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Notes de voyages

Gustave Flaubert · 1910 · Free in the US

402,568 words · about 28 h 11 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Language
French
Published
1910
Length
402,568 words · about 28 h 11 min
Sections
12 reader sections
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Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (12)
  1. Front matter under 1 min
  2. Asie Mineure about 38 min
  3. Athènes et environs d’Athènes about 1 h 59 min
  4. Carthage about 1 h 3 min
  5. Constantinople about 30 min
  6. Italie about 1 h 58 min
  7. Notes diverses about 23 min
  8. Palestine about 2 h 15 min
  9. Rhodes about 21 min
  10. Texte entier about 14 h 6 min
  11. Voyage en famille about 1 h 8 min
  12. Égypte about 3 h 50 min

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œuvres complètes de

NOTES DE VOYAGES

italie égypte — palestine — rhodes asie mineure — constantinople grèce — italie — carthage notes diverses

Asie Mineure

e Rhodes à Marmorisse. — Lundi 14 octobre 1850, embarqués de Rhodes pour Marmorisse, dans un bateau dont l’avant et l’arrière sont seuls pontés. Au milieu, paniers et pierres du lest. — Notre raïs : yeux bleus, brèche-dent, tête carrée, air franc ; un de ses hommes : veste de drap brodée aux manches ; foulard sur son tarbouch, bras retroussés, air barbare ; vilain mousse : grosse tête de Tartare, petits yeux sales ; un passager : vieux à traits réguliers et à barbe blanche.

Nous avons dormi sous l’arrière presque tout le temps de la traversée. L’entrée du golfe de Marmorisse me rappelle le lac de Côme : succession inégale de rochers, de hauteur moyenne, les uns derrière les autres, et de tons bleu foncé. La mer est très calme, nous sommes trois heures à passer le goulet. À Marmorisse ça s’élargit un peu. La ville est tout au bord de l’eau, la lune se lève comme nous y arrivons ; en qualité de ville mili- taire, à cause de sa petite forteresse, on ne peut entrer à Marmorisse après le coucher du soleil ; nous passons la nuit à bord, moi sous l’arrière.

Marmorisse. — Mardi 15, visite à Méhémet-Dar, gros bonhomme, grand, replet, nez aquilin, barbe du samedi. Nous avons pour lui une lettre du pacha de Rhodes. Nous le trouvons assis sur une estrade donnant sur le fond du golfe. Il est tranquille comme un lac et tout entouré de montagnes boisées. — Latrines publiques sur la berge avec un courant d’eau. — Pendant que nous sommes chez Méhémet-Dar, visite du nazir de la Douane, à qui son fils, habitant de Rhodes, vient d’envoyer une barrique d’eau-de-vie. C’est chez lui, près d’une grande cheminée et sur un tapis de feutre, que nous nous habillons et déjeunons avant de partir.

La route commence par monter et descendre entre des sapins, à peu près comme à Rhodes. — Grande plaine entre des montagnes. — Quelques chameaux, mais le chameau, là, n’est plus dans son pays, il m’y plaît moins. — Une rivière entourée d’arbres, qui retombe en s’élargissant dans les bouquets. — Beaucoup de vigne sauvage, elle dévore les autres arbres et leur fait des couvertures de sa verdure ; quelquefois elle s’étend sur un arbre mort qui ne sert plus qu’à la supporter ; d’autres fois cette verdure suit à la file tous les arbres et compose ainsi, avec eux, des haies consécutives démesurées.

Halte : un moulin, un gourbi ; des nègres font marcher nos chevaux en sueur. Nous repartons à 2heures et demie, montée, descente ; à notre gauche, ruisseau, une plaine ; au bout, à gauche, elle s’ouvre, une grande ligne blanche, c’est la mer. Nous marchons sur les restes d’une ancienne petite voie. — Trois ponts. — Les bouquets d’arbres entremêlés de broussailles vous fouettent la figure en passant ; au bout de la voie, au pied de la montagne, quelques bâtisses.

Iovada. — Un grand khan en bois, qui, de loin, avec son toit en planches, a des tournures de chalet. Avant d’y arriver, tout près de lui, une citerne ronde comme le dôme d’un santon ; nous n’y trouvons personne, tout est désert, nous ne voyons que des négresses. Stéphany nous installe dans une chambre vide. — Estrade aux deux bouts de la galerie. — Derrière le khan, du côté de la mer, un grand arbre. — Dans la cuisine, Stéphany se fait aider un peu par deux négresses, toutes affreuses, l’une brèche-dent avec un petit garçon très gentil qui a peur de moi ; dans la cour, grands bâtiments bas à un seul étage, pour les chameaux et les chevaux. C’est bien là la halte des longs voyages, le lieu où l’on arrive en pelisse avec des marchandises lointaines. Le soir, avant de dîner, nous avons, à la porte, regardé la vue et fumé sur une des estrades de la galerie côté Nord, celle qui regarde la montagne ; un nègre nous a fait signe de ne pas trop nous avancer au bord, que le bois était pourri.

Mercredi 16. — Moins belle journée qu’hier. Partis à 7heures du matin (levés à 6heures), il était trop tard pour aller, comme on nous l’avait proposé, chasser les sangliers, dont il y a grand nombre dans les environs du lac de Cos ; nous ne nous sommes pas levés à 4heures du matin, comme il l’eût fallu. Pour gravir la montagne, il faut monter l’ancienne voie à escaliers. Au bout de deux heures environ, à peu près en haut, gourbi où nous haltons. Nous mangeons un morceau de pain, quelques figues enfilées très serré à de petits roseaux disposés triangulairement, nous prenons une tasse de café, nous repartons. Le cafetier était un vieux Turc, assez nul ; une petite fille, grosse, pataude, fort laide, à qui Stéphany fait des mamours ; il nous dit avoir laissé un fils en Perse, qui doit avoir six ans maintenant et qui s’appelle Napoléon.

Ce ne sont plus, comme hier, de grands arbres et de larges feuillages, mais un makis clairsemé. Le temps est tout à fait européen, nuages toute la journée. Nous descendons une montagne. — Plaine, nous nous y perdons. — Restes de l’ancienne voie, la même qu’hier. — Un Turc qui voyage à pied et porte à son tarbouch une grande fleur jaune nous avertit de notre erreur ; nous filons un temps de galop à travers champs, dans de la terre grasse, vers une maison, au bas de la montagne, sur notre gauche, pour savoir notre route. Un homme sort de cette maison, met son manteau sur ses épaules et marche devant nous ; nous remontons et descendons. — Une plaine ; au bout de la plaine, au pied d’un mont, Moglah.

Moglah. — Toits en tuiles, longues varangues, les maisons saillissent entre la verdure clairsemée, aspect froid et suisse ; du village s’élèvent deux minarets. Les montagnes sont moins boisées ; au sommet, la couleur grise de la roche paraît. En descendant la seconde montagne pour venir ici, nous avons longtemps marché entre des petits rochers de couleur bleu clair, comme serait de l’eau de lessive très délayée. Dans la campagne, à un endroit qui semblait très désert, nous avons rencontré quelques tombes très couvertes de verdure. Hier, même rencontre, mais elles étaient couvertes d’épines. Avant d’entrer à Moglah, il y a un grand cimetière, le neuf et l’ancien ; des branches d’arbres arrachées sont posées sur les tombes, tout comme chez nous le buis bénit ; au lieu de croix ce sont seulement des turbans. — Il y aurait de belles choses à dire sur cette coutume universelle de répandre de la verdure sur les tombeaux. D’où vient-elle ?

Le Moglah est désert et surtout à cause du Courbbaïram ; beaucoup de portes ont des cadenas, les belles et grandes portes neuves ne sont pas rares. — Conac du gouverneur. — Visite au lieutenant du gouverneur ou chef des cawas, nous causons avec lui de la route à suivre.

Nous sommes logés chez des Grecs : chambre à estrade, découverte, cheminée aux deux bouts ; nous couchons vers celle de gauche en entrant, Stéphany établit la cuisine vers celle de droite. La maîtresse de la maison est une grosse femme à teton pendant, à gros ventre et à visage ouvert. Petite fille de 11 à 12ans, cheveux rouges, portant un enfant sur son dos, et filant son fuseau à la porte quand nous sommes arrivés. On égorge pour nous un poulet, qui se débat longtemps dans la cour, quoique la tête soit séparée des vertèbres. Stéphany, assis à la turque, avec son pantalon bleu persan, en chemise, nu-tête, au milieu de la famille, rangée en cercle, débite des histoires : on boit ses paroles : « Tous ces gens-là, savez-vous bien (avec le geste de l’index au front), je les ferais devenir fous si je restais ici. » Nous attendons le moucre qui doit nous conduire à Milassa.

Jeudi 17. — Quitté Moglah à 11heures du matin. — Encombrement de chevaux dans la cour ; mine brigande des zeibeks, la manière dont ils mettent leur ceinture qui leur serre les fesses les force à marcher des hanches ; nous disons adieu à toute la maisonnée.

Presque toujours nous suivons une grande plaine, il n’y a qu’aux approches de Ekiissar que l’on monte un peu. La plaine est comme dans un parc, çà et là semée d’arbres espacés ; ce sont presque tous sapins ou chênes nains. La montagne de gauche, dont nous longeons le pied, est beaucoup plus boisée et plus belle que celle qui est à notre droite. Les montagnes ont la forme de grandes vagues, celles du fond sont bleu foncé ; le ciel est égayé de petits nuages blancs.

De temps à autre un gourbi, ordinairement ombragé d’un grand arbre. — Un grand platane évidé, séparé en deux à sa base et qui a l’air de s’appuyer sur deux pieds.

Au premier café où nous haltons, deux hommes se reposent ; l’un est vêtu à peu près comme un soldat turc (uniforme actuel), il vient de Smyrne, il a mis cinq jours, il y en a deux qu’il est parti de Gusel-Issar. Au second café, personne, tout est vide ; place de pelouse très verte et charmante, quelques tombes. C’est à gauche de la route que le terrain a un léger mouvement qui monte.

De temps à autre nous retrouvons la voie, comme les jours précédents, mais elle est plus effondrée et plus ruinée.

Nous avons pour escorte un nègre, dont le large gland de son tarbouch éparpillé est retenu par les rouleaux de son turban. Quand nous entrons dans Ekiissar, nous le trouvons au café.

Ekiissar. — Les maisons du village ont des clôtures faites avec les ruines antiques, colonnes rondes, colonnes cannelées. Les maisons sont bâties en pierres sèches, avec des cheminées carrées en pierres sèches ; le ton général est assez celui des vallées des Pyrénées. Ces habitations sont enfouies dans la vigoureuse verdure des grands arbres, les troncs des ceps de vigne enlacent les arbres comme des serpents, ceux qui sont desséchés ont l’air de serpents raidis dans la mort. D’autres fois et plus souvent, c’est l’arbre qui est mort et la vigne verte qui dévore son squelette ; cela fait des guirlandes, des nœuds, des pendentifs, des culs-de-lampe.

Sérail du gouverneur. — La maison est au fond ; des Turcs, brodés d’or, sont sur l’escalier et sous la large varangue devant la maison ; un fin gazon vert s’étend sur la cour, où le nègre promène son cheval en sueur. À gauche dans la cour, en entrant, ruines en pierres énormes, un grand arbre ; derrière la maison, ce sont des arbres partout ; montagnes au fond. Au bout de la varangue est une tonnelle couverte de vignes et de raisins ; le feuillage, de chaque côté, est en masse oblique, ça fait comme les deux rideaux d’une alcôve.

Tour dans le village avant le dîner. — Ruines à profusion : une porte encore debout, avec une frise en astragale d’un assez joli goût ; ailleurs on a converti en linteaux de porte deux morceaux d’une frise en rinceaux très belle ; colonne corinthienne, debout ; profusion d’inscriptions grecques partout (elles ont été toutes relevées par ). — Vestiges réguliers d’un ancien théâtre, disparaissant sous les arbustes : c’est en dehors du village, au pied de la montagne. — Dans la cour de la colonne corinthienne qui est demeurée debout, il y a un grenadier avec toutes ses grenades et une vigne qui est montée sur un arbre mort, crochu : c’est comme un bras qui étendrait l’ample manche qui le recouvre.

Au coucher du soleil, les nuages sont accumulés sur les montagnes, comme seraient d’autres montagnes, ils en ont la forme ; dans l’Ouest, les nuages sont au contraire longitudinaux et incendiés.

Un chien noir suit Stéphany et le caresse.

Nous dînons dans le pavillon de verdure avec notre vieux Turc à barbe blanche ; une lanterne, accrochée dans un coin, éclaire à peine. — Effet d’un de ses zeibeks armé, encadré par le feuillage à la porte. — Le soir, à la lueur d’un machallah porté par un Grec, on nous montre, dans la cour du harem du gouverneur (grande maison carrée), une petite vasque carrée ornée de guirlandes attachées à des têtes d’hommes, d’un goût lourd et très décadent.

Nous couchons dans une chambre, près d’une cheminée dont le dessus est percé de quantités de petits trous carrés et où brûle à peine un feu de sapin. J’entends la voix de Stéphany qui blague avec les gardes. Nuit pleine de puces. À 3heures, les gardes dans la salle à côté (ils dorment avec leur silaklik tout garni de pistolets) se réveillent et font du feu ; de temps à autre j’y vais. — Nègres tout armés et couchés par terre auprès du feu, enveloppés dans des couvertures. — Le matin, à 5heures, la pluie tombe.

Vendredi 18, partis à 7heures du matin. Tout le temps de la route sous des pins ; à gauche, un ravin que l’on passe et repasse cent fois ; des veaux tranquillement paissaient dans un cimetière planté de chênes ; ailleurs une tombe d’où s’élèvent trois bâtons qui supportent une guenille rose, laquelle pend par son poids et fait guirlande. Je ne saurais dire combien cela m’a frappé, j’en retrouve une tentative d’esquisse sur mon calepin.

Déjeuner dans un café où sont arrêtés plusieurs Turcs.

Descente qui domine la plaine, entourée de montagnes, au fond de laquelle est Milassa ; à gauche, ravin profond, rochers de forme quadrilatérale entassés les uns sur les autres.

Le chemin que nous avons fait aujourd’hui a par moments des allures forêt de Fontainebleau (sauf les sapins toutefois) ; nos chevaux marchent sur un sol doux, capitonné par les petites branches rousses des sapins tombées. Quand nous sommes près d’arriver à Milassa, le ciel, à notre droite, est couvert de nuages, et la pluie, telle qu’un grand rideau gris bleu entre les gorges, tombe sur les montagnes que nous venons de quitter ; l’autre côté du ciel est assez pur, bleu avec quelques nuages blancs. Il y a du vent, la pluie semble imminente, Sassetti met son manteau, Maxime son paletot, je les imite.

Milassa. — Rues assez longues, eau croupissante au milieu, la boue remuée par les pieds de nos chevaux est infecte. On nous fait attendre dix minutes au conac.

Nous allons loger chez de Salmont, médecin français, de Marseille. Il vient de quitter Samos et porte un grand fez à la grecque, avec un large col de chemise rabattu sur sa redingote verte.

Promenade tout le long de l’aqueduc. Les piliers des arcades sont seuls restés, ça fait des piliers carrés se suivant régulièrement dans la campagne, au milieu des arbrisseaux et de la verdure. Ton gris des pierres. En certaines parties la construction est faite avec des pierres rapportées et qui avaient servi à d’autres architectures ; au bout de l’aqueduc, quelques arcs sont encore intacts et même avec la pile supérieure. La campagne et les montagnes bleues vont se renforçant de ton à mesure qu’elles s’éloignent, vues par le cadre des arcs gris. Sur quelques-uns des arcs en ruines, grands nids de cigognes délaissés.

Visite au second du gouverneur. Nous voyons passer sa fille près de nous avec des piastres sur sa tête. — Une pastèque sur une planche est atteinte par . — Inscriptions grecques très nombreuses.

Au bout du pays, tombeaux à colonnes, édifice de marbre carré posé sur maçonnerie. La première partie est une muraille de huit pieds de haut ; là-dessus sont des colonnes doubles ; aux coins, ce sont des piliers carrés, toutes les autres colonnes sont rondes, doubles. La partie inférieure, où était le corps (?), est une petite salle à piliers carrés, sans ornement, et pleine de toutes les m… du pays.

Le soir, chez le docteur, visite d’un compatriote, levantin de Smyrne, figure et mains de charbonnier, affreuse canaille. Notre hôte me fait l’effet d’en être une autre, il nous débite d’affreuses blagues. — Son portrait par lui-même ! Celui de la reine de Grèce lithographié, signé Salmont au crayon.

Samedi 19. — Le docteur nous accompagne jusqu’au pied de la montagne. Toute la journée s’est passée à monter, puis à descendre la montagne sépare la vallée de Milassa de celle où nous sommes maintenant. Près du sommet de la montagne, colonnes disposées en rond (restes d’un temple de Vesta ?). Près de là, un grand morceau de mur en pierres ajustées les unes sur les autres, ouvrage romain. — Déjeuner près d’un ruisseau à eau jaunâtre, stationnant dans les creux de rochers. — Au haut de la montagne, à un tournant de la route, vue magnifique : toute la vallée, les montagnes boisées à droite et à gauche, se succédant en forme d’accents circonflexes élargis les uns derrière les autres et passant par tous les tons du bleu ; le plus foncé est au fond, tandis que les premiers plans sont verts.

Nous descendons pendant près de cinq heures, par des chemins fantastiquement mauvais, Stéphany déclare qu’il n’en a jamais vu de pareils ; cependant il n’y a ni précipice ni ravin. De temps à autre une fontaine couverte en pierres sèches, un tronc d’arbre creusé et plein d’eau. Moins d’arbres brûlés que sur l’autre versant de la montagne. Dans la montagne, couverte de sapins partout, nous rencontrons une jument et son poulain paissant tout seuls. Avant d’arriver à Karpouzelou, petit cimetière à droite, avec des chiffons suspendus sur les tombes.

Karpouzelou. — Café, gourbi. Nous couchons à vingt pas de là, dans une petite maison où l’on monte par un escalier en bois. Dormi sur la terrasse, nuit froide et étoilée, clair de lune tout le temps.

Dimanche 20. — Toute la journée nous avons été à plat, sans descendre ni monter, la route suivant la plaine entre les montagnes ; pendant les quatre premières heures, c’est encore assez boisé.

Café où il n’y a personne ; seulement un zeibek assis devant, sous un arbre, garde les animaux qui paissent parmi les broussailles tout alentour. Après le café, on passe trois fois la même rivière, plus large chaque fois : elle s’appelle Kina tchaï (la rivière de la Chine). Les montagnes deviennent de moins en moins boisées, celle de droite surtout est complètement grise et marquée de taches blanchâtres ; à gauche, de l’autre côté du fleuve qui est vert pâle, la montagne est mamelonnée en petits dômes.

Arbrisseaux maigres. — Au premier plan, des herbes longues (chardons ?), rousses et espacées les unes des autres ; des chameaux nus passent et se rendent vers le fleuve ; ils sont forts et couleur tabac d’Espagne. Le vent est âpre, il fait du soleil, ciel bleu et froid. Le soleil passe dans les poils roux de la bosse d’un jeune chameau qui lève le nez dans les herbes. — Autre, petit et bossu, de figure ressemblant à Amédée Mignot en costume d’agréé au tribunal de commerce.

Un peu plus loin, le fleuve est très large ; îlots de sable sur lesquels, de place en place, sont des lauriers-roses, mais rares. — Au premier plan, touffe d’arbrisseaux. — Paysage sauvage et à mauvais coups. — Sur la montagne pelée, groupe de cinq à six maisons en pierres sèches, les arbustes se tassent, c’est presque un petit makis. On tourne brusquement à droite, contournant le pied de la montagne et l’on arrive au fleuve que l’on passe en bac. Le bateau se conduit avec une corde faite de ceps de vigne rattachés avec des ficelles. Au pied de la montagne d’en face, un peu sur la gauche, Haïdin (Gusel-Issar), avec les minarets blancs de ses mosquées. De là à la ville on marche dans une plaine ; la route, bientôt, va entre des espèces de hauts bords, nous rencontrons des chariots à roues pleines, au lieu de ridelles ce sont de hautes claires-voies en osier, c’est conduit par un timon et deux bœufs.

Gusel-Issar. — Nous traversons la ville et logeons à l’autre bout, au Seraï, très grand, dans une pièce spacieuse. Divans larges.

Achats de provisions de voyage dans la ville. Elle est en pente, grands auvents au-dessus des boutiques. On voit qu’on est dans un pays froid : feutres, gros vêtements de drap, jambarts en laine. — Aspect un peu tartare. Quoique le pays, comme nature, ressemble bien plus à l’Europe qu’à la Syrie par exemple, ça paraît plus asiatique, plus reculé, plus lointain. — Un beau platane dans une rue, près de la boutique où nous avons acheté des feutres pour nos chevaux. — Chez les marchands de tabac, le tabac est dans de grands bocaux de verre, comme il y en a chez les confiseurs pour mettre les dragées. — On vend de la glace ; marchands de gâteaux au miel et de calvas (sorte de gélatine élastique au miel). — Notre hôte Hadji Osman Effendi, homme de hautes façons. — Petit pavillon où il se retire pour boire ; derrière, vue sur les montagnes. Nous y parlons de Crésus et des collections de Paris.

Lundi 21. — Partis le matin, à 6heures moins un quart, et traversé, comme hier pour entrer dans la ville, un long faubourg. — Caravane immense de chameaux partant pour Smyrne, ils nous encombrent la route, nous passons à côté. Ils sont roux, poilus. Le dernier a sur l’épaule une énorme cloche, sorte de fragment de tuyau de poêle qui fait un grand bruit. — Chariot à roues pleines, traîné par deux buffles à jambes épatées, écartées ; toute une famille est dedans pêle-mêle, les femmes voilées.

À 9heures du matin, déjeuner à un gourbi de zeibeks.

Toute la journée, pendant près de huit heures, nous allons tantôt entre des bosquets d’arbustes, tantôt sur une lande garnie d’une herbe rare. Le sentier tourne dans des verdures. Ruisseaux passés à gué, du reste il y en a moins qu’hier ; le pays aussi est plus boisé, plus riant. Toutes les heures nous rencontrons un gourbi avec un grand arbre et une fontaine ; la route est plus peuplée de voyageurs que les jours suivants. Nous avons deux hommes d’escorte, donnés par le gouverneur de Gusel-lssar, et deux moucres qui vont au trot, montés sur leurs bêtes ; la route tourne en suivant le cours d’eau que nous avons à notre gauche, coulant en bas, entre des verdures très vertes, jeunes et hautes.

À 1heure un quart, halte sous un gourbi au pied d’une montagne ; les zeibeks, là, sont effroyablement armés. Nous prenons le café, servis par un petit homme gris et maigre et qui ressemblerait à une femme, sans ses moustaches. Il passe une femme à cheval, à califourchon, toute voilée de blanc de la tête aux pieds.

Montée ; nous retrouvons la voie antique qui nous suit jusqu’à Éphèse. — Descente : à gauche, torrent encombré de chênes, de frênes, etc., le torrent tombe en petites cascades ; paysage de romans de chevaliers, il y a là quelque chose de vigoureux et de calme. Je pense à Homère, il me semble que l’eau dans son murmure roule des vers grecs perdus. Je suis en avant de tout le monde ; je passe au milieu d’un troupeau de chèvres : elles sont rousses et noires avec des taches blanches, elles ont des yeux jaunes, pêle-mêle, au hasard, perchées sur des pointes de rocher entre les arbres, une surtout, qui baissait la tête, en bas, regardait l’eau et semblait l’écouter. Il faisait du vent dans les feuilles, au-dessus de moi le ciel bleu pâle. La route ici est très resserrée entre les flancs des deux montagnes.

Un aqueduc de marbre, tout gris maintenant, va d’une montagne à l’autre ; il a deux rangées d’arcades, grêle d’ailleurs ; une inscription le déclare dédié à César Auguste.

Plaine d’Éphèse. — Ah ! c’est beau ! orientalement et antiquement splendide ! ça rappelle les luxes perdus, les manteaux de pourpre brodés d’or. Érostrate ! comme il a dû jouir ! La Diane d’Éphèse !… À ma gauche, des mamelons de montagne ont des formes de teton poire. Suivant toujours le sentier, nous traversons un petit bois d’arbustes (ligaria, en grec) et nous arrivons à Éphèse.

Iasoulouk (Éphèse). — Dômes en briques. La forteresse, avec le pays, est sur une éminence évasée par la base et à l’œil complètement détachée de la plaine ; de loin, la forteresse éclatait ; on la voit de très loin, ainsi qu’une colonnade sur la droite, qui n’est autre que les restes d’un aqueduc.

Des oliviers sauvages ont poussé dans la grande mosquée, nous faisons envoler une nuée de corbeaux. — Restes d’une vasque. — La mosquée divisée en deux parties. Était-ce une église ? Portes et fenêtres d’un charmant style comme arabe primitif. Nous allons jusqu’à la porte de la forteresse. — Dîner chez le sheik, les gardes et les moucres mangent avec Stéphany et Sassetti, tous en rond, sous la petite lanterne suspendue à une corde ; un gars tout en rouge (robe et veste) rôde par là, et allume nos pipes. — Notre hôte, personnage désagréable et taciturne.

Mardi 22. — Promenade de quatre heures au milieu de ruines éparses d’Éphèse. — Restes de monuments romains méconnaissables ; beaucoup de constructions en briques sur des constructions en pierres ; des trous faits dans les pierres indiquent un revêtement en marbre qui n’existe plus. Ces ruines sont surtout à gauche du village d’Iasoulouk, au pied de la montagne ; la ville, établie dans la plaine, entre les montagnes, se dégorgeait largement vers la mer, que l’on voit parfaitement de la hauteur d’Iasoulouk. Le peu de sculpture que nous voyons : deux morceaux qu’on nous apporte, et d’autres rapportés avec une intention de symétrie à la porte de la forteresse, sont d’une époque décadente, c’est lourd. — Six chacals que nous voyons presque en même temps en visitant les ruines.

Jolie petite mosquée près des cafés, à côté de la fontaine et du cimetière, ombragée de deux frênes énormes. Le portail a des colonnes antiques ; sous les arcs, système de gouttières et de bâtons alternatifs qui, de face et de trois quarts, fait le plus joli effet du monde. Le minaret, comme celui de la grande mosquée, est en forme de colonne évasée par le haut, il est de même ornementé de macaronis blancs qui courent sur les briques. La mosquée est bâtie avec des morceaux de pierres et de marbres ; chaque morceau est encadré de deux briques ; un peu plus haut, croisillons, comme dans toute l’architecture arabe. Sur les stèles plates des tombes, on peut étudier l’ancienne forme des turbans ; le turban en rouleaux longitudinaux oblongs s’arrête net au milieu du tarbouch, qui le surmonte de beaucoup. Au-dessus de quelques tombes, un petit trou pour observer les oiseaux. (J’ai vu cela en Bretagne, mais c’est pour y mettre de l’eau bénite.) Ces tombes, de côté, dans tous les sens, ont l’air de cartes blanches, fichées en terre et qui vont s’abattre ; très belles écritures dessus.

Les coiffures de ces pays sont démesurées ; la quantité de rouleaux que l’on se contourne autour du chef monte si haut et est si lourde, que notre moucre est obligé de les retenir par une ficelle mise de côté.

À 1 heure moins5, nous partons d’Iasoulouk. La route va entre des makis de ligaria et de menthes, le vent les courbe, quand nous passons près des arbres le feuillage frémit ; toute la journée le ciel fut sombre. Axiome : c’est le ciel qui fait le paysage. Au sortir d’Iasoulouk, caravane de cha- meaux, le dernier portant un énorme tocsin ; un surtout avait de formidables bouquets de poil au haut des fémurs et des espèces de fanons qui lui pendaient du cou ; il crie quand nous passons près de lui.

Çà et là, tentes de Turcomans.

Une demi-heure après Iasoulouk, une rivière fait un coude ; elle est, en cet endroit, large et assez dénudée, c’est le Méandre. Au delà, montagnes grisâtres, mont des Chèvres, très ardu, avec une forteresse dessus, à gauche lorsqu’on s’en va d’Iasoulouk, de l’autre côté du fleuve. Rencontre de chameaux dans un chemin creux, qui nous barrent le passage ; l’enfant qui les conduit, voyant que nous les brutalisons pour passer, hurle de peur, sans doute à l’aspect de nos mines et de nos fusils. Une heure avant d’arriver à Tyra, temps de galop ; j’avais un excellent petit cheval gris sale, à crinière abondante éparpillée sur son cou.

Tyra. — À l’entrée de Tyra, platane démesuré, cinquante hommes avec leurs chevaux y tiendraient à l’ombre ; si ce n’est cinquante, plus de trente à coup sûr. Nous sommes un quart d’heure à traverser la ville, où tout est fermé ; la lune levante brille dans la cour d’une mosquée auprès de laquelle nous passons, sur notre gauche.

Au Séraï, nous sommes reçus dans la salle des officiers. — Amabilité de ces messieurs, on crie en turc et en grec, tapage superbe à l’occasion de la route des moucres. Une négresse, vêtue de blanc et se voilant, entre, en se cachant et essayant de se fourrer dans la muraille, c’est une esclave qui vient de s’échapper de chez son maître et qui se réfugie ici. Le chef des moucres de Tyra, gros homme à prestance de pacha, lui donne une claque sur le menton, en manière de facétie et de mépris, et l’emmène chez lui. — Visite au gouverneur, homme nul.

Mercredi 23. — Rien de particulier dans les bazars. — Auvents en bois. — Rue avec un ruisseau carré au milieu pour les chevaux. — Cimetières dans la ville. Depuis plusieurs jours, nous trouvons souvent, dans la campagne, des tombes à des endroits complètement inhabités ; là sans doute fut quelque campement, ce sont les tombes des amis de ceux qui ont porté leurs tentes ailleurs, cela donne à la route quelque chose de très grand et d’inattendu. En venant d’Iasoulouk à Tyra, un enclos contenant quelques tombes, un peuplier au milieu ; dans le cimetière d’Iasoulouk, des oies se promenaient ; un coup de vent est venu, elles se sont assises et rengorgées en bateau pour le laisser passer ; quelques-unes ont mis la tête sous l’aile.

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