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Depuis la division du travail et l’usage de la monnaie, l’échange est le grand ressort de l’ordre économique, et par conséquent de la société matérielle. Or, la condition fondamentale de l’échange, c’est l’équivalence des objets échangés. Point d’axiome au monde plus incontestable et plus incontesté, Cet axiome, l’économie politique le proclame unanimement, au nom de l’évidence et du sens commun. Il est clair, en effet, que si l’on échange entre elles deux choses, c’est qu’elles se valent. Cela n’a pas besoin de démonstration.
Eh ! bien, j’accuse l’économie politique de violer le principe reconnu et posé par elle-même. Je l’accuse de n’être que la violation permanente et acharnée de ce principe. Non pas qu’un si grand méfait soit de son invention. Elle est fort jeune et ce méfait est bien vieux. Mais, alors que, de par la science et la justice, elle devait s’en déclarer l’ennemie, elle s’est constituée son humble servante. Au lieu de le détruire, elle l’a codifié. Passons aux preuves.
Le troc primitif, produit contre produit, opération presque impraticable, est devenu d’une extrême simplicité par l’emploi de la monnaie. La monnaie est un moyen de comparaison entre deux objets dont l’estimation réciproque serait directement presque impossible. Elle leur sert de mesure commune et facilite ainsi leur échange. Son rôle d’intermédiaire neutre lui permet de rendre un plus grand service encore, le dédoublement de l’échange en deux actes distincts, la vente et l’achat.
I
Depuis la division du travail et l’usage de la monnaie, l’échange est le grand ressort de l’ordre économique, et par conséquent de la société matérielle. Or, la condition fondamentale de l’échange, c’est l’équivalence des objets échangés. Point d’axiome au monde plus incontestable et plus incontesté, Cet axiome, l’économie politique le proclame unanimement, au nom de l’évidence et du sens commun. Il est clair, en effet, que si l’on échange entre elles deux choses, c’est qu’elles se valent. Cela n’a pas besoin de démonstration.
Eh ! bien, j’accuse l’économie politique de violer le principe reconnu et posé par elle-même. Je l’accuse de n’être que la violation permanente et acharnée de ce principe. Non pas qu’un si grand méfait soit de son invention. Elle est fort jeune et ce méfait est bien vieux. Mais, alors que, de par la science et la justice, elle devait s’en déclarer l’ennemie, elle s’est constituée son humble servante. Au lieu de le détruire, elle l’a codifié. Passons aux preuves.
Le troc primitif, produit contre produit, opération presque impraticable, est devenu d’une extrême simplicité par l’emploi de la monnaie. La monnaie est un moyen de comparaison entre deux objets dont l’estimation réciproque serait directement presque impossible. Elle leur sert de mesure commune et facilite ainsi leur échange. Son rôle d’intermédiaire neutre lui permet de rendre un plus grand service encore, le dédoublement de l’échange en deux actes distincts, la vente et l’achat.
On vend un produit contre du numérale, sans être tenu d’acheter aussitôt avec ce numéraire un autre produit équivalent. On ignore même, à l’instant de la vente, l’époque et la nature de l’achat que la somme acquise permettra de faire. Ce sont deux opérations successives, séparées souvent par un long intervalle.
Première opération : on vend un certain produit, au moyen duquel on achète une pièce de cinq francs.
Deuxième opération, plus ou moins éloignée de la précédente : on vend la pièce de cinq francs qui achète ainsi un autre produit,
En vertu de la loi mathématique : Deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles, les deux produits ci-dessus se valent, puisqu’ils ont chacun la valeur de cinq francs.
Tel est l’usage normal de la monnaie, usage fécond en bienfaits et en merveilles, s’il n’eût enfanté un cruel abus, source de calamités sans fin. Cet abus, on ne le connaît que trop : c’est le prêt à intérêt.
Le préteur viole outrageusement cette loi mathématique : l’équivalence de l’échange. Exemple : en vendant un certain produit, il achète une pièce de cent sous, puis il la prête, moyennant restitution après l’année révolue, avec un surplus de vingt-cinq centimes. Que fait l’emprunteur ? I] affecte e d’abord la somme à ses besoins et, pour la rembourser, l’échéance venue, il achète une pièce de cinq francs avec son produit. Ce produit est l’équivalent de celui que le prêteur avait livré lui-même pour obtenir les cent sous. Mais l’équivalence est détruite à son profit, puisqu’il recouvre sa pièce, avec boni d’un vingtième. L’écu, par destination, devait rester neutre entre les deux produits, Il lève un impôt sur l’un d’entre eux. En brisant son rôle de pièce de transmission, il s’est fait écumeur et forban.
« Ce dollar prêté pour un an, dit l’économie politique, est un service rendu qui mérite récompense.
— Récompense de quoi ? L’obligé n’a pu utiliser la pièce que comme moyen d’échange, et dans la limite de cinq francs en produits quelconques. Or il doit rendre vingt-cinq centimes en sus.
— À juste titre. Car le prêteur aurait pu la lui refuser.
— Évidemment, s’il en avait eu besoin lui-même. Mais il l’a prêtée, donc elle ne lui était pas nécessaire.
— Qu’en sait-on ? Et s’il s’est privé ?
— Dans quel but ? Pas d’obligeance, à coup sûr ; de rançonnement, au contraire. On verra tantôt cette belle vertu de la privation fénératrice. Ce qui est certain, c’est que la monnaie, espèce neutre, ne peut faire d’enfants.
— Pas plus que les autres produits, si on ne les féconde par le travail, et pas moins qu’eux, si, comme eux, elle est mise en œuvre. »
« Mise en œuvre » ! un bien joli mot en fait d’équivoque ! « Mise en œuvre », c’est-à-dire prêtée à intérêt. Ce n’est là ni un travail ni une création. Le numéraire ne se comporte en rien comme les produits. Les matières premières changent de forme. Les outils s’usent à les transformer. Les vivres, les vêtements se détruisent au service de l’ouvrier transformateur. C’est le mouvement et la vie.
La monnaie reste immuable. Elle ne peut être la matière, ni l’instrument d’une industrie quelconque. Elle ne figure dans aucune manipulation, si ce n’est en venant au monde sous le balancier. Une fois née, elle ne meurt que dans le creuset de refonte et sans y puiser une plus-value. Elle renaît invariablement la même, comme le Grand Lama. Elle agit immobile, et peut accomplir mille fois de suite ses fonctions d’échange, ensevelie sous triple serrure au fond d’une caisse,
Sa majesté l’Empereur-Écu est un monarque fainéant par excellence. C’est précisément sa fainéantise qui fait sa majesté. Il trône, dans les poches, sur un comptoir, partout, impassible, inaltérable. Il ne doit qu’à cette superbe sa souveraineté.
Cela est si vrai que l’or et l’argent, privés de la qualité de monnaie, perdent à l’instant la couronne impériale et tombent au rang de simples produits. Ils gagnent comme valeur échangeable, ils s’annulent comme instruments d’échange. Rentrés dans la condition de sujets, ils auront autant de peine que leurs plus humbles confrères à trouver un placement. On les met au clou comme le dernier chiffon.
S’ils tiennent à recouvrer leur royauté, ils doivent d’abord se dépouiller de toute la valeur industrielle que leur a donnée le travail. Encore ne sauraient-ils accomplir cette cérémonie qu’à l’aide d’officiants spéciaux, aptes à séparer leurs qualités confondues de sujet et de roi. Les bijoutiers, les changeurs paient, à présentation, les matières d’or et d’argent, avec un poids semblable de métal au même titre. La façon, si artistique qu’on la suppose, ne compte pour rien. Mais alors aussi, ce métal recouronné n’a plus peur d’aller au clou. Il y met les autres, au contraire.
Ne dites donc point qu’on fait travailler sa majesté l’Empereur-Écu. Il en est bien incapable. Ses œuvres prétendues sont d’une horrible malfesance. Comme les monarques ses pareils, ce qu’il peut faire de mieux, c’est de ne rien faire, Son activité est toujours un fléau.
L’usure, par l’effet de l’habitude, s’est donné le nom et l’apparence d’un travail. Usurpation monstrueuse ! Le numéraire n’a qu’un rôle légitime, effectuer l’échange au pair entre deux équivalences. Hors de là, ses besognes ne sont que détroussement, La preuve est facile.
II
La division du travail ! admirable progrès ! chacun travaillera pour tous, tous pour chacun. C’est déjà la devise fraternelle, Plus d’isolement ou de simples juxtapositions d’individus. Le faisceau, le réseau, la solidarité.
Chacun ne fera qu’une seule chose. Il la fera donc mieux, plus vite, en plus grande quantité, avec des perfectionnements continus. Il l’échangera contre les œuvres d’autrui, non point à heure fixe et par troc, mais à l’aide d’un intermédiaire merveilleux, la monnaie, devenue l’étalon de mesure et l’instrument d’échange, Une fois en possession du précieux métal, le travailleur pourra le garder, en attendant son heure pour faire un choix à sa convenance parmi les produits des voisins.
Oui ! mais si le sien allait lui rester sur les bras, faute d’un placement ! que devenir ? Il ne peut le consommer lui-même, Plus de pain alors, plus de vêtements ! La misère, la famine, la mort !
Non ! non ! ce danger n’est point à craindre. Il que tous consomment. Il y va de l’existence. Là est la garantie de la réciprocité, la certitude de l’aide mutuelle, le fondement inébranlable de la solidarité. Le besoin nous fera tous frères. Pas de meilleure assurance, de plus solde hypothèque.
Cependant, les égoïstes, les cupides comprennent bientôt la puissance du numéraire. Il est souverain. Il choisit, et tout se précipite au devant de son choix. Sultan orgueilleux, il jette aux créatures prosternées le mouchoir que toutes se disputent.
Posséder ce maître absolu, cette lampe merveilleuse qui met à vos pieds le génie de l’abondance avec ses richesses et ses prodiges, c’est le rêve universel. Mais comment s’en emparer, en faire son esclave ? Il vole de main en main, ne s’arrêtant nulle part, plus mobile, plus rapide que l’oiseau. Navette fantastique, il passe et repasse, comme l’éclair, à travers la chaîne des hommes que sa trame unit en un tissu immense.
« Arrêtons-le au passage », se dit Gobseck, « qu’il entre et ne sorte plus, sinon chien de chasse, La chose est facile avec un peu de patience. L’échange s’accomplit en deux actes : la vente de son propre produit, l’achat du produit voisin. Vendons beaucoup, achetons le moins possible. Il faudra se serrer le ventre. Soit. Le prix en vaut la peine, »
Ici, un seul coup d’œil suffit pour mesurer l’abîme qui sépare le socialisme de l’économie politique, Ce sont deux conceptions de la société. diamétralement contraires. Ce qui est vertu pour l’une est crime aux yeux de l’autre, Le démenti répond à l’affirmation, la malédiction à l’applaudissement, le panégyrique à l’anathème. Reste à savoir de quel côté se trouvent, non pas seulement la morale et la justice, qui ne pèsent pas une once, mais le sens commun, la logique, la démonstration.
D’ores et déjà, le socialisme peut jeter au nez de ses adversaires que, l’ordre économique reposant tout entier sur le prêt à intérêt, le prêt à cinq est chez nous une vertu, et le prêt à huit ou à douze, un délit. Les économistes, il est vrai, protestent contre une telle inconséquence et rayent le délit. Soit. Le public n’est pas de leur avis du tout et maintient la contradiction qui reste gouvernement. Les économistes, eux-mêmes, daigneraient-ils expliquer pourquoi, après avoir établi en principe l’équivalence de l’échange, ils la détruisent par le prêt à intérêt et posent cette belle équation : 100 = 105, ou 110, 112, etc.
Nous verrons cela plus tard. Fermons ici la parenthèse et reprenons la monographie de l’usure. Tandis que le grand nombre accomplit loyalement son devoir, en offrant une issue aux produits des coassociés, les vampires la ferment, eux, cette issue, d’une main fébrile. Les espèces interceptées commencent à s’entasser dans leurs nasses.
Les dupes, les étourdis, les imprévoyants, comme on les qualifie, avaient consommé, dans l’espoir de la réciprocité. Ils sont déçus. Les voilà chargés d’une marchandise inutile. Elle ne pouvait prendre de valeur que par l’échange. Point d’échange. Tout leur manque La faim les presse. Que vont-ils faire ? :
Suivons Lazare, un de ces malheureux. Son aventure est celle de tous les autres. Son voisin (Gobseck à beaucoup de ces écus dont lui ne possède pas un seul. Il va trouver cet heureux mortel et lui dit : « Je manque de fonds pour me procurer des vivres et des habits. J’ai là de la marchandise disponible que je n’ai pu placer. Achetez-la-moi. »
Gobseck. — Impossible, mon ami. Je n’en ai pas besoin.
Lazare. — Eh ! bien, alors, prêtez-moi quelque argent pour me tirer d’embarras. Je vous rembourserai après la vente de ma denrée.
Gobseck. — Je ne le puis pas davantage, mon ami. Cet argent m’est indispensable à moi-même.
Lazare. — Allons ! c’est malheureux. J’avais un peu compté sur vous. Me voilà bien en peine. Salut, voisin.
Gobseck. — Voyons, mon ami, je ne demande qu’à vous être utile, moi. Je consens à vous prêter une somme. Mais vous me la rendrez avec un surplus, à titre d’indemnité. Service pour service, n’est-ce pas ? C’est trop juste.
Lazare. — Je n’en suis pas très sûr, et le service que vous m’offrez pourrait bien m’enfoncer plus avant dans la fondrière, J’achèterai la denrée des autres ce qu’elle vaut, et je vendrai la mienne au rabais, puisqu’une partie du prix vous reviendra.
Gobseck. — Je ne dis pas. Mais, comme en vous prêtant ma monnaie, je m’en prive, ça ne peut pas être pour rien, comprenez donc.
Lazare. — Oh ! du moment qu’elle vous est nécessaire, Je ne veux pas vous en priver, N’en parlons plus.
Gobseck. — Sans doute, elle m’est nécessaire pour avoir une foule d’objets. Tenez, cependant, je me passerai de tout cela pour vous être agréable, Impossible de mieux dire, hein ? De votre côté, il faut vous montrer raisonnable, et me donner quelque chose en retour. Cinq du cent en plus de mon avance, ce n’est que justice, voyons. Je n’ai aucun motif de vous aider à mes dépens.
Lazare. — À vos dépens, non certes, et je ne le demande pas. Si vos écus doivent vous faire faute, gardez-les, Rien de mieux. Si, au contraire, vous pouvez vous passer des choses qu’ils vous auraient procurées, c’est que vous n’en avez pas besoin, et je n’ai point à vous indemniser d’une privation imaginaire.
Gobseck. — Faites excuse, je me prive réellement… pour vous obliger.
Lazare. — Dites donc pour me rançonner. Vous ne me rendez pas un service, vous faites une spéculation, et pas propre du tout, voisin.
Gobseck. — Comment, pas propre ! Dirait-on pas que je vous mets le couteau sur la gorge ! Je n’ai pas été chez vous. C’est vous qui êtes venu chez moi. Vous désiriez emprunter, Mes conditions ne vous conviennent pas ; restons-en là. Si vos eaux sont basses, ce n’est pas ma faute.
Lazare. — Si fait bien, c’est votre faute, et beaucoup plus que vous ne croyez.
Gobseck. — Ah ! par exemple ! voilà du nouveau ! Me suis-je mêlé de vos affaires, par hasard ? Je ne m’occupe que des miennes. Comment donc vous aurais-je fait tort ? Est-ce en travaillant du matin au soir ? Ce que je possède, je l’ai bien gagné. Personne n’a rien à y voir.
Lazare. — Peut-être. Je travaille dur, moi aussi, plus dur que vous, sans vous offenser, et cependant je n’ai pu joindre les deux bouts, cette fois. Il faut que j’emprunte.
Gobseck. — Dame ! si vous mangez tout.
Lazare. — Je suis menuisier, Je ne mange pas mes planches peut-être.
Gobseck. — Je le pense bien, Mais, si vous mangez l’argent qu’elles vous rapportent, ça revient au même.
Lazare. — Il faudrait les avoir vendues d’abord, pour en manger l’argent, et si je suis forcé d’emprunter, c’est justement parce qu’elles me restent sur les bras, Prenez-les-moi. J’aurai la monnaie qui me manque et vous aurez de bons meubles.
Gobseck. — Je vous ai déjà répondu qu’il ne m’en fallait pas.
Lazare. — Hum ! Il ne vous en faut pas ! C’est-à-dire que vous n’y tenez pas. Car il n’est point trop cossu votre mobilier, voisin. M’est avis que buffets et tables sont de ces objets dont vous vous privez généreusement, pour rendre service à cinq du cent.
Gobseck. — Est-ce trop cinq à votre idée ? Il n’en manque pas qui prennent dix, et quinze, et vingt.
Lazare. — Ma foi, quand on prend du galon, on n’en saurait trop prendre. Vous me demandez cinq, parce que je ne montre pas encore trop la corde. Je ne m’y fie pas autrement, savez-vous ? Mais, voyons ! Puisque vous n’êtes point meublé, pourquoi n’achetez-vous pas ma pauvre marchandise ?
Gobseck. — Ah ! vous m’ennuyez à la fin. Je n’ai pas envie de Jeter mon argent par la fenêtre.
Lazare. — Ceux qui vous achètent la vôtre jettent donc leur argent par la fenêtre. Et s’ils vous la laissaient pour compte ?
Gobseck. — Il n’y a pas de danger. Je vends de la victuaille, Faut toujours qu’on mange.
Lazare. — Tout le monde ne peut pas vendre de la victuaille. Une foule d’autres objets sont presque aussi nécessaires, les habits, les souliers, les chapeaux, les draps, les meubles. Les meubles, c’est ma partie. Je ne fais pas autre chose, Si je ne trouve pas à les placer, je crèverai de faim.
Gobseck. — J’en serais bien fâché. Mais que voulez-vous ? Chacun pour soi et Dieu pour tous.
Lazare. — Ah ! oui !
Gobseck. — Oh ! ça ne m’inquiète pas. Je n’en suis jamais embarrassé.
Lazare. — Et tout le reste vous importe peu, n’est-ce pas ? Cependant, vous avez besoin des autres aussi, du cordonnier, par exemple, du tailleur…
Gobseck. — Je porte des sabots, c’est plus chaud et moins cher, et je fais faire mes habits à la maison.
Lazare. — Dans ce cas, c’est le sabotier et le marchand de drap qui vous pourvoient., S’il n’y en avait pus ?
Gobseck. — Eh ! je me ferais des espadrilles et des vêtements de peau.
Lazare. — Comme du temps des sauvages, quand chacun cultivait son lopin de terre, tuait du gibier, fabriquait ses hardes, ses armes, ses outils, et bâtissait sa hutte, Je me demande souvent si ce n’était pas le bon temps pour le pauvre monde. On n’était pas cossu, c’est vrai ; mais avec son travail, on pouvait loger, nourrir, défendre sa petite famille, On n’avait pas tant de milliers de fainéants à entretenir dans le luxe. On ne dépendait de personne, et l’on ne se trouvait pas à la merci de ces maudits écus qui sont maîtres de tout.
Gobseck. — Vous parlez ainsi, parce que vous Ni en avez pas.
Lazare. — Vous parlez autrement, parce que vous en avez. Ils vous donnent barre sur tout un chacun, et vous tenez la dragée haute.
Gobseck. — Ils sont à moi, et j’en fais ce que je veux, C’est mon droit.
Lazare. — Pas tant que ça !
Gobseck. — Oh ! oh !
Lazare. — Il n’y a pas de oh ! oh ! Ils n’ont pas été inventés pour faire le vilain métier qu’ils font. On voulait se donner des auxiliaires, des amis, et non pas des tyrans, des détrousseurs.
Gobseck. — Qu’est-ce que c’est ça, mon Dieu ! mes écus, des détrousseurs ! et les vôtres, donc, quand vous en avez ?
Lazare. — Je ne les entasse pas, pour les prêter à usure, j’en fais un usage honnête, l’usage auxquels ils sont destinés. J’achète à l’un et à l’autre la marchandise qui m’est nécessaire.
Gobseck. — Eh ! bien, et moi ?
Lazare. — Vous, vous renaclez pour en lâcher un de loin en loin, quand il n’y a plus moyen de le retenir, C’est comme si on vous arrachait le cœur de la poitrine.
Gobseck. — Tiens ! Qu’est-ce que ça vous fait ? Je ne suis pas un mange-tout, moi,
Lazare. — Non pas un mange-tout, mais un mange-tous. Vous mangez tout un chacun à belles dents.
Gobseck. — Ah ! ça, vous êtes fou.
Lazare. — Nenni pas ! Chacun vous achète votre denrée, et vous n’achetez à peu près rien à personne.
Gobseck. — Ça ne vous regarde pas. Je suis maître de mon bien. Est-ce que vous prétendez disposer de ma bourse, vous ?
Lazare. — Non ! Je tiens seulement à constater que vous la remplissez aux dépens d’autrui.
Gobseck. — C’est-à-dire que je suis un voleur.
Lazare. — Je ne vous démentirai pas.
Gobseck. — Je suis un voleur, parce que je ne veux pas acheter vos meubles, ni vous prêter de l’argent gratis.
Lazare. — Et que vous agissez de même avec tout le monde.
Gobseck. — Pourquoi ne me dénoncez-vous pas à la justice ?
Lazare. — Parce qu’elle me donnerait tort.
Gobseck. — Oh ! bien alors, me voilà tranquille. Je pourrai faire des économies sans aller en prison.
Lazare. — Vous passerez même pour un homme rangé, honorable, un modèle de vertu, et vous finirez par entrer dans les dignités.
Gobseck. — À vrai dire, j’y comptais un peu, et je suis ravi de votre prédiction qui confirme mes espérances.
Lazare. — Cela n’empêchera pas qu’on ne vous déteste.
Gobseck. — Oh ! La haine des mauvais sujets fait beaucoup d’honneur.
Lazare. — Les mauvais sujets que vous aurez mis sur la paille.
Gobseck. — Ce n’est pas moi, c’est leur imprévoyance, leur inconduite qui les met sur la paille.
Lazare. — Et qui remplit vos coffres.
Gobseck. — Que ne font-ils des épargnes, eux aussi ? Je ne les en empêche pas. Ils trouveraient bientôt l’aisance.
Lazare. — Que voulez-vous ? Les uns naissent pigeons, les autres vautours. Caprices de la nature.
Gobseck. — Alors, d’après vous, je suis un vautour.
Lazare. — Et moi un pigeon, en train d’être plumé,… par vous ou par d’autres, il n’importe guère,
Gobseck. — Je n’y tiens pas à vos plumes. Gardez-les.
Lazare. — Impossible ! vous avez déjà commencé,
Gobseck. — Quand cela ?
Lazare. — Quand vous avez refusé d’acheter mes meubles.
Gobseck. — Vos meubles ! Vos meubles ! C’est une scie que vous me montez là. Je n’en ai que faire de vos meubles. Offrez-les ailleurs.
Lazare. — Je recevrai la même réponse,
Gobseck. — Pourquoi ? Il n’y a donc que des vautours ?
Lazare. — À cette heure, les braves gens sont tous pourvus. Si ma marchandise me reste, c’est par le fait des grippe-sous qui se privent pour amasser des espèces et rendre service avec, à cinq ou dix du cent. Voilà pourquoi ma débine est, plus que vous ne pensez, votre faute et celle de vos pareils.
Gobseck. — En ce cas, mon bien ne m’appartiendrait plus. Ce n’est pas possible. Autant vaut ouvrir ma maison au pillage. Charbonnier est maître chez lui. Chacun pour soi dans ce monde.
Lazare. — Vous l’avez déjà dit, et c’est faux. Cela pouvait être vrai, quand les hommes étaient rares, isolés, sans relations entre eux. Ce temps-là est loin derrière nous. Aujourd’hui nous avons tous besoin les uns des autres.
Jadis, chacun fabriquait lui-même ses vêtements, sa cabane, ses meubles, ses outils, ses armes, ses vivres, et se passait aisément de l’assistance de ses semblables. On troquait de ci, de là, un outil contre un meuble, des aliments contre des habits. Ce n’était pas commode. Peu à peu, les échanges se sont accrus. On a découvert l’or et l’argent, matières précieuses, incomparables comme mesure et instrument de l’échange. La division du travail s’en est suivie. Chacun n’a plus fait qu’une chose, par conséquent mieux et plus vite, Grand profit pour tout le monde, céder en détail son produit, contre du numéraire, à une foule d’individus, et, au moyen de ce numéraire, faire son choix entre une quantité d’autres produits ! C’est une combinaison merveilleuse, Pourvu qu’elle soit bien exécutée, je veux dire que l’échange s’accomplisse loyalement.
Dans cette opération, l’argent est le maître, puisqu’il choisit à volonté, et que chaque producteur est trop heureux de l’obtenir en retour de sa denrée, Celui qui, ayant eu le bonheur de vendre la sienne, n’achète pas celle des autres, et se prive, comme vous dites, pour amasser les espèces dans un but criminel d’exploitation, celui-là viole ouvertement la loi de réciprocité qui est la nôtre. Il laisse quelque part, dans la détresse, des producteurs embarrassés d’une marchandise pour eux inutile, et dépourvus du numéraire qui est une condition absolue d’existence. C’est un véritable attentat à l’ordre social fondé sur la solidarité par l’échange,
Gobseck. — Mais je ne les amasse point ces espèces. En les fesant valoir, je les remets dans la circulation d’une manière productive,
Lazare. — Vous les faites valoir plus qu’elles ne valent. Là précisément est le crime. La base de l’échange est l’équivalence des objets échangés. La monnaie n’est que l’intermédiaire entre deux valeurs égales. Elle n’a point d’autre fonction. Vous l’achetez avec votre produit. Vous devez la vendre contre un produit de même prix.
Gobseck. — C’est impossible. Je défie bien que les marchandises échangées, au moyen d’une pièce de cent sous, aient une valeur exactement semblable. Cela n’arrive jamais. Il y a toujours, quoi qu’on fasse, une différence, et souvent très grande.
Lazare. — C’est un truc que vous me débitez là, père Gobseck. On sait fort bien qu’il n’est pas possible d’établir avec précision la valeur comparative des choses, même à l’aide de la monnaie, En outre, l’habitude et l’inexpérience, la bonne ou la mauvaise foi jouent un grand rôle dans les transactions. Les uns achètent cher et vendent bon marché. C’est l’inverse chez d’autres, On trompe ou on se trompe toujours un peu et même beaucoup, d’un dixième, d’un tiers, de moitié, parfois des trois quarts. D’ailleurs, l’achat n’étant presque jamais contemporain de la vente, les valeurs respectives changent dans l’intervalle,
Tout cela n’est pas la question et n’a rien de commun avec la question. Il s’agit uniquement du rôle de la monnaie, Dans une comparaison de valeurs, elle n’est qu’un intermédiaire neutre et gratuit. Elle n’a pas plus de primes à payer qu’à percevoir, sur les deux actes successifs, vente et achat, qui constituent son intervention. Cette neutralité indifférente est l’essence même de sa fonction. La mettre à prix, comme vous faites, c’est anéantir la loi d’échange, qui est l’équivalence. Vous, père Gobseck, vous prétendez me vendre cinq francs vingt-cinq centimes la pièce qui vous à coûté cinq francs seulement. Or, sa valeur ne s’est point accrue entre vos mains. Les vingt-cinq centimes exigés sont donc un vol.
Gobseck. — Si vous n’en voulez pas, laissez-la. Rien de plus facile. Vous ne serez pas volé.
Lazare. — Vous la prêterez à un autre qui le sera bel et bien, lui. Cela revient au même.
Gobseck. — Je ne force personne. Le marché est librement conclu. S’il convient au preneur, c’est qu’il s’en trouve bien.
Lazare. — Escobarderie. Il s’en trouve très mal. Le pauvre diable se résigne, parce qu’il a, non pas votre poing, mais la nécessité sur la gorge. Vous, ou vos pareils, l’avez réduit à cette extrémité, en lui laissant sa marchandise sur les épaules, quand il vous avait débarrassé de la vôtre.
Gobseck. — Achète mes victuailles qui veut. Les laisse, qui n’en veut pas. Liberté entière, Je n’entre pas dans toutes vos subtilités, moi, J’ai des pièces de cent sous. Je les prête, pas trop haut, pas trop bas, honnêtement. Je ne suis pas le seul, Dieu merci. Il n’en chôme pas d’autres qui font le même métier. Si tous les prêteurs sont des voleurs, m’est avis que les rues en sont pavées.
Il n’est pas aisé à comprendre votre entortillage. Si on fait tort à autrui, en se privant pour épargner, les vautours, comme vous les appelez, devraient s’entrenuire, en ne s’achetant pas leurs marchandises. Cependant ils n’en font pas moins leur petite pelote.
Lazare. — Oui, sans doute, il s’entrenuisent. Ils s’arrachent ainsi mutuellement quelques plumes, Mais ils se rattrapent tous ensemble sur les pigeons qui forment l’immense majorité et sont plumés à fond. Ah ! s’il n’y avait que des vautours, ce serait pain bénit, et je donnerais gros pour les voir se faire, l’un à l’autre, avec becs et ongles, leur toilette d’enterrement.
Quant à vous, père Gobseck, vous feignez de ne pas comprendre, et vous comprenez fort bien. Car la chose est plus claire que le jour. Vous avez payé cinq francs la pièce que je suis forcé de vous rembourser cinq francs vingt-cinq centimes,
Gobseck. — À la fin de l’année… Vous avez douze mois pour en tirer parti.
Lazare. — Comme vous, n’est-ce pas ? En la prêtant à intérêt. Mais ce serait une filouterie. Je n’en ferais, moi, qu’un seul usage, l’usage légitime, l’achat au pair de matières premières, de provisions ou d’outils pour fabriquer mes meubles. En vous la rendant avec la prime, je perds un vingtième.
Gobseck. — Possible. Mais à l’aide de ma pièce, vous aurez créé un produit qui se vendra avec bénéfice. Ce bénéfice, vous le devrez à mes cent sous. Il est juste que j’en aie ma part.
Lazare. — Vraiment ! je devrai ce profit à votre pièce, et pas à mon travail !
Gobseck. — À l’une et à l’autre.
Lazare. — À mon travail seul, s’il vous plaît. Si, au leu d’emprunter à cinq, j’avais pu placer ma marchandise, elle m’aurait procuré des écus au pair. Avec l’emploi de ces écus. j’aurais fabriqué des meubles dont le prix de vente me serait demeuré tout entier. Point d’écrémage au profit de vos coffres. C’est précisément pour arriver à cet écrémage que les grigous n’achètent pas. Ils forcent ainsi les détenteurs de produits invendus à subir la loi de leur sacoche et à payer tribut,
Gobseck. — À la bonne heure. Tâchez alors d’écouler vos marchandises et de vous remettre à flot. Quant à moi, malgré vos beaux raisonnements, je ne prête point gratis mes picaillons. Un mot encore. Il me semble que tout le monde n’est pas pigeon ou vautour. Je vois des gens qui ne prêtent ni n’empruntent. Ils se gouvernent donc mieux que vous ?
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