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Maurice Scève et la Renaissance lyonnaise

Albert Baur · 1906 · Free in the US

43,389 words · about 3 h 2 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Albert Baur
Language
French
Published
1906
Length
43,389 words · about 3 h 2 min
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Text
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Public domain in the United States

 

Contents (9)
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01

Quiconque se promène aujourd’hui dans les quartiers de Lyon situés entre la montagne de Fourvière et la Saône — les seuls du seizième siècle qui subsistent encore, et d’ailleurs menacés par l’esprit moderne — est frappé par la singulière architecture de ces rues plus larges et plus régulières que celles d’autres villes de France qui ont gardé le caractère de ce temps. À côté d’édifices de la dernière période gothique, on trouve des maisons qui dénotent une nouvelle manière de penser et de vivre. Ailleurs en France, on rencontre des maisons bourgeoises qu’on dit construites dans le style de la Renaissance, mais auxquelles on a simplement ajusté des ornements „à la mode italienne‟ ; les maisons lyonnaises au contraire marquent un progrès de l’architecture par le plan même et par la disposition du bâtiment. Les façades en sont régulières, l’entrée large, hospitalière ; les escaliers sont larges et commodes, les appartements hauts et grands, presque comme dans les palais florentins.

Mais ce qui donne surtout à ces maisons leur caractère Renaissance, ce sont les vastes fenêtres qui éclairent les appartements. Elles rappellent une race qui avait un grand besoin d’air, de lumière et de liberté, une race pour qui la Renaissance n’était pas une simple mode, mais une affaire de cœur et d’esprit.

Comment cette société s’est-elle formée ? Comment a-t-elle passé des ténèbres du moyen-âge à la nouvelle lumière, à cette Renaissance lyonnaise qui a été plus rapide et plus complète que celle d’aucune autre ville ou province de France ?

Pendant les troubles du moyen-âge, le territoire de Lyon avait été partagé entre l’empire et la France, et la ville fut gouvernée par son archevêque. Toutefois Lyon avait réussi à se délivrer peu à peu du joug ecclésiastique et à se mettre sous la protection des rois de France qui lui laissèrent toute liberté dans son administration et qui accordèrent à ses bourgeois presque tout ce qu’ils demandaient. Car la ville était riche et une forteresse puissante contre tout ennemi de l’est et du sud du royaume.

Le commerce ne rencontrait que peu d’obstacles et le marché de Lyon qui était déjà au moyen-âge un des plus grands de la France, allait devenir un des premiers de l’Europe, le premier peut-être après Venise. Située aux frontières de la France, du Dauphiné et de la Savoie, sur deux fleuves navigables qui la mettaient en communication directe avec la Bourgogne, la Suisse et la Provence, elle était en même temps la porte principale du commerce italien avec le nord de la France, les Pays-Bas et une partie considérable de l’Allemagne. Les rois, dès le commencement du quinzième siècle, autorisèrent donc la ville à avoir deux, plus tard même quatre foires franches par an, chacune de la durée de quinze jours. Les commerçants les plus actifs de l’Europe s’y réunissaient pour contracter leurs affaires ; les productions les plus diverses de tous les pays y étaient échangées. De petits artisans qu’ils avaient été autrefois, les Lyonnais se transformaient en commerçants aux vues larges et aux entreprises hardies.

Les financiers les plus habiles et les plus influents que l’Europe connût à cette époque, les Florentins, s’aperçurent bientôt qu’un tel centre commercial était le terrain le plus favorable à leurs entreprises. Nous trouvons dès le milieu du quinzième siècle quelques succursales des grandes maisons de banque florentines à Lyon, les Médicis, les Strozzi, les Capponi, les Gondi, les Guadagni, les Arnolfini et autres qu’il serait inutile de nommer ; soixante familles italiennes sont mentionnées dans les documents lyonnais de ce temps ; la plupart sont connues pour leur richesse, leurs relations puissantes, leur amour des lettres et des beaux-arts.

Leur influence sur le commerce lyonnais s’accentuait de plus en plus ; ils savaient se rendre indispensables. Lorsque eut chassé hors de France, dans un moment de colère, les employés de la banque de Médicis, les commerçants de Lyon furent dans la plus grande consternation. Ils craignaient de perdre leurs relations avec les Italiens qui étaient les plus lucratives qu’ils eussent, et l’avantage des banques qui se chargeaient de leurs opérations financières.

La colonie italienne allait cependant toujours grandissant. Elle avait son propre consul et jouissait de plusieurs libertés politiques. Les Florentins attiraient des Lucquois et des Piémontais, les banquiers des marchands et des industriels. De cette manière, les industries italiennes s’introduisirent à Lyon, surtout l’orfèvrerie, la lutherie et tout particulièrement la fabrication de soieries qui est restée la source principale de la richesse lyonnaise jusqu’à ce jour. Des artistes italiens passaient par Lyon ou allaient même s’y domicilier ; par exemple le médailleur Niccolo Spinello de Florence qui frappa en 1490, à l’occasion du séjour de et d’Anne de Bretagne, une médaille de commémoration, la première en France. Les Florentins avaient leur chapelle dans l’église des Dominicains ; ils l’ornaient avec cet art exquis qu’ils avaient apporté de leur patrie ; on y admirait un tableau de Salviati, représentant l’Incrédulité de Saint-Thomas.

Les guerres d’Italie ne purent pas arrêter la marche rapide de Lyon vers la richesse et une civilisation plus raffinée, tout au contraire. Pendant que toute la France souffrait terriblement de ces guerres qui éloignaient d’elle, et des travaux de la paix, tant de forces humaines et tant de moyens de subsistance, pendant que des familles nobles, des villes et des provinces s’appauvrissaient, la grande ville commerçante sur le Rhône savait tirer des avantages considérables de la guerre même. fit de Lyon, dès le temps où il préparait sa première expédition d’Italie, la base de ses opérations. Aucune autre ville n’était plus apte à remplir cette fonction. C’est là que se croisaient les routes qui devaient amener les différentes parties de son armée : les chevaliers français et les contingents de ses villes, les lansquenets allemands, les fantassins suisses ; le commerce lyonnais pouvait très bien se charger des fournitures de l’armée ; enfin il n’y avait dans aucune ville de la France autant d’hommes capables de donner des renseignements sur l’Italie ; les premiers d’entre eux étaient les banquiers florentins dont la patrie resta presque toujours l’amie et l’alliée des rois de France.

Ces expéditions étaient donc pour Lyon une nouvelle source de richesse et d’animation intellectuelle et sociale à la fois. La cour séjournait très souvent, presque toujours pendant la guerre, dans la ville, ce qui fit pour longtemps de Lyon la vraie capitale de la France. Il y eut à cette époque une certaine émulation, une jalousie même entre les Lyonnais et les Parisiens, qui considéraient d’un œil jaloux le transfert de la cour à Lyon, et les hommages qu’on rendait à ses femmes dans les somptueux tournois et les riches banquets. Les courtisans et les dames que la cour avait amenés à Lyon, y restaient volontiers, et il semble que la ville devint souvent une espèce de Capoue pour les armées françaises. Les chevaliers allaient y dépenser, dans l’espoir de faire un riche butin, l’argent qu’ils avaient apporté de chez eux ; et, au retour de leurs campagnes, une partie de ce butin même passait dans les mains des Lyonnais.

Pour bien divertir la cour et la noblesse, on fit tout ce qu’on put ; les chansons populaires ne se lassent pas de parler de la gaîté et de la bonne chère lyonnaises. La ville étalait sa richesse et sa libéralité dans ces entrées solennelles dont nous parlerons dans un chapitre suivant ; elle égayait ses hôtes par des représentations théâtrales très nombreuses. Le vieil idéal de galanterie moyen-âgeuse personnifié par le chevalier sans peur et sans reproche était ressuscité par la lecture de romans de chevalerie ; on faisait donc plus fréquemment des joutes, tournois, combats à la barrière et autres entreprises d’armes à plaisance qu’il ne s’était fait longtemps auparavant… Ces bouhourdis se faisaient par les rues de la ville. Le plus souvent les grandes chevaleries se faisaient dans la rue de la Juiverie, parce que là les chevaliers en queste trouvaient les plus belles et bonnes aventures selon ce qu’ils désiraient. On s’efforçait aussi de captiver la foule des étrangers et des gentilshommes par les charmes d’une société qui commençait déjà à être instruite et galante. Steyert, dans son histoire de Lyon, nous raconte beaucoup de ces fêtes où l’on dansait et où l’on s’entretenait courtoisement. Les demoiselles lyonnaises étaient très aimables ; après le départ des chevaliers il y eut chez elles une singulière épidémie de suicide dont il ne serait pas délicat de rechercher les causes. goûtait si fort le plaisir de leur société qu’il en négligeait même ses devoirs de monarque. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que la cour fût enchantée de ces séjours et aimât à retourner dans la ville hospitalière et gaie, où l’on goûtait si bien les délices et les plaisirs, la grande chère et le merveilleux passetemps.

Le luxe des Lyonnais se rendit cependant toujours plus célèbre, et s’augmentait surtout par le riche butin consistant en grande partie en objets d’art apportés d’Italie et revendus sur le marché de Lyon. Un document de l’année 1495 fait mention d’un payement de 1593 livres tournois pour le menaige, voiture et conduire depuis Napples jusqu’en la ville de Lyon de plusieurs tapisseries, librairies, poinctures, pierre de marbre et de porfire et aultres meubles, lesdites choses pezent en tout 87,000 livres ou environ. La vie lyonnaise prit de cette façon un cachet qui différait beaucoup de celui des autres villes de France : les maisons, les vêtements, les objets usuels, tout était fait à la mode italienne, avec tout le luxe que les banquiers florentins avaient fait connaître aux riches bourgeois de Lyon.

Ce qu’il y a de plus important dans l’histoire lyonnaise pendant les guerres d’Italie, ce sont les nouvelles aspirations qui se développent dans l’âme des citoyens. Dans ces marchands, tous d’origine bourgeoise, qui n’ont connu jusque là que leur métier et qui se sont plu dans une vie humble et paisible, ne connaissant pas d’autres jouissances que le gain et le repos après le travail, éclate enfin la joie de vivre, qu’avait préparé depuis longtemps l’exemple de leurs concitoyens italiens. Ils apprennent enfin à se servir des richesses accumulées, ils comprennent qu’il y a des jouissances élevées et raffinées qu’ils n’ont pas encore goûtées et qui sont à leur portée.

Par le contact avec la joie et avec l’Italie, ils se préparent à la nouvelle manière de penser et de sentir : à la Renaissance. Et, notons-le bien, cette Renaissance n’est pas venue par des livres ou par une société de savants, par une espèce d’académie ; elle s’est introduite par la vie sociale, par des rapports directs avec des hommes du monde, des banquiers, des marchands, des industriels, et elle s’est développée sous l’influence de l’art et du luxe italiens, dans une société qui s’adonnait à la gaieté et à des fêtes auxquelles les femmes prenaient part. Voilà pourquoi la Renaissance lyonnaise est polie, galante, sans aucune inclination à la gauloiserie du moyen-âge, bien différente de celle du nord de la France qui a fait naître Rabelais et la plupart des humanistes français. Dans l’âme de ceux-ci, l’éveil s’est fait par suite de lectures assidues des auteurs grecs et romains et par l’étude soignée de la jurisprudence et de la médecine. Voilà aussi pourquoi les femmes prennent une part si vive à la vie littéraire de Lyon, beaucoup plus que dans aucune autre ville de la France.

On ne s’étonne donc pas de voir se développer à Lyon pendant les préparatifs des guerres, entre les victoires et les défaites des armées françaises en Italie, une littérature locale qui montre déjà beaucoup des qualités de l’esprit de la Renaissance. On pourrait appeler cette première période de la littérature lyonnaise d’après son principal représentant l’Époque de Symphorien Champier.

Mais avant de caractériser cette école littéraire, il nous faut parler d’un fait qui a été très important pour son développement : c’est l’introduction de l’imprimerie à Lyon. On a déjà tant écrit sur cette matière que je peux me borner ici à quelques remarques. On sait que Lyon était déjà dans le dernier quart du quinzième siècle une des places les plus importantes de la librairie en Europe, et cette importance alla grandissant jusqu’aux guerres religieuses. Vers le milieu du seizième siècle, Lyon n’est surpassé que par Venise pour le nombre, les qualités artistiques et la correction de ses éditions et pour la variété des matières traitées. Claude de Nourry et François Juste s’occupent surtout de l’impression de livres français destinés au peuple ; on sait le rôle qu’ils jouent dans la vie de Rabelais.

Sébastien Gryphe, un des nombreux Allemands qui ont travaillé à cette époque comme imprimeurs à Lyon, est l’éditeur lyonnais le plus célèbre pour les auteurs latins et grecs ; ses magnifiques éditions tiennent le premier rang après celles des Alde. L’influence qu’il a exercée sur le développement des lettres lyonnaises, a été très efficace ; il a occupé dans ses officines Guillaume Scève, Rabelais et Dolet ; il a formé les imprimeurs-éditeurs Jean de Tournes et Guillaume de Roville qui ont continué son œuvre. Si nous avions une étude biographique consciencieuse sur cet imprimeur, nous verrions beaucoup plus clair dans la marche de la Renaissance lyonnaise.

L’organisation de l’imprimerie au seizième siècle est très différente de celle de nos jours. À l’époque de la Renaissance, la typographie est plutôt un art qu’un métier, et les imprimeurs sont plutôt des érudits et des artistes que des industriels. Ce ne sont pas les humanistes qui chargent les typographes d’imprimer les éditions qu’ils ont préparées ; ce sont au contraire les grands imprimeurs, comme S. Gryphe, qui occupent tout un état-major d’humanistes à corriger les livres pour lesquels le typographe seul est responsable.

L’introduction de l’imprimerie apporte un nouvel élément dans la société lyonnaise : les humanistes allemands et français, qui se distinguent de leurs confrères italiens surtout en ce qu’ils ne savent pas bien comprendre les chefs-d’œuvre de l’antiquité par leur côté esthétique et en ce qu’ils manquent d’élégance pour la plupart. Mais ils ont par contre l’avantage d’être plus dans leurs travaux, guidés qu’ils sont par un esprit plus scientifique et plus critique. En somme ils étaient plus pédants, et aussitôt que les lettres lyonnaises commencèrent à prendre des allures scientifiques, elles se ressentirent de cette pédanterie allemande qui contraste singulièrement avec l’autre côté de la Renaissance lyonnaise, tout élégant, joyeux et italien.

L’influence des typographes s’est fait sentir encore d’une autre façon. Les imprimeurs qui sont venus d’Allemagne en ont apporté les idées de Luther sur la réforme religieuse, et ils ont travaillé à les divulguer à Lyon. Les premières protestations contre la vente des indulgences partent des imprimeurs qui ont à souffrir souvent des persécutions du clergé catholique. Seb. Gryphe, Jean de Tournes, Jean Frellon qui hébergeait Calvin, et d’autres typographes d’importance inclinaient aux idées nouvelles. Vers le milieu du seizième siècle, on rencontre chaque soir des bandes d’imprimeurs qui se promènent sur les quais du Rhône, en chantant des psaumes de Marot.

Il va sans dire que l’imprimerie était pour les Lyonnais comme une source où ils puisaient l’instruction classique et italienne, base nécessaire de cette littérature lyonnaise dont le chef est Symphorien Champier et qui se développe parallèlement à la dernière période de l’école des rhétoriqueurs sous Lemaire des Belges.

Symphorien Champier était médecin. Né en 1471 à Saint-Symphorien-le Château d’une famille bourgeoise aisée, il étudia à Paris et fut promu docteur à l’Université de Montpellier. Bientôt après, il vint se fixer à Lyon. Il prit part aux campagnes d’Italie, surtout sous François I. Dans les intervalles de paix, il restait à Lyon où il s’adonnait à ses travaux littéraires. On le fêta beaucoup en Italie, surtout à l’Université de Pavie où il joua un grand rôle. Dans sa patrie, il occupa les imprimeurs par une cinquantaine de petits ouvrages dont la plus grande partie est écrite en langue vulgaire. C’était un homme d’allures très « scientifiques », déjà quelque peu universel. À côté d’ouvrages sur la médecine qui n’ont guère avancé les sciences médicales, il a laissé des études historiques où il se montre superficiel, inexact et peu digne de foi, des poèmes et des ouvrages moraux en prose, qui lui ont valu le titre de docteur en théologie, mais qui le classent parmi les rhétoriqueurs les plus médiocres. Et pourtant nous trouvons déjà chez lui cette espèce de „féminisme“, ce culte de la femme qui lui est commun avec les Lyonnais d’une époque postérieure. Cette qualité se manifeste surtout dans la Nef des Dames vertueuses (1503).

Lemaire des Belges était de ses amis ; il venait le voir, quand il visitait les imprimeurs qui s’occupaient de ses ouvrages. Lemaire ne perd jamais une occasion de chanter la belle ville hospitalière :

Il l’appelle cité très noble et antique, le second œil de France et de tous temps élevée en grand prérogative. Un de ses meilleurs amis lyonnais est le peintre et poète Jehan Perréal (appelé aussi Jehan de Paris). Ce Perréal avait été le principal architecte de l’église de Brou à qui fut le mausolée des protecteurs de Lemaire. La ville de Lyon l’employait pour arranger les entrées solennelles et autres fêtes, et pour faire les décorations des mystères et autres pièces de théâtre.

Le meilleur ami de Perréal était Pierre Sala (mort après 1529) qui lui dédia le Livre de l’Amitié, un recueil de dictons sur l’amitié tirés des Pères d’Eglise et de quelques écrivains de l’antiquité. Sala était issu d’une des familles les plus riches de Lyon ce qui lui permit de se livrer exclusivement aux études littéraires. Vers 1490 il s’installa dans une maison de campagne sur la montagne de Fourvière, appelée l’Anticaille, au milieu des ruines de l’antique Lugdunum. Il y mena la vie d’un riche amateur. Les amis de Symphorien Champier se retrouvaient souvent dans des réunions qui n’avaient rien d’officiel. La lettre qui nous en a transmis la notice a donné lieu à la célèbre légende de l’Académie de Fourvière à laquelle ont encore ajouté foi Sainte-Beuve, Thibaut et P. Steyert, le dernier historiographe de Lyon. Elle est écrite par un ami, Humbert Fournier, à Champier, et publiée par ce dernier dans le de 1507. Elle contient la description d’une assemblée qui ne semble pas avoir été la seule, et qui eut lieu dans la maison d’un ami commun, située sur le coteau de la montagne de Fourvière. Rien n’y fait supposer une société organisée avec un but précis ; ce n’est point du tout une académie. La lettre même prouve que ces assemblées étaient sans date fixe et sans aucun règlement.

Elle nous cite aussi les noms des amis qui y étaient ; nous voyons entre autres le médecin Gonsalve de Tolède, le théologien André Victon, et Jean Lemaire des Belges. Elle nous apprend ce qu’était la conversation dans un cercle scientifique de Lyon dans les premières années du seizième siècle. Nous parlons de bien régler les mœurs, de polir et de perfectionner l’esprit par la culture des sciences utiles. Quelques amis nous rendent visite, et, laissant les sujets sérieux, nous nous égayons par de petits contes et par des plaisanteries qui n’ont rien de mordant. On cause des nouvelles des cours et des événements politiques. — Humbert Fournier déclamait des sonnets en rimes toscanes, un autre des morceaux oratoires, un autre encore des fragments de pièces de théâtre. André Victon aimait à s’entretenir de sujets graves tels que l’incertitude de la vie et la nécessité de la mort. Tantôt on faisait un peu de musique, tantôt on se délassait à des jeux divers. Ces passe-temps agréables recevaient un atrait nouveau de la vue qui se présentait aux regards ; après avoir passé sur les innombrables maisons de la ville, les yeux parcouraient un immense paysage.

C’est le hasard des sources historiques de ces temps qui nous a transmis des notices d’un seul de ces cercles littéraires et philosophiques ; je ne doute pas qu’ils aient été assez nombreux à Lyon. À cette époque déjà, la société y était internationale ; à côté de banquiers italiens qui y avaient apporté toute la civilisation raffinée, tout le culte du Beau de Florence, il y avait des imprimeurs allemands qui étaient toujours au courant de toutes les nouvelles publications dans le monde des sciences et des belles-lettres.

Malgré leur organisation politique assez indépendante, les „nations“ florentine, lucquoise et allemande ne devaient pas être très exclusives. Nous voyons par la lettre de Humbert Fournier que l’on comprenait et goûtait à Lyon la poésie italienne — si ce n’est celle de Pétrarque du moins celle de ses imitateurs — dès le commencement du seizième siècle ; fait très singificatif pour l’évolution de la poésie lyrique à Lyon. Aussi n’est-il pas sans de constater que les littératures antique et italienne avaient déjà donné aux Lyonnais instruits de cette époque le sentiment de la nature.

Après tant d’années de grande renommée, Symphorien Champier mourut presque oublié en 1537, au moment où florissait à Lyon une littérature toute différente de la sienne et dans laquelle nous ne voyons jamais apparaître son nom. El pourtant, ce nom est inséparable de la fondation de deux institutions lyonnaises qui ont exercé une influence capitale sur le développement de la civilisation et de l’esprit de la Renaissance à Lyon : le Collège de Médecine et l’École de la Trinité.

Le Collège de Médecine dont on ne sait pas exactement l’année de fondation, mais qui est probablement du commencement du siècle, n’était pas, à son origine, une école, une faculté au sens moderne du mot. Ce n’était qu’une association des meilleurs médecins de la ville qui soumettaient chaque nouveau venu désireux d’exercer leur art, à un examen assez sévère. Ses certificats d’études et de mœurs reconnus suffisants et ses examens passés, il était obligé de pratiquer son art pendant quatre ans dans un bourg de la campagne lyonnaise avant de pouvoir l’exercer dans la ville. Parmi les médecins de Lyon il y eut plusieurs hommes universels, plusieurs humanistes. Nommons à côté de Symphorien Champier Lazare Meyssonnier, Michel de Nostre-dame, Jehan Canappe, Pierre Tolet, les deux Spon et — — François Rabelais, qui n’aurait pas été soumis au règlement du Collège de Médecine en sa qualité de médecin déjà célèbre.

L’École de la Trinité était un établissement municipal, émancipé presque complètement de l’autorité ecclésiastique. Une confrérie laïque de bourgeois lyonnais avait établi dans les granges du couvent de la Trinité une école plutôt modeste. En 1527, Champier et quelques-uns de ces concitoyens réussirent à soumettre cette école à l’administration de la ville qui lui donna une base assez solide pour que le nouveau collège suffit aux besoins de toute la jeunesse studieuse de Lyon. Le clergé se vit attaqué dans ses droits ; il ne fut point facile d’obtenir l’assentiment de François de Rohan, qui se réserva le droit d’approuver le choix du recteur. Le consulat donna tous ses soins au collège naissant, agrandit les locaux, institua quatre classes, établit une rétribution scolaire (2 sols 4 deniers) et appela des professeurs dont quelques-uns avaient déjà ou eurent bientôt de la renommée.

Les premiers supérieurs furent Guillaume Durand, Jehan Canappe (le même qui enseigna la chirurgie en français), Loys du Vergier, très favorable à la Réforme, puis Jean Raynier (Raynerius, Raenerius) Celui-ci fut regardé par les premiers humanistes et poètes latins de Lyon comme leur maître, à qui ils adressaient de nombreuses laudatives et de qui ils sollicitaient les compliments.

Le plus célèbre des recteurs du Collège de la Trinité fut sans aucun doute Barthélémy Aneau (Anulus) né à Bourges au commencement du siècle, appelé par le consulat comme professeur de rhétorique en 1529, principal une première fois en 1540 et définitivement en 1553. — Aneau est le représentant le plus caractéristique du côté pédant de la Renaissance lyonnaise. Ayant fait des études solides (sous l’helléniste Wolmar, l’ami de Mélanchthon), à l’Université de Bourges, avec Amyot, Bèze et Calvin, il disposait d’une instruction extraordinaire qui lui valut l’estime de beaucoup d’humanistes. Bien qu’il eût toujours professé une sorte d’indifférence correcte matière religieuse, il était protestant convaincu et mourut en martyr de sa confession. Ami intime et admirateur de Marot, dont il continua la traduction des Métamorphoses, et de Rabelais, il aspirait à une littérature purement nationale ; il combattit les corruptions italiques surtout en moraliste sévère et en protestant, instruit peut-être par des expériences Y faites dans la société lyonnais e. Dans le Quintil Horatian (ouvrage original mais pédantesque qui n’exprime aucunement les idées du milieu littéraire de Lyon, quoiqu’on en ait dit, mais seulement celles d’Aneau), il déclara la guerre aux principes exposés par Joachim du Bellay dans la Deffence et Illustration de la langue française, ne voulant point qu’on contremine l’italien en françois.

Il fut un écrivain très fécond, mais il laissa toujours apparaître dans ses ouvrages ses qualités ou défauts de régent. Pour les représentations théâtrales qui se donnaient toujours à la fin de l’année scolaire, il composa des drames dont nous sont restés quelques-uns qui ont encore toutes les qualités des moralités moyenâgeuses. Le Chant natal (1539) a été appelé à tort la première opérette ; il se base sur le mystère de la nativité et des mélodies populaires. Le Lyon marchant (1542) est une pièce satirique sous forme d’allégorie, à peu près dans le genre des „revues“ parisiennes de nos jours. Dans les Décades (dizains) de la description, forme et vertu naturelle des animaux (1549 et 1550), il suit le chemin battu et rebattu des vieux bestiaires. Dans le roman moral et allégorique Alector ou le Coq {1560) il est encore complètement sous l’influence des grands rhétoriqueurs. Le reste de ses œuvres, pour lequel je renvoie à Colonia et à Montfalcon, consiste surtout en traductions et en livres de classe et d’occasion dont je fais grâce au lecteur.

Quand on pense que la plupart des Lyonnais lettrés ont passé sous la férule de ce pédant, on se gardera de taxer trop bas l’influence qu’il a exercée sur le courant des idées à Lyon. Malgré son pédantisme et son esprit conservateur, c’était un homme qui ne manquait pas de bon sens et qui pouvait se mesurer avec tout Lyonnais quant au savoir universel. Un extérieur agréable, un caractère sociable et une parole facile le faisaient rechercher dans le monde. Mais son influence ne fut pas très favorable au développement de la littérature : par sa critique souvent trop juste et par sa satire âpre et blessante, il enrayait l’élan des jeunes novateurs et ralentissait ainsi la marche de la Renaissance lyonnaise.

Lyon ne manquait donc pas de points d’attraction pour des savants ; surtout pour des humanistes. Résumons encore une fois : une société bourgeoise, riche, qui avait conçu le besoin d’instruction et de jouissances artistiques et littéraires dans son commerce avec les hommes les plus avancés du siècle et dans une série ininterrompue de fêtes magnifiques ; l’imprimerie qui occupait beaucoup de savants comme éditeurs et correcteurs ; le Collège de Médecine qui allait compléter une instruction encore trop peu universelle ; l’Ecole de la Trinité qui ne dépendait que très peu du clergé, et point de l’Etat, et qui répondait si bien à cet idéal de l’école de la Renaissance qu’on pouvait y être en même temps professeur et étudiant ; et, le plus grand avantage de Lyon à cette époque : la grande liberté de pensée, semblable à celle de Rome Sous Léon X, en contraste avec Paris où la Sorbonne d’un côté, le Parlement de l’autre, allaient tyranniser les esprits et les soumettre aux autorités approuvées de l’Eglise et de l’État.

Il y eut donc bientôt à Lyon un nombre assez considérable d’humanistes. Nous avons déjà mentionné les recteurs du Collège de la Trinité et les plus célèbres des médecins. Vers 1536, les nombreux humanistes qui étaient en partie professeurs au Collège, en partie précepteurs, en partie correcteurs chez les imprimeurs, se mirent à publier des poésies latines qui ont presque toutes le caractère d’une correspondance privée. Ils inaugurent ainsi une deuxième période de la littérature lyonnaise : celle des Humanistes, qui joue un rôle si important dans la vie de Maurice Scève que nous lui consacrerons un chapitre spécial.

Un autre groupe de savants est celui des Archéologues. La ville de Lyon possédait au seizième siècle un nombre beaucoup plus considérable de restes de l’antiquité qu’elle n’en a aujourd’hui, et aussitôt que le goût pour la littérature antique fut éveillé, on s’occupa à expliquer leur signification, et à déchiffrer les inscriptions de l’ancien Lugdunum, à l’aide des historiens anciens qui parlent de l’illustre capitale de la Gaule. Déjà Symphorien Champier aimait à reproduire, dans ses travaux soi-disant historiques, des latines pour donner plus de poids à ses assertions. Les grands archéologues lyonnais qui le suivirent dans cette voie, étaient de riches amateurs point gênés dans leurs recherches par le soin du pain quotidien, et qui pouvaient se permettre les dépenses qu’exigent des collections de cette sorte.

Un des premiers fut Pierre de Sala, l’ami de Jehan Perréal (cf. p. 9). sa maison de l’Anticaille, située au milieu des ruines de Lugdunum, il étudia en dilettante et avec une curiosité peu méthodique. Les Antiquités de Lyon sont le fruit de ses études ; c’est un vaste recueil de notes prises dans les voyages et promenades de l’auteur, de copies d’inscriptions, de notes tirées de vieux auteurs et de rondeaux et épitaphes de poètes contemporains (probablement Jean Perréal et Lemaire des Belges). Un savant plus sérieux est Claude de Bellièvre. Né en 1487, fils d’une riche et ancienne famille lyonnaise, il fit comme beaucoup de ses concitoyens des études de droit à Toulouse. Rentré à Lyon après sa promotion au grade de docteur, il devint avocat de la sénéchaussée. De 1523 à 1528 il fut échevin de la ville. Après avoir été pendant plusieurs années procureur général de , il voyagea en France et en Italie. À son retour à Lyon, il transforma son jardin près de l’église Saint-Jean en un vaste musée d’antiquités, se souvenant probablement de la collection que les Médicis avaient amassée dans la cour du . Il déposait les résultats des recherches qu’il y faisait dans son , manuscrit de la Bibliothèque de la ville de Lyon qui représente un vaste recueil de matériaux. Une lecture de ce livre prouve que Bellièvre apportait beaucoup d’intérêt à la poésie de sa ville natale ; il cite à plusieurs reprises des passages de la Délie de Maurice Scève lequel passait pour autorité parmi les archéologues lyonnais. Il semble que les deux hommes aient été amis ; les mêmes intérêts les réunissaient.

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