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Avant-Propos
Il est, au Museo Nazionale de Florence, une statue de marbre, que Michel-Ange appelait le Vainqueur. C’est un jeune homme nu, au beau corps, les cheveux bouclés sur le front bas. Debout et droit, il pose son genou sur le dos d’un prisonnier barbu, qui ploie, et tend sa tête en avant, comme un bœuf. Mais le vainqueur ne le regarde pas. Au moment de frapper, il s’arrête, il détourne sa bouche triste et ses yeux indécis. Son bras se replie vers son épaule. Il se rejette en arrière ; il ne veut plus de la victoire, elle le dégoûte. Il a vaincu. Il est vaincu.
Cette image du Doute héroïque, cette Victoire aux ailes brisées, qui, seule de toutes les œuvres de Michel-Ange, resta jusqu’à sa mort dans son atelier de Florence, et dont Daniel de Volterre, confident de ses pensées, voulait orner son catafalque, — c’est Michel-Ange lui-même, et le symbole de toute sa vie.
La souffrance est infinie, elle prend toutes les formes. Tantôt elle est causée par la tyrannie aveugle des choses : la misère, les maladies, les injustices du sort, les méchancetés des hommes. Tantôt elle a son foyer dans l’être même. Elle n’est pas alors moins pitoyable, ni moins fatale ; car on n’a pas eu le choix de son être, on n’a demandé ni à vivre, ni à être ce qu’on est.
Cette dernière souffrance fut celle de Michel-Ange. Il eut la force, il eut le bonheur rare d’être taillé pour lutter et pour vaincre, il vainquit. — Mais quoi ? Il ne voulait pas de la victoire. Ce n’était pas là ce qu’il voulait. — Tragédie d’Hamlet ! Contradiction poignante entre un génie héroïque et une volonté qui ne l’était pas, entre des passions impérieuses et une volonté qui ne voulait pas !
Qu’on n’attende pas de nous qu’après tant d’autres nous voyions là une grandeur de plus ! Jamais nous ne dirons que c’est parce qu’un homme est trop grand, que le monde ne lui suffit pas. L’inquiétude d’esprit n’est pas un signe de grandeur. Tout manque d’harmonie entre l’être et les choses, entre la vie et ses lois, même chez les grands hommes, ne tient pas à leur grandeur : il tient à leur faiblesse. — Pourquoi chercher à cacher cette faiblesse ? Celui qui est plus faible est-il moins digne d’amour ? — Il en est bien plus digne, car il en a plus besoin. Je n’élève point des statues de héros inaccessibles. Je hais l’idéalisme couard, qui détourne les yeux des misères de la vie et des faiblesses de l’âme. Il faut le dire à un peuple trop sensible aux illusions décevantes des paroles sonores : le mensonge héroïque est une lâcheté. Il n’y a qu’un héroïsme au monde : c’est de voir le monde tel qu’il est, — et de l’aimer.
Le tragique du destin que je présente ici, c’est qu’il offre l’image d’une souffrance innée, qui vient du fond de l’être, qui le ronge sans relâche, et qui ne le quittera plus avant de l’avoir détruit. C’est un des types les plus puissants de cette grande race humaine, qui, depuis dix-neuf siècles, remplit notre Occident de ses cris de douleur et de foi : — le chrétien.
Un jour, dans l’avenir, au fond des siècles, — (si le souvenir de notre terre s’est encore conservé), — un jour, ceux qui seront se pencheront sur l’abîme de cette race disparue, comme Dante au bord de Malebolge, — avec un mélange d’admiration, d’horreur et de pitié.
Mais qui le sentira mieux que nous, qui avons été mêlés, enfants, à ces angoisses, — qui avons vu s’y débattre les êtres qui nous sont le plus chers, — nous, dont la gorge connaît l’odeur âcre et enivrante du pessimisme chrétien, — nous à qui il a fallu faire, certains jours, un effort pour ne pas céder, comme d’autres, dans les moments de doute, au vertige du Néant Divin !
Dieu ! Vie éternelle ! Refuge de ceux qui ne réussissent point à vivre ici-bas ! Foi, qui n’es bien souvent qu’un manque de foi dans la vie, un manque de foi dans l’avenir, un manque de foi en soi-même, un manque de courage et un manque de joie !… Nous savons sur combien de défaites est bâtie votre douloureuse victoire !…
Et c’est pour cela que je vous aime, chrétiens, car je vous plains. Je vous plains et j’admire votre mélancolie. Vous attristez le monde, mais vous l’embellissez. Le monde sera plus pauvre, quand votre douleur n’y sera plus. Dans cette époque de lâches, qui tremblent devant la douleur et revendiquent avec bruit leur droit au bonheur, qui n’est le plus souvent que le droit au malheur des autres, osons voir la douleur en face et la vénérer ! Louée soit la joie, et louée la douleur ! L’une et l’autre sont sœurs, et toutes deux sont saintes. Elles forgent le monde et gonflent les grandes âmes. Elles sont la force, elles sont la vie, elles sont Dieu. Qui ne les aime point toutes deux n’aime ni l’une, ni l’autre. Et qui les a goûtées sait le prix de la vie et la douceur de la quitter.
Michel-Ange
C’était un bourgeois florentin, — de cette Florence aux palais sombres, aux tours jaillissantes comme des lances, aux collines souples et sèches, finement ciselées sur le ciel de violettes, avec les fuseaux noirs de leurs petits cyprès et l’écharpe d’argent des oliviers frissonnant comme des flots, — de cette Florence à l’élégance aiguë, où la blême figure ironique de Laurent de Médicis et Machiavel à la grande bouche madrée rencontraient la Primavera et les Vénus chlorotiques de Botticelli, aux cheveux d’or pâle, — de cette Florence fiévreuse, orgueilleuse, névrosée, en proie à tous les fanatismes, secouée par toutes les hystéries religieuses ou sociales, où chacun était libre et où chacun était tyran, où il faisait si bon vivre et où la vie était un enfer, — de cette ville aux citoyens intelligents, intolérants, enthousiastes, haineux, à la langue acérée, à l’esprit soupçonneux, s’épiant, se jalousant, se dévorant les uns les autres, — cette ville, où il n’y avait pas de place pour le libre esprit d’un Léonard, — où Botticelli finissait dans le mysticisme halluciné d’un puritain d’Écosse, — où Savonarole au profil de bouc, aux yeux ardents, faisait danser des rondes à ses moines autour du bûcher qui brûlait les œuvres d’art, — et où, trois ans plus tard, le bûcher se relevait pour brûler le prophète.
De cette ville et de ce temps il fut, avec tous leurs préjugés, leurs passions et leur fièvre.
Certes, il n’était pas tendre pour ses compatriotes. Son génie de plein-air, à la large poitrine, méprisait leur art de cénacles, leur esprit maniéré, leur réalisme plat, leur sentimentalisme, leur subtilité morbide. Il les rudoyait ; mais il les aimait. Il n’avait point pour sa patrie l’indifférence souriante de Léonard. Loin de Florence, il était rongé de nostalgie. Toute sa vie, il s’épuisa en vains efforts pour y vivre. Il fut avec Florence, aux heures tragiques de la guerre ; et il voulut « y revenir au moins mort, puisque vivant il n’avait pu ».
Vieux Florentin, il avait la fierté de son sang et de sa race. Il en était plus fier que de son génie même. Il ne permettait pas qu’on le regardât comme un artiste :
« Je ne suis pas le sculpteur Michelagniolo… Je suis Michelagniolo Buonarroti… »
Il était aristocrate d’esprit et avait tous les préjugés de caste. Il allait jusqu’à dire que « l’art devrait être exercé par des nobles, et non par des plébéiens ».
Il avait de la famille une conception religieuse, antique, presque barbare. Il lui sacrifiait tout et voulait que les autres fissent de même. Il se serait, comme il disait, « vendu pour elle comme esclave ». L’affection entrait là pour peu de chose. Il méprisait ses frères, qui le méritaient bien. Il méprisait son neveu, — son héritier. Mais en lui, en eux, il respectait les représentants de sa race. Sans cesse, ce mot revient dans ses lettres
« … Notre race… la nostra gente… soutenir notre race… que notre race ne meure pas… »
Toutes les superstitions, tous les fanatismes de cette race dure et forte, il les eut. Ils furent le limon, dont son être fut formé. Mais de ce limon jaillit le feu qui purifie tout : le génie.
Qui ne croit pas au génie, qui ne sait ce qu’il est, qu’il regarde Michel-Ange. Jamais homme n’en fut ainsi la proie. Ce génie ne semblait pas de la même nature que lui : c’était un conquérant qui s’était rué en lui et le tenait asservi. Sa volonté n’y était pour rien ; et l’on pourrait presque dire : pour rien, son esprit et son cœur. C’était une exaltation frénétique, une vie formidable dans un corps et une âme trop faibles pour la contenir.
Il vivait dans une fureur continue. La souffrance de cet excès de force dont il était comme gonflé l’obligeait à agir, agir sans cesse, sans une heure de repos.
« Je m’épuise de travail, comme jamais homme n’a fait, écrivait-il, je ne pense à rien autre qu’à travailler nuit et jour. »
Ce besoin d’activité maladif ne lui faisait pas seulement accumuler les tâches et accepter plus de commandes qu’il n’en pouvait exécuter : cela dégénérait en manie. Il voulait sculpter des montagnes. S’il avait un monument à bâtir, il perdait des années dans les carrières à faire choix de ses blocs, à construire des routes pour leur transport ; il voulait être tout : ingénieur, manœuvre, tailleur de pierres ; il voulait tout faire lui-même, élever des palais, des églises, à lui tout seul. C’était une vie de forçat. Il ne s’accordait même pas le temps de manger et de dormir. À chaque instant, dans ses lettres, revient ce lamentable refrain :
« J’ai à peine le temps de manger… Je n’ai pas le temps de manger… Depuis douze ans, je ruine mon corps par les fatigues, je manque du nécessaire… Je n’ai pas un sou, je suis nu, je souffre de mille peines… Je vis dans la misère et dans les peines… Je lutte avec la misère… »
Cette misère était imaginaire. Michel-Ange était riche ; il se fit riche, très riche. Mais que lui servait-il de l’être ? Il vivait comme un pauvre, attaché à sa tâche, comme un cheval à sa meule. Personne ne pouvait comprendre qu’il se torturât ainsi. Personne ne pouvait comprendre qu’il n’était pas le maître de ne pas se torturer, que c’était une nécessité pour lui. Son père même, qui avait beaucoup de traits de ressemblance avec lui, lui faisait des reproches :
Ton frère m’a dit que tu vis avec une grande économie, et même d’une façon misérable : l’économie est bonne ; mais la misère est mauvaise : c’est un vice qui déplaît à Dieu et aux hommes ; elle nuira à ton âme et à ton corps. Tant que tu seras jeune, cela ira encore ; mais quand tu ne le seras plus, les maladies et les infirmités, qui auront pris naissance dans cette vie mauvaise et misérable, sortiront toutes au jour. Évite la misère, vis avec modération, fais attention à ne pas manquer du nécessaire, garde-toi de l’excès de travail…
Mais nuls conseils n’y firent jamais rien. Jamais il ne consentit à se traiter d’une façon plus humaine. Il se nourrissait d’un peu de pain et de vin. Il dormait quelques heures à peine. Quand il était à Bologne, occupé à la statue de bronze de Jules II, il n’avait qu’un lit pour lui et ses trois aides. Il se couchait tout habillé et tout botté. Une fois, ses jambes enflèrent, il fallut fendre les bottes : en les enlevant, la peau des jambes vint avec.
Cette hygiène effroyable fit que, comme son père l’en avait averti, il fut constamment malade. On relève dans ses lettres les traces de quatorze ou quinze maladies graves. Il avait des fièvres, qui le mirent plus d’une fois près de la mort. Il souffrait des yeux, des dents, de la tête, du cœur. Il était rongé de névralgies, surtout quand il dormait ; le sommeil lui était une souffrance. Il fut vieux de bonne heure. À quarante-deux ans, il avait le sentiment de sa décrépitude. À quarante-huit ans, il écrit que s’il travaille un jour, il doit se reposer quatre. Il refusait obstinément de se laisser soigner par aucun médecin.
Plus encore que son corps, son esprit subit les conséquences de cette vie de travail forcené. Le pessimisme le minait. C’était chez lui un mal héréditaire. Jeune, il s’épuisait à rassurer son père, qui semble avoir eu, par moments, des accès de délire de la persécution. Michel-Ange était plus atteint lui-même que celui qu’il soignait. Cette activité sans relâche, cette fatigue écrasante, dont il n’arrivait jamais à se reposer, le livraient sans défense à toutes les aberrations de son esprit qui tremblait de soupçons. Il se défiait de ses ennemis. Il se défiait de ses amis. Il se défiait de ses parents, de ses frères, de son fils adoptif ; il les soupçonnait d’attendre impatiemment sa mort.
Tout l’inquiétait ; les siens eux-mêmes se moquaient de cette inquiétude éternelle. Il vivait, comme il dit lui-même, « dans un état de mélancolie, ou plutôt de folie ». À force de souffrir, il avait fini par prendre une sorte de goût de la souffrance, il y trouvait une joie amère :
Tout lui était devenu un sujet de souffrance, — jusqu’à l’amour, — jusqu’au bien.
Nul être ne fut moins fait pour la joie, et mieux fait pour la douleur. C’est elle seule qu’il voyait, elle seule qu’il sentait dans l’immense univers. Tout le pessimisme du monde se résume dans ce cri de désespoir, d’une injustice sublime :
« Sa dévorante énergie, dit Condivi, le sépara presque entièrement de toute société humaine. »
Il fut seul. — Il haït : il fut haï. Il aima : il ne fut pas aimé. On l’admirait et on le craignait. À la fin, il inspira un respect religieux. Il domine son siècle. Alors, il s’apaise un peu. Il voit les hommes d’en haut, et ils le voient d’en bas. Mais jamais il n’est deux. Jamais il n’a le repos, la douceur accordée au plus humble des êtres : pouvoir, une minute de sa vie, s’endormir dans l’affection d’un autre. L’amour d’une femme lui est refusé. Seule luit, un instant, dans ce ciel désert, l’étoile froide et pure de l’amitié de Vittoria Colonna. Tout autour, c’est la nuit, que traversent les météores brûlants de sa pensée : ses désirs et ses rêves délirants. Jamais Beethoven ne connut une telle nuit. C’est que cette nuit était dans le cœur même de Michel-Ange. Beethoven fut triste par la faute du monde ; il était gai de nature, il aspirait à la joie. Michel-Ange avait en lui la tristesse, qui fait peur aux hommes, et que tous fuient d’instinct. Il faisait le vide autour de lui.
Ce n’était rien encore. Le pire n’était pas d’être seul. Le pire était d’être seul avec soi, et de ne pouvoir vivre avec soi, de ne pas être maître de soi, de se renier, de se combattre, de se détruire soi-même. Son génie était accouplé avec une âme qui le trahissait. On parle quelquefois de la fatalité qui s’acharna contre lui et l’empêcha d’exécuter aucun de ses grands desseins. Cette fatalité, ce fut lui-même. La clef de son infortune, ce qui explique toute la tragédie de sa vie, — et ce qu’on a le moins vu ou le moins osé voir, — c’est son manque de volonté et sa faiblesse de caractère.
Il était indécis en art, en politique, dans toutes ses actions et dans toutes ses pensées. Entre deux œuvres, deux projets, deux partis, il ne pouvait se résoudre à choisir. L’histoire du monument de Jules II, de la façade de Saint-Laurent, des tombeaux des Médicis, en est la preuve. Il commençait, commençait, n’arrivait pas au bout. Il voulait et ne voulait pas. À peine avait-il fixé son choix, qu’il se mettait à en douter. À la fin de sa vie, il n’achevait plus rien : il se dégoûtait de tout. On prétend que ses tâches lui étaient imposées ; et l’on fait retomber sur ses maîtres la responsabilité de cette fluctuation perpétuelle d’un projet à un autre. On oublie que ses maîtres n’avaient aucun moyen de les lui imposer, s’il avait été décidé à les refuser. Mais il n’osait pas.
Il était faible. Il était faible de toute façon, par vertu et par timidité. Il était faible par conscience. Il se tourmentait de mille scrupules, qu’une nature plus énergique eût rejetés. Il se croyait obligé, par un sentiment exagéré de sa responsabilité, à faire des tâches médiocres, que n’importe quel contremaître eût mieux faites à sa place. Il ne savait ni remplir ses engagements, ni les oublier.
Il était faible par prudence et par crainte. Le même homme, que appelait « le terrible », « terribile », était qualifié par Vasari de « prudent », — trop prudent ; et celui « qui faisait peur à tous, même aux papes », avait peur de tous. Il était faible avec les princes. Et pourtant, qui méprisait plus que lui ceux qui étaient faibles avec les princes, — « les ânes de bât des princes », ainsi qu’il les nommait ? — Il voulait fuir les papes ; et il restait, et il obéissait. Il tolérait des lettres injurieuses de ses maîtres, et il y répondait humblement. Par moments, il se révoltait, il parlait fièrement ; — mais il cédait toujours. Jusqu’à sa mort, il se débattit, sans force pour lutter. , qui, — contre l’opinion courante, — fut, de tous les papes, celui qui eut le plus de bonté pour lui, connaissait sa faiblesse ; et il en avait pitié.
Il perdait toute dignité en amour. Il s’humiliait devant des drôles, comme Febo di Poggio. Il traitait de « puissant génie » un être aimable, mais médiocre, comme Tommaso de’ Cavalieri.
Du moins, l’amour rend ces faiblesses touchantes. — Elles ne sont plus que tristement douloureuses, — on n’ose dire : honteuses, — quand c’est la peur qui en est la cause. Il est pris brusquement de terreurs paniques. Il fuit alors, d’un bout à l’autre de l’Italie, pourchassé par la peur. Il fuit de Florence, en 1494, terrifié par une vision. Il fuit de Florence, en 1529, — de Florence assiégée, qu’il était chargé de défendre. Il fuit jusqu’à Venise. Il est sur le point de fuir jusqu’en France. Il a honte ensuite de cet égarement : il le répare, il rentre dans la ville assiégée, il y fait son devoir jusqu’à la fin du siège. Mais, quand Florence est prise, quand les proscriptions règnent, qu’il est faible et tremblant ! Il va jusqu’à courtiser Valori, le proscripteur, celui qui vient de faire mourir son ami, le noble Battista della Palla. Hélas ! Il va jusqu’à renier ses amis, les bannis florentins.
Il a peur. Il a une honte mortelle de sa peur. Il se méprise. Il tombe malade de dégoût de lui-même. Il veut mourir. On croit qu’il va mourir.
Mais il ne peut pas mourir. Il y a en lui une force enragée de vivre, qui renaît chaque jour, pour souffrir davantage. — S’il pouvait au moins s’arracher à l’action ! Mais cela lui est interdit. Il ne peut se passer d’agir. Il agit. Il faut qu’il agisse. — Il agit ? — Il est agi, il est emporté dans le cyclone de ses passions furieuses et contradictoires, comme un damné de Dante.
Qu’il dut souffrir !
Malheur à moi ! Malheur ! Dans tout mon passé, je ne trouve pas un seul jour, qui ait été à moi !
Il adressait à Dieu des appels désespérés :
Ô Dieu ! Ô Dieu ! Ô Dieu ! qui peut plus en moi, que moi-même ?
S’il était affamé de la mort, c’est qu’il voyait en elle la fin de cet esclavage affolant. Avec quelle envie il parle de ceux qui sont morts !
Vous n’êtes plus dans la crainte du changement d’être et de désir… La suite des heures ne vous fait pas violence ; la nécessité et le hasard ne vous mènent pas… À peine puis-je l’écrire sans envie.
Mourir ! Ne plus être ! Ne plus être soi. S’évader de la tyrannie des choses ! Échapper à l’hallucination de soi-même !
Ah ! faites, faites que je ne retourne plus à moi-même !
De, fate, c’ a me stesso piu non torni !
J’entends ce cri tragique sortir de la face douloureuse, dont les yeux inquiets nous regardent encore, au musée du Capitole.
Il était de grandeur moyenne, large d’épaules, fortement charpenté et musclé. Le corps déformé par le travail, il marchait, la tête levée, le dos creusé et le ventre en avant. Tel nous le montre un portrait de François de Hollande : debout, de profil, vêtu de noir ; un manteau romain sur les épaules ; sur la tête, une chappe d’étoffe, et sur cette chappe, un grand chapeau de feutre noir, très enfoncé. Il avait le crâne rond, le front carré, renflé au-dessus des yeux, sillonné de rides. Les cheveux étaient noirs, peu fournis, ébouriffés et frisottants. Les yeux, petits, tristes et forts, étaient couleur de corne, changeants et mouchetés de taches jaunâtres et bleuâtres. Le nez, large et droit, avec une bosse au milieu, avait été écrasé par le coup de poing de Torrigiani. Des plis profonds se creusaient, de la narine au coin des lèvres. La bouche était fine ; la lèvre inférieure avançait un peu. De maigres favoris, une barbe de faune, fourchue, peu épaisse, et longue de quatre à cinq pouces, encadraient les joues creusées aux pommettes saillantes.
Dans l’ensemble de la physionomie, la tristesse, l’incertitude domine. C’est bien une figure du temps de Tasse, anxieuse, rongée de doutes. Ses yeux poignants inspirent, appellent la compassion.
Ne la lui marchandons pas. Donnons-lui cet amour, auquel il aspira toute sa vie, et qui lui fut refusé. Il a connu les plus grands malheurs qui puissent échoir à l’homme. Il vit sa patrie asservie. Il vit l’Italie livrée pour des siècles aux barbares. Il vit mourir la liberté. Il vit, l’un après l’autre, disparaître ceux qu’il aimait. Il vit, l’une après l’autre, s’éteindre toutes les lumières de l’art
Il resta seul, le dernier, dans la nuit qui tombait. Et, au seuil de la mort, quand il regardait derrière lui, il n’eut même pas la consolation de se dire qu’il avait fait tout ce qu’il devait, tout ce qu’il aurait pu faire. Sa vie lui sembla perdue. En vain, elle avait été sans joie. En vain, il l’avait sacrifiée à l’idole de l’art.
Le travail monstrueux auquel il s’était condamné, pendant quatre-vingt-dix ans de vie, sans un jour de repos, sans un jour de vraie vie, n’avait même pas servi à exécuter un seul de ses grands projets. Pas une de ses grandes œuvres, — de celles auxquelles il tenait le plus, — pas une n’était achevée. Une ironie du sort voulut que ce sculpteur ne réussît à mener jusqu’au bout que ses peintures qu’il fit malgré lui. De ses grands travaux, qui lui avaient apporté tour à tour tant d’espoirs orgueilleux et de tourments, les uns, — (le carton de la guerre de Pise, la statue de bronze de Jules II), — furent détruits de son vivant ; les autres, — (le tombeau de Jules II, la chapelle des Médicis), — avortèrent piteusement : caricatures de sa pensée.
Le sculpteur Ghiberti raconte, dans ses Commentaires, l’histoire d’un pauvre orfèvre allemand du duc d’Anjou, « qui était l’égal des statuaires antiques de la Grèce », et qui, à la fin de sa vie, vit détruire l’œuvre à laquelle il avait consacré sa vie. — « Il vit alors que toute sa fatigue avait été inutile ; et, se jetant à genoux, il s’écria : « Ô Seigneur, maître du ciel et de la terre, toi qui fais toutes choses, ne me laisse plus m’égarer et suivre d’autres que toi ; aie pitié de moi ! » Et aussitôt, il donna tout ce qu’il avait aux pauvres, se retira dans un ermitage, et y mourut… »
Comme le pauvre orfèvre allemand, Michel-Ange, arrivé à la fin de sa vie, contempla amèrement sa vie vécue en vain, ses efforts inutiles, ses œuvres inachevées, détruites, inaccomplies.
Alors, il abdiqua. L’orgueil de la Renaissance, le magnifique orgueil de l’âme libre et souveraine de l’univers, se renia avec lui « dans cet amour divin, qui, pour nous prendre, ouvre ses bras sur la croix ».
Le cri fécond de l’Ode à la Joie ne fut pas poussé. Ce fut, jusqu’au dernier souffle, l’Ode à la Douleur et à la Mort qui délivre. Il fut vaincu tout entier.
Tel fut un des vainqueurs du monde. Nous qui jouissons des œuvres de son génie, c’est de la même façon que nous jouissons des conquêtes de nos ancêtres : nous ne pensons plus au sang versé.
J’ai voulu étaler ce sang aux yeux de tous, j’ai voulu faire flotter, au-dessus de nos têtes, l’étendard rouge des héros.
Partie I, I. La Force
Il naquit, le 6 mars 1475, à Caprese, en Casentin. Âpre pays, « air fin », rochers et bois de hêtres, que domine l’échine de l’Apennin osseux. Non loin, François d’Assise vit sur le Mont Alvernia paraître le Crucifié.
Le père était podestat de Caprese et Chiusi. C’était un homme violent, inquiet, « craignant Dieu ». La mère mourut, quand Michel-Ange avait six ans. Ils étaient cinq frères : Lionardo, Michelagniolo, Buonarroto, Giovan Simone, et Sigismondo.
Il fut mis en nourrice chez la femme d’un tailleur de pierres de Settignano. Plus tard, en plaisantant, il attribuait à ce lait sa vocation de sculpteur. On l’envoya à l’école : il ne s’y occupa que de dessin. « Pour cela, il fut mal vu et souvent cruellement frappé par son père et les frères de son père, qui avaient de la haine pour la profession d’artiste, et à qui il semblait une honte d’avoir un artiste dans leur maison, » Ainsi, il apprit à connaître tout enfant la brutalité de la vie et la solitude de l’esprit.
Son obstination l’emporta sur celle de son père. À treize ans, il entra, comme apprenti, dans l’atelier de Domenico Ghirlandajo, — le plus grand, le plus sain des peintres florentins. Ses premiers travaux eurent tant de succès, que le maître, dit-on, fut jaloux de l’élève. Ils se séparèrent au bout d’un an.
Il avait pris le dégoût de la peinture. Il aspirait à un art plus héroïque. Il passa dans l’école de sculpture, que Laurent de Médicis entretenait, dans les jardins de Saint-Marc. Le prince s’intéressa à lui : il le logea au palais, il l’admit à la table de ses fils ; l’enfant se trouva au cœur de la Renaissance italienne, au milieu des collections antiques, dans l’atmosphère poétique et érudite des grands Platoniciens : Marsile Ficin, Benivieni, Ange Politien. Il s’enivra de leur esprit ; à vivre dans le monde antique, il se fit une âme antique : il fut un grec. Guidé par Politien, « qui l’aimait fort », il sculpta le Combat des Centaures et des Lapithes.
Ce bas-relief orgueilleux, où régnent seules la force et la beauté impassibles, reflète l’âme athlétique de l’adolescent et ses jeux sauvages avec ses rudes compagnons.
Il allait à l’église du Carmine dessiner les fresques de Masaccio, avec Lorenzo di Credi, Bugiardini, Granacci, et Torrigiano dei Torrigiani. Il ne ménageait pas les railleries à ses camarades, moins habiles que lui. Un jour, il s’attaqua au vaniteux Torrigiani. Torrigiani lui écrasa la face d’un coup de poing. Il s’en vantait plus tard : « Je fermai le poing, racontait-il à Benvenuto Cellini ; je le frappai si violemment sur le nez, que je sentis les os et les cartilages s’écraser, comme une oublie. Ainsi, je l’ai marqué pour toute sa vie. »
Le paganisme n’avait pas éteint la foi chrétienne de Michel-Ange. Les deux mondes ennemis se disputaient son âme.
En 1490, le moine Savonarole commença ses prédications enflammées sur l’Apocalypse. Il avait trente-sept ans. Michel-Ange en avait quinze. Il vit le petit et frêle prédicateur, que dévorait l’Esprit de Dieu. Il fut glacé d’effroi par la terrible voix qui, de la chaire du Duomo, lançait la foudre sur le pape, et suspendait sur l’Italie le glaive sanglant de Dieu. Florence tremblait. Les gens couraient dans les rues, pleurant et criant comme des fous. Les plus riches citoyens : Ruccellai, Salviati, Albizzi, Strozzi, demandaient à entrer dans les ordres. Les savants, les philosophes, Pic de la Mirandole, Politien, eux-mêmes abdiquaient leur raison. Le frère aîné de Michel-Ange, Lionardo, se fit Dominicain.
Michel-Ange n’échappa point à la contagion de l’épouvante. Quand approcha celui qu’avait annoncé le prophète : le nouveau Cyrus, l’épée de Dieu, le petit monstre difforme : — , roi de France, — il fut pris de panique. Un songe l’affola.
Un de ses amis, Cardiere, poète et musicien, vit l’ombre de Laurent de Médicis lui apparaître, une nuit, vêtu de haillons, en deuil, à demi nu ; le mort lui ordonna de prévenir son fils Pierre, qu’il allait être chassé et qu’il ne retournerait plus jamais dans sa patrie. Michel-Ange, à qui Cardiere confia sa vision, l’engagea à tout raconter au prince ; mais , qui avait peur de Pierre, ne l’osa point. Un des matins suivants, il revint trouver Michel-Ange et lui dit, plein d’effroi, que le mort lui était de nouveau apparu : il avait même costume ; et comme Cardiere, couché, le fixait en silence, le fantôme l’avait souffleté, pour le châtier de n’avoir pas obéi. Michel-Ange fit de violents reproches à Cardiere et l’obligea à se rendre à pied, sur-le-champ, à la villa des Médicis, Careggi, près de Florence. À moitié chemin, Cardiere rencontra Pierre : il l’arrêta et lui fit son récit. Pierre éclata de rire et le fit étriller par ses écuyers. Le chancelier du prince, Bibbiena, lui dit : « Tu es un fou. Qui crois-tu que Laurent aime le mieux, de son fils, ou de toi ? S’il avait eu à se montrer, c’eût été à lui et non à toi ! » Cardiere, houspillé et bafoué, revint à Florence ; il apprit à Michel-Ange l’insuccès de sa démarche, et il le convainquit si bien des malheurs qui allaient fondre sur Florence, que Michel-Ange, deux jours après, s’enfuit.
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