Lettre 1
ENNODIUS A JEAN
Encouragements fort délicats au jeune orateur. Il le remercie d’avoir consacré ses débuts à le louer. Faux goût littéraire du temps érigé en principe.
Ta parole, comme un navire parti du mouillage où il fut construit, gagne la haute mer et décrit avec calme les dangers de l’élément liquide. Pilote attentif, tu gouvernes d’une main ferme à travers les écueils de la rhétorique et tu fournis une course exactement calculée; or ton discours offre à mes yeux l’image même de la mer.
Bon Dieu! Quelle n’est pas la souplesse d’une riche langue! à son gré, c’est un fauve qui rugit, un fleuve qui précipite sa course, une mer en courroux qui soulève ses flots. Elle sait, en un mot, représenter au vrai tout ce qu’elle veut peindre. Pourquoi insinuer que ta jeunesse te fait redouter d’écrire alors que le style de ton discours appelle la pompe des déclamations publiques et que cet acte de modestie exagérée et tout à fait hors de propos va te couvrir de gloire?
Je te remercie mille fois d’avoir consacré les nobles essais de ton éloquence à faire l’éloge d’un ami. Bien que je ne me reconnaisse pas les mérites que ton discours m’attribue, je n’en suis pas moins touché des sympathies de l’orateur; je le loue d’avoir fait parler son cœur avec tant de grâce et de vive clarté. Ce flambeau que les charmes de ta parole ont allumé pour éclairer ma renommée, c’est toi-même qui en reçois la lumière : quant à moi, si j’ai conscience de l’obscurité de mon génie, je ne m’en plains point. Celui qui confie le soin de sa renommée à la bienveillance d’autrui, s’expose à de cruelles déceptions ; et pourtant n’est-ce pas le comble de l’infamie que de tromper ainsi la confiance?
Je dois le dire, ma joie déborde dans l’admiration où je suis de ton style épistolaire : tu sais admirablement donner aux termes ordinaires des sens nouveaux et déjà le lustre de tes ancêtres se trouve éclipsé par l’éclat et la distinction de ton éloquence. Certes c’était mettre le comble aux vœux de tes parents que de t’élever au niveau de la vieille gloire de ta famille; mais te voir la surpasser, qui l’eut espéré? qui l’eut ambitionné? Reconnais maintenant tout ce qu’une éducation soignée ajoute aux avantages de la naissance. Si illustre que fut la tienne, son éclat se trouve encore rehaussé par ta culture littéraire. J’avais cru en effet que tout ce qu’on pouvait souhaiter c’était de te voir digne de ton origine; je ne supposais pas que les leçons d’un maître pussent rien ajouter à cette gloire je dois avouer que j’étais dans l’erreur. Je ne pensais pas qu’il fut possible d’égaler Olybrius; or voici que dans ta course rapide tu le presses vivement; bientôt tu le joindras; trop heureux serait-il de se voir dépassé. Je prie Dieu de donner à tes talents qui se manifestent dans ces débuts d’une façon si merveilleuse, leur complet épanouissement. Tu trouveras chez toi les modèles à imiter c’est la régularité de mœurs de ton père; c’est l’éloquence de ton beau-père. Si le ciel m’exauce, je ne demande qu’une chose, c’est que tu daignes te souvenir de moi, et que celui dont les œuvres oratoires te servent de modèle, ne soit pas l’objet de ton oubli. Mais il faut conclure cette lettre que mon affection pour toi prolonge outre mesure.
Adieu, cher seigneur, et si tu m’aimes, prouve-le moi par de fréquentes lettres, sans quoi je serais tenté de croire que les protestations d’amitié dont est rempli ton beau discours, n’étaient, comme il arrive souvent, que pour la pure forme.
Lettre 2
ENNODIUS A FLORUS
Il raille agréablement son ami et tout en l’accusant d’être la pire langue du monde, il relève ses talents.
Quelle dure besogne je me suis cherchée et de quel pesant fardeau j’ai chargé mes pauvres épaules lorsque j’ai commis l’imprudence de provoquer de l’aiguillon de mes paroles ta sublimité qui me laissait si heureusement en repos ! Ainsi l’on voit de faibles adolescents se jouer à irriter des bêtes féroces et rechercher par là un spectacle inoffensif, non un combat où leurs forces seraient inférieures.
Ainsi un esprit qui n’a pas encore l’expérience des luttes littéraires, recherche le combat tant qu’il est loin du péril. La rage du lion, la fureur des monstres que recèle la Lybie, sont, à mon avis, moins à redouter que tes coups de langue. A quel abime m’a conduit mon ignorance? Par quelle funeste aberration d’esprit ignorai-je ce que réservait à l’imprudent provocateur un homme qui d’ordinaire était le premier à lancer le sarcasme et ne souffrit jamais, dans cette sorte d’escrime, de tomber au second rang?
Toi, le clerc à coup sûr le plus virulent, toujours prêt à mordre à belles dents et dont la satire implacable n’épargne pas la vie la plus irréprochable; toi devant qui s’incline toute érudition et dont le mérite littéraire fait pâlir de son éclat celui de nos plus délicats dans le domaine du goût; j’ai commis l’imprudence inqualifiable, moi si faible, de te provoquer. C’était, je te le jure, de la meilleure foi du monde que sous l’éperon modéré de mes paroles j’excitai ta verve oratoire, tout comme j’aurais excité les vents à souffler, les fleuves à couler ou mon Faustus à parler avec éloquence. Sois indulgent, je t’en prie, pour mon insuffisance; soit, méprise ceux que tu crois portés volontiers à ce défaut d’aimer le silence; ne réponds point à leurs prévenances sinon par ton mépris. Accepte comme antagoniste sur ce terrain un champion d’origine sénatoriale Mais un gaulois comme moi n’a droit qu’à ton silence : c’est tout ce qu’il mérite. Prends garde, mon cher seigneur, de ne paraître t’abaisser en t’attaquant à plus faible que toi. Quel mérite y a-t-il à terrasser un adversaire déjà par terre, à triompher de celui qui s’avoue vaincu avant même d’engager la lutte? Je te prie quand même d’être auprès du seigneur Faustus le trait d’union de mon affection, si du moins tu ne veux entendre mes plaintes, quoique brèves et sans art, te fatiguer les oreilles.
Lettre 3
ENNODIUS A FAUSTUS
Profonde affection qu’il porte à Faustus. Allusions aux factions qui désolèrent Rome durant le schisme de l’antipape Laurent.
Mes plaintes importunes m’ont fait avoir ce que je désirais mon audace effrontée à obtenu ce qui était refusé à la politesse. J’ai fait jaillir d’un cœur vénérable le témoignage d’amitié que tenait caché un silence calculé : j’ai mis un terme à cette discrétion qui devait, comme un calmant, modérer les ardeurs de mon affection ; ces pages écrites avec si peu d’art m’ont valu la victoire. Ainsi le cultivateur qui déchire le sol fertile, en tire avec usure le prix de ses travaux et des germes confiés à la terre féconde surgit une riche moisson : ainsi à la voix d’un seul homme les antres des montagnes répondent de divers côtés et ce cri renfermé dans leurs anfractuosités permet aux éléments de manifester leur puissance. Je n’ai fait en cela que me conformer au texte de l’Evangile et j’ai goûté dans sa réelle suavité le fruit du précepte qui nous enseigne que Dieu exauce celui qui frappe à la porte avec insistance, sinon pour son mérite du moins à cause de son importunité. Que l’impiété, après cela, ne nous fatigue plus de ses discussions sans fondement : dans les périlleuses circonstances présentes je me porte garant de la fidélité du texte sacré. Une prière répétée m’a fait obtenir ce que je désirais; on a accordé à l’insistance de mes prières ce que l’on refusait à moi mérite personnel. O bienheureuses plaintes, combien vous m’êtes chères et précieuses puisque je vous dois de voir mes vœux exaucés! Bien que dans l’origine vous fussiez le cri sincère d’une vive douleur, souvent à l’avenir, puisque vous m’avez si heureusement servi, même lorsque je n’aurai rien à souffrir, je commencerai par vous employer.
Après avoir lu et relu votre lettre si douce à mon cœur, je vous rends grâce de ce que vous m’avez épargné le chagrin de rester longtemps sous l’empire de mes tristes appréhensions. Vous en avez agi de la sorte assurément dans mon intérêt et par affection pour moi ; mais j’attribue à mes péchés que, loin de calmer ces angoisses, votre lettre ne fait que les aggraver.
Il n’arrive qu’à moi de déconcerter ainsi toute prévision: c’est que je suis toujours porté à croire que, dans la peine, on me laisse ignorer ce qu’il y a de plus grave; on confie volontiers les chagrins moins sérieux et l’on garde sur un malheur imminent un silence que bientôt la nécessité obligera de rompre.
Grâces soient rendues à Dieu dont la clémence a fait tourner à bien ces épreuves et dont la miséricorde a éloigné de nos têtes les maux que nous n’avions que trop mérités. J’eusse voulu cependant être honoré de votre part d’une telle affection qu’admis souvent à partager vos joies, j’eusse mérité de partager aussi vos tristesses. Pensez-vous que je doive tenir pour acquise la faveur dont vous m’avez honoré en m’écrivant, si je me vois exclu de l’intimité de votre cœur comme indigne de votre confiance? Car vous n’avez pas, à ce que je vois, vis-à-vis de moi, une confiance aveugle. Quant à moi, j’estime que j’ai perdu vos bonnes grâces si vous ne me donnez la preuve du contraire en me faisant part de tout ce qui vous touche. Cessez, je vous en supplie, de vous préoccuper de moi sur ce point; je désire vos entretiens comme une bonne fortune. Si vous me les refusez, je vais dépérir et me dessécher comme la terre qui ne reçoit du ciel aucune rosée, que nulle humidité ne pénètre pour alimenter les moissons en herbe et leur faire produire de lourds épis.
Le poisson retiré de l’eau et privé de cet élément qui le fait vivre, ne tarde pas à périr, ainsi moi-même privé des flots d’éloquence de vos entretiens, je me sens mourir. Que d’autres s’arrêtent aux jouissances sensuelles; moi, je demande ce qui pénètre jusqu’à l’âme : Oui, ce n’est pas seulement du charme que je trouve en vos paroles, c’est la vie. Je l’avoue sans détours, sans artifice de langage, car j’ignore l’art de feindre je sens ma vie comme diminuée lorsque je ne jouis plus de vos entretiens. Direz-vous que vos confidences sont poussées trop loin, si par vous il arrive à mes oreilles quelques nouvelles de malheurs que le monde entier doit déplorer? Comme s’il était permis à un chrétien d’ignorer un mal sous lequel Rome succombe. Les nations barbares même, séparées de nos frontières de presque toute l’étendue du globe, ne l’apprendront pas, j’en suis persuadé, sans en gémir et comme consolation à notre douleur, pleureront avec nous. Votre grandeur évite de prendre le soin de m’informer de toutes ces choses, sans doute pour que les porteurs de fausses nouvelles puissent avec une sécurité vraiment diabolique, mentir tout à leur aise, à tel point qu’après toutes ces fables, je ne vois plus personne à qui ajouter foi, personne qui puisse réconforter mon âme par l’exposition sincère de la vérité. Gardez-vous d’en agir ainsi, mon cher seigneur. Entre vous et moi il en va autrement. Autres sont les exigences du forum, autres celles de l’intimité du salon: vos familiers ont le droit de vous entendre raconter ce que vous avez appris dans le commerce du grand public:
Nourrissez de vos entretiens les esprits de ceux qui vous tiennent pour leur maître et la pensée de vos fidèles, et qu’il ne soit pas dit que, faute d’un tel aliment, vos amis ont senti le cœur leur défaillir.
Lettre 4
ENNODIUS A FAUSTUS
Ennodius aurait surpris une lettre de Faustus qui ne lui était pas personnellement adressée et l’aurait lue. Il s’excuse avec esprit de cette sorte de larcin littéraire.
Entraîné par la lecture de votre écrit et sous le charme persuasif du style qui m’a ravi, j’ai failli confondre le vice avec la vertu et, plus sensible au mérite du langage qu’aux cris de ma conscience, j’ai été attiré dans une faute dont mon esprit ne se rendait pas compte. Le cerf que le rusé chasseur abuse par l’attrait trompeur de son sifflet et fait tomber dans les embuches habilement préparées, la pauvre bête qui fuit un faux épouvantail et court se jeter d’elle-même dans les rets qu’une main industrieuse lui a tendus, ne se prennent pas plus facilement que je n’ai été moi-même donner tête baissée et me prendre dans les pièges de vos séduisants discours. Inconscient de ma faute, je me suis longtemps demandé si même, puisque je subissais vos poursuites, il y avait eu faute de ma part. Mes pensées se combattaient; j’appréciais de diverses façons et votre lettre et le parti que j’avais pris. Comment, je vous le demande, se montrer plus charmant en commettant un forfait, que de croire trouver sa justification à prétendre n’agir de la sorte que par ordre de sa victime? Car nul ne saurait reprocher à autrui un crime qu’il avoue lui-même. Mais je crois que la personne ne connaissait ni le droit ni les lois et ne suivait, pour arriver à ses fins, que l’inspiration de son habileté si grande qu’elle donnait à un écrit trompeur les apparences de la vérité, et tirait des charmes du style comme un titre de juste propriété. Je ne veux mettre en avant le nom de personne; il me répugne de tenir le rôle d’accusateur : il me suffit de sauvegarder ma modestie à l’abri de toute attaque que d’autres s’exposent aux coups de la tempête. Quant à moi, pressé de l’affronter par le stimulant d’une lecture qui fait mes délices, je m’en défendrai par l’exemple des Patriarches Jacob ne dut-il pas à un larcin de l’emporter sur son frère aîné et d’obtenir la suprématie que la nature ne lui avait pas donnée? David en fuite à travers un pays désert, loin des routes fréquentées et des lieux habités, prit les pains de proposition pour apaiser sa faim, malgré la défense de la loi dont les exigences doivent le céder à celles de la faim. J’ai dû moi-même, dans la disette où se trouvait mon âme, des livres divins, souffrir la faim spirituelle, à tel point que le mal envahit jusques aux organes principes de la vie. Le prophète Daniel déroba pieusement du palais du roi le livre de la loi divine et s’en servit pour son instruction. Devait-il rougir de ce larcin et n’est-il pas au contraire digne d’être proposé à notre imitation? Mais pourquoi nous attarder à citer tous ces exemples puisque un seul suffit à la justification de ma conscience. Et cependant elle a pris les devants : naturellement faible et timide elle n’a pas attendu d’être sollicitée pour avouer : et jugez vous-même si j’ai commis la faute de nier. Vous avancez que le docteur de Lybie pleura pour avoir volé des poires. Certes il convient d’expier dans les larmes et les gémissements ce qui n’a servi qu’à satisfaire une honteuse gourmandise. Peut-être ce qu’il vola n’avait pas de valeur; la négligence du maître, l’abandon aux injures du temps l’auraient détruit; le voleur ne fut pas cependant exempt de faute selon l’Apôtre: il aima plus sa chair que son âme. Le prophète Tobie parle pour de tels délits lorsqu’il dit de sa parole inspirée : il ne vous est pas permis de manger quelque chose de volé (ii, 21). Remarquez qu’il dit : de manger; il ne dit pas il ne vous est pas permis de lire quelque chose de volé. L’histoire raconte qu’un papyrus volé servit à instruire Josias. Et moi, pauvre hère, je n’en ferais pas autant? Moi que vous éperonnez du charme de votre style et que vous poussez, au delà des forces de mon génie, à aimer la science? Mais je reviens à l’excellent homme, coupable, comme vous l’écrivez, du susdit crime : il a doublement violé son devoir, et vis-à-vis de vous, en trahissant votre confiance, et vis-à-vis de moi, en m’entraînant à vous écrire d’une manière aussi imparfaite. Puissé-je avoir le plaisir, sauf le respect dû à votre Grandeur, de tenir ce grand coupable sous la main et de le fustiger au gré de mes désirs !
Lettre 5
ENNODIUS A FAUSTUS
Aviénus est nommé tout jeune consul (501); honneur qui en rejaillit sur Ennodius. Comment Aviénus s’est préparé à ces honneurs par son éducation.
Daigne l’infinie miséricorde de Dieu entendre la prière que je lui adresse pour lui confier le commencement de cette heureuse année, et enhardi moi-même par les faveurs dont elle m’a comblé, j’aborde comme mon égal un personnage consulaire. Jusqu’ici notre famille recevait des étrangers l’honneur du coturne consulaire et c’était plutôt par alliance que par les liens du sang que nous avions la joie de tenir à celui qui avait donné son nom à l’année. C’était de la part de nos amis une pure gracieuseté que de nous compter au nombre des illustres possesseurs de curules. Que de fois nous fûmes en bute à la malignité des langues! Tandis qu’on se plaisait à relever les mérites des autres, on prétendait que nous devions à des étrangers l’éclat de notre noblesse. Mais aujourd’hui, arrière l’envie. Un jeune consul s’est levé qui va restaurer nos vieux faisceaux et rouvrir de sa main vigoureuse les portes vermoulues de nos dignités. Leurs vieux gonds rongés par la rouille, vont reprendre une force nouvelle, et ces portes une fois ouvertes, Dieu aidant, ne se refermeront plus. Car c’est le premier consulat de mon Aviénus, mais non l’unique. Il ouvre la marche en tête des légions de sa postérité destinées à porter les aigles romaines, et leur montre dans cette noble carrière le chemin de la vertu. S’il reste encore quelque considération pour les dignités séculaires, si c’est un honneur que de se survivre au-delà du tombeau, si l’habileté des anciens a su se ménager une gloire dont la renommée triomphe de l’oubli à travers les âges, nous pouvons affirmer que la mémoire des hauts faits de notre consul est assurée d’une durée qui ne connaîtra ni déclin ni terme.
Grand Dieu, quelle n’est donc l’autorité de la parole d’un homme, puisque d’un mot il a le pouvoir de confirmer ou d’annuler les travaux des législateurs qui ont préparé les lois! Courage donc et que votre jeunesse brille ornée des plus éminentes vertus; vous avez su retrouver la trace presque effacée de votre glorieuse lignée, vous avez relevé les faisceaux de vos ancêtres; de ces haches puissantes vous avez tranché les obstacles qui pouvaient s’opposer à la marche ascendante de votre postérité dans la voie des honneurs.
Comme il est au-dessus des éloges décernés aux anciens qui durent leur noblesse aux inventions des écrivains et tirèrent tout leur mérite des charmes du style de leur historien! Il faut bien en effet que la pauvreté du sujet se compense par la richesse de la narration et que les artifices du style suppléent à ce qui manque. Pour ne point parler des Fabius, des Torquatus, des Camille, des Décius qu’il a surpassés, vous même, mon cher seigneur, qui l’emportez sur tous, vous même à mon avis, et cela de grand cœur, vous le cédez à la gloire de ses débuts. Vous avez marché sur les traces de vos glorieux ancêtres les Scipions, déjà plus grand qu’eux; vous les serriez de si près que vous n’avez cessé de partager leur heureuse fortune. Notre Aviénus encore si jeune va continuer à votre maison l’honneur des faisceaux et le rendre à la mienne. Je rends grâces au ciel de cette élévation qui profite à nos deux familles et dont l’éclat trahit à tous les yeux la noble origine de celui qui en est l’objet. Quel ne serait pas mon désir de voir mes vœux remplis, si l’énormité de mes péchés ne me défendait d’attendre du ciel une telle faveur et si je ne savais qu’il n’est pas donné à un homme d’avoir en un même instant tous ses souhaits accomplis ! Je crois cependant devoir compter au nombre des plus signalées faveurs de Notre Rédempteur que notre consul ait franchi le seuil de l’enfance décoré d’une auréole qui ne rayonne d’ordinaire qu’au front du vieillard. Mes espérances me font prévoir ce que nous devons attendre de ses travaux, puisque ces débuts jettent un tel éclat. Quels ne seront pas les accroissements de celui qui débute par les faisceaux ! Certes tout ce que la vieille renommée a pu chanter à la louange des anciens est largement dépassé. Ce que la vieillesse couronnée de cheveux blancs, ce qu’une vie entière passée à parcourir la laborieuse carrière des honneurs fait difficilement obtenir, ce que l’on ose à peine souhaiter pour ses vieux jours, notre cher adolescent l’a reçu comme un présent du ciel.
Je me plais à l’ajouter, l’excellente éducation qui lui fut donnée dès sa plus tendre enfance l’a rendu digne de ces faveurs, et il serait injuste d’attribuer uniquement à la bonne fortune des avantages dus en partie à son mérite. Pour l’ornement et la culture de son riche naturel il fréquenta les écoles, s’adonna à l’étude des belles lettres et, jaloux d’atteindre à la perfection dont son père lui offrait le modèle, il devint par son travail un fils si accompli, que c’est à peine si le père le plus ambitieux oserait désirer davantage. Tout ce que la langue d’Athènes et de Rome ont de meilleur lui devint familier; il pesa l’or de Démosthène et le fer de Cicéron, et s’appropria leur éloquence. Il se plia aux étroites exigences de la grammaire et aux lois sévères de l’art oratoire. Pour se former à la grande éloquence il aimait à provoquer à des joutes vigoureuses ses compagnons d’étude. Mais je m’aperçois que mon affection m’entraîne au delà des limites : je proclame l’érudition de notre consul sans tenir compte de l’infériorité de mon propre talent.
Je reviens à vous, vous dont je partage la joie, les souhaits et les prières. Prions Dieu, car nos vœux n’ont pas de mesure, prions-le de nous continuer ce qu’il nous accorde et de ne pas plus mettre de terme à ses bienfaits que nous-mêmes à notre reconnaissance. Et vous, réjouissez-vous d’une si heureuse fortune, puisque après votre consulat vous avez la joie de voir votre fils Consul. Pour moi, si j’ai quelque intelligence des choses du ciel, si mon sens n’est pas tout à fait écrasé sous le poids des misères humaines, j’estime que votre fils doit à l’efficacité de vos saintes prières la dignité dont il vient d’être revêtu. La piété est si grande dans votre maison qu’elle suffirait pour la ville entière, heureuse mère, souveraine de tant de souverains; les prières d’une, matrone généreuse vous soutiennent auprès de Dieu. Ceux-là font vraiment violence au ciel, dont les mérites forcent pour ainsi dire la divine miséricorde à accorder ce qu’on lui demande. Nous nous souvenons qu’il est écrit : le Seigneur dit aux disciples : si deux ou trois d’entre vous sont réunis, tout ce que vous demanderez vous sera accordé (Matth. xviii, 19). Je crois que le Rédempteur, en considération du petit nombre des justes, a voulu dire que deux suffiraient par leur prière à sauver le monde. Mais je me demande si trois qui prieraient pour leur utilité propre, ne pourraient éprouver quelque refus. Animé de cet espoir et confiant en la parenté qui m’unit à de si saintes âmes, j’espère de la bonté Divine obtenir pour moi-même les grâces abondantes que je désire. Si en faveur des mérites d’Abraham, Loth prend rang parmi les saints, si ceux à qui font défaut des vertus personnelles ont profité, pour s’élever, de celles de leurs proches, cette année procurera des faveurs à toute votre famille. En vérité si je vous tiens au cœur, je n’aurai pas de peine d’obtenir du ciel la grâce que je désire.
Mon cher Seigneur, en vous payant mon humble tribut de salutations, je vous prie d’excuser la prolixité de ma causerie; lorsque la joie déborde au cœur il est difficile de se borner à de brefs discours.
Lettre 6
ENNODIUS A FAUSTUS
Faustus a décrit poétiquement Côme, son lac et ses montagnes. Ennodius l’en raille avec une aimable malice.
Grand Dieu, comme les esprits habitués à de grandes pensées, sont au-dessus des difficultés ! Avec quelle liberté les intelligences élevées se plaisent à décrire ce que l’on a vu ! Certes, comme ils revêtent des charmes nouveaux les lieux qu’un habile diseur a visités, s’il lui est permis d’en dépeindre à loisir les agréments!
Dieu, créateur du monde, dans l’ineffable largesse de ses secrets, a distribué aux divers pays des avantages divers : aux uns il a donné de produire le vin en abondance, aux autres de l’avoir meilleur ; d’autres sont favorisés de riches moissons, plusieurs ont en partage des fruits variés et délicieux. Et quant à ceux que la nature a privés de ces dons, il lui sied pour les rendre célèbres de leur envoyer un écrivain. Dès lors il n’est plus de sol si pierreux qui fasse le désespoir du laboureur, ni de champ qui ne réponde aux souhaits de celui qui le cultive. L’art de la parole donne aux terres des qualités mais selon que l’orateur a su parler, la chose dont il aura parlé sera appréciée. Provinces déshéritées, cultivez les lettres et vous grandirez. C’est à la parole que vous devez tout ce qui en vous fait l’admiration du lecteur. Sol fertile, cru qui te glorifie de tes vignes luxuriantes ; terre dont les sillons fournissent la nourriture au laboureur qui les creuse dans ton sein; toi qu’il suffit d’entrouvrir pour voir aussitôt apparaître des veines fortunées; qui rends multipliées au centuple les semences que l’on t’a confiées, tu ne seras point comptée parmi les terres privilégiées si le seigneur Faustus, en qui se résume l’éloquence romaine, ne te fait la faveur de te visiter. Voyez Côme, par sa bourgade jusqu’ici presque complètement ignorée; certes elle n’aurait osé se prévaloir des moindres avantages, ni se vanter de posséder quelques charmes ; et maintenant comme elle est fière, grâce à votre talent ! Tout ce qu’elle peut montrer au voyageur, c’est la triste harmonie de vallons abrupts, d’affreuses gorges creusées entre des montagnes qu’unissent les neiges jusques en plein été, des champs sur des pentes escarpées que les laboureurs, au péril de leur vie, doivent y semer de la terre sur les rochers avant d’y jeter les semences. Là c’est un genre de calamité que d’avoir orné de belles futaies le voisinage des rives du lac Larius; vision dont les charmes trompeurs feraient croire à une fécondité qui n’existe pas; beauté mensongère qui tourne à la ruine du propriétaire, car les maures doivent payer de ruineux impôts pour avoir le droit d’y toucher et d’y prendre le bois nécessaire aux réparations qu’exige l’entretien des bâtiments de leur patrimoine. Les indigènes y restent juste en nombre suffisant pour payer l’impôt taxé par le répartiteur. Les poissons qui peuplent ses eaux sont bien plus propres à inspirer de l’horreur qu’à flatter le goût, bons tout au plus à faire apprécier la saveur de ceux que l’on prend ailleurs : un air toujours pluvieux, un ciel toujours menaçant; on y passe sa vie sans pour ainsi dire y jouir jamais du plein jour : ondes du Larius, charmantes à l’œil du voyageur: elles invitent à s’y baigner les imprudents pour les perdre. Qui jamais trouvera beau un gouffre ainsi trompeur? Que dire de cette île que votre récit fait habitable? Qui n’en demeurera stupéfait? Alors qu’il suffit d’y séjourner pour s’y dégoûter de la vie, que c’est encore un danger que d’y aborder sain et sauf et que le long de ses bords les poissons se repaissent de cadavres humains? Car en ces lieux horribles les morts n’obtinrent jamais d’autres tombeaux que les eaux du Larius. Vous avez célébré les flots du lac, qui se déversent en fleuve, et l’Adda qui le traverse en décrivant un dédale de contours dont le chenal ne se reconnait qu’au trouble de l’eau produit par le courant. Votre talent a si bien embelli ces lieux dénués par eux-mêmes de tout charme, qu’ils apparaissent plus beaux que la nature elle-même n’eut pu les faire, en leur prodiguant ses faveurs. Daigne le Seigneur du ciel qui vous a donné ce beau Laient, vous continuer à jamais ce privilège; quant à moi, j’écris cela non point pour vous contredire et paraître d’un avis différent, mais afin que le lecteur sache bien qu’il vaut mieux lire votre description que d’aller voir Côme.
Lettre 7
ENNODIUS A FAUSTUS
L’esclavage et l’Eglise au VIe siècle. Recours des esclaves maltraités à ta protection de l’Eglise. Le maître ne pouvait les reprendre qu’il n’eut juré de leur faire justice. Ennodius accusé de vol pour avoir, comme diacre, ainsi protégé deux esclaves.
Quelle n’est point la puissance de l’envie! Comme il lui est facile de nuire, dès lors que celui qu’elle attaque est l’objet d’une opinion préconçue! Nul en ce cas, à ce que je vois, ne considère ce qui a été fait ou non; pour justifier l’attaque on n’invoque d’autre témoignage que celui de son propre désir. Que le Dieu tout puissant daigne changer un pareil état des esprits et des choses et faire descendre sur notre siècle vieilli et corrompu les clartés de l’âge d’or. Quels crimes si abominables n’étaient jusques ici couverts sous le manteau d’un office qui comporte la vertu et de quelle faiblesse morale n’eut été tenu pour excusé un membre de la céleste milice? Mais maintenant voici que la cléricature est en butte à de perfides soupçons, et ce qu’il eut été une indignité de commettre avant notre profession religieuse, on nous suppose le faire au mépris de l’honnêteté la plus vulgaire après que, par le titre ecclésiastique dont nous avons été honorés, nous avons renoncé au péché d’une manière plus absolue. Quels énormes péchés m’ont donc mérité d’être, malgré moi, élevé par vous à un emploi qui m’expose de la sorte au venin de la critique? Alors que d’ordinaire toutes les aberrations y sont coupées dans leur racine par les saintes rigueurs de la règle de vie qu’on y mène, vous m’y faites croire capable de tout crime.
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