Read here

Notes d’un bibeloteur au Japon

Philippe Sichel · 1883 · Free in the US

21,607 words · about 1 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1883 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Notes_d’un_bibeloteur_au_Japon&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Philippe Sichel
Language
French
Published
1883
Length
21,607 words · about 1 h 31 min
Sections
11 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (11)
  1. Front matter about 47 min
  2. Préface about 1 min
  3. 1 about 7 min
  4. 2 about 5 min
  5. 3 about 9 min
  6. 4 about 8 min
  7. 5 about 2 min
  8. 6 about 1 min
  9. 7 about 7 min
  10. 8 about 2 min
  11. 9 about 2 min

Continue:

Front matter

NOTES

AU JAPON

PAR

Préface

PRÉFACE

Voici un petit livre sans prétention qui raconte les achats d’un marchand parisien au Japon, en 1874.

Et tout de suite l’admirable bonne fortune, au débotté, que cette retrouvaille au bazar de Nagazaki, sous un lit de poussière de deux ans, de ce lot d’écritoires et de boîtes de laque, payées un dollar pièce, et dont beaucoup valent, à l’heure qu’il est, mieux qu’un billet de mille francs. Une véritable halle d’objets d’art à bas prix, en ce temps, que cette terre du Japon, avec ces rues de marchands de curiosités, de marchands d’étoffes, de monts-de-piété, avec ces foules de vendeurs assaillant votre porte dès le jour, vendeurs de kakémonos, vendeurs de foukousas, vendeurs de bronzes qui entraînent des charretées à leur suite, avec enfin les passants même, se laissant dépouiller, sans trop de difficultés, du netzké de leur ceinture. Et cela dure tout le temps jusqu’à la fin, où il vient presque à l’acheteur, une fatigue, un dégoût de l’achat, devant l’émeute des offres.

Cependant les aimables marchands que ces marchands d’exotiques objets qui se font vos guides et vos marchandeurs pendant huit jours pour une boîte de bonbons à l’enfant, et les gracieux trafics que ces marchés de bibelots se terminant par des festins qui ont pour dessert les danseuses et les chanteuses d’Osaka.

Intéressant, il l’est vraiment ce petit livre, ce petit livre beaucoup trop court.

Oui, j’aurais voulu déterminer l’auteur, à le faire plus long, à entrer dans des détails plus étendus, à désigner d’une manière plus reconnaissable les objets hors ligne rapportés de ce voyage, mais vraiment faut-il se montrer trop exigeant avec un écrivain par occasion, fatigué bien vite de tenir une plume.

Pour l’histoire de l’achat des bibelots français du dix-huitième siècle, nous avons l’immense « Journal de Lazare Duvaux, le marchand bijoutier ordinaire du Roy » pour l’histoire de l’achat des bibelots du Japon, nous aurons le tout petit carnet de Philippe Sichel.

1

NOTES

D’UN BIBELOTEUR

AU JAPON

NAGASAKI

En feuilletant dernièrement les carnets de mes achats au Japon, l’idée m’est venue d’écrire quelques mots sur mes courses à travers le pays, à la recherche des bibelots ; de parler de quelques objets les plus marquants que j’y ai acquis, et des circonstances dans lesquelles j’ai pu me les procurer. Aujourd’hui que les objets, relativement anciens, du Japon, sont devenus presque introuvables dans le pays, que nous ne recevons, en Europe, que des imitations ou des créations nouvelles appropriées à nos goûts, ces notes pourront peut-être offrir quelque intérêt aux amateurs.

Je suis débarqué au mois de mars 1874, avec un ami, à Nagasaki, et je devais plus tard retrouver mon frère qui depuis sept ans avait habité Yokohama puis Yedo. Depuis 1867, époque à laquelle mon ami était arrivé au Japon, en mission à la cour du prince de Satsouma, à Kagosima, il avait séjourné à Nagasaki, puis à Hiogo, Osaka et Kioto, il s’était beaucoup occupé de bibelots, avait fait des envois en Europe de très beaux objets fort prisés des amateurs ; il connaissait tous les recoins des différentes villes : marchands, brocanteurs, bric-à-brac, chiffonniers, lui étaient connus. De son côté, mon frère connaissait à fond Tokio, la grande capitale, nous étions donc dans les meilleures conditions pour, à nous trois, dévaliser le Japon, acheter ce que nous trouverions dans les villes ouvertes et faire sortir de l’intérieur du pays les objets intéressants ou curieux. Au lever du soleil, le steamer entrait dans le port de Nagasaki, charmante ville bâtie au fond d’une baie d’un mille environ de longueur, entourée de collines sur lesquelles s’étagent les jolis où vivent les Européens lorsque, les affaires terminées, ils ont fermé leurs maisons de commerce alignées sur le quai.

Au fond de la baie, sur la petite île de Décima, encore aujourd’hui le grand entrepôt des Hollandais, mon ami me montra une construction tenant à la fois du japonais et de l’européen ; « c’est, me dit-il, le bazar dans lequel des marchands japonais exposent pour y être vendus aux voyageurs, les produits modernes du pays, en porcelaine et laque surtout ; j’y ai vu, il y a plus de deux ans, une certaine quan- tité de boîtes en laque, encriers, trousses de médecins, sous deux doigts de poussière ; mais malgré mes recherches, il m’a été impossible de savoir le nom du propriétaire et par conséquent de les acheter. Peut-être les objets sont-ils encore là et serons-nous plus heureux ? » J’étais, je l’avoue, bien curieux moi-même de savoir à quoi m’en tenir à ce sujet ; aussi, à peine débarqués et nos bagages déposés à l’hôtel, nous courûmes au bazar. Ce pays était entièrement nouveau pour moi ; je dois cependant le dire franchement, je ne prêtai aucune attention aux choses de la rue : les laques du bazar étaient ma seule préoccupation.

En entrant dans la grande salle où étaient exposés les produits de la province de Fizen, mon ami marcha droit à la section où il avait vu, deux ans auparavant, les objets de laque.

Les voilà tous ! pas un seul n’y man- quait ! La couche de poussière s’était épaissie, mais une fois nettoyées, les boîtes de laque apparaissaient magnifiques et très bien conservées. Quelle trouvaille ! Maintenant, il fallait chercher le propriétaire ; que de démarches ! que de questions ! Enfin, après quelques achats faits à propos, quelques pièces de monnaie distribuées adroitement, on finit par nous amener, le lendemain, un Japonais de grande taille, bien vêtu, d’une figure aimable qui, après des révérences multipliées, selon l’usage du pays, nous annonçait que les laques du bazar étaient sa propriété et qu’il s’en déferait avec plaisir. Un autre travail fut celui de le décider à formuler un prix. Enfin, après bien des tasses de thé absorbées, après bien des petites pipes fumées, nous étions acquéreurs des encriers au prix de « un dollar » chaque, les boîtes à médecines ne nous coûtaient qu’un demi-dollar et certes nous n’avions pas mar- chandé. Parmi ces encriers, plusieurs vaudraient aujourd’hui mille francs : l’un, entre autres, représentant sur fond noir un vol d’oies sauvages en laque d’or ; l’intérieur, des roseaux sur fond de laque aventurine, une charmante petite barque en argent finement ciselé pour contenir l’eau qui sert à humecter la pierre à broyer l’encre de Chine.

Voilà mon premier achat au Japon. Le soir, à l’hôtel où nous avions fait transporter nos objets, tous deux assis sur nos lits, nous nettoyions nos boîtes, découvrant de nouvelles beautés à ces beaux échantillons de l’art japonais. Notre intention première était de continuer notre voyage avec le vapeur américain qui nous avait amenés, c’est-à-dire de partir le lendemain ; mais, le beau résultat de cette première journée, et la promesse de notre ami japonais, de nous montrer d’autres objets chez lui et de nous conduire par- tout où il y aurait à bibeloter dans Nagasaki, nous fit changer d’idée et nous nous endormîmes résolus à passer huit jours dans ce premier port.

Dès six heures du matin, nous étions sur pied ; dans la rue, notre Japonais nous attendait devant la porte et nous conduisait chez lui. Élégante et propre, était sa petite maison, avec la boutique surélevée d’une marche et donnant sur la rue. Quelques chambres en arrière sur un petit jardin miniature. Pendant qu’on nous offrait le thé et que mon ami causait avec la femme et le bébé, moi, je regardais, je fouillais les coins du magasin. Une belle table à écrire en laque ancien avec paysage en or, un joli carquois en laque d’or, un petit plateau carré décoré de la figure de Daïkokou en laque d’or, le premier objet pour 5 dollars, l’autre pour un dollar.

Un beau Kakémono chinois, « des cailles dans les blés ». Celui-ci était d’un prix relativement élevé parce qu’au Japon les objets de la Chine sont très estimés et que les plus beaux Kakémonos, que nous donnons volontiers aux artistes japonais, sont achetés à Pékin par des marchands qui chaque année font deux fois le voyage, y achètent des jades et font choix de dessins sur papier ou sur soie qu’ils rapportent chez eux et transforment en Kakémonos, en les faisant coller sur un fond d’étoffe qui les encadre en même temps et permet de les suspendre au mur. Notre Japonais eût préféré le garder mais, enfin pour 2 dollars il nous le céda. Une charmante bouteille de bronze à long col d’une patine exquise, 5 francs. Une jolie boîte à médecines en laque d’or représentant une barque et son netské en ivoire finement sculpté « pêcheur levant son filet » ensemble pour un dollar : Voici les prix payés pour quelques objets des plus marquants, et cela, sans marchander.

L’heure du déjeuner était venue, notre ami Masaki déclina notre invitation mais promit de venir nous trouver à la maison de Thé où nous nous proposions de prendre notre repas sur la montagne, pour nous conduire ensuite chez les autres marchands et chez les particuliers.

Pendant les huit jours de notre séjour à Nagasaki, ce brave homme a été notre guide ; il marchandait pour nous, se fâchant quand les marchands ne voulaient pas céder au prix qu’il avait offert. Il nous fit nos emballages mais nous ne pûmes lui faire accepter ni un cadeau, ni même une invitation à dîner ; rien, qu’une boîte de sucreries pour son petit garçon.

C’est le seul homme de ce genre que j’aie rencontré pendant mon séjour au Japon, ce qui m’a porté à croire que lui aussi était un des rares survivants du Japon ancien.

Parmi les objets qu’il nous fit trouver il y avait surtout un grand plateau rond de 50 centimètres de diamètre environ, d’un seul morceau de beau bois au milieu duquel était incrustée en étain une oie sauvage aux ailes éployées, prix 3 francs ; le dernier jour, une carpe formant brûle-parfums en bronze d’une patine superbe comme celle d’un bronze florentin du XVI, les yeux de la carpe étaient je crois en améthyste, l’objet coûtait 30 fr.

Nous étions occupés à boucler nos malles, il était neuf heures du soir lorsque nous vîmes entrer dans notre chambre une vieille femme envoyée par Masaki pour nous montrer deux charmants objets l’un, un admirable petit cabinet et à compartiments en laque noir aventuriné à l’intérieur et décoré de sujets : fleurs, oiseaux et personnages en incrustation de nacres de différents tons : un chef-d’œuvre pour 30 francs, l’autre, un netské en ivoire représentant un petit diable sur une étagère jouant avec une boule de corail. Son père, mort depuis longtemps, l’avait sculpté à ses moments perdus (il était décorateur sur porcelaine) ; et mon ami en interrogeant la femme arrivait à fixer à peu près l’âge du netské : soixante-cinq ans, c’était ce que nous appelons entre amateurs un netské ancien. Les angles bien arrondis, le ton de l’ivoire, rien n’y manquait, ni surtout le fini du travail, et la pauvre femme ne voulait s’en défaire qu’à un bon prix : « quatre dollars ». Mon ami lui en donna cinq et nous eûmes l’ivoire et les bénédictions de la vieille. Ce renseignement sur l’ancienneté des objets est un des seuls véridiques que j’aie pu obtenir pendant mon séjour au Japon.

2

HIOGO

Le lendemain matin, au point du jour, le bateau Américain nous emmenait à Hiogo. Le voyage de Nagasaki à Hiogo par le détroit de Simonosaki et la Mer Intérieure est un rêve qui dure plus de vingt-quatre heures : je ne connais qu’une voie comparable, c’est l’entrée du Bosphore en venant de la mer Noire. Pour passer le temps, nous causions du séjour de mon ami chez le prince de Satsuma, à Kagosima, de ses courses dans l’intérieur des trois provinces, du peu d’objets qu’il avait trouvés, le tout se réduisant à un grand et beau plat d’Imari payé 4 dollars, une paire de potiches de vieux Fizen échangée contre un alphabet français manuscrit, quelques étoffes. Il avait passé bien des journées à la manufacture des faïences à voir décorer les pièces par des artistes, tous Samouraïs, c’est-à-dire gens de noblesse, ayant le droit de porter deux sabres, mais il n’avait pu acheter un seul objet. Anciens ou modernes, les objets en vraie faïence de Satsuma sont aussi rares au Japon que les vases en Sèvres pâte tendre le sont chez nous, car ils n’ont jamais été faits pour le commerce, mais seulement pour être donnés en cadeaux par le prince. Pas une pièce n’a reçu d’autre décoration que des fleurs, des oiseaux ou des arabesques ; tous les vases, bols, etc., à décor de personnages dont l’Europe a été inondée de- puis plusieurs années, ont été fabriqués et décorés à Tokio et nous avons vu l’enfance de cette fabrication pendant notre séjour dans cette ville.

Nous sommes devant Hiogo, mais je ne vois pas mon frère venir au devant de nous ; nous débarquons, nous nous rendons à la maison de mon ami, jolie habitation mi-partie française, mi-partie japonaise ; là, nous apprenons que mon frère arrivera par le steamer de Yokohama attendu dans la journée. Effectivement, vers deux heures, le Costa Rica est signalé et vite nous nous jetons dans une barque japonaise pour aller au devant de lui.

Pauvre garçon ! il pleurait de joie de me voir, non-seulement parce que depuis sept ans nous étions séparés, mais parce qu’il nous avait cru passagers du vapeur des Messageries le Nil, qui s’était perdu corps et biens au Sud du Japon et que notre bonne étoile nous avait fait délaisser pour continuer notre route sur Shanghaï.

Les premières heures furent toutes aux joies de la famille, aux racontars de Paris, de la France, puis, insensiblement, la conversation roula sur le bibelot en général, sur ce qu’on pouvait trouver à Hiogo, etc. ; moi, tout heureux, je sortais de ma poche le netské de notre vieille de Nagasaki et j’obtenais un vrai succès.

Hiogo n’est pas un bon endroit pour bibeloter, il y a peu de marchands et la ville est trop peu importante pour servir comme Osaka de déversoir aux richesses de Kioto.

Cependant les quelques marchands, prévenus depuis près d’un mois de l’arrivée d’Européens munis de dollars, s’étaient remués et avaient ramassé tout ce qu’ils avaient pu se procurer.

Dès le premier jour, nous nous rendions acquéreurs de trois brûle-parfums en or et argent de toute beauté que depuis un an on avait vainement offert aux acheteurs européens de la ville.

L’un sur trois pieds avec deux grandes anses en forme de ceux de la Chine, avec un couvercle surmonté d’un Kyrin en argent et or d’une ciselure merveilleuse. Le tout sur un socle en bois des Îles très finement laqué d’or.

Le second, reposant sur un socle rouge laqué d’or, avait la forme d’une soupière à deux petites anses formées de fleurs de prunier en or et argent, son couvercle surmonté d’un paon faisant la roue, toutes les plumes, de divers métaux finement ciselés.

Le dernier, en argent, peau de serpent, sur lequel étaient jetées çà et là des feuilles de chêne en or et argent, reposait aussi sur un ravissant socle en bois de fer laqué d’or.

Les trois socles portaient, en laque d’or, les armes de la famille des Tokugawa.

J’achetai chez le même marchand un très bel objet, mais de fabrication tout à fait moderne, puisqu’il venait de le recevoir du fabricant de Kioto, dont il avait un dépôt à Hiogo.

C’était un énorme brûle-parfums représentant le dieu de Longévité monté sur une biche. Bronze noir incrusté d’argent aux armoiries de Tokugawa et mesurant 1m, 90 de hauteur sur 1m, 10 de longueur ; le même Japonais avait encore, mais nous les laissâmes, à cause de leur forme désagréable, deux immenses éléphants en bronze noir incrusté d’argent, portant sur le dos des pagodes bouddhiques.

Ils venaient aussi d’être terminés, à Kioto par le fabricant et eussent pu, comme le Dieu sur la biche, porter la date du XVIII.

J’achetai encore quinze jolies bouteilles à long col en bronze à patines variées au prix d’un dollar chaque, un lot de char- mants netskés, l’un entre autres représentant une jeune japonaise lavant son enfant dans un baquet ; tous ces netskés étaient signés, mais pas une date, pas un nom de pays, un simple nom de famille, quelquefois même un prénom. Tout me porte à croire que les netskés étaient plutôt l’œuvre de chacun, samouraï, marchand, paysan même, sculptant à sa fantaisie l’objet dont il avait besoin pour son usage et utilisant comme modèle les dessins d’Okusaï, que l’œuvre d’artistes spéciaux travaillant l’ivoire, et ce qui me confirme dans cette opinion c’est que j’ai souvent vu des japonais sculpter ces objets, en dehors de leurs occupations journalières.

Un objet, parmi nos achats, me frappa beaucoup ; c’était le Dieu de longévité assis et jouant avec une tortue à longue queue, en terre cuite légèrement rehaussée de couleur dans quelques parties du vêtement. Cette statuette était si admirablement modelée que je la baptisai : Un Clodion japonais. Elle coûtait 2 fr. 50.

Les objets en grès de Bizen me plaisaient aussi beaucoup, mais à Hiogo je n’en trouvai que trois à acheter, dont l’un de toute beauté excite toujours l’admiration des amateurs, dans la collection où il se trouve aujourd’hui. Il représente un faucon perché.

C’est à Hiogo que j’ai trouvé un de mes plus beaux objets de laque, une étagère en ivoire décorée de grappes de raisin suspendues à des treilles et visitées par des loirs en laque d’or, et dans le bas de l’étagère deux portes décorées de paniers de fleurs, le plateau, le pot à feu, l’encrier, etc., admirablement décorés aussi de fleurs en laque incrustées d’or, de corail, etc.

Le lendemain de cet achat, nous quittions Hiogo pour nous rendre à Osaka où nous comptions centraliser nos achats et faire nos emballages et nos expéditions.

3

OSAKA

Osaka, la Venise du Japon, est la ville la plus intéressante et, pour le bibeloteur, la plus productive. Des rues entières sont habitées par des marchands de bric-à-brac, plusieurs grands magasins de curiosités, des marchands d’étoffes anciennes ; c’est en outre la seule ville avec Kioto où l’on trouve ces ravissants morceaux d’étoffe brodés auxquels nous avons conservé leur nom japonais « Foukousas ». Nous avons, dès notre arrivée, loué une grande maison tout à fait japonaise, que mon ami a habitée pendant son séjour à Osaka, précédemment, et, avec cette maison, un grand magasin à l’épreuve du feu, bâti en face, au bord de la rivière. C’est dans ce magasin que nous entasserons les merveilles que nous allons acheter, en attendant que nous les dirigions sur l’Europe.

Dès le lendemain de notre arrivée nous commencions à courir la ville chacun dans un « djinrikicha » petite voiture traînée par un homme qui, sur le dallage en briques des rues d’Osaka, roulait vite et sans secousses. Le premier objet que j’achetai fut un beau et volumineux album à coins d’argent finement ciselés et contenant de charmants dessins à l’encre de chine et à l’aquarelle. Prix, 2 fr. 75. Puis, une belle trousse de docteur en laque piqué d’or, avec des inscriptions en caractères chinois de nacre découpée, 15 francs.

Trente netskés, l’un plus fin que l’autre, pour 80 francs.

Le jour suivant, tous les marchands et brocanteurs de la ville savaient notre arrivée et dès le matin, il y avait foule devant la maison. L’un apportait des ivoires, l’autre des peintures, celui-ci des paquets de foukousas, celui-là avait amené des charrettes pleines de bronze. Dès lors, nous prîmes la résolution d’acheter chez nous chaque jour, jusqu’au déjeuner, et de sortir ensuite pour voir les marchands chez eux.

Deux cents ivoires sculptés, plus de trois cents foukousas, furent le produit de notre premier achat à la maison et parmi ces morceaux d’étoffe brodés que nous ne payâmes jamais plus de 25 francs pièce, se trouvait le plus étonnant comme réussite que j’aie jamais vu. Il représentait des pigeons sur fond de satin noir. Je m’étais promis de ne jamais m’en dé- faire ; mais je comptais sans l’amabilité d’un de mes plus charmants clients, d’un de nos amateurs les plus fins, auquel je l’ai par la suite cédé avec grand plaisir.

Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain avec le plus huppé des marchands de la ville, nommé Nambaya. Il avait en dépôt, pour les vendre, tous les bibelots d’un des grands feudataires dépossédés, auquel il avait fait de fortes avances. Nambaya était un beau japonais « rara avis » grand, bien fait, les extrémités fines et portant élégamment un costume recherché. À sa ceinture, une belle blague à tabac, au fermoir d’or ciselé, était suspendue par un cordonnet de soie qui, passant à travers une grosse boule de corail rose, venait se fixer au netské, gros bouton d’ivoire sculpté, représentant le dragon du japon enroulé et tenant dans ses griffes une perle fine de la grosseur d’une noisette. Après divers pourparlers, nous avions mis de côté chez lui un gros lot d’objets, laques, bronzes et le netské de sa ceinture. Un chargement pour quinze mille francs. Une légère différence nous divisait, je lui proposai de l’employer à un festin dans son habitation, avec des danseuses, chanteuses et musiciennes, ce qui fut accepté immédiatement, car le japonais, en général, aime à se divertir, et Nambaya, en particulier, avait la réputation d’un joyeux compère.

Le soir donc, dans un joli petit kiosque, derrière sa maison, au milieu d’un jardin bijou, Nambaya avait réuni les plus célèbres danseuses et musiciennes d’Osaka et fait servir un dîner interminable. Accroupis sur les nattes comme les japonais et chacun entre deux danseuses, dans des costumes superbes, nous écoutions cette musique d’abord barbare mais à laquelle nos oreilles s’habituèrent assez promptement ; nous regardions s’aligner devant nous ces innombrables petits plateaux, garnis de fruits, de légumes, d’herbes, etc., qui forment le menu d’un dîner japonais. Lorsqu’on apporta la pièce de résistance, un énorme Taï, le poisson rose qui accompagne toujours le dieu Yébis. Il était vivant et servi sur un lit d’algues marines reposant sur des petits tubes de verre attachés les uns aux autres pour imiter les flots. Notre lui fit avec un couteau, une large entaille sur le dos, et au moyen de deux bâtonnets d’ivoire, arracha un morceau de chair qu’il me présenta après l’avoir imbibé d’une sauce très relevée. C’est, paraît-il, le plus grand honneur à faire à un convive et pour me conformer aux usages, j’avalai, les yeux fermés, l’horrible mets et m’empressai d’ingurgiter plusieurs rasades de saké.

À deux heures du matin nous laissâmes Nambaya et ses bayadères continuer la fête, qui pour eux dure souvent jus- qu’au jour, et nous rentrâmes enchantés de notre soirée. Mon frère me disait que cette fête coûtait au moins quatre cent dollars à Nambaya.

Quelques jours plus tard, il vint nous offrir deux mille lanternes de bronze de quatre à six pieds de hauteur qui appartenaient au prince et dont il avait, sur un grand album, les esquisses et les croquis ; mais que faire d’une telle quantité ? il nous était impossible de les acheter et depuis elles ont été vendues au poids à une maison hollandaise pour être expédiées en Europe et fondues.

Nambaya avait un objet que je n’achetai pas et que j’ai souvent regretté. C’était une coupe en argent d’environ vingt centimètres de diamètre, supportée par trois branches de bambou en argent. Sur l’extérieur de la coupe était gravé profondément un bambou incliné par le vent et se terminant à l’intérieur de la coupe. Le graveur avait traité ce bambou comme les dessinateurs japonais à l’encre de chine. À mon retour en France, j’ai écrit pour faire acheter cet objet, mais l’incendie avait ruiné mon bon ami Nambaya et sans doute, la coupe en argent était redevenue lingot.

D’Osaka, viennent aussi deux admirables foukousas que possède encore mon frère, l’un, une oie blanche, vue par derrière, l’animal a l’air vivant et ses plumes hérissées, sur le fond de satin rouge, sont un véritable trompe-l’œil ; l’autre, un panier de fleurs des champs, partie peint, partie brodé, sont avec les pigeons dont j’ai déjà parlé, les plus beaux spécimens que j’aie vus de l’art du brodeur au Japon.

Bien peu de sabres et de poignards chez tous ces brocanteurs ou marchands mais en revanche, une inondation de garde de sabres, de pommeaux, de ménukis, (petits ornements qui enrichissent la poignée du sabre), parce que depuis l’interdiction aux Samouraïs du port de leurs deux sabres, ils se sont empressés de les démonter pour vendre les ornements, tandis qu’ils ont conservé les lames comme souvenir de la féodalité au Japon.

J’aurais pu, dans la longue rue d’Osaka où se vendent les étoffes, faire une ample moisson de gardes de sabres, car chez certains armuriers, c’était par caisses pleines qu’elles m’étaient offertes, mais je cherchais le sabre complet, la garde, que je considérais comme un fragment, ne m’intéressait pas. Qui eût supposé, à cette époque, que quelques années plus tard, des livres seraient écrits sur ces gardes, des prix énormes, payés pour les acquérir, des noms d’artistes cités, je dirai plus, des dates précises assignées à ces travaux sur différents métaux, lorsqu’à mon passage à Osaka pour quelques francs j’aurais pu choisir les plus belles. Un très joli poignard complet me fut vendu pour 150 fr. par un de ces armuriers ; la garde, le pommeau et le bout du sabre étaient en émaux translucides à champ levé sur or.

Un marchand qui vendait spécialement des objets religieux, nous offrit une quantité d’albums à la main et d’albums imprimés, de ceux que font vendre à leur profit les acteurs japonais à la porte des théâtres, pour distraire les spectateurs pendant les longs entr’actes de leurs drames. Les représentations, au Japon, commencent au lever du soleil et finissent souvent après son coucher de sorte qu’on mange, on boit, on fume au théâtre. Ces livres, que nous appelons en France Albums d’acteurs, sont amusants à feuilleter ; les encadrements des pages sont souvent charmants de composition, les costumes bien dessinés, mais il me semble qu’il n’y a pas plus lieu d’en faire une étude spéciale que de nos images d’Épinal qui sont fabriquées plus grossièrement, il est vrai, mais absolument dans le même but : l’amusement des enfants, la tranquillité des parents.

Mis en goût par mon achat chez cet homme, je cherchai à compléter ma collection d’images et de livres illustrés et pour cela m’adressai à un libraire de Sinsaïbashi qui, les jours suivants, m’apportait tous les ouvrages de ce genre édités au Japon. Ils sont peu nombreux et celui que les Japonais estiment le plus est le recueil en 14 volumes des dessins d’Okusaï. Cette série se réimprime continuellement, les bois sont usés, de sorte que les amateurs d’Europe sont arrivés à rechercher les meilleures épreuves et ont fini par faire des classements sans fin entre elles.

Les foukousas, ces délicieux morceaux de satin brodé et doublés de crêpe qui servaient, au temps du vrai Japon, à recouvrir les cadeaux que s’envoyaient les Japonais, m’intéressaient beaucoup plus, je l’avoue, que les livres et les images, aussi nous en fîmes une récolte abondante, écartant cependant ceux que nous trouvions mauvais ou inférieurs et qui viennent dans les arrivages actuels comme spécimens extraordinaires d’art ancien ; nous en achetâmes plus de huit cents et nous avions l’espoir d’augmenter ce nombre à Kioto.

Décidément les Japonais n’ont qu’une mince estime pour leurs objets d’art, car c’est à des prix excessivement bas que nous nous les procurons ; il n’en est plus de même quand par hasard nous trouvons soit chez un particulier, soit chez un marchand, un objet chinois, bronze, jade, porcelaine, dessin ; le prix devient élevé et l’homme moins disposé à s’en défaire.

J’ai observé en Chine exactement le contraire, le Chinois tient à garder les objets de fabrication chinoise et n’a aucune estime pour les produits de l’art japonais. Après avoir visité les grands magasins, fouillé, les boutiques de brocanteurs, je fus étonné du peu de beaux objets en céramique que nous avions trouvés. En dehors de quelques pièces en vieux Fizen, un ou deux objets de Satsouma ancien, nous n’avions vu partout, et en quantité énorme, que des faïences de Kaga, poterie grossière, d’un blanc jaunâtre, quelquefois finement décorée, mais toujours de ce vilain ton rouge, peu harmonieux, rehaussé d’or ; des faïences de Bungo à la couverte grise, au décor de couleurs vives très fortement émaillées en relief. Rien de joli, de doux, d’agréable à l’œil. Le grès de Bizen que je recherchais, étaient très rares aussi, j’en ai rapporté bien peu de pièces.

Nous avons passé toute une après-midi chez un marchand de Kakémonos, et en avons acheté une centaine, variant de 5 à 15 fr. Comme je l’ai déjà dit, ceux qui viennent de Chine sont plus estimés des Japonais et, conséquemment, sensiblement plus chers que les autres, et dans ce grand magasin, je pus facilement m’en rendre compte, car le marchand me montra d’abord un kakemono représentant un treillage couvert de volubilis et quelques papillons, pour lequel il me demanda 500 francs ; puis il me déroula le même, avec la même signature, si parfaitement imité que je n’y pouvais reconnaître de différence ; ce dernier était de 15 francs parce qu’il était copié par un Japonais sur le modèle chinois.

Pendant les derniers jours de notre séjour à Osaka, un jeune garçon qui nous avait largement approvisionnés de Foukousas, nous apporta des robes d’acteurs, en géné- ral, le fond était de drap rouge et le décor se composait d’applications d’étoffes représentant des scènes de l’Olympe japonais, ou des reproductions de la nature ; mais une extraordinaire, que nous achetâmes, était de velours noir sur lequel était brodée une grande toile d’araignée, l’animal au centre guettait dans le coin de la toile un qui allait s’y engager.

Ces robes étaient rares, les acteurs s’en séparant difficilement. Quatre ans auparavant, Nambaya avait offert à mon ami toute la garde-robe d’un théâtre du prince de Tosa ; une énorme quantité de robes, pantalons, etc., à 10 francs l’un dans l’autre ; aujourd’hui que nous serions disposés à l’acheter, Nambaya ignore ce qu’il en est advenu. Il en est toujours ainsi au Japon.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…