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Suite de Joseph Delorme

Charles Augustin Sainte-Beuve · 1863 · Free in the US

50,572 words · about 3 h 32 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1863 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Suite_de_Joseph_Delorme&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Charles Augustin Sainte-Beuve
Language
French
Published
1863
Length
50,572 words · about 3 h 32 min
Sections
78 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (78)
  1. Front matter under 1 min
  2. Texte entier about 1 h 46 min
  3. À madame Adèle J… about 2 min
  4. À madame Pauline F… about 3 min
  5. La Vallée au loup about 2 min
  6. Stances (« Par ce soleil d’automne, au bord de ce beau fleuve ») about 2 min
  7. Désir about 2 min
  8. « Au temps de nos amours, en hiver, en décembre » about 1 min
  9. « Il est au monde un lieu, quel lieu ! quelles délices ! » about 1 min
  10. Le Coteau about 3 min
  11. Envoi under 1 min
  12. Invocation about 3 min
  13. Le Contre-temps about 2 min
  14. « Laisse ta tête, Amie, en mes mains retenue » under 1 min
  15. « Pour venger du passé la jalousie amère » about 1 min
  16. « Des laves du Vésuve une goutte enflammée » about 1 min
  17. « Sous les derniers soleils de l’automne avancée » under 1 min
  18. Épode about 1 min
  19. La Suivante d’Emma about 1 min
  20. « Amie, il faut aimer quand le feu couve encore » about 1 min
  21. Chanson (« Dans des coins bleus parsemés d’or ») about 1 min
  22. « Quand votre père octogénaire » about 1 min
  23. « Plus que narcisse et pâle tubéreuse » under 1 min
  24. « Comment chanter quand l’Amie est en pleurs » about 1 min
  25. À une belle chasseresse about 1 min
  26. Héroïde about 2 min
  27. « Une soirée encore était presque passée » about 1 min
  28. À une amazone about 1 min
  29. À elle, qui était allée entendre des scènes de l’opéra d’Orphée about 1 min
  30. « Osons tout et disons nos sentiments divers » about 1 min
  31. Reprise about 1 min
  32. Répit under 1 min
  33. « Oh ! que son jeune cœur soit paisible et repose » about 1 min
  34. Mercredi, 6 heures du soir, en face de la pièce d’eau about 1 min
  35. « Comme au matin l’on voit un Essaim qui butine » about 1 min
  36. « Que vient-elle me dire, aux plus tendres instants » under 1 min
  37. Les Lettres brûlées about 1 min
  38. La Boucle de cheveux about 1 min
  39. « Tantôt une vapeur où son âme est baignée » about 2 min
  40. « Triste, loin de l’Amie, et quand l’été décline » about 1 min
  41. « Attendre, attendre encor ! voir pâlir les beaux jours » about 1 min
  42. « Par un ciel étoilé, sur ce beau pont des Arts » about 1 min
  43. « Moi qui rêvais la vie en une verte enceinte » about 1 min
  44. L’Amant antiquaire under 1 min
  45. « Jeune, avide, inconnu, j’ai désiré la gloire » about 2 min
  46. « Si quelque blâme, hélas ! se glisse à l’origine » about 1 min
  47. « Non, je ne chante plus… l’oiseau sous le feuillage » about 1 min
  48. « Printemps qui sitôt rachète » about 1 min
  49. « Brune aux yeux bleus, superbe au regard tendre » under 1 min
  50. « D’autres amants ont eu, dans leur marche amoureuse » about 3 min
  51. « Je ne connais plus la colline » under 1 min
  52. Ode au soir about 2 min
  53. « Le long de cette verte et sereine avenue » about 2 min
  54. « Laissez-moi, tout a fui. Le printemps recommence » about 1 min
  55. « Insensé, qu’ai-je fait ? Voyant le mal sacré » under 1 min
  56. Pour mon cher Marmier about 2 min
  57. À mon cher Marmier about 2 min
  58. Pour mon ami Auguste Desplaces about 1 min
  59. Sous l’Odéon about 1 min
  60. Au sommeil about 1 min
  61. « Pan aimait Écho, sa voisine » under 1 min
  62. « Sous un souffle apaisé quand rit la mer sereine » about 1 min
  63. Églogue napolitaine about 4 min
  64. « Quittant Pise et ses jeux, Alphée au flot d’argent » under 1 min
  65. À Hortense about 1 min
  66. « Le vieux coursier hennit aux escadrons fumants » under 1 min
  67. « Ces beaux petits cheveux aux doux flots ondulés » about 1 min
  68. Le Bouquet about 1 min
  69. À la comtesse Marie about 1 min
  70. Imité d’Ovide about 1 min
  71. Le Collège d’Éton about 3 min
  72. Stances d’Amaury about 2 min
  73. « J’étais un arbre en fleur où chantait ma Jeunesse » about 1 min
  74. Refrain (« Désert du cœur, en ces longues soirées ») about 1 min
  75. Ballade du vieux temps under 1 min
  76. « Si je ne chante plus, n’en cherchez pas la cause » about 1 min
  77. Élégie (« Simonide l’a dit après l’antique Homère ») about 1 min
  78. Jugements divers et témoignages sur Joseph Delorme about 21 min

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Front matter

SUITE DE JOSEPH DELORME —— POÉSIES DU LENDEMAIN OU DANS LE MÊME TON

Texte entier

SUITE DE JOSEPH DELORME —— POÉSIES DU LENDEMAIN OU DANS LE MÊME TON

qui avait lu avec attendrissement les poésies du jeune auteur qu’elle croyait mort.

Et c’est lui, c’est bien lui dont tous avez parlé : Si vous l’aviez connu, vous l’auriez consolé ! Vous me l’avez écrit ; n’est-il pas vrai, Madame ? Et depuis bien des nuits ce mot me trouble l’âme, Et je me dis souvent qu’il aurait été doux Pour lui, d’être compris et consolé par vous.

Mais, saviez-vous, hélas ! compatissante et belle, En écrivant ce mot à son ami fidèle, Saviez-vous ce que fut celui que nous pleurons ? Saviez-vous ses ennuis, tous ses secrets affronts ; Tout ce qu’il épanchait de bile amère et lente : Que ce marais stagnant avait l’onde brûlante ; Que cet ombrage obscur et plus noir qu’un cyprès Donnait un lourd vertige à qui dormait trop près ?… Savez-vous de quels soins, de quelle molle adresse

Vous auriez dû nourrir et bercer sa tendresse ; Que même entre deux bras croisés contre son cœur, Il eût aimé peut-être à troubler son bonheur, Et ce qu’il eût fallu de baisers et de larmes ?… Et savez-vous aussi, vous, brillante de charmes, Que ce jeune homme, objet de vos tardifs aveux, N’était point un amant aux longs et noirs cheveux, Au noble front rêveur, à la marche assurée, Qu’il n’avait ni cils blonds, ni prunelle azurée, Ni l’accent qui séduit, ni l’œil demi-voilé ?… Pourtant vous avez dit : Je l’aurais consolé !

Le dites-vous encor ? car si vous l’osez dire, Si, le connaissant mieux, la pitié qu’il inspire Résiste en vous. Madame, au mépris, à l’effroi, Si vous me répétez : Que ne vint-il à moi ? Ah ! qui sait ? — de la tombe, où son humeur sauvage Et son besoin d’aimer l’ont conduit avant l’âge, — Qui sait ? — certain d’avoir enfin à qui s’unir, Ce mot puissant pourrait le faire revenir. Au fond de votre parc, dans la plus sombre allée, Vous le verriez, un soir, de dessous la feuillée Sortir, et, s’avançant au milieu du chemin, Se nommer, vous nommer et vous prendre la main ; Et l’un l’autre d’abord croyant vous reconnaître, Comme deux âmes sœurs qu’un même astre a vu naître, Vous parleriez longtemps ; il vous dirait son mal, Vous lui diriez le vôtre, et vos ennuis au bal, Vos vingt-cinq ans, le vide où leur fuite vous laisse, Comment aux vœux légers succède la tristesse, Et ce qui fit qu’un jour votre gaieté changea Puis vos loisirs, vos vers, — tout ce qu’il sait déjà ; Il irait au-devant des phrases commencées, Et vous l’écouteriez achever vos pensées.

Lui, sûr d’être compris pour la première fois, Lisant dans vos regards, ému de votre voix, Se sentirait moins prompt à rompre un nœud qu’il aime, À refermer sa tombe, à se clore en lui-même ; Il oublierait qu’il n’est qu’un fantôme incertain, L’ombre de ce qu’il fut à son riant matin ; Il vivrait, retrouvant un reste de jeune âge : Les cieux sont plus brillants le soir d’un jour d’orage ! Il rouvrirait son toit aux songes amoureux, Et redeviendrait bon, fidèle, et presque heureux.

Le fleuve Poésie épand ses chastes eaux Tantôt le long des prés, tantôt dans les roseaux, Aux flancs des verts rochers que tapisse la vigne, À travers de grands lacs où navigue le cygne ; Il devient lac lui-même, et, bien loin des cités, Sans trace de limon dans ses flots argentés, Il s’endort et s’oublie en plus d’un golfe sombre, Sous des bois où jamais midi ne perce l’ombre ; Il baigne, arrose, emplit de bruits harmonieux Les saules ignorés, les échos de ces lieux ; Et tandis que la foule, esclave de la gloire, Aux endroits fréquentés se presse et croit y boire, Et, pareille au troupeau qui trouble le courant, N’y boit que sable et fange ainsi qu’en un torrent, Loin de là, sur ces bords où tout n’est que silence, Sur ces tapis de mousse, asile d’indolence,

Quelque fleur rare et tendre, un lis au front penché, Un bleuâtre hyacinthe, à tous les yeux caché, Puise à l’eau sa fraîcheur, et se mire sans peine Dans ce fleuve aussi pur qu’une claire fontaine.

Oui, vous êtes, Madame, oui, vous êtes la fleur, L’hyacinthe caché, dont la tiède pâleur, Dont la tige, docile au zéphyr, fut choisie Pour se pencher au bord du fleuve Poésie.

Ce fut hasard, bonheur, presque un jeu du destin ! Vous n’aviez pas quitté, dès votre humble matin, La maison maternelle où la vierge s’ignore ; L’époux qui vous y prit vous y laissait encore ; Il partait en voyage, et vous restiez toujours À voir ces escaliers, ces murs, ces mêmes cours, Où vous aviez joué dans votre enfance heureuse, Où jouait votre enfant, jeune mère rêveuse ! Ainsi pouvaient passer les saisons et les ans Dans les devoirs soumis, dans les soins complaisants ; Et si la Poésie, à votre seuil venue, N’eût parlé la première à votre âme ingénue, Jamais vous ne l’eussiez été chercher ailleurs ; Vous n’auriez pas troublé vos jours intérieurs Pour de lointains désirs ; car vous êtes de celles Qui gardent dans leur sein leurs douces étincelles, Qui cachent en marchant la trace de leurs pas. Qui soupirent dans l’ombre et que l’on n’entend pas, Vous eussiez toutefois été toujours la même ; Cette âme délicate et discrète, qu’on aime, Eût versé tout autant de parfums et d’amour À l’enfant chaque soir, à l’époux au retour. Mais vous n’auriez pas su ce qu’est la poésie, Et que, pour recevoir cette vive ambroisie,

Vous étiez préparée entre les cœurs mortels, Autant qu’un vase d’or pour le vin des autels, Qu’un encensoir vermeil pour la myrrhe embrasée, Qu’un calice entr’ouvert pour l’humide rosée.

Cependant, par hasard, dans la même maison, Du même âge que tous, de la même saison, Croissait et fleurissait une jeune compagne, Qu’un noble enfant, un jour, arrivé de l’Espagne, Vit, aima, poursuivit ardemment en chemin, Et dont il eut bientôt le cœur avec la main : Cet époux d’une amie était un grand poète ; Et dès lors vous voilà, du fond de la retraite, Initiée au prix des plus divins trésors, Recevant un reflet des clartés du dehors, Des plus glorieux noms respirant les prémices Avant cette rumeur qui trouble nos délices ; Vous voilà recueillie, et les yeux rayonnants, Lisant leur âme à nu sur ces fronts étonnants, — Ce qu[ils ont dû souffrir, — ce qu’un Dieu leur destine ; Une fois vous avez entendu Lamartine ; Pour vous rien n’est perdu dans vos jours enchainés, Vous sentez en silence et vous vous souvenez.

Et, dans le même temps solitaire et secrète, Toute à l’époux absent que votre cœur regrette, Toute à l’enfant chéri qui croît sous vos baisers, Vous contenez en vous vos désirs apaisés ; Vous calmez d’un soupir votre âme douloureuse, Et, triste quelquefois, vous savez être heureuse.

Heureux, heureux aussi quiconque près de vous A vu sous ses regards luire vos yeux si doux !

Qu’il soit peintre ou poëte, il emporte une image Qui brillera longtemps sur son obscur voyage. Souvent, dans ses ennuis, il croira vous revoir, Pâle et pensive, assise à la fenêtre au soir, Suivant d’un œil distrait quelque tremblante étoile, Dont le rayon expire à votre front sans voile, Attentive à des chœurs lointains, mystérieux, Et vos longs doigts jouant sur vos sourcils soyeux.

Que ce vallon est frais et que j’y voudrais vivre ! Le matin, loin du bruit, quel bonheur d’y poursuivre Mon doux penser d’hier, qui, de mes doigts tressé, Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé ! Là mille fleurs sans nom, délices de l’abeille ; Là des prés tout remplis de fraise et de groseille ; Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers ; Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers ;

Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes ; Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes Au vert doux et touffu des endroits non frayés, Et grimpant au sommet le long des flancs rayés ; Aux plaines d’alentour, dans des foins, de vieux saules, Plus qu’à demi noyés, et cachant leurs épaules Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs ; De petits horizons nuancés de rougeurs, De petits fonds riants ; deux ou trois blancs villages Entrevus d’assez loin à travers des feuillages ; — Oh ! que j’y voudrais vivre, au moins vivre un printemps, Loin de Paris, du bruit, des propos inconstants, Vivre sans souvenir ! —

Mais, ô Muse, prends garde ; Muse naïve, avant de t’oublier, regarde ; Le venin du crapaud souille parfois la fleur ; Quand on gémit, parfois rit un écho railleur. Regarde, écoute et vois ! — Le sourire à la bouche, Là-bas, à pas furtifs, l’œil timide et farouche, As-tu vu dans le bois glisser ce promeneur ? On dirait que glapit un follet ricaneur ; C’est ainsi que s’exhale, à lui, sa poésie ! Faux, clandestin, amer, gonflé de jalousie, Amoureux de la palme et n’osant la saisir, Et ne pouvant, il ronge et creuse son loisir ; Au fond de son divan, couché seul et sans joie, Sans ami, sans maîtresse, et la main sur son foie, Tantôt pour se distraire il rêve un rêve impur, Invente en volupté quelque délire obscur, Et, les falsifiant, combine avec caprice Ces doux biens que nous fit la Nature nourrice ; — Ou, regrettant des jours trop affreux une fois, Tantôt il se provoque à détester les rois ;

Dès l’aurore, en ces lieux où tout veut que l’on aime, Jaloux de ce qui luit, même du diadème, Il jure outrage et haine à ces vieux fronts courbés, Il fouille dans l’abîme où, morts, ils sont tombés : Son roman se réchauffe aux crimes de l’histoire ; — Ou tantôt, laissant là leur éteinte mémoire, Il s’acharne au Génie et maudit les talents, Ces autres rois du monde, aux fronts étincelants ; Il les guette, il voudrait les souiller, mais il n’ose ; Il tourne autour, et, comme un serpent dans la rose Glisse en sifflant, il glisse et siffle avec douleur, Et le fiel infiltré colore sa pâleur. Muse, Muse aux pieds nus, qui cours dans la rosée, Ne va pas te jouer à sa tête écrasée, Car il pique en mourant ; — de ces ombrages verts Fuis plutôt, porte ailleurs ta corbeille et tes vers ! À le savoir si près, tes molles fantaisies Comme d’un froid mortel se sentiraient saisies ; Ta voix ferait silence aux tons les plus touchants ; Son mauvais œil de loin fascinerait tes chants, Viens ; à ce prix laissons cette fraîche vallée ; Mieux vaut encor pour toi ma plaine désolée !

Par ce soleil d’automne, au bord de ce beau fleuve, Dont l’eau baigne les bois que ma main a plantés, Après les jours d’ivresse, après les jours d’épreuve, Viens, mon Âme, apaisons nos destins agités ;

Viens, avant que le Temps dont la fuite nous presse Ait dévoré le fruit des dernières saisons, Avant qu’à nos regards la brume qu’il abaisse Ait voilé la blancheur des vastes horizons ;

Viens, respire, ô mon Âme, et, contemplant ces îles Où le fleuve assoupi ne fait plus que gémir, Cherche en ton cours errant des souvenirs tranquilles Autour desquels aussi ton flot puisse dormir.

Dépose le limon qu’a soulevé l’orage ; L’abîme est loin encore, il nous faut l’oublier ; Il nous faut les douceurs d’une secrète plage : J’attache ma nacelle au tronc d’un peuplier.

Hélas ! dans ces jardins, dont j’aime le mystère, Que de jours écoulés, sereins ou nuageux ! À midi sur ce banc s’asseoit encor mon père ; Mes filles ont foulé ces gazons dans leurs jeux.

Sous ces acacias, les pieds dans la rosée, J’ai quelquefois, dès l’aube, égaré la beauté : L’oiseau chantait à peine, et la fleur reposée Assemblait un parfum chargé de volupté.

Après bien des détours dans l’ombre et sur la mousse, L’aurore avec le jour amenait les adieux ! En me disant Demain, que sa voix était douce ! Que loin, en la quittant, je la suivais des yeux !

Puis je m’en revenais, solitaire et superbe, Recevant le soleil et l’air par tous mes sens, Cueillant le frais bouton, ramassant le brin d’herbe, Et le cœur inondé d’harmonieux accents.

Voici toujours les lieux, les places trop connues, Et l’ombre comme hier flottant dans ce chemin : Vous toutes, seulement, qu’êtes-vous devenues ? Et quelle autre, à mon bras, doit y marcher demain ?

Je n’ai point passé l’âge où l’on plaît, où l’on aime ; Mes cheveux sont touffus et décorent mon front ; Les regards de mes yeux ont un charme suprême, Et, bien longtemps encor, les âmes s’y prendront.

Mais que pour cette fois ce soit une belle âme, Tendre et douce à l’amour, et légère à guider, Qui de jeunes baisers rafraîchisse ma flamme, Me couvre de son aile et me sache garder ;

Qui, des rayons de feu que lance ma paupière, Réfléchisse en ses pleurs la tremblante clarté, Et sans orage au ciel, sans trop vive lumière, Se lève sur le soir de mon rapide été !

Que l’oubli du passé me vienne à côté d’elle ; Que, rentré dans la paix, je craigne d’en sortir… Que cet amour surtout, bien que noble et fidèle. Au cœur pieux des miens n’aille pas retentir !

Eh quoi ! ces doux jardins, cette retraite heureuse, Qui des plus chers désirs de mon âme amoureuse Enferme les derniers ; Beaux lieux dont je n’ai vu que l’enceinte, bordée De mélèzes en pleurs et d’arbres de Judée Et de faux-ébéniers ;

Bosquets voilés au jour, secrètes avenues, Dont je n’ai respiré les odeurs inconnues Que par la haie en fleur ; Au bord desquels, poussant mon alezan rapide, J’ai souvent en chemin cueilli la feuille humide Pour la mettre à mon cœur ;

Quoi ! ces lieux de son choix, ces gazons qu’elle arrose. Ces courbes des sentiers dont à son gré dispose Un caprice adoré ;

Ce plaisir de ses yeux, son bonheur dès l’aurore ; Tout ce qu’elle embellit et tout ce qu’elle honore, Demain je le verrai !

Je verrai tout : déjà je sais et je devine ; Je suis sous les berceaux sa démarche divine Et son pas agité ; Je l’imagine émue, en flottante ceinture, En blonds cheveux, plus belle au sein de la nature, Ô Reine, ô ma Beauté !

Oh ! dis, en ces moments de suave pensée, Lorsqu’au pâle rayon dont elle est caressée L’âme s’épanouit, Comme ces tendres fleurs que le soleil dévore, Que le soir attiédit, et qui n’osent éclore Qu’aux rayons de la nuit ;

Quand loin de moi, sans crainte et plus reconnaissante, Tu nourris de soupirs cette amitié naissante Et ce confus amour ; Quand sur un banc de mousse, attendrie et pâlie, Tu tiens encor le livre et que ton œil oublie Qu’il n’est déjà plus jour ;

Quand tu vois le passé, tous ces plaisirs factices, Tous ces printemps perdus comparés aux délices Qui germent dans ton cœur ; Combien pour nous aimer nous avons de puissance, Mais que, même aux vrais biens, le mensonge ou l’absence Retranchent le meilleur ;

Oh ! dis, en ces moments d’abandon et de larmes, Sens-tu tomber tes bras et se briser tes armes Contre un amant soumis ?

Sens-tu fléchir ton front et ta rigueur se fondre Et les gémissements essayer de répondre, Quand de loin je gémis ?

Oh ! dis, sous la fraîcheur du plus charmant ombrage, Dans tes loisirs sans fin, toujours et sans partage Suis-je en ton souvenir ? Dis, songeant au réveil que dans ta chère allée, Sous l’arbre confident de ta plainte exhalée, Demain je dois venir,

As-tu, ce matin même, as-tu revu les places, As-tu peigné le sable ou se verront tes traces Et les miennes aussi ? As-tu bien dit à l’arbre, aux oiseaux, à l’abeille, Au vent, — de murmurer longtemps à mon oreille : « C’est ici, c’est ici !

« Ici qu’elle est venue, ici que, solitaire, « S’est lentement en elle accompli ce mystère « Qui nous change en autrui ; « Ici qu’elle a rêvé qu’elle s’était donnée, « Ici qu’elle a béni le jour, le mois, l’année « Qui l’uniront à lui ! »

Vœu sacré ! — Mais au moins, pour demain, belle Élise, N’est-il pas, n’est-il pas, vers cette heure indécise Où tout permet d’oser, N’est-il pas un sentier dans le myrte et la rose, Un bosquet de Clarens où le ramier se pose, Où descend le baiser ?

Au temps de nos amours, en hiver, en décembre, Durant deux nuits souvent enfermés dans sa chambre, Sans ouvrir nos rideaux, sans lever nos verrous, Ardents à dévorer l’absence du jaloux, Nous avions, dans nos bras, éternisé la vie ; Tous deux, d’une âme avide et jamais assouvie, Redoublant nos baisers, irritant nos désirs, Nous n’avions dit qu’un mot entre mille soupirs, Nous n’avions fait qu’un rêve, — un rêve de chaumière, D’âge d’or, de printemps, de paisible lumière, De fuite ensemble au loin, d’amour au sein des bois, D’entretiens, chaque soir, sans fin, à demi-voix : Et tout cela confus, comme dans un nuage ; Et dehors, cependant, la bise faisait rage, Et la neige à flocons aux vitres s’entassait ; Et lorsque après deux nuits le matin commençait, Lorsque, sans plus tarder, glissant par sa croisée, Je la laissais au lit haletante et brisée, Et que, tout tiède encor de sa molle sueur, L’œil encor tout voilé d’une humide lueur,

Le long des grands murs blancs, comme esquivant un piège, Le nez dans mon manteau, je marchais sous la neige, Mon bonheur ici-bas m’avait fait immortel ; Mon cœur était léger, car j’y portais le ciel ; Mon pied impatient, touchant la terre à peine, Bondissait ; et toujours je sentais son haleine Et ses moites baisers ; et fatigue, et péril, Et froid, j’oubliais tout : tel l’amant en avril S’ouvre dans les lilas sa route parfumée, Ou tel un jeune dieu suit la mortelle aimée.

Il est au monde un lieu, quel lieu ! quelles délices ! Un bois, et dans ce bois un arbre, sous lequel J’ai tant reçu de toi de bonheur immortel, Où j’ai tant de tes yeux essuyé les calices ;

Où tant de fois, criant comme dans des supplices. Nous avons dit au Temps qui fuit d’être éternel ; Où tu m’as tant aimé, tant appelé cruel, Tant brûlé du poison de tes folles malices ;

Que si jamais un jour, une heure, un seul instant, Femme, redevenue ingrate et résistant, Devant moi, sous ce Ciel qui tous deux nous regarde,

Tu pouvais, en passant, le front haut, sans me voir, Au bal ou dans l’église insolemment t’asseoir ; — Que si tu m’oubliais jamais, — je te poignarde !

Voilà deux ans, ici, c’était bien ce coteau, Roide et nu par ses flancs, et dont le vert plateau Étale un bois épais de hêtres et de frênes ; Et là, soit que régnât l’astre des nuits sereines, Soit qu’un soleil d’août embrasât les longs jours, Je venais, et d’en haut je regardais le cours Du ruisseau dans la plaine, et les moissons fécondes, Et les pommiers sans nombre avec leurs touffes rondes, Pareils aux cerisiers tout rouges de leurs fruits ; Les fermes d’alentour dont j’aimais tant les bruits ; Et les acacias qui fleurissent en grappes, Et le gazon du parc aux verdoyantes nappes, Et dans ce parc heureux, sur ce lit de gazon, Assise doucement, cette blanche maison, Surtout une fenêtre, aujourd’hui trop fermée, Toujours ouverte alors, — et toi, ma bien-aimée !

Tu l’étais, tu m’aimais. — Hélas ! combien de fois, Pour me venir trouver sous les frênes du bois, De peur des yeux jaloux choisissant l’heure ardente Où les champs sont déserts, où la meule pendante Abrite les faucheurs sous son chaume attiédi, Je te vis, gravissant la côte en plein midi ! Moi, par l’autre sentier arrivé dès l’aurore, J’attendais, j’épiais. Je la crois voir encore

Avec son grand chapeau de paille, tout en blanc ; Son voile qui recèle un front étincelant ; Sa joue en feu, son sein battant et hors d’haleine ; N’osant lever les yeux, se retournant à peine De peur d’être suivie. Oh ! que j’eusse souvent Souhaité me montrer et courir au-devant, Dans mes bras l’emporter, la cacher tout entière, De son front sous ma lèvre essuyer la poussière, Et, comme une rosée, aspirer sa sueur ; Puis, arrivés bientôt, consoler sa frayeur ! Mais non, il faut rester ; car de quelque fenêtre, Qui sait ? un œil malin pourrait nous reconnaître. C’est tout, si près d’un arbre un mouchoir agité, Si mon cri familier, par l’écho répété, L’avertit qu’on l’attend, et de prendre courage, Et combien de baisers la paieront sous l’ombrage.

Patience ! elle arrive ; elle est au bord du bois, Au premier arbre, et tombe entre mes bras sans voix.

Jamais le naufragé, qui, dans la nuit obscure, Sans espoir a lutté longtemps à l’aventure, Et qui voit au matin le rivage approcher, Ne s’attache si fort aux algues du rocher ; Jamais le voyageur, qui glisse d’une cime, Si fort ne se cramponne, en roulant vers l’abîme, Au buisson dont la touffe a croisé son chemin, Qu’Elle, quand de sa main elle serrait ma main ; Et du ravin jamais, où son œil étincelle, Le tigre n’a si fort bondi sur la gazelle, Ni si vite rejoint ses petits altérés, Que moi, quand j’emportais ces charmes adorés. — Ô viens ! pourquoi pâlir ? le feuillage est bien sombre, L’instant est calme et sûr plus que minuit dans l’ombre ;

Nul pâtre aux environs, nul chant de moissonneur, Qui harcèle de loin notre secret bonheur ; Tout dort, tout de l’amour protège le mystère ; L’arbre à peine murmure, et l’oiseau sait se taire. Va, laisse-moi t’aimer ; oublions le soleil, Et nos siècles d’attente et l’effroi du réveil, Entre nos deux destins le noir torrent qui gronde, Les amis, les jaloux, et le Ciel et le monde ; Et quand tu parleras d’heure et de revenir, Par tes cheveux longtemps je te veux retenir.

Et ces jours sont passés ! et moi, morne et fidèle, Je revois seul ces lieux, ces beaux lieux si pleins d’Elle ! C’est le même coteau, c’est la même saison ; Ces frênes, dont l’ombrage a troublé ma raison, Unissent comme alors leurs branches enlacées ; Chaque feuille qui tremble éveille mes pensées ; Le gazon a gardé la trace de ses pas ; Insensé ! je l’attends ; elle ne viendra pas.

Ainsi, mon cher Ulric, ma muse gémissante Cherche en vos souvenirs des instants qu’elle chante, Et, ranimant pour vous des temps qui ne sont plus, Pleure, comme autrefois Virgile pour Gallus. Puissent au moins ces chants que l’amitié soupire, De votre cœur saignant alléger le martyre, D’un passé qui s’éteint vous rendre les couleurs, Et faire luire encore un rayon dans vos pleurs !

Ils m’ont dit, ces mortels en qui toujours j’ai foi, Ceux qui savent le Ciel et l’homme mieux que moi ; Ces poëtes divins que le génie inspire Et qu’au livre du cœur, dès l’enfance, il fait lire ; D’Ossian, de Milton, jeune postérité, Qui sans cheveux blanchis, sans longue cécité, Introduits de bonne heure au parvis des cantiques, Ont dans leur voix l’accent des vieillards prophètiques ; Ils m’ont dit, me voyant dans mon âme enfermé, Malade et dévoré de n’avoir point aimé, Morne, les yeux éteints, frappant cette poitrine D’où jamais n’a jailli la flamme qui la mine, Et me plaignant au Ciel du mal qui me tuera : « Enfant, relève-toi, ton heure sonnera ! « Va, si tu veux aimer, tu n’as point passé l’âge ; « Si le calme te pèse, espère encor l’orage. « Ton printemps fut trop doux, attends les mois d’été ; « Vienne, vienne l’ardeur de la virilité, « Et sans plus t’exhaler en pleurs imaginaires, « Sous des torrents de feux, au milieu des tonnerres, « Le cœur par tous les points saignant, tu sentiras « Au seuil de la beauté, sous ses pieds, dans ses bras, « Tout ce qu’avait d’heureux ton indolente peine « Au prix de cet excès de la souffrance humaine.

« Car l’amour vrai, tardif, qui mûrit en son temps, « Vois-tu, n’est pas semblable à celui de vingt ans, « Que jette la jeunesse en sa première sève, « Au blond duvet, vermeil, et doré comme un rêve : « C’est un amour profond, amer, désespéré, « C’est le dernier, l’unique ; — on dit moins, J’en mourrai ; « On en meurt ; — un amour armé de jalousie, « Consumant tout, honneur et gloire et poésie ; « Sans douceurs et sans miel, capable de poison, « Et pour toute la vie égarant la raison. »

Voilà ce qu’ils m’ont dit, ceux qui connaissent l’âme ; Je les crois, et j’attends la tempête et la flamme ; Je cherche autour de moi, comme un homme averti, Demandant à mon cœur : « N’ai-je donc rien senti ? » Et comme, l’autre soir, quittant la causerie D’une femme pudique et saintement chérie, Heureux de son sourire et de ses doigts baisés, Je revenais, la lèvre et le front embrasés ; Comme, en mille détours, la flatteuse insomnie Faisait luire à mes yeux son image bénie, Et qu’à travers un bois, volant pour la saisir, Mon âme se prenait aux ronces du désir, Un moment j’espérai que, fondant sur sa proie. Amour me déchirait, et j’en eus grande joie. Mais tout s’évanouit bientôt dans le sommeil, Et je ne sentais plus de blessure au réveil.

Amour, où donc es-tu ? descends, vautour sublime ; J’étalerai mon cœur pour qu’il soit ta victime ; Je t’ouvrirai ma veine et mon flanc tout fumant ; Docile à ton essor, comme un crédule amant, J’irai, j’irai partout où montera ton aile ; Je chérirai sans fin ta morsure éternelle.

Tu me seras léger et doux, maître adoré ! Jamais gazon flétri, jamais sable altéré, Jamais guerriers mourants dont la plaine est jonchée N’ont plus avidement bu la pluie épanchée Que moi, rôdant, la nuit, aux lieux les plus déserts, Je ne boirai mes pleurs cuisants, mes pleurs amers. Oui, même sans bonheur, même sans espérance. Quelque passion folle, abîme de souffrance, Quelque amour désastreux, fléau de tout devoir ; Oui, pourvu qu’il déchaîne en moi tout son pouvoir. Pourvu que bien avant dans ma chair il se plonge, Qu’il aiguise mes jours et sans pitié me ronge ; Qu’importe ? je l’accepte et je m’attache à lui. Plus de fade langueur, de vague et mol ennui ; La tempête, en soufflant dans une âme élargie. Des hautes facultés rallume l’énergie ; La foudre éclate en nous, et si l’homme est vaincu, Avant de succomber, du moins il a vécu.

Par un des gais matins de l’avril le plus doux, Vers onze heures, j’allais, rêveur, au rendez-vous,

Sans hâte, et du soleil, au bon côté des rues, Essuyant pas à pas les tiédeurs reparues, M’arrêtant aux rayons comme aux blés le glaneur : Il est mieux de marcher lentement au bonheur. Mais voici qu’en songeant, un détour téméraire, Un caprice me pousse au seuil de mon libraire, Et là Ballanche était, Ballanche, fils d’Hébal, Fils d’Orphée, empêché dans un siècle inégal, Et qui, d’un imprimeur en quête dès l’aurore, Voit sa Thèbes pendante et ne pourra la clore. — « Oh ! bonjour ; vous voilà. De quel côté, dit-il, Allez-vous ? » — Et déjà je sentais le péril : — « Je suis pressé, je cours. » — Mais vainement j’élude : « Je vous suis, » m’a-t-il dit avec béatitude. Il le faut : nous marchons ; à son pas enchaîné, J’avais la demi-heure, et je me résignai. Oh ! si tu n’as pas vu le personnage, Amie, Si tu n’as pas dix fois ouï sa bonhomie, Tu te figures mal le sort et les malheurs, Et les tiraillements et les lutins railleurs D’un amoureux, tandis que Ballanche s’explique : Jamais je ne l’ai vu si palingénésique, Si lent dans sa parole et dans sa fluxion, Si traînant à franchir l’initiation. Comme à l’Égyptien sous la funèbre voûte. Chaque coin me semblait un degré qu’on redoute, Une épreuve, un écueil, un dur cap à doubler. Et ton poète aussi venait se rappeler, Régnier, — et ton plaideur, Horace, — et me sourire, Et du bout de leur trait attiser mon martyre ! Certes dans ce moment, plaideur, rimeur outré, Humanitaire enfin, j’eusse tout préféré, Tout, excepté Cousin qui jamais ne vous lâche ! « — Monsieur, disait Ballanche, or mon œuvre, ma tâche,

C’est ma chair et mon sang ! » — Et comment quitter là, Je vous prie, et brusquer auteur qui dit cela ? Comment lui voir le sang couler, sans qu’on y mette La main, au moins le doigt, d’un mouvement honnête ? J’écoutais, j’expiais, et j’avais mérité Plus d’un beau rang déjà dans sa noble Cité, Dans sa Cité future,… hélas ! quand midi sonne, Midi, l’heure chérie, où Celle qui la donne Doit arriver là-bas et va chercher longtemps L’Ami pour qui son cœur célèbre le printemps. Nous, en plein Carrousel nous étions : — « Je découvre Que votre œuvre, monsieur Ballanche, est comme un Louvre, Dis-je aussitôt, le Louvre aperçu de ce lieu : Il n’y manque qu’une aile, il faut la faire : adieu ! » Et sur ce mot adieu ! j’échappe et me dégage ; Lui, bâille et rit, content du compliment pour gage, Humant ma flatterie en face du beau ciel, Et digérant longtemps ce doux gâteau de miel !

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