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Jusqu’à la révolution de 89, Goëllo resta une des plus fortes châtellenies de Bretagne. L’étang de Vertus formait le centre des domaines. Il est situé au bas de la colline, dans la direction de Hédé, et fait maintenant partie des biens de la commune. Cet étang offre une particularité remarquable : il est alimenté par un cours d’eau souterrain ; on sait vaguement dans le pays que l’orifice du canal est quelque part sur la rive qui côtoie la montagne, mais l’étang est vaste et couvert de glaïeuls ; nul ne sait le point précis où débouche le mystérieux courant.
Le château lui-même est entouré de trois côtés par de larges douves creusées de main d’homme ; le quatrième côté seul se trouve naturellement défendu par un précipice sans fond, de trente à quarante pieds de largeur. Sur cet s’abaissait le pont-levis, remplacé aujourd’hui par une arche à demeure. Il est à croire que c’est l’existence même de cette crevasse qui détermina l’érection de Goëllo en ce lieu. Le trou règne en effet tout le long de la muraille et s’arrête brusquement au bas des deux tours angulaires. À une profondeur de cinquante pieds, les broussailles se mêlent et s'enchevêtrent au point de borner complétement la vue, mais le sol est loin encore ; une pierre lancée des murailles roule et rebondit entre les deux parois de la fissure pendant un temps considérable. La nuit, lorsque le temps est calme, et que nul bruit ne vient distraire l’oreille, on entend un vague et lointain retentissement ; sans doute quelque torrent qui erre dans les profondeurs du précipice.
On appelle ce fossé le saut de Vertus ; il porte comme l’étang le nom des bâtards de Bretagne, anciens maîtres de Goëllo. Il est célèbre à dix lieues à la ronde, et le sujet de maintes légendes superstitieuses : la plus populaire remonte à une époque fort reculée, et dit en propres termes que tout vilain qui fait le saut reste mort ou revient gentilhomme. En Bretagne, comme ailleurs, les prophètes sont gascons de nature ; notre oracle courait peu de chance de mentir en posant cette étrange alternative.
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Jusqu’à la révolution de 89, Goëllo resta une des plus fortes châtellenies de Bretagne. L’étang de Vertus formait le centre des domaines. Il est situé au bas de la colline, dans la direction de Hédé, et fait maintenant partie des biens de la commune. Cet étang offre une particularité remarquable : il est alimenté par un cours d’eau souterrain ; on sait vaguement dans le pays que l’orifice du canal est quelque part sur la rive qui côtoie la montagne, mais l’étang est vaste et couvert de glaïeuls ; nul ne sait le point précis où débouche le mystérieux courant.
Le château lui-même est entouré de trois côtés par de larges douves creusées de main d’homme ; le quatrième côté seul se trouve naturellement défendu par un précipice sans fond, de trente à quarante pieds de largeur. Sur cet s’abaissait le pont-levis, remplacé aujourd’hui par une arche à demeure. Il est à croire que c’est l’existence même de cette crevasse qui détermina l’érection de Goëllo en ce lieu. Le trou règne en effet tout le long de la muraille et s’arrête brusquement au bas des deux tours angulaires. À une profondeur de cinquante pieds, les broussailles se mêlent et s'enchevêtrent au point de borner complétement la vue, mais le sol est loin encore ; une pierre lancée des murailles roule et rebondit entre les deux parois de la fissure pendant un temps considérable. La nuit, lorsque le temps est calme, et que nul bruit ne vient distraire l’oreille, on entend un vague et lointain retentissement ; sans doute quelque torrent qui erre dans les profondeurs du précipice.
On appelle ce fossé le saut de Vertus ; il porte comme l’étang le nom des bâtards de Bretagne, anciens maîtres de Goëllo. Il est célèbre à dix lieues à la ronde, et le sujet de maintes légendes superstitieuses : la plus populaire remonte à une époque fort reculée, et dit en propres termes que tout vilain qui fait le saut reste mort ou revient gentilhomme. En Bretagne, comme ailleurs, les prophètes sont gascons de nature ; notre oracle courait peu de chance de mentir en posant cette étrange alternative.
En 1648, le château de Goëllo, inhabité, restait confié à la garde d’un vieux concierge infirme. La maison de Vertus était sans héritiers mâles ; ses fiefs tombaient en quenouille dans la personne de Reine de Goëllo, fille du dernier comte de Vertus. Reine était mineure ; le commandeur de Kermel, cadet de Penneloz, avait pris sa tutelle après la mort de son ainé qui, de son vivant, l’avait légalement tenue. Gauthier de Penneloz, devenu par ce décès chef de nom et d'armes, s’était saisi de la tutelle de Reine, comme d’une chose afférente à la succession. Unique représentant désormais d’une famille puissante, et gouvernant, de fait, les domaines de la plus riche héritière de la province, il choisit Rennes pour siége ordinaire de sa résidence, et y tint grand état. Le château de Goello n’était visité par lui qu’à de longs intervalles, mais alors une foule de convives arrivaient de tous côtés. Baër, le vieux concierge, qui était un observateur, prétendait que le bon vin et l'excellent gibier de son nouveau maître n’attiraient pas seuls cette nombreuse compagnie. Baër avait l’oreille paresseuse quand il s’agissait d’entendre un ordre ; pour écouter aux portes, il recouvrait une puissance d’ouïe, dont nos concierges parisiens semblent avoir directement hérité. En furetant le soir dans les innombrables corridors, sous prétexte de faire sa ronde, il avait entendu d’étranges choses, et il priait Dieu dévotement de protéger le dernier reste du sang de Goëllo, dans la voie périlleuse où s’engageait, tête baissée, M. le commandeur de Kermel.
La dernière fois que s’était éclairée la grande salle du château de Goëllo, il s’était tenu une importante et mystérieuse assemblée, présidée par Julien, chevalier d’Avaugour, héritier direct des anciens ducs souverains de Bretagne. Le lendemain de l’assemblée, tous ses membres se dispersèrent; quelques jours après, Gauthier de Penneloz lui-même reprit la route de Rennes avec sa pupille. Depuis lors, le vieux Baër seul avait franchi le saut de Vertus.
Vers la fin de mars de cette même année 1648, par une froide et nébuleuse soirée, deux hommes gravissaient la colline vis-à-vis la maîtresse porte du château. La lune, qui se montrait par éclaircies entre les petits nuages opaques et floconneux parsemant toute l’étendue du ciel, permettait de distinguer leurs costumes : c’étaient deux paysans de la haute Bretagne, portant la veste de tiretaine, semblable à un paletot échancré, la culotte courte de velours et les bas de laine à languettes. Tous deux étaient munis de minces bâtons de houx, terminés par un nœud arrondi : arme terrible dans la main de ces hommes exercés à son maniement depuis l’enfance. Là s’arrêtait l’uniformité. L’un, grand jeune homme aux formes athlétiques, gravissait lourdement la montée à le voir dominer son compagnon de toute la tête, on eut dit qu’il allait le dépasser à chaque enjambée. Il n’en était rien pourtant. Le pas de ce dernier était vif, souple et gracieux ; c’était un homme de trente ans à peu près ; sa taille, qu’écrasait la gigantesque stature de son camarade, était en réalité riche et merveilleusement proportionnée ; sa figure pâle, et d’un modèle plus délicat que n’en offre d’ordinaire le type breton, s’encadrait de rares boucles brunes. Il portait pour coiffure une calotte collante ; une ceinture de cuir lui ceignait fortement les reins : tout, dans son costume étroit et dessinant scrupuleusement ses formes, semblait calculé pour offrir à l’air le moins de résistance possible. C’était le courrier d’Avaugour, Rollan, surnommé Pied-de-Fer, à cause de l’infatigable vélocité de sa marche. Sa réputation était grande dans cette partie de la province ; on l’avait vu partir pour Paris chargé d’un message, et revenir quinze jours après avec la réponse au château d’Avaugour. Dans un temps où les communications étaient encore d'une difficulté extrême, on doit penser qu’un tel coureur était chose hors de prix. Rollan était le frère de lait de Julien ; une certaine ressemblance physique, qui existait entre eux, et la tendresse que témoignait autrefois au jeune paysan feu M. d’Avaugour, père de Julien, avaient fait penser dans le temps que Rollan tenait par bâtardise à la noble famille. Nous ne saurions donner à ce sujet aucun renseignement positif. Quoi qu’il en fût, Julien d’Avaugour traitait en toutes occasions son frère de lait avec une condescendance voisine de l’amitié : quelques-uns même disaient qu’il existait entre eux des relations plus intimes que les mœurs du temps ne le comportaient de seigneur à vassal. Julien d’Avaugour résidait habituellement à la cour de Paris ; Rollan n’était pas plus à son service, en apparence, qu’à celui de tous les gentilshommes ; néanmoins il portait ses couleurs : par le fait, le chevalier n’avait point de créature plus dévouée.
Trois ans avant l’époque où commence notre récit, Rollan disparut tout à coup ; il y avait toujours eu dans sa vie quelque chose d’anormal et de mystérieux ; ceux qui ne le crurent point mort dirent que, à coup sûr, il était engagé dans quelque entreprise difficile et hardie. Il resta deux ans absent. Ce fut seulement lorsque Julien d’Avaugour revint en Bretagne, au commencement de 1647, qu’on put apercevoir de temps à autre la figure de Rollan dans le pays. Ses allures avaient complétement changé ; il ne se mettait plus à la disposition du premier venu, et ses courses semblaient avoir un but unique et de haute importance. Nul ne disait jamais l’avoir rencontré le jour sur les grands chemins ; mais, la nuit, des paysans attardés le rencontraient parfois, courant avec sa vitesse ordinaire. Dans ces occasions, on reconnaissait bien plutôt son costume particulier et la rapidité de sa marche que sa figure ; Rollan ne s’arrêtait jamais, on ignorait sa demeure, et les âmes superstitieuses, dont le nombre est toujours fort grand en Bretagne, n’étaient point éloignées de croire que Rollan était le Juif errant. Nonobstant cette obscurité qui enveloppait sa vie, le nom de Rollan n’était prononcé dans les campagnes qu’avec une sorte de respect. Le plus grand nombre ne connaissait de lui que son nom et cette forme insaisissable qui glissait dans l’ombre sur la poussière des chemins ; mais tous avaient un signe de croix pour lui souhaiter bon voyage : il était entre Rollan et la Bretagne un lien que le Breton sentait, bien qu’il ne pût le définir complétement.
Malgré cette existence nomade, il y avait un lieu où Rollan revenait toujours. Dans le bourg de Hédé, à six lieues de Rennes, demeurait une jeune fille, nommée Anne Marker ; elle vivait seule avec sa mère. À l’époque où Rollan reparut pour la première fois en Bretagne, les voisins de la veuve Marker entendirent avec étonnement un enfant vagir dans sa cabane ; il y eut à ce sujet bien des suppositions, bien des méchants commérages, mais la vertu d’Anne était si connue qu’on finit par accepter cet événement dans le village ; la jeune fille ne perdit même point son prétendu, Corentin Bras, ce jeune géant que nous avons vu monter la colline en compagnie de Rollan Pied-de-Fer. Toutes les semaines, ce dernier, que ce fût ou non son chemin, passait par Hédé ; il restait enfermé dans la maison de la dame Marker pendant quelques heures, puis il repartait, après avoir baisé l’enfant. Un jour, il arriva le front pâle et les habits en désordre ; c'était au milieu de la nuit ; à la vue de l’enfant couché dans son berceau, ses yeux se remplirent de larmes. La veuve et sa fille le regardaient avec étonnement ; Rollan ne les voyait pas.
— Arthur, mon pauvre enfant ! murmurait-il ; tu n’as plus de père.
Puis, saisissant tout à coup le berceau, il le soutint dans ses bras et leva son regard au ciel.
— Je t’en servirai, moi ! s’écria-t-il avec énergie.
Anne était une belle et douce fille ; Rollan n’avait point d’abord remarqué son visage ; mais Anne se prit pour l’enfant d'une affection de mère, et le courrier l’aima. Ce fut une singulière passion que la sienne. Rollan restait parfois des heures entières à contempler la jeune fille ; son œil était morne, sa bouche silencieuse : on eût dit qu’il combattait désespérément un autre amour ou du moins son tyrannique souvenir. Sa tendresse première fut donc le résultat d’une sorte d’effort ; une fois venue, elle grandit tout à coup et dépassa les prévisions de Rollan : il aima de toute la puissance de son âme ; il aima au point d’oublier parfois sa tâche mystérieuse, et l’œuvre à laquelle il avait consacré sa vie. Anne, de son côté, ne restait point indifférente ; son mariage avec Corentin, décidé dès longtemps, lui répugnait désormais ; son cœur était à Rollan ; mais elle hésitait encore à congédier son ancien fiancé. Corentin, amoureux, jaloux, et se croyant des droits, avait voué au courrier d’Avaugour une implacable haine.
Nos deux promeneurs nocturnes atteignirent le haut de la colline. À mesure que leur entretien se prolongeait, leurs gestes devenaient plus vifs, leurs paroles plus hostiles. Rollan avait jeté d'abord un triste regard sur le saut de Vertus ; le pont-levis, collé à la muraille, semblait lui rappeler un douloureux souvenir. Mais bientôt les paroles acerbes de Corentin le ramenèrent au sentiment du présent.
— C’est vrai, dit-il. Autant ce lieu qu'un autre ; il faut en finir.
— À la bonne heure ! s’écria joyeusement Corentin en mettant bas sa veste.
La lune, voguant entre les nuages, comme une blanche nef entourée d’écueils, éclairait la scène ; pour un instant, les deux champions se voyaient aussi distinctement qu’en plein jour. Ils saisirent leurs bâtons par le petit bout ; les coups retentirent, drus, précipités, comme les fléaux sur le chaume au temps de la moisson. Corentin était passé maître au maniement de cette arme du paysan breton : tantôt il assenait de terribles coups, laissant à son bâton sa longueur entière et tout son poids ; tantôt l’ par le milieu, il commençait un moulinet imprévu, rapide, étourdissant, afin de faire sauter l’arme de son adversaire. Mais Rollan se montrait vif à la parade. Sans avoir la même habileté que Corentin, il se couvrait toujours avec un inaltérable sang-froid, et plus d’une fois le géant recula d’un pas, en sentant le vent du bâton de Rollan à quelques lignes de son visage.
D’abord, chaque fois que la lune glissait sous un nuage, ils s’arrêtaient d’un commun accord ; mais ensuite, animés par l’ardeur du combat, ils frappèrent sans relâche : l’obscurité neutralisant l’adresse, les coups arrivaient à leur destination ; le gros bout du bâton rebondissait sur la chair. Et la lutte se prolongeait, silencieuse, acharnée ; on n’entendait que le retentissement du bois contre le bois, et l’haleine oppressée des deux combattants. Quand la lumière reparaissait, ils se parcouraient avidement du regard, cherchant la meilleure place pour frapper on coop décisif ; chacun cherchait aussi quelque blessure au corps demi-nu de son adversaire : rien. Tous deux restaient également intacts, et la lumière, leur rendant leur adresse, ne faisait que prolonger la bataille.
Au bout d’une heure, Corentin jeta au loin son bâton et se coucha par terre ; Rollan retint son bras levé. Tandis que le colosse, haletant, épuisé, se roulait sur le gazon humide, Rollan se contenta de passer sa main sur son front, où brillaient quelques gouttes de sueur.
— Le bâton ne vaut rien, dit-il en brisant le sien sur son genou. Luttons.
Il releva les manches de sa chemise de grosse toile ; Corentin resta immobile.
— Luttons ! répéta le courrier.
Le géant reprit haleine par une dernière et bruyante aspiration, puis il se releva.
— Auparavant, dit-il avec un sauvage orgueil, donne ton âme à Dieu.
Ils se jetèrent les bras en bandoulière autour du corps. Dans ce combat nouveau, Corentin avait, à cause de sa haute stature, un avantage terrible sur le courrier ; mais sans doute ce dernier possédait une énergie musculaire de beaucoup supérieure, car, malgré le poids écrasant que faisait peser le rustre sur ses reins, il demeura inébranlable. La lutte fut longue et inutile encore. Quand ils se lâchèrent, leurs épaules saignaient, leurs chemises tombaient en lambeaux.
— Le diable ne veut pas ! murmura Corentin en se laissant choir de nouveau. Ce sera partie remise.
Rollan remettait tranquillement sa veste. Pour un spectateur impartial de cette scène, il eût été évident que le courrier d'Avangour, en accordant cette seconde trêve, faisait grâce à son adversaire ; il se mit en effet incontinent à parcourir le tertre de long en large et d’un pas ferme ; Corentin, lui, respirait à grand effort, incapable de se mouvoir.
— J’ai mon couteau, dit Rollan après un instant de silence.
Corentin se sentit frissonner.
— Que le démon t’échaude ! grommela-t-il. Puis il ajouta tout haut d’une voix doucereuse : — Mon frère, moi je n’ai pas le mien.
Ce disant, il faisait adroitement glisser le couteau, qui pendait au revers de sa veste, entre sa chemise et sa peau.
Rollan fit un geste d’impatience, et continua sa promenade. Le ciel s’était entièrement découvert, et la lumière de la lune descendait d’aplomb sur sur son visage. Corentin, qui le suivait de l’œil, remarquait avec un effroi superstitieux que son souffle était lent et calme ; ses traits reposés ne gardaient aucune trace de fatigue.
— Est-ce un homme ? se demandait le rustre.
— C’est toi qui l’as dit, reprit Rollan qui se rapprocha tout à coup : il faut en finir !
— Bon frère, soupira Corentin, dont la voix se faisait de plus en plus humble, ne veux-tu point attendre à demain ?
— Je n’attends rien ; debout !
— Je suis trop las, mon excellent compère.
— Alors, s’écria Rollan, je suis vainqueur ; renonce à elle.
Corentin se dressa d’un bond sur ses pieds ; puis il releva ses lambeaux de toile, de l’air d’une victime résignée.
— Assassine-moi donc, dit-il.
Il avait glissé sa main dans l’ouverture de sa chemise et attendait, épiant son adversaire d’un regard sournois. Si Rollan eût fait un pas, il était mort : Corentin serrait son couteau, et n’était point homme à faillir par scrupule de conscience. Trop généreux pour frapper un ennemi qui s’avouait trop faible, le courrier tourna le dos et s’assit à son tour sur le bord du saut de Vertus. Il se fit un long silence : Rollan demeurait immobile, absorbé par une profonde rêverie ; Corentin, vaincu par la fatigue, s’était endormi sur place. En cette absence complète de tout bruit, un vague murmure monta aux oreilles de Rollan ; il se pencha au-dessus du gouffre ; jamais il n’avait entendu si distinctement le roulement de la chute d’eau souterraine.
— Il était noble, franc, généreux, pensa-t-il. Pauvre Julien ! Dans ce tombeau sont enfouis tous ses rêves ; avec lui, l’indépendance bretonne a rendu le dernier soupir… Gauthier de Penneloz avait bien choisi ; le lieu est bon pour commettre un meurtre, et ce mystérieux abîme ne doit point rendre les hôtes qu’on lui envoie…
Cette dernière pensée lui fit faire un retour sur lui-même ; il se souvint qu’il était là près d'un ennemi mortel.
— Anne, murmura-t-il avec passion, tu m’avais rendu l’espoir ; toi seule pouvais me donner le bonheur ; et cet homme se met entre nous deux !… Il dort ! ajouta-t-il avec indignation, en secouant Corentin qui s’éveilla en sursaut. Debout et recommençons !
Le rustre se frotta les yeux, surpris de cette recrudescence soudaine.
— Frère, voulut-il dire encore, je suis bien las !
— Debout ! te dis-je. L’haleine ne te manquera pas dans la lutte nouvelle que je te propose… Tu vois bien ce fossé ?
— Saint Jésus ! s’écria Corentin, comme le trou fait tintamarre, cette nuit !
— Croix ou pile, continua Rollan ; le perdant sautera.
Il sortit un écu de sa poche et s’apprêta à le lancer en l’air. Corentin croyait rêver.
— Le perdant sautera, répéta-t-il en fixant sur le courrier son regard ébahi ; — où ?
Rollan lui saisit le bras et l’entraîna au bord du précipice :
— Là, dit-il.
Corentin recula, épouvanté. La frayeur lui rendit d’abord quelque énergie ; mais Rollan fit un pas vers lui, et prit la pose menaçante d’un lutteur, sur le point de saisir son adversaire ; le rustre sentit fléchir ses genoux : ces quelques instants de sommeil, sur un sol froid et humide, avaient roidi ses articulations.
— Si je perds, pensa-t-il, il sera temps de fuir ou de me battre… Je suis prêt, ajouta-t-il tout haut ; croix !
Rollan jeta la pièce d’argent ; tous deux se précipitèrent ; le courrier, plus alerte, arriva le premier, et, couvrant l’écu du pied, prit le bras de Corentin.
— Je jure de faire le saut si je perds, dit-il en levant la main ; fais comme moi.
— Je le jure.
Rollan découvrit l’écu qui était tombé sur pile et montrait sa croix brillante aux rayons de la lune. Corentin poussa un cri de triomphe.
— Tu as perdu, dit-il ; et tu as juré !
Rollan détacha de sa ceinture une bourse qu’il jeta aux pieds de Corentin.
— Pour Anne, dit-il à voix basse. Fais qu’elle soit heureuse.
Il prit son élan à ces mots ; mais, arrivé au bord du gouffre, il s’arrêta, et se frappa le front tout à coup.
— L’enfant ! murmura-1-il avec désespoir : j’avais oublié l’enfant ! Qui protégera l’héritier de Bretagne ?
Il revint vers Corentin qui le regardait faire, les bras croisés, dans l’attitude du calme le plus parfait.
— Ami, dit-il, donne-moi la vie.
Corentin haussa les épaules, et se prit à siffler un refrain.
— La vie ! répéta Rollan avec force. Que t’importe ma mort ? je renonce à elle…
— Qui me répond de toi ? demanda dédaigneusement le rustre.
— Je jure…
— Moi je doute… Allons, mon compère, un bout de patenôtres, et en avant !
— Pitié cria Rollan; j'ai à remplir un sacré devoir. Dieu m'est témoin que je quitterais la vie sans regret; mais j'ai fail un serment.
— Tu as eu tort, mon frère… dépèche, car j'ai sommeil.
Rollan se mit à genoux.
— Au nom de ta mère, pitié! dit-il.
— Tu as donc bien peur ! demanda Corentin avec rudesse.
Un éclair d'indignation alluma l'œil de Rollan; il s'élança sur son rival, l'étreignit, el, par un effort désespéré, le terrassa sur le bord même du précipice.
— Vois! dit-il en pressant du pied sa poitrine.
— Grace cria Corentin à son tour.
Avant qu'il eût achevé, Rollan s'était remis à genoux près de lui. Corentin se relevu vivement et fit quelques pas en ari ière, craignant sans doute une nouvelle attaque.
— Tu es le plus fort, dit-il de loin; si tu avais gagné, tu m'aurois contraint à faire le saut; moi, je ue puis le contraindre, mais je te tiens lårbe et menteur.
Rollan semblait violemment combattu.
— Ma vie est à toi, Corentin, dit-il enfin d'une voix résignée; lu me la demandes; je suis prét. Accorde-moi mon dernier veu, et je m'en irai dans l'autre monde sans te maudire. J'avais jure de servir de père à l'enfant qui est sous le toit d'Anne...
— Il n'est donc pas ton fils! interrompit curieusement Corentin.
— Il est... commença Rollan; mais il s'arrêta et poursuivit en lui-même : - Celui qui a tué le père épargnerait-il le fils? L'enfant sera obscur ; il vivra... Qu'il soit le lien! continua Roilan à voix haute, éludant ainsi sa question; quand Anne sera ta femme, aimez le pauvre Arthur.
— Ça peut se faire... Est-ce tout!
— C'est tout.
Rollan s'avança d'un pas ferme, fit un signe de croix et s'élança; on l'entendit percer la voûte de broussailles, puis le gouffre rendit un sourd mugissement. Corentin s'agenouilla aussitôt et récita dévolement un de profundis. Quand il eut écorché le dernier verset, un rire épais et stupide souleva sa poitrine :
— Allons! dit-il, il n'en reviendra que gentilhomme!.... Quant à l'enfant, je le porterai de- main aus orphelins de Rennes; il sera là comme un pelit saint... Ce diable de Rollan avait un grain de folie; c'est égal, c'était un fier lutteur!
Cela dit, Corentin fit sonner la bourse dans sa poche, ramassa son bâton, et descendit gaiement la colline.
2
Les Frères bretons, un œil fixé sur Paris, l’autre sur l’Angleterre, attendaient avec impatience l’occasion d’engager la lutte. Ils ne doutaient en aucune façon du succès ; leur unique embarras était le choix d’un duc. Il y avait alors grand nombre de familles tenant, soit par agnation, soit par alliance, au vieux trône ducal. Rohan, Rieux, Goello, Avangour, pouvaient faire valoir des droits presque égaux ; après eux, venaient les Penneloz de Kermel, descendance prétendue des vicomtes de Porhoët ; les Botherel, les Fergent de Coatander, et une foule d’autres maisons que des titres contestables, parfois une simple ressemblance de nom, portaient à se mettre sur les rangs. Entre tous ces prétendants, trois seulement avaient des chances, c'est-à-dire des partisans. Les Rohan étaient trop sérieusement occupés à Paris, par les intrigues de la Fronde, pour voir clair à ce qui se passait en Bretagne ; les Rieux, cette superbe race, se tenaient à l'écart avec un silencieux dédain. Restaient donc Julien d’Avaugour, unique héritier du nom ; Reine de Goëllo, fille du dernier comte de Vertus, et Gauthier de Penneloz, commandeur de Kermel. Celui-ci, devenu chef de famille par la mort de son aîné, postulait à Rome et près du conseil de l’ordre, à Malte, pour obtenir l’annulation de ses vœux.
Julien, chevalier d’Avaugour, avait un fort parti ; ses preuves étaient simples et claires : il écartelait de Bretagne, et ne portait point, comme les Goello, la barre de bâtardise en son écusson. Personnellement, c’était un noble et vaillant jeune homme ; il avait beauté, hardiesse, fortune et générosité, ces vertus nécessaires du chef de parti ; mais sa jeunesse s'était passée en Allemagne et à Paris ; ses ennemis demandaient s’il n'avait point dérogé ainsi à sa qualité de Breton. Bien peu le connaissaient. Lorsqu’il revint à Rennes en 1647, accompagné de Rollan Pied-de-Fer, il ne se fit voir à personne, et gagna presque aussitôt le château de Goello. Le commandeur y résidait en ce moment avec sa pupille, Reine de Goello : on crut que Julien d’Avaugour désirait s’ avec son rival. Le crédit de ce dernier reposait entièrement sur sa qualité de tuteur de l'hé- ritière de Vertus. Gauthier de Penneloz, en effet, après avoir, d'autorité, pris la place de son frère mort, s'était haté d'annoncer hautement son mariage avee Reine; la jenne file, disait-il. l'avait choisi librement pour époux, et attendait impatiemment que la décision de la cour de Rome permit de passer outre au mariage. Par cette manoeuvre, le commandeur réunissait sous sa ban- nière les créatures des Penneloz et les partisans de la maison de Verlús.
Julien et lui n'étaient point étrangers l'un à l'autre, ils s'étaient trouvés ensemble à Paris, où Gauthier de Penneloz avait conduit sa pupille en 164 1. Reine de Goello, à peine agée de seize ans, s'était livrée avec une joie d'enfant aux plaisirs de la cour. Pendant dix-huit mois, ce ne furent que bals et fêtes.où elle ne manquait pas de rencontrer le chevalier d'Araugour. Julien soutenait noblement son nom : il était cavalier de haute mine, et passait à bon droit pour brave: ses équi- pages faisaient envie aux plus galants. Reine fut heureuse de voir un gentilhomme de Bretagne, son cousin, briller au milieu de la première cour du monde; sans se l'avouer, elle l'aima; Julien l'avait devancée. Mais l'intelligence des deux amants ne levait pas tous les obstacles. Reine crai- gnait son tuteur, et savait qu'il ne consentirait jamais à cette union; elle alla jusqu'à supplier Julien de ne tenter aucune démarche près du commandeur. Dans cette conjoncture, une seule voie restait ouverte : on ne faisait point sa maitresse d'une Goello: Reine et Julien se marièrent secrètement.
Ce fut vers cette époque que Rollan Pied-de-Fer quitta la Bretagne. Le chevalier d'Avaugour avait besoin d'un homme sûr et complétement dévoué; il fit choix de son frère de lait. Rollan reçut la confidence du chevalier; il mit à le servir son zèle et son ardeur ordinaire, mais on au- rait pu voir que, dans le cœur du courrier, une mystérieuse répugnance combattait, cette fois, son habitude de dévouement. C'est que Rollan aimait, lui aussi, Reine de Goello; non pas, il est vrai, de cet amour qui vit d'espoir et marche, lent ou rapide, vers un but, mais d'une adoration lointaine, Limorée: culte du vassal pour la noble dame, culte muet, religieux, mais jaloux. Reveur et poète, comme tous les hommes de solitude, il avait vu souvent, lorsque sa vagabonde profession le con- duisait vers Goello, il avait vu aux fenêtres du manoir une jeune fille seule et pensive; il s'arrêtait alors; caché dans le feuillage, il contemplait l'enfant durant de longues beures. Quand elle dispa- raissait, le courrier reprenait sa route; mais il emportait au fond du cœur l'image de la jeune fille, et cette romanesque pass'on lui tenait lieu de tout autre amour. Lorsqu'il retrouva celte jeune fille dans l'épouse que s'était choisie le chevalier, son seigneur et son frère, il fut blessé à l'âme; néanmoins il n'hésita pas. Grâce à lui, le mariage fut célébré; grâce à lui encore, les époux pu- rent se voir avec sécurité.
Toutes les nuits, un gentilhomme richement vêtu se tenait dans l'ombre, à quelques pas de la porte du Louvre. A l'heure où le bal se fait fumultueux, Julien d'Avaugour et sa femme dispa- raissaient. Alors le gentilhomme, dont les habits étaient exactement ceux de Julien, montait les degrés et se mêlait à la fête : c'était Rollan. Une ressemblance réelle, aidée par la complète con- formité de costumes, favorisait la ruse : nul ne s'apercevait de l'absence du chevalier. Cela dura une année. Un soir, au bout de ce temps, seigneurs et dames venaient d'entrer au Louvre; Anne d'Autriche donnait bal. Pendant que les violons du roi exécutaient le menuel en vogue, il se passait, à l'angle de l'une des immenses galeries, une scène étrange : une femme, le visage voilé d'un demi-masque, tombait pamée entre les bras d'un gentilhomme.
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The end
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