01
QUE DEVONS-NOUS FAIRE ?
(1884-1885)
I
J’avais passé toute ma vie hors de la ville. Quand, en 1881, je m’installai à Moscou, je fus frappé de la pauvreté de la ville.
Je connaissais la pauvreté de la campagne, mais celle de la ville m’était nouvelle, incompréhensible.
À Moscou, on ne peut traverser la rue sans rencontrer des mendiants, et des mendiants qui ne ressemblent pas à ceux de la campagne. Ces mendiants ne portent pas la besace et ne viennent pas au nom du Christ, comme disent les mendiants de la campagne ; ce sont des mendiants sans besace et sans le nom du Christ. Les mendiants de Moscou ne portent pas de besace et ne demandent pas l’aumône. En général quand ils vous rencontrent ou se croisent avec vous, ils tâchent seulement de frapper votre vue, et, selon votre regard, ils demandent ou non. Je connais un mendiant, d’origine noble ; le vieux marche lentement, en fléchissant les deux jambes. Quand il vous rencontre, il se penche sur une jambe et semble vous faire un salut. Si vous vous arrêtez, il soulève son bonnet à cocarde, salue et demande. Si vous ne vous arrêtez pas, il feint que telle est son allure et s’éloigne en s’inclinant de la même façon sur l’autre jambe. C’est un vrai mendiant de Moscou, un malin.
Au commencement je ne savais pas pourquoi les mendiants de Moscou ne demandaient pas l’aumône tout carrément, ensuite je l’ai compris. Néanmoins je ne voyais pas bien leur situation.
Une fois, en passant dans la ruelle Afanassievsky, j’aperçus que les gardiens poussaient dans une voiture un paysan, hydropique et déguenillé. Je demandai : Pourquoi ? Le gardien me répondit : Parce qu’il a demandé l’aumône. — « Est-ce défendu ? » — « Oui, c’est défendu, » répondit le gardien.
Le malade hydropique fut emmené en voiture. Je pris un fiacre et le suivis. Je voulais savoir si vraiment il était défendu de demander l’aumône et comment.
Je ne pouvais nullement comprendre comment on pouvait défendre à un homme de demander quelque chose à un autre, de plus je ne croyais pas à cette défense de mendier, alors que Moscou regorge de mendiants.
Je les suivis jusqu’au poste où on amenait le mendiant. Là, un homme, avec un sabre et un pistolet, était assis devant une table. Je demandai pourquoi l’on avait arrêté ce paysan. L’homme qui avait le sabre et le pistolet me regarda sévèrement et dit : « Qu’est-ce que ça vous fait ? » Cependant, sentant le besoin de me donner quelque explication, il ajouta : « Les chefs ordonnent de les arrêter, alors il faut le faire. » Je m’éloignai.
Le gardien, celui qui avait amené le mendiant, assis dans le vestibule, sur le rebord de la fenêtre, regardait tristement dans un carnet quelconque. Je lui demandai : « Est-ce vrai qu’on défend aux pauvres de mendier au nom du Christ ? » Le gardien se redressa, me regarda et d’un air ennuyé, à demi endormi, il s’assit sur le bord de la fenêtre et dit : « Le chef ordonne, alors il le faut ainsi, » et de nouveau il regarda son carnet. J’allai sur le perron, près du cocher.
— Eh quoi ? on l’a pincé ? demanda le cocher.
Évidemment l’affaire l’intéressait aussi.
— On l’a pincé, — répondis-je.
Le cocher hocha la tête.
— Alors chez vous, à Moscou, il est défendu de demander au nom du Christ ? dis-je.
— Dieu le sait, — répondit le cocher.
— Mais comment,… un mendiant du Christ…, et on l’emmène au poste ? dis-je.
— Maintenant on s’en moque et l’on défend de mendier.
Après cela je vis plusieurs fois des gardiens emmener des mendiants au poste et plus tard dans la maison de travail d’Ussoupoff. Une fois, rue Miasnitzkaïa, j’ai rencontré une foule de ces mendiants, une trentaine ; devant et derrière marchaient les gardiens ; j’ai demandé le motif de cette arrestation en masse. Cause : la mendicité.
Ainsi, selon la loi, à tous ces mendiants qu’on rencontre à Moscou, plusieurs dans chaque rue, et qui se tiennent près des églises pendant les offices et surtout aux funérailles, il est défendu de demander l’aumône.
Mais pourquoi arrête-t-on et enferme-t-on les uns et laisse-t-on les autres libres ? Je n’ai jamais pu le comprendre. Y a-t-il des mendiants légaux et des mendiants illégaux, ou y en a-t-il tant qu’on ne peut les arrêter tous, et qu’il en apparaît d’autres quand on en prend quelques-uns ?
À Moscou il y a beaucoup de mendiants de toutes sortes. Il y en a qui ne vivent que de mendicité. Il y a de vrais mendiants, qui sont venus à Moscou pour une cause quelconque et sont en effet dans la misère.
Parmi ceux-ci il y a souvent de simples paysans et des femmes en habits de paysannes. J’en ai rencontré souvent de pareils.
Quelques-uns sont tombés malades ici ; ils sont sortis de l’hôpital mais ne peuvent ni se nourrir, ni partir de Moscou. En outre, il y en avait parmi eux qui s’enivraient (c’était sans doute le cas de cet hydropique) ; quelques-uns n’étaient pas malades mais avaient été victimes de l’incendie, ou ils étaient vieux ; ou c’étaient des femmes avec des enfants ; quelques-uns étaient tout à fait forts, capables de travailler. Les paysans robustes qui demandaient l’aumône m’ont particulièrement intéressé. Ces paysans, vigoureux, capables de travailler et qui mendiaient, m’intéressaient encore parce que, depuis mon arrivée à Moscou, j’avais pris l’habitude, pour faire quelque exercice, d’aller travailler aux Montagnes-des-Moineaux, avec deux paysans qui sciaient du bois là-bas. Ces deux paysans étaient tout à fait semblables aux mendiants que je rencontrais dans les rues. L’un, Pierre, était soldat de Kalouga, l’autre, Siméon, de Vladimir. Ils ne possédaient rien, sauf l’habit qu’ils avaient sur le corps et leurs deux bras, et avec leurs bras, par un travail très dur, ils gagnaient de quarante à quarante-cinq kopeks par jour ; sur ce salaire, chacun d’eux faisait des économies : celui de Kalouga, pour acheter une pelisse, celui de Vladimir, pour partir à la campagne. C’est pourquoi je m’intéressais particulièrement aux hommes semblables que je rencontrais dans la rue…
Pourquoi ceux-ci travaillent-ils ? Pourquoi les autres mendient-ils ?
En rencontrant de tels paysans, je me demandais ordinairement, comment ils en étaient arrivés là. Un jour je rencontrai un paysan, vigoureux, avec quelques poils gris dans la barbe. Il me demanda l’aumône. Je l’interrogeai : qui était-il, d’où venait-il ? Il me répondit qu’il était venu de Kalouga pour travailler. Au commencement, il trouva du travail : scier du bois. Avec un camarade ils achevèrent toute la besogne d’un patron. Après, ils cherchèrent d’autre travail et n’en trouvèrent pas. Son camarade partit, et lui, chercha ainsi depuis deux semaines. Il a mangé tout ce qu’il avait. Il n’a pas d’argent. Il ne peut acheter ni scie, ni hache. Je lui donnai de l’argent pour acheter une scie et lui désignai l’endroit où il pourrait venir travailler. J’avais parlé d’avance à Pierre et à Siméon pour qu’ils acceptassent le camarade et lui cherchassent un compagnon.
— N’oublie pas, viens. Là-bas, il y a beaucoup d’ouvrage.
— Pourquoi ne viendrais-je pas ? Est-ce un plaisir de mendier ? Je puis travailler, — dit-il.
Le paysan jura qu’il viendrait et il me sembla qu’il ne me trompait pas et qu’il avait l’intention ferme de venir.
Le lendemain, je vais chez les paysans, mes connaissances, et leur demande si le paysan est venu ? — Non, il n’est pas venu. Je fus trompé de la sorte par quelques-uns. On m’a aussi trompé de la façon suivante : certains me disaient qu’il leur fallait seulement de l’argent pour prendre un billet de chemin de fer afin de retourner chez eux, et une semaine après, je les rencontrais de nouveau dans la rue. Je reconnaissais déjà plusieurs d’entre eux ; eux aussi me reconnaissaient, mais parfois, ils m’oubliaient et me répétaient le même mensonge, d’autres s’éloignaient en me voyant. J’ai reconnu qu’il y avait dans cette catégorie beaucoup de trompeurs, mais tous ces trompeurs étaient très miséreux ; tous étaient demi-nus, pauvres, maigres, chétifs ; c’étaient de ceux qui, en effet, gèlent ou se pendent comme nous l’apprenons par les journaux.
02
II
Quand je parlais aux citadins de la misère de la ville, on me disait toujours : « Oh ! tout ce que vous avez vu n’est rien. Allez au marché de Khitrov, dans les asiles de nuit. Là, vous verrez la vraie « Compagnie dorée. » Un plaisant me dit : « Ce n’est déjà plus une compagnie, mais un régiment doré, tant ils sont devenus nombreux. »
Le plaisant avait raison ; mais il eût été plus juste de dire que ces hommes sont maintenant, à Moscou, non pas une compagnie ou un régiment, mais une armée entière ; près de cinquante mille, je pense.
Les vieux habitants de Moscou, quand ils parlaient de la misère de la ville, m’ont toujours dit cela avec un certain plaisir, comme s’ils s’enorgueillissaient devant moi de le savoir. Je me rappelle qu’à Londres, les vieux habitants de là-bas paraissaient aussi se vanter de parler de la misère de Londres : Regardez comment c’est chez nous !
J’ai voulu voir toute cette misère dont on m’avait parlé. Je suis allé plusieurs fois du côté du marché de Khitrov et chaque fois je sentais un malaise et j’avais honte. « Pourquoi aller voir les souffrances de gens auxquels je ne peux apporter aucune aide ? me disait une voix. Non, toi qui vis ici, avec tous les charmes de la vie en ville, va et regarde cela aussi, » disait une autre voix. Bref, il y a trois ans, au mois de décembre, un jour de froid et de vent, j’allai à ce centre de la misère de la ville, au marché de Khitrov. C’était un jour ouvrier, à trois heures de l’après-midi. Déjà en entrant dans la rue Solianka, je commençai à remarquer de plus en plus de gens aux habits étranges, qui n’avaient pas été faits pour eux ; en chaussures encore plus étranges. Ces gens avaient un teint particulier, maladif, et surtout l’indifférence pour tout ce qui les entourait leur était particulière à tous. Dans le costume le plus étrange, ne ressemblant à rien, un homme marchait sans aucune gêne, évidemment sans penser à l’impression qu’il pouvait produire sur les autres personnes. Tous se dirigeaient du même côté. Sans demander le chemin que je ne savais pas, je les suivis et me trouvai au marché de Khitrov. Au marché, les mêmes femmes, vieilles et jeunes, en capotes, camisoles et blouses déchirées, en sabots et galoches, avec la même aisance, malgré l’horreur de leurs habits, étaient assises, vendaient quelque marchandise, allaient et venaient et s’injuriaient. Au marché, il y avait peu de monde ; le marché devait être terminé et la plupart allaient en haut, au delà du marché, et tous le traversaient dans le même sens. Je les suivis. Plus j’avançais, plus était grand le nombre de gens se réunissant sur le même chemin. Après avoir traversé le marché, en montant une rue, je rattrapai deux femmes. L’une était vieille, l’autre jeune. Toutes deux étaient vêtues de haillons de couleur grise ; elles marchaient et causaient de leurs affaires. Après chaque parole nécessaire elles prononçaient deux ou trois mots tout à fait inutiles et orduriers. Elles n’étaient pas ivres et avaient une certaine préoccupation ; les personnes qui marchaient à leur rencontre, derrière et devant, ne faisaient aucune attention à leurs discours, étranges pour moi. Dans ce lieu, il était évident qu’on causait toujours ainsi. À gauche, il y avait des asiles de nuit privés. Quelques-uns entraient là, d’autres allaient plus loin. Ayant gravi la montée, nous nous approchâmes de la grande maison du coin. La plupart des personnes qui marchaient près de moi s’arrêtèrent là : sur tout le trottoir, devant cette maison, des gens analogues se tenaient debout, ou étaient assis sur ce trottoir et sur la neige de la rue. Les femmes étaient du côté droit de la porte d’entrée ; les hommes, à gauche. Je dépassai les femmes et les hommes (ils étaient quelques centaines en tout), et m’arrêtai où se terminait leur file.
La maison près de laquelle se tenaient ces gens était l’asile de nuit gratuit de Liapine. Cette foule attendait le moment où on lui permettrait d’entrer : à cinq heures du soir, on ouvre et laisse entrer. C’est ici que se rendaient presque toutes les personnes que j’avais dépassées. Je m’arrêtai près du rang des hommes. Ceux qui se trouvaient le plus près de moi se mirent à me regarder et à m’attirer par leurs regards.
Les lambeaux d’habits qui couvraient leurs corps étaient très variés, mais l’expression de tous les regards dirigés vers moi était unique. Dans tous les yeux se lisait la question : Pourquoi toi, un homme d’un autre monde, t’arrêtes-tu ici près de nous ? Qui es-tu ? Un richard content de soi qui veut s’amuser de notre misère, se distraire de son ennui, et encore nous tourmenter ? Ou es-tu, ce qui n’arrive pas et ne peut arriver, un homme qui nous plaint ? Cette question était sur tous les visages. De temps à autre, ils jettent des regards, qui se croisent avec les miens, et se détournent. Je voulais m’adresser à quelques-uns ; je fus longtemps sans pouvoir m’y décider. Mais, alors que nous nous taisions, nos regards nous avaient déjà rapprochés. Malgré la distance que la vie mettait entre nous, après deux ou trois regards échangés, nous sentions que tous deux nous étions des hommes, et nous avions cessé d’avoir peur l’un de l’autre. Le plus près de moi, était un paysan au visage bouffi, à la barbe rousse, au cafetan déchiré, les pieds nus dans des galoches usées. Il faisait huit degrés au-dessous de zéro. Nos regards se rencontraient pour la troisième ou quatrième fois et je me sentais si rapproché de lui, que non seulement je n’avais pas honte de lui parler, mais qu’au contraire j’avais honte de ne lui pas dire quelque chose. Je lui demandai d’où il venait. Il répondit très volontiers, et se mit à causer. Les autres se rapprochèrent. Il était de Smolensk, il était venu chercher du travail pour avoir du pain et de quoi payer les impôts — « Il n’y a pas de travail, dit-il, les soldats ont accaparé tout le travail. Et voilà, je vous jure que je vivote ! Je n’ai pas mangé depuis deux jours. » Il parlait timidement en essayant de sourire. Un vendeur de sbitene, un vieux soldat, se trouvait là. Je l’appelai. Il versa le breuvage. Le paysan prit le verre chaud dans ses mains, et avant de boire, tâcha de profiter de la chaleur pour se réchauffer les mains. Tout en se réchauffant, il me racontait ses aventures. Les aventures ou le récit des aventures étaient presque toujours les mêmes ; d’abord un petit travail qui ensuite manquait ; ici, dans l’asile de nuit, la bourse avec l’argent et le passeport avaient été volés, maintenant plus moyen de partir de Moscou. Il raconta que dans la journée il se chauffait dans les cabarets, se nourrissant de croûtons de pain que parfois on lui donnait, et que parfois on le chassait. Il passe les nuits, gratuitement, ici, dans la maison de Liapine. Il n’attend qu’une rafle de la police, pour être mis en prison faute de passeport et de là expédié par étapes dans son pays natal. « On dit qu’il y aura une rafle jeudi ». (La prison et l’étape se présentent à lui comme la terre promise).
Pendant qu’il parlait, trois hommes, dans la foule, confirmaient ses paroles et disaient qu’ils étaient juste dans la même situation. Un jeune homme maigre, pâle, au nez long, le corps couvert d’une chemise déchirée sur l’épaule, une casquette sans visière, mise de travers, se faisait un chemin jusqu’à moi à travers la foule. Il était secoué sans cesse d’un violent frisson mais tâchait de sourire avec mépris aux paroles du paysan, croyant ainsi me plaire, et il me regardait. Je lui offris aussi du sbitene. Il prit le verre et lui aussi se chauffa les mains. Il allait dire quelque chose quand un homme grand, brun, au nez aquilin, couvert d’une chemise de coton et d’un gilet, sans bonnet, le repoussa. L’homme au nez aquilin demanda aussi du sbitene. Ensuite ce fut le tour d’un grand vieillard ivre, à barbe pointue, en pardessus, ceint d’une corde et en lapti ; puis celui d’un petit, avec le visage enflé, les yeux larmoyants, en paletot de nankin brun ; le tremblement faisait se choquer ses genoux, nus à travers les trous du pantalon d’été. Il tremblait tant qu’il ne pouvait tenir le verre et en répandit le contenu sur lui. On se mit à l’injurier. Il souriait pitoyablement et tremblait. Ensuite, un infirme, borgne, en loques, pieds nus ; ensuite quelqu’un qui avait été autrefois un officier, puis quelqu’un qui avait été autrefois un ecclésiastique ; puis quelqu’un d’étrange, avec le nez rongé ; tout cela affamé et glacé, suppliant et docile, se pressait autour de moi et se serrait vers le sbitene. Ils burent tout le sbitene. L’un me demanda de l’argent, je lui en donnai ; puis ce fut un autre, un troisième, etc. ; la foule m’assiégeait. Le vacarme et les bousculades commencèrent. Le portier de la maison voisine cria à la foule de s’en aller du trottoir de son logis ; et la foule exécuta docilement son ordre. Quelques-uns établirent l’ordre parmi elle et me prirent sous leur protection. On voulait me tirer de la bousculade, mais la foule qui, avant, était dispersée sur le trottoir, se déplaçait et se serrait autour de moi. Tous me regardaient et me demandaient quelque chose. Les visages étaient tous plus miséreux, plus humbles et plus souffrants les uns que les autres. Je distribuai tout ce que j’avais. Je n’avais pas beaucoup d’argent, à peu près vingt roubles, et, avec la cohue, je pénétrai dans l’asile de nuit. L’asile était vaste. Il comprenait quatre sections. Les étages supérieurs étaient destinés aux hommes : les étages inférieurs aux femmes. Je rentrai d’abord dans la section des femmes : une grande chambre toute garnie de planches semblables aux bancs de troisième classe des chemins de fer, et disposées en deux étages superposés. Des femmes étranges, déchirées, vêtues seulement d’une robe, des jeunes et des vieilles entraient et occupaient les places, les unes en bas les autres en haut. Quelques-unes, les vieilles, se signaient et priaient pour le donataire de cet asile ; d’autres criaient et s’invectivaient. J’allai en haut. Là se trouvaient les hommes. Parmi eux j’aperçus un de ceux à qui j’avais donné de l’argent. En le voyant, soudain, je me sentis honteux et me hâtai de partir. Et avec le sentiment d’avoir commis un crime, je sortis de cette maison et me rendis chez moi.
Chez moi je foulai le tapis de l’escalier, le parquet de l’antichambre était couvert de drap ; ayant ôté ma pelisse, je m’assis devant un diner de cinq plats servi par deux laquais en habit, cravate et gants blancs.
Il y a trente ans, à Paris, j’ai vu guillotiner un homme en présence de milliers de spectateurs. Je savais que cet homme était un malfaiteur dangereux, je connaissais tous les raisonnements que les hommes ont écrits pendant tant de siècles pour justifier les actes de cette nature. Je savais qu’on faisait cela exprès, consciemment, mais, au moment où la tête séparée du tronc tomba dans le panier, je poussai un ah ! ah ! et compris, non par la raison ou le cœur, mais par tout mon être, que tous les raisonnements que j’avais entendus sur la peine capitale ne sont qu’un mauvais galimatias, qu’en dépit du nombre d’hommes réunis ensemble pour commettre le meurtre, le plus grand péché au monde, quelque nom qu’on lui donne, c’est le meurtre, et que, devant mes yeux, ce péché s’était commis ; que moi, par ma présence et ma passivité, j’avais approuvé ce péché, y avais pris part. De même maintenant, à la vue de cette faim, de ce froid, de cette humiliation de milliers de gens, je compris non par ma raison ou mon cœur, mais par tout mon être, que l’existence de dizaines de milliers d’hommes pareils à ceux que j’avais vus à Moscou, alors que moi et des milliers d’autres se rassasiaient de filet et d’esturgeons, et couvraient les chevaux et les parquets de drap et de tapis, je compris, malgré tous les savants du monde, affirmant que c’était nécessaire, je compris que c’était un crime qui s’était commis non pas une seule fois, mais qui se commet perpétuellement et que, par mon luxe, non seulement je l’approuvais, mais y participais directement.
La différence pour moi entre ces deux impressions, c’est que là-bas, tout ce que je pouvais faire c’était de crier aux assassins qui se trouvaient autour de la guillotine et donnaient les ordres pour commettre le meurtre, qu’ils faisaient le mal et d’essayer par tous les moyens de les en empêcher.
Mais, si même j’eusse fait cela, je savais d’avance que je n’empêcherais pas le meurtre. Dans l’autre cas, je pouvais donner non seulement le sbitene et le peu d’argent que j’avais sur moi, mais je pouvais donner mon paletot et tout ce que j’avais à la maison. Je ne l’ai pas fait, c’est pourquoi je me suis senti, me sens, et ne cesserai de me sentir le complice du crime qui se commet sans cesse, tant que j’aurai une nourriture superflue et qu’un autre n’en aura pas, tant que je posséderai deux vêtements et que quelqu’un en manquera.
03
III
Le soir même, au retour de ma visite à la maison Liapine, j’ai raconté mes impressions à un ami. Mon ami, un citadin, se met à me dire, non sans plaisir, que c’est le phénomène de la vie le plus naturel, que moi seul, à cause de mon provincialisme, j’y vois quelque chose de particulier, mais que ce fut et sera toujours ainsi, que ce doit être, que c’est une condition nécessaire de la civilisation, et qu’à Londres c’est pire… Dans ceci, il n’y a donc rien de mauvais et l’on n’en peut être mécontent. Je me mis à contredire mon ami, mais avec tant d’ardeur, d’emportement que ma femme accourut de l’autre chambre en demandant ce qui était arrivé ; il arrivait que moi-même, sans le remarquer, des larmes dans la voix, je criais et agitais les mains contre mon ami. Je criais : « On ne peut vivre ainsi !… On ne peut vivre ainsi ! Ce ne peut être ! » On me fit honte de mon inutile, on me dit que je ne pouvais jamais causer tranquillement, que je m’énervais d’une façon désagréable et surtout, on me prouva que l’existence de ces malheureux ne pouvait être une raison pour empoisonner la vie de mon entourage.
Je compris que c’était juste et me tus ; mais, au fond de mon âme, je sentais que j’avais raison et ne pouvais me calmer.
La vie urbaine, qui auparavant m’était déjà étrangère, maintenant m’écœurait tant, que tout ce plaisir de la vie luxueuse qui, jusqu’alors, me semblait désirable, devenait pour moi une souffrance. J’avais beau essayer de trouver en mon âme des justifications de notre vie, je ne pouvais pas, sans trouble, voir mon salon ni ceux des autres, ni la table bien garnie, ni la voiture, ni le gros cocher bien payé, ni les magasins, ni les théâtres, ni les réunions. À côté de tout cela, il m’était impossible de ne pas voir les habitants affamés, glacés, humiliés de la maison de Liapine. Je ne pouvais me débarrasser de l’idée que ces deux choses sont liées, que l’une provient de l’autre. Je me rappelle que ce sentiment de ma culpabilité qui m’était apparu au premier moment, était resté en moi, mais bientôt un autre s’élevait et l’effaçait.
Quand je racontais à mes proches, amis et connaissances, mes impressions de la maison Liapine, tous me répondaient ce que m’avait répondu le premier ami, contre qui je m’étais emporté. En outre on approuvait ma bonté, ma sensibilité, on me laissait comprendre que ce spectacle n’avait agi si fortement sur moi que parce que moi, Léon Nikolaïevitch, je suis très bon et très doux. Et je le croyais volontiers.
Avant que j’eusse pu me ressaisir, au lieu du sentiment de remords, de repentir que j’éprouvais au commencement, il y avait déjà en moi un sentiment de satisfaction de ma vertu et le désir de la montrer aux hommes.
Il est probable en effet, me disais-je, que ce n’est pas moi, avec ma vie luxueuse, qui suis coupable en cela, mais que ce sont les conditions nécessaires de la vie. Le changement de ma vie ne peut réparer le mal que j’ai vu. En changeant ma vie je ne ferais que me rendre malheureux, moi et les miens, et les miséreux resteraient ce qu’ils sont.
Aussi mon but n’était-il plus de modifier ma vie, comme il m’avait semblé tout d’abord, mais d’aider, autant qu’il était en mon pouvoir, à améliorer la situation de ces malheureux qui avaient excité ma compassion. Une chose est certaine : j’étais très bon, très doux et désirais faire le bien du prochain ; et j’ai commencé à réfléchir au plan d’une activité bienfaisante où je pourrais montrer toute ma vertu. Je dois dire cependant, qu’en réfléchissant à cette activité bienfaisante, je sentais tout le temps, au fond de mon âme, que ce n’était pas cela, mais, comme il arrive souvent, l’activité de la raison, de l’imagination, étouffait en moi cette voix de la conscience. C’était l’époque du recensement. Ce me sembla l’occasion de fonder les œuvres de bienfaisance par quoi je voulais montrer ma vertu. Je connaissais plusieurs des établissements et sociétés de bienfaisance existant à Moscou, mais toute leur activité me semblait mal dirigée et inefficace en comparaison de ce que je voulais faire, et j’inventai ceci : exciter parmi les riches la compassion pour la misère de la ville, recueillir de l’argent, réunir des gens désireux de participer à cette œuvre ; en profitant du recensement, parcourir tous les asiles de la misère et, en outre du travail du recensement, entrer en contact avec les malheureux, apprendre les détails de leurs misères, les secourir par l’argent ou le travail, les aider à quitter Moscou, aider au placement des enfants dans les écoles, des vieillards dans les asiles et les hospices. Je pensais encore que, parmi les gens qui s’occuperaient de cela, il se formerait une société permanente, qui, en se partageant les arrondissements de Moscou, veillerait à ce que la pauvreté et la misère n’y reparussent plus, en les détruisant dès leur apparition ; une société qui remplirait moins le rôle de guérir que de créer l’hygiène de la pauvreté de la ville. Je me représentais déjà non seulement qu’il n’y aurait plus de mendiants dans la ville, mais même de besogneux, et que c’était moi qui ferais tout cela, et qu’après, nous tous les riches, serions tranquillement assis dans nos salons, mangerions des dîners de cinq plats, irions en voiture au théâtre et aux réunions sans être gênés par le spectacle que j’avais vu dans la maison de Liapine.
Ce plan fait, j’écrivis sur ce sujet, et avant de donner mon travail à l’imprimerie, je fus chez des connaissances de qui j’espérais de l’aide.
À tous ceux que je vis ce jour-là (je m’adressais spécialement aux gens riches), je dis la même chose, presqu’exactement ce que j’avais écrit dans l’article : je proposais de profiter du recensement pour connaître au juste la misère à Moscou et y remédier par les œuvres et l’argent, et faire de telle sorte qu’il n’y eût plus de pauvres à Moscou, et que nous, les riches, nous pussions, avec la conscience tranquille, jouir des biens de la vie auxquels nous étions habitués. Tous m’écoutaient attentivement, sérieusement, mais avec tous, sans exception, cela se passait de la même manière. Dès que mes auditeurs comprenaient de quoi il s’agissait, ils paraissaient gênés et un peu honteux, principalement pour moi, qui avais pu dire de telles bêtises, mais dont on ne pouvait dire carrément : ce sont des bêtises, comme s’il eût existé une cause extérieure, obligeant les auditeurs à approuver ma bêtise.
— Ah ! oui, sans doute, ce serait très bien, me disait-on ; sans doute, il est impossible de ne pas souscrire à cela ; oui votre idée est très bonne ; moi-même j’y avais pensé, mais… Chez nous, on est, en général, si indifférent qu’on ne peut pas compter sur un gros succès… Cependant, de mon côté, bien entendu, je suis prêt(ou prête), à aider…
Tous me disaient la même chose. Tous étaient d’accord, mais consentaient, me semblait-il, non parce qu’ils étaient persuadés, mais pour quelque cause extérieure qui ne leur permettait pas de n’y point consentir. Je le remarquais rien qu’à ce fait que pas un seul parmi ceux qui me promettaient une aide d’argent, pas un ne mentionnait la somme qu’il avait l’intention de donner, de sorte que je devais la fixer moi-même et demander : — « Alors je puis compter sur vous jusqu’à 300 ou 200 ou 100 ou 25 roubles ? » et pas un ne me remettait l’argent ; je note ceci parce que, quand les hommes donnent de l’argent pour une chose qu’ils désirent, ordinairement ils se hâtent de le donner. Pour une loge au spectacle de Sarah Bernhardt on donne l’argent tout de suite, pour être sûr d’avoir la loge. Et là, de tous ceux qui consentaient à donner de l’argent et exprimaient leur sympathie, pas un ne proposait de me remettre l’argent séance tenante, ils ne faisaient que consentir tacitement à la somme que je fixais. Dans la dernière maison où je fus ce soir-là, je trouvai par hasard une grande société. La de la maison s’occupait de bienfaisance depuis plusieurs années. Près du perron stationnaient quelques voitures ; quelques valets en riches livrées étaient assis dans l’antichambre. Dans le grand salon, devant deux tables éclairées, étaient assises des dames et des jeunes filles parées de belles toilettes et de riches ornements. Elles habillaient de petites poupées. Il y avait quelques jeunes gens autour des dames. Les poupées habillées par ces dames devaient être tirées en tombola pour les pauvres.
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The end
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