Front matter
Piscis hic non est omnium.
Notice préliminaire
Les Pensées philosophiques furent composées, dit-on, du vendredi saint au lundi de Pâques 1746. Les 50 louis qu’elles produisirent à l’auteur étaient destinés, comme on le sait déjà, à de Puisieux qui, par ses exigences réitérées, a puissamment excité la verve créatrice de Diderot et par conséquent mérite quelque reconnaissance. Un arrêt du Parlement, en date du 7 juillet 1746, condamna le petit volume au feu.
On sait que ces condamnations s’exécutaient ordinairement en effigie et qu’on brûlait de vieux papiers sans valeur à la place du livre lui-même : l’édition de 1746 (in-12) n’est donc pas rare. Elle est ornée d’un joli frontispice, non signé, dans le genre d’Eisen, représentant la Vérité enlevant son masque à la Superstition renversée sur un sphinx et un dragon et tenant d’une main son sceptre rompu, tandis que sa couronne roule à terre.
L’ouvrage eut un grand retentissement. Il reparut en 1757 sous le titre : Étrennes aux Esprits forts, avec une Épître en vers à un philosophe. Chez Porphyre, in-18. Une édition portant le même titre, avait été faite, paraît-il, dès 1746, et avait été attribuée à Voltaire. Une autre qui porte cette date 17008 (sic), Londres, contient des notes qui ne sont point de Diderot. Une autre encore, Londres (Amsterdam) 1777, en français et en italien est suivie de l’Entretien d’un philosophe avec Madame la duchesse de *** donné comme œuvre posthume de Thomas Crudeli. Enfin, en 1801, le premier et unique volume d’un Apocalypse de la raison fut de nouveau consacré à la reproduction de ces Pensées.
Des controverses nombreuses s’établirent à ce propos. On peut citer : Pensées philosophiques (de Diderot) et Pensées chrétiennes (par Georges de Polier) mises en parallèle, La Haye, 1746, in-12 ; l’ouvrage de Diderot y est attribué à La Mettrie, qui s’en défendit ; et Pensées raisonnables opposées aux Pensées philosophiques, par Formey, Berlin (Amsterdam) 1749, 1756, . Voltaire, dans une prétendue lettre de Formey, lui fait dire : « J’apprends qu’un savant de Wittemberg a écrit contre mon titre, et qu’il y trouve une double erreur. »
Un autre opuscule, écrit par le P. Senemaud, jésuite, sous le titre de Pensées philosophiques d’un citoyen de Montmartre (1756, in-12), est assez maltraité dans la correspondance de Grimm. En 1761, des Pensées philosophiques sur divers sujets, avec cette épigraphe : Utimur exemplis parurent à La Haye. L’auteur n’est pas connu. L’ouvrage contient 104 Pensées qui réfutent en les paraphrasant celles de Diderot.
Il y eut encore : Lettres sur l’écrit intitulé Pensées philosophiques et sur le livre des Mœurs, 1749, in-12. L’auteur y peint l’ouvrage comme « dangereux et séduisant » et dit comme conclusion : « Je finis en plaignant l’auteur des Pensées philosophiques du temps qu’il a perdu à les compiler… Je souhaiterais que ce philosophe en détrempe daignât lire avec toute l’attention dont je ne le crois pas tout à fait incapable, le Traité de la vraie religion, en cinq volumes. » Or, l’auteur du Traité est le même que celui des Lettres : l’abbé Fr. Ilharat de la Chambre et nous avons vu que Diderot l’avait lu, puisqu’il le cite plusieurs fois dans l’Essai sur le mérite et la vertu. Ce qui prouve que l’abbé s’exagérait un peu la puissance de sa dialectique.
Outre ces critiques directes et peut-être un peu pesantes, il y eut pendant longtemps, à chaque page, dans les brochures et dans les journaux dirigés contre les Encyclopédistes, des allusions aux Pensées philosophiques. Palissot se distingua surtout dans cette guerre d’escarmouche et rien n’égale sa colère contre le préambule des Pensées si ce n’est sa fureur contre le premier mot de l’Interprétation de la nature.
Comme on le remarquera, Diderot n’est point encore ici ce que Naigeon le fait : purgé de toute matière superstitieuse. Il est toujours déiste ; il a soin seulement de distinguer entre son Dieu et celui des dévots. Il lisait alors Bayle, et, à l’exemple de ce sceptique qui a fourni autant d’arguments aux défenseurs de l’Église qu’à ses ennemis, il avait pris l’habitude de ne pas décider de lui-même, laissant le lecteur glisser du côté où son penchant l’entraînait, après lui avoir montré les deux voies. On retrouvera (Pensées xxii et xxiii surtout) les arguments contre l’athéisme dont il s’était déjà servi dans les Notes de l’Essai sur le mérite et la vertu.
On trouvera même, dans la lviii pensée, une profession de foi de catholicisme qui aurait dû faire réfléchir les juges qui condamnèrent l’ouvrage, mais qui n’a pas suffi à les désarmer.
Pensées
-
-
On déclame sans fin contre les passions ; on leur impute toutes les peines de l’homme, et l’on oublie qu’elles sont aussi la source de tous ses plaisirs. C’est dans sa constitution un élément dont on ne peut dire ni trop de bien ni trop de mal. Mais ce qui me donne de l’humeur, c’est qu’on ne les regarde jamais que du mauvais côté. On croirait faire injure à la raison, si l’on disait un mot en faveur de ses rivales ; cependant il n’y a que les passions, et les grandes passions, qui puissent élever l’âme aux grandes choses. Sans elles, plus de sublime, soit dans les mœurs, soit dans les ouvrages ; les beaux-arts retournent en enfance, et la vertu devient minutieuse.
Les passions sobres font les hommes communs. Si j’attends l’ennemi, quand il s’agit du salut de ma patrie, je ne suis qu’un citoyen ordinaire. Mon amitié n’est que circonspecte, si le péril d’un ami me laisse les yeux ouverts sur le mien. La vie m’est-elle plus chère que ma maîtresse, je ne suis qu’un amant comme un autre.
Les passions amorties dégradent les hommes extraordinaires. La contrainte anéantit la grandeur et l’énergie de la nature. Voyez cet arbre ; c’est au luxe de ses branches que vous devez la fraîcheur et l’étendue de ses ombres : vous en jouirez jusqu’à ce que l’hiver vienne le dépouiller de sa chevelure. Plus d’excellence en poésie, en peinture, en musique, lorsque la superstition aura fait sur le tempérament l’ouvrage de la vieillesse.
Ce serait donc un bonheur, me dira-t-on, d’avoir les passions fortes. Oui, sans doute, si toutes sont à l’unisson. Établissez entre elles une juste harmonie, et n’en appréhendez point de désordres. Si l’espérance est balancée par la crainte, le point d’honneur par l’amour de la vie, le penchant au plaisir par l’intérêt de la santé, vous ne verrez ni libertins, ni téméraires, ni lâches.
C’est le comble de la folie, que de se proposer la ruine des passions. Le beau projet que celui d’un dévot qui se tourmente comme un forcené, pour ne rien désirer, ne rien aimer, ne rien sentir, et qui finirait par devenir un vrai monstre s’il réussissait !
Ce qui fait l’objet de mon estime dans un homme pourrait-il être l’objet de mes mépris dans un autre ? Non, sans doute. Le vrai, indépendant de mes caprices, doit être la règle de mes jugements ; et je ne ferai point un crime à celui-ci de ce que j’admirerai dans celui-là comme une vertu. Croirai-je qu’il était réservé à quelques-uns de pratiquer des actes de perfection, que la nature et la religion doivent ordonner indifféremment à tous ? encore moins ; car d’où leur viendrait ce privilège exclusif ? Si Pacôme a bien fait de rompre avec le genre humain pour s’enterrer dans une solitude, il ne m’est pas défendu de l’imiter : en l’imitant, je serai tout aussi vertueux que lui ; et je ne devine pas pourquoi cent autres n’auraient pas le même droit que moi. Cependant il ferait beau voir une province entière, effrayée des dangers de la société, se disperser dans les forêts ; ses habitants vivre en bêtes farouches pour se sanctifier ; mille colonnes élevées sur les ruines de toutes affections sociales ; un nouveau peuple de stylites se dépouiller, par religion, des sentiments de la nature, cesser d’être hommes, et faire les statues pour être vrais chrétiens.
Quelles voix ! quels cris ! quels gémissements ! Qui a renfermé dans ces cachots tous ces cadavres plaintifs ? Quels crimes ont commis tous ces malheureux ? Les uns se frappent la poitrine avec des cailloux ; d’autres se déchirent le corps avec des ongles de fer ; tous ont les regrets, la douleur et la mort dans les yeux. Qui les condamne à ces tourments ?… Le Dieu qu’ils ont offensé… Quel est donc ce Dieu ? Un Dieu plein de bonté… Un Dieu plein de bonté trouverait-il du plaisir à se baigner dans les larmes ! Les frayeurs ne feraient-elles pas injure à sa clémence ? Si des criminels avaient à calmer les fureurs d’un tyran, que feraient-ils de plus ?
Il y a des gens dont il ne faut pas dire qu’ils craignent Dieu, mais bien qu’ils en ont peur.
Sur le portrait qu’on me fait de l’Être suprême, sur son penchant à la colère, sur la rigueur de ses vengeances, sur certaines comparaisons qui nous expriment en nombre le rapport de ceux qu’il laisse périr à ceux à qui il daigne tendre la main, l’âme la plus droite serait tentée de souhaiter qu’il n’existât pas. L’on serait assez tranquille en ce monde, si l’on était assez bien assuré que l’on n’a rien à craindre dans l’autre : la pensée qu’il n’y a point de Dieu n’a jamais effrayé personne, mais bien celle qu’il y en a un tel que celui qu’on me peint.
Il ne faut imaginer Dieu ni trop bon, ni méchant. La justice est entre l’excès de la clémence et la cruauté, ainsi que les peines finies sont entre l’impunité et les peines éternelles.
Je sais que les idées sombres de la superstition sont plus généralement approuvées que suivies ; qu’il est des dévots qui n’estiment pas qu’il faille se haïr cruellement pour bien aimer Dieu et vivre en désespérés pour être religieux : leur dévotion est enjouée, leur sagesse est fort humaine ; mais d’où naît cette différence de sentiments entre des gens qui se prosternent au pied des mêmes autels ? La piété suivrait-elle aussi la loi de ce maudit tempérament ? Hélas ! comment en disconvenir ? Son influence ne se remarque que trop sensiblement dans le même dévot : il voit, selon qu’il est affecté, un Dieu vengeur ou miséricordieux, les enfers ou les cieux ouverts ; il tremble de frayeur où il brûle d’amour ; c’est une fièvre qui a ses accès froids et chauds.
Oui, je le soutiens, la superstition est plus injurieuse à Dieu que l’athéisme, « J’aimerais mieux, dit Plutarque, qu’on pensât qu’il n’y eut jamais de Plutarque au monde, que de croire que Plutarque est injuste, colère, inconstant, jaloux, vindicatif, et tel qu’il serait bien fâché d’être. »
Le déiste seul peut faire tête à l’athée. Le superstitieux n’est pas de sa force. Son Dieu n’est qu’un être d’imagination. Outre les difficultés de la matière, il est exposé à toutes celles qui résultent de la fausseté de ses notions. Un C…, un S… auraient été mille fois plus embarrassants pour un Vanini, que tous les Nicole et les Pascal du monde.
Pascal avait de la droiture ; mais il était peureux et crédule. Élégant écrivain, et raisonneur profond, il eût sans doute éclairé l’univers, si la Providence ne l’eût abandonné à des gens qui sacrifièrent ses talents à leurs haines. Qu’il serait à souhaiter qu’il eût laissé aux théologiens de son temps le soin de vider leurs querelles ; qu’il se fût livré à la recherche de la vérité, sans réserve et sans crainte d’offenser Dieu, en se servant de tout l’esprit qu’il en avait reçu, et surtout qu’il eût refusé pour maîtres des hommes qui n’étaient pas dignes d’être ses disciples ! On pourrait bien lui appliquer ce que l’ingénieux La Mothe disait de La Fontaine : Qu’il fut assez bête pour croire qu’Arnaud, de Sacy et Nicole valaient mieux que lui.
« Je vous dis qu’il n’y a point de Dieu ; que la création est une chimère ; que l’éternité du monde n’est pas plus incommode que l’éternité d’un esprit ; que, parce que je ne conçois pas comment le mouvement a pu engendrer cet univers, qu’il a si bien la vertu de conserver, il est ridicule de lever cette difficulté par l’existence supposée d’un être que je ne conçois pas davantage ; que, si les merveilles qui brillent dans l’ordre physique décèlent quelque intelligence, les désordres qui règnent dans l’ordre moral anéantissent toute Providence. Je vous dis que, si tout est l’ouvrage d’un Dieu, tout doit être le mieux qu’il est possible : car, si tout n’est pas le mieux qu’il est possible, c’est en Dieu impuissance ou mauvaise volonté. C’est donc pour le mieux que je ne suis pas plus éclairé sur son existence : cela posé, qu’ai-je affaire de vos lumières ? Quand il serait aussi démontré qu’il l’est peu que tout mal est la source d’un bien ; qu’il était bon qu’un Britannicus, que le meilleur des princes pérît ; qu’un Néron, que le plus méchant des hommes régnât ; comment prouverait-on qu’il était impossible d’atteindre au même but sans user des mêmes moyens ? Permettre des vices pour relever l’éclat des vertus, c’est un bien frivole avantage pour un inconvénient si réel. » Voilà, dit l’athée, ce que je vous objecte ; qu’avez-vous à répondre ?… « Que je suis un scélérat, et que si je n’avais rien à craindre de Dieu, je n’en combattrais pas l’existence. » Laissons cette phrase aux déclamateurs : elle peut choquer la vérité ; l’urbanité la défend, et elle marque peu de charité. Parce qu’un homme a tort de ne pas croire en Dieu, avons-nous raison de l’injurier ? On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves. Entre deux controversistes, il y a cent à parier contre un, que celui qui aura tort se fâchera. « Tu prends ton tonnerre au lieu de répondre, dit Ménippe à Jupiter ; tu as donc tort ? »
On demandait un jour à quelqu’un s’il y avait de vrais athées. Croyez-vous, répondit-il, qu’il y ait de vrais chrétiens ?
Toutes les billevesées de la métaphysique ne valent pas un argument ad hominem. Pour convaincre, il ne faut quelquefois que réveiller le sentiment ou physique ou moral. C’est avec un bâton qu’on a prouvé au pyrrhonien qu’il avait tort de nier son existence. Cartouche, le pistolet à la main, aurait pu faire à Hobbes une pareille leçon : « La bourse ou la vie ; nous sommes seuls, je suis le plus fort, et il n’est pas question entre nous d’équité. »
Ce n’est pas de la main du métaphysicien que sont partis les grands coups que l’athéisme a reçus. Les méditations sublimes de Malebranche et de Descartes étaient moins propres à ébranler le matérialisme qu’une observation de Malpighi. Si cette dangereuse hypothèse chancelé de nos jours, c’est à la physique expérimentale que l’honneur en est dû. Ce n’est que dans les ouvrages de Newton, de Muschenbroek, d’Hartzoeker et de Nieuwentit, qu’on a trouvé des preuves satisfaisantes de l’existence d’un être souverainement intelligent. Grâce aux travaux de ces grands hommes, le monde n’est plus un dieu, c’est une machine qui a ses roues, ses cordes, ses poulies, ses ressorts et ses poids.
Les subtilités de l’ontologie ont fait tout au plus des sceptiques ; c’est à la connaissance de la nature qu’il était réservé de faire de vrais déistes. La seule découverte des germes a dissipé une des plus puissantes objections de l’athéisme. Que le mouvement soit essentiel ou accidentel à la matière, je suis maintenant convaincu que ses effets se terminent à des développements : toutes les observations concourent à me démontrer que la putréfaction seule ne produit rien d’organisé ; je puis admettre que le mécanisme de l’insecte le plus vil n’est pas moins merveilleux que celui de l’homme, et je ne crains pas qu’on en infère qu’une agitation intestine des molécules étant capable de donner l’un, il est vraisemblable qu’elle a donné l’autre. Si un athée avait avancé, il y a deux cents ans, qu’on verrait peut-être un jour des hommes sortir tout formés des entrailles de la terre, comme on voit éclore une foule d’insectes d’une masse de chair échauffée, je voudrais bien savoir ce qu’un métaphysicien aurait eu à lui répondre.
C’était en vain que j’avais essayé contre un athée les subtilités de l’école ; il avait même tiré de la faiblesse de ces raisonnements une objection assez forte. « Une multitude de vérités inutiles me sont démontrées sans réplique, disait-il ; et l’existence de Dieu, la réalité du bien et du mal moral, l’immortalité de l’âme, sont encore des problèmes pour moi. Quoi donc ! me serait-il moins important d’être éclairé sur ces sujets, que d’être convaincu que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits ? » Tandis qu’en habile déclamateur il me faisait avaler à longs traits toute l’amertume de cette réflexion, je rengageai le combat par une question qui dut paraître singulière à un homme enflé de ses premiers succès… Êtes-vous un être pensant ? lui demandai-je… « En pourriez-vous douter ? » me répondit-il d’un air satisfait… Pourquoi non ? qu’ai-je aperçu qui m’en convainque ?… des sons et des mouvements ?… Mais le philosophe en voit autant dans l’animal qu’il dépouille de la faculté de penser : pourquoi vous accorderais-je ce que Descartes refuse à la fourmi ? Vous produisez à l’extérieur des actes assez propres à m’en imposer ; je serais tenté d’assurer que vous pensez en effet ; mais la raison suspend mon jugement. « Entre les actes extérieurs et la pensée, il n’y a point de liaison essentielle, me dit-elle ; il est possible que ton antagoniste ne pense non plus que sa montre : fallait-il prendre pour un être pensant le premier animal à qui l’on apprit à parler ? Qui t’a révélé que tous les hommes ne sont pas autant de perroquets instruits à ton insu ?… » « Cette comparaison est tout au plus ingénieuse, me répliqua-t-il ; ce n’est pas sur le mouvement et les sons, c’est sur le fil des idées, la conséquence qui règne entre les propositions et la liaison des raisonnements, qu’il faut juger qu’un être pense : s’il se trouvait un perroquet qui répondît à tout, je prononcerais sans balancer que c’est un être pensant… Mais qu’a de commun cette question avec l’existence de Dieu ? quand vous m’aurez démontré que l’homme en qui j’aperçois le plus d’esprit n’est peut-être qu’un automate, en serai-je mieux disposé à reconnaître une intelligence dans la nature ?… » C’est mon affaire, repris-je : convenez cependant qu’il y aurait de la folie à refuser à vos semblables la faculté de penser. « Sans doute ; mais que s’ensuit-il de là ?… » Il s’ensuit que si l’univers, que dis-je l’univers ! que si l’aile d’un papillon m’offre des traces mille fois plus distinctes d’une intelligence que vous n’avez d’indices que votre semblable est doué de la faculté de penser, il serait mille fois plus fou de nier qu’il existe un Dieu que de nier que votre semblable pense. Or, que cela soit ainsi, c’est à vos lumières, c’est à votre conscience que j’en appelle : avez-vous jamais remarqué dans les raisonnements, les actions et la conduite de quelque homme que ce soit, plus d’intelligence, d’ordre, de sagacité, de conséquence que dans le mécanisme d’un insecte ? La Divinité n’est-elle pas aussi clairement empreinte dans l’œil d’un ciron que la faculté de penser dans les ouvrages du grand Newton ? Quoi ! le monde formé prouve moins une intelligence que le monde expliqué ?… Quelle assertion !… « Mais, répliquez-vous, j’admets la faculté de penser dans un autre d’autant plus volontiers que je pense moi-même… » Voilà, j’en tombe d’accord, une présomption que je n’ai point ; mais n’en suis-je pas dédommagé par la supériorité de mes preuves sur les vôtres ? L’intelligence d’un premier être ne m’est-elle pas mieux démontrée dans la nature par ses ouvrages, que la faculté de penser dans un philosophe par ses écrits ? Songez donc que je ne vous objectais qu’une aile de papillon, qu’un œil de ciron, quand je pouvais vous écraser du poids de l’univers. Ou je me trompe lourdement, ou cette preuve vaut bien la meilleure qu’on ait encore dictée dans les écoles. C’est sur ce raisonnement, et quelques autres de la même simplicité, que j’admets l’existence d’un Dieu, et non sur ces tissus d’idées sèches et métaphysiques, moins propres à dévoiler la vérité qu’à lui donner l’air du mensonge.
J’ouvre les cahiers d’un professeur célèbre et je lis : « Athées, je vous accorde que le mouvement est essentiel à la matière ; qu’en concluez-vous ?… que le monde résulte du jet fortuit des atomes ? J’aimerais autant que vous me dissiez que l’Iliade d’Homère, ou la Henriade de Voltaire est un résultat de jets fortuits de caractères. » Je me garderai bien de faire ce raisonnement à un athée : cette comparaison lui donnerait beau jeu. Selon les lois de l’analyse des sorts, me dirait-il, je ne dois point être surpris qu’une chose arrive lorsqu’elle est possible, et que la difficulté de l’événement est compensée par la quantité des jets. Il y a tel nombre de coups dans lesquels je gagerais, avec avantage, d’amener cent mille six à la fois avec cent mille dés. Quelle que fût la somme finie des caractères avec laquelle on me proposerait d’engendrer fortuitement l’Iliade, il y a telle somme finie de jets qui me rendrait la proposition avantageuse : mon avantage serait même infini si la quantité de jets accordée était infinie. Vous voulez bien convenir avec moi, continuerait-il, que la matière existe de toute éternité, et que le mouvement lui est essentiel. Pour répondre à cette faveur, je vais supposer avec vous que le monde n’a point de bornes ; que la multitude des atomes était infinie, et que cet ordre qui vous étonne ne se dément nulle part : or, de ces aveux réciproques, il ne s’ensuit autre chose, sinon que la possibilité d’engendrer fortuitement l’univers est très-petite, mais que la quantité des jets est infinie, c’est-à-dire que la difficulté de l’événement est plus que suffisamment compensée par la multitude des jets. Donc, si quelque chose doit répugner à la raison, c’est la supposition que, la matière s’étant mue de toute éternité, et qu’y ayant peut-être dans la somme infinie des combinaisons possibles un nombre infini d’arrangements admirables, il ne se soit rencontré aucun de ces arrangements admirables dans la multitude infinie de ceux qu’elle a pris successivement. Donc, l’esprit doit être plus étonné de la durée hypothétique du chaos que de la naissance réelle de l’univers.
Je distingue les athées en trois classes. Il y en a quelques-uns qui vous disent nettement qu’il n’y a point de Dieu, et qui le pensent : ce sont les vrais athées ; un assez grand nombre, qui ne savent qu’en penser, et qui décideraient volontiers la question à croix ou pile : ce sont les athées sceptiques ; beaucoup plus qui voudraient qu’il n’y en eût point, qui font semblant d’en être persuadés, qui vivent comme s’ils l’étaient : ce sont les fanfarons du parti. Je déteste les fanfarons ; ils sont faux : je plains les vrais athées ; toute consolation me semble morte pour eux ; et je prie Dieu pour les sceptiques ; ils manquent de lumières.
Le déiste assure l’existence d’un Dieu, l’immortalité de l’âme et ses suites : le sceptique n’est point décidé sur ces articles ; l’athée les nie. Le sceptique a donc, pour être vertueux, un motif de plus que l’athée, et quelque raison de moins que le déiste. Sans la crainte du législateur, la pente du tempérament et la connaissance des avantages actuels de la vertu, la probité de l’athée manquerait de fondement, et celle du sceptique serait fondée sur un peut-être.
Le scepticisme ne convient pas à tout le monde. Il suppose un examen profond et désintéressé : celui qui doute parce qu’il ne connaît pas les raisons de crédibilité n’est qu’un ignorant. Le vrai sceptique a compté et pesé les raisons. Mais ce n’est pas une petite affaire que de peser des raisonnements. Qui de nous en connaît exactement la valeur ? Qu’on apporte cent preuves de la même vérité, aucune ne manquera de partisans. Chaque esprit a son télescope. C’est un colosse à mes yeux que cette objection qui disparaît aux vôtres : vous trouvez légère une raison qui m’écrase. Si nous sommes divisés sur la valeur intrinsèque, comment nous accorderons-nous sur le poids relatif ? Dites-moi, combien faut-il de preuves morales pour contre-balancer une conclusion métaphysique ? Sont-ce mes lunettes qui pèchent ou les vôtres ? Si donc il est si difficile de peser des raisons, et s’il n’est point de questions qui n’en aient pour et contre, et presque toujours à égale mesure, pourquoi tranchons-nous si vite ? D’où nous vient ce ton si décidé ? N’avons-nous pas éprouvé cent fois que la suffisance dogmatique révolte ? « On me faict haïr les choses vraisemblables, dit l’auteur des Essais (Liv. III, ch. xi), quand on me les plante pour infaillibles : I’aime ces mots qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions ; à l’adventure, aulcunement, quelque, on dict, ie pense, et semblables : et si i’eusse eu à dresser des enfants, ie leur eusse tant mis en la bouche cette façon de respondre enquestante, non résolutive : qu’est-ce à dire ? Ie ne l’entends pas, Il pourrait estre, est-il vray ? qu’ils eussent plustost gardé la forme d’apprentis à soixante ans que de représenter les docteurs à dix ans, comme ils font. »
Qu’est-ce que Dieu ? question qu’on fait aux enfants, et à laquelle les philosophes ont bien de la peine à répondre.
On sait à quel âge un enfant doit apprendre à lire, à chanter, à danser, le latin, la géométrie. Ce n’est qu’en matière de religion qu’on ne consulte point sa portée ; à peine entend-il, qu’on lui demande : Qu’est-ce que Dieu ? C’est dans le même instant, c’est de la même bouche qu’il apprend qu’il y a des esprits follets, des revenants, des loups-garous, et un Dieu. On lui inculque une des plus importantes vérités d’une manière capable de la décrier un jour au tribunal de sa raison. En effet, qu’y aura-t-il de surprenant, si, trouvant à l’âge de vingt ans l’existence de Dieu confondue dans sa tête avec une foule de préjugés ridicules, il vient à la méconnaître et à la traiter ainsi que nos juges traitent un honnête homme qui se trouve engagé par accident dans une troupe de coquins.
On nous parle trop tôt de Dieu : autre défaut ; on n’insiste pas assez sur sa présence. Les hommes ont banni la Divinité d’entre eux ; ils l’ont réléguée dans un sanctuaire ; les murs d’un temple bornent sa vue ; elle n’existe point au delà. Insensés que vous êtes ! détruisez ces enceintes qui rétrécissent vos idées ; élargissez Dieu ; voyez-le partout où il est, ou dites qu’il n’est point. Si j’avais un enfant à dresser, moi, je lui ferais de la Divinité une compagnie si réelle, qu’il lui en coûterait peut-être moins pour devenir athée que pour s’en distraire. Au lieu de lui citer l’exemple d’un autre homme qu’il connaît quelquefois pour plus méchant que lui, je lui dirais brusquement : Dieu t’entend, et tu mens. Les jeunes gens veulent être pris par les sens. Je multiplierais donc autour de lui les signes indicatifs de la présence divine. S’il se faisait, par exemple, un cercle chez moi, j’y marquerais une place à Dieu, et j’accoutumerais mon élève à dire : Nous étions quatre, Dieu, mon ami, mon gouverneur et moi.
L’ignorance et l’incuriosité sont deux oreillers fort doux ; mais pour les trouver tels, il faut avoir la tête aussi bien faite que Montaigne.
Les esprits bouillants, les imaginations ardentes ne s’accommodent pas de l’indolence du sceptique. Ils aiment mieux hasarder un choix que de n’en faire aucun ; se tromper que de vivre incertains : soit qu’ils se méfient de leurs bras, soit qu’ils craignent la profondeur des eaux, on les voit toujours suspendus à des branches dont ils sentent toute la faiblesse, et auxquelles ils aiment mieux demeurer accrochés que de s’abandonner au torrent. Ils assurent tout, bien qu’ils n’aient rien soigneusement examiné : ils ne doutent de rien, parce qu’ils n’en ont ni la patience ni le courage. Sujets à des lueurs qui les décident, si par hasard ils rencontrent la vérité, ce n’est point à tâtons, c’est brusquement, et comme par révélation. Ils sont, entre les dogmatiques, ce qu’on appelle les illuminés chez le peuple dévot. J’ai vu des individus de cette espèce inquiète qui ne concevaient pas comment on pouvait allier la tranquillité d’esprit avec l’indécision. « Le moyen de vivre heureux sans savoir qui l’on est, d’où l’on vient, où l’on va, pourquoi l’on est venu ! » Je me pique d’ignorer tout cela, sans en être plus malheureux, répondait froidement le sceptique : ce n’est point ma faute si j’ai trouvé ma raison muette quand je l’ai questionnée sur mon état. Toute ma vie j’ignorerai, sans chagrin, ce qu’il m’est impossible de savoir. Pourquoi regretterais-je des connaissances que je n’ai pu me procurer, et qui, sans doute, ne me sont pas fort nécessaires, puisque j’en suis privé ? J’aimerais autant, a dit un des premiers génies de notre siècle, m’affliger sérieusement de n’avoir pas quatre yeux, quatre pieds et deux ailes.
On doit exiger de moi que je cherche la vérité, mais non que je la trouve. Un sophisme ne peut-il pas m’affecter plus vivement qu’une preuve solide ? Je suis nécessité de consentir au faux que je prends pour le vrai, et de rejeter le vrai que je prends pour le faux : mais, qu’ai-je à craindre, si c’est innocemment que je me trompe ? L’on n’est point récompensé dans l’autre monde, pour avoir eu de l’esprit dans celui-ci : y serait-on puni pour en avoir manqué ? Damner un homme pour de mauvais raisonnements, c’est oublier qu’il est un sot pour le traiter comme un méchant.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Pensées philosophiques.
