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Précis de la mythologie scandinave

S. Ricard · 1863 · Free in the US

38,317 words · about 2 h 41 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
S. Ricard
Language
French
Published
1863
Length
38,317 words · about 2 h 41 min
Sections
18 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (18)
  1. Front matter about 54 min
  2. Préface about 3 min
  3. Texte entier about 54 min
  4. Introduction about 1 min
  5. L’Origine about 5 min
  6. Le Frène d’Ygdrasil about 2 min
  7. Odin about 3 min
  8. Thor about 2 min
  9. Loke about 3 min
  10. Le Loup de Fenris about 4 min
  11. Valhalla about 2 min
  12. Les Valkyries about 1 min
  13. Sleipner about 3 min
  14. Les Trésors des dieux about 5 min
  15. Balder about 9 min
  16. Punition de Loke about 4 min
  17. Ragnarok about 2 min
  18. La Régénération about 4 min

Continue:

Front matter

PRÉCIS

DE

LA MYTHOLOGIE SCANDINAVE,

Préface

« Apprends à te connaître toi-même, » voilà le conseil que nous adresse un des sages de l’antiquité ; mais pour bien profiter de ce beau précepte, il faut connaître avant tout son origine, les idées religieuses, le genre de vie et la manière de penser de ses aïeux. Il faut remonter à la source primitive de l’histoire, en poursuivant les traces des glorieux exploits de nos ancêtres, lors même qu’elles se perdent dans la nuit de la fable, qu’elles s’effacent dans les ténèbres du temps passé ou se cachent dans la poésie du mythe. Certes, il faut bien en convenir, c’est dans le mythe que se révèle la première forme de la vérité ; que se trahit l’idée sérieuse qu’avait conçue de la vie cette population primitive du Nord, ainsi que le désir ardent de saisir et de comprendre la divinité ; c’est dans le mythe que pousse le premier germe de l’histoire et de la religion d’un peuple.

Et cette connaissance de la mythologie, où la trouverons-nous ? Dans l’Edda qui est le monument littéraire le plus antique de la poésie scandinave. Cette œuvre immortelle consiste en deux parties dont l’une qui porte le nom de son auteur prétendu, Sæmund Frode le savant, né en Islande au milieu du onzième siècle, s’appelle aussi l’Edda poétique ou l’ancienne Edda. Elle renferme d’abord des fragmens de poèmes religieux dans lesquels on retrouve les doctrines qui faisaient l’objet du culte de nos ancêtres ; ensuite des fragmens de poèmes héroïques appartenant plus ou moins au cycle de chants guerriers communs à la race germanique et à la gothique ; mais nulle-part ces chansons ont conservé autant de leur caractère sauvage ou ont moins été influencées de l’esprit du Christianisme que dans le Nord. Il est hors de toute contestation que Sæmund n’est l’auteur que de quelques-uns des poèmes de ce recueil, dont plusieurs se perdent dans les ténèbres de l’antiquité. L’esprit païen que révèlent ces produits d’une valeur si poétique et d’un style si différent, ainsi que le nom que portent plusieurs d’entre eux, prouvent que Sæmund n’en peut être que le compilateur, et que nous ne pouvons que lui attribuer l’honneur d’avoir transcrit les vieux apographes ou retenu par écrit les traditions à demi oubliées déjà au moyen-âge. Il est encore possible que Sæmund, dans les voyages qu’il entreprit en Allemagne, ait connu la série des poèmes qui chantaient les exploits merveilleux des Giukungers, des Volsungers et des Niflungers, qu’il ait même retrouvé peut-être le cycle des récits historiques que Charlemagne fit rassembler et consigner, mais que le temps nous a malheureusement fait perdre. Cette hypothèse cependant n’affaiblit en rien la supposition selon laquelle Sæmund s’est borné à rédiger les narrations poétiques de l’Edda ; car ce qu’il y a d’incontestable, c’est que plusieurs de ces chants héroïques, sur le même sujet que traite la poésie nationale de la Germanie, étaient connus et répandus dans le Nord longtemps avant que Sæmund ait vu le jour ; aussi tous les savans érudits de l’Allemagne accordent-ils aux poèmes de l’Edda un âge qui surpasse de beaucoup celui qu’ils attribuent à la chanson germanique la plus renommée des Niflunger.

Quant à l’Edda prosaïque, on l’attribue à Snorro Sturleson, illustre historien du treizième siècle. Ce recueil auquel on donne souvent aussi le nom de son auteur supposé, est à regarder en quelque sorte, quant à la partie mythologique, comme une prosaïque de l’Edda de Sæmund ; mais il contient en outre une prosodie, s’il est permis de donner ce nom à la nomenclature et à l’explication de quelques figures rhétoriques et poétiques, ainsi que quelques dissertations sur l’alphabet islandais.

Ce que nous venons de dire du mérite littéraire de Sæmund, s’applique également à celui de Snorro ; il n’est qu’en partie auteur de cet ouvrage qui révèle la collaboration de plusieurs. Quant à la pureté des idées et à la noble simplicité du récit, l’Edda poétique l’emporte de beaucoup sur l’ouvrage de Snorro, dans lequel se ressent déjà l’influence d’un temps où l’éclat du prestige, qui entourait les dieux et les héros de l’antiquité, pâlit devant l’aube du Christianisme.

Texte entier

« Apprends à te connaître toi-même, » voilà le conseil que nous adresse un des sages de l’antiquité ; mais pour bien profiter de ce beau précepte, il faut connaître avant tout son origine, les idées religieuses, le genre de vie et la manière de penser de ses aïeux. Il faut remonter à la source primitive de l’histoire, en poursuivant les traces des glorieux exploits de nos ancêtres, lors même qu’elles se perdent dans la nuit de la fable, qu’elles s’effacent dans les ténèbres du temps passé ou se cachent dans la poésie du mythe. Certes, il faut bien en convenir, c’est dans le mythe que se révèle la première forme de la vérité ; que se trahit l’idée sérieuse qu’avait conçue de la vie cette population primitive du Nord, ainsi que le désir ardent de saisir et de comprendre la divinité ; c’est dans le mythe que pousse le premier germe de l’histoire et de la religion d’un peuple.

Et cette connaissance de la mythologie, où la trouverons-nous ? Dans l’Edda qui est le monument littéraire le plus antique de la poésie scandinave. Cette œuvre immortelle consiste en deux parties dont l’une qui porte le nom de son auteur prétendu, Sæmund Frode le savant, né en Islande au milieu du onzième siècle, s’appelle aussi l’Edda poétique ou l’ancienne Edda. Elle renferme d’abord des fragmens de poèmes religieux dans lesquels on retrouve les doctrines qui faisaient l’objet du culte de nos ancêtres ; ensuite des fragmens de poèmes héroïques appartenant plus ou moins au cycle de chants guerriers communs à la race germanique et à la gothique ; mais nulle-part ces chansons ont conservé autant de leur caractère sauvage ou ont moins été influencées de l’esprit du Christianisme que dans le Nord. Il est hors de toute contestation que Sæmund n’est l’auteur que de quelques-uns des poèmes de ce recueil, dont plusieurs se perdent dans les ténèbres de l’antiquité. L’esprit païen que révèlent ces produits d’une valeur si poétique et d’un style si différent, ainsi que le nom que portent plusieurs d’entre eux, prouvent que Sæmund n’en peut être que le compilateur, et que nous ne pouvons que lui attribuer l’honneur d’avoir transcrit les vieux apographes ou retenu par écrit les traditions à demi oubliées déjà au moyen-âge. Il est encore possible que Sæmund, dans les voyages qu’il entreprit en Allemagne, ait connu la série des poèmes qui chantaient les exploits merveilleux des Giukungers, des Volsungers et des Niflungers, qu’il ait même retrouvé peut-être le cycle des récits historiques que Charlemagne fit rassembler et consigner, mais que le temps nous a malheureusement fait perdre. Cette hypothèse cependant n’affaiblit en rien la supposition selon laquelle Sæmund s’est borné à rédiger les narrations poétiques de l’Edda ; car ce qu’il y a d’incontestable, c’est que plusieurs de ces chants héroïques, sur le même sujet que traite la poésie nationale de la Germanie, étaient connus et répandus dans le Nord longtemps avant que Sæmund ait vu le jour ; aussi tous les savans érudits de l’Allemagne accordent-ils aux poèmes de l’Edda un âge qui surpasse de beaucoup celui qu’ils attribuent à la chanson germanique la plus renommée des Niflunger.

Quant à l’Edda prosaïque, on l’attribue à Snorro Sturleson, illustre historien du treizième siècle. Ce recueil auquel on donne souvent aussi le nom de son auteur supposé, est à regarder en quelque sorte, quant à la partie mythologique, comme une prosaïque de l’Edda de Sæmund ; mais il contient en outre une prosodie, s’il est permis de donner ce nom à la nomenclature et à l’explication de quelques figures rhétoriques et poétiques, ainsi que quelques dissertations sur l’alphabet islandais.

Ce que nous venons de dire du mérite littéraire de Sæmund, s’applique également à celui de Snorro ; il n’est qu’en partie auteur de cet ouvrage qui révèle la collaboration de plusieurs. Quant à la pureté des idées et à la noble simplicité du récit, l’Edda poétique l’emporte de beaucoup sur l’ouvrage de Snorro, dans lequel se ressent déjà l’influence d’un temps où l’éclat du prestige, qui entourait les dieux et les héros de l’antiquité, pâlit devant l’aube du Christianisme.

Il y avait jadis en Suède un roi très sage, nommé Gylfe, tellement rempli d’enthousiasme pour la puissance des dieux, qu’il partit pour Asgaard, afin d’en admirer les hôtes de plus près.

Arrivé à la résidence des dieux, il aperçut d’abord un édifice d’une élévation incommensurable à vue d’œil. C’était Valhalla. À l’entrée de la salle se trouvait un homme qui s’amusait à jouer aux glaives ; il s’en acquittait avec une dextérité surprenante, car il saisit à la fois six glaives jetés en l’air. L’homme aborda le roi, en lui demandant son nom. Gylfe prit le nom de Gangléri, en disant qu’il était venu de bien loin, et qu’il désirait parler au Seigneur du château, afin de lui demander de l’hospitalité pour la nuit. L’homme s’offrit à le conduire auprès du Seigneur, et disparut aussitôt dans l’édifice, suivi du roi.

Le roi Gylfe y vit beaucoup d’appartemens et beaucoup de monde, dont quelques-uns s’amusaient à jouer, d’autres à boire, d’autres encore à lutter. Il s’arrêta enfin devant les siéges où étaient assis les souverains d’Asgaard. Ceux-ci l’invitèrent, et le roi, profitant de son bonheur, s’informa de tout ce qu’il aspirait à savoir.

C’est ainsi à peu près que l’Edda prosaïque commence son récit de la mythologie scandinave.

Nous aussi nous avons, comme le roi de Suède, entendu parler des puissans dieux du Nord, et à notre tour nous irons à Asgaard admirer de plus près leurs exploits merveilleux.

Avant la création de la terre, il y eut deux mondes ; au nord le Niflhejm, ou le monde des brouillards, au sud le Muspelhejm, ou le monde du feu. Ce dernier était lumineux et ardent ; Surt au glaive flamboyant en garde les limites. Au centre du Niflhejm est situé le puits Hvergelmir, d’où sortent douze rivières, auxquelles on a donné le nom de l’Élivaager. Le gouffre Ginnungagap sépare les deux mondes. L’Élivaager s’éloignait tant de sa source que les parties liquides y contenues se congelaient et se transformaient en un terrain solide, et quand la glace commençait à charrier, et que des vapeurs y descendirent, elle se convertit en givre. Il s’amoncelait alors des couches de givre dans la partie boréale du Ginnungagap, où l’orage et la tempête. L’autre partie du gouffre, qui tenait au Muspelhejm, était au contraire ardente, lumineuse et douce comme l’air calme. Le souffle de la chaleur celui du givre, ce dernier se fondit et découla par gouttes, et des gouttes vitales naquit la première forme humaine, nommée Ymer, qui devint l’aïeul des Hrimthurses.

Les gouttes de givre donnèrent encore naissance à une vache, qu’on nomma Oedhumla ; de la mamelle de cet animal sortaient quatre torrens de lait, dont se nourrissait Ymer. La vache léchait des morceaux de glace salée qui lui fournissaient la nourriture. Des cheveux d’hommes furent le produit du premier jour que la vache lécha ; une tête d’homme naquit le deuxième jour, et le troisième jour parut un homme entier, qui était beau, grand et fort. On lui donna le nom de Bure. Son fils était Boer qui avec Bestla, fille d’un géant, devint père de trois fils, les dieux Odin, Vile et Vé.

Le géant Ymer s’endormit et se couvrit de sueur. De dessous son bras gauche sortirent alors un homme et une femme ; et de l’embrassement de ses pieds naquit un fils, de qui descend la race des Hrimthurses. Les fils de Boer, les dieux Odin, Vile et Vé, tuèrent le géant Ymer. De ses blessures s’écoula tant de sang que la race entière des Hrimthurses s’y noya, à l’exception de Bergelmir, qui se sauva en se réfugiant dans son arche. Il devint plus tard l’auteur d’une nouvelle race de géans.

Les trois dieux prirent le corps inanimé d’Ymer et le plaça au milieu de Ginnungagap ; de sa chair ils firent la terre, de son sang la mer, de ses os les montagnes, et de ses cheveux les forêts. La terre ferme eut pour ceinture l’océan. Les dieux assignèrent pour demeure aux Hrimthurses, les limites de la terre. Derrière leur domicile les dieux élevèrent Midgaard, la résidence des hommes, qu’ils entourèrent des sourcils d’Ymer. De son crâne ils formèrent la voûte du ciel ; quatre nains, le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest, portent la voûte sur leurs épaules. Les nuages, errant sur le firmament, sont formés du cerveau d’Ymer. Mais les étincelles qui sortaient de Muspelhejm, et qui flottaient en l’air, reçurent leur place sur le ciel, d’où elles éclairent la terre, tandis que les dieux en la marche. Sur la plage les fils de Boer trouvèrent deux arbres, dont furent créés deux êtres humains. Odin anima ceux-ci d’un souffle de vie ; l’esprit et le mouvement furent les dons que leur fit Vile. Vé ajouta à ces bienfaits la vue, le parler et l’ouïe. L’homme reçut ensuite le nom d’Ask et la femme celui d’Embla. La race humaine descend de ce couple, dont la résidence était à Midgaard.

Nat était fille d’un géant, nommé Narfé ; elle avait le teint noir comme la race à laquelle elle tenait. Elle fut mariée à Delling qui était de la famille des dieux. Leur fils qui était blanc et beau comme son père, reçut le nom de Dag. Le dieu des dieux offrit à Nat et à Dag deux chevaux et deux chars, puis il les plaça sur le firmament et traça l’orbite qu’ils auraient à parcourir autour de la terre. Le char de Nat, qui précède la course, est traîné par le cheval Rimfaxe ; des gouttes découlent de son frein et produisent la rosée qui tombe dans les vallons. Le char de Dag est traîné par Skinfaxe, coursier fougueux ; de sa crinière jaillissent les rayons qui éclairent le ciel et la terre.

Un homme, portant le nom de Mundilfoere, devint père d’un fils et d’une fille ; ces enfans étaient d’une beauté si éblouissante qu’il leur donna le nom de Soleil et de Lune. Mais les dieux furieux de tant d’orgueil, enlevèrent les deux et les placèrent au ciel. Soleil eut la fonction de conduire les chevaux, attelés au char de l’astre du jour ; Lune celle de diriger la course de la lune ; c’est encore elle qui décide des différentes phases de la planète. La course du soleil est rapide, car il est poursuivi par un géant, vêtu de la dépouille d’un loup ; un autre géant court en avant à la poursuite de la lune.

Au centre du monde les dieux édifièrent Asgaard, qui devint la résidence des dieux et de ceux qui leur appartiennent. Le pont tremblant, nommé Bifrost, s’étend du ciel jusqu’à la terre ; la nuance rouge de l’arc-en-ciel est le feu pétillant qui doit défendre le ciel contre l’assaut des Hrimthurses.

L’histoire du commencement de la création, que l’on retrouve dans toutes les mythologies, ne nous présente qu’une cosmologie, impénétrable en certains points. Mais la curiosité naturelle, avide de tout débrouiller, cherche à remonter jusqu’à la source, et comme toute explication sur l’origine est impossible, on se contente de s’approcher de son mieux des premières formes de la matière et de la source primitive de la nutrition. Nous examinons, à l’aide du microscope, le premier développement que subit le germe de l’arbre, mais nous ne parvenons qu’à reconnaître le fait et non l’agent secret qui opère. Les anciens parvinrent au même résultat dans leurs méditations sur la terre ; ils avaient le même désir de pénétrer ; mais ils furent obligés de procéder avec moins de finesse ; de là la multitude d’idées sur les premières formes de la création. Dès que l’esprit se préoccupe des mystères de la création, les questions se succèdent l’une à l’autre. De quoi le monde s’est-il formé ? d’un géant. Mais, de quoi ce géant vivait-il ? du lait d’une vache. Et la vache, quelle était sa nourriture ? Elle se nourrissait de sel, de la substance que contenait le givre. Et le givre, d’où tirait-il son origine ? Des vagues congelées par le froid qui provenait du Niflhejm. Par quoi le froid fut-il animé ? Par la chaleur ; et d’où la chaleur tirait-elle son origine ? de Lui qui la répandit. C’est là où s’arrête la pensée.

Le frène d’Ygdrasil est le plus beau de tous les arbres ; le monde entier est ombragé de ses branches qui s’étendent jusque dans les nues. L’arbre a trois racines, dont l’une aboutit au , l’autre à la demeure des Hrimthurses, la troisième se perd dans le ciel chez les dieux. Une source jaillit sous chaque racine ; la source de Hvergelmir au Niflhejm foisonne de serpens, une vipère, nommée Nidhug, en ronge la racine. Une autre racine qui s’étend chez les Hrimthurses, recèle la source de Mimer ; la sagesse sort de ses entrailles ; un breuvage puisé à ses eaux rend sage et produit une connaissance infinie. La troisième fontaine sourd chez les dieux ; deux cygnes blancs se baignent dans les eaux limpides de la source sacrée d’Urd ; les cygnes de la terre descendent de ce couple ailé, et tout ce qui s’approche de l’eau bénie de la source, se revêt de la couleur de l’innocence. C’est à l’ombre du frène d’Ygdrasil que se rassemblent les dieux ; pour y aller tous les jours occuper leur siége de juge, ils traversent le pont de Bifrost. Le feuillage de l’arbre n’est pas sans population ; un aigle gigantesque est perché dans la cime, un faucon est assis entre les yeux de cet oiseau ; un écureuil grimpant sur les rameaux du haut en bas, sème la discorde entre l’aigle et le serpent qui sape la racine de l’arbre. Quatre cerfs courent dans le feuillage et en rongent les boutons, et trois déesses demeurant près de la source d’Urd, s’occupent à arroser l’arbre pour empêcher les branches de pourir, et pour en entretenir la fraîcheur éternelle.

Le monde, de même que la nature entière, a été figuré sous l’image d’un arbre. Les racines qui s’en étendent des nuages jusqu’aux extrémités de la terre, représentent à la fois l’idée de l’étendue de l’univers et celle de l’infinité des temps. La couronne en est d’une fraîcheur éternelle, bien qu’elle ait vu s’écouler des siècles, dans lesquels nous n’étions pas encore. Le vent gémit doucement à travers le feuillage ; ce sont les esprits célestes qui nous entretiennent de ce qui se passe au-dessus de la terre embrumée de soucis. Et si le calme de l’arbre et le gémissement monotone des branches assoupissent l’âme dans un doux repos, le mouvement continuel des différentes espèces d’animaux, représentées sous des formes variées, porte la pensée vers l’activité infatigable de la nature. L’arbre gémit sous son fardeau, mais une série d’animaux prennent leurs ébats dans les régions qui leur sont propres. L’aigle plane au-dessus de la couronne de l’arbre, le serpent se tortille dans le fond, le cygne nage tranquillement dans les eaux pures de la source sacrée ; une bienfaisante rafraîchit la terre ainsi que le cœur humain. En effet, l’image est sublime, il n’y a que l’âme humaine qui soit capable de la saisir, nul peintre, nulle couleur ne saurait la rendre. Rien ici n’est en repos, tout s’agite à l’instar de la pensée qui ne se lasse jamais de travailler, comme le sentiment, qui ne cesse jamais de se remuer. C’est donc l’univers entier qui n’est compris que par l’esprit humain, ou par la pensée du poète, et que la parole seule de l’enthousiasme sait interpréter.

Odin, le dieu des dieux, supérieur à tous en sagesse, et portant aussi le nom du père des dieux, car il règne sur eux comme sur tout l’univers. C’est lui qui distribue aux hommes des bienfaits divins, tels que le don de la poésie et la science divinatoire ; mais plus que tout autre le vaillant guerrier est l’objet de l’amour protecteur de ce dieu. Odin protège et dirige la vie du célèbre héros ; il s’occupe de son éducation, il lui fait cadeau d’armes merveilleuses, c’est pour lui qu’il invente des stratagèmes ingénieux, inconnus à l’ennemi, et par des événemens inattendus il donne une issue favorable au sort de son protégé ; il assourdit l’acier de l’adversaire, et quand enfin le héros s’affaiblit en vieillissant, c’est encore Odin qui lui fait trouver une mort glorieuse sur le champ de la bataille. Il est donc évident qu’Odin est regardé comme le dieu de la guerre ; le fracas des armes s’appelle aussi le jeu d’Odin, et le glaive porte le nom du feu d’Odin. L’ordre social est encore sous sa protection ; c’est lui qui punit les parricides, qui veille sur la foi du serment, qui éteint la haine, enfin qui adoucit les peines et les soucis de l’homme. Odin est facile à reconnaître, car il apparaît toujours comme un vieillard de grande taille et à la barbe longue ; au surplus il est borgne ; l’œil qui lui manque, il l’a donné en gage à Mimer, en échange d’un breuvage puisé à la source de la sagesse. La résidence d’Odin est au ciel, où son palais, nommé Valaskjalf, lui fut érigé par les dieux : le toit en est couvert d’argent, et du haut de son trône, Hlidskjalf, il contemple l’univers. Monté sur son cheval à huit pieds, qui porte le nom de Sleipnir, il traverse l’air et l’océan ; dans sa course il est vêtu d’un manteau bleu ; il a en outre la tête couverte d’un casque en or, et tient à la main la lance Gungner. Odin n’a besoin d’aucune nourriture, le vin lui tient lieu de manger et de boire, la nourriture qui lui est destinée, il la distribue à ses deux loups : Gere et Freke. Deux corbeaux, Hugin et Mugin, sont perchés sur ses épaules ; ces oiseaux lui racontent à l’oreille tout ce qui se passe ; du point du jour il les envoie parcourir l’univers pour revenir le soir. Le père des dieux possède plusieurs trésors merveilleux, entre autres une bague, portant le nom de Droepner, d’où dégouttent toutes les neuvièmes nuits huit autres bagues d’un poids égal.

L’idée d’Odin, ainsi que les formes variées sous lesquelles la fiction nous la représente, s’explique facilement ; c’est l’esprit qui se manifeste partout dans la nature. Odin n’est pas l’auteur de la création, mais il la dirige et l’entretient ; il inspire à l’homme le souffle divin, l’esprit et la vie intellectuelle. Il est l’origine de toute inspiration, de l’enthousiasme de la guerre ainsi que des douceurs de la paix ; il est l’auteur même de la guerre, et il invente les runes ; il court les dangers pour s’assouvir du nectar de la poésie, aussi nommé le breuvage d’Odin. La science de l’histoire trouve son abri sous sa protection. C’est à Soekkvabek, le palais, contre lequel se brisent les ondes d’azur, qu’Odin et Saga boivent dans des coupes dorées ; de concert ils se réjouissent l’esprit en puisant à la source de l’histoire. La Saga raconte ; Odin réfléchit sur ses récits ; saurait-on imaginer un tableau plus ravissant de l’effet de l’histoire ? À lui donc tout ce qui contribue à embellir et à élever l’existence !

Thor le plus fort des dieux ainsi que des humains, est fils d’Odin et de la terre. Après Odin il est le plus puissant ; sa force c’est le rempart qui protège Asgaard et Midgaard contre l’assaut des géans et des Hrimthurses. L’empire qu’il gouverne s’appelle Trudvang ; son palais Bilskirner, le plus grand qui ait jamais été bâti, est élevé de cinq-cent-cinquante étages. Son char est attelé de deux boucs ; quand le tonnerre gronde, on entend le roulement de son véhicule. Thor est l’heureux possesseur de trois objets précieux : d’un marteau, d’une ceinture et d’une paire de gants. Le marteau, nommé Mjølnir, est bien connu aux géans et aux Hrimthurses ; des crânes nombreux en ont été broyés. Autour des reins Thor porte la ceinture, nommée Megingjord ; lorsqu’il s’en ceint, sa force se

redouble, et il éprouve le même effet des gants de fer, dont il se sert pour mieux tenir le manche un peu court du marteau.

Thor, comme nous l’avons vu, est le dieu de l’orage ; toutes les fictions n’aboutissent qu’à le prouver, mais elles n’en sont pas moins dénuées de toute douceur. La force se personnifie sous la figure de ce dieu, qui est terrible dans le transport de sa fureur, mais qui dans son calme est l’être le plus doux que l’on puisse se figurer. Quiconque n’a pas fait l’observation souvent vérifiée, que la force de l’homme se marie en lui avec une douceur naïve ? Thor est l’ennemi juré des géans, de même qu’il se montre l’ami fidèle de l’humanité. Il ne lance pas la foudre pour dévaster, mais pour féconder la terre ; l’agriculture, de même que tout ce qui tient à la culture, est l’objet de ses soins assidus. Avec combien de vérité nos ancêtres n’ont-ils pas su se rendre compte des forces de la nature ? au moment où ils les considèrent dans leur grandeur effrayante, ils en saisissent les vertus bienfaitrices.

Soit que Thor se montre en vieillard ou en adolescent, il porte toujours la barbe rousse, car le feu fait partie de ses attributs ; la ceinture de la force entoure ses reins souples ; de sa main rigoureuse il tient le marteau ; le nuage rougeâtre n’est que le reflet du feu que jaillissent ses regards ; une couronne de douze étoiles brille au-dessus de sa tête, et la terre, à laquelle touchent ses pieds, porte des traces nombreuses de ses pas lourds. C’est bien là l’image du dieu de l’orage. Les poètes de l’antiquité ont cherché, chacun de leur manière, à glorifier la force et la puissance de cette divinité ; mais chacun d’eux nous ramène à l’idée déjà relevée, que la fiction de Thor représente quelque chose de plus que la force brutale ; Thor est l’image parfaite de la fidélité qui ne s’enorgueillit pas ou qui n’abandonne jamais celui ou celle à qui elle se voue ; et le mythe de Thor, sauf quelque rudesse, est un des plus nobles et des plus élevés que l’on puisse se figurer.

Loke, fils d’un couple de géans, joint à la beauté extérieure une malignité de caractère, qui le rend variable dans ses desseins, perfide et astucieux dans sa conduite. Souvent il a suscité aux dieux des embarras extrêmes, mais aussi souvent il a su les en tirer. Avec son épouse, nommée

Sygin, il eut un fils qui reçut le nom de Narfé ; mais Angerboda, la géante, le rendit père de trois créatures : du serpent de Midgaard ; du loup de Fenris et de la déesse de l’enfer, nommée Hel. Cependant les dieux avertis, par une prophétie, des malheurs qui leur arriveraient un jour de la part de ces trois créatures, nourries à Joetunhejm, et présumant qu’ils ne pouvaient attendre que du mal d’une engeance, issue d’une telle mère et d’un tel père, Odin exigea que les dieux s’empareraient des trois monstres, et qu’ils les conduiraient devant lui. Il plongea alors le serpent au fond de l’océan, où la bête grandit tant, qu’elle finit par entourer la terre dans le cercle qu’elle forma en se mordant la queue. Hel fut précipitée dans l’abîme du Niflhejm, où elle eut à régner sur les neuf mondes, peuplés de ceux qui meurent de décrépitude ou par suite de maladie. Elle y possède de vastes domaines, les cours en sont d’une grandeur considérable et entourées de grilles immenses. Le seuil de son palais porte le nom de « Précipice glouton » ; sa couche s’appelle « Lit de malade » ; ses tapisseries « Misère brillante », et son plat est la faim. La déesse elle-même est d’une lividité repoussante, et son coup d’œil est farouche et hagard. Quant au loup de Fenris, les dieux eux-mêmes s’étaient chargés de le nourrir, mais il n’y avait qu’un d’entre eux qui eut le courage de lui offrir la nourriture.

L’idée que nous révèle le mythe de Loke est d’une extension très vaste. Loke fait contraste aux autres dieux ; c’est le mal dans toutes ses diverses tendances. Il nous représente la sensualité inhérente aux veines des hommes ; le souffle infecté de l’air ; il se fait reconnaître dans le feu volcanique au centre de la terre ; dans l’océan comme un serpent atroce, dans l’enfer comme l’ombre pâle de la mort. Aussi Loke n’appartient-il pas à une seule branche de la nature ; tout s’est pénétré de lui aussi bien que d’Odin. Dans aucune divinité plus que dans celle-ci on entrevoit que l’idée en est issue de la nature ; seulement il ne faut pas s’arrêter là ; tout ce qu’est Loke dans la nature, il l’est de même dans l’esprit humain ; la finesse mêlée à la perspicacité et à la fausseté ; l’esprit qui touche à la malice et à l’astuce. En effet, le développement de l’essence de Loke est profondément conçu. Au commencement il était intimément lié à Odin ; plus tard il s’identifia avec l’air pour se fondre ensuite avec la matière inflammable, et se transforma en un feu dévorant afin de finir dans l’enfer. Et dans chacune de ses transformations, il s’empirait de plus en plus. Mais, comme le principe du mal se manifeste dans la nature, de même que dans l’homme, de milles manières différentes, il faut bien que l’image qui le représente varie ; aussi se multiplie-t-elle dans les trois rejetons de Loke.

On reconnaît facilement l’image de la mer orageuse dans le serpent de Midgaard. Thor luttait contre ce monstre, sans qu’il réussît à en venir à bout ou à le dompter. Depuis un temps immémorial jusqu’à aujourd’hui, on l’a comparé au Léviathan des Hébreux, et au serpent d’Ananda, qui selon la croyance des habitans de l’Indostan entoure la terre dans l’enceinte d’un cercle, qui un jour sera brisé. Les mers du nord, ainsi que celles du midi, présentent souvent des phénomènes comparable à un serpent, qui s’avance en se tortillant, pour envahir dans ses plis tout ce qui arrive à sa portée.

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