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Madame de Pompadour, Bernis et la Guerre de Sept ans

des lettres et des arts de Seine-et-Oise Société des sciences morales · 1919 · Free in the US

21,895 words · about 1 h 32 min to read

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des lettres et des arts de Seine-et-Oise Société des sciences morales
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French
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1919
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Aux premiers temps de sa faveur, Madame de Pompadour avait forcément rencontré aux fêtes de la Cour et aux soupers des Cabinets, quand ils n’étaient pas en campagne, le Maréchal de Saxe, commandant en chef notre Armée de Flandre, et le Lieutenant Général Duc de Richelieu, un des premiers Gentilshommes de la Chambre, que le Roi honorait de sa confiance et en compagnie desquels il aimait à se trouver. Entourée de mécontents et d’envieux qu’offusquait son pouvoir naissant, elle avait su attirer le vainqueur de Fontenoy dans le cercle d’amis qu’elle cherchait à se former, en secondant de son mieux les projets de mariage, auxquels il avait largement concouru, entre le Dauphin, veuf de l’Infante Marie-Thérèse, et sa nièce, la Princesse Marie-Josèphe, fille de l’Électeur de Saxe, Roi de Pologne. Les négociations terminées, le Roi avait désigné le Duc de Richelieu, alors en sa Lieutenance Générale du Languedoc, comme Ambassadeur Extraordinaire, pour aller à Dresde faire la demande solennelle de la future Dauphine, et, les cérémonies du mariage par procuration accomplies, l’amener à la Cour de France. C’est là le premier acte d’importance — ne prononçons pas encore le mot de politique — auquel nous voyons intervenir Madame de Pompadour. Y gagna-t-elle en prestige et en autorité sur ses ennemis ? À part une amitié sincère et trop tôt rompue par la mort, que pouvait-elle attendre du Maréchal de Saxe, lequel, malgré la gloire acquise à nos armées sous sa conduite, durant ces dernières années de guerre, n’avait à la Cour que la situation d’un illustre étranger ? Devait-elle être plus heureuse avec le Duc de Richelieu ? Retenu au loin par les événements militaires et la perspective d’une prochaine élévation au Maréchalat, celui-ci ne songeait guère, dans ses courtes apparitions à Versailles, qu’à se conserver les bonnes grâces du Roi, loin de se faire le champion des cabales qui le regardaient à tant de titres comme l’homme indispensable pour ruiner en peu de temps les « ridicules » visées de « l’ambitieuse parvenue ». Mais Richelieu appartenait à la Cour, et s’il en possédait l’esprit brillant et les allures séduisantes, il en ressentait plus qu’un autre peut-être les jalousies et les égoïsmes, ainsi qu’on en peut juger par cet incident survenu entre lui et la Marquise à son retour de Gênes, en janvier 1748, d’où il rapportait le bâton si ardemment convoité. Avec l’assentiment du Roi, Madame de Pompadour avait organisé en son absence, dans cette partie du château de Versailles sur laquelle s’exerçait la juridiction des premiers Gentilshommes de la Chambre et en dehors d’eux, des scènes de comédie dont les interprètes appartenaient à son intimité et auxquelles le Roi, alors très épris de sa Maîtresse, trouvait un attrait particulier. Or, Richelieu venait d’entrer en année, et n’étant point d’humeur à laisser s’amoindrir sa charge, il donna aussitôt des ordres qui tendaient à la suppression complète de l’innovation et à la remise des lieux, transformés aux goût de la Marquise, en leur état primitif. Mal lui en prit : indigné, le Roi le somma en termes très vifs de retirer son intempestive décision et d’adresser des excuses à Madame de Pompadour ; forcé d’en venir là, Richelieu s’exécuta sans aigreur apparente, reconnaissant sa légèreté, son erreur, et se défendant d’avoir jamais nourri la moindre intention désobligeante pour la favorite : mais, plus froissé au fond qu’il ne voulait le paraître, il voua, dès ce moment, à l’inoffensive Marquise une profonde inimitié.

Sur ces entrefaites, la paix qui vient d’être signée et dont les résultats n’ont pas répondu aux espérances de la nation, après de si éclatantes victoires, a suscité un nouvel ennemi à Madame de Pompadour. L’opinion publique s’irrite de la voir constam- ment occupée à élever de ces petits castels sans grande valeur en soi et dont elle s’exagère l’importance sur la foi des folles prodigalités qu’on prête méchamment à la favorite, alors que les Départements de la Guerre et de la Marine ont tant de peine à trouver les fonds nécessaires à la défense de nos Colonies et au relèvement de notre puissance maritime. Sans doute, Madame de Pompadour se complaît trop allégrement peut-être à ces constructions, « où il s’agit à ses yeux de divertir le Roi, qu’assiège un perpétuel ennui, par des nouveautés et des séjours dans ces ermitages dont architectes, décorateurs, terrassiers seront les premiers à profiter, et, grâce à d’utiles créations locales, les habitants de la région eux-mêmes, selon l’idée qu’elle se fait des obligations qui lui incombent ». Assurément ; mais la malignité publique ne s’arrête pas à ces considérations, et de toutes parts retentissent les criailleries de la foule ; dans le Ministère même, le Comte de Maurepas, qu’on accuse d’avoir laissé dépérir notre marine, cherche à détourner l’orage qui le menace en inspirant des libelles ou on impute à la favorite le désordre des finances et où le Roi n’est pas épargné. À son envoi en exil — non pas à Pontchartrain qui est trop près de Versailles — mais dans ses terres du Berry, d’où il ne reviendra à la Cour qu’après la mort de Louis , Madame de Pompadour sent s’affirmer son pouvoir et, dans l’intérêt de sa défense, elle va désormais en user hardiment. L’événement a produit grande impression : beaucoup de ceux qui n’ont pas cessé de faire grise mine à la Marquise accourent bien vite à son appartement, où elle les reçoit avec hauteur, et, spectacle inattendu, Richelieu, qui l’a aidé à renverser Maurepas, à qui il n’a pas pardonné de l’avoir évincé jadis du Ministère, n’est pas des plus attardés à se montrer avec elle. Bien mieux : quelques mois plus tard, en 1750, Madame de Pompadour est admise à assister au travail du Roi avec le Marquis de Puysieulx, chargé du Département des Affaires Étrangères, lequel a lié partie avec elle, en représentant à Louis « qu’il était du bien de son service de la mettre pour ainsi dire de moitié dans les affaires politiques ».

Nonobstant, de nouvelles épreuves sont réservées à Madame de Pompadour. Nous sommes en 1751, l’année du Jubilé ordonné par les Bulles Pontificales et rappelé aux fidèles par le Pape Benoît : le Roi est pris de retour à la Religion : à ses côtés s’agitent la Famille Royale, les dévots, les Jésuites, — au dehors, l’opinion même, — tous pleins de l’espoir que cette grande retraite l’amènera à reconnaître ses erreurs et à se séparer de sa maîtresse. Dans ce violent conflit, où menace de s’effondrer sa fortune, Madame de Pompadour soutient la lutte avec toute l’opiniâtreté dont elle est capable : Louis a assidûment suivi les offices et les sermons, mais les pieuses obsessions dont Il a été l’objet ne lui ont rien enlevé de son habituelle impénétrabilité ; dans l’alternative d’autorité et de faiblesse où se traîne sa volonté, Il semble cependant fléchir sous le poids de sa liaison et, sans rompre ouvertement avec la Marquise, Il ne veut plus voir en elle qu’une amie dont on a peine à se passer. Madame de Pompadour reste au château ; elle reçoit les honneurs du tabouret, ce qui l’assimile aux plus grandes dames ; elle quitte son appartement pour descendre au rez-de-chaussée et aller occuper un des locaux réservés aux Princes du Sang, autre distinction qui contribuera bientôt à adoucir l’aigreur de ses rapports avec la Reine et Mesdames. Bref, le scandale perd de son acuité, bien que le public en ignore et persévère en son hostilité.

À ce changement qu’elle déclarera plus tard avoir provoqué par dévouement au Roi et pour le bien de son État, Madame de Pompadour puise une infatigable ardeur à développer des facultés politiques que le souci de sa défense a laissées jusqu’à ce jour insoupçonnées à elle-même. Elle n’a montré quant à présent « aucun des grands vices qu’on découvre chez les femmes ambitieuses, mais bien toutes les petites misères et la légèreté de celles qu’enivrent leur figure et la prétendue supériorité de leur esprit » ; et, bonne par engouement, rancunière par situation, la voilà qui s’applique tout à coup à placer ses amis, non sans une heureuse intuition de leur valeur, dans des emplois dont elle tiendra les fils. Au nombre des plus anciens confidents de ses peines, apparaît l’abbé de Bernis, aux Mémoires duquel nous empruntons ces traits de caractère. Singulière destinée que la sienne ! Rien ne lui a facilité les débuts dans le monde et à la Cour ; mais il a su attendre et, dédaigneux de la faveur, dissimuler sous des dehors frivoles et attrayants une ambition qui ne demande aujourd’hui qu’à recueillir les fruits tardifs de son alliée la patience. C’est Madame de Pompadour qui l’a présenté au Roi, et — bien qu’il se flatte dans ses Mémoires d’avoir été l’unique artisan de la période brillante de sa vie — on est induit à penser qu’elle l’aura aidé à obtenir l’Ambassade de Venise, à laquelle il vient d’être appelé et d’où il rapportera, après trois ans, une connaissance raisonnée et acquise à bonne école des affaires de l’Europe. C’est là un premier pas d’un commun accord vers l’emprise de la politique extérieure de la France : mais, pour l’heure, il s’agit de bien autre chose dans l’esprit de Madame de Pompadour.

Depuis près de cinquante ans, la France traversait une crise religieuse due à la propagation des doctrines du Père Quesnel, Oratorien et Janséniste, que la Bulle « Unigenitus » avait condamnées en 1713 comme contraires aux dogmes de l’Église Chrétienne. La crise s’était envenimée dans les dernières années, au point de soulever un ardent conflit entre le Parlement de Paris, inféodé à l’esprit de réforme en matière spirituelle comme en matière politique, et le Clergé de France, s’autorisant sur les mandements de certains Évêques des prescriptions de ladite Bulle pour refuser les sacrements aux malades convaincus d’adhésion à l’hérésie. Attendant beaucoup du temps et de la raison, Benoît — qu’on a quelquefois appelé le Pape justement né pour le xviii — n’avait pas plus jugé à propos d’intervenir dans le conflit que le Gouvernement de Louis n’avait songé à solliciter son assistance spirituelle. Abandonnée dès lors au Pouvoir laïque, la question avait évolué, faute d’unanimité d’opinion dans le Conseil, entre une infinité de mesures tour à tour conciliantes et rigoureuses qui n’avaient pas apporté de solution à la querelle et de calme dans les consciences. Trop fine pour mécontenter le Roi en manifestant ouvertement son sentiment dans une affaire dont Il aurait voulu se réserver la connaissance à l’exclusion de toute ingérence parlementaire, Madame de Pompadour s’en tint à une étroite observation des phases de la crise, par-dessus laquelle elle se voyait la possibilité d’atteindre les Jésuites et de se venger des humiliations qu’elle avait eu à subir lors du Jubilé. L’occasion qu’elle recherchait si discrètement, ce fut un personnage avec lequel elle n’avait eu jusqu’alors que des rapports de société, le Comte de Stainville, Maréchal de camp, un des Seigneurs de la Cour les plus distingués par leur naissance et des plus redoutables par la malice de leur esprit, qui eut la bonne fortune de la lui procurer. Madame de Pompadour n’avait pas toujours été à l’abri de sa verve ironique, mais il s’était soudainement ravisé en lui révélant, comme on sait, les manœuvres entreprises par une dame de la Cour, à laquelle il était apparenté, pour la supplanter dans le cœur du Roi. Par là s’offrait inopinément à Madame de Pompadour un secours puissant contre les complots des coteries adverses comme en faveur de ses plus intimes desseins, et, dans l’emportement de sa nature prime-sautière et reconnaissante, oubliait-elle bientôt les traits malicieux de son nouvel adorateur pour en faire un Ambassadeur du Roi auprès du Saint-Siège.

Après avoir quelque peu résisté à l’offre qui lui était faite, Stainville avait quitté la Cour le 12 septembre 1754 — un an après sa nomination — pour se rendre à Rome, muni d’instructions qui ne différaient guère — observe-t-il dans ses Mémoires — de celles que reçoivent d’ordinaire les Ambassadeurs près la Cour Pontificale, mais qui furent complétées l’année suivante, lorsque le Clergé de France eût appelé au Saint-Père de son conflit avec le Parlement de Paris. Aussitôt commence entre Madame de Pompadour et lui une correspondance familière et politique où l’amie du Roi découvre à nos yeux, pêle-mêle, avec le besoin d’arriver à un arrangement qui ramène la paix dans la nation, les vaines aspirations et les mille petits riens qui tiennent tant de place dans la vie d’une favorite infatuée de ses charmes et de sa toute-puissance. Au milieu de cette correspondance où elle touche avec une superbe désinvolture à tous les sujets — au plus banal comme au plus spécial, — Madame de Pompadour montre parfois, quand elle trace à l’Ambassadeur l’attitude à observer dans l’exercice de sa mission, une gravité d’esprit et une intensité de vues qu’on ne saurait trop remarquer. « Une lettre des Évêques au Pape — écrit-elle à Stainville, le 10 novembre 1755 — vous donnera vraisemblablement de l’inquiétude et peut-être beaucoup de peine à réussir ; mais j’espère des lumières et de l’esprit du Saint-Père, et plus encore dans son amour pour la Religion, pour la personne du Roi et pour l’État, qu’il sentira la nécessité de mettre la paix dans l’Église et de ne pas laisser de prétexte aux fous qui veulent anéantir la Religion et mettre le feu au Royaume. Les mêmes motifs vous animeront, Monsieur, et me donneront bonne espérance. »

On pourrait citer d’autres extraits qui révèlent aussi vivement encore la passion ardente et réfléchir qu’elle apporte au règlement du conflit. Mais laissons là pour l’instant la négociation se poursuivre selon les formes lentes et recueillies de la Diplomatie Pontificale, et retournons à la Cour, alors à Compiègne, où on avait appris avec stupéfaction, le 18 juillet, qu’une escadre anglaise avait surpris et capturé sans provocation de notre part deux de nos vaisseaux armés en flûte dans le nord de l’Atlantique. Depuis quelques temps déjà, la guerre existait de fait entre la France et la Grande-Bretagne à notre frontière du Canada, objet des convoitises de la nation rivale, et dans l’oisiveté d’une paix que rien ne semblait devoir troubler au regard d’une société follement adonnée à ses plaisirs, personne n’y prêtait d’attention et ne se préoccupait des moyens de la soutenir efficacement. « Point de marine, une milice désorganisée, manque d’union dans le Conseil, guerre ouverte entre d’Argenson et Machault, des finances n’ayant que l’apparence d’une bonne administration, car, depuis le traité d’Aix-la-Chapelle, l’État dépassait tous les ans au delà de ses revenus », soupire Bernis, rentré de son observatoire de Venise à point nommé pour recevoir, par un singulier concours de circonstances, la lourde charge de notre politique extérieure. Les beaux sentiments n’éclatent pas moins, et Madame de Pom- padour s’en fait l’écho en mandant à Stainville le 3 août : « Je n’aime pas la guerre, mais ce n’est pas le moment d’en parler. Le Roi est offensé. Il ne peut trop se venger. Je suis la première à l’y porter. Les Ministres de vos amis pourront vous parler de mon courage, vous me connaissés assés pour n’en pas douter. Sa Majesté se propose de faire de grans retranchemens dans les dépenses. J’ay cru devoir montrer l’exemple. J’ai laissé le maître de décider : mes ordres ont été donnés en conséquences. »

Dans l’état de notre marine et de nos finances, peut-être eût-il été dangereux à un Ministère, divisé comme le reste de la Cour par les inimitiés personnelles, de céder à un mouvement trop précipité d’action navale immédiate et combinée. On le sentit au point de ne prendre aucun parti à la légère et on convint, la première émotion passée, de réclamer en termes énergiques au Cabinet de Saint-James la restitution des vaisseaux indûment saisis, des excuses pour l’affront infligé à la nation, et on se prépara résolument à la guerre sur mer. À ces représentations, le Gouvernement Britannique s’attacha à amuser notre Ambassadeur par ses protestations pacifiques et son désir de travailler en bon accord à la démarcation de nos limites coloniales, afin de se laisser le temps de gagner le Roi de Prusse à sa cause en lui garantissant la possession de la Silésie et les subsides qu’il réclamait comme prix de son appui. À Versailles, rien ne perçait de ces tractations, et il fallut un billet de l’Impératrice-Reine de Hongrie à Madame de Pompadour pour les faire connaître au Roi, à qui Elle offrait en même temps son alliance. Déjà, au cours de son Ambassade, après le traité d’Aix-la-Chapelle, le Comte de Kaunitz avait été chargé par sa Souveraine d’entamer une négociation avec le Cabinet de Versailles en vue d’un rapprochement entre la France et l’Autriche ; aucun résultat n’était sorti de la délibération, mais Marie-Thérèse ne s’était pas tenue pour battue, et dans les circonstances présentes, les yeux toujours tournés vers la Silésie, Elle revenait à la charge. Affectant d’être persuadée que le Roi n’ignorait rien de ce qui se tramait contre Lui entre Londres et Berlin, Elle demandait dans son billet à la Marquise, préala- blement à tout examen de sa proposition, le secret absolu sur sa démarche et la désignation d’un personnage de haute confiance avec lequel pût sûrement s’aboucher le Comte de Stahremberg, son Ministre Plénipotentiaire près la Cour de France.

Ce fut à l’abbé de Bernis qu’échut, par l’accord spontané du Roi et de la Marquise, la mission d’entrer en conférence avec le Ministre Autrichien. Durant son séjour à Venise, il avait reçu des mains du Patriarche le Sous-Diaconat ; nommé, dès son retour en France, Conseiller d’État Ecclésiastique et appelé par la confiance du Roi à l’Ambassade de Madrid, où il s’agissait de dissiper les tendances Anglaises qui s’étaient manifestées à la Cour d’Espagne, Bernis pouvait désormais prétendre aux premières dignités de l’Église et de l’État. Dès qu’il fut informé du choix dont il était l’objet, il s’empressa d’aller féliciter Madame de Pompadour d’être mêlée à une affaire « de si haute importance » ; en son for intérieur, il éprouvait de la surprise, bien plus, « de l’affliction », à être chargé d’une négociation où il voyait un trop grand « embarquement » pour la France, et pour lui une commission dangereuse et susceptible, si elle n’aboutissait à rien, d’entraîner sa disgrâce sous les coups des Ministres à l’insu desquels il l’aurait conduite. Néanmoins, si vaste et compliquée qu’elle lui parût, elle présentait assez d’intérêt pour la France et de moyens d’établir la tranquilité de l’Europe sur de solides fondements pour qu’il se déterminât, devant l’extrême désir du Roi d’écouter l’Impératrice-Reine, à tenter l’aventure. Il important avant tout de pénétrer les intentions du Roi de Prusse, car notre traité d’alliance avec ce Prince allait expirer dans quelques mois : aussi conseilla-t-il à Louis d’envoyer en Ambassade Extraordinaire à Berlin le Duc de Nivernois, personnage considérable qui avait précédé Stainville auprès du Saint-Siège, et Lui soumettait un projet de réponse à l’Impératrice-Reine ainsi conçu : « Le Roi serait heureux de s’unir avec l’Impératrice-Reine par les liens d’une amitié inaltérable et d’une alliance éternelle ; mais, fidèle à ses alliés, Il n’avait garde de soupçonner leur bonne foi et encore moins de prendre aucune mesure qui pourrait leur être contraire ; que tout son désir était de maintenir le traité signé à Aix-la-Chapelle et que, si l’Impératrice jugeait à propos de travailler de concert avec Luy pour un objet si salutaire, Il était tout prêt à y concourir. » La réplique ne tarda pas à suivre la réception de cet avis : quelque peu dépitée et toujours tenace, l’Impératrice-Reine « renonçait au plan qu’Elle avait proposé, puisqu’il n’était pas du goût du Roi, et attendait de Sa Majesté qu’Elle s’expliquât sur les objets qui pouvaient servir de base aux deux Cours pour engager une action commune ». Aux dispositions montrées par cette Souveraine dans ce laconique billet, Bernis semble avoir pensé « qu’il n’était pas impossible de détacher la Cour de Vienne de celle de Londres », et en rappelant au Roi de Prusse les obligations du traité d’Aix-la-Chapelle, « d’assurer la paix de l’Europe en ne laissant d’autre charge au Roi que la guerre qu’Il allait avoir à soutenir contre la Puissance Britannique ». Le moyen d’atteindre à ce but, il crut le trouver dans la proposition « d’un traité de garantie réciproque des États du Roi et de l’Impératrice-Reine en Europe, auquel les alliés respectifs des deux Cours seraient invités à adhérer, à l’exception de l’Angleterre » , et soucieux de sortir des pourparlers occultes pour reprendre sa fonction d’Ambassadeur, il supplia Louis d’adjoindre à la négociation tels Ministres qu’il lui conviendrait. Machault, Ministre de la Marine ; Séchelles, Contrôleur Général des Finances, créatures de Madame de Pompadour ; Rouille et Saint-Florentin, Ministres des Affaires Étrangères et de la Maison du Roi, furent désignés pour travailler avec Bernis à la rédaction des articles du futur traité ; le Ministre de la Guerre, d’Argenson, un des ennemis de la Marquise et suspect d’opposition à tout rapprochement avec l’Autriche, ne fut point admis aux conférences.

Ces personnages se mirent aussitôt à l’œuvre dans le plus grand secret et, apr ! s avoir longuement discuté sur l’opportunité de l’alliance, aboutirent, en décembre, à une convention de neutralité et à un traité d’union et d’amitié défensif qui furent signés le janvier 1756, et en vertu desquels, « saud la présente guerre maritime entre la France et l’Angleterre, les deux Cours contractantes s’engageaient à se fournir réciproquement un secours de 24, 000 hommes dans le cas où leurs possession d’Europe viendraient à être menacées ». C’était garder sa liberté en liant éventuellement l’avenir par une clause de concours armé ; mais, pour peu qu’on examine l’esprit du traité, on est frappé du contraste qu’on voit se former tout à coup entre les avis maintes fois exprimés par Bernis en vue du maintien de la paix européenne et l’engagement qu’on prenait de propos aussi délibéré. Qui donc, en effet, pouvait songer à attaquer les États héréditaires de la Maison d’Autriche, sinon le Roi de Prusse, notre allié ? Nonobstant, à la Cour, on ne voyait pas les choses d’un œil aussi perplexe, et une autre influence que celle de Bernis semble avoir pesé sur les délibérations, si l’on se réfère aux lettres que Madame de Pompadour adressait à Stainvile après l’échange des signatures : « J’espère que la justice de notre cause nous portera toujours bonheur — lui écrivait-elle le 28 janvier — et que nous ferons repentir cette féroce nation d’avoir pris pour faiblesse ce qui était l’effet de la politique la plus sage et la plus raffinée. Je ne vous ai pas caché le plaisir que les traités avec l’Impératrice m’ont fait. Le public, bien qu’il ne sache pas à quel point ils sont avantageux, en a marqué une joie immodérée. C’est une double satisfaction pour ceux qui y ont pris part. »

On avait effectivement réservé la publication du traité, parce qu’on tenait à s’assurer formellement des dispositions réelles de l’Angleterre et de la Prusse à notre égard. Aussi plut-il au Roi d’envoyer une dernière sommation à George , sous menace de regarder la guerre comme ouverte entre les deux nations s’il s’obstinait à lui refuser une réponse explicite. À l’appui de sa décision, Il appelait, le 27 décembre, le Maréchal de Belle-Isle, doyen des Maréchaux de France, au commandement de nos forces de la Manche et de l’Océan, et pressait le Duc de Nivernois, qu’une maladie fortuite — admettons-le volontiers — retenait encore à Paris, de se mettre en route pour son ambassade.

D’esprit libéral et spéculatif, acquis aux doctrines philosophiques qui tendaient à la réformation de notre état social et politique, membre de l’Académie Française, le Duc de Nivernois joignait à une culture aussi variée qu’étendue une aménité de caractère et de formes qui lui avait attiré la sympathie générale et un juste renom de distinction en France et dans les Cours étrangères. Tout en étant le beau-frère de Maurepas et fréquentant beaucoup à Pontchartrain, il entretenait d’assez intimes relations avec Madame de Pompadour, sans cependant posséder sa confiance ; le silence s’était dressé entre elle et lui lors des négociations engagées avec l’Impératrice-Reine ; peut-être même, en ignorait-il l’existence — c’est un point qui demande à être éclairci — en apprenant, à son arrivée tardive à Berlin, que le traité avait été signé quatre jours auparavant, le 16 janvier, à Windsor, entre la Prusse et l’Angleterre. C’était la réponse de George pour persuader à l’Ambassadeur extraordinaire que son traité n’était qu’un acte de précaution contre ses voisins et que le Roi n’avait aucun souci à en tirer, — la guerre allait devenir continentale, de maritime qu’aurait souhaité de la maintenir l’abbé de Bernis. Sans doute, elle n’a été déclarée à aucun moment entre la France et la Prusse ; Frédéric ne nous faussait pas moins compagnie ; à la veille de l’échéance de notre traité d’alliance, il repoussait l’offre qu’on venait lui faire d’en préparer le renouvellement et se liait par un accord solennel avec l’Angleterre, notre ennemie. Malgré tout, on ne voulait pas se brouiller avec la Prusse, et, si inquiétante que fût l’attitude de Frédéric — car on se rappelait qu’il avait usé du même procédé envers nous dans la guerre précédente, — le Marquis de Valori fut invité à reprendre, au mois d’avril, dès le retour du Duc de Nivernois, la fonction de son ambassade auprès de lui. Par contre, il n’y avait plus matière à négociation avec l’Angleterre, et, las d’attendre les réparations qu’il avait exigées de George , le Roi se détermina à confier au Maréchal Richelieu, sans engagement, à la vérité, et uniquement parce qu’il était le plus ancien des Maréchaux en état de faire la guerre, le commandement d’une armée destinée à entreprendre la conquête de Minorque avec l’appui d’une flotte aux ordres de l’Amiral de la Galissonnière. On l’éloignait volontiers et il s’embarquait, le 8 avril, à Toulon.

Depuis les derniers temps, les relations de Madame de Pompadour avec le Maréchal de Richelieu étaient restées polies et peu chaleureuses. On n’était donc point complètement brouillé. C’est pourquoi avait-elle formé l’année précédente, avec la légèreté qui obscurcissait souvent à son esprit troublé par la toute-puissance la vision de l’obstacle possible, un projet de mariage entre sa fille, Mademoiselle d’Étioles, et le Duc de Fronsac, fils du Maréchal. Or, à la perte de celle-ci, enlevée inopinément en peu de jours par une petite vérole, s’était glissé en son cœur, atteint au plus fort de ses espérances, un vif ressentiment des dédains plus ou moins embarrassés qu’avaient rencontrés ses ouvertures dans la famille des Richelieu. On conçoit, dès lors, que Madame de Pompadour n’ait pris aucun intérêt au choix du Maréchal pour le commandement du corps expéditionnaire : suivant le système qu’elle s’est imposé de parler le moins possible de ses ennemis dans les moments même où elle a le plus à s’en plaindre, à peine trouve-t-on dans les lettres qu’elle adresse alors à ses intimes, à peine l’entend-on prononcer dans ses conversations publiques le nom de Richelieu ; bien mieux, trace-t-elle tout son devoir à l’innommé et pour un peu lui reprocherait-elle, en cas de malheur, d’y avoir manqué. Un soir de ce mois d’avril 1756, après un grave et lourd souper des Cabinets, — pourrait-on citer à l’appui de notre observation : — « Non, Messieurs, s’exclamait-elle pendant que le Roi était remonté chez Mesdames, la Marine est en bonnes mains et nos côtes sont maintenant bien défendues. Ce n’est pas pour elles que je crains et je donnerais beaucoup pour que les Anglais y vinssent. Je ne crains que pour le pays d’Aunis. L’expédition de Mahon est sûre ; les entreprises, les dispositions du Ministre sont admirables. De mauvais citoyens débitent que tout manque, cela n’est pas ; on devrait pendre ces gens-là. Il ne faut pas mettre bas les armes avant d’avoir écrasé les Anglais. La principale chose, n’est-ce pas ? que doit rechercher une grande Puissance, c’est l’honneur. Il vaut mieux périr tous que de laisser porter atteinte à celui de la France ! » Sans doute, notre Marine était vaillante et bien commandée, puisqu’elle concourut de la manière la plus efficace et la plus brillante au succès de l’expédition ; mais, quoi qu’en dise Madame de Pompadour, — et, à la vérité, Machault avait agi de son mieux depuis le peu de temps qu’il en dirigeait l’administration pour rendre quelque force à nos flottes, — il s’en faut cependant de beaucoup que la besogne ait été réellement facilitée à Richelieu. Dans l’île, après le débarquement des troupes, les charrois et les chevaux nécessaires au transport des munitions et des services de l’artillerie, la paille même indispensable aux hommes et aux bêtes ne sont guère faciles à trouver, et en attendant que le Maréchal en reçoive de France, c’est par des moyens de fortune qu’il doit suppléer à la disette de toutes choses. En cette occurrence, Richelieu se révèle organisateur actif, éclairé, habile à pourvoir aux nécessités absentes : sans trève ni repos, qu’il s’agisse d’ouvrir des mines sous ce rocher opiniâtre à la sape ou d’enlever, comme aux dures journées de juin, les défenses extérieures de la place après plusieurs semaines d’efforts violents, il a l’œil à tous les détails du siège, à tous les points de l’attaque.

Rarement, — ressort-il des documents que nous avons consultés, — rarement, au cours de ses campagnes, le Maréchal ne paraît avoir été mieux inspiré et mieux servi qu’à l’expédition de Minorque. Tous, sous sa vigoureuse impulsion, — officiers généraux, chefs de corps et de régiments, gradés et soldats, — rivalisèrent d’intrépidité à s’emparer, dans la journée du 27 juin, d’une place réputée imprenable et dont la reddition, suivant de près la défaite d’une flotte Anglaise accourue à la rescousse, entraîna bientôt la conquête définitive de l’île.

Rentré à la Cour en octobre, le voilà repris par les cabales et rendu à ses inimitiés. Tandis que la foule l’acclame lorsqu’il paraît en public, c’est à peine si le Roi le félicite de son succès lorsqu’il se présente au château. En son absence, Madame de Pompadour a donné satisfaction à ses intérêts les plus chers et les plus pressants ; le mai, le Roi et l’Impératrice-Reine ont solennellement ratifié le traité, en partie son œuvre, qui a été signé le janvier par leurs Plénipotentiaires ; à une formelle déclaration de guerre de l’Angleterre, le Roi a appelé au Conseil, le 16 du même mois, avec le titre de Ministre d’État, le Maréchal de Belle-Isle, à qui l’âge et les blessures refusent d’assumer le commandement des armées qui s’organisent. Richelieu ne peut donc pour un temps gagner en crédit auprès du Roi, car entre lui et le Maréchal existent d’anciens froissements que rien n’a pu effacer, et, à la grande joie de la Marquise, un de ses amis de la première heure, le Lieutenant Général Prince de Soubise, bien vu du nouveau Ministre d’État, est désormais assuré de la conduite des troupes qu’on a promises à l’Impératrice. Ce sont là d’importants résultats pour Madame de Pompadour, mais de quel prix la France aura-t-elle bientôt à les payer ?

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