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Un mariage à Strasbourg en 1770

Julie Lavergne · 1924 · Free in the US

11,862 words · about 50 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Julie Lavergne
Language
French
Published
1924
Length
11,862 words · about 50 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. I about 9 min
  2. II about 4 min
  3. III about 5 min
  4. IV about 9 min
  5. V about 8 min
  6. VI about 4 min
  7. VII about 4 min
  8. VIII about 7 min

Continue:

I

À Mme Henriette Lichtlin.

Toute la ville était en émoi, Mme l’intendante allait donner un bal masqué. C’était la première fois que chose pareille se préparait à Strasbourg, et les gens raisonnables hochaient la tête et disaient que l’on ne compterait pas une telle folie parmi les avantages de la domination française. Mme l’intendante eut quelque peine à décider certaines dames à venir à son bal. L’une d’elles surtout, veuve d’un des premiers magistrats de la ville, la baronne de Haütern, avait d’abord refusé l’invitation. Mme l’intendante lui fit une visite, puis deux, et, enfin, l’ayant prise à part, lui dit tout bas : « J’ai préparé des mariages pour vos filles, il faut qu’elles viennent ; leurs grâces achèveront de décider les deux charmants officiers que je destine à devenir vos gendres. Ce sont de parfaits gentilshommes, riches, jeunes, aimables, des maris faits à plaisir pour Mlles Itha et Thécla. Faites-les belles : c’est chose aisée. »

La baronne, dont les filles, quoique fort bien dotées et assez bien faites, avaient déjà mis quelques épingles au bonnet de sainte Catherine, se décida, et commanda pour Itha et Thécla les plus jolis accoutrements de bergère qu’elle put imaginer avec l’aide de sa couturière, de sa modiste et des jeunes filles elles-mêmes, ravies d’aller danser avec un petit masque de satin pendu à l’oreille.

Ce soir-là, Mme l’intendante rentra chez elle très lasse, et déclara à M. son mari qu’elle avait une migraine épouvantable à force d’avoir menti. Elle avait, en effet, conté à une douzaine de mères de famille la même histoire qu’à Mme de Haütern, et les jeunes officiers qu’elle devait marier se réduisaient à un, qui ne s’en souciait guère. Mais, que voulez-vous ! dit-elle, ces Strasbourgeoises sont tellement collet monté, que si je n’avais pas imaginé cette fable, nous n’aurions pas eu de danseuses. »

M. l’intendant essaya de gronder sa femme, mais elle lui dit qu’il faisait bien d’autres menteries quand il se débarrassait des solliciteurs avec de l’eau bénite de cour. Il en convint, et, sans plus songer à cette bagatelle, les deux époux allèrent souper le mieux qu’ils purent, tout en se disant qu’ils aimeraient bien mieux être à la cour que dans ce pays gothique et à moitié tudesque.

Pendant quinze jours toutes les ouvrières en robes, en fleurs et en broderies de Strasbourg furent accablées d’ouvrage. C’était à qui imaginerait les plus riches, les plus galants travestissements. Chaque élégante voulait avoir un costume unique ; aussi les mystères, les serments et les cachotteries furent-ils prodigués. Plusieurs belles dames eurent même l’invention machiavélique de se faire confectionner des habits de bal à Strasbourg, tandis qu’elles en avaient commandé d’autres à Paris. De cette façon, elles furent assurées d’étonner, d’éblouir et surtout de vexer leurs bonnes amies.

Le jour du bal arriva, et il n’était guère de maisons dans Strasbourg où il n’en fût parlé. En face de l’hôtel qu’habitait Mme de Haütern, demeurait un vieux notaire, veuf, dont le ménage était gouverné par une servante assez acariâtre, nommée Cunégonde. Elle vivait en guerre perpétuelle avec les clercs de Me Zimmermann, lequel en changeait souvent sans jamais en trouver qui eussent le bonheur de plaire à cette vieille furie. Cette année-là il en avait trois. Le plus âgé, le premier clerc, était marié, d’humeur paisible, et demeurait à l’autre bout de la ville. Cunégonde ne le querellait qu’une ou deux fois par semaine ; mais quant à Jack et à Heinrich, qui logeaient dans la maison du notaire et prenaient leurs repas à sa table, les hostilités étaient permanentes. En présence de Me Zimmermann, on se bornait à échanger des regards de travers, à s’arracher les assiettes des mains, et à se faire des mines effroyables ; mais, dès qu’il était sorti du logis, il n’y avait pas de niche qu’on ne se fît, pas de méchant tour qui ne fût exécuté, soit par la vieille fée, soit par les jeunes garçons. Et quand le notaire s’apercevait de quelque dégât et entendait quelque bruit, les belligérants s’accordaient pour accuser Nicolas, le petit valet, qui était un être si borné, si stupide, que Me Zimmermann le renvoyait purement et simplement des fins de la plainte, comme ayant agi sans discernement.

Afin d’avoir la paix, au moins la nuit, Cunégonde, dès que les clercs étaient montés dans leurs mansardes, les y enfermait à double tour. Eux, de leur côté, mettaient le verrou, et, montant sur le toit, s’en allaient visiter un garnement de leurs amis qui demeurait dans une mansarde de la maison voisine. Il descendaient ensemble, allaient au cabaret, et, quand le couvre-feu faisait fermer cet agréable lieu, couraient par la ville comme des loups-garous, sonnant aux portes, donnant la chasse aux chiens perdus, décrochant les enseignes, effarouchant les chats, éteignant les réverbères, et finalement rentraient chez eux.

Dès l’aurore, Cunégonde venait les éveiller en criant comme une orfraie, et se vantait à ses commères de la façon ingénieuse et sévère dont elle surveillait cette jeunesse inconsidérée.

Le soir du bal, Me Zimmermann et ses clercs soupèrent d’un bon plat de choucroute et de saucisses fumées ; et, voyant le patron d’assez bonne humeur, Jack se hasarda à parler du bal de l’intendance.

« Ce sera bien beau, dit-il, on assure que Mme de Haütern, notre voisine, y conduira ses filles déguisées en bergères. »

Cunégonde leva les bras au ciel :

« Mme de Haütern ? Pas possible !

– J’ai vu apporter les robes de bal de ces demoiselles ce matin, reprit Jack.

– Si vous aviez été occupé de votre besogne, Jack, vous n’auriez pas vu cela, dit Me Zimmermann. Je ferai dépolir les vitres de l’étude. Cunégonde, vous préviendrez le peintre en bâtiments.

– J’y vais de ce pas, Monsieur ; ah ! il y a beaux jours que cela aurait dû être fait.

– Sorcière ! murmura Jack, tu me le payeras. »

Et soulevant adroitement sa chaise, il l’appuya sur le pied de Cunégonde. Elle poussa un cri et laissa tomber l’assiette qu’elle tenait.

« Pardon ! s’écria Jack, ma chaise a glissé. C’est ce Nicolas qui frotte trop le parquet.

– Allons nous coucher, dit le notaire. Nicolas, ne frottez par tant, mon ami. »

Nicolas, qui n’avait pas frotté depuis huit jours, se le tint pour dit, et ne frotta plus du tout. Cunégonde, furieuse, se promit bien de ne plus jamais retourner le matelas de Jack.

Chacun prit sa chandelle et gagna sa chambre. Au bout d’une demi-heure, Cunégonde monta, enferma les clercs et alla se coucher. Nicolas se mit en vedette à une fenêtre du rez-de-chaussée. Il voulait voir partir les voisines pour le bal. Mais le sommeil le prit, et, le lendemain matin, il fut bien étonné de se réveiller dans la salle à manger, accoudé sur l’appui d’une fenêtre, et tout endolori de froid.

Cependant les deux clercs étaient déjà sur le toit et s’installèrent bientôt chez l’ami Fritz, qui les attendait et avait préparé du vin chaud et des gaufres. Il paraissait d’une gaieté extraordinaire. Fritz était clerc aussi chez un confrère de Me Zimmermann, mais plus âgé que Jack et Heinrich ; garçon capable, et qui avait quelque fortune, il les régentait à sa manière.

« Çà, leur dit-il, voulez-vous bien vous amuser ? voulez-vous aller au bal de Mme l’intendante, non pas comme spectateurs parmi la valetaille, mais parmi les invités ? Cela dépend de vous.

– Tu nous la contes belle ! s’écrièrent les deux petits clercs : comment cela se pourrait-il ?

– Rien de plus simple. Ma cousine Lisette est première femme de chambre de Mme l’intendante. Elle m’a donné une clef de la porte du jardin. J’ai un beau domino de soie tout prêt ; je l’endosse, je me glisse dans le jardin, de là dans le vestibule, et j’entre parmi la foule des invités. Je me promène dans les salons, je vois les beaux masques, j’en intrigue quelques-uns, et quand j’en ai assez, je m’échappe, non sans avoir vérifié si le buffet est convenablement garni.

– Tu es bien heureux, dit Jack. C’est fort agréable de s’entendre avec une cousine si avisée. Mais comment cela pourra-t-il nous faire entrer au bal ?

– Parbleu, rien de plus simple ! Vous m’attendrez chez Johann, à la taverne de l’Aigle-d’Or. Quand j’en aurai assez, je sortirai, je prêterai mon domino à Jack ; il entrera, et quand, il aura suffisamment soupé et regardé les danseurs, il ressortira et prêtera le domino à Heinrich ; rien de plus simple. Cela s’est fait à Versailles, aux noces du Dauphin. Pendant le bal masqué qui fut donné aux grandes écuries du roi, un domino jaune étonnait tout le monde par sa voracité. Il engloutissait les rafraîchissements et les vivres, sortait un instant, revenait et se remettait à dévorer. On finit par découvrir que ce domino jaune, c’étaient les Cent-Suisses. Le colonel voulait punir, le roi fit grâce, et toute la cour rit de l’aventure. Faisons de même. Après tout, nous ne sommes pas cent, et voyez comme mon domino bleu est joli ! »

Enchantés, les trois étourdis se hâtèrent de se préparer. Ne voulant pas ébruiter leur escapade, ils se rasèrent et se coiffèrent mutuellement, s’inondèrent d’eau de Cologne et se chaussèrent d’escarpins que Fritz avait achetés pour eux. Tout en s’adonisant ainsi, ils bavardaient comme des pies dénichées, et se faisaient part de tous les commérages qui pourraient leur servir à intriguer les invités de l’intendance. Grâce à leur humeur curieuse et tracassière et aux indiscrétions qu’ils commettaient journellement dans les études de leurs patrons, ces clercs équivalaient à trois gazettes. Ils en étaient au plus animé de leur caquet, lorsque Heinrich, s’approchent de la fenêtre, jeta un coup d’œil sur l’hôtel de Haütern et s’écria :

« Vite, vite, venez voir. On a oublié de fermer les volets du salon chez la baronne. Il est éclairé, et les demoiselles, tout habillées pour le bal, répètent un menuet. »

Fritz et Jack se précipitèrent sur le dos d’Heinrich et aperçurent un fort agréable tableau.

Itha et Thécla, vêtues en bergères, avec de grands paniers, des robes de gaze d’argent relevées par des guirlandes de fleurs, des chapeaux retroussés couverts de roses, des souliers de satin blanc à talons rouges, et tenant à la main des houlettes dorées, enrubannées à foison, répétaient une gavotte avec M. Desrats, leur maître à danser. C’étaient deux belles filles, un peu fortes, qui avaient plus de fraîcheur que de grâce. Le petit Français, qui leur venait à l’épaule, jouait de la pochette et se démenait de toutes ses forces pour obtenir quelque peu de légèreté de ses belles élèves. Il sautait comme un cabri, tout en jouant du violon, et suppliait Mlles de Haütern d’aller un peu plus vite, et surtout de sourire.

Peine perdue ! ces demoiselles, serrées dans leurs corps baleinés, la tête hérissée d’épingles, les pieds dans de véritables étaux, commençaient à regretter que leur mère eût consenti à les laisser se travestir.

Mme de Haütern, habillée d’un magnifique costume de velours rouge qui avait appartenu à sa trisaïeule, et couverte de bijoux à l’ancienne mode, regardait ses filles, assise dans un fauteuil. Ses femmes de chambre étaient près d’elle, admirant leurs maîtresses, et, parmi elles, une très belle jeune fille attira l’attention des clercs.

« Quelle est cette belle personne ? demanda Fritz.

– C’est Mlle Sabine, dit Jack, une petite-cousine de la baronne.. Elle est orpheline, très pauvre, et Mme de Haütern l’a prise chez elle par charité, après l’avoir fait élever au couvent. C’est une charmante personne, les domestiques en disent tout le bien possible.

– Elle n’ira donc pas au bal ? Elle a une robe brune.

– Assurément non, Mme de Haütern est trop économe pour habiller sa pupille comme ses filles. Cette belle Sabine restera au logis comme Cendrillon ; mais rira bien qui rira le dernier. Si on savait ce que je sais, elle serait la plus fêtée, la plus demandée en mariage de toutes les demoiselles de la ville.

– Bah ! que sais-tu donc ?

– Je vous le dirai demain, dit Jack, l’heure avance. Je vois déjà les chaises et les carrosses escortés de flambeaux passer dans la rue. Allons à l’Aigle-d’Or avec armes et bagages. »

II

Les dames de Haütern étaient parties : les chambrières, tasses d’avoir travaillé, tout le jour aux parures de bal, se jetèrent sur leur lit pour reposer quelques heures. Les autres domestiques se couchèrent, après avoir remis du bois dans les poêles, et Sabine Lichtlin se retira dans sa petite chambre. Elle devait veiller, et bien loin de regretter le bal, toute jeune et belle qu’elle était, elle se dit : Enfin je vais avoir une soirée à moi, et jouir du silence et des souvenirs’ du temps passé !

Elle ajusta son feu, sa lampe, et, posant sur sa petite table un léger coffret de bois de rose, dont la clef ne quittait jamais sa ceinture, elle l’ouvrit et prit quelques lettres, quelques fleurs et une bague ancienne en or guilloché de noir, et dont le chaton était formé par une table de saphir. Elle relut ces lettres : Plusieurs d’entre elles, d’une écriture baroque et tremblée, et dont le cachet portait des armoiries, ne contenaient que quelques mots, presque toujours les mêmes.

« Chère petite amie, je vous attends demain pour étudier avec vous notre duo. »

L’une d’elles, plus mal écrite que les autres, disait : « Je souffre trop pour faire de la musique. Si je vais mieux demain, je vous enverrai le carrosse. Priez pour moi. »

Une enfin de ces lettres contenait ces mots :

« Adieu, Sabine, je ne vous verrai plus. Gardez cette bague de saphir en mémoire de moi et de celui qui vous aime et sera votre mari, s’il plaît à Dieu. Attendez-le jusqu’à ce que vous ayez vingt et un ans. Alors il viendra, et j’espère que vous l’accepterez. Adieu. Merci des heures heureuses que je vous ai dues. Gardez un secret inviolable sur tout ceci. N’en parlez qu’à celui qui vous remettra une bague semblable à la vôtre.

« Votre vieil ami,

« Comte Braünn. »

En relisant cette lettre Sabine se rappelait son défunt ami, le vieux comte Braünn, mort depuis un an seulement. C’était un musicien passionné. Malheureusement il n’était pas habile, et c’était un supplice que de faire de la musique avec lui.

Il habitait un vieux château voisin de la maison de campagne de Mme de Haütern, et, en souvenir de son mari, autrefois compagnon de chasse du comte Braünn, elle faisait quelques visites à ce gentilhomme, devenu infirme et n’ayant plus d’autre plaisir que de jouer du violoncelle.

Aux vacances, Sabine venait chez sa tante, et le comte ne tarda pas à savoir qu’elle jouait admirablement du clavecin. Il voulut l’entendre, étudia un duo pour le jouer avec elle, et insista tellement pour que la jeune fille vînt souvent chez lui, que Mme de Haütern consentit à la lui envoyer. Elle n’était pas fâchée de se débarrasser de Sabine, dont la beauté naissante éclipsait celle de ses filles, et la jeune musicienne prit l’habitude d’aller chaque jour, escortée d’une vieille gouvernante, tenir compagnie au comte Braünn.

Ses cousines la plaignaient fort de répéter vingt fois les mêmes morceaux de musique avec celui qu’elles appelaient le vieux podagre ; mais Sabine aimait encore mieux les fausses notes du comte et les récits de ses campagnes que les frivoles des voisines de campagne de Mme de Haütern. Elle se sentait dans le monde pauvre et isolée, et d’ailleurs elle jouissait auprès du vieux mélomane d’un plaisir toujours cher et nouveau pour un noble cœur, celui de rendre heureux quelqu’un.

Quand il était las de musique, le comte, se faisant rouler dans un fauteuil, promenait Sabine par tout son château et son parc, et ne la laissait jamais repartir sans un présent de fruits, de fleurs ou de gibier.

Aux dernières vacances de Sabine ; il mourut, et elle le pleura comme un père. On ne connaissait pas d’héritiers au comte. Un écrit de sa main, trouvé après sa mort, déclarait qu’il avait fait un testament, mais que ce testament ne serait ouvert que le 1er mai 1770. Jusque-là, ses biens devaient être administrés par son intendant, autrefois son sergent au régiment de Royal-Alsace, homme d’une probité rare.

On était en 1769. Ces dispositions singulières firent jaser, puis on n’y songea plus. Le comte n’était pas très riche, et l’on disait ses biens fort grevés et ses affaires en désordre.

Une seule personne continua de songer à lui avec reconnaissance et attendit impatiemment le 1er mai 1770. C’était Sabine. Elle avait bien remarqué que le 1er mai était le jour où elle aurait vingt et un ans. Mais quel était ce personnage mystérieux qui l’aimait et deviendrait son mari ?

Elle avait beau rassembler ses souvenirs, elle ne se rappelait de rien qui pût la mettre sur la voie. Mais enfin elle ne pouvait douter de la parole de son vieil ami, et cette voix d’outre-tombe, qui lui disait qu’elle était aimée, consolait l’orpheline des dédains et de la froideur dont l’accablaient Mme de Haütern et ses filles.

Pour la millième fois elle relut cette lettre, regarda sa bague, et, comptant les jours, vit que trois semaines à peine s’écouleraient jusqu’au 1er mai.

Elle regarda aussi les fleurs, les images et les petites lettres d’amies, vestiges de son long séjour à la Visitation, se rappela vaguement le moment où, toute petite et orpheline de père et de mère, on l’avait apportée à Mme de Haütern, qui avait dit :

« Je la prendrai, puisqu’il le faut, mais ce soir même elle couchera au couvent. »

Ces mots étaient restés gravés dans sa mémoire d’enfant, et rien, hélas ! n’avait effacé leur amertume, Mme de Haütern faisait pour sa nièce le strict nécessaire ; mais il semblait que le peu d’affection dont son cœur fût capable s’était complètement épuisé en faveur de ses filles.

L’heure s’avançait. Sabine, craignant d’être surprise, referma le coffret, le cacha bien, prit son ouvrage, et, tout en brodant, rêva silencieusement à la mystérieuse bague.

III

Vraiment Mme l’intendante avait bien fait les choses. Le bal était splendide. Les salons de l’intendance, tout en boiseries blanches, éclairés par mille bougies, ornés de hautes glaces enguirlandées de fleurs, et la variété des costumes présentaient le spectacle le plus charmant.

Mme l’intendante, habillée en Junon, avait une magnifique robe de satin aurore, toute garnie d plumes de paon. Son diadème en éventail était formé de ces mêmes plumes, et l’œil de chacune d’elles orné d’un diamant.

M. l’intendant n’avait pas voulu s’habiller en Jupiter. Il avait pris un costume de schah de Perse qui lui allait fort bien. Les divinités de l’Olympe, les personnages de la comédie italienne, les bergers et les bergères de Watteau se coudoyaient dans le plus élégant pêle-mêle, et quelques dominos noirs y paraissaient comme des taches d’encre sur un beau tapis La musique était fort animée, les rafraîchissements exquis, enfin, tout allait le mieux du monde, et Mme l’intendante triomphait.

Elle n’avait pas encore dansé, occupée qu’elle était à recevoir ses hôtes, lorsqu’on la vit accepter l’invitation du plus étrange masque de la compagnie. C’était un if, un if de feuillage, comme ceux de la terrasse de Versailles, taillé en pion d’échec, et qui depuis une demi-heure circulait dans les salons et répondait gaiement et d’un accent gascon aux questions qui lui étaient adressées. Le treillis feuillé qui enveloppait ce personnage était si bien ajusté, qu’on ne pouvait distinguer ses traits. Il paraissait jeune, de vive et pimpante allure, et, lorsque l’orchestre commença les premières mesures d’un menuet, toute la compagnie fit cercle, et l’on monta même sur les banquettes pour voir Mme l’intendante danser avec cet arbre. Ils dansèrent à merveille. Les mains qui sortirent du feuillage pour effleurer celles de Junon étaient fines et blanches, ornées d’une chevalière de rubis, et il n’y eut qu’une voix pour louer la grâce et l’élégance de M. l’If.

Sitôt que Mme l’intendante eut repris sa place, un officier habillé en Arlequin s’avança vers elle en faisant mille courbettes et lui dit : « Souveraine des dieux, Votre Majesté a dansé divinement ; mais, de grâce, est-ce Apollon, est-ce Mercure aux pieds ailés qui se cache sous cette verte enveloppe ?

– Ce n’est ni l’un ni l’autre, Arlequin, mon ami, reprit la déesse. C’est un if de Versailles que le roi m’a envoyé. Je le ferai planter demain sur l’esplanade.

– Ce sera pour Strasbourg un grand honneur », dit Arlequin.

Il se creusa la tête un instant pour dire encore quelque chose de galant, mais, nul madrigal ne lui venant à l’esprit, cet honnête Arlequin alla rejoindre Colombine, qui, vexée de l’avoir vu parler de si près à Junon, lui lit une moue effroyable. Une valse commençait. L’if invita Thécla de Haütern. Déconcertée de se voir regardée par tout le monde, elle devint cramoisie, ne fit que deux tours, et voulut s’asseoir. L’If prit une autre danseuse. Une de ses branches accrocha les dentelles de la dame, qui se fâcha et ne voulut plus valser. L’if, alors, profitant de ce que les tourbillons de la valse occupaient toute la jeunesse, s’éclipsa et courut au buffet. Il y trouva un domino bleu qui mangeait du fois gras et buvait du vin de Champagne à cœur joie. Les valets s’amusaient de son appétit formidable et tachaient de le faire jaser. Il avait la voix d’une femme, l’accent allemand, et un langage un peu vulgaire. À la vue de l’If les domestiques disparurent.

« Domino, dit l’If, que fais-tu là ?

– Ne le vois-tu pas, Verdure ? je me restaure. Ce pâté est délicieux. Veux-tu que je t’en offre une tranche ?

– Volontiers ! trinquons d’abord ! »

Et l’If, écartant ses branches, montra sa tête, soigneusement couverte d’un demi-masque vert et d’un bonnet de même couleur.

« Es-tu domino ou dominette ? dit-il.

– Ni l’un ni l’autre, je suis un diablotin. En veux-tu la preuve ? Je vais te dire ton nom.

– Je t’en défie. »

Le domino bleu se haussa sur la pointe du pied et dit à l’oreille de l’If :

« Tu es le marquis de Malignac, cousin de l’intendante, et tu cours le monde cherchant une héritière pour redorer ton blason et payer tes dettes. »

L’If tressaillit, mais répondit avec aplomb :

« Ceux qui t’ont dit cela ont menti. Où sont-ils que je les châtie comme il faut ? Si tu as le malheur de répéter cette bourde, domino bleu, je te jetterai par la fenêtre.

– Tout doux, dit le domino, je n’en dirai rien, parole de masque. Sache bien, Verdure, que je te veux du bien. Je puis te rendre service ; Malignac ou non, tu cherches femme. Moi, diable bleu, je connais toutes celles de Strasbourg ; interroge-moi sur leurs défauts, sur leurs dots, sur leurs qualités, tu sauras tout. »

Quelques danseurs altérés arrivaient au buffet.

« Viens avec moi, domino, dit l’If, je veux profiter de ta science. »

Et, prenant la main du clerc déguisé, l’if l’entraîna dans le grand salon. Une banquette élevée, placée dans l’embrasure d’une croisée, se trouvait libre. Ils s’y placèrent, tandis que s’organisait une polonaise, danse grave et à laquelle tous les invités, à peu d’exceptions près, devaient prendre part.

Les plus belles et les plus riches demoiselles de Strasbourg défilèrent au son de la musique devant l’if et son malicieux compagnon ; elles furent toutes drapées de la belle façon. Quand le fripon de clerc ne savait rien, il inventait.

Vint le tour de Técla et d’Itha. Les deux sœurs se suivaient ; conduites par deux bergers assez gauches.

« Celles-là sont d’assez bonnes filles, assez riches, assez belles, assez sottes, dit le clerc, mais elles ont chez elles la perle de Strasbourg. C’est une jeune orpheline, nommée Sabine Lichtlin, belle comme le jour, que l’on croit très pauvre, et qui aura un million de dot. Mais personne ne le sait que moi.

– Tu fais des contes de ta couleur, domino bleu, dit l’If.

– Je dis l’exacte vérité. Je sais tout, reprit le domino. Tant pis pour toi, Verdure, si tu ne veux pas me croire.

– Mais, reprit l’If, oserais-tu me répéter ton histoire demain, au grand jour ?

– Certainement ; trouve-toi demain à la taverne de l’Aigle-d’Or, à trois heures. Demande à l’hôte le diablotin, et, si tu te conduis bien, tu apprendras des choses fort intéressantes. »

Le souper fut servi. On dansa encore un peu, puis les rangs des invités commencèrent à s’éclaircir, les salons se vidèrent, et les bougies expirantes n’éclairèrent bientôt plus que des parquets poudreux, des meubles en désordre et les visages fatigués de valets qui vinrent éteindre les lustres aux premières lueurs de l’aurore.

IV

À trois heures, le lendemain, tandis que plus d’une belle dame dormait encore, Jack, qui avait une course à faire pour son patron, en chargea un galopin de ses amis, et se rendit à l’Aigle-d’Or. L’hôte était sur sa porte, en tablier vert.

« Arrivez donc, diablotin, lui dit-il, il y a là-haut un gentilhomme qui veut vous parler. »

Jack, en effronté gamin qu’il était, fut ravi de l’aventure et résolut de payer d’audace. Il mit son chapeau sur l’oreille, et monta, en sifflant, l’escalier branlant qui conduisait à l’étage supérieur. Il y trouva, près d’un bon feu, un jeune cavalier enveloppé d’un manteau, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, et qui s’était placé le dos au jour.

Jack referma la porte, mit le verrou, et, saluant l’étranger, lui dit :

« Je suis à vos ordres, monsieur le marquis. Que désirez-vous de moi ?

– Je désire, diablotin, que tu me répètes, mot à mot, ce que tu m’as dit cette nuit de Mlle Sabine Lichtlin.

– Je le ferai volontiers, Monsieur, mais quand nous aurons accompli certains rites magiques sans lesquels toute ma science m’abandonne. Veuillez faire apporter ici tout ce qui est nécessaire pour faire un bol de punch à la hollandaise.

– Charge-toi de ce soin, diablotin, je payerai ! »

Jack frappa du pied, le garçon monta, et apporta bientôt un assortiment convenable de bouteilles, de thé, de citron, de sucre et de cannelle. Jack renvoya le garçon et se mit à préparer le punch avec une gravité magistrale.

Le marquis le regardait opérer et se demandait s’il n’avait pas fait acte de dupe en prenant au sérieux les paroles d’un enfant de quinze ans.

« Or çà, diablotin, lui dit-il, où sont tes cornes et ton pied fourchu ?

– Je ne m’en sers que pour aller au sabbat, dit Jack ; en temps ordinaire, je passe pour être le petit clerc de Me Zimmermann. Mais je m’ennuie chez ce vieux tabellion ; sa servante, à elle seule, battrait les trois Parques, les Furies et Caron par-dessus le marché. J’ai donc résolu d’aller chercher fortune à Paris ; les gens d’esprit comme moi y font leur chemin. Mais il faut payer le coche. Je n’ai ni sou ni maille, et j’ai pensé qu’un bon avis donné à un galant homme, et n’aboutissant, après tout, qu’à faire marquise la plus charmante fille de Strasbourg, pourrait chasser de ma bourse un diable, mon ennemi, qui s’y loge obstinément depuis fort longtemps. Voyez plutôt. »

Il posa sur la table une bourse vide, et, allumant le punch, se mit à le remuer.

La chambre était assez obscure. Les flammes du punch éclairèrent d’une lueur bleuâtre le malicieux visage du clerc et l’étranger toujours enveloppé de son manteau.

Ils gardèrent le silence quelques instants. Le punch brûlait toujours, et Malignac, tirant de sa poche un écu, le mit dans la bourse du clerc.

« Or donc, fit celui-ci, il y avait aux environs de Strasbourg, ces dernières années, un vieux colonel, le baron Braünn, qui vivait retiré dans une maison de campagne, et, à la suite d’un accident de chasse, était devenu perclus des jambes. Il passait sa vie à jouer du violoncelle, mais si mal, si mal, que les bons musiciens le fuyaient comme la peste, et qu’il n’avait jamais d’autres auditeurs que ses domestiques et ses chiens. Un jour pourtant il se trouva qu’une très jeune personne, déjà excellente claveciniste, voulut bien jouer un duo avec lui, et, par compassion pour ce maniaque, passa les plus belles heures de ses vacances de pensionnaire à l’entendre écorcher les sonates, les concertos, etc., etc. Voici le punch fait, Monsieur, si nous buvions un peu.

– Volontiers », dit le marquis.

Ils burent, et le rusé clerc se mit à parler du bal :

« Ah ! Monsieur, dit-il, si cette Sabine y avait paru, quel effet n’eût-elle pas produit ? Elle est grande, élancée, ses sourcils et ses yeux sont noirs, son teint éblouissant. Je ne sais si elle danse, mais c’est un charme que de la voir marcher, et quand elle chante au clavecin, et que par bonheur les fenêtres sont ouvertes, le vieux Zimmermann lui-même laisse tomber sa plume et reste en extase. Ah ! certes, on comprend bien que le vieux baron Braünn en devint quasi fou, malgré ses quatre-vingts ans. Combien coûte le coche d’ici à Paris, Monsieur ?

– Que sais-je ? Trois louis peut-être. Voici toujours un écu.

– J’aime les récits bien ponctués, Monsieur. Ceci comptera pour une virgule. Je continue. Or donc, cette belle Sabine, quatre ans de suite, passa ainsi ses vacances, et sa tante et ses cousines se moquaient d’elle, et disaient qu’elle voulait épouser le baron. Mais ni lui ni elle n’y pensaient. Enfin le baron tomba malade, et vit bien qu’il allait mourir. C’était un homme fort brave, un chrétien solide. Il mit ordre à ses affaires de conscience, donna de la main à la main une aumône assez forte à son curé, et manda Me Zimmermann pour lui dicter son testament. On vint chercher mon patron en carrosse, et il m’emmena avec lui pour lui aider à descendre de voiture, car Me Zimmermann est fort gros et assez maladroit. Si nous buvions un coup, Monsieur ?

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