1
DE QUOI VIVENT LES HOMMES (1881)
Quand nous aimons nos frères, nous connaissons par là que nous sommes passés de la mort à la vie. Celui qui n’aime pas son frère demeure dans la mort.
… Or, celui qui aura des biens de ce monde, et qui voyant son frère dans le besoin, lui fermera ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeure-t-il en lui ?
Mes petits enfants, n’aimons pas seulement en paroles, et par la langue, mais aimons en effet et en vérité.
... Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les antres, car la charité vient de Dieu ; et quiconque aime les autres est né de Dieu et il connaît Dieu.
Celui qui ne les aime point, n’a point connu Dieu ; car Dieu est amour.
… Personne ne vit jamais Dieu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est accompli en nous.
… Et nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous, et nous l’avons cru. Dieu est charité ; et celui qui demeure
dans la charité demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.
… Si quelqu’un dit : J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, il est menteur ; car celui qui n’aime point son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ?
I
Un cordonnier vivait avec sa femme et ses enfants dans une chambre louée à un paysan, car il ne possédait ni maison ni terre, et gagnait de quoi nourrir sa famille par son métier de cordonnier. Le pain était cher, le travail peu payé ; il mangeait tout ce qu’il gagnait. Il n’avait pour lui et sa femme qu’une seule pelisse, et encore s’en allait-elle en loques. Depuis deux années déjà, le cordonnier cherchait à acheter quelques peaux de mouton pour s’en faire une pelisse neuve. Vers l’automne, il se trouva possesseur d’un peu d’argent ; trois roubles en papier étaient là, dans le coffre de la femme. Des paysans du village leur devaient cinq roubles et vingt kopeks. Un matin, le cordonnier résolut d’aller au bourg acheter sa pelisse. Il revêtit la jaquette en nankin ouaté de sa femme, mit par dessus un cafetan de drap, plaça les trois roubles dans sa poche, prit son bâton et partit après le déjeuner. « Je toucherai les cinq roubles des paysans ; avec cela et les trois roubles que j’ai, j’aurai de quoi acheter des peaux pour faire une pelisse », pensait-il.
Arrivé au bourg, il se rendit chez le paysan. Il n’était pas là. La femme promit de lui envoyer porter l’argent dans la semaine, mais elle ne donna rien. Chez un autre, on lui jura qu’on n’avait rien pour le payer ; on lui donna seulement vingt kopeks pour un ressemelage. Le cordonnier pensa acheter les peaux à crédit ; mais le marchand n’y voulut point consentir. Il lui dit : « Apporte-moi l’argent et alors tu choisiras les marchandises que tu voudras ; car nous ne savons que trop combien il est difficile de nous faire payer. »
Le cordonnier ne fit pas d’affaires, et à part les vingt kopeks du ressemelage, il ne reçut qu’une vieille paire de bottes qu’on lui donna à ressemeler.
Tout triste, le cordonnier alla au cabaret, but ses vingt kopeks, et se remit en route sans les peaux de mouton. Le matin, il avait eu froid tout le long du chemin, mais au retour, comme il avait bu, il avait chaud, bien qu’il fût sans pelisse. Il marcha allègrement, frappant de son bâton le sol gelé ; il fit tournoyer les bottes, et se dit :
« J’ai chaud sans pelisse ; j’ai bu un petit verre, l’eau-de-vie remplit mes veines, à quoi bon une pelisse ? Je m’en vais, j’oublie ma misère, voilà l’homme que je suis ! Qu’est-ce que ça me fait ? Je puis bien vivre sans pelisse ; je m’en passerai toute ma vie. Mais voilà, ma femme ne sera pas contente ! Et à vrai dire, il y a de quoi. On travaille pour eux, ils vous font courir… Attends un peu ! tu ne me donnes pas d’argent… je lèverai mon bonnet. Je te jure que je le ferai !… En voilà des manières, de payer par vingt kopeks ! Que peut-on faire avec vingt kopeks ? Les boire au cabaret, voilà tout !… »
Et toujours soliloquant :
« La misère ! La misère !… Et la mienne donc ! Tu as une maison, du bétail, et tout, et moi, je n’ai que moi. Tu manges le pain qui vient de ton champ, et moi, j’achète le mien ; rien que pour le pain, il faut que je trouve trois roubles par semaine. Je reviens chez moi, le pain est mangé, encore un rouble et demi à dépenser. — Donne-moi donc ce que tu me dois ! »
Le cordonnier arrive ainsi près de la chapelle, au tournant de la route. Il aperçoit, derrière la chapelle, quelque chose de blanc. Le jour tombait ; le cordonnier distinguait mal.
« Qu’est-ce qu’il y a là ? Il n’y avait pas de pierre blanche, ici. Est-ce une vache ? Non, ça n’a pas l’air d’une vache. Du côté de la tête on dirait un homme. Mais pourquoi est-il blanc ? Et pourquoi se trouverait-il ici ? »
Il s’approche, distingue mieux. Quel miracle ! C’est bien un homme !
Vivant ou mort ? Il est assis, tout nu, appuyé contre le mur de la chapelle ; il ne remue pas. Le cordonnier, pris de peur, pense : « On a tué quelqu’un ; on l’a dépouillé et jeté là. Si je m’approche seulement, je vais m’attirer une foule d’ennuis. » Il passe, contourne la chapelle, et perd de vue l’homme. Au bout de quelques instants il se retourne et voit que l’homme s’est écarté du mur, qu’il remue et semble le regarder fixement. Plus effrayé que jamais, le cordonnier pense : « Dois-je revenir sur mes pas ou me sauver ? Si je vais auprès de lui, il peut m’arriver malheur. Peut-on savoir quel homme c’est ? Sa présence ici me paraît suspecte. Il va me sauter à la gorge et je ne m’en tirerai peut-être pas. À supposer qu’il ne m’étrangle pas, j’aurai maille à partir avec lui ? Que faire d’un homme nu ? Je ne peux pas cependant me déshabiller pour le vêtir, lui donner mon unique habit. Que Dieu me tire de là ! »
Il avait dépassé la chapelle, mais sa conscience commençait à le tourmenter. Il s’arrête au milieu de la route : « Que fais-tu, Simon, se dit-il, que fais-tu ? Un homme se meurt sans secours, et toi, tu prends peur et t’enfuis. Serais-tu donc un richard ? Craindrais-tu donc d’être dépouillé de tes trésors ? Ah ! Simon, ce n’est pas bien ! »
Simon retourne et s’approche de l’homme.
II
Simon s’approche, regarde et voit un homme jeune et robuste, dont le corps ne porte trace de violence ni de coups, mais transi de froid et visiblement effrayé. Assis contre le mur, il ne regardait pas Simon. Il avait l’air épuisé ; il ne pouvait lever les paupières.
Simon s’avança davantage, et se pencha vers l’homme qui se ranima soudain, tourna la tête, ouvrit les yeux et le regarda. Dès que Simon vit ce regard, il se prit à aimer l’homme. Il laissa tomber ses bottes, détacha sa ceinture, qu’il jeta sur elles, et enleva son cafetan.
« Pas de paroles inutiles, dit-il. Tiens, habille-toi vite. » Et Simon prit l’homme sous le bras, le souleva, le mit sur pied ; il vit son corps fin, délicat, propre, ses bras et ses jambes intacts, et son doux visage. Il lui mit son cafetan sur les épaules, mais l’homme ne pouvait passer les manches. Simon les lui passa, ferma le cafetan, lui attacha la ceinture. Il voulut ôter son bonnet déchiré pour en coiffer l’homme, mais il se sentit froid à la tête, et pensa : « Je suis entièrement chauve, tandis que lui a de longs cheveux bouclés. » Il garda son bonnet : « Mieux vaut lui mettre les bottes », se dit-il.
Simon s’agenouilla devant l’homme, lui chaussa les bottes, puis lui dit :
— Eh bien ! Frère ! Voyons, secoue-toi un peu, réchauffe-toi. Nous n’avons plus rien à faire ici. Peux-tu marcher ?
L’homme restait debout sans parler, tout en regardant Simon avec douceur.
— Eh bien ! Pourquoi ne parles-tu pas ? Nous ne pouvons pas passer l’hiver ici. Il faut rentrer. Tiens, prends mon bâton ; appuie-toi dessus, si tu n’as pas de forces ; et en avant !
L’homme marcha, même très facilement, et ne resta pas en arrière.
Ils vont côte à côte, et Simon lui demande :
— D’où es-tu ?
— Je ne suis pas d’ici.
— Je connais les gens du pays. Comment te trouvais-tu là, derrière la chapelle ?
— Je ne peux pas le dire.
T’aurait-on fait du mal ?
— Non, personne ne m’a fait mal. Dieu m’a puni.
— Sans doute, tout dépend de Dieu… Mais enfin, on va toujours quelque part. Où vas-tu ?
— Cela m’est égal.
Simon s’étonne. Cet homme n’a pas la mine d’un mauvais plaisant, sa voix est douce, mais il ne dit rien de soi. Simon songe que tout cela est bien étrange et il dit à l’homme.
— Eh bien ! Viens chez moi ; tu te réchaufferas un peu dans ma maison.
Simon s’approche de sa cour ; son compagnon marche à côté de lui. Le vent s’est levé, il transperce la chemise de Simon.
L’ivresse commence à se dissiper et il se sent transi ; il renifle, se serre dans sa jaquette et pense : « Me voilà bien ! En voilà une affaire ! Je pars pour acheter une pelisse, je n’ai plus même un cafetan en rentrant, et je ramène encore un homme nu. Matriona ne m’en fera pas compliment. »
En pensant à elle, Simon s’attriste ; mais en regardant l’homme, il se rappelle le regard qu’il lui a jeté derrière la chapelle, et son cœur tressaille de joie.
III
La femme de Simon a fini son ménage de bonne heure. Elle a fendu du bois, apporté de l’eau, soigné les enfants, mangé ; puis elle s’est mise à songer. Elle songe au pain, s’il faut cuire aujourd’hui ou demain ? Il reste encore une grosse miche dans la huche.
« Simon a dîné au village, pense-t-elle ; s’il ne soupe pas ce soir, il restera assez de pain pour demain. »
Elle tourne et retourne sa miche :
« Je ne cuirai pas aujourd’hui ; il ne reste de farine que pour une fois ; nous allons traîner jusqu’à vendredi. »
Matriona cache le pain et s’assied près de la table, pour réparer la chemise de son mari. Elle coud et pense à son homme qui est allé acheter des peaux de mouton pour une pelisse.
« Pourvu que le marchand ne l’ait pas trompé, il est si simple mon homme !… il ne tromperait jamais personne, lui, et un enfant lui en ferait accroire… Huit roubles, c’est une somme, on peut acheter une bonne pelisse avec cela, simple, bien sûr, mais une pelisse tout de même. L’hiver dernier était si dur : sans pelisse, impossible d’aller à la rivière, ou ailleurs. Ainsi il est parti, avec tout sur son dos, et moi, je n’ai rien à me mettre… Quel temps il y met ! Il devrait être de retour… Ne s’est-il point arrêté au cabaret, mon homme ? »
À peine Matriona a-t-elle pensé cela, que les marches du perron craquent, et que quelqu’un entre. Elle laisse son ouvrage et passe dans le vestibule. Elle voit entrer deux hommes : Simon et un autre paysan, tête nue, chaussé de bottes de feutre.
À son haleine, Matriona s’aperçoit tout de suite que Simon a bu.
« J’en étais sûre, se dit-elle. Il a bu. »
En le voyant sans cafetan, les mains vides, silencieux, gêné, le cœur manque à la pauvre femme.
« Il a bu l’argent, il est allé au cabaret, avec quelque galopin, et il l’amène ici. »
Matriona les laissa pénétrer dans l’izba et les suivit en silence. Elle vit l’étranger, jeune, maigre, vêtu de leur cafetan, sans chemise sous le cafetan et sans bonnet. Une fois entré, il resta immobile, les yeux baissés. Matriona pensa :
« C’est un mauvais garnement, il a peur. »
Les sourcils froncés, elle alla vers le poêle, attendant les événements.
Simon ôta son bonnet, et s’assit sur le banc, l’air bon garçon.
— Eh bien ! Matriona, nous donneras-tu à souper ? dit-il.
Matriona bougonnait entre ses dents. Elle s’arrêta près du poêle, immobile, regardant tantôt l’un tantôt l’autre, en hochant la tête. Simon voyant sa femme furieuse — mais qu’y faire ? — prit un air indifférent et, saisissant la main de l’étranger :
— Assieds-toi, frère, dit-il, et soupons.
L’autre s’assied sur le banc.
— Eh bien ! N’as-tu pas cuit ce soir ?
La colère gagne Matriona.
— J’ai cuit, mais pas pour toi. Tu as bu à perdre la raison. Il part pour acheter une pelisse et revient sans cafetan, et il amène encore avec lui un vagabond tout nu. Je n’ai pas de souper pour des ivrognes comme vous.
— Assez, Matriona ! inutile de tourner ta langue pour ne dire que des bêtises. Tu ferais mieux de me demander d’abord quel est cet homme.
— Commence par dire ce que tu as fait de l’argent ! reprit la femme.
Simon porta la main à sa poche et en retira les roubles.
— Voilà l’argent. Trifonov n’a pas payé ; il a promis pour demain.
La colère reprend Matriona de plus belle. Pas de pelisse, l’unique cafetan mis sur le dos d’un vagabond tout nu, que, pour comble, il a amené avec lui ! Elle prend l’argent et va le serrer en disant :
— Je n’ai pas de souper, on ne peut pas nourrir tous les ivrognes nus.
— Allons, Matriona ! tiens ta langue et écoute ce qu’on va te dire.
— Moi ! écouter les sottises d’un imbécile qui a bu ! Ah ! comme j’avais raison de ne pas vouloir t’épouser, ivrogne ! Ma mère m’avait donné de la toile, tu l’as bue ; tu t’en vas pour acheter une pelisse, et tu l’as bue !
Simon essaye bien, mais en vain, d’expliquer qu’il n’a dépensé au cabaret que vingt kopeks ; il veut dire à sa femme comment il a trouvé l’homme, mais Matriona ne le laisse pas placer un mot, elle en dit deux pour un, et lui lance à la tête ce qui s’est passé il y a dix ans. Elle parle, parle, puis, saisissant Simon par la manche :
— Rends-moi ma jaquette ! je n’ai que celle-là : tu me l’as prise ; tu l’as sur le dos, chien mal peigné ! que le Diable t’emporte !
Simon veut ôter la jaquette, la femme tire ; les coutures éclatent. Enfin Matriona tient en mains sa jaquette ; elle se la met sur la tête et se dirige vers la porte. Elle voulait s’en aller, mais soudain elle s’arrête, prise de rage. Elle voudrait se décharger sur quelqu’un et, en même temps, elle est curieuse de savoir quel est cet homme.
IV
Debout sur le seuil, Matriona dit :
— Si c’était un honnête homme, il ne serait pas tout nu ; regarde, il n’a pas même de chemise. Si tu avais fait quelque chose de bon, tu m’aurais dit d’où tu as ramené cet élégant.
— Mais je te le dis : je passais près de la chapelle, et je trouve ce garçon tout nu, presque gelé ; nous ne sommes plus en été… C’est Dieu qui m’a guidé vers lui, il serait mort cette nuit. Que faire ? Il y a des choses qui arrivent. Je l’ai relevé, je l’ai vêtu, je l’ai amené ici. Apaise ton cœur, c’est un péché, Matriona. Nous mourrons un jour.
Matriona voulait répliquer, mais elle jeta les yeux sur l’étranger et se tut. Assis sur le banc, il se tenait immobile, les mains croisées sur ses genoux, la tête penchée sur sa poitrine ; il suffoquait comme si quelque chose l’étouffait. Matriona se tut. Simon lui dit :
— Matriona, n’as-tu plus Dieu dans ton cœur ?
À ces paroles, Matriona considéra de nouveau l’étranger et son cœur se fondit. Quittant le seuil, elle alla vers le poêle pour préparer le souper, posa l’écuelle sur la table, versa le kwass et apporta le dernier pain, avec un couteau et des cuillers.
— Allons, mangez, dit-elle.
Simon poussa l’homme vers la table.
— Approche, jeune homme, dit-il.
Il coupa du pain, le trempa et tous deux se mirent à manger. Matriona s’assit au coin de la table, et le menton appuyé sur ses poings, regarda l’étranger.
Elle fut prise d’une grande pitié et se mit à son tour à l’aimer. Aussitôt l’étranger devint plus gai et, relevant la tête, il sourit à Matriona.
Le souper fini, celle-ci rangea la vaisselle et dit :
— D’où viens-tu ?
— Je ne suis pas d’ici.
— Comment t’es-tu trouvé là ?
— Je ne puis le dire.
— Qui t’a dépouillé ?
— C’est Dieu qui m’a puni.
— Et c’est pour cela que tu restais tout nu.
— Oui je restais ainsi, tout nu. Je gelais. Simon m’a vu. Il a eu pitié de moi. Il m’a mis son cafetan, m’a dit de le suivre. Toi, tu as compati à ma , tu m’as donné à manger et à boire. Dieu vous sauve !
Matriona se leva, retira de la fenêtre une vieille chemise de Simon, qu’elle avait rapiécée, et la donna à l’étranger, en même temps qu’une vieille paire de caleçons.
— Prends, lui dit-elle. Je vois que tu n’as même pas de chemise. Habille-toi et couche-toi où tu voudras, sur le banc ou sur le poêle.
L’étranger retira le cafetan, mit la chemise et le caleçon et s’étendit sur le banc. Matriona éteignit la chandelle, ramassa le cafetan et grimpa sur le poêle à côté de son mari. Elle se coucha en se couvrant d’un bout du cafetan.
Mais elle ne pouvait s’endormir : l’étranger la préoccupait.
Elle pensa aussi qu’on avait mangé tout ce qui restait de pain, qu’on en manquerait le lendemain, qu’elle avait donné à l’hôte la chemise et le caleçon de Simon. Et elle se sentit triste ; mais se rappelant le sourire de l’étranger, elle tressaillit de joie.
Longtemps, Matriona resta éveillée. Simon ne dormait pas non plus, et tirait le cafetan de son côté.
— Simon !
— Quoi ?
— On a mangé tout le pain ; je n’ai pas cuit aujourd’hui. Que ferai-je demain ? Dois-je demander à Mélania de m’en prêter demain ?
— Si nous vivons, nous aurons de quoi manger.
Ils se turent un moment.
— Cet homme a l’air bon, pourquoi ne dit-il rien sur lui-même ?
— Sans doute qu’il ne peut pas.
— Simon !
— Quoi ?
— Nous donnons aux autres, pourquoi est-ce que personne ne nous donne à nous ?
Simon ne sut que répondre.
— Assez causé, fit-il en se retournant ; et il s’endormit.
V
Simon s’éveilla de bonne heure : les enfants dormaient encore ; la femme était sortie pour demander du pain aux voisins. L’étranger de la veille, dans la vieille chemise et le vieux calecon, était assis sur le banc, les yeux levés ; son visage était devenu plus serein.
— Eh bien ! mon brave, lui dit Simon, l’estomac demande du pain et le corps des vêtements. Il faut se suffire, se nourrir. Sais-tu travailler ?
— Je ne sais rien.
Simon ouvrit de grands yeux et dit :
— Les hommes t’apprendront tout, si tu as de la bonne volonté.
— Tout le monde travaille, je ferai comme les autres.
— Comment t’appelles-tu ?
— Michel.
— Eh bien ! Michel, tu ne veux rien dire sur toi, c’est ton affaire ; mais il faut manger ; si tu fais ce que je te dirai, je te nourrirai.
— Que Dieu te bénisse ! Enseigne-moi, montre-moi ce qu’il faut faire.
Simon prit du fil et se mit à préparer le bout.
— Ce n’est pas difficile, regarde.
Michel regarde, prend le fil à son tour, prépare le bout, et aussitôt Simon lui apprend à cirer le fil, et le tordre avec une soie de porc. Michel comprend cela aussi du premier coup. Ensuite le patron lui montre à coudre. Et Michel comprend cela aussitôt. Dès la troisième journée, quelque travail qu’on lui montrât, Michel comprenait tout de suite. Il travaillait si proprement qu’on eût pu croire qu’il avait fait des bottes toute sa vie. Il ne perdait pas une minute, mangeait peu ; son travail terminé, il restait dans son coin, les yeux levés, sans rien dire. Il ne sortait jamais, ne plaisantait jamais, ne riait jamais. On ne l’avait vu sourire qu’une fois : le premier soir, quand la femme lui avait servi à souper.
VI
Jour par jour, semaine par semaine, une année s’écoula. Michel continuait à vivre et à travailler chez Simon. L’ouvrier devint célèbre : nul ne faisait des bottes aussi soignées, aussi solides que Michel, l’ouvrier de Simon ; et on venait de partout à la ronde commander des bottes chez Simon. Simon commença à vivre à son aise.
Un jour d’hiver, Simon et Michel travaillaient ensemble, quand ils entendirent une voiture à trois chevaux avec des grelots. Ils regardèrent par la fenêtre, la voiture s’arrêta devant l’izba. Un valet sauta du siège, ouvrit la portière. Un monsieur, enveloppé d’une pelisse, descendit de la voiture, se dirigea vers la demeure de Simon et gravit le perron. Matriona ouvrit la porte toute grande. Le monsieur se baissa, entra dans l’izba, se redressa ; sa tête touchait presque au plafond, et il à lui seul tout un coin de la pièce. Simon se leva, salua le monsieur avec étonnement. Jamais il n’avait vu un homme pareil. Simon lui-même était trapu, Michel, maigre, Matriona semblait une vieille bûche séchée. Cet homme semblait venir d’un autre monde : avec sa face rouge et pleine, son cou de taureau, il avait l’air d’être bâti en airain.
Après avoir soufflé avec force, il jeta sa fourrure, s’assit sur le banc, et dit :
— Lequel de vous est le patron cordonnier ?
Simon s’avança.
— C’est moi, Votre Seigneurie, dit-il.
Le monsieur appela son valet.
— Fedka ! apporte-moi le cuir.
Le domestique accourut avec un paquet. Le monsieur prit le paquet et le posa sur la table.
— Défais ce paquet, dit-il.
L’autre obéit.
Le monsieur montra le cuir à Simon, et dit :
— Écoute, cordonnier, tu vois bien ce cuir ?
— Oui, Votre Seigneurie.
— Te rends-tu compte de la marchandise que c’est ?
Simon tâta le cuir et répondit :
— La marchandise est très bonne.
— Oui, elle est bonne, imbécile ; tu n’as encore jamais vu pareille marchandise, c’est du cuir d’Allemagne, entends-tu ? Il vaut vingt roubles, ce cuir.
Simon intimidé répond :
— Où pourrions-nous voir tout cela, nous autres ?
— Sans doute. Peux-tu me faire des bottes avec ce cuir ?
— Certainement, Votre Seigneurie.
Le monsieur s’écria :
— Certainement ! Comprends bien pour qui tu vas travailler et avec quelle marchandise ; fais-moi des bottes qui puissent durer un an, que je puisse porter un an sans les tourner ni les déchirer. Si tu peux le faire, alors prends ce cuir et taille ; sinon, refuse. Je te préviens : si les bottes se déchirent avant un an, je te fourre en prison ; si elles me durent un an, tu auras dix roubles.
Simon, effrayé, hésite, il ne sait que répondre.
Il regarde Michel, le pousse du coude, et lui chuchote :
— Faut-il accepter ?
— Prends le travail, fait Michel.
Simon écoute Michel, accepte et s’engage à livrer des bottes qui ne tourneraient pas, ne se déchireraient pas de toute une année.
Le monsieur appela le valet, lui ordonna de lui déchausser le pied gauche, tendit son pied, et dit à Simon ;
— Eh bien ! prends les mesures.
Simon prit un papier de dix verchok, le plia en bandes, se mit à genoux, essuya ses mains à son tablier pour ne pas salir la chaussette du monsieur, et se mit à prendre mesure. Simon prend la mesure de la semelle, du cou-de-pied, et se met à mesurer le mollet ; mais le papier n’en peut faire le tour ; le mollet est gros comme une poutre.
— Prends garde ; ne fais pas trop étroit au mollet.
Simon ajoute du papier. Le monsieur, assis, agite ses doigts de pied dans la chaussette, regarde les gens qui sont là.
Il aperçut Michel.
— Quel est celui-ci ? demanda-t-il.
— Mais c’est mon ouvrier, celui qui fera les bottes, répondit Simon.
— Attention ! dit le monsieur, s’adressant à Michel. Il faut qu’elles me durent un an.
Simon lève les yeux sur Michel et s’aperçoit qu’il ne regarde même pas le monsieur ; il regarde au-dessus et au delà de lui, comme s’il voyait quelqu’un. Il regarde, il regarde, et tout à coup il sourit avec sérénité.
— Pourquoi ris-tu, imbécile ? Veille plutôt à ce que mes bottes soient prêtes à temps.
Michel répondit :
— Vos bottes seront prêtes au moment voulu.
— C’est bien.
Le monsieur se rechaussa, s’enveloppa de sa pelisse et se dirigea vers la porte ; mais, ayant oublié de se baisser, il se cogna le front contre la solive. Il se mit à jurer, se frotta la tête, puis remonta dans sa voiture et partit.
Une fois le monsieur parti, Simon dit :
— En voilà un qui est fort comme un roc, il a rompu la solive et il s’en moque.
Matriona opina :
— Avec la vie qu’il mène, comment ne serait-ce pas un bel homme ? Coulé en airain comme il l’est, la mort ne le prendra pas de sitôt.
VII
Simon s’adressa à Michel :
— Nous avons accepté cette commande ; pourvu qu’elle ne nous cause aucun ennui. Le cuir est cher, le seigneur est violent ; pourvu que nous ne nous trompions pas ! Tu as de meilleurs yeux, ta main est plus sûre, tiens, voici les mesures ; taille-moi ce cuir ; je ferai les coutures.
Michel obéit ; il prit le cuir, le déroula sur l’établi, le plia en deux, saisit son tranchet et se mit à tailler.
Matriona s’approche, regarde le travail de Michel et s’étonne de ce qu’il fait. Habituée au métier, elle voit que Michel taille non des bottes mais des sandales.
Elle voulut parler mais pensa : « Je n’aurai sans doute pas compris quel genre de chaussures il faut au seigneur. Michel sait mieux que moi ce qu’il fait ; je ne m’en mêle pas. »
Michel a taillé les chaussures, il prend les morceaux et se met à coudre, non des deux côtés, mais d’un seul, comme pour des sandales. Matriona s’en étonne, mais elle ne veut pas s’en mêler, et Michel continue de coudre. L’heure du repas est venue. Simon quitte sa besogne et voit que Michel a fait avec le cuir des sandales au lieu de bottes. Simon pousse un : Ah ! et pense : « Comment ? Michel qui durant toute une année ne s’est jamais trompé !… quel malheur il vient de faire maintenant ! La marchandise est perdue ; que vais-je dire au seigneur ? Où trouver pareille marchandise ? »
Et il dit à Michel :
— Qu’as-tu fait, mon ami ? tu m’as perdu. Le seigneur m’a commandé des bottes, et toi, qu’as-tu fait ?
Au même instant on frappe un grand coup à la porte. On regarde par la fenêtre, on voit quelqu’un qui attache son cheval à l’anneau de la porte. On ouvre ; le domestique du monsieur entre.
— Bonsoir, patron.
— Bonsoir, que nous veux-tu ?
— Madame m’envoie pour les bottes.
— Les bottes ? Quoi ?
— Oui, monsieur n’a plus besoin de bottes. Il est mort.
— Comment !
— Il n’est pas même rentré vivant ; il est mort dans la voiture. Nous arrivons, j’ouvre, et je le vois couché au fond, tout raide, c’est à grand’peine qu’on a pu le retirer. Madame m’a envoyé chez vous en disant : « Va dire au cordonnier de faire des sandales pour un mort au lieu des bottes que ton maître est allé commander en laissant du cuir. Qu’il se presse, attends, et rapporte les sandales. » Et voilà pourquoi je suis ici.
Michel prit les sandales et ce qui restait du cuir, roula le tout proprement et remit le paquet au domestique qui attendait.
— Adieu la compagnie ! portez-vous bien.
VIII
Un an, deux ans se passent, enfin voilà six ans que Michel vit chez Simon. C’est toujours la même chose : il ne sort jamais, parle rarement, et pendant tout ce temps il n’a souri que deux fois : la première, lorsque Matriona lui donna à manger, la seconde, à la visite du seigneur.
Simon est toujours ravi de son ouvrier, il ne lui demande plus d’où il vient, et ne craint qu’une chose, c’est qu’il ne parte.
Un jour, ils étaient tous ensemble à la maison ; la patronne mettait le pot dans le poêle, les enfants grimpaient sur les bancs et regardaient autour des fenêtres. Près d’une fenêtre, Simon poussait l’alène ; près de l’autre, Michel achevait un talon.
Un des enfants vint s’appuyer sur l’épaule de Michel, regarda à la fenêtre et lui dit :
— Vois, oncle Michel, une marchande avec deux petites filles. On dirait qu’elles viennent de notre côté. L’une des petites est boiteuse.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Récits populaires.
