Chapitre 1
I
L’affaire devait être appelée au Sénat, très probablement dans deux semaines, et Nekhludov avait l’intention d’aller à Pétersbourg à ce moment, puis, en cas de rejet du pourvoi, de présenter le recours en grâce, comme le lui avait conseillé l’avocat qui avait écrit le pourvoi. Enfin, si le pourvoi était rejeté, et, de l’avis de l’avocat, il fallait s’y attendre, vu la faiblesse des motifs invoqués, Maslova pouvait se trouver dans le convoi partant à la mi-juin, de sorte que, pour être prêt à la suivre en Sibérie, ce que Nekhludov avait résolu fermement, il devait dès maintenant se rendre dans ses domaines pour y arranger ses affaires.
Avant tout, Nekhludov commença par Kouzminskoié, celle de ses propriétés la plus proche, très vaste, en terres noires et d’où il tirait son principal revenu. Il avait passé là son enfance et sa jeunesse, puis, déjà adulte, y était revenu deux fois, et enfin une dernière fois, à la demande de sa mère, pour y installer un intendant allemand, avec lequel il avait fait l’inventaire de la propriété. Il connaissait donc bien l’état de ce domaine, ainsi que la situation des paysans envers la gérance, c’est-à-dire envers le propriétaire. Or cette situation se résumait en un asservissement complet des paysans à la gérance. Nekhludov savait déjà tout cela depuis l’Université, quand il professait et admirait la doctrine de George, au nom de laquelle il avait abandonné aux paysans la terre qui lui venait de son père. Il est vrai qu’après avoir quitté l’armée et pris l’habitude de dépenser vingt mille roubles par an, ces théories ayant cessé pour lui d’être obligatoires, il les avait complètement oubliées ; et non seulement il ne se demandait jamais d’où venait l’argent que lui donnait sa mère, mais il s’efforçait même de n’y pas penser. Cependant la mort de sa mère, la succession, et la nécessité de disposer lui-même de ses biens, c’est-à-dire de la terre, l’avaient replacé en face de la question de la propriété foncière. Un mois auparavant, il ne se serait point senti la force de modifier l’état de choses existant : n’administrant pas lui-même ses propriétés, vivant loin de ses terres, il eut laissé aller les choses, se contentant de toucher ses revenus. Maintenant, qu’il avait décidé de partir pour la Sibérie, où il aurait à entretenir des relations compliquées et difficiles avec le monde des prisons, ce qui nécessiterait de l’argent, il ne pouvait laisser ses affaires dans leur état actuel, et il était résolu à les arranger autrement, fût-ce au détriment de ses intérêts. C’est ainsi qu’il avait décidé de ne pas faire valoir lui-même ses terres, mais de les louer à bas prix aux paysans, en leur donnant ainsi la facilité de s’affranchir de la dépendance des propriétaires. Souvent, comparant la situation du propriétaire foncier avec celle du propriétaire de serfs, Nekhludov voyait dans cette location de la terre aux paysans, au lieu de sa culture par des laboureurs, quelque chose d’analogue à ce que faisaient jadis les possesseurs de serfs, en substituant la dîme à la corvée. Cela n’était pas une solution, mais un pas vers cette solution : le passage d’une forme plus cruelle à une plus douce. Et son intention était d’agir de cette façon.
Nekhludov arriva à Kouzminskoié vers midi. Simplifiant en tout sa vie, il n’avait pas même télégraphié, et, à la gare, il avait pris une petite voiture à deux chevaux. Le cocher, un jeune paysan en podiovka de nankin, une ceinture serrée de sa longue taille, s’était assis de côté sur son siège pour causer plus aisément : cela lui était facile, car le cheval de brancard était boiteux et fourbu, et le cheval de volée, maigre et poussif. Ainsi ils pouvaient aller au pas, ce qui comblait leur désir.
Le cocher se mit à parler de l’intendant de Kouzminskoié, ne se doutant pas qu’il s’adressait au propriétaire. Nekhludov le lui avait tu à dessein.
— Un Allemand chic ! — dit le cocher qui avait habité la ville et lu des romans.
À demi tourné vers le voyageur, et désirant évidemment faire parade de son savoir, il reprit, tout en caressant de la main le long manche de son fouet :
— Il s’est payé une voiture avec trois chevaux superbes, et quand il va se promener avec sa femme, il éclipse tout le monde ! Cet hiver, à Noël, il y avait, dans la grande maison, un bel arbre — j’y ai conduit des invités ; — on eût dit des étincelles électriques ; on n’en aurait pas trouvé un pareil dans tout le chef-lieu ! Ah ! il en a volé de l’argent, c’est effrayant ! Et pourquoi pas ? Il a tous les pouvoirs. On dit qu’il vient d’acheter une très bonne terre.
Nekhludov se croyait indifférent à la façon dont l’Allemand administrait son bien et en profitait. Cependant le récit du cocher à la longue taille lui était désagréable. Il admirait la belle journée ; les nuages épais qui, s’assombrissant par instants, voilaient le soleil ; les champs où, partout, marchaient derrière leurs charrues des paysans qui labouraient ; les prés au-dessus desquels voltigeaient les alouettes ; les forêts revêtues déjà de frondaisons tendres ; les prairies où paissaient le bétail et les chevaux ; mais à chaque instant il se rappelait quelque chose de désagréable, et quand il se demandait quoi, le récit du cocher sur la manière dont l’Allemand gérait son bien, lui revenait à la mémoire.
Arrivé à Kouzminskoié, où il commença à s’occuper de régler ses affaires, Nekhludov oublia cette impression.
L’examen des livres du bureau et l’entretien avec le gérant, qui exposait naïvement les avantages résultant du fait que les paysans avaient très peu de terres, et encore, enclavées dans les terres seigneuriales, fortifièrent en Nekhludov sa résolution de céder entièrement ses terres aux paysans et de renoncer à l’exploitation du domaine. Par l’examen des livres et les récits de l’employé, il apprit que les deux tiers de ses meilleurs champs étaient, comme jadis, cultivés par des ouvriers, au moyen d’instruments perfectionnés, tandis qu’on donnait aux paysans cinq roubles par déciatine pour cultiver l’autre tiers, c’est-à-dire que, moyennant cinq roubles, le paysan s’engageait à labourer trois fois, herser également trois fois et ensemencer une déciatine, puis à faucher, lier, battre, engranger, travail pour lequel un ouvrier eût demandé au moins dix roubles par déciatine. Et l’on faisait payer aux paysans un prix très élevé pour tout ce que leur fournissait le bureau. Ils payaient encore, par leur travail, le droit de passage dans les prés et les bois et pour les tiges sèches des pommes de terre, et, malgré cela, ils restaient toujours les débiteurs du propriétaire. Ainsi des terrains pour ainsi dire improductifs leur étaient loués, par déciatine, quatre fois ce qu’en aurait rapporté la vente à 5 pour 100.
Nekhludov savait cela auparavant ; mais aujourd’hui il lui semblait l’apprendre comme quelque chose de nouveau et il ne cessait de s’étonner de ce que lui et les propriétaires comme lui n’eussent pas vu combien cet état de choses était anormal. L’intendant lui démontrait que la terre une fois donnée aux paysans, tout le cheptel serait perdu et ne pourrait être vendu le quart de sa valeur ; les paysans gâcheraient la terre, bref Nekhludov perdait à une pareille transmission. Mais tous ces arguments affermissaient en Nekhludov la conviction qu’il ferait un beau geste en cédant ses terres aux paysans et en sacrifiant ainsi la majeure partie de son revenu. Aussi voulut-il en finir sur-le-champ. Dans ce but il chargea l’intendant de faire couper le blé, de le vendre, ainsi que les instruments et les constructions inutiles, dès qu’il serait parti, et de réunir, pour le lendemain, les paysans des trois villages enclavés dans les terres de Kouzminskoié, afin de leur annoncer lui-même sa décision et de s’entendre avec eux pour le prix du bail.
Satisfait de la fermeté qu’il avait opposée aux arguments de l’Allemand, et du sacrifice qu’il allait faire en faveur des paysans, Nekhludov quitta le bureau, et, en réfléchissant à la décision qu’il se préparait à exécuter, il alla faire le tour de la maison, sur les plates-bandes, très délaissées cette année, qui s’étendaient devant la demeure du gérant. Il traversa le tennis envahi par la chicorée et l’allée de tilleuls où, jadis, il allait fumer son cigare, et où, trois ans auparavant, la ravissante madame Kirimov s’était montrée coquette. Quand il eut composé le discours qu’il tiendait le lendemain aux paysans, Nekhludov rentra chez l’intendant, et, pendant le thé, il examina de nouveau de quelle manière il liquiderait sa propriété, puis très calme et satisfait du bien qu’il allait faire aux paysans, il se retira dans la chambre réservée aux hôtes de passage, qu’on lui avait préparée dans la grande maison.
Cette chambre était petite et propre. Des vues de Venise ornaient les murs et une glace était fixée entre les deux fenêtres ; il y avait un lit à ressorts, très propre, et une table sur laquelle étaient préparés une carafe d’eau, un verre, des allumettes et un éteignoir. Devant la glace, sur la grande table, la valise était ouverte. Elle contenait le nécessaire de toilette et quelques volumes ; un livre russe : Essai et recherches sur la loi de la criminalité ; un livre allemand sur le même sujet et un livre anglais. Il s’était promis de les lire à ses moments de loisir, pendant son séjour dans ses propriétés, mais aujourd’hui il n’en avait plus le temps et il voulait aller se coucher, afin d’être prêt le lendemain de bonne heure pour son entretien avec les paysans.
Il y avait dans un coin un vieux fauteuil d’acajou à incrustations, et la vue de ce fauteuil, qui avait meublé autrefois la chambre à coucher de sa mère, éveilla soudain dans l’âme de Nekhludov un sentiment inattendu. Il se surprit à regretter cette maison, qui tomberait en ruines, et ce jardin qui resterait inculte, et ce bois qu’on couperait, et toutes ces dépendances : ces écuries, ces étables, ces granges, ces machines, ces chevaux, ces vaches, bien que lui-même n’eût point établi tout cela ni pris aucune peine pour les conserver. Tout à l’heure il lui semblait facile de renoncer à toutes ces choses, mais à présent il les regrettait, il regrettait même les terres et la moitié du revenu qui, maintenant, pouvait lui devenir si utile. Et aussitôt, il trouva des arguments qui le persuadaient qu’il avait tort de céder ses terres aux paysans et de leur abandonner l’exploitation de ses biens.
« Ces terres, je ne dois pas les posséder. Si je ne les possède pas je ne puis avoir soin de toute cette propriété. En outre, je vais partir pour la Sibérie, alors je n’ai besoin ni de maison ni de terres », disait une voix. « Tout cela est vrai, — répondait une autre voix, — mais, premièrement, tu ne vas pas en Sibérie pour le reste de tes jours. Si tu te maries, tu auras peut-être des enfants. Tes propriétés t’ont été léguées en bon état et tu dois les laisser telles. Il est des obligations envers la terre. C’est très facile de céder, de détruire, mais il est très difficile d’édifier. Songe d’abord à l’avenir, à ce que tu feras de ta vie et règle, d’après cela, la question de tes biens. Or ta décision est-elle définitive ? En outre, agis-tu vraiment ainsi pour satisfaire ta conscience, ou pour t’en glorifier devant les hommes ? » Nekhludov se posait cette question et il était forcé de convenir que l’opinion d’autrui entrait pour une part dans sa décision. Et plus il y réfléchissait, plus les questions se présentaient nombreuses et insolubles. Pour s’y soustraire, il se coucha dans le lit frais, et tâcha de dormir, afin de trouver le lendemain, à tête reposée, la solution de ces questions si complexes. Mais il ne pouvait dormir. Les fenêtres entr’ouvertes laissaient pénétrer avec l’air vif de la nuit, les rayons de la lune, le coassement des grenouilles et les trilles des rossignols au fond du parc. L’un d’eux chanta tout près, sous les fenêtres, dans un massif de lilas en fleurs. En écoutant le rossignol et les grenouilles, Nekhludov se rappela la musique de la fille du directeur de la prison, puis le directeur de la prison, puis Maslova et la façon dont ses lèvres tremblaient quand elle lui disait : « Vous devez laisser cela ». Ensuite, c’était l’intendant allemand qui descendait dans la mare aux grenouilles. Il fallait l’en tirer, mais il était subitement devenu Maslova, et il criait : « Je suis une galérienne ! vous un prince ! » « Non, je ne céderai pas, » pensa Nekhludov. Et il se réveilla en se demandant : « Ce que je fais est-il bien ou mal ? je n’en sais rien et cela m’est égal, complètement égal. Maintenant il faut dormir ». Puis il se sentit enfoncer à son tour, là où s’étaient enfoncés l’intendant et Maslova, et tout s’évanouit.
Chapitre 2
II
Le lendemain matin, Nekhludov se réveilla à neuf heures. Le jeune commis qui servait le maître l’entendit remuer et lui apporta ses bottines, qui n’avaient jamais été plus luisantes, et de l’eau de source fraîche et pure, et l’informa que les paysans commençaient à arriver. Nekhludov sauta du lit et se remémora les incidents de la veille. Rien en lui ne subsistait de ses hésitations à céder ses terres et même il s’étonna d’avoir eu ces pensées. Il était heureux maintenant de pouvoir accomplir cet acte, et il en était fier. De sa fenêtre, il apercevait la pelouse du lawn-tennis, envahie par les chicorées où, sur l’ordre de l’intendant, se rassemblaient les paysans. Ce n’était pas sans raison que les grenouilles avaient coassé la veille. Le temps était brumeux. Il n’y avait point de vent et une petite pluie fine, tiède, tombant depuis le matin, restait suspendue en gouttelettes aux feuilles, aux branches et aux herbes. Une odeur de verdure et de terre avide de pluie pénétrait par la fenêtre ouverte. Tout en s’habillant, Nekhludov, à plusieurs reprises, mit la tête à la fenêtre, pour voir comment les paysans se groupaient sur la pelouse. Ils approchaient les uns après les autres, se saluaient en ôtant leurs bonnets ou leurs casquettes, et ils se mettaient en cercle ou s’appuyaient sur leurs bâtons. L’intendant, un jeune homme gros, trapu, musclé, en veston court, avec d’énormes boutons, et un col droit vert, annonça à Nekhludov que la réunion était au complet, mais que rien ne pressait, que les paysans attendraient et qu’il pouvait prendre d’abord son café ou son thé, car on avait préparé l’un et l’autre.
— Non, merci, je vais aller d’abord les voir, — dit Nekhludov, éprouvant un sentiment inattendu de timidité et de honte à la pensée de la conversation qu’il allait avoir avec les paysans.
Il allait réaliser le désir que ses paysans avaient toujours considéré comme un rêve. Il leur cédait à bas prix toutes les terres ; autrement dit, il allait leur faire du bien et il en éprouvait une sorte de honte. Quand Nekhludov fut près d’eux, que tous se furent découverts devant lui et qu’il vit à nu leurs têtes blondes, frisées, chauves, grises, le trouble qui le saisit l’empêcha longtemps de parler. La pluie continuait à tomber en petites gouttelettes, s’accrochant aux chevelures, aux barbes, et aux poils des caftans. Les paysans, les yeux fixés sur le maître, attendaient ce qu’il allait dire, tandis que lui-même était trop troublé pour parler. L’intendant, le premier, rompit le silence. Cet Allemand, placide et sûr de soi, parlait le russe très correctement et se flattait de connaître à fond les paysans russes. Tous deux : lui, fort et gras, et à côté, Nekhludov, formaient un contraste frappant avec les paysans aux faces ridées et aux corps maigres, perdus dans leurs caftans.
— Voici que le prince veut vous faire du bien ; il veut vous céder les terres, bien que vous ne le méritiez point. — dit l’intendant.
— Comment nous ne le méritons pas, Vassili Carlitch, n’avons-nous pas travaillé pour toi ? Nous étions très contents de la défunte princesse — que le Seigneur lui accorde le royaume des cieux — et le jeune prince — grâces lui en soient rendues — ne nous abandonne pas, — commença un petit paysan roux et phraseur.
— Je vous ai convoqués pour vous faire savoir que, si vous le voulez, je vous céderai toutes mes terres, dit Nekhludov.
Les paysans, muets, semblaient ne pas comprendre ces paroles, ou n’y pas croire.
— Et dans quel sens, pour ainsi dire, nous céder les terres ? demanda un paysan d’âge moyen, en podiovka.
— Je vous les louerai pour qu’elles vous reviennent à bon marché.
— C’est une bonne affaire, fit un vieux.
— Pourvu seulement que le prix soit dans nos moyens, remarqua un autre.
— La terre, pourquoi ne pas l’accepter ?
— On sait cela, c’est la terre qui nous nourrit !
— Et vous aurez bien plus de tranquillité ; vous n’aurez qu’à recevoir l’argent, tandis que, maintenant, que de péchés ! firent plusieurs voix.
— Le péché vient de vous, dit l’Allemand, vous n’avez qu’à travailler et observer l’ordre.
— Mais cela ne nous est point facile, Vassili Carlitch, répliqua un vieillard maigre, au nez pointu. Ainsi tu dis qu’on a laissé aller le cheval dans le champ de blé. Eh bien ! qui l’a laissé ? Moi qui travaille toute la journée, un jour long comme une année, sans lâcher la faux ou autre chose, alors, la nuit venue, on s’endort, et voilà que si le cheval s’échappe dans ton pré, c’est à moi que tu tonds la peau.
— C’est à vous d’avoir plus d’ordre.
— Cela c’est facile à dire, de l’ordre, mais nous ne pouvons pas faire l’impossible, intervint un paysan de haute taille, le crâne et le visage noirs de poils.
— Mais je vous répète sans cesse de mettre des barrières à vos champs.
— Et toi, donne-nous du bois, dit un petit homme sec, caché derrière un groupe. L’été dernier j’ai voulu faire une barrière et j’ai coupé un arbre, et pendant trois mois tu m’as envoyé nourrir mes poux en prison. Les voilà tes barrières.
— Que dit-il ? demanda Nekhludov à l’intendant.
— Der erste Dieb im Dorfe, — répondit l’intendant en allemand. — Tous les ans il abat nos arbres. Apprends d’abord à respecter le bien d’autrui, dit l’intendant.
— Avec cela qu’on ne te respecte pas, reprit un vieillard. Nous y sommes bien forcés, puisque nous passons par tes mains et que tu nous tords comme chanvre.
— Hé, l’ami, on ne vous malmènera pas, si seulement vous ne malmenez pas les autres.
— Ah, oui, te malmener ! Tu m’as cassé la gueule, cet été, et il n’en a rien été. Au riche, on ne fait pas de procès, naturellement.
— Tu n’as qu’à agir suivant la loi.
Évidemment c’était là un tournoi de paroles, où les champions ne savaient pas même pourquoi ils discutaient. On remarquait seulement d’un côté, de la colère contenue par la crainte, et de l’autre, la conscience de la supériorité et du pouvoir. Nekhludov, peiné d’entendre cette altercation, essaya de ramener l’entretien à la question : établir les prix et les échéances des paiements.
— Eh bien, que décidez-vous au sujet de la terre ? Consentez-vous ? Et quel prix offrirez-vous si on vous la loue ?
— La marchandise est à vous ; c’est à vous d’en fixer le prix.
Nekhludov indiqua un prix. Comme toujours, bien que le prix fixé par Nekhludov fût de beaucoup inférieur à celui que payaient les paysans des environs, on commença à marchander, le trouvant trop élevé. Nekhludov avait pensé qu’ils accueilleraient sa proposition avec joie, mais il ne remarqua chez eux aucune satisfaction. Pourtant elle existait, et Nekhludov eut la preuve presque certaine qu’ils trouvaient sa proposition avantageuse, quand il fut question de savoir qui louerait les terres : toute la communauté ou seulement un groupe de paysans ? Alors une discussion très vive s’éleva entre ceux qui voulaient en exclure les faibles et les mauvais payeurs, et ceux qu’on voulait écarter. Enfin, grâce à l’intendant, le prix et les échéances furent arrêtés, et les paysans, en causant avec animation, retournèrent au village, tandis que Nekhludov allait au bureau pour rédiger avec l’intendant le projet du traité.
Ainsi tout était arrangé comme l’avait désiré et espéré Nekhludov : les paysans avaient la terre à trente pour cent de moins que partout aux environs, et si son revenu était réduit de moitié, il restait encore très suffisant pour Nekhludov, surtout avec ce qu’allait rapporter la vente des bois et du matériel inventorié. Tout semblait donc parfait, et cependant, tout le temps Nekhludov se sentait mal à l’aise. Il voyait qu’en dépit des remerciements de quelques-uns, les paysans paraissaient mécontents, comme s’ils eussent attendu davantage. De sorte que lui-même s’était privé d’un grand profit tout en ne leur faisant pas le bien qu’ils espéraient.
Le traité sous seing privé ayant été signé le lendemain matin par les anciens du village, Nekhludov, avec le sentiment désagréable de laisser derrière lui quelque chose d’inachevé, monta dans l’élégante voiture de l’intendant, comme avait dit le cocher de l’avant-veille, et partit pour la gare, après avoir pris congé des paysans qui hochaient la tête d’un air étonné et mécontent. Les paysans étaient mécontents. Nekhludov était mécontent de soi. De quoi était-il mécontent ? il ne le savait pas, mais tout le temps il était triste et honteux de quelque chose.
Chapitre 3
III
De Kouzminskoié, Nekhludov se rendit dans la propriété dont il avait hérité de ses tantes, celle-là même où il avait connu Katucha. Il voulait s’occuper de ses terres ici comme à Kouzminskoié, et, de plus, se renseigner, si possible, sur Katucha et sur leur enfant : celui-ci était-il vraiment mort et comment ? Il arriva de bonne heure à Panovo, et ce qui l’étonna d’abord en entrant dans la cour, ce fut le délabrement de toutes les constructions et surtout de la vieille maison. Le toit de fer, jadis peint en vert, négligé depuis longtemps, était rouge de rouille et soulevé en plusieurs endroits, probablement par les orages ; sur plusieurs points, là où c’était le plus facile, on avait volé le bois qui recouvrait les murs, et de ceux-ci sortaient de gros clous rouillés. Les deux perrons, celui du devant, et principalement celui de derrière, gravé dans sa mémoire, étaient pourris et défoncés ; il n’en restait plus que la carcasse ; à quelques fenêtres, des planches remplaçaient les vitres ; le pavillon dans lequel vivait l’intendant, la cuisine, les écuries, tout était vieux et gris. Le jardin seul n’était pas abîmé ; il avait poussé, épaissi, et il était tout en fleurs ; derrière la haie, on voyait, comme de grands nuages blancs, les branches fleuries des cerisiers, des pommiers, des pruniers. Le massif de lilas était fleuri comme douze années auparavant, le jour où Nekhludov, jouant à courir avec Katucha, alors dans sa seizième année, était tombé et s’était piqué aux orties. Un mélèze planté près de la maison par Sophie Ivanovna, et qu’il avait vu haut comme un pieu, était maintenant un grand arbre, bon pour une poutre, tout revêtu d’une mousse veloutée, verte et jaune. La rivière coulait entre ses rives, écumant avec bruit à l’écluse du moulin. Derrière la rivière, le bétail rassemblé du village paissait dans la prairie. Le gérant, un séminariste qui n’avait pas terminé ses études, vint en souriant au-devant de Nekhludov, dans la cour ; sans cesser de sourire, il l’invita à entrer au bureau, comme si, par son sourire, il lui réservait une surprise ; puis il se retira derrière la cloison, où Nekhludov entendit des chuchotements, puis tout se tut. Le cocher repartit dans un tintement de grelots, après avoir reçu son pourboire, et un silence complet s’établit. Une jeune fille, pieds nus, en chemise brodée, passa très vite devant la fenêtre, puis, derrière elle, un paysan frappant le sol de ses grosses bottes.
Nekhludov s’assit près de la fenêtre et se mit à regarder et à écouter. L’air frais du printemps, qui soulevait ses cheveux sur son front en sueur et le papier posé sur l’appui tailladé de la fenêtre, lui apportait une odeur saine de terre fraîchement remuée. Sur la rivière : « tra-pa-tap, tra-pa-tap », on entendait le bruit cadencé des battoirs frappant le linge, et ces sons se répandaient sur la nappe d’eau ; de l’écluse, brillant au soleil, on entendait encore, dans le moulin, la chute régulière de l’eau ; et en même temps, avec un bourdonnement effrayé, une mouche passa près de son oreille.
Et Nekhludov se rappela avoir entendu jadis, ici même, quand il était encore jeune et innocent, ce bruit des battoirs sur le linge mouillé et cette chute régulière de l’écluse ; il se rappela qu’une brise printanière soulevait ainsi ses cheveux sur son front moite, et les feuilles de papier sur l’appui tailladé de la fenêtre, et qu’une mouche était passée auprès de son oreille ; et, non seulement il se rappelait le garçon de dix-huit ans qu’il était alors, mais il se sentait le même, avec la même fraîcheur, la même pureté, apte à accomplir les plus belles choses ; mais en même temps, comme dans un rêve, il sentait que cela n’était plus, et il devint très triste.
— À quelle heure voulez-vous dîner ? lui demanda le gérant, en souriant.
— Quand vous voudrez… Je n’ai pas faim. Je vais faire un tour dans le village.
— Ne voudriez-vous pas tout d’abord entrer à la maison ; chez moi, à l’intérieur, tout est en ordre. Voulez-vous voir, puisqu’à l’extérieur…
— Non, plus tard ; pour le moment, dites-moi, je vous prie, s’il y a ici une femme, Matrena Kharina ? (C’était la tante de Katucha).
— Mais oui, dans le village, et elle m’en donne des ennuis. Elle tient le débit. Je la rudoie, mais je ne puis dresser procès-verbal : elle est vieille, puis elle a des petits enfants, — dit l’intendant avec ce même sourire, qui montrait le désir d’être aimable envers le maître, et l’assurance que Nekhludov, comme lui, comprenait toutes choses.
— Et où demeure-t-elle ? Je veux aller la voir.
— À l’autre bout du village, la troisième maison avant la dernière. Sur votre gauche vous verrez une izba de briques, et derrière c’est sa masure. Mais il vaut mieux que je vous conduise, dit le gérant avec un sourire joyeux.
— Non, merci, je trouverai ; et, en attendant, réunissez, je vous prie, les paysans devant la maison, pour que je leur parle des terres, dit Neklhudov, qui avait l’intention de prendre ce soir même, si possible, les mêmes arrangements avec ces paysans qu’avec ceux de Kouzminskoié.
Chapitre 4
IV
Quand il eut franchi la porte, Nekhludov rencontra, sur le sentier tracé à travers la prairie, la même jeune paysanne en tablier bariolé et des boucles aux oreilles. Elle retournait déjà, agitant rapidement son bras gauche, tandis que, du bras droit, elle serrait fortement contre son ventre un coq rouge. Le coq à la crête pourpre semblait tranquille mais il ne cessait de battre des paupières, d’allonger et de replier sous lui une de ses pattes noires, ou d’accrocher ses ergots au tablier de la jeune fille. Celle-ci, en s’approchant du maître, ralentit le pas, s’arrêta quand elle se trouva à sa hauteur, et rejeta la tête en arrière pour le saluer, et elle ne reprit sa course, avec son coq, que quand il se fut éloigné. Près du puits, Nekhludov rencontra encore une vieille femme en chemise sale, portant sur son dos courbé de lourds seaux. La vieille déposa ses seaux et le salua avec ce même renversement de la tête.
Passé le puits, le village commençait. La journée était claire et chaude à dix heures, il faisait déjà lourd et les nuages qui se rassemblaient voilaient de temps en temps le soleil. Tout le long de la rue une odeur de fumier aigre, mais non désagréable, se dégageait des chariots grimpant la montée, et des tas, amassés dans les cours, dont les portes étaient grandes ouvertes. Derrière les chariots, les paysans, pieds nus, la chemise et le pantalon maculés de jus de fumier, regardaient ce grand et vigoureux seigneur, en chapeau gris, dont le ruban de soie miroitait au soleil, et qui montait la rue du village en frappant à chaque pas de sa canne noueuse à pommeau brillant. Les paysans, qui revenaient des champs, se remuaient sur le rebord de leurs chariots vides en ôtant leurs bonnets, et examinaient avec surprise cet homme extraordinaire qui marchait dans leur rue ; les femmes sortaient des portes charretières ou sur les perrons, et se le montraient et le suivaient des yeux. À la quatrième porte devant laquelle passa Nekhludov, il fut arrêté par la sortie de la cour de télègues chargées très haut de fumier tassé, avec une natte pour siège. Un gamin de six ans, en attendant d’y grimper, suivait derrière une télègue. Un jeune paysan en lapti marchait à grands pas, chassant des chevaux dans la rue. Un bleu, haut sur jambes, franchit la porte ; mais, effrayé à la vue de Nekhludov, se serrant contre le véhicule et se cognant les jambes aux roues, il courut vers sa mère, attelée à la lourde voiture, et qui eut un hennissement d’inquiétude. Un autre cheval était conduit par un vieillard maigre, encore vigoureux, pieds nus, en pantalon rayé avec une blouse longue et sale, dessinant par derrière, l’arête de son épine dorsale.
Quand enfin les chevaux se trouvèrent dans la rue semée de détritus de fumier desséché, le vieillard revint vers la porte et s’arrêta devant Nekhludov.
— Le neveu de nos demoiselles, sans doute ?
— Oui, oui.
— La bienvenue ; tu es donc venu nous voir ? continua le vieillard bavard.
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The end
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