I
En ce temps-là, c’est-à-dire en 1227, la seconde année du règne de saint Louis, le val de Brix était comme à présent verdoyant, ombragé, plein de troupeaux, d’oiseaux et de fleurs ; mais le joli petit château qui l’embellit à présent, et où l’hospitalité me fut si douce, n’était pas encore bâti.
Une simple ferme, couverte en chaume, occupait sa place future, au penchant du coteau, sur la rive droite de la rivière clairette et murmurante. Cette ferme dépendait du château de Brix ; elle était fieffée à Nicolette Hamelin, bonne veuve laborieuse et charitable, qui l’habitait avec sa fille Marie et ses trois fils Pierre, Charlot et Georget, les plus beaux et les meilleurs enfants qui fussent à vingt lieues à la ronde. L’héritière du château de Brix, damoiselle Luce, alors âgée de seize ans, venait souvent à la ferme, où elle avait été nourrie, et les soins de la noble damoiselle faisaient régner dans cette demeure certaines habitudes d’ordre et de bien-être qui la distinguaient des autres fermes du pays. Luce de Brix n’avait pas de plus grande joie que de venir cueillir des fleurs et récolter des fruits au Val. Elle se plaisait aux soins de la laiterie, et souvent son aïeul, le vieux baron Adam de Brix, se promenant, monté sur son grand cheval Soliman, qui l’avait porté dans vingt batailles, s’arrêtait le long des herbages du Val pour regarder sa blonde petite-fille s’amusant avec les agneaux et les génisses de Colette.
Luce avait perdu son père, tué à la bataille de Bouvines. Le second fils du baron de Brix, Robert, habitait toujours l’Écosse, où sa femme, lady Marjory, comtesse d’Annandale, possédait d’immenses domaines. Le mariage de Robert avec la noble Écossaise avait été désapprouvé par le baron Adam, et il ne recevait qu’à de rares intervalles les visites de son fils et de sa belle-fille. Ceux-ci avaient pourtant deux beaux garçons, vrais Brix pour la taille et les traits ; mais le baron Adam leur préférait de beaucoup l’unique enfant de son fils aîné, et il avait fait un testament qui assurait à Luce l’héritage du château de Brix et des nombreuses terres qui en dépendaient.
« Mes petits-fils auront assez de biens du chef de leur mère et de nos fiefs des comtés d’York et de Durham, disait-il. Quant à mon fils Robert, il préfère nos domaines anglais à ceux de Normandie. Je veux qu’il ne jouisse de ceux-ci que comme tuteur de sa nièce, si je meurs avant de l’avoir mariée. »
Adam de Brix avait alors quatre-vingt-dix ans. Sa taille presque gigantesque était restée droite ; ses longs cheveux d’un blanc de neige, moult bien pignés, comme on disait alors, retombaient à flots sur ses robustes épaules. Ses yeux étaient restés perçants et vifs comme ceux d’un jeune homme, et il marchait et montait à cheval pendant plusieurs heures tous les jours et en toute saison. Il avait été à la croisade avec Richard Cœur-de-Lion. Le plus grand plaisir du baron de Brix était de raconter les exploits et les aventures de ce roi-chevalier ; mais quant au successeur de Richard, le lâche et cruel Jean sans Terre, Adam de Brix n’avait jamais eu pour lui qu’un profond mépris, et c’était sans regret qu’il l’avait vu perdre la Normandie par sa faute et fuir devant les armes victorieuses de Philippe-Auguste.
Le château de Brix, que les vieilles chroniques appellent indifféremment Brucius, Bruce, Bruis et Brix, avait été construit au xii par le père du baron Adam, et ce dernier l’avait terminé et fortifié avec soin. C’était une belle demeure, dont les tours, reliées entre elles par de solides courtines et appuyées sur des rochers, dominaient la vallée boisée où coule la rivière d’Ouve. Du haut du donjon, quand le ciel était pur, on apercevait la mer, au delà des forêts de Brix et d’Octeville. À l’est, sur un ressaut des fortifications, s’étendait une étroite et longue terrasse où la jeune châtelaine aimait à cultiver des fleurs. C’était la promenade favorite du baron. Chaque jour après son dîner, il venait marcher le long du parapet crénelé de cette terrasse, et, lorsqu’il était las, s’asseyait dans une sorte de guérite du pierre ajourée, construite en encorbellement à l’angle de la muraille, et d’où l’on dominait toute la vallée. Tantôt promenant ses regards sur les prairies et les bois, tantôt suivant de l’œil avec complaisance les mouvements gracieux de sa petite-fille qui arrosait les fleurs et remplissait son aiguière d’argent à une source jaillissant du flanc des rochers, le vieux baron se parlait à lui-même, ou, élevant la voix, interpellait la gouvernante de sa petite-fille, dame Jouvine, qui filait sa quenouille, assise à l’ombre d’un houx toujours vert.
« Jouvine, lui dit-il, n’entendez-vous pas sonner du cor là-bas ?
– Non, Monseigneur, et cela m’étonne. Messire Guillaume avait pourtant bien promis d’être ici de bonne heure.
– Qui peut le retenir ? dit le vieillard ; son père refuserait-il mon invitation ?
– Oh ! certes non, messire le connétable en sera trop content, et messire Guillaume se fait une fête de la chasse de demain. Nous allons le voir arriver bien sûr. »
Elle mit sa main au-dessus de ses yeux, regarda au loin et dit :
« Je ne vois rien.
– Vous n’avez pas de bons yeux, Jouvine. J’aperçois un cavalier sur le chemin des bruyères et je le reconnais. C’est Guillaume du Hommet. Je le reconnaîtrais entre mille : personne ne monte à cheval aussi bien que lui. Ah ! quand il aura cinq ans de plus, ce sera un fier homme de guerre.
— Et un bon et loyal seigneur, dit Jouvine ; c’est le meilleur cœur du monde ; si doux, si pitoyable aux pauvres gens, si pieux à l’église, si adroit et si gai à la chasse et partout ! Et, avec cela, beau comme un archange, ce qui ne gâte rien. »
Luce s’était rapprochée de son aïeul, tout en arrosant les lis en fleur, et ses yeux, suivant la direction de ceux de Jouvine et du vieux baron, n’hésitèrent pas à reconnaître le cavalier qui s’avançait dans la vallée au grand trot de son coursier noir. Elle devint toute vermeille et s’écria :
« Voici messire Guillaume. Nous verrons s’il m’apporte les roses qu’il m’a promises.
— Et que voulez-vous faire de ces roses, ma fille ? dit le vieillard.
— De beaux chapels pour nous parer demain, mes amies et moi, et des bouquets pour orner la table. Je préparerai tout cela pour ce soir, et on mettra les fleurs à la cave pour les tenir fraîches jusqu’à demain matin. Dès le lever du soleil, Guyonne et ses enfants iront couper force joncs, marjolaines, genêts et serpolets pour joncher la salle du festin, et ils ont déjà fait les guirlandes de lierre et les couronnes qu’on suspendra autour de la grande salle.
— Fort bien, reprit le baron, mais nos chasseurs ne sont pas des jeunes filles, et toutes ces fleurs ne les contenteront pas. Avez-vous bien songé aux provisions, ma fille ? C’est la première fois que je vous confie le soin d’ordonner une fête. Il faut que celle de demain vous fasse honneur.
— Soyez tranquille, Monseigneur, tout est prévu : maman Colette a déjà apporté au château des agneaux gras, des poulets et des pigeons en quantité. Le bœuf est tué, le chevreuil aussi ; la marée arrivera cette nuit de Cherbourg, et dès le matin on cueillera les fraises et les cerises. Le cuisinier fait déjà ses tartes. Si vous voulez bien venir avec moi sur le balcon de la cuisine, Monseigneur, vous verrez quel réjouissant coup d’œil elle présente. Nous aurons un beau paon tout emplumé, des pâtés d’anguilles, des au blanc-manger, et force gaufres et tourtes au miel et à la rose.
– À la bonne heure, ma fille, il faut maintenir les traditions d’élégance et d’hospitalité du château de Brix. Du temps de ma défunte baronne, on servait ici des repas aussi beaux que ceux des ducs de Normandie, et votre grand-mère y présidait avec la grâce et la dignité d’une reine. Mes trois fils m’entouraient alors, et le château retentissait du bruit des armes et des concerts des ménestrels. Que de morts, que de places vides, hélas ! Mais ne parlons plus du passé. Vous nous ramènerez les fêtes, ma belle Luce, et j’espère, avant de quitter ce monde, célébrer ici celle de vos noces.
– Voici messire Guillaume qui passe sur le pont-levis, dit Jouvine.
– Faites-lui dire que je l’attends ici, ma bonne Jouvine. »
Jouvine s’éloigna aussitôt, et Luce, s’asseyant aux pieds de son grand-père, appuya sa tête sur les genoux du vieillard et prit une de ses mains dans les siennes. Et sa longue robe blanche et sa chevelure dorée brillèrent d’un nouvel éclat, rapprochées des vêtements sombres et de la figure basanée du vieux guerrier.
II
Guillaume du Hommet ne tarda pas à paraître : c’était un grand et beau jeune homme de dix-huit ans, aux cheveux bruns, à l’œil clair et brillant. Les roses dont il apportait un énorme bouquet n’étaient pas plus vermeilles que son jeune et fier visage. Le chaperon à la main, il s’avança après s’être incliné profondément dès son entrée dans le jardin, et vint s’agenouiller devant le baron, non sans échanger un
regard et un franc sourire avec la jeune châtelaine, qui lui donna sa main à baiser.
« Monseigneur, dit-il au baron, mon père vous présente ses très humbles respects, et m’a chargé de vous remettre sa réponse écrite à votre gracieuse invitation d’hier.
– Qu’est ceci ? une lettre scellée de ses armes ! et cela pour répondre à un message si peu important et qui ne demandait qu’un bon oui. Votre père n’a pas coutume d’être si cérémonieux, mon ami. Est-ce qu’il refuse de venir chasser et dîner avec moi demain, par hasard ?
– J’espère que non, dit Guillaume. Mon père ne m’a pas dit ce qu’il comptait faire, mais il paraît fort préoccupé depuis quelques jours, et s’enferme souvent avec ma mère et le majordome. Cette lettre, Monseigneur, vous instruira sans doute du motif de sa tristesse. Pour moi je ne saurais le deviner.
– Et il ne faut point l’essayer, jeune homme ; les secrets des parents doivent être respectés par les enfants. Ma fille, faites appeler le père Hélier. »
Luce courut elle-même chercher le père Hélier, chapelain du château de Brix. Elle le trouva fort occupé à enluminer un manuscrit auquel il travaillait depuis quarante ans. Il copiait un papillon, et, trop bon pour tuer son modèle, il l’avait placé sous une coupe de cristal à demi remplie de fleurs.
Mon bon père, dit Luce en entr’ouvrant la porte, veuillez venir, je vous prie. Mon grand’père a reçu une lettre.
– J’y vais, dit le bon religieux ; mais regardez donc mon papillon, Mademoiselle. Est-il bien peint ?
– À merveille. Mais venez vite, je vous prie, c’est une lettre du père de mon fiancé.
– Oh ! alors, dit le moine, il faut se hâter. » Et, posant son pinceau, le vieux chapelain suivit la légère sylphide qui lui montrait le chemin, et arriva un peu après elle sur la terrasse.
Le baron Adam, comme beaucoup de ses contemporains, donnait plus volontiers cent coups d’épée qu’un coup de plume, et, s’il avait appris à lire dans son enfance, il s’était hâté de l’oublier dans sa jeunesse. Il tournait et retournait dans ses mains la lourde lettre entourée d’un fil de soie que fixait un cachet de cire rouge, et il ne prêtait qu’à demi son attention aux questions de Guillaume, qui essayait de le faire causer de la chasse au sanglier projetée pour le lendemain.
Enfin le chapelain parut : sur l’ordre du baron, il ouvrit la lettre du connétable, et un petit paquet cacheté en tomba. Le baron le prit et le tint fermé dans sa main.
« Lisez, dit-il, nous verrons ce que c’est. »
Mais le chapelain, ayant d’abord parcouru la lettre des yeux, fit au baron un signe que celui-ci comprit.
« Éloignez-vous un instant, mes enfants, dit-il à Guillaume et à Luce ; promenez-vous ensemble le long de cette allée, je vous appellerai tout à l’heure. »
Les deux fiancés se prirent la main et s’éloignèrent. Tout en écoutant la lecture de la lettre du connétable de Normandie, le vieillard les regardait. Ces enfants de deux mères qui s’étaient aimées toute leur vie avaient été fiancés dès le berceau. Ils s’aimaient d’une affection aussi pure que les anges s’aiment au paradis, et, en les voyant marcher d’un pas si doux, si égal, entre les lis et les buissons de roses, l’aïeul sentait son cœur s’amollir et ses yeux se mouiller. Hélas ! la lettre qu’il recevait allait peut-être briser tout ce bonheur, anéantir toutes ces espérances !
Mais l’âme toute virile du vieux guerrier s’éleva vers Celui qui donne la force, et se hâtant d’essuyer les larmes qui, peu à peu, avaient coulé sur sa longue barbe blanche, il se leva, et appelant les fiancés, leur dit :
« Venez à la chapelle, mes enfants : c’est là que je veux vous parler. Venez avec nous, père Hélier, et vous aussi, Jouvine. »
Ils montèrent l’escalier qui, de la terrasse, amenait à la cour centrale où s’élevait le donjon, et entrèrent tous dans la chapelle. En prenant l’eau bénite, au lieu de la présenter à sa petite-fille, le vieillard fit le signe de la croix sur le front de Luce, et, la prenant par la main, la fit asseoir à sa gauche, sur le prie-Dieu de la défunte baronne de Brix. Étonnée, Luce regardait son grand-père.
« Mettez-vous là, lui dit-il, et puisse l’âme des saintes femmes qui occupèrent autrefois cette place, puisse l’âme de ma chère et pieuse Constance, votre grand’mère, Luce de Brix, inspirer et soutenir la vôtre. Messire chapelain, lisez-nous la lettre du connétable. »
Le père Hélier obéit, et voici ce que les fiancés entendirent :
« J’ai l’honneur de vous remercier en mon nom et en celui de Hommet de l’invitation que mon fils nous a transmise de votre part. Nous irons demain dîner au château de Brix, mais je ne pourrai chasser avec vous dès le matin, mon prochain départ me donnant trop de soucis et d’occupation pour cela. Le moment est venu d’accomplir un vœu que j’ai fait il y a bien des années. Je vais partir pour Chypre, où m’appelle mon ami et ancien compagnon d’armes le roi Hugues de Lusignan. J’ai fait vœu de passer une année en Palestine, et j’espère y combattre. L’empereur d’Allemagne s’est croisé et va s’embarquer à Brindes. Tout annonce qu’il y aura laus et honneur à gagner en terre sainte cette année-ci.
« Je désire emmener mon fils. Ce serait chose belle et souhaitable pour lui d’aller gagner ses éperons en guerroyant contre les Sarrasins ; mais Guillaume ne m’appartient plus. Sa fiancée seule a le droit de lui dire : Partez, on restez. Si elle veut qu’il reste, et Hommet voudrait bien qu’il en fût ainsi, vous fixerez l’époque des noces de nos chers enfants sans attendre mon retour, qui ne pourra guère avoir lieu que dans dix-huit mois. Je laisse tout pouvoir à ma chère et bonne femme, et je bénis et j’approuve tout ce qu’elle ordonnera.
« À demain. Que Dieu et Notre-Dame inspirent à Brix ce qui sera le meilleur pour notre salut à tous et l’honneur de nos maisons ; et qu’ils vous aient en sa sainte et digne garde.
La voix du père Hélier avait tremblé plus d’une fois en lisant cette lettre. Quand il l’eut finie et qu’il leva les yeux, il vit que Luce avait caché son visage dans ses mains. Jouvine pleurait, et le baron et Guillaume, pâles, et les mains jointes tous deux, ressemblaient à des statues agenouillées sur un tombeau. Un nuage voilait le soleil, et les vitraux ne laissaient passer qu’un jour assombri. Un silence de mort régna pendant quelques minutes.
« Messire chapelain, dit le baron, récitez-nous le Veni creator, je vous prie.
Le père Hélier le fit, et la voix des auditeurs lui répondit. Quand ils eurent dit amen, le baron se leva et alla prendre sur l’autel la croix de drap rouge qu’avait renfermée la lettre. Puis, se tournant vers Guillaume et Luce, il leur dit :
« Mes enfants, il s’agit ici d’une décision capitale. Vous êtes bien jeunes, et pourtant je veux vous laisser libres. Voulez-vous attendre et réfléchir jusqu’à demain, Guillaume ?
– Ce n’est pas à moi à réfléchir, Monseigneur, dit le jeune homme ; je ferai ce que Brix m’ordonnera, demain comme aujourd’hui, comme toujours.
– Luce, dit le vieillard, voulez-vous attendre ? »
Luce, aussi blanche que sa robe, se leva toute tremblante.
– Monseigneur, dit-elle, je ne vous demande que quelques instants pour prier Dieu. »
Elle tomba à genoux, et le baron reprit sa place à côté d’elle.
Luce regarda autour d’elle. Guillaume avait incliné la tête et priait, le front dans ses mains. Jouvine, ne pouvant plus étouffer ses sanglots, était sortie de la chapelle, et les deux vieillards priaient, immobiles et prosternés.
La jeune fille regarda son fiancé, son aïeul et songea combien elle les aimait, combien elle en était chérie. Un instant ses lèvres s’entrouvrirent pour dire : Ne partez pas.
Mais un rayon de soleil, perçant le nuage, illumina la rose de l’Occident et fit resplendir le Christ doré placé sur l’autel. Luce le regarda, et il lui sembla que le divin crucifié lui demandait, en échange de tout le sang qu’il a répandu sur la croix, quelques prémices de son bonheur terrestre.
« Si tu l’aimes, dit à Luce une voix intérieure, si tu aimes Jésus mort pour t’ouvrir le ciel, prends sa croix et suis-le. Songe au saint sépulcre, songe à Sion captive. »
Luce traça le signe de la croix sur son front, sur ses lèvres et sur son cœur ; puis, se levant, elle alla prendre sur l’autel la croix bénite et la présenta en silence à Guillaume.
Celui-ci la prit, la baisa, et dit à sa fiancée :
« Devant Dieu et Notre-Dame, Luce, je vous promets d’être digne de vous. »
Le baron s’était levé aussi, mais, pour la première fois, il dut s’appuyer au bras du chapelain.
« Ma fille, dit-il, vous avez bien fait. Je ne verrai pas vos noces. Quand Guillaume reviendra du pays d’outre-mer, je ne serai plus ici-bas qu’une froide poussière ; mais j’aurai offert à Dieu le sacrifice de mes dernières joies et je mourrai tranquille et content de vous. Mes enfants, soyez bénis !… »
Et le festin du lendemain fut un festin d’adieu.
III
L’automne et l’hiver s’écoulèrent tristement au château de Brix. Comme d’habitude, le baron Adam réunit aux fêtes de Noël de nombreux convives et régala tous ses tenanciers ; mais, malgré les bonnes nouvelles qu’il avait reçues d’Aigues-Mortes, où le connétable s’était embarqué au mois de septembre, le baron était triste, et sa petite-fille, tout en faisant les honneurs du château avec sa bonne grâce accoutumée, ne voulut ni danser, ni chanter, ni prendre part aux jeux de la noblesse invitée au réveillon.
Hommet, souffrante, ne put y venir ; mais elle envoya de magnifiques présents à sa future belle-fille, et lui promit de l’aller voir au printemps.
Il vint tard, cette année-là, et plus d’une fois, en regardant les arbres couverts de givre et les prés ensevelis sous la neige, Luce se demanda s’il viendrait jamais. Mais enfin les perce-neige élevèrent leurs frileuses corolles au-dessus des feuilles mortes et des mousses humides. Au chant du pinson les violettes s’éveillèrent, et bientôt le renouveau couvrit la Normandie d’un robe de fleurs et de feuillage.
L’aïeul reprit ses promenades sur la terrasse, et Luce, soutenant ses pas de jour en jour plus lents, lui faisait raconter pour la millième fois le siège de Ptolémaïs, la captivité et la délivrance de Richard Cœur-de-Lion.
Mais elle ne souriait plus, et à mesure que les roses de mai fleurissaient dans son jardin, la pâleur des lis s’étendait sur ses joues. Inquiet, le baron Adam envoya chercher un fameux médecin astrologue qui habitait Cherbourg, et dont la science était fort réputée dans la Hague et le Cotentin. On le nommait maître Ozius Draconis.
Guidé par l’homme d’armes qui l’était allé chercher à Cherbourg, et suivi par un chirurgien et un apothicaire portant en croupe des sacs de cuir contenant des drogues et des instruments de chirurgie, le célèbre médecin cheminait, monté sur une mule bien caparaçonnée. Maître Ozius était encore alerte, malgré sa barbe grise ; ses yeux brillants sous d’épais sourcils, sa haute taille, son grand nez aquilin, et sa voix de basse-taille, faisaient de lui une sorte d’épouvantail pour les petits enfants. C’était du reste un habile homme, et on venait le consulter de fort loin. Il se dérangeait rarement ; mais la lettre pressante que lui avait fait écrire le baron Adam par le père Hélier l’avait décidé à franchir les trois lieues de chemin montant qui séparent Cherbourg de Brix.
La mule, si on lui eût demandé son avis, aurait proposé un autre plan. La route lui semblait longue, et elle ralentissait de plus en plus le pas, tandis que le cheval de l’homme d’armes, sentant l’écurie, rongeait son frein et bondissait d’impatience, contenu par son cavalier.
Une demi-lieue avant d’arriver à Brix, maître Draconis aperçut une jeune paysanne qui venait à sa rencontre, montée sur un joli petit âne qui trottinait paisiblement. La jeune fille portait le grand bonnet ailé, le fichu à franges et la robe de droguet noir des femmes du pays. Elle était fort jolie, et d’un air décidé, armée d’une baguette de coudrier, gouvernait sa rustique monture. L’homme d’armes, qui avait pris les devants, s’écria en la voyant : « Hé ! bonjour, Marie du Val ; quelle merveille de vous voir ici ! Je vous croyais bien occupée à soigner notre demoiselle.
– C’est pour l’amour d’elle que je suis ici, dit Marie ; il faut que je parle au médecin. Faites-moi le plaisir de me laisser seul avec lui, mon bon Hervé.
– Non point, s’écria Hervé, on le dit sorcier, et je resterai près de vous pour empêcher qu’il ne vous ensorcelle.
– Dites plutôt parce que vous êtes curieux comme une chouette, reprit Marie ; mais, pour cette fois, messire Hervé, vous rengainerez votre curiosité. Allez vite au château annoncer l’arrivée de maître Draconis. Vous voyez bien que votre cheval est enragé d’impatience. Allons, détalez, et emmenez avec vous ces deux figures d’apothicaires, tandis que je causerai avec cet astrologue. Allez, vous dis-je, ou jamais de ma vie je ne vous parlerai.
– C’est aisé à dire, dit Hervé, mais monseigneur m’a commandé d’escorter le médecin, et je ne connais que ma consigne.
– La mienne lève la vôtre ; c’est monseigneur lui-même qui m’envoie vous remplacer. D’ailleurs je vais le dire à maître Ozius. »
Celui-ci arrivait près d’eux. Dès les premiers mots il comprit, et pria Hervé d’emmener en avant ses aides. Hervé, vexé, éperonna son cheval et en même temps donna de grands coups de houssine à ceux des apothicaires, et tous trois, prenant le galop, disparurent bientôt au détour du chemin.
« Maître Ozius, dit la jeune paysanne en amenant son petit âne à côté de la grande mule du docteur, je sais que vous êtes un grand physicien, et aussi bon et charitable que savant : c’est pourquoi je veux vous parler en toute franchise. Je suis la sœur de lait de Brix ; je connais son mal, j’en sais le remède, et, si vous le permettez, je vais vous le dire.
– Parlez, ma fillette ; cela ne peut nuire, et Dieu a souvent mis la vérité dans la bouche des enfants.
– Donc, Messire, vous savez que notre demoiselle était promise au fils du connétable de Normandie, à Guillaume du Hommet, et qu’il était déjà question de fixer le jour de leurs noces, car notre baron est fort âgé, et aurait voulu marier sa petite-fille avant de s’en aller en paradis ; mais le connétable a malheureusement fait un vœu. Il s’est croisé, et il a emmené son fils en terre sainte l’été dernier. Depuis ce temps, mademoiselle s’ennuie et va s’amenuisant comme une cire. Elle est en peine de son fiancé, et, pour la distraire, son grand-père ne trouve rien de mieux que de lui conter des histoires de la croisade où il a été. Et, voyez-vous, ce sont des histoires capables de faire mourir de peur. Je ne suis au château que depuis Pâques, je n’ai écouté monseigneur que trois fois, et toutes les nuits je rêve de têtes tranchées, de Sarrasins coupés en quatre, et du roi Richard qui faisait rôtir tout vifs les espions. Puis quand notre vieux seigneur a fini de conter, il se fait lire, dans un grand bouquin noir, lourd comme une maison, d’autres histoires de tueries plus épouvantables les unes que les autres. Si c’était le chapelain qui lût, cela me serait bien égal ; mais il a eu la malencontreuse idée d’apprendre à lire à notre demoiselle. Monseigneur est sourd, il faut qu’elle élève la voix, et cela est bien fatigant.
– Je la ferai reposer, dit maître Ozius ; je défendrai qu’elle lise, et je recommanderai qu’on l’amuse.
– Alors elle en mourra d’ennui, Messire. On a essayé ; Hommet l’a emmenée aux fêtes de Pâques dans son beau château de la Luthumière, et a rassemblé beaucoup de jeunesse et force musiciens pour la divertir. Tous les jours, bien que Hommet soit elle-même malade et triste comme la nuit depuis le départ du connétable, tous les jours il y avait concert et festin, chasse, pêche et danse au château. en est revenue plus malade qu’auparavant.
– C’est qu’elle a quelque mauvaise fièvre. Je lui ferai prendre de la thériaque de Venise, et je la saignerai au pied et au bras.
– Hélas ! dit Marie, moi qui vous croyais si bon !
– Mais, mon enfant, c’est pour la guérir.
– Il y a mieux à faire : ordonnez-lui tout bonnement de passer l’été au Val, chez sa mère nourrice. Elle en a grande envie et n’ose le demander à son grand-père, de crainte de lui faire de la peine. À la ferme, mademoiselle reprendra ses belles couleurs et sa gaieté. Nous y avons un souverain remède contre l’ennui et la tristesse.
– Oui da ! dit maître Ozius : je sais que beaucoup de bonnes femmes en Normandie ont des recettes mystérieuses, mais il faut s’en méfier, vu leur ignorance. Elles en savent assez pour soigner leurs bêtes, mais pour traiter des chrétiens il faut être savant. Quel est ce fameux remède que vous avez au Val ?
– Il est bien simple, Messire, et le bon Dieu l’a donné pour rien aux pauvres gens et l’a béni dans l’atelier de Nazareth : c’est le travail. Ce qui fait les nobles dames si délicates, ce qui les rend si inconsolables quand elles perdent ceux qu’elles aiment, c’est qu’elles passent tout leur temps à écouter leur cœur, à creuser leurs idées noires. Nous autres, nous peinons tout le long du jour et toute la semaine sans avoir le temps de songer au passé, et le dimanche, quand nous nous reposons, c’est pour prier Dieu et songer à ce grand dimanche qui ne finira point et où nous ferons fête en paradis avec nos chers défunts. Et voilà : envoyez notre demoiselle au Val. Quand elle m’aura aidée tout le jour à sarcler le jardin, à faire le beurre, à estouper nos haies, elle soupera et dormira comme moi. Nous voici presque arrivés, maître Ozius. Souvenez-vous de mes paroles. Je ne suis qu’une ignorante, mais tout ce que je vous ai dit est vrai, aussi vrai que vous êtes un grand savant. »
Et, fouettant son âne, la jeune fermière lui fit gravir lestement la montée du château.
Maître Draconis, après avoir examiné et interrogé longuement la malade, reconnut que Marie avait raison. Il ordonna donc à Luce d’aller passer la belle saison dans un lieu abrité, paisible et champêtre, de n’y recevoir d’autres visites que celles de son grand-père et de Hommet, et de vivre en paysanne, levée avec l’alouette, couchée en même temps que les poules, et travaillant le plus possible en plein air. Mais, pour maintenir l’honneur médical, il lui prescrivit de prendre chaque matin deux grains de thériaque de Venise, et de se baigner le front tous les soirs d’une eau merveilleuse qu’il avait rapportée de Constantinople, et dans la composition de laquelle entraient de l’or potable, de la rosée de mai et du sang d’aigle. Il dit au baron que sa petite-fille avait une maladie à laquelle il donna un nom arabe ou grec absolument impossible à retenir ; mais il assura qu’elle guérirait, et le bon chevalier, heureux de cette promesse, le récompensa royalement.
Dès le lendemain matin, il voulut lui-même conduire sa petite-fille au Val, et fit seller Soliman, son vieux destrier. Il lui en coûtait bien de se séparer de Luce, et quand il la vit s’élancer sur sa haquenée blanche et recommander à Marie et à ses suivantes de se hâter de partir, l’aïeul eut un serrement de cœur. Il escorta en silence sa petite-fille sur le chemin bordé de haies d’aubépine et de pommiers en fleur ; mais lorsque en apercevant du haut de la colline la ferme de sa nourrice et la bonne femme qui filait, assise sur le seuil, entourée de ses poules et de leurs poussins, Luce se mit à chanter, le vieux seigneur chanta aussi, comme s’il fût redevenu jeune. Il chanta, car au xiii, comme à présent, le bonheur des grands-pères n’était fait que de la joie des enfants.
IV
Il y avait déjà deux mois que Luce était au Val, et son grand-père, qui venait la voir tous les deux ou trois jours, constatait avec joie qu’elle redevenait gaie et fraîche comme l’autre année. La vie active qu’elle menait à la ferme,
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The end
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