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PREFACE -
I
Faire attendre son hôte à l'antichambre est d'un impertinent sans gêne, et peu de visiteurs seraient curieux d'un pareil accueil. Ce n'est pas qu'on n'y puisse trouver quelque intérêt : j'ai vu des vaniteux orner un vestibule du meilleur de leurs meubles, et tel, sur son escalier, fait étalage de tapis orientaux, qui prive son alcôve d'une descente de lit.
II
L'influence de Victor Hugo domine, comme chacun sait, tout le XIX siècle y à tel point que pas un poète n'a pu s’y soustraire, — ce Victor Hugo, (a dit Balzac), « c'est un grand homme : n'en parlons plus... »
Pour l'influence de ces génies à prosodie facile — Lamartine et Alfred de Musset — dès longtemps elle n'est plus sensible : les scrupuleux artistes que sont les Parnassiens ont clos la bouche aux derniers valets de gloire de ces grands hommes, et ceux-là vraiment n'admiraient et ne pastichaient en ceux-ci que le versificateur équivoque — non le poète au grand cœur.
Sans prétendre à classifier, je noterai dès l'abord que deux maîtres, depuis quelque vingt ans, ont imposé leur esthétique a la jeune génération tout entière, et leurs procédés a bon nombre d’artistes estimables, mais un peu dociles. L'un est mon : Charles Baudelaire ; l'autre, M. Leconte de Lisle, domine encore, de toute la hauteur de son talent, la fière cohorte de ceux qui, à cette heure de prose envahissante, ont foi toujours en l'immortalité de la langue rimée : sacré héritage, forme suprême de l'art, née du génie même de notre nation et perfectionnée par les Ronsard, les Corneille, les Hugo et les Th. Gautier !
Charles Baudelaire est le plus grand novateur de notre ère poétique, le plus robuste dompteur de langue qui se rebelle — Th. Gautier compris. Il a forcé le Verbe en ses plus mystérieux retranchements, il en a rasé les dernières murailles.
Veut- il définir l'indéfinissable ? — Il évoque des analogies, et, pour donner l'impression d’une chose, n'hésite pas à transposer le parfum en couleur ou en sonorité, la forme en rhythme :
« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
« Doux comme le hautbois, verts comme les prairies…
« Vous êtes un beau ciel d’automne, clair et rose…
« Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées
« Où gît tout un fouillis de modes surannées,
« Où des pastels plaintifs et de pâles Boucher
« Seuls, respirent l’odeur d’un parfum débouché… »
Ou bien, dans la notice sur Edgard Poë :
« Comme notre Eugène Delacroix, qui a élevé son art à la hauteur de la grande poésie, E. Poë aime à agiter ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres où se révèlent la phosphorescence de la pourriture et la senteur de l’orage. »
Et encore : (il s'agit de l'Adorée).
« Son haleine fait la musique
« Comme sa voix fait le parfum !… »
Cet ingénieux procédé, que le poète met en œuvre à toutes les pages de son livre, est un secret de sa pénétration. Mais il en résulte parfois que la langue s'affine et se subtilise au point de dérober la pensée au commun des lecteurs : un esprit très délié et des nerfs quelque peu malades sont « de rigueur », si l'on veut suivre partout Baudelaire. Nous reviendrons sur cet aveu, quand nous aurons touché un mot de divers procédés de forme familiers au poëte des Fleurs du mal.
Ce despote qui, (pour accoupler de force au rhythme et au mot : pensée, sentiment, sensation), brutalise artistement son style — en sorte qu'il ne soit point défiguré, mais porte au front comme la terreur et l'humiliation de sa défaite — ce despote abdique souvent sa rigueur entêtée. Il est alors l'Orphée, ou mieux l'Amphion dont la magie créatrice s'exerce, non plus sur des pierres s'amoncelant en édifices — mais bien sur des mots, qui, à sa voix accourus, dociles à ses charmes, se mêlent et s'agencent en d'impérissables poëmes — spontanément : et le style se déploie, sans nulle trace de labeur ; ample, rhythmique et musical, en sa sérénité. L'on dirait d’un fleuve au repos, bleu profondément, lent et majestueux :
« Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne,
« Ô vase de tristesse, ô grande taciturne
ou encore :
« Mère des Souvenirs, Maîtresse des maîtresses.. »
Au cours du livre, on relève des négligences de forme — mais spécialement calculées et voulues. Gautier compare ce style « à ces étoffes d'Orient, à la fois solides et grossières, où les fils de soie et d’or se mêlent à des fils de chanvre rudes et forts..... où les plus délicats ornements courent, avec de charmants caprices, sur un poil de chameau bourru ou sur une toile âpre au toucher, comme une voile de barque. » Ce pittoresque rapprochement donne l'impression d’étrange sorte. C’est cela même.
Veut-on deux exemples de ces fautes d’un Impeccable?…
Quel artiste ne voit point une ruse exquise et pleinement justifiée, dans cette rime indigente, révélatrice de paresse alanguie et d’abandon rêveur :
« Des esclaves nus…
« Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
« Et dont l’unique soin était d’approfon-dir
« Le secret douloureux qui me faisait lan-guir ? »
Ailleurs ne semble-t-il point qu'on sente le frais souffle du crépuscule avant-coureur de l’aurore, à lire ces deux vers d’une construction identique, si négligée et monotone :
« La Diane chantait dans la cour des casernes,
« Et le vent du matin soufflait sur les lanternes. »
C'est le langage du poëte à peine éveillé par la fraîcheur matinale et qui balbutie en se frottant les yeux. Je m'en tiens là, soucieux d’être sobre de citations ; elles ne feraient pas défaut.
-
Comme tout grand poëte, Baudelaire est un symboliste : il drape ses plus belles conceptions du voile mythique, et derrière ses images les plus hardies, il est de profondes pensées. L'on resterait des heures à songer devant telle de ses pages, également suggestive pour l'esprit, l'imagination et les sens. « Le Rêve d’un curieux » est de celles-là.
Baudelaire est sentimental aussi, jusqu'à en être navrant, et son cœur saigne d’un éternel, impossible et violent amour ; mais en cette passion même, si profonde et sincère, se révèle le fatal penchant de sa nature à l'étrange, au rare :
« Bizarre déité, brune comme les nuits,
« Au parfum mélangé de musc et de havane... »
Voyez-vous point là une preuve, après tant d’autres, de l’erreur où tombent ceux-là qui veulent voir en un mystificateur ? — Extravagant, peut-être l’a-t-il été parfois, mais avec une parfaite loyauté, et naturellement.
Au reste, c’est comme poëte de la sensation qu’il est plus profondément original ; et, si /écrivais une étude — non des notes rapides et capricantes où je tache à justifier mes enthousiasmes — je serais tenu d’appuyer très fort sur ce point.
La Sensation ! Nul ne l’a creusée plus avant. — Vous qui retournez le scalpel de l’analyse en vos chairs frémissantes de plaisir ou frissonnantes de douleur, saluez votre maître ! Prenez sa main, si le désir vous tourmente de plonger dans l’enfer de la sensation : Il ne craindra pas de descendre à vos côtés au septième cercle. Mais songez-y bien ! Il n’est pas Virgile et vous n’êtes pas Dante ; vous souffrirez avec lui et comme lui tous les tourments des damnés, vous subirez leurs affres éternelles, et, remontés à la lumière du jour, vous garderez au cœur l’incurable morsure du souvenir !…
Dans cette intensité de perception nerveuse, il faut voir une cause de l’antipathie vaguement effarée des bourgeois contre Baudelaire — voire de la haine robuste de certains lettrés. — Au demeurant, comme l’a dit Barrès, « Si des hommes d’esprit, et nombreux, se refusent à comprendre les Fleurs du Mal, sincères, ils ont raison. C'est ici une querelle de sensation. La logique des filiations, le soulignage de la critique n'y peuvent mais : vous sentez ou vous ne sentez pas. »
On ne peut mieux dire. L'art sensationniste repose tout entier sur la conformité des tempéraments de l'artiste et du dilettante. Tour traduire les commotions voluptueuses ou pénibles de la moelle et de l'encéphale, les mots sont des signes très imparfaits par quoi des natures similaires peuvent seules correspondre. Quelque fidèlement qu'il semble exprimé au moyen du verbe, l'état nerveux d'un individu reste aussi obscur — pour qui n'est capable d'en subir un pareil — qu'un problème de physique, pour celui dont l'esprit n'est point ouvert par l'étude aux choses de l'algèbre.
Avouons-le donc : Si les Fleurs du Mal sont en ce jour plus généralement goûtées qu'il y a quinze ans, c'est que le nombre s’est fort accru de ces natures extra-nerveuses et fiévreusement analystes, comme était celle de Baudelaire. — Ceci est de l'ordre physiologique, je suis même tenté de dire ; pathologique, puisque nombre de fils intellectuels du poëte se font gloire d’être des « névropathes. »
On le voit : malgré toute mon admiration pour le grand homme, je n'ai garde de voiler la pente périlleuse où aboutissent ses doctrines d’art.
Dans la poésie : Sensualité, M. Jean Moréas rédige, sans s'y conformer, le programme des outranciers du sensationnisme sombrant dans le réalisme absolu
« N’écoute plus l’archet plaintif qui se lamente
« Comme un ramier mourant au fond des boulingrins ;
« Ne tente plus l’essor des rêves pérégrins
« Traînant des ailes d’or dans l’argile infamante !
…
« Viens humer le fumet — et mordre à pleines dents
« À la banalité suave de la vie,
« Et dormir le sommeil de la bête assouvie,
« Dédaigneux des splendeurs des songes transcendants ! »
Baudelaire n'a jamais poussé si avant ses théories matérialistes ; il est mystique jusqu'en la débauche, et ne perd jamais de vue son farouche idéal, lorsqu’il plonge à l'égoût des plus épouvantables réalités. Ses fantaisies macabres, si riches d’ardente ironie, de myticisme dévoyé et de rousse splendeur démoniaque, sont des pantacles alarmants de la décadence et de la perversité modernes.
L'on affecte de s’indigner ou de ne comprendre pas. On crie sus à l'immoralité, sus au réalisme. — Baudelaire, un réaliste ! — Ô sotte engeance prudhommesque aussi prompte au jugement téméraire qu'entêtée à l'erreur manifeste ! Suffisance fétide ! Hargneuse médiocratie régnante éternellement !…
— Lisez « la Charogne ! » (s'exclame-t-on). — Oui certes ! qu'on la lise, cette superbe poésie où la pourriture sert de repoussoir à la plus idéale des apothéoses : à la glorification de l'impérissable amour, en ce monde et dans l’autre ! Par un suprême paradoxe, le grand Barbey d’Aurevilly veut voir dans « la Charogne » le seul poëme spiritualiste du livre. Cette plaisanterie, en un article qui fut un plaidoyer, semble une feinte adroite, pour attirer l’attention sur le reste de l’ouvrage.
Quoiqu’il en soit de toutes ces opinions, une auréole de gloire posthume illumine le visage douloureux de Baudelaire — et ce martyr conscient d’un art meurtrier a, du fond de la tombe, magnétisé tout son siècle, qui tourne, de plus en plus, au tourbillon de son verbe troublant et ensorceleur !…
L’exagération de l’impressionnisme Baudelairien a conduit Verlaine et Stéphane Mallarmé aux limites extrêmes du déchiffrable. C’est plus que l’emploi du symbolisme hermétique substitué à l’emploi du Verbe ; c’est parfois un cliquetis énigmatique de vocables sonores, évoquant confusément la donnée d’une forme ou d’une couleur, ou le monogramme d’un concept ; puis, çà et là, des bribes de phrases abstraites. C’est de ce chaos, qu’à force de confronter l’analyse et la synthèse des analogies, des transpositions d’art, des antithèses de formes, l'on parvient à dégager l'Idée-mère — à extraire la pierre philosophale de la pensée.
— J’exagère un peu pour M. Verlaine ; moins toutefois qu'on ne pourrait croire ; pour M. Mallarmé, je reste au-dessous de la vérité. Cet abus de procédés suggestifs est déplorable, à vrai dire, chez des poëtes de haut parage, comme celui des « Fenêtres » et celui de « Sagesse. »
Sans atteindre à ce point d’obscurité, MM. Charles Vignier et Charles Morice, tous deux passionnés admirateurs de Mallarmé, sont des champions de l'extatisme ésoterique en art. Rhythmistes savants, ennemis jurés de l’éloquence, et outranciers de la demi-teinte, ils rivalisent de subtilités mièvres, dans leur effort à traduire de délicieuses et fugaces impressions. Je ne leur ferai point un crime d’avoir quasi divinisé leur maître : l'enthousiasme est une religion dont il messiérait de médire, car elle dénote à coup sûr de la grandeur d’âme ; et, chez les gens de lettres, un généreux cœur ne va guère sans un beau talent.
Paul Verlaine, affirmant déjà dans les « Poëmes Saturniens, » (1865) un tempérament très original, semblait frère puy-né plutôt que fils de Baudelaire. Il se révélait en outre grand peintre en vers, d’une touche sûre et intense ; à lire « la Mort de Philippe II, » croit-on point rêver devant le chef-d’ œuvre d’un maître de la grandesse espagnole ? Des livres postérieurs accusent plus nettement encore sa personnalité : La pensée s'y développe, plus féconde, plus subtile et pourtant moins contournée ; il est d’adorables poésies, dans « Sagesse 3 » : des escarboucles superbes et d’ineffables opales brillent pêle-mêle parmi des cristaux trop enfumés, dans cet écrin doublé de liturgique velours violet. « Jadis et Naguère » est un livre très mêlé où d’exquises « fumisteries » côtoient des vers d’une ampleur qui étonne :
« Je suis l’empire à la fin de la décadence,
« Qui regarde passer les grands barbares blancs…
Nul, plus que Verlaine, ne brise le vers et le rhythme, mais sa concision ellyptique n'exclut pas la douceur, en ces poésies aux nuances ondoyantes, fuyantes à l'infini… Tour imagé qu'il soit, et coloré, le style de ses meilleures pages semble, on ne sait trop comment, immatériel.
M. Mallarmé, pour la construction externe, n'a guère modifié le vers de Leconte de Lisle : pompeux, métallique, un peu roide. Des rejets plus multipliés, et une concision toute latine — à la Perse — l’en distinguent à peine. Derrière cette muraille de métaphores soudées, l’idée demeure au second plan. Toute l’ambition du poëte est de donner l’impression vive.
Rollinat, un baudelairien plus baudelairien que Baudelaire, raffine encore sur les plus étranges sensations, mais s’en explique très clairement ; et, pour être d’une alarmante acuité, ses « Névroses » n’en sont pas moins accessibles — sinon supportables — à tous les nerfs. Quand tombe dans le galimatias, ce n’est point qu’offrant au lecteur le plaisir d’une interprétation laborieusement méritoire, il marie pêle-mêle, parmi des hiatus de pensée, tels vocables suggestifs d’un son, d’une forme, d’une couleur… Exemple :
« Le soleil… « L’Enveloppé, l’enveloppant, « Tout subit sa grande friture, « Et, jusque dans la sépulture « Il s’inocule et se répand, « Le soleil, ami du serpent ! »
C’est ici un autre ordre de confusion et d’obscurité. De telles tares ne sont heureusement pas fréquentes en son livre.
Je pense, au reste, qu’en reprenant trop filialement les traditions d’Edgar Poë et de Baudelaire, a mis, en son œuvre macabre, beaucoup de lui. Le curieux poëme : « La Peur » me semble le type le plus achevé où se révèle sa conception particulière du fantastique — du « fantomatique », pour parler son langage. C’est la maladive hallucination d’un rustique énervé. — Rustique, l’est assurément, et ses tableaux campagnards ne sont pas de ses compositions les moins frappantes et personnelles. Il a le sens très intime des choses de la nature qu’il peint à merveille, et plusieurs sont d’accord pour voir, dans cette intelligence spéciale, le meilleur de son talent.
À côté de Baudelaire, nous avons nommé de Lisle ; c’est que tous deux partagent vraiment ce royal privilège d’être sans cesse imités, jamais atteints, et je dis « atteints » aux deux sens où l’on peut entendre ce mot.
Ce qui frappe l'observateur dès un premier examen, chez M. Leconte de Lisle, c'est la « Force ». Son œuvre entière, comme aussi sa personne, en porte la caractéristique empreinte. Soit qu'à larges coups de pinceau prodiguant les plus ardentes couleurs, il fasse surgir à nos yeux les magnificences d’une exotique nature, engourdie sous l'écrasement de la lumière tropicale ; — soit qu'il évoque, en sa virile mélancolie, la beauté mystique des cultes, qui s’éteignent aux horizons noirs du nihilisme contemporain ; — soit encore que, vibrante de colère, sa voix éclate sur les égorgeurs du moyen âge, comme un coup de foudre ; — toujours la force se manifeste et domine en ses vers : hurlante, déchaînée, enragée — ou sereine et harmonieuse.
La touche est ferme ; le rhythme puissant et large — un peu raide et âpre aussi. À ce propos, au risque de sembler pédant, j'avoue qu'un vers d’Horace susure dans les profondeurs de ma mémoire :
Non satis est pulchra esse poëmata : dulcia sunto....
Leconte de Lisle a peine à exprimer les sentiments doucement tendres et naïfs ; ses tentatives en ce genre sont loin d’être toujours heureuses. Sans doute « Christine » fourmille de vers charmants ; mais sous l’effort soutenu de simplicité, sous la contrainte de mansuétude, perce une rudesse native par où cette contrainte devient sensible à l'excès : si bien que la naïveté voulue puisse paraître un peu gauche ; tel bourgeois dirait : « empruntée ». — À cette critique, la Sagesse des Châtions répondra sans doute que pour ne pas se plier aisément aux mièvreries câlines, le lion n'en est pas moins un noble et superbe animal — souple en sa grâce robuste, qui vaut bien le charme piquant. Je ne fais point refus d’en convenir.
Leconte de Lisle est parent de Th. Gautier et de Louis Bouilhet. Avec ce dernier surtout, les analogies sont frappantes : — même philosophie positiviste et panthéistique, clémente aux religions défuntes ; même souci des exotiques paysages et des splendeurs orientales ; même amour des civilisations antiques ou primitives et même zèle à reconstruire les temps préhistoriques, même ampleur de forme enfin. D'ailleurs, et pour compléter la filiation, il importe de remonter à Alfred de Vigny, le grand poëte stoïcien : malgré d’apparentes antinomies, c’est lui l’aïeul véritable ; mais combien Leconte de Lisle a perfectionné l’outil artistique !
Il n’est guère possible de concevoir forme plus parfaite que la sienne. Le vers, tout d’abord, riche de ciselures, au timbre vibrant et limpide, au reflet d’or neuf, éveille l’illusion d’une superbe et massive médaille, pure d’alliage et récemment frappée. — D’autre part s’accuse le ferme dessin de la période, variée parmi la variété des rhythmes — lesquels sont rares et d’une exquise audace, ou parfois d’une savante simplicité. Que dire du langage, sinon qu’il est grandiose et grandiloque, souple à plusieurs genres, (non point à tous encore !) à l’excès correct, bien que hardi ; d’une spéciale harmonie, âpre, stridente et métallique, résultant du cliquetis de vocables cuirassés de consonnes — robustement ? Sommes-nous assez loin de la mélodie Lamartinienne, ondoyante et flûtée, puis — que sais-je ? — un peu flasque ?… Le mot est écrit, à présent.
Le style de Leconte de Lisle, tout en os, en nerfs et en muscles, est autrement solide que celui de Banville, par exemple : — malgré tout charmeur, celui-ci, grâce à son lyrisme brusquement éparpillé en vol vers le ciel, comme telle gent bruyante de pillards oiselets, dont les plumes seraient azur, émeraude, burgau, pourpre et or… Mais que voudrait-on gourmander ? Diffusion pléonastique ; exubérance outrée, que dissimule mal l'étincelante trame d'un style précieux et « artiste ? » Allure disloquée et comme déhanchée, sous l'éblouissement de la rime tintinnabulant ?… Tous ces défauts adorables, comment les reprocher sérieusement à M. de Banville ? La fougue de son lyrisme, le charme de son esprit si personnel feraient vite oublier les sermons. — Mais si vilipender ces vers boiteux serait d'un pédantesque sot, puisqu’ils ont les ailes de la divine folie — les mettre au niveau des vers de Leconte de Lisle serait d'un étourdi maladroit, car les endiablées fantaisies du Joli, grimaçantes à ravir, se doivent éclipser, malgré tout leur charme, devant l’austère et calme majesté du Beau.
Pour en revenir au style de Leconte de Lisle, y regretterai-je une certaine monotonie inhérente a la perfection même ? Dans l'admiration violente où me plonge tel superbe poëme philosophique ou descriptif, (comme lui seul sait en écrire), se glisse parfois un très vague et indéfinissable malaise : comme un regret qui m'appréhenderait, inavouable et presque inavoué, de n'avoir perçu, dans l’harmonie générale, nulle dissonnance involontaire ou voulue : nulle strophe où faiblit la pensée, nul vers où chancelât l'expression ! Transgressée, la loi des contrastes se vengerait-elle, et se pourrait-il que le goûté violenté se fatiguât de la couleur sans demi-teinte, comme l'œil ébloui de la lumière sans ombre ? On ne peut, en tous cas, attribuer cette bizarre impression de gêne qu'à l'infaillible concordance de l'idée et du langage, et peut-être est-ce là l’inévitable imperfection de la perfection suprême.
Qui ne sait que Leconte de Lisle fut, en 1865, le grand maître des templiers d’un art nouveau ? Il serait au moins oiseux de retracer ici — après combien d’autres ! — les phases successives de cette renaissance si décriée, dite « des Impassibles. » Au reste, nous en devrons toucher un mot, au sujet de Mendès. Bornons-nous à présent à saluer, un peu pêle-mêle, tels excellents poëtes que l’opinion publique englobe encore — à tort ou à raison — dans son mépris pour ce qu’elle appelle : L’École Parnassienne.
Quelques rares se sont montrés fidèles à la tradition du Banville des Odes funambulesques : tel, le délicat virtuose Léon Valade. Tour gracieux et doucement mélancoliques que soient les gazouillis sentimentaux de ce frêle artiste, il vaut plus encore, peut-être, par ses « Gazettes Rimées. » Étincelantes de strass prodigué, sautillent ces folles muses gamines, scandant de malins éclats de rire le vol du triolet aux fines lanières, qu’elles brandissent contre les ridicules de notre grave époque. À cet emploi, je trouve plus divertissantes encore les Muses gamines du jeune ami et successeur de Valade, M, Henry Beauclair — apte, sans doute, à une œuvre forte, et qui s’amuse, en attendant,
À piquer de pichenettes
Quelques nez contemporains.
Mais revenons aux anciens. Cependant que les moins nombreux, (nous aurons à signaler encore de ceux-là), saluaient Banville pour capitaine, d'autres témoignaient en vers sculpturaux, de leur préférence pour Leconte de Lisle.
Chez M. Léon Dierx, l'influence du maître n'est que de surface, et — jusqu'en ces pièces de la première heure, qu'on gagerait calquées sur l'âpre patron des « Poëmes barbares » — se trahissent les tendresses d’une âme qui rêve et pleure en silence. Comme chez Alfred de Vigny, on devine en Léon Dierx ce mépris souverain des foules qui ne daigne même point se manifester — ce mépris au grave et discret sourire, où l'on reconnaît les esprits aristocratiques qui, forts de l de rares initiés, sont sûrs de ne pas rouler à l'oubli. Ils savent que la sentence définitive de la postérité, (aussi défiante à souscrire aux enthousiasmes des séïdes, que prudente à confirmer le jugement des détracteurs,) les attend, infaillible, aux portes de l'avenir : Ainsi tôt ou tard s'établit l'équilibre de la balance, quelles qu'aient été les oscillations alternatives des plateaux.
M. Dierx — familier des bois Jaunissants où s'accroît le mystère, sous un jour qui s'atténue par degrés, — est, avant tout, le poëte crépusculaire et automnal. Dans le rhythme grave de ses périodes, on entend sourdre la voix des fins de saison — plaintive et toujours la même, néanmoins si captivante !… Et telle est l’impression à lire « Les Lèvres closes, » que le tempérament de ce tendre matérialiste semble mentir aux rigueurs de sa philosophie.
Soulèverai-je ici la question si controversée de savoir s'il sied d’écrire de la philosophie en vers ?… — Nombre d’excellents esprits l'ont pensé, et vraiment il semble téméraire d’affirmer que Lucrèce ait faibli à la tâche, ou que le grand poète du siècle, le malheureux André Chénier eût échoué fatalement, dans cette tentative de poëme universel dont il lui fut loisible à peine d’ordonner le plan : projet surhumain s'il en fut, où il avait mis toute l'ardeur de son génie et toute l'espérance de sa gloire !
De nos jours, bien des hommes ont eu cette ambition, d’unir, en un baiser qui soit immortel, les deux laines ennemies, la Poésie et la Science : celle-ci fille de la Raison et du Sens positif, préoccupée de la Norme et soucieuse du Fait ; — et cette autre, fille de l'Imagination et de l'Amour, qui, follement éprise du Rêve aux cent prestiges, rebelle en apparence à toute Loi, paraît aussi peu curieuse d’une exactitude — outrage à son caprice, que d’une logique — entrave à son essor.
Un langage élégant et pur, et un noble fanatisme n'ont sauvé M. cAndré Lefèvre ni de la sécheresse ni de la roideur. Si sa traduction de Lucrèce est la meilleure (peut-être) qu’on ait tentée, son « Épopée terrestre » est illisible, encore qu’un vrai talent y ait mis en œuvre d’ingénieux artifices. En vain y admirera-t-on de belles pages, soulevées d’un souffle large ; à vrai dire, toute cette œuvre est stérile et morte. On ne peut voir là qu’un immense et généreux effort qui n’a point abouti.
Il n'en est pas ainsi de M. Louis Ménard, qui a fait revivre, en d’étincelantes et pures strophes, les plus touchants symboles de la mythologie grecque : à cette source antique, Leconte de Lisle et Ménard ont puisé côte à côte, et peut-être devons-nous à l'ancienne familiarité des deux poètes cette audace de symbolisme qui nous étonne chez le maître. Pour révélatrices d’abstractions pures que soient les images hiératiques, elles n'en constituent pas moins un élément merveilleux, par quoi fécondée, l’idée abstraite devient esthétique.
La même richesse mythique a sauvé certaines pages de madame Ackermann. — Positivisme militant ; rigueur algébrique des raisonnements ; langue virile et incisive ; forme un peu sèche, mais d’une netteté d’acier poli ; voix chaude, mais âpre, toute vibrante d’enthousiasme à la Lucrèce : voilà ce qui frappe dès l’abord, chez elle.
Frappe encor, Jupiter ! Accable-moi ! mutile
L’ennemi terrassé que tu sais impuissant !
Écraser n’est pas vaincre, et ta foudre inutile
S’éteindra dans mon sans !
…
Non à la croix infâme et qui fit de son ombre
Une nuit où faillit périr l’Esprit humain…
Malgré son dévoûment, non, même à la Victime,
Et non, par dessus tout, au Sacrificateur !
…
Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais : mon père !
…
S’il nous faut accepter ta sombre alternative :
Croire ou désespérer, — nous désespérerons !
Voilà bien des citations : Mieux qu'une brève analyse, elles permettront au lecteur de définir le talent de madame Ackermann, et de qualifier la vogue — d’ailleurs légitime — quelle obtint. S’il fallait conclure en deux mots, nous dirions que nous voyons là le fâcheux triomphe de l'éloquence en vers. La réponse à Pascal restera comme un superbe développement de rhétorique — rien de plus.
Il s’en faut qu'un pareil reproche puisse atteindre M. Sully PrudhommC, — seul Hégélien parmi nos poètes philosophes.
Loin que la rhétorique ait rien à voir avec son art — le plus exempt d’artifice qui soit — sa pensée spéculative a peine à se faire concrète pour les besoins de la couleur. Son style est sobre timidement — j'en sais qui disent : « prudemment . » À cette heure que les plus téméraires audaces de forme sont devenues banales, tant il se trouve de médiocres pour les oser, Sully Prudhomme s'astreint encore aux sévères retenues de la tradition classique — dont les derniers adeptes, de plus en plus rares et dédaigneux de transiger, ne sollicitent, du fond de leur orgueilleuse solitude, que l’approbation discrète de quelques-uns…
M. Sully Prudhomme s’écrie avec enthousiasme :
Beauté, qui fais pareils à des temples nos corps !
Ce seul vers suffit à nous dévoiler son idéal, soit en poésie, soit en amour : le Beau qu'il rêve rayonne d’un doux éclat, en un nimbe de religieux mystère — quand il veut bien ne pas le dérober à nos yeux derrière une accumulation d’entités abstraites.
Hélas ! le sévère philosophe tend à croître en Sully Prudhomme, et peut-être étouffera-t-il un jour le poète exquis et naïf dont la voix fit couler de si délicieuses larmes. Certes, à notre goût, le vrai, le grand Sully Prudhomme est cet écrivain qui eût été digne de tracer les deux ineffables axiomes latins : « Est quædam dolendi voluptas — … Sunc lacrimæ rerum… » C'est le poète ami des vieilles maisons, dont :
Les vitres aux reflets verdâtres
Ont comme un triste et bon regard.
C'est encore le rêveur qu'apitoient les anxiétés des petits collégiens — tempéraments câlins et sensitifs que blessent sans trêve la brutale indifférence des maîtres, le cynisme des camarades, l’atrocité des humiliations quotidiennes. Combien d entre nous l'ont douloureusement vécue, cette agonie du cœur qui dure tant d'années !… Tendre petit, froissé dans sa délicatesse native, terrassé dans son jeune orgueil, en butte à tous les heurts d’une existence de caserne ! Pauvre nature sentimentale et rêveuse, privée d’idéal et d’affection — comme un forçat de soleil ! Qu’il est à plaindre, dans ses chagrins que le poète nous fait pleurer, dans ses angoisses que le psychologue nous fait frissonner longuement !
Non moins que cette mélancolique récurrence vers la Jeunesse étiolée, nous aimons en Sully Prudhomme la religion jalouse du foyer natal et la vague nostalgie du berceau, — Nous allons dire notre pensée tout entière : Unique en son inimitable simplicité, Sully n'est pour nous qu'un élégiaque, le plus grand et profond de tous ! N'est-ce point une part assez belle, et qui lui permette d'oublier le glorieux échec de « Justice, » ce poëme où les mieux intentionnés ne peuvent voir qu'un gigantesque effort stérile — un écroulement dans l'Impossible de la plus généreuse des entreprises ?
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