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Nota. Première et seconde partie.
Noms des Souscripteurs Page VII
Errata XIII
01
Commencement des troubles en Irlande. — Départ. — Nouvelle visite à l’Ecosse. — La Suède.
Sans s’en apercevoir, le temps s’écoule et la rage révolutionnaire, qui semblait un moment vouloir se calmer, a repris de nouvelles (*). Que faire ? encore une promenade, cela fait passer le temps : mais où aller ? voyons, réfléchissons... Presque toute l’Europe, hélas ! gémit des maux que la guerre et la rage de la révolution y ont accumulés. Tous les pays du Sud sont couverts de ruines, ou retentissent du bruit des armes.
On doit se rappeler, que cet ouvrage fait suite à celui sur l’Irlande, et que l’instant où il commence, est à la fin de 1797. À l’époque de ce qu’on appelle 18 fructidor.
Vers le Nord, l’ordre accoutumé règne , dans la Suède et dans la Norvège : c’est de ces immenses contrées, que sont sorties ces nations conquérantes qui ont dévasté, pillé et peuplé, sur-tout la Grande Bretagne et l’Irlande. — La conformité du langage m’intéressera, les rapports des mœurs, des usages, doivent certainement encore exister : l’origine de bien des établissemens de la Grande Bretagne doit se trouver chez les peuples qui habitent ces pays. Quel vaste champ d’observation ! voilà de l’occupation pour plus de trois ans ; allons donc, et puisque la rage et la folie prolongent encore mon exil, profitons- en pour acquérir des connaissances, qui, peut-être un jour, pourront être utiles à ces mêmes compatriotes, dont la persécution est si longue, si injuste et si cruelle. Avant de visiter ces contrées lointaines, il est à-propos de me tirer de l’Irlande.
À mon retour d’Écosse donc, tant bien que mal, j’achevai ma promenade, autant que possible, tâchant de m’isoler et de bien vivre avec tout le monde, sans trop m’inquiéter de l’opinion politique des personnes qui me recevaient. Quoique de loin cela semble très-naturel, et la seule conduite qu’un étranger dût tenir : l’exécution n’en était pas très-facile, au milieu des partis qui se formaient, et dont la rage encore , n’attendait qu’une occasion favorable pour éclater.
Je rentrai enfin dans la capitale, et mettant Sur-le-champ la main à l'œuvre, je recommençai à gémir, en faisant gémir la presse. Au bout de quatre mois, je produisis ma promenade en Irlande. Comme on peut bien le penser, elle me valut des complimens et des reproches ; les uns rirent et les autres firent la mine, suivant leur humeur ; je ne pouvais qu’y faire, et je me consolais de ces vétilles avec une facilité singulière, qui paraîtra peu surprenante après tout, quand on saura que la promenade fit assez bien son petit chemin, et que les personnes les plus respectables continuèrent de me traiter avec quelques égards.
M. Peter Latouche eut l’attention de m’inviter à retourner le voir à sa maison de Belvue ; elle est située dans le comté de Wicklow, le pays le plus varié et le plus romantique de l’Irlande. Il n’y a que neuf mois que j’y étais ; combien tout a changé depuis ? Ces retraites charmantes, ces belles maisons, la rage de la guerre civile a tout détruit. Lorsque je voyais dans les papiers, que ces maisons hospitalières, où l’on m’avait accueilli, étaient devenues la proye des flammes, j'éprouvais un sentiment de douleur, presqu’aussi profond qu’en apprenant les détails affreux de la guerre de la Vendée. Presque tous les lieux m’étaient familiers ; et j’ai plus d'une fois arrosé de mes larmes, la nouvelle de la mort des personnes qui m’avaient donné l’hospitalité. Je n’ai pas vu le nom de Latouche parmi les victimes de la fureur ; j’ose espérer que les malheureux que cette famille respectable a protégés, lui auront servi d’égide, et que la rage de la guerre civile aura respecté les bienfaiteurs de leur pays.
Quoique pendant mon séjour dans le comté de Wicklow, tout semblât tranquille, il y eut cependant une alerte : on fit courir le bruit qu’une troupe d’Orange men allait arriver, pour y mettre tout a feu et à sang. Plusieurs paysans s’enfuirent dans ces mêmes montagnes, où depuis Holt et sa bande ont su braver si long-temps les poursuites du gouvernement, Les propriétaires allarmés s’assemblèrent et rassurèrent les paysans par une déclaration publique, qui portait que sous quelques noms que des brigands se présentassent, les troupes du roi sauraient les châtier, et prévenir leurs désordres.
Il était assez singulier, que l’on désignât les brigands sous le nom d’Orange men qui dans les autres parties de l’Irlande, étaient censés être les supports du gouvernement. Apparemment que parmi les paysans du comté de Wicklow, il y en avait, fort peu qui eussent pris ce nom, et que par conséquent, voulant exciter l’effroi, les malveillans trouvèrent plus simple de se servir de leurs noms. En effet, c’est quelque chose de surprenant, combien aisément le pauvre, qui n’a que sa vie à perdre, est mu par des terreurs paniques. On ne doit jamais espérer trouver le courage raisonné, que parmi les hommes qui sont assurés de leur subsistance, et n’ont pas à pourvoir au besoin immédiat du jour et du lendemain. Il ne faudrait que des fouets pour battre une armée de mendians.
C’est par cela sur-tout, que les officiers sont utiles dans une armée, en communiquant à leurs soldats, quelques étincelles du point d’honneur qui doit les animer. C’est encore par cette raison, que les nouvelles levées en général, ne valent rien ; ce n’est communément qu’au bout de quelque temps, qu’elles peuvent égaler les anciennes troupes, sans doute lorsqu’elles ont acquis de l’expérience, mais surtout lorsque les individus qui les composent, se sont accoutumés à ne pas s’inquiéter de leur subsistance pour le lendemain.
Les seules précautions que prissent les propriétaires à la campagne, étaient de barricader la nuit, les fenêtres des rez-de-chaussées et d’attacher une sonnette au volet. Au surplus l’hyver se passa avec tout l'agrément possible, au milieu des plaisirs d’une grande capitale. L’esprit de parti troublait peu la société ; on y parlait que rarement de la politique.
Quelques gens cependant, annonçaient des intentions séditieuses ; l’imprimeur de la presse, fut mis au pilori, lord Fitzgerald et M. Arthur O'Connor, se tinrent à ses côtés pendant tout le temps qu’il fut exposé au public,l'encourageant à supporter sa disgrâce. Lui-même, le cou dans le carcan et entouré des soldats, eut l’audace de dire au peuple, que les Républicains français ne tarderaient pas à venir à son secours. Il avait été condamné à cinq-cents livres sterling d’amende : ses amis en ramassèrent plus de mille, qu’on lui donna. Un autre imprimeur prit son papier, et enfin M. Arthur O’Connor lui-même y mit son nom.
On augmentait le nombre des troupes à Dublin, les soldats n’étaient pas toujours très-modérés, ils insultaient par fois des habitans. Je crus m’apercevoir, vers la fin de janvier 1798, que les quais étaient couverts de figures patibulaires, qui, dans leurs habits déguenillés, ne me que trop les premiers instrumens de notre révolution. Plusieurs fois, on annonça un jour pour la révolte universelle. Les esprits dans la société, semblaient dans cette situation qui devance un moment de bataille, et dans laquelle on est disposé à regarder comme ennemi tout ce qui ne pense pas en tout, comme soi. Le gouvernement paraissait Visiblement inquiet, connaissait toutes les menées, et avait le fil des différentes intrigues des chefs des mécontens. Il les laissait agir, afin de les saisir à-la-fois, et ayant eu avis qu’ils étaient assemblés, il fit entourer la maison de troupes, et on les saisit tous avec leurs papiers. Lord Édouard Fitzgerald fut décrété de prise-de-corps : il réussit à s’échapper ce jour-là, mais il fut pris quelques jours après, et en se défendant, il reçut des blessures. dont il est mort depuis.
Il y eut des patrouilles nombreuses pendant les deux nuits suivantes ; et quoiqu’il n’y eût pas de tumulte pour le moment, je vis bien clairement que la glace était rompue et que l’explosion ne tarderait pas à avoir lieu. En conséquence ayant à-peu-près fini mes petites affaires, et croyant que c’était déjà bien assez d’avoir été fourré dans une révolution ; fort peu désireux de voir les troubles d’une seconde, (ou du moins d’une révolte, car je n’ai, jamais douté de quelle manière cela se terminerait) ; je me munis de passe-ports ; puis m’embarquant au quai le plus prochain, je fus conduit par une tempête à Irwin, sur la côte d’Écosse, où je débarquai le sur-lendemain, quoiqu’il y ait plus de deux-cents milles.
C’était la troisième fois, que je visitais la terre fameuse des Cakes, et ce fut avec un nouveau plaisir. Car enfin, puisqu’on ne veut pas que je sois de mon pays, il faut bien m’en faire un, et c’est l’Ecosse dont j’ai fait choix, tant qu’à présent.
Passant sur le même terrain que j’avois déjà visité plusieurs fois, je m’arrêtai à Glasgow et à Stirling pour y saluer mes anciennes connaissances, et j’eus bientôt atteint Edimbourg.
Ce fut avec plaisir, que je m’aperçus que les esprits étaient beaucoup plus modérés que l’année précédente. M. Pitt et M. Fox n’étaient plus les objets uniques des conversations. Leurs partisans les plus zélés, se contentaient d’avoir leurs bustes dans la salle a manger et de boire tous les jours à leurs santés, en présence. Les partisans de l’oppposition avaient pris part aux mesures de défense adoptées par le gouvernement ; ils s’étaient, pour la plupart, enrôles dans les différens corps de volontaires ; les esprits s’étaient rassis ; le pays enfin avait pris une contenance toute autre.
Les excès du Directoire, depuis la paix de Campo-Formio, avaient ouvert les yeux aux plus prévenus. L’invasion de la Suisse, de l’Italie et de l’Égypte avait rapproché tout le monde du gouvernement. Les cruautés que la guerre avait fait commettre dans ces pays étaient reprochées avec amertume aux républicains.
Parmi ces injustices, cependant l’invasion des états du Pape, n’était pas tout-à-fait considérée du même œil, parmi les bons presbytériens d’Écosse. Je puis assurer avoir entendu de très-honnêtes gens, me dire que c’était le but de leurs prières depuis deux cents ans. Dans les églises j’ai plusieurs fois entendu la prière charitable de détruire le papisme, de plus en plus, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus de trace sur la terre. Ceux même qui raisonnaient le mieux, ne voyaient dans l'invasion des états de l’église, que la destruction du Pape. Lorsqu’on leur en parlait : oh ! oui, disait-on en riant : Le pauvre Pape ! il est à présent ruiné, avec vengeance. (He is done now, with a vengeance.)
Ayant enfin fini mes petites affaires, je pensai à me rendre dans le pays, à qui je voulais faire l’amitié de rendre visite, pour en étudier les mœurs, la langue et l’histoire.
Ayant fait la connaissance dans mes précédens voyages de M. Erskine le consul britannique ä Gottenbourg, ie fus invité a me rendre à sa maison de Cambo. Traversant donc le bras de mer. qu’on appelle encore le Forth, quoique ce soit bien la mer, je me rendis à King-horn, qui est un petit port opposé à celui de Leith.
Au milieu de ce passage, qui peut être de dix milles anglais, il y a une petite île appelée Inchkeith, où l’on voit quelques vieux bâtimens destinés autrefois à recevoir les gens attaqués de la lèpre ; on en a fait un petit château, et sous le règne de la reine Marie Stuart, il fut pris et repris plusieurs fois par les Anglais et les Écossais. C’est derrière le rocher d’Inchkeith, que les vaisseaux de guerre, et ceux prêts à mettre à la voile jettent l’ancre.
Dans la situation d’un banni, d’un émigré, il est bien flatteur d’acquérir assez de droits à l’estime et à la bienveillance pour n’être pas oublié après trois ans d’absence. Je sus aussi sentir le prix des bontés que je reçus à Cambo. Mon séjour même ne fut pas inutile pour adoucir l’amertume des réflexions particulières. Je vis dans Mde Erskine un modèle admirable de patience et de bonté. D’une santé très-délicate, elle avait su mettre à profit son existence souffrante, et avait employé ce temps que d’autres auraient passé à gémit, à acquérir les connaissances les plus utiles. Elle parlait quatre langues, outre la sienne ; et sans se prévaloir de son savoir, bonne, indulgente dans la société, elle oubliait ses maux, pour rendre sa maison agréable à ses hôtes. Ce fut bien avec raison que je me permis un jour de lui remettre ce petit anagramme.
Cares do they oppress your breast, Anxiety disturb your rest ? May you, to soften your pain, By Crail a few days remain ; Of Erskine’s patience, learn how to be best.
Certes je n’ai de ma vie vu la patience et la résignation sous un coup-d’œil plus aimable, et produire des effets plus heureux. Ayant passé une partie de sa vie dans la Suède, lady Kelly eut la complaisance de me donner des détails sur le pays, et quelques lettres pour ses anciens amis, qui me confirmèrent dans ma résolution.
Comme à mon ordinaire désirant prendre congé des personnes qui avaient été les premières à m’accueillir, je me remis en route. La tension dans laquelle étaient les esprits, rendait tout voyage pour un étranger, assez peu agréable : il était en but aux soupçons de toutes les personnes à qui il pouvait avoir besoin de parler. Dans ce moment (en juin 1798) le nom de français était loin d’être une recommandation. La curiosité et la défiance étaient beaucoup plus fortes qu’a l’ordinaire ; j’en essuyai à Kinghorn un trait assez original. Étant arrivé trop tard pour le bateau public, je m’arrêtai à l’auberge près du port. Les garçons parlèrent de moi à un voyageur, homme du pays, qui jugea à propos de m’inviter à boire une bouteille de vin avec lui, afin de me faire jaser ; je jasai et je bus tant qu’il voulut, regrettant seulement de ne pas trouver tous les jours, des curieux qui sussent si bien s’y prendre. Je me retrouvai enfin dans le Sterling-shire et y reçus comme à l’ordinaire les attentions de mes amis qui, quoique très-agréables, étaient cependant encore troublés par les vétilles qui avaient agité les esprirs l’anée d’avant, au sujet de M. Pitt et de M. Fox.
Je songeai bientôt a mon départ : une flotte partait pour la Baltique, convoyée par deux vaisseaux de guerre ; je pris place sur un vaisseau marchand qui se rendait à Gottenbourg et je quittai encore, avec regret, les côtes de l’Ecosse, La flotte était composée d’une centaine de vaisseaux : leur nombre en rassurant contre les corsaires des républiques filles et mères, dissipait l’ennui. Je voudrais bien avoir une tempête à raconter, ou du moins à copier, suivant l’usage, mais malheureusement le temps fut très-beau ; passant donc fort tranquillement sous le nez de la Norvège Norige näse (*) et le long de ces côtes de rochers arides, j’arrivai bientôt sur celles de Suède et dans la rivière de Gottenbourg.
(*) Le mot Cap en français, vient de caput (la tête): les Anglais le nomment de la même manière dans leur langue a head. Les peuples gothiques l’avaient appelé un nez (näse), qui est bien vraiment le Cap de la figure. Les Écossais ont retenu le mot, mais écrit comme Ness ; plusieurs caps dans ce pays sont nommés ainsi comme Caitheness etc. Les anciens peuples ont été obligés d’avoir recours, au nom des différentes parties du corps humain, pour nommer les choses de la terre : ainsi on dit un bras de mer, une langue de terre etc. etc. tous tirés de leur figure ou de leur situation. Les mesures, aussi, sont toutes prises du corps humain, un pied, un pouce, un doigt, une brasse, etc. Les Goths nommaient de plus une île du nom de l’œil (Ey), qui en anglais s’écrit eye. Ce mot a bien aussi quelque rapport avec le français œil.
02
Le calme me donna le loisir d’examiner à mon aise, les jolies côtes de rochers nuds et les îles de même espèce, qui cernent la baye et l’embouchure de la Götha. Il fallut passer vingt-quatre heures sans bouger, a une demi-lieue du fort Elfsborg, bâti sur un rocher au milieu de l’embouchure de la rivière. Ces petites contrariétés, qui pour un homme affairé sont fort désagréables, me sont au fait d’une indifférence singulière : on peut passer un jour d’émigration tout aussi bien sur l’eau que sur la terre. Il y avait cependant un inconvénient, c’est que le vaisseau flottait sur quatre-vingt toises d’eau, et que sa charge de plomb ayant fait travailler les jointures dans la traversée, menaçaient de nous envoyer visiter les Homars qui en habitent le fonds ; mais enfin un vent frais poussa le vaisseau dans la rivière et tout fut pour le mieux.
Dès-lors qu’on a passé le fort Elsborg, rien ne surprend comme la vue des bords de la rivière : ces maisons de bois, peintes en rouge, semées çà et là sur des rochers de granit, annoncent beaucoup d’industrie. L’effet que produit l’entrée de la rivière Götha, rappelle parfaitement ces peintures chinoises, où l’on voit des maisons situées sur de grosses pierres ou sur des arbres, des bateaux qui flottent et de gros papas fumans leurs pipes avec toute la tranquillité et tout le phlegme imaginables.
La ville est fort bien bâtie, et se ressent du goût de ses premiers fondateurs, les Hollandais, qui l’ont coupée de canaux dans tous les sens : excepté le quartier neuf et quelques bâtimens sur les quais, tout le reste est en bois. Mais ces maisons de bois dont nous nous faisons communément une si pauvre idée, parce que nous ne nous les figurons que comme des maisons de planche, sont fort commodes et plus chaudes en hyver que celles de pierres. Il est singulier que les Anglais sur-tout, qui sont accoutumés à vivre dans des maisons de bois flottantes, se fassent une idée si terrible d’une maison de bois sur la terre. Est-ce que leurs vaisseaux sont froids, quoiqu’au milieu de l’eau ? Pourquoi des maisons, construites d’une manière encore plus solide, le seraient-elles ? La construction en est fort simple : on place des arbres de sapin taillés quarrément, les uns dessus les autres, et on les attache ensemble avec des chevilles. Les intervalles entre les pièces de bois, sont remplis de mousse ; sur la muraille extérieure dans les villes on applique des planches, que l’on peint en rouge ou en blanc : l’intérieur est communément platré. Les paysans couvrent le toit d’une écorce de bouleau, sur laquelle ils mettent un gazon : les gens riches se servent de tuiles et quelques-uns de tôle ; c’est la même chose par toute la Suède et la Norvège. Il m’a semblé que ces maisons étaient infiniment plus commodes pour les paysans, que celles de pierre, de briques ou de terre ; elles sont beaucoup plutôt bâties, sont plus chaudes, et en outre peuvent être transportées d’un endroit à l’autre, sans beaucoup de difficulté.
Parmi les négocians de Gottenbourg, il y en a plusieurs de très-respectables ; le principal est M. Hall. Les étrangers lui sont généralement tous recommandés et ont à se louer de sa politesse et de son hospitalité. Le commerce de Gottenbourg est très-étendu ; il y a plusieurs maisons Écossaises très-florissantes. Les manufactures du pays sont en petit nombre, mais ce qu’elles fabriquent est bien fait ; le sucre par exemple, est généralement mieux rafiné en Suède, que dans aucun pays, mais il y est cher. Près de la mer il y a une verrerie, dont le cristal est très-beau. Ce qui occupe principalement les négocians à Gottenbourg, c’est comme ailleurs en Suède, l’exportation des métaux, du fer particulièrement qui est d’un très-grand produit.
Les harengs viennent aussi faire une visite amicale sur ces côtes, vers le mois de novembre. Ils y viennent en assez grand grand nombre pour que les bateaux ayent de la peine a passer au milieu. Ils sont si pressés les uns contre les autres, que plus d’une fois en plantant la rame au milieu de la mer, il est arrivé qu’elle se tenait aussi droite que si elle eût été dans du sable. Les négocians qui font ce trafic, qui est communément très-lucratif, préparent le sel et les chaudières dès l’été. Aussitôt que le banc de hareng paraît, on fait de l’huile des plus gras, on sale les autres, et les débris servent à engraisser les terres.
On regarde ce commerce comme si profitable et si important, que l’on prend toute espèce de précaution, pour ne pas troubler les harengs et leur faire fuir la côte ; ainsi dès qu’ils paraissent, il est expressément défendu de tirer le canon, même pour les saluts ordinaires.
Dans les bonnes années, on vend, jusqu’à 600,000 barils de harengs salés, et 30,000 d’huile Il faut pour un baril d’huile, 10 à 12 barils de harengs frais. Quand la pêche est abondante, le baril dé harengs salés, en contenant entre 1000 et 1200 se vend de deux à trois Rixdalers (15 liv. tournois). Celui d’huile contenant environ 180 bouteilles de pinte, se vend de 10 à 12 Rixdallers ; dans les mauvaises années l’un et l’autre triple quelquefois de prix : la pêche commence ordinairement en octobre et dure jusqu’à ce que la mer soit fermée par les glaces. La gelée venue, plutôt qu’à l’ordinaire dans ces deux dernières années 1798 et 1799, a empêché de faire une pêche aussi profitable que les années précédentes, et cela a occasionné dans le pays une disette cruelle.
Les objets d’importation viennent presque tous de l’Angleterre et ils s’y vendent fort bien. La communication entre les deux pays est telle, qu’il y a fort peu de gens aisés à Gothenbourg qui ne fassent venir jusqu’à leurs souliers de Londres, ou de quelque autre ville de la Grande Bretagne. Les étoffes et les cuirs qui en viennent, sont non-seulement d’une qualité supérieure, mais encore ils sont moins chers que ceux fabriqués dans le pays. Dans des cas pareils la prohibition ne sert à rien. Pour prévenir efficacement l’entrée de Les denrées il faudrait les avoir aussi bonnes et pas plus chères que chez l’étranger : en excitant l’émulation des artisans et des manufacturiers par quelque récompense, ce serait sans doute très-possible. Le port de Gothenbourg est parfaitement situé pour le commerce, à l’entrée de la Baltique, quoique sur l’Océan, et à l’embouchure d’une rivière domnt la navigation se proonge (depuis la confection du canal de Trolhätta) à une distance de près de quarante milles dans l’intérieur de la Suède. Il est aussi très-sûr et très-profond. Il a encore l’avantage d’être rarement fermé par les glaces, quoiqu’il l’ait été complètement pendant plus de quatre mois, les deux années 1799 et 1800.
Marstrand est une petite ville située sur les rochers qui bordent les côtes, à deux milles en mer ; son port qui n’est presque jamais fermé par les glaces, avait autrefois été déclaré franc, dans le dessein d’en faire comme une espèce d’entrepôt pour les marchandises de la Baltique et du reste de l’Europe. Les vaisseaux Russes auraient pu pendant l’été faire douze à quinze fois le voyage de Pétersbourg à cette ville, pendant que c’est beaucoup, s’ils peuvent aller et revenir trois fois à la Grande Bretagne. L’échange serait par conséquent devenu beaucoup plus facile et plus fréquent. Mais il est fort difficile de faire changer au commerce ses anciennes routes. Le succès n’a pas répondu à l’attente et l’on a supprimé la franchise.
Comme la Suède et la Norvège se trouvent séparées du reste du monde et pour ainsi dire isolées, il arrive souvent pendant l’hiver, que semaines, et même quelquefois des mois se passent, sans avoir des nouvelles du reste de l’Europe. Ce retard est fort gênant et peut, dans bien des cas, être très-préjudiciable : dans le courant des hivers de 1798 et 1799, dans un temps, où les événemens marquans du Sud de l’Europe, donnaient pour ainsi dire la soif des nouvelles, on a été plusieurs fois cinq à six semaines sans en avoir aucunes.
C’est sur-tout, pour les nouvelles de la Grande Bretagne que le retard est plus long, parce que le paquebot anglais ne peut pas débarquer à Cuxhaven à cause des glaces. Du premier décembre au premier avril, c’est beaucoup si un ou deux peuvent passer. N’est-il pas inconcevable qu’un pays aussi commerçant que la Grande Bretagne, n’ait pas établi en temps de guerre un paquebot pour Marstrand ou pour Christiansand, le premier port de la Norvège, qui n’est jamais gelé. Les lettres pourraient se répandre de-là dans tout le reste de l’Europe ; car le passage des Belts et du Sund ne causent jamais un retard si considérable, que l’entrée de l’Elbe ; d’ailleurs la Suède, la Norvège, le Dannemarck et la Russie, auraient dès-lors leur correspondance surement établie.
La communication fréquente qui existe entre la Grande Bretagne et les pays du Nord, rendrait l’établissement fixe d’un paquebot extrêmement peu coûteux. Il est même plus que probable, que les sommes résultantes du passage des voyageurs et des lettres, payeraient entièrement les frais, et pourraient même donner encore du gain. Quand le paquebot ne partirait que deux fois par mois d’Édimbourg, ou de Newcastel, les lettres arriveraient plus promptement que par la voie ordinaire. Trois, quatre, au plus cinq jours suffiraient pour la traversée, et la poste n’est guères moins d’un mois à se rendre.
J’ai eu le plaisir de retrouver en Suède, the Land of Cakes. On y fait communément usage d’une galette fort sèche, qui est cependant meilleure que celle d’Écosse, parce qu’elle est faite de froment mêlé de seigle ; mais dans plusieurs autres provinces on les fait aussi d’avoine. Il est assez simple de retrouver en Suède les usages de l’Écosse. Ce sont évidemment les mêmes peuples qui habitent les deux pays. L’analogie des deux langues découvre les traces de leur origine. Le suédois a beaucoup de rapport à l’anglais dans la tournure des phrases, mais il en a beaucoup plus avec l’écossais ; il est un grand nombre de mots entièrement semblables et en général tous les verbes actifs sont les mêmes : il n’est pourtant pas moins vrai, qu’il est fort difficile d’apprendre le suédois, même quand on connaît l’écossais.
Les environs de Gothenbourg semblent bien arides ; ce ne sont que des rochers de granit nuds et ronds au sommet : les arbres dont ils étaient couverts ont été coupés, il y a déjà longtemps ; cela donne au pays un air de stérilité qu’il n’a vraiment pas, car dans les intervalles entre les pierres, il pousse d’assez bonne herbe : de temps à autre aussi, on trouve des enclos parfaitement cultivés. Les paysans paraissent être aisés, leurs cabanes sont propres dans l’intérieur, et ils sont assez bien vêtus : il en est de même par toute la Suède : les environs de Gothenbourg ne sont pas à beaucoup près, le pays où ils soient le mieux.
Les rues sont ici, comme à Stockholm, pavées de mauvais cailloux de toute figure, sans doute arrangés de la sorte par les cordonniers, pour augmenter leur besogne.
La chanson des Brand-vagt (gardes-feu) de Suède est bien autre chose que celle des Watchmen de Londres ; ils s’arrêtent à chaque carrefour toutes les demi-heures, et entonnent sur le ton le plus mélancolique, la plus mélancolique des chansons. Ils sont armés d’une hache, d’une crécelle et d’un croc ingénieux, avec lequel ils pourraient arrêter un homme sans être exposés aux coups. C’est une espèce de traquenard, au bout d’un bâton de sept a huit pieds : on peut le passer au cou ou à la jambe d’un homme, et il est impossible de s’en débarrasser, sans qu’un tiers l’ouvre : malgré tout cela, ces gens vont toujours deux au moins, quoiqu’il y ait peu de pays, où ils ayent moins à faire, et moins à craindre. Un instrument pareil serait de la plus grande utilité dans toutes les grandes villes, à Londres surtout, où il arrive souvent que des gens sont tués ou blessés, en se défendant contre les watchmen, qui les assomment à coups de bâton. Avec ce traquenard, le watchmen n’aurait rien à craindre et tiendrait son homme à une distance convenable, jusqu’à ce que le secours vint.
Lorsqu’il arrive un étranger à Gothenbourg, les musiciens du régiment sont aux aguets : ils viennent dès le lendemain matin vers les six heures, lui donner une sérénade, pour laquelle il doit leur faire un petit cadeau.
Le dimanche on ferme les portes de la ville, depuis neuf heures jusqu’à onze, pendant le temps du service : c’est une ancienne coutume. Je n’ai appris cet usage qu’à mes dépens, étant sorti un matin de bonne heure pour gagner de l’appétit ; pour y satisfaire, il m’a fallu promener un peu plus que je ne le voulais.
En 1788, pendant que Gustave III était occupé contre les Russes en Finlande, les Danois firent une invasion dans la Suède par la Norwège. Sans la vigilance, l’activité et aussi le bonheur du roi, ils devaient certainement s’emparer de Gothenbourg. Les ministres Prussiens et Anglais près le roi de Dannemarck, sans l’aveu de leurs cours, à ce qu’on prétend, vinrent sommer le prince de Hesse qui commandait les troupes, de se retirer, et en cas de refus ils le menacèrent de déclarer-la guerre au Dannemarck. Le roi lui-même arriva tout-à-coup, rassura les habitans, et les Danois, dont le gouvernement n’avait fait cette démarche, que d’après les traités existans avec la Russie et malgré lui, pour obliger le roi à faire la paix, se retirèrent. On peut dire avec vérité que cette invasion inattendue, qui semblait devoir accabler Gustave III, fut précisément ce qui le sauva. Elle lui ramena une grande partie de ses sujets, qui avant cette époque murmuraient et s’étaient éloignés de lui.
Dans la crainte de répéter ce que beaucoup d’autres ont déjà dit, j’ose a peine entrer dans quelques détails sur les établissemens publics de Gothenbourg : ils sont peu nombreux, mais assez bien tenus : la compagnie des Indes expédie un ou deux vaisseaux par an à la Chine, et les profits des actionnaires sont, dit on, considérables.
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The end
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