Front matter
MARCEL DUGAS, 1916.
Droits réservés, selon l’Acte du Parlement du Canada, concernant la propriété littéraire et artistique.
À des mirages encore flottants, aux figures de ma jeunesse ramenées devant moi, et que j’ai rebues, paupières closes, dans la nuit de la réalité apparue.
Un Homme d’Ordre
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Entré, jeudi, vers dix heures, dans une bibliothèque de Montréal, Jacques-Marie-François-Alphonse-Charles-Nicolas Le Tristan, une mèche de cheveux penchante, secoue la poussière de ses vêtements et s’appuie, tel un pélican blessé, au rayon des Dictionnaires innombrables. Il est triste d’une tristesse infinie d’être devenu un homme d’ordre. Aussi comment se dépouillerait-il si vite de l’homme des derniers mois ? On aime tout, même de souffrir, même la misère quand elle est épousée avec des révoltes et des envolées vers le désir et l’insaisissable. Il sent cela, baigné par les souvenirs d’hier et les visions que lui proposent les jours évanouis. Cette atmosphère neuve le fait frissonner : l’illusion de la liberté, quelle grande chose, et dans une âme amère, presque détachée ! Les livres ! C’est encore de la littérature, de la poussière, une vie artificielle ou sublime. Et le printemps qui n’a pas abouti et fut, tout de suite, si vieux ! Faust, étouffe ton cri ; oui, la réalité que tu croyais fuir te réenveloppe, elle te choisit encore victime. Que sert de t’étonner et, peut-être de paraître surpris ? Crois-tu donc que ton destin soit différent des autres et la vie n’est-elle pas une longue soumission forcée à laquelle personne n’échappe ? Regarde tes frères qui souffrent. Devine leurs chagrins, leurs soucis, des tracas dont tu n’as pas d’idée. Sois heureux plutôt de vider en un moment le fond de tous les graals. L’important, c’est de n’être pas dupe, quelques délices qu’on éprouve à croire au parfum des roses, à la sincérité d’un touchement de mains. Épuise la leçon qui va te venir de cette nouvelle geôle avant qu’elle n’ait tout découvert ; imagine-là, construis avec ton esprit, ta sensibilité et ton amertume une existence que tu connais à peine, et, si elle est trop gaie ou trop drôle, tu la coucheras sur du papier avec au cœur, toute transpercée, des mots pareils à des poignards. Crois bien que la pire des réalités qui te pourraient accabler, serait celle d’être heureux. Et s’il existait une personne entre toutes que tu voudrais tenir dans tes bras en l’adorant, éternise le mensonge crucial de les refermer sur son ombre. Sculpte en te détruisant ; va te chercher au sein des nuances qui furent tes inlassables persécutrices. Macère tes désirs avec des regrets et des larmes, mêle-les si bien ensemble qu’ils te paraîtront de petits dieux perpétuant ton âme — ceux que l’on porte en soi, fixés à la trame de notre être, et qui, à de certaines heures, se mettent tous à gémir. Peut-être, alors, que les destins si chèrement cruels consentiront à éteindre le feu qui te brûle. Ne le souhaite pas cependant, car alors tu renierais le jour et toi-même, de te sentir terrassé et pareil aux autres. Déchire sans pitié les tableaux qui ne porteraient pas le reflet de ta nature intime. De ta détresse, compose un chant isolé qui te grandira dans la chimère.
Ris à songer que tu rencontreras, rue Fullum, une petite dame frisée, jolie comme une médaille, et ordonne sa toilette. Oui, qu’elle soit tout en cheveux, qu’ils l’enveloppent et la fassent très jeune en sa robe de velours ornée de glaïeuls. Et tu l’embrasseras sur la nuque avec des lèvres à peine appuyées. Plaisir de carême ! Il faut toujours que nos passions s’accordent avec l’abstinence. Laisse aux étudiants vicieux et aux jeunes médecins démontés le soin des caresses tumultueuses. Retiens tes sens ainsi que les anges qui ont failli tomber à l’heure de la grande tentation. Garde-les plongés dans le désir.
Puis tu conduiras cette fée dérisoire au jardin, celui que possède tout rêveur depuis Épicure et Montaigne. Approche-la de toutes les bêtes ; mets ses doigts sur le dos marbré de ce chat qui vous regarde, les yeux pointés d’or et de malice, et sur ses genoux dépose en criant un lapin—image de ton âme et de l’univers. Couvre-la de tulipes, de dahlias, de lys et de renoncules, et dans l’allée déserte, en présence du ciel et de la terre, impose-lui les félicités de la flagellation. Et tu regarderas si le bout de son nez tremble, si ses genoux fléchissent et si ses mains implorent un autre genre de plaisir. Après quoi, tu lui découvriras l’intelligence des bêtes, malheureusement inconnue du vulgaire.
Cette oie ! Comme elle voudrait bien dire quelque chose ! Tu ne dois pas désespérer de lui faire crier un jour : « La France est immorale, » ou quelque chose d’approchant. Vois-tu, c’est par aberration ou paresse d’esprit que nous croyons les animaux incapables d’énoncer des mots : il viendra un jour où ils parleront et il faut espérer que ce sera, d’abord, les plus bornés. Alors on s’amusera ! Travaille donc à ce progrès dans l’humanité.
Si la petite dame allait se lasser de tes manèges, jette sur les fleurs dont tu l’as couverte les abeilles de ta et qu’au delà du cœur de la tentante elles aillent piquer sa poitrine.
Ouvre la boîte à surprises de tes caprices : chante, crie, danse sur tes pieds et ton intelligence. Sois incohérent avec patience et ténuité ; c’est ta nature, et peut-être, ta façon de régner. Triomphe donc avec pétulance et candeur ! Fuis la perfection trop grande, car qui sait, si le désordre lyrique ne cache pas quelques pépites d’or, inaperçus des maîtres gourmés, secs et rigides ? Et cela, sans doute, intéresse et captive les oiseaux — l’oiseau aux plumes ondulées qui, devant toi, se tient arrêté, muet, te regarde et s’étonne. Dis-lui le rythme de l’aurore, et arpège, à petits bruits, presque en silence, sur le clavier somptueux du Soir. Dis-lui qu’avant elle et toi, des yeux ont souri et ont retenu sous la souffrance, des larmes qui, prêtes à jaillir, les rendaient plus beaux par l’angoisse, la convoitise ou le regret. Parle-lui du poème humain, universel, fait de tant d’âmes écrasées, de désirs éteints, du beau crime des êtres qui se donnent ou se refusent, de la versatilité des âmes, ou encore des illusions passagères. Et t’approchant de son âme plus que de son oreille, enferme en elle le cri plaintif de ton cœur ravagé, et que ce cri ne soit pas le tien seul, mais le cri ordinaire, familier, total, de ceux qui vivent et meurent de l’indicible baiser. Puis, saisissant ses mains pâles, tu la regarderas dans les yeux, sans une parole, en laissant le flot des choses qui roulent en toi-même, les artères de ton front, et, triste, tu accepteras, en présence de cette chair aussi périssable et décevante que les autres, les musiques blasées qui te viendront du souvenir.
Tu referas, sans doute, à son profit l’histoire de ton voyage à travers le monde : musées de Naples où tu laissais couler les heures ; mer céruléenne où toutes tes pensées allaient courir en s’égrenant, chapelets affolés jaillis d’un cerveau qui se brûlait de soleil, d’azur ; Pompéï, la ville damnée qui était si délicieuse à refaire, complète, royale à travers son squelette debout, grésillant encore d’une volupté dernière. De Rome, tu évoquerais les colonnades du Bernin, qui semblent s’ouvrir sur le ciel, le pape qui t’a béni et que tu aimais beaucoup parce qu’il paraissait si bon avec sa couronne de cheveux blancs. Et de Venise, tu diras tout : cette promenade en gondole, couché sur un lit de fleurs, cependant que des touristes américains, tassés sur le pont des Soupirs, poussaient des rires secs, idiots complètement. Quelle insulte à un jeune amant des lagunes que le sarcasme des mufles de Chicago et des chimpanzés newyorkais ! Quels coups portés à sa sincérité ! Very shocking.
Et puis Florence, le rêve ébloui. Faire son petit Dante avec une Béatrice éphémère. Florence, le rêve de Don Juan, de Lorenzaccio qui se promène dans les rues, avec le fantôme de lui-même. Tu essaieras sans y réussir à faire entrer dans les oreilles de la femme à velours noir le cri terrible que tu poussas en apercevant les Uffizi, David, Persée, et toutes les déesses immobiles, prêtes à quelque sabbat sans fin. Et la descente sur une échelle de soie, Roméo étrange, balancé sur l’Arno.
À Milan, la galopade effrénée par une nuit de lune, sur un cheval fougueux qui vingt fois faillit te piétiner et t’aurait traîné, pendu aux étriers, dans la boue et le sang, si de jeunes fous, cavaliers impeccables malgré le muscat cent fois rebu, ne t’avaient délivré de la mort. Aux petites heures, devant l’aube émerveillée, l’hommage à Léonard, le créateur de la Joconde et du Bacchus. Un discours péladanesque et des lauriers arrachés aux jardins publics quand les petites bonnes italiennes, les pieds engourdis de sommeil, allaient se réveiller à la fontaine.
Plus tard, sur le lac du Bourget, sentant peser sur toi une surveillance austère, tu savais si bien t’échapper du lacet emprisonneur par des sautes d’imagination d’autant plus énervantes que tu étais guetté de la tête aux pieds. Ah ! révolté toujours en crises, tu les transfigurais, tes cachots ! Ils devenaient des Thabors de fièvre et tu t’élançais, vaincu à demi, les ailes dressées vers l’espoir de la délivrance.
Et ce Paris adoré plus que tout encore ! Une année sur laquelle tu feras silence. Tu diras : « N’en parlons pas, chère dame en velours, n’en parlons pas, car elle te ressemble lorsque tu es désespérée. »
Tairas-tu les souvenirs de Montmartre, capitale du péché, nombril étonnant de la joie ? Tiens — il faut la faire rire, ta poupée de son, de sang et d’eau, il faut la faire rire, — tu raconteras comment les petites femmes de Clichy, montées sur des chevaux de Guignol, si affreuses avec des lèvres rouges, t’inclinaient pour l’antithèse, à de si violents désirs de chasteté, — pour l’antithèse. Et dans tel café où les bourgeois déguisés vont en tapinois vers minuit avec les grands ducs de Russie et les princes d’Allemagne, dresse-lui le cadre de la salle où paraissaient des dames habillées en ciseaux et des messieurs qui s’achevaient en salade russe.
Applique-toi à scandaliser cette petite déesse du hasard et de la en chantant du Mayol, du Fragson jusqu’à ce que sa chevelure devienne en feu. Et puis après, demande-lui de réciter les prières de saint Ignace — toujours pour l’antithèse.
Sois incohérent, sois incohérent ! Et pour taquiner la nature, offre-toi, en imagination, la comédie de la perversité intégrale.
…Rompant son monologue intérieur, Jacques-Marie-François-Âlphonse-Charles Le Tristan a regardé avec envie le beau soleil épandu sur Montréal et toute la liberté sauvage des choses qui dansaient dans la lumière ; des vers de son poète favori sont venus à ses lèvres. Il a fermé les yeux sur lui-même, le passé. Puis, les ouvrant à nouveau, il a contemplé le royaume des livres. Et il a souri ainsi qu’on le fait à des ombres, à des désirs irréalisables, à l’étreinte d’un front, à des jouets sublimes qui trompent, mais dans le rêve des idées et des mots. Souffrant toujours de quelque blessure qui monte le long de ses nerfs, il adore se sentir délicieusement malade au sein de l’ordre trouvé qu’il va connaître et, peut-être…, troubler.
Sur les Petits Chapeaux
Ah ! les petits chapeaux que voici, ah ! les petits chapeaux que voilà ! On dirait vraiment qu’ils se sont donné le mot de rencontre rue Sainte-Catherine. Non pas qu’ils manquent aux regards rue Saint-Laurent ou rue Notre-Dame. Mais Sainte-Catherine les exhibe avec une telle impudeur qu’ils frappent les yeux les plus distraits, les plus étrangers à cette vision-là, les plus lourds de larmes suspendues à des images lointaines. Ils nous crèvent avec leurs aigrettes effilées, nous blessent de leurs plumes-couteaux, et nous assomment de leurs crosses arrondies. En vérité, en vérité, ils nous veulent du mal et nous allons les haïr, car je les soupçonne de vouloir nous empêcher d’être heureux : ils ont l’air de secrets assassins. Oh ! les monstres. Ils sont une armée visible et menaçante qui tâche de prendre les femmes au filet de la vanité.
Quand elles arboraient des chapeaux follement larges et qui, par la profusion des fleurs jetées là, évoquaient l’idée de jardins suspendus, elles nous étonnaient, nos femmes, elles nous faisaient presque peur. Nous voyions dans cet édifice une perversion suprême dont elles aimaient à nous accabler en s’accablant elles-mêmes. S’il faut que, , elles s’ingénient à façonner des bonnets lilliputiens, on va les prendre pour nos égales.
Et nous irons au théâtre tout seuls ; nous oserons esquisser un pas dans la rue sans nous entendre dire : « Eh ! attends un peu, je m’habille et je sors avec toi. » Nous n’aurons plus de ressemblance avec les esclaves qui traînent un boulet à leurs jambes : ça va être toute une révolution, l’émancipation des hommes tant désirée depuis des siècles !
Tout de même sont-ils assez petits, les chapeaux femelles ? C’est à n’en pas revenir de surprise. Celui-ci parle : « Ramassez-moi donc, je naquis pour ressembler à un monsieur chapeau qu’on cueille » ; celui-là bafouille et nous bave un chou crème ; cet , noir, très noir, si noir orné de cactus artificiels, eût fait les délices de
il est morbide !
Non pareil, capricieux, ployé, j’en vois un qui simule l’oiseau mort et tient des narcisses dans son bec : c’est le chef-d’œuvre du genre et il finira, espérons-le, ainsi que le bicorne de Flambeau, au musée. Regardez ce rouge, semé de violettes, il crâne. Son destin sera de se poser sur un crâne de musette. Crâne donc, crâneux qui crânera !
Allô, violet mystérieux avec des marguerites noires, chapeau sombre comme mon âme. Tu dis ? Chut ! tu vas me trahir.
Ne me parlez pas de ces chapeaux qui semblent des îles escarpées et sans bords : la vertu n’a pas d’histoire et ceux-ci sont des saints. J’ai peur des saints et voudrais vous communiquer mon frisson, le frisson qu’ils me donnent. Caché au milieu de tous, est-il agaçant, celui-là, le jaune-bleu, pourri de coquelicots, fleurs de péché ? Il ne se rend pas et « c’est bien la pire peine que ce chapeau, sans amour et sans haine », ce chapeau ! me fasse tant de peine, ce chapeau ! Il coûte si cher et ne se rend pas. Damné chapeau que j’aime !
Plusieurs se fondent en niaiseries de fleurs et de rubans ; vous en distinguez qui sont des défis de plumes d’autruche. Tel s’élance en oiseau de paradis ; tel s’achève en ruche gaillarde, pleine d’épanouissements. Je fais signe à l’un qui m’évoque les bibescos du Boulevard Saint-Germain, si exquisement mangeables. Quelle démence d’en arriver à produire des coiffures qui singent les tartes ! On veut donc me faire mourir !
Il en est qui affectent des conques bizarres, férues de lichens et de mousses. Mon Dieu, que je voudrais broyer celui-ci dans ma main, car il est beige ; il est terriblement mode à toutes et pour toutes. Qui n’a pas son beige de chapeau ? On en a mis partout ; c’est une fureur, un délire ; on voit beige. On veut donc niveler les têtes de nos femelles ? Oh ! non, par exemple. Écrasons cet infâme !
Puis, il y a la série des petits chapeaux qui donnent dans la grivoiserie, les bonnets Sodome et Gomorrhe. Qui nous délivrera de l’immoralité des petits chapeaux ? C’est un grand scandale, vous savez ! Que fait , l’illustre pornomane ? Peut-être qu’à son défaut nous pourrions nous adresser à cet avocat de chez nous qui, avec des jeunes gens bien intentionnés, vient de châtrer le Faust de Berlioz, afin de le rendre, sans doute, un peu moins allemand, et « potable » à un public d’enfants de chœur. Procédé d’ailleurs admirable, réclame décisive à un héros qui, goûté dans toutes les langues, connaît, à notre époque de renaissance religieuse et de vertus morales, le supplice du moyen-âge ! Je rêve une épuration des petits chapeaux par de tels châtreurs.
Oh ! les petits chapeaux ! les petits chapeaux, comme il y en a rue Sainte-Catherine, rue Sainte-Catherine !
Tout le printemps les soulève, les mange de rayons. Ils vont sortir des magasins, escalader le front des jeunes filles.
Mon corps, tu défailles !
C’était un P’tit Garçon
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Il s’appelait Mathurin et, tout jeune, il s’était engagé dans les épluchettes de blé-d’inde comme . Il jouait, jouait, jouait. Et derrière lui, traîné par une corde, son petit cochon le suivait. Il ne pouvait guère s’en passer : c’était son alter ego, son indispensable condition d’existence. Et avec ça, il était triste, mais triste ! il ne finissait pas vraiment d’être triste. En lui se débattaient tous les petits diables souffreteux qui avaient passé sur terre, toutes les petites filles qui n’avaient fait que pleurer et qui, devenues grandes, continuaient à être des petites filles à pleurer, pleurantes. — Et puis, un bon petit cœur, le cœur un peu bête des cœurs bons, celui dont on dit en riant : « Vous savez, c’est un enfant, nous le briserons à l’heure venue, et après qu’il se sera vidé de toutes ses rages et de toutes ses larmes, on le roulera vers la mort, dans des langes d’enfant semés de petites croix, ce qui est une façon définitive de rouler les enfants, quand ils sont redevenus, parfois, des enfants enfants. »
Il avait une âme de Petit Chose, de Jack et de Poil de Carotte, et toutes ces âmes mises à l’épreuve en même temps, différentes quoique sœurs, quand elles se mettaient à battre, chacune de leur côté, il lui paraissait que sa poitrine allait s’ouvrir et tomber, là, dans la rue, et qu’on lui volerait même ça, sa poitrine malade. Pauvre petit jeune homme !
Le jour, vêtu d’inconscience et de désirs morbides, à la saison d’été il se mariait à la nature et lui faisait place entière en son âme. Il s’amusait à suivre le vol des papillons qui le grisaient de couleurs et volontiers il un pareil destin : mourir d’une mort vaine, étouffé dans un calice de roses, ou à la première heure automnale, lorsque le froid assassin transperce d’agonie les choses d’azur, les insectes trompés par les fausses promesses d’un été sans limites ! Et l’hiver, si son chagrin s’ingéniait en tortures, il se couchait au fond du jardin glacé et, laissant pleuvoir les étoiles liliales, se sentait mort, statue de neige. Pauvre petit jeune homme !
Il dormait mal, la nuit, toujours réveillé par des cauchemars et le battement de ses artères. Il rêvait à des choses indicibles et la volupté le conduisait jusque sur les tours de Notre-Dame. Là, il rayonnait, taquinait la lune et les astres, parlait à ses anges gardiens, à des compagnons morts et à une petite fille qui s’était éteinte, un jour, d’avoir pleuré sur son gilet. Pauvre petit jeune homme !
Longtemps, il erra sur les routes ; il connut des joies traversées d’orages et ce que l’on est convenu d’appeler l’humaine misère. Ayant appris à lire, il passait ses jours dans , , Caran d’Ache, et les autres. C’est vers eux qu’il allait instinctivement — les caricaturistes et les dessinateurs gais. Et son tempérament fantasque s’y alimentait d’une tristesse immense. C’est pourquoi, de préférence à tout, il les lisait. Son visage s’éclairait à la lecture d’Achille fourre son nez partout. Un moment, il exultait — la durée d’un éclair — et la nuit se remettait à descendre.
Un jour, il s’assit au bord des chemins qui étaient croches, il s’assit et demeura longtemps à regarder le ciel, la verdure, les arbres et, là-bas, la mer roulant en bruit profond et sourd. Il leva ses mains dans la lumière, les fit danser et rit à gorge déployée de voir que les rayons les perçaient ainsi que de petites flèches. Il respira à long traits et, portant une main à son cœur, il sentit qu’il s’était en allé, qu’il était partout et nulle part, dans le passé ou l’avenir.
Alors, il éclata de rire, et si fort, si fort qu’il mourut dans son rire avec le murmure des feuilles agitées et d’un roseau pleurant.
C’était un p’tit garçon Qui p… du vinaigre, Qui jouait du violon Sur la queue d’un cochon.
Phèdre
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Ainsi chaque jour, elle se fait conduire par ses esclaves sur la terrasse et là, devant le beau matin pourpré, elle offre à la nature entière l’hommage de son incoercible désir. Magnifique proie ! Divinité effrayante de nos ardeurs jamais éteintes ! Symbole adorable de la passion qui est la jeunesse sacrée des choses et des êtres ou bien renaissance douloureuse des cœurs qui se reprennent à la chimère d’aimer !
Jamais le destin ne s’était préparé une victime plus parfaite, plus expiatoire des péchés terrestres. Jamais pâte humaine n’allait devenir, par la douleur, un joyau plus finement ciselé.
C’est en esprit et en âme qu’il la faut vénérer. Il ne suffirait pas qu’un Racine l’ait chantée, nous en ait, dans un drame immortel, raconté la prodigieuse histoire. Cette Reine peut satisfaire à la fois l’esprit et le cœur : car, imaginée de toutes pièces, œuvre de raison pure, elle solliciterait l’adhésion de l’intelligence à l’égal de la Joconde du Vinci. Si elle manque de sérénité railleuse, de cette félinité indicible, apanage de la Dame de Florence, c’est qu’elle est jetée dans le courant humain et devient l’âme d’un drame. Sans voix, sans manifestation verbale de son émotivité, elle rentrerait dans la catégorie des types purs, dépouillés de matière.
Heureusement elle parle et s’exprime entièrement : son secret nous est livré par ses paroles, et contrairement à l’élue du peintre, la bouche et le regard ne se fleurissent pas seuls de confessions. Phèdre éclate en aveux et c’est à l’âme et aux sens qu’ils vont frapper.
Elle brûle, en rêvant, de toute l’âpreté et de tout l’exclusivisme de la sensation. Maîtresse absolue de l’homme qu’elle désire, elle ne le posséderait pas davantage : elle le tient prisonnier dans les mailles de son être ; elle le couve de sa passion. Vienne l’heure de l’union complète, les verbes adorateurs se marieraient aux effervescences de la convoitise avec une égale intensité !
Si elle rêve, c’est qu’alors elle subtilise l’image du héros. Elle en vit et en meurt. Les éléments, la nuit, le jour servent ses appétits d’aimer. L’air respiré lui semble un breuvage composé du sang de cet homme, et le soleil un globe de chaleur lumineuse qui, lui rappelant son origine, fait courir en ses veines un feu inextinguible. Troublée, visionnaire, elle écarte les êtres qui l’entourent comme pour accueillir le dieu qui ne vient pas, et, à son défaut, l’apparition souhaitée, plus encore, et jusqu’à la forme de cette épée dont elle aurait voulu mourir parce qu’elle appartenait au maître adoré.
Tendue, ramassée en un spasme, elle devient violette de volupté, d’une volupté qui parvient à se taire, gronde et s’écoule en nappes intérieures. Sous des voiles, son corps fléchit et s’abîme. Elle frissonne d’un baiser que son imagination délirante a créé un instant, mais que la réalité lui arrache ainsi qu’un ombre folle, dissipée par une raison qui se repossède. Quel mariage que ces sens tumultueux avec l’intelligence ironique, et quelle puissance de s’accabler ! Aux heures où les préjugés s’effacent et tombent, quelle ivresse de s’abandonner aux divines emprises du sentiment !
Et dans la clameur qui lui arrive des lointains horizons chargés de lumière, des arômes de tous les mondes, de cris d’oiseaux, de vagues pieusement murmurantes, elle boit le visage d’Hippolyte qui fuit et se dérobe à ses embrassements.
Sainte Phèdre !!!
Mademoiselle Italie
Elle se tient droite et figée près de l’orgue de Barbarie et elle a l’air de reposer tant ses beaux yeux bruns sont calmes, fixes et, on dirait, endormis, quoique ouverts. Sur ce chemin déclive de la rue Saint-Laurent, elle apparaît semblable à une madone effleurée de rêves malsains, triste de tant d’infinis et revenue des chemins qu’elle a sillonnés de ses pas livrés au hasard.
Lasse et reposée de la nuit, le matin la saisit sur ses duperies oranges, l’enveloppe des sortilèges naturels : buée matinale, capricieuses arabesques du soleil et train-train grotesque des gens affairés, courant à la fortune ou aux plaisirs.
Elle contemple les maisons grisâtres, les boutiques sordides et, plus loin, en apothéose, le ciel lavé qui se dresse, tel un grand espoir qui n’a pas faibli. Elle est encadrée de tout cela ; elle en jaillit comme une fleur étrange dont on aimerait respirer le parfum. Est-elle sortie du sol par enchantement et pour lui composer ainsi, avec des allures de fée muette, crispée, je ne sais quelle noblesse, un charme fait de misère et de gibier humain qui exprime la fierté ombrageuse des détresses matées ? D’où vient-elle ? Quel est son nom, son passé, le rêve qu’elle a chéri et qui, devenu subtil mirage, se confond chez elle avec le souvenir de ces brouillards pourprés voltigeant au-dessus des lacs d’azur ? Vers quelle impasse se dirige-t-elle où, connaissant les déchéances de l’abjection et non pas l’amour unique, elle fermera pour mourir ses bras sur des ombres qui l’auront délaissée ?
Elle a souffert, elle souffre. Car son front est traversé de rides et sa bouche se tord en des commissures amères.
Il y a dans son maintien une attitude de méfiance et de soupçonneuse inquiétude. C’est vers de tels exemplaires d’humanité que nos élans les plus sûrs doivent s’acheminer, et parce qu’ils existent oublions les êtres capables d’être heureux.
Cependant, si on allait arracher cette vierge à la rue et la placer dans un cadre où sa misère crierait moins, elle serait si incapable de goûter la joie qu’elle irait regarder cette rue elle-même afin d’en souffrir encore. Puis elle reprendrait son chemin doré avec, dans les oreilles et l’âme, le gémissement des choses, la plainte chantante des souffrances de sa race morale. Touchante fille, d’une mélancolie qui a ses titres de naissance, ses maîtres, ses prêtres, ses fidèles et son culte ! Vestale profane, blessée au front découvert, qui s’apparente aux femmes de Dieu par le voile criard, en éventail, qui, soulevé sous la brise, aère la fièvre de ses tempes pâlies ! Musicienne rudimentaire qui suscite d’autres musiques en profondeur !
Tiens, elle m’a souri ; je l’ai regardée avec un air si drôle et elle vient de sourire. C’est navrant. Ne souris pas ! Demeure fermée et pour moi seul lisible ; ne remue ni bras ni jambes : sois la déesse vivante du sol et garde, maîtrisés, les rires qui voudraient s’échapper. Pleure en dedans tous tes désirs et tiens, solidement appliqué à ta peau, le masque qui dérobe la vérité si simple de ton être. À ce jeu, la foule va te croire satisfaite et obligée par de justes décrets à tourner perpétuellement une manivelle gémissante. C’est quelquefois une âpre satisfaction, au sein de général, de tromper les hommes sur soi-même, de les défier de faux rires, de leur jouer la comédie de l’orgueil lorsque le cœur est en lambeaux, d’être un masque impénétrable.
Non, ne m’écoute pas, je suis tellement capricieux que je te dresserais à un rôle de fauve dans la cage de la vie, ou bien, sur des tréteaux sanglants, j’ordonnerais que tu danses jusqu’à ce que la mort désarticule tes pieds déchirés. Voici des sous ; prends-les, va t’abreuver, au plus proche Grec, de quelque ginger ale ou beer qui sera à tes lèvres comme une ambroisie rafraîchissante et insipide à la fois. Va, va boire, car tes lèvres brûlent.
Si, je te connais ! Je revois, à travers ton image, toutes celles, aux yeux de mer glauque, qui, sur les rives de Sorrente, me remplirent d’ardente mélancolie.
J’écoute encore en imagination, les syllabes chantantes qui vivaient sur leurs lèvres, revêtaient un sens passionnel et musical. Je m’abreuve de leurs rires et je mêle ma fièvre à l’ardeur qui les soulevait dans un beau rythme chaleureux.
Ah ! finir à la manière de ce pâtre italien, qui, reposé, auprès de ses chèvres mortes de la fatigue des routes, s’endort en rêvant à la petite femme qu’il confond avec les statues, idéalement frissonnantes, entrevues sur la pelouse des jardins princiers ! Comme ce serait paisible, simple et, pour tout dire, édifiant. Le difficile, c’est d’être un homme, de respirer, de lire, de chanter, de manger et d’écrire.
Chère joueuse de musique barbare, il est certain que tu es pour moi une connaissance déjà ancienne ; nul mystère abscons n’est offert par toi.
Je sais ton âme limpide, rieuse, folâtre, et, les rayons de tes yeux, je n’ignore pas qu’ils font des blessures en forme de croix. Et tes mains, quand elles caressent, sont chaudes comme des équateurs, et tes rires, pareils à des ironies amères, glaciales.
La nature se plut à mettre en toi de tels contrastes, et ainsi, par toi, nous pouvons réfléchir sur la vanité des jouissances terrestres et nous façonner des âmes de Loyolas.
Louons cette nature qui varie ses effets et ses dons et se complaît à dérouter dans chaque individu les calculs mesquins de la routine et des bonheurs classiques.
Et bénie sois-tu, petite étrangère des pays merveilleux, bénie sois-tu d’amener, sur le plat décor de la vie canadienne, des visions grisantes de soleil et de en moi tout un chœur de musiques endormies ! Sœur de Graziella, tu me ressuscites ces terrasses du Pausilippe, de Sorrente où il était si calmant de vivre.
Beau fruit exotique ! Vision chèrement ramenée ! Vision qui s’éloigne, saute, crie, parle, revient, repart sur les fils de mon cinéma, je te recompose néanmoins, toute entière, avec la poésie de tes pieds nus, dans une mer d’émeraude.
Les Teddy Bears en Khaki
La Fable, féconde en surprises, ne m’avait pas ménagé, à l’aube de la vie écolière, un étonnement pareil à celui que je veux ici narrer. Pourtant, que d’éblouissements sans cesse accrus, à mesure que se déroulait l’histoire psychologique et morale des animaux ! Aujourd’hui, mille souvenirs, parfois, s’éveillent de mon émotivité première et se mettent à chanter. Il me vient une arrière fraîcheur des alouettes leur nid sous les blés, et, dans le Chien, je revois mon Poppé, avec sa tête frisée, ses grands yeux adorables de bonté, et qui m’aima autant que je l’aimai. Il me souvient même d’un rat qui, enfermé dans son fromage, m’inspirait la plus vive mélancolie, et d’une génisse, accablée par des animaux méchants, pour laquelle je crois avoir versé quelques pleurs. J’étais jeune et sensible ! Mon affection s’étendait jusqu’aux bêtes. Les plus malheureuses étaient mes amies et j’abhorrais le lion et le loup que j’ai retrouvés, depuis, chez des animaux prétendus supérieurs, lesquels se sont faits reconnaître facilement, par une avidité aussi brutale et aussi sommaire que ce qui leur tient lieu de raison.
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The end
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