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Poèmes épars (Lenoir-Rolland)

Joseph Lenoir-Rolland · 1916 · Free in the US

19,122 words · about 1 h 20 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
Joseph Lenoir-Rolland
Language
French
Published
1916
Length
19,122 words · about 1 h 20 min
Sections
27 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (27)
  1. Front matter about 40 min
  2. Préface about 3 min
  3. Nécrologie about 6 min
  4. Hommage à la mémoire de Lenoir about 1 min
  5. Chant de mort d’un huron about 2 min
  6. Le génie des forêts about 1 min
  7. La fête du peuple about 1 min
  8. L’histoire de la vie about 1 min
  9. Les deux voix about 1 min
  10. Graziella about 2 min
  11. La mère Souliote about 2 min
  12. Dayelle about 1 min
  13. La Bayadère about 1 min
  14. Le bandit mort about 1 min
  15. Au Texas about 2 min
  16. Bluette about 1 min
  17. Misère about 3 min
  18. Angleterre about 2 min
  19. Notre-Dame de Montréal about 1 min
  20. Labeur et récompense about 1 min
  21. Les laboureurs about 1 min
  22. Le géant about 1 min
  23. La harpe magique about 1 min
  24. La fenêtre ouverte about 1 min
  25. Calédonia about 1 min
  26. Roi des aulnes about 1 min
  27. Appendice about 3 min

Continue:

Front matter

de

1822-1861

recueillis, mis en ordre et publiés par

Préface

Les quelques poésies, dont est composé ce volume, ont été recueillies au cours de mes lectures, dans les journaux et revues d’avant 1860. Elles ne sont pas inédites, puisque toutes ont déjà été publiées dans me « Répertoire National », l’« Album littéraire de la Revue Canadienne », l’« Album de la Minerve », « Ruche littéraire, » le « Journal de l’Instruction publique » et la « Littérature canadienne ». Elles sont l’œuvre d’un des bons, je dirai même un des meilleurs poètes qui aient chanté au Canada, à partir de 1840, Joseph Lenoir-Rolland.

Sans une mort prématurée, qui l’enleva juste à l’aurore de cette période de patriotisme et d’enthousiasme qui fit naître la littérature nationale et les œuvres des Taché, des Gérin, des Ferland, des Casgrain, dès de Gaspé, des Bourassa, des de Boucherville, des Lemay, des Crêmazie, des Fréchette et que l’on est convenu d’appeler, à la suite de l’abbé Camille Roy, La période nationale, il est à présumer que le talent de Lenoir mûri et perfectionné au contact des écrivains prénommés et des poètes français contemporains eût placé au premier rang, dans cette phalange d’écrivains patriotes, cette « âme lamartinienne », qui, éprise de la beauté romantique, traduisait déjà son rêve en des essais, dit l’abbé Camille Roy, « révélant une inspiration réelle et séduisante ». Il est permis de croire que, si Lenoir eut vécu, il aurait facilement éclipsé tous ses prédécesseurs et que son nom, sur nos rives, serait aujourd’hui célébré à l’égal de ceux des Crémazie et des Frêchette.

Telle qu’elle est, l’œuvre de Lenoir est remarquable pour l’époque et méritait d’être mise au jour. Les manuels d’histoire littéraire mentionnent son nom avec éloges, mais, jusqu’ici il était impossible aux étudiants de juger par eux-mêmes ce pionnier de notre littérature. Tous, n’ont ni les moyens, ni la patience de compulser des collections de journaux ou dispendieuses ou encombrantes.

Crémazie mourut sans que personne ne s’émeuve, mais deux ans à peine s’étaient écoulés que déjà la main amie de l’abbé Casgrain donnait au public canadien le Recueil choisi des poésies et des lettres du poète mort en exil. Trente ans de vie dans la mémoire du peuple ont suffi pour donner au chantre de la patrie, un monument, non dans sa ville natale, mais dans un des squares de la métropole du Canada.

Pauvre Lenoir, toi, que toutes les gazettes du temps ont pleuré, comme une perte nationale tu n’as pas depuis cinquante ans, trouvé parmi les témoins de ta vie, les contemporains de tes chants, une main pieuse pour réunir ton œuvre éparse, pour élever à ta gloire le modeste monument d’un livre.

Tout ce que les contemporains de Lenoir ont consacré à sa mémoire se résume à une courte notice biographique parue dans le Journal de l’Instruction Publique, dont il était l’assistant-rédacteur et aux articles nécrologiques parus au lendemain de son décès, dans les journaux du temps.

Joseph Lenoir-Rolland, fils de Nicolas Lenoir-Rolland et de Marie Angélique Cazelet naquit à Saint-Henri de Montréal, alors appelé St-Henri des Tanneries à cause de la tannerie des Rolland située à quelques milles de Montréal. Il fut baptisé le 15 septembre 1822. Il mourut le 8 avril 1861 à l’âge de 38 ans et demi, laissant une femme et six enfants. Il avait épousé à Lachine, le 22 juin 1847, Félicité Latour, fille mineure de Jérôme Latour et de Catherine Jarry dite Henrichon de cette paroisse. Lenoir avait publié à l’occasion de la visite du Prince de Galles, en 1860, un guide de la métropole, intitulé « Montréal et ses principaux monuments ».

Nous reproduisons des extraits de journaux de 1861 dont la lecture fournira quelques détails biographiques sur Lenoir, que nous aurions pu indiquer, mais que chacun des lecteurs se réjouira de découvrir lui-même, en des termes dont je ne voudrais pas amoindrir le charme.

Nous désirons exprimer notre reconnaissance à M. E.-Z. Massicotte, archiviste, qui a bien voulu vérifier certaines dates et qui nous a fourni plusieurs détails sur la famille Lenoir.

Montréal, 25 février 1916.

Nécrologie

NÉCROLOGIE

M. Joseph Lenoir

Déjà nos lecteurs ont pu apprendre la perte douloureuse que viennent de faire et la rédaction de ce journal et le Département de l’Instruction Publique ; par ce triste événement notre littérature toute entière s’est trouvée frappée, et la presse française du Canada s’est empressée d’accorder à la mémoire de notre habile collaborateur un témoignage de respect bien mérité.

On ne saurait guère exiger de nous, dans l’émotion bien naturelle que nous éprouvons, une étude biographique et littéraire, qui demanderait beaucoup plus de calme et de loisir ; mais nos lecteurs peuvent être certains qu’elle ne tardera point à prendre place parmi les autres esquisses de ce genre que notre recueil leur a déjà offertes.

Il nous suffira pour aujourd’hui de citer les éloges que les autres journaux ont donnés aux talents et aux vertus de notre ami, éloges qui, bien que flatteurs, sont encore au-dessous de tout ce que nous avons pu nous-mêmes observer à son avantage.

Nous devons offrir à nos confrères, tant au nom de la famille de M. Lenoir qu’au nom du Département, les remerciements que méritent ces témoignages spontanés d’estime et de sympathie, qui ne peuvent modifier le sentiment d’une grande perte ; mais auxquels la douleur, même la plus profonde, ne saurait rester indifférente.

Un grand concours d’amis et d’admirateurs du défunt l’ont suivi jusqu’à sa dernière demeure au Cimetière de la Côte des Neiges. Outre les nombreux parents de M. Lenoir, le Surintendant, le Secrétaire et tous les officiers du Département de l’Instruction Publique, on remarquait dans le convoi, le Rév. Père Ouellet, directeur, et d’autres professeurs du Collège Ste-Marie, M. le Principal Verreau et MM. les professeurs et MM. les élèves de l’École Normale Jacques-Cartier, MM. les professeurs et MM. les élèves de l’École Normale McGill, M. le Dr Meilleur, ancien surintendant de l’instruction publique, sous l’administration duquel M. Lenoir était entré au Département, M. Cherrier, membre du Conseil de l’Instruction Publique, et plusieurs hommes distingués dans les lettres, dans le barreau ou dans l’enseignement.

Le service funèbre s’est fait à l’église paroissiale de Notre-Dame et nous a rappelé la belle pièce de vers que le poète écrivait il y a si peu de temps encore, sur cette basilique canadienne, et qui, nos lecteurs, s’en souviennent, se terminait ainsi :

Ô demeure tranquille ! Ô sainte basilique ! Monument élevé sur la place publique, Comme un phare sur un écueil, Je m’étonne toujours que parfois l’on t’oublie, Mystérieux asile, où Dieu réconcilie Ces voisins ennemis, la vie et le cercueil !

Le DIES IRÆ, et le LIBERA furent chantés par les élèves de l’École Normale Jacques Cartier. Nous avons remarqué dans le chœur plusieurs prêtres de St-Sulpice, maison où M. Lenoir avait reçu son éducation et où il comptait autant d’amis qu’il y avait eu de professeurs et de compagnons d’étude. Parmi ceux-ci se trouvaient ses deux cousins M. Luc Lenoir et M. Charles Lenoir, directeur du Collège de Montréal ; ce dernier officiait.

La veille de ce jour de deuil, M. le Principal Verreau, en commençant une des leçons du Cours Public d’Histoire du Canada à l’École Normale s’excusait de ce qu’il lui avait été impossible d’interrompre son cours, comme marque de respect pour la mémoire de M. Lenoir, et faisait, dans quelques paroles éloquentes et profondément senties, l’éloge du jeune poète si inopinément enlevé à ses travaux et à nos espérances.

Il s’est aussi chanté à la chapelle de l’École Normale samedi le 13 du courant, un service funèbre auquel ont assisté les parents et les amis du défunt.

Puissent ces marques de respect accordées plus encore à l’écrivain qu’au fonctionnaire public, inspirer aux jeunes talents canadiens le noble désir d’inscrire leurs noms dans nos annales littéraires, afin de ne point mourir tout entier, comme nous le disait quelques heures avant l’heure suprême, celui que nous regrettons à si juste titre, et qui, nous l’espérons, vivra longtemps dans la mémoire de ses compatriotes !

(De L’écho du Cabinet de Lecture)

Nous avons la douleur d’apprendre en ce moment la mort de M. Joseph Lenoir, assistant-rédacteur au Journal de l’Instruction Publique.

Né en 1822, il faisait espérer une plus longue carrière, Dieu l’a enlevé ainsi dans la force de l’âge, dans la plénitude de ses facultés ; il l’a donc jugé digne d’un sacrifice plus grand, plus pénible et par conséquent plus méritoire.

Il s’est vu mourir jeune en présence de sa femme, en qui il savait si bien reconnaître des trésors de bonté, de douceur et de piété ; en présence de ses jeunes enfants, pleins d’avenir et d’espérance déjà, grâces à ses soins, regrettant de ne pouvoir faire plus pour leur donner un avenir plus heureux et plus assuré. La mort lui a donc montré toutes ses tristesses et toutes ses amertumes, et il a paru devant elle ferme, calme, doux et résigné devant un coup si terrible et si prématuré.

Quand il n’eût pas rencontré d’autres épreuves dans toute sa vie qui a eu ses difficultés, mais aussi ses satisfactions, cette dernière épreuve suffirait pour payer largement sa dette envers la souveraine justice ; nous pouvons dire, pour la consolation de ses amis et l’exemple de tous, qu’elle a été dignement et pieusement acceptée.

(Du Franco-Canadien)

La littérature canadienne vient de perdre un de ses plus beaux talents dans la personne de M. Lenoir, qu’une mort presque subite a arraché à sa famille, à l’âge peu avancé de 38 ans. Ses écrits sont trop bien connus de tous ceux qui, en Canada, s’occupent de littérature, pour qu’il soit nécessaire d’en faire l’éloge. Depuis douze ans et plus, ses gracieuses poésies ont constamment orné les différentes publications périodiques qui ont vu le jour dans ce pays, et n’ont pas peu contribué aux quelques succès qu’elles ont pu obtenir.

Au moment de sa mort M. Lenoir était un des rédacteurs du Journal de l’Instruction Publique, il laisse une veuve et plusieurs enfants.

(De l’Ordre)

C’est avec douleur que nous annonçons la mort de M. Joseph Lenoir, assistant-rédacteur du Journal de l’Instruction Publique et employé dans le Bureau de l’Éducation. Le pays perd en M. Lenoir un de ses élégants poètes et un de ses bons littérateurs.

L’Hon. Surintendant de l’Éducation, en le nommant son collaborateur, a su, plus d’une fois, rendre hommage à son talent, comme aussi lui fournir l’occasion de paraître avec éclat. M. Lenoir est mort dans la force de l’âge ; il n’avait que trente-huit ans. Il laisse une épouse et une jeune famille, qui perdent en lui leur unique soutien. Au Bureau de l’Éducation, il remplissait les fonctions de clerc de la correspondance française, de bibliothécaire et d’assistant rédacteur du journal.

M. Lenoir n’était pas une de ces natures hardies qui sentent toute la grandeur de leur talent et qui ne rejettent pas l’occasion de le faire briller, aussi, devons-nous féliciter l’Hon. Surintendant de l’Éducation de ce qu’il a su tirer de l’ombre et forcé à se produire, celui qui était une des gloires de notre pays.

(Du Pays)

Les lettres canadiennes viennent de faire une perte qui sera longtemps sentie. Joseph Lenoir avocat, et l’un des rédacteurs du Journal de l’Instruction Publique, est décédé presque subitement dans la nuit de mercredi à jeudi (3 avril 1861), à l’âge de 38 ans. Depuis 12 ans, M. Lenoir a effeuillé les plus douces fleurs de la poésie dans la presse canadienne. Hélas ! qui répandra maintenant dans sa tombe, dans la charmante mélodie à laquelle son oreille et son cœur étaient habitués, les feuilles mortes de l’automne précoce ! M. Lenoir était doué d’une bénignité de mœurs et de caractère qui inspirait une amitié inaltérable à ceux qui se liaient avec lui et qui eût désarmé la plus rude malveillance. Ses poésies respirent la tendresse et la douce rêverie. Elles peignent parfaitement l’auteur. Humble jusqu’à l’insouciance de lui-même, il n’a jamais voulu se rendre au désir de ses amis, qui le suppliaient de recueillir ses poésies, dont la collection sera l’œuvre de quelqu’admirateur. La santé de M. Lenoir n’avait jamais inspiré d’inquiétude à ses amis jusque vers le milieu de mars dernier, où il fut pris soudainement d’une inflammation de poumons, qui faillit l’emporter dans les vingt-quatre heures. La crise une fois passée, on eut l’espoir de le voir rendu à la littérature et à l’amitié ; mais il fut bientôt constaté que cette inflammation était dégénérée en une brûlante consomption. Toutefois, chacun lui comptait encore plusieurs mois de vie, lorsque la désolante nouvelle de sa mort s’est répandue jeudi matin. M. Lenoir s’était marié avant d’être admis au barreau, et il laisse une jeune épouse et six enfants.

Ses funérailles ont eu lieu ce matin, à 7 heures et trois quarts, rue Hermine près de la rue Craig, entre Bleury et McGill.

Le Bureau de l’Éducation de cette ville s’est fermé toute la journée en conséquence des funérailles de M. Lenoir.

Hommage à la mémoire de Lenoir

Ô muse de la poésie, Pleure Joseph Lenoir qui n’est plus ! Le sort a, loin de cette vie, Emporté l’un de tes élus. Son cœur si noble et si sensible Est aujourd’hui froid, impassible Comme le marbre du tombeau. Et sa muse si gracieuse, Hélas ! trop tôt silencieuse, S’est éteinte comme un flambeau !

Il était encor dans un âge Où l’on espère de longs jours. Ô mort ! voilà donc ton ouvrage ! Tu nous l’as ravi pour toujours ; Mais au Canada, sa patrie, Par lui sincèrement chérie, Son souvenir ne mourra pas, Et les doux accents de sa lyre, Ses vers où la grâce respire Braveront la faux du trépas.

Nous, ses amis, pleurons sur sa perte funeste, Honorons ses vertus et son talent modeste, Comme est tout vrai talent ; Rendons un juste hommage au caractère De ce parfait ami, du tendre époux, du père, Du chrétien excellent.

Ah ! si trop tôt du monde il a quitté la scène Où tout est éphémère, où plus vive est la peine Que la félicité, Son âme aimante et bonne à son Dieu rappelée, En laissant son argile, au ciel s’est envolée, Vers l’immortalité.

Ô toi, dont la mémoire Bien longtemps, pour ta gloire, Restera dans nos cœurs, Toi dont l’âme d’élite Ignorait son mérite, Semblable aux humbles fleurs !

Toi, qui vois à cette heure La sublime demeure Où règne l’éternel, Dans ce ciel sans nuage Accepte mon hommage, Mon adieu solennel !

Chant de mort d’un huron

LÉGENDE CANADIENNE

Sur la grande montagne aux ombres solitaires, Un jour il avait fui le chasseur ; Son œil était de feu, comme l’œil de ses pères ; Mais son ombre roulait avec plus de fureur ! Où guide-t-il ses pas ? quelle rage l’anime ? Le bronze de son front paraît étinceler ! Est-ce un sombre guerrier ou bien une victime Qu’aux mânes de son frère il brûle d’immoler ? Il est là près du chêne : une hache sanglante Soutient ses larges bras l’un dans l’autre enlacés ; On dit qu’il se calma, que sa lèvre tremblante Laissa même échapper ces mots qu’il a tracés : « Chêne de la grande colline, « Arbre chéri de mes aïeux, « Écoute ! qu’à ma voix ton oreille s’incline, « Je suis venu te faire mes adieux ! « Il m’avait dit : tes pieds ont perdu leur vitesse « À quoi te peuvent-ils servir ? « Ta hache est là qui pleure et maudit ta vieillesse : « Elle sent que tu vas mourir !

« Pourtant je te l’apporte : à mon heure dernière, « C’est le seul don que je puisse t’offrir ! « Je te la donne, à toi, mais fais que sa paupière « Ne m’aperçoive point mourir ! « Quand de sa pesante massue « Athaenzic aura broyé mes os, « Pour te fertiliser j’ébranlerai ma nue, « Qui te fera tomber ses eaux ! « Si tu vois l’orignal au pied toujours rapide « Près de ton feuillage bondir, « Dis, pour le consoler, qu’il marche moins timide, « Parce que tu m’as vu mourir ! « Chêne de la grande colline, « Arbre chéri de mes aïeux, « Écoute ! qu’à ma voix ton oreille s’incline « Je suis venu te faire mes adieux ! » On dit qu’ayant chanté d’une voix bien sonore, Le vieillard s’arrêta pour essuyer ses yeux, Que ses larmes coulaient comme il en coule encore Quand on perd un bonheur qui n’a pu rendre heureux ! On dit même qu’après, sur la grande montagne, L’ombre du vieux guerrier parut souvent, Qu’on entendit gémir, la nuit, au bruit du vent, Comme une voix de mort qu’une lyre accompagne !

Le génie des forêts

Il est dit qu’une fois, sur les arides plaines Qui s’étendent là-bas dans les vieilles forêts, L’esprit des noirs brouillards qui couvrent ces domaines Dormit à l’ombre d’un cyprès.

Mais il n’était pas seul : l’air pensif, en cadence, Pressés autour de lui, des hommes s’agitaient ; Un chant rompit bientôt leur lugubre silence : Voici quel chant ils écoutaient :

Foule de guerriers sans courage, Je le sais et tu t’en souviens, Parce que tu n’aimais qu’un indigne carnage, Mes pères ont maudit les tiens.

Parce que tu mangeais des entrailles de femme, Tu t’engraissais des chairs de tes amis, Et que jamais, chez toi, n’étincelle la flamme, Qu’autour de tremblants ennemis.

Va voir, si tu le peux, au seuil de nos cabanes, Les pâles et rouges débris Des chevelures et des crânes Qu’en ton sein autrefois ma hache avait surpris.

Foule de guerriers sans courage, Je le sais et tu t’en souviens, Parce que tu n’aimais qu’un indigne carnage, Mes pères ont maudit les tiens.

Viens donc ! apporte la chaudière, Tu boiras le jus de mes os ! Viens donc ! assouvis ta colère, Tu ne m’entendras pas pousser de vains sanglots !

Ils frappent : les haches brisées À leurs pieds tombent en éclats ; Ils frappent : leurs mains épuisées Restent sans vigueur à leurs bras.

Lui, cependant, avec un rire horrible, Le cou tendu, les yeux sans mouvement, Sur le roc qui voyait cette lutte terrible, Il s’asseyait en murmurant :

Viens donc ! apporte la chaudière, Tu boiras le jus de mes os ! Viens donc ! assouvis ta colère, Tu ne m’entendras pas pousser de vains sanglots !

À la fin, bondissant de douleur et de rage, L’esprit de la noire forêt Jette dans l’air un cri rauque et sauvage, Écume, grince et disparaît.

Depuis nul n’a foulé le morne solitaire, Alors que les vents de la nuit Aux horreurs qui couvrent la terre Ont mêlé leur funèbre bruit.

Car une forme surhumaine, Hâve, dégoûtante de sang Accourt du milieu de la plaine Y dresser son front menaçant.

La fête du peuple

1848

La fête du peuple

Femmes de mon pays, Blondes et brunes filles, Aux flottantes mantilles, Hommes aux fronts amis Venez, la fête est belle, Splendide, solennelle, C’est la fête du peuple et nous sommes ses fils Quand il veut d’une fête, Le peuple ceint sa tête, Ses épaules, ses reins ; L’érable est sa couronne ; L’écharpe qu’il se donne, Quoique noble, rayonne Moins que sa gaîté franche et ses regards sereins, C’est la fête du peuple ; accourez-y, nos maîtres, Vous qui pour son suffrage avez tendu la main. C’est la fête du peuple ; allez que vos fenêtres De leurs riches pavois ombragent son chemin ! Cette bannière qui déploie Nos couleurs sur l’or et la soie

N’est-elle pas bien belle à voir ? Dirait-on pas que cette brise Qui fait ployer sa lance grise Anime son beau castor noir. Amis, j’ai vu de douces choses, Des filles, des perles, des roses, Mais pour se contenter, il faut Voir ce navire aux pleines voiles, Qui s’élance vers les étoiles, Disant : « Je voguerai plus haut. » Quand il a déroulé les plis de ses bannières, Quand le parvis du temple a brui sous son pied, Le peuple était sublime… Oh ! j’aime les prières Et les chants de ce temple où tout homme s’assied. C’est la fête du peuple et son mâle génie, Après les durs labeurs demande les plaisirs ; Il lui faut des festins, des bals, de l’harmonie : Les parfums du banquet apaisent ses désirs. Blondes et brunes filles, Femmes de mon pays Aux flottantes mantilles, Hommes aux fronts amis, Venez la fête est belle, Splendide, solennelle, C’est la fête du peuple et nous sommes ses fils.

L’histoire de la vie

1848

L’histoire de la vie

Toute petite enfant, sur le sein de sa mère, Je la vis qui dormait !… Je la revis plus tard, vierge !… une plainte amère Sur sa lèvre expirait ! Or, je la revis femme ! Elle avait, douce chose, Un charmant nouveau-né ! C’était beau !… Mais son front penchait pâle et morose Aux larmes condamné ! Des ans se sont passés ! Quand je revins près d’elle Elle était à genoux, Priant près d’une lampe à la blanche étincelle Sans enfant, sans époux ! Je n’ai vu que des pleurs à l’œil de cette femme, Si suave pourtant ! Elle était belle et sainte ! et Dieu lui prit son âme Oh ! Dieu, lui, l’aimait tant ! D’abord, joyeuse enfant, puis, blonde jeune fille. Épouse mère ; enfin, Veuve au cœur désolé, sans amour, sans famille, Elle fit son chemin ! Et je l’ai rencontrée ? Et nous nous séparâmes Pour ne plus nous revoir ! La mort réunira nos corps ; et nos deux âmes Au ciel iront s’asseoir !

Montréal, 17 mai 1848.

Les deux voix

1848

Les deux voix

Amis, dès qu’il s’agit pour moi de mariage, Deux désirs opposés me partagent entre eux. De deux voix tour à tour la lutte en moi s’engage L’une me dit : « Sois riche ! » et l’autre : « Sois heureux ».

L’une en ce grand Paris surtout se fait entendre Et m’y parle du sein d’un bruyant tourbillon. L’autre, et de ces deux voix c’est aussi la plus tendre, Me parle aux champs, au bord du verdoyant sillon.

L’une est la voix du luxe et des beaux équipages Qui passent à grand bruit sur le pavé roulant. L’autre sort des hameaux cachés dans les feuillages, Voix du pâtre qui chante, et des agneaux bêlants.

Grand est mon embarras, amis ; sur la fortune Ou bien sur le bonheur fixerai-je mes vœux ? Troublé par ces deux voix, mon cœur préfère l’une Et les voudrait pourtant accorder toutes deux.

Entr’elles il est temps que ce long débat cesse ; Sans doute de mon cœur vous devinez le choix : Le vieil adage dit : « Bonheur passe richesse » : Des hameaux et des champs ainsi parle la voix.

Même ici, quand je vois, passant aux Tuileries, Jouer parmi les fleurs les ramiers amoureux, La voix qui me conseille est la voix des prairies : « Riche ? à quoi bon ? dit-elle, il vaut mieux être heureux ».

Graziella

1848

Graziella

I

Elle était belle, elle était douce ; Elle s’asseyait sur la mousse Au temps où les grands arbres verts Laissent leurs feuilles dentelées Tomber sur le gazon, mêlées Aux pauvres fleurs des champs déserts. Quinze ans avaient jeté sur son charmant visage Cette virginale pâleur Que la main du désir laisse sur son passage Ou que la volupté met sur son front rêveur. Ses beaux yeux avaient pris la teinte Des couleurs dont se trouve empreinte La mer au vaste horizon bleu ; Sa chevelure épaisse et noire S’enroulait sur son cou d’ivoire, Chaste de tout baiser de feu. Ses dents, que laissait voir sa lèvre, carminée, Étaient d’un nacre éblouissant ; Sous le tissu bruni de sa peau satinée

L’œil, dans la veine ardente, apercevait le sang. Où trouver voix plus cristaline, Plus suave haleine enfantine, Plus frais sourire, chant plus doux ? Où trouver forme plus suave ? Dites : je me fais son esclave, Et je l’adore à genoux.

II

Dans leurs rayonnements les âmes se confondent : L’amour est si pur à quinze ans ! Les soupirs contenus bondissent, se répondent ; Le premier des aveux comble deux cœurs aimants ! Oui, le soir, quand brillait l’étoile, La vierge aimée ôtait son voile, Marchait pensive à mes côtés ; Jetait au sable de la grève, Sans qu’elle interrompit son rêve, Des mots par la brise emportés ! Car je la pris naïve à sa pauvre famille, Pauvre famille de pêcheurs ; Elle n’avait encore aimé que sa mantille, Et les oiseaux du ciel qui venaient sur ses fleurs ! Parfois nous allions au rivage Écouter le refrain sauvage Du nautonnier napolitain ; Notre extase était infinie, Lorsqu’à sa nocturne harmonie

Le flot mêlait ce chant lointain ! Parfois, montés tous deux sur la vieille nacelle, Que nous détachions des roseaux ! Nous regardions passer cette lampe éternelle, Que nous détachions des roseaux, Phare mystérieux suspendu sur les eaux ! Combien son humide paupière Aimait cette pâle lumière, Rayons mêlés d’ombre et de jour ! Combien, en la voyant sourire, Mon âme éprouvait de délire, Mon cœur accumulait d’amour ! Quinze ans, hélas ! jetaient sur son charmant visage Cette virginale pâleur Que la main du désir laisse sur son passage, Ou que la volupté met sur un front rêveur !

III

La vague venait en silence Sécher sur les bords du golfe immense ! Elle attendait sous l’oranger !… Qu’avait-elle donc à lui dire ?… C’est que sur un léger navire Demain embarque l’étranger ! Leur adieu fut nâvrant, puisque l’Italienne Lui donna ses lèvres de miel, Qu’elle pleura longtemps, qu’une main dans la sienne, De l’autre lui montra l’azur de son beau ciel !

La mère Souliote

(traduit de l’anglais)

C’était au temps du célèbre Ali de Tebelen, Pacha de Janina. L’armée turque avait envahi les défilés des montagnes de Souli. Son approche avait contraint un grand nombre de femmes de ce pays de se réfugier sur un pic élevé. Là, on dit qu’elles se prirent à chanter des chants de fête ; et que, quand l’ennemi fut en vue, elles se précipitèrent, elles et leurs enfants, du sommet du rocher, pour éviter de devenir les esclaves des Ottomans.

Du roc perdu dans le ciel bleu Elle était sur la large cime ! Elle souriait à l’abîme, Son œil noir s’injectait de feu ! « Le vois-tu, disait-elle, enfant, sous les pins sombres ? Vois-tu sa claire armure étinceler, là-bas ? Vois-tu son fier cimier ondoyer, dans les ombres ? Doux fils, que je berçai sur mon cœur, dans mes bras, Pourquoi tressailles-tu ? Cette vue, Ô misère ! Te coûta, l’autre jour, un père ! »

Sous leurs pieds, dans le val rocheux, Les guerriers de la Selléïde Ne cédaient au sabre homicide, Qu’en semant la mort autour d’eux !

« Il passe le torrent ! Le voilà qui s’avance ! « Malheur à la montagne, à nos pâles foyers ! « Là, le hardi chasseur s’appuyait sur sa lance ! « Là, retentit le son du luth des caloyers ! « Là, mes chants t’endormaient ! Mais le Turc sanguinaire « Nous chasse au bout du cimeterre ! »

On entendait dans le vallon, Dans les airs et sur la montagne, Ces hautes clameurs qu’accompagne La voix stridente du clairon !

« Écoute ! ce sont eux ! oh ! l’étrange harmonie « Qu’annonce la trompette aux roches de Souli ? « Qui donc enflamme ainsi ta paupière brunie ? « Qui donc fait que ton front, tout-à-l’heure, a pâli ? « Enfant, ne frémis pas ! Les épaules du brave « N’ont jamais ployé sous l’entrave ! »

Et la rafale, tour-à-tour, Mêlait le cliquetis des armes, Les hurlements chargés d’alarmes Aux sourds roulements du tambour !

« Entends-tu les éclats de leur rire sauvage ? « Mon fils, Dieu te fit libre au jour que tu naquis ! « Ton père te légua sa gloire et son courage ; « Il t’aima, te bénit, comme je te bénis ! « Et nous, qu’il chérissait, nous porterions la chaîne !… « Nous n’en serons pas à la peine !

Lorsque de l’abrupte sommet Le fils et la mère bondirent, Deux longs cris de mort s’entendirent ! Puis, le val redevint muet !

Montréal, 20 mai 1848.

Dayelle

1848

Dayelle — Orientale

Douce brise du soir, haleine parfumée, Qu’exhale, en expirant, le vaste sein du jour, Ah puisses-tu bientôt, sur la couche embaumée Où Dayelle s’agite (oh ! je l’ai tant aimée), Porter à son oreille un mot de mon amour ! Allah, je n’ai plus rien qu’un chétif dromadaire. Un fakir, l’autre jour, m’a ravi mon caftan. Une Circassienne, achetée au vieux Caire, A tué ma cavale… Et je suis solitaire, Comme un des noirs muets du sérail du sultan. Car, voyez-vous, c’est elle une odalisque pâle, Dont l’œil étincelle au milieu de ses pleurs, C’est elle qui voulut que ma rouge cavale, À force de courir, devînt, comme l’opale, Blanche sous son écume et pleine de douleur.

Que la tente où parfois tu vas dormir, ma belle, Quand le simoun en feu règne sur le désert, Te soit une oasis, où ton pied de gazelle Se pose sans frémir. Que ton coursier fidèle Y trouve une eau limpide, un gazon toujours vert. Douce brise du soir, haleine parfumée, Qu’exhale en expirant, le vaste sein du jour, Ah puisses-tu bientôt, sur la couche embaumée Où Dayelle s’agite (oh ! je l’ai tant aimée !), Porter à son oreille un mot d’amour !

La Bayadère

1848

La Bayadère

ROMANCE

J’ai vu, j’ai vu la Bayadère, Cette fille au corsage noir, Au front limpide, à l’œil sévère, Jolie enfant, bien belle à voir. Sa main droite pressait sa hanche L’autre élevait un tambourin, Et les plis de sa robe blanche Voilaient ses souliers de carmin !

Quelqu’un lui disait : « brune fille, Je veux te donner autant d’or Qu’en peut contenir ta sébille, Si tu me permets… doux trésor !… » Sa main droite pressait sa hanche L’autre élevait un tambourin, Et les plis de sa robe blanche Voilaient ses souliers de carmin !

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