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ŒUVRES
DE
CONDORCET
Nature et objet de l’instruction publique
L’instruction publique est un devoir de la société à l’égard des citoyens.
Vainement aurait-on déclaré que les hommes ont tous les mêmes droits ; vainement les lois auraient-elles respecté ce premier principe de l’éternelle justice, si l’inégalité dans les facultés morales empêchait le plus grand nombre de jouir de ces droits dans toute leur étendue.
L’état social diminue nécessairement l’inégalité naturelle, en faisant concourir les forces communes au bien-être des individus. Mais ce bien-être devient en même temps plus dépendant des rapports de chaque homme avec ses semblables, et les effets de l’inégalité s’accroîtraient à proportion, si l’on ne rendait plus faible et presque nulle, relativement au bonheur et à l’exercice des droits communs, celle qui naît de la différence des esprits.
Il est impossible qu’une instruction même égale n’augmente pas la supériorité de ceux que la nature a favorisés d’une organisation plus heureuse.
Mais il suffit au maintien de l’égalité des droits que cette supériorité n’entraîne pas de dépendance réelle, et que chacun soit assez instruit pour exercer par lui-même et sans se soumettre aveuglément à la raison d’autrui, ceux dont la loi lui a garanti la jouissance. Alors, bien loin que la supériorité de quelques hommes soit un mal pour ceux qui n’ont pas reçu les mêmes avantages, elle contribuera au bien de tous, et les talents comme les lumières deviendront le patrimoine commun de la société.
Ainsi, par exemple, celui qui ne sait pas écrire, et qui ignore l’arithmétique, dépend réellement de l’homme plus instruit, auquel il est sans cesse obligé de recourir. Il n’est pas l’égal de ceux à qui l’éducation a donné ces connaissances ; il ne peut pas les mêmes droits avec la même étendue et la même indépendance. Celui qui n’est pas instruit des premières lois qui règlent le droit de propriété ne jouit pas de ce droit de la même manière que celui qui les connaît ; dans les discussions qui s’élèvent entre eux, ils ne combattent point à armes égales.
Mais l’homme qui sait les règles de l’arithmétique nécessaires dans l’usage de la vie, n’est pas dans la dépendance du savant qui possède au plus haut degré le génie des sciences mathématiques, et dont le ta-lent lui sera d’une utilité très réelle, sans jamais pouvoir le gêner dans la jouissance de ses droits. L’homme qui a été instruit des éléments de la loi civile n’est pas dans la dépendance du jurisconsulte le plus éclairé, dont les connaissances ne peuvent que l’aider et non l’asservir.
Dans les siècles d’ignorance, à la tyrannie de la force se joignait celle des lumières faibles et incertaines, mais concentrées exclusivement dans quelques classes peu nombreuses. Les prêtres, les jurisconsultes, les hommes qui avaient le secret des opérations de commerce, les médecins même formés dans un petit nombre d’écoles, n’étaient pas moins les maîtres du monde que les guerriers armés de toutes pièces ; et le despotisme héréditaire de ces guerriers était lui-même fondé sur la supériorité que leur donnait, avant l’invention de la poudre, leur apprentissage exclusif dans l’art de manier les armes.
C’est ainsi que chez les Égyptiens et chez les Indiens, des castes qui s’étaient réservé la connaissance des mystères de la religion et des secrets de la nature étaient parvenues à exercer sur ces malheureux peuples le despotisme le plus absolu dont l’imagination humaine puisse concevoir l’idée. C’est ainsi qu’à Constantinople même le despotisme militaire des sultans a été forcé de plier devant le crédit des interprètes privilégiés des lois de l’alcoran. Sans doute on n’a point à craindre aujourd’hui les mêmes dangers dans le reste de l’Europe ; les lumières ne peuvent y être concentrées ni dans une caste héréditaire, ni dans une corporation exclusive. Il ne peut plus y avoir de ces doctrines occultes ou sacrées qui mettent un intervalle immense entre deux portions d’un même peuple. Mais ce degré d’ignorance où l’homme, jouet du charlatan qui voudra le séduire, et ne pouvant dé-fendre lui-même ses intérêts, est obligé de se livrer en aveugle à des guides qu’il ne peut ni juger ni choisir ; cet état d’une dépendance servile, qui en est la suite, subsiste chez presque tous les peuples à l’égard du plus grand nombre, pour qui dès lors la liberté et l’égalité ne peu-vent être que des mots qu’ils entendent lire dans leurs codes, et non des droits dont ils sachent jouir.
Il est encore une autre inégalité dont une générale également répandue peut être le seul remède. Quand la loi a rendu tousles hommes égaux, la seule distinction qui les partage en plusieurs classes est celle qui naît de leur éducation ; elle ne tient pas seulement à la différence des lumières, mais à celle des opinions, des goûts, des sentiments, qui en est la conséquence inévitable. Le fils du riche ne sera point de la même classe que le fils du pauvre, si aucune institution publique ne les rapproche par l’instruction, et la classe qui en recevra une plus soignée aura nécessairement des moeurs plus douces, une probité plus délicate, une honnêteté plus scrupuleuse ; ses vertus seront plus pures, ses vices, au contraire, seront moins révoltants, sa corruption moins dégoûtante, moins barbare et moins incurable. Il existera donc une distinction réelle, qu’il ne sera point au pouvoir des lois de détruire, et qui, établissant une séparation véritable entre ceux qui ont des lumières et ceux qui en sont privés, en fera nécessairement un instrument de pouvoir pour les uns, et non un moyen de bonheur pour tous.
Le devoir de la société, relativement à l’obligation d’étendre dans le fait, autant qu’il est possible, l’égalité des droits, consiste donc à procurer à chaque homme l’instruction nécessaire pour exercer les fonctions communes d’homme, de père de famille et de citoyen, pour en sentir, pour en connaître tous les devoirs.
Plus les hommes sont disposés par éducation à raisonner juste, à saisir les vérités qu’on leur présente, à rejeter les erreurs dont on veut les rendre victimes, plus aussi une nation qui verrait ainsi les lumières s’accroître de plus en plus, et se répandre sur un plus grand nombre d’individus, doit espérer d’obtenir et de conserver de bonnes lois, une administration sage et une constitution vraiment libre.
C’est donc encore un devoir de la société que d’offrir à tous les moyens d’acquérir les connaissances auxquelles la force de leur intelligence et le temps qu’ils peuvent employer à s’instruire leur permettent d’atteindre. Il en résultera sans doute une différence plus grande en faveur de ceux qui ont plus de talent naturel, et à qui une fortune indépendante laisse la liberté de consacrer plus d’années à l’étude ; mais si cette inégalité ne soumet pas un homme à un autre, si elle offre un appui au plus faible, sans lui donner un maître, elle n’est ni un mal, ni une injustice ; et, certes, ce serait un amour de l’égalité bien funeste que celui qui craindrait d’étendre la classe des hommes éclairés et d’y augmenter les lumières.
Dans l’état actuel des sociétés, les hommes se trouvent partagés en professions diverses, dont chacune exige des connaissances particulières.
Les progrès de ces professions contribuent au bien-être commun, et il est utile pour l’égalité réelle d’en ouvrir le chemin à ceux que leurs goûts ou leurs facultés y appelleraient, mais que, par le défaut d’une instruction publique, leur pauvreté ou en écarterait absolument, ou y condamnerait à la médiocrité, et dès lors à la dépendance. La puissance publique doit donc compter au nombre de ses devoirs celui d’assurer, de faciliter, de multiplier les moyens d’acquérir ces connaissances ; et ce devoir ne se borne pas à l’instruction relative aux professions qu’on peut regarder comme des espèces de fonctions publiques, il s’étend aussi sur celles que les hommes exercent pour leur utilité propre, sans songer à l’influence qu’elles peuvent avoir sur la prospérité générale.
Cette égalité d’instruction contribuerait à la perfection des arts, et non seulement elle détruirait l’inégalité que celle des fortunes met en-tre les hommes qui veulent s’y livrer, mais elle établirait un autre genre d’égalité plus générale, celle du bien-être. Il importe peu au bonheur commun que quelques hommes doivent à leur fortune des jouissances recherchées, si tous peuvent satisfaire leurs besoins avec facilité, et réunir dans leur habitation, dans leur habillement, dans leur nourriture, dans toutes les habitudes de leur vie, la salubrité, la propre-té, et même la commodité ou l’agrément. Or, le seul moyen d’atteindre à ce but est de porter une sorte de perfection dans les productions des arts, même les plus communs. Alors un plus grand degré de beauté, d’élégance ou de délicatesse dans celles qui ne sont destinées qu’au petit nombre des riches, loin d’être un mal pour ceux qui n’en jouissent pas, contribue même à leur avantage en favorisant les progrès de l’industrie animée par l’émulation. Mais ce bien n’existerait pas, si la primauté dans les arts était uniquement le partage de quelques hommes qui ont pu recevoir une instruction plus suivie, et non une supériorité que, dans une instruction à peu près égale, le talent naturel a pu don-ner. L’ouvrier ignorant ne produit que des ouvrages défectueux en eux-mêmes : mais celui qui n’est inférieur que par le talent peut soute-nir la concurrence dans tout ce qui n’exige point les dernières ressour-ces de l’art. Le premier est mauvais ; le second est seulement moins bon qu’un autre.
On peut regarder encore comme une conséquence de cette instruction générale, l’avantage de rendre les diverses professions moins insalubres. Les moyens de préserver des maladies auxquelles exposent un grand nombre d’entre elles sont plus simples et plus connus qu’on ne l’imagine ordinairement. La grande difficulté est surtout de les faire adopter par des hommes qui, n’ayant que la routine de leur profession, sont embarrassés par les plus légers changements, et manquent de cette flexibilité qu’une pratique réfléchie peut seule donner. Forcés de choisir entre une perte de temps qui diminue leur gain, et une précaution qui garantirait leur vie, ils préfèrent un danger éloigné ou incertain a une privation présente.
Ce serait aussi un moyen de délivrer, et ceux qui cultivent les diverses professions et ceux qui les emploient, de cette foule de petits secrets dont la pratique de presque tous les arts est infectée, qui en arrêtent les progrès, et offrent un aliment éternel à la mauvaise foi et à la charlatanerie.
Enfin, si les découvertes pratiques les plus importantes sont dues en général à la théorie des sciences dont les préceptes dirigent ces arts, il est une foule d’inventions de détail que les artistes seuls peuvent avoir même l’idée de chercher, parce qu’eux seuls en connaissent le besoin et en sentent les avantages. Or, l’instruction qu’ils recevront leur rendra cette recherche plus facile ; elle les empêchera surtout de s’égarer dans leur route. Faute de cette instruction, ceux d’entre eux à qui la nature a donné le talent de l’invention, loin de pouvoir le regarder comme un bienfait, n’y trouvent souvent qu’une cause de ruine. Au lieu de voir leur fortune s’augmenter par le fruit de leurs découvertes, ils la consument dans de stériles recherches ; et en prenant de fausses routes, dont leur ignorance ne leur permet pas d’apercevoir les dangers, ils finissent par tomber dans la folie et dans la misère.
C’est par la découverte successive des vérités de tous les ordres, que les nations civilisées ont échappé à la barbarie et à tous les maux qui suivent l’ignorance et les préjugés. C’est par la découverte des vérités nouvelles que l’espèce humaine continuera de se perfectionner. Comme il n’est aucune d’elles qui ne donne un moyen de s’élever à une autre ; comme chaque pas, en nous plaçant devant des obstacles plus difficiles à vaincre, nous communique en même temps une force nouvelle, il est impossible d’assigner aucun terme à ce perfectionnement.
C’est donc encore un véritable devoir de favoriser la découverte des vérités spéculatives, comme l’unique moyen de porter successivement l’espèce humaine aux divers degrés de perfection, et par conséquent de bonheur, où la nature lui permet d’aspirer ; devoir d’autant plus important, que le bien ne peut être durable, si l’on ne fait des progrès vers le mieux, et qu’il faut, ou marcher vers la perfection, ou s’exposer à être entraîné en arrière par le choc continuel et inévitable des passions, des erreurs et des événements.
jusqu’ici, un très petit nombre d’individus reçoivent dans leur enfance une instruction qui leur permette de développer toutes leurs facultés naturelles. À peine un centième des enfants peut-il se flatter d’obtenir cet avantage, et l’expérience a prouvé que ceux à qui la fortune l’a refusé, et qu’ensuite la force de leur génie, aidée d’un heureux hasard, a mis à portée de s’instruire, sont restés au-dessous d’eux-mêmes. Rien ne répare le défaut de cette éducation première, qui seule peut donner et l’habitude de la méthode, et cette variété de connaissances si nécessaire pour s’élever dans une seule à toute la hauteur que naturellement on pouvait se flatter d’atteindre.
Il serait donc important d’avoir une forme d’instruction publique qui ne laissât échapper aucun talent sans être aperçu, et qui lui offrît alors tous les secours réservés jusqu’ici aux enfants des riches. On l’avait senti même dans les siècles d’ignorance. De là ces nombreuses fondations pour l’éducation des pauvres ; mais ces institutions, souillées par les des temps qui les ont vues naître, ne renferment aucune précaution pour ne les appliquer qu’aux individus dont l’instruction peut devenir un bienfait public ; elles n’étaient qu’une espèce de loterie, offrant à quelques êtres privilégiés l’avantage incertain de s’élever à une classe supérieure ; elles faisaient très peu pour le bonheur de ceux qu’elles favorisaient, et rien pour l’utilité commune.
En voyant ce que le génie a su exécuter malgré tous les obstacles, on peut juger des progrès qu’aurait faits l’esprit humain, si une instruction mieux dirigée avait au moins centuplé le nombre des inventeurs.
Il est vrai que dix hommes partant du même point ne feront pas dans une science dix fois plus de découvertes, et surtout n’iront pas dix fois plus loin que l’un d’entre eux qui aurait été seul. Mais les véritables progrès des sciences ne se bornent pas à se porter en avant ; ils consistent aussi à s’étendre davantage autour du même point, à rassembler un plus grand nombre de vérités trouvées par les mêmes méthodes et conséquences des mêmes principes. Souvent ce n’est qu’après les avoir épuisées qu’il est possible d’aller au-delà ; et, sous ce point de vue, le nombre de ces découvertes secondaires amène un progrès réel.
Il faut observer encore qu’en multipliant les hommes occupés d’une même classe de vérités, on augmente l’espérance d’en trouver de nouvelles, parce que la différence de leurs esprits peut correspondre plus aisément à celle des difficultés, et que le hasard qui influe si souvent sur le choix des objets de nos recherches, et même sur celui des méthodes, doit produire alors plus de combinaisons favorables. De plus, le nombre des génies destinés à créer des méthodes, à s’ouvrir une nouvelle carrière, est beaucoup plus petit que celui des talents, dont on peut attendre des découvertes de détail ; et la succession des premiers, au lieu d’être souvent interrompue, deviendra d’autant plus rapide qu’on aura donné à plus de jeunes esprits les moyens de remplir leur destinée. Enfin, ces découvertes de détail sont utiles, surtout par leurs applications ; et entre le génie qui invente et le praticien qui en fait servir les productions à l’utilité commune, il reste toujours un inter-valle à parcourir, que souvent on ne peut franchir sans ces découvertes d’un ordre inférieur.
Ainsi, tandis qu’une partie de l’instruction mettrait les hommes or-dinaires en état de profiter des travaux du génie, et de les employer, soit à leurs besoins, soit à leur bonheur, une autre partie de cette même instruction aurait pour but de mettre en œuvre les talents prépa-rés par la nature, de leur aplanir les obstacles, de les aider dans leur marche.
L’espèce de perfectionnement qu’on doit attendre d’une instruction plus également répandue, ne se borne pas peut-être à donner toute la valeur dont ils sont susceptibles à des individus nés avec des facultés naturelles toujours égales. Il n’est pas aussi chimérique qu’il le paraît au premier coup d’œil, de croire que la culture peut améliorer les générations elles-mêmes, et que le perfectionnement dans les facultés des individus est transmissible à leurs descendants. L’expérience semble même l’avoir prouvé. Les peuples qui ont échappé à la civilisation, quoique entourés de nations éclairées, ne paraissent point s’élever à leur niveau au moment même où des moyens égaux d’instruction leur sont offerts. L’observation des races d’animaux asservies aux besoins de l’homme semble encore offrir une analogie favorable à cette opinion. L’éducation qu’on leur donne ne change pas seulement leur taille, leur forme extérieure, leurs qualités purement physiques ; elle paraît influer sur les dispositions naturelles, sur le caractère de ces races diverses.
Il est donc assez simple de penser que si plusieurs générations ont reçu une éducation dirigée vers un but constant, si chacun de ceux qui les forment a cultivé son esprit par l’étude, les générations suivantes naîtront avec une facilité plus grande à recevoir l’instruction et plus d’aptitude à en profiter. Quelque opinion que l’on ait sur la nature de l’âme, ou dans quelque scepticisme que l’on soit resté, il serait difficile de nier l’existence d’organes intellectuels intermédiaires nécessaires même pour les pensées qui semblent s’éloigner le plus des choses sensibles. Parmi ceux qui se sont livrés à des méditations profondes, il n’en est aucun à qui l’existence de ces organes ne se soit manifestée souvent par la fatigue qu’ils éprouvent. Leur degré de force ou de flexibilité, quoiqu’il ne soit pas indépendant du reste de la constitution, n’est cependant proportionné ni à la santé, ni à la vigueur, soit du corps, soit des sens. Ainsi, l’intensité de nos facultés est attachée, au moins en partie, à la perfection des organes intellectuels, et il est naturel de croire que cette perfection n’est pas indépendante de l’état où ils se trouvent dans les personnes qui nous transmettent l’existence.
On ne doit point regarder comme un obstacle à ce perfectionnement indéfini, la masse immense des vérités accumulées par une longue suite de siècles. Les méthodes de les réduire à des vérités générales, de les ordonner suivant un système simple, d’en abréger l’expres-sion par les formules plus précises, sont aussi susceptibles des mêmes progrès ; et plus l’esprit humain aura découvert de vérités, plus il de-viendra capable de les retenir et de les combiner en plus grand nombre.
Si ce perfectionnement indéfini de notre espèce est, comme je le crois, une loi générale de la nature, l’homme ne doit plus se regarder comme un être borné à une existence passagère et isolée, destiné à s’évanouir après une alternative de bonheur et de malheur pour lui-même, de bien et de mal pour ceux que le hasard a placés près de lui ; il devient une partie active du grand tout et le coopérateur d’un ouvrage éternel. Dans une existence d’un moment sur un point de l’es-pace, il peut, par ses travaux, embrasser tous les lieux, se lier à tous les siècles, et agir encore longtemps après que sa mémoire a disparu de la terre.
Nous nous vantons de nos lumières ; mais peut-on observer l’état actuel des sociétés sans découvrir, dans nos opinions, dans nos habitudes, les restes des préjugés de vingt peuples oubliés, dont les erreurs seules ont échappé aux temps et survécu aux révolutions ? Je pourrais citer, par exemple, des nations où il existe des philosophes et des horloges, et où cependant l’on regarde comme le chef-d’oeuvre de la sa-gesse humaine des institutions introduites par la nécessité, lorsque l’art de l’écriture n’existait pas encore ; où l’on emploie, pour mesurer le temps dans un acte public, les premiers moyens qui se sont offerts aux peuples sauvages. Peut-on ne pas sentir quelle distance immense nous sépare du terme de perfection que déjà nous apercevons dans le loin-tain, dont le génie nous a ouvert et aplani la route, et vers lequel nous entraîne son infatigable activité, tandis qu’un espace plus vaste encore doit se dévoiler aux regards de nos neveux ? Peut-on ne pas être également frappé et de tout ce qui reste à détruire, et de tout ce qu’un avenir, même prochain, offre à nos espérances ?
L’instruction publique est encore nécessaire pour préparer les nations aux changements que le temps doit amener.
Des changements dans la température d’un pays, dans les qualités du sol, causés soit par des lois générales de la nature, soit par l’effet de travaux longtemps continués ; de nouvelles cultures ; la découverte de nouveaux moyens dans les arts ; l’introduction des machines qui, employant moins de bras, forcent les ouvriers à chercher d’autres occupations ; l’accroissement, enfin, ou la diminution de la population, doi-vent produire des révolutions plus ou moins importantes, soit dans les rapports des citoyens entre eux, soit dans ceux qu’ils ont avec les nations étrangères. Il en peut résulter ou de nouveaux biens dont il faut se trouver prêt à profiter, ou des maux qu’il faut savoir réparer, dé-tourner ou prévenir. Il faudrait donc pouvoir les pressentir et se préparer d’avance à changer d’habitudes. Une nation qui se gouvernerait toujours par les mêmes maximes, et que ses institutions ne dispose-raient point à se plier aux changements, suite nécessaire des révolutions amenées par le temps, verrait naître sa ruine des mêmes opi-nions, des mêmes moyens qui avaient assuré sa prospérité. L’excès du mal peut seul corriger une nation livrée à la routine, tandis que celle qui, par une instruction générale, s’est rendue digne d’obéir à la voix de la raison ; qui n’est pas soumise à ce joug de fer que l’habitude impose à la stupidité, profitera des premières leçons de l’expérience, et les préviendra même quelquefois. Comme l’individu obligé de s’écarter du lieu qui l’a vu naître a besoin d’acquérir plus d’idées que celui qui y reste attaché, et doit, à mesure qu’il s’en éloigne, se ménager de nouvelles ressources, de même les nations qui s’avancent à travers les siècles ont besoin d’une instruction qui, se renouvelant et se corrigeant sans cesse, suive la marche du temps, la prévienne quelquefois, et ne la contrarie jamais.
Les révolutions amenées par le perfectionnement général de l’espèce humaine doivent sans doute la conduire à la raison et au bonheur. Mais par combien de malheurs passagers ne faudrait-il pas l’acheter ? Combien l’époque n’en serait-elle pas reculée, si une instruction générale ne rapprochait pas les hommes entre eux, si le progrès des lumières toujours inégalement répandues devenait l’aliment d’une guerre éternelle d’avarice et de ruse entre les nations, comme entre les diverses classes d’un même peuple, au lieu de les lier par cette réciprocité fraternelle de besoins et de services, fondement d’une félicité commune ?
Division de l’instruction publique en trois parties.
De toutes ces réflexions, on voit naître la nécessité de trois espèces d’instruction très distinctes.
D’abord, une instruction commune où l’on doit se proposer :
1° D’apprendre à chacun, suivant le degré de sa capacité et la durée du temps dont il peut disposer, ce qu’il est bon à tous les hommes de connaître, quels que soient leur profession et leur goût ;
2° De s’assurer un moyen de connaître les dispositions particulières de chaque sujet, afin de pouvoir en profiter pour l’avantage général ;
3° De préparer les élèves aux connaissances qu’exige la profession à laquelle ils se destinent.
La seconde espèce d’instruction doit avoir pour objet les études relatives aux diverses professions qu’il est utile de perfectionner, soit pour l’avantage commun, soit pour le bien-être particulier de ceux qui s’y livrent.
La troisième enfin, purement scientifique, doit former ceux que la nature destine à perfectionner l’espèce humaine par de nouvelles découvertes ; et par là faciliter ces découvertes, les accélérer et les multiplier.
Ces trois espèces d’instruction se divisent encore en deux parties. En effet, il faut d’abord apprendre aux enfants ce qu’il leur sera utile de savoir, lorsqu’ils entreront dans la jouissance entière de leurs droits, lorsqu’ils exerceront d’une manière indépendante les professions aux-quelles ils sont destinés ; mais il est une autre espèce d’instruction qui doit embrasser toute la vie. L’expérience a prouvé qu’il n’y avait pas de milieu entre faire des progrès ou des pertes. L’homme qui, en sortant de son éducation, ne continuerait pas de fortifier sa raison, de nourrir par des connaissances nouvelles celles qu’il aurait acquises, de corriger les erreurs ou de rectifier les notions incomplètes qu’il aurait pu recevoir, verrait bientôt s’évanouir tout le fruit du travail de ses premières années ; tandis que le temps effacerait les traces de ces premières impressions qui ne seraient pas renouvelées par d’autres études, l’esprit lui-même, en perdant l’habitude de l’application, perdrait de sa flexibilité et de sa force. Pour ceux mêmes à qui une profession nécessaire à leur subsistance laisse le moins de liberté, le temps de l’éducation n’est pas, à beaucoup près, tout celui qu’ils peuvent donner à s’ins-truire. Enfin, la découverte des vérités nouvelles, le développement, le progrès ou l’application des vérités déjà connues, la suite des événements, les changements dans les lois et les institutions, doivent amener des circonstances où il devienne utile, et même indispensable, d’ajouter de nouvelles lumières à celles de l’éducation. Il ne suffit donc pas que l’instruction forme des hommes ; il faut qu’elle conserve et perfectionne ceux qu’elle a formés, qu’elle les éclaire, les préserve de l’erreur, les empêche de retomber dans l’ignorance ; il faut que la porte du temple de la vérité soit ouverte à tous les âges, et que si la sagesse des parents a préparé l’âme des enfants à en écouter les oracles, ils sachent toujours en reconnaître la voix, et ne soient point, dans le reste de leur vie, exposés à la confondre avec les sophismes de l’imposture. La société doit donc préparer des moyens faciles et simples de s’instruire, pour tous ceux à qui leur fortune ne permet pas de se les procurer, et qu’une première éducation n’a pas mis à portée de distinguer par eux-mêmes et de chercher les vérités qu’il leur serait utile de connaître.
Nécessité de diviser l’instruction en plusieurs degrés, d’après celui de la capacité naturelle et le temps qu’on peut employer à s’instruire.
Les enfants, suivant la richesse de leurs parents, les circonstances où se trouvent leurs familles, l’état auquel on les destine, peuvent don-ner plus ou moins de temps à l’instruction. Tous les individus ne nais-sent pas avec des facultés égales, et tous enseignés par les mêmes mé-thodes, pendant le même nombre d’années, n’apprendront pas les mê-mes choses. En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter. Ce n’est point ce que l’on a appris qui est utile, mais ce que l’on a retenu, et surtout ce que l’on s’est rendu propre, soit par la réflexion, soit par l’habitude.
La somme des connaissances qu’il convient de donner à chaque homme, doit donc être proportionnée non seulement au temps qu’il peut donner à l’étude, mais à la force de son attention, à l’étendue et à la durée de sa mémoire, à la facilité et à la précision de son intelligence. La même observation peut également s’appliquer à l’instruction qui a pour objet les professions particulières, et même aux études vraiment scientifiques.
Or, une instruction publique est nécessairement la même pour tous les individus qui la reçoivent en même temps. On ne peut donc avoir égard à ces différences qu’en établissant divers cours d’instruction gradués d’après ces vues, de manière que chaque élève en parcourrait plus ou moins de degrés suivant qu’il pourrait y employer plus de temps, et qu’il aurait plus de facilité pour apprendre. Trois ordres d’établissements paraissent suffire pour l’instruction générale, et deux pour celle qui est relative soit aux diverses professions, soit aux sciences.
Chacun de ces ordres d’établissements peut même encore se prêter à divers degrés d’instruction, en donnant la facilité de resserrer le nombre des objets qu’elle peut embrasser, et de placer plus ou moins loin la limite de chacun. Alors un père sage, ou celui qui en remplirait les fonctions, pourrait adapter l’instruction commune et aux diverses dispositions des élèves et au but de leur éducation, suivant la facilité naturelle et le désir ou l’intérêt de s’éclairer. Dans les institutions établies pour les hommes, chacun trouverait de même une instruction proportionnée à ses besoins. Alors une éducation que l’équité doit destiner à tous ne serait plus combinée pour le petit nombre des hommes que la nature ou la fortune ont favorisés.
Je trouve trois motifs principaux pour multiplier le nombre des degrés de l’instruction commune.
Dans les professions particulières, où ceux qui s’y livrent ont pour but principal leur intérêt de profit ou de gloire, et dans celles où les rapports avec les autres hommes sont toujours d’individu à individu, l’utilité commune exige qu’elles se subdivisent de plus en plus, parce qu’une profession plus bornée peut être mieux exercée, même avec une égale capacité et le même travail. Il n’en est pas de même des pro-fessions qui, donnant des relations directes avec la société entière, et agissant sur elle, sont de véritables fonctions publiques.
Lorsque la confection des lois, les travaux d’administration, la fonction de juger, deviennent des professions particulières réservées à ceux qui s’y sont préparés par des études propres à chacune, alors on ne peut plus dire qu’il règne une véritable liberté. Il se forme nécessairement dans une nation une espèce d’aristocratie, non de talents et de lumières, mais de professions. C’est ainsi qu’en Angleterre celle d’homme de loi est parvenue à concentrer, parmi ses membres, pres-que tout le pouvoir réel. Le pays le plus libre est celui où un plus grand nombre de fonctions publiques peuvent être exercées par ceux qui n’ont reçu qu’une instruction commune. Il faut donc que les lois cherchent à rendre plus simple l’exercice de ces fonctions, et qu’en même temps un système d’éducation sagement combiné donne à cette instruction commune toute l’étendue nécessaire pour rendre dignes de remplir ces fonctions ceux qui ont su en profiter.
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