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relation et naufrages d’alvar nuñez cabeça de vaca, adelantade et gouverneur du rio de la plata.
valladolid. — 1555.
Paris, arthus bertrand, libraire-éditeur, libraire de la société de géographie de paris, rue hautefeuille, n° 23.
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De tous les princes connus qui ont gouverné le monde, je crois que l’on n’en pourrait trouver aucun que les hommes se soient efforcés de servir avec une volonté aussi sincère, avec autant de soin et d’ardeur que nous voyons aujourd’hui servir votre . Il est manifeste que ce n’est pas sans raison et sans un puissant motif, les hommes n’étant pas assez aveugles pour agir ainsi légèrement, d’autant plus que nous voyons que non-seulement les Espagnols, dont c’est le devoir à cause de la foi jurée et de leur qualité de sujets, travaillent à augmenter votre puissance, mais encore les étrangers.
Tout le monde, il est vrai, s’accorde à servir avec zèle votre majesté ; cependant outre les avantages particuliers que chacun peut en retirer, il existe dans les services rendus une très-grande différence qui ne provient pas de la faute des serviteurs, mais uniquement du hasard et de la seule volonté de la Providence ; d’où il résulte qu’il arrive aux uns de rendre des services plus signalés encore qu’ils ne l’auraient cru, tandis qu’il en est tout différemment pour d’autres, et qu’il ne reste à ceux-ci, pour témoignage de leurs intentions, que le soin qu’ils ont pris pour réussir, et même ce soin est tellement ignoré qu’ils sont obligés de le faire remarquer. Quant à moi je puis dire que dans le voyage que j’ai fait par ordre de votre majesté, je pensais sincèrement, après avoir quitté la terre ferme, que mes travaux et mes services seraient aussi évidents, et d’une aussi grande importance que ceux de mes prédécesseurs, et qu’il ne me serait pas nécessaire de parler pour prendre place à côté de ceux qui ont rempli avec la plus grande équité et le zèle le plus ardent, les charges dont votre majesté les avait honorés. Mais comme ni ma prudence ni mes soins n’ont pu faire que nous ayons conquis le pays où nous allions dans l’intérêt de votre majesté, et comme, pour nos péchés, Dieu a permis que de toutes les flottes qui sont allées dans ces mers, aucune n’ait souffert d’aussi grands dangers, et n’ait eu une fin aussi et aussi misérable que la nôtre ; il ne me reste pour tirer parti de cette expédition, que d’offrir à votre majesté la relation de ce que j’ai pu voir et apprendre pendant dix années passées dans les contrées les plus extraordinaires, et que j’ai parcourues étant dénué de tout.
Je parlerai aussi de la situation de ces provinces, de leur éloignement, des vivres que l’on y trouve, des animaux qui y vivent, de la diversité des mœurs d’une multitude de nations les plus barbares chez lesquelles j’ai vécu. Je traiterai de toutes les autres particularités que j’ai pu observer et étudier, et qui, sous certains rapports, peuvent satisfaire votre majesté. Bien que l’espérance de sortir d’entre ces nations ait toujours été très faible chez moi, mon attention et mes soins n’ont cessé d’être extrêmes pour conserver le souvenir de tous les faits, afin de donner des preuves de mon bon vouloir pour le service de votre majesté, dans le cas où notre Seigneur voulût à la fin me ramener où je suis aujourd’hui. Le récit de mes observations me paraît devoir être très-utile aux personnes qui, d’après les ordres de votre majesté, iront conquérir ces provinces, les attirer à la connaissance de la religion du vrai Dieu et les soumettre à votre empire. J’ai écrit cette relation avec tant de sincérité que bien que l’on y trouve des faits tout nouveaux et très-difficiles à croire pour de certaines gens, on peut cependant y ajouter foi sans balancer, et être persuadé que loin d’exagérer, je dis plutôt moins que trop : il me suffira d’ailleurs pour être cru, d’avoir présenté comme vrai cet ouvrage à votre majesté. Je la prie donc de le recevoir à titre d’hommage, puisque c’est le seul qu’ait pu rapporter avec lui un homme qui est retourné dans le plus complet dénûment.
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Le 17 du mois de juin de l’année 1527, le gouverneur, Pamphilo de Narvaez, chargé de pouvoirs donnés par votre majesté, partit de Sant-Lucar de Barrameda, pour conquérir et gouverner les provinces qui s’étendent depuis la rivière des Palmes jusqu’au cap de la Floride, et qui sont en terre ferme. La flotte se composait de cinq vaisseaux montés par environ six cents hommes. Les officiers qui les commandaient, car il est nécessaire d’en faire mention, étaient les suivants : Cabeça de Vaca, trésorier et alguazil major, Alonzo Enrriquez, contador, Alonso de Solis, facteur de votre majesté : le contrôleur était un religieux de l’ordre de Saint-François, il remplissait les fonctions de commissaire, on le nommait frère Juan Suarez ; il était accompagné de quatre autres religieux du même ordre.
Arrivés à l’île de Saint-Domingue, nous y restâmes près de quarante-cinq jours pour nous approvisionner de choses nécessaires, entre autres de chevaux. Plus de cent quarante hommes abandonnèrent la flotte dans cette île, et voulurent y rester, s’étant laissé séduire par les avantages et les promesses que leur firent les habitants. Nous appareillâmes et nous gagnâmes Sant-Iago, qui est un port de l’île de Cuba. Pendant quelques jours que nous y restâmes, le gouverneur remplaça les gens qui l’avaient quitté : il se pourvut d’armes et de chevaux. Un gentilhomme de ce port, nommé Vasco Porcallo, bourgeois de la Trinité, ville de la même île, offrit au gouverneur des vivres qu’il avait à la Trinité qui est à cent lieues de Sant-Iago. Pamphilo de Narvaez partit pour s’y rendre avec toute sa flotte. Étant arrivé à un port nommé le cap de Santa-Cruz, situé à moitié chemin, il jugea à propos de s’y arrêter et d’envoyer un bâtiment chercher les vivres. Il chargea de cette expédition un capitaine nommé Pantoja : je devais l’accompagner pour plus de sûreté. Le gouverneur resta avec quatre navires, car il en avait acheté un à Saint-Domingue. Nos deux vaisseaux étant entrés au port de la Trinité, le capitaine Pantoja et Vasco Porcallo se rendirent à la ville qui est à une lieue de là, dans l’intention de recevoir les vivres. Je restai à bord avec les pilotes qui me dirent d’appareiller le plus tôt qu’il me serait possible, parce que le port était très-mauvais, et beaucoup de bâtiments s’y perdaient. Comme ce qui nous y arriva est très-remarquable, je pense qu’il n’est pas hors de propos de le raconter ici, d’autant plus que cela se rapporte au récit de notre voyage. Le lendemain de bonne heure le temps devint menaçant, il commença à pleuvoir, et la mer grossit tellement que, malgré la permission que j’avais donnée aux troupes de se rendre à terre, voyant le mauvais temps, et que la ville était à une lieue de là, un grand nombre revinrent à bord pour ne pas rester exposés à la pluie et au froid. Sur ces entrefaites un canot arriva de la ville et m’apporta une lettre d’un bourgeois, qui me priait de m’y rendre en disant qu’il me donnerait les vivres dont on aurait besoin ; je m’excusai, ne pouvant quitter les vaisseaux. A midi le canot revint avec une autre lettre dans laquelle on me priait encore avec beaucoup d’instance d’aller à la Trinité ; on avait même amené un cheval pour moi. Je répondis comme la première fois que je ne quitterais pas les vaisseaux ; mais les pilotes et l’équipage me prièrent vivement de me rendre à la ville, et de faire tous mes efforts pour hâter le départ des vivres, et pour quitter au plus tôt ces parages. Ils craignaient qu’en faisant un plus long séjour les bâtiments ne se perdissent. Ce motif me détermina à partir ; mais auparavant j’ordonnai aux pilotes, si le vent du sud qui occasionne dans cet endroit le naufrage des bâtiments s’élevait, et si l’on se voyait en danger, de faire échouer les navires dans un endroit où l’on pourrait sauver les équipages et les chevaux. Ces dispositions ayant été prises, je voulus emmener quelques amis avec moi ; ils s’y refurèsent parce qu’il pleuvait trop, qu’il faisait trop froid, et que la ville était trop éloignée. Ils me dirent que le lendemain dimanche, ils iraient y entendre la messe s’il plaisait à Dieu.
Une heure après que je fus débarqué, la mer commença à s’agiter extraordinairement ; le vent du nord était si violent, que les embarcations n’osèrent gagner la terre, et il fut tout à fait impossible aux marins de s’échouer à cause du vent contraire ; de sorte qu’ils passèrent toute la journée et le dimanche jusqu’à la nuit dans les plus grands dangers, tourmentés par les vents et une forte pluie. Le dimanche, la pluie et la tempête devinrent si violentes, que l’on ressentait la tourmente aussi bien dans la ville qu’en pleine mer ; toutes les maisons et les églises furent renversées, et nous étions obligés de nous tenir sept ou huit hommes ensemble pour ne pas être emportés par le vent. Nous n’avions pas moins de frayeur sous les arbres que dans les maisons, pensant qu’ils pouvaient nous écraser en tombant. Pendant cet ouragan, nous rôdâmes toute la nuit sans trouver d’endroit où nous être une demi-heure en sûreté. Toute la nuit, surtout depuis minuit, nous entendîmes un tumulte et un grand bruit de voix, de grelots, de flûtes, de tambourins et d’autres instruments, qui durèrent jusqu’au matin, lorsque la tempête cessa. Jamais dans ces parages on n’avait vu une chose si épouvantable. J’en ai fait dresser un procès-verbal, que j’ai envoyé comme preuves à votre majesté. Le lundi matin étant descendus au port, nous ne trouvâmes plus les vaisseaux ; nous en aperçûmes les bouées qui flottaient sur l’eau, ce qui nous fit voir qu’ils s’étaient perdus. Nous suivîmes la côte pour chercher quelques vestiges du naufrage ; mais n’ayant rien aperçu nous gagnâmes les bois. Nous y vîmes à un quart de lieue de la mer la chaloupe d’un navire qui était sur des arbres. A dix lieues de là, sur la côte, on trouva les cadavres de deux personnes de mon bâtiment et des couvercles de caisses ; ces gens étaient si défigurés par les meurtrissures des rochers, que l’on ne pouvait plus les reconnaître ; on recueillit aussi une couverture et un manteau déchirés en morceaux ; voilà tout ce qu’on put découvrir. Soixante-dix personnes et vingt chevaux périrent dans ces deux bâtiments, ceux qui avaient été à terre le jour de notre arrivée, c’est-à-dire une trentaine d’hommes furent les seuls qui survécurent. Nous restâmes plusieurs jours dans cet état, souffrant des maux extrêmes et la famine ; car la ville avait été détruite et les troupeaux s’étaient égarés ; la contrée était dans un état pénible à voir, tous les arbres étaient renversés, les forêts dévastées, sans feuilles ni verdure. Nous restâmes ainsi jusqu’au 5 du mois de novembre, époque où le gouverneur arriva avec ses quatre navires, qui avaient aussi essuyé une grande tempête ; mais ils y avaient échappé en se réfugiant à propos dans un endroit . Les gens embarqués, et ceux qu’il trouva à la Trinité, étaient si épouvantés des derniers , qu’ils n’osaient se rembarquer pendant l’hiver ; ils prièrent le gouverneur de passer la saison dans ce port. Voyant leur désir et celui des citoyens de la ville, il y consentit. Il me donna la garde des vaisseaux et de la troupe pour que j’allasse hiverner à Xagua, qui est à douze lieues de là. J’y restai jusqu’au 20 février.
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A cette époque le gouverneur arriva avec un brigantin acheté à la Trinité ; il amenait avec lui un certain Mirvelo, qu’il avait engagé parce que cet homme prétendait connaître la rivière des Palmes, où il avait été. C’était un excellent pilote pour toute la côte du nord. Pamphilo de Narvaez avait fait l’acquisition à la Havanne d’un autre bâtiment commandé par le capitaine Alvaro de la Cerda ; il portait quarante hommes et douze chevaux. Deux jours apres son arrivée, le gouverneur se rembarqua ; il emmena quatre cents hommes et quatre-vingts chevaux, quatre vaisseaux et un brigantin. Le pilote que nous venions d’engager, conduisit les navires sur des bas-fonds que l’on appelle de Canarreo, de sorte que le lendemain nous touchâmes. Cet accident se renouvela pendant quinze jours ; au bout de ce terme, une tourmente du sud poussa tant d’eau sur les bas-fonds que nous pûmes en sortir, mais non pas sans de grands dangers. Etant partis de là nous arrivâmes à Guaniguanico. Une autre tempête nous assaillit, et nous fûmes sur le point de périr ; enfin une troisième nous tourmenta durant trois jours ; puis nous doublâmes le cap de Saint-Antoine, et nous naviguâmes par un temps contraire jusqu’à douze lieues de la Havanne. Nous allions y entrer lorsque nous fûmes saisis par un vent du sud qui nous éloigna de terre. Nous nous dirigeâmes en travers sur la côte de Floride, que nous atteignîmes le mardi 11 avril. Nous la suivîmes, et le jeudi-saint, nous jetâmes l’ancre à l’entrée d’une baie au fond de laquelle nous vîmes des maisons et des villages indiens.
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Le même jour, le contador Alonzo Enrriquez débarqua dans une île située dans la même baie. Il appela les Indiens : ceux-ci restèrent avec lui assez longtemps, lui donnèrent en échange du poisson et quelques pièces de viande de cerfs. Le lendemain, c’était le -saint, le gouverneur débarqua avec le plus de monde qu’il put faire entrer dans les chaloupes. Quand nous arrivâmes aux buhios ou cases d’Indiens que nous avions aperçus, nous les trouvâmes abandonnés, car les habitants s’étaient enfuis la nuit même dans leurs canots. Un de ces buhios était si grand, qu’il pouvait contenir plus de trois cents personnes : les autres étaient moins vastes ; nous y trouvâmes une clochette en or parmi des filets. Le lendemain, le gouverneur planta l’étendard royal, puis il prit possession du pays au nom de votre majesté : il donna connaissance de ses lettres de nomination, et on le reconnut pour gouverneur du roi en vertu de ces ordres. Nous-mêmes nous fîmes lire les nôtres en sa présence, et il les reconnut suivant leur teneur. Après quoi il donna l’ordre de débarquer et de faire mettre à terre les quarante-deux chevaux qui nous étaient restés : la longue traversée et les gros temps avaient fait périr les autres. Ces étaient si malades et si faibles qu’ils ne pouvaient nous être d’une grande utilité pour le présent. Le lendemain les Indiens du village vinrent nous trouver : ils nous parlèrent ; mais comme nous n’avions pas d’interprètes, on ne les comprit pas. Ils nous firent des signes et des menaces, et nous crûmes qu’ils nous disaient de sortir du pays ; cependant ils nous quittèrent sans commettre aucun acte de violence.
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Le jour suivant le gouverneur se décida à pénétrer dans l’intérieur du pays pour le reconnaître ; je l’accompagnai avec le commissaire, le contrôleur et quarante hommes, dont six cavaliers qui ne pouvaient nous être d’une grande utilité. Nous marchâmes dans la du nord jusqu’à l’heure de vêpres. Nous arrivâmes à une très-grande baie, qui nous parut pénétrer fort avant dans les terres ; nous y passâmes la nuit, et le lendemain nous retournâmes où étaient nos troupes et nos vaisseaux. Le gouverneur ordonna au commandant du brigantin de côtoyer la Floride et de gagner le port que le pilote Mirvelo avait dit connaître ; mais déjà cet homme avait manqué ce port, et il ignorait où nous étions, et dans quelle direction il fallait le chercher. Le commandant du brigantin avait ordre, dans le cas où on ne le trouverait pas, de passer à la Havanne et de ramener un vaisseau qui appartenait à Alvaro de la Cerda, de charger des vivres et de venir nous rejoindre. Après le départ du brigantin, nous pénétrâmes de nouveau dans l’intérieur. Nous étions les mêmes personnes que la première fois, il y avait cependant quelques soldats de plus. Nous côtoyâmes la baie que nous avions découverte. Après avoir fait quatre lieues, nous prîmes quatre Indiens, nous leur montrâmes du maïs et des patates pour voir s’ils connaissaient ces aliments ; car jusqu’alors nous n’en avions pas encore vu dans le pays. Ils nous menèrent à leur village, qui était au fond de la baie et peu éloigné de là. Ils nous firent voir un peu de maïs qui n’était pas encore mûr. Nous trouvâmes un grand nombre de caisses, dont font usage les marchands espagnols ; dans chacune était un cadavre recouvert de cuirs de cerfs teints. Le commissaire, croyant reconnaître que c’étaient des objets d’idolâtrie, fit brûler les caisses et les cadavres. Nous trouvâmes des morceaux de toiles peintes, et des panaches qui semblaient provenir de la Nouvelle-Espagne. On vit aussi quelques traces d’or. Nous étant informés près des Indiens où ils avaient eu ces objets, ils nous apprirent par signes qu’il y avait fort loin de là une province nommée Apalache ; et leurs gestes indiquaient qu’on y trouvait une grande quantité du métal que nous estimions tant. Ayant pris ces Indiens pour guides, nous nous remîmes en route, et à dix ou douze lieues de là nous parvînmes à un village composé de quinze maisons près desquelles étaient de vastes champs de maïs bons à être récoltés. Il y en avait déjà de sec. Après deux jours de halte nous retournâmes où étaient les vaisseaux, le contador et la troupe : nous lui racontâmes, ainsi qu’aux pilotes, ce que nous avions vu et ce que les Indiens nous avaient appris. Le lendemain qui était le de mai, le gouverneur prit en particulier le commissaire, le contador, le contrôleur, moi, un marin nommé Bartholomé Fernandez, et l’écrivain Hieronymo de Alaniz. Quand nous fûmes réunis, il nous dit qu’il se proposait de pénétrer plus avant dans le pays, et que les vaisseaux suivraient la côte jusqu’à ce qu’on eût trouvé le port : que les pilotes disaient qu’en se dirigeant du côté de la rivière des Palmes il était plus probable qu’on le rencontrerait. En conséquence il nous pria de lui donner nos avis. Je répondis que je pensais qu’il ne fallait en aucune façon quitter les bâtiments avant de les avoir mis dans un port sûr et habité. Je lui dis de faire attention que les pilotes ne marchaient pas avec certitude, qu’ils ne s’accordaient pas dans leurs avis, qu’ils ignoraient où ils se trouvaient, qu’en outre les chevaux étaient dans un état à ne pas nous être utiles en cas de besoin ; que nous n’avions pas d’interprètes, qu’il était donc impossible de communiquer avec les Indiens, et de recueillir des informations sur le pays : que nous allions pénétrer dans une contrée tout à fait inconnue, dont on ignorait les productions, la population, que nous ne savions pas même où nous étions, et surtout que nous n’avions pas de vivres pour pénétrer dans ce pays inconnu. On avait examiné ce qui restait dans les navires, et l’on ne pouvait donner à chaque homme pour le voyage de l’intérieur, qu’une livre de biscuit et une livre de lard. Mon avis était donc que l’on devait , chercher un port et un meilleur pays, afin de pouvoir coloniser ; car celui que nous avions découvert jusqu’à présent était le plus désert et le plus misérable que l’on eût vu jusqu’alors dans ces parages. Le commissaire fut d’un avis tout à fait opposé : il dit qu’il ne fallait pas s’embarquer, mais longer la côte pour chercher le port, puisque les pilotes prétendaient qu’il n’était pas à plus de dix ou quinze lieues de Panuco : qu’il était impossible de ne pas le trouver dans cette direction, puisqu’il s’avançait douze lieues dans l’intérieur des terres. « Le premier arrivé, ajoutèrent-ils, attendra les autres. S’embarquer c’est tenter Dieu, puisque depuis notre départ d’Espagne nous avons essuyé tant de tempêtes, perdu tant de bâtiments et de monde. Ces motifs doivent engager à côtoyer par terre pour trouver le port ; les troupes suivront la même route que les navires jusqu’à ce que l’on soit arrivé.» Tous ceux qui étaient présents furent de cet avis, excepté l’écrivain dont j’ai parlé, qui prétendait qu’avant de quitter les vaisseaux il fallait les laisser dans un port connu, sûr et peuplé, qu’après cela le gouverneur pourrait pénétrer dans l’intérieur et faire ce qui lui plairait. Cependant celui-ci suivit son propre avis appuyé par celui des autres. Voyant sa détermination, je le requis, au nom de votre majesté, de ne pas quitter les bâtiments avant de les avoir mis dans un port sûr, et je pris à témoin l’écrivain qui était présent. Pamphilo de Narvaez me répondit que, puisqu’il se conformait à l’avis de la majorité des officiers, je n’avais pas pouvoir de lui faire cette requête. Il signifia à l’écrivain d’être témoin qu’il n’y avait pas de vivres dans cette contrée pour qu’on pût la coloniser ; qu’il allait quitter l’ancrage, et chercher un port plus sûr et un meilleur pays ; ne pouvant pas bâtir une ville dans cet endroit. Il ordonna aussitôt à la troupe qui devait le suivre de se pourvoir de vivres pour la route. Quand cela fut fait il me dit, devant les gens qui étaient présents, que puisque je m’opposais au voyage d’intérieur, et que je semblais le craindre, il me laissait le soin des vaisseaux et des troupes qui restaient embarquées, et l’ordre de coloniser si j’arrivais avant lui. Je refusai cette commission. Le soir même, après son départ, il me dit qu’il voyait qu’il ne pouvait confier cette entreprise qu’à moi seul, et il me pria de m’en charger. Voyant que malgré ces instances je m’en défendais toujours, il me demanda pourquoi je refusais d’y consentir ; je lui répondis : « Je me récuse parce que je suis certain que vous ne reverrez plus la flotte, et que la flotte n’entendra plus parler de vous, et je le pense ainsi, vous voyant pénétrer dans l’intérieur sans les objets nécessaires. J’aime mieux m’exposer au danger que vous allez courir, vous et les autres, que de me charger de la surveillance de notre flotte, et fournir l’occasion de faire dire que, m’étant opposé au voyage par terre, je restais par pusillanimité. Mon courage pourrait être mis en question ; en conséquence je préfère exposer ma vie, et ne pas laisser mon honneur ainsi compromis.» Persuadé qu’il ne réussirait pas près de moi, il pria plusieurs autres personnes de m’en parler et d’obtenir ce qu’il désirait ; je leur répondis comme à lui-même, ce qui fut cause qu’il choisit pour son lieutenant un alcalde, nommé Caravallo, qui resta avec les bâtiments.
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Samedi, 1 de mai, le jour même que ces faits avaient eu lieu, Pamphilo de Narvaez fit délivrer à chaque personne qui devait aller avec lui deux livres de biscuit et une demi-livre de lard, et nous partîmes pour le voyage par terre. Nous étions trois cents hommes, au nombre desquels était le commissaire, frère Juan Savarez, un autre religieux nommé Juan de Palos, trois prêtres, les officiers, et quarante cavaliers.
Nous marchâmes quinze jours sans autre nourriture que les vivres que nous avions emportés et quelques palmistes semblables à ceux d’Andalousie. Pendant tout ce temps , nous n’aperçûmes ni Indien, ni maison, ni village. Enfin nous arrivâmes à une rivière que nous passâmes avec beaucoup de peine à la nage ou sur des radeaux ; nous y employâmes une journée , car le courant était très-fort. Quand nous fûmes sur l’autre bord, douze cents Indiens environ vinrent à notre rencontre ; le gouverneur s’avança vers eux, et, après leur avoir parlé par signes, ils nous firent entendre de les suivre. Cinq ou six nous conduisirent à leurs maisons, éloignées d’une demi-lieue de là. Nous trouvâmes dans le voisinage une grande quantité de maïs prêt à être récolté ; nous rendîmes au Seigneur des grâces infinies de nous avoir secourus dans un si grand besoin. Nous n’étions pas encore faits à la misère ; outre la fatigue de la marche, la faim nous avait extrêmement affaiblis. Après trois jours de repos, le contador, le contrôleur, le commissaire et moi nous nous réunîmes pour prier le gouverneur d’envoyer à la mer chercher un port : les Indiens disaient qu’elle n’était pas trés-éloignée. Il nous répondit de ne point lui parler de cela, qu’elle était à une trop grande distance, et, comme j’insistais plus que les autres, il me dit d’y aller moi-même à pied avec quarante hommes et de chercher un port. Je partis le lendemain avec le capitaine Alonzo Castillo et quarante soldats de sa compagnie. Nous marchâmes jusqu’à midi ; nous parvînmes à des dunes situées sur les bords de la mer qui nous parut pénétrer très-avant dans les terres. Nous fîmes une demi-lieue sur des bas-fonds, en ayant de l’eau jusqu’à mi-jambes, obligés de poser les pieds sur de grosses huîtres qui nous faisaient de larges coupures très-douloureuses. Enfin, nous atteignîmes la rivière que nous avions déjà traversée, et qui se jetait dans la baie. Ne pouvant la passer à cause de la mer qui était très-houleuse, et du mauvais matériel que nous avions pour effectuer cette opération, nous retournâmes au camp, et nous contâmes au gouverneur le résultat de notre voyage. Nous lui dîmes qu’il était nécessaire de repasser la rivière au même endroit que la première fois, afin d’aller explorer soigneusement la baie que nous avions découverte, et voir s’il n’y avait pas un port. Le jour suivant Pamphilo de Narvaez donna l’ordre à un capitaine, nommé Valençuela, de traverser la rivière à la tête de soixante hommes et de six cavaliers, de la descendre jusqu’à la mer et de voir s’il découvrirait un port. Cet officier revint deux jours après ; il dit qu’il avait exploré toute la baie, que dans toute son étendue il n’y avait de l’eau que jusqu’aux genoux et point de port. Il avait vu cinq ou six canots d’indiens couverts d’ornements en plumes traverser d’une rive à l’autre. Quand nous eûmes connaissance du résultat de son expédition, nous nous remîmes en marche pour la province que les Indiens nomment Apalache ; nous emmenions pour guides ceux que nous avions pris. Nous marchâmes ainsi jusqu’au 17 juin sans rencontrer aucun Indien qui osât nous attendre. Ce jour-là un chef s’avança vers nous, couvert d’une peau de cerf peinte et porté par un naturel ; il était accompagné de beaucoup de monde, et l’on jouait devant lui de la flûte de roseau. Etant arrivé près du gouverneur, il resta une heure avec lui. Nous lui fîmes comprendre par signes que nous allions à Apalache. A en juger par ses gestes, il était ennemi de cette nation, et il nous proposait de nous aider dans notre expédition. Nous lui donnâmes des chapelets, des grelots et d’autres objets d’échange. Il fit présent au gouverneur de la peau de cerf qu’il avait sur les épaules, puis il s’en alla. Nous suivîmes la même route qu’il avait prise. Le soir nous arrivâmes à une rivière très-profonde, très-large et très-rapide. N’osant pas la passer sur des radeaux, nous construisîmes un canot ; une journée fut employée à gagner l’autre bord. Si les Indiens avaient voulu s’y opposer, il leur eût été bien facile de défendre ce passage ; mais au contraire ils nous aidèrent et pourtant nous eûmes bien du mal. Un cavalier, nommé Juan Velasquez, natif de Cuellar, n’ayant pas la patience d’attendre, entra dans la rivière, et fut renversé de cheval par la force du courant ; c’est en vain qu’il saisit les guides de sa monture, tous deux furent noyés. Les Indiens du chef que nous avions vu et qui se nommait Dulchanchellin, retrouvèrent le cheval, et nous dirent où nous pourrions voir Juan Velasquez, si nous descendions la rivière. Nous y allâmes ; sa mort nous fit bien de la peine, car c’était le premier que nous perdions. Cette nuit-là le cheval servit de à bien du monde. Le lendemain nous arrivâmes chez le chef indien, qui nous envoya du maïs. Le soir un chrétien, ayant été chercher de l’eau, fut blessé à coups de flèches par les Indiens. Nous partîmes le jour suivant sans apercevoir aucun naturel : tous s’étaient enfuis ; mais le lendemain nous en vîmes qui revenaient de la guerre. Nous les appelâmes, ils ne voulurent pas s’approcher, s’arrêtèrent à l’écart, puis ils nous suivirent. Le gouverneur laissa en embuscade sur la route un piquet de cavaliers qui coururent sur ces Indiens et en prirent trois ou quatre au passage : nous les retînmes pour nous servir de guides. Ils nous conduisirent dans un pays où la marche était très-difficile, mais qui présentait un coup d’œil magnifique. Il est couvert de forêts immenses dont les arbres sont d’une hauteur extraordinaire ; il y en avait une si grande quantité de renversés, que les chemins en étaient embarrassés, et nous ne pouvions passer sans faire de longs détours
un grand nombre de ceux qui n’étaient pas déracinés étaient fendus dans toute leur longueur, et les morceaux pendaient jusqu’à terre, ce qui prouve que le pays est exposé à de grands ouragans. Nous continuâmes cette marche fatigante jusqu’au lendemain de la Saint-Jean. Ce jour-là nous arrivâmes près d’Apalache sans avoir été aperçus par les Indiens. Nous rendîmes grâces à Dieu de nous en voir si proche, croyant que les naturels nous avaient dit la vérité, et que là seraient terminés les maux cruels que nous avions éprouvés, tant à cause de la longueur de la route que de la famine que nous avions endurée ; car, si quelquefois nous trouvions du maïs, le plus souvent nous faisions quatre et cinq lieues sans en apercevoir. Outre la faim et la fatigue, beaucoup des nôtres avaient les épaules couvertes de plaies qu’ils s’étaient faites en portant leurs armes, sans compter les autres accidents. Mais en nous voyant
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