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en:Walk in the Light While There is Light
00
INTRODUCTION
Une fois, dans une maison riche, des amis se trouvèrent réunis. Une conversation sérieuse sur la vie s’engagea. On se mit à parler de personnes absentes, et ni parmi celles-ci, ni parmi les personnes présentes, on ne put trouver quelqu’un qui fût content de sa vie. Non seulement personne ne pouvait se dire heureux, mais personne ne pouvait prétendre mener l’existence qui doit être celle d’un chrétien. Tous durent avouer qu’ils ne vivaient qu’en pensant à eux et à leur famille, sans penser au prochain, et encore moins à Dieu.
Ainsi parlaient entre eux les convives, et tous étaient d’accord pour déclarer qu’ils menaient une vie impie.
— Pourquoi donc continuer à mener cette existence ? s’écria un jeune homme. Pourquoi continuer à faire ce que nous condamnons ? Ne point libres de changer notre vie ? Nous voilà d’accord pour reconnaître que notre luxe, notre oisiveté, nos richesses, et, principalement, notre orgueil font que nous vivons isolés au milieu de nos semblables et nous mènent à notre perte. Afin d’être célèbres et riches, nous devons nous priver de tout ce qui fait la joie de la vie humaine. Nous vivons entassés dans les villes où nous étouffons, nous nous amollissons, nous ruinons notre santé, et, malgré tous nos amusements, nous mourrons d’ennui et du regret que notre vie ne soit pas telle qu’elle devrait être.
Pourquoi donc vivre ainsi ? Pourquoi perdre ainsi notre vie, ce bien que nous tenons de Dieu ? Je ne veux plus vivre comme autrefois. J’abandonne les études commencées, elles ne me mèneront à rien d’autre qu’à cette même vie pénible dont nous tous nous nous plaignons maintenant. Je renoncerai à ma propriété ; j’irai vivre à la campagne avec les pauvres ; je travaillerai avec eux ; j’apprendrai les travaux manuels, et si les pauvres ont besoin de mes connaissances, je les leur communiquerai, et cela non à l’aide d’institutions et de livres, mais en vivant avec eux en frères. Oui, je l’ai résolu ainsi, dit-il, en jetant un regard interrogateur sur son père qui était présent.
— Ton désir est excellent, dit le père, mais léger et irréfléchi. Tout te paraît si facile parce que tu ne connais pas la vie. Il y a tant de choses qui nous paraissent bonnes ! Mais leur réalisation est souvent fort difficile et fort compliquée. Il est difficile de marcher droit sur une voie battue, mais il est encore bien plus difficile de tracer une voie nouvelle. Seuls les hommes mûrs, et qui possèdent tout ce qui est accessible à l’homme, peuvent les tracer. Les nouvelles voies de la vie te paraissent faciles parce que tu ne comprends pas encore la vie. Tout cela n’est que la légèreté et l’orgueil de la jeunesse. Nous autres, hommes âgés, notre rôle est précisément de modérer vos élans, de vous guider par notre expérience, et vous autres, les jeunes, vous devez nous obéir afin de profiter de notre expérience. Ta vie active est encore dans l’avenir ; maintenant tu grandis et te développes. Façonne-toi, instruis-toi tout à fait, fais-toi une situation, aie des convictions fermes, personnelles, et alors commence une vie nouvelle, si tu te sens pour cela des forces. Pour le moment, obéis à ceux qui te guident pour ton propre bien et ne te pas de tracer de nouvelles voies de la vie.
Le jeune homme se tut ; les aînés approuvèrent les paroles du père.
— Vous avez raison, dit au père du jeune homme un monsieur marié, d’âge moyen. Il est vrai que le jeune homme, qui n’a pas l’expérience de la vie, peut se tromper en cherchant de nouvelles voies, et sa décision ne peut être ferme, mais nous tous nous reconnaissons que notre vie est contraire à notre conscience et qu’elle ne nous donne pas le bonheur. Aussi, ne peut-on méconnaître la légitimité du désir d’en changer. Un jeune homme peut prendre son rêve pour les déductions de la raison, mais moi, je ne suis pas un jeune homme et je vous parlerai de moi. En écoutant la conversation de ce soir, la même pensée m’est venue. Il est évident pour moi que ma vie ne peut me donner la paix de l’âme et le bien. L’expérience et la raison me le montrent. Alors qu’attends-je ? Du matin au soir on travaille pour la famille, et il résulte que ni moi ni ma famille ne vivons selon Dieu, et que nous nous embourbons de plus en plus dans le péché. On travaille pour la famille, et il n’en résulte pour elle rien de bon, parce que ce qu’on fait pour elle n’est pas bien. C’est pourquoi je me demande souvent s’il ne vaudrait pas mieux pour moi, changer de vie et faire précisément ce que disait le jeune homme, cesser de me soucier de ma femme et de mes enfants pour ne plus songer qu’à mon âme.
Ce n’est pas en vain qu’on trouve chez Paul : Celui qui est marié se soucie de sa famille ; celui qui n’est pas marié, ne pense qu’à Dieu.
À peine l’homme marié avait-il terminé que toutes les femmes présentes, y compris la sienne, le prirent à partie.
— Il fallait songer à cela auparavant, remarqua une femme âgée.
— Une fois qu’on s’est mis sous le joug, il faut le traîner, autrement chacun dirait qu’il veut faire son salut, quand il lui paraîtrait difficile de nourrir sa famille. C’est un mensonge et une lâcheté ! Non, l’homme doit vivre selon Dieu, en famille. C’est facile de faire son salut quand on est seul ! Et, de plus, agir ainsi, c’est agir contrairement à la doctrine du Christ. Dieu a ordonné d’aimer son prochain, tandis que vous, sous prétexte d’être agréable à Dieu, vous voulez affliger les autres. Non, un homme marié a des devoirs très définis, et il ne doit pas les dédaigner. Quand la famille est élevée, c’est une autre affaire. Alors, vivez comme vous l’entendez. Mais faire du mal à sa famille, nul n’en a le droit.
Le monsieur marié ne se rendit pas. Il répliqua :
— Je ne veux pas abandonner ma famille. Je dis seulement qu’il faut que la famille, les enfants, vivent, non pas selon les exigences du monde, non pas pour leurs plaisirs, mais qu’il faut les habituer à la pauvreté, au travail, à la charité, et, surtout, à la vie fraternelle avec tous, et que, pour cela, il est nécessaire de renoncer aux avantages des honneurs et de la richesse.
— Il ne t’appartient pas de reprendre les autres tant que toi-même ne vis pas selon Dieu, objecta sa femme avec chaleur. Pendant toute ta jeunesse tu n’as vécu que pour ton plaisir, pourquoi donc veux-tu maintenant tourmenter ta famille, tes enfants ? Qu’ils grandissent tranquillement et, ensuite, ils agiront comme ils voudront.
L’homme marié se tut ; mais un monsieur âgé, qui était présent, intervint pour lui.
— Admettons, dit-il, qu’un homme marié, qui a accoutumé sa famille à une certaine aisance, ne puisse pas, tout d’un coup, l’en priver. Il est vrai que si l’éducation des enfants est déjà commencée il vaut mieux la terminer que de tout briser, d’autant plus que les enfants, une fois grands, choisiront eux-mêmes la voie qu’ils trouveront la meilleure. Je reconnais que pour un homme marié il est difficile, impossible même, de changer entièrement sa manière de vivre, sans commettre de péchés, tandis qu’à nous, c’est Dieu même qui l’ordonne. Ainsi moi, je vis maintenant affranchi de tout devoir, je ne vis, à vrai dire, que pour mon ventre : je mange, je bois, je ne fais rien, et je suis dégoûté de moi-même. Pour moi, il est temps de renoncer à cette vie, de distribuer mes richesses et au moins à la veille de la mort, de vivre comme Dieu l’ordonne, de vivre en chrétien.
Mais on ne fut pas de l’avis du vieillard. Il y avait là sa nièce, sa filleule, dont il avait tenu tous les enfants sur les fonts et auxquels il faisait des cadeaux à chaque fête ; et son fils était également présent. Tous se mirent à lui faire des objections.
— Non, dit le fils, vous avez assez travaillé, vous avez besoin de vous reposer et de ne pas vous tourmenter. Vous avez vécu soixante ans dans les mêmes habitudes, vous n’en pouvez pas changer maintenant. Ce serait vous tourmenter tout à fait en vain.
— Parfaitement, ajouta la mère. Si vous étiez dans le besoin, vous seriez de mauvaise humeur, mécontent, et vous commettriez encore plus de péchés. Dieu est miséricordieux et pardonne à tous les pécheurs, surtout à vous, un si bon oncle.
— À quoi bon t’inquiéter de cela ? ajouta un autre vieillard, du même âge que l’oncle. À toi comme à moi il ne reste peut-être que deux jours à vivre. Pourquoi recommencer toute une vie ?
— C’est extraordinaire ! fit un des auditeurs qui tout le temps s’était tu. C’est surprenant ! Nous disons tous qu’il est bien de vivre selon Dieu, que nous vivons mal, que nous souffrons du corps et de l’âme, et aussitôt qu’il est question d’agir voilà qu’on objecte qu’il ne faut pas bouleverser la vie des enfants, les élever selon Dieu, mais les élever selon les anciennes idées. Les jeunes gens ne doivent pas braver la volonté de leurs parents et ils ne doivent pas vivre selon Dieu, mais vivre comme autrefois. Les hommes mariés n’ont pas le droit de bouleverser la vie de leurs femmes et de leurs enfants et doivent vivre non selon Dieu mais vivre comme autrefois. Quant aux vieillards, il serait insensé à eux de commencer une vie à laquelle ils ne sont pas habitués, d’autant qu’il ne leur reste que deux jours à vivre. La conclusion c’est que personne ne peut vivre bien ; tout ce qu’on peut faire c’est de disserter.
01
I
Ceci se passait sous le règne de l’empereur romain Trajan, cent ans après la naissance de Jésus-Christ. À cette époque vivaient encore les disciples des disciples du Christ, et les chrétiens observaient fidèlement la loi du Maître comme il est dit dans les Actes des Apôtres : « La multitude de ceux qui avaient cru n’était qu’un cœur et qu’une âme ; et personne ne disait que ce qu’il possédait fût à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux. Et les apôtres rendaient témoignage avec beaucoup de force de la résurrection du Seigneur Jésus, et il y avait une grande grâce sur eux tous. Car il n’y avait personne parmi eux qui fût dans l’indigence, parce que tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons les vendaient et apportaient le prix de ce qu’ils avaient vendu. Ils le aux pieds des apôtres, et on le distribuait à chacun selon qu’il en avait besoin. »
À cette époque vivait à Tarse, dans la province de Cilicie, un riche marchand de pierres précieuses, un Syrien nommé Juvénal. Il était de très humble extraction, mais par son travail et son habileté il était devenu très riche et s’était acquis le respect de ses concitoyens. Il avait beaucoup voyagé en divers pays et, sans être un savant, il avait vu et avait retenu bien des choses ; et ses compatriotes le tenaient en haute estime pour son intelligence et son équité. Il professait, comme tous les citoyens notables de l’Empire, la religion de Rome païenne, dont les formes et les cérémonies étaient rigoureusement imposées depuis l’empereur Auguste, et qu’observait strictement l’empereur actuel, Trajan. La province de Cilicie était loin de Rome, mais elle était administrée par un gouverneur romain, et tout ce qui se faisait à Rome se faisait également en Cilicie, les gouverneurs tenant à imiter leur empereur.
Juvénal se rappelait les histoires qu’il avait entendues dans son enfance sur la vie de Néron à Rome ; par la suite il avait remarqué que chaque empereur, l’un après l’autre, était mort de mort violente, et, en observateur sagace, il s’était rendu compte qu’il n’y avait rien de sacré dans la religion romaine, et que tout cela était l’œuvre des hommes. La folie de toute la vie ambiante, surtout ce qui se passait à Rome, où il se rendait pour ses affaires, le troublait souvent. Il avait des doutes, mais ne pouvait tout connaître, et attribuait cela à son ignorance. Il était marié et avait eu quatre enfants ; trois étaient morts en bas âge, il ne lui restait plus qu’un fils nommé Jules.
Juvénal avait reporté sur ce fils toute son affection et ses soins. Il s’appliquait avant tout à l’élever de façon à lui épargner plus tard, dans la vie, tous les doutes dont lui-même était assailli. Lorsque Jules atteignit sa quinzième année, son père le confia aux soins d’un philosophe, qui était venu s’établir dans leur ville, et qui acceptait comme élèves des jeunes gens. Il confia son fils à ce maître, en même temps qu’un camarade de son fils nommé Pamphile. Pamphile était le fils d’un de ses esclaves affranchis, décédé. Les jeunes gens étaient du même âge, tous les deux beaux garçons, et amis. Ils s’appliquèrent sérieusement à l’étude et tous deux eurent une conduite exemplaire. Jules montrait un goût particulier pour la poésie et les mathématiques, tandis que Pamphile préférait la philosophie. Un an avant le terme fixé pour la fin de leurs études, Pamphile vint un jour informer son maître que sa mère, qui était veuve, allait quitter la ville pour s’établir à Daphné, et qu’il se voyait obligé d’interrompre ses classes. Le maître déplora la perte d’un élève qui lui faisait tant d’honneur. Juvénal le regretta aussi : Mais personne n’en fut plus affligé que Jules. À toutes les demandes de demeurer afin de continuer ses études, Pamphile opposa un refus inébranlable. Il remercia vivement ses amis des preuves d’affection et des soins qu’ils lui avaient donnés, et il les quitta.
Deux années s’écoulèrent. Jules avait terminé ses études sans revoir son ami pendant tout ce temps. Un jour, il le rencontra dans la rue, et il l’invita à venir chez son père où il le questionna sur la manière dont il vivait. Pamphile répondit qu’il demeurait toujours dans la même ville avec sa mère.
— Nous ne vivons pas seuls, mais en commun avec un grand nombre d’amis et nous partageons tout entre nous, dit-il.
— Qu’est-ce que cela veut-dire : en commun ? demanda Jules.
— Que nul ne considere une chose comme lui appartenant.
— Pourquoi faites-vous cela ?
— Nous sommes chrétiens, répondit Pamphile.
— Est-ce possible ! s’écria Jules. Je me suis laissé dire que les chrétiens massacrent les petits enfants et les mangent ? Es-ce que tu prends part à cela ?
— Viens voir par toi-même, répondit Pamphile. Nous ne faisons rien d’extraordinaire ; nous vivons très simplement, en tâchant d’éviter le mal.
— Mais comment est-il possible de vivre en ne considérant rien comme votre propriété ?
— Nous nous aidons mutuellement ; nous travaillons pour nos frères, mais à leur tour, ils partagent avec nous les fruits de leur labeur.
— Et si vos frères acceptent des services sans les rendre, comment faites-vous ?
— Nous n’avons pas de telles personnes parmi nous, répondit Pamphile. Les gens de cette sorte aiment l’opulence et elles ne viennent pas chez nous qui vivons très simplement, sans aucun luxe.
— Oui, mais il existe bien des paresseux qui seraient heureux d’être nourris à ne rien faire.
— Il y a certainement de pareils individus et nous les recevons volontiers. Nous avons accueilli dernièrement un homme de ce genre, un esclave fugitif. D’abord, il vécut en paresseux et très mal, mais bientôt il changea complètement. Aujourd’hui il est devenu un très bon frère.
— Mais, s’il ne s’était pas corrigé ?
— Il y en a aussi de cette catégorie. Cyrille, le vieillard, dit que nous devons surtout traiter ceux-ci en frères les plus chers, et les aimer plus que les autres.
— Mais est-il possible d’aimer des vauriens ?
— On ne peut pas ne point aimer un homme.
— Et comment faites-vous pour procurer à chacun tout ce qu’il peut vous demander ? dit Jules. Si mon père accordait à chacun ce qu’il désire ou demande il ne nous resterait bientôt plus rien.
— Je ne sais pas, répondit Pamphile, mais nous avons toujours assez pour satisfaire nos besoins. S’il arrive que nous n’ayons rien à manger, ou rien pour nous vêtir, nous demandons aux autres ce qui nous manque et on nous le donne. Du reste, il est très rare que cela arrive. Il ne m’est arrivé qu’une fois de me coucher sans souper, et ce fut parce que ce soir-là j’étais tellement fatigué que je ne me sentais pas disposé à aller trouver l’un de mes frères pour lui demander à manger.
— Je ne prétends pas savoir comment vous arrangez les choses, dit Jules, mais mon père affirme que s’il ne veillait pas à ses biens et donnait à tous ceux qui demandent, lui-même serait bientôt réduit à mourir de faim.
— Nous ne mourons pas de faim. Viens, tu en jugeras par toi-même. Nous vivons et non seulement nous ne manquons de rien, mais nous avons même du superflu.
— Comment cela ?
— Voici. Nous confessons tous la même loi, mais le degré de force que nous possédons pour l’observer n’est pas le même pour tous : il est très grand chez les uns, très faible chez les autres. L’un s’est déjà perfectionné dans la bonne vie, tandis qu’un autre ne vient que de commencer. Au-dessus de nous tous il y a Christ et sa vie, et tous nos efforts tendent à les imiter. En cela seul consiste notre bonheur. Certains d’entre nous, comme le vieux Cyrille et la femme Pélagie, sont plus
d’autres le sont moins ; d’autres sont encore plus en arrière, mais nous marchons tous vers le même but. Les premiers sont déjà très près de la loi du Christ, de l’abnégation complète. Ils n’ont besoin de rien, n’ont aucun souci d’eux-mêmes, et, pour satisfaire à la loi du Christ, ils sont prêts à donner leur dernier vêtement. Les autres, plus faibles, ne peuvent sacrifier tout sans regret. Ils ont besoin d’être encouragés et soutenus. Ils ne peuvent supporter les vêtements et la nourriture ordinaires et ne donnent pas tout. Il y en a de plus faibles encore, ils n’ont fait que les premiers pas sur la route du bien. Ceux-ci continuent comme auparavant à se préoccuper du lendemain, à amasser, et ne donnent que de leur superflu. Ceux-ci viennent en aide à ceux qui sont en avant. En outre, par nos parents, nous avons des attaches avec le paganisme. L’un a un père païen, qui est propriétaire et donne de l’argent à son fils. Le fils dépense cet argent en aumônes, et le père envoie d’autre argent. Un autre a une mère païenne, qui a pitié de son fils, et lui donne aussi de l’argent. L’une est une mère chrétienne dont les enfants sont païens. Ceux-ci, pour assurer le bien-être de leur mère, lui donnent ce qu’ils peuvent en la conjurant de ne pas le distribuer aux autres. Elle accepte par affection pour eux mais néanmoins donne aux autres. Un quatrième cas est celui de la femme païenne ; un cinquième, c’est le mari qui est païen.
C’est ainsi que tous sont mêlés. Ceux des premiers rangs seraient heureux de donner leur dernière bouchée, leur dernier vêtement, mais cela n’arrive jamais, car ce qu’ils donnent leur est toujours remplacé. De cette façon, les faibles sont fortifiés dans leur foi, et ceci explique aussi pourquoi nous avons toujours du superflu.
Jules répondit :
— S’il en est ainsi, alors vous vous éloignez beaucoup de la doctrine du Christ, et mettez l’apparence à la place du réel. Si vous ne donnez pas tout, il n’y a pas de différence entre nous et vous. Suivant moi, si l’on est chrétien il faut exécuter tout, se dépouiller de tout et se résigner à la mendicité.
— C’est ce qu’il y aurait de mieux, dit Pamphile. Fais cela.
— Oui, je le ferai quand vous m’aurez montré ce que vous faites.
— Nous ne voulons rien montrer. Je ne te conseille pas non plus de quitter ton milieu et de venir à nous uniquement pour faire de l’effet. Ce que nous faisons, nous ne le faisons pas pour le monde mais en vertu de notre foi.
— Que veux-tu dire par là : en vertu de notre foi ?
— Je veux dire que la vie selon la doctrine du Christ peut seule nous affranchir des péchés de ce monde ainsi que de la mort. Ce que dira le monde nous importe peu. Nous vivons ainsi non pour le monde, mais parce que nous trouvons que c’est le seul moyen d’obtenir la vie et le bonheur.
— Il est impossible de ne pas vivre pour soi-même, objecta Jules. Les dieux eux-mêmes veulent que nous nous préférions aux autres et que nous recherchions tout ce qui peut procurer la joie et le plaisir. Vous autres, chrétiens, c’est exactement ce que vous faites. Tu viens de me dire que parmi vous il en est qui ont pitié d’eux-mêmes. Ils rechercheront de plus en plus la joie et rejetteront de plus en plus votre religion et feront absolument ce que nous faisons.
— Non, répliqua Pamphile. Les nôtres suivent une autre voie ; ils ne faiblissent jamais, mais deviennent de plus en plus forts, comme le feu qui ne s’éteint jamais tant qu’on y jette du bois. Car c’est le propre de la foi.
— Je ne vois pas bien en quoi consiste votre foi.
— Notre foi consiste à comprendre la vie telle que Christ l’a expliquée.
— Comment cela ?
— Le Christ racontait la parabole suivante : Des vignerons cultivaient une vigne plantée par un propriétaire auquel ils devaient payer une redevance. Nous qui vivons dans le monde, nous sommes ces vignerons ; nous devons un tribut à Dieu : nous devons accomplir sa volonté. Mais ceux qui vivaient dans le monde s’imaginaient que la vigne leur appartenait, qu’ils n’avaient rien à payer et qu’ils pouvaient librement s’approprier les fruits. Le maître de la vigne envoya donc son serviteur pour percevoir le tribut. Les vignerons chassèrent le serviteur. Alors il envoya son fils, mais les vignerons le tuèrent, pensant qu’après cela personne n’interviendrait plus.
Telle est la foi du monde selon laquelle vivent tous les hommes qui ne reconnaissent pas que la vie nous est donnée uniquement pour servir Dieu. Le Christ nous a enseigné que la foi de ce monde, — c’est-à-dire la croyance que l’homme sera plus heureux s’il chasse de la vigne l’envoyé et le fils du maître et ne paie pas le tribut, — est trompeuse puisque chacun doit ou payer la redevance ou être chassé de la vigne. Christ nous a fait comprendre que ce que nous appelons les plaisirs : manger, boire, s’amuser, n’en sont pas si nous croyons qu’en eux est toute la vie. Ils ne peuvent être le plaisir que si nous cherchons autre chose : l’accomplissement de la volonté de Dieu. Nous savons que le bonheur n’est pas dans le plaisir, mais dans l’accomplissement de la volonté de Dieu. Nous croyons cela, c’est pourquoi nous ne pouvons accepter le mensonge à la place de la vérité. Nous conformons notre manière de vivre à cette conviction. Notre Maître disait : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai. Prenez mon joug et suivez-moi, car je suis doux de cœur et vous trouverez le repos de l’âme, car mon joug est léger. »
Ainsi parlait Pamphile. Jules l’écoutait, et il était très touché, bien qu’il ne le comprît pas entièrement. Tantôt il lui semblait que Pamphile cherchait à le tromper, mais ayant regardé bien en face les bons yeux de son ami et se rappelant sa bonté, il pensa que Pamphile se trompait lui-même. Pamphile invita Jules à venir chez eux pour voir comment ils vivaient et rester avec eux si leur vie lui plaisait. Jules promit, mais il n’alla point chez Pamphile et, emporté par la vie, il oublia vite son ami.
02
II
Le père de Jules était riche et aimait beaucoup son fils unique ; il était fier de lui et lui donnait largement l’argent dont il avait besoin. Jules vivait comme vivent la plupart des jeunes gens riches, dans l’oisiveté, le luxe, et les plaisirs de la débauche qui sont toujours les mêmes : le vin, le jeu, les femmes. Cependant ces plaisirs coûtant fort cher, bientôt Jules se trouva sans argent. Un jour, il demanda à son père plus que celui-ci lui donnait ordinairement. Le père donna mais en reprochant à son fils sa prodigalité. Le fils se sentait coupable, mais il ne voulut pas reconnaître ses torts, et il alla même jusqu’à répondre avec impertinence à son père, comme font toujours ceux qui reconnaissent qu’ils ont tort mais ne veulent pas l’avouer. Il eut bientôt dépensé l’argent qu’on lui avait donné, et par surcroît, quelques jours plus tard, dans une rixe après boire, Jules tua un homme. Le préfet de la ville, informé de l’événement, voulut Jules ; mais son père obtint grâce pour lui.
À ce moment Jules eut encore besoin d’argent. Il emprunta à un ami, lui promettant de le rembourser. En outre, sa maîtresse lui demanda en cadeau un collier de perles. Il savait qu’elle le quitterait, s’il ne le lui donnait pas, pour accepter les propositions d’un de ses rivaux très riche. Cette fois Jules alla trouver sa mère et lui dit que si elle ne pouvait lui procurer la somme dont il avait besoin, il se tuerait.
Ce n’est pas lui-même, mais son père qu’il rendait responsable de sa situation. Il disait : « Mon père m’a élevé dans le luxe et maintenant il me marchande l’argent nécessaire. Si au début il m’avait donné sans reproches ce que j’ai obtenu plus tard, j’aurais arrangé ma vie et n’aurais plus besoin de rien. Mais, comme il ne me donnait jamais assez, j’ai dû m’adresser aux usuriers qui m’ont dépouillé. Je ne possède plus rien pour mener la vie de jeune homme riche qui doit être la mienne, et je suis humilié devant mes camarades, mais mon père ne veut rien entendre. Il oublie qu’il a été jeune aussi. C’est lui qui est coupable si j’en suis arrivé là ; et si je ne puis obtenir la somme qui m’est nécessaire, je me tuerai ! »
Sa mère, qui l’avait gâté, alla aussitôt trouver son mari. Le père envoya chercher le fils et les malmena tous deux. Jules répondit d’une façon insolente. Son père le frappa. Jules leva la main sur lui. Le père appela ses esclaves qui, sur son ordre, lièrent et enfermèrent son fils. Resté seul, Jules se mit à maudire son père et sa vie. Sa propre mort ou celle de son père était pour lui l’unique issue de la situation dans laquelle il se trouvait.
La mère souffrait bien plus encore. Elle ne se demandait pas de quel côté étaient les torts. Elle n’avait que de la pitié pour son enfant chéri. Elle alla de nouveau trouver son mari et implora son pardon. Le mari resta sourd à ses prières et lui reprocha d’avoir gâté son fils. À son tour, elle s’emporta contre son mari, et celui-ci finit par frapper sa femme. Mais, sans faire attention aux coups, la mère courut trouver son fils et l’exhorta à demander pardon au père, à se soumettre à lui. En revanche elle lui promit de lui fournir l’argent dont il avait besoin, sans en rien dire au père. Le jeune homme consentit. Alors la mère se rendit près de son mari et lui demanda de pardonner à leur fils. Le père après avoir accablé longtemps sa femme et son fils de reproches, voulut bien accorder son pardon, à la condition que Jules abandonnerait sa vie déréglée et épouserait la fille d’un riche négociant dont il se chargeait d’obtenir le consentement.
— Je lui donnerai de l’argent, ajouta-t-il, et il aura la dot de sa femme. Qu’il commence alors à mener une vie régulière. À ces conditions je lui pardonnerai ; mais pour le moment je ne lui donnerai rien, et à sa première incartade je le remettrai entre les mains du préfet.
Jules accepta ces conditions et recouvra sa liberté. Il prit l’engagement de se marier et de s’amender mais sans aucune intention de faire l’un et l’autre. Sa vie dans la maison devint un enfer. Le père ne lui adressait pas la parole, il querellait sa femme à cause de lui, et celle-ci ne faisait que pleurer.
Le lendemain sa mère lui remit secrètement les pierres précieuses qu’elle avait dérobées à son mari.
— Les voici, dit-elle, prends-les et vends-les, mais pas dans cette ville, et dispose à ton gré de l’argent que tu en tireras. Je ferai de mon mieux pour qu’on ne s’aperçoive pas de leur disparition, mais si le vol est découvert, j’en accuserai un de nos esclaves.
Ces paroles troublèrent l’âme de Jules. Il fut épouvanté de ce qu’elle avait fait, et, sans prendre les pierres précieuses, il quitta précipitamment la maison.
Pourquoi partait-il ? Où allait-il ? Il l’ignorait. Il sortit de la ville et marcha longtemps, cherchant la solitude pour méditer sur son passé et réfléchir à l’avenir. Il allait toujours en avant, laissant la ville derrière lui ; et il arriva dans un bois consacré à la déesse Diane. Ayant trouvé là un endroit écarté, il se mit à réfléchir. Sa première pensée fut d’invoquer le secours de la déesse. Mais il ne croyait plus aux dieux et savait qu’on ne peut attendre d’eux aucun soulagement. Alors à qui s’adresser ? Il lui semblait étrange d’être forcé de réfléchir lui-même à sa situation. Dans son âme il n’y avait que trouble et ténèbres. Cependant il n’avait d’autre ressource que de rentrer en lui-même et d’interroger sa conscience sur tous les principaux actes de sa vie. Tout lui parut mauvais et principalement sot. Pourquoi se tourmenter autant ? Pourquoi avait-il perdu ses jeunes années ? Il y avait peu de joies et beaucoup de chagrins et de malheurs. Le pire c’est qu’il se sentait seul. Jusqu’à ce jour il avait eu une mère aimante, un père affectueux, même des amis ; maintenant il se trouvait seul ; personne ne l’aimait ; il était à charge à tout le monde ; il n’était qu’un obstacle dans la vie de chacun ; il avait mis le désaccord entre son père et sa mère ; il avait gaspillé les richesses que son père avait amassées par toute une vie de labeur ; pour ses amis il était devenu un rival dangereux et désagréable. Eux tous, probablement, désiraient sa mort.
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The end
You’ve reached the end of Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Bienstock).
