trad. Bienstock
Toujours, dans toutes les sociétés humaines, à certaines périodes de leur existence, un temps arrive où la religion, d’abord toute-puissante, déclinant ensuite de plus en plus, perd sa signification principale et enfin prend une forme définitive où elle se fixe ; dès lors, son action sur la vie des hommes diminue progressivement.
À pareilles époques, la minorité instruite, ne croyant pas à la religion existante, feint seulement d’y croire, trouvant que c’est nécessaire pour retenir les masses populaires dans les formes établies de la vie, et ces mêmes masses populaires, bien qu’elles se tiennent par l’inertie des formes une fois établies de la religion, ne se guident déjà plus d’après les exigences de cette même religion, mais seulement d’après les coutumes populaires et les lois de l’État.
Il en fut souvent ainsi dans diverses sociétés humaines. Mais il n’y eut jamais rien de pareil à ce qui se passe maintenant dans notre société chrétienne : la minorité riche, dominante, plus instruite, possédant la plus grande influence sur les masses, non seulement ne croit pas à la religion existante, mais est convaincue que, dans notre temps, il n’est besoin d’aucune religion, et au lieu d’inspirer aux hommes qui doutent de la véracité de la religion professée, une doctrine quelconque plus raisonnable et plus claire que celle qui existe, elle leur inspire que la religion, en général, a vécu son temps, qu’elle est devenue aujourd’hui une institution non seulement inutile mais nuisible à l’existence des sociétés, de même que le cæcum dans l’organisme de l’homme. Ces hommes étudient la religion non comme une chose que nous connaissons par la réflexion intérieure, mais comme un évènement extérieur, comme une maladie dont certains hommes sont atteints et que nous ne pouvons étudier que par les symptômes extérieurs.
La religion, selon certains de ces hommes, provient de l’animation de tous les phénomènes de la nature (animisme) ; selon les autres, de la représentation de la possibilité des relations avec les ancêtres ; selon les troisièmes, de la peur devant les forces de la nature. Et, disent les savants de notre temps, puisque la science a prouvé que les arbres et les pierres ne peuvent être animés, que les ancêtres morts ne sentent plus ce que font les vivants, et que les phénomènes de la nature sont expliqués par les causes naturelles : alors disparaît la nécessité de la religion et de toutes les entraves que, grâce aux croyances religieuses, les hommes s’imposèrent. D’après l’opinion des savants, il y eut une période d’ignorance, celle-ci, religieuse. Cette période depuis longtemps déjà a été franchie par l’humanité et il n’en reste plus que de rares indices ataviques. Ensuite vint la période métaphysique, qui elle aussi a vécu. Maintenant, nous, les hommes éclairés, nous vivons dans la période scientifique, dans la période de la science positive qui remplace la religion et conduit l’humanité à un si haut degré de développement, qu’elle n’aurait jamais pu l’atteindre, en restant soumise aux doctrines superstitieuses, religieuses.
Au commencement de 1901, l’illustre savant français, Berthelot, prononça un discours dans lequel il communiqua à ses auditeurs l’idée que le temps de la religion est déjà passé, et qu’elle doit être maintenant remplacée par la science. Je cite ce discours, car c’est le premier qui me tombe sous la main, et parce qu’il fut prononcé dans la capitale du monde instruit par un savant reconnu de tous. Mais la même idée s’exprime sans cesse et partout, en commençant par les traités de philosophie jusqu’aux feuilletons des journaux. Dans ce discours, M. Berthelot dit qu’auparavant, deux moteurs : la force et la religion, poussaient l’humanité, mais que maintenant, ces moteurs sont devenus superflus puisqu’à leur place, il y a la Science. Et sous ce mot, Science, évidemment M. Berthelot, comme tous ceux qui croient en la science, entend telle science qui embrasse tout le domaine des connaissances humaines liées harmoniquement entre elles, classées selon le degré de leur importance et possédant de telles méthodes que toutes les données qu’elles trouvent constituent une vérité indiscutable. Mais puisqu’en réalité une pareille science n’existe pas et que ce qu’on appelle la Science n’est que la réunion des connaissances éparses, sans liens, souvent complètement inutiles et qui non seulement ne représentent pas la vérité absolue, mais constituent parfois les erreurs les plus grossières, données aujourd’hui comme la vérité et contredites demain, — alors, évidemment, il n’existe pas cet objet qui, selon M. Berthelot, doit remplacer la religion. Aussi, l’affirmation de M. Berthelot, et des personnes qui pensent comme lui, que la science doit remplacer la , est-elle tout à fait arbitraire, et basée sur une foi que rien ne justifie : sur la foi en la science impeccable, tout à fait analogue à la foi en l’Église impeccable. Et cependant des hommes qu’on appelle savants et qui sont tenus pour tels, sont tout à fait convaincus qu’il existe déjà une pareille science qui doit et peut remplacer la religion et l’a déjà supprimée.
« La religion a vécu ; croire en quelque chose, en dehors de la science, c’est l’ignorance. La science établit tout ce qui est nécessaire, et pour guide dans la vie, elle seule suffit » — pensent et soutiennent les savants et même des gens de la foule, qui, bien que fort loin de la science, croient aux savants et affirment avec eux que la religion est une superstition morte et qu’il est nécessaire de se guider dans la vie par la science seule, ou en d’autres termes, par rien, puisque la science par son but même — l’étude de tout ce qui est — ne peut donner aucun manuel de la vie des hommes.
Les savants de notre temps ont décidé que la religion n’est pas nécessaire, que la science la remplacera ou la remplace déjà, et cependant, comme autrefois, aucune société humaine, aucun homme raisonnable, ne vécut et ne peut vivre sans religion. (Je dis l’homme raisonnable, parce que l’homme non raisonnable peut, ainsi que l’animal, vivre sans religion.) L’homme raisonnable ne peut vivre sans religion, parce que c’est la religion seule qui lui donne le guide nécessaire de ce qu’il doit faire et lui indique dans quel ordre il doit le faire.
L’homme raisonnable ne peut vivre sans religion, précisément parce que la raison est le propre de sa nature. Chaque animal se guide dans ses actes — outre les actes auxquels l’entraînent les besoins directs de la satisfaction de ses désirs — par la considération de leurs suites immédiates. En calculant ces conséquences par les moyens de connaissance qu’il possède, l’animal fait concorder ses actes avec ces et toujours, sans hésitation, agit conformément à ses calculs. Ainsi, par exemple, l’abeille va chercher le miel et l’apporte dans sa ruche parce que, l’hiver, elle aura besoin de la nourriture recueillie pour elle et sa progéniture, et elle ne sait rien et ne peut rien savoir au delà de ces considérations. De même agit l’oiseau qui construit son nid ou qui émigre du nord au sud et inversement. De même agit tout animal qui accomplit un acte ne pas de ses besoins directs, immédiats, mais duquel dépendent certaines conséquences. Il en va autrement de l’homme. La différence entre l’homme et l’animal est en ce que les capacités intellectuelles de l’animal se bornent à ce que nous appelons l’instinct, tandis que la principale faculté intellectuelle de l’homme, c’est la raison. L’abeille qui cherche sa nourriture ne peut avoir aucun doute sur le point de savoir s’il est bien ou mal de la trouver. Mais l’homme, en ne cueillant la moisson ou les fruits, ne peut pas ne pas se demander s’il ne détruit pas pour l’avenir la croissance du blé ou des fruits ? ou si par cette récolte il n’enlève pas, la nourriture nécessaire à son prochain ? Il ne peut pas non plus se dispenser de songer à ce qu’il adviendra de ses enfants, qu’il élève, etc. Les questions les plus importantes de la conduite de la vie ne peuvent pas, pour un homme intelligent, être résolues définitivement et exactement à cause du grand nombre de conséquences qu’il lui est impossible de ne pas remarquer. Tout homme intelligent, s’il ne le sait pas, sent que dans les questions les plus importantes de la vie il ne peut se guider ni par l’impulsion spontanée de ses sentiments, ni par des considérations sur les résultats les plus proches de son activité, parce qu’il les voit en trop grand nombre et souvent ; c’est-à-dire qu’il voit des résultats qui ont des chances égales d’être bienfaisants ou malfaisants pour lui et pour les autres hommes. Une légende raconte qu’un ange descendit sur la terre, dans une famille très pieuse et y tua un enfant au berceau, et que, quand on lui demanda le pourquoi de cet acte, il expliqua que cet enfant serait devenu un grand malfaiteur et eût fait le malheur de sa famille. Mais la question n’est pas seulement celle-ci : quelle vie humaine est utile, inutile, nuisible ? et toutes les questions les plus importantes de la vie ne peuvent être résolues par un homme intelligent, d’après les considérations de leurs relations et de leurs résultats les plus proches. L’homme raisonnable ne peut pas se contenter des considérations qui guident les actes des animaux.
L’homme peut se considérer comme un animal parmi les animaux qui vivent au jour le jour ; il peut se considérer aussi comme membre de la famille, de la société et du peuple qui vivent les siècles ; il peut, et même il doit absolument (parce que sa raison l’y entraîne irrésistiblement) se considérer comme une partie du monde infini qui vit dans le temps infini. C’est pourquoi l’homme raisonnable devait faire et fit toujours envers les événements infimes de la vie susceptibles d’influencer ses actes, ce qu’on appelle en mathématique, « intégrer », c’est-à-dire qu’il établit outre son rapport envers les phénomènes les plus proches de la vie, son rapport envers tout le monde infini dans le temps et dans l’espace, en le comprenant comme une unité. Et cet établissement du rapport de l’homme à ce tout dont il se sent une partie et duquel il tire le guide de ses actes, est ce qu’on appelait et appelle la religion. C’est pourquoi, la religion fut toujours, et ne peut cesser d’être, la nécessité et la condition inéluctable de la vie d’un homme raisonnable et de l’humanité raisonnable.
La religion fut toujours comprise ainsi par les hommes non privés des capacités de la conscience supérieure, c’est-à-dire religieuse, qui distingue l’homme de l’animal. La définition la plus ancienne et la plus habituelle, de laquelle vient le mot lui-même, Religio (, lier), est celle-ci : La religion est le lien entre l’homme et Dieu. « Les obligations de l’homme envers Dieu, voilà la religion », dit Vauvenargues. Schleiermacher attribue à la religion la même signification, ainsi que Feuerbarch en reconnaissant que la base de la religion, c’est la conscience qu’a l’homme de sa dépendance envers Dieu. La religion est une affaire entre chaque homme et Dieu. (Beyle). La religion est le résultat des besoins de l’âme et des effets de l’intelligence. (B. Constant). La religion est un certain moyen pour l’homme de réaliser son rapport envers les forces surhumaines et mystérieuses desquelles il se croit dépendant. (Goblet d’Alviella). La religion, c’est la définition de la vie humaine par le lien de l’âme humaine avec cet esprit mystérieux dont la domination sur le monde et sur l’individu est reconnue par l’homme, et avec lequel il se sent uni. (A. Réville.)
De sorte que l’essence de la religion fut toujours comprise et se comprend encore par les hommes non privés des qualités humaines supérieures, comme l’établissement, par l’homme, de son rapport envers l’être infini ou envers les êtres dont il sent sur lui le pouvoir. Et ce rapport, bien que différent pour les divers peuples et suivant les époques, a toujours défini pour les hommes leur destination dans le monde, destination d’où procédait naturellement le guide de leur activité. L’Hébreu comprenait ainsi son rapport envers l’infini : il était membre du peuple choisi par Dieu entre tous les peuples, et pour cette raison il devait observer, envers Dieu, le pacte conclu par Dieu avec ce peuple. Le Grec comprenait son rapport de telle sorte que lui, étant sous la dépendance des représentants de l’infini — des dieux — devait leur être agréable. Le Brahme comprenait ainsi son rapport envers l’infini Brahma : il est la manifestation de ce Brahma, et il doit, par l’abdication de sa vie, aspirer à se confondre avec cet être supérieur. Le Bouddhiste comprenait et comprend ainsi son rapport envers l’infini : en passant d’une forme de la vie dans l’autre, il doit souffrir inévitablement ; les souffrances proviennent des passions et des désirs, il doit donc aspirer à la destruction de tous les désirs et passions, et à son passage au Nirvâna. Chaque religion est ce qui établit le rapport de l’homme envers l’existence infinie à laquelle il se sent attaché et d’où il tire le guide de son activité. C’est pourquoi, si la religion n’établit pas le rapport de l’homme envers l’infini, comme l’idolâtrie ou la magie, par exemple, ce n’est déjà pas une religion mais seulement sa dégénérescence. Si la religion, bien qu’établissant le rapport de l’homme envers Dieu, l’établit par des affirmations ne concordant pas avec la raison et le savoir actuel des hommes, en sorte que l’homme ne peut croire en ces affirmations, ce n’est pas non plus une religion, mais un semblant de religion. Si la religion ne lie pas la vie de l’homme avec l’existence infinie, ce n’est pas non plus une religion. De même ce n’est pas une religion, celle qui exige une foi d’où ne découle pas la direction définitive de l’activité de l’homme.
La vraie religion, c’est, concordant avec la raison et avec le savoir de l’homme, le rapport établi par lui envers la vie infinie qui l’entoure, qui lie sa vie avec cet infini et le guide dans ses actes.
Bien que partout et toujours les hommes n’aient pas vécu et ne vivent pas sans religion, les savants de notre temps disent : comme le Médecin malgré lui, de Molière, qui affirme que le foie est du côté gauche : « Nous avons changé tout cela » et affirment qu’on peut et qu’il faut vivre sans religion. Mais la religion reste ce qu’elle était, le moteur principal, le cœur, l’organisme vital de la société humaine, et sans elle, comme sans le cœur, il ne peut être de vie raisonnable. Il y eut et il y a beaucoup de religions diverses, parce que l’expression du rapport de l’homme envers l’infini, envers Dieu, ou les dieux, est différente selon le temps et le degré du développement des divers peuples, mais jamais aucune société d’hommes, depuis que les hommes sont des êtres raisonnables, ne pouvait vivre, par conséquent ne vivait pas, et ne peut vivre sans religion.
Il est vrai que dans la vie des peuples, il y eut et il y a des périodes où la religion existante fut si dénaturée et si en retard sur la vie que déjà elle ne la guidait plus… Mais, cette cessation de son influence sur la vie des hommes, qui se produit pour chaque religion à certaines époques, n’était que temporaire. La religion, comme tout ce qui vit, a la propriété de naître, de se développer, de vieillir, de mourir, de renaître, et de reparaître toujours sous une forme plus perfectionnée que la forme précédente. Après la période de développement supérieur de la religion, arrive toujours la période de son affaiblissement, de son arrêt après lequel suit ordinairement la période de résurrection et l’établissement d’une doctrine religieuse plus raisonnable et plus claire qu’auparavant. De semblables périodes de développement, d’arrêt et de résurrection se retrouvent dans toutes les religions : quand la profonde religion brahmine commença à vieillir et à se pétrifier dans les formes grossières une fois établies et qui l’éloignaient de son sens initial, parurent, d’un côté, la résurrection du Brahmanisme et de l’autre, la doctrine élevée du Bouddhisme qui activait la par l’humanité de son rapport envers l’infini. La même chose eut lieu pour les religions grecque et romaine, et aussitôt après le dernier degré de la décadence, parut le christianisme. Il en fut de même avec le christianisme ecclésiastique qui se transformait à Byzance en idolâtrie, en adoration d’une foule de dieux, quand, pour contrepoids de ce christianisme dénaturé, parut d’un côté le Paulicianisme et de l’autre, contraire à la doctrine de la Trinité et de la Vierge-mère, le sévère mahométisme avec son dogme fondamental d’un Dieu unique. La même chose a eu lieu avec le christianisme papal du moyen âge, qui provoqua la Réforme. De sorte que les périodes d’affaiblissement des religions, au point de vue de leur influence sur la majorité des hommes, sont la condition nécessaire de la vie et du développement de toutes les doctrines religieuses. Cela provient de ce que chaque doctrine religieuse, dans son vrai sens, quelque grossier qu’il soit, établit toujours un rapport égal pour tous les hommes, entre l’homme et l’infini. Chaque religion reconnaît l’homme également infime devant l’infini et c’est pourquoi chaque religion comprend toujours la conception de l’égalité de tous les hommes devant ce qu’elle considère comme Dieu, que ce soit la foudre, le vent, l’arbre, l’animal, le héros, l’empereur défunt ou même vivant, comme c’était à Rome. De sorte que la reconnaissance de l’égalité des hommes est une qualité générale, fondamentale de chaque religion. Mais puisqu’en réalité nulle part et jamais n’exista et n’existe l’égalité des hommes, alors, aussitôt que paraît une nouvelle doctrine religieuse, qui contient toujours en soi la reconnaissance de l’égalité de tous les hommes, aussitôt, des hommes pour qui l’inégalité était avantageuse, s’efforcent de cacher cette qualité fondamentale de la doctrine religieuse en la dénaturant. Ainsi fut fait, partout et toujours, quand parut une nouvelle doctrine religieuse, et le plus souvent ce n’était pas fait consciemment, mais seulement parce que les hommes dominants, riches, pour qui l’inégalité des hommes était avantageuse, — car elle leur permettait de conserver leur situation, — se sentaient le droit, devant la doctrine admise, de tâcher, par tous les moyens, d’attribuer à la doctrine religieuse une signification d’après laquelle l’inégalité serait admise. Et une telle dénaturation de la religion, d’après laquelle les dominants pouvaient se croire dans leur droit, transmise naturellement aux masses, inspirait aussi à ces masses que leur soumission à ceux qui dominent est une des exigences de la religion qu’ils professent.
Toute activité humaine est provoquée par trois causes impulsives : le sentiment, la raison, la suggestion, ce même état que les médecins appellent l’hypnose. Parfois l’homme n’agit que sous l’influence du sentiment en aspirant d’atteindre à ce qu’il désire. Parfois il agit sous l’influence de la raison qui lui montre ce qu’il doit faire. Parfois et le plus souvent, l’homme agit parce que lui-même ou les autres hommes, lui ont inspiré une certaine activité, et qu’inconsciemment il se soumet à cette suggestion. Dans les conditions normales de la vie, les trois mobiles concourent à l’activité de l’homme. Le sentiment l’entraîne vers une certaine activité, la raison contrôle la conformité de cette activité avec le milieu ambiant, avec le passé et avec l’avenir supposé et la suggestion force un homme à exécuter, sans sentir et sans penser, les actes excités par le sentiment et approuvés par la raison. Sans le sentiment, l’homme n’entreprendrait rien ; sans la raison, il s’adonnerait en même temps à beaucoup de sentiments contradictoires et nuisibles à lui-même et aux autres ; sans la capacité de se soumettre à sa suggestion et à celle des autres, l’homme devrait sans cesse éprouver le sentiment qui le pousserait à une certaine activité et soumettre sa raison au contrôle de l’opportunité de ses sentiments. C’est pourquoi ces trois mobiles sont nécessaires pour tout acte humain, si simple soit-il. Si l’homme marche d’un endroit à l’autre, cela vient de ce que le sentiment le poussant à passer d’un endroit à un autre, la raison a approuvé cette intention et prescrit le moyen de l’accomplir (dans l’exemple actuel, la marche par un certain chemin) et les muscles du corps obéissent et l’homme suit le chemin indiqué. En même temps, quand il marche, le sentiment et la raison se rendent libres pour une autre activité, ce qui ne pourrait être sans la capacité de se soumettre à la suggestion. Il en est ainsi pour toutes les activités humaines et de même pour la plus importante, pour l’activité religieuse. Le sentiment excite le besoin d’établir les rapports de l’homme envers Dieu, la raison définit ce rapport, la suggestion pousse l’homme à l’activité qui découle de ce rapport. Mais cela n’a lieu que si la religion n’a pas encore subi de déformation. Car aussitôt qu’en commence la dénaturation, la suggestion grandit de plus en plus, et l’influence du sentiment et de la raison s’affaiblit. Les moyens de suggestion sont partout et toujours les mêmes. Ces moyens consistent à de cet état où l’homme est le plus capable d’être l’objet de la suggestion (l’enfance, les événements importants de la vie : mort, naissance, mariage), et par les œuvres d’art : d’architecture, de sculpture, de peinture, de musique, de représentations dramatiques, dans cet état de réceptivité semblable à celui qui s’obtient pour l’homme en particulier par le sommeil provoqué, — pour lui inspirer ce qui est désirable à celui qui suggère.
On peut observer ce phénomène dans toutes les vieilles religions : dans la doctrine élevée des Brahmes, qui dégénéra en l’adoration grossière d’images innombrables en divers temples, sous l’accompagnement des chants et de l’encens ; dans la religion juive antique, qui était propagée par les prophètes et se transforma dans l’adoration de Dieu en un temple somptueux, avec les chants solennels et les processions ; dans la doctrine élevée du Bouddhisme qui, avec les monastères et les images de Bouddha, les rites solennels innombrables, se transforme dans le mystérieux Lamaïsme et dans ce avec sa magie et ses exorcismes.
Toujours, dans toutes les doctrines religieuses, quand elles commencèrent à être déformées, leurs gardiens employèrent tous leurs efforts à amener les hommes à l’état d’affaiblissement de raisonnable, afin de leur inspirer ce qui leur convenait. Et dans toutes les religions il fallait inspirer les trois principes qui servent de base à toutes les altérations que subissent les religions vieillissantes. Premièrement : qu’il y a des hommes d’une espèce particulière qui seuls peuvent être intermédiaires entre les hommes et Dieu ou les dieux ; deuxièmement, que des miracles, ont eu lieu et ont lieu, qui prouvent la véracité de ce que disent les intermédiaires entre les hommes et Dieu ; et troisièmement, qu’il y a certaines paroles, transmises verbalement ou inscrites dans les livres qui expriment la volonté immédiate de Dieu ou des dieux, et qui, à cause de cela, sont saintes et impeccables. Et, dès que sous l’influence de l’hypnose, ces propositions sont acceptées, alors déjà ce que disent les intermédiaires entre Dieu et les hommes est accepté comme une sainte vérité, et alors le but principal de l’altération de la religion est atteint — non seulement la dissimulation de la loi de l’égalité des hommes, mais aussi le rétablissement et l’affirmation de l’inégalité la plus grande, la division en castes : des hommes et des goym, des fidèles et des infidèles, des saints et des pécheurs. La même chose se fit et se fait dans le christianisme : on admit une complète inégalité des hommes entre eux, divisés non seulement au point de vue de la compréhension de la religion, le clergé et le peuple, mais aussi dans le sens de la situation sociale, la division entre les hommes qui ont le pouvoir et ceux qui doivent se soumettre à ce pouvoir ; division que la doctrine de Saint Paul reconnaît comme établie par Dieu lui-même.
L’inégalité des hommes entre eux, non seulement du clergé et des laïques, mais des pauvres et des riches, des maîtres et des esclaves, est établie par la religion chrétienne ecclésiastique sous une forme aussi définie et aussi dure que dans les autres religions. Et cependant, à en juger par les données que nous avons sur l’état primitif du christianisme, selon la doctrine exprimée dans les évangiles, il semble que les principaux moyens d’altération employés par les autres religions, étaient prévus et qu’un avertissement fut exprimé clairement contre eux. Contre l’ordre des prêtres, il est dit tout carrément : qu’aucun homme ne peut être le maître d’un autre. (Ne vous appelez pas les Pères et les Maîtres) ; contre l’attribution du caractère sacré aux écritures, il est dit : que l’esprit est important et non la lettre, que les hommes ne doivent pas croire aux traditions humaines et que toute la loi et les prophètes, — c’est-à-dire tous les livres considérés comme la sainte écriture — se réduit à cela : à agir envers les autres comme on veut que les autres agissent envers soi. Si rien n’est dit contre les miracles et si dans l’évangile même des miracles sont décrits comme accomplis par Jésus, on voit toutefois, par tout l’esprit de la doctrine, que Jésus a basé la véracité de la doctrine non sur les miracles, mais sur la doctrine elle-même (qui veut savoir si ma doctrine est vraie, fasse ce que je dis.) Et principalement le christianisme proclame l’égalité des hommes non plus déjà comme une conséquence du rapport des hommes envers l’infini, mais comme une doctrine fondamentale de fraternité de tous les hommes, puisque tous les hommes sont reconnus comme les enfants de Dieu. Il semblerait donc qu’on ne puisse dénaturer le christianisme de façon à détruire la conscience de l’égalité des hommes entre eux. Mais l’esprit humain est fertile, et, consciemment ou demi-consciemment fut inventé un moyen tout nouveau (un truc, comme disent les Français) pour rendre inefficaces les avertissements des évangiles et la proclamation claire de l’égalité de tous les hommes. Ce « truc » consiste en ceci ; on attribue non seulement à une certaine lettre, mais aussi à une certaine réunion d’hommes qu’on appelle l’Église et qui a le droit de transmettre cette impeccabilité aux hommes qu’elle choisit.
On a inventé un petit supplément aux évangiles, à savoir que le Christ, en montant au ciel, a transmis à certaines personnes le droit exclusif, non seulement d’enseigner aux hommes la vérité divine (selon la lettre du verset de l’évangile, il a transmis en outre le droit dont on ne jouit pas ordinairement, de n’être pas mordu par les serpents, d’être rebelle à tous les poisons et au feu), mais aussi de sauver ou non des hommes et principalement de transmettre ce droit à d’autres hommes. Et dès que la conception de l’Église fut fermement établie, alors tous les principes évangéliques devinrent inefficaces à en empêcher l’altération puisque l’Église était supérieure à la raison et aux écrits tenus pour sacrés. La raison était reconnue comme une source d’erreurs et l’évangile interprété non comme le demande le bon sens mais comme le voulaient ceux qui composaient l’Église.
C’est pourquoi les trois anciens moyens d’altération de la religion : le sacerdoce, les miracles, l’impeccabilité des Écritures, étaient aussi admis dans toute leur force, par le christianisme. Il la légalité de l’existence des intermédiaires entre Dieu et les hommes, puisque l’Église en avait reconnu la nécessité et la légalité ; il reconnaissait la réalité des miracles, puisque l’Église impeccable en témoignait ; la Bible était reconnue pour sacrée, puisque l’Église le déclarait.
Et le christianisme était altéré comme toutes les autres religions, seulement avec cette différence que, précisément parce que le christianisme proclamait avec une clarté particulière son principe fondamental de l’égalité de tous les hommes comme enfants de Dieu, il lui était donc nécessaire de défigurer fortement toute la doctrine pour en masquer le principe fondamental.
Avec l’aide de la conception de l’Église, c’est précisément ce qui fut fait, et sur une échelle que n’atteignit jamais aucune autre doctrine religieuse. En effet, jamais aucune religion ne propagea un principe si évidemment en désaccord avec la raison et le savoir actuel des hommes, et aussi immoral, que celui que propage le christianisme de l’Église, Sans parler déjà de toutes les inepties de l’Ancien Testament : comme la création de la lumière avant le soleil, la création du monde il y a 6.000 ans, la réunion de tous les animaux dans l’arche, et divers faits immoraux dans le genre de la prescription du meurtre des enfants et de populations entières, par l’ordre de Dieu, sans même parler de ce sacrement inepte qui faisait dire à Voltaire : « Il y avait et il y a beaucoup de doctrines religieuses ineptes, mais jamais il n’en exista une dans laquelle le principal acte religieux consistât à manger son Dieu » ; sans parler déjà qu’il ne peut être rien de plus absurde que la mère de Dieu, en même temps mère et vierge, que le ciel s’ouvrant et laissant entendre des voix, que le Christ montant au ciel, où il se tient quelque part à droite de son père, que Dieu est un et trois, et non trois dieux comme Brahma, Vichnou et Çiva, mais un seul et en même temps, trois. Que peut-il y avoir de plus immoral que cette doctrine effroyable selon laquelle Dieu, méchant et vindicatif, punit tous les hommes pour le péché d’Adam, puis, pour les sauver, envoie son fils sur la terre, en sachant d’avance que les hommes le tueront, et que, pour cela, ils seront maudits ; que le moyen pour les hommes d’être sauvés du péché consiste à être baptisés et à croire que tout est arrivé précisément de cette façon, et que le fils de Dieu a été tué par les hommes pour le salut des hommes, et que Dieu punit par des souffrances éternelles ceux qui ne croient pas cela ? De sorte que, sans même parler de ce que quelques-uns considèrent comme le supplément des dogmes principaux de cette religion : comme toutes les croyances en diverses reliques, icônes de diverses Notre-Dame, prières quémandeuses adressées à divers saints, selon leur spécialité, sans parler aussi de la doctrine de la prédestination des protestants, les bases mêmes de cette religion établies par le symbole de Nicée, reconnues par tous, sont si ineptes et immorales, et sont jusqu’à tel point en contradiction avec le bon sens et la raison, que les hommes n’y peuvent croire. Les hommes peuvent répéter des lèvres certaines paroles, mais ils ne peuvent croire en ce qui n’a pas de sens. On peut dire des lèvres : je crois que le monde a été créé il y a 6.000 ans, ou : je crois que le Christ est monté au ciel et qu’il est assis à la droite du père, ou que Dieu est un et en même temps trois, mais personne ne peut y croire, parce que ces paroles n’ont aucun sens. C’est pourquoi les hommes de notre monde qui professent le christianisme dénaturé, en réalité ne croient-ils à rien. Et c’est la particularité de notre temps.
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The end
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