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Vous nous demandez tous les jours, mes frères, s’il est vrai que le chemin du ciel soit si difficile, et si le nombre de ceux qui se sauvent est aussi petit que nous le disons. A une question si souvent proposée, et encore plus souvent éclaircie, Jésus-Christ vous répond aujourd’hui qu’il y avait beaucoup de veuves en Israël affligées de la famine, et que la seule veuve de Sarepta mérita d’être secourue par le prophète Élie ; que le nombre des lépreux était grand en Israël du temps du prophète Elisée, et que cependant Naaman tout seul fut guéri par l’homme de Dieu.
Pour moi, mes frères, si je venais ici vous alarmer plutôt que vous instruire, il me suffirait de vous exposer simplement ce qu’on lit de plus terrible dans les livres saints sur cette grande vérité ; et, parcourant de siècle en siècle l’histoire des justes, vous montrer que dans tous les temps les élus ont été fort rares. La famille de Noé, seule, sur la terre, sauvée de l’inondation générale ; Abraham, seul discerné de tout le reste des hommes, et devenu le dépositaire de l’alliance ; Josué et Caleb, seuls de six cent mille Hébreux, introduits dans la terre de promesse ; un Job, seul juste dans la terre de Hus ; Loth, dans Sodome ; les trois enfants juifs, dans Babylone.
À des figures si effrayantes auraient succédé les expressions des prophètes ; vous auriez vu dans Isaïe les élus aussi rares que ces grappes de raisin qu’on trouve encore après la vendange, et qui ont échappé à la diligence du vendangeur ; aussi rares que ces épis qui restent par hasard après la moisson, et que la faux du moissonneur a épargnés.
PREMIÈRE PARTIE.
Peu de gens se sauvent, parce qu’on ne peut comprendre dans ce nombre que deux sortes de personnes, ou celles qui ont été assez heureuses pour conserver leur innocence pure et entière, ou celles qui, après l’avoir perdue, l’ont retrouvée dans les travaux de la pénitence : première cause. Il n’y a que ces deux voies de salut ; et le ciel n’est ouvert, ou qu’aux innocents ou qu’aux pénitents. Or, de quel côté êtes-vous ? êtes-vous innocent ? êtes-vous pénitent ? Rien de souillé n’entrera dans le royaume de Dieu : il faut donc y porter ou une innocence conservée ou une innocence recouvrée. Or, mourir innocent est un privilège où peu d’âmes peuvent aspirer ; vivre pénitent est une grâce que les adoucissements de la discipline et le relâchement de nos mœurs rendent presque encore plus rare.
En effet, qui peut prétendre aujourd’hui au salut par un titre d’innocence ? Où sont ces âmes pures en qui le péché n’ait jamais habité, et qui aient conservé jusqu’à la fin le trésor sacré de la première grâce que l’Église leur avait confié dans le baptême, et que Jésus-Christ leur redemandera au jour terrible des vengeances ?
Dans ces temps heureux où toute l’Église n’était encore qu’une assemblée de saints, il était rare de trouver des fidèles qui, après avoir reçu les dons de l’Esprit saint, et confessé Jésus-Christ dans le sacrement qui nous régénère, retombassent dans le dérèglement de leurs premières mœurs. Ananie et Saphire furent les seuls prévaricateurs de l’Église de Jérusalem ; celle de Corinthe ne vit qu’un incestueux ; la pénitence canonique était alors un remède rare ; et à peine parmi ces vrais Israélites se trouvait-il un seul lépreux qu’on fut obligé d’éloigner de l’autel saint, et de séparer de la communion de ses frères.
Mais depuis, la foi s’affaiblissant en commençant à s’étendre, le nombre des justes diminuant à mesure que celui des fidèles augmentait, le progrès de l’Évangile a, ce semble, arrêté celui de la piété ; et le monde entier devenu chrétien a porté enfin avec lui dans l’Église sa corruption et ses maximes. Hélas ! nous nous égarons presque tous dès le sein de nos mères : le premier usage que nous faisons de notre cœur est un crime ; nos premiers penchants sont des passions, et notre raison ne se développe et ne croît que sur les débris de notre innocence. La terre, dit un prophète, est infectée par la corruption de ceux qui l’habitent ; tous ont violé les lois, changé les ordonnances, rompu l’alliance qui devait durer éternellement ; tous opèrent l’iniquité, et à peine s’en trouve-t-il un seul qui fasse le bien ; l’injustice, la calomnie, le mensonge, la perfidie, l’adultère, les crimes les plus noirs, ont inondé la terre : Mendacium, et furtum, et adullerium, inundaverunt (OSÉE, c. 4). Le frère dresse des embûches au frère ; le père est séparé de ses enfants, l’époux de son épouse ; il n’est point de lien qu’un vil intérêt ne divise ; la bonne foi n’est plus que la vertu des simples ; les haines sont éternelles ; les réconciliations sont des feintes, et jamais on ne regarde un ennemi comme un frère : on se déchire, on se dévore les uns les autres ; les assemblées ne sont plus que des censures publiques ; la vertu la plus entière n’est plus à couvert de la contradiction des langues ; les jeux sont devenus ou des trafics, ou des fraudes, ou des fureurs ; les repas, ces liens innocents de la société, des excès dont on n’oserait parler ; les plaisirs publics, des écoles de lubricité : notre siècle voit des horreurs que nos pères ne connaissaient même pas ; la ville est une Ninive pécheresse ; la cour est le centre de toutes les passions humaines ; et la vertu, autorisée par l’exemple du souverain, honorée de sa bienveillance, animée par ses bienfaits, y rend le crime plus circonspect, mais ne l’y rend pas peut-être plus rare : tous les états, toutes les conditions ont corrompu leurs voies ; les pauvres murmurent contre la main qui les frappe ; les riches oublient l’auteur de leur abondance ; les grands ne semblent être nés que pour eux-mêmes, et la licence paraît le seul privilège de leur élévation ; le sel même de la terre s’est affadi ; les lampes de Jacob se sont éteintes ; les pierres du sanctuaire se traînent indignement dans la boue des places publiques, et le prêtre est devenu semblable au peuple. O Dieu ! est-ce donc là votre Église et l’assemblée des saints ? Est-ce là cet héritage si chéri, cette vigne bien-aimée, l’objet de vos soins et de vos tendresses ? et qu’offrait de plus coupable à vos yeux Jérusalem, lorsque vous la frappâtes d’une malédiction éternelle ? Voilà donc déjà une voie de salut fermée presque à tous les hommes : tous se sont égarés. Qui que vous soyez qui m’écoutez ici, il a été un temps où le péché régnait en vous : l’âge a peut-être calmé vos passions, mais quelle a été votre jeunesse ? Des infirmités habituelles vous ont peut-être dégoûté du monde ; mais quel usage faisiez-vous avant cela de la santé ? un coup de la grâce a peut-être changé votre cœur ; mais tout le temps qui a précédé ce changement, ne priez-vous pas sans cesse le Seigneur qu’il l’efface de son souvenir ?
Mais à quoi m’amusé-je ? Nous sommes tous pécheurs, ô mon Dieu ! et vous nous connaissez. Ce que nous voyons même de nos égarements n’en est peut-être à vos yeux que l’endroit le plus supportable : et, du côté de l’innocence, chacun de nous convient assez qu’il n’a plus rien à prétendre au salut. Il ne reste donc plus qu’une ressource : c’est la pénitence. Après le naufrage, disent les saints, c’est la planche heureuse qui seule peut encore nous mener au port ; il n’y a plus d’autre voie de salut pour nous. Qui que vous soyez qui avez été pécheur, prince, sujet, grand, peuple, la pénitence seule peut vous sauver.
Or, souffrez que je vous demande où sont les pénitents parmi nous ? où sont-ils ? forment-ils dans l’Église un peuple nombreux ? Vous en trouverez plus, disait autrefois un Père, qui ne soient jamais tombés, que vous n’en trouverez qui, après leur chute, se soient relevés par une véritable pénitence : cette parole est terrible. Mais je veux que ce soit là une de ces expressions qu’il ne faut pas trop presser, quoique les paroles des Saints soient toujours respectables. Ne portons pas les choses si loin ; la vérité est assez terrible, sans y ajouter de nouvelles terreurs par de vaines déclamations. Examinons seulement si du côté de la pénitence nous sommes en droit, la plupart, de prétendre au salut. Qu’est-ce qu’un pénitent ? Un pénitent, disait autrefois Tertullien, est un fidèle qui sent, tous les moments de la vie, le malheur qu’il a eu de perdre et d’oublier autrefois son Dieu ; qui a sans cesse son péché devant les yeux ; qui en retrouve partout le souvenir et les tristes images : un pénitent, c’est un homme chargé des intérêts de la justice de Dieu contre lui-même ; qui s’interdit les plaisirs les plus innocents, parce qu’il s’en est permis de criminels ; qui ne souffre les plus nécessaires qu’avec peine ; qui ne regarde plus son corps que comme un ennemi qu’il faut affaiblir, comme un rebelle qu’il faut châtier, comme un coupable à qui désormais il faut presque tout refuser, comme un vase souillé qu’il faut purifier, comme un débiteur infidèle, dont il faut exiger jusqu’au dernier denier ; un pénitent, c’est un criminel qui s’envisage comme un homme destiné à la mort, parce qu’il ne mérite plus de vivre ; ses mœurs par conséquent, sa parure, ses plaisirs mêmes, doivent avoir je ne suis quoi de triste et d’austère, et il ne doit plus vivre que pour souffrir ; un pénitent ne voit dans la perte de ses biens et de sa santé, que la privation des faveurs dont il a abusé ; dans les humiliations qui lui arrivent, que la peine de son péché ; dans les douleurs qui le déchirent, que le commencement des supplices qu’il a mérités ; dans les calamités publiques qui affligent ses frères, que le châtiment peut-être de ses crimes particuliers : voilà ce que c’est qu’un pénitent. Mais je vous demande encore, où sont parmi nous les pénitents de ce caractère ? où sont-ils ?
Ah ! les siècles de nos pères en voyaient encore aux portes de nos temples : c’étaient des pécheurs moins coupables que nous sans doute, de tout rang, de tout âge, de tout état ; prosternés devant le vestibule du temple ; couverts de cendre et de cilice ; conjurant leur frères qui entraient dans la maison du Seigneur, d’obtenir de sa clémence le pardon de leurs fautes ; exclus de la participation à l’autel, et de l’assistance même aux mystères sacrés ; passant les années entières dans l’exercice des jeûnes, des macérations, des prières, et dans des épreuves si laborieuses, que les pécheurs les plus scandaleux ne voudraient pas les soutenir aujourd’hui un seul jour ; privé non-seulement des plaisirs publics, mais encore des douceurs de la société, de la communication avec leurs frères, de la joie commune des solennités ; vivant comme des anathèmes, séparés de l’assemblée sainte ; dépouillés même pour un temps de toutes les marques de leur grandeur selon le siècle, et n’ayant plus d’autre consolation, que celle de leurs larmes et de leur pénitence.
Tels étaient autrefois les pénitents dans l’Église : si l’on y voyait encore des pécheurs, le spectacle de leur pénitence édifiait bien plus l’assemblée des Fidèles, que leurs chutes ne l’avaient scandalisée ; c’étaient de ces fautes heureuses, qui devenaient plus utiles que l’innocence même. Je sais qu’une sage dispensation a obligé l’Église de se relâcher des épreuves publiques de la pénitence ; et si j’en rappelle ici l’histoire, ce n’est pas pour blâmer la prudence des Pasteurs qui en ont aboli l’usage, mais pour déplorer la corruption générale des fidèles qui les y a forcés. Le changement des mœurs et des siècles entraine nécessairement avec eux les variations de la discipline. La police extérieure, fondée sur les lois des hommes a pu changer ; la loi de la pénitence, établie sur l’Évangile et sur la parole de Dieu, est toujours la même. Les degrés publics de la pénitence ne subsistent plus, il est vrai ; mais les rigueurs et l’esprit de la pénitence sont encore les mêmes, et ne sauraient jamais prescrire. On peut satisfaire à l’Église sans subir les peines publiques qu’elle imposait autrefois ; on ne peut satisfaire à Dieu sans lui en offrir de particulières qui les égalent, qui en soient une juste compensation.
Or, regardez autour de vous : je ne dis pas que vous jugiez vos frères ; mais examinez quels sont les mœurs de tous ceux qui vous environnent : je ne parle pas même ici de ces pécheurs déclarés qui ont secoué le joug, et qui ne gardent plus de mesures dans le crime ; je ne parle que de ceux qui vous ressemblent, qui sont dans des mœurs communes, et dont la vie n’offre rien de scandaleux ni de criant : ils sont pécheurs, ils en conviendront ; vous n’êtes pas innocent, et vous en convenez vous-même : or, sont-ils pénitents, et l’êtes-vous ? L’âge, les emplois, des soins plus sérieux vous ont fait peut-être revenir des emportements d’une première jeunesse ; peut-être même les amertumes que la bonté de Dieu a pris plaisir de répandre sur vos passions, les perfidies, les bruits désagréables, une fortune reculée, la santé ruinée, des affaires en décadence, tout cela a refroidi et retenu les penchants déréglés de votre cœur : le crime vous a dégoûté du crime même ; les passions d’elles-mêmes se sont peu à peu éteintes ; le temps et la seule inconstance du cœur a rompu vos liens. Cependant, dégoûté des créatures, vous n’en êtes pas plus vif pour votre Dieu : vous êtes devenu plus prudent, plus régulier, selon le monde, plus homme de probité, plus exact à remplir vos devoirs publics et particuliers ; mais vous n’êtes pas pénitent ; vous avez cessé vos désordres, mais vous ne les avez pas expiés, mais vous ne vous êtes pas converti, mais ce grand coup qui change le cœur et qui renouvelle tout l’homme, vous ne l’avez pas encore senti.
Cependant cet état si dangereux n’a rien qui vous alarme : des péchés qui n’ont jamais été purifiés par une sincère pénitence, ni par conséquent remis devant Dieu, sont à vos yeux comme s’ils n’étaient plus ; et vous mourrez tranquille dans une impénitence d’autant plus dangereuse, que vous mourrez sans la connaître. Ce n’est pas ici une simple expression et un mouvement de zèle ; rien n’est plus réel et plus exactement vrai ; c’est la situation de presque tous les hommes, et même des plus sages et des plus approuvés dans le monde : les premières mœurs sont toujours licencieuses ; l’âge, les dégoûts, un établissement fixent le cœur, retirent du désordre, réconcilient même avec les saints mystères : mais où sont ceux qui se convertissent ? où sont ceux qui expient leurs crimes par des larmes et des macérations ? où sont ceux, qui, après avoir commencé comme des pécheurs, finissent comme des pénitents ? où sont-ils ? je vous le demande.
Montrez-moi seulement dans vos mœurs des traces légères de pénitence. Quoi ? les lois de l’Église ? mais elles ne regardent plus les personnes d’un certain rang, et l’usage en a presque fait des devoirs obscurs et populaires. Quoi ? les soins de la fortune, les inquiétudes de la faveur et de la prospérité, les fatigues du service, les dégoûts et les gênes de la cour, les assujettissements des emplois et des bienséances ? mais voudriez-vous mettre vos crimes au nombre de vos vertus ; que Dieu vous tint compte des travaux que vous n’endurez pas pour lui ; que votre ambition, votre orgueil, votre cupidité vous déchargeassent d’une obligation qu’elles-mêmes vous imposent ? vous êtes pénitent du monde ; mais vous ne l’êtes pas de Jésus-Christ. Quoi enfin ? les infirmités dont Dieu vous afflige ? les ennemis qu’il vous suscite ? les disgrâces et les pertes qu’il vous ménage ? mais recevez vous ces coups avec soumission seulement ? et loin d’y trouver des occasions de pénitence, n’en faites-vous pas la matière de nouveaux crimes ? Mais quand vous seriez fidèle sur tous ces points, seriez-vous pénitent ? Ce sont les obligations d’une âme innocente, de recevoir avec soumission les coups dont Dieu la frappe ; de remplir avec courage les devoirs pénibles de son état ; d’être fidèle aux lois de l’Église : mais vous, qui êtes pécheur, ne devez-vous rien au-delà ? Et cependant vous prétendez au salut ; mais sur quel titre ? Dire que vous êtes innocent devant Dieu, votre conscience rendrait témoignage contre vous-même : vouloir nous persuader que vous êtes pénitent, vous n’oseriez, et vous vous condamneriez par votre propre bouche : sur quoi donc pouvez-vous compter, ô homme qui vivez si tranquille : Ubi est ergo gloriatio tua ( Rom. 3 ; 27 ).
Et ce qu’il y a ici de terrible, c’est qu’en cela vous ne faites que suivre le torrent : vos mœurs sont les mœurs de presque tous les hommes. Vous en connaissez peut-être de plus coupables que vous ( car je suppose qu’il vous reste encore des sentiments de religion, et quelque soin de votre salut ) ; mais de véritables pénitents, en connaissez-vous ? Il faut les aller chercher dans les cloîtres et dans les solitudes : vous comptez à peine parmi les personnes de votre rang et de votre état, un petit nombre d’âmes dont les mœurs plus austères que celles du commun, s’attirent les regards, et peut-être aussi la censure du public ; tout le reste marche dans la même voie. Je vois que chacun se rassure sur son voisin ; que les enfants succèdent là-dessus à la fausse sécurité de leurs pères ; que nul ne vit innocent ; que nul ne meurt pénitent : je le vois et je m’écrie : Ô Dieu ! si vous ne nous avez pas trompés ; si tout ce que vous nous avez dit sur la voie qui conduit à la vie, doit s’accomplir jusqu’à un point ; si le nombre de ceux qu’il faudrait perdre, ne vous fait rien rabattre de la sévérité de vos lois, où va donc se rendre cette multitude infinie de créatures qui disparaissent tous les jours à nos yeux ? Où sont nos amis, nos proches, nos maîtres, nos sujets qui nous ont précédés ; et quelle est leur destinée dans la région éternelle des morts ? Que serons-nous un jour nous-mêmes ?
Lorsqu’autrefois un Prophète se plaignait au Seigneur, que tous avoient abandonné son alliance dans Israël, il répondit qu’il s’était encore réservé sept mille hommes qui n’avoient pas fléchi le genou devint Baal : c’est tout ce qu’un royaume entier renfermait alors d’âmes pures et fidèles. Mais pourriez-vous encore aujourd’hui, ô mon Dieu, consoler les gémissements de vos serviteurs par la même assurance ? Je sais que votre œil discerne encore des justes au milieu de nous ; que
le sacerdoce a encore ses Phinée ; la magistrature, ses Samuel ; l’épée, ses Josué ; la cour, ses Daniel, ses Esther, et ses David ; car le monde ne subsiste que pour vos élus, et tout serait détruit si leur nombre était accompli : mais ces restes heureux des enfants d’Israël qui se sauveront, que sont-ils, comparés aux grains de sable de la mer ; je veux dire à cette multitude infinie qui se damne ? Venez nous demander après cela, mes frères, s’il est vrai que peu seront sauvés ! Vous l’avez dit, ô mon Dieu ! et par-là c’est une vérité qui demeure éternellement. Mais quand Dieu ne l’aurait pas dit, je ne voudrais, en second lieu, que voir un instant ce qui se passe parmi les hommes ; les lois sur lesquelles ils se gouvernent, les maximes qui sont devenues les règles de la multitude : et c’est ici la seconde cause de la rareté des élus, qui n’est proprement qu’un développement de la première ; la force des coutumes et des usages.
SECONDE PARTIE.
Peu de gens se sauvent, parce que les maximes les plus universellement reçues dans tous les états, et sur lesquelles roulent les mœurs de la multitude, sont des maximes incompatibles avec le salut : sur l’usage des biens, sur l’amour de la gloire, sur la modération chrétienne, sur les devoirs des charges et des conditions, sur le détail des œuvres prescrites, les règles reçues, approuvées, autorisées dans le monde, contredisent celles de l’Évangile ; et dès là elles ne peuvent que conduire à la mort.
Je n’entrerai pas ici dans un détail trop vaste pour un discours, et trop peu sérieux même pour la chaire chrétienne. Je ne vous dis pas que c’est un usage établi dans le monde, qu’on peut mesurer sa dépense sur son bien et sur son rang ; et que pourvu que ce soit du patrimoine de ses pères, on peut s’en faire honneur, ne mettre point des bornes à son luxe, et ne consulter dans ses profusions, que son orgueil et ses caprices. Mais la modération chrétienne a ses règles ; mais vous n’êtes pas le maître absolu de vos biens ; et tandis surtout que mille malheureux souffrent, tout ce que vous employez au-delà des besoins et des bienséance de votre état, est une inhumanité et un vol que vous faites aux pauvres. Ce sont là, dit-on, des raffinements de dévotion; et en matière de dépense et de profusion, rien n’est blâmable et excessif selon le monde, que ce qui peut aboutir à déranger la fortune et altérer les affaires. Je ne vous dis pas que c’est un usage reçu, que l’ordre de la naissance, ou les intérêts de la fortune décident toujours de nos destinées, et règlent le choix du siècle ou de l’Église, de la retraite ou du mariage. Mais la vocation du Ciel, ô mon Dieu ! prend-elle sa source dans les lois humaines d’une naissance charnelle ? On ne peut pas tout établir dans le monde, et il serait triste de voir prendre à des enfants des partis peu dignes de leur rang et de leur naissance. Je ne vous dis pas que l’usage veut que les jeunes personnes du sexe, qu’on élève pour le monde, soient instruites, de bonne heure de tous les arts propres à réussir et à plaire, et exercées avec soin dans une science funeste, sur laquelle nos cœurs ne naissent que trop instruits. Mais l’éducation chrétienne est une éducation de retraite, de pudeur, de modestie, de haine du monde. On a beau dire ; il faut vivre comme on vit : et des mères, d’ailleurs chrétiennes et timorées, ne s’avisent pas même d’entrer en scrupule sur cet article.
Ainsi vous êtes jeune encore ; c’est la saison des plaisirs : il ne serait pas juste de vous interdire à cet âge, ce que tous les autres se sont permis : des années plus mûres amèneront des mœurs plus sérieuses. Vous êtes né avec un nom ; il faut parvenir à force d’intrigues, de bassesses, de dépense ; faire votre idole de votre fortune ; l’ambition, si condamnée par les règles de la foi, n’est plus qu’un, sentiment digne de votre nom et de votre naissance. Vous êtes d’un sexe et d’un rang qui vous met dans les bienséances du monde ; vous ne pouvez pas vous faire des mœurs à part : il faut vous trouver aux réjouissances publiques, aux lieux où celles de votre rang et de votre âge s’assemblent ; être des mêmes plaisirs, passer les jours dans les mêmes inutilités, vous exposer aux mêmes périls : ce sont des manières reçues, et vous n’êtes pas pour les réformer. Voilà la doctrine du monde.
Or, souffrez que je vous demande ici, qui vous rassure dans ces voies ? Quelle est la règle qui les justifie dans votre esprit, qui vous autorise, vous, à ce faste, qui ne convient ni au titre que vous avez reçu dans votre baptême, ni peut-être à ceux que vous tenez de vos ancêtres ? vous, à ces plaisirs publics, que vous ne croyez innocents que parce que votre âme trop familiarisée avec le crime n’en sent plus les dangereuses impressions ? vous, à ce jeu éternel, qui est devenu la plus importante occupation de votre vie ? vous, à vous dispenser de toutes les lois de l’Église ; à mener une vie molle, sensuelle, sans vertu, sans souffrance, sans aucun exercice pénible de religion ? vous, à solliciter le poids formidable des honneurs du Sanctuaire, qu’il suffit d’avoir désiré pour en être indigne devant Dieu ? vous, à vivre comme étranger au milieu de votre propre maison, à ne pas daigner vous informer des mœurs de ce peuple de domestiques qui dépend de vous, à ignorer par grandeur s’ils croient au Dieu que vous adorez, et s’ils remplissent les devoirs de la religion que vous professez ? Qui vous autorise à des maximes si peu chrétiennes ? Est-ce l’Évangile de Jésus-Christ ? Est-ce la doctrine des saints ? Sont-ce les lois de l’Église ? Car il faut une règle pour être en sûreté : quelle est la vôtre ? L’usage ; voilà tout ce que vous avez à nous opposer ; on ne voit personne autour de soi qui ne se conduise sur les mêmes règles ; entrant dans le monde, ou y a trouvé ces mœurs établies ; nos pères avaient ainsi vécu, et c’est d’eux que nous les tenons ; les plus sensés du siècle s’y conforment ; on n’est pas plus sage tout seul que tous les hommes ensemble ; il faut s’en tenir à ce qui s’est toujours pratiqué, et ne vouloir pas être tout seul de son côté.
Voilà ce qui vous rassure contre toutes les terreurs de la religion ; personne ne remonte jusqu’à la loi ; l’exemple public est le seul garant de nos mœurs ; on ne fait pas attention que les lois des peuples sont vaines, comme dit l’Esprit-Saint : Quia leges populorum vanæ sunt (Jerem. C. 10, v. 3) ; que Jésus-Christ nous a laissé des règles auxquelles ni les temps, ni les siècles, ni les mœurs ne sauraient jamais rien changer ; que le ciel et la terre passeront ; que les mœurs et les usages changeront ; mais que ces règles divines seront toujours les mêmes.
On se contente de regarder autour de soi : on ne pense pas que ce qu’on appelle aujourd’hui usage, était des singularités monstrueuses avant que les mœurs des chrétiens eussent dégénéré ; et que si la corruption a depuis gagné, les dérèglements, pour avoir perdu leur singularité, n’ont pas pour cela perdu leur malice : on ne voit pas que nous serons jugés sur l’Évangile, et non sur l’usage ; sur les exemples des saints, et non sur les opinions des hommes ; que les coutumes qui ne se sont établies parmi les fidèles qu’avec l’affaiblissement de la foi, sont des abus dont il faut gémir, et non des modèles à suivre ; qu’en changeant les mœurs, elles n’ont pas changé les devoirs ; que l’exemple commun qui les autorise, prouve seulement que la vertu est rare, mais non pas que le désordre est permis : en un mot, que la piété et la vie chrétienne sont trop amères à la nature, pour être jamais le parti du plus grand nombre.
Venez nous dire maintenant que vous ne faites que ce que font tous les autres ; c’est justement pour cela que vous vous damnez. Quoi ! le plus terrible préjugé de votre condamnation deviendrait le seul motif de votre confiance ! Quelle est dans l’Écriture la voie qui conduit à la mort ? N’est-ce pas celle où marche le grand nombre ? Quel est le parti des réprouvés ? N’est-ce pas la multitude ? Vous ne faites que ce que font les autres ? mais ainsi périrent, du temps de Noé, tous ceux qui furent ensevelis sous les eaux du déluge ; du temps de Nabuchodonosor, tous ceux qui se prosternèrent devant la statue sacrilège ; du temps d’Élie, tous ceux qui fléchirent le genou devant Baal ; du temps d’Eléazar tous ceux qui abandonnèrent la loi de leurs pères. Vous ne faites que ce que font les autres, mais c’est ce que l’Écriture vous défend : Ne vous conformez point a ce siècle corrompu (Rom. c. 12, v. 2), nous dit-elle : or, le siècle corrompu n’est pas le petit nombre de justes que vous n’imitez point ; c’est la multitude que vous suivez. Vous ne faites que ce que font les autres ! vous aurez donc le même sort qu’eux. Or, malheur à toi, s’écriait autrefois saint Augustin, torrent fatal des coutumes humaines ! ne suspendras-tu jamais ton cours ? entraîneras-tu jusqu’à la fin les enfants d’Adam dans l’abîme immense et terrible ? Væ tibí, flumen morís humani ! quousque volves Evæ filios in mare magnum et formidolosum (S. Aug. in Conf. l. I. c. 16. n. 23 ou 25?).
Au lieu de se dire à soi-même : Quelles sont mes espérances ? Il y a dans l’Église deux voies : l’une large, où passe presque tout le monde, et qui aboutit à la mort ; l’autre étroite, où très-peu ne gens entrent, et qui conduit à la vie. De quel côté suis-je ? mes mœurs, sont-ce les mœurs ordinaires de ceux de mon rang, de mon âge, de mon état ? suis-je avec le grand nombre ? je ne suis donc pas dans la bonne voie ; je me perds ; le grand nombre dans chaque état n’est pas le parti de ceux qui se sauvent. Loin de raisonner de la Sorte, on se dit à soi-même : Je ne suis pas de pire condition que les autres ; ceux de mon rang et de mon âge vivent ainsi, pourquoi ne vivrais-je pas comme eux ? Pourquoi, mon cher auditeur ? pour cela même : la vie commune ne saurait être une vie chrétienne ; les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers ; ils ont eu leurs mœurs à part ; et ils n’ont été saints, que parce qu’ils n’ont pas ressemblé au reste des hommes.
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The end
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