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C’est toujours une entreprise assez hasardeuse que de publier les œuvres posthumes d’un auteur entièrement inconnu. La critique et la défiance, toujours éveillées, ne se bornent pas à chercher les défauts de l’ouvrage ; elles élevent des doutes sur l’existence même de l’auteur, ou du moins sur l’anthenticité des productions qu’on lui attribue ; elles réclament l’exhibition des manuscrits originaux. La ressource la plus sûre pour l’éditeur est sans doute de les produire : mais combien sa situation n’est-elle pas embarrassante lorsque ce moyen n’est pas en son pouvoir ! à quelle foule d’objections ne doit-il pas s’attendre lorsqu’il est obligé de dire au public : « Une femme vécut au quinzieme siècle, et sa carriere en égala presque la longueur. L’année de sa mort est inconnue ; mais, née en 1405, elle chanta en 1495 les triomphes de Charles VIII. Elle ne quitta jamais la province où elle étoit née ; et sa langue est plus correcte que celle même de Marot : elle ne connut des savants de son siècle que leurs ouvrages, et ce fut pour les apprécier à leur juste valeur, pour s’éloigner de leur mauvais goût. Mariée à quinze ans à un jeune chevalier qui défendoit la cause de Charles VII contre les Anglais et le duc de Bourgogne, elle lui écrivit, dès la premiere année de leur union, une épître que Sapho n’eût pas désavouée, mais qui, loin de renfermer le moindre sentiment capable d’alarmer la vertu la plus severe, ne respire que le feu du patriotisme et celui de l’amour conjugal. Cette même femme dicta des regles de goût et de versification française, qui n’ont été en vigueur que deux siecles après elle, et qu’elle-même observa constamment. Elle fut recherchée par Marguerite d’Ecosse, belle-fille de Charles VII ; elle en reçut même des hommages : elle forma des éleves qui hériterent d’une partie de ses talents… et cependant la trace de son école s’est entièrement perdue ; elle-même est demeurée obscure et inconnue à tous nos littérateurs ; et c’est trois siecles après sa mort que je viens vous présenter une foible partie de ses ouvrages, échappée comme par miracle, dans leurs copies, aux outrages du temps et aux désastres de la révolution. »
Certes il est impossible, en tenant un pareil langage, de ne pas s’attendre à trouver beaucoup d’incrédules. L’éditeur qui annonceroit ainsi les Poésies de Clotilde ne feroit pourtant que donner une foible esquisse de sa vie et du caractere de ses écrits, prise dans les matériaux que feu M. de Surville avoit rassemblés pour faire connoître son illustre aïeule. Mais, il faut l’avouer, lui seul avoit assez de connoissances, assez de preuves, pour démontrer ce qu’il avançoit. Une mort tragique l’a surpris au milieu de ses travaux, et sans doute ce n’est que la plus petite partie de ses manuscrits qui a été sauvée du naufrage. Chargés par ses héritiers d’en recueillir, d’en faire valoir les tristes débris, notre tâche devient infiniment plus difficile que n’auroit été la sienne ; mais qui peut faire l’impossible, et qui a droit de l’exiger ? L’éditeur actuel des Poésies de Clotilde n’a même pas eu l’avantage d’en connoître personnellement le dernier propriétaire : les matériaux qui lui ont été remis sont incomplets ; la veuve de M. de Surville et son frere, avec lesquels il est entré en correspondance, n’avoient eux-mêmes que des notions très insuffisantes sur la premiere découverte des manuscrits. Que peut donc exiger de lui le critique le plus sévere ? Un exposé sincere des faits dont il est instruit, une notice abrégée des travaux de M. de Surville, et peut-être une discussion impartiale de sa propre opinion, ou du moins de ses doutes, si son opinion n’a pu se fixer. Nous allons nous occuper de satisfaire à ces justes demandes : heureux encore, au milieu des difficultés qui nous environnent, de n’avoir à faire l’apologie des poésies que nous publions que parce qu’elles sont trop belles, trop harmonieuses, trop correctes ! heureux de pouvoir dire aux lecteurs, plus empressés de jouir que de juger, et sur-tout aux femmes, dont le cœur est en général plus tendre et l’esprit moins jaloux que le nôtre : « Que vous importe le siecle où vécut Clotilde, et les corrections que ses ouvrages ont pu subir ? lisez-les ; et si vous y trouvez une mere tendre, une épouse embrasée de tous les feux de l’amour, poëte par sentiment bien plus que par le desir de la gloire, demandez à votre cœur si un froid imitateur d’une langue surannée a pu écrire ces morceaux pleins chaleur et de vérité ; si un homme a pu composer. ces poésies, où le cachet du sexe le plus tendre et le plus désintéressé dans ses affections est si fortement empreint ? Laissez aux critiques, aux curieux, la discussion dans laquelle je suis forcé de m’engager, et ne vous occupez que de Clotilde. »
Le dernier propriétaire des poésies que nous publions, Joseph-Etiennede Surville, étoit né en 1755 : il entra au service à l’âge de seize ans ; il fit la guerre de Corse et celle d’Amérique. Il étoit capitaine au premier régiment d’infanterie, ci-devant Picardie et Colonel-Général, lorsqu’il émigra. Il rentra en France en 1795 : il émigra de nouveau, revint encore. Arrêté et reconnu en 1798, on le fusilla au Puy-en-Velay le 27 vendémiaire an VII. Il s’étoit marié en 1785 ; mais il n’avoit eu de ce mariage qu’une fille, morte en 1791.
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