Front matter
B. — LE DIABLE, LES SORCIERS ET LES REVENANTS
§ I. — LE DIABLE
e diable se rencontre à chaque instant dans les contes picards. Il joue deux rôles totalement différents. Le plus souvent, c’est un être peu intelligent, disposé à tout faire pour acquérir l’âme d’un mortel, et ne réussissant qu’à se faire duper par ceux qui ont conclu un marché avec lui. Trompé une première fois, il se fait prendre aux mêmes tours deux ou trois fois sans en être étonné, et, au lieu d’une âme, il n’emporte jamais qu’une botte de paille ou un tronc d’arbre. Il est vrai qu’il s’en venge en renversant portes et cheminées, mais il n’en est pas moins le héros malheureux de la farce. Plus rarement, il est rusé ; mais alors il l’est excessivement et son caractère est cruel.
II
le fermier tholomé et le diable
ntre Warloy et Contay, auprès du Mont-Failly, se trouvait autrefois une ferme habitée par un homme nommé Tholomé et par sa famille. La ferme avait d’abord été très prospère ; mais depuis la mort du père de , il semblait que le malheur en personne fût venu s’établir dans la maison. Les mauvaises récoltes s’étaient succédé, les maladies sur les bestiaux étaient arrivées plus terribles les unes que les autres, le seigneur s’était montré plus rapace, la femme et les enfants étaient tombés malades, et Tholomé, en fin de compte, se trouvait sans aucune ressource. Que faire ? Il n’en savait trop rien ; il avait beau se creuser la tête du matin au soir, il ne pouvait trouver le moyen de sortir de cette misérable situation.
Pour comble de malheurs, il arriva que le soir même du jour où son dernier cheval mourait de la maladie, le feu prit à la ferme et que les granges et les étables furent détruites ; il ne resta guère debout que le poulailler, le chenil et une partie de la maison. Cette fois, l’infortune du pauvre fermier était arrivée à son comble. Il était perdu, tout à fait perdu.
Le lendemain matin, comme il se promenait en se lamentant au bord du Bois-Brûlé, il s’écria inconsciemment sans doute : « Le diable seul pourrait me tirer de ce mauvais pas ! » Il avait à peine achevé ces mots qu’un petit homme, haut de trois ou quatre pouces tout au plus, vint se poser sur son épaule et sautiller de-ci, de-là, sur la personne de Tholomé ébahi.
Tholomé remarqua avec plaisir que c’était un joli petit diable, bien gai, guilleret, léger et surtout vêtu d’un bel habit vert à franges d’or fin. Son chapeau, sur lequel flottait une longue plume de paon, était gentiment posé sur sa petite figure.
— « Ha ! Ha ! Tholomé, les affaires ne vont pas, à ce que je vois ! Tes champs ne produisent que de la mauvaise herbe, tes bestiaux sont morts, ta femme est malade et le feu a détruit une bonne partie de ta ferme !… Tu ne sais à quel saint te vouer, et tu m’as appelé. Eh bien ! me voici. Allons, causons franchement. En quoi puis-je te servir ? »
Tholomé expliqua au diable ce qu’il désirait de lui.
— « C’est bien, mon bon Tholomé ; tu auras une belle ferme, de vastes granges remplies de blé et de foin, des animaux de labour et de pâturage en quantité convenable, la santé rentrera chez toi, si tu le veux bien…
— Si je le veux ! Parbleu !
— Tu auras tout ce que je viens de te dire pour le moment où cette nuit le coq chantera dans ta cour ; mais, par contre, si je suis fidèle à mon engagement…
— Eh bien !
— Tu me donneras l’âme de ton fils aîné.
— L’âme de mon fils aîné ?
— Oui.
— Assurément vous n’y pensez pas !
— Si, si, c’est à prendre ou à laisser. Rien pour rien, voilà ma devise. Donnant, donnant. »
Tholomé réfléchit quelques instants. Il se dit qu’il était affreux de livrer au démon l’âme de son fils ; mais d’un autre côté il se représenta le bonheur dont il allait jouir dans sa nouvelle ferme et… il accepta.
— « Je consens, dit-il au petit homme vert. Je consens, mais à cette condition que tout sera terminé à l’instant même où le coq chantera. Sinon la ferme me reste et tu n’auras rien.
— Oui. C’est convenu. Signe ceci. »
Et le démon tira de sa poche un large parchemin, dans lequel il eût pu envelopper dix diables comme lui. Il le déplia, puis il fit sortir successivement de sa poche une plume d’oie toute préparée, une table et un canif avec lequel il piqua le paysan au bras. Une goutte de sang sortit, le démon y trempa la plume et la passa à l’homme pour signer l’écrit horrible. Tholomé écrivit son nom à côté d’une multitude d’autres.
Puis le petit homme fit une cabriole, remit dans sa poche le parchemin, le canif, la plume et la table, et disparut dans les broussailles en criant joyeusement :
« Ha ! ha ! Hou ! hou ! Encore une bonne journée pour Dick-et-Don. »
Tholomé se promena jusqu’au soir.
En rentrant à la maison, le fermier aperçut des milliers de diables transportant des pierres, du mortier, de la chaux, du sable, abattant les vieux murs, creusant le sol, forgeant, charpentant avec une célérité incroyable et un bruit d’enfer, tandis que d’autres petits démons éclairaient le travail par des centaines de torches enflammées. La femme et les enfants étaient rétablis mais tout étonnés de ce manège et se demandant quelle était cette troupe d’ouvriers arrivés tout à coup pour reconstruire la ferme.
Le paysan raconta à sa femme ce qui s’était passé entre lui et le diable auprès du Bois-Robert, et lui demanda conseil.
— « Ah ! malheureux ! qu’as-tu donc fait ? Livrer ton fils au diable ! Tu es donc un démon ?
— Non ; mais j’ai compté sur toi pour tromper le diable et nous tirer de là avec honneur. »
La femme de Tholomé réfléchit quelques instants.
— « Tu dis que le diable doit finir le travail avant le chant du coq ! C’est bien. Ce n’est pas pour rien que le bon Dieu fit la femme d’une patte de serpent. Je saurai conserver et la nouvelle ferme et l’âme de mon fils. »
Les diables avaient ordre de finir le travail avant le lendemain matin, à cinq heures, l’heure du réveil du coq. C’était là que la femme du paysan les attendait.
Vers quatre heures du matin, elle se leva doucement et s’en alla au poulailler. Le travail était presque fini. La paysanne entra dans l’étable aux poules et réveilla le coq qui se mit à pousser quelques cocorico, coquiacou ! éclatants.
Le diable Dick-et-Don était joué. Il s’enfuit avec tous les autres démons, laissant inachevé le mur de l’enclos auquel il ne manquait plus que quelques pierres. Une belle ferme s’élevait à la place de l’ancienne. Les granges regorgeaient de blé et de foin ; dans l’écurie et les étables étaient de beaux chevaux et des vaches bien grasses, et un grand sac de pièces d’or était déposé dans l’armoire.
Le fermier Tholomé vécut riche et heureux à partir de ce jour, et jamais il ne revit Dick-et-Don qui, trompé une fois, ne jugea plus à propos de renouer connaissance avec celui qui l’avait dupé.
(Conté en décembre 1879, par M. Albert Boulongne, de Beaucourt-sur-l’Hallue [Somme]).
III
saint crépin et le diable
l y a bien longtemps, si longtemps même que je ne saurais vous dire en quel temps, saint Crépin et le diable réunirent leurs économies et achetèrent une grande pièce de terre. Comment se fit-il que saint Crépin eût songé à s’associer avec le démon ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’ils avaient acheté un beau champ et qu’ils étaient convenus d’en partager les produits. Le diable, se croyant bien fin, demanda pour sa part de la première année tout ce qui pousserait hors du sol, donnant le reste au saint homme. Saint Crépin fit mine de consentir niaisement à cette singulière demande, et il se promit bien de jouer quelques bons tours au diable.
Saint Crépin alla à la ville, en rapporta pour deux sous de graine de navets et ensemença le champ commun. Bientôt les navets couvrirent le sol de leurs larges feuilles vertes, et grossirent dans la terre jusqu’à se toucher.
Le diable vint trouver le saint et réclamer sa part de la récolte. Crépin le conduisit au champ et se mit en devoir d’arracher les navets. Le diable l’aida dans ce travail, et, à la fin, voyant le saint faire un tas à part des feuilles coupées, il demanda à son associé ce qu’il comptait faire de ces feuilles.
— « Mais, c’est ta part, il me semble ! N’as-tu pas demandé tout ce qui sortirait du sol ? Les feuilles t’appartiennent et les navets sont à moi.
— Oh ! cette année, pensa le diable, il ne m’y reprendra plus ; je demanderai tout ce qui viendra dans le sol. »
Et il fit comme il venait de penser.
Saint Crépin retourna à la ville, en rapporta un grand boisseau de blé et le sema dans le champ. Le blé germa, sortit de terre, poussa, poussa, et bientôt il se trouva prêt à être fauché, lié et battu.
Le diable étant revenu chercher sa part de la récolte, n’obtint que le chaume et quelques racines dont il ne sut que faire. Cela était loin de le satisfaire. Aussi alla-t-il tout furieux trouver le saint pour lui proposer d’autres arrangements.
— « Voyons, que veux-tu ? lui demanda Crépin.
— Je veux cultiver le champ par moi-même. J’y sèmerai une plante qu’il me plaira choisir. Si tu m’en dis le nom, le champ sera à toi tout seul, sinon il m’appartiendra. Cela te convient-il ?
— Oui. C’est convenu.
— À trois mois, alors ! »
Le diable s’en alla dans un pays lointain et en rapporta une plante inconnue du saint : la lentille. Il en sema dans le champ et attendit les trois mois.
Les lentilles germèrent, levèrent, poussèrent et couvrirent le champ ; le saint était en grand danger de perdre la partie, car, malgré toutes ses recherches, il n’avait pu trouver le nom de cette plante inconnue semée par le diable.
Quelques jours avant l’expiration des trois mois, Crépin se leva pendant la nuit, alla se rouler au beau milieu du champ de lentilles et revint se coucher tranquillement. Puis, le lendemain, il dit au diable :
— « Hier soir, une grosse bête noire est allée dans ton champ ; elle y a même écrasé bon nombre de plants de cette herbe que tu y as semée. Si tu as à m’en croire, fais bonne garde ; il ne t’en resterait pas.
— Je n’y manquerai pas, et je te remercie de ton bon avis. »
Le soir venu, le diable alla s’embusquer auprès du champ, tandis que saint Crépin se roulait dans un grand tas de plumes après s’être plongé dans un tonneau de mélasse. Ainsi déguisé, il entra dans le champ.
Le diable ne put reconnaître le saint et fut très surpris de voir un tel animal se rouler dans ses lentilles.
— « Koi ché donc d’ol bête lo ki vient abimi mes luntils » s’écria-t-il. Et peu rassuré, il s’enfuit. Saint Crépin en savait assez ; il courut à la rivière et se débarrassa de la mélasse et des plumes dont il s’était recouvert, puis il rentra chez lui et se coucha.
Le lendemain, le diable vint le trouver.
— « Les trois mois sont écoulés, Crépin, et je viens te demander le nom de la plante que j’ai semée dans le champ.
— As-tu vu la bête, hier soir ?
— Ce n’est pas cela que je te demande. Sais-tu le nom de la plante ?
— Peut-être. Je vais te dire trois noms. Si le véritable n’y est pas, le champ est à toi… Je commence : {ordinal|1 lin ?…
— Ce n’est pas cela, pauvre Crépin !
— … luzerne ?…
— Pas encore plus ; la pièce de terre est presque à moi.
— … Oh ! bien, alors ! Il s’agit de ne pas se tromper !… lentille ?
— Je suis joué ; adieu, Crépin, sans rancune ; le champ est à toi. Tu es plus malin que moi. »
(Conté en décembre 1879, par M. A. Boulongne, de Beaucourt-sur-l’Hallue [Somme]).
IV
les diables et le forgeron
n forgeron était un jour occupé dans sa forge, à son habitude, à frapper de grands coups de marteau une grosse barre de fer rouge. Il allait finir sa tâche, quand un grand bruit de pas de chevaux lui arriva aux oreilles ; il laissa là son ouvrage pour aller voir à la porte de la forge quels étaient les survenants, et il vit deux chevaux arriver à fond de train et s’arrêter brusquement, pendant que leur conducteur sautait lestement sur le sol.
— « Hé, l’ami ! cria l’étranger, viens donc attacher mes chevaux. Gare aux ruades, je te préviens qu’ils sont fort vifs. »
Le forgeron se hâta de lier les chevaux aux anneaux scellés dans la muraille, et, le bonnet à la main, revint se placer devant le nouvel arrivant.
— Veux-tu me ferrer ces deux animaux ? dit l’étranger en entrant. Je suis pressé, fort pressé. On m’attend à Arras pour le marché, dans une heure, et tu vois que je n’ai pas de temps à perdre si je veux arriver à l’heure.
— Que diable peut donc être cet homme ? pensa le forgeron. Il veut être à Arras dans une heure… et il y a douze bonnes lieues d’ici à la grande place du marché de cette ville. »
Puis il reprit tout haut :
— « Volontiers, Monsieur, dans une demi-heure j’espère avoir terminé ; mais je puis bien vous assurer, et cela soit dit en passant, que nul forgeron à dix lieues à la ronde ne pourrait ferrer ainsi deux chevaux en une demi-heure, et tout le monde…
— Trêve de discours, dit l’inconnu d’un ton bourru, je ne me suis pas arrêté ici pour écouter tes billevesées ; ferre-moi l’un des chevaux et laisse-moi tranquille. Je ne puis attendre une demi-heure. Hâte-toi ! »
Le forgeron se hâta de son mieux ; mais, malgré toute sa célérité, il employa vingt bonnes minutes à ferrer l’un des chevaux. Il s’en excusait en mettant ce retard sur le compte du soufflet, de son aide, ou de la mauvaise qualité des clous ; mais l’étranger ne répondait pas et se contentait de hausser les épaules en signe de mépris. Voyant l’un des chevaux ferré des quatre pieds, l’inconnu dit au forgeron :
— « Mon ami, tu n’es point aussi subtil que tu voudrais bien me le faire croire ; je ne te ferai donc pas de compliments sur ton habileté ; mais je veux te montrer comment, sans aller à dix lieues à la ronde, je sais ferrer un cheval. Fais attention. »
Ce disant, l’homme ouvrit un grand couteau qu’il venait de tirer de sa poche, et prenant les jambes du cheval et les coupant à la hauteur du genoux, il les porta dans la forge, et puis les ferra l’une après l’autre en les plaçant dans un étau. Le forgeron regardait tout ébahi cet homme extraordinaire. Ce qui lui semblait inexplicable, c’était surtout la singulière facilité avec laquelle l’inconnu avait coupé les pieds du cheval, sans pour cela répandre la moindre goutte de sang et sans paraître causer la moindre douleur à l’animal ainsi amputé. Son étonnement redoubla quand il vit l’étranger prendre les pattes du cheval et les remettre à leur place naturelle sans qu’on pût voir aucune plaie.
— « Eh bien, l’ami ! Que dis-tu de ma façon de ferrer les chevaux ? Cela t’a fort étonné, je le vois… je ne te payerai pas tes fers ; je veux te donner autre chose que de l’argent. J’ai le pouvoir d’accomplir trois souhaits ; forme-les, je t’accorde à l’avance tout ce que tu pourras demander.
— Mais… vous êtes donc… sorcier ?
— Non, je suis mieux que cela : je suis le bon Dieu.
— Le bon Dieu !… En ce cas je vous demanderai… mais laissez-moi d’abord réfléchir…
— Hâte-toi.
— Je vous demanderai donc… premièrement… que celui qui viendra s’asseoir sur mon fauteuil y reste tout aussi longtemps que je pourrai le désirer ;… deuxièmement… que celui qui grimpera sur le gros poirier de mon jardin soit obligé d’y rester ! tout aussi longtemps que je le voudrai ;… troisièmement… que ce que j’enfermerai dans mon sac ne puisse en sortir sans mon expresse volonté. C’est tout.
— Tu n’exiges pas beaucoup, l’ami ! Eh bien, comme je te l’ai promis tout à l’heure, je ferai que tout ce que tu m’as demandé s’accomplisse à la lettre… mais, avant de partir, je veux te donner le conseil de ne jamais ferrer les chevaux ainsi que tu me l’as vu faire. Tu ne réussirais qu’à tuer tes bêtes. Adieu, l’ami. »
Le bon Dieu sauta lestement sur l’un des chevaux et ne tarda pas à disparaître dans le lointain, en laissant derrière lui une longue traînée de poussière et d’étincelles.
— « Si le bon Dieu va ainsi, je ne m’étonne pas qu’il soit à Arras dans quelques minutes, pensait le forgeron en regardant s’éloigner le voyageur. »
Le forgeron avait sa maison hantée par un diable des plus méchants, qui ne cessait de lui jouer toutes sortes de vilains tours. Tantôt on trouvait les tisons du foyer épars par toute la maison ; tantôt le diable venait se coucher entre le paysan et sa femme et leur causait une peur effroyable ; d’autres fois, il renversait les meubles, cassait les plats, les assiettes et les verres, ou bien il appelait la nuit à la porte du forgeron comme le fait un malheureux qui demande un asile jusqu’au matin, et puis il se sauvait en riant du pauvre homme qui ne savait à quel saint se vouer pour se débarrasser de ce vilain démon.
Le forgeron cette fois tenait sa vengeance ; il voulut jouer un tour de sa façon à celui qui tant de fois était venu le narguer. Un jour donc, il se mit sur le devant de sa porte et se mit à crier d’une voix forte :
— « Jean-Marie, Jean-Marie Diable, viens-tu ? Jean-Marie Diable, viens-tu ? »
À l’instant, il vit venir à lui un petit homme noir, bossu, haut d’un pied à peine, qui se plaça devant le forgeron en ouvrant une large bouche.
— « Tu es bien Jean-Marie, Jean-Marie Diable ?
— Oui, et que me veux-tu ?
— Je serais heureux après ma mort d’être diable comme tu l’es, et de pouvoir jouer aux hommes tous ces jolis tours que tu m’as appris à connaître. Aussi je voudrais te vendre mon âme.
— Ton âme, est-ce bien vrai ?
— Oui ; mais que me donneras-tu en échange ?
— En échange ? Ce que tu voudras.
— Je te demanderai peu de chose : assieds-toi pour quelques minutes dans ce fauteuil.
— Oh ! qu’à cela ne tienne ! » dit le diable en s’asseyant.
Le forgeron le regardait en riant dans sa barbe. Au bout d’un instant, Jean-Marie Diable voulut se lever, impossible !.... Il était attaché au fauteuil par une force supérieure. Le forgeron le railla tout à son aise. Le diable criait, jurait, sacrait et blasphémait comme un vrai démon qu’il était, ce qui excitait encore plus la joie du paysan.
À la fin, ce dernier dit au diable Jean-Marie :
— « Tu le vois, tu es bien mon prisonnier ; mais, écoute : Promets-moi… ou plutôt jure-moi de ne jamais revenir me faire de tes vilains tours, et je te mettrai en liberté.
— Je te le jure.
— Ce n’est pas tout ; je viens de te vendre mon âme, il te faut me la rendre avec ma promesse. »
Le diable Jean-Marie dut accepter encore cette condition. Bien penaud, il se hâta de quitter la forge et de se rendre chez les siens.
Jean-Marie Diable avait deux frères, tous deux démons comme lui, bien entendu. Délicoton, l’un d’eux, partit pour jouer de nouveaux tours au malin forgeron. Pendant deux nuits, toutes les barres de fer qui se trouvaient dans la forge se mirent à danser en produisant un bruit infernal, de concert avec les clous, les tenailles, les étaux et l’enclume.
— « Certainement, se dit le forgeron, ceci est le fait d’un autre diable. Il me faut lui jouer un tour. Voyons… Délicoton, Délicoton, viens-tu ? Délicoton, viens-tu ? »
Comment avait-il pu connaître les noms des démons, je n’en sais rien ; toujours est-il que Délicoton entra aussitôt dans la forge et demanda au paysan ce qu’il désirait.
— « Te vendre mon âme… mais à une condition…
— Laquelle ? se hâta de dire Délicoton.
— C’est que tu iras me cueillir les belles poires qui couvrent le grand poirier du jardin. Je suis vieux… et je craindrais de me tuer en tombant de l’arbre.
— Une âme qui me coûtera peu ! pensait Délicoton en grimpant au haut du poirier. »
Mais il ne fut pas arrivé d’un instant au sommet de l’arbre qu’il s’y sentit retenu par une force puissante. Le forgeron courut à la forge et en rapporta une longue barre de fer à l’aide de laquelle il battit d’importance le pauvre Délicoton, qui criait, geignait, tempêtait au haut de l’arbre comme s’il eût été plongé par un curé dans la cuve à l’eau bénite.
— « Laisse-moi descendre, criait-il ; laisse-moi descendre et je te rendrai ta parole !
— Oh ! que non. Je ne suis pas encore fatigué de frapper et je veux te faire payer la musique de ces deux dernières nuits. Allons, dansons, chantons ! Bien, bien ; mieux encore !…
— Oh ! grâce ! grâce ! jamais je ne reviendrai et je te rendrai ton âme !
— Est-ce bien sûr ?
— Je te le jure, foi de Délicoton ! Mais laisse-moi aller !
— Descends, alors, et ne reviens plus. »
Encore plus honteux que Jean-Marie Diable, Délicoton retourna trouver ses deux frères. Il fut convenu que le troisième, Courentassé, irait se venger du forgeron. Celui-ci, pendant trois nuits, ne put fermer l’œil, piqué qu’il était par des milliers d’aiguilles que lui enfonçait dans la peau l’espiègle démon.
Ayant réussi à connaître le nom du nouveau diable, le forgeron l’appela et lui offrit son âme à condition que Courentassé se mettrait dans son sac pour quelques minutes. Courentassé consentit, mais il fut à peine dans le sac que le forgeron appela son voisin le savetier, qui vint à tour de bras piquer d’une longue alène le malheureux démon. Puis il mit le sac sur l’enclume et, appelant son garçon à son aide, il martela pendant deux longues heures Courentassé, qui ne cessait d’implorer sa grâce. Quand il eut fait les mêmes promesses que Jean-Marie et Délicoton, il put partir.
À dater de ce jour, le forgeron resta en paix avec les diables, qui craignaient à juste titre les dons merveilleux dont le Seigneur l’avait doté…
Trente ans plus tard, le paysan mourut… Il lui fallut trouver dans l’autre monde un endroit où y passer l’éternité… Il alla frapper à la porte du paradis.
— « Pan, pan !
— Qui es-tu et que veux-tu ? lui dit saint Pierre en entrebâillant la porte.
— Je suis un forgeron, le forgeron d’Acheux. Je voudrais une petite place dans le paradis ; on y doit être fort bien, si ce que dit monsieur le curé d’Acheux est la vérité !…
— Certes, on y est fort bien… Mais, pour une place, il n’y en a pas pour toi. Quand le bon Dieu te donna trois souhaits à former, tu pouvais lui demander le paradis à la fin de tes jours ; tu ne l’as pas fait et tu as demandé des choses bien différentes ; tant pis pour toi !… Va-t’en ! »
Le paysan s’en alla à la porte du purgatoire. L’archange qui la gardait entendant pan, pan à la porte, l’entrebâilla pour la fermer aussitôt. Que faire ? Où aller ?… Le forgeron, tout triste, prit le chemin de l’enfer.
Il frappa. Délicoton vint ouvrir. Mais, apercevant un visage qui ne lui était pas inconnu, il appela ses deux frères, Jean-Marie et Courentassé. Ces derniers n’eurent pas plus tôt reconnu le forgeron qu’ils appelèrent une bande de démons pour refermer la porte et empêcher l’intrusion de l’homme qui leur avait joué autrefois de tels tours.
La pauvre âme en peine, repoussée de tous côtés, alla de nouveau frapper à la porte du paradis.
— « Pan, pan !
— Qui est là ?
— Moi, le forgeron d’Acheux.
— Je t’ai déjà dit qu’on n’entrait pas.
— Je ne viens pas pour entrer, mais je viens de m’apercevoir que j’ai laissé rouler une pièce de monnaie sous la porte du paradis et je vous prie de me la chercher.
— Ah ça ! suis-je ton valet ? Entre et cherche ta pièce, si tu le veux. »
Le forgeron entra dans le paradis par la porte entr’ouverte et gagna le beau milieu de ce séjour. Saint Pierre voulut le forcer à en sortir, mais, comme le dit le paysan, une fois en paradis on ne peut en sortir, et l’on dut laisser le forgeron où il s’était installé.
(Ce conte m’a été dit en décembre 1877, par M. Alfred Haboury, d’Acheux [Somme]).
V
le bonhomme misère et son chien pauvreté
u carrefour de deux chemins restait, il y a longtemps, bien longtemps, un pauvre forgeron qui vivait tant bien que mal, un jour suivant l’autre, des quelques sous qu’il gagnait à ferrer les chevaux, les mulets et les ânes des voyageurs qui passaient devant sa porte. Il était si malheureux qu’on l’avait nommé bonhomme Misère. Son chien, qui partageait sa mauvaise fortune, avait été appelé Pauvreté. Misère et Pauvreté vivaient bons amis, comme il sied à des malheureux, et si l’on ne pouvait voir Misère sans que Pauvreté suivît, de même quand Pauvreté passait on pouvait se dire : Misère suit.
Pauvreté et Misère en étaient donc là quand un beau jour le bon Dieu et saint Pierre vinrent frapper de bon matin à leur porte. Pauvreté aboya, Misère se réveilla et ouvrit en grommelant aux voyageurs si matineux.
— « Bonhomme Misère, dit saint Pierre, mon maître que tu vois désire que tu lui ferres son âne. En auras-tu pour longtemps ?
— Vous venez bien matin, notre maître, mais qu’importe. Vous m’avez l’air de pauvres diables, bonnes gens au fond, et je suis tout à votre service. J’aurai bientôt fait. »
Le bonhomme Misère alluma son charbon, souffla le feu et ferra l’âne en une petite demi-heure.
— « Voilà qui est fait, notre maître.
— C’est bien, dit le bon Dieu. Combien te dois-je ?
— Je vous ai dit que vous me paraissiez être de pauvres diables – sauf votre respect, notre maître ! – et je ne vous demanderai rien.
— Rien, c’est trop peu.
— Non, allez. Je ne veux accepter que votre bénédiction.
— En ce cas, je veux te récompenser d’une autre façon. Je suis le bon Dieu et mon domestique n’est autre que saint Pierre. Je veux accomplir trois de tes souhaits. Choisis. »
Le bonhomme Misère se gratta l’oreille, puis les cheveux, cherchant bien ce qu’il devait demander au bon Dieu.
— « Demande d’abord le paradis ! lui souffla saint Pierre.
— Laisse donc ! laisse donc !… Voyons, je demande que… tout ce qui s’assoira dans mon fauteuil ne puisse en sortir sans ma permission.
— Voici qui n’est pas difficile. Accordé. Voyons ton deuxième souhait.
— Demande donc le paradis ! murmura saint Pierre. »
Le bonhomme Misère se gratta encore l’oreille, puis les cheveux.
— «Mon deuxième souhait est celui-ci : je désire que celui ou ceux qui monteront sur mon noyer ne puissent en descendre sans ma permission.
— C’est bien simple encore. Accordé. À ton dernier souhait.
— Imbécile, n’oublie pas le paradis ! » s’écria le saint, portier du paradis.
Mais, sans s’en inquiéter, le forgeron continua :
— « Pour mon dernier souhait, je demande que tout ce qui entrera dans ma bourse ne puisse en sortir sans ma permission.
— Décidément il te faut peu de chose pour te contenter. Je t’accorde tout cela. Fais-en bon usage et au revoir.
— Au revoir, au revoir, monsieur le bon Dieu !
— Triple idiot, tu t’en repentiras ! » ajouta saint Pierre en aparté.
Le bon Dieu remonta sur son âne, le saint prit le baudet par la bride et ils s’éloignèrent.
Depuis ce jour, ce fut comme un fait exprès, il ne passa plus que de loin en loin un voyageur par le carrefour, et bientôt le bonhomme Misère se vit à la veille de mourir de faim avec son compagnon Pauvreté, à qui il ne restait plus que les os et la peau.
Le diable eut vent de ce qui se passait et vint un jour frapper à la porte du bonhomme Misère.
— « Que veux-tu ? lui demanda ce dernier.
— Bonhomme Misère, je sais que tu n’as pas mangé depuis trois jours et qu’un peu d’argent dans ton escarcelle ne te nuirait pas trop. Je viens t’offrir dix mille écus, à une condition, toutefois…
— Que je te donnerai mon âme ?
— Juste ! Que tu me donneras ton âme dans dix ans, si à cette époque il est impossible pour toi de me rembourser.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Littérature orale de la Picardie – Le diable.
