Poème
POÉSIES FRANÇAISES
DE
CHARLES D’ORLÉANS
____________
LE POÈME DE LA PRISON.
u temps passé, quant Nature me fist En ce monde venir, elle me mist Premierement tout en la gouvernance D’une Dame qu’on appelloit Enfance, En lui faisant estroit commandement De me nourrir et garder tendrement. Sans point souffrir Soing ou Merencolie Aucunement me tenir compaignie ; Dont elle fist loyaument son devoir. Remercier l’en doy, pour dire voir. En cest estat, par un temps me nourry ; Et après ce, quant je fu enforcy. Un messagier, qui Aage s’appella. Une lettre de créance bailla A Enfance, de par Dame Nature,
Et si lui dist que plus la nourriture De moy n’auroit et que Dame Jeunesse Me nourriroit et seroit ma maistresse. Ainsi du tout Enfance delaissay Et avecques Jeunesse m’en alay. Quant Jeunesse me tint en sa maison, Un peu avant la nouvelle saison, En ma chambre s’en vint un bien matin Et m’esveilla, le jour saint Valentin, En me disant : « Tu dors trop longuement, Esveille toy et aprestes briefment. Car je te veuil avecques moy mener Vers un seigneur dont te fault acointer, Lequel me tient sa servante treschière. Il nous fera, sans faillir, bonne chière. » Je respondy : « Maistresse gracieuse, De lye cœur et voulenté joyeuse Vostre vouloir suy content d’acomplir. Mais humblement je vous veuil requerir Qu’il vous plaise le nom de moy nommer De ce seigneur dont je vous oy parler. Car s’ainsi est que sienne vous tenés, Sien estre veuil, se le me commandés, Et en tous faiz vous savez que desire Vous ensuir, sans en riens contredire. — Puis qu’ainsy est, dist elle, mon enfant, Que de savoir son nom desirez tant. Sachiez de vray que c’est le Dieu d’Amours Que j’ai servy et serviray tousjours, Car de pieçà suy de sa retenue, Et de ses gens et de lui bien congneue. Oncques ne vis maison, jour de ta vie, De plaisans gens si largement remplie ; Je te feray avoir d’eulx accointance, Là trouverons de tous biens habondance. »
Du Dieu d’Amours quant parler je l’oy, Aucunement me trouvay esbahy ; Pource lui dis : « Maistresse, je vous prie Pour le présent que je n’y voise mie, Car j’ay oy à plusieurs raconter Les maulx qu’Amour leur a fait endurer. En son dangier bouter ne m’oseroye, Car ses tourmens endurer ne pourroye : Trop jeune suy pour porter si grant fais. Il vault trop mieulx que je me tiengne en pais. — Fy, dist elle, par Dieu tu ne vaulx riens, Tu ne congnois l’onneur et les grans biens Que peus avoir, si tu es amoureux. Tu as oy parler les maleureux, Non pas amans qui congnoissent qu’est joye ; Car raconter au long ne te sauroye Les biens qu’Amour scet aux siens departir. Essaye les, puis tu pourras choisir Se tu les veulx ou avoir ou laissier ; Contre vouloir nul n’est contraint d’amer. Bien me revint son gracieux langaige Et tost muay mon propos et couraige, Quant j’entendy que nul ne contraindroit Mon cueur d’amer fors ainsy qu’il vouldroit Si lui ay dit ; « Se vous me promettés, Ma Maistresse, que point n’obligerés Mon cueur ne moy, contre nostre plaisir, Pour ceste fois, je vous veuil obéir Et à present vous suivray, ceste voye ; Je prie à Dieu qu’à honneur m’y convoye. — Ne te doubtes, se dist elle, de moy, Je te prometz et jure, par ma foy, Par moy ton cueur jà forcé ne sera, Mais garde soy qui garder se pourra ; Car je pense que jà n’aura povoir
De se garder, mais changera vouloir, Quant Plaisance lui monstrera à l’ueil Gente beaulté plaine de doulx acueil, Jeune, saichant et de manière lye Et de tous biens à droit souhait garnie. » Sans plus parler, sailli hors de mon lit, Quant promis m’eust ce que devant est dit ; Et m’aprestay le plus joliement Que peu faire, par son commandement. Car jeunes gens qui désirent honneur, Quant véoir vont aucun royal seigneur, Ilz se doivent mettre de leur puissance En bon array, car cela les avance Et si les fait estre prisiez des gens, Quant on les voit netz, gracieux et gens. Tantost après tous deux nous en alasmes Et si longtemps ensemble cheminasmes Que venismes au plus près d’un manoir Trop bel assis et plaisant à véoir. Lors Jeunesse me dist : « Cy est la place Où Amour tient sa court et se soulace. Que t’en semble, n’est elle pas tresbelle ? » Je respondy : « Oncque mais ne vy telle. » Ainsi parlans approchasmes la porte. Qui à véoir fut tresplaisant et forte. Lors Jeunesse si hucha le portier. Et lui a dit : « J’ay cy un estrangier, Avecques moy entrer nous fault léans ; On l’appelle Charles, duc d’Orléans. » Sans nul delay le portier nous ouvry, Dedens nous mist et puis nous respondy : « Tous deux estes cyens les bien venuz ; Aler m’en veuil, s’il vous plaist, vers Venus Et Cupido, si leur raconteray Qu’estes venuz et céans mis vous ay. »
Ce portier fu appellé Compaignie Qui nous receu de manière si lye. De nous party, à Amour s’en ala. Briefment après, devers nous retourna Et amena Bel Acueil et Plaisance Qui de l’ostel avoient l’ordonnance. Lors, quant de nous approuchier je les vy, Couleur changay et de cueur tressailly. Jeunesse dist : « De riens ne t’esbahys, Soyes courtois et en faiz et en dys. » Jeunesse tost se tira devers eulx, Après elle m’en alay tout honteulx, Car jeunes gens perdent tost contenance Quant en lieu sont où n’ont point d’acointance Si lui ont dit : « Bien soyez vous venue. » Puis par la main l’ont liement tenue. Elle leur dit : « De cueur vous en mercy ; J’ay amené céans cest enfant cy, Pour lui monstrer le tresroyal estat Du dieu d’Amours et son joyeulx esbat. » Vers moy vindrent me prenant par la main, Et me dirent : « Nostre Roy souverain Le Dieu d’Amours vous prie que venés Par devers lui, et bien venu serés. » Je respondy humblement : « Je mercie Amour et vous de vostre courtoisie ; De bon vouloir iray par devers lui, Pource je suy venu cy au jourduy, Car Jeunesse m’a dit que le verray En son estat et gracieux array. » Bel Acueil print Jeunesse par le bras, Et Plaisance si ne m’oublia pas, Mais me pria qu’avec elle venisse Et tout le jour près d’elle me tenisse. Si alasmes en ce point jusqu’au lieu
Là où estoit des amoureux le Dieu. Entour de lui son peuple s’esbatoit, Dançant, chantant, et maint esbat faisoit. Tous à genoulz nous meismes humblement, Et Jeunesse parla premièrement Disant : « Treshault et noble puissant Prince, À qui subgiet est chascune province Et que je doy servir et honnourer De mon povoir, je vous viens presenter Ce jeune filz qui en moy a fiance, Qui est sailly de la maison de France, Creu ou jardin semé de fleurs de lys, Combien que j’ay loyaument lui promis Qu’en riens qui soit je ne le lyeray. Mais à son gré son cueur gouverneray. » Amour respond : « Il est le bien venu ; Ou temps passé j’ay son père congneu, Plusieurs autres aussi de son lignage Ont maintesfois esté en mon servage, Parquoy tenu suy plus de lui bien faire, S’il veult après son lignage retraire. Vien çà, dist il, mon filz, que penses tu ? Fus tu oncques de ma darde feru ? Je croy que non, car ainsi le me semble ; Vien près de moy, si parlerons ensemble. » De cueur tremblant près de lui m’aprochay, Si lui ay dit : « Sire, quant j’acorday À Jeunesse de venir devers vous, Elle me dist que vous estiez sur tous Si trescourtois que chacun desiroit De vous hanter, qui bien vous congnoissoit ; Je vous supply que je vous treuve tel. Estrangier suy venu en vostre hostel, Honte seroit à vostre grant noblesse Se fait m’estoit céans mal ou rudesse.
— Par moy contraint, dist Amour, ne seras Mais de céans jamais ne partiras Que ne soies ès las amoureux pris. Je m’en fais fort ; se bien l’ay entrepris. Souvent mercy me vendras demander Et humblement ton fait recommander ; Mais lors sera ma grâce de toy loing ; Car, à bon droit, te fauldray au besoing, Et si feray vers toy le dangereux, Comme tu fais d’estre vray amoureux. Venez avant, dist il, Plaisant Beauté, Je vous requier que, sur la loyauté Que me devez, le venez assaillir ; Ne le laissiez reposer ne dormir, Ne nuit, ne jour, s’il ne me fait hommage. Aprivoisiez ce compaignon sauvage. Ou temps passé vous conqueistes Sampson Le fort, aussi le saige Salemon. Si cest enfant surmonter ne savez, Vostre renom du tout perdu avez » Beauté lors vint, de costé moy s’assist, Ung peu se teut, puis doulcement m’a dit ; « Amy, certes, je me donne merveille Que tu ne veulx pas que l’en te conseille ; Au fort saches que tu ne peuz choisir ; Il te convient à Amour obéir. » Mes yeulx prindrent fort à la regarder, Plus longuement ne les en peu garder. Quant Beauté vit que je la regardoye, Tost par mes yeulx un dard au cueur m’envoye. Quant dedens fu, mon cueur vint esveiller Et tellement le print à catoillier Que je senty que trop ioit de joye. Il me despleut qu’en ce point le sentoye. Si commençay mes yeulx fort à tenser,
Et envoyay vers mon cueur un penser, En lui priant qu’il giettast hors ce dard. Helas ! helas ! g’y envoiay trop tard, Car quant Penser arriva vers mon cueur, Il le trouva jà pasmé de doulceur. Quand je le sceu, je dis par desconfort : Je hé ma vie et désire ma mort ! Je hé mes yeulx, car par eux suy deceu ! Je hé mon cueur qu’ay nicement perdu ! Je hé ce dard qui ainsi mon cueur blesse ! Venez avant, partués moy, Destresse, Car mieulx me vault tout à un cop morir Que longuement en desaise languir. Je congnois bien, mon cueur est pris ès las Du dieu d’Amours, par vous. Beauté, helas ! Adonc je cheu aux piez d’Amours malade, Et semblay mort, tant euz la coleur fade. Il m’apperceu, si commença à rire Disant : « Enfant, tu as besoing d’un mire ; Il semble bien par ta face palie Que tu seuffres tresdure maladie ; Je cuidoye que tu fusses si fort Qu’il ne fust riens qui te peust faire tort ; Et maintenant, ainsi soudainement, Tu es vaincu par Beauté seulement. Où est ton cueur par le présent alé ? Ton grant orgueil est bientost ravalé : Il m’est advis tu deusses avoir honte, Si de legier, quant Beauté te surmonte Et à mes piez t’a abatu à terre. Revenge toy, se tu vaulx riens pour guerre ; Ou à elie il vault mieulx de toy rendre, Se tu ne scez autrement te deffendre ; Car de deux maulx, puisque tu peuz eslire, C’est le meilleur que preignes le moins pire. »
Ainsi de moy fort Amour se mocquoit, Mais non pourtant de ce ne me challoit, Car de douleur je estoie si enclos Que je ne tins compte de tous ses mos. Quant Jeunesse vit que point ne parloye, Car tout advis et sens perdu avoye, Pour moy parla et au dieu d’Amours dist : « Sire, vueillez qu’il ait aucun respit. » Amour respont : « Jamais respit n’aura Jusques atant que rendu se sera. » Beauté mist lors en son giron ma teste Et si m’a dit : « De main mise t’arreste, Rens toy à moy, et tu feras que sage, Et à Amours va faire ton hommage. » Je respondy : « Ma Dame, je le vueil, Je me soubzmetz du tout à vostre vueil ; Au Dieu d’Amours et à vous je me rens. Mon povre cueur à mort féru je sens, Vueillez avoir pitié de ma tristesse, Jeune, gente, nompareille Princesse. » Quant je me fu ainsi rendu à elle : « Je maintendray, dist elle, ta querelle Envers Amour, et tant pourchasseray Qu’en sa grâce recevoir te feray. » À brief parler et sans faire long compte, Au Dieu d’Amours mon fait au vray raconte, Et lui a dit : « Sire, je l’ay conquis. Il s’est à vous et à moy tout soubzmis, Vueillez avoir de sa doleur mercy. Puisque vostre se tient, et mien aussi. S’il a meffait vers vous, il s’en repent, Et se soubzmet en vostre jugement. Puisqu’il se veult à vous abandonner, Legierement lui devez pardonner ; Chascun seigneur qui est plain de noblesse
Doit departir mercy à grant largesse. De vous servir sera plus obligié, Se franchement son mal est allegié ; Et si mettra paine de desservir Voz grans biensfais, par loyaument servir, » Amour respont : « Beauté, si sagement Avez parlé et raisonnablement Que pardonner lui vueil la malvueillance Qu’ay eu vers lui, car par oultrecuidance Me courrouça quant, comme foul et nice, Il refusa d’entrer à mon service ; Faittes de lui ainsi que vous vouldrés, Content me tiens de ce que vous ferés, Tout le soubzmetz à vostre voulenté, Sauve, sans plus, ma souveraineté. » Beauté respont : « Sire, c’est bien raison Par dessus tous et sans comparaison, Que pour seigneur et souverain vous tiengne. Et ligement vostre subgiet deviengne. Premierement devant vous jurera Que loyaument de cueur vous servira, Sans espargnier, soit de jours ou de nuis, Paine, soussy, dueil, courroux ou ennuis ; Et souffrera sans point se repentir, Les maulx qu’amans ont souvent à souffrir. Il jurera aussi secondement Qu’en ung seul lieu amera fermement. Sans point quérir ou desirer le change ; Car, sans faillir, ce seroit trop estrange Que bien servir peust un cueur en mains lieux, Combien qu’aucuns cueurs ne demandent mieulx Que de servir du tout à la volée, Et qu’ilz ayent d’amer la renommée ; Mais au derrain ilz s’en treuvent punis Par Loyauté dont ilz sont ennemis.
En oultre plus promettra tiercement Que vos conseulx tendra secrettement, Et gardera de mal parler sa bouche. Noble Prince, ce point cy fort vous touche Car mains amans, par leurs nices parolles, Par sotz regars et contenances folles, Ont fait parler souvent les mesdisans, Parquoy grevez ont esté voz servans. Et ont receu souventesfoiz grant perte Contre raison et sans nulle desserte. Avecques ce, il vous fera serment Que s’il reçoit aucun avancement En vous servant, qu’il n’en fera ventance. Cestui meffait dessert trop grant vengeance, Car quant Dames veulent avoir pitié De leurs servans, leur monstrant amitié. Et de bon cueur aucun reconfort donnent, En ce faisant leurs honneurs abandonnent, Soubz fiance de trouver leurs amans Secrez. ainsi qu’en font les convenans. Ces quatre poins qu’ay cy devant nommez À tous amans doivent estre gardez. Qui à honneur et avancement tirent Et leurs amours à fin mener desirent. Six autres pointz aussi accordera. Mais par serment point ne les promettra Car nul amant estre contraint ne doit De les garder, se son prouffit n’y voit ; Mais se faire veult, après bon conseil, À les garder doit mettre son traveil. Le premier est qu’il se tiengne jolis, Car les dames le tiennent à grant pris. Le second est que trescourtoisement Soy maintendra et gracieusement. Le tiers point est que, selon sa puissance,
Querra honneur et poursuivra vaillance. Le quatriesme qu’il soit plain de largesse, Car c’est chose qui avance noblesse. Le cinquiesme qu’il suivra compaignie Amant honneur et fuiant villenie. Le sixiesme point et le derrenier Est qu’il sera diligent escollier, En aprenant tous les gracieux tours, À son povoir, qui servent en amours, C’est assavoir à chanter et dansser, Faire chançons et balades rimer, Et tous autres joyeux esbatemens. Ce sont ycy les dix commandemens, Vray Dieu d’Amours, que je feray jurer À cest enfant, s’il vous plaist l’apeller. » Lors m’apella, et me fist les mains mettre Sur ung livre, en me faisant promettre Que feroye loyaument mon devoir Des points d’amours garder, à mon povoir ; Ce que je fis de bon vueil lyement. Adonc Amour a fait commandement À Bonne Foy, d’Amours chief secrétaire, De ma Lettre de retenue faire. Quant faitte fut, Loyaulté la scella Du scel d’Amours et la me délivra.
Ainsi Amour me mist en son servage. Mais pour seurté retint mon cueur en gage, Pourquoy lui dis que vivre ne pourroye En cest estat, s’un autre cueur n’avoye. Il respondit : « Espoir, mon medicin, Te gardera de mort soir et matin, Jusques atant qu’auras en lieu du tien Le cueur d’une qui te tendra pour sien. Gardes tousjours ce que t’ay commandé, Et je t’auray pour bien recommandé. »
Copie de la lettre de retenue
Copie de la Lettre de retenue.
Dieu Cupido et Venus, la Déesse, Ayans povoir sur Mondaine Liesse, Salus de cueur, par nostre grant humblesse, À tous amans. Savoir faisons que le duc d’Orléans Nommé Charles, à présent jeune d’ans, Nous retenons pour l’un de noz servans Par ces présentes ; Et lui avons assigné sur noz rentes Sa pension en joyeuses attentes. Pour en joïr par noz lettres patentes Tant que vouldrons ; En espérant que nous le trouverons Loyal vers nous, ainsi que fait avons Ses devanciers, dont contens nous tenons Tresgrandement. Pource donnons estroit commandement Aux officiers de nostre Parlement Qu’ilz le traittent et aident doulcement En tout affaire, À son besoing, sans venir au contraire ; Si chier qu’ilz ont nous obéir et plaire, Et qu’ilz doubtent envers nous de fortaire En corps et biens ; Le soustenant, sans y espargnier riens, Contre Dangier avecques tous les siens : Malle Bouche, plaine de faulx maintiens, Et Jalousie ;
Car chascun d’eulx de grever estudie Les vraiz subgietz de nostre Seigneurie, Dont il est l’un et sera à sa vie, Car son serment De nous servir devant tous ligement Avons receu, et pour plus fermement Nous asseurer qu’il fera loyaument Entier devoir, Avons voulu en gage recevoir Le cueur de lui, lequel, de bon vouloir, A tout soubzmis en noz mains et povoir ; Pourquoy tenus Sommes à lui par ce de plus en plus ; Si ne seront pas ses biens fais perdus Ne ses travaulx pour néant despendus ; Mais pour monstrer À toutes gens bon exemple d’amer, Nous le voulons richement guerdonner, Et de noz biens à largesse donner ; Tesmoing nos seaulx Cy atachiez, devant tous nos féaulx. Gens de conseil et serviteurs loyaulx, Venus vers nous par mandemens royaulx, Pour nous servir. Donné le jour saint Valentin martir, En la cité de Gracieux Desir, Où avons fait nostre conseil tenir. Par Cupido et Venus souverains, A ce presens plusieurs Plaisirs Mondains.
Ballade II
BALLADE II.
Vueilliez voz yeulx emprisonner, Et sur moy plus ne les giettés ; Car quant vous plaist me regarder, Par Dieu, Belle, vous me tués,
Et en tel point mon cueur mettés Que je ne sçay que faire doye. Je suis mort se vous ne m’aidiés, Ma seule souveraine joye, Je ne vous ose demander Que vostre cueur ne me donnés, Mais, se droit me voulés garder, Puisque le cueur de moy avés. Le vostre fault que vous me laissiés. Car sans cueur vivre ne pourroye ; Faictes en, comme vous vouldrés, Ma seule souveraine joye. Trop hardy suy d’ainsi parler, Mais pardonner le me devés Et n’en devés autruy blasmer, Que le gent corps que vous portés Qui m’a mis, comme vous véés, Si fort en l’amoureuse voye. Qu’en vostre prison me tenés, Ma seule souveraine joye.
Ma Dame, plus que ne savés, Amour, si tresfort me guerroye, Qu’à vous me rens ; or me prenés, Ma seule souveraine joye.
Ballade I
BALLADE I.
elle, bonne, nompareille, plaisant, Je vous suppli vueilliez me pardonner Se moy, qui sui vostre grâce attendant, Viens devers vous pour mon fait raconter. Plus longuement je ne le puis celer Qu’il ne faille que sachies ma destresse, Comme celle qui me peut conforter, Car je vous tiens pour ma seule maistresse. Se si aplain vous vois mes maulx disant, Force d’Amours me fait ainsi parler ; Car je devins vostre loyal servant, Le premier jour que je peuz regarder La grant beauté que vous avez sans per, Qui me feroit avoir toute liesse, Se serviteur vous plaisoit me nommer ; Car je vous tiens pour ma seule maistresse. Que me donnez en octroy don si grant, Je ne l’ose dire ne demander ; Mais s’il vous plaist que, de cy en avant, En vous servant, puisse ma vie user. Je vous supply que, sans me refuser, Vueillez souflrir qu’y mette ma jeunesse ; Nul autre bien je ne vueil souhaidier, Car je vous tiens pour ma seule maistresse.
Ballade III
BALLADE III.
C’est grant péril de regarder Chose dont peut venir la mort, Combien qu’on ne s’en scet garder Aucunes fois, soit droit ou tort. Quant Plaisance si est d’accort
Avecques un jeune desir, Nul ne pourrait son cœur tenir D’envoyer les yeulx en message ; On le voit souvent avenir Aussi bien au foul com au sage. Lesquelz yeulx viennent raporter Ung si tresgracieulx raport Au cueur, quant le veult escouter, Que s’il a eu d’amer l’esfort, Encores l’aura il plus fort ; Et le font du tout retenir Ou service, sans départir, D’Amours, à son tresgrant dommage ; On le voit souvent avenir, Aussi bien au foul comme au sage. Car mains maulx lui fault endurer, Et de Soussy passer le port. Avant qu’il puisse recouvrer L’acointance de Reconfort, Qui plusieurs fois au besoing dort, Quant on se veult de lui servir ; Et lors il est plus que martir. Car son mal vault trop pis que rage. On le voit souvent avenir Aussi bien au foul comme au sage.
ENVOI.
Amour, ne prenez desplaisir S’ay dit le mal que fault souffrir, Demourant en vostre servage ; On le voit souvent avenir, Aussi bien au foul comme au sage.
Ballade IV
BALLADE IV.
Comment se peut un povre cueur deffendre, Quant deux beaulx yeulx le viennent assaillir. Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre, Et les yeulx sont bien armez de plaisirs ; Contre tous deux ne pourroit pié tenir, Amour aussi est de leur aliance ; Nul ne tendroit contre telle puissance. Il lui convient ou mourir ou se rendre, Trop grant honte lui seroit de fuir. Plus baudement les oseroit attendre, S’il eust pavais dont il se peust couvrir ; Mais point n’en a, si lui vault mieulx souffrir Et se mettre tout en leur gouvernance : Nul ne tendroit contre telle puissance. Qu’il soit ainsi bien me le fist aprandre Ma maistresse, mon souverain désir. Quant il lui pleut jà pieçà entreprandre De me vouloir de ses doulx yeulx ferir : Oncques depuis mon cueur ne peut guérir, Car lors fut il desconfit à oultrance : Nul ne tendroit contre telle puissance.
Ballade V
BALLADE V.
Espargniez vostre doulx attrait Et vostre gracieux parler, Car Dieu scet les maulx qu’ilz ont fait À mon povre cueur endurer. Puis que ne voulez m’acorder Ce qui pourroit mes maulx guérir,
Laissiez moy passer ma meschance, Sans plus me vouloir assaillir Par vostre plaisant accointance. Vers Amours faittes grant forfait, Je l’ose pour vray advouer. Quant me ferez d’amoureux trait Et ne me voulez conforter, Je croy que me voulez tuer. Pleust à Dieu que peussiez sentir Une fois la dure grevance Que m’avez fait long temps souffrir Par vostre plaisant accointance. Helas ! que vous ay je meffait Par quoy me doyez tourmenter ? Quant mon cueur d’amer se retrait, Tantost le venez rappeller ; Plaise vous en paix le laissier, Ou lui accordez son desir ; Honte vous est non pas vaillance, D’un loyal cueur ainsi meurdrir Par vostre plaisant accointance.
Ballade VI
BALLADE VI.
N’a pas long temps qu’alay parler À mon cueur tout secrettement, Et lui conseillay de s’oster Hors de l’amoureux pensement ; Mais me dist bien fellement : Ne m’en parlez plus, je vous prie ; J’ameray tousjours, se m’aist Dieux, Car j’ay la plus belle choisie, Ainsi m’ont raporté mes yeulx.
Lors dis : Vueilliez me pardonner, Car je vous jure mon serment Que conseil vous cuide donner, À mon povoir, tresloyaument ; Voulez vous sans allegement En doleur finer vostre vie ? Nennil dya, dist il, j’auray mieulx ; Ma Dame m’a fait chiere lie ; Ainsi m’ont raporté mes yeulx. Cuidez vous savoir, sans doubter, Par un regart tant seulement. Se dis je, du tout son penser. Ou par un doulx acointement ? Taisiez vous, dist il ; vraiement Je ne croiray chose qu’on die : Mais la serviray en tous lieux, Car de tous biens est enrichie ; Ainsi m’ont raporté mes yeulx.
Ballade VII
BALLADE VII.
De jamais n’amer par amours J’ay aucunes fois le vouloir, Pour les ennuieuses dolours Qu’il me fault souvent recevoir ; Mais en la fin, pour dire voir, Quelque mal que doye porter, Je vous asseure, par ma foy, Que je n’en sauroye garder Mon cueur qui est maistre de moy. Combien qu’ay eu d’estranges tours, Mais j’ai tout mis à Non Chaloir, Pensant de recouvrer secours
De Confort ou d’un doulx Espoir. Helas ! se j’eusse le povoir D’aucunement hors m’en bouter, Par le serment qu’à Amours doy, Jamais n’y lairoye rentrer Mon cueur qui est maistre de moy. Car je sçay bien que par doulçours Amour le scet si bien avoir, Qu’il vouldroit ainsi tous les jours Demourer sans jà s’en mouvoir. ne veult oir ne savoir Le mal qu’il me fait endurer ; Plaisance l’a mis en ce ploy, Elle fait mal de le m’oster Mon cueur qui est maistre de moy.
Il me desplaist d’en tant parler, Mais, par le Dieu en qui je croy, Ce fait desir de recouvrer Mon cueur qui est maistre de moy.
Ballade VIII
BALLADE VIII.
Quant je suis couschié en mon lit, Je ne puis en paix reposer ; Car toute la nuit mon cueur lit Ou Rommant de Plaisant Penser, Et me prie de l’escouter ; Si ne l’ose desobéir Pour doubte de le courroucer. Ainsi je laisse le dormir.
Ce livre si est tout escript Des fais de ma Dame sans per ; Souvent mon cueur de joye rit, Quand il les list ou oyt compter ; Car certes tant sont à louer Qu’il y prent souverain plaisir ; Moymesmes ne m’en puis lasser, Ainsi je laisse le dormir. Se mes yeux demandent respit Par Sommeil qui les vient grever, Il les tense par grant despit, Et si ne les peut surmonter ; Il ne cesse de soupirer À part soy ; j’ay lors, sans mentir, Grant paine de le rapaiser, Ainsi je laisse le dormir.
Amour, je ne puis gouverner Mon cueur ; car tant vous veult servir Qu’il ne scet jour ne nuit cesser, Ainsi je laisse le dormir.
Ballade IX
BALLADE IX.
Fresche beauté, tresriche de jeunesse, Riant regart, trait amoureusement. Plaisant parler, gouverné par sagesse. Port femenin en corps bien fait et gent, Haultain maintien, demené doulcement, Acueil humble, plain de maniere lie, Sans nul dangier bonne chiere faisant,
Et de chascun pris et los emportant ; De ces grans biens est ma Dame garnie. Tant bien lui siet à la noble Princesse Chanter, dancer et tout esbatement, Qu’on la nomme de ce faire maistresse. Elle fait tout si gracieusement, Que nul n’y scet trouver amendement ; L’escolle peut tenir de courtoisie : En la voyant aprent qui est sachant, Et en ses fais qui va garde prenant ; De ces grans biens est ma Dame garnie. Bonté, Honneur, avecques Gentillesse Tiennent son cueur en leur gouvernement, Et Loyaulté nuit et jour ne la laisse. Nature mist tout son entendement À la fourmer et faire proprement. De point en point, c’est la mieulx acomplie Qui au jour duy soit ou monde vivant. Je ne dy riens que tous ne vont disant : De ces grans biens est ma Dame garnie. Elle semble mieulx que femme Déesse ; Si croy que Dieu l’envoya seulement En ce monde, pour monstrer la largesse De ces haultz dons qu’il a entierement En elle mis abondonnéement Elle n’a per, plus ne sçay que je dye ; Pour foui me tiens de l’aler devisant, Car moy ne nul n’est à ce souffisant ; De ces grans biens est ma Dame garnie. S’il est aucun qui soit prins de tristesse Voise véoir son doulx maintenement. Je me fais fort que le mal qui le blesse Le laissera pour lors soudainnement, Et en oubly sera mis plainement ; C’est Paradis que de sa compaignie,
À tous complaist, à nul n’est ennuiant, Qui plus la voit plus en est désirant ; De ces grans bien est ma Dame garnie.
Toutes dames, qui oyez cy comment Prise celle que j’ayme loyaument, Ne m’en sachiez maugré, je vous en prie ; Je ne parle pas en vous desprisant, Mais comme sien je dy en m’acquittant : De ces grans biens ma Dame est garnie.
Ballade X
BALLADE X.
À ma Dame je ne sçay que je dye, Ne par quel bout je doye commencer, Pour vous mander la doloreuse vie Qu’Amour me fait chascun jour endurer. Trop mieulx vaulsist me taire que parler, Car proufiter ne me pevent mes plains, Ne je ne puis guerison recouvrer, Puisqu’ainsi est que de vous suis loingtains. Quanque je voy me desplaist et ennuye, Et n’en ose contenance monstrer, Mais ma bouche fait semblant qu’elle rie, Quant maintefois je sens mon cueur plourer. Au fort, martir on me devra nommer, Se Dieu d’Amours fait nulz amoureux Saints, Car j’ay des maulx plus que ne sçay compter, Puisqu’ainsi est que de vous suis loingtains. Et non pourtant, humblement vous mercie, Car par escript vous a pleu me donner Ung doulx confort que j’ay à chiere lie
Receu de cueur et de joyeux penser, Vous suppliant que ne vueilliez changier, Car en vous sont tous mes plaisirs mondains Desquelz me fault à présent deporter, Puisqu’ainsi est que de vous suis loingtains.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Poème de la prison.
