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Narcisse ou l’Amant de lui-même

Jean-Jacques Rousseau · 1782 · Free in the US

13,705 words · about 58 min to read

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French
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1782
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13,705 words · about 58 min
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Contents (11)

Continue:

Front matter

J’ai écrit cette comédie à l’âge de dix-huit ans, & je me ſuis gardé de la montrer, auſſi long-tems que j’ai tenu quelque compte de la réputation d’Auteur. Je me ſuis enfin ſenti le courage de la publier, mais je n’aurai jamais celui d’en rien dire. Ce n’est donc pas de ma piece, mais de moi-même qu’il s’agit ici.

Il faut, malgré ma répugnance, que je parle de moi ; il faut que je convienne des torts que l’on m’attribue, ou que je m’en juſtifie. Les armes ne ſeront pas égales, je le ſens bien ; car on m’attaquera avec des plaiſanteries, & je ne me défendrai qu’avec des raiſons : mais pourvu que je convainque mes adverſaires, je me ſoucie très-peu de les perſuader ; en travaillant à mériter ma propre eſtime, j’ai appris à me paſſer de celle des autres, qui, pour la plupart, ſe paſſent bien de la mienne. Mais s’il m’importe gueres qu’on penſe bien ou mal de moi, il m’importe que personne n’ait droit d’en mal penſer, & il importe à la vérité que j’ai ſoutenue, que ſon défenſeur ne ſoit point accuſé juſtement de ne lui avoir prêté ſon ſecours que par caprice ou par vanité, ſans l’aimer & ſans la connoître.

Le parti que j’ai pris dans la queſtion que j’examinois il y a quelques années, n’a pas manque de me ſuſciter une multitude d’adverſaires plus attentifs peut-être à l’intérêt des gens de lettres qu’à l’honneur de la littérature. Je l’avois prévu, & je m’étois bien douté que leur conduite en cette occasion prouveroit en ma faveur plus que tous mes diſcours. En effet, ils n’ont déguiſé ni leur ſurpriſe ni leur chagrin de ce qu’une Académie s’étoit montrée integre ſi mal-à-propos. Ils n’ont épargné contre elle ni les invectives indiſcrètes, ni même les fauſſetés pour tâcher d’affoiblir le poids de ſon jugement. Je n’ai pas non plus été oublié dans leurs déclamations. Pluſieurs ont entrepris de me réfuter hautement : les ſages ont pu voir avec quelle force, & le public avec quel ſuccès ils l’ont fait. D’autres plus adroits, connoiſſant le danger de combattre directement des vérités démontrées, ont habilement détourné ſur ma personne une attention qu’il ne falloit donner qu’à mes raiſons, & l’examen des accuſations qu’ils m’ont intentées a fait oublier les accuſations plus graves que je leur intentois moi-même. C’eſt donc à ceux-ci qu’il faut répondre une fois.

Scene II. Angelique, Lucinde, Marton

ANGELIQUE

Ma chere Lucinde, vous savez avec quelle répugnance je me prêtai à votre projet quand vous fîtes changer la parure du portrait de Valere en des ajustemens de femme.. A présent que je vous vois prête à l’exécuter, je tremble que le déplaisir de se voir jouer de indispose contre nous. Renonçons, je vous prie, à ce frivole badinage. Je sens que je ne puis trouver de goût à m’égayer au risque du repos de mon cœur.

Lucinde.

Que vous êtes timide ! Valere vous aime trop pour prendre en mauvaise part tout ce qui lui viendra de la votre, tant que vous ne serez que sa maîtresse. Songez que vous n’avez plus qu’un jour à donner carrière à vos fantaisies, & que le tour ores siennes ne viendra que trop tôt. D’ailleurs, il est question de le guérir d’un foible qui l’expose à la raillerie, & voilà proprement l’ouvrage d’une maîtresse. Nous pouvons corriger les défauts d’un amant. Mais, hélas ! il faut supporter ceux d’un mari.

Angelique.

Que lui trouvez-vous après tout de si ridicule ? Puisqu’il est aimable, a-t-il si grand tort de s’aimer, & ne lui en donnons-nous pas l’exemple ? Il cherche à plaire. Ah ! si c’est un défaut, quelle vertu plus charmante un homme pourront-i1 apporter dans la société !

Marton.

Sur-tout, dans la société des femmes.

Angelique.

Enfin, Lucinde, si vous m’en croyez, nous supprimerons & le portrait, & tout cet air de raillerie qui peut aussi bien paffer pour une insulte que pour une correction.

Lucinde.

Oh ! non. Je ne perds pas ainsi les frais de mon industrie. Mais je veux bien courir seule les risques du d’succès, & rien ne vous oblige d’être complice dans une affaire dont vous pouvez n’être que témoin.

Marton.

Belle distinction !

Lucinde.

Je me réjouis de voir la contenance de Valere. De quelque maniere qu’il prenne la chose, cela fera toujours une scene assez plaisante.

Marton.

J’entends. Le prétexte est de corriger Valere : mais le vrai motif est de rire à ses dépens. Voilà le génie & le bonheur des femmes. Elles corrigent souvent les ridicules en ne songeant qu’a s’en amuser.

Angelique.

Enfin, vous le voulez, mais je vous avertis que vous me répondrez de l’événement.

Lucinde.

Soit.

Angelique.

Depuis que nous sommes ensemble, vous m’avez fait cent pieces dont je vous dois la punition. Si cette affaire-ci me cause la moindre tracasserie avec Valere, prenez garde à vous.

Lucinde.

Oui, oui.

Angelique.

Songez un peu à Léandre.

Lucinde.

Ah ! ma chere Angelique.

Angelique.

Oh, si vous me brouillez avec votre frere, je vous jure que vous épouserez le mien bas. Marton, vous m’avez promis le secret.

Marton.

bas. Ne craignez rien.

Lucinde.

Enfin, je...

Marton.

J’entends la voix du Chevalier. Prenez au plutôt votre parti, à moins que vous ne vouliez lui donner un cercle de filles à sa toilette.

Lucinde.

Il faut bien éviter qu’il éviter qu’il nous apperçoive. Elle met le portrait sur la toilette. Voilà le piège tendu.

Marton.

Je veux un peu guetter mon homme pour voir...

Lucinde.

Paix. Sauvons-nous.

Angelique.

Que j’ai de mauvais pressentimens de tout ceci ! SCENE III.

VALERE, FRONTIN.

Valere.

Sangaride, ce jour est un grand jour vous.

Frontin.

Sangaride ; c’est-à-dire, Angelique. Oui, c’est un grand jour que celui de la noce, & qui même alonge diablement tous ceux qui le suivent.

Valere.

Que je vais goûter de plaisir à rendre Angelique heureuse !

Frontin.

Auriez-vous envie de la rendre veuve ?

Valere.

Mauvais plaisant.... Tu sais à quel point je l’aime. Dis-moi ; que connois-tu qui puisse manquer à sa félicité ? Avec beaucoup d’amour, quelque peu d’esprit, & une figure....comme tu vois ; on peut, je pense, se tenir toujours assez sur de plaire.

Frontin.

La chose est indubitable, & vous en avez fait sur vous-même la premiere expérience.

Valere.

Ce que je plains en tout cela, c’est je ne sais combien de petites personnes que mon mariage sera sécher de regret, qui vont ne savoir plus que faire de leur cœur.

Frontin.

Oh ! que si. Celles qui vous ont aime, par exemple, s’occuperont à bien détester votre chere moitié. Les autres.... Mais ou diable les prendre, ces autres-là ?

Valere.

La matinée s’avance ; il est tems de m’habiller pour aller voir Angelique. Allons. II se met à sa toilette. Comment me trouves-tu ce matin ? Je n’ai point de feu dans les yeux ; j’ai le teint battu ; il semble que je ne suis point à l’ordinaire.

Frontin.

A l’ordinaire ! Non, vous êtes seulement à votre ordinaire.

Valere.

C’est une fort méchante habitude que l’usage du rouge ; à la fin je ne pourrai m’en passer &, je serai du dernier mal sans cela. Ou est donc ma boËte à mouches ? Mais que vois-je la ? un portrait....Ah ! Frontin ; le charmant objet.... Ou as-tu pris ce portrait ?

Frontin.

Moi ? Je veux être perdu si je sais de quoi vous me parlez.

Valere.

Quoi ! ce n’est pas toi qui a mis ce portrait sur ma toilette ?

Frontin.

Non, que je meure.

Valere.

Qui seroit-ce donc ?

Frontin.

Ma foi, je n’en sais rien. Ce ne peut être que le diable ou vous.

Valere.

A d’autres. On t’a paye pour te taire.... Sais-tu bien que la comparaison de cet objet nuit à Angelique ?....Voilà d’honneur, la plus jolie figure que j’aye vue de ma vie. Quels yeux, Frontin....Je crois qu’ils ressemblent aux miens.

Frontin.

C’est tout dire.

Valere.

Je lui trouve beaucoup de mon air....Elle. est, ma foi, charmante....Ah ! si l’esprit soutient tout cela....Mais. Son goût me répond de son esprit. La friponne est connoisseuse en mérite !

Frontin.

Que diable ! Voyons donc toutes ces merveilles.

Valere.

Tiens, tiens. Penses - tu me duper avec ton air niais ? Me crois-tu novice en aventures ?

Frontin.

Ne me trompe-je point ! C’est lui....c’est lui-même. Comme le voilà pare ! Que de fleurs ! que de pompons ! C’est sans doute quelque tour de Lucinde ; Marton y sera tout au moins de moitié. Ne troublons point leur badinage. Mes discrétions précédentes m’ont coûte trop cher.

Valere.

He bien ? Monsieur Frontin reconnoitroit-il l’original de cette peinture ?

Frontin.

Pouh ! si je le connois ! Quelques centaines de coups de pied au cul, & autant de soufflets que j’ai eu l’honneur d’en recevoir en détail, ont bien cimente la connoissance.

Valere.

Une fille, des coups de pied ! Cela est un peu gaillard.

Frontin.

Ce sont de petites impatiences domestiques qui la prennent à propos de rien.

Valere.

Comment ? l’aurois-tu servie ?

Frontin.

Oui, Monsieur ; & j’ai même l’honneur d’être toujours son très-humble serviteur.

Valere.

II seroit assez plaisant qu’il y eut dans Paris une jolie qui ne fut pas de ma connoissance !.... Parle-moi sincerement. L’original est-il aussi aimable que le portrait ?

Frontin.

Comment, aimable ! savez-vous, Monsieur, que si quelqu’un pouvoit approcher de vos perfections, je ne trouverois qu’elle seule à vous comparer.

VALERE, considérant la portrait.

Mon cœur n’y résiste pas....Frontin, dis-moi le nom de cette belle.

FRONTIN, à part.

Ah ! ma foi, me voilà pris sans verd.

Valere.

Comment s’appelle-t-elle ? Parle donc.

Frontin.

Elle s’appelle....elle s’appelle.... elle ne s’appelle point. C’est une fille anonyme, comme tant d’autres.

Valere.

Dans quels tristes soupçons me jette ce coquin ! Se pourroit-il que des traits aussi charmans ne fussent que ceux d’un grisette ?

Frontin.

Pourquoi non ? La beauté se plaît à parer des visages qui ne tirent leur fierté que d’elle.

Valere.

Quoi, c’est....

Frontin.

Une petite personne bien coquette, bien minaudière, bien vaine sans grand sujet de l’être : en un mot, un vrai petit-maître femelle.

Valere.

Voilà comment ces faquins de valets parlent des gens qu’ils ont servis. Il faut voir cependant. Dis-moi ou elle demeure ?

Frontin.

Bon, demeurer ? Est-ce que cela demeure jamais ?

Valere.

Si tu m’inpatiente....Ou loge-t-elle, maraut ?

Frontin.

Ma foi, Monsieur, a ne vous point mentir, vous le savez tout aussi bien que moi.

Valere.

Comment ?

Frontin.

Je vous jure que je ne connois pas mieux que vous l’original de ce portrait.

Valere.

Ce n’est pas toi qui l’as place la ?

Frontin.

Non, la peste m’étouffe.

Valere.

Ces idées que tu m’en as données....

Frontin.

Ne voyez-vous pas que vous me les fournissiez vous-même ? Est-ce qu’il y a quelqu’un dans le monde aussi ridicule que cela ?

Valere.

Quoi ! je ne pourrai découvrir d’ou vient ce portrait ? Le mystère & la difficulté irritent mon empressement. Car, je te l’avoue, j’en suis très-réellement épris.

FRONTIN à part.

La chose est impayable ! Le voilà amoureux de lui-même.

Valere.

Cependant, Angelique, la charmante Angelique....En vérité, je me comprends rien à mon cœur, & je veux voir cette nouvelle maîtresse avant que de rien déterminer sur mon mariage.

Frontin.

Comment, Monsieur ? Vous ne.... Ah ! vous vous moquez.

Valere.

Non, je te dis très-sérieusement que je ne saurois offrir ma main à Angelique, tant que l’incertitude de mes sentimens sera un obstacle à notre bonheur mutuel. Je ne puis l’épouser aujourd’hui ; c’est un point résolu.

Frontin.

Oui, chez vous. Mais Monsieur votre pere qui à fait aussi ses petites résolutions à part, est l’homme du monde le moins propre à céder aux vôtres ; vous savez que son foible n’est pas la complaisance.

Valere.

Il faut la trouver à quelque prix que ce soit. Allons, Frontin courons, cherchons par-tout.

Frontin.

Allons, courons, volons ; faisons l’inventaire & le signalement de toutes les jolies filles de Paris. Peste, le bon petit livre que nom aurions-la ! Livre rare, dont la lecture n’endormiroit pas !

Valere.

Hâtons-nous. Vices achever de m’habiller.

Frontin.

Attendez, voici tout-à-propos Monsieur votre pere. Proposons-lui d’être de la partie.

Valere.

Tais-toi, bourreau. Le malheureux contre-tems.

Scene IV. Lisimon, Valere, Frontin

LISIMON, qui doit toujours avoir le ton brusque.

Heben, mon fils ?

Valere.

Frontin, un siège à Monsieur.

Lisimon.

Je veux rester debout. Je n’ai que deux mots à te dire,

Valere.

Je ne saurois, Monsieur, vous écouter que vous ne soyez assis.

Lisimon.

Que diable ! il ne me plaît pas, moi. Vous verrez que l’impertinent sera des complimens avec son pere.

Valere.

Le respect....

Lisimon.

Oh ! le respect consiste à m’obéir & à ne me point gêner. Mais, qu’est-ce ? encore en déshabille ? un jour de noces ? Voilà qui est joli ! Angelique n’a donc point encore reÇu ta visite ?

Valere.

J’achevois de me coeffer, & j’allois m’habiller pour me présenter décemment devant elle.

Lisimon.

Faut-il tant d’appareil pour noues des cheveux & mettre un habit. Parbleu, dans ma jeunesse, nous usions mieux du tems & sans perdre les trois quarts de la journée à faire la roue devant un miroir, nous savions à plus juste titre avancer nos affaires auprès des belles.

Valere.

Il semble, cependant, que quand on veut être aime, on ne sauroit prendre trop de soin pour se rendre aimable, & qu’une parure si négligée ne devoit pas annoncer des amans bien occupes du soin de plaire.

Lisimon.

Pure sottise. Un peu de négligence sied quelquefois bien quant ? on aime.Les femmes nous tenoient plus de compte de nos empressemens que du tems que nous aurions perdu à notre toilette, & sans affecter tant de délicatesse dans la parure, nous en avions davantage dans le cœur. Mais laissons cela. J’avois pense à différer ton mariage jusqu’a l’arrivée de Léandre, afin qu’il eut le plaisir d’y assister, & que j’eusse, moi, celui de faire tes noces & celles de ta sœur en un même jour.

VALERE, bas.

Frontin, quel bonheur !

Frontin.

Oui, un mariage recule ; c’est toujours autant de gagne sur le repentir.

Lisimon.

Qu’en dis-tu, Valere ? Il semble qu’il ne seroit pas séant de marier la sœur sans attendre le frere, puisqu’il est en chemin.

Valere.

Je dis, mon pere, qu’on ne peut rien de mieux pense.

Lisimon.

Ce délai ne te seroit donc pas de peine ?

Valere.

L’empressement de vous obéir surmontera toujours toutes mes répugnances.

Lisimon.

C’etoit pourtant dans la crainte de te mécontenter que je ne te l’avois pas propose.

Valere.

Votre volonté n’est pas moins la regle de mes desirs que celle de mes actions bas. Frontin, quel bon-homme de pere !

Lisimon.

Je suis charme de te trouver si docile, tu en auras le mérite à bon marché ; car, par une lettre que je reÇois à l’instant, Léandre m’apprend qu’il arrive aujourd’hui.

Valere.

He bien, mon pere ?

Lisimon.

He bien, mon fils, par ce moyen rien ne sera dérange.

Valere.

Comment, vous voudriez le marier en arrivant ?

Frontin.

Marier un homme tout botte !

Lisimon.

Non pas cela ; puisque, d’ailleurs, Lucinde & lui ne s’étant jamais vus, il faut bien leur laisser le loisir de faire connoissance : mais il assistera au mariage de sa sœur, & je n’aurai pas la dureté de faire languir un fils aussi complaisant.

Valere.

Monsieur....

Lisimon.

Ne crains rien ; je connois & j’approuve trop ton empressement pour te jouer un aussi mauvais tour.

Valere.

Mon pere....

Lisimon.

Laissons cela, te dis-je, je devine tout ce que tu pourrois me dire.

Valere.

Mais, mon pere....j’ai fait....des réflexions....

Lisimon.

Des réflexions, toi ? J’avois tort. Je n’aurois pas devine celui-là. Sur quoi donc, s’il vous plaît, roulent vos méditations sublimes ?

Valere.

Sur les inconvéniens du mariage.

Frontin.

Voilà un texte qui fournit.

Lisimon.

Un sot peut réfléchir quelquefois ; mais ce n’est jamais qu’après la sottise. Je reconnois-là mon fils.

Valere.

Comment, après la sottise ? Mais je ne suis pas encore marie.

Lisimon.

Apprenez, Monsieur le philosophe, qu’il n’y a nulle différence de ma volonté à l’acte. Vous pouviez moraliser quand je vous proposai la chose, & que vous en étiez vous-même si empresse. J’aurois de bon cœur écoute vos raisons. Car, vous savez si je suis complaisant.

Frontin.

Oh ! oui monsieur, nous sommes là-dessus en etat de vous rendre justice.

Lisimon.

Mais aujourd’hui que tout est arrête, vous pouvez spéculer à votre aise ; ce sera, s’il vous plaît, sans préjudice de la noce.

Valere.

La contrainte redouble ma répugnance.Songiez, je vous supplie, à l’importance de l’affaire. Daignez m’accorder quelques jours....

Lisimon.

Adieu, mon fils ; tu seras marie ce soir, ou....tu m’entends. Comme j’etois la dupe de la fausse déférence du pendard !

Scene V. Valere, Frontin

Valere.

Ciel ! dans quelle peine me jette son inflexibilté !

Frontin.

Oui, marie ou déshérité ! épouser une femme ou la misère ! on balanceroit à moins.

Valere.

Moi, balancer ! Non ; mon choix etoit encore incertain ; l’opiniâtreté de mon pere l’a détermine.

Frontin.

En faveur d’Angelique ?

Valere.

Tout au contraire.

Frontin.

Je vous félicité, Monsieur, d’une résolution aussi héroique. Vous allez mourir de faim en digne martyr de la liberté. Mais s’il etoit question d’épouser le portrait ? hem ! le mariage ne vous paroîtroit plus si affreux ?

Valere.

Non ; mais si mon pere pretendoit m’y forcer, je crois que j’y resisterois avec la même fermeté, & je sens que mon cœur me rameneroit vers Angelique si-tôt qu’on m’en voudroit éloigner.

Frontin.

Quelle docilité ! Si vous n’héritez pas des biens de Monsieur votre pere, vous hériterez au moins de ses vertus. Regardant le portrait. Ah !

Valere.

Qu’as-tu ?

Frontin.

Depuis notre disgrâce, ce portrait me semble avoir pris une physionomie famélique, un certain air alonge.

Valere.

C’est trop perdre de tems à des impertinences. Nous devrions déjà avoir couru la moitié de Paris. Il sort.

Frontin.

Au train dont vous allez, vous courrez bientôt les champs, Attendons, cependant, le dénouement de tout ceci ; & pour feindre de mon cote une recherche imaginaire, allons-nous cacher dans un cabaret.

Scene VI. Angelique, Marton

Marton.

Ah ! ah, ah, ah ! La plaisante scene ? Qui l’eut jamais prévue ? Que vous avez perdu, Mademoiselle, a n’être point ici cachée avec moi quand il s’est si bien épris de ses propres charmes !

Angelique.

Il s’est vu par mes yeux.

Marton.

Quoi ! vous auriez la foiblesse de conserver des sentimens pour un homme capable d’un pareil travers ?

Angelique.

Il te paroit donc bien coupable !, Qu’a-t-on, cependant, à lui reprocher que le vice universel de son âge ? Ne crois pas pourtant qu’insensible à l’outrage du Chevalier, je souffre qu’il me préféré ainsi le premier visage qui le frappe agréablement. J’ai trop d’amour pour n’avoir pas de la délicatesse, & Valere me sacrifiera ses folies des ce jour, ou je sacrifiera mon amour à ma raison.

Marton.

Je crains bien que l’un ne soit aussi difficile que l’autre.

Angelique.

Voici Lucinde. Mon frere doit arriver aujourd’hui. Prends bien garde qu’elle ne le soupÇonne d’être son inconnu jusqu’a ce qu’il en soit tems.

Scene VII. Lucinde, Angelique, Marton

Marton.

Je gage, Mademoiselle, que vous ne devineriez jamais quel a été l’effet du portrait ? vous en rirez surement.

Lucinde.

Eh ! Marron, laissons-la le portrait ; j’ai bien d’autres choses en tête. Ma chere Angelique, je suis désolée, je suis mourante. Voici l’instant ou j’ai besoin de tout votre secours. Mon pere vient de m’annoncer l’arrivée de Léandre. I1 veut que je me dispose à le recevoir aujourd’hui & à lui donner la main dans huit jours.

Angelique.

Que trouvez-vous donc-là de si terrible ?

Marton.

Comment, terrible ! Vouloir marier une belle personne de dix-huit ans avec un homme de vint-deux, riche & bienfait ! La vérité, cela fait peur, & il n’y a point de fille en âge de raison à qui l’idée d’un tel mariage ne donnât la fièvre.

Lucinde.

Je ne veux rien cacher ; j’ai reçu en même tems une il lettre de Cléonte ; il sera incessamment à Paris ; il va faire agir auprès de mon pere ; il me conjure de différer mon mariage : enfin, il m’aime toujours. Ah, ma chere, serez -vous insensible aux alarmes de mon cœur & cette amitié que vous m’avez jurée....

Angelique.

Plus cette amitié m’est chere, & plus je dois souhaiter d’en voir resserrer les nœuds par votre mariage avec mon frere. Cependant, Lucinde, votre repos est le premier de mes desirs, & mes vœux sont encore plus conformes aux vôtres que vous ne pensez.

Lucinde.

Daignez donc vous rappeller vos promesses. Faites-bien comprendre à Léandre que mon cœur ne sauroit être à lui, que....

Marton.

Mon Dieu ! ne jurons de rien. Les hommes ont tant de ressources & les femmes tant d’inconstance, que si Léandre se mettoit bien dans la tête de vous plaire, qu’il en viendroit à bout malgré vous.

Lucinde.

Marton !

Marton.

Je ne lui donne pas deux jours pour supplanter votre inconnu sans vous en laisser même le moindre regret.

Lucinde.

Allons, continuez....Chere Angelique, je compte sur vos soins ; & dans le trouble qui m’agite, je cours tout tenter auprès de mon pere pour différer, s’il est : possible, un hymen que la préoccupation de mon cœur me fait envisager avec effroi. Elle sort.

Angelique.

Je devrois l’arrêter. Mais Lisimon n’est pas un homme à céder aux sollicitations de sa fille, & toutes ses prières ne feront qu’affermir ce mariage qu’elle-même souhaite d’autant plus qu’elle paroit le craindre. Si je me plais à jouir pendant quelques instans de ses inquiétudes, c’est pour lui en rendre l’événement plus doux. Quelle autre vengeance pourroit être autorisée par l’amitié ?

Marton.

Je vais la suivre ; & sans trahir notre secret, l’empêcher, s’il se peut, de faire quelque folie. SCENE VIII.

Angelique.

Insensée que je suis ! mon esprit s’occupe à des badineries pendant que j’ai tant d’affaires avec mon cœur. Hélas ! peut-être qu’en ce moment Valere confirme son infidélité. Peut être qu’instruit de tout & honteux de s’être laisse surprendre, il offre par dépit son cœur à quelqu’autre objet. Car voilà les hommes ; ils ne se vengent jamais avec plus d’emportement que quand ils ont le plus de tort. Mais le voici, bien occupe de son portrait.

Scene IX. Angelique, Valere

VALERE, sans voir Angelique.

Je cours sans savoir ou je dois chercher cet objet charmant. L’amour ne guidera-t-il point mes pas ?

ANGELIQUE, à part.

Ingrat ! il ne les conduit que trop bien.

Valere.

Ainsi l’amour a toujours ses peines. Il faut que je les éprouve à chercher la beauté que j’aime, ne pouvant en trouver à me faire aimer.

ANGELIQUE, à part.

Quelle impertinence ! Hélas ! comment peut-on être si fat & si aimable tout à la fois ?

Valere.

Il faut attendre Frontin ; il aura peut-être mieux réussi. En tout cas, Angelique m’adore....

ANGELIQUE, à part.

Ah, traître ! tu connois trop mon foible.

Valere.

Après tout, je sens toujours que je ne perdrai rien auprès d’elle : le cœur, les appas, tout s’y trouve.

ANGELIQUE, à part.

Il me sera l’honneur de m’agréer pour son pis-aller.

Valere.

Que j’éprouve de bizarrerie dans mes sentimens ! Je renonce à la possession d’un objet charmant & auquel, dans le fond, mon penchant me ramene encore. Je m’expose à la disgrâce de mon pere pour m’entêter d’une belle, peut-être indigne de mes soupirs, peut- être imaginaire, sur la seule foi d’un portrait tombe des nues & flatte à coup-sûr. Quel caprice ! quelle folie ! Mais quoi ! la folie & les caprices ne sont-ils pas le relief d’un homme aimable ? regardant le portrait. Que de graces !....Quels traits !....Que cela est enchante !....Que cela est divin ! Ah ! qu’Angelique ne se flatte pas de soutenir la comparaison avec tant de charmes.

ANGELIQUE, saisissant le portrait.

Je n’ai garde assurément. Mais qu’il me soit permis de partager votre admiration. La connoissance des charmes de cette heureuse rivale adoucira du moins la honte de ma défaite.

VALERIE.

O ciel !

Angelique.

Qu’avez-vous donc ? vous paroissez tout interdit. Je n’aurois jamais cru qu’un petit-maître sur si aise à décontenancer.

Valere.

Ah ! cruelle, vous connoissez tout l’ascendant que vous avez sur moi, & vous m’outragez sans que je puisse répondre.

Angelique.

C’est fort mal fait, en vérité ; & régulièrement vous devriez me dire des injures. Allez, Chevalier, j’ai pitié de votre embarras. Voilà votre portrait ; & je suis d’autant moins fâchée que vous en aimiez l’original, que vos sentimens sont sur ce point tout-à-fait d’accord avec les miens.

Valere.

Quoi ! vous connoissez la personne ?

Angelique.

Non-seulement je la connois, mais je puis vous dire qu’elle est ce que j’ai de plus cher au monde.

Valere.

Vraiment, voici du nouveau, & le langage est un peu singulier dans la bouche d’une rivale.

Angelique.

Je ne sais ! mais il est sincere. A part. S’il se pique, je triomphe.

Valere.

Elle a donc bien du mérite ?

Angelique.

II ne tient qu’y elle d’en avoir infiniment.

Valere.

Point de défaut, sans doute.

Angelique.

Oh ! beaucoup. C’est une petite personne bizarre, capricieuse, éventée, étourdie, volage, & sur-tout d’une vanité insupportable. Mais quoi ! elle est aimable avec tout cela, & je prédis d’avance que vous l’aimerez jusqu’au tombeau.

Valere.

Vous y consentez donc ?

Angelique.

Oui.

Valere.

Cela ne vous fâchera point ?

Angelique.

Non. VALERE, à part.

Son indifférence me désespéré. Haut : Oserai-je me flatter qu’en ma saveur vous voudrez bien resserrer encore votre union avec elle.

Angelique.

C’est tout ce que je demande.

VALERE, outre.

Vous dite tout cela avec une tranquillité qui me charme.

Angelique.

Comment donc ? vous vous plaigniez tout à l’heure de mon enjouement, & à présent vous vous fâchez de mon sang-froid. Je ne sais plus quel ton prendre avec vous.

Valere.

Bas. Je crevé de dépit. Haut. Mademoiselle m’accorde-t-elle la faveur de me faire faire connoissance avec elle ?

Angelique.

Voilà, par exemple, un genre de service que je suis bien sure que vous n’attendez pas de moi : mais je veux passer votre espérance, & je vous le promets encore.

Valere.

Ce sera bientôt, au moins ?

Angelique.

Peut-être des aujourd’hui.

Valere.

Je n’y puis plus tenir. Il veut s’en aller. ANGELIQUE a part.

Je commence à bien augurer de tout ceci ; il a trop de dépit pour n’avoir plus d’amour. Huit. Ou allez-vous, Valere ?

Valere.

Je vois que ma présence vous gêne, & je vais vous céder la place.

Angelique.

Ah ! point. Je vais me retirer moi-même : il que n’est pas juste que je vous chasse de chez vous.

Valere.

Allez, allez ; souvenez-vous que qui n’aime rien ne mérite pas d’être aimée.

Angelique.

Il vaut encore mieux n’aimer rien que d’être amoureux de soi-même.

SCENE X. Valere

Amoureux de soi-même ! Est-ce un crime de sentir un peu ce qu’on vaut ? Je suis cependant bien pique. Est-il possible qu’on perde un amant tel que moi sans douleur ? On diroit qu’elle me regarde comme un homme ordinaire. Hélas ! je me déguise en vain le trouble de mon cœur, & je tremble de l’aimer encore après son inconstance. Mais non ; tout mon cœur n’est qu’a ce charmant objet. Courons tenter de nouvelles recherches, & joignons au soin de faire mon bonheur, celui d’exciter la jalouse d’Angelique. Mais voici Frontin.

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