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Troisième partie

François de Sales · 1909 · Free in the US

42,711 words · about 2 h 59 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
François de Sales
Language
French
Published
1909
Length
42,711 words · about 2 h 59 min
Sections
41 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (41)
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Continue:

01

Le roi des abeilles ne se met point aux champs qu’il ne soit environné de tout son petit peuple, et la charité n’entre jamais dans un cœur qu’elle n’y loge avec soi tout le train des autres vertus, les exerçant et mettant en besogne ainsi qu’un capitaine fait ses soldats ; mais elle ne les met pas en œuvre ni tout à coup, ni également, ni en tous temps, ni en tous lieux. Le juste est « comme l’arbre qui est planté sur le cours des eaux, qui porte son fruit en son temps », parce que la charité arrosant une âme, produit en elle les œuvres vertueuses chacune en sa saison. « La musique », tant agréable de soi-même, « est importune en un deuil », dit le Proverbe. C’est un grand défaut en plusieurs qui, entreprenant l’exercice de quelque vertu particulière, s’opiniâtrent d’en produire des actions en toutes sortes de rencontres, et veulent, comme ces anciens philosophes, ou toujours pleurer ou toujours rire ; et font encore pis quand ils blâment et censurent ceux qui, comme eux, n’exercent pas toujours ces mêmes vertus. « Il se faut réjouir avec les joyeux et pleurer avec les pleurants », dit l’Apôtre ; et « la charité est patiente, bénigne », libérale, prudente, condescendante.

Il y a néanmoins des vertus lesquelles ont leur usage presque universel, et qui ne doivent pas seulement faire leurs actions à part, ains doivent encore répandre leurs qualités ès actions de toutes les autres vertus. Il ne se présente pas souvent des occasions de pratiquer la force, la magnanimité, la magnificence ; mais la douceur, la tempérance, l’honnêteté et l’humilité sont des certaines vertus, desquelles toutes les actions de notre vie doivent être teintes. Il y a des vertus plus excellentes qu’elles ; l’usage néanmoins de celles-ci est plus requis. Le sucre est plus excellent que le sel ; mais le sel a un usage plus fréquent et plus général. C’est pourquoi il faut toujours avoir bonne et prompte provision de ces vertus générales, puisqu’il s’en faut servir presque ordinairement.

Entre les exercices des vertus, nous devons préférer celui qui est plus conforme à notre devoir, et non pas celui qui est plus conforme à notre goût. C’était le goût de sainte Paule d’exercer l’âpreté des mortifications corporelles pour jouir plus aisément des douceurs spirituel- les, mais elle avait plus de devoir à l’obéissance de ses supérieurs ; c’est pourquoi saint Jérôme avoue qu’elle était répréhensible en ce que, contre l’avis de son évêque, elle faisait des abstinences immodérées. Les Apôtres au contraire, commis pour prêcher l’Évangile et distribuer le pain céleste aux âmes, jugèrent extrêmement bien qu’ils eussent eu tort de s’incommoder en ce saint exercice pour pratiquer la vertu du soin des pauvres, quoique très excellente. Chaque vacation a besoin de pratiquer quelque spéciale vertu : autres sont les vertus d’un prélat, autres celles d’un prince, autres celles d’un soldat, autres celles d’une femme mariée, autres celles d’une veuve ; et bien que tous doivent avoir toutes les vertus, tous néanmoins ne les doivent pas également pratiquer, mais un chacun se doit particulièrement adonner à celles qui sont requises au genre de vie auquel il est appelé.

Entre les vertus qui ne regardent pas notre devoir particulier, il faut préférer les plus excellentes et non pas les plus apparentes. Les comètes paraissent pour l’ordinaire plus grandes que les étoiles et tiennent beaucoup plus de place à nos yeux ; elles ne sont pas néanmoins comparables ni en grandeur ni en qualité aux étoiles, et ne semblent grandes sinon parce qu’elles sont proches de nous et en un sujet plus grossier au prix des étoiles. Il y a de même certaines vertus lesquelles, pour être proches de nous, sensibles et, s’il faut ainsi dire, matérielles, sont grandement estimées et toujours préférées par le vulgaire : ainsi préfère-t-il communément l’aumône temporelle à la spirituelle, la haire, le jeûne, la nudité, la discipline et les mortifications du corps à la douceur, à la débonnaireté, à la modestie et autres mor- tifications du cœur, qui néanmoins sont bien plus excellentes. Choisissez donc, Philothée, les meilleures vertus et non pas les plus estimées, les plus excellentes et non pas les plus apparentes, les meilleures et non pas les plus braves.

Il est utile qu’un chacun choisisse un exercice particulier de quelque vertu, non point pour abandonner les autres, mais pour tenir plus justement son esprit rangé et occupé. Une belle jeune fille, plus reluisante que le soleil, ornée et parée royalement et couronnée d’une couronne d’olives, apparut à saint Jean, évêque d’Alexandrie et lui dit : « Je suis la fille aînée du roi ; si tu me peux avoir pour ton amie je te conduirai devant sa face ». Il connut que c’était la miséricorde envers les pauvres que Dieu lui recommandait, si que, par après, il s’adonna tellement à l’exercice d’icelle, que pour cela il est partout appelé saint Jean l’Aumônier. Euloge Alexandrin, désirant faire quelque service particulier à Dieu, et n’ayant pas assez de force ni pour embrasser la vie solitaire ni pour se ranger sous l’obéissance d’un autre, retira chez soi un misérable tout perdu et gâté de ladrerie pour exercer en icelui la charité et mortification ; ce que pour faire plus dignement, il fit vœu de l’honorer, traiter et servir comme un valet ferait son maître et seigneur. Or, sur quelque tentation survenue tant au ladre qu’à Euloge de se quitter l’un l’autre, ils s’adressèrent au grand saint Antoine qui leur dit : « Gardez bien, mes enfants, de vous séparer l’un de l’autre ; car étant tous deux proches de votre fin, si l’ange ne vous trouve pas ensemble, vous courez grand péril de perdre vos couronnes ».

Le roi saint Louis visitait, comme par un prix fait, les hôpitaux et servait les malades de ses propres mains. Saint François aimait surtout la pauvreté qu’il appelait sa dame ; saint Dominique, la prédication de laquelle son ordre a pris le nom. Saint Grégoire le Grand se plaisait à caresser les pèlerins à l’exemple du grand Abraham, et comme icelui, reçut le Roi de gloire sous la forme d’un pèlerin. Tobie s’exerçait en la charité d’ensevelir les défunts ; sainte Élisabeth, toute grande princesse qu’elle était, aimait surtout l’abjection de soi-même ; sainte Catherine de Gênes, étant devenue veuve, se dédia au service de l’hôpital. Gassien raconte qu’une dévote damoiselle, désireuse d’être exercée en la vertu de patience, recourut à saint Athanase, lequel à sa requête, mit avec elle une pauvre veuve, chagrine, colère, fâcheuse et insupportable, laquelle gourmandant perpétuellement cette dévote fille, lui donna bon sujet de pratiquer dignement la douceur et condescendance.

Ainsi entre les serviteurs de Dieu, les uns s’adonnent à servir les malades, les autres à secourir les pauvres, les autres à procurer l’avancement de la doctrine chrétienne entre les petits enfants, les autres à ramasser les âmes perdues et égarées, les autres à parer les églises et orner les autels, et les autres à moyenner la paix et concorde entre les hommes. En quoi ils imitent les brodeurs qui, sur divers fonds, couchent en belle variété les soies, l’or et l’argent pour en faire toutes sortes de fleurs ; car ainsi ces âmes pieuses qui entreprennent quelque particulier exercice de dévotion, se servent d’icelui comme d’un fonds pour leur broderie spirituelle, sur lequel elles pratiquent la variété de toutes les autres vertus, tenant en cette sorte leurs actions et affections mieux unies et rangées par le rapport qu’elles en font à leur exercice principal, et font ainsi paraître leur esprit

Quand nous sommes combattus de quelque vice, il faut, tant qu’il nous est possible, embrasser la pratique de la vertu contraire, rapportant les autres à icelle ; car par ce moyen nous vaincrons notre ennemi et ne laisserons pas de nous avancer en toutes les vertus. Si je suis combattu par l’orgueil ou par la colère, il faut qu’en toute chose je me penche et plie du côté de l’humilité et de la douceur, et qu’à cela je fasse servir les autres exercices de l’oraison, des sacrements, de la prudence, de la constance, de la sobriété. Car, comme les sangliers pour aiguiser leurs défenses les frottent et fourbissent avec leurs autres dents, lesquelles réciproquement en demeurent toutes fort affilées et tranchantes, ainsi l’homme vertueux ayant entrepris de se perfectionner en la vertu de laquelle il a plus de besoin pour sa défense, il la doit limer et affiler par l’exercice des autres vertus, lesquelles en affinant celle-là, en deviennent toutes plus excellentes et mieux polies ; comme il advint à Job, qui s’exerçant particulièrement en la patience, contre tant de tentations desquelles il fut agité, devint parfaitement saint et vertueux en toutes sortes de vertus. Ains il est arrivé. comme dit saint Grégoire Nazianzène, que par une seule action de quelque vertu, bien et parfaitement exercée, une personne a atteint au comble des vertus, alléguant ahab, laquelle, ayant exactement pratiqué l'office d’hospitalité, parvint à une gloire suprême ; mais cela s’entend quand telle action se fait excellemment, avec grande ferveur et charité.

02

Saint Augustin dit excellemment que ceux qui commencent en la dévotion commettent certaines fautes, lesquelles sont blâmables selon la rigueur des lois de la perfection, et sont néanmoins louables, pour le bon présage qu’elles donnent d’une future excellence de piété, à laquelle même elles servent de disposition. Cette basse et grossière crainte qui engendre les scrupules excessifs ès âmes de ceux qui sortent nouvellement du train des péchés, est une vertu recommandable en ce commencement, présage certain d’une future pureté de conscience ; mais cette même crainte serait blâmable en ceux qui sont fort avancés, dedans le cœur desquels doit régner l’amour, qui petit à petit chasse cette sorte de crainte servile.

Saint Bernard en ses commencements, était plein de rigueur et d’âpreté envers ceux qui se rangeaient sous sa conduite, auxquels il annonçait d’abord qu’il fallait quitter le corps et venir à lui avec le seul esprit. Oyant leurs confessions, il détestait avec une sévérité extraordinaire toutes sortes de défauts, pour petits qu’ils fussent, et sollicitait tellement ces pauvres apprentis à la perfection qu’à force de les y pousser il les en retirait ; car ils perdaient cœur et haleine de se voir si instamment pressés en une montée si droite et relevée. Voyez-vous, Philothée, c’était le zèle très ardent d’une parfaite pureté qui provoquait ce grand saint à cette sorte de méthode, et ce zèle était une grande vertu, mais vertu néanmoins qui ne laissait pas d’être répréhensible. Aussi Dieu même, par une sacrée apparition, l’en corrigea, répandant en son âme un esprit doux, suave, amiable et tendre, par le moyen duquel s’étant rendu tout autre, il s’accusa grandement d’avoir été si exact et sévère, et devint tellement gracieux et condescendant avec un chacun qu’il se fit « tout à tous pour les gagner tous ».

Saint Jérôme ayant raconté que sainte Paule, sa chère fille, était non seulement excessive, mais opiniâtre en l’exercice des mortifications corporelles, jusques à ne vouloir point céder à l’avis contraire que saint Épiphane son évêque lui avait donné pour ce regard, et qu’outre cela, elle se laissait tellement emporter au regret de la mort des siens, que toujours elle était en danger de mourir, enfin il conclut en cette sorte : « On dira qu’en lieu d’écrire des louanges pour cette sainte, j’en écris des blâmes et vitupères. J’atteste Jésus, auquel elle a servi et auquel je désire servir, que je ne mens ni d’un côté ni d’autre, ains produis naïvement ce qui est d’elle, comme chrétien d’une chrétienne ; c’est-à-dire, j’en écris l’histoire, non pas un panégyrique, et que ses vices sont les vertus des. autres ». Il veut dire que les déchets et défauts de sainte Paule eussent tenu lieu de vertu en une âme moins parfaite, comme à la vérité il y a des actions qui sont estimées imperfections en ceux qui sont parfaits, lesquelles seraient néanmoins tenues pour grandes perfections en ceux qui sont imparfaits. C’est bon signe en un malade quand au sortir de sa maladie les jambes lui enflent, car cela dénote que la nature déjà renforcée rejette les humeurs superflues ; mais ce même signe serait mauvais en celui qui ne serait pas malade, car il ferait connaître que la nature n’a pas assez de force pour dissiper et résoudre les humeurs. Ma Philothée, il faut avoir bonne opinion de ceux esquels nous voyons la pratique des vertus, quoiqu’avec imperfection, puisque les saints mêmes les ont souvent pratiquées en cette sorte ; mais quant à nous, il nous faut avoir soin de nous y exercer, non seulement fidèlement, mais prudemment, et à cet effet observer étroitement l’avis du Sage, de « ne point nous appuyer sur notre propre prudence », ains sur celle de ceux que Dieu nous a donnés pour conducteurs.

Il y a certaines choses que plusieurs estiment vertus et qui ne le sont aucunement, desquelles il faut que je vous dise un mot : ce sont les extases ou ravissements, les insensibilités, impassibilités, unions déifiques, élévations, transformations, et autres telles perfections desquelles certains livres traitent, qui promettent d’élever l’âme jusqu’à la contemplation purement intellectuelle, à l’application essentielle de l’esprit et vie superéminente. Voyez-vous, Philothée, ces perfections ne sont pas vertus ; ce sont plutôt des récompenses que Dieu donne pour les vertus, ou bien encore plutôt des échantillons des félicités de la vie future, qui quelquefois sont présen- tés aux hommes pour leur faire désirer les pièces tout entières qui sont là-haut en paradis. Mais pour tout cela, il ne faut pas prétendre à telles grâces, puisqu’elles ne sont nullement nécessaires pour bien servir et aimer Dieu, qui doit être notre unique prétention ; aussi bien souvent ne sont-ce pas des grâces qui puissent être acquises par le travail et industrie, puisque ce sont plutôt des passions que des actions, lesquelles nous pouvons recevoir, mais non pas faire en nous. J’ajoute que nous n’avons pas entrepris de nous rendre sinon gens de bien, gens de dévotion, hommes pieux, femmes pieuses ; c’est pourquoi il nous faut bien employer à cela ; que s’il plaît à Dieu de nous élever jusques à ces perfections angéliques, nous serons aussi des bons anges ; mais en attendant exerçons-nous simplement, humblement et dévotement aux petites vertus, la conquête desquelles Notre Seigneur a exposée à notre soin et travail : comme la patience, la débonnaireté, la mortification du cœur, l’humilité, l’obéissance, la pauvreté, la chasteté, la tendreté envers le prochain, le support de ses imperfections, la diligence et sainte ferveur.

Laissons volontiers les suréminences aux âmes surélevées : nous ne méritons pas un rang si haut au service de Dieu ; trop heureux serons-nous de le servir en sa cuisine, en sa paneterie, d’être des laquais, portefaix, garçons de chambre ; c’est à lui par après, si bon lui semble, de nous retirer en son cabinet et conseil privé. Oui, Philothée, car ce Roi de gloire ne récompense pas ses serviteurs selon la dignité des offices qu’ils exercent, mais selon l’amour et humilité avec laquelle ils les exercent. Saül, cherchant les ânes de son père, trouva le royaume d’Israël ; Rébecca, abreuvant les chameaux d’Abraham, devint épouse de son fils ; Ruth, glanant après les moissonneurs de Booz et se couchant à ses pieds, fut tirée à son côté et rendue son épouse. Certes, les prétentions si hautes et élevées des choses extraordinaires sont grandement sujettes aux illusions, tromperies et faussetés ; et arrive quelquefois que ceux qui pensent être des anges ne sont pas seulement bons hommes, et qu’en leur fait il y a plus de grandeur ès paroles et termes dont ils usent, qu’au sentiment et en l’œuvre. Il ne faut pourtant rien mépriser ni censurer témérairement ; mais en bénissant Dieu de la suréminence des autres, arrêtons-nous humblement en notre voie plus basse mais plus assurée, moins excellente mais plus sortable à notre insuffisance et petitesse, en laquelle si nous conversons humblement et fidèlement, Dieu nous élèvera à des grandeurs bien grandes.

03

« Vous avez besoin de patience, afin que faisant la volonté de Dieu, vous en rapportiez la promesse », dit l’Apôtre. Oui ; car, comme avait prononcé le Sauveur, « en votre patience vous posséderez vos âmes ». C’est le grand bonheur de l’homme, Philothée, que de possède son âme ; et à mesure que la patience est plus parfaite, nous possédons plus parfaitement nos âmes. Ressouvenez-vous souvent que Notre Seigneur nous a sauvés en souffrant et endurant, et que de même, nous devons faire notre salut par les souffrances et afflictions, endurant les injures, contradictions et déplaisirs avec le plus de douceur qu’il nous sera possible.

Ne bornez point votre patience à telle ou telle sorte d’injures et d’afflictions, mais étendez-la universellement à toutes celles que Dieu vous enverra et permettra vous arriver. Il y en a qui ne veulent souffrir sinon les tribulations qui sont honorables, comme par exemple, d’être blessés à la guerre, d’être prisonniers de guerre, d’être maltraités pour la religion, de s’être appauvris par quelque querelle en laquelle ils soient demeurés maîtres ; et ceux-ci n’aiment pas la tribulation, mais l’honneur qu’elle apporte. Le vrai patient et serviteur de Dieu supporte également les tribulations conjointes à l’ignominie et celles qui sont honorables. D’être méprisé, repris et accusé par les méchants, ce n’est que douceur à un homme de courage ; mais d’être repris, accusé et maltraité par les gens de bien, par les amis, par les parents, c’est là où il y du bon. J’estime plus la douceur avec laquelle le grand saint Charles Borromée souffrit longuement les répréhensions publiques qu’un grand prédicateur d’un ordre extrêmement réformé faisait contre lui en chaire, que toutes les attaques qu’il reçut des autres. Car tout ainsi que les piqûres d abeilles sont plus cuisantes que celle des mouches, ainsi le mal que l’on reçoit des gens de bien, et les contradictions qu’ils font sont bien plus insupportables que les autres ; et cela néanmoins arrive fort souvent, que deux hommes de bien ayant tous deux bonne intention, sur la diversité de leurs opinions, se font de grandes persécutions et contradictions l’un à l’autre.

Soyez patiente, non seulement pour le gros et principal des afflictions qui vous surviendront, mais encore pour les accessoires et accidents qui en dépendront. Plusieurs voudraient bien avoir du mal, pourvu qu’ils n’en fussent point incommodés. « Je ne me fâche point, dit l’un, d’être devenu pauvre, si ce n’était que cela m’empêchera de servir mes amis, élever mes enfants et vivre honorablement comme je désirais ». Et l’autre dira : « Je ne m’en soucierais point, si ce n’était que le monde pensera que cela me soit arrivé par ma faute », L’autre serait tout aise que l’on médît de lui, et le souffrirait fort patiemment, pourvu que personne ne crût le médisant. Il y en a d’autres qui veulent bien avoir quelque incommodité du mal, ce leur semble, mais non pas l’avoir toute : ils ne s’impatientent pas, disent ils, d’être malades, mais de ce qu’ils n’ont pas de l’argent pour se faire panser, ou bien de ce que ceux qui sont autour d’eux en sont importunés. Or je dis, Philothée, qu’il faut avoir patience, non seulement d’être malade, mais de l’être de la maladie que Dieu veut, au lieu où il veut, et entre les personnes qu’il veut, et avec les incommodités qu’il veut ; et ainsi des autres tribulations.

Quand il vous arrivera du mal, opposez à icelui les remèdes qui seront possibles et selon Dieu, car de faire autrement, ce serait tenter sa divine Majesté : mais aussi cela étant fait, attendez avec une entière résignation l’effet que Dieu agréera. S’il lui plaît que les remèdes vainquent le mal. vous le remercierez avec humilité ; mais s’il lui plaît que le mal surmonte les remèdes, bénissez-le avec patience.

Je suis l’avis de saint Grégoire : quand vous serez accusée justement pour quelque faute que vous aurez commise, humiliez-vous bien fort, confessez que vous méritez l’accusation qui est faite contre vous. Que si l’accusation est fausse, excusez-vous doucement, niant d’être coupable, car vous devez cette révérence à la vérité et à l’édification du prochain ; mais aussi, si après votre véritable et légitime excuse on continue à vous accuser, ne vous troublez nullement et ne tâchez point à faire recevoir votre excuse ; car après avoir rendu votre devoir à la vérité, vous devez le rendre aussi à l’humilité. Et en cette sorte, vous n’offenserez ni le soin que vous devez avoir de votre renommée, ni l’affection que vous devez à la tranquillité, douceur de cœur et humilité.

Plaignez-vous le moins que vous pourrez des torts qui vous seront faits ; car c’est chose certaine que pour l’ordinaire, qui se plaint pèche, d’autant que l’amour-propre nous fait toujours ressentir les injures plus grandes qu’elles ne sont ; mais surtout ne faites point vos plaintes à des personnes aisées à s’indigner et mal penser. Que s’il est expédient de vous plaindre à quelqu’un, ou pour remédier à l’offense, ou pour accoiser votre esprit, il faut que ce soit à des âmes tranquilles et qui aiment bien Dieu ; car autrement au lieu d’alléger votre cœur, elles le provoqueraient à de plus grandes inquiétudes ; au lieu d’ôter l’épine qui vous pique, elles la ficheront plus avant en votre pied.

Plusieurs étant malades, affligés, et offensés de quel- qu’un, s’empêchent bien de se plaindre et montrer de la délicatesse, car cela, à leur avis (et il est vrai), témoignerait évidemment une grande défaillance de force et de générosité ; mais ils désirent extrêmement, et par plusieurs artifices recherchent que chacun les plaigne, qu’on ait grande compassion d’eux, et qu’on les estime non seulement affligés, mais patients et courageux. Or, cela est vraiment une patience, mais une patience fausse, qui en effet n’est autre chose qu’une très délicate et très fine ambition et vanité : « Ils ont de la gloire, dit l’Apôtre, mais non pas envers Dieu ». Le vrai patient ne se plaint point de son mal ni ne désire qu’on le plaigne ; il en parle naïvement, véritablement et simplement, sans se lamenter, sans se plaindre, sans l’agrandir : que si on le plaint, il souffre patiemment qu’on le plaigne, sinon qu’on le plaigne de quelque mal qu’il n’a pas ; car lors il déclare modestement qu’il n’a point ce mal-là, et demeure en cette sorte paisible entre la vérité et la patience, confessant son mal et ne s’en plaignant point.

Ès contradictions qui vous arriveront en l’exercice de la dévotion (car cela ne manquera pas), ressouvenez-vous de la parole de Notre Seigneur : « La femme tandis qu’elle enfante a de grandes angoisses, mais voyant son enfant né elle les oublie, d’autant qu’un homme lui est né au monde » ; car vous avez conçu en votre âme le plus digne enfant du monde, qui est Jésus-Christ : avant qu’il soit produit et enfanté du tout, il ne se peut que vous ne vous ressentiez du travail ; mais ayez bon courage, car, ces douleurs passées, la joie éternelle vous demeurera d’avoir enfanté un tel homme au monde. Or il sera entièrement formé en votre cœur et en vos œuvres par imitation de sa vie.

Quand vous serez malade, offrez toutes vos douleurs, peines et langueurs au service de Notre Seigneur, et le suppliez de les joindre aux tourments qu’il a reçus pour vous. Obéissez au médecin, prenez les médecines, viandes et autres remèdes pour l’amour de Dieu, vous ressouvenant du fiel qu’il prit pour l’amour de nous. Désirez de guérir pour lui rendre service ; ne refusez point de languir pour lui obéir, et disposez-vous à mourir, si ainsi il lui plaît, pour le louer et jouir de lui. que les abeilles au temps qu’elles font le miel, vivent et mangent d’une munition fort amère, et qu’ainsi nous ne pouvons jamais faire des actes de plus grande douceur et patience, ni mieux composer le miel des excellentes vertus, que tandis que nous mangeons le pain d’amertume et vivons parmi les angoisses. Et comme le miel qui est fait des fleurs de thym, herbe petite et amère, est le meilleur de tous, ainsi la vertu qui s’exerce en l’amertume des plus viles, basses et abjectes tribulations est la plus excellente de toutes.

Voyez souvent de vos yeux intérieurs Jésus-Christ crucifié, nu, blasphème, calomnié, abandonné, et enfin accablé de toutes sortes d’ennuis, de tristesse et de travaux, et considérez que toutes vos souffrances, ni en qualité ni en quantité, ne sont aucunement comparables aux siennes, et que jamais vous ne souffrirez rien pour lui, au prix de ce qu’il a souffert pour vous. Considérez les peines que les martyrs souffrirent jadis et celles que tant de personnes endurent, plus grièves, sans aucune proportion, que celles esquelles vous êtes, et dites : « Hélas ! mes travaux sont des consolations et mes peines des roses, en comparaison de ceux qui sans secours, sans assistance, sans allégement, vivent en une mort continuelle, accablés d’afflictions infiniment plus grandes ».

04

« Empruntez, dit Élisée à une pauvre veuve, et prenez force vaisseaux vides et versez l’huile en iceux ». Pour recevoir la grâce de Dieu en nos cœurs, il les faut avoir vides de notre propre gloire. La crécerelle criant et regardant les oiseaux de proie, les épouvante par une propriété et vertu secrète ; c’est pourquoi les colombes l’aiment sur tous les autres oiseaux, et vivent en assurance auprès d’icelle : ainsi l’humilité repousse Satan, et conserve en nous les grâces et dons du Saint-Esprit, et pour cela tous les saints, mais particulièrement le Roi des saints et sa Mère, ont toujours honoré et chéri cette digne vertu plus qu’aucune autre entre toutes les morales.

Nous appelons vaine la gloire qu’on se donne ou pour ce qui n’est pas en nous, ou pour ce qui est en nous mais non pas à nous, ou pour ce qui est en nous et à nous, mais qui ne mérite pas qu’on s’en glorifie. La noblesse de la race, la faveur des grands, l’honneur popu- laire, ce sont choses qui ne sont pas en nous, mais ou en nos prédécesseurs, ou en l’estime d’autrui. Il y en a qui se rendent fiers et morgants pour être sur un bon cheval, pour avoir un panache en leur chapeau, pour être habillés somptueusement ; mais qui ne voit cette folie ? car s’il y a de la gloire pour cela, elle est pour le cheval, pour l’oiseau et pour le tailleur ; et quelle lâcheté de courage est-ce d’emprunter son estime d’un cheval, d’une plume, d’un goderon ? Les autres se prisent et regardent, pour des moustaches relevées, pour une barbe bien peignée, pour des cheveux crêpés, pour des mains douillettes, pour savoir danser, jouer, chanter ; mais ne sont-ils pas lâches de courage, de vouloir enchérir leur valeur et donner du surcroît à leur réputation par des choses si frivoles et folâtres ? Les autres, pour un peu de science, veulent être honorés et respectés du monde, comme si chacun devait aller à l’école chez eux et les tenir pour maîtres : c’est pourquoi on les appelle pédants. Les autres se pavonnent sur la considération de leur beauté, et croient que tout le monde les muguette. Tout cela est extrêmement vain, sot et impertinent, et la gloire qu’on prend de si faibles sujets s’appelle vaine, sotte et frivole.

On connaît le vrai bien comme le vrai baume : on fait l’essai du baume en le distillant dedans l’eau, car s’il va au fond et qu’il prenne le dessous, il est jugé pour être du plus fin et précieux. Ainsi, pour connaître si un homme est vraiment sage, savant, généreux, noble, il faut voir si ses biens tendent à l’humilité, modestie et soumission, car alors ce seront des vrais biens ; mais s’ils surnagent et qu’ils veuillent paraître, ce seront des biens d’autant moins véritables qu’ils seront plus apparents. Les perles qui sont conçues ou nourries au vent et au bruit des tonnerres n’ont que l’écorce de perles, et sont vides de substance ; et ainsi les vertus et belles qualités des hommes qui sont reçues et nourries en l’orgueil, en la ventance et en la vanité, n’ont qu’une simple apparence du bien, sans suc, sans moelle et sans solidité.

Les honneurs, les rangs, les dignités, sont comme le safran, qui se porte mieux et vient plus abondamment d’être foulé aux pieds. Ce n’est plus honneur d’être beau, quand on s’en regarde : la beauté pour avoir bonne grâce doit être négligée ; la science nous déshonore quand elle nous enfle et qu’elle dégénère en pédanterie. Si nous sommes pointilleux pour les rangs, pour les séances, pour les titres, outre que nous exposons nos qualités à l’examen, à l’enquête et à la contradiction, nous les rendons viles et abjectes ; car l’honneur qui est beau étant reçu en don, devient vilain quand il est exigé, recherché et demandé. Quand le paon fait sa roue pour se voir, en levant ses belles plumes, il se hérisse de tout le reste, et montre de part et d’autre ce qu’il a d’infâme ; les fleurs qui sont belles, plantées en terre, flétrissent étant maniées. Et comme ceux qui odorent la mandragore de loin et en passant reçoivent beaucoup de suavité, mais ceux qui la sentent de près et longuement en deviennent assoupis et malades, ainsi les honneurs rendent une douce consolation à celui qui les odore de loin et légèrement, sans sy amuser ou s’en empresser ; mais à qui s’y affectionne et s’en repaît, ils sont extrêmement blâmables et vitupérables.

La poursuite et amour de la vertu commence à nous rendre vertueux ; mais la poursuite et amour des honneurs commence à nous rendre méprisables et vitupérables. Les esprits bien nés ne s’amusent pas à ces menus fatras de rangs, d’honneurs, de salutations ; ils ont d’autres choses à faire : c’est le propre des esprits fainéants. Qui peut avoir des perles ne se charge pas de coquilles ; et ceux qui prétendent à la vertu ne s’empressent point pour les honneurs. Certes, chacun peut entrer en son rang et s’y tenir sans violer l’humilité, pourvu que cela se fasse négligemment et sans contention. Car, comme ceux qui viennent du Pérou, outre l’or et l’argent qu’ils en tirent, apportent encore des singes et perroquets, parce qu’ils ne leur coûtent guère et ne chargent pas aussi beaucoup leur navire ; ainsi ceux qui prétendent à la vertu ne laissent pas de prendre leurs rangs et les honneurs qui leur sont dûs, pourvu toutefois que cela ne leur coûte pas beaucoup de soin et d’attention, et que ce soit sans en être chargés de trouble, d’inquiétude, de disputes et contentions. Je ne parle néanmoins pas de ceux desquels la dignité regarde le public, ni de certaines occasions particulières qui tirent une grande conséquence ; car en cela, il faut que chacun conserve ce qui lui appartient, avec une prudence et discrétion qui soit accompagnée de charité et courtoisie.

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