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Pierre et Amélie

Édouard Duquet · 1866 · Free in the US

20,462 words · about 1 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Édouard Duquet
Language
French
Published
1866
Length
20,462 words · about 1 h 26 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter about 43 min
  2. Préface about 1 min
  3. Chapitre I about 6 min
  4. Chapitre II about 8 min
  5. Chapitre III about 4 min
  6. Chapitre IV about 6 min
  7. Chapitre V about 7 min
  8. Chapitre VI about 10 min

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Front matter

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Vous perdez votre temps à écrire ce livre, m’a dit un assez bon juge en littérature, il renferme certainement quelques beautés et vous n’êtes pas sans aucun mérite d’oser, le premier en Canada, faire entendre les sons d’une espèce de lyre bucolique ; mais comment pensez vous que notre public habitué à feuilleter les pages d’Alexandre Dumas, de George Sand, de Frédéric Soulié et de beaucoup d’autres romanciers contemporains, accueillera une pastorale ? On n’aime sous les lustres brillants des salons, à entendre causer l’habitant de la chaumière, et le riche ne se soucie guère des malheurs d’une pauvre famille.

Préface

Vous perdez votre temps à écrire ce livre, m’a dit un assez bon juge en littérature, il renferme certainement quelques beautés et vous n’êtes pas sans aucun mérite d’oser, le premier en Canada, faire entendre les sons d’une espèce de lyre bucolique ; mais comment pensez vous que notre public habitué à feuilleter les pages d’Alexandre Dumas, de George Sand, de Frédéric Soulié et de beaucoup d’autres romanciers contemporains, accueillera une pastorale ? On n’aime sous les lustres brillants des salons, à entendre causer l’habitant de la chaumière, et le riche ne se soucie guère des malheurs d’une pauvre famille.

Il avait peut-être raison, cet homme, mais j’ai vécu sous le chaume : les champs, les bois, les collines, les montagnes disent beaucoup plus à mon âme, que cet amas de maisons qu’on nomme ville ; et j’aime mieux dire le bonheur de la vie des champs, que tracer le tableau des intrigues de la société. On me pardonnera, sans doute, cette humeur bizarre, j’aime à rêver, c’est peut-être là le plus grand défaut de ma vingtième année.

« Notre grande et belle nature, dans sa variété infinie d’aspects, n’est-elle pas bien faite aussi pour tenter les brillantes imaginations. C’est pourtant le sentiment de la nature qui manque le plus à nos écrivains.

« Nos hivers attendent encore leur barde. Chantons nos campagnes, nos grands bois, nos chaînes de montagnes, » a dit M. H. Fabre, dans une causerie sur la littérature canadienne.

Je regrette fort de ne pouvoir être le barde de nos hivers et de nos campagnes ; mais qui sait si on ne reposera pas à l’aise en respirant les parfums de la solitude où je fais asseoir mes deux amants ?

Je crois enfin que le public ne me saura pas mauvais gré de la publication de ce petit ouvrage, où j’essaie d’être utile à mes compatriotes, à mon pays : Puissé-je réussir ! c’est là mon unique vœu.

Québec, 12 septembre 1866.

Chapitre I

C’était un jour de juillet, le soleil était à son déclin ; Québec dont les sites grandioses et pittoresques semblent être élevés pour les contemplations et les douces rêveries de l’âme poétique, n’avait plus à souffrir de la chaleur intense de l’astre qui marque nos journées ; seul, le front élevé du promontoire était sous l’influence de ses feux horizontaux.

Fatigué du bruit strident et monotone de la cité, des cris indéterminés du peuple, du roulement des voitures sur le pavé retentissant, des rumeurs de la foule qui se choque, se heurte, se coudoie en tous sens ; respirant avec peine atmosphère lourde, chargée d’épaisses vapeurs, de fumée et de poussière, que le moindre souffle du vent se plaît à faire tourbillonner dans le cadre étroit des rues, je voulus reposer mes esprits en portant mes pas dans la campagne.

À la vue des tableaux riants de la nature, si on y ajoute cet air pur qui s’élève comme un baume du sein des champs et du feuillage odorant des vallons, je me sentis un tout autre homme. Quelle douce métamorphose ! Oh ! que j’aime à fuir les clameurs bruyantes de la ville, pour aller m’asseoir sous le vieux chêne touffu de la ferme, au milieu d’une pauvre mais honnête famille de laboureurs ! Ici, règnent la paix et la joie innocente du cœur ; ici, n’ont jamais paru sous leurs formes hideuses, l’ignoble jalousie, l’intrigue rampante et l’égoïsme qui pullulent chez les riches et les grands du monde.

Que j’aime à jouir de l’entretien franc et naïf de ces gens de la nature ; si je veux m’instruire, j’interroge un vieillard il me raconte ses aventures ; ses cheveux argentés ne couvrent sa tête qu’à demi ; il a vécu sous le chaume, il ne veut ni ne peut feindre ; il parle avec cette franchise, cette droiture de cœur qui n’entre jamais dans les propos factices de l’homme corrompu de la société ; il m’intéresse, il m’attendrit même. Sa vieille épouse, qui file en fredonnant la complainte de ses aïeux, jette ses yeux sur nous pour les reporter ensuite sur une madone collée par quatre épingles à l’un des murs de l’appartement désert ; c’est que cette image lui a été propice depuis le début du songe de sa vie. Ceux là seuls sont heureux qui ne connaissent que Dieu, et qui croient qu’il n’y a pas d’autre monde au delà de leur paroisse.

Cependant, j’arrivai au pied d’une colline dont l’aspect pittoresque avait attiré mes regards, qui y demeuraient attachés ; de jeunes sapins en couvraient la , d’où s’élevaient bizarrement quelques rochers enveloppés d’une épaisse couche de mousse, dont la verdure n’avait pas encore sous les chaleurs de l’été ; au centre d’un vallon bien cultivé, qui s’étendait à sa base, serpentaient les ondes transparentes d’un large ruisseau.

Ces lieux me parurent favorables à la méditation ; j’allai m’asseoir sur un endroit qui commandait une vue immense ; le côté oriental de la ville s’offrait en face de moi, les toits pointus de ses maisons et de ses églises avec leur haute tour resplendissaient comme autant de réverbères sous les feux du soleil couchant ; à ma gauche, une portion du fleuve apparaissait avec ses gros navires à l’ancre, et ses barques louvoyant la voile penchée et arrondie comme le flot qu’elle effleurait ; dans une perspective lointaine, des montagnes, confondues avec les nuages descendus à l’horizon, et, sous mes pieds, la plaine, déroulant les trésors de ses diverses floraisons, teintes de couleurs charmantes et variées, l’élégante rusticité des maisonnettes, des étables, des granges, et la des ombrages et des rivières. Je ne sais quoi de grand, de sublime, s’emparait de mon âme à la vue de cette variété d’objets représentés avec tant de charmes dans le cadre sans borne d’une nature infinie ; en nous élevant au-dessus du séjour des mortels, il nous semble que l’imagination, débarrassée des choses vaines du monde, s’élance plus agile vers les régions de la Divinité.

Cependant, un incident vint tout-à-coup me tirer de cette douce mélancolie, et attira bientôt toute mon attention ; je vis un homme dont la vieillesse avait blanchi une longue barbe que le vent faisait sur sa poitrine ; sa démarche était lente, et son corps incliné vers la terre annonçait le fruit mûr que la main de Dieu allait bientôt cueillir ; il passa près de moi sans paraître me voir, et alla s’asseoir sur un arbre tombé de vétusté au bord d’un ravin, au fond duquel j’aperçus en m’élevant sur la pointe des pieds une croix couverte de mousse que le vieillard regardait dans une attitude pensive.

Cet humble monument élevé sur le penchant d’une colline déserte, m’attendrit beaucoup ; quelle cendre reposait à ses pieds ? cet homme pouvait m’en instruire et je le lui demandai :

Mon père, lui dis-je, pardonnez si je trouble votre silence ; je viens pleurer sur cette tombe qui vous est chère sans doute ; elle renferme peut-être les dépouilles d’une épouse ou d’un enfant chéris ; souffrez que je partage votre douleur, j’aime à avoir ma part du fardeau des malheureux.

— Plût à Dieu, le vieillard, en jetant sur moi des regards étonnés et humides ; plût à Dieu que ce fût un de mes proches qui reposât sous cette croix ; j’aime la vertu… et la famille que des malheurs ont ensevelie sous ces rochers, a été une famille vertueuse !… leur histoire est touchante, mon fils.

— Ô mon père daignez satisfaire ma curiosité, racontez-moi cette histoire.

— Je le veux bien, mais il est tard, le soleil va bientôt se coucher ; rendez vous à ma cabane, vous y attendrez le retour de l’aube ; c’est une pauvre maisonnette, mais elle vous plaira, j’en suis sûr, si vous êtes touché des aventures dont elle fut le siège.

J’acceptai avec plaisir cette proposition généreuse, et nous arrivâmes à sa demeure, qui n’était qu’à quelques pas du ravin, je ne me lassais d’admirer l’élégante simplicité qui régnait dans la cabane du vieillard : je croyais avoir sous les yeux la grotte du vertueux Philoclès, dans l’île de Samos, où il vivait du travail de ses mains, oubliant dans son heureuse pauvreté les hommes ingrats et trompeurs. Un lit d’immortelles, une chaise en jonc et une table formaient tout son ameublement, un chien et un gros chat ronflaient près de l’âtre, d’où s’échappaient une légère fumée et quelques étincelles pétillantes ; autour d’un mur de cèdre odorant étaient appendus les tableaux des pères de la patrie, que le vieillard, mû par les sentiments sacrés du patriotisme, me dit avoir peint dans sa solitude.

J’admirai entre tous l’immortel Champlain ; on le voyait, rempli d’une noble ardeur, jeter les fondements d’une ville sur les débris de Stadaconé ; puis Montcalm, la figure rayonnante de gloire, foudroyant avec le feu des batailles les phalanges vaincus d’Abercromby ; puis enfin Lévis, debout sur le tillac d’un navire étranger, fuyant les rives chéries du Saint-Laurent en portant des regards tristes et rêveurs sur le haut de la sombre citadelle, où flottaient les couleurs d’un étrange drapeau… Oh ! brave chevalier, en vain, tu voulus laisser tes os sur la plaine qui redira ta gloire aux siècles à venir, il te fallut comme l’illustre fils d’Anchise abandonner la cendre de tes frères sous les débris fumants de leur cité mère…

Après avoir minutieusement examiné cette demeure de la paix et des souvenirs, j’allai m’asseoir avec mon vieil hôte, hors de la cabane, sous les rameaux jaunis d’un vieux sapin. L’orbe agrandi du soleil s’enfonçait sous un horizon pourpré, ses derniers rayons teignaient des vives couleurs du carmin le bord des nuages suspendus immobiles aux portes du couchant ; l’ombre calme de la nuit s’étendait sur les champs ; le laboureur laissant ses travaux, entrait sous son toit, unissant ses derniers chants aux bêlements de son troupeau qu’il conduisait à l’étable. Le murmure lointain des eaux, les soupirs de la brise du soir dans les branches de l’arbre sous lequel nous étions assis, les tintements graves et religieux de la cloche du hameau, les aboiements lents ou précipités des chiens, répétés par les échos prolongés du vallon, formaient les derniers bruits du jour mourant. La lune glissa lentement dans la voûte bleu du ciel, où scintillaient des millions d’étoiles, et sa clarté craintive et rêveuse illumina la colline et le vallon, où se dessinait gigantesque l’ombre mouvante des arbres.

Alors, le vieillard, surexcité par les beautés inappréciables autant qu’indescriptibles d’une belle nuit, me fit la narration suivante, qu’il commença ainsi :

Chapitre II

En 1632, un jeune homme, d’une pauvre mais honnête famille de Québec, nommé Léopold, vint s’établir au milieu de ce vallon encore vierge de culture, sans autre ressource que les ustensiles strictement nécessaires au défrichement d’une terre ; mais son courage, joint à une persévérance invincible, suppléa à tout, et ses efforts furent bientôt couronnés de succès.

Les arbres réduits en une cendre féconde ne redirent plus les échos de la cognée triomphante ; le soc tranchant de la charrue déchira les entrailles productives de la terre, et une moisson abondante vint sourire au laborieux Léopold, largement récompensé de ses incessants labeurs. Voyant l’état progressif de son petit domaine, il voulut se bâtir une habitation forte et durable, sur un endroit d’où il pût embrasser d’un seul coup d’œil toute l’étendue de son vallon ; il choisit en conséquence la place où nous sommes assis, et éleva cette cabane que j’habite depuis bien des années. Une épouse, qui lui ressemblait en vertu, vint partager son bonheur ; mais, depuis cette union que le ciel semblait bénir, un an s’était à peine écoulé qu’elle mourut quelques jours après avoir donné la lumière à un fils, qu’elle nomma Pierre, en mémoire du grand saint qui lui avait été souvent propice dans ses fréquentes invocations.

Léopold restait seul avec son fils, qui tout en le consolant de la perte de sa compagne, ne lui en faisait pas moins verser de larmes ; « pauvre petit, disait-il souvent, si jeune être privé des douceurs d’une mère ! » Mais la Providence qui veillait sur le jeune Pierre, lui envoya une seconde mère. Léopold avait une sœur nommée Clothilde, dont le mari venait de perdre la vie dans une expédition contre les sauvages ; cette jeune et brave femme supportait le poids de son malheur avec la résignation d’une bonne chrétienne ; mère depuis deux lunes, elle ne vivait que pour sa petite fille, Amélie, dont le seul sourire suspendait toutes ses peines. Léopold et Clothilde connaissait l’analogie de leur caractère ; depuis leur enfance ils n’avaient cessé de se témoigner le plus vif amour et la plus grande sympathie ; ils étaient frappés d’un même sort, ils voulurent partager ensemble leur malheur et élever leurs enfants sous un même toit.

Le jeune Pierre trouvait déjà une seconde mère dans Clothilde ; et Léopold pouvait désormais s’éloigner de son habitation, et s’occuper des divers travaux de sa ferme. Au printemps, la neige fondue se précipitant par torrents de tous les points de cette colline, tenait trop longtemps le domaine inaccessible à la herse ; pour obvier à ces inconvénients, Léopold creusa de nombreuses rigoles de larges et profonds fossés, qui portèrent bientôt toutes les eaux superflues dans le ruisseau que vous voyez fuir au milieu du val ; son lit profond recèle toujours une eau abondante et pure pendant les plus grandes chaleurs de l’été, et désaltère les troupeaux. Cet homme laborieux ne pouvait souffrir le moindre dans l’arrangement de sa ferme ; ici le terrain était propre à voir mûrir le mil ; là, le blé devait onduler à flots pressés ; sur la pente de ce coteau sablonneux, la patate étalerait la verdure de son feuillage, et le maïs roulerait en nappes d’or ; aussi, était-il immensément récompensé de ses soins minutieux.

Pour Clothilde, elle s’occupait des travaux qui étaient de son ressort, une propreté continuelle régnait dans l’habitation ; les toisons, les toiles qu’elle lavait au courant d’une onde pure le disputaient en blancheur à la neige. Le soir, ses dormaient leur sommeil d’ange, dans un même berceau, elle courait, la tête nue, et le seau au bras, dans un coin du parc, appelant et la vache oisive, et la chèvre errante qui accouraient à sa voix lui présenter leurs mamelles gonflées, d’où elle faisait jaillir entre ses doigts, un lait plus pur que le miel fraîchement extrait de l’alvéole parfumée. Après le dernier repas du jour, Léopold, fatigué d’un travail rude, prenait le frais sur le seuil de sa cabane, poussait vers le ciel en ondes argentées la fumée de sa pipe, prêtait l’oreille aux gémissements de ses troupeaux, au froissement du feuillage sous la brise nocturne, ou partageait les tendres caresses que prodiguait Clothilde aux deux jeunes orphelins.

Si les chagrins ne peuvent fuir les maisons superbes, les salons brillants d’orgueil, s’envolent et disparaissent sous le beau ciel qui couvre la verte couche des . C’était sous l’humble toit d’un chaume que Léopold et Clothilde oubliaient leur malheur ; c’était sous un toit où séjournait la vertu que se développaient Pierre et Amélie. Déjà ces deux jeunes enfants commençaient à se témoigner un attachement assez sensible ; et, comment -il en être autrement ? Ils avaient sucé le même lait et dormaient dans le même berceau. Que pouvait dire la nature à leur jeune cœur, si ce n’est : « aimez-vous. » Leur séparation, quelque peu longue qu’elle fut, était toujours suivie de longs cris de douleur, qui, dès leur réunion, faisaient soudainement place aux caresses et aux sourires. Sitôt purent marcher, main en main ils franchirent le seuil de la cabane, et essayèrent leurs premiers pas sur le gazon, manifestant leur étonnement de fouler, pour la première fois, un sol qui leur était inconnu. De même le jeune habitant des airs quitte pour la première fois le nid maternel : d’abord craintif et joyeux, il voltige de branche en branche, jusque sur la cime onduleuse de l’arbre, d’où il jette un regard inquiet sur l’empire qu’il doit fendre de son . Clothilde les trouvait souvent endormis à l’ombre des arbres qui environnaient la cabane, dans les bras l’un de l’autre, visage contre visage et confondant leurs douces haleines.

Ô enfance, qui pourra dire tes douceurs et tes charmes ! quel est l’homme qui, au milieu des tempêtes de la vie, pourra se transporter en imagination vers ses premières années, sans que ses yeux versent à flots l’amertume de son cœur !

Cependant, plus jeunes enfants grandissaient, plus les liens de l’amitié les unissaient fortement l’un à l’autre ; Pierre était rempli de complaisances pour Amélie, qu’il appelait sa sœur ; et celle-ci agissait de même à l’égard de son frère. Ils faisaient la joie de leurs parents ; et les habitants des chaumières voisines les citaient à leurs enfants comme des modèles de douceur et d’obéissance. Léopold les instruisait de la religion, sans laquelle l’homme, soit, ne peut goûter le vrai ; il leur enseignait à lire, et ne voulait pas qu’ils en sussent davantage ; ils en sauront bien assez, disait-il, pour servir Dieu et cultiver notre vallon ; le soir à la clarté tremblotante d’une bougie allumée dans la cabane, il leur faisait la lecture de quelques parties de l’évangile, qu’il savait propres à leur inspirer l’amour et la crainte de Dieu. Une aussi douce éducation s’unissant à la pureté de leur jeune cœur, les rendaient les plus heureuses créatures du monde.

Amélie commençait à s’occuper des travaux qu’exigeait l’entretien du ménage ; elle déployait un zèle et une intelligence, qu’on ne trouve que très rarement chez une jeune fille de son âge ; déjà, elle maniait la quenouille avec toutes les grâces de sa jeunesse, les filandres dorées du chanvre se tordaient comme par enchantement entre ses petits doigts d’ivoire. Sa mère n’était jamais veuve de son secours, quand elle lavait les habits du dimanche ; ceux de son frère occupaient surtout son attention, elle avait toujours soin de les lui porter, en lui disant qu’ils étaient très propres, qu’elle avait pris toutes les précautions possibles pour les rendre dignes de lui ; Pierre la remerciait par un baiser, et lui mettait sur la tête une couronne de fleurs, dont l’écarlate contrastant avec la blancheur de son visage, ajoutait encore à sa beauté ; Amélie, fière de sa parure, qu’elle n’aurait pas échangée pour toutes les couronnes des rois, courrait se regarder dans le cristal d’une fontaine voisine, et se présentait ensuite devant sa mère, tenant Pierre par la main ; alors les tendres caresses maternelles ne leur laissaient plus rien à désirer, ils ne pouvaient imaginer d’êtres plus heureux qu’eux.

Pierre se rendait déjà utile à son père qu’il suivait aux travaux des champs ; tantôt, muni d’une légère pioche, il coupait les mauvaises herbes, le chardon aride sur le sillon où croissait la patate ; ou un en mains, il glanait, et là, les épis épars sur le sol. Quand il travaillait avec son père et sa mère à l’extrémité du vallon, Amélie leur apportait le repas du milieu du jour. À midi, le visage tourné au levant, Pierre disait à ses parents « l’ombre s’allonge droit à mon côté, les troupeaux cherchent l’ombrage ; je vois venir Amélie ; » il disait, et toute la famille allait s’ en rond près des ondes d’un ruisseau, sous un arceau verdoyant et fleuri ; Amélie puisait de l’eau dans une cruche de terre, et déployait sur le gazon une nappe d’un lin plus blanc que l’écume des cascades ; et les convives commençaient leur repas champêtre ; une viande saine et agréable, un pain du plus pur froment, des patates d’un goût délicieux, des œufs frais, du lait de chèvre dans des vases d’écorce de bouleau, encore teints de l’incarnat des fraises que Pierre avait cueillies dans la prairie voisine, et qu’il distribuait en parts égales pour le dessert, étaient la nourriture que ces heureux enfants de la ferme préféraient aux mets exquis et variés dont le sybarite nonchalamment assis sur sa couche, se regorge à foison. Après le repas, mollement étendus à l’ombre de la voûte feuillée, une légère brise, embaumée de l’odeur des moissons, les invitait au sommeil. Une heure de repos, et les travaux recommençaient avec une nouvelle ardeur ; les épis grinçaient en tombant sous les efforts de la faucille tranchante ; sous leurs mains laborieuses, les gerbes s’érigeaient en bataillon, fortement liées par leurs pourprées avec le frêle osier ou l’aune humide des marais.

À peine l’ombre de la colline couvrait-elle le vallon qu’Amélie, dont les yeux s’étaient souvent portés vers le couchant et sur les fleurs du val, disait à son frère : « Pierre, tu es fatigué, le soleil vient de passer sous les montagnes, je ne vois plus ses rayons sur la colline, et le tournesol flétri, penche son front vers la terre ; montons à notre demeure il est temps que tu te reposes, » puis, avec ses petites mains brûlantes elle essuyait les sueurs qui roulaient sur son front, et tombaient en perles sur ses joues roses. Pierre souriait, serrait sa sœur dans ses bras et la famille s’acheminait vers l’habitation ; Amélie faisait souvent la moitié de la route sur le dos de son frère, qui malgré ses protestations, voulait qu’elle trop fatiguée pour marcher jusqu’à la cabane. Arrivés à leur demeure ils prenaient le dernier repas du jour, faisaient la prière en commun et s’endormaient paisiblement aux plaintes du vent dans les interstices de la couverture, au murmure d’une onde voisine et aux derniers roucoulements du ramier sur la du toit. Sitôt que le chant du coq annonçait l’apparition de l’aube, ils abandonnaient leur couche, et recommençaient leurs travaux.

Chapitre III

Depuis cette cabane jusqu’à ces masures que vous voyez au levant, avait planté sur un sol, que ses soins avaient rendu productif, une foule d’arbres fruitiers et autres qui, déjà parvenus à leurs grosseurs naturelles, formaient tout à la fois, un verger et un bocage enchanté ; depuis l’humble arbrisseau jusqu’au altier, tous unissaient d’un commun accord, leurs fleurs, leurs verdures, leurs feuillages ; entrelaçaient leurs rameaux épais, leurs branches souples et pressées ; de charmants contrastes, de riantes perspectives, mille fruits velouteux et ambrés récréaient la vue et ravivaient l’odorat. La plus douce haleine des vents du soir et les brises de l’aurore, se prêtant un mutuel appui, entretenaient sous ces voûtes ombreuses, sous ces massifs épais et fleuris, sous ces allées sombres et silencieuses, une fraîcheur que ne pouvaient altérer les étouffantes chaleurs de la saison où les moissons mûries ondulent en flots d’or. Les oiseaux quittaient la solitude des bois voisins venir bâtir leurs nids sous ces ombrages, qu’ils faisaient retentir de leurs chants amoureux. Du haut d’un rocher, qui bornait le bocage, à l’orient, une fontaine jaillissait en nappes de cristal pour tomber ensuite dans un large bassin, dont le pourtour, orné d’une épaisse couche de verdure émaillée de narcisses, de , d’ et de , était planté de lauriers roses, d’ormes, de chênes verts et de peupliers ; des lianes fleuries s’élançaient au haut de ces arbres, se croisaient en tous sens, fouettaient l’escarpement du rocher et mouillaient leurs feuilles et leurs fleurs dans l’onde jaillissante de la fontaine ; suspendues aux branches de l’ormeau les vignes sauvages miraient dans l’eau du bassin leurs grappes azurées.

C’est dans ces lieux d’où ils voyaient là bas, sur la plaine tantôt calme ou irritée du Saint Laurent, filer les navires arrivant d’outre mer ou laissant le port de Québec ; ici, aux flancs des rochers la chèvre suspendue paître près des buissons, ou les brebis, en prenant leur joyeux ébats, brouter l’herbe tendre sur la pente du coteau ; c’est, dis-je dans ces lieux enchanteurs que Pierre et Amélie venaient respirer les parfums de l’air, ouïr les murmures de la fontaine en faisant jaillir comme deux cygnes, en gouttelettes de rosée, l’onde du bassin sur le feuillage et le gazon d’alentour ; je dis comme deux cygnes, car leur beauté, qui, tous les jours, semblait s’enrichir de quelques nouveaux charmes, égalait bien celle de ses oiseaux aux chants harmonieux.

Amélie était dans sa treizième année ; sa taille était souple et élancée ; son corset laissait déjà voir de légères ondulations ; la cire est moins blanche qu’étaient ses épaules grasses et arrondies ; de longs cheveux blonds flottaient en touffes dorées sur son cou ou se déroulaient légers chaque côté de ses joues où souriaient les roses de son printemps. L’humidité de ses beaux yeux bleus contrastait singulièrement avec le sourire habituel de ses lèvres et à la fois l’innocence et le contentement de son âme en lui donnant un certain air de mélancolie. Quand elle dansait avec son frère, nu pieds sur la mousse verte du bocage, on aurait dit la fille de Latone, conduisant le chœur des grâces dans les vallons sacrés de l’ancienne Grèce.

Pierre était d’une complexion plus forte qu’un jeune homme de seize ans sur les bancs d’un collège ; sa taille dépassait celle d’Amélie ; un sang pur et fort colorait son teint brun, une douceur extrême se peignait dans ses yeux et sur front, qu’ombrageaient les boucles d’une chevelure d’ébène ; sa bouche d’une attitude grave ne paraissait sourire que pour Amélie, pour Amélie, qui était la moitié de son cœur, pour Amélie qu’il aimait plus que lui même ; jamais les échos du vallon ne répétaient les sons doucereux de sa flûte, si elle n’était à ses côtés pour l’encourager d’un geste, d’un regard, et l’accompagner de sa voix fine et vibrante.

Ces jeunes créatures voyait s’écouler au milieu de leurs bons parents des jours de bonheur et de sécurité. Ni le désir des vaines richesses, ni l’envie, ni l’avarice, qui ronge et dévore sans cesse l’âme de ses et misérables courtisans ne troublaient jamais cette heureuse famille. Le mensonge et la médisance étaient bannis de leur conversation ; la vérité, que ne peuvent abattre, ni les forces de la puissance, ni l’or des égoïstes, la vérité seule sortait de leur bouche. Servir Dieu, vivre en paix avec ses ennemis et secourir les malheureux étaient leur unique devise.

Le dimanche, sitôt que la fontaine brillait des mille couleurs de l’arc-en-ciel sous les feux du soleil levant et que l’hirondelle, en gazouillant, rasait d’une rapide, son nid glaiseux sous la fenêtre du chaume, Pierre et Amélie ajustaient leurs habits commodes, propres, mais sans luxe, et s’acheminaient avec Léopold et Clothilde vers l’Église de Québec pour y entendre l’office divin. Qu’il faisait beau de voir ces deux jeunes enfants agenouillés devant l’autel sacré du Seigneur, écoutant dans une sainte extase les paroles graves et religieuses du prêtre redisant sous les du saint temple, devant une assemblée de fidèles chrétiens, comment Dieu, la suprême bonté, voulut expirer au milieu des plus affreuses souffrances, des tourments les plus , pour les péchés des hommes, pour nous autres hommes que le moindre souffle de sa juste colère pourrait réduire en un, je ne sais quoi, en un rien. Pierre et Amélie ne revenaient jamais de l’Église sans distribuer aux pauvres mille présents qu’ils avaient toujours soin d’apporter avec eux ; il leur arrivait même assez souvent de se dépouiller de leurs habits pour en couvrir quelques misérables que la nudité retenait relégués loin des yeux du monde et de la douce lumière du jour. Ces bienfaits ne restaient pas sans récompense, et, qui pourrait en douter, où a-t-on vu la charité être ensevelie dans le silence de ? Pierre et Amélie ne pouvaient passer par le chemin qui conduisait à la capitale, sans être comblés de souhaits heureux par ces pauvres gens qui allaient (et ce qui arrivait souvent) jusqu’à les porter à leur habitation sur des branches d’érables, qu’ils arrangeaient en forme de berceau, orné partout de guirlandes de fleurs et de fruits nouveaux.

Qu’ils sont heureux ceux qui savent faire le bien ! ils attirent sur eux la bénédiction du ciel, et ils ont l’amitié des gens qui ne savent pas feindre, des gens qui ne s’affublent jamais du manteau fétide et empesté de l’hypocrisie.

Chapitre IV

Cependant les granges de l’or des moissons, les troupeaux erraient à l’aventure, de la colline au chaume, du chaume à la forêt ; la grive gourmande, l’agaçante hirondelle et l’étourneau criard migraient sur d’autres plages ; les campagnes dépouillées et jaunies frissonnaient sous le souffle glacé du nord. Une fumée noire et épaisse serpentait sur le toit des chaumes ; à un jour nuageux succédait parfois une nuit calme et brillante ; et de fréquentes brumes matinales enveloppant les montagnes et les vallées dérobaient aux regards les rayons d’un soleil éloigné : c’était l’automne.

Le temps était venu où Léopold et Clothilde l’habitude de convier à une grande fête tous leurs amis ; on choisissait, pour rendre la fête plus agréable, une des plus belles soirées de septembre. À peine le jour avait-il fait place à la nuit indiquée, qu’assemblés dans une des plus larges avenues du bocage, on consumait les gâteaux, les coupes se vidaient au milieu des chants, des ris, de mille anecdotes naïves, mille réparties joyeuses, et la danse commençait avec le plus joyeux entrain. Un des invités, reconnu pour bon musicien, faisait résonner les cordes harmonieuses d’un violon sous les coups précipités de l’archet, pendant que ses pieds frappaient en cadence le sol durci. Pierre, unissant au son du violon les accords de sa , complétait le brillant orchestre. On riait, on applaudissait, on battait des mains ; les jeunes filles souriaient et baissaient la vue en rougissant, on leur avait dit tout bas quelques mots d’amour. Amélie, par l’élégance de son maintien et la grâce de ses mouvements, attirait les yeux de tous les assistants, dont beaucoup d’entre eux reconnaissaient leur bienfaitrice ; mais elle n’osait lever les siens que sur Pierre, qui pressait avec effusion sa main fine et brûlante. La clarté mélancolique de la courrière nocturne illuminait les joyeux danseurs, et dessinait leurs ombres mouvantes sur les troncs mousseux des arbres d’alentour.

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