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Œuvres ophtalmologiques de Thomas Young

Thomas Young · 1894 · Free in the US

53,975 words · about 3 h 47 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
Thomas Young
Language
French
Published
1894
Length
53,975 words · about 3 h 47 min
Sections
16 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (16)
  1. Préface par M. Émile Javal about 4 min
  2. Introduction par M. Tscherning about 14 min
  3. Éloge de Th. Young par François Arago about 52 min
  4. I. Observations sur la vision about 13 min
  5. I about 1 min
  6. II about 1 min
  7. III about 4 min
  8. IV about 20 min
  9. V about 10 min
  10. VI about 45 min
  11. VII about 3 min
  12. VIII about 8 min
  13. IX about 10 min
  14. X about 27 min
  15. XI about 13 min
  16. XII about 2 min

Continue:

Préface par M. Émile Javal

’est avec un grand plaisir que j’accepte l’honneur de présenter aux confrères de la spécialité cette traduction des mémoires de Thomas Young, relatifs à l’optique physiologique, car je ne connais pas de lecture plus suggestive.

Ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’ophtalmologie partageront notre admiration pour le savant qui, à vingt-sept ans, avait pénétré si avant dans les problèmes les plus difficiles de l’optique de l’œil. Leur surprise grandira encore quand ils verront avec quelle simplicité de moyens l’illustre Anglais allait droit au but, et résolvait des problèmes qui n’avaient même pas été posés par ses prédécesseurs.

De même que les littérateurs recherchent l’édition princeps d’un auteur, les hommes de science doivent remonter aux sources et lire les mémoires originaux, car les compilateurs n’ont pris, bien souvent, dans ces mémoires, que ce qui était à leur portée, laissant de côté précisément les parties les plus fortes, parce qu’elles devancent trop les connaissances des contemporains ou parce qu’elles sont inachevées.

Aux lecteurs qui, arrêtés par quelque passage difficile, voudraient consulter le texte anglais, je conseillerai de ne pas recourir à la réimpression Peacock, où l’éditeur, croyant faire mieux, a dénaturé les dessins originaux de l’auteur, qui, dans les Transactions, ont un caractère bien plus marqué de vérité. L’auteur lui-même, en retouchant son œuvre, risque parfois de la gâter : je citerai, par exemple, la () qui, dans les lectures de Young, présente un aspect symétrique et qui, dans le mémoire original, décèle l’asymétrie de l’œil de l’auteur dans le méridien horizontal. — Dans une réédition ou une traduction, des fautes peuvent se glisser, attribuables à la meilleure intention. Remarquez, par exemple, le doute exprimé à tort par le traducteur () sur la différence trouvée par Young entre la réfraction centrale et la réfraction périphérique pendant l’accommodation : des observations qu’il a faites tout récemment démontrent que, loin d’être le résultat d’une erreur, cette différence est réelle et d’une très grande importance pour la théorie de l’accommodation.

Les mémoires de Young ont déjà fourni une ample moisson aux physiologistes, Helmholtz leur a emprunté, entre autres, la théorie des trois couleurs fondamentales, connue sous le nom de théorie Young-Helmholtz. — Donders y a pris, non moins loyalement, la formule de l’amplitude de l’accommodation, et bien d’autres idées, moins importantes, dont les auteurs plus récents ont attribué la paternité au physiologiste d’Utrecht.

Notre laboratoire a constamment vécu sur . Pour pousser plus loin dans la direction marquée par ce savant, nous avons perfectionné les ophtalmomètres et les optomètres, auxquels les noms de nos collaborateurs, Schioetz, Nordenson, Sulzer, Bull, resteront attachés. Plus résolument encore que ses prédécesseurs, Tscherning s’est engagé dans cette même voie, et on comprendra le sentiment de reconnaissance qui lui a fait interrompre ses recherches personnelles pour mettre au jour la présente traduction des œuvres du Père de l’ophtalmologie moderne. On lui en saura d’autant plus de gré qu’il lui a fallu plus d’effort pour écrire dans une langue d’adoption, qui s’est parfois montrée un peu marâtre.

Au cours de cette publication, le traducteur s’est permis d’intercaler quelques commentaires des passages les plus obscurs et la description de ses principales expériences.

S’il a été beaucoup glané dans , il reste encore à moissonner. C’est ainsi que, depuis l’impression de ce qui suit, a acquis des vues bien plus nettes sur le mécanisme par lequel le cristallin se déforme, vues qu’il a exposées dans les Archives de physiologie () et dans la Revue des sciences d’Olivier ().

Grâce à ces dernières expériences, il paraît certain qu’au lieu de se produire par le mécanisme décrit par , la déformation du cristallin, nécessaire pour voir les objets voisins, résulte d’une traction exercée sur les bords de cette lentille, dont le milieu se bombe grâce à la dureté du noyau. Thomas Young avait déjà prouvé que la déformation se comporte ainsi et avait affirmé que ce changement de forme rend nécessaire la contraction pupillaire qui accompagne l’accommodation, mais cette partie de son mémoire n’avait pas arrêté l’attention de lecteurs tels qu’Arago et , et le mécanisme par lequel se produit la déformation lui avait échappé. a donc fait faire un pas décisif à la théorie de l’accommodation.

S’il m’a été facile d’indiquer les principaux travaux issus de la lecture de notre auteur, il est plus malaisé de dresser la liste de ceux qui restent à faire. Je signalerai cependant, parmi les questions d’utilité pratique, dont la solution ne saurait se faire attendre, l’aplanétisation et l’achromatisation de l’œil humain et sa correction pour la vision indirecte, questions qu’il a soulevées et dont l’étude est facilement abordable par les procédés dont on dispose actuellement : je pense aussi que, dans un avenir rapproché, on arrivera à analyser des défauts optiques dont la correction s’obtiendra par des combinaisons autres que les verres sphéro-cylindriques et toriques, auxquels se restreint actuellement notre arsenal de lunettes. Puisse la lecture du présent volume être le point de départ d’un réveil d’activité dans les études d’optique physiologique, un peu abandonnées depuis vingt ans !

Cette préface passant sous les yeux de , sa modestie m’interdit d’insister sur l’importance de ses travaux ; mais je reste libre d’exprimer toute la reconnaissance de l’auteur pour , dont la lucidité et la bienveillance ont toujours été au service des travailleurs de bonne volonté.

Introduction par M. Tscherning

l nous a paru indispensable de faire précéder la présente traduction des principales œuvres ophtalmologiques de Thomas Young quelques mots d’introduction pour en préciser aussi bien l’importance au point de vue de l’ophtalmologie, que la place considérable qu’elles occupent dans l’histoire de cette science. Ce faisant, nous aurons sans doute suffisamment démontré le besoin auquel répond cette publication qui n’a jamais été faite, à notre connaissance, en langue française.

L’ophtalmologie qui, actuellement, comprend la connaissance de la structure et de toutes les fonctions non seulement de l’œil sain mais aussi de l’œil malade, ainsi que les moyens de le guérir, s’est depuis un peu plus d’un siècle, développée en quelque sorte à l’état de science spéciale. Primitivement elle bifurquait en deux branches. L’une, plus théorique, faisait partie de l’optique et, pour ce motif, restait confinée dans le domaine propre des physiciens. L’autre plus particulièrement pratique, se rattachait à la Chirurgie générale. Or, on peut considérer que Young fut le fondateur de l’optique physiologique, comme Daviel le fut de la Chirurgie oculaire moderne.

Cela ne veut pas dire, bien entendu, que Young fut le premier et seul initiateur de toute connaissance de l’œil. Avant lui la découverte de la chambre obscure (Porta, Léonardo environ en l’an 1500) avait naturellement provoqué la comparaison de l’œil humain avec cet appareil. Kepler (1604) avait expliqué la formation de l’image au fond de l’œil. Scheiner (1619) avait exécuté ses célèbres expériences, Mariotte (1668) avait découvert la tache aveugle, et Newton (1704) la décomposition de la lumière blanche. On savait aussi que l’œil pouvait s’accommoder à différentes distances, mais le mécanisme de l’accommodation demeurait inconnu et sur ce point le monde des savants était divisé en plusieurs camps ne jurant chacun que par son hypothèse propre.

Parmi les anomalies de la réfraction, la myopie était connue depuis l’époque la plus reculée. À maintes remarques surgissant et là, on s’aperçoit que l’hypermétropie n’était pas absolument lettre close. Young lui-même la mentionne plusieurs fois sans la considérer comme neuve.

Mais lorsque, quittant la domaine de l’ancienne ophtalmologie, on entre dans le champ ouvert par les travaux de Young, on semble tomber dans un monde nouveau. Ses œuvres donnent pleinement la sensation de la modernité ; on les dirait d’hier à peine. Il sait et il prouve que l’œil, accommodé à l’état de repos pour la distance la plus grande, peut avec un effort s’accommoder à de plus faibles distances, et obtient ce changement par une augmentation de courbure du cristallin. Ses données sur la construction optique de l’œil n’auraient besoin que de quelques légères corrections pour être à la hauteur de nos connaissances actuelles. Par sa détermination de l’indice du cristallin il obtient un résultat auquel, après de grands écarts, force a été de revenir. Il découvre l’astigmatisme, mesure son degré et propose de le corriger à l’aide de verres sphériques placés obliquement, moyen que le public emploie aujourd’hui plus souvent qu’on ne le pense. Il détermine la position du remotum, l’amplitude de l’accommodation, les limites du champ visuel et du champ de regard, l’aberration chromatique de l’œil, l’angle α Toutes ces découvertes et observations sont condensées dans son admirable mémoire « Sur le mécanisme de l’œil » (1801), qu’il écrivait, dit-il lui-même, à l’âge de et dans l’espace de quelques mois — mémoire qui est, tout à la fois et en réalité une dioptrique complète de l’œil humain et un traité des anomalies de , en ce sens que tous les cadres y ont été consignés et prévus, quelques-uns même restés vides encore, de telle sorte qu’à l’heure actuelle il suffirait d’y joindre la nomenclature moderne et des observations cliniques pour le rendre complet. Malheureusement celles-ci font complètement défaut, car à part quelques amis, Young ne semble avoir jamais examiné d’autres yeux que les siens. On se demande jusqu’à quel point serait avancée notre spécialité aujourd’hui, si par un hasard heureux Young avait été placé à la tête d’un service d’ophtalmologie, au lieu d’être forcé de gagner sa vie en exerçant la médecine générale, qui ne lui réussissait pas du tout.

Par la suite Young semble avoir comme abandonné cet ordre de recherches. En tout cas, les résultats qu’il en a publiés sont d’assez mince importance. les a consignés dans ses leçons de Philosophie naturelle en un chapitre qui fait un excellent petit traité populaire d’optique physiologique, mais qui ne contient que peu d’observations personnelles. — Il faut, toutefois, faire exception pour sa théorie de la vision des couleurs, qui de tout ce qu’il a publié sur l’optique physiologique a certainement contribué le plus à sa gloire, quoiqu’il ait témoigné en faire peu de cas par la façon dont il en parle dans ses « lectures ». Nous devons avouer, du reste, que nous même préférons de beaucoup le mémoire « sur le mécanisme de l’œil ».

Malgré leur originalité et leur haute valeur, les travaux de Young ne parvenaient pas à fixer l’attention en Angleterre. Il faut reconnaître, d’ailleurs, que ses écrits, particulièrement ceux de sa jeunesse, sont d’une lecture difficile. On peut même douter que certaines parties du « Mécanisme de l’œil » aient été jamais entièrement comprises.

Une autre circonstance, — bien propre à démontrer l’influence parfois dangereuse pour la science de la mémoire des hommes de génie, dont l’ombre trop grande est étouffante pour leurs successeurs, — une autre circonstance, disons-nous, venait jeter la défa- veur sur les travaux de Young. Au moment même où il faisait connaître le résultat de ses recherches sur la vision, il publia sa grande découverte de l’interférence des rayons lumineux. Cette découverte le mettait en opposition directe avec les idées de Newton, qui faisaient loi en Angleterre à cette époque et étaient tenues pour indiscutables et inattaquables. Il vint donc heurter l’opinion anglaise et la scandaliser à un point difficile à imaginer. Sa conduite sacrilège lui valut d’être en son pays mis à l’écart pendant plus d’un quart de siècle.

C’est de France que lui vint la justice, de France où, à cette même époque, l’optique prenait un développement jusqu’alors inconnu, grâce aux découvertes de Malus, de Biot, grâce surtout aux incomparables travaux de l’immortel Fresnel. En outre, l’intérêt qu’Arago, alors tout puissant, portait à ces recherches, contribuait puissamment à attirer de ce côté l’intérêt du public savant. Ce sera l’éternelle gloire de Fresnel de n’avoir pas hésité à reconnaître la large part prise par Young à la fondation de l’optique moderne, et d’avoir ainsi, le vengeant des injustes dédains, qu’il subissait en son pays, contribué, lui premier, à faire rendre le tribut de reconnaissance dû au grand homme méconnu. Arago, d’autre part, employa son influence à le faire nommer de l’Institut à titre d’associé étranger, et à sa mort, l’honora d’une notice biographique, véritable chef d’œuvre, que nous n’avons pu nous défendre d’insérer en tête de la présente édition. En maître vulgarisateur qu’il était, capable de mettre les données de la science à la portée du grand public avec un art qui ne fut, , jamais dépassé, Arago trouva là l’occasion d’écrire sur l’optique des pages auxquelles nous ne connaissons de comparables que les célèbres leçons de Tyndall.

Grâce donc aux efforts d’Arago, les travaux de Young vinrent bien à la connaissance des physiciens ; mais ils n’en continuèrent pas moins à ne point exister aux yeux du monde médical, à qui il fallait cinquante ans et l’intervention de Donders pour se décider à en utiliser les résultats.

Young mort, les progrès de la science ophtalmologique ne se développent qu’avec lenteur. Airy (1827) invente les verres cylindriques pour la correction de l’astigmatisme ; Sturm (1845), en un mémoire dont on a beaucoup trop exagéré la valeur, émet la théorie des faisceaux astigmates, que Young, du reste, avait déjà développée ; Purkinje, observateur de premier ordre et dont plusieurs observations attendent encore leur vérification, découvre (1823) les images qui portent son nom et que Young n’eût certainement pas manqué de remarquer, s’il n’eût borné ses recherches à ses propres yeux. Puis Max Langenbech (1849), Cramer (1853), et Helmholtz (1855) viennent, à l’aide de ces images, corroborer les preuves que Young avait déjà données du changement du cristallin pendant l’accommodation ; Listing (1853) découvre la loi qui porte son nom, et Bœhm (1845) découvre la corrélation qui existe entre l’hypermétropie, l’asthénopie — « hebetudo visus » — et le strabisme convergent ; Bruecke (1846) trouve le muscle et ouvre le chemin qui mènera à la grande découverte de l’ophtalmoscope (1851).

Malgré l’importance de toutes ces découvertes, l’ophtalmologie pratique n’en tirait encore à peu près aucun profit. Les progrès, qu’elle parvenait à faire, étaient principalement de nature chirurgicale : amélioration de la technique de l’iridectomie antérieurement pratiquée (1711) par les oculistes anglais Woodhouse et Cheselden ; invention par Daviel (1748) de l’extraction de la cataracte, qui supplantait la réclinaison ; perfectionnement des instruments chirurgicaux, dû à Beer et plus tard à Desmarres ; premiers débuts hésitants et mal assurés de l’opération de strabisme ; enfin découverte par Mackenzie (1844) de l’ophtalmie sympathique. — Quant au choix de lunettes il était à peu près demeuré le monopole des opticiens, qui, il faut l’avouer, ne paraissaient pas s’être trop mal acquittés de leur tâche. Ils avaient, du moins, l’avantage de ne pas sembler partager la peur que manifestait en ce temps là, la généralité des médecins à l’endroit des verres convexes forts.

Et c’est ainsi que, chacune de son côté, les deux branches de l’ophtalmologie opérèrent leur développement respectif, jusqu’au jour où, , elles furent heureusement réunies grâce à un concours de circonstances diverses, parmi lesquelles il faut citer au premier rang l’invention de l’ophtalmoscope qui a puissamment contribué à démontrer aux praticiens l’utilité de connaissances théoriques — et ensuite, les efforts faits par Donders, à partir , en vue d’aboutir à ce résultat.

La raison de la grande influence qu’exerça cet homme éminent sur le développement de l’ophtalmologie moderne est des plus singulières à noter. On se tromperait gravement en la cherchant dans l’originalité de ses travaux. En somme, le nombre d’idées et de faits nouveaux dont la science lui est exclusivement redevable, est assez restreint et ce qu’il a mis en lumière n’est pas à l’abri de toute critique (rôle de l’angle α dans le développement du strabisme, méthode de mensuration de l’astigmatisme moyen de la fente sténopéique). Mais, ce qui le distinguait au plus haut point, c’était une prodigieuse faculté de s’assimiler les travaux d’autrui et d’en exposer la substance avec précision et clarté. Il est difficile de rencontrer deux individualités de nature plus différente que celles de Young et de Donders. Le premier dédaigneux des chemins battus, véritable pathfinder comme disent les Anglais, ne se plaisait qu’aux sentiers vierges de tout pied humain. L’autre, au contraire, bornait son talent — presque sans égal, du reste — à élargir les voies ouvertes par de plus hardis pionniers, et à les rendre praticables au commun des mortels. Supérieurement doué pour appliquer à la Clinique les données scientifiques, il savait avec l’imperturbable et impeccable bon sens qui le caractérisait, s’arrêter juste au point où pouvait commencer l’exagération, ce piège insidieusement tendu sous le pas de tous ceux qui introduisent dans la pratique des idées nouvelles, et ne savent pas toujours résister aux tentations de la généralisation.

Donders donc, prenant texte des idées de Young et de quelques autres encore, tels que Bœhm et Stellwag, écrivit sur les anomalies de réfraction et d’accommodation un traité qui est resté et restera classique. La partie théorique y est si bien et si clairement exposée qu’elle est, on peut le dire, mise à la portée même des personnes qui ont reçu une éducation scientifique des plus sommaires. En outre, à d’excellentes observations cliniques, qui viennent remplir les cadres antérieurement établis, mais laissés vides par Young, on y trouve édifié de toutes pièces la nomenclature moderne. Mais là où Donders donna la mesure de ce bon sens dont nous l’avons loué, c’est lorsque, comprenant que pour faire avancer une science en quelque sorte double, comme l’est l’ophtalmologie, on ne peut séparer le laboratoire de la clinique et réciproquement, il fonda sur ce principe son admirable institution d’Utrecht, où, pendant tant d’années et surtout à partir de la mort de von Graefe, les jeunes savants désireux de vouer leurs efforts à l’ophtalmologie, accoururent de tous les points de l’Europe, pour travailler sous l’œil et la direction du maître. La science vit rarement une période plus fertile en résultats que le fut pour l’ophtalmologie, celle qui va , et pendant laquelle elle éprouva une transfor- mation comparable à celle que subit l’optique au commencement de ce siècle ou à celle qui, de nos jours, s’est opérée dans la Chirurgie générale sous l’influence des travaux de Pasteur.

Nous cru devoir plus spécialement insister, sur l’influence de Donders, parce que les travaux de ce maître ont eu pour principal effet d’ouvrir la voie par où ont passé les idées et les découvertes de Young, pour parvenir jusqu’au public médical ; mais il est juste aussi de noter ce que la découverte de l’ophtalmoscope et les autres admirables travaux de von Helmholtz ont mis au jour d’aperçus nouveaux pour les Cliniciens, et la maîtrise non moins grande que, sous le domaine de la Clinique pure, von Graefe a exercée, entraînant à sa suite une pléiade de savants de plus modeste envergure.

L’influence de ces trois hommes sur l’ophtalmologie a fait l’objet de fréquentes comparaisons. Mais comment établir lequel d’entre eux fit plus fortement sentir la sienne ? Nous avons essayé de caractériser la nature de celle de Donders. Entre von Helmholtz et von Graefe il existe cette différence, que, de tous les faits nouveaux établis par le premier — exception faite toutefois de ses hypothèses dont plusieurs, nous devons l’avouer, nous paraissent moins solides — il ne s’en trouvera peut-être pas un de quelque importance qui ne demeure inébranlable aux attaques du temps, tandis que, pour le second, de vastes parties de son œuvre ont déjà vieilli et tombent en ruine. Et cependant on commettrait une véritable injustice envers von Graefe si l’on remarquait qu’il a pu commettre quelques erreurs, sans rappeler aussitôt cette citation de Young faite par Arago dans sa biographie : « Aucune étude n’est aussi compliquée que celle de la médecine, elle surpasse les bornes de l’intelligence humaine » ; et si l’on oubliait d’établir que ses observations cliniques, ses travaux sur les paralysies oculaires, le strabisme, le lui assurent, et pour toujours, une place d’honneur parmi les grands médecins.

Depuis la mort de von Graefe le développement de l’ophtalmologie a pris une allure moins vive. L’école allemande s’est sur- tout cantonnée dans les travaux histologiques et les essais d’application à l’ophtalmologie des données nouvelles de la bactériologie (Leber et ses élèves). L’école française a surtout appliqué ses efforts, d’une part à découvrir et développer de nouvelles méthodes de détermination des anomalies de — telle que l’ophtalmométrie (Javal) et la skiascopie (Cuignet, Parent) — et d’autre part à améliorer la technique opératoire (de Wecker, Panas). — Les deux plus grands progrès obtenus par la pratique durant cette période sont l’emploi des procédés antiseptiques et de la cocaïne, qui lui viennent, du reste, de la médecine générale. En ce qui concerne la partie théorique, il semble qu’on ait laissé tomber dans l’oubli, les sages préceptes et les exemples de Donders qui n’admettait pas qu’on établit une séparation entre la théorie et la pratique dans les études et l’enseignement. On a, en effet, fondé quelques laboratoires, où l’on s’est en quelque sorte appliqué à garantir les recherches des savants des bruits de la clinique, comme si l’on voulait expressément contraindre l’ophtalmologie à reprendre ses anciennes divisions.

Dans la revue que nous venons de passer des grands hommes qui ont fait l’ophtalmologie ce qu’elle est aujourd’hui, nous ne voyons personne dont la taille surpasse celle de Young. Lorsque pour la première fois, il y a dix ans, nous ouvrîmes son mémoire sur le mécanisme de l’œil, ce qui nous frappa dès l’abord, fut la fertilité en procédés ingénieusement employés à l’étude des fonctions de l’œil et la connaissance profonde qu’il avait de cet organe. Mais notre étonnement fut grand de voir que l’expérience fondamentale qui est comme le pivot où s’appuie tout le mémoire, était tombée dans l’oubli, n’ayant été, semble-t-il, reproduite qu’une seule fois (par von Helmholtz), et encore sans succès. Au cours des années, l’idée de cette expérience n’a cessé de nous obséder chaque jour davantage. Elle a été pour nous le point de départ d’une série de recherches dont nous publieront ultérieurement les résultats.

C’est ce même mémoire sur « le Mécanisme de l’œil » qui a été la raison déterminante — comme il en est le morceau capital — de la présente édition de l’œuvre ophtalmologique de Young. Sans doute, les « observations sur la vision », écrites alors qu’il avait vingt ans, sont de peu de valeur, quoiqu’on y sente déjà la main du maître à venir, surtout aux remarques qui les terminent, et son hypothèse sur la vision des couleurs est suffisamment connue — trop peut-être — par les travaux de v.Helmholtz et ses successeurs ; mais son mémoire sur le Mécanisme de l’œil, le seul sur lequel il peut et doit être jugé, demeurera le véritable monument de sa gloire, tant que les faits bien observés prévaudront contre les éphémères et vagues hypothèses, c’est à dire éternellement.

La présente édition des œuvres ophtalmologiques de Th. Young contient les ouvrages suivants

. Observations on vision. Philosophical Transactions for 1793. .

. On the mecanism of the eye. Philosophical transactions for 1801 .

. Les parties concernant la vision des couleurs des deux mémoires suivants :

. Le des leçons : On vision.

Les mémoires qui ont été publiés dans les Philosophical transactions, ont plus tard été réimprimés dans le deuxième volume des « lectures ». Dans cette deuxième édition Young a fait un certain nombre de changements, qui ne sont pas sans importance. C’est ainsi que le mémoire Observations on vision a été écrit pour démontrer que le cristallin est de nature musculaire et que les rayons de la figure étoilée doivent être considérés comme des tendons. Plus tard Young découvrit son erreur, et dans la deuxième édition de ce mémoire il a corrigé les expressions, de sorte que le premier but du mémoire est devenu à peu près méconnaissable.

Dans la présente édition nous avons partout suivi le texte contenu dans les lectures, à une exception près. Dans le mémoire On the mecanism of the eye il se trouvait un certain nombre de « Propositions dioptriques », qui ont une importance considérable, parce qu’on y trouve le premier développement de la théorie de l’astigmatisme, ainsi que le premier essai de calcul de l’indice total du cristallin. Dans la deuxième édition Young a enlevé ces propositions, parce que les théorèmes correspondants avec leurs démonstrations se trouvent compris dans les chapitres Dioptries and Catoptrics et Optical instruments de ses elements of natural philosophy, également imprimés dans le deuxième volume des Lectures. Pour ne pas être obligé de réimprimer ces deux chapitres, ce qui nous aurait mené trop loin, nous avons gardé les propositions dans leur forme première.

Les mémoires contenus dans les transactions ont été réimprimés dans les Miscellaneous works of Th. Young by George Peacock, . Le texte est celui des transactions et ne contient par conséquent pas les changements que Young y faisait plus tard. — Les lectures ont été réimprimées à , mais cette édition ne contient ni les mémoires des Transactions ni les Mathematical elements.

Éloge de Th. Young par François Arago

essieurs, la mort qui, sans relâche, éclaircit nos rangs, semble diriger ses coups, avec une prédilection cruelle, contre la classe si peu nombreuse des associés étrangers. Dans un court espace de temps, l’Académie a vu disparaître de la liste de ses membres Herschel, dont les idées hardies sur la composition de l’univers acquièrent chaque année plus de probabilité ; Piazzi, qui, le premier jour de ce siècle, dota notre système solaire d’une nouvelle planète ; Watt, qui fut, sinon l’inventeur d’une machine à vapeur, car cet inventeur est un Français, du moins le créateur de tant d’admirables combinaisons, à l’aide desquelles le petit appareil de Papin est devenu le plus ingénieux, le plus utile, le plus puissant véhicule de l’industrie ; Volta, que sa pile électrique conduira à l’immortalité ; Davy, également célèbre par la décomposition des alcalis et par l’inappréciable lampe de sûreté des mineurs ; Wollaston, que les Anglais appelaient le Pape, parce qu’il n’avait jamais failli ni dans ses nombreuses expériences ni dans ses subtiles spéculations théoriques ; Jenner, enfin, dont je puis me dispenser de qualifier la découverte devant des pères de famille. Payer à de si hautes illustrations le légitime tribut de regrets d’admiration et de reconnaissance de tous les hommes voués à l’étude, est un des principaux devoirs imposés par l’Académie à ceux qu’elle investit du dangereux honneur de parler en son nom dans ces réunions solennelles. Acquitter cette dette sacrée dans le plus court délai possible ne semble pas une obligation moins impérieuse. En effet, Messieurs, l’académicien regnicole laisse toujours après lui, parmi les confrères que l’élection lui avait donnés, plusieurs confidents de ses plus secrètes pensées, de la filiation de ses découvertes, des vicissitudes qu’il a éprouvées. L’associé étranger, au contraire, réside loin de nous ; rarement il s’assied dans cette enceinte ; on ne sait rien de sa vie, de ses habitudes, de son caractère, si ce n’est par les récits de quelques voyageurs. Quand plusieurs années ont passé sur ces documents fugitifs, si vous en retrouvez encore des traces, ne comptez plus sur leur exactitude : les nouvelles littéraires, tant que la presse ne s’en est point saisie, sont une sorte de monnaie dont la circulation altère en même temps l’empreinte, le poids et le titre.

Ces réflexions feront concevoir comment les noms des Herschel, des Davy, des Volta, ont dû être prononcés dans nos séances avant ceux de plusieurs académiciens célèbres que la mort a frappés au milieu de nous. Au surplus, d’ici à peu d’instants, je l’espère, personne ne pourra nier que le savant universel dont je vais raconter la vie et analyser les travaux, n’eût des droits réels à quelque préférence.

Thomas Young naquit à Milverton, dans le comté de Sommerset, les , de parents qui appartenaient à la secte des Quakers. Il passa ses premières années chez son grand-père maternel, Davis, de Minehead, que d’actives affaires commerciales, par un rare exception, n’avaient pas détourné de la culture des auteurs classiques. Young savait déjà lire couramment à l’âge de deux ans. Sa mémoire était vraiment extraordinaire. Dans les intervalles des longues séances qu’il faisait chez la maîtresse d’école du village voisin de Minehead, il avait appris par cœur, à quatre ans, un grand nombre d’auteurs anglais, et même divers poèmes latins qu’il pouvait réciter d’un bout à l’autre, quoique alors il ne comprît pas cette langue. Le nom de Young, comme plusieurs autres noms célèbres déjà recueillis par les biographes, contribuera donc à nourrir les espérances ou les craintes de tant de bons pères de famille qui voient, dans quelques leçons récitées sans faute ou mal apprises, ici, les indices certains d’une éternelle médiocrité, là, le début infaillible d’une carrière glorieuse. Nous nous éloignerions étrangement de notre but si ces notices historiques devaient fortifier de tels préjugés. Aussi, sans vouloir affaiblir les émotions vives et pures qu’excitent chaque année les distributions de prix, nous rappellerons aux uns, afin qu’ils ne s’abandonnent pas à des rêves que l’avenir pourra ne point réaliser, aux autres, dans la vue de les prémunir contre le découragement, que Pic de la Mirandole, le phénix des écoliers de tous les temps et de tous les pays, fut dans l’âge mûr un auteur insignifiant ; que Newton, cette puissante intelligence dont Voltaire a pu dire sans faire crier à l’exagération :

Confidents du Très-Haut, substances éternelles, Qui parez de vos feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous, Parlez, du grand Newton n’étiez-vous point jaloux ?

À l’âge de six ans Young entra chez un professeur de Bristol dont la médiocrité fut pour lui une bonne fortune. Ceci n’est point un paradoxe, Messieurs : l’élève, ne pouvant se plier aux allures lentes et compassées du maître, devint son propre instituteur, et c’est ainsi que se développèrent de brillantes qualités que trop de secours eussent certainement énervées.

Young avait huit ans lorsque le hasard, dont le rôle, dans les événements de la vie de tous les hommes, est plus considérable que leur vanité ne juge prudent de l’avouer, vint l’enlever à des études exclusivement littéraires et lui révéler sa vocation. Un arpenteur de beaucoup de mérite, à duquel il demeurait, le prit en grande affection. Il l’amenait quelquefois sur le terrain, les jours de fête, et lui permettait de jouer avec ses instruments de géodésie et de physique. Les opérations à l’aide desquelles le jeune écolier voyait déterminer les distances et les élévations des objets inaccessibles, frappaient vivement son imagination ; mais bientôt quelques chapitres d’un dictionnaire des mathématiques firent disparaître tout ce qu’elles semblaient avoir de mystérieux. À partir de ce moment, dans les promenades du dimanche, le quart-de-cercle remplaça le cerf-volant. Le soir, par voie de délassement, l’apprenti ingénieur calculait les hauteurs mesurées dans la matinée.

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