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Mémoires pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de Diderot

Denis Diderot · 1875 · Free in the US

16,427 words · about 1 h 9 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Denis Diderot
Language
French
Published
1875
Length
16,427 words · about 1 h 9 min
Sections
5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Notice préliminaire about 2 min
  2. Texte about 58 min
  3. Note 1 about 3 min
  4. Notice 2 about 3 min
  5. Note 3 about 3 min

Continue:

Notice préliminaire

Les Mémoires de de Vandeul sur son père sont un des ouvrages où ont le plus puisé les biographes modernes de Diderot. Ils sont en effet écrits avec un accent de vérité que seul M. Jal, dans son Dictionnaire critique, s’est efforcé de ne point voir. Il est vrai que sa thèse pour les condamner consiste à les croire écrits par de Vandeul à la veille de sa mort. « Les pièces que j’ai sous les yeux, dit-il, prouvent que… la mémoire de de Vanduel (sic) n’était pas très fidèle, ce qui n’est pas bien étonnant. À soixante-dix ans cette faculté précieuse fait souvent défaut à ceux-là mêmes qui dans leur jeunesse en ont été le plus doués. » Or ce n’est point en 1823, à soixante-dix ans, que de Vandeul a recueilli ses souvenirs, c’est presque immédiatement après la mort de son père. Son manuscrit circulait à Paris en 1787. Nous avons vu, à propos de l’écrit de Meister, que cet ami de Diderot l’avait eu entre les mains, puisqu’il en a cité textuellement plusieurs passages. Si la France ne l’a connu complètement qu’en 1830, ce n’est pas qu’il fût inconnu ailleurs. L’Allemagne l’avait publié dès 1813, comme on peut le voir dans l’Allgemeiner Zeitschrift von Deutschen für Deutsche, de Schelling, vol. I, cahier ii, p. 145-195. C’était là que M. Depping (1819) avait puisé la plupart de ses renseignements, mais cette publicité fut à ce point non avenue, que M. François Barrière put croire offrir une primeur aux lecteurs de son curieux livre : Tableaux de genre et d’histoire (1828, ), en leur donnant quelques extraits d’un manuscrit de ces Mémoires à lui confié par un ami qu’il ne nomme pas, et que ce manuscrit, lorsqu’il parut intégralement chez Sautelet en 1830 (, 68 pages) pour être placé en tête des quatre volumes d’Œuvres inédites de Diderot, publiées chez Paulin la même année, fut considéré comme une découverte.

En somme, c’est la seule chose que Marie-Angélique Diderot ait écrite, et cela à un âge où elle devait avoir encore présent à l’esprit tout ce qu’elle avait vu dans la maison de son père. Née en 1753, elle avait en 1787 trente-quatre ans. Elle était restée seule des quatre enfants qu’avait eus Diderot et comme telle elle avait été chérie de lui à l’extrême. Elle lui rend dans ces pages le témoignage d’une piété filiale sincère, mais sans cette pointe d’exaltation qu’on aurait pu y trouver si elle n’avait point été élevée avec prudence et sagesse et maintenue à égale distance des fougues antireligieuses de son père et des superstitions naïves de sa mère. Il semble que par la suite elle ait même eu quelque effroi des doctrines paternelles, puisque Auguis (Préface envoyée de Berlin dans les Conseils du trône, 1823) put lui reprocher de garder trop jalousement les Mémoires de son père et sa Logique ; mais en 1787 elle nous apparaît surtout comme sincère et de tous points véridique, sauf de légères erreurs de chronologie fort explicables.

Ces Mémoires ont reparu en 1841 à la suite des deux volumes in-18, contenant les Lettres à Voland, publiés chez Garnier frères et H. Fournier, mais ils y étaient écourtés et ils ont été donnés, avec les mêmes suppressions, en tête de l’Esprit de Diderot, in-32, Hetzel, sans date.

Texte

MÉMOIRES

POUR SERVIR

À L’HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

DE DIDEROT

PAR MADAME DE VANDEUL, SA FILLE

Denis Diderot est né à Langres en Champagne, au mois d’octobre 1713.

Son père était coutelier ; depuis deux cents ans sa famille n’a point professé d’autre état. Il était recommandable par son exacte et scrupuleuse justice ; beaucoup de fermeté dans le caractère et d’adresse dans son métier. Il avait imaginé des lancettes particulières. Denis, l’aîné de ses enfants, fut destiné à l’état ecclésiastique ; un de ses oncles devait lui résigner son canonicat.

Il donna dès l’âge le plus tendre une preuve de profonde sensibilité : on le mena à trois ans voir une exécution publique ; il revint malade et fut attaqué d’une violente jaunisse.

À huit ou neuf ans il commença ses études aux Jésuites de sa ville ; à douze il fut tonsuré. La seule particularité qu’il m’ait contée du commencement de son éducation est une querelle qu’il eut avec ses camarades ; elle fut assez vive pour lui donner l’exclusion du collège un jour d’exercice public et de distribution de prix. Il ne put supporter l’idée de passer ce temps dans la maison paternelle et d’affliger ses parents ; il fut au collège, le suisse lui refusa la porte, il la franchit dans un moment de foule, et se mit à courir de toutes ses forces ; le suisse l’atteignit avec une espèce de pique dont il lui blessa le côté ; l’enfant ne se rebute point, il arrive et prend la place qu’il avait droit d’occuper ; prix de composition, de mémoire, de poésie, etc., il les remporta tous. Sûrement il les méritait, puisque l’envie de le punir ne put influer sur la justice de ses supérieurs. Il reçut plusieurs volumes et autant de couronnes ; trop faible pour porter le tout, il passa les couronnes dans son cou, et les bras chargés de livres, il revint chez son père. Sa mère était à la porte de la maison ; elle le vit arriver au milieu de la place publique dans cet équipage et environné de ses camarades ; il faut être mère pour sentir ce qu’elle dut éprouver. On le fêta, on le caressa beaucoup ; mais le dimanche suivant, comme on le parait pour l’office, on s’aperçut qu’il avait une plaie assez considérable ; il n’avait pas même songé à s’en plaindre.

Né vif, aimant la chasse, s’il était toujours supérieur dans les devoirs de classe, il était très souvent inexact. Il se fatigua des remontrances de ses régents, et dit un matin à son père qu’il ne voulait plus continuer ses études. « Tu veux donc être coutelier ? — De tout mon cœur… » On lui donna le tablier de boutique, et il se mit à côté de son père. Il gâtait tout ce qu’il touchait de canifs, de couteaux ou d’autres instruments. Cela dura quatre ou cinq jours ; au bout de ce temps il se lève, monte à sa chambre, prend ses livres et retourne au collège. « J’aime mieux l’impatience que l’ennui, » dit-il à son père ; et depuis ce moment il continua ses classes sans aucune interruption.

Les Jésuites ne tardèrent pas à sentir l’utilité dont cet élève pourrait être à leur corps ; ils employèrent la séduction des louanges, l’appât toujours si séduisant des voyages et de la liberté ; ils le déterminèrent à quitter la maison paternelle et à s’éloigner avec un Jésuite auquel il était attaché. Denis avait pour ami un cousin de son âge, il lui confia son secret et l’engagea à l’accompagner ; mais le cousin, plus médiocre et plus sage, découvrit le projet à son père ; le jour du départ, l’heure, tout fut indiqué. Mon grand-père garda le plus profond silence ; mais en allant se coucher, il emporta les clefs de la porte cochère, et lorsqu’il entendit son fils descendre, il se présenta devant lui et lui demanda où il allait à minuit ? « À Paris, lui répond le jeune homme, où je dois entrer aux Jésuites. — Ce ne sera pas pour ce soir, mais vos désirs seront remplis ; allons d’abord dormir… »

Le lendemain son père retint deux places à la voiture publique, et l’amena à Paris au collège d’Harcourt. Il fit les conditions de son petit établissement et prit congé de son fils. Mais le bonhomme aimait trop chèrement cet enfant pour l’abandonner sans être tout à fait tranquille sur son sort ; il eut la constance de rester quinze jours de suite à tuer le temps et à périr d’ennui dans une auberge sans voir le seul objet pour lequel il y séjournait. Au bout de ce temps il fut au collège, et mon père m’a souvent dit que cette marque de tendresse et de bonté l’aurait fait aller au bout du monde, si le sien l’eût exigé. « Mon ami, lui dit-il, je viens savoir si votre santé est bonne, si vous êtes content de vos supérieurs, de vos aliments, des autres et de vous-même. Si vous n’êtes pas bien, si vous n’êtes pas heureux, nous retournerons ensemble auprès de votre mère. Si vous aimez mieux rester ici, je viens vous prêcher, vous embrasser et vous bénir… » Mon père l’assura qu’il était parfaitement content et qu’il se plaisait beaucoup dans cette nouvelle demeure. Alors mon grand-père prit congé de lui et passa chez le principal afin de savoir s’il était aussi satisfait que son élève. « Assurément, monsieur, lui répondit celui-ci, c’est un excellent écolier, mais il y a huit jours que nous l’avons vertement chapitré, et s’il continuait, on ne pourrait le garder bien longtemps. »

Il avait trouvé dans ses nouveaux camarades un jeune homme assez triste, il lui avait demandé le sujet de son souci ; celui-ci lui avoua que l’on devait composer le lendemain, et qu’il était fort embarrassé de sa besogne. Mon père lui proposa de la faire à sa place ; en effet le jeune homme déposa son papier dans une garderobe, mon père l’y suivit, fit le devoir, et les professeurs le trouvèrent parfaitement bien ; mais ils ajoutèrent que jamais ce devoir ne pouvait être l’ouvrage de celui qui le présentait, et le forcèrent d’en nommer l’auteur ou de sortir sur-le-champ du collège. Le jeune homme avoua que le nouveau venu s’en était chargé ; ils furent tous les deux très houspillés, et mon père renonça à la besogne des autres pour ne s’occuper que de la sienne. L’objet de tant de fracas était un morceau de poésie ; il fallait mettre en vers le discours que le serpent tient à Ève quand il veut la séduire : étrange sujet de composition pour de jeunes écoliers !

Au collège d’Harcourt, il fit plusieurs amis ; il s’était lié avec l’abbé de Bernis, poëte alors, et depuis cardinal. Ils allaient tous deux dîner à six sous par tête, chez le traiteur voisin ; et je l’ai souvent entendu vanter la gaieté de ces repas.

Ses études finies, son père écrivit à M. Clément de Ris, procureur à Paris et son compatriote, pour le prendre en pension et lui faire étudier le droit et les lois. Il y demeura deux ans ; mais le dépouillement des actes, les productions d’inventaires avaient peu d’attraits pour lui. Tout le temps qu’il pouvait dérober à son patron était employé à apprendre le latin et le grec qu’il croyait ne pas savoir assez, les mathématiques, qu’il a toujours aimées avec fureur, l’italien, l’anglais, etc. ; enfin il se livra tellement à son goût pour les lettres, que M. Clément crut devoir prévenir son ami du mauvais emploi que son fils faisait de son temps. Mon grand-père chargea alors expressément M. Clément de proposer un état à son fils, de le déterminer à faire un choix prompt, et de l’engager à être médecin, procureur ou avocat. Mon père demanda du temps pour y songer, on lui en accorda. Au bout de quelques mois, les propositions furent renouvelées ; alors il dit que l’état de médecin ne lui plaisait pas, qu’il ne voulait tuer personne ; que celui de procureur était trop difficile à remplir délicatement ; qu’il choisirait volontiers la profession d’avocat, mais qu’il avait une répugnance invincible à s’occuper toute sa vie des affaires d’autrui. « Mais, lui dit M. Clément, que voulez-vous donc être ? — Ma foi, rien, mais rien du tout. J’aime l’étude ; je suis fort heureux, fort content ; je ne demande pas autre chose. »

Clément écrivit cette réponse à mon grand-père. Il répondit à son ami que puisque son fils ne voulait rien faire, il supprimait sa pension, et le prévenait qu’il ne rembourserait aucune dépense pour son compte. Sa lettre à mon père ordonnait ou de choisir un état quel qu’il fût, promettant de n’y apporter aucun obstacle, ou de partir cette même semaine pour retourner dans la maison paternelle. Mon père crut que la tendresse du sien ne lui permettrait pas d’être longtemps sévère ; il ne tint pas un grand compte de ses ordres. Ne voulant point être à charge à M. Clément de Ris, il sortit de sa maison, et prit un cabinet garni. Tant que dura le peu d’argent et d’effets qu’il avait, il ne s’occupa qu’à augmenter et étendre ses connaissances. Il écrivit plusieurs fois à son père ; mais il ne recevait d’autre réponse que l’ordre de faire quelque chose d’utile à la société, ou de retourner dans sa famille. Sa mère, plus tendre et plus faible, lui envoyait quelques louis, non par la poste, non par des amis, mais par une servante qui faisait soixante lieues à pied, lui remettait une petite somme de sa mère, y ajoutait, sans en parler, toutes ses épargnes, faisait encore soixante lieues pour retourner. Cette fille a fait trois fois cette commission. Je l’ai vue il y a quelques années : elle parlait de mon père en versant des larmes ; tout son désir était de revoir son jeune maître ; elle regrettait de n’avoir pas la force de faire pour son plaisir ce qu’elle avait entrepris de si bon cœur pour son utilité ; soixante ans de service n’avaient altéré ni sa tête ni sa sensibilité. Cependant l’éloignement de sa famille, l’abandon, le besoin de tout, la nécessité de vivre, rien ne fit changer mon père. Il a passé dix ans entiers livré à lui-même, tantôt dans la bonne, tantôt la médiocre, pour ne pas dire la mauvaise compagnie, livré au travail, à la douleur, au plaisir, à l’ennui, au besoin ; souvent ivre de gaieté, plus souvent noyé dans les réflexions les plus amères ; n’ayant d’autre ressource que ces sciences qui lui méritaient la colère de son père. Il enseignait les mathématiques ; l’écolier était-il vif, d’un esprit profond et d’une conception prompte, il lui donnait leçon, toute la journée ; trouvait-il un sot, il n’y retournait plus. On le payait en livres, en meubles, en linge, en argent ou point, c’était la même chose. Il faisait des sermons : un missionnaire lui en commanda six pour les colonies portugaises ; il les paya cinquante écus pièce. Mon père estimait cette affaire une des bonnes qu’il eût faites.

M. Randon, financier, cherchait un précepteur pour ses enfants ; on lui indiqua mon père. Il demanda quinze cents livres par an ; elles furent accordées. Il vint s’établir dans la maison ; mais quel colosse au physique et au moral aurait pu tenir au genre de vie auquel il s’était condamné ? Il se levait, et voyait habiller les enfants ; il leur enseignait tout ce qu’il savait pendant la matinée, dînait avec eux, les promenait ensuite, ne recevait personne, n’allait voir qui que ce fût, soupait avec les marmots, les voyait coucher, et ne les abandonnait pas un seul instant à d’autres soins que les siens. Il mena cette manière d’exister trois mois ; alors il fut trouver M. Randon : « Je viens, monsieur, vous prier de chercher une personne qui me remplace, je ne puis rester chez vous plus longtemps. — Mais, monsieur Diderot, quel sujet de mécontentement avez-vous ? Vos appointements sont-ils trop faibles ? je les doublerai. Êtes-vous mal logé ? choisissez un autre appartement. Votre table est-elle mal servie ? ordonnez votre dîner : rien ne me coûtera pour vous conserver. — Monsieur, regardez-moi ; un citron est moins jaune que mon visage. Je fais de vos enfants des hommes, mais chaque jour je deviens un enfant avec eux. Je suis mille fois trop riche et trop bien dans votre maison, mais il faut que j’en sorte ; l’objet de mes désirs n’est pas de vivre mieux, mais de ne pas mourir. »

Il sortit donc de chez M. Randon, retourna dans son taudis, et fut de nouveau livré à la misère et à l’étude. Il avait quelques amis ; sa chambre appartenait au premier qui s’en emparait ; celui qui avait besoin d’un lit venait prendre un de ses matelas et s’établissait dans sa niche. Il faisait à peu près la même chose avec eux ; il allait dîner chez un camarade ; il voulait écrire un mot, il y soupait, y couchait, et y restait jusqu’à la fin de sa besogne.

Lorsque le hasard amenait à Paris quelques amis de son père, il leur empruntait quelque petite somme. Le père rendait, et écrivait sans fin, sans cesse : « Prenez un état, ou revenez avec nous. »

Il y avait alors au couvent des Carmes déchaussés un moine originaire de Langres, un peu son parent, appelé le frère Ange, homme de beaucoup d’esprit, mais tourmenté de l’ambition de donner de la considération à son corps. Il avait fait de son couvent une maison de banque, c’était le moyen de la rendre opulente ; celui de la rendre célèbre était de faire recrue de jeunes gens malheureux et bien nés ; il leur donnait tous les moyens possibles pour se tirer des embarras où ils s’étaient fourrés ; il leur offrait une retraite dans son couvent et un moyen de se réconcilier avec leur famille en embrassant la vie monastique. Mon père avait entendu parler de cet homme, il crut pouvoir en tirer quelque parti, et fut le trouver ; le prétexte de sa visite fut le désir de voir la maison et la bibliothèque. Dans cette première entrevue, il glissa quelques mots sur la douceur d’une vie calme et paisible, un désir éloigné de quitter la vie trop orageuse du monde ; et des politesses d’usage terminèrent la conversation. Seconde visite : un peu plus de confiance et quelques confidences sur les motifs de plaintes donnés à son père, et sur le désir de se raccommoder avec lui. Celle-ci fut suivie de plusieurs autres où le moine affermissait le jeune homme dans le goût de la retraite, et lui offrait sa médiation auprès de ses parents. De confidences en confidences aussi rusées d’une part que de l’autre, mon père avoua au moine que son intention était de se retirer dans quelque couvent de province, mais qu’il avait auparavant de longues et pénibles affaires à terminer. D’abord il fallait travailler assez longtemps pour compléter une douzaine de cents francs. Il avait entraîné une malheureuse créature dans une vie qui ne lui laissait d’autre ressource que le vice ; il était assez cruel pour lui de ne pouvoir s’en séparer sans regrets, il voulait au moins n’éprouver aucun remords. Au fond, il était jeune ; un an ou deux de plus ne pouvaient qu’affermir sa vocation. Le moine craignait les délais ; il dit avec délicatesse à mon père que, puisqu’il prenait de lui-même le parti de la vie monastique, il lui conseillait d’essayer sa propre maison, et lui vanta et les douceurs de son ordre, et le mérite de ceux qui le composaient. Mon père lui promit d’y penser, et remit sa décision au temps où il aurait terminé ses affaires, et où elles seraient en bon ordre. Le moine craignit de laisser échapper sa proie. « Il est inutile de mener plus longtemps une vie indécente et pénible ; voilà douze cents francs, rompez vos liens. Lorsque vous serez avec nous, votre père sera trop heureux, il ne refusera ni le payement de cette somme, ni les dépenses que vous serez obligé de faire. »

Mon père s’en fut avec les cinquante louis, paya ses dettes réelles au lieu de sa maîtresse imaginaire, et retourna chez le frère Ange. Il y porta un visage triste et soucieux ; il avait l’air inquiet ; « il n’était pas entièrement déterminé ; il ne voulait tromper personne ; il désirait que le frère Ange obtînt de son père une petite somme pour payer son hôte, son tailleur, son traiteur, etc. ; un honnête homme n’était pas dispensé de payer, et l’habit de moine n’acquittait pas les dettes… » « Eh bien ! dit le frère Ange, donnez-moi un état de tout cela ; votre père sera infiniment plus disposé à me rembourser quand vous mènerez une vie plus convenable. Peut-être, dans ce moment, aurait-il peu de confiance dans vos projets ; les choses faites, mon ami, sont d’un grand poids : soyez Carme seulement, et tout ira bien… » Mon père lui remet une note semblable à celle du Joueur, pour avoir été nourri, ganté, désaltéré, porté. Il attrape encore huit ou neuf cents francs, et promet au moine de revenir incessamment occuper une place au réfectoire et une cellule. Il revint en effet ; « il voulait bien entrer dans la maison, il était tout prêt ; il ne fallait plus qu’une petite bagatelle ; il n’avait ni livres, ni linge, ni meubles ; fils d’une honnête famille, il ne voulait point entrer dans un ordre en mendiant ; frère Ange n’avait qu’à faire lui-même un état des effets qu’il croyait décent d’apporter, il en ferait alors l’acquisition, et tout serait à merveille. — Ceci est inutile, répondit le moine : entrez seulement, je me charge de vous donner le lendemain toutes les choses dont vous aurez besoin ; mais il faut finir, et ne pas traîner plus longtemps. — Frère Ange, lui dit mon père, vous ne voulez donc plus me donner d’argent ? — Mon assurément. — Eh bien, je ne veux plus être Carme ; écrivez à mon père, et faites-vous payer… » Le moine entra dans une fureur horrible ; il écrivit à mon grand-père : celui-ci le traita comme un sot, et paya ; mais ces petites espiègleries n’accéléraient pas la réconciliation.

Cependant quelquefois il ne possédait pas un écu ; plongé alors dans une tristesse profonde, cherchant la solitude, il se promettait d’abandonner ses occupations, il voulait renoncer à tout ce qui charmait sa vie ; mais une ligne d’Homère, un problème à résoudre, une pensée de Newton détruisaient dans un instant le projet d’une semaine ; tout ce qui occupait son génie rendait à son âme le calme et la sérénité.

Un mardi gras, il se lève, fouille dans sa poche, il n’avait pas de quoi dîner ; il ne veut point aller troubler des amis qui ne l’ont point invité. Ce jour, qu’il avait tant de fois passé dans son enfance au milieu de parents qui l’adoraient, devient plus triste encore, il ne peut travailler ; il croit en se promenant dissiper sa mélancolie ; il va aux Invalides, au Cours, à la Bibliothèque du Roi, au Jardin des Plantes. L’on peut calmer l’ennui, mais l’on ne peut tromper la faim. Il revient à son auberge ; en entrant, il s’assied et se trouve mal ; l’hôtesse lui donne un peu de pain grillé dans du vin ; il fut se coucher. « Ce jour-là, me disait-il, je jurai, si jamais je possédais quelque chose, de ne refuser de ma vie un indigent, de ne point condamner mon semblable à une journée aussi pénible. » Jamais serment ne fut plus souvent et plus religieusement observé.

Ce fut à peu près vers ce temps, en 1741, qu’il fit connaissance avec ma mère.

de Malville, ma grand-mère maternelle, fille unique d’un gentilhomme du Mans, ruiné au service, épousa par inclination un manufacturier d’étamine de sa province, riche et bien élevé, appelé Champion. Cet homme ayant la fureur des spéculations dérangea ses affaires ; au lieu d’abandonner ses projets, il en forma de nouveaux, et se ruina tout à fait ; le désespoir d’avoir perdu sa fortune termina bientôt sa vie. Champion, veuve et n’ayant rien, vint à Paris avec sa fille, âgée alors de trois ans. Une amie de son enfance lui donna une retraite, et ma mère fut mise au couvent des Miramiones pour y apprendre à travailler assez bien pour n’avoir besoin des secours de personne.

Ma grand-mère perdit son amie, vint retirer du couvent ma mère qui avait alors seize ans, s’établit avec elle dans un petit logement, et toutes deux faisaient le commerce de dentelle et de linge. Elles vécurent ainsi paisibles et heureuses pendant dix ou douze ans. Elles avaient des meubles décents et environ deux mille écus d’économies. Ma mère était grande, belle, pieuse et sage. Quelques commerçants avaient voulu l’épouser ; mais elle préférait son travail et sa liberté à un époux qu’elle n’aurait pu aimer.

Mon père vint habiter une petite chambre dans sa maison. Il la vit et voulut la revoir. L’hôtesse le prévint que ces deux femmes vivaient dans la plus grande solitude, et qu’elles recevraient difficilement un homme de sa figure et de son âge. Moins cela était facile, plus sa fantaisie devint vive. À titre de voisin, il leur fit une visite, et demanda la permission de revenir quelquefois. Il a voulu peindre le commencement de leur liaison dans le Père de famille. Violent comme Saint-Albin, il n’eut pas besoin d’autre modèle. Les obstacles que son père mit à son mariage, le caractère sec, dur et impérieux de son frère, voilà le canevas de cet ouvrage ; son imagination y a ajouté ce qu’il a cru nécessaire pour lui donner plus d’intérêt.

Comme il ne pouvait sans motif rendre à ma mère des soins fort assidus, il dit à ces deux femmes qu’il était destiné à l’état ecclésiastique ; que bientôt il entrait au séminaire de Saint-Nicolas ; qu’il avait besoin d’une certaine provision de linge, et qu’il les priait de s’en charger. Ces petits détails suffirent à des gens qui s’aimaient sans se le dire. Sous ces légers prétextes il arrivait trois ou quatre fois la semaine ; bientôt il vint tous les soirs. L’on fit des réparations à la maison qu’ils habitaient, ils furent obligés de déloger. Ma mère loua un autre appartement, et mon père se trouva avoir retenu une chambre au-dessus d’elle. Tous deux m’ont assuré mille fois que le hasard seul avait eu part à cet arrangement, et qu’ils s’étaient trouvés tous deux établis une seconde fois dans la même niche avec le plus grand étonnement. Cependant elles lui parlaient sans cesse de son entrée au séminaire ; mais, s’étant plus d’une fois aperçu qu’il était agréable à ma mère, il lui avoua qu’il n’avait imaginé ce conte que dans l’intention de s’introduire chez elle, et l’assura avec toute la violence de sa passion et de son caractère, qu’il était très déterminé, non à prendre les ordres, mais à l’épouser. Ma mère ne lui fit que les objections de la raison ; à côté de leur tendresse elles avaient peu de poids. Ma grand-mère trouvait qu’il était très déraisonnable de se marier à une tête aussi vive, à un homme qui ne faisait rien, et dont tout le mérite était, disait-elle, une langue dorée avec laquelle il renversait la cervelle de sa fille ; mais cette mère qui prêchait si bien, aimait elle-même mon père à la folie. Son enfant lui déclara que cet homme était le seul qu’elle pût aimer, et enfin ils décidèrent tous trois que mon père ferait un voyage à Langres, et qu’il reviendrait muni de ses papiers de famille et du consentement de ses parents. Il fut en effet chez lui. La longueur de son absence ne l’avait rendu que plus cher à son père ; il se persuada aisément que son fils revenait avec le dessein de s’établir dans sa patrie, et de mener à côté de lui une vie simple et paisible ; l’on peut donc juger de la manière dont son projet de mariage fut agréé. On le traita comme un fou, et on lui ordonna, sous peine de la malédiction paternelle, de renoncer à cette extravagance. Il ne dit mot, repartit un matin, revint à Paris, et exposa à ma mère le succès de sa négociation, avec toutes les restrictions qu’il crut honnêtes pour elle et utiles à son projet. Champion prit son parti ; elle assura bien positivement mon père qu’elle n’entrerait jamais dans une famille qui ne la verrait pas de bon œil ; elle le pria de s’éloigner, et cessa, malgré toutes ses persécutions, de le recevoir. Mais tout cela était beaucoup trop courageux pour être de longue durée. Mon père tomba malade ; ma mère ne put le savoir souffrant et rester en paix ; elle envoya un officieux savoir de ses nouvelles. On lui dit que sa chambre était un vrai chenil, qu’il était sans bouillon, sans soins, maigre, triste ; alors elle prit son parti, monta chez lui, promit d’épouser ; et la mère et la fille devinrent ses gardes-malades. Aussitôt qu’il put sortir, ils furent à Saint-Pierre, et mariés à minuit (1744).

Mon père était d’un caractère trop jaloux pour laisser continuer à ma mère un commerce qui l’obligeait à recevoir des étrangers et à traiter avec eux ; il la conjura d’abandonner cet état ; elle eut bien de la peine à y consentir ; la misère ne l’effrayait pas pour elle-même ; mais sa mère était âgée, elle était menacée de la perdre, et l’idée de n’être pas en état de pourvoir à tous ses besoins était un supplice pour elle ; cependant, comme elle se persuada que ce sacrifice ferait le bonheur de son mari, elle le fit. Une femme de peine venait chaque jour balayer son petit logement et apporter les provisions de la journée ; ma mère pourvoyait à tout le reste. Souvent, lorsque mon père mangeait en ville, elle dînait ou soupait avec du pain, et se faisait un grand plaisir de penser qu’elle doublerait le lendemain son petit ordinaire pour lui. Le café était un luxe trop considérable pour un ménage de cette espèce ; mais elle ne voulait pas qu’il en fût privé, et chaque jour elle lui donnait six sous pour aller prendre sa tasse au café de la Régence et voir jouer aux échecs.

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