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Réflexions préliminaires des vrais principes politiques

Clément Dumesnil · 1849 · Free in the US

36,181 words · about 2 h 32 min to read

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Author
Clément Dumesnil
Language
French
Published
1849
Length
36,181 words · about 2 h 32 min
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des

par clément dumesnil.

MONTRÉAL :

Texte entier

des

par clément dumesnil.

MONTRÉAL :

—

1849.

—

ans ce tems de grandes révolutions, où la France s’est donné une constitution, et où les peuples demandent justement des réformes efficaces, les développemens des vrais principes sur lesquels les constitutions et les gouvernemens doivent être fondés pour assurer aux peuples la jouissance de leurs droits, les élémens de prospérité et de bonheur que la civilisation leur permet d’espérer, tout en proclamant les voies et les moyens de les mettre en pratique, doivent inspirer un intérêt général ; aussi nous avons écrit un ouvrage sur les vrais politiques, précédé d’une introduction, suivie d’un coup d’œil rétrospectif, et traitant : 1. De la société et de la civilisation ; 2. Des gouvernemens monarchiques et héréditaires ; 3. D’investigations sur les gouvernemens de l’ancien et du nouveau systèmes ; 4. Des constitutions ; traitant sur cette question 5. L’Angleterre a-t-elle une constitution ? elle n’en a pas, et comment ? 6. Sur le système des précédens ; 7. De l’organisation du pouvoir législatif ; 8. De nombreuses considérations sur les , comprenant un grand nombre de sujets divers et importans, et se terminant enfin par une revue générale de la politique en Europe.

Mais, comme des circonstances pécuniaires ne nous permettent pas de livrer maintenant cet ouvrage à la publication, en attendant qu’il puisse voir le jour, nous donnons au public quelques réflexions préliminaires lesquelles, quelque bornées qu’elles soient peuvent n’être pas sans intérêt et sans utilité.

Ces réflexions préliminaires seront sur la flatterie, l’esprit public, la loyauté, les bons et les mauvais gouvernemens ; sur ce que tout homme doit connaître et qui le concerne immédiatement dans ses droits, sa vertu, sa propriété et la sécurité de sa personne ; sur la nature des lois, sur la passion naturelle à l’homme pour la domination, sur l’égalité des hommes, sur l’état malheureux de la généralité du monde par l’iniquité de ses gouvernans ; sur les préjugés politiques, sur ce que la popularité n’est pas toujours une preuve de mérite ; sur l’honneur privé et l’honneur public, sur l’amour de son pays, l’amour national et le patriotisme, sur la liberté, droit inaliénable du genre humain, et ses heureux résultats ; sur la tyrannie et ses effets désastreux ; enfin, sur ce qu’un gouvernement est incompatible avec la vraie religion.

La flatterie, dans tout gouvernement, est un signe de servitude ; elle est incompatible avec la liberté, qui produit l’égalité. La flatterie est fausse et égoïste ; elle découle de la peur ou de la fureur ; n’ayant que soi en vue, elle n’observe aucune règle de mérite ou d’équité. La flatterie est d’autant plus exaltée et plus honteuse que ceux qui la patronisent sont plus méprisables ; aussi Pline observe-t-il que les empereurs qui furent les plus haïs, furent aussi les plus flattés ; car, dit-il, la dissimulation est plus ingénieuse et plus artificieuse que la liberté, et la peur l’est plus que l’amour.

C’est un vice en inimitié continuelle avec la vérité : il est calomniateur, et souvent cruel : tout mot qui lui est un libelle ; toute action qu’il n’aime pas est une trahison ou une sédition.

Avec un gouvernement libre, cet être hideux, qu’accompagnent toujours la bassesse et le déshonneur, craint de se montrer, et se cache.

La tyrannie fait les flatteurs, comme les flatteurs font les tyrans. Ces êtres dégradés doivent être voués au mépris de tous les citoyens d’une société bien constituée.

L’esprit public, entendu comme il faut, est l’amour de son pays, qui renferme tous les sentimens honorables et chers à l’humanité ; après la vraie religion, sans laquelle il ne peut avoir de solide fondement, c’est la première des vertus, qui contient en elle toutes les autres vertus sociales ; elle conduit à l’avantage de tous : celui qui en est vraiment animé ne considère ni la peine, ni les périls, ni les pertes qui peuvent résulter pour lui dans le noble exercice qu’il en fait ; en un mot, c’est la sollicitude de l’homme pour tout ce qui peut promouvoir et assurer le bien être de son pays et de ses concitoyens.

On parle beaucoup de l’esprit public, mais on en parle très souvent sans en être pénétré ; on le mentionne sans en avoir une véritable idée, seulement comme une chose excellente, une qualité précieuse que tout le monde aime, dont personne ne voudrait passer pour ne pas avoir, et que beaucoup, trop malheureusement, ne comprennent que comme devant être la satisfaction de leurs passions personnelles, de leur esprit d’égoïsme, et de leur ambition particulière.

Considérez ce portrait, ô vous grands patriotes, gouvernans et gouvernés, entrez en vous-mêmes, et voyez si vous en avez la ressemblance. Qui avez-vous louangé pour son propre mérite, sans esprit de parti ? Qui avez-vous renversé pour le seul bien de votre pays ? Quels avantages avez-vous procurés à votre nation en sacrifiant vos propres intérêts ? Les intérêts nationaux n’ont-ils jamais été par vous tournés au détriment du peuple pour votre profit personnel ?…

La loyauté, par ignorance ou par coutume, est souvent détournée de sa véritable signification. La loyauté consiste à conformer ses actions aux règles basées sur les bonnes lois, qui dérivent toujours de l’éternelle équité, et de la constitution qu’elles supportent. Ce mot de loyauté vient du mot français loy, qui veut dire, conforme à la loi, à la justice. Tout ce qui n’est pas fondé sur l’immuable équité est déloyal.

Obéir à un prince légitime, qui lui-même obéit aux lois, est unanimement reconnu être de la loyauté. Maintenant, on doit en conclure que la déloyauté consiste à obéir à un tyran qui foule aux pieds les lois, et outrage la justice ; qu’en conséquence lui, qui commande, et ceux qui lui obéissent dans ses œuvres de despotisme, sont déloyaux ; mais des esprits faux ont maintenu que la loyauté consiste également dans l’obéissance à un bon prince, comme à un despote qui viole les lois divines et humaines, qui est un ennemi de Dieu et des hommes ; conséquemment, que les Satellites et les instrumens de ses crimes, de ses cruautés, de ses déprédations, de ses oppressions sont loyaux ; tandis que ceux qui résistent à la tyrannie, qui défendent la justice, la vertu et l’humanité contre des monstres qui dégradent la nature humaine, sont des rebelles : d’après ce faux principe, l’homme deviendrait rebelle en agissant vertueusement pour la défense de ses droits naturels et imprescriptibles usurpés par le pire des rebelles contre la communauté, qui n’est retenu par aucune considération divine ou humaine. Admettre un tel principe, c’est outrager la vérité.

De leur tems Richard et Édouard furent les plus grands rebelles de l’Angleterre. Tout tyran est un rebelle ; il est pis encore, c’est un monstre. Le Grand Seigneur, et l’Empereur de Russie sont les plus grands rebelles de leurs pays.

Les hommes qui, par l’usurpation, se placent au-dessus des lois humaines, ne sont pas moins assujettis aux lois éternelles de la clémence, de la justice et de la vérité ; et tous ceux qui violent ces lois immuables, sont des tyrans, et il est loyal de mettre la main à l’œuvre de la destruction de leur tyrannie.

Brutus, chassant la race royale et rebelle des Tarquins, fut un loyal romain qui sacrifia ces traîtres aux libertés et au ressentiment du peuple.

C’est une vérité, dont les hommes doivent se pénétrer, inconnue dans les contrées où elle est dangereuse aux oppresseurs.

Les caractères des bons et des mauvais magistrats, ou des bons et des mauvais gouvernans, peuvent ainsi se définir :

Le bon magistrat recherche le bonheur du peuple commis à ses soins, pour remplir la fin de son institution. Connaissant qu’elle se trouve dans l’exécution de la justice et de la vertu, il s’efforce de les implanter et de les propager pour le bien public. Il sait qu’il ne peut avoir de sûreté là manque la force, que la force ne peut subsister sans union, l’union sans la justice, et la justice où manque la religion, et qu’il est de son devoir d’inculquer ces vérités sans cesse, autant par les préceptes que par l’exemple. En conduisant le peuple dans le chemin de la vertu, il accroît sa force et sa gloire ; et le peuple satisfait est toujours prêt à repousser, avec unité et énergie, l’invasion étrangère ou l’agitation intérieure.

Le mauvais magistrat cherche des fins opposées au bonheur du peuple, aussi prend-il des voies contraires. Quand un magistrat pense qu’il n’est pas fait pour la nation, mais la nation pour lui ; qu’il gouverne, non pour elle, mais pour lui-même ; qu’elle n’est que pour accroître sa gloire et fournir à ses jouissances, il s’occupe, non de ce qu’il doit faire pour elle, mais de ce qu’il peut en tirer : par ce moyen, il établit un intérêt personnel de profit, de plaisir et de pompe, opposé à l’intérêt public pour lequel il a été fait ce qu’il est. Ces fins contraires aux intérêts nationaux, divisent la nation en plusieurs parties ; l’esprit public s’éteint par la corruption, chacun, à l’instar du gouvernement, ne pense qu’à satisfaire son intérêt particulier ; naît la faiblesse, résultat de la division, des intérêts individuels froissés ; s’élèvent d’irréconciliables inimitiés. Lorsque des difficultés ou extérieures surviennent, le magistrat se trouve sans l’assistance de la nation, dont la plus grande partie est opprimée par lui et par ses créatures ; et les intérêts généraux étant séparés de ceux du magistrat, alors le peuple mécontent le défend sans bonne volonté ni courage contre une invasion étrangère ; et lorsqu’il est attaqué par une partie de la nation, les parties divisées s’unissent souvent pour renverser l’oppresseur.

Ceux à qui profitent l’oppression s’opposent à la propagation des lumières et de la liberté, biens inséparables ; qui détruit les lumières détruit la liberté. Où la vérité est dangereuse, la liberté est précaire. La tyrannie escortée de l’imposture, de l’ignorance et de l’esclavage ont conspiré contre la justice ; ils ont proclamé des doctrines perverses et destructives, dont la plus dangereuse, dans l’ordre politique, est , que ce n’est pas le fait des hommes privés de s’immiscer aux affaires du gouvernement. Doctrine stupide, fausse et deshonnête, qui ne peut sortir que de la bouche d’un tyran ou d’un esclave, et que ne peut entendre, sans horreur et indignation, l’homme pénétré de sa dignité.

Tout homme doit, connaître ce qui le concerne immédiatement dans ses droits, sa vertu, sa propriété et la sécurité de sa personne. Les vertus et les vices des gouvernans deviennent aisément les vertus et les vices des gouvernés. La ville de Rome, par la nature de son gouvernement, pu conquérir le monde ; mais le grand monarque de la Perse, le plus grand alors de la terre, n’a pu, lui, résister à la face d’une ville grecque.

Tels sont les résultats qui proviennent des gouvernemens ; telles sont les conséquences de leurs natures et de leurs administrations sur les peuples.

Dire qu’un simple citoyen n’a rien à faire avec le gouvernement, c’est avancer que sa condition heureuse ou malheureuse ne le concerne pas.

Le public est le corps collectif des citoyens dont chacun est membre, et comme le corps entier doit intervenir pour la conservation de tout individu, il est aussi du devoir de chaque individu de s’immiscer pour le tout, qui le comprend même.

Un homme, ou quelques hommes, formant un corps particulier, n’ont souvent consulté que leurs intérêts personnels ; mais le peuple, au contraire, en s’occupant de ses propres intérêts, agit pour le public en agissant pour lui-même.

De toutes les sciences humaines, aucune ne concerne plus particulièrement l’homme en ce monde que celle du gouvernement ; elle est la plus aisée à être comprise, on en dise, et cependant la moins généralement entendue. Ceux qui ont intérêt à cacher la vérité voudrait faire croire qu’il y a en cette science des difficultés et des mystères au-dessus de l’entendement du vulgaire. Tout homme peut reconnaître un bon gouvernement d’un mauvais par ses effets ; il si le fruit de son industrie et de ses labeurs lui appartient, s’il en jouit avec sécurité et en paix ; et s’il ne connaît point les principes du gouvernement, c’est par défaut d’y penser ou de s’en informer : ils se fondent sur le sens commun.

Qu’est-ce qu’un gouvernement, si ce n’est un dépôt fait par un peuple à un seul homme, ou à plusieurs pour la conduite des affaires de tous, afin que chacun puisse, avec sécurité, jouir de ce qui lui appartient ?

C’est vraiment un honorable dépôt ; mais rarement conservé avec honneur ; ceux qui le possèdent ayant souvent plus à cœur d’augmenter leur pouvoir, que de se rendre utile ; d’être redoutables, plutôt que bienfaisans.

C’est donc un dépôt qu’on ne doit faire qu’avec de grandes et puissantes restrictions. Toute violation de ce dépôt sacré doit être sévèrement punie.

L’honnêteté, la diligence, le bon sens sont les qualités nécessaires pour l’exécution de ce dépôt, dont le bien public est la seule fin. Quant au raffinement des hommes d’état il n’est souvent que l’apparence de la sagesse.

Cincinnatus fut appelé, labourant son petit domaine, pour défendre et sauver la république de Rome en danger ; charge qu’il accomplit avec succès et honnêtement sans les grimaces et les profits de la plupart des hommes d’état. Vainqueur des ennemis de la patrie, on ne le vit pas obstinément se maintenir à la tête des affaires pour former un parti, faire sa fortune et s’établir au pouvoir. Il fut revêtu de la dictature avec le consentement général, et il la résigna avec l’applaudissement public. Le Washington nous a aussi légué un grand exemple à suivre.

Toute bonne loi tire son origine des lois divines ou des lois naturelles. C’est vouloir assujettir la justice à la force que de porter une pénalité où il n’y a point de crime ou de délit. La loi est la droite raison, commandant les choses qui sont bonnes, et défendant celles qui sont mauvaises ; c’est la déclaration du juste et de l’injuste, des avantages et des peines qui s’y rattachent. Ainsi, la violation d’une loi ne constitue pas un crime où la loi est mauvaise ; mais la violation de ce qui devrait être loi, est un crime où la loi n’existe pas. L’essence du juste et de l’injuste ne dépend pas de clauses et de mots insérés dans un code ; mais de la raison et de la nature des choses antérieures aux lois humaines.

Cicéron a dit judicieusement, que qui a juste raison a droit ; que la vertu est parfaite raison ; et que toutes les nations, ayant la raison pour guide, sont capables d’arriver à la vertu. D’où il s’ensuit que tout peuple est susceptible de faire de bonnes lois ; et que là où les lois sont mauvaises, elles ont été faites par la corruption, l’esprit de faction, la peur ou la surprise.

Les armes et l’argent firent confirmer les actes de César ; il fut déclaré être au-dessus des lois ; mais César n’en fut pas moins traître à son pays, et ses actes ne restèrent pas moins pervers et tyranniques.

Il n’y avait point de loi écrite contre l’adultère lorsque le jeune Tarquin Lucrèce ; néanmoins son attentat fut justement puni par les Romains.

La vertu porte en elle-même sa propre récompense, par la satisfaction qu’en ressent en la suivant ; mais elle ne suffit pas à l’homme dépravé par la prévarication d’Adam ; les récompenses et les châtimens constituent donc toute la force des lois. Ôtez-les, et leur promulgation devient inutile.

Les deux grandes lois de la société humaine sont l’équité et la préservation de soi-même ; toutes les lois de la société sont entièrement réciproques. Permettre à un homme, soit son titre, de commettre le mal avec , c’est faire triompher le vice sur la vertu ; c’est livrer l’innocence au coupable comme une proie ; c’est mettre la propriété à la merci de la rapine, et la vie entre les mains de la cruauté. La loi de la nature permet, et même oblige de nous défendre pour notre préservation. C’est un devoir, envers nous, mais envers la société. Cicéron a dit que quiconque ne résiste pas au méchant, est coupable du même crime que celui qui déserte ses parens, ses amis et son pays.

Nul homme dans la société ne doit avoir de au-dessus des autres, sans lui donner un équivalent pour un tel privilège. Les législateurs qui font de bonnes lois, les magistrats intègres qui les exécutent, avec fidélité, pour leurs services honorables au public, méritent le privilège et la paie qu’ils en reçoivent ; les places et le pouvoir sont les récompenses que paye le peuple à ses députés, à ses serviteurs. Si tout législateur, si tout magistrat est élevé au-dessus des simples membres de la communauté, la communauté elle-même est placée au-dessus de lui.

Les hommes ont une passion naturelle pour la domination ; ils désirent de figurer dans le monde, et ils prennent pour parvenir à ce but diverses voies, selon leurs capacités différentes, leurs opinions, leurs tempéramens et les opportunités. Peu d’hommes, de leur propre choix, voudraient avoir d’autres pour égaux, s’ils pouvaient se placer d’eux.

Cet esprit de domination qui porte à s’élever au-dessus de son semblable, à prendre de soi et de son habilité une opinion favorable, est une source féconde de maux privés et publics, de guerres, de fraudes, de cruautés et d’oppression. La noble ambition de se distinguer par des moyens honnêtes, est non-seulement permise, elle est même louable ; elle produit de grands avantages publics ; mais la société doit pourvoir à ce qu’une telle émulation parmi les membres qui la , lui soit profitable et jamais dangereuse. Du moment que cette peut devenir funeste à la sécurité publique, on doit l’arrêter dans sa course, lui opposer des entraves qui la fasse entrer dans de justes bornes.

Périclès, par son éloquence et sa popularité devenues dangereuses, détruisit le pouvoir de l’Aréopage, le sénat d’Athènes, une cour de magistrats qui balançait le pouvoir du peuple, qui, devenu libre de cette contrainte, se livra aveuglement à la licence et à la corruption. Les Athéniens devinrent les sujets de Périclès. Après leur avoir fait beaucoup de bien, il eut assez de crédit pour détruire leur gouvernement et leurs vertus. Du caractère de bienfaiteur il prit celui de maître. Valérius Maxime observe que, « la seule différence qui existe entre Pisistrate et Périclès fut, que celui-ci exerça par artifice la même tyrannie qu’imposa l’autre par les armes. »

L’esprit public doit donc être d’employer et d’encourager la capacité du génie des hommes distingués, de manière à n’en retirer que de bons fruits de leurs services.

C’était la pratique de l’ancienne Rome que la vertu fût la seule voie à la gloire. Coriolan et Manlius Capitolinus étaient tous deux de braves hommes, et qui méritèrent bien de leur pays ; tous deux furent généreusement récompensés, distingués, par de grands honneurs qu’ils reçurent ; mais après, manquant à leurs devoirs et à la vertu, ils furent tous deux condamnés par leur commune patrie, l’un pour une conspiration contre elle, l’autre pour avoir méprisé ses lois. Ainsi, leurs services et leurs crimes ont-ils été séparément et convenablement récompensés et punis.

L’émulation, ou la passion des hommes de s’égaler ou de se surpasser de mérite les uns les autres, doit être encouragée avec deux restrictions : premièrement, que nul citoyen, soit son mérite, ne puisse jamais se récompenser lui-même ; secondement, qu’il ne puisse avoir que sa juste récompense.

Scipion, nommé après l’Africain, fut choisi, comme le plus grand et le plus digne dans Rome, pour envahir le territoire des Carthaginois ; ce qu’il fit avec gloire pour lui-même, et avantage pour sa patrie. Il défit Hannibal conquit Carthage. La même louange doit être accordée à Metellus, Lucullus, T. Flaminius, Paule-Emile, et plusieurs autres généraux romains, qui tous conquérirent pour leur pays, et furent récompensés avec des lauriers et des dignités. Mais, Jules César ayant été aussi employé à conquérir pour sa patrie, la République Romaine fut prise par lui comme sa récompense. Il se paya lui-même de tout le monde romain, pour en avoir conquis une partie, Alexandre, dit le Grand, et beaucoup d’autres , eurent la même modestie de tout prendre pour se récompenser.

Aucun état libre ne peut subsister en accordant l’impunité aux actions criminelles en vue des services rendus, quels qu’ils soient. Toutes les actions doivent être considérées en elles-mêmes, et elles doivent être récompensées ou punies séparément selon leur mérite.

Les hommes sont égaux par les lois de la nature, et aucun d’eux ne s’élève au-dessus de ses semblables que par la force ou le consentement ; nul homme ne naît jamais supérieur à tous les autres hommes ; aussi soit la bonté ou la malice d’un homme, on peut trouver son semblable ; il n’est jamais une exception unique de son espèce. Mais la populace insensée voit rarement s’élever quelqu’un sans lui attribuer des qualités supérieures à tous les autres hommes. Aussi celui qui est à la tête d’un parti est-il toujours exalté par ses partisans, comme étant supérieur au reste du genre humain. Néanmoins sa conduite prouve constamment, que le plus élevé dans l’ordre social est sur le même niveau que beaucoup d’autres. Les hommes revêtus de grandes dignités, sont presque toujours vus avec des yeux préjugés ; la plupart des autres hommes les regardent dans l’éloignement au travers d’un verre grossissant qui les grandit ; d’autres sont frappés de leur splendeur, et beaucoup sont aveuglés par l’éclat du pouvoir dont ils . Le plus souvent, tout ce qui paraît à l’homme, brillant ou terrible, lui semble grand aux yeux de son imagination.

Il est évident qu’il ne doit exister d’inégalité dans la société que pour le bonheur social. Ceux qui se croient orgueilleusement plus que leurs semblables, sont souvent au-dessous de la plupart. Ils se targuent follement de leur naissance, comme si dans la nature trouvait aucune distinction de sang et de supériorité. Tous, nous naissons faibles, assujettis aux mêmes besoins et aux mêmes maux, Ce ne sont que les vertus et les , fruits d’une bonne éducation, qui font l’inégalité réelle. Quiconque prétend être naturellement supérieur aux autres hommes, réclame de la nature ce qu’elle n’a jamais fait pour personne. Il n’y a rien de moral dans le sang, ou dans un titre, ou dans un emploi quelconque ; seulement les actions, et les causes qui les produisent sont morales. Un noble sang ne prévient ni la folie ni le crime ; au contraire, il donne plus souvent l’occasion de s’y livrer. Un bon villageois est meilleur qu’un tyran haut placé. D’être élevé en dignité n’est pas au pouvoir de tous les hommes ; mais il est au pouvoir de tous d’être bons citoyens, d’être vertueux ; en cela ils sont tous sur un pied d’égalité.

En parcourant l’histoire, et en les yeux sur le monde entier, on reconnaît a

été, et quelle est encore la malheureuse situation de l’espèce humaine, sous les chaînes des oppresseurs, dans la plus grande du monde. Un prince d’esclaves est le pire des hommes ; c’est un bourreau public qui, pour un sceptre, s’arme du glaive. Il ne tire sa prétendue grandeur, ses richesses, sa splendeur et sa sécurité, que de la misère, de la pauvreté, des dangers, de la ruine et de la destruction de ceux qu’il gouverne Leur condition est au-dessous des bêtes des champs qui jouissent, du moins, en liberté, de la pâture, de l’air et de l’eau ; ils vivent à merci d’un tyran, dont la politique consiste dans la terreur et l’oppression. La vie de millions d’hommes, et leurs propriétés, sont à la discrétion d’un être qui, sans justice, et sans humanité, dispose souverainement du genre humain.

À peu d’exceptions, tel est le déplorable état de l’Asie, de l’Afrique, et encore d’une partie de l’Europe.

Il n’y a que le gouvernement fondé sur la liberté qui puisse être un bien public ; sans la liberté le gouvernement est une malédiction, une garantie pour commettre, avec impunité, tous les crimes.

Le préjugé est un attachement obstiné et irrationnel d’une fausse opinion. Quel n’est pas son empire ! il repousse la raison pour en prendre la place.

Les mauvais gouvernemens se sont toujours imposé l’affreux devoir de nourrir les préjugés les plus grossiers qui leur étaient avantageux. Les véritables connaissances et les préjugés ne peuvent s’allier ensemble.

Elle serait incroyable, si les faits ne venaient l’attester, l’influence honteuse que les préjugés ont exercé sur le genre humain en dégradant la raison. Nous ne ferons que mentionner quelques faits.

Alexandre et César mirent le monde pour satisfaire leur ambition personnelle ; ils usurpèrent tous les pouvoirs ; ils pavèrent leurs carrières à la domination avec des cadavres ; ils furent les oppresseurs et les bouchers de la race humaine ; quels titres de gloire ! néanmoins ils sont cités avec applaudissement, et ils reçoivent les noms de grands.

Les préjugés de la royauté, qui ont entouré les trônes, et qui les entourent encore dans de certaines contrées, font considérer comme grands durant leur vie, les potentats qui y sont assis, quelque abjects et méprisables qu’ils soient d’ailleurs par les vices honteux et les crimes qui les déshonorent.

En de certains pays, de ces majestés ou en a fait des demi-dieux.

Les préjugés qui se rattachent à la naissance, à l’hommage rendu, non à la vertu, mais à la noblesse d’hommes, qui n’ont souvent de noble que de nom, sont autant irrationnels que ridicules.

La popularité n’est pas toujours une preuve de mérite. Lorsqu’elle est acquise par la vertu et par des causes honorables, il est sans doute glorieux de la posséder ; mais trop souvent ceux qui en jouissent n’en ont aucun droit réel, et c’est quand ils y sont parvenus par la déception les fausses promesses, l’injustice commise en flattant et servent les passions populaires et l’esprit de parti en ce qu’ils ont de répréhensibles. Combien de fois cette popularité n’est-elle pas le prix que le peuple paye à des chefs pour le tromper, le trahir et le vendre ! Les vices et les folies d’un chef populaire ne deviennent que trop souvent populaires eux-mêmes.

Quand le peuple est libre, il juge mieux des hommes par leurs bonnes ou leurs mauvaises actions ; il est alors susceptible de séparer le vice de la vertu, et le juste de l’injuste ; ainsi, sous un bon gouvernement, où la corruption est exclue, les hommes les plus vertueux, les plus animés du bien public, sont les plus populaires : les plus dignes sont les plus estimés. Mais lorsque l’or ou la terreur interviennent, et que le gouvernement se tourne en faction, le jugement du peuple se vicie ; et alors on le voit préférer les hommes les plus vils, qui savent mieux se prêter à ses vices et à ses passions mauvaises, qui savent mieux employer, sans honte, tous les moyens de corruption en leur pouvoir.

Qui fut plus aimé à Rome que , dans le tems même qu’il méditait l’esclavage du peuple romain ? Qui eurent plus de partisans, plus d’applaudissemens, plus de flatteries, plus de trophées, plus de statues que Murius et Sylla, et César, Auguste et Antoine, dans leurs œuvres criminelles du renversement de l’État, de l’oppression du genre humain, et dans leurs massacres d’une partie du peuple pour imposer leurs chaînes ? Tous ces hommes furent les ennemis de la liberté, de la vérité, de la paix et du bonheur du peuple ; ils furent les plaies et les fléaux de la terre ; mais ils trompèrent et détruisirent la nation avec son propre consentement ; et, par leurs iniquités, ils obtinrent la plus grande popularité.

Nous ferons ici quelques observations sur l’honneur privé et sur l’honneur public.

Le véritable honneur est un attachement honnête, fondé sur des principes bienfaisans, et sur une bonne réputation, qui portent l’homme à faire du bien à son semblable à son coût, peine et péril. Le faux honneur est une prétention à ce caractère, tout en faisant des choses qui le détruisent. L’abus de l’honneur est appelé honneur par ceux qui, avec ce mot à la bouche, agissent avec cruauté, injustice, folie et bassesse.

Un faux point d’honneur a fait en Europe verser des flots de sang ; pour un mot, souvent pour des futilités, on a vu des amis se couper la gorge. Les anciens Grecs et Romains étaient braves, et ils ne mirent le point d’honneur qu’à défendre de leur vie leurs Patries contre leurs ennemis.

Si on a la réputation attaquée par les actes d’un ennemi, les lois sont là pour l’en châtier ; il leur appartient de punir tout attentat contre la société dans aucun de ses membres. Quel honneur de réparer un crime par un autre pire ! Si quelqu’un vous fait une injure, il doit, par ce point d’honneur, se battre pour la défendre. Vous ayant fait une insulte ou un dommage, contraire à l’honneur et à la justice, il vous fait réparation en vous ôtant la vie, conformément aux impulsions de l’honneur ; c’est donc ici une guerre d’honneur contre l’honneur, la justice et le sens commun.

Un autre faux point d’honneur est de continuer à soutenir l’erreur, après la conviction qu’on s’est acquise qu’elle est telle. C’est le faux honneur contre la vérité.

Un autre faux point d’honneur a été quelquefois de servir son prince contre sa propre Patrie qui paye, quoique le service profitable à cette Patrie était le seul devoir et l’affaire particulière, tant du prince que de tout employé public sous lui.

C’est la guerre du faux honneur contre le devoir.

L’honneur d’un parti est d’accepter tout ce qui vient de lui de juste ou d’injuste ; et quoique le chef puisse être dans une voie blâmable, le faux honneur de son parti engage à la lui rester fidèle.

C’est ici la guerre du faux honneur contre l’honnêteté.

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