'Édimbourg accomplirent, par rapport à Burns, ce que les rustres d'Ayrshire n'avaient pas pu faire. Après quelques mois de séjour à Édimbourg, il commença à s'éloigner non pas entièrement, mais dans une certaine mesure, de la société de ses amis plus graves. Trop de ses heures furent passées à la table d'hommes qui aimaient à pousser la convivialité jusqu'à l'ivresse--à la taverne ou au bordel. Il se laissa entourer par une race d'êtres méprisables, qui étaient fiers de dire qu'ils avaient été dans la compagnie de Burns et avaient vu Burns aussi pris et aussi assolé qu'eux-mêmes. Il n'était pas encore irréparablement perdu pour la Tempérance et la Modération, mais déjà il était presque trop captivé par ces folles orgies, pour jamais revenir à un attachement fidèle pour les charmes de la sobriété[642].»
[Note 642: R. Heron. Life of Burns, p. 435.]
Ses biographes récents, dont quelques-uns sont clergymen, laissent volontiers dans l'ombre ces aspects de sa vie, sans lesquels elle est incomplète. Ils finiraient par la fausser, par en altérer le caractère en n'en représentant qu'une partie, et par dégager de la réalité, où les défauts sont souvent de vigoureuses touches de nature, un Burns atténué. C'étaient là des écarts bien excusables et presque inévitables chez un jeune homme avide de vie et fougueux. Il n'y a aucun blâme à y attacher. Le seul sentiment qui puisse venir est un sentiment de regret pour ces dissipations inutiles et ces folles prodigalités de temps, de jeunesse et de santé.
Un autre inconvénient résulta de ces soirées à la taverne: l'habitude de trôner, d'être le maître de la conversation, de ne pas avoir de contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute opposition, quelque chose de brusque et de péremptoire, qu'il ne parvenait qu'avec peine à dominer dans d'autres lieux. C'était une disposition naturelle que les circonstances exagéraient en lui. Avec des réserves, tous ceux qui l'ont connu alors en parlent; on devine que ce dut être son défaut le plus visible, l'endroit faible de sa conduite, si solide d'ailleurs.
Il commença à contracter un peu d'arrogance nouvelle dans la conversation. Accoutumé à être, parmi ses compagnons favoris, ce qu'on appelle vulgairement mais avec expression «le coq de la société», il avait peine à refréner une liberté habituelle et un ton de conversation décidé et dictatorial, même au milieu de personnes moins disposées à endurer sa présomption avec patience[643].
[Note 643: R. Heron. Life of Burns, p. 436.]
Ce n'étaient là, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient cependant. Les circonstances ne les laissèrent pas dormants. Il faut cependant la connaissance de ce qu'ils sont devenus, pour leur donner dès à présent leur importance. Ils étaient, pour le moment, à peine visibles et cachés à la prévision de tous. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce séjour à Édimbourg était en train de produire sur Burns une insensible et lente détérioration.
* * * * *
Ce qui avait contribué à entretenir un certain malaise dans l'esprit de Burns, c'était l'incertitude de ce qu'il allait faire. Il était arrivé à Édimbourg, sans idée bien arrêtée, surpris par son succès et peut-être grisé de mille espérances vagues. Cette ivresse commençait à se dissiper. Au mois de janvier, il écrit «qu'il est aussi ténébreux que l'était le chaos» en ce qui concerne l'avenir. Un de ses patrons, Mr Miller, lui a parlé d'une ferme située sur un domaine, qu'il vient d'acheter dans les environs de Dumfries. C'est la première fois qu'apparaît dans son histoire ce nom qui y reviendra souvent et qui doit la clore. Il est disposé à aller s'établir n'importe où, pourvu que ce soit ailleurs que dans son ancien voisinage. Mais Mr Miller n'est guère bon juge de la terre et, dit-il avec une sorte d'appréhension prophétique, «il peut m'offrir un marché avantageux dans son opinion, qui sera ma ruine[644]». Il se propose, en revenant à Mauchline, de passer par Dumfries, vers le mois de mai, pour y rencontrer Mr Miller et examiner la ferme. De temps en temps, il parle dans ses lettres de retourner à son humble condition, aux ombres de la vie[645] et à sa vieille connaissance, la charrue.
[Note 644: To John Ballantine, 14th Jan. 1787.]
[Note 645: To the Earl of Glencairn, Feb. 1787.]
Cependant, au commencement de février, on voit apparaître une autre préoccupation. Le comte de Buchan, frère de Henry Erskine, lui avait conseillé de parcourir l'Écosse pour y recueillir des sujets de poésies nationales. Il semble que cet avis ait éveillé en lui un désir déjà formé:
«Votre Seigneurie touche la corde favorite de mon coeur, lorsque vous me conseillez d'enflammer ma muse à l'histoire écossaise et aux scènes écossaises. Il n'y a rien que je souhaite plus que de faire un tranquille pélerinage à travers ma patrie, de m'asseoir et de rêver dans ces champs jadis durement disputés, où la Calédonie triomphante vit son lion sanglant porté, à travers des rangs brisés, jusqu'à la victoire et à la gloire, d'y trouver l'inspiration et de répandre dans des chants ces noms immortels[646].
[Note 646: To the Earl of Buchan, 3rd Feb. 1787.]
Mais il ajoute que, au milieu de ces délicieuses et enthousiastes rêveries, un fantôme au visage long et sec, à l'air très moral, s'est mis en travers de son imagination et, avec l'air glacial d'un prédicateur, lui rappelle combien il a déjà dédaigné de salutaires avis. Il l'avertit de ne pas suivre ces météores et ces feux-follets de la fantaisie et du caprice qui l'amèneront une fois de plus au bord de la ruine.
Toutefois, le rêve est mal chassé. Deux mois plus tard, à la fin de mars, il reparaît plus attrayant. Il faut plus d'efforts et des motifs moins personnels pour le repousser.
«Vous vous intéressez avec bienveillance à mes vues et à mes projets d'avenir. De ce côté, il m'est impossible de vous donner aucune lumière:
Tout est sombre, comme était le chaos avant que le jeune soleil Fût ramassé en un globe et eût essayé ses rayons, À travers l'obscurité profonde.
L'appellation de poète écossais est de beaucoup mon plus haut orgueil. Continuer à la mériter est ma plus haute ambition. Les scènes écossaises et l'histoire écossaise sont des thèmes que je désirerais célébrer. Je n'ai pas de désir plus cher que de pouvoir, débarrassé de la routine des affaires, pour lesquelles le ciel sait que je suis bien impropre, faire des pèlerinages tranquilles à travers la Calédonie, m'asseoir sur ses champs de bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivières et songer près des tours majestueuses ou des ruines vénérables, jadis séjours honorés de ses héros.
Mais ce sont là des pensées chimériques. J'ai joué assez longtemps avec la vie. J'ai une chère, une vieille mère à qui pourvoir, et d'autres liens du coeur, peut-être aussi tendres. Quand l'individu seul souffre des conséquences de sa propre étourderie, indolence ou folie, il peut être excusable. Il y a plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles vertus peuvent à moitié sanctifier un caractère insouciant. Mais quand Dieu et la nature ont confié à ses soins le bien-être des autres, quand le dépôt est sacré et que les liens sont chers, l'homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit être enfoncé bien avant dans l'égoïsme, ou étrangement égaré loin de la réflexion[647].»
[Note 647: To Mrs Dunlop, 22nd March 1787.]
On voit d'après cela qu'il vivait toujours dans l'indécision. Il nourrissait vaguement le désir d'être un poète national. Il semble même qu'il s'y glissât en lui une idée d'être délivré de la routine des affaires. Comme il était à prévoir, ce projet plusieurs fois écarté finit par triompher à la fin d'avril. Il annonce au Dr Moore[648] qu'il va faire quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie, et, au commencement de mai, il se prépare à retourner en Ayrshire en suivant les Borders. À cet effet, il acheta à Édimbourg une jument qui deviendra une figure familière de son histoire. Il l'appela Jenny Geddes. C'était le nom de la vieille marchande d'herbes, de la vieille virago de St.-Giles. La Jenny Geddes de Burns semble avoir été d'un tempérament moins irascible; elle vécut amicalement avec son maître pendant des années.
[Note 648: To Dr John Moore, 23rd April 1787.]
II.
L'ÉTÉ DE 1787.
LE VOYAGE DES BORDERS.
Il quitta Édimbourg le 5 mai 1787, en compagnie d'un de ses nouveaux amis, Robert Ainslie, dont le père était fermier dans les environs de Dunse. Son intention était de s'en retourner à Mossgiel, en parcourant le pays qui s'étend, de Berwick à Carlisle, le long de la frontière anglaise, et qui est si connu dans la poésie et l'histoire d'Écosse sous le nom de Borders. Il voulait faire, disait-il, «quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie». Il se proposait, sans doute, d'y rechercher des inspirations poétiques, des scènes, des souvenirs, dont il pût faire son profit. Il n'est pas sans intérêt, pour l'étude de ses préférences d'esprit et en même temps pour la notation exacte de son état d'âme, de voir ce qu'il a su retirer, pendant ce voyage, soit des aspects de la nature, soit des associations humaines qui y sont mêlées.
Le pays qu'il allait visiter possède un grand charme tranquille et mélancolique[649]. Il n'est pas très puissant ni très mouvementé; c'est une région de collines et de montagnes moyennes, arrondies par l'usure de glaciers disparus. Elle s'étend, avec l'allure des hauts plateaux[650], en calmes ondulations liées les unes aux autres, qui se rencontrent, se coupent ou se marient, en courbes sereines et harmonieuses. Le paysage se prolonge de tous côtés, uniforme, partout semblable à lui-même et cependant partout séduisant; indéfiniment il s'enfuit d'un même rhythme large et noble et, à peu près à égale hauteur, pousse jusqu'au fond du ciel la houle paisible de ses cimes. Ces montagnes souples s'abaissent vers les vallées, en descentes très douces, en inclinaisons molles et coulantes, en fléchissements sans heurt, en plis traînants. La forme de la contrée est très apparente, car rien ne l'interrompt ni ne la recouvre. Un de ses caractères est l'absence de toute haute végétation; les bois sont ramassés dans le fond des vallées plus importantes; ailleurs, peu ou pas d'arbres, sauf quelques bouquets de bouleaux et de mélèzes semés sur les plus basses pentes. On a, dans son ampleur, la beauté des paysages nus, à grandes lignes maîtresses qui se déroulent dans le ciel, y mettant un mouvement lorsqu'il est pur et immuable, y mettant un repos lorsqu'il est rempli de la mobilité des nuées.
[Note 649: Pour le caractère général du paysage des Borders, nous avons contrôlé et éclairé nos impressions personnelles par celles d'écrivains qui ont parlé magistralement de ce pays. Il faut lire,--pour la partie physique, l'admirable livre de Archibald Geikie: The Scenery of Scotland, viewed in Connection with its physical Geology, où les qualités de l'écrivain égalent celles du savant;--pour la partie littéraire et poétique, le très beau livre de John Veitch: The History and Poetry of the Scottish Border, their main features and relations, où il y a des pages d'un véritable amant et connaisseur de la nature.--Il y a, dans les Recollections of a Tour made in Scotland, AD. 1803, de Dorothy Wordsworth, des pages d'un sentiment exquis.--Relire en même temps les poèmes écossais de Wordsworth, et, bien entendu, noter les traits descriptifs des vieilles ballades qui sont toujours d'une grande justesse et d'une grande force résumante.]
[Note 650: Voir sur ces traits géologiques, A. Geikie. Scenery of Scotland, chap. XIII.]
Ce calme des contours est, en outre, soutenu par la monotonie de la coloration. Des bruyères, des fougères, des genêts, une herbe rude et unie, des mousses semblables à des velours bruns ou verts, recouvrent les pentes, de larges teintes adoucies et voisines, qui laissent, selon l'expression de Geikie, toute leur valeur aux modulations du terrain[651]. Les couleurs changent avec les saisons; mais lors même qu'elles sont le plus vives, c'est-à-dire lorsque, vers l'automne, les bruyères s'empourprent, les fougères s'orangent et que les mousses et l'herbe deviennent rousses, ce sont encore des nuances passées, assorties en une richesse sobre et simple. On dirait seulement que le paysage a pris une somptueuse patine. Ainsi rien n'arrête, rien ne trouble l'âme dans ses rêveries, lorsqu'elle se livre à ces montagnes, et qu'elle s'abandonne à suivre ces cimes qui courent en lignes parallèles, se succèdent, montent, coulent, passent doucement de l'une à l'autre, en longues sinuosités belles et graves[652].
[Note 651: A. Geikie. Scenery of Scotland, p. 296.]
[Note 652: J. Veitch. History and Poetry of the Scottish Border, p. 11.]
Mais il faut pénétrer plus avant vers le coeur du pays, pour en découvrir l'attrait souverain. Il réside dans les hautes vallées désertes, où tournoie l'aigle et où songe le héron; son séjour est dans ces silencieux et verts amphithéâtres de pâturages, sur lesquels plane une paix solennelle. Pas une chaumière, une hutte; mais seulement, de toutes parts, des blancheurs paisibles de troupeaux de moutons; on croirait que les vers de Lucrèce, ces vers admirables où est l'âme des solitudes pastorales, ont été écrits dans ces lieux:
«Sæpe in colli, tondentes pabula loeta, Lanigeræ reptant pecudes, quo quamque vocantes Invitant herbæ, gemmantes rore recenti; Et satiati agni ludunt, blandeque coruscant; Omnia quæ nobis longe confusa videntur, Et velut in viridi candor consistere colli[653].»
[Note 653: Lucrèce. Liv. II, 318.]
Chacune de ces mille vallées a son cours d'eau dont l'histoire est pareille. Entre des mousses plus vives, un bouillon clair sourd, un ruisseau s'enfuit à travers l'herbe, court et scintille sous les bruyères, se brise et étincelle dans des rochers et plus loin disparaît, dans une gorge, entre des déchirures rougeâtres et des blocs gris, pour aller plus lentement rejoindre les prairies basses. Les vallons latéraux qui débouchent dans ces vallées ont tous aussi leur rivulet qui se divise en filets brillants. On dirait qu'un géant a laissé dans chacun de ces creux un rameau d'argent. Un murmure d'eaux s'exhale de cette solitude sans la troubler car il fait partie d'elle. Par instants, le bêlement des troupeaux se mêle à lui, en une voix partout éparse et plaintive. Et toujours la profondeur du ciel est occupée par les longues ondulations sérieuses des collines, qui deviennent plus légères plus elles sont lointaines et, à l'extrémité de l'horizon, sont tout à fait transparentes et bleues.
Au charme mélancolique de la nature celui des souvenirs s'ajoute; et tous deux s'accordent[654]. Dans les vallées basses, le long des rivières, sont les ruines historiques. Là s'étend la ligne fameuse des abbayes de Melrose, de Kelso, de Jedburgh, de Dryburgh; là sont les vieux châteaux comme Roxburgh; les vieilles villes comme Berwick, Coldstream, Kelso, Jedburgh, Melrose, Selkirk, Peebles, célèbres dans l'histoire et dans la poésie écossaises. Mais surtout le pays est plein de la mémoire des luttes des Borders. Un des traits du paysage sont ces hautes tours carrées, désignées par le nom de peels, qui servaient de refuge et de repaire aux barons maraudeurs de cette frontière. Avec leur air menaçant, leurs murs massifs et nus, leurs étroites ouvertures, leurs meurtrières, leurs mâchicoulis, leur corbeille de fer fixée tout en haut du toit, dans laquelle on entassait de la tourbe et de la poix pour allumer la flamme d'alarme, le bale-fire, qui parcourait toute la contrée en une nuit,
Un drap de flamme, de la tour haute, Flottait sur le ciel comme un drapeau sanglant, Tout flamboyant et déchiré[655],
les unes toujours intactes et fières, les autres fendues, croulantes, encore marquées de la trace noire des incendies, elles se dressent de toutes parts. Elles se sont emparées de tous les points propices. Il n'y a pas une crête, un promontoire de colline dans les vallées, un passage de route ou de sentier, qu'elles ne s'y soient installées; quelques-unes sont juchées sur des pics sans accès; d'autres cramponnées au bord des précipices, au-dessus de torrents; d'autres dissimulées dans des bois, ou sinistrement isolées au centre de marécages et de fondrières. Ces forteresses étaient habitées par d'étranges maîtres, en partie brigands, en partie soldats, en partie seigneurs. C'étaient les Elliots, les Armstrongs, les Turnbulls, les Rutherfords, les Scotts, les Homes, les Kerrs, race d'hommes désespérés, hardis, toujours en guerre avec les Anglais ou entre eux, toujours en coups de force, en alarmes. Leurs exploits étaient de partir le soir, de passer la frontière inaperçus, et de tomber, à dix, quinze lieues de là, sur une ferme, un hameau, dont ils enlevaient les bestiaux. La nuit était leur complice; c'est pourquoi la plupart avaient dans leurs armes des étoiles et la lune[656]. Quand le butin était fini et qu'il n'y avait plus rien au logis, un beau soir, en découvrant le plat, on y trouvait une paire d'éperons. On savait ce que cela voulait dire et on repartait en expédition. Ces hommes durs, presque aussi cruels que des Peaux-Rouges[657], vivaient dans la continuelle tension d'énergie, dans la force, la hâte et l'exigence impérieuse de sentiments, et aussi dans la suprématie d'âme, que développe, après tout, le risque même grossier mais continuel de la vie. C'étaient des existences sans poésie, mais où il y avait des heures intenses et poétiques. On voit ce qu'une pareille condition entraîne d'aventures, de traits de courage, de dangers, de querelles, de luttes entre familles, de vengeances longtemps poursuivies. Ces querelles, qui tenaient du duel, de l'escarmouche et de l'assassinat, n'étaient pas assez importantes pour créer un événement historique. Mais, de temps en temps, il sortait d'elles une de ces tragédies mémorables qui vont au fond des coeurs les plus durs y remuer la pitié.
[Note 654: Pour les souvenirs historiques ou légendaires et pour les moeurs violentes des Borders voir l'Introduction de Walter Scott: Minstrelsy of the Scottish Border.--Les passages sur les Borders, dans les Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott's novels.--Le petit opuscule intitulé: An Account of the Borders dans le Chambers's Miscellany.--Le chapitre IX du livre de Veitch: Features of Border Life and Character.--Un article de l'Edinburgh Review, de Juillet 1887: Ettrick Forest and the Yarrow.--Gunnyon: Scottish Life and History in Song and Ballad. Chap. IV.--J. Clark Murray: The Ballads and Songs of Scotland, in view of their influence on the Character of the People. Chap. IV: The Border Feuds.--Mais rien ne vaut l'impression produite par la lecture des Ballades elles-mêmes, avec les notes historiques qui indiquent les événements qu'elles rappellent.]
[Note 655: The Lay of the Last Minstrel. Canto III.]
[Note 656: Chambers. Account of the Border, p. 21.]
[Note 657: Prescott. Essais de Biographie et de Critique, les chants de l'Écosse, tom. II, p. 64.]
Aussi une quantité incroyable de poésie est née de ces horizons pensifs et de ces événements romanesques. C'est le district poétique de l'Écosse, à un titre bien plus vrai que le district des lacs ne l'est pour l'Angleterre. Car ici c'est une profusion de poésie anonyme, autochtone, sortie des entrailles mêmes de la terre. Elle a été créée par des centaines de poètes inconnus, enrichie par des milliers de récitations. Elle est vraiment populaire et collective, car, par cette séculaire et innombrable collaboration, elle contient l'émotion accumulée de ceux qui l'ont écrite et de ceux qui l'ont chantée. Sur tout le pays, elle est répandue. On a dit qu'il n'y a pas, dans cette partie de l'Écosse, un ruisseau ou une colline qui n'ait sa ballade ou sa chanson; et cela est vrai à la lettre. Toutes ces rivières, la Tweed, la Gala, la Teviot, la Jed, l'Ettrick, la Yarrow, dont le bruit clair emplit le pays, chantent également dans cette poésie. Chaque vallée, avec son caractère propre, possède sa poésie particulière: la molle et verte vallée de la Tweed a les chansons d'amour caressantes, doucement pastorales et pures; les gorges sauvages autour des sources de la Teviot et de la Reed, les sombres solitudes moussues de la Tarras et de la Liddell sont la scène des plus puissantes et des plus terribles ballades historiques; les retraites rêveuses de la vallée d'Ettrick ont des chants mystérieux et surnaturels[658]. Mais la poésie de toutes ces vallées semble se réunir dans la plus poétique d'elles toutes, dans l'harmonieuse, la triste, la douce, la tendre, la sévère Yarrow. Elle est le sanctuaire de cette région. Et qu'elle est digne de l'être! Elle a toutes les beautés, le charme méditatif de ses plus faibles pentes, l'austérité de ses deux lacs solitaires, où le ciel et les collines se reflètent comme en un métal poli[659], la terreur des hautes passes qui la séparent de la vallée de la Moffat, où «la queue de la jument grise», tombant perpendiculairement de plus de trois cents pieds, se brise, gronde et gémit dans un enfer de rocs. Elle est pleine d'une poésie pathétique et tragique[660]. Il n'y a presque pas une pierre, pas un tertre qui n'en ait reçu une sorte de consécration. Le gai Faucon, Murray l'outlaw, Willie est rare et Willie est beau, la Tragédie de Douglas, les Tristes vallons de Yarrow, la Lamentation de la veuve des Borders, à ne prendre que les pièces capitales, ont leur scène dans ce petit val, sans parler de moindres chansons et d'imitations sans nombre. D'autres vallées sont presque aussi riches. On se rend compte de ce qu'il a dû fleurir, disparaître, renaître de poésie dans cet extraordinaire district, lorsqu'on a parcouru la Minstrelsy des Borders Écossais; surtout si l'on réfléchit que ce recueil a laissé à glaner, qu'il a été fait bien tard, que plusieurs de ces chansons ou ballades et des plus belles, lorsqu'elles furent trouvées, ne palpitaient plus que pour peu de jours sur les lèvres de quelque vieille femme cassée, toutes prêtes à mourir avec elle. Combien ont disparu de la sorte, avec la dernière âme qu'elles avaient charmée!
[Note 658: Voir sur les inspirations différentes selon le caractère des vallées, le chap. XII du livre de Veitch, particulièrement les pages 423-33.]
[Note 659: Voir une jolie description du lac St.-Mary, dans l'Introduction au Chant II de Marmion.]
[Note 660: Voir, sur les charmes différents, un délicat et juste passage dans les Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott, p. 151.--Veitch, p. 425-26.--La lecture de Principal Shairp The Three Yarrows dans ses Aspects of Poetry--et l'exquis poème de Wordsworth, Yarrow visited, qui pénètre plus que tout ce qui a été écrit sur la Yarrow.]
Sans doute cette poésie n'avait pas encore reçu sa large consécration littéraire; elle n'avait pas pris rang dans les bibliothèques comme une des plus originales anthologies populaires qu'il y ait. Elle était cependant bien connue en Écosse; et même elle était à la mode. La preuve en est dans les nombreuses imitations que le XVIIIe siècle en avait faites, bien avant le moment où Burns voyageait dans les Borders. Allan Ramsay avait donné l'exemple de ces imitations, bien que les siennes fussent froides et maniérées. Toute une série de menus poètes, Robert Crawford, Hamilton de Bangour, Julius Mickle, John Logan, avaient retrouvé, parfois dans quelques pièces seulement, parfois dans une seule, l'accent et la mélodie des vieilles ballades[661]. Ne sait-on pas que deux versions célèbres d'une ancienne ballade, les Fleurs de la Forêt, sont dues à deux jeunes filles, l'une Miss Jane Elliot et l'autre Miss Alison Rutherford, plus tard Mrs Cockburn, que nous avons vue, déjà âgée, accueillir Burns à Édimbourg? Elles avaient toutes deux, sans s'en douter, émues un jour par un refrain plaintif, donné deux chefs-d'oeuvre de sentiment simple, et enrichi de deux perles la poésie de leur pays[662]. Elles ne composèrent jamais rien d'autre. Ces deux charmantes pièces avaient, en réalité, été produites par le pur procédé de collaboration populaire: l'émotion de chanteurs successifs s'ajoutant à l'inspiration de l'auteur primitif. La seule différence est qu'ici le résultat fut imprimé au lieu d'être chanté, et que les collaborateurs furent découverts par la seule curiosité littéraire des temps, car Miss Rutherford et Miss Elliot avaient essayé de s'en cacher. Enfin la célèbre tragédie de Douglas de John Home, que Burns, comme tous les Écossais, connaissait bien, était fondée sur une de ces ballades[663]. Cette poésie était donc répandue et appréciée. Bien plus, elle était si active, si pleine de sève, si maîtresse des imaginations que, parmi des milliers d'autres, elle était en train de former, à ce moment précis, trois âmes qui devaient être entre les plus robustes et les plus riches de leur contrée.
[Note 661: Lire dans le chapitre XIII de Veitch: Border Poetry, Eighteenth Century, le travail d'imitation des anciennes ballades qui s'est fait pendant le siècle dernier.]
[Note 662: Voir dans quelles circonstances ces chansons furent composées: Songstresses of Scotland; tom. I: pour Mrs Cockburn, p. 70-71, pour Miss Jane Eliot, p. 205-07.]
[Note 663: Alex. Carlyle. Autobiography, p. 233.]
C'est par la poésie et le paysage des Borders que ce grand garçon, déjà savant, à qui Burns avait prédit un avenir d'homme, avait senti s'éveiller en lui le goût des choses d'autrefois. Il avait été élevé au pied d'un de ces vieux peels romantiques, bercé par les vieilles ballades. Et lui-même a raconté l'influence de ces spectacles et de ces récits sur son âme, dans des vers tout bondissants d'émotions enfantines.
Oui, l'impulsion poétique me fut donnée Par la colline verte et le clair ciel bleu. C'était une scène nue et sauvage, Où des escarpements nus étaient empilés rudement; Mais, ici et là, dans les intervalles, Reposaient des touffes veloutées d'un vert adorable; Et l'enfant solitaire connaissait bien Les retraites où le murailler poussait, Où le chèvrefeuille aimait à ramper Sur le rocher bas et le mur ruiné. Je pensais que ces recoins étaient le plus doux abri Que le soleil vit dans tout son cours[664].
[Note 664: Walter Scott, Marmion. Introduction to Canto III, to William Erskine.]
Et en même temps il retrace les premières émotions que ce vieux peel, avec tous ses souvenirs guerriers, faisait naître en lui et qui peut-être ont déterminé le tour historique et romanesque de son génie.
Sans cesse, je considérais cette tour démantelée Comme le plus puissant ouvrage de la force humaine, Et je m'émerveillais, quand le vieux paysan Enchantait mon esprit, par quelque conte De maraudeurs qui, au grand galop, Sortant du château éperonnaient leurs chevaux, Pour renouveler dans le sud leurs rapines, Bien loin, dans les lointaines Cheviot bleues. Ils me semblait que les trompettes, les pas des chevaux Faisaient encore retentir les arches brisées de l'entrée, Que des visages farouches, cousus de cicatrices, Regardaient par les barreaux rouilles des fenêtres; Et sans cesse, au foyer d'hiver, J'écoutais de vieilles histoires de joie et de peine, Les détours des amants, la beauté des dames, Les charmes des sorcières, les armes des guerriers[665].
[Note 665: Walter Scott, Marmion. Introduction to Canto III.]
L'enfant qui écoutait toutes ces choses était, on le sait, Walter Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le côté historique et dramatique de cette poésie, dans ses longs poèmes, qui sont comme des ballades amplifiées et tournées au récit.
Au moment même où Burns passait dans la vallée d'Ettrick, il y avait, parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garçon de dix-sept ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche, rêveur, sauvage, presque farouche, en qui opérait également le charme de ces mêmes montagnes et de ces mêmes chansons. Sa vie, moins variée que celle de Burns, est peut-être plus étrange. Il n'avait été à l'école que jusqu'à apprendre à lire et à écrire en grosses lettres d'un demi-pouce, qui étaient plutôt de lourds dessins; mais il avait entendu raconter des aventures de fées, de lutins et d'elfes. Toute une mythologie légère avait pris demeure en sa tête, pendant ses longs isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantôt calmes et mystérieusement bleuâtres, tantôt pleines des hurlements de l'orage et de la danse des éclairs; les crépuscules du matin et du soir, dans ce pays où les brouillards mêlés de lumières dissolvent le paysage, le font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le déplacent, le rapprochent ou l'éloignent, le transforment, en changent les lignes, les nuances, en font un nuage féerique, une vision impalpable, un rêve; tout avait donné à ces histoires un royaume fait pour elles. Et dans cette atmosphère rêvait et se formait celui qui allait être le plus grand poète paysan que l'Écosse ait produit, après Burns. Car lui aussi a avoué qu'il devait sa poésie à cette influence.
Ô aimez le savoir mystique et sublime Des histoires féeriques des anciens temps! Je les ai apprises dans la glen solitaire, Aux demeures les plus reculées des hommes, Où jamais ne passait un étranger, Par les nuits d'été et les jours d'hiver. Pas un paysan, pas une chaumine; Nous n'avions causerie qu'avec le ciel, Avec les voix qui chantaient à travers les nuages, Et les orages naissants autour de nous suspendus. Oh, lady! Jugez si vous le pouvez, Combien austère et vaste était le pouvoir De thèmes comme ceux-là, quand les ténèbres tombaient, Et que les vieillards à cheveux gris disaient leurs contes, Quand les portes étaient barrées, que la vieille femme S'occupait auprès de la flamme, Qui, dans la fumée et l'obscurité, brillait Sur des visages obscurs et perdus dans l'ombre. Le bêlement de la chèvre de montagne, là-bas, Qui tremblotant arrivait des rochers, Les échos du roc, le ruisseau fougueux, La cataracte gonflée, le bois gémissant, Le murmure vague et mêlé, Voix du désert qui n'est jamais muette, Tout cela a laissé dans ce coeur Un sentiment que la langue ne peut rendre, Une flamme étrange et non terrestre, Quelque chose qui n'a pas de nom[666].
[Note 666: James Hogg. The Queen's Wake.]
Ce jeune berger, à qui Burns aurait pu parler, était James Hogg, le berger d'Ettrick. Et on comprend également pourquoi celui-ci devait rendre mieux qu'aucun autre poète, avec une grâce, une force de vue fantastique tout à fait supérieures, la partie magique et merveilleuse de cette poésie. Sa Veillée de la Reine, avec ses exquises histoires de Kilmeny, de la Sorcière de Fife, de l'Abbé de Mac Kinnon sont aux ballades surnaturelles des Borders ce que les poèmes de Walter Scott sont aux ballades romanesques.
En même temps, dans une petite paroisse de la vallée de la Teviot, un gamin d'une douzaine d'années ressentait la beauté de ce pays. C'était John Leyden, l'ami de Walter Scott, un esprit puissant et singulier qui absorbait toutes les sciences, et qui devait mourir à Java, à l'âge de trente-six ans, au moment où il devenait un grand orientaliste. «Cet homme extraordinaire, né dans une chaumine de berger, dans une des plus sauvages vallées du Roxburgshire et, bien entendu, presque entièrement instruit par lui-même, avait, avant d'avoir atteint sa dix-neuvième année, confondu les docteurs d'Édimbourg par son épouvantable masse de savoir dans presque tous les départements de la science. Il se moquait de la plus extrême pénurie ou plutôt il n'avait jamais eu conscience qu'elle pût être un obstacle; car du pain et de l'eau, l'accès aux livres et aux cours, comprenaient tout ce que renfermaient ses souhaits; et ainsi, il travaillait et frappait aux portes d'une science après une autre, jusqu'à ce que son indomptable persévérance emportât tout devant lui. Et cependant avec cette sobriété monacale, cette dureté de fer du vouloir, tout en déroutant ceux qui l'entouraient par des façons et des habitudes dont il était difficile de dire si elles étaient celles d'un maraudeur de frontière ou d'un écolier du temps jadis, il avait le coeur d'un poète[667]». Et ce coeur de poète s'était formé au commerce de ces vallons et des vallées. Lui-même le dit dans un passage d'une délicatesse achevée, tout tremblant d'une brise de poésie gracieuse, comme un des peupliers dont il parle.
[Note 667: Lockhart. Life of Sir Walter Scott, chap. X: John Leyden.--Voir aussi le Memoir of John Leyden par Walter Scott.]
Vous aimables vallées, qui avez eu mes premiers regards! Comme votre sourire était doux quand les charmes de la nature renaissaient, Vert était son vêtement, brillant, frais et tiède... Quand je songe, ma première vie me revient, La première ardeur de la jeunesse bat dans mon sein. Comme une musique fondue dans un rêve d'amant, J'entends la chanson murmurante de la rivière Teviot; Les rayons plissés étendus sur les eaux Peignent une lune plus pâle, un ciel plus faible; Tandis qu'à travers les rameaux renversés des aunes Scintillantes les étoiles brillent d'un éclat verdâtre.
Sur ces belles rives, tes anciens bardes, Ô enchanteresse rivière! ne versent plus leurs chants émus; Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers, Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis, Et celui qui foule d'un pied religieux le sol, Vers minuit solitaire, entend leur son argentin, Quand les brises de la rivière agitent leurs ailes cotonneuses Et éventent légèrement leurs cordes sauvages et enchantées.
Celui qui d'une main terrestre aspire, confiant et hardi, À tenir la harpe aérienne des anciens bardes, À couronner son front de la couronne sacrée de lierre, Et à mener le choeur plaintif des morts, Que celui-là, au pied des peupliers, éparpille chaque nuit Les feuilles pointues du saule d'un glauque pâle, Qu'il évite de lever les yeux, obstinément détournés, Quand autour de lui s'épaississent les soupirs de fantômes invisibles Et que sur sa tête solitaire, comme des abeilles en été, Les feuilles mues d'elles-mêmes tremblent sur les arbres. Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive, Alors c'est le moment d'étendre sa main audacieuse, Et d'arracher au pâle peuplier incliné La harpe magique de l'ancienne vallée de la Teviot[668].
[Note 668: John Leyden. Scenes of Infancy, part. I.]
Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers, Scènes d'Enfance, consacré à ce pays des Borders. Il avait surtout été frappé par le paysage, là où il est plus souriant et plus plaisant; sa note particulière est de l'avoir rendu, dans une suite de tableaux, avec un mélange d'exactitude familière et d'anoblissement, qui fait penser en même temps à Cowper et à Thomson.
Ainsi, au moment même où Burns visitait les Borders, il y avait là une masse de poésie agissante, vivante, non seulement capable de réjouir, de consoler des milliers d'âmes simples et de mettre des instants de beauté ou de pitié dans des bergers, des filles de ferme, des gardeurs de vaches, des laboureurs, mais encore elle était occupée à former la chaîne et la trame d'âmes d'élite, qui déclarèrent ensuite qu'elles n'avaient rien en elles de meilleur que ces premiers souvenirs. Cette poésie personne encore ne l'avait recueillie. Une douzaine d'années plus tard, on allait voir un homme infatigable, tantôt à cheval, tantôt dans un phaéton construit exprès pour pénétrer dans des endroits qui n'avaient jamais vu de voiture[669], on allait voir cet étrange voyageur parcourir le pays en tous sens, s'enfoncer au fond des vallées invisitées, faire chanter les fermiers à la fin de repas où il leur tenait tête, demander aux vieilles gens décrépites un effort de mémoire et de faire revivre un instant les chansons qui les avaient bercées jadis, aller trouver les bergers, réunir de tous côtés des strophes, des fragments, des ballades, des chansons, et faire un trésor de cette poésie répandue et anonyme. C'était Walter Scott. Les deux premiers volumes de la Poésie populaire des Borders furent publiés en 1802.
[Note 669: Lockhart. Life of Sir Walter Scott, chap. X.]
Burns était parti en disant qu'il allait faire «un pélerinage au sol classique» de la poésie écossaise. Ces mots pouvaient faire croire qu'il allait pénétrer dans cette région, sinon préparé à en ressentir tout le charme pittoresque, du moins désireux de le découvrir et disposé à en étudier les souvenirs poétiques. Dès qu'on ouvre le journal qu'il a tenu de son voyage, la déception est grande. Il semble que le paysage qui devait fournir à Wordsworth de si profondes et si divines contemplations n'ait pas été aperçu. À peine quelques notations fugitives et sommaires, qui ne dépassent pas les impressions d'un voyageur quelconque[670]. «Les collines de Lammermoor misérablement désolées, mais par moments très pittoresques[671]».--«Superbe rivière la Tweed, claire et majestueuse, beau pont[672]». Il remonte jusqu'à Selkirk, cette rêveuse et attirante vallée de l'Ettrick où James Hogg se formait dans des visions de paysage féeriques; et ces rives, sur lesquelles soupire l'âme même des Borders, ne lui inspirent que ces mots: «toute la contrée aux alentours, sur la Tweed comme sur l'Ettrick, remarquablement pierreuse[673].» Tant de vieilles villes, si jolies de situation, si pittoresquement étalées au bout de leur pont, autour de ruines si vénérablement historiques: Kelso, au pied de sa vieille tour, Berwick avec son air de forteresse, Melrose où la vallée de la Tweed s'élargit, et Jedburgh sur sa basse éminence dominée par sa tour conventuelle, passent presque inaperçues. «Déjeuné à Kelso, charmante situation de Kelso, beau pont sur la Tweed, vue et perspectives enchanteresses des deux côtés de la rivière, particulièrement du côté écossais[674]».--«Charmante situation romantique de Jedburgh, avec des jardins, des vergers, mélangés aux maisons, belles vieilles ruines, une cathédrale jadis magnifique et un château-fort. Toutes les villes ici ont une apparence de vieille et rude grandeur, mais les habitants sont extrêmement paresseux[675].» Ce passage est de beaucoup le plus explicite et il a de la justesse de coup d'oeil. On sent que le souci d'observer et l'attention seuls ont fait défaut. À quelques milles de là, il visite ce coin renommé de pays où, dans des paysages éclatants alors des frondaisons de mai, se trouvent les vieilles abbayes du roi David; la massive abbaye de Dryburgh, si calme dans sa péninsule boisée, et cette merveilleuse abbaye de Melrose, si exquise, si fine, si parfaite et d'un travail si achevé dans sa pierre d'un rouge pâle. C'est elle qui devait, à quelques années de là, faire écrire à Walter Scott ses plus beaux vers[676]. Voici tout ce que ces nobles architectures inspirent à Burns: «visité Dryburgh, une ancienne belle abbaye ruinée, traversé la Leader et remonté la Tweed jusqu'à Melrose, y dîne et visite cette ruine glorieuse et au loin renommée[677]». Les endroits rendus célèbres par les ballades et les chansons ne ressortent guère davantage. Rien de ce qui est spécial à cette région, rien du charme des sites ou des souvenirs n'y apparaît.
[Note 670: Les extraits qui suivent, sont tirés du Journal tenu par Burns pendant ce voyage. Nous y renvoyons une fois pour toutes.]
[Note 671: May 5, 1787.]
[Note 672: Monday 7th.]
[Note 673: Sunday 18th.]
[Note 674: Tuesday 8th May.]
[Note 675: Wednesday 9th.]
[Note 676: On connaît le passage célèbre de Walter Scott sur Melrose, au début du chant II du Lay of the Last Minstrel.]
[Note 677: Sunday 18th.]
En revanche on y trouve, pressés les uns contre les autres, une quantité de coups de crayons, de petits croquis, de portraits en une ligne, rendus par une épithète ou deux, de toutes les personnes avec lesquelles il se trouva en rapports pendant ces quelques semaines. C'est un point intéressant et nous verrons les indications qu'on peut en tirer sur les préférences et les préoccupations de l'esprit de Burns. Mais ces observations humaines eussent pu être faites aussi bien à Édimbourg ou partout ailleurs; elles ne rentraient pas dans l'objet de son voyage.
De beaucoup la plus large place en ces pages est prise par de vulgaires récits d'amourettes, pas même d'amourettes, d'intrigues ébauchées, de flirtages d'une demi-journée. C'est presque uniquement un jeu égoïste qui s'amuse, pour la distraction d'un soir, à jeter un peu de trouble dans le coeur et le souvenir de petites provinciales éblouies. Il sait qu'il ne les reverra plus le lendemain. Qu'importe? Il ne résiste pas à la tentation. On dirait qu'après la contrainte d'Édimbourg, son coeur, heureux de se sentir les coudées franches, ait eu besoin de prendre à tort et à travers ses ébats. «Mon coeur se dégèle et se fond en plaisir, après avoir été si longtemps gelé dans la baie de Groenland de l'indifférence, au milieu du bruit et de la sottise d'Édimbourg[678]». Il se trouvait au milieu de demoiselles, de bourgeoises de petites villes, de filles de gros fermiers, avec lesquels sa situation nouvelle le mettait de plain-pied. Il se sentait à l'aise, reprenait son assurance, ses procédés habituels de galanterie, retrouvait presque ses succès de village. Dès qu'il touche à cette veine il est intarissable.
[Note 678: Wednesday 9th May.]
«Miss Lindsay, une aimable fille de belle humeur: un peu courte et de l'embonpoint[679] mais belle et extrêmement gracieuse, de beaux yeux noisette, pleins de vivacité et étincelants d'une délicieuse humidité, un visage attrayant, un tout ensemble[679] qui déclare qu'elle appartient au premier rang des esprits féminins.... Après plusieurs efforts malheureux, je parviens à secouer Mrs et Miss--, à me dégager d'elles et je trouve le moyen de prendre le bras de Miss Lindsay. Miss semble satisfaite que ma barderie l'ait distinguée et, après quelques légers scrupules que je pouvais suivre aisément, elle se rit du bavardage autour de nous et aimablement me permet de garder ce que j'ai pris; puis, quand la cérémonie de ma présentation au Dr Sommerville nous eut séparés, elle fit la moitié du chemin pour que je reprisse ma situation.--Nota Bene. Le poète est à deux doigts d'être infernalement amoureux; je crains bien que mon coeur soit presque autant en amadou que jamais[680].»
[Note 679: En français.]
[Note 680: Wednesday 9th.]
Quand, au bout de deux jours, il est forcé de partir, il se répand en regrets. «Douce Isabella Lindsay, puisse la paix habiter votre coeur, interrompue seulement par les battements tumultueux de l'amour extasié! Cet oeil qui allume l'amour doit rayonner pour un autre, et ce corps gracieux doit mettre le bonheur dans d'autres bras et non dans les miens[681]». Mais à quelques jours de là, il a tout oublié: «Les Miss Grieves, très excellentes filles. Mon coeur de barde a reçu un coup de brosse de Miss Betsey[682]». Deux jours après: «Trouvé Miss Ainslie, l'aimable, la judicieuse, la gaie, la douce Miss Ainslie, toute seule à Berrywell. Pouvoirs célestes, qui connaissez la faiblesse des coeurs humains, soutenez le mien! Quel bonheur il faut que je voie pour me rappeler seulement que je ne dois pas le goûter[683]!». Ailleurs, il est invité à dîner chez un clergyman, et voici les réflexions qu'il emporte du repas: «Mr Burnside, le clergyman, est un homme dont je me souviendrai toujours avec reconnaissance; et sa femme, Dieu me pardonne! j'ai presque enfreint le dixième commandement, à cause d'elle. Simplicité, élégance, bon sens, douceur de caractère, bonne humeur, bienveillante hospitalité, tels sont les éléments de ses façons et de son coeur; bref...mais si je dis un mot de plus sur elle, je vais en tomber aussitôt amoureux[684]». Ailleurs, il écrit à un ami. «J'ai rencontré deux belles filles; en particulier l'une d'elles, une belle fille, étoffée, l'air confortable, bien habillée et jolie, l'autre un beau brin de fille à la jambe fine, droite, bien prise, d'un visage agréable, aussi gaie qu'un linot sur une épine fleurie, aussi douce et modeste qu'une violette fraîche éclose dans un bois de noisetiers. Elles ont fait en moi un tel diable de ravage que, si on retournait mes viscères, on trouverait deux encoches dans mon coeur, comme la marque d'un couteau sur une tige de chou[685]». D'autres fois, ce sont des aventures plus grossières, des rencontres de grand'route, des acoquinements d'auberge, entamés et menés en peu d'heures, des intrigues au gros sel, où le casse-coeurs de village apparaît, avec je ne sais quelle entreprise rusée et quelle vulgarité de paysan allumé par la boisson.
[Note 681: Friday 11th.]
[Note 682: Sunday 20th.]
[Note 683: Tuesday 22nd.]
[Note 684: Ceci est d'une lettre To William Nicol, 18th juin 1787.]
[Note 685: To William Nicol, 31st May 1787.]
Rencontré en chemin une aventure assez étrange et romanesque, avec une fille et sa soeur mariée. La fille, après quelques ouvertures de galanterie de ma part, me voit un peu pris de la bouteille et offre de me piper dans quelque affaire de Gretna-Green. Moi, qui ne suis pas aussi niais qu'elle l'imagine, je prends rendez-vous avec elle, en manière de vive la bagatelle[686], pour nous entendre à ce sujet quand nous arriverons à la ville. Je l'y retrouve et je lui donne un coup de brosse de caresses et une bouteille de cidre; mais trouvant qu'elle s'est un peu trompée[686] sur l'individu, elle file[687].»
[Note 686: En français.]
[Note 687: Tuesday. 31st May.]
Il était alors en effet à peu de distance de Gretna-Green, le village fameux par ses mariages clandestins. C'était, en venant d'Angleterre, le premier endroit de halte après avoir franchi la frontière. En Angleterre, les mariages exigeaient le consentement des parents ou tuteurs, la publication de bans, la présence d'un prêtre, une publicité, toutes sortes d'obstacles et de retards. La loi écossaise, plus large, ne demandait qu'une déclaration mutuelle de mariage échangée en présence de témoins, ou un engagement écrit; c'est, on s'en souvient, ce dernier mode qui avait, pendant quelques jours, uni Burns à Jane Armour et que le père de celle-ci avait détruit. Les gens de Gretna-Green avaient su se faire une industrie profitable de mariages improvisés. Les couples arrivaient et trouvaient tout ce qu'il fallait pour une union immédiate, car ils étaient parfois poursuivis de très près. L'industrie était très florissante dans la seconde moitié du dernier siècle. Pennant, le voyageur, qui avait visité le village un peu avant l'époque du voyage de Burns, en a laissé une amusante description: «Entrons de nouveau en Écosse par un petit pont sur la Sark, et peu après nous nous arrêtons au petit village de Gretna, si bien connu des aventuriers matrimoniaux. Ici le jeune couple peut être instantanément uni, par un pêcheur, un menuisier, un forgeron, qui accomplissent la cérémonie pour une rémunération qui va de deux guinées à un verre de whisky; mais le prix est généralement fixé d'après les renseignements donnés par les postillons de Carlisle, qui sont payés par l'un ou l'autre des dignitaires sus-mentionnés. Si la poursuite des parents est trop ardente, on conseille au couple effarouché de se glisser dans un lit et, dans cette situation, on les montre aux poursuivants, qui n'insistent plus... L'endroit se distingue de loin par un groupe de sapins, le bosquet de Cythère du lieu. J'eus la curiosité de voir le grand-prêtre qui m'apparut sous la forme d'un pêcheur, en surtout bleu, avec une grosse chique de tabac dans la bouche. L'un d'entre nous feignit d'être venu pour reconnaître la place, et lui demanda son prix; après nous avoir considérés attentivement, il le laissa à notre générosité[688]». Quelle fin c'eût été pour le pélerinage poétique! Ce sont là des enfantillages sans portée et sans gravité. Ils n'ont d'intérêt qu'autant qu'ils marquent l'absence de préoccupations sérieuses, et dignes de ce voyage que d'autres poètes devaient faire avec tant de gravité, de vénération et de profit. À coup sûr, la relation de ces plates aventures occupe matériellement plus de place dans le journal de Burns que les notes sur les sites ou les poèmes. Sans entrer dans des détails Lockhart dit: «Le Dr Currie a publié quelques extraits du Journal tenu par Burns pendant cette excursion, mais ils sont pour la plupart très triviaux[689].»
[Note 688: Pennant. Second Tour in Scotland, Performed in the Year, 1772.]
[Note 689: Lockhart. Life of Burns, p. 146.]
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Il convient de dire que ce tour fut fait dans de détestables conditions. Ce fut un triomphe, mais une espèce de triomphe provincial. L'ivresse en était bruyante et épaisse. Burns avait débuté par les gens qui l'admiraient pour ses oeuvres, et dont l'admiration contenait cette part de critique exacte qui en fait le titre; il était maintenant au milieu de gens qui l'admiraient sur sa réputation et le flattaient sans discernement. Quand on passe de ceux qui font la renommée à ceux qui l'acclament, on peut être plus étourdi mais on goûte un plaisir moins délicat. Il avait touché à Édimbourg le plus précieux de sa gloire, en quelques pièces d'or sans alliage et en une quantité de fines pièces d'argent; ce qu'il en recevait maintenant n'en était que l'appoint en monnaie de billon. Hormis quelques hommes distingués, comme Brydone, le voyageur, dont la femme, très accomplie, était la fille du Dr Robertson[690], ou encore le Dr Sommerville, l'historien et pasteur à Jedburgh[691], il ne se trouva mêlé qu'à une classe de braves gens, francs, bons vivants, heureux de le fêter à leur guise, mais dont l'enthousiasme se manifestait surtout par des réjouissances matérielles. Ce fut une bousculade de réceptions, de présentations, de toasts, d'exhibitions, toutes les corvées de la réputation. À Jedburgh, les magistrats lui présentent le droit de bourgeoisie, et il veut payer, en dépit de tout, le vin d'honneur[692]. À Eyemouth, la loge maçonnique le nomme grand-maçon[693]. À Dunbar, il est reçu par le prévôt de la ville[694]. Partout où il arrive, on rassemble vivement les notabilités, le clergyman, le notaire, le médecin, les gros bonnets, les capitaines retraités, des lieutenants en congé, les riches propriétaires des alentours. On le conduit en voiture voir les sites des environs[695]. On lui montre, pour lui faire honneur, les curiosités du pays. «Miss Lindsay et moi, allons voir Esther, une femme très extraordinaire pour réciter de la poésie de tout genre et qui parfois fait elle-même des rimailles écossaises. Elle peut répéter par coeur presque tout ce qu'elle a lu, en particulier l'Homère de Pope d'un bout à l'autre, a étudié Euclide toute seule et, en un mot, est une femme d'une intelligence extraordinaire. En causant avec elle, je la trouve tout à fait égale au portrait qu'on m'en avait fait. Elle est très flattée que je l'aie fait demander et de voir un poète qui a publié un livre, comme elle dit[696].» Les curiosités sont très hétéroclites, il faut tout voir. «Vais à Dunse voir un fameux couteau fabriqué par un coutelier d'ici pour être offert à un prince italien[697].» Lui-même, on le montre comme un objet de curiosité; «Il (son hôte) me mène faire visite à Miss Clarke, demoiselle, selon l'expression écossaise, passable encore, mais pas battant neuf, femme intelligente, avec des prétentions supportables à l'observation et à l'esprit; l'âge a fait fleurir le bourgeon rougissant de la timide modestie en une fleur de tranquille assurance. Elle désirait voir quelle espèce de rare spectacle est un auteur et en même temps lui faire savoir que Dunbar, quoique petite ville, n'est pas dépourvue de personnes d'esprit[698]». Quoi encore? De vieilles demoiselles font cercle autour de lui et l'accaparent. Il inspire des passions, il fait des ravages, il surexcite des Dulcinées.
[Note 690: Monday 7th, May.]
[Note 691: Wednesday, May 9th.]
[Note 692: Friday 11th.]
[Note 693: 9th May. Voir la délibération de la Loge dans Chambers, tom. II, p. 83.]
[Note 694: Sunday 20th.]
[Note 695: Tuesday 15th.]
[Note 696: Friday 11th.]
[Note 697: Thursday 17th.]
[Note 698: Sunday 20th.]
Miss ---- veut m'accompagner à Dunbar, afin de faire parade de moi comme de son amoureux, chez ses parents. Elle monte un vieux cheval de chariot, aussi immense et maigre qu'une maison; une vieille selle de femme, toute rouillée, sans sous-ventrière et sans étrier, mais attachée avec une vieille sangle de torche; elle-même aussi belle que ses mains ont pu la faire, en amazone couleur crème, chapeau et plume, etc. Moi, confus de ma situation, je galope comme le diable et je la mets presque en pièces en la faisant secouer par son vieux pur sang; je me débarrasse d'elle en refusant d'aller voir son oncle avec elle[699].
[Note 699: Sunday 20th.]
Pauvre Burns! la galante chevauchée! poursuivi par une amazone fagotée en crème, et qui grimace, horriblement secouée et houspillée sur sa haridelle, il court à lui disloquer les os ou à lui rompre le col, ventre à terre, mâchonnant des jurons dans la crinière de Jenny Geddes. Mais l'inexorable apparition est toujours derrière lui, avec un cliquetis de ferraille, de grands fouettements de plis jaunâtres et l'agitation du panache; il sent planer sur son dos cette Euménide ensafranée! C'est un spectacle presque aussi excellent que celui de la fuite de Tam de Shanter.
Encore si tous ces tiraillements ne représentaient qu'un peu d'ennui et pas mal de temps perdu. Le plus grave était une suite de repas, un tourbillon de déjeuners, de dîners, de festins, dans une cohue d'amphitryons qui changeaient jusqu'à trois fois par jour. À Kelso, à Dunse, le club des fermiers lui offre un banquet[700]; on imagine, d'après ce qu'on sait des dîners de professeurs et de clergymen, ce que devaient être ceux de fermiers riches, de gentilshommes campagnards. Walter Scott, qui avait pourtant une tête de fer, en sut quelque chose plus tard, quand il parcourut ce pays pour y faire ses recherches. Que dans ces agapes plantureuses Burns se soit laissé aller, que les fêtes lui aient monté à la tête, c'est une chose manifeste. Eh dehors de son journal, on n'a guère de lui, pendant ces jours-là, que deux ou trois billets et une seule lettre; on comprend qu'il n'avait pas le temps d'écrire. Dans un de ces billets écrit le 17 mai, un jour qui, si on se reporte à son journal, semble avoir été des plus calmes, il dit: «Je vous écris ceci, étant complètement gris, par conséquent ce doit être les sentiments de mon coeur[701]»; et dans la lettre écrite le 31 mai, à son arrivée à Carlisle: «J'avais commencé à vous écrire une longue lettre, mais Dieu me pardonne, je me suis si notoirement encrapulé aujourd'hui après dîner, que je peux à peine me traîner ça et là[702].» Il faut noter avec tristesse ces confessions; ce sont les premiers parmi ces aveux d'ivresse qui deviendront plus fréquents. Hélas!
[Note 700: Friday 11th.]
[Note 701: To Peter Hill. May 17th 1787.]
[Note 702: To William Nicol, 31st May 1787.]
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Combien cependant il était souhaitable que ce voyage exerçât sur lui une influence! Il avait besoin, précisément à cette passe de sa vie, de quelque chose qui modifiât sa condition intérieure, d'un de ces changements, secousse ou inertie, qui rompent ou relâchent une suite mal engagée de sentiments. Il était parti d'Édimbourg dans un mauvais état moral: aigri, mécontent et, sans qu'il sût très nettement à quel propos, portant en lui un amas de colère. Il n'y a pas de meilleur remède, à ces maladies d'un coeur enfermé en soi-même, qu'un de ces voyages qui aèrent l'esprit et en renouvellent l'atmosphère. Quelques semaines de solitude dans la souveraine tranquillité des choses, quelques-unes de ces journées qui font descendre en nous une paix fraîche--et il avait connu de ces journées-là--lui auraient été doublement salutaires. Car leur bienfait est double: tandis que la grandeur des spectacles, en se développant autour de nous, rapetisse les plus vastes aventures humaines, et réduit nos propres agitations à un frémissement de bouleau; cette inévitable pacification se fait à travers un calme physique ou plutôt commence par lui et gagne le dedans; et le corps de Burns, surmené par un hiver d'excès, avait autant besoin de repos que son esprit. Que si le loisir lui avait fait défaut pour un refuge prolongé dans la Nature, un peu de curiosité pour cette ancienne poésie partout semée, le fait de vivre parmi des drames, d'écouter des accents d'autrefois, lui auraient permis de se déposséder de son propre coeur pendant quelques jours, lui auraient procuré, selon l'expression théologique, cette désoccupation de soi-même qui lui était devenue nécessaire. Il aurait apporté une âme disposée à recevoir d'autres impressions, sur un fond sinon renouvelé, du moins déplacé. Il y aurait eu interruption entre les anciennes blessures et les nouvelles, s'il devait en subir; de façon à ce que les souffrances ne se posassent pas aux mêmes endroits. Faute de cet intervalle, il va rentrer chez lui avec un coeur exaspéré, disposé à croire au mal, exercé à le découvrir, et il est à craindre que certaines vulgarités ne froissent des places encore endolories et ne les enflamment.
Après avoir parcouru le pays des Borders, il se dirigea vers l'ouest en suivant la frontière sur le sol anglais, il traversa Carlisle et arriva à Dumfries, où il rencontra son futur propriétaire. Il visita plusieurs fermes sans prendre de résolution. «J'ai été avec M. Miller à Dalswinton et je dois le revoir en août. D'après ce que j'ai vu des terres et la façon dont il m'a reçu, mes espérances de ce côté sont plutôt améliorées; mais elles ne sont encore que bien minces[703].» Les résultats pratiques du voyage n'étaient pas beaucoup meilleurs que les résultats poétiques.
[Note 703: To William Nicol, 18th June 1787.]
RENTRÉE ET SÉJOUR À MOSSGIEL. -- RETOUR À ÉDIMBOURG.
En quittant Dumfries, il tira pays du côté du Nord, vers l'Ayrshire. La route qui remonte la vallée de la Nith, par Sanquhar, suit la déchirure par laquelle le dur et granitique Galloway[704] est séparé de la tête du système montagneux des Borders. Elle traverse une contrée triste et délaissée. À gauche, s'allongent des solitudes jonchées de moraines, de détritus de glaciers, d'amas d'argile, de graviers et de galets, parsemées de mares, de petits lacs innombrables, frappées de l'antique dévastation glaciaire[705]. À droite, se dresse l'âpre massif et le noeud de montagnes où les longues lignes coulantes des Borders se rapprochent, se rencontrent, se ramassent, se relèvent, se heurtent et se déchirent; au lieu de pentes gazonnées, ce ne sont que des cassures à pic, des rochers nus et bouleversés et d'étroits défilés[706]. Vers le haut de la vallée, on entre dans un district de mines et de minerais, sur lequel pèse une stérilité métallique. «La contrée environnante est la plus infertile qui se puisse concevoir. On n'aperçoit ni arbre, ni buisson, ni verdure. Les mineurs et leurs familles sont une communauté isolée, tous plus ou moins parents par mariages[707].» C'est par ce désert, dont l'aridité est plus morne encore dans la lumière de juin, que Burns s'en retournait vers Mauchline.
[Note 704: A. Geikie. Scenery of Scotland, p. 309 et 314.]
[Note 705: Id. p. 318.]
[Note 706: Id. p. 289.]
[Note 707: Oliver and Boyd's Scottish Tourist.]
Le voyageur n'était pas sans ressemblance avec la route. Sa pensée n'était qu'un désordre de projets confus, nés de la visite aux fermes de Dumfries; ses résolutions se heurtaient les unes contre les autres, juste assez fortes pour s'entre-détruire et ne laisser à son esprit que l'inquiétude de leurs bris successifs. Il n'avait en lui que du chaos et des décombres. De plus, pour la première fois après l'étourdissement du voyage, il était livré à lui-même. Il était impossible qu'il n'éprouvât point de la lassitude et l'écoeurement de ces temps derniers; cependant cet isolement brusque et le manque de l'agitation dont il avait pris l'habitude, mettaient en lui un malaise. Cette inquiétude se mélangeait à la joie de revoir les siens, de sentir qu'il approchait d'eux, jusqu'au moment où il traversa les premiers villages familiers qui marquaient les limites de sa vie d'autrefois. Enfin, voilà les maisons basses et la vieille église de Mauchline! Il traverse la bourgade sans s'arrêter, peut-être salué par des connaissances, car c'est l'été et il fait jour jusqu'au delà de neuf heures. Il est sur le bout de la grande route si souvent parcouru, et voici là-bas le toit de la ferme où ils sont tous, la vieille mère, Gilbert, les soeurs et les deux marmots!
«Il arriva sans être annoncé,» dit Mrs Begg[708]. On aime à évoquer la scène, quand le cri que Robert était arrivé éclata dans le logis. On raconte que la vieille mère se jeta à son cou sans pouvoir dire autre chose que «oh! Robert!»[709] Et c'est un trait de nature vraie. Le nom d'un enfant est le seul mot par lequel les mères sont capables d'exprimer certaines émotions, car il est le résumé des dévouements, des anxiétés, des tendresses innombrables, dont l'enfant est l'oeuvre. On devine, après ce cri, un de ces étroits baisers dans lesquels un coeur se soulage de longues angoisses. Après cette première minute réservée à la mère, on se représente l'accueil ferme et grave de Gilbert, celui des soeurs empressées, la petite Bess riant à son père, car elle était assez grande pour le reconnaître; tandis que l'autre bébé regardait tout effrayé cet homme inconnu et que, derrière tout le monde, les petits domestiques de la ferme, ouvrant de grands yeux, attendaient leur mot de salut familier qui ne leur manqua point. Comment la demeure n'aurait-elle pas tressailli de réjouissance? C'était l'enfant prodigue qui revenait, mais roi et maître des coeurs humains! Il chassait de la maison la misère, opiniâtre hôtesse; avec lui entrait l'espoir. On sait cependant que cette scène fut calme, réservée; presque silencieuse[710]. Les paysans expriment leurs plus forts sentiments avec des paroles imparfaites et rudimentaires comme leurs attitudes, et les Burns étaient une race peu expansive. Ce fut une de ces entrevues où l'on dit peu mais où tous les yeux rougissent. Quant à Robert lui-même, il ne pouvait rentrer sous ce toit sans être remué. Un coup de joie profonde le pénétra. Les mois d'Édimbourg, leurs ivresses, leurs déboires, tout cet intervalle qui le séparait du départ en fut bouleversé, balayé, s'écroula, disparut. Il ne vit plus, dans une illumination soudaine, que le contraste de ces jours attristés et de celui-ci, dont l'orgueil éclatait dans les yeux des siens. Pendant un moment son coeur se réjouit.
[Note 708: R. Chambers, tom. II, p. 89.]
[Note 709: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 58.]
[Note 710: R. Chambers, tom. II, p. 88.]
On se figure aussi les jours suivants: les visites, les accueils cordiaux, les rencontres dans la rue, les poignées de main, les félicitations, les interrogations, tout l'accompagnement des retours heureux au pays. Il prolongea avec plaisir les causeries avec les amis de la première heure, Gavin Hamilton, Aiken, le Dr Mackenzie; c'étaient des hommes intelligents; leurs compliments tombaient juste et ne détonnaient pas avec ceux auxquels il avait été habitué à Édimbourg. À côté de cela, les abords banals, les compliments maladroits qui insistent sur quelque point vulgaire et bas du succès, les témoignages de sympathie presque pénibles tant ils portent à faux et mettent de l'impatience dans les remerciements qu'on en fait, les curiosités indiscrètes, lourdes, interminables, les questions insipides, durent quelquefois l'agacer. Par moments, sa bienvenue à Mauchline ne devait pas différer beaucoup de celle qui fête le soldat ou le marin, lorsqu'ils rentrent gradés dans leur village. Et quand le bruit de son arrivée se fut répandu, les amis lui vinrent de tout le pays, d'Ayr, de Kilmarnock, de Tarbolton, d'Irvine, de Maybole, des fermes et des moulins, de toutes parts. Les voitures et les chevaux se pressaient sur la route de Mossgiel. On affirmerait presque sans hésitation que ces jours-là furent heureux pour Burns. Mais que c'est une oeuvre périlleuse de vouloir reconstruire des caractères et qu'il y a dans les coeurs de replis qui déjouent toutes les vraisemblances!
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Dès son arrivée, Burns se rendit chez les Armour. Le prétexte ou le motif fut d'aller voir sa fillette qui, selon le partage des jumeaux, était restée avec la mère. Il se retrouva en face du père fanatique qui l'avait presque chassé du pays et de la femme qui l'avait abandonné. Il avait beaucoup souffert par eux deux; eux aussi, sans doute, avaient souffert par lui. L'entrevue ne laissait pas d'être gênante pour tous. On comprend que Jane, en lui apportant l'enfant, ait tourné ses yeux noirs vers lui d'un air contrit; mais on comprendrait aussi que le vieux maître maçon fût resté ce qu'il s'était montré, austère et intraitable; cela du moins lui eût fait un caractère. Il n'en fut rien. Burns trouva toute la famille humble, obséquieuse. Il en fut révolté; cela n'a rien de surprenant. Mais en même temps, cette montée de colère amenait à la surface bien d'autres choses qui étaient dans son âme. Et voici ce qu'il écrivait:
«Si quelque chose avait manqué pour me dégoûter de la famille Armour, leur basse, servile soumission y aurait suffi.
Donnez-moi une âme comme mon héros favori, le Satan de Milton.
Salut, horreurs! salut, Monde infernal! et toi très profond enfer, Reçois ton nouveau possesseur! un être qui apporte Une âme que ne peuvent changer ni lieu, ni moment.
Je ne puis asseoir mon esprit. Le fermage est la seule chose dont je sache quelque chose, et le ciel là-haut sait que je n'y entends pas grand'chose; je ne puis, je n'ose m'aventurer dans des fermes telles qu'elles sont. Si je ne me fixe pas, je partirai pour la Jamaïque. Si je restais à la maison, dans cette situation indécise, je ne réussirais qu'à dissiper ma petite fortune et à dilapider ce qui, dans ma pensée, doit être pour mes enfants la compensation de la tache que j'ai mise sur leur nom[711].»
[Note 711: To James Smith, 14th June, 1787.]
Et une semaine plus tard il écrivait, en des termes plus véhéments encore, une autre lettre, dans laquelle les pénibles pensées de la première se déploient et s'exaspèrent. C'est une véritable profession de misanthropie.
«Je n'avais jamais, mon ami, considéré le genre humain comme très capable de quelque chose de généreux; mais la morgue des patriciens d'Édimbourg et la servilité de mes frères plébéiens (qui peut-être me regardaient de travers, il y a quelque temps) depuis que je suis revenu chez moi, m'ont presque complètement fait prendre mon espèce en dégoût. J'ai acheté un Milton de poche et je le porte continuellement avec moi, afin d'étudier les sentiments, l'indomptable magnanimité, l'intrépide, inflexible indépendance, l'audace désespérée et le noble défi à la souffrance de ce grand personnage, Satan. Il est vrai que j'ai, pour le moment, un peu d'argent comptant; mais j'ai peur que l'étoile qui a jusqu'ici versé ses rayons malins et destructeurs de tout dessein, en plein sur mon zénith, j'ai peur, dis-je, que cette funeste planète, dont l'influence est si redoutable pour la tribu des rimeurs, ne soit pas encore sous mon horizon. Le malheur épie le sentier de la vie humaine; l'âme poétique se trouve misérablement déplacée et incapable dans la voie des affaires. Ajoutez à cela que d'imprévoyantes folies, de fous caprices, comme autant d'ignes fatui m'entraînant sans cesse hors de la droite ligne du calme et de la mesure, font flotter leurs lueurs trompeuses devant les yeux du pauvre barde fixés en l'air, jusqu'à ce que, crac! «il tombe comme Satan, hors de toute espérance». Dieu fasse que ceci puisse être une fausse peinture en ce qui me concerne; mais si cela n'était pas, je compterais peu sur le genre humain. Je veux clore ma lettre par le tribut que mon coeur me conseille de vous donner. Les nombreux liens de relations et d'amitié que j'ai ou crois avoir dans la vie, je les ai tâtés d'un bout à l'autre, et, maudits soient-ils, ils sont presque tous d'une contexture si fragile que je suis presque sûr qu'ils ne résisteraient pas au souffle de la moindre brise de fortune adverse[712].»
[Note 712: To William Nicol, 18th June, 1787.]
Quel langage est-ce là? Qu'il sonne étrangement! Byron n'a rien de plus byronien, rien de plus arrogant et ténébreux. Au point de vue littéraire, cette page est même une curiosité: on dirait un avant-coureur de la littérature sulfureuse, du ricanement sardonique et satanique. Mais ce n'est pas ce côté extérieur qui importe ici. Eh quoi! Pas un mot de la joie du retour, pas un signe d'attendrissement pour les siens, les amis retrouvés, les lieux mêmes revisités? Rien que de la dureté et du dénigrement! Et pour quelle cause cette attitude d'archange foudroyé, pourquoi tout ce fracas de révolte? Parce que quelques paysans, éblouis par sa gloire, lui ont montré trop de prévenance? Futile, ridicule, presque haïssable excuse! Qu'est-ce que cette nouvelle façon de se ravilir à la mesure d'autrui? À quelle faiblesse est abandonné le coeur qui dépend de la conduite des autres et qui attend leur bonté pour avoir la sienne? Burns n'était pas habitué jusqu'à présent à prendre son mot d'ordre ailleurs qu'en lui-même. Combien valaient mieux les affolements de l'année dernière! Il était malheureux alors; sa colère du moins s'en prenait à des faits, ses imprécations s'adressaient à la cruauté du destin. Ah! Pauvre Robert Burns! Pauvre ami! quel chemin tu as fait vers le découragement, vers l'aridité du coeur! Tu produis l'amertume dont tu es empoisonné; cette ivraie de haine et de mépris sort de toi. Ce mécontentement des autres est le mécontentement de toi-même. «Tu bois l'eau de ta citerne» dit la Bible. Ton âme naguère était plus mâle et plus saine, elle est malade maintenant et presque méchante. Tu vois bien, tu vois qu'il y a souvent des bienfaits dans la pauvreté, qu'il ne fallait pas regretter les jours misérables, que la Vision avait raison! Tu es monté en honneurs, en biens; tu es un des hommes célèbres de ton pays et voilà ce que contient ton coeur! Hélas! Que la fortune fausse d'âmes en y tombant! Que de vases se fendent quand des pièces d'or y sont jetées!
Cette explosion a stupéfié et déconcerté les biographes de Burns. Quelques-uns n'en parlent pas. Carlyle, si pénétrant d'ordinaire et si ferme à saisir les instants révélateurs, n'en fait pas mention. D'autres s'y arrêtent, s'en étonnent et avouent leur impuissance à l'expliquer, «À ce moment précis, dit Alexandre Smith, il est assez difficile de comprendre d'où venait cette amertume qui monte et sourd dans presque chaque lettre que Burns écrivait[713].»--«Il y a peu de lettres, dit Lockhart, où plus des endroits obscurs de son caractère apparaissent[714].» Et Chambers, en désespoir de cause, s'embarrasse en une explication vide, énoncée dans la phraséologie un peu prud'hommesque qui lui est familière; car c'était un très digne homme: «mais on aurait peut-être tort de discuter cette lettre, comme autre chose que l'effusion d'une colère transitoire d'âme, provenant de circonstances accidentelles et passagères[715].» Il oublie qu'il n'y a pas une, mais deux lettres, écrites à deux personnes, à assez long intervalle, qu'il y a dans chacune d'elles un accent qui suffirait, et que d'ailleurs le fait d'avoir acheté et de porter avec soi le Milton indique bien une situation d'esprit persistante. C'est précisément ce fait qui donne à ces lettres leur gravité et empêche qu'elles ne soient prises pour des boutades. Seul, Gilfillan, dont la vue psychologique a quelquefois une franchise et une décision particulières, a entrevu l'importance de ce moment et a essayé d'en deviner les causes. Ce n'est pas le seul cas, dans la biographie de Burns, où il se trouve presque seul à toucher courageusement un endroit douloureux[716].
[Note 713: Alexander Smith, Life of Burns, p. 20.]
[Note 714: Lockhart, Life of Burns, p. 149.]
[Note 715: R. Chambers, tome II, p. 92.]
[Note 716: Gilfillan, Life of Burns, p. XLVI.]
Il n'est pourtant pas difficile de comprendre que le retour à Mauchline n'était que le choc qui révélait une longue altération, et que cette âme avait été profondément détériorée par son séjour à Édimbourg. Pendant une demi-année, il avait vécu d'une vie oisive et usante à la fois. Il avait voulu paraître tout ce qu'il était, à heures fixes et presque sans repos. Sous cet effort, il avait trouvé la fatigue, la satiété, le mécontentement de soi-même et des autres, parce qu'il avait rencontré ce grand chagrin très funeste, d'être dissatisfait et humilié de sa situation. Pendant ces six mois, quel mouvement fécond ou généreux, quel travail, quel essai avait traversé son esprit? Rien, que des sentiments amers, nés de l'ivresse malfaisante des éloges. Il s'était fait lentement en lui un sourd travail de déséquilibre, de désaccord avec la vie, qui peu à peu avait faussé son âme. Il lui aurait fallu, à sa sortie d'Édimbourg, une influence salubre, et on a vu qu'elle lui avait manqué. Quand il rentra chez lui et qu'il s'agit de redevenir son ancien lui-même, l'écart se révéla tout à coup. Il ne s'ajustait plus à sa vie antérieure; et comme cette altération s'était produite, non par une marche vers le mieux et un progrès sur lui-même, mais par une déformation, une perversion, ce désaccord était douloureux. Dans le premier cas, son existence passée serait restée le fondement et le soutien de sa personnalité accrue; c'était un développement organique. Mais il n'y avait ici rien de semblable; il portait à faux sur son ancienne vie. C'est pourquoi ce retour le faisait souffrir, et cette souffrance faisait crier toutes les irritations accumulées à Édimbourg. Son corps, enflammé par les excès du voyage et probablement par les réceptions de sa rentrée à Mauchline, ajoutait sa brûlure et sa fièvre à cette aigreur de l'esprit. Tout conspirait, par la faute de Burns comme par celle des circonstances, à former cette détestable condition d'âme.
Il y a, à travers tout cela, des révélations qui jettent un jour cruel dans l'âme de Burns, disons plutôt dans l'âme de Burns telle qu'elle était alors. Cette crise, à y regarder de près, est moins pénible par elle-même que par l'absence ou l'insuffisance de certaines choses, qu'elle implique. Elle n'a été possible que parce qu'en retrouvant la vieille maison, la vieille mère, Burns n'a point ressenti la commotion puissante de joie et d'attendrissement, qui eût chassé les mauvais démons. Tout au moins ce qu'il en éprouva ne fut pas assez doux et assez fort pour remplir son âme et la garder des sentiments acerbes. Si en ces jours-là, il a appartenu à l'amertume et s'il a été appréhendé par des passions périlleuses, c'est qu'il n'avait pas donné assez de lui-même à la tendresse, là où elle était légitime, et où elle était due. Oui! on souhaiterait que, pendant un instant, il ait tout oublié et se soit livré entièrement aux bonnes joies du retour. Et ce n'est pas une excuse que l'attitude de ses ennemis. S'ils étaient maintenant obséquieux, les estimait-il donc auparavant pour que ce changement de conduite lui inspirât autre chose qu'une différence de mépris? Sûrement, il a manqué ici je ne sais quoi d'insaisissable. Ce n'est pas qu'il ait failli à agir comme il devait le faire envers sa famille. C'est quelque chose d'intérieur qui a fait défaut. Il n'a pas eu assez chaud au coeur.
La malfaisance de ce moment trouble n'est pas épuisée. Certains états d'âme renferment le germe d'actes irréparables qui en paraissent éloignés et pourtant en dépendent; ils nous préparent presque inévitablement à des fautes qui eu sont à la fois la conséquence et la punition. C'est ce qui arriva à Burns. Pendant ces jours désemparés, il revit Jane Armour. Ce qu'elle fut envers lui, il n'est peut-être pas difficile de l'imaginer: à moitié confuse de sa conduite, un peu froide, avec cette réserve engageante que les plus simples savent trouver, et surtout avec ces aveux, cette reconnaissance de ses torts, ces accusations de soi-même, qui prennent les devants sur les reproches et les laissent désarmés, gauches, presque gênés. Du côté de Burns, il pouvait y avoir quelques traces de la première affection et, sous des frémissements de l'ancienne colère, l'attrait mal détruit des rencontres d'autrefois, je ne sais quelles obscures et profondes réminiscences des sens, qui coulent mélangées au sang lui-même. Mais que de motifs il avait pour écraser ces sollicitations du passé! Il avait été abandonné par cette femme; il devait la trouver moins séduisante, car son idéal féminin s'était modifié; il était incertain du lendemain puisqu'il parlait encore de la Jamaïque[717]; il avait besoin de toute sa liberté. Il eût vaincu peut-être les tentations d'un moment, s'il les avait rencontrées l'âme saine et nette. Mais il portait en lui un esprit de défi et d'insouciance, je ne sais quelle hardiesse désespérée, un besoin de tout braver, de tout risquer, avec un «Bah! qu'importe!», peut-être même la pensée mauvaise d'une revanche et le désir d'avoir le dernier mot. Les rencontres d'autrefois recommencèrent, sans la sincérité de la passion d'un côté, sans l'excuse de l'ignorance de l'autre, et des amours reprirent, diminuées, avec les arrière-pensées, les gênes soudaines, les souvenirs qu'on voudrait chasser, les paroles arrêtées au bord des lèvres et trop comprises sans avoir été dites, les réticences, et l'intolérable sentiment d'un passé meilleur, toutes les misères des passions déchues.
[Note 717: To James Smith, 11th June, 1787.]
Il est hors de doute que ses nouvelles relations avec sa maîtresse n'étaient qu'une oeuvre de légèreté, d'oisiveté ou de jeu dangereux. Juste en même temps, il s'amusait à une autre intrigue dont il parlait d'un ton presque grossier et cynique.
J'ai peur d'avoir détruit une des sources, à dire vrai, la principale source de mon bonheur ancien, à savoir cette éternelle propensité, que j'ai toujours eue, à tomber amoureux. Mon coeur n'est plus embrasé d'extases fiévreuses, je n'ai plus d'entrevues du soir dignes du paradis, dérobées aux soins continuels et à la curiosité des habitants de ce bas monde plein de lassitude. J'ai seulement... Cette dernière, qui est une de vos connaissances éloignées, a une jolie tournure et des manières élégantes, et, en accompagnant des personnes de haut ton que vous connaissez, a vu les parties les plus policées de l'Europe. J'ai pour elle assez d'affection, mais ce qui m'a piqué est sa conduite au commencement de nos relations. Je lui faisais souvent visite lorsque j'étais à (Édimbourg) et, après avoir franchi régulièrement tous les degrés intermédiaires entre la salutation lointaine et cérémonieuse et l'étreinte familière autour de la taille, je me risquai, selon ma manière insouciante, à parler d'amitié en termes assez ambigus et après son retour à (Harvieston) je lui écrivis dans le même style. Mademoiselle, interprétant mes mots au delà même de mon intention, s'échappa par une tangente de dignité et de réserve féminines, comme une alouette qui monte dans un matin d'avril, et elle m'écrivit une réponse qui me disait nettement mon fait. Quel immense chemin j'avais à marcher avant d'arriver aux régions de sa faveur. Mais je suis un vieil épervier à ce jeu-là et je lui écrivis une réponse si froide, si mesurée et si prudente, que cela me fit tomber mon oiseau de ses hauteurs aériennes, crac! à mes pieds, comme le chapeau du caporal Trim[718].
[Note 718: To James Smith, June 30th 1787.]
Ces deux intrigues étaient tellement mêlées que les quelques lignes, dans lesquelles il avoue ne plus trouver le même plaisir aux entrevues furtives du soir, ne peuvent se rapporter qu'à Jane Armour. Elles confessent l'indicible désenchantement, l'indicible détresse des amants qui essayent de ranimer un ancien amour et s'aperçoivent qu'il est mort, que leurs coeurs sont des vases pleins de cendre et de tiges flétries.
Il n'est pas étonnant que ces aventures n'aient pas suffi à l'occuper. Malgré le lien qu'il s'est créé par sa récente imprudence, il ne peut rester en place. Il est inquiet, incapable de goûter paisiblement les semaines de famille. La tranquillité de la maison, les promenades le long des blés verts en cette saison, ces jours de loisir où il pourrait écrire, faire une suite à la Sainte Foire ou aux Joyeux Mendiants, lui semblent fades et vides. Il est pris d'un besoin de déplacement. Il faut qu'il aille plus loin, qu'il pousse sa jument à travers pays, comme s'il cherchait à s'étourdir et à se fuir.
* * * * *
Brusquement, il part vers le nord. Il y a là un voyage ou plutôt une rapide excursion dans les Hautes-Terres de l'ouest, dont le motif n'est pas éclairci. Chambers et Scott Douglas pensent qu'il voulut revoir les endroits où avait vécu la douce Mary Campbell[719]. Cela est vraisemblable. Dans cet obscurcissement de lui-même dont il était comme effrayé, au milieu de cette chute des souvenirs d'autrefois, il dut se retourner éperdument, avec un élan de coeur et un besoin de consolation, vers la plus douce, la plus pure des images passées. Elle l'avait consolé déjà; ne le consolerait-elle pas encore, bien que disparue? C'était le dernier refuge; souvent ce sont les plus douloureux de nos souvenirs qui nous recueillent en fin de compte; ils changent moins que les autres. C'était le dernier buisson vers lequel il allait, pour voir si les fleurs du jardin abandonné de sa jeunesse étaient toutes fanées.
[Note 719: R. Chambers, t. II, p. 92-93.]
Ce que furent les incidents de ce voyage, si Burns visita à Greenock la tombe où dormait Mary, s'il essaya de voir ses parents et les lieux où elle avait grandi, tout cela est ignoré. Ce que furent ses sentiments reste une chose également mystérieuse. On a trouvé dans ses papiers une pièce de vers écrite tout entière de sa main et intitulée Élégie sur «Stella». Elle était accompagnée de ces mots: «Le poème suivant est l'oeuvre d'un infortuné fils des Muses qui méritait un meilleur destin. Il y a beaucoup de «la voix de Cona» dans ses notes solitaires et tristes; et si les sentiments avaient été revêtus du langage de Shenstone, ils n'auraient pas fait tort même à cet élégant poète[720]». Les détails s'appliquent si parfaitement à son amour avec Mary, à l'endroit où elle était enterrée, aux circonstances de ce voyage, qu'on peut avec toute vraisemblance rattacher cette production à ce moment-ci. Si on se rappelle avec quel soin il a toujours dissimulé ce passage de sa vie, on peut voir, dans la façon ambiguë dont il parle de l'auteur, une preuve de plus que ce poème y avait trait.
[Note 720: Note de Burns en tête de l'Élégie.]
Uni est l'endroit et verte la terre D'où mes chagrins découlent; Et profondément dort la toujours chère Habitante, là dessous.
Pardonne mes transports, douce ombre, Tandis que je m'incline sur ce gazon; Ta demeure terrestre est étroite Et solitaire maintenant.
Pas une pauvre pierre pour dire ton nom, Et faire connaître tes vertus; Mais qu'importé à moi, à toi, La sculpture d'une pierre?...
Aux extrêmes limites de notre île, Baignées par la vague de l'ouest, Touché de ton destin, un poète songeur Est assis seul près de ta tombe.
Pensif, il voit s'étendre devant lui La mer vaste, illimitée; Ses mots de deuil sont emportés Sur la rapide brise.
Lui aussi, la dure poussée du Destin Irrésistiblement l'emporte; Et le même flux rapide submergera Le poète et sa chanson.
La larme de pitié qu'il répand Il ne la réclame pas pour lui; Que ses pauvres restes soient seulement couchés Dans une tombe obscure.
Son coeur usé de chagrin, avec une joie vraie, Recevra le coup bien venu; Sa harpe aérienne reposera relâchée Et muette comme le roc.
Ô ma chère vierge, ma Stella, quand Cette vie malade se clora-t-elle; Quand conduira-t-elle le barde solitaire À son repos désiré?[721]
[Note 721: Elegy on Stella.]
Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il rencontra dans ce pèlerinage de déchirantes émotions, il n'y apporta point le recueillement et le retour sur soi-même, qui l'auraient rendu salutaire et touchant. Jamais son âme n'avait été plus désemparée. On a peu de renseignements sur lui, pendant ces quelques semaines, et il n'y en a pas un qui ne rapporte un acte de colère, d'excès, presque de folie. Il écrit à son ami Robert Ainslie, qu'il fait un tour à travers «un pays où des ruisseaux sauvages trébuchent sur des montagnes sauvages, faiblement garnies de troupeaux sauvages, qui nourrissent maigrement des habitants aussi sauvages»[722]. Dans la bourgade d'Inverary, trouvant l'auberge occupée par des hôtes du duc d'Argyle, il entre en fureur et écrit, avec un diamant qu'il portait au doigt, une épigramme sur les vitres de l'auberge.
[Note 722: To Robert Ainslie, June 28th 1787.]
Il n'y a rien ici qu'orgueil des Hautes-Terres, Et saleté et famine des Hautes-Terres; Si la Providence m'a envoyé ici, C'était qu'elle m'en voulait à coup sûr[723].
[Note 723: The Bard at Inverary.]
Il est vrai qu'Inverary, à en juger d'après son état actuel, devait être un triste trou. Et même c'en était un sûrement; Smollett disait: «Inverary n'est qu'une misérable ville, bien qu'elle soit immédiatement sous la protection du duc d'Argyle qui est un puissant prince dans cette partie de l'Écosse»[724]. Elle avait, plus encore qu'aujourd'hui, l'air d'une dépendance du château.
[Note 724: Smollett, Humphry Clinker, J. Melford, Sept. 3.]
À quelques jours de là, on tombe sur une scène qui est un échantillon des réceptions par lesquelles on fêtait le passage du poète. C'est une partie d'ivrognerie générale, à la mode du temps. Elle est complète, avec ce symptôme caractéristique qui saisit les ivrognes de tous pays, à une certaine heure: un inexplicable et irrésistible besoin d'aller voir lever le soleil, le verre à la main, et de boire à sa santé. Ces gens-là n'y allaient pas de main morte; c'est encore Smollett qui dit: «Les gentlemen sont si aimables envers les étrangers qu'un homme court risque de la vie, à cause de leur hospitalité[725].»
[Note 725: Smollett. Humphry Clinker, J. Melford, Sept. 3.]
«À notre retour, dans la demeure hospitalière d'un gentilhomme des Hautes-Terres, nous tombâmes en joyeuse compagnie et dansâmes jusqu'à ce que les dames nous quittassent, à trois heures du matin. Nos danses n'étaient point de ces mouvements insipides et cérémonieux de France ou d'Angleterre; les dames chantaient, comme des anges, des chansons écossaises, par intervalles; puis nous voilà partis à danser Bob sur le traversin, Tullochgorum, Loch Erroch-side, etc., tout comme des mites qui se jouent ainsi qu'une poussière dans le soleil, ou des corneilles qui annoncent l'orage un jour de moisson. Quand les chères fillettes nous eurent quittés, nous fîmes cercle autour du bol, jusqu'à cette brave heure de six heures du matin, sauf pendant quelques minutes où nous sortîmes pour offrir nos dévotions à la glorieuse lampe du jour apparaissant au-dessus du haut sommet de Ben Lomond. Nous nous mîmes tous à genoux, le fils de notre digne hôte tenait le bol, chacun de nous avait un verre plein à la main, et moi, faisant office de prêtre, je répétai quelques folies rimées, dans le genre des prophéties de Thomas le Rimeur, je suppose.
Après un court rafraîchissement procuré par les dons de Somnus, nous passâmes la journée sur le Loch-Lomond et arrivâmes à Dumbarton dans la soirée. Nous dînâmes chez un autre brave homme et, par conséquent, nous poussâmes la bouteille: quand nous sortîmes pour remonter sur nos chevaux, nous nous trouvâmes «non pas très gris mais un peu gais tout de même».
Une scène d'ivrognerie? En voilà deux bien comptées, à moins qu'on ne trouve que c'est la même qui se continue; ce serait peut-être la vérité.
Ces coups de boisson entraînaient avec eux d'autres extravagances de toute espèce. Il apportait dans cette surexcitation le même besoin de s'étourdir et cette fureur de défi qui l'agitaient depuis quelque temps. En sortant de cette seconde séance, à demi-gris, il voit passer sur son chemin un highlander monté sur son bidet. Sans aucune provocation et uniquement pour le principe de n'être pas dépassé par un highlander, il lance sa Jenny Geddes. Voilà une course endiablée qui commence entre cet ivrogne et le têtu que semble avoir été ce montagnard. À travers des chemins dégringolants et caillouteux, les deux fous se poursuivent, se pressent, se bousculent, l'un tapant sa jument avec son fouet, l'autre son cheval avec son licol; si bien que tout à coup le highlander et son bidet, Burns et sa rosse s'abattent, culbutent tous ensemble et roulent les uns sur les autres. Heureusement ils s'en relevèrent sans rien de brisé, protégés par la faveur de la divinité spéciale à ces sortes d'aventures.
«Mes deux amis et moi-même chevauchions paisiblement le long du Loch quand passa au galop un homme des Hautes-Terres, sur un cheval assez bon, mais qui n'avait jamais connu les ornements du cuir ou du fer. Nous fûmes indignés d'être dépassés par un homme des Hautes-Terres et nous voilà partis du fouet et de l'éperon. Mes compagnons, bien qu'ils eussent l'air assez bien montés, restèrent tristement en arrière: mais ma vieille jument, Jenny Geddes, une de la famille de Rossinante, s'acharna à dépasser le highlander, en dépit de tous les efforts qu'il faisait avec son licol de crin. Juste au moment où j'allais le dépasser, Donald détourna son cheval comme pour traverser devant moi et m'empêcher de passer; à ce moment son cheval s'abattit et lança le derrière sans culottes de son cavalier dans une haie émondée; Jenny Geddes tomba par dessus tout, et moi-même, le poète, entre elle et le cheval du highlander. Jenny Geddes passa sur moi avec tant de respect et de précautions que les choses ne tournèrent pas aussi mal qu'on aurait pu s'y attendre. J'en sortis avec quelques coupures et meurtrissures et une parfaite résolution d'être un modèle de sobriété à l'avenir[726].»
[Note 726: To James Smith, June 30th 1787.]
Voilà un spécimen de ces journées de voyage. Comment résister à cette vie-là? Semaines infernales, désastreuses pour cette nature emportée, elles brûlaient et gaspillaient ses meilleurs jours, ses meilleures forces, dans des scènes de soûlerie grotesque et presque répugnante, surchauffant une constitution déjà dévorée par sa propre violence. Il sort de tout ceci la peine qu'on éprouve lorsqu'on aperçoit, dans la vie d'un ami, les excès passagers et espacés se rapprocher, se joindre, prendre peu à peu la continuité, la stabilité d'un vice. Il rentra à Mauchline, écloppé, couvert de contusions et de déchirures par tout le corps, tirant l'aile et traînant le pied. C'était le seul résultat de ce voyage, qui pouvait être si poétique et si fécond. Il avait été indigne du pur souvenir de sa jeunesse qu'il avait été chercher.
* * * * *
Les avaries avaient été plus graves qu'il ne lui avait plu de le dire sur le coup. «J'ai la peau si remplie de meurtrissures et de blessures que je serai au moins quatre semaines avant d'oser m'aventurer dans un voyage à Édimbourg[727].» Il passa ce temps à Mauchline, dans l'oisiveté, l'ennui et l'incertitude, car tout cela se lit dans ses aveux.
[Note 727: To John Richmond, 7th July 1787.]
Je n'ai encore rien arrêté en ce qui concerne les choses sérieuses de la vie. Je suis, exactement comme d'habitude, un pauvre diable qui rimaille, va à la loge maçonnique, tâtonne, est sans but et oisif. Cependant je prendrai bientôt une ferme quelque part. J'allais dire: «et une femme aussi»; mais cela ne sera jamais mon heureux sort. Je ne suis qu'un cadet du Parnasse et, comme les autres cadets des grandes familles, j'ai le droit d'avoir des intrigues si je consens à courir tous les risques, mais il ne faut pas que je me marie[728].
[Note 728: To James Smith, June 30th 1787.]
Ainsi il ressort de tous côtés combien il valait moins à ce retour à Mauchline que lors de son départ. Et toute cette analyse, si pénible, d'un moment mal élucidé de sa vie et capital par ses révélations se défend d'être un jugement et un blâme de l'homme. Elle ne veut être autre chose qu'un examen et une notation rigoureux d'états déterminés dans une âme par des circonstances inéluctables. Ce furent là de mauvais moments d'une vie qui a été bonne, en somme, les vacillements d'une nature généreuse, les faiblesses, disons mieux, les souffrances d'un coeur au-dessus de la plupart des coeurs humains. Mais il n'avait pas, par religion ou par stoïcisme, le mur d'airain et de diamant qui met à l'abri des dégâts et des détériorations de la vie.
Il flâna de la sorte, à Mauchline, pendant près d'un mois, sans guère produire rien que la longue lettre autobiographique au Dr Moore, qui est un document précieux pour l'histoire de ses premières années. À la fin de Juillet, il repartit pour retourner à Édimbourg. Sans doute, son départ fut triste, d'une tristesse qui n'était pas uniquement celle des séparations. Les siens, Gilbert surtout, et peut-être aussi la vieille mère, avaient dû s'apercevoir de l'amertume et de la détresse, qui s'étaient abattues en lui. Ils n'en devinaient pas les causes; mais ce n'était plus là leur Robert d'autrefois; il était plus sombre, plus âpre, plus brusque. Qu'avait-il donc? La joie de sa renommée n'était plus pour eux aussi pure; quelque chose la gâtait, dans ces coeurs qui l'aimaient. La confiance en l'avenir n'était plus paisible; des appréhensions la traversaient. Quant à lui, il emportait son amertume encore accrue. Il partait de ce séjour, qui aurait dû le vivifier et le retremper, las et mécontent de lui-même, gardant de ces lourdes équipées un esprit encrassé de grossièreté et de dégoût, un corps harassé d'excès et miné de fatigue intérieure. Sûrement, il avait sujet d'être affecté! S'il était donné aux hommes de vanner les jours passés et de voir clairement ce qui leur en reste, il n'aurait trouvé que peu de bon grain laissé de ce voyage dont il se promettait tant. Pas une pièce de vers, pas d'impression et, ce qui est plus profond, pas même un peu de vie sincère et saine! Tout parti au vent, dispersé en paille folle et en poussière! Et s'il avait pu pénétrer les jours futurs, qu'il eût été plus triste encore! Il avait été boire aux sources vives de sa jeunesse, d'une bouche desséchée qui n'en pouvait plus goûter la fraîcheur. À jamais elles étaient éteintes en lui la gaîté, la clarté d'autrefois! À moins d'une influence bienfaisante qui apporte le salut, il n'aura jamais plus la même âme; il n'aura plus que des moments de son âme ancienne.
* * * * *
Il arriva à Édimbourg le 7 août 1787. Sa rentrée fut peu gaie. La ville était déserte; toute cette population de professeurs, de juges, d'avocats, était partie en vacances. En outre, il était attendu par des embarras dont la pensée n'avait pas été sans influence sur son humeur morose de ces derniers temps. Une fille du marché aux herbes, nommée Jenny Clowe, enceinte de lui, avait obtenu contre lui un mandat de prise de corps, désigné sous le titre de in meditatione fugæ[729]. Une semaine après son arrivée, on le voit acculé dans cette impasse, livré à lui-même dans cette solitude, découragé, désorienté, désemparé et réduit à s'abrutir en buvant.
[Note 729: R. Chambers, t. II, p. 105.]
Cher Monsieur--me voici--c'est tout ce que je puis vous dire d'un être inexplicable comme moi. Ce que je fais, aucun mortel ne peut le dire; ce que je pense en ce moment, moi-même je ne saurais le dire; ce que je dis d'habitude ne vaut pas la peine d'être répété. L'horloge sonne justement: un, deux, trois, quatre... douze avant midi, et me voici assis ici, dans l'attique alias galetas, avec un ami à la droite de mon encrier--un ami dont je vais mettre la bonté à l'épreuve, à la fin de cette ligne--là!--merci!--un ami, mon cher Mr Laurie, dont la bonté me fait souvent rougir; un ami qui a plus du lait de la tendresse humaine que toute la race humaine mise ensemble et, ce qui est hautement en son honneur, qui est particulièrement l'ami des malheureux dénués d'amis, aussi souvent qu'ils se trouvent sur son chemin; en un mot, Monsieur, il est, sans alliage, un philanthrope universel et son nom bien-aimé est--une bouteille de bon vieux porto[730].
[Note 730: To Archibald Laurie, 14th August 1787.]
Ce galetas, avec cette bouteille de porto sur la table et ce pauvre poète accablé, ricanant et buvant, est une chose navrante. Ce bout de lettre est tout un tableau cruel qu'on dirait fait pour fournir un sujet à Hogarth. Il se tira d'affaire cette fois, probablement en donnant caution ou en versant une somme d'argent. On a retrouvé le papier qui le libérait de ce mandat ainsi racheté; il est daté du lendemain de la lettre précédente. Burns le porta longtemps sur lui à en juger par l'usure; il y avait écrit au crayon deux vers obscènes, refrain d'une vieille chanson[731]. C'était, avec des détails plus communs, la même aventure que celle qui avait failli l'envoyer en prison un an auparavant. Ce n'était pas la seule qui pût l'inquiéter à Édimbourg, car il avoua plus tard avoir connu «dans la Cowgate une garce des Hautes-Terres qui lui a donné trois bâtards d'un coup[732].» Malheureusement pour lui ce n'était pas le dernier de ces épisodes.
[Note 731: Scott Douglas, tom. IV, p. 261.]
[Note 732: To George Thomson. Lettre XXV.]
VOYAGE DANS LES HIGHLANDS, IMPRESSIONS HISTORIQUES ET PATRIOTIQUES.
Aussitôt dégagé de ces embarras, il entreprit un voyage dans les Hautes-Terres. Dans l'état d'esprit où il était, tout valait mieux que de demeurer à Édimbourg, en face de lui-même. Il était à ce stade de prostration, d'abandon et d'indifférence de soi-même, où une secousse est nécessaire.
Il devait partir en compagnie d'un de ses amis de l'hiver précédent, William Nicol, maître de latin à la High School d'Édimbourg, l'école où presque tous les garçons de la ville commençaient leur éducation avant d'entrer à l'Université. Ce Nicol était un singulier compagnon avec qui se mettre en route[733]. Ce n'est pas qu'il manquât de qualités. Sa vie était sortie d'un rude vouloir. Fils d'une pauvre paysanne veuve, il avait reçu sa première éducation et les éléments du latin d'un maître d'école ambulant, nommé John Orr, qui s'était instruit tout seul et, incapable de se fixer nulle part, menait une vie de pédagogue nomade. Encore gamin, Nicol avait ouvert une école dans la chaumière de sa mère; mais il fallait que celle-ci fût toujours là; quand elle avait le dos tourné, maître et élèves pillaient l'armoire. De ces débuts, si caractéristiques encore de l'éducation écossaise, il était arrivé à suivre les cours de l'Université d'Édimbourg et à se distinguer. Il était devenu un latiniste remarquable. C'était un esprit solide, âpre, fort, rétentif, semble-t-il. Il avait un coeur chaud et emporté. «Il eût été n'importe où pour aider les vues et les désirs d'un ami, mais quand la basse jalousie, la ruse ou la tricherie égoïste se montraient, son esprit s'enflammait jusqu'à la fureur et la démence[734].» Avec ces qualités, il était grossier, vaniteux, brutal, cynique, colérique et ivrogne. Il était resté un paysan inculte et rugueux; son cerveau avait acquis des connaissances sans en être modifié. C'était un de ces pédants en qui le savoir se tourne en orgueil et cet orgueil en cynisme. C'était un cuistre dans un rustre. Il avait des colères de taureau. Il malmenait et battait ses élèves. C'est lui qui faisait mettre en rang des élèves qu'il avait à fouetter, quelquefois une douzaine. Quand tout était prêt, il envoyait un message aimable à son collègue Mr Cruikshank pour l'inviter «à venir entendre son orgue». Cruikshank présent, il commençait à administrer une flagellation rapide, en montant et en descendant ce singulier clavier, «il tirait des patients, dit Chambers, une variété de notes que, s'il avait été un musicien plus savant, il aurait probablement appelée une bravura». Il faut dire que c'étaient les habitudes scolaires et que, à l'occasion, Cruikshank lui rendait la pareille[735]. Un jour Nicol frappa le recteur de l'école. Celui-ci était alors le docteur Adam, homme excellent, respecté, «si consciencieux, si patient, si aimable, si candide[736],» dont ses élèves conservaient tous un souvenir attendri. C'est lui qui sur le point d'expirer, n'ayant pas perdu le goût de ses classes, dit: «Il commence à faire noir, mes enfants, nous finirons l'explication demain[737].» C'était la nuit de la mort. Il fallait être une brute furibonde pour lever la main sur cet être inoffensif. Dans sa tranquille mansuétude, le docteur Adam était prêt à pardonner à Nicol; il lui écrivit pour lui rendre des excuses faciles[738]. Buté dans sa dure opiniâtreté, Nicol refusa et dut quitter l'École. Il gagna sa vie à donner des leçons de latin et à traduire en latin les thèses des étudiants en médecine. Il mourut en 1797 des suites de son intempérance habituelle. Tel était le compagnon de voyage de Burns. «Qu'un homme se garde de tenir compagnie avec des personnes colériques et querelleuses, car elles l'engageront dans leurs propres querelles» dit Bacon dans son Essai sur les Voyages. Burns était mal tombé; il se comparait lui-même, avec Nicol à ses côtés, à un homme qui voyagerait avec un tromblon chargé et armé[739]. Nicol, avec l'amour du paradoxe, le dénigrement et le mécontentement qui se trouvent chez les gens de son espèce et qui ne sont que les diverses provenances d'un orgueil aigri, était un jacobite fougueux[740]. C'est un point à noter, car il contribua peut-être à la physionomie et aux résultats du voyage.
[Note 733: Voir sur ce Nicol, le portrait qu'en trace Currie, Life of Burns, p. 41-42.--Pour les détails biographiques voir The History of the High School of Edinburgh, by William Steven. D. D., appendix VI, p. 94.]
[Note 734: W. Steven. History of the High School.]
[Note 735: R. Chambers. Domestic Annals Scotland, tom. III, p. 223.]
[Note 736: Lord Cockburn. Memorials, p. 4.]
[Note 737: Id., p. 213.]
[Note 738: R. Chambers, tom. II, p. 207, en note.]
[Note 739: R. Chambers, tom. II, p. 207.]
[Note 740: Lettre du Dr Adair à Currie.]
* * * * *
Les voyageurs se mirent en route le samedi 25 août 1787. Ils partirent dans une chaise de poste qu'ils avaient louée. C'était une mauvaise condition pour un voyage de ce genre; mais il est probable que le professeur Nicol n'était pas un cavalier fort habile. L'itinéraire, qui s'en allait vers le Nord par Stirling, Crieff, Kenmore, Blair-Athole, remontait jusqu'à Inverness, puis, tournant par Elgin, Macduff et Aberdeen, redescendait le long de la côte de la mer du Nord par Stonehaven, Montrose, Arbroath et Dundee, prenait par Perth et Kinross et rentrait à Édimbourg en traversant le Forth. Il est inutile de suivre Burns à travers tous les détails de son voyage, bien que le journal qu'il en a tenu permette de le faire. Il suffit d'en dégager les impressions qu'il y a rencontrées, celles qui ont pu être des acquisitions pour son esprit, de voir ce qu'il en a rapporté de poésie.
À sa sortie d'Édimbourg, la route que les deux voyageurs suivaient entre dans une région semée de souvenirs historiques. Burns en fut dès les premiers pas saisi. Quelques heures seulement après le départ, il aperçut les ruines du château de Linlithgow, l'ancienne résidence de la royauté écossaise. Avec ses tours démolies, ses pignons ébréchés, ses murailles sans toiture et trouées de baies vides, sa fontaine délabrée au milieu du quadrangle envahi par l'herbe, son air d'écroulement et sa situation sur le promontoire d'un petit lac solitaire assombri par des bois, il est d'une imposante mélancolie. Burns s'y arrêta. Il voulut voir la grande chambre, ouverte aux vents, où naquit Marie Stuart. Il nota ce mélange de grâce et de gravité qu'offrent ces ruines dans ce paysage délicat. «Linlithgow, un air de grandeur rude, déchue et oisive, une situation d'un charme rural et retiré. Le vieux palais grossier, une ruine assez belle mais mélancolique, joliment située sur une petite élévation près de la berge du lac[741].» À côté du palais, se trouve une église dédiée à Saint Michel, patron du bourg, un des meilleurs spécimens de la primitive architecture gothique en Écosse. Il la visita aussi et y retrouva un ancien ennemi. «Une assez bonne vieille église gothique, l'infâme escabeau de pénitence établi, à la vieille mode romaine, dans une situation élevée. Quelle pauvre mesquine chose est un endroit de culte presbytérien, sale, étroit, squalide, blotti dans un coin d'une vieille grande construction papiste comme Linlithgow ou mieux encore Melrose. Les cérémonies et l'apparat, si on les introduit judicieusement, sont absolument nécessaires pour la masse du genre humain, aussi bien dans les affaires civiles que religieuses[741].» Ces réflexions ont leur intérêt. Elles montrent que Burns pressentait un mouvement qui s'est produit plus tard, qui opère encore aujourd'hui, dans l'église écossaise et peu à peu ramène des cérémonies, des costumes et de la musique dans la nudité et la sécheresse du culte presbytérien. Elles montrent aussi, et ce point n'est pas sans importance, qu'une certaine réflexion s'alliait à ses goûts d'artiste, pour lui faire regretter la pompe, le déploiement de fêtes et de représentations, inséparables, dans sa pensée, de la race royale et fastueuse dont le départ avait appauvri et décoloré la vie écossaise.
[Note 741: Journal of the Highland Tour, Saturday 6th 1787.]
Le lendemain, dès le matin, les deux voyageurs traversèrent le Moor de Falkirk, célèbre par ses deux batailles. C'est là que Charles-Édouard remporta en 1746 sur le général Hawley le dernier de ses succès. C'est là surtout que William Wallace fut en 1298 défait par Édouard I, dans un désastre qui étendit sur cette bruyère quinze mille corps écossais. Dans le cimetière de Falkirk sont les tombes de deux de ses fidèles compagnons: sir John Graham et sir John Stewart, tués tous deux dans la bataille. Burns alla y porter un hommage qui avait quelque chose d'une prière. «Ce matin je me suis mis à genoux à la tombe de sir John Graham, le vaillant ami de l'immortel Wallace[742].»
[Note 742: To Robert Muir, 26th August 1787.]
Quelques heures après, il arriva dans la plaine héroïque où Bruce livra, le 23 juin 1314, la fameuse bataille de Bannockburn et sauva son pays. On l'a appelée le Marathon de l'Écosse. C'est un de ces noms glorieux par qui se fait la cohésion d'une race, qui lui donnent un coeur commun, un de ces souvenirs qui, seule chose persistante dans l'écoulement des générations, font à un peuple une conscience et une âme; avec une demi-douzaine de mots pareils, on crée une patrie. Burns avait pour cette bataille une admiration singulière.
«Indépendamment de mon enthousiasme comme Écossais, j'ai rarement rencontré dans l'histoire quelque chose qui intéresse mes sentiments d'homme autant que l'histoire de Bannockburn. D'un côté, un usurpateur cruel, mais habile, conduisant la plus belle armée de l'Europe pour éteindre la dernière étincelle de liberté chez un peuple grandement courageux et grandement opprimé; de l'autre côté, les restes désespérés d'une nation vaillante, se dévouant pour sauver leur patrie saignante ou périr avec elle. Liberté! tu es d'un grand prix en vérité et inestimable sûrement, car jamais tu ne peux être trop chèrement achetée![743]».
[Note 743: To lord Buchan, 12th Jan 1794.]
On imagine avec quels sentiments il parcourut le champ de bataille, et suivit sur le terrain toutes les péripéties de la journée. Il vit l'endroit où était campée l'armée qu'Édouard II amenait lui-même, forte de cent mille hommes, une des plus belles du moyen-âge et qui semblait toute d'acier. C'est sur la rive droite du ruisseau du Bannock, par lequel les deux armées étaient séparées[744]. Sur les pentes de l'autre bord, s'étalaient les troupes écossaises, qui ne comptaient pas plus de trente mille hommes. Le ruisseau franchi, on foule le site même de la bataille. Voici la tourbière de Milton, sur laquelle Bruce comptait pour défendre son aile gauche. Voici, sur sa droite, le champ qu'il avait fait creuser de trous recouverts de feuillages et semer de chausse-trapes[745]. Voici l'endroit où le chevalier anglais Henri de Bohun, le reconnaissant au cercle d'or qui ornait son casque, tandis qu'il parcourait les rangs sur un petit poney, vint le provoquer à un combat singulier. Bruce accepta, quoiqu'il eût entre les jambes une monture frêle et à la main une hache de guerre seulement. Quand de Bohun arriva sur lui, lance baissée, de tout le poids de son lourd coursier de guerre, il l'évita en faisant tourner son petit cheval, et se dressant sur ses étriers asséna un coup qui brisa le casque de son ennemi «comme une noisette[746]» et fit éclater le manche de sa bonne hache dans son gantelet de fer. C'était de bon augure. Voici le lieu où les terribles archers anglais, qui savaient envoyer leurs flèches aux défauts des plus fines cottes de mailles de Milan[747] et avaient gagné tant de batailles, furent culbutés par la petite cavalerie de Bruce. Voici l'espace où les fantassins écossais, formés en groupes compacts et hérissés de lances, selon l'exemple récemment donné par les Flamands à Courtrai, brisèrent l'effort de la chevalerie anglaise[748]. C'est ici que les claymores et les haches de Lochaber besognèrent rudement.
[Note 744: Pour la visite du champ de bataille, voir Shearer's Guide to Stirling, avec le plan.]
[Note 745: Tytler. History of Scotland, tom. I, chap. III, p. 115.]
[Note 746: Walter Scott. Lord of the Isles. Canto VI. 15.--Voir aussi son récit dans ses Tales of a Grand Father, chap. X.]
[Note 747: Hill Burton. History of Scotland, tom. II, p. 267.]
[Note 748: Hill Burton. History of Scotland, tom. II, p. 265.]
Là on put voir, de mainte façon, De braves faits accomplis puissamment; Et maints, qui étaient agiles et forts, Bientôt furent gisants sous les pieds, tout morts; Là où tout le champ était rouge de sang! Les armes et les habits qu'ils portaient De sang étaient si fort souillés Qu'on ne pouvait les reconnaître[749].
[Note 749: John Barbour. Presque tous les détails de la bataille sont à l'origine fournis par le poème épique du vieux poète sur Robert Bruce. On en trouvera des extraits, qui permettent de reconstituer la scène de Bannockburn, dans Poets and Poetry of Scotland de James Grant-Wilson, et surtout dans le Book of Scottish Poems de J. Ross.]
Voilà à gauche, un peu en arrière, Gillies' hill, la colline des valets, derrière laquelle Bruce avait fait placer les bagages et la valetaille. Au milieu de la bataille, cette tourbe vint couronner la hauteur pour regarder de loin. Quand les Anglais, déjà ébranlés, virent paraître cette multitude sur la ligne du ciel[750], ils crurent que c'étaient des secours et se débandèrent. Ce fut une des plus cruelles déroutes qui aient frappé l'orgueil anglais. Et où est la pierre dans laquelle Bruce planta son étendard où le lion d'Écosse frémissait dans des plis écarlates? C'est là! C'est ce bloc bleuâtre encore percé d'un trou, the bored stone. Elle est consacrée par la piété des Écossais, et on a dû depuis l'entourer d'une cage de fer, pour empêcher qu'elle ne disparût en reliques.
[Note 750: Hill Burton, tom. II, p. 268.]
Tous les détails de cette journée étaient connus de Burns, car le poème épique que le vieux John Barbour a écrit sur Bruce était, dans des versions modernisées, un des livres répandus parmi les paysans. Pendant cette visite, une émotion puissante le transporta. Elle vit encore dans son journal et en soulève les notes rapides jusqu'à un ton lyrique.
«Le champ de Bannockburn--le trou où le glorieux Bruce a planté son étendard. Ici nul Écossais ne peut passer indifférent. Je m'imagine voir mes vaillants, mes héroïques compatriotes paraître sur la colline et descendre sur les dévastateurs de leur contrée, les meurtriers de leurs pères et--la moindre veine enflammée de noble vengeance et de juste haine--avancer à grands pas, avec plus d'ardeur, à mesure qu'ils approchent de l'ennemi cruel, insultant, altéré de sang. Je les vois se réunir et se féliciter dans ce glorieux triomphe sur le champ de victoire, se réjouissant de leur chef héroïque et royal, de leur liberté et de leur indépendance sauvées[751].»
[Note 751: Journal of the Highland Tour, 26th August 1787.]
Quand il arriva auprès de la pierre sacrée, il implora le ciel pour son pays. «Il y a deux heures, j'ai dit une fervente prière pour la vieille Calédonie au-dessus du trou dans la pierre de schiste bleu où Robert Bruce fixa son étendard royal sur les bords du ruisseau de Bannockburn.[752]» Toute cette journée est chaude et enthousiaste. Les jeunes cordes de son coeur se sont remises à vibrer. Ces heures passées sur le champ de Bannockburn ne furent point perdues. Il n'en sortit rien sur les lieux mêmes. Mais elles demeurèrent dans son âme, se mêlèrent à elle, attendirent dans une fécondation latente. Plus tard, le moindre choc, une minute propice, un rien, les réveilla et elles donnèrent l'admirable Ode de Bruce à ses soldats. John Barbour raconte que, avant la bataille, Bruce fit proclamer que, si quelques-uns n'étaient pas résolus à vaincre ou à mourir avec honneur, ils avaient liberté de quitter l'armée. Mais les soldats poussèrent un grand cri et répondirent d'une voix qu'ils voulaient attendre l'ennemi[753]. Ce moment frappa Burns et lui inspira une ode qui restera comme l'expression lyrique de cette victoire.
[Note 752: To Robert Muir, 26th August 1787.]
[Note 753: John Barbour. The Bruce.]
Écossais, qui avec Wallace avez versé votre sang, Écossais, que Bruce a souvent conduits, Venez! voici votre lit sanglant Ou la victoire!
Voici le jour et voici l'heure! Voyez le front de bataille s'assombrir, Voyez approcher l'armée du fier Édouard, Les chaînes, l'esclavage!
Qui veut être un valet et un traître? Qui peut remplir la fosse d'un lâche? Qui est si vil que d'être esclave? Qu'il tourne et se sauve!
Qui, pour le roi et la loi d'Écosse, Veut tirer bravement l'épée de la Liberté, En homme libre vivre, ou en homme libre tomber, Qu'il vienne avec moi!
Par les malheurs et les peines de l'oppression! Par vos fils dans des chaînes serviles! Nous épuiserons nos plus profondes veines, Mais eux seront libres!
Abattez le fier usurpateur! Un tyran tombe dans chaque ennemi! Dans chaque coup est la Liberté! Accomplissons ou mourons![754]
[Note 754: Robert Bruce's march to Bannockburn.]
La traduction ne peut rendre l'énergie brève, concentrée, la sensation d'action qui sont dans ces vers, dont l'accompagnement serait une épée frappant un bouclier. C'est un fragment de Tyrtée. Cette pièce est devenue pour les Écossais une sorte de Marseillaise.
En sortant du champ de bataille de Bannockburn, Burns arriva à Stirling, dans l'après-midi de la même journée, tout vibrant de patriotisme. Aucun lieu n'était plus propre à augmenter ces dispositions, car aucun ne fait revivre davantage l'ancienne Écosse, dans ses annales guerrières et son existence nationale. Stirling est une réduction d'Édimbourg, ou plutôt c'est Édimbourg elle-même dans ses commencements. Elle est formée de la même manière exactement: un château-fort bâti sur un roc énorme, isolé dans la plaine, à pic de trois côtés, et, sur un dos de terrain descendant du rocher, une longue rue qui se répand et s'accroche aux deux pentes. Elle n'a pas l'apparence gigantesque et dominatrice de sa grande soeur de l'embouchure du Forth; mais elle est d'un pittoresque très fier et très martial. Au lieu de remplir et d'écraser tout l'horizon, elle y figure seulement et l'élargit plutôt; ce n'est pas la reine imposante «sur son trône de rochers», mais un chevalier errant qui, dans les lignes brusques et heurtées de son armure, traverse la plaine.
Ses annales n'ont pas la profondeur de vie religieuse et littéraire d'Édimbourg. Elles n'émanent pas d'elle-même, comme dans cette grande ville où, de la fournaise d'une population ardente, sortaient les événements et coulait l'histoire. Elles proviennent de sa situation, car elle est la clef des Hautes-Terres; les faits dont elle garde la mémoire se sont passés plutôt à propos d'elle et autour d'elle que par elle. Mais elles ont un caractère particulier, et si elles sont moins populaires, elles ont un tour plus chevaleresque et plus royal. Stirling fut pendant longtemps le siège de la royauté. Alexandre I y mourut en 1124, et Guillaume le Lion en 1214. Surtout elle fut la ville des Stuarts. C'est là que vécut Jacques I, le roi-poète, l'élève de Chaucer; Jacques II y naquit; Jacques III en fit sa résidence favorite; Jacques IV, qui devait périr avec la fleur d'Écosse sur le fatal champ de Flodden, y naquit en 1474; Jacques V, le père de Marie Stuart, y passa presque toute sa vie; Marie Stuart y fut couronnée; c'est là que Darnley lui fit sa cour; et c'est là aussi que Jacques VI, leur fils, fut proclamé roi à l'âge de treize mois, puis élevé sous la rude discipline du célèbre Robert Buchanan, tandis que sa mère songeait à lui dans sa prison. C'est à Stirling que les Stuarts ont laissé le plus de traces de leurs goûts artistiques, et placé les quelques édifices que les troubles de leurs règnes et la pénurie de leurs coffres leur permirent de bâtir. Jacques III y fit construire la salle du Parlement et une chapelle royale, qui fut reconstruite par Jacques VI. Ce palais, d'une richesse excessive et barbare, est l'oeuvre de Jacques V.[755] Il avait épousé deux françaises: Madeleine, fille de François I, puis Marie de Guise; il avait pris dans son séjour en France le goût des constructions, qui fut un des traits de la Renaissance française. Celte ornementation massive, surchargée et grossièrement luxuriante, cette sculpture tourmentée, déréglée jusqu'au grotesque, abondante en postures forcenées, en contorsions, en lourds caprices, cet encombrement de figures où foisonnent les personnages de la mythologie, de l'antiquité et de la vie contemporaine, où Omphale, Persée, Diane, Vénus se coudoient, où Cléopâtre avec son aspic a sa niche, le roi Jacques et sa reine leur portrait, l'échanson et les officiers de la cour leur statuette, pêle-mêle dans un grouillement de créatures et d'animaux innomés, ce travail rude de la pierre, la luxure non pas élégante mais bestiale de certains sujets, tout cela est bien la Renaissance dans des esprits mal dégrossis et brutalement épris du beau. C'est bien l'image des Stuarts: des âmes d'un fond encore barbare et inculte, touchées et en partie gâtées par la corruption affinée du continent. Des légendes de toute espèce habitent ces vieilles murailles. C'est par cette fenêtre que Jacques II, après avoir dans une discussion frappé de deux coups de dague le comte de Douglas à qui il avait envoyé un sauf-conduit sous le sceau royal, fit jeter son cadavre dans la cour. Par ce sentier qui descend derrière le château, Jacques V s'échappait, sous des déguisements divers, pour s'informer des doléances de ses sujets et surtout pour courir les aventures d'amour. C'était un roi galant. Quand, dans ses expéditions, il arrivait qu'on lui demandât son nom, il disait qu'il était «le fermier de Ballengeich», d'après le nom du sentier. Il rencontrait ainsi toutes sortes de chances ou de mauvais pas[756]. Sa mémoire est restée populaire un peu à la façon de celle de notre Henri IV, et dans les recueils de chansons écossaises, il y en a quelques-unes qu'on lui attribue et qui célèbrent ses exploits galants. C'est ainsi que, dans ce cadre plus fait à leur taille, les Stuarts ont laissé des souvenirs en quelque sorte plus intimes et plus familiers. Leurs qualités revivent là mieux qu'ailleurs: leur bravoure, leur don héréditaire de poésie, leur spontanéité de coeur, leur remarquable effort pour établir un peu de justice en abaissant les nobles, et là aussi revivent leurs faiblesses. En visitant le château, Burns avait devant lui toute cette race fameuse, dans un tableau de somptuosités, de galanteries, de faits d'audace, de vues politiques, ramassés les uns contre les autres par la perspective du passé. Cet éloignement, où tout ce qui fut ordinaire était effacé, lui faisait paraître plus brillantes ces époques disparues.
[Note 755: Sur les souvenirs historiques de Stirling et les constructions, voir Shearer's Guide to Stirling.]
[Note 756: Voir les aventures de Jacques V, dans les Tales of a Grand Father de Walter Scott, qui excellait dans ce genre anecdotique, le chap. XXVII.]
Mais la beauté de Stirling, c'est l'incomparable panorama qu'on découvre de la terrasse du château. Devant une rangée de montagnes qui barre l'horizon du côté du Nord, une vaste plaine s'étend, unie et riche, au milieu de laquelle le Forth coule avec de grands méandres lumineux, formant une suite de péninsules vertes qui entrent les unes dans les autres et alternent de chaque côté du fleuve. Au dire des voyageurs, c'est un des plus beaux paysages qu'il y ait en Europe; c'est sûrement un des plus nobles qu'il soit possible de concevoir. Les lignes en sont si calmes et si imposantes, les sinuosités du fleuve sont si majestueuses, les montagnes, dans leur contour ample et sérieux et leur couleur d'un azur foncé admirable, sont si solennelles, qu'on dirait un grand paysage historique, dessiné par un maître aussi fier et grave que Poussin et plus puissant que lui, pour servir de théâtre à de grandes actions humaines. Et en vérité c'est ici le sol épique et héroïque de l'Écosse. Sans parler de Bannockburn, voilà l'endroit où fut le vieux pont de bois près duquel Wallace écrasa l'armée anglaise et sauva son pays. Les noms des deux grands défenseurs de l'Écosse sont là réunis. Qu'on se rappelle les lectures d'enfance de Burns, et ce qu'il en dit: «la vie de Wallace versa dans mes veines une passion écossaise qui y bouillonnera jusqu'à ce que les écluses de la vie se ferment dans le repos éternel,» et qu'on imagine son enthousiasme, lorsqu'il salua ces lieux pleins de la mémoire de son héros[757]. Il contemplait ce tableau admirable, au moment du jour où il prend toute sa majesté, sous un de ces couchers de soleil qui sont la magnificence de l'Écosse. Quand une lumière incarnate, en même temps légère et profonde, s'épanche du ciel et, tout en laissant aux objets leur fond de couleur, les rassemble dans une même nuance et en simplifie les lignes agrandies, le merveilleux paysage s'harmonise encore davantage et reçoit une beauté auguste. Il revêt alors, tant il se spiritualise en un accord et une unité supérieurs, une expression presque uniquement morale, une noblesse, un prestige, qui inspirent une sorte de respect. Ce n'est plus une suite de montagnes et de terrains, c'est le décor solennel et l'apothéose des souvenirs qui s'élèvent de cette plaine. C'est un moment inoubliable, et il est certain que Burns y assista: «Je reviens juste à l'instant du château de Stirling, j'ai vu, par le soleil couchant, la perspective magnifique des détours du Forth qui traverse la riche plaine de Stirling et borde la plaine de Falkirk également riche[758].» Bien qu'il n'ait pas pu lire ce spectacle avec la précision de notation que nous, de ce temps-ci, y apportons, il est impossible, dans l'état d'esprit où il était, qu'il n'en ait pas ressenti la grandeur.
[Note 757: Il avait songé et songeait peut-être encore à écrire un poème sur Wallace. Voir la lettre To Mrs Dunlop, 15th Jan. 1787.]
[Note 758: To Robert Muir, 26th Aug. 1787.]
Cette journée, avec Bannockburn le matin et Stirling le soir, était trop pour lui. Il redescendit du château, ivre de ce singulier patriotisme historique, la tête pleine des visions de la royauté d'autrefois, qui hantent le vieux palais[759]. Il était dans un état d'excitation très grand. Lorsqu'il fut rentré à l'auberge, il n'y tint plus et, selon la singulière habitude qu'il avait prise depuis quelque temps d'écrire sur les vitres avec le diamant qu'il avait au doigt, il traça les vers suivants:
[Note 759: Voir la lettre du Dr Adams à Currie. Life of Burns, p. 40.]
Ici, jadis, les Stuarts régnèrent glorieux, Et ordonnèrent les lois pour le bien de l'Écosse; Mais maintenant, sans toit, leur palais subsiste, Leur sceptre est tenu par d'autres mains; Il est tombé, en vérité, tombé jusqu'à terre, Où les reptiles rampants prennent naissance. La lignée malheureuse des Stuarts est partie; Une race étrangère occupe leur trône, Une race idiote, perdue d'honneur; Qui la connaît le mieux la méprise le plus[760].
[Note 760: Written by Somebody on the Window of an Inn at Stirling, on seeing the Royal Palace in Ruins.]
C'était une insulte bien gratuite à la famille régnante. C'était en même temps une grosse imprudence. Ces vers firent plus de bruit que Burns probablement ne s'y attendait. Ils furent copiés, reproduits et attaqués dans des journaux. Quelques mois après, quand il fit des démarches pour entrer dans l'excise, on les lui rappela: «J'ai été interrogé comme un enfant sur mes affaires, et blâmé et tancé pour mon inscription sur la fenêtre de Stirling[761].» Qui sait même le mal qu'ils lui firent? Bien qu'il soit difficile de déterminer les possibilités manquées, on ne peut s'empêcher de penser que, sans cet outrage, il eût pu avoir du gouvernement une de ces pensions données alors aux hommes de lettres, à laquelle personne n'avait plus droit que lui, qu'il n'obtint jamais et qui eût changé sa vie. Mais pour le moment il ne s'inquiétait pas de ces choses futures, et il continua sa route, tout entier aux choses du passé.
[Note 761: To Clarinda, 27th Jan. 1788.]
Cette ardeur patriotique persista pendant la plus grande partie du voyage; elle en est même la note caractéristique. De chacun des champs de bataille qu'il visita, et ils ne manquent point sur cette route qui pénètre dans les Hautes-Terres, Burns semble avoir rapporté de durables impressions. Elles ne se manifestèrent pas à l'endroit et au moment mêmes; ainsi que l'ode de Bruce, elles attendirent leur heure d'inspiration. Mais dans ses chansons reparaissent presque tous les noms de ces combats.
En sortant de Stirling, près de la petite ville de Dunblane, il rencontra l'endroit où, lors de la première révolte jacobite de 1715, fut livrée la bataille de Sheriffmuir. Ce fut une singulière bataille. L'armée jacobite commandée par le comte de Mar, et l'armée royaliste sous les ordres du duc d'Argyle, étaient séparées par un renflement de terrain qui a la forme d'une calotte sphérique très régulière, en sorte que, en quelque point qu'on se trouve de la base, la vue est coupée par une courbe qui semble toujours la même. Il advint que les deux armées, invisibles l'une à l'autre, n'arrivèrent pas à se rencontrer de front, et que chacune, cherchant l'ennemi à droite, déborda la gauche de l'autre[762]. Il en résulta deux victoires et deux défaites: la droite de Mar ayant enfoncé la gauche d'Argyle, et la droite d'Argyle ayant dispersé la gauche de Mar; si bien qu'à la fin les deux adversaires restèrent l'un en face de l'autre, surpris d'être vainqueurs et vaincus en même temps. Ils revendiquèrent tous deux la journée. En réalité l'avantage était resté à Argyle. Ce dénoûment bizarre avait été célébré par une ancienne chanson, dont le refrain rendait bien la stupéfaction des deux partis:
[Note 762: Cette situation est très bien expliquée par Hill Burton, History of Scotland, t. VIII, p. 316-20.]
D'aucuns disent que nous gagnâmes, D'aucuns disent qu'ils gagnèrent, Et d'aucuns disent que personne n'a gagné du tout, homme: Mais d'une chose je suis sûr, C'est qu'à Sheriffmuir Il y eut une bataille que j'ai vue, homme: Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent, Et ils se sauvèrent et nous nous sauvâmes, Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent bien loin, homme[763].
[Note 763: On trouvera cette vieille chanson, The Battle of Sheriff-Muir, dans toutes les collections de chansons écossaises; nous la prenons dans le recueil de Whitelaw.]
Tout en conservant un peu de la raillerie du vieux couplet, Burns évoqua un tableau plus tragique. Ce qui semble l'avoir frappé c'est la fureur de ces chocs, où les Highlanders, après avoir enfoncé leurs bonnets bleus sur leurs yeux, partaient en courant, déchargeaient leurs fusils et leurs pistolets, les jetaient et, se ruant sur l'ennemi, tailladaient à grands coups de claymore. Il eut comme la sensation de la rapidité, du halètement et du cliquetis de ces rencontres sans fumée, muettes, blêmes et farouches comme toutes les mêlées à l'arme blanche, dont les morts ont une expression haineuse et montrent leurs dents serrées.
«Ô venez-vous ici pour fuir la bataille Ou garder les moutons avec moi, homme? Ou bien étiez-vous à Sherra-Moor, Et vîtes-vous la bataille, homme?»-- «J'ai vu la bataille, rade et drue, Et maint fossé coulait rouge et fumant; De crainte mon coeur battait D'entendre les coups, de voir par nuées Les clans sortir des bois, en haillons de tartans, Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme.
Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires, Ne furent pas lents à les rencontrer, homme; Ils s'élancèrent et poussèrent, et le sang jaillit, Et maint corps tomba, homme. Le grand Argyle conduisait ses files, Je crois qu'elles brillaient à vingt milles; Ils frappèrent dans les clans comme dans des jeux de quilles, Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient, Et à travers tout ils fonçaient et hachaient et brisaient, Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme.
Mais si vous aviez vu les gare en kilts Et en culottes de tartan bigarré, Quand, face à face, ils défièrent mes whigs Et les fidèles du covenant. En lignes étendues en long et en large, Quand les bayonnettes rencontrèrent les boucliers, Et que des milliers se ruaient à la charge, Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreaux Ils tirèrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleine Les nôtres s'enfuirent comme des colombes effrayées, homme.
Ils ont perdu quelques vaillants gentilshommes, Parmi les clans des Hautes-Terres, homme! Je crains que mylord Panmure ne soit tué Ou aux mains de ses ennemis, homme. Maintenant si tu veux chanter cette double fuite; Les uns tombèrent pour l'injustice, les autres pour le droit; Mais beaucoup dirent bonne nuit au monde; Dis comment, pêle-mêle, au bruit des mousquets, Les Tories tombèrent et les Whigs vers l'enfer S'enfuirent en troupes épouvantées, homme[764].
[Note 764: The Battle of Sheriff-Muir.]
Un peu plus haut, il rencontra le site de la bataille de Killiecrankie. C'est une des plus populaires de l'histoire écossaise, non pas autant par l'importance des forces qui y furent engagées ou des événements qui y furent décidés, que par le cadre formidable du paysage, par les circonstances qui sont caractéristiques des rencontres entre highlanders et réguliers, et par le trépas de Claverhouse, vicomte de Dundee, le chef du parti royaliste. La passe de Killiecrankie, étroite et noire, pénètre tortueusement entre deux murailles de rochers souvent à pic, dressées l'une contre l'autre. À leurs pieds, un torrent bondit, rugit et écume en chutes et cataractes, ou file d'un trait, sombre, sourd, lisse et luisant comme une coulée de métal, avec un air plus dangereux encore. On pense à ces redoutables défilés faits pour l'égorgement d'une armée. C'est au haut de cette passe que Mackay, le général anglais, avait rangé son armée sur un plateau étroit, entre cette gorge qu'il venait de traverser et des pentes escarpées de montagnes[765]. Celles-ci étaient occupées par Dundee et ses highlanders Jacobites. Se lançant sur la déclivité du terrain, ils se ruèrent sur l'armée anglaise, avec une force d'avalanche, et la précipitèrent dans la passe, où ils se jetèrent pêle-mêle avec elle. Ils massacrèrent leurs adversaires jusque parmi les rocs du torrent[766]. On montre encore le saut du soldat, où un des vaincus, sentant au-dessus de ses épaules la claymore d'un highlander, franchit un des bras du torrent d'un bond désespéré. En quelques instants 2000 hommes furent sabrés ou noyés dans ce gouffre. Mais le général vainqueur tomba atteint dans le geste même de la victoire; au moment où, le bras levé, il agitait son chapeau, une balle le frappa au défaut de la cuirasse, près de l'aisselle[767]. Avec l'ambitieux et habile Claverhouse, tombèrent les dernières espérances de Jacques II. Ces choses se passèrent le 24 Juin 1689.
[Note 765: Lire, sur cette marche à travers la passe, Macaulay, History of England, ch. XIII.]
[Note 766: Voir une très claire description dans Hill Burton, History of Scotland, tome VII, p. 375-83.--Un tableau très pittoresque de la furia des Highlanders dans Walter Scott, Tales of a grand Father, chap. LVI,--et le récit de Macaulay, History of England, chap. XIII.]
[Note 767: Walter Scott, Tales of a grand Father, chap. LVI.]
Il était peu probable que Burns parcourrait ces lieux célèbres sans en recevoir une émotion. Et en effet on a de lui une bataille de Killiecrankie, comme on avait eu une bataille de Sheriffmuir.
«D'où venez-vous si brave, garçon, D'où venez-vous si faraud, Ô? D'où venez-vous si brave, garçon? Avez-vous passé par Killiecrankie, Ô?
Si vous aviez été où j'ai été, Vous ne seriez pas si fringant, Ô; Et si vous aviez vu ce que j'ai vu, Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.
Je me suis battu sur terre et battu sur mer, Et battu à la maison avec ma vieille tante, Ô; Mais j'ai rencontré le démon et Dundee, Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.
Le hardi Pitcur tomba dans un sillon, Et Claverhouse reçut un mauvais coup, Ô; Sans quoi, j'aurais repu un épervier d'Athole, Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.[768]
[Note 768: The Battle of Killiecrankie.]
D'après le ton même de ces pièces, on voit que Burns reflétait avec justesse le sentiment écossais, que ce fût le haut enthousiasme d'une grande action nationale comme à Bannockburn ou le défi railleur et goguenard de rencontres moins décisives.
Il n'est pas surprenant qu'en arrivant sur le champ de bataille de Culloden, il ait éprouvé une émotion très poignante. C'est pour les voyageurs les plus indifférents une promenade attristante que de traverser cette lande marécageuse, plate et sombre. Sauf une petite colline noirâtre, couronnée de sapins funèbres qui lui donnent un air de cimetière, la monotone étendue brune des bruyères s'allonge de toutes parts, a peine tachetée de quelques plaques vertes, aux endroits où les morts furent enterrés[769]. Pour un Écossais qui sait les détails et les conséquences de la bataille, cette tristesse du lieu s'accroît et se précise de souvenirs et de regrets. Que de fautes commises, dont une seule évitée eût pu changer la face et la suite des choses! Cette vaste plaine, unie comme un champ de manoeuvres pour l'artillerie et la cavalerie, était le pire terrain qu'on pût choisir pour les malheureux highlanders. «Il est impossible, dit Hill Burton, de regarder ce désert, sans un sentiment de compassion, pour l'impuissance d'une armée de highlanders en un pareil endroit[770].» Au dernier moment, lord George Murray avait proposé de se retirer derrière la petite rivière de la Nairn et d'y attendre des renforts. Si on l'avait écouté, rien peut-être n'était perdu. Et si du moins ces malheureux avaient combattu dans des conditions ordinaires, mais non! Toute la nuit on les a surmenés, dans une marche pour surprendre le camp ennemi. Ils sont arrivés en vue des tentes, quand l'aurore paraissait et que les tambours battaient le réveil[771]. Le coup est manqué; il faut regagner les positions. Au moment où l'ennemi arrive, ils sont tellement harassés de fatigue, minés par la faim, exténués de sommeil et d'épuisement, qu'on est obligé de les secouer pour les réveiller[772]. Quand ils sont rangés en bataille, les boulets ennemis «font des sentiers» dans leurs rangs; ils sont sans cavalerie, et ont quelques canons dont les artilleurs sont absents. Ils demandent avec rage la permission de courir en avant; des ordres tardifs et mal donnés les lancent par fragments, une aile avant l'autre; des tiraillements d'amour-propre entre les clans brisent l'unité et l'impétuosité de l'élan. Les highlanders se jettent en désordre dans la fusillade, sur les baïonnettes des Anglais, et tombent par tas[773]. La déroute est rapide et irrémédiable; c'est la fin du bref et brillant roman de Charles-Édouard, la dernière des batailles où ait palpité le coeur de l'Écosse. Et rien pour éclairer ce désastre. Sur cette lande funeste, funèbre et farouche, pèse encore la cruauté des vainqueurs. Des moribonds égorgés, des prisonniers fusillés ou assommés à coups de crosse; ces masures, où des bergers avaient recueilli des blessés, mises en flammes, les portes fermées, et croulant sur des clameurs désespérées; ces fuyards hachés à coups de sabre, toutes les horreurs s'ajoutent à l'horreur de cette plaine maudite[774].
[Note 769: Voir le Guide to Culloden Moor, by Peter Anderson of Inverness, avec le plan.]
[Note 770: Hill Burton, History of Scotland, tome VIII, p. 488.]
[Note 771: Hill Burton, Id.]
[Note 772: Walter Scott, Tales of a grand Father, chap. LXXXIII.]
[Note 773: Il y a une très complète description de la bataille dans le Guide de Peter Anderson; voir aussi le récit de Walter Scott, chap. LXXXIII et les pages d'Amédée Pichot dans son Histoire de Charles-Édouard, chap. XXXI et XXXII.]
[Note 774: Voir les extraits des Jacobite memoirs of the Rebellion of 1745, de Robert Chambers, donnés par Peter Andersen.]
Ces désastres, ces forfaits étaient encore récents, à l'époque où Burns visita le champ de bataille. Il y apportait la pensée de la part prise par son père à cette révolte «de 45», et il était particulièrement disposé à ressentir tout ce qui s'y rattachait. Dans son journal, il a noté cette visite en quelques mots mais qui semblent contenir bien des choses qu'il ne se souciait pas d'écrire: «Traversé le moor de Culloden, réflexions sur le champ de bataille». Ces réflexions portaient sans doute sur ces désespoirs causés par tant de vies fauchées.
La jolie fille d'Inverness Ne peut plus connaître ni joie, ni plaisir; Car, le soir et le matin, elle dit: hélas! Et toujours les pleurs amers aveuglent ses yeux. Moor de Drumossie--jour de Drumossie: Ce fut un affreux jour pour moi! Car là j'ai perdu mon père aimé, Mon père aimé et trois frères.
Leur linceul fut l'argile sanglante, Leurs tombes, on les voit verdir: Et près d'eux gît le plus cher gars Qu'ait jamais béni le regard d'une femme! Maintenant malheur sur toi, ô cruel seigneur, Homme de sang, je crois que tu l'es, Car tu as rendu désespéré maint coeur Qui jamais ne blessa ni les tiens ni toi[775].
[Note 775: The Lovely Lass of Inverness.]
Et des morts de Culloden sortit aussi cette plainte plus touchante encore, la Lamentation de la veuve des Hautes-Terres.
Oh! je suis venue dans les basses terres, Ochon, ochon, ochrie! Sans un penny dans ma bourse, Pour m'acheter un repas.
Ce n'était pas ainsi dans les collines des Hautes-Terres, Ochon, ochon, ochrie! Pas une femme dans la vaste contrée N'était aussi heureuse que moi.
Car alors je possédais vingt vaches, Ochon, ochon, ochrie! Qui paissaient là-bas sur la haute colline Et me donnaient du lait.
Et là-bas j'avais trois-vingts brebis, Ochon, ochon, ochrie! Qui bondissaient sur les jolies collines Et me donnaient de la laine.
J'étais la plus heureuse de tout le clan; Tristement, tristement je puis gémir, Car Donald était l'homme le plus beau, Et Donald était à moi.
Lorsque Charlie Stuart arriva enfin, Si loin, pour nous rendre libres, Le bras de mon Donald était nécessaire À l'Écosse et à moi.
Leur triste sort, qu'ai-je besoin de le dire? Le droit dut céder à l'injustice; Mon Donald et sa contrée tombèrent Sur le champ de Culloden.
Ochon! ô Donald, oh! Ochon, ochon, ochrie! Pas une femme dans le vaste monde Aussi misérable maintenant que moi[776].
[Note 776: The Highland Widow's Lament.]
Mais, outre celles-là, Burns semble avoir recueilli d'autres impressions, éparses par tout le pays. La répression, après la victoire de Culloden, fut une des plus atroces et implacables qui aient jamais éteint dans le sang les cendres d'une rébellion. Elle a laissé sur le duc de Cumberland une marque indélébile; il porte dans l'histoire le nom de boucher. Le pays entier fut saccagé de fond en comble; «on pouvait voyager des journées à travers les vallées dépeuplées, sans voir une cheminée fumer ou entendre un coq chanter[777].» Les hommes furent traqués et abattus à coups de fusils comme, des loups, les châteaux démolis, les chaumières incendiées, les troupeaux enlevés, les femmes et les enfants jetés nus, grelottants dans la nuit et les solitudes glaciales des monts[778]. On en voyait qui se traînaient derrière les pillards et imploraient un peu de sang ou les entrailles de leurs propres troupeaux. Ils périssaient de froid et de faim[779]. La sauvagerie des soldats était parfois plus hideuse, «ils furent coupables de toutes sortes d'outrages envers les femmes, la vieillesse et l'enfance[780].» Une mare de sang auprès de décombres calcinés était le tableau de tout le pays. Heureux lorsque les hommes pouvaient s'échapper, fuir à l'étranger pour un exil sans terme. On peut imaginer ce que des temps pareils voient de douleurs, de séparations, de déchirements, temps exécrés où toutes les figures ont des larmes. Une immense malédiction, faite de milliers de sanglots, de gémissements, d'adieux et de râles, monta de partout, des vallées, de la plaine, des collines, des monts, comme le cri de l'Écosse. Il sembla que le vent qui passait sur les bruyères portait des plaintes humaines et disait au ciel des choses douloureuses.
[Note 777: R. Chambers, cité par Peter Anderson, p. 103.]
[Note 778: Smollett, cité par Peter Anderson, p. 103.]
[Note 779: Lord Mahon, History of England.]
[Note 780: Walter Scott, Tales of a grand Father, chap. LXXXIV.--Voir aussi ces horreurs dans Amédée Pichot, chap. XXXIII.]
Dans une ode admirable de colère et de courage qu'il a appelée Les Larmes de l'Écosse, et qui le fera vivre comme poète, Smollett avait exprimé cette suprême affliction de sa patrie.
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémis Sur ta paix bannie, tes lauriers déchirés! Tes fils, longtemps fameux pour leur valeur, Sont étendus égorgés sur leur sol natal; Tes toits hospitaliers N'invitent plus l'étranger vers la porte; Effondrés en ruines fumantes, ils gisent, Monuments de la cruauté.
Oh! cause funeste, oh! matin fatal Que les âges à venir maudiront! Les fils se tenaient contre leur père, Le père versait le sang de ses enfants. Cependant, quand la rage de la bataille cessa, L'âme du vainqueur ne fut pas apaisée; Les abandonnés, les nus durent sentir Les flammes dévorantes et l'acier meurtrier.
La pieuse mère, vouée à la mort, Abandonnée, erre sur la bruyère; L'aigre vent siffle autour de sa tête; Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain; Dépourvue d'abri, de nourriture, d'amis, Elle regarde les ombres de la nuit descendre, Et, étendue sous les cieux incléments, Sanglote sur ses pauvres bébés et meurt.
Tant que du sang chaud mouillera mes veines, Et que le souvenir en moi régnera non affaibli, Le ressentiment du destin de ma patrie Battra dans ma poitrine filiale; Et, en dépit de son ennemi insultant, Mon vers sympathisant coulera: «Gémis, malheureuse Calédonie, gémis Sur ta paix bannie et tes lauriers déchirés[781].»
[Note 781: Smollett, The tears of Scotland.]
Lors du passage de Burns dans ces régions, les traces de ces sauvageries n'étaient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les ruines de plus d'un château et s'arrêter, dans mainte vallée déserte, devant des décombres de hameaux brûlés. Des coeurs saignaient encore. Il rencontra des visages qui portaient toujours l'expression de ces temps-là. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles restées fidèles à un mort ou à un proscrit. Il glana ces douleurs. Avec une résonnance d'âme très belle, il fut ému de ces chagrins. Il sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les refrains, l'indestructible dévoûment aux Stuarts; il admira les fidélités indomptables qui s'obstinaient dans ces âmes de granit. Les tenaces bruyères, attachées à leurs rocs, sont ainsi tordues par les rafales et leur résistent. C'est son honneur d'avoir éprouvé ce qui survivait de ces jours de calamité et d'angoisse. Avec moins d'emportement que Smollett, avec plus de poésie et un sentiment plus humain des afflictions particulières, il recueillit les dernières larmes de l'Écosse.
Il y a toute une suite de pièces qui se rassemblent autour de ce sujet. Tantôt c'est un fugitif qui, caché parmi des rochers, attendant de pouvoir passer à l'étranger, écoute l'ouragan gronder et répondre au tumulte de son coeur. Cette pièce s'appelle la Lamentation de Strathallan; elle est placée dans la bouche de James Drummond, vicomte de Strathallan, qui, après la mort de son père tué à Culloden, parvint avec quelques-uns de ses compagnons à fuir en France, où il mourut.
Nuit très épaisse, entoure mon abri, Tempêtes hurlantes, mugissez sur ma tête, Torrents troublés, gonflés par l'hiver, Rugissez près de ma caverne solitaire. Les ruisseaux de cristal au cours paisible, Les séjours bruyants du vil genre humain, Les brises d'ouest au souffle léger, Ne conviennent pas à mon âme désespérée.
Engagés dans la cause du Droit, Pour redresser des torts injustes, Nous avons mené fortement la guerre de l'Honneur, Mais le ciel nous refusa le succès. La roue de la ruine a passé sur nous; Pas un espoir n'ose nous accompagner; Le vaste monde entier est devant nous, Mais un monde sans un ami[782].
[Note 782: Strathallan's Lament.]
Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils ont pu passer d'Écosse en Irlande, d'où la fuite en France était plus facile. Elle l'a accompagné jusque-là; elle doit le quitter et tout ce drame tient en une petite pièce pleine de mouvement, de vaillance, d'ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l'accent et le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est indiciblement mélancolique. Que de coeurs l'avaient confusément senti en tristesse inarticulée!
«C'était pour notre roi légitime Que nous avons quitté la grève de la douce Écosse; C'était pour notre roi légitime Que nous avons vu la terre irlandaise, ma chérie, Que nous avons vu la terre irlandaise.
Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a été fait, Et tout a été fait en vain; Mon amour et ma terre natale, adieu, Car il me faut traverser la mer, ma chérie, Car il me faut traverser la mer.»
Il se détourna, il se détourna, Sur la rive irlandaise; Il donna aux rênes de sa bride une secousse, Avec: «Adieu pour jamais, ma chérie, Et adieu pour jamais.»
Le soldat revient des guerres, Le matelot de la mer, Mais moi j'ai quitté mon bien-aimé Pour ne jamais nous revoir, mon chéri, Pour ne jamais nous revoir.
Quand le jour est parti et la nuit venue, Et que tout le monde est captif du sommeil; Je pense à celui qui est au loin, Pendant toute la nuit et je pleure, mon chéri, Pendant toute la nuit, et je pleure[783].
[Note 783: It was a' for our rightfu' King.]
Ailleurs c'est la voix d'un banni qui arrive de par delà les mers, elle dit les douleurs de l'exil qui décolorent les cieux les plus brillants, et cette pensée de retour et de vengeance qui met des flammes dans les yeux des proscrits et entretient leur vie par la haine.
Loin des amis et de la terre que j'aime, Chassé par la cruelle haine de la fortune, Loin de ma bien-aimée, j'erre; Jamais plus je ne goûterai le bonheur, Jamais plus je ne dois espérer trouver Aise à mon labeur, confort à mon souci; Quand le souvenir torture l'esprit, Les plaisirs ne font que lever le voile du désespoir.
Les plus brillants climats me paraîtront mornes, Les rivages fleuris me paraîtront déserts, Jusqu'à ce que les destins, cessant d'être sévères, Rendent l'Amitié, l'Amour et la Paix. Jusqu'à ce que la Vengeance, au front lauré, Ramène les proscrits au pays; Et que chaque gars loyal et brave Traverse les mers et retrouvé sa bien-aimée[784].
[Note 784: Frae the Friend and Land I love.]
Parfois ce sont des notes plus légères mais presque aussi touchantes et aussi justes. On y sent ces souvenirs royalistes, qui persistèrent si longtemps et la façon dont ils persistaient. Ils se montraient dans des chansons légères, un peu railleuses, le plus souvent chantées par les femmes. Personne n'égale celles-ci pour faire entendre dans des refrains, où vont leurs espoirs, au moyen de finesses, de sourires, d'allusions qui sont toutes dans la voix et insaisissables. Qu'on imagine cette jolie chanson si pimpante, si provocante, chantée par une jolie et vaillante fille, à la barbe d'un officier hanovrien. Comment essayer sans ridicule de mettre le doigt sur l'impertinence et là charmante fidélité qui s'y jouent?
C'était un lundi matin, Et très tôt dans l'année, Que Charlie entra dans notre ville, Le jeune chevalier.
Et Charlie est mon préféré, Mon préféré, mon préféré, Charlie est mon préféré, Le jeune chevalier.
Comme il montait à pied la rue Pour examiner la cité, Oh! il aperçut une jolie fille Qui regardait par la fenêtre.
Légèrement, il monta d'un bond l'escalier, Et frappa à la porte, Et la jolie fille se trouva toute prête À laisser entrer le gars.
Il mit sa Jenny sur son genou, Dans son costume des Hautes-Terres, Car fièrement il savait la façon De plaire à une jolie fille.
C'est sur cette montagne couverte de bruyères, Et dans cette vallée pleine de taillis, Nous n'osons pas aller traire les vaches À cause de Charlie et de ses hommes.
Et Charlie est mon préféré, Mon préféré, mon préféré, Charlie est mon préféré, Le jeune chevalier[785].
[Note 785: Charlie, he's my darling.]
Ou celle-ci encore, un peu plus populaire:
Galettes de farine d'orge, Galettes d'orge, À la santé, ô gars des Hautes-Terres, Des galettes d'orge.
Qui le premier dans un combat Criera le premier «pourparler»? Jamais les gars avec Les galettes d'orge, Les galettes de farine d'orge.
Qui, dans ses jours malheureux, Fut loyal à Charlie? Qui, sinon les gars avec Les galettes d'orge, Les galettes de farine d'orge[786]!
[Note 786: Bannocks o' bearmeal.]
Quelquefois les souvenirs de fidélité remontaient plus haut, prenaient un air historique comme dans cette complainte très belle:
Près du mur de ce château, quand le jour se clôt, J'ai entendu un homme chanter, bien que sa tête fût grise; Et, comme il chantait, ses larmes tombaient: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
L'Église est en ruines, l'État est en discorde, Tromperies, oppressions et guerres meurtrières, Nous n'osons pas le dire, mais nous savons qui est à blâmer: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Mes sept beaux garçons pour Jacques ont tiré l'épée, Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetière, J'ai brisé le doux coeur de ma fidèle vieille femme: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe, Car j'ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne; Mais jusqu'à mes derniers moments mes mots sont les mêmes: Il n'y aura pas de paix jusqu'à ce que Jacques revienne[787].
[Note 787: There'll never be Peace till Jamie comes hame.]
Encore une fois, toutes ces pièces n'éclatèrent pas sur les lieux mêmes; mais les impressions d'où elles naquirent, y furent ressenties. Elles tombèrent alors dans l'âme du poète, puis, comme si le temps n'existait pas dans certaines profondeurs intellectuelles, frémirent un jour aussi vives, et trouvèrent, dans l'esprit du moment, des paroles et un rhythme. Des heures comme celles qu'il passa sur les pentes de Bannockburn et, à un moindre degré, sur la bruyère de Culloden, peuvent prendre place avec l'après-midi où il écrasa le nid de souris. En ces instants-là, dans l'âme ouverte par l'influence des souvenirs, de la nature, ou de la compassion humaine, une main divine jette des germes inaperçus qui seront un jour la richesse d'une vie et les fleurs d'un génie. Il avait raison de dire: «Mon voyage à travers les Hautes-Terres m'a véritablement inspiré et j'espère avoir amassé une bonne provision d'idées poétiques nouvelles[788]».
[Note 788: To Patrick Miller, 28th Sept. 1787.]
Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns féconde et bienfaisante. Il vécut hors de lui-même et il en avait besoin. Même la compagnie de Nichol, jacobite enragé, ne lui fut pas ici mauvaise; elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s'il eut à s'en repentir plus tard, il n'importe. Il fut remué par des émotions, dont quelques-unes étaient nobles et ajoutèrent leur noblesse à son âme.
* * * * *
Si les impressions de nature avaient été aussi abondantes et aussi riches que les impressions historiques, ce voyage eût été fécond de tous points. Il ne paraît pas que cela fût impossible. Par ses formes plus vastes, ses mouvements plus marqués, ses accidents de terrain plus variés et plus dramatiques, la contrée des Hautes-Terres est mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les régions moyennes des Borders. Elle peut plutôt prendre par surprise et transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns est une de celles où se manifestent le mieux les caractères différents du pays.
Il suffit d'aller de Crieff à Kenmore, par l'hôtellerie d'Amulrie, en traversant l'admirable glen Almond et en remontant la rude Glen Quoich par le lac Frenchie, pour avoir une des plus parfaites vues de vallées que renferment les Highlands. «Certainement, dit Geikie, la plus large région du plus sauvage paysage qui soit dans la Grande-Bretagne, est comprise dans les cent milles carrés de montagnes et de ravins désolés compris entre Glen Feshie et Gleen Quoich[789].» On est au bord de ce district, à l'endroit où de la grâce se mêle à la grandeur. On suit la base de montagnes d'un dessin imposant et tranquille, d'une couleur grave, riche et tendre. Elles sont recouvertes, à la saison où Burns les parcourait, de bruyères violettes et de mousses roussies ou bronzées. Une lumière fine qui les baigne, adoucit tellement les teintes que ces nobles montagnes ont l'air de traîner des manteaux de vieux velours usé, pourpres et mordorés. Elles sont, ainsi revêtues, pleines de douceur et de majesté. En même temps elles ont une mélancolie si large et si attirante. Ce n'est pas une mélancolie immobile. Toujours le paysage vit et continuellement se passionne en grands mouvements de lumière, qui parfois ressemblent à des élans. Et je ne veux pas parler des changements de ciel, des orages, mais d'incessantes et délicates émotions de couleur, qui font palpiter le paysage et ne sont possibles qu'avec les nuances particulières aux pentes écossaises. Quand nous y passâmes, par un jour pur où erraient quelques nuages, lorsque le soleil donnait, des taches vertes et gaies s'éveillaient, de toutes parts et tout riait; lorsqu'une ombre passait, elles s'éteignaient, et soudain tous les rochers gris ressortaient et s'emparaient de la montagne morose; elle était tout en mouvement comme un coeur partagé entre l'espoir et le chagrin.
[Note 789: A. Geikie, Scenery of Scotland, p. 218.]
Il suffit d'aller de Kenmore à Blair Athole, de visiter les chûtes d'Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du Tummel, pour voir rassemblés les accidents et les dislocations les plus violents, les sites déchirés, les aspects torturés du pays écossais; pour contempler l'étreinte des rochers et des torrents, et leur fureur éternelle. On a, dans toute sa variété, avec ses efforts, ses rages, ses souffrances, ses sanglots désespérés, ses hurlements furieux, le combat de l'eau et de la montagne. On peut assister, dans des rencontres particulières, aux prises des deux adversaires. On a là une suite d'épisodes détachés, circonscrits, individuels, pour ainsi dire, plus frappants, à première vue, que les paysages d'ensemble, mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d'étonnement et d'épouvante, qui touchent certaines âmes fermées aux impressions plus élevées et d'un sens plus large que contiennent les étendues harmoniques.
Et surtout il suffit d'aller de Blair Athole à Kingussie, de traverser le dos des Grampiens, pour éprouver ce que l'Écosse peut inspirer de plus grandiose, si l'on excepte peut-être la poésie redoutable des îles de la côte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts sommets, au milieu d'un océan de vastes croupes arrondies et douces, toutes d'égale hauteur, qui s'en vont dans tous les sens, innombrables. Cet épanchement colossal semble sans direction et sans bornes; on est n'importe où d'un monde de solitude. Comme les cimes sont semblables de forme et d'élévation, l'oeil n'en choisit aucune et l'effet se répand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne à ce spectacle quelque chose de définitif, qui est plus près de l'éternité que l'effort violent des montagnes escarpées. Le silence et l'abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un lac aux bords inhabités qui ne luit que pour le ciel, resserrant l'attention sur des objets séparés, donnent, pendant un instant, des proportions humaines à ce sentiment immense, indéterminé, amorphe de solitude cosmique. Mais bientôt ces détails disparaissent; l'on est perdu de nouveau dans les vagues illimitées de cette mer couverte d'une écume de bruyères et de rochers, spectacle d'une grandeur, d'une tristesse, d'une solennité inexprimables. C'est d'une sublimité paisible. À cause de la lenteur des lignes, il n'y a rien d'âpre, de menaçant, mais plutôt une douceur majestueuse. On dirait la rêverie affligée d'un dieu très bon. Tandis que les vallées sont encore faites pour les chagrins humains, c'est ici comme une mélancolie primitive, démesurée, uniforme, vague, élémentaire, qui n'a pas encore pris la variété et la précision de la vie plus récente. Souvent, quand le soleil embrase l'ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimitée des bruyères enflammées jusqu'au fond des horizons, et les rochers eux-mêmes devenus ardents, forment une scène d'une splendeur et d'un deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et sépulcrale, comme pour les funérailles de Saturne, antique père des Dieux et des Hommes.
Sans doute ces aspects du paysage écossais changent chaque jour et on ne les retrouve pas deux fois les mêmes. Mais leurs variations se modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut entendre une phrase différente de la même symphonie austère et puissante. Or, Burns a été de Crieff à Kenmore; il a été de Kenmore à Blair Athole, et de Blair Athole à Inverness, sans qu'aucune émotion de nature, semble l'avoir touché, sans qu'aucune, du moins, apparaisse dans son journal de voyage ou dans ses poésies. La grandiose procession de montagnes s'est déroulée devant lui sans lui rien inspirer. Les seuls vers qui s'y rapportent sont un fragment, écrit en apercevant le village et le château de Kenmore dans le district de Breadalbane. La pièce a de jolis traits et la description est exacte. Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d'un coin de pays habité, et la déclamation vague qui le suit, sont bien loin des grandes scènes de nature et de leurs pensées profondes.
Admirant la nature dans sa grâce la plus inculte, Je parcours, d'un pas lassé, ces scènes du nord; Par mainte vallée sinueuse, mainte pente ardue, Séjours des nichées de grouse et des moutons craintifs, Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire. Tout à coup, le fameux Breadalbane s'ouvre à ma vue, Les escarpements qui se touchent sont séparés par de profondes gorges, Les bois, sauvagement épars, revêtent leurs vastes flancs; Le lac qui s'élargit au sein de collines Remplit mes yeux de surprise et d'émerveillement; La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin, Le palais qui s'élève sur sa rive verdoyante, Les pelouses frangées de bois, selon le goût natif de la nature, Les monticules qu'elle a semés en hâte et sans soin, Les arches du pont qui franchit la jeune rivière, Le village scintillant dans le rayon d'après midi...
Des ardeurs poétiques gonflent mon sein, Quand j'erre près de la hutte moussue de l'ermite, Dans un vaste théâtre de bois suspendus, Au rugissement incessant de ruisseaux qui trébuchent follement...
Ici la Poésie peut éveiller sa lyre célestement inspirée, Et, avec une ardeur créatrice, regarder dans la nature; Ici, à moitié réconcilié avec les injustices du sort, Le Malheur, d'un pas plus léger, peut errer sauvagement, Et la Désillusion, dans ces limites solitaires, Trouver un baume qui adoucisse ses amères blessures; Ici le Chagrin, frappé au coeur, peut vers le ciel tourner ses yeux, Et la Vertu calomniée oublier et pardonner aux hommes[790].
[Note 790: Verses written with in Pencil over the chimney-piece, in the Parlour of the Inn at Kenmore, Taymouth.]
Il n'a donc pas compris les paysages à aspects généraux. Si quelque partie l'a frappé, c'est la partie moyenne de la route, le district tourmenté de Kenmore à Blair Athole, un paysage à accidents séparés, à épisodes bruyants et un peu mélodramatiques, comme les chutes d'eau, les cascades. Et l'on en discerne bien les raisons; son âme n'était pas une de ces âmes à rêveries prolongées, qui se nourrissent de contemplations uniformes; c'était une âme à émotions brusques, à secousses vives, que devaient prendre bien plutôt des sites saisissants. Cette préférence même indique un esprit peu pénétré des influences profondes de la nature. C'est le goût ordinaire des touristes. Mais même sur ce point-là, il est facile de voir quelle appréciation étroite il avait de ce genre de beautés. On a de lui des pièces inspirées par quelques-uns de ces sites. Il suffit d'aller les lire sur les lieux mêmes pour comprendre le peu de rapport qu'elles ont avec eux.
Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la direction de Dunkeld, sont les fameuses chûtes de Moness ou d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de deux milles. Au fond de hautes parois à pic, bondissent, blanchissent et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre beauté de ces lieux; c'est la végétation qui enferme ces chûtes sous une voûte continue et épaisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de sapins, de frênes, de noisetiers, de bouleaux, s'est emparé des deux bords et s'est logé dans toutes les fissures. Ils se penchent, se touchent et se croisent au-dessus de l'abîme, en sorte que les cascades supérieures coulent derrière des voiles de branches. Des mousses, des lierres, des plantes traînantes, tapissent les côtés, y pendent en plis touffus; les parois sont creusées de mille petites grottes, pleines de fins feuillages d'une fraîcheur et d'une délicatesse féeriques. Ce berceau, qui empêche le soleil de pénétrer autrement que par flèches et l'humidité de s'évaporer, entretient une ombre et une tiédeur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau, une poussière d'argent s'élève; toutes les branches, les brins d'herbe scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrodée d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant, laisse tomber des perles, aussitôt reformées. Il règne là un crépuscule somptueusement et mystérieusement verdâtre, plus sombre sous les sapins, plus pâle sous les hêtres et les bouleaux, dans les profondeurs duquel éclatent des ors et des émeraudes, souvent en des endroits si reculés qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mêmes. C'est un palais tendu de velours vert, où s'alanguit une moiteur voluptueuse, une retraite pleine d'alcôves pour les Oréades. On ne peut s'y attarder sans penser à la rêverie merveilleuse, à la grotte aérienne et irisée, où Shelley eût placé une des pauses de son Alastor; ou mieux encore à la riche apparition forestière, luisante, profonde, frissonnante de lumière, où Keats eût placé un des sommeils de son Endymion.
Lorsqu'après avoir ainsi contemplé ce paysage, on ouvre son Burns, curieux de voir ce qu'il en a saisi, on est tout dépaysé. Il n'y a trouvé qu'un lieu de rendez-vous et matière à une petite chanson:
Jolie fillette, voulez-vous venir Voulez-vous venir, voulez-vous venir, Jolie fillette, voulez-vous venir Vers les bouleaux d'Aberfeldy?
Maintenant l'été brille sur les pentes fleuries, Et joue sur les ruisselets de cristal; Venez, allons passer les jours clairs Sous les bouleaux d'Aberfeldy.
Les petits oiselets chantent joyeusement, Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent, Ou ils volètent légèrement d'une aile folâtre, Dans les bouleaux d'Aberfeldy.
Les parois se dressent comme de hauts murs, Le ruisseau écumant, rugissant, profondément tombe, Sous une voûte de verdures penchées et odorantes, Sous les bouleaux d'Aberfeldy.
Les âpres escarpements sont couronnés de fleurs, Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes, Et, remontant mouille, d'averses de brouillard, Les bouleaux d'Aberfeldy.
Que les dons de la Fortune volent au hasard, Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi; Suprêmement heureux avec l'amour et toi, Dans les bouleaux d'Aberfeldy.
Jolie fillette voulez-vous venir, Voulez-vous venir, voulez-vous venir Jolie fillette, voulez-vous venir Vers les bouleaux d'Aberfeldy[791]?
[Note 791: The Birks of Aberfeldy.]
Burns avait l'oeil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le voit, éprouvé que ce séjour étrange semble fait pour des caresses. Mais le fond mystérieux et les larges proportions ont échappé à son esprit précis et moyen. Il n'est pas à l'échelle de la nature, il a tout rapetissé, réduit; et, par là même, laissé en dehors l'expression du paysage.
Il en est de même pour la pièce écrite sur les cascades de Bruar. Celles-ci ont un caractère tout opposé aux chutes d'Aberfeldy. Une montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent déroule. Tout est nu; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs gris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une stérilité puissante; on dirait la désolation inexorable et définitive d'un cataclysme qui a, sur ce point, vaincu à jamais la vie. Le paysage, déchiré par un spasme gigantesque, âpre, farouche, brûlé, ressemble à un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements, des écroulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourmentés, hérissés de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont violentes et incohérentes, produites par un craquement subit. Elles ont l'air d'un arrêt dans un effondrement. Une lutte affreuse se poursuit; les rocs sont rongés et tordus par l'eau qu'ils brisent et tordent à leur tour, une convulsion démesurée continue à rouler dans ce paysage tourmenté par tant de convulsions. La clameur du torrent, que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et brutale. Les chutes puissantes s'étagent en une suite de gradins énormes et disloqués. De vieux ponts de pierre, qui traversent le ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent une sorte de chemin dantesque. En été, il n'y a sur ce sol d'autres ombres que les ombres raides, inanimées et noires des rochers; leurs cassures brusques, leurs pans durement déchiquetés et leur couleur sombre bouleversent encore davantage ce sol désordonné. On se demande entre les mains de quel poète cette puissante révélation aurait toute sa force. On pense à un Byron d'une étreinte plus précise, ou plutôt encore à un Milton qui aurait cherché sur la terre les places de malédiction.
Qu'y a découvert Burns? Ici encore il a trouvé un coin de vérité. Il a bien senti que l'impression dominante de ce lieu était la disparition ou l'impossibilité de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment dans le paysage en conservant à celui-ci sa grandeur, il l'en a extrait, l'a encore rapetissé en l'appliquant à un détail. Il imagine que ces cascades de Bruar, fâchées d'être appauvries par le soleil, demandent à leur propriétaire, le duc d'Athole, de planter leurs rives d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres desséchées, que les oiseaux y trouvent un abri, le lièvre une cachette, les amoureux de l'ombre et le poète un endroit où il puisse rêver.
My lord, je le sais, votre noble oreille Ne résiste pas à la souffrance; Enhardi ainsi, je vous prie d'écouter La plainte de votre humble serviteur: Comment les rayons brûlants du hardi Phébus, Flamboyants d'orgueil estival; Séchant, flétrissant tout, épuisent mes ruisseaux écumants, Et boivent mon flot de cristal...
Hier je pleurai presque de dépit et de rage Quand le poète Burns arriva, De ce que je me faisais voir à un barde Avec mon canal à demi sec; Je le sais, un panégyrique en rimes Me fut promis, tel que j'étais; Mais, si j'avais été dans ma splendeur, C'est à genoux qu'il m'eût adoré.
Ici, écumant, tombant de rocs fendus, Je cours en détours puissants; Là, mon torrent bouillonnant jette une haute fumée, Mugissant sauvagement en une cascade; Quand je reçois toutes les sources et les fontaines Telles que la Nature me les a données, Je vaux, bien que je le dise moi-même, La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir.
Si donc mon noble maître voulait Combler mes plus hauts souhaits, Il ombragerait mes rives de hauts arbres, Et de jolis buissons épandus. Alors, avec un double plaisir, my lord, Vous errerez sur mes rives, Et écouterez maint oiseau reconnaissant Vous dire des chansons de gratitude.
La grise alouette, gazouillant follement, S'élèvera vers les cieux; Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique, Se joindra doucement au choeur, Au merle fort, à la grive claire, Au mauvis doux et moelleux; Le rouge-gorge égayera l'Automne pensif Sous sa chevelure jaune.
Ceci aussi leur assurera un abri, Pour les protéger contre l'orage; Et le timide lièvre dormira en sûreté, Aplati dans son gîte herbeux; Ici le berger viendra s'asseoir, Pour tresser sa couronne de fleurs, Ou trouver une retraite, un abri sûr Contre les averses vite descendues.
Et ici, se glissant doucement, tendrement, Le couple amoureux se rejoindra, Méprisant les mondes avec toute leur richesse, Comme un soin vide et vain. Les fleurs donneront à l'envi leurs charmes, Pour embellir l'heure céleste, Et les bouleaux étendront leurs bras embaumés, Pour cacher les tendres embrassements.
Peut-être ici aussi, au printemps, à l'aurore, Un barde pensif pourra errer, Et voir l'herbe fumante, humide de rosée, Et la montagne grise de brouillard; Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnes Doucement parsemés dans les arbres, Délirer en face de mon flot sombre et rapide, Dont la voix rauque s'enfle avec la brise.
Que les hauts sapins, les frênes frais, Recouvrent mes bords plus bas, Et voient, penchés sur les bassins, Leur ombre dans un lit humide; Que les bouleaux parfumés, parés de chèvrefeuilles, Ornent mes hauteurs rocheuses, Et que, pour le nid du petit chanteur, L'épine offre un abri bien fermé[792]!
[Note 792: The humble Petition of Bruar Water to the noble Duke of Athole.]
[Note 793: Recollections of a Tour made in Scotland, by Dorothy Wordsworth, p. 201.]
Le duc d'Athole fit droit à la pétition présentée par Burns et couvrit la montagne de plantations. Elles commençaient à grandir quand Wordsworth visita les chutes. «Nous marchâmes en remontant au moins pendant trois quarts d'heure, sous un soleil ardent, avec le ruisseau à notre droite, dont les deux bords sont plantés de sapins et de mélèzes mélangés--fils de la chanson du pauvre Burns[793].» Après un siècle, ces arbres étaient devenus une véritable forêt qui cachait la montagne et abritait le torrent. Par un singulier hasard, il nous a été donné de voir ce site tel qu'il avait apparu à Burns. Un formidable ouragan avait dévasté l'Écosse de part en part, abattant sur son passage des forêts comme des champs de blé; il avait d'un coup renversé tous ces bois et dénudé la montagne qui reparaissait dans son ancienne âpreté.
Ce que Burns a écrit pendant ce voyage qui se rapproche le plus du caractère du site est le fragment sur les fameuses chutes de Foyers, près d'Inverness. C'est encore, remarquons-le, une vue particulière et dramatique. Cette cataracte de Foyers est d'une grandeur redoutable, elle se précipite perpendiculairement, d'une hauteur de deux cents pieds, dans un bassin de rochers énormes, avec un grondement d'orage, en envoyant en l'air une telle colonne de buée et de poussière d'eau qu'on l'a appelée la «chute de la fumée».
Parmi des collines vêtues de bruyères et d'âpres bois, La rugissante Foyers verse ses flots aux bords moussus; Jusqu'à ce qu'elle se lance sur les amas de rocs, Où, à travers une brèche informe, son cours retentit. Haut en l'air, forçant leur chemin, les torrents tombent, En bas, se creusant d'une profondeur égale, une houle écume, La nappe blanchissante descend rapide sur le roc, Et déchire l'oreille étonnée de l'Écho invisible. Obscurément aperçue, à travers un brouillard qui monte et d'incessantes averses, La hideuse caverne assombrit son vaste cercle; Et toujours, à travers la brèche, la rivière peine douloureusement, Et toujours, au-dessous, bouillonne le chaudron horrible...
Bien qu'il y ait une certaine énergie descriptive dans ces vers, elle ne rend pas la formidable puissance de cette cataracte. Il est vrai que rien n'est plus impossible à peindre que ces déluges. Ils se composent de tant de choses de vision et de bruit, et si rapides; ils consistent si essentiellement en une succession vertigineuse d'éclairs, de lueurs et de tonnerres simultanés, que le tableau, s'il veut être exact, est trop étendu et est trop lent. Il ne représente que des fragments et des instants séparés d'un ensemble dont la force est d'être un amalgame, un tourbillon, aussitôt disparu, de tout cela. Même la prose n'y suffit pas. Les descriptions des grandes chutes d'eau par les plus robustes maîtres, celle du Niagara par Chateaubriand[794], celles de la chute du Rhin par Ruskin ou Victor Hugo[795], sont inefficaces. Les mots ne peuvent exprimer cette stupeur qui intimide la pensée et retient toute la vie en une sorte d'épouvante immobile.
[Note 794: Chateaubriand. Atala.]
[Note 795: Ruskin. Modern Painters I, part. II, sect. 5, chap. II.--Victor Hugo. Le Rhin.]
À tout prendre, on peut affirmer que Burns n'a pas été ému par le spectacle de cette nature comme on aurait pu s'y attendre, et que ses impressions de paysage ont été bien inférieures à ses impressions historiques. C'est l'avis de ceux qui ont voyagé avec lui. Le Dr Adair, qui eut l'occasion de faire, peu de semaines après, un tour de quelques jours avec lui, dit: «Pendant une résidence d'environ dix jours à Harvieston, nous fîmes des excursions pour visiter différentes parties du paysage environnant, qui n'est inférieur à aucun autre en Écosse, en beauté, en sublimité et en intérêt romanesque, particulièrement le château de Campbell, ancienne résidence de la famille Argyle, la fameuse cataracte du Devon, appelée le bassin du Chaudron, et le Pont grondant, une seule arche large, jetée par le diable, si on en croit la tradition, à travers la rivière à environ cent pieds au-dessus de son lit. Je suis surpris qu'aucune de ces scènes n'ait évoqué un effort de la muse de Burns. Mais je doute qu'il ait eu un grand goût pour le pittoresque. Je me rappelle bien que les dames d'Harvieston, qui nous accompagnèrent dans cette promenade, montrèrent leur désappointement de ce qu'il n'ait pas exprimé en langage plus ardent et plus brillant ses impressions de la scène du bassin du Chaudron qui certainement est hautement sublime et presque terrible[796].» On peut à la vérité, opposer à cette déposition un passage de Walker qui a l'air de le contredire. «J'avais souvent, comme d'autres, éprouvé les plaisirs qui naissent d'un paysage sublime ou élégant, mais je n'avais jamais vu ces sentiments aussi intenses que chez Burns. Quand nous atteignîmes une hutte rustique sur la rivière de la Tilt, là où celle-ci est surplombée par un escarpement boisé d'où tombe une belle cascade, il se jeta sur un talus de bruyère et s'abandonna à un enthousiasme d'imagination tendre, perdu et voluptueux. Je ne puis m'empêcher de penser que c'est là peut-être qu'il a conçu l'idée des lignes suivantes, qu'il plaça plus tard dans son poème sur les Chutes de Bruar, lorsqu'il imaginait une combinaison d'objets semblable à celle qu'il avait maintenant sous les yeux.
[Note 796: Currie. Life of Burns, p. 40.]
Où, vers la moisson, sous les rayons nocturnes Doucement parsemés à travers les arbres, Il viendra délirer devant mon flot sombre et rapide Dont le cri rauque s'enfle avec la brise.
C'est avec peine que je parvins à lui faire quitter cet endroit et à l'emmener en temps pour le souper[797].» Mais si l'on se rappelle que les vers cités sont parmi les plus expressifs de la pièce sur la chute de Bruar, on n'a pas de peine à constater que l'enthousiasme de Burns, excité peut-être par le paysage, ne s'appliquait pas au paysage lui-même et poursuivait quelque sentiment particulier. Ce n'est pas à dire qu'il ne ressentait pas la nature. On a pu voir le contraire. Il ne ressentait pas la nature gigantesque, qui écrase l'homme; son âme toujours en passion humaine ne s'ouvrait pas à ces vastes impressions; il ne pouvait que choisir, dans cet ensemble qu'il était incapable d'embrasser, un détail dans lequel il mettait une anecdote. Son âme n'était pas faite pour la majestueuse épopée des montagnes. Si l'on veut voir avec quelles aptitudes diverses des âmes différentes abordent les mêmes objets, on n'a qu'à lire, après le journal de Burns, celui que Keats a écrit pendant un court voyage dans les Hautes-Terres. Ce fut chez lui, du premier coup d'oeil, une merveilleuse intelligence de ce que cette contrée a de plus haute poésie.
[Note 797: Currie. Life of Burns, p. 42. Extrait d'une lettre de Walker à Currie.]
Il faut dire cependant que ce voyage de Burns fut fait dans les conditions les plus défavorables. Ce n'est pas une façon de visiter les Highlands que de les traverser au galop, enfermé, en compagnie de Nicol, dans une chaise de poste, qui ne laisse voir qu'un carré de paysage toujours fuyant. Si Burns avait parcouru le pays à pied ou sur Jenny Geddes, s'il avait eu la tête en plein paysage, le regard libre, et ces arrêts faciles qu'on fait en s'appuyant sur son bâton, ou en retenant la bride de son cheval, s'il avait eu de ces journées entières où il semble qu'en marchant on emporte avec soi des horizons, l'influence morale d'un paysage, qui souvent commence par une sensation physique d'air frais ou de lumière, serait peut-être entrée en lui. Mais il voyagea dans une boîte avec un butor.
* * * * *
Ce fâcheux compagnon lui fut une entrave de plus d'une manière. La réception de Burns pendant ce tour ne ressemblait en rien à celle qu'il avait eue pendant son tour des Borders. Dans ces pays incultes, on ne rencontrait plus la classe de gros fermiers qui habite les Basses-Terres. Il n'y avait, surtout alors, que des seigneurs et des paysans, des châteaux et de pauvres chaumières[798]. Burns fut accueilli comme un personnage célèbre dans toutes ces grandes demeures; dès qu'il arrivait on l'invitait. Nicol, trop bourru pour se montrer, restait à l'auberge et rageait. À Blair Athole, où Burns fut reçu par le duc d'Athole, Walker fit prendre patience au malotru en lui donnant des cannes à pêche et en l'envoyant pêcher à la ligne. À la suite de cette visite, on désirait garder le poète un peu plus longtemps, mais Nicol dépité voulut partir absolument. Les dames envoyèrent un domestique à l'auberge pour corrompre le postillon et lui faire enlever un fer à un des chevaux. Ce postillon se trouva incorruptible. Il fallut se remettre en route[799]. Ce fut peut-être un malheur pour Burns; on attendait comme hôte M. Dundas, dont le patronage était tout puissant et qui était le grand distributeur de faveurs pour l'Écosse. Cette rencontre aurait pu changer l'avenir de Burns. Cette scène se renouvela plus loin. Il fut invité au château de Gordon par le duc et la duchesse que nous avons vue reine de la société d'Édimbourg. Comme on le pressait de rester il s'en défendit en disant qu'il avait un compagnon, «son hôte offrit d'envoyer un domestique pour ramener M. Nicol au château; Burns voulut s'acquitter lui-même de cette commission. Toutefois, un gentleman, ami particulier du duc, l'accompagna, qui transmit l'invitation avec toutes les formes de la politesse. L'invitation arrivait trop tard; l'orgueil de Nicol s'était enflammé jusqu'à un haut degré de colère, par suite de la négligence dont il croyait être victime. Il avait ordonné qu'on mît les chevaux à la voiture, résolu à continuer le voyage tout seul, et ils le trouvèrent paradant dans les rues de Forchabers, devant la porte de l'auberge, exhalant sa colère contre le postillon, pour la lenteur avec laquelle il accomplissait ses ordres. Aucune explication, aucune prière ne purent changer sa décision. Notre poète fut réduit à la nécessité de se séparer de lui tout à fait, ou de continuer incontinent son voyage. Il choisit cette dernière alternative et, prenant place à côté de Nicol dans la chaise de poste, avec dépit et regret, il tourna le dos au château de Gordon où il s'était promis de passer quelques jours heureux[800].» Aussi Walker est-il très sévère pour Nicol. «Pendant ces visites, dit-il, Burns fut amené à découvrir qu'il avait fait un choix peu judicieux dans son compagnon de voyage, dont la présence le gênait et le harassait. Le mauvais caractère et les mauvaises manières de M. Nicol empêchaient Burns de l'introduire dans des cercles où la délicatesse et le tact étaient nécessaires.» Et parlant des visites écourtées de Burns il ajoute: «Ceci n'était pas seulement un ennui et un désappointement, ce fut, selon toute probabilité, un sérieux malheur pour Burns, car une résidence plus longue avec des personnes d'une telle influence aurait pu engendrer une intimité durable, et de leur part, un intérêt actif pour son avancement futur[801].»
[Note 798: Voir, sur l'état des villages des Hautes-Terres, à cette époque et presque à cette année, The Cottagers of Glenburnie, par Élizabeth Hamilton.]
[Note 799: R. Chambers, tom. II, p. 131, d'après Walker.]
[Note 800: Currie. Life of Burns, p. 43.]
[Note 801: Walker. Life of Burns, p. LXXVIII.]
Une fois Burns arrivé à Inverness, il considéra son voyage poétique comme terminé. Il redescendit rapidement par Aberdeen, Montrose et la côte Est, sans beaucoup regarder autour de lui. «Le reste de mes étapes ne vaut pas la peine d'être raconté; tout récemment sorti d'avoir visité le pays d'Ossian, où j'avais vu sa tombe, que m'importaient des villes de pêcheurs et des champs fertiles.» Il vit Montrose et, dans les environs, les parents de son père, «tantes Jane et Isabel toujours vivantes, de solides vieilles femmes»; et John Caird, probablement un camarade d'enfance de William Burns, «bien que né la même année que notre père, il marche aussi vigoureusement que moi[802].» Il redescendit par Perth et Queensferry, et rentra à Édimbourg le 16 septembre.
[Note 802: To Gilbert Burns, 17th Sep. 1787.]
Au cours du voyage il avait fait visite à Harvieston, à des parents de son ami Gavin Hamilton de Mauchline. Il y avait rencontré une jeune fille, aimable et intelligente, nommée Margaret Chalmers, avec laquelle il entretint pendant quelque temps une correspondance amicale. Mais le sentiment qui aurait pu naître de ces rapports n'aboutit point et Miss Chalmers ne reste dans l'histoire de Burns que comme un des correspondants à qui il a adressé quelques-unes de ses lettres les plus intéressantes.
III.
L'HIVER DE 1787-1788.
INCERTITUDES. -- L'ÉPISODE DE CLARINDA. -- DÉPART DÉFINITIF D'ÉDIMBOURG. -- LE MARIAGE.
Au commencement d'octobre, Burns comptait ne plus rester à Édimbourg que fort peu de temps. Il pensait régler ses comptes avec son libraire Creech, et s'éloigner d'une ville où il n'avait plus rien à faire. Il prévoyait bien que ce règlement présenterait quelques difficultés. «Je suis déterminé à ne pas quitter Édimbourg jusqu'à ce que j'aie terminé mes affaires avec Mr Creech, ce qui, j'en ai peur, sera une chose ennuyeuse[803].» Mais il ne pensait pas être retenu au delà de quelques semaines. Dans les lettres qu'il écrit, il marque la première partie de novembre comme la date de son départ[804].
[Note 803: To Patrick Miller, 28th Sep. 1787.]
[Note 804: To Rev. J. Skinner, 25th Oct. 1787.]
Cependant il ne semble nullement fixé sur le lendemain. Cette question devait le préoccuper avant tout. Lorsqu'il aurait touché les quelques centaines de livres sur lesquelles il pouvait compter, qu'allait-il faire? Il fallait trouver à vivre. Son intention très sage, étant données toutes circonstances, était de se remettre fermier. Mais où trouver une ferme? Il songeait bien à celles que Mr Miller lui avait offertes et qu'il avait vues près de Dumfries. Le pays lui plaisait; c'était une grande considération pour lui. Il s'imaginait une jolie existence de fermier poète, qui après tout ne semble pas irréalisable. Il en parlait avec beaucoup de bonne grâce et de raison. Ce qu'il demandait ne semble pas excessif et on aime à se figurer qu'il eût pu l'obtenir.
Je désire vous expliquer mon idée d'être votre tenancier. Je désire être fermier, dans une petite ferme qui occupe à peu près une charrue, dans un pays agréable, sous les auspices d'an bon propriétaire. Je n'ai aucunement la sotte idée d'être locataire à meilleurs termes qu'un autre. Trouver une ferme où l'on puisse vivre à peu près n'est pas facile. Je veux dire vivre simplement, en toute sobriété, comme un fermier du vieux style, en employant mon travail personnel. Les rives de la Nith sont un pays aussi doux et aussi poétique qu'aucun que j'aie jamais vu, et en outre, Monsieur, c'est simplement satisfaire les sentiments de mon propre coeur et l'opinion de mes meilleurs amis de dire que je voudrais vous appeler mon propriétaire de préférence à tout autre gentleman terrien de ma connaissance. Voilà mes vues et mes voeux, et, de quelque façon que vous jugiez convenable de disposer de vos fermes, je serai heureux d'en prendre une à bail[805].
[Note 805: To Patrick Miller, 20th Oct. 1787.]
Mais les négociations avec Mr Miller n'avançaient pas vite. Celui-ci ne semblait pas savoir très bien ce qu'il voulait, s'il désirait louer ses fermes et à quelles conditions. «On me dit, lui écrit Burns le 28 septembre, que vous ne reviendrez pas en ville avant un mois; pendant ce temps j'irai sûrement vous voir, car je suppose que d'ici là, vous aurez arrêté vos projets par rapport à vos fermes[806].» Un mois après, il court à Dumfries comme il l'a annoncé à son futur propriétaire. Il en revient sans rien de décidé. Tout, au contraire, semble remis en question. Il forme aussitôt un autre rêve de vie; c'est de retourner près de Gilbert, de prendre ensemble une autre ferme et de vivre à deux, un peu plus largement, un peu plus heureusement, comme ils ont vécu à Mossgiel.
[Note 806: To Patrick Miller, 28th Sep. 1787.]
J'ai été à Dumfries, et après une seconde visite, je serai décidé au sujet d'une ferme dans ce pays. Je n'ai pas beaucoup d'espoir, mais comme mon frère est un excellent fermier et est en outre un homme excessivement prudent et calme (qualités qui dans notre famille ne sont le partage que du frère cadet), je suis déterminé, si mon affaire de Dumfries échoue, à retourner en société avec lui et, en choisissant notre temps, à prendre une autre ferme dans le voisinage. Je vous assure que je m'attends à de grands compliments pour ce très prudent exemple de mon insondable, incompréhensible sagesse[807].»
[Note 807: To Miss Chalmers, Nov. 18, 1787.]
Il est vraisemblable que cet arrangement eût été la chose la plus heureuse pour lui. Matériellement, la direction de la ferme eût gagné à être entre les mains d'un homme doué des qualités de vigilance et d'assiduité qui faisaient défaut à Burns. Et ce qui est plus important encore, celui-ci aurait eu près de lui un soutien moral et un exemple. Il aurait retrouvé dans Gilbert le frère des jeunes années, l'ami, le confident, le conseiller grave et cher, dont le silence devait être parfois un reproche et dont le dévouement était une force. Quelque chose de l'ancienne vie, de ces glorieuses années de Mossgiel, aurait survécu dans cette association des deux frères. Il y avait tant de liens et de tendresse entre ces deux coeurs si différents, l'ardeur de l'un eût été tempérée par la sagesse de l'autre. Gilbert prenant la responsabilité, Robert aurait donné son travail et gardé sa liberté d'esprit. On aurait peut-être revu des mois comme ces mois extraordinaires de la fin de 1785. Malheureusement la combinaison de Dumfries ne devait pas échouer.
* * * * *
Ces incertitudes allaient et venaient sur un mauvais état d'esprit, qu'elles contribuaient à entretenir. Il semble que les succès et les triomphes de l'année précédente ne se soient pas renouvelés. La curiosité était satisfaite, l'intérêt amorti, l'enthousiasme tombé. On n'entend plus parler de réceptions, d'invitations, de salons. Une froideur, un éloignement sont intervenus entre le poète et la haute société. Il ne fréquente guère plus que des hommes de position sociale moyenne comme Nicol, Ainslie, Cruikshank un collègue de Nicol. Où est le temps où il faisait tourner toutes les têtes et augmenter le prix des bonnets de gaze? On peut tenir pour certain que son amour-propre souffrit de cet abandon. On sent percer cette blessure a la façon dont il parle de la difficulté qu'il y a pour les grands à rester les amis d'hommes d'un rang plus humble.
«Il faut un rare effort de bon sens et de philosophie, chez les personnes d'un rang élevé, pour conserver vivante une amitié avec un homme qui est de beaucoup leur inférieur. Les dehors, des choses tout à fait étrangères à l'homme, pénètrent lentement dans les coeurs et les jugements de presque tous les hommes, sinon de tous. Je ne connais qu'un seul exemple d'un homme qui pleinement et vraiment regarde «tout le monde comme un théâtre, et tous les hommes et les femmes comme de simples acteurs[808],» et qui, (en mettant de côté les saluts du cours de danse), n'estime ces acteurs, les dramatis personæ, qu'ils bâtissent des cités ou plantent des haies, qu'ils gouvernent des provinces ou dirigent un troupeau, qu'en tant qu'ils remplissent leurs rôles. Pour l'honneur de l'Ayrshire, cet homme est le Professeur Dugald Stewart de Catrine[809].»
[Note 808: Shakspeare, As you Like it. Act. II, sc. 5.]
[Note 809: To Mrs Dunlop, 4th Nov. 1787.]
Lorsqu'elle vient s'ajouter à l'incertitude de la vie matérielle, rien n'est plus propre que cette sensation d'abandon, pour engendrer la défiance de soi, la méfiance de l'avenir, une détresse qui pénètre tout l'être. Cette souffrance se complique lorsqu'un homme poursuit, comme Burns, deux existences presque contradictoires. Celui qui resserre ses efforts à maîtriser les conditions matérielles de la vie peut se sentir hardi; il applique un vouloir unique à un but unique; il peut espérer les joies du travail et du succès s'activant l'une l'autre; s'il a de la volonté et de la santé, il a toutes chances, plus ou moins brillamment, de gagner la partie. Mais lorsqu'un homme veut vivre de deux vies superposées, lorsqu'il a dessein de n'établir la vie ordinaire que pour mener en dehors et au-dessus d'elle une vie désintéressée, lorsqu'il estime sa réussite, non d'après ce que la première lui donnera mais d'après ce qu'il obtiendra de la seconde, celui-là peut bien être troublé. La chose qu'il entreprend est difficile, presque irréalisable. D'abord, parce qu'il est peu probable qu'il soit doué pour deux genres d'effort si différents. Puis, le temps et l'énergie qu'il portera d'un côté, il souffrira de l'enlever à l'autre; la victoire même ne tardera pas à lui sembler vaine et achetée trop chèrement. Ou bien il sera négligent ouvrier de la vie pratique; la misère arrivera, les ronces et l'herbe envahiront sa maison, tandis qu'il cultivera ses lis; ou bien, s'il construit solidement son existence, il s'apercevra qu'il s'est dépensé à une besogne inférieure, et que, comme un fondeur imprudent, il a usé son feu et son bronze pour un piédestal tandis qu'il n'en reste plus pour la statue. Burns sentait confusément qu'il entreprenait une chose impossible, car il n'y a guère de besogne qui ne demande les deux mains. Il comprenait ce qu'il y avait d'incompatible entre ses deux désirs; ce manque de décision faisait naître l'inquiétude, et il en souffrait, se sentant très seul.
Vous et Charlotte, vous êtes deux places de repos favorites pour mon âme, dans sa marche errante à travers le désert fatigant, plein d'épines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait pour la lutte: je m'enorgueillis d'être un poète et j'ai besoin qu'on me juge un homme sage; j'aimerais à être généreux et je désire être riche. Après tout, j'ai bien peur d'être un homme perdu. «Il y a des gens qui ont un tas de défauts, et je ne suis qu'un pauvre mal-chanceux».
Pour clore les mélancoliques réflexions qui sont au bas de la feuille précédente, j'y ajouterai un morceau de dévotion, communément connu dans le Carrick sous le titre de «les grâces du Tisserand».
D'aucuns disent que nous sommes voleurs, et tels sommes-nous! D'aucuns disent que nous mentons et ainsi faisons-nous! Dieu nous pardonne, et ainsi fera-t-il j'espère! Debout et à nos métiers, mes gars[810].
[Note 810: To Miss Chalmers, 21st Nov. 1787.]
La misanthropie que nous avons vue éclater à Mauchline et qui semblait s'être dissipée un peu aux agitations du voyage, l'a repris et lui murmure de nouveau des choses amères. Quelques jours avant cette lettre, il citait deux vers qu'on croirait écrits par Swift.
«Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu'elles devraient être, cependant elles sont meilleures que ce qu'elles paraissent être.
Que le Souverain du ciel épargne à tous les êtres, sauf à Lui-même, Ce spectacle hideux, un coeur humain à nu[811].
[Note 811: To Miss Chalmers, 6th Nov. 1787.]
On voit comme ces moments d'amertume commencent à faire une chaîne continue sous les dehors de la vie. Il est probable qu'il cherchait à s'étourdir, par les mêmes moyens que nous l'avons déjà vu employer. «Si j'étais hors de cette scène d'affairement et de dissipation, écrit-il à un ami, je me promets le plaisir de renouveler une correspondance si longtemps interrompue. À présent je n'ai de temps pour rien. La dissipation et les affaires absorbent tous mes moments[812].» Ces anxiétés, ces excès, agissaient sur sa santé et sur son humeur. On le sent irritable, sombre, brusque, jusqu'au point de heurter parfois ses meilleurs amis. Ce mélange triste apparaît dans un billet qu'il écrivait à Robert Ainslie, le jeune homme en compagnie de qui il avait commencé son tour des Borders. La seconde partie de ce billet contient une allusion à quelque rudesse de manières, pour laquelle il s'excuse.
[Note 812: To James Candlish, Nov. 1787.]
Je vous prie, cher Monsieur, de ne faire aucun arrangement pour que nous allions chez Mr Ainslie (un parent du jeune homme) ce soir. En examinant mes engagements, ma constitution, le présent état de ma santé, quelques menus chagrins d'âme, etc., je trouve que je ne puis souper en ville ce soir.
Vous penserez peut-être romanesque que je vous dise que je trouve l'idée de votre amitié presque indispensable à mon existence. Vous prenez la longueur de figure qu'il convient, dans mes heures de papillons noirs; et vous riez juste autant que je puis le souhaiter, à mes bons mots. Je ne sais pas, après tout, si vous êtes un des premiers dans le monde de Dieu, mais vous l'êtes pour moi. Je vous dis ceci, en ce moment, dans la conviction que quelques inégalités dans mon caractère et mes manières peuvent quelquefois vous faire soupçonner que je ne suis pas aussi chaudement votre ami que je dois l'être[813].
[Note 813: To Robert Ainslie, Nov. 25th, 1787.]
On voit dans quel triste état d'esprit il se trouvait et combien peu ce séjour ressemblait à celui de l'année dernière. L'enthousiasme qui l'avait attendu et les espérances qu'il avait apportées étaient choses du passé.
* * * * *
Ce fut au moment même où il pensait quitter Édimbourg qu'il se trouva, pour la première fois, avec celle qui allait devenir célèbre sous le nom de Clarinda. Cette jeune femme s'appelait Agnes Craig. Elle était d'une famille cultivée. Son père, Andrew Craig, était un chirurgien estimé à Glascow; son oncle, le Rev. William Craig, était un des ministres et des prédicateurs de la même ville. Sa descendance était plus intellectuelle encore du côté de sa mère, qui était fille du Rev. John Mac Laurin, «un homme d'éloquence et de piété», et nièce de Colin Mac Laurin, le célèbre mathématicien, et l'ami de Newton[814].
[Note 814: Les détails biographiques sur Clarinda sont empruntés au Memoir of Mrs Mac Lehose, publié, avec la correspondance entre Burns et Clarinda, par son petit-fils, W.-C. Mac Lehose, en 1843.]
Elle avait perdu de bonne heure sa mère et avait été élevée, mais jusqu'à treize ans seulement, par une soeur aînée. Elle avait été précocement formée et jolie; à l'âge de quinze ans elle était connue comme une des beautés de Glascow et avait inspiré une passion à un jeune homme de quelques années son aîné, nommé M. Mac Lehose. Il était fortement épris d'elle et la façon dont il lui avait parlé est assez romanesque. Il avait retenu toutes les places de la diligence par laquelle elle devait aller de Glascow à Édimbourg, afin de se trouver une journée avec elle. Deux ans plus tard, à l'âge de dix-sept ans, elle l'avait épousé. Mais ce mariage d'amour avait tristement tourné. C'est l'histoire de tant de mariages mal assortis, où des esprits encore enfants et des caractères qui ne sont pas formés s'engagent en un serment irréparable. M. Mac Lehose était un homme agréable, insinuant de manières, beau parleur, phraseur[815]. Ce qu'on a de ses lettres est emphatique, plein de protestations et de belles promesses. Mais autant en emportait le vent. Il était faux, égoïste, brutal, et d'une grande frivolité d'esprit. De son côté, elle qui était encore une enfant, fut sans doute un peu légère, étourdie, avide de société, d'attentions, de petits triomphes mondains, qui déplaisaient à son mari. Presque aussitôt la différence, le désaccord des caractères s'étaient montrés, et peu à peu avait agi ce terrible éloignement muet qui écarte, sans que rien en paraisse d'abord, deux êtres liés ensemble. Alors commença la vie terrible des ménages qui s'aigrissent, se désunissent, se disloquent, se détachent. D'un côté, ces blessures, ces froissements, ces défiances, ces premiers doutes rapides et affreux sur la valeur morale de l'homme auquel on appartient, cette inquiétude qui devient l'épouvantable détresse de se sentir liée à qui on n'aime plus. De l'autre côté, avec l'éloignement perçu, étaient nés les soupçons, la jalousie qui torture ce qui reste d'amour et l'empêche de mourir tout à fait, et, avec eux, la brutalité, la dureté, l'inconvenance. Ils avaient connu le poids de la vie commune, les jours boudeurs, sombrement muets, les querelles, et ce moment où des paroles irréparables éclatent et mettent soudainement à nu le travail des ulcères cachés. Terrible vie! renouée de temps en temps par des réconciliations amères, où l'on ne goûte plus que l'image déformée du bonheur d'autrefois, pauvre imitation rendue plus pénible parce qu'elle réveille des souvenirs meilleurs qu'elle! Tout ce drame intime, qui désole tant et tant d'existences féminines, qui se déroule à travers tant et tant de semaines de désespérance, est contenu dans ces quelques lignes: «Un temps très court s'écoula seulement avant que je m'aperçusse avec un inexprimable regret que nos dispositions, nos caractères et nos sentiments étaient si entièrement différents que tout espoir de bonheur était banni. Nos différends en vinrent à un tel degré et la façon dont mon mari me traita fut si dure que mes amis considérèrent comme prudent qu'une séparation intervînt[816]». Comme ces histoires dû coeur se ressemblent au fond! Ce sont, presque dans les mêmes mots, les mêmes phases douloureuses de désabusement que raconte une femme qui en souffrit et en a noté les crises avec franchise. Depuis la première parole inquiète: «il est bien dommage que sur certaines choses, mon mari et moi nous pensions si différemment[817]», jusqu'au dernier cri: «toute illusion est détruite, le bandeau est déchiré[818]» ce sont les angoisses que traversa Mme d'Épinay. Il est probable que les deux époux eurent des torts, comme il arrive généralement. Mais les fautes d'Agnes Craig provenaient d'un manque d'expérience, et celles de son mari d'un défaut de nature. Lui-même semble avoir reconnu qu'il avait été coupable; il lui écrivait plus tard: «je regrette sincèrement ces incidents de ma conduite envers vous qui ont causé notre séparation. S'il était possible de les effacer, ils ne se renouvelleraient jamais[819]».
[Note 815: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 16.]
[Note 816: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 17-18.]
[Note 817: Mémoires de Mme d'Épinay, t. I, p. 66.]
[Note 818: Id., t. I, p. 91.]
[Note 819: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 20.]
La séparation était venue avec ses émotions, ses anxiétés, ses lenteurs et ces scènes cruelles, ces tentatives du mari qui, par instants, est mordu du regret d'un bonheur gaspillé, se retourne vers des souvenirs chers, voit ce qu'il a perdu et, sous les colères et les emportements, est ressaisi par des liens profonds, des joies, des impressions, qui ne veulent pas mourir. Ce sont alors des supplications pour obtenir une entrevue qui doit être la dernière et dont on espère qu'elle en amènera d'autres. «Demain matin, je quitte ce pays pour toujours, c'est pourquoi, je souhaite beaucoup être un quart d'heure avec vous, ma très chère Nancy, c'est la dernière soirée probablement où vous aurez jamais une occasion de me voir dans ce monde[819].» Ce sont ces appels à la pitié dans la forme tragique qu'ils prennent volontiers, et le retour de ces appellations caressantes et familières qui veulent faire plaider le passé. Et ce sont encore les refus de la femme, émue malgré tout par cette évocation des premières tendresses et des jours où elle crut être heureuse, prise de compassion, troublée par ces cris qui peuvent être sincères, hésitante. «Je consultai mes amis; ils me déconseillèrent de le voir, et comme je pensais qu'il n'en pouvait sortir aucun bien, je déclinai cette entrevue[819].» Le plus poignant épisode peut-être des séparations, la lutte pour les enfants, n'avait pas fait défaut. M. Mac Lehose, croyant ainsi réduire leur mère, les lui avait enlevés; il comptait que pour les ravoir elle céderait et reviendrait à lui. Elle avait tenu bon. Et lui, vaincu sur ce point et incapable de les élever, les lui avait rendus. Mais qui peut dire les transes et les déchirements de pareilles épreuves? Après la séparation, qui avait eu lieu à la fin de 1780, M. Mac Lehose était resté en Écosse pour cette bataille désespérée. Il en était parti en 1782 pour Londres où, après avoir vécu dans toute sorte de désordre, il avait fini par être mis en prison pour dettes. Les siens ne l'en avaient retiré qu'à la condition qu'il s'expatrierait. Il était parti en 1784 pour la Jamaïque, où l'on disait qu'il était en train de prospérer; il s'était établi comme homme de loi et y faisait fortune. Quant à Mrs Mac Lehose, elle s'était établie à Édimbourg depuis 1782.
On ne peut s'empêcher de vouloir reconstituer la figure de la plus célèbre peut-être des héroïnes de Burns. Les renseignements ne sont ni très précis ni très abondants. Tout ce qu'on possède sont quelques détails de biographie ou de caractère, clairsemés dans le mémoire que son petit-fils écrivit sur elle en 1843, lorsqu'il rendit publique sa correspondance avec Burns, quelques aveux et quelques jugements sur elle-même contenus dans ces lettres, et un portrait singulier tracé d'elle par R. Chambers qui l'avait connue. Le voici: «D'un style de beauté quelque peu voluptueux, de façons vives et aisées et d'une construction d'esprit poétique, avec quelque esprit et un degré de raffinement et de délicatesse qui n'était pas excessif, Mrs Mac Lehose était exactement le genre de femme qui devait fasciner Burns. On peut, en vérité, la décrire en disant qu'elle était, dame et élevée à la ville, l'analogue des jeunes filles de campagne qui avaient exercé le plus grand pouvoir sur lui dans ses jeunes années[820].» On ne peut pas dire que ce soit là un portrait délicatement touché. Le bon R. Chambers n'était point peintre de pastels féminins. Ce n'était point là son fait. Il semble pourtant qu'avec les détails qu'on a sur elle, il ne soit pas impossible de se faire une idée plus précise de ce qu'elle était, et même de l'état moral où elle se trouvait, quand cette crise éclata dans sa vie.
[Note 820: R. Chambers, t. II, p. 174.]
C'était, de l'aveu de tous, une femme remarquablement intelligente, non pas d'une intelligence de haut vol ou de très rare qualité, mais vive, facile, ouverte et avide. Elle avait de l'imagination, mais probablement de l'imagination de lecture et sortie de la mémoire. Elle avait un goût qui semble avoir été sincère pour les choses de l'esprit et le désir d'accroître sa culture intellectuelle. Elle avait reçu l'éducation de la plupart des jeunes filles de son temps, laquelle était ordinaire. «Elle comprit plus tard pleinement les désavantages d'une pareille éducation et y porta partiellement remède, à une époque de la vie où beaucoup de femmes négligent ce qu'elles ont appris et où bien peu persévèrent dans l'acquisition de nouvelles connaissances[821].» Elle lisait beaucoup. Saint-Simon fait cet éloge d'une dame: «qu'elle avait de la mémoire et le jugement de n'en pas montrer.» Mrs Mac Lehose avait de la mémoire mais sans ce jugement-là. Elle aimait à faire montre de ses lectures. «Elle améliora son goût par la lecture des meilleurs auteurs anglais. Douée d'une mémoire très rétentive, elle citait souvent à propos ces auteurs, à la fois dans sa conversation et dans sa correspondance[822].» Elle se piquait de bien écrire et s'y appliquait. Il y avait bien un peu de pédantisme dans son cas. Elle avait une conversation qu'on regardait comme brillante, et dont la qualité était probablement l'assurance et la facilité de parole, qui souvent suffisent pour une réputation de ce genre. Il ne semble pas, d'après ses lettres, que cette causerie courante et décidée dépassât beaucoup les lieux communs, les réflexions générales. Il se peut qu'elle tombât quelquefois sur des rencontres de mots qui ont plus de succès qu'elles ne valent. Ce devait être l'exception. On ne trouve guère dans sa correspondance aucune de ces saillies, de ces tours imprévus, de ces aperçus personnels, même sur de menus points, qui marquent l'originalité d'un esprit. Ses lettres ont plutôt une tendance au développement noble, un peu déclamatoire et étalé. On y chercherait inutilement ce léger clapotis d'idées, fût-il même un peu brouillon, ces sauts soudains d'un sujet à un autre, l'aisance familière, la grâce abandonnée de certaines correspondances féminines. La sienne a quelque chose d'un peu trop littéraire. C'était, d'ailleurs, le ton de l'époque et de l'endroit. Avec cela elle avait du bon sens, de la pénétration, un coup d'oeil ferme en soi et dans les autres, de la justesse et de la solidité. Elle avait un fonds d'esprit plutôt sérieux, auquel son imagination et sa ferveur intellectuelle, et peut-être aussi une imitation littéraire, donnaient un certain mouvement général.
[Note 821: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 14.]
[Note 822: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 24.]
Elle était peut-être plus vive de coeur, lequel demeure plus personnel que l'esprit. Elle était de premier mouvement: «Vous vous trompez beaucoup quand vous énumérez la force d'âme parmi mes qualités. Je n'en ai même pas une part ordinaire; chaque passion fait de moi ce qu'elle veut et toute ma vie j'ai été guidée par l'impulsion du moment, mobile et faible[823].» Elle était portée à se donner tout entière et ardemment à ce qui l'occupait, apportant dans ses préférences une sorte de fougue. «Comme vous-même, je suis un peu enthousiaste. En religion et en amitié je suis tout à fait fanatique--peut-être pourrais-je l'être aussi en amour, n'était que tout ce qui m'est cher dans le ciel et sur terre me l'interdit[824].» Elle était très susceptible, prompte à ressentir très fortement et pour longtemps les intentions bonnes ou mauvaises. «Mes ressentiments sont vifs comme tous mes autres sentiments. Je sens très vivement la bonté et le mauvais vouloir. Le premier me lie à jamais. Mais je n'ai rien de l'épagneul dans ma nature; et le second me guérirait bientôt lors même que j'aimerais jusqu'à la folie[825].» Cela tenait sans doute à beaucoup d'amour-propre.
[Note 823: To Sylvander, 24th Jan. 1788.]
[Note 824: To Sylvander, 28th Dec. 1787.]
[Note 825: To Sylvander, 9th Jan. 1788.]
Elle était franche et assez pour avouer que cette franchise venait d'un manque de contrôle sur ses impressions. Par là, elle disait avec raison qu'elle ressemblait à Burns. «Si j'avais été homme, j'aurais été comme vous. Je ne suis pas assez vaine pour me croire votre égale en capacités; mais je suis formée avec une vivacité d'imagination et une force de passion peu inférieures.... Tous deux nous sommes incapables de tromperie parce que nous manquons de sang-froid et de pouvoir sur nos sentiments. La dissimulation est ce que je n'ai jamais pu atteindre, même dans des situations où il eût été prudent d'en avoir un peu[826].» Cependant ses malheurs, l'observance d'une vie surveillée par mille regards et nécessairement timide, avaient refoulé, et pour les points importants, ce naturel impétueux. «Les situations et les circonstances ont, cependant, eu sur chacun de nous les effets qu'on pouvait attendre. L'infortune a merveilleusement contribué à maîtriser la vivacité de mes passions, tandis que le succès et l'adulation ont servi à nourrir et à enflammer les vôtres[826].» Cependant cette imprudence de nature se décelait en certains petits traits de conduite. Il y avait désaccord entre son esprit qui était juste et son tempérament toujours disposé à partir droit devant lui. Il en résultait de petites incartades de manières ou de paroles. Elle manquait un peu du don de propriété; elle allait à l'étourdie. «La nature a été indulgente envers moi à plusieurs égards; mais elle m'a refusé absolument une chose essentielle: c'est cette perception instantanée de ce qui est convenable ou qui ne l'est pas, qui est si utile dans la conduite de la vie. Personne ne peut discerner, avec plus de justesse, après, que Clarinda. Mais quand son coeur est épanoui sous l'influence de la bonté, elle perd tout pouvoir sur lui et souvent elle souffre durement au souvenir de son imprudence[827].» On sent là un manque de mesure, de réserve, une familiarité un peu excessive ou trop prompte de manières et de langage, qu'elle sauvait sans doute par de la bonne humeur. Cela devait se traduire parfois par une certaine hardiesse et une certaine désinvolture de langage. C'est à quoi sans doute fait allusion Chambers lorsqu'il dit qu'elle avait «un degré de raffinement et de délicatesse qui n'était pas excessif.» Cette liberté de mots, qui offensait dans un milieu calviniste, aurait pu être ailleurs de la verve et de la verdeur. On voit que cette disposition à l'excitabilité s'emportait parfois, surtout quand elle était aiguillonnée par un peu de vanité ou de bruit. «En lisant ce que vous me dites de votre penchant pour les plaisirs de la société, j'ai souri de sa ressemblance avec le mien. Si vous m'aperceviez dans une réunion de plaisir, vous penseriez que je ne suis rien qu'une fanatique d'amusement; mais maintenant j'évite les réunions. Mes esprits s'affaissent ensuite pendant des journées et, ce qui est pire, il y a parfois des esprits stupides ou malveillants, qui me blâment bien haut pour ce que leurs natures pesantes ne peuvent comprendre. Si j'avais une fortune indépendante, je dédaignerais leurs pitoyables remarques; mais dans ma position tout me rend la prudence nécessaire[828].» Cette disposition n'avait pas été sans lui attirer quelques critiques et quelques attaques. On voit aussi, à la réaction qui la suivait, que sa gaîté, quand elle était excessive, était factice, comme il arrive aux personnes dont l'esprit est sérieux. Peut-être aussi y avait-il, dans ces accès de gaîté, un peu de désir de s'étourdir, cette sorte d'ivresse qui laisse, comme l'autre, son abattement.
[Note 826: To Sylvander, 1st Jan. 1788.]
[Note 827: To Sylvander, 19th Jan. 1788.]
[Note 828: To Sylvander, 9th Jan. 1788.]
Avec cela, Agnes Craig avait de sérieuses qualités de caractère et de coeur. Elle avait, ce qui est une grande marque de santé d'esprit, une sorte d'optimisme, une disposition à être contente de son sort et à voir les choses par leur bon côté. «Je ne suis pas, comme vous le supposez, malheureuse. J'ai de beaux enfants, de l'aisance, une bonne renommée, des amis bons et attentifs, quel monstre d'ingratitude je serais aux yeux du ciel si je me disais malheureuse. Il est vrai, j'ai rencontré des scènes horribles à se rappeler même à six années de distance; mais l'adversité, mon ami, est reconnue comme l'école de la vertu. Elle confère souvent cette douceur soumise qui est inconnue parmi les favoris de la fortune[829].» Et ailleurs elle revient sur la même idée que ses malheurs ont été pour elle une heureuse leçon, avec une simplicité et une franchise qui ne sont pas vulgaires. «Aucun démon malveillant n'a eu la permission «de verser du chagrin dans ma coupe» comme vous le supposez; c'était la bonté d'un père sage et tendre qui prévoyait que j'avais besoin d'être châtiée pour être ramenée à lui. Ah, mon ami, la Religion convertit en bénédictions nos plus lourdes infortunes! Je sens que c'est ainsi. Ces passions naturellement trop violentes pour ma paix ont été brisées et modérées par l'adversité; et, si l'adversité même n'a pas suffi à vaincre ma vivacité, jusqu'où n'aurais-je pas été si j'avais été libre de glisser plus loin, dans le plein soleil de la prospérité. J'aurais oublié ma destinée future et fixé mon bonheur sur les ombres fuyantes d'ici-bas[830].» Ce ne sont ni les pensées ni les paroles d'une âme commune. Elle était bonne: «Ma main n'a pas obtenu la joie de donner, mais le ciel accepte mon désir de donner»; elle était mère excellente; elle avait un fonds solide de religion et d'honnêteté qui fut longtemps son soutien dans la crise qu'elle allait traverser. Elle était, quand il le fallait, décidée et vaillante.
[Note 829: To Sylvander, 28th Dec. 1787.]
[Note 830: To Sylvander, 1st Jan. 1788.]
Tout cela formait, en somme, une nature assez riche et assez bien équilibrée, une physionomie aimable de petite bourgeoise intelligente, animée, capable de passion plutôt que passionnée, sans très haute distinction, avec plus de vivacité que de profondeur et plus d'attrait que de charme. Il lui manquait la séduction suprême, je ne sais quelle suavité victorieuse par dessus tout. Elle le savait et elle l'avouait avec la franchise et la justesse qui étaient de ses qualités et avaient leur bonne grâce. En parlant d'une petite pièce de vers qu'elle avait faite, elle disait: «Elle n'a pas de mérite poétique, mais elle donne des indices d'une délicate âme féminine, une âme comme je voudrais que la mienne fût; mais ma vivacité me prive de cette douceur qui est, dans mon opinion, le premier ornement d'une femme[831]». Cet arôme subtil, la fleur parfumée qui rend certaines vies suaves ou troublantes, lui faisait défaut. La sienne appartenait à la famille des plantes brillantes et sans parfum. C'était une nature facile, bien douée, avec un certain éclat, mais sans cette marque de personnalité qui, placée ici ou là, met un être à part. Elle avait cependant quelque chose d'attachant, car elle conserva un cercle d'amis très fidèles qui ne la quittèrent, les uns après les autres, que lorsque la mort les appela.
[Note 831: To Sylvander, 19th Jan.]
Ce qu'on sait de son apparence physique concorde bien avec cette physionomie morale. C'était une femme de petite taille, bien prise, avec plus de vivacité, de mouvement que de véritable grâce, comme il arrive aux personnes un peu courtes et destinées à prendre de l'embonpoint. Quelqu'un qui la vit, dix ans après cette époque, lui appliquait les mots de Byron «fair, fat and forty[832]». Ses extrémités étaient petites, ce qui va presque toujours avec une démarche alerte. Il reste d'elle une de ces silhouettes noires découpées qui étaient alors à la mode; le profil sans être très distingué est agréable, le front droit et bien assis, le nez retroussé, la bouche assez forte et ferme; une physionomie pas très raffinée mais plaisante et drue. C'est probablement ce qui a fait dire à Chambers qui manquait de nuances: «Elle était d'un genre de beauté un peu voluptueux.»
[Note 832: Scott Douglas, tom. V, p. 111.]
En réalité et en regardant de plus près, on sent, au-dessous d'une sentimentalité un peu factice entretenue par des lectures, on sent une femme fort raisonnable, fort pratique, à qui il n'a manqué qu'un foyer pour être une excellente épouse, faite pour une vie régulière et un bonheur tranquille. Elle était née pour être heureuse et rendre heureux, si elle avait été placée dans des conditions normales. Mais quand certains sentiments capitaux ne reçoivent pas un minimum de satisfaction, ils s'exaspèrent; ils deviennent des révoltés. Cette disette les pousse plus loin qu'ils n'auraient jamais rêvé d'aller, et des natures qu'un peu de contentement eût gardées paisibles, deviennent capables de violence. La moitié des excès de passion est produite par le manque d'un peu de bonheur, à l'heure voulue.
* * * * *
Au moment où nous la rencontrons, elle vivait à Édimbourg dans une situation assez délicate et assez difficile. Sa jeunesse et sa beauté rendaient plus dangereuse cette vie de femme isolée. Elle était pauvre en même temps. Ses faibles revenus ne lui suffisaient pas pour élever ses enfants. Elle avait reçu, pendant quelque temps, huit livres de la corporation des chirurgiens de Glasgow, probablement en souvenir de son père, et dix livres de celle des gens de loi, à laquelle avait appartenu son mari. Mais ces secours lui avaient été retirés parce que Mr Mac Lehose, prospérant à la Jamaïque, était en état d'élever ses enfants. Mr Mac Lehose n'y songeait guère et sa femme se trouvait au bord de la gêne. Heureusement elle avait un ami dévoué. Son cousin Craig, avocat, homme instruit et distingué, un des collaborateurs de Mackenzie au Miroir, lui venait en aide, avec une délicatesse presque touchante. Il en était silencieusement épris, il continua à l'aimer et à veiller sur elle toute sa vie, sans être aimé en retour. Ce fut l'ami dévoué et sacrifié qui se trouve dans la vie de tant de femmes. Il passe, dans un coin de cette histoire, comme une figure sympathique.
En même temps, elle traversait, depuis longtemps déjà, une crise intérieure, d'ailleurs inévitable. À la suite de sa séparation, la nouveauté du malheur, le besoin de repos qui suit des scènes cruelles, les difficultés matérielles de l'existence l'avaient d'abord absorbée. Mais elle avait vingt-quatre ans. La vivacité de ses sentiments s'était réveillée peu à peu. Son coeur avait senti un vide, une tristesse. Bien qu'elle ne fût pas d'une nature très poétique, elle s'était tournée vers la poésie. Elle essayait de se tromper avec des vers, comme on le fait avec la musique qui, devenue plus riche, plus expressive et plus précise, a pris, de nos jours, pour beaucoup d'âmes souffrantes, la placé de la poésie. Ce besoin d'aimer ne trouvant pas d'issue, était retombé en mélancolie. Le désoeuvrement de son coeur laissait place à des rêveries. Elle se disait, dans ses promenades écartées, qu'il est cruel de ne pas aimer, ce qui est bien près de se dire qu'il est doux d'aimer. «Sa première composition, était «des paroles à un merle» qu'elle avait entendu chanter, sur un arbre, près de l'endroit où le couvent de Ste-Marguerite a été depuis établi. Les vers, qui ont une douceur plaintive, disent assez quelles étaient ses pensées.
Continue, doux oiseau, et berce mes soucis, Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance, Tes harmonieux gazouillements, innocents, Résonnent doucement dans mon coeur souffrant. Choisis ta compagne et aime tendrement, Éprouve tous les transports charmants, Goûte toutes ces douces émotions; Qu'aimer et chanter emploient toutes tes heures; Tandis que moi, exilée de l'amour, délaissée, je vis Sans donner ni recevoir de bonheur. Chante encore, doux oiseau, et berce mes soucis, Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance[833].
[Note 833: To a Blackbird Singing on a Tree.]
«Ces vers, dit-elle, ont été écrits pour apaiser un coeur endolori. Je souffrais alors d'une cruelle angoisse d'âme que je ne puis vous dire[834].» Elle avait des moments amers, surtout quand des jours de fête, le commencement de l'année, lui faisaient sentir davantage son isolement, «En cette saison quand les autres sont joyeux, je suis tout l'opposé. Je n'ai pas de proches parents et tandis que les autres sont avec les leurs, je suis assise seule, pensant à plusieurs des miens avec qui j'avais l'habitude d'être, maintenant partis pour la terre de l'oubli[835].» Ces heures glaciales devaient être affreuses pour elle. Peu à peu, par cette ascension insensible qui mène toute chose à la vie, ces songeries du passé, ces regrets, étaient devenus des rêves tournés vers l'avenir, de vagues espérances, pas assez précises pour l'effrayer et assez séduisantes pour la charmer. L'insinuante et dangereuse cajolerie de ces chimères la gagnait. Elle souhaitait innocemment un ami dont la présence remplirait sa vie. «Pendant bien des années, j'ai cherché un ami, doué de sentiments comme les vôtres; un ami capable de m'aimer avec une tendresse pure d'égoïsme, capable d'être mon ami, mon compagnon, mon protecteur, et qui serait mort plutôt que de me faire tort. J'ai cherché, mais j'ai cherché en vain[836].» Souhait si humain, si légitime après tout! Elle l'avait près d'elle, le véritable ami de sa situation. Mais elle ne l'aimait pas. Elle poursuivait ce rêve, par lequel commence le roman de presque toutes les femmes, ce rêve d'affection désintéressée et pourtant ardente d'un ami ému comme un amant. Elle se laissait aller à cette aspiration d'avoir toutes les douceurs, les troubles mêmes de la passion et la sécurité de la conscience. Elle ne s'apercevait pas qu'il est irréalisable, et que l'amitié est un vase que l'amour fait éclater. Mais elle flattait de cette fantaisie ses heures oisives et inquiètes. Elle était arrivée à ce moment où une femme est toute prête à se laisser aimer parce qu'elle est toute prête à aimer.
[Note 834: To Sylvander, 19th Jan. 1788.]
[Note 835: To Sylvander, 3rd Jan. 1788.]
[Note 836: To Sylvander, 19th Jan. 1788.]
Quant à Burns, il était aussi dans un singulier état d'esprit, mais en sens inverse. Il traversait lui-même une crise non d'aspiration mais de décroissement. Il était venu à un point où un homme tel que lui commence à sentir décroître le pouvoir qu'il a eu sur les femmes. Quelque chose l'a averti que l'assurance et l'entreprenante familiarité de la jeunesse ne lui siéent plus, parce qu'il n'a plus la gaîté et la souplesse qui les rachètent si elles échouent. Ce qu'il dit a maintenant trop de poids, ne se prend plus en jeu. Il s'aperçoit vaguement qu'un intervalle s'est établi entre lui et la beauté riante, et qu'il lui semble grave. Il en conçoit une sorte de timidité, de défiance de soi-même et de dépit, qui mènent à l'ironie. Tout cela est bien avoué dans ce qu'il disait de lui-même:
Ma rhétorique semble avoir tout à fait perdu son effet sur l'aimable moitié du genre humain. J'ai connu le temps où... mais cela est une «histoire du temps jadis». En conscience, je crois que mon coeur a été si souvent en feu qu'il est absolument vitrifié. Je contemple le sexe, avec quelque chose qui ressemble à l'admiration avec laquelle je regarde le ciel étoilé par une glaciale nuit de Décembre. J'admire la beauté de l'oeuvre du Créateur; je suis séduit par l'étrange et gracieuse excentricité de leurs mouvements et--je leur souhaite bonne nuit. Je parle ainsi par rapport à une certaine passion dont j'ai eu l'honneur d'être un misérable esclave[837].
[Note 837: To Miss Chalmers, Oct. 26th, 1787. Les mots en italique sont en français.]
Il avait abusé de son coeur et avait usé certaines façons d'aimer. Mais il ne les avait pas épuisées toutes. Il devait renoncer à l'amour qui a la grâce des années légères. Il était trop triste désormais pour le goûter, et trop inquiétant pour l'inspirer. Mais il pouvait connaître celui des âmes endolories et expérimentées, qui se recherchent pour panser réciproquement leurs souffrances; l'amour sans allégresse, qui souffre de la perspicacité que lui a apprise la vie, mais qui connaît l'âpre orgueil ou la joie très douce de vaincre ou de guérir le passé, dans un coeur où le passé a laissé des trophées ou des blessures. Il faut, pour posséder tout le triomphe ou toute la mansuétude de cette forme tardive de l'amour, une âme d'une combativité impérieuse qui touche à la dureté, ou d'une noble indulgence qui va presque à la sagesse. Il est peu probable que l'une ou l'autre se rencontrent chez Burns, mais il est intéressant de voir comment il traversera cette phase de passion, qui forcément devait se trouver sur son chemin.
Ces amours commencent volontiers par des impressions intellectuelles et ils en vivent en partie, car ils appartiennent à une période où le corps n'a plus toute sa beauté et où, par contre, l'esprit a toute sa force. Il y avait donc bien des affinités entre Burns et Mrs Mac Lehose. Il trouvait en elle une femme plus instruite, plus distinguée, plus dame, que celles qu'il avait connues. Il était inévitable qu'elle serait attirée par son génie. Ce fait même qu'elle n'avait pas une très haute distinction la rendait plus accessible. Elle n'avait pas autour d'elle ces délicatesses excessives et factices qu'eût froissées ce qu'il y avait nécessairement de fruste et de rude en lui. Elle touchait directement sa force et son intelligence. Il n'y avait pas même entre eux ce léger grillage de raffinements de manières qui parfois se dresse entre un homme supérieur et une femme très élégante.
Elle s'était enthousiasmée pour le poète et, depuis quelque temps, elle pressait une de ses amies, vieille fille, Miss Nimmo, liée avec Miss Chalmers, de le lui faire connaître. Vers les premiers jours de décembre, Miss Nimmo cédant à ses sollicitations, l'invita à passer une soirée avec Burns. Elle fut sans doute éblouie et charmée par sa parole. L'entrevue se termina par une invitation à venir prendre le thé chez elle, le jeudi suivant, qui était le 6 décembre. Quelque chose survint qui fit remettre la réunion au samedi. Burns avait alors l'intention de s'éloigner d'Édimbourg, la semaine suivante, comme il résulte de la lettre qu'il écrivit pour accepter le changement de jour:
Madame, j'attachais beaucoup de prix au thé de ce soir, et je n'ai pas été souvent aussi désappointé. Samedi soir, je saisirai l'occasion avec le plus grand plaisir. Je quitte cette ville aujourd'hui en huit, et probablement pour une couple d'années. Je regretterai toujours d'avoir fait si tard la connaissance d'une personne que j'estimerai toujours hautement et au bonheur de laquelle je m'intéresserai toujours chaudement[838].
[Note 838: To Mrs Mac Lehose, Dec. 6th, 1787.]
Si les choses s'étaient passées ainsi, cette rencontre ne se fût pas distinguée de tant d'autres. C'eût été une soirée d'admiration de plus. Ce fut un accident matériel qui, en retenant Burns à Édimbourg plus longtemps qu'il ne le pensait, donna à ces relations le temps de se développer et d'entamer leurs deux vies.
Le lendemain de cette lettre, la veille même du jour attendu, une voiture, dans laquelle il se trouvait, fut renversée par la faute du cocher ivre. Il fut rapporté chez lui, avec un genou fortement contusionné, qui devait le garder à la chambre pendant six semaines. Sans cet accident, il est probable que ses rapports avec Mrs Mac Lehose auraient été coupés court, par son départ prochain. Il lui écrivit, pour s'excuser, une lettre dans laquelle il y a déjà une pointe de ferveur:
«Je puis dire avec vérité, Madame, que je n'ai jamais rencontré dans ma vie de personne que j'aie plus anxieusement souhaité de revoir que vous. C'est ce soir que j'allais avoir ce très grand plaisir dont la pensée me grisait; mais une malheureuse chute de voiture m'a tellement contusionné au genou que je ne puis bouger la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J'étais vexé jusqu'à l'âme de ne pas vous avoir rencontrée plus tôt. J'avais pris la résolution de cultiver votre amitié, avec l'enthousiasme de la religion; mais c'est ainsi que la Fortune m'a toujours servi. Je ne puis supporter l'idée de quitter Édimbourg sans vous voir. Je ne sais pas comment expliquer cela: je m'éprends étrangement de certaines personnes et je me trompe rarement.
Vous m'êtes une étrangère, mais je suis un être singulier. Des sentiments encore innommés, des choses qui ne sont pas des principes, mais qui sont mieux que des fantaisies, me portent plus avant que la raison tant vantée n'a jamais conduit un philosophe.--Adieu! tous bonheurs soient vôtres[839].
[Note 839: To Mrs Mac Lehose, Dec. 8th, 1787.]
À cette lettre un peu bien expansive, Clarinda fit une réponse du même ton. Quelque accoutumée qu'elle soit aux déceptions, elle n'en a jamais ressenti une de même nature à laquelle elle ait été plus sensible, que dit-elle? à moitié aussi sensible qu'à celle-ci. L'accident cruel qui l'a causée augmente ses regrets. Si sa sympathie, son amitié étaient capables de le soulager dans sa peine, il pouvait être assuré qu'il les possédait. Elle se laissait aller à parler de ces sentiments vagues que Burns avait habilement mis en avant, à user ces mots doux et d'air innocent, les préludes de la flûte séductrice, qui ne disent rien, mais qui préparent à écouter et auxquels les femmes devraient fermer leurs oreilles, car ils sont perfides. «Nous sommes, en vérité, étrangers en un sens, mais nous avons une proche parenté à beaucoup d'égards: ces sentiments innommés je les comprends parfaitement, quoique la plume d'un Locke n'ait pu les définir. Peut-être le mot instincts approche-t-il plus de leur définition que Principes ou Caprices. Pensez-vous, ajoutait-elle, en lui citant avec un peu de flatterie un de ses vers, qu'ils aient quelque rapport avec cette lumière céleste qui nous égare?[840] Je sais une chose, c'est qu'ils ont un puissant effet sur moi et qu'ils sont délicieux lorsqu'ils demeurent sous le contrôle de la raison et de la religion[841]». Il y a bien un peu de coquetterie et d'attirance dans ces mots. Cependant elle touchait, dès le premier jour, le point sur lequel allait porter la lutte entre elle et Burns. Comme toute femme qui marche vers une faute par des perspectives honnêtes, elle voudra rester dans les limites marquées par ces deux mots; et lui essayera de l'entraîner au-delà, au moyen de tous les sophismes et les déclamations que nous murmure le Méphistophélès invisible, plein de conseils et d'habiletés, qui assiste caché derrière le buisson, au débat de tout homme et de toute femme. Burns avait un allié, dans ces premiers moments, c'était son accident: «Si j'étais votre soeur j'irais vous voir, mais ce monde est plein de censure[841].»
[Note 840: C'est un vers de la Vision.]
[Note 841: To Robert Burns, Dec. 8th, 1787.]
Burns était trop expert joueur pour ne pas saisir cet avantage et ne pas pousser plus avant. Il fit aussitôt le mouvement qui amenait les relations sur le terrain de l'amour, et il le faisait d'une façon très habile, sans se compromettre, par un regret vague, un soupir arraché comme malgré lui. «Votre amitié, madame! Par les cieux, je n'avais jamais connu ce que c'est que l'orgueil!» et il ajoute que de son côté c'est une amitié «qui, si j'avais eu le bonheur de vous rencontrer à temps, aurait pu me conduire... le dieu de l'amour seul sait jusqu'où[842]». Sous cette forme de prétérition, la chose est insinuée, le mot est glissé. On ne peut se défendre d'un étonnement presque pénible à voir ce qu'il y avait de finesse et de rouerie en lui. Toute cette nouvelle aventure, qui n'a en soi rien d'extraordinaire, est curieuse pourtant parce qu'elle nous le montre à l'oeuvre de près et permet de juger jusqu'où il était capable d'aller dans un certain sens. Elle est curieuse aussi parce qu'elle présente, avec une singulière clarté et dans ses degrés successifs, l'éternel conflit des désirs d'un homme et des scrupules d'une femme, avec son éternelle issue.
[Note 842: To Mrs Mac Lehose, Dec. 12th, 1787.]
Voyez avec quelle rapidité les choses prennent forme et avec quelle précision la question se pose dès le début. Un peu alarmée par cette lettre, Mrs Mac Lehose veut le ramener à leur point d'entente. Ses paroles ne manquent ni de justesse ni de dignité. Mais elle ne s'aperçoit pas que cette défense ne fait que donner plus de passion à l'attaque, et qu'il y a des cas où le seul moyen est de ne pas comprendre. Combien de femmes ont écrit ceci, ou à peu près, et de bonne foi!
Quand je vous verrai, il faudra que je vous gronde pour m'écrire d'une façon romanesque. Vous souvenez-vous que celle à qui vous parlez est une femme mariée, ou bien--comme Jacob,--voudriez-vous attendre sept années et, peut-être alors même, être déçu comme lui? Non! J'ai meilleure opinion de vous: vous avez trop de cette impétuosité qui accompagne généralement les nobles esprits. Pour parler sérieusement, on croirait, d'après votre style, que vous écrivez à quelque femme vaine et sotte, pour vous moquer d'elle--ou pis encore. J'ai trop de vanité pour l'attribuer au premier motif, et trop de charité pour admettre la pensée du second. Je le considère comme l'effusion d'un coeur bienveillant qui en rencontre un autre pareil à lui; je vous ai promis mon amitié: ce sera votre faute si jamais j'ai à la retirer[843].
[Note 843: To Robert Burns, Dec. 16th, 1787.]
Il faut entendre avec quelle indignation Burns se défend! Il est resté immobile et stupéfait, comme les amis de Job quand ils l'aperçurent! Quoi! «s'adresser à une femme mariée!» Il a tressailli comme s'il avait vu le spectre de celui qu'il aurait offensé. Il se rappelle ses expressions. Quelques-unes, il est vrai, sont discutables, mais c'est par habitude et bien malgré lui. Son coeur, s'il a péché, c'est bien peu.
«Je ne saurais pas vous dire, Madame, si mon coeur n'a pas pu s'égarer un peu; mais je puis déclarer, sur l'honneur d'un poète, que le vagabond a fait l'école buissonnière à mon insu. J'ai, à mon compte, une assez belle troupe de défauts; comme ceux de la plupart des gens, ce sont des gredins indisciplinés, mais les infortunés coquins ont en eux un peu d'honneur et ils ne voudraient pas faire une chose malhonnête.... Un homme rencontre une femme malheureuse, aimable et jeune, abandonnée et délaissée par ceux qui étaient tenus, par tous les liens du devoir, de la nature et de la gratitude à la protéger, à la consoler et à la chérir; cette femme unit la beauté du corps à la noblesse de l'esprit--d'un esprit qui va à votre goût comme les joies du ciel à un saint; si une pauvre petite idée, fille naturelle de l'imagination, vient pensivement regarder par-dessus la palissade,--supposez mon amie que vous ayiez à la juger et que cette pauvre petite brebis errante, toute tremblante, toute contrite, les yeux innocents, pleins de larmes, de regrets et implorant son juge du regard, soit amenée devant vous, pouvez-vous la condamner impitoyablement[844].
[Note 844: To Mrs Mac Lehose, Dec. 20th, 1787.]
Le plaidoyer est habile, avec ce qu'il faut de bonne humeur pour diminuer ce qu'on a dit, avec ce qu'il faut d'aveu pour le maintenir, et ce qu'il faut de flatterie pour en faire entendre davantage.
Mrs Mac Lehose fut-elle facilement dupe de ces belles protestations? Sans doute quelque chose en elle voulait être persuadé. Elle envoya à Burns quelques vers assez bien tournés qu'elle signa, selon le goût du temps pour les noms supposés, du nom de Clarinda. Désormais Burns, pour se mettre à l'unisson, lui écrivit sous celui de Sylvander, et à partir de ce moment ils ne s'appellent plus autrement dans la suite de cette correspondance.
L'indignation de Burns n'était, on le suppose bien, qu'un feu de paille. À quelques jours de là, il écrit une longue lettre où toutes les déclamations, les sympathies, infaillibles en pareil cas, sont mises en jeu. Pourquoi est-elle malheureuse? Pourquoi l'a-t-il connue si tard?
«Vous avez une main bienveillante et disposée à donner; pourquoi ce bonheur vous fut-il refusé? Vous avez un coeur formé, noblement formé, pour les joies les plus raffinées de l'amour; pourquoi ce coeur fut-il jamais meurtri?... Pourquoi suis-je né pour voir un malheur que je ne puis secourir, et rencontrer des amis dont je ne puis jouir? Je regarde en arrière, avec la détresse d'un regret inutile, en voyant ma perte de ne pas vous avoir connue plus tôt, tout l'hiver dernier, ces trois mois-ci passés! quel commerce heureux n'ai-je pas perdu! Peut-être cependant cela vaut-il mieux pour ma paix.[845]»
[Note 845: To Clarinda, Dec. 28th, 1787.]
On voit avec quelle habileté et quel enthousiasme apparent, peut-être avec quelle inconscience, le séducteur poursuit son chemin. Il y a un passage bien perfide, mais bien joli et bien séduisant:
Je crois qu'il n'est pas possible de maintenir des rapports ou d'entretenir une correspondance avec une femme aimable, encore moins avec une femme merveilleusement aimable et belle, sans quelque mélange de cette délicieuse passion dont j'ai eu plus d'une fois l'honneur d'être l'esclave très dévoué. Mais pourquoi s'en sentir blessée? Est-ce qu'un honnête homme ne peut pas avoir une faiblesse pour une femme charmante, sans courir tête baissée dans une intrigue? Prenez un peu de la tendre sorcellerie de l'amour, ajoutez-la aux généreux et honorables sentiments d'une amitié virile, et je ne connais qu'un seul mets qui soit plus délicieux, et que peu, très peu d'êtres, à quelque rang qu'ils appartiennent, goûtent jamais. Un pareil mélange est comme d'ajouter de la crème à des fraises; non seulement elle donne aux fruits une richesse plus délicate, mais encore elle est délicieuse elle-même[846].
[Note 846: To Clarinda. Dec. 28th, 1787.]
La chose est dite, mais de quelle façon légère et caressante. Cette dernière phrase est, dans le texte, d'un coloris et d'une saveur tout à fait exquis. La première tentation ne se servit pas avec plus de sophisme et de sensualité du parfum d'un fruit. Cela devient presque de la poésie.
La pauvre Clarinda a beau faire, elle a beau roidir sa réponse, y mettre des raisonnements, rectifier les mots, marquer des bornes, se faire raisonnable et raisonneuse, elle est gagnée.
«Vous dites «qu'il n'est pas possible de correspondre avec une femme aimable sans un mélange de la tendre passion.» Je crois qu'il n'y a pas d'amitié entre des personnes sensibles de sexe différent, sans un peu de douceur; mais lorsqu'elle est maintenue dans des limites convenables, elle ne fait que donner une plus haute saveur à ce commerce. L'amour et l'amitié sont des mots qui se trouvent sur les lèvres de tous, mais peu, extrêmement peu, en comprennent la signification. L'amour (ou l'affection) ne peut pas être sincère, s'il hésite un moment à sacrifier toutes ses satisfactions égoïstes au bonheur de son objet. Au contraire, si on veut acheter les premières aux dépens du second, il mérite d'être appelé, non plus amour, mais d'un nom trop grossier pour être mentionné. C'est pourquoi je soutiens qu'un honnête homme peut avoir une faiblesse amicale pour une femme, qui dans son âme abhorrerait l'idée d'une intrigue avec elle. Voilà mes sentiments sur ce sujet: j'espère qu'ils correspondent aux vôtres[847].»
[Note 847: To Sylvander, January 1st, 1788.]
En dépit d'elle, le poison a pénétré ses précautions, ses restrictions, sa froideur même. Il y a dans ces lignes qui veulent être rigides, un consentement. Le premier pas est fait dans le sentier périlleux; la première, l'imperceptible concession qui en contient tant d'autres; l'initiale minute de faiblesse d'où sortira un avenir chargé de souffrances, par cette sorte de logique et de déduction effrayante des choses dont George Eliot a si vigoureusement marqué la marche, les exigences et la cruauté.
* * * * *
Il est clair qu'une correspondance, engagée sur ce ton, doit conduire à des entrevues. Aussitôt que Burns fut capable de sortir dans une chaise à porteurs, il alla rendre visite à Clarinda. Il raconta sa vie, ses fautes et ses folies, avec son éloquence enflammée et des élans de regret. On imagine ce que pouvait être sur ses lèvres le tableau de son enfance, des sombres jours de son père, sauvé de la prison par la mort «le dernier et souvent le meilleur ami du pauvre[848]», et la flamme qui devait sortir du récit de ses propres passions. On voit la pauvre Clarinda, éblouie par ces regards éclatants, suspendue à cette navrante histoire, prise du désir de guérir ces regrets. Le lendemain, pour compléter ce qu'il avait dit la veille, il lui envoya sa lettre au Dr Moore. Elle la lut, et, avec un vrai instinct féminin, elle s'appliqua la scène éternelle où la pitié fait naître l'amour. Elle songea aussitôt à Desdemona troublée du récit des souffrances et des dangers d'Othello. Elle y songea parce que son coeur lui disait les mêmes choses qui sont exprimées dans ce passage d'une humanité si profonde. Et la ressemblance n'était pas déjà si lointaine. Il y avait quelque chose de la rudesse, de l'origine vulgaire et presque de l'aspect du maure, dans cet homme au teint brun et aux yeux noirs flamboyants, qui répandait son récit d'épreuves et d'aventures. C'est le prix de ceux qui les ont traversées qui fait le prix de ces péripéties. Les exploits du guerrier noir ne sont après tout que le fait de maint soldat, mais la fille du sénateur eut raison d'en être éblouie. La vie de Burns sembla justement, à celle qui l'écoutait ainsi, douloureuse et presque également héroïque: à coup sûr elle avait eu une endurance et une vaillance égales. Clarinda avait senti juste en allant droit à cette scène. Elle avait touché ce que les sentiments ont de commun, sous les diversités de situations, de langage et de ciel. Sa tendre compassion était bien soeur de celle de Desdemona. C'est sûrement un des points curieux et touchants de cette correspondance.
[Note 848: To Robert Graham of Fintry. Jan. 1788.]
Deux fois, je l'ai lue avec une grande attention. Quelques parties m'ont «dérobé mes larmes.» Avec Desdemona j'ai ressenti que «c'était pitoyable, que c'était merveilleusement pitoyable». Quand j'arrivai au paragraphe où il est question de lord Glencairn, j'éclatai en larmes. C'était ce délicieux trop plein du coeur, qui sort d'une combinaison des sentiments les plus doux. Rien ne lie davantage un esprit généreux que de lui témoigner de la confiance. Je l'ai toujours éprouvé. Vous semblez avoir eu l'intuition de ce trait de mon caractère, et c'est pourquoi vous m'avez confié vos fautes et vos folies. La description de votre première scène d'amour m'a ravie. Elle m'a rappelé l'idée de quelques circonstances tendres qui m'arrivèrent à la même période de la vie. Seulement, les miennes n'allèrent pas si loin. Peut-être, en retour, vous raconterai-je les détails quand nous nous verrons. Ah! mon ami, les premières émotions d'amour sont assurément les plus exquises. Dans les années plus mûres, nous pouvons acquérir plus de connaissances, de sentiment; mais rien de ceci ne peut donner les mêmes ravissements que les chères illusions de la jeunesse qui font battre le coeur. Comme la vôtre, la mienne était une scène rurale, ce qui ajoute encore à la tendre rencontre. Mais assez de ces souvenirs[849].
[Note 849: To Sylvander. Jan. 7th 1788.]
Pendant qu'elle suivait la vie antérieure de l'homme qui pénétrait dans la sienne, elle était aux prises avec une préoccupation intime où est la preuve qu'elle était sincère dans son rêve d'une amitié paisible. Elle se demandait s'il en était capable, et elle s'alarmait de n'en pas trouver de traces ou de germe, dans cette existence, où tant de sentiments avaient pris place. Cette inquiétude lui donnait une perspicacité très aiguë, comme lorsqu'un intérêt majeur avive l'esprit, l'aiguise sur un point unique. Elle avait mis le doigt sur l'incapacité, où sont des natures comme Burns, d'éprouver vis-à-vis d'une femme un sentiment désintéressé. Elle devinait la fragilité de son rêve.
«Il y a une chose qui m'effraie, c'est qu'il n'y a pas de trace d'amitié envers une femme; or, dans le cas de Clarinda, c'est la seule «chose à souhaiter avec ferveur».... Vous m'avez dit que vous n'avez jamais rencontré une femme capable d'aimer aussi ardemment que vous-même. Je le crois, et je vous conseillerais de ne pas vous lier jusqu'à ce que vous en rencontriez une. Hélas! vous en trouverez beaucoup qui ne le peuvent pas, et quelques-unes qui ne le doivent pas; mais être unie à une des premières vous rendrait misérable. Je crois que vous auriez presque raison de ne pas penser an mariage, car, à moins qu'une femme ne puisse être un compagnon, un ami et une maîtresse, elle ne pourrait vous aller. Cette dernière pourrait gagner Sylvander, mais les deux autres seules pourraient le conserver[850].
[Note 850: To Sylvander. Jan. 7th, 1788.]
Quant à Burns, tout entier à lui-même, comme presque toujours lorsque ses habitudes de coeur étaient en jeu, ayant moins souci de connaître que d'entraîner, il semble n'avoir rapporté de cette entrevue que la satisfaction de quelques instants aimables.
Certains jours, certaines nuits, que dis-je, certaines heures comme «les dix justes de Sodome» sauvent le reste des insipides, ennuyeux et misérables mois et ans de la vie. C'est une de ces heures que ma chère Clarinda m'a accordée hier soir.
Une heure bien passée En de si tendres circonstances, pour des amis Vaut mieux qu'un siècle de temps commun.»
La remarque qui précède s'étend à toute la correspondance. Il y a bien plus de fines et pénétrantes observations de Clarinda sur lui, que de lui sur elle. Elle lui a dit des choses qui, pour la justesse, et la pénétration n'ont été égalées, sur certains points, par aucun autre témoignage. On pourrait à peu près recomposer le caractère de Burns avec les traits qu'elle a soulignés. Par lui, on ne sait rien d'elle. C'est qu'elle s'occupait de lui et l'étudiait anxieusement, et que lui ne s'occupait que d'aimer.
Les lettres de Burns qui suivirent cette première entrevue sont de grandes déclamations à froid, pleines d'apostrophes, de déclarations voilées. Clarinda, qui ne manque pas de finesse, le raille un peu sur la durée de ses désespoirs. «Conservez bon espoir, Sylvander; l'éternité de vos souffrances d'amour sera terminée avant six semaines. Ce sont là des parjures «que les dieux permettent en souriant[851].» Elle lui parle avec beaucoup de sagesse et de raison. «Une partie de l'intérêt que vous prenez à moi est due à la pure nouveauté. Vous serez fatigué de notre correspondance avant de quitter la ville et vous ne prendrez pas la peine de m'écrire de la campagne. Sylvander, je voudrais que vous soyez marié heureusement, vous ne pouvez être heureux sans un tendre attachement. Le ciel vous dirige![852]» Ce sont là de sages paroles et de bons conseils. Et comme les allusions de Sylvander ont été trop vives et trop claires, elle le rappelle à l'ordre d'un ton presque sec: «Je ne puis et peut-être je ne devrais pas comprendre vos extravagances d'hier soir et vos remarques ambiguës à leur propos. Je suis votre amie, Sylvander, prenez garde que la vertu ne réclame le sacrifice même de l'amitié. Vous n'avez pas besoin de maudire le lien des lois humaines, quel est le bonheur que Clarinda goûterait à en être libérée?[853]» Il est clair que le trouble qui commence en son coeur n'a pas encore gagné la tête, et qu'elle reste encore la personne ferme et sensée qu'elle semble avoir été.
[Note 851: To Sylvander. Jan. 9th, 1788.]
[Note 852: To Sylvander. Jan. 10th, 1788.]
* * * * *
Une seconde entrevue plus longue eut lieu le samedi 12 janvier. Cette fois-ci, ce fut Clarinda qui, à son tour, raconta son histoire et dévoila son caractère. Elle semble avoir fait l'aveu d'erreurs et de défauts. «Sylvander, vous avez vu, hier soir, Clarinda derrière la scène! Maintenant vous êtes convaincu qu'elle a des défauts. Si elle se connaît bien, son intention est toujours bonne, mais elle est souvent la victime de sa sensibilité et c'est pourquoi elle est rarement contente d'elle-même[853]». Sans doute, Burns ému, comme il est si aisé de l'être, par le récit d'infortunes pareilles, l'écouta avec une sympathie recueillie et avec réserve. Il se montra ce que Clarinda espérait qu'il serait toujours. «Oh! mon ami, je souhaite ardemment conserver votre estime. Notre dernière entrevue vous a élevé très haut dans la mienne. J'ai en vérité rencontré peu de personnes de votre sexe capables de comprendre la délicatesse en pareilles circonstances; et cependant c'est elle seule qui donne leur saveur à des rapports si heureux[854].» Néanmoins il lui venait de confuses inquiétudes sur ce qu'elle faisait. Même dans la joie d'une entrevue innocente propre à la rassurer, apparaissaient des remords encore faibles et pâles, qui n'avaient pas d'acte auquel ils pussent se prendre, mais éveillés par un état général.
[Note 853: To Sylvander. Jan. 13th, 1788.]
[Note 854: To Sylvander. Jan. 15th, 1788.]
Je ne nierai pas, Sylvander, que la soirée d'hier ait été une des plus délicieuses que j'aie jamais connues. Peu d'instants pareils tombent en lot aux mortels. Peu de ceux-ci, extrêmement peu, sont faits pour goûter un plaisir si raffiné. Mais, bien que notre plaisir ne nous ait pas conduits au-delà des limites de la vertu, mes réflexions d'aujourd'hui n'ont pas été sans un mélange de regret. L'idée de la peine que cette entrevue, si elle était connue, aurait causée à un ami auquel je suis liée par les liens sacrés de la reconnaissance (d'elle seule); l'opinion que Sylvander a pu se former de mon manque de réserve; et, par dessus tout, quelques craintes que le ciel peut ne pas m'approuver dans la situation où je suis... tout cela m'a causé une nuit sans sommeil; et bien que j'aie été à l'église, je ne suis nullement bien.
C'étaient ces premiers scrupules qui, à l'origine d'une erreur, flottent dans les âmes, à peine discernés de la manière d'être, semblables à ces organismes amorphes, transparents, confondus avec l'eau, et qui plus tard feront place à des monstres compliqués, armés de tout ce qui déchire et torture. Ces remords en formation sont un indice qu'un travail intérieur se poursuivait en elle, et qu'elle avait plus lieu de s'alarmer qu'il n'apparaissait au dehors. Il y a, dans ces histoires de coeur qui avancent par mines et secrets couloirs de taupes, des mouvements inattendus qui révèlent la marche souterraine.
Quant à Burns il essayait de rassurer Clarinda de la façon suivante, un peu trop simple:
«Que vous ayez des défauts, ma Clarinda, je n'en ai jamais douté; mais je ne connaissais pas l'endroit où ils existent, et, depuis samedi soir, je suis plus dans les ténèbres que jamais. Ô Clarinda! pourquoi blesser mon âme en supposant que «la soirée dernière doit avoir diminué mon opinion de vous.» Il est vrai, j'étais «derrière la scène avec vous», mais qu'y ai-je vu? Un coeur brillant d'honneur et de bienveillance, un esprit ennobli par le génie, instruit et raffiné par l'éducation et la réflexion, élevé par une religion native, sincère comme dans les climats du ciel, un coeur formé pour les glorieux attendrissements de l'amitié, de l'amour et de la pitié. Voilà ce que j'ai vu. J'ai vu la plus noble âme immortelle que la création m'ait jamais montrée[855].
[Note 855: To Clarinda. Jan. 15th, 1788.]
S'il suffit de frapper fort pour toucher juste, voilà qui devait réussir.
* * * * *
Une troisième entrevue eut lieu, le vendredi 18, pour laquelle elle lui recommande de venir à pied, quitte à s'en retourner en chaise à porteurs, parce que celles-ci sont si rares dans le voisinage que l'une d'elles exciterait l'attention, tandis que vers dix heures du soir tout le voisinage est endormi et qu'elle peut venir sans inconvénient[856]. C'est un coin de petite ville. Il semble que cette entrevue ait été celle des aveux. Les deux précédentes, avec quelques douceurs buissonnières, n'avaient été, pour l'un et pour l'autre des deux amants, qu'un voyage à travers le passé. Ils s'étaient raconté réciproquement leur histoire. C'étaient des heures rétrospectives, mêlées à des regrets de ne s'être pas rencontrés plus tôt. Ils arrivaient maintenant au présent, qui les réunissait gagnés l'un à l'autre par ce qu'ils avaient trouvé de commun dans leurs destinées antérieures. Clarinda lui a confié son long rêve d'une amitié masculine, faite de tendresse et de réserve. Elle a imprudemment peut-être ouvert son coeur. «Si elle osait en disposer--la soirée d'hier ne peut vous laisser embarrassé de deviner quel est l'homme à qui elle le donnerait[857].» Le lendemain, elle craint d'avoir été trop loin, d'avoir trop clairement parlé. «Je ne puis me rappeler quelques-unes des choses que j'ai dites sans un peu de peine[857].» Elle se sent isolée, elle voudrait voir de la société, elle est stupide, son coeur est endolori. Elle essaye de bannir ce malaise en se lançant dans de longues dissertations religieuses. On dirait qu'elle a besoin de sentir que son refuge et son soutien n'est pas loin et qu'elle veuille, en en parlant, le sentir plus près d'elle.
[Note 856: To Sylvander. Jan. 15th, 1788.]
[Note 857: To Sylvander. 19th Jan. 1788.]
Il écrivait, de son côté, une lettre qui donne l'idée de la déclamation insipide et de l'orgueil puéril de certaines parties de cette correspondance.
Samedi soir, 10 heures 1/2.
«Quelle délicatesse de bonheur je savourais hier à ce moment-ci! Ma toujours très chère Clarinda, vous avez dérobé mon âme; mais vous l'avez affinée et élevée: vous lui avez donné un sens plus fort de la vertu et un goût plus fort pour la piété. Clarinda, première de votre sexe, si jamais votre aimable image s'efface de mon âme,
Puisse-je être perdu sans un oeil pour pleurer, Et ne pas trouver de terre vile assez pour m'ensevelir.
Quelle sotte bagatelle est la tendresse enfantine des vulgaires enfants du monde! C'est le jeu insignifiant des jeunes animaux des champs et des forêts; mais quand le sentiment et l'imagination unissent leurs douceurs, quand le goût et la délicatesse les raffinent, quand l'esprit ajoute le bouquet et que le bon sens donne la force et du courage à l'ensemble, quel breuvage délicieux est l'heure de la tendre affection! La Beauté et la Grâce, dans les bras de la Vérité et de l'Honneur, dans toute la splendeur de l'amour mutuel!... Clarinda, quand un poète et une poétesse créés par la nature, deux des plus nobles productions de la nature, quand ils boivent ensemble à la même coupe de l'amour et du bonheur, n'essayez pas, vous, matériaux plus grossiers de la nature humaine, de mesurer, en le profanant, un bonheur que vous ne pouvez jamais connaître[858].
[Note 858: To Clarinda. 20th Jan. 1788.]
Toute cette partie de leur correspondance ne se lit qu'avec un sentiment pénible, qui tient de la pitié et de l'irritation, tant on est incertain de savoir si l'homme qui l'a écrite était sincère ou impudent dans ses déclamations. C'est un mélange écoeurant de protestations de fidélité et d'apostrophes à la Divinité, qui affectent la forme de prières. On dirait que, volontairement, Burns a choisi cette phraséologie d'église pour endormir les scrupules religieux de Clarinda et donner à ses déclarations un air de dévotion.
Clarinda, puis-je compter sur votre amitié pour la vie? Je pense que je le puis! Toi, Sauveur tout puissant des hommes! J'ai jusqu'à présent trop négligé ton amitié; me l'assurer sera mon souci constant, pendant tous les jours et les nuits futurs de ma vie. L'idée de ma Clarinda s'ensuit:
Cache-la, mon coeur, dans ce vêtement secret, Où, mêlée à celle de Dieu, sa chère pensée repose.
Mais je redoute l'inconstance, imperfection qui résulte de la faiblesse humaine. Rencontrerai-je une amitié qui défie les années d'absence, et les chances, et les changements de la fortune? Peut-être «ces choses-là existent-elles». Il y a un seul honnête homme, de qui j'espérerais une telle chose; mais qui, excepté un écrivain de romans, pourrait croire à un amour qui promettrait pour toute la vie, en dépit de la distance, de l'absence, des chances, des changements, et cela, avec de frêles espérances de possession?
Pour ma part, je puis me répondre moi-même à ces deux exigences: «Tu es cet homme-là.» J'ose, avec une froide résolution, j'ose déclarer que je suis cet ami et cet amant. Si le sexe féminin est capable de telles choses, Clarinda l'est. Je croîs qu'elle l'est, et je sens que je serai misérable, si elle ne l'est pas. Il n'y a pas une des vertus qui donnent de la valeur, ou des sentiments qui font honneur au sexe, qu'elle ne possède à un degré supérieur à toutes les femmes que j'ai jamais vues: son esprit exalté, aidé un peu peut-être par la situation où elle se trouve, est, je le pense, capable de cet enthousiasme d'amour noblement romanesque. Puis-je vous revoir mercredi soir? Le mercredi, qui viendra ensuite, sera, je le prévois, un jour haï de nous deux.... Trois soirées, trois soirées au vol rapide, avec des ailes de duvet, sont tout le passé; je n'ose pas calculer le futur....
La quatrième de ces soirées aux ailes rapides, celle du mercredi 23 janvier, fut un pas de plus dans ce sentier que Shakspeare appelle: «the primrose way to the everlasting bonfire[859]». Si la précédente avait été l'entrevue des aveux, celle-ci semble avoir été celle des caresses. On devine qu'elle fut plus ardente de la part de Burns et pour Clarinda plus périlleuse. Chambers, qui suit cette histoire de passion avec dignité et convenance et en note les phases avec une ponctualité grave, le constate dans son langage: «Dans cette rencontre, il semblerait que les communications des deux amants furent d'une nature plus fervente et moins réservée que jusqu'alors, à ce point de vue qu'elles laissèrent dans le sein de Clarinda, des réflexions où elle s'accusait elle-même[860].»
[Note 859: Shakspeare. Macbeth, act. II, sc. 3.]
[Note 860: R. Chambers, tom. II, p. 206.]
Le lendemain matin, les deux amants s'écrivirent chacun une lettre dans laquelle s'exprime l'état d'âme où ils se trouvaient. Celle de Burns est une fantaisie travaillée, sans beaucoup d'esprit et sans l'ombre de passion. Il prend un thème sur lequel il brode quelques variations. Ce n'est qu'une interminable et froide conjecture, où il imagine que la Fortune, qui a joué tant de mauvais tours à un pauvre poète écervelé, s'est avisée de lui donner le plus magnifique présent qu'elle ait jamais eu en sa possession, uniquement «afin de voir comment sa sotte tête et son sot coeur y résisteraient». Ou bien elle s'est dit peut-être qu'elle a fait un chef-d'oeuvre et elle le lui a amené «pour lui donner cette immortalité qu'aucune femme d'aucun temps ne mérita davantage et que peu de rumeurs de ce temps-ci sont plus capables de conférer[861]». C'est insipide! Pas un mot qui ait un peu d'accent, pas un reflet de flamme.
La lettre, incompréhensible, était complétée par un post-scriptum singulier qui l'explique peut-être et qui révèle certains côtés de la vie de Burns, à cette époque. Rentrant le soir, gris, après les potations qui avaient suivi le dîner, lequel commençait alors à trois heures, il ajoutait ces paroles comme excuse:
«Me voici... absolument impropre à finir ma lettre, tout jovial après un bol qu'on a fait circuler constamment depuis le dîner jusqu'à présent. Je n'ai pas d'idées distinctes de rien, sinon que j'ai bu deux fois votre santé, ce soir, et que vous êtes tout ce que mon âme estime de cher en ce monde[861].»
[Note 861: To Clarinda. Jan. 24th 1788.]
Dans la même matinée où il écrivait cette lettre ingénieuse et recherchée, Clarinda lui en adressait une, d'un sentiment plus réel et touchante. Le début sent encore la prétention d'une correspondance littéraire, l'effort et l'arrangement; c'est une longue allégorie où Clarinda comparaît à la barre de la Raison, devant la Religion et la Réputation, et où elle est défendue par l'Amour revêtu d'un voile emprunté à l'Amitié. Mais aussitôt après la simplicité revient, les accents sincères se font jour; bientôt arrivent et sortent les paroles vraies, le cri d'alarme et d'amour, poussé par tant d'âmes faiblissantes, partagées entre la crainte et l'attrait de la faute. Cette lettre est vraiment, par endroits, touchante. On y sent le remords des faiblesses accomplies, la terreur de celles qui restent à commettre, ce mouvement naturel et toujours déçu de la femme qui, se trouvant épuisée de résistance, implore d'être épargnée et ne pose plus d'espoir que dans celui même qu'elle redoute, enfin, cet aveu de lassitude qui est presque un abandonnement. Au-dessus de ce tumulte, règne un sentiment d'honnêteté et de devoir qui s'exprime, non sans éloquence. Ce n'est pas la seule fois où Clarinda a l'avantage sur Sylvander.
«Sylvander, laissons tomber ma métaphore. Je ne suis ni bien, ni heureuse aujourd'hui; mon coeur me fait des reproches d'hier soir; si vous désirez que Clarinda recouvre son repos, repoussez tout ce qui n'est pas permis par la plus stricte délicatesse.
Je ne vous blâme pas, mais moi-même. Je ne dois pas vous revoir samedi, à moins que je ne trouve que je puis me fier à moi-même, pour agir autrement. C'est la Délicatesse, vous le savez, qui m'a attirée vers vous subitement: prenez garde de relâcher ce lien le plus cher et le plus sacré qui nous unit. Souvenez-vous que le bonheur présent et éternel de Clarinda dépend de sa fidélité étroite à la vertu. Heureux Sylvander! qui peut rester attaché au ciel et à Clarinda en même temps. Hélas! je sens que je ne puis servir deux maîtres! Que Dieu ait pitié de moi!
Jeudi soir.
Pourquoi n'ai-je pas eu de vos nouvelles, Sylvander? Tout, dans la nature, me paraît aujourd'hui porter une teinte sombre. Ah! Sylvander!
Le coeur est ce qui, toujours, Nous rend heureux ou malheureux!
Avec quelle force ces vers me sont revenus à la pensée! Ne vous ai-je pas dit quelle misérable l'amour a fait de moi? Je suis capable d'affection au plus haut point pour un homme du mérite de Sylvander, si elle ne devait pas me mener à des folies et à des faiblesses que mon coeur condamne absolument. Je suis convaincue que, sans l'approbation du ciel et de ma propre conscience, l'existence me serait une lourde malédiction. Sylvander, pourquoi les légèretés trop répétées de votre Clarinda ne vous ont-elles pas guéri de la tendresse trop passionnée que vous exprimez pour elle? Peut-être ont-elles diminué votre estime pour elle? Mais je n'ose pas toucher cette corde; cela remplirait la coupe de ma misère présente. Ô Sylvander! Puisse l'amitié de Dieu, que vous et moi avons trop négligée, être, à partir d'aujourd'hui, notre principale étude, notre délice! Je ne puis vivre sans la conscience de cette faveur. J'ai ressenti, tout aujourd'hui, quelque chose de cet état épouvantable. Que dis-je? Quand j'ai approché Dieu avec mes lèvres, mon coeur n'y était pas vraiment!
.... Ne soyez pas fâché, si je vous dis que je désire que notre séparation soit passée. À distance, nous conserverons la même affection de coeur, le même intérêt dans la vie l'un de l'autre; mais l'absence adoucira et restreindra ces violentes agitations du coeur qui, si elles continuaient longtemps encore, retireraient mon âme de ses gonds et me rendraient impropre aux devoirs de la vie.
Vous et moi, nous sommes capables de cette ardeur d'amour pour laquelle la vaste création n'offre pas d'objet suffisant. Cherchons à la reposer dans le sein de notre Dieu. Donnons ensuite une place à ceux qui sont les plus chers sur la terre, aux tendres affections de parents, de soeurs, d'enfants!... Je vous dis: «au revoir», avec cette courte prière de Thomson:
«Père de Lumière et de vie, toi bien suprême, Ô enseigne-nous ce qui est bon, enseigne-nous ce que tu es toi-même, Sauve-nous de la folie, de la vanité et du vice[862].»
[Note 862: To Sylvander. Jan. 24th 1788.]
À ces confidences, dont le chagrin et la franchise auraient pu le toucher, Burns répondait par des protestations emportées bien plus que sincères. Elles n'ont pas d'émotion, mais une certaine fureur de promesses qui éblouit plutôt qu'elle ne rassure.
Clarinda, ma vie, vous avez blessé mon âme. Puis-je penser que vous êtes malheureuse, même quand votre chagrin n'est pas décrit dans votre pathétique élégance de langage, sans être misérable? Clarinda, puis-je supporter de m'entendre dire par vous que «vous ne voulez pas me voir demain soir--que vous désirez que notre heure de séparation soit venue?» Ne nous en laissons pas imposer par des mots. Si, dans un moment de chère amitié et de tendre jeu, j'ai peut-être franchi la lettre de la loi du décorum, j'en appelle à vous-même, ai-je jamais péché, au moindre degré, contre l'esprit de ses statuts les plus stricts? Mais pourquoi, mon amour, me parler en termes si durs, dont chaque mot me perce jusqu'au fond de l'âme? Vous savez qu'une allusion, la plus légère expression de vos souhaits, est pour moi un commandement sacré.
Réconciliez-vous, mon ange, avec votre Dieu, avec vous-même et avec moi, et j'engage l'honneur de Sylvander--serment, j'ose le dire, auquel vous vous fierez sans réserve--que vous n'aurez jamais plus raison de vous plaindre de sa conduite. Maintenant, mon amour, ne blessez pas notre prochaine entrevue par des regards détournés ou des caresses restreintes. J'ai marqué la ligne de conduite--une ligne, je le sais, exactement à votre goût--et je l'observerai inviolablement. Mais ne montrez pas la moindre inclination à fixer des bornes. Une méfiance apparente là où vous savez que vous pouvez avoir confiance est un cruel péché contre la sensibilité....
Ô Amour et Sensibilité, vous avez conspiré contre ma Paix! J'aime jusqu'à la folie et je ressens jusqu'à la torture! Clarinda, comment puis-je me pardonner d'avoir touché de chagrin une seule corde de votre coeur! Ai-je pu le faire volontairement? Aucune considération, aucun bonheur pourraient-ils me le faire faire? Oh, si vous aimiez comme moi, vous ne voudriez pas, vous ne pourriez pas refuser ou reculer une rencontre avec l'homme qui vous adore--qui mourrait mille morts avant de vous porter tort; et qui doit bientôt vous dire un long adieu!
Que j'aie de vos nouvelles, cette après-midi, au nom de la Pitié! Car jusqu'à ce que j'en aie, je serai misérable. Ô Clarinda, le lien qui me lie à toi est tissé, ne fait qu'un avec les plus chers fils de ma vie[863].
[Note 863: To Clarinda. Jan. 25th 1788.]
Tout ce fracas de serments est bien extérieur et bien vide. Ce sont des banalités fouettées d'exclamations. Ce qu'il y a de plus sincère là dedans, ce qui y tremble, c'est un des mauvais éléments de Burns; ce n'est pas autre chose que son ombrageuse susceptibilité, sa jalousie folle de tout ce qui ressemble à un reproche, à un blâme ou à une précaution vis-à-vis de lui. Ce qu'il éprouve est bien plus près de la colère que de la compassion. On dirait que la méfiance de la pauvre femme, qui s'adresse à elle-même autant qu'à lui et contient un aveu autant qu'une défense, est une insulte. Ce qu'il appelait sa dignité, dont il faisait un peu parade et qui était vraiment du courage et de la force en certaines circonstances, était, par moments, puéril et déplacé. Dans cette correspondance, où il y aurait eu si souvent lieu à de la bonté, à des paroles cordiales, c'est elle seule qui donne à ses lettres un peu de sincérité. Il s'en trouve plusieurs parmi elles dont on voit qu'elles ont pu jeter du trouble dans l'esprit de Clarinda, pas une qui ait pu lui amener de l'adoucissement. Qu'on relise avec soin celle qui vient d'être citée, on n'y découvrira pas un mot de réconfort; il n'y a qu'une revendication égoïste pour lui-même, âpre, impérieuse et presque courroucée.
On comprend cependant que cette violence, dont les racines profondes n'étaient pas dans les parties désintéressées du coeur, aient fait illusion à Clarinda, et qu'elle l'ait attribuée au sentiment dont elle était agitée elle-même. Que pouvaient ses hésitations et ses scrupules contre ces promesses solennelles et ces insistances passionnées, et aussi contre la voix qui, plus bas mais constamment, plaidait la même cause en elle-même?
Les entrevues se firent plus fréquentes, se pressèrent, devinrent presque quotidiennes. Ce qu'elles étaient, se laisse deviner dans les lettres de Burns, écrites quand leur trouble n'était pas encore apaisé: des soirées enivrantes et dangereuses, passées dans un compromis, sur une sorte de terrain débattu qui devenait chaque jour plus étroit et plus resserré.
Parfois, il semble que la frontière ait été franchie ou bien près de l'être. À la suite d'une de ces entrevues, Burns écrit:
«Je souffrirais le fouet de la misère pendant onze mois de l'année, si le douzième était composé d'heures comme hier soir. Vous êtes l'âme de ma joie; tout le reste est de la matière dont sont faites les souches et les pierres.[864]»
[Note 864: To Clarinda, Jan. 26th 1788.]
Et Clarinda, avec un babillage féminin, plus prolixe, un peu naïf, par moments, et cependant aimable, lui écrit de son côté, à propos de la même entrevue:
«Sylvander, quand je pense à vous, comme à mon ami le plus attaché, je suis heureuse; mais quand vous vous présentez à mon esprit comme amant, quelque chose en moi me donne un aiguillon qui ressemble à celui de la culpabilité. Dites-moi comment cela se fait? Cela doit venir de l'idée que j'appartiens à un autre. Quoi! La femme d'un autre! Ô cruel destin! Je suis en vérité, enchaînée dans une «chaîne de fer». Pardonnez-moi, si je vous fais de la peine. Vous savez qu'il faut (j'ai dit: il faut) que je vous dise mes sentiments vrais ou que je me taise. Hier soir, nous fûmes heureux, au delà de ce que la masse du genre humain peut concevoir! Peut-être la «ligne» que vous aviez marquée a-t-elle été un peu outrepassée--vraiment, elle l'a été; mais, bien que je le désapprouve, je n'en ai pas été malheureuse. Je ne suis pas moins convaincue de votre discernement que de votre désir de rendre Clarinda heureuse. Je vous sais sincère quand vous professez l'horreur à l'idée de ce qui la rendrait misérable à jamais. Mais il faut nous garder d'aller au bord du danger. Ah! mon ami, grand besoin aurions-nous de «veiller et de prier!» Puissent ces esprits bienveillants, dont l'office est de «prévenir la chute de la vertu luttant sur le bord du vice», être toujours présents pour nous protéger et nous guider dans les droits sentiers......
Sylvander, je voudrais que vos tendres sentiments fussent plus modérés. Pourquoi vouloir fixer son coeur sur des impossibilités? Prenez-moi simplement comme votre amie (hélas! c'est tout ce que je dois être) croyez-moi, vous me trouverez très raisonnable. Si vous vouliez chérir «l'intelligence mentale» comme vous faites le corps, en vérité, Sylvander, vous feriez de moi un philosophe».
Et plus loin:
«Ah! Sylvander! il faut que mon repos souffre; le vôtre ne le peut pas. Vous pensez que vous avez raison d'aimer Clarinda; toute l'éloquence de Sylvander ne peut me persuader qu'il en est ainsi. Si seulement j'étais libre..., oh! comme je m'abandonnerais à tous les délices de l'amour innocent. Il est, je le crains, trop tard pour parler ainsi, après nous être tellement abandonnés, mais si Sylvander voulait abriter son amour sous le costume permis de l'amitié, Clarinda serait beaucoup plus heureuse!
Demain, as-tu dit? Le temps est court, désormais; n'est-ce pas trop souvent? Est-ce que les douceurs les plus délicates ne lassent pas le plus vite[865]?»
[Note 865: To Sylvander, 27th Jan. 1788.]
À lire ces singuliers aveux, exprimés avec une naïveté qui n'est ni sans grâce, ni sans innocence, et qui touchent en faisant un peu sourire, on est tenté d'aller trop rapidement à une conclusion qui paraît inévitable. Mais il y a dans des lettres postérieures des passages qui précisent et limitent la portée qu'il convient d'y attacher et surtout qui mitigent les conséquences qu'on pourrait témérairement en tirer.
«Hier j'étais heureux d'un bonheur «que le monde ne saurait donner». Ce souvenir m'embrase, mais c'est une flamme que «l'Innocence contemple avec un sourire,» tandis que l'Honneur se tient à côté comme une sentinelle sacrée. Votre coeur, vos désirs les plus chers, vos souhaits les plus tendres, tout cela vous appartient, vous pouvez en disposer: votre personne est inapprochable, par les lois de votre pays, et il ne vous aime pas comme je le fais, celui qui vous rendrait malheureuse.
Vous êtes un ange, Clarinda, vous n'êtes assurément pas un être mortel «que la terre possède». Embrasser votre main, vivre de votre sourire, est pour moi un bonheur plus exquis que les faveurs les plus chères que les plus belles du sexe, vous exceptée, peuvent accorder[866]».
[Note 866: To Clarinda, Feb. 3rd 1788.]
Ce n'est pas là sûrement, le langage d'un amant à sa maîtresse. Quelque difficile qu'ait été la lutte, Clarinda en sortit donc, pour le moment, victorieuse. Elle fut capable du douloureux effort de résister à une des paroles les plus éloquentes qui aient jamais assailli le coeur féminin, et de l'énergie plus profonde encore de faire taire en elle-même des désirs complices. Elle fit davantage. Elle parvint, jusqu'à un certain degré et pendant un certain temps, à amener Burns à cette façon d'amour platonique, bien qu'il protestât de toutes ses forces qu'il était anti-platonique, et il l'était.
* * * * *
Cette situation ne pouvait durer. Il est imprudent de vivre dans le vertige, toujours au bord du précipice, à deux doigts de la chute. Un rien suffit pour que la tête tourne ou que le pied glisse. Clarinda, à qui le bon sens ne manquait pas, s'en rendait compte. Constamment, elle revient sur le même sujet, essayant de ramener des transports qu'elle avait à réprimer aux allures de l'amitié qui se modèrent d'elles-mêmes, comme si on pouvait arrêter dans sa marche une passion qu'on n'a pas su anéantir à son début. Les forces pour la combattre ont diminué de toutes celles qu'elle a prises; lorsqu'on s'aperçoit qu'elle est devenue dangereuse, on est devenu impuissant. Il semble que Clarinda fut lentement gagnée, lentement vaincue, par cette insensible et irrésistible faiblesse. Vers la fin de la correspondance, ses objections, qui restent les mêmes, sont faites d'une voix moins ferme, sur un ton qui devient soumis et comme plaintif. La pauvre et vaillante femme parle comme ces personnes de qui la force se retire, et qui répètent avec douceur ce qu'elles disaient tout à l'heure avec énergie.
Il n'y a pas un sentiment dans votre chère dernière lettre qui ne doive rencontrer l'approbation de tous les esprits justes, sauf un seul, «que je peux disposer de mon coeur, de mes plus tendres désirs». Il est vrai qu'ils ne sont pas, qu'ils ne sauraient être placés sur celui qui aurait dû les posséder, mais dont la conduite (je n'ose pas en dire davantage contre lui) les lui a justement fait perdre. Mais n'est-ce pas être trop près d'enfreindre les obligations sacrées du mariage que d'accorder son coeur, ses souhaits et ses pensées à un autre? Quelque chose, dans mon âme, me murmure que cela approche du crime. J'obéis à cette voix. Laissez-moi mettre tous les sentiments affectueux dans le lien permis de l'Amitié. S'ils sont accompagnés d'une ombre de sentiment plus tendre, qu'ils soient versés dans le sein d'un Dieu miséricordieux! Si l'aveu de mon amitié la plus ardente, la plus sincère, ne vous satisfait pas, le devoir défend à Clarinda de faire davantage! Sylvander, je ne m'attends pas à être jamais heureuse ici-bas! Pourquoi ai-je été formée si susceptible d'émotions auxquelles je n'ose pas céder?[867]
[Note 867: To Sylvander, Feb. 6th, 1788.]
Plus loin, dans un passage singulier, qui n'est pas sans une sorte de beauté ni sans force et sincérité de sentiment, quoique un peu artificiel de forme, elle s'écrie:
«Sylvander, je crois que notre amitié sera durable; sa base a été la vertu, une similitude de goûts, d'émotions et de sentiments. Hélas! l'idée de cent milles d'éloignement me fait trembler. À peine m'écrirez-vous une fois par mois, et d'autres objets affaibliront votre affection pour Clarinda! Cependant je ne puis le croire. Oh! que les scènes de la nature vous rappellent Clarinda! En hiver, rappelez-vous les ombres noires de sa destinée; en été, l'ardeur, la cordiale ardeur de son amitié; en automne, ses riches désirs que tous aient l'abondance; et que le printemps vous mette dans l'esprit l'espérance que votre amie puisse vivre assez pour traverser les rafales froides de la vie et revivre pour goûter un renouveau de bonheur! Après tout, Sylvander, les orages de la vie «passeront rapidement et un printemps sans fin enveloppera tout.» Là, Sylvander, je crois que nous nous retrouverons. L'amour là n'est pas un crime. Je vous y donne rendez-vous. Ô Dieu!--je ne puis plus tenir ma plume[867].»
Ainsi, peu à peu, Clarinda avait mis davantage de sa vie dans cette aventure. Elle s'était laissé gagner par cette troublante parole. Il se peut qu'elle ait commencé par de la coquetterie, de l'attrait superficiel, de la curiosité, peut-être même par la vanité d'être distinguée par un poète. Mais c'était un jeu périlleux dans l'état d'âme où elle était. Ce besoin d'aimer, qu'elle portait en elle vague et inappliqué, a pris corps; il a envahi les profondeurs de son être. Et maintenant la malheureuse femme en est arrivée à la vraie tendresse et à la vraie affliction. Elle est déchirée en elle-même, entre l'appel que l'amour fait à toute sa nature et les admonestations de sa conscience. Et aussi, elle souffre de la suprême détresse des coeurs qui nourrissent la pensée de la séparation. À mesure que le jour en approche, l'inévitable jour, le jour haï, elle sent qu'il lui enlèvera davantage. Elle en détourne les yeux. Elle connaît maintenant la souffrance de voir s'écouler, sans pouvoir les retenir, les dernières minutes qui vident notre bonheur. «Est-ce que vendredi sera notre dernier jour? Je voudrais, Sylvander, que vous partiez à la dérobée,--je ne puis supporter l'adieu! Je puis à peine chérir la pensée de nous revoir--car cette pensée[868]...!» Même dans ces extrémités d'amertumes, elle murmure encore la recommandation dans laquelle elle a placé tout le repos de sa vie et qui a été son soutien pendant cette crise. «Ô Sylvander, si vous désirez ma paix, que l'Amitié soit le seul mot entre nous: plus me fait trembler. «Ne parlez pas d'Amour[868].» À quoi bon? Les mots ne changent rien aux sentiments. Et d'ailleurs c'est à elle-même que cette recommandation devrait s'appliquer, car c'est elle seule qui aime d'amour.
[Note 868: To Sylvander, Feb. 6th, 1788.]
* * * * *
Ces chagrins intimes n'étaient pas le seul dommage que la rencontre de Burns devait porter dans la vie de Clarinda. Ces imprudences de sentiments ont fréquemment leur contre-coup extérieur.
Autour d'une jeune femme, veuve ou séparée, il rôde presque toujours quelques amitiés masculines, toutes disposées à prendre un autre nom. Cela était arrivé pour Clarinda. On a vu qu'elle avait auprès d'elle un de ses cousins, Lord Craig, qui lui était véritablement dévoué. Il semble avoir été un homme délicat et bon[869]. Il avait été son principal protecteur, lorsque, seule et malheureuse, elle était arrivée à Édimbourg; il l'avait soutenue dans ses épreuves et l'aidait dans sa gêne actuelle. Il avait conçu pour elle une de ces affections silencieuses, qui se résignent à ne rien obtenir, et vivent de la pensée qu'aucune autre ne leur est préférée. Clarinda avait failli l'aimer; un rien, à un moment décisif, avait sans doute arrêté la cristallisation, pour employer le mot de Stendhal. Elle n'avait conservé pour lui que de l'estime et de la reconnaissance. Elle se trouvait partagée entre le scrupule de le tromper en lui dissimulant son sentiment nouveau, et la crainte de l'affliger en le lui révélant. Elle-même, gentiment et d'une touche légère, esquisse ce timide commencement de roman et met Burns au courant de ses incertitudes:
[Note 869: Voir la notice sur lui dans le Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen.]
«Je vous ai parlé de cet ami particulier; il a été, pendant quatre ans, celui à qui je me suis confiée. Il est très digne et répond exactement à votre description dans «l'épître à J. S.[870]» Alors que j'avais à peine un ami qui se souciât de moi à Édimbourg, il m'accueillit. Je vis, trop tôt, que c'était chez lui un sentiment plus ardent; peut-être une légère contagion en fut-elle le résultat naturel. Je vous ai raconté la circonstance qui contribua à effacer en moi cette tendre impression; mais je m'aperçois (bien qu'il ne m'en parle jamais) je vois à toute occasion que, de son côté, sa faiblesse persiste encore. Je l'estime comme un ami fidèle; mais je ne saurais ressentir davantage pour lui. Je crains qu'il n'en soit pas convaincu. Il ne voit aucun autre homme qui soit à moitié aussi souvent avec moi que lui-même, et en tout cas il croit que je n'ai de partialité pour personne. Je ne puis supporter de tromper quelqu'un sur un point si délicat, et je suis chagrinée qu'il donne asile à un attachement que je ne pourrai jamais payer de retour. J'ai la pensée de lui avouer mon intimité avec Sylvander; mais mille choses m'en empêchent. Je serais poursuivie par la jalousie «ce monstre aux yeux verts», et je crains en outre que cela ne blesse son repos. C'est une affaire délicate. Ô Sylvander, je ne puis supporter de faire de la peine à qui que ce soit, encore moins à un homme qui m'entoure des attentions d'un frère[871].»
[Note 870: L'Épître à James Smith.]
[Note 871: To Sylvander, Feb. 6th, 1788.]
Peut-être y avait-il dans ces hésitations un peu plus qu'elle ne se l'avouait à elle-même: un peu de cette subtilité et duplicité dont les femmes n'ont pas conscience, un peu de cette répugnance qu'elles ont à détruire leur pensée, même dans des coeurs qui leur sont indifférents; elles n'aiment pas à casser les miroirs où leur image se reflète. Quant à Lord Craig, il semble avoir été un parfait galant homme. À côté de lui, on aperçoit un personnage, assez ordinaire en pareil cas, un directeur spirituel, un Révérend Kemp, ministre de la chapelle de la Prison d'Édimbourg, homme de façons graves, de piété notable et de quelque éloquence ecclésiastique. Clarinda avait en lui beaucoup de confiance. Quand elle a le coeur trop chargé du secret récemment entré dans sa vie, elle l'appelle et, tout en larmes, lui confie qu'elle aime quelqu'un et lui demande si c'est pour elle un devoir d'en informer son cousin. Il l'en dissuade, regrette qu'elle ait donné son coeur, il aurait voulu qu'elle s'en tînt à l'amitié et lui parle comme un parent anxieux de son bonheur[872]. D'autres jours, il vient la visiter le soir et «tremble pour sa paix[873].» Il semble que ce révérend ait été une espèce de Tartufe puritain, car, après avoir été marié trois fois, il fut, plus tard, poursuivi en adultère par l'homme dont la fille avait épousé son fils[874].
[Note 872: To Sylvander, 27th Jan. 1788.]
[Note 873: To Sylvander, 28th Jan.]
[Note 874: Scott Douglas donne des renseignements sur le Rev. Kemp, tom. V, p. 86-87.]
Quand ces deux hommes eurent connaissance que Clarinda avait une intrigue, ils intervinrent. Ils firent des représentations; l'un, sans doute, avec des conseils graves et des exhortations; l'autre, cruellement blessé, alla peut-être aux reproches et aux récriminations. L'un d'eux même lui en écrivit durement[875]. Il y a lieu de croire qu'ils eurent des soupçons sur Burns, sans avoir de certitude. Tremblante de voir irritées les seules amitiés qu'elle eût, et consternée à l'idée qu'elles pourraient l'abandonner, affligée d'avoir blessé et peut-être éloigné un dévoûment éprouvé, elle raconta ses troubles à celui qui en était le motif et lui envoya les lettres qu'elle avait reçues à ce sujet. On a perdu les lettres qu'elle écrivit à Burns; mais il semble qu'elle lui demandait de renoncer à elle, en lui faisant voir les dangers auxquels elle était exposée.
[Note 875: Chambers, tom. II, p. 222.--Scott Douglas, tom. V, p. 79.]
Ce fut simplement, pour lui, comme un coup de fouet. Sa nature ombrageuse se cabra. Quelque chose de sa vieille colère contre les faiseurs de morale le ressaisit. Quand on lui apporta ces nouvelles, il allait dîner; il écrit sur-le-champ quelques lignes furieuses qui partent comme une invective et vont presque jusqu'aux gros mots:
Ma toujours très chère Clarinda, je fais attendre pour dîner une nombreuse compagnie, pendant que je lis votre lettre et que j'écris ceci. Ne me demandez pas de cesser de vous aimer, de vous adorer, dans mon âme; cela m'est impossible: votre repos et votre bonheur me sont plus chers que mon âme. Fixez les conditions selon lesquelles vous désirez que je vous voie; que je corresponde avec vous, et vous les avez. Je ne puis m'empêcher de vous aimer, de m'affliger, de pleurer, de vous adorer en secret: vous ne devez pas me refuser cela. Vous me serez toujours
Chère comme la lumière qui visite ces yeux attristés, Chère comme les gouttes pourpres qui échauffent mon coeur[876].
[Note 876: Cité imparfaitement de Julius Cæsar, de Shakspeare, act. II, scène I.]
Je n'ai pas la patience de lire ce griffonnage de puritain. Maudite sophisterie! Vous, Cieux, toi, Dieu de la nature, toi, Sauveur du genre humain, vous contemplez d'en haut, avec des yeux approbateurs, une passion inspirée par la flamme la plus pure, surveillée par la délicatesse et l'honneur; mais l'âme, haute d'un demi-pouce, d'un pitoyable bigot, presbytérien misérable et froid, ne peut rien pardonner qui soit au-dessus de son coeur de basse fosse et de son cerveau ténébreux.
Adieu, je serai avec vous, demain soir! que votre esprit se tranquillise. Je vous appartiendrai de la façon qui vous semblera la meilleure pour votre bonheur. Je n'ose pas continuer. Je vous aime et je vous aimerai, et, plein d'une confiance joyeuse, je m'approcherai du trône du Juge Tout Puissant des hommes, dédaignant l'écume de la sentimentalité et le brouillard de la sophisterie[877].
[Note 877: To Clarinda, Feb. 13th, 1788.]
On devine ce que put être pour lui le dîner qui l'attendait, pendant qu'il traçait ces lignes courroucées. En rentrant à minuit, il écrit de nouveau, essayant, cette fois, de convaincre Clarinda de la légitimité de leurs relations. La lettre, qui commence avec une sorte de solennité, se poursuit sous une forme de raisonnement assez singulière en ce cas, mais pressante et vive, et qui monte vers l'éloquence. Elle est malheureusement incomplète. Ce dut être une des plus intéressantes et des plus sincères de cette correspondance.
Madame, après une journée misérable, je me prépare à une nuit d'insomnie. Je vais m'adresser au Témoin tout puissant de mes actions, qui sera un jour, peut-être bientôt, mon Tout-puissant Juge. Je ne serai pas l'avocat de la passion. Sois mon inspirateur et mon témoin, ô Dieu, tandis que je plaide la cause de la vérité.
J'ai lu la lettre hautaine et impérieuse de votre ami: en pareille matière, vous n'êtes responsable que devant votre Dieu. Qui a donné à un de vos semblables, (un de vos semblables, incapable d'être votre juge, parce qu'il n'est pas votre égal) le droit de vous catéchiser, de vous admonester, de vous ravaler, de vous outrager, de vous insulter ainsi, avec cette insouciance et cette cruauté? Je ne désire pas, non, je ne désire pas même vous tromper, Madame. Celui qui voit les coeurs m'est témoin combien vous m'êtes chère; mais même s'il était possible que vous me fussiez plus chère encore, je ne consentirais pas à baiser votre main aux dépens de votre conscience. Pas de déclamation! Appelons-en à la barre du sens commun. Ce n'est pas en pérorant avec emphase des choses sacrées, ce n'est pas avec de vagues assertions déclamatoires, ce n'est pas en prenant, en prenant hautainement et insolemment le langage dictatorial d'un pontife romain, qu'on dissoudra une union comme la nôtre. Dites-moi, Madame, y a-t-il pour vous la plus légère ombre d'obligation à accorder votre amour, votre tendresse, vos caresses, vos affections, votre coeur et votre âme à Mr. Mac Lehose, l'homme qui a continuellement, habituellement, barbarement passé à travers les liens du devoir, de la nature ou de là reconnaissance envers vous? Il est vrai, les lois de votre pays, pour les plus utiles raisons de politique et de sain gouvernement, ont rendu votre personne inviolable; mais est-ce que votre coeur et vos affections sont liées à un homme qui ne vous paie de retour ni pour les unes, ni pour l'autre?
Vous ne pouvez pas faire cela; il n'est pas dans la nature des choses que vous soyez obligée à le faire; les sentiments les plus communs de l'humanité l'interdisent. Est-il donc vrai que vous possédiez un coeur, des affections, sur lesquels aucun homme n'a de droit? Cela est vrai, alors dites-moi, au nom du sens commun, peut-il être, est-il compatible avec les plus simples notions du bien et du mal de supposer qu'il soit blâmable d'accorder à un autre ce coeur et ces affections, quand, en les accordant, vous ne blessez à aucun degré votre devoir envers Dieu, envers vos enfants, envers vous-même, envers la société, en général?[878]
[Note 878: To Clarinda, Feb. 18th 1788.]
S'il était entré, dans la conduite de Burns envers Clarinda, un peu d'affection vraie et de désintéressement, cette complication eut dû le faire réfléchir, par dessus toutes choses. Il pouvait porter aux intérêts matériels de cette femme une atteinte sensible, diminuer son bien-être et celui de ses enfants, et la ramener vers le dénûment, en la privant des amitiés auxquelles elle devait l'aisance. N'était-ce pas là une responsabilité faite pour troubler un honnête homme? Fallait-il risquer l'avenir de cette existence? De si aventureux coups de résolution peuvent s'excuser, quand on donne vie pour vie, et que chacun paie de tout soi les sacrifices que l'autre fait. Était-ce le cas pour lui? N'y avait-il pas lieu d'hésiter, de s'arrêter? N'était-ce pas son devoir de penser, lui qui n'exposait rien, de penser avant tout à cette femme qui allait perdre beaucoup pour lui? N'était-ce pas à lui qu'il revenait de prendre une décision de prudence et de donner tendrement un amer avis de sagesse? N'y devait-il pas songer, tout au moins? Il n'y songea pas un instant. Il ne semble même pas avoir eu la notion qu'il y avait autre chose en cause que l'intérêt passager de ce qu'il appelait sa passion et les susceptibilités irascibles de son orgueil. Il n'avait trouvé qu'un sophisme, enlevé dans une colère presque éloquente par sa violence.
Mais ce n'est là qu'un côté de la situation. Quand on s'est emporté contre les jaloux ou les intrus qui nous gênent de leurs soupçons ou de leur zèle, on n'a pas fini. On demeure avec une responsabilité. C'est fort bien de chasser d'auprès d'une femme les amitiés qui l'entouraient, pourvu qu'on les remplace par une affection aussi efficace qu'elles l'étaient, et aussi durable qu'elles promettaient de l'être. Il faut que la protection qu'on lui apporte vaille celle dont on la prive. Mais si on la laisse désertée par ses relations, perdue dans le délaissement et la froideur qu'elle a encourus pour nous, on se ménage le remords qu'on mérite chaque fois qu'on a sacrifié à un caprice le repos d'une créature humaine. Et Burns le sentait bien! Le lendemain de cette lettre toute de revendication, il en écrit une autre qui est bien plus près de la vérité; celle-ci, toute de contrition, toute de repentir, et portant dans chacune de ses lignes, le sens et le chagrin du tort fait à la pauvre femme dont il était aimé.
Votre lettre, Clarinda, m'a causé de la peine. Mon âme s'est réveillée à cette triste lecture: j'ai eu peur d'avoir mal agi. Si je vous ai privée d'un ami, que Dieu me le pardonne! Mais consolez-vous, Clarinda; élevons le ton de nos sentiments un peu plus haut, un peu plus hardiment. Celui de nos semblables qui nous abandonne, qui nous méprise, sans juste motif,--qu'un peu d'orgueil honnête nous soutienne!--laissons-le partir! Comment vous consolerai-je, moi qui vous ai causé ce tort? Puis-je souhaiter de ne vous avoir jamais vue? ne jamais vous avoir rencontrée? Non, jamais! Mais vous ai-je donc réduite à être sans amis? La folie est presque dans cette pensée. Père des miséricordes! contre toi, j'ai souvent péché; par ta grâce, j'essayerai de ne plus le faire. Quant à celle qui, tu le sais, m'est plus chère que moi-même, verse dans ses blessures passées, le baume de la paix, entoure-la, protège-la de ton soin spécial, dans tous ses jours, dans toutes ses nuits futures. Fortifie son tendre, son noble esprit, afin qu'elle souffre avec fermeté et endure avec grandeur. Rends-moi digne de cette amitié, de cet amour dont elle m'honore. Que mon attachement pour elle soit pur comme le dévouement, et durable comme la vie immortelle. Ô bonté toute puissante! Écoute-moi! sois-lui, à tous les instants et surtout à l'heure de l'angoisse et de l'épreuve, un ami cher, un consolateur, un guide et un gardien.
Que tes serviteurs sont bénis, ô Dieu, Que leur défense est sûre! Ils ont pour guide la sagesse éternelle, Pour appui, la Puissance infinie.
Pardonnez-moi, Clarinda, le tort que je vous ai fait. Ce soir, je vous verrai, car je n'aurai pas de repos, avant de vous voir[879].
[Note 879: To Clarinda, 14th Feb. 1788.]
Mais peut-on rester sur ces aveux d'imprudence et sur ces demandes de pardon? Tout naturellement, il vient au coeur et aux lèvres des promesses de réparation, des serments de fidélité éternelle, des engagements de compenser tout ce qu'on a fait perdre. On veut effacer le dommage qu'on a causé. On croit soi-même qu'on ne faillira pas à le faire. C'est ce que fait Burns.
Je viens de recevoir votre première lettre d'hier, par suite de la négligence de la poste. Clarinda, les choses sont devenues très sérieuses pour nous. Écoutez-moi donc sérieusement, et écoute-moi, ô Ciel!
Je vous ai rencontrée, ma chère Clarinda, de beaucoup la première des femmes, du moins pour moi. Je vous estimai, je vous aimai à première vue; et vous m'avez fait l'honneur de me rendre ces deux attachements. Plus je vous connais, plus je découvre en vous de charme inné et de mérite. Vous avez souffert une perte, je le confesse, à cause de moi; mais si l'amitié la plus ferme, la plus sûre, la plus ardente; si tous les efforts pour être digne de la vôtre; si un amour fort comme les liens de la nature et saint comme les devoirs de la religion; si toutes ces choses peuvent ressembler de loin à une compensation pour le mal que je vous ai occasionné; si elles sont dignes d'être acceptées par vous ou peuvent au moindre degré ajouter à vos joies--puissiez-vous, pouvoirs célestes, secourir Sylvander à son heure de détresse comme il offre tout cela prodiguement à Clarinda!
Je vous estime, je vous aime comme amie; je vous admire, je vous aime comme femme, au-delà d'aucune autre dans le cercle de la création. Je sais que je continuerai à vous estimer, à vous aimer, à prier pour vous, que dis-je? à prier pour moi-même par amour pour vous[879].
Et le lendemain il écrivait en termes aussi forts et aussi engageants:
Je suis à vous, Clarinda, pour la vie. Que tout ceci ne vous décourage pas. Regardez en avant; dans quelques semaines je serai, dans un endroit ou dans un autre, hors de la possibilité de vous voir: jusque-là je vous écrirai souvent mais j'irai rarement vous faire visite. Votre renommée, votre bien-être, votre bonheur me sont plus chers que toutes les joies. Consolez-vous, mon aimée! le moment présent est le plus dur; la bienfaisante main du temps est occupée, chaque jour, chaque heure, soit à alléger le fardeau, soit à nous rendre insensibles à son poids. Aucun de ces amis, je veux dire Mr ---- et les autres messieurs, ne peut nuire à vos ressources; et quant à leur amitié, peu de temps vous apprendra à être tranquille et, peu après, à être heureuse sans elle. De décents moyens de vivre dans le monde, un Dieu qui vous approuve, une conscience en paix et un ami ferme et fidèle--est-ce qu'on peut dire que celui qui possède ces choses est malheureux? Vous les possédez[880].
[Note 880: To Clarinda, 15th Feb. 1788.]
Peu à peu, la rumeur publique l'avait désigné comme l'inconnu qui troublait la tranquillité de la vie de Clarinda, car il ajoutait: «Cependant si quelqu'un de ces intempestifs amis vous questionnait à mon propos et vous demandait si je suis Lui, je ne pense pas qu'ils aient droit à une réponse. Quant à leur jalousie et à leur espionnage, je les méprise[880].»
C'est dans ces pénibles circonstances qu'eut lieu, le samedi 16 février 1788, la dernière rencontre des deux amants, avant le départ de Burns. À la tristesse de la séparation, s'ajoutaient, pour Clarinda, l'anxiété des jours précédents, peut-être la lassitude de scènes de reproches, l'inquiétude de sa réputation compromise, le regret d'avoir blessé son bienfaiteur et le déchirement que cause une amitié qui se détache. Et c'était au moment où les affections éprouvées l'abandonnaient, que le nouvel amour qui les éloignait s'en allait aussi. Elle devait être brisée. Avec un mélange de tendresse et de dévotion, elle fit promettre à Burns que, tous les dimanches à huit heures, au service du soir, à l'église, il penserait à elle. Elle se rappelait peut-être les vers adorables de Shakspeare où une amante se propose d'engager son amant à la rencontrer dans son oraison, à la sixième heure du jour, à midi et à minuit, parce qu'alors «elle est au ciel pour lui[881].» Leur liaison, si littéraire, s'achevait sur un souvenir de Cymbeline comme elle avait commencé par une citation d'Othello. Enfantillages bienfaisants qui distraient l'amertume des dernières entrevues et conduisent peu à peu de la crise de la séparation à l'habitude de l'absence! La pauvre Clarinda s'y rattachait dans sa solitude. Sans doute, Burns lui fit des adieux éloquents et répandit des promesses solennelles. Sans doute encore, il était sincère, et quand il lui prodiguait des serments dont le ton se devine à celui de ses lettres, que pouvait-elle faire, sinon le croire, laisser, comme un baume, cette parole tomber sur tant de chagrins. Mais quand il ne fut plus là, dans quel délaissement elle dut se sentir! Quelques jours après son cousin vint la voir. Comme elle le remerciait de sa visite, il lui répondit que «c'était seulement pour cacher au monde, le changement survenu dans son amitié.» Elle eut peine à se retenir de pleurer. «J'ai fait mon choix, écrivait-elle à Burns en lui racontant cette scène, et vous seul pourrez m'en faire repentir. Cependant, tant que je vivrai, je regretterai d'avoir perdu l'amitié d'un tel homme[882].»
[Note 881: Shakspeare, Cymbeline, act. I, scène 5.]
[Note 882: To Sylvander, 19th Feb. 1788.]
* * * * *
En Burns, ce roman se déroulait sur une détresse de coeur dont les fluctuations se mêlent avec lui. Elles se combinent avec les mouvements de sa passion pour s'en exaspérer ou pour s'y amortir. On pense à ces coups de vent qui courent sur une mer agitée: tantôt la rafale coïncide avec la houle et la soulève encore davantage et tantôt, quand leurs ondes se contrarient, la rabat et la ralentit. Mais sous ces vicissitudes superficielles, on voit un abîme de trouble. Au commencement de Décembre, aussitôt après sa chute et avant que ses relations avec Clarinda fussent vraiment engagées, il écrivait à Miss Chalmers:
«Je suis ici, aux soins d'un chirurgien, avec un membre meurtri étendu sur un coussin; les teintes de mon esprit rivalisent avec la livide horreur qui précède un orage de minuit. Un cocher ivre est la cause du premier de ces deux maux et du plus léger incomparablement; le malheur, ma constitution physique, l'enfer et moi-même avons formé une «quadruple alliance» pour assurer le second...
Je donnerais ma meilleure chanson à mon pire ennemi, je veux dire le mérite de l'avoir faite, pour vous avoir, vous et Charlotte, auprès de moi. Vous êtes d'angéliques créatures et vous verseriez l'huile et le vin dans mon âme blessée[883].
[Note 883: To Miss Chalmers, Dec. 12th, 1787.]
On comprend que cet accident, avec tous les inconvénients matériels qu'il entraînait et peut-être des souffrances, lui ait arraché des plaintes. Mais il ne suffit pas à les expliquer toutes. Dans une lettre du 19 Décembre adressée encore à Miss Chalmers, au moment où il en était à ses déclarations à Clarinda et appartenait tout entier à ce commencement d'intrigue, elles reparaissent sous une légère éclaircie. «Il y a, dit La Rochefoucauld, une première fleur d'agrément et de vivacité dans l'amour qui passe insensiblement comme celle des fruits[884].» Burns était en train de jouer avec cette fleur et la passagère ivresse de ce parfum affranchissait, pendant quelques instants, son esprit de ses préoccupations.
[Note 884: La Rochefoucauld. Maximes.]
L'atmosphère de mon âme est beaucoup plus claire que lorsque je vous ai écrit la dernière fois. Pour la première fois, hier, j'ai traversé ma chambre sur des béquilles. Cela vous aurait réjoui le coeur de voir ma barderie, non sur des échasses poétiques, mais sur des échasses de chêne; lançant ma bonne jambe avec une fierté! et avec autant de joyeuseté dans ma démarche et mon air, qu'une grenouille en mai, qui saute à travers le sillon nouvellement hersé, et goûte la senteur de la terre rafraîchie après l'averse longtemps attendue[885].
[Note 885: To Miss Chalmers, Dec. 19th, 1787.]
Mais les dessous restaient bouleversés et l'horizon assombri. Dans cette même lettre il en marquait les causes, presque irrémédiables. L'une était extérieure; c'était toujours l'appréhension de l'avenir:
Je ne puis dire que je sois tout à fait à mon aise quand j'aperçois n'importe où, sur mon chemin, ce spectre maigre, squalide, à face de famine, la Pauvreté, accompagnée comme elle l'est toujours, par l'Oppression au poing de fer et le Mépris ricaneur, mais j'ai obstinément résisté à leurs attaques pendant bien des jours de dur labeur et toujours ma devise est «je défie».[886]
[Note 886: To Miss Chalmers, Dec. 19th, 1787.]
L'autre cause était plus intime et peut-être plus loin de tout remède ou de toute chance heureuse. C'était la conscience de son incapacité à se diriger, qui, en s'unissant à sa situation difficile, lui donnait un âpre mécontentement de son sort.
Mon pire ennemi est moi-même[887]. Je suis si misérablement ouvert aux attaques et aux incursions d'une troupe de bandits malfaisants, armés à la légère et bien montés, sous les bannières de l'Imagination, de la Fantaisie et du Caprice; et les vétérans réguliers, lourdement armés, de la Sagesse, de la Prudence et de la Prévoyance, se meuvent si lentement, si lentement, que je suis dans un état de guerre presque perpétuelle et, hélas! de défaite fréquente. Il y a juste deux créatures que j'envierais: un cheval sauvage traversant les forêts d'Asie, ou une huître sur quelque grève déserte de l'Europe. Le premier n'a pas un désir sans sa jouissance; la seconde n'a ni désir ni crainte.
[Note 887: En français.]
Vers la fin de Janvier, dans les jours qui précèdent sa quatrième entrevue avec Clarinda, une véritable explosion d'amertume éclate en lui. Ni Chateaubriand, ni Byron, n'ont exprimé la lassitude et le dégoût de vivre avec plus d'énergie. Henri Heine lui-même n'a pas trouvé d'image plus cruelle, plus nette, plus incisive, pour rendre le souhait d'être délivré de cette fatigue, que celle qui semble avoir pris possession de son esprit, car elle revient dans des lettres à des personnes différentes:
Après une réclusion de six semaines, je commence à marcher dans ma chambre. Ce furent six horribles semaines; l'angoisse et le découragement me rendaient impropre à lire, à écrire ou penser.
J'ai cent fois souhaité qu'on pût résigner sa vie, comme un officier résigne sa commission, car je ne voudrais pas duper un pauvre malheureux ignorant en la lui revendant. Naguère, j'étais un simple soldat à douze sous de paie et, Dieu le sait, un soldat assez misérable; maintenant je vais entrer en campagne comme un cadet meurt-de-faim,--dont la pénurie est un peu plus manifeste.
J'ai honte de tout ceci; car bien que je ne manque pas de bravoure dans le combat de la vie, je voudrais, comme tant d'autres soldats, avoir assez de force d'âme pour simuler le courage ou de ruse pour cacher ma lâcheté[888].
[Note 888: To Mrs Dunlop; 21st Jan. 1788.]
Cette lettre est du 21 Janvier. Le 22 il en écrivait une autre à Miss Chalmers plus découragée et plus inquiétante encore.
Maintenant parlons de cet être imprudent, infortuné, moi-même. Dieu ait pitié de moi! pauvre sot maudit, étourdi, dupé, malheureux! le jeu, la misérable victime d'un orgueil révolté, d'une imagination hypocondriaque, d'une sensibilité torturée et de passions dignes de Bedlam!
«Je voudrais être mort, mais il est peu probable que je meure.» Je viens récemment «d'échapper de l'épaisseur d'un cheveu sur la brèche mortelle et dangereuse[889]» de l'amour. Grâce à mon étoile, j'en suis sorti le coeur entier «avec plus de peur que de mal[890].»
[Note 889: Shakspeare. Othello, acte I, sc. 3.]
[Note 890: To Miss Chalmers, 22nd Jan. 1788.]
Il est nécessaire de remarquer que cette allusion, qui ne peut se rapporter qu'à Clarinda, est écrite avant ses plus chaleureuses et ses plus solennelles protestations envers elle. En sorte qu'il est manifeste qu'il avait conscience du peu de racines que cette prétendue passion avait en lui, au moment même où il en affirmait l'indestructible puissance. Cette lettre était tout à coup interrompue sur ces derniers mots par des nouvelles qui devaient être terribles, car elle reprenait, toute bouleversée, dans une agitation de désespoir.
Je viens juste à l'instant d'être informé... je redoute d'être à peu près... ruiné; mais j'espère pour le mieux. Viens, Orgueil obstiné et inflexible Résolution, accompagne-moi à travers ce monde, pour moi un misérable monde! Il ne faut pas que vous m'abandonniez. Je pense que je puis compter sur votre amitié, alors même que je daterais mes lettres d'un régiment de ligne. Dans ma jeunesse et pendant toute ma vie, j'ai considéré le tambour du recrutement comme mon dernier enjeu. Sérieusement, la vie ne me présente qu'un sentier mélancolique: mais... ma jambe sera bientôt guérie et je lutterai encore[890].
Qu'était-ce donc que la mystérieuse nouvelle qui lui apportait un tel émoi? Quelle menace soudaine de sa destinée le réduisait à cette ressource de partir soldat, la dernière avant le suicide, qu'il n'avait envisagée qu'aux instants les plus désespérés de sa jeunesse? Hélas! c'étaient les mauvais jours, c'était la mauvaise action de Mauchline qui le rejoignait. Il avait cru la laisser derrière lui, l'avait oubliée peut-être. Mais elle avait obstinément cheminé sur ses traces, marchant, malgré tout, plus vite que sa vie. Et voici qu'elle venait d'entrer chez lui, qu'elle était là, qu'elle lui réclamait les lourds intérêts d'une heure coupable. Et dans quel moment apparaissait la redoutable créancière? Juste quand il s'engageait dans une nouvelle folie et peut-être une nouvelle faute. Et telle était son impuissance à résister aux amorces du moment, que cette apparition ne l'arrêtait point et qu'il continuait, comme un fou incorrigible, à se préparer d'autres difficultés, d'autres regrets, d'autres remords.
* * * * *
Il faut remarquer que presque toutes les confidences de Burns, dès ce moment, sont faites à des femmes, jeunes ou vieilles. Les amitiés féminines ont imperceptiblement remplacé dans sa vie les amitiés mâles. C'est un fait grave, en ce qu'il indique un mouvement important de vie intérieure. Il est l'indice d'un isolement qui provient, soit de l'orgueil, soit d'une fatigue des plus hautes énergies. Quand chez un homme le coeur est devenu trop endolori pour souffrir, ou trop altier pour supporter des avis fermes, il se détourne des amitiés viriles. Les causes en sont apparentes. D'homme à homme on est deux: aussi inférieur que soit l'ami, s'il est véritablement un homme, on est avec un pair et avec un juge; une confidence est un effort quelquefois courageux qui suppose la résolution d'accepter un blâme ou un conseil. D'homme à femme on n'est que soi; aussi intelligente que soit l'amie, elle n'est le plus souvent qu'une admiratrice; si elle est véritablement femme, elle juge peu, et, lorsqu'elle désapprouve c'est plutôt un chagrin silencieux pour elle qu'un blâme exprimé. Il y a dans ces relations une acceptation plus docile, une sorte de réceptivité passive, qui fait d'une confession un soulagement. Aussi les âmes blessées et celles qui, par orgueil excessif, s'écartent du commerce des autres hommes, se portent insensiblement vers celui des femmes. N'est-il pas remarquable que Rousseau, dont le coeur présomptueux et ulcéré est le type de ces isolements et dont la vie entière fut faite de cette maladie, n'eut jamais que des intimités féminines? Il y avait, vers cette époque-ci, chez Burns, quelque chose de semblable. Aucune de ses confidences profondes ne va à un ami, ni aux anciens comme Gavin Hamilton, Aiken, Smith ou Richmond, ni aux nouveaux comme Nicol ou Ainslie. On dira peut-être que ce n'était pas entièrement de sa faute, qu'il lui était peut-être impossible de trouver, au rang intellectuel où il était parvenu, un véritable ami; que les gens de valeur, avocats, médecins ou professeurs, avec lesquels il eût pu se lier, différaient trop de lui; qu'enfermés dans leurs principes de morale et dans leur régularité sociale, ils ne le comprenaient point; qu'il ne pouvait en réalité avoir d'autres amis que ses anciens camarades de Mauchline comme Smith et Richmond, mais que de ce côté l'intervalle s'était établi en sens inverse, que sa renommée leur en imposait, qu'ils avaient perdu la familiarité nécessaire; on dira enfin que, si des hommes comme Gavin Hamilton et Aiken pouvaient recevoir ses confidences, il était naturel qu'il hésitât à leur avouer que leurs espoirs pour lui avaient abouti à ces lamentables révélations. Mais ce ne sont là que de vaines excuses. La vérité est que son esprit, toujours susceptible, était devenu si morbidement ombrageux qu'il ne pouvait supporter la plus légère censure, même d'une femme. «Si vos vers, écrivait-il à Clarinda, comme vous semblez l'indiquer, contiennent une critique, ne les envoyez pas, à moins que vous ne cherchiez une occasion de rompre avec moi. J'ai une légère infirmité dans ma nature, c'est que, là où j'aime tendrement et où j'estime hautement, je ne puis supporter de reproche[891].» On pense s'il les supportait davantage là où il n'avait ni amour ni estime. S'il parlait de la sorte à une pauvre femme qu'il prétendait aimer et à propos d'une réserve timide, on peut juger dans quel état l'eût mis le blâme plus rude d'un homme. Et là est la vraie raison de ces confidences féminines. Ce fut grand dommage pour lui. L'esprit d'un ami sûr et indulgent est le seul vase de bronze où verser ses faiblesses et ses remords. Lui seul a l'austérité qui convient à certains secrets; il ressemble davantage à ces urnes où l'on met ce qui est mort ou ce qu'on croit mort. Et encore, il rend, quand on l'interroge, un son plus grave, plus sévère et de lui sortent parfois des oracles virils. C'est un malheur pour un homme quand ces graves dépositaires disparaissent de sa vie, et qu'il choisit de répandre son coeur dans de fragiles porcelaines.
[Note 891: To Clarinda, Jan. 24th, 1788.]
* * * * *
Il y avait un double motif au départ de Burns. Il devait aller, dans le Dumfriesshire, visiter la ferme qu'on lui offrait; avant de signer le contrat, il tenait à se rendre compte de la nature des terres et des chances qu'il aurait d'y gagner sa vie «à la queue de la charrue». Mais il y avait, on peut le pressentir, une autre raison, la plus secrète et la plus grave. À la suite de la réconciliation, lors du premier retour de Burns à Mauchline, Jane Armour était devenue enceinte de nouveau. Lorsqu'il avait connu cette seconde faute, le père, qui avait eu tant de peine à pardonner la première, avait été sans pitié. Il avait chassé de son toit celle qui, à ses yeux, y ramenait le déshonneur. C'était au milieu de l'hiver, dans la saison inclémente où il semble impossible, quelle qu'ait été son erreur, de refermer sur un enfant la porte de la maison, de l'abandonner aux routes glaciales. Le vieux maître maçon fut inexorable. La malheureuse fille se trouva sans asile, comme une mendiante. L'héroïne d'une des chansons de Burns, composée peut-être sur le souvenir de cet incident, chante:
«Ce n'est pas le froid vent d'hiver, Ce n'est pas la neige chassée Qui font venir les larmes à mes yeux. C'est de penser à celui qui est au loin,
Mon père m'a repoussée de sa porte, Mes amis m'ont reniée; Mais j'ai quelqu'un qui me défendra, Le cher gars qui est au loin»[892].
[Note 892: The Bonie Lad that's far awa.]
La pauvre Jane n'avait pas même cette consolation; le père de l'enfant qu'elle portait en elle était en train de prodiguer à une autre des déclarations d'amour éternel; elle devait se croire oubliée même de lui. En apprenant ces nouvelles, Burns avait prié la femme d'un de ses amis, fermier à Tarbolton, de la recueillir pour quelques jours. C'était en partie pour venir au secours de Jane, dont le terme de grossesse approchait, qu'il quittait Clarinda.
Il arriva à Mauchline le 23 février, un samedi. Son premier soin fut de louer une chambre et d'acheter un lit pour Jane. Il parvint même à la réconcilier assez avec sa mère pour que celle-ci consentît à venir lui donner des soins. On croirait qu'il ne put se défendre d'un retour de tendresse, en retrouvant, dans la souffrance et la disgrâce, celle qu'il avait si violemment aimée et qu'il avait considérée comme sa femme. Quelque chose des jours passés devait, semble-t-il, lui revenir au coeur, ne fût-ce qu'un écho lointain des chants d'alors:
«Ô toi, reine brillante qui, au-dessus de la plaine, Règnes au haut du ciel dans ta puissance infinie, Souvent ton regard silencieux Nous a vus errer dans nos promenades amoureuses; Le temps inaperçu s'enfuyait, Tandis que le pouls luxurieux de l'amour battait fort, Sous ton rayon aux reflets d'argent, De voir nos regards s'allumer l'un l'autre[893]».
[Note 893: Lament, occasioned by the unfortunate issue of a Friend's Amour.]
Rien de cela ne paraît, pas un tressaillement. Il eut pour elle une sorte de commisération extérieure par laquelle il la réconforta un peu. Mais le coeur resta insensible. Il arrivait l'âme pleine de l'idée d'une autre femme, cultivée, élégante et encore aimée; le contraste avec cette paysanne pauvre, dont il se croyait délivré, lui fut pénible jusqu'à lui sembler odieux. Il prévoyait aussi de nouveaux ennuis et essaya de se prémunir contre eux. Il eut un mouvement de dépit et de colère. On aurait quelque peine à le croire, s'il n'y avait à ce sujet deux lettres accablantes, que les éditeurs précédents avaient jusqu'ici dissimulées ou tronquées, et que Mr Scott Douglas seul a eu la franchise et le courage de publier.
Le jour même de son arrivée et de sa visite à Jane, il écrivait à Clarinda:
«Maintenant, quelques nouvelles qui vous feront plaisir. En arrivant ce matin, je suis allé voir certaine femme. J'ai du dégoût pour elle--je ne puis la souffrir! Tandis que mon coeur me reprochait cette profanation, j'ai essayé de la comparer avec ma Clarinda: c'était mettre la lueur expirante d'une chandelle d'un liard à côté de l'éclat sans nuages du soleil à midi. Ici, une fadeur insipide, la vulgarité d'âme, des flatteries mercenaires; là, le bon sens poli, un génie donné par le ciel et la plus généreuse, la plus délicate, la plus tendre passion. J'en ai fini avec elle et elle avec moi.[894]»
[Note 894: To Clarinda, 23rd Feb. 1788.]
Et quelques jours après, il écrivait à son ami Robert Ainslie à Édimbourg:
«Depuis que je suis venu dans ce pays, j'ai traversé de cruelles tribulations et j'ai été en butte aux coups du Méchant. J'ai trouvé Jane, bannie comme une martyre, délaissée, pauvre, sans amis, tout cela pour la bonne vieille cause.
Je l'ai réconciliée à son sort; je l'ai réconciliée avec sa mère; je l'ai menée dans une chambre; je l'ai prise dans mes bras; je lui ai donné un lit d'acajou; je lui ai donné une guinée; et je l'ai embrassée jusqu'à ce qu'elle se réjouît dans une joie ineffable et radieuse. Mais,--comme cela m'arrive dans toutes les occasions,--j'ai été prudent et avisé à un degré étonnant. Je lui ai fait jurer, en particulier et solennellement, de ne jamais essayer de me revendiquer comme son époux, quand bien même on lui persuaderait qu'elle en a le droit, ce qui n'est pas--ni pendant ma vie, ni après ma mort. Elle a obéi comme une bonne fille[895].
[Note 895: To Robert Ainslie, 3rd March 1788.]
Ces lettres sont cruelles, la première surtout. Sans doute il n'eut pas la brutalité de laisser paraître les sentiments qu'elle traduit. Il était bon et dissimula sa froideur sous des caresses. Mais la promesse qu'il exigeait était assez pour assombrir les pensées que les femmes qui portent un enfant tournent naturellement vers l'avenir. C'est un dur moment pour s'engager à ne pas être épouse que celui où l'on va devenir mère. Les paysannes, comme les autres, sentent ces choses, et Jane dut en souffrir. Mais Burns était encore sous le charme d'Édimbourg; il avait l'égoïsme des gens épris. Ce fut là un des moments troubles et mauvais de sa vie. Ces deux lettres sont une vilaine action. Il n'y a pas à essayer de l'en défendre. C'est peut-être ce qu'il a fait de plus mal en sa vie.
* * * * *
Il ne séjourna pas à Mauchline et, prenant avec lui un vieux fermier dans l'expérience de qui il avait confiance, il partit pour le Dumfriesshire afin d'examiner les différentes fermes, situées à peu de distance de Dumfries, entre lesquelles il avait le choix[896]. Il y allait sans beaucoup d'ardeur, un peu pour la forme, par politesse pour l'offre qu'on lui avait faite. La visite cependant fut plus favorable qu'il ne s'y attendait. Son compagnon se montra satisfait des terres qu'ils virent et fut d'avis qu'il pourrait accepter. La ferme qui leur plut davantage s'appelait Ellisland. Après une huitaine d'absence, Burns revint avec l'intention de la prendre si ses conditions pouvaient s'accorder avec celles du propriétaire.
[Note 896: To Robert Muir, 7th March 1788.]
À son retour de Dumfries, il passa à Mauchline environ une semaine, qui fut surtout consacrée à Jane Armour, dont la position réclamait de plus en plus de soins. Il semble que ce rapprochement prolongé ait cette fois réveillé quelques restes de l'ancienne tendresse. L'influence factice et étourdissante de Clarinda s'était un peu dissipée au grand air. Il avait eu le temps de se rajuster au milieu dans lequel Jane reprenait ses attraits et toute sa grâce villageoise. Il écrivait en effet, à son ami Brown, une lettre qui contraste avec celles qu'il avait écrites quelques jours auparavant. Il faut passer par-dessus ce que la forme peut avoir d'un peu choquant, dans ses comparaisons maritimes et en dégager le sentiment qui s'y dissimule:
«J'ai trouvé Jane avec sa cargaison bien arrimée; mais, malheureusement, dans un mouillage presque à la merci du vent et de la marée. Je l'ai remorquée dans un port commode où elle peut rester tranquillement à l'ancre, jusqu'à ce qu'elle opère son déchargement. J'en ai pris le commandement, pas ostensiblement, mais en secret pour quelque temps. Je vous suis reconnaissant de la bonté avec laquelle vous vous informez d'elle, car après tout, je puis dire avec Othello:
Excellente malheureuse, La perdition saisisse mon âme, mais je t'aime[897].
[Note 897: To Richard Brown, 7th March 1788.--La citation est de Shakspeare. Othello, act. III, scène 3.]
Pendant ce temps la correspondance avec Clarinda, au début très fréquente, s'était un peu relâchée. Burns était resté une semaine sans donner de ses nouvelles. Clarinda froissée s'en plaint, non sans un peu de tristesse.
«J'ai reçu votre lettre de Cumnock, il y a une heure, et afin de vous montrer mon bon caractère, je m'assieds pour vous écrire aussitôt. Je crains, Sylvander, que vous n'exagériez ma générosité, car, croyez-moi, il s'écoulera quelque temps avant que je puisse cordialement vous pardonner la peine que votre silence m'a causé! Avez-vous ressenti quelquefois cette douleur de coeur qui provient d'une espérance différée? Cette peine, la plus cruelle de toutes, vous me l'avez infligée pendant les huit jours qui viennent de passer. Je crois pouvoir tenir raisonnablement compte de la hâte des affaires et des distractions. Cependant, quelque prise que j'eusse été, j'aurais trouvé une heure sur vingt-quatre pour vous écrire. N'en parlons plus. J'accepte vos excuses, mais je suis blessée qu'il en ait fallu entre nous dans une occasion aussi tendre.[898]»
[Note 898: To Sylvander, March 5th, 1788.]
Pour s'excuser, Burns rejette la faute sur les occupations dont il est accablé et sur le formidable accueil qu'il a reçu dans le pays:
«J'ai toujours quelque idée de ne pas m'asseoir pour écrire une lettre, à moins que je n'aie assez de temps et de possession de mes facultés pour faire honneur à une lettre, ce qui à présent est rarement ma situation. Par exemple hier, j'ai dîné chez un ami à quelque distance; l'hospitalité sauvage de ce pays m'a fait passer la plus grande partie de ma nuit en face du breuvage écoeurant du bowl. Aujourd'hui, nausées, migraine, tristesse misérable, jeûne, excepté un coup d'eau ou de petite bière. Maintenant, huit heures du soir, à peine capable de me traîner à dix minutes de marche à Mauchline, pour attendre la poste, dans la douce espérance d'avoir des nouvelles de la maîtresse de mon âme.[899]»
[Note 899: To Clarinda, 6th March 1788.]
À ces excuses, Clarinda répond, avec raison, qu'il ne doit pas reculer une lettre parce qu'il n'a pas le temps de la soigner. Elle sait assez ce dont il est capable et deux lignes lui «auraient épargné des jours et des nuits d'inquiétude[900].» Ses lettres à elle sont, au contraire, pleines d'un sentiment vrai. Elles deviennent plus simples. Elle lui raconte la tristesse qui est tombée sur sa vie depuis qu'il est parti. Elle s'est retirée dans l'isolement, où l'on est bien avec une chère pensée. «J'ai été solitaire depuis notre tendre adieu jusqu'à ce soir[901].» Tout lui semble délaissé. «Je pense que les rues ont un air tout désert depuis lundi; et il y a une certaine insipidité dans de bonnes gens, dont la société me plaisait naguère[902].» Elle cherche les occasions de parler ou d'entendre parler de lui. «Hier, je pensais à vous et je suis allé chez Miss Nimmo pour avoir la douceur de parler de vous[902].» Elle s'inquiète de le savoir en proie aux hospitalités dont il lui fait le tableau[903]. Elle n'est pas sans appréhensions et sans jalousies. «Quand vous verrez de jeunes beautés, pensez à l'affection de Clarinda et combien son bonheur dépend de vous[903].» Elle a, quand elle pense à lui, des coups subits d'émotion. «Hier matin, il m'arriva de penser à vous. Je me chantai: ma jolie Lizzie Baillie et je me mis à rire; mais je sentis mon coeur se gonfler délicieusement et mes yeux furent noyés de larmes. Je ne sais si votre sexe ressent quelquefois cette explosion d'affection. C'est une émotion indescriptible. Vous voyez que je suis devenue sotte depuis que vous m'avez quittée. Vous savez que j'étais raisonnable quand vous m'avez connue d'abord; mais je deviens toujours plus extravagante plus je suis loin de ceux que j'aime. Bientôt je suppose que je perdrai tout à fait la tête[903].» Toute la mouvante psychologie des femmes dont le coeur est préoccupé de l'absent et tour à tour se travaille d'inquiétudes et se nourrit de souvenirs, est là, gentiment, franchement et simplement exprimé. Au-dessus de ces sentiments qui n'ont rien d'extraordinaire, on trouve un aveu qui est peut-être la chose la plus profonde et la plus sincère de cette correspondance. Cet amour lui a fait prendre une plus haute idée et un plus grand soin d'elle-même. Il semble qu'il y ait eu en elle un peu de coquetterie ou de laisser-aller. Elle l'avoue, et aussi elle dit qu'elle en est guérie. «Je crois vraiment que vous m'avez enseigné la dignité; en partie par bonté de nature, en partie par suite de mes malheurs, je l'avais trop négligée. Je ne m'en départirai maintenant jamais plus. Pourquoi ne la maintiendrais-je pas droite, moi qui suis admirée, estimée, aimée par un des premiers entre les hommes[903].» Il y a dans ce surcroît de dignité, dans ce plus de prix ajouté à elle-même à cause de lui, quelque chose qui ne manque pas d'une certaine élévation. Cela montre que cet amour se développait en elle selon sa loi d'anoblissement. Ce pouvoir rehaussant d'une vraie affection, cet effort pour faire de soi une demeure digne de celui qu'on aime est humain. C'est à des trouvailles comme celle-là qu'on reconnaît la sincérité d'un sentiment. C'est la dernière chose que Clarinda ait écrite à Burns à cette époque-là; elle marque combien, depuis les coquetteries des premières lettres, avait grandi son affection pour son poète.
[Note 900: To Sylvander, 8th March 1788.]
[Note 901: To Sylvander, 22nd Feb. 1788.]
[Note 902: To Sylvander, 19th Feb. 1788.]
[Note 903: To Sylvander, 8th March 1788.]
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Vers le 10 mars, Burns retourna à Édimbourg, afin d'y faire ses préparatifs pour s'en éloigner définitivement. Il y resta seulement une quinzaine de jours, qu'il employa, avec une grande activité, à arranger plusieurs affaires importantes pour lui. La principale était le règlement définitif de son compte avec son libraire Creech. Après quelques lenteurs de la part de celui-ci, Burns reçut enfin presque tout ce qui lui revenait de la publication de ses poèmes. Il y a quelques divergences dans l'estimation de la somme qui lui revenait ainsi. Burns lui-même écrivait au Dr Moore: «Je crois qu'en y comprenant 100 livres de droit d'auteur, je réaliserai environ 400 livres et quelque chose en plus; et même une partie de ceci dépend de ce que le gentleman (Creech) a encore à régler avec moi[904]». William Nicol racontait plus tard que Burns lui avait dit qu'il avait reçu 600 livres pour sa première édition d'Édimbourg, plus 100 livres de droit d'auteur[905]. Currie, d'après Gilbert, évaluait les profits à 500 livres. Pour rapprocher ces sommes, assez peu différentes après tout, il suffit de penser qu'en employant le mot «réaliser», il avait défalqué les dépenses faites pendant ses séjours à Édimbourg et ses voyages. On peut, avec vraisemblance, estimer à 380 ou 400 livres, la somme qu'il retirait de ses poèmes. C'est avec ces ressources qu'il devait commencer sa vie. Une autre affaire fut la signature du contrat de sa ferme. Il choisissait décidément la ferme d'Ellisland. Mr Miller, le propriétaire, lui accordait un bail de 76 ans, moyennant une rente annuelle de 50 livres pendant les trois premières années, et de 70 livres pour les suivantes. Toutes ces occupations remplirent la quinzaine pendant laquelle il resta à Édimbourg. Dans cet affairement il dut, dit Chambers, recevoir de chez lui une série de lettres lui annonçant d'abord que Jane Armour venait d'accoucher de deux jumeaux, puis que les deux petits êtres étaient morts presque aussitôt[906].
[Note 904: To Dr Moore, 4th Jan. 1789.]
[Note 905: R. Chambers, tom. II, p. 248.]
[Note 906: R. Chambers, tom. II, p. 251.]
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Par dessous ces occupations et ces arrangements, sa liaison avec Clarinda avait repris. Mais il est évident que la flamme n'était plus ce qu'elle avait été et faiblissait. Les entrevues continuaient, bien que parfois écourtées ou différées par les démarches multiples qui absorbaient ses journées. Les lettres sont pressées et contiennent plus de renseignements sur ses préoccupations d'affaires que de sentiment. La dernière seule, écrite le vendredi 21 mars, se ranime et retrouve un peu du ton des anciennes lettres.
Je viens de rentrer et j'ai lu votre lettre. La première chose que j'ai faite a été de remercier le Divin Ordonnateur des événements de m'avoir réservé le bonheur de vous connaître. La vie, ma Clarinda, est un sentier nu et triste; malheur à celui ou à celle qui s'y aventure seul! Pour moi, j'ai ma très chère compagne de mon âme: Clarinda et moi ferons notre pèlerinage ensemble. Partout où je serai, je lui ferai savoir ce qui m'arrive, ce que j'observe dans le monde qui m'entoure et quelles aventures je rencontre. Cela vous plairait-il, mon amour, de recevoir toutes les semaines ou, du moins, tous les quinze jours, un paquet, deux ou trois feuilles pleines de remarques, de folies, de nouvelles, de rimes et de vieilles chansons.
Ouvrirez-vous avec satisfaction et bonheur la lettre d'un homme qui vous aime, qui vous a aimée et qui vous aimera jusqu'à la mort, à travers la mort et pour jamais? Ô Clarinda, que ne dois-je pas au ciel pour m'avoir donné une perfection comme vous! Je pense à vous comme un avare compte et recompte son trésor! Dites-moi, vous étiez-vous étudiée à me plaire hier soir? Sûrement vous m'avez charmé jusqu'au ravissement. Combien je suis riche, moi qui ai un trésor tel que vous! Vous me connaissez; vous savez comment me rendre heureux, et vous y réussissez, Dieu vous accorde
longue vie, longue jeunesse, long plaisir et un ami.
Demain soir, selon votre indication, je guetterai la fenêtre: c'est l'étoile qui me guide vers le paradis. La plus grande saveur de tout est que l'Honneur, que l'Innocence, que la Religion sont les témoins et les protecteurs de notre bonheur. «Le Seigneur Dieu sait» et peut-être «Israël connaîtra» mon amour et votre mérite. Adieu, Clarinda! Je vais me souvenir de vous dans mes prières.
Même dans cette déclaration suprême, le caractère littéraire de son amour reparaît dans l'offre de cet envoi hebdomadaire ou bi-mensuel d'une revue, qui transforme une maîtresse en lectrice et fait d'une correspondance d'amour une sorte d'abonnement à un magazine. Clarinda sans doute aurait mieux aimé une parole de tendresse pour elle que des feuilles de remarques sur le monde.
L'entrevue fixée dans la lettre eut lieu le 22 mars, dans la maison de Clarinda. Ce fut probablement la dernière rencontre des deux amants, «Il faut en croire le poète, dit ironiquement Scott Douglas[907], quand il dit que l'Honneur, l'Innocence et la Religion furent les témoins et les protecteurs de leur bonheur». L'ironie est injuste. Il est étonnant que ce chercheur si soigneux et si sagace ne se soit pas rappelé le passage d'une lettre qu'on verra plus tard, écrite par Burns à Clarinda, et qui prouve que celle-ci sut imposer jusqu'au dernier moment, à cet homme emporté, la réserve et le respect[908]. Ces adieux remuèrent profondément Burns. «Pendant ces huit derniers jours, écrivait-il le lendemain de son départ, j'ai eu positivement la tête égarée[909]». Malgré d'éloquentes promesses de constance, cet éloignement était triste parce qu'il était difficile qu'il ne fût pas définitif. Au milieu de leur volonté et de leur espérance de rester l'un à l'autre, les deux amants pouvaient-ils ne pas sentir que la vie les reprenait, les séparait, les entraînait loin l'un de l'autre?
[Note 907: Scott Douglas, tom. V, p. 110.]
[Note 908: Voir la lettre plus loin, p. 403.]
[Note 909: To Richard Brown, 26th March 1788.]
On est ici au point pour juger cette étrange correspondance qui n'aura plus que quelques lettres. À dire vrai, celle de Burns est de la pure déclamation. La forme constamment oratoire, les apostrophes incessantes à Dieu et à la nature, la phrase pompeuse, l'enflure du ton, la rendent insupportable. Ces lettres ont l'air de péroraisons. Lui dont les autres productions doivent d'être si fortes à la réalité dont elles sont pleines, est ici en dehors de la réalité; les faits n'apparaissent presque pas, à peine comme prétexte à des variations ou à des lieux communs. Sans doute il y a des passages mouvementés, lancés par une main robuste, et c'est peut-être par eux qu'on peut le mieux entrevoir l'orateur qu'il y avait en lui. Mais ce sont des traces de talent égarées dans la prétention et l'emphase. Et comment en arriva-t-il là? Mr Hately Waddell, dont l'admiration pour cette correspondance nous semble excessive, a une remarque qui va au vrai des choses. Il dit qu'elle est faite de rivalité et il en explique l'exagération par l'emportement de gens qui jouent l'un contre l'autre et s'animent[910]. Cela est vrai pour Burns. Il y a de sa part un effort pour éblouir sa correspondante, pour avoir le dessus dans un exercice littéraire. Il se mit dès le premier jour dans le faux en faisant d'une affaire d'amour une question d'amour-propre. Aussi ne réussit-il pas. La correspondance de Clarinda est de beaucoup supérieure à la sienne. Si on la débarrasse de quelques développements à la mode, dont quelques-uns sont après tout fort jolis, elle reste autrement naturelle et sincère. Autant les lettres de Burns sont vagues et monotones, autant celles-ci sont précises, variées, pleines de ceux qui s'écrivent, pleines de ces petits faits qui sont la vie et ne semblent pas méprisables à ceux qui les vivent. C'est par elles qu'on peut suivre les péripéties et pénétrer dans les seconds plans de cette aventure. Elles ont la variété naturelle d'une conversation. À chaque instant, il s'y rencontre de fines remarques, des coins délicats de coquetterie ou de sensibilité féminines; parfois aussi de sages et prudents conseils, tout solides de bon sens. Il y a surtout de la sincérité et des passages véritablement dramatiques où l'on sent bien le trouble et le tumulte d'une âme qui, somme toute, n'était pas vulgaire. Il y a bien un peu d'affectation littéraire, généralement au début des lettres, mais qui ne dure pas, qui ne tient pas, et fond, dès que le sentiment vrai se montre, comme le givre répandu sur le bord matinal du jour disparaît au premier soleil. La correspondance de Burns ne vaut pas mieux que la plupart des lettres d'amour écrites par des hommes; celle de Clarinda aura sa place dans la collection charmante de lettres écrites par les femmes, sous la dictée de leur coeur.
[Note 910: Hately Waddell, Life of Burns, p. XXXIII.]
C'est qu'au fond Burns n'aima pas Clarinda et qu'elle l'aima; ou plutôt ils s'aimèrent de façon différente. Lui fut attiré vers elle par l'élégance extérieure, par un raffinement auquel il n'était pas habitué, et qui lui sembla délicieux. Il n'aima d'elle que la culture, le brillant du dehors, les ornements et, pour ainsi dire, la toilette de l'âme. Il ne pénétra pas jusqu'à cette âme elle-même, qui était saine, heureuse et constante. Clarinda, au contraire, par une de ces intuitions pénétrantes dont son sexe est capable, laissant de côté toutes les conditions extérieures, alla jusqu'au fond même de sa nature et l'aima pour ce qu'il avait en lui de génie, de flamme et de générosité. Quelles que fussent les différences de rang et de façons, elle vit que cet homme était plus grand que les autres, fait d'une plus forte étoffe. Elle conçut un sentiment profond qui ne se démentit pas et qui malgré les déboires, l'absence et les années d'une longue vieillesse resta entier. Ce ne fut dans la vie de Burns qu'un épisode qui ne lui fait pas honneur; ce fut dans l'existence de Clarinda un événement unique, souverain, qui la domina à partir de ce jour. Ce ne fut pour lui qu'un souvenir; ce fut pour elle pendant longtemps une tristesse, et, quand l'âge eut mis en elle sa sérénité, un culte.
* * * * *
Le 24 mars 1788, Burns quitta Édimbourg définitivement. Il s'éloignait sans que son départ fût remarqué, désabusé, des lieux où, dix-huit mois auparavant, il était arrivé le coeur jeune, bondissant d'espérance et où il avait été accueilli par un tel enthousiasme. Il n'avait pas lieu d'être reconnaissant à la grande ville. Elle n'avait pas tenu ses promesses. Elle lui avait versé pendant quelques mois l'admiration et les flatteries, comme une ivresse. Mais cela était fini depuis longtemps; la faveur, la vogue étaient tombées, comme des voiles un instant gonflées par le vent; l'attention même avait disparu. Il ne restait rien que la fatigue et l'irritation de cette représentation inutile. S'il avait, en ce moment, une claire conscience de lui-même, il pouvait même en vouloir à la cité. Ce séjour l'avait plus vieilli que plusieurs années de travail ingrat. Cette ville l'avait détérioré. Par en haut, elle lui avait imprudemment montré une existence brillante, inaccessible pour lui; elle lui avait fait prendre goût à ce qu'elle ne pouvait lui donner, plus encore! à ce qu'il ne pouvait atteindre; elle lui avait fait connaître, non pas l'admiration brève des amis qui se mélange à l'effort et l'aiguillonne, mais l'admiration des salons qui le suit, le gêne et l'entrave. Il en emportait le mécontentement de sa destinée, une colère sourde contre les répartitions de la fortune et du rang, de la rancune contre ces classes élégantes où il était resté dépaysé. Par en bas, elle lui avait communiqué des habitudes de taverne, de boissonnements quotidiens et de bamboches nocturnes qui l'avaient fatigué. Chose plus grave! elle lui avait fait perdre l'habitude du travail, elle l'avait immobilisé dans un désoeuvrement physique et intellectuel qui avait amolli son corps et son esprit. Il le savait bien. «J'ai pris un si vicieux pli de paresse, qu'il faudra un effort peu ordinaire pour amener convenablement mon esprit à la routine des affaires[911].» Et ailleurs «comme jusqu'à ces dix-huit derniers mois, ma richesse n'a jamais été jusqu'à posséder dix guinées, j'ai à apprendre la connaissance des affaires; ajoutez à cela que mes scènes récentes de paresse et de dissipation ont énervé mon esprit à un degré alarmant[912]». Il sentait bien le mal que lui avait fait Édimbourg. Il partait de là, avec quelques centaines de livres dans sa poche, un peu moins pauvre que lorsqu'il était arrivé, mais aussi indécis, aussi incertain de l'avenir et moins propre à l'aborder. Il s'éloignait le coeur alourdi de lassitude, de soucis. Il était entré dans cette ville avec la confiance, il en sortait avec la défiance de la vie. Où était-il le refrain de la vieille chanson?
[Note 911: To Richard Brown, 7th March 1788.]
[Note 912: To William Dunbar, 7th April 1788.]
En passant près de Glenap, Je vis une vieille femme; Elle me dit: «Prends courage, Tes meilleurs jours vont venir.»
Hélas! peut-être étaient-ils passés! ceux qu'il apercevait devant lui étaient indécis et obscurs. À tout prendre, il aurait mieux valu continuer à Mossgiel cette vie où le travail était aux prises avec la pauvreté, mais où éclataient des moments d'allégresse intérieure et qu'illuminaient les visites de la Vision. C'était là peut-être qu'étaient les meilleurs jours.
* * * * *
De graves difficultés l'attendaient, tellement graves qu'elles allaient brusquement changer le cours de sa vie. Quand il rentra à Mauchline, il trouva Jane Armour dans le déchirement de sa maternité, dans le deuil de ces deux petites vies tombées mortes d'elle, dans le désespoir de l'abandon des siens, dans l'isolement et le scandale de sa faute. Et c'était là son ouvrage, l'ouvrage de quelques mauvaises heures de désir ou de revanche! Qu'allait-il faire maintenant? Abandonnerait-il cette fille qu'il avait arrachée à la maison paternelle, à la possibilité d'un mariage, pour l'amener dans cette chambre d'auberge, sur ce lit? Mais que deviendrait-elle? Où irait-elle? Comment vivrait-elle? Elle n'avait de ressource que de se faire servante ou de mendier. À quel degré de misère serait-elle réduite, à quel degré d'abaissement la misère la réduirait-elle? Cette vie entière dépendait de lui. S'il la laissait tomber, où roulerait-elle? «J'avais entre mes mains le bonheur ou la misère d'une créature humaine que j'avais longtemps et beaucoup aimée, et qui oserait jouer avec un tel dépôt[913]?» S'il passait outre, quelle durée de remords il se préparait! La pensée, intolérable, persistant jusque dans les dernières lueurs de la mémoire et les empoisonnant, d'avoir disgracié, dégradé, détruit une existence. «Vous avez raison, la condition de célibataire m'aurait assuré plus d'amis, mais, pour une cause que vous devinerez facilement, une conscience tranquille dans la jouissance de mon propre esprit, une confiance assurée pour l'heure où je comparaîtrai devant Dieu, auraient rarement été du nombre[914].» Non! Il ne pouvait pas l'abandonner.
[Note 913: Cette expression revient, presque dans les mêmes termes, dans une demi-douzaine de lettres, voir entre autres: To Johnson, 25th May 1788; To Mrs Dunlop, 10th June 1788; To Alex. Cunningham, 17th July 1788; To Rev. Dr John Geddes, 3rd Feb. 1789; To James Burness, 9th Feb. 1789, etc.]
[Note 914: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]
Mais alors, c'était le sacrifice de tout un avenir, juste entrevu pour être regretté! C'était perdre la femme élégante, spirituelle, instruite, qui lui avait fait comprendre le charme et le bienfait d'une existence vraiment partagée, celle qu'il croyait aimer, qu'il aimait peut-être et qui avait encore tout le mystère de la non-possession. C'était déchirer le plus brillant rêve qu'il eût fait, mettre en lambeaux une vague et indéfinie évocation de bonheur. C'était entraver l'indépendance d'allures, la fantaisie de travail, les changements de résidence, l'humeur capricieuse, utiles à la production; c'était passer le licol à sa liberté, attacher sa vie pour toujours, dans le même pré, au même poteau. Il fallait redescendre au lot commun, reprendre une fille ignorante, dénuée de la grâce et des raffinements dont il était désormais épris, une fille qu'il avait possédée, qui l'avait délaissé, qu'il avait frappée de reproches et d'outrages; il fallait rentrer dans ce commerce vulgaire et borné et, à cause de ce fardeau, s'emprisonner dans l'inexorable et irrévocable labeur de la glèbe. Une fatalité sortie de lui, quelque chose qui n'aurait pas existé s'il ne l'avait voulu, lui fermait la porte par laquelle il pensait pénétrer dans une existence nouvelle, et brutalement le repoussait dans le sort ancien, si sombre, si lourd.
Encore s'il ne s'était agi que de lui, si la ruine de ses propres souhaits avaient suffi à satisfaire le passé! Mais il fallait faire saigner un coeur qui s'était attaché à lui; il fallait désabuser cette femme, encore émue et heureuse, lui dire que les promesses où elle se reposait était vaines, vides, vulgaires, déjà violées et évanouies, frapper d'une douleur nouvelle cette âme tant endolorie, changer cet amour en amertume, cette tendresse en détresse, faire de ces espérances qui commençaient à la consoler un désespoir plus accablant que tous ses chagrins passés! Et pourtant il fallait prendre un parti: ou désoler une âme ou détruire une existence! Quelle situation! Il était pris entre deux mauvaises actions. Il était dans un de ces moments où un homme, ayant agi dans des sens différents, comme s'il était plusieurs hommes, ses actes grandis le réclament de côtés opposés, se disputent sa vie. Ils essayent tous de s'emparer de lui, et chacun d'eux assailli, mutilé par les autres, le jonche de débris. Celui qui finit par être le maître sort maltraité de cette lutte, reste entamé, affaibli. Il remplace mal alors un seul acte qui se serait droitement développé et aurait porté ses fruits paisiblement. Ainsi les actes inconsidérés de Burns revendiquaient sa vie. Quelle que fût la décision qu'il prît, elle resterait ébranlée par l'effort de la décision contraire, et, dans le choix qu'il ferait, vivrait l'appel et les doléances d'un autre choix qu'il aurait pu et peut-être dû faire.
Le débat fut vif en lui. Outre ce qui, dans sa poitrine, criait d'être sacrifié, ses anciens ressentiments parlaient contre Jane. Il ne pouvait lui pardonner son abandon; il lui en gardait encore rancune, et c'est ce qui rend probable qu'il y avait de la revanche dans la reprise de ses relations avec elle.
«Quoique l'Orgueil et une Justice apparente fussent un terrible Ministère Public, cependant l'Humanité, la Générosité et le Pardon furent, d'autre part, des avocats si puissants et si irrésistibles, qu'un jury de toutes les Tendresses et de nouveaux Attachements rendit unanimement le verdict: «Non coupable». Qu'il soit donc connu de tous ceux que cela concerne, que le Prévenu est installé et établi dans tous les droits, privilèges, immunités, franchises, services et paraphernaux qui, pour le présent, appartiennent et, dans l'avenir, peuvent appartenir, au nom, titre et désignation[915].»
[Note 915: To Johnson, 25th May 1788.]
Le tableau qu'il traçait eût été plus exact s'il s'était agi de reprendre Jane après la rupture causée par elle. À présent, c'était trop représenter les circonstances à son avantage. Il avait lui-même renversé les situations. En réalité, c'était lui l'accusé, qui comparaissait devant les conséquences de son acte. Il n'avait qu'à écouter sa sentence. Matériellement, il pouvait y échapper et devenir contumace. Moralement, il ne le pouvait pas. C'était un devoir inflexible qu'il s'était forgé pour lui-même. La nécessité le tenait. Nos actes louches sont comme des sbires que nous pensons avoir laissés derrière nous, qui prennent au court et nous attendent embusqués plus loin. Ils nous sautent à la gorge et nous entraînent hors du chemin que nous voulions suivre. Nous sommes leurs prisonniers parfois pour la vie. Ces quelques heures du retour à Mossgiel mettaient la main sur Burns et l'emmenaient.
Il est certain aussi que les côtés bons et droits de sa nature se mêlèrent de cette affaire. C'eût été une lâcheté que d'abandonner cette fille, et il en était incapable. Sans doute encore se mêla-t-il, à ces raisonnements et à ces injonctions de sa conscience, des mouvements de pitié pour une fille vaincue maintenant, ce coup de tendresse profonde et instinctive qui remue l'homme quand il regarde, brisée, la femme mère par lui, cette commisération et cette reconnaissance qui font défaillir les plus dures résolutions. La vue de la pâleur et des larmes et celle, plus émouvante encore, d'une expression silencieuse de désespoir ou de supplication, établie comme à demeure sur un visage altéré, sont puissantes à ébranler des coeurs bons et impulsifs comme celui de Burns. Il avait sous les yeux le mal qu'il avait fait et, presque aussi clairement, le mal qu'il allait faire encore s'il abandonnait cette malheureuse. Non! il ne pouvait se désintéresser d'elle. Il fut vaincu. Coûte que coûte, il prendrait sur lui le fardeau de cette vie! Chassant tous les rêves, assumant sa destinée en quelques jours, peut-être en quelques heures, il décida qu'il épouserait Jane Armour.
Il est en effet certain que cette résolution fut prise subitement et que Burns n'y pensait pas en quittant Édimbourg. «C'est un acte dont je n'avais pas l'idée quand vous et moi nous trouvâmes ensemble[916]», écrivait-il à Alexander Cunningham. Cependant, lorsqu'il était parti d'Édimbourg, il connaissait la situation, il pouvait en prévoir les conséquences et les devoirs. Il faut donc qu'immédiatement après son retour à Mauchline, il soit intervenu des faits nouveaux et ignorés; ou bien qu'il se soit produit en lui une révulsion de sentiments. Avait-il supposé jusqu'au dernier moment que le vieil Armour reprendrait sa fille et le trouva-t-il inflexible? Il est plus probable que le spectacle du chagrin de Jane, peut-être des conseils et des exhortations d'amis, changèrent sa volonté. Peut-être aussi s'ajouta-t-il des considérations pratiques, qui prenaient de la force à mesure qu'il approchait du moment de s'établir. Il ne pouvait espérer qu'une femme d'éducation élevée l'aiderait dans son travail ou même consentirait à partager sa condition. Il fallait une fermière à la ferme qu'il venait de prendre. Clarinda fut sacrifiée.
[Note 916: To Alex. Cunningham, 27th July 1788.]
* * * * *
Avant la fin du mois d'avril, Burns s'était irrévocablement engagé à Jane Armour. «Cela n'implique pas la cérémonie du mariage, mais seulement tout au plus cette reconnaissance verbale, quelque privée qu'elle soit, par laquelle on reconnaît une femme comme épouse, et qui en Écosse lie l'homme à la femme, pour toutes fins légales[917].» Burns tint pendant quelque temps cet engagement secret. Le 28 avril, il écrit à son vieil ami James Smith, qui s'était établi marchand, de lui envoyer un châle pour sa femme. «J'ai l'intention d'offrir à Mrs Burns un châle imprimé: c'est un article dont vous devez sûrement avoir un grand choix. C'est le premier cadeau que je lui fais depuis que je l'ai appelée mienne irrévocablement, et j'ai une sorte de fantaisie et de désir que ce premier cadeau me vienne d'un vieil ami estimé.» Et il ajoute: «Mrs Burns (c'est seulement sa désignation privée), me charge de vous faire ses meilleurs compliments.» On se souvient que James Smith était à Mauchline au moment des premières amours et était au courant de toute l'ancienne histoire. La fille aînée de Gavin Hamilton se rappelait la première fois où Burns avait révélé sa situation nouvelle[917]. C'était chez son père, au déjeuner, auquel prenait part John Aiken. Mrs Hamilton ayant exprimé le regret de ne pouvoir servir un oeuf à Aiken, le poète dit que si elle voulait envoyer de l'autre côté de la route chez Mrs Burns, celle-ci en aurait peut-être. Au mois de mai, il signa chez Gavin Hamilton une formule légale[918] qui donna à Jane Armour le droit de porter publiquement son nom. Mais le mariage régulier ne se fit qu'un peu plus tard.
[Note 917: Chambers, tom. II, p. 258.]
[Note 918: Scott Douglas, tom. II, p. 158.]
En même temps et comme pour se mettre en règle de tous côtés, il partagea avec Gilbert ce qui lui restait de son édition d'Édimbourg. Gilbert luttait désespérément contre la ruine. «Je m'interposai entre mon frère et le sort qui le menaçait[919].» Il lui donna une somme de 180 livres. C'était, dit Chambers[920], «à peu près la moitié du capital qu'il possédait lui-même et que, selon toute vraisemblance, il devait jamais posséder.» Il fit cela simplement et franchement. «Je ne m'en fais aucun mérite, car c'était pur égoïsme de ma part. J'avais conscience que le mauvais plateau de la balance était lourdement chargé, et je pensais que mettre dans l'autre plateau, en ma faveur, un peu de piété filiale et d'affection fraternelle pourrait aider à arranger les choses le jour de la grande reddition de comptes[921].» Il fut entendu que c'était un prêt sans intérêt, qui équivalait à un don. Et en effet la somme ne fut remboursée par Gilbert aux enfants de son frère que vingt-quatre ans après la mort du poète[922].
[Note 919: To Dr Moore, 4th Jan. 89.]
[Note 920: R. Chambers, tom. II, p. 258.]
[Note 921: To Dr Moore, 4th Jan. 89.]
[Note 922: R. Chambers, tom. IV, p. 228.]
On se rappelle qu'au moment où Burns avait publié ses poèmes, il avait été question parmi ses amis de Mauchline de lui trouver une situation dans l'Excise. Pendant ses incertitudes d'avenir à Édimbourg, cette idée s'était peu à peu établie dans son esprit. Ne sachant s'il trouverait une ferme, il avait formé une demande pour être admis dans cette administration. Au mois de janvier, il écrivait au comte de Glencairn: «Je désire entrer dans l'Excise: on me dit que l'influence de votre Seigneurie me procurerait facilement une nomination des commissaires. La protection et la bonté de votre Seigneurie qui m'ont déjà sauvé de l'obscurité, de la misère et de l'exil, m'encouragent à demander cet appui[923].» Et à quelques jours de là, on a une autre lettre de lui à Robert Graham de Fintry, un des commissaires de l'Excise. «Vous savez que j'ai récemment adressé une demande à votre Conseil, pour être admis comme employé de l'Excise. J'ai, selon la règle, été examiné par un Inspecteur et aujourd'hui j'envoie son certificat, avec une demande à l'effet d'être autorisé à recevoir mes instructions. J'ai bien peur, si je réussis dans cette affaire, d'avoir besoin de la protection d'un ami. Je ne crains pas de promettre la bienséance de conduite comme homme, la fidélité et l'attention comme employé, mais en fait d'affaires, en dehors du travail manuel, je ne sais rien[924].» C'est probablement à propos de l'examen dont il parle qu'il avait été question de l'inscription sur la fenêtre de Stirling. Néanmoins, grâce à la protection de ses patrons et du chirurgien Mr Wood, qui soignait son genou, il avait été inscrit sur la liste des surnuméraires, de ceux à qui on donnait l'instruction nécessaire, et qui attendaient ensuite leur nomination à un poste. Lorsque son bail avec Mr Miller l'eut engagé dans une autre voie, il ne renonça pas pour cela à toute idée d'entrer dans l'Excise, ou tout au moins de se mettre en état d'y entrer, s'il ne réussissait pas dans sa ferme. Il résolut donc de prendre ses instructions. Le 31 mars, l'employé d'Excise de Tarbolton reçut l'ordre «d'instruire le porteur, Mr Robert Burns, dans l'art de jauger, et de le mettre en état de contrôler les marchands de vivres, distillateurs, fabricants de chandelles, tanneurs, mégissiers, malteurs, etc.» Cette éducation durait six semaines. Elle lui donnait le droit d'être nommé employé dans l'Excise. Il n'avait pas pour le moment l'intention d'exercer. Il avait, pour ainsi dire, sa nomination en poche; il se réservait de la retirer si jamais le besoin en venait, à la façon de ceux qui passent un examen et obtiennent un diplôme comme une ressource contre les mauvais jours[925].
[Note 923: To the Earl of Glencairn, Jan. 1788.]
[Note 924: To Robert Graham of Fintry, Jan. 1788.]
[Note 925: To James Smith, 28th April 1788.]
En même temps, il s'occupait de son installation et cherchait des domestiques. «J'ai couru par tout le pays, louant des domestiques et préparant tout[926].» «J'ai pris une ferme sur les bords de la Nith, et à l'exemple des vieux patriarches, je me procure des serviteurs, hommes et femmes, des troupeaux de bétail, petit et gros[927].» Enfin le moment de prendre possession de sa ferme arriva. Le 25 mai, il écrivait: «Demain je commence mon métier de fermier. Dieu protège la charrue![928]»
[Note 926: To William Dunbar, 7th April 1788.]
[Note 927: To Samuel Brown, 4th May 1788.]
[Note 928: To James Johnson, 25th May 1788.]
CHAPITRE V.
ELLISLAND.
JUIN 1788--NOVEMBRE 1791.
«M. Burns, vous avez fait un choix de poète et non de fermier», lui dit le père d'Allan Cunningham, en apprenant qu'il s'était décidé pour Ellisland, la plus jolie et la plus ingrate des trois fermes qui lui avaient été offertes[929]. Ellisland est, en effet, dans une position charmante sur la côte méridionale de la Nith. «La ferme, disait Burns lui-même, est admirablement située sur les bords de la Nith, large cours d'eau qui passe par Dumfries et se jette dans le Solway-Frith[930].» À cet endroit, la Nith est une sinueuse rivière, limpide et rapide, dont l'épaisseur ne suffît pas à recouvrir les bancs de galets qui la coupent, et sur lesquels sa frêle nappe claire se plisse et se déchire en maintes longues rayures obliques. Ce fond de galets produit un joli murmure incessant, où se mêlent celui plus léger et inconstant des feuillages et, de temps en temps, des bêlements ou des beuglements lointains. À cause de ses détours, la rivière semble, en amont et en aval, sortir de dessous des verdures. La rive gauche, comprise dans une large boucle de la Nith et bordée d'un lais gris de cailloux, est basse et plate. Elle se prolonge en prairies humides et grasses, parfois inondées par les crues; des groupes de grands arbres séculaires, aux dômes ronds et réguliers, leur donnent un air de parc. La rive droite, creusée par une échancrure qui correspond à la convexité de l'autre bord, est escarpée. C'est là qu'est placée la ferme, sur une sorte de petite falaise à pic, ouverte par une déchirure de terre rougeâtre. À quelques pas de la ferme, un affaissement du terrain mène doucement à une petite anse où la rivière coule à fleur de rive. Le soir, les vaches y viennent boire, dans l'eau jusqu'à mi-jambe, au milieu de leurs reflets, et font un joli tableau rustique. Plus loin que cette crique, la berge, se redressant un peu, présente, entre les champs qui s'élèvent en talus au-dessus d'elle et la rivière qui coule au-dessous, une plate-forme sablonneuse, d'un gazon très fin, bordée du côté de l'eau par un rideau d'arbustes, et longée par un sentier. C'était la promenade favorite de Burns; c'est ici qu'il venait quand il désirait être seul; c'est ici que, tout en marchant de long en large, il composa en une après-midi son célèbre Tam de Shanter. De son temps, tout le pays était envahi de genêts. «Je sortis, dit-il, et allai me promener sur les bords couverts de genêts de la Nith[931]». «On a arraché tant d'ajoncs et de genêts, dit Dorothée Wordsworth, qu'on se demande pourquoi tout n'a pas disparu, et cependant il semble qu'il y ait presque autant d'ajoncs et de genêts que de blé; ils poussent l'un parmi l'autre, on ne comprend pas comment[932].» Maintenant encore des plaques d'or clair éclatent et luisent de toutes parts.
[Note 929: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]
[Note 930: To James Burness, 9th Feb. 1789.]
[Note 931: To Mrs Dunlop, November 1790.]
[Note 932: Recollections of a Tour Made in Scotland, by Dorothy Wordsworth, p. 7.]
La vue n'est pas très étendue: des deux côtés de la rivière, elle est bornée par les collines uniformes qui renferment la vallée, et elle est arrêtée, dans le sens de la longueur, par les sinuosités des rives. C'est un endroit qui est loin d'avoir la grande et puissante allure de Mont-Oliphant ou de Mossgiel; il n'a pas le caractère dur mais énergique de Lochlea. C'est un site gracieux, paisible et discret, un lieu d'ombrages et de murmures, de sensations plutôt que de spectacles, pensif sans aller jusqu'à la tristesse. Il ne possède aucun de ces points de vue d'où l'oeil s'élance dans un monde de ciel et d'horizons, mais des recoins qu'on croirait artificiels et arrangés. Il a un charme plus anglais qu'écossais. C'est un peu un paysage de vignette.
Combien aimables, ô Nith, tes fertiles vallées, Où les aubépines épandues fleurissent gaîment. Combien doucement sinuent tes vallons en pente, Où les agnelets jouent dans les genêts[933].
[Note 933: The Banks of Nith.]
Ce n'est pas un paysage d'envolées d'âme, mais de retour sur soi-même ou de séjour en soi-même. Il est fait à souhait pour les rêveries douces et tranquilles, les méditations du déclin de la vie, quand les passions sont apaisées et que les voyages de l'esprit ne se mesurent plus aux horizons des espoirs, mais à des souvenirs. C'est une jolie retraite de solitude et de loisirs studieux, un abri dans le goût du romantisme un peu passé du XVIIIe siècle; on y lirait volontiers du Gray ou du Collins. C'eût été parfait pour Burns, s'il eût pu se consacrer uniquement à la poésie.
Malheureusement il était fermier, et ce site qui l'avait séduit lui ménageait des déboires. Le sol, surtout à cette époque de mauvaise culture, était maigre et difficile. L'exploitation consistait, partie en terres qui s'étendent entre une rivière et les collines et que les Écossais appellent holms, et partie en terres de qualité supérieure qu'ils nomment croft land, et qu'ils fatiguaient alors par des moissons uniformes, sans les réconforter d'engrais ou de fumiers qu'à de longs intervalles. Les premières étaient de marne profonde et donnant du blé; les secondes, de marne et de pierre sur un fond de gravier[934]. Les améliorations successives par lesquelles l'agriculture s'est transformée, les grands travaux de drainage, ont modifié ces terres. Le fermier actuel paie 230 livres là où Burns en payait 50[935]. Mais tout, alors, était à faire. Le propriétaire disait plus tard: «Quand j'achetai ces terres il y a vingt-cinq ans, je ne les avais pas vues. Elles étaient dans le plus misérable état d'épuisement et tous les locataires étaient dans la pauvreté. Vous jugerez du premier de ces faits quand je vous dirai que les avoines, prêtes à couper, étaient vendues 25 shellings l'acre sur les holms. Quand je vins voir mon achat, j'en fus tellement dégoûté pendant huit ou dix jours que j'avais fait le projet de ne plus revenir dans le pays[936].» Burns, lui-même, un jour que la pluie avait lavé un champ d'orge nouvellement semé et passé au rouleau, le comparait à une rue pavée[937].
[Note 934: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 80.]
[Note 935: Rambles through the Land of Burns, par A. Adamson, p. 234, en note.]
[Note 936: Chambers, tom. II, p. 244, d'après une lettre de M. Miller, insérée dans la General Review of the Agriculture of Dumfriesshire, Edinburgh, 1812.]
[Note 937: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]
I.
INSTALLATION À ELLISLAND. -- BONNES RÉSOLUTIONS.
Comme les bâtiments tombaient en ruines, il fut convenu qu'on en construirait de nouveaux. Burns obtenait de M. Miller, 300 livres, pour bâtir une ferme complète, consistant en un corps d'habitation, une grange, une étable pour les vaches, une écurie et des hangars[938]. Ces constructions prendraient la fin de l'année. Le résultat de cette situation était qu'il devait s'établir seul dans le pays, en attendant que la demeure fût prête pour y amener Jane. Celle-ci restait à Mossgiel, chez la mère de Burns, où elle apprenait son futur métier de fermière.
[Note 938: D'après une note de l'Edinburgh Magazine, Juin 1799, citée dans l'édition de Currie de 1838, p. 44.]
Il apportait au commencement de sa nouvelle entreprise, une âme pleine d'appréhension et de lassitude. Il était cependant encore dans toute sa vigueur et capable de battre, à qui soulèverait le poids le plus lourd, tous les ouvriers qui travaillaient pour lui[939]. Mais son visage assombri, marqué d'une mélancolie profonde, le faisait paraître de dix ans plus âgé qu'il ne l'était. Comme Byron, il eut de bonne heure l'air vieilli. L'amitié et l'éloquence avaient encore le pouvoir de transfigurer merveilleusement ses traits fatigués: il était méconnaissable quand ses regards s'enflammaient et qu'il s'illuminait d'enthousiasme. Mais une expression soucieuse et triste était définitivement sur cette face; la gaîté, même factice, devait y faire de plus rares visites; et la mort, l'absence ou les froissements devaient rendre plus clairsemées les rencontres de l'amitié.
[Note 939: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]
Devant cette vie à recommencer tout entière, avec de nouvelles responsabilités, il se sentait découragé et défiant. Le lendemain même de son arrivée dans le pays, il écrivait à Mrs Dunlop:
«Voici le second jour, mon honorée amie, que je suis sur ma ferme. Je suis l'habitant solitaire d'une vieille chambre enfumée, loin de tout ce que j'aime et qui m'aime; sans connaissance qui date de plus loin qu'hier, excepté Jenny Geddes, la vieille jument sur laquelle je chevauche. En même temps, des préoccupations inaccoutumées et des plans nouveaux font à chaque instant honte à ma grande ignorance et à mon inexpérience. Aux heures soucieuses, il y a une atmosphère de brume qui est naturelle à mon âme; par suite de laquelle les objets attristants semblent plus grands que nature. Une sensibilité excessive, qu'une série de malheurs et de déboires a irritée et portée à voir le côté sombre des choses, à cette période où l'âme embarque sa cargaison d'idées pour le voyage de la vie, est, je le crois, la cause principale de cette malheureuse disposition d'esprit[940].
[Note 940: To Mrs Dunlop, 14th June 1788.]
Et le troisième jour, il jetait sur son journal ces lignes où sa pensée, dans toute sa sincérité intime, s'exhale comme un soupir de lassitude, et, par instants, comme un soupir de regret.
«Voici le troisième jour que je suis dans ce pays. «Seigneur! qu'est-ce que l'homme?» Quel petit faisceau affairé de passions, d'appétits, d'idées et de fantaisies! Et quel fantasque genre d'existence il a ici-bas!... Il y a, à la vérité, un ailleurs, où, comme le dit Thomson, «la vertu seule survit.»
Dites-nous, ô morts, Aucun de vous ne voudra-t-il, par pitié, nous révéler le secret De ce que vous êtes et ce que nous serons bientôt! Un peu de temps Nous rendra aussi savants que vous et aussi muets.
Je suis si lâche dans la vie, si fatigué du service, que, comme l'Adam de Milton, il n'y a presque pas de moment où je ne souhaite «me coucher avec joie dans le giron de ma mère et être en paix.»
Mais une femme et des enfants m'obligent à lutter avec le courant, jusqu'à ce que quelque rafale soudaine renverse la pauvre barque, ou que, dans l'indifférent retour des années, sa propre caducité la réduise à n'être qu'une épave[941].
[Note 941: Extract from the Author's Journal, 15th June 1788.]
La vie qu'il allait mener pendant quelques mois n'était pas pour chasser ces sombres humeurs. Afin de surveiller les travaux, il avait voulu se loger près de sa future ferme. Il n'avait trouvé qu'une misérable chaumière enfumée et délabrée. «Je me souviens bien de la maison, dit Allan Cunningham, le plancher était d'argile, les chevrons couverts de suie; la fumée du foyer sortait épaisse par la porte et la fenêtre, tandis que le soleil, qui faisait effort pour pénétrer par ces ouvertures, produisait une sorte de crépuscule. C'est là que tous ceux qui avaient la curiosité ou le goût de le voir, le trouvaient avec une table, des livres, des plans devant lui, tantôt en train d'écrire des lettres sur la contrée et les gens, parmi lesquels il était tombé comme une pierre lancée par une fronde; tantôt donnant audience aux ouvriers qui étaient occupés à creuser les fossés ou les fondations; et quelquefois aussi en train de donner un coup de brosse à une vieille chanson[942].» «La cabane où je m'abrite, écrivait-il lui-même, est ouverte à toutes les rafales qui soufflent et à toutes les averses qui tombent; je ne puis m'y défendre de mourir de froid qu'en étant suffoqué de fumée[943].»
[Note 942: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 81.]
[Note 943: To Miss Chalmers, 16th Sept. 1788.]
Les journées passaient encore, prises par les occupations. Comme il arrive pour ces petits travaux exécutés par des maçons et des charpentiers de village, Burns devait être son propre architecte; tout le soin de la surveillance et de la direction lui revenait. Pendant ces besognes, sa faculté de causerie et sa familiarité trouvaient à s'exercer; le mouvement l'occupait. Mais quand, à la nuit tombante, les ouvriers s'éloignaient, un sentiment de solitude et de tristesse le reprenait. Les soirées étaient longues et sombres dans la chaumière; il avait la sensation d'être exilé, bien loin, hors de la vie.
Dans cette terre étrangère, ce pays sauvage, Terre inconnue à la prose et aux vers, Où les mots n'ont jamais été étirés sur le peigne de la Muse, Ni sautillé dans les entraves de la poésie; Une terre que la Prose n'a jamais visitée, Sauf quand il lui arrive d'y trébucher, les jours où elle est soûle; Ici donc, embusqué dans un côté de la cheminée, Caché dans une atmosphère de fumée, J'entends un rouet bruire dans le coin, Je l'entends.--car c'est en vain que je regarde. La tourbe rouge luit, noyau de flamme Dans une cosse de brouillard infernal: Ici, au lieu de mes ravissements poétiques, Me voici assis à compter mes péchés par chapitres; Au lieu d'être vivant et vif comme les autres chrétiens, Je suis recroquevillé, réduit à exister simplement, Sans société que les indigènes du Galloway, Sans figure de connaissance que Jenny Geddes; Jenny, mon orgueil, mon Pégase! Toute morne, elle trotte le long de la Nith, Et sans cesse elle tourne ses yeux du côté de l'ouest, Tandis que des larmes coulent sur ses vieux naseaux bruns! Était-ce pour ceci, qu'avec tant de soin, Tu as porté le Barde à travers maint comté?
Avec tout ce souci et tout ce chagrin, Et peu, bien peu d'espoir de soulagement, Et rien que de la fumée de tourbe dans ma tête, Comment puis-je écrire quelque chose que vous puissiez lire[944]?
[Note 944: Epistle to Hugh Parker.]
La construction de sa ferme ne tarda pas à l'absorber. Il en fit lui-même les plans et il en traça les fondations. Lorsqu'il posa la première pierre, il se découvrit, et pria que la maison qui devait abriter ses jours futurs fût bénie[945]. Peut-être des visions de contentement et de paix domestiques s'offrirent-elles à lui, et rêva-t-il, pour le foyer qui allait s'édifier, des samedis soirs pareils à celui qu'il avait chanté. Il surveilla lui-même les travaux, aidant à rassembler les pierres, à chercher le sable, à voiturer la chaux, donnant parfois un coup de main ou un coup d'épaule aux ouvriers. «Quand il voyait que nous ne pouvions pas venir à bout d'une grosse pierre, disait l'un d'eux, il criait: «Attendez un peu!» et il accourait. Nous nous apercevions bientôt qu'il était là. Je n'ai jamais vu son pareil pour soulever un poids[945].» La maison arrivée à hauteur des fenêtres, il envoya à Dumfries chercher du bois pour les linteaux. Tous les charpentiers se pressèrent autour du messager pour voir l'écriture du poète. «C'est par de pareilles touches, dit Allan Cunningham, que se traduit l'admiration d'un pays[945].»
[Note 945: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 82.]
* * * * *
En s'engageant dans cet avenir nouveau, il s'évertuait à prendre de bonnes résolutions. Il faisait projet d'assagir sa vie, de lui donner l'assiette des vies bien établies. Il était à un de ces changements matériels qui rendent plus facile d'abandonner le passé, parce qu'ils en interrompent les habitudes. D'ailleurs, il avait de nouveaux devoirs, une responsabilité. Ses résolutions étaient ferventes. Il laissait à jamais derrière lui le fardeau de ses fautes et de ses folies; comme un homme soulagé d'avoir jeté le sac où il porterait toutes les pierres qui l'ont fait trébucher, il reprenait sa route plus droit et plus preste.
Adieu maintenant à ces folies étourdies, ces vices vernis qui, bien qu'à moitié sanctifiés par la légèreté charmante de l'esprit et de la gaîté, ne sont après tout qu'une façon de dissiper vainement le précieux courant de l'existence, que dis-je? de l'empoisonner tout entière, en sorte que, comme dans les plaines de Jéricho, «les eaux y sont très mauvaises et la terre stérile» et qu'il faudrait les dons surnaturels d'Élisée pour guérir le mal[946].
[Note 946: Extract from the Author's Journal, 15th June 1788.]
Et en même temps il écrivait à un ami:
J'ai, jusqu'à présent, dans le guerroyement de la vie, été formé aux armes, dans la cavalerie légère et les éclaireurs de la fantaisie: une manière de hussards et de highlanders de la cervelle. Mais j'ai pris la ferme résolution de céder mon grade dans ces bataillons d'étourdis, qui n'ont d'autre idée d'une bataille que de rencontrer l'ennemi, et d'autre idée d'un siège que de donner l'assaut à la ville. Il en coûtera ce qu'il voudra; je suis déterminé à entrer dans les graves escadrons, lourdement armés, de la Prudence et dans le corps d'artillerie de l'artificieuse Opiniâtreté[947].
[Note 947: To Robert Ainslie, June 15th 1788.]
Il n'est pas possible d'avoir de meilleures intentions. Il y entrait avec tant d'impétuosité qu'il allait un peu vite. Il avait pour son propre passé, qui lui tenait encore aux épaules, des réprobations indignées; il en parlait avec une admirable sévérité; il le fustigeait avec une bonne foi amusante.
Une importante et récente décision dans ma vie m'a mis hors de la voie de ces disgracieuses iniquités qui, bien que la licence à la mode ferme les yeux sur elles, et que les phrases à la mode les couvrent d'un vernis, ne sont en réalité que des nuances plus ou moins légères ou sombres de scélératesse[948].
[Note 948: To Miss Chalmers, Sept. 16th, 1788.]
Il souligne lui-même ce gros mot qui retombe sur un passé à peine détaché de lui. Il avait cet oubli des fautes de la veille, et ce défaut d'appréhension de celles du lendemain, qu'ont souvent les femmes et les poètes, pour ne pas ajouter quelques orateurs, et qui leur permet une indignation véritable, non pas contre eux-mêmes, mais contre des erreurs déposées pour un instant. Ils n'abjurent pas leurs faiblesses, ils les dénoncent; et là où on attendrait de l'humilité et de la contrition, on trouve, avec étonnement, l'assurance et une colère de moraliste. Il semblait à Burns que cette scélératesse, qu'il stigmatisait, était à grande distance de lui. Il eût peut-être été moins dur pour elle s'il avait su qu'elle l'attendait non loin de là.
Mais il n'y avait pas uniquement là une modification de conduite; il y avait, jusqu'à un certain degré, une transformation dans la manière d'envisager la vie. Et ce changement sortait d'une altération de l'homme lui-même, effet de l'imperceptible mais irrésistible travail de l'âge. Burns arrivait à ce point de la trentaine, où les pieds commencent à tenir davantage au sol. Les espoirs sont moins frémissants, pour avoir été souvent déçus; et les désirs le sont moins, pour avoir été quelquefois satisfaits. Il se fait une mue où bien des plumes brillantes de la fantaisie tombent; l'oiseau a les ailes écourtées, le plumage plus sombre et le vol plus bas. Un assagissement, un assoupissement entre dans le sang. On commence à introduire de la mesure et du calcul dans ses actes; on est disposé à faire une part plus grande à la pratique, à compter avec les nécessités et les conditions matérielles, le bien-être, la considération. On ne rompt plus en visière à la vie; on confère plus humblement avec elle, on en vient à des termes et à une transaction. C'est généralement à cette époque que meurent dans les hommes les révoltes et les intransigeances contre les formes sociales, et que s'entame une lente capitulation qui aboutit à un modus vivendi avec l'existence. C'est souvent une crise douloureuse. Les plus terre à terre ne sentent pas sans un certain malaise périr en eux leur parcelle idéale; et d'autres, en qui plus d'eux-mêmes meurt, en éprouvent une affliction. C'est ainsi qu'on s'achemine vers le scepticisme ou la résignation. Quelques-uns sont seuls exempts de cette transformation et se maintiennent; soit à cause d'une grande vitalité d'idéalisme, qu'ils possèdent en don spécial; soit par le dédain des intérêts, vers quoi la vie veut les plier; soit par une insouciance de conduite ou une impétuosité de passions, qui les rendent indifférents au lendemain ou incapables de se contraindre. C'était ce changement qui se produisait dans l'esprit de Burns. Il faisait des concessions, il reconnaissait plus de prix à ce dont il avait longtemps fait peu de cas.
J'ai toute la révérence possible pour le monde d'outre-tombe dont on parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la pitié mérite, existe réellement. Mais, dans les choses qui appartiennent à cette scène actuelle de l'existence et qui s'y terminent, l'homme a des intérêts sérieux et immédiats. De savoir si un homme sera accueilli par des mains tendues, dans une situation élevée, distinguée et respectable, ou se dérobera au mépris dans un coin abject d'une vie obscure; de savoir s'il s'épanouira sous les tropiques de l'abondance, s'il se réjouira tout au moins sous les latitudes confortables d'une aisance convenable, ou s'il souffrira de la faim dans le cercle arctique de la noire pauvreté; de savoir s'il s'élèvera dans la conscience virile d'un esprit satisfait de lui-même, ou s'il s'affaissera sous un douloureux fardeau de regret et de remords; ce sont là des alternatives de la dernière importance[949].
[Note 949: To Robert Ainslie, June 30th 1788.]
Et un peu plus tard il dira:
Il n'y a pas de doute que la santé, les talents, une bonne réputation, une aisance décente, des amis respectables, ne soient des bonheurs réels et substantiels[950].
[Note 950: To Alex. Cunningham, 13th Feb. 1788.]
C'étaient là des paroles qui ne lui seraient pas venues quelques années auparavant. Nous voilà loin des strophes de l'épître à Davie, de la louange de la vie de vagabonds et des sommeils à la belle étoile.
Qu'importe si, comme le peuple des airs, Nous errons dehors sans savoir où, Sans maison ni abri? Qu'importe! les charmes de la nature, les collines et les bois, Les vallons tortueux et les cours d'eau écumants Sont ouverts à tous.
Ce n'est pas que tout fût gain dans cette altération obscure dont les indices perçaient ainsi ça et là. C'était en lui, comme chez tant d'autres, le signe d'un tassement intérieur, d'un affaissement de l'imagination, en tant qu'elle est un des facteurs de la vie journalière. Il y a des instants de la jeunesse pendant lesquels, on peut le dire, l'existence réelle est incorporée avec l'existence idéale; elle n'existe pas à part, elle dérive de l'autre son prix et ses peines. Cette période avait été très marquée chez Burns, à Lochlea et à Mauchline. Durant ces années, les plus ferventes et partant les plus fécondes, il avait véritablement vécu en dehors, au-dessus de sa condition extérieure; non pas même en lutte avec elle, car sa vie intime la remplissait, la transformait et en faisait son cadre naturel et son réceptacle. Aussi puisait-il sa poésie dans les faits de chaque jour. C'est cette primauté, cette souveraineté de l'imagination qui semblait s'affaiblir en lui. Il ne remplissait plus, n'envahissait plus les choses extérieures de lui-même; c'est qu'elles commençaient à pénétrer en lui sans se déformer; sa flamme ne les fondait plus; elles restaient indépendantes et intactes, ce qui est le train pour qu'elles deviennent indispensables. C'était une descente vers la terre. Elle n'était pas ressentie, et ne devait jamais l'être, dans les hautes parties de l'entendement, où demeurent les efforts intellectuels et les jugements généraux. Celles-ci sont d'ailleurs les dernières atteintes; la mort arrive souvent plus vite que leur obscurcissement et elles subsistent claires au-dessus des diminutions de l'action. C'était la manière d'être quotidienne qui se modifiait, d'où sortent plus tard les sentiments et les aspirations intellectuelles. On peut encore continuer à mettre en oeuvre les produits de la vie antérieure; mais si on avait toujours mené la vie actuelle, on n'aurait pas les éléments de ce travail. C'est ce qui arrivera pour Burns. Désormais sa vie sortira moins de lui-même. Elle ne lui fournira plus les thèmes de sa poésie. Il sera obligé de les emprunter à son existence passée, comme pour Tam de Shanter; ou à des existences autres, comme pour ses chansons.
Toutefois, en dépit de leur sincérité, ces répudiations du passé et ces projets de réforme n'étaient chez lui que superficiels. Ces résolutions, faites de bonne volonté et d'une légère décroissance d'idéalité, n'avaient pas de racines. Il les croyait durables, elle ne l'étaient pas. Elles indiquaient qu'il était arrivé au moment de la vie où généralement les hommes deviennent sages et plus empiriques; mais ce moment ne devait pas se développer en lui. Elles ressemblaient à ces organes atrophiés qui font quelques tentatives pour exister et qui, incapables de remplir leur fonction, en marquent seulement le moment et le besoin. Il arrivait à Burns ce qui arrive à certains organismes où des phases importantes de l'évolution n'apparaissent qu'à l'état embryonnaire. La phase de sagesse devait rester chez lui indécise et mal ébauchée. Son imagination et son tempérament, ses qualités et ses défauts, devaient l'empêcher d'y prendre assiette et l'entraîner. D'ailleurs, eût-il possédé les conditions intérieures d'une véritable transformation, les circonstances extérieures les auraient rendues vaines. Pour que des décisions de ce genre, si malaisées à fixer, soient solides, il faut qu'elles s'établissent sur un fondement de confiance dans le lendemain. Celles-ci se formaient sur un fond mouvant d'incertitudes et de craintes, suffisantes par elles-mêmes pour ébranler une volonté assurée et décourager une volonté moyenne. Un esprit persévérant en eût été éprouvé. Celui de Burns n'y pouvait résister. Cela fit que cette réforme, comme beaucoup de ses sentiments, beaucoup de ses résolutions, devait rester imaginaire. C'était un côté de sa vie qu'il devait vivre en rêve, ainsi qu'il arrive à beaucoup de poètes: c'est ce qui leur permet d'avoir des conduites si folles et des têtes si sages.
* * * * *
Dès que sa maison fut en train, il partagea son temps entre Ellisland et Mauchline, passant alternativement huit ou dix jours dans chaque endroit. Jane Armour était alors à Mossgiel, chez la mère de Burns, dont elle s'était faite l'apprentie pour la laiterie et les autres occupations rustiques. La route était longue de «sa ferme à sa femme», car d'Ellisland en Nithsdale à Mauchline en Kyle, il y a 45 milles[951], et les chemins d'alors la rendaient rude. Parfois il la faisait d'une traite, sellant à trois heures du matin, sa vieille jument, Jenny Geddes, et partant dans l'obscurité. Parfois il coupait la route eu deux et passait la nuit dans une auberge[952]. D'après Currie, ces voyages auraient eu une influence considérable et pernicieuse sur sa vie, parce que, dans ces arrêts, il rencontrait de la compagnie avec laquelle il oubliait ses résolutions de sobriété[952]. C'est exagérer. Il eût été sans doute désirable qu'il s'installât dès son arrivée dans sa nouvelle existence, car les bonnes résolutions demandent à être appliquées aussitôt; il faut les mettre au travail tout de suite; elles s'affaiblissent si on leur laisse le temps de flâner. Il y aurait surtout gagné d'éviter six mois de solitude et de découragement. Mais le cours ultérieur de sa vie fut dirigé par des causes plus profondes que quelques soirées passées autour du bol à whiskey, même si ces soirées empruntaient quelque chose au lendemain.
[Note 951: To Peter Hill, 18th July 1788.]
[Note 952: Currie. Life of Burns, p. 45.]
Ces semaines de Mauchline étaient les seules éclaircies dans l'assombrissement de sa vie. Lorsqu'il était de retour à Ellisland, dans sa chaumière provisoire, il prétendait que Jenny Geddes avait toujours l'oeil tourné à l'ouest, vers le pays qu'ils venaient de quitter. Quant à lui, sa pensée y aspirait sans cesse, et il l'envoyait à sa jeune femme toute rhythmée et rimée, toute prête pour sa voix «aux claires notes agrestes».
De tous les points d'où le vent peut souffler, J'aime chèrement l'ouest; Car c'est là que la jolie fillette vit, La fillette que j'aime le mieux; Des bois sauvages croissent, des rivières coulent, Mainte colline est entre nous deux; Mais, jour et nuit, ma pensée envolée Est sans cesse avec ma Jane.
Je la vois dans les fleurs fraîches de rosée, Je la vois douce et belle; Je l'entends dans la chanson des oiseaux, Je l'entends charmer l'air. Il n'y a pas une jolie fleur qui pousse, Près d'une fontaine, d'un bois ou d'une pelouse; Il n'y a pas un joli oiseau qui chante, Qui ne me fasse penser à ma Jane[953].
[Note 953: Of a' the Airts the Wind can blaw.]
C'est qu'en effet, avec sa versatilité de poète, il s'était repris d'amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable après tant de choses passées, ce mariage avait sa lune de miel. C'était du reste un regain de l'ancienne passion, à laquelle rien de nouveau, rien de plus profond ne s'était ajouté; il avait le même caractère purement extérieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu'il a prise pour compagne irrévocablement, c'est toujours un corps bien tourné, une démarche souple et l'oeil noir et vif qui jadis l'avait atteint. Les pièces qu'il lui adresse ont un riche coloris de désir, et, pour ainsi parler, de luxure conjugale; mais il n'y a pas un mot de sentiments plus graves, et les heures d'intimité sérieuse que suppose l'union complète de deux êtres n'y sont point représentées.
Oh! si j'étais sur les collines du Parnasse, Si je pouvais puiser à l'Hélicon, Afin d'atteindre l'habileté poétique Pour chanter combien chèrement je t'aime! Mais il faut que la Nith soit la fontaine de ma Muse, Il faut que ma Muse soit ton joli toi-même, Sur le Corsicon le regard perdu, je chanterai, Et j'écrirai combien chèrement je t'aime.
Viens donc, douce Muse, inspire ma chanson! Car pendant tout un long jour d'été Je ne pourrais chanter, je ne pourrais dire Combien, combien chèrement je t'aime. Je te vois danser sur la pelouse! Ta taille si souple, tes membres si bien pris, Tes lèvres tentantes, les yeux fripons, Par le ciel et la terre--je t'aime!
Le jour, la nuit, aux champs, à la maison, Ta pensée enflamme ma poitrine, Et sans cesse je redis et chante ton nom, Je vis seulement pour t'aimer. Quand je serais condamné à errer Au delà de la mer et du soleil couchant, Jusqu'à ce que mon dernier sable soit écoulé, Jusqu'alors, alors même, je t'aimerais![954]
[Note 954: Oh, were I on Parnassus' Hill.]
Ce sont là de brûlantes paroles. Mais, après cette gerbe de chansons amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour. À l'exception d'une petite pièce de fantaisie, dont les termes plutôt que le sentiment s'opposent à cette supposition, si on ne la connaissait que d'après l'oeuvre de son mari, on la prendrait pour une maîtresse plutôt que pour l'épouse. Pas une seule fois, elle n'apparaît dans son cadre véritable: la famille; elle ne lui a pas inspiré le pendant de la pièce où il a représenté le ménage de son père et de sa mère. Des affections successives que traverse la vie à deux et qui aboutissent à la touchante tendresse des vieux époux, qu'il a si délicieusement rendue dans John Anderson, il semble qu'il n'en ait ressenti aucune. Entre Jane et lui, il n'y eut jamais de communauté intellectuelle; ils vécurent ensemble, mais à part. La distance était trop grande. Mais, de quelque façon qu'il s'y fût pris, c'est un malheur auquel il ne pouvait échapper. La disproportion qui existait entre sa position et sa valeur intellectuelle devait le poursuivre dans le mariage. S'il avait choisi, comme il le disait très bien à Mrs Dunlop, une femme «qui eût pu entrer dans ses études favorites et apprécier ses auteurs favoris[955]»; elle n'aurait pu s'abaisser à son genre de vie. S'il prenait une femme capable de vivre en fermière, il était probable qu'elle ne saurait se hausser à son esprit.
[Note 955: To M Dunlop, 10th June 1788.]
Pendant un de ses séjours à Mauchline, Burns se réconcilia avec l'Église. Son mariage avec Jane Armour avait été purement civil. Les formalités religieuses n'avaient pas été remplies: les annonces, selon l'expression calviniste, n'avaient pas été proclamées, pendant trois dimanches consécutifs, dans les deux paroisses où vivaient les futurs; le ministre ne leur avait pas fait joindre les mains, et la promesse simple et grave du mariage écossais n'avait pas été prononcée d'être l'un pour l'autre un époux aimant et fidèle et une épouse aimante, fidèle et soumise, «jusqu'à ce que Dieu nous sépare par la mort[956].» La situation du jeune ménage était donc irrégulière, vis-à-vis de l'Église. Cependant la communion annuelle, qui était administrée à Mauchline, au commencement d'Août, approchait. C'est dans les paroisses écossaises un événement entouré de solennité. Quelque temps auparavant, le ministre, en chaire, donne notice à la congrégation que «le souper du Seigneur» sera administré tel jour. Durant la semaine qui précède, le Consistoire se réunit et dresse une liste de tous les communiants de la paroisse, conformément au livre d'exercices du ministre et au témoignage des anciens et des diacres. D'après cette liste, des billets sont remis aux anciens pour les distribuer aux fidèles. Le jour de la Cène, en face des tables recouvertes d'une nappe blanche et portant les deux espèces, le vin dans le calice et le pain dans la corbeille, le ministre défend aux indignes d'approcher. Les communiants ne peuvent prendre place aux sièges déposés de chaque côté des tables qu'en présentant les billets délivrés par les anciens. Il y a là un moyen efficace de discipline et qui sert de sanction aux arrêts du Consistoire, car être exclu de la participation au sacrement emporte une idée de déconsidération et de scandale. Aussi, un peu avant l'époque de cette cérémonie, les registres des paroisses sont-ils remplis de notices de gens qui font amende honorable. Burns fit comme les autres, plus sans doute pour sa jeune femme et sa famille que pour lui-même. On trouve dans les registres de Mauchline, le passage suivant:
[Note 956: Voir pour les mariages écossais Chamberlayne, Magnæ Britanniæ notitia;--C. W. Sprott, The Worship and Offices of the Church of Scotland;--et pour les détails de coutumes Ch. Rogers, Scotland social and Domestic, p. 116 et suivantes.--W. Gunnyon, Illustrations of Scottish, History, Life and superstitions from Song and Ballad, p. 208.]
1788.--Août 5.--Ont comparu Robert Burns, avec Jane Armour, son épouse prétendue. Ils reconnaissent tous deux leur mariage irrégulier, leur chagrin de cette irrégularité, et leur désir que la session prenne les mesures qui lui sembleront nécessaires en vue de la confirmation solennelle du dit mariage. La session, prenant cette affaire en considération, décide qu'ils seront tous deux blâmés pour l'irrégularité qu'ils reconnaissent, et qu'ils seront solennellement engagés à rester fidèlement unis à l'un à l'autre, comme mari et femme, tous les jours de leur vie.
La session a, par loi, droit à une amende en faveur des pauvres, elle s'en rapporte à la générosité de M. Burns.
La sentence précitée a été conformément exécutée et la session absout les deux personnes susdites de tout scandale de ce chef[957].
[Note 957: R. Chambers, tom. II, p. 280.]
À la suite, vient la signature du ministre et celle de Burns. Celui-ci avait aussi signé pour sa femme, ce qui porte à croire ou qu'elle était trop émue pour tenir une plume ou que, à cette époque, elle ne savait pas encore écrire. Au-dessous se trouve cette ligne: «M. Burns a donné un billet d'une guinée pour les pauvres.» C'était la fin de la fameuse lutte de Burns contre l'Église.
* * * * *
Cette union enfin conclue, on se demande ce qu'elle était, et surtout ce qu'elle allait être. Pour le moment, elle vivait d'un besoin de repos et d'un reste de passion. Mais cela ne peut aller bien loin; ce sont comme ces premières provisions avec lesquelles on se met en ménage, et qui permettent d'attendre le pain de tous les jours. Comment la vie commune allait-elle définitivement s'établir? Les deux êtres qu'elle réunissait avaient connu les ivresses, les délaissements, les colères, les déchirements, les rapiècements et, pour employer l'expression de Montaigne, «l'herbe, les fleurs, le fruit[958]» et le regain de l'amour. Ils se hasardaient maintenant à être paisiblement heureux ensemble. Ne leur serait-il pas plus difficile de l'être l'un avec l'autre qu'avec n'importe qui? Pouvaient-ils passer de leur liaison tourmentée au commerce uni et reposant que veut le ménage?
[Note 958: Montaigne. Essais, livre III, chap. II, Du Repentir.]
Pour Jane Armour, il semble que cette transition fût facile. Dans les aventures du passé sa part avait été plutôt de faiblesse et de laisser aller. Il paraît clair qu'elle était heureuse de trouver le repos, de retrouver l'amitié des siens; elle était fière d'être la femme de Robert Burns, d'une fierté mal démêlée et bornée, qui ne comprenait pas toute la valeur de son mari; elle était disposée à se trouver bien partagée, à espérer, comme un gros bonheur, une ferme prospère et une vie de petite aisance.
Mais lui où en était-il? Que pensait-il? ou plutôt que ressentait-il, non pas sur le devant mais dans l'arrière-chambre de son âme, en remuements confus de pensées et en vagues retours sur soi-même? Il avait été mené à ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres fautes, et lié à une destinée qu'il ne prévoyait pas. Maintenant qu'il se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle?
Il était impossible qu'il trouvât, impossible qu'il ait cru trouver dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux natures associées par leurs qualités intellectuelles les plus élevées, en une communion d'intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret Chalmers, il eût peut-être pu goûter cette douceur suprême de la vie; avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de lui-même n'aurait jamais de foyer; il serait obligé, sur ce point, de vivre avec des étrangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait bien lui-même dans un passage où il s'efforce un peu trop de chasser ce voeu d'une femme intelligente et instruite.
«Dans les circonstances où je suis, je n'aurais jamais pu avoir de compagne pour la vie, capable de pénétrer dans mes études favorites, de goûter mes auteurs favoris, etc, sans qu'elle m'imposât en même temps une vie coûteuse, des fantaisies capricieuses, peut-être des singeries de l'affectation, avec tous ces beaux talents de pensionnat, qui (pardonnez-moi, Madame[959]) se rencontrent quelquefois parmi les femmes de haut rang, et qui pénètrent presque universellement les demoiselles des classes qui ont des prétentions à la Gentry[960].»
[Note 959: En français.]
[Note 960: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]
À défaut de cette félicité, si rarement accordée du reste aux hommes supérieurs, parce que leur supériorité même les place hors des chances d'appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d'habitudes et de bon accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de tendresse active et vigilante autour des choses pratiques, et du déploiement de la famille dans une âme paternelle? Ne pouvait-il connaître ce refuge où les ennuis et les tribulations ne pénètrent pas, qui garde un coin de lumière argentée et paisible même aux jours sombres? Il entre beaucoup de bien-être d'âme et de corps dans ce bonheur-là. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien humain. C'est par lui que se disent heureux la plupart des quelques-uns qui se félicitent d'être nés. Burns ne pouvait-il le goûter? Pendant quelques mois, il crut en toute sincérité qu'il le possédait; bien plus, il crut qu'il s'en contenterait. On eût dit qu'il avait guéri ses voeux et ses rêves de leur inquiétude, qu'il leur avait enseigné à se borner au même arpent de terre et de tendresse. Il semblait qu'il eût pris pour lui le contentement modique et constant dont son frère, le poète latin, a donné la jolie formule:
tellus Et domus et placens uxor[961].
[Note 961: Horace.]
Il annonce de toutes parts qu'il est heureux, qu'il est satisfait de son mariage; il parle du bon effet que celui-ci a sur sa vie.
«... N'étaient les terreurs de ma situation incertaine en ce qui concerne l'entretien d'une famille d'enfants, je suis décidément d'opinion que le parti que j'ai pris est grandement en faveur de mon bonheur[962].»
[Note 962: To Robert Ainslie, 15th June 1788.]
«... Je suis doublement satisfait de ma conduite. J'ai la conscience d'avoir agi conformément à ces principes de générosité que mon désir est qu'on m'attribue, et je suis réellement de plus en plus content de mon choix[963].»
[Note 963: To Alex. Cunningham, 27th July 1788.]
«... Vous ne me dites pas si vous allez vous marier. Croyez-moi, si vous ne faites pas quelque choix maladroit, cela améliorera beaucoup le mets de la vie. Je puis en parler par expérience, bien que, Dieu le sait, mon choix ait été fait aussi au hasard qu'au jeu de Colin Maillard[964].»
[Note 964: To John Beugo, 9th Sept. 1788.]
Et huit mois plus tard il écrit encore:
«Pour vous donner en raccourci le reste de mon histoire: j'ai épousé ma Jane et pris une femme. Du premier de ces actes, j'ai chaque jour plus en plus de raison d'être satisfait[965].»
[Note 965: To Dr Moore, 4th Jan. 1789.]
Néanmoins, à y regarder de plus près, les choses n'étaient pas aussi assurées qu'elles le paraissaient. Quelques signes subtils, perceptibles à peine dans cette satisfaction, auraient pu en révéler la faiblesse. Personne ne les vit; Burns ne les soupçonna point. Ils existaient pourtant dès alors. Avec un peu d'attention il n'est pas impossible de les découvrir dans ce qui nous reste de ses sentiments à cette époque. Ce sont quelques pages à peine, quelques instants de son coeur; mais quelques parcelles d'un corps suffisent à une chimie un peu soigneuse pour déceler les moindres traces dans sa composition.
Les sentiments qu'il avait pour sa femme étaient affectueux. Il discernait bien les mérites qu'elle avait. Il les discernait trop bien. Le trait par lequel il les enserrait était si net, si précis, qu'il servait presque autant à marquer les qualités dont elle était privée que celles qu'elle possédait, et qu'il était difficile de dire pour quel côté la ligne avait été tracée, pour ce qu'elle renfermait ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce léger refus de la main à marquer les limites de ce qui nous est cher. Il ne laissait pas même à certains contours du caractère ce quelque chose d'indécis, ce bord flottant, dont on accorde le bénéfice à la personne aimée, où il y a place pour un acte de foi et de confiance, sans lequel un amour manque d'un élément précieux, c'est-à-dire de ce qu'il donne. Il y a là aussi, dans ce petit intervalle, une réserve pour l'admiration, une ressource contre les déceptions, un peu de mystère, de possible au delà de ce que nous avons mesuré, qui répond à ce besoin d'illimité qu'ont les vraies affections. Cette pénombre de faveur n'existe pas dans la manière dont Burns apprécie sa femme. Il lui fait sa part d'un trait arrêté sans hésitation: voici ce qu'elle possède, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout juste. C'est peu et c'est beaucoup ce simple fil tremblant autour d'un portrait. Il manque ici.
Je puis facilement imaginer une plus agréable compagne pour mon voyage de la vie, mais, sur mon honneur, je n'ai jamais vu la personne qui la représenterait. Dans les affaires domestiques, elle possède, à un degré éminent, l'aptitude à apprendre et l'activité à exécuter, et, pendant mon absence dans la vallée de la Nith, elle s'est faite l'apprentie régulière et constante de ma mère et de mes soeurs, dans leur laiterie et autres occupations rustiques[966].
[Note 966: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]
Et ailleurs:
Je n'ai pas de motif de m'en repentir (de son mariage). Si je ne possède pas le bavardage poli, les façons maniérées et la toilette à la mode; je ne suis pas écoeuré et dégoûté par les mille fléaux de l'affectation apprise au pensionnat, et j'ai le plus beau corps, le plus doux caractère, la plus saine constitution et le meilleur coeur du pays. Mrs Burns croit, aussi ferme que sa foi, que je suis le plus bel esprit et le plus honnête homme[967] de l'univers; bien que c'est à peine s'il lui est arrivé une fois en sa vie de s'occuper, pendant cinq minutes, d'un trait de prose ou de vers, sauf pour les Écritures de l'ancien et du nouveau Testament, et les Psaumes de David versifiés. Pour ce qui est des vers, je dois aussi faire exception pour une récente publication de Poèmes Écossais, qu'elle a lus très religieusement, et pour toutes les ballades de la contrée, car elle a (ô l'amoureux partial! vous écrierez-vous!) la plus jolie «voix d'oiseau sauvage des bois» que j'ai jamais entendue[968].
[Note 967: En français.]
[Note 968: To Miss Chalmers, 16th Sep. 1788.]
Et encore ce jugement-ci qui, sous sa satisfaction apparente, est plus dur que le reste:
«Je ne puis conclure sans vous dire que je suis de plus en plus satisfait de la résolution que j'ai prise vis à vis de «ma Jane». Il y a deux choses que, d'après mon heureuse expérience, j'établis comme des apophthegmes dans la vie: «La tête d'une femme n'a pas d'importance, en comparaison de son coeur», et «les voies de la vertu (quant à la sagesse quel poète y prétendrait?) sont des voies de contentement, et dans ses sentiers est la paix[969].»
[Note 969: To Dr Blacklock, 15th Nov. 1788.]
Qui ne sent l'accent un peu ironique, avec lequel il parle de l'attachement naïf et touchant que sa femme a pour lui; il le traite comme quelque chose d'un peu simple et d'enfantin. Qui ne sent surtout ce que ces louanges ont de purement pratique et presque de matériel? On dirait qu'elles s'appliquent à une bonne servante. Ailleurs, on croirait presque un examen des qualités physiques de la femme, en quoi elles restent bien dans le ton général de son amour pour elle. Mais ce ton devient ici pénible; au lieu d'être une célébration passionnelle, cela devient presque une évaluation utilitaire. À tous égards, ce témoignage est étroit; il ne couvre qu'une petite portion de la vie commune; il est d'un ordre trop rabaissé; il n'atteint pas à ce qui fait la dignité d'une existence vraiment partagée. Il manque quelque chose pour faire de cet éloge de ménagère un éloge d'épouse. Et, si l'on veut s'en convaincre, qu'on se demande quelle femme voudrait être louée ainsi, et se contenterait de la part de vie qui lui serait assignée de la sorte.
Il y avait quelque chose de plus grave encore, quoique ce fût moins apparent, plus profondément enfoui en lui-même. Il se poursuivait en lui de ces sourds débats, qui s'établissent en nous, en dépit de nous, presque sans nous, et qui portent sur nos actes les plus déterminés; cette discussion machinale, involontaire, qui travaille confusément mais continûment dans nos derniers replis de conscience, et détruit, à mesure que nous nous en satisfaisons, nos propres raisonnements sur notre propre conduite. Il en souffrait. Il était trop souvent occupé à se persuader qu'il avait agi pour le mieux: «Sûrement il avait bien fait, et d'ailleurs il ne pouvait pas faire autrement!» Voici ce qu'il écrivait pour lui seul, dans son journal intime, dès ses premières journées d'Ellisland; on dirait qu'il cherche à refouler, à accabler cette obscure, cette obstinée contradiction qui monte de lui-même.
Le mariage--la circonstance qui m'enchaîne le plus étroitement à la prudence si la vertu et la religion doivent être pour moi autre chose que des mots--le mariage est ce à quoi j'aurais, dans quelques années, dû me décider. Dans ma situation présente, il était absolument nécessaire. L'humanité, la générosité, un honnête orgueil de ma réputation, les droits de mon bonheur dans l'avenir, en tant qu'il dépendra (et il en dépendra beaucoup) de la paix de ma conscience, tous ces motifs ont joint leurs plus ardents suffrages, leurs plus puissantes sollicitations, avec une affection enracinée, pour me pousser à l'acte que j'ai accompli. Et je n'ai, de la part de ma femme, aucun sujet de m'en repentir. Je puis bien me figurer comment, mais je n'ai jamais vu où j'aurais pu faire un meilleur choix. Allons! que j'agisse, selon ma devise favorite, ce magnifique passage de Young.
Sur la Raison bâtis la Résolution, Ce pilier de la vraie majesté dans l'homme[970].
[Note 970: Extract from the Author's Journal, 15th June 1788.]
C'est là un étrange langage. Quand on est simplement heureux, il n'y a pas besoin de faire appel à l'énergie et au stoïcisme. Comme s'il n'était jamais bien convaincu, il revient sans cesse sur ce point et recommence sa démonstration. Quand il écrit à des étrangers, il répond à des objections qu'on ne lui fait pas et la même formule de raisonnement revient: Je ne pouvais pas agir autrement. «Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laissé entraîner» disait Montaigne[971].
[Note 971: Montaigne. Essais, livre III, chap. V, sur des vers de Virgile.]
Cette situation, ou plutôt les résultats qu'elle pouvait amener, n'ont pas échappé à quelques-uns de ses contemporains. Walker dont la sympathie pour Burns nous est connue depuis Édimbourg, l'avait notée avec mesure et fermeté:
Un lecteur perspicace s'apercevra que les lettres dans lesquelles il annonce son mariage à quelques-uns de ses correspondants les plus respectés, sont écrites dans cet état où l'esprit souffre de réfléchir à une décision pénible, et trouve un soulagement en cherchant des arguments pour justifier l'action et diminuer ses désavantages dans l'opinion des autres.... Un mariage imposé par un sentiment de devoir peut être rendu indispensable par les circonstances; cependant, comme c'est entreprendre un devoir qui ne peut s'accomplir par un effort temporaire quelque puissant qu'il soit, mais qui réclame un renouvellement d'effort chaque année, chaque jour et chaque heure, c'est soumettre la force et la constance de nos principes à l'épreuve la plus dure et la plus hasardeuse[972].
[Note 972: Walker. Life of Burns, p. LXXXVII.]
Il y avait donc des dangers latents. Mais il les ignorait, quoiqu'il les portât en lui-même. Il était, comme toujours, confiant en soi, se donnant si bien tout entier à ce qu'il éprouvait qu'il ne réservait rien de lui pour s'en défier. Il allait être un modèle de fidélité et de confiance; il était bien sûr de posséder ces deux qualités essentielles d'un mari; il les sentait en lui. C'est d'une entière bonne foi qu'il écrivait à Mrs Dunlop:
«À la jalousie et à l'infidélité je suis également étranger. Mon préservatif contre la première est la conviction complète de ses sentiments d'honneur et de son attachement pour moi; mon antidote contre la seconde est ma longue et profondément enracinée affection pour elle[973].»
[Note 973: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]
À coup sûr, il était victime de l'illusion commune. Combien souvent il arrive qu'on prenne la conception d'un devoir pour la volonté de le remplir, et qu'à travers cette erreur on se trouve presque le mérite de l'avoir accompli! Ces bonnes résolutions étaient des gelées blanches. Mais il croyait à leur durée. «Tout licencieux qu'on me tient, dit carrément Montaigne, j'ay en vérité plus sévèrement observé les lois de mariage que je n'avais n'y promis n'y espéré[974].» Du moins, avec lui, on avait su à quoi s'en tenir. C'est le dire d'un sage: il s'engageait à peu, il tenait un peu plus, et s'estimait dans l'humaine mesure. Mais Burns était un emporté; il voulait aller en tout à l'extrémité des choses. Le malheur est qu'il n'y restait pas longtemps; et c'est un défaut quand il s'agit justement de constance.
[Note 974: Montaigne. Essais, livre III, chap. V, sur des vers de Virgile.]
* * * * *
Presque aussitôt après son mariage, Burns fut obligé de repartir pour faire la moisson à Ellisland. Il se remit au travail de la terre abandonné depuis deux ans, parfois maniant la faux, ou plus souvent liant les gerbes derrière ses faucheurs. C'était toujours un rude ouvrier et il dut retrouver ces fortes occupations de jadis avec une sorte de joie et de bien-être.
Malheureusement les inquiétudes l'attendaient. Lorsqu'il était arrivé sur sa ferme, les grains étaient jeunes; l'été, qui parfois met tant de différence entre les épis verts et les épis mûrs, n'avait pas encore passé sur eux. Il pouvait espérer. La construction de la maison et ses voyages à Mauchline avaient ensuite distrait sa pensée. Maintenant que l'ouvrage fixait son esprit sur cette glèbe et qu'il voyait les résultats de la saison, il se sentait des inquiétudes sur le marché qu'il avait fait en prenant la ferme. Les récoltes, à mesure qu'elles tombaient, semblaient plus maigres; la terre apparaissait dure, pétrie de cailloux. Avec ce sein ingrat, donnerait-elle jamais plus que ces chétifs épis? Il n'y avait pas là de quoi payer le loyer. Il prévit le pire et, du même coup, songea à sa place de l'Excise, comme une aide s'il parvenait à continuer sa vie de fermier, comme une ressource s'il était forcé d'y renoncer. L'impression du danger fut si vive et si poignante que, dès le commencement de septembre, dès le 10 septembre, il écrivait à M. Robert Graham, un des commissaires de l'Excise, pour lui demander un emploi.
«Il y a quelque temps, votre honorable Comité m'a donné ma commission dans l'Excise, que je regarde comme mon ancre de salut dans la vie. Ma ferme, maintenant que je l'ai essayée un peu, bien que je pense qu'elle deviendra avec le temps un marché où je ne perdrai pas, n'est cependant pas l'affaire avantageuse qu'on m'avait fait espérer. Elle est au dernier point d'épuisement et de pauvreté, et il faudra quelque temps avant qu'elle puisse payer la rente.... Mais je suis maintenant embarqué dans la ferme. Je suis marié et je suis déterminé à tenir bon sur mon bail, jusqu'à ce qu'une nécessité irrésistible me contraigne à abandonner le terrain[975].»
[Note 975: To Robert Graham of Fintry, 10th Sept. 1788.]
Au milieu de septembre, il avouait à Miss Chalmers, dans les mêmes termes:
«Je ne trouve pas que ma ferme soit le marché avantageux qu'on m'avait fait espérer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra devenir un marché auquel je ne perdrai pas....
Pour me sauver de cette horrible situation d'être entraîné, par une ferme qui vous ruine, jusqu'à la misère, j'ai pris mes instructions dans l'Excise et j'ai ma commission dans ma poche à tout événement[976].»
[Note 976: To Miss Chalmers, Sept. 16th, 1788.]
Enfin, vers les derniers jours du même mois, il écrivait à M. Graham qui, en réponse à sa demande, lui avait promis son patronage et sa protection, avec une effusion de reconnaissance qui donne la mesure de ses craintes:
«Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxiétés l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a délivré, cela serait une récompense de votre bonté.
Je suis affligé d'une prescience mélancolique, qui fait de moi un vrai lâche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente plutôt que de me trouver dans cette horrible situation, d'être prêt à implorer les montagnes de s'écrouler sur moi, et les collines de me dérober à la présence d'un propriétaire hautain ou de son employé encore plus hautain à qui je devrais ce que je ne pourrais payer....
Ma ferme, je crois que j'en puis être certain, sera par la suite quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois premières années, un peu au-dessous de sa valeur, je pourrai avoir un an et peut-être plus d'avance sur la mauvaise période[977].
[Note 977: To Robert Graham of Fintry, 23rd Sept. 1788.]
Ainsi, à mesure que les tas de gerbes lui laissaient mieux voir ce que chaque champ rendait, ses appréhensions devenaient plus vives. Lorsqu'après la dernière javelle, les moissonneurs, rassemblés sur l'éminence la plus proche, proclamèrent par trois hourrahs que la moisson était terminée, et jetèrent leurs faucilles en l'air, il ne lui restait plus guère d'illusion. Pauvre Burns! Il dut porter un coeur soucieux à la fête de la rentrée des grains, au Kirn jovial, et bruyant de ses propres chansons. C'est qu'il se rappelait les visites de l'intendant, les terreurs de la prison et les angoisses qui remplissaient jadis la maison. Ces scènes sombres, qui avaient bouleversé son esprit d'enfant et l'avaient laissé plein d'épouvantes, voici qu'il en entrevoyait de semblables pour lui-même! Elles lui inspiraient d'autant plus de terreur que, désormais, elles ne le menaçaient plus seul.
«Mes soucis croissants dans celle contrée qui m'est encore étrangère, des conjectures sombres dans la noire perspective de l'avenir, la conscience de mon inaptitude au combat du monde, la cible plus large que je présente au malheur avec une femme et des enfants... je pourrais m'abandonner à ces réflexions, jusqu'à ce que mon humeur fermente, et se tourne en un chagrin acide qui corroderait le fil même de la vie[978].»
[Note 978: To Mrs Dunlop, 16th Aug. 1788.]
Heureusement, la moisson une fois terminée et rentrée, Jane Armour vint enfin le rejoindre vers le commencement de Décembre. Elle lui apporta un peu d'affection et de bien-être, dont il avait grand besoin. La ferme n'était pas encore aménagée pour les recevoir. Ils se logèrent, en attendant, dans un bâtiment situé au pied d'une vieille tour démantelée, sur un terrain entouré d'un côté par la Nith, de l'autre par une tranchée, et que, pour cette raison, on appelait l'Île[979]. Il accueillit la venue de sa femme par une petite chanson alerte, un peu effrontée, mais pleine de crânerie et de belle humeur et qui fait plaisir après tant de confidences découragées.
[Note 979: R. Chambers, tom. II, p. 301;--Scott Douglas, tom. V, p. 177-78]
J'ai une femme pour moi seul, Je ne partagerai avec personne; Personne ne me fera cocu, Je ne ferai cocu personne.
J'ai un penny à dépenser, Là--qui ne doit rien à personne! Je n'ai rien à prêter, Je n'emprunterai à personne.
Je serai gai et libre, Je ne serai triste pour personne; Personne n'a souci de moi, Je n'ai souci de personne[980].
[Note 980: I hae a Wife o' my ain.]
Ces mois de l'hiver 1788-89 furent probablement les meilleurs de la seconde partie de sa vie. Le contraste les lui faisait mieux goûter. Après tant de vicissitudes, après les derniers six mois si délaissés et si pénibles dans son taudis enfumé ou sur les grand'routes, il retrouvait un foyer, et ce foyer égayé par un pas léger et une voix joyeuse. Il en éprouva comme un bien-être qui lui pénétra jusqu'au coeur. La présence de sa femme sembla le rassurer, chasser les idées noires nées de sa solitude, lui rendre bon espoir et bon courage.
Elle lui était arrivée aussi au bon moment, non pas au temps des labours et des récoltes, alors que le cultivateur ne connaît que les rentrées rapides pour les repas, et les rentrées lasses du soir. Elle était venue avec les mois d'hiver, quand il est plus souvent à la maison. La ferme a pris cette intimité dont Virgile a fait un exquis tableau flamand:
Et quidam seros hiberni ad luminis ignes Pervigilat, ferroque faces inspicat acuto: Interea, longum cantu solata laborem, Arguto conjux percurrit pectine telas, Aut dulcis musti Vulcano decoquit humorem Et foliis undam trepidi despumat aheni[981].
[Note 981: Virgile. Georgiques, liv. I, V. 290.]
C'est aussi le moment où le fermier connaît le délassement d'esprit et de corps. Dehors, les champs se reposent; sous la neige, silencieusement et sûrement, la terre travaille à préparer les graines pour la vie. L'homme, confiant en elle, oublie les anxiétés qui lui viennent de l'air et qui le ressaisiront dès que les pointes vertes poindront hors du sein maternel des plaines. Il goûte sans arrière-pensée, dans la routine des occupations décrues, la monotone douceur des courtes journées et des longues soirées d'hiver. Toutes ces conditions s'étaient réunies à souhait pour donner à Burns l'illusion du bonheur. On aime à s'arrêter sur ces quelques mois. On imagine le poète écrivant une pièce, le pendant du Samedi soir, représentant, dans un tableau moins patriarcal, le bonheur simple, sain et vigoureux d'un couple dans sa maturité jeune. On a un aperçu de ce qu'aurait pu être sa vie si ses rêves s'étaient réalisés.
C'est dans ces dispositions qu'il acheva l'année 1788 et commença l'année 1789. La plus belle manifestation de ce rassérènement eut lieu le 1er Janvier 1789. Parmi les quelques jours splendides et surprenants, qui éclatent ça et là dans la vie de cet homme, il n'y en a peut-être pas qui rayonne plus que celui-ci. Les souhaits faits autour de lui, Burns pensa à sa vieille amie, Mrs Dunlop; il lui écrivit une lettre admirable, baignée d'une lumière harmonieuse, sereine, pure, chaste et d'une large tendresse. C'est un morceau de prose comparable aux plus beaux de la littérature anglaise.
Ce matin-ci, chère Madame, est un matin de souhaits, et plût à Dieu que je répondisse à la description de l'apôtre Jacques: «La prière sincère, fervente d'un homme juste a grand pouvoir!» En ce cas, Madame, vous accueilleriez une année pleine de bénédictions; tout ce qui obstrue ou trouble la tranquillité et la joie intérieure serait écarté, et tous les plaisirs que la frêle humanité peut goûter vous appartiendraient. J'avoue que je suis tellement peu Presbytérien que j'approuve qu'on fixe des moments et des saisons pour des actes extraordinaires de dévotion, afin de briser cette routine coutumière de vie et de pensée, qui est si apte à réduire notre existence à une sorte d'instinct, ou même quelquefois, chez quelques esprits, à un état peu supérieur à celui de pure machine.
Ce jour-ci, le premier dimanche de mai, un midi avec une brise légère et un ciel bleu vers le commencement de l'automne, un matin blanchâtre et un calme jour soleillé vers la fin de la même saison, ont toujours été pour moi, aussi loin que je me rappelle, une sorte de fête. Non pas pour prendre la physionomie sacramentelle, dure comme celle d'un bourreau, des communions de Kilmarnock; mais pour rire ou pleurer, être joyeux ou pensif, moral ou religieux, selon l'humeur et la tournure de la saison et de moi-même. Je crois que je dois cela à ce magnifique article du Spectator «la Vision de Mirza», ce morceau qui frappa ma jeune imagination, avant que je fusse capable de fixer une idée sur un mot de trois syllabes. «Le cinquième jour de la lune, que, selon la coutume de mes ancêtres, j'observe comme un jour saint, après m'être lavé et avoir élevé vers le ciel mes dévotions du matin, je montai la haute colline de Bagdad, pour passer le reste du jour en méditation et en prière[982].»
[Note 982: Addison. Spectator, nº 159.]
Nous ne connaissons rien, ou à peu près rien, de la substance ou de la structure de nos âmes. C'est pourquoi nous ne pouvons expliquer leurs caprices apparents, pourquoi telle d'entre elles est particulièrement charmée de cette chose-ci, ou frappée de cette autre, qui, sur des esprits d'un tour différent, ne font pas d'impression extraordinaire. J'ai des fleurs favorites parmi lesquelles sont la pâquerette des montagnes, la campanule, la digitale, la rose de l'églantier, le bouleau en bourgeons et l'aubépine blanche; je les contemple, je m'attarde près d'elles avec un délice particulier. Je n'entends jamais le sifflement aigu, solitaire, du courlis, par un midi d'été, ou la cadence sauvage, confuse d'une bande de pluviers gris, par un matin d'automne, sans ressentir une élévation d'âme qui ressemble à l'enthousiasme de la Dévotion ou de la Poésie. Dites-moi, ma chère amie, à quoi cela peut-il être dû? Sommes-nous une simple machine passive qui, comme la harpe éolienne, prend l'impression de l'accident qui passe? Ou bien ces mouvements sont-ils la preuve de quelque chose en nous au-dessus de la vile argile? J'avoue que j'ai une faiblesse pour ce genre de preuves de redoutables et importantes réalités: un Dieu qui a fait toutes choses--la nature immatérielle et immortelle de l'homme, et un monde de félicité ou de malheur par delà la mort et la tombe--je veux dire ces preuves que nous déduisons au moyen de nos propres pouvoirs d'observation. Bien que des individus respectables aient existé dans tous les âges, j'ai toujours considéré que le genre humain en bloc ne vaut guère mieux qu'une plèbe sotte, entêtée, crédule, irréfléchie; sa croyance universelle a très peu de poids pour moi. Néanmoins je suis un très sincère croyant en la Bible; mais j'y suis attiré par la conviction d'un homme et non par le licol d'un âne[983].
[Note 983: To Mrs Dunlop, New-year-Day Morning, 1789.]
Et veut-on voir quel était le ton moral de cette famille? Au moment même où Burns écrivait cette page, là-bas, dans la vieille maison de Mossgiel, Gilbert envoyait à son aîné une lettre de souhaits, qui avait aussi sa beauté. Elle était grave, nue, austère comme lui. Elle fait contraste avec les interrogations éloquentes qui partaient d'Ellisland; elle est forte d'une confiance et d'un repos en Dieu, qui sont pareillement très élevés. Elle contient aussi, dans sa rigidité de forme, la souvenance émue des jours d'autrefois, de ces beaux jours fraternels de Mossgiel, déjà, déjà si loin.
Cher Frère.--Je viens de terminer le déjeuner du jour de l'An, dans les formes usuelles, et cela rappelle à mon esprit les jours des années passées et l'intimité dans laquelle nous avions coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de notre famille, «à travers la sombre poterne des temps écoulés», je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer, mon cher frère, combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est devant nous, nous avons bonne raison d'espérer que tout tournera bien.
Votre mère et vos soeurs, avec le petit Robert, se joignent à moi pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu'à Mrs Burns, et vous prient de les rappeler, de même façon, au souvenir de William, la prochaine fois que vous le verrez[984].
[Note 984: Gilbert Burns to Robert Burns, Mossgiel 1st Jan. 1788.]
Le calme de cet état d'âme et les loisirs de la saison, ce quelque chose de confiant que communique une vie assise, l'amenaient à des rêves de production. Il était bien résolu à ne pas se confiner dans sa besogne de fermier. Celle-ci était à ses yeux une nécessité inférieure. Il n'aimait plus beaucoup son métier qui, du reste, ne lui fournira plus guère d'inspirations comme autrefois. Il en parle avec une sorte de dégoût.
«Quoi qu'il en soit, le coeur de l'homme et la fantaisie du poète sont les deux grandes considérations pour lesquelles je vis. Si des sillons boueux ou de sales fumiers doivent absorber la meilleure partie des fonctions de mon âme immortelle, j'aurais mieux fait d'être tout de suite une corneille ou une pie; car alors je n'aurais pas eu de plus hautes idées que de briser des mottes de terre et de ramasser des vers. Je ne parle pas des coqs sur les portes de granges ou des canards sauvages, créatures avec lesquelles je changerais de vie à n'importe quel moment[985].»
[Note 985: To Mrs Dunlop, 17th Dec. 1788.]
Il espérait confusément, comme lorsqu'on espère parce qu'on est disposé à l'espérance. Quelquefois il se figurait que son existence de fermier lui laisserait du temps; plus souvent il se tournait vers la place qu'il comptait obtenir dans l'Excise.
En ce qui concerne les moyens d'existence, je me crois à peu près en sûreté: j'ai bon espoir de ma ferme; et s'il manquait, j'ai une commission dans l'Excise qui, à n'importe quel moment, me procurera du pain[986].
[Note 986: To the Right Rev. Dr John Geddes, 3rd Feb. 1789.]
Certains jours, quand il était particulièrement bien disposé, il voyait cette perspective de l'Excise s'élargir, aboutir à une vie d'aisance et où il pourrait se donner entièrement à la poésie.
Il y a encore une chose qui peut rendre ma condition plus aisée: j'ai une commission d'employé dans l'Excise et je vis au milieu d'une circonscription de campagne. Ma demande à M. Graham, qui est un des commissaires de l'Excise, était, si cela est en son pouvoir, qu'il me procure ce district-ci. Si j'étais très confiant, je pourrais espérer qu'un de mes hauts patrons pourra me procurer une nomination de la Trésorerie comme surveillant, inspecteur général, etc. Alors, sûr de mon existence, «à toi douce poésie, délicieuse vierge», je consacrerais mes jours futurs[987].
[Note 987: To Dr Moore, 4th Jan. 1788.]
Il fallait que l'espérance fût très montée en lui, car il allait jusqu'à se figurer une vie très sage qu'il caractérisait en termes excellents.
Aussi, avec un but et une méthode rationnels de vie, vous pouvez facilement deviner, mon vénéré et très honoré ami, que mon métier propre n'est pas oublié; je suis, si cela est possible, plus enthousiaste des muses que jamais[988].
[Note 988: To the Right Rev Dr John Geddes, 3rd Feb. 1789.]
Il formait des projets de longs poèmes:
Vous verrez que j'ai accordé ma lyre sur les bords de la Nith. Je vous communiquerai, quand j'aurai le plaisir de vous voir, quelques plans poétiques plus grands qui flottent dans mon imagination[988].
Parmi ces projets s'en trouvait un qu'il appelait le Progrès du Poète. C'eût été une sorte d'autobiographie en vers, une oeuvre considérable, où se seraient trouvés, outre ses confessions, les portraits des hommes qu'il avait connus[989]. Il en parle à propos du portrait peu flatté de Creech. En attendant il réunissait et retouchait de vieilles chansons pour le Musée musical de Johnson.
[Note 989: To Prof{r} Dugald Stewart, 20th Jan. 1789.]
Je suis toujours à chercher des provisions pour la publication de Johnson, et, entre autres, j'ai donné un léger coup de brosse à la vieille chanson favorite, je n'ai changé qu'un mot ici et là, mais si son humour vous plaît, nous penserons à y ajouter une strophe ou deux[990].
[Note 990: To Robert Ainslie, 6th Jan. 1789.]
Tous ces extraits se trouvent dans les lettres écrites pendant décembre 1788 et janvier et février 1789. Ces mois furent le centre de cette accalmie dont, au-delà, les bords sont déjà émus de trouble.
Cette tranquillité intérieure ne fut effleurée que par un bref incident, écho du passé, qui pour tous passa inaperçu. Vers la fin de février, Burns fut forcé d'aller à Édimbourg, pour y régler définitivement ses comptes avec Creech, règlement qui d'ailleurs eut lieu à sa satisfaction. «J'ai réglé finalement avec Creech, et je dois reconnaître que, à la fin, il a été aimable et juste envers moi[991]». La nouvelle de son arrivée dut courir parmi ses amis et atteindre un coeur récemment blessé. On devine ce que Clarinda avait pu ressentir en apprenant le brusque mariage de Burns. Elle lui avait tout sacrifié; il l'abandonnait dans l'isolement qu'il l'avait poussée à accepter. Elle avait profondément souffert. Sous le coup de la colère et de l'indignation, elle lui écrivit chez son ami Heron une lettre à laquelle il ne répondit rien. Cette lettre n'a pas été conservée. Il est probable, dit Scott Douglas, que Burns la déchira sur l'instant de colère[992]. Quand elle fut prévenue par Ainslie qu'il était sur le point de faire une courte visite à Édimbourg, elle répondit qu'elle éviterait ce jour-là de regarder par les fenêtres. Pauvre Clarinda! Peut-être espérait-elle que cette défense ne serait pas écoutée et peut-être, le coeur serré, passa-t-elle la journée à attendre l'ingrat. Il ne vint pas. Il semble que, dans une de ces contradictions si sincères et parfois si touchantes chez les femmes, elle lui en fit parvenir le reproche, car on a la lettre curieuse, à la fois ferme et adroite, par laquelle il se défend.
[Note 991: To Dr Moore, 23rd March.]
[Note 992: Scott Douglas, tom. V, p. 219.]
«Madame.--La lettre que vous m'avez écrite chez Heron portait sa réponse en elle-même; vous me défendiez de vous écrire, à moins que je ne fusse prêt plaider coupable devant une certaine accusation que vous portiez contre moi. Comme je suis convaincu de mon innocence; comme je puis, bien que j'aie conscience de ma haute imprudence et de mon insigne folie, mettre la main sur ma poitrine et attester la rectitude de mon coeur, vous me pardonnerez, Madame, si je ne pousse pas la complaisance jusqu'à souscrire humblement au nom de «misérable», uniquement par déférence pour votre opinion, quelque estime que j'aie pour votre jugement et quelque ardent respect que j'aie pour votre mérite!
Je vous ai déjà dit et je l'affirme de nouveau que, à l'époque à laquelle vous faites allusion, je n'avais pas le moindre lien moral envers Mrs Burns; je ne connaissais pas, je ne pouvais pas connaître les circonstances puissantes que l'irrésistible nécessité était occupée à embusquer contre moi. Si vous vous rappelez les scènes qui ont eu lieu entre nous, vous apercevrez la conduite d'un honnête homme, luttant victorieusement contre des tentations, les plus puissantes qui aient jamais assailli un homme, et conservant sans tache l'honneur, dans des situations où la vertu la plus austère aurait pardonné une chute. Ces situations, j'ose le dire, pas un de ses semblables, avec la moitié de sa sensibilité et de sa passion, n'aurait pu les affronter sans succomber. Je vous laisse à penser, Madame, s'il est vraisemblable que cet homme accepte une accusation de «perfide trahison».
Étais-je à blâmer, Madame, quand je fus la victime éperdue de charmes, dont, je l'affirme, aucun homme n'approcha jamais avec impunité? Si j'avais entrevu la moindre lueur d'espérance que ces charmes pussent jamais être à moi; si même la nécessité de fer...... mais ce sont là des paroles inutiles. Je serais allé vous voir quand j'étais en ville; en vérité, je n'aurais pu m'en empêcher, si ce n'est que M. Ainslie m'a dit que vous étiez déterminée à éviter vos fenêtres, pendant que je serais en ville, de peur de m'entrevoir dans la rue.
Quand j'aurai regagné votre bonne opinion, peut-être oserai-je solliciter votre amitié; mais, quoi qu'il en soit, celle qui, pour moi, est la première de son sexe, sera toujours l'objet de mes meilleurs et de mes plus ardents souhaits[993].
[Note 993: To Mrs Mac Lehose, March 9th, 1789.]
Ces quelques jours à Édimbourg lui furent pénibles. Il se retrouvait obscur, isolé, négligé, dans cette cité que pendant un hiver il avait remplie du bruit de sa renommée. Dans ces rues où naguère on se retournait sur lui, où on le montrait du doigt, personne ne le remarquait. Il en conçut une sorte de courroux et il se hâta de repartir. En rentrant à Ellisland, il écrivait:
«Me voici, mon honorée amie, revenu sain et sauf de la capitale. Pour un homme qui a un foyer, tout humble ou écarté qu'il soit, (si ce foyer est comme le mien la scène du confort domestique), l'affairement d'Édimbourg deviendra bientôt un objet de fatigue et de dégoût.
«Vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais[994]!»
[Note 994: To Mrs Dunlop, 4th March 1789.]